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-The Project Gutenberg EBook of Les mystères d'Udolphe, by Ann Radcliffe
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Les mystères d'Udolphe
-
-Author: Ann Radcliffe
-
-Illustrator: Jean Adolphe Beaucé
-
-Translator: Victorine de Chastenay
-
-Release Date: September 5, 2013 [EBook #43652]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES D'UDOLPHE ***
-
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-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-LES MYSTÈRES D'UDOLPHE
-
-PAR ANNE RADCLIFFE
-
-ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ
-
-Prix: 1 franc 10 centimes
-
-[Illustration]
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE, R. VISCONTI, 22
-
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-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-
-Sur les bords de la Garonne existait en 1584, dans la province de
-Guyenne, le château de M. Saint-Aubert. De ses fenêtres on découvrait
-les riches paysages de la Guyenne, qui s'étendaient le long du fleuve,
-couronnés de bois, de vignes et d'oliviers. Au midi, la perspective
-était bornée par la masse imposante des Pyrénées, dont les sommets,
-tantôt cachés dans les nuages, tantôt laissant apercevoir leurs formes
-bizarres, se montraient quelquefois nus et sauvages au milieu des
-vapeurs bleuâtres de l'horizon, et quelquefois découvraient leurs
-pentes, le long desquelles de noirs sapins se balançaient, agités par
-les vents. D'affreux précipices contrastaient avec la douce verdure des
-pâturages et des bois qui les avoisinaient; des troupeaux, de simples
-chaumières reposaient les regards fatigués de l'aspect des abîmes. Au
-nord et à l'orient s'étendaient à perte de vue les plaines du Languedoc,
-et l'horizon se confondait au couchant avec les eaux du golfe de
-Gascogne. M. Saint-Aubert aimait à errer, accompagné de sa femme et de
-sa fille, sur les bords de la Garonne; il se plaisait à écouter le
-murmure harmonieux de ses eaux. Il avait connu une autre vie que cette
-vie simple et champêtre; il avait longtemps vécu dans le tourbillon du
-grand monde, et le tableau flatteur de l'espèce humaine, que son jeune
-coeur s'était tracé, avait subi les tristes altérations de l'expérience.
-Néanmoins la perte de ses illusions n'avait ni ébranlé ses principes ni
-refroidi sa bienveillance: il avait quitté la multitude avec plus de
-pitié que de colère, et s'était borné pour toujours aux douces
-jouissances de la nature, aux plaisirs innocents de l'étude, à
-l'exercice enfin des vertus domestiques.
-
-Il était d'une branche cadette, mais il descendait d'une illustre
-famille; et ses parents auraient souhaité que, pour réparer les injures
-de la fortune, il eût eu recours à quelque riche alliance, ou tenté de
-réussir par les manoeuvres de l'intrigue. Pour ce dernier plan,
-Saint-Aubert avait dans l'âme trop d'honneur, trop de délicatesse; et
-quant au premier, il avait trop peu d'ambition pour sacrifier ce qu'il
-appelait le bonheur à l'acquisition des richesses. Après la mort de son
-père, il épousa une femme aimable, son égale en naissance aussi bien
-qu'en fortune. Le luxe et la générosité de son père avait tellement
-obéré le patrimoine qu'il lui avait laissé, qu'il fut forcé d'en aliéner
-une partie. Quelques années après son mariage, il le vendit à M.
-Quesnel, frère de sa femme, et se retira dans une petite terre en
-Gascogne, où le bonheur conjugal et les devoirs paternels partagèrent
-son temps avec les charmes de l'étude et de la méditation.
-
-Depuis longtemps ce lieu lui était cher; il y était venu souvent dans
-son enfance, et conservait encore l'impression des plaisirs qu'il y
-avait goûtés; il n'avait oublié ni le vieux paysan qu'on avait chargé de
-veiller sur lui, ni ses fruits, ni sa crème, ni ses caresses. Les vertes
-prairies, où plein de santé, de joie et de jeunesse, il avait si souvent
-bondi parmi les fleurs; les bois, dont le frais ombrage avait entendu
-ses premiers soupirs et entretenu la pensive mélancolie qui devint
-ensuite le trait dominant de son caractère; les promenades agrestes des
-montagnes, les rivières qu'il avait traversées, les plaines vastes,
-immenses comme les espérances du jeune âge! Jamais Saint-Aubert ne se
-rappelait qu'avec enthousiasme, qu'avec regret, ces lieux embellis par
-tant de souvenirs. A la fin, dégagé du monde, il y vint fixer sa
-retraite et réaliser ainsi les voeux de toute sa vie.
-
-Le bâtiment, tel qu'il existait alors, n'était guère qu'un pavillon; un
-étranger eût admiré, sans doute, son élégante simplicité et la beauté de
-ses dehors; mais il y fallait des augmentations considérables pour en
-faire l'habitation d'une famille. Saint-Aubert sentait une sorte
-d'affection pour les parties du bâtiment qu'il avait jadis connu; il ne
-voulut jamais qu'on en dérangeât une seule pierre, de sorte que la
-nouvelle construction, adaptée au style de l'ancienne, fit du tout une
-demeure plus commode que recherchée. L'intérieur, abandonné aux soins de
-madame Saint-Aubert, lui donna occasion de montrer son goût; mais la
-modestie qui caractérisait ses moeurs, présida toujours aux
-embellissements qu'elle ordonna.
-
-La bibliothèque occupait la partie occidentale du château; elle était
-remplie des meilleurs ouvrages tant anciens que modernes. Cette pièce
-ouvrait sur un bosquet qui, planté le long d'une pente douce, conduisait
-à la rivière, et dont les arbres élevés formaient une ombre épaisse et
-mystérieuse. Des fenêtres, l'oeil découvrait par-dessous les berceaux le
-riche paysage qui s'étendait à l'occident, et apercevait à gauche les
-hardis précipices des Pyrénées. Près de la bibliothèque était une
-terrasse garnie de plantes rares et précieuses. Un des amusements de
-Saint-Aubert était l'étude de la botanique, et les montagnes voisines,
-qui offrent tant de trésors aux naturalistes curieux, le retenaient
-souvent des jours entiers. Il était quelquefois accompagné dans ses
-excursions par madame Saint-Aubert, et souvent par sa fille. Un petit
-panier d'osier, pour recevoir les plantes, un autre rempli de quelques
-aliments que n'eût pu leur offrir la cabane d'un berger, formaient leur
-équipage. Ils parcouraient les lieux les plus sauvages, les scènes les
-plus pittoresques, et ne concentraient pas tellement leur attention dans
-l'étude des moindres ouvrages de la nature, qu'ils n'admirassent aussi
-ses beautés grandes et sublimes. Las de gravir des rochers, où le seul
-enthousiasme semblait avoir pu les conduire, où l'on ne voyait sur la
-mousse d'autres traces que celles du timide chamois, ils cherchaient un
-abri dans ces beaux temples de verdure, reculés au sein des montagnes. A
-l'ombre des mélèses et des pins élevés, ils goûtaient un repas frugal,
-savouraient les eaux d'une source voisine, et respiraient avec délices
-les parfums des diverses plantes qui émaillaient la terre, ou pendaient
-en festons aux arbres et aux rochers.
-
-A gauche de la terrasse, et vers les plaines du Languedoc, était le
-cabinet d'Emilie. Là étaient ses livres, ses crayons, ses instruments,
-quelques oiseaux et quelques fleurs favorites. C'est là qu'occupée de
-l'étude des arts, elle les cultivait avec succès, parce qu'ils
-convenaient à son goût et à son caractère. Ses dispositions naturelles,
-secondées par les instructions de M. et madame Saint-Aubert, avaient
-facilité ses progrès. Les fenêtres de cette pièce s'ouvraient jusqu'en
-bas sur le parterre qui bordaient la maison; et des allées d'amandiers,
-de figuiers, d'acacias ou de myrtes fleuris, conduisaient au loin la vue
-vers ces rivages qu'arrosait la Garonne.
