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-The Project Gutenberg eBook, Pauline, by Louis Dumur
-
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-
-
-
-Title: Pauline
- Ou La liberté de l'amour
-
-
-Author: Louis Dumur
-
-
-
-Release Date: September 9, 2013 [eBook #43676]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-
-***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULINE***
-
-
-E-text prepared by Clarity, Valérie Leduc, and the Online Distributed
-Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images generously made
-available by Internet Archive/Canadian Libraries
-(http://archive.org/details/toronto)
-
-
-
-Note: Images of the original pages are available through
- Internet Archive/Canadian Libraries. See
- http://archive.org/details/paulineoulaliber00dumu
-
-
-Note de transcription
-
- Les mots indiqués =comme ceci= sont en gras dans le
- texte d'origine.
-
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-
-
-LOUIS DUMUR
-
-PAULINE
-
-ou
-
-la liberté de l'amour
-
-
-
-
-
-
-
-[Marque d'imprimeur]
-
-PARIS
-SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
-XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
-M DCCC XCVI
-
-
- * * * * * *
-
-_DU MÊME AUTEUR._
-
-
- LASSITUDES, poésies 1 vol.
-
- LA NÉVA, poésies 1 plq.
-
- ALBERT, roman 1 vol.
-
- LA MOTTE DE TERRE, 1 acte 1 vol.
-
- LA NÉBULEUSE, 1 acte 1 vol.
-
- REMBRANDT, drame en 5 actes (en
- collaboration avec VIRGILE JOSZ) 1 vol.
-
- * * * * * *
-
-
-LOUIS DUMUR
-
-PAULINE
-
-ou
-
-la liberté de l'amour
-
-
-
-
-
-
-
-[Marque d'imprimeur]
-
-PARIS
-SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
-XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
-M DCCC XCVI
-
-Tous droits réservés
-
-
-
-
-I
-
-
---Vous n'avez pas de cheveux qui tombent, Pauline?
-
-La jeune femme était à sa toilette.
-
-Elle se retourna vers son mari, qui la contemplait, et répondit en
-souriant:
-
---Non, mon ami, cet accident ne m'est pas encore arrivé.
-
---C'est curieux: moi, je m'aperçois depuis quelque temps que je
-deviens chauve.
-
-Un silence, et Facial reprit:
-
---Quel âge avez-vous, Pauline?
-
---Ne le savez-vous pas? Vingt-neuf ans.
-
---C'est juste. Je ne sais pourquoi j'ai toujours dans l'esprit que
-vous avez trente ans. Oh! vous n'en avez pas l'air! Vous ne paraissez
-même pas avoir vingt-neuf ans. Mais moi, je deviens vieux. J'ose à
-peine me figurer que dans six mois j'aurai quarante ans. Quarante
-ans! La moitié de la vie d'un octogénaire! Deviendrai-je octogénaire?
-Je l'espère: on vit longtemps dans ma famille. Et puis, je suis encore
-plein de santé. Tu as connu Derollin? A quarante ans, c'était un homme
-fini. C'est qu'aussi personne ne s'est surmené comme lui. Il passait
-les nuits, mangeait beaucoup, s'alcoolisait, n'avait aucune régularité
-de travail. Il n'était pas marié, et changeait de maîtresse trop
-souvent: c'est mauvais. Bref, il est mort avant-hier dans une maison
-de santé; nous l'enterrons aujourd'hui. Ce pauvre Derollin! Ah! je me
-félicite d'avoir été plus sage. Je n'ai point eu de ces aventures
-ébouriffantes, mais je puis me rendre le témoignage que je suis resté
-très jeune. Je suis très jeune. N'est-ce pas, Pauline, que j'ai vingt
-ans?
-
-Pauline, qui avait écouté le monologue de son mari sans cesser de
-sourire, quoique avec une nuance d'irritation, répondit:
-
---Vous avez bien peur de vieillir, mon ami!
-
-Une inquiétude glissa sur le visage de Facial.
-
---C'est vrai, dit-il. Quelle déplaisante chose que la vieillesse!
-
---Au fond, dit Pauline, ce sont vos idées qui sont vieilles. Car pour
-votre personne physique, je suis persuadée, comme vous l'êtes, qu'elle
-ira sans encombres jusqu'aux extrêmes limites. Mais votre caractère a
-toujours été vieux; vous étiez déjà vieux à trente ans, lorsque vous
-m'avez épousée. Vos habitudes strictes, vos débats perpétuels sur ce
-qu'il convient de faire ou de ne pas faire, vos jugements implacables
-sur tout ce qui effraie vos principes font de vous le sage morose, ou
-simplement, peut-être, le bourgeois timoré que j'ai toujours connu.
-Avez-vous jamais su ce que c'était qu'un élan de coeur? Vous taxez
-cela de folie, et vous avez raison. C'est la sagesse qui constitue la
-félicité: mais c'est elle aussi qui rend vieux.
-
---Suis-je si sage que cela? dit Facial.
-
---Entendons-nous: vous n'êtes point un philosophe, mais un de ces
-esprits pondérés qui se figurent planer au-dessus des passions
-humaines, alors qu'ils ne font que ramper au-dessous. Vous êtes un
-sage parce que vous n'êtes pas à la hauteur de la folie, et non point
-parce que vous foulez les sommets tranquilles de la raison.
-
---Tranchez le mot: un égoïste.
-
---Plus que cela: un prudent.
-
---Vous êtes injuste, Pauline. Vous oubliez mon amour pour vous. Si
-j'étais tellement un égoïste et un prudent, vous aurais-je choisie
-comme compagne de ma vie? Mon choix a été heureux, je le veux bien:
-mais il aurait pu ne pas l'être. Ai-je pesé alors le pour et le contre
-du mariage? Non, certes. Je vous aimais. Un égoïste aime-t-il?
-
---Un égoïste n'aime pas, mais il épouse.
-
---Alors vous prétendez que je ne vous aime pas?
-
---Si, vous m'aimez, à votre façon! Vous ne pouvez pas aimer autrement.
-Ce n'est pas de l'amour cela, c'est du mariage.
-
---Comment?
-
---Mon Dieu, vous insistez! Ne voyez-vous pas que notre situation est
-celle de deux plantes qui végètent côte à côte, parce que quelque
-hasard les a fait pousser dans le même terrain? Nous habitons une
-seule maison, nous mangeons à une seule table, nous avons l'habitude
-de nous voir et de nous sentir, mais nous ne nous sommes point
-nécessaires l'un à l'autre. Il n'existe pas entre nous cette
-attraction invincible qui lie fatalement deux êtres et ne peut sans
-déchirures épouvantables être contrariée ou rompue. Vous m'aimez, je
-vous aime, comme on aime un appartement lorsque l'on y est
-confortablement installé et que l'on a l'horreur des déménagements.
-
---Qu'est-ce qu'il vous faut de plus? Il nous est agréable de vivre en
-commun: c'est là l'amour, et c'est aussi le mariage. La passion n'a
-qu'un temps, heureusement. Elle passe comme un accès de fièvre, pour
-faire place à un tranquille état de bien-être à la fois plus
-raisonnable et plus doux. Oseriez-vous dire que, même à l'heure qu'il
-est, je ne suis pas un bon mari?
-
---Oh! vous remplissez vos devoirs.
-
---Ai-je jamais eu la velléité de chercher ailleurs des satisfactions
-que je suis accoutumé à trouver chez moi?
-
---Votre fidélité n'est pas discutable.
-
---Avouez donc que je vous aime?
-
-Pauline secoua la tête. Ce geste de doute exprimait encore plus
-l'agacement causé par une discussion où elle mettait peu d'intérêt,
-que le chagrin de n'être pas convaincue par les protestations de son
-mari.
-
-Facial se leva, s'avança vers Pauline, dont la toilette n'était pas
-encore terminée, la prit par la taille et posa ses lèvres sur son
-épaule nue.
-
---Tenez, dit-il, faut-il que je sois assez jeune!
-
-La porte s'ouvrit, et un petit garçon se précipita dans la chambre:
-
---Bonjour, maman! bonjour, papa!
-
-Pauline courut à lui et le pressa dans ses bras.
-
---Mon cher enfant! mon Marcelin adoré! Comment te portes-tu ce matin,
-mon petit charmeur?
-
---Bien, maman.
-
---As-tu déjà pris ton chocolat?
-
---Oui, et je vais aller à l'école. Ma gouvernante m'attend dans
-l'antichambre.
-
---C'est très bien, dit Facial d'un ton sentencieux. La nourriture
-spirituelle est encore plus nécessaire aux enfants que le chocolat.
-
---As-tu soigneusement préparé tes devoirs? demanda Pauline. Récite-moi
-ta déclinaison latine.
-
-L'enfant se campa d'un air grave, concentra son attention et commença:
-
---_Saluber_, _salubris_, _salubre_; _salubris_, pour les trois genres;
-_salubri_, idem; _salubrem_, _salubre_; _salu_...
-
-Il hésita.
-
---Eh bien! dit Pauline, l'ablatif des adjectifs est en _i_: _salubri_,
-par conséquent.
-
---Comment, vous savez le latin? s'écria Facial stupéfait.
-
---Mais oui, répondit-elle; du moins ce que Marcelin en sait lui-même.
-Il m'arrive souvent de le faire étudier.
-
---Quelle drôle de femme vous êtes!
-
-Lorsque Marcelin fut parti, Facial reprit:
-
---Nous n'avons eu que cet enfant: c'est tant mieux pour votre beauté
-et pour l'économie de notre fortune; mais, en réalité, c'est un tort.
-Il faut que les femmes soient fécondes; c'est leur rôle dans la
-société, et c'est aussi l'intérêt des maris, qui ne tiennent bien
-leurs femmes que par la maternité.
-
---Pensez-vous que celui-ci ne suffise pas à défrayer mes devoirs de
-mère?
-
---Oh! vous êtes admirable. Mais l'enfant devient grand; il vous
-échappera bientôt. Ne regretterez-vous pas de ne pas en avoir d'autres
-qui puissent occuper vos soins?
-
---Décidément, c'est à votre tour de me tenir en suspicion! Mon amour
-maternel comporte heureusement autre chose que le simple emploi de mon
-temps; et lorsque le lycée et plus tard la vie m'enlèveront mon fils,
-je ne l'en aimerai pas moins et n'en serai pas moins toujours prête à
-me sacrifier pour lui.
-
---Ce sont de nobles paroles assurément, et tant que vous serez dans
-ces sentiments je ne saurai que vous louer. L'amour d'une femme pour
-son mari et ses enfants est la meilleure garantie du mariage.
-
-Pauline ne put s'empêcher de rire.
-
---Ne riez pas! dit Facial. Qu'est-ce que l'amour hors du mariage? Une
-passion déréglée dont les conséquences sont terribles pour la société,
-navrantes pour les individus...
-
---Oh! pas de discours! interrompit Pauline. Qu'est-ce aussi que le
-mariage sans l'amour?
-
---Pardon! répliqua Facial en s'excitant, le mariage est une
-institution si solide, qu'il subsiste par lui-même, même sans l'amour.
-Je soutiens d'ailleurs, comme corollaire à ce que je disais à
-l'instant et dont vous aviez le mauvais esprit de rire, que le mariage
-est encore la meilleure garantie de l'amour.
-
---Ce mot est à double sens, prenez garde.
-
---Qu'insinuez-vous?
-
---Le mariage n'est-il pas souvent un couvert d'honnêteté à l'abri
-duquel hommes et femmes se livrent tranquillement aux amours les plus
-libres?
-
---C'est que l'institution est abominablement faussée.
-
---Sans doute, mais il faut compter avec l'hypocrisie des moeurs.
-Voyez ce que devient alors le mariage: un simple trompe-l'oeil.
-
---L'apparence de l'honnêteté est au moins sauvegardée. C'est déjà
-quelque chose; et ne fût-ce qu'à ce titre...
-
---Où en arrivez-vous? Vous conserveriez encore le mariage, s'il vous
-était prouvé qu'il ne sert qu'à favoriser les liaisons irrégulières?
-
---Oui. Mais ce n'est là qu'une dernière conséquence de principes
-fermement arrêtés chez moi. En réalité, le mariage maintient les
-moeurs.
-
---Regardez autour de vous. Voyez-vous beaucoup d'époux dont on ne
-puisse dire: ils ont édifié le mariage légitime comme un mur entre le
-public et leur vie privée, et, derrière ce mur, il se passe des choses
-qui ne sont plus légitimes du tout?
-
---Il y a nous d'abord, dit Facial.
-
---Il y a nous, acquiesça Pauline, mais non sans un instant
-d'hésitation. Ensuite?
-
-Facial chercha, puis hasarda:
-
---Les Chandivier.
-
-Pauline se pinça les lèvres.
-
---Êtes-vous bien sûr de la loyauté de M. Chandivier? demanda-t-elle.
-
---Chandivier! assura Facial, c'est un parfait honnête homme!
-
---Ne protège-t-il pas avec une bienveillance... comment dirai-je?...
-exagérée cette jeune comédienne... comment l'appelez-vous?... Rébecca?
-
---Vous savez cela!
-
---Il ne le cache pas trop.
-
-Facial prit son parti de cette déconvenue.
-
---Oui, dit-il, c'est vrai. Ou plutôt, ce doit être vrai: car je ne
-voudrais pas porter d'accusation qui risquât d'être calomnieuse contre
-un homme comme Chandivier, que je respecte infiniment. Mais a-t-il
-bien en sa femme l'épouse qu'il mérite?
-
---Julienne? Elle est charmante.
-
---Charmante, d'accord, mais peut-être pas irréprochable.
-
---Que lui reprochez-vous? Quelques coquetteries!
-
---L'euphémisme est joli. Voyons, vous qui la connaissez bien: elle a
-une intrigue avec Sénéchal, le sénateur?
-
---Sénéchal? Dites que Sénéchal est très empressé auprès d'elle.
-
---C'est ce que je pensais. Et Réderic? Quelles sont exactement les
-relations de Réderic avec Mme Chandivier?
-
---Que voulez-vous que je vous dise? Je crois qu'entre les deux son
-coeur balance.
-
---En somme, est-ce Réderic ou Sénéchal?
-
---Ma foi, tantôt l'un, tantôt l'autre.
-
-Facial et sa femme se regardèrent, comprenant tout à coup ce que la
-conversation avait de ridicule.
-
---Comme ce que je disais est pourtant vrai! s'écria Pauline,
-retrouvant alors le fil des idées. Comme le mariage n'est qu'un
-trompe-l'oeil! Il en impose tellement, que nous-mêmes, dans un
-entretien intime, nous nous laissons abuser par la situation légale de
-deux personnes dont nous connaissons pertinemment les moeurs: vous
-défendez Monsieur pied à pied, je défends Madame avec non moins de
-discrétion, et nous savons fort bien l'un et l'autre que Monsieur a
-une maîtresse et que Madame a deux amants.
-
---Chut! chut! ménagez vos expressions.
-
---Encore! Sentez-vous l'effet du mur, même quand nous perçons à
-travers?
-
---Je vous en prie, Pauline, observez un peu plus les conventions. Il y
-a une manière d'exprimer les choses, des réticences que nous devons
-employer lorsque nous parlons de gens honorablement connus et qui de
-plus sont nos amis. Leur réputation est absolument intacte.
-
---Oh! je le sais: le public ne se doute de rien, les précautions sont
-prises. Et quand même ce serait le secret de Polichinelle--et
-peut-être l'est-ce--tant qu'il n'y a pas de scandale, les époux
-adultères ont droit à tous les respects d'un monde qui n'exige que les
-formes et devant qui l'on peut à plaisir jouer des gobelets, pourvu
-qu'on fasse passer muscade.
-
---Vous êtes sévère!
-
---Tout à l'heure, c'est vous qui l'étiez.
-
---Que disais-je? Que l'amour dans le mariage était le seul vraiment
-utile et vraiment sain. Je le maintiens. De toute ma conscience
-d'honnête homme, je flétris ceux qui contreviennent à cette loi
-fondamentale. Mais je ne puis, sous le prétexte que l'adultère se
-glisse malheureusement jusque dans les unions en apparence les plus
-correctes, prêter la main aux fauteurs de désordre, qui veulent saper
-par la base les institutions et bouleverser la société. Si le mariage
-est parfois mal compris, s'ensuit-il qu'il soit un mal? Et si ceux qui
-le comprennent mal comprennent cependant qu'ils doivent en respecter
-les usages, n'avons-nous pas à les estimer au moins pour leur
-savoir-vivre et leur bonne tenue?
-
---Estimons, je le veux bien: quoique, pour ma part, l'estime n'aille
-qu'à la franchise.
-
---Ma chère Pauline, vous êtes trop indisciplinée d'esprit. Dans ce
-monde tout ne va pas à notre fantaisie; les principes qui nous règlent
-nous-mêmes ne sont pas nécessairement ceux des autres. Il faut savoir
-s'accoutumer à ces contrariétés de la conscience. Qu'avons-nous à
-exiger, en somme? La décence: la décence de la vie extérieure, des
-paroles, des actes publics, des relations civiles. Ce qui se passe
-derrière ce mur dont vous parlez ne nous regarde pas. Surtout,
-défions-nous des personnalités. Libre à nous d'avoir des théories et
-de les appliquer à ce qui nous concerne; quant au voisin, il est
-maître chez lui, et tant qu'il ne heurte pas violemment et de parti
-pris notre religion, nous sommes tenus envers lui à la même déférence.
-Le juste milieu, ma chère, en tout le juste milieu! Vous manquez en
-général du calme et de la souplesse qui conviennent à l'existence.
-Vous êtes exaltée, Pauline, et rien n'est plus nuisible au bon
-équilibre des facultés morales et intellectuelles que cette
-perpétuelle excitation contre ce qui froisse tant soit peu les
-sentiments. Certes, votre âme est noble! Mais elle est d'une
-susceptibilité exagérée. Vous prenez parti pour ce que vous croyez
-généreux avec une ardeur qui vous honore: mais vous oubliez trop que
-la vie est faite de concessions. Souvenez-vous du juste milieu!
-
-Et heureux d'avoir infligé à sa femme cette leçon de juste milieu,
-Facial respira, prit son air gai des heures où il était content de
-lui, s'apaisa dans son triomphe.
-
-Pauline ne se donna pas le plaisir de jongler avec les contradictions
-et les lieux communs qui composaient, comme d'habitude, la
-conversation de son mari. Elle préféra garder pour elle ce qu'elle
-aurait pu répondre et qui n'aurait servi qu'à égarer Facial dans un
-nouveau discours. Elle le connaissait. Maintes fois déjà elle avait
-essuyé ses exhortations. Elle savait d'avance et par le menu ses
-propos. Pourquoi parler?
-
-Lorsqu'elle fut habillée:
-
---Déjeunerez-vous avec moi, mon ami? demanda-t-elle.
-
---Non, pas aujourd'hui, dit Facial. Nous enterrons ce pauvre Derollin,
-comme je vous l'ai appris. C'est à midi. Ne m'attendez pas..... A
-propos, votre soirée est-elle libre, lundi?
-
---Pourquoi?
-
---Chandivier a une loge au Théâtre-Français; il nous invite.
-
---Que joue-t-on?
-
---Je ne sais pas. La petite Rébecca débute.
-
---Ah! ah! fit Pauline.
-
---Au reste, continua Facial, ce n'est qu'un bout de rôle insignifiant.
-Mais Chandivier jubile d'avoir réussi à pousser Rébecca jusque dans la
-Maison de Molière. Et il faut avouer qu'il a lieu d'être fier de son
-influence. Un accessit de comédie et deux fours noirs à l'Odéon
-étaient un peu durs à faire avaler comme antécédents! La petite n'a
-pas plus de talent qu'une borne.
-
---Madame y sera?
-
---Madame y sera, cela va sans dire.
-
---C'est étrange.
-
---Mais non.
-
---Vous tenez beaucoup à cette soirée?
-
---Oui. Pourquoi n'irions-nous pas?
-
---Oh! je n'y vois aucun inconvénient.
-
---Les Chandivier sont des gens très bien.
-
---Des gens très bien.
-
-Pauline prononça ces derniers mots avec une ironie mal dissimulée. Il
-lui était difficile, malgré son habitude de la société, de rester
-impassible devant ces compromis incessants entre la morale et les
-moeurs.
-
---Sapristi! s'écria Facial en tirant sa montre. Onze heures et demie!
-Et ce pauvre Derollin qu'on enterre! Il ne faut pas que je manque les
-obsèques. J'espère y rencontrer Sénéchal; je le tâterai au sujet de ma
-décoration.
-
---Celui-là, dit Pauline, vous le rencontrerez comme vous voudrez chez
-les Chandivier.
-
---Je sais: mais aux cérémonies funèbres les gens sont toujours
-beaucoup plus abordables.
-
-Et Facial partit, après avoir donné un baiser rapide à sa femme.
-
-
-
-
-II
-
-
-«Quel mari! songeait Pauline. Comme il est différent de moi! Il a des
-idées étroites que je n'ai pas et de larges tolérances dont je suis
-incapable. Il aime le bel ordre social; et je souffre de le savoir
-superficiel et menteur. Il s'applaudit de ce qui me navre, se lamente
-de ce qui me console. Nos âmes sont aux antipodes. Il a peut-être
-raison, mais je sens la vie avec une telle divergence, que je ne puis
-que lui donner tort. Jadis, j'essayais de le comprendre; maintenant,
-je fuis jusqu'aux discussions avec lui. Quelle âme banale! comme il se
-repaît avec plaisir de cette existence frelatée! Je l'ai bien jugé,
-lorsque je l'ai appelé un égoïste et un prudent. S'est-il rendu compte
-de ce que cela signifiait? Un égoïste: un homme qui non seulement
-n'aime et ne satisfait que lui, mais entend imposer ses goûts et ses
-doctrines, et n'admet pas qu'on puisse se mouvoir dans un autre ordre
-d'idées que le sien; un prudent: c'est-à-dire un médiocre, dont par
-conséquent ni les goûts, ni les doctrines ne sont originaux, mais qui
-ramasse dans le domaine public les formules les plus usées pour en
-confectionner sa personne morale. Un égoïste encore, dans la pratique
-de la vie, par le souci qu'il a de sauvegarder ses plus minces
-intérêts, fût-ce aux dépens de ses dogmes, lorsqu'ils se trouvent en
-opposition; et un prudent toujours, par sa pusillanimité devant ceux
-qui ont l'opinion pour eux. Comment se fait-il que j'aie supporté
-pendant dix ans un homme qui m'est si étranger? Je sais qu'autrefois
-je ne réfléchissais pas sur moi-même avec l'intensité d'aujourd'hui.
-Je n'ai cependant jamais été docile à me plier aux servitudes. Mais
-l'habitude nous maîtrise: on commence à céder par bienveillance, on
-continue par amour de la paix; jusqu'au moment où l'exaspération même
-de cette résignation déchaîne une tempête d'autant plus violente
-qu'elle a été plus longtemps retenue. Il y a des jours où je suis sur
-le point de haïr mon mari. Ce que je sais, en tout cas, c'est que je
-ne l'aime plus. L'ai-je jamais aimé?»
-
-Sur cette interrogation douloureuse, d'anciens souvenirs se firent
-jour.
-
-Elle vivait alors chez une vieille tante, qui l'avait recueillie, elle
-et les rentes qu'elle tenait de son père. Elle était quasi orpheline.
-Son père mort, sa mère internée dans une maison de santé. A dix-huit
-ans, l'existence retirée qu'elle avait menée jusqu'ici changea. On lui
-fit voir du monde. La vieille tante rouvrit pour elle son salon.
-Parmi les hommes qui lui furent présentés se trouvait Facial. Elle
-l'avait aperçu jadis dans la maison de ses parents, alors qu'elle
-courait encore en robe courte. Facial, qui en était à sa première
-moustache, se mêlait déjà d'être sérieux. La fillette n'avait eu que
-peu de rapports avec lui. Lorsqu'elle le revit chez sa tante, elle le
-reçut cependant avec moins de froideur que les autres, pour la raison
-qu'il ne lui était pas complètement inconnu. Ils se dirent les choses
-d'usage:
-
---Comme vous voilà transformée! Je ne faisais guère attention à vous,
-autrefois. Maintenant, vous êtes une demoiselle accomplie, d'une
-éducation parfaite. Vous devez avoir bien des admirateurs!
-
---En vous comptant?
-
---Le tout premier.
-
-Quelques soirées musicales, un ou deux bals, où il fut empressé. Ils
-jouèrent une fois la comédie.
-
-Un jour enfin:
-
---Mademoiselle Pauline--permettez-moi de vous donner ce nom en une
-circonstance aussi solennelle--je voudrais vous faire une question, à
-laquelle je vous prie de répondre avec la gravité qu'elle comporte.
-Que pensez-vous du mariage?
-
---Mais, ce que tout le monde en pense, répondit la jeune fille: le
-mariage est un lien sacré unissant deux personnes qui s'aiment.
-
---Très bien, et c'est ainsi que je l'entends moi-même.
-Malheureusement, tout le monde ne pense pas comme nous. Trop de gens
-ne font du mariage qu'une affaire et engagent leur existence sans
-engager aussi leur coeur. Les hommes recherchent une dot, une
-alliance utile à leur carrière: les femmes un nom, l'indépendance, que
-sais-je? Je ne suis pas plus de ceux-là, que vous n'êtes, je l'espère,
-de celles-ci. Certes, un mariage doit toujours présenter quelque chose
-d'honorable pour les deux parties: mais la raison principale de cet
-acte important ne saurait être que l'amour. Est-ce bien là votre
-opinion?
-
---Oui, Monsieur.
-
---J'en suis heureux, car je ne vous cacherai pas, Pauline, que je vous
-aime; et si ce sentiment trouve quelque écho dans votre coeur, mon
-voeu le plus cher serait de vous épouser.
-
-A cette déclaration attendue, Pauline ne se troubla pas trop. De la
-meilleure foi du monde, elle mit sa main dans celle de Facial et lui
-avoua que, de tous les hommes qu'elle avait vus jusqu'ici, lui seul
-avait su lui plaire.
-
---Vous m'aimez donc! s'écria celui-ci avec une douce joie.
-
-Et le «oui» fatal, aussi sincère qu'il pouvait l'être alors, sortit
-sans inquiétude des lèvres de la jeune fille.
-
-Le lendemain, Facial la demanda officiellement en mariage à la vieille
-tante et fut agréé.
-
-Deux mois après, ils étaient unis.
-
-«Extraordinaire illusion, pensait Pauline, que celle de la vierge qui
-se figure qu'elle aime, lorsqu'elle ne sait pas ce que c'est que
-l'amour! De gaieté de coeur, elle se lie pour la vie avec un homme
-pour lequel elle n'éprouve pas d'aversion, sans se demander ce qui
-arrivera, une fois liée, si elle en rencontre un autre qu'elle aime.
-A-t-on le droit d'exiger d'elle qu'elle connaisse son avenir et
-qu'elle discerne du premier coup celui qui doit être son véritable
-époux? Hélas! comme tant d'autres, j'ai cru faire un mariage d'amour!
-Je me serais révoltée contre qui aurait osé me dire que je n'aimais
-pas mon fiancé. Mais était-ce de l'amour, le sentiment que j'avais
-pour lui? Ce sentiment n'a fait depuis que décroître: et mon
-expérience actuelle de la vie me force à reconnaître que, même à cette
-époque, ce n'était pas de l'amour. Et c'en eût été, de l'amour,
-était-ce une raison pour me lier pareillement? L'âme demeure-t-elle
-tellement pétrifiée, qu'elle ne puisse se transformer, découvrir en
-elle d'autres besoins, être agitée de désirs nouveaux? Nous sommes si
-instables que c'est se moquer de la destinée que de se contraindre à
-la stabilité. Où en arrivons-nous alors? A l'indifférence, si nous ne
-sommes pas doués d'une trop vive impressionnabilité; à la rébellion,
-au crime, au martyre, si nous ne pouvons effacer en nous notre qualité
-d'êtres sensibles.»
-
-Les premiers mois du mariage passèrent sans peine. Pauline s'amusait
-de son changement de position plus encore qu'elle ne s'intéressait à
-la personne de son mari. Le choix d'un appartement, l'ameublement, le
-train de maison, la toilette dissipèrent son attention sur une foule
-de sujets extérieurs et récréatifs. Grâce aux revenus de sa dot et à
-l'argent que gagnait Facial, elle n'était point tenue à des économies
-irritantes; et, comme ses goûts n'étaient pas dispendieux, elle
-pouvait aisément subvenir à ses fantaisies. Puis, ce furent les
-relations mondaines, les dîners, les réceptions, les visites, ce
-premier hiver d'un jeune ménage à Paris, si chargé et si captivant.
-Elle n'eut guère le temps de réfléchir, encore moins celui de rêver.
-
-L'heure vint cependant où, blasée sur ces joies éphémères, elle désira
-participer à une vie plus intime et plus profonde. Elle reprit
-possession d'elle-même, discerna ses vrais besoins, reconnut en elle
-une source imprévue de tendresse et presque de passion. Sans qu'elle
-s'en doutât, son éducation de femme s'était achevée par le mariage:
-elle était mûre pour aimer, pour se dévouer et pour souffrir.
-
-Sa première pensée fut son mari. Honnête et simple, aurait-elle pu
-déjà douter que le seul homme qui eût reçu jusqu'ici ses baisers ne
-fût capable de lui assurer les ivresses dont son coeur était avide?
-Elle remarqua, cependant, que ce qui l'animait était moins une
-attraction spéciale de lui à elle, que cet instinct vague et puissant
-qui pousse la femme aimante à aimer, même sans objet précis qui
-s'impose irrésistiblement à son amour. Quoique Facial ne lui déplût
-point, elle ne l'eût point distingué de son propre mouvement. Mais il
-était son mari: et cette situation en faisait nécessairement aux yeux
-de Pauline l'être privilégié auquel devaient aller ses caresses, tant
-qu'il n'existait pas de raison violente pour les détourner sur un
-autre.
-
-A le connaître de plus près et à vouloir vivre de sa vie, bien des
-désillusions l'attendaient. Elle s'aperçut vite que leurs deux âmes
-n'habitaient pas la même région. Celle de Pauline, subtile, idéaliste,
-eut à souffrir au contact de l'âme empesée, matérielle de Facial. Nul
-doute que Facial ne fût un homme foncièrement honorable, saturé de
-bonnes intentions: mais ces qualités ne suffisaient point à constituer
-le bonheur à deux. Celles, par contre, qui eussent pu captiver
-Pauline, lui manquaient. Il ignorait les sentimentalités exquises de
-l'amour, et aux heures rares où il consentait à oublier la terre, son
-vol court et maladroit l'y faisait continuellement retomber. Peu
-d'imagination, un sens étroit et rassis des choses, un respect inné
-pour ce qui est admis, aucune culture personnelle de l'esprit, le
-désir de paraître et la crainte de se distinguer, autant de
-dispositions négatives et désagréables qui composaient la vertu de cet
-homme estimable et contribuaient, plus que de graves manquements, à
-lui aliéner petit à petit l'affection que sa femme était d'abord bien
-décidée à lui porter.
-
-Ah! si elle l'eût aimé! On ne discute pas celui qu'on aime, on le
-subit. Mais elle ne l'aimait pas. Il avait donc à la conquérir:
-conquête facile, puisqu'à ce moment elle n'aimait personne. Encore y
-fallait-il une dévotion de sentiments et un appareil de séductions
-dont Facial était vraiment incapable!
-
-Pauline était trop bien élevée pour que son ressentiment croissant se
-manifestât, sinon par de fréquentes lassitudes ou de cruels mots
-d'esprit ordinairement peu entendus. Mais la tête de la jeune femme
-travaillait. A cette défaillance du sort, qui, en pâture à ses
-désirs, lui offrait un mari qu'elle ne pouvait aimer, n'avait-elle à
-opposer que l'amertume d'une incomprise ou la résignation d'une
-sainte?
-
-Une catastrophe menaçait.
-
-Pauline en était là de ses souvenirs, lorsqu'on annonça Mme
-Chandivier.
-
---Bonjour, Julienne. Vous me surprenez dans de tristes rêveries.
-
---Vraiment, chère amie? Que vous arrive-t-il?
-
---Peu de chose: je songe à ma vie.
-
---Et vous voilà toute mélancolique! Moi, lorsque je me raconte mon
-histoire--cela se trouve d'abord rarement, et puis je ne m'en souviens
-pas bien--j'y vois plus sujet à rire qu'à pleurer. C'est gai, la vie:
-ou du moins, c'est amusant. Je sais qu'il y a beaucoup de misère dans
-le monde; mais quand par la naissance, la fortune, l'éducation, on
-appartient aux classes privilégiées, que l'on n'a eu ni chagrins
-sérieux, ni contrariétés humiliantes, et que l'on jouit d'une bonne
-santé, il faut avoir l'esprit vraiment mal tourné pour ne pas être
-charmé de l'aventure. Auriez-vous l'esprit mal tourné, Pauline?
-
---Peut-être; j'envie parfois les femmes du peuple, qui, moins
-favorisées, exigent moins de l'existence.
-
---Et quelles sont vos exigences?
-
---Une seule: le bonheur.
-
---Nous tournons dans un cercle vicieux.
-
---Je m'en aperçois.
-
---Ah ça! dit Julienne avec enjouement, que vous faut-il de plus? Un
-mari? Vous l'avez. Un enfant? Vous l'avez. De l'argent? Vous en avez.
-Des distractions? des goûts? des relations? Vous avez tout cela. Il ne
-tient qu'à vous d'en profiter pour votre plus grand plaisir.
-Peut-être, ajouta-t-elle malicieusement, n'êtes-vous pas très heureuse
-en ménage? Mais non, vous m'avez toujours assurée du contraire.
-
---C'est vrai, répliqua Pauline qui ne voulait pas se laisser
-interroger par Julienne; c'est vrai, et lorsque je cherche des raisons
-valables à mon mécontentement, je n'en trouve pas. Attribuez-le à mon
-caractère, moins propice que le vôtre, ou aux idées noires qui, sans
-qu'on sache pourquoi, troublent les meilleures volontés, et n'en
-parlons plus. Parlons de vous, continua-t-elle pour prendre à son tour
-l'offensive: qu'avez-vous fait toute cette semaine que je ne vous ai
-pas vue?
-
-J'ai bien des choses à vous raconter. Vous savez que je n'ai pas de
-secrets pour vous, et que je me plais à vous tenir au courant des
-moindres événements. Imaginez-vous que je suis réconciliée avec
-Arthur.
-
---Arthur? fit Pauline sans comprendre.
-
---Oui, Sénéchal, le sénateur. Vous ne saviez pas qu'il s'appelle
-Arthur?
-
---J'ignorais même que vous fussiez brouillés.
-
---A mort, depuis deux mois. Je ne le voyais plus. Hier, enfin, il me
-revient, contrit, repentant, implorant son pardon pour la scène
-ridicule qui avait été cause de notre querelle. Je le lui accorde
-délibérément. Là-dessus, il tire de sa poche un écrin, l'ouvre,
-m'exhibe un charmant bracelet de turquoises et me l'offre pour sceller
-la paix. Je me drape alors de toute la dignité que je puis
-rassembler, je le considère calmement et je lui dis en propres termes:
-«Pour qui me prenez-vous, Monsieur? Je n'ai pas l'habitude de recevoir
-des présents de mes amis, surtout dans de pareilles circonstances. Mon
-mari gagne assez d'argent pour me donner des turquoises quand j'en ai
-envie. Si j'ai eu quelques bontés pour vous et si je suis disposée à
-oublier le passé, ce n'est pas pour d'autres intérêts que celui de
-votre personne. Je ne veux pas qu'il y ait dans nos rapports l'ombre
-d'une vénalité.» Ce petit discours a fait le meilleur effet. Il m'a
-appelée une Danaé armée d'un parapluie. Je ne sais pas ce que cela
-veut dire, mais ce doit être un compliment. Néanmoins, comme les
-turquoises étaient jolies, j'ai fini par les accepter. «Allons! a dit
-Arthur, vous fermez votre parapluie: il fait de nouveau beau temps.»
-Comment trouvez-vous mon histoire?
-
---J'en suis heureuse pour vous. Mais quel était le sujet de la
-querelle?
-
---Arthur était jaloux de Réderic. De quoi venait-il se mêler? Réderic
-est un charmant garçon. Ne suis-je pas libre de le recevoir chez moi
-comme je veux et autant que je veux?
-
---Et M. Chandivier?
-
---Mon mari?... Mon mari n'entend pas que je sois chez lui comme au
-couvent. Nous recevons beaucoup. Parmi les hommes qui fréquentent
-notre maison, il y en a naturellement qui me plaisent plus que les
-autres. Ceux-là reviennent plus souvent. Mon mari a d'autant moins à
-s'en offusquer, qu'il les trouve lui-même très agréables. Le reste ne
-le regarde pas.
-
---J'adore votre sérénité.
-
---Mais, ma chère, le mariage n'est pas un enfer. C'est un état-civil.
-Pourquoi voulez-vous que nous autres femmes aliénions notre liberté
-sous prétexte que nous échangeons notre nom contre celui d'un homme?
-Cet acte nous vaut, au contraire, l'indépendance. En règle avec la
-société, nous avons le droit désormais d'écouter les propos flatteurs
-murmurés à nos oreilles par de séduisants amis, nous montrons nos
-épaules et nos gorges dans les bals, nous conversons avec aisance sur
-les sujets qui piquent notre curiosité et qui nous étaient auparavant
-défendus, nous lisons les livres jadis mis sous clé, tous les rêves
-que créait subrepticement notre imagination deviennent la réalité,
-nous sommes maîtresses de nous donner à qui nous aime et d'aimer qui
-nous semble aimable. Qu'y a-t-il là de si triste, et comment peut-on
-souffrir du mariage? Il y a des maris tyrans, jaloux, insupportables,
-j'en conviens; et les femmes qui en sont affligées me paraissent fort
-malheureuses. Mais le cas est relativement rare: ce n'est, au moins,
-ni le vôtre, ni le mien. Et puis, une femme de quelque intelligence
-sait toujours se tirer d'affaire.
-
---Rien n'est facile, en effet, comme de tromper son mari, si jaloux
-qu'on le suppose.
-
---Tromper! tromper! C'est un mot bien gros et surtout bien démodé. Qui
-trompe-t-on? Personne. Il ne s'agit point, sans doute, de mener
-ostensiblement une vie déréglée: nous avons trop le sens des
-proportions et de ce qui sied à notre rang et à notre monde! Mais en
-voilant discrètement les mystères de notre coeur, nous n'avons en
-aucune façon l'intention de tromper. Le sentiment qui nous retient est
-plutôt une pudeur qu'une hypocrisie. Vous imaginez-vous le charivari
-que cela ferait, si chacun criait ses petites affaires sur les toits!
-Ma chère, nous restons silencieuses tout simplement, sans y mettre de
-mauvais desseins, parce que l'amour s'effarouche du bruit et ne
-s'épanouit qu'à l'ombre. L'amour conjugal lui-même agit-il autrement?
-Non, n'est-ce pas: nous ne faisons guère part au public des relations
-plus ou moins intimes que nous avons avec nos époux. Le public ne voit
-le mari que dans ses fonctions de cavalier, au bal ou au théâtre, de
-maître de maison et de père de nos enfants; le reste lui échappe et
-doit lui échapper. N'est-ce point aussi par un esprit de délicate
-charité que nous cachons aux hommes à qui nous nous donnons, époux ou
-amants, que nous nous sommes données à d'autres? Chacun d'eux, s'il
-est intelligent, doit se douter qu'il n'est pas seul: mais à quoi bon
-le lui faire savoir? Ce serait d'une extrême incivilité.
-
---Cela est très naturel, fit Pauline, surtout quand vous le dites.
-_Pour vous_, accentua-t-elle, cela n'offre vraiment aucune difficulté.
-Je comprends qu'avec de pareilles idées vous vous sentiez libre. Vous
-me faites l'effet d'être très heureuse.
-
---Très heureuse, je vous le jure.
-
---Vous avez résolu là un grave problème.
-
---Et, comme vous le voyez, la solution est à la disposition de tout le
-monde.
-
---C'est-à-dire de ceux pour qui _liberté_ n'implique rien de plus que
-la simple possibilité de satisfaire leurs caprices.
-
---Que vous faut-il d'autre?
-
---La liberté morale.
-
---Qu'est-ce que cela veut dire?
-
---C'est juste, répondit Pauline; j'oubliais que vous êtes heureuse:
-vous ne pouvez pas savoir ce que c'est.
-
---Ne cherchez-vous pas un peu midi à quatorze heures, ma chère?
-
---Que voulez-vous! Chacun n'habite pas sous le même méridien.
-
---Je crois que ce qui vous trouble est l'apparente hypocrisie qu'il y
-a à ce que nous gardions le secret de nos amours. Vous voudriez
-l'amour au grand soleil. Ne voyant dans l'amour qu'un bien, vous vous
-demandez pourquoi on le cache comme le mal. Vous avez raison, et dans
-le pays d'Utopie on doit aimer comme vous le désirez. Mais vous ne
-tenez pas compte de ces affreuses passions humaines qui s'appellent la
-jalousie, l'amour-propre, la médisance, la domination, l'intolérance.
-Concevez-vous les précautions à prendre pour n'offenser personne, ne
-pas provoquer une mêlée générale et faire régner un peu de paix sur
-cette pauvre terre, où il y a d'ailleurs tant d'occasions de se
-battre?
-
---Oui, dit Pauline, et cela revient justement à ce que je disais,
-c'est qu'il faut manquer de sens moral pour ne pas s'apercevoir que
-cette liberté de l'amour dont vous vous prévalez n'est, en réalité,
-que la pire des tyrannies.
-
---Voyez, pourtant, ce qui m'arrive, reprit Julienne, qui n'était pas
-d'humeur à soutenir longtemps une discussion de principes et préférait
-s'en référer aux incidents de la vie quotidienne. Vous savez que je ne
-m'inquiète guère de ce que fait mon mari hors de ma maison. Je ne suis
-ni jalouse, ni curieuse. Il doit avoir, comme tous les hommes, ses
-aventures. Je ne l'en blâme point. Je ne demande de lui que les égards
-et le respect auxquels une femme a droit. M. Chandivier a, du reste,
-toujours observé vis-à-vis de moi une réserve dont je le loue. Ce
-n'est pas que je n'aie parfois surpris quelques indices de ses
-infidélités probables. Mais, jusqu'à présent, je ne lui connaissais
-pas de maîtresse. Or, hier, en même temps que je me réconciliais avec
-Arthur, j'apprenais, par le plus grand des hasards, que mon mari avait
-une liaison. Voici comment: enchanté, éperdu, l'âme au paradis, ainsi
-qu'il me l'affirmait, Arthur était en train de me baiser les mains
-avec une dévotion presque contagieuse, lorsque, sur un mouvement qu'il
-fit pour se jeter à mes pieds, des papiers s'échappèrent de sa poche,
-dont un entre autres qui s'ouvrit juste sur mes genoux et où je lus
-distinctement ce qui suit: «Mon cher sénateur, j'ai le plaisir de vous
-annoncer que, sur votre pressante recommandation, Mlle Rébecca,
-artiste dramatique, vient d'être engagée comme pensionnaire à la
-Comédie.» La lettre était signée du ministre. Je ne fis ni une, ni
-deux: «Monsieur, dis-je, une honnête femme n'admet pas dans son
-intimité un homme qui ose lui déclarer qu'il l'aime, lorsqu'il porte
-dans sa poche la preuve écrite de ses relations avec une actrice.»
-Que vouliez-vous qu'il fît? Qu'il trahît! Il n'y manqua pas.
-Doucement, il reprit ses papiers éparpillés, les rangea dans son
-portefeuille, puis en choisit un, qu'il me tendit en disant: «Vous m'y
-forcez, ma chère; ne m'en veuillez pas.» C'était une lettre de mon
-mari: «Mon cher Sénéchal, mille mercis pour votre aimable
-intervention. Grâce à vous, ma charmante Rébecca va être au comble de
-ses voeux. Depuis six mois elle ne rêvait qu'au jour où je lui
-apporterais, au lieu de bouquet, ce bienheureux engagement...» Bref,
-il ressortait clairement de ce billet que, loin d'être la maîtresse
-d'Arthur, Mlle Rébecca était celle de mon mari...
-
---Il fallait s'y attendre.
-
---Et je m'y attendais si bien, que, le premier moment de surprise
-passé, j'ai à peine éprouvé l'ombre d'un dépit. Lorsque j'ai revu M.
-Chandivier, rien n'eût pu lui faire soupçonner que j'étais au courant
-de son intrigue. Faut-il tout dire? Eh bien, je lui sais un gré infini
-de ne m'avoir jamais laissé deviner par ses paroles ou sa conduite
-qu'il possédait une maîtresse. Voilà comme je comprends le mariage!
-Pensez-vous que cela ne vaut pas mieux que s'il m'eût brutalement
-annoncé, sous prétexte de franchise, qu'il aimait une autre femme? A
-ce compte-là, il y aurait bientôt plus de divorces que de mariages!
-
---Vous avez raison, Julienne, et vous êtes excellemment conditionnée
-pour vivre à l'aise dans notre état de société. Que ne suis-je comme
-vous!
-
---Vous y viendrez. En attendant, je compte sur vous pour lundi.
-
---Cette représentation au Théâtre-Français? Irez-vous vraiment?
-
---J'irai. Ne sera-ce point très amusant de voir Mlle Rébecca? Mon mari
-m'a beaucoup vanté la pièce: mais je me doute des vraies causes de son
-subit enthousiasme pour la comédie sérieuse, lui qui, jusqu'à présent,
-ne fréquentait que les petits théâtres!
-
---Et vous êtes décidée à ne lui faire aucune observation?
-
---Aucune. Tant qu'il reste correct vis-à-vis de moi et vis-à-vis du
-monde, je ne saurais lui reprocher de prendre des libertés que je suis
-la première à revendiquer pour moi-même.
-
---C'est bien là l'idéal du mariage moderne, dit Pauline en manière de
-conclusion.
-
-Elles causèrent encore de choses et d'autres, puis Julienne se leva
-pour partir.
-
---Bien entendu, ma chère, pas un mot de tout cela à personne. Du
-reste, je vous sais un tombeau.
-
-Comme Julienne sortait, Marcelin revenait de l'école.
-
---Oh! le bel enfant! C'est votre fils? Comme il a grandi! Je ne le
-reconnaissais pas.
-
-Pauline, toute fière, souriait.
-
---Il vous ressemble, dit Julienne, mais en homme.
-
-Elle le regarda, comme si elle le voyait pour la première fois,
-admirativement. Et, se penchant vers lui:
-
---On peut encore vous embrasser, Monsieur?
-
-L'enfant, rougissant, reçut le baiser de la jeune femme.
-
-«C'est curieux, pensa Pauline, il me semble que je suis jalouse.»
-
-Julienne partie, Pauline effaça ce baiser sous les siens. Puis elle
-s'occupa longuement de son fils, le questionna sur l'emploi de sa
-journée, causa amicalement avec lui, s'intéressant à ses récits
-d'école. Attentive et douce, à la fois comme une mère et comme une
-institutrice, elle lui fit préparer ses devoirs pour le lendemain. Une
-de ses plus réelles joies était de suivre pas à pas les progrès de
-cette jeune intelligence. Quand il eut terminé, miss Dobby, sa
-gouvernante, vint prendre possession de lui pour la leçon d'anglais,
-et Pauline se trouva de nouveau seule.
-
-«Hélas! pensa-t-elle, moi aussi je le connais, l'adultère, l'adultère
-louche, faux, dissimulé, tissu d'expédients infimes et d'abdications
-de conscience! J'ai savouré jusqu'au coeur ce fruit douceâtre et
-pervers de l'amour qu'on cache. Je sais ce que c'est que les courses
-furtives à travers Paris vers l'appartement meublé où, précipitamment,
-l'on jouit d'un bonheur limité au temps vraisemblable d'une visite à
-sa couturière; je n'ignore point les rendez-vous élaborés comme les
-combinaisons d'une diplomatie compliquée; j'ai ressenti les
-inquiétudes que fait naître tout regard où l'on croit deviner un
-soupçon! Ah! l'adultère!--car il faut bien lui conserver ce nom à cet
-amour qui prend les allures du crime--l'adultère m'est familier!
-L'enfant que je viens de caresser, cet enfant que j'aime, que
-j'adore, mon enfant, est un enfant adultérin.»
-
-Et poursuivant le pélerinage de ses souvenirs, avivés encore par la
-conversation qu'elle venait d'avoir avec Julienne Chandivier, Pauline
-revécut rapidement l'histoire peu gaie de sa liaison avec le comte
-Auguste de Hartwald.
-
-Ce fut à l'époque où, Facial lui devenant odieux, elle s'apercevait
-amèrement de l'erreur qu'elle avait faite en l'épousant, qu'apparut
-dans sa vie celui qui allait remuer en son coeur de nouvelles
-couches de sensibilité. On le lui présenta dans un bal officiel:
-
---M. le comte de Hartwald, secrétaire d'ambassade à l'ambassade
-d'Autriche-Hongrie.
-
-Au premier regard, il la charma. Elle reçut un petit coup électrique,
-qu'elle reconnut de suite, quoiqu'elle ne l'eût jamais éprouvé. Facial
-n'avait pas produit cet effet. Jeune, aimable, élégant, Hartwald
-exerça sur Pauline une action dont il se rendit compte; et il faut
-croire qu'à son tour la jeune femme ne lui déplut pas, car il s'occupa
-de la revoir, lia connaissance avec son mari et ne tarda pas à se
-faire inviter chez eux.
-
-Deux mois ne s'étaient pas écoulés depuis leur rencontre, que Pauline
-devenait sa maîtresse.
-
-Quelle joie que cette lune de miel de l'adultère, bien plus fertile
-que l'autre en ivresses aiguës! Dans l'adultère, Pauline mettait de sa
-volonté, de son désir, de sa personnalité; dans le mariage, elle ne
-constatait que son inertie, sa faiblesse, son enrôlement. Elle
-participait à l'adultère; elle subissait le mariage. Cette conviction
-de la conquête de son indépendance fut si vive, qu'elle en oublia
-longtemps la fausse position où elle se trouvait, pour ne s'abandonner
-qu'à son bonheur.
-
-Elle aimait enfin!
-
-Lorsqu'elle pensait à ces deux hommes qui la possédaient, et qu'elle
-mesurait la distance qu'il y avait de la lassitude ressentie avec
-l'un, au monde de volupté créé par l'autre, elle ne pouvait que
-s'écrier avec enthousiasme: J'ai trouvé! j'ai trouvé! Sa sensualité
-avait été éveillée par ce bel Autrichien, au regard velouté, aux
-gestes résolus. Elle se livrait à lui avec des frémissements de
-jeunesse, et son être entier fondait sous ses baisers. N'étaient-ce
-point là ces délices après lesquelles elle avait soupiré si souvent?
-
-Son âme n'était point non plus étrangère à cette aventure. Hartwald
-lui devenait cher chaque jour davantage. Elle eût aimé causer
-longuement avec lui sur mille sujets, afin de pénétrer sa vie
-intellectuelle; elle eût voulu connaître son coeur et partager sa
-vie morale. Malheureusement Hartwald ne s'ouvrait guère à elle, soit
-que son caractère froid, sous son masque aimable, le rendît peu
-communicatif, soit qu'il ne considérât sa liaison avec Pauline que
-comme une intrigue sans conséquence. Ce manque de confiance causa un
-réel chagrin à la jeune femme.
-
-Lorsqu'elle s'aperçut qu'elle était grosse de lui, elle le lui annonça
-avec une douce espérance. L'enfant ne serait-il pas entre eux un lien
-plus effectif que les heures d'amour? Hartwald n'en parut pas trop
-charmé. Ce lien que Pauline cherchait à nouer, il s'employa à le
-défaire insensiblement. Avant même que Marcelin fût venu au monde, il
-espaça petit à petit ses rendez-vous, prétextant tantôt d'absorbants
-travaux, tantôt des voyages à l'étranger. Toujours correct cependant,
-il s'appliquait à ne donner prise à aucun reproche. Pauline ne pouvait
-décemment exiger qu'il lui fît le complet sacrifice de sa vie, de ses
-ambitions, de ses talents.
-
-Peu de temps après la naissance de Marcelin eut lieu un mouvement
-diplomatique. M. de Hartwald fut nommé ministre d'Autriche à Athènes.
-C'était la séparation. Quelque chose se brisa dans le coeur de
-Pauline. Un pressentiment l'avertit que l'adieu serait éternel. Leur
-dernière entrevue fut pour elle d'une tristesse profonde. Hartwald se
-montra particulièrement affectueux, comme s'il comprenait le vide que
-son absence allait laisser chez cette femme qui l'avait aimé; quelques
-larmes d'émotion coulèrent même le long de ses joues d'habitude si
-calmes. Il promit de rester son amant à distance, de penser à elle, de
-lui écrire, de revenir le plus souvent qu'il le pourrait à Paris.
-Hélas!...
-
-Pauline reçut quelques lettres. Puis, plus rien: un silence de mort.
-
-Un an s'était écoulé, lorsqu'elle apprit le mariage du comte Auguste
-de Hartwald avec l'héritière d'une des familles les plus
-aristocratiques de Vienne.
-
-«Quel triste roman! songeait-elle. Et pourtant, je ne me repens pas
-d'avoir été la dupe de mon coeur. Il fallait ce dérivatif à la
-duperie plus grande encore de mon mariage. J'y ai expérimenté ma
-faculté d'aimer et de souffrir: j'y ai pris conscience de moi-même.
-Mais j'y ai vu aussi la vanité de l'adultère.»
-
-Personne ne s'était jamais douté de sa faute. Elle avait évité les
-confidences auxquelles les femmes se laissent si facilement aller, les
-imprudences de langage si vite commises, les allusions si tentantes.
-Rien n'eût pu même faire soupçonner qu'elle avait un secret à cacher.
-Son mari avait été trompé avec l'habileté la plus consommée.
-
-Le remords? Pauline ne l'avait pas connu. Il lui aurait fallu se
-sentir coupable: et vraiment, pleine de sa dignité, de son droit, elle
-ne pouvait considérer que comme légitime le don d'elle-même fait à
-l'homme aimé. Sa philosophie était nette à ce sujet; et ce n'était
-point là une philosophie d'occasion imposée à sa conscience par sa
-raison ou ses passions et en contradiction avec elle: elle lui
-apparaissait comme souverainement juste. En quoi était-elle liée à
-Facial? Le mariage qui les unissait avait uni leurs corps, leurs
-biens, leurs noms, non leurs âmes. En conséquence, elle se trouvait
-libre, à supposer même qu'elle n'eût pas eu le droit de délier son âme
-si celle-ci avait été liée. Facial l'eût ardemment aimée, qu'elle eût
-pu éprouver à son égard un sentiment de pitié qui l'eût fait hésiter:
-mais ce n'était point le cas. Facial était un amoureux trop
-superficiel, et s'il avait découvert que sa femme le trompait, il eût
-été blessé bien plus dans son amour-propre que dans son coeur.
-
-Ni le danger, ni le remords ne constituaient donc pour Pauline le vice
-de l'adultère.
-
-Sa vraie souffrance avait été de sentir sur elle la main de fer de la
-société, cet étau qui comprime les aspirations, empêche les émotions
-d'éclater librement et sincèrement, meurtrit ce qu'il y a de meilleur
-dans l'âme, avilit le caractère, supprime le courage. Alors qu'elle
-aurait voulu faire couler à pleins bords son ivresse, elle avait dû la
-contenir et n'en pas laisser filtrer une goutte. Radieuse, il lui
-avait fallu arrêter les rayons trop ardents qui partaient de ses yeux.
-Et quand, plus tard, sa sensibilité douloureusement multipliée aurait
-eu besoin de se répandre en larmes apaisantes, c'est le visage sec et
-impassible qu'elle s'était vue obligée de faire face au monde qui
-exigeait d'elle le mensonge d'une attitude. Oh! feindre! toujours
-feindre! quel supplice pour son âme droite! Que de fois elle aurait
-désiré émanciper son amour, briser autour de lui ces barrières qui le
-retenaient captif, bousculer cet attirail irritant de stratagèmes et
-vivre à sa fantaisie, comme l'oiseau vole dans les espaces qui lui
-plaisent. Mais il ne fallait pas y songer: tant de mailles
-l'enserraient! Hartwald, le premier, n'aurait point consenti à
-s'évader avec elle hors des lois. Aux quelques allusions que sa
-maîtresse avait faites à une vie plus libre, il avait manifesté un tel
-effroi, que Pauline, intimidée, avait elle-même eu peur de son audace.
-Et ses précautions avaient redoublé pour que l'adultère restât bien ce
-qu'il devait être, le plaisir secret, défendu, silencieux, qu'on prend
-à l'insu de tous, dont on rougit de se murmurer l'aveu et dont la
-divulgation publique serait le déshonneur.
-
-Si c'était là la liberté de l'amour, quelle ironie!
-
-Aussi, après le départ de Hartwald, était-elle restée privée de
-courage pour tenter de nouvelles expériences et courir à d'autres
-désastres. Elle avait renoncé à l'amour. Ce qu'elle voyait autour
-d'elle, le triste spectacle de l'adultère contemporain contribuait à
-la maintenir dans la détermination qu'elle avait prise. Il semblait
-qu'on ne pût pas aimer autrement que de cette façon avilissante.
-Plutôt ne pas aimer! se disait-elle.
-
-Les années avaient passé.
-
-Cependant, Pauline avait beau se faire illusion sur sa tranquillité
-présente, elle sentait bien, au fond, qu'elle n'avait pas encore
-réellement pris congé de la vie. Elle était jeune, l'avenir s'ouvrait
-toujours devant elle. Partagée entre sa volonté bien arrêtée de ne
-plus tomber dans le piège de l'adultère et les aspirations de son
-coeur qui ne pouvait pas s'abstenir de battre, elle demeurait
-incertaine d'elle-même, inquiète d'être femme, irritable et sans
-fondement moral. Lorsque Facial l'avait par trop énervée, elle se
-laissait aller aux plus amères pensées de révolte. Il fallait que le
-souvenir de son fils, le visage aimé de son Marcelin s'interposât et
-l'exhortât à la patience. Pour lui, elle taisait ses griefs. Puis,
-d'autres fois, dans les périodes d'indifférence, elle s'estimait
-relativement heureuse. Son mari était bon, commode. Avec lui, elle
-jouissait d'une douce sécurité. A tout prendre, cela valait mieux,
-peut-être, que d'être livrée aux hasards du coeur.
-
-Des pas se firent entendre. Pauline tressaillit, arrachée aux
-souvenirs, qui, malgré tout, sont encore du rêve. C'était Facial qui
-rentrait.
-
-Il arrivait d'excellente humeur.
-
---Quelle belle journée! fit-il. Il faut croire que ce pauvre Derollin
-avait invité le soleil à son enterrement. Cette promenade m'a fait du
-bien.
-
---Y avait-il beaucoup de monde?
-
---Oui, oui: Derollin avait des amis. J'ai vu Sénéchal. Nous avons
-causé pendant le trajet. Mon affaire va très bien. Je compte figurer à
-l'_Officiel_ au nouvel an. Il y a déjà longtemps que j'en ai assez de
-cette petite fioriture, dit-il en envoyant une chiquenaude sur sa
-boutonnière, où était noué un ruban de chevalier: c'est le moment de
-remplacer ça par une rosette.
-
-Facial se mit à raconter par le menu sa journée. Il s'extasia sur le
-déjeuner qu'il avait fait, avec Sénéchal, à la sortie du cimetière,
-dans un cabaret du boulevard Montparnasse.
-
---Il y a des coins ignorés dans Paris!
-
-Les huîtres, le perdreau, le fromage, tout s'était trouvé exquis. On
-avait servi un cassoulet provençal dont il se pourléchait encore les
-lèvres. Et quel Chambertin!
-
---A propos, dit-il négligemment, une nouvelle qui vous intéressera
-peut-être: les journaux annoncent la mort de M. de Hartwald, décédé à
-Constantinople... Vous savez, ce M. de Hartwald qui a été ici
-secrétaire d'ambassade et qui, pendant quelque temps, venait assez
-souvent chez nous.
-
---Pauline pâlit. Une violente émotion serra ses tempes. Un instant,
-tout tourna dans sa tête. Puis, brusquement, elle sentit que des
-larmes allaient jaillir.
-
-
-
-
-III
-
-
-Le rideau se levait, lorsque Facial et Pauline arrivèrent. Ils
-trouvèrent dans la loge M. et Mme Chandivier déjà installés. Pauline
-prit place à côté de Julienne, tandis que Chandivier, après un rapide
-serrement de main à Facial, lui soufflait dans l'oreille:
-
---Attention, elle va faire son entrée.
-
-Facial regarda la scène. La comédienne qui jouait le rôle principal
-venait de donner un coup de timbre. Une femme de chambre parut:
-c'était Rébecca.
-
---«Mademoiselle est auprès de M. le vicomte», eut-elle à dire.
-
-Puis elle sortit.
-
-Facial se tourna vers Chandivier qui rayonnait:
-
---Mes félicitations, fit-il, elle a très bien dit ça.
-
---Ces petits rôles n'ont l'air de rien, dit Chandivier; mais le
-difficile n'est pas tant de parler que de se tenir en scène,
-d'effectuer convenablement les entrées et les sorties. Du reste,
-attendez-la à sa grande scène du deuxième acte: vous verrez qu'elle
-n'est pas trop déplacée sur les planches du Théâtre-Français.
-
-A la vue de Rébecca, Julienne n'avait pas sourcillé. Lorsqu'elle eut
-disparu, un fin sourire erra sur ses lèvres. Elle toucha du bout de
-son éventail le bras de Pauline et, tandis que les deux hommes
-chuchotaient derrière elle, lui demanda à voix basse.
-
---Comment la trouvez-vous? Jolie fille, n'est-ce pas?
-
-La pièce se poursuivait.
-
---«Je ne suis pas de celles qui se figurent qu'un autre homme peut
-faire oublier à une femme l'homme qu'elle aime et qui la trahit,»
-débitait la première actrice à une seconde qui servait à la fois de
-confidente et de mentor; «à ce compte-là, on ne s'arrêterait plus; car
-il n'y a aucune chance que le second vaille mieux que le premier et
-l'inévitable troisième que le second. Ou nous aimons notre mari, et
-alors celui qui prétend le supplanter nous apparaît comme un simple
-imbécile, ou nous n'aimons plus notre mari, et alors, si, ayant épousé
-librement, comme nous l'avons fait, toi et moi, un homme qui nous
-plaisait plus que les autres, nous arrivons à ne plus rien lui
-inspirer, à ne plus rien éprouver pour lui, c'est démence ou
-dévergondage de risquer une nouvelle épreuve avec un monsieur qui
-vient vous offrir secrètement, sans respect, sans sacrifice, sans
-amour, je ne sais quel passe-temps honteux, quelle compensation
-dégradante de fiacre et d'hôtel garni.»
-
-Julienne se mit à rire à cette tirade qu'elle était si peu faite pour
-goûter.
-
---Ce personnage est un peu bête, glissa-t-elle à Pauline. Comme si
-l'on n'aimait qu'un seul homme dans la vie, et comme si ce seul homme
-devait nécessairement être le mari! On aime ou on n'aime pas son mari,
-c'est certain: mais, si on l'aime, rien n'empêche qu'on ne puisse en
-aimer d'autres aussi; et si on ne l'aime pas, c'est une raison majeure
-pour chercher ailleurs ce qu'on ne trouve pas chez lui. Avant tout
-l'amour!
-
-Pauline était mieux en situation de comprendre. Mais, dans sa pensée,
-elle rapportait ces paroles bien plus à Hartwald qu'à Facial, et le
-sens en était ainsi complètement dénaturé. D'ailleurs, elle
-n'admettait pas cet exclusivisme de l'amour. Et si, pratiquement, les
-«nouvelles épreuves» lui faisaient peur, c'était pour le peu de
-dignité que l'adultère lui semblait comporter dans la société
-actuelle, et non point par fidélité à quelque souvenir que ce soit.
-Qu'est-ce que le souvenir, une fois que l'amour est mort? Et
-qu'était-ce que le souvenir pour elle qui--elle s'en rendait bien
-compte maintenant--n'avait pas même connu le véritable amour?
-
---«Et si Lucien est infidèle», continuait l'actrice, «je me vengerai,
-c'est certain, mais pas comme les autres... Il faudra bien que je
-sache la vérité. Si elle est ce que je crois, je te réponds que j'en
-aurai vite fait et que je ne resterai pas longtemps au partage. Tout
-ou rien!»
-
-C'était donc une femme jalouse de son mari, et qui, pour peu que ses
-soupçons fussent fondés, méditait de se venger de lui, non point par
-les procédés ordinaires, l'amant consolateur, mais par l'adultère
-brutal, sans plaisir, pour la seule satisfaction de lui crier après:
-Voilà, je t'ai rendu la monnaie de ta pièce.
-
-Un quart d'heure de dialogue entre divers personnages, et les soupçons
-se changeaient en certitude.
-
-Suivait alors la scène avec le mari:
-
---«Tu sors?
-
---«Oui.
-
---«A cette heure-ci? Où vas-tu?
-
---«Au cercle.
-
---«Qu'est-ce que tu vas faire au cercle?»
-
-Lucien s'embrouillait et finissait par avouer qu'il allait au bal de
-l'Opéra. Là-dessus, l'ultimatum, sur lequel allait, sans doute,
-pivoter la pièce:
-
---«Regarde-moi bien. Je t'aime passionnément; j'adore l'enfant né de
-cet amour, je suis une très honnête femme et je n'ai qu'une idée,
-c'est de continuer à l'être; mais, comme je tiens le mariage pour un
-engagement mutuel, comme nous nous sommes volontairement juré respect
-et fidélité, que je te suis fidèle et que tu n'as à me reprocher que
-d'avoir fait mon devoir, je te donne ma parole que, si jamais
-j'apprends que tu as une maîtresse, une heure après que j'en aurai
-acquis la certitude...
