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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - - - - -Title: Pauline - Ou La liberté de l'amour - - -Author: Louis Dumur - - - -Release Date: September 9, 2013 [eBook #43676] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - - -***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULINE*** - - -E-text prepared by Clarity, Valérie Leduc, and the Online Distributed -Proofreading Team (http://www.pgdp.net) from page images generously made -available by Internet Archive/Canadian Libraries -(http://archive.org/details/toronto) - - - -Note: Images of the original pages are available through - Internet Archive/Canadian Libraries. See - http://archive.org/details/paulineoulaliber00dumu - - -Note de transcription - - Les mots indiqués =comme ceci= sont en gras dans le - texte d'origine. - - - - - -LOUIS DUMUR - -PAULINE - -ou - -la liberté de l'amour - - - - - - - -[Marque d'imprimeur] - -PARIS -SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE -XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV -M DCCC XCVI - - - * * * * * * - -_DU MÊME AUTEUR._ - - - LASSITUDES, poésies 1 vol. - - LA NÉVA, poésies 1 plq. - - ALBERT, roman 1 vol. - - LA MOTTE DE TERRE, 1 acte 1 vol. - - LA NÉBULEUSE, 1 acte 1 vol. - - REMBRANDT, drame en 5 actes (en - collaboration avec VIRGILE JOSZ) 1 vol. - - * * * * * * - - -LOUIS DUMUR - -PAULINE - -ou - -la liberté de l'amour - - - - - - - -[Marque d'imprimeur] - -PARIS -SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE -XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV -M DCCC XCVI - -Tous droits réservés - - - - -I - - ---Vous n'avez pas de cheveux qui tombent, Pauline? - -La jeune femme était à sa toilette. - -Elle se retourna vers son mari, qui la contemplait, et répondit en -souriant: - ---Non, mon ami, cet accident ne m'est pas encore arrivé. - ---C'est curieux: moi, je m'aperçois depuis quelque temps que je -deviens chauve. - -Un silence, et Facial reprit: - ---Quel âge avez-vous, Pauline? - ---Ne le savez-vous pas? Vingt-neuf ans. - ---C'est juste. Je ne sais pourquoi j'ai toujours dans l'esprit que -vous avez trente ans. Oh! vous n'en avez pas l'air! Vous ne paraissez -même pas avoir vingt-neuf ans. Mais moi, je deviens vieux. J'ose à -peine me figurer que dans six mois j'aurai quarante ans. Quarante -ans! La moitié de la vie d'un octogénaire! Deviendrai-je octogénaire? -Je l'espère: on vit longtemps dans ma famille. Et puis, je suis encore -plein de santé. Tu as connu Derollin? A quarante ans, c'était un homme -fini. C'est qu'aussi personne ne s'est surmené comme lui. Il passait -les nuits, mangeait beaucoup, s'alcoolisait, n'avait aucune régularité -de travail. Il n'était pas marié, et changeait de maîtresse trop -souvent: c'est mauvais. Bref, il est mort avant-hier dans une maison -de santé; nous l'enterrons aujourd'hui. Ce pauvre Derollin! Ah! je me -félicite d'avoir été plus sage. Je n'ai point eu de ces aventures -ébouriffantes, mais je puis me rendre le témoignage que je suis resté -très jeune. Je suis très jeune. N'est-ce pas, Pauline, que j'ai vingt -ans? - -Pauline, qui avait écouté le monologue de son mari sans cesser de -sourire, quoique avec une nuance d'irritation, répondit: - ---Vous avez bien peur de vieillir, mon ami! - -Une inquiétude glissa sur le visage de Facial. - ---C'est vrai, dit-il. Quelle déplaisante chose que la vieillesse! - ---Au fond, dit Pauline, ce sont vos idées qui sont vieilles. Car pour -votre personne physique, je suis persuadée, comme vous l'êtes, qu'elle -ira sans encombres jusqu'aux extrêmes limites. Mais votre caractère a -toujours été vieux; vous étiez déjà vieux à trente ans, lorsque vous -m'avez épousée. Vos habitudes strictes, vos débats perpétuels sur ce -qu'il convient de faire ou de ne pas faire, vos jugements implacables -sur tout ce qui effraie vos principes font de vous le sage morose, ou -simplement, peut-être, le bourgeois timoré que j'ai toujours connu. -Avez-vous jamais su ce que c'était qu'un élan de coeur? Vous taxez -cela de folie, et vous avez raison. C'est la sagesse qui constitue la -félicité: mais c'est elle aussi qui rend vieux. - ---Suis-je si sage que cela? dit Facial. - ---Entendons-nous: vous n'êtes point un philosophe, mais un de ces -esprits pondérés qui se figurent planer au-dessus des passions -humaines, alors qu'ils ne font que ramper au-dessous. Vous êtes un -sage parce que vous n'êtes pas à la hauteur de la folie, et non point -parce que vous foulez les sommets tranquilles de la raison. - ---Tranchez le mot: un égoïste. - ---Plus que cela: un prudent. - ---Vous êtes injuste, Pauline. Vous oubliez mon amour pour vous. Si -j'étais tellement un égoïste et un prudent, vous aurais-je choisie -comme compagne de ma vie? Mon choix a été heureux, je le veux bien: -mais il aurait pu ne pas l'être. Ai-je pesé alors le pour et le contre -du mariage? Non, certes. Je vous aimais. Un égoïste aime-t-il? - ---Un égoïste n'aime pas, mais il épouse. - ---Alors vous prétendez que je ne vous aime pas? - ---Si, vous m'aimez, à votre façon! Vous ne pouvez pas aimer autrement. -Ce n'est pas de l'amour cela, c'est du mariage. - ---Comment? - ---Mon Dieu, vous insistez! Ne voyez-vous pas que notre situation est -celle de deux plantes qui végètent côte à côte, parce que quelque -hasard les a fait pousser dans le même terrain? Nous habitons une -seule maison, nous mangeons à une seule table, nous avons l'habitude -de nous voir et de nous sentir, mais nous ne nous sommes point -nécessaires l'un à l'autre. Il n'existe pas entre nous cette -attraction invincible qui lie fatalement deux êtres et ne peut sans -déchirures épouvantables être contrariée ou rompue. Vous m'aimez, je -vous aime, comme on aime un appartement lorsque l'on y est -confortablement installé et que l'on a l'horreur des déménagements. - ---Qu'est-ce qu'il vous faut de plus? Il nous est agréable de vivre en -commun: c'est là l'amour, et c'est aussi le mariage. La passion n'a -qu'un temps, heureusement. Elle passe comme un accès de fièvre, pour -faire place à un tranquille état de bien-être à la fois plus -raisonnable et plus doux. Oseriez-vous dire que, même à l'heure qu'il -est, je ne suis pas un bon mari? - ---Oh! vous remplissez vos devoirs. - ---Ai-je jamais eu la velléité de chercher ailleurs des satisfactions -que je suis accoutumé à trouver chez moi? - ---Votre fidélité n'est pas discutable. - ---Avouez donc que je vous aime? - -Pauline secoua la tête. Ce geste de doute exprimait encore plus -l'agacement causé par une discussion où elle mettait peu d'intérêt, -que le chagrin de n'être pas convaincue par les protestations de son -mari. - -Facial se leva, s'avança vers Pauline, dont la toilette n'était pas -encore terminée, la prit par la taille et posa ses lèvres sur son -épaule nue. - ---Tenez, dit-il, faut-il que je sois assez jeune! - -La porte s'ouvrit, et un petit garçon se précipita dans la chambre: - ---Bonjour, maman! bonjour, papa! - -Pauline courut à lui et le pressa dans ses bras. - ---Mon cher enfant! mon Marcelin adoré! Comment te portes-tu ce matin, -mon petit charmeur? - ---Bien, maman. - ---As-tu déjà pris ton chocolat? - ---Oui, et je vais aller à l'école. Ma gouvernante m'attend dans -l'antichambre. - ---C'est très bien, dit Facial d'un ton sentencieux. La nourriture -spirituelle est encore plus nécessaire aux enfants que le chocolat. - ---As-tu soigneusement préparé tes devoirs? demanda Pauline. Récite-moi -ta déclinaison latine. - -L'enfant se campa d'un air grave, concentra son attention et commença: - ---_Saluber_, _salubris_, _salubre_; _salubris_, pour les trois genres; -_salubri_, idem; _salubrem_, _salubre_; _salu_... - -Il hésita. - ---Eh bien! dit Pauline, l'ablatif des adjectifs est en _i_: _salubri_, -par conséquent. - ---Comment, vous savez le latin? s'écria Facial stupéfait. - ---Mais oui, répondit-elle; du moins ce que Marcelin en sait lui-même. -Il m'arrive souvent de le faire étudier. - ---Quelle drôle de femme vous êtes! - -Lorsque Marcelin fut parti, Facial reprit: - ---Nous n'avons eu que cet enfant: c'est tant mieux pour votre beauté -et pour l'économie de notre fortune; mais, en réalité, c'est un tort. -Il faut que les femmes soient fécondes; c'est leur rôle dans la -société, et c'est aussi l'intérêt des maris, qui ne tiennent bien -leurs femmes que par la maternité. - ---Pensez-vous que celui-ci ne suffise pas à défrayer mes devoirs de -mère? - ---Oh! vous êtes admirable. Mais l'enfant devient grand; il vous -échappera bientôt. Ne regretterez-vous pas de ne pas en avoir d'autres -qui puissent occuper vos soins? - ---Décidément, c'est à votre tour de me tenir en suspicion! Mon amour -maternel comporte heureusement autre chose que le simple emploi de mon -temps; et lorsque le lycée et plus tard la vie m'enlèveront mon fils, -je ne l'en aimerai pas moins et n'en serai pas moins toujours prête à -me sacrifier pour lui. - ---Ce sont de nobles paroles assurément, et tant que vous serez dans -ces sentiments je ne saurai que vous louer. L'amour d'une femme pour -son mari et ses enfants est la meilleure garantie du mariage. - -Pauline ne put s'empêcher de rire. - ---Ne riez pas! dit Facial. Qu'est-ce que l'amour hors du mariage? Une -passion déréglée dont les conséquences sont terribles pour la société, -navrantes pour les individus... - ---Oh! pas de discours! interrompit Pauline. Qu'est-ce aussi que le -mariage sans l'amour? - ---Pardon! répliqua Facial en s'excitant, le mariage est une -institution si solide, qu'il subsiste par lui-même, même sans l'amour. -Je soutiens d'ailleurs, comme corollaire à ce que je disais à -l'instant et dont vous aviez le mauvais esprit de rire, que le mariage -est encore la meilleure garantie de l'amour. - ---Ce mot est à double sens, prenez garde. - ---Qu'insinuez-vous? - ---Le mariage n'est-il pas souvent un couvert d'honnêteté à l'abri -duquel hommes et femmes se livrent tranquillement aux amours les plus -libres? - ---C'est que l'institution est abominablement faussée. - ---Sans doute, mais il faut compter avec l'hypocrisie des moeurs. -Voyez ce que devient alors le mariage: un simple trompe-l'oeil. - ---L'apparence de l'honnêteté est au moins sauvegardée. C'est déjà -quelque chose; et ne fût-ce qu'à ce titre... - ---Où en arrivez-vous? Vous conserveriez encore le mariage, s'il vous -était prouvé qu'il ne sert qu'à favoriser les liaisons irrégulières? - ---Oui. Mais ce n'est là qu'une dernière conséquence de principes -fermement arrêtés chez moi. En réalité, le mariage maintient les -moeurs. - ---Regardez autour de vous. Voyez-vous beaucoup d'époux dont on ne -puisse dire: ils ont édifié le mariage légitime comme un mur entre le -public et leur vie privée, et, derrière ce mur, il se passe des choses -qui ne sont plus légitimes du tout? - ---Il y a nous d'abord, dit Facial. - ---Il y a nous, acquiesça Pauline, mais non sans un instant -d'hésitation. Ensuite? - -Facial chercha, puis hasarda: - ---Les Chandivier. - -Pauline se pinça les lèvres. - ---Êtes-vous bien sûr de la loyauté de M. Chandivier? demanda-t-elle. - ---Chandivier! assura Facial, c'est un parfait honnête homme! - ---Ne protège-t-il pas avec une bienveillance... comment dirai-je?... -exagérée cette jeune comédienne... comment l'appelez-vous?... Rébecca? - ---Vous savez cela! - ---Il ne le cache pas trop. - -Facial prit son parti de cette déconvenue. - ---Oui, dit-il, c'est vrai. Ou plutôt, ce doit être vrai: car je ne -voudrais pas porter d'accusation qui risquât d'être calomnieuse contre -un homme comme Chandivier, que je respecte infiniment. Mais a-t-il -bien en sa femme l'épouse qu'il mérite? - ---Julienne? Elle est charmante. - ---Charmante, d'accord, mais peut-être pas irréprochable. - ---Que lui reprochez-vous? Quelques coquetteries! - ---L'euphémisme est joli. Voyons, vous qui la connaissez bien: elle a -une intrigue avec Sénéchal, le sénateur? - ---Sénéchal? Dites que Sénéchal est très empressé auprès d'elle. - ---C'est ce que je pensais. Et Réderic? Quelles sont exactement les -relations de Réderic avec Mme Chandivier? - ---Que voulez-vous que je vous dise? Je crois qu'entre les deux son -coeur balance. - ---En somme, est-ce Réderic ou Sénéchal? - ---Ma foi, tantôt l'un, tantôt l'autre. - -Facial et sa femme se regardèrent, comprenant tout à coup ce que la -conversation avait de ridicule. - ---Comme ce que je disais est pourtant vrai! s'écria Pauline, -retrouvant alors le fil des idées. Comme le mariage n'est qu'un -trompe-l'oeil! Il en impose tellement, que nous-mêmes, dans un -entretien intime, nous nous laissons abuser par la situation légale de -deux personnes dont nous connaissons pertinemment les moeurs: vous -défendez Monsieur pied à pied, je défends Madame avec non moins de -discrétion, et nous savons fort bien l'un et l'autre que Monsieur a -une maîtresse et que Madame a deux amants. - ---Chut! chut! ménagez vos expressions. - ---Encore! Sentez-vous l'effet du mur, même quand nous perçons à -travers? - ---Je vous en prie, Pauline, observez un peu plus les conventions. Il y -a une manière d'exprimer les choses, des réticences que nous devons -employer lorsque nous parlons de gens honorablement connus et qui de -plus sont nos amis. Leur réputation est absolument intacte. - ---Oh! je le sais: le public ne se doute de rien, les précautions sont -prises. Et quand même ce serait le secret de Polichinelle--et -peut-être l'est-ce--tant qu'il n'y a pas de scandale, les époux -adultères ont droit à tous les respects d'un monde qui n'exige que les -formes et devant qui l'on peut à plaisir jouer des gobelets, pourvu -qu'on fasse passer muscade. - ---Vous êtes sévère! - ---Tout à l'heure, c'est vous qui l'étiez. - ---Que disais-je? Que l'amour dans le mariage était le seul vraiment -utile et vraiment sain. Je le maintiens. De toute ma conscience -d'honnête homme, je flétris ceux qui contreviennent à cette loi -fondamentale. Mais je ne puis, sous le prétexte que l'adultère se -glisse malheureusement jusque dans les unions en apparence les plus -correctes, prêter la main aux fauteurs de désordre, qui veulent saper -par la base les institutions et bouleverser la société. Si le mariage -est parfois mal compris, s'ensuit-il qu'il soit un mal? Et si ceux qui -le comprennent mal comprennent cependant qu'ils doivent en respecter -les usages, n'avons-nous pas à les estimer au moins pour leur -savoir-vivre et leur bonne tenue? - ---Estimons, je le veux bien: quoique, pour ma part, l'estime n'aille -qu'à la franchise. - ---Ma chère Pauline, vous êtes trop indisciplinée d'esprit. Dans ce -monde tout ne va pas à notre fantaisie; les principes qui nous règlent -nous-mêmes ne sont pas nécessairement ceux des autres. Il faut savoir -s'accoutumer à ces contrariétés de la conscience. Qu'avons-nous à -exiger, en somme? La décence: la décence de la vie extérieure, des -paroles, des actes publics, des relations civiles. Ce qui se passe -derrière ce mur dont vous parlez ne nous regarde pas. Surtout, -défions-nous des personnalités. Libre à nous d'avoir des théories et -de les appliquer à ce qui nous concerne; quant au voisin, il est -maître chez lui, et tant qu'il ne heurte pas violemment et de parti -pris notre religion, nous sommes tenus envers lui à la même déférence. -Le juste milieu, ma chère, en tout le juste milieu! Vous manquez en -général du calme et de la souplesse qui conviennent à l'existence. -Vous êtes exaltée, Pauline, et rien n'est plus nuisible au bon -équilibre des facultés morales et intellectuelles que cette -perpétuelle excitation contre ce qui froisse tant soit peu les -sentiments. Certes, votre âme est noble! Mais elle est d'une -susceptibilité exagérée. Vous prenez parti pour ce que vous croyez -généreux avec une ardeur qui vous honore: mais vous oubliez trop que -la vie est faite de concessions. Souvenez-vous du juste milieu! - -Et heureux d'avoir infligé à sa femme cette leçon de juste milieu, -Facial respira, prit son air gai des heures où il était content de -lui, s'apaisa dans son triomphe. - -Pauline ne se donna pas le plaisir de jongler avec les contradictions -et les lieux communs qui composaient, comme d'habitude, la -conversation de son mari. Elle préféra garder pour elle ce qu'elle -aurait pu répondre et qui n'aurait servi qu'à égarer Facial dans un -nouveau discours. Elle le connaissait. Maintes fois déjà elle avait -essuyé ses exhortations. Elle savait d'avance et par le menu ses -propos. Pourquoi parler? - -Lorsqu'elle fut habillée: - ---Déjeunerez-vous avec moi, mon ami? demanda-t-elle. - ---Non, pas aujourd'hui, dit Facial. Nous enterrons ce pauvre Derollin, -comme je vous l'ai appris. C'est à midi. Ne m'attendez pas..... A -propos, votre soirée est-elle libre, lundi? - ---Pourquoi? - ---Chandivier a une loge au Théâtre-Français; il nous invite. - ---Que joue-t-on? - ---Je ne sais pas. La petite Rébecca débute. - ---Ah! ah! fit Pauline. - ---Au reste, continua Facial, ce n'est qu'un bout de rôle insignifiant. -Mais Chandivier jubile d'avoir réussi à pousser Rébecca jusque dans la -Maison de Molière. Et il faut avouer qu'il a lieu d'être fier de son -influence. Un accessit de comédie et deux fours noirs à l'Odéon -étaient un peu durs à faire avaler comme antécédents! La petite n'a -pas plus de talent qu'une borne. - ---Madame y sera? - ---Madame y sera, cela va sans dire. - ---C'est étrange. - ---Mais non. - ---Vous tenez beaucoup à cette soirée? - ---Oui. Pourquoi n'irions-nous pas? - ---Oh! je n'y vois aucun inconvénient. - ---Les Chandivier sont des gens très bien. - ---Des gens très bien. - -Pauline prononça ces derniers mots avec une ironie mal dissimulée. Il -lui était difficile, malgré son habitude de la société, de rester -impassible devant ces compromis incessants entre la morale et les -moeurs. - ---Sapristi! s'écria Facial en tirant sa montre. Onze heures et demie! -Et ce pauvre Derollin qu'on enterre! Il ne faut pas que je manque les -obsèques. J'espère y rencontrer Sénéchal; je le tâterai au sujet de ma -décoration. - ---Celui-là, dit Pauline, vous le rencontrerez comme vous voudrez chez -les Chandivier. - ---Je sais: mais aux cérémonies funèbres les gens sont toujours -beaucoup plus abordables. - -Et Facial partit, après avoir donné un baiser rapide à sa femme. - - - - -II - - -«Quel mari! songeait Pauline. Comme il est différent de moi! Il a des -idées étroites que je n'ai pas et de larges tolérances dont je suis -incapable. Il aime le bel ordre social; et je souffre de le savoir -superficiel et menteur. Il s'applaudit de ce qui me navre, se lamente -de ce qui me console. Nos âmes sont aux antipodes. Il a peut-être -raison, mais je sens la vie avec une telle divergence, que je ne puis -que lui donner tort. Jadis, j'essayais de le comprendre; maintenant, -je fuis jusqu'aux discussions avec lui. Quelle âme banale! comme il se -repaît avec plaisir de cette existence frelatée! Je l'ai bien jugé, -lorsque je l'ai appelé un égoïste et un prudent. S'est-il rendu compte -de ce que cela signifiait? Un égoïste: un homme qui non seulement -n'aime et ne satisfait que lui, mais entend imposer ses goûts et ses -doctrines, et n'admet pas qu'on puisse se mouvoir dans un autre ordre -d'idées que le sien; un prudent: c'est-à-dire un médiocre, dont par -conséquent ni les goûts, ni les doctrines ne sont originaux, mais qui -ramasse dans le domaine public les formules les plus usées pour en -confectionner sa personne morale. Un égoïste encore, dans la pratique -de la vie, par le souci qu'il a de sauvegarder ses plus minces -intérêts, fût-ce aux dépens de ses dogmes, lorsqu'ils se trouvent en -opposition; et un prudent toujours, par sa pusillanimité devant ceux -qui ont l'opinion pour eux. Comment se fait-il que j'aie supporté -pendant dix ans un homme qui m'est si étranger? Je sais qu'autrefois -je ne réfléchissais pas sur moi-même avec l'intensité d'aujourd'hui. -Je n'ai cependant jamais été docile à me plier aux servitudes. Mais -l'habitude nous maîtrise: on commence à céder par bienveillance, on -continue par amour de la paix; jusqu'au moment où l'exaspération même -de cette résignation déchaîne une tempête d'autant plus violente -qu'elle a été plus longtemps retenue. Il y a des jours où je suis sur -le point de haïr mon mari. Ce que je sais, en tout cas, c'est que je -ne l'aime plus. L'ai-je jamais aimé?» - -Sur cette interrogation douloureuse, d'anciens souvenirs se firent -jour. - -Elle vivait alors chez une vieille tante, qui l'avait recueillie, elle -et les rentes qu'elle tenait de son père. Elle était quasi orpheline. -Son père mort, sa mère internée dans une maison de santé. A dix-huit -ans, l'existence retirée qu'elle avait menée jusqu'ici changea. On lui -fit voir du monde. La vieille tante rouvrit pour elle son salon. -Parmi les hommes qui lui furent présentés se trouvait Facial. Elle -l'avait aperçu jadis dans la maison de ses parents, alors qu'elle -courait encore en robe courte. Facial, qui en était à sa première -moustache, se mêlait déjà d'être sérieux. La fillette n'avait eu que -peu de rapports avec lui. Lorsqu'elle le revit chez sa tante, elle le -reçut cependant avec moins de froideur que les autres, pour la raison -qu'il ne lui était pas complètement inconnu. Ils se dirent les choses -d'usage: - ---Comme vous voilà transformée! Je ne faisais guère attention à vous, -autrefois. Maintenant, vous êtes une demoiselle accomplie, d'une -éducation parfaite. Vous devez avoir bien des admirateurs! - ---En vous comptant? - ---Le tout premier. - -Quelques soirées musicales, un ou deux bals, où il fut empressé. Ils -jouèrent une fois la comédie. - -Un jour enfin: - ---Mademoiselle Pauline--permettez-moi de vous donner ce nom en une -circonstance aussi solennelle--je voudrais vous faire une question, à -laquelle je vous prie de répondre avec la gravité qu'elle comporte. -Que pensez-vous du mariage? - ---Mais, ce que tout le monde en pense, répondit la jeune fille: le -mariage est un lien sacré unissant deux personnes qui s'aiment. - ---Très bien, et c'est ainsi que je l'entends moi-même. -Malheureusement, tout le monde ne pense pas comme nous. Trop de gens -ne font du mariage qu'une affaire et engagent leur existence sans -engager aussi leur coeur. Les hommes recherchent une dot, une -alliance utile à leur carrière: les femmes un nom, l'indépendance, que -sais-je? Je ne suis pas plus de ceux-là, que vous n'êtes, je l'espère, -de celles-ci. Certes, un mariage doit toujours présenter quelque chose -d'honorable pour les deux parties: mais la raison principale de cet -acte important ne saurait être que l'amour. Est-ce bien là votre -opinion? - ---Oui, Monsieur. - ---J'en suis heureux, car je ne vous cacherai pas, Pauline, que je vous -aime; et si ce sentiment trouve quelque écho dans votre coeur, mon -voeu le plus cher serait de vous épouser. - -A cette déclaration attendue, Pauline ne se troubla pas trop. De la -meilleure foi du monde, elle mit sa main dans celle de Facial et lui -avoua que, de tous les hommes qu'elle avait vus jusqu'ici, lui seul -avait su lui plaire. - ---Vous m'aimez donc! s'écria celui-ci avec une douce joie. - -Et le «oui» fatal, aussi sincère qu'il pouvait l'être alors, sortit -sans inquiétude des lèvres de la jeune fille. - -Le lendemain, Facial la demanda officiellement en mariage à la vieille -tante et fut agréé. - -Deux mois après, ils étaient unis. - -«Extraordinaire illusion, pensait Pauline, que celle de la vierge qui -se figure qu'elle aime, lorsqu'elle ne sait pas ce que c'est que -l'amour! De gaieté de coeur, elle se lie pour la vie avec un homme -pour lequel elle n'éprouve pas d'aversion, sans se demander ce qui -arrivera, une fois liée, si elle en rencontre un autre qu'elle aime. -A-t-on le droit d'exiger d'elle qu'elle connaisse son avenir et -qu'elle discerne du premier coup celui qui doit être son véritable -époux? Hélas! comme tant d'autres, j'ai cru faire un mariage d'amour! -Je me serais révoltée contre qui aurait osé me dire que je n'aimais -pas mon fiancé. Mais était-ce de l'amour, le sentiment que j'avais -pour lui? Ce sentiment n'a fait depuis que décroître: et mon -expérience actuelle de la vie me force à reconnaître que, même à cette -époque, ce n'était pas de l'amour. Et c'en eût été, de l'amour, -était-ce une raison pour me lier pareillement? L'âme demeure-t-elle -tellement pétrifiée, qu'elle ne puisse se transformer, découvrir en -elle d'autres besoins, être agitée de désirs nouveaux? Nous sommes si -instables que c'est se moquer de la destinée que de se contraindre à -la stabilité. Où en arrivons-nous alors? A l'indifférence, si nous ne -sommes pas doués d'une trop vive impressionnabilité; à la rébellion, -au crime, au martyre, si nous ne pouvons effacer en nous notre qualité -d'êtres sensibles.» - -Les premiers mois du mariage passèrent sans peine. Pauline s'amusait -de son changement de position plus encore qu'elle ne s'intéressait à -la personne de son mari. Le choix d'un appartement, l'ameublement, le -train de maison, la toilette dissipèrent son attention sur une foule -de sujets extérieurs et récréatifs. Grâce aux revenus de sa dot et à -l'argent que gagnait Facial, elle n'était point tenue à des économies -irritantes; et, comme ses goûts n'étaient pas dispendieux, elle -pouvait aisément subvenir à ses fantaisies. Puis, ce furent les -relations mondaines, les dîners, les réceptions, les visites, ce -premier hiver d'un jeune ménage à Paris, si chargé et si captivant. -Elle n'eut guère le temps de réfléchir, encore moins celui de rêver. - -L'heure vint cependant où, blasée sur ces joies éphémères, elle désira -participer à une vie plus intime et plus profonde. Elle reprit -possession d'elle-même, discerna ses vrais besoins, reconnut en elle -une source imprévue de tendresse et presque de passion. Sans qu'elle -s'en doutât, son éducation de femme s'était achevée par le mariage: -elle était mûre pour aimer, pour se dévouer et pour souffrir. - -Sa première pensée fut son mari. Honnête et simple, aurait-elle pu -déjà douter que le seul homme qui eût reçu jusqu'ici ses baisers ne -fût capable de lui assurer les ivresses dont son coeur était avide? -Elle remarqua, cependant, que ce qui l'animait était moins une -attraction spéciale de lui à elle, que cet instinct vague et puissant -qui pousse la femme aimante à aimer, même sans objet précis qui -s'impose irrésistiblement à son amour. Quoique Facial ne lui déplût -point, elle ne l'eût point distingué de son propre mouvement. Mais il -était son mari: et cette situation en faisait nécessairement aux yeux -de Pauline l'être privilégié auquel devaient aller ses caresses, tant -qu'il n'existait pas de raison violente pour les détourner sur un -autre. - -A le connaître de plus près et à vouloir vivre de sa vie, bien des -désillusions l'attendaient. Elle s'aperçut vite que leurs deux âmes -n'habitaient pas la même région. Celle de Pauline, subtile, idéaliste, -eut à souffrir au contact de l'âme empesée, matérielle de Facial. Nul -doute que Facial ne fût un homme foncièrement honorable, saturé de -bonnes intentions: mais ces qualités ne suffisaient point à constituer -le bonheur à deux. Celles, par contre, qui eussent pu captiver -Pauline, lui manquaient. Il ignorait les sentimentalités exquises de -l'amour, et aux heures rares où il consentait à oublier la terre, son -vol court et maladroit l'y faisait continuellement retomber. Peu -d'imagination, un sens étroit et rassis des choses, un respect inné -pour ce qui est admis, aucune culture personnelle de l'esprit, le -désir de paraître et la crainte de se distinguer, autant de -dispositions négatives et désagréables qui composaient la vertu de cet -homme estimable et contribuaient, plus que de graves manquements, à -lui aliéner petit à petit l'affection que sa femme était d'abord bien -décidée à lui porter. - -Ah! si elle l'eût aimé! On ne discute pas celui qu'on aime, on le -subit. Mais elle ne l'aimait pas. Il avait donc à la conquérir: -conquête facile, puisqu'à ce moment elle n'aimait personne. Encore y -fallait-il une dévotion de sentiments et un appareil de séductions -dont Facial était vraiment incapable! - -Pauline était trop bien élevée pour que son ressentiment croissant se -manifestât, sinon par de fréquentes lassitudes ou de cruels mots -d'esprit ordinairement peu entendus. Mais la tête de la jeune femme -travaillait. A cette défaillance du sort, qui, en pâture à ses -désirs, lui offrait un mari qu'elle ne pouvait aimer, n'avait-elle à -opposer que l'amertume d'une incomprise ou la résignation d'une -sainte? - -Une catastrophe menaçait. - -Pauline en était là de ses souvenirs, lorsqu'on annonça Mme -Chandivier. - ---Bonjour, Julienne. Vous me surprenez dans de tristes rêveries. - ---Vraiment, chère amie? Que vous arrive-t-il? - ---Peu de chose: je songe à ma vie. - ---Et vous voilà toute mélancolique! Moi, lorsque je me raconte mon -histoire--cela se trouve d'abord rarement, et puis je ne m'en souviens -pas bien--j'y vois plus sujet à rire qu'à pleurer. C'est gai, la vie: -ou du moins, c'est amusant. Je sais qu'il y a beaucoup de misère dans -le monde; mais quand par la naissance, la fortune, l'éducation, on -appartient aux classes privilégiées, que l'on n'a eu ni chagrins -sérieux, ni contrariétés humiliantes, et que l'on jouit d'une bonne -santé, il faut avoir l'esprit vraiment mal tourné pour ne pas être -charmé de l'aventure. Auriez-vous l'esprit mal tourné, Pauline? - ---Peut-être; j'envie parfois les femmes du peuple, qui, moins -favorisées, exigent moins de l'existence. - ---Et quelles sont vos exigences? - ---Une seule: le bonheur. - ---Nous tournons dans un cercle vicieux. - ---Je m'en aperçois. - ---Ah ça! dit Julienne avec enjouement, que vous faut-il de plus? Un -mari? Vous l'avez. Un enfant? Vous l'avez. De l'argent? Vous en avez. -Des distractions? des goûts? des relations? Vous avez tout cela. Il ne -tient qu'à vous d'en profiter pour votre plus grand plaisir. -Peut-être, ajouta-t-elle malicieusement, n'êtes-vous pas très heureuse -en ménage? Mais non, vous m'avez toujours assurée du contraire. - ---C'est vrai, répliqua Pauline qui ne voulait pas se laisser -interroger par Julienne; c'est vrai, et lorsque je cherche des raisons -valables à mon mécontentement, je n'en trouve pas. Attribuez-le à mon -caractère, moins propice que le vôtre, ou aux idées noires qui, sans -qu'on sache pourquoi, troublent les meilleures volontés, et n'en -parlons plus. Parlons de vous, continua-t-elle pour prendre à son tour -l'offensive: qu'avez-vous fait toute cette semaine que je ne vous ai -pas vue? - -J'ai bien des choses à vous raconter. Vous savez que je n'ai pas de -secrets pour vous, et que je me plais à vous tenir au courant des -moindres événements. Imaginez-vous que je suis réconciliée avec -Arthur. - ---Arthur? fit Pauline sans comprendre. - ---Oui, Sénéchal, le sénateur. Vous ne saviez pas qu'il s'appelle -Arthur? - ---J'ignorais même que vous fussiez brouillés. - ---A mort, depuis deux mois. Je ne le voyais plus. Hier, enfin, il me -revient, contrit, repentant, implorant son pardon pour la scène -ridicule qui avait été cause de notre querelle. Je le lui accorde -délibérément. Là-dessus, il tire de sa poche un écrin, l'ouvre, -m'exhibe un charmant bracelet de turquoises et me l'offre pour sceller -la paix. Je me drape alors de toute la dignité que je puis -rassembler, je le considère calmement et je lui dis en propres termes: -«Pour qui me prenez-vous, Monsieur? Je n'ai pas l'habitude de recevoir -des présents de mes amis, surtout dans de pareilles circonstances. Mon -mari gagne assez d'argent pour me donner des turquoises quand j'en ai -envie. Si j'ai eu quelques bontés pour vous et si je suis disposée à -oublier le passé, ce n'est pas pour d'autres intérêts que celui de -votre personne. Je ne veux pas qu'il y ait dans nos rapports l'ombre -d'une vénalité.» Ce petit discours a fait le meilleur effet. Il m'a -appelée une Danaé armée d'un parapluie. Je ne sais pas ce que cela -veut dire, mais ce doit être un compliment. Néanmoins, comme les -turquoises étaient jolies, j'ai fini par les accepter. «Allons! a dit -Arthur, vous fermez votre parapluie: il fait de nouveau beau temps.» -Comment trouvez-vous mon histoire? - ---J'en suis heureuse pour vous. Mais quel était le sujet de la -querelle? - ---Arthur était jaloux de Réderic. De quoi venait-il se mêler? Réderic -est un charmant garçon. Ne suis-je pas libre de le recevoir chez moi -comme je veux et autant que je veux? - ---Et M. Chandivier? - ---Mon mari?... Mon mari n'entend pas que je sois chez lui comme au -couvent. Nous recevons beaucoup. Parmi les hommes qui fréquentent -notre maison, il y en a naturellement qui me plaisent plus que les -autres. Ceux-là reviennent plus souvent. Mon mari a d'autant moins à -s'en offusquer, qu'il les trouve lui-même très agréables. Le reste ne -le regarde pas. - ---J'adore votre sérénité. - ---Mais, ma chère, le mariage n'est pas un enfer. C'est un état-civil. -Pourquoi voulez-vous que nous autres femmes aliénions notre liberté -sous prétexte que nous échangeons notre nom contre celui d'un homme? -Cet acte nous vaut, au contraire, l'indépendance. En règle avec la -société, nous avons le droit désormais d'écouter les propos flatteurs -murmurés à nos oreilles par de séduisants amis, nous montrons nos -épaules et nos gorges dans les bals, nous conversons avec aisance sur -les sujets qui piquent notre curiosité et qui nous étaient auparavant -défendus, nous lisons les livres jadis mis sous clé, tous les rêves -que créait subrepticement notre imagination deviennent la réalité, -nous sommes maîtresses de nous donner à qui nous aime et d'aimer qui -nous semble aimable. Qu'y a-t-il là de si triste, et comment peut-on -souffrir du mariage? Il y a des maris tyrans, jaloux, insupportables, -j'en conviens; et les femmes qui en sont affligées me paraissent fort -malheureuses. Mais le cas est relativement rare: ce n'est, au moins, -ni le vôtre, ni le mien. Et puis, une femme de quelque intelligence -sait toujours se tirer d'affaire. - ---Rien n'est facile, en effet, comme de tromper son mari, si jaloux -qu'on le suppose. - ---Tromper! tromper! C'est un mot bien gros et surtout bien démodé. Qui -trompe-t-on? Personne. Il ne s'agit point, sans doute, de mener -ostensiblement une vie déréglée: nous avons trop le sens des -proportions et de ce qui sied à notre rang et à notre monde! Mais en -voilant discrètement les mystères de notre coeur, nous n'avons en -aucune façon l'intention de tromper. Le sentiment qui nous retient est -plutôt une pudeur qu'une hypocrisie. Vous imaginez-vous le charivari -que cela ferait, si chacun criait ses petites affaires sur les toits! -Ma chère, nous restons silencieuses tout simplement, sans y mettre de -mauvais desseins, parce que l'amour s'effarouche du bruit et ne -s'épanouit qu'à l'ombre. L'amour conjugal lui-même agit-il autrement? -Non, n'est-ce pas: nous ne faisons guère part au public des relations -plus ou moins intimes que nous avons avec nos époux. Le public ne voit -le mari que dans ses fonctions de cavalier, au bal ou au théâtre, de -maître de maison et de père de nos enfants; le reste lui échappe et -doit lui échapper. N'est-ce point aussi par un esprit de délicate -charité que nous cachons aux hommes à qui nous nous donnons, époux ou -amants, que nous nous sommes données à d'autres? Chacun d'eux, s'il -est intelligent, doit se douter qu'il n'est pas seul: mais à quoi bon -le lui faire savoir? Ce serait d'une extrême incivilité. - ---Cela est très naturel, fit Pauline, surtout quand vous le dites. -_Pour vous_, accentua-t-elle, cela n'offre vraiment aucune difficulté. -Je comprends qu'avec de pareilles idées vous vous sentiez libre. Vous -me faites l'effet d'être très heureuse. - ---Très heureuse, je vous le jure. - ---Vous avez résolu là un grave problème. - ---Et, comme vous le voyez, la solution est à la disposition de tout le -monde. - ---C'est-à-dire de ceux pour qui _liberté_ n'implique rien de plus que -la simple possibilité de satisfaire leurs caprices. - ---Que vous faut-il d'autre? - ---La liberté morale. - ---Qu'est-ce que cela veut dire? - ---C'est juste, répondit Pauline; j'oubliais que vous êtes heureuse: -vous ne pouvez pas savoir ce que c'est. - ---Ne cherchez-vous pas un peu midi à quatorze heures, ma chère? - ---Que voulez-vous! Chacun n'habite pas sous le même méridien. - ---Je crois que ce qui vous trouble est l'apparente hypocrisie qu'il y -a à ce que nous gardions le secret de nos amours. Vous voudriez -l'amour au grand soleil. Ne voyant dans l'amour qu'un bien, vous vous -demandez pourquoi on le cache comme le mal. Vous avez raison, et dans -le pays d'Utopie on doit aimer comme vous le désirez. Mais vous ne -tenez pas compte de ces affreuses passions humaines qui s'appellent la -jalousie, l'amour-propre, la médisance, la domination, l'intolérance. -Concevez-vous les précautions à prendre pour n'offenser personne, ne -pas provoquer une mêlée générale et faire régner un peu de paix sur -cette pauvre terre, où il y a d'ailleurs tant d'occasions de se -battre? - ---Oui, dit Pauline, et cela revient justement à ce que je disais, -c'est qu'il faut manquer de sens moral pour ne pas s'apercevoir que -cette liberté de l'amour dont vous vous prévalez n'est, en réalité, -que la pire des tyrannies. - ---Voyez, pourtant, ce qui m'arrive, reprit Julienne, qui n'était pas -d'humeur à soutenir longtemps une discussion de principes et préférait -s'en référer aux incidents de la vie quotidienne. Vous savez que je ne -m'inquiète guère de ce que fait mon mari hors de ma maison. Je ne suis -ni jalouse, ni curieuse. Il doit avoir, comme tous les hommes, ses -aventures. Je ne l'en blâme point. Je ne demande de lui que les égards -et le respect auxquels une femme a droit. M. Chandivier a, du reste, -toujours observé vis-à-vis de moi une réserve dont je le loue. Ce -n'est pas que je n'aie parfois surpris quelques indices de ses -infidélités probables. Mais, jusqu'à présent, je ne lui connaissais -pas de maîtresse. Or, hier, en même temps que je me réconciliais avec -Arthur, j'apprenais, par le plus grand des hasards, que mon mari avait -une liaison. Voici comment: enchanté, éperdu, l'âme au paradis, ainsi -qu'il me l'affirmait, Arthur était en train de me baiser les mains -avec une dévotion presque contagieuse, lorsque, sur un mouvement qu'il -fit pour se jeter à mes pieds, des papiers s'échappèrent de sa poche, -dont un entre autres qui s'ouvrit juste sur mes genoux et où je lus -distinctement ce qui suit: «Mon cher sénateur, j'ai le plaisir de vous -annoncer que, sur votre pressante recommandation, Mlle Rébecca, -artiste dramatique, vient d'être engagée comme pensionnaire à la -Comédie.» La lettre était signée du ministre. Je ne fis ni une, ni -deux: «Monsieur, dis-je, une honnête femme n'admet pas dans son -intimité un homme qui ose lui déclarer qu'il l'aime, lorsqu'il porte -dans sa poche la preuve écrite de ses relations avec une actrice.» -Que vouliez-vous qu'il fît? Qu'il trahît! Il n'y manqua pas. -Doucement, il reprit ses papiers éparpillés, les rangea dans son -portefeuille, puis en choisit un, qu'il me tendit en disant: «Vous m'y -forcez, ma chère; ne m'en veuillez pas.» C'était une lettre de mon -mari: «Mon cher Sénéchal, mille mercis pour votre aimable -intervention. Grâce à vous, ma charmante Rébecca va être au comble de -ses voeux. Depuis six mois elle ne rêvait qu'au jour où je lui -apporterais, au lieu de bouquet, ce bienheureux engagement...» Bref, -il ressortait clairement de ce billet que, loin d'être la maîtresse -d'Arthur, Mlle Rébecca était celle de mon mari... - ---Il fallait s'y attendre. - ---Et je m'y attendais si bien, que, le premier moment de surprise -passé, j'ai à peine éprouvé l'ombre d'un dépit. Lorsque j'ai revu M. -Chandivier, rien n'eût pu lui faire soupçonner que j'étais au courant -de son intrigue. Faut-il tout dire? Eh bien, je lui sais un gré infini -de ne m'avoir jamais laissé deviner par ses paroles ou sa conduite -qu'il possédait une maîtresse. Voilà comme je comprends le mariage! -Pensez-vous que cela ne vaut pas mieux que s'il m'eût brutalement -annoncé, sous prétexte de franchise, qu'il aimait une autre femme? A -ce compte-là, il y aurait bientôt plus de divorces que de mariages! - ---Vous avez raison, Julienne, et vous êtes excellemment conditionnée -pour vivre à l'aise dans notre état de société. Que ne suis-je comme -vous! - ---Vous y viendrez. En attendant, je compte sur vous pour lundi. - ---Cette représentation au Théâtre-Français? Irez-vous vraiment? - ---J'irai. Ne sera-ce point très amusant de voir Mlle Rébecca? Mon mari -m'a beaucoup vanté la pièce: mais je me doute des vraies causes de son -subit enthousiasme pour la comédie sérieuse, lui qui, jusqu'à présent, -ne fréquentait que les petits théâtres! - ---Et vous êtes décidée à ne lui faire aucune observation? - ---Aucune. Tant qu'il reste correct vis-à-vis de moi et vis-à-vis du -monde, je ne saurais lui reprocher de prendre des libertés que je suis -la première à revendiquer pour moi-même. - ---C'est bien là l'idéal du mariage moderne, dit Pauline en manière de -conclusion. - -Elles causèrent encore de choses et d'autres, puis Julienne se leva -pour partir. - ---Bien entendu, ma chère, pas un mot de tout cela à personne. Du -reste, je vous sais un tombeau. - -Comme Julienne sortait, Marcelin revenait de l'école. - ---Oh! le bel enfant! C'est votre fils? Comme il a grandi! Je ne le -reconnaissais pas. - -Pauline, toute fière, souriait. - ---Il vous ressemble, dit Julienne, mais en homme. - -Elle le regarda, comme si elle le voyait pour la première fois, -admirativement. Et, se penchant vers lui: - ---On peut encore vous embrasser, Monsieur? - -L'enfant, rougissant, reçut le baiser de la jeune femme. - -«C'est curieux, pensa Pauline, il me semble que je suis jalouse.» - -Julienne partie, Pauline effaça ce baiser sous les siens. Puis elle -s'occupa longuement de son fils, le questionna sur l'emploi de sa -journée, causa amicalement avec lui, s'intéressant à ses récits -d'école. Attentive et douce, à la fois comme une mère et comme une -institutrice, elle lui fit préparer ses devoirs pour le lendemain. Une -de ses plus réelles joies était de suivre pas à pas les progrès de -cette jeune intelligence. Quand il eut terminé, miss Dobby, sa -gouvernante, vint prendre possession de lui pour la leçon d'anglais, -et Pauline se trouva de nouveau seule. - -«Hélas! pensa-t-elle, moi aussi je le connais, l'adultère, l'adultère -louche, faux, dissimulé, tissu d'expédients infimes et d'abdications -de conscience! J'ai savouré jusqu'au coeur ce fruit douceâtre et -pervers de l'amour qu'on cache. Je sais ce que c'est que les courses -furtives à travers Paris vers l'appartement meublé où, précipitamment, -l'on jouit d'un bonheur limité au temps vraisemblable d'une visite à -sa couturière; je n'ignore point les rendez-vous élaborés comme les -combinaisons d'une diplomatie compliquée; j'ai ressenti les -inquiétudes que fait naître tout regard où l'on croit deviner un -soupçon! Ah! l'adultère!--car il faut bien lui conserver ce nom à cet -amour qui prend les allures du crime--l'adultère m'est familier! -L'enfant que je viens de caresser, cet enfant que j'aime, que -j'adore, mon enfant, est un enfant adultérin.» - -Et poursuivant le pélerinage de ses souvenirs, avivés encore par la -conversation qu'elle venait d'avoir avec Julienne Chandivier, Pauline -revécut rapidement l'histoire peu gaie de sa liaison avec le comte -Auguste de Hartwald. - -Ce fut à l'époque où, Facial lui devenant odieux, elle s'apercevait -amèrement de l'erreur qu'elle avait faite en l'épousant, qu'apparut -dans sa vie celui qui allait remuer en son coeur de nouvelles -couches de sensibilité. On le lui présenta dans un bal officiel: - ---M. le comte de Hartwald, secrétaire d'ambassade à l'ambassade -d'Autriche-Hongrie. - -Au premier regard, il la charma. Elle reçut un petit coup électrique, -qu'elle reconnut de suite, quoiqu'elle ne l'eût jamais éprouvé. Facial -n'avait pas produit cet effet. Jeune, aimable, élégant, Hartwald -exerça sur Pauline une action dont il se rendit compte; et il faut -croire qu'à son tour la jeune femme ne lui déplut pas, car il s'occupa -de la revoir, lia connaissance avec son mari et ne tarda pas à se -faire inviter chez eux. - -Deux mois ne s'étaient pas écoulés depuis leur rencontre, que Pauline -devenait sa maîtresse. - -Quelle joie que cette lune de miel de l'adultère, bien plus fertile -que l'autre en ivresses aiguës! Dans l'adultère, Pauline mettait de sa -volonté, de son désir, de sa personnalité; dans le mariage, elle ne -constatait que son inertie, sa faiblesse, son enrôlement. Elle -participait à l'adultère; elle subissait le mariage. Cette conviction -de la conquête de son indépendance fut si vive, qu'elle en oublia -longtemps la fausse position où elle se trouvait, pour ne s'abandonner -qu'à son bonheur. - -Elle aimait enfin! - -Lorsqu'elle pensait à ces deux hommes qui la possédaient, et qu'elle -mesurait la distance qu'il y avait de la lassitude ressentie avec -l'un, au monde de volupté créé par l'autre, elle ne pouvait que -s'écrier avec enthousiasme: J'ai trouvé! j'ai trouvé! Sa sensualité -avait été éveillée par ce bel Autrichien, au regard velouté, aux -gestes résolus. Elle se livrait à lui avec des frémissements de -jeunesse, et son être entier fondait sous ses baisers. N'étaient-ce -point là ces délices après lesquelles elle avait soupiré si souvent? - -Son âme n'était point non plus étrangère à cette aventure. Hartwald -lui devenait cher chaque jour davantage. Elle eût aimé causer -longuement avec lui sur mille sujets, afin de pénétrer sa vie -intellectuelle; elle eût voulu connaître son coeur et partager sa -vie morale. Malheureusement Hartwald ne s'ouvrait guère à elle, soit -que son caractère froid, sous son masque aimable, le rendît peu -communicatif, soit qu'il ne considérât sa liaison avec Pauline que -comme une intrigue sans conséquence. Ce manque de confiance causa un -réel chagrin à la jeune femme. - -Lorsqu'elle s'aperçut qu'elle était grosse de lui, elle le lui annonça -avec une douce espérance. L'enfant ne serait-il pas entre eux un lien -plus effectif que les heures d'amour? Hartwald n'en parut pas trop -charmé. Ce lien que Pauline cherchait à nouer, il s'employa à le -défaire insensiblement. Avant même que Marcelin fût venu au monde, il -espaça petit à petit ses rendez-vous, prétextant tantôt d'absorbants -travaux, tantôt des voyages à l'étranger. Toujours correct cependant, -il s'appliquait à ne donner prise à aucun reproche. Pauline ne pouvait -décemment exiger qu'il lui fît le complet sacrifice de sa vie, de ses -ambitions, de ses talents. - -Peu de temps après la naissance de Marcelin eut lieu un mouvement -diplomatique. M. de Hartwald fut nommé ministre d'Autriche à Athènes. -C'était la séparation. Quelque chose se brisa dans le coeur de -Pauline. Un pressentiment l'avertit que l'adieu serait éternel. Leur -dernière entrevue fut pour elle d'une tristesse profonde. Hartwald se -montra particulièrement affectueux, comme s'il comprenait le vide que -son absence allait laisser chez cette femme qui l'avait aimé; quelques -larmes d'émotion coulèrent même le long de ses joues d'habitude si -calmes. Il promit de rester son amant à distance, de penser à elle, de -lui écrire, de revenir le plus souvent qu'il le pourrait à Paris. -Hélas!... - -Pauline reçut quelques lettres. Puis, plus rien: un silence de mort. - -Un an s'était écoulé, lorsqu'elle apprit le mariage du comte Auguste -de Hartwald avec l'héritière d'une des familles les plus -aristocratiques de Vienne. - -«Quel triste roman! songeait-elle. Et pourtant, je ne me repens pas -d'avoir été la dupe de mon coeur. Il fallait ce dérivatif à la -duperie plus grande encore de mon mariage. J'y ai expérimenté ma -faculté d'aimer et de souffrir: j'y ai pris conscience de moi-même. -Mais j'y ai vu aussi la vanité de l'adultère.» - -Personne ne s'était jamais douté de sa faute. Elle avait évité les -confidences auxquelles les femmes se laissent si facilement aller, les -imprudences de langage si vite commises, les allusions si tentantes. -Rien n'eût pu même faire soupçonner qu'elle avait un secret à cacher. -Son mari avait été trompé avec l'habileté la plus consommée. - -Le remords? Pauline ne l'avait pas connu. Il lui aurait fallu se -sentir coupable: et vraiment, pleine de sa dignité, de son droit, elle -ne pouvait considérer que comme légitime le don d'elle-même fait à -l'homme aimé. Sa philosophie était nette à ce sujet; et ce n'était -point là une philosophie d'occasion imposée à sa conscience par sa -raison ou ses passions et en contradiction avec elle: elle lui -apparaissait comme souverainement juste. En quoi était-elle liée à -Facial? Le mariage qui les unissait avait uni leurs corps, leurs -biens, leurs noms, non leurs âmes. En conséquence, elle se trouvait -libre, à supposer même qu'elle n'eût pas eu le droit de délier son âme -si celle-ci avait été liée. Facial l'eût ardemment aimée, qu'elle eût -pu éprouver à son égard un sentiment de pitié qui l'eût fait hésiter: -mais ce n'était point le cas. Facial était un amoureux trop -superficiel, et s'il avait découvert que sa femme le trompait, il eût -été blessé bien plus dans son amour-propre que dans son coeur. - -Ni le danger, ni le remords ne constituaient donc pour Pauline le vice -de l'adultère. - -Sa vraie souffrance avait été de sentir sur elle la main de fer de la -société, cet étau qui comprime les aspirations, empêche les émotions -d'éclater librement et sincèrement, meurtrit ce qu'il y a de meilleur -dans l'âme, avilit le caractère, supprime le courage. Alors qu'elle -aurait voulu faire couler à pleins bords son ivresse, elle avait dû la -contenir et n'en pas laisser filtrer une goutte. Radieuse, il lui -avait fallu arrêter les rayons trop ardents qui partaient de ses yeux. -Et quand, plus tard, sa sensibilité douloureusement multipliée aurait -eu besoin de se répandre en larmes apaisantes, c'est le visage sec et -impassible qu'elle s'était vue obligée de faire face au monde qui -exigeait d'elle le mensonge d'une attitude. Oh! feindre! toujours -feindre! quel supplice pour son âme droite! Que de fois elle aurait -désiré émanciper son amour, briser autour de lui ces barrières qui le -retenaient captif, bousculer cet attirail irritant de stratagèmes et -vivre à sa fantaisie, comme l'oiseau vole dans les espaces qui lui -plaisent. Mais il ne fallait pas y songer: tant de mailles -l'enserraient! Hartwald, le premier, n'aurait point consenti à -s'évader avec elle hors des lois. Aux quelques allusions que sa -maîtresse avait faites à une vie plus libre, il avait manifesté un tel -effroi, que Pauline, intimidée, avait elle-même eu peur de son audace. -Et ses précautions avaient redoublé pour que l'adultère restât bien ce -qu'il devait être, le plaisir secret, défendu, silencieux, qu'on prend -à l'insu de tous, dont on rougit de se murmurer l'aveu et dont la -divulgation publique serait le déshonneur. - -Si c'était là la liberté de l'amour, quelle ironie! - -Aussi, après le départ de Hartwald, était-elle restée privée de -courage pour tenter de nouvelles expériences et courir à d'autres -désastres. Elle avait renoncé à l'amour. Ce qu'elle voyait autour -d'elle, le triste spectacle de l'adultère contemporain contribuait à -la maintenir dans la détermination qu'elle avait prise. Il semblait -qu'on ne pût pas aimer autrement que de cette façon avilissante. -Plutôt ne pas aimer! se disait-elle. - -Les années avaient passé. - -Cependant, Pauline avait beau se faire illusion sur sa tranquillité -présente, elle sentait bien, au fond, qu'elle n'avait pas encore -réellement pris congé de la vie. Elle était jeune, l'avenir s'ouvrait -toujours devant elle. Partagée entre sa volonté bien arrêtée de ne -plus tomber dans le piège de l'adultère et les aspirations de son -coeur qui ne pouvait pas s'abstenir de battre, elle demeurait -incertaine d'elle-même, inquiète d'être femme, irritable et sans -fondement moral. Lorsque Facial l'avait par trop énervée, elle se -laissait aller aux plus amères pensées de révolte. Il fallait que le -souvenir de son fils, le visage aimé de son Marcelin s'interposât et -l'exhortât à la patience. Pour lui, elle taisait ses griefs. Puis, -d'autres fois, dans les périodes d'indifférence, elle s'estimait -relativement heureuse. Son mari était bon, commode. Avec lui, elle -jouissait d'une douce sécurité. A tout prendre, cela valait mieux, -peut-être, que d'être livrée aux hasards du coeur. - -Des pas se firent entendre. Pauline tressaillit, arrachée aux -souvenirs, qui, malgré tout, sont encore du rêve. C'était Facial qui -rentrait. - -Il arrivait d'excellente humeur. - ---Quelle belle journée! fit-il. Il faut croire que ce pauvre Derollin -avait invité le soleil à son enterrement. Cette promenade m'a fait du -bien. - ---Y avait-il beaucoup de monde? - ---Oui, oui: Derollin avait des amis. J'ai vu Sénéchal. Nous avons -causé pendant le trajet. Mon affaire va très bien. Je compte figurer à -l'_Officiel_ au nouvel an. Il y a déjà longtemps que j'en ai assez de -cette petite fioriture, dit-il en envoyant une chiquenaude sur sa -boutonnière, où était noué un ruban de chevalier: c'est le moment de -remplacer ça par une rosette. - -Facial se mit à raconter par le menu sa journée. Il s'extasia sur le -déjeuner qu'il avait fait, avec Sénéchal, à la sortie du cimetière, -dans un cabaret du boulevard Montparnasse. - ---Il y a des coins ignorés dans Paris! - -Les huîtres, le perdreau, le fromage, tout s'était trouvé exquis. On -avait servi un cassoulet provençal dont il se pourléchait encore les -lèvres. Et quel Chambertin! - ---A propos, dit-il négligemment, une nouvelle qui vous intéressera -peut-être: les journaux annoncent la mort de M. de Hartwald, décédé à -Constantinople... Vous savez, ce M. de Hartwald qui a été ici -secrétaire d'ambassade et qui, pendant quelque temps, venait assez -souvent chez nous. - ---Pauline pâlit. Une violente émotion serra ses tempes. Un instant, -tout tourna dans sa tête. Puis, brusquement, elle sentit que des -larmes allaient jaillir. - - - - -III - - -Le rideau se levait, lorsque Facial et Pauline arrivèrent. Ils -trouvèrent dans la loge M. et Mme Chandivier déjà installés. Pauline -prit place à côté de Julienne, tandis que Chandivier, après un rapide -serrement de main à Facial, lui soufflait dans l'oreille: - ---Attention, elle va faire son entrée. - -Facial regarda la scène. La comédienne qui jouait le rôle principal -venait de donner un coup de timbre. Une femme de chambre parut: -c'était Rébecca. - ---«Mademoiselle est auprès de M. le vicomte», eut-elle à dire. - -Puis elle sortit. - -Facial se tourna vers Chandivier qui rayonnait: - ---Mes félicitations, fit-il, elle a très bien dit ça. - ---Ces petits rôles n'ont l'air de rien, dit Chandivier; mais le -difficile n'est pas tant de parler que de se tenir en scène, -d'effectuer convenablement les entrées et les sorties. Du reste, -attendez-la à sa grande scène du deuxième acte: vous verrez qu'elle -n'est pas trop déplacée sur les planches du Théâtre-Français. - -A la vue de Rébecca, Julienne n'avait pas sourcillé. Lorsqu'elle eut -disparu, un fin sourire erra sur ses lèvres. Elle toucha du bout de -son éventail le bras de Pauline et, tandis que les deux hommes -chuchotaient derrière elle, lui demanda à voix basse. - ---Comment la trouvez-vous? Jolie fille, n'est-ce pas? - -La pièce se poursuivait. - ---«Je ne suis pas de celles qui se figurent qu'un autre homme peut -faire oublier à une femme l'homme qu'elle aime et qui la trahit,» -débitait la première actrice à une seconde qui servait à la fois de -confidente et de mentor; «à ce compte-là, on ne s'arrêterait plus; car -il n'y a aucune chance que le second vaille mieux que le premier et -l'inévitable troisième que le second. Ou nous aimons notre mari, et -alors celui qui prétend le supplanter nous apparaît comme un simple -imbécile, ou nous n'aimons plus notre mari, et alors, si, ayant épousé -librement, comme nous l'avons fait, toi et moi, un homme qui nous -plaisait plus que les autres, nous arrivons à ne plus rien lui -inspirer, à ne plus rien éprouver pour lui, c'est démence ou -dévergondage de risquer une nouvelle épreuve avec un monsieur qui -vient vous offrir secrètement, sans respect, sans sacrifice, sans -amour, je ne sais quel passe-temps honteux, quelle compensation -dégradante de fiacre et d'hôtel garni.» - -Julienne se mit à rire à cette tirade qu'elle était si peu faite pour -goûter. - ---Ce personnage est un peu bête, glissa-t-elle à Pauline. Comme si -l'on n'aimait qu'un seul homme dans la vie, et comme si ce seul homme -devait nécessairement être le mari! On aime ou on n'aime pas son mari, -c'est certain: mais, si on l'aime, rien n'empêche qu'on ne puisse en -aimer d'autres aussi; et si on ne l'aime pas, c'est une raison majeure -pour chercher ailleurs ce qu'on ne trouve pas chez lui. Avant tout -l'amour! - -Pauline était mieux en situation de comprendre. Mais, dans sa pensée, -elle rapportait ces paroles bien plus à Hartwald qu'à Facial, et le -sens en était ainsi complètement dénaturé. D'ailleurs, elle -n'admettait pas cet exclusivisme de l'amour. Et si, pratiquement, les -«nouvelles épreuves» lui faisaient peur, c'était pour le peu de -dignité que l'adultère lui semblait comporter dans la société -actuelle, et non point par fidélité à quelque souvenir que ce soit. -Qu'est-ce que le souvenir, une fois que l'amour est mort? Et -qu'était-ce que le souvenir pour elle qui--elle s'en rendait bien -compte maintenant--n'avait pas même connu le véritable amour? - ---«Et si Lucien est infidèle», continuait l'actrice, «je me vengerai, -c'est certain, mais pas comme les autres... Il faudra bien que je -sache la vérité. Si elle est ce que je crois, je te réponds que j'en -aurai vite fait et que je ne resterai pas longtemps au partage. Tout -ou rien!» - -C'était donc une femme jalouse de son mari, et qui, pour peu que ses -soupçons fussent fondés, méditait de se venger de lui, non point par -les procédés ordinaires, l'amant consolateur, mais par l'adultère -brutal, sans plaisir, pour la seule satisfaction de lui crier après: -Voilà, je t'ai rendu la monnaie de ta pièce. - -Un quart d'heure de dialogue entre divers personnages, et les soupçons -se changeaient en certitude. - -Suivait alors la scène avec le mari: - ---«Tu sors? - ---«Oui. - ---«A cette heure-ci? Où vas-tu? - ---«Au cercle. - ---«Qu'est-ce que tu vas faire au cercle?» - -Lucien s'embrouillait et finissait par avouer qu'il allait au bal de -l'Opéra. Là-dessus, l'ultimatum, sur lequel allait, sans doute, -pivoter la pièce: - ---«Regarde-moi bien. Je t'aime passionnément; j'adore l'enfant né de -cet amour, je suis une très honnête femme et je n'ai qu'une idée, -c'est de continuer à l'être; mais, comme je tiens le mariage pour un -engagement mutuel, comme nous nous sommes volontairement juré respect -et fidélité, que je te suis fidèle et que tu n'as à me reprocher que -d'avoir fait mon