-
-Les paysans de ces heureux climats, quand leur travail était fini,
-venaient souvent sur le soir danser en groupes sur le bord de la
-rivière. Les sons animés de leur musique, la vivacité de leur pas, la
-gaieté de leur maintien, le goût et le caprice des jeunes filles dans
-leur ajustement, donnaient à toute la scène un caractère vraiment
-français.
-
-Le front du château, du côté du midi, faisait face aux montagnes. Au
-rez-de-chaussée étaient une grande salle et deux salons commodes.
-L'étage supérieur, car il n'y en avait qu'un, était distribué en
-chambres à coucher, sauf une seule pièce, qu'ornait un grand balcon, et
-où se faisait ordinairement le déjeuner.
-
-Dans l'arrangement des dehors, l'attachement de Saint-Aubert pour les
-théâtres de son enfance, avait quelquefois sacrifié le goût au
-sentiment. Deux vieux mélèses ombrageaient le bâtiment et coupaient la
-vue; mais Saint-Aubert disait quelquefois que s'il les voyait périr, il
-aurait peut-être la faiblesse d'en pleurer. Il planta près de ces
-mélèses un petit bosquet de hêtres, de pins et de frênes de montagne.
-Sur une haute terrasse, au-dessus de la rivière, étaient plusieurs
-orangers et citronniers, dont les fruits, mûrissant parmi les fleurs,
-exhalaient en l'air un admirable et doux parfum. Il leur joignit
-quelques arbres d'une autre espèce; là, sous un large platane dont les
-branches s'étendaient jusque sur la rivière, il aimait à s'asseoir dans
-les belles soirées de l'été entre sa femme et ses enfants. Au travers du
-feuillage, il voyait le soleil se coucher à l'extrémité de l'horizon, il
-voyait ses derniers rayons briller, s'affaiblir et confondre peu à peu
-leurs nuances pourprées avec les tons grisâtres du crépuscule. C'est là
-aussi qu'il aimait à lire, à converser avec madame Saint-Aubert, à faire
-jouer ses enfants, à s'abandonner aux douces affections, compagnes
-ordinaires de la simplicité et de la nature. Souvent il se disait, les
-larmes aux yeux, que ces moments étaient cent fois plus doux que les
-plaisirs bruyants et les tumultueuses agitations du monde. Son coeur
-était satisfait; il avait cet avantage si rare de ne point désirer plus
-de bonheur qu'il n'en avait. La sérénité de sa conscience se
-communiquait à ses manières, et pour un esprit comme le sien, il prêtait
-du charme au bonheur même.
-
-La chute totale du jour ne l'éloignait pas de son platane favori; il
-aimait ce moment où les dernières clartés s'éteignent, où les étoiles,
-l'une après l'autre, viennent briller dans l'espace et se réfléchir sur
-le miroir des eaux; moment touchant et doux, où l'âme dilatée s'ouvre
-aux plus tendres sentiments, aux contemplations les plus sublimes. Quand
-la lune, de ses rayons argentés, perçait l'épais feuillage, Saint-Aubert
-restait encore; et souvent il se faisait apporter sous son arbre favori
-le laitage et les fruits qui composaient son souper. Quand la nuit était
-close, le rossignol chantait, et ses mélodieux accents réveillaient au
-fond de son âme une douce mélancolie.
-
-La première interruption du bonheur qu'il avait connu dans sa retraite,
-fut occasionnée par la mort de ses deux fils. Il les perdit à cet âge où
-les grâces enfantines ont tant de charmes; et quoique, par égard pour
-madame Saint-Aubert, il eût modéré l'expression de sa douleur, et se fût
-efforcé de la soutenir en philosophe, il n'avait point de philosophie à
-l'épreuve de pareilles pertes. Une fille était désormais son unique
-enfant. Il veilla sur le développement de son caractère, et travailla
-sans relâche à la maintenir dans les dispositions les plus propres au
-bonheur. Elle avait annoncé, dès ses premiers ans, une rare délicatesse
-d'esprit, des affections vives et une facile bienveillance; mais on
-pouvait distinguer néanmoins une susceptibilité trop grande pour
-comporter une paix durable. En avançant vers la jeunesse, cette
-sensibilité donna un tour réfléchi à ses pensées, une douceur à ses
-manières, qui ajoutaient la grâce à la beauté, et la rendaient bien plus
-intéressante aux personnes douées d'une disposition analogue. Mais
-Saint-Aubert avait trop de bon sens pour préférer un charme à une vertu;
-il avait assez de pénétration pour juger combien ce charme était
-dangereux à celle qui le possédait, et il ne pouvait s'en applaudir. Il
-tâcha donc de fortifier son caractère, de l'habituer à dominer ses
-penchants, et à se maîtriser elle-même; il lui apprit à retenir le
-premier mouvement, et à supporter de sang-froid les innombrables
-contrariétés de la vie. Mais pour lui apprendre à se contraindre, à se
-donner cette dignité calme qui peut seule contre-balancer les passions
-et nous élever au-dessus des événements et des disgrâces, lui-même avait
-besoin de quelque courage, et ce n'était pas sans effort qu'il
-paraissait voir tranquillement les larmes, les petits chagrins, que sa
-prévoyante sagacité occasionnait quelquefois à Emilie.
-
-Emilie ressemblait à sa mère; elle avait sa taille élégante, ses traits
-délicats; elle avait comme elle des yeux bleus, tendres et doux; mais
-quelques beaux que fussent ses traits, c'était surtout l'expression de
-sa physionomie, mobile comme les objets dont elle était affectée, qui
-donnait à sa figure un charme irrésistible.
-
-[Illustration: Emilie.]
-
-Saint-Aubert cultiva son esprit avec un extrême soin. Il lui donna un
-aperçu des sciences, et une exacte connaissance de la meilleure
-littérature. Il lui montra le latin et l'italien, désirant surtout
-qu'elle pût lire les poëmes sublimes écrits dans ces deux langues. Elle
-annonça dès les premières années un goût décidé pour les ouvrages de
-génie; et c'était un principe pour Saint-Aubert de multiplier ses moyens
-de jouissances. Un esprit cultivé, disait-il, est le meilleur
-préservatif contre la contagion des folies et du vice. Un esprit vide a
-toujours besoin d'amusements, et se plonge dans l'erreur pour éviter
-l'ennui. Le mouvement des idées fait de la réflexion une source de
-plaisirs, et les observations fournies par le monde lui-même compensent
-les dangers des tentations qu'il offre. La méditation et l'étude sont
-nécessaires au bonheur, soit à la campagne, soit à la ville. A la
-campagne, elles préviennent les langueurs d'une indolente apathie, et
-ménagent de nouvelles jouissances dans le goût et l'observation des
-grandes choses; à la ville, elles rendent la dissipation moins
-nécessaire, et par conséquent moins dangereuse.
-
-Sa promenade favorite était une petite pêcherie appartenant à
-Saint-Aubert, située dans un bois voisin sur le bord d'un ruisseau qui,
-descendu des Pyrénées, écumait à travers les rochers, et s'enfuyait en
-silence sous l'ombrage qu'il réfléchissait. De cette retraite, on
-apercevait au travers des arbres qui la couvraient les plus riches
-traits des paysages environnant; l'oeil s'égarait au milieu des rochers
-élevés, des humbles cabanes et des sites riants qui bordaient la
-rivière.
-
-Ce lieu était aussi la retraite chérie de Saint-Aubert, il y venait
-souvent éviter les chaleurs du jour avec sa femme, sa fille et ses
-livres; ou vers le soir, à l'heure du repos, il venait saluer le silence
-et l'obscurité et goûter les chants plaintifs de la tendre Philomèle.
-Quelquefois encore il apportait sa musique: l'écho se réveillait aux
-tons de son hautbois, et la voix mélodieuse d'Emilie adoucissait les
-souffles légers qui recevaient et portaient loin d'elle son expression
-et ses accents.
-
-[Illustration: Saint-Aubert.]