-
---«Une heure après?» interrogeait l'acteur.
-
---«J'aurai un amant,» répondait sa partenaire. «Et je te promets, moi,
-que tu seras le premier à le savoir. OEil pour oeil, dent pour
-dent!»
-
---Quelle effrontée! murmura Facial, froissé dans ses principes.
-
-Julienne haussait les épaules. Elle trouvait cette femme de plus en
-plus bête.
-
-Chandivier n'écoutait pas.
-
-Pour Pauline, la pièce prenait décidément une tournure déplaisante. La
-jalousie était un sentiment si peu conforme à sa notion moderne de
-l'amour. Cet homme n'avait-il pas le droit d'avoir une maîtresse, si
-sa femme le laissait indifférent? Celle-ci, par contre, pouvait se
-détacher tranquillement de lui et se donner à un autre, pour peu que
-le coeur lui en dît. Mais cette menace de prendre un amant par
-dépit, cette vengeance mesquine, ridicule, folle, comme cela était peu
-digne, comme cela était bas! La tyrannie du mariage s'étalait là
-cruellement. Non, certes, jamais il ne fût venu à l'idée de Pauline
-d'imposer de la sorte son amour.
-
-Elle jeta un coup d'oeil sur la salle.
-
-Ces hommes, ces femmes entrés ici au sortir de l'existence
-quotidienne, apportant avec eux leurs désirs, leurs souffrances, le
-secret de leurs passions et le trouble de leurs besoins inapaisés, que
-pouvaient-ils bien penser de ces théories étroites et rudes prêchées à
-leurs oreilles et mises en action sous leurs yeux? Écoutaient-ils
-sérieusement, ou ne se laissaient-ils pas plutôt distraire du fond par
-le prestige du style, l'ingéniosité de l'intrigue et le charme de
-l'interprétation? S'ils réfléchissaient, accepteraient-ils avec des
-applaudissements ces doctrines si contraires à celles qu'ils devaient
-pratiquer réellement? Mais la plupart ne cherchaient évidemment pas à
-discuter; ils étaient venus au théâtre pour se délasser: et, pourvu
-que la pièce fût bien faite et leur offrît un amusement suffisant, ils
-se déclaraient satisfaits.
-
-Elle aperçut, à l'orchestre, Sénéchal. Aux bons passages, il hochait
-la tête avec satisfaction. Il ne se faisait cependant pas faute de
-détourner à tout moment sa lorgnette de la scène pour la braquer sur
-Julienne. Non loin de lui se trouvait Réderic. Par quel hasard? Ou
-plutôt n'étaient-ils pas tous deux prévenus de la présence de leur
-maîtresse au théâtre? Julienne avait envoyé de leur côté un léger
-signe d'intelligence. Auquel s'adressait-il?
-
-A l'orchestre, plus personne de connaissance. Mais, en face d'elle,
-elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de Béhutin qui occupaient
-une loge. Ils étaient, comme d'habitude, froids, corrects, silencieux:
-impossible de distinguer si le spectacle les intéressait.
-
-Vers la fin de l'acte, un monsieur entra dans leur loge et prit place
-derrière eux.
-
-Pauline se demanda en vain qui ce pouvait être. Ce n'était pourtant
-point, lui semblait-il, la première fois qu'elle le voyait. Où
-s'était-elle déjà sentie troublée sous cette prunelle douce et sombre?
-
-Un instant, elle eut l'idée d'interroger Julienne. Celle-ci saurait
-mettre un nom sur ce visage. Mais une pudeur retint la question.
-Soudain, Pauline rougit: l'inconnu venait de la lorgner.
-
---«Célestin! Célestin!» disait sur la scène Rébecca qui avait reparu,
-«prends ton chapeau, vite, vite! dis au portier que tu accompagnes
-madame la comtesse et trouve le moyen de la suivre sans qu'elle te
-voie. Elle est à pied. Sache où elle va et ne dis rien à personne.»
-
-Elle poussa Célestin dehors. Elle sonna. Un domestique parut.
-
---«On peut éteindre», fit-elle.
-
-Le rideau tomba lentement.
-
-Chandivier applaudit avec bruit. Puis, il se précipita hors de la loge
-pour aller dans les coulisses.
-
-Facial sortit aussi. Un moment après, Pauline le voyait apparaître
-dans la loge des Béhutin, présenter ses hommages à la vicomtesse et
-toucher la main aux deux hommes.
-
-«Mon Dieu! pensa-t-elle, ils vont venir ici me rendre cette
-politesse.»
-
-Sénéchal et Réderic étaient déjà accourus. Julienne, radieuse, causait
-beaucoup, les amorçait l'un et l'autre à tour de rôle. Elle se savait
-désirable jusqu'au moindre de ses gestes. Mais sa force principale
-était encore d'être amoureuse elle-même. Amoureuse superficielle, qui
-avait moins des passions que des caprices: amoureuse cependant,
-s'éprenant tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, mettant sa joie à
-satisfaire ces fantaisies de coeur et son charme à les provoquer.
-
-Pauline était à la fois plus sérieuse, plus sensible, plus sensuelle
-et plus retenue.
-
-Ce ne fut donc point sans un tressaillement, mais immédiatement enfoui
-sous une couche apparente d'indifférence, qu'elle vit entrer dans la
-loge le vicomte de Béhutin suivi de son compagnon.
-
-Le vicomte la salua ainsi que Julienne.
-
---Permettez-moi de vous présenter mon beau-frère, M. Odon de Rocrange.
-
-Pauline se souvint tout à coup des circonstances où pareille
-présentation lui avait été faite. C'était deux ans auparavant, dans
-une vente de charité, où elle tenait une boutique. La vicomtesse de
-Béhutin, dont elle venait alors de faire la connaissance, s'était
-arrêtée quelques instants, au bras de son frère, devant son étalage.
-Odon de Rocrange lui avait payé cent francs un bouquet de violettes.
-Depuis lors, bien que ses relations avec les Béhutin se fussent
-poursuivies, elle ne l'avait jamais revu.
-
-«Quelle impression curieuse, se dit-elle, tandis qu'Odon s'inclinait,
-que de se trouver soudainement en présence d'un homme que l'on a
-rencontré une fois, il y a longtemps, dont on avait conservé le
-souvenir latent, mais auquel on ne pensait plus.»
-
---Vous avez, sans doute, oublié, Madame, dit Odon, que j'ai eu une
-fois l'honneur de vous acheter des violettes. Il est vrai qu'elles ont
-eu le temps de se faner depuis.
-
---Je me le rappelle, répondit Pauline.
-
---Le temps passe à la fois bien lentement et bien vite. J'ai été
-absent de Paris; j'ai beaucoup voyagé: alors que j'habitais
-l'étranger, absorbé par de nouveaux spectacles, je croyais être loin
-depuis une éternité, et maintenant que me voici de retour, il me
-semble que je vous achetais hier ces fleurs, et j'en sens encore le
-parfum.
-
---Vous connaissez mon mari? demanda à brûle-pourpoint Pauline, qui
-avait remarqué leur poignée de main dans la loge de la vicomtesse.
-
---Nous nous sommes vus, M. Facial et moi, la semaine dernière, à
-l'occasion d'une triste cérémonie. C'était aux obsèques de Jacques
-Derollin. Quel charmant garçon, quel coeur d'or que Derollin! Je
-ressens vivement sa perte. J'étais arrivé depuis quelques jours à
-peine et j'ignorais sa maladie. Je n'aurai pas eu la joie de le revoir
-vivant. La mort est toujours une surprise, quoiqu'elle soit la
-fatalité.
-
---Moi, je n'ai pas peur de la mort, dit Pauline.
-
---Moi, beaucoup, dit Odon.
-
---Qu'avez-vous à craindre? N'est-elle pas la même pour tous?
-
---Qui sait? Peut-être pas plus que la vie.
-
---En tout cas, nous devons la subir. Le mieux est de s'accoutumer à
-cette perspective, puisque les choses dont on a l'habitude ne sont
-plus capables d'effrayer.
-
---Cette nécessité de la mort, dit Odon, est justement ce qui me
-blesse. En face de ce qui est nécessaire, l'homme perd toute dignité;
-il se sent ravalé au rang de la machine inerte. De quoi lui servent,
-là contre, son énergie, ses talents, sa science? Il lui faut en passer
-par là. La liberté, dont nous sommes si fiers, et qui est, en somme,
-notre seule prérogative, ne se trouve plus alors qu'un vain mot. Et je
-ne parle pas seulement de la mort, mais de tout ce qui, dans la vie,
-porte le sceau de la nécessité. Ne sommes-nous pas humiliés de traîner
-un corps invariable, qui a ses tares et ses maladies? Mais ce qui me
-paraît insupportable, c'est le joug des nécessités artificielles,
-dont l'homme, auquel ne suffisaient pas les nécessités physiques,
-s'est ingénié à se charger, pour avoir encore plus à courber la tête.
-Que nous n'ayons pas la liberté du corps, c'est triste, mais que nous
-n'ayons pas celle de l'âme, c'est irritant.
-
---Vous voulez parler des conventions sociales?
-
---En général de tous ces liens spirituels, moraux, mondains, qui
-jettent autour de nous leur trame inextricable. Là où les lois ne nous
-tiennent pas, nous sommes assujettis par les habitudes, les manières
-de voir, les jugements du milieu où nous sommes nés. Voyez, par
-exemple, la religion. En principe, je le sais, nous jouissons de la
-liberté religieuse: mais sommes-nous libres? Songez aux obstacles
-presque insurmontables que rencontre celui qui veut changer de
-religion. Il faut qu'il ait une foi bien ardente ou un intérêt bien
-puissant pour braver l'animadversion, la colère, la haine, le mépris
-que son entreprise ne manquera pas de soulever autour de lui. Que de
-déboires éprouvera à suivre Voltaire le jeune homme qui appartient à
-une famille catholique, ou à prendre le voile la jeune fille dont les
-parents sont voltairiens! L'intolérance règne. Voyez la politique,
-voyez les arts, voyez les castes professionnelles. Partout nous sommes
-les jouets d'une artificielle destinée, qui est encore plus implacable
-que l'autre.
-
---C'est vrai, dit Pauline, nous nous sentons dominés par l'énorme
-puissance des moeurs et trop faibles pour oser résister.
-
---Nous cédons même contre notre conscience.
-
---Et en cédant, nous contribuons au développement de cette tyrannie.
-
---N'avez-vous pas remarqué, Madame, que chacun, en secret, manifeste
-son horreur du régime d'oppression morale sous lequel nous vivons, et
-que cependant il n'y a personne qui par ses actes, par ses paroles,
-par sa conduite publique et quelquefois même particulière ne fasse
-partie de cette fameuse opinion commune que l'on craint tant de se
-mettre à dos? Tous complices! N'est-ce point là le titre de la
-tragi-comédie que nous jouons?
-
---Pour les hommes peut-être: mais les femmes, ces sacrifiées, ont trop
-à souffrir de cet état de choses pour y consentir autrement que par
-impuissance.
-
---Les femmes comme les hommes, répartit Odon: ne sont-ce pas elles qui
-font et qui défont les moeurs? En morale, je crois les femmes plus
-puissantes que les hommes. C'est au public féminin que s'adressent de
-préférence nos littérateurs, lorsqu'ils entreprennent de traiter
-quelque question de morale. Et ils ont raison: la femme est le grand
-juge de ce qui est bien et de ce qui est mal, et l'homme qui, sans la
-femme, serait peut-être disposé à faire assez bon marché de ce qu'on
-appelle la décence, avec elle devient le plus rigoureux des censeurs.
-
---Avec elle, ou plutôt devant elle: car je pense qu'il y a là surtout
-un moyen de la tenir en dépendance.
-
---Il faut, au moins, avouer qu'elle s'y prête de bonne grâce.
-Croyez-vous que si les femmes ne scellaient pas de leur approbation
-cette morale sociale, parfois si immorale, les hommes songeraient à la
-leur imposer? Voyez en amour: la liberté de l'amour, dont les hommes
-usent jusqu'à un certain point, quoiqu'il ne faille point confondre la
-liberté de l'amour avec la liberté de la débauche, n'a pas de plus
-farouches ennemis que les femmes. Elles condamnent celle d'entre elles
-qui succombe. Et l'envie ne leur manque pas de condamner aussi
-l'homme! Nous y viendrons; le progrès des moeurs l'exige. Les signes
-précurseurs de cette réforme se font déjà sentir, et les auteurs nous
-offrent des pièces comme celle de ce soir, où l'homme et la femme sont
-mis sur le même pied, non de liberté, mais de vasselage. Vous
-connaissez la pièce?
-
---Je ne la connais pas, fit Pauline, mais, d'après le premier acte, je
-me doute de ce qu'elle sera.
-
---En effet, car la pièce est bien construite. Vous avez donc entendu
-Francillon déclarer la guerre à son mari. S'il la trompe, elle le
-trompera: ou plutôt elle le déshonorera, ne songeant nullement à le
-tromper, puisque son premier soin, une fois souillée, sera de lui
-faire un récit complet de l'adultère. Au bal de l'Opéra où elle vient
-de se rendre, seule, suivant de près son écervelé de Lucien, elle a
-toutes les facilités du monde pour s'apercevoir qu'elle est, comme
-l'on dit, abominablement trahie: et, qui pis est, pour une ancienne
-maîtresse, ce qui, paraît-il, constitue le comble de l'ignominie. Elle
-tiendra parole. Elle se jette à la tête du premier venu, l'emmène
-souper en cabinet particulier, dans le restaurant même où Lucien
-termine la fête avec sa belle, et, le lendemain, raconte tout à
-celui-ci avec de tels détails qu'il lui est impossible de douter de
-son malheur. Bien entendu, et pour la satisfaction du public, les
-choses s'arrangent. Francine n'a été, matériellement, la maîtresse de
-personne. Mais, dans la réalité, elle n'aurait pu faire autrement que
-d'aller jusqu'au bout: et la morale de cette comédie ne s'en dégage
-pas moins avec une implacable rigueur. La thèse, Madame, ce n'est pas,
-comme on pourrait le croire sur une audition distraite, que la femme a
-le droit d'avoir des amants du moment que l'homme a des maîtresses,
-mais, au contraire, que l'homme n'a pas plus le droit d'avoir des
-maîtresses que la femme des amants. C'est donc l'indissolubilité
-absolue du mariage qui est représentée ici comme la loi. Ailleurs,
-dans des pièces que vous vous rappelez probablement, le même auteur,
-qui semble s'être donné pour mission de diriger la société moderne
-dans l'amour, revendique pour la femme le droit de tuer l'homme qui
-lui est infidèle. Inutile d'insister sur celui de l'homme de tuer la
-femme qui le trompe: ce droit est acquis depuis longtemps. Ailleurs
-encore, il veut que l'homme vierge épouse la femme vierge. Que devient
-l'amour dans tout cela? On se le demande; cependant, chacun applaudit:
-les femmes d'abord, les hommes ensuite, sans penser que l'amour n'est
-pas une matière inerte sur laquelle on puisse contracter, stipuler,
-engager sa parole et sa signature comme pour un marchandage, mais la
-vie elle-même, la passion, avec toute sa mobilité, ses métamorphoses,
-ses secousses et son incertitude, le mouvement perpétuel de notre âme
-en quête du bonheur, l'agitation folle de l'être dans sa course vers
-l'idéal. Mais quoi, c'est la morale, ce qu'on croit la morale, la
-morale sans laquelle tout serait perdu. Et on applaudit; on n'oserait
-pas ne pas applaudir. Et vous aussi, Madame, vous applaudissez: et moi
-aussi, j'applaudis.
-
-Très surprise, Pauline regardait cet homme qu'elle connaissait à peine
-et qui exprimait si bien ce qu'elle sentait elle-même. Il lui semblait
-qu'il la pénétrât, qu'il lût en elle, pour pouvoir conformer ses
-paroles à sa pensée et se rendre sympathique, et que, de ce fait
-étrange, une intimité subite vînt de se former entre elle et lui.
-
-Elle ne voulut cependant pas se laisser si facilement deviner.
-
---Non, Monsieur, dit-elle, vous vous trompez: je suis plus franche que
-cela. Jamais je n'applaudirai quelque chose que je n'approuve pas.
-Mais le mariage est une chose si complexe! En un cas tel que celui
-dont il est question dans la pièce, on ne peut que souscrire aux
-angoisses de l'épouse et à son héroïque résolution. Car là, il y a
-véritablement amour: Francine adore son mari; celui-ci, on le sent,
-aime aussi sa femme, et cette maîtresse qu'il va rejoindre n'est pour
-lui qu'un simple amusement. Dans de pareilles circonstances, un homme
-est inexcusable de se conduire comme il fait.
-
---Mais certainement, Madame a raison, s'écria Sénéchal qui avait
-entendu ces dernières phrases. Voudriez-vous vraiment, de Rocrange,
-que ce grand sot de Lucien abandonnât impunément son exquise
-Francillon pour Dieu sait quelle demoiselle? Quand on a la bonne
-fortune de plaire à une charmante femme, ajouta-t-il avec son sourire
-le plus flatteur à l'adresse de Julienne, on mérite tous les
-châtiments si on ne la cultive pas avec dévotion.
-
---Que vous devenez sentimental, mon cher sénateur! dit Julienne. Il
-faut vous soigner.
-
---Que voulez-vous, Madame: mon mal m'est cher, et je mets ma volupté à
-l'entretenir.
-
---Et vous, Réderic, que pensez-vous des infidélités de Monsieur
-Francillon? dit Julienne.
-
-Réderic, debout derrière la chaise de Julienne, tordait sa moustache
-avec humeur.
-
---Je n'ai pas écouté la pièce, répondit-il.
-
---Comme vous êtes désagréable, ce soir, observa-t-elle.
-
---Il y a de quoi.
-
-Le vicomte de Béhutin restait impassible.
-
---Si Francillon écrase tellement de sa supériorité l'insipide
-demoiselle qui lui est préférée, dit Odon, c'est pour le seul intérêt
-de la pièce, et il ne s'ensuit pas que la thèse soit plus juste. Ne
-peut-il pas se trouver, et ne se trouve-t-il pas souvent dans la vie,
-que la femme intéressante, la femme qui aime, la femme séduisante et
-noble soit justement l'illégitime? Lucien serait-il encore
-inexcusable, si c'était Francillon sa maîtresse, si c'était Francillon
-qu'il allait rejoindre, laissant se morfondre à la maison quelque peu
-captivante matrone, dans le genre de cette madame Smith, par exemple?
-Ne voyez-vous pas que la thèse du mariage indissoluble s'effondrerait
-alors dans l'absurde?
-
---Oui, dit Pauline: car la sympathie va toujours à l'amour, quoi qu'on
-fasse.
-
---Et il faut présenter le mariage sous les couleurs de l'amour pour le
-rendre acceptable.
-
---En effet.
-
---Ce qui revient à dire qu'il n'y a qu'une seule morale possible:
-celle de l'amour.
-
---Et le mariage?
-
---Mon Dieu, Madame, il me semble que le mariage, dès qu'il n'est pas
-l'amour, est immoral.
-
---C'est une conclusion à laquelle nous ne sommes pas habituées, nous
-autres femmes, mais qui, je l'avoue, s'impose presque.
-
---Et comme l'amour, poursuivit Odon, n'obéit point à des lois humaines
-et n'est point sujet aux prescriptions d'un code, il s'ensuit que
-l'amour libre seul est moral.
-
---Ce qu'il fallait démontrer! dit Julienne en riant. Mes compliments,
-monsieur de Rocrange: vous entortillez les choses si bien, qu'à vous
-entendre on se laisserait aller à vivre comme des sauvages.
-
---Votre présence, Madame, suffirait cependant à établir l'immense
-avantage de la civilisation.
-
-Tous sourirent; Julienne pinça les lèvres; Pauline fut incroyablement
-heureuse de cette impertinente riposte.
-
-La sonnette de l'entr'acte mit fin à l'entretien.
-
-«C'est extraordinaire ce que cet homme, en dix minutes de
-conversation, s'est emparé de moi!» pensait Pauline, tandis qu'Odon
-prenait congé d'elle.
-
-Et Odon de Rocrange, regagnant sa loge, légèrement troublé, se
-disait:
-
-«Je vais l'aimer... je l'aime déjà... O mon pauvre coeur!»
-
-Un instant, Julienne et Pauline se trouvèrent seules.
-
---Comment trouvez-vous M. de Rocrange? demanda Julienne avec un
-clignement d'oeil intrigué.
-
-Pauline eut envie de la souffleter.
-
---Indifférent, répondit-elle.
-
-Chandivier arrivait tout essoufflé. Dans le couloir, il rencontra
-Facial.
-
---Je viens de voir Rébecca. Nous soupons après le théâtre. Vous en
-êtes?
-
-Facial fronça le sourcil.
-
---Non, dit-il, je dois rentrer avec Pauline. Je suis un homme marié,
-moi.
-
---Et moi, donc?
-
---Que faites-vous de Mme Chandivier?
-
---Oh! un de ces messieurs la reconduira.
-
-Ils reprirent leurs places.
-
-Chandivier, se penchant vers Facial, lui chuchota:
-
---Vous allez voir la scène du deux: vous m'en direz des nouvelles!
-
-Le rideau se leva.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Odon dut s'avouer que, depuis la soirée de la veille, il n'avait fait
-que penser à Pauline.
-
-«Quelle étrange femme! Elle a eu l'air de goûter ce que je lui disais.
-Vraiment c'est la première fois que cela m'arrive: ouvrir ainsi mon
-coeur, parler sérieusement, presque philosophiquement, devant une
-femme que je n'avais, pour ainsi dire, jamais vue, dont j'ignorais le
-caractère et les idées! D'habitude, je fais comme tous les hommes:
-j'offre les boîtes de bonbons de l'esprit, je déploie l'éventail du
-flirt. Faut-il croire qu'elle m'a inspiré? Je me suis terriblement
-découvert: c'était plus fort que moi.»
-
-Il alluma une cigarette et s'étendit sur un divan.
-
-«D'où vient-elle? Que fait-elle? N'ai-je pas tort de lancer mon
-imagination sur cet inconnu d'où elle pourrait revenir trop imprégnée
-de désirs pour que je n'en souffre pas? Ah! les femmes! comme elles
-sont décevantes, lorsqu'on les touche de près! Mais celle-là me paraît
-être d'une race à part. Au moins, ce que j'ai éprouvé auprès d'elle
-diffère complètement de mes émotions ordinaires. Faut-il faire courir
-à mon coeur les risques d'une nouvelle aventure? Ne vaut-il pas
-mieux qu'il jouisse du calme relatif qu'avec mille précautions j'avais
-enfin réussi à lui rendre? Hélas! à peine instaurée, il faut que ma
-fragile tour d'ivoire s'écroule, comme un château de cartes, sous le
-souffle d'une femme! Car je sens bien que mon coeur est déjà pris.»
-
-L'image de Pauline flottait devant ses yeux, et elle se précisait, se
-revêtait d'un charme grandissant, à mesure qu'il y fixait quelque
-détail de plus dont il se souvenait. C'était surtout le son de sa voix
-qu'il se rappelait avec un vrai délice, cette voix si joliment
-murmurante, si harmonieuse, qui l'avait remué si profondément. Il
-l'entendait encore lui dire:
-
---«La sympathie va toujours à l'amour, quoi qu'on fasse.»
-
-«C'est qu'elle est spirituelle, continua-t-il à rêver, elle a une âme
-fine, originale, intelligente. Elle doit comprendre à merveille les
-raisonnements sur la vie, et cependant elle est fraîche comme une
-jeune fille et ses observations les plus inquiétantes ont encore la
-grâce de la candeur. Que je voudrais savoir le fin fond de son être,
-aborder d'intimes sujets en compagnie de cet esprit captivant et
-singulier! Que pense-t-elle vraiment de l'amour? A-t-elle aimé? Elle
-ne doit pas avoir fait de bien cruelles expériences, mais elle en a
-fait. Comme une femme est mystérieuse, quand on y songe! Il suffit de
-s'intéresser un instant à une femme, pour se trouver en présence d'un
-paquet de hiéroglyphes qu'il s'agit de déchiffrer. Me donnerai-je
-cette peine? Oh! oui, car ce séduisant sphinx m'attire par toutes les
-fibres réunies de mon coeur et de mon imagination.»
-
-Il se leva, erra d'un coin à l'autre, rêvant toujours, à la fois
-joyeux et triste.
-
-«C'est que j'en ai déjà aimé des femmes! J'ai déjà cherché des
-solutions d'énigmes qui n'existaient pas! J'ai déjà cru trouver des
-trésors, et, soulevant la pierre qui semblait les sceller, je n'ai
-découvert que le vide, des chiffons, de la verroterie ou du fumier.
-N'importe! L'amour même déçu est encore de l'amour; il y a une douceur
-jusque dans la lie de cette coupe fatale et enchanteresse. Se lancer à
-corps perdu dans la destinée est peut-être le meilleur moyen d'en
-moins souffrir.»
-
-Il ouvrit un carton, où se trouvaient des portraits de femmes à
-l'aquarelle, des dessins, des photographies, des lettres dont beaucoup
-étaient jaunies par le temps. Il considéra ces choses où restaient
-accrochés tant de souvenirs.
-
-«Celle-ci, c'est Anne, ma première maîtresse. J'avais vingt ans, à
-peine. Oh! la première chair de femme à soi! Quelles émotions
-charmantes! Quels frissons extatiques! Que de délices dans les
-moindres gestes féminins! On est baigné de ravissement. Il semble que
-l'on soit un voyageur de génie qui découvrirait le paradis. Je garde
-très vives ces impressions de printemps. Qu'était Anne, en réalité?
-Je n'en sais rien: je ne la vois qu'à travers ce mirage... Voici
-Gabrielle. Pauvre fille! Elle m'aimait, je crois. Mais, à ce moment,
-je succombais à tant de sensualités diverses! La curiosité, le plaisir
-me jetaient, pour une nuit ou deux, dans les bras des unes et des
-autres. C'était l'époque cruellement exubérante de la jeunesse. Et
-Gabrielle pleurait; elle voulait me tenir par le coeur: c'était trop
-tôt pour moi. Pauvre Gabrielle! J'en ai conçu plus tard quelques
-remords... Dolorès! Rencontrée dans un voyage en Espagne. Ce fut
-celle-ci qui éduqua ma sensibilité. Oh! je me passionnai d'elle. Quels
-yeux brûlants! Quels embrassements magnétiques! Un amour de feu qui
-dura deux mois. J'étais ensorcelé. Puis, tout à coup, des soupçons
-atroces me poignirent. Je découvris que je n'étais plus seul. Un
-rival! Je connus la haine que ce mot peut enfanter. Les journées et
-les nuits tragiques commencèrent. J'épiai, je menaçai, je m'humiliai,
-je criai d'angoisse. Lâche jusqu'à songer au meurtre ou au suicide,
-brutal jusqu'à vouloir m'approprier par la force cette femme qui
-s'était éprise d'un autre et me détestait maintenant, j'épuisai les
-tortures et les hontes de la jalousie. Est-il possible que je sois
-descendu si bas! Chaque fois que je revois cette figure d'ange déchu,
-belle comme les ténèbres, sauvage comme la tempête, j'ai pitié de
-moi-même; et cependant d'anciennes blessures se rouvrent et
-recommencent à saigner... Henriette! Eveline! Mortes toutes deux.
-Eveline avait une grâce d'enfant; Henriette se compliquait d'un grain
-de folie. Elles étaient jolies vraiment, mais bien superficielles...
-Et Thérèse, qu'est-elle devenue? La dernière fois que je l'ai aperçue,
-c'est au Bois, il y a trois ou quatre ans. Elle conduisait un élégant
-tilbury. Son groom anglais prenait à côté d'elle des airs insolents.
-Elle me fit un léger signe de tête: elle daignait se souvenir
-peut-être qu'elle m'avait aimé... J'ai presque peur de tourner ces
-images. Combien il y en a! Près d'une vingtaine! Que de vagues où mon
-coeur a été ballotté comme une coquille de noix! Oserais-je dire
-qu'il n'y a pas sombré? Voici Marcelle, cette éternelle coquette, qui
-faisait payer chaque baiser de mille coups d'épingle. Voici Mme de
-Willis. Jamais elle ne se donna. Est-ce à cela que je dois cette
-sérénité avec laquelle je conserve sa mémoire? Elle fut avant tout une
-consolatrice; nulle plus qu'elle ne sut l'art de verser le baume sur
-les plaies, de combler de douceur les trous béants creusés par les
-brûlures de l'existence. Je lui dois la reconnaissance du malade pour
-sa soeur de charité... Qui sont celles-ci? Dorothée, Mlle Symens...
-Non, assez, fermons cela: c'est inutile.»
-
-L'impression qui se dégageait de ces ruines était décidément triste.
-Avoir vécu tout cela! Que tout cela ait été successivement présent et
-ait absorbé son coeur! Avait-il, au moins, été heureux? Oui, à de
-certains moments, il avait cru goûter le ciel; à d'autres, il avait
-mordu à l'enfer. En somme, rien ne lui était demeuré étranger en
-amour, et, parvenu à ce terme, il se demandait s'il était bien certain
-que l'amour existât.
-
-«Comme la vie elle-même, songea-t-il: si on la discute, elle
-s'évanouit. Et cependant, il faut vivre. Il faut aimer aussi.»
-
-Et Odon se reprit à penser à Pauline.
-
-«Je la reverrai.»
-
-La revoir lui était facile. Il pouvait la rencontrer soit chez sa
-soeur, la vicomtesse de Béhutin, soit chez les Sénéchal ou chez les
-Chandivier, avec lesquels il entretenait comme elle des relations. Il
-avait été absent deux ans: quoi de plus simple que de reparaître dans
-le monde? Il pouvait enfin se rendre chez elle, à son jour de
-réception, puisqu'il lui avait été présenté et avait fait la
-connaissance de son mari. Il s'arrêta à ce dernier parti, qui lui
-parut le plus prompt.
-
-«Maintenant, que se passera-t-il? On est souvent désillusionné
-lorsqu'on revoit une femme, qui, une première fois, grâce peut-être à
-un ensemble de circonstances spéciales et qui ne se reproduiront pas,
-a causé une forte impression. Et puis, si je l'aime véritablement,
-comment mon amour sera-t-il reçu? Est-elle une de ces femmes qui
-mettent leur tranquillité au-dessus de tout? Craindrait-elle les
-risques de la passion? Serait-elle trop sage pour exposer son coeur?
-Je n'ai aucune donnée pour répondre, sinon que quelque chose de
-mystérieux s'est échangé entre nous, quelque chose que j'ai bien
-senti, et que j'ai senti qu'elle sentait!
-
-Contre son habitude, il déjeuna chez lui. Il demanda les journaux et
-les parcourut d'un oeil distrait. Puis il s'informa s'il n'était pas
-venu de lettres.
-
---Il n'en est venu qu'une, ce matin.
-
---Pourquoi ne me l'avez-vous pas remise?
-
---Je l'ai déposée sur la table à écrire, comme Monsieur me l'a
-recommandé, pour qu'il trouve son courrier immédiatement à son lever.
-
-Sur la table à écrire se trouvait, en effet, une lettre à laquelle
-Odon n'avait pas pris garde. Elle était timbrée de la province. A
-peine eut-il jeté les yeux sur la suscription, qu'il reconnut
-l'écriture et tressaillit. Il lui sembla qu'une couche d'eau glaciale
-tombait sur son coeur. Il lut:
-
- «Monsieur de Rocrange,
-
- »Au fond de la retraite où je vis depuis si longtemps confinée, je
- n'oublie ni mes devoirs, ni les droits que vous m'avez vous-même
- donnés sur vous. Nous avons été unis par l'Église; vous m'avez
- juré fidélité, je vous ai juré fidélité: et si vous avez cru
- pouvoir en agir légèrement avec ce serment, je me considère
- toujours comme liée par lui. Jusqu'à ma mort, vous serez mon
- époux, et rien, à mes yeux, ne pourra vous priver de ce titre.
- Votre nom, Odon, revient souvent sur mes lèvres dans mes prières.
- Je supplie Dieu de daigner vous pardonner vos fautes comme je vous
- les pardonne. Vous m'avez gravement et longuement offensée:
- néanmoins je suis prête à vous ouvrir de nouveau mes bras. Revenez
- à de meilleurs sentiments, repentez-vous, manifestez un désir de
- réconciliation, et le scandale de notre séparation cessera. Car ce
- qu'il y a de terrible dans notre situation, c'est que nous sommes
- en état permanent de péché et que chaque jour qui s'écoule
- augmente la dette effroyable dont nous aurons à rendre compte. Je
- sais bien que vous seul l'avez voulu, que vous seul êtes coupable:
- mais, votre femme jusqu'au bout, je suis résolue à prendre ma part
- de la réprobation que vous encourez. O mon ami, songez à la
- douleur, à la honte dont votre conduite me charge! Les remords
- sont pour moi, paraît-il: car si vous en éprouviez, vous ne me
- laisseriez pas l'initiative de cette tentative de rapprochement;
- c'est vous qui reviendriez à moi, comme l'enfant prodigue est
- revenu à son père; et vous ne seriez pas reçu avec moins de
- générosité. Rappelez-vous cette sainte parole, bien faite pour
- vous encourager, qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur
- qui s'amende que pour mille justes qui persévèrent. On me dit que
- vous êtes de retour d'un long voyage. L'absence est quelquefois
- une source de calme pour les âmes tourmentées. A-t-elle su
- réfréner le flot tumultueux de vos passions? Alors que vous erriez
- sur la terre étrangère, de ville en ville et de pays en pays,
- avez-vous réfléchi à l'instabilité des choses humaines, avez-vous
- vu le néant de votre vie sans Dieu? C'est dans cet espoir que je
- vous écris. Si cette lettre trouve quelque écho en vous, dites un
- mot: tout le passé sera oublié. Sinon, ne me répondez pas:
- laissez-moi seule à mon cilice.
-
- »MARIE DE ROCRANGE.»
-
-Odon rejeta la lettre avec humeur.
-
-Elle tombait bien, vraiment, Mme de Rocrange!
-
-Arraché aux rêveries qui l'avaient captivé toute la matinée, il en
-voulait à cette femme de venir ainsi interposer brusquement son ombre
-déplaisante entre lui et la vision lumineuse de Pauline.
-
-Quel malencontreux souvenir que son mariage!
-
-Voilà bientôt dix ans que, cédant aux instances de ses parents,
-aujourd'hui morts, de sa mère, surtout, qu'il adorait, il avait épousé
-sa cousine Marie de Rocrange, dont la beauté problématique menaçait de
-se flétrir, autrement, dans la paix de quelque couvent. Il ne l'avait
-jusque-là connue que comme une personne insignifiante, modeste, sans
-désirs et sans prétentions; et persuadé qu'elle n'exigerait de lui le
-sacrifice d'aucune de ses libertés d'homme, il n'avait pas marqué trop
-de répugnance à déférer au voeu de sa famille et à la conduire sans
-amour à l'autel. Le mariage consommé, Odon s'aperçut de son erreur. Sa
-femme n'était rien moins que docile et disposée à s'effacer. Dès
-l'abord, elle manifesta l'intention de le convertir. Ce furent de
-furieux assauts de femme fanatique contre ses habitudes de sceptique.
-Elle le traîna aux offices, l'entoura de prêtres et de vieilles
-demoiselles pieuses, organisa dans son salon de petites réunions
-chrétiennes où on l'assiégeait de discussions et d'homélies. Il aurait
-volontiers laissé sa femme libre de se conduire comme elle entendait,
-à condition qu'elle ne le fatiguât point de sa dévotion et ne se mêlât
-pas de sa vie intime; il aurait même consenti à l'accompagner à
-l'église, le dimanche, à lui donner tout l'argent qu'elle désirait
-pour ses oeuvres pies, et, en général, à ne pas la choquer par
-l'étalage de ses moeurs et de ses idées. Mais, du moment que
-celle-ci entreprenait de lui imposer une nouvelle existence aussi peu
-conforme à ses goûts que contraire au sens vif qu'il avait de son
-indépendance, l'équilibre déjà précaire du ménage risquait fort de
-faire place au plus complet désarroi. Mme de Rocrange ne borna pas ses
-efforts aux choses de la religion. Il lui prit fantaisie de s'opposer
-à ce que son mari fréquentât ses amis; elle intriguait pour qu'il
-démissionnât de son cercle, protestait chaque fois qu'il sortait, soit
-pour dîner en ville, soit pour passer la soirée au théâtre. Elle eût
-voulu le cloîtrer dans son milieu à elle, avec interdiction de s'en
-échapper, fût-ce un instant, pour aller respirer un autre air. Au bout
-de six mois, Odon n'y tenait plus. Il signifia à sa femme que toute
-espèce de vie conjugale était impossible entre eux; qu'étant donnés
-leurs caractères, il n'était pas même séant de sauver les apparences.
-Et pour précipiter une séparation devenue inévitable, il afficha la
-maîtresse qu'il avait alors. Pendant quelques semaines, Mme de
-Rocrange lutta pied à pied; puis, elle se retira dignement et alla
-s'enterrer en province.
-
-Odon l'avait vite oubliée. De loin en loin elle lui écrivait une
-lettre semblable à celle qu'il venait de recevoir: c'était tout. Il
-n'avait été question ni de séparation judiciaire, ni de divorce. Mme
-de Rocrange, qui, en l'état, avait seule qualité pour introduire une
-demande devant les tribunaux, s'y serait certainement refusée.
-
-Cette grande femme ascétique, qui avait si inopinément traversé sa
-vie, contrastant avec toutes celles qu'il avait connues et plus ou
-moins aimées, lui faisait, à s'en souvenir, l'effet d'un long lambeau
-de nuage noir dans le ciel bigarré de ses maîtresses. Quelle ironie
-que l'existence! Il avait épousé la seule pour laquelle il n'eût pas
-une minute senti battre son coeur! Était-ce pour cela qu'il pouvait
-rester des mois entiers sans que le nom même de Marie de Rocrange, sa
-femme légitime, visitât sa pensée, alors qu'il lui arrivait si souvent
-de retrouver à un détour de sa mémoire la robe blanche ou rose de la
-plus humble des petites amies que le hasard lui avait données?
-
-Il s'empressa de chasser cet oiseau de mauvais augure.
-
-Puis, il s'habilla pour sortir.
-
---Ah! c'est bien: je te trouve encore à la maison, fit Réderic en
-entrant. Comment vas-tu?
-
---Et toi? Tu m'as l'air très satisfait de toi-même, aujourd'hui.
-
---Il y a de quoi. Je te conterai ça. Mais tu sortais, je crois?
-
---J'allais faire un tour sur le boulevard. Nous irons ensemble.
-
-Une fois dehors, sur le trottoir, Réderic prit le bras de son ami.
-
---Eh bien! mon cher, c'est moi qui tiens de nouveau le haut du pavé.
-
---Le pavé, c'est Julienne? demanda Odon.
-
---C'est Julienne.
-
---Alors, ton rival? Sénéchal?
-
---Dégommé depuis hier.
-
---Il me semble que ces alternances de régime se produisent bien
-souvent! Le règne du sénateur n'a pas duré longtemps!
-
---Quinze jours. Et le mien commence, ou plutôt recommence: car, tu le
-sais, ce n'est pas la première fois que je suis au pouvoir.
-
---Ça t'amuse?
-
---Mon cher, que veux-tu? Si ce n'est pas cette femme, ce sera une
-autre! Nous en sommes tous réduits là.
-
---Tu n'es pas jaloux?
-
---Jaloux, non: mais irritable quand c'est moi qui suis mis au rancart.
-
---Comme hier! tu n'étais pas à toucher avec des pincettes.
-
---Tu t'en es aperçu? Eh oui, je l'avoue: la présence de ce glorieux de
-Sénéchal m'énervait. Mais qu'est-il arrivé? Au dernier entr'acte,
-comme j'étais venu prendre congé de l'artificieuse femme, elle me dit:
-«Comment, vous partez? Mais, je compte sur vous pour me reconduire
-chez moi.»--«Vraiment? dis-je, je croyais qu'à défaut de M. Chandivier
-cet honneur était réservé à M. Sénéchal.»--«Vous vous trompez,
-dit-elle: c'est vous qui me reconduirez.» A l'issue du spectacle, nous
-montons dans son coupé. Elle est plus adorable, plus féline, plus
-enveloppante que jamais. Je me laisse aller au charme que sécrète
-toute sa frivole personne. Ma mauvaise humeur fond à gros bouillons.
-Une fois chez elle: «Restez, m'ordonne-t-elle: mon mari est en partie
-fine, nous avons quelques heures à nous. Je veux aussi faire ma
-Francillon.» Je ne l'ai quittée qu'au petit jour. Elle a si bien fait
-«sa Francillon», comme elle dit, qu'il lui serait difficile, à elle,
-de venir crier: «Il en a menti!»
-
---Confidence pour confidence, dit Odon: je suis amoureux.
-
---Allons, bon! s'écria Réderic. Je croyais que les voyages t'avaient
-guéri.
-
---On peut guérir d'un amour: on ne guérit pas de l'amour.
-
---Est-ce alors la peine de changer?
-
---On ne change pas, on n'a pas l'intention de changer: on évolue.
-
---Ou plutôt l'on tourne, comme l'écureuil dans sa cage.
-
---Tu ne me demandes pas de qui je suis amoureux?
-
---Je le devine, répondit Réderic. On ne discute guère sur l'amour
-qu'avec les femmes qui l'inspirent. Or, hier, tu as discuté de manière
-à dessiller mes yeux d'observateur.
-
---Me suis-je fait remarquer?
-
---De moi seul: les autres étaient trop occupés de leurs petites
-intrigues.
-
---Et d'elle?
-
---Je l'espère pour toi, mais je crains que tu ne te sois mis en frais
-inutilement. Mme Facial est mariée depuis dix ans, et pendant tout ce
-temps, dans ce Paris aux yeux d'Argus, qui voit tout et qui invente ce
-qu'il ne voit pas, il n'a pas couru sur elle une seule de ces
-histoires dont les plus irréprochables savent mal se garder. Si elle
-était laide, passe encore: mais elle est jolie, quel miracle!
-
---Cette femme, dit Odon, a plus ému mon âme que mes sens. Il m'eût été
-pénible de penser qu'elle pût être mêlée à quelque mauvaise et banale
-aventure. On ne médit pas d'elle: tant mieux! Le principal mérite
-d'une femme n'est-il pas dans cette image pure d'elle-même qu'elle
-dresse dans les esprits? Elle prédispose ainsi à l'adoration. Rien de
-matériel ne s'attache à sa personne. Elle peut s'idéaliser sans peine,
-et, lorsqu'elle provoque l'amour, c'est dans ce qu'il a de noble, de
-consolant, de saint. L'homme qui a déjà beaucoup aimé réclame de plus
-en plus l'amour qui élève.
-
---Ton cas est grave, mon ami. T'imagines-tu que tu trouveras chez
-cette femme ce que tu n'as pas rencontré chez les autres: le
-désintéressement, la loyauté, le dévouement? Et fût-elle une
-exception, n'oublies-tu pas qu'elle n'est ni une vierge, ni un ange,
-mais une femme mariée et une mère, et qu'elle connaît les turpitudes
-et les douleurs de la chair? La poésie est morte, et ce n'est ni toi,
-ni Mme Facial qui la ressusciterez.
-
---Pessimiste! Sache que je ne demande à la femme que d'aimer, et cela
-suffit. L'amour transforme la créature terrestre en incarnation de
-Dieu. L'amour, c'est justement la poésie. Le corps, les sens, les
-baisers perdent leur ignominie de choses matérielles pour ne plus être
-que des instruments d'expression de l'idéal. N'y a-t-il pas une
-différence essentielle entre l'acte charnel de deux véritables amants
-et l'accouplement brutal dont il est dit: _Omne animal post coïtum
-triste_? Je ne prétends pas nier la nature; mais je pense que par
-l'amour la nature se transfigure au point de devenir le signe du
-divin. Une femme peut n'être plus vierge de corps: si elle n'a pas
-encore aimé, elle est plus vierge que la petite fille de dix ans qui
-verse des larmes de désespoir sur la mort de son oiseau. Mieux que
-ça: je crois que chaque nouvel amour redonne une virginité à la femme.
-Y a-t-il, en effet, deux amours qui soient comparables? A toute
-évolution du coeur, n'éprouve-t-on pas des sentiments inédits, dont
-on n'avait auparavant aucune idée, ne semble-t-il pas que l'on
-découvre d'autres horizons exceptionnels, n'est-on pas transformé de
-telle façon que l'on croit n'être plus le même? L'amour est un grand
-thaumaturge qui opère continuellement le prodige de la résurrection.
-
---A ce compte-là, fit Réderic, il n'y a besoin que d'un peu
-d'imagination pour voir dans les simples mortelles la fine fleur des
-séraphins du paradis. Je t'envie.
-
---C'est si vrai, ce que je te dis, que rien qu'à l'idée de la
-possibilité de cet amour je me sens régénéré. Et Dieu sait si j'ai
-déjà vécu! Eh bien, mon coeur est tout neuf: ou plutôt, j'ai un
-nouveau coeur, prêt à fonctionner.
-
---Après avoir balayé de la place les décombres des anciens coeurs
-brisés!
-
---Tu plaisantes, mais c'est cela: quelques tessons à enlever, et il ne
-reste que le nouveau coeur battant de jeunesse et d'espérance.
-
---Tu es heureux, soupira Réderic. Moi je garde toujours la même
-vieille sacoche pleine de trous, de déchirures, d'affaissements, et
-les raccommodages que j'en tente ne font qu'emporter d'autres
-morceaux.
-
---C'est que tu ne crois pas à l'amour, dit Odon.
-
---Comment, je n'y crois pas? Ah! j'y crois, malheureusement, j'y crois
-et j'en souffre. Mais, pour moi, l'amour est une passion malfaisante,
-un vice comme le tabac, l'alcool ou la morphine, dont on ne peut plus
-se passer, une fois qu'on s'y livre, et dont on meurt empoisonné.
-L'amour me cause des joies du même ordre que celles de l'ivresse,
-joies malsaines accompagnées de réveils écoeurants. Je me sens un
-jouet stupide entre les mains de femmes qui s'amusent. Je remplis
-consciencieusement mon rôle de pantin, et quand elles tirent la
-ficelle, je lève les jambes, les bras, la tête et tout ce qu'on veut.
-La seule chose qui me reste à faire, c'est de me moquer de moi-même;
-je n'y manque pas: on appelle cela du scepticisme, et c'est bien
-porté.
-
---C'est que tu ne connais pas le véritable amour.
-
---Il n'y a pas de véritable ni de faux amour: il n'y a que l'amour, et
-l'amour ce sont les femmes. Les femmes sont toujours véritables, et
-leur fausseté même est encore la vérité. Ce qu'il faut dire, c'est que
-les individus sont différents, et que chacun, vis-à-vis des femmes,
-vibre d'une manière particulière. Plains-moi de vibrer si sèchement;
-aime à ta façon, qui est, sinon la bonne, du moins la plus agréable,
-et ne cherche pas à m'inspirer autre chose qu'une profonde admiration
-pour ceux qui, comme toi, parlent encore avec bonheur de l'amour.
-
---Si j'en parle avec bonheur, Réderic, ce n'est pas que j'en ignore
-les souffrances. Tout à l'heure, rêvant aux femmes que j'ai aimées, à
-ces disparues qui furent tour à tour mon univers, je me suis senti
-enveloppé d'une effroyable mélancolie. Quel était le résultat de ces
-bouleversements d'âme, de ces tumultes de passion? L'amour n'était-il
-donc qu'un perpétuel leurre? Mais quoi! C'est là la vie elle-même.
-Bienheureux celui qui a vécu, fût-ce pour avoir à dire ensuite: La vie
-c'est le néant! Vois-tu, mon cher, il n'y a encore que ces
-envahissements du coeur par l'amour, pour remplir ce vide de
-l'existence, si terrifiant lorsqu'on cède au vertige d'y penser. Ceux
-qui réfléchissent sont peut-être des sages: ceux qui aiment sont ou
-des fous, radieux inconscients qui ne sont nullement à plaindre, ou de
-plus sages encore que les sages, qui ont appris l'inanité de la
-sagesse et retournent avec transport à l'inoubliable folie.
-
---Et la folie, c'est la sagesse, ou vice versa! fit Réderic en riant.
-Allons! je vois avec plaisir que le monde n'est pas encore près
-d'entrevoir la vérité. Il me semble que toi-même, au moment où tu
-quittais Paris et que tu secouais contre cette ville agitée la
-poussière de tes pieds, tu vantais avec éloquence les avantages d'une
-vie chaste et exempte de passions. Comment concilier cela avec tes
-dithyrambes d'aujourd'hui?
-
---Cela ne se concilie pas: ou plutôt cela se concilie, comme tout ce
-qui est inconciliable, par les soubresauts du désir humain. Penses-tu
-que je sois toujours le même, que je n'aie pas comme un autre, plus
-qu'un autre, mes époques de dégoût et de fatigue? Les fins de passions
-sont généralement marquées par de pareilles lassitudes. Le coeur
-inoccupé cesse de vivre, devient philosophe, rêve de calme,
-c'est-à-dire d'anéantissement. Mais comme l'anéantissement n'est
-guère possible, le coeur, privé d'alimentation présente, se met à
-ruminer tristement les souvenirs du passé. Ce sont alors ces théories
-fausses et creuses sur l'amour qui viennent tenir la place de l'amour
-lui-même. On n'aime plus, et l'on raisonne sur ce que c'est qu'aimer.
-Il n'est pas étonnant qu'au lieu du calme que l'on cherchait on
-rencontre l'amertume. La mélancolie n'atteint que ceux qui regardent
-en arrière. Regarder en avant, tout est là! Et l'on s'en aperçoit
-vite, dès qu'une passion naissante prend en victorieuse possession de
-ce coeur béant, lui apparaissant tout à coup, à lui qui niait,
-évidente comme la révélation, irrésistible comme le salut.
-
---Le coup de la grâce!
-
---Et une fois plein de la seule chose qui puisse le remplir, l'amour,
-il lui semble qu'il retrouve le bonheur, qu'il avait perdu, le bonheur
-avec ses périls, c'est vrai, mais avec sa souveraine vitalité, son
-éternelle jeunesse. Il ne conçoit plus qu'on discute l'amour: il
-n'aspire qu'à aimer.
-
---Le coup de grâce!
-
---Voilà mon état présent, Réderic. Ce que je me demande seulement,
-avec une douce angoisse, c'est si mon coeur, qui recommence à
-battre, s'est mis en mouvement pour une de ces passions sérieuses et
-bénies qui remuent l'homme entier et l'arrachent décidément aux
-mesquineries de la solitude. Tout à l'heure, je recevais une lettre de
-Mme de Rocrange. Rarement j'ai eu plus vivement conscience de ce crime
-de mon existence: avoir consenti, fût-ce pour quelques mois, à vivre
-sans amour avec une femme.
-
---Qu'est-ce alors que d'aimer une femme comme j'aime Julienne, la
-détestant cordialement et attendant le jour de délivrance où j'en
-serai guéri?
-
---C'est étrange!
-
---Hélas, non! La plupart de tes contemporains aiment ainsi, et c'est
-toi qui es exceptionnel.
-
-Ils arrivaient sur le boulevard.
-
---Nous prenons l'apéritif? dit Réderic.
-
---Si tu veux, répondit Odon. Où dînes-tu, ce soir?
-
---Quelle question! Chez les Chandivier.
-
-Ils s'assirent à la terrasse d'un café.
-
---L'amour est pourtant la raison de la vie, dit Odon.
-
---Connu! fit Réderic. Garçon, l'absinthe!
-
-
-
-
-V
-
-
---Je servirai le thé aujourd'hui, chère amie, si vous voulez bien me
-confier ces délicates fonctions, dit Julienne, qui était arrivée la
-première, pimpante, à la réception de Pauline. Qui comptez-vous avoir?
-
---Peu de monde, les habitués. Je rétrécis de plus en plus le cercle de
-mes relations.
-
---Les miennes s'étendent: je ne sais comment cela se fait.
-
---C'est que vous aimez la société, et que la société vous le rend.
-
---La société est bien polie.
-
---Aurons-nous M. Chandivier?
-
---Mon mari est très occupé; il viendra cependant, un peu tard: il m'a
-priée de l'attendre. Mais je puis vous annoncer la visite de Paul.
-
---Paul? demanda Pauline.
-
---Oui, Paul Réderic: il se nomme Paul.
-
---Ah! Et celle de Sénéchal probablement?
-
---Méchante! Sénéchal ne va dans le monde que flanqué de sa femme, la
-Sénéchale, ainsi qu'on l'appelle, cette grosse dame confite dans ses
-prétentions. Avec elle, ce cher sénateur devient assommant; il
-pontifie comme dans la vénérable assemblée dont il est d'ailleurs un
-des pavots les plus hauts en fleur.
-
---Puis, deux ou trois «bonnes amies», je pense.
-
---Mme d'Orgely, Mme Sermais, la baronne Citre?
-
---Oui. Peut-être les Béhutin: et voilà.
-
---En fait d'hommes, c'est tout?
-
---Le vicomte, Sénéchal, Réderic, votre mari, le mien... mon Dieu, oui!
-à moins que l'une de ces dames n'amène aussi le sien, ce qui est peu
-probable, ces messieurs ne se montrant guère avant le dîner et ces
-dames étant charmées d'avoir un prétexte pour sortir sans leurs époux.
-Sous l'oeil marital, elles sont moins libres de médire.
-
---Elles sont bien bonnes de se gêner! Avec ça que les messieurs s'en
-privent!
-
---Oui, mais avec les femmes des autres.
-
---Ou entre eux, ce qui est effrayant. Essayez un peu, comme je me suis
-quelquefois amusée à le faire, d'écouter à leur insu la conversation
-des hommes. Elle est épouvantable. Ils nous traitent comme de simples
-filles.
-
---Cela ne tire pas à conséquence: ils n'en disent pas plus avec leurs
-termes crus que nous par nos sous-entendus. Quelque opinion
-d'ailleurs qu'ils aient sur nous, ils ne s'en prévalent jamais pour
-nous nuire. Tant qu'une femme n'est maltraitée que par les hommes,
-elle peut dormir tranquille. Qu'elle tombe, au contraire, entre les
-mains des femmes, elle est perdue. Comme ce sont celles-ci qui font la
-société, elles se voient toutes puissantes pour en expulser qui elles
-veulent; et les hommes laissent faire, sûrs de retrouver ailleurs la
-malheureuse qu'ils n'ont pas su ou pas voulu défendre.
-
---Celles qui se laissent prendre manquent vraiment d'habileté, dit
-Julienne. Il est si facile d'exciter à la fois l'amour des hommes et
-le respect des femmes.
-
---Ce n'est pas si facile: il y a des femmes qui font causer les hommes
-et des hommes qui ne craignent pas de livrer aux femmes les choses qui
-se disent entre hommes. Ces femmes-là, ces hommes-là surtout sont
-dangereux.
-
---En connaissez-vous?
-
---Il y en a partout. Les femmes y mettent toujours quelque
-scélératesse; les hommes, soit l'amour du scandale, soit de la bêtise,
-soit seulement de la faiblesse: mais le résultat est acquis.
-
---Vous faites les gens plus mauvais qu'ils ne sont, ma chère Pauline.
-
---Les gens sont mauvais sans s'en douter. C'est si simple d'exécuter
-son prochain en riant!
-
---Serait-ce, par hasard, moi le prochain? fit Réderic qui entrait.
-
---Vous le mériteriez, monsieur, dit Julienne en lui tendant la main.
-
-Après avoir salué Pauline et baisé le bout des doigts qui lui étaient
-présentés:
-
---Pourquoi donc? demanda-t-il.
-
---Il y a tant de choses à vous reprocher, et qui ne seraient pas de la
-calomnie! D'abord, vous êtes sceptique: vous ne croyez ni à l'amour,
-ni à Dieu. Ensuite, vous êtes froid: rien ne vous enthousiasme, et il
-faut vous forcer jusque dans vos retranchements pour obtenir de vous
-quelque signe, peut-être factice, de sensibilité. Enfin, vous êtes
-abominablement mystérieux! Voyez Sénéchal: le plein jour. Avec lui, on
-est à l'aise: on sait toujours ce qu'il veut et ce qu'il pense.
-
---Quelle éternelle coquette vous faites, observa Réderic avec un
-sourire forcé: mais ses sourcils se froncèrent de colère.
-
---C'est mal, la coquetterie? demanda Julienne du ton le plus innocent.
-Qu'en dites-vous, Pauline?
-
-Pauline dédaignait la coquetterie. Elle la jugeait peu digne lorsqu'il
-s'agissait de séduire, odieuse quand elle devait servir à attiser la
-jalousie. Agir franchement et simplement, aussi bien envers ceux qu'on
-aime qu'envers ceux qu'on n'aime pas, lui paraissait à la fois plus
-noble et plus sûr. Le mouvement d'humeur de Réderic ne lui échappa
-pas. Elle comprit qu'il était malheureux des continuelles piqûres
-faites à son amour-propre, à ses sentiments, à son caractère par la
-coquetterie de Julienne. Son extérieur de sceptique cachait une âme
-sujette aux susceptibilités.
-
---Eh bien, vous n'exprimez pas votre avis? fit Julienne. Je vois que
-vous êtes l'ennemie de la coquetterie.
-
---C'est vrai, me sentant à la fois incapable d'être coquette par grâce
-et trop hautaine pour l'être par méchanceté.
-
---Dites plutôt, madame, reprit Réderic, que les coquettes font tout
-coquettement, le bien et le mal.
-
---Et le mal plutôt que le bien? interrogea finement Julienne.
-
---Cela dépend, dit Réderic: il y a des hommes qui ne peuvent supporter
-la coquetterie; pour eux une femme coquette est un démon. Moi qui suis
-persuadé qu'une femme est toujours un démon, j'aime autant un démon
-coquet qu'un autre.
-
---Merci du compliment! s'écria Julienne. Démon coquet! quelle
-impertinence!
-
-Attiré par les voix, Facial arriva d'une chambre voisine.
-
---Bonjour, mesdames, tous mes respects.
-
-Et serrant la main de Réderic:
-
---Mon cher monsieur, vous êtes le bienvenu. J'aime beaucoup qu'il y
-ait des hommes aux réceptions de ma femme. J'ai même pris mes mesures
-pour leur être agréable. Voyez donc!
-
-Facial souleva une portière et découvrit une pièce arrangée en fumoir,
-au milieu de laquelle se trouvait un guéridon chargé de boîtes de
-cigares, de cigarettes et d'une cave à liqueurs.
-
---Comment, vous allez nous enlever ces messieurs? protesta Julienne.
-
---N'ayez pas peur, dit Facial: ces messieurs ne négligeront pas de
-vous présenter leurs hommages, et ce n'est qu'après avoir rempli ce
-devoir qu'ils passeront chez moi pour causer un peu entre hommes.
-
---Est-ce assez perfide! Ils ne resteront auprès de nous que le strict
-quart d'heure de politesse.
-
---Pour commencer, je profite de l'invitation, dit Réderic. Vous
-permettez, Madame? ajouta-t-il en s'adressant à Pauline.
-
---Vous voyez, déjà une désertion! fit Julienne.
-
---Oui, dit Facial, mais voici des recrues pour nous remplacer.
-
-Et il s'élança sur les talons de Réderic en lui criant:
-
---Les cigarettes russes sont dans la boîte en argent.
-
-Pauline se leva pour recevoir. Mme d'Orgely, très élégante, la baronne
-Citre, très complimenteuse, Mme Sermais, très bavarde, arrivèrent
-successivement, emplissant bientôt le salon de paroles et d'attitudes.
-
-Mais que devint Pauline, lorsqu'elle vit entrer chez elle la
-vicomtesse de Béhutin accompagnée d'Odon de Rocrange? Son coeur
-palpita avec violence. Elle eut néanmoins la force de dissimuler une
-grande partie de son émotion, mais pas tellement qu'Odon ne s'aperçût
-avec bonheur de l'effet que son apparition imprévue venait de
-produire.
-
-La vicomtesse se chargea d'expliquer cette présence, qui, du reste,
-aux yeux des indifférents, ne pouvait rien avoir d'insolite.
-
---Chère madame, dit-elle après s'être assise et avoir reçu une tasse
-de thé des mains de Julienne, le vicomte m'a priée de l'excuser auprès
-de vous, un rhume le retient à la maison. Moi-même, j'aurais peut-être
-été privée du plaisir de vous rendre visite, si M. de Rocrange, mon
-frère, lequel avait d'ailleurs de son côté l'intention de se présenter
-chez vous, n'avait bien voulu prendre la place de mon mari. Vous savez
-que je n'aime pas à sortir seule.
-
-Pauline reprit possession d'elle-même. Une joie exquise coulait dans
-ses veines. Si Odon avait tenu à la revoir, n'était-ce point qu'il
-s'était passé entre eux quelque chose qu'il n'oubliait pas plus
-qu'elle? Et maintenant, rien qu'à surprendre dans ses yeux de ces
-regards qui ne trompent pas, au milieu des paroles quelconques qui
-voltigeaient autour d'eux et qu'eux-mêmes prononçaient, elle sentait à
-n'en pas douter l'intérêt excité par elle chez l'homme dont elle
-éprouvait le charme. Odon était semblablement heureux. Il leur
-semblait à tous deux, sans s'être encore rien dit, qu'ils venaient de
-se comprendre.
-
-Mais ils s'observèrent scrupuleusement. Exposés aux malveillances, un
-signe eût pu les trahir. Pauline n'avait pas l'astuce et l'aisance de
-Julienne, qui permettaient à celle-ci de mener plusieurs intrigues de
-front, en plein salon, et avec un tel sans-gêne que chacun, admirant
-son esprit et sa grâce, oubliait de se demander ce qu'il y avait de
-sérieux sous sa comédie et affectait de considérer comme de brillantes
-plaisanteries ses plus impudentes audaces. Pauline était trop sincère,
-et surtout faisait trop l'effet de l'être, pour que chacune de ses
-manifestations ne fût pas grosse de conséquences. Elle obviait à ce
-défaut par une prudence et un tact parfaits. Elle avait si bien réussi
-jusqu'ici que, comme Réderic l'avait dit à Odon, il ne courait pas
-sur elle le moindre bruit ayant quelque consistance. Julienne ne
-laissait cependant pas de l'épier. La sachant discrète et la seule
-femme dont elle n'eût pas à craindre l'hostilité, elle prenait plaisir
-à ne lui rien cacher de sa vie. Mais elle eût voulu que Pauline lui
-rendît la pareille, sans songer qu'elle-même était incapable
-d'inspirer à son amie une semblable confiance; et quoique celle-ci lui
-assurât toujours qu'elle n'avait aucune confidence à faire, Julienne
-n'en était que plus disposée à croire qu'il y avait quelque chose et à
-chercher ce que pouvait bien être ce quelque chose.
-
-Odon avait un grand usage du monde. Rompu à toutes ses roueries, il
-n'en craignait ni les chausse-trappes, ni les pipées. Il savait se
-mouvoir sans risques au milieu des réseaux tendus de tous côtés. Il se
-riait des dangers de cette sorte et s'amusait à les braver. Il faut
-dire aussi qu'il prenait peu de soin de sa réputation, ou plutôt qu'il
-n'ignorait pas que pour un homme la meilleure des réputations consiste
-à n'en pas avoir. Se faire passer pour suffisamment amateur de femmes,
-dissimuler aux jugements mondains la noblesse de son caractère, la
-philosophie de son esprit et la sentimentalité de son coeur, était
-son unique conduite. Il ne s'ouvrait guère qu'à de rares amis et aux
-femmes qu'il aimait. C'était à se ménager ces affections secrètes que
-toute son habileté était déployée. A la limite de son coeur devait
-s'arrêter l'intrusion du monde.
-
-Se sentant surveillé, Odon s'abandonna à toute la fantaisie de son
-imagination pour dérouter les conjectures. Lui qui avait fui Paris,
-altéré de solitude et d'accalmie, il parla en termes émus de cette
-nostalgie du boulevard qui atteint le Parisien aussitôt qu'il a
-franchi les fortifications; il exécuta des dithyrambes sur la joie du
-retour, le plaisir de retrouver les petits theâtres et les restaurants
-de nuit; il s'excusa d'avoir perdu le goût du terroir, de s'être
-rouillé, et demanda plaisamment des explications sur certains mots
-forgés pendant son absence et qu'il prétendait ne pas comprendre. Ces
-dames étaient ravies, et Pauline, trompée elle-même, ne reconnaissait
-pas l'homme qui, peu de jours auparavant, lui avait parlé de l'amour
-avec tant d'élévation.
-
-La conversation continuait, et Odon en était à des récits
-humoristiques sur divers traits de moeurs étranges observés dans le
-cours de ses voyages, lorsque la porte du salon s'ouvrit de nouveau
-pour livrer passage à Sénéchal et à son épouse. A la vue de la
-Sénéchale, Julienne ne retint pas une moue caractéristique.
-Complètement transformé aux côtés de sa plantureuse moitié, le
-sémillant sénateur se révélait grave et plein de componction. Sa
-langue n'en restait pas inactive pour cela, mais au lieu de
-compliments musqués et de galanteries obséquieuses, c'était une série
-de cancans qu'elle affilait.
-
---Eh bien, commença-t-il à peine assis, vous savez la nouvelle?
-
-On se disposa à écouter, tandis que la Sénéchale, qui probablement la
-savait, la nouvelle, roulait des yeux effarés.
-
---Une nouvelle, c'est peu dire, reprit Sénéchal: un scandale!
-
---Vraiment, contez-nous ça! s'écria-t-on, alléché.
-
---C'est toute une aventure: une femme du monde ayant les meilleures
-relations, une femme que tous ici connaissent, que nous avons tous
-reçue, vient de compromettre gravement sa réputation et l'honneur de
-son mari. Le fait est public, et si je suis le premier à le divulguer,
-c'est que je suis mieux informé que les autres: mais demain,
-certainement, tout Paris en parlera. En attendant, mesdames, je ne
-vous en recommande pas moins une grande discrétion. Qu'il ne soit pas
-dit que le scandale éclate par notre faute.