devoir, je te donne ma parole que, si jamais -j'apprends que tu as une maîtresse, une heure après que j'en aurai -acquis la certitude... - ---«Une heure après?» interrogeait l'acteur. - ---«J'aurai un amant,» répondait sa partenaire. «Et je te promets, moi, -que tu seras le premier à le savoir. OEil pour oeil, dent pour -dent!» - ---Quelle effrontée! murmura Facial, froissé dans ses principes. - -Julienne haussait les épaules. Elle trouvait cette femme de plus en -plus bête. - -Chandivier n'écoutait pas. - -Pour Pauline, la pièce prenait décidément une tournure déplaisante. La -jalousie était un sentiment si peu conforme à sa notion moderne de -l'amour. Cet homme n'avait-il pas le droit d'avoir une maîtresse, si -sa femme le laissait indifférent? Celle-ci, par contre, pouvait se -détacher tranquillement de lui et se donner à un autre, pour peu que -le coeur lui en dît. Mais cette menace de prendre un amant par -dépit, cette vengeance mesquine, ridicule, folle, comme cela était peu -digne, comme cela était bas! La tyrannie du mariage s'étalait là -cruellement. Non, certes, jamais il ne fût venu à l'idée de Pauline -d'imposer de la sorte son amour. - -Elle jeta un coup d'oeil sur la salle. - -Ces hommes, ces femmes entrés ici au sortir de l'existence -quotidienne, apportant avec eux leurs désirs, leurs souffrances, le -secret de leurs passions et le trouble de leurs besoins inapaisés, que -pouvaient-ils bien penser de ces théories étroites et rudes prêchées à -leurs oreilles et mises en action sous leurs yeux? Écoutaient-ils -sérieusement, ou ne se laissaient-ils pas plutôt distraire du fond par -le prestige du style, l'ingéniosité de l'intrigue et le charme de -l'interprétation? S'ils réfléchissaient, accepteraient-ils avec des -applaudissements ces doctrines si contraires à celles qu'ils devaient -pratiquer réellement? Mais la plupart ne cherchaient évidemment pas à -discuter; ils étaient venus au théâtre pour se délasser: et, pourvu -que la pièce fût bien faite et leur offrît un amusement suffisant, ils -se déclaraient satisfaits. - -Elle aperçut, à l'orchestre, Sénéchal. Aux bons passages, il hochait -la tête avec satisfaction. Il ne se faisait cependant pas faute de -détourner à tout moment sa lorgnette de la scène pour la braquer sur -Julienne. Non loin de lui se trouvait Réderic. Par quel hasard? Ou -plutôt n'étaient-ils pas tous deux prévenus de la présence de leur -maîtresse au théâtre? Julienne avait envoyé de leur côté un léger -signe d'intelligence. Auquel s'adressait-il? - -A l'orchestre, plus personne de connaissance. Mais, en face d'elle, -elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de Béhutin qui occupaient -une loge. Ils étaient, comme d'habitude, froids, corrects, silencieux: -impossible de distinguer si le spectacle les intéressait. - -Vers la fin de l'acte, un monsieur entra dans leur loge et prit place -derrière eux. - -Pauline se demanda en vain qui ce pouvait être. Ce n'était pourtant -point, lui semblait-il, la première fois qu'elle le voyait. Où -s'était-elle déjà sentie troublée sous cette prunelle douce et sombre? - -Un instant, elle eut l'idée d'interroger Julienne. Celle-ci saurait -mettre un nom sur ce visage. Mais une pudeur retint la question. -Soudain, Pauline rougit: l'inconnu venait de la lorgner. - ---«Célestin! Célestin!» disait sur la scène Rébecca qui avait reparu, -«prends ton chapeau, vite, vite! dis au portier que tu accompagnes -madame la comtesse et trouve le moyen de la suivre sans qu'elle te -voie. Elle est à pied. Sache où elle va et ne dis rien à personne.» - -Elle poussa Célestin dehors. Elle sonna. Un domestique parut. - ---«On peut éteindre», fit-elle. - -Le rideau tomba lentement. - -Chandivier applaudit avec bruit. Puis, il se précipita hors de la loge -pour aller dans les coulisses. - -Facial sortit aussi. Un moment après, Pauline le voyait apparaître -dans la loge des Béhutin, présenter ses hommages à la vicomtesse et -toucher la main aux deux hommes. - -«Mon Dieu! pensa-t-elle, ils vont venir ici me rendre cette -politesse.» - -Sénéchal et Réderic étaient déjà accourus. Julienne, radieuse, causait -beaucoup, les amorçait l'un et l'autre à tour de rôle. Elle se savait -désirable jusqu'au moindre de ses gestes. Mais sa force principale -était encore d'être amoureuse elle-même. Amoureuse superficielle, qui -avait moins des passions que des caprices: amoureuse cependant, -s'éprenant tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, mettant sa joie à -satisfaire ces fantaisies de coeur et son charme à les provoquer. - -Pauline était à la fois plus sérieuse, plus sensible, plus sensuelle -et plus retenue. - -Ce ne fut donc point sans un tressaillement, mais immédiatement enfoui -sous une couche apparente d'indifférence, qu'elle vit entrer dans la -loge le vicomte de Béhutin suivi de son compagnon. - -Le vicomte la salua ainsi que Julienne. - ---Permettez-moi de vous présenter mon beau-frère, M. Odon de Rocrange. - -Pauline se souvint tout à coup des circonstances où pareille -présentation lui avait été faite. C'était deux ans auparavant, dans -une vente de charité, où elle tenait une boutique. La vicomtesse de -Béhutin, dont elle venait alors de faire la connaissance, s'était -arrêtée quelques instants, au bras de son frère, devant son étalage. -Odon de Rocrange lui avait payé cent francs un bouquet de violettes. -Depuis lors, bien que ses relations avec les Béhutin se fussent -poursuivies, elle ne l'avait jamais revu. - -«Quelle impression curieuse, se dit-elle, tandis qu'Odon s'inclinait, -que de se trouver soudainement en présence d'un homme que l'on a -rencontré une fois, il y a longtemps, dont on avait conservé le -souvenir latent, mais auquel on ne pensait plus.» - ---Vous avez, sans doute, oublié, Madame, dit Odon, que j'ai eu une -fois l'honneur de vous acheter des violettes. Il est vrai qu'elles ont -eu le temps de se faner depuis. - ---Je me le rappelle, répondit Pauline. - ---Le temps passe à la fois bien lentement et bien vite. J'ai été -absent de Paris; j'ai beaucoup voyagé: alors que j'habitais -l'étranger, absorbé par de nouveaux spectacles, je croyais être loin -depuis une éternité, et maintenant que me voici de retour, il me -semble que je vous achetais hier ces fleurs, et j'en sens encore le -parfum. - ---Vous connaissez mon mari? demanda à brûle-pourpoint Pauline, qui -avait remarqué leur poignée de main dans la loge de la vicomtesse. - ---Nous nous sommes vus, M. Facial et moi, la semaine dernière, à -l'occasion d'une triste cérémonie. C'était aux obsèques de Jacques -Derollin. Quel charmant garçon, quel coeur d'or que Derollin! Je -ressens vivement sa perte. J'étais arrivé depuis quelques jours à -peine et j'ignorais sa maladie. Je n'aurai pas eu la joie de le revoir -vivant. La mort est toujours une surprise, quoiqu'elle soit la -fatalité. - ---Moi, je n'ai pas peur de la mort, dit Pauline. - ---Moi, beaucoup, dit Odon. - ---Qu'avez-vous à craindre? N'est-elle pas la même pour tous? - ---Qui sait? Peut-être pas plus que la vie. - ---En tout cas, nous devons la subir. Le mieux est de s'accoutumer à -cette perspective, puisque les choses dont on a l'habitude ne sont -plus capables d'effrayer. - ---Cette nécessité de la mort, dit Odon, est justement ce qui me -blesse. En face de ce qui est nécessaire, l'homme perd toute dignité; -il se sent ravalé au rang de la machine inerte. De quoi lui servent, -là contre, son énergie, ses talents, sa science? Il lui faut en passer -par là. La liberté, dont nous sommes si fiers, et qui est, en somme, -notre seule prérogative, ne se trouve plus alors qu'un vain mot. Et je -ne parle pas seulement de la mort, mais de tout ce qui, dans la vie, -porte le sceau de la nécessité. Ne sommes-nous pas humiliés de traîner -un corps invariable, qui a ses tares et ses maladies? Mais ce qui me -paraît insupportable, c'est le joug des nécessités artificielles, -dont l'homme, auquel ne suffisaient pas les nécessités physiques, -s'est ingénié à se charger, pour avoir encore plus à courber la tête. -Que nous n'ayons pas la liberté du corps, c'est triste, mais que nous -n'ayons pas celle de l'âme, c'est irritant. - ---Vous voulez parler des conventions sociales? - ---En général de tous ces liens spirituels, moraux, mondains, qui -jettent autour de nous leur trame inextricable. Là où les lois ne nous -tiennent pas, nous sommes assujettis par les habitudes, les manières -de voir, les jugements du milieu où nous sommes nés. Voyez, par -exemple, la religion. En principe, je le sais, nous jouissons de la -liberté religieuse: mais sommes-nous libres? Songez aux obstacles -presque insurmontables que rencontre celui qui veut changer de -religion. Il faut qu'il ait une foi bien ardente ou un intérêt bien -puissant pour braver l'animadversion, la colère, la haine, le mépris -que son entreprise ne manquera pas de soulever autour de lui. Que de -déboires éprouvera à suivre Voltaire le jeune homme qui appartient à -une famille catholique, ou à prendre le voile la jeune fille dont les -parents sont voltairiens! L'intolérance règne. Voyez la politique, -voyez les arts, voyez les castes professionnelles. Partout nous sommes -les jouets d'une artificielle destinée, qui est encore plus implacable -que l'autre. - ---C'est vrai, dit Pauline, nous nous sentons dominés par l'énorme -puissance des moeurs et trop faibles pour oser résister. - ---Nous cédons même contre notre conscience. - ---Et en cédant, nous contribuons au développement de cette tyrannie. - ---N'avez-vous pas remarqué, Madame, que chacun, en secret, manifeste -son horreur du régime d'oppression morale sous lequel nous vivons, et -que cependant il n'y a personne qui par ses actes, par ses paroles, -par sa conduite publique et quelquefois même particulière ne fasse -partie de cette fameuse opinion commune que l'on craint tant de se -mettre à dos? Tous complices! N'est-ce point là le titre de la -tragi-comédie que nous jouons? - ---Pour les hommes peut-être: mais les femmes, ces sacrifiées, ont trop -à souffrir de cet état de choses pour y consentir autrement que par -impuissance. - ---Les femmes comme les hommes, répartit Odon: ne sont-ce pas elles qui -font et qui défont les moeurs? En morale, je crois les femmes plus -puissantes que les hommes. C'est au public féminin que s'adressent de -préférence nos littérateurs, lorsqu'ils entreprennent de traiter -quelque question de morale. Et ils ont raison: la femme est le grand -juge de ce qui est bien et de ce qui est mal, et l'homme qui, sans la -femme, serait peut-être disposé à faire assez bon marché de ce qu'on -appelle la décence, avec elle devient le plus rigoureux des censeurs. - ---Avec elle, ou plutôt devant elle: car je pense qu'il y a là surtout -un moyen de la tenir en dépendance. - ---Il faut, au moins, avouer qu'elle s'y prête de bonne grâce. -Croyez-vous que si les femmes ne scellaient pas de leur approbation -cette morale sociale, parfois si immorale, les hommes songeraient à la -leur imposer? Voyez en amour: la liberté de l'amour, dont les hommes -usent jusqu'à un certain point, quoiqu'il ne faille point confondre la -liberté de l'amour avec la liberté de la débauche, n'a pas de plus -farouches ennemis que les femmes. Elles condamnent celle d'entre elles -qui succombe. Et l'envie ne leur manque pas de condamner aussi -l'homme! Nous y viendrons; le progrès des moeurs l'exige. Les signes -précurseurs de cette réforme se font déjà sentir, et les auteurs nous -offrent des pièces comme celle de ce soir, où l'homme et la femme sont -mis sur le même pied, non de liberté, mais de vasselage. Vous -connaissez la pièce? - ---Je ne la connais pas, fit Pauline, mais, d'après le premier acte, je -me doute de ce qu'elle sera. - ---En effet, car la pièce est bien construite. Vous avez donc entendu -Francillon déclarer la guerre à son mari. S'il la trompe, elle le -trompera: ou plutôt elle le déshonorera, ne songeant nullement à le -tromper, puisque son premier soin, une fois souillée, sera de lui -faire un récit complet de l'adultère. Au bal de l'Opéra où elle vient -de se rendre, seule, suivant de près son écervelé de Lucien, elle a -toutes les facilités du monde pour s'apercevoir qu'elle est, comme -l'on dit, abominablement trahie: et, qui pis est, pour une ancienne -maîtresse, ce qui, paraît-il, constitue le comble de l'ignominie. Elle -tiendra parole. Elle se jette à la tête du premier venu, l'emmène -souper en cabinet particulier, dans le restaurant même où Lucien -termine la fête avec sa belle, et, le lendemain, raconte tout à -celui-ci avec de tels détails qu'il lui est impossible de douter de -son malheur. Bien entendu, et pour la satisfaction du public, les -choses s'arrangent. Francine n'a été, matériellement, la maîtresse de -personne. Mais, dans la réalité, elle n'aurait pu faire autrement que -d'aller jusqu'au bout: et la morale de cette comédie ne s'en dégage -pas moins avec une implacable rigueur. La thèse, Madame, ce n'est pas, -comme on pourrait le croire sur une audition distraite, que la femme a -le droit d'avoir des amants du moment que l'homme a des maîtresses, -mais, au contraire, que l'homme n'a pas plus le droit d'avoir des -maîtresses que la femme des amants. C'est donc l'indissolubilité -absolue du mariage qui est représentée ici comme la loi. Ailleurs, -dans des pièces que vous vous rappelez probablement, le même auteur, -qui semble s'être donné pour mission de diriger la société moderne -dans l'amour, revendique pour la femme le droit de tuer l'homme qui -lui est infidèle. Inutile d'insister sur celui de l'homme de tuer la -femme qui le trompe: ce droit est acquis depuis longtemps. Ailleurs -encore, il veut que l'homme vierge épouse la femme vierge. Que devient -l'amour dans tout cela? On se le demande; cependant, chacun applaudit: -les femmes d'abord, les hommes ensuite, sans penser que l'amour n'est -pas une matière inerte sur laquelle on puisse contracter, stipuler, -engager sa parole et sa signature comme pour un marchandage, mais la -vie elle-même, la passion, avec toute sa mobilité, ses métamorphoses, -ses secousses et son incertitude, le mouvement perpétuel de notre âme -en quête du bonheur, l'agitation folle de l'être dans sa course vers -l'idéal. Mais quoi, c'est la morale, ce qu'on croit la morale, la -morale sans laquelle tout serait perdu. Et on applaudit; on n'oserait -pas ne pas applaudir. Et vous aussi, Madame, vous applaudissez: et moi -aussi, j'applaudis. - -Très surprise, Pauline regardait cet homme qu'elle connaissait à peine -et qui exprimait si bien ce qu'elle sentait elle-même. Il lui semblait -qu'il la pénétrât, qu'il lût en elle, pour pouvoir conformer ses -paroles à sa pensée et se rendre sympathique, et que, de ce fait -étrange, une intimité subite vînt de se former entre elle et lui. - -Elle ne voulut cependant pas se laisser si facilement deviner. - ---Non, Monsieur, dit-elle, vous vous trompez: je suis plus franche que -cela. Jamais je n'applaudirai quelque chose que je n'approuve pas. -Mais le mariage est une chose si complexe! En un cas tel que celui -dont il est question dans la pièce, on ne peut que souscrire aux -angoisses de l'épouse et à son héroïque résolution. Car là, il y a -véritablement amour: Francine adore son mari; celui-ci, on le sent, -aime aussi sa femme, et cette maîtresse qu'il va rejoindre n'est pour -lui qu'un simple amusement. Dans de pareilles circonstances, un homme -est inexcusable de se conduire comme il fait. - ---Mais certainement, Madame a raison, s'écria Sénéchal qui avait -entendu ces dernières phrases. Voudriez-vous vraiment, de Rocrange, -que ce grand sot de Lucien abandonnât impunément son exquise -Francillon pour Dieu sait quelle demoiselle? Quand on a la bonne -fortune de plaire à une charmante femme, ajouta-t-il avec son sourire -le plus flatteur à l'adresse de Julienne, on mérite tous les -châtiments si on ne la cultive pas avec dévotion. - ---Que vous devenez sentimental, mon cher sénateur! dit Julienne. Il -faut vous soigner. - ---Que voulez-vous, Madame: mon mal m'est cher, et je mets ma volupté à -l'entretenir. - ---Et vous, Réderic, que pensez-vous des infidélités de Monsieur -Francillon? dit Julienne. - -Réderic, debout derrière la chaise de Julienne, tordait sa moustache -avec humeur. - ---Je n'ai pas écouté la pièce, répondit-il. - ---Comme vous êtes désagréable, ce soir, observa-t-elle. - ---Il y a de quoi. - -Le vicomte de Béhutin restait impassible. - ---Si Francillon écrase tellement de sa supériorité l'insipide -demoiselle qui lui est préférée, dit Odon, c'est pour le seul intérêt -de la pièce, et il ne s'ensuit pas que la thèse soit plus juste. Ne -peut-il pas se trouver, et ne se trouve-t-il pas souvent dans la vie, -que la femme intéressante, la femme qui aime, la femme séduisante et -noble soit justement l'illégitime? Lucien serait-il encore -inexcusable, si c'était Francillon sa maîtresse, si c'était Francillon -qu'il allait rejoindre, laissant se morfondre à la maison quelque peu -captivante matrone, dans le genre de cette madame Smith, par exemple? -Ne voyez-vous pas que la thèse du mariage indissoluble s'effondrerait -alors dans l'absurde? - ---Oui, dit Pauline: car la sympathie va toujours à l'amour, quoi qu'on -fasse. - ---Et il faut présenter le mariage sous les couleurs de l'amour pour le -rendre acceptable. - ---En effet. - ---Ce qui revient à dire qu'il n'y a qu'une seule morale possible: -celle de l'amour. - ---Et le mariage? - ---Mon Dieu, Madame, il me semble que le mariage, dès qu'il n'est pas -l'amour, est immoral. - ---C'est une conclusion à laquelle nous ne sommes pas habituées, nous -autres femmes, mais qui, je l'avoue, s'impose presque. - ---Et comme l'amour, poursuivit Odon, n'obéit point à des lois humaines -et n'est point sujet aux prescriptions d'un code, il s'ensuit que -l'amour libre seul est moral. - ---Ce qu'il fallait démontrer! dit Julienne en riant. Mes compliments, -monsieur de Rocrange: vous entortillez les choses si bien, qu'à vous -entendre on se laisserait aller à vivre comme des sauvages. - ---Votre présence, Madame, suffirait cependant à établir l'immense -avantage de la civilisation. - -Tous sourirent; Julienne pinça les lèvres; Pauline fut incroyablement -heureuse de cette impertinente riposte. - -La sonnette de l'entr'acte mit fin à l'entretien. - -«C'est extraordinaire ce que cet homme, en dix minutes de -conversation, s'est emparé de moi!» pensait Pauline, tandis qu'Odon -prenait congé d'elle. - -Et Odon de Rocrange, regagnant sa loge, légèrement troublé, se -disait: - -«Je vais l'aimer... je l'aime déjà... O mon pauvre coeur!» - -Un instant, Julienne et Pauline se trouvèrent seules. - ---Comment trouvez-vous M. de Rocrange? demanda Julienne avec un -clignement d'oeil intrigué. - -Pauline eut envie de la souffleter. - ---Indifférent, répondit-elle. - -Chandivier arrivait tout essoufflé. Dans le couloir, il rencontra -Facial. - ---Je viens de voir Rébecca. Nous soupons après le théâtre. Vous en -êtes? - -Facial fronça le sourcil. - ---Non, dit-il, je dois rentrer avec Pauline. Je suis un homme marié, -moi. - ---Et moi, donc? - ---Que faites-vous de Mme Chandivier? - ---Oh! un de ces messieurs la reconduira. - -Ils reprirent leurs places. - -Chandivier, se penchant vers Facial, lui chuchota: - ---Vous allez voir la scène du deux: vous m'en direz des nouvelles! - -Le rideau se leva. - - - - -IV - - -Odon dut s'avouer que, depuis la soirée de la veille, il n'avait fait -que penser à Pauline. - -«Quelle étrange femme! Elle a eu l'air de goûter ce que je lui disais. -Vraiment c'est la première fois que cela m'arrive: ouvrir ainsi mon -coeur, parler sérieusement, presque philosophiquement, devant une -femme que je n'avais, pour ainsi dire, jamais vue, dont j'ignorais le -caractère et les idées! D'habitude, je fais comme tous les hommes: -j'offre les boîtes de bonbons de l'esprit, je déploie l'éventail du -flirt. Faut-il croire qu'elle m'a inspiré? Je me suis terriblement -découvert: c'était plus fort que moi.» - -Il alluma une cigarette et s'étendit sur un divan. - -«D'où vient-elle? Que fait-elle? N'ai-je pas tort de lancer mon -imagination sur cet inconnu d'où elle pourrait revenir trop imprégnée -de désirs pour que je n'en souffre pas? Ah! les femmes! comme elles -sont décevantes, lorsqu'on les touche de près! Mais celle-là me paraît -être d'une race à part. Au moins, ce que j'ai éprouvé auprès d'elle -diffère complètement de mes émotions ordinaires. Faut-il faire courir -à mon coeur les risques d'une nouvelle aventure? Ne vaut-il pas -mieux qu'il jouisse du calme relatif qu'avec mille précautions j'avais -enfin réussi à lui rendre? Hélas! à peine instaurée, il faut que ma -fragile tour d'ivoire s'écroule, comme un château de cartes, sous le -souffle d'une femme! Car je sens bien que mon coeur est déjà pris.» - -L'image de Pauline flottait devant ses yeux, et elle se précisait, se -revêtait d'un charme grandissant, à mesure qu'il y fixait quelque -détail de plus dont il se souvenait. C'était surtout le son de sa voix -qu'il se rappelait avec un vrai délice, cette voix si joliment -murmurante, si harmonieuse, qui l'avait remué si profondément. Il -l'entendait encore lui dire: - ---«La sympathie va toujours à l'amour, quoi qu'on fasse.» - -«C'est qu'elle est spirituelle, continua-t-il à rêver, elle a une âme -fine, originale, intelligente. Elle doit comprendre à merveille les -raisonnements sur la vie, et cependant elle est fraîche comme une -jeune fille et ses observations les plus inquiétantes ont encore la -grâce de la candeur. Que je voudrais savoir le fin fond de son être, -aborder d'intimes sujets en compagnie de cet esprit captivant et -singulier! Que pense-t-elle vraiment de l'amour? A-t-elle aimé? Elle -ne doit pas avoir fait de bien cruelles expériences, mais elle en a -fait. Comme une femme est mystérieuse, quand on y songe! Il suffit de -s'intéresser un instant à une femme, pour se trouver en présence d'un -paquet de hiéroglyphes qu'il s'agit de déchiffrer. Me donnerai-je -cette peine? Oh! oui, car ce séduisant sphinx m'attire par toutes les -fibres réunies de mon coeur et de mon imagination.» - -Il se leva, erra d'un coin à l'autre, rêvant toujours, à la fois -joyeux et triste. - -«C'est que j'en ai déjà aimé des femmes! J'ai déjà cherché des -solutions d'énigmes qui n'existaient pas! J'ai déjà cru trouver des -trésors, et, soulevant la pierre qui semblait les sceller, je n'ai -découvert que le vide, des chiffons, de la verroterie ou du fumier. -N'importe! L'amour même déçu est encore de l'amour; il y a une douceur -jusque dans la lie de cette coupe fatale et enchanteresse. Se lancer à -corps perdu dans la destinée est peut-être le meilleur moyen d'en -moins souffrir.» - -Il ouvrit un carton, où se trouvaient des portraits de femmes à -l'aquarelle, des dessins, des photographies, des lettres dont beaucoup -étaient jaunies par le temps. Il considéra ces choses où restaient -accrochés tant de souvenirs. - -«Celle-ci, c'est Anne, ma première maîtresse. J'avais vingt ans, à -peine. Oh! la première chair de femme à soi! Quelles émotions -charmantes! Quels frissons extatiques! Que de délices dans les -moindres gestes féminins! On est baigné de ravissement. Il semble que -l'on soit un voyageur de génie qui découvrirait le paradis. Je garde -très vives ces impressions de printemps. Qu'était Anne, en réalité? -Je n'en sais rien: je ne la vois qu'à travers ce mirage... Voici -Gabrielle. Pauvre fille! Elle m'aimait, je crois. Mais, à ce moment, -je succombais à tant de sensualités diverses! La curiosité, le plaisir -me jetaient, pour une nuit ou deux, dans les bras des unes et des -autres. C'était l'époque cruellement exubérante de la jeunesse. Et -Gabrielle pleurait; elle voulait me tenir par le coeur: c'était trop -tôt pour moi. Pauvre Gabrielle! J'en ai conçu plus tard quelques -remords... Dolorès! Rencontrée dans un voyage en Espagne. Ce fut -celle-ci qui éduqua ma sensibilité. Oh! je me passionnai d'elle. Quels -yeux brûlants! Quels embrassements magnétiques! Un amour de feu qui -dura deux mois. J'étais ensorcelé. Puis, tout à coup, des soupçons -atroces me poignirent. Je découvris que je n'étais plus seul. Un -rival! Je connus la haine que ce mot peut enfanter. Les journées et -les nuits tragiques commencèrent. J'épiai, je menaçai, je m'humiliai, -je criai d'angoisse. Lâche jusqu'à songer au meurtre ou au suicide, -brutal jusqu'à vouloir m'approprier par la force cette femme qui -s'était éprise d'un autre et me détestait maintenant, j'épuisai les -tortures et les hontes de la jalousie. Est-il possible que je sois -descendu si bas! Chaque fois que je revois cette figure d'ange déchu, -belle comme les ténèbres, sauvage comme la tempête, j'ai pitié de -moi-même; et cependant d'anciennes blessures se rouvrent et -recommencent à saigner... Henriette! Eveline! Mortes toutes deux. -Eveline avait une grâce d'enfant; Henriette se compliquait d'un grain -de folie. Elles étaient jolies vraiment, mais bien superficielles... -Et Thérèse, qu'est-elle devenue? La dernière fois que je l'ai aperçue, -c'est au Bois, il y a trois ou quatre ans. Elle conduisait un élégant -tilbury. Son groom anglais prenait à côté d'elle des airs insolents. -Elle me fit un léger signe de tête: elle daignait se souvenir -peut-être qu'elle m'avait aimé... J'ai presque peur de tourner ces -images. Combien il y en a! Près d'une vingtaine! Que de vagues où mon -coeur a été ballotté comme une coquille de noix! Oserais-je dire -qu'il n'y a pas sombré? Voici Marcelle, cette éternelle coquette, qui -faisait payer chaque baiser de mille coups d'épingle. Voici Mme de -Willis. Jamais elle ne se donna. Est-ce à cela que je dois cette -sérénité avec laquelle je conserve sa mémoire? Elle fut avant tout une -consolatrice; nulle plus qu'elle ne sut l'art de verser le baume sur -les plaies, de combler de douceur les trous béants creusés par les -brûlures de l'existence. Je lui dois la reconnaissance du malade pour -sa soeur de charité... Qui sont celles-ci? Dorothée, Mlle Symens... -Non, assez, fermons cela: c'est inutile.» - -L'impression qui se dégageait de ces ruines était décidément triste. -Avoir vécu tout cela! Que tout cela ait été successivement présent et -ait absorbé son coeur! Avait-il, au moins, été heureux? Oui, à de -certains moments, il avait cru goûter le ciel; à d'autres, il avait -mordu à l'enfer. En somme, rien ne lui était demeuré étranger en -amour, et, parvenu à ce terme, il se demandait s'il était bien certain -que l'amour existât. - -«Comme la vie elle-même, songea-t-il: si on la discute, elle -s'évanouit. Et cependant, il faut vivre. Il faut aimer aussi.» - -Et Odon se reprit à penser à Pauline. - -«Je la reverrai.» - -La revoir lui était facile. Il pouvait la rencontrer soit chez sa -soeur, la vicomtesse de Béhutin, soit chez les Sénéchal ou chez les -Chandivier, avec lesquels il entretenait comme elle des relations. Il -avait été absent deux ans: quoi de plus simple que de reparaître dans -le monde? Il pouvait enfin se rendre chez elle, à son jour de -réception, puisqu'il lui avait été présenté et avait fait la -connaissance de son mari. Il s'arrêta à ce dernier parti, qui lui -parut le plus prompt. - -«Maintenant, que se passera-t-il? On est souvent désillusionné -lorsqu'on revoit une femme, qui, une première fois, grâce peut-être à -un ensemble de circonstances spéciales et qui ne se reproduiront pas, -a causé une forte impression. Et puis, si je l'aime véritablement, -comment mon amour sera-t-il reçu? Est-elle une de ces femmes qui -mettent leur tranquillité au-dessus de tout? Craindrait-elle les -risques de la passion? Serait-elle trop sage pour exposer son coeur? -Je n'ai aucune donnée pour répondre, sinon que quelque chose de -mystérieux s'est échangé entre nous, quelque chose que j'ai bien -senti, et que j'ai senti qu'elle sentait! - -Contre son habitude, il déjeuna chez lui. Il demanda les journaux et -les parcourut d'un oeil distrait. Puis il s'informa s'il n'était pas -venu de lettres. - ---Il n'en est venu qu'une, ce matin. - ---Pourquoi ne me l'avez-vous pas remise? - ---Je l'ai déposée sur la table à écrire, comme Monsieur me l'a -recommandé, pour qu'il trouve son courrier immédiatement à son lever. - -Sur la table à écrire se trouvait, en effet, une lettre à laquelle -Odon n'avait pas pris garde. Elle était timbrée de la province. A -peine eut-il jeté les yeux sur la suscription, qu'il reconnut -l'écriture et tressaillit. Il lui sembla qu'une couche d'eau glaciale -tombait sur son coeur. Il lut: - - «Monsieur de Rocrange, - - »Au fond de la retraite où je vis depuis si longtemps confinée, je - n'oublie ni mes devoirs, ni les droits que vous m'avez vous-même - donnés sur vous. Nous avons été unis par l'Église; vous m'avez - juré fidélité, je vous ai juré fidélité: et si vous avez cru - pouvoir en agir légèrement avec ce serment, je me considère - toujours comme liée par lui. Jusqu'à ma mort, vous serez mon - époux, et rien, à mes yeux, ne pourra vous priver de ce titre. - Votre nom, Odon, revient souvent sur mes lèvres dans mes prières. - Je supplie Dieu de daigner vous pardonner vos fautes comme je vous - les pardonne. Vous m'avez gravement et longuement offensée: - néanmoins je suis prête à vous ouvrir de nouveau mes bras. Revenez - à de meilleurs sentiments, repentez-vous, manifestez un désir de - réconciliation, et le scandale de notre séparation cessera. Car ce - qu'il y a de terrible dans notre situation, c'est que nous sommes - en état permanent de péché et que chaque jour qui s'écoule - augmente la dette effroyable dont nous aurons à rendre compte. Je - sais bien que vous seul l'avez voulu, que vous seul êtes coupable: - mais, votre femme jusqu'au bout, je suis résolue à prendre ma part - de la réprobation que vous encourez. O mon ami, songez à la - douleur, à la honte dont votre conduite me charge! Les remords - sont pour moi, paraît-il: car si vous en éprouviez, vous ne me - laisseriez pas l'initiative de cette tentative de rapprochement; - c'est vous qui reviendriez à moi, comme l'enfant prodigue est - revenu à son père; et vous ne seriez pas reçu avec moins de - générosité. Rappelez-vous cette sainte parole, bien faite pour - vous encourager, qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur - qui s'amende que pour mille justes qui persévèrent. On me dit que - vous êtes de retour d'un long voyage. L'absence est quelquefois - une source de calme pour les âmes tourmentées. A-t-elle su - réfréner le flot tumultueux de vos passions? Alors que vous erriez - sur la terre étrangère, de ville en ville et de pays en pays, - avez-vous réfléchi à l'instabilité des choses humaines, avez-vous - vu le néant de votre vie sans Dieu? C'est dans cet espoir que je - vous écris. Si cette lettre trouve quelque écho en vous, dites un - mot: tout le passé sera oublié. Sinon, ne me répondez pas: - laissez-moi seule à mon cilice. - - »MARIE DE ROCRANGE.» - -Odon rejeta la lettre avec humeur. - -Elle tombait bien, vraiment, Mme de Rocrange! - -Arraché aux rêveries qui l'avaient captivé toute la matinée, il en -voulait à cette femme de venir ainsi interposer brusquement son ombre -déplaisante entre lui et la vision lumineuse de Pauline. - -Quel malencontreux souvenir que son mariage! - -Voilà bientôt dix ans que, cédant aux instances de ses parents, -aujourd'hui morts, de sa mère, surtout, qu'il adorait, il avait épousé -sa cousine Marie de Rocrange, dont la beauté problématique menaçait de -se flétrir, autrement, dans la paix de quelque couvent. Il ne l'avait -jusque-là connue que comme une personne insignifiante, modeste, sans -désirs et sans prétentions; et persuadé qu'elle n'exigerait de lui le -sacrifice d'aucune de ses libertés d'homme, il n'avait pas marqué trop -de répugnance à déférer au voeu de sa famille et à la conduire sans -amour à l'autel. Le mariage consommé, Odon s'aperçut de son erreur. Sa -femme n'était rien moins que docile et disposée à s'effacer. Dès -l'abord, elle manifesta l'intention de le convertir. Ce furent de -furieux assauts de femme fanatique contre ses habitudes de sceptique. -Elle le traîna aux offices, l'entoura de prêtres et de vieilles -demoiselles pieuses, organisa dans son salon de petites réunions -chrétiennes où on l'assiégeait de discussions et d'homélies. Il aurait -volontiers laissé sa femme libre de se conduire comme elle entendait, -à condition qu'elle ne le fatiguât point de sa dévotion et ne se mêlât -pas de sa vie intime; il aurait même consenti à l'accompagner à -l'église, le dimanche, à lui donner tout l'argent qu'elle désirait -pour ses oeuvres pies, et, en général, à ne pas la choquer par -l'étalage de ses moeurs et de ses idées. Mais, du moment que -celle-ci entreprenait de lui imposer une nouvelle existence aussi peu -conforme à ses goûts que contraire au sens vif qu'il avait de son -indépendance, l'équilibre déjà précaire du ménage risquait fort de -faire place au plus complet désarroi. Mme de Rocrange ne borna pas ses -efforts aux choses de la religion. Il lui prit fantaisie de s'opposer -à ce que son mari fréquentât ses amis; elle intriguait pour qu'il -démissionnât de son cercle, protestait chaque fois qu'il sortait, soit -pour dîner en ville, soit pour passer la soirée au théâtre. Elle eût -voulu le cloîtrer dans son milieu à elle, avec interdiction de s'en -échapper, fût-ce un instant, pour aller respirer un autre air. Au bout -de six mois, Odon n'y tenait plus. Il signifia à sa femme que toute -espèce de vie conjugale était impossible entre eux; qu'étant donnés -leurs caractères, il n'était pas même séant de sauver les apparences. -Et pour précipiter une séparation devenue inévitable, il afficha la -maîtresse qu'il avait alors. Pendant quelques semaines, Mme de -Rocrange lutta pied à pied; puis, elle se retira dignement et alla -s'enterrer en province. - -Odon l'avait vite oubliée. De loin en loin elle lui écrivait une -lettre semblable à celle qu'il venait de recevoir: c'était tout. Il -n'avait été question ni de séparation judiciaire, ni de divorce. Mme -de Rocrange, qui, en l'état, avait seule qualité pour introduire une -demande devant les tribunaux, s'y serait certainement refusée. - -Cette grande femme ascétique, qui avait si inopinément traversé sa -vie, contrastant avec toutes celles qu'il avait connues et plus ou -moins aimées, lui faisait, à s'en souvenir, l'effet d'un long lambeau -de nuage noir dans le ciel bigarré de ses maîtresses. Quelle ironie -que l'existence! Il avait épousé la seule pour laquelle il n'eût pas -une minute senti battre son coeur! Était-ce pour cela qu'il pouvait -rester des mois entiers sans que le nom même de Marie de Rocrange, sa -femme légitime, visitât sa pensée, alors qu'il lui arrivait si souvent -de retrouver à un détour de sa mémoire la robe blanche ou rose de la -plus humble des petites amies que le hasard lui avait données? - -Il s'empressa de chasser cet oiseau de mauvais augure. - -Puis, il s'habilla pour sortir. - ---Ah! c'est bien: je te trouve encore à la maison, fit Réderic en -entrant. Comment vas-tu? - ---Et toi? Tu m'as l'air très satisfait de toi-même, aujourd'hui. - ---Il y a de quoi. Je te conterai ça. Mais tu sortais, je crois? - ---J'allais faire un tour sur le boulevard. Nous irons ensemble. - -Une fois dehors, sur le trottoir, Réderic prit le bras de son ami. - ---Eh bien! mon cher, c'est moi qui tiens de nouveau le haut du pavé. - ---Le pavé, c'est Julienne? demanda Odon. - ---C'est Julienne. - ---Alors, ton rival? Sénéchal? - ---Dégommé depuis hier. - ---Il me semble que ces alternances de régime se produisent bien -souvent! Le règne du sénateur n'a pas duré longtemps! - ---Quinze jours. Et le mien commence, ou plutôt recommence: car, tu le -sais, ce n'est pas la première fois que je suis au pouvoir. - ---Ça t'amuse? - ---Mon cher, que veux-tu? Si ce n'est pas cette femme, ce sera une -autre! Nous en sommes tous réduits là. - ---Tu n'es pas jaloux? - ---Jaloux, non: mais irritable quand c'est moi qui suis mis au rancart. - ---Comme hier! tu n'étais pas à toucher avec des pincettes. - ---Tu t'en es aperçu? Eh oui, je l'avoue: la présence de ce glorieux de -Sénéchal m'énervait. Mais qu'est-il arrivé? Au dernier entr'acte, -comme j'étais venu prendre congé de l'artificieuse femme, elle me dit: -«Comment, vous partez? Mais, je compte sur vous pour me reconduire -chez moi.»--«Vraiment? dis-je, je croyais qu'à défaut de M. Chandivier -cet honneur était réservé à M. Sénéchal.»--«Vous vous trompez, -dit-elle: c'est vous qui me reconduirez.» A l'issue du spectacle, nous -montons dans son coupé. Elle est plus adorable, plus féline, plus -enveloppante que jamais. Je me laisse aller au charme que sécrète -toute sa frivole personne. Ma mauvaise humeur fond à gros bouillons. -Une fois chez elle: «Restez, m'ordonne-t-elle: mon mari est en partie -fine, nous avons quelques heures à nous. Je veux aussi faire ma -Francillon.» Je ne l'ai quittée qu'au petit jour. Elle a si bien fait -«sa Francillon», comme elle dit, qu'il lui serait difficile, à elle, -de venir crier: «Il en a menti!» - ---Confidence pour confidence, dit Odon: je suis amoureux. - ---Allons, bon! s'écria Réderic. Je croyais que les voyages t'avaient -guéri. - ---On peut guérir d'un amour: on ne guérit pas de l'amour. - ---Est-ce alors la peine de changer? - ---On ne change pas, on n'a pas l'intention de changer: on évolue. - ---Ou plutôt l'on tourne, comme l'écureuil dans sa cage. - ---Tu ne me demandes pas de qui je suis amoureux? - ---Je le devine, répondit Réderic. On ne discute guère sur l'amour -qu'avec les femmes qui l'inspirent. Or, hier, tu as discuté de manière -à dessiller mes yeux d'observateur. - ---Me suis-je fait remarquer? - ---De moi seul: les autres étaient trop occupés de leurs petites -intrigues. - ---Et d'elle? - ---Je l'espère pour toi, mais je crains que tu ne te sois mis en frais -inutilement. Mme Facial est mariée depuis dix ans, et pendant tout ce -temps, dans ce Paris aux yeux d'Argus, qui voit tout et qui invente ce -qu'il ne voit pas, il n'a pas couru sur elle une seule de ces -histoires dont les plus irréprochables savent mal se garder. Si elle -était laide, passe encore: mais elle est jolie, quel miracle! - ---Cette femme, dit Odon, a plus ému mon âme que mes sens. Il m'eût été -pénible de penser qu'elle pût être mêlée à quelque mauvaise et banale -aventure. On ne médit pas d'elle: tant mieux! Le principal mérite -d'une femme n'est-il pas dans cette image pure d'elle-même qu'elle -dresse dans les esprits? Elle prédispose ainsi à l'adoration. Rien de -matériel ne s'attache à sa personne. Elle peut s'idéaliser sans peine, -et, lorsqu'elle provoque l'amour, c'est dans ce qu'il a de noble, de -consolant, de saint. L'homme qui a déjà beaucoup aimé réclame de plus -en plus l'amour qui élève. - ---Ton cas est grave, mon ami. T'imagines-tu que tu trouveras chez -cette femme ce que tu n'as pas rencontré chez les autres: le -désintéressement, la loyauté, le dévouement? Et fût-elle une -exception, n'oublies-tu pas qu'elle n'est ni une vierge, ni un ange, -mais une femme mariée et une mère, et qu'elle connaît les turpitudes -et les douleurs de la chair? La poésie est morte, et ce n'est ni toi, -ni Mme Facial qui la ressusciterez. - ---Pessimiste! Sache que je ne demande à la femme que d'aimer, et cela -suffit. L'amour transforme la créature terrestre en incarnation de -Dieu. L'amour, c'est justement la poésie. Le corps, les sens, les -baisers perdent leur ignominie de choses matérielles pour ne plus être -que des instruments d'expression de l'idéal. N'y a-t-il pas une -différence essentielle entre l'acte charnel de deux véritables amants -et l'accouplement brutal dont il est dit: _Omne animal post coïtum -triste_? Je ne prétends pas nier la nature; mais je pense que par -l'amour la nature se transfigure au point de devenir le signe du -divin. Une femme peut n'être plus vierge de corps: si elle n'a pas -encore aimé, elle est plus vierge que la petite fille de dix ans qui -verse des larmes de désespoir sur la mort de son oiseau. Mieux que -ça: je crois que chaque nouvel amour redonne une virginité à la femme. -Y a-t-il, en effet, deux amours qui soient comparables? A toute -évolution du coeur, n'éprouve-t-on pas des sentiments inédits, dont -on n'avait auparavant aucune idée, ne semble-t-il pas que l'on -découvre d'autres horizons exceptionnels, n'est-on pas transformé de -telle façon que l'on croit n'être plus le même? L'amour est un grand -thaumaturge qui opère continuellement le prodige de la résurrection. - ---A ce compte-là, fit Réderic, il n'y a besoin que d'un peu -d'imagination pour voir dans les simples mortelles la fine fleur des -séraphins du paradis. Je t'envie. - ---C'est si vrai, ce que je te dis, que rien qu'à l'idée de la -possibilité de cet amour je me sens régénéré. Et Dieu sait si j'ai -déjà vécu! Eh bien, mon coeur est tout neuf: ou plutôt, j'ai un -nouveau coeur, prêt à fonctionner. - ---Après avoir balayé de la place les décombres des anciens coeurs -brisés! - ---Tu plaisantes, mais c'est cela: quelques tessons à enlever, et il ne -reste que le nouveau coeur battant de jeunesse et d'espérance. - ---Tu es heureux, soupira Réderic. Moi je garde toujours la même -vieille sacoche pleine de trous, de déchirures, d'affaissements, et -les raccommodages que j'en tente ne font qu'emporter d'autres -morceaux. - ---C'est que tu ne crois pas à l'amour, dit Odon. - ---Comment, je n'y crois pas? Ah! j'y crois, malheureusement, j'y crois -et j'en souffre. Mais, pour moi, l'amour est une passion malfaisante, -un vice comme le tabac, l'alcool ou la morphine, dont on ne peut plus -se passer, une fois qu'on s'y livre, et dont on meurt empoisonné. -L'amour me cause des joies du même ordre que celles de l'ivresse, -joies malsaines accompagnées de réveils écoeurants. Je me sens un -jouet stupide entre les mains de femmes qui s'amusent. Je remplis -consciencieusement mon rôle de pantin, et quand elles tirent la -ficelle, je lève les jambes, les bras, la tête et tout ce qu'on veut. -La seule chose qui me reste à faire, c'est de me moquer de moi-même; -je n'y manque pas: on appelle cela du scepticisme, et c'est bien -porté. - ---C'est que tu ne connais pas le véritable amour. - ---Il n'y a pas de véritable ni de faux amour: il n'y a que l'amour, et -l'amour ce sont les femmes. Les femmes sont toujours véritables, et -leur fausseté même est encore la vérité. Ce qu'il faut dire, c'est que -les individus sont différents, et que chacun, vis-à-vis des femmes, -vibre d'une manière particulière. Plains-moi de vibrer si sèchement; -aime à ta façon, qui est, sinon la bonne, du moins la plus agréable, -et ne cherche pas à m'inspirer autre chose qu'une profonde admiration -pour ceux qui, comme toi, parlent encore avec bonheur de l'amour. - ---Si j'en parle avec bonheur, Réderic, ce n'est pas que j'en ignore -les souffrances. Tout à l'heure, rêvant aux femmes que j'ai aimées, à -ces disparues qui furent tour à tour mon univers, je me suis senti -enveloppé d'une effroyable mélancolie. Quel était le résultat de ces -bouleversements d'âme, de ces tumultes de passion? L'amour n'était-il -donc qu'un perpétuel leurre? Mais quoi! C'est là la vie elle-même. -Bienheureux celui qui a vécu, fût-ce pour avoir à dire ensuite: La vie -c'est le néant! Vois-tu, mon cher, il n'y a encore que ces -envahissements du coeur par l'amour, pour remplir ce vide de -l'existence, si terrifiant lorsqu'on cède au vertige d'y penser. Ceux -qui réfléchissent sont peut-être des sages: ceux qui aiment sont ou -des fous, radieux inconscients qui ne sont nullement à plaindre, ou de -plus sages encore que les sages, qui ont appris l'inanité de la -sagesse et retournent avec transport à l'inoubliable folie. - ---Et la folie, c'est la sagesse, ou vice versa! fit Réderic en riant. -Allons! je vois avec plaisir que le monde n'est pas encore près -d'entrevoir la vérité. Il me semble que toi-même, au moment où tu -quittais Paris et que tu secouais contre cette ville agitée la -poussière de tes pieds, tu vantais avec éloquence les avantages d'une -vie chaste et exempte de passions. Comment concilier cela avec tes -dithyrambes d'aujourd'hui? - ---Cela ne se concilie pas: ou plutôt cela se concilie, comme tout ce -qui est inconciliable, par les soubresauts du désir humain. Penses-tu -que je sois toujours le même, que je n'aie pas comme un autre, plus -qu'un autre, mes époques de dégoût et de fatigue? Les fins de passions -sont généralement marquées par de pareilles lassitudes. Le coeur -inoccupé cesse de vivre, devient philosophe, rêve de calme, -c'est-à-dire d'anéantissement. Mais comme l'anéantissement n'est -guère possible, le coeur, privé d'alimentation présente, se met à -ruminer tristement les souvenirs du passé. Ce sont alors ces théories -fausses et creuses sur l'amour qui viennent tenir la place de l'amour -lui-même. On n'aime plus, et l'on raisonne sur ce que c'est qu'aimer. -Il n'est pas étonnant qu'au lieu du calme que l'on cherchait on -rencontre l'amertume. La mélancolie n'atteint que ceux qui regardent -en arrière. Regarder en avant, tout est là! Et l'on s'en aperçoit -vite, dès qu'une passion naissante prend en victorieuse possession de -ce coeur béant, lui apparaissant tout à coup, à lui qui niait, -évidente comme la révélation, irrésistible comme le salut. - ---Le coup de la grâce! - ---Et une fois plein de la seule chose qui puisse le remplir, l'amour, -il lui semble qu'il retrouve le bonheur, qu'il avait perdu, le bonheur -avec ses périls, c'est vrai, mais avec sa souveraine vitalité, son -éternelle jeunesse. Il ne conçoit plus qu'on discute l'amour: il -n'aspire qu'à aimer. - ---Le coup de grâce! - ---Voilà mon état présent, Réderic. Ce que je me demande seulement, -avec une douce angoisse, c'est si mon coeur, qui recommence à -battre, s'est mis en mouvement pour une de ces passions sérieuses et -bénies qui remuent l'homme entier et l'arrachent décidément aux -mesquineries de la solitude. Tout à l'heure, je recevais une lettre de -Mme de Rocrange. Rarement j'ai eu plus vivement conscience de ce crime -de mon existence: avoir consenti, fût-ce pour quelques mois, à vivre -sans amour avec une femme. - ---Qu'est-ce alors que d'aimer une femme comme j'aime Julienne, la -détestant cordialement et attendant le jour de délivrance où j'en -serai guéri? - ---C'est étrange! - ---Hélas, non! La plupart de tes contemporains aiment ainsi, et c'est -toi qui es exceptionnel. - -Ils arrivaient sur le boulevard. - ---Nous prenons l'apéritif? dit Réderic. - ---Si tu veux, répondit Odon. Où dînes-tu, ce soir? - ---Quelle question! Chez les Chandivier. - -Ils s'assirent à la terrasse d'un café. - ---L'amour est pourtant la raison de la vie, dit Odon. - ---Connu! fit Réderic. Garçon, l'absinthe! - - - - -V - - ---Je servirai le thé aujourd'hui, chère amie, si vous voulez bien me -confier ces délicates fonctions, dit Julienne, qui était arrivée la -première, pimpante, à la réception de Pauline. Qui comptez-vous avoir? - ---Peu de monde, les habitués. Je rétrécis de plus en plus le cercle de -mes relations. - ---Les miennes s'étendent: je ne sais comment cela se fait. - ---C'est que vous aimez la société, et que la société vous le rend. - ---La société est bien polie. - ---Aurons-nous M. Chandivier? - ---Mon mari est très occupé; il viendra cependant, un peu tard: il m'a -priée de l'attendre. Mais je puis vous annoncer la visite de Paul. - ---Paul? demanda Pauline. - ---Oui, Paul Réderic: il se nomme Paul. - ---Ah! Et celle de Sénéchal probablement? - ---Méchante! Sénéchal ne va dans le monde que flanqué de sa femme, la -Sénéchale, ainsi qu'on l'appelle, cette grosse dame confite dans ses -prétentions. Avec elle, ce cher sénateur devient assommant; il -pontifie comme dans la vénérable assemblée dont il est d'ailleurs un -des pavots les plus hauts en fleur. - ---Puis, deux ou trois «bonnes amies», je pense. - ---Mme d'Orgely, Mme Sermais, la baronne Citre? - ---Oui. Peut-être les Béhutin: et voilà. - ---En fait d'hommes, c'est tout? - ---Le vicomte, Sénéchal, Réderic, votre mari, le mien... mon Dieu, oui! -à moins que l'une de ces dames n'amène aussi le sien, ce qui est peu -probable, ces messieurs ne se montrant guère avant le dîner et ces -dames étant charmées d'avoir un prétexte pour sortir sans leurs époux. -Sous l'oeil marital, elles sont moins libres de médire. - ---Elles sont bien bonnes de se gêner! Avec ça que les messieurs s'en -privent! - ---Oui, mais avec les femmes des autres. - ---Ou entre eux, ce qui est effrayant. Essayez un peu, comme je me suis -quelquefois amusée à le faire, d'écouter à leur insu la conversation -des hommes. Elle est épouvantable. Ils nous traitent comme de simples -filles. - ---Cela ne tire pas à conséquence: ils n'en disent pas plus avec leurs -termes crus que nous par nos sous-entendus. Quelque opinion -d'ailleurs qu'ils aient sur nous, ils ne s'en prévalent jamais pour -nous nuire. Tant qu'une femme n'est maltraitée que par les hommes, -elle peut dormir tranquille. Qu'elle tombe, au contraire, entre les -mains des femmes, elle est perdue. Comme ce sont celles-ci qui font la -société, elles se voient toutes puissantes pour en expulser qui elles -veulent; et les hommes laissent faire, sûrs de retrouver ailleurs la -malheureuse qu'ils n'ont pas su ou pas voulu défendre. - ---Celles qui se laissent prendre manquent vraiment d'habileté, dit -Julienne. Il est si facile d'exciter à la fois l'amour des hommes et -le respect des femmes. - ---Ce n'est pas si facile: il y a des femmes qui font causer les hommes -et des hommes qui ne craignent pas de livrer aux femmes les choses qui -se disent entre hommes. Ces femmes-là, ces hommes-là surtout sont -dangereux. - ---En connaissez-vous? - ---Il y en a partout. Les femmes y mettent toujours quelque -scélératesse; les hommes, soit l'amour du scandale, soit de la bêtise, -soit seulement de la faiblesse: mais le résultat est acquis. - ---Vous faites les gens plus mauvais qu'ils ne sont, ma chère Pauline. - ---Les gens sont mauvais sans s'en douter. C'est si simple d'exécuter -son prochain en riant! - ---Serait-ce, par hasard, moi le prochain? fit Réderic qui entrait. - ---Vous le mériteriez, monsieur, dit Julienne en lui tendant la main. - -Après avoir salué Pauline et baisé le bout des doigts qui lui étaient -présentés: - ---Pourquoi donc? demanda-t-il. - ---Il y a tant de choses à vous reprocher, et qui ne seraient pas de la -calomnie! D'abord, vous êtes sceptique: vous ne croyez ni à l'amour, -ni à Dieu. Ensuite, vous êtes froid: rien ne vous enthousiasme, et il -faut vous forcer jusque dans vos retranchements pour obtenir de vous -quelque signe, peut-être factice, de sensibilité. Enfin, vous êtes -abominablement mystérieux! Voyez Sénéchal: le plein jour. Avec lui, on -est à l'aise: on sait toujours ce qu'il veut et ce qu'il pense. - ---Quelle éternelle coquette vous faites, observa Réderic avec un -sourire forcé: mais ses sourcils se froncèrent de colère. - ---C'est mal, la coquetterie? demanda Julienne du ton le plus innocent. -Qu'en dites-vous, Pauline? - -Pauline dédaignait la coquetterie. Elle la jugeait peu digne lorsqu'il -s'agissait de séduire, odieuse quand elle devait servir à attiser la -jalousie. Agir franchement et simplement, aussi bien envers ceux qu'on -aime qu'envers ceux qu'on n'aime pas, lui paraissait à la fois plus -noble et plus sûr. Le mouvement d'humeur de Réderic ne lui échappa -pas. Elle comprit qu'il était malheureux des continuelles piqûres -faites à son amour-propre, à ses sentiments, à son caractère par la -coquetterie de Julienne. Son extérieur de sceptique cachait une âme -sujette aux susceptibilités. - ---Eh bien, vous n'exprimez pas votre avis? fit Julienne. Je vois que -vous êtes l'ennemie de la coquetterie. - ---C'est vrai, me sentant à la fois incapable d'être coquette par grâce -et trop hautaine pour l'être par méchanceté. - ---Dites plutôt, madame, reprit Réderic, que les coquettes font tout -coquettement, le bien et le mal. - ---Et le mal plutôt que le bien? interrogea finement Julienne. - ---Cela dépend, dit Réderic: il y a des hommes qui ne peuvent supporter -la coquetterie; pour eux une femme coquette est un démon. Moi qui suis -persuadé qu'une femme est toujours un démon, j'aime autant un démon -coquet qu'un autre. - ---Merci du compliment! s'écria Julienne. Démon coquet! quelle -impertinence! - -Attiré par les voix, Facial arriva d'une chambre voisine. - ---Bonjour, mesdames, tous mes respects. - -Et serrant la main de Réderic: - ---Mon cher monsieur, vous êtes le bienvenu. J'aime beaucoup qu'il y -ait des hommes aux réceptions de ma femme. J'ai même pris mes mesures -pour leur être agréable. Voyez donc! - -Facial souleva une portière et découvrit une pièce arrangée en fumoir, -au milieu de laquelle se trouvait un guéridon chargé de boîtes de -cigares, de cigarettes et d'une cave à liqueurs. - ---Comment, vous allez nous enlever ces messieurs? protesta Julienne. - ---N'ayez pas peur, dit Facial: ces messieurs ne négligeront pas de -vous présenter leurs hommages, et ce n'est qu'après avoir rempli ce -devoir qu'ils passeront chez moi pour causer un peu entre hommes. - ---Est-ce assez perfide! Ils ne resteront auprès de nous que le strict -quart d'heure de politesse. - ---Pour commencer, je profite de l'invitation, dit Réderic. Vous -permettez, Madame? ajouta-t-il en s'adressant à Pauline. - ---Vous voyez, déjà une désertion! fit Julienne. - ---Oui, dit Facial, mais voici des recrues pour nous remplacer. - -Et il s'élança sur les talons de Réderic en lui criant: - ---Les cigarettes russes sont dans la boîte en argent. - -Pauline se leva pour recevoir. Mme d'Orgely, très élégante, la baronne -Citre, très complimenteuse, Mme Sermais, très bavarde, arrivèrent -successivement, emplissant bientôt le salon de paroles et d'attitudes. - -Mais que devint Pauline, lorsqu'elle vit entrer chez elle la -vicomtesse de Béhutin accompagnée d'Odon de Rocrange? Son coeur -palpita avec violence. Elle eut néanmoins la force de dissimuler une -grande partie de son émotion, mais pas tellement qu'Odon ne s'aperçût -avec bonheur de l'effet que son apparition imprévue venait de -produire. - -La vicomtesse se chargea d'expliquer cette présence, qui, du reste, -aux yeux des indifférents, ne pouvait rien avoir d'insolite. - ---Chère madame, dit-elle après s'être assise et avoir reçu une tasse -de thé des mains de Julienne, le vicomte m'a priée de l'excuser auprès -de vous, un rhume le retient à la maison. Moi-même, j'aurais peut-être -été privée du plaisir de vous rendre visite, si M. de Rocrange, mon -frère, lequel avait d'ailleurs de son côté l'intention de se présenter -chez vous, n'avait bien voulu prendre la place de mon mari. Vous savez -que je n'aime pas à sortir seule. - -Pauline reprit possession d'elle-même. Une joie exquise coulait dans -ses veines. Si Odon avait tenu à la revoir, n'était-ce point qu'il -s'était passé entre eux quelque chose qu'il n'oubliait pas plus -qu'elle? Et maintenant, rien qu'à surprendre dans ses yeux de ces -regards qui ne trompent pas, au milieu des paroles quelconques qui -voltigeaient autour d'eux et qu'eux-mêmes prononçaient, elle sentait à -n'en pas douter l'intérêt excité par elle chez l'homme dont elle -éprouvait le charme. Odon était semblablement heureux. Il leur -semblait à tous deux, sans s'être encore rien dit, qu'ils venaient de -se comprendre. - -Mais ils s'observèrent scrupuleusement. Exposés aux malveillances, un -signe eût pu les trahir. Pauline n'avait pas l'astuce et l'aisance de -Julienne, qui permettaient à celle-ci de mener plusieurs intrigues de -front, en plein salon, et avec un tel sans-gêne que chacun, admirant -son esprit et sa grâce, oubliait de se demander ce qu'il y avait de -sérieux sous sa comédie et affectait de considérer comme de brillantes -plaisanteries ses plus impudentes audaces. Pauline était trop sincère, -et surtout faisait trop l'effet de l'être, pour que chacune de ses -manifestations ne fût pas grosse de conséquences. Elle obviait à ce -défaut par une prudence et un tact parfaits. Elle avait si bien réussi -jusqu'ici que, comme Réderic l'avait dit à Odon, il ne courait pas -sur elle le moindre bruit ayant quelque consistance. Julienne ne -laissait cependant pas de l'épier. La sachant discrète et la seule -femme dont elle n'eût pas à craindre l'hostilité, elle prenait plaisir -à ne lui rien cacher de sa vie. Mais elle eût voulu que Pauline lui -rendît la pareille, sans songer qu'elle-même était incapable -d'inspirer à son amie une semblable confiance; et quoique celle-ci lui -assurât toujours qu'elle n'avait aucune confidence à faire, Julienne -n'en était que plus disposée à croire qu'il y avait quelque chose et à -chercher ce que pouvait bien être ce quelque chose. - -Odon avait un grand usage du monde. Rompu à toutes ses roueries, il -n'en craignait ni les chausse-trappes, ni les pipées. Il savait se -mouvoir sans risques au milieu des réseaux tendus de tous côtés. Il se -riait des dangers de cette sorte et s'amusait à les braver. Il faut -dire aussi qu'il prenait peu de soin de sa réputation, ou plutôt qu'il -n'ignorait pas que pour un homme la meilleure des réputations consiste -à n'en pas avoir. Se faire passer pour suffisamment amateur de femmes, -dissimuler aux jugements mondains la noblesse de son caractère, la -philosophie de son esprit et la sentimentalité de son coeur, était -son unique conduite. Il ne s'ouvrait guère qu'à de rares amis et aux -femmes qu'il aimait. C'était à se ménager ces affections secrètes que -toute son habileté était déployée. A la limite de son coeur devait -s'arrêter l'intrusion du monde. - -Se sentant surveillé, Odon s'abandonna à toute la fantaisie de son -imagination pour dérouter les conjectures. Lui qui avait fui Paris, -altéré de solitude et d'accalmie, il parla en termes émus de cette -nostalgie du boulevard qui atteint le Parisien aussitôt qu'il a -franchi les fortifications; il exécuta des dithyrambes sur la joie du -retour, le plaisir de retrouver les petits theâtres et les restaurants -de nuit; il s'excusa d'avoir perdu le goût du terroir, de s'être -rouillé, et demanda plaisamment des explications sur certains mots -forgés pendant son absence et qu'il prétendait ne pas comprendre. Ces -dames étaient ravies, et Pauline, trompée elle-même, ne reconnaissait -pas l'homme qui, peu de jours auparavant, lui avait parlé de l'amour -avec tant d'élévation. - -La conversation continuait, et Odon en était à des récits -humoristiques sur divers traits de moeurs étranges observés dans le -cours de ses voyages, lorsque la porte du salon s'ouvrit de nouveau -pour livrer passage à Sénéchal et à son épouse. A la vue de la -Sénéchale, Julienne ne retint pas une moue caractéristique. -Complètement transformé aux côtés de sa plantureuse moitié, le -sémillant sénateur se révélait grave et plein de componction. Sa -langue n'en restait pas inactive pour cela, mais au lieu de -compliments musqués et de galanteries obséquieuses, c'était une série -de cancans qu'elle affilait. - ---Eh bien, commença-t-il à peine assis, vous savez la nouvelle? - -On se disposa à écouter, tandis que la Sénéchale, qui probablement la -savait, la nouvelle, roulait des yeux effarés. - ---Une nouvelle, c'est peu dire, reprit Sénéchal: un scandale! - ---Vraiment, contez-nous ça! s'écria-t-on, alléché. - ---C'est toute une aventure: une femme du monde ayant les meilleures -relations, une femme que tous ici connaissent, que nous avons tous -reçue, vient de compromettre gravement sa réputation et l'honneur de -son mari. Le fait est public, et si je suis le premier à le divulguer, -c'est que je suis mieux informé que les autres: mais demain, -certainement, tout Paris en parlera. En attendant, mesdames, je ne -vous en recommande pas moins une grande discrétion. Qu'il ne soit pas -dit que le scandale éclate par notre faute. - ---Je vous en prie, Monsieur, dit Pauline inquiète de cet exorde, s'il -s'agit d'une de nos amies, réfléchissez à deux fois avant de causer -peut-être un mal irréparable. - ---En effet, vous feriez mieux de vous taire, accentua Odon avec -sévérité. - ---Mais non, mais non, protestèrent une ou deux voix féminines. - -Sénéchal s'arrêta, un instant interloqué. Puis il reprit avec un -sourire presque railleur à l'adresse des interrupteurs: - ---Quand je vous dis que demain tout Paris le saura: il y a eu trois -témoins. Vous en avez la primeur, voilà tout. - ---Une primeur, quelle chance! susurra Mme Sermais. - ---Je remarque, Sénéchal, que vous nous tenez le bec dans l'eau, -s'écria cavalièrement Julienne. Exhibez votre phénomène, et nous -apprécierons s'il valait la peine d'un pareil boniment. - -Sénéchal jeta un coup d'oeil circulaire, s'assura que les esprits -étaient à point et débuta: - ---Une dame, appelons-la madame Z..., si vous voulez... - ---Oh! pas d'énigmes, mon cher, fit Julienne. - ---Des noms, je vous en conjure! supplia la baronne Citre. - ---Vous y tenez? Eh bien, cette dame, c'est Mme de Saint-Géry. - -Tous la connaissaient, et Sénéchal était certain de son effet. - ---Madame de Saint-Géry! s'exclama-t-on. Comment est-ce possible? Que -s'est-il passé? Qui aurait pu penser à elle? De grâce, mettez-nous au -courant! - -La Sénéchale soupirait avec confusion: - ---Et dire qu'il y a huit jours à peine j'embrassais cette créature! - ---Vous auriez juré comme moi, mesdames, poursuivit Sénéchal, que Mme -de Saint-Géry était la femme la plus irréprochable du monde. Nul de -nous ne se serait avisé de la soupçonner. On la trouvait même, je -crois, un peu austère. A la voir, à la fréquenter, qui se serait douté -que Mme de Saint-Géry avait depuis plusieurs années une liaison? - ---Et quel était l'heureux mortel? demanda Julienne. - ---L'amant, un de nos officiers les plus distingués... - ---Son nom, par pitié! gloussa la baronne pâmée d'aise. - ---Le comte Victor des Urgettes. - -Il y eut un bruissement de curiosité satisfaite. - ---Et comment a-t-on découvert? interrogea Mme d'Orgely en s'éventant -avec vivacité, - ---Je passais hier rue de Provence, lorsque je m'entendis héler par une -voix connue partant d'un fiacre qui venait de me distancer. «Venez -avec moi, mon cher sénateur, vous me serez peut-être utile.» C'était -Saint-Géry. Je montai dans sa voiture, et, tout en roulant, il -m'expliqua qu'ayant acquis la certitude que sa femme le trompait, il -allait la surprendre. «Je n'ai pas prévenu le commissaire, me dit-il: -mêler la police à ces affaires-là est assez mal porté; mais je veux -des témoins, pour être maître de la situation.» Le fiacre s'arrêta rue -des Martyrs. Nous fûmes reçus par le concierge. «J'ai acheté cet -homme,» me dit Saint-Géry. Effectivement, ce fut le concierge qui nous -montra le chemin et nous ouvrit la porte d'un petit appartement. -Saint-Géry s'avança très calme, il traversa une première pièce vide et -frappa à la porte d'une seconde, qui devait être une chambre à coucher -ou un petit salon. Ce fut des Urgettes lui-même qui vint ouvrir. -Il eut un geste d'étonnement en voyant Saint-Géry. Celui-ci pénétra -dans cette seconde pièce, tandis que nous restions dans la première, -le concierge et moi. Nous entendîmes une violente dispute entre -trois voix irritées: et la troisième était une voix de femme, -que je reconnus bien évidemment pour la voix de Mme de Saint-Géry. -Enfin Saint-Géry ressortit. «Je vous remercie, messieurs, dit-il; -je sais ce que je voulais savoir: vous pourrez en témoigner à -l'occasion.»