-
-Dans une de ces charmantes parties, elle aperçut sur un coin de la
-boiserie les vers suivants écrits avec un crayon:
-
- De mes chagrins trop faibles interprètes,
- Enfants naïfs du plus pur sentiment;
- O vous! mes vers, quand un objet charmant
- Visitera ces paisibles retraites,
- Retracez-lui mon amoureux tourment.
-
- Le jour fatal, le jour où sa présence
- Fit à mon coeur sentir ses premiers feux;
- Infortuné! j'étais sans défiance
- Contre l'attrait répandu dans ses yeux:
- Il me semblait qu'un messager des cieux
- Me pénétrait de sa douce influence.
- L'erreur cessa bientôt, et son absence
- Vint à mon coeur révéler sans détour
- Tous les transports d'un invincible amour.
-
- De mes chagrins, etc.
-
-Ces vers ne s'adressaient à personne. Emilie ne pouvait se les
-appliquer, quoiqu'elle fût sans aucun doute la nymphe de ces bocages.
-Elle parcourut le cercle étroit de ses connaissances sans pouvoir en
-faire l'application, et resta dans l'incertitude, incertitude moins
-pénible pour elle, qu'elle ne l'eût été pour un esprit plus oisif. Elle
-n'avait pas le loisir de s'occuper longtemps d'une bagatelle, et d'en
-exagérer l'importance en y revenant sans cesse. L'incertitude qui ne lui
-permettait pas de supposer que ces vers lui fussent adressés, ne
-l'obligeait pas non plus à adopter l'idée contraire; mais le petit
-mouvement de vanité qu'elle sentit ne dura point, et bientôt même elle
-l'oublia pour ses livres, ses études et ses bonnes oeuvres.
-
-Peu de temps après son inquiétude fut excitée par une indisposition de
-son père; la fièvre le saisit, et sans être fort dangereuse, elle porta
-une atteinte sensible à son tempérament. Madame Saint-Aubert et Emilie
-le veillèrent sans relâche, mais sa convalescence fut lente; et tandis
-qu'il recouvrait sa santé, madame Saint-Aubert perdait la sienne.
-
-A son rétablissement, le premier objet qu'il visita fut sa pêcherie. Une
-corbeille de provisions, ses livres et le luth d'Emilie, y furent
-envoyés d'avance; pour la pêche, on n'y en parlait point: Saint-Aubert
-ne trouvait aucun plaisir à une destruction.
-
-Après une heure de promenade et de recherches botaniques, le dîner fut
-servi. La reconnaissance causée par le plaisir de revoir encore ce lieu
-chéri, répandit sur ce repas toute la douceur du sentiment; l'aimable
-famille semblait retrouver le bonheur sous ces heureux ombrages.
-Monsieur Saint-Aubert causait avec une singulière gaieté: chaque objet
-ranimait ses sens; l'aimable fraîcheur, la jouissance qu'apporte la
-première vue de la nature après la souffrance d'une maladie et le séjour
-d'une chambre à coucher, ne peuvent sans doute, ni se concevoir, ni se
-décrire dans l'état de santé parfaite; la verdure des bois et des
-pâturages, la variété des fleurs, la voûte bleue du ciel, le parfum de
-l'air, le murmure des eaux, le bourdonnement des insectes de nuit, tout
-semble alors vivifier l'âme et donner du prix à l'existence.
-
-Madame Saint-Aubert, ranimée par la gaieté et la convalescence de son
-époux, oublia son indisposition personnelle; elle se promena dans les
-bois et visita les situations romantiques de cette retraite; elle
-conversait avec Saint-Aubert, avec sa fille, et les regardait souvent
-avec un degré de tendresse qui faisait couler des larmes. Saint-Aubert
-qui s'en aperçut lui reprocha tendrement son émotion: elle ne pouvait
-que sourire, serrer sa main, celle d'Emilie, et pleurer davantage. Il
-sentit que l'enthousiasme du sentiment lui devenait presque pénible; une
-impression de tristesse s'empara de lui, des soupirs lui échappèrent.
-Peut-être, se disait-il, peut-être ce moment est-il pour moi le terme du
-bonheur comme il en est le comble; mais ne l'abrégeons pas par des
-regrets anticipés; espérons que je ne reviens pas à la vie pour avoir à
-pleurer moi-même les seuls êtres qui me la font chérir.
-
-Pour sortir de ces pensées mélancoliques, ou peut-être pour s'y
-entretenir, il pria Emilie d'aller chercher son luth, et d'essayer
-quelques tendres accords. Comme elle approchait de la pêcherie, elle fut
-surprise d'entendre les cordes de son instrument touchées par une main
-savante, et accompagnées d'un chant plaintif qui captiva son attention;
-elle écouta dans un profond silence, craignant qu'un mouvement indiscret
-ne la privât d'un son ou n'interrompît le musicien. Tout était calme
-dans le pavillon, et personne ne paraissait, elle continua d'écouter;
-mais enfin la surprise et le plaisir firent place à la timidité; la
-timidité s'augmenta par le souvenir des lignes au crayon qu'elle avait
-déjà vues, et elle hésita si elle ne se retirerait pas à l'instant.
-
-Dans l'intervalle la musique cessa. Emilie reprit courage et s'avança
-quoiqu'en tremblant vers la pêcherie: elle n'y vit personne; le luth
-était sur la table, et chaque chose comme on l'avait laissée. Emilie
-commençait à croire qu'elle avait entendu un autre instrument; mais elle
-se ressouvint, qu'en suivant monsieur et madame Saint-Aubert, elle avait
-posé son luth près de la fenêtre; elle se sentit alarmée sans en savoir
-la cause; l'obscurité du soir, le silence de ce lieu qu'interrompait
-seulement le frémissement léger des feuilles augmentèrent ses craintes
-enfantines; elle voulut sortir, mais elle s'aperçut qu'elle
-s'affaiblissait et fut obligée de s'asseoir: elle essayait de se
-remettre quand ses yeux rencontrèrent les vers écrits au crayon; elle
-tressaillit comme si elle eût vu un étranger, puis s'efforçant enfin de
-vaincre sa terreur, elle se leva et s'approcha de la fenêtre: d'autres
-vers étaient ajoutés aux premiers, et cette fois son nom y figurait.
-
-Il ne fut plus possible de douter que l'hommage n'en fût pour elle, mais
-il ne lui fut pas moins impossible d'en deviner l'auteur. Tandis qu'elle
-y rêvait, elle entendit le bruit de quelques pas derrière le bâtiment;
-effrayée, elle prit son luth, s'échappa, et rencontra monsieur et madame
-Saint-Aubert dans un petit sentier le long de la clairière.
-
-Ils montèrent ensemble sur un tertre couvert de figuiers, et dont les
-plaines et les vallées de Gascogne formaient le point de vue. Ils
-s'assirent sur le gazon; et tandis que leurs regards embrassaient un
-grand spectacle, ils respiraient en repos le doux parfum des plantes qui
-tapissaient la pelouse. Emilie répéta les chansons qu'ils aimaient le
-plus, et l'expression qu'elle y mit en redoubla les agréments.
-
-La musique et la conversation les retinrent dans ce lieu enchanté
-jusqu'au dernier moment d'un crépuscule prolongé; les voiles blanches
-qui marquaient au-dessous des montagnes le cours rapide de la Garonne,
-avaient cessé d'être visibles; c'était une obscurité moins triste que
-mélancolique. Saint-Aubert et sa famille se levèrent et s'éloignèrent à
-regret du bois. Hélas! madame Saint-Aubert ignorait que jamais elle n'y
-devait revenir!
-
-Arrivée à la pêcherie, elle s'aperçut qu'elle avait perdu son bracelet.