-
---Je vous en prie, Monsieur, dit Pauline inquiète de cet exorde, s'il
-s'agit d'une de nos amies, réfléchissez à deux fois avant de causer
-peut-être un mal irréparable.
-
---En effet, vous feriez mieux de vous taire, accentua Odon avec
-sévérité.
-
---Mais non, mais non, protestèrent une ou deux voix féminines.
-
-Sénéchal s'arrêta, un instant interloqué. Puis il reprit avec un
-sourire presque railleur à l'adresse des interrupteurs:
-
---Quand je vous dis que demain tout Paris le saura: il y a eu trois
-témoins. Vous en avez la primeur, voilà tout.
-
---Une primeur, quelle chance! susurra Mme Sermais.
-
---Je remarque, Sénéchal, que vous nous tenez le bec dans l'eau,
-s'écria cavalièrement Julienne. Exhibez votre phénomène, et nous
-apprécierons s'il valait la peine d'un pareil boniment.
-
-Sénéchal jeta un coup d'oeil circulaire, s'assura que les esprits
-étaient à point et débuta:
-
---Une dame, appelons-la madame Z..., si vous voulez...
-
---Oh! pas d'énigmes, mon cher, fit Julienne.
-
---Des noms, je vous en conjure! supplia la baronne Citre.
-
---Vous y tenez? Eh bien, cette dame, c'est Mme de Saint-Géry.
-
-Tous la connaissaient, et Sénéchal était certain de son effet.
-
---Madame de Saint-Géry! s'exclama-t-on. Comment est-ce possible? Que
-s'est-il passé? Qui aurait pu penser à elle? De grâce, mettez-nous au
-courant!
-
-La Sénéchale soupirait avec confusion:
-
---Et dire qu'il y a huit jours à peine j'embrassais cette créature!
-
---Vous auriez juré comme moi, mesdames, poursuivit Sénéchal, que Mme
-de Saint-Géry était la femme la plus irréprochable du monde. Nul de
-nous ne se serait avisé de la soupçonner. On la trouvait même, je
-crois, un peu austère. A la voir, à la fréquenter, qui se serait douté
-que Mme de Saint-Géry avait depuis plusieurs années une liaison?
-
---Et quel était l'heureux mortel? demanda Julienne.
-
---L'amant, un de nos officiers les plus distingués...
-
---Son nom, par pitié! gloussa la baronne pâmée d'aise.
-
---Le comte Victor des Urgettes.
-
-Il y eut un bruissement de curiosité satisfaite.
-
---Et comment a-t-on découvert? interrogea Mme d'Orgely en s'éventant
-avec vivacité,
-
---Je passais hier rue de Provence, lorsque je m'entendis héler par une
-voix connue partant d'un fiacre qui venait de me distancer. «Venez
-avec moi, mon cher sénateur, vous me serez peut-être utile.» C'était
-Saint-Géry. Je montai dans sa voiture, et, tout en roulant, il
-m'expliqua qu'ayant acquis la certitude que sa femme le trompait, il
-allait la surprendre. «Je n'ai pas prévenu le commissaire, me dit-il:
-mêler la police à ces affaires-là est assez mal porté; mais je veux
-des témoins, pour être maître de la situation.» Le fiacre s'arrêta rue
-des Martyrs. Nous fûmes reçus par le concierge. «J'ai acheté cet
-homme,» me dit Saint-Géry. Effectivement, ce fut le concierge qui nous
-montra le chemin et nous ouvrit la porte d'un petit appartement.
-Saint-Géry s'avança très calme, il traversa une première pièce vide et
-frappa à la porte d'une seconde, qui devait être une chambre à coucher
-ou un petit salon. Ce fut des Urgettes lui-même qui vint ouvrir.
-Il eut un geste d'étonnement en voyant Saint-Géry. Celui-ci pénétra
-dans cette seconde pièce, tandis que nous restions dans la première,
-le concierge et moi. Nous entendîmes une violente dispute entre
-trois voix irritées: et la troisième était une voix de femme,
-que je reconnus bien évidemment pour la voix de Mme de Saint-Géry.
-Enfin Saint-Géry ressortit. «Je vous remercie, messieurs, dit-il;
-je sais ce que je voulais savoir: vous pourrez en témoigner à
-l'occasion.»--«Vous laissez Madame ici?» lui demandai-je quelque peu
-étonné.--«Pourquoi pas? répondit-il. Elle est chez monsieur des
-Urgettes, où elle se plaît apparemment mieux que chez moi. Mon seul
-but est d'obtenir une séparation à l'amiable, qui sera au mieux pour
-mon plaisir et pour mes intérêts. Après ce petit esclandre, elle ne
-s'y refusera pas.» Voici, mesdames, le récit exact de ce qui s'est
-passé.
-
-La baronne et Mme Sermais haletaient; Mme d'Orgely s'éventait toujours
-plus rapidement; la vicomtesse de Béhutin avait écouté l'histoire d'un
-air de suprême dégoût; la Sénéchale, très prude, levait au ciel ses
-gros yeux indignés; Julienne riait.
-
---Alors, dit la baronne, vous n'avez pas vu Mme de Saint-Géry?
-
---Je n'ai fait qu'entendre sa voix. Cela suffit.
-
---Était-ce, au moins, la voix d'une femme surprise en flagrant délit?
-
---Tout à fait.
-
---Mais vous avez vu son amant, le comte... Dans quel costume était-il?
-demanda Mme Sermais.
-
---La vérité m'oblige à dire qu'il était fort correctement vêtu. Je le
-regrette.
-
---C'est dommage, en effet. Mais l'adultère est prouvé?
-
---Tout ce qu'il y a de plus prouvé.
-
-Facial et Réderic, sur ces entrefaites, étaient rentrés au salon.
-
---Ma chère amie, dit Facial en se tournant vers sa femme, vous me
-ferez le plaisir de n'avoir plus aucune espèce de relations avec cette
-dame.
-
---C'est évident, dit Julienne, nous ne pouvons plus la recevoir.
-
-Pauline regarda son amie avec stupéfaction; mais elle ne fit aucune
-remarque.
-
---J'espère bien, dit la baronne, qu'après une histoire pareille, cette
-femme n'aura pas le front de se présenter quelque part.
-
---Il ne lui reste qu'à disparaître, conclut la vicomtesse.
-
---Et le comte, que va-t-il devenir? demanda étourdiment Mme Sermais.
-
---Il va devenir le héros des salons, répondit Réderic, qui n'avait pas
-encore ouvert la bouche.
-
---A moins, compléta Odon, qu'il ne lui passe par la tête l'absurde
-idée de rester fidèle à celle qui s'est perdue pour lui. Dans ce cas,
-il est coulé comme elle. Mais vous parliez d'un troisième témoin,
-Monsieur, continua-t-il en s'adressant à Sénéchal: quel était-il?
-
---Le domestique du comte des Urgettes, qui était accouru de l'office
-trop tard pour nous arrêter.
-
---De ces trois témoins, il n'y en a qu'un seul qui compte, vous: et
-vous avez le courage de vous faire par vos récits l'auteur de la ruine
-d'une pauvre femme qui n'eut que le seul tort de se laisser prendre.
-Je ne vous félicite pas.
-
---Vraiment, Monsieur?... commença Sénéchal d'un ton rogue.
-
-Mais il retint la riposte blessante qu'il se préparait à lancer, se
-souvenant à propos que Rocrange était une fine lame et ne supporterait
-peut-être pas des paroles qui lui déplairaient. Il se borna à
-prétexter qu'une affaire comme celle-là était fatalement destinée à
-s'ébruiter, qu'il ne savait par conséquent pas pourquoi il se
-priverait du plaisir d'en informer quelques personnes intimes sur la
-discrétion desquelles on pouvait compter, que d'ailleurs il croyait
-rendre un signalé service au mari en lui ôtant toute possibilité de
-réconciliation factice avec l'épouse coupable, et que quand une femme
-se conduisait comme Mme de Saint-Géry, elle n'avait vraiment le droit
-de prétendre à aucun ménagement.
-
-Chose curieuse, les dames, y compris Julienne, approuvèrent
-complètement les paroles du sénateur. Pauline seule resta silencieuse.
-
---Les points de vue diffèrent, Monsieur, termina Odon.
-
-Lui aussi sentait qu'il devait s'arrêter. N'eût été la présence de
-Pauline, qui excitait sa générosité de gentleman, il ne se fût pas
-laissé emporter ainsi. Ne connaissait-il pas le monde? Il eût imité la
-réserve sceptique de Réderic, et sans participer aux médisances, il ne
-s'en fût point formalisé.
-
-Quelques minutes plus tard, satisfait de son triomphe, Sénéchal battit
-en retraite, non toutefois sans avoir trouvé l'occasion, pendant que
-la Sénéchale prenait congé, de glisser à Julienne:
-
---Quand vous reverrai-je? J'attends un petit bleu de vous.
-
-La baronne, Mme d'Orgely, Mme Sermais partirent aussi, pressées
-d'aller colporter à droite et à gauche la nouvelle à sensation.
-Sénéchal avait raison: demain tout Paris le saurait.
-
-Réderic avait voulu s'éclipser. Julienne l'avait retenu:
-
---Attendez. Je ne sais si mon mari viendra; j'aurai peut-être besoin
-de vous pour me reconduire.
-
-Et elle avait accompagné cette phrase d'un de ses plus engageants
-sourires.
-
-Mais, à ce moment même, Chandivier arriva.
-
---Suis-je libre maintenant? demanda Réderic.
-
---Oui, dit Julienne.
-
-Elle ajouta à voix basse:
-
---Venez dîner ce soir.
-
-Chandivier se trouvait dans un état d'excitation assez anormal.
-
---Ah! mon ami, mon ami! gémit-il en serrant la main de Facial.
-
-Celui-ci, pressentant d'orageuses confidences, se hâta de le faire
-passer dans son fumoir.
-
---Qu'y a-t-il?
-
---Ah! mon ami, je sors de chez Rébecca. Quelle scène, mon Dieu! quelle
-scène! Elle prétend qu'elle n'a pas de succès à la Comédie, elle veut
-un grand rôle, elle jalouse ses camarades, elle se plaint des
-sociétaires, elle dit qu'elle n'a pas d'argent pour se faire des
-toilettes... et Dieu sait si je lui en donne de l'argent! Bref, mon
-cher, tout ce que le génie infernal d'une femme capricieuse peut
-assembler de projectiles m'a été pendant une heure déchargé sur le
-dos: car je tournais le dos comme sous une tempête de grêlons. Enfin,
-elle s'est calmée; j'en ai été quitte pour la peur. Mais une peur!...
-Car si elle me lâchait, cette petite Rébecca, j'en ferais une maladie.
-Que voulez-vous? Je suis fou d'elle. J'ai dû lui promettre de régler à
-la fin du mois la note de sa couturière. Et puis, elle veut une
-seconde paire de chevaux.
-
-Chandivier continua à exposer longuement ses doléances, ses faiblesses
-et ses petites voluptés, complaisamment écouté par Facial, pour lequel
-ces amours avec une actrice avaient un fumet de plat défendu.
-
-Au salon, Odon et Pauline, assis dans une causeuse, mettaient à profit
-un instant de tête-à-tête, tandis que la vicomtesse et Julienne,
-occupées à feuilleter un album de modes, semblaient plongées dans des
-considérations absorbantes.
-
---Connaissez-vous cette pauvre Mme de Saint-Géry? demanda Pauline.
-
---Personnellement, non: mais j'ai quelque idée de son mari, un homme
-cynique, incapable de comprendre une femme qui cherche à être aimée.
-J'ignore si les deux amants sont intéressants: j'affirme que le mari
-ne l'est pas. Et le fût-il, une femme n'a-t-elle pas besoin d'amour,
-tout comme un homme; et lorsqu'elle croit le trouver dans une de ces
-liaisons que le monde taxe d'irrégulières, avons-nous le droit de la
-juger et de la condamner? Ah! si l'on pouvait pénétrer les coeurs,
-on verrait d'étranges choses! Partout cet éternel désir d'amour, plus
-ou moins violent suivant les âmes, enfoui ici sous des couches de
-pusillanimité, déguisé là de profondes draperies d'hypocrisie, écrasé
-ailleurs par les nécessités lourdes de la vie, parfois faisant
-explosion comme une force mal contenue, parfois rongeant sourdement sa
-prison et s'épuisant à ce travail souterrain. Mais nous ne connaissons
-personne d'autre que nous, et, malveillants par nature, nous ne
-voulons pas admettre chez autrui ces sentiments que nous sentons
-s'agiter au fond de nos coeurs et qui forment, nous en avons
-conscience, la meilleure partie de nous-mêmes. Et puis, faut-il le
-dire? nous jalousons l'amour. L'aspect de deux amants inspire une
-haine féroce, surtout s'ils se permettent d'être heureux sans passer
-sous les fourches caudines des lois.
-
---Vous avez aimé?
-
---Beaucoup. J'aime encore, et peut-être plus que je ne l'ai jamais
-fait.
-
---Vous êtes heureux!
-
---Si le bonheur est en proportion de l'amour qu'on éprouve, oui; s'il
-dépend de celui qu'on inspire, je n'ai pas le droit encore de me dire
-heureux: mais l'espérance étant déjà une joie, je suis heureux.
-
---Selon vous, on n'est heureux que par l'amour?
-
---Le véritable bonheur me semble difficilement réalisable autrement.
-Certaines personnes pensent que la quiétude du coeur est le bien
-suprême; elles craignent les émotions et ne sont pas loin de prendre
-pour de la folie les plus nobles passions humaines. Mais observez-les:
-les plus sages ne sont pas réellement heureuses, elles ne sont que
-calmes.
-
---N'est-ce point, en effet, une folie que d'abandonner le calme que
-l'on a péniblement conquis pour s'aventurer sur cette mer orageuse
-des passions, si fertile en naufrages?
-
---Ah! Madame, mieux vaut être malheureux par l'amour que vivre sans
-amour. Aimer est le salut des âmes. Pour quelques-unes, c'est le
-calvaire; mais même pour celles-là, les pures joies du sacrifice
-compensent encore les douleurs du supplice. Qu'avons-nous à faire sur
-la terre, sinon de faire passer notre âme par ces divines flammes qui
-l'épurent et la rendent apte aux plus hautes fonctions? Sommes-nous
-des animaux pour borner notre activité à paître, boire et dormir?
-Sommes-nous des machines pour exécuter quotidiennement le travail
-nécessaire et rester inertes une fois cet infime labeur accompli? Non,
-nous sommes des créatures morales, destinées à acquérir par le moyen
-de la vie une conscience toujours plus complète de nous-mêmes; nous
-avons une individualité psychique à dégager des tourbes de la matière
-par l'emploi des puissances spirituelles et sensibles de notre être;
-nous devons nous créer, comme pour un avenir incommensurable, une
-vitalité supérieure et féconde, source éternelle de possibilités
-merveilleuses. Que toutes nos facultés soient mises en oeuvre pour
-cela, la pensée, la volonté, notre sens du beau et du bien, mais
-surtout l'amour, qui les confond dans une sphère souveraine. Car
-aimer, c'est à la fois penser, vouloir, comprendre ce qui est beau et
-ce qui est bien: c'est vibrer à l'unisson de l'univers, c'est tendre à
-Dieu.
-
---Considéré de si haut, l'amour devient une vertu.
-
---C'est plus qu'une vertu, c'est une loi. Que dis-je? c'est la loi. Et
-la vertu ne consiste-t-elle pas justement à découvrir la loi et à s'y
-conformer?
-
---A s'y conformer librement.
-
---Ou, si la liberté absolue n'existe pas, avec toute l'indépendance
-possible vis-à-vis des lois inférieures, et en particulier de ces
-absurdes lois humaines qui sont bien moins des lois qu'une étiquette.
-Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, a dit Jésus: à Dieu,
-c'est-à-dire à tout ce que nous reconnaissons dans la nature comme la
-véritable et essentielle destinée de notre être. Ne sentez-vous pas
-qu'aimer librement vous rendrait meilleure?
-
---C'est mon sentiment intime; et je crois que tout ce qui contrarie le
-libre épanchement de nos désirs est la vraie cause de nos mauvaises
-pensées et de nos bassesses.
-
---Et le christianisme, cette religion que l'on invoque si souvent
-contre les principes éternels du coeur humain, n'a-t-il pas mis, en
-réalité, l'amour si haut, que le mot qui revient le plus souvent dans
-ses enseignements est: Aimez! Aimez! Aimez!
-
---Sans doute, mais l'on se plaît à faire une distinction entre l'amour
-dont parle l'Évangile et l'amour tel que nous l'entendons, pauvres
-créatures de chair.
-
---Eh! Madame, cette distinction est bien superficielle. Il n'y a pas
-plusieurs espèces d'amours: il n'y a que l'amour. N'est-ce pas
-toujours une seule cause qui agit, quel que soit celui qui aime et
-quel que soit l'objet de l'amour? Cette cause, que les savants ont
-définie par l'hypothèse de l'attraction universelle, est la même qui
-fait graviter les uns vers les autres les astres dans les cieux et les
-coeurs sur la terre. Que ce phénomène, chez les êtres vivants, se
-complique d'une infinité de sensations d'ordre d'autant plus élevé que
-leur constitution est plus complexe, cela ne change rien à sa nature.
-Et pour ce qui concerne nos amours humaines, où voit-on qu'il y ait
-une différence d'origine entre l'amour d'un père pour ses enfants,
-celui du citoyen pour sa patrie, celui du chrétien pour le fondateur
-de sa religion, celui du poète pour l'idéal? Partout, c'est cette
-puissante et mystérieuse attraction qui sollicite les êtres et les
-pousse irrésistiblement, sans qu'ils puissent, le plus souvent, donner
-à leur enthousiasme d'autre raison, sinon qu'ils aiment. Et si nous
-voulons faire des différences de degré, ne mettrons-nous pas le plus
-haut l'amour de l'homme pour la femme et celui de la femme pour
-l'homme, amour qui met en jeu l'ensemble complet de nos sensibilités?
-La femme que j'aime est à la fois pour moi ma famille, ma patrie, ma
-divinité, mon idéal; elle me fait éprouver toutes les sensations
-réunies de toutes les amours possibles; je ne saurais plus rien faire,
-plus rien penser, plus rien désirer qu'elle n'illumine de sa présence;
-elle est ma vie; elle est la vie. Et voyez comme cet amour est vaste:
-le corps lui-même y participe. Car loin de vouloir honnir les élans de
-la chair, je les considère comme le complément des ardeurs de l'âme;
-j'admire que notre misérable guenille physique se trouve embrasée
-elle aussi de la même brûlante passion; j'y vois l'ennoblissement du
-monde physique qui se monte, là seulement, à la hauteur du monde
-psychique. D'ailleurs, le corps et l'âme sont-ils si distincts l'un de
-l'autre? Pour ceux qui, comme moi, sont épris de la belle doctrine de
-l'incarnation, le corps n'est autre chose que la figure matérielle de
-l'âme; c'est l'âme qui a en quelque sorte cristallisé autour d'elle
-les éléments nécessaires à sa vie terrestre et leur a donné sa forme.
-De telle sorte qu'en aimant le corps, c'est encore l'âme que nous
-aimons, ou plutôt que nous ne pouvons aimer l'un sans l'autre, et
-qu'aimer spirituellement implique nécessairement aimer charnellement.
-Je ne sais, Madame, si je vais trop loin, mais je crois avoir deviné
-en vous une femme bien différente des poupées hypocrites et perverses
-que nous voyons frétiller autour de nous; il me semble que vous devez
-mépriser les conversations ridicules en usage dans notre société, et
-qu'on ne peut que vous plaire à se montrer à vous le coeur à
-découvert.
-
-Odon se tut et regarda Pauline dans les yeux.
-
-A ce moment-là, Pauline venait de comprendre qu'Odon l'aimait.
-
-Toute tremblante, elle ne put que murmurer:
-
---Oh! vous me faites du bien! Revenez, je vous en prie.
-
-Une joie insensée gonfla la poitrine de Rocrange.
-
---Oui, je reviendrai, dit-il. Mais que ne donnerais-je pour que vous
-m'épargniez la gêne de ne vous voir qu'en société! Je souffre d'avoir
-à me composer une physionomie et de ne devoir échanger que des
-banalités, alors que je voudrais m'échapper dans un pays de rêve et de
-confiance.
-
-Pauline réfléchit un instant, très pâle. Sa réponse allait être un
-engagement.
-
---Après-demain, dit-elle.
-
-Elle savait qu'elle serait seule ce jour-là.
-
-«Comme Julienne!»
-
-Cette idée lui traversa rapidement la tête. Mais aussitôt elle sourit
-intérieurement: quel abîme la séparait de Julienne!
-
-Odon et la vicomtesse partirent.
-
---Trouvez-vous toujours M. de Rocrange indifférent? demanda
-malignement Julienne, qui, de l'autre bout du salon, n'avait pas été
-sans remarquer cette conversation, dont elle n'avait cependant pas
-entendu une phrase.
-
-Facial et Chandivier sortaient enfin du fumoir.
-
---Quoi, plus personne? s'écria Chandivier.
-
---Et moi, pour qui me prenez-vous? dit Julienne.
-
---C'est juste. Que faites-vous maintenant?
-
---Mais, nous rentrons ensemble.
-
---Je veux bien. Est-il tard?
-
---Oui, et nous avons du monde à dîner.
-
---Qui ça?
-
---Réderic.
-
---Et Sénéchal? On ne le voit plus.
-
---Il faut croire qu'il est absorbé par ses travaux.
-
---Avez-vous votre coupé?
-
---Oui.
-
---Alors, vous m'emmenez.
-
-Lorsqu'ils furent sur l'escalier, Facial dit à sa femme, restée
-pensive sur le seuil du salon:
-
---Comme ils cultivent avec savoir-vivre les convenances! Mais l'amour
-de deux époux assortis, il n'y a encore que ça!
-
-
-
-
-VI
-
-
-Le surlendemain, Facial partit pour la journée. A peine fut-il loin,
-que Pauline l'avait oublié, toute aux événements qui se préparaient.
-Mais à mesure que les heures s'avançaient, elle devenait anxieuse, le
-doute naissait dans son esprit, le doute du bonheur, la conviction de
-plus en plus croissante que ce qu'elle avait rêvé n'était qu'un rêve
-dément et demeurerait un rêve.
-
-Pour calmer sa fièvre, elle appela Marcelin au salon. Elle le couvrit
-de baisers. Puis une idée étrange lui passa par la tête: pourquoi ne
-montrerait-elle pas à M. de Rocrange cet enfant qui faisait sa gloire
-et sa félicité? Elle était comme les personnes simples qui
-s'empressent d'étaler ce qu'elles ont de plus beau pour attirer
-l'attention et mériter les éloges de ceux dont elles désirent
-l'amitié.
-
---Nous allons avoir une visite, dit-elle tout émue à son fils.
-
---Qui ça? La marchande de gâteaux?
-
---Non, un monsieur.
-
---Comment s'appelle-t-il?
-
-Pauline hésita. Elle n'osait pas prononcer ce nom devant Marcelin, qui
-allait le répéter enfantinement, comme celui de n'importe qui.
-
---Tu sera bien poli avec lui.
-
---Faudra-t-il lui réciter une fable?
-
---S'il le demande, oui.
-
-Elle lissa sa chevelure, et comme le timbre de la porte d'entrée
-venait de se faire entendre, elle serra sa petite main dans la sienne
-avec un battement de coeur.
-
-C'était Odon.
-
-A la vue de l'enfant, il fronça le sourcil.
-
-«Aurait-elle peur de moi? Tremblerait-elle devant l'avenir? Se
-sert-elle de cet enfant comme d'un bouclier? Veut-elle me faire
-entendre qu'elle est mère avant tout et que je n'ai rien à espérer
-d'elle? Oh! l'enfant, ce remords éternel des femmes, ce frein irritant
-mis à tous les élans du coeur, cette barrière posée inexorablement
-entre les amants, cette chaîne qui rive la mère au mari! l'enfant,
-quelle malédiction!»
-
---C'est votre fils, Madame? demanda-t-il avec une légère palpitation
-de colère dans la voix.
-
-Pauline s'aperçut aussitôt de l'interprétation donnée par Odon à la
-présence de l'enfant.
-
-«S'il savait!» pensa-t-elle.
-
-Mais Odon ne savait pas. Marcelin était pour lui le fils de Facial,
-l'ennemi, l'obstacle énorme placé sur sa route et qui allait
-l'empêcher peut-être de conquérir celle qu'il aimait.
-
-«Comment lui expliquer? Comment réparer cette faute?» se demandait
-Pauline désolée.
-
-Ce fut l'enfant qui les tira de peine.
-
-Se souvenant que sa mère lui avait recommandé d'être poli, poussé
-aussi par cette sympathie irraisonnée que les enfants éprouvent pour
-les personnes qui leur plaisent, et qu'ils n'hésitent pas parfois à
-manifester à brûle-pourpoint, il s'écria, en regardant Odon bien en
-face:
-
---Je vous aime beaucoup.
-
---Vraiment, mon enfant? dit Odon radouci. J'en suis très touché. Mais
-pourquoi m'aimez-vous?
-
-Marcelin réfléchit un instant, puis répondit posément:
-
---Parce que je vous aime.
-
-Odon sourit.
-
---Admirable réponse, quand on y songe! ne put-il s'empêcher
-d'observer. Et, en effet, il n'y a que celle-là à faire. Les enfants
-ont parfois de ces mots d'une logique primitive et pleins de sens, que
-les grandes personnes seraient en peine de trouver.
-
-Pauline sourit aussi, ravie de ce que les choses s'arrangeaient.
-
---Et quels sont ceux que vous aimez? continua Odon en s'adressant à
-l'enfant.
-
---J'aime ceux qui aiment maman.
-
---Croyez-vous donc que j'aime votre mère?
-
---Mais oui, vous en avez l'air.
-
---Vous n'êtes pas jaloux?
-
---Je suis jaloux quelquefois; mais à vous, je vous permets de l'aimer.
-
---Voyez le bon prince! s'écria Odon tout à fait gagné par la grâce de
-Marcelin. Madame, fit-il en se tournant vers Pauline, ferez-vous moins
-que votre fils, et me refuserez-vous cette permission qu'il m'accorde
-si généreusement?
-
---Ce petit dit des folies! balbutia Pauline, plus troublée qu'elle ne
-voulait le paraître. Va, mon chéri, va; monsieur est satisfait d'avoir
-fait ta connaissance, mais tu dois aller maintenant rejoindre miss
-Dobby.
-
-Elle se hâta de renvoyer son fils, tandis qu'Odon s'exclamait:
-
---Quel charmant petit garçon!
-
-Lorsqu'ils furent seuls:
-
---Pensez-vous que ce soient vraiment des folies? dit Odon. Je ne sais
-ce que vous augurerez de moi, mais puisque me voilà jeté sans autre
-artifice sur le seuil brûlant de la confession, et que tôt ou tard
-d'ailleurs il était fatal que mes lèvres s'ouvrissent pour livrer
-passage au débordement de mon coeur, je n'hésiterai pas un instant
-de plus à me précipiter dans ce que sera pour moi la destinée. J'ai
-fait ce rêve, Madame, de vous aimer. Ne vous écriez pas, ne dites pas
-un mot! Laissez-moi pour une minute au moins l'illusion de croire que
-mes paroles ne tombent pas comme une vaine graine sur une bruyère
-rebelle. Vous me pardonnerez ensuite, si je suis coupable. J'ai donc
-fait ce rêve, et ce rêve, depuis huit jours qu'il dure, remplit ma
-vie, se gonflant de mirages toujours plus charmeurs, roulant dans un
-ciel toujours plus doré. J'étais triste; depuis longtemps mon coeur
-ne battait plus, me semblait mort. Un autre se serait peut-être
-félicité d'un état qu'il se serait plu à considérer comme le calme.
-Moi-même, j'essayais de me dire: C'est le repos pour ce pauvre coeur
-passionné! Mais je sentais un vide affreux où sombrait misérablement
-mon âme. Vous m'êtes apparue. Oh! ce fut un bouillonnement de mon être
-entier, qui se reprenait bruyamment à vivre. Une ferveur de joie
-m'envahit. L'amour, car c'était l'amour irrécusablement, opérait en
-moi une seconde création, qui me surprenait par sa richesse et sa
-puissance. Tout le vieux monde fut oublié: une révélation m'apportait
-le salut. Je m'agenouillai, comme un converti devant le miracle qui le
-dote d'une foi. Comment m'exprimer plus dignement pour définir le
-sentiment d'adoration qu'instantanément votre vision fit surgir en
-moi? J'étais l'homme nouveau dont parle l'Évangile, mes yeux
-s'ouvraient, je voyais. Ah! comme je maudis l'abîme qui nous séparait!
-Mais l'amour, l'amour divin, ne suffit-il pas à combler les abîmes? Si
-j'en crois le ravissement qui me transporte, à l'idée que je suis ici
-à répandre à vos pieds le flot de ma dévotion, c'est l'ère du bonheur
-et de la grâce qui commence pour moi. Non seulement j'aime, mais je
-veux aimer; c'est tout mon désir qui s'élance vers vous. Le seul fait
-de vous aimer, sans savoir encore si vous répondrez à cet amour, loin
-de m'être une souffrance, me constitue la suprême félicité. Que vous
-soyez la vierge intangible ou la femme qui se donne, vous demeurez la
-divinité secourable, qui avez prononcé le mot qui sauve, et soufflé
-dans mon coeur l'étincelle de la vie... Mais vous pleurez, Madame!...
-
---Je pleure: ce sont des larmes de joie... Moi aussi, je vous aime.
-
---Je le savais, Madame.
-
---Nous nous sommes devinés bien vite.
-
---Merci, néanmoins, merci pour n'avoir point voulu lutter contre le
-destin. Il y a là plus de courage et plus de réelle pudeur. Je vous ai
-devinée, ah oui! et j'ai deviné que vous étiez la franchise, la
-noblesse, le véritable orgueil de soi-même, et que vous méprisiez les
-petites intrigues et les petites amours dont le monde se distrait.
-Merci, merci de m'avoir jugé digne de vous.
-
---Je n'ai pas eu à juger. Comment aurais-je pu vous juger, vous qui me
-paraissiez si grand, si généreux? J'ai subi votre ascendant. Aucune
-discussion ne s'est élevée en moi pour savoir si je devais ou non vous
-aimer: je vous aimais. Et comme je n'aime personne d'autre, même d'un
-amour ordinaire, toute ma liberté, toute ma conscience, tout mon
-honneur de femme se sont engagés avec mon coeur.
-
---Pauline, Pauline, vous avez été malheureuse!
-
---Non pas autant que j'aurais pu l'être, si j'avais eu la notion de
-l'amour tel qu'il m'a été révélé par vous. Alors, sans doute, seule
-avec un pareil idéal, j'aurais été effroyablement malheureuse. Et
-cependant, quand je songe à tous les désirs d'aimer qui m'ont agitée,
-désirs toujours vains et toujours renaissants, je dois convenir que
-ma vie jusqu'ici n'a été composée que de cruelles désillusions. Mais
-ce passé est oublié: l'avenir resplendit à mes yeux et je ne veux voir
-que lui.
-
---Je vous aime!
-
---Oh! oui, redites-moi ce mot si doux qui me transforme.
-
---Je vous aime.
-
-Il prit sa main et la porta passionnément à ses lèvres. A ce contact
-de leurs deux chairs dans un baiser, ils sentirent leurs âmes se
-fondre l'une dans l'autre. Une émotion suprême descendait sur eux et
-les baignait. Toute parole était impuissante à la traduire. Ils
-restèrent longtemps silencieux, comme en une ineffable possession
-spirituelle.
-
-Ce fut Pauline qui rompit ce silence mystérieux.
-
---Cette minute est solennelle, dit-elle; nous venons de nous fiancer
-devant Dieu.
-
---Êtes-vous à moi?
-
---Indissolublement.
-
---Dites seulement tant que notre amour durera: ce serait blasphémer
-que de promettre plus. Mais notre amour est si grand, qu'il durera
-vraisemblablement jusqu'au delà de cette terrestre vie.
-
-Ni l'un ni l'autre ne songeaient à s'étonner d'en être déjà là. Ces
-aveux brûlants d'une mutuelle passion leur paraissaient si naturels,
-s'échappant sans contrainte de leurs coeurs, comme les eaux vives
-d'une source, que leur surprise eût été plutôt qu'ils n'eussent pas
-éclaté lors de leur première rencontre. Comment avaient-ils pu vivre,
-ne fût-ce que quelques jours, en nourrissant un pareil secret?
-Plongés dans le paradis de cette heure, qui leur semblait infinie tant
-elle recélait de voluptés, ils oubliaient le monde de relations qu'ils
-venaient de quitter et où ils allaient rentrer, ne voyant qu'eux, ne
-sentant qu'eux, ne se rendant compte que d'une chose, c'est qu'ils
-s'aimaient.
-
-Le premier, Odon revint au sentiment de la réalité. Mais quelle
-réalité merveilleuse! Tout à coup, une angoisse s'abattit sur ses
-traits: c'était trop beau!
-
---Êtes-vous bien à moi? murmura-t-il avec insistance. Ce serait me
-tuer que de vous refuser après m'avoir entr'ouvert le ciel!
-
---Je suis à vous, répondit simplement Pauline.
-
-Et Odon comprit qu'elle était réellement à lui, qu'elle se donnait,
-qu'il pouvait la prendre quand il voudrait, sur l'heure, et en faire
-sa maîtresse ici-même.
-
-Il se leva, saisi d'un vertige.
-
---Non, non, bégaya-t-il, il faut que vous veniez à moi librement.
-
-Et se jetant à ses genoux, entourant son corps de ses bras, la
-pressant sur son sein:
-
---Rien ne m'empêcherait de consommer irrévocablement notre hymen. Vous
-m'appartenez, vous vous abandonnez! Mais votre âme, comme la mienne, a
-été surprise soudainement par cette immense joie de l'amour.
-L'excitation où nous sommes ne nous laisse pas maîtres de notre libre
-arbitre. Ce ne serait pas nous posséder avec la pleine conscience de
-notre acte. Ce serait succomber. Et nous ne devons pas succomber. Il
-faut que je vous aime plus qu'il n'est possible de le dire, pour
-résister à cette délirante tentation de m'approprier votre merveilleux
-corps, symbole et reflet de votre âme que j'adore. Mais je vous
-attends. Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus
-par faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous
-viendrez, sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à
-l'autre... Adieu, ma bien-aimée!
-
-Il scella ses lèvres d'un baiser et partit, tandis qu'éperdue, Pauline
-retombait d'entre ses bras, sanglotait:
-
---Ah! je suis heureuse!
-
-
-
-
-VII
-
-
-Facial revenait sur le cas de Mme de Saint-Géry:
-
---Je me suis informé: tout ce que nous a raconté Sénéchal est à peu
-près vrai.
-
---Cela vous intéresse beaucoup? demanda Pauline.
-
---Certainement. N'est-il pas du devoir des honnêtes gens de réveiller
-la conscience publique, chaque fois qu'un scandale comme celui-là
-révèle l'état de démoralisation où nous vivons?
-
---Chose curieuse: vous autres, gens honnêtes, vous craignez le
-scandale comme la poudre, et lorsqu'il éclate, vous faites un tel
-vacarme autour, que ce n'est plus lui qu'on entend, mais vous, vous
-seuls.
-
---«Vous autres, gens honnêtes»? se récria Facial interdit. Est-ce que,
-par hasard...
-
---Je veux dire que _vous autres, qui vous croyez honnêtes_, vous
-l'êtes quelquefois bien peu dans vos jugements.
-
---Expliquez-vous?
-
---Qu'est-ce qui vous choque le plus, dans cette malheureuse histoire?
-
---Quelle question! Voilà une femme mariée, une mère de famille
-peut-être, qui au lieu de rester fidèle à l'engagement qu'elle s'est
-complu, sans doute, elle-même à prendre, trompe son mari, jette la
-désolation dans un coeur d'honnête homme, scandalise ses proches, et
-je n'en serais pas choqué? Voudriez-vous, vraiment, que j'assiste
-impassible à ce spectacle d'une femme que chacun croyait honorable et
-qui se montre tout à coup aussi dépourvue de sens moral que la plus
-vile des créatures?
-
---N'allez pas trop loin: elle ne s'est pas vendue.
-
---Qui sait? Une femme capable de tromper son mari est capable de se
-vendre à son amant. «Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe!» a dit
-le poète. Nous n'insultons pas; loin de nous l'idée d'insulter;
-l'insulte serait basse: mais nous jugeons, et nous condamnons; nous
-avons le droit de juger et le devoir de condamner.
-
---Jugez, condamnez, si vous vous en sentez le courage. Mais ce qui
-vous choque le plus, ce n'est pas le crime, ce que vous appelez le
-crime: ce qui vous choque, c'est que cette pauvre femme se soit laissé
-prendre. Votre indulgence, vos hommages à celles dont vous connaissez
-ou soupçonnez parfaitement les moeurs, mais qui sont assez adroites
-ou assez heureuses pour échapper au scandale; votre indignation, votre
-mépris pour celles, parfois bien moins coupables, qui ne savent pas
-ou ne veulent pas l'éviter: voilà la mesure de votre justice.
-
---Certainement, dit Facial. Notre justice humaine ne peut pas, ne doit
-pas aller au-delà de ce qui est prouvé. Voyez ce qui se passe pour les
-assassins et les voleurs: on ne les traîne devant les tribunaux que
-lorsqu'on les a arrêtés, et on ne les condamne que quand leur
-culpabilité a été démontrée. Il y a vraisemblablement par le monde
-quantité d'assassins et de voleurs qui ne sont pas dans les prisons:
-mais on ne les connaît pas, et la morale publique est sauve.
-
---Donneriez-vous votre main à un homme que vous sauriez pertinemment
-avoir volé? Non, n'est-ce pas. C'est ce que vous faites cependant
-chaque jour en faveur d'hommes et de femmes dont vous pourriez nommer
-les maîtresses et les amants. Votre comparaison ne vaut rien.
-
---Écoutez, Pauline: vous ne savez pas ce que vous dites; vous vous
-nourrissez de lectures malsaines; votre conversation est déplorable.
-
---Et l'amour, qu'en faites-vous? Aimait-elle son mari, Mme de
-Saint-Géry? Son mari l'aimait-il? A-t-elle vraiment jeté la désolation
-dans un coeur d'honnête homme, pour employer vos expressions? Le
-coeur de M. de Saint-Géry! On peut supposer que le comte des
-Urgettes avait, au moins, autant de coeur que lui et qu'il était
-aussi honnête homme! La désolation eût alors été de son côté, si elle
-fût restée fidèle. Et qui a-t-elle déshonoré, sinon elle, elle
-uniquement? Saint-Géry fera tout comme avant les beaux soirs du
-boulevard et les belles nuits du cercle; des Urgettes sera félicité,
-entouré, choyé, à moins qu'il ne se dérobe à des succès certains et ne
-se consacre entièrement à celle qui, suivant vous, a commis le crime
-de l'aimer.
-
---Vous tombez bien! Le comte des Urgettes cesse toute relation avec
-Mme de Saint Géry. Il la «lâche»: entendez-vous bien?
-
---La malheureuse! s'écria Pauline saisie.
-
---Et il a bien raison, continua Facial. Tant que cette femme était
-honnête, il pouvait éprouver du plaisir à l'avoir pour maîtresse; dès
-qu'elle n'est plus qu'une fille, elle n'a pas plus de charme que les
-autres. Elle devient même notablement moins commode, étant donné
-qu'elle peut se croire des droits.
-
---Celui qu'elle aimait est donc un misérable?
-
---Mais non, ce n'est qu'un homme de bon sens, qui n'entend pas
-sacrifier sa carrière aux balivernes du sentiment, surtout d'un
-sentiment aussi peu recommandable que celui-là.
-
---La pauvre femme! Elle doit bien maudire la société!
-
---Vous la prenez en pitié?
-
---Ah! oui, je vous le jure. Trahie à ce point! Que va-t-elle devenir,
-maintenant que l'amour, la seule chose pour laquelle il vaille la
-peine d'exister, vient de lui infliger la désillusion finale, celle
-dont on ne se relève pas?
-
-Facial haussa les épaules.
-
---Son sort me préoccupe peu. Les femmes galantes trouvent toujours à
-vivre.
-
---Tenez, vous me feriez bondir! fit Pauline hors d'elle. L'amour
-n'est donc pour vous que de la galanterie? Mariage ou galanterie, vous
-ne voyez pas plus loin! O coeur flétri, esprit avare et dénigrant,
-vous êtes bien le produit de cette génération sacrilège qui se couvre
-du manteau de la morale pour attenter à la morale elle-même! Tous ces
-purs sentiments, qui devraient faire la joie et la grandeur de
-l'homme, vous les méconnaissez, et parce que vous êtes incapable de
-les éprouver, vous les salissez des noms les plus honteux. Beau métier
-que le vôtre! Venimeux comme des serpents, féroces comme des chacals,
-tout ce qui ne vous ressemble pas et vous semble d'une proie facile
-n'échappe ni à votre bave, ni à votre dent. Allez, continuez votre
-vilaine besogne, nettoyez, purifiez, assainissez! Quand vous aurez
-fait assez de victimes et que vous aurez transformé le monde en un
-froid repaire où il ne restera plus que vous, vous vous regarderez
-stupéfaits, bêtes malfaisantes, et n'ayant que cet affreux instinct de
-détruire, prêts à vous entre-dévorer, vous connaîtrez peut-être, mais
-trop tard, le prix de la douceur et de l'humanité.
-
-Ahuri, Facial resta bouche bée à cette sortie de sa femme.
-
-Il allait enfin prononcer un «qu'est-ce que vous avez, aujourd'hui?»
-bien senti, lorsqu'un domestique entra.
-
---C'est une dame qui demande si elle peut être reçue.
-
-Facial prit la carte de visite que lui présentait le valet de chambre
-et, après avoir jeté les yeux dessus, fronça le sourcil.
-
---Répondez que nous ne sommes pas à la maison.
-
---Qui est-ce? demanda Pauline, lorsque le domestique fut sorti.
-
---Mme de Saint-Géry.
-
---Et vous lui refusez la porte?
-
---Comme vous voyez.
-
-Pauline demeura un instant toute pâle, incertaine de ce qu'elle allait
-faire.
-
---Partez, dit-elle ensuite résolument, si vous ne voulez pas la voir;
-laissez-moi seule, je la recevrai. Il ne sera pas dit que j'aurai
-refusé ma porte à une femme malheureuse.
-
---Je vous le défends.
-
---Je veux la recevoir.
-
-Elle s'élança du côté de la porte, mais Facial la retint en lui
-saisissant le poignet.
-
---Obéissez à votre mari, fit-il sévèrement.
-
-Il prêta l'oreille et ne lâcha Pauline que lorsqu'il eut entendu la
-porte d'entrée se refermer.
-
-Puis il appela le domestique.
-
---Victor!
-
---Monsieur?
-
---Cette dame est loin?
-
---Oui, Monsieur.
-
---Qu'a-t-elle dit?
-
---Rien, mais il m'a semblé qu'en sortant elle réprimait avec peine un
-sanglot.
-
---C'est bien; vous pouvez aller.
-
---Lâche! lâche! cria Pauline.
-
-Elle était tombée sur un sopha, pleurant d'impuissance.
-
---Calmez-vous, ma chère, dit Facial. Cela ne vaut pas la peine de
-vous mettre dans un état pareil.
-
---Oh! je vous hais! Vous êtes un homme méprisable! J'ai honte d'être
-votre femme!
-
-Elle gémissait ses invectives, en proie à une crise de nerfs et de
-larmes, secouée de la tête aux pieds de tressaillements convulsifs,
-comme si elle sentait encore sur elle l'attouchement répugnant de la
-main qui l'avait brutalisée. Incapable maintenant de contenir son
-horreur pour Facial, elle la répandait en paroles précipitées, sans
-suite, où les mots «je vous hais» revenaient comme des coups de
-marteau. Cette haine bouillonnait avec une violence dont elle n'avait
-jusqu'ici pas eu l'idée. Elle eût été effrayée d'elle-même, si elle
-eût eu une claire conscience de ce qu'elle disait. Mais le
-ressentiment qu'elle avait si longtemps nourri éclatait presque malgré
-elle, gonflé, décuplé, affolé par la scène qui venait de se passer et
-par l'excitation où elle avait vécu les jours précédents. C'était la
-rancune accumulée qui faisait subitement explosion. Sa vie séquestrée,
-son coeur cloîtré, ses dix ans de mariage inutiles et perdus
-criaient vengeance. Oh! s'assouvir! Jeter à la face de cet homme
-l'amertume lentement sécrétée! Et cependant, dans ce débordement de
-fureur, il y avait plus encore l'expression d'une immense plainte. Le
-passé reparaissait saignant de douleur; les jours d'angoisse se
-dressaient, comme des spectres lamentables, dans la vanité des années
-misérablement dissipées à la recherche du bonheur toujours fuyant. Et
-son dégoût de cette existence de malheur et de néant finissait, en
-désespoir de trouver assez de phrases cinglantes, par ne plus se
-traduire que par de vagues cris rauques où s'épuisait son souffle.
-
-Facial écoutait avec stupéfaction, sans essayer de placer un mot,
-complètement atterré par cet orage qui fondait sur lui et qui lui
-semblait inexplicable.
-
---Elle est folle, ma parole, elle est folle! répéta-t-il seulement à
-plusieurs reprises, lorsque le flux des paroles de Pauline se fut un
-peu apaisé et lui eut donné le loisir d'une réflexion.
-
-Et jugeant opportun de laisser sa femme se remettre de cet accès, ne
-sachant s'il devait se féliciter de sa fermeté ou s'inquiéter de
-l'effet inattendu qu'elle avait produit, prudemment, il s'éclipsa.
-
-Au bout de quelques minutes, Pauline se leva et s'aperçut alors
-qu'elle était seule.
-
---Il n'a rien compris, rien, rien! proféra-t-elle dans une dernière
-effervescence de colère.
-
-Rapidement, elle passa dans son cabinet de toilette, baigna son
-visage, essuya la trace de ses larmes et s'habilla fièvreusement pour
-sortir.
-
-Sa résolution était prise.
-
-Quand elle fut prête, elle se regarda dans la glace. Et considérant
-ses yeux gonflés, sa figure défaite, ses lèvres agitées encore d'un
-tremblement convulsif, elle se souvint tout à coup des paroles d'Odon:
-«Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus par
-faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous viendrez,
-sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à l'autre.»
-
---«En toute sagesse!» murmura-t-elle. Que voulait-il dire? Suis-je
-sage maintenant? suis-je calme? suis-je sereine et fière? Oh non, je
-ne puis pas aller encore! Ce serait le tromper, me tromper moi-même.
-
-Brisée, elle s'affaissa, sans même avoir la force d'ôter son chapeau,
-et, la tête entre les mains, resta longtemps presque sans penser. Le
-tintement d'une pendule la tira de sa torpeur. Elle sonna sa femme de
-chambre.
-
---Déshabillez-moi, dit-elle d'une voix éteinte; je suis malade, je
-vais me coucher. Avertissez monsieur que je ne dînerai pas et que je
-le prie de ne pas me déranger.
-
-Une fois au lit, elle s'endormit d'un sommeil lourd.
-
-Vers le milieu de la nuit, elle s'éveilla, en proie à une fièvre
-intense. Ses artères battaient désordonnément sous ses tempes; une
-céphalalgie atroce poignait son front.
-
-Facial, prévenu de grand matin de l'état où se trouvait sa femme, fit
-immédiatement chercher un médecin. Mais il n'osa pas se montrer dans
-la chambre de la malade, craignant que sa présence n'aggravât la
-situation. Il se borna à interroger le médecin.
-
-Celui-ci le rassura:
-
---Ce n'est rien: une petite fièvre dont nous allons venir à bout en
-deux jours. Madame doit être sous le coup de quelque émotion morale.
-Cela n'aura pas de suite.
-
---Que les femmes sont bizarres! observa Facial philosophiquement.
-
-Pauline eut le délire toute cette journée et la nuit suivante. Ce ne
-furent pendant des heures que des tournoiements confus, où elle
-glissait d'abîme en abîme, au milieu d'épouvantables vertiges. Puis,
-elle se vit noyée dans une espèce d'enfer, où des monstres, dardant
-d'horribles langues, venaient la lécher, faisant suinter de son corps,
-sous leurs immondes caresses, des gouttes de sang, dont leurs bouches
-se repaissaient avec avidité. Un de ces monstres, le plus gros, le
-plus velu, le plus dégoûtant, avait tout à fait les yeux et les
-oreilles de Facial. Chaque fois qu'il s'approchait, la terreur de
-Pauline ne connaissait plus de bornes. Elle criait d'angoisse, lorsque
-sa large gueule s'avançait pour la saisir, et l'haleine fétide qui
-s'en dégageait la faisait s'évanouir. Brusquement tout changea! les
-monstres s'enfuirent en poussant des grognements divers. Une épaisse
-fumée montait, envahissait l'espace. Et rien: ni eau, ni air. Le
-gosier aride, les poumons desséchés, Pauline étouffait. Quand cette
-fumée s'arrêterait-elle? Et la fumée montait, montait, toujours plus
-dense. Au moment de mourir, une déchirure se produisit et un trou
-apparut. C'était le salut. Mais il fallait se jeter dans ce trou: et
-ce trou était si profond, si noir, qu'il semblait se perdre dans
-l'infini. Entre ces deux morts, laquelle éviter? Affolée par
-l'asphyxie, ne fût-ce que pour gagner quelques secondes de vie,
-Pauline sauta dans le trou. Une chute fantastique commença. Tout le
-long de ce puits qui l'avalait, sur les parois luisantes d'humidité,
-aux saillies des rocs, des faces grimaçaient à son passage. Nul doute,
-elle les connaissait ces faces. Elle ne pouvait pas, elle n'avait pas
-le temps de mettre sur toutes un nom, mais toutes, rapides comme des
-éclairs, se rappelaient à sa mémoire. C'étaient Sénéchal, la baronne
-Citre, Mme d'Orgely, Julienne, Facial encore, Facial surtout, qui
-revenaient, au milieu de beaucoup d'autres, avec une insistance
-particulière, ricaner à tous les degrés de sa descente. Longtemps,
-longtemps elle coula, accompagnée de ces volées de rires ironiques. Et
-voilà qu'au bas, sans savoir comment elle y était arrivée, elle se
-trouva devant une grande cage de fer, à l'intérieur de laquelle un
-moribond était en train d'expirer. Une terreur étrange la secoua.
-Autour d'elle plus aucun bruit, ni êtres vivants, ni choses, le vide:
-et seul ce moribond, dont elle ne pouvait même voir la figure.
-Soudain, elle fut saisie d'une conviction effrayante: _ce moribond
-devait être Odon_. Elle voulut pénétrer dans la cage, sachant que sa
-présence le sauverait; mais la cage n'avait pas de porte. Elle
-s'élança contre les barreaux pour les ébranler; ses forces s'y
-épuisèrent. Au secours! au secours! râla-t-elle: personne ne vint.
-Rassemblant toute son énergie, elle se précipita une dernière fois sur
-la cage, et elle retomba, la tête brisée en mille morceaux, tandis
-que, de l'autre côté, le moribond, _qui devait être Odon_, exhalait
-les hoquets de l'agonie.
-
-Un anéantissement succéda à cette série de cauchemars. C'était le
-repos réparateur; la fièvre tombait.
-
-Au soir du second jour, Pauline reprenait conscience d'elle-même, au
-milieu d'une délicieuse somnolence où se complaisait sa faiblesse.
-Doucement, la vie revenait, tiède et parfumée. Un rayon de soleil
-couchant jouait sur le lit. Au contact de mille petites perceptions
-naissantes, encore vagues et estompées, son âme s'étonnait naïvement,
-les goûtant avec volupté, et surprise de n'en avoir jamais auparavant
-éprouvé pareillement le charme. Une tranquille joie glissa en elle.
-
---Madame se sent mieux? dit une voix.
-
---Qui êtes-vous? demanda Pauline.
-
---Je suis la garde.
-
---Ai-je été longtemps malade? Quel jour sommes-nous?
-
---Mercredi. Mais ne vous découvrez pas. Le médecin va venir; il vous
-permettra peut-être de manger quelque chose.
-
-Le médecin la jugea hors d'affaire.
-
---Vous pourrez vous lever demain, lui dit-il.
-
-Le souvenir des événements ne troubla pas ces suaves heures de
-convalescence. Au contraire: n'avait-elle pas tout pour être heureuse?
-Elle était aimée! elle aimait! Les difficultés qui gênent souvent
-l'éclosion d'un aveu sincère et réciproque avaient été vaincues, et
-sans grandes angoisses: il avait simplement suffi de la loyauté de
-l'un et de l'autre. Pauline n'avait plus qu'à s'abandonner sans peur
-et sans faux scrupules à la chère passion qui faisait palpiter son
-coeur d'une nouvelle vie. Facial, le monde, l'absurdité des
-conventions et des lois, qu'était-ce que cela auprès de l'inépuisable
-et sublime émotion de son amour?
-
-«Oh! pensait-elle, comment ai-je vraiment pu m'irriter? Comment me
-suis-je attristée de bagatelles pareilles? N'ai-je pas le ciel dans le
-coeur? Je le veux maintenant, rien ne troublera ma félicité. Je ne
-me laisserai point abattre par des misères indignes de m'occuper. Je
-suis calme, merveilleusement calme, et heureuse, heureuse! Je
-n'éprouve de haine contre personne; je me sens d'une douceur et d'une
-bonté d'ange. Je voudrais que ma joie rayonnât et se répandît autour
-de moi comme une pluie de clarté bienfaisante.
-
-Effectivement, le malaise moral qui avait si étrangement affecté
-Pauline avait disparu, emporté par la fièvre. Ce qu'elle ne se disait
-pas, car dans son enivrement elle ne songeait guère à analyser avec
-exactitude ses sentiments, c'est que, décidée à présent sans plus
-aucune espèce d'irrésolution à se donner à Odon de Rocrange, elle
-goûtait le charme de la certitude, de la chose jugée, sans qu'il y ait
-un désir ou une possibilité de revenir en arrière. Son esprit était
-calme, parce qu'aucune bataille ne se livrait plus en lui, et que la
-victoire restait acquise; son âme était heureuse, parce qu'elle était
-libérée de tout joug et pouvait désormais s'élancer sans contrainte
-dans les espaces joyeux de l'espérance.
-
-Lorsque Facial vint prendre de ses nouvelles, elle le reçut avec un
-exquis sourire, lui tendit la main, le remercia de l'intérêt qu'il lui
-témoignait.
-
---Mon ami, alla-t-elle jusqu'à dire, je crois que j'ai été un peu
-vive, l'autre jour, avec vous; j'ai le souvenir d'avoir prononcé des
-paroles qui ont dû vous offenser: je vous en demande sincèrement
-pardon.
-
-Et ce n'était là ni de l'ironie, ni de l'impudence. Pauline regrettait
-avec la candeur de son âme généreuse d'avoir cédé à un emportement que
-maintenant elle ne comprenait plus. Puisqu'il avait été inutile
-d'éprouver de la colère contre Facial, il était juste de s'en excuser.
-
-Facial pardonna magnanimement.
-
---Il nous arrive si rarement de nous quereller! s'écria-t-il par
-manière de conclusion. D'ailleurs, le proverbe a raison: les bonnes
-querelles font les bonnes réconciliations.
-
-Facial était enchanté. Il mit les violences de sa femme sur le compte
-d'un état maladif aussi inexplicable que passager, et n'y pensa plus.
-
-«Décidément, se dit-il, j'ai bien joué mon rôle; je ne me suis pas
-laissé démonter, j'ai été ferme: et je récolte maintenant les fruits
-de ma prudente conduite.»
-
-Le lendemain, complètement remise, Pauline déjeunait avec son mari.
-Selon son habitude, Facial, en mangeant, parcourait les journaux. Tout
-à coup, il resta la fourchette en suspens.
-
---Écoute ça, dit-il à sa femme.
-
-Et il lut:
-
---«Triste fin. Hier après-midi, vers cinq heures, le train quittait la
-station Porte-Maillot du chemin de fer de Ceinture, lorsqu'une jeune
-femme fort bien mise et ne paraissant pas, extérieurement du moins,
-être sous le coup d'un accès de folie ou de désespoir, froidement, et
-avant que personne ait eu le temps de faire un geste pour prévenir son
-acte, se précipita sous les roues. Aux cris de la foule et sur un
-signal du chef de gare, le mécanicien stoppa presque immédiatement.
-Mais il était trop tard: quand on la retira, la malheureuse n'était
-plus qu'un cadavre. Nous ne croyons pas, par égard pour sa famille et
-ses très nombreuses connaissances, devoir livrer à la publicité le
-nom de la victime. Qu'il nous suffise de dire qu'elle appartient à la
-meilleure société et qu'une histoire récente, dont on ne parle encore
-qu'à mots couverts, n'expliquerait que trop ce suicide, qui plonge
-dans la désolation toute sa parenté.»
-
---C'est elle! s'écria Pauline, saisie de la même idée que son mari.
-
-Facial dépliait rapidement un autre journal.
-
---Ici, le nom est en toutes lettres. Oui, c'est elle: c'est Mme de
-Saint-Géry.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Il vint lui-même lui ouvrir.
-
---Je vous attendais, dit-il.
-
-Le salon où il la fit entrer était tout paré de fleurs comme pour
-fêter sa bienvenue.
-
---Oh! Odon, je suis chez vous! dit-elle très émue.
-
---Vous êtes chez moi et à moi, ma bien-aimée!
-
---Ne vous êtes-vous pas demandé pourquoi je ne donnais pas signe de
-vie? N'avez-vous pas douté de moi?
-
---Voici quatre jours que je n'ai pas quitté mon appartement. D'un
-moment à l'autre vous pouviez venir ou m'envoyer chercher: de cela
-j'étais sûr. D'ailleurs, n'était-il pas convenu que vous réfléchiriez?
-Vous avez réfléchi quatre jours: ce n'est pas trop.
-
---J'ai réfléchi, Odon, c'est vrai, mais je n'ai pas hésité. Vous êtes
-pour moi la lumière: puis-je penser un moment à vivre dans les
-ténèbres?
-
-Elle lui dit qu'elle avait été malade, mais ne lui parla pas de
-Facial: mêler le nom de cet homme à leur première journée d'amour lui
-eût paru presque indécent.
-
---Odon, je suis venue à vous aujourd'hui, et rien ne saurait égaler
-mon bonheur et ma confiance. Si vous saviez combien j'ai besoin d'être
-aimée! Mais vous le savez, car vous connaissez tout de moi, et je ne
-sais par quel sortilège vous pénétrez jusqu'à mes pensées.
-Entourez-moi, protégez-moi de votre amour, de manière à ce que je me
-sente forte pour vivre. Avec vous je ne crains rien. Assurez-moi
-seulement que je n'ai rien à craindre de vous!
-
---Pauvre enfant, vous tremblez déjà à l'entrée de cette route
-inconnue.
-
---Si vous ne m'accompagniez pas jusqu'au bout, que deviendrais-je?
-
---Pauline, je jure de vous aimer et de vous soutenir. Moi-même, ma
-chérie, j'ai grand besoin de secours. Que serais-je sans vous?
-Aimez-moi, Pauline; ne m'abandonnez pas!
-
---C'est l'amour qui sera pour tous deux la suprême certitude.
-
---Oui, vous avez raison: nous n'avons qu'à nous aimer sans autre
-souci. Au seuil des plus grands bonheurs, n'avez-vous pas remarqué
-comme l'âme frissonne et s'agite, tellement habituée par la vie à
-craindre, qu'elle n'ose s'aventurer dans la félicité? C'est
-l'impression que nous avons maintenant l'un et l'autre. Mais
-n'appréhendons rien: l'avenir remplira merveilleusement les promesses
-du présent. Lançons-nous à coeur perdu dans l'empyrée, et si des
-nuages se forment, dépassons-les pour n'avoir jamais au-dessus de nous
-que le ciel miroitant d'azur et de flammes. A cette condition, l'amour
-sera vraiment ce qu'il doit être, l'illusion éternellement belle et
-féconde.
-
---J'aspire avec délice à cet enchantement. Déjà vous me le faites
-éprouver. Auprès de vous, j'oublie le terre à terre de ma vie, je ne
-sais plus qui je suis exactement, j'ignore mes actions passées, et en
-dehors de vous, tout n'est que brouillard. Peu m'importe si je suis
-folle: en réalité, il n'y a pas de sagesse plus grande que la folie
-qui me précipite dans vos bras.
-
---Mon adorée, dit Odon en pressant Pauline sur son coeur, rien n'est
-plus digne de l'amour que d'oublier tout ce qui n'est pas lui.
-Serait-ce aimer que de se préoccuper des circonstances extérieures
-pour favoriser ou pour dérouter cet amour? Le véritable amour, le
-nôtre, est une protestation contre l'amour artificiel qui s'édifie sur
-les convenances et se mesure aux avantages. Le véritable amour
-s'inquiète de lui-même: comment se manifestera-t-il avec les plus
-douces paroles et les gestes les plus caressants? comment
-trouvera-t-il les plus tendres persuasions? comment parviendra-t-il
-aux sommets de la passion sans être jamais inférieur à la noblesse de
-son origine? Le véritable amour vit d'enthousiasme et de sacrifice; il
-brûle de se dévouer; il se défend de l'égoïsme, ou plutôt, comme il
-met son bonheur à faire le bonheur de la personne aimée, l'égoïsme se
-confond chez lui avec l'esprit de renoncement dans un sentiment
-d'ordre supérieur. Que sont les obstacles vis-à-vis d'une pareille
-action? Elle ne les connaît que lorsque ces obstacles sont la mort, la
-violence armée ou l'esclavage de la misère. Les autres difficultés
-créées par la société ou la nature ne font que la stimuler. Vaine
-barrière que celle qui nous sépare, ma bien-aimée, et que nos souffles
-ont tôt fait de renverser sous l'élan qui les pousse à se mêler en un
-même embrasement! Oh! vos yeux où je me plonge avec délire,
-pourrais-je les savoir quelque part au monde sans y courir, à travers
-les dangers et au mépris des résistances, comme à la source vive dont
-il faut s'abreuver pour ne pas périr? Vos traits chéris, les aurais-je
-contemplés sans vouloir les revoir encore et les revoir toujours? Et
-vos divines mains, prêtes à se poser pour soulager les blessures et
-calmer le mal de vivre, en aurais-je une fois subi le magnétique
-attouchement sans y prétendre éperdument comme au plus céleste baume?
-Non, Pauline, car aimer, c'est partir pour l'infini, sans jeter un
-regard de regret ou seulement de souvenir à la contrée que l'on
-quitte. Qu'est-ce que cette contrée, côte inhospitalière garnie de
-récifs et de brisants, pleine de hurlements de sauvages et de faux
-dieux grimaçants? Bientôt nous naviguerons sur l'océan sans limites,
-n'ayant autour de nous que l'horizon bleu, sous le ciel profond où
-brillent les étoiles.
-
-Pauline écoutait la voix harmonieuse de son amant et s'en laissait
-bercer avec ivresse. Son âme se fondait dans cette douce jouissance,
-et indépendamment du sens des paroles, le son même des mots qu'il
-prononçait la remuait délicieusement. Avait-elle jamais vécu une
-minute comparable à celle-là? Ou plutôt, avait-elle vécu auparavant?
-Ses plus aiguës émotions de jadis, si elle se les rappelait, ne lui
-paraissaient plus qu'une histoire étrangère, arrivée à une autre.
-C'est maintenant seulement qu'elle sentait, qu'elle voulait sentir; et
-dans la multiplication miraculeuse de sa sensibilité, elle discernait
-mille frissons inconnus qui la transportaient de bonheur.
-
---Chère âme, disait Odon, les plus adroites tactiques du monde, ses
-tyrannies les mieux combinées ne prévaudront point contre nous, si
-nous aimons avec simplicité et confiance. Comme il est facile d'être
-heureux, lorsqu'on suit naïvement l'impulsion du coeur, sans la
-détourner ou l'affaiblir par d'anxieuses discussions ou des craintes
-irraisonnées! Attachons-nous à cette conviction que nous sommes faits
-l'un pour l'autre et que le lien qui nous unit prime toute autre
-obligation terrestre. Vous êtes mienne, et pour vous arracher à moi,
-il faudrait le brisement de ma personne ou de mon amour.
-
-Aux caresses passionnées qu'il prodiguait à Pauline et où gisait pour
-elle tout le ciel correspondaient bien d'autres paroles plus brûlantes
-encore. La jeune femme les buvait comme un breuvage ensorceleur, qui
-coulait suavement en elle, coupé de longs baisers. Oh! comme elle
-entrait avec des éblouissements dans cet admirable palais de l'amour,
-si ruisselant de richesses et de lumières! La féerie sublime du
-coeur la prenait tout entière et la plongeait dans le merveilleux.
-Son esprit, incapable d'imaginer au-delà, restait presque effrayé de
-la contemplation de pareilles splendeurs, que le rêve lui-même n'avait
-jamais réalisées.
-
-Elle se trouvait dans ses bras, ses bras à lui, lui, le seul homme
-qu'elle eût aimé, vraiment aimé, celui dont l'image avait rempli ses
-veilles et ses nuits attisant en elle l'intense désir du bonheur,
-celui qu'elle ne pouvait se lasser de se représenter comme le héros
-mystérieux descendu de régions supérieures pour l'arracher à l'abîme!
-Elle sentait les battements de sa poitrine sur la sienne! Ses yeux à
-lui cherchaient ses yeux à elle comme pour pénétrer au plus profond
-d'elle-même et la posséder plus complètement! Et elle ne mourait pas,
-son être ne tombait pas en poussière, dissous, volatilisé par la
-puissance surhumaine de son émotion!