--«Vous laissez Madame ici?» lui demandai-je quelque peu -étonné.--«Pourquoi pas? répondit-il. Elle est chez monsieur des -Urgettes, où elle se plaît apparemment mieux que chez moi. Mon seul -but est d'obtenir une séparation à l'amiable, qui sera au mieux pour -mon plaisir et pour mes intérêts. Après ce petit esclandre, elle ne -s'y refusera pas.» Voici, mesdames, le récit exact de ce qui s'est -passé. - -La baronne et Mme Sermais haletaient; Mme d'Orgely s'éventait toujours -plus rapidement; la vicomtesse de Béhutin avait écouté l'histoire d'un -air de suprême dégoût; la Sénéchale, très prude, levait au ciel ses -gros yeux indignés; Julienne riait. - ---Alors, dit la baronne, vous n'avez pas vu Mme de Saint-Géry? - ---Je n'ai fait qu'entendre sa voix. Cela suffit. - ---Était-ce, au moins, la voix d'une femme surprise en flagrant délit? - ---Tout à fait. - ---Mais vous avez vu son amant, le comte... Dans quel costume était-il? -demanda Mme Sermais. - ---La vérité m'oblige à dire qu'il était fort correctement vêtu. Je le -regrette. - ---C'est dommage, en effet. Mais l'adultère est prouvé? - ---Tout ce qu'il y a de plus prouvé. - -Facial et Réderic, sur ces entrefaites, étaient rentrés au salon. - ---Ma chère amie, dit Facial en se tournant vers sa femme, vous me -ferez le plaisir de n'avoir plus aucune espèce de relations avec cette -dame. - ---C'est évident, dit Julienne, nous ne pouvons plus la recevoir. - -Pauline regarda son amie avec stupéfaction; mais elle ne fit aucune -remarque. - ---J'espère bien, dit la baronne, qu'après une histoire pareille, cette -femme n'aura pas le front de se présenter quelque part. - ---Il ne lui reste qu'à disparaître, conclut la vicomtesse. - ---Et le comte, que va-t-il devenir? demanda étourdiment Mme Sermais. - ---Il va devenir le héros des salons, répondit Réderic, qui n'avait pas -encore ouvert la bouche. - ---A moins, compléta Odon, qu'il ne lui passe par la tête l'absurde -idée de rester fidèle à celle qui s'est perdue pour lui. Dans ce cas, -il est coulé comme elle. Mais vous parliez d'un troisième témoin, -Monsieur, continua-t-il en s'adressant à Sénéchal: quel était-il? - ---Le domestique du comte des Urgettes, qui était accouru de l'office -trop tard pour nous arrêter. - ---De ces trois témoins, il n'y en a qu'un seul qui compte, vous: et -vous avez le courage de vous faire par vos récits l'auteur de la ruine -d'une pauvre femme qui n'eut que le seul tort de se laisser prendre. -Je ne vous félicite pas. - ---Vraiment, Monsieur?... commença Sénéchal d'un ton rogue. - -Mais il retint la riposte blessante qu'il se préparait à lancer, se -souvenant à propos que Rocrange était une fine lame et ne supporterait -peut-être pas des paroles qui lui déplairaient. Il se borna à -prétexter qu'une affaire comme celle-là était fatalement destinée à -s'ébruiter, qu'il ne savait par conséquent pas pourquoi il se -priverait du plaisir d'en informer quelques personnes intimes sur la -discrétion desquelles on pouvait compter, que d'ailleurs il croyait -rendre un signalé service au mari en lui ôtant toute possibilité de -réconciliation factice avec l'épouse coupable, et que quand une femme -se conduisait comme Mme de Saint-Géry, elle n'avait vraiment le droit -de prétendre à aucun ménagement. - -Chose curieuse, les dames, y compris Julienne, approuvèrent -complètement les paroles du sénateur. Pauline seule resta silencieuse. - ---Les points de vue diffèrent, Monsieur, termina Odon. - -Lui aussi sentait qu'il devait s'arrêter. N'eût été la présence de -Pauline, qui excitait sa générosité de gentleman, il ne se fût pas -laissé emporter ainsi. Ne connaissait-il pas le monde? Il eût imité la -réserve sceptique de Réderic, et sans participer aux médisances, il ne -s'en fût point formalisé. - -Quelques minutes plus tard, satisfait de son triomphe, Sénéchal battit -en retraite, non toutefois sans avoir trouvé l'occasion, pendant que -la Sénéchale prenait congé, de glisser à Julienne: - ---Quand vous reverrai-je? J'attends un petit bleu de vous. - -La baronne, Mme d'Orgely, Mme Sermais partirent aussi, pressées -d'aller colporter à droite et à gauche la nouvelle à sensation. -Sénéchal avait raison: demain tout Paris le saurait. - -Réderic avait voulu s'éclipser. Julienne l'avait retenu: - ---Attendez. Je ne sais si mon mari viendra; j'aurai peut-être besoin -de vous pour me reconduire. - -Et elle avait accompagné cette phrase d'un de ses plus engageants -sourires. - -Mais, à ce moment même, Chandivier arriva. - ---Suis-je libre maintenant? demanda Réderic. - ---Oui, dit Julienne. - -Elle ajouta à voix basse: - ---Venez dîner ce soir. - -Chandivier se trouvait dans un état d'excitation assez anormal. - ---Ah! mon ami, mon ami! gémit-il en serrant la main de Facial. - -Celui-ci, pressentant d'orageuses confidences, se hâta de le faire -passer dans son fumoir. - ---Qu'y a-t-il? - ---Ah! mon ami, je sors de chez Rébecca. Quelle scène, mon Dieu! quelle -scène! Elle prétend qu'elle n'a pas de succès à la Comédie, elle veut -un grand rôle, elle jalouse ses camarades, elle se plaint des -sociétaires, elle dit qu'elle n'a pas d'argent pour se faire des -toilettes... et Dieu sait si je lui en donne de l'argent! Bref, mon -cher, tout ce que le génie infernal d'une femme capricieuse peut -assembler de projectiles m'a été pendant une heure déchargé sur le -dos: car je tournais le dos comme sous une tempête de grêlons. Enfin, -elle s'est calmée; j'en ai été quitte pour la peur. Mais une peur!... -Car si elle me lâchait, cette petite Rébecca, j'en ferais une maladie. -Que voulez-vous? Je suis fou d'elle. J'ai dû lui promettre de régler à -la fin du mois la note de sa couturière. Et puis, elle veut une -seconde paire de chevaux. - -Chandivier continua à exposer longuement ses doléances, ses faiblesses -et ses petites voluptés, complaisamment écouté par Facial, pour lequel -ces amours avec une actrice avaient un fumet de plat défendu. - -Au salon, Odon et Pauline, assis dans une causeuse, mettaient à profit -un instant de tête-à-tête, tandis que la vicomtesse et Julienne, -occupées à feuilleter un album de modes, semblaient plongées dans des -considérations absorbantes. - ---Connaissez-vous cette pauvre Mme de Saint-Géry? demanda Pauline. - ---Personnellement, non: mais j'ai quelque idée de son mari, un homme -cynique, incapable de comprendre une femme qui cherche à être aimée. -J'ignore si les deux amants sont intéressants: j'affirme que le mari -ne l'est pas. Et le fût-il, une femme n'a-t-elle pas besoin d'amour, -tout comme un homme; et lorsqu'elle croit le trouver dans une de ces -liaisons que le monde taxe d'irrégulières, avons-nous le droit de la -juger et de la condamner? Ah! si l'on pouvait pénétrer les coeurs, -on verrait d'étranges choses! Partout cet éternel désir d'amour, plus -ou moins violent suivant les âmes, enfoui ici sous des couches de -pusillanimité, déguisé là de profondes draperies d'hypocrisie, écrasé -ailleurs par les nécessités lourdes de la vie, parfois faisant -explosion comme une force mal contenue, parfois rongeant sourdement sa -prison et s'épuisant à ce travail souterrain. Mais nous ne connaissons -personne d'autre que nous, et, malveillants par nature, nous ne -voulons pas admettre chez autrui ces sentiments que nous sentons -s'agiter au fond de nos coeurs et qui forment, nous en avons -conscience, la meilleure partie de nous-mêmes. Et puis, faut-il le -dire? nous jalousons l'amour. L'aspect de deux amants inspire une -haine féroce, surtout s'ils se permettent d'être heureux sans passer -sous les fourches caudines des lois. - ---Vous avez aimé? - ---Beaucoup. J'aime encore, et peut-être plus que je ne l'ai jamais -fait. - ---Vous êtes heureux! - ---Si le bonheur est en proportion de l'amour qu'on éprouve, oui; s'il -dépend de celui qu'on inspire, je n'ai pas le droit encore de me dire -heureux: mais l'espérance étant déjà une joie, je suis heureux. - ---Selon vous, on n'est heureux que par l'amour? - ---Le véritable bonheur me semble difficilement réalisable autrement. -Certaines personnes pensent que la quiétude du coeur est le bien -suprême; elles craignent les émotions et ne sont pas loin de prendre -pour de la folie les plus nobles passions humaines. Mais observez-les: -les plus sages ne sont pas réellement heureuses, elles ne sont que -calmes. - ---N'est-ce point, en effet, une folie que d'abandonner le calme que -l'on a péniblement conquis pour s'aventurer sur cette mer orageuse -des passions, si fertile en naufrages? - ---Ah! Madame, mieux vaut être malheureux par l'amour que vivre sans -amour. Aimer est le salut des âmes. Pour quelques-unes, c'est le -calvaire; mais même pour celles-là, les pures joies du sacrifice -compensent encore les douleurs du supplice. Qu'avons-nous à faire sur -la terre, sinon de faire passer notre âme par ces divines flammes qui -l'épurent et la rendent apte aux plus hautes fonctions? Sommes-nous -des animaux pour borner notre activité à paître, boire et dormir? -Sommes-nous des machines pour exécuter quotidiennement le travail -nécessaire et rester inertes une fois cet infime labeur accompli? Non, -nous sommes des créatures morales, destinées à acquérir par le moyen -de la vie une conscience toujours plus complète de nous-mêmes; nous -avons une individualité psychique à dégager des tourbes de la matière -par l'emploi des puissances spirituelles et sensibles de notre être; -nous devons nous créer, comme pour un avenir incommensurable, une -vitalité supérieure et féconde, source éternelle de possibilités -merveilleuses. Que toutes nos facultés soient mises en oeuvre pour -cela, la pensée, la volonté, notre sens du beau et du bien, mais -surtout l'amour, qui les confond dans une sphère souveraine. Car -aimer, c'est à la fois penser, vouloir, comprendre ce qui est beau et -ce qui est bien: c'est vibrer à l'unisson de l'univers, c'est tendre à -Dieu. - ---Considéré de si haut, l'amour devient une vertu. - ---C'est plus qu'une vertu, c'est une loi. Que dis-je? c'est la loi. Et -la vertu ne consiste-t-elle pas justement à découvrir la loi et à s'y -conformer? - ---A s'y conformer librement. - ---Ou, si la liberté absolue n'existe pas, avec toute l'indépendance -possible vis-à-vis des lois inférieures, et en particulier de ces -absurdes lois humaines qui sont bien moins des lois qu'une étiquette. -Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, a dit Jésus: à Dieu, -c'est-à-dire à tout ce que nous reconnaissons dans la nature comme la -véritable et essentielle destinée de notre être. Ne sentez-vous pas -qu'aimer librement vous rendrait meilleure? - ---C'est mon sentiment intime; et je crois que tout ce qui contrarie le -libre épanchement de nos désirs est la vraie cause de nos mauvaises -pensées et de nos bassesses. - ---Et le christianisme, cette religion que l'on invoque si souvent -contre les principes éternels du coeur humain, n'a-t-il pas mis, en -réalité, l'amour si haut, que le mot qui revient le plus souvent dans -ses enseignements est: Aimez! Aimez! Aimez! - ---Sans doute, mais l'on se plaît à faire une distinction entre l'amour -dont parle l'Évangile et l'amour tel que nous l'entendons, pauvres -créatures de chair. - ---Eh! Madame, cette distinction est bien superficielle. Il n'y a pas -plusieurs espèces d'amours: il n'y a que l'amour. N'est-ce pas -toujours une seule cause qui agit, quel que soit celui qui aime et -quel que soit l'objet de l'amour? Cette cause, que les savants ont -définie par l'hypothèse de l'attraction universelle, est la même qui -fait graviter les uns vers les autres les astres dans les cieux et les -coeurs sur la terre. Que ce phénomène, chez les êtres vivants, se -complique d'une infinité de sensations d'ordre d'autant plus élevé que -leur constitution est plus complexe, cela ne change rien à sa nature. -Et pour ce qui concerne nos amours humaines, où voit-on qu'il y ait -une différence d'origine entre l'amour d'un père pour ses enfants, -celui du citoyen pour sa patrie, celui du chrétien pour le fondateur -de sa religion, celui du poète pour l'idéal? Partout, c'est cette -puissante et mystérieuse attraction qui sollicite les êtres et les -pousse irrésistiblement, sans qu'ils puissent, le plus souvent, donner -à leur enthousiasme d'autre raison, sinon qu'ils aiment. Et si nous -voulons faire des différences de degré, ne mettrons-nous pas le plus -haut l'amour de l'homme pour la femme et celui de la femme pour -l'homme, amour qui met en jeu l'ensemble complet de nos sensibilités? -La femme que j'aime est à la fois pour moi ma famille, ma patrie, ma -divinité, mon idéal; elle me fait éprouver toutes les sensations -réunies de toutes les amours possibles; je ne saurais plus rien faire, -plus rien penser, plus rien désirer qu'elle n'illumine de sa présence; -elle est ma vie; elle est la vie. Et voyez comme cet amour est vaste: -le corps lui-même y participe. Car loin de vouloir honnir les élans de -la chair, je les considère comme le complément des ardeurs de l'âme; -j'admire que notre misérable guenille physique se trouve embrasée -elle aussi de la même brûlante passion; j'y vois l'ennoblissement du -monde physique qui se monte, là seulement, à la hauteur du monde -psychique. D'ailleurs, le corps et l'âme sont-ils si distincts l'un de -l'autre? Pour ceux qui, comme moi, sont épris de la belle doctrine de -l'incarnation, le corps n'est autre chose que la figure matérielle de -l'âme; c'est l'âme qui a en quelque sorte cristallisé autour d'elle -les éléments nécessaires à sa vie terrestre et leur a donné sa forme. -De telle sorte qu'en aimant le corps, c'est encore l'âme que nous -aimons, ou plutôt que nous ne pouvons aimer l'un sans l'autre, et -qu'aimer spirituellement implique nécessairement aimer charnellement. -Je ne sais, Madame, si je vais trop loin, mais je crois avoir deviné -en vous une femme bien différente des poupées hypocrites et perverses -que nous voyons frétiller autour de nous; il me semble que vous devez -mépriser les conversations ridicules en usage dans notre société, et -qu'on ne peut que vous plaire à se montrer à vous le coeur à -découvert. - -Odon se tut et regarda Pauline dans les yeux. - -A ce moment-là, Pauline venait de comprendre qu'Odon l'aimait. - -Toute tremblante, elle ne put que murmurer: - ---Oh! vous me faites du bien! Revenez, je vous en prie. - -Une joie insensée gonfla la poitrine de Rocrange. - ---Oui, je reviendrai, dit-il. Mais que ne donnerais-je pour que vous -m'épargniez la gêne de ne vous voir qu'en société! Je souffre d'avoir -à me composer une physionomie et de ne devoir échanger que des -banalités, alors que je voudrais m'échapper dans un pays de rêve et de -confiance. - -Pauline réfléchit un instant, très pâle. Sa réponse allait être un -engagement. - ---Après-demain, dit-elle. - -Elle savait qu'elle serait seule ce jour-là. - -«Comme Julienne!» - -Cette idée lui traversa rapidement la tête. Mais aussitôt elle sourit -intérieurement: quel abîme la séparait de Julienne! - -Odon et la vicomtesse partirent. - ---Trouvez-vous toujours M. de Rocrange indifférent? demanda -malignement Julienne, qui, de l'autre bout du salon, n'avait pas été -sans remarquer cette conversation, dont elle n'avait cependant pas -entendu une phrase. - -Facial et Chandivier sortaient enfin du fumoir. - ---Quoi, plus personne? s'écria Chandivier. - ---Et moi, pour qui me prenez-vous? dit Julienne. - ---C'est juste. Que faites-vous maintenant? - ---Mais, nous rentrons ensemble. - ---Je veux bien. Est-il tard? - ---Oui, et nous avons du monde à dîner. - ---Qui ça? - ---Réderic. - ---Et Sénéchal? On ne le voit plus. - ---Il faut croire qu'il est absorbé par ses travaux. - ---Avez-vous votre coupé? - ---Oui. - ---Alors, vous m'emmenez. - -Lorsqu'ils furent sur l'escalier, Facial dit à sa femme, restée -pensive sur le seuil du salon: - ---Comme ils cultivent avec savoir-vivre les convenances! Mais l'amour -de deux époux assortis, il n'y a encore que ça! - - - - -VI - - -Le surlendemain, Facial partit pour la journée. A peine fut-il loin, -que Pauline l'avait oublié, toute aux événements qui se préparaient. -Mais à mesure que les heures s'avançaient, elle devenait anxieuse, le -doute naissait dans son esprit, le doute du bonheur, la conviction de -plus en plus croissante que ce qu'elle avait rêvé n'était qu'un rêve -dément et demeurerait un rêve. - -Pour calmer sa fièvre, elle appela Marcelin au salon. Elle le couvrit -de baisers. Puis une idée étrange lui passa par la tête: pourquoi ne -montrerait-elle pas à M. de Rocrange cet enfant qui faisait sa gloire -et sa félicité? Elle était comme les personnes simples qui -s'empressent d'étaler ce qu'elles ont de plus beau pour attirer -l'attention et mériter les éloges de ceux dont elles désirent -l'amitié. - ---Nous allons avoir une visite, dit-elle tout émue à son fils. - ---Qui ça? La marchande de gâteaux? - ---Non, un monsieur. - ---Comment s'appelle-t-il? - -Pauline hésita. Elle n'osait pas prononcer ce nom devant Marcelin, qui -allait le répéter enfantinement, comme celui de n'importe qui. - ---Tu sera bien poli avec lui. - ---Faudra-t-il lui réciter une fable? - ---S'il le demande, oui. - -Elle lissa sa chevelure, et comme le timbre de la porte d'entrée -venait de se faire entendre, elle serra sa petite main dans la sienne -avec un battement de coeur. - -C'était Odon. - -A la vue de l'enfant, il fronça le sourcil. - -«Aurait-elle peur de moi? Tremblerait-elle devant l'avenir? Se -sert-elle de cet enfant comme d'un bouclier? Veut-elle me faire -entendre qu'elle est mère avant tout et que je n'ai rien à espérer -d'elle? Oh! l'enfant, ce remords éternel des femmes, ce frein irritant -mis à tous les élans du coeur, cette barrière posée inexorablement -entre les amants, cette chaîne qui rive la mère au mari! l'enfant, -quelle malédiction!» - ---C'est votre fils, Madame? demanda-t-il avec une légère palpitation -de colère dans la voix. - -Pauline s'aperçut aussitôt de l'interprétation donnée par Odon à la -présence de l'enfant. - -«S'il savait!» pensa-t-elle. - -Mais Odon ne savait pas. Marcelin était pour lui le fils de Facial, -l'ennemi, l'obstacle énorme placé sur sa route et qui allait -l'empêcher peut-être de conquérir celle qu'il aimait. - -«Comment lui expliquer? Comment réparer cette faute?» se demandait -Pauline désolée. - -Ce fut l'enfant qui les tira de peine. - -Se souvenant que sa mère lui avait recommandé d'être poli, poussé -aussi par cette sympathie irraisonnée que les enfants éprouvent pour -les personnes qui leur plaisent, et qu'ils n'hésitent pas parfois à -manifester à brûle-pourpoint, il s'écria, en regardant Odon bien en -face: - ---Je vous aime beaucoup. - ---Vraiment, mon enfant? dit Odon radouci. J'en suis très touché. Mais -pourquoi m'aimez-vous? - -Marcelin réfléchit un instant, puis répondit posément: - ---Parce que je vous aime. - -Odon sourit. - ---Admirable réponse, quand on y songe! ne put-il s'empêcher -d'observer. Et, en effet, il n'y a que celle-là à faire. Les enfants -ont parfois de ces mots d'une logique primitive et pleins de sens, que -les grandes personnes seraient en peine de trouver. - -Pauline sourit aussi, ravie de ce que les choses s'arrangeaient. - ---Et quels sont ceux que vous aimez? continua Odon en s'adressant à -l'enfant. - ---J'aime ceux qui aiment maman. - ---Croyez-vous donc que j'aime votre mère? - ---Mais oui, vous en avez l'air. - ---Vous n'êtes pas jaloux? - ---Je suis jaloux quelquefois; mais à vous, je vous permets de l'aimer. - ---Voyez le bon prince! s'écria Odon tout à fait gagné par la grâce de -Marcelin. Madame, fit-il en se tournant vers Pauline, ferez-vous moins -que votre fils, et me refuserez-vous cette permission qu'il m'accorde -si généreusement? - ---Ce petit dit des folies! balbutia Pauline, plus troublée qu'elle ne -voulait le paraître. Va, mon chéri, va; monsieur est satisfait d'avoir -fait ta connaissance, mais tu dois aller maintenant rejoindre miss -Dobby. - -Elle se hâta de renvoyer son fils, tandis qu'Odon s'exclamait: - ---Quel charmant petit garçon! - -Lorsqu'ils furent seuls: - ---Pensez-vous que ce soient vraiment des folies? dit Odon. Je ne sais -ce que vous augurerez de moi, mais puisque me voilà jeté sans autre -artifice sur le seuil brûlant de la confession, et que tôt ou tard -d'ailleurs il était fatal que mes lèvres s'ouvrissent pour livrer -passage au débordement de mon coeur, je n'hésiterai pas un instant -de plus à me précipiter dans ce que sera pour moi la destinée. J'ai -fait ce rêve, Madame, de vous aimer. Ne vous écriez pas, ne dites pas -un mot! Laissez-moi pour une minute au moins l'illusion de croire que -mes paroles ne tombent pas comme une vaine graine sur une bruyère -rebelle. Vous me pardonnerez ensuite, si je suis coupable. J'ai donc -fait ce rêve, et ce rêve, depuis huit jours qu'il dure, remplit ma -vie, se gonflant de mirages toujours plus charmeurs, roulant dans un -ciel toujours plus doré. J'étais triste; depuis longtemps mon coeur -ne battait plus, me semblait mort. Un autre se serait peut-être -félicité d'un état qu'il se serait plu à considérer comme le calme. -Moi-même, j'essayais de me dire: C'est le repos pour ce pauvre coeur -passionné! Mais je sentais un vide affreux où sombrait misérablement -mon âme. Vous m'êtes apparue. Oh! ce fut un bouillonnement de mon être -entier, qui se reprenait bruyamment à vivre. Une ferveur de joie -m'envahit. L'amour, car c'était l'amour irrécusablement, opérait en -moi une seconde création, qui me surprenait par sa richesse et sa -puissance. Tout le vieux monde fut oublié: une révélation m'apportait -le salut. Je m'agenouillai, comme un converti devant le miracle qui le -dote d'une foi. Comment m'exprimer plus dignement pour définir le -sentiment d'adoration qu'instantanément votre vision fit surgir en -moi? J'étais l'homme nouveau dont parle l'Évangile, mes yeux -s'ouvraient, je voyais. Ah! comme je maudis l'abîme qui nous séparait! -Mais l'amour, l'amour divin, ne suffit-il pas à combler les abîmes? Si -j'en crois le ravissement qui me transporte, à l'idée que je suis ici -à répandre à vos pieds le flot de ma dévotion, c'est l'ère du bonheur -et de la grâce qui commence pour moi. Non seulement j'aime, mais je -veux aimer; c'est tout mon désir qui s'élance vers vous. Le seul fait -de vous aimer, sans savoir encore si vous répondrez à cet amour, loin -de m'être une souffrance, me constitue la suprême félicité. Que vous -soyez la vierge intangible ou la femme qui se donne, vous demeurez la -divinité secourable, qui avez prononcé le mot qui sauve, et soufflé -dans mon coeur l'étincelle de la vie... Mais vous pleurez, Madame!... - ---Je pleure: ce sont des larmes de joie... Moi aussi, je vous aime. - ---Je le savais, Madame. - ---Nous nous sommes devinés bien vite. - ---Merci, néanmoins, merci pour n'avoir point voulu lutter contre le -destin. Il y a là plus de courage et plus de réelle pudeur. Je vous ai -devinée, ah oui! et j'ai deviné que vous étiez la franchise, la -noblesse, le véritable orgueil de soi-même, et que vous méprisiez les -petites intrigues et les petites amours dont le monde se distrait. -Merci, merci de m'avoir jugé digne de vous. - ---Je n'ai pas eu à juger. Comment aurais-je pu vous juger, vous qui me -paraissiez si grand, si généreux? J'ai subi votre ascendant. Aucune -discussion ne s'est élevée en moi pour savoir si je devais ou non vous -aimer: je vous aimais. Et comme je n'aime personne d'autre, même d'un -amour ordinaire, toute ma liberté, toute ma conscience, tout mon -honneur de femme se sont engagés avec mon coeur. - ---Pauline, Pauline, vous avez été malheureuse! - ---Non pas autant que j'aurais pu l'être, si j'avais eu la notion de -l'amour tel qu'il m'a été révélé par vous. Alors, sans doute, seule -avec un pareil idéal, j'aurais été effroyablement malheureuse. Et -cependant, quand je songe à tous les désirs d'aimer qui m'ont agitée, -désirs toujours vains et toujours renaissants, je dois convenir que -ma vie jusqu'ici n'a été composée que de cruelles désillusions. Mais -ce passé est oublié: l'avenir resplendit à mes yeux et je ne veux voir -que lui. - ---Je vous aime! - ---Oh! oui, redites-moi ce mot si doux qui me transforme. - ---Je vous aime. - -Il prit sa main et la porta passionnément à ses lèvres. A ce contact -de leurs deux chairs dans un baiser, ils sentirent leurs âmes se -fondre l'une dans l'autre. Une émotion suprême descendait sur eux et -les baignait. Toute parole était impuissante à la traduire. Ils -restèrent longtemps silencieux, comme en une ineffable possession -spirituelle. - -Ce fut Pauline qui rompit ce silence mystérieux. - ---Cette minute est solennelle, dit-elle; nous venons de nous fiancer -devant Dieu. - ---Êtes-vous à moi? - ---Indissolublement. - ---Dites seulement tant que notre amour durera: ce serait blasphémer -que de promettre plus. Mais notre amour est si grand, qu'il durera -vraisemblablement jusqu'au delà de cette terrestre vie. - -Ni l'un ni l'autre ne songeaient à s'étonner d'en être déjà là. Ces -aveux brûlants d'une mutuelle passion leur paraissaient si naturels, -s'échappant sans contrainte de leurs coeurs, comme les eaux vives -d'une source, que leur surprise eût été plutôt qu'ils n'eussent pas -éclaté lors de leur première rencontre. Comment avaient-ils pu vivre, -ne fût-ce que quelques jours, en nourrissant un pareil secret? -Plongés dans le paradis de cette heure, qui leur semblait infinie tant -elle recélait de voluptés, ils oubliaient le monde de relations qu'ils -venaient de quitter et où ils allaient rentrer, ne voyant qu'eux, ne -sentant qu'eux, ne se rendant compte que d'une chose, c'est qu'ils -s'aimaient. - -Le premier, Odon revint au sentiment de la réalité. Mais quelle -réalité merveilleuse! Tout à coup, une angoisse s'abattit sur ses -traits: c'était trop beau! - ---Êtes-vous bien à moi? murmura-t-il avec insistance. Ce serait me -tuer que de vous refuser après m'avoir entr'ouvert le ciel! - ---Je suis à vous, répondit simplement Pauline. - -Et Odon comprit qu'elle était réellement à lui, qu'elle se donnait, -qu'il pouvait la prendre quand il voudrait, sur l'heure, et en faire -sa maîtresse ici-même. - -Il se leva, saisi d'un vertige. - ---Non, non, bégaya-t-il, il faut que vous veniez à moi librement. - -Et se jetant à ses genoux, entourant son corps de ses bras, la -pressant sur son sein: - ---Rien ne m'empêcherait de consommer irrévocablement notre hymen. Vous -m'appartenez, vous vous abandonnez! Mais votre âme, comme la mienne, a -été surprise soudainement par cette immense joie de l'amour. -L'excitation où nous sommes ne nous laisse pas maîtres de notre libre -arbitre. Ce ne serait pas nous posséder avec la pleine conscience de -notre acte. Ce serait succomber. Et nous ne devons pas succomber. Il -faut que je vous aime plus qu'il n'est possible de le dire, pour -résister à cette délirante tentation de m'approprier votre merveilleux -corps, symbole et reflet de votre âme que j'adore. Mais je vous -attends. Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus -par faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous -viendrez, sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à -l'autre... Adieu, ma bien-aimée! - -Il scella ses lèvres d'un baiser et partit, tandis qu'éperdue, Pauline -retombait d'entre ses bras, sanglotait: - ---Ah! je suis heureuse! - - - - -VII - - -Facial revenait sur le cas de Mme de Saint-Géry: - ---Je me suis informé: tout ce que nous a raconté Sénéchal est à peu -près vrai. - ---Cela vous intéresse beaucoup? demanda Pauline. - ---Certainement. N'est-il pas du devoir des honnêtes gens de réveiller -la conscience publique, chaque fois qu'un scandale comme celui-là -révèle l'état de démoralisation où nous vivons? - ---Chose curieuse: vous autres, gens honnêtes, vous craignez le -scandale comme la poudre, et lorsqu'il éclate, vous faites un tel -vacarme autour, que ce n'est plus lui qu'on entend, mais vous, vous -seuls. - ---«Vous autres, gens honnêtes»? se récria Facial interdit. Est-ce que, -par hasard... - ---Je veux dire que _vous autres, qui vous croyez honnêtes_, vous -l'êtes quelquefois bien peu dans vos jugements. - ---Expliquez-vous? - ---Qu'est-ce qui vous choque le plus, dans cette malheureuse histoire? - ---Quelle question! Voilà une femme mariée, une mère de famille -peut-être, qui au lieu de rester fidèle à l'engagement qu'elle s'est -complu, sans doute, elle-même à prendre, trompe son mari, jette la -désolation dans un coeur d'honnête homme, scandalise ses proches, et -je n'en serais pas choqué? Voudriez-vous, vraiment, que j'assiste -impassible à ce spectacle d'une femme que chacun croyait honorable et -qui se montre tout à coup aussi dépourvue de sens moral que la plus -vile des créatures? - ---N'allez pas trop loin: elle ne s'est pas vendue. - ---Qui sait? Une femme capable de tromper son mari est capable de se -vendre à son amant. «Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe!» a dit -le poète. Nous n'insultons pas; loin de nous l'idée d'insulter; -l'insulte serait basse: mais nous jugeons, et nous condamnons; nous -avons le droit de juger et le devoir de condamner. - ---Jugez, condamnez, si vous vous en sentez le courage. Mais ce qui -vous choque le plus, ce n'est pas le crime, ce que vous appelez le -crime: ce qui vous choque, c'est que cette pauvre femme se soit laissé -prendre. Votre indulgence, vos hommages à celles dont vous connaissez -ou soupçonnez parfaitement les moeurs, mais qui sont assez adroites -ou assez heureuses pour échapper au scandale; votre indignation, votre -mépris pour celles, parfois bien moins coupables, qui ne savent pas -ou ne veulent pas l'éviter: voilà la mesure de votre justice. - ---Certainement, dit Facial. Notre justice humaine ne peut pas, ne doit -pas aller au-delà de ce qui est prouvé. Voyez ce qui se passe pour les -assassins et les voleurs: on ne les traîne devant les tribunaux que -lorsqu'on les a arrêtés, et on ne les condamne que quand leur -culpabilité a été démontrée. Il y a vraisemblablement par le monde -quantité d'assassins et de voleurs qui ne sont pas dans les prisons: -mais on ne les connaît pas, et la morale publique est sauve. - ---Donneriez-vous votre main à un homme que vous sauriez pertinemment -avoir volé? Non, n'est-ce pas. C'est ce que vous faites cependant -chaque jour en faveur d'hommes et de femmes dont vous pourriez nommer -les maîtresses et les amants. Votre comparaison ne vaut rien. - ---Écoutez, Pauline: vous ne savez pas ce que vous dites; vous vous -nourrissez de lectures malsaines; votre conversation est déplorable. - ---Et l'amour, qu'en faites-vous? Aimait-elle son mari, Mme de -Saint-Géry? Son mari l'aimait-il? A-t-elle vraiment jeté la désolation -dans un coeur d'honnête homme, pour employer vos expressions? Le -coeur de M. de Saint-Géry! On peut supposer que le comte des -Urgettes avait, au moins, autant de coeur que lui et qu'il était -aussi honnête homme! La désolation eût alors été de son côté, si elle -fût restée fidèle. Et qui a-t-elle déshonoré, sinon elle, elle -uniquement? Saint-Géry fera tout comme avant les beaux soirs du -boulevard et les belles nuits du cercle; des Urgettes sera félicité, -entouré, choyé, à moins qu'il ne se dérobe à des succès certains et ne -se consacre entièrement à celle qui, suivant vous, a commis le crime -de l'aimer. - ---Vous tombez bien! Le comte des Urgettes cesse toute relation avec -Mme de Saint Géry. Il la «lâche»: entendez-vous bien? - ---La malheureuse! s'écria Pauline saisie. - ---Et il a bien raison, continua Facial. Tant que cette femme était -honnête, il pouvait éprouver du plaisir à l'avoir pour maîtresse; dès -qu'elle n'est plus qu'une fille, elle n'a pas plus de charme que les -autres. Elle devient même notablement moins commode, étant donné -qu'elle peut se croire des droits. - ---Celui qu'elle aimait est donc un misérable? - ---Mais non, ce n'est qu'un homme de bon sens, qui n'entend pas -sacrifier sa carrière aux balivernes du sentiment, surtout d'un -sentiment aussi peu recommandable que celui-là. - ---La pauvre femme! Elle doit bien maudire la société! - ---Vous la prenez en pitié? - ---Ah! oui, je vous le jure. Trahie à ce point! Que va-t-elle devenir, -maintenant que l'amour, la seule chose pour laquelle il vaille la -peine d'exister, vient de lui infliger la désillusion finale, celle -dont on ne se relève pas? - -Facial haussa les épaules. - ---Son sort me préoccupe peu. Les femmes galantes trouvent toujours à -vivre. - ---Tenez, vous me feriez bondir! fit Pauline hors d'elle. L'amour -n'est donc pour vous que de la galanterie? Mariage ou galanterie, vous -ne voyez pas plus loin! O coeur flétri, esprit avare et dénigrant, -vous êtes bien le produit de cette génération sacrilège qui se couvre -du manteau de la morale pour attenter à la morale elle-même! Tous ces -purs sentiments, qui devraient faire la joie et la grandeur de -l'homme, vous les méconnaissez, et parce que vous êtes incapable de -les éprouver, vous les salissez des noms les plus honteux. Beau métier -que le vôtre! Venimeux comme des serpents, féroces comme des chacals, -tout ce qui ne vous ressemble pas et vous semble d'une proie facile -n'échappe ni à votre bave, ni à votre dent. Allez, continuez votre -vilaine besogne, nettoyez, purifiez, assainissez! Quand vous aurez -fait assez de victimes et que vous aurez transformé le monde en un -froid repaire où il ne restera plus que vous, vous vous regarderez -stupéfaits, bêtes malfaisantes, et n'ayant que cet affreux instinct de -détruire, prêts à vous entre-dévorer, vous connaîtrez peut-être, mais -trop tard, le prix de la douceur et de l'humanité. - -Ahuri, Facial resta bouche bée à cette sortie de sa femme. - -Il allait enfin prononcer un «qu'est-ce que vous avez, aujourd'hui?» -bien senti, lorsqu'un domestique entra. - ---C'est une dame qui demande si elle peut être reçue. - -Facial prit la carte de visite que lui présentait le valet de chambre -et, après avoir jeté les yeux dessus, fronça le sourcil. - ---Répondez que nous ne sommes pas à la maison. - ---Qui est-ce? demanda Pauline, lorsque le domestique fut sorti. - ---Mme de Saint-Géry. - ---Et vous lui refusez la porte? - ---Comme vous voyez. - -Pauline demeura un instant toute pâle, incertaine de ce qu'elle allait -faire. - ---Partez, dit-elle ensuite résolument, si vous ne voulez pas la voir; -laissez-moi seule, je la recevrai. Il ne sera pas dit que j'aurai -refusé ma porte à une femme malheureuse. - ---Je vous le défends. - ---Je veux la recevoir. - -Elle s'élança du côté de la porte, mais Facial la retint en lui -saisissant le poignet. - ---Obéissez à votre mari, fit-il sévèrement. - -Il prêta l'oreille et ne lâcha Pauline que lorsqu'il eut entendu la -porte d'entrée se refermer. - -Puis il appela le domestique. - ---Victor! - ---Monsieur? - ---Cette dame est loin? - ---Oui, Monsieur. - ---Qu'a-t-elle dit? - ---Rien, mais il m'a semblé qu'en sortant elle réprimait avec peine un -sanglot. - ---C'est bien; vous pouvez aller. - ---Lâche! lâche! cria Pauline. - -Elle était tombée sur un sopha, pleurant d'impuissance. - ---Calmez-vous, ma chère, dit Facial. Cela ne vaut pas la peine de -vous mettre dans un état pareil. - ---Oh! je vous hais! Vous êtes un homme méprisable! J'ai honte d'être -votre femme! - -Elle gémissait ses invectives, en proie à une crise de nerfs et de -larmes, secouée de la tête aux pieds de tressaillements convulsifs, -comme si elle sentait encore sur elle l'attouchement répugnant de la -main qui l'avait brutalisée. Incapable maintenant de contenir son -horreur pour Facial, elle la répandait en paroles précipitées, sans -suite, où les mots «je vous hais» revenaient comme des coups de -marteau. Cette haine bouillonnait avec une violence dont elle n'avait -jusqu'ici pas eu l'idée. Elle eût été effrayée d'elle-même, si elle -eût eu une claire conscience de ce qu'elle disait. Mais le -ressentiment qu'elle avait si longtemps nourri éclatait presque malgré -elle, gonflé, décuplé, affolé par la scène qui venait de se passer et -par l'excitation où elle avait vécu les jours précédents. C'était la -rancune accumulée qui faisait subitement explosion. Sa vie séquestrée, -son coeur cloîtré, ses dix ans de mariage inutiles et perdus -criaient vengeance. Oh! s'assouvir! Jeter à la face de cet homme -l'amertume lentement sécrétée! Et cependant, dans ce débordement de -fureur, il y avait plus encore l'expression d'une immense plainte. Le -passé reparaissait saignant de douleur; les jours d'angoisse se -dressaient, comme des spectres lamentables, dans la vanité des années -misérablement dissipées à la recherche du bonheur toujours fuyant. Et -son dégoût de cette existence de malheur et de néant finissait, en -désespoir de trouver assez de phrases cinglantes, par ne plus se -traduire que par de vagues cris rauques où s'épuisait son souffle. - -Facial écoutait avec stupéfaction, sans essayer de placer un mot, -complètement atterré par cet orage qui fondait sur lui et qui lui -semblait inexplicable. - ---Elle est folle, ma parole, elle est folle! répéta-t-il seulement à -plusieurs reprises, lorsque le flux des paroles de Pauline se fut un -peu apaisé et lui eut donné le loisir d'une réflexion. - -Et jugeant opportun de laisser sa femme se remettre de cet accès, ne -sachant s'il devait se féliciter de sa fermeté ou s'inquiéter de -l'effet inattendu qu'elle avait produit, prudemment, il s'éclipsa. - -Au bout de quelques minutes, Pauline se leva et s'aperçut alors -qu'elle était seule. - ---Il n'a rien compris, rien, rien! proféra-t-elle dans une dernière -effervescence de colère. - -Rapidement, elle passa dans son cabinet de toilette, baigna son -visage, essuya la trace de ses larmes et s'habilla fièvreusement pour -sortir. - -Sa résolution était prise. - -Quand elle fut prête, elle se regarda dans la glace. Et considérant -ses yeux gonflés, sa figure défaite, ses lèvres agitées encore d'un -tremblement convulsif, elle se souvint tout à coup des paroles d'Odon: -«Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus par -faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous viendrez, -sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à l'autre.» - ---«En toute sagesse!» murmura-t-elle. Que voulait-il dire? Suis-je -sage maintenant? suis-je calme? suis-je sereine et fière? Oh non, je -ne puis pas aller encore! Ce serait le tromper, me tromper moi-même. - -Brisée, elle s'affaissa, sans même avoir la force d'ôter son chapeau, -et, la tête entre les mains, resta longtemps presque sans penser. Le -tintement d'une pendule la tira de sa torpeur. Elle sonna sa femme de -chambre. - ---Déshabillez-moi, dit-elle d'une voix éteinte; je suis malade, je -vais me coucher. Avertissez monsieur que je ne dînerai pas et que je -le prie de ne pas me déranger. - -Une fois au lit, elle s'endormit d'un sommeil lourd. - -Vers le milieu de la nuit, elle s'éveilla, en proie à une fièvre -intense. Ses artères battaient désordonnément sous ses tempes; une -céphalalgie atroce poignait son front. - -Facial, prévenu de grand matin de l'état où se trouvait sa femme, fit -immédiatement chercher un médecin. Mais il n'osa pas se montrer dans -la chambre de la malade, craignant que sa présence n'aggravât la -situation. Il se borna à interroger le médecin. - -Celui-ci le rassura: - ---Ce n'est rien: une petite fièvre dont nous allons venir à bout en -deux jours. Madame doit être sous le coup de quelque émotion morale. -Cela n'aura pas de suite. - ---Que les femmes sont bizarres! observa Facial philosophiquement. - -Pauline eut le délire toute cette journée et la nuit suivante. Ce ne -furent pendant des heures que des tournoiements confus, où elle -glissait d'abîme en abîme, au milieu d'épouvantables vertiges. Puis, -elle se vit noyée dans une espèce d'enfer, où des monstres, dardant -d'horribles langues, venaient la lécher, faisant suinter de son corps, -sous leurs immondes caresses, des gouttes de sang, dont leurs bouches -se repaissaient avec avidité. Un de ces monstres, le plus gros, le -plus velu, le plus dégoûtant, avait tout à fait les yeux et les -oreilles de Facial. Chaque fois qu'il s'approchait, la terreur de -Pauline ne connaissait plus de bornes. Elle criait d'angoisse, lorsque -sa large gueule s'avançait pour la saisir, et l'haleine fétide qui -s'en dégageait la faisait s'évanouir. Brusquement tout changea! les -monstres s'enfuirent en poussant des grognements divers. Une épaisse -fumée montait, envahissait l'espace. Et rien: ni eau, ni air. Le -gosier aride, les poumons desséchés, Pauline étouffait. Quand cette -fumée s'arrêterait-elle? Et la fumée montait, montait, toujours plus -dense. Au moment de mourir, une déchirure se produisit et un trou -apparut. C'était le salut. Mais il fallait se jeter dans ce trou: et -ce trou était si profond, si noir, qu'il semblait se perdre dans -l'infini. Entre ces deux morts, laquelle éviter? Affolée par -l'asphyxie, ne fût-ce que pour gagner quelques secondes de vie, -Pauline sauta dans le trou. Une chute fantastique commença. Tout le -long de ce puits qui l'avalait, sur les parois luisantes d'humidité, -aux saillies des rocs, des faces grimaçaient à son passage. Nul doute, -elle les connaissait ces faces. Elle ne pouvait pas, elle n'avait pas -le temps de mettre sur toutes un nom, mais toutes, rapides comme des -éclairs, se rappelaient à sa mémoire. C'étaient Sénéchal, la baronne -Citre, Mme d'Orgely, Julienne, Facial encore, Facial surtout, qui -revenaient, au milieu de beaucoup d'autres, avec une insistance -particulière, ricaner à tous les degrés de sa descente. Longtemps, -longtemps elle coula, accompagnée de ces volées de rires ironiques. Et -voilà qu'au bas, sans savoir comment elle y était arrivée, elle se -trouva devant une grande cage de fer, à l'intérieur de laquelle un -moribond était en train d'expirer. Une terreur étrange la secoua. -Autour d'elle plus aucun bruit, ni êtres vivants, ni choses, le vide: -et seul ce moribond, dont elle ne pouvait même voir la figure. -Soudain, elle fut saisie d'une conviction effrayante: _ce moribond -devait être Odon_. Elle voulut pénétrer dans la cage, sachant que sa -présence le sauverait; mais la cage n'avait pas de porte. Elle -s'élança contre les barreaux pour les ébranler; ses forces s'y -épuisèrent. Au secours! au secours! râla-t-elle: personne ne vint. -Rassemblant toute son énergie, elle se précipita une dernière fois sur -la cage, et elle retomba, la tête brisée en mille morceaux, tandis -que, de l'autre côté, le moribond, _qui devait être Odon_, exhalait -les hoquets de l'agonie. - -Un anéantissement succéda à cette série de cauchemars. C'était le -repos réparateur; la fièvre tombait. - -Au soir du second jour, Pauline reprenait conscience d'elle-même, au -milieu d'une délicieuse somnolence où se complaisait sa faiblesse. -Doucement, la vie revenait, tiède et parfumée. Un rayon de soleil -couchant jouait sur le lit. Au contact de mille petites perceptions -naissantes, encore vagues et estompées, son âme s'étonnait naïvement, -les goûtant avec volupté, et surprise de n'en avoir jamais auparavant -éprouvé pareillement le charme. Une tranquille joie glissa en elle. - ---Madame se sent mieux? dit une voix. - ---Qui êtes-vous? demanda Pauline. - ---Je suis la garde. - ---Ai-je été longtemps malade? Quel jour sommes-nous? - ---Mercredi. Mais ne vous découvrez pas. Le médecin va venir; il vous -permettra peut-être de manger quelque chose. - -Le médecin la jugea hors d'affaire. - ---Vous pourrez vous lever demain, lui dit-il. - -Le souvenir des événements ne troubla pas ces suaves heures de -convalescence. Au contraire: n'avait-elle pas tout pour être heureuse? -Elle était aimée! elle aimait! Les difficultés qui gênent souvent -l'éclosion d'un aveu sincère et réciproque avaient été vaincues, et -sans grandes angoisses: il avait simplement suffi de la loyauté de -l'un et de l'autre. Pauline n'avait plus qu'à s'abandonner sans peur -et sans faux scrupules à la chère passion qui faisait palpiter son -coeur d'une nouvelle vie. Facial, le monde, l'absurdité des -conventions et des lois, qu'était-ce que cela auprès de l'inépuisable -et sublime émotion de son amour? - -«Oh! pensait-elle, comment ai-je vraiment pu m'irriter? Comment me -suis-je attristée de bagatelles pareilles? N'ai-je pas le ciel dans le -coeur? Je le veux maintenant, rien ne troublera ma félicité. Je ne -me laisserai point abattre par des misères indignes de m'occuper. Je -suis calme, merveilleusement calme, et heureuse, heureuse! Je -n'éprouve de haine contre personne; je me sens d'une douceur et d'une -bonté d'ange. Je voudrais que ma joie rayonnât et se répandît autour -de moi comme une pluie de clarté bienfaisante. - -Effectivement, le malaise moral qui avait si étrangement affecté -Pauline avait disparu, emporté par la fièvre. Ce qu'elle ne se disait -pas, car dans son enivrement elle ne songeait guère à analyser avec -exactitude ses sentiments, c'est que, décidée à présent sans plus -aucune espèce d'irrésolution à se donner à Odon de Rocrange, elle -goûtait le charme de la certitude, de la chose jugée, sans qu'il y ait -un désir ou une possibilité de revenir en arrière. Son esprit était -calme, parce qu'aucune bataille ne se livrait plus en lui, et que la -victoire restait acquise; son âme était heureuse, parce qu'elle était -libérée de tout joug et pouvait désormais s'élancer sans contrainte -dans les espaces joyeux de l'espérance. - -Lorsque Facial vint prendre de ses nouvelles, elle le reçut avec un -exquis sourire, lui tendit la main, le remercia de l'intérêt qu'il lui -témoignait. - ---Mon ami, alla-t-elle jusqu'à dire, je crois que j'ai été un peu -vive, l'autre jour, avec vous; j'ai le souvenir d'avoir prononcé des -paroles qui ont dû vous offenser: je vous en demande sincèrement -pardon. - -Et ce n'était là ni de l'ironie, ni de l'impudence. Pauline regrettait -avec la candeur de son âme généreuse d'avoir cédé à un emportement que -maintenant elle ne comprenait plus. Puisqu'il avait été inutile -d'éprouver de la colère contre Facial, il était juste de s'en excuser. - -Facial pardonna magnanimement. - ---Il nous arrive si rarement de nous quereller! s'écria-t-il par -manière de conclusion. D'ailleurs, le proverbe a raison: les bonnes -querelles font les bonnes réconciliations. - -Facial était enchanté. Il mit les violences de sa femme sur le compte -d'un état maladif aussi inexplicable que passager, et n'y pensa plus. - -«Décidément, se dit-il, j'ai bien joué mon rôle; je ne me suis pas -laissé démonter, j'ai été ferme: et je récolte maintenant les fruits -de ma prudente conduite.» - -Le lendemain, complètement remise, Pauline déjeunait avec son mari. -Selon son habitude, Facial, en mangeant, parcourait les journaux. Tout -à coup, il resta la fourchette en suspens. - ---Écoute ça, dit-il à sa femme. - -Et il lut: - ---«Triste fin. Hier après-midi, vers cinq heures, le train quittait la -station Porte-Maillot du chemin de fer de Ceinture, lorsqu'une jeune -femme fort bien mise et ne paraissant pas, extérieurement du moins, -être sous le coup d'un accès de folie ou de désespoir, froidement, et -avant que personne ait eu le temps de faire un geste pour prévenir son -acte, se précipita sous les roues. Aux cris de la foule et sur un -signal du chef de gare, le mécanicien stoppa presque immédiatement. -Mais il était trop tard: quand on la retira, la malheureuse n'était -plus qu'un cadavre. Nous ne croyons pas, par égard pour sa famille et -ses très nombreuses connaissances, devoir livrer à la publicité le -nom de la victime. Qu'il nous suffise de dire qu'elle appartient à la -meilleure société et qu'une histoire récente, dont on ne parle encore -qu'à mots couverts, n'expliquerait que trop ce suicide, qui plonge -dans la désolation toute sa parenté.» - ---C'est elle! s'écria Pauline, saisie de la même idée que son mari. - -Facial dépliait rapidement un autre journal. - ---Ici, le nom est en toutes lettres. Oui, c'est elle: c'est Mme de -Saint-Géry. - - - - -VIII - - -Il vint lui-même lui ouvrir. - ---Je vous attendais, dit-il. - -Le salon où il la fit entrer était tout paré de fleurs comme pour -fêter sa bienvenue. - ---Oh! Odon, je suis chez vous! dit-elle très émue. - ---Vous êtes chez moi et à moi, ma bien-aimée! - ---Ne vous êtes-vous pas demandé pourquoi je ne donnais pas signe de -vie? N'avez-vous pas douté de moi? - ---Voici quatre jours que je n'ai pas quitté mon appartement. D'un -moment à l'autre vous pouviez venir ou m'envoyer chercher: de cela -j'étais sûr. D'ailleurs, n'était-il pas convenu que vous réfléchiriez? -Vous avez réfléchi quatre jours: ce n'est pas trop. - ---J'ai réfléchi, Odon, c'est vrai, mais je n'ai pas hésité. Vous êtes -pour moi la lumière: puis-je penser un moment à vivre dans les -ténèbres? - -Elle lui dit qu'elle avait été malade, mais ne lui parla pas de -Facial: mêler le nom de cet homme à leur première journée d'amour lui -eût paru presque indécent. - ---Odon, je suis venue à vous aujourd'hui, et rien ne saurait égaler -mon bonheur et ma confiance. Si vous saviez combien j'ai besoin d'être -aimée! Mais vous le savez, car vous connaissez tout de moi, et je ne -sais par quel sortilège vous pénétrez jusqu'à mes pensées. -Entourez-moi, protégez-moi de votre amour, de manière à ce que je me -sente forte pour vivre. Avec vous je ne crains rien. Assurez-moi -seulement que je n'ai rien à craindre de vous! - ---Pauvre enfant, vous tremblez déjà à l'entrée de cette route -inconnue. - ---Si vous ne m'accompagniez pas jusqu'au bout, que deviendrais-je? - ---Pauline, je jure de vous aimer et de vous soutenir. Moi-même, ma -chérie, j'ai grand besoin de secours. Que serais-je sans vous? -Aimez-moi, Pauline; ne m'abandonnez pas! - ---C'est l'amour qui sera pour tous deux la suprême certitude. - ---Oui, vous avez raison: nous n'avons qu'à nous aimer sans autre -souci. Au seuil des plus grands bonheurs, n'avez-vous pas remarqué -comme l'âme frissonne et s'agite, tellement habituée par la vie à -craindre, qu'elle n'ose s'aventurer dans la félicité? C'est -l'impression que nous avons maintenant l'un et l'autre. Mais -n'appréhendons rien: l'avenir remplira merveilleusement les promesses -du présent. Lançons-nous à coeur perdu dans l'empyrée, et si des -nuages se forment, dépassons-les pour n'avoir jamais au-dessus de nous -que le ciel miroitant d'azur et de flammes. A cette condition, l'amour -sera vraiment ce qu'il doit être, l'illusion éternellement belle et -féconde. - ---J'aspire avec délice à cet enchantement. Déjà vous me le faites -éprouver. Auprès de vous, j'oublie le terre à terre de ma vie, je ne -sais plus qui je suis exactement, j'ignore mes actions passées, et en -dehors de vous, tout n'est que brouillard. Peu m'importe si je suis -folle: en réalité, il n'y a pas de sagesse plus grande que la folie -qui me précipite dans vos bras. - ---Mon adorée, dit Odon en pressant Pauline sur son coeur, rien n'est -plus digne de l'amour que d'oublier tout ce qui n'est pas lui. -Serait-ce aimer que de se préoccuper des circonstances extérieures -pour favoriser ou pour dérouter cet amour? Le véritable amour, le -nôtre, est une protestation contre l'amour artificiel qui s'édifie sur -les convenances et se mesure aux avantages. Le véritable amour -s'inquiète de lui-même: comment se manifestera-t-il avec les plus -douces paroles et les gestes les plus caressants? comment -trouvera-t-il les plus tendres persuasions? comment parviendra-t-il -aux sommets de la passion sans être jamais inférieur à la noblesse de -son origine? Le véritable amour vit d'enthousiasme et de sacrifice; il -brûle de se dévouer; il se défend de l'égoïsme, ou plutôt, comme il -met son bonheur à faire le bonheur de la personne aimée, l'égoïsme se -confond chez lui avec l'esprit de renoncement dans un sentiment -d'ordre supérieur. Que sont les obstacles vis-à-vis d'une pareille -action? Elle ne les connaît que lorsque ces obstacles sont la mort, la -violence armée ou l'esclavage de la misère. Les autres difficultés -créées par la société ou la nature ne font que la stimuler. Vaine -barrière que celle qui nous sépare, ma bien-aimée, et que nos souffles -ont tôt fait de renverser sous l'élan qui les pousse à se mêler en un -même embrasement! Oh! vos yeux où je me plonge avec délire, -pourrais-je les savoir quelque part au monde sans y courir, à travers -les dangers et au mépris des résistances, comme à la source vive dont -il faut s'abreuver pour ne pas périr? Vos traits chéris, les aurais-je -contemplés sans vouloir les revoir encore et les revoir toujours? Et -vos divines mains, prêtes à se poser pour soulager les blessures et -calmer le mal de vivre, en aurais-je une fois subi le magnétique -attouchement sans y prétendre éperdument comme au plus céleste baume? -Non, Pauline, car aimer, c'est partir pour l'infini, sans jeter un -regard de regret ou seulement de souvenir à la contrée que l'on -quitte. Qu'est-ce que cette contrée, côte inhospitalière garnie de -récifs et de brisants, pleine de hurlements de sauvages et de faux -dieux grimaçants? Bientôt nous naviguerons sur l'océan sans limites, -n'ayant autour de nous que l'horizon bleu, sous le ciel profond où -brillent les étoiles. - -Pauline écoutait la voix harmonieuse de son amant et s'en laissait -bercer avec ivresse. Son âme se fondait dans cette douce jouissance, -et indépendamment du sens des paroles, le son même des mots qu'il -prononçait la remuait délicieusement. Avait-elle jamais vécu une -minute comparable à celle-là? Ou plutôt, avait-elle vécu auparavant? -Ses plus aiguës émotions de jadis, si elle se les rappelait, ne lui -paraissaient plus qu'une histoire étrangère, arrivée à une autre. -C'est maintenant seulement qu'elle sentait, qu'elle voulait sentir; et -dans la multiplication miraculeuse de sa sensibilité, elle discernait -mille frissons inconnus qui la transportaient de bonheur. - ---Chère âme, disait Odon, les plus adroites tactiques du monde, ses -tyrannies les mieux combinées ne prévaudront point contre nous, si -nous aimons avec simplicité et confiance. Comme il est facile d'être -heureux, lorsqu'on suit naïvement l'impulsion du coeur, sans la -détourner ou l'affaiblir par d'anxieuses discussions ou des craintes -irraisonnées! Attachons-nous à cette conviction que nous sommes faits -l'un pour l'autre et que le lien qui nous unit prime toute autre -obligation terrestre. Vous êtes mienne, et pour vous arracher à moi, -il faudrait le brisement de ma personne ou de mon amour. - -Aux caresses passionnées qu'il prodiguait à Pauline et où gisait pour -elle tout le ciel correspondaient bien d'autres paroles plus brûlantes -encore. La jeune femme les buvait comme un breuvage ensorceleur, qui -coulait suavement en elle, coupé de