-Elle l'avait ôté en dînant et l'avait laissé sur la table en allant se
-promener. On chercha longtemps, Emilie n'y épargna aucun soin; ce fut en
-vain, il fallut y renoncer. Le prix que madame Saint-Aubert mettait à ce
-bracelet, venait du portrait d'Emilie dont il était orné; et ce
-portrait, fait depuis peu, était d'une ressemblance parfaite. Quand
-Emilie fut assurée de la perte, elle rougit et devint pensive. Un
-étranger s'était introduit à la pêcherie dans leur absence; son luth et
-les vers qu'elle venait de lire ne lui permettaient pas d'en douter. On
-pouvait raisonnablement eu conclure que le poëte, le musicien et le
-voleur, étaient la même personne. Mais quoique cette musique, ces vers
-et l'enlèvement du portrait formassent une combinaison remarquable,
-Emilie se sentit irrésistiblement détournée d'en faire mention; elle se
-promit seulement de ne plus visiter la pêcherie sans la compagnie de
-monsieur ou de madame Saint-Aubert.
-
-Ils revinrent au château un peu préoccupés; Emilie songeait à ce qui
-venait d'arriver. Saint-Aubert se livrait à la plus douce
-reconnaissance, en contemplant les biens qu'ils possédaient. Madame
-Saint-Aubert était troublée et tourmentée du portrait. En approchant de
-la maison ils distinguèrent un bruit confus; on entendait des voix, des
-chevaux; plusieurs valets traversaient les allées; bientôt une voiture
-entra dans l'avenue, et l'on découvrit de plus près que cette voiture
-attelée de deux chevaux en sueur était sur la plate forme. Saint-Aubert
-reconnut les livrées de son beau-frère, et trouva effectivement monsieur
-et madame Quesnel dans le salon. Ils étaient sortis de Paris depuis fort
-peu de jours, et allaient à leur terre éloignée de dix lieues de la
-vallée. Il y avait quelques années que Saint-Aubert la leur avait
-vendue. M. Quesnel était l'unique frère de madame Saint-Aubert; mais
-aucun rapport de caractère n'ayant fortifié leur liaison, la
-correspondance entre eux n'avait pas été fort soutenue. M. Quesnel
-s'était livré au plus grand monde. Il visait à quelque importance, il
-aimait le faste; son adresse, ses insinuations, avaient presque atteint
-leur objet. Il n'est plus étonnant qu'un pareil homme méconnût le goût
-pur, la simplicité, la modération de Saint-Aubert, et n'y vît qu'une
-petitesse d'esprit et une totale incapacité. Le mariage de sa soeur avec
-Saint-Aubert avait été mortifiant pour son ambition; il avait espéré
-qu'elle formerait quelque alliance plus propre à servir ses projets. Il
-avait reçu des propositions assez conformes à ses espérances. Mais sa
-soeur, que Saint-Aubert recherchait alors, s'aperçut ou crut
-s'apercevoir que le bonheur et la splendeur n'étaient pas toujours
-synonymes, et son choix fut bientôt fixé. Quelles que fussent les idées
-de Quesnel à cet égard, il aurait volontiers sacrifié le repos de sa
-soeur à l'avancement de sa propre fortune. Il ne put, quand elle se
-maria, lui dissimuler son mépris pour ses principes et pour l'union
-qu'ils déterminaient. Madame Saint-Aubert cacha cette insulte à son
-époux; mais pour la première fois peut-être le ressentiment s'éleva dans
-son coeur. Elle conserva sa dignité, et se conduisit avec prudence; mais
-la froide réserve de ses manières avertit assez M. Quesnel de ce qu'elle
-éprouvait.
-
-En se mariant lui-même, il ne suivit pas l'exemple de sa soeur; sa femme
-était une Italienne, riche héritière, mais son naturel et son éducation
-en faisaient une personne aussi frivole que vaine.
-
-Ils avaient le projet de passer la nuit chez Saint-Aubert, et comme le
-château ne pouvait loger tous leurs domestiques, on les envoya au
-village voisin. Après les premiers compliments et les disposions
-nécessaires, M. Quesnel commença à récapituler ses liaisons et ses
-connaissances. Saint-Aubert, qui avait assez vécu dans la retraite pour
-que ce sujet lui parût nouveau, l'écouta avec patience et attention; et
-son hôte y crut voir autant d'humilité que de surprise. Il décrivit à la
-vérité le petit nombre de fêtes que les troubles de ces temps
-permettaient à la cour de Henri III, et son exactitude dédommageait de
-son arrogance. Mais quand il vint à parler du duc de Joyeuse, d'un
-traité secret dont il connaissait la négociation avec la Porte, du jour
-sous lequel Henri de Navarre était vu à la cour, Saint-Aubert rappela sa
-première expérience, et se convainquit bientôt que son beau-frère
-pouvait au plus tenir à la cour le dernier rang; l'indiscrétion de ses
-discours ne pouvait s'accorder avec ses prétendues lumières. Cependant
-Saint-Aubert ne discuta point, il savait trop bien que M. Quesnel
-n'avait ni sensibilité ni jugement.
-
-Madame Quesnel, pendant ce temps, exprimait son étonnement à madame
-Saint-Aubert sur la vie triste qu'elle menait, disait-elle, dans un coin
-si retiré du monde. Probablement pour exciter l'envie, elle se mit de
-suite à raconter les bals, les banquets, les processions, dernièrement
-donnés à la cour, et la magnificence des fêtes, dont les noces du duc de
-Joyeuse et de Marguerite de Lorraine, soeur de la reine, avaient été le
-sujet et l'occasion. Elle décrivit avec la même précision, et ce qu'elle
-avait vu, et ce qu'il ne lui avait pas été permis de voir. L'imagination
-vive d'Emilie accueillait ces récits avec l'ardente curiosité de la
-jeunesse; et madame Saint-Aubert, considérant sa famille les larmes aux
-yeux, sentit que si l'éclat ajoute au bonheur, la vertu seule peut le
-faire éclore.--Saint-Aubert, dit Quesnel, il y a douze ans que j'ai
-acheté votre patrimoine?--A peu-près, dit Saint-Aubert en retenant un
-soupir.--Il y a bien cinq ans que je n'y suis allé, reprit Quesnel;
-Paris, ses environs, sont l'unique lieu où l'on puisse vivre; mais,
-d'ailleurs, je suis tellement répandu, tellement versé dans les
-affaires, j'en suis tellement accablé, que je n'ai pu, sans beaucoup de
-peines, m'esquiver pour un mois ou deux. Saint-Aubert ne répliquait
-rien. Quesnel poursuivit:--Je me suis souvent étonné que vous, qui avez
-vécu dans la capitale, vous, accoutumé au grand monde, vous puissiez
-exister ailleurs, surtout dans un pays comme celui-ci, où vous
-n'entendez parler de rien, où l'on ne sait à peine qu'on existe.
-
---Je vis pour ma famille et pour moi, dit Saint-Aubert; je me contente
-aujourd'hui de connaître le bonheur, autrefois j'ai connu le monde.
-
---Je compte dépenser chez moi trente ou quarante mille livres en
-embellissements, dit Quesnel, sans faire attention à la réponse de
-Saint-Aubert; j'ai le projet, pour l'été prochain, d'y faire venir mes
-amis. Le duc de Durfort, le marquis de Grammont, me donneront bien un
-mois ou deux. Saint-Aubert le questionna sur ses projets
-d'embellissement; il s'agissait d'abattre l'aile droite du château pour
-y bâtir des écuries: je ferai ensuite, ajouta-t-il, une salle à manger,
-un salon, une grande salle commune, des logements pour tous mes gens;
-car à présent, je n'ai pas de quoi en placer le tiers.
-
---Tous ceux de mon père y logeaient, dit Saint-Aubert qui regrettait la
-vieille maison, et sa suite était assez considérable.
-
---Nos idées sont un peu agrandies, lui dit Quesnel; ce qu'on trouvait
-décent ne paraîtrait plus supportable. Le phlegmatique Saint-Aubert
-rougit à ces mots; mais le mépris prit bientôt la place de la colère. Le
-château est encombré d'arbres, ajouta Quesnel, mais je compte
-l'éclaircir.
-
---Vous couperez les arbres? dit Saint-Aubert.
-
---Assurément; et pourquoi pas? ils masquent la vue; il y a un vieux
-châtaignier qui étend ses branches sur tout un côté du château, et
-couvre toute la face du côté du sud; on le dit si vieux, que douze
-hommes tiendraient dans le creux de son tronc; votre enthousiasme n'ira
-pas à prétendre qu'un vieil arbre sans agrément ait sa beauté ou son
-usage.