-
---Odon! Odon! soupirait-elle, soyez béni!
-
-Et ses paupières se remplissaient de larmes, qui se répandaient sur
-ses joues en ondée de délivrance et de réparation.
-
---Ma maîtresse! ma dévotion! mon épouse! s'écriait Odon, je t'aime
-comme jamais je n'ai aimé? Tu avives en moi une passion toujours
-grandissante. Je croyais connaître l'amour, et je n'en avais eu que
-des simulacres. Toi seule es l'inspiratrice, la muse, le feu de mon
-âme!
-
---Oh! appelle-moi ton amant, encore, encore! Je veux l'être et ton
-esclave jusqu'à la fin de mes jours.
-
---Mon ange! tu seras mon ange, mon bon ange!
-
---Et toi ma gloire et mon univers!
-
-Leurs paroles devenaient moins fréquentes. Le silence divin leur
-semblait plus propice à l'exaltation de cette heure. Lorsque le
-langage a épuisé ses ressources à traduire l'enthousiasme de l'amour,
-et que de cet enthousiasme il reste encore infiniment qui ne peut
-s'épancher par des mots, parce qu'il est ineffable, le silence
-subvient à la parole impuissante, et acquiert tout à coup une
-éloquence imprévue. Un regard, un sourire, un frémissement contiennent
-alors trop de choses pour que l'on songe à parler. La voix romprait le
-charme. Que dire d'ailleurs qui ne soit déjà mille fois suggéré par
-l'intuition, ce sens extraordinaire et qui nulle part ne trouve plus à
-s'employer qu'en amour, par lequel, à de certains moments, deux êtres
-humains communiquent entre eux mystérieusement et perçoivent leurs
-pensées?
-
-Odon et Pauline, tout imprégnés d'eux-mêmes, en étaient parvenus à ce
-degré d'extase, où la vie confond les coeurs en une seule
-palpitation, les âmes en un seul désir.
-
-Longtemps ils demeurèrent, noyés dans le délice de leur passion,
-perdus dans le ciel, morts au monde. Une certitude de bonheur
-s'éployait magnifiquement à leurs yeux éblouis, comme un voile de
-clarté que la providence, enfin juste, étendait et laissait ondoyer
-sur eux. Un encens de volupté les baignait, volupté idéale, qui
-faisait tressaillir leur imagination avant de surprendre et de
-fasciner leurs membres. Leur pensée ne trouvait plus même à se
-formuler en eux; elle aussi devenait incapable de suivre l'ascension
-de leur amour. A cet apogée ne subsistait que la conscience de leur
-béatitude, inexprimée, inexprimable, flamboyante. Elle dévorait tout
-autour d'elle, depuis les simples notions de la matière, jusqu'aux
-hautes représentations de la personnalité. Consumés, purifiés,
-sublimés par cette fervente flamme, ils n'étaient plus deux amants, un
-homme et une femme, ayant un passé, une histoire, un nom, un
-caractère, des goûts, des volontés; ils n'étaient plus des créatures
-douées de corps, ou même des esprits doués d'intelligence; ils ne
-voyaient plus, ne comprenaient plus, ne se souvenaient plus; ils
-n'avaient plus ni crainte, ni doute, ni foi, ni espérance; ils
-n'étaient plus quelque chose d'humain: ils étaient l'amour.
-
-Puis, le calme qui succède aux grandes excitations, calme dont la
-douceur et le sourire dépassent en charme, pour de véritables amants,
-le brillant météore de la passion déchaînée, descendit peu à peu sur
-eux avec des précautions discrètes et de lents coups d'éventail.
-L'apaisement qui leur rendait le libre arbitre les remplissait d'une
-intime joie: fiers de s'être donnés l'un à l'autre, ils se regardaient
-avec les yeux nouveaux, comme s'ils ne s'étaient jamais vus, ravis de
-se découvrir jeunes et époux dans l'île enchantée qui allait être leur
-domaine. Claire et sans tache, ainsi qu'une merveilleuse aurore, se
-dressait l'évidence de leur hymen; et leurs regards étonnés la
-contemplaient avec admiration. De peur de dissiper le phénomène, ils
-restaient sans bouger, sans oser respirer. Ils se fussent presque crus
-en plein rêve, si le tressaut de leurs artères ne leur eût rappelé
-qu'ils étaient encore attachés à la chair.
-
-Lorsqu'ils se furent enfin ressaisis à l'existence et que, comme pour
-se persuader de sa réalité, ils eurent éprouvé le besoin de se parler
-de nouveau:
-
---Joie! dit Odon, vous m'appartenez désormais corps et âme.
-
---Et cela non pour la damnation, mais pour le salut, dit Pauline.
-
---Oui, pour la délivrance. Ne sommes-nous pas des esprits libérés de
-l'esclavage terrestre, et ne voguons-nous pas à travers l'éther,
-emportés de paradis en paradis? O Pauline! douce âme, nous nous sommes
-cherchés longtemps, nous avions soif l'un de l'autre, nous nous sommes
-trouvés. Sans doute, amie, cette délivrance n'est pas absolue; nous ne
-pouvons suspendre des ailes à nos épaules et nous envoler
-matériellement hors de ce séjour de risques et de peines: mais en
-comparaison de ce que nous étions auparavant, tristes et déçus chaque
-jour, inquiets de nous-mêmes et ne sachant au juste ce que nous étions
-venus faire ici-bas, quelle métamorphose! Et ne sommes-nous pas
-miraculeusement dégagés des liens du malheur qui pesaient sur nous et
-nous maintenaient la face contre terre? Ne nous sentons-nous pas élus
-pour le royaume des cieux?
-
---Je suis sauvée, dit Pauline, je vis, je puis dire ce que c'est que
-la vie, la vie éternelle. O sainte communion! je comprends maintenant,
-je vois, je crois! Le sens du monde ne m'est plus caché. Tous ces
-grands mots d'espérance, de foi, de charité, qui étaient pour moi
-lettre morte, j'en ai l'entendement.
-
---Quelle religion plus belle que celle de l'amour?
-
---Une religion! répéta Pauline mystiquement: c'est bien ce qu'il doit
-être et ce qu'il est pour moi.
-
---Mais là, plus que partout ailleurs, c'est la grâce qui opère. Il
-faut aimer pour croire.
-
---Je crois, Odon, je crois!
-
---O Pauline, vous êtes la beauté.
-
---Et toi, la vérité.
-
-Ils joignirent encore leurs lèvres dans une étreinte solennelle.
-
---Tu ne regrettes rien? dit Odon.
-
---Si, je regrette une chose, répondit sa maîtresse.
-
---Quoi?
-
---Je regrette de ne pas croire que l'amour soit un crime, pour pouvoir
-le commettre et mieux manifester ainsi combien je t'aime.
-
-Elle le considérait avec un orgueil sans pareil, transfigurée par
-l'ardeur éclatante de la passion heureuse. Où étaient alors ses
-timidités, ses hésitations, ses chimères peureuses et découragées?
-Victorieuse de l'abîme, elle dominait le monde de toute la hauteur et
-de toute la magnificence de son Thabor. Elle apparaissait à de
-Rocrange vêtue de gloire et d'immortalité, le front ceint d'une
-auréole, les yeux flambant de lueurs d'au-delà, quasi divine.
-
-Il tomba à genoux devant elle, transporté par son rayonnement.
-
---Non, dit-elle, adorons ensemble.
-
-Elle le releva, le conduisit à l'harmonium, qu'elle ouvrit; et ses
-doigts errèrent sur les touches et en tirèrent de grands accords.
-
-D'une voix pieuse, elle chanta des cantiques d'actions de grâce.
-
---Pauline! Pauline! s'écria Odon, presque effrayé de l'exaltation de
-sa compagne, n'êtes-vous plus une femme? Êtes-vous quelque créature du
-ciel qui, après m'avoir ébloui, allez retourner dans votre naturelle
-patrie?
-
---Je ne suis plus une femme, c'est vrai, répondit-elle: je suis la
-femme, la femme telle qu'elle devrait être. Laissez-moi encore
-quelques instants cette illusion, il sera trop vite temps de revenir à
-mon vêtement terrestre.
-
-Fou d'amour, Odon la possédait de nouveau en un suprême baiser.
-
---Oui, sois la femme! sois la femme pour moi! c'est-à-dire le secours,
-la régénération et le divin paraclet!
-
-Et Pauline aurait volontiers répété la prière du vieillard Siméon:
-«Maintenant, Seigneur, rappelle ton serviteur à toi, puisque mes yeux
-ont vu ton salut!»
-
-
-
-
-IX
-
-
-Les douze coups de minuit sonnèrent à une église.
-
-Pauline, comme on sort d'un rêve, s'éveilla en sursaut.
-
---Il me faut partir, dit-elle.
-
---Quelle brutalité t'arrache d'entre mes bras? interrogea Odon.
-
---La vie.
-
---Oh! l'horrible et dur étau de fer!
-
---La souffrance ne s'exile jamais, même des plus grandes joies: elle
-épie de loin et se précipite dès qu'il y a place pour elle.
-
---Tu dois regagner ta demeure?
-
---C'est misérable, mais c'est ainsi.
-
-Ils revenaient peu à peu, ahuris et décontenancés, à l'exercice
-pratique de l'existence. Ce rappel à l'ordre grinçait douloureusement
-et ridiculement dans leur coeur, comme éclaterait au milieu d'une
-symphonie le son discord et choquant d'une cloche fêlée.
-
---Avez-vous songé à la manière dont vous expliqueriez votre absence à
-votre mari? demanda Odon.
-
-Il prononça ce mot «votre mari» avec un étranglement de voix. L'idée
-du «mari» venait subitement de faire explosion dans le tabernacle de
-leur amour.
-
---J'ai dû y songer, répondit Pauline tristement. Et en disant cela ses
-joues s'empourpraient de honte, non certes parce qu'elle trompait
-Facial, mais pour avoir à se préoccuper de lui au moment où un autre
-remplissait son âme.
-
---J'ai une vieille tante, expliqua Pauline, que je vais voir de temps
-en temps. Mon mari étant invité aujourd'hui à je ne sais quel banquet,
-je lui ai dit que je profiterais de son absence pour aller dîner et
-passer la soirée chez ma tante. Je suis partie vers cinq heures, j'ai
-fait une courte visite et je suis venue.
-
---M. Facial peut interroger votre tante, objecta Odon.
-
---Mon mari va une fois par an chez ma tante; celle-ci, qui est
-paralytique ne sort jamais. D'ailleurs, comme elle est quelque peu
-faible d'esprit, si par hasard, il arrivait qu'on la questionnât, elle
-ne se souviendrait exactement de rien, embrouillerait tout et l'on ne
-pourrait tenir aucun compte de ce qu'elle dirait.
-
---Et votre cocher?
-
---En arrivant chez ma tante, j'ai renvoyé le cocher et je lui ai
-donné l'ordre d'aller se mettre à la disposition de mon mari. Celui-ci
-à qui j'avais proposé la voiture pour la soirée, m'a su grand gré de
-cette attention. Je suis venue chez vous en fiacre.
-
---Vous êtes très habile, dit Odon.
-
-Ni l'un, ni l'autre ne souriaient. En constatant l'habileté de sa
-maîtresse, Rocrange éprouvait presque un sentiment de malaise. Cette
-femme si pure, si noble, si chère lui paraissait diminuée, comme
-ravalée à quelque niveau indigne d'elle. Et Pauline ne se dissimulait
-pas sa déchéance. Que faire? Son habileté était cependant nécessaire:
-l'inquiétude d'Odon à s'informer de sa sécurité en faisait foi. Que
-serait-elle devenue sans cela?
-
-Une larme jaillit de sa paupière.
-
-Cette larme fit plus que bien des paroles. Instantanément, le coeur
-d'Odon retombait fondu d'amour et d'adoration à ses pieds.
-
---Ne pleure pas, murmura-t-il plein de pitié, ne pleure pas, je
-t'aime.
-
-Ils se dirent adieu en jurant de se revoir ou de s'écrire chaque jour.
-
-Facial n'était pas rentré.
-
-«Dieu soit loué! pensa Pauline, je n'aurai pas à le voir, à subir une
-conversation, à mentir.»
-
-Elle se coucha, mais ne dormit guère, interdite devant sa nouvelle
-destinée.
-
-Pendant ce temps, Facial s'amusait comme il ne s'était jamais amusé.
-
-C'est Chandivier qui avait arrangé cette petite fête. Il avait enfin
-réussi à «débaucher» Facial, comme il disait. Facial, qui avait plus
-d'une fois refusé de s'associer aux «orgies» de son ami, sur
-l'assurance qu'en définitive il ne s'y passait rien dont eût à rougir
-un honnête homme, que chacun était libre de s'y comporter comme il lui
-convenait, et sur l'argument décisif que s'il était digne de
-sauvegarder sa _respectability_ dans la vie, il ne fallait pas non
-plus s'enterrer, Facial, sans trop faire de façons, s'était laissé
-tenter.
-
---Une fois, n'est pas coutume, dit-il à Chandivier.
-
---D'autant plus, répliqua celui-ci en faisant claquer sa langue, qu'il
-y aura de jolies femmes.
-
-Ce fut très joyeux. Rébecca, en l'honneur de qui la petite fête avait
-été organisée, se montra à la hauteur de la situation, et par son
-espièglerie, son entrain, sa beauté du diable, électrisa les convives.
-Lorsqu'elle était un peu lancée, elle oubliait vite sa récente
-élévation au rang de comédienne, pour redevenir la cabotine de dernier
-ordre qu'elle n'avait jamais cessé d'être. Dans sa bouche, les propos
-salés faisaient bien et allumaient le sang; ses bras et ses jambes
-semblaient créés spécialement pour se trémousser. Aussi, au dessert,
-eut-elle un succès étourdissant, lorsque d'une voix canaille soulignée
-par des gestes appropriés, elle débita une chansonnette scabreuse,
-composée pour elle par Chandivier: _le Museau de Dodore_, dont chaque
-couplet se terminait par ce refrain suggestif:
-
- Il fouille, il fouille,
- L'museau d'Dodore,
- Il fouille, il fouille,
- Il fouille encore,
- Troulaïtou,
- Il fouill' partout!
-
-On bissa, on trissa cette burlesque insanité; on brailla en choeur
-le refrain. Facial, qui avait un peu bu, moussait comme les autres.
-Décidément, Rébecca était une femme capiteuse. Il commençait à
-beaucoup moins blâmer Chandivier, à l'envier presque. L'heureux
-gaillard! Les vins aidant, Facial se surprit en flagrant délit de
-convoitise. Ces femmes légères autour de lui, cette atmosphère de
-plaisir, cet échauffement des sens et de l'imagination ne manquèrent
-pas de produire leur effet. Il eut besoin d'énergie pour résister à la
-tentation et se priver de l'épilogue ordinaire de ces sortes de fêtes.
-
-Sur les trois heures du matin, lorsqu'il quitta le restaurant, seul,
-après avoir pris part à toutes les folies auxquelles s'était livrée la
-bande joyeuse, son sang n'était guère disposé à le laisser tranquille.
-Et tandis qu'il fredonnait:
-
- Il fouille, il fouille,
- L'museau d'Dodore...
-
-les bras, les décolletés, les poudres de riz, les odeurs d'essences,
-les cascades de rires et de cris féminins, qu'il venait de quitter, le
-poursuivaient avec insistance, fouettant sa sensualité.
-
-«Il est encore temps, se disait-il haletant, tu peux retourner... Ou
-tu peux aller ailleurs.»
-
-Il revoyait les poses et les mines provocantes de Rébecca, les
-allures et les plasticités des autres femmes; et, à défaut de Rébecca,
-il se demandait avec laquelle de ces dernières il aurait bien couché.
-
-«Non, dit-il, chassons ces idées! Ce n'est pas maintenant que je vais
-me mettre à renier mes principes. D'ailleurs, ces drôlesses ne sont
-peut-être pas très sûres...»
-
-La vision de sa femme vint alors se mêler à celles qui dansaient déjà
-une sarabande dans son esprit, sa femme en déshabillé, délurée et
-lascive, prenant des poses comme les autres.
-
-«Pourvu qu'elle ne soit pas endormie, se dit-il... Bah! je la
-réveillerai...»
-
-Arrivé chez lui, la tête tourbillonnante, Facial se déshabilla
-précipitamment, et, en caleçon, en pantoufles, un flambeau à la main,
-il voulut entrer dans la chambre à coucher de Pauline.
-
-La porte était fermée.
-
-Un instant interloqué, il ne s'arrêta cependant pas pour si peu.
-
---Ouvrez! cria-t-il, ouvrez!
-
-Et comme Pauline n'entendait pas ou ne se pressait pas de répondre, il
-se mit à faire du bruit avec ses doigts contre le vantail, tout en
-continuant à crier:
-
---Ouvrez, s'il vous plaît! ouvrez!
-
-Pauline, surprise au moment où un tardif sommeil était sur le point de
-verser un peu de calme sur son esprit jusqu'ici si extraordinairement
-agité, ne put se défendre d'un certain émoi. Que se passait-il?
-Reconnaissant enfin la voix de son mari, sa première pensée fut qu'il
-était arrivé quelque accident, que quelqu'un était malade.
-
---C'est vous? demanda-t-elle effrayée.
-
---C'est moi, ouvrez.
-
---Qu'y a-t-il?
-
---Ouvrez toujours.
-
-Devant cette insistance, elle se hâta de jeter sur ses épaules un
-peignoir, et, toute tremblante, alla ouvrir. Mais lorsqu'elle se
-trouva face à face avec la figure de Facial, qu'elle aperçut ses yeux,
-d'habitude ternes, luisants de lubricité, ses lèvres entrebâillées,
-qu'elle sentit le flot pressé et aviné de son haleine, elle comprit ce
-qu'il était venu faire.
-
-Trop tard. Facial était dans la chambre, avait fermé la porte, posé
-son flambeau, et s'avançait sur sa femme avec un sourire bestial.
-
---Vous êtes jolie, savez-vous, en chemise! proclama-t-il d'une voix
-trouble.
-
-Pauline avait reculé instinctivement. Une horreur subite la glaçait.
-Cet homme qui venait sur elle lui faisait l'effet du monstre de son
-cauchemar. Est-ce que l'épouvante de l'affreux moment ne lui serait
-pas épargnée?
-
-«Après lui! après lui!... Non, c'est impossible!... pensait-elle
-vaguement, sans se rendre exactement compte de la vraie cause de son
-effroi. J'ai peur!... j'ai peur!...»
-
-Elle allait crier, comme si elle se fût trouvée en présence d'un
-voleur ou d'un assassin.
-
-Elle eut besoin d'un extrême effort pour ne pas céder à son
-effarement, recouvrer un peu de présence d'esprit et tenter de se
-débarrasser de Facial autrement qu'en mettant en l'air toute la
-maison. Il suffirait peut-être de jouer une petite comédie. Elle se
-laissa tomber d'un air las dans un fauteuil, et se frottant les yeux,
-se plaignit dolemment:
-
---Oh! vous m'avez éveillée; laissez-moi dormir, je vous en prie: je
-suis si fatiguée!
-
---Dans cinq minutes il n'y paraîtra plus; c'est toujours comme cela au
-premier moment, dit Facial.
-
---Je vous en prie, laissez-moi, continua Pauline d'une voix encore
-plus défaite.
-
---Lavez-vous un peu la tête. Et puis vous pourrez dormir, je ne vous
-empêcherai pas de dormir: nous dormirons ensemble. Venez vous mettre
-au lit.
-
---Je désire être seule; je suis malade.
-
---C'est-à-dire que vous allez prendre froid, et moi aussi, si nous
-restons comme cela. Couchons-nous.
-
---Écoutez, mon ami, supplia-t-elle doucement, j'ai une migraine
-horrible.
-
---Elle passera, croyez-moi. Savez-vous ce dont vous avez besoin? Je
-vais vous le dire...
-
-Il se pencha sur elle avec un clignement d'oeil polisson.
-
---Non, non, laissez-moi! fit-elle en élevant la voix et en s'écartant
-de lui nerveusement.
-
-Mais elle avait compté sans la brutalité des appétits de son mari.
-
-Affamé par l'aspect de ce corps à moitié nu, dont il n'avait jamais eu
-une si tenace envie, Facial se lança sur sa femme, la saisit d'un
-embrassement et plongea dans ses seins sa bouche goulue.
-
-Pauline se raidit convulsivement. Avec une énergie désespérée, elle
-réussit à secouer celui qui ne lui paraissait plus qu'un atroce
-vampire, et, s'enfuyant à travers la chambre, alla se réfugier
-derrière une table.
-
-Et par dessus ce rempart, en phrases saccadées, cet étrange dialogue
-s'engagea entre les époux:
-
---Sortez! dit Pauline.
-
---Moi sortir d'ici? fit Facial, bouillonnant à la fois de luxure et de
-colère.
-
---Sortez! répéta Pauline.
-
---Mais je suis chez moi, vous êtes ma femme, ce lit est à moi et je
-veux coucher avec vous.
-
---Vous n'avez pas le droit de me brutaliser.
-
---Je n'ai pas le droit de vous tuer, ni celui de vous battre, mais
-j'ai le droit de profiter de votre corps toutes les fois que je le
-désire. Coucher avec sa femme, cela ne s'appelle pas la brutaliser: et
-j'ai le droit de coucher avec vous, entendez-vous, je l'ai.
-
---Malgré moi?
-
---Malgré vous.
-
---Et si je m'y refuse?
-
---J'ai le droit de vous y forcer.
-
---Par la violence?
-
---Par la violence.
-
---Ce n'est pas vrai.
-
---Consultez les lois, consultez votre confesseur, si vous en avez un,
-consultez qui vous voudrez, vous verrez que la femme doit obéissance à
-son mari, jusques et y compris la possession. Cela est si vrai, que
-si, par quelque maladie ou par quelque incapacité physique, elle se
-trouve empêchée de rendre à son époux ce que l'on nomme à juste titre
-le devoir conjugal, son époux est en droit de la répudier.
-
---Taisez-vous, vous êtes infâme.
-
---Jugez si vos caprices peuvent entrer en ligne de compte!
-
---Et ma liberté, qu'en faites-vous?
-
---Elle n'existe pas.
-
---Eh bien, s'écria Pauline, si vos lois me privent de ma liberté, même
-dans l'enceinte déjà stricte du mariage, je ne les reconnais pas, je
-les repousse de toute l'indignation, de tout le mépris de ma
-conscience. Il ne leur suffit pas de m'empêcher de me donner à qui je
-veux, elles veulent encore m'obliger à me donner à qui je ne veux pas
-et quand je ne veux pas? C'est une honte, c'est un crime.
-
---Pauline, prenez garde à vous: vous vous mettez en révolte contre mon
-autorité, contre la morale, contre tout ce qui est sacré et légitime.
-
---Sacrés, légitimes, vos gestes de satyre et vos besoins obscènes! Ce
-serait risible, si ce n'était pas dégoûtant. Allez-vous en, allez-vous
-en, vous dis-je!
-
---Pauline, prenez garde!
-
---Vous me répugnez.
-
---Une femme parler ainsi à son mari! Je vais vous apprendre...
-
-Il voulut l'attraper; mais elle lui échappa en tournant autour de la
-table. Furieux, il se mit à courir après elle, vociférant:
-
---Je vous veux! je vous aurai!
-
-Elle fuyait, meurtrissant ses pieds nus aux angles des meubles.
-
---Misérable! répétait-elle les dents serrées, au milieu des «je vous
-veux!» rauques de Facial.
-
-La poursuite se prolongea quelques minutes. La malheureuse femme
-sentait les forces lui manquer. Acculée à un coin de chambre, elle se
-vit perdue.
-
---Ne me touchez pas! gémit-elle.
-
-Facial se précipita. Il l'enleva comme une proie. Une courte lutte
-s'engagea. Plus fort, il eut vite brisé toute résistance. Il entraîna
-sa femme sur le lit, tandis que ses mains frénétiques soulevaient le
-linge, empoignaient et palpaient la chair.
-
---C'est un viol! râla Pauline.
-
-L'homme, en rut, s'était jeté sur elle.
-
-Au moment où l'oeuvre ignoble allait s'accomplir, et où Pauline,
-vraisemblablement, allait perdre connaissance, ses doigts, dans un
-dernier spasme de son bras qui battait l'air, rencontrèrent sur la
-table de nuit un petit poignard japonais dont elle se servait comme
-coupe-papier.
-
-Elle le saisit, et, se sentant armée, retrouva tout à coup assez de
-vigueur pour, en un héroïque effort, s'arracher à l'étreinte affreuse.
-
-Elle se dressa.
-
---Je frappe! cria-t-elle.
-
-Facial avait roulé hors du lit.
-
-Quand il se releva, il aperçut la lame levée.
-
-Subitement dégrisé, autant par le danger qu'il courait que parce que
-sa virilité venait de s'éteindre dans le vide, il marmotta d'un air
-stupide quelques paroles inintelligibles.
-
---Arrière! ordonna Pauline menaçante.
-
-Facial se sauva, le dos rond.
-
-
-
-
-X
-
-
-«Où vais-je en être réduite, pensait Pauline, s'il me faut dorénavant
-soutenir des luttes pareilles pour rester maîtresse de moi-même?»
-
-La scène de la nuit se représentait à son imagination, rendue plus
-épouvantable encore par les conséquences qu'un peu de réflexion lui
-faisait entrevoir. Jamais elle n'avait renvoyé Facial d'une façon
-aussi ignominieuse. Il est vrai que celui-ci ne s'était jamais
-comporté envers elle aussi grossièrement. Mais, quels que fussent ses
-torts à lui, n'allait-il pas trouver étrange l'excessive horreur
-qu'elle avait manifestée à son égard? Et lorsque, dans quelques jours,
-son besoin d'elle l'amènerait de nouveau dans sa chambre et qu'il s'en
-verrait de nouveau refuser l'entrée, que penserait-il, que
-soupçonnerait-il?
-
-Car Pauline était bien décidée à ne plus avoir de relations avec lui.
-Elle ne pouvait pas. Jadis, du temps de _l'autre_, elle n'avait point
-complètement rompu avec Facial, et cela autant parce que la
-cohabitation avec son mari ne lui inspirait pas encore un si profond
-dégoût et que le souci de sa sécurité la dominait alors exclusivement,
-que parce que Hartwald, même au moment où elle était le plus amoureuse
-de lui, était loin d'exercer sur elle l'empire prestigieux d'Odon de
-Rocrange. Comparer Odon à Hartwald! L'adoration qu'elle éprouvait pour
-Odon lui commandait d'autres sacrifices. Subir Facial alors qu'elle
-portait l'image d'Odon dans le coeur! Non, non. C'est comme si on eût
-demandé à une chrétienne de la belle époque de s'incliner, ne fût-ce
-que pour la forme, devant les faux dieux.
-
-Il lui faudrait donc trouver un prétexte, en venir à soudoyer un
-médecin qui constaterait une maladie fictive et déclarerait que son
-mari ne pouvait, sans l'exposer aux plus graves dangers continuer à
-entretenir des rapports avec elle! Quelle nauséabonde extrémité! Et
-impossible de sortir autrement de cette situation. A moins...
-
-Un instant l'idée de fuir, de tout quitter traversa son esprit.
-
-C'était le scandale, la ruine, la mort...
-
-Elle frémit.
-
-Louvoyer au jour le jour, et puis, lorsque Facial, perdant patience,
-ferait valoir par trop impérieusement ses droits, le médecin,
-l'atrocité du médecin: il n'y avait que cela. Mais saurait elle
-soutenir ce rôle hideux? Ne se trahirait-elle pas, quand Facial
-proposerait un traitement, voudrait la conduire aux bains, consulter
-peut-être des spécialistes? Cette comédie était-elle longtemps
-jouable? Trouverait-elle même un médecin qui consentirait à se faire
-son complice?
-
-Et qui lui affirmait que Facial n'éclaterait pas tout à l'heure? Il
-était midi. Ils allaient se rencontrer pour le déjeuner. Quelle
-explication aurait lieu entre eux?
-
-«Aie confiance! pensa-t-elle, s'efforçant de rester sereine et
-rejetant loin d'elle, comme un mauvais rêve, ses pressentiments et ses
-inquiétudes. Aie confiance, suis sans alarmes la voie, quelle qu'elle
-soit, qui t'est tracée: tu as choisi la meilleure part, qui ne te sera
-point ôtée. Comment te serait-il pénible de souffrir quelque peu pour
-l'amour de celui que tu aimes? Et tout dût-il te manquer, ne te
-resterait-il pas celui-là qui t'est plus cher que ce que le monde peut
-t'offrir, celui-là qui est ta joie, ton réconfort, ta lumière?»
-
-Les événements de la nuit n'avaient pas laissé, en effet, de produire
-sur Facial une fâcheuse impression. Il les ruminait avec stupeur,
-cherchant ce que sa femme pouvait avoir contre lui et ce qui la
-rendait, depuis quelque temps, si déplorablement nerveuse. Il se
-rappela à ce propos deux ou trois discussions un peu vives qu'il avait
-eues récemment avec Pauline, y adjoignit la scène violente au sujet de
-l'affaire Saint-Géry et la maladie qui en avait été la conséquence, et
-se demanda s'il ne fallait voir dans ces faits que le symptôme d'un
-état morbide, dont une saison au bord de la mer ou un voyage dans les
-montagnes auraient raison, ou si, par malheur, ils ne résulteraient
-pas de dangereuses perturbations morales, à la seule pensée desquelles
-frémissait sa conscience d'honnête homme.
-
-Il se promit d'observer attentivement Pauline.
-
-La situation n'était peut-être pas si grave. Quoique ses souvenirs de
-la nuit fussent lucides, Facial ne se dissimulait pas qu'il était
-assez ivre, lorsqu'il s'était présenté chez sa femme.
-
-«Peut-être, se dit-il, que mon ivresse était plus apparente que je ne
-me le figure, et que Pauline, effrayée et révoltée à la fois, a cru
-bien faire de me tenir rigueur. C'est elle qui m'aurait donné une
-leçon. Il est vrai qu'il m'arrive si rarement de m'enivrer, qu'elle
-aurait pu se montrer indulgente.»
-
-Perplexe, et un peu honteux, Facial jugea que le meilleur parti à
-prendre, pour le moment, était de garder le silence. Il ne fit aucune
-allusion à ce qui s'était passé. Pauline, de son côté, qui ne
-cherchait qu'à éviter un orage, n'en fit pas davantage. Ils feignirent
-d'avoir oublié jusqu'à l'existence de quelque chose d'anormal entre
-eux.
-
-Facial lui demanda seulement en lui jetant un regard singulier:
-
---Comment vous sentez-vous aujourd'hui?
-
-Et Pauline répondit froidement:
-
---Je vous remercie, je me sens bien.
-
-Une heure après, elle était chez Odon.
-
---Oh! comme il est difficile de maintenir son amour dans les régions
-pures et hors des atteintes salissantes d'en bas!
-
---Pauvre amie, vous souffrirez encore. Les hommes ne consentiront
-jamais à laisser les beaux sentiments s'épanouir naturellement au
-soleil. Ils obscurciraient plutôt le ciel des nuages de leur envie.
-Médiocrité, sottise, perfidie, voilà ce qui nous entoure et nous
-menace. Mais, chère enfant, le véritable amour est plus fort que tout
-cela: ou plutôt, il n'a rien de commun avec l'ordinaire de la vie,
-étant d'une vie extraordinaire et planant au-delà du monde. Les
-souffles du marécage infime ne sauraient le ternir. Appliquons-nous
-donc à rester au-dessus de ces exhalaisons impuissantes. Méritons par
-la vertu de notre communion l'immunité qui protège les belles âmes.
-
---Je le désire, répondit Pauline, mais vous vous faites des illusions
-sur moi, si vous me croyez assez détachée des choses d'ici-bas pour ne
-prêter aucune attention à leurs mesquines entreprises. Je suis encore
-trop une femme de chair et d'os pour ne pas craindre, ne fût-ce que
-pour mon corps, les éclaboussures de la route. Je suis sensible aux
-moindres contrariétés; mon amour-propre et ma raison s'offensent sans
-cesse. Les luttes ridicules qu'il faut soutenir pour échapper à la
-mainmise de l'existence m'irritent et m'accablent. Je voudrais être
-heureuse et libre dans le monde et non pas seulement hors du monde.
-
---A qui le dites-vous! reprit Odon. Le stoïcisme est une grande
-doctrine, mais il faut des caractères autrement trempés que les nôtres
-pour le pratiquer: d'ailleurs je doute que des stoïciens puissent être
-amants. Je me flatte si peu d'être invulnérable aux piqûres d'épingle
-ou aux coups de boutoir de la réalité, que j'évite autant que
-possible de lui donner prise sur ma véritable personne; je ne lui
-présente qu'un mannequin sur lequel elle peut sans beaucoup de dommage
-s'acharner. Ce que je veux dire, c'est que quand on a un amour comme
-le nôtre dans le coeur, on est assuré du refuge idéal où nul ne
-s'aviserait de nous poursuivre, dont rien ne saurait nous arracher.
-L'amour est un port admirable, qui empêche de sombrer même dans les
-pires tempêtes.
-
---Oui, mais l'amour nous dote d'une sensibilité nouvelle et nous
-expose par ce fait à des attaques que n'ont point à redouter ceux qui
-n'aiment pas. Croyez-vous, pour ne prendre qu'un exemple, que
-l'asservissement au mariage ne me soit pas autrement pénible
-aujourd'hui que j'aime qu'hier où je n'aimais pas? Une multitude de
-choses qui me laissaient indifférente alors me supplicient maintenant.
-Je ne puis pas vous voir comme je le désire, me donner à vous
-entièrement, ne penser qu'à vous, n'avoir d'autre souci que celui de
-vous plaire. Il me faut toujours songer à ce mari que je dois ménager,
-à ces intérêts terrestres qui veulent être sauvegardés, à mon coeur
-qui est sans cesse sur le point de se trahir. Ah! la liberté, la
-liberté d'aimer, j'en ai besoin et je ne l'ai pas.
-
-Odon lui prit les mains, et s'efforçant de la calmer:
-
---Aimez seulement, Pauline, et pour le reste armez-vous de la patience
-nécessaire à toute créature qui vit sur cette terre.
-
---Il en faut beaucoup.
-
---Sans doute. Personne a-t-il jamais prétendu à la félicité parfaite?
-
---Non, mais vous avouerez qu'alors qu'il serait facile d'être heureux,
-les hommes, frappés de je ne sais quelle folie, font tout pour dire au
-bonheur: Tu n'entreras pas!
-
---Nous, ma bien-aimée, nous le laisserons tranquillement entrer, et
-quoique ce soit par la porte secrète, il n'en sera pas moins bien reçu
-et n'en sera pas moins le bonheur.
-
-Plus d'une fois, Odon dut ainsi la rasséréner. Elle arrivait chez lui,
-au sortir des artifices et des contraintes du dehors, comme dans une
-sorte de confessionnal où s'épanchait sa vraie nature et d'où elle
-repartait soulagée et réconfortée.
-
-Leurs après-midi d'amour étaient de délicieuses oasis dans le désert
-de l'existence, et tous deux s'abreuvaient aux sources vives, s'y
-désaltéraient à longs traits. A l'ombre odorante des palmes, ils
-oubliaient les vents arides et le sable desséchant. Des oiseaux bleus
-par essaims évoluaient gracieusement sous les arceaux de verdure
-fraîche. Des chants ailés voltigeaient. Un encens flottait dans l'air.
-Voluptueusement bercés par l'ondulant murmure des feuilles et les voix
-célestes qui frémissaient sur chaque vibration de l'éther, ils
-laissaient voguer indéfiniment leurs âmes au gré des mille paysages de
-ces jardins de rêve.
-
---Oh! disait Pauline, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, les
-yeux perdus dans l'extase, s'il ne s'agissait que d'aimer, selon son
-coeur, selon sa bouche, selon sa croyance, la vie ne serait plus la
-vallée de larmes, mais l'Éden merveilleux d'avant le péché.
-
---Qui empêche de le reconquérir, cet Éden perdu par notre faute?
-
---Le serpent de l'hypocrisie.
-
-Leurs caractères différaient juste assez pour se rendre sensibles
-leurs deux personnalités et pour se charmer l'un l'autre par leurs
-dissemblances. Odon était calme, prédisposé à l'optimisme, sachant
-supporter sans trop s'en irriter le mal nécessaire qu'il constatait
-autour de lui; en amour, il était intense, tendre, profond, comme ému
-de divine pitié, recherchant l'intimité, ne demandant qu'à construire
-de hautes murailles autour de son bonheur. Pauline, bien que sachant
-extérieurement rester calme, contenait en elle une agitation toujours
-prête à déborder; son impressionnabilité la rendait perméable à toutes
-les afflictions aussi bien qu'à toutes les illusions; elle ressentait
-avec une égale acuité les joies et les douleurs, et, sans cesse
-harcelée par ses espérances comme par ses craintes, elle souffrait et
-jouissait d'avance aussi vivement que lorsque les événements se
-réalisaient. Trop orgueilleuse, trop noble, trop honnête, elle ne
-consentait pas sans malaise à dérober aux yeux ce qui était sa vraie
-vie, à farder son visage et à déguiser ses pensées. Elle eût
-volontiers édifié son amour comme un château sur une colline, pour que
-jusqu'aux passants indifférents pussent l'admirer et l'envier, et
-qu'elle pût en être fière, toutes armoiries étalées; elle avait une
-tendance à braver l'opinion. Chacun d'eux voyait dans le vulgaire
-l'ennemi: mais Odon avec une philosophie dédaigneuse et un désir de
-s'écarter, Pauline avec un besoin de combattre et de protester.
-
-Mais l'amour, qui, malgré tout, les remplissait de joie et de
-victoire, l'amour triomphant chassait vite les ombres mauvaises qui
-tentaient de se glisser sur leur félicité. Lorsqu'ils se retrouvaient,
-toujours plus indiciblement fortunés de se connaître, leurs coeurs
-s'élançaient l'un vers l'autre avec délire, effrayés et enchantés de
-la puissance de leur transport. Chaque fois, c'étaient des ondées
-nouvelles de délice; leurs moindres paroles prenaient des reflets
-multiples de grâce, de beauté, d'adoration; ils se plaisaient
-parfaitement, se sentaient faits l'un pour l'autre, prédestinés
-presque, tant il leur semblait qu'ils s'étaient longtemps cherchés
-dans les ténèbres de la vie, qu'ils s'étaient aimés autrefois. A tout
-instant, ils tressaillaient d'aise, découvrant en eux des recoins
-charmants qui leur faisaient l'effet de vieux souvenirs s'éclairant
-soudain dans l'arrière-plan sombre de leur mémoire.
-
---Que serions-nous devenus, si nous ne nous étions pas rencontrés?
-demandait Pauline.
-
---Nous aurions été privés de la lumière éclatante de la vérité; nous
-n'en aurions eu qu'une intuition, sans être admis à la contempler face
-à face.
-
---Cela me semble impossible: ne pas vous connaître, ne pas vous
-posséder, n'avoir aucune idée de vous! C'est comme si on me disait:
-Que seriez-vous, si vous n'étiez pas née? Je ne saurais que répondre,
-ne pouvant me figurer l'état où l'on est quand on n'existe pas, me
-heurtant là à un non-sens, à une véritable antinomie de la raison. Eh
-bien, Odon, j'ai le même sentiment relativement à notre amour: je
-n'imagine pas, maintenant que je vous aime, comment il se pourrait
-que cet amour n'existât pas. Que serions-nous devenus, si nous ne nous
-étions pas rencontrés? En vous posant cette question, cette énigme
-plutôt, je la jugeais insoluble. Ce que nous serions devenus, ce que
-moi du moins je serais devenue, je ne parviens pas à le comprendre: et
-votre réponse ne me satisfait pas. Nous aurions été privés de la
-lumière, dites-vous: mais comment peut-on être privé de la lumière?
-
-Odon aimait qu'elle s'exaltât ainsi. Exalté lui-même, tout ce qui
-s'élevait au-delà de la banalité des sentiments ordinaires, quelque
-louables et quelque excellents qu'ils fussent, lui plaisait comme une
-chose précieuse. Odon était idéaliste. En ce sens qu'il ne croyait pas
-qu'il fallût prendre la vie pour ce qu'elle semble être, mais pour un
-prétexte continuel à se créer un monde d'idées et d'émotions en
-rapport avec l'éternel désir, monde généreux et sublime auquel il
-attribuait tout autant de réalité et beaucoup plus de beauté qu'à
-l'autre. Y a-t-il d'ailleurs autre chose que des phénomènes? Et un
-phénomène psychique a-t-il moins de consistance qu'un phénomène
-physique? Bien plus, chacun, même le plus obscur barbare, ne
-considère-t-il pas la vie à travers son esprit? Et n'est-il pas
-désirable, en conséquence, étant donné que tout n'est que vision, de
-rendre cette vision aussi superbe, aussi noble, aussi enchanteresse
-que possible? C'est ce que se disait Odon; et comme son tempérament
-l'incitait déjà, sans le secours d'aucun raisonnement, à réaliser
-autour de lui cette atmosphère merveilleuse, son idéalisme, à la fois
-naturel et acquis, constituait bien pour lui la seule vie normale.
-
-Il avait trouvé dans Pauline l'âme ardente et lyrique qui convenait à
-la sienne.
-
-Aussi se remettait-il plus que jamais à espérer et à croire. Les
-quelques hésitations qui l'avaient un instant troublé au seuil de cet
-amour avaient vite fait place à une confiance illimitée et à une
-exquise sensation de s'être jeté à corps perdu dans le ciel.
-L'abondance de son bonheur confirmait magnifiquement sa foi.
-
-Depuis cinq mois que durait sa liaison avec Pauline, il avait vécu
-assez retiré. Chez sa soeur, la vicomtesse de Béhutin, où il était
-obligé de se montrer de temps en temps, on disait:
-
---Qu'a donc M. de Rocrange? Ce n'est plus le mondain de jadis.
-
-Et on se donnait cette raison:
-
---Ses voyages l'ont rendu philosophe.
-
-Ailleurs, où il ne se montrait pas, on disait:
-
---C'est le diable qui s'est fait ermite.
-
-Réderic, qu'Odon voyait encore, et avec lequel il lui arrivait parfois
-de faire, le matin, une promenade à cheval, était seul à connaître la
-vérité. Mais il ne reçut, ni ne provoqua de confidence. Du jour où
-Pauline eut été sa maîtresse, Odon n'entretint plus d'elle son ami.
-Celui-ci se borna à comprendre. Une fois cependant, se trouvant chez
-Odon, il surprit sur un meuble un mouchoir oublié. Odon saisit son
-regard et pâlit légèrement.
-
---De la discrétion, n'est-ce pas?
-
---Je te le jure.
-
-Ce furent les seuls mots qui furent prononcés.
-
-Pauline était plus tenue. Il ne lui était guère possible de rien
-changer à son genre de vie. Elle n'avait pas comme Odon le prétexte
-d'une longue absence pour rompre ses liens mondains. Et les dénouer
-peu à peu, quelque imperceptiblement que cela fût fait, n'eût pas
-manqué d'être remarqué. Elle n'eût jamais cru que le service du monde
-pût revêtir une si étroite livrée. C'est à peine souvent si elle
-pouvait distraire quelques minutes pour les consacrer à Odon. Elle
-courait chez lui, l'entrevoyait, repartait.
-
-Il était rare qu'elle pût venir le soir. Les motifs pour sortir seule
-étaient trop malaisés à imaginer. Odon se serait, sans doute,
-facilement arrangé à se trouver où elle allait, au concert, au bal, au
-théâtre, chez celui-ci ou celui-là; mais d'un commun accord les deux
-amants préférèrent ne pas se rencontrer dans le monde. Quelle
-contrainte c'eût été de se regarder, de se parler comme des étrangers
-sous les yeux d'argus de la malveillance! Les deux ou trois fois que
-cela arriva, soit chez la vicomtesse, soit aux réceptions de Pauline,
-où Odon ne put se dispenser, par prudence, de paraître de loin en
-loin, ils éprouvèrent trop de gêne pour que l'attrait de se voir
-compensât leur appréhension. Et pourtant tous deux avaient fait leurs
-preuves! Mais l'amour, leur amour, les rendait naïfs et craintifs
-comme des enfants.
-
-Ces contrariétés, dès le commencement, peinèrent Pauline. Bientôt
-elles firent plus que la peiner, elles lui devinrent odieuses. Elle se
-mit à détester le monde qui l'obligeait à une perpétuelle mascarade et
-la privait cruellement de tant d'heures, de tant de journées d'amour.
-Elle avait soif, et la coupe était tenue loin de ses lèvres par une
-main inexorable, qui rarement se départait de sa rigueur assez pour
-lui permettre d'en aspirer hâtivement et furtivement quelques gouttes.
-
-Et voilà que son ancienne horreur de l'adultère lui revenait, malgré
-la dissimilitude des circonstances et le bonheur parfait qu'elle
-goûtait lorsqu'elle oubliait dans les bras d'Odon.
-
-«Tromper! n'y a-t-il donc que cela? pensait-elle dans ses accès de
-révolte. Certes, le monde mérite d'être trompé: que dis-je, il
-l'exige! Mais est-il digne de moi de m'abaisser à jouer ce rôle?
-Dois-je sacrifier mes pudeurs, mes instincts, mes joies sur cet autel
-boueux de l'opinion? Cacherais-je ce qui fait mon honneur?
-Rougirais-je de ce dont je suis fière? Mon amour si noble, si beau,
-mon amour qui est l'édification de mon âme, mon amour qui constitue ce
-que j'ai de plus méritoire à présenter à Dieu en balance à mes péchés,
-mon amour me ferait-il honte comme le vice qu'on cultive secrètement
-et qu'on met ses soins à dissimuler? Je ne veux pas qu'il en soit
-ainsi! Je suis malheureuse de devoir me taire. Ne me sentant point
-coupable, c'est pour moi un affreux malaise d'avoir à me conduire
-comme si je l'étais.»
-
-Mais c'était surtout sa fausse situation à l'égard de son mari qui lui
-créait un véritable tourment.
-
-Facial était devenu inquiet; il épiait. Sans avoir encore fait
-entendre à Pauline qu'il soupçonnait quelque chose, son attitude
-s'était visiblement modifiée. Il ne se lançait plus dans ses tirades
-familières, s'observait dans ses paroles, semblait presque se
-composer une physionomie. On sentait l'homme précis qui se dit: Il
-doit y avoir anguille sous roche, mais comme je ne la vois pas,
-attendons sans faire de bruit, afin de la surprendre au moment où elle
-sortira.
-
-Toute sa conduite vis-à-vis de sa femme en était singularisée. Il
-s'appliquait à ne pas l'effaroucher par de trop directes questions, et
-en même temps, ses yeux obstinément fixés sur elle pendant des minutes
-entières, comme pour déchiffrer son visage, avertissaient clairement
-Pauline qu'elle eût à jouer fin. Il affectait une parfaite
-tranquillité d'esprit, et ne réussissait pas à donner le change.
-Tantôt correct, ou voulant le paraître, d'une politesse exagérée et
-qui cadrait mal avec son naturel, tantôt, agacé par ses incertitudes,
-s'essayant à être incisif et à décocher des phrases à double sens,
-longuement préparées.
-
-Mais cela semblait peu réussir. Il suffisait d'un habile coup de
-gouvernail de Pauline pour lui faire complètement perdre le nord; et
-il fût resté à la merci de sa femme, pour peu que celle-ci eût daigné
-s'y employer. Elle le savait. Et si, malgré ces signes, précurseurs
-d'un orage qu'il lui était pourtant facile de conjurer, elle restait
-passive et fatiguée, se bornant, lorsque le danger devenait imminent,
-à le déjouer par une hâtive manoeuvre, c'est qu'elle sentait trop
-qu'elle n'était plus la même femme qu'autrefois, qu'elle ne pouvait
-plus vivre de duplicité et d'intrigue, qu'elle avait soif d'honnêteté
-et que le véritable honneur consistait maintenant à s'estimer soi-même
-et non pas à être estimée des autres.
-
-Ah! si son mari avait été un philosophe! Ils se seraient peut-être
-entendus. Elle lui eût dit franchement: Je ne vous aime plus, j'aime
-Odon de Rocrange. Si vous m'aimez, je vous plains de tout mon coeur;
-mais il faut être deux pour s'aimer. Si vous ne m'aimez pas, et c'est
-plutôt le cas, car vous ne m'aimez guère que par devoir et par
-habitude, quoi de plus naturel et de plus juste que de laisser à mon
-coeur la liberté de s'épanouir à l'aise et sans scrupules? Vous
-tenez au monde? Très bien: nous le tromperons d'un commun accord. Nous
-vivrons extérieurement comme par le passé. Je vous jure de ne
-compromettre en rien notre «honneur». Mais épargnez-moi la douleur et
-la honte de vous tromper, vous! Voilà ce qu'elle lui eût dit: et en
-faveur de cette communion d'idées et de leur respective tranquillité,
-nul doute qu'elle ne se fût résignée à observer vis-à-vis de la
-société la discipline toute formaliste dont celle-ci se contente.
-
-Mais Facial n'était rien moins qu'un philosophe. Qu'y avait-il à faire
-avec cet être dénué des ressources de la sagesse et des consolations
-de la charité? Au moindre mot attentant à ses principes, il se fût
-indigné; il eût brutalement sévi, comme un père de famille qui entend
-corriger d'une main ferme les mauvais penchants d'un de ses enfants. A
-quoi bon tenter un appel à sa raison? Facial restait «le mari», avec
-ses petitesses, ses intolérances et la revendication entêtée de ses
-droits. Il ne pouvait devenir «le camarade». Comme avec tous les maris
-de sa race, il n'y avait qu'une seule manière d'agir avec Facial,
-manière sûre, avantageuse, manière ne donnant lieu à aucune
-contestation: le tromper.
-
-Pauline s'en rendait bien compte: mais comme elle ne pouvait plus
-tromper personne, son mari moins que tout autre, elle se trouvait sous
-le coup d'une catastrophe inévitable, qu'elle osait à peine redouter,
-tant elle était lasse, tant elle souhaitait voir la fin de ce vilain
-manège et sortir de peine.
-
-Le scène atroce du viol ne s'était pas renouvelée.
-
-Que pensait Facial? Pauline se le demandait quelquefois, mais ne
-cherchait pas à résoudre ce problème. Elle avait pu craindre d'avoir à
-soutenir d'ignobles luttes, et voici qu'il la laissait tranquille.
-Elle se félicitait trop de cette paix inespérée pour déplorer ce
-qu'elle avait de précaire.
-
-«Advienne que pourra, se disait-elle, je resterai ferme; et lorsque le
-moment sera venu où les liens qui me retiennent à mon passé seront
-fatalement dénoués, je les regarderai tomber autour de moi sans
-m'émouvoir, déterminée à ne considérer cet écroulement que comme la
-délivrance.»
-
-Une seule fois, deux mois environ après la terrible nuit, Facial, qui
-avait longtemps attendu des avances de sa femme, ne voyant rien venir,
-avait cru devoir risquer quelques sévères observations.
-
---Savez-vous que vous êtes bien jeune, Pauline, pour faire déjà
-chambre à part?
-
---Je ne suis pas si jeune que vous le dites: ma santé l'exige.
-
---Votre santé n'est qu'un prétexte; vous vous portez fort bien, et
-vous avez encore plus de dix ans devant vous avant d'atteindre l'âge
-critique des femmes.
-
---C'est possible; je n'en éprouve pas moins le besoin de dormir seule;
-ce que je supportais autrefois me répugne maintenant; je vous prie de
-ne pas revenir sur ce sujet.
-
---Vous êtes tout à fait décidée à me fermer la porte de votre
-appartement?
-
---Tout à fait.
-
---Je le regrette, car je vais être malgré moi forcé d'admettre
-l'existence de quelque mystère qui ne peut pas être à votre honneur.
-
---Admettez, si vous le voulez: je ne vous demande qu'une chose, le
-respect de ma personne.
-
---Je ne suis pas un tyran: vous serez respectée, mais surveillée.
-
-Depuis lors, plus rien. Facial «surveillait».
-
-Il se refusa d'abord à croire Pauline capable de lui être infidèle.
-Cette supposition lui paraissait tellement improbable, qu'il s'en
-accusa presque, lorsqu'elle vint à lui traverser l'esprit, comme d'un
-outrage gratuit envers sa femme.
-
-«Allons donc! se dit-il, ces choses-là n'arrivent qu'aux maris
-affligés de femmes coquettes et légères, et encore, pour l'ordinaire,
-lorsqu'ils leur en ont eux-mêmes donné l'exemple. J'ai toujours été un
-mari parfait; Pauline est prudente et sérieuse. C'est impossible.
-Peut-on cacher des aventures de cette sorte? J'aurais remarqué...»
-
-Il est vrai que Pauline avait souvent fait preuve devant lui d'idées
-subversives étranges dans la bouche d'une honnête femme. Mais de ce
-que les théories qu'elle exprimait quelquefois fussent répréhensibles
-et témoignassent d'une certaine inquiétude de pensée, s'en suivait-il
-que, dans la pratique, sa vie ne fût pas irréprochable? Qui n'a pas,
-dans un domaine ou dans un autre, ses utopies? Que Pauline s'amusât à
-dauber les petites misères de la société, qu'elle se plût à créer en
-imagination un univers idéal où tous les hommes seraient heureux, ce
-n'était peut-être pas très sain, mais de là à faire fi de ses devoirs,
-de là à le tromper, lui, Facial, il y avait un abîme immense.
-
-Quel pouvait bien être alors le motif de l'incroyable conduite de sa
-femme?
-
-L'hypothèse à laquelle Facial s'arrêta quelque temps fut que Pauline
-était malade.
-
-«Mais dans ce cas, pourquoi ne me le dit-elle pas? Il n'y a aucune
-honte à être malade! Toutes les femmes ont de ces moments-là. Je
-comprends qu'elle n'aille pas le crier sur les toits, mais moi, son
-mari, je dois pourtant être tenu au courant de ses infirmités, surtout
-lorsqu'elles sont de nature à suspendre l'intimité de nos rapports!»
-
-Cependant, les investigations auxquelles Facial se livra, jusque dans
-les meubles de la chambre à coucher et du cabinet de toilette de
-Pauline, ne donnèrent aucun résultat. Il ne découvrit ni drogues, ni
-instruments suspects. Le médecin de la maison, qu'il interrogea, se
-montra très surpris de ses questions, et, croyant le tranquilliser,
-lui déclara qu'à part une certaine nervosité, trop commune en notre
-siècle de surmenage, la santé de sa femme ne laissait rien à désirer.
-
-Il fallait trouver autre chose.
-
-«Est-ce que par hasard--ce fut sa seconde hypothèse--Pauline serait
-dégoûtée de moi? Je ne suis cependant pas vieux. Mon corps ne s'est
-pas sensiblement modifié ces dernières années, et ce dégoût subit de
-ma personne ne serait explicable que par une décrépitude marquée ou
-par l'apparition de quelque incommodité répugnante. Or, rien,
-absolument rien ne le justifie. Quelques rhumatismes, un commencement
-d'asthme: mais il n'y a rien là de dégoûtant. Je suis dans la plus
-belle saison de l'homme, l'été, le plein été... et pas même l'été de
-la Saint-Martin! Comment Pauline pourrait-elle être dégoûtée de moi?»
-
-En y réfléchissant, néanmoins, Facial n'avait garde de se dissimuler
-que sa présence, loin d'être agréable à sa femme, semblait la
-contrarier et l'agacer. Chaque fois qu'il lui adressait la parole,
-elle répondait sans empressement, comme ennuyée d'avoir à s'occuper de
-lui. S'il s'approchait, au moment de prendre congé, pour l'embrasser,
-elle avait un instinctif recul, et quand ses lèvres effleuraient sa
-joue, un frisson de répulsion péniblement réprimé.
-
-«Étrange! songeait Facial. Après tout, ces femmes sont si
-capricieuses! Il est possible aussi qu'une transformation
-physiologique s'opère en elle, et qu'elle désire prendre le voile, se
-retirer de la chair. Cela s'est vu. Il est vrai qu'elle n'a jamais
-témoigné de violents appétits charnels. Moi non plus, du reste. Nous
-avons vécu très bourgeoisement. Et généralement ces décisions
-excessives ne se rencontrent que chez les grandes pécheresses.»
-
-Si pourtant elle le trompait!
-
-Quelque ardeur qu'il mît à s'en défendre, cette idée, au milieu des
-diverses hypothèses qu'il examinait, trottait toujours dans son
-esprit. Elle était ridicule, mais il la ruminait. Avec une autre femme
-que Pauline, avec un autre homme que lui, étant données les
-circonstances, n'aurait-ce pas été la chose du monde la plus probable?
-
-A force d'y penser, Facial en vint à se demander ce qu'il ferait, si,
-par impossible, Pauline le trompait.
-
-Une indignation le prit. Ah! il ferait voir qu'il n'était pas un de
-ces maris dont on se joue! La justice, la justice avec tout son poids
-s'abattrait sur la tête des coupables. Pas de sang: la justice seule,
-le glaive de la justice et le divorce irrémissible. Il n'exciterait ni
-le rire, ni la pitié. Un moment, il réfléchit qu'il serait peut-être
-d'un bon effet de s'armer du droit vengeur des maris outragés. En ce
-cas, qui tuerait-il? Sa femme? L'amant? La femme et l'amant? Et où les
-tuerait-il? Au lit? Dans la rue? Mais avant de s'être décidé, il vit
-bien qu'il n'était pas l'homme qu'il fallait pour ces sanglantes
-exécutions. Son caractère, ses principes, son passé s'opposaient à une
-solution semblable. N'avait-il pas dernièrement fait partie d'un jury
-qui avait acquitté un meurtrier «médecin de son honneur»? Et ne
-s'était-il pas élevé avec beaucoup de force contre ce sentimentalisme
-exagéré qui, sous prétexte de passion, en arrive à mettre au-dessus
-des lois de véritables criminels? N'avait-il pas approuvé hautement,
-devant témoins, les articles bien sentis de la presse clouant au
-pilori de l'opinion la coupable faiblesse des jurés parisiens? Certes,
-et il ne se donnerait pas un démenti. Son respect des lois était
-sincère. Il ne consentirait pas même à un duel: le duel, ce «legs des
-siècles de barbarie»! Il resterait légal et digne. Le divorce!
-
-Chose curieuse: à prononcer ce mot fatal, il n'éprouvait pas une bien
-grande douleur. Il lui semblait être là plutôt juge que partie: et si
-vraiment sa femme commettait envers lui le crime d'adultère, c'est
-l'anathème et non le sanglot qui monterait à ses lèvres. Il est vrai
-que cela ne se passait encore que dans son imagination. Néanmoins, il
-eut plaisir à constater qu'il serait ferme.
-
-Peu à peu, ses observations se précisèrent.
-
-Il crut remarquer que sa femme usait beaucoup moins de la voiture.
-Elle préférait marcher, disait-elle. Exercice salutaire: mais pourquoi
-s'en avisait-elle si tard, et pourquoi ne se faisait-elle jamais
-accompagner de sa femme de chambre? Lorsqu'elle prenait la voiture, il
-lui arrivait constamment de la renvoyer au bout d'une course ou deux
-et de rentrer en fiacre plusieurs heures après. Ou bien elle faisait
-attendre le cocher un temps infini aux magasins ou chez sa couturière.
-Tout cela était louche, et Michel lui-même, l'impassibilité en
-personne, en était étonné.
-
-D'autres remarques portèrent sur de petits billets bleus qu'elle
-recevait fréquemment, et dont Facial ne put jamais retrouver un seul,
-ni sur la table à écrire de sa femme, ni dans ses tiroirs, ni dans le
-panier à papier.
-
-Mille détails, auxquels il n'avait d'abord pas pris garde,
-commencèrent à lui devenir suspects. Il lui était d'ailleurs facile de
-se livrer à ses découvertes: Pauline en était à ne plus même prendre
-les précautions élémentaires.
-
-Bientôt, il ne fut plus permis à Facial de douter. Sa vie conjugale
-s'était trop profondément transformée. Pauline ne se donnait seulement
-plus la peine d'inventer des explications plausibles à ses étrangetés.
-Continuellement s'échangeaient entre eux des dialogues de ce genre-ci:
-
---Vous sortez? s'écriait Facial.
-
---Comme vous le voyez. Ne savez-vous pas que c'est mon habitude après
-le déjeuner?
-
---Où allez-vous! Vous ne me direz pas que c'est chez votre couturière:
-elle est venue ce matin.
-
---J'ai d'autres personnes à voir que ma couturière.
-
---Qui? Vous avez rendu toutes vos visites cette semaine.
-
---Vous voulez savoir qui? Je ne le sais pas moi-même. Les idées me
-viendront en route. Je vais me promener.
-
---Où?
-
---Si vous y tenez, faites-moi suivre.
-
---Je n'ai pas à vous espionner, mais je désire savoir ce que vous
-faites.
-
---Il n'y a pas d'autre moyen de le savoir que de m'espionner.
-
---Et si je le faisais?
-
---Vous sauriez où je vais, voilà tout.
-
-Mais la preuve, la preuve probante de l'infidélité de Pauline manquait
-encore.
-
-Un jour, rentrant juste à l'heure du dîner, Facial ne trouva pas sa
-femme à la maison. Sept heures, sept heures et demie, huit heures,
-elle ne revenait pas. Personne ne put lui dire où elle était.
-Anxieux, Facial redoutait déjà quelque événement. Elle arriva enfin.
-Mais dans quel état! Les traits bouleversés, la poitrine sanglotante,
-la voix abîmée!
-
---Qu'y a-t-il? fit Facial interdit.
-
---Une crise, une crise affreuse...
-
---Quoi?
-
---Le coeur... Le médecin a dit que c'était le coeur...
-
---Qui est malade?
-
-Pauline le regarda d'un air effaré.
-
---Qui est malade? répéta Facial.
-
-Alors, affolée, après avoir cherché comme dans le vague, elle
-balbutia:
-
---Ma tante, ma pauvre tante!
-
-Et précipitamment elle ajouta:
-
---Je ne m'arrête pas. Je repars. Il faut que je sois là. Ne m'attendez
-pas: je veillerai, je passerai la nuit probablement.
-
---Mais vous n'irez pas ainsi; mangez quelque chose, vous êtes toute
-tremblante.
-
---Je ne puis pas, je n'ai pas faim.
-
---Je vais vous accompagner.
-
---Non, non, c'est inutile... Ne venez pas, je vous en supplie...
-
-Et elle repartit aussitôt, sans vouloir entendre un mot de plus, pour
-aller soigner Odon de Rocrange, en proie à une attaque d'asystolie,
-causée par une maladie de coeur dont il souffrait depuis quelques
-années.
-
-Elle ne revint que le lendemain.
-
---Eh bien, comment va-t-elle? demanda Facial.
-
---Dieu soit loué, la crise est finie!
-
-Facial s'étonna bien un peu de l'amour excessif de sa femme pour cette
-tante dont elle devait hériter; mais il ne fit aucune observation, et
-s'en fût tenu là, si, quelques jours après, rencontrant par hasard le
-médecin ordinaire de la vieille dame, il n'eût eu la malencontreuse
-inspiration de lui dire:
-
---Vous avez failli perdre notre bonne tante?
-
---Mais non, mais non, elle se porte au contraire assez bien cette
-année.
-
---Et sa maladie de coeur?
-
---Elle n'a point de maladie de coeur!
-
---Mais cette crise de l'autre jour? Ma femme m'a raconté que cela
-avait été terrible!
-
---Une crise? Une crise de quoi? Il n'y a point eu de crise. Je vous
-dis que votre tante se porte admirablement pour son âge.
-
-Facial devint blême. Son poing se crispa. Devant cette dernière
-preuve, le cerveau chancelant, il sentit sa vie imperturbable
-s'effondrer.
-
-«Ça y est, ça y est!» bégayait-il.
-
-Son amour-propre blessé rugissait en lui.
-
-«Mais qui est-ce? qui? qui? l'infâme personnage qui la soustrait à ses
-devoirs, le corrupteur, le corsaire, le trafiquant du crime et de la
-débauche qui a dégradé cette femme et perdu cette âme?»
-
-En vain, il se creusait la tête. Aucun nom, aucune figure d'homme ne
-se signalait à sa perspicacité avec assez de vraisemblance pour qu'il
-pût s'écrier: Le voilà, je le tiens, le misérable! Réderic?
-Impossible. Sénéchal? Grotesque. Saint-Géry? Il la connaissait à
-peine... Facial récapitula tous ses amis, toutes ses connaissances,
-tous les hommes que Pauline pouvait voir chez elle ou dans le monde.
-Et plus il cherchait, plus il pataugeait.
-
-Soudain il pensa:
-
-«Il y a une personne qui doit tout savoir: c'est Julienne Chandivier.»
-
-Muni de cette idée, il fut plus tranquille. Il interrogerait Julienne:
-elle le renseignerait. Julienne, l'amie intime de sa femme, était
-certainement au courant; et même si Pauline ne l'avait pas mise dans
-le secret, son flair de femme devait lui avoir fait découvrir ce que
-lui, le mari aveugle n'avait pas vu.
-
-Mais Julienne se laisserait-elle interroger? Vendrait-elle son amie?
-Facial résolut de procéder avec politique. Il s'en ouvrirait à
-Chandivier, et, en lui recommandant le plus grand mystère, le prierait
-de vouloir bien se charger du soin délicat de faire parler Julienne.
-
-«De la sorte, pensa-t-il, je n'aurai pas besoin de me livrer plus
-longtemps à des recherches fatigantes et humiliantes. Je serai informé
-avec rapidité et certitude, et je pourrai, sans tarder, prendre les
-mesures qui me seront dictées par la situation. Julienne ne se méfiera
-pas de son mari: elle fera des révélations.»
-
-Il donna rendez-vous à Chandivier pour le soir même. Affaire
-importante, lui écrivit-il, et dans laquelle il espérait pouvoir
-compter sur son amitié.