longs baisers. Oh! comme elle -entrait avec des éblouissements dans cet admirable palais de l'amour, -si ruisselant de richesses et de lumières! La féerie sublime du -coeur la prenait tout entière et la plongeait dans le merveilleux. -Son esprit, incapable d'imaginer au-delà, restait presque effrayé de -la contemplation de pareilles splendeurs, que le rêve lui-même n'avait -jamais réalisées. - -Elle se trouvait dans ses bras, ses bras à lui, lui, le seul homme -qu'elle eût aimé, vraiment aimé, celui dont l'image avait rempli ses -veilles et ses nuits attisant en elle l'intense désir du bonheur, -celui qu'elle ne pouvait se lasser de se représenter comme le héros -mystérieux descendu de régions supérieures pour l'arracher à l'abîme! -Elle sentait les battements de sa poitrine sur la sienne! Ses yeux à -lui cherchaient ses yeux à elle comme pour pénétrer au plus profond -d'elle-même et la posséder plus complètement! Et elle ne mourait pas, -son être ne tombait pas en poussière, dissous, volatilisé par la -puissance surhumaine de son émotion! - ---Odon! Odon! soupirait-elle, soyez béni! - -Et ses paupières se remplissaient de larmes, qui se répandaient sur -ses joues en ondée de délivrance et de réparation. - ---Ma maîtresse! ma dévotion! mon épouse! s'écriait Odon, je t'aime -comme jamais je n'ai aimé? Tu avives en moi une passion toujours -grandissante. Je croyais connaître l'amour, et je n'en avais eu que -des simulacres. Toi seule es l'inspiratrice, la muse, le feu de mon -âme! - ---Oh! appelle-moi ton amant, encore, encore! Je veux l'être et ton -esclave jusqu'à la fin de mes jours. - ---Mon ange! tu seras mon ange, mon bon ange! - ---Et toi ma gloire et mon univers! - -Leurs paroles devenaient moins fréquentes. Le silence divin leur -semblait plus propice à l'exaltation de cette heure. Lorsque le -langage a épuisé ses ressources à traduire l'enthousiasme de l'amour, -et que de cet enthousiasme il reste encore infiniment qui ne peut -s'épancher par des mots, parce qu'il est ineffable, le silence -subvient à la parole impuissante, et acquiert tout à coup une -éloquence imprévue. Un regard, un sourire, un frémissement contiennent -alors trop de choses pour que l'on songe à parler. La voix romprait le -charme. Que dire d'ailleurs qui ne soit déjà mille fois suggéré par -l'intuition, ce sens extraordinaire et qui nulle part ne trouve plus à -s'employer qu'en amour, par lequel, à de certains moments, deux êtres -humains communiquent entre eux mystérieusement et perçoivent leurs -pensées? - -Odon et Pauline, tout imprégnés d'eux-mêmes, en étaient parvenus à ce -degré d'extase, où la vie confond les coeurs en une seule -palpitation, les âmes en un seul désir. - -Longtemps ils demeurèrent, noyés dans le délice de leur passion, -perdus dans le ciel, morts au monde. Une certitude de bonheur -s'éployait magnifiquement à leurs yeux éblouis, comme un voile de -clarté que la providence, enfin juste, étendait et laissait ondoyer -sur eux. Un encens de volupté les baignait, volupté idéale, qui -faisait tressaillir leur imagination avant de surprendre et de -fasciner leurs membres. Leur pensée ne trouvait plus même à se -formuler en eux; elle aussi devenait incapable de suivre l'ascension -de leur amour. A cet apogée ne subsistait que la conscience de leur -béatitude, inexprimée, inexprimable, flamboyante. Elle dévorait tout -autour d'elle, depuis les simples notions de la matière, jusqu'aux -hautes représentations de la personnalité. Consumés, purifiés, -sublimés par cette fervente flamme, ils n'étaient plus deux amants, un -homme et une femme, ayant un passé, une histoire, un nom, un -caractère, des goûts, des volontés; ils n'étaient plus des créatures -douées de corps, ou même des esprits doués d'intelligence; ils ne -voyaient plus, ne comprenaient plus, ne se souvenaient plus; ils -n'avaient plus ni crainte, ni doute, ni foi, ni espérance; ils -n'étaient plus quelque chose d'humain: ils étaient l'amour. - -Puis, le calme qui succède aux grandes excitations, calme dont la -douceur et le sourire dépassent en charme, pour de véritables amants, -le brillant météore de la passion déchaînée, descendit peu à peu sur -eux avec des précautions discrètes et de lents coups d'éventail. -L'apaisement qui leur rendait le libre arbitre les remplissait d'une -intime joie: fiers de s'être donnés l'un à l'autre, ils se regardaient -avec les yeux nouveaux, comme s'ils ne s'étaient jamais vus, ravis de -se découvrir jeunes et époux dans l'île enchantée qui allait être leur -domaine. Claire et sans tache, ainsi qu'une merveilleuse aurore, se -dressait l'évidence de leur hymen; et leurs regards étonnés la -contemplaient avec admiration. De peur de dissiper le phénomène, ils -restaient sans bouger, sans oser respirer. Ils se fussent presque crus -en plein rêve, si le tressaut de leurs artères ne leur eût rappelé -qu'ils étaient encore attachés à la chair. - -Lorsqu'ils se furent enfin ressaisis à l'existence et que, comme pour -se persuader de sa réalité, ils eurent éprouvé le besoin de se parler -de nouveau: - ---Joie! dit Odon, vous m'appartenez désormais corps et âme. - ---Et cela non pour la damnation, mais pour le salut, dit Pauline. - ---Oui, pour la délivrance. Ne sommes-nous pas des esprits libérés de -l'esclavage terrestre, et ne voguons-nous pas à travers l'éther, -emportés de paradis en paradis? O Pauline! douce âme, nous nous sommes -cherchés longtemps, nous avions soif l'un de l'autre, nous nous sommes -trouvés. Sans doute, amie, cette délivrance n'est pas absolue; nous ne -pouvons suspendre des ailes à nos épaules et nous envoler -matériellement hors de ce séjour de risques et de peines: mais en -comparaison de ce que nous étions auparavant, tristes et déçus chaque -jour, inquiets de nous-mêmes et ne sachant au juste ce que nous étions -venus faire ici-bas, quelle métamorphose! Et ne sommes-nous pas -miraculeusement dégagés des liens du malheur qui pesaient sur nous et -nous maintenaient la face contre terre? Ne nous sentons-nous pas élus -pour le royaume des cieux? - ---Je suis sauvée, dit Pauline, je vis, je puis dire ce que c'est que -la vie, la vie éternelle. O sainte communion! je comprends maintenant, -je vois, je crois! Le sens du monde ne m'est plus caché. Tous ces -grands mots d'espérance, de foi, de charité, qui étaient pour moi -lettre morte, j'en ai l'entendement. - ---Quelle religion plus belle que celle de l'amour? - ---Une religion! répéta Pauline mystiquement: c'est bien ce qu'il doit -être et ce qu'il est pour moi. - ---Mais là, plus que partout ailleurs, c'est la grâce qui opère. Il -faut aimer pour croire. - ---Je crois, Odon, je crois! - ---O Pauline, vous êtes la beauté. - ---Et toi, la vérité. - -Ils joignirent encore leurs lèvres dans une étreinte solennelle. - ---Tu ne regrettes rien? dit Odon. - ---Si, je regrette une chose, répondit sa maîtresse. - ---Quoi? - ---Je regrette de ne pas croire que l'amour soit un crime, pour pouvoir -le commettre et mieux manifester ainsi combien je t'aime. - -Elle le considérait avec un orgueil sans pareil, transfigurée par -l'ardeur éclatante de la passion heureuse. Où étaient alors ses -timidités, ses hésitations, ses chimères peureuses et découragées? -Victorieuse de l'abîme, elle dominait le monde de toute la hauteur et -de toute la magnificence de son Thabor. Elle apparaissait à de -Rocrange vêtue de gloire et d'immortalité, le front ceint d'une -auréole, les yeux flambant de lueurs d'au-delà, quasi divine. - -Il tomba à genoux devant elle, transporté par son rayonnement. - ---Non, dit-elle, adorons ensemble. - -Elle le releva, le conduisit à l'harmonium, qu'elle ouvrit; et ses -doigts errèrent sur les touches et en tirèrent de grands accords. - -D'une voix pieuse, elle chanta des cantiques d'actions de grâce. - ---Pauline! Pauline! s'écria Odon, presque effrayé de l'exaltation de -sa compagne, n'êtes-vous plus une femme? Êtes-vous quelque créature du -ciel qui, après m'avoir ébloui, allez retourner dans votre naturelle -patrie? - ---Je ne suis plus une femme, c'est vrai, répondit-elle: je suis la -femme, la femme telle qu'elle devrait être. Laissez-moi encore -quelques instants cette illusion, il sera trop vite temps de revenir à -mon vêtement terrestre. - -Fou d'amour, Odon la possédait de nouveau en un suprême baiser. - ---Oui, sois la femme! sois la femme pour moi! c'est-à-dire le secours, -la régénération et le divin paraclet! - -Et Pauline aurait volontiers répété la prière du vieillard Siméon: -«Maintenant, Seigneur, rappelle ton serviteur à toi, puisque mes yeux -ont vu ton salut!» - - - - -IX - - -Les douze coups de minuit sonnèrent à une église. - -Pauline, comme on sort d'un rêve, s'éveilla en sursaut. - ---Il me faut partir, dit-elle. - ---Quelle brutalité t'arrache d'entre mes bras? interrogea Odon. - ---La vie. - ---Oh! l'horrible et dur étau de fer! - ---La souffrance ne s'exile jamais, même des plus grandes joies: elle -épie de loin et se précipite dès qu'il y a place pour elle. - ---Tu dois regagner ta demeure? - ---C'est misérable, mais c'est ainsi. - -Ils revenaient peu à peu, ahuris et décontenancés, à l'exercice -pratique de l'existence. Ce rappel à l'ordre grinçait douloureusement -et ridiculement dans leur coeur, comme éclaterait au milieu d'une -symphonie le son discord et choquant d'une cloche fêlée. - ---Avez-vous songé à la manière dont vous expliqueriez votre absence à -votre mari? demanda Odon. - -Il prononça ce mot «votre mari» avec un étranglement de voix. L'idée -du «mari» venait subitement de faire explosion dans le tabernacle de -leur amour. - ---J'ai dû y songer, répondit Pauline tristement. Et en disant cela ses -joues s'empourpraient de honte, non certes parce qu'elle trompait -Facial, mais pour avoir à se préoccuper de lui au moment où un autre -remplissait son âme. - ---J'ai une vieille tante, expliqua Pauline, que je vais voir de temps -en temps. Mon mari étant invité aujourd'hui à je ne sais quel banquet, -je lui ai dit que je profiterais de son absence pour aller dîner et -passer la soirée chez ma tante. Je suis partie vers cinq heures, j'ai -fait une courte visite et je suis venue. - ---M. Facial peut interroger votre tante, objecta Odon. - ---Mon mari va une fois par an chez ma tante; celle-ci, qui est -paralytique ne sort jamais. D'ailleurs, comme elle est quelque peu -faible d'esprit, si par hasard, il arrivait qu'on la questionnât, elle -ne se souviendrait exactement de rien, embrouillerait tout et l'on ne -pourrait tenir aucun compte de ce qu'elle dirait. - ---Et votre cocher? - ---En arrivant chez ma tante, j'ai renvoyé le cocher et je lui ai -donné l'ordre d'aller se mettre à la disposition de mon mari. Celui-ci -à qui j'avais proposé la voiture pour la soirée, m'a su grand gré de -cette attention. Je suis venue chez vous en fiacre. - ---Vous êtes très habile, dit Odon. - -Ni l'un, ni l'autre ne souriaient. En constatant l'habileté de sa -maîtresse, Rocrange éprouvait presque un sentiment de malaise. Cette -femme si pure, si noble, si chère lui paraissait diminuée, comme -ravalée à quelque niveau indigne d'elle. Et Pauline ne se dissimulait -pas sa déchéance. Que faire? Son habileté était cependant nécessaire: -l'inquiétude d'Odon à s'informer de sa sécurité en faisait foi. Que -serait-elle devenue sans cela? - -Une larme jaillit de sa paupière. - -Cette larme fit plus que bien des paroles. Instantanément, le coeur -d'Odon retombait fondu d'amour et d'adoration à ses pieds. - ---Ne pleure pas, murmura-t-il plein de pitié, ne pleure pas, je -t'aime. - -Ils se dirent adieu en jurant de se revoir ou de s'écrire chaque jour. - -Facial n'était pas rentré. - -«Dieu soit loué! pensa Pauline, je n'aurai pas à le voir, à subir une -conversation, à mentir.» - -Elle se coucha, mais ne dormit guère, interdite devant sa nouvelle -destinée. - -Pendant ce temps, Facial s'amusait comme il ne s'était jamais amusé. - -C'est Chandivier qui avait arrangé cette petite fête. Il avait enfin -réussi à «débaucher» Facial, comme il disait. Facial, qui avait plus -d'une fois refusé de s'associer aux «orgies» de son ami, sur -l'assurance qu'en définitive il ne s'y passait rien dont eût à rougir -un honnête homme, que chacun était libre de s'y comporter comme il lui -convenait, et sur l'argument décisif que s'il était digne de -sauvegarder sa _respectability_ dans la vie, il ne fallait pas non -plus s'enterrer, Facial, sans trop faire de façons, s'était laissé -tenter. - ---Une fois, n'est pas coutume, dit-il à Chandivier. - ---D'autant plus, répliqua celui-ci en faisant claquer sa langue, qu'il -y aura de jolies femmes. - -Ce fut très joyeux. Rébecca, en l'honneur de qui la petite fête avait -été organisée, se montra à la hauteur de la situation, et par son -espièglerie, son entrain, sa beauté du diable, électrisa les convives. -Lorsqu'elle était un peu lancée, elle oubliait vite sa récente -élévation au rang de comédienne, pour redevenir la cabotine de dernier -ordre qu'elle n'avait jamais cessé d'être. Dans sa bouche, les propos -salés faisaient bien et allumaient le sang; ses bras et ses jambes -semblaient créés spécialement pour se trémousser. Aussi, au dessert, -eut-elle un succès étourdissant, lorsque d'une voix canaille soulignée -par des gestes appropriés, elle débita une chansonnette scabreuse, -composée pour elle par Chandivier: _le Museau de Dodore_, dont chaque -couplet se terminait par ce refrain suggestif: - - Il fouille, il fouille, - L'museau d'Dodore, - Il fouille, il fouille, - Il fouille encore, - Troulaïtou, - Il fouill' partout! - -On bissa, on trissa cette burlesque insanité; on brailla en choeur -le refrain. Facial, qui avait un peu bu, moussait comme les autres. -Décidément, Rébecca était une femme capiteuse. Il commençait à -beaucoup moins blâmer Chandivier, à l'envier presque. L'heureux -gaillard! Les vins aidant, Facial se surprit en flagrant délit de -convoitise. Ces femmes légères autour de lui, cette atmosphère de -plaisir, cet échauffement des sens et de l'imagination ne manquèrent -pas de produire leur effet. Il eut besoin d'énergie pour résister à la -tentation et se priver de l'épilogue ordinaire de ces sortes de fêtes. - -Sur les trois heures du matin, lorsqu'il quitta le restaurant, seul, -après avoir pris part à toutes les folies auxquelles s'était livrée la -bande joyeuse, son sang n'était guère disposé à le laisser tranquille. -Et tandis qu'il fredonnait: - - Il fouille, il fouille, - L'museau d'Dodore... - -les bras, les décolletés, les poudres de riz, les odeurs d'essences, -les cascades de rires et de cris féminins, qu'il venait de quitter, le -poursuivaient avec insistance, fouettant sa sensualité. - -«Il est encore temps, se disait-il haletant, tu peux retourner... Ou -tu peux aller ailleurs.» - -Il revoyait les poses et les mines provocantes de Rébecca, les -allures et les plasticités des autres femmes; et, à défaut de Rébecca, -il se demandait avec laquelle de ces dernières il aurait bien couché. - -«Non, dit-il, chassons ces idées! Ce n'est pas maintenant que je vais -me mettre à renier mes principes. D'ailleurs, ces drôlesses ne sont -peut-être pas très sûres...» - -La vision de sa femme vint alors se mêler à celles qui dansaient déjà -une sarabande dans son esprit, sa femme en déshabillé, délurée et -lascive, prenant des poses comme les autres. - -«Pourvu qu'elle ne soit pas endormie, se dit-il... Bah! je la -réveillerai...» - -Arrivé chez lui, la tête tourbillonnante, Facial se déshabilla -précipitamment, et, en caleçon, en pantoufles, un flambeau à la main, -il voulut entrer dans la chambre à coucher de Pauline. - -La porte était fermée. - -Un instant interloqué, il ne s'arrêta cependant pas pour si peu. - ---Ouvrez! cria-t-il, ouvrez! - -Et comme Pauline n'entendait pas ou ne se pressait pas de répondre, il -se mit à faire du bruit avec ses doigts contre le vantail, tout en -continuant à crier: - ---Ouvrez, s'il vous plaît! ouvrez! - -Pauline, surprise au moment où un tardif sommeil était sur le point de -verser un peu de calme sur son esprit jusqu'ici si extraordinairement -agité, ne put se défendre d'un certain émoi. Que se passait-il? -Reconnaissant enfin la voix de son mari, sa première pensée fut qu'il -était arrivé quelque accident, que quelqu'un était malade. - ---C'est vous? demanda-t-elle effrayée. - ---C'est moi, ouvrez. - ---Qu'y a-t-il? - ---Ouvrez toujours. - -Devant cette insistance, elle se hâta de jeter sur ses épaules un -peignoir, et, toute tremblante, alla ouvrir. Mais lorsqu'elle se -trouva face à face avec la figure de Facial, qu'elle aperçut ses yeux, -d'habitude ternes, luisants de lubricité, ses lèvres entrebâillées, -qu'elle sentit le flot pressé et aviné de son haleine, elle comprit ce -qu'il était venu faire. - -Trop tard. Facial était dans la chambre, avait fermé la porte, posé -son flambeau, et s'avançait sur sa femme avec un sourire bestial. - ---Vous êtes jolie, savez-vous, en chemise! proclama-t-il d'une voix -trouble. - -Pauline avait reculé instinctivement. Une horreur subite la glaçait. -Cet homme qui venait sur elle lui faisait l'effet du monstre de son -cauchemar. Est-ce que l'épouvante de l'affreux moment ne lui serait -pas épargnée? - -«Après lui! après lui!... Non, c'est impossible!... pensait-elle -vaguement, sans se rendre exactement compte de la vraie cause de son -effroi. J'ai peur!... j'ai peur!...» - -Elle allait crier, comme si elle se fût trouvée en présence d'un -voleur ou d'un assassin. - -Elle eut besoin d'un extrême effort pour ne pas céder à son -effarement, recouvrer un peu de présence d'esprit et tenter de se -débarrasser de Facial autrement qu'en mettant en l'air toute la -maison. Il suffirait peut-être de jouer une petite comédie. Elle se -laissa tomber d'un air las dans un fauteuil, et se frottant les yeux, -se plaignit dolemment: - ---Oh! vous m'avez éveillée; laissez-moi dormir, je vous en prie: je -suis si fatiguée! - ---Dans cinq minutes il n'y paraîtra plus; c'est toujours comme cela au -premier moment, dit Facial. - ---Je vous en prie, laissez-moi, continua Pauline d'une voix encore -plus défaite. - ---Lavez-vous un peu la tête. Et puis vous pourrez dormir, je ne vous -empêcherai pas de dormir: nous dormirons ensemble. Venez vous mettre -au lit. - ---Je désire être seule; je suis malade. - ---C'est-à-dire que vous allez prendre froid, et moi aussi, si nous -restons comme cela. Couchons-nous. - ---Écoutez, mon ami, supplia-t-elle doucement, j'ai une migraine -horrible. - ---Elle passera, croyez-moi. Savez-vous ce dont vous avez besoin? Je -vais vous le dire... - -Il se pencha sur elle avec un clignement d'oeil polisson. - ---Non, non, laissez-moi! fit-elle en élevant la voix et en s'écartant -de lui nerveusement. - -Mais elle avait compté sans la brutalité des appétits de son mari. - -Affamé par l'aspect de ce corps à moitié nu, dont il n'avait jamais eu -une si tenace envie, Facial se lança sur sa femme, la saisit d'un -embrassement et plongea dans ses seins sa bouche goulue. - -Pauline se raidit convulsivement. Avec une énergie désespérée, elle -réussit à secouer celui qui ne lui paraissait plus qu'un atroce -vampire, et, s'enfuyant à travers la chambre, alla se réfugier -derrière une table. - -Et par dessus ce rempart, en phrases saccadées, cet étrange dialogue -s'engagea entre les époux: - ---Sortez! dit Pauline. - ---Moi sortir d'ici? fit Facial, bouillonnant à la fois de luxure et de -colère. - ---Sortez! répéta Pauline. - ---Mais je suis chez moi, vous êtes ma femme, ce lit est à moi et je -veux coucher avec vous. - ---Vous n'avez pas le droit de me brutaliser. - ---Je n'ai pas le droit de vous tuer, ni celui de vous battre, mais -j'ai le droit de profiter de votre corps toutes les fois que je le -désire. Coucher avec sa femme, cela ne s'appelle pas la brutaliser: et -j'ai le droit de coucher avec vous, entendez-vous, je l'ai. - ---Malgré moi? - ---Malgré vous. - ---Et si je m'y refuse? - ---J'ai le droit de vous y forcer. - ---Par la violence? - ---Par la violence. - ---Ce n'est pas vrai. - ---Consultez les lois, consultez votre confesseur, si vous en avez un, -consultez qui vous voudrez, vous verrez que la femme doit obéissance à -son mari, jusques et y compris la possession. Cela est si vrai, que -si, par quelque maladie ou par quelque incapacité physique, elle se -trouve empêchée de rendre à son époux ce que l'on nomme à juste titre -le devoir conjugal, son époux est en droit de la répudier. - ---Taisez-vous, vous êtes infâme. - ---Jugez si vos caprices peuvent entrer en ligne de compte! - ---Et ma liberté, qu'en faites-vous? - ---Elle n'existe pas. - ---Eh bien, s'écria Pauline, si vos lois me privent de ma liberté, même -dans l'enceinte déjà stricte du mariage, je ne les reconnais pas, je -les repousse de toute l'indignation, de tout le mépris de ma -conscience. Il ne leur suffit pas de m'empêcher de me donner à qui je -veux, elles veulent encore m'obliger à me donner à qui je ne veux pas -et quand je ne veux pas? C'est une honte, c'est un crime. - ---Pauline, prenez garde à vous: vous vous mettez en révolte contre mon -autorité, contre la morale, contre tout ce qui est sacré et légitime. - ---Sacrés, légitimes, vos gestes de satyre et vos besoins obscènes! Ce -serait risible, si ce n'était pas dégoûtant. Allez-vous en, allez-vous -en, vous dis-je! - ---Pauline, prenez garde! - ---Vous me répugnez. - ---Une femme parler ainsi à son mari! Je vais vous apprendre... - -Il voulut l'attraper; mais elle lui échappa en tournant autour de la -table. Furieux, il se mit à courir après elle, vociférant: - ---Je vous veux! je vous aurai! - -Elle fuyait, meurtrissant ses pieds nus aux angles des meubles. - ---Misérable! répétait-elle les dents serrées, au milieu des «je vous -veux!» rauques de Facial. - -La poursuite se prolongea quelques minutes. La malheureuse femme -sentait les forces lui manquer. Acculée à un coin de chambre, elle se -vit perdue. - ---Ne me touchez pas! gémit-elle. - -Facial se précipita. Il l'enleva comme une proie. Une courte lutte -s'engagea. Plus fort, il eut vite brisé toute résistance. Il entraîna -sa femme sur le lit, tandis que ses mains frénétiques soulevaient le -linge, empoignaient et palpaient la chair. - ---C'est un viol! râla Pauline. - -L'homme, en rut, s'était jeté sur elle. - -Au moment où l'oeuvre ignoble allait s'accomplir, et où Pauline, -vraisemblablement, allait perdre connaissance, ses doigts, dans un -dernier spasme de son bras qui battait l'air, rencontrèrent sur la -table de nuit un petit poignard japonais dont elle se servait comme -coupe-papier. - -Elle le saisit, et, se sentant armée, retrouva tout à coup assez de -vigueur pour, en un héroïque effort, s'arracher à l'étreinte affreuse. - -Elle se dressa. - ---Je frappe! cria-t-elle. - -Facial avait roulé hors du lit. - -Quand il se releva, il aperçut la lame levée. - -Subitement dégrisé, autant par le danger qu'il courait que parce que -sa virilité venait de s'éteindre dans le vide, il marmotta d'un air -stupide quelques paroles inintelligibles. - ---Arrière! ordonna Pauline menaçante. - -Facial se sauva, le dos rond. - - - - -X - - -«Où vais-je en être réduite, pensait Pauline, s'il me faut dorénavant -soutenir des luttes pareilles pour rester maîtresse de moi-même?» - -La scène de la nuit se représentait à son imagination, rendue plus -épouvantable encore par les conséquences qu'un peu de réflexion lui -faisait entrevoir. Jamais elle n'avait renvoyé Facial d'une façon -aussi ignominieuse. Il est vrai que celui-ci ne s'était jamais -comporté envers elle aussi grossièrement. Mais, quels que fussent ses -torts à lui, n'allait-il pas trouver étrange l'excessive horreur -qu'elle avait manifestée à son égard? Et lorsque, dans quelques jours, -son besoin d'elle l'amènerait de nouveau dans sa chambre et qu'il s'en -verrait de nouveau refuser l'entrée, que penserait-il, que -soupçonnerait-il? - -Car Pauline était bien décidée à ne plus avoir de relations avec lui. -Elle ne pouvait pas. Jadis, du temps de _l'autre_, elle n'avait point -complètement rompu avec Facial, et cela autant parce que la -cohabitation avec son mari ne lui inspirait pas encore un si profond -dégoût et que le souci de sa sécurité la dominait alors exclusivement, -que parce que Hartwald, même au moment où elle était le plus amoureuse -de lui, était loin d'exercer sur elle l'empire prestigieux d'Odon de -Rocrange. Comparer Odon à Hartwald! L'adoration qu'elle éprouvait pour -Odon lui commandait d'autres sacrifices. Subir Facial alors qu'elle -portait l'image d'Odon dans le coeur! Non, non. C'est comme si on eût -demandé à une chrétienne de la belle époque de s'incliner, ne fût-ce -que pour la forme, devant les faux dieux. - -Il lui faudrait donc trouver un prétexte, en venir à soudoyer un -médecin qui constaterait une maladie fictive et déclarerait que son -mari ne pouvait, sans l'exposer aux plus graves dangers continuer à -entretenir des rapports avec elle! Quelle nauséabonde extrémité! Et -impossible de sortir autrement de cette situation. A moins... - -Un instant l'idée de fuir, de tout quitter traversa son esprit. - -C'était le scandale, la ruine, la mort... - -Elle frémit. - -Louvoyer au jour le jour, et puis, lorsque Facial, perdant patience, -ferait valoir par trop impérieusement ses droits, le médecin, -l'atrocité du médecin: il n'y avait que cela. Mais saurait elle -soutenir ce rôle hideux? Ne se trahirait-elle pas, quand Facial -proposerait un traitement, voudrait la conduire aux bains, consulter -peut-être des spécialistes? Cette comédie était-elle longtemps -jouable? Trouverait-elle même un médecin qui consentirait à se faire -son complice? - -Et qui lui affirmait que Facial n'éclaterait pas tout à l'heure? Il -était midi. Ils allaient se rencontrer pour le déjeuner. Quelle -explication aurait lieu entre eux? - -«Aie confiance! pensa-t-elle, s'efforçant de rester sereine et -rejetant loin d'elle, comme un mauvais rêve, ses pressentiments et ses -inquiétudes. Aie confiance, suis sans alarmes la voie, quelle qu'elle -soit, qui t'est tracée: tu as choisi la meilleure part, qui ne te sera -point ôtée. Comment te serait-il pénible de souffrir quelque peu pour -l'amour de celui que tu aimes? Et tout dût-il te manquer, ne te -resterait-il pas celui-là qui t'est plus cher que ce que le monde peut -t'offrir, celui-là qui est ta joie, ton réconfort, ta lumière?» - -Les événements de la nuit n'avaient pas laissé, en effet, de produire -sur Facial une fâcheuse impression. Il les ruminait avec stupeur, -cherchant ce que sa femme pouvait avoir contre lui et ce qui la -rendait, depuis quelque temps, si déplorablement nerveuse. Il se -rappela à ce propos deux ou trois discussions un peu vives qu'il avait -eues récemment avec Pauline, y adjoignit la scène violente au sujet de -l'affaire Saint-Géry et la maladie qui en avait été la conséquence, et -se demanda s'il ne fallait voir dans ces faits que le symptôme d'un -état morbide, dont une saison au bord de la mer ou un voyage dans les -montagnes auraient raison, ou si, par malheur, ils ne résulteraient -pas de dangereuses perturbations morales, à la seule pensée desquelles -frémissait sa conscience d'honnête homme. - -Il se promit d'observer attentivement Pauline. - -La situation n'était peut-être pas si grave. Quoique ses souvenirs de -la nuit fussent lucides, Facial ne se dissimulait pas qu'il était -assez ivre, lorsqu'il s'était présenté chez sa femme. - -«Peut-être, se dit-il, que mon ivresse était plus apparente que je ne -me le figure, et que Pauline, effrayée et révoltée à la fois, a cru -bien faire de me tenir rigueur. C'est elle qui m'aurait donné une -leçon. Il est vrai qu'il m'arrive si rarement de m'enivrer, qu'elle -aurait pu se montrer indulgente.» - -Perplexe, et un peu honteux, Facial jugea que le meilleur parti à -prendre, pour le moment, était de garder le silence. Il ne fit aucune -allusion à ce qui s'était passé. Pauline, de son côté, qui ne -cherchait qu'à éviter un orage, n'en fit pas davantage. Ils feignirent -d'avoir oublié jusqu'à l'existence de quelque chose d'anormal entre -eux. - -Facial lui demanda seulement en lui jetant un regard singulier: - ---Comment vous sentez-vous aujourd'hui? - -Et Pauline répondit froidement: - ---Je vous remercie, je me sens bien. - -Une heure après, elle était chez Odon. - ---Oh! comme il est difficile de maintenir son amour dans les régions -pures et hors des atteintes salissantes d'en bas! - ---Pauvre amie, vous souffrirez encore. Les hommes ne consentiront -jamais à laisser les beaux sentiments s'épanouir naturellement au -soleil. Ils obscurciraient plutôt le ciel des nuages de leur envie. -Médiocrité, sottise, perfidie, voilà ce qui nous entoure et nous -menace. Mais, chère enfant, le véritable amour est plus fort que tout -cela: ou plutôt, il n'a rien de commun avec l'ordinaire de la vie, -étant d'une vie extraordinaire et planant au-delà du monde. Les -souffles du marécage infime ne sauraient le ternir. Appliquons-nous -donc à rester au-dessus de ces exhalaisons impuissantes. Méritons par -la vertu de notre communion l'immunité qui protège les belles âmes. - ---Je le désire, répondit Pauline, mais vous vous faites des illusions -sur moi, si vous me croyez assez détachée des choses d'ici-bas pour ne -prêter aucune attention à leurs mesquines entreprises. Je suis encore -trop une femme de chair et d'os pour ne pas craindre, ne fût-ce que -pour mon corps, les éclaboussures de la route. Je suis sensible aux -moindres contrariétés; mon amour-propre et ma raison s'offensent sans -cesse. Les luttes ridicules qu'il faut soutenir pour échapper à la -mainmise de l'existence m'irritent et m'accablent. Je voudrais être -heureuse et libre dans le monde et non pas seulement hors du monde. - ---A qui le dites-vous! reprit Odon. Le stoïcisme est une grande -doctrine, mais il faut des caractères autrement trempés que les nôtres -pour le pratiquer: d'ailleurs je doute que des stoïciens puissent être -amants. Je me flatte si peu d'être invulnérable aux piqûres d'épingle -ou aux coups de boutoir de la réalité, que j'évite autant que -possible de lui donner prise sur ma véritable personne; je ne lui -présente qu'un mannequin sur lequel elle peut sans beaucoup de dommage -s'acharner. Ce que je veux dire, c'est que quand on a un amour comme -le nôtre dans le coeur, on est assuré du refuge idéal où nul ne -s'aviserait de nous poursuivre, dont rien ne saurait nous arracher. -L'amour est un port admirable, qui empêche de sombrer même dans les -pires tempêtes. - ---Oui, mais l'amour nous dote d'une sensibilité nouvelle et nous -expose par ce fait à des attaques que n'ont point à redouter ceux qui -n'aiment pas. Croyez-vous, pour ne prendre qu'un exemple, que -l'asservissement au mariage ne me soit pas autrement pénible -aujourd'hui que j'aime qu'hier où je n'aimais pas? Une multitude de -choses qui me laissaient indifférente alors me supplicient maintenant. -Je ne puis pas vous voir comme je le désire, me donner à vous -entièrement, ne penser qu'à vous, n'avoir d'autre souci que celui de -vous plaire. Il me faut toujours songer à ce mari que je dois ménager, -à ces intérêts terrestres qui veulent être sauvegardés, à mon coeur -qui est sans cesse sur le point de se trahir. Ah! la liberté, la -liberté d'aimer, j'en ai besoin et je ne l'ai pas. - -Odon lui prit les mains, et s'efforçant de la calmer: - ---Aimez seulement, Pauline, et pour le reste armez-vous de la patience -nécessaire à toute créature qui vit sur cette terre. - ---Il en faut beaucoup. - ---Sans doute. Personne a-t-il jamais prétendu à la félicité parfaite? - ---Non, mais vous avouerez qu'alors qu'il serait facile d'être heureux, -les hommes, frappés de je ne sais quelle folie, font tout pour dire au -bonheur: Tu n'entreras pas! - ---Nous, ma bien-aimée, nous le laisserons tranquillement entrer, et -quoique ce soit par la porte secrète, il n'en sera pas moins bien reçu -et n'en sera pas moins le bonheur. - -Plus d'une fois, Odon dut ainsi la rasséréner. Elle arrivait chez lui, -au sortir des artifices et des contraintes du dehors, comme dans une -sorte de confessionnal où s'épanchait sa vraie nature et d'où elle -repartait soulagée et réconfortée. - -Leurs après-midi d'amour étaient de délicieuses oasis dans le désert -de l'existence, et tous deux s'abreuvaient aux sources vives, s'y -désaltéraient à longs traits. A l'ombre odorante des palmes, ils -oubliaient les vents arides et le sable desséchant. Des oiseaux bleus -par essaims évoluaient gracieusement sous les arceaux de verdure -fraîche. Des chants ailés voltigeaient. Un encens flottait dans l'air. -Voluptueusement bercés par l'ondulant murmure des feuilles et les voix -célestes qui frémissaient sur chaque vibration de l'éther, ils -laissaient voguer indéfiniment leurs âmes au gré des mille paysages de -ces jardins de rêve. - ---Oh! disait Pauline, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, les -yeux perdus dans l'extase, s'il ne s'agissait que d'aimer, selon son -coeur, selon sa bouche, selon sa croyance, la vie ne serait plus la -vallée de larmes, mais l'Éden merveilleux d'avant le péché. - ---Qui empêche de le reconquérir, cet Éden perdu par notre faute? - ---Le serpent de l'hypocrisie. - -Leurs caractères différaient juste assez pour se rendre sensibles -leurs deux personnalités et pour se charmer l'un l'autre par leurs -dissemblances. Odon était calme, prédisposé à l'optimisme, sachant -supporter sans trop s'en irriter le mal nécessaire qu'il constatait -autour de lui; en amour, il était intense, tendre, profond, comme ému -de divine pitié, recherchant l'intimité, ne demandant qu'à construire -de hautes murailles autour de son bonheur. Pauline, bien que sachant -extérieurement rester calme, contenait en elle une agitation toujours -prête à déborder; son impressionnabilité la rendait perméable à toutes -les afflictions aussi bien qu'à toutes les illusions; elle ressentait -avec une égale acuité les joies et les douleurs, et, sans cesse -harcelée par ses espérances comme par ses craintes, elle souffrait et -jouissait d'avance aussi vivement que lorsque les événements se -réalisaient. Trop orgueilleuse, trop noble, trop honnête, elle ne -consentait pas sans malaise à dérober aux yeux ce qui était sa vraie -vie, à farder son visage et à déguiser ses pensées. Elle eût -volontiers édifié son amour comme un château sur une colline, pour que -jusqu'aux passants indifférents pussent l'admirer et l'envier, et -qu'elle pût en être fière, toutes armoiries étalées; elle avait une -tendance à braver l'opinion. Chacun d'eux voyait dans le vulgaire -l'ennemi: mais Odon avec une philosophie dédaigneuse et un désir de -s'écarter, Pauline avec un besoin de combattre et de protester. - -Mais l'amour, qui, malgré tout, les remplissait de joie et de -victoire, l'amour triomphant chassait vite les ombres mauvaises qui -tentaient de se glisser sur leur félicité. Lorsqu'ils se retrouvaient, -toujours plus indiciblement fortunés de se connaître, leurs coeurs -s'élançaient l'un vers l'autre avec délire, effrayés et enchantés de -la puissance de leur transport. Chaque fois, c'étaient des ondées -nouvelles de délice; leurs moindres paroles prenaient des reflets -multiples de grâce, de beauté, d'adoration; ils se plaisaient -parfaitement, se sentaient faits l'un pour l'autre, prédestinés -presque, tant il leur semblait qu'ils s'étaient longtemps cherchés -dans les ténèbres de la vie, qu'ils s'étaient aimés autrefois. A tout -instant, ils tressaillaient d'aise, découvrant en eux des recoins -charmants qui leur faisaient l'effet de vieux souvenirs s'éclairant -soudain dans l'arrière-plan sombre de leur mémoire. - ---Que serions-nous devenus, si nous ne nous étions pas rencontrés? -demandait Pauline. - ---Nous aurions été privés de la lumière éclatante de la vérité; nous -n'en aurions eu qu'une intuition, sans être admis à la contempler face -à face. - ---Cela me semble impossible: ne pas vous connaître, ne pas vous -posséder, n'avoir aucune idée de vous! C'est comme si on me disait: -Que seriez-vous, si vous n'étiez pas née? Je ne saurais que répondre, -ne pouvant me figurer l'état où l'on est quand on n'existe pas, me -heurtant là à un non-sens, à une véritable antinomie de la raison. Eh -bien, Odon, j'ai le même sentiment relativement à notre amour: je -n'imagine pas, maintenant que je vous aime, comment il se pourrait -que cet amour n'existât pas. Que serions-nous devenus, si nous ne nous -étions pas rencontrés? En vous posant cette question, cette énigme -plutôt, je la jugeais insoluble. Ce que nous serions devenus, ce que -moi du moins je serais devenue, je ne parviens pas à le comprendre: et -votre réponse ne me satisfait pas. Nous aurions été privés de la -lumière, dites-vous: mais comment peut-on être privé de la lumière? - -Odon aimait qu'elle s'exaltât ainsi. Exalté lui-même, tout ce qui -s'élevait au-delà de la banalité des sentiments ordinaires, quelque -louables et quelque excellents qu'ils fussent, lui plaisait comme une -chose précieuse. Odon était idéaliste. En ce sens qu'il ne croyait pas -qu'il fallût prendre la vie pour ce qu'elle semble être, mais pour un -prétexte continuel à se créer un monde d'idées et d'émotions en -rapport avec l'éternel désir, monde généreux et sublime auquel il -attribuait tout autant de réalité et beaucoup plus de beauté qu'à -l'autre. Y a-t-il d'ailleurs autre chose que des phénomènes? Et un -phénomène psychique a-t-il moins de consistance qu'un phénomène -physique? Bien plus, chacun, même le plus obscur barbare, ne -considère-t-il pas la vie à travers son esprit? Et n'est-il pas -désirable, en conséquence, étant donné que tout n'est que vision, de -rendre cette vision aussi superbe, aussi noble, aussi enchanteresse -que possible? C'est ce que se disait Odon; et comme son tempérament -l'incitait déjà, sans le secours d'aucun raisonnement, à réaliser -autour de lui cette atmosphère merveilleuse, son idéalisme, à la fois -naturel et acquis, constituait bien pour lui la seule vie normale. - -Il avait trouvé dans Pauline l'âme ardente et lyrique qui convenait à -la sienne. - -Aussi se remettait-il plus que jamais à espérer et à croire. Les -quelques hésitations qui l'avaient un instant troublé au seuil de cet -amour avaient vite fait place à une confiance illimitée et à une -exquise sensation de s'être jeté à corps perdu dans le ciel. -L'abondance de son bonheur confirmait magnifiquement sa foi. - -Depuis cinq mois que durait sa liaison avec Pauline, il avait vécu -assez retiré. Chez sa soeur, la vicomtesse de Béhutin, où il était -obligé de se montrer de temps en temps, on disait: - ---Qu'a donc M. de Rocrange? Ce n'est plus le mondain de jadis. - -Et on se donnait cette raison: - ---Ses voyages l'ont rendu philosophe. - -Ailleurs, où il ne se montrait pas, on disait: - ---C'est le diable qui s'est fait ermite. - -Réderic, qu'Odon voyait encore, et avec lequel il lui arrivait parfois -de faire, le matin, une promenade à cheval, était seul à connaître la -vérité. Mais il ne reçut, ni ne provoqua de confidence. Du jour où -Pauline eut été sa maîtresse, Odon n'entretint plus d'elle son ami. -Celui-ci se borna à comprendre. Une fois cependant, se trouvant chez -Odon, il surprit sur un meuble un mouchoir oublié. Odon saisit son -regard et pâlit légèrement. - ---De la discrétion, n'est-ce pas? - ---Je te le jure. - -Ce furent les seuls mots qui furent prononcés. - -Pauline était plus tenue. Il ne lui était guère possible de rien -changer à son genre de vie. Elle n'avait pas comme Odon le prétexte -d'une longue absence pour rompre ses liens mondains. Et les dénouer -peu à peu, quelque imperceptiblement que cela fût fait, n'eût pas -manqué d'être remarqué. Elle n'eût jamais cru que le service du monde -pût revêtir une si étroite livrée. C'est à peine souvent si elle -pouvait distraire quelques minutes pour les consacrer à Odon. Elle -courait chez lui, l'entrevoyait, repartait. - -Il était rare qu'elle pût venir le soir. Les motifs pour sortir seule -étaient trop malaisés à imaginer. Odon se serait, sans doute, -facilement arrangé à se trouver où elle allait, au concert, au bal, au -théâtre, chez celui-ci ou celui-là; mais d'un commun accord les deux -amants préférèrent ne pas se rencontrer dans le monde. Quelle -contrainte c'eût été de se regarder, de se parler comme des étrangers -sous les yeux d'argus de la malveillance! Les deux ou trois fois que -cela arriva, soit chez la vicomtesse, soit aux réceptions de Pauline, -où Odon ne put se dispenser, par prudence, de paraître de loin en -loin, ils éprouvèrent trop de gêne pour que l'attrait de se voir -compensât leur appréhension. Et pourtant tous deux avaient fait leurs -preuves! Mais l'amour, leur amour, les rendait naïfs et craintifs -comme des enfants. - -Ces contrariétés, dès le commencement, peinèrent Pauline. Bientôt -elles firent plus que la peiner, elles lui devinrent odieuses. Elle se -mit à détester le monde qui l'obligeait à une perpétuelle mascarade et -la privait cruellement de tant d'heures, de tant de journées d'amour. -Elle avait soif, et la coupe était tenue loin de ses lèvres par une -main inexorable, qui rarement se départait de sa rigueur assez pour -lui permettre d'en aspirer hâtivement et furtivement quelques gouttes. - -Et voilà que son ancienne horreur de l'adultère lui revenait, malgré -la dissimilitude des circonstances et le bonheur parfait qu'elle -goûtait lorsqu'elle oubliait dans les bras d'Odon. - -«Tromper! n'y a-t-il donc que cela? pensait-elle dans ses accès de -révolte. Certes, le monde mérite d'être trompé: que dis-je, il -l'exige! Mais est-il digne de moi de m'abaisser à jouer ce rôle? -Dois-je sacrifier mes pudeurs, mes instincts, mes joies sur cet autel -boueux de l'opinion? Cacherais-je ce qui fait mon honneur? -Rougirais-je de ce dont je suis fière? Mon amour si noble, si beau, -mon amour qui est l'édification de mon âme, mon amour qui constitue ce -que j'ai de plus méritoire à présenter à Dieu en balance à mes péchés, -mon amour me ferait-il honte comme le vice qu'on cultive secrètement -et qu'on met ses soins à dissimuler? Je ne veux pas qu'il en soit -ainsi! Je suis malheureuse de devoir me taire. Ne me sentant point -coupable, c'est pour moi un affreux malaise d'avoir à me conduire -comme si je l'étais.» - -Mais c'était surtout sa fausse situation à l'égard de son mari qui lui -créait un véritable tourment. - -Facial était devenu inquiet; il épiait. Sans avoir encore fait -entendre à Pauline qu'il soupçonnait quelque chose, son attitude -s'était visiblement modifiée. Il ne se lançait plus dans ses tirades -familières, s'observait dans ses paroles, semblait presque se -composer une physionomie. On sentait l'homme précis qui se dit: Il -doit y avoir anguille sous roche, mais comme je ne la vois pas, -attendons sans faire de bruit, afin de la surprendre au moment où elle -sortira. - -Toute sa conduite vis-à-vis de sa femme en était singularisée. Il -s'appliquait à ne pas l'effaroucher par de trop directes questions, et -en même temps, ses yeux obstinément fixés sur elle pendant des minutes -entières, comme pour déchiffrer son visage, avertissaient clairement -Pauline qu'elle eût à jouer fin. Il affectait une parfaite -tranquillité d'esprit, et ne réussissait pas à donner le change. -Tantôt correct, ou voulant le paraître, d'une politesse exagérée et -qui cadrait mal avec son naturel, tantôt, agacé par ses incertitudes, -s'essayant à être incisif et à décocher des phrases à double sens, -longuement préparées. - -Mais cela semblait peu réussir. Il suffisait d'un habile coup de -gouvernail de Pauline pour lui faire complètement perdre le nord; et -il fût resté à la merci de sa femme, pour peu que celle-ci eût daigné -s'y employer. Elle le savait. Et si, malgré ces signes, précurseurs -d'un orage qu'il lui était pourtant facile de conjurer, elle restait -passive et fatiguée, se bornant, lorsque le danger devenait imminent, -à le déjouer par une hâtive manoeuvre, c'est qu'elle sentait trop -qu'elle n'était plus la même femme qu'autrefois, qu'elle ne pouvait -plus vivre de duplicité et d'intrigue, qu'elle avait soif d'honnêteté -et que le véritable honneur consistait maintenant à s'estimer soi-même -et non pas à être estimée des autres. - -Ah! si son mari avait été un philosophe! Ils se seraient peut-être -entendus. Elle lui eût dit franchement: Je ne vous aime plus, j'aime -Odon de Rocrange. Si vous m'aimez, je vous plains de tout mon coeur; -mais il faut être deux pour s'aimer. Si vous ne m'aimez pas, et c'est -plutôt le cas, car vous ne m'aimez guère que par devoir et par -habitude, quoi de plus naturel et de plus juste que de laisser à mon -coeur la liberté de s'épanouir à l'aise et sans scrupules? Vous -tenez au monde? Très bien: nous le tromperons d'un commun accord. Nous -vivrons extérieurement comme par le passé. Je vous jure de ne -compromettre en rien notre «honneur». Mais épargnez-moi la douleur et -la honte de vous tromper, vous! Voilà ce qu'elle lui eût dit: et en -faveur de cette communion d'idées et de leur respective tranquillité, -nul doute qu'elle ne se fût résignée à observer vis-à-vis de la -société la discipline toute formaliste dont celle-ci se contente. - -Mais Facial n'était rien moins qu'un philosophe. Qu'y avait-il à faire -avec cet être dénué des ressources de la sagesse et des consolations -de la charité? Au moindre mot attentant à ses principes, il se fût -indigné; il eût brutalement sévi, comme un père de famille qui entend -corriger d'une main ferme les mauvais penchants d'un de ses enfants. A -quoi bon tenter un appel à sa raison? Facial restait «le mari», avec -ses petitesses, ses intolérances et la revendication entêtée de ses -droits. Il ne pouvait devenir «le camarade». Comme avec tous les maris -de sa race, il n'y avait qu'une seule manière d'agir avec Facial, -manière sûre, avantageuse, manière ne donnant lieu à aucune -contestation: le tromper. - -Pauline s'en rendait bien compte: mais comme elle ne pouvait plus -tromper personne, son mari moins que tout autre, elle se trouvait sous -le coup d'une catastrophe inévitable, qu'elle osait à peine redouter, -tant elle était lasse, tant elle souhaitait voir la fin de ce vilain -manège et sortir de peine. - -Le scène atroce du viol ne s'était pas renouvelée. - -Que pensait Facial? Pauline se le demandait quelquefois, mais ne -cherchait pas à résoudre ce problème. Elle avait pu craindre d'avoir à -soutenir d'ignobles luttes, et voici qu'il la laissait tranquille. -Elle se félicitait trop de cette paix inespérée pour déplorer ce -qu'elle avait de précaire. - -«Advienne que pourra, se disait-elle, je resterai ferme; et lorsque le -moment sera venu où les liens qui me retiennent à mon passé seront -fatalement dénoués, je les regarderai tomber autour de moi sans -m'émouvoir, déterminée à ne considérer cet écroulement que comme la -délivrance.» - -Une seule fois, deux mois environ après la terrible nuit, Facial, qui -avait longtemps attendu des avances de sa femme, ne voyant rien venir, -avait cru devoir risquer quelques sévères observations. - ---Savez-vous que vous êtes bien jeune, Pauline, pour faire déjà -chambre à part? - ---Je ne suis pas si jeune que vous le dites: ma santé l'exige. - ---Votre santé n'est qu'un prétexte; vous vous portez fort bien, et -vous avez encore plus de dix ans devant vous avant d'atteindre l'âge -critique des femmes. - ---C'est possible; je n'en éprouve pas moins le besoin de dormir seule; -ce que je supportais autrefois me répugne maintenant; je vous prie de -ne pas revenir sur ce sujet. - ---Vous êtes tout à fait décidée à me fermer la porte de votre -appartement? - ---Tout à fait. - ---Je le regrette, car je vais être malgré moi forcé d'admettre -l'existence de quelque mystère qui ne peut pas être à votre honneur. - ---Admettez, si vous le voulez: je ne vous demande qu'une chose, le -respect de ma personne. - ---Je ne suis pas un tyran: vous serez respectée, mais surveillée. - -Depuis lors, plus rien. Facial «surveillait». - -Il se refusa d'abord à croire Pauline capable de lui être infidèle. -Cette supposition lui paraissait tellement improbable, qu'il s'en -accusa presque, lorsqu'elle vint à lui traverser l'esprit, comme d'un -outrage gratuit envers sa femme. - -«Allons donc! se dit-il, ces choses-là n'arrivent qu'aux maris -affligés de femmes coquettes et légères, et encore, pour l'ordinaire, -lorsqu'ils leur en ont eux-mêmes donné l'exemple. J'ai toujours été un -mari parfait; Pauline est prudente et sérieuse. C'est impossible. -Peut-on cacher des aventures de cette sorte? J'aurais remarqué...» - -Il est vrai que Pauline avait souvent fait preuve devant lui d'idées -subversives étranges dans la bouche d'une honnête femme. Mais de ce -que les théories qu'elle exprimait quelquefois fussent répréhensibles -et témoignassent d'une certaine inquiétude de pensée, s'en suivait-il -que, dans la pratique, sa vie ne fût pas irréprochable? Qui n'a pas, -dans un domaine ou dans un autre, ses utopies? Que Pauline s'amusât à -dauber les petites misères de la société, qu'elle se plût à créer en -imagination un univers idéal où tous les hommes seraient heureux, ce -n'était peut-être pas très sain, mais de là à faire fi de ses devoirs, -de là à le tromper, lui, Facial, il y avait un abîme immense. - -Quel pouvait bien être alors le motif de l'incroyable conduite de sa -femme? - -L'hypothèse à laquelle Facial s'arrêta quelque temps fut que Pauline -était malade. - -«Mais dans ce cas, pourquoi ne me le dit-elle pas? Il n'y a aucune -honte à être malade! Toutes les femmes ont de ces moments-là. Je -comprends qu'elle n'aille pas le crier sur les toits, mais moi, son -mari, je dois pourtant être tenu au courant de ses infirmités, surtout -lorsqu'elles sont de nature à suspendre l'intimité de nos rapports!» - -Cependant, les investigations auxquelles Facial se livra, jusque dans -les meubles de la chambre à coucher et du cabinet de toilette de -Pauline, ne donnèrent aucun résultat. Il ne découvrit ni drogues, ni -instruments suspects. Le médecin de la maison, qu'il interrogea, se -montra très surpris de ses questions, et, croyant le tranquilliser, -lui déclara qu'à part une certaine nervosité, trop commune en notre -siècle de surmenage, la santé de sa femme ne laissait rien à désirer. - -Il fallait trouver autre chose. - -«Est-ce que par hasard--ce fut sa seconde hypothèse--Pauline serait -dégoûtée de moi? Je ne suis cependant pas vieux. Mon corps ne s'est -pas sensiblement modifié ces dernières années, et ce dégoût subit de -ma personne ne serait explicable que par une décrépitude marquée ou -par l'apparition de quelque incommodité répugnante. Or, rien, -absolument rien ne le justifie. Quelques rhumatismes, un commencement -d'asthme: mais il n'y a rien là de dégoûtant. Je suis dans la plus -belle saison de l'homme, l'été, le plein été... et pas même l'été de -la Saint-Martin! Comment Pauline pourrait-elle être dégoûtée de moi?» - -En y réfléchissant, néanmoins, Facial n'avait garde de se dissimuler -que sa présence, loin d'être agréable à sa femme, semblait la -contrarier et l'agacer. Chaque fois qu'il lui adressait la parole, -elle répondait sans empressement, comme ennuyée d'avoir à s'occuper de -lui. S'il s'approchait, au moment de prendre congé, pour l'embrasser, -elle avait un instinctif recul, et quand ses lèvres effleuraient sa -joue, un frisson de répulsion péniblement réprimé. - -«Étrange! songeait Facial. Après tout, ces femmes sont si -capricieuses! Il est possible aussi qu'une transformation -physiologique s'opère en elle, et qu'elle désire prendre le voile, se -retirer de la chair. Cela s'est vu. Il est vrai qu'elle n'a jamais -témoigné de violents appétits charnels. Moi non plus, du reste. Nous -avons vécu très bourgeoisement. Et généralement ces décisions -excessives ne se rencontrent que chez les grandes pécheresses.» - -Si pourtant elle le trompait! - -Quelque ardeur qu'il mît à s'en défendre, cette idée, au milieu des -diverses hypothèses qu'il examinait, trottait toujours dans son -esprit. Elle était ridicule, mais il la ruminait. Avec une autre femme -que Pauline, avec un autre homme que lui, étant données les -circonstances, n'aurait-ce pas été la chose du monde la plus probable? - -A force d'y penser, Facial en vint à se demander ce qu'il ferait, si, -par impossible, Pauline le trompait. - -Une indignation le prit. Ah! il ferait voir qu'il n'était pas un de -ces maris dont on se joue! La justice, la justice avec tout son poids -s'abattrait sur la tête des coupables. Pas de sang: la justice seule, -le glaive de la justice et le divorce irrémissible. Il n'exciterait ni -le rire, ni la pitié. Un moment, il réfléchit qu'il serait peut-être -d'un bon effet de s'armer du droit vengeur des maris outragés. En ce -cas, qui tuerait-il? Sa femme? L'amant? La femme et l'amant? Et où les -tuerait-il? Au lit? Dans la rue? Mais avant de s'être décidé, il vit -bien qu'il n'était pas l'homme qu'il fallait pour ces sanglantes -exécutions. Son caractère, ses principes, son passé s'opposaient à une -solution semblable. N'avait-il pas dernièrement fait partie d'un jury -qui avait acquitté un meurtrier «médecin de son honneur»? Et ne -s'était-il pas élevé avec beaucoup de force contre ce sentimentalisme -exagéré qui, sous prétexte de passion, en arrive à mettre au-dessus -des lois de véritables criminels? N'avait-il pas approuvé hautement, -devant témoins, les articles bien sentis de la presse clouant au -pilori de l'opinion la coupable faiblesse des jurés parisiens? Certes, -et il ne se donnerait pas un démenti. Son respect des lois était -sincère. Il ne consentirait pas même à un duel: le duel, ce «legs des -siècles de barbarie»! Il resterait légal et digne. Le divorce! - -Chose curieuse: à prononcer ce mot fatal, il n'éprouvait pas une bien -grande douleur. Il lui semblait être là plutôt juge que partie: et si -vraiment sa femme commettait envers lui le crime d'adultère, c'est -l'anathème et non le sanglot qui monterait à ses lèvres. Il est vrai -que cela ne se passait encore que dans son imagination. Néanmoins, il -eut plaisir à constater qu'il serait ferme. - -Peu à peu, ses observations se précisèrent. - -Il crut remarquer que sa femme usait beaucoup moins de la voiture. -Elle préférait marcher, disait-elle. Exercice salutaire: mais pourquoi -s'en avisait-elle si tard, et pourquoi ne se faisait-elle jamais -accompagner de sa femme de chambre? Lorsqu'elle prenait la voiture, il -lui arrivait constamment de la renvoyer au bout d'une course ou deux -et de rentrer en fiacre plusieurs heures après. Ou bien elle faisait -attendre le cocher un temps infini aux magasins ou chez sa couturière. -Tout cela était louche, et Michel lui-même, l'impassibilité en -personne, en était étonné. - -D'autres remarques portèrent sur de petits billets bleus qu'elle -recevait fréquemment, et dont Facial ne put jamais retrouver un seul, -ni sur la table à écrire de sa femme, ni dans ses tiroirs, ni dans le -panier à papier. - -Mille détails, auxquels il n'avait d'abord pas pris garde, -commencèrent à lui devenir suspects. Il lui était d'ailleurs facile de -se livrer à ses découvertes: Pauline en était à ne plus même prendre -les précautions élémentaires. - -Bientôt, il ne fut plus permis à Facial de douter. Sa vie conjugale -s'était trop profondément transformée. Pauline ne se donnait seulement -plus la peine d'inventer des explications plausibles à ses étrangetés. -Continuellement s'échangeaient entre eux des dialogues de ce genre-ci: - ---Vous sortez? s'écriait Facial. - ---Comme vous le voyez. Ne savez-vous pas que c'est mon habitude après -le déjeuner? - ---Où allez-vous! Vous ne me direz pas que c'est chez votre couturière: -elle est venue ce matin. - ---J'ai d'autres personnes à voir que ma couturière. - ---Qui? Vous avez rendu toutes vos visites cette semaine. - ---Vous voulez savoir qui? Je ne le sais pas moi-même. Les idées me -viendront en route. Je vais me promener. - ---Où? - ---Si vous y tenez, faites-moi suivre. - ---Je n'ai pas à vous espionner, mais je désire savoir ce que vous -faites. - ---Il n'y a pas d'autre moyen de le savoir que de m'espionner. - ---Et si je le faisais? - ---Vous sauriez où je vais, voilà tout. - -Mais la preuve, la preuve probante de l'infidélité de Pauline manquait -encore. - -Un jour, rentrant juste à l'heure du dîner, Facial ne trouva pas sa -femme à la maison. Sept heures, sept heures et demie, huit heures, -elle ne revenait pas. Personne ne put lui dire où elle était. -Anxieux, Facial redoutait déjà quelque événement. Elle arriva enfin. -Mais dans quel état! Les traits bouleversés, la poitrine sanglotante, -la voix abîmée! - ---Qu'y a-t-il? fit Facial interdit. - ---Une crise, une crise affreuse... - ---Quoi? - ---Le coeur... Le médecin a dit que c'était le coeur... - ---Qui est malade? - -Pauline le regarda d'un air effaré. - ---Qui est malade? répéta Facial. - -Alors, affolée, après avoir cherché comme dans le vague, elle -balbutia: - ---Ma tante, ma pauvre tante! - -Et précipitamment elle ajouta: - ---Je ne m'arrête pas. Je repars. Il faut que je sois là. Ne m'attendez -pas: je veillerai, je passerai la nuit probablement. - ---Mais vous n'irez pas ainsi; mangez quelque chose, vous êtes toute -tremblante. - ---Je ne puis pas, je n'ai pas faim. - ---Je vais vous accompagner. - ---Non, non, c'est inutile... Ne venez pas, je vous en supplie... - -Et elle repartit aussitôt, sans vouloir entendre un mot de plus, pour -aller soigner Odon de Rocrange, en proie à une attaque d'asystolie, -causée par une maladie de coeur dont il souffrait depuis quelques -années. - -Elle ne revint que le lendemain. - ---Eh bien, comment va-t-elle? demanda Facial. - ---Dieu soit loué, la crise est finie! - -Facial s'étonna bien un peu de l'amour excessif de sa femme pour cette -tante dont elle devait hériter; mais il ne fit aucune observation, et -s'en fût tenu là, si, quelques jours après, rencontrant par hasard le -médecin ordinaire de la vieille dame, il n'eût eu la malencontreuse -inspiration de lui dire: - ---Vous avez failli perdre notre bonne tante? - ---Mais non, mais non, elle se porte au contraire assez bien cette -année. - ---Et sa maladie de coeur? - ---Elle n'a point de maladie de coeur! - ---Mais cette crise de l'autre jour? Ma femme m'a raconté que cela -avait été terrible! - ---Une crise? Une crise de quoi? Il n'y a point eu de crise. Je vous -dis que votre tante se porte admirablement pour son âge. - -Facial devint blême. Son poing se crispa. Devant cette dernière -preuve, le cerveau chancelant, il sentit sa vie imperturbable -s'effondrer. - -«Ça y est, ça y est!» bégayait-il. - -Son amour-propre blessé rugissait en lui. - -«Mais qui est-ce? qui? qui? l'infâme personnage qui la soustrait à ses -devoirs, le corrupteur, le corsaire, le trafiquant du crime et de la -débauche qui a dégradé cette femme et perdu cette âme?» - -En vain, il se creusait la tête. Aucun nom, aucune figure d'homme ne -se signalait à sa perspicacité avec assez de vraisemblance pour qu'il -pût s'écrier: Le voilà, je le tiens, le