-
---Bon dieu! s'écria Saint-Aubert, vous ne détruirez pas ce majestueux
-châtaignier qui a vu tant de siècles, et qui faisait l'ornement de la
-terre! Il était déjà grand quand la maison fut bâtie; souvent dans ma
-jeunesse je gravissais jusqu'à ses branches; là, perdu entre ses
-feuilles, la pluie pouvait tout inonder sans qu'une seule goutte
-m'atteignît. Combien d'heures j'y ai passées un livre à la main!
-
---Mais pardonnez-moi, ajouta Saint-Aubert en se rappelant qu'on ne
-pouvait l'entendre ni le concevoir, je parle du vieux temps. Mes
-sentiments ne sont plus de mode, et la conservation d'un arbre vénérable
-n'est pas plus qu'eux au ton du jour.
-
---Je l'abattrai certainement, dit M. Quesnel; mais je pourrai bien
-planter quelques peupliers d'Italie entre ceux des châtaigniers que je
-laisserai dans l'avenue. Madame Quesnel aime beaucoup le peuplier, et me
-parle souvent de la maison de son oncle près de Venise, où cette
-plantation fait un superbe effet.
-
---Sur les bords de la Brenta, dit Saint-Aubert, où sa taille élancée et
-droite se mêle aux pins, aux cyprès, et se joue autour d'élégants
-portiques et de légères colonnades, il doit effectivement orner la
-scène; mais parmi les géants de nos forêts, à côté d'une pesante et
-gothique architecture!
-
---Cela se peut, mon cher monsieur, dit Quesnel, je ne disputerai pas
-avec vous. Il vous faut retourner à Paris avant que nos idées puissent
-avoir quelques rapports. Mais, à propos de Venise, j'ai quelque envie
-d'y faire un voyage l'été prochain. Quelques événements peuvent me
-rendre propriétaire de cette maison dont je vous parlais, et qu'on dit
-charmante. Dans ce cas, je remettrais mes projets d'embellissement à
-l'autre année, et je me laisserais entraîner à passer plus de temps en
-Italie.
-
-Emilie fut un peu surprise quand il parla de cette tentation. Un homme
-si nécessaire à Paris, un homme qui pouvait à peine s'en dérober un mois
-ou deux, songer à aller en pays étranger, et à l'habiter quelque temps!
-Saint-Aubert connaissait trop bien sa vanité pour s'étonner d'un trait
-pareil; et voyant la possibilité d'un délai pour les embellissements
-projetés, il conçut l'espérance de leur total abandon.
-
-Avant de se séparer, M. Quesnel désira entretenir particulièrement
-Saint-Aubert; ils passèrent dans une autre pièce, et y restèrent
-longtemps. Le sujet de leur entretien fut ignoré; mais quel qu'en eût
-été le sujet, Saint-Aubert à son retour, parut vivement affecté; et la
-tristesse répandue sur ses traits alarma madame Saint-Aubert. Quand ils
-furent seuls, elle fut tentée de lui en demander la cause; la
-délicatesse qu'elle lui connaissait l'arrêta; elle pensa que si
-Saint-Aubert jugeait à propos qu'elle en fût informée, il n'attendrait
-pas ses questions.
-
-Le jour suivant M. Quesnel partit, mais il eut d'abord une seconde
-conférence avec Saint-Aubert. Ce fut après dîner; et à la fraîcheur, les
-nouveaux hôtes se remirent en route pour Epourville. Ils pressèrent
-monsieur et madame Saint-Aubert de les y visiter; mais bien plus dans
-l'espoir d'étaler leur magnificence que dans le désir de les en faire
-jouir.
-
-Emilie revint avec délices à la liberté que lui enlevait leur présence.
-Elle retrouva ses livres, ses promenades, les entretiens raisonnés de
-ses parents, et eux-mêmes se félicitèrent de se voir délivrés de tant de
-frivolité et d'arrogance.
-
-Madame Saint-Aubert se dispensa de la promenade ordinaire du soir; elle
-se plaignit d'un peu de fatigue, et Saint-Aubert sortit avec Emilie.
-
-Ils se dirigèrent dans les montagnes. Leur projet était de visiter
-quelques vieux pensionnaires de Saint-Aubert. Un revenu modique lui
-permettait une pareille charge; et il est vraisemblable que M. Quesnel
-avec ses trésors n'aurait pas pu la supporter.
-
-Saint-Aubert distribua ses bienfaits à ses humbles amis; il écouta les
-uns, il soulagea les autres; il les consola tous par les doux regards de
-la sympathie et le sourire de la bienveillance. Saint-Aubert, traversant
-avec Emilie les sentiers obscurs de la forêt, revint avec elle au
-château.
-
-Sa femme était retirée dans son appartement; la langueur et l'abattement
-qui l'avaient accablée, et que l'arrivée des étrangers avait comme
-suspendue, la saisirent de nouveau, mais avec des symptômes plus
-fâcheux. Le lendemain la fièvre se déclara; le médecin y reconnut les
-mêmes caractères qu'à celle dont Saint-Aubert venait d'échapper; elle en
-avait reçu le poison en soignant son époux; sa complexion trop faible
-n'avait pu y résister: le mal s'était répandu dans ses veines, et
-l'avait jetée dans la langueur. Saint-Aubert, dont les inquiétudes
-surpassaient toute espèce de considération, retint le médecin à la
-maison; il se rappela les sentiments et les réflexions qui avaient
-noirci ses idées la dernière fois qu'ils avaient été à la pêcherie; il
-crut au pressentiment, et craignit tout pour la malade; il réussit
-pourtant à lui cacher son trouble, et ranima sa fille en augmentant ses
-espérances. Le médecin, interrogé par Saint-Aubert, répondit qu'il
-attendait, pour prononcer, une certitude qu'il n'avait point encore
-acquise. Madame Saint-Aubert semblait en avoir une moins douteuse, mais
-ses yeux seulement pouvaient l'indiquer; elle les fixait souvent sur ses
-pauvres amis avec une expression de pitié et de tendresse, comme si elle
-eût anticipé leurs chagrins, et paraissait ne regretter la vie qu'à
-cause d'eux et de leur douleur. Le septième jour fut celui de la crise:
-le médecin prit un ton plus grave; elle l'observa, et profitant d'un
-moment où elle était seule, elle l'assura qu'elle croyait sa mort
-prochaine. N'essayez pas de me tromper, lui dit-elle, je sens que je
-n'ai plus longtemps à vivre, je suis préparée à mourir, et ce n'est pas
-d'aujourd'hui; mais puisqu'il est ainsi, qu'une fausse compassion ne
-vous conduise pas à flatter ma famille; si vous le faisiez, leur
-affliction en serait plus accablante lors de l'événement; je
-m'efforcerai de leur enseigner la résignation par mon exemple.
-
-Le médecin fut attendri, il promit d'obéir, et dit un peu brusquement à
-Saint-Aubert qu'il ne fallait plus espérer. La philosophie de cet
-infortuné n'était pas à l'épreuve d'un pareil coup, mais le surcroît
-d'affliction, dont l'excès de sa douleur aurait pu accabler sa femme, le
-rendit capable de la modérer en sa présence. Emilie fut d'abord
-renversée; mais abusée par la vivacité de ses désirs, elle conserva
-l'espoir de la guérison de sa mère, et ne le perdit qu'au dernier
-moment.