-
---Tu as besoin d'argent? fut la première parole de Chandivier. Mais,
-pauvre ami, je n'en ai point! Rébecca me prend tout.
-
---Non, non, tu n'y es pas. Il n'est pas question d'argent. J'en ai de
-l'argent! Il s'agit d'une chose grave.
-
---Grave! Quoi donc? s'écria Chandivier, un peu effrayé du ton de
-circonstance que prenait Facial.
-
---Chandivier, j'ai la conviction que ma femme me trompe.
-
---Ah! ce n'est que ça? fit Chandivier.
-
---Tu sais quelle a été ma vie jusqu'ici. J'ai cru mieux faire de
-rester confit dans la sécurité du mariage que de m'embarquer au
-travers des péripéties des amours illégitimes. Je ne pensais pas que
-le mariage a ses tempêtes, et que quand il se mêle d'être orageux,
-c'est pour de bon. Ou plutôt je m'imaginais que ma mer à moi serait
-éternellement la mer Tranquille. Voilà comme on se trompe.
-
-Il lui conta le détail des faits et lui expliqua le genre de service
-qu'il attendait de lui.
-
---Ne soupçonnes-tu vraiment personne? demanda Chandivier.
-
---Personne. Je ne vois personne. Et pourtant il y a quelqu'un!
-Aurais-tu, par hasard, quelque indice, toi?
-
---Oh! non. Je m'occupe si peu des femmes des autres!
-
---Alors, c'est entendu, tu tâteras ta femme?
-
---Je la tâterai.
-
---Insidieusement, comme si cela venait de toi. Il ne faut pas me mêler
-à la chose: tu gâterais tout.
-
---Je gâterais tout. Repose-toi sur moi.
-
---A l'occasion, je pourrais te rendre le même service.
-
---Merci bien. C'est très aimable de ta part: mais, vraiment, je
-n'éprouve nul besoin... Ah! ça, dis donc, que vas-tu faire après?
-
---Après quoi?
-
---Après que je t'aurai... ouvert les yeux?
-
---Le divorce.
-
---Le divorce pour une peccadille pareille?
-
---Peccadille? L'adultère n'est pas une peccadille. Sache que je ne
-transige jamais, moi; je ne transige pas.
-
-Ils se regardèrent un instant comme deux habitants de planètes
-différentes.
-
-Puis, Chandivier s'écria jovialement:
-
---Mais j'y songe, une fois que tu n'auras plus ta femme, tu seras
-libre!
-
---Libre... Évidemment je serai libre.
-
---Nous pourrons faire la noce ensemble.
-
-Et il se mit à chantonner en clignant de l'oeil:
-
- Il fouille, il fouille,
- L'museau d'Dodore,
- Il fouille, il fouille,
- Il fouille encore,
- Troulaïtou,
- Il fouill' partout!
-
-Ce fut là-dessus qu'il se séparèrent.
-
-Suivant la promesse faite à Facial, Chandivier, dès le lendemain,
-s'appliqua à circonvenir Julienne. Il crut bon de débuter par quelques
-brocards à l'adresse de son ami:
-
---Il y a des hommes qui se croient heureux en ménage, et qui...
-
---A qui en avez-vous, aujourd'hui, mon ami? demanda Julienne, qui
-n'était pas habituée de la part de son mari à une telle débauche
-d'allusions.
-
---Oh! pas à vous.
-
---Je l'espère bien.
-
---Mais il y a quelqu'un de par le monde à qui sa femme m'a tout l'air
-de jouer quelques vilains tours.
-
---Qui donc?
-
---Eh! notre ami Facial... Vous n'avez rien remarqué?
-
-Julienne éclata de rire.
-
---Tiens! tiens! Contez-moi ça?
-
---Je suis sûr que vous en savez encore plus long que moi.
-
---Quelle idée! Je ne sais rien.
-
---Mais c'est notoire! Mme Facial... Voyons, voyons, vous n'ignorez
-pas...
-
---Bon! Vous allez soupçonner Pauline?
-
-Elle le scruta finement, se demandant s'il savait quelque chose ou
-s'il ne savait rien, prête à le seconder de toute sa malignité, s'il
-était en mesure de lui livrer quelque détail inédit, ou à se moquer de
-lui, s'il cherchait simplement à la faire parler.
-
---La croyez-vous insoupçonnable? demanda Chandivier.
-
---Insoupçonnable, je ne dis pas! Quelle femme l'est? Mais enfin,
-quelles raisons auriez-vous de la soupçonner?
-
---Eh! J'en ai peut-être.
-
---Je suis curieuse de les connaître.
-
-Chandivier n'était pas de force à mener sans de sérieux accrocs son
-enquête. Ne sachant par quel bout la prendre, sa suprême ressource fut
-de brusquer.
-
---Là, sérieusement, Mme Facial a-t-elle un amant?
-
-Julienne dissimula un sourire et dit:
-
---Non.
-
---Eh bien, son mari est persuadé qu'elle en a un.
-
---Que les hommes sont bêtes!
-
-Chandivier prit une partie de cela pour lui et jura qu'il aurait sa
-revanche: d'autant plus que la perspective d'avoir Facial pour
-compagnon de fête n'était pas pour lui déplaire: son «de l'argent,
-j'en ai!» lui était resté dans la mémoire.
-
-Quant à Julienne, ainsi que Facial l'avait bien pensé, elle était
-instruite.
-
-Dès les premiers jours, son sens expert de femme éveillée lui avait
-fait deviner qu'Odon de Rocrange et Pauline ne se voyaient pas de
-l'oeil insouciant de deux mondains assemblés par le hasard en un
-même lieu. Elle avait compris, à d'imperceptibles symptômes, malgré et
-peut-être à cause de leur soin à ne rien laisser transparaître, qu'une
-mutuelle passion venait de s'emparer d'eux et était en train, s'ils ne
-résistaient pas, de les pousser l'un à l'autre. Les deux ou trois fois
-qu'elle les avait vus en présence lui avaient suffi. Mais qu'en
-était-il résulté? C'est ce que longtemps elle ignora. Elle ne laissait
-pas d'en être horriblement vexée. Pauline, qu'elle avait toujours
-connue inébranlable, avait-elle franchi elle aussi le Rubicon? Ce
-point de chronique sollicitait vivement sa curiosité. A plusieurs
-reprises, elle tenta d'attirer son amie sur le terrain des
-confidences. Cela ne lui réussit pas, et elle en éprouva un véritable
-dépit. En définitive, n'avait-elle pas un certain droit à entrer dans
-les secrets de Pauline, elle qui lui avait si souvent confié les
-siens? Elle trouva que Pauline se montrait à son égard froide,
-inconvenante, presque blessante. Elle eût voulu, sans doute, que
-celle-ci lui ouvrît son coeur et l'étalât devant elle comme une
-amusante variété! Très froissée de ce qu'elle appelait un manque de
-confiance, et de ce qu'elle comprenait être au fond une leçon de
-dignité, elle n'eut pas de repos qu'elle ne se fût assurée qu'Odon
-était bien l'amant de Pauline, afin de pouvoir se donner le plaisir,
-par de perfides coups d'épingle, de faire sentir à son amie combien
-elle avait eu tort de ne pas s'abandonner à sa discrétion et à ses
-conseils.
-
-Un soir que Réderic était chez elle, convenablement préparé par de
-savants mélanges de spiritueux et d'agaceries charnelles, elle lui dit
-tout à coup, comme si l'idée venait de lui en passer par la tête:
-
---Quel est ton ami le plus intime, Paul?
-
---Je n'en ai point.
-
---Et après?
-
---Après? Mettons, si tu veux, Rocrange.
-
---Tous tes amis ont des maîtresses?
-
---Probablement.
-
---Et quelle est la maîtresse de M. de Rocrange?
-
---Je ne sais pas.
-
---Tu sais.
-
---Je te jure que je ne sais pas.
-
-Julienne le regarda dans le blanc des yeux. Elle était assise sur lui,
-son bras nu frôlant sa moustache, et, comme pour une adorable
-espièglerie, elle lui glissa câlinement dans l'oreille:
-
---Moi, je le sais.
-
---Tu sais qui est la maîtresse de Rocrange? fit Réderic en fronçant le
-sourcil.
-
---Oui.
-
---Eh bien, qui?
-
---Pauline.
-
-Réderic se leva avec violence, très ennuyé, et, sans penser à ce qu'il
-faisait, s'écria:
-
---Ce n'est pas vrai!
-
---Tu vois bien que c'est vrai! susurra Julienne.
-
-Il se tut. Il cherchait par quel moyen il pouvait encore parer à sa
-maladresse. Il ne trouvait pas. Il redoutait tout de Julienne, allant
-jusqu'à la croire méchante, alors qu'elle n'était qu'immorale.
-
-Elle reprit:
-
---J'en suis très sûre, mais pour en être plus sûre encore, je veux que
-tu me dises toi-même que Pauline est sa maîtresse.
-
---Alors, tu n'en es pas sûre?
-
---Si, mais je veux que tu l'avoues.
-
-Réderic garda le silence.
-
---Tu ne veux pas parler? dit Julienne. Écoute. Si tu ne prononces pas
-cette phrase: «Pauline est la maîtresse de M. de Rocrange», dès demain
-j'écris une lettre anonyme à M. Facial. Me crois-tu capable d'écrire
-une lettre anonyme?
-
---Oui.
-
---Eh bien, je ne te demande que ces seuls mots: «Pauline est la
-maîtresse de M. de Rocrange», et je te promets, tu entends, je te
-promets que je garderai ce secret aussi fidèlement que toi.
-
-Réderic réfléchit un instant. Puis, craignant les conséquences que
-pouvait avoir son entêtement, bien inutile d'ailleurs, puisque
-Julienne semblait tout savoir, il se décida et dit:
-
---C'est vrai, Mme Facial est sa maîtresse.
-
-Une joie maligne éclaira le visage de Julienne.
-
---Et maintenant, des détails! fit-elle.
-
---Ah! misérable femme! s'écria Réderic, s'apercevant qu'il avait été
-joué.
-
-Il la repoussa d'un geste, s'habilla avec colère et partit.
-
-Cependant, Julienne tint parole. Elle fut discrète. Elle n'avait point
-l'intention de faire du tort à Pauline. Elle se contenta de savourer
-la satisfaction de quelques traits mordants qu'elle lui décocha en
-tête à tête, et qui eussent eu le privilège d'inquiéter sérieusement
-Pauline, si, parvenue à cette période de fatalisme où elle attendait
-avec indifférence une solution, n'importe quelle, à la fausseté de son
-état, celle-ci n'eût pas été insensible au risque que courait son
-secret en de pareilles mains. Pauline ne daigna pas même prier
-Julienne de se taire. Que lui importait qu'on sût son amour pour Odon?
-Elle avait hâte d'échapper à l'atmosphère lourde qui l'accablait. Et
-si l'orage purificateur tardait trop à éclater, n'était-elle pas
-presque décidée à le provoquer elle-même?
-
-Julienne fut quelque peu stupéfaite de cette superbe tranquillité.
-
-«Il ne faut pas qu'elle se croie plus forte qu'elle n'est,
-maugréa-t-elle déçue. Elle pense pouvoir se passer de moi, c'est bien:
-mais elle compte vraiment trop sur ma bonté. Si elle s'était confiée à
-moi, je lui aurais été entièrement dévouée, et mes services ne lui
-eussent pas été inutiles. Elle veut agir seule, à son aise! Je ne
-ferai rien pour lui nuire, quoique cela me soit facile: mais si son
-assurance lui porte malheur, ce n'est pas moi qui la plaindrai.»
-
-Très marri d'avoir à revenir bredouille auprès de Facial, persuadé, du
-reste, que si Facial soupçonnait sa femme, c'était qu'il y avait
-quelque chose, et encore plus persuadé que, s'il y avait quelque
-chose, Julienne le savait, Chandivier se décida, pour sauvegarder son
-amour-propre, à faire une nouvelle tentative. Mais, cette fois, il ne
-voulut pas s'engager en personne. Il s'avisa que quelqu'un qui fût
-plus dans l'intimité de Julienne que lui aurait plus de succès. Il
-songea que Sénéchal pourrait être ce quelqu'un et que celui-ci serait
-enchanté de se charger d'une mission si propre à le flatter et à
-l'intéresser. Il le dépêcha donc à Julienne, après avoir sommairement
-excité sa curiosité, et attendit l'effet de ce machiavélisme.
-
-Lorsque Julienne vit que Sénéchal s'en mêlait, elle pensa tout de
-suite:
-
-«Pauline est perdue: ça lui vient bien!»
-
-Elle crut d'abord que le sénateur en savait long; et ce fut presque
-avec désappointement qu'elle s'aperçut qu'il était encore moins avancé
-qu'elle et n'avait pas même une idée du nom de l'amant. Elle hésita.
-Renverrait-elle Sénéchal comme elle avait renvoyé son mari? Ou plutôt
-ne profiterait-elle pas de lui pour le lancer comme un excellent chien
-de chasse sur la bonne piste, et obtenir ainsi les détails de cette
-histoire qui l'intriguait tellement? Elle ne résista pas à l'envie qui
-la démangeait. En somme, que devait-elle à Pauline? Rien, puisque
-celle-ci non seulement ne lui avait rien demandé, mais ne lui avait
-rien confié. N'était-ce pas déjà charitable d'user de ce qu'elle
-savait avec tant de discernement et de réserve? Et puis, une fois bien
-documentée, son bon coeur la pousserait peut-être à être utile à
-Pauline malgré elle!
-
---Va donc voir, dit-elle à Sénéchal, ce qui se passe l'après-midi au
-numéro 31 de la rue d'Argenteuil. Informe-toi, prends des
-renseignements, recueille des observations, le tout avec la légèreté
-et le savoir-faire qui te distinguent, et n'oublie pas de me tenir
-soigneusement au courant de tes moindres découvertes.
-
-Elle ne lui en dit pas davantage. Cela suffisait. Avec son flair, au
-bout de huit jours de campagne, le sénateur aurait rapporté une ample
-provende.
-
-Sénéchal promit ce qu'on voulut: vigilance, célérité, discrétion. Il
-aurait fait des bassesses pour assister à la naissance d'un «potin
-parisien». En être le père, l'engendrer, le constituer de toutes
-pièces était une rare aubaine. Son imagination partait. Il se voyait
-déjà colportant la nouvelle de salon en salon, de rédaction en
-rédaction, de couloirs en couloirs; il se figurait les étonnements,
-les exclamations; il jouissait d'avance du bruit de son oeuvre
-roulant dans Paris. C'était sa suprême volupté.
-
---Je les tiens! fit-il jubilant, lorsque Chandivier vint s'informer du
-résultat de son ambassade.
-
---Quel est l'heureux coquin?
-
---Oh! vous allez trop vite. Attendez. Cela n'aurait aucune saveur,
-s'il n'y avait pas une part d'imprévu.
-
---Qui tenez-vous donc?
-
---Les oiseaux: ou plutôt, je tiens le nid.
-
-En possession de l'adresse, Chandivier se jugea en mesure d'édifier
-Facial. Il courut chez celui-ci, et le trouva en train de fouiller,
-pour la vingtième fois peut-être, le meuble secrétaire de sa femme.
-
---Regarde ce que je viens de découvrir, fit Facial en brandissant une
-feuille de papier brouillard arrachée à un buvard et maculée d'encre.
-Regarde, la date y est, c'est tout frais, c'est d'hier.
-
-Il mit la feuille devant les yeux de Chandivier en la tenant à
-contre-jour. On pouvait lire, après la date très distincte:
-
-«Cher... (ici un mot illisible.) Demain... une après-midi toute à
-nous... (d'autres mots illisibles au milieu desquels on épelait:)...
-amour... souffrir... voie naturelle du coeur... dégoût... en
-finir...»
-
---C'est de ta femme? demanda Chandivier.
-
---Oui. Si je savais à qui ce billet a été écrit! Mais où aller? où la
-prendre maintenant?
-
---Je vais te le dire.
-
---Tu as un renseignement? Ta femme a parlé?
-
---J'ai l'adresse. C'est 31, rue d'Argenteuil. Tu ne diras pas que je
-ne me suis pas occupé de toi!
-
---31, rue d'Argenteuil? répéta Facial d'un air hébété. Mais le nom...
-le nom du misérable?
-
---Le nom, je l'ignore: tu pourras aisément l'apprendre au moyen de
-l'adresse, 31, rue d'Argenteuil...
-
-Chandivier se frappa tout à coup le front.
-
---Sacrebleu! fit-il, je connais cette adresse! Qui diable déjà demeure
-là?
-
-Facial apporta un Tout-Paris. Ils cherchèrent. A l'adresse indiquée,
-le nom de Rocrange tomba sous leurs yeux.
-
---Parbleu! c'est Rocrange! s'écria Chandivier. Je me disais aussi...
-Ce n'est pas étonnant que j'aie son adresse dans la tête: je lui ai
-deux fois envoyé de la part de Julienne des invitations, auxquelles
-d'ailleurs il ne s'est pas rendu.
-
---Imbécile que je suis! soufflait Facial. Rocrange! Comment n'ai-je
-pas deviné...
-
-Il essuya son crâne moite de sueur.
-
---Quatre heures, dit-il en tirant sa montre. J'y vais.
-
---De la prudence, au moins! lui recommanda Chandivier. Ne t'emballe
-pas; sois calme.
-
---Je suis très calme, répondit le mari de Pauline.
-
-13, rue d'Argenteuil, Facial se présenta avec beaucoup de dignité au
-concierge.
-
---M. de Rocrange?
-
---C'est ici.
-
---Est-il chez lui?
-
---Non, monsieur.
-
---Inutile de me tromper. Il est chez lui, avec une dame. Je suis le
-mari. Combien vous donne-t-il pour vous taire?
-
---Cinq cents francs.
-
---En voici mille. Au besoin, pourriez-vous témoigner de ce que vous
-savez en justice?
-
---Dame, Monsieur... Devant la noblesse de monsieur, j'irais jusqu'à
-témoigner en justice.
-
---C'est bien.
-
---Au premier, la porte à gauche. Sonnez trois coups brefs, le valet de
-chambre vous ouvrira.
-
-Facial s'engagea dans l'escalier, dont il gravit les marches, l'une
-après l'autre, posément.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Pauline était arrivée vers une heure. Depuis longtemps, elle n'avait
-pas eu une après-midi à elle, une après-midi entière à consacrer à son
-amour. Énervée par la fausse vie qu'elle menait, son coeur aurait eu
-besoin de nombreuses journées d'indépendance pour se retremper et
-reprendre courage. Au lieu de cela, c'étaient chaque fois de nouvelles
-combinaisons à faire pour gagner un instant de bonheur, toujours
-troublé par l'idée du départ précipité, toujours empoisonné du
-sentiment odieux qu'il n'était obtenu que par supercherie. Sa
-tristesse était profonde. Odon, auquel cette souffrance n'échappait
-pas, essayait en vain de réconforter son amie. Lui-même devait
-s'avouer qu'une situation pareille ressemblait plus à un rapide
-campement devant un mirage fuyant, qu'à l'installation bienheureuse
-dans la terre promise. Et cependant, il s'effrayait, lorsqu'il voyait
-sa maîtresse supporter avec tant d'impatience le joug de la société;
-il s'effrayait pour elle, et se demandait si elle savait bien à quoi
-elle s'exposait en voulant le secouer. Ne présumait-elle pas trop de
-ses forces? Ne se repentirait-elle pas de sa témérité, aussitôt
-qu'elle se sentirait abandonnée, injuriée, souillée? Comprenait-elle
-que le défi aux moeurs, c'était la mort civile? Il la supplia de
-prendre patience, de retarder le plus possible un éclat que, les
-circonstances changeant, elle pourrait peut-être parvenir à éviter.
-Mais elle manifestait une telle horreur de sa vie actuelle, qu'Odon
-commençait déjà à faiblir et à entrer dans ses vues.
-
-Ce jour-là, il la trouva particulièrement abattue et impressionnable.
-Il crut même qu'elle souffrait physiquement.
-
---Je suis inquiet de votre santé, dit-il.
-
---O Odon? fit-elle en se jetant à son cou, je n'en puis plus, je suis
-lasse, je succombe à cette tâche qui froisse ma conscience et ronge
-mon âme. Ne prends plus la peine inutile de m'encourager à la
-résignation. Je ne veux plus me résigner. La résignation est indigne.
-Elle est pour moi un supplice moral de toutes les heures; et ce
-supplice, je ne veux plus qu'il me gâte une existence rendue exquise
-et désirable par toi. Tu es un homme: tu ne peux savoir ce que sont
-ces duplicités continues qui constituent l'existence d'une femme qui a
-le malheur d'aimer. Il y a des femmes qui s'en accommodent; il y en a
-même pour qui elles sont une jouissance raffinée et qui les
-considèrent peut-être comme l'agrément suprême de l'amour. Moi, je
-les hais. Le visage me fait mal, chaque fois qu'il me faut le
-contracter et lui faire exprimer ce que je ne pense pas. Je sens le
-fard sur mes joues comme un masque de chaux vive. Les paroles
-mensongères qui sortent de ma bouche me brûlent les lèvres en passant.
-Mes actions factices m'épouvantent comme des fantômes de désolation et
-de crime. J'abhorre l'adultère, parce que j'adore l'amour.
-Transformons notre adultère en amour, Odon: il le faut: je mourrais
-d'avoir encore à poursuivre longtemps une si basse comédie. Je t'aime,
-et au gré du monde je dois faire semblant d'en aimer un autre! Je
-t'aime, et je suis tenue d'affecter la plus profonde indifférence pour
-toi, toi ma vie! Je t'aime, et alors que ce seul sentiment remplit mon
-âme, on veut que je rie, que je cause, que je fasse de l'esprit ou de
-l'ingénuité sur mille sujets qui ne m'intéressent pas et en compagnie
-de personnes qui m'intéressent encore moins! Non, non, cela ne peut
-durer. Mes émotions sont trop pures et trop violentes pour se prêter,
-ainsi que des mimes, aux déguisements et aux jongleries. Assez! assez!
-j'en ai assez! Je te veux comme une honnête femme veut l'homme qu'elle
-aime: honnêtement et loyalement, à la face du monde et sous l'oeil
-de Dieu.
-
---Ma chérie, dit Odon, vous êtes bien troublée par les misères de
-notre condition terrestre!
-
---Dites de notre condition sociale, et vous aurez raison.
-
-Odon sourit.
-
---Chère ange, moi aussi, je rejetterais volontiers ces chaînes
-d'esclavage qui gênent si cruellement l'essor de nos plus ardents
-désirs. Je les ai même rejetées déjà en partie: car depuis que vous
-êtes à moi, je ne m'occupe plus guère du monde, de ce qu'il dit et de
-ce qu'il fait; je ne l'entends que de loin, comme le vague bruit d'une
-houle qui ne m'atteint pas; je suis prêt à l'abandonner à ses vanités
-et à ses clapotements; et tout en déplorant que je ne puisse vous
-aimer qu'en dépit de lui, je mets mon amour tellement au-dessus de ses
-stériles joies, que pour un seul de vos baisers je sacrifierais
-gaiement les satisfactions qu'il peut encore m'offrir. Mais, Pauline,
-comme vous venez de le dire, je suis un homme: même après avoir
-contrevenu au monde, l'avoir méprisé, maltraité, scandalisé, je puis y
-rentrer quand je veux. Ce ne serait point un véritable sacrifice, un
-sacrifice fatal comme celui que vous feriez. Je n'ai donc point à
-m'occuper de ma situation; elle n'est pas la vôtre, ou plutôt,
-malheureusement, la vôtre n'est pas la mienne. Vous seule êtes en jeu,
-et vous comprenez que je ne puis, sans frémir pour vous, songer au
-bouleversement profond que subirait votre existence. Je parle ici
-comme un ami, qui serait amené à étudier votre cause et à prendre avec
-vous le parti le plus favorable: car pour moi, pour mon égoïsme
-d'amant, je ne saurais qu'appeler de mes voeux une solution qui vous
-perdrait pour le monde et vous donnerait toute à moi.
-
---J'ai déjà suffisamment pesé les termes de ce dilemme: l'amour
-honnête, complet, heureux et le déshonneur, d'un côté; de l'autre,
-l'honneur avec l'amour malhonnête, incomplet, malheureux. Et
-j'hésiterais! Est-ce que je tiens à cet honneur artificiel et faux que
-l'on a coutume de considérer, je ne sais pourquoi, comme le suprême
-bien d'une femme? Quels avantages me procure-t-il? Etre reçue chez des
-personnes comme Mme Chandivier, Mme d'Orgely, Mme Sermais, dont je me
-soucie en somme assez peu et qui n'ont pour moi aucune amitié de
-coeur; les recevoir à mon tour; être saluée plus ou moins bas dans
-la rue par des messieurs que je connais plus ou moins mal; habiter
-avec mon mari que je n'aime pas et qui prend prétexte de ma fidélité
-pour s'arroger le droit de pénétrer quand il veut dans ma chambre!
-Voilà ce que me rapporte «l'honneur»! Ah! si j'y croyais à
-«l'honneur», si ma conscience me l'imposait, il serait beau et fier de
-renoncer à l'amour en faveur de ce que je regarderais comme le devoir!
-Mais je n'y crois pas: ou plutôt, je sens profondément que «l'honneur»
-est une chose injuste et misérable. Il n'y a aucune lutte en moi: ou
-s'il y en a une, ce n'est point entre le devoir et la passion, mais
-entre ce qui m'apparaît comme le seul idéal vraiment moral, vraiment
-droit, et je ne sais quelles vieilles habitudes de superstition et de
-lâcheté qui tourmentent encore quelquefois ma faible nature.
-
-Odon comprenait à merveille ces paroles et la situation où se
-débattait sa maîtresse. Son estime pour elle grandissait jusqu'à
-l'admiration. Jamais il n'eût cru possible qu'une femme ayant tout
-pour être heureuse, heureuse comme le monde l'entend et comme
-d'habitude les femmes le convoitent, étant riche, jeune, belle,
-spirituelle, entourée, flattée, possédant un mari avouable et
-représentant bien, facile à vivre et facile à tromper, et un amant sur
-l'amour et sur la discrétion duquel elle pouvait compter, qu'une femme
-si parfaitement fortunée s'employât elle-même à l'écroulement de sa
-fortune, poussée par un besoin supérieur d'austère renoncement et de
-sublime vertu. Mais il ne pouvait accepter cette abnégation avant
-d'avoir épuisé les ressources de sa raison et de son éloquence à en
-détourner Pauline. Avant tout, il devait travailler au bonheur de
-celle qu'il aimait. Sa conscience, sa délicatesse, sa générosité lui
-défendaient de songer à lui. Ah! certes, la perspective d'unir
-complètement leurs deux vies faisait bondir son coeur de joie! Mais
-elle, elle, son courage serait-il assez vaillant pour soutenir sans y
-succomber le poids énorme de la réprobation? Trouverait-elle dans
-l'amour de son amant, quelque grand qu'il fût, une compensation
-suffisante aux brûlures d'amour-propre qu'il lui faudrait souffrir?
-
---Pauvre enfant, dit-il plein de pitié pour elle et d'angoisse,--car
-il sentait que c'était la crise suprême et qu'aujourd'hui même leur
-sort serait décidé--pauvre enfant, je voudrais vous décourager de
-votre folle entreprise. Vous n'en voyez pas les périls; vous n'en
-apercevez pas les suites irréparables. Votre enthousiasme vous
-aveugle. Pensez-vous qu'on puisse si facilement braver l'opinion,
-qu'on puisse dire impunément: L'opinion est vile, méchante,
-déshonnête, je me passerai d'elle pour satisfaire ma conscience et mon
-droit? L'opinion se venge, et cela d'autant plus cruellement qu'on l'a
-plus justement méprisée. Je la hais comme vous: elle est perfide et
-ridicule. Tant qu'on ne l'attaque que par des paroles, elle ne se
-formalise pas trop: elle se sent si forte, qu'elle sourit à ses
-censeurs, lorsqu'ils l'apostrophent avec esprit ou éloquence. Elle
-sait bien que ses plus vifs détracteurs sont les premiers à conformer
-leur conduite à ses arrêts. Et c'est là son triomphe. Mais oser lui
-résister par ses actes? Oh! c'est terrible. Regardez autour de vous:
-où sont-ils les révoltés et les réfractaires? Dispersés, mutilés,
-anéantis. Eux aussi étaient braves, croyants, affamés de justice et de
-bonheur. Mais ils présumaient trop de leur armure et de leur sainte
-cause; le monstre les a étreints et broyés.
-
-Pauline écoutait avec impatience. Pour la première fois, il lui arriva
-de s'irriter de ce que lui disait son amant. Une sourde colère
-gonflait ses veines. Quoiqu'elle sût bien qu'au fond Odon pensait
-exactement comme elle et que, s'il parlait ainsi, c'était moins par
-conviction que pour sauvegarder sa responsabilité, elle lui en voulait
-de lui répéter ces trop sages raisonnements qu'elle s'était faits
-elle-même déjà cent fois.
-
-Elle ne voulait plus discuter. Son parti était pris maintenant.
-Revenir en arrière et éterniser d'inutiles débats ne servait qu'à
-l'entêter davantage.
-
-Brusquement cruelle, et visant au coeur, elle s'écria:
-
---Tu ne m'aimes pas!
-
-Odon pâlit. Il esquissa un geste de supplication; mais il n'eut pas le
-temps de prononcer un mot.
-
---Non, tu ne m'aimes pas, poursuivait-elle avec violence! Si tu
-m'aimais vraiment comme je veux qu'on m'aime, tu ne résisterais pas
-par de froides raisons à ma volonté faite de passion et de larmes.
-Entends-tu? Il n'y a plus place chez moi pour de vaines controverses.
-Je souffre trop! Je meurs, si ma vie ne se transforme pas
-immédiatement. Aurais-tu peur de me prendre, de m'enlever, de me
-soustraire à mon odieuse existence? Oh! je sais que tu ne
-m'abandonneras pas, comme le comte des Urgettes a abandonné Mme de
-Saint-Géry! Mais peut-être crains-tu le jour où nous n'aurions plus
-que nous pour horizon, où nous devrions fuir Paris pour quelque
-lointaine campagne, où l'amour serait notre suprême et universelle
-ressource. Si tu ne m'aimes pas assez pour me suivre, je suis perdue.
-M'aimes-tu, dis-moi? M'aimes-tu?
-
---Pauline! gémit Odon, entraîné par la passion de sa maîtresse et
-comprenant qu'il ne s'agissait plus que de répondre par tout son amour
-à l'amour sans bornes dont il se sentait enveloppé. Pauline, tu doutes
-de moi!
-
---Non, non, répliqua-t-elle avec exaltation. Tu es mon ange, mon
-salut, mon tout! Mais que suis-je pour toi, moi, femme que tu aimes,
-sans doute, que tu n'aimes peut-être pas au point de consentir
-joyeusement aux sacrifices qu'exigerait de toi l'exclusivisme de notre
-liaison? Car s'aimer, à notre époque inique, s'aimer c'est se séparer
-du monde, c'est s'enfermer dans le cloître du sentiment, c'est perdre
-son droit à la vie sociale pour conserver son droit à la vie du
-coeur. Es-tu prêt comme je suis prête? Si je savais que tu dusses
-regretter quelque chose, j'hésiterais, je reculerais: car plutôt
-souffrir, plutôt mourir que t'imposer un regret! Parle, dis-moi
-franchement si tu m'aimes assez pour qu'à l'idée de me suivre tu ne
-sois pas même troublé par l'ombre d'un renoncement.
-
---Je t'aime, je ne vois que toi! dit Odon.
-
---Oh! merci, merci! murmura Pauline de toute son âme.
-
---Comment pourrais-je ne pas t'aimer assez? T'aimer assez! Il n'y a
-pas de degrés dans mon amour: je t'aime. Ce qui n'est pas toi n'est
-rien, rien, rien.
-
---J'en étais certaine, reprit Pauline: je n'ai pas douté de toi un
-instant.
-
---Et puisque tu te donnes, comment ferais-je pour ne pas te recevoir
-avec adoration et respect? Je suis ébloui seulement d'un événement si
-fabuleux; en face d'une situation si poignante, un tremblement
-s'empare de moi; j'ai le vertige à te voir dominer avec une si superbe
-audace et une si noble confiance le gouffre épouvantant de la vie
-contemporaine. Ah! tu es étrangement belle! Et malgré que je te
-connaisse comme la plus remarquable des femmes, j'ose à peine croire
-encore à ton incroyable héroïsme.
-
---Pourquoi nous épuiser à dénouer le noeud gordien, lorsqu'il est si
-simple de le trancher?
-
---Si simple: à condition d'en avoir le courage.
-
---Ah! mon Odon, s'il ne suffisait que de cela pour conquérir la vraie
-liberté! Mais je ne me le dissimule pas: ce ne sera pas la liberté de
-l'amour, ce ne sera que la liberté de nous aimer. La vraie liberté
-supposerait le consentement unanime des hommes: nous n'aurons que
-celui de nos deux consciences, de la nature qui nous bercera et de
-Dieu qui nous bénira.
-
---Ne souhaitons point l'impossible: tenons nos regards fixés sur la
-beauté de ce qui est. De par ta volonté, nous sommes libres, libres de
-nous aimer. Qu'il nous soit indifférent que les autres reconnaissent
-en nous cette liberté! Nous la prenons.
-
---Et ce n'est point un coup de tête, dit Pauline; j'y ai réfléchi
-longtemps; tu as assisté toi-même à la longue et douloureuse genèse de
-cet affranchissement. Maintenant que ma décision est irrévocable, je
-me sens soulagée du poids terrible qui m'oppressait. Je suis joyeuse
-et légère, comme si j'avais à recommencer la vie.
-
-Odon reprit gravement:
-
---C'est, en effet, une nouvelle vie. Songes-y une fois de plus avant
-de creuser entre celle-ci et l'ancienne l'abîme infranchissable.
-
---L'abîme est déjà creusé. Quoiqu'il ne soit encore visible que pour
-moi, il est déjà creusé et déjà infranchissable.
-
---Tes relations?
-
---Je les abandonne avec joie au tourbillon des vanités.
-
---Tes parents?
-
---Je n'ai plus de parents, sauf ma vieille tante, si affaiblie par
-l'âge, si débile d'esprit, qu'elle ne se rend compte de rien. Ma mère
-est morte, mon excellente mère... et mon père, mon père si bon, si
-touchant... Heureusement qu'ils ne sont plus! Ils n'auraient pas
-compris. Si leurs âmes vivent encore, elles savent ce qui est bien.
-
---Ton mari?
-
---Lui! c'est surtout lui qui a causé mes souffrances morales. Ai-je le
-droit de le tromper, cet homme que je n'aime pas, mais qui n'en a pas
-moins reçu de moi le serment de fidélité? A la fois trop honnête, trop
-sévère, trop grossier de sentiments et trop imbu de préjugés, il ne se
-prêterait pas à ce qu'il appellerait une complicité, il ne saurait
-être l'époux complaisant qui, s'apercevant qu'il n'est pas aimé,
-tacitement accorde à sa femme la liberté et, au besoin, favorise son
-bonheur. Je devrais le tromper, continuer à le tromper, bassement,
-perfidement, m'accommoder aux partages et aux vilenies de l'adultère.
-Je ne le puis pas, je ne le puis plus. J'ai honte d'avoir remis
-jusqu'à présent cette nécessaire purification de ma vie. Je n'en veux
-pas à mon mari; il est conséquent avec lui-même: c'est à moi que j'en
-veux d'avoir trompé cet homme, qui n'a eu que le tort, en somme, de ne
-pas discerner dans la petite fille qu'il a épousée la future femme
-passionnée peu propre à goûter les charmes de l'existence bourgeoise
-qu'il lui ménageait. Ah! oui, j'ai eu tous les remords de l'adultère.
-Mais au lieu de revenir à mon mari, ce qui serait une tromperie plus
-abominable encore, je vais à mon amant.
-
-La vision de ce mari auquel il allait prendre sa femme flotta un
-instant dans l'esprit de Rocrange.
-
-«Si c'était à moi qu'un autre enlevât Pauline!» pensa-t-il, sans
-pouvoir soutenir plus d'une rapide seconde cette effrayante hypothèse.
-
-Il savait que Facial n'aimait pas, ne pouvait pas aimer Pauline comme
-lui l'aimait. Ne se produirait-il pas, néanmoins, chez ce malheureux,
-un déchirement profond, une blessure peut-être mortelle?
-
---N'as-tu pas pitié de lui? demanda-t-il.
-
---Pitié? répondit Pauline en secouant la tête. Son amour-propre
-souffrira plus que son coeur. Je n'éprouve pas de réelle pitié pour
-qui n'a pas connu le réel amour.
-
---Que fera-t-il, lorsqu'il apprendra la vérité?
-
---Rien d'extraordinaire.
-
---Se battra-t-il?
-
---Non. Pourquoi? C'est un homme raisonnable. Il réglera légalement
-notre situation par le divorce.
-
---Il ne cherchera pas à te reconquérir en pardonnant?
-
---Jamais. Ayant violé les lois du mariage, je ne mériterai plus d'être
-sa femme. Il me répudiera avec mépris et dignité.
-
-C'était là, en effet, le vrai Facial: dans les questions de coeur,
-moins sujet au désespoir qu'à l'indignation, moins disposé à pleurer
-qu'à sévir. Et Rocrange comprit qu'il n'avait que faire de le
-plaindre. Toute pitié devait, au contraire, aller à cette pauvre
-femme, si sensible, si vibrante, broyée si longtemps dans l'étau du
-mariage moderne. Oh! comme elle avait besoin d'être aimée maintenant,
-et comme il fallait réparer par une ardeur de baisers et d'adorations
-le passé lugubre! Odon entourait sa bien-aimée de ses bras, semblait
-la protéger contre l'entreprise inhumaine de la loi, l'arracher aux
-étreintes du sort plein de complots. Il contractait avec émotion
-vis-à-vis d'elle des devoirs extraordinaires: non pas de ces devoirs
-factices et pénibles auxquels obligent la plupart des situations de la
-vie, mais de ces devoirs irrésistibles, passionnants, qui ne sont plus
-même des devoirs, tellement ils accaparent l'âme. Quelle gratitude
-emplissait son coeur! Il éprouvait cette grande volupté de ne
-pouvoir assez reconnaître la confiance qui lui était témoignée. Et
-pourtant, il se sentait libre. Il était bien entendu entre eux qu'ils
-s'aimaient librement, qu'ils se donnaient librement l'un à l'autre,
-qu'ils restaient libres jusque dans leurs serments d'amour, si parfois
-l'entraînement de la passion les portait à s'en faire. Le jour où ils
-ne s'aimeraient plus, si ce jour jamais pouvait luire, ils
-n'exerceraient l'un sur l'autre aucune tyrannie. Ils auraient aimé. Ce
-bonheur leur suffirait. Et il semblait à Odon qu'à ne pas se lier il
-en aimait mille fois plus Pauline. Il eût pris tous les engagements
-qu'il eût plu à celle-ci de lui dicter: car l'intérêt de sa maîtresse
-était la seule chose à quoi il songeât. Mais elle voulait qu'il n'y
-eût pas d'autre lien entre eux que leur amour. Et n'était-ce point
-leur véritable intérêt à tous deux? Et à se savoir si libres, ne
-goûtaient-ils pas davantage le charme d'une liaison exempte de
-calculs, où les seules fibres du coeur les attachaient plus
-sincèrement que toutes les promesses? Oh! il l'aimait à tomber à ses
-genoux, à s'évanouir de joie en sa sainte et lumineuse présence. Que
-faisait le mari entre eux deux? Il n'était bon qu'à être foulé aux
-pieds, rejeté, expulsé, pour oser mêler l'arrogance de ses droits
-caducs à leurs divins épanchements.
-
-Mais tout à coup une pensée terrible vint bouleverser Odon. Comment
-n'avait-il pas réfléchi à cette objection formidable? Et comment
-Pauline... Oh! c'était impossible!...
-
---Ton fils? bégaya-t-il.
-
-Le visage de Pauline ne se troubla pas.
-
---Ton fils! ton enfant! ton Marcelin pour lequel ton coeur de mère
-bat aussi fort que ton coeur d'amante pour moi, l'as-tu donc oublié?
-Cette seule apparition ne va-t-elle pas renverser d'un souffle
-l'édifice présomptueux de notre amour?
-
-Odon attendait, haletant.
-
-En une appréhension fatale, il eut la vision de l'enfant rappelant la
-mère, sinon au devoir, du moins au sacrifice. Il trembla devant la
-puissance des bras tendus criant: Ma mère, je suis le lien sacré qui
-vous unit indissolublement à mon père! Briserez-vous ce lien? Me
-priverez-vous de mon protecteur naturel, de celui qui m'a engendré, de
-mon père? Et qui vous dit que je ne l'aime pas, mon père? Est-il moins
-mon père que vous n'êtes ma mère? Avez-vous le droit, après m'avoir
-mis au monde, en collaboration avec lui, de dissoudre la famille dont
-je suis né? L'avez-vous ce droit? Ah! moi, l'enfant, je suis là, et
-pour moi vous devez tout supporter, tout souffrir. Il vous est défendu
-de changer, par votre bon plaisir, les conditions de ma naissance. Le
-sang parle. Le sang est plus fort que tous les caprices; il prime même
-les passions les plus irrésistibles et ordonne d'y résister. Moi, qui
-suis là, je vous interdis de vous unir à un autre, tant que mon père
-est vivant.
-
-Et pourtant, Pauline avait l'air de ne pas entendre cette supplication
-filiale.
-
-Que se passait-il dans sa tête qui restait calme, comme si Odon ne
-venait pas d'évoquer devant elle le plus redoutable adversaire de leur
-amour? Odon considérait sa maîtresse, l'interrogeant du regard avec
-anxiété, étonné de ne pas la voir changer de couleur, se troubler,
-pleurer, se tordre les mains.
-
-Pauline n'avait pas sourcillé: la question était depuis longtemps
-résolue pour elle. Mais elle hésita quelques minutes devant l'aveu
-qu'elle avait à faire à son amant.
-
-Ce fut d'une voix très basse, quoique extrêmement tranquille, qu'elle
-prononça enfin:
-
---Mon mari n'est pas le père de mon enfant.
-
-Odon tressaillit. Une sueur froide couvrit subitement ses tempes.
-
---Que dis-tu? fit-il, avec effort.
-
-Pauline répéta ce qu'elle venait de dire, mais avec un léger
-tremblement, alarmée qu'elle était de l'effet que cette révélation
-semblait produire sur Odon.
-
-Rocrange se dressa violemment. Il fit quelques grands pas dans la
-chambre, comme frappé de folie, la tête entre les mains et poussant de
-rauques exclamations.
-
---Odon! Odon! gémit Pauline consternée.
-
-Odon s'avança sur elle, lui saisit les poignets et les yeux égarés
-cherchant ses yeux pour les fixer furieusement:
-
---Tu as eu un autre amant que moi? vociféra-t-il... Ah! tu as eu un
-autre amant que moi?
-
-Une jalousie atroce le remuait, jalousie brutale, irraisonnée, qui
-venait de s'abattre sur lui et de l'étreindre, quoique l'instant
-d'auparavant il se fût refusé à croire qu'il pût être sujet à une
-pareille passion.
-
---Réponds! réponds, Pauline! criait-il. Quel est l'homme qui est le
-père de ton enfant? Quel est celui qui t'a possédée d'amour avant moi?
-Ah! je te croyais pure, et voici que tu as eu un amant, un amant que
-tu as aimé comme moi, plus que moi peut-être! Pauline, tu viens de
-déchirer mon coeur effroyablement.
-
-Des larmes jaillissaient de ses yeux et devant ce désespoir Pauline se
-sentait défaillir.
-
-Mais elle réagit de toute l'énergie dont son âme était capable.
-Maîtrisant l'affreuse émotion qui la poignait, elle attendit qu'Odon
-eût exhalé le premier flot impétueux de sa douleur; et lorsqu'il se
-fut tu, la poitrine seulement secouée encore de sanglots, elle
-commença, d'une voix qu'elle fit le plus douce et le plus calme
-possible:
-
---Oui, Odon, j'ai eu un amant avant toi, et si je ne te l'ai pas dit
-jusqu'ici, c'est qu'au moment où je t'ai aimé il ne jouait plus aucun
-rôle dans la mémoire de mon coeur. J'avais encore moins à te parler
-de lui que de mon mari. Il est mort d'ailleurs, cet homme avec qui
-j'ai connu les fausses joies de l'adultère, il est mort, et son
-souvenir est mort depuis longtemps. Si cet enfant n'était pas là, pour
-me rappeler parfois son père, évoquer de l'oubli cette figure
-disparue, qui a pu jadis, alors que je n'avais pas accompli le
-pèlerinage de l'amour, m'en dresser le fantôme à un coin de ma route,
-si cet enfant, qui fait mon orgueil, ne m'inspirait en quelque sorte
-une reconnaissance rétrospective pour celui qui me le donna, je
-n'aurais qu'un regard d'amertume à jeter sur un passé vide et morne.
-Je ne l'ai point aimé, cet homme qui fut mon amant. Mérite-t-il ce
-titre? Il n'a su ni dompter mon âme, ni éblouir mes sens. Je suis
-restée froide et désolée comme après une effroyable ironie. Pourquoi
-t'être livrée à lui? diras-tu. Hélas! c'est pour la même raison qui
-m'a fait épouser mon mari. La femme cherche toujours à aimer. Jusqu'au
-moment où elle aime vraiment, où elle sait à n'en pas douter qu'elle
-aime, bien des tentatives infructueuses ont lieu. Où sont-elles les
-privilégiées qui ont trouvé du premier coup l'amant prédestiné et ont
-eu l'ineffable gloire de s'offrir vierges à ses baisers? S'il y en a
-auxquelles fut départi ce bonheur, qu'elles l'imputent à une faveur
-spéciale de la providence. La plupart, j'entends de celles qui aiment,
-ont à éprouver l'amère vanité des désirs humains, avant d'en connaître
-la possible et magnifique floraison. Heureuses, bienheureuses encore
-quand elles la connaissent! O mon Odon, vierges! Étais-je moins vierge
-parce que mon corps avait été possédé? Mais c'est toi, c'est toi qui
-m'as rendue femme! Auparavant, quoique femme mariée et femme adultère,
-je n'étais pas encore femme. Il me manquait le sens divin de l'amour.
-C'est toi qui m'en as dotée: ou plutôt qui l'as découvert, excité,
-fécondé en moi. N'as-tu point eu ma vraie virginité? N'es-tu point mon
-premier, mon seul, mon parfait amant, mon époux et mon maître? Odon,
-Odon, c'est toi que j'aime, je n'ai aimé que toi!
-
-Odon sanglotait toujours, mais son regard s'était adouci. Il
-comprenait qu'il avait eu tort de s'emporter et que cette femme
-admirable ne perdait en rien de sa valeur pour avoir erré, longtemps
-erré à la recherche de l'inappréciable trésor. Lui-même avait eu des
-maîtresses, et en grand nombre: et osait-il dire qu'il n'en avait pas
-aimé quelques-unes? Et pourtant, lui aussi se sentait vierge, vierge
-par le renouvellement qu'apporte tout amour.
-
---Je ne t'en veux pas, Pauline, prononça-t-il, mais à voix triste
-encore.
-
-Il ne pouvait pas se remettre si vite du coup inattendu qui l'avait
-frappé, quoique sa raison eût déjà pris le dessus et lui représentât
-l'injustice de sa douleur.
-
-Pauline continua:
-
---Et l'eussé-je aimé, l'eussé-je aimé comme je t'aime, te serait-il
-permis de conclure que mon amour actuel n'est pas entier et sans
-mélange? Ne devrais-tu pas, au contraire, être fier d'avoir aboli dans
-mon coeur les autres sentiments qui auraient pu le partager? Enfin,
-et avant tout, n'étais-je pas libre de me donner, alors que je ne te
-connaissais pas et que je n'aurais pu me donner à toi? D'où viendrait
-que, même dans le cas où j'aurais aimé, tu pusses être peiné de mon
-passé?
-
---C'est vrai, dit Odon, j'ai agi sous l'empire de la folie:
-pardonne-moi.
-
---Je n'ai rien à pardonner: pour folle qu'elle était, cette jalousie
-était de l'amour.
-
---Pardonne-moi, Pauline, je t'ai offensée. En poussant mon cri
-d'indignation égoïste et dément, je me suis ravalé au niveau des
-tyrans et des pharisiens, qui entendent bien que la loi soit violée,
-mais à leur profit seulement. Le coeur est le coeur: comment
-exigerais-je qu'il reste enseveli sous un linceul de mort jusqu'au
-moment où j'apparais pour lui souffler la vie? Si ton coeur n'avait
-pas été agité depuis longtemps par l'éternel désir, te serait-il
-possible maintenant de m'aimer comme tu le fais? Oh non! et j'étais
-ridicule de supposer que, douée de passion, tu fusses demeurée
-jusqu'ici sans risquer un pas à la poursuite du bonheur. Que tu te
-sois déjà donnée, que tu en aies aimé un, deux, plusieurs, qu'ai-je
-besoin de m'en préoccuper, aujourd'hui que tu es à moi et que je te
-tiens frémissante dans mes bras? Le présent et l'avenir sont la seule
-chose qui compte; le passé en a été la préparation; et si le présent
-charme, c'est que le passé a été ce qu'il devait être. Pardonne-moi,
-Pauline: tu m'aimes, et je ne veux savoir que cela.
-
-La noblesse de ces paroles toucha vivement la jeune femme. Elle
-n'était cependant pas entièrement satisfaite: les efforts d'Odon pour
-se dompter étaient trop visibles. Elle voulait que son amant n'eût
-contre elle pas même l'ombre d'un de ces griefs secrets, dont on
-rougit, qu'on est le premier à condamner, mais qui n'en tourmentent
-pas moins le coeur.
-
---Je crains que tu ne m'en veuilles, au fond, dit-elle. Avoue que j'ai
-descendu quelques marches du piédestal sur lequel tu te plaisais à
-m'ériger.
-
---Au premier moment, oui, répondit Odon. Je ne réfléchissais pas que
-dix ans de mariage avec un mari qu'on n'aime pas justifient toutes les
-conséquences.
-
---Je n'ai pas besoin d'être justifiée, mais d'être comprise.
-
-Elle lui raconta l'histoire de son adultère. Elle n'en céla ni
-les hontes, ni les déboires; elle insista même sur le côté navrant
-de cette aventure. Elle se dépeignit telle qu'elle était à cette
-époque: irritée de la désillusion de son mariage, impatiente d'aimer,
-prenant pour de l'amour les moindres palpitations de son coeur
-inexpérimenté, et finalement donnant dans le premier panneau tendu
-sous ses pieds par un bel égoïste. Oh! elle n'avait pas été longue à
-s'apercevoir de sa bévue; mais elle s'y était entêtée, espérant
-toujours, malgré tout, jusqu'au moment où la brutalité indubitable des
-faits l'avait laissée gisante sur le carreau, à jamais rebutée,
-croyait-elle, de chercher le bonheur par l'amour. Cette expérience lui
-avait suffi. Elle avait réfréné en elle ses besoins de vie
-sentimentale. Elle en était arrivée à douter de l'amour, ou du moins,
-car elle ne le sentait que trop bouillonner stérilement dans son sein,
-à douter que sa réalisation fût possible sur la terre.
-
-Odon l'écoutait parler, et, peu à peu, à mesure qu'il pénétrait mieux
-le passé de celle qu'il aimait, passé que, quoiqu'il se défendît de
-désirer y toucher, elle tenait à lui faire connaître dans ses détails,
-le sentiment pénible qui l'avait ému se transformait en ardente
-sympathie.
-
---Pauvre amie! répétait-il, tandis que se succédaient les stations de
-ce calvaire.
-
-La pitié gonflait son coeur et n'y laissait plus de place pour la
-moindre amertume. Pauline savait si bien le mêler à sa vie, qu'il en
-éprouvait lui-même les impressions, la sentait, la comprenait, et
-partant n'avait plus rien à en pardonner ou à en excuser. Bien plus, à
-voir cette âme se dévoiler davantage, il concevait d'elle une
-admiration toujours plus profonde, car il s'étonnait de trouver
-qu'elle avait tellement eu soif d'idéal et depuis si longtemps avait
-souffert de la disproportion entre ses aspirations merveilleuses et
-l'indigence du sort qu'elle avait subi.
-
---Et il y a huit ans que cette histoire s'est passée? demanda-t-il,
-lorsqu'elle eut fini.
-
---Il y a huit ans.
-
---Et depuis?
-
---Depuis, ce fut la mort de mon âme, ou plutôt, car ses blessures
-étaient bien vives, son affreux supplice, l'enfer du doute, du
-désespoir, de la fausse résignation, qui cherche à maintenir la
-révolte, sans parvenir à autre chose qu'à doter le visage du masque
-d'indifférence et de politesse sous lequel les passants ne sauraient
-deviner qu'un monde terrible palpite: jusqu'au jour providentiel où je
-t'ai rencontré, mon Odon, et où j'ai cru que l'univers allait
-s'effondrer sur moi, pour avoir trouvé, enfin! enfin! le bonheur dans
-deux bras amis.
-
---N'as-tu vraiment pas essayé durant ces huit ans de te donner à un
-autre homme?
-
---Non, fit Pauline: l'amour que je concevais était si haut, qu'il me
-semblait impossible qu'il se trouvât quelqu'un capable d'y répondre.
-Bien des hommes m'ont fait la cour; en tous je démêlais l'égoïsme
-cynique, la sensualité grossière, la vanité stupide. Aucun ne m'aimait
-vraiment, et, comme avec les années l'idéal que je me créais de
-l'amant se complétait et grandissait, aucun, même parmi les meilleurs,
-ne me paraissait digne d'être aimé. Au spectacle des misérables
-intrigues qui se nouaient et se dénouaient autour de moi, je n'étais
-que plus décidée à abandonner aux âmes médiocres de si méprisables
-commerces. J'avais renoncé à croire; la foi était partie enlevée par
-les serres de la déception. Il fallait un miracle pour me sauver: le
-miracle s'est produit. Dieu que j'avais renié s'est manifesté au
-moment où je ne m'attendais plus qu'au néant, et je suis maintenant en
-adoration devant sa bonté et sa puissance.
-
---O Pauline! dit Odon, tu es la plus noble, la plus rare des
-créatures. Je suis un misérable de t'avoir soupçonnée d'une faiblesse.
-Une faiblesse, bon Dieu! Quelle prétention avais-je? Mais je te
-voulais sans tache, comme la divinité pure à laquelle on a dressé un
-autel et qu'on pare de toutes les vertus. Et, mauvais croyant, il
-m'avait semblé qu'un nuage passait sur ta blancheur immaculée. Mais,
-voilà que tu m'apparais maintenant plus éblouissante qu'avant. Oh!
-pardonne, pardonne!
-
-Cette fois, c'était sincère et profond. Ce n'était plus seulement sa
-raison qui le poussait à rendre justice, mais tout son coeur.
-
-Les yeux de Pauline brillèrent de joie, son âme rayonna.
-
-Odon s'était agenouillé devant elle. Il baisait les plis de sa robe;
-et sur sa main, la jeune femme sentit tomber une larme.
-
-Ce fut un instant de muette extase. Puis, lorsqu'il se fut relevé,
-elle se jeta dans ses bras, comme pour y chercher la protection
-suprême.
-
---Rien ne pourra m'arracher de toi! balbutiait-elle.
-
---O mon amie, je serai ton seul, ton véritable époux. Je le vois
-maintenant, le monde ne saurait être pour toi qu'un désert; la famille
-même, cette prison où tant, qui soupirent après la liberté, sont
-retenus par de multiples chaînes, est démolie autour de toi et ne
-t'offre que des ruines inhabitables; tout t'éloigne de celui auquel la
-loi t'a lié, tout et jusqu'à l'enfant, qui d'habitude est l'inexorable
-carcan rivant au même collier de fer deux têtes ennemies. Je n'ai plus
-d'objection, plus. Je suis convaincu que ton bien comme ton devoir
-consistent à abandonner ton mari pour me suivre. Je n'appréhende plus
-pour toi ni les regrets, ni les défaillances. Au point où tu en es, la
-seule solution possible, c'est la rupture avec un passé de larmes et
-de mensonge.
-
---L'honneur même, cet honneur dont on a plein la bouche et qu'on
-comprend si peu, l'honneur même l'exige.
-
---Je ne te parle pas de ma joie, Pauline; elle est immense. Oh! nous
-serons heureux!
-
---Je le veux, Odon.
-
---Un avenir de bonheur caché, loin de la foule, loin des vanités et
-des perfidies, s'ouvre devant nous. Une idéale confiance en Dieu, en
-la justice, en l'amour remplit nos âmes. Unis par le saint mystère
-d'une même foi, nous oublierons les hommes, les païens, les barbares.
-Nous les laisserons à leurs faux dieux et à leurs cultes malfaisants.
-Chère épouse, tes yeux seront mon univers, tes beaux yeux où se révèle
-l'unique grâce qui me touche. Peu nous importe le bruit que l'on fera
-sur nous: il ne parviendra point à nos oreilles. Nous aurons le
-témoignage de notre conscience, le seul bien nécessaire, et qui ne
-nous faillira pas.
-
---Oh! oui, dit Pauline, la conscience, l'honnêteté, l'amour!
-
-Elle appuya sa tête sur le sein de son amant.
-
-Une bénédiction semblait planer sur eux. La douceur de cette heure
-était si grande, qu'ils ne savaient comment s'exprimer mutuellement
-leur gratitude.
-
-Ils restèrent longtemps silencieux en une étreinte bienheureuse.
-
-Puis, Pauline dit:
-
---Dès demain, mon mari saura tout.
-
-Elle avait à peine prononcé ces mots, qu'un bruit de pas se fit
-entendre dans le salon voisin.
-
-Pauline pâlit affreusement.
-
-La portière s'écarta. Sur le seuil de leur chambre, un homme apparut:
-
-Facial.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Depuis plusieurs heures, Facial se promenait dans son cabinet, en
-attendant l'entrevue qu'il devait avoir avec sa femme.
-
-Un domestique vint lui annoncer que madame était arrivée.
-
-Il se recommanda encore la plus glaciale, la plus dédaigneuse
-politesse, boutonna sa redingote, but un petit verre de cognac, et
-passa au salon où l'attendait Pauline.
-
-Elle se leva à son entrée et lui tendit la main sans affectation.
-
---Nous ne sommes coupables ni l'un ni l'autre, dit-elle;
-épargnons-nous mutuellement les reproches et les grands mots.
-
-Facial resta abasourdi de ce début. Il se préparait à subir des
-attendrissements, des sanglots, une femme se jetant à ses pieds et
-demandant grâce, et voici qu'il la trouvait aussi calme que lui.
-
---Asseyez-vous, Madame, dit-il avec un geste vague.
-
-Ils prirent place en face l'un de l'autre, séparés par une petite
-table.
-
---Je n'ai pas d'explication à vous donner, fit Pauline au bout d'un
-instant de silence, et je vous prie de ne pas en exiger de moi. Il
-doit vous être assez indifférent de savoir pourquoi et comment j'en
-suis venue à rompre les liens qui nous unissaient. Il est probable
-d'ailleurs que si je tentais de vous l'expliquer, vous ne me
-comprendriez pas. Veuillez donc ne considérer que les faits. Ils sont
-trop évidents pour que je songe à les nier ou à les atténuer. J'en
-assume la responsabilité.
-
-Facial perdait pied. Il ne concevait pas que Pauline osât se présenter
-à lui autrement qu'en pécheresse repentante et accablée de honte.
-
---Ah! misérable femme! s'écria-t-il, oubliant d'un coup ses projets
-d'impassibilité.
-
---Ne le prenez pas sur ce ton, dit Pauline, je vous en supplie.
-
---Comment! Vous m'avez trompé, trahi, déshonoré, vous avez commis un
-crime épouvantable, vous voilà souillée, couverte de boue, et vous
-venez tranquillement m'annoncer que vous en assumez la responsabilité!
-Je crois bien que vous en assumez une de responsabilité, et
-effroyable! Les conséquences de votre faute seront terribles,
-terribles...
-
---Il est inutile de vous emporter: ce qui est fait est fait, et si
-c'était à refaire, je le referais. Veuillez me dire maintenant
-quelles sont vos intentions.
-
-Facial la regardait effaré.
-
---Mes intentions? mes intentions? Vous en parlez avec une légèreté...
-Ah ça! éclata-t-il, pensez-vous que je vais passer l'éponge sur vos
-déportements, vous ouvrir de nouveau, comme si de rien n'était, ma
-maison et mes bras, vous supplier peut-être--telle est votre
-audace!--de reprendre la vie commune agrémentée de toutes les
-complaisances? Ne vous bercez pas d'illusions. Ne vous figurez pas que
-votre pouvoir sur moi soit si grand, qu'il vous suffise de paraître
-pour reconquérir votre place au foyer. Vous vous traîneriez à mes
-genoux, que je resterais inflexible. Madame, je ne suis pas de ceux
-qui pardonnent.
-
-Cette phraséologie mettait Pauline au supplice.
-
---Je ne suis point venue ici mendier votre pardon, dit-elle. Je ne
-saurais qu'en faire. Dites-vous bien d'ailleurs que si vous souffrez
-maintenant à cause de moi, j'ai souffert, moi, pendant dix ans à cause
-de vous, et ne vous posez pas en accusateur: ce rôle vous convient
-peu.
-
---Quelle impudence! fit Facial avec indignation. Mais vous êtes un
-serpent que j'ai réchauffé dans mon sein!
-
-Pauline haussa les épaules.
-
-«Rien, pas un cri du coeur ne lui échappe!» pensait-elle.
-
-Elle se taisait, hautaine, sous les injures que Facial déversait.
-Qu'aurait-elle dit? Elle ne pouvait pas lui prêter son cerveau, pour
-qu'il sentît avec ses sentiments et comprît qu'il n'avait pas le
-droit de la juger. Il voyait à son point de vue, un point de vue
-abominable et faux, mais qui était le sien. Que servait alors de
-répondre?
-
-En proie à une fureur qu'il ne cherchait plus à contenir, Facial se
-répandait en discours diffus, boursouflés, pleins de périodes
-déclamatoires et d'imprécations violentes. Il dépassait les bornes,
-traitait sa femme de fille perdue, la ravalait au-dessous des
-prostituées, qui, elles, n'ont juré fidélité à personne. Les outrages
-jaillissaient de ses lèvres. Lui, si châtié d'habitude dans son
-langage, trouvait d'ignobles insultes à lancer comme des crachats au
-visage de celle qui lui était intellectuellement et moralement si
-supérieure. Elle ne bronchait pas; pâle, les traits immobiles, elle
-laissait passer ce flot d'ordure qui ne l'atteignait pas.
-
-Épuisé, Facial s'arrêta et s'affaissa dans un fauteuil.
-
---Avez-vous fini? demanda Pauline.
-
-Il se redressa, comme sous un coup de fouet.
-
---Je n'ai pas encore dit le plus important, Madame, reprit-il
-foudroyant; je n'ai pas encore prononcé le mot fatal...
-
---Prononcez-le, interrompit-elle, je n'attends que cela.
-
---Vraiment, Madame, le divorce ne vous fait pas peur?
-
-Il espérait la voir s'abattre sous l'épouvante de ce mot et mesurer
-enfin l'horreur de son crime à la grandeur de la punition. Mais elle
-ne parut pas s'en émouvoir.
-
-Il accentua d'une voix sévère:
-
---Le divorce, Madame! le divorce!
-
---Je suis heureuse, répondit simplement Pauline, que vous compreniez
-comme moi qu'une séparation est nécessaire. Vous la voulez légale,
-tant mieux: l'ordre est une excellente chose, et ma liberté en sera
-moins précaire. Le divorce est la meilleure solution à notre
-situation. Si vous avez cru que je me ferais des illusions sur votre
-tendresse à mon égard, vos paroles me montrent que vous en entretenez
-sur celle que je vous porte. Vous vous imaginez que «ma faute»--je
-conserve à mon acte ce nom, puisqu'il est consacré, quoique ma vraie
-faute, faute bien involontaire et toute d'ignorance, ait été de vous
-épouser sans savoir ce que c'est que l'amour--vous vous imaginez que
-ma faute est le résultat d'un de ces coups de tête ou de sang
-familiers aux femmes peu scrupuleuses, qui durent le temps d'un
-caprice et dont elles se mordent amèrement les doigts, si, par
-malchance, le mari découvre et sévit. Vous supposiez que ce mot de
-divorce allait me prosterner à vos pieds humiliée et brisée, pleurant
-des serments de repentirs éternels. Vous vous trompez. Ma faute a été
-voulue et longuement méditée. Bien loin d'en redouter les
-conséquences, j'étais à la veille de vous découvrir moi-même la
-vérité. Vous m'avez prévenue: ce n'est pas une raison pour que je
-change de contenance. Non, je ne crains pas le divorce; je l'appelle,
-je le désire. Mais ici vous êtes le maître, vous seul avez qualité
-pour le réclamer, puisque, au point de vue de la loi, c'est vous qui
-êtes l'offensé.
-
---C'est bien, Madame, nous divorcerons. Telle était mon intention:
-vos bravades ne font que m'y affermir.
-
---Sur quoi baserez-vous votre demande?
-
---Sur la vérité: votre adultère. Songeriez-vous à le nier?
-
---Oh non, je vous aiderai même à l'établir.
-
---Il y a des maris chevaleresques qui en pareille circonstance
-poussent l'abnégation jusqu'à prendre la faute sur eux. N'attendez pas
-de moi une telle délicatesse. Je considère l'adultère, même l'adultère
-de l'homme, comme une chose trop grave pour que je consente à m'en
-charger. Que m'importe votre honneur, maintenant que vous l'avez
-perdu. Le divorce sera prononcé contre vous.
-
---J'entends. Vous m'offririez d'ailleurs ce petit sacrifice, que je
-n'accepterais pas.
-
---Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous traîner devant le
-tribunal correctionnel pour obtenir votre condamnation. Je délaisse
-cette vengeance.