misérable! Réderic? -Impossible. Sénéchal? Grotesque. Saint-Géry? Il la connaissait à -peine... Facial récapitula tous ses amis, toutes ses connaissances, -tous les hommes que Pauline pouvait voir chez elle ou dans le monde. -Et plus il cherchait, plus il pataugeait. - -Soudain il pensa: - -«Il y a une personne qui doit tout savoir: c'est Julienne Chandivier.» - -Muni de cette idée, il fut plus tranquille. Il interrogerait Julienne: -elle le renseignerait. Julienne, l'amie intime de sa femme, était -certainement au courant; et même si Pauline ne l'avait pas mise dans -le secret, son flair de femme devait lui avoir fait découvrir ce que -lui, le mari aveugle n'avait pas vu. - -Mais Julienne se laisserait-elle interroger? Vendrait-elle son amie? -Facial résolut de procéder avec politique. Il s'en ouvrirait à -Chandivier, et, en lui recommandant le plus grand mystère, le prierait -de vouloir bien se charger du soin délicat de faire parler Julienne. - -«De la sorte, pensa-t-il, je n'aurai pas besoin de me livrer plus -longtemps à des recherches fatigantes et humiliantes. Je serai informé -avec rapidité et certitude, et je pourrai, sans tarder, prendre les -mesures qui me seront dictées par la situation. Julienne ne se méfiera -pas de son mari: elle fera des révélations.» - -Il donna rendez-vous à Chandivier pour le soir même. Affaire -importante, lui écrivit-il, et dans laquelle il espérait pouvoir -compter sur son amitié. - ---Tu as besoin d'argent? fut la première parole de Chandivier. Mais, -pauvre ami, je n'en ai point! Rébecca me prend tout. - ---Non, non, tu n'y es pas. Il n'est pas question d'argent. J'en ai de -l'argent! Il s'agit d'une chose grave. - ---Grave! Quoi donc? s'écria Chandivier, un peu effrayé du ton de -circonstance que prenait Facial. - ---Chandivier, j'ai la conviction que ma femme me trompe. - ---Ah! ce n'est que ça? fit Chandivier. - ---Tu sais quelle a été ma vie jusqu'ici. J'ai cru mieux faire de -rester confit dans la sécurité du mariage que de m'embarquer au -travers des péripéties des amours illégitimes. Je ne pensais pas que -le mariage a ses tempêtes, et que quand il se mêle d'être orageux, -c'est pour de bon. Ou plutôt je m'imaginais que ma mer à moi serait -éternellement la mer Tranquille. Voilà comme on se trompe. - -Il lui conta le détail des faits et lui expliqua le genre de service -qu'il attendait de lui. - ---Ne soupçonnes-tu vraiment personne? demanda Chandivier. - ---Personne. Je ne vois personne. Et pourtant il y a quelqu'un! -Aurais-tu, par hasard, quelque indice, toi? - ---Oh! non. Je m'occupe si peu des femmes des autres! - ---Alors, c'est entendu, tu tâteras ta femme? - ---Je la tâterai. - ---Insidieusement, comme si cela venait de toi. Il ne faut pas me mêler -à la chose: tu gâterais tout. - ---Je gâterais tout. Repose-toi sur moi. - ---A l'occasion, je pourrais te rendre le même service. - ---Merci bien. C'est très aimable de ta part: mais, vraiment, je -n'éprouve nul besoin... Ah! ça, dis donc, que vas-tu faire après? - ---Après quoi? - ---Après que je t'aurai... ouvert les yeux? - ---Le divorce. - ---Le divorce pour une peccadille pareille? - ---Peccadille? L'adultère n'est pas une peccadille. Sache que je ne -transige jamais, moi; je ne transige pas. - -Ils se regardèrent un instant comme deux habitants de planètes -différentes. - -Puis, Chandivier s'écria jovialement: - ---Mais j'y songe, une fois que tu n'auras plus ta femme, tu seras -libre! - ---Libre... Évidemment je serai libre. - ---Nous pourrons faire la noce ensemble. - -Et il se mit à chantonner en clignant de l'oeil: - - Il fouille, il fouille, - L'museau d'Dodore, - Il fouille, il fouille, - Il fouille encore, - Troulaïtou, - Il fouill' partout! - -Ce fut là-dessus qu'il se séparèrent. - -Suivant la promesse faite à Facial, Chandivier, dès le lendemain, -s'appliqua à circonvenir Julienne. Il crut bon de débuter par quelques -brocards à l'adresse de son ami: - ---Il y a des hommes qui se croient heureux en ménage, et qui... - ---A qui en avez-vous, aujourd'hui, mon ami? demanda Julienne, qui -n'était pas habituée de la part de son mari à une telle débauche -d'allusions. - ---Oh! pas à vous. - ---Je l'espère bien. - ---Mais il y a quelqu'un de par le monde à qui sa femme m'a tout l'air -de jouer quelques vilains tours. - ---Qui donc? - ---Eh! notre ami Facial... Vous n'avez rien remarqué? - -Julienne éclata de rire. - ---Tiens! tiens! Contez-moi ça? - ---Je suis sûr que vous en savez encore plus long que moi. - ---Quelle idée! Je ne sais rien. - ---Mais c'est notoire! Mme Facial... Voyons, voyons, vous n'ignorez -pas... - ---Bon! Vous allez soupçonner Pauline? - -Elle le scruta finement, se demandant s'il savait quelque chose ou -s'il ne savait rien, prête à le seconder de toute sa malignité, s'il -était en mesure de lui livrer quelque détail inédit, ou à se moquer de -lui, s'il cherchait simplement à la faire parler. - ---La croyez-vous insoupçonnable? demanda Chandivier. - ---Insoupçonnable, je ne dis pas! Quelle femme l'est? Mais enfin, -quelles raisons auriez-vous de la soupçonner? - ---Eh! J'en ai peut-être. - ---Je suis curieuse de les connaître. - -Chandivier n'était pas de force à mener sans de sérieux accrocs son -enquête. Ne sachant par quel bout la prendre, sa suprême ressource fut -de brusquer. - ---Là, sérieusement, Mme Facial a-t-elle un amant? - -Julienne dissimula un sourire et dit: - ---Non. - ---Eh bien, son mari est persuadé qu'elle en a un. - ---Que les hommes sont bêtes! - -Chandivier prit une partie de cela pour lui et jura qu'il aurait sa -revanche: d'autant plus que la perspective d'avoir Facial pour -compagnon de fête n'était pas pour lui déplaire: son «de l'argent, -j'en ai!» lui était resté dans la mémoire. - -Quant à Julienne, ainsi que Facial l'avait bien pensé, elle était -instruite. - -Dès les premiers jours, son sens expert de femme éveillée lui avait -fait deviner qu'Odon de Rocrange et Pauline ne se voyaient pas de -l'oeil insouciant de deux mondains assemblés par le hasard en un -même lieu. Elle avait compris, à d'imperceptibles symptômes, malgré et -peut-être à cause de leur soin à ne rien laisser transparaître, qu'une -mutuelle passion venait de s'emparer d'eux et était en train, s'ils ne -résistaient pas, de les pousser l'un à l'autre. Les deux ou trois fois -qu'elle les avait vus en présence lui avaient suffi. Mais qu'en -était-il résulté? C'est ce que longtemps elle ignora. Elle ne laissait -pas d'en être horriblement vexée. Pauline, qu'elle avait toujours -connue inébranlable, avait-elle franchi elle aussi le Rubicon? Ce -point de chronique sollicitait vivement sa curiosité. A plusieurs -reprises, elle tenta d'attirer son amie sur le terrain des -confidences. Cela ne lui réussit pas, et elle en éprouva un véritable -dépit. En définitive, n'avait-elle pas un certain droit à entrer dans -les secrets de Pauline, elle qui lui avait si souvent confié les -siens? Elle trouva que Pauline se montrait à son égard froide, -inconvenante, presque blessante. Elle eût voulu, sans doute, que -celle-ci lui ouvrît son coeur et l'étalât devant elle comme une -amusante variété! Très froissée de ce qu'elle appelait un manque de -confiance, et de ce qu'elle comprenait être au fond une leçon de -dignité, elle n'eut pas de repos qu'elle ne se fût assurée qu'Odon -était bien l'amant de Pauline, afin de pouvoir se donner le plaisir, -par de perfides coups d'épingle, de faire sentir à son amie combien -elle avait eu tort de ne pas s'abandonner à sa discrétion et à ses -conseils. - -Un soir que Réderic était chez elle, convenablement préparé par de -savants mélanges de spiritueux et d'agaceries charnelles, elle lui dit -tout à coup, comme si l'idée venait de lui en passer par la tête: - ---Quel est ton ami le plus intime, Paul? - ---Je n'en ai point. - ---Et après? - ---Après? Mettons, si tu veux, Rocrange. - ---Tous tes amis ont des maîtresses? - ---Probablement. - ---Et quelle est la maîtresse de M. de Rocrange? - ---Je ne sais pas. - ---Tu sais. - ---Je te jure que je ne sais pas. - -Julienne le regarda dans le blanc des yeux. Elle était assise sur lui, -son bras nu frôlant sa moustache, et, comme pour une adorable -espièglerie, elle lui glissa câlinement dans l'oreille: - ---Moi, je le sais. - ---Tu sais qui est la maîtresse de Rocrange? fit Réderic en fronçant le -sourcil. - ---Oui. - ---Eh bien, qui? - ---Pauline. - -Réderic se leva avec violence, très ennuyé, et, sans penser à ce qu'il -faisait, s'écria: - ---Ce n'est pas vrai! - ---Tu vois bien que c'est vrai! susurra Julienne. - -Il se tut. Il cherchait par quel moyen il pouvait encore parer à sa -maladresse. Il ne trouvait pas. Il redoutait tout de Julienne, allant -jusqu'à la croire méchante, alors qu'elle n'était qu'immorale. - -Elle reprit: - ---J'en suis très sûre, mais pour en être plus sûre encore, je veux que -tu me dises toi-même que Pauline est sa maîtresse. - ---Alors, tu n'en es pas sûre? - ---Si, mais je veux que tu l'avoues. - -Réderic garda le silence. - ---Tu ne veux pas parler? dit Julienne. Écoute. Si tu ne prononces pas -cette phrase: «Pauline est la maîtresse de M. de Rocrange», dès demain -j'écris une lettre anonyme à M. Facial. Me crois-tu capable d'écrire -une lettre anonyme? - ---Oui. - ---Eh bien, je ne te demande que ces seuls mots: «Pauline est la -maîtresse de M. de Rocrange», et je te promets, tu entends, je te -promets que je garderai ce secret aussi fidèlement que toi. - -Réderic réfléchit un instant. Puis, craignant les conséquences que -pouvait avoir son entêtement, bien inutile d'ailleurs, puisque -Julienne semblait tout savoir, il se décida et dit: - ---C'est vrai, Mme Facial est sa maîtresse. - -Une joie maligne éclaira le visage de Julienne. - ---Et maintenant, des détails! fit-elle. - ---Ah! misérable femme! s'écria Réderic, s'apercevant qu'il avait été -joué. - -Il la repoussa d'un geste, s'habilla avec colère et partit. - -Cependant, Julienne tint parole. Elle fut discrète. Elle n'avait point -l'intention de faire du tort à Pauline. Elle se contenta de savourer -la satisfaction de quelques traits mordants qu'elle lui décocha en -tête à tête, et qui eussent eu le privilège d'inquiéter sérieusement -Pauline, si, parvenue à cette période de fatalisme où elle attendait -avec indifférence une solution, n'importe quelle, à la fausseté de son -état, celle-ci n'eût pas été insensible au risque que courait son -secret en de pareilles mains. Pauline ne daigna pas même prier -Julienne de se taire. Que lui importait qu'on sût son amour pour Odon? -Elle avait hâte d'échapper à l'atmosphère lourde qui l'accablait. Et -si l'orage purificateur tardait trop à éclater, n'était-elle pas -presque décidée à le provoquer elle-même? - -Julienne fut quelque peu stupéfaite de cette superbe tranquillité. - -«Il ne faut pas qu'elle se croie plus forte qu'elle n'est, -maugréa-t-elle déçue. Elle pense pouvoir se passer de moi, c'est bien: -mais elle compte vraiment trop sur ma bonté. Si elle s'était confiée à -moi, je lui aurais été entièrement dévouée, et mes services ne lui -eussent pas été inutiles. Elle veut agir seule, à son aise! Je ne -ferai rien pour lui nuire, quoique cela me soit facile: mais si son -assurance lui porte malheur, ce n'est pas moi qui la plaindrai.» - -Très marri d'avoir à revenir bredouille auprès de Facial, persuadé, du -reste, que si Facial soupçonnait sa femme, c'était qu'il y avait -quelque chose, et encore plus persuadé que, s'il y avait quelque -chose, Julienne le savait, Chandivier se décida, pour sauvegarder son -amour-propre, à faire une nouvelle tentative. Mais, cette fois, il ne -voulut pas s'engager en personne. Il s'avisa que quelqu'un qui fût -plus dans l'intimité de Julienne que lui aurait plus de succès. Il -songea que Sénéchal pourrait être ce quelqu'un et que celui-ci serait -enchanté de se charger d'une mission si propre à le flatter et à -l'intéresser. Il le dépêcha donc à Julienne, après avoir sommairement -excité sa curiosité, et attendit l'effet de ce machiavélisme. - -Lorsque Julienne vit que Sénéchal s'en mêlait, elle pensa tout de -suite: - -«Pauline est perdue: ça lui vient bien!» - -Elle crut d'abord que le sénateur en savait long; et ce fut presque -avec désappointement qu'elle s'aperçut qu'il était encore moins avancé -qu'elle et n'avait pas même une idée du nom de l'amant. Elle hésita. -Renverrait-elle Sénéchal comme elle avait renvoyé son mari? Ou plutôt -ne profiterait-elle pas de lui pour le lancer comme un excellent chien -de chasse sur la bonne piste, et obtenir ainsi les détails de cette -histoire qui l'intriguait tellement? Elle ne résista pas à l'envie qui -la démangeait. En somme, que devait-elle à Pauline? Rien, puisque -celle-ci non seulement ne lui avait rien demandé, mais ne lui avait -rien confié. N'était-ce pas déjà charitable d'user de ce qu'elle -savait avec tant de discernement et de réserve? Et puis, une fois bien -documentée, son bon coeur la pousserait peut-être à être utile à -Pauline malgré elle! - ---Va donc voir, dit-elle à Sénéchal, ce qui se passe l'après-midi au -numéro 31 de la rue d'Argenteuil. Informe-toi, prends des -renseignements, recueille des observations, le tout avec la légèreté -et le savoir-faire qui te distinguent, et n'oublie pas de me tenir -soigneusement au courant de tes moindres découvertes. - -Elle ne lui en dit pas davantage. Cela suffisait. Avec son flair, au -bout de huit jours de campagne, le sénateur aurait rapporté une ample -provende. - -Sénéchal promit ce qu'on voulut: vigilance, célérité, discrétion. Il -aurait fait des bassesses pour assister à la naissance d'un «potin -parisien». En être le père, l'engendrer, le constituer de toutes -pièces était une rare aubaine. Son imagination partait. Il se voyait -déjà colportant la nouvelle de salon en salon, de rédaction en -rédaction, de couloirs en couloirs; il se figurait les étonnements, -les exclamations; il jouissait d'avance du bruit de son oeuvre -roulant dans Paris. C'était sa suprême volupté. - ---Je les tiens! fit-il jubilant, lorsque Chandivier vint s'informer du -résultat de son ambassade. - ---Quel est l'heureux coquin? - ---Oh! vous allez trop vite. Attendez. Cela n'aurait aucune saveur, -s'il n'y avait pas une part d'imprévu. - ---Qui tenez-vous donc? - ---Les oiseaux: ou plutôt, je tiens le nid. - -En possession de l'adresse, Chandivier se jugea en mesure d'édifier -Facial. Il courut chez celui-ci, et le trouva en train de fouiller, -pour la vingtième fois peut-être, le meuble secrétaire de sa femme. - ---Regarde ce que je viens de découvrir, fit Facial en brandissant une -feuille de papier brouillard arrachée à un buvard et maculée d'encre. -Regarde, la date y est, c'est tout frais, c'est d'hier. - -Il mit la feuille devant les yeux de Chandivier en la tenant à -contre-jour. On pouvait lire, après la date très distincte: - -«Cher... (ici un mot illisible.) Demain... une après-midi toute à -nous... (d'autres mots illisibles au milieu desquels on épelait:)... -amour... souffrir... voie naturelle du coeur... dégoût... en -finir...» - ---C'est de ta femme? demanda Chandivier. - ---Oui. Si je savais à qui ce billet a été écrit! Mais où aller? où la -prendre maintenant? - ---Je vais te le dire. - ---Tu as un renseignement? Ta femme a parlé? - ---J'ai l'adresse. C'est 31, rue d'Argenteuil. Tu ne diras pas que je -ne me suis pas occupé de toi! - ---31, rue d'Argenteuil? répéta Facial d'un air hébété. Mais le nom... -le nom du misérable? - ---Le nom, je l'ignore: tu pourras aisément l'apprendre au moyen de -l'adresse, 31, rue d'Argenteuil... - -Chandivier se frappa tout à coup le front. - ---Sacrebleu! fit-il, je connais cette adresse! Qui diable déjà demeure -là? - -Facial apporta un Tout-Paris. Ils cherchèrent. A l'adresse indiquée, -le nom de Rocrange tomba sous leurs yeux. - ---Parbleu! c'est Rocrange! s'écria Chandivier. Je me disais aussi... -Ce n'est pas étonnant que j'aie son adresse dans la tête: je lui ai -deux fois envoyé de la part de Julienne des invitations, auxquelles -d'ailleurs il ne s'est pas rendu. - ---Imbécile que je suis! soufflait Facial. Rocrange! Comment n'ai-je -pas deviné... - -Il essuya son crâne moite de sueur. - ---Quatre heures, dit-il en tirant sa montre. J'y vais. - ---De la prudence, au moins! lui recommanda Chandivier. Ne t'emballe -pas; sois calme. - ---Je suis très calme, répondit le mari de Pauline. - -13, rue d'Argenteuil, Facial se présenta avec beaucoup de dignité au -concierge. - ---M. de Rocrange? - ---C'est ici. - ---Est-il chez lui? - ---Non, monsieur. - ---Inutile de me tromper. Il est chez lui, avec une dame. Je suis le -mari. Combien vous donne-t-il pour vous taire? - ---Cinq cents francs. - ---En voici mille. Au besoin, pourriez-vous témoigner de ce que vous -savez en justice? - ---Dame, Monsieur... Devant la noblesse de monsieur, j'irais jusqu'à -témoigner en justice. - ---C'est bien. - ---Au premier, la porte à gauche. Sonnez trois coups brefs, le valet de -chambre vous ouvrira. - -Facial s'engagea dans l'escalier, dont il gravit les marches, l'une -après l'autre, posément. - - - - -XI - - -Pauline était arrivée vers une heure. Depuis longtemps, elle n'avait -pas eu une après-midi à elle, une après-midi entière à consacrer à son -amour. Énervée par la fausse vie qu'elle menait, son coeur aurait eu -besoin de nombreuses journées d'indépendance pour se retremper et -reprendre courage. Au lieu de cela, c'étaient chaque fois de nouvelles -combinaisons à faire pour gagner un instant de bonheur, toujours -troublé par l'idée du départ précipité, toujours empoisonné du -sentiment odieux qu'il n'était obtenu que par supercherie. Sa -tristesse était profonde. Odon, auquel cette souffrance n'échappait -pas, essayait en vain de réconforter son amie. Lui-même devait -s'avouer qu'une situation pareille ressemblait plus à un rapide -campement devant un mirage fuyant, qu'à l'installation bienheureuse -dans la terre promise. Et cependant, il s'effrayait, lorsqu'il voyait -sa maîtresse supporter avec tant d'impatience le joug de la société; -il s'effrayait pour elle, et se demandait si elle savait bien à quoi -elle s'exposait en voulant le secouer. Ne présumait-elle pas trop de -ses forces? Ne se repentirait-elle pas de sa témérité, aussitôt -qu'elle se sentirait abandonnée, injuriée, souillée? Comprenait-elle -que le défi aux moeurs, c'était la mort civile? Il la supplia de -prendre patience, de retarder le plus possible un éclat que, les -circonstances changeant, elle pourrait peut-être parvenir à éviter. -Mais elle manifestait une telle horreur de sa vie actuelle, qu'Odon -commençait déjà à faiblir et à entrer dans ses vues. - -Ce jour-là, il la trouva particulièrement abattue et impressionnable. -Il crut même qu'elle souffrait physiquement. - ---Je suis inquiet de votre santé, dit-il. - ---O Odon? fit-elle en se jetant à son cou, je n'en puis plus, je suis -lasse, je succombe à cette tâche qui froisse ma conscience et ronge -mon âme. Ne prends plus la peine inutile de m'encourager à la -résignation. Je ne veux plus me résigner. La résignation est indigne. -Elle est pour moi un supplice moral de toutes les heures; et ce -supplice, je ne veux plus qu'il me gâte une existence rendue exquise -et désirable par toi. Tu es un homme: tu ne peux savoir ce que sont -ces duplicités continues qui constituent l'existence d'une femme qui a -le malheur d'aimer. Il y a des femmes qui s'en accommodent; il y en a -même pour qui elles sont une jouissance raffinée et qui les -considèrent peut-être comme l'agrément suprême de l'amour. Moi, je -les hais. Le visage me fait mal, chaque fois qu'il me faut le -contracter et lui faire exprimer ce que je ne pense pas. Je sens le -fard sur mes joues comme un masque de chaux vive. Les paroles -mensongères qui sortent de ma bouche me brûlent les lèvres en passant. -Mes actions factices m'épouvantent comme des fantômes de désolation et -de crime. J'abhorre l'adultère, parce que j'adore l'amour. -Transformons notre adultère en amour, Odon: il le faut: je mourrais -d'avoir encore à poursuivre longtemps une si basse comédie. Je t'aime, -et au gré du monde je dois faire semblant d'en aimer un autre! Je -t'aime, et je suis tenue d'affecter la plus profonde indifférence pour -toi, toi ma vie! Je t'aime, et alors que ce seul sentiment remplit mon -âme, on veut que je rie, que je cause, que je fasse de l'esprit ou de -l'ingénuité sur mille sujets qui ne m'intéressent pas et en compagnie -de personnes qui m'intéressent encore moins! Non, non, cela ne peut -durer. Mes émotions sont trop pures et trop violentes pour se prêter, -ainsi que des mimes, aux déguisements et aux jongleries. Assez! assez! -j'en ai assez! Je te veux comme une honnête femme veut l'homme qu'elle -aime: honnêtement et loyalement, à la face du monde et sous l'oeil -de Dieu. - ---Ma chérie, dit Odon, vous êtes bien troublée par les misères de -notre condition terrestre! - ---Dites de notre condition sociale, et vous aurez raison. - -Odon sourit. - ---Chère ange, moi aussi, je rejetterais volontiers ces chaînes -d'esclavage qui gênent si cruellement l'essor de nos plus ardents -désirs. Je les ai même rejetées déjà en partie: car depuis que vous -êtes à moi, je ne m'occupe plus guère du monde, de ce qu'il dit et de -ce qu'il fait; je ne l'entends que de loin, comme le vague bruit d'une -houle qui ne m'atteint pas; je suis prêt à l'abandonner à ses vanités -et à ses clapotements; et tout en déplorant que je ne puisse vous -aimer qu'en dépit de lui, je mets mon amour tellement au-dessus de ses -stériles joies, que pour un seul de vos baisers je sacrifierais -gaiement les satisfactions qu'il peut encore m'offrir. Mais, Pauline, -comme vous venez de le dire, je suis un homme: même après avoir -contrevenu au monde, l'avoir méprisé, maltraité, scandalisé, je puis y -rentrer quand je veux. Ce ne serait point un véritable sacrifice, un -sacrifice fatal comme celui que vous feriez. Je n'ai donc point à -m'occuper de ma situation; elle n'est pas la vôtre, ou plutôt, -malheureusement, la vôtre n'est pas la mienne. Vous seule êtes en jeu, -et vous comprenez que je ne puis, sans frémir pour vous, songer au -bouleversement profond que subirait votre existence. Je parle ici -comme un ami, qui serait amené à étudier votre cause et à prendre avec -vous le parti le plus favorable: car pour moi, pour mon égoïsme -d'amant, je ne saurais qu'appeler de mes voeux une solution qui vous -perdrait pour le monde et vous donnerait toute à moi. - ---J'ai déjà suffisamment pesé les termes de ce dilemme: l'amour -honnête, complet, heureux et le déshonneur, d'un côté; de l'autre, -l'honneur avec l'amour malhonnête, incomplet, malheureux. Et -j'hésiterais! Est-ce que je tiens à cet honneur artificiel et faux que -l'on a coutume de considérer, je ne sais pourquoi, comme le suprême -bien d'une femme? Quels avantages me procure-t-il? Etre reçue chez des -personnes comme Mme Chandivier, Mme d'Orgely, Mme Sermais, dont je me -soucie en somme assez peu et qui n'ont pour moi aucune amitié de -coeur; les recevoir à mon tour; être saluée plus ou moins bas dans -la rue par des messieurs que je connais plus ou moins mal; habiter -avec mon mari que je n'aime pas et qui prend prétexte de ma fidélité -pour s'arroger le droit de pénétrer quand il veut dans ma chambre! -Voilà ce que me rapporte «l'honneur»! Ah! si j'y croyais à -«l'honneur», si ma conscience me l'imposait, il serait beau et fier de -renoncer à l'amour en faveur de ce que je regarderais comme le devoir! -Mais je n'y crois pas: ou plutôt, je sens profondément que «l'honneur» -est une chose injuste et misérable. Il n'y a aucune lutte en moi: ou -s'il y en a une, ce n'est point entre le devoir et la passion, mais -entre ce qui m'apparaît comme le seul idéal vraiment moral, vraiment -droit, et je ne sais quelles vieilles habitudes de superstition et de -lâcheté qui tourmentent encore quelquefois ma faible nature. - -Odon comprenait à merveille ces paroles et la situation où se -débattait sa maîtresse. Son estime pour elle grandissait jusqu'à -l'admiration. Jamais il n'eût cru possible qu'une femme ayant tout -pour être heureuse, heureuse comme le monde l'entend et comme -d'habitude les femmes le convoitent, étant riche, jeune, belle, -spirituelle, entourée, flattée, possédant un mari avouable et -représentant bien, facile à vivre et facile à tromper, et un amant sur -l'amour et sur la discrétion duquel elle pouvait compter, qu'une femme -si parfaitement fortunée s'employât elle-même à l'écroulement de sa -fortune, poussée par un besoin supérieur d'austère renoncement et de -sublime vertu. Mais il ne pouvait accepter cette abnégation avant -d'avoir épuisé les ressources de sa raison et de son éloquence à en -détourner Pauline. Avant tout, il devait travailler au bonheur de -celle qu'il aimait. Sa conscience, sa délicatesse, sa générosité lui -défendaient de songer à lui. Ah! certes, la perspective d'unir -complètement leurs deux vies faisait bondir son coeur de joie! Mais -elle, elle, son courage serait-il assez vaillant pour soutenir sans y -succomber le poids énorme de la réprobation? Trouverait-elle dans -l'amour de son amant, quelque grand qu'il fût, une compensation -suffisante aux brûlures d'amour-propre qu'il lui faudrait souffrir? - ---Pauvre enfant, dit-il plein de pitié pour elle et d'angoisse,--car -il sentait que c'était la crise suprême et qu'aujourd'hui même leur -sort serait décidé--pauvre enfant, je voudrais vous décourager de -votre folle entreprise. Vous n'en voyez pas les périls; vous n'en -apercevez pas les suites irréparables. Votre enthousiasme vous -aveugle. Pensez-vous qu'on puisse si facilement braver l'opinion, -qu'on puisse dire impunément: L'opinion est vile, méchante, -déshonnête, je me passerai d'elle pour satisfaire ma conscience et mon -droit? L'opinion se venge, et cela d'autant plus cruellement qu'on l'a -plus justement méprisée. Je la hais comme vous: elle est perfide et -ridicule. Tant qu'on ne l'attaque que par des paroles, elle ne se -formalise pas trop: elle se sent si forte, qu'elle sourit à ses -censeurs, lorsqu'ils l'apostrophent avec esprit ou éloquence. Elle -sait bien que ses plus vifs détracteurs sont les premiers à conformer -leur conduite à ses arrêts. Et c'est là son triomphe. Mais oser lui -résister par ses actes? Oh! c'est terrible. Regardez autour de vous: -où sont-ils les révoltés et les réfractaires? Dispersés, mutilés, -anéantis. Eux aussi étaient braves, croyants, affamés de justice et de -bonheur. Mais ils présumaient trop de leur armure et de leur sainte -cause; le monstre les a étreints et broyés. - -Pauline écoutait avec impatience. Pour la première fois, il lui arriva -de s'irriter de ce que lui disait son amant. Une sourde colère -gonflait ses veines. Quoiqu'elle sût bien qu'au fond Odon pensait -exactement comme elle et que, s'il parlait ainsi, c'était moins par -conviction que pour sauvegarder sa responsabilité, elle lui en voulait -de lui répéter ces trop sages raisonnements qu'elle s'était faits -elle-même déjà cent fois. - -Elle ne voulait plus discuter. Son parti était pris maintenant. -Revenir en arrière et éterniser d'inutiles débats ne servait qu'à -l'entêter davantage. - -Brusquement cruelle, et visant au coeur, elle s'écria: - ---Tu ne m'aimes pas! - -Odon pâlit. Il esquissa un geste de supplication; mais il n'eut pas le -temps de prononcer un mot. - ---Non, tu ne m'aimes pas, poursuivait-elle avec violence! Si tu -m'aimais vraiment comme je veux qu'on m'aime, tu ne résisterais pas -par de froides raisons à ma volonté faite de passion et de larmes. -Entends-tu? Il n'y a plus place chez moi pour de vaines controverses. -Je souffre trop! Je meurs, si ma vie ne se transforme pas -immédiatement. Aurais-tu peur de me prendre, de m'enlever, de me -soustraire à mon odieuse existence? Oh! je sais que tu ne -m'abandonneras pas, comme le comte des Urgettes a abandonné Mme de -Saint-Géry! Mais peut-être crains-tu le jour où nous n'aurions plus -que nous pour horizon, où nous devrions fuir Paris pour quelque -lointaine campagne, où l'amour serait notre suprême et universelle -ressource. Si tu ne m'aimes pas assez pour me suivre, je suis perdue. -M'aimes-tu, dis-moi? M'aimes-tu? - ---Pauline! gémit Odon, entraîné par la passion de sa maîtresse et -comprenant qu'il ne s'agissait plus que de répondre par tout son amour -à l'amour sans bornes dont il se sentait enveloppé. Pauline, tu doutes -de moi! - ---Non, non, répliqua-t-elle avec exaltation. Tu es mon ange, mon -salut, mon tout! Mais que suis-je pour toi, moi, femme que tu aimes, -sans doute, que tu n'aimes peut-être pas au point de consentir -joyeusement aux sacrifices qu'exigerait de toi l'exclusivisme de notre -liaison? Car s'aimer, à notre époque inique, s'aimer c'est se séparer -du monde, c'est s'enfermer dans le cloître du sentiment, c'est perdre -son droit à la vie sociale pour conserver son droit à la vie du -coeur. Es-tu prêt comme je suis prête? Si je savais que tu dusses -regretter quelque chose, j'hésiterais, je reculerais: car plutôt -souffrir, plutôt mourir que t'imposer un regret! Parle, dis-moi -franchement si tu m'aimes assez pour qu'à l'idée de me suivre tu ne -sois pas même troublé par l'ombre d'un renoncement. - ---Je t'aime, je ne vois que toi! dit Odon. - ---Oh! merci, merci! murmura Pauline de toute son âme. - ---Comment pourrais-je ne pas t'aimer assez? T'aimer assez! Il n'y a -pas de degrés dans mon amour: je t'aime. Ce qui n'est pas toi n'est -rien, rien, rien. - ---J'en étais certaine, reprit Pauline: je n'ai pas douté de toi un -instant. - ---Et puisque tu te donnes, comment ferais-je pour ne pas te recevoir -avec adoration et respect? Je suis ébloui seulement d'un événement si -fabuleux; en face d'une situation si poignante, un tremblement -s'empare de moi; j'ai le vertige à te voir dominer avec une si superbe -audace et une si noble confiance le gouffre épouvantant de la vie -contemporaine. Ah! tu es étrangement belle! Et malgré que je te -connaisse comme la plus remarquable des femmes, j'ose à peine croire -encore à ton incroyable héroïsme. - ---Pourquoi nous épuiser à dénouer le noeud gordien, lorsqu'il est si -simple de le trancher? - ---Si simple: à condition d'en avoir le courage. - ---Ah! mon Odon, s'il ne suffisait que de cela pour conquérir la vraie -liberté! Mais je ne me le dissimule pas: ce ne sera pas la liberté de -l'amour, ce ne sera que la liberté de nous aimer. La vraie liberté -supposerait le consentement unanime des hommes: nous n'aurons que -celui de nos deux consciences, de la nature qui nous bercera et de -Dieu qui nous bénira. - ---Ne souhaitons point l'impossible: tenons nos regards fixés sur la -beauté de ce qui est. De par ta volonté, nous sommes libres, libres de -nous aimer. Qu'il nous soit indifférent que les autres reconnaissent -en nous cette liberté! Nous la prenons. - ---Et ce n'est point un coup de tête, dit Pauline; j'y ai réfléchi -longtemps; tu as assisté toi-même à la longue et douloureuse genèse de -cet affranchissement. Maintenant que ma décision est irrévocable, je -me sens soulagée du poids terrible qui m'oppressait. Je suis joyeuse -et légère, comme si j'avais à recommencer la vie. - -Odon reprit gravement: - ---C'est, en effet, une nouvelle vie. Songes-y une fois de plus avant -de creuser entre celle-ci et l'ancienne l'abîme infranchissable. - ---L'abîme est déjà creusé. Quoiqu'il ne soit encore visible que pour -moi, il est déjà creusé et déjà infranchissable. - ---Tes relations? - ---Je les abandonne avec joie au tourbillon des vanités. - ---Tes parents? - ---Je n'ai plus de parents, sauf ma vieille tante, si affaiblie par -l'âge, si débile d'esprit, qu'elle ne se rend compte de rien. Ma mère -est morte, mon excellente mère... et mon père, mon père si bon, si -touchant... Heureusement qu'ils ne sont plus! Ils n'auraient pas -compris. Si leurs âmes vivent encore, elles savent ce qui est bien. - ---Ton mari? - ---Lui! c'est surtout lui qui a causé mes souffrances morales. Ai-je le -droit de le tromper, cet homme que je n'aime pas, mais qui n'en a pas -moins reçu de moi le serment de fidélité? A la fois trop honnête, trop -sévère, trop grossier de sentiments et trop imbu de préjugés, il ne se -prêterait pas à ce qu'il appellerait une complicité, il ne saurait -être l'époux complaisant qui, s'apercevant qu'il n'est pas aimé, -tacitement accorde à sa femme la liberté et, au besoin, favorise son -bonheur. Je devrais le tromper, continuer à le tromper, bassement, -perfidement, m'accommoder aux partages et aux vilenies de l'adultère. -Je ne le puis pas, je ne le puis plus. J'ai honte d'avoir remis -jusqu'à présent cette nécessaire purification de ma vie. Je n'en veux -pas à mon mari; il est conséquent avec lui-même: c'est à moi que j'en -veux d'avoir trompé cet homme, qui n'a eu que le tort, en somme, de ne -pas discerner dans la petite fille qu'il a épousée la future femme -passionnée peu propre à goûter les charmes de l'existence bourgeoise -qu'il lui ménageait. Ah! oui, j'ai eu tous les remords de l'adultère. -Mais au lieu de revenir à mon mari, ce qui serait une tromperie plus -abominable encore, je vais à mon amant. - -La vision de ce mari auquel il allait prendre sa femme flotta un -instant dans l'esprit de Rocrange. - -«Si c'était à moi qu'un autre enlevât Pauline!» pensa-t-il, sans -pouvoir soutenir plus d'une rapide seconde cette effrayante hypothèse. - -Il savait que Facial n'aimait pas, ne pouvait pas aimer Pauline comme -lui l'aimait. Ne se produirait-il pas, néanmoins, chez ce malheureux, -un déchirement profond, une blessure peut-être mortelle? - ---N'as-tu pas pitié de lui? demanda-t-il. - ---Pitié? répondit Pauline en secouant la tête. Son amour-propre -souffrira plus que son coeur. Je n'éprouve pas de réelle pitié pour -qui n'a pas connu le réel amour. - ---Que fera-t-il, lorsqu'il apprendra la vérité? - ---Rien d'extraordinaire. - ---Se battra-t-il? - ---Non. Pourquoi? C'est un homme raisonnable. Il réglera légalement -notre situation par le divorce. - ---Il ne cherchera pas à te reconquérir en pardonnant? - ---Jamais. Ayant violé les lois du mariage, je ne mériterai plus d'être -sa femme. Il me répudiera avec mépris et dignité. - -C'était là, en effet, le vrai Facial: dans les questions de coeur, -moins sujet au désespoir qu'à l'indignation, moins disposé à pleurer -qu'à sévir. Et Rocrange comprit qu'il n'avait que faire de le -plaindre. Toute pitié devait, au contraire, aller à cette pauvre -femme, si sensible, si vibrante, broyée si longtemps dans l'étau du -mariage moderne. Oh! comme elle avait besoin d'être aimée maintenant, -et comme il fallait réparer par une ardeur de baisers et d'adorations -le passé lugubre! Odon entourait sa bien-aimée de ses bras, semblait -la protéger contre l'entreprise inhumaine de la loi, l'arracher aux -étreintes du sort plein de complots. Il contractait avec émotion -vis-à-vis d'elle des devoirs extraordinaires: non pas de ces devoirs -factices et pénibles auxquels obligent la plupart des situations de la -vie, mais de ces devoirs irrésistibles, passionnants, qui ne sont plus -même des devoirs, tellement ils accaparent l'âme. Quelle gratitude -emplissait son coeur! Il éprouvait cette grande volupté de ne -pouvoir assez reconnaître la confiance qui lui était témoignée. Et -pourtant, il se sentait libre. Il était bien entendu entre eux qu'ils -s'aimaient librement, qu'ils se donnaient librement l'un à l'autre, -qu'ils restaient libres jusque dans leurs serments d'amour, si parfois -l'entraînement de la passion les portait à s'en faire. Le jour où ils -ne s'aimeraient plus, si ce jour jamais pouvait luire, ils -n'exerceraient l'un sur l'autre aucune tyrannie. Ils auraient aimé. Ce -bonheur leur suffirait. Et il semblait à Odon qu'à ne pas se lier il -en aimait mille fois plus Pauline. Il eût pris tous les engagements -qu'il eût plu à celle-ci de lui dicter: car l'intérêt de sa maîtresse -était la seule chose à quoi il songeât. Mais elle voulait qu'il n'y -eût pas d'autre lien entre eux que leur amour. Et n'était-ce point -leur véritable intérêt à tous deux? Et à se savoir si libres, ne -goûtaient-ils pas davantage le charme d'une liaison exempte de -calculs, où les seules fibres du coeur les attachaient plus -sincèrement que toutes les promesses? Oh! il l'aimait à tomber à ses -genoux, à s'évanouir de joie en sa sainte et lumineuse présence. Que -faisait le mari entre eux deux? Il n'était bon qu'à être foulé aux -pieds, rejeté, expulsé, pour oser mêler l'arrogance de ses droits -caducs à leurs divins épanchements. - -Mais tout à coup une pensée terrible vint bouleverser Odon. Comment -n'avait-il pas réfléchi à cette objection formidable? Et comment -Pauline... Oh! c'était impossible!... - ---Ton fils? bégaya-t-il. - -Le visage de Pauline ne se troubla pas. - ---Ton fils! ton enfant! ton Marcelin pour lequel ton coeur de mère -bat aussi fort que ton coeur d'amante pour moi, l'as-tu donc oublié? -Cette seule apparition ne va-t-elle pas renverser d'un souffle -l'édifice présomptueux de notre amour? - -Odon attendait, haletant. - -En une appréhension fatale, il eut la vision de l'enfant rappelant la -mère, sinon au devoir, du moins au sacrifice. Il trembla devant la -puissance des bras tendus criant: Ma mère, je suis le lien sacré qui -vous unit indissolublement à mon père! Briserez-vous ce lien? Me -priverez-vous de mon protecteur naturel, de celui qui m'a engendré, de -mon père? Et qui vous dit que je ne l'aime pas, mon père? Est-il moins -mon père que vous n'êtes ma mère? Avez-vous le droit, après m'avoir -mis au monde, en collaboration avec lui, de dissoudre la famille dont -je suis né? L'avez-vous ce droit? Ah! moi, l'enfant, je suis là, et -pour moi vous devez tout supporter, tout souffrir. Il vous est défendu -de changer, par votre bon plaisir, les conditions de ma naissance. Le -sang parle. Le sang est plus fort que tous les caprices; il prime même -les passions les plus irrésistibles et ordonne d'y résister. Moi, qui -suis là, je vous interdis de vous unir à un autre, tant que mon père -est vivant. - -Et pourtant, Pauline avait l'air de ne pas entendre cette supplication -filiale. - -Que se passait-il dans sa tête qui restait calme, comme si Odon ne -venait pas d'évoquer devant elle le plus redoutable adversaire de leur -amour? Odon considérait sa maîtresse, l'interrogeant du regard avec -anxiété, étonné de ne pas la voir changer de couleur, se troubler, -pleurer, se tordre les mains. - -Pauline n'avait pas sourcillé: la question était depuis longtemps -résolue pour elle. Mais elle hésita quelques minutes devant l'aveu -qu'elle avait à faire à son amant. - -Ce fut d'une voix très basse, quoique extrêmement tranquille, qu'elle -prononça enfin: - ---Mon mari n'est pas le père de mon enfant. - -Odon tressaillit. Une sueur froide couvrit subitement ses tempes. - ---Que dis-tu? fit-il, avec effort. - -Pauline répéta ce qu'elle venait de dire, mais avec un léger -tremblement, alarmée qu'elle était de l'effet que cette révélation -semblait produire sur Odon. - -Rocrange se dressa violemment. Il fit quelques grands pas dans la -chambre, comme frappé de folie, la tête entre les mains et poussant de -rauques exclamations. - ---Odon! Odon! gémit Pauline consternée. - -Odon s'avança sur elle, lui saisit les poignets et les yeux égarés -cherchant ses yeux pour les fixer furieusement: - ---Tu as eu un autre amant que moi? vociféra-t-il... Ah! tu as eu un -autre amant que moi? - -Une jalousie atroce le remuait, jalousie brutale, irraisonnée, qui -venait de s'abattre sur lui et de l'étreindre, quoique l'instant -d'auparavant il se fût refusé à croire qu'il pût être sujet à une -pareille passion. - ---Réponds! réponds, Pauline! criait-il. Quel est l'homme qui est le -père de ton enfant? Quel est celui qui t'a possédée d'amour avant moi? -Ah! je te croyais pure, et voici que tu as eu un amant, un amant que -tu as aimé comme moi, plus que moi peut-être! Pauline, tu viens de -déchirer mon coeur effroyablement. - -Des larmes jaillissaient de ses yeux et devant ce désespoir Pauline se -sentait défaillir. - -Mais elle réagit de toute l'énergie dont son âme était capable. -Maîtrisant l'affreuse émotion qui la poignait, elle attendit qu'Odon -eût exhalé le premier flot impétueux de sa douleur; et lorsqu'il se -fut tu, la poitrine seulement secouée encore de sanglots, elle -commença, d'une voix qu'elle fit le plus douce et le plus calme -possible: - ---Oui, Odon, j'ai eu un amant avant toi, et si je ne te l'ai pas dit -jusqu'ici, c'est qu'au moment où je t'ai aimé il ne jouait plus aucun -rôle dans la mémoire de mon coeur. J'avais encore moins à te parler -de lui que de mon mari. Il est mort d'ailleurs, cet homme avec qui -j'ai connu les fausses joies de l'adultère, il est mort, et son -souvenir est mort depuis longtemps. Si cet enfant n'était pas là, pour -me rappeler parfois son père, évoquer de l'oubli cette figure -disparue, qui a pu jadis, alors que je n'avais pas accompli le -pèlerinage de l'amour, m'en dresser le fantôme à un coin de ma route, -si cet enfant, qui fait mon orgueil, ne m'inspirait en quelque sorte -une reconnaissance rétrospective pour celui qui me le donna, je -n'aurais qu'un regard d'amertume à jeter sur un passé vide et morne. -Je ne l'ai point aimé, cet homme qui fut mon amant. Mérite-t-il ce -titre? Il n'a su ni dompter mon âme, ni éblouir mes sens. Je suis -restée froide et désolée comme après une effroyable ironie. Pourquoi -t'être livrée à lui? diras-tu. Hélas! c'est pour la même raison qui -m'a fait épouser mon mari. La femme cherche toujours à aimer. Jusqu'au -moment où elle aime vraiment, où elle sait à n'en pas douter qu'elle -aime, bien des tentatives infructueuses ont lieu. Où sont-elles les -privilégiées qui ont trouvé du premier coup l'amant prédestiné et ont -eu l'ineffable gloire de s'offrir vierges à ses baisers? S'il y en a -auxquelles fut départi ce bonheur, qu'elles l'imputent à une faveur -spéciale de la providence. La plupart, j'entends de celles qui aiment, -ont à éprouver l'amère vanité des désirs humains, avant d'en connaître -la possible et magnifique floraison. Heureuses, bienheureuses encore -quand elles la connaissent! O mon Odon, vierges! Étais-je moins vierge -parce que mon corps avait été possédé? Mais c'est toi, c'est toi qui -m'as rendue femme! Auparavant, quoique femme mariée et femme adultère, -je n'étais pas encore femme. Il me manquait le sens divin de l'amour. -C'est toi qui m'en as dotée: ou plutôt qui l'as découvert, excité, -fécondé en moi. N'as-tu point eu ma vraie virginité? N'es-tu point mon -premier, mon seul, mon parfait amant, mon époux et mon maître? Odon, -Odon, c'est toi que j'aime, je n'ai aimé que toi! - -Odon sanglotait toujours, mais son regard s'était adouci. Il -comprenait qu'il avait eu tort de s'emporter et que cette femme -admirable ne perdait en rien de sa valeur pour avoir erré, longtemps -erré à la recherche de l'inappréciable trésor. Lui-même avait eu des -maîtresses, et en grand nombre: et osait-il dire qu'il n'en avait pas -aimé quelques-unes? Et pourtant, lui aussi se sentait vierge, vierge -par le renouvellement qu'apporte tout amour. - ---Je ne t'en veux pas, Pauline, prononça-t-il, mais à voix triste -encore. - -Il ne pouvait pas se remettre si vite du coup inattendu qui l'avait -frappé, quoique sa raison eût déjà pris le dessus et lui représentât -l'injustice de sa douleur. - -Pauline continua: - ---Et l'eussé-je aimé, l'eussé-je aimé comme je t'aime, te serait-il -permis de conclure que mon amour actuel n'est pas entier et sans -mélange? Ne devrais-tu pas, au contraire, être fier d'avoir aboli dans -mon coeur les autres sentiments qui auraient pu le partager? Enfin, -et avant tout, n'étais-je pas libre de me donner, alors que je ne te -connaissais pas et que je n'aurais pu me donner à toi? D'où viendrait -que, même dans le cas où j'aurais aimé, tu pusses être peiné de mon -passé? - ---C'est vrai, dit Odon, j'ai agi sous l'empire de la folie: -pardonne-moi. - ---Je n'ai rien à pardonner: pour folle qu'elle était, cette jalousie -était de l'amour. - ---Pardonne-moi, Pauline, je t'ai offensée. En poussant mon cri -d'indignation égoïste et dément, je me suis ravalé au niveau des -tyrans et des pharisiens, qui entendent bien que la loi soit violée, -mais à leur profit seulement. Le coeur est le coeur: comment -exigerais-je qu'il reste enseveli sous un linceul de mort jusqu'au -moment où j'apparais pour lui souffler la vie? Si ton coeur n'avait -pas été agité depuis longtemps par l'éternel désir, te serait-il -possible maintenant de m'aimer comme tu le fais? Oh non! et j'étais -ridicule de supposer que, douée de passion, tu fusses demeurée -jusqu'ici sans risquer un pas à la poursuite du bonheur. Que tu te -sois déjà donnée, que tu en aies aimé un, deux, plusieurs, qu'ai-je -besoin de m'en préoccuper, aujourd'hui que tu es à moi et que je te -tiens frémissante dans mes bras? Le présent et l'avenir sont la seule -chose qui compte; le passé en a été la préparation; et si le présent -charme, c'est que le passé a été ce qu'il devait être. Pardonne-moi, -Pauline: tu m'aimes, et je ne veux savoir que cela. - -La noblesse de ces paroles toucha vivement la jeune femme. Elle -n'était cependant pas entièrement satisfaite: les efforts d'Odon pour -se dompter étaient trop visibles. Elle voulait que son amant n'eût -contre elle pas même l'ombre d'un de ces griefs secrets, dont on -rougit, qu'on est le premier à condamner, mais qui n'en tourmentent -pas moins le coeur. - ---Je crains que tu ne m'en veuilles, au fond, dit-elle. Avoue que j'ai -descendu quelques marches du piédestal sur lequel tu te plaisais à -m'ériger. - ---Au premier moment, oui, répondit Odon. Je ne réfléchissais pas que -dix ans de mariage avec un mari qu'on n'aime pas justifient toutes les -conséquences. - ---Je n'ai pas besoin d'être justifiée, mais d'être comprise. - -Elle lui raconta l'histoire de son adultère. Elle n'en céla ni -les hontes, ni les déboires; elle insista même sur le côté navrant -de cette aventure. Elle se dépeignit telle qu'elle était à cette -époque: irritée de la désillusion de son mariage, impatiente d'aimer, -prenant pour de l'amour les moindres palpitations de son coeur -inexpérimenté, et finalement donnant dans le premier panneau tendu -sous ses pieds par un bel égoïste. Oh! elle n'avait pas été longue à -s'apercevoir de sa bévue; mais elle s'y était entêtée, espérant -toujours, malgré tout, jusqu'au moment où la brutalité indubitable des -faits l'avait laissée gisante sur le carreau, à jamais rebutée, -croyait-elle, de chercher le bonheur par l'amour. Cette expérience lui -avait suffi. Elle avait réfréné en elle ses besoins de vie -sentimentale. Elle en était arrivée à douter de l'amour, ou du moins, -car elle ne le sentait que trop bouillonner stérilement dans son sein, -à douter que sa réalisation fût possible sur la terre. - -Odon l'écoutait parler, et, peu à peu, à mesure qu'il pénétrait mieux -le passé de celle qu'il aimait, passé que, quoiqu'il se défendît de -désirer y toucher, elle tenait à lui faire connaître dans ses détails, -le sentiment pénible qui l'avait ému se transformait en ardente -sympathie. - ---Pauvre amie! répétait-il, tandis que se succédaient les stations de -ce calvaire. - -La pitié gonflait son coeur et n'y laissait plus de place pour la -moindre amertume. Pauline savait si bien le mêler à sa vie, qu'il en -éprouvait lui-même les impressions, la sentait, la comprenait, et -partant n'avait plus rien à en pardonner ou à en excuser. Bien plus, à -voir cette âme se dévoiler davantage, il concevait d'elle une -admiration toujours plus profonde, car il s'étonnait de trouver -qu'elle avait tellement eu soif d'idéal et depuis si longtemps avait -souffert de la disproportion entre ses aspirations merveilleuses et -l'indigence du sort qu'elle avait subi. - ---Et il y a huit ans que cette histoire s'est passée? demanda-t-il, -lorsqu'elle eut fini. - ---Il y a huit ans. - ---Et depuis? - ---Depuis, ce fut la mort de mon âme, ou plutôt, car ses blessures -étaient bien vives, son affreux supplice, l'enfer du doute, du -désespoir, de la fausse résignation, qui cherche à maintenir la -révolte, sans parvenir à autre chose qu'à doter le visage du masque -d'indifférence et de politesse sous lequel les passants ne sauraient -deviner qu'un monde terrible palpite: jusqu'au jour providentiel où je -t'ai rencontré, mon Odon, et où j'ai cru que l'univers allait -s'effondrer sur moi, pour avoir trouvé, enfin! enfin! le bonheur dans -deux bras amis. - ---N'as-tu vraiment pas essayé durant ces huit ans de te donner à un -autre homme? - ---Non, fit Pauline: l'amour que je concevais était si haut, qu'il me -semblait impossible qu'il se trouvât quelqu'un capable d'y répondre. -Bien des hommes m'ont fait la cour; en tous je démêlais l'égoïsme -cynique, la sensualité grossière, la vanité stupide. Aucun ne m'aimait -vraiment, et, comme avec les années l'idéal que je me créais de -l'amant se complétait et grandissait, aucun, même parmi les meilleurs, -ne me paraissait digne d'être aimé. Au spectacle des misérables -intrigues qui se nouaient et se dénouaient autour de moi, je n'étais -que plus décidée à abandonner aux âmes médiocres de si méprisables -commerces. J'avais renoncé à croire; la foi était partie enlevée par -les serres de la déception. Il fallait un miracle pour me sauver: le -miracle s'est produit. Dieu que j'avais renié s'est manifesté au -moment où je ne m'attendais plus qu'au néant, et je suis maintenant en -adoration devant sa bonté et sa puissance. - ---O Pauline! dit Odon, tu es la plus noble, la plus rare des -créatures. Je suis un misérable de t'avoir soupçonnée d'une faiblesse. -Une faiblesse, bon Dieu! Quelle prétention avais-je? Mais je te -voulais sans tache, comme la divinité pure à laquelle on a dressé un -autel et qu'on pare de toutes les vertus. Et, mauvais croyant, il -m'avait semblé qu'un nuage passait sur ta blancheur immaculée. Mais, -voilà que tu m'apparais maintenant plus éblouissante qu'avant. Oh! -pardonne, pardonne! - -Cette fois, c'était sincère et profond. Ce n'était plus seulement sa -raison qui le poussait à rendre justice, mais tout son coeur. - -Les yeux de Pauline brillèrent de joie, son âme rayonna. - -Odon s'était agenouillé devant elle. Il baisait les plis de sa robe; -et sur sa main, la jeune femme sentit tomber une larme. - -Ce fut un instant de muette extase. Puis, lorsqu'il se fut relevé, -elle se jeta dans ses bras, comme pour y chercher la protection -suprême. - ---Rien ne pourra m'arracher de toi! balbutiait-elle. - ---O mon amie, je serai ton seul, ton véritable époux. Je le vois -maintenant, le monde ne saurait être pour toi qu'un désert; la famille -même, cette prison où tant, qui soupirent après la liberté, sont -retenus par de multiples chaînes, est démolie autour de toi et ne -t'offre que des ruines inhabitables; tout t'éloigne de celui auquel la -loi t'a lié, tout et jusqu'à l'enfant, qui d'habitude est l'inexorable -carcan rivant au même collier de fer deux têtes ennemies. Je n'ai plus -d'objection, plus. Je suis convaincu que ton bien comme ton devoir -consistent à abandonner ton mari pour me suivre. Je n'appréhende plus -pour toi ni les regrets, ni les défaillances. Au point où tu en es, la -seule solution possible, c'est la rupture avec un passé de larmes et -de mensonge. - ---L'honneur même, cet honneur dont on a plein la bouche et qu'on -comprend si peu, l'honneur même l'exige. - ---Je ne te parle pas de ma joie, Pauline; elle est immense. Oh! nous -serons heureux! - ---Je le veux, Odon. - ---Un avenir de bonheur caché, loin de la foule, loin des vanités et -des perfidies, s'ouvre devant nous. Une idéale confiance en Dieu, en -la justice, en l'amour remplit nos âmes. Unis par le saint mystère -d'une même foi, nous oublierons les hommes, les païens, les barbares. -Nous les laisserons à leurs faux dieux et à leurs cultes malfaisants. -Chère épouse, tes yeux seront mon univers, tes beaux yeux où se révèle -l'unique grâce qui me touche. Peu nous importe le bruit que l'on fera -sur nous: il ne parviendra point à nos oreilles. Nous aurons le -témoignage de notre conscience, le seul bien nécessaire, et qui ne -nous faillira pas. - ---Oh! oui, dit Pauline, la conscience, l'honnêteté, l'amour! - -Elle appuya sa tête sur le sein de son amant. - -Une bénédiction semblait planer sur eux. La douceur de cette heure -était si grande, qu'ils ne savaient comment s'exprimer mutuellement -leur gratitude. - -Ils restèrent longtemps silencieux en une étreinte bienheureuse. - -Puis, Pauline dit: - ---Dès demain, mon mari saura tout. - -Elle avait à peine prononcé ces mots, qu'un bruit de pas se fit -entendre dans le salon voisin. - -Pauline pâlit affreusement. - -La portière s'écarta. Sur le seuil de leur chambre, un homme apparut: - -Facial. - - - - -XII - - -Depuis plusieurs heures, Facial se promenait dans son cabinet, en -attendant l'entrevue qu'il devait avoir avec sa femme. - -Un domestique vint lui annoncer que madame était arrivée. - -Il se recommanda encore la plus glaciale, la plus dédaigneuse -politesse, boutonna sa redingote, but un petit verre de cognac, et -passa au salon où l'attendait Pauline. - -Elle se leva à son entrée et lui tendit la main sans affectation. - ---Nous ne sommes coupables ni l'un ni l'autre, dit-elle; -épargnons-nous mutuellement les reproches et les grands mots. - -Facial resta abasourdi de ce début. Il se préparait à subir des -attendrissements, des sanglots, une femme se jetant à ses pieds et -demandant grâce, et voici qu'il la trouvait aussi calme que lui. - ---Asseyez-vous, Madame, dit-il avec un geste vague. - -Ils prirent place en face l'un de l'autre, séparés par une petite -table. - ---Je n'ai pas d'explication à vous donner, fit Pauline au bout d'un -instant de silence, et je vous prie de ne pas en exiger de moi. Il -doit vous être assez indifférent de savoir pourquoi et comment j'en -suis venue à rompre les liens qui nous unissaient. Il est probable -d'ailleurs que si je tentais de vous l'expliquer, vous ne me -comprendriez pas. Veuillez donc ne considérer que les faits. Ils sont -trop évidents pour que je songe à les nier ou à les atténuer. J'en -assume la responsabilité. - -Facial perdait pied. Il ne concevait pas que Pauline osât se présenter -à lui autrement qu'en pécheresse repentante et accablée de honte. - ---Ah! misérable femme! s'écria-t-il, oubliant d'un coup ses projets -d'impassibilité. - ---Ne le prenez pas sur ce ton, dit Pauline, je vous en supplie. - ---Comment! Vous m'avez trompé, trahi, déshonoré, vous avez commis un -crime épouvantable, vous voilà souillée, couverte de boue, et vous -venez tranquillement m'annoncer que vous en assumez la responsabilité! -Je crois bien que vous en assumez une de responsabilité, et -effroyable! Les conséquences de votre faute seront terribles, -terribles... - ---Il est inutile de vous emporter: ce qui est fait est fait, et si -c'était à refaire, je le referais. Veuillez me dire maintenant -quelles sont vos intentions. - -Facial la regardait effaré. - ---Mes intentions? mes intentions? Vous en parlez avec une légèreté... -Ah ça! éclata-t-il, pensez-vous que je vais passer l'éponge sur vos -déportements, vous ouvrir de nouveau, comme si de rien n'était, ma -maison et mes bras, vous supplier peut-être--telle est votre -audace!