-
-La maladie faisait des progrès; la résignation et le calme de madame
-Saint-Aubert semblaient augmenter avec elle; la tranquillité avec
-laquelle elle attendait la mort ne pouvait venir que d'un retour sur
-elle-même, sur une vie sans reproche, et autant que l'humaine fragilité
-le comportait, constamment passée en la présence de Dieu et dans
-l'espoir d'un meilleur monde; mais la piété ne pouvait subjuguer la
-douleur qu'elle éprouvait en quittant des amis si chers. Durant ses
-derniers moments, elle entretint longtemps Saint-Aubert et Emilie sur la
-vie à venir et sur d'autres sujets religieux; la résignation qu'elle
-exprima, la ferme espérance de retrouver dans l'éternité ceux qu'elle
-abandonnait en ce monde, l'effort qu'elle faisait pour cacher la douleur
-que lui causait cette séparation momentanée, tout affecta tellement
-Saint-Aubert, qu'il fut obligé de quitter la chambre. Il pleura
-amèrement, mais enfin il sécha ses larmes, et rentra avec une contrainte
-qui ne pouvait qu'augmenter son supplice.
-
-Jamais Emilie n'avait mieux conçu combien il était sage de modérer sa
-sensibilité; jamais non plus elle n'y avait travaillé avec tant de
-courage; mais après l'événement elle fut anéantie sous le poids de la
-douleur, et comprit que l'espérance autant que la force avait concouru à
-la soutenir. Saint-Aubert était trop affligé lui-même pour pouvoir
-consoler sa fille.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-
-Madame Saint-Aubert fut enterrée dans l'église du village voisin: son
-époux et sa fille accompagnèrent ce convoi, et furent suivis d'un
-prodigieux nombre d'habitants qui tous pleuraient sincèrement une si
-excellente femme.
-
-De retour de l'église, Saint-Aubert s'enferma dans sa chambre, il en
-sortit avec la sérénité du courage et la pâleur du désespoir: il donna
-ordre à toutes les personnes qui composaient sa maison de se rassembler.
-Emilie seule ne paraissait point: subjuguée par la scène dont elle
-venait d'être témoin, elle s'était enfermée dans son cabinet pour y
-pleurer en liberté. Saint-Aubert l'y alla chercher: il prit sa main en
-silence, et ses larmes continuèrent. Il fut longtemps lui-même avant de
-retrouver sa voix et la faculté de s'exprimer; il dit enfin en
-tremblant: Mon Emilie, nous allons prier, voulez-vous vous joindre à
-nous? nous allons implorer le secours d'en haut, d'où pouvons-nous
-l'attendre que du ciel?
-
-Emilie retint ses larmes, et suivit son père au salon où les domestiques
-étaient réunis. Saint-Aubert lut d'une voix basse l'office du soir, et
-ajouta une prière pour les âmes des trépassés. Pendant sa lecture, la
-voix lui manqua, ses larmes arrosèrent le livre; il s'arrêta, mais les
-sublimes émotions d'une dévotion pure élevèrent successivement ses idées
-au-dessus de ce monde, et versèrent enfin la consolation dans son coeur.
-
-Quand l'office fut achevé et que les domestiques furent retirés, il
-embrassa tendrement Emilie. Je me suis efforcé, lui dit-il, de vous
-donner dès vos premières années un véritable empire sur vous-même, je
-vous en ai représenté l'importance dans toute la conduite de la vie;
-c'est cette qualité qui nous soutient contre les plus dangereuses
-tentations du vice, et nous rappelle à la vertu; c'est lui encore qui
-modère l'excès des émotions les plus vertueuses. Il est un point où
-elles cessent de mériter ce nom, puisque leur conséquence est un mal;
-tout excès est un tort; le chagrin même, quoique aimable dans son
-principe, devient une passion injuste quand on s'y livre aux dépens de
-ses devoirs. Par devoir, j'entends ce qu'on se doit à soi-même, aussi
-bien que ce qu'on doit aux autres. Une douleur sans règle énerve l'âme,
-et la prive de ces douces jouissances qu'un Dieu bienfaisant destine à
-embellir notre vie. Ma chère Emilie, appelez, pratiquez tous les
-préceptes que vous avez reçus de moi, et dont l'expérience vous a
-souvent démontré la sagesse.
-
-Votre douleur est inutile; ne regardez pas cette vérité comme un lieu
-commun de consolation, mais comme un véritable motif de courage. Je ne
-voudrais pas étouffer votre sensibilité, mon enfant, je ne voudrais
-qu'en modérer l'intensité. Quels que puissent être les maux dont un
-coeur trop tendre est la cause, on ne doit rien espérer de celui qui ne
-l'est point. Vous connaissez ma peine, vous savez si mes paroles sont de
-ces discours légers jetés au hasard pour dessécher la sensibilité dans
-sa source, et dont le but unique est le frivole étalage d'une prétendue
-philosophie. Je vous montrerai, mon Emilie, que je puis pratiquer les
-conseils que je donne. Je vous parle ainsi, parce que je ne puis sans
-douleur vous voir vous consumer en larmes superflues, et n'essayer aucun
-effort sur vous-même; je ne vous ai pas parlé plus tôt, parce qu'il y a
-un moment où tout raisonnement doit céder à la nature. Ce moment est
-passé, et quand on le prolonge à l'excès, la triste habitude que l'on
-contracte accable les esprits au point de leur ôter tout ressort; vous
-touchez à cet écueil; mais vous, mon Emilie, vous montrerez que vous
-voulez l'éviter.
-
-Emilie, en pleurant, sourit à son père. O mon père! s'écria-t-elle; et
-la voix lui manqua. Elle aurait sans doute ajouté: Je veux me montrer
-digne d'être votre fille. Un mouvement confus de reconnaissance, de
-tendresse, de douleur, la subjugua; Saint-Aubert la laissa pleurer sans
-l'interrompre, et parla d'autre chose.
-
-La première personne qui vint s'affliger avec Saint-Aubert fut un M.
-Barreaux: c'était un homme austère et qui paraissait insensible; le goût
-de la botanique les avait rapprochés, ils s'étaient souvent rencontrés
-dans les montagnes. M. Barreaux s'était retiré du monde, et presque de
-la société pour vivre dans un joli château, à l'entrée des bois et tout
-près de la vallée. Il avait été, comme Saint-Aubert, cruellement
-désabusé de l'opinion qu'il avait eue des hommes; mais, comme lui, il ne
-se bornait pas à s'en affliger et à les plaindre: il sentait plus
-d'indignation contre leurs vices que de compassion pour leurs
-faiblesses.
-
-Saint-Aubert fut surpris de le voir. Souvent il l'avait pressé de
-visiter sa famille, et n'avait pu l'obtenir: il vint ce jour-là sans
-cérémonie, sans réserve, et entra dans la maison comme aurait fait un
-vieil ami. Les besoins du malheur semblaient avoir adouci sa rudesse et
-renversé ses préjugés. La désolation de Saint-Aubert semblait l'unique
-idée qui remplît son esprit; ses manières, plus que ses discours,
-exprimaient son émotion; il parla peu du sujet de leur affliction, mais
-ses attentions délicates, le son de sa voix, l'intérêt de ses regards,
-exprimaient le sentiment de son coeur; et ce langage fut entendu.
-
-A cette douloureuse époque, Saint-Aubert fut visité par madame Chéron,
-l'unique soeur qui lui restât. Elle était veuve depuis plusieurs années,
-et habitait alors ses propres terres auprès de Toulouse. Leur
-correspondance n'avait pas été bien fréquente: les mots ne lui
-manquèrent pas; elle n'entendait pas cette magie du regard qui parle si
-bien à l'âme, cette douceur d'accent qui verse un baume au fond du
-coeur. Elle assura Saint-Aubert qu'elle prenait une part sincère à sa
-douleur, elle loua les vertus de son épouse, et ajouta ce qu'elle
-imagina de plus consolant. Emilie ne cessa de pleurer tandis qu'elle
-parla. Saint-Aubert fut plus calme, écouta en silence, et changea de
-conversation.
-
-En les quittant, elle les pria de la venir voir bientôt. Le changement
-de lieu vous distraira, dit-elle; c'est mal fait de s'affliger ainsi.
-Saint-Aubert sentit la justesse de ces paroles, mais il sentait plus de
-répugnance que jamais à quitter un asile consacré par son bonheur. La
-présence de son épouse avait sanctifié tous les lieux, et chaque jour,
-en calmant l'amertume de ses regrets, augmentait le charme de ses
-souvenirs.