-
---Quelle magnanimité!
-
---Le nom de votre complice ne sera pas même prononcé dans les
-considérants. Vous pourrez l'épouser, puisque vous prétendez l'aimer,
-et essayer de racheter avec lui les torts que vous avez eus avec moi.
-
-Facial se croyait sublime.
-
---Il est marié, dit Pauline.
-
---Il peut divorcer.
-
---Il ne le peut pas: sa femme est catholique.
-
-Facial leva les yeux au ciel.
-
---Dans quel abîme êtes-vous tombée! Enfin s'écria-il, vous l'avez
-voulu, Madame, vous l'avez voulu!
-
---C'est bien. Ne parlons pas de moi. Puis-je vous demander quelles
-sont les preuves que vous produirez devant les magistrats?
-
---Des preuves? J'ai des témoignages, des présomptions morales, des
-faits matériels qui, réunis, formeront un dossier suffisant pour vous
-confondre.
-
---Croyez-moi, laissez de côté tout cet arsenal. Il est inutile,
-puisque j'avoue. Ne désirez-vous pas, comme moi, aboutir par les
-moyens les plus rapides et les plus simples?
-
---Sans doute, et si vous avouez cela ira tout seul. Mais il faut un
-aveu écrit.
-
---Qu'à cela ne tienne, je vais vous écrire une lettre où je
-reconnaîtrai explicitement ma culpabilité.
-
---Comme vous voudrez, fit Facial. D'habitude, les femmes n'avouent pas
-ces choses-là; leur pudeur les pousse à se défendre même contre
-l'évidence. Il faut que vous ayez perdu tout sens moral.
-
-Sans répondre, Pauline ouvrit un buvard, prit une feuille de papier et
-écrivit une demi-page qu'elle signa.
-
---Cela suffit-il? demanda-t-elle en tendant la pièce à son mari.
-
-Facial la lut deux ou trois fois attentivement.
-
---Cela suffit, dit-il.
-
-Puis il la serra avec soin dans son portefeuille.
-
---Et maintenant, Madame, termina-t-il, nous ne nous retrouverons que
-devant les juges. Que Dieu vous pardonne!
-
-Mais au lieu de partir, Pauline se dirigea vers une porte menant dans
-les appartements intérieurs.
-
---Où allez-vous! cria Facial.
-
---Mon fils... Je vais chercher mon fils.
-
---Pour quoi faire?
-
---Pour l'emmener.
-
-Il se précipita et lui barra le passage.
-
---Vous ne passerez pas!
-
---Monsieur!
-
---Je vous le défends!
-
-Elle s'arrêta haletante. Un éclair flamba dans ses yeux.
-
---Vous oseriez me défendre de prendre mon fils? prononça-t-elle les
-dents serrées.
-
---Parfaitement.
-
---Mais c'est mon fils! rugit-elle.
-
---C'est aussi le mien, dit Facial.
-
-Une horrible lueur palpita dans l'esprit de Pauline. Son fils! son
-fils! Facial songeait à le lui enlever! Oh! c'était impossible! Quelle
-monstrueuse pensée venait de germer là tout à coup, si monstrueuse que
-pas un instant le soupçon que cela pût se produire ne lui était venu!
-La séparer de son fils! Ce forfait épouvantable serait-il permis? Non,
-non, elle se trompait, elle avait mal entendu! Son mari était un homme
-après tout: il n'allait pas voler un enfant à sa mère!
-
---Je veux mon fils! supplia-t-elle la tête pleine de vertige.
-
---Vous ne l'aurez pas.
-
-Alors, en une abondance éperdue de paroles incohérentes, pleurant,
-défaillant, les mains frissonnantes, elle divagua:
-
---Vous n'avez pas formé l'infernal projet de m'arracher mon enfant! Ce
-n'est pas sérieux, ce n'est qu'une effroyable plaisanterie! Dites,
-dites que vous n'avez voulu que me faire peur! Je suis mère, moi,
-savez-vous bien? Ce serait me tuer que de m'ôter l'enfant que j'ai
-porté dans mon sein, que j'ai nourri, que j'ai élevé, qui est mon sang
-et ma vie! Oh! vous savez cela! Vous ne voudrez pas commettre un crime
-si infâme! Si vous avez jamais eu pour moi un sentiment qui ne fût pas
-de la haine, vous épargnerez la malheureuse qui a été votre femme,
-vous n'exercerez pas sur elle une atroce, une basse vengeance. Vous ne
-dites rien; vous attendez que je me sois mieux humiliée. Parlez, que
-dois-je faire pour vous fléchir? Oh! grâce! grâce! L'angoisse
-m'étreint à la gorge, ma voix se perd, les mots manquent à mon
-coeur...
-
-C'était enfin la scène que Facial attendait et à laquelle il s'était
-préparé. Seulement, au lieu que ce fût la femme, c'était la mère qui
-criait grâce.
-
-Il répondit durement:
-
---C'est trop tard: il fallait songer à cela avant.
-
-Une nouvelle énergie galvanisa Pauline:
-
---Vous avez l'audace de séquestrer Marcelin? proféra-t-elle avec un
-tel emportement, que Facial crut qu'elle allait se jeter sur lui.
-
---Sa place n'est pas avec vous. Je le garde.
-
---De quel droit?
-
---De quel droit? Je crois, Madame, que vous vous méprenez ici
-étrangement sur vos droits. Apprenez donc que, le divorce étant
-prononcé contre vous, c'est à moi, en principe, que le tribunal doit
-confier l'enfant. Il suffit que j'en fasse l'objet d'une demande, et
-c'est ce qui sera, pour que, malgré tout ce que vous pourrez arguer,
-le droit de garder Marcelin me soit acquis.
-
-A ces paroles qui éclairaient tragiquement la situation, Pauline
-sentit tout s'effondrer en elle.
-
-Un dernier espoir restait, auquel elle s'accrocha désespérément. Il
-fallait pour cela l'aveu terrible. Mais plus rien ne lui coûtait.
-
-Se campant devant son mari, le fixant les yeux dans les yeux, elle dit
-avec un cinglement:
-
---Cet enfant n'est pas de vous.
-
-Facial sursauta.
-
---Il n'est pas de vous, reprit-elle plus ardemment, il est de M. de
-Hartwald. Car je vous ai trompé autrefois avec M. de Hartwald. C'était
-à l'époque où il était secrétaire d'ambassade à Paris. Vous vous le
-rappelez? J'ai fait sa connaissance dans un bal. Il venait souvent
-ici. Vous l'invitiez. Eh bien, je vous trompais avec lui. Pendant un
-an, je vous ai trompé; et vous ne vous en doutiez pas. Marcelin est né
-de cet adultère. Regardez-le, il n'a rien de vous: il ne vous
-ressemble ni au physique ni au moral. Remarquez son nez, son nez
-droit, fin, distingué, et ses cheveux, ses cheveux blonds: c'est le
-nez et les cheveux de M. de Hartwald. Il a, par contre, mes yeux et ma
-bouche. C'est frappant. M. de Hartwald est mort; cet enfant est à moi
-seule...
-
-Elle s'arrêta, regardant toujours son mari. Mais celui-ci, après un
-premier choc de surprise, avait eu le temps de se remettre.
-
---Ah! par exemple! s'écria-t-il en riant insolemment, vous avez de
-l'imagination! Ma parole, à vous entendre, on dirait que c'est arrivé!
-Mais ça ne prend pas! Ça ne prend pas! Marcelin le fils de M. de
-Hartwald! Elle est bien bonne!
-
---Vous ne me croyez pas? fit Pauline bouleversée.
-
---Vous croire? Ah ça, pour qui me prenez-vous? Il est visible que vous
-venez d'inventer cette histoire de toutes pièces. C'est un mensonge,
-et qui plus est un mensonge ignoble. Ah! Madame, vous étiez déjà bien
-bas dans mon estime: vous voici dans la fange jusqu'au cou.
-
---Vous ne me croyez pas? répéta-t-elle avec accablement.
-
---Inventez autre chose, ou mieux n'inventez rien du tout. Votre
-paroxysme vous égare jusque dans le ridicule. Marcelin ne serait pas
-mon fils! Vous moquez-vous? Vous trouvez qu'il ne me ressemble pas?
-Vous êtes donc aveugle! Et la voix du sang, Madame, la voix du sang!
-Est-ce que je me sentirais son père, si je ne l'étais pas?
-
---Mon Dieu! mon Dieu! gémissait Pauline.
-
-Et elle demeurait stupide devant son impuissance à établir la vérité.
-Elle ne possédait aucune preuve de ses relations avec M. de Hartwald.
-Tout avait été détruit. Il n'existait pas un mot de billet, pas une
-photographie, pas un signe, pas un document quelconque, rien, rien,
-rien, que sa parole à elle et cette ressemblance qu'elle était la
-seule à apercevoir.
-
-Alors, folle, elle cria à son mari:
-
---Rendez-moi la lettre!
-
---La lettre?
-
---Oui, la lettre que je viens d'écrire et où je me reconnais coupable.
-Je ne divorce plus.
-
---Pardon, Madame: vous ne divorcez plus, mais moi je divorce. Je ne
-vous rendrai pas la pièce que vous m'avez si légèrement fournie.
-
---Oh!...
-
---D'ailleurs, cela ne vous avancerait pas à grand chose. Comme je vous
-l'ai dit, j'ai des témoignages à faire valoir. La procédure sera un
-peu plus longue, voilà tout.
-
---Je me défendrai, je lutterai et peut-être parviendrai-je à jeter
-quelque doute dans l'esprit des juges. Rendez-moi ma lettre!
-
---Non.
-
---C'est une lâcheté!
-
---Une prudence.
-
---Mon enfant! mon enfant!
-
-Elle voulut s'élancer. Facial la saisit violemment par les bras et la
-coucha de force dans un fauteuil. Sans cesser de la maintenir, il
-appela:
-
---Victor!
-
-Le valet de chambre parut.
-
---Prévenez miss Dobby qu'elle ait à emmener immédiatement mon fils là
-où elle sait. Accompagnez-les.
-
-En proie à une indicible horreur, Pauline se débattit convulsivement.
-On enlevait son enfant! Elle ne le verrait plus, plus... C'était fini!
-
---Le voir, râla-t-elle... je veux le voir...
-
-Mais les deux mains atroces de son mari la serraient comme dans un
-étau, la clouaient, la paralysaient.
-
---Lâchez-moi!... Oh! ayez pitié, pitié!... Mon Dieu, ayez pitié!...
-
-On entendit, du côté de l'antichambre, une lointaine voix d'enfant:
-
---Maman! maman!
-
-Pauline se raidit en un suprême effort. Mais ce fut en vain. Elle
-retomba brisée sous la masse vigoureuse qui pesait sur elle.
-
-Elle cria.
-
-Facial lui mit son genou sur la bouche.
-
-Quelques instants épouvantables se passèrent, pendant lesquels elle
-crut mourir, tout son pauvre corps tordu comme dans les spasmes d'une
-torture.
-
-Enfin, Facial la lâcha.
-
---Vous êtes libre, dit-il.
-
-Elle se leva d'un bond fiévreux et se précipita à travers
-l'appartement. Elle en parcourut hâtivement les diverses pièces. Le
-vide, le vide partout. Marcelin n'était plus là. Dans la salle
-d'étude, un désarroi de livres et de cahiers... Elle baisa en
-sanglotant ces objets que son enfant maniait encore quelques minutes
-auparavant, elle les baisa comme des reliques sacrées, et son coeur
-de mère éclatait dans sa poitrine... Ses lèvres battaient, ses
-paupières tremblaient nerveusement; elle répétait le nom chéri, tantôt
-tout bas, comme une prière, tantôt en appels désespérés écorchant sa
-gorge en feu. Elle reprit deux ou trois fois sa promenade errante de
-chambre en chambre, lentement maintenant, anéantie, s'arrêtant à
-chaque détail qui lui évoquait Marcelin. Lorsqu'elle revint au salon,
-où Facial attendait qu'elle se fût convaincue de l'inutilité de sa
-révolte, elle n'avait plus l'air que d'un spectre désolé, d'une statue
-vivante de l'effroi.
-
-La vue de son mari sembla la glacer d'épouvante. Elle porta ses mains
-en avant, dans un long geste de répulsion. Quelques mots rauques
-sortirent péniblement de sa bouche contractée.
-
---C'est vous... c'est vous...
-
-Et elle s'abîma sur le tapis, sans connaissance.
-
-Facial sonna la femme de chambre. Il lui montra le corps inanimé de
-Pauline. Puis, il prit son chapeau et partit.
-
-Au bout d'une demi-heure, Pauline revint à elle. La femme de chambre
-l'avait portée sur un lit, lui faisait respirer des sels, étanchait
-avec un mouchoir imbibé d'eau le sang d'une petite plaie qu'elle
-s'était faite en tombant.
-
---Où est mon fils?
-
---Je ne sais. Il est sorti avec sa gouvernante et Victor.
-
---Et monsieur?
-
---Il est sorti aussi. Il n'y a personne à la maison.
-
-Elle s'élança à bas du lit, sans prendre garde qu'elle pouvait à peine
-se tenir debout.
-
---Madame n'est pas encore remise; Madame ferait mieux de rester
-couchée.
-
---Laissez-moi!...
-
-Elle descendit dans la rue, échevelée, hagarde, semblable à une
-aliénée.
-
-
-
-
-XIII
-
-
---Que vous êtes agaçant, dit Julienne, on ne peut rien tirer de vous!
-
---Mais, Madame, répliqua Réderic, vous m'interrogez à tort et à
-travers, vous et ces dames, sur ce que vous vous plaisez à appeler les
-mystères de l'affaire Rocrange! Que voulez-vous que je vous dise?
-C'est très simple. M. de Rocrange aimait Mme Facial; Mme Facial aimait
-M. de Rocrange; Mme Facial, qui, paraît-il, est une femme sincère, ne
-s'en est point trop cachée; et M. Facial, qui n'entend pas
-plaisanterie, plaide aujourd'hui même en divorce contre elle. Quoi de
-plus clair, de plus net, de plus logique? Il n'y a pas ombre de
-mystère. Les dessous n'existent pas. Tout cela est purement honnête.
-
---Honnête! s'exclamèrent avec des mines effarouchées la baronne
-Citre, Mme Sermais et Mme d'Orgely.
-
---Qu'appelez-vous l'honnêteté? demanda Réderic.
-
-Cette question déconcerta.
-
---L'honnêteté, c'est de rester fidèle à son mari, risqua enfin la
-baronne.
-
---Oh! ma chère, que vous êtes vieux jeu! ne put retenir Julienne.
-
---En effet, Madame, dit Réderic, c'est là une honnêteté
-antédiluvienne.
-
---L'honnêteté est au moins la bienséance, corrigea la baronne,
-consciente d'avoir émis une niaiserie.
-
---C'est ça, c'est ça! zézaya Mme d'Orgely sous son éventail.
-
---Et la bienséance? continua Réderic imperturbable.
-
-Cette fois, personne ne hasarda de réponse.
-
---La bienséance, reprit-il, voici: tromper son mari avec discrétion et
-rouerie; s'évader sans bruit de sa tutelle; prendre subrepticement
-tout le champ possible pour ses ébats et savoir revenir en hâte au
-moindre signal de la laisse, que l'on a tendue juste à point pour
-qu'une malencontreuse secousse n'avertisse pas de l'incartade le
-légitime propriétaire. Certaines femmes sont tenues très court;
-d'autres ont la laisse étonnamment longue: toutes jouissent autour du
-poteau marital d'un espace plus ou moins grand où brouter le thym
-d'amour. Ah! chèvres bienséantes, au poil blanc, à l'oeil innocent,
-jouez tant qu'il vous plaît entre les rocs qui vous dissimulent,
-derrière les hautes herbes, à couvert des ondulations de terrain;
-mais ne vous avisez pas de ronger de vos dents fines la corde qui vous
-retient pour aller gambader à l'aise sur les hauts sommets, où l'air
-est pur et léger, sans doute, mais où vous ne seriez plus que de
-vilaines chèvres sauvages indignes de considération. Vous aimez la
-liberté, mais il vous faut une liberté qui ait l'air de ne pas trop
-frauder l'esclavage. Vous ne la prenez pas, vous la dérobez. Vous ne
-sauriez avoir de désirs vifs, francs, joyeux; vous ne connaissez que
-les envies louches, inavouées, satisfaites en secret comme des vices.
-L'intrigue est, du reste, votre plaisir. Vous ne trouveriez guère de
-charme à l'amour, s'il n'était avant tout le fruit défendu, auquel il
-s'agit de goûter par une adroite et perfide maraude. Vous craignez la
-passion et vous la haïssez: et lorsque, par miracle il s'en trouve une
-qui soit autre chose qu'une coquette ou une coquine, vous le lui
-faites expier avec acharnement. Ah! elle ne trompe pas comme vous:
-haro sur elle! N'est-ce pas, mesdames, la bienséance consiste dans la
-déloyauté d'abord, et dans la cruauté ensuite?
-
-Réderic avait fait cette petite exécution sur un ton de persiflage
-mi-plaisant, mi-acerbe, dont il n'y avait pas lieu de s'offenser, mais
-qui n'en était pas moins mordant.
-
---Voyons, Réderic, fit Julienne assez vexée, vous êtes insupportable!
-En avez-vous encore pour longtemps à faire votre Alceste?
-
---J'ai fini, belle dame, j'ai fini: le métier est trop peu profitable,
-et il vaut mieux hurler avec les loups.
-
---Le monde est tel qu'il est, et ce n'est pas vous qui le changerez.
-Alors?
-
---Alors, je n'essaye point de le changer. Je constate les petites
-crapuleries qui s'y passent, et bien que je ne prenne pas à ces
-observations un très vif plaisir, je ne suis pas Alceste au point de
-m'en irriter plus que de raison.
-
---Et vous consentez parfois à hurler avec les loups, suivant votre
-exquise expression. Mais, à ce propos, revenons à nos moutons.
-
---Les avons-nous quittés?
-
---Réderic, si vous continuez, je me fâche.
-
---Ma chère, il veut défendre cette pauvre Pauline et son ami M. de
-Rocrange, dit cauteleusement Mme Sermais. Il est charitable sous son
-pessimisme. Seulement il procède d'une façon peu intelligente. Ce
-n'est pas en s'en prenant aux honnêtes femmes qu'on reconstituera
-l'honneur de celles qui s'exposent. Qu'on sollicite notre indulgence,
-rien de mieux; nous sommes prêtes à l'accorder; nous vivons à une
-époque où l'on est indulgent. Mais que l'on exige notre respect pour
-des femmes si peu soucieuses des moeurs qu'elles semblent trouver du
-plaisir à se compromettre, c'est vraiment se moquer de nous.
-
---Très bien, approuva la baronne.
-
---Je vois que mes clients, puisque clients il y a, sont bien malades,
-fit Réderic sans s'émouvoir. Il ne me reste qu'à les abandonner à
-l'inclémence du tribunal.
-
---Épousera-t-elle au moins son Don Juan? demanda Mme Sermais.
-
---Mais, ma chère, dit en riant Julienne, ne savez-vous pas qu'il
-existe déjà une Mme de Rocrange?
-
---Dans quel bourbier pataugeons-nous! déclama la Sénéchale, qui se
-délectait à suivre cette conversation.
-
---Je me le demande, observa Réderic sentencieux.
-
-Julienne se leva et alla lui donner une tape sur les doigts.
-
---Réderic, je vous intime l'ordre de vous taire. Lorsqu'on vous
-interroge, vous vous dérobez, et quand on ne désire plus rien de vous,
-vous manifestez votre vilain caractère par de désobligeantes remarques
-qui sont peu d'un galant homme.
-
---C'est dommage que notre incomparable sénateur ne soit pas là, il
-ferait mieux notre affaire.
-
---Ne vous désolez pas, il va venir.
-
---Vous savez, ma belle, dit la Sénéchale à Julienne, que c'est exprès
-pour vous que ce cher homme assiste à l'audience. Il est si peu
-curieux de sa nature, et ce linge est si sale à voir laver!
-
---Ah! fit Réderic, Sénéchal est au Palais?
-
---Oui, dit Julienne, et nous allons avoir des détails tout frais.
-
---Quel bonheur! s'écria étourdiment Mme d'Orgely.
-
---Il est charmant! soupira la baronne.
-
---Comme le vicomte et la vicomtesse doivent être ennuyés de cette
-aventure, émit la Sénéchale avec componction. M. de Rocrange s'est
-comporté...
-
---Oh! Madame, interrompit Mme Sermais, il a fait son métier d'homme.
-Il n'y a rien à lui reprocher. Pour Pauline, quelque pitié qu'on ait
-pour elle, il faut avouer qu'elle est coupable. Je dis coupable plus
-que malheureuse, car tout dans sa conduite prouve qu'elle a visé au
-scandale. Ne lui eût-il pas été facile, même en supposant le pire, de
-s'arranger à étouffer l'affaire, à éviter l'odieux d'un procès en
-divorce? Mais non, elle a été cassante, elle a rendu la conciliation
-impossible. Ce n'est point contre son mari qu'elle est partie en
-guerre, c'est contre la société, contre l'ordre, contre nous.
-
---Cela se pardonne moins aisément, dit Réderic.
-
---Et maintenant, demanda la baronne, que va-t-elle faire?
-
---Elle ne peut pas continuer à habiter Paris, dit Mme Sermais.
-Personne ne l'a revue, du reste. Pas même vous, chère madame?
-ajouta-t-elle en se tournant vers Julienne. Vous étiez pourtant de son
-intimité, je crois?
-
---Moi? pas du tout. Nous nous fréquentions seulement, ou plutôt elle
-me fréquentait. Ces derniers mois, je l'avais presque perdue de vue.
-
-Une pendule se mit à sonner.
-
---Il devrait y avoir un coq sur cette pendule, dit Réderic.
-
-Une rougeur fugitive passa sur le visage de Julienne. Elle reprit
-vivement sans paraître avoir remarqué l'interruption:
-
---Sénéchal, qui sait tout, m'a affirmé que Pauline était à Grasse.
-Aussitôt après l'éclat, elle se serait retirée chez sa tante, puis,
-quelques jours plus tard, serait partie pour le Midi. Je suppose
-qu'elle est revenue pour le procès, mais je ne saurais vous le dire au
-juste.
-
---Et M. de Rocrange?
-
---M. de Rocrange est aussi parti.
-
---Pour le Midi?
-
---C'est vraisemblable. Réderic pourrait nous renseigner, mais il ne le
-fera pas.
-
---Pourquoi ne le ferais-je pas? Vous voulez savoir où est Rocrange?
-C'est bien simple: il est à Béthanie.
-
---Comment?
-
---A Béthanie, loin de l'oeil des pharisiens, avec Marie, Marthe et
-Lazare, fondus pour lui en une seule personne: Lazare qu'il a
-ressuscité, Marie et Marthe qui l'aiment, l'une mystiquement, l'autre
-candidement.
-
---Et pendant ce temps, dit Julienne avec un haussement d'épaules
-blagueur, on conspire contre lui dans le Sanhédrin! Pour Dieu,
-Réderic, mon pauvre ami, je ne vous savais pas si simple! Comme l'on
-se trompe pourtant sur la mine! Sous votre masque froid et méchant,
-sous vos paroles mordantes, sous la satire perpétuelle de votre vilain
-rire, se découvre tout à coup la naïveté d'un poétereau romantique.
-Émile, continua-t-elle en s'adressant à un jeune lycéen qui, la
-prunelle à la fois allumée et railleuse, suivait avec intérêt cette
-conversation, Émile, voulez-vous voir un gobeur? Regardez monsieur. Ce
-grand sceptique qui vous paraît peut-être si fort et si digne de vous
-servir d'exemple n'est pas autre chose qu'un gobeur.
-
-Émile fit un geste qui indiquait suffisamment qu'il avait jugé
-Réderic.
-
---Vous ne connaissez pas Émile? poursuivit Julienne. Un petit cousin à
-moi, un garçon étonnant. A quinze ans, il vous a des aperçus
-stupéfiants sur la vie. Ainsi, tenez, l'autre jour, nous jouions aux
-petits papiers. La question posée était celle-ci: «Quelle est la
-différence de l'homme et de la femme?» Savez-vous quelle fut la
-réponse d'Émile? La voici textuellement: «La différence de l'homme et
-de la femme, c'est que la femme descend du singe, tandis que l'homme y
-remonte.»
-
---Est-il possible! se récrièrent les dames avec des gloussements de
-rires. Si jeune! Où a-t-il appris ces mots-là? Il n'y a plus
-d'enfants!
-
-Le lycéen jouissait avec modestie de son triomphe.
-
---Voyons, Émile, fit Julienne, puisque vous êtes si précoce,
-donnez-nous votre opinion sur M. de Rocrange et Mme Facial.
-
-Émile répondit avec commisération:
-
---Ils ne sont l'un et l'autre que des serins.
-
---Un peu osé, pour son âge, mais délicieux! bêla la baronne.
-
-Julienne s'amusait comme une folle.
-
-Sur ces entrefaites, Sénéchal arriva. Il eut un succès d'entrée. Ces
-dames l'entourèrent, l'accablèrent de questions.
-
-Une fois assis et les attentions suspendues à ses lèvres:
-
---Ah! mesdames, débuta-t-il, je sors de l'audience. Quel triste
-dénouement! Se peut-il qu'une femme ait pu se résoudre à laisser
-traîner devant un tribunal, devant le public, le scandale de sa vie
-privée! C'est fait: madame... cette dame... cette femme... je ne sais
-plus de quel nom l'appeler... Bref le divorce a été prononcé.
-
---Contre elle? demanda Réderic.
-
---Et contre qui, Monsieur? répondit Sénéchal. Le mari aurait sans
-doute pu... cela se fait quelquefois... Mais n'était-il pas de son
-droit, je dirai plus, de son devoir, de ne pas ménager, par je ne sais
-quel esprit de générosité fort déplacé en l'espèce, l'épouse coupable?
-Oui, Monsieur: le divorce a été prononcé contre elle. L'avocat de M.
-Facial a été superbe... superbe et simple, car la cause était fort
-simple...
-
---Et cette pauvre Pauline, interrogea Julienne, quelle défense
-a-t-elle fait valoir?
-
---Comment, vous ignorez? Elle n'avait pas jugé à propos de se faire
-représenter. Le jugement a été rendu par défaut.
-
-«Drôle de femme!» pensa Julienne.
-
-De moins en moins elle la comprenait.
-
-Mme d'Orgely et la baronne s'exclamaient:
-
---Par défaut! C'est inconcevable! Elle ne s'est pas défendue!
-
---J'avais, un instant, l'intention d'assister à la séance, disait Mme
-Sermais; par pudeur, par crainte qu'on attribue à la malignité une
-curiosité bien naturelle, par gêne aussi de me montrer dans la salle à
-l'occasion du désastre d'une ancienne amie, j'avais renoncé à mon
-projet. Je m'en console: puisqu'il n'y a pas eu de débats, cela n'a
-pas été folichon.
-
---L'affaire fut, en effet, très vite expédiée, reprit le sénateur.
-Imaginez-vous que cette... dame avait poussé l'impudence jusqu'à
-avouer par écrit son adultère. L'avocat n'eut qu'à produire ce
-document. La preuve était faite.
-
---Comment trouvez-vous ça, ma chérie?
-
---Scandaleux!
-
---Épouvantable!
-
---Sinistre!
-
---Faut-il être assez dépourvu de sens moral!
-
---Assez dinde! corrigea Émile. «N'avouez jamais!» C'était hier dans ma
-leçon d'histoire.
-
-Sénéchal acquiesça de la main.
-
---Vous n'ignorez pas, belles dames, continua-t-il avec complaisance,
-que la loi est formelle à cet égard. L'adultère est ce qu'on appelle,
-en style juridique, une cause péremptoire de divorce. Une fois
-l'adultère établi, le magistrat n'a plus qu'à s'incliner et qu'à
-prononcer le jugement fatal. D'habitude, le procès consiste justement
-à rechercher, à examiner, à apprécier les preuves produites par le
-demandeur. C'est là que réside le piquant de l'affaire. Des témoins
-ont vu, ont entendu des choses extraordinaires; on raconte des
-histoires de derrière les fagots; le demandeur explique, insiste,
-entre dans des détails tout à fait exceptionnels; le défenseur ne cède
-que pied à pied le terrain, discute, nie, et l'on est obligé de
-prendre d'assaut l'un après l'autre, à coups d'arguments _ad hominem_
-ou plutôt _ad feminam_, les quatre coins chaudement disputés de
-l'alcôve incriminée. Voilà qui devient palpitant! Voilà qui en vaut la
-peine! Mais réunir le tribunal, convoquer le public et offrir pour
-tout potage un avocat qui se lève et dit: «Messieurs, nous plaidons en
-divorce contre Mme Facial, notre épouse. Nous alléguons contre elle
-l'adultère dont elle s'est rendue coupable, et nous sommes en
-possession d'une lettre qui fait surabondamment la preuve de ce que
-nous avançons...» Ah non! je suis frustré! Je ne me laisse pas
-émouvoir par une pièce qui n'a plus de péripéties; je ne suis plus
-disposé à l'indulgence; je reste sévère, mais juste. Mme Facial n'a
-même pas su se rendre intéressante.
-
---Quel esprit!
-
---Quelle verve!
-
---Et comme c'est vrai! Ce cher sénateur a de ces observations
-profondes qui font frémir! N'est-il pas, en effet, bien humain de se
-sentir parfois prêt à absoudre ceux qui ont l'art de présenter leurs
-fautes sous un jour heureux? Certaines personnes ont le don de
-sympathie, il faut l'avouer. Ne sommes-nous pas, par contre, un peu
-durs pour celles qui ne l'ont pas?
-
-C'était la baronne qui, de sa voix mielleuse, avait émis cette
-réflexion. Elle s'attendait, certes à l'averse de réparties qu'elle
-déchaîna:
-
---Est-il permis aussi de se conduire avec un pareil cynisme?
-
---Ce n'est plus une faute, c'est un blasphème.
-
---Je me considère presque comme déshonorée de l'avoir connue.
-
---Avec cette manière de donner violemment du pied dans sa boue, elle
-nous éclabousse.
-
-Julienne ne joignit à ces sarcasmes que la jonglerie de son rire
-clair. Mais dans ce rire perlé, superficiel, voltigeant, qui agaça
-Réderic au plus haut point, elle manifestait qu'elle aussi «lâchait»
-Pauline, et que cela l'amusait prodigieusement, et qu'aucun scrupule
-ne s'opposait à ce qu'elle jouît du divertissement qui lui était
-donné.
-
---Comme il vous plaira, Madame, fit Réderic: mais moi, je ne trouve
-point cela risible.
-
-Ce mouvement d'humeur aiguisa encore l'hilarité de Julienne. Et son
-rire fut si contagieux, qu'aussitôt il se répercuta dans toutes les
-gorges, illumina tous les visages. La baronne poussa de petits cris
-stridents; l'éventail de Mme d'Orgely se secoua convulsivement; Mme
-Sermais, la tête renversée, vibrait de gaité; la Sénéchale roucoulait
-d'aise; trivial, bruyant, le sénateur se tapait allègrement la cuisse;
-Émile avait sauté sur son fauteuil et esquissait, des bras et des
-jambes, les contorsions de quelque danse grimaçante. C'était fou, sans
-conscience, sinon cette conscience supérieure, l'instinct, qui, à de
-certaines minutes imprévues, s'empare d'une collectivité et la force à
-exprimer ses vrais sentiments.
-
-Satisfaits enfin, ils se regardèrent, comme pour se demander
-réciproquement l'explication de leur belle humeur.
-
---Nous sommes absurdes, dit Julienne: Réderic a raison: il n'y a pas
-là de quoi rire. Pauvre Pauline! Et cependant, son cas est grotesque.
-S'imaginer que l'amour est d'essence divine, lui tout sacrifier comme
-à une idole vénérée, avoir la foi jusqu'au martyre! Quelle
-superstition en notre époque désabusée! C'est du délire et de la
-sottise.
-
---A moins que ce ne soit de l'orgueil, accentua Mme Sermais.
-
---Ou de la luxure, fit la Sénéchale en dardant ses gros yeux bêtes sur
-son mari.
-
-Réderic se leva.
-
---Vous partez? demanda Julienne.
-
---Oui. Je me sens devenir moraliste en votre compagnie, et cela me
-gêne. J'ai sur le bout de la langue un petit cours d'esthétique du
-coeur dont je voudrais vous épargner à vous l'importunité et à moi
-le ridicule. Je me bornerai à vous envoyer le _Sermon sur la
-montagne_... Non; vous y verriez un: «Heureux les pauvres d'esprit»,
-que vous m'appliqueriez certainement et que je suis cependant loin de
-mériter.
-
-A peine fut-il sorti, qu'Émile résuma l'impression générale.
-
---Il est rasant.
-
---Le fait est qu'il baisse, dit Julienne.
-
-Sénéchal se rengorgea.
-
---Quel motif M. Réderic pouvait-il avoir de défendre cette... dame?
-interrogea comme pour de subtiles insinuations Mme Sermais.
-
---Allez-vous me faire croire que...
-
---Il y a tant de mystères!
-
-Des sous-entendus glissaient aigus, captieux. Une opinion se formait.
-On se comprenait; on comprenait même beaucoup plus qu'on ne voulait
-donner à entendre.
-
-Julienne, qui savait à quoi s'en tenir, ne fit rien pour empêcher ces
-amusantes calomnies. Et cela moins par prudence pour elle-même que par
-l'agrément que lui procuraient ces jeux d'esprit. Qui d'ailleurs,
-parmi les personnes présentes, ignorait vraiment les relations de
-Réderic et de Julienne? Émile devait être le seul, avec la Sénéchale.
-Et encore? Mais était-ce une raison pour s'interdire les joies
-délicates du roman fabriqué de toutes pièces?
-
---Cette Pauline en a fait peut-être bien plus qu'on ne pense!
-
---Qui nous dit que M. de Rocrange a été son seul amant?
-
---Elle était très forte: toujours sur ses gardes, froide, sérieuse.
-Quel abîme de débauche cachait cette correction! Ces femmes toutes de
-dessous sont les plus dangereuses.
-
---D'autre part, objectait-on, si M. Réderic était ou avait été l'un de
-ses amants, la jalousie aidant, bien loin de l'excuser, ne se
-montrerait-il pas son plus inexorable censeur?
-
---Précieuse remarque: mais en des cas compliqués comme celui-ci,
-beaucoup d'éléments échappent. Qui sait si nous ne nous trouvons pas
-en présence d'un de ces phalanstères du vice, où tous sont liés par le
-secret commun, et dont cette femme serait l'âme.
-
-On se tut un instant. Les yeux souriaient. Cette idée étrange
-titillait les imaginations.
-
-Puis, la conversation se porta sur Facial. On ne l'épargna guère non
-plus.
-
---Il fallait du sang, dit Mme d'Orgely.
-
-Et les dames approuvèrent. C'eût été plus noble, plus dramatique;
-elles y eussent mieux trouvé leur compte. Comment M. Facial ne
-l'avait-il pas compris?
-
---Pour moi, dit la baronne, un galant homme ne doit pas supporter un
-pareil affront sans en tirer vengeance. Le divorce ne répare rien. Il
-faut tuer...
-
---Qui?
-
---L'amant, répondit-elle après avoir réfléchi. Voudriez-vous, par
-hasard, que ce fût la femme? C'est aux hommes de se tuer pour les
-femmes. Tout au moins, un duel sérieux est-il d'obligation. On divorce
-après, si l'on veut; ou mieux, l'on se sépare: car le divorce est de
-mauvais genre.
-
---Et vous, Madame, êtes-vous pour le meurtre ou pour le duel? demanda
-Mme d'Orgely à Mme Sermais.
-
---Cela dépend des circonstances, fit celle-ci. Si le mari surprend sa
-femme en flagrant délit, le meurtre; s'il n'a que des soupçons plus ou
-moins fondés, le duel.
-
---A ce propos, mon cher sénateur, interrogea la baronne, vous devez
-assurément savoir comment M. Facial a connu son... malheur. Qui lui a
-ouvert les yeux? Comment s'est-il comporté devant... l'événement? Vous
-possédez, sans doute, des détails intéressants. Y a-t-il eu une scène
-comique, tragique peut-être?
-
-Sénéchal hésita. Un regard rapide de Julienne venait de l'embarrasser.
-Quelque envie qu'il eût de paraître bien informé, il ne pouvait
-décemment dévider les petites intrigues qui s'étaient enroulées autour
-de l'affaire Facial. Il se résigna, non sans un serrement de coeur,
-à ne conter que l'épisode principal.
-
---Mais oui... mais oui... Je ne sais pas tout... loin de là... M.
-Facial avait appris, je suis incapable de vous dire comment, ni où, ni
-quand, mais enfin il avait appris, de sources très sûres, que sa femme
-le trompait avec M. de Rocrange. Le jour même, entre quatre et cinq,
-heure à laquelle il avait de fortes présomptions de croire qu'il les
-surprendrait en conversation coupable, il se rendit à l'adresse du
-séducteur. J'ai sur ce qui s'est passé alors des renseignements
-précis. Je les ai recueillis auprès du concierge de l'immeuble, un
-homme charmant, auprès de l'ancien domestique de M. de Rocrange,
-congédié pour n'avoir pas su éconduire le mari, qu'il n'avait
-d'ailleurs jamais vu, auprès de...
-
---Comme pour Mme de Saint-Géry? interrompit narquoisement Julienne.
-
---A la différence près que je n'ai pas assisté à la scène. Mais je
-l'ai savamment reconstituée, vous allez voir.
-
-Un murmure courut.
-
---Mes toutes belles, dit Julienne, ce n'est pas tout à fait ce que
-vous attendez, je vous en préviens.
-
---Non! reprit Sénéchal, et là nous nous séparons franchement du cas
-Saint-Géry. Mais patience, et procédons par ordre. Voilà donc M.
-Facial gravissant de son pas mesuré, le front soucieux, le dos plus
-voûté que d'habitude, l'oeil gris que vous connaissez vaguement
-teinté d'angoisse, l'escalier de M. de Rocrange.
-
-On se mit à rire. On voyait Facial gravissant cet escalier.
-
---Devant la porte, il hésite. Sonnera-t-il? Redescendra-t-il pour
-aller chercher un serrurier? Enfin, il sonne. Le domestique de M. de
-Rocrange se présente. «Monsieur n'est pas chez lui,» dit-il, avant
-même que M. Facial lui ait adressé aucune question. M. Facial ne
-réplique rien. Il empoigne le valet par le collet, le jette sur le
-palier et ferme la porte sur lui. Puis il se met en devoir de se
-diriger dans cet appartement qu'il ne connaît pas. Il entend des voix;
-il traverse une ou deux pièces; il écarte une portière, et, dans un
-salon qu'éclairent deux lampes à grands abat-jour violets, il se
-trouve en présence de M. de Rocrange qui marche à lui. Dans le fond,
-Mme Facial, en robe blanche, toute droite, très pâle.
-
---Mon Dieu que va-t-il arriver? palpita la baronne.
-
---Vous pensez bien que le domestique, un instant étourdi, s'était
-précipité sur les traces du visiteur inopportun. Mais trop tard. Il
-n'eut plus qu'à assister de loin à ce qui suivit. «Monsieur, débuta
-Rocrange froidement, vous avez assurément tous les droits légaux sur
-la femme que vous trouvez ici. Ces droits, par malheur, ne
-correspondent pas toujours à la justice et à la moralité. Nous nous
-aimons. Or, nous considérons notre amour comme ce qu'il y a de plus
-important. Vous jugerez peut-être que vos droits méritaient cette
-place d'honneur. S'il en est ainsi, je suis prêt à vous accorder
-toutes les réparations que vous exigerez, hormis celle de renoncer à
-la femme que j'aime.» M. Facial resta deux bonnes minutes à revenir de
-sa stupéfaction. Sans répondre à Rocrange--que lui aurait-il
-répondu!--il s'avança sur sa femme en criant: «Malheureuse, c'est donc
-vrai, vous me déshonorez!» Mme Facial, avec un calme que lui aurait
-envié plus d'une coupable, répliqua: «Je n'ai point à vous rendre
-compte de ma conduite. Elle ne regarde que moi. Je dois néanmoins
-vous demander pardon d'une chose. C'est de vous avoir laissé ignorer
-jusqu'à présent que je vous trompais. Mais Dieu m'est témoin que mon
-intention était de vous faire part de la vérité. Ce soir même vous
-auriez tout su. Vous m'avez prévenue. Je regrette amèrement que les
-circonstances vous donnent lieu de croire que je ne suis pas une
-honnête femme.» La scène devenait de plus en plus étrange. Le mari
-outragé s'apercevait du rôle passablement ridicule qu'il allait jouer.
-Il voulut payer d'audace. Pas d'explication ici, prononça-t-il,
-sévèrement. Suivez-moi. C'est au domicile conjugal que, devant votre
-mari et votre juge, vous pourrez tenter d'excuser votre faute.» Elle
-ne bougea pas. «Obéissez!» fit-il, en la saisissant par le bras. Elle
-poussa un léger cri. Mais déjà Rocrange bondissait: «Vous vous
-méprenez, Monsieur, et je ne saurais permettre que vous exerciez chez
-moi des prérogatives que je ne reconnais pas. Madame est libre ici,
-c'est à moi seul que vous avez affaire.»--«Qui êtes-vous,
-Monsieur?»--«Un homme, comme vous.»--«Moi, je suis le mari.»--«Et moi,
-l'amant.» M. Facial s'arrachait les cheveux. «Mais, je vais faire
-monter la police!» menaçait-il. C'était grotesque. Il le sentit, et ne
-trouvant plus rien à dire, devant cette situation brutale et cette
-fermeté incompréhensible des deux complices, il prit le parti de se
-draper d'une dignité un peu tardive et de se retirer en bon ordre. Il
-fit bien, car s'il avait continué sur ce ton, Rocrange était homme à
-ne pas le ménager. Je dois dire qu'à aucun moment M. Facial ne fit
-mine de se faire rendre raison par les armes. Eut-il tort? Je ne
-voudrais pas l'affirmer. Cela n'eût rien réparé du tout, et il eût,
-par contre, couru grand risque de se faire blesser par Rocrange, qui
-est, comme chacun sait, un adversaire peu commun. Quant à la dame qui
-fut cause de ce beau scandale, je vous l'abandonne. Si le mari fut peu
-noble, l'amant peu scrupuleux, elle, à coup sûr, fut bien
-franchement...
-
---Une coquine, siffla Mme Sermais.
-
-La haine et l'envie criaient sur le visage des femmes. Tout à l'heure,
-elles pouvaient encore rire; une maligne joie éclairait leurs yeux;
-leur indignation était de surface. Maintenant, elles s'irritaient
-sincèrement. Ah! celle-là qu'elles affectaient de mépriser aimait et
-était aimée! Soutenue par une foi qu'elles ne connaîtraient jamais,
-celle-là avait réussi à inspirer à un homme une passion désintéressée!
-Celle-là osait être heureuse par-dessus les conventions et malgré les
-lois! Jamais elles ne pardonneraient. Le récit de Sénéchal venait de
-les exaspérer. L'adultère passe, mais l'amour! Tout ce qu'elles
-avaient en elles de pervers, de féminin, de parisien frémissait et se
-révoltait.
-
---Après son attitude dans cette scène, expliqua le sénateur, on
-comprend qu'elle soit restée insolente jusqu'au bout.
-
---C'est-à-dire qu'on ne comprend plus du tout, dit la baronne. Cette
-femme est un phénomène d'impudence.
-
---Une énergumène.
-
---Sans son aventure qui l'a rendue désormais impossible, même dans les
-pires milieux, nous n'aurions pas tardé à la voir présider quelque
-ligue grotesque pour l'émancipation de la femme.
-
-Et la Sénéchale, qui était stérile, s'écria:
-
---Dire qu'elle a un fils!
-
---A propos, cet enfant, interrogea Julienne avec intérêt, que va-t-il
-devenir? Va-t-il suivre sa mère?
-
---M. Facial connaît mieux ses devoirs, répondit Sénéchal. C'est à lui
-que, par décision du tribunal, la garde de l'enfant a été confiée.
-
---Voilà qui est bien, dit la baronne. Mais se figure-t-on le ravage
-qu'une histoire pareille peut exercer dans une jeune intelligence!
-
-Sur quoi Émile observa:
-
---Ça doit être amusant une mère qui fait des farces!
-
-Lorsque tout le monde fut parti, à l'exception d'Émile qui passait la
-journée chez sa cousine, Julienne eut un léger remords.
-
-«J'aurais dû prendre un peu sa défense», pensa-t-elle.
-
-Mais elle se dit bien vite qu'elle avait été, en somme, suffisamment
-généreuse en ne chargeant pas Pauline, elle qui avait suivi les choses
-dès leur début et qui aurait pu en raconter de si jolies.
-
-«D'ailleurs, pensa-t-elle, Réderic a voulu se donner ce beau rôle, et
-cela ne lui a pas réussi. Il devient absurde, Réderic. Il distille en
-outre un ennui prodigieux. Je ne l'inviterai plus. Je le prierai
-d'espacer ses visites. C'est étonnant ce que j'en ai assez de ce
-garçon-là! Il faut que je me débarrasse de lui.»
-
-Et songeant à son autre amant, à Sénéchal, qui était bien le contraire
-du premier, mais qui commençait à l'énerver par son perpétuel sourire
-de vieux beau, elle se dit que, s'il l'amusait encore, s'il
-s'entendait mieux que jamais à la choyer de flatteries, il ne
-suffisait cependant pas à absorber tout ce qu'elle détenait de
-curiosités et de désirs. Et puis, Sénéchal frisait la soixantaine.
-Elle l'avait connu plus alerte. Et quoi! n'était-il pas permis de
-varier ses plaisirs! Elle avait envie d'autre chose. Il n'y avait
-pas que deux hommes au monde, Réderic et Sénéchal, Sénéchal et
-Réderic! Qui l'empêchait de satisfaire une nouvelle fantaisie?
-
---Émile, murmura-t-elle, Émile!
-
---Ma cousine?
-
---Venez vous asseoir près de moi.
-
---Voici.
-
---Dites-moi, Émile, savez-vous déjà ce que c'est que l'amour?
-
---L'amour? fit le lycéen. Moi, voyez-vous, ma cousine, j'ai mes
-théories sur l'amour.
-
---Vraiment? Exposez-moi ça.
-
---Oh! ce n'est pas long.
-
---J'écoute.
-
---C'est bien simple: je suis dégoûté des femmes.
-
-Julienne sourit. Elle dégrafa rapidement son corsage, attira contre
-elle l'adolescent et lui donna un baiser sur les lèvres:
-
---Et de moi?
-
-Le lycéen vibra comme un ressort.
-
-Puis, il fonça sur elle, en bégayant:
-
---Oh! c'est épatant! c'est épatant!
-
-
-
-
-XIV
-
-
-A Grasse, le soleil baignait leur amour.
-
---Chère âme, disait Odon, si nous pouvions maintenant commencer une
-nouvelle vie, sans qu'aucun souvenir du passé vienne en troubler le
-ciel, ne serions-nous pas merveilleusement heureux?
-
---Mon Odon, certes: et c'est ma seule souffrance que ce passé de
-Paris, dont je ne puis, malgré mes efforts, soulager ma pensée. Je
-veux aimer, je veux vivre: mais il me semble que j'ai quelque chose de
-brisé en moi. Quel défaut s'est révélé, quel défaut à mon coeur? Je
-ne sais. Peut-être ne suis-je plus capable de jeunesse, de fraîcheur,
-d'illusion sur l'avenir et d'élan vers la joie. Peut-être suis-je
-semblable à ces femmes qui se retirent du monde après en avoir été
-incurablement blessées: une fois entrées au couvent où elles
-espéraient trouver le bonheur, elles s'aperçoivent qu'il est trop tard
-et qu'elles pourront à peine goûter la paix, alors qu'elles voulaient
-participer aux délices de Dieu.
-
---Il n'est jamais trop tard pour aimer.
-
---Oh! j'aime, oui. Je n'ai jamais aimé avant de t'aimer. Mais je sens
-avec douleur que les cordes de cet amour ne sont plus vibrantes et
-sonores, qu'elles ont été faussées, martyrisées par trop de chocs
-mauvais, et qu'au lieu des odes triomphales pour lesquelles elles
-étaient faites, elles ne peuvent désormais exhaler que de pâles
-élégies. Mon amour n'en est pas moins mon être, il est intense, il est
-toute moi: mais il est empreint de tristesse, alors qu'il devrait
-l'être de joie.
-
---Mon amie, l'amour est indépendant de la joie ou de la tristesse.
-C'est un sentiment supérieur qui se répand sur tous les autres
-sentiments et les sanctifie. C'est parce que nous nous aimons que même
-les pires malheurs prendraient cette teinte sacrée, qui, malgré tout,
-fait de la vie ainsi sublimée le joyau suprême. Et le secret de la
-vraie joie n'est-il pas justement de sentir l'amour nous pénétrer et
-nous sauver, au moment où, sans lui, nous serions livrés en proie aux
-plus terribles désespoirs? Vois, le ciel est rose, l'heure est suave:
-que de biens nous entourent encore dont nous jouirons doublement.
-
---Je t'aime! je t'aime! s'écriait Pauline. Que deviendrais-je, que
-serais-je sans toi? Je veux oublier, oublier tout ce qui n'est pas ton
-amour. Je me confinerai dans le rayon de tes yeux. Pardonne-moi!
-Couvre-moi de tes baisers secourables!
-
-Elle pleurait, se suspendait à lui comme à un grand christ qu'on
-implore; elle se blottissait contre son sein, cherchait dans ses bras
-le refuge.
-
-Et il la consolait; et, sans cesser d'être l'amant, trouvait pour
-apaiser sa peine de paternelles caresses.
-
---Pleure, enfant, disait-il; sache la douceur des larmes épanchées
-avec abandon. Tu as trop compté sur ta force; maintenant, tu souffres
-de te découvrir faible. Mais cette faiblesse est bonne; elle crée
-autour de toi une atmosphère de sensibilité. On ne vit pleinement du
-coeur que par la vertu des émotions. L'impassibilité n'est point ce
-qui constitue une grande âme: mais bien le courage de penser et de
-vouloir tout en n'ignorant aucune des épreuves de la foi.
-
-Leurs promenades étaient leur seule distraction extérieure. Ils se
-reflétaient dans la nature. Et à contempler ensemble les mêmes
-paysages, à conduire leurs pas le long des mêmes sentiers, ils se
-pénétraient mieux, s'absorbaient l'un dans l'autre avec plus de
-dévotion.
-
-Ils n'éprouvaient aucune gêne dans cette contrée écartée. Ils étaient
-bien à eux, à eux seuls. Personne ne les connaissait; ils ne firent la
-connaissance de personne. C'était la retraite qui convenait à leur
-désir.
-
-Et lorsque, par une bénédiction spéciale, ils se laissaient aller,
-sans autre souci, à l'heure présente, le bonheur semblait descendre
-sur eux et les inonder de sa grâce. Pauline rayonnait alors d'une
-lumière douce et pure. Elle émerveillait son amant du spectacle de sa
-félicité. Oh! s'il leur avait été donné d'être nés ainsi, ou de s'être
-élevés par une progression naturelle et radieuse à cette floraison!
-Ils eussent savouré le délice d'une existence admirable et parfaite.
-Mais ces instants lumineux étaient rares.
-
-Le passé, ils le méprisaient; ils ne pouvaient effacer néanmoins
-l'impression navrante que ce passé leur laissait.
-
-Odon l'eût facilement oublié. Il n'en avait pas souffert comme
-Pauline. Mais puisqu'elle en souffrait, il en souffrait pour elle et
-peut-être plus qu'elle. Sa puissance de sympathie était telle, qu'il
-ressentait jusqu'à la douleur les pensées contristantes de son amie.
-
-Celle-ci ne pouvait s'étonner de l'animosité qu'elle avait soulevée.
-Elle s'y était attendue. Quelles que fussent pourtant ses prévisions,
-leur réalisation brutale l'avait troublée. Elle avait espéré, au
-moins, quelque témoignage secret d'amitié. Et rien! Julienne, cette
-Julienne qu'elle savait légère et perverse, mais dont l'affection pour
-elle avait été sincère, s'était dérobée comme les plus indifférentes.
-Facial s'était montré plus rebelle à toute charité qu'elle ne l'eût
-supposé. Il avait été bas. La société l'avait expulsée en brebis
-galeuse. Tout ce qu'elle avait connu, tout ce qu'elle avait vécu la
-reniait. Elle avait conscience d'être l'excommuniée: et bien qu'elle
-eût renoncé de plein gré à toute communion, l'injustice de la sentence
-irritait sa raison et blessait son coeur.
-
-N'y avait-il pas une cruelle ironie à connaître sa supériorité morale
-sur un monde d'hypocrisie et de méchanceté qui ne l'estimait pas digne
-de lui?
-
-Mais qu'était-ce cela! Pauline n'y eût pas pensé et n'en eût conçu
-aucune amertume, si la vraie douleur, la terrible douleur qui rongeait
-ses entrailles lui avait été épargnée.
-
-On lui avait pris son fils.
-
-Voilà la plaie affreuse dont elle ne guérirait jamais, que tout
-l'amour d'Odon ne réussirait pas à fermer. Son fils, son enfant était
-mort, mort à elle! Ou plutôt--et cela était épouvantable--c'était elle
-qui était morte à lui, elle, elle vivante et séparée de lui par un
-abîme plus inexorable que le tombeau! Des larmes de détresse tombaient
-de ses yeux. Qui lui rendrait l'enfant, son Marcelin qui respirait
-là-bas, loin d'elle, à Paris, qui l'oubliait, qui apprenait à la
-répudier comme mère? Une effrayante angoisse la serrait à la gorge,
-lorsqu'elle songeait, et c'était presque sans cesse, au crime qui
-avait été commis.
-
-«Mon enfant! mon enfant! s'écriait-elle dans le martyre de l'idée
-fixe, que deviens-tu? que fais-tu à ce moment, à cette minute? Est-il
-possible que tu ne sentes pas courir autour de ta tête les baisers
-dont je dévore ton image? Mon petit Marcelin, n'entends-tu pas le flot
-de prières qui s'échappent pour toi de mes lèvres? Oh! réponds-moi!
-Envoie ta douce pensée vers moi. Je la reconnaîtrai lorsqu'elle
-frôlera mon front. Je dirai sans une hésitation: C'est lui! il pense à
-moi. Je verrai ton ombre charmante voltiger devant mes yeux. Ce sera
-toi, ton regard, ton sourire. Ta voix me murmurera: Je t'aime, je ne
-t'oublie pas!»
-
-Ah! si on lui avait laissé son fils? Elle ne se fût plus occupée que
-d'être heureuse! Ce qui maintenant la faisait souffrir eût été un
-sujet de joie. Elle se fût tenue pour privilégiée de vivre à l'écart,
-entourée des deux seuls êtres qu'elle chérissait. Son fils avec elle:
-le paradis, la délivrance, l'avenir! Alors, elle eût retrouvé les
-splendeurs de la jeunesse pour aimer. Le prestige de l'idéal eût
-enthousiasmé son âme. Elle ne se fût pas plainte de ne pouvoir goûter
-qu'avec déception l'ivresse de passion qu'elle cherchait. Hélas! si
-son coeur, par brusques secousses, s'arrachait de son amant au
-milieu des plus ardentes caresses pour s'élancer comme un fou vers
-Paris, c'était parce que son fils l'y appelait. Si, jour et nuit, la
-voix de plus en plus odieuse de Facial la poursuivait, c'était que cet
-homme lui confisquait son enfant. Si elle rongeait son frein avec une
-morne colère contre la société, dont elle n'avait plus voulu comme
-femme, c'était que la société se vengeait de la femme sur la mère.
-Marcelin! Marcelin! l'obsession de ces syllabes évoquant l'être adoré
-qu'elle avait perdu harcelait ses tempes d'une fièvre perpétuelle.
-
-La malheureuse essayait encore de cacher autant qu'elle pouvait de sa
-désolation à celui qu'elle allait jusqu'à se reprocher de ne pas
-entourer d'un culte exclusif. Mais Odon assistait à toutes les phases
-de ce chagrin. Son tact subtil percevait les moindres écorchures sur
-le réseau de sensibilité de sa maîtresse. Il savait quand Pauline
-était déchirée à crier: il savait quand, lasse, elle s'apaisait, mais
-que tout l'épiderme de l'âme lui faisait mal comme après une longue
-torture. Et il saignait avec elle, en silence, ne voulant pas, par le
-spectacle de sa propre douleur, accroître celle de son aimée.
-
-Lorsqu'ils causaient de Marcelin, c'était pour s'exhorter à
-l'espérance.
-
---Il te reviendra, il nous reviendra, disait Odon; et il appuyait sur
-ce _nous_ avec une intention exquise. Le père se lassera d'exercer sa
-vengeance. Fût-il mieux que le père légal, il comprendra que priver
-plus longtemps l'enfant de sa mère, c'est barbare et c'est nuisible.
-
---Dieu t'entende! murmurait Pauline.
-
-Mais elle connaissait Facial. Elle savait qu'en retenant l'enfant, cet
-homme austère s'imaginait remplir un devoir sacré. Hélas! ce n'était
-pas une vengeance. La vengeance s'épuise, le devoir s'exacerbe. Il y
-avait de quoi pleurer.
-
-Après mille combats, elle résolut d'écrire à son fils. Quelle effusion
-de larmes et de caresses! Le papier semblait vivre son amour. Elle
-recommença plusieurs fois cette lettre chérie, la chargeant toujours
-plus de son coeur gonflé, ajoutant de nouveaux baisers aux premiers
-baisers. Réconfortantes heures, prolongées à dessein, confidentes de
-tant de rêves! Mais elle ne laissa pas échapper un mot de
-récrimination. Cette lettre à son fils fut admirable de délicatesse.
-Pauline le comprit ainsi, afin que Facial, touché et rassuré, pût
-consentir à laisser s'établir entre eux une correspondance. Elle n'eut
-même pas à le comprendre: l'explosion de sa tendresse ne comportait
-pas de place pour autre chose.
-
-«Vous ne voudrez pas, écrivait-elle à cette occasion à Facial, vous ne
-voudrez pas détruire chez mon enfant tout souvenir de sa mère. Vous
-savez combien ce sentiment est nécessaire et précieux. Je suis
-tellement certaine que vous jugerez en cela comme moi, que l'idée ne
-me vient pas de faire parvenir ma lettre à Marcelin par une autre
-personne que par vous. C'est à vous que je l'envoie: vous la lui
-remettrez vous-même. Lisez-la auparavant: elle ne contient rien dont
-vous puissiez prendre ombrage. Je suis mère et je ne suis que cela,
-lorsque je parle à mon fils. Vous qui avez assumé le soin de l'élever,
-vous n'avez point l'intention de cloîtrer son coeur. Je n'ai pas
-besoin, n'est-pas, d'invoquer votre générosité? Il suffit que vous
-soyez juste.»
-
-Trois jours après, Pauline recevait la réponse.
-
-Facial lui retournait la lettre adressée à Marcelin et l'accompagnait
-de ces mots:
-
-«Je ne sais qui vous êtes et je ne veux pas vous connaître. Je vous
-interdis formellement d'écrire à mon fils, et en général d'essayer de
-communiquer avec lui de quelque façon que ce soit. Cette jeune âme
-n'est pas faite pour être poursuivie par le spectre du souvenir.
-D'ailleurs, celui qui portera mon nom ne doit point avoir à prononcer
-le vôtre, encore qu'il se le rappelle, ce dont je doute, car il ne
-parle jamais de vous. Pour ce qui me concerne, je vous saurais gré de
-m'épargner le renouvellement de tentatives qui ne peuvent avoir
-d'autres résultats que de m'obliger à une surveillance plus étroite.
-Toute insistance de votre part serait inutile et de mauvais goût.»
-
-Pauline froissa le papier d'une poignante crispation. Elle ne dit
-rien; pas un reproche ne se formula sur ses lèvres, ni même dans son
-coeur. Elle comprenait qu'il ne pouvait en être autrement. Mais elle
-se sentit glisser comme une masse dans un trou de douleur, tandis
-qu'une dalle se scellait sur elle.
-
-Elle entrevit l'avenir inévitable, conséquence de la défaite: sa
-révolte perpétuée, son ressentiment toujours bouillonnant, sa raison
-malade, son instinct désemparé. Elle serait une lamentable
-irréconciliée du sort. Jamais le calme, le calme divin, qu'elle avait
-ardemment convoité, ne descendrait sur elle en bienfaisante grâce. La
-blessure de son flanc resterait ouverte, et l'éponge de vinaigre ne
-cesserait de provoquer sa bouche altérée.
-
-N'était-ce donc qu'une rive illusoire, ce pays créé par son désir,
-qu'elle voyait pourtant, qu'elle croyait parfois toucher, et qui,
-fallacieux, disparaissait au premier geste d'espoir pour ne laisser
-que la sensation atroce du sol gelé? N'arriverait-elle pas? Était-elle
-destinée à tomber épuisée sur la route dure?
-
-Le bon compagnon veillait, le cher compagnon, celui des jours mauvais
-comme celui des haltes sereines. Il sut lui rendre un peu de courage.
-L'art tout-puissant de la charité dans l'amour opéra ce prodige de
-relever Pauline, après la crise terrible qui d'abord l'abattit. Sous
-l'excellence des caresses de l'amant, sous l'influence de sa volonté
-d'homme, elle reprit une vigueur morale qu'elle ne soupçonnait pas.
-Ses yeux se remirent à fouiller le ciel pour y découvrir l'étoile
-propice, ses lèvres à entrecouper de prières ferventes les sanglots
-que leur arrachait la cruelle réalité.
-
-Ce n'était pas la résignation, mais la résistance, qu'Odon soufflait
-ainsi dans l'âme de Pauline. Il savait la vertu de la lutte plus
-efficace que celle du sacrifice. Le débat pour la vie importe; s'il
-n'aboutit pas à la victoire, qui est le bonheur, il faut, au moins, le
-prolonger jusqu'au consentement, qui est la paix. Tant que Pauline
-serait occupée de conquérir son fils, elle ne songerait pas à le
-pleurer.
-
-Des projets furent faits. Mais avant d'aborder les résolutions
-extrêmes, ils tentèrent par tous les moyens de communiquer avec
-Marcelin. Il eût déjà suffi d'une page de son écriture pour rendre
-Pauline folle de joie. Mais comment lui faire parvenir les nouvelles
-indispensables? Ils essayèrent de déjouer la surveillance de Facial en
-s'adressant à divers intermédiaires. Le directeur de l'école que
-fréquentait le jeune garçon, les maîtres qui lui donnaient des leçons,
-miss Dobby, sa gouvernante, furent successivement chargés de lui
-remettre en secret des lettres. Aucune ne parvint. La concierge reçut
-de l'argent pour s'acquitter du même office. Elle garda l'argent et
-remit les lettres à Facial. Si bien, qu'au lieu de la réponse tant
-désirée, ce fut, un jour, une lettre de menaces de Facial qui arriva.
-
-Que se passait-il? Depuis tant de mois, des changements avaient dû se
-produire: et Pauline ignorait tout. De moins en moins il lui devenait
-possible de joindre l'enfant. Odon écrivit alors à Réderic. De
-celui-ci ils eurent une réponse. Réderic n'avait pas revu Marcelin.
-Il donnait cependant quelques informations: le fils de Pauline était
-au lycée; il n'avait plus sa gouvernante; il se portait bien; son
-père, semblait-il, dirigeait avec le plus grand zèle son éducation. Et
-Réderic ajoutait, nouvelle qui effara Pauline, que Julienne s'occupait
-du jeune garçon d'une façon très suivie.
-
-«Julienne! Julienne! écrire à Julienne!»
-
-Cette pensée traversa l'esprit de Pauline. Mais elle éprouva un tel
-serrement de coeur à l'idée d'avoir recours à son ancienne amie pour
-parvenir à Marcelin, qu'elle comprit aussitôt que cela lui serait
-impossible. Un irrésistible flux de jalousie lui monta à la tête.
-Tandis qu'elle était ici, loin, exilée, Julienne voyait son enfant,
-Julienne pouvait le voir tous les jours! Pourquoi cet intérêt?
-Qu'est-ce que cela signifiait? Et elle se souvenait qu'autrefois elle
-avait déjà ressenti, pour de futiles baisers, d'inexplicables
-jalousies.
-
-Elle n'écrivit pas à Julienne. Trop de trouble la remplissait. Que
-faire pourtant? Odon l'engageait à vaincre ses répugnances. Selon
-toute probabilité, Julienne, qui n'était pas dure, se prêterait
-volontiers au rôle de tiers entre la mère et le fils; et, femme, elle
-aurait même du plaisir à être la cheville ouvrière de cette petite
-intrigue. Mais Pauline ne voulut pas.
-
---Partons pour Paris, dit-elle.
-
-Ils partirent. Ils restèrent à Paris une semaine. Ils firent tout pour
-aborder Marcelin. Pauline se présenta au lycée et demanda à lui
-parler. On lui répondit qu'on avait ordre du père de ne point
-permettre d'entretiens avec des personnes inconnues. Le samedi soir,
-cachée dans un fiacre, elle assista à la sortie des élèves. Elle
-aperçut Marcelin et un grand frisson la secoua. Mais Facial était là.
-Le lendemain, dès le matin, toujours dans un fiacre, elle se tint aux
-aguets dans la rue où habitait Facial. Marcelin sortit en voiture
-après le déjeuner. Il était en compagnie de Julienne et d'un lycéen
-plus âgé que lui, que Pauline ne connaissait pas et qui n'était autre
-qu'Émile. Ils firent une promenade au bois de Boulogne. Au retour, ce
-fut chez Julienne qu'ils descendirent. Marcelin y dîna. Il n'en partit
-qu'à dix heures, escorté par Facial qui était venu le chercher.
-Pendant toute cette journée, Pauline ne trouva pas le moyen de se
-montrer à son fils.