--de reprendre la vie commune agrémentée de toutes les -complaisances? Ne vous bercez pas d'illusions. Ne vous figurez pas que -votre pouvoir sur moi soit si grand, qu'il vous suffise de paraître -pour reconquérir votre place au foyer. Vous vous traîneriez à mes -genoux, que je resterais inflexible. Madame, je ne suis pas de ceux -qui pardonnent. - -Cette phraséologie mettait Pauline au supplice. - ---Je ne suis point venue ici mendier votre pardon, dit-elle. Je ne -saurais qu'en faire. Dites-vous bien d'ailleurs que si vous souffrez -maintenant à cause de moi, j'ai souffert, moi, pendant dix ans à cause -de vous, et ne vous posez pas en accusateur: ce rôle vous convient -peu. - ---Quelle impudence! fit Facial avec indignation. Mais vous êtes un -serpent que j'ai réchauffé dans mon sein! - -Pauline haussa les épaules. - -«Rien, pas un cri du coeur ne lui échappe!» pensait-elle. - -Elle se taisait, hautaine, sous les injures que Facial déversait. -Qu'aurait-elle dit? Elle ne pouvait pas lui prêter son cerveau, pour -qu'il sentît avec ses sentiments et comprît qu'il n'avait pas le -droit de la juger. Il voyait à son point de vue, un point de vue -abominable et faux, mais qui était le sien. Que servait alors de -répondre? - -En proie à une fureur qu'il ne cherchait plus à contenir, Facial se -répandait en discours diffus, boursouflés, pleins de périodes -déclamatoires et d'imprécations violentes. Il dépassait les bornes, -traitait sa femme de fille perdue, la ravalait au-dessous des -prostituées, qui, elles, n'ont juré fidélité à personne. Les outrages -jaillissaient de ses lèvres. Lui, si châtié d'habitude dans son -langage, trouvait d'ignobles insultes à lancer comme des crachats au -visage de celle qui lui était intellectuellement et moralement si -supérieure. Elle ne bronchait pas; pâle, les traits immobiles, elle -laissait passer ce flot d'ordure qui ne l'atteignait pas. - -Épuisé, Facial s'arrêta et s'affaissa dans un fauteuil. - ---Avez-vous fini? demanda Pauline. - -Il se redressa, comme sous un coup de fouet. - ---Je n'ai pas encore dit le plus important, Madame, reprit-il -foudroyant; je n'ai pas encore prononcé le mot fatal... - ---Prononcez-le, interrompit-elle, je n'attends que cela. - ---Vraiment, Madame, le divorce ne vous fait pas peur? - -Il espérait la voir s'abattre sous l'épouvante de ce mot et mesurer -enfin l'horreur de son crime à la grandeur de la punition. Mais elle -ne parut pas s'en émouvoir. - -Il accentua d'une voix sévère: - ---Le divorce, Madame! le divorce! - ---Je suis heureuse, répondit simplement Pauline, que vous compreniez -comme moi qu'une séparation est nécessaire. Vous la voulez légale, -tant mieux: l'ordre est une excellente chose, et ma liberté en sera -moins précaire. Le divorce est la meilleure solution à notre -situation. Si vous avez cru que je me ferais des illusions sur votre -tendresse à mon égard, vos paroles me montrent que vous en entretenez -sur celle que je vous porte. Vous vous imaginez que «ma faute»--je -conserve à mon acte ce nom, puisqu'il est consacré, quoique ma vraie -faute, faute bien involontaire et toute d'ignorance, ait été de vous -épouser sans savoir ce que c'est que l'amour--vous vous imaginez que -ma faute est le résultat d'un de ces coups de tête ou de sang -familiers aux femmes peu scrupuleuses, qui durent le temps d'un -caprice et dont elles se mordent amèrement les doigts, si, par -malchance, le mari découvre et sévit. Vous supposiez que ce mot de -divorce allait me prosterner à vos pieds humiliée et brisée, pleurant -des serments de repentirs éternels. Vous vous trompez. Ma faute a été -voulue et longuement méditée. Bien loin d'en redouter les -conséquences, j'étais à la veille de vous découvrir moi-même la -vérité. Vous m'avez prévenue: ce n'est pas une raison pour que je -change de contenance. Non, je ne crains pas le divorce; je l'appelle, -je le désire. Mais ici vous êtes le maître, vous seul avez qualité -pour le réclamer, puisque, au point de vue de la loi, c'est vous qui -êtes l'offensé. - ---C'est bien, Madame, nous divorcerons. Telle était mon intention: -vos bravades ne font que m'y affermir. - ---Sur quoi baserez-vous votre demande? - ---Sur la vérité: votre adultère. Songeriez-vous à le nier? - ---Oh non, je vous aiderai même à l'établir. - ---Il y a des maris chevaleresques qui en pareille circonstance -poussent l'abnégation jusqu'à prendre la faute sur eux. N'attendez pas -de moi une telle délicatesse. Je considère l'adultère, même l'adultère -de l'homme, comme une chose trop grave pour que je consente à m'en -charger. Que m'importe votre honneur, maintenant que vous l'avez -perdu. Le divorce sera prononcé contre vous. - ---J'entends. Vous m'offririez d'ailleurs ce petit sacrifice, que je -n'accepterais pas. - ---Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous traîner devant le -tribunal correctionnel pour obtenir votre condamnation. Je délaisse -cette vengeance. - ---Quelle magnanimité! - ---Le nom de votre complice ne sera pas même prononcé dans les -considérants. Vous pourrez l'épouser, puisque vous prétendez l'aimer, -et essayer de racheter avec lui les torts que vous avez eus avec moi. - -Facial se croyait sublime. - ---Il est marié, dit Pauline. - ---Il peut divorcer. - ---Il ne le peut pas: sa femme est catholique. - -Facial leva les yeux au ciel. - ---Dans quel abîme êtes-vous tombée! Enfin s'écria-il, vous l'avez -voulu, Madame, vous l'avez voulu! - ---C'est bien. Ne parlons pas de moi. Puis-je vous demander quelles -sont les preuves que vous produirez devant les magistrats? - ---Des preuves? J'ai des témoignages, des présomptions morales, des -faits matériels qui, réunis, formeront un dossier suffisant pour vous -confondre. - ---Croyez-moi, laissez de côté tout cet arsenal. Il est inutile, -puisque j'avoue. Ne désirez-vous pas, comme moi, aboutir par les -moyens les plus rapides et les plus simples? - ---Sans doute, et si vous avouez cela ira tout seul. Mais il faut un -aveu écrit. - ---Qu'à cela ne tienne, je vais vous écrire une lettre où je -reconnaîtrai explicitement ma culpabilité. - ---Comme vous voudrez, fit Facial. D'habitude, les femmes n'avouent pas -ces choses-là; leur pudeur les pousse à se défendre même contre -l'évidence. Il faut que vous ayez perdu tout sens moral. - -Sans répondre, Pauline ouvrit un buvard, prit une feuille de papier et -écrivit une demi-page qu'elle signa. - ---Cela suffit-il? demanda-t-elle en tendant la pièce à son mari. - -Facial la lut deux ou trois fois attentivement. - ---Cela suffit, dit-il. - -Puis il la serra avec soin dans son portefeuille. - ---Et maintenant, Madame, termina-t-il, nous ne nous retrouverons que -devant les juges. Que Dieu vous pardonne! - -Mais au lieu de partir, Pauline se dirigea vers une porte menant dans -les appartements intérieurs. - ---Où allez-vous! cria Facial. - ---Mon fils... Je vais chercher mon fils. - ---Pour quoi faire? - ---Pour l'emmener. - -Il se précipita et lui barra le passage. - ---Vous ne passerez pas! - ---Monsieur! - ---Je vous le défends! - -Elle s'arrêta haletante. Un éclair flamba dans ses yeux. - ---Vous oseriez me défendre de prendre mon fils? prononça-t-elle les -dents serrées. - ---Parfaitement. - ---Mais c'est mon fils! rugit-elle. - ---C'est aussi le mien, dit Facial. - -Une horrible lueur palpita dans l'esprit de Pauline. Son fils! son -fils! Facial songeait à le lui enlever! Oh! c'était impossible! Quelle -monstrueuse pensée venait de germer là tout à coup, si monstrueuse que -pas un instant le soupçon que cela pût se produire ne lui était venu! -La séparer de son fils! Ce forfait épouvantable serait-il permis? Non, -non, elle se trompait, elle avait mal entendu! Son mari était un homme -après tout: il n'allait pas voler un enfant à sa mère! - ---Je veux mon fils! supplia-t-elle la tête pleine de vertige. - ---Vous ne l'aurez pas. - -Alors, en une abondance éperdue de paroles incohérentes, pleurant, -défaillant, les mains frissonnantes, elle divagua: - ---Vous n'avez pas formé l'infernal projet de m'arracher mon enfant! Ce -n'est pas sérieux, ce n'est qu'une effroyable plaisanterie! Dites, -dites que vous n'avez voulu que me faire peur! Je suis mère, moi, -savez-vous bien? Ce serait me tuer que de m'ôter l'enfant que j'ai -porté dans mon sein, que j'ai nourri, que j'ai élevé, qui est mon sang -et ma vie! Oh! vous savez cela! Vous ne voudrez pas commettre un crime -si infâme! Si vous avez jamais eu pour moi un sentiment qui ne fût pas -de la haine, vous épargnerez la malheureuse qui a été votre femme, -vous n'exercerez pas sur elle une atroce, une basse vengeance. Vous ne -dites rien; vous attendez que je me sois mieux humiliée. Parlez, que -dois-je faire pour vous fléchir? Oh! grâce! grâce! L'angoisse -m'étreint à la gorge, ma voix se perd, les mots manquent à mon -coeur... - -C'était enfin la scène que Facial attendait et à laquelle il s'était -préparé. Seulement, au lieu que ce fût la femme, c'était la mère qui -criait grâce. - -Il répondit durement: - ---C'est trop tard: il fallait songer à cela avant. - -Une nouvelle énergie galvanisa Pauline: - ---Vous avez l'audace de séquestrer Marcelin? proféra-t-elle avec un -tel emportement, que Facial crut qu'elle allait se jeter sur lui. - ---Sa place n'est pas avec vous. Je le garde. - ---De quel droit? - ---De quel droit? Je crois, Madame, que vous vous méprenez ici -étrangement sur vos droits. Apprenez donc que, le divorce étant -prononcé contre vous, c'est à moi, en principe, que le tribunal doit -confier l'enfant. Il suffit que j'en fasse l'objet d'une demande, et -c'est ce qui sera, pour que, malgré tout ce que vous pourrez arguer, -le droit de garder Marcelin me soit acquis. - -A ces paroles qui éclairaient tragiquement la situation, Pauline -sentit tout s'effondrer en elle. - -Un dernier espoir restait, auquel elle s'accrocha désespérément. Il -fallait pour cela l'aveu terrible. Mais plus rien ne lui coûtait. - -Se campant devant son mari, le fixant les yeux dans les yeux, elle dit -avec un cinglement: - ---Cet enfant n'est pas de vous. - -Facial sursauta. - ---Il n'est pas de vous, reprit-elle plus ardemment, il est de M. de -Hartwald. Car je vous ai trompé autrefois avec M. de Hartwald. C'était -à l'époque où il était secrétaire d'ambassade à Paris. Vous vous le -rappelez? J'ai fait sa connaissance dans un bal. Il venait souvent -ici. Vous l'invitiez. Eh bien, je vous trompais avec lui. Pendant un -an, je vous ai trompé; et vous ne vous en doutiez pas. Marcelin est né -de cet adultère. Regardez-le, il n'a rien de vous: il ne vous -ressemble ni au physique ni au moral. Remarquez son nez, son nez -droit, fin, distingué, et ses cheveux, ses cheveux blonds: c'est le -nez et les cheveux de M. de Hartwald. Il a, par contre, mes yeux et ma -bouche. C'est frappant. M. de Hartwald est mort; cet enfant est à moi -seule... - -Elle s'arrêta, regardant toujours son mari. Mais celui-ci, après un -premier choc de surprise, avait eu le temps de se remettre. - ---Ah! par exemple! s'écria-t-il en riant insolemment, vous avez de -l'imagination! Ma parole, à vous entendre, on dirait que c'est arrivé! -Mais ça ne prend pas! Ça ne prend pas! Marcelin le fils de M. de -Hartwald! Elle est bien bonne! - ---Vous ne me croyez pas? fit Pauline bouleversée. - ---Vous croire? Ah ça, pour qui me prenez-vous? Il est visible que vous -venez d'inventer cette histoire de toutes pièces. C'est un mensonge, -et qui plus est un mensonge ignoble. Ah! Madame, vous étiez déjà bien -bas dans mon estime: vous voici dans la fange jusqu'au cou. - ---Vous ne me croyez pas? répéta-t-elle avec accablement. - ---Inventez autre chose, ou mieux n'inventez rien du tout. Votre -paroxysme vous égare jusque dans le ridicule. Marcelin ne serait pas -mon fils! Vous moquez-vous? Vous trouvez qu'il ne me ressemble pas? -Vous êtes donc aveugle! Et la voix du sang, Madame, la voix du sang! -Est-ce que je me sentirais son père, si je ne l'étais pas? - ---Mon Dieu! mon Dieu! gémissait Pauline. - -Et elle demeurait stupide devant son impuissance à établir la vérité. -Elle ne possédait aucune preuve de ses relations avec M. de Hartwald. -Tout avait été détruit. Il n'existait pas un mot de billet, pas une -photographie, pas un signe, pas un document quelconque, rien, rien, -rien, que sa parole à elle et cette ressemblance qu'elle était la -seule à apercevoir. - -Alors, folle, elle cria à son mari: - ---Rendez-moi la lettre! - ---La lettre? - ---Oui, la lettre que je viens d'écrire et où je me reconnais coupable. -Je ne divorce plus. - ---Pardon, Madame: vous ne divorcez plus, mais moi je divorce. Je ne -vous rendrai pas la pièce que vous m'avez si légèrement fournie. - ---Oh!... - ---D'ailleurs, cela ne vous avancerait pas à grand chose. Comme je vous -l'ai dit, j'ai des témoignages à faire valoir. La procédure sera un -peu plus longue, voilà tout. - ---Je me défendrai, je lutterai et peut-être parviendrai-je à jeter -quelque doute dans l'esprit des juges. Rendez-moi ma lettre! - ---Non. - ---C'est une lâcheté! - ---Une prudence. - ---Mon enfant! mon enfant! - -Elle voulut s'élancer. Facial la saisit violemment par les bras et la -coucha de force dans un fauteuil. Sans cesser de la maintenir, il -appela: - ---Victor! - -Le valet de chambre parut. - ---Prévenez miss Dobby qu'elle ait à emmener immédiatement mon fils là -où elle sait. Accompagnez-les. - -En proie à une indicible horreur, Pauline se débattit convulsivement. -On enlevait son enfant! Elle ne le verrait plus, plus... C'était fini! - ---Le voir, râla-t-elle... je veux le voir... - -Mais les deux mains atroces de son mari la serraient comme dans un -étau, la clouaient, la paralysaient. - ---Lâchez-moi!... Oh! ayez pitié, pitié!... Mon Dieu, ayez pitié!... - -On entendit, du côté de l'antichambre, une lointaine voix d'enfant: - ---Maman! maman! - -Pauline se raidit en un suprême effort. Mais ce fut en vain. Elle -retomba brisée sous la masse vigoureuse qui pesait sur elle. - -Elle cria. - -Facial lui mit son genou sur la bouche. - -Quelques instants épouvantables se passèrent, pendant lesquels elle -crut mourir, tout son pauvre corps tordu comme dans les spasmes d'une -torture. - -Enfin, Facial la lâcha. - ---Vous êtes libre, dit-il. - -Elle se leva d'un bond fiévreux et se précipita à travers -l'appartement. Elle en parcourut hâtivement les diverses pièces. Le -vide, le vide partout. Marcelin n'était plus là. Dans la salle -d'étude, un désarroi de livres et de cahiers... Elle baisa en -sanglotant ces objets que son enfant maniait encore quelques minutes -auparavant, elle les baisa comme des reliques sacrées, et son coeur -de mère éclatait dans sa poitrine... Ses lèvres battaient, ses -paupières tremblaient nerveusement; elle répétait le nom chéri, tantôt -tout bas, comme une prière, tantôt en appels désespérés écorchant sa -gorge en feu. Elle reprit deux ou trois fois sa promenade errante de -chambre en chambre, lentement maintenant, anéantie, s'arrêtant à -chaque détail qui lui évoquait Marcelin. Lorsqu'elle revint au salon, -où Facial attendait qu'elle se fût convaincue de l'inutilité de sa -révolte, elle n'avait plus l'air que d'un spectre désolé, d'une statue -vivante de l'effroi. - -La vue de son mari sembla la glacer d'épouvante. Elle porta ses mains -en avant, dans un long geste de répulsion. Quelques mots rauques -sortirent péniblement de sa bouche contractée. - ---C'est vous... c'est vous... - -Et elle s'abîma sur le tapis, sans connaissance. - -Facial sonna la femme de chambre. Il lui montra le corps inanimé de -Pauline. Puis, il prit son chapeau et partit. - -Au bout d'une demi-heure, Pauline revint à elle. La femme de chambre -l'avait portée sur un lit, lui faisait respirer des sels, étanchait -avec un mouchoir imbibé d'eau le sang d'une petite plaie qu'elle -s'était faite en tombant. - ---Où est mon fils? - ---Je ne sais. Il est sorti avec sa gouvernante et Victor. - ---Et monsieur? - ---Il est sorti aussi. Il n'y a personne à la maison. - -Elle s'élança à bas du lit, sans prendre garde qu'elle pouvait à peine -se tenir debout. - ---Madame n'est pas encore remise; Madame ferait mieux de rester -couchée. - ---Laissez-moi!... - -Elle descendit dans la rue, échevelée, hagarde, semblable à une -aliénée. - - - - -XIII - - ---Que vous êtes agaçant, dit Julienne, on ne peut rien tirer de vous! - ---Mais, Madame, répliqua Réderic, vous m'interrogez à tort et à -travers, vous et ces dames, sur ce que vous vous plaisez à appeler les -mystères de l'affaire Rocrange! Que voulez-vous que je vous dise? -C'est très simple. M. de Rocrange aimait Mme Facial; Mme Facial aimait -M. de Rocrange; Mme Facial, qui, paraît-il, est une femme sincère, ne -s'en est point trop cachée; et M. Facial, qui n'entend pas -plaisanterie, plaide aujourd'hui même en divorce contre elle. Quoi de -plus clair, de plus net, de plus logique? Il n'y a pas ombre de -mystère. Les dessous n'existent pas. Tout cela est purement honnête. - ---Honnête! s'exclamèrent avec des mines effarouchées la baronne -Citre, Mme Sermais et Mme d'Orgely. - ---Qu'appelez-vous l'honnêteté? demanda Réderic. - -Cette question déconcerta. - ---L'honnêteté, c'est de rester fidèle à son mari, risqua enfin la -baronne. - ---Oh! ma chère, que vous êtes vieux jeu! ne put retenir Julienne. - ---En effet, Madame, dit Réderic, c'est là une honnêteté -antédiluvienne. - ---L'honnêteté est au moins la bienséance, corrigea la baronne, -consciente d'avoir émis une niaiserie. - ---C'est ça, c'est ça! zézaya Mme d'Orgely sous son éventail. - ---Et la bienséance? continua Réderic imperturbable. - -Cette fois, personne ne hasarda de réponse. - ---La bienséance, reprit-il, voici: tromper son mari avec discrétion et -rouerie; s'évader sans bruit de sa tutelle; prendre subrepticement -tout le champ possible pour ses ébats et savoir revenir en hâte au -moindre signal de la laisse, que l'on a tendue juste à point pour -qu'une malencontreuse secousse n'avertisse pas de l'incartade le -légitime propriétaire. Certaines femmes sont tenues très court; -d'autres ont la laisse étonnamment longue: toutes jouissent autour du -poteau marital d'un espace plus ou moins grand où brouter le thym -d'amour. Ah! chèvres bienséantes, au poil blanc, à l'oeil innocent, -jouez tant qu'il vous plaît entre les rocs qui vous dissimulent, -derrière les hautes herbes, à couvert des ondulations de terrain; -mais ne vous avisez pas de ronger de vos dents fines la corde qui vous -retient pour aller gambader à l'aise sur les hauts sommets, où l'air -est pur et léger, sans doute, mais où vous ne seriez plus que de -vilaines chèvres sauvages indignes de considération. Vous aimez la -liberté, mais il vous faut une liberté qui ait l'air de ne pas trop -frauder l'esclavage. Vous ne la prenez pas, vous la dérobez. Vous ne -sauriez avoir de désirs vifs, francs, joyeux; vous ne connaissez que -les envies louches, inavouées, satisfaites en secret comme des vices. -L'intrigue est, du reste, votre plaisir. Vous ne trouveriez guère de -charme à l'amour, s'il n'était avant tout le fruit défendu, auquel il -s'agit de goûter par une adroite et perfide maraude. Vous craignez la -passion et vous la haïssez: et lorsque, par miracle il s'en trouve une -qui soit autre chose qu'une coquette ou une coquine, vous le lui -faites expier avec acharnement. Ah! elle ne trompe pas comme vous: -haro sur elle! N'est-ce pas, mesdames, la bienséance consiste dans la -déloyauté d'abord, et dans la cruauté ensuite? - -Réderic avait fait cette petite exécution sur un ton de persiflage -mi-plaisant, mi-acerbe, dont il n'y avait pas lieu de s'offenser, mais -qui n'en était pas moins mordant. - ---Voyons, Réderic, fit Julienne assez vexée, vous êtes insupportable! -En avez-vous encore pour longtemps à faire votre Alceste? - ---J'ai fini, belle dame, j'ai fini: le métier est trop peu profitable, -et il vaut mieux hurler avec les loups. - ---Le monde est tel qu'il est, et ce n'est pas vous qui le changerez. -Alors? - ---Alors, je n'essaye point de le changer. Je constate les petites -crapuleries qui s'y passent, et bien que je ne prenne pas à ces -observations un très vif plaisir, je ne suis pas Alceste au point de -m'en irriter plus que de raison. - ---Et vous consentez parfois à hurler avec les loups, suivant votre -exquise expression. Mais, à ce propos, revenons à nos moutons. - ---Les avons-nous quittés? - ---Réderic, si vous continuez, je me fâche. - ---Ma chère, il veut défendre cette pauvre Pauline et son ami M. de -Rocrange, dit cauteleusement Mme Sermais. Il est charitable sous son -pessimisme. Seulement il procède d'une façon peu intelligente. Ce -n'est pas en s'en prenant aux honnêtes femmes qu'on reconstituera -l'honneur de celles qui s'exposent. Qu'on sollicite notre indulgence, -rien de mieux; nous sommes prêtes à l'accorder; nous vivons à une -époque où l'on est indulgent. Mais que l'on exige notre respect pour -des femmes si peu soucieuses des moeurs qu'elles semblent trouver du -plaisir à se compromettre, c'est vraiment se moquer de nous. - ---Très bien, approuva la baronne. - ---Je vois que mes clients, puisque clients il y a, sont bien malades, -fit Réderic sans s'émouvoir. Il ne me reste qu'à les abandonner à -l'inclémence du tribunal. - ---Épousera-t-elle au moins son Don Juan? demanda Mme Sermais. - ---Mais, ma chère, dit en riant Julienne, ne savez-vous pas qu'il -existe déjà une Mme de Rocrange? - ---Dans quel bourbier pataugeons-nous! déclama la Sénéchale, qui se -délectait à suivre cette conversation. - ---Je me le demande, observa Réderic sentencieux. - -Julienne se leva et alla lui donner une tape sur les doigts. - ---Réderic, je vous intime l'ordre de vous taire. Lorsqu'on vous -interroge, vous vous dérobez, et quand on ne désire plus rien de vous, -vous manifestez votre vilain caractère par de désobligeantes remarques -qui sont peu d'un galant homme. - ---C'est dommage que notre incomparable sénateur ne soit pas là, il -ferait mieux notre affaire. - ---Ne vous désolez pas, il va venir. - ---Vous savez, ma belle, dit la Sénéchale à Julienne, que c'est exprès -pour vous que ce cher homme assiste à l'audience. Il est si peu -curieux de sa nature, et ce linge est si sale à voir laver! - ---Ah! fit Réderic, Sénéchal est au Palais? - ---Oui, dit Julienne, et nous allons avoir des détails tout frais. - ---Quel bonheur! s'écria étourdiment Mme d'Orgely. - ---Il est charmant! soupira la baronne. - ---Comme le vicomte et la vicomtesse doivent être ennuyés de cette -aventure, émit la Sénéchale avec componction. M. de Rocrange s'est -comporté... - ---Oh! Madame, interrompit Mme Sermais, il a fait son métier d'homme. -Il n'y a rien à lui reprocher. Pour Pauline, quelque pitié qu'on ait -pour elle, il faut avouer qu'elle est coupable. Je dis coupable plus -que malheureuse, car tout dans sa conduite prouve qu'elle a visé au -scandale. Ne lui eût-il pas été facile, même en supposant le pire, de -s'arranger à étouffer l'affaire, à éviter l'odieux d'un procès en -divorce? Mais non, elle a été cassante, elle a rendu la conciliation -impossible. Ce n'est point contre son mari qu'elle est partie en -guerre, c'est contre la société, contre l'ordre, contre nous. - ---Cela se pardonne moins aisément, dit Réderic. - ---Et maintenant, demanda la baronne, que va-t-elle faire? - ---Elle ne peut pas continuer à habiter Paris, dit Mme Sermais. -Personne ne l'a revue, du reste. Pas même vous, chère madame? -ajouta-t-elle en se tournant vers Julienne. Vous étiez pourtant de son -intimité, je crois? - ---Moi? pas du tout. Nous nous fréquentions seulement, ou plutôt elle -me fréquentait. Ces derniers mois, je l'avais presque perdue de vue. - -Une pendule se mit à sonner. - ---Il devrait y avoir un coq sur cette pendule, dit Réderic. - -Une rougeur fugitive passa sur le visage de Julienne. Elle reprit -vivement sans paraître avoir remarqué l'interruption: - ---Sénéchal, qui sait tout, m'a affirmé que Pauline était à Grasse. -Aussitôt après l'éclat, elle se serait retirée chez sa tante, puis, -quelques jours plus tard, serait partie pour le Midi. Je suppose -qu'elle est revenue pour le procès, mais je ne saurais vous le dire au -juste. - ---Et M. de Rocrange? - ---M. de Rocrange est aussi parti. - ---Pour le Midi? - ---C'est vraisemblable. Réderic pourrait nous renseigner, mais il ne le -fera pas. - ---Pourquoi ne le ferais-je pas? Vous voulez savoir où est Rocrange? -C'est bien simple: il est à Béthanie. - ---Comment? - ---A Béthanie, loin de l'oeil des pharisiens, avec Marie, Marthe et -Lazare, fondus pour lui en une seule personne: Lazare qu'il a -ressuscité, Marie et Marthe qui l'aiment, l'une mystiquement, l'autre -candidement. - ---Et pendant ce temps, dit Julienne avec un haussement d'épaules -blagueur, on conspire contre lui dans le Sanhédrin! Pour Dieu, -Réderic, mon pauvre ami, je ne vous savais pas si simple! Comme l'on -se trompe pourtant sur la mine! Sous votre masque froid et méchant, -sous vos paroles mordantes, sous la satire perpétuelle de votre vilain -rire, se découvre tout à coup la naïveté d'un poétereau romantique. -Émile, continua-t-elle en s'adressant à un jeune lycéen qui, la -prunelle à la fois allumée et railleuse, suivait avec intérêt cette -conversation, Émile, voulez-vous voir un gobeur? Regardez monsieur. Ce -grand sceptique qui vous paraît peut-être si fort et si digne de vous -servir d'exemple n'est pas autre chose qu'un gobeur. - -Émile fit un geste qui indiquait suffisamment qu'il avait jugé -Réderic. - ---Vous ne connaissez pas Émile? poursuivit Julienne. Un petit cousin à -moi, un garçon étonnant. A quinze ans, il vous a des aperçus -stupéfiants sur la vie. Ainsi, tenez, l'autre jour, nous jouions aux -petits papiers. La question posée était celle-ci: «Quelle est la -différence de l'homme et de la femme?» Savez-vous quelle fut la -réponse d'Émile? La voici textuellement: «La différence de l'homme et -de la femme, c'est que la femme descend du singe, tandis que l'homme y -remonte.» - ---Est-il possible! se récrièrent les dames avec des gloussements de -rires. Si jeune! Où a-t-il appris ces mots-là? Il n'y a plus -d'enfants! - -Le lycéen jouissait avec modestie de son triomphe. - ---Voyons, Émile, fit Julienne, puisque vous êtes si précoce, -donnez-nous votre opinion sur M. de Rocrange et Mme Facial. - -Émile répondit avec commisération: - ---Ils ne sont l'un et l'autre que des serins. - ---Un peu osé, pour son âge, mais délicieux! bêla la baronne. - -Julienne s'amusait comme une folle. - -Sur ces entrefaites, Sénéchal arriva. Il eut un succès d'entrée. Ces -dames l'entourèrent, l'accablèrent de questions. - -Une fois assis et les attentions suspendues à ses lèvres: - ---Ah! mesdames, débuta-t-il, je sors de l'audience. Quel triste -dénouement! Se peut-il qu'une femme ait pu se résoudre à laisser -traîner devant un tribunal, devant le public, le scandale de sa vie -privée! C'est fait: madame... cette dame... cette femme... je ne sais -plus de quel nom l'appeler... Bref le divorce a été prononcé. - ---Contre elle? demanda Réderic. - ---Et contre qui, Monsieur? répondit Sénéchal. Le mari aurait sans -doute pu... cela se fait quelquefois... Mais n'était-il pas de son -droit, je dirai plus, de son devoir, de ne pas ménager, par je ne sais -quel esprit de générosité fort déplacé en l'espèce, l'épouse coupable? -Oui, Monsieur: le divorce a été prononcé contre elle. L'avocat de M. -Facial a été superbe... superbe et simple, car la cause était fort -simple... - ---Et cette pauvre Pauline, interrogea Julienne, quelle défense -a-t-elle fait valoir? - ---Comment, vous ignorez? Elle n'avait pas jugé à propos de se faire -représenter. Le jugement a été rendu par défaut. - -«Drôle de femme!» pensa Julienne. - -De moins en moins elle la comprenait. - -Mme d'Orgely et la baronne s'exclamaient: - ---Par défaut! C'est inconcevable! Elle ne s'est pas défendue! - ---J'avais, un instant, l'intention d'assister à la séance, disait Mme -Sermais; par pudeur, par crainte qu'on attribue à la malignité une -curiosité bien naturelle, par gêne aussi de me montrer dans la salle à -l'occasion du désastre d'une ancienne amie, j'avais renoncé à mon -projet. Je m'en console: puisqu'il n'y a pas eu de débats, cela n'a -pas été folichon. - ---L'affaire fut, en effet, très vite expédiée, reprit le sénateur. -Imaginez-vous que cette... dame avait poussé l'impudence jusqu'à -avouer par écrit son adultère. L'avocat n'eut qu'à produire ce -document. La preuve était faite. - ---Comment trouvez-vous ça, ma chérie? - ---Scandaleux! - ---Épouvantable! - ---Sinistre! - ---Faut-il être assez dépourvu de sens moral! - ---Assez dinde! corrigea Émile. «N'avouez jamais!» C'était hier dans ma -leçon d'histoire. - -Sénéchal acquiesça de la main. - ---Vous n'ignorez pas, belles dames, continua-t-il avec complaisance, -que la loi est formelle à cet égard. L'adultère est ce qu'on appelle, -en style juridique, une cause péremptoire de divorce. Une fois -l'adultère établi, le magistrat n'a plus qu'à s'incliner et qu'à -prononcer le jugement fatal. D'habitude, le procès consiste justement -à rechercher, à examiner, à apprécier les preuves produites par le -demandeur. C'est là que réside le piquant de l'affaire. Des témoins -ont vu, ont entendu des choses extraordinaires; on raconte des -histoires de derrière les fagots; le demandeur explique, insiste, -entre dans des détails tout à fait exceptionnels; le défenseur ne cède -que pied à pied le terrain, discute, nie, et l'on est obligé de -prendre d'assaut l'un après l'autre, à coups d'arguments _ad hominem_ -ou plutôt _ad feminam_, les quatre coins chaudement disputés de -l'alcôve incriminée. Voilà qui devient palpitant! Voilà qui en vaut la -peine! Mais réunir le tribunal, convoquer le public et offrir pour -tout potage un avocat qui se lève et dit: «Messieurs, nous plaidons en -divorce contre Mme Facial, notre épouse. Nous alléguons contre elle -l'adultère dont elle s'est rendue coupable, et nous sommes en -possession d'une lettre qui fait surabondamment la preuve de ce que -nous avançons...» Ah non! je suis frustré! Je ne me laisse pas -émouvoir par une pièce qui n'a plus de péripéties; je ne suis plus -disposé à l'indulgence; je reste sévère, mais juste. Mme Facial n'a -même pas su se rendre intéressante. - ---Quel esprit! - ---Quelle verve! - ---Et comme c'est vrai! Ce cher sénateur a de ces observations -profondes qui font frémir! N'est-il pas, en effet, bien humain de se -sentir parfois prêt à absoudre ceux qui ont l'art de présenter leurs -fautes sous un jour heureux? Certaines personnes ont le don de -sympathie, il faut l'avouer. Ne sommes-nous pas, par contre, un peu -durs pour celles qui ne l'ont pas? - -C'était la baronne qui, de sa voix mielleuse, avait émis cette -réflexion. Elle s'attendait, certes à l'averse de réparties qu'elle -déchaîna: - ---Est-il permis aussi de se conduire avec un pareil cynisme? - ---Ce n'est plus une faute, c'est un blasphème. - ---Je me considère presque comme déshonorée de l'avoir connue. - ---Avec cette manière de donner violemment du pied dans sa boue, elle -nous éclabousse. - -Julienne ne joignit à ces sarcasmes que la jonglerie de son rire -clair. Mais dans ce rire perlé, superficiel, voltigeant, qui agaça -Réderic au plus haut point, elle manifestait qu'elle aussi «lâchait» -Pauline, et que cela l'amusait prodigieusement, et qu'aucun scrupule -ne s'opposait à ce qu'elle jouît du divertissement qui lui était -donné. - ---Comme il vous plaira, Madame, fit Réderic: mais moi, je ne trouve -point cela risible. - -Ce mouvement d'humeur aiguisa encore l'hilarité de Julienne. Et son -rire fut si contagieux, qu'aussitôt il se répercuta dans toutes les -gorges, illumina tous les visages. La baronne poussa de petits cris -stridents; l'éventail de Mme d'Orgely se secoua convulsivement; Mme -Sermais, la tête renversée, vibrait de gaité; la Sénéchale roucoulait -d'aise; trivial, bruyant, le sénateur se tapait allègrement la cuisse; -Émile avait sauté sur son fauteuil et esquissait, des bras et des -jambes, les contorsions de quelque danse grimaçante. C'était fou, sans -conscience, sinon cette conscience supérieure, l'instinct, qui, à de -certaines minutes imprévues, s'empare d'une collectivité et la force à -exprimer ses vrais sentiments. - -Satisfaits enfin, ils se regardèrent, comme pour se demander -réciproquement l'explication de leur belle humeur. - ---Nous sommes absurdes, dit Julienne: Réderic a raison: il n'y a pas -là de quoi rire. Pauvre Pauline! Et cependant, son cas est grotesque. -S'imaginer que l'amour est d'essence divine, lui tout sacrifier comme -à une idole vénérée, avoir la foi jusqu'au martyre! Quelle -superstition en notre époque désabusée! C'est du délire et de la -sottise. - ---A moins que ce ne soit de l'orgueil, accentua Mme Sermais. - ---Ou de la luxure, fit la Sénéchale en dardant ses gros yeux bêtes sur -son mari. - -Réderic se leva. - ---Vous partez? demanda Julienne. - ---Oui. Je me sens devenir moraliste en votre compagnie, et cela me -gêne. J'ai sur le bout de la langue un petit cours d'esthétique du -coeur dont je voudrais vous épargner à vous l'importunité et à moi -le ridicule. Je me bornerai à vous envoyer le _Sermon sur la -montagne_... Non; vous y verriez un: «Heureux les pauvres d'esprit», -que vous m'appliqueriez certainement et que je suis cependant loin de -mériter. - -A peine fut-il sorti, qu'Émile résuma l'impression générale. - ---Il est rasant. - ---Le fait est qu'il baisse, dit Julienne. - -Sénéchal se rengorgea. - ---Quel motif M. Réderic pouvait-il avoir de défendre cette... dame? -interrogea comme pour de subtiles insinuations Mme Sermais. - ---Allez-vous me faire croire que... - ---Il y a tant de mystères! - -Des sous-entendus glissaient aigus, captieux. Une opinion se formait. -On se comprenait; on comprenait même beaucoup plus qu'on ne voulait -donner à entendre. - -Julienne, qui savait à quoi s'en tenir, ne fit rien pour empêcher ces -amusantes calomnies. Et cela moins par prudence pour elle-même que par -l'agrément que lui procuraient ces jeux d'esprit. Qui d'ailleurs, -parmi les personnes présentes, ignorait vraiment les relations de -Réderic et de Julienne? Émile devait être le seul, avec la Sénéchale. -Et encore? Mais était-ce une raison pour s'interdire les joies -délicates du roman fabriqué de toutes pièces? - ---Cette Pauline en a fait peut-être bien plus qu'on ne pense! - ---Qui nous dit que M. de Rocrange a été son seul amant? - ---Elle était très forte: toujours sur ses gardes, froide, sérieuse. -Quel abîme de débauche cachait cette correction! Ces femmes toutes de -dessous sont les plus dangereuses. - ---D'autre part, objectait-on, si M. Réderic était ou avait été l'un de -ses amants, la jalousie aidant, bien loin de l'excuser, ne se -montrerait-il pas son plus inexorable censeur? - ---Précieuse remarque: mais en des cas compliqués comme celui-ci, -beaucoup d'éléments échappent. Qui sait si nous ne nous trouvons pas -en présence d'un de ces phalanstères du vice, où tous sont liés par le -secret commun, et dont cette femme serait l'âme. - -On se tut un instant. Les yeux souriaient. Cette idée étrange -titillait les imaginations. - -Puis, la conversation se porta sur Facial. On ne l'épargna guère non -plus. - ---Il fallait du sang, dit Mme d'Orgely. - -Et les dames approuvèrent. C'eût été plus noble, plus dramatique; -elles y eussent mieux trouvé leur compte. Comment M. Facial ne -l'avait-il pas compris? - ---Pour moi, dit la baronne, un galant homme ne doit pas supporter un -pareil affront sans en tirer vengeance. Le divorce ne répare rien. Il -faut tuer... - ---Qui? - ---L'amant, répondit-elle après avoir réfléchi. Voudriez-vous, par -hasard, que ce fût la femme? C'est aux hommes de se tuer pour les -femmes. Tout au moins, un duel sérieux est-il d'obligation. On divorce -après, si l'on veut; ou mieux, l'on se sépare: car le divorce est de -mauvais genre. - ---Et vous, Madame, êtes-vous pour le meurtre ou pour le duel? demanda -Mme d'Orgely à Mme Sermais. - ---Cela dépend des circonstances, fit celle-ci. Si le mari surprend sa -femme en flagrant délit, le meurtre; s'il n'a que des soupçons plus ou -moins fondés, le duel. - ---A ce propos, mon cher sénateur, interrogea la baronne, vous devez -assurément savoir comment M. Facial a connu son... malheur. Qui lui a -ouvert les yeux? Comment s'est-il comporté devant... l'événement? Vous -possédez, sans doute, des détails intéressants. Y a-t-il eu une scène -comique, tragique peut-être? - -Sénéchal hésita. Un regard rapide de Julienne venait de l'embarrasser. -Quelque envie qu'il eût de paraître bien informé, il ne pouvait -décemment dévider les petites intrigues qui s'étaient enroulées autour -de l'affaire Facial. Il se résigna, non sans un serrement de coeur, -à ne conter que l'épisode principal. - ---Mais oui... mais oui... Je ne sais pas tout... loin de là... M. -Facial avait appris, je suis incapable de vous dire comment, ni où, ni -quand, mais enfin il avait appris, de sources très sûres, que sa femme -le trompait avec M. de Rocrange. Le jour même, entre quatre et cinq, -heure à laquelle il avait de fortes présomptions de croire qu'il les -surprendrait en conversation coupable, il se rendit à l'adresse du -séducteur. J'ai sur ce qui s'est passé alors des renseignements -précis. Je les ai recueillis auprès du concierge de l'immeuble, un -homme charmant, auprès de l'ancien domestique de M. de Rocrange, -congédié pour n'avoir pas su éconduire le mari, qu'il n'avait -d'ailleurs jamais vu, auprès de... - ---Comme pour Mme de Saint-Géry? interrompit narquoisement Julienne. - ---A la différence près que je n'ai pas assisté à la scène. Mais je -l'ai savamment reconstituée, vous allez voir. - -Un murmure courut. - ---Mes toutes belles, dit Julienne, ce n'est pas tout à fait ce que -vous attendez, je vous en préviens. - ---Non! reprit Sénéchal, et là nous nous séparons franchement du cas -Saint-Géry. Mais patience, et procédons par ordre. Voilà donc M. -Facial gravissant de son pas mesuré, le front soucieux, le dos plus -voûté que d'habitude, l'oeil gris que vous connaissez vaguement -teinté d'angoisse, l'escalier de M. de Rocrange. - -On se mit à rire. On voyait Facial gravissant cet escalier. - ---Devant la porte, il hésite. Sonnera-t-il? Redescendra-t-il pour -aller chercher un serrurier? Enfin, il sonne. Le domestique de M. de -Rocrange se présente. «Monsieur n'est pas chez lui,» dit-il, avant -même que M. Facial lui ait adressé aucune question. M. Facial ne -réplique rien. Il empoigne le valet par le collet, le jette sur le -palier et ferme la porte sur lui. Puis il se met en devoir de se -diriger dans cet appartement qu'il ne connaît pas. Il entend des voix; -il traverse une ou deux pièces; il écarte une portière, et, dans un -salon qu'éclairent deux lampes à grands abat-jour violets, il se -trouve en présence de M. de Rocrange qui marche à lui. Dans le fond, -Mme Facial, en robe blanche, toute droite, très pâle. - ---Mon Dieu que va-t-il arriver? palpita la baronne. - ---Vous pensez bien que le domestique, un instant étourdi, s'était -précipité sur les traces du visiteur inopportun. Mais trop tard. Il -n'eut plus qu'à assister de loin à ce qui suivit. «Monsieur, débuta -Rocrange froidement, vous avez assurément tous les droits légaux sur -la femme que vous trouvez ici. Ces droits, par malheur, ne -correspondent pas toujours à la justice et à la moralité. Nous nous -aimons. Or, nous considérons notre amour comme ce qu'il y a de plus -important. Vous jugerez peut-être que vos droits méritaient cette -place d'honneur. S'il en est ainsi, je suis prêt à vous accorder -toutes les réparations que vous exigerez, hormis celle de renoncer à -la femme que j'aime.» M. Facial resta deux bonnes minutes à revenir de -sa stupéfaction. Sans répondre à Rocrange--que lui aurait-il -répondu!--il s'avança sur sa femme en criant: «Malheureuse, c'est donc -vrai, vous me déshonorez!» Mme Facial, avec un calme que lui aurait -envié plus d'une coupable, répliqua: «Je n'ai point à vous rendre -compte de ma conduite. Elle ne regarde que moi. Je dois néanmoins -vous demander pardon d'une chose. C'est de vous avoir laissé ignorer -jusqu'à présent que je vous trompais. Mais Dieu m'est témoin que mon -intention était de vous faire part de la vérité. Ce soir même vous -auriez tout su. Vous m'avez prévenue. Je regrette amèrement que les -circonstances vous donnent lieu de croire que je ne suis pas une -honnête femme.» La scène devenait de plus en plus étrange. Le mari -outragé s'apercevait du rôle passablement ridicule qu'il allait jouer. -Il voulut payer d'audace. Pas d'explication ici, prononça-t-il, -sévèrement. Suivez-moi. C'est au domicile conjugal que, devant votre -mari et votre juge, vous pourrez tenter d'excuser votre faute.» Elle -ne bougea pas. «Obéissez!» fit-il, en la saisissant par le bras. Elle -poussa un léger cri. Mais déjà Rocrange bondissait: «Vous vous -méprenez, Monsieur, et je ne saurais permettre que vous exerciez chez -moi des prérogatives que je ne reconnais pas. Madame est libre ici, -c'est à moi seul que vous avez affaire.»--«Qui êtes-vous, -Monsieur?»--«Un homme, comme vous.»--«Moi, je suis le mari.»--«Et moi, -l'amant.» M. Facial s'arrachait les cheveux. «Mais, je vais faire -monter la police!» menaçait-il. C'était grotesque. Il le sentit, et ne -trouvant plus rien à dire, devant cette situation brutale et cette -fermeté incompréhensible des deux complices, il prit le parti de se -draper d'une dignité un peu tardive et de se retirer en bon ordre. Il -fit bien, car s'il avait continué sur ce ton, Rocrange était homme à -ne pas le ménager. Je dois dire qu'à aucun moment M. Facial ne fit -mine de se faire rendre raison par les armes. Eut-il tort? Je ne -voudrais pas l'affirmer. Cela n'eût rien réparé du tout, et il eût, -par contre, couru grand risque de se faire blesser par Rocrange, qui -est, comme chacun sait, un adversaire peu commun. Quant à la dame qui -fut cause de ce beau scandale, je vous l'abandonne. Si le mari fut peu -noble, l'amant peu scrupuleux, elle, à coup sûr, fut bien -franchement... - ---Une coquine, siffla Mme Sermais. - -La haine et l'envie criaient sur le visage des femmes. Tout à l'heure, -elles pouvaient encore rire; une maligne joie éclairait leurs yeux; -leur indignation était de surface. Maintenant, elles s'irritaient -sincèrement. Ah! celle-là qu'elles affectaient de mépriser aimait et -était aimée! Soutenue par une foi qu'elles ne connaîtraient jamais, -celle-là avait réussi à inspirer à un homme une passion désintéressée! -Celle-là osait être heureuse par-dessus les conventions et malgré les -lois! Jamais elles ne pardonneraient. Le récit de Sénéchal venait de -les exaspérer. L'adultère passe, mais l'amour! Tout ce qu'elles -avaient en elles de pervers, de féminin, de parisien frémissait et se -révoltait. - ---Après son attitude dans cette scène, expliqua le sénateur, on -comprend qu'elle soit restée insolente jusqu'au bout. - ---C'est-à-dire qu'on ne comprend plus du tout, dit la baronne. Cette -femme est un phénomène d'impudence. - ---Une énergumène. - ---Sans son aventure qui l'a rendue désormais impossible, même dans les -pires milieux, nous n'aurions pas tardé à la voir présider quelque -ligue grotesque pour l'émancipation de la femme. - -Et la Sénéchale, qui était stérile, s'écria: - ---Dire qu'elle a un fils! - ---A propos, cet enfant, interrogea Julienne avec intérêt, que va-t-il -devenir? Va-t-il suivre sa mère? - ---M. Facial connaît mieux ses devoirs, répondit Sénéchal. C'est à lui -que, par décision du tribunal, la garde de l'enfant a été confiée. - ---Voilà qui est bien, dit la baronne. Mais se figure-t-on le ravage -qu'une histoire pareille peut exercer dans une jeune intelligence! - -Sur quoi Émile observa: - ---Ça doit être amusant une mère qui fait des farces! - -Lorsque tout le monde fut parti, à l'exception d'Émile qui passait la -journée chez sa cousine, Julienne eut un léger remords. - -«J'aurais dû prendre un peu sa défense», pensa-t-elle. - -Mais elle se dit bien vite qu'elle avait été, en somme, suffisamment -généreuse en ne chargeant pas Pauline, elle qui avait suivi les choses -dès leur début et qui aurait pu en raconter de si jolies. - -«D'ailleurs, pensa-t-elle, Réderic a voulu se donner ce beau rôle, et -cela ne lui a pas réussi. Il devient absurde, Réderic. Il distille en -outre un ennui prodigieux. Je ne l'inviterai plus. Je le prierai -d'espacer ses visites. C'est étonnant ce que j'en ai assez de ce -garçon-là! Il faut que je me débarrasse de lui.» - -Et songeant à son autre amant, à Sénéchal, qui était bien le contraire -du premier, mais qui commençait à l'énerver par son perpétuel sourire -de vieux beau, elle se dit que, s'il l'amusait encore, s'il -s'entendait mieux que jamais à la choyer de flatteries, il ne -suffisait cependant pas à absorber tout ce qu'elle détenait de -curiosités et de désirs. Et puis, Sénéchal frisait la soixantaine. -Elle l'avait connu plus alerte. Et quoi! n'était-il pas permis de -varier ses plaisirs! Elle avait envie d'autre chose. Il n'y avait -pas que deux hommes au monde, Réderic et Sénéchal, Sénéchal et -Réderic! Qui l'empêchait de satisfaire une nouvelle fantaisie? - ---Émile, murmura-t-elle, Émile! - ---Ma cousine? - ---Venez vous asseoir près de moi. - ---Voici. - ---Dites-moi, Émile, savez-vous déjà ce que c'est que l'amour? - ---L'amour? fit le lycéen. Moi, voyez-vous, ma cousine, j'ai mes -théories sur l'amour. - ---Vraiment? Exposez-moi ça. - ---Oh! ce n'est pas long. - ---J'écoute. - ---C'est bien simple: je suis dégoûté des femmes. - -Julienne sourit. Elle dégrafa rapidement son corsage, attira contre -elle l'adolescent et lui donna un baiser sur les lèvres: - ---Et de moi? - -Le lycéen vibra comme un ressort. - -Puis, il fonça sur elle, en bégayant: - ---Oh! c'est épatant! c'est épatant! - - - - -XIV - - -A Grasse, le soleil baignait leur amour. - ---Chère âme, disait Odon, si nous pouvions maintenant commencer une -nouvelle vie, sans qu'aucun souvenir du passé vienne en troubler le -ciel, ne serions-nous pas merveilleusement heureux? - ---Mon Odon, certes: et c'est ma seule souffrance que ce passé de -Paris, dont je ne puis, malgré mes efforts, soulager ma pensée. Je -veux aimer, je veux vivre: mais il me semble que j'ai quelque chose de -brisé en moi. Quel défaut s'est révélé, quel défaut à mon coeur? Je -ne sais. Peut-être ne suis-je plus capable de jeunesse, de fraîcheur, -d'illusion sur l'avenir et d'élan vers la joie. Peut-être suis-je -semblable à ces femmes qui se retirent du monde après en avoir été -incurablement blessées: une fois entrées au couvent où elles -espéraient trouver le bonheur, elles s'aperçoivent qu'il est trop tard -et qu'elles pourront à peine goûter la paix, alors qu'elles voulaient -participer aux délices de Dieu. - ---Il n'est jamais trop tard pour aimer. - ---Oh! j'aime, oui. Je n'ai jamais aimé avant de t'aimer. Mais je sens -avec douleur que les cordes de cet amour ne sont plus vibrantes et -sonores, qu'elles ont été faussées, martyrisées par trop de chocs -mauvais, et qu'au lieu des odes triomphales pour lesquelles elles -étaient faites, elles ne peuvent désormais exhaler que de pâles -élégies. Mon amour n'en est pas moins mon être, il est intense, il est -toute moi: mais il est empreint de tristesse, alors qu'il devrait -l'être de joie. - ---Mon amie, l'amour est indépendant de la joie ou de la tristesse. -C'est un sentiment supérieur qui se répand sur tous les autres -sentiments et les sanctifie. C'est parce que nous nous aimons que même -les pires malheurs prendraient cette teinte sacrée, qui, malgré tout, -fait de la vie ainsi sublimée le joyau suprême. Et le secret de la -vraie joie n'est-il pas justement de sentir l'amour nous pénétrer et -nous sauver, au moment où, sans lui, nous serions livrés en proie aux -plus terribles désespoirs? Vois, le ciel est rose, l'heure est suave: -que de biens nous entourent encore dont nous jouirons doublement. - ---Je t'aime! je t'aime! s'écriait Pauline. Que deviendrais-je, que -serais-je sans toi? Je veux oublier, oublier tout ce qui n'est pas ton -amour. Je me confinerai dans le rayon de tes yeux. Pardonne-moi! -Couvre-moi de tes baisers secourables! - -Elle pleurait, se suspendait à lui comme à un grand christ qu'on -implore; elle se blottissait contre son sein, cherchait dans ses bras -le refuge. - -Et il la consolait; et, sans cesser d'être l'amant, trouvait pour -apaiser sa peine de paternelles caresses. - ---Pleure, enfant, disait-il; sache la douceur des larmes épanchées -avec abandon. Tu as trop compté sur ta force; maintenant, tu souffres -de te découvrir faible. Mais cette faiblesse est bonne; elle crée -autour de toi une atmosphère de sensibilité. On ne vit pleinement du -coeur que par la vertu des émotions. L'impassibilité n'est point ce -qui constitue une grande âme: mais bien le courage de penser et de -vouloir tout en n'ignorant aucune des épreuves de la foi. - -Leurs promenades étaient leur seule distraction extérieure. Ils se -reflétaient dans la nature. Et à contempler ensemble les mêmes -paysages, à conduire leurs pas le long des mêmes sentiers, ils se -pénétraient mieux, s'absorbaient l'un dans l'autre avec plus de -dévotion. - -Ils n'éprouvaient aucune gêne dans cette contrée écartée. Ils étaient -bien à eux, à eux seuls. Personne ne les connaissait; ils ne firent la -connaissance de personne. C'était la retraite qui convenait à leur -désir. - -Et lorsque, par une bénédiction spéciale, ils se laissaient aller, -sans autre souci, à l'heure présente, le bonheur semblait descendre -sur eux et les inonder de sa grâce. Pauline rayonnait alors d'une -lumière douce et pure. Elle émerveillait son amant du spectacle de sa -félicité. Oh! s'il leur avait été donné d'être nés ainsi, ou de s'être -élevés par une progression naturelle et radieuse à cette floraison! -Ils eussent savouré le délice d'une existence admirable et parfaite. -Mais ces instants lumineux étaient rares. - -Le passé, ils le méprisaient; ils ne pouvaient effacer néanmoins -l'impression navrante que ce passé leur laissait. - -Odon l'eût facilement oublié. Il n'en avait pas souffert comme -Pauline. Mais puisqu'elle en souffrait, il en souffrait pour elle et -peut-être plus qu'elle. Sa puissance de sympathie était telle, qu'il -ressentait jusqu'à la douleur les pensées contristantes de son amie. - -Celle-ci ne pouvait s'étonner de l'animosité qu'elle avait soulevée. -Elle s'y était attendue. Quelles que fussent pourtant ses prévisions, -leur réalisation brutale l'avait troublée. Elle avait espéré, au -moins, quelque témoignage secret d'amitié. Et rien! Julienne, cette -Julienne qu'elle savait légère et perverse, mais dont l'affection pour -elle avait été sincère, s'était dérobée comme les plus indifférentes. -Facial s'était montré plus rebelle à toute charité qu'elle ne l'eût -supposé. Il avait été bas. La société l'avait expulsée en brebis -galeuse. Tout ce qu'elle avait connu, tout ce qu'elle avait vécu la -reniait. Elle avait conscience d'être l'excommuniée: et bien qu'elle -eût renoncé de plein gré à toute communion, l'injustice de la sentence -irritait sa raison et blessait son coeur. - -N'y avait-il pas une cruelle ironie à connaître sa supériorité morale -sur un monde d'hypocrisie et de méchanceté qui ne l'estimait pas digne -de lui? - -Mais qu'était-ce cela! Pauline n'y eût pas pensé et n'en eût conçu -aucune amertume, si la vraie douleur, la terrible douleur qui rongeait -ses entrailles lui avait été épargnée. - -On lui avait pris son fils. - -Voilà la plaie affreuse dont elle ne guérirait jamais, que tout -l'amour d'Odon ne réussirait pas à fermer. Son fils, son enfant était -mort, mort à elle! Ou plutôt--et cela était épouvantable--c'était elle -qui était morte à lui, elle, elle vivante et séparée de lui par un -abîme plus inexorable que le tombeau! Des larmes de détresse tombaient -de ses yeux. Qui lui rendrait l'enfant, son Marcelin qui respirait -là-bas, loin d'elle, à Paris, qui l'oubliait, qui apprenait à la -répudier comme mère? Une effrayante angoisse la serrait à la gorge, -lorsqu'elle songeait, et c'était presque sans cesse, au crime qui -avait été commis. - -«Mon enfant! mon enfant! s'écriait-elle dans le martyre de l'idée -fixe, que deviens-tu? que fais-tu à ce moment, à cette minute? Est-il -possible que tu ne sentes pas courir autour de ta tête les baisers -dont je dévore ton image? Mon petit Marcelin, n'entends-tu pas le flot -de prières qui s'échappent pour toi de mes lèvres? Oh! réponds-moi! -Envoie ta douce pensée vers moi. Je la reconnaîtrai lorsqu'elle -frôlera mon front. Je dirai sans une hésitation: C'est lui! il pense à -moi. Je verrai ton ombre charmante voltiger devant mes yeux. Ce sera -toi, ton regard, ton sourire. Ta voix me murmurera: Je t'aime, je ne -t'oublie pas!» - -Ah! si on lui avait laissé son fils? Elle ne se fût plus occupée que -d'être heureuse! Ce qui maintenant la faisait souffrir eût été un -sujet de joie. Elle se fût tenue pour privilégiée de vivre à l'écart, -entourée des deux seuls êtres qu'elle chérissait. Son fils avec elle: -le paradis, la délivrance, l'avenir! Alors, elle eût retrouvé les -splendeurs de la jeunesse pour aimer. Le prestige de l'idéal eût -enthousiasmé son âme. Elle ne se fût pas plainte de ne pouvoir goûter -qu'avec déception l'ivresse de passion qu'elle cherchait. Hélas! si -son coeur, par brusques secousses, s'arrachait de son amant au -milieu des plus ardentes caresses pour s'élancer comme un fou vers -Paris, c'était parce que son fils l'y appelait. Si, jour et nuit, la -voix de plus en plus odieuse de Facial la poursuivait, c'était que cet -homme lui confisquait son enfant. Si elle rongeait son frein avec une -morne colère contre la société, dont elle n'avait plus voulu comme -femme, c'était que la société se vengeait de la femme sur la mère. -Marcelin! Marcelin! l'obsession de ces syllabes évoquant l'être adoré -qu'elle avait perdu harcelait ses tempes d'une fièvre perpétuelle. - -La malheureuse essayait encore de cacher autant qu'elle pouvait de sa -désolation à celui qu'elle allait jusqu'à se reprocher de ne pas -entourer d'un culte exclusif. Mais Odon assistait à toutes les phases -de ce chagrin. Son tact subtil percevait les moindres écorchures sur -le réseau de sensibilité de sa maîtresse. Il savait quand Pauline -était déchirée à crier: il savait quand, lasse, elle s'apaisait, mais -que tout l'épiderme de l'âme lui faisait mal comme après une longue -torture. Et il saignait avec elle, en silence, ne voulant pas, par le -spectacle de sa propre douleur, accroître celle de son aimée. - -Lorsqu'ils causaient de Marcelin, c'était pour s'exhorter à -l'espérance. - ---Il te reviendra, il nous reviendra, disait Odon; et il appuyait sur -ce _nous_ avec une intention exquise. Le père se lassera d'exercer sa -vengeance. Fût-il mieux que le père légal, il comprendra que priver -plus longtemps l'enfant de sa mère, c'est barbare et c'est nuisible. - ---Dieu t'entende! murmurait Pauline. - -Mais elle connaissait Facial. Elle savait qu'en retenant l'enfant, cet -homme austère s'imaginait remplir un devoir sacré. Hélas! ce n'était -pas une vengeance. La vengeance s'épuise, le devoir s'exacerbe. Il y -avait de quoi pleurer. - -Après mille combats, elle résolut d'écrire à son fils. Quelle effusion -de larmes et de caresses! Le papier semblait vivre son amour. Elle -recommença plusieurs fois cette lettre chérie, la chargeant toujours -plus de son coeur gonflé, ajoutant de nouveaux baisers aux premiers -baisers. Réconfortantes heures, prolongées à dessein, confidentes de -tant de rêves! Mais elle ne laissa pas échapper un mot de -récrimination. Cette lettre à son fils fut admirable de délicatesse. -Pauline le comprit ainsi, afin que Facial, touché et rassuré, pût -consentir à laisser s'établir entre eux une correspondance. Elle n'eut -même pas à le comprendre: l'explosion de sa tendresse ne comportait -pas de place pour autre chose. - -«Vous ne voudrez pas, écrivait-elle à cette occasion à Facial, vous ne -voudrez pas détruire chez mon enfant tout souvenir de sa mère. Vous -savez combien ce sentiment est nécessaire et précieux. Je suis -tellement certaine que vous jugerez en cela comme moi, que l'idée ne -me vient pas de faire parvenir ma lettre à Marcelin par une autre -personne que par vous. C'est à vous que je l'envoie: vous la lui -remettrez vous-même. Lisez-la auparavant: elle ne contient rien dont -vous puissiez prendre ombrage. Je suis mère et je ne suis que cela, -lorsque je parle à mon fils. Vous qui avez assumé le soin de l'élever, -vous n'avez point l'intention de cloîtrer son coeur. Je n'ai pas -besoin, n'est-pas, d'invoquer votre générosité? Il suffit que vous -soyez juste.» - -Trois jours après, Pauline recevait la réponse. - -Facial lui retournait la lettre adressée à Marcelin et l'accompagnait -de ces mots: - -«Je ne sais qui vous êtes et je ne veux pas vous connaître. Je vous -interdis formellement d'écrire à mon fils, et en général d'essayer de -communiquer avec lui de quelque façon que ce soit. Cette jeune âme -n'est pas faite pour être poursuivie par le spectre du souvenir. -D'ailleurs, celui qui portera mon nom ne doit point avoir à prononcer -le vôtre, encore qu'il se le rappelle, ce dont je doute, car il ne -parle jamais de vous. Pour ce qui me concerne, je vous saurais gré de -m'épargner le renouvellement de tentatives qui ne peuvent avoir -d'autres résultats que de m'obliger à une surveillance plus étroite. -Toute insistance de votre part serait inutile et de mauvais goût.» - -Pauline froissa le papier d'une poignante crispation. Elle ne dit -rien; pas un reproche ne se formula sur ses lèvres, ni même dans son -coeur. Elle comprenait qu'il ne pouvait en être autrement. Mais elle -se sentit glisser comme une masse dans un trou de douleur, tandis -qu'une dalle se scellait sur elle. - -Elle entrevit l'avenir inévitable, conséquence de la défaite: sa -révolte perpétuée, son ressentiment toujours bouillonnant, sa raison -malade, son instinct désemparé. Elle serait une lamentable -irréconciliée du sort. Jamais le calme, le calme divin, qu'elle avait -ardemment convoité, ne descendrait sur elle en bienfaisante grâce. La -blessure de son flanc resterait ouverte, et l'éponge de vinaigre ne -cesserait de provoquer sa bouche altérée. - -N'était-ce donc qu'une rive illusoire, ce pays créé par son désir, -qu'elle voyait pourtant, qu'elle croyait parfois toucher, et qui, -fallacieux, disparaissait au premier geste d'espoir pour ne laisser -que la sensation atroce du sol gelé? N'arriverait-elle pas? Était-elle -destinée à tomber épuisée sur la route dure? - -Le bon compagnon veillait, le cher compagnon, celui des jours mauvais -comme celui des haltes sereines. Il sut lui rendre un peu de courage. -L'art tout-puissant de la charité dans l'amour opéra ce prodige de -relever Pauline, après la crise terrible qui d'abord l'abattit. Sous -l'excellence des caresses de l'amant, sous l'influence de sa volonté -d'homme, elle reprit une vigueur morale qu'elle ne soupçonnait pas. -Ses yeux se remirent à fouiller le ciel pour y découvrir l'étoile -propice, ses lèvres à entrecouper de prières ferventes les sanglots -que leur arrachait la cruelle réalité. - -Ce n'était pas la résignation, mais la résistance, qu'Odon soufflait -ainsi dans l'âme de Pauline. Il savait la vertu de la lutte plus -efficace que celle du sacrifice. Le débat pour la vie importe; s'il -n'aboutit pas à la victoire, qui est le bonheur, il faut, au moins, le -prolonger jusqu'au consentement, qui est la paix. Tant que Pauline -serait occupée de conquérir son fils, elle ne songerait pas à le -pleurer. - -Des projets furent faits. Mais avant d'aborder les résolutions -extrêmes, ils tentèrent par tous les moyens de communiquer avec -Marcelin. Il eût déjà suffi d'une page de son écriture pour rendre -Pauline folle de joie. Mais comment lui faire parvenir les nouvelles -indispensables? Ils essayèrent de déjouer la surveillance de Facial en -s'adressant à divers intermédiaires. Le directeur de l'école que -fréquentait le jeune garçon, les maîtres qui lui donnaient des leçons, -miss Dobby, sa gouvernante, furent successivement chargés de lui -remettre en secret des lettres. Aucune ne parvint. La concierge reçut -de l'argent pour s'acquitter du même office. Elle garda l'argent et -remit les lettres à Facial. Si bien, qu'au lieu de la réponse tant -désirée, ce fut, un jour, une lettre de menaces de Facial qui arriva. - -Que se passait-il? Depuis tant de mois, des changements avaient dû se -produire: et Pauline ignorait tout. De moins en moins il lui devenait -possible de joindre l'enfant. Odon écrivit alors à Réderic. De -celui-ci ils eurent une réponse. Réderic n'avait pas revu Marcelin. -Il donnait cependant quelques informations: le fils de Pauline était -au lycée; il n'avait plus sa gouvernante; il se portait bien; son -père, semblait-il, dirigeait avec le plus grand zèle son éducation. Et -Réderic ajoutait, nouvelle qui effara Pauline, que Julienne s'occupait -du jeune garçon d'une façon très suivie. - -«Julienne! Julienne! écrire à Julienne!» - -Cette pensée traversa l'esprit de Pauline. Mais elle éprouva un tel -serrement de coeur à l'idée d'avoir recours à son ancienne amie pour -parvenir à Marcelin, qu'elle comprit aussitôt que cela lui serait -impossible. Un irrésistible flux de jalousie lui monta à la tête. -Tandis qu'elle était ici, loin, exilée, Julienne voyait son enfant, -Julienne pouvait le voir tous les jours! Pourquoi cet intérêt? -Qu'est-ce que cela signifiait? Et elle se souvenait qu'autrefois elle -avait déjà ressenti, pour de futiles baisers, d'inexplicables -jalousies. - -Elle n'écrivit pas à Julienne. Trop de trouble la remplissait. Que -faire pourtant? Odon l'engageait à vaincre ses répugnances. Selon -toute probabilité, Julienne, qui n'était pas dure, se prêterait -volontiers au rôle de tiers entre la mère et le fils; et, femme, elle -aurait même du plaisir à être la cheville ouvrière de cette petite -intrigue. Mais Pauline ne voulut pas. - ---Partons pour Paris, dit-elle. - -Ils partirent. Ils restèrent à Paris une semaine. Ils firent tout pour -aborder Marcelin. Pauline se présenta au lycée et demanda à lui -parler. On lui répondit qu'on avait ordre du père de ne point -permettre d'entretiens avec des personnes inconnues. Le samedi soir, -cachée dans un fiacre, elle assista à la sortie des élèves. Elle -aperçut Marcelin et un grand frisson la secoua. Mais Facial était là. -Le lendemain, dès le matin, toujours dans un fiacre, elle se tint aux -aguets dans la rue où habitait Facial. Marcelin sortit en voiture -après le déjeuner. Il était en compagnie de Julienne et d'un lycéen -plus âgé que lui, que Pauline ne connaissait pas et qui n'était autre -qu'Émile. Ils