-
-Il y avait pourtant des devoirs à acquitter, et de ce genre était une
-visite à M. Quesnel, son beau-frère. Une affaire importante ne
-permettait pas de la différer plus longtemps: désirant d'ailleurs tirer
-Emilie de son abattement, il prit avec elle la route d'Epourville.
-
-Quand la voiture entra dans la forêt qui entourait son ancien
-patrimoine, et qu'il découvrit l'avenue de châtaigniers et les tourelles
-du château, au souvenir des événements qui s'étaient écoulés dans
-l'intervalle, à la pensée que le possesseur actuel ne savait ni
-respecter ni apprécier un tel bien, Saint-Aubert soupira profondément. A
-la fin, il entra dans l'avenue; il revit ces grands arbres, les délices
-de son enfance et les confidents de sa jeunesse. Peu à peu l'édifice
-développa sa massive grandeur. Il vit la grosse tour, la porte voûtée,
-le pont-levis et le fossé à sec qui entourait tout l'édifice.
-
-Le bruit de la voiture attira une troupe de domestiques au perron.
-Saint-Aubert descendit et conduisit Emilie dans une salle gothique; mais
-les armes, les anciennes bannières de la famille ne la décoraient plus.
-La boiserie de coeur de chêne, les poutres qui traversaient le plafond,
-étaient peintes de blanc. L'énorme table où le seigneur déployait tous
-les jours sa magnificence hospitalière, où les éclats de rire, les
-chants joyeux avaient si souvent retenti, cette table n'y était plus;
-les bancs même qui entouraient la salle étaient enlevés. Ses murs épais
-n'étaient couverts que d'ornements frivoles, qui montraient aussi peu de
-goût que de sentiment dans le propriétaire actuel.
-
-Saint-Aubert suivit un élégant serviteur parisien, qui l'introduisit au
-salon. M. et madame Quesnel le reçurent avec une politesse froide et
-quelques compliments d'usage, et parurent avoir oublié totalement que
-jamais ils eussent eu une soeur.
-
-Emilie sentit ses larmes près de couler, mais le ressentiment les
-contint. Saint-Aubert, calme et assuré, conserva sa dignité, sans
-chercher de faux airs, et en imposa même à M. Quesnel, qui ne pouvait se
-dire pourquoi.
-
-Après une conversation générale, Saint-Aubert désira de l'entretenir
-seul. Emilie resta avec madame Quesnel, et apprit bientôt qu'une
-nombreuse société avait reçu pour ce jour-là des invitations. Elle fut
-forcée d'entendre qu'une perte sans remède ne devait priver d'aucun
-plaisir.
-
-Saint-Aubert, quand il sut qu'on attendait compagnie, sentit un mélange
-de dégoût et d'indignation pour l'insensibilité de Quesnel; il fut au
-moment de retourner chez lui. Mais, apprenant qu'on avait engagé madame
-Chéron à cause de lui; considérant qu'Emilie pourrait souffrir un jour
-de l'inimitié d'un pareil oncle, il ne voulut pas l'y exposer lui-même;
-et sa retraite eût sans doute paru peu convenable à des personnes qui
-montraient pourtant un si faible sentiment des convenances.
-
-Parmi les convives se trouvaient deux gentilshommes italiens. L'un,
-appelé Montoni, parent éloigné de madame Quesnel, était un homme
-d'environ quarante ans, d'une taille admirable; sa physionomie était
-mâle autant qu'expressive, mais elle exprimait en général la fierté
-d'assurance et la hauteur plutôt que toute autre disposition.
-
-Le signor Cavigni, son ami, ne paraissait pas avoir plus de trente ans.
-Il lui cédait en naissance, mais non pas en pénétration, et le
-surpassait dans le talent de s'insinuer.
-
-Emilie fut choquée du ton dont madame Chéron aborda son père. Mon frère,
-lui dit-elle, je suis fâchée de vous voir un si mauvais visage; vous
-devriez consulter quelqu'un. Saint-Aubert répondit, avec un sourire
-mélancolique, qu'il était à peu près comme à son ordinaire. Et les
-craintes d'Emilie lui firent trouver son père bien plus changé qu'il ne
-l'était.
-
-Emilie moins oppressée se serait amusée; sans doute la diversité des
-caractères, de la conversation qui eut lieu pendant le dîner, la
-magnificence même de ce repas, fort au-dessus de ce qu'elle avait encore
-vu, n'eussent pas manqué de la divertir. Le signor Montoni, nouvellement
-arrivé d'Italie, racontait les troubles et les commotions dont ce pays
-était agité. Il peignait les différents partis avec chaleur: il
-déplorait les conséquences probables de ces affreux tumultes. Son ami
-parlait avec autant d'ardeur de la politique de sa patrie. Il louait le
-gouvernement et la prospérité de Venise, et vantait sa supériorité
-décidée sur tous les Etats de l'Italie. Il la tourna ensuite vers les
-dames, et parla avec la même éloquence des modes françaises, des
-spectacles français et des manières françaises. Il eut grand soin de
-mêler dans son discours tout ce qui pouvait flatter le goût français. La
-flatterie ne fut point aperçue par ceux à qui elle s'adressait, mais
-l'effet qu'elle produisit sur leur attention n'échappa point à sa
-perspicacité. Quand il put se dégager des autres dames, il s'adressa à
-Emilie. Mais elle ne connaissait ni les modes parisiennes ni les
-spectacles parisiens; et sa modestie, sa simplicité, sa politesse,
-contrastaient fortement avec le ton de ses compagnes.
-
-Après le dîner, Saint-Aubert se déroba seul pour visiter encore une fois
-le vieux châtaignier que Quesnel se proposait de détruire. Il se reposa
-sous son ombre, il regarda à travers ses vastes branches, et aperçut
-entre les feuilles tremblantes la voûte azurée des cieux. Les événements
-de sa jeunesse revinrent tout à la fois à son esprit. Il rappela ses
-anciens amis, leur caractère, et jusqu'à leurs traits. Depuis longtemps
-ils n'étaient plus; il se parut à lui-même un être presque isolé, et son
-Emilie seule l'attachait encore à la vie.
-
-Perdu dans la succession d'images que lui fournissait sa mémoire, il en
-vint au tableau de son épouse mourante: il tressaillit, et, voulant
-l'oublier s'il lui était possible, il rejoignit la société.
-
-Saint-Aubert demanda ses chevaux de bonne heure; Emilie s'aperçut en
-route qu'il était plus silencieux, plus abattu qu'à l'ordinaire. Elle en
-attribua la cause aux souvenirs que ce lieu venait de lui rappeler, et
-ne soupçonna point le vrai motif d'un chagrin qu'il ne lui communiquait
-pas.
-
-En rentrant au château, son affliction se renouvela, et elle sentit plus
-vivement que jamais la privation d'une mère si chérie. C'était avec le
-sourire et les caresses de la bonté qu'elle était accueillie après la
-moindre absence. Aujourd'hui, tout était morne et tout était désert.
-
-Mais ce que ne peuvent ni la raison ni les efforts, le temps l'obtient.
-Les semaines passèrent, et l'horreur du désespoir se fondit peu à peu
-dans un sentiment doux que le coeur conserve, et qui lui devient sacré.
-Saint-Aubert, au contraire, s'affaiblissait de jour en jour, quoique
-Emilie, la seule personne qui ne le quittait point, fût la dernière à
-s'en apercevoir. Sa constitution ne s'était jamais remise du choc
-qu'elle avait reçu de sa maladie, et l'ébranlement qu'il reçut à la mort
-de madame Saint-Aubert détermina son extrême langueur. Son médecin lui
-conseilla de voyager. Il était visible que la douleur avait pris sur ses
-nerfs, déjà fort attaqués; et l'on pensait que la variété et le
-mouvement, en calmant son esprit, réussiraient à leur rendre du ton et
-de la vigueur.