-
-Alors, perdant pied, elle écrivit à Facial:
-
-«Je suis à Paris. Autorisez-moi à avoir une entrevue avec l'enfant.»
-
-Facial répondit:
-
-«Je connais toutes vos manoeuvres. Je sais depuis quand vous êtes à
-Paris, à quel hôtel vous êtes descendue, et ce que vous venez faire.
-Moins que jamais je ne puis vous accorder ce que vous demandez.»
-
-Un second voyage à Paris, entrepris avec plus de précautions encore,
-eut un résultat pire. C'était à une époque de vacances: Pauline
-espérait avoir ainsi plus de facilité pour rencontrer Marcelin. Mais
-elle ne le vit même pas. Renseigné sur son arrivée, Facial avait
-emmené l'enfant à la campagne.
-
-Ils revinrent à Grasse profondément tristes.
-
---Plus je voudrais fuir ce monde, disait Pauline, plus j'enfonce dans
-son marécage. Il semble que chaque pas que je fasse pour ma délivrance
-marque un degré de plus de ma détresse. Je suis prisonnière; je ne
-pourrai jamais me dégager. Quelle grève funeste que la société! Elle
-nous tient. C'était avec délice que j'ai cru un moment être libre. Je
-m'aperçois que je suis toujours et toujours plus sa victime. La
-liberté n'existe pas, ni celle de l'esprit, ni celle du corps. Nous
-sommes esclaves, esclaves, esclaves. Il n'y a qu'un seul bonheur
-possible: le plaisir qu'éprouvent des créatures viles à porter des
-chaînes.
-
-Elle avait ainsi des accès de colère, trop légitimes pour qu'Odon
-voulût les calmer par les raisonnements habituels. Il les préférait
-aux heures de mortelles angoisses, d'accablement muet qui faisaient
-tant de mal à sa pauvre amie.
-
---Sois fière, lui disait-il. Tu as suivi le droit chemin du coeur:
-que les abominables ronces ne te fassent pas regretter le mensonge de
-la grande place publique.
-
---Je ne regrette rien, répliquait Pauline. D'ailleurs, lorsque je
-compare à ma souffrance passée ma souffrance actuelle, je dois estimer
-celle-ci, quelque vive qu'elle soit. Elle ne m'abaisse pas au-dessous
-de ma conscience. Elle ne comporte ni remords, ni gêne morale, ni
-mécontentement de soi-même. Je n'ai rien à me reprocher. C'est
-certainement une fatalité, ce n'est point une punition. Autrefois,
-lorsque j'étais malheureuse, je sentais qu'il y avait de ma faute.
-Aujourd'hui, le seul tort que je me reconnaisse, c'est d'avoir manqué
-d'habileté au moment où, par quelque moyen peu difficile peut-être à
-trouver, j'aurais pu conserver mon fils avec moi.
-
-Puis, elle se désolait de ce que cette situation avait de pénible pour
-Odon.
-
---J'aurais voulu te rendre la vie belle et sereine. Je rêvais d'être
-pour toi l'amante éternellement jeune, le soleil toujours pur. Je
-désirais t'entourer de joie. Et voilà mes pleurs ruissellent souvent
-sur mes joues, je suis la dame mélancolique, l'âme saignante. N'ai-je
-pas gâté ton existence? O mon bien-aimé, combien je suis malheureuse
-d'être malheureuse! Je songe à toi, et mon affliction est extrême. Tu
-méritais la tendresse d'un ange de lumière, et je n'ai à t'offrir que
-mon sourire baigné de larmes. Que tu es bon, que tu es charitable de
-m'aimer malgré tout! Et, je le sens, ton amour est mieux que du
-dévouement: c'est toujours de l'amour, tu m'aimes, tu m'aimes!
-
-Ce fut alors qu'Odon, désespéré de la douleur de sa maîtresse, résolut
-de mettre à exécution un projet qu'il nourrissait depuis longtemps. Il
-voulait aller se jeter aux pieds de sa femme et la supplier de
-consentir au divorce.
-
-Une fois libre, il épouserait Pauline. Puisque Pauline pleurait son
-enfant, il lui en rendrait un: et un enfant qui serait à eux, à eux
-deux, à eux seuls, un enfant qui serait fait de leur amour. Cette
-chose qui ne leur était pas permise maintenant deviendrait possible.
-Ils pourraient avoir un enfant, un enfant légitime, leur gloire, leur
-avenir, qu'ils contempleraient sans aucune crainte. Et Pauline serait
-de nouveau heureuse. Ce petit être apporterait avec lui le rayonnement
-du ciel. Il serait la bénédiction, le salut. La vie nouvelle, après
-laquelle soupiraient les deux amants, naîtrait, imprégnée
-d'espérances, hors des atteintes du passé.
-
-Toutefois, par prudence, il ne voulut point faire part à Pauline de ce
-projet. S'il courait au-devant d'un insuccès, la déception serait pour
-lui seul. Si, au contraire, il parvenait à fléchir sa femme, quelle
-fête que le retour avec la bonne nouvelle!
-
-Il prétexta une affaire à régler à Paris et partit pour Poitiers, où
-résidait Mme de Rocrange.
-
-Ce ne fut point sans une grande anxiété qu'il se retrouva en présence
-de cette femme en deuil, au regard froid, aux lèvres décolorées, de
-cette femme sévère dont dépendait maintenant son avenir. Un frisson le
-prit à la pensée qu'elle était maîtresse de décider et qu'il devait
-toucher ce coeur dont il n'avait jamais connu le secret.
-
-Elle le reçut avec un léger trouble de la voix, une légère altération
-du miroir des yeux: mais c'était à peine perceptible.
-
---Vous me trouvez changée, dit-elle: je commence à blanchir.
-
-Odon ne l'avait pas vue depuis dix ans. Elle n'était pas changée. Tel
-il en avait conservé le lointain fantôme dans le fond sombre du
-souvenir, telle il la revoyait.
-
---J'ai plus vieilli que vous, dit-il.
-
---En effet, je remarque sur votre visage de nombreuses rides.
-Êtes-vous fatigué de votre vie? Me revenez-vous?
-
---Non, répondit-il d'un ton doux; je suis peu fait pour vous
-comprendre; et nous ne nous aimons pas.
-
---Je vous aime, moi.
-
-Pas d'amour. Vous m'aimez de cet intérêt que l'on a pour ceux auxquels
-on est lié et sur qui l'on possède des droits. Tout cela est triste,
-sans doute, fort triste. Et c'est encore plus triste que vous ne
-pensez: car, moi, Madame, j'aime; j'aime une femme de toutes les
-forces de ma vie; et cette femme est à moi comme je suis à elle; nous
-sommes unis devant Dieu, sinon devant les hommes.
-
---Épargnez-moi cet horrible blasphème! D'ailleurs, je sais. Votre
-soeur de Béhutin m'a tout appris. Je vous plains, je vous plains.
-
---Alors, soyez miséricordieuse! Si vous savez tout, si vous savez qui
-est cette femme, ce qu'elle a fait pour moi, combien elle m'aime,
-combien je l'aime, si vous le savez, vous devez comprendre pourquoi je
-suis venu ici, ce que je suis venu demander de vous.
-
---Serait-ce le repentir qui vous pousse? Je suis prête à pardonner.
-
-Odon fit un geste de désespoir.
-
---Le pardon, continua Mme de Rocrange, je vous l'offre depuis dix ans.
-Je continue à vous l'offrir, et je vous l'offrirai toujours. Chaque
-matin, ma prière à Jésus est: «Daignez, Seigneur, ramener au bercail
-la brebis égarée! Pardonnez-lui comme je lui pardonne!»
-
---Vous faites semblant de ne pas comprendre, dit Odon. Ah! écoutez! je
-souffre trop. Vous compatirez à ma souffrance. Et puisque d'un mot
-vous pouvez me rendre heureux, ce mot vous ne le refuserez pas.
-
-Avec des larmes dans la voix, il lui conta, sans rien lui cacher,
-l'histoire de sa liaison. Il mit dans ce récit toute l'éloquence de
-son coeur, s'appliquant à faire ressortir le caractère éminemment
-noble de sa maîtresse, la pureté de leur amour, l'iniquité des
-jugements humains à leur égard. Il parla surtout de l'odieuse torture
-infligée à Pauline, à cette mère qu'on avait privée de son enfant.
-
-Mme de Rocrange ne l'interrompit pas.
-
-Lorsqu'il crut l'avoir émue, il aborda délicatement la situation,
-chercha à faire entendre à sa femme ce qu'il désirait d'elle, à
-l'amener à proposer elle-même de lui rendre sa liberté.
-
-Mais Mme de Rocrange ne proposa rien. Elle dit seulement:
-
---Pauvre femme! pauvre pécheresse! L'expiation commence pour elle déjà
-sur cette terre. Que Dieu lui en tienne compte!
-
-Alors Odon s'écria:
-
---Marie, au nom de tous les sentiments humains, au nom de toute la
-charité divine, donnez-moi la possibilité de réparer cette infortune!
-Ne voyez-vous pas qu'il faut que j'épouse cette femme? C'est mon
-devoir: nul autre devoir n'est plus saint que celui-là.
-
-Mme de Rocrange se couvrit les yeux de ses mains. Il y eut un long
-silence, au bout duquel elle laissa tomber d'une voix lourde ces mots:
-
---Je suis catholique.
-
-Une sueur froide couvrit le front d'Odon. Il éprouva, tout à coup,
-l'affreuse conviction du damné devant la rigueur éternelle.
-
---Malheureuse! gémit-il. Catholique, mais non pas chrétienne.
-
-Puis, il éclata:
-
---Ah! Madame, vous êtes cruelle, épouvantablement cruelle. Vous êtes
-plus féroce pour nous que ce monde dont vous exécrez la méchanceté.
-Qu'avez-vous fait de l'Évangile, qui ordonne d'être bon, d'être
-charitable, d'avoir pitié, de secourir ceux qui ont besoin de secours?
-Le Christ a accueilli la femme de mauvaise vie, et vous, qui vous
-réclamez de lui, vous repoussez la prière de celui qui vous supplie de
-permettre qu'une oeuvre de réparation s'accomplisse. Et cela non par
-jalousie, car vous ne m'aimez pas, non par vengeance, car vous ne me
-haïssez pas, mais par je ne sais quelle atroce et lugubre discipline,
-dont vous concevez peut-être tout le crime, sans trouver dans votre
-conscience assez de foi pour oser l'enfreindre. Vous croyez à la vie
-éternelle et au jugement des bons et des méchants. Lorsque vous vous
-présenterez devant le tribunal suprême et que vous direz: Voilà ce que
-j'ai fait! croyez-vous que le divin Crucifié vous répondra avec joie:
-C'est bien, bonne et fidèle servante, tu es digne d'entrer parmi les
-élus de mon Père? Ah! Madame, vous encourez une grande responsabilité.
-
-Marie de Rocrange eut un frissonnement des paupières. Son visage
-devint plus pâle. Mais elle dit:
-
---Je ne sais qu'une chose. L'Église ordonne: Tu ne désuniras point ce
-que Dieu a uni. J'obéis.
-
-Odon tomba à ses genoux, sanglotant:
-
---Par grâce! Marie! Marie! Réfléchissez-y!
-
-Il prit sa main blanche et voulut la porter à ses lèvres.
-
-Elle se raidit, étrangement troublée, en murmurant rapidement:
-
---Mon Dieu, ayez pitié de moi!
-
-Il crut qu'elle faiblissait. Il baisa sa robe.
-
---Oh! balbutia-t-il, vous cédez! Merci! merci!
-
-Alors, elle s'arracha de ce baiser impalpable, mais qu'elle venait de
-sentir comme un fer rouge, et dit:
-
---Jamais.
-
-Odon se releva. Il était blême de colère. Il prit son chapeau et ses
-gants.
-
---Adieu, Madame, dit-il les dents serrées. Vous venez de faire
-beaucoup de mal.
-
---Odon!
-
---Taisez-vous. Je vous défends de m'appeler ainsi. Ce nom-là n'est pas
-fait pour vous.
-
-Il partit.
-
-Elle ne fit pas un mouvement, mais suivit d'un regard fixe celui qui
-s'en allait. Un désir de pleurer lui monta à la gorge. Puis, elle se
-signa longuement.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Facial était fier de lui. Le sentiment du devoir accompli compensait
-ce que son amour-propre avait eu à subir pendant et depuis l'événement
-fâcheux de son divorce. Il était homme à estimer cette compensation.
-Certes, il aurait pu se montrer plus habile, plus brillant pour la
-galerie: il n'aurait pu être plus digne. Si son aventure avait fait
-sourire--il se trouve toujours des gens pour voir le côté comique des
-malheurs d'autrui--personne ne s'était avisé de le lui marquer, ne
-fût-ce que par un propos équivoque; on l'avait, au contraire, félicité
-de son excellente tenue, on l'avait plaint discrètement, on lui avait
-témoigné la plus parfaite sympathie. Facial avait, un jour, manifesté
-très fermement son opinion sur le duel; on connaissait d'ailleurs ses
-principes; et ainsi il avait coupé court aux critiques sur le seul
-point de sa conduite qui pût être discutable.
-
-Un mois ne s'était pas écoulé, que Chandivier, heureux de le voir
-garçon, avait voulu l'associer à ses petites débauches. Facial avait
-modéré cette impatience. Il devait décemment «faire son deuil».
-
-Plus tard, on verrait.
-
-Facial s'occupait beaucoup de son fils. Il s'était senti tout à coup
-une vraie vocation de père. Jusqu'alors, l'enfant avait trop vécu
-accroché aux jupons de sa mère. A cet égard comme à tant d'autres,
-Facial se persuadait qu'il ne pouvait qu'être bon que l'influence de
-Pauline eût cessé. Marcelin se serait efféminé dans les langes de cet
-amour maternel exagéré. La vie demandait une préparation plus forte.
-Pauline, même en supposant qu'elle fût restée digne du grand honneur
-d'élever une jeune âme pour l'existence, avait-elle jamais rien
-compris à la saine pédagogie? Elle gâtait l'enfant, ne savait lui
-répondre «non» franchement, raisonnait ses caprices, flattait sa
-sensibilité, s'ingéniait à transformer en plaisir tout ce qu'on
-exigeait de lui. Elle ne cherchait pas à lui inculquer la sévère et
-haute notion du devoir. Le coeur aurait fini par prendre la place de
-la conscience et du cerveau. Il était temps de réagir. Et songeant au
-grave danger qu'avait couru cet enfant de rester à la merci d'une mère
-impudente, livré aux hasards de sa vie aventureuse, mêlé à son
-scandale et victime de sa honte, Facial ne pouvait que se féliciter de
-la fermeté dont il avait fait preuve. Il l'avait certainement sauvé.
-Et ce n'avait pas été sans peine: car il avait fallu plus que du
-vulgaire courage pour résister aux assauts d'une femme acharnée et
-obvier à ses embûches. Plein d'émotion à l'idée de la tâche qu'il
-avait entreprise, il aimait à s'écrier, la main sur la tête de son
-fils:
-
-«J'en ferai un honnête homme!»
-
-Cependant, Facial ne tarda pas à s'apercevoir que, pour glorieux que
-fût son rôle de père et de pédagogue, l'absence d'une femme se faisait
-sentir. Les plus ordinaires détails de toilette ou d'hygiène
-concernant Marcelin embarrassaient singulièrement son zèle. L'enfant
-paraissait souffrir aussi d'être privé de cette atmosphère de gestes
-féminins et de douces paroles à laquelle il était habitué. Une gravité
-étrangère à son âge, presque maladive, avait envahi son visage, fait
-pour le rire et la fantaisie. Il ne se plaignait pas, mais semblait
-contraint en l'unique compagnie de Facial, quelque soin que mît
-celui-ci à le distraire. Miss Dobby était loin. Aussitôt après le
-départ de Pauline, elle s'était avisée de prendre des airs de
-maîtresse dans la maison. Facial l'avait congédiée. Puis, l'internat
-avait accaparé le jeune garçon. Il le supportait avec résignation, et
-cela délivrait Facial de la moitié de ses soucis. Mais le dimanche,
-les jours de vacances, l'enfant, isolé, et qui aurait dû se retremper
-dans beaucoup de délicate tendresse, en était réduit à causer de
-choses sérieuses avec son père ou à se plonger dans de longues
-lectures. Il s'ennuyait, devenait triste, et ses grands yeux erraient
-dans l'appartement désert.
-
-Aussi Facial accepta-t-il avec reconnaissance l'offre que lui fit
-Julienne Chandivier.
-
-Plusieurs fois déjà, aimable, souriante, elle était venue voir
-l'enfant. Elle paraissait s'intéresser vivement à lui. Marcelin, de
-son côté, se plaisait à ces visites, qui lui apportaient une
-distraction inespérée. Avec Julienne, il retrouvait presque des
-entretiens familiers, un ton de causerie que la gravité de Facial ne
-lui permettait pas. Il s'enhardissait jusqu'à parler de celle qui
-était partie, de sa mère bien-aimée, sujet qu'instinctivement il n'eût
-jamais osé aborder avec son père.
-
---Laissez-moi, dit-elle un jour à Facial, laissez-moi être sa mère
-adoptive. J'aime votre fils. N'ayant pas d'enfant, je serai heureuse
-de consacrer à celui-ci un peu de cette affection et de ces soins dont
-les femmes, même les moins maternelles en apparence, ont toujours une
-abondante réserve. Les hommes sont maladroits à ce métier. Il n'y a
-que nous autres qui sachions entourer comme il faut de douceur et de
-prévoyance ces créatures fragiles que la vie n'a pas encore exercées.
-Je n'oublie pas non plus que sa malheureuse mère a été mon amie. Je
-veux faire pour elle ce qu'elle aurait fait pour moi, j'en suis sûre,
-si je m'étais trouvée dans sa situation. D'ailleurs, est-il équitable
-que cet enfant subisse les conséquences d'une faute qu'il ne soupçonne
-même pas?
-
-Très ému, Facial prit avec effusion les mains de Julienne:
-
---Vous êtes une noble femme, vous! dit-il.
-
-Et, à ce moment, en effet, Julienne était sincèrement poussée par les
-plus louables sentiments. Elle n'analysait point les causes secrètes
-de sa bienveillance. Elle ne se demandait point si elle aurait agi de
-même, dans le cas où Marcelin n'aurait pas été le jeune garçon joli
-et spirituel qui lui plaisait. Elle le trouvait charmant; elle avait
-la fantaisie de l'élever: et voilà!
-
-De ce jour Marcelin fut plus heureux. Il vivait plus avec Julienne
-qu'avec son père, celui-ci aimant mieux présider de haut, que d'avoir
-continuellement à ses côtés un enfant auquel il ne savait trop que
-dire. Marcelin avait maintenant près de douze ans. Son intelligence
-était vive, mais encore très féminine. Il sentait plus qu'il ne
-raisonnait. Il comprenait par intuition. Impressionnable à l'excès, il
-ne résistait pas aux mouvements de son coeur; mais il était doué
-d'assez de souplesse pour ne point se trahir.
-
-Il ignorait pourquoi sa mère était partie. Ce mystère préoccupait
-extraordinairement son imagination. Elle n'était pas morte, il le
-savait. Qu'était-elle donc devenue pour avoir ainsi disparu tout à
-coup? Il souffrait singulièrement de cette absence. Les premiers
-temps, lorsqu'il questionnait, on répondait qu'elle était en voyage,
-qu'elle reviendrait bientôt.
-
-Ne la voyant pas revenir, il avait compris qu'il se passait quelque
-chose qu'on lui cachait, et il avait cessé de questionner. Facial
-avait cru qu'il oubliait. Mais l'enfant, rendu perspicace, s'ingéniait
-à découvrir par lui-même la vérité. Il suivait avec attention ce qui
-se disait autour de lui, espérant y surprendre le mot de l'énigme. Il
-voulait savoir pourquoi sa mère l'avait abandonné. Certain que c'était
-malgré elle, car il ne pouvait douter de son amour, il frissonnait à
-l'idée qu'elle était enfermée quelque part, empêchée de communiquer
-avec lui. Il lui fallait à tout prix la revoir.
-
-La fréquentation de Julienne servit au moins de dérivatif à son
-chagrin.
-
-Sans risquer de questions directes, il causait de la disparue. Il
-disait:
-
---Maman était si douce avec moi, que j'avais parfois mal aux yeux de
-penser que peut-être je lui avait fait de la peine et qu'elle avait
-peur de m'en faire en me manifestant son chagrin. D'autres enfants
-prétendent que leur mère les gronde. Je n'ai jamais été grondé. Maman
-n'avait pas la voix pour ça.
-
---Et moi, disait Julienne, pensez-vous que je voudrais vous gronder?
-
---D'abord, je ne vous le permettrais pas: vous n'êtes pas ma mère.
-Ensuite, je suis maintenant assez grand et assez raisonnable pour me
-bien conduire. Maman me trouverait changé. Quelqu'un est-il chargé de
-lui donner de mes nouvelles?
-
---Je ne sais pas. Il vaut mieux ne pas vous occuper de cela. Votre
-mère n'a pas donné d'ordres avant son départ.
-
---C'est ce qui est étrange. Elle ne pouvait autrefois rester un jour
-sans s'informer de tout ce que je faisais.
-
---Aujourd'hui, comme vous le remarquez vous-même, vous êtes devenu
-grand; vous êtes plus libre, bientôt vous le serez tout à fait.
-
---Ce n'est pas si gai qu'on dit, je préférerais avoir encore maman
-avec moi.
-
---Peut-être reviendra-t-elle une fois. Mais ne vous en inquiétez pas.
-Les choses arrivent ou n'arrivent pas dans ce monde. Il faut penser
-au présent, jamais à l'avenir.
-
---Il est permis cependant de penser un peu au passé!
-
-Il usait encore de subterfuges:
-
---En sortant de l'église, maman me menait chez ce confiseur. Nous
-choisissions des bonbons pour le dessert du dimanche. Entrons-y,
-voulez-vous? Voici ceux qu'elle préférait.
-
-Mais la dame de magasin ne demandait pas de nouvelles de madame. Elle
-savait donc, elle aussi, ce qu'il ne savait pas!
-
-Marcelin s'étonnait que personne ne s'étonnât d'un événement qui était
-pour lui invraisemblable. Il lui paraissait parfois que tout le monde
-conspirait contre lui, qu'on le réservait à un sort terrible, autour
-duquel le silence se faisait, comme pour un crime. Et il avait des
-conversations bizarres qui déconcertaient Julienne:
-
---Croyez-vous au massacre des Innocents?
-
---Mon chéri, il n'y a pas à y croire ou à n'y pas croire: c'est un
-fait historique, et cela s'est passé très certainement au temps
-d'Hérode.
-
---Oui, mais comme c'est de l'histoire sainte, cela doit être toujours
-vrai. Ne croyez-vous pas qu'il y a encore maintenant des Innocents
-qu'on massacre?
-
-Son imagination, gonflée par son coeur, lui donnait à entrevoir de
-vagues tueries, où l'on précipitait par troupeaux des victimes et des
-victimes. Mais cela ne faisait pas de bruit; les cris étaient étouffés
-sous des couronnes de roses et de rires; on ne voyait pas le sang qui
-devait couler; toute l'horreur du carnage était voilée de faux décors
-et de jeux de lumière. On se doutait bien, à l'angoisse affreuse et
-inexpliquable qui régnait, que des choses monstrueuses se passaient
-derrière ces apparences de fête: mais quoi? c'est ce qu'il était
-impossible de préciser. On distinguait seulement des trous subits,
-béants, des effondrements, des gestes de bras éplorés s'enfonçant dans
-l'abîme. Pour quelles exécutions partaient ces corps? Le tumulte des
-couleurs, des tentures, des chants, des visages empêchait de voir, de
-comprendre l'abominable tragédie.
-
-L'enfant commençait à soupçonner ce qu'est la vie. De premiers
-effarements lui venaient devant cet inconnu trouble et insoluble. Il
-souffrait atrocement de son ignorance, et, en même temps, il avait une
-telle peur de ce qui suivrait, qu'il était près de s'évanouir en
-pensant que fatalement, un jour ou l'autre, il saurait.
-
-La nuit, il demeurait des heures avant de s'endormir, les yeux figés
-dans le vide noir. L'obscurité se peuplait de fantômes. Et parmi eux,
-sa mère, sa mère triste, pâle, tantôt couchée comme un cadavre, tantôt
-penchant vers lui sa figure où saignaient des plaies. Dans son
-sommeil, ces visions se transformaient en douloureux cauchemars. Il
-criait. Il s'éveillait tremblant d'épouvante.
-
-Le médecin diagnostiquait: un peu d'énervement causé par la
-croissance.
-
-Plus clairvoyante que Facial, Julienne était cependant loin de croire
-à un état si aigu de surexcitation. Elle voyait que Marcelin pensait
-beaucoup à sa mère, beaucoup trop: mais elle se flattait d'arriver
-peu à peu à prendre la première place dans l'esprit du jeune garçon.
-Elle mettait une véritable ardeur à l'amuser. Non seulement elle se
-rendait indispensable à la satisfaction de ses désirs: elle
-s'appliquait encore à les provoquer. Stimulante et tentatrice, elle
-l'initiait aux choses agréables de la vie, à celles, du moins, qu'il
-pouvait goûter sans trop de danger. Elle l'encourageait aux sports les
-plus captivants, le conduisait aux courses, au cirque, lui révélait
-par des choix appropriés à son âge l'existence de la littérature
-romanesque; à la dérobée--car Facial avait des principes--elle le
-menait au théâtre: et c'était pour elle un plaisir subtil que
-d'assister à l'éclosion des impressions, aux surprises, aux
-entraînements de curiosité dans cette âme qu'elle prenait presque au
-berceau.
-
-Elle créait ainsi entre eux une sorte d'intimité croissante, qui se
-compliquait même d'un charme de complicité. Marcelin eût été
-franchement orphelin, n'eût pas nourri en lui le tourment secret et
-continuel de sa mère disparue, qu'il se fût laissé aller avec
-prédilection à l'amitié capiteuse de Julienne. Mais la peine toujours
-présente qui étreignait son coeur, l'empêchait de se prêter sans de
-poignantes appréhensions à la vie attrayante qui lui était ménagée.
-
-Julienne ne s'en éprenait pas moins toujours davantage de «son petit
-Marcelin».
-
-«J'en deviens amoureuse», se disait-elle souvent en riant.
-
-Elle éprouvait d'exquises sensations à caresser ses cheveux, à baiser
-ses yeux, à jouer avec ses doigts, à subir de lui ces gestes affables
-que les enfants prodiguent aux personnes qui leur sont familières.
-
-Marcelin avait fait chez elle la connaissance d'Émile.
-
-Un jour, Émile lui dit:
-
---Hé! petit, qu'est-ce qu'elle te fait, ma cousine, quand vous êtes
-seuls ensemble?
-
---Elle cause avec moi.
-
---Après ça?
-
---Rien de particulier. Vous voyez vous-même comme elle se comporte
-avec moi. Elle m'aime beaucoup.
-
---Ça se remarque, farceur! Dis donc, fais-tu le nigaud ou me prends-tu
-pour un merlan! Ou serait-ce de la discrétion, monsieur, ou de la
-pudeur, mademoiselle? Tu crois peut-être que ces choses n'arrivent
-qu'à toi: détrompe-toi, mon gars, elles arrivent à tout le monde;
-c'est courant, c'est reçu, cela se passe dans la meilleure société.
-Là, es-tu rassuré? Raconte.
-
---Je ne sais ce que vous voulez dire.
-
---N'aie pas peur, je ne suis pas jaloux. La jalousie, c'est
-préhistorique. Laisse-toi interviewer sans modestie. C'est aussi de la
-gloire, ça.
-
---Je ne comprends pas.
-
---Allons, cadet, je vais t'aider. Je te croyais moins bégueule. Ça
-fait donc tant rougir, à ton âge, d'avouer ses petites saletés? Dans
-trois ans, tu t'en vanteras; au mien, tu t'en gondoleras. C'est une
-jolie peau, ma cousine! L'as-tu vue toute nue?
-
---Non, fit Marcelin interdit.
-
---Tu as vu ses seins, ses jambes, son ventre?
-
---Non, répéta l'enfant avec une vague angoisse.
-
---Alors quoi? Qu'est-ce que vous inventez bien? Elle t'emmène pourtant
-dans sa chambre à coucher?
-
---Quelquefois.
-
---Et là, que se passe-t-il? Elle se déshabille?
-
---Non.
-
---Elle te déshabille?
-
---Non.
-
---Elle fait bien quelque chose?
-
---Non. Elle change de robe, elle se fait coiffer.
-
---Ma cousine ne t'a donc rien appris? Tu ne sais rien? Tu es encore
-immaculé? Ah! elle est bien bonne, celle-là! A douze ans, mon gosse,
-j'étais plus malin que toi: je connaissais déjà le truc de l'amour.
-
-Marcelin le regardait avec des yeux tremblants. Il lui semblait qu'une
-pluie noire tombait en rafale autour de lui, le noyait, l'aveuglait.
-
-Émile continua d'un ton gouailleur:
-
---Sais-tu seulement à quoi ça sert, les femmes?
-
---Je ne sais pas, dit l'enfant avec effort.
-
---Tu as vu les chiens dans la rue? Tu as vu ce qu'ils se font, quand
-ils grimpent l'un sur l'autre? Eh bien, mon petit, les hommes et les
-femmes, c'est la même chose. Si les hommes aiment les femmes et si les
-femmes aiment les hommes, c'est pour se faire la même chose que les
-chiens. L'amour, c'est ça. Et le mariage n'est pas plus propre. Tu
-penses bien qu'il n'y a pas besoin d'avoir épousé une femme pour se
-livrer à cet exercice. Tous les hommes peuvent faire ça à toutes les
-femmes. Si on se marie, ce n'est cependant pas pour procéder
-autrement. Aussi, le mariage, on ne sait pas ce que c'est; on ne sait
-pas d'où ça vient. Ce doit être une vieille blague qui s'est
-perpétuée. Oui, mon petit, voilà la vie. Et toi, tu feras comme les
-autres: comme les autres et comme les chiens. Et c'est justement pour
-ça et par ça qu'on est au monde. T'imagines-tu que tu es né d'un rayon
-de lune? Tu es né parce que ton père a fait le chien avec ta mère. Et
-à la suite de ça, le ventre de ta mère a grossi. Tu étais dedans. Et
-au bout de neuf mois, tu es sorti de son ventre par le même trou par
-lequel elle urine...
-
-Émile s'arrêta, effrayé. L'enfant venait de s'affaisser sur le tapis.
-Il était blanc comme un linge.
-
-A ce moment, Julienne entrait. Elle vit Marcelin évanoui. Elle se
-précipita en poussant un cri.
-
---Grand Dieu! qu'a-t-il?
-
---Je crois qu'il a une syncope, dit Émile en haussant les épaules.
-
-Elle le prit, lui fit respirer des sels. La pauvre tête de l'enfant
-traînait lamentablement sur son bras.
-
---Il a l'air d'un mort, dit Julienne avec un recul instinctif.
-
-Quelques minutes se passèrent avant que Marcelin revînt à lui. Il
-ouvrit enfin les yeux et, faiblement, murmura:
-
---Maman!... maman!...
-
---C'est moi, mon chéri, dit Julienne. Ne me reconnaissez-vous pas?
-
-Marcelin se souleva lentement, regardant autour de lui, comme s'il
-cherchait à reconnaître où il était et qui lui parlait.
-
-Et ses yeux s'arrêtèrent sur Julienne, la considérant, d'abord avec
-incertitude, avec surprise, puis avec un souvenir qui se précisait.
-
---Ah! c'est vous... c'est vous...
-
---Mais oui, pauvre chéri! Que vous est-il arrivé?
-
-Elle se mit à rire, revenue de son alarme. Puis, elle attira l'enfant
-contre elle et commença à le couvrir de baisers.
-
-Mais alors, une incroyable terreur bouleversa les traits de Marcelin.
-Il s'arracha, frémissant, de l'étreinte de Julienne, en lui jetant:
-
---Oh!... Vous ne m'embrassez pas comme une mère!
-
-Il éclata en pleurs:
-
---Maman!... je veux maman!... Ils me l'ont prise... Ils l'ont tuée...
-
---C'est moi qui suis votre mère, maintenant, dit Julienne.
-
---Non... non... vous n'êtes pas ma mère... Vous êtes... une femme.
-
-Son désespoir était si violent, que Julienne crut devoir employer tous
-les moyens pour le calmer.
-
---Votre mère n'est pas morte, vous le savez bien.
-
---Je veux la voir.
-
---C'est impossible, votre mère n'habite pas Paris; elle est loin, très
-loin. Mais je vais vous montrer quelque chose qui vous tranquillisera.
-
-Elle ouvrit un tiroir de son secrétaire et y prit un papier taché de
-larmes. C'était une lettre de Pauline à Marcelin, arrivée depuis
-plusieurs semaines déjà. La pauvre mère avait fini par faire taire son
-orgueil; ne voyant plus d'espoir qu'en Julienne, elle s'était humiliée
-jusqu'à la supplier, elle, d'avoir pitié et de lui permettre d'écrire
-quelquefois à son fils.
-
---Voyez, dit Julienne, c'est une lettre de votre mère. Si vous êtes
-raisonnable, vous pourrez lui répondre. Mais n'en parlez pas à votre
-père: il serait fort irrité, s'il apprenait que j'ai reçu cette lettre
-pour vous et que je vous l'ai remise.
-
-Marcelin demeura un instant étourdi, sans oser faire un geste, sans
-oser prononcer une parole. Une lettre de sa mère! Cela lui paraissait
-un miracle du ciel.
-
---Mon Dieu! mon Dieu! balbutia-t-il enfin tout palpitant.
-
-A la vue de l'écriture chérie, il tomba à genoux: un flot de sanglots
-déborda de sa poitrine; le voile de larmes qui couvrait ses yeux
-l'empêchait de lire; mais, ardemment, comme une relique, il baisa
-mille fois le papier où sa mère avait écrit et pleuré.
-
---Il va se rendre malade! dit Julienne, très inquiète de cette
-explosion de sensibilité.
-
-Elle se rendait compte combien elle et Facial avaient eu tort de
-laisser gonfler dans cette tête d'enfant tant de passion comprimée.
-
-«Lorsque celle-ci pourra s'épancher, ne fût-ce que sur du papier à
-lettre, pensa-t-elle, cela s'arrangera.»
-
-Et elle sourit intérieurement à l'idée que ce secret créerait entre
-elle et le jeune garçon un lien nouveau.
-
-Dès que Marcelin fut seul, enfermé dans sa chambre, il dévora les
-pages inespérées, où sa mère, après un si long silence, ressuscitait à
-son appel. Il les lut et les relut, passa la nuit à s'en imprégner, à
-en respirer chaque mot, à en abreuver son âme altérée. Sa mère vivait!
-Elle pensait à lui, elle l'aimait toujours! Oh! la revoir! la revoir!
-Elle _pouvait_ lui écrire! Pourquoi, lui, ne pourrait-il pas la
-revoir? Y avait-il autour d'elle une barrière de mystères trop
-infranchissable? Maintenant qu'il savait qu'elle était en vie, comme
-avant, qu'elle n'avait pas été transformée, qu'elle était encore une
-réalité, celle d'autrefois, celle qui l'avait bercé, nourri de sa
-substance, baigné de son fluide, rien ne l'empêcherait de courir à
-elle, à travers les obstacles, de courir se réfugier sous sa caresse
-et reprendre possession de l'asile, du seul, de l'inoubliable asile.
-
-La lettre ne contenait qu'un détail pouvant servir aux projets du
-jeune garçon: elle était datée de Grasse. Il n'en fallait pas
-davantage. Cela suffisait à donner un corps à son désir: fuir, fuir!
-Une fois là-bas, l'enfant saurait retrouver sa mère. Grasse! Il
-répétait avec avidité ce nom, qu'il se souvenait avoir rencontré dans
-sa géographie, appris comme tant d'autres choses indifférentes, et
-qui, tout à coup, prenait une importance extraordinaire, s'auréolait,
-flamboyait.
-
-Le lendemain, avec fièvre, mais, en même temps, avec une intelligence
-et une prudence remarquables, Marcelin se mit en mesure de partir. Il
-acheta l'Indicateur des chemins de fer, le consulta minutieusement,
-étudia de point en point le trajet. Puis, lorsqu'il eut arrêté son
-plan, il calcula ses ressources. Il possédait une cinquantaine de
-francs. Pour parfaire la somme nécessaire au voyage, il vendit divers
-petits bijoux, boutons de manchettes, épingles de cravate, ne gardant
-que sa montre, dont l'utilité n'avait jamais été si certaine. Après le
-dîner il prétexta des devoirs pressés à terminer. Comme il n'emportait
-pas de bagages, rien ne lui fut plus facile que de s'échapper dans la
-rue. Au premier tournant, il prit un fiacre et se fit conduire à la
-gare de Lyon. Sa voix trembla un peu lorsque, se haussant sur la
-pointe des pieds pour qu'on le crût plus grand, il demanda au guichet:
-
---Un billet simple pour Grasse, par Antibes, train direct de 8 heures
-25, seconde classe.
-
-Il n'eut d'ailleurs, à subir que quelques regards curieux.
-
-Et le train démarrait, que Facial, persuadé que son fils était occupé
-à traduire Cornelius Nepos, allumait tranquillement un cigare et
-déployait le _Temps_. Au même moment, Julienne se disposait à venir
-passer avec «son petit Marcelin» une heure de soirée.
-
-Très surmené par ces deux jours excessifs, l'enfant ne tarda pas à
-s'endormir, au roulis du wagon qui chantonnait et rythmait dans son
-oreille:
-
-«Je vais revoir maman! je vais revoir maman!»
-
-
-
-
-XVI
-
-
---Grasse!
-
-Marcelin descendit.
-
-Il courut à la poste.
-
---Pouvez-vous me donner l'adresse de Mme Facial? demanda-t-il à
-l'employé de service au guichet de la poste restante.
-
---Mme Facial? Attendez donc... Une dame vient quelquefois réclamer des
-lettres à ce nom-là. Quant à son adresse...
-
-Et interpellant une femme qui se trouvait dans le bureau:
-
---Hé! mère Divonne, vous qui connaissez tout Grasse, vous ne
-connaîtriez pas ça, par hasard Mme Facial?
-
---Faudrait me dire un peu comment elle est.
-
---J'ai son portrait, dit Marcelin.
-
-Il tira un médaillon suspendu à son cou, l'ouvrit et le montra aux
-deux personnages.
-
---C'est bien celle-là, fit l'employé.
-
---Oui, fit la femme, je la connais. C'est moi qui lui porte ses
-fruits, tous les matins. Seulement elle ne s'appelle pas Mme Facial.
-
---Comment? demanda l'employé.
-
---Elle s'appelle Mme de Rocrange.
-
---Possible. Elle est divorcée; elle vit avec son amant.
-
-L'enfant reçut cela comme un coup de tonnerre sur la tête. Mais il ne
-broncha pas. Il croyait comprendre cependant ce que ces mots voulaient
-dire. Il sentait que c'était épouvantable. Trois jours auparavant, il
-eût sauté à la gorge de ces gens, au seul soupçon qu'ils outrageaient
-sa mère. Aujourd'hui, il ne savait pas, il ne savait plus...
-
-Et il dit d'une voix douce:
-
---Pourriez-vous me conduire chez elle, Madame?
-
-Sa mère! Comme tout était égal, puisqu'il allait la revoir!
-
-La fruitière le regarda avec curiosité.
-
---Vous n'êtes pas d'ici, mon jeune monsieur?
-
---Non.
-
---Vous venez de Nice?
-
---De Paris.
-
---Seigneur Jésus! est-il permis de laisser un enfant faire tout seul
-un pareil voyage! Et vous venez pour madame... pour cette dame... dont
-vous avez le portrait?
-
-Marcelin contint avec effort les larmes nerveuses qu'il sentait
-sourdre. Il dit:
-
---C'est ma mère.
-
---Ah! fit la femme, je vous demande excuse. Il n'y a pas de mal à ça.
-Il faut bien être le fils de quelqu'un.
-
-Et pour manifester sa bonté, elle ajouta:
-
---Venez avec moi, mon jeune monsieur: je vais de ce côté; je vous
-montrerai où c'est. Il y en a pour dix minutes.
-
-Dix minutes! Dans dix minutes, après plus d'une année de séparation!
-Il fut pris d'une telle émotion, qu'il pouvait à peine se soutenir.
-Tout en marchant, la fruitière le questionnait, s'apitoyait sur lui.
-Il n'entendait rien, la tête bourdonnante d'impressions confuses, le
-coeur gonflé, les genoux vacillants. A ce moment, son père en
-personne eût surgi devant lui et lui eût crié que sa mère avait commis
-un crime, qu'il eût répondu: Elle a bien fait. Il ne concevait pas que
-quelque chose fût reproché à sa mère. Elle n'agissait que noblement,
-saintement. Dieu lui-même n'avait pas le droit de l'accuser. Et sa
-vénération croissait en proportion du rempart de haine et d'injustice
-qu'on avait dressé autour d'elle. Que signifiaient ces infamies qui
-flottaient? Il aurait voulu mourir et que son sang se répandît à ses
-pieds.
-
-La fruitière dit:
-
---C'est ici.
-
-Elle montrait une villa. La grille était entr'ouverte. Marcelin entra.
-Au bout de quelques pas dans le jardin, il aperçut, entre les
-bosquets, une robe blanche.
-
-Fou, il courut.
-
-Deux cris:
-
---Maman!
-
---Mon enfant!
-
-Ils étaient dans les bras l'un de l'autre.
-
-Longtemps ils furent incapables de prononcer une parole suivie. La
-commotion était trop violente. Ils pleuraient, ils sanglotaient. Des
-mots palpitaient sur leurs lèvres. Pour tous deux, mais pour la mère
-surtout, cette ineffable rencontre était un baiser du ciel, un
-merveilleux étourdissement d'ivresse versé comme un miracle par le
-paradis.
-
---Toi ici! toi ici! put enfin exprimer Pauline, les yeux vibrants
-d'une joie délirante, pressant sur son sein l'enfant inattendu.
-
---Je suis venu... je me suis sauvé... Il me fallait toi!
-
---Tu ne m'as donc pas oublié! Mon enfant, mon enfant chéri! Par
-quelles souffrances j'ai dû passer: sans nouvelles de mon enfant! Mais
-si c'était pour me réserver le providentiel bonheur de cet instant,
-merci, Père céleste, Consolateur suprême, merci! Et ce n'est point un
-rêve! J'ai tant de fois rêvé à toi, que si mon rêve avait pu
-t'évoquer, tu serais déjà venu! Et c'est toi, toi vraiment, mon
-Marcelin, mon fils!
-
---O mère, pourquoi m'as-tu abandonné?
-
-Le coeur de Pauline éclata.
-
---C'est un affreux malheur qui est arrivé! Tu ne sais pas, tu
-ne peux savoir... Que t'ont-ils dit? Comment as-tu cru que je
-t'abandonnais!... Que t'ont-ils dit? Que t'a-t-il dit, lui?... lui?...
-
---On n'a rien dit... J'ai vécu dans ce mystère... Ils ne disaient pas
-que tu étais morte... J'avais peur... Enfin, j'ai eu la lettre, ta
-lettre.
-
---_Elle_ t'a remis la lettre?
-
---Oui, avant-hier.
-
---Oh! je t'en ai écrit dix, vingt. Celle-ci date de plus d'un mois.
-C'est la dernière. Je désespérais. Je suis allée deux fois à Paris,
-j'ai tout fait. Un jour, je t'ai vu, à la sortie du lycée; et je t'ai
-vu à la promenade, je t'ai suivi: mais tu ne m'as pas vue... Marcelin,
-non, je ne t'ai pas abandonné! Et tu ne peux pas comprendre... Un
-jour, tu comprendras, j'ai écrit ma vie, pour toi. Lorsque tu seras en
-âge de savoir... et de douter, tu liras. Alors tu comprendras, et tu
-pardonneras.
-
---Maman!
-
-Il l'embrassa d'une étreinte passionnée, et ajouta:
-
---Ne parle pas ainsi. La voix avec laquelle tu dis cela fait mal.
-
---Que pensais-tu de moi?
-
---Je ne pensais rien, j'étais triste. Et dès que j'ai su où tu étais,
-je suis parti. Je ne veux plus être séparé de toi.
-
-Pauline tressaillit:
-
---Sait-il où tu es? Il te suit peut-être. Il va venir te reprendre.
-
---Non, dit Marcelin. Personne ne peut savoir où je suis, à moins de le
-deviner.
-
-Il raconta à sa mère la manière dont il s'était enfui. Celle-ci se
-rassura:
-
---Il ne devinera pas, dit-elle. Il ne t'aime pas assez.
-
---Lui, mais elle!
-
---Julienne? murmura Pauline d'une voix blanche.
-
-Le jeune garçon fit signe que oui.
-
---Elle n'a pas de coeur.
-
---Ce n'est pas seulement le coeur qui fait deviner. Elle a vu que je
-t'aimais mieux qu'elle. Et puis la lettre... Elle sait des choses que
-mon père ne sait pas. Elle doit avoir deviné.
-
-La mère se dressa, l'éclair aux prunelles:
-
---Jamais. Je suis là. Qu'ils viennent! Je défendrai mon bien jusqu'à
-la mort. Ils avaient la force; ils pouvaient m'empêcher de parvenir à
-toi; ils te gardaient. Mais, maintenant, nous sommes réunis... Ils
-n'oseront pas! Comment oseraient-ils?
-
-Elle se sentait tigresse à cette heure; il lui semblait qu'elle avait
-de puissantes griffes au bout des membres, et que, d'un coup, elle
-aurait dispersé l'engeance hostile. La possession de son petit, contre
-elle, sous elle, lui donnait la fauve sollicitude de la bête pour ce
-qui est né de sa chair. Son sang roulait dans ses veines avec de
-cruels besoins de mordre et de déchirer.
-
-Elle eut peur de l'état violent de ses sensations, et cria, en serrant
-son enfant:
-
---Il ne faut pas qu'il y ait de lutte: je tuerais!
-
-Mais aussitôt, elle reprit:
-
---Folle que je suis! Nous n'attendrons pas qu'ils viennent. La
-frontière italienne est tout près. A l'étranger, ils ne peuvent plus
-rien. Oh! enfin et vraiment, voici la clémence, la félicité! J'ai
-tellement souffert, que la perspective subite, presque foudroyante du
-bonheur accable ma raison. Je puis à peine croire, tant la vie m'a
-remplie de terreur et de doute. Mes paupières cillent à l'éclat du
-ciel.
-
-Pauline contemplait avidement l'enfant retrouvé. Elle ne pouvait assez
-le voir, s'en imprégner, s'assurer que c'était lui. Elle ne songeait
-pas à remarquer les changements qui s'étaient opérés chez le jeune
-garçon; il avait grandi, ses traits s'étaient complétés; elle ne
-s'apercevait pas de cela; elle ne constatait que sa présence, sa
-merveilleuse présence, son irradiation chargée de fluide et de
-lumière. Un chant de gloire naissait de ses entrailles, montait,
-montait, enveloppait son cerveau, projetait jusqu'à Dieu ses ondes
-triomphales.
-
---Je suis ivre, je ne sais plus ni ce que je pense, ni ce qui
-m'arrive, balbutiait-elle.
-
-Puis, ce fut une réaction de maternité vigilante et tendre. Elle
-entraîna Marcelin dans la maison, le fit manger, le servit elle-même.
-Elle voulut savoir comment il avait voyagé, s'il avait dormi, s'il
-n'était pas fatigué, lui posant mille questions sur sa santé, goûtant
-à se retrouver au milieu de ces chers détails un incroyable plaisir.
-
---Ainsi, mère, je ne te quitterai plus?
-
---Oh! plus. L'heure de la miséricorde a sonné.
-
---Et nous vivrons toujours ensemble?
-
---Toujours.
-
---Tous les deux?
-
-Pauline jeta un long regard sur son fils, un regard solennel et
-profond. Elle prononça lentement, mais d'une voix qui tremblait un
-peu:
-
---Tous les trois.
-
-L'enfant resta longtemps silencieux, sans s'étonner. Puis il murmura:
-
---Tu l'aimes donc beaucoup?
-
-Et à ce moment, Odon survint.
-
-Il eut un tressaut de surprise à la vue du jeune garçon.
-
-Mais déjà, Marcelin s'avançait vers lui et disait:
-
---Je sais qui vous êtes: vous êtes celui que ma mère aime comme je
-l'aime.
-
---O mon enfant! s'écria Odon, en lui ouvrant ses bras.
-
-Et lui aussi avait les larmes aux yeux.
-
-Lorsqu'on lui eut expliqué les événements:
-
---Il faut partir, dit-il, il faut que nous soyons loin demain matin.
-Une fois en sûreté, à l'étranger, nous pourrons engager des
-pourparlers avec M. Facial et obtenir qu'il renonce à ses droits.
-
---Le prochain rapide de Paris n'arrive que demain soir, dit Pauline;
-nous avons donc beaucoup d'avance, à supposer même que l'on soit déjà
-sur la bonne piste.
-
---Et le télégraphe! fit Odon. Qui sait si en arrivant à la frontière
-nous ne trouverons pas la police prévenue! Nous courrions peut-être
-moins de risque en partant par Marseille, où nous nous embarquerions
-pour Gênes ou Naples.
-
---Cela exigerait plus de temps; et si la police est prévenue, elle le
-sera aussi bien à Marseille qu'à Menton.
-
-On s'arrêta au projet suivant: on déguiserait Marcelin en petite
-fille; lui et Odon prendraient le premier train pour Vintimille;
-Pauline les rejoindrait quelques heures après. De cette façon, il y
-avait toute chance, en cas que la police eût des ordres, pour que les
-voyageurs ne fussent pas reconnus.
-
-Ils allaient se sauver comme des malfaiteurs.
-
-Marcelin, cette fois, se déconcerta:
-
---Mais quel mal est-ce que j'ai commis? Ne suis-je pas libre de
-rejoindre ma mère, puisque c'est avec elle que je veux vivre? Et si
-elle veut me garder, n'est-elle pas libre de le faire?
-
---Tu ne connais pas la société, dit Odon: elle a fait des lois qui
-donnent à M. Facial le droit de te priver de ta mère.
-
---Pourquoi use-t-il de ce droit? Il n'est pas méchant.
-
---Il n'est pas méchant, j'en suis sûr; c'est la société qui est
-mauvaise. Tu arrives ici, mon enfant, dans une maison qui ne vit pas
-suivant les lois de la société, mais où l'on aime et où l'on cherche à
-être heureux. Tu es assez grand pour comprendre, et tu as mérité de
-savoir. Ta mère doit désirer elle-même que je parle, elle doit sentir
-qu'il le faut.
-
-Pauline fit un grave signe de tête affirmatif.
-
---Eh bien, reprit Odon, si tu es venu ici pour être notre fils, sache
-à quoi tu t'engages, ou plutôt de quoi tu te dégages. Tu romps avec
-les lois, tu te mets en révolte contre celui qui les représente, M.
-Facial, qui seul a des droits sur toi, seul est ton légitime
-éducateur, ton légitime protecteur. Ici, tu as ta mère: mais ta mère
-n'est plus ta mère au point de vue de la loi. Elle a eu le malheur de
-faire acte de personne libre, comme toi-même l'as fait hier; or, il
-n'est pas permis d'obéir franchement à son coeur. Quelque beaux que
-soient les sentiments qui te poussent, on ne t'en saura aucun gré. On
-pouvait te plaindre, on disait certainement, on pensait probablement:
-«Le pauvre enfant, qui n'a plus sa mère!» Mais on ne t'excusera pas
-d'avoir voulu la retrouver. Ce qu'il fallait pour rester dans ton
-rôle--car chacun a un rôle fixé d'avance et dont il ne doit pas
-sortir--ce qu'il fallait, je vais te le dire: il fallait _supporter
-héroïquement ton sort, te résigner_. Tel était aussi le rôle de ta
-mère: elle devait _se résigner_, se résigner à être la femme d'un
-homme qu'elle n'aimait pas. Le monde ne pardonne pas qu'on tende au
-bonheur par la voix directe du coeur. C'est une terrible leçon que
-je te donne là; mais tu étais digne de la recevoir, et la vie te
-l'inflige déjà.
-
-Marcelin se dressa avec orgueil:
-
---Je veux être le fils de ma mère, dit-il.
-
---Tu es un noble garçon, dit Odon. Partage donc notre ostracisme. Et
-c'est un véritable ostracisme, puisque nous sommes obligés de fuir à
-l'étranger.
-
---Nous n'habiterons plus la France?
-
---Cela nous sera défendu.
-
---Je n'irai plus au lycée?
-
---Ce sera un grand changement dans ton éducation.
-
---Papa m'avait donné le choix entre trois écoles: l'École
-polytechnique, Saint-Cyr ou l'École de droit. Il dit qu'un jeune
-garçon de ma position doit avoir l'ambition de devenir quelqu'un.
-
---J'espère que M. Facial ne se montrera pas intraitable. Nous ferons
-tout pour essayer d'obtenir de lui la permission de revenir à Paris,
-afin que nous puissions te donner l'instruction qu'il convient.
-
---Et s'il refuse?
-
---Il faudra alors renoncer aux carrières auxquelles donnent accès les
-écoles de l'État.
-
---Je ne sais pas si ce sera jamais pour moi un sacrifice; en tous cas,
-il sera bien minime au prix du bonheur de conserver ma mère.
-
---Et il n'y a pas besoin de diplômes pour devenir un homme.
-
-Mais Pauline avait changé de visage. Elle venait seulement de se
-rendre compte des conséquences illimitées qu'aurait pour son fils la
-révolte contre l'autorité paternelle. C'était briser l'avenir de
-Marcelin. Facial maintiendrait ses droits jusqu'au bout. Et par une
-vision rapide, elle pensa au moment où, quelques années plus tard,
-l'enfant devenu jeune homme, saisi par la puissance d'une
-vocation--laquelle? savait-elle? savait-il?--regretterait amèrement ce
-qu'il appellerait peut-être son coup de tête. Son existence perdue,
-ses rêves irréalisables, voilà ce qu'il lui reprocherait. Et elle
-seule serait coupable. Et il aurait raison de l'accuser. Et il
-l'accuserait peut-être avec désespoir. Il pourrait lui dire: «Ma mère,
-vous avez été égoïste et lâche. Vous avez abusé de mon amour pour
-vous. Étais-je capable alors de décider de ma vie? Toute ma vie,
-songez-y, pour m'épargner quelques larmes sentimentales d'enfant! Et
-maintenant, voyez, je ne suis bon à rien, je n'ai rien, je ne suis
-rien. Croyez-vous que mon amour filial même ne soit pas
-irrémédiablement empoisonné par la pensée amère de ma stérilité?
-Cruelle ironie vraiment! Je vous aimais, j'étais innocent: et vous,
-qui aviez le devoir d'être prudente à ma place, vous avez manqué de
-courage, vous m'avez trahi.» Voilà ce qu'il lui dirait, sans doute.
-Que répondrait-elle à ces paroles affreuses? Et à supposer
-l'improbable, Facial leur permettant le séjour de Paris, l'avenir de
-l'enfant n'en resterait-il pas moins compromis? Que pourrait-elle?
-Elle n'aurait plus de relations. Marcelin ferait ses études, puis il
-serait lancé dans la vie, sans protection, sans base. Il n'aurait qu'à
-rougir de sa mère. Fils de Facial, au contraire, il aurait un nom, un
-monde, des amis, des patronages nombreux et puissants; tout lui serait
-facilité, il n'aurait qu'à se laisser porter. Ruinerait-elle tout
-cela? La mère ferait-elle encourir à son enfant sa propre réprobation?
-
-Un gémissement sortit de ses lèvres:
-
---Oh! je n'ai pas le droit... je n'ai pas le droit...
-
-Odon comprit. Il se tut. Il venait de se faire les mêmes réflexions.
-
-Mais le jeune garçon, auquel leur consternation n'échappa pas,
-s'accrocha fébrilement à Pauline en criant:
-
---Maman, je ne veux pas te quitter!
-
-La nuit se passa dans ces horribles alternatives. Marcelin avait fini
-par s'endormir de fatigue. Pauline le regardait respirer, tout en
-causant à voix basse avec Odon.
-
-Le lendemain matin, ils ne partirent pas.
-
-Dans la journée une dépêche de Réderic arriva:
-
-«Vous n'avez que le temps. On est sur trace.»
-
-Alors, Pauline dit:
-
---Mon Dieu, donnez-moi la force d'aller jusqu'au bout.
-
-Le soir même, elle partit pour Paris avec son fils.
-
-Elle allait le rendre à Facial.
-
-Facial ne manifesta pas, à les voir, un étonnement extrême. Il reçut
-Pauline avec une dignité froide dont il ne se départit pas. Dans son
-accueil transparaissait plus le dépit que lui avait causé l'escapade
-de Marcelin, que la joie de retrouver son héritier.
-
---Je vous félicite, Madame, d'avoir compris votre devoir. Je ne vous
-en veux pas: je sais qu'il n'y a pas là de votre faute et qu'il vous a
-été impossible de monter l'esprit de mon fils et de combiner avec lui
-cette malheureuse frasque. Vous me le ramenez, c'est bien. La police
-venait d'ailleurs de recevoir des renseignements précis sur son départ
-par la gare de Lyon et sur son arrivée à Grasse; de là à conclure quel
-était le but de sa fuite, il n'y avait qu'un pas. Aujourd'hui même, on
-doit avoir fait une perquisition chez vous. Vous n'auriez pas
-bénéficié de cette petite aventure. Mais puisque vous me paraissez
-avoir acquis de sages idées sur la manière dont il convient que mon
-fils soit élevé, je vous témoignerai ma satisfaction en vous
-autorisant à le voir une fois par an. Ces entrevues auront lieu à
-Paris, dans ma maison et en ma présence.
-
-Pauline se sentait glacée. De funestes pressentiments la
-terrorisaient. C'était bien la fin, le deuil.
-
-Facial tira de sa poche un carnet à souche. Il inscrivit quelques mots
-sur la première feuille, la détacha et la tendit à Pauline en disant:
-
---Mon fils vous a occasionné quelques dépenses; je tiens à vous les
-régler.
-
-C'était un chèque de mille francs.
-
-Pauline eut un geste d'indignation.
-
---Je n'insiste pas, fit Facial poliment.
-
-Les choses se passèrent d'une façon moins affectée avec Julienne
-Chandivier, qui, sur ces entrefaites, arriva chez Facial, comme elle
-le faisait plusieurs fois par jour, pour savoir si l'on avait des
-nouvelles de Marcelin.
-
-Lorsqu'elle le vit, son mot fut, en l'embrassant avec exagération:
-
---Le monstre d'enfant!
-
-Et peu s'en fallut qu'elle n'embrassât aussi Pauline.
-
-Le pédantisme en morale ne l'étouffait pas. Elle ne manqua pas de
-prendre à part son ancienne amie et de lui assurer que ses sentiments
-pour elle n'avaient jamais varié.
-
---Mais que voulez-vous! Vous avez été peu adroite. Il vous était si
-facile de tout ménager. Personne n'exigeait de vous une vertu
-cornélienne: on vous demandait seulement de vous conduire comme tout
-le monde. Vous avez préféré vous mettre tout le monde à dos. Avec la
-meilleure volonté, il était impossible de vous défendre; et moi qui,
-je vous le jure, ai trouvé parfaitement ridicule le bruit qu'on a fait
-autour de votre histoire, je n'ai pu me dispenser de vous brûler aussi
-en effigie. Vous aviez jadis d'étincelantes théories sur l'amour: vous
-voyez où elles vous ont conduite. En ce monde, on fait ce qu'on veut,
-mais il ne faut jamais vouloir ce qu'on fait. Les théories, c'est
-inutile en théorie, et c'est désastreux en pratique. Je suis
-superficielle, je suis hypocrite, je suis vicieuse, je suis incapable
-de penser, je suis femme, très femme, mais c'est encore moi qui ai
-raison: je me conduis avec mon instinct, ne m'occupant nullement de ce
-qui est bien et de ce qui est mal, ayant seulement le sens de ce qui
-est faisable et de ce qui n'est pas faisable; et je n'ai point même
-conscience des défauts que je viens de dire, tellement ils sont à
-moi-même et tellement j'y réfléchis peu. Vous, c'est le contraire, et
-cela ne vous a pas servie. Êtes-vous heureuse, au moins, j'entends
-heureuse... personnellement? Vous n'en avez pas l'air. Ma pauvre amie,
-je vous plains avec une sincère sympathie. Dites-moi si je puis faire
-quelque chose pour vous.
-
-Pauline était peu en état d'entendre et de répondre quoi que ce soit.
-Elle dit seulement, immensément lasse de corps et d'esprit:
-
---Rien, rien... Je ne suis pas venue ici pour moi...
-
---Et Marcelin?
-
-La mère eut une seconde d'hésitation. Puis, elle prit la main de
-Julienne et supplia:
-
---Vous qui serez avec lui... oh! qu'il ne m'oublie pas!
-
---Je lui parlerai de vous, je l'ai déjà fait.
-
---Oui, je sais... merci...
-
---Je lui transmettrai vos lettres.
-
---Vous êtes bonne.
-
---Je suis meilleure que vous ne croyez.
-
-Une sensation d'épouvantable fatalisme broyait l'âme de Pauline. Sa
-voix sortait difficile et monotone de sa gorge étranglée; ses yeux
-restaient secs.
-
-Et le moment de la séparation ne fut pas déchirant comme elle l'eût
-pensé. Il semblait que le chemin de douleur étant achevé, un mur se
-dressât pour empêcher d'aller plus loin, un mur au pied duquel il n'y
-avait plus qu'à se laisser tomber d'épuisement. Pauline prit son
-enfant dans ses bras--pour la dernière fois--posa sur son front ses
-lèvres décolorées, sans dire un mot. Sa tête était un lieu vide, où
-tous les bruits résonnaient étrangement, et n'éveillaient pas d'écho.
-
-Ce fut l'adieu...
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Des années tombèrent comme des feuilles mortes.
-
-Odon et Pauline n'avaient plus quitté Grasse. Peu à peu, une paix
-relative était descendue sur l'âme endolorie de Pauline, une lente
-résignation qui la noyait, aux jours où elle ne voulait pas se
-souvenir. Il s'en dégageait une tendresse toujours plus complète pour
-celui qu'elle avait ardemment, follement aimé, qu'elle aimait
-maintenant profondément. Entre eux s'était créé un nouveau lien: ils
-avaient souffert ensemble, ils s'étaient vus souffrir. Et comme jamais
-ni l'un ni l'autre, fût-ce par un geste, par une intonation, n'avait
-semblé accuser leur amour des infériorités de la vie, ils en avaient
-conçu l'un pour l'autre une vénération croissante.
-
-Pauline n'avait pas revu Marcelin. Chaque fois qu'elle avait rappelé à
-Facial sa promesse, celui-ci avait trouvé un prétexte pour esquiver
-toute rencontre entre la mère et le fils. Les lettres de Marcelin,
-elles-mêmes, d'abord très touchantes, avaient fini par se modifier si
-complètement, que Pauline ne pouvait croire qu'elles ne lui fussent
-pas dictées. Elle n'en recevait plus que rarement. Marcelin se bornait
-à lui raconter ce qu'il faisait, où en étaient ses études, à lui
-donner de rapides nouvelles de sa santé. Et cela la navrait de n'y
-plus lire ces phrases charmantes, ces expansions qui savaient remuer
-son coeur. Elle ne voulait s'expliquer ce changement que par la
-découverte qu'aurait faite Facial de leur correspondance secrète.
-Comment aurait-on pu lui transformer pareillement son fils? Elle ne se
-disait pas que le changement n'avait pas été brusque, mais s'était
-opéré par dégradations insensibles.
-
-Aussi, Paris ne lui inspirait plus qu'une instinctive horreur. Tant de
-choses s'étaient accumulées sur elle, qu'elle ne se sentait plus la
-force de lutter. Il aurait fallu être là, combattre pied à pied, et
-pour quel résultat? N'avait-elle pas renoncé? N'avait-elle pas pris
-l'engagement moral de ne rien faire qui pût nuire à son enfant? Lui
-d'abord, lui seulement. Et si elle devait disparaître, elle
-disparaîtrait.
-
-Odon non plus n'était pas retourné à Paris. Un ou deux ans après le
-divorce de Pauline, il avait dû subir de la part de sa famille de
-pressantes tentatives pour le dégager d'une liaison «qui menaçait de
-devenir sérieuse».
-
-«Rompez, lui disait-on, rompez pendant qu'il en est temps encore. Vous
-avez fait votre devoir, vous avez agi en galant homme en
-n'abandonnant pas aussitôt une femme qui s'est perdue pour vous. Mais
-maintenant, cela suffit. Reprenez votre liberté. Vous éterniser dans
-cette situation équivoque serait à la fois honteux et ridicule.»
-
-La vicomtesse de Béhutin était même venue exprès à Nice pour voir son
-frère, espérant, par une démarche formelle, obtenir de lui la rupture
-souhaitée.
-
-Odon alla au rendez-vous, mais ce fut pour assurer à sa soeur qu'il
-romprait plutôt avec elle, que de considérer un seul instant l'idée de
-quitter sa maîtresse.
-
-De plus en plus, les deux amants s'étaient sentis seuls, étrangers au
-monde, absurdes et réfractaires. Sans une inquiétude de coeur, ils
-étaient demeurés l'un à l'autre, persuadés que cette possession
-constituait l'unique et suprême sécurité dans le hasard phénoménal de
-l'existence. Ils s'avançaient dans l'avenir sans autre projet, sinon
-de continuer le présent avec plus de sérénité, plus d'oubli si
-possible.
-
-Malheureusement, de cruelles préoccupations vinrent bouleverser ce
-qu'ils avaient pu retenir de bonheur. La santé d'Odon laissait à
-désirer. Et, tout à coup, sa maladie de coeur s'aggrava. Une crise,
-plus forte que celles qu'il avait de temps en temps, l'abattit si
-rudement, que Pauline eut, un moment, l'affreuse angoisse de le voir
-partir entre ses bras. Il ne s'en releva pas complètement.