firent une promenade au bois de Boulogne. Au retour, ce -fut chez Julienne qu'ils descendirent. Marcelin y dîna. Il n'en partit -qu'à dix heures, escorté par Facial qui était venu le chercher. -Pendant toute cette journée, Pauline ne trouva pas le moyen de se -montrer à son fils. - -Alors, perdant pied, elle écrivit à Facial: - -«Je suis à Paris. Autorisez-moi à avoir une entrevue avec l'enfant.» - -Facial répondit: - -«Je connais toutes vos manoeuvres. Je sais depuis quand vous êtes à -Paris, à quel hôtel vous êtes descendue, et ce que vous venez faire. -Moins que jamais je ne puis vous accorder ce que vous demandez.» - -Un second voyage à Paris, entrepris avec plus de précautions encore, -eut un résultat pire. C'était à une époque de vacances: Pauline -espérait avoir ainsi plus de facilité pour rencontrer Marcelin. Mais -elle ne le vit même pas. Renseigné sur son arrivée, Facial avait -emmené l'enfant à la campagne. - -Ils revinrent à Grasse profondément tristes. - ---Plus je voudrais fuir ce monde, disait Pauline, plus j'enfonce dans -son marécage. Il semble que chaque pas que je fasse pour ma délivrance -marque un degré de plus de ma détresse. Je suis prisonnière; je ne -pourrai jamais me dégager. Quelle grève funeste que la société! Elle -nous tient. C'était avec délice que j'ai cru un moment être libre. Je -m'aperçois que je suis toujours et toujours plus sa victime. La -liberté n'existe pas, ni celle de l'esprit, ni celle du corps. Nous -sommes esclaves, esclaves, esclaves. Il n'y a qu'un seul bonheur -possible: le plaisir qu'éprouvent des créatures viles à porter des -chaînes. - -Elle avait ainsi des accès de colère, trop légitimes pour qu'Odon -voulût les calmer par les raisonnements habituels. Il les préférait -aux heures de mortelles angoisses, d'accablement muet qui faisaient -tant de mal à sa pauvre amie. - ---Sois fière, lui disait-il. Tu as suivi le droit chemin du coeur: -que les abominables ronces ne te fassent pas regretter le mensonge de -la grande place publique. - ---Je ne regrette rien, répliquait Pauline. D'ailleurs, lorsque je -compare à ma souffrance passée ma souffrance actuelle, je dois estimer -celle-ci, quelque vive qu'elle soit. Elle ne m'abaisse pas au-dessous -de ma conscience. Elle ne comporte ni remords, ni gêne morale, ni -mécontentement de soi-même. Je n'ai rien à me reprocher. C'est -certainement une fatalité, ce n'est point une punition. Autrefois, -lorsque j'étais malheureuse, je sentais qu'il y avait de ma faute. -Aujourd'hui, le seul tort que je me reconnaisse, c'est d'avoir manqué -d'habileté au moment où, par quelque moyen peu difficile peut-être à -trouver, j'aurais pu conserver mon fils avec moi. - -Puis, elle se désolait de ce que cette situation avait de pénible pour -Odon. - ---J'aurais voulu te rendre la vie belle et sereine. Je rêvais d'être -pour toi l'amante éternellement jeune, le soleil toujours pur. Je -désirais t'entourer de joie. Et voilà mes pleurs ruissellent souvent -sur mes joues, je suis la dame mélancolique, l'âme saignante. N'ai-je -pas gâté ton existence? O mon bien-aimé, combien je suis malheureuse -d'être malheureuse! Je songe à toi, et mon affliction est extrême. Tu -méritais la tendresse d'un ange de lumière, et je n'ai à t'offrir que -mon sourire baigné de larmes. Que tu es bon, que tu es charitable de -m'aimer malgré tout! Et, je le sens, ton amour est mieux que du -dévouement: c'est toujours de l'amour, tu m'aimes, tu m'aimes! - -Ce fut alors qu'Odon, désespéré de la douleur de sa maîtresse, résolut -de mettre à exécution un projet qu'il nourrissait depuis longtemps. Il -voulait aller se jeter aux pieds de sa femme et la supplier de -consentir au divorce. - -Une fois libre, il épouserait Pauline. Puisque Pauline pleurait son -enfant, il lui en rendrait un: et un enfant qui serait à eux, à eux -deux, à eux seuls, un enfant qui serait fait de leur amour. Cette -chose qui ne leur était pas permise maintenant deviendrait possible. -Ils pourraient avoir un enfant, un enfant légitime, leur gloire, leur -avenir, qu'ils contempleraient sans aucune crainte. Et Pauline serait -de nouveau heureuse. Ce petit être apporterait avec lui le rayonnement -du ciel. Il serait la bénédiction, le salut. La vie nouvelle, après -laquelle soupiraient les deux amants, naîtrait, imprégnée -d'espérances, hors des atteintes du passé. - -Toutefois, par prudence, il ne voulut point faire part à Pauline de ce -projet. S'il courait au-devant d'un insuccès, la déception serait pour -lui seul. Si, au contraire, il parvenait à fléchir sa femme, quelle -fête que le retour avec la bonne nouvelle! - -Il prétexta une affaire à régler à Paris et partit pour Poitiers, où -résidait Mme de Rocrange. - -Ce ne fut point sans une grande anxiété qu'il se retrouva en présence -de cette femme en deuil, au regard froid, aux lèvres décolorées, de -cette femme sévère dont dépendait maintenant son avenir. Un frisson le -prit à la pensée qu'elle était maîtresse de décider et qu'il devait -toucher ce coeur dont il n'avait jamais connu le secret. - -Elle le reçut avec un léger trouble de la voix, une légère altération -du miroir des yeux: mais c'était à peine perceptible. - ---Vous me trouvez changée, dit-elle: je commence à blanchir. - -Odon ne l'avait pas vue depuis dix ans. Elle n'était pas changée. Tel -il en avait conservé le lointain fantôme dans le fond sombre du -souvenir, telle il la revoyait. - ---J'ai plus vieilli que vous, dit-il. - ---En effet, je remarque sur votre visage de nombreuses rides. -Êtes-vous fatigué de votre vie? Me revenez-vous? - ---Non, répondit-il d'un ton doux; je suis peu fait pour vous -comprendre; et nous ne nous aimons pas. - ---Je vous aime, moi. - -Pas d'amour. Vous m'aimez de cet intérêt que l'on a pour ceux auxquels -on est lié et sur qui l'on possède des droits. Tout cela est triste, -sans doute, fort triste. Et c'est encore plus triste que vous ne -pensez: car, moi, Madame, j'aime; j'aime une femme de toutes les -forces de ma vie; et cette femme est à moi comme je suis à elle; nous -sommes unis devant Dieu, sinon devant les hommes. - ---Épargnez-moi cet horrible blasphème! D'ailleurs, je sais. Votre -soeur de Béhutin m'a tout appris. Je vous plains, je vous plains. - ---Alors, soyez miséricordieuse! Si vous savez tout, si vous savez qui -est cette femme, ce qu'elle a fait pour moi, combien elle m'aime, -combien je l'aime, si vous le savez, vous devez comprendre pourquoi je -suis venu ici, ce que je suis venu demander de vous. - ---Serait-ce le repentir qui vous pousse? Je suis prête à pardonner. - -Odon fit un geste de désespoir. - ---Le pardon, continua Mme de Rocrange, je vous l'offre depuis dix ans. -Je continue à vous l'offrir, et je vous l'offrirai toujours. Chaque -matin, ma prière à Jésus est: «Daignez, Seigneur, ramener au bercail -la brebis égarée! Pardonnez-lui comme je lui pardonne!» - ---Vous faites semblant de ne pas comprendre, dit Odon. Ah! écoutez! je -souffre trop. Vous compatirez à ma souffrance. Et puisque d'un mot -vous pouvez me rendre heureux, ce mot vous ne le refuserez pas. - -Avec des larmes dans la voix, il lui conta, sans rien lui cacher, -l'histoire de sa liaison. Il mit dans ce récit toute l'éloquence de -son coeur, s'appliquant à faire ressortir le caractère éminemment -noble de sa maîtresse, la pureté de leur amour, l'iniquité des -jugements humains à leur égard. Il parla surtout de l'odieuse torture -infligée à Pauline, à cette mère qu'on avait privée de son enfant. - -Mme de Rocrange ne l'interrompit pas. - -Lorsqu'il crut l'avoir émue, il aborda délicatement la situation, -chercha à faire entendre à sa femme ce qu'il désirait d'elle, à -l'amener à proposer elle-même de lui rendre sa liberté. - -Mais Mme de Rocrange ne proposa rien. Elle dit seulement: - ---Pauvre femme! pauvre pécheresse! L'expiation commence pour elle déjà -sur cette terre. Que Dieu lui en tienne compte! - -Alors Odon s'écria: - ---Marie, au nom de tous les sentiments humains, au nom de toute la -charité divine, donnez-moi la possibilité de réparer cette infortune! -Ne voyez-vous pas qu'il faut que j'épouse cette femme? C'est mon -devoir: nul autre devoir n'est plus saint que celui-là. - -Mme de Rocrange se couvrit les yeux de ses mains. Il y eut un long -silence, au bout duquel elle laissa tomber d'une voix lourde ces mots: - ---Je suis catholique. - -Une sueur froide couvrit le front d'Odon. Il éprouva, tout à coup, -l'affreuse conviction du damné devant la rigueur éternelle. - ---Malheureuse! gémit-il. Catholique, mais non pas chrétienne. - -Puis, il éclata: - ---Ah! Madame, vous êtes cruelle, épouvantablement cruelle. Vous êtes -plus féroce pour nous que ce monde dont vous exécrez la méchanceté. -Qu'avez-vous fait de l'Évangile, qui ordonne d'être bon, d'être -charitable, d'avoir pitié, de secourir ceux qui ont besoin de secours? -Le Christ a accueilli la femme de mauvaise vie, et vous, qui vous -réclamez de lui, vous repoussez la prière de celui qui vous supplie de -permettre qu'une oeuvre de réparation s'accomplisse. Et cela non par -jalousie, car vous ne m'aimez pas, non par vengeance, car vous ne me -haïssez pas, mais par je ne sais quelle atroce et lugubre discipline, -dont vous concevez peut-être tout le crime, sans trouver dans votre -conscience assez de foi pour oser l'enfreindre. Vous croyez à la vie -éternelle et au jugement des bons et des méchants. Lorsque vous vous -présenterez devant le tribunal suprême et que vous direz: Voilà ce que -j'ai fait! croyez-vous que le divin Crucifié vous répondra avec joie: -C'est bien, bonne et fidèle servante, tu es digne d'entrer parmi les -élus de mon Père? Ah! Madame, vous encourez une grande responsabilité. - -Marie de Rocrange eut un frissonnement des paupières. Son visage -devint plus pâle. Mais elle dit: - ---Je ne sais qu'une chose. L'Église ordonne: Tu ne désuniras point ce -que Dieu a uni. J'obéis. - -Odon tomba à ses genoux, sanglotant: - ---Par grâce! Marie! Marie! Réfléchissez-y! - -Il prit sa main blanche et voulut la porter à ses lèvres. - -Elle se raidit, étrangement troublée, en murmurant rapidement: - ---Mon Dieu, ayez pitié de moi! - -Il crut qu'elle faiblissait. Il baisa sa robe. - ---Oh! balbutia-t-il, vous cédez! Merci! merci! - -Alors, elle s'arracha de ce baiser impalpable, mais qu'elle venait de -sentir comme un fer rouge, et dit: - ---Jamais. - -Odon se releva. Il était blême de colère. Il prit son chapeau et ses -gants. - ---Adieu, Madame, dit-il les dents serrées. Vous venez de faire -beaucoup de mal. - ---Odon! - ---Taisez-vous. Je vous défends de m'appeler ainsi. Ce nom-là n'est pas -fait pour vous. - -Il partit. - -Elle ne fit pas un mouvement, mais suivit d'un regard fixe celui qui -s'en allait. Un désir de pleurer lui monta à la gorge. Puis, elle se -signa longuement. - - - - -XV - - -Facial était fier de lui. Le sentiment du devoir accompli compensait -ce que son amour-propre avait eu à subir pendant et depuis l'événement -fâcheux de son divorce. Il était homme à estimer cette compensation. -Certes, il aurait pu se montrer plus habile, plus brillant pour la -galerie: il n'aurait pu être plus digne. Si son aventure avait fait -sourire--il se trouve toujours des gens pour voir le côté comique des -malheurs d'autrui--personne ne s'était avisé de le lui marquer, ne -fût-ce que par un propos équivoque; on l'avait, au contraire, félicité -de son excellente tenue, on l'avait plaint discrètement, on lui avait -témoigné la plus parfaite sympathie. Facial avait, un jour, manifesté -très fermement son opinion sur le duel; on connaissait d'ailleurs ses -principes; et ainsi il avait coupé court aux critiques sur le seul -point de sa conduite qui pût être discutable. - -Un mois ne s'était pas écoulé, que Chandivier, heureux de le voir -garçon, avait voulu l'associer à ses petites débauches. Facial avait -modéré cette impatience. Il devait décemment «faire son deuil». - -Plus tard, on verrait. - -Facial s'occupait beaucoup de son fils. Il s'était senti tout à coup -une vraie vocation de père. Jusqu'alors, l'enfant avait trop vécu -accroché aux jupons de sa mère. A cet égard comme à tant d'autres, -Facial se persuadait qu'il ne pouvait qu'être bon que l'influence de -Pauline eût cessé. Marcelin se serait efféminé dans les langes de cet -amour maternel exagéré. La vie demandait une préparation plus forte. -Pauline, même en supposant qu'elle fût restée digne du grand honneur -d'élever une jeune âme pour l'existence, avait-elle jamais rien -compris à la saine pédagogie? Elle gâtait l'enfant, ne savait lui -répondre «non» franchement, raisonnait ses caprices, flattait sa -sensibilité, s'ingéniait à transformer en plaisir tout ce qu'on -exigeait de lui. Elle ne cherchait pas à lui inculquer la sévère et -haute notion du devoir. Le coeur aurait fini par prendre la place de -la conscience et du cerveau. Il était temps de réagir. Et songeant au -grave danger qu'avait couru cet enfant de rester à la merci d'une mère -impudente, livré aux hasards de sa vie aventureuse, mêlé à son -scandale et victime de sa honte, Facial ne pouvait que se féliciter de -la fermeté dont il avait fait preuve. Il l'avait certainement sauvé. -Et ce n'avait pas été sans peine: car il avait fallu plus que du -vulgaire courage pour résister aux assauts d'une femme acharnée et -obvier à ses embûches. Plein d'émotion à l'idée de la tâche qu'il -avait entreprise, il aimait à s'écrier, la main sur la tête de son -fils: - -«J'en ferai un honnête homme!» - -Cependant, Facial ne tarda pas à s'apercevoir que, pour glorieux que -fût son rôle de père et de pédagogue, l'absence d'une femme se faisait -sentir. Les plus ordinaires détails de toilette ou d'hygiène -concernant Marcelin embarrassaient singulièrement son zèle. L'enfant -paraissait souffrir aussi d'être privé de cette atmosphère de gestes -féminins et de douces paroles à laquelle il était habitué. Une gravité -étrangère à son âge, presque maladive, avait envahi son visage, fait -pour le rire et la fantaisie. Il ne se plaignait pas, mais semblait -contraint en l'unique compagnie de Facial, quelque soin que mît -celui-ci à le distraire. Miss Dobby était loin. Aussitôt après le -départ de Pauline, elle s'était avisée de prendre des airs de -maîtresse dans la maison. Facial l'avait congédiée. Puis, l'internat -avait accaparé le jeune garçon. Il le supportait avec résignation, et -cela délivrait Facial de la moitié de ses soucis. Mais le dimanche, -les jours de vacances, l'enfant, isolé, et qui aurait dû se retremper -dans beaucoup de délicate tendresse, en était réduit à causer de -choses sérieuses avec son père ou à se plonger dans de longues -lectures. Il s'ennuyait, devenait triste, et ses grands yeux erraient -dans l'appartement désert. - -Aussi Facial accepta-t-il avec reconnaissance l'offre que lui fit -Julienne Chandivier. - -Plusieurs fois déjà, aimable, souriante, elle était venue voir -l'enfant. Elle paraissait s'intéresser vivement à lui. Marcelin, de -son côté, se plaisait à ces visites, qui lui apportaient une -distraction inespérée. Avec Julienne, il retrouvait presque des -entretiens familiers, un ton de causerie que la gravité de Facial ne -lui permettait pas. Il s'enhardissait jusqu'à parler de celle qui -était partie, de sa mère bien-aimée, sujet qu'instinctivement il n'eût -jamais osé aborder avec son père. - ---Laissez-moi, dit-elle un jour à Facial, laissez-moi être sa mère -adoptive. J'aime votre fils. N'ayant pas d'enfant, je serai heureuse -de consacrer à celui-ci un peu de cette affection et de ces soins dont -les femmes, même les moins maternelles en apparence, ont toujours une -abondante réserve. Les hommes sont maladroits à ce métier. Il n'y a -que nous autres qui sachions entourer comme il faut de douceur et de -prévoyance ces créatures fragiles que la vie n'a pas encore exercées. -Je n'oublie pas non plus que sa malheureuse mère a été mon amie. Je -veux faire pour elle ce qu'elle aurait fait pour moi, j'en suis sûre, -si je m'étais trouvée dans sa situation. D'ailleurs, est-il équitable -que cet enfant subisse les conséquences d'une faute qu'il ne soupçonne -même pas? - -Très ému, Facial prit avec effusion les mains de Julienne: - ---Vous êtes une noble femme, vous! dit-il. - -Et, à ce moment, en effet, Julienne était sincèrement poussée par les -plus louables sentiments. Elle n'analysait point les causes secrètes -de sa bienveillance. Elle ne se demandait point si elle aurait agi de -même, dans le cas où Marcelin n'aurait pas été le jeune garçon joli -et spirituel qui lui plaisait. Elle le trouvait charmant; elle avait -la fantaisie de l'élever: et voilà! - -De ce jour Marcelin fut plus heureux. Il vivait plus avec Julienne -qu'avec son père, celui-ci aimant mieux présider de haut, que d'avoir -continuellement à ses côtés un enfant auquel il ne savait trop que -dire. Marcelin avait maintenant près de douze ans. Son intelligence -était vive, mais encore très féminine. Il sentait plus qu'il ne -raisonnait. Il comprenait par intuition. Impressionnable à l'excès, il -ne résistait pas aux mouvements de son coeur; mais il était doué -d'assez de souplesse pour ne point se trahir. - -Il ignorait pourquoi sa mère était partie. Ce mystère préoccupait -extraordinairement son imagination. Elle n'était pas morte, il le -savait. Qu'était-elle donc devenue pour avoir ainsi disparu tout à -coup? Il souffrait singulièrement de cette absence. Les premiers -temps, lorsqu'il questionnait, on répondait qu'elle était en voyage, -qu'elle reviendrait bientôt. - -Ne la voyant pas revenir, il avait compris qu'il se passait quelque -chose qu'on lui cachait, et il avait cessé de questionner. Facial -avait cru qu'il oubliait. Mais l'enfant, rendu perspicace, s'ingéniait -à découvrir par lui-même la vérité. Il suivait avec attention ce qui -se disait autour de lui, espérant y surprendre le mot de l'énigme. Il -voulait savoir pourquoi sa mère l'avait abandonné. Certain que c'était -malgré elle, car il ne pouvait douter de son amour, il frissonnait à -l'idée qu'elle était enfermée quelque part, empêchée de communiquer -avec lui. Il lui fallait à tout prix la revoir. - -La fréquentation de Julienne servit au moins de dérivatif à son -chagrin. - -Sans risquer de questions directes, il causait de la disparue. Il -disait: - ---Maman était si douce avec moi, que j'avais parfois mal aux yeux de -penser que peut-être je lui avait fait de la peine et qu'elle avait -peur de m'en faire en me manifestant son chagrin. D'autres enfants -prétendent que leur mère les gronde. Je n'ai jamais été grondé. Maman -n'avait pas la voix pour ça. - ---Et moi, disait Julienne, pensez-vous que je voudrais vous gronder? - ---D'abord, je ne vous le permettrais pas: vous n'êtes pas ma mère. -Ensuite, je suis maintenant assez grand et assez raisonnable pour me -bien conduire. Maman me trouverait changé. Quelqu'un est-il chargé de -lui donner de mes nouvelles? - ---Je ne sais pas. Il vaut mieux ne pas vous occuper de cela. Votre -mère n'a pas donné d'ordres avant son départ. - ---C'est ce qui est étrange. Elle ne pouvait autrefois rester un jour -sans s'informer de tout ce que je faisais. - ---Aujourd'hui, comme vous le remarquez vous-même, vous êtes devenu -grand; vous êtes plus libre, bientôt vous le serez tout à fait. - ---Ce n'est pas si gai qu'on dit, je préférerais avoir encore maman -avec moi. - ---Peut-être reviendra-t-elle une fois. Mais ne vous en inquiétez pas. -Les choses arrivent ou n'arrivent pas dans ce monde. Il faut penser -au présent, jamais à l'avenir. - ---Il est permis cependant de penser un peu au passé! - -Il usait encore de subterfuges: - ---En sortant de l'église, maman me menait chez ce confiseur. Nous -choisissions des bonbons pour le dessert du dimanche. Entrons-y, -voulez-vous? Voici ceux qu'elle préférait. - -Mais la dame de magasin ne demandait pas de nouvelles de madame. Elle -savait donc, elle aussi, ce qu'il ne savait pas! - -Marcelin s'étonnait que personne ne s'étonnât d'un événement qui était -pour lui invraisemblable. Il lui paraissait parfois que tout le monde -conspirait contre lui, qu'on le réservait à un sort terrible, autour -duquel le silence se faisait, comme pour un crime. Et il avait des -conversations bizarres qui déconcertaient Julienne: - ---Croyez-vous au massacre des Innocents? - ---Mon chéri, il n'y a pas à y croire ou à n'y pas croire: c'est un -fait historique, et cela s'est passé très certainement au temps -d'Hérode. - ---Oui, mais comme c'est de l'histoire sainte, cela doit être toujours -vrai. Ne croyez-vous pas qu'il y a encore maintenant des Innocents -qu'on massacre? - -Son imagination, gonflée par son coeur, lui donnait à entrevoir de -vagues tueries, où l'on précipitait par troupeaux des victimes et des -victimes. Mais cela ne faisait pas de bruit; les cris étaient étouffés -sous des couronnes de roses et de rires; on ne voyait pas le sang qui -devait couler; toute l'horreur du carnage était voilée de faux décors -et de jeux de lumière. On se doutait bien, à l'angoisse affreuse et -inexpliquable qui régnait, que des choses monstrueuses se passaient -derrière ces apparences de fête: mais quoi? c'est ce qu'il était -impossible de préciser. On distinguait seulement des trous subits, -béants, des effondrements, des gestes de bras éplorés s'enfonçant dans -l'abîme. Pour quelles exécutions partaient ces corps? Le tumulte des -couleurs, des tentures, des chants, des visages empêchait de voir, de -comprendre l'abominable tragédie. - -L'enfant commençait à soupçonner ce qu'est la vie. De premiers -effarements lui venaient devant cet inconnu trouble et insoluble. Il -souffrait atrocement de son ignorance, et, en même temps, il avait une -telle peur de ce qui suivrait, qu'il était près de s'évanouir en -pensant que fatalement, un jour ou l'autre, il saurait. - -La nuit, il demeurait des heures avant de s'endormir, les yeux figés -dans le vide noir. L'obscurité se peuplait de fantômes. Et parmi eux, -sa mère, sa mère triste, pâle, tantôt couchée comme un cadavre, tantôt -penchant vers lui sa figure où saignaient des plaies. Dans son -sommeil, ces visions se transformaient en douloureux cauchemars. Il -criait. Il s'éveillait tremblant d'épouvante. - -Le médecin diagnostiquait: un peu d'énervement causé par la -croissance. - -Plus clairvoyante que Facial, Julienne était cependant loin de croire -à un état si aigu de surexcitation. Elle voyait que Marcelin pensait -beaucoup à sa mère, beaucoup trop: mais elle se flattait d'arriver -peu à peu à prendre la première place dans l'esprit du jeune garçon. -Elle mettait une véritable ardeur à l'amuser. Non seulement elle se -rendait indispensable à la satisfaction de ses désirs: elle -s'appliquait encore à les provoquer. Stimulante et tentatrice, elle -l'initiait aux choses agréables de la vie, à celles, du moins, qu'il -pouvait goûter sans trop de danger. Elle l'encourageait aux sports les -plus captivants, le conduisait aux courses, au cirque, lui révélait -par des choix appropriés à son âge l'existence de la littérature -romanesque; à la dérobée--car Facial avait des principes--elle le -menait au théâtre: et c'était pour elle un plaisir subtil que -d'assister à l'éclosion des impressions, aux surprises, aux -entraînements de curiosité dans cette âme qu'elle prenait presque au -berceau. - -Elle créait ainsi entre eux une sorte d'intimité croissante, qui se -compliquait même d'un charme de complicité. Marcelin eût été -franchement orphelin, n'eût pas nourri en lui le tourment secret et -continuel de sa mère disparue, qu'il se fût laissé aller avec -prédilection à l'amitié capiteuse de Julienne. Mais la peine toujours -présente qui étreignait son coeur, l'empêchait de se prêter sans de -poignantes appréhensions à la vie attrayante qui lui était ménagée. - -Julienne ne s'en éprenait pas moins toujours davantage de «son petit -Marcelin». - -«J'en deviens amoureuse», se disait-elle souvent en riant. - -Elle éprouvait d'exquises sensations à caresser ses cheveux, à baiser -ses yeux, à jouer avec ses doigts, à subir de lui ces gestes affables -que les enfants prodiguent aux personnes qui leur sont familières. - -Marcelin avait fait chez elle la connaissance d'Émile. - -Un jour, Émile lui dit: - ---Hé! petit, qu'est-ce qu'elle te fait, ma cousine, quand vous êtes -seuls ensemble? - ---Elle cause avec moi. - ---Après ça? - ---Rien de particulier. Vous voyez vous-même comme elle se comporte -avec moi. Elle m'aime beaucoup. - ---Ça se remarque, farceur! Dis donc, fais-tu le nigaud ou me prends-tu -pour un merlan! Ou serait-ce de la discrétion, monsieur, ou de la -pudeur, mademoiselle? Tu crois peut-être que ces choses n'arrivent -qu'à toi: détrompe-toi, mon gars, elles arrivent à tout le monde; -c'est courant, c'est reçu, cela se passe dans la meilleure société. -Là, es-tu rassuré? Raconte. - ---Je ne sais ce que vous voulez dire. - ---N'aie pas peur, je ne suis pas jaloux. La jalousie, c'est -préhistorique. Laisse-toi interviewer sans modestie. C'est aussi de la -gloire, ça. - ---Je ne comprends pas. - ---Allons, cadet, je vais t'aider. Je te croyais moins bégueule. Ça -fait donc tant rougir, à ton âge, d'avouer ses petites saletés? Dans -trois ans, tu t'en vanteras; au mien, tu t'en gondoleras. C'est une -jolie peau, ma cousine! L'as-tu vue toute nue? - ---Non, fit Marcelin interdit. - ---Tu as vu ses seins, ses jambes, son ventre? - ---Non, répéta l'enfant avec une vague angoisse. - ---Alors quoi? Qu'est-ce que vous inventez bien? Elle t'emmène pourtant -dans sa chambre à coucher? - ---Quelquefois. - ---Et là, que se passe-t-il? Elle se déshabille? - ---Non. - ---Elle te déshabille? - ---Non. - ---Elle fait bien quelque chose? - ---Non. Elle change de robe, elle se fait coiffer. - ---Ma cousine ne t'a donc rien appris? Tu ne sais rien? Tu es encore -immaculé? Ah! elle est bien bonne, celle-là! A douze ans, mon gosse, -j'étais plus malin que toi: je connaissais déjà le truc de l'amour. - -Marcelin le regardait avec des yeux tremblants. Il lui semblait qu'une -pluie noire tombait en rafale autour de lui, le noyait, l'aveuglait. - -Émile continua d'un ton gouailleur: - ---Sais-tu seulement à quoi ça sert, les femmes? - ---Je ne sais pas, dit l'enfant avec effort. - ---Tu as vu les chiens dans la rue? Tu as vu ce qu'ils se font, quand -ils grimpent l'un sur l'autre? Eh bien, mon petit, les hommes et les -femmes, c'est la même chose. Si les hommes aiment les femmes et si les -femmes aiment les hommes, c'est pour se faire la même chose que les -chiens. L'amour, c'est ça. Et le mariage n'est pas plus propre. Tu -penses bien qu'il n'y a pas besoin d'avoir épousé une femme pour se -livrer à cet exercice. Tous les hommes peuvent faire ça à toutes les -femmes. Si on se marie, ce n'est cependant pas pour procéder -autrement. Aussi, le mariage, on ne sait pas ce que c'est; on ne sait -pas d'où ça vient. Ce doit être une vieille blague qui s'est -perpétuée. Oui, mon petit, voilà la vie. Et toi, tu feras comme les -autres: comme les autres et comme les chiens. Et c'est justement pour -ça et par ça qu'on est au monde. T'imagines-tu que tu es né d'un rayon -de lune? Tu es né parce que ton père a fait le chien avec ta mère. Et -à la suite de ça, le ventre de ta mère a grossi. Tu étais dedans. Et -au bout de neuf mois, tu es sorti de son ventre par le même trou par -lequel elle urine... - -Émile s'arrêta, effrayé. L'enfant venait de s'affaisser sur le tapis. -Il était blanc comme un linge. - -A ce moment, Julienne entrait. Elle vit Marcelin évanoui. Elle se -précipita en poussant un cri. - ---Grand Dieu! qu'a-t-il? - ---Je crois qu'il a une syncope, dit Émile en haussant les épaules. - -Elle le prit, lui fit respirer des sels. La pauvre tête de l'enfant -traînait lamentablement sur son bras. - ---Il a l'air d'un mort, dit Julienne avec un recul instinctif. - -Quelques minutes se passèrent avant que Marcelin revînt à lui. Il -ouvrit enfin les yeux et, faiblement, murmura: - ---Maman!... maman!... - ---C'est moi, mon chéri, dit Julienne. Ne me reconnaissez-vous pas? - -Marcelin se souleva lentement, regardant autour de lui, comme s'il -cherchait à reconnaître où il était et qui lui parlait. - -Et ses yeux s'arrêtèrent sur Julienne, la considérant, d'abord avec -incertitude, avec surprise, puis avec un souvenir qui se précisait. - ---Ah! c'est vous... c'est vous... - ---Mais oui, pauvre chéri! Que vous est-il arrivé? - -Elle se mit à rire, revenue de son alarme. Puis, elle attira l'enfant -contre elle et commença à le couvrir de baisers. - -Mais alors, une incroyable terreur bouleversa les traits de Marcelin. -Il s'arracha, frémissant, de l'étreinte de Julienne, en lui jetant: - ---Oh!... Vous ne m'embrassez pas comme une mère! - -Il éclata en pleurs: - ---Maman!... je veux maman!... Ils me l'ont prise... Ils l'ont tuée... - ---C'est moi qui suis votre mère, maintenant, dit Julienne. - ---Non... non... vous n'êtes pas ma mère... Vous êtes... une femme. - -Son désespoir était si violent, que Julienne crut devoir employer tous -les moyens pour le calmer. - ---Votre mère n'est pas morte, vous le savez bien. - ---Je veux la voir. - ---C'est impossible, votre mère n'habite pas Paris; elle est loin, très -loin. Mais je vais vous montrer quelque chose qui vous tranquillisera. - -Elle ouvrit un tiroir de son secrétaire et y prit un papier taché de -larmes. C'était une lettre de Pauline à Marcelin, arrivée depuis -plusieurs semaines déjà. La pauvre mère avait fini par faire taire son -orgueil; ne voyant plus d'espoir qu'en Julienne, elle s'était humiliée -jusqu'à la supplier, elle, d'avoir pitié et de lui permettre d'écrire -quelquefois à son fils. - ---Voyez, dit Julienne, c'est une lettre de votre mère. Si vous êtes -raisonnable, vous pourrez lui répondre. Mais n'en parlez pas à votre -père: il serait fort irrité, s'il apprenait que j'ai reçu cette lettre -pour vous et que je vous l'ai remise. - -Marcelin demeura un instant étourdi, sans oser faire un geste, sans -oser prononcer une parole. Une lettre de sa mère! Cela lui paraissait -un miracle du ciel. - ---Mon Dieu! mon Dieu! balbutia-t-il enfin tout palpitant. - -A la vue de l'écriture chérie, il tomba à genoux: un flot de sanglots -déborda de sa poitrine; le voile de larmes qui couvrait ses yeux -l'empêchait de lire; mais, ardemment, comme une relique, il baisa -mille fois le papier où sa mère avait écrit et pleuré. - ---Il va se rendre malade! dit Julienne, très inquiète de cette -explosion de sensibilité. - -Elle se rendait compte combien elle et Facial avaient eu tort de -laisser gonfler dans cette tête d'enfant tant de passion comprimée. - -«Lorsque celle-ci pourra s'épancher, ne fût-ce que sur du papier à -lettre, pensa-t-elle, cela s'arrangera.» - -Et elle sourit intérieurement à l'idée que ce secret créerait entre -elle et le jeune garçon un lien nouveau. - -Dès que Marcelin fut seul, enfermé dans sa chambre, il dévora les -pages inespérées, où sa mère, après un si long silence, ressuscitait à -son appel. Il les lut et les relut, passa la nuit à s'en imprégner, à -en respirer chaque mot, à en abreuver son âme altérée. Sa mère vivait! -Elle pensait à lui, elle l'aimait toujours! Oh! la revoir! la revoir! -Elle _pouvait_ lui écrire! Pourquoi, lui, ne pourrait-il pas la -revoir? Y avait-il autour d'elle une barrière de mystères trop -infranchissable? Maintenant qu'il savait qu'elle était en vie, comme -avant, qu'elle n'avait pas été transformée, qu'elle était encore une -réalité, celle d'autrefois, celle qui l'avait bercé, nourri de sa -substance, baigné de son fluide, rien ne l'empêcherait de courir à -elle, à travers les obstacles, de courir se réfugier sous sa caresse -et reprendre possession de l'asile, du seul, de l'inoubliable asile. - -La lettre ne contenait qu'un détail pouvant servir aux projets du -jeune garçon: elle était datée de Grasse. Il n'en fallait pas -davantage. Cela suffisait à donner un corps à son désir: fuir, fuir! -Une fois là-bas, l'enfant saurait retrouver sa mère. Grasse! Il -répétait avec avidité ce nom, qu'il se souvenait avoir rencontré dans -sa géographie, appris comme tant d'autres choses indifférentes, et -qui, tout à coup, prenait une importance extraordinaire, s'auréolait, -flamboyait. - -Le lendemain, avec fièvre, mais, en même temps, avec une intelligence -et une prudence remarquables, Marcelin se mit en mesure de partir. Il -acheta l'Indicateur des chemins de fer, le consulta minutieusement, -étudia de point en point le trajet. Puis, lorsqu'il eut arrêté son -plan, il calcula ses ressources. Il possédait une cinquantaine de -francs. Pour parfaire la somme nécessaire au voyage, il vendit divers -petits bijoux, boutons de manchettes, épingles de cravate, ne gardant -que sa montre, dont l'utilité n'avait jamais été si certaine. Après le -dîner il prétexta des devoirs pressés à terminer. Comme il n'emportait -pas de bagages, rien ne lui fut plus facile que de s'échapper dans la -rue. Au premier tournant, il prit un fiacre et se fit conduire à la -gare de Lyon. Sa voix trembla un peu lorsque, se haussant sur la -pointe des pieds pour qu'on le crût plus grand, il demanda au guichet: - ---Un billet simple pour Grasse, par Antibes, train direct de 8 heures -25, seconde classe. - -Il n'eut d'ailleurs, à subir que quelques regards curieux. - -Et le train démarrait, que Facial, persuadé que son fils était occupé -à traduire Cornelius Nepos, allumait tranquillement un cigare et -déployait le _Temps_. Au même moment, Julienne se disposait à venir -passer avec «son petit Marcelin» une heure de soirée. - -Très surmené par ces deux jours excessifs, l'enfant ne tarda pas à -s'endormir, au roulis du wagon qui chantonnait et rythmait dans son -oreille: - -«Je vais revoir maman! je vais revoir maman!» - - - - -XVI - - ---Grasse! - -Marcelin descendit. - -Il courut à la poste. - ---Pouvez-vous me donner l'adresse de Mme Facial? demanda-t-il à -l'employé de service au guichet de la poste restante. - ---Mme Facial? Attendez donc... Une dame vient quelquefois réclamer des -lettres à ce nom-là. Quant à son adresse... - -Et interpellant une femme qui se trouvait dans le bureau: - ---Hé! mère Divonne, vous qui connaissez tout Grasse, vous ne -connaîtriez pas ça, par hasard Mme Facial? - ---Faudrait me dire un peu comment elle est. - ---J'ai son portrait, dit Marcelin. - -Il tira un médaillon suspendu à son cou, l'ouvrit et le montra aux -deux personnages. - ---C'est bien celle-là, fit l'employé. - ---Oui, fit la femme, je la connais. C'est moi qui lui porte ses -fruits, tous les matins. Seulement elle ne s'appelle pas Mme Facial. - ---Comment? demanda l'employé. - ---Elle s'appelle Mme de Rocrange. - ---Possible. Elle est divorcée; elle vit avec son amant. - -L'enfant reçut cela comme un coup de tonnerre sur la tête. Mais il ne -broncha pas. Il croyait comprendre cependant ce que ces mots voulaient -dire. Il sentait que c'était épouvantable. Trois jours auparavant, il -eût sauté à la gorge de ces gens, au seul soupçon qu'ils outrageaient -sa mère. Aujourd'hui, il ne savait pas, il ne savait plus... - -Et il dit d'une voix douce: - ---Pourriez-vous me conduire chez elle, Madame? - -Sa mère! Comme tout était égal, puisqu'il allait la revoir! - -La fruitière le regarda avec curiosité. - ---Vous n'êtes pas d'ici, mon jeune monsieur? - ---Non. - ---Vous venez de Nice? - ---De Paris. - ---Seigneur Jésus! est-il permis de laisser un enfant faire tout seul -un pareil voyage! Et vous venez pour madame... pour cette dame... dont -vous avez le portrait? - -Marcelin contint avec effort les larmes nerveuses qu'il sentait -sourdre. Il dit: - ---C'est ma mère. - ---Ah! fit la femme, je vous demande excuse. Il n'y a pas de mal à ça. -Il faut bien être le fils de quelqu'un. - -Et pour manifester sa bonté, elle ajouta: - ---Venez avec moi, mon jeune monsieur: je vais de ce côté; je vous -montrerai où c'est. Il y en a pour dix minutes. - -Dix minutes! Dans dix minutes, après plus d'une année de séparation! -Il fut pris d'une telle émotion, qu'il pouvait à peine se soutenir. -Tout en marchant, la fruitière le questionnait, s'apitoyait sur lui. -Il n'entendait rien, la tête bourdonnante d'impressions confuses, le -coeur gonflé, les genoux vacillants. A ce moment, son père en -personne eût surgi devant lui et lui eût crié que sa mère avait commis -un crime, qu'il eût répondu: Elle a bien fait. Il ne concevait pas que -quelque chose fût reproché à sa mère. Elle n'agissait que noblement, -saintement. Dieu lui-même n'avait pas le droit de l'accuser. Et sa -vénération croissait en proportion du rempart de haine et d'injustice -qu'on avait dressé autour d'elle. Que signifiaient ces infamies qui -flottaient? Il aurait voulu mourir et que son sang se répandît à ses -pieds. - -La fruitière dit: - ---C'est ici. - -Elle montrait une villa. La grille était entr'ouverte. Marcelin entra. -Au bout de quelques pas dans le jardin, il aperçut, entre les -bosquets, une robe blanche. - -Fou, il courut. - -Deux cris: - ---Maman! - ---Mon enfant! - -Ils étaient dans les bras l'un de l'autre. - -Longtemps ils furent incapables de prononcer une parole suivie. La -commotion était trop violente. Ils pleuraient, ils sanglotaient. Des -mots palpitaient sur leurs lèvres. Pour tous deux, mais pour la mère -surtout, cette ineffable rencontre était un baiser du ciel, un -merveilleux étourdissement d'ivresse versé comme un miracle par le -paradis. - ---Toi ici! toi ici! put enfin exprimer Pauline, les yeux vibrants -d'une joie délirante, pressant sur son sein l'enfant inattendu. - ---Je suis venu... je me suis sauvé... Il me fallait toi! - ---Tu ne m'as donc pas oublié! Mon enfant, mon enfant chéri! Par -quelles souffrances j'ai dû passer: sans nouvelles de mon enfant! Mais -si c'était pour me réserver le providentiel bonheur de cet instant, -merci, Père céleste, Consolateur suprême, merci! Et ce n'est point un -rêve! J'ai tant de fois rêvé à toi, que si mon rêve avait pu -t'évoquer, tu serais déjà venu! Et c'est toi, toi vraiment, mon -Marcelin, mon fils! - ---O mère, pourquoi m'as-tu abandonné? - -Le coeur de Pauline éclata. - ---C'est un affreux malheur qui est arrivé! Tu ne sais pas, tu -ne peux savoir... Que t'ont-ils dit? Comment as-tu cru que je -t'abandonnais!... Que t'ont-ils dit? Que t'a-t-il dit, lui?... lui?... - ---On n'a rien dit... J'ai vécu dans ce mystère... Ils ne disaient pas -que tu étais morte... J'avais peur... Enfin, j'ai eu la lettre, ta -lettre. - ---_Elle_ t'a remis la lettre? - ---Oui, avant-hier. - ---Oh! je t'en ai écrit dix, vingt. Celle-ci date de plus d'un mois. -C'est la dernière. Je désespérais. Je suis allée deux fois à Paris, -j'ai tout fait. Un jour, je t'ai vu, à la sortie du lycée; et je t'ai -vu à la promenade, je t'ai suivi: mais tu ne m'as pas vue... Marcelin, -non, je ne t'ai pas abandonné! Et tu ne peux pas comprendre... Un -jour, tu comprendras, j'ai écrit ma vie, pour toi. Lorsque tu seras en -âge de savoir... et de douter, tu liras. Alors tu comprendras, et tu -pardonneras. - ---Maman! - -Il l'embrassa d'une étreinte passionnée, et ajouta: - ---Ne parle pas ainsi. La voix avec laquelle tu dis cela fait mal. - ---Que pensais-tu de moi? - ---Je ne pensais rien, j'étais triste. Et dès que j'ai su où tu étais, -je suis parti. Je ne veux plus être séparé de toi. - -Pauline tressaillit: - ---Sait-il où tu es? Il te suit peut-être. Il va venir te reprendre. - ---Non, dit Marcelin. Personne ne peut savoir où je suis, à moins de le -deviner. - -Il raconta à sa mère la manière dont il s'était enfui. Celle-ci se -rassura: - ---Il ne devinera pas, dit-elle. Il ne t'aime pas assez. - ---Lui, mais elle! - ---Julienne? murmura Pauline d'une voix blanche. - -Le jeune garçon fit signe que oui. - ---Elle n'a pas de coeur. - ---Ce n'est pas seulement le coeur qui fait deviner. Elle a vu que je -t'aimais mieux qu'elle. Et puis la lettre... Elle sait des choses que -mon père ne sait pas. Elle doit avoir deviné. - -La mère se dressa, l'éclair aux prunelles: - ---Jamais. Je suis là. Qu'ils viennent! Je défendrai mon bien jusqu'à -la mort. Ils avaient la force; ils pouvaient m'empêcher de parvenir à -toi; ils te gardaient. Mais, maintenant, nous sommes réunis... Ils -n'oseront pas! Comment oseraient-ils? - -Elle se sentait tigresse à cette heure; il lui semblait qu'elle avait -de puissantes griffes au bout des membres, et que, d'un coup, elle -aurait dispersé l'engeance hostile. La possession de son petit, contre -elle, sous elle, lui donnait la fauve sollicitude de la bête pour ce -qui est né de sa chair. Son sang roulait dans ses veines avec de -cruels besoins de mordre et de déchirer. - -Elle eut peur de l'état violent de ses sensations, et cria, en serrant -son enfant: - ---Il ne faut pas qu'il y ait de lutte: je tuerais! - -Mais aussitôt, elle reprit: - ---Folle que je suis! Nous n'attendrons pas qu'ils viennent. La -frontière italienne est tout près. A l'étranger, ils ne peuvent plus -rien. Oh! enfin et vraiment, voici la clémence, la félicité! J'ai -tellement souffert, que la perspective subite, presque foudroyante du -bonheur accable ma raison. Je puis à peine croire, tant la vie m'a -remplie de terreur et de doute. Mes paupières cillent à l'éclat du -ciel. - -Pauline contemplait avidement l'enfant retrouvé. Elle ne pouvait assez -le voir, s'en imprégner, s'assurer que c'était lui. Elle ne songeait -pas à remarquer les changements qui s'étaient opérés chez le jeune -garçon; il avait grandi, ses traits s'étaient complétés; elle ne -s'apercevait pas de cela; elle ne constatait que sa présence, sa -merveilleuse présence, son irradiation chargée de fluide et de -lumière. Un chant de gloire naissait de ses entrailles, montait, -montait, enveloppait son cerveau, projetait jusqu'à Dieu ses ondes -triomphales. - ---Je suis ivre, je ne sais plus ni ce que je pense, ni ce qui -m'arrive, balbutiait-elle. - -Puis, ce fut une réaction de maternité vigilante et tendre. Elle -entraîna Marcelin dans la maison, le fit manger, le servit elle-même. -Elle voulut savoir comment il avait voyagé, s'il avait dormi, s'il -n'était pas fatigué, lui posant mille questions sur sa santé, goûtant -à se retrouver au milieu de ces chers détails un incroyable plaisir. - ---Ainsi, mère, je ne te quitterai plus? - ---Oh! plus. L'heure de la miséricorde a sonné. - ---Et nous vivrons toujours ensemble? - ---Toujours. - ---Tous les deux? - -Pauline jeta un long regard sur son fils, un regard solennel et -profond. Elle prononça lentement, mais d'une voix qui tremblait un -peu: - ---Tous les trois. - -L'enfant resta longtemps silencieux, sans s'étonner. Puis il murmura: - ---Tu l'aimes donc beaucoup? - -Et à ce moment, Odon survint. - -Il eut un tressaut de surprise à la vue du jeune garçon. - -Mais déjà, Marcelin s'avançait vers lui et disait: - ---Je sais qui vous êtes: vous êtes celui que ma mère aime comme je -l'aime. - ---O mon enfant! s'écria Odon, en lui ouvrant ses bras. - -Et lui aussi avait les larmes aux yeux. - -Lorsqu'on lui eut expliqué les événements: - ---Il faut partir, dit-il, il faut que nous soyons loin demain matin. -Une fois en sûreté, à l'étranger, nous pourrons engager des -pourparlers avec M. Facial et obtenir qu'il renonce à ses droits. - ---Le prochain rapide de Paris n'arrive que demain soir, dit Pauline; -nous avons donc beaucoup d'avance, à supposer même que l'on soit déjà -sur la bonne piste. - ---Et le télégraphe! fit Odon. Qui sait si en arrivant à la frontière -nous ne trouverons pas la police prévenue! Nous courrions peut-être -moins de risque en partant par Marseille, où nous nous embarquerions -pour Gênes ou Naples. - ---Cela exigerait plus de temps; et si la police est prévenue, elle le -sera aussi bien à Marseille qu'à Menton. - -On s'arrêta au projet suivant: on déguiserait Marcelin en petite -fille; lui et Odon prendraient le premier train pour Vintimille; -Pauline les rejoindrait quelques heures après. De cette façon, il y -avait toute chance, en cas que la police eût des ordres, pour que les -voyageurs ne fussent pas reconnus. - -Ils allaient se sauver comme des malfaiteurs. - -Marcelin, cette fois, se déconcerta: - ---Mais quel mal est-ce que j'ai commis? Ne suis-je pas libre de -rejoindre ma mère, puisque c'est avec elle que je veux vivre? Et si -elle veut me garder, n'est-elle pas libre de le faire? - ---Tu ne connais pas la société, dit Odon: elle a fait des lois qui -donnent à M. Facial le droit de te priver de ta mère. - ---Pourquoi use-t-il de ce droit? Il n'est pas méchant. - ---Il n'est pas méchant, j'en suis sûr; c'est la société qui est -mauvaise. Tu arrives ici, mon enfant, dans une maison qui ne vit pas -suivant les lois de la société, mais où l'on aime et où l'on cherche à -être heureux. Tu es assez grand pour comprendre, et tu as mérité de -savoir. Ta mère doit désirer elle-même que je parle, elle doit sentir -qu'il le faut. - -Pauline fit un grave signe de tête affirmatif. - ---Eh bien, reprit Odon, si tu es venu ici pour être notre fils, sache -à quoi tu t'engages, ou plutôt de quoi tu te dégages. Tu romps avec -les lois, tu te mets en révolte contre celui qui les représente, M. -Facial, qui seul a des droits sur toi, seul est ton légitime -éducateur, ton légitime protecteur. Ici, tu as ta mère: mais ta mère -n'est plus ta mère au point de vue de la loi. Elle a eu le malheur de -faire acte de personne libre, comme toi-même l'as fait hier; or, il -n'est pas permis d'obéir franchement à son coeur. Quelque beaux que -soient les sentiments qui te poussent, on ne t'en saura aucun gré. On -pouvait te plaindre, on disait certainement, on pensait probablement: -«Le pauvre enfant, qui n'a plus sa mère!» Mais on ne t'excusera pas -d'avoir voulu la retrouver. Ce qu'il fallait pour rester dans ton -rôle--car chacun a un rôle fixé d'avance et dont il ne doit pas -sortir--ce qu'il fallait, je vais te le dire: il fallait _supporter -héroïquement ton sort, te résigner_. Tel était aussi le rôle de ta -mère: elle devait _se résigner_, se résigner à être la femme d'un -homme qu'elle n'aimait pas. Le monde ne pardonne pas qu'on tende au -bonheur par la voix directe du coeur. C'est une terrible leçon que -je te donne là; mais tu étais digne de la recevoir, et la vie te -l'inflige déjà. - -Marcelin se dressa avec orgueil: - ---Je veux être le fils de ma mère, dit-il. - ---Tu es un noble garçon, dit Odon. Partage donc notre ostracisme. Et -c'est un véritable ostracisme, puisque nous sommes obligés de fuir à -l'étranger. - ---Nous n'habiterons plus la France? - ---Cela nous sera défendu. - ---Je n'irai plus au lycée? - ---Ce sera un grand changement dans ton éducation. - ---Papa m'avait donné le choix entre trois écoles: l'École -polytechnique, Saint-Cyr ou l'École de droit. Il dit qu'un jeune -garçon de ma position doit avoir l'ambition de devenir quelqu'un. - ---J'espère que M. Facial ne se montrera pas intraitable. Nous ferons -tout pour essayer d'obtenir de lui la permission de revenir à Paris, -afin que nous puissions te donner l'instruction qu'il convient. - ---Et s'il refuse? - ---Il faudra alors renoncer aux carrières auxquelles donnent accès les -écoles de l'État. - ---Je ne sais pas si ce sera jamais pour moi un sacrifice; en tous cas, -il sera bien minime au prix du bonheur de conserver ma mère. - ---Et il n'y a pas besoin de diplômes pour devenir un homme. - -Mais Pauline avait changé de visage. Elle venait seulement de se -rendre compte des conséquences illimitées qu'aurait pour son fils la -révolte contre l'autorité paternelle. C'était briser l'avenir de -Marcelin. Facial maintiendrait ses droits jusqu'au bout. Et par une -vision rapide, elle pensa au moment où, quelques années plus tard, -l'enfant devenu jeune homme, saisi par la puissance d'une -vocation--laquelle? savait-elle? savait-il?--regretterait amèrement ce -qu'il appellerait peut-être son coup de tête. Son existence perdue, -ses rêves irréalisables, voilà ce qu'il lui reprocherait. Et elle -seule serait coupable. Et il aurait raison de l'accuser. Et il -l'accuserait peut-être avec désespoir. Il pourrait lui dire: «Ma mère, -vous avez été égoïste et lâche. Vous avez abusé de mon amour pour -vous. Étais-je capable alors de décider de ma vie? Toute ma vie, -songez-y, pour m'épargner quelques larmes sentimentales d'enfant! Et -maintenant, voyez, je ne suis bon à rien, je n'ai rien, je ne suis -rien. Croyez-vous que mon amour filial même ne soit pas -irrémédiablement empoisonné par la pensée amère de ma stérilité? -Cruelle ironie vraiment! Je vous aimais, j'étais innocent: et vous, -qui aviez le devoir d'être prudente à ma place, vous avez manqué de -courage, vous m'avez trahi.» Voilà ce qu'il lui dirait, sans doute. -Que répondrait-elle à ces paroles affreuses? Et à supposer -l'improbable, Facial leur permettant le séjour de Paris, l'avenir de -l'enfant n'en resterait-il pas moins compromis? Que pourrait-elle? -Elle n'aurait plus de relations. Marcelin ferait ses études, puis il -serait lancé dans la vie, sans protection, sans base. Il n'aurait qu'à -rougir de sa mère. Fils de Facial, au contraire, il aurait un nom, un -monde, des amis, des patronages nombreux et puissants; tout lui serait -facilité, il n'aurait qu'à se laisser porter. Ruinerait-elle tout -cela? La mère ferait-elle encourir à son enfant sa propre réprobation? - -Un gémissement sortit de ses lèvres: - ---Oh! je n'ai pas le droit... je n'ai pas le droit... - -Odon comprit. Il se tut. Il venait de se faire les mêmes réflexions. - -Mais le jeune garçon, auquel leur consternation n'échappa pas, -s'accrocha fébrilement à Pauline en criant: - ---Maman, je ne veux pas te quitter! - -La nuit se passa dans ces horribles alternatives. Marcelin avait fini -par s'endormir de fatigue. Pauline le regardait respirer, tout en -causant à voix basse avec Odon. - -Le lendemain matin, ils ne partirent pas. - -Dans la journée une dépêche de Réderic arriva: - -«Vous n'avez que le temps. On est sur trace.» - -Alors, Pauline dit: - ---Mon Dieu, donnez-moi la force d'aller jusqu'au bout. - -Le soir même, elle partit pour Paris avec son fils. - -Elle allait le rendre à Facial. - -Facial ne manifesta pas, à les voir, un étonnement extrême. Il reçut -Pauline avec une dignité froide dont il ne se départit pas. Dans son -accueil transparaissait plus le dépit que lui avait causé l'escapade -de Marcelin, que la joie de retrouver son héritier. - ---Je vous félicite, Madame, d'avoir compris votre devoir. Je ne vous -en veux pas: je sais qu'il n'y a pas là de votre faute et qu'il vous a -été impossible de monter l'esprit de mon fils et de combiner avec lui -cette malheureuse frasque. Vous me le ramenez, c'est bien. La police -venait d'ailleurs de recevoir des renseignements précis sur son départ -par la gare de Lyon et sur son arrivée à Grasse; de là à conclure quel -était le but de sa fuite, il n'y avait qu'un pas. Aujourd'hui même, on -doit avoir fait une perquisition chez vous. Vous n'auriez pas -bénéficié de cette petite aventure. Mais puisque vous me paraissez -avoir acquis de sages idées sur la manière dont il convient que mon -fils soit élevé, je vous témoignerai ma satisfaction en vous -autorisant à le voir une fois par an. Ces entrevues auront lieu à -Paris, dans ma maison et en ma présence. - -Pauline se sentait glacée. De funestes pressentiments la -terrorisaient. C'était bien la fin, le deuil. - -Facial tira de sa poche un carnet à souche. Il inscrivit quelques mots -sur la première feuille, la détacha et la tendit à Pauline en disant: - ---Mon fils vous a occasionné quelques dépenses; je tiens à vous les -régler. - -C'était un chèque de mille francs. - -Pauline eut un geste d'indignation. - ---Je n'insiste pas, fit Facial poliment. - -Les choses se passèrent d'une façon moins affectée avec Julienne -Chandivier, qui, sur ces entrefaites, arriva chez Facial, comme elle -le faisait plusieurs fois par jour, pour savoir si l'on avait des -nouvelles de Marcelin. - -Lorsqu'elle le vit, son mot fut, en l'embrassant avec exagération: - ---Le monstre d'enfant! - -Et peu s'en fallut qu'elle n'embrassât aussi Pauline. - -Le pédantisme en morale ne l'étouffait pas. Elle ne manqua pas de -prendre à part son ancienne amie et de lui assurer que ses sentiments -pour elle n'avaient jamais varié. - ---Mais que voulez-vous! Vous avez été peu adroite. Il vous était si -facile de tout ménager. Personne n'exigeait de vous une vertu -cornélienne: on vous demandait seulement de vous conduire comme tout -le monde. Vous avez préféré vous mettre tout le monde à dos. Avec la -meilleure volonté, il était impossible de vous défendre; et moi qui, -je vous le jure, ai trouvé parfaitement ridicule le bruit qu'on a fait -autour de votre histoire, je n'ai pu me dispenser de vous brûler aussi -en effigie. Vous aviez jadis d'étincelantes théories sur l'amour: vous -voyez où elles vous ont conduite. En ce monde, on fait ce qu'on veut, -mais il ne faut jamais vouloir ce qu'on fait. Les théories, c'est -inutile en théorie, et c'est désastreux en pratique. Je suis -superficielle, je suis hypocrite, je suis vicieuse, je suis incapable -de penser, je suis femme, très femme, mais c'est encore moi qui ai -raison: je me conduis avec mon instinct, ne m'occupant nullement de ce -qui est bien et de ce qui est mal, ayant seulement le sens de ce qui -est faisable et de ce qui n'est pas faisable; et je n'ai point même -conscience des défauts que je viens de dire, tellement ils sont à -moi-même et tellement j'y réfléchis peu. Vous, c'est le contraire, et -cela ne vous a pas servie. Êtes-vous heureuse, au moins, j'entends -heureuse... personnellement? Vous n'en avez pas l'air. Ma pauvre amie, -je vous plains avec une sincère sympathie. Dites-moi si je puis faire -quelque chose pour vous. - -Pauline était peu en état d'entendre et de répondre quoi que ce soit. -Elle dit seulement, immensément lasse de corps et d'esprit: - ---Rien, rien... Je ne suis pas venue ici pour moi... - ---Et Marcelin? - -La mère eut une seconde d'hésitation. Puis, elle prit la main de -Julienne et supplia: - ---Vous qui serez avec lui... oh! qu'il ne m'oublie pas! - ---Je lui parlerai de vous, je l'ai déjà fait. - ---Oui, je sais... merci... - ---Je lui transmettrai vos lettres. - ---Vous êtes bonne. - ---Je suis meilleure que vous ne croyez. - -Une sensation d'épouvantable fatalisme broyait l'âme de Pauline. Sa -voix sortait difficile et monotone de sa gorge étranglée; ses yeux -restaient secs. - -Et le moment de la séparation ne fut pas déchirant comme elle l'eût -pensé. Il semblait que le chemin de douleur étant achevé, un mur se -dressât pour empêcher d'aller plus loin, un mur au pied duquel il n'y -avait plus qu'à se laisser tomber d'épuisement. Pauline prit son -enfant dans ses bras--pour la dernière fois--posa sur son front ses -lèvres décolorées, sans dire un mot. Sa tête était un lieu vide, où -tous les bruits résonnaient étrangement, et n'éveillaient pas d'écho. - -Ce fut l'adieu... - - - - -XVII - - -Des années tombèrent comme des feuilles mortes. - -Odon et Pauline n'avaient plus quitté Grasse. Peu à peu, une paix -relative était descendue sur l'âme endolorie de Pauline, une lente -résignation qui la noyait, aux jours où elle ne voulait pas se -souvenir. Il s'en dégageait une tendresse toujours plus complète pour -celui qu'elle avait ardemment, follement aimé, qu'elle aimait -maintenant profondément. Entre eux s'était créé un nouveau lien: ils -avaient souffert ensemble, ils s'étaient vus souffrir. Et comme jamais -ni l'un ni l'autre, fût-ce par un geste, par une intonation, n'avait -semblé accuser leur amour des infériorités de la vie, ils en avaient -conçu l'un pour l'autre une vénération croissante. - -Pauline n'avait pas revu Marcelin. Chaque fois qu'elle avait rappelé à -Facial sa promesse, celui-ci avait trouvé un prétexte pour esquiver -toute rencontre entre la mère et le fils. Les lettres de Marcelin, -elles-mêmes, d'abord très touchantes, avaient fini par se modifier si -complètement, que Pauline ne pouvait croire qu'elles ne lui fussent -pas dictées. Elle n'en recevait plus que rarement. Marcelin se bornait -à lui raconter ce qu'il faisait, où en étaient ses études, à lui -donner de rapides nouvelles de sa santé. Et cela la navrait de n'y -plus lire ces phrases charmantes, ces expansions qui savaient remuer -son coeur. Elle ne voulait s'expliquer ce changement que par la -découverte qu'aurait faite Facial de leur correspondance secrète. -Comment aurait-on pu lui transformer pareillement son fils? Elle ne se -disait pas que le changement n'avait pas été brusque, mais s'était -opéré par dégradations insensibles. - -Aussi, Paris ne lui inspirait plus qu'une instinctive horreur. Tant de -choses s'étaient accumulées sur elle, qu'elle ne se sentait plus la -force de lutter. Il aurait fallu être là, combattre pied à pied, et -pour quel résultat? N'avait-elle pas renoncé? N'avait-elle pas pris -l'engagement moral de ne rien faire qui pût nuire à son enfant? Lui -d'abord, lui seulement. Et si elle devait disparaître, elle -disparaîtrait. - -Odon non plus n'était pas retourné à Paris. Un ou deux ans après le -divorce de Pauline, il avait dû subir de la part de sa famille de -pressantes tentatives pour le dégager d'une liaison «qui menaçait de -devenir sérieuse». - -«Rompez, lui disait-on, rompez pendant qu'il en est temps encore. Vous -avez fait votre devoir, vous avez agi en galant homme en -n'abandonnant pas aussitôt une femme qui s'est perdue pour vous. Mais -maintenant, cela suffit. Reprenez votre liberté. Vous éterniser dans -cette situation équivoque serait à la fois honteux et ridicule.» - -La vicomtesse de Béhutin était même venue exprès à Nice pour voir son -frère, espérant, par une démarche formelle, obtenir de lui la rupture -souhaitée. - -Odon alla au rendez-vous, mais ce fut pour assurer à sa soeur qu'il -romprait plutôt avec elle, que de considérer un seul instant l'idée de -quitter sa maîtresse. - -De plus en plus, les deux amants s'étaient sentis seuls, étrangers au -monde, absurdes et réfractaires. Sans une inquiétude de coeur, ils -étaient demeurés l'un à l'autre, persuadés que cette possession -constituait l'unique et suprême sécurité dans le hasard phénoménal de -l'existence. Ils s'avançaient dans l'avenir sans autre projet, sinon -de continuer le présent avec plus de sérénité, plus d'oubli si -possible. - -Malheureusement, de cruelles préoccupations vinrent bouleverser ce -qu'ils avaient pu retenir de bonheur. La santé d'Odon laissait à -désirer. Et, tout à coup, sa maladie de coeur s'aggrava. Une crise, -plus forte que celles qu'il avait de temps en temps, l'abattit si -rudement, que Pauline eut, un moment, l'affreuse angoisse de le voir -partir entre ses bras. Il ne s'en releva pas complètement. - -Pauline comprit alors le malheur effrayant, le malheur auprès duquel -le reste n'était rien, l'insondable malheur qui la menaçait. - -Elle ne s'était jamais posé cette question: _S'il mourait?_ - -Et voilà que la mort apparaissait, comme la solennité de l'heure dans -le silence de la nuit, rappelant, par un signe précis, discernable, -l'éternelle possibilité. - -Pauline se sentit une lumière vacillante dans le vent du nord. Nul -doute! nul doute! Elle s'éteindrait du même coup. La rafale qui -emporterait Odon emporterait sa vie à elle. - -Mais cette certitude de mourir à la minute où son amant cesserait de -lui être l'image miraculeuse qui fait vivre ne constituait pas une -consolation suffisante. Indépendamment des souffrances physiques -qu'éprouvait celui qu'elle eût voulu surhumainement heureux, la -perspective du mystère formidable que serait cette fin terrestre de -leur amour la plongeait dans une agonie éperdue de pensée. - -Elle se rappelait le mot qu'elle avait dit à Odon le soir où ils -avaient fait connaissance, un des premiers mots qu'il avait entendus -d'elle: «Moi, je n'ai pas peur de la mort.» - -Et maintenant, elle avait peur de la mort. - -Rocrange ne se dissimula pas la gravité de son état. Cela pouvait -durer longtemps, sans doute. Mais il était marqué. Et comme tous deux -étaient de grandes âmes, ils se mirent à causer de l'indomptable -Inconnu. - -Un jour, jetant un regard chargé de pitié sur son amie, Odon dit: - ---Je mourrai le premier. L'existence n'est qu'un court combat contre -la destinée. On n'a vraiment pas le temps de se sentir vainqueur ou -vaincu. Vainqueur de quoi, si l'on croit à la victoire? La victoire -n'est jamais exquise, même pour les heureux: car le désir a toujours -été tellement au-delà de ce qu'on a réalisé, que la plus apparente -victoire n'est encore et surtout qu'une défaite. N'y aurait-il que des -vaincus de la vie? Pour moi, j'ai eu tout ce qui m'était souhaitable; -j'ai été le rare privilégié qui a rencontré et obtenu la femme -extraordinaire de son plus pur rêve. Combien d'hommes pourraient en -dire autant? Et cependant, à peine obtenue, mon voeu inextinguible -fut de la rendre enviable aux anges. J'ai tout fait pour cela. Et -lorsque je mourrai, j'en serai encore à me demander si la rencontre -qu'elle a faite de moi n'a pas été l'ère de son malheur. - ---J'ai eu la même illusion, dit Pauline; et j'ai toujours celle de -croire que sans la geôle misérable où nous nous débattons, nous -serions capables de bonheur, même d'un bonheur à faire envie aux -anges. Ce qu'il y a de terrible, c'est que nous l'avons vu, ce -bonheur, nous y avons touché; libres, hors de la geôle, nous en -aurions joui comme du plus éblouissant soleil; et notre peine -s'accroît de ce que nous savons combien sont infimes les artifices qui -nous ont retenus prisonniers. - ---Je crois que le fait même de vivre constitue la geôle dont tu -parles. Sans doute, ses murs sont souvent élevés par la société; nous -voyons la société comme cause prochaine, mais la cause première -n'est-ce pas toujours et essentiellement la vie? Nous sommes sujets -avant tout à notre nature d'homme; et c'est parce qu'il y a des -natures d'homme autour de nous que nous sommes inévitablement -persécutés. C'est un cercle vicieux. S'il n'y avait pas de natures -d'homme se combattant et se faisant échec, il n'y aurait pas de désir -et par conséquent de tendance au bonheur. Notre amour n'est-il pas né -de ce que nous nous sommes trouvés au milieu de milliers de natures -d'homme? Il faut qu'il y ait choix et contraste pour s'aimer. Si, -comme deux fleurs prédestinées, nous avions poussé seuls, dans quelque -lieu désert, sans avoir jamais connu nos semblables, nous ne nous -serions pas aimés; nous nous serions possédés sans débat, de par la -loi naturelle et fatale; mais il n'y aurait eu là que le bonheur -négatif de l'inconscience, ce qui n'est pas le bonheur et, en tout -cas, pas l'amour. Et même alors, dans cette inconscience de -nous-mêmes, la vie ne se fût guère révélée moins cruelle. N'eût-elle -pas consisté toujours en trois choses: le temps qui passe, la matière -qui est infirme et l'esprit qui est exigeant? Et, par là-dessus, terme -de tout, enveloppe scellée, couvercle hermétique: la mort! - ---L'amour, c'est donc nécessairement la souffrance? - ---La souffrance naît de l'amour, comme l'amour naît de la souffrance. - ---Et pourtant, s'écria Pauline, je sens bien que l'amour est le -bonheur! - ---Il devrait l'être, reprit Odon, parce que notre coeur est la -source infinie du désir. Il ne peut pas l'être, parce que le désir, -qui est notre coeur, ne s'arrête pas de jaillir infiniment. - ---Que sommes-nous donc venus faire sur la terre? - ---Vivre. Heureux qui a aimé: il a souffert. Heureux qui a souffert: il -a vécu. - ---Quelle ironie! Le bonheur consisterait à être malheureux! - ---Oui, dit Odon, mais il faut ajouter un mot. Toute nature d'homme -étant forcément malheureuse, par le fait même qu'elle est nature -désirante, le bonheur consiste à être malheureux noblement. Et l'idée -du bonheur est tellement innée dans nos coeurs, surtout dans nos -coeurs d'amants, qu'après avoir souffert, lorsque cette souffrance a -été noble, et la plus noble de toutes, la souffrance de l'amour, nous -sommes tentés de nous écrier, nous nous écrions: Nous avons été -heureux! Oserions-nous dire, ô ma chère maîtresse, quoique les larmes -que nous avons versées et que nous verserons encore soient de celles -qui rongent le rocher de la foi, oserions-nous dire que nous n'avons -pas été heureux? - ---Je l'ai été, certes, je le suis, même au milieu de l'épouvante et -des ténèbres de l'angoisse. - ---Cependant, tu n'aurais jamais autant souffert, si tu ne m'avais pas -connu. Cela est non moins certain. Et chaque jour, il faut que je -tombe à tes genoux pour te demander pardon, pardon de t'avoir fait -souffrir, pardon de t'avoir aimé. - ---Odon, la vie est vraiment tragique pour rendre possibles de pareils -sentiments! - ---Pardon de vivre, pardon de mourir, pardon de tout! Et nous ne sommes -pas coupables! _Tout_ doit nous demander pardon, mais comme _tout_ -reste muet, c'est nous qui nous humilions. - -Ils restèrent longtemps les yeux fixés dans l'infini du ciel, où des -étoiles s'allumaient, mais où vainement, vainement ils cherchaient -Dieu. - - - - -XVIII - - -Lorsque Julienne Chandivier eut décidé de se débarrasser -définitivement de ses deux amants, voici ce qu'elle imagina. - -Elle envoya à Sénéchal le petit mot accoutumé: - -«Je vous attends ce soir, à dix heures.» - -Le petit mot se faisait si rare maintenant, que le vieux sénateur en -éprouva un plaisir particulièrement délicat. - -Réderic reçut en même temps celui-ci: - -«Venez dîner.» - ---Vous êtes gracieuse, dit Réderic, lorsque Julienne le fit passer -dans son appartement et qu'il s'aperçut que c'était pour un dîner en -tête à tête qu'il avait été invité. Depuis si longtemps que vous me -négligiez! Vous êtes tellement occupée de vos jeunes gens! - ---Les jeunes gens, maintenant! Autrefois, c'était Sénéchal. Vous -serez donc éternellement jaloux, mon pauvre Réderic? - ---Je ne suis pas jaloux, je suis misanthrope. - ---Dites, au moins, misogyne. - ---Chaque fois que je vous vois, il me semble que je vous hais. Et je -reviens toujours, dévoré de mon ancien poison. Je vous crible -d'épigrammes, parce qu'il faut que mon amertume sorte; mais j'ai soif -de votre lèvre, j'ai votre oeil dans le sang. - ---Et moi, dit Julienne, chaque fois que je vous vois, j'ai envie de -vous chasser. Mais vous êtes mon besoin mauvais. Je suis ravie de me -sentir détestée de vous et de vous tenir si bien, de vous tenir -d'autant mieux que je suis plus détestée. Ne vous y fiez pas -cependant: je pourrais me lasser de cruauté et devenir bonne. - -Quoique ce fût dit sur un ton moqueur, Réderic répliqua: - ---C'est alors que vous auriez la cruauté capricieuse. Satisfaite de -m'avoir ravagé pendant tant d'années, vous concevriez le désir -d'exercer sur quelque autre plus neuf votre art de Locuste morale. -Mais devenir bonne! Quelle parodie! - ---Il n'y a que vous pour croire à mes maléfices. Regardez Sénéchal, -a-t-il l'air d'un empoisonné? - ---Il n'a l'air que d'un gâteux, railla Réderic. - -Julienne se prit à rire: - ---Il sera complet ce soir. Quant à toi, Paul, tu n'es peut-être pas -gâteux de la moelle, mais tu l'es du cerveau. Et ce n'est pas moi qui -t'ai intoxiqué. Tu t'es intoxiqué toi-même. Que veux-tu que j'y fasse? -Il te fallait une cuisinière et tu as rencontré une femme. Que -dirais-tu pourtant, si je te renvoyais aux incurables? - ---Ah! fit-il, je ne veux mourir que par toi. Et je t'admire: tu es -fraîche, tu es jeune! Il semble que tu ne penses pas, que tu ne sais -pas, que tu traverses la vie sans y prendre garde! Et tu es toujours, -tu seras toujours l'enfant maligne, inconsciente, l'enfant-femme, -l'enfant-serpent. - ---Pourquoi pas l'enfant-vampire? - -Elle se dévêtait lentement, avec la grâce d'une almée. - -Réderic buvait son corps, comme un alcoolique la liqueur néfaste qui -le tue. - -Un peu avant dix heures, la femme de chambre de Julienne entre-bâilla -la porte, effarée. - ---Madame, M. Sénéchal est ici. J'ai cru bien faire de prévenir madame. -Il doit y avoir une erreur. - ---Pas du tout. Faites entrer. - -Les deux amants de Julienne se dévisagèrent. Ils venaient de -comprendre. Sénéchal tremblait d'indignation; Réderic ricanait -nerveusement. - ---Messieurs, dit Julienne, il n'y a pas eu possibilité d'éviter cette -rencontre. Heureusement qu'elle ne s'est point produite entre l'un de -vous et mon mari. Mon honneur est sauvegardé. - -En silence, Sénéchal et Réderic échangèrent leurs cartes. -Qu'avaient-ils à se dire? Ils se connaissaient depuis longtemps. -Depuis longtemps, chacun d'eux savait les relations de l'autre avec -Julienne. Mais, pour la première fois, ils se trouvaient en présence, -dans une situation qui les empêchait de feindre d'ignorer la vérité. -Ils n'avaient plus qu'à s'exécuter proprement. - -Le duel eut lieu le surlendemain. Le vrai motif fut, comme de juste, -tenu secret. Il fallait, avant tout, couvrir Julienne. - -Celle-ci avait trouvé là le meilleur moyen d'en finir sans phrases. -D'un côté, elle signifiait à ses amants une rupture sur laquelle ils -seraient peu tentés de revenir; de l'autre, par l'effet du duel, elle -s'assurait auprès d'eux contre toute espèce de vengeance par -l'indiscrétion ou la calomnie: on ne médit pas d'une femme pour -laquelle on se bat, et cela était à considérer avec Sénéchal. - -Tout allait le mieux du monde pour Julienne. Il n'en fut pas de même -pour les deux adversaires, qui, n'ayant d'ailleurs aucun désir de se -battre, ne faisaient, en cela, que remplir une des consignes de -l'amour moderne. - -Sénéchal fut blessé grièvement. On rapporta Réderic mourant chez lui. - -Les journaux s'occupèrent un peu de l'affaire; mais comme tout s'était -passé selon les règles, il n'en fut pas autrement question. Le nom de -Julienne ne fut pas prononcé. - -Odon de Rocrange reçut ces quelques lignes, que Réderic, avant de -mourir, trouva la force d'écrire: - -«Je viens de me battre pour une femme. Tu devines qui. Il me semble -que je vais mal, mal. Je te dis adieu, prévoyant que c'est la fin. Me -voici débarrassé. J'ai aimé comme un forçat. S'il y a un autre monde, -j'espère que j'y serai libre. Mais pour être libre, il faudrait -n'avoir ni âme, ni pensée, ni souvenir, ni désir. Autant dire qu'il -ne peut y avoir de vraie liberté que dans la vraie mort. Ainsi -soit-il!» - -Quelques mois après le duel, Sénéchal mourut aussi, d'une maladie qui, -suivant les médecins, était la suite directe de sa blessure. - -Par une coïncidence curieuse, ce fut à l'enterrement du sénateur que -Facial, qui venait enfin d'être nommé officier de la Légion d'honneur, -arbora pour la première fois la rosette. - -De notables changements s'étaient produits dans l'existence de -l'ancien mari de Pauline. Son «deuil» porté, il n'avait pas résisté -longtemps aux pressantes sollicitations de son ami Chandivier. -Quelques soupers joyeux furent tout ce qu'il se permit pour commencer. -Des scrupules d'homme rangé intimidaient encore sa conscience. Il -avait beau raisonner, se dire qu'à son âge il ne pouvait pas vivre -sans femme, qu'il n'était plus lié par aucun engagement, qu'il se -trouvait moralement et effectivement libre et qu'il n'y avait ni -crime, ni honte à sacrifier dans les mesures hygiéniques aux besoins -de la chair, ses vieilles habitudes d'austérité ne laissaient pas de -l'inquiéter. Facial ne se voyait pas volontiers sous les traits d'un -«viveur». Ce qu'il avait toujours flétri du nom de «débauche» lui -inspirait un secret malaise. Et pour lui, la débauche c'était déjà la -partie fine en compagnie de demoiselles aux approches faciles, où l'on -boit du champagne à deux heures du matin et où l'on raconte des -histoires gaies. Pétri de prudence, il hésitait devant les -incertitudes de l'amour vénal. D'autre part, il n'eût pour rien au -monde noué des relations avec une femme mariée. Les circonstances se -chargèrent de vaincre ses répugnances. - -Le malheureux Chandivier était aux abois. Complètement mis à sec par -Rébecca, il ne savait plus où se procurer de l'argent. Depuis -longtemps, une séparation de biens était intervenue entre sa femme et -lui. Il avait emprunté tout ce qu'il pouvait emprunter. Sa dernière -ressource était Facial, auquel il devait déjà de grosses sommes. Et -c'était justement pour cela qu'il se montrait si empressé auprès de -lui, espérant qu'en mêlant activement à sa vie son ami riche, celui-ci -finirait par solder tous les frais de la fête. - -Il eut même la maladresse de s'en ouvrir à Rébecca: - ---Tu vois, Bébèque, je n'ai plus un radis. Il faut trouver une -combinaison. Laquelle de tes amies jugerais-tu le plus capable -d'emballer Facial? Il casquerait, il casquerait ferme. Il s'agit de -trouver une femme assez honnête pour nous assurer une part dans les -bénéfices. C'est une affaire à toi et à moi. Je chaufferais Facial; tu -te chargerais de styler la femme. Je connais mon bonhomme: il meurt -d'envie de se payer une maîtresse qui ait du montant. Penses-tu que -Tanagra-la-Pucelle soit de taille? Ou la Tunique-de-Nessus? Ayons -l'oeil, ma petite, il y va de nos amours. - -Mais Rébecca se souciait comme d'une guigne de ses amours avec -Chandivier. N'ayant plus rien à attendre de son protecteur, le sentant -ruiné, fini, démoli, elle comptait bien lui signifier son congé à la -première occasion. Et l'occasion cherchée était là, tout près; -Chandivier lui-même la lui indiquait. - -Elle se mit dès lors, cyniquement, à allumer Facial. Ce ne fut point -difficile. N'ayant guère fréquenté les femmes galantes, Facial était -peu capable de soutenir de sang-froid un siège en règle. Rébecca -l'excitait d'ailleurs beaucoup. Souvent, il avait convoité cette -créature aux allures de fille, au galbe provocant. Lorsqu'il se vit -attaqué, sa sensualité ne fit qu'un tour. Il ne céda cependant point -aussi rapidement que le donnait à supposer sa terrible concupiscence. -Rébecca, qui constatait avec allégresse l'état violent où son manège -mettait Facial, ne comprit rien d'abord à cette résistance. Elle -s'aperçut enfin, avec surprise, que ce qu'elle avait à vaincre était -moins l'indifférence ou l'avarice que la défiance d'une liaison -illégitime et la crainte de s'engager trop avant. Mais ce qui mit le -comble à sa stupéfaction fut le scrupule qu'elle découvrit que Facial -avait de tromper Chandivier. - ---Gros chien, dit-elle, qu'est-ce que cela peut te faire, puisque je -suis résolue à le quitter? - ---Je ne veux pas qu'il m'accuse de lui avoir enlevé sa maîtresse. - ---Mais, grand bébé, je te dis que je le quitte en tout cas. Ne vaut-il -pas mieux que ce soit toi qui en profites qu'un autre? Chanchan sera -charmé de t'avoir pour successeur. D'ailleurs, je t'aime, là! je te -veux, là! - -Pour précipiter les événements, elle n'imagina rien de mieux que de -pousser la tentation de son saint Antoine jusqu'à complète -consommation. Elle se savait assez forte pour avoir tout à espérer de -cette entreprise décisive. Facial serait plus fou après qu'avant. Une -fois tombé dans le puits de volupté qu'elle ouvrirait sous ses pas, il -lui appartiendrait corps et âme, coeur et bourse, noyé dans la vase -perfide et délicieuse, sans énergie pour remonter. Ah! elle avait des -moyens de séduction autrement puissants que la coquetterie des épaules -nues et le libertinage des gestes et des paroles! Elle avait l'élixir -de son baiser savant, le musc de sa peau, son jeu de comédienne, plus -à l'aise au lit que sur les planches et sachant, là, se prêter -merveilleusement à tous les rôles. - -Facial fut ébloui. - -Et au matin, Rébecca avait emporté son «engagement». Quelque temps -après, Facial l'installait luxueusement dans un petit hôtel, payait -ses dettes, la remettait à flot. Un certain orgueil le prit même à -l'idée qu'il _entretenait_ une femme. Et loin de s'en cacher, cet -homme sévère s'en vanta. - -Chandivier reçut d'abord très mal la chose. Il pleura; il s'arracha -les cheveux; il parla de suicide et de meurtre. Puis, il s'apaisa; -puis, il comprit. Il comprit que sa folle maîtresse l'avait dévoré -jusqu'aux os, qu'il était inévitable que, pratique dans sa folie, elle -le lâchât impitoyablement, qu'en conséquence il valait bien mieux que -cette opération nécessaire s'accomplît au profit de son ami intime, de -son cher ami Facial, lequel n'aurait jamais le triste courage de lui -fermer sa porte, ainsi que l'aurait sûrement fait un étranger. Et il -arriva qu'au lieu de se brouiller avec le nouveau propriétaire de -Rébecca, Chandivier se considéra plutôt comme uni à lui par un nouveau -lien, un lien, en quelque sorte, de famille. Il fut l'hôte assidu du -petit hôtel; son couvert fut toujours mis à table; il eut une chambre -dans la maison. Il vécut dès lors en véritable parasite auprès de -Facial et de Rébecca. Son abjection devint même si grande, que Facial, -qui avait des tendances à la jalousie, finit par le croire incapable -d'être autre chose qu'un bénévole eunuque. - -Le séjour de Rébecca au Théâtre-Français n'avait pas duré longtemps. -Complètement insuffisante, elle n'alla pas au-delà de deux ou trois -petits rôles, où, par déférence pour ses protections, on voulut bien -l'essayer et qu'on lui retira presque aussitôt. Devant l'hostilité de -ses camarades et l'indifférence du public, elle ne s'entêta pas trop, -et, après quelques accès de rage, demanda elle-même la résiliation de -son traité. Une autre idée lui avait poussé en tête. Elle avait envie -d'aborder le café-concert. Puisqu'elle réussissait si bien la -chansonnette et que chaque fois qu'elle servait le _Museau de Dodore_ -en société elle obtenait un si colossal succès, n'était-ce pas sa -vraie vocation? Et n'était-il pas plus glorieux de devenir une divette -à la mode, de voir circuler tout Paris sous son fausset et d'entendre -brailler ses refrains par les foules, que de grimper péniblement à la -remorque de Corneille et de Molière jusqu'à la médiocrité dans le -grand art? Rébecca se sentait créée pour faire frétiller les têtes du -bout de son orteil. - -Facial, Chandivier, tous les amis de la future divette approuvèrent -son projet. Mais on ne la laissa pas s'aventurer au hasard dans la -carrière. On lui fit subir une préparation consciencieuse, on lui créa -un répertoire inédit où tout le monde collabora, elle répéta des mois -et des mois devant ses familiers, qui, prenant au sérieux leur -mission, conseillaient, critiquaient, formulaient leurs observations, -déclaraient bien ou mal, choisissaient au milieu du flot de ses -inventions, toutes plus saugrenues les unes que les autres, celles qui -étaient capables de constituer des effets certains, une originalité -décisive, un tremplin pour la popularité. On s'amusait beaucoup; on -avait trouvé là un divertissement vraiment passionnant. Chaque soir, -on se réunissait en cénacle; Rébecca faisait l'étude d'une chanson, -couplet à couplet, détaillant, reprenant, essayant mille façons de -dire, de lancer les mots, les bras et les jambes; Facial était grand -juge et tranchait en dernier ressort; et quand enfin le -chef-d'oeuvre sortait des limbes, on s'extasiait, on se félicitait, -on prédisait le plus formidable succès que les annales du concert -eussent jamais enregistré. - -Lorsque la chanteuse fut déclarée en possession de son art, on élargit -le cercle de ceux qui étaient admis à saluer le lever de la nouvelle -étoile. Des journalistes furent invités. On organisa toute une -campagne de réclame préventive. Le mot d'ordre fut donné: -Rébecca-artiste, Rébecca-chic suprême, Rébecca-prodige. Cela coûta -fort cher à Facial; mais dans le feu de l'enthousiasme, il dépensait -sans compter. Et avant d'avoir paru devant le public, Rébecca était -déjà célèbre. - -Le triomphe de son début dépassa toutes les prévisions. La salle, -chauffée à blanc, acclama la chanteuse avec frénésie. Il semblait que -ce fût une révélation, un art nouveau qui naissait, merveilleusement -adapté au goût, au scepticisme, à la veulerie contemporaine. On était -enchanté, on humait avec prédilection le relent de ces géniales -inepties, on s'électrisait au contact épileptique de la sirène d'égout -qui les aboyait. _Le Museau de Dodore_ surtout alla aux nues. C'était -ça. Le public avait trouvé son idole, et Rébecca son chemin de Damas. - -Le soir même, comme Facial, tout fier, répandait à ses pieds son -tribut de félicitations, elle lui dit: - ---Tu sais, mon gros, depuis aujourd'hui, tu me doubleras mes -appointements. N'oublie pas que tu entretiens une divette. - -Et Facial doubla, trop heureux d'être le protecteur attitré d'une -chanteuse dont le boulevard fredonnait déjà le refrain fameux: - - Il fouille, il fouille, - L'museau d'Dodore, - Il fouille, il fouille, - Il fouille encore, - Troulaïtou, - Il fouill' partout! - - - - -XIX - - ---Dieu! Dieu! si vous existez, si vous connaissez la miséricorde, si, -pour une fois, vous êtes capable de justice, criait Pauline en se -meurtrissant les mains, sauvez-le! sauvez-moi! - -L'heure éternelle était arrivée. - -Odon de Rocrange avait sombré, en quelques chutes rapides, comme si, -tout à coup, le corps parvenu aux extrêmes limites d'une résistance -qui faisait encore illusion, avait été abandonné à sa ruine par la -volonté défaillante. - -Et il gisait là, maintenant, dépouille déjà, secoué des derniers -frissonnements de la vie, sur le lit, le lit même de leur amour: le -tronc soutenu par une pile de coussins, la tête livide cherchant -l'air, les jambes gonflées d'hydropisie pendant hors des draps... -Quoique l'issue de la maladie fût dès longtemps fatale, ce soudain -effondrement prenait l'horreur d'une catastrophe imprévue. Terrifiée, -Pauline assistait à ce spectacle d'épouvante, comprenant seulement ce -que c'était vraiment que la séparation, la foudroyante séparation, -l'inutile, la cruelle, l'immense séparation. L'angoisse de l'inconnu -l'avait étreinte, la révolte farouche devant la souffrance du -bien-aimé l'avait bouleversée, elle avait gémi de détresse, elle avait -senti le désespoir de l'existence; elle avait même, en un surhumain -effort de pensée et de foi, accueilli, à de certains moments, l'idée -de la mort; elle s'était entretenue, avec celui qui allait mourir, de -l'immortalité de l'âme. Mais en présence du fait, du fait qui allait -s'accomplir avant que l'heure soit écoulée, elle perçut que tout cela, -tout ce qu'elle avait souffert, accepté, vécu, était dès lors nul et -sans signification. Le néant! Elle ne se disait pas que c'était le -néant: elle y était sans le savoir. Rien! rien! Leur amour: rien! La -vie: rien! La pensée: rien! Au chevet du lit où mourait son ami, -Pauline devenait folle. - -L'agonie commençait. - -Les lèvres du mourant s'agitaient, s'agitaient, convulsives. - -«Quoi? Oh! grand Dieu, quoi?» - -Pauline se pencha avidement sur ces lèvres qui balbutiaient, se pencha -comme sur un puits d'infini, sondant de toute la tension de ses yeux -et de ses oreilles le mot, les mots qui sortaient de l'abîme du -mystère. Mais son âme eut beau s'appliquer d'un suprême effort à -entendre la voix, il ne monta de l'abîme qu'un bruissement indistinct. -La communication n'existait plus. - -Que voulait-il dire? Que disait-il? Car il devait avoir encore -quelque parole à prononcer dans le monde des vivants. Il avait l'air -d'indicible stupeur de celui qui veut parler et ne peut. Oh! cette -parole! Était-ce une recommandation extrême et solennelle? un adieu? -Était-ce la révélation subite que, sur le seuil, il venait d'avoir de -l'au-delà, et qu'il tentait de jeter rapidement, comme un butin inouï, -à celle qu'il laissait en bas? Ne pas savoir! rester avec cette -effroyable interrogation dans le souvenir! Avoir eu pour dernier -regard de l'aimé cette navrante expression d'anxiété et d'impuissance! - -Allait-il partir ainsi, muet? - -Pauline ne put supporter cette idée. A genoux, la tête dans ses doigts -crispés, elle suppliait Dieu--Dieu en qui elle voulait croire -maintenant--de faire un miracle. Non le miracle de ressusciter ce -prochain cadavre, c'était impossible, c'était trop tard, mais le -miracle de l'animer encore, quelques minutes, pour qu'il puisse -parler, parler, et qu'il s'en aille après avoir édicté les paroles de -paix et de consolation, versé ce baume au coeur horriblement déchiré -de l'abandonnée. - ---Odon! Odon! râla-t-elle. - -Entendit-il ce cri, cette évocation presque? Entendit-il? Pas un signe -dans son oeil blafard; pas un battement de sa paupière violacée. - ---Odon! pitié... Veux-tu que je me tue, que je t'accompagne là-bas? - -Elle voulait, à ce moment éperdu, qu'il lui donnât un ordre--l'ordre. - -De sa bouche déjà froide, il aurait murmuré cette seule syllabe: -«Viens»; moins encore, sa tête se serait imperceptiblement inclinée en -un assentiment, que, sans une hésitation, elle se serait tuée. - -Mais Odon ne bougea pas. Il n'y eut, dans l'attente accablée de la -chambre, que le chuchotement trouble de la respiration du moribond, -tantôt précipité, haletant, tantôt s'arrêtant pendant une ou deux -mortelles minutes et, à l'instant où tout semblait fini, reprenant -avec des saccades désordonnées. - -Et l'âme de Pauline était suspendue à cette affreuse respiration; elle -était cette respiration. Tantôt, elle s'évanouissait, disparaissait -jusqu'à l'inconscience: tantôt elle roulait, se tordait en un flot de -pensées, en un torrent dévastateur d'agitations débordantes. - -«Ne meurs pas! Reste! Comment la force de ma supplication n'est-elle -pas capable de te redonner la vie? Je ne veux pas--Seigneur Dieu -apprenez ma volonté, puisque vous êtes sourd à ma prière--je ne veux -pas que mon amant meure! N'a-t-il pas suffi autrefois d'une volonté -pour arracher au tombeau la fille de Jaïrus et le fils de la veuve de -Naïn et Lazare?... Et suis-je moins que Jésus?... Oh! oui, certes, et -mon humilité est profonde... Je veux dire: ma volonté est-elle moins -grande? Non, Seigneur: en ce moment ma foi n'est pas inférieure à -celle qui a opéré les prodiges. Si votre parole est vraie, ma foi -devrait, en ce moment, transporter la montagne, la montagne qui -m'écrase... Mais vous mentez, votre parole est mensongère... -Écrasez-moi complètement, écrasez-nous, que je ne sente plus, que je -ne voie plus!...» - -Elle approchait du délire. Mais ses pensées tournoyaient si vite dans -son front chargé de fièvre, qu'elles constituaient moins de réelles -divagations qu'un mélange informe d'élancements douloureux et de -vertiges. Pauline ne s'arrêtait à aucune d'elles d'une façon stable. -Passant, presque sans s'en rendre compte, de l'oraison au blasphème, -de la plainte passionnée à l'effroi, elle ne se créait point d'image -précise de ce qu'elle ressentait vraiment. Son coeur, son cerveau, -ses nerfs se brouillaient en tumulte. - -Parfois, un éclair lézardait le fond noir de son être: c'était sa vie, -l'idée de sa vie traversant rapidement sa mémoire. Sa vie! oh! sa vie -brève, inconsistante, sa vie fugitive comme un bondissement de flèche, -pour arriver, sans transition, l'instant d'après, à ce but, à la mort, -qui, elle, n'était que trop et que trop abominablement vraie! Plus -rien! Tout ce qui avait existé et avait si promptement apparu et -disparu, toute la vie, cet éclair, avait zigzagué dans les ténèbres -pour s'y résoudre éternellement, après avoir illuminé--quoi? O -vie-fantôme aboutissant à la mort-vérité! Et à travers quelles -souffrances? et pour quelles insondables souffrances? Et cette minute -de la mort balancerait par son poids tout le poids--si minime -maintenant--de la vie! Et les siècles, les siècles de siècles -suivraient, toujours, toujours... et toujours ce serait la mort. - -Ne resterait-il rien? Rien! Cet amour, leur amour, l'amour, qui pour -eux avait été la vie et les avait souvent élevés si haut qu'ils -avaient cru être immortels et divins, l'amour, leur amour ne -subsisterait-il que comme la vague auréole d'un songe plus vague -encore? Cet idéal, grâce auquel ils s'étaient senti une âme, une âme -commune, fondrait-il comme un spectre vain dans la fumée des torches -lugubres d'irréparables funérailles? N'aurait-il pas mieux valu -n'avoir jamais aimé? N'aurait-il pas mieux valu de suite cette mort, -cette mort qui n'en aurait pas été une? Et si la vie terrestre ne -pouvait leur être épargnée, au moins que n'en eussent-ils ignoré le -grand, l'implacable désir, ce qui ne meurt pas et ce qui meurt -toujours, leur double âme, le sanglot, la cruauté, l'illusion de -l'amour! - -Leur amour avait-il même existé? Et Pauline--ce fut un vide -étrange--Pauline douta. Il semblait que puisque l'amour ne pouvait -vaincre la mort, c'est qu'il n'avait pas été l'amour. - -«Quand, quand ai-je aimé? Je n'ai pas eu le temps! Tout était déjà -fini, que je cherchais encore dans l'avenir l'accomplissement de ma -destinée! Pas un seul moment je n'ai pu me croire heureuse, comme je -voulais que l'amour me rendît heureuse. Pas un moment je n'ai pu me -dire: «Me voilà au sommet, je n'irai pas plus loin, je n'ai plus qu'à -descendre.» J'ai toujours regardé en avant, j'ai toujours voulu plus, -espéré plus. Espéré! Espérer n'était pas aimer! Et lorsque -l'impitoyable doigt de Dieu brise cette espérance, n'est-ce pas -l'amour, la possibilité de l'amour qu'il raye de ma vie? Et pourtant, -jamais femme n'a aimé plus que moi! Je le sens, j'ai aimé, j'ai -aimé... Mais plus j'aimais, plus je voulais aimer: et il me semblait, -à chaque élan nouveau, que je n'avais pas aimé encore. Et voici: le -jour de deuil est arrivé, mon coeur est arraché de ma poitrine -alors qu'il devait battre, battre plus fort, battre pour l'infini. Oh! -mourir! mourir!... Odon, je veux mourir avec toi... Peut-être le cycle -de notre amour n'est-il pas révolu!...» - -Elle détourna la tête, comme poussée par quelque force occulte. - -Tout à coup, son sang reflua à son coeur. - -Dans le coin le plus sombre de la chambre, elle crut voir, elle vit, -oh! elle vit à n'en pas douter une forme, tel un brouillard qui se -condense, une forme qui se créait. Elle reconnut... Elle le -reconnut... Lui!... lui!... C'était son ombre, sa vision se détachant -sur le fond obscur des tentures. Et peu à peu, l'ombre se précisa, -prit du relief et de la couleur. Elle ondoyait, comme portée par des -flots invisibles, comme balancée mollement dans un fluide éthéré. Les -doigts devinrent lumineux; ils dégagèrent une lumière phosphorescente, -dont s'éclaira tout le haut de la figure. L'apparition était presque -vivante maintenant, semblable au reflet d'un homme vivant projeté par -une lampe dans une glace noire. C'était Odon, Odon transfiguré, plus -beau qu'il ne l'avait jamais été, Odon souverainement serein, brillant -de sa vraie nature, sa nature glorifiée. Son regard posé sur Pauline -souriait gravement avec une douceur infinie. Lentement, lentement, il -fit un geste: il développa son bras hors des draperies blanches qui le -vêtaient, et, d'un mouvement insensible, amena un doigt sur ses -lèvres. Il resta quelques instants ainsi. Puis, la mystérieuse -apparition commença à décroître. Les teintes se fondirent; les formes -s'effacèrent graduellement. Bientôt, ce ne fut plus qu'une buée -grise, qui elle-même finit par se dissoudre. - -Immobile jusqu'ici, sans un souffle, les yeux fixes, dilatés par -l'étonnement et par l'attente, Pauline, lorsqu'elle le vit -disparaître, voulut s'élancer. Plus rien! C'était le vide morne et -terrible. Et là, sur le lit, le corps gisait. - -Elle se dit rapidement: - -«Il est mort.» - -Folle, elle se jeta sur la dépouille. - -Mais non: le coeur battait encore faiblement. - -«Où est-il? Oh! où est-il? Je ne sais rien! Je suis comme une égarée -dans la nuit. Odon! parle! réponds-moi! Était-ce toi, toi vraiment? -N'était-ce qu'une hallucination de mes sens! Vas-tu mourir? Vas-tu -vivre? O mon Dieu! mon Dieu!» - -La porte s'ouvrit. - -Une grande femme en noir parut sur le seuil. Elle était accompagnée -d'un prêtre. - -Pauline se dressa, blême. - ---Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda-t-elle. - -La femme en noir répondit: - ---Je suis Mme de Rocrange. - -La maîtresse d'Odon fut saisie d'un frisson néfaste. Cette femme -venait-elle lui enlever le cadavre? - ---M. de Rocrange est à l'agonie, dit-elle, laissez-le mourir en paix. - -L'_autre_ reprit d'un ton qui n'admettait pas de réplique: - ---Je suis Mme de Rocrange: mon devoir est d'assister à son lit de mort -celui dont je porte le nom. Je vous prie de vous retirer. Vous avez -eu l'oeuvre de joie, à moi l'oeuvre de douleur. - ---Madame, murmura Pauline les dents serrées, venez-vous pour insulter -celui qui m'a aimée? L'amour est l'oeuvre de douleur aussi bien que -l'oeuvre de joie. Vous qui ne l'avez jamais aimé, vous n'avez rien à -faire ici. - ---Et Dieu? fit Mme de Rocrange. - ---Dieu! repartit Pauline en accentuant avec désespoir les syllabes, on -ne sait pas ce qu'il veut: lorsqu'on l'interroge, il ne répond que par -le mystère. - ---Il vous répond par moi. Je viens: c'est sa réponse. - -Ces paroles s'étaient croisées à mi-voix, comme des coups de stylet -dans l'ombre. - -Les deux femmes se dévisagèrent. - -Au bout d'un instant de défi silencieux, Mme de Rocrange comprit -qu'elle ne serait pas la plus forte. Elle passa de l'autre côté du -lit, à gauche. - -Puis, sans paraître faire davantage attention à Pauline, elle -s'agenouilla et dit: - ---Mon père, confessez le mourant. - -Le prêtre s'approcha. Il se pencha sur le corps. Il fit quelques -brèves interrogations, qui restèrent sans effet. - -Voyant alors que le mourant n'était plus en état de se confesser, il -prononça à haute voix: - ---_Misereatur tui omnipotens Deus, et dimissis omnibus peccatis tuis, -perducat te in vitam æternam!_ - -Mme de Rocrange répondit: - ---_Amen!_ - -Le prêtre reprit: - ---_Indulgentiam, absolutionem et remissionem omnium peccatorum tuorum -tribuat tibi omnipotens et misericors Dominus!_ - -Mme de Rocrange répondit encore: - ---_Amen!_ - -L'absolution était à peine donnée, que le mourant eut un frémissement -inattendu. Une étincelle--un regard--passa dans son oeil. Et sa -main, qui pendait inerte, se souleva, se souleva doucement... et vint -se poser sur la tête de Pauline. - -Ce fut la fin. Pauline, toute sanglotante de cette bénédiction, -s'était laissée tomber sur lui, avait collé ses lèvres aux siennes. -Elle recueillit son dernier soupir. - -Odon de Rocrange était mort. - -Un silence farouche suivit cette scène, interrompu seulement par les -prières que marmottait Mme de Rocrange. - -Toute la nuit, les deux femmes restèrent en présence à veiller _leur_ -cadavre. - - - - -XX - - -Ce ne fut que plusieurs mois après la mort d'Odon, que Pauline songea -à quitter Grasse. - -Elle avait abandonné le corps à Mme de Rocrange. Celle-ci l'avait -transporté à Paris pour l'ensevelir dans un caveau de famille. - -Qu'importait à Pauline la dépouille mortelle de celui qui avait été -son amant? Ce n'était pas ce corps qui l'avait aimée, mais l'âme dont -il n'était que la terrestre et grossière réalisation. Oh! cette âme! -elle y rêvait continuellement. Elle tentait de s'imaginer que cette -âme était présente, la frôlait, lui suggérait toutes ses pensées, tous -ses souvenirs. - -Mais elle était prise de doute. - -«Vivre de sa mémoire, est-ce bien vivre de sa vie avec _lui vivant_? -Ne suis-je pas trompée par l'obsession de mon amour? Ce besoin de -croire quand même n'aboutirait-il pas à la démence? O Odon, n'es-tu -plus qu'un vain son de syllabes qui s'agite douloureusement en moi?» - -Maintes fois, elle essaya de revoir le cher fantôme. Ce désir la -torturait. Elle restait des heures et des heures sans mouvement, les -yeux tendus, la volonté ardente, s'épuisant à surprendre les moindres -ondulations mystérieuses du vide, à provoquer l'hallucination. Mais -elle eut beau prier, vouloir, se rendre malade; elle eut beau -s'efforcer à reconstituer la scène du soir fatal, se mettre dans -l'état d'esprit où elle était, à la place où elle se trouvait, -fouiller le même coin d'ombre de la chambre funèbre où il lui était -apparu: jamais, jamais elle ne le revit. - -Où était-il? Pourquoi--s'il existait--ne se rendait-il pas à ses -supplications? L'avait-il oubliée? Se trouvait-il si haut, si haut, si -différent de ce qu'il avait été sur la terre, qu'il abandonnait à -l'obscurité celle qui avait pourtant fait palpiter son coeur de -chair? - -Oh! savoir! - -Mais si savoir, c'était l'atroce certitude du néant, ou--ce qui était -la même chose--de l'oubli, ne valait-il pas mieux le doute: le doute -qui est la perpétuelle blessure envenimée, cependant qui contient -encore un peu de possibilité, de rêve, d'illusion? - -Pauline n'osait pas se tuer. - -Car, elle, ce n'était pas pour oublier qu'elle se serait tuée! C'eût -été pour rejoindre là-bas l'amant qu'elle pleurait. Or, qui pouvait -lui dire ce qu'elle trouverait au-delà de la mort? Peut-être la -dispersion, l'impuissance, l'incohérence; peut-être le désert sans -bornes où, durant des siècles et des siècles, elle errerait à la -recherche de l'âme qu'elle ne rencontrerait jamais; peut-être le -jugement qui la précipiterait aux abîmes; peut-être la nouvelle -naissance dans un monde où plus un seul souvenir ne subsisterait de -celui-ci; peut-être--rien. Alors, plutôt que l'oubli, plutôt que le -néant, la souffrance, la souffrance encore sur la terre, où, au moins, -l'amour, son amour, tant qu'elle était en vie, ne périssait pas tout -entier! - -Désolée, elle resterait, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu, au destin, au -hasard de mettre fin à l'inconcevable mystère. - -Elle n'osait même plus penser. Son pauvre cerveau s'égarait, en proie -aux insolubles questions. - -Attendre!... - -Heureuse, lorsque les larmes venaient mouiller ses paupières, lorsque -l'émoi des souvenirs gonflait son sein! Heureuse, lorsque sa peine -éclatait en longs sanglots instinctifs et humains! Alors, elle se -sentait encore femme, encore amante; alors, elle se sentait vivante, -vivante par la douleur, mais vivante. Ce qui l'effrayait--et elle -glissait dans ce gouffre, elle y glissait--c'était l'affaiblissement -graduel de sa faculté de souffrir. Non pas que la consolation lui fût -accessible. Ce n'était point un apaisement, un espoir de retour à -moins d'amertume: c'était, au contraire, le progrès dans la détresse, -progrès qui aboutissait à l'accablement, à la stupeur, par l'usure -même de la sensibilité. Déjà, elle ne se trouvait plus capable de -révolte. Ah! ses anciennes indignations! Elle se les rappelait avec -la surprise dont on considère une passion étrangère. Était-il possible -qu'elle eût été assez impressionnable pour s'emporter contre -l'injustice humaine? Injustice, hypocrisie, immoralité: ces mots, dont -elle frémissait autrefois, résonnaient étrangement. Que -signifiaient-ils? Que voulait-elle au juste par ses revendications, -alors qu'elle s'irritait au contact d'une société qui la froissait? -Dieu, qu'elle était loin! Et ses théories sur l'amour! et la liberté -d'aimer! Oh! étrange! étrange! Quelle vitalité de coeur et d'esprit -il avait fallu pour s'exciter à de pareilles choses! A l'issue de son -existence tourmentée, Pauline n'était plus en état de songer seulement -à l'insondable ironie qui s'en dégageait. A force d'avoir désiré -l'impossible, les sources du désir s'étaient taries. A force de s'être -brûlée aux plus hautes idées de l'honnêteté et de l'amour, les ailes -de sa foi avaient été consumées jusqu'à la racine. Son âme mutilée se -traînait, rampait désormais sur la steppe aride: le ciel était de -plomb, pas un souffle ne passait, de tristes râles d'oiseaux -parsemaient le silence. - -Puis, comme un malade se retourne sur son lit, tout d'un coup elle -éprouva le besoin de fuir Grasse. - -Fuir Grasse, où ne régnait plus que la solitude! fuir la villa -d'abandon, que ne hantait même pas l'ombre de celui qui était parti! -Et aller là... où d'autres paysages allégeraient--peut-être--son front -de l'angoisse de la folie. - -Alors, elle eut un souvenir, lointain, vague, comme une douce surprise -de se souvenir. Paris! Elle avait vécu, autrefois, à Paris. -N'avait-elle pas là-bas quelqu'un... oui, quelqu'un qu'elle -aimait?... Son fils... Elle ne l'avait pas revu depuis si longtemps! - -Pauline pleura. - -Pour la première fois, des pleurs moins amers baignèrent ses joues. Un -frisson, comme un zéphyr qui ride l'eau torride, fit tressaillir son -coeur d'émotion. Un frisson qui était presque une espérance!... - -Oh! elle n'exigerait rien! Elle serait humble. Elle n'arriverait pas -comme une mère qui réclame sa part, la grande part. Elle se ferait -petite, aussi petite qu'il le faudrait, demandant seulement à le voir, -à voir son fils quelquefois. Ne se rendait-elle pas compte elle-même -combien sa compagnie serait lugubre? Elle habiterait une maison -éloignée, dans un faubourg. Il viendrait, quand il voudrait, en -passant. Il apporterait sa jeunesse, comme un rayon de soleil entre -dans une demeure de deuil, envahit tout, dore tout, à de certaines -heures, à de certains jours, lorsque le ciel est clair et que les -volets sont ouverts. Ses visites seraient le seul bien qui lui -resterait du monde visible. - -Enfantinement, une joie timide effleura son âme. Pauline partit pour -Paris. - -Comment serait-elle reçue? Et son fils, et le baiser de son fils, -quelle impression produirait-il sur son pauvre coeur? - -Facial répondit d'une façon très polie à la lettre par laquelle elle -lui annonçait son arrivée. «Venez, disait-il, nous serons charmés, mon -fils et moi, de vous voir.» - -Elle se présenta, quelques jours après, dans cette maison qui avait -été la sienne. A peine en eut-elle franchi le seuil, qu'elle fut -saisie d'une sensation de malaise. Tout avait un air gai, léger, -satisfait... On était heureux ici. - -Lorsque Facial vint la recevoir, il s'arrêta stupéfait, hésitant à la -reconnaître. - ---Comment, c'est vous? fit-il avec un geste de commisération. Et en -effet, Pauline avait les cheveux blancs; elle était maintenant une -vieille femme. - ---Vous! vous! répétait Facial toujours plus étonné, considérant ce -débris que quelques années avaient fait de celle dont il admirait -autrefois la jeunesse. - -Lui s'était un peu boursouflé; il n'avait guère changé, d'ailleurs. - ---Donnez-moi de _ses_ nouvelles, dit Pauline avec une appréhension. - ---Mais vous allez le voir, il est ici. - ---Je vais le voir? Aujourd'hui? - ---Certainement, dit Facial: - -Et il ajouta avec la plus extrême politesse: - ---Je ne voudrais pas que vous vous soyez dérangée seulement pour moi. - ---Oh! je vous remercie! Et je pourrai le voir quelquefois?... -souvent?... - ---Autant que vous le voudrez. Il n'y a aucun inconvénient, aucun -inconvénient, maintenant, à ce que vous le voyiez. Marcelin n'est plus -un enfant; il est maître de se conduire comme il le désire. Je le -laisse libre. - -Facial causait d'un ton dégagé, suivant avec curiosité l'effet de ses -paroles sur le visage de Pauline. - -Celle-ci n'osait croire à une générosité si complète; elle tremblait, -tremblait comme une faible feuille d'automne, se sentant à la merci -des moindres chocs, sans force pour résister. - ---Oui, disait Facial, Marcelin est aujourd'hui un garçon accompli. Il -a terminé brillamment son lycée. Le voici étudiant en droit. Je crois -qu'il ira loin. Indépendamment de son intelligence, qui est vive, son -caractère s'est formé tout à son avantage. Il a ce qu'il faut pour -réussir. Je suis très content de lui. - -Et sonnant un valet de chambre: - ---Prévenez mon fils que Madame est au salon. - -Quelques instants après, la porte s'ouvrait. Un jeune homme fort -élégant, aux manières distinguées, faisait son apparition, le sourire -aux lèvres. - -Pauline s'était levée toute chancelante. - -Mais au premier coup d'oeil, elle comprit. Un sang mortel battit ses -tempes. Ce n'était plus son fils. - -Marcelin s'avança vers elle, sans manifester autre chose qu'un -empressement de bon ton. Galamment il lui baisa la main. - ---Ah! ma mère, croyez à l'extrême plaisir que j'ai de vous revoir. -J'ai reçu avec une vive satisfaction la nouvelle de votre arrivée. -J'espère qu'il ne s'agit point là d'un simple séjour, mais que vous -allez vous fixer à Paris. Vous me permettrez, lorsque vous serez -installée, d'aller souvent vous présenter mes hommages. - -Elle le regardait, l'écoutait, comme dans un rêve. Elle cherchait le -Marcelin d'autrefois. Il y avait des rappels, dans le timbre de la -voix, dans les jeux de la physionomie. C'était lui: mais elle le -sentait si autre, qu'il lui produisait l'effet d'un étranger. - ---Je vous laisse ensemble, fit Facial: vous avez, sans doute, bien des -choses à vous dire. - -Il prit congé, comme s'il voulait, ainsi, marquer la complète -indépendance dont jouissait Marcelin et donner toute sa signification -à l'attitude de celui-ci vis-à-vis de sa mère. - ---J'ai appris le malheur qui vous a frappée, dit alors le jeune homme, -mais sans se départir un instant de sa correction. Je sympathise -autant qu'il convient à votre affliction, Le défunt était un parfait -gentilhomme. Je n'hésite pas à lui rendre justice, malgré la réserve à -laquelle je suis tenu et que vous serez la première à comprendre. Je -n'insiste pas davantage. Parlons de vous: votre santé est bonne? - -Pauline ne trouvait pas une parole, pas un geste. Des sons sortirent -au hasard de ses lèvres. - ---Oui... oui... je vous... je te remercie... - ---Vous n'êtes pas encore tout à fait remise, cela se voit, continuait -Marcelin en frisant sa légère moustache. Paris vous fera du bien. Vous -ne pouviez pas rester éternellement enterrée là-bas. Pour moi, vous -voyez, je vais à merveille. J'entre dans la vie par la porte rose. Mon -père est exquis. J'ai pour lui une grande estime, doublée d'une réelle -affection. - ---Tu as... raison, balbutia Pauline. - ---Et puis, papa est un homme en situation: cela va joliment m'aider, -soit que je fasse carrière, soit que je me lance dans la politique. - ---C'est juste... - -Pauline défaillait: un vide étrange où tournoyait sa tête. - ---Vous êtes souffrante? - ---Un peu... Ce ne sera rien... Je m'en vais... - ---Alors, au revoir, et à bientôt. A propos, que je vous dise, je ne -demeure plus avec papa. Papa m'a loué un petit pavillon au quartier -latin, rue d'Assas. C'est plus commode et plus agréable. Venez me -voir. - -Il lui remit sa carte de visite, et tirant un calepin qu'il consulta: - ---Voulez-vous vendredi après-midi, entre quatre et six? Oui? C'est -entendu, je vous attendrai. Vous verrez mon installation. Nous -prendrons le thé. Au revoir. - -Et avec une aimable sollicitude: - ---Il faut vous soigner, recommanda-t-il en la reconduisant. - -Une immense tristesse envahissait Pauline, son âme était lasse. Mais -l'esprit de révolte n'habitait plus en elle. Tout s'accomplissait. -Elle n'avait rien à opposer au cours navrant des choses: ni volonté, -ni raisonnement, ni colère, ni courage. Elle subissait; elle -s'inclinait. Mais il lui semblait que son coeur pleurait du sang. - -Où aller? De quel côté diriger des pas qui ne cherchaient aucun but? -Le panorama des faits terrestres tournait autour de ses yeux, lui -donnait le vertige; tout se confondait, tout devenait gris. Elle -aurait voulu se coucher et attendre sans un mouvement, essayer de -dormir. Mais sa fièvre ne lui permettait pas la tranquillité, le -sommeil: elle devait errer, sans savoir, sans même tenter de -comprendre pourquoi la route était si longue et si mauvaise. - -«Odon! Odon!» - -Ce cri plaintif rayait son âme. - -Odon ne l'entendait pas, ne pouvait l'entendre. Elle était seule. - -Et Pauline se souvint tout à coup qu'elle se trouvait à Paris, et que, -tout près, au Père-Lachaise, le corps de son amant reposait. Elle fut -saisie du besoin d'aller sur cette tombe, cette tombe qu'elle ne -connaissait pas. Tandis qu'elle poursuivait dans le doute et l'abandon -son pèlerinage incertain, le corps qu'elle avait follement vêtu de ses -baisers était étendu sous la terre noire, éternellement, éternellement -immobile. Pourquoi n'irait-elle pas rafraîchir son front contre le -marbre qui le couvrait, s'agenouiller sur la dalle, abîmer sa -prostration à l'endroit qui symbolisait et matérialisait à la fois la -ruine de sa vie? La tombe d'Odon! n'était-ce pas le dernier refuge? -Son coeur brisé s'y répandrait sans retenue; elle aurait encore des -larmes, quelques larmes... ce serait doux... - -Lorsqu'elle arriva au cimetière, elle crut qu'elle allait mourir. Sa -sensibilité fondait en elle, se distribuait dans tous ses membres -comme une rosée intérieure et douloureuse. A peine se tenait-elle -debout. Ses artères ne battaient presque plus. Elle n'éprouvait pas -d'émotion, mais une grande faiblesse physique et morale. - -Elle se fit indiquer l'allée où se trouvait le tombeau. - -Lentement, elle chemina à travers les édicules tumulaires. Ses yeux -erraient à droite et à gauche sur les inscriptions. Brusquement elle -s'arrêta et porta la main à son coeur, que fendirent deux ou trois -palpitations aiguës. Elle venait d'apercevoir sur un fronton ce simple -nom: - - DE ROCRANGE - -Elle s'approcha, alla s'appuyer contre la grille fermée du caveau. Au -dedans, des plaques de marbre scellées, des épitaphes, les unes -vieilles, presque effacées, d'autres plus récentes. Et là, au milieu -de tous ces «de Rocrange» qui ne lui disaient rien, la sienne! La -sienne aux lettres d'or toutes fraîches, qui brillaient trop: - - ODON DE ROCRANGE - - _Né à Paris le..._ - - _Mort à Grasse, le..._ - -A côté, une plaque blanche, déjà posée, mais vide: la place réservée à -Mme de Rocrange. - -Pauline s'affaissa. Ses larmes ne coulaient pas. Elle considérait avec -une sorte de torpeur ce sépulcre muet, solennel. Rien ne bougeait. Et -son âme à elle, son âme ne bougeait pas non plus. Il lui semblait que -sa pauvre âme, elle aussi, était roide sous une pierre. - -Longtemps elle demeura ainsi, longtemps. Les heures auraient pu -s'écouler sans qu'elle songeât à se rappeler quelque chose de la vie. - -Elle ne priait pas. - -Les yeux fixés sur l'inscription, qui était tout ce qui restait de -visible du passé, elle en épelait machinalement les caractères. Et -les lettres funèbres, une à une, la fascinaient, comme par de -mystérieuses correspondances. - -Elle fut tirée de son engourdissement par un bruit de pas. Deux -personnes s'approchaient. Elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de -Béhutin. Un valet de pied les suivait, portant des fleurs. - -Lorsqu'ils aperçurent Pauline, ils s'arrêtèrent. Ils se concertèrent -un instant. A la suite de quoi, ils détachèrent en avant leur valet de -pied. Le domestique s'avança vers Pauline et dit: - ---Le vicomte et la vicomtesse désirent prier. Ils attendent que vous -vous retiriez. - -Pauline se leva et se retira. - -Elle sortit du cimetière. - -Ses pas la portèrent, la traînèrent à travers des rues et des rues. -Ah! que la ville lui paraissait étrange, vague. Elle ne savait pas -quelle ville c'était. Des gens circulaient, glissaient autour d'elle -comme des ombres, la frôlaient, bourdonnaient. Il y avait un bruit -confus, continu, qui entrait dans ses oreilles et roulait dans sa -tête. De grandes rangées de maisons la guidaient, la forçaient -d'avancer. Elle marchait dans des directions. Parfois, l'espace -s'élargissait; mais partout de nouveaux couloirs s'ouvraient où elle -devait s'engager. La nuit tombait. Des lumières, de nombreuses -lumières s'allumaient et répandaient une trouble atmosphère blonde. -Elle voyait par places d'immenses monuments inconnus, qui lui -paraissaient surgir devant elle de dessous terre. - -Et voilà qu'elle se trouva accoudée contre un parapet, à regarder -quelque chose d'extraordinaire, dans le lointain. Une énorme masse -noire, aux formes fantastiques, émergeait de l'horizon, semblable à -une bête de l'Apocalypse. Pauline la contemplait avec extase, croyant -la voir remuer, espérant qu'elle allait s'ouvrir et tout engloutir. -Elle remuait! La nappe au-dessus de laquelle elle s'élevait, nappe -luisante, aux longues traînées bleues dans la trame sombre, aux -reflets scintillants, remuait, remuait certainement. Et la bête -envahissait le ciel, vibrante, comme si elle allait se mettre à -respirer. - -Une voix prononça à côté d'elle: - ---Notre-Dame! - -La même voix dit encore: - ---Il ne faut pas rester ici: l'eau fait mal. - -Pauline continua à marcher. L'humidité du brouillard transperçait ses -vêtements. Elle ignorait où elle allait. Elle éprouvait seulement de -chaque côté de la tête une douleur lancinante qui l'empêchait parfois -d'avancer. Et une terreur la prenait: celle de s'évanouir, de tomber, -alors qu'elle devait marcher, marcher pour toujours peut-être. - -Elle n'était pas folle; elle se sentait calme... et sage, très sage. -Les passants la regardaient; mais elle voyait bien qu'ils n'étaient -que des passants, de pauvres misérables passants, dont les yeux -étaient aveugles et les oreilles bouchées. Les arbres aussi la -regardaient. Eux, du moins, pleuraient sur elle quelques-unes de leurs -feuilles jaunies. - -Elle remarquait avec exactitude les incidents de sa route. Elle se -rendait certainement compte que les maisons étaient des maisons et non -de grands murs d'ombre. Comment les maisons auraient-elles été des -murs d'ombre, puisqu'elles étaient trouées de fenêtres, dont beaucoup -brillaient, et qu'elles paraissaient habitées comme des fourmilières? -Partout, partout de ces lumières, qui ne se trouvaient pas là -naturellement. Des mains avaient dû les allumer. Pour éclairer quoi? -N'était-on pas aussi bien sans lumière? Il y en avait jusque dans la -rue... Il y avait des affiches lumineuses... - - REBECCA REBECCA REBECCA - - _dans son grand succès_ - - LE MUSEAU DE DODORE - -Sa raison était bien entière. Si elle n'attachait plus aux chocs leur -importance, c'est, sans doute, qu'elle voyait de plus haut et de plus -loin. C'est ainsi qu'elle se souciait peu de savoir où elle allait. Il -lui suffisait de savoir qu'elle marchait. - -Mais une plaque bleue frappa ses yeux. Elle lut: «Rue d'Assas». - -Pourquoi ce nom de rue arrêta-t-il son attention, alors que tant -d'autres avaient passé inaperçus? Ah! Elle se souvint. C'était la rue -où demeurait son fils. - -Son fils! Comment s'appelait déjà son fils? N'importe, elle l'aimait -bien. Ah! elle avait été froide, aujourd'hui, avec lui! Elle n'avait -rien su lui dire. Elle n'avait même pas su lui dire qu'elle l'aimait -bien. Il pouvait s'être offensé de sa froideur. Il avait dû -certainement s'en attrister. Le voir! Elle devait le voir! Il fallait -qu'elle le vît tout de suite, afin de lui demander pardon et de le -consoler. - -Pauline chercha la carte que son fils lui avait donnée. Elle lut le -numéro de sa maison. Elle lut aussi qu'il s'appelait Marcelin. - -«Marcelin! Marcelin!» - -Elle répéta ce nom plusieurs fois, se demandant si c'était bien ce -nom-là, ne se rappelant pas que ce nom lui eût jamais été familier. - -Lorsqu'elle eut trouvé la maison, elle entra. Au fond du jardin, elle -aperçut le pavillon dont il avait parlé. Le rez-de-chaussée était -éclairé. Elle approcha à pas de loup. Elle voulait d'abord le voir, -voir ce qu'il faisait, le voir sans qu'il se doutât de sa présence. - -Elle approcha, elle se glissa jusqu'à la vitre. Elle jeta un coup -d'oeil par l'interstice des rideaux. - -Marcelin était là... - -Mais il n'était pas seul... - -Il était avec une femme... une femme en chemise... - -Julienne!... - -Une légère plainte, comme un soupir d'enfant, s'échappa des lèvres de -Pauline. - -Et la pauvre femme s'éloigna... - -Elle s'éloigna... - - - - -MERCVRE DE FRANCE - -=Fondé en 1672= - -(_Série moderne_) - -15, RVE DE L'ÉCHAVDÉ.--PARIS - -paraît tous les mois en livraisons de 200 pages, et forme dans l'année -4 volumes in-8, avec tables. - - -ROMANS, NOUVELLES, CONTES, POÈMES, MUSIQUE, ÉTUDES CRITIQUES -TRADUCTIONS, AUTOGRAPHES, PORTRAITS, DESSINS & VIGNETTES ORIGINAUX - - -Rédacteur en Chef: ALFRED VALLETTE - - -_CHRONIQUES MENSUELLES_ - - _Épilogues_ (actualité): Remy de Gourmont; - _Les Romans_: Rachilde - _Les Poèmes_: Francis Vielé-Griffin; - _Littérature_: Pierre Quillard; - _Théâtre_ (publié), _Histoire_: Louis Dumur; - _Philosophie_: Louis Weber - _Psychologie_, _Sociologie_, _Morale_: Gaston Danville - _Economie sociale_: Christian Beck - _Esotérisme et Spiritisme_: Jacques Brieu - _Journaux et Revues_: Robert de Souza - _Les Théâtres_ (représentations): A.-Ferdinand Herold - _Musique_: Charles-Henry Hirsch; - _Art_: André Fontainas - _Lettres allemandes_: Henri Albert; - _Lettres anglaises_: H.-D. Davray - _Lettres italiennes_: Remy de Gourmont - _Lettres Portugaises_: Philéas Lebesgue; - _Échos Divers_: Mercure - - -_PRINCIPAUX COLLABORATEURS_ - - Paul Adam, Edmond Barthélemy, Tristan Bernard, Léon Bloy, Victor - Charbonnel, Jean Court, Louis Denise, Georges Eekhoud, Alfred - Ernst, Gabriel Fabre, André Fontainas, Paul Gauguin, Henry - Gauthier-Villars, André Gide, José-Maria de Heredia, Bernard - Lazare, Camille Lemonnier, Pierre Louys, Maurice Maeterlinck, - Stéphane Mallarmé, Paul Margueritte, Camille Mauclair, Charles - Merki, Stuart Merrill, Raoul Minhar, Adrien Mithouard, Albert - Mockel, Charles Morice, Pierre Quillard, Yvanhoé Rambosson, - Ernest Raynaud, Hugues Rebell, Henri de Régnier, Adrien Remacle, - Jules Renard, Adolphe Retté, Georges Rodenbach, Saint-Pol-Roux, - Camille de Sainte-Croix, Albert Samain, Marcel Schwob, Robert de - Souza, Laurent Tailhade, Pierre Veber, Emile Verhaeren, Teodor de - Wyzewa, etc. - - -=Prix du Numéro:= - -FRANCE: =1= fr. =50=--UNION: =1= fr. =75= - -ABONNEMENTS - - FRANCE - - Un an =15= fr. - Six mois =8= » - Trois mois =5= » - - UNION POSTALE - - Un an =18= fr. - Six mois =10= » - Trois mois =6= » - -On s'abonne _sans frais_ dans tous les bureaux de poste en France -(Algérie et Corse comprises), et dans les pays suivants: Belgique, -Danemark, Italie, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Suède, Suisse. - -ABONNEMENT ANNUEL POUR LA RUSSIE: 7 roubles par lettre chargée. - - -Imp. C. RENAUDIE, 56, rue de Seine, Paris. - - - -***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PAULINE*** - - -******* This file should be named 43676-8.txt or 43676-8.zip ******* - - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/dirs/4/3/6/7/43676 - - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