-
-Pauline comprit alors le malheur effrayant, le malheur auprès duquel
-le reste n'était rien, l'insondable malheur qui la menaçait.
-
-Elle ne s'était jamais posé cette question: _S'il mourait?_
-
-Et voilà que la mort apparaissait, comme la solennité de l'heure dans
-le silence de la nuit, rappelant, par un signe précis, discernable,
-l'éternelle possibilité.
-
-Pauline se sentit une lumière vacillante dans le vent du nord. Nul
-doute! nul doute! Elle s'éteindrait du même coup. La rafale qui
-emporterait Odon emporterait sa vie à elle.
-
-Mais cette certitude de mourir à la minute où son amant cesserait de
-lui être l'image miraculeuse qui fait vivre ne constituait pas une
-consolation suffisante. Indépendamment des souffrances physiques
-qu'éprouvait celui qu'elle eût voulu surhumainement heureux, la
-perspective du mystère formidable que serait cette fin terrestre de
-leur amour la plongeait dans une agonie éperdue de pensée.
-
-Elle se rappelait le mot qu'elle avait dit à Odon le soir où ils
-avaient fait connaissance, un des premiers mots qu'il avait entendus
-d'elle: «Moi, je n'ai pas peur de la mort.»
-
-Et maintenant, elle avait peur de la mort.
-
-Rocrange ne se dissimula pas la gravité de son état. Cela pouvait
-durer longtemps, sans doute. Mais il était marqué. Et comme tous deux
-étaient de grandes âmes, ils se mirent à causer de l'indomptable
-Inconnu.
-
-Un jour, jetant un regard chargé de pitié sur son amie, Odon dit:
-
---Je mourrai le premier. L'existence n'est qu'un court combat contre
-la destinée. On n'a vraiment pas le temps de se sentir vainqueur ou
-vaincu. Vainqueur de quoi, si l'on croit à la victoire? La victoire
-n'est jamais exquise, même pour les heureux: car le désir a toujours
-été tellement au-delà de ce qu'on a réalisé, que la plus apparente
-victoire n'est encore et surtout qu'une défaite. N'y aurait-il que des
-vaincus de la vie? Pour moi, j'ai eu tout ce qui m'était souhaitable;
-j'ai été le rare privilégié qui a rencontré et obtenu la femme
-extraordinaire de son plus pur rêve. Combien d'hommes pourraient en
-dire autant? Et cependant, à peine obtenue, mon voeu inextinguible
-fut de la rendre enviable aux anges. J'ai tout fait pour cela. Et
-lorsque je mourrai, j'en serai encore à me demander si la rencontre
-qu'elle a faite de moi n'a pas été l'ère de son malheur.
-
---J'ai eu la même illusion, dit Pauline; et j'ai toujours celle de
-croire que sans la geôle misérable où nous nous débattons, nous
-serions capables de bonheur, même d'un bonheur à faire envie aux
-anges. Ce qu'il y a de terrible, c'est que nous l'avons vu, ce
-bonheur, nous y avons touché; libres, hors de la geôle, nous en
-aurions joui comme du plus éblouissant soleil; et notre peine
-s'accroît de ce que nous savons combien sont infimes les artifices qui
-nous ont retenus prisonniers.
-
---Je crois que le fait même de vivre constitue la geôle dont tu
-parles. Sans doute, ses murs sont souvent élevés par la société; nous
-voyons la société comme cause prochaine, mais la cause première
-n'est-ce pas toujours et essentiellement la vie? Nous sommes sujets
-avant tout à notre nature d'homme; et c'est parce qu'il y a des
-natures d'homme autour de nous que nous sommes inévitablement
-persécutés. C'est un cercle vicieux. S'il n'y avait pas de natures
-d'homme se combattant et se faisant échec, il n'y aurait pas de désir
-et par conséquent de tendance au bonheur. Notre amour n'est-il pas né
-de ce que nous nous sommes trouvés au milieu de milliers de natures
-d'homme? Il faut qu'il y ait choix et contraste pour s'aimer. Si,
-comme deux fleurs prédestinées, nous avions poussé seuls, dans quelque
-lieu désert, sans avoir jamais connu nos semblables, nous ne nous
-serions pas aimés; nous nous serions possédés sans débat, de par la
-loi naturelle et fatale; mais il n'y aurait eu là que le bonheur
-négatif de l'inconscience, ce qui n'est pas le bonheur et, en tout
-cas, pas l'amour. Et même alors, dans cette inconscience de
-nous-mêmes, la vie ne se fût guère révélée moins cruelle. N'eût-elle
-pas consisté toujours en trois choses: le temps qui passe, la matière
-qui est infirme et l'esprit qui est exigeant? Et, par là-dessus, terme
-de tout, enveloppe scellée, couvercle hermétique: la mort!
-
---L'amour, c'est donc nécessairement la souffrance?
-
---La souffrance naît de l'amour, comme l'amour naît de la souffrance.
-
---Et pourtant, s'écria Pauline, je sens bien que l'amour est le
-bonheur!
-
---Il devrait l'être, reprit Odon, parce que notre coeur est la
-source infinie du désir. Il ne peut pas l'être, parce que le désir,
-qui est notre coeur, ne s'arrête pas de jaillir infiniment.
-
---Que sommes-nous donc venus faire sur la terre?
-
---Vivre. Heureux qui a aimé: il a souffert. Heureux qui a souffert: il
-a vécu.
-
---Quelle ironie! Le bonheur consisterait à être malheureux!
-
---Oui, dit Odon, mais il faut ajouter un mot. Toute nature d'homme
-étant forcément malheureuse, par le fait même qu'elle est nature
-désirante, le bonheur consiste à être malheureux noblement. Et l'idée
-du bonheur est tellement innée dans nos coeurs, surtout dans nos
-coeurs d'amants, qu'après avoir souffert, lorsque cette souffrance a
-été noble, et la plus noble de toutes, la souffrance de l'amour, nous
-sommes tentés de nous écrier, nous nous écrions: Nous avons été
-heureux! Oserions-nous dire, ô ma chère maîtresse, quoique les larmes
-que nous avons versées et que nous verserons encore soient de celles
-qui rongent le rocher de la foi, oserions-nous dire que nous n'avons
-pas été heureux?
-
---Je l'ai été, certes, je le suis, même au milieu de l'épouvante et
-des ténèbres de l'angoisse.
-
---Cependant, tu n'aurais jamais autant souffert, si tu ne m'avais pas
-connu. Cela est non moins certain. Et chaque jour, il faut que je
-tombe à tes genoux pour te demander pardon, pardon de t'avoir fait
-souffrir, pardon de t'avoir aimé.
-
---Odon, la vie est vraiment tragique pour rendre possibles de pareils
-sentiments!
-
---Pardon de vivre, pardon de mourir, pardon de tout! Et nous ne sommes
-pas coupables! _Tout_ doit nous demander pardon, mais comme _tout_
-reste muet, c'est nous qui nous humilions.
-
-Ils restèrent longtemps les yeux fixés dans l'infini du ciel, où des
-étoiles s'allumaient, mais où vainement, vainement ils cherchaient
-Dieu.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Lorsque Julienne Chandivier eut décidé de se débarrasser
-définitivement de ses deux amants, voici ce qu'elle imagina.
-
-Elle envoya à Sénéchal le petit mot accoutumé:
-
-«Je vous attends ce soir, à dix heures.»
-
-Le petit mot se faisait si rare maintenant, que le vieux sénateur en
-éprouva un plaisir particulièrement délicat.
-
-Réderic reçut en même temps celui-ci:
-
-«Venez dîner.»
-
---Vous êtes gracieuse, dit Réderic, lorsque Julienne le fit passer
-dans son appartement et qu'il s'aperçut que c'était pour un dîner en
-tête à tête qu'il avait été invité. Depuis si longtemps que vous me
-négligiez! Vous êtes tellement occupée de vos jeunes gens!
-
---Les jeunes gens, maintenant! Autrefois, c'était Sénéchal. Vous
-serez donc éternellement jaloux, mon pauvre Réderic?
-
---Je ne suis pas jaloux, je suis misanthrope.
-
---Dites, au moins, misogyne.
-
---Chaque fois que je vous vois, il me semble que je vous hais. Et je
-reviens toujours, dévoré de mon ancien poison. Je vous crible
-d'épigrammes, parce qu'il faut que mon amertume sorte; mais j'ai soif
-de votre lèvre, j'ai votre oeil dans le sang.
-
---Et moi, dit Julienne, chaque fois que je vous vois, j'ai envie de
-vous chasser. Mais vous êtes mon besoin mauvais. Je suis ravie de me
-sentir détestée de vous et de vous tenir si bien, de vous tenir
-d'autant mieux que je suis plus détestée. Ne vous y fiez pas
-cependant: je pourrais me lasser de cruauté et devenir bonne.
-
-Quoique ce fût dit sur un ton moqueur, Réderic répliqua:
-
---C'est alors que vous auriez la cruauté capricieuse. Satisfaite de
-m'avoir ravagé pendant tant d'années, vous concevriez le désir
-d'exercer sur quelque autre plus neuf votre art de Locuste morale.
-Mais devenir bonne! Quelle parodie!
-
---Il n'y a que vous pour croire à mes maléfices. Regardez Sénéchal,
-a-t-il l'air d'un empoisonné?
-
---Il n'a l'air que d'un gâteux, railla Réderic.
-
-Julienne se prit à rire:
-
---Il sera complet ce soir. Quant à toi, Paul, tu n'es peut-être pas
-gâteux de la moelle, mais tu l'es du cerveau. Et ce n'est pas moi qui
-t'ai intoxiqué. Tu t'es intoxiqué toi-même. Que veux-tu que j'y fasse?
-Il te fallait une cuisinière et tu as rencontré une femme. Que
-dirais-tu pourtant, si je te renvoyais aux incurables?
-
---Ah! fit-il, je ne veux mourir que par toi. Et je t'admire: tu es
-fraîche, tu es jeune! Il semble que tu ne penses pas, que tu ne sais
-pas, que tu traverses la vie sans y prendre garde! Et tu es toujours,
-tu seras toujours l'enfant maligne, inconsciente, l'enfant-femme,
-l'enfant-serpent.
-
---Pourquoi pas l'enfant-vampire?
-
-Elle se dévêtait lentement, avec la grâce d'une almée.
-
-Réderic buvait son corps, comme un alcoolique la liqueur néfaste qui
-le tue.
-
-Un peu avant dix heures, la femme de chambre de Julienne entre-bâilla
-la porte, effarée.
-
---Madame, M. Sénéchal est ici. J'ai cru bien faire de prévenir madame.
-Il doit y avoir une erreur.
-
---Pas du tout. Faites entrer.
-
-Les deux amants de Julienne se dévisagèrent. Ils venaient de
-comprendre. Sénéchal tremblait d'indignation; Réderic ricanait
-nerveusement.
-
---Messieurs, dit Julienne, il n'y a pas eu possibilité d'éviter cette
-rencontre. Heureusement qu'elle ne s'est point produite entre l'un de
-vous et mon mari. Mon honneur est sauvegardé.
-
-En silence, Sénéchal et Réderic échangèrent leurs cartes.
-Qu'avaient-ils à se dire? Ils se connaissaient depuis longtemps.
-Depuis longtemps, chacun d'eux savait les relations de l'autre avec
-Julienne. Mais, pour la première fois, ils se trouvaient en présence,
-dans une situation qui les empêchait de feindre d'ignorer la vérité.
-Ils n'avaient plus qu'à s'exécuter proprement.
-
-Le duel eut lieu le surlendemain. Le vrai motif fut, comme de juste,
-tenu secret. Il fallait, avant tout, couvrir Julienne.
-
-Celle-ci avait trouvé là le meilleur moyen d'en finir sans phrases.
-D'un côté, elle signifiait à ses amants une rupture sur laquelle ils
-seraient peu tentés de revenir; de l'autre, par l'effet du duel, elle
-s'assurait auprès d'eux contre toute espèce de vengeance par
-l'indiscrétion ou la calomnie: on ne médit pas d'une femme pour
-laquelle on se bat, et cela était à considérer avec Sénéchal.
-
-Tout allait le mieux du monde pour Julienne. Il n'en fut pas de même
-pour les deux adversaires, qui, n'ayant d'ailleurs aucun désir de se
-battre, ne faisaient, en cela, que remplir une des consignes de
-l'amour moderne.
-
-Sénéchal fut blessé grièvement. On rapporta Réderic mourant chez lui.
-
-Les journaux s'occupèrent un peu de l'affaire; mais comme tout s'était
-passé selon les règles, il n'en fut pas autrement question. Le nom de
-Julienne ne fut pas prononcé.
-
-Odon de Rocrange reçut ces quelques lignes, que Réderic, avant de
-mourir, trouva la force d'écrire:
-
-«Je viens de me battre pour une femme. Tu devines qui. Il me semble
-que je vais mal, mal. Je te dis adieu, prévoyant que c'est la fin. Me
-voici débarrassé. J'ai aimé comme un forçat. S'il y a un autre monde,
-j'espère que j'y serai libre. Mais pour être libre, il faudrait
-n'avoir ni âme, ni pensée, ni souvenir, ni désir. Autant dire qu'il
-ne peut y avoir de vraie liberté que dans la vraie mort. Ainsi
-soit-il!»
-
-Quelques mois après le duel, Sénéchal mourut aussi, d'une maladie qui,
-suivant les médecins, était la suite directe de sa blessure.
-
-Par une coïncidence curieuse, ce fut à l'enterrement du sénateur que
-Facial, qui venait enfin d'être nommé officier de la Légion d'honneur,
-arbora pour la première fois la rosette.
-
-De notables changements s'étaient produits dans l'existence de
-l'ancien mari de Pauline. Son «deuil» porté, il n'avait pas résisté
-longtemps aux pressantes sollicitations de son ami Chandivier.
-Quelques soupers joyeux furent tout ce qu'il se permit pour commencer.
-Des scrupules d'homme rangé intimidaient encore sa conscience. Il
-avait beau raisonner, se dire qu'à son âge il ne pouvait pas vivre
-sans femme, qu'il n'était plus lié par aucun engagement, qu'il se
-trouvait moralement et effectivement libre et qu'il n'y avait ni
-crime, ni honte à sacrifier dans les mesures hygiéniques aux besoins
-de la chair, ses vieilles habitudes d'austérité ne laissaient pas de
-l'inquiéter. Facial ne se voyait pas volontiers sous les traits d'un
-«viveur». Ce qu'il avait toujours flétri du nom de «débauche» lui
-inspirait un secret malaise. Et pour lui, la débauche c'était déjà la
-partie fine en compagnie de demoiselles aux approches faciles, où l'on
-boit du champagne à deux heures du matin et où l'on raconte des
-histoires gaies. Pétri de prudence, il hésitait devant les
-incertitudes de l'amour vénal. D'autre part, il n'eût pour rien au
-monde noué des relations avec une femme mariée. Les circonstances se
-chargèrent de vaincre ses répugnances.
-
-Le malheureux Chandivier était aux abois. Complètement mis à sec par
-Rébecca, il ne savait plus où se procurer de l'argent. Depuis
-longtemps, une séparation de biens était intervenue entre sa femme et
-lui. Il avait emprunté tout ce qu'il pouvait emprunter. Sa dernière
-ressource était Facial, auquel il devait déjà de grosses sommes. Et
-c'était justement pour cela qu'il se montrait si empressé auprès de
-lui, espérant qu'en mêlant activement à sa vie son ami riche, celui-ci
-finirait par solder tous les frais de la fête.
-
-Il eut même la maladresse de s'en ouvrir à Rébecca:
-
---Tu vois, Bébèque, je n'ai plus un radis. Il faut trouver une
-combinaison. Laquelle de tes amies jugerais-tu le plus capable
-d'emballer Facial? Il casquerait, il casquerait ferme. Il s'agit de
-trouver une femme assez honnête pour nous assurer une part dans les
-bénéfices. C'est une affaire à toi et à moi. Je chaufferais Facial; tu
-te chargerais de styler la femme. Je connais mon bonhomme: il meurt
-d'envie de se payer une maîtresse qui ait du montant. Penses-tu que
-Tanagra-la-Pucelle soit de taille? Ou la Tunique-de-Nessus? Ayons
-l'oeil, ma petite, il y va de nos amours.
-
-Mais Rébecca se souciait comme d'une guigne de ses amours avec
-Chandivier. N'ayant plus rien à attendre de son protecteur, le sentant
-ruiné, fini, démoli, elle comptait bien lui signifier son congé à la
-première occasion. Et l'occasion cherchée était là, tout près;
-Chandivier lui-même la lui indiquait.
-
-Elle se mit dès lors, cyniquement, à allumer Facial. Ce ne fut point
-difficile. N'ayant guère fréquenté les femmes galantes, Facial était
-peu capable de soutenir de sang-froid un siège en règle. Rébecca
-l'excitait d'ailleurs beaucoup. Souvent, il avait convoité cette
-créature aux allures de fille, au galbe provocant. Lorsqu'il se vit
-attaqué, sa sensualité ne fit qu'un tour. Il ne céda cependant point
-aussi rapidement que le donnait à supposer sa terrible concupiscence.
-Rébecca, qui constatait avec allégresse l'état violent où son manège
-mettait Facial, ne comprit rien d'abord à cette résistance. Elle
-s'aperçut enfin, avec surprise, que ce qu'elle avait à vaincre était
-moins l'indifférence ou l'avarice que la défiance d'une liaison
-illégitime et la crainte de s'engager trop avant. Mais ce qui mit le
-comble à sa stupéfaction fut le scrupule qu'elle découvrit que Facial
-avait de tromper Chandivier.
-
---Gros chien, dit-elle, qu'est-ce que cela peut te faire, puisque je
-suis résolue à le quitter?
-
---Je ne veux pas qu'il m'accuse de lui avoir enlevé sa maîtresse.
-
---Mais, grand bébé, je te dis que je le quitte en tout cas. Ne vaut-il
-pas mieux que ce soit toi qui en profites qu'un autre? Chanchan sera
-charmé de t'avoir pour successeur. D'ailleurs, je t'aime, là! je te
-veux, là!
-
-Pour précipiter les événements, elle n'imagina rien de mieux que de
-pousser la tentation de son saint Antoine jusqu'à complète
-consommation. Elle se savait assez forte pour avoir tout à espérer de
-cette entreprise décisive. Facial serait plus fou après qu'avant. Une
-fois tombé dans le puits de volupté qu'elle ouvrirait sous ses pas, il
-lui appartiendrait corps et âme, coeur et bourse, noyé dans la vase
-perfide et délicieuse, sans énergie pour remonter. Ah! elle avait des
-moyens de séduction autrement puissants que la coquetterie des épaules
-nues et le libertinage des gestes et des paroles! Elle avait l'élixir
-de son baiser savant, le musc de sa peau, son jeu de comédienne, plus
-à l'aise au lit que sur les planches et sachant, là, se prêter
-merveilleusement à tous les rôles.
-
-Facial fut ébloui.
-
-Et au matin, Rébecca avait emporté son «engagement». Quelque temps
-après, Facial l'installait luxueusement dans un petit hôtel, payait
-ses dettes, la remettait à flot. Un certain orgueil le prit même à
-l'idée qu'il _entretenait_ une femme. Et loin de s'en cacher, cet
-homme sévère s'en vanta.
-
-Chandivier reçut d'abord très mal la chose. Il pleura; il s'arracha
-les cheveux; il parla de suicide et de meurtre. Puis, il s'apaisa;
-puis, il comprit. Il comprit que sa folle maîtresse l'avait dévoré
-jusqu'aux os, qu'il était inévitable que, pratique dans sa folie, elle
-le lâchât impitoyablement, qu'en conséquence il valait bien mieux que
-cette opération nécessaire s'accomplît au profit de son ami intime, de
-son cher ami Facial, lequel n'aurait jamais le triste courage de lui
-fermer sa porte, ainsi que l'aurait sûrement fait un étranger. Et il
-arriva qu'au lieu de se brouiller avec le nouveau propriétaire de
-Rébecca, Chandivier se considéra plutôt comme uni à lui par un nouveau
-lien, un lien, en quelque sorte, de famille. Il fut l'hôte assidu du
-petit hôtel; son couvert fut toujours mis à table; il eut une chambre
-dans la maison. Il vécut dès lors en véritable parasite auprès de
-Facial et de Rébecca. Son abjection devint même si grande, que Facial,
-qui avait des tendances à la jalousie, finit par le croire incapable
-d'être autre chose qu'un bénévole eunuque.
-
-Le séjour de Rébecca au Théâtre-Français n'avait pas duré longtemps.
-Complètement insuffisante, elle n'alla pas au-delà de deux ou trois
-petits rôles, où, par déférence pour ses protections, on voulut bien
-l'essayer et qu'on lui retira presque aussitôt. Devant l'hostilité de
-ses camarades et l'indifférence du public, elle ne s'entêta pas trop,
-et, après quelques accès de rage, demanda elle-même la résiliation de
-son traité. Une autre idée lui avait poussé en tête. Elle avait envie
-d'aborder le café-concert. Puisqu'elle réussissait si bien la
-chansonnette et que chaque fois qu'elle servait le _Museau de Dodore_
-en société elle obtenait un si colossal succès, n'était-ce pas sa
-vraie vocation? Et n'était-il pas plus glorieux de devenir une divette
-à la mode, de voir circuler tout Paris sous son fausset et d'entendre
-brailler ses refrains par les foules, que de grimper péniblement à la
-remorque de Corneille et de Molière jusqu'à la médiocrité dans le
-grand art? Rébecca se sentait créée pour faire frétiller les têtes du
-bout de son orteil.
-
-Facial, Chandivier, tous les amis de la future divette approuvèrent
-son projet. Mais on ne la laissa pas s'aventurer au hasard dans la
-carrière. On lui fit subir une préparation consciencieuse, on lui créa
-un répertoire inédit où tout le monde collabora, elle répéta des mois
-et des mois devant ses familiers, qui, prenant au sérieux leur
-mission, conseillaient, critiquaient, formulaient leurs observations,
-déclaraient bien ou mal, choisissaient au milieu du flot de ses
-inventions, toutes plus saugrenues les unes que les autres, celles qui
-étaient capables de constituer des effets certains, une originalité
-décisive, un tremplin pour la popularité. On s'amusait beaucoup; on
-avait trouvé là un divertissement vraiment passionnant. Chaque soir,
-on se réunissait en cénacle; Rébecca faisait l'étude d'une chanson,
-couplet à couplet, détaillant, reprenant, essayant mille façons de
-dire, de lancer les mots, les bras et les jambes; Facial était grand
-juge et tranchait en dernier ressort; et quand enfin le
-chef-d'oeuvre sortait des limbes, on s'extasiait, on se félicitait,
-on prédisait le plus formidable succès que les annales du concert
-eussent jamais enregistré.
-
-Lorsque la chanteuse fut déclarée en possession de son art, on élargit
-le cercle de ceux qui étaient admis à saluer le lever de la nouvelle
-étoile. Des journalistes furent invités. On organisa toute une
-campagne de réclame préventive. Le mot d'ordre fut donné:
-Rébecca-artiste, Rébecca-chic suprême, Rébecca-prodige. Cela coûta
-fort cher à Facial; mais dans le feu de l'enthousiasme, il dépensait
-sans compter. Et avant d'avoir paru devant le public, Rébecca était
-déjà célèbre.
-
-Le triomphe de son début dépassa toutes les prévisions. La salle,
-chauffée à blanc, acclama la chanteuse avec frénésie. Il semblait que
-ce fût une révélation, un art nouveau qui naissait, merveilleusement
-adapté au goût, au scepticisme, à la veulerie contemporaine. On était
-enchanté, on humait avec prédilection le relent de ces géniales
-inepties, on s'électrisait au contact épileptique de la sirène d'égout
-qui les aboyait. _Le Museau de Dodore_ surtout alla aux nues. C'était
-ça. Le public avait trouvé son idole, et Rébecca son chemin de Damas.
-
-Le soir même, comme Facial, tout fier, répandait à ses pieds son
-tribut de félicitations, elle lui dit:
-
---Tu sais, mon gros, depuis aujourd'hui, tu me doubleras mes
-appointements. N'oublie pas que tu entretiens une divette.
-
-Et Facial doubla, trop heureux d'être le protecteur attitré d'une
-chanteuse dont le boulevard fredonnait déjà le refrain fameux:
-
- Il fouille, il fouille,
- L'museau d'Dodore,
- Il fouille, il fouille,
- Il fouille encore,
- Troulaïtou,
- Il fouill' partout!
-
-
-
-
-XIX
-
-
---Dieu! Dieu! si vous existez, si vous connaissez la miséricorde, si,
-pour une fois, vous êtes capable de justice, criait Pauline en se
-meurtrissant les mains, sauvez-le! sauvez-moi!
-
-L'heure éternelle était arrivée.
-
-Odon de Rocrange avait sombré, en quelques chutes rapides, comme si,
-tout à coup, le corps parvenu aux extrêmes limites d'une résistance
-qui faisait encore illusion, avait été abandonné à sa ruine par la
-volonté défaillante.
-
-Et il gisait là, maintenant, dépouille déjà, secoué des derniers
-frissonnements de la vie, sur le lit, le lit même de leur amour: le
-tronc soutenu par une pile de coussins, la tête livide cherchant
-l'air, les jambes gonflées d'hydropisie pendant hors des draps...
-Quoique l'issue de la maladie fût dès longtemps fatale, ce soudain
-effondrement prenait l'horreur d'une catastrophe imprévue. Terrifiée,
-Pauline assistait à ce spectacle d'épouvante, comprenant seulement ce
-que c'était vraiment que la séparation, la foudroyante séparation,
-l'inutile, la cruelle, l'immense séparation. L'angoisse de l'inconnu
-l'avait étreinte, la révolte farouche devant la souffrance du
-bien-aimé l'avait bouleversée, elle avait gémi de détresse, elle avait
-senti le désespoir de l'existence; elle avait même, en un surhumain
-effort de pensée et de foi, accueilli, à de certains moments, l'idée
-de la mort; elle s'était entretenue, avec celui qui allait mourir, de
-l'immortalité de l'âme. Mais en présence du fait, du fait qui allait
-s'accomplir avant que l'heure soit écoulée, elle perçut que tout cela,
-tout ce qu'elle avait souffert, accepté, vécu, était dès lors nul et
-sans signification. Le néant! Elle ne se disait pas que c'était le
-néant: elle y était sans le savoir. Rien! rien! Leur amour: rien! La
-vie: rien! La pensée: rien! Au chevet du lit où mourait son ami,
-Pauline devenait folle.
-
-L'agonie commençait.
-
-Les lèvres du mourant s'agitaient, s'agitaient, convulsives.
-
-«Quoi? Oh! grand Dieu, quoi?»
-
-Pauline se pencha avidement sur ces lèvres qui balbutiaient, se pencha
-comme sur un puits d'infini, sondant de toute la tension de ses yeux
-et de ses oreilles le mot, les mots qui sortaient de l'abîme du
-mystère. Mais son âme eut beau s'appliquer d'un suprême effort à
-entendre la voix, il ne monta de l'abîme qu'un bruissement indistinct.
-La communication n'existait plus.
-
-Que voulait-il dire? Que disait-il? Car il devait avoir encore
-quelque parole à prononcer dans le monde des vivants. Il avait l'air
-d'indicible stupeur de celui qui veut parler et ne peut. Oh! cette
-parole! Était-ce une recommandation extrême et solennelle? un adieu?
-Était-ce la révélation subite que, sur le seuil, il venait d'avoir de
-l'au-delà, et qu'il tentait de jeter rapidement, comme un butin inouï,
-à celle qu'il laissait en bas? Ne pas savoir! rester avec cette
-effroyable interrogation dans le souvenir! Avoir eu pour dernier
-regard de l'aimé cette navrante expression d'anxiété et d'impuissance!
-
-Allait-il partir ainsi, muet?
-
-Pauline ne put supporter cette idée. A genoux, la tête dans ses doigts
-crispés, elle suppliait Dieu--Dieu en qui elle voulait croire
-maintenant--de faire un miracle. Non le miracle de ressusciter ce
-prochain cadavre, c'était impossible, c'était trop tard, mais le
-miracle de l'animer encore, quelques minutes, pour qu'il puisse
-parler, parler, et qu'il s'en aille après avoir édicté les paroles de
-paix et de consolation, versé ce baume au coeur horriblement déchiré
-de l'abandonnée.
-
---Odon! Odon! râla-t-elle.
-
-Entendit-il ce cri, cette évocation presque? Entendit-il? Pas un signe
-dans son oeil blafard; pas un battement de sa paupière violacée.
-
---Odon! pitié... Veux-tu que je me tue, que je t'accompagne là-bas?
-
-Elle voulait, à ce moment éperdu, qu'il lui donnât un ordre--l'ordre.
-
-De sa bouche déjà froide, il aurait murmuré cette seule syllabe:
-«Viens»; moins encore, sa tête se serait imperceptiblement inclinée en
-un assentiment, que, sans une hésitation, elle se serait tuée.
-
-Mais Odon ne bougea pas. Il n'y eut, dans l'attente accablée de la
-chambre, que le chuchotement trouble de la respiration du moribond,
-tantôt précipité, haletant, tantôt s'arrêtant pendant une ou deux
-mortelles minutes et, à l'instant où tout semblait fini, reprenant
-avec des saccades désordonnées.
-
-Et l'âme de Pauline était suspendue à cette affreuse respiration; elle
-était cette respiration. Tantôt, elle s'évanouissait, disparaissait
-jusqu'à l'inconscience: tantôt elle roulait, se tordait en un flot de
-pensées, en un torrent dévastateur d'agitations débordantes.
-
-«Ne meurs pas! Reste! Comment la force de ma supplication n'est-elle
-pas capable de te redonner la vie? Je ne veux pas--Seigneur Dieu
-apprenez ma volonté, puisque vous êtes sourd à ma prière--je ne veux
-pas que mon amant meure! N'a-t-il pas suffi autrefois d'une volonté
-pour arracher au tombeau la fille de Jaïrus et le fils de la veuve de
-Naïn et Lazare?... Et suis-je moins que Jésus?... Oh! oui, certes, et
-mon humilité est profonde... Je veux dire: ma volonté est-elle moins
-grande? Non, Seigneur: en ce moment ma foi n'est pas inférieure à
-celle qui a opéré les prodiges. Si votre parole est vraie, ma foi
-devrait, en ce moment, transporter la montagne, la montagne qui
-m'écrase... Mais vous mentez, votre parole est mensongère...
-Écrasez-moi complètement, écrasez-nous, que je ne sente plus, que je
-ne voie plus!...»
-
-Elle approchait du délire. Mais ses pensées tournoyaient si vite dans
-son front chargé de fièvre, qu'elles constituaient moins de réelles
-divagations qu'un mélange informe d'élancements douloureux et de
-vertiges. Pauline ne s'arrêtait à aucune d'elles d'une façon stable.
-Passant, presque sans s'en rendre compte, de l'oraison au blasphème,
-de la plainte passionnée à l'effroi, elle ne se créait point d'image
-précise de ce qu'elle ressentait vraiment. Son coeur, son cerveau,
-ses nerfs se brouillaient en tumulte.
-
-Parfois, un éclair lézardait le fond noir de son être: c'était sa vie,
-l'idée de sa vie traversant rapidement sa mémoire. Sa vie! oh! sa vie
-brève, inconsistante, sa vie fugitive comme un bondissement de flèche,
-pour arriver, sans transition, l'instant d'après, à ce but, à la mort,
-qui, elle, n'était que trop et que trop abominablement vraie! Plus
-rien! Tout ce qui avait existé et avait si promptement apparu et
-disparu, toute la vie, cet éclair, avait zigzagué dans les ténèbres
-pour s'y résoudre éternellement, après avoir illuminé--quoi? O
-vie-fantôme aboutissant à la mort-vérité! Et à travers quelles
-souffrances? et pour quelles insondables souffrances? Et cette minute
-de la mort balancerait par son poids tout le poids--si minime
-maintenant--de la vie! Et les siècles, les siècles de siècles
-suivraient, toujours, toujours... et toujours ce serait la mort.
-
-Ne resterait-il rien? Rien! Cet amour, leur amour, l'amour, qui pour
-eux avait été la vie et les avait souvent élevés si haut qu'ils
-avaient cru être immortels et divins, l'amour, leur amour ne
-subsisterait-il que comme la vague auréole d'un songe plus vague
-encore? Cet idéal, grâce auquel ils s'étaient senti une âme, une âme
-commune, fondrait-il comme un spectre vain dans la fumée des torches
-lugubres d'irréparables funérailles? N'aurait-il pas mieux valu
-n'avoir jamais aimé? N'aurait-il pas mieux valu de suite cette mort,
-cette mort qui n'en aurait pas été une? Et si la vie terrestre ne
-pouvait leur être épargnée, au moins que n'en eussent-ils ignoré le
-grand, l'implacable désir, ce qui ne meurt pas et ce qui meurt
-toujours, leur double âme, le sanglot, la cruauté, l'illusion de
-l'amour!
-
-Leur amour avait-il même existé? Et Pauline--ce fut un vide
-étrange--Pauline douta. Il semblait que puisque l'amour ne pouvait
-vaincre la mort, c'est qu'il n'avait pas été l'amour.
-
-«Quand, quand ai-je aimé? Je n'ai pas eu le temps! Tout était déjà
-fini, que je cherchais encore dans l'avenir l'accomplissement de ma
-destinée! Pas un seul moment je n'ai pu me croire heureuse, comme je
-voulais que l'amour me rendît heureuse. Pas un moment je n'ai pu me
-dire: «Me voilà au sommet, je n'irai pas plus loin, je n'ai plus qu'à
-descendre.» J'ai toujours regardé en avant, j'ai toujours voulu plus,
-espéré plus. Espéré! Espérer n'était pas aimer! Et lorsque
-l'impitoyable doigt de Dieu brise cette espérance, n'est-ce pas
-l'amour, la possibilité de l'amour qu'il raye de ma vie? Et pourtant,
-jamais femme n'a aimé plus que moi! Je le sens, j'ai aimé, j'ai
-aimé... Mais plus j'aimais, plus je voulais aimer: et il me semblait,
-à chaque élan nouveau, que je n'avais pas aimé encore. Et voici: le
-jour de deuil est arrivé, mon coeur est arraché de ma poitrine
-alors qu'il devait battre, battre plus fort, battre pour l'infini. Oh!
-mourir! mourir!... Odon, je veux mourir avec toi... Peut-être le cycle
-de notre amour n'est-il pas révolu!...»
-
-Elle détourna la tête, comme poussée par quelque force occulte.
-
-Tout à coup, son sang reflua à son coeur.
-
-Dans le coin le plus sombre de la chambre, elle crut voir, elle vit,
-oh! elle vit à n'en pas douter une forme, tel un brouillard qui se
-condense, une forme qui se créait. Elle reconnut... Elle le
-reconnut... Lui!... lui!... C'était son ombre, sa vision se détachant
-sur le fond obscur des tentures. Et peu à peu, l'ombre se précisa,
-prit du relief et de la couleur. Elle ondoyait, comme portée par des
-flots invisibles, comme balancée mollement dans un fluide éthéré. Les
-doigts devinrent lumineux; ils dégagèrent une lumière phosphorescente,
-dont s'éclaira tout le haut de la figure. L'apparition était presque
-vivante maintenant, semblable au reflet d'un homme vivant projeté par
-une lampe dans une glace noire. C'était Odon, Odon transfiguré, plus
-beau qu'il ne l'avait jamais été, Odon souverainement serein, brillant
-de sa vraie nature, sa nature glorifiée. Son regard posé sur Pauline
-souriait gravement avec une douceur infinie. Lentement, lentement, il
-fit un geste: il développa son bras hors des draperies blanches qui le
-vêtaient, et, d'un mouvement insensible, amena un doigt sur ses
-lèvres. Il resta quelques instants ainsi. Puis, la mystérieuse
-apparition commença à décroître. Les teintes se fondirent; les formes
-s'effacèrent graduellement. Bientôt, ce ne fut plus qu'une buée
-grise, qui elle-même finit par se dissoudre.
-
-Immobile jusqu'ici, sans un souffle, les yeux fixes, dilatés par
-l'étonnement et par l'attente, Pauline, lorsqu'elle le vit
-disparaître, voulut s'élancer. Plus rien! C'était le vide morne et
-terrible. Et là, sur le lit, le corps gisait.
-
-Elle se dit rapidement:
-
-«Il est mort.»
-
-Folle, elle se jeta sur la dépouille.
-
-Mais non: le coeur battait encore faiblement.
-
-«Où est-il? Oh! où est-il? Je ne sais rien! Je suis comme une égarée
-dans la nuit. Odon! parle! réponds-moi! Était-ce toi, toi vraiment?
-N'était-ce qu'une hallucination de mes sens! Vas-tu mourir? Vas-tu
-vivre? O mon Dieu! mon Dieu!»
-
-La porte s'ouvrit.
-
-Une grande femme en noir parut sur le seuil. Elle était accompagnée
-d'un prêtre.
-
-Pauline se dressa, blême.
-
---Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda-t-elle.
-
-La femme en noir répondit:
-
---Je suis Mme de Rocrange.
-
-La maîtresse d'Odon fut saisie d'un frisson néfaste. Cette femme
-venait-elle lui enlever le cadavre?
-
---M. de Rocrange est à l'agonie, dit-elle, laissez-le mourir en paix.
-
-L'_autre_ reprit d'un ton qui n'admettait pas de réplique:
-
---Je suis Mme de Rocrange: mon devoir est d'assister à son lit de mort
-celui dont je porte le nom. Je vous prie de vous retirer. Vous avez
-eu l'oeuvre de joie, à moi l'oeuvre de douleur.
-
---Madame, murmura Pauline les dents serrées, venez-vous pour insulter
-celui qui m'a aimée? L'amour est l'oeuvre de douleur aussi bien que
-l'oeuvre de joie. Vous qui ne l'avez jamais aimé, vous n'avez rien à
-faire ici.
-
---Et Dieu? fit Mme de Rocrange.
-
---Dieu! repartit Pauline en accentuant avec désespoir les syllabes, on
-ne sait pas ce qu'il veut: lorsqu'on l'interroge, il ne répond que par
-le mystère.
-
---Il vous répond par moi. Je viens: c'est sa réponse.
-
-Ces paroles s'étaient croisées à mi-voix, comme des coups de stylet
-dans l'ombre.
-
-Les deux femmes se dévisagèrent.
-
-Au bout d'un instant de défi silencieux, Mme de Rocrange comprit
-qu'elle ne serait pas la plus forte. Elle passa de l'autre côté du
-lit, à gauche.
-
-Puis, sans paraître faire davantage attention à Pauline, elle
-s'agenouilla et dit:
-
---Mon père, confessez le mourant.
-
-Le prêtre s'approcha. Il se pencha sur le corps. Il fit quelques
-brèves interrogations, qui restèrent sans effet.
-
-Voyant alors que le mourant n'était plus en état de se confesser, il
-prononça à haute voix:
-
---_Misereatur tui omnipotens Deus, et dimissis omnibus peccatis tuis,
-perducat te in vitam æternam!_
-
-Mme de Rocrange répondit:
-
---_Amen!_
-
-Le prêtre reprit:
-
---_Indulgentiam, absolutionem et remissionem omnium peccatorum tuorum
-tribuat tibi omnipotens et misericors Dominus!_
-
-Mme de Rocrange répondit encore:
-
---_Amen!_
-
-L'absolution était à peine donnée, que le mourant eut un frémissement
-inattendu. Une étincelle--un regard--passa dans son oeil. Et sa
-main, qui pendait inerte, se souleva, se souleva doucement... et vint
-se poser sur la tête de Pauline.
-
-Ce fut la fin. Pauline, toute sanglotante de cette bénédiction,
-s'était laissée tomber sur lui, avait collé ses lèvres aux siennes.
-Elle recueillit son dernier soupir.
-
-Odon de Rocrange était mort.
-
-Un silence farouche suivit cette scène, interrompu seulement par les
-prières que marmottait Mme de Rocrange.
-
-Toute la nuit, les deux femmes restèrent en présence à veiller _leur_
-cadavre.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Ce ne fut que plusieurs mois après la mort d'Odon, que Pauline songea
-à quitter Grasse.
-
-Elle avait abandonné le corps à Mme de Rocrange. Celle-ci l'avait
-transporté à Paris pour l'ensevelir dans un caveau de famille.
-
-Qu'importait à Pauline la dépouille mortelle de celui qui avait été
-son amant? Ce n'était pas ce corps qui l'avait aimée, mais l'âme dont
-il n'était que la terrestre et grossière réalisation. Oh! cette âme!
-elle y rêvait continuellement. Elle tentait de s'imaginer que cette
-âme était présente, la frôlait, lui suggérait toutes ses pensées, tous
-ses souvenirs.
-
-Mais elle était prise de doute.
-
-«Vivre de sa mémoire, est-ce bien vivre de sa vie avec _lui vivant_?
-Ne suis-je pas trompée par l'obsession de mon amour? Ce besoin de
-croire quand même n'aboutirait-il pas à la démence? O Odon, n'es-tu
-plus qu'un vain son de syllabes qui s'agite douloureusement en moi?»
-
-Maintes fois, elle essaya de revoir le cher fantôme. Ce désir la
-torturait. Elle restait des heures et des heures sans mouvement, les
-yeux tendus, la volonté ardente, s'épuisant à surprendre les moindres
-ondulations mystérieuses du vide, à provoquer l'hallucination. Mais
-elle eut beau prier, vouloir, se rendre malade; elle eut beau
-s'efforcer à reconstituer la scène du soir fatal, se mettre dans
-l'état d'esprit où elle était, à la place où elle se trouvait,
-fouiller le même coin d'ombre de la chambre funèbre où il lui était
-apparu: jamais, jamais elle ne le revit.
-
-Où était-il? Pourquoi--s'il existait--ne se rendait-il pas à ses
-supplications? L'avait-il oubliée? Se trouvait-il si haut, si haut, si
-différent de ce qu'il avait été sur la terre, qu'il abandonnait à
-l'obscurité celle qui avait pourtant fait palpiter son coeur de
-chair?
-
-Oh! savoir!
-
-Mais si savoir, c'était l'atroce certitude du néant, ou--ce qui était
-la même chose--de l'oubli, ne valait-il pas mieux le doute: le doute
-qui est la perpétuelle blessure envenimée, cependant qui contient
-encore un peu de possibilité, de rêve, d'illusion?
-
-Pauline n'osait pas se tuer.
-
-Car, elle, ce n'était pas pour oublier qu'elle se serait tuée! C'eût
-été pour rejoindre là-bas l'amant qu'elle pleurait. Or, qui pouvait
-lui dire ce qu'elle trouverait au-delà de la mort? Peut-être la
-dispersion, l'impuissance, l'incohérence; peut-être le désert sans
-bornes où, durant des siècles et des siècles, elle errerait à la
-recherche de l'âme qu'elle ne rencontrerait jamais; peut-être le
-jugement qui la précipiterait aux abîmes; peut-être la nouvelle
-naissance dans un monde où plus un seul souvenir ne subsisterait de
-celui-ci; peut-être--rien. Alors, plutôt que l'oubli, plutôt que le
-néant, la souffrance, la souffrance encore sur la terre, où, au moins,
-l'amour, son amour, tant qu'elle était en vie, ne périssait pas tout
-entier!
-
-Désolée, elle resterait, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu, au destin, au
-hasard de mettre fin à l'inconcevable mystère.
-
-Elle n'osait même plus penser. Son pauvre cerveau s'égarait, en proie
-aux insolubles questions.
-
-Attendre!...
-
-Heureuse, lorsque les larmes venaient mouiller ses paupières, lorsque
-l'émoi des souvenirs gonflait son sein! Heureuse, lorsque sa peine
-éclatait en longs sanglots instinctifs et humains! Alors, elle se
-sentait encore femme, encore amante; alors, elle se sentait vivante,
-vivante par la douleur, mais vivante. Ce qui l'effrayait--et elle
-glissait dans ce gouffre, elle y glissait--c'était l'affaiblissement
-graduel de sa faculté de souffrir. Non pas que la consolation lui fût
-accessible. Ce n'était point un apaisement, un espoir de retour à
-moins d'amertume: c'était, au contraire, le progrès dans la détresse,
-progrès qui aboutissait à l'accablement, à la stupeur, par l'usure
-même de la sensibilité. Déjà, elle ne se trouvait plus capable de
-révolte. Ah! ses anciennes indignations! Elle se les rappelait avec
-la surprise dont on considère une passion étrangère. Était-il possible
-qu'elle eût été assez impressionnable pour s'emporter contre
-l'injustice humaine? Injustice, hypocrisie, immoralité: ces mots, dont
-elle frémissait autrefois, résonnaient étrangement. Que
-signifiaient-ils? Que voulait-elle au juste par ses revendications,
-alors qu'elle s'irritait au contact d'une société qui la froissait?
-Dieu, qu'elle était loin! Et ses théories sur l'amour! et la liberté
-d'aimer! Oh! étrange! étrange! Quelle vitalité de coeur et d'esprit
-il avait fallu pour s'exciter à de pareilles choses! A l'issue de son
-existence tourmentée, Pauline n'était plus en état de songer seulement
-à l'insondable ironie qui s'en dégageait. A force d'avoir désiré
-l'impossible, les sources du désir s'étaient taries. A force de s'être
-brûlée aux plus hautes idées de l'honnêteté et de l'amour, les ailes
-de sa foi avaient été consumées jusqu'à la racine. Son âme mutilée se
-traînait, rampait désormais sur la steppe aride: le ciel était de
-plomb, pas un souffle ne passait, de tristes râles d'oiseaux
-parsemaient le silence.
-
-Puis, comme un malade se retourne sur son lit, tout d'un coup elle
-éprouva le besoin de fuir Grasse.
-
-Fuir Grasse, où ne régnait plus que la solitude! fuir la villa
-d'abandon, que ne hantait même pas l'ombre de celui qui était parti!
-Et aller là... où d'autres paysages allégeraient--peut-être--son front
-de l'angoisse de la folie.
-
-Alors, elle eut un souvenir, lointain, vague, comme une douce surprise
-de se souvenir. Paris! Elle avait vécu, autrefois, à Paris.
-N'avait-elle pas là-bas quelqu'un... oui, quelqu'un qu'elle
-aimait?... Son fils... Elle ne l'avait pas revu depuis si longtemps!
-
-Pauline pleura.
-
-Pour la première fois, des pleurs moins amers baignèrent ses joues. Un
-frisson, comme un zéphyr qui ride l'eau torride, fit tressaillir son
-coeur d'émotion. Un frisson qui était presque une espérance!...
-
-Oh! elle n'exigerait rien! Elle serait humble. Elle n'arriverait pas
-comme une mère qui réclame sa part, la grande part. Elle se ferait
-petite, aussi petite qu'il le faudrait, demandant seulement à le voir,
-à voir son fils quelquefois. Ne se rendait-elle pas compte elle-même
-combien sa compagnie serait lugubre? Elle habiterait une maison
-éloignée, dans un faubourg. Il viendrait, quand il voudrait, en
-passant. Il apporterait sa jeunesse, comme un rayon de soleil entre
-dans une demeure de deuil, envahit tout, dore tout, à de certaines
-heures, à de certains jours, lorsque le ciel est clair et que les
-volets sont ouverts. Ses visites seraient le seul bien qui lui
-resterait du monde visible.
-
-Enfantinement, une joie timide effleura son âme. Pauline partit pour
-Paris.
-
-Comment serait-elle reçue? Et son fils, et le baiser de son fils,
-quelle impression produirait-il sur son pauvre coeur?
-
-Facial répondit d'une façon très polie à la lettre par laquelle elle
-lui annonçait son arrivée. «Venez, disait-il, nous serons charmés, mon
-fils et moi, de vous voir.»
-
-Elle se présenta, quelques jours après, dans cette maison qui avait
-été la sienne. A peine en eut-elle franchi le seuil, qu'elle fut
-saisie d'une sensation de malaise. Tout avait un air gai, léger,
-satisfait... On était heureux ici.
-
-Lorsque Facial vint la recevoir, il s'arrêta stupéfait, hésitant à la
-reconnaître.
-
---Comment, c'est vous? fit-il avec un geste de commisération. Et en
-effet, Pauline avait les cheveux blancs; elle était maintenant une
-vieille femme.
-
---Vous! vous! répétait Facial toujours plus étonné, considérant ce
-débris que quelques années avaient fait de celle dont il admirait
-autrefois la jeunesse.
-
-Lui s'était un peu boursouflé; il n'avait guère changé, d'ailleurs.
-
---Donnez-moi de _ses_ nouvelles, dit Pauline avec une appréhension.
-
---Mais vous allez le voir, il est ici.
-
---Je vais le voir? Aujourd'hui?
-
---Certainement, dit Facial:
-
-Et il ajouta avec la plus extrême politesse:
-
---Je ne voudrais pas que vous vous soyez dérangée seulement pour moi.
-
---Oh! je vous remercie! Et je pourrai le voir quelquefois?...
-souvent?...
-
---Autant que vous le voudrez. Il n'y a aucun inconvénient, aucun
-inconvénient, maintenant, à ce que vous le voyiez. Marcelin n'est plus
-un enfant; il est maître de se conduire comme il le désire. Je le
-laisse libre.
-
-Facial causait d'un ton dégagé, suivant avec curiosité l'effet de ses
-paroles sur le visage de Pauline.
-
-Celle-ci n'osait croire à une générosité si complète; elle tremblait,
-tremblait comme une faible feuille d'automne, se sentant à la merci
-des moindres chocs, sans force pour résister.
-
---Oui, disait Facial, Marcelin est aujourd'hui un garçon accompli. Il
-a terminé brillamment son lycée. Le voici étudiant en droit. Je crois
-qu'il ira loin. Indépendamment de son intelligence, qui est vive, son
-caractère s'est formé tout à son avantage. Il a ce qu'il faut pour
-réussir. Je suis très content de lui.
-
-Et sonnant un valet de chambre:
-
---Prévenez mon fils que Madame est au salon.
-
-Quelques instants après, la porte s'ouvrait. Un jeune homme fort
-élégant, aux manières distinguées, faisait son apparition, le sourire
-aux lèvres.
-
-Pauline s'était levée toute chancelante.
-
-Mais au premier coup d'oeil, elle comprit. Un sang mortel battit ses
-tempes. Ce n'était plus son fils.
-
-Marcelin s'avança vers elle, sans manifester autre chose qu'un
-empressement de bon ton. Galamment il lui baisa la main.
-
---Ah! ma mère, croyez à l'extrême plaisir que j'ai de vous revoir.
-J'ai reçu avec une vive satisfaction la nouvelle de votre arrivée.
-J'espère qu'il ne s'agit point là d'un simple séjour, mais que vous
-allez vous fixer à Paris. Vous me permettrez, lorsque vous serez
-installée, d'aller souvent vous présenter mes hommages.
-
-Elle le regardait, l'écoutait, comme dans un rêve. Elle cherchait le
-Marcelin d'autrefois. Il y avait des rappels, dans le timbre de la
-voix, dans les jeux de la physionomie. C'était lui: mais elle le
-sentait si autre, qu'il lui produisait l'effet d'un étranger.
-
---Je vous laisse ensemble, fit Facial: vous avez, sans doute, bien des
-choses à vous dire.
-
-Il prit congé, comme s'il voulait, ainsi, marquer la complète
-indépendance dont jouissait Marcelin et donner toute sa signification
-à l'attitude de celui-ci vis-à-vis de sa mère.
-
---J'ai appris le malheur qui vous a frappée, dit alors le jeune homme,
-mais sans se départir un instant de sa correction. Je sympathise
-autant qu'il convient à votre affliction, Le défunt était un parfait
-gentilhomme. Je n'hésite pas à lui rendre justice, malgré la réserve à
-laquelle je suis tenu et que vous serez la première à comprendre. Je
-n'insiste pas davantage. Parlons de vous: votre santé est bonne?
-
-Pauline ne trouvait pas une parole, pas un geste. Des sons sortirent
-au hasard de ses lèvres.
-
---Oui... oui... je vous... je te remercie...
-
---Vous n'êtes pas encore tout à fait remise, cela se voit, continuait
-Marcelin en frisant sa légère moustache. Paris vous fera du bien. Vous
-ne pouviez pas rester éternellement enterrée là-bas. Pour moi, vous
-voyez, je vais à merveille. J'entre dans la vie par la porte rose. Mon
-père est exquis. J'ai pour lui une grande estime, doublée d'une réelle
-affection.
-
---Tu as... raison, balbutia Pauline.
-
---Et puis, papa est un homme en situation: cela va joliment m'aider,
-soit que je fasse carrière, soit que je me lance dans la politique.
-
---C'est juste...
-
-Pauline défaillait: un vide étrange où tournoyait sa tête.
-
---Vous êtes souffrante?
-
---Un peu... Ce ne sera rien... Je m'en vais...
-
---Alors, au revoir, et à bientôt. A propos, que je vous dise, je ne
-demeure plus avec papa. Papa m'a loué un petit pavillon au quartier
-latin, rue d'Assas. C'est plus commode et plus agréable. Venez me
-voir.
-
-Il lui remit sa carte de visite, et tirant un calepin qu'il consulta:
-
---Voulez-vous vendredi après-midi, entre quatre et six? Oui? C'est
-entendu, je vous attendrai. Vous verrez mon installation. Nous
-prendrons le thé. Au revoir.
-
-Et avec une aimable sollicitude:
-
---Il faut vous soigner, recommanda-t-il en la reconduisant.
-
-Une immense tristesse envahissait Pauline, son âme était lasse. Mais
-l'esprit de révolte n'habitait plus en elle. Tout s'accomplissait.
-Elle n'avait rien à opposer au cours navrant des choses: ni volonté,
-ni raisonnement, ni colère, ni courage. Elle subissait; elle
-s'inclinait. Mais il lui semblait que son coeur pleurait du sang.
-
-Où aller? De quel côté diriger des pas qui ne cherchaient aucun but?
-Le panorama des faits terrestres tournait autour de ses yeux, lui
-donnait le vertige; tout se confondait, tout devenait gris. Elle
-aurait voulu se coucher et attendre sans un mouvement, essayer de
-dormir. Mais sa fièvre ne lui permettait pas la tranquillité, le
-sommeil: elle devait errer, sans savoir, sans même tenter de
-comprendre pourquoi la route était si longue et si mauvaise.
-
-«Odon! Odon!»
-
-Ce cri plaintif rayait son âme.
-
-Odon ne l'entendait pas, ne pouvait l'entendre. Elle était seule.
-
-Et Pauline se souvint tout à coup qu'elle se trouvait à Paris, et que,
-tout près, au Père-Lachaise, le corps de son amant reposait. Elle fut
-saisie du besoin d'aller sur cette tombe, cette tombe qu'elle ne
-connaissait pas. Tandis qu'elle poursuivait dans le doute et l'abandon
-son pèlerinage incertain, le corps qu'elle avait follement vêtu de ses
-baisers était étendu sous la terre noire, éternellement, éternellement
-immobile. Pourquoi n'irait-elle pas rafraîchir son front contre le
-marbre qui le couvrait, s'agenouiller sur la dalle, abîmer sa
-prostration à l'endroit qui symbolisait et matérialisait à la fois la
-ruine de sa vie? La tombe d'Odon! n'était-ce pas le dernier refuge?
-Son coeur brisé s'y répandrait sans retenue; elle aurait encore des
-larmes, quelques larmes... ce serait doux...
-
-Lorsqu'elle arriva au cimetière, elle crut qu'elle allait mourir. Sa
-sensibilité fondait en elle, se distribuait dans tous ses membres
-comme une rosée intérieure et douloureuse. A peine se tenait-elle
-debout. Ses artères ne battaient presque plus. Elle n'éprouvait pas
-d'émotion, mais une grande faiblesse physique et morale.
-
-Elle se fit indiquer l'allée où se trouvait le tombeau.
-
-Lentement, elle chemina à travers les édicules tumulaires. Ses yeux
-erraient à droite et à gauche sur les inscriptions. Brusquement elle
-s'arrêta et porta la main à son coeur, que fendirent deux ou trois
-palpitations aiguës. Elle venait d'apercevoir sur un fronton ce simple
-nom:
-
- DE ROCRANGE
-
-Elle s'approcha, alla s'appuyer contre la grille fermée du caveau. Au
-dedans, des plaques de marbre scellées, des épitaphes, les unes
-vieilles, presque effacées, d'autres plus récentes. Et là, au milieu
-de tous ces «de Rocrange» qui ne lui disaient rien, la sienne! La
-sienne aux lettres d'or toutes fraîches, qui brillaient trop:
-
- ODON DE ROCRANGE
-
- _Né à Paris le..._
-
- _Mort à Grasse, le..._
-
-A côté, une plaque blanche, déjà posée, mais vide: la place réservée à
-Mme de Rocrange.
-
-Pauline s'affaissa. Ses larmes ne coulaient pas. Elle considérait avec
-une sorte de torpeur ce sépulcre muet, solennel. Rien ne bougeait. Et
-son âme à elle, son âme ne bougeait pas non plus. Il lui semblait que
-sa pauvre âme, elle aussi, était roide sous une pierre.
-
-Longtemps elle demeura ainsi, longtemps. Les heures auraient pu
-s'écouler sans qu'elle songeât à se rappeler quelque chose de la vie.
-
-Elle ne priait pas.
-
-Les yeux fixés sur l'inscription, qui était tout ce qui restait de
-visible du passé, elle en épelait machinalement les caractères. Et
-les lettres funèbres, une à une, la fascinaient, comme par de
-mystérieuses correspondances.
-
-Elle fut tirée de son engourdissement par un bruit de pas. Deux
-personnes s'approchaient. Elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de
-Béhutin. Un valet de pied les suivait, portant des fleurs.
-
-Lorsqu'ils aperçurent Pauline, ils s'arrêtèrent. Ils se concertèrent
-un instant. A la suite de quoi, ils détachèrent en avant leur valet de
-pied. Le domestique s'avança vers Pauline et dit:
-
---Le vicomte et la vicomtesse désirent prier. Ils attendent que vous
-vous retiriez.
-
-Pauline se leva et se retira.
-
-Elle sortit du cimetière.
-
-Ses pas la portèrent, la traînèrent à travers des rues et des rues.
-Ah! que la ville lui paraissait étrange, vague. Elle ne savait pas
-quelle ville c'était. Des gens circulaient, glissaient autour d'elle
-comme des ombres, la frôlaient, bourdonnaient. Il y avait un bruit
-confus, continu, qui entrait dans ses oreilles et roulait dans sa
-tête. De grandes rangées de maisons la guidaient, la forçaient
-d'avancer. Elle marchait dans des directions. Parfois, l'espace
-s'élargissait; mais partout de nouveaux couloirs s'ouvraient où elle
-devait s'engager. La nuit tombait. Des lumières, de nombreuses
-lumières s'allumaient et répandaient une trouble atmosphère blonde.
-Elle voyait par places d'immenses monuments inconnus, qui lui
-paraissaient surgir devant elle de dessous terre.
-
-Et voilà qu'elle se trouva accoudée contre un parapet, à regarder
-quelque chose d'extraordinaire, dans le lointain. Une énorme masse
-noire, aux formes fantastiques, émergeait de l'horizon, semblable à
-une bête de l'Apocalypse. Pauline la contemplait avec extase, croyant
-la voir remuer, espérant qu'elle allait s'ouvrir et tout engloutir.
-Elle remuait! La nappe au-dessus de laquelle elle s'élevait, nappe
-luisante, aux longues traînées bleues dans la trame sombre, aux
-reflets scintillants, remuait, remuait certainement. Et la bête
-envahissait le ciel, vibrante, comme si elle allait se mettre à
-respirer.
-
-Une voix prononça à côté d'elle:
-
---Notre-Dame!
-
-La même voix dit encore:
-
---Il ne faut pas rester ici: l'eau fait mal.
-
-Pauline continua à marcher. L'humidité du brouillard transperçait ses
-vêtements. Elle ignorait où elle allait. Elle éprouvait seulement de
-chaque côté de la tête une douleur lancinante qui l'empêchait parfois
-d'avancer. Et une terreur la prenait: celle de s'évanouir, de tomber,
-alors qu'elle devait marcher, marcher pour toujours peut-être.
-
-Elle n'était pas folle; elle se sentait calme... et sage, très sage.
-Les passants la regardaient; mais elle voyait bien qu'ils n'étaient
-que des passants, de pauvres misérables passants, dont les yeux
-étaient aveugles et les oreilles bouchées. Les arbres aussi la
-regardaient. Eux, du moins, pleuraient sur elle quelques-unes de leurs
-feuilles jaunies.
-
-Elle remarquait avec exactitude les incidents de sa route. Elle se
-rendait certainement compte que les maisons étaient des maisons et non
-de grands murs d'ombre. Comment les maisons auraient-elles été des
-murs d'ombre, puisqu'elles étaient trouées de fenêtres, dont beaucoup
-brillaient, et qu'elles paraissaient habitées comme des fourmilières?
-Partout, partout de ces lumières, qui ne se trouvaient pas là
-naturellement. Des mains avaient dû les allumer. Pour éclairer quoi?
-N'était-on pas aussi bien sans lumière? Il y en avait jusque dans la
-rue... Il y avait des affiches lumineuses...
-
- REBECCA REBECCA REBECCA
-
- _dans son grand succès_
-
- LE MUSEAU DE DODORE
-
-Sa raison était bien entière. Si elle n'attachait plus aux chocs leur
-importance, c'est, sans doute, qu'elle voyait de plus haut et de plus
-loin. C'est ainsi qu'elle se souciait peu de savoir où elle allait. Il
-lui suffisait de savoir qu'elle marchait.
-
-Mais une plaque bleue frappa ses yeux. Elle lut: «Rue d'Assas».
-
-Pourquoi ce nom de rue arrêta-t-il son attention, alors que tant
-d'autres avaient passé inaperçus? Ah! Elle se souvint. C'était la rue
-où demeurait son fils.
-
-Son fils! Comment s'appelait déjà son fils? N'importe, elle l'aimait
-bien. Ah! elle avait été froide, aujourd'hui, avec lui! Elle n'avait
-rien su lui dire. Elle n'avait même pas su lui dire qu'elle l'aimait
-bien. Il pouvait s'être offensé de sa froideur. Il avait dû
-certainement s'en attrister. Le voir! Elle devait le voir! Il fallait
-qu'elle le vît tout de suite, afin de lui demander pardon et de le
-consoler.
-
-Pauline chercha la carte que son fils lui avait donnée. Elle lut le
-numéro de sa maison. Elle lut aussi qu'il s'appelait Marcelin.
-
-«Marcelin! Marcelin!»
-
-Elle répéta ce nom plusieurs fois, se demandant si c'était bien ce
-nom-là, ne se rappelant pas que ce nom lui eût jamais été familier.
-
-Lorsqu'elle eut trouvé la maison, elle entra. Au fond du jardin, elle
-aperçut le pavillon dont il avait parlé. Le rez-de-chaussée était
-éclairé. Elle approcha à pas de loup. Elle voulait d'abord le voir,
-voir ce qu'il faisait, le voir sans qu'il se doutât de sa présence.
-
-Elle approcha, elle se glissa jusqu'à la vitre. Elle jeta un coup
-d'oeil par l'interstice des rideaux.
-
-Marcelin était là...
-
-Mais il n'était pas seul...
-
-Il était avec une femme... une femme en chemise...
-
-Julienne!...
-
-Une légère plainte, comme un soupir d'enfant, s'échappa des lèvres de
-Pauline.
-
-Et la pauvre femme s'éloigna...
-
-Elle s'éloigna...
-
-
-
-
-MERCVRE DE FRANCE
-
-=Fondé en 1672=
-
-(_Série moderne_)
-
-15, RVE DE L'ÉCHAVDÉ.--PARIS
-
-paraît tous les mois en livraisons de 200 pages, et forme dans l'année
-4 volumes in-8, avec tables.
-
-
-ROMANS, NOUVELLES, CONTES, POÈMES, MUSIQUE, ÉTUDES CRITIQUES
-TRADUCTIONS, AUTOGRAPHES, PORTRAITS, DESSINS & VIGNETTES ORIGINAUX
-
-
-Rédacteur en Chef: ALFRED VALLETTE
-
-
-_CHRONIQUES MENSUELLES_
-
- _Épilogues_ (actualité): Remy de Gourmont;
- _Les Romans_: Rachilde
- _Les Poèmes_: Francis Vielé-Griffin;
- _Littérature_: Pierre Quillard;
- _Théâtre_ (publié), _Histoire_: Louis Dumur;
- _Philosophie_: Louis Weber
- _Psychologie_, _Sociologie_, _Morale_: Gaston Danville
- _Economie sociale_: Christian Beck
- _Esotérisme et Spiritisme_: Jacques Brieu
- _Journaux et Revues_: Robert de Souza
- _Les Théâtres_ (représentations): A.-Ferdinand Herold
- _Musique_: Charles-Henry Hirsch;
- _Art_: André Fontainas
- _Lettres allemandes_: Henri Albert;
- _Lettres anglaises_: H.-D. Davray
- _Lettres italiennes_: Remy de Gourmont
- _Lettres Portugaises_: Philéas Lebesgue;
- _Échos Divers_: Mercure
-
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-_PRINCIPAUX COLLABORATEURS_
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- Paul Adam, Edmond Barthélemy, Tristan Bernard, Léon Bloy, Victor
- Charbonnel, Jean Court, Louis Denise, Georges Eekhoud, Alfred
- Ernst, Gabriel Fabre, André Fontainas, Paul Gauguin, Henry
- Gauthier-Villars, André Gide, José-Maria de Heredia, Bernard
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- Souza, Laurent Tailhade, Pierre Veber, Emile Verhaeren, Teodor de
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-with these requirements. We do not solicit donations in locations
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-particular state visit www.gutenberg.org/donate
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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