-
-Pendant quelques jours, Emilie s'occupa de ses préparatifs, et
-Saint-Aubert de ses calculs sur les dépenses de son voyage. Il lui
-fallut congédier ses domestiques. Emilie, qui se permettait rarement
-d'opposer aux volontés de son père des questions ou des remontrances,
-eût pourtant bien voulu savoir comment, dans son état d'infirmité, il ne
-se réservait pas du moins un serviteur. Mais, quand, à la veille du
-départ, elle s'aperçut qu'il avait renvoyé Jacquot, François et Marie,
-et gardé seulement Thérèse, son ancienne femme de charge, elle fut
-extrêmement surprise, et hasarda de lui en demander la raison. C'est par
-économie, lui répliqua-t-il; nous allons faire un voyage fort coûteux.
-
-Le médecin avait prescrit l'air de Languedoc et de Provence.
-Saint-Aubert se résolut donc à s'acheminer lentement vers cette
-province, en côtoyant la Méditerranée.
-
-Ils se retirèrent de bonne heure dans leur chambre le soir qui précéda
-le départ. Emilie avait des livres et quelques autres choses à ranger;
-minuit sonna avant qu'elle eût fini; elle se souvint de ses crayons
-qu'elle voulait emporter, et qu'elle avait laissés dans le salon. Elle y
-alla, et, passant près de la chambre de son père, elle en trouva la
-porte entr'ouverte, et jugea qu'il était dans son cabinet. C'était son
-usage depuis la mort de madame Saint-Aubert. Agité d'insomnies cruelles,
-il quittait son lit et se retirait dans cette pièce pour tâcher d'y
-trouver le repos.--Quand elle fut au bas de l'escalier, elle regarda
-dans le cabinet, il n'y était pas.--En remontant, elle frappa légèrement
-à la porte, ne reçut point de réponse, et s'avança doucement pour savoir
-où il était.
-
-La chambre était obscure; mais, à travers la porte vitrée, on voyait une
-lumière au fond d'une pièce voisine. Emilie jugea bien que son père y
-devait être; mais, craignant qu'à cette heure il ne s'y trouvât mal,
-elle allait pour s'en assurer. Considérant pourtant qu'une si subite
-apparition pourrait l'effrayer, elle laissa dehors sa lumière et
-s'avança doucement vers la petite pièce. Là, elle vit son père assis
-devant une petite table, et parcourant plusieurs papiers, dont
-quelques-uns absorbaient son attention, et lui arrachaient des soupirs
-et même des sanglots. Emilie, qui n'était venue à la porte que pour
-s'assurer de l'état de son père, fut retenue en ce moment par un mélange
-de curiosité et de tendresse. Elle ne pouvait découvrir son chagrin sans
-désirer aussi d'en découvrir la cause. Elle continua de l'observer en
-silence, ne doutant point que tous ces papiers ne fussent autant de
-lettres. Tout d'un coup il se mit à genoux dans une contenance plus
-solennelle qu'elle ne ne l'eût encore vu; dans une espèce d'égarement
-qui ressemblait à l'horreur, il fit une très-longue prière.
-
-Une pâleur mortelle couvrait son visage quand il se releva. Emilie
-allait se retirer, mais elle le vit se rapprocher des papiers, et elle
-resta encore. Il y prit une petite boîte, et en tira une miniature; la
-lumière, qui portait dessus, lui fit distinguer une femme, et cette
-femme n'était pas sa mère.
-
-Saint-Aubert regarda le portrait, avec une vive expression de tendresse,
-le porta à ses lèvres, sur son coeur, et poussa des soupirs convulsifs.
-Emilie n'en pouvait croire ses yeux; elle ignorait qu'il possédât le
-portrait d'une autre femme que sa mère, et surtout qu'il y attachât un
-si grand prix. Elle le regarda longtemps pour trouver les traits de
-madame Saint-Aubert, mais son attention ne servit qu'à la convaincre que
-c'était le portrait d'une autre personne. A la fin, Saint-Aubert le
-remit dans la boîte, et Emilie, réfléchissant qu'elle avait
-indiscrètement observé ses secrets, se retira le plus doucement
-possible.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-
-Saint-Aubert, au lieu de prendre la route directe qui conduisait en
-Languedoc, en suivant le pied des Pyrénées, préféra un chemin dans les
-hauteurs, parce qu'il offrait des vues plus étendues et des points de
-vue plus pittoresques. Il se détourna un peu pour prendre congé de M.
-Barreaux; il le trouva herborisant près de son château; et quand
-Saint-Aubert lui eut expliqué le sujet de sa visite et son dessein, il
-témoigna une sensibilité dont son ami ne l'avait pas cru capable. Ils se
-quittèrent avec un mutuel regret.
-
-Si quelque chose m'avait pu tirer de ma retraite, dit M. Barreaux, c'eût
-été le plaisir de vous accompagner dans cette petite tournée; je ne fais
-point de compliments, et vous pouvez me croire. J'attendrai votre retour
-avec grande impatience.
-
-Les voyageurs continuèrent leur route; en montant, Saint-Aubert se
-retourna et vit son château dans la plaine. De tristes idées
-s'emparèrent de son esprit, et son imagination mélancolique lui suggéra
-qu'il ne devait point y revenir. Il rejeta cette pensée, mais il
-continua de regarder son asile, jusqu'au moment où la distance ne permit
-plus de le distinguer.
-
-Emilie resta, ainsi que lui, dans un profond silence; mais après
-quelques lieues, son imagination, frappée de la grandeur des objets,
-céda aux impressions les plus délicieuses. La route passait tantôt le
-long d'affreux précipices, tantôt le long des sites les plus gracieux.
-
-Emilie ne put retenir ses transports, quand, du milieu des montagnes et
-de leurs forêts de sapins, elle découvrit au loin de vastes plaines
-qu'ornaient des villes, des vignobles, des plantations en tous genres.
-La Garonne, dans cette riche vallée, promenait ses flots majestueux et
-du haut des Pyrénées, où elle prend sa source, les conduisait vers
-l'Océan.
-
-La difficulté d'une route si peu fréquentée obligea souvent les
-voyageurs de mettre pied à terre; mais ils se trouvaient amplement
-récompensés de leur peine par la beauté du spectacle. Pendant que le
-muletier conduisait lentement l'équipage, ils avaient le loisir de
-parcourir les solitudes et de s'y livrer aux sublimes réflexions qui
-élèvent l'âme, qui l'adoucissent, qui la remplissent enfin de cette
-consolante certitude qu'il y a un Dieu présent partout. Les jouissances
-de Saint-Aubert portaient l'empreinte de sa pensive mélancolie. Cette
-disposition prête un charme secret aux objets et attache un sentiment
-religieux à la contemplation de la nature.
-
-Ils s'étaient précautionnés contre le manque d'hôtelleries en portant
-des provisions dans la voiture; ils pouvaient donc prendre leurs repas
-en plein air et se reposer la nuit partout où ils trouveraient une
-chaumière habitable. Ils avaient aussi fait des provisions pour
-l'esprit; ils avaient un ouvrage de botanique écrit par M. Barreaux, et
-plusieurs poëtes latins ou italiens. Emilie, d'ailleurs, emportait ses
-crayons et esquissait par intervalle les points de vue dont elle était
-le plus frappée.
-
-La solitude de la route augmentait l'effet de la scène; à peine
-rencontrait-on de temps en temps un paysan avec ses mules, ou quelques
-enfants qui jouaient dans les rochers. Saint-Aubert, enchanté de cette
-manière de voyager, se décida, s'il pouvait trouver un chemin, à avancer
-toujours dans les montagnes et à n'en sortir qu'en Roussillon, près de
-la mer, pour gagner ensuite le Languedoc.
-
-Un peu après midi, ils atteignirent le haut d'un sommet élevé qui
-dominait une partie de la Gascogne et du Languedoc. On jouissait en ce
-lieu d'un épais ombrage. Une source jaillissait, et s'enfuyant sous les
-arbres à travers le gazon, courait se précipiter de cascade en cascade.
-Son doux murmure enfin se perdait dans l'abîme, et la vapeur blanche de
-son écume servait seule à distinguer son cours au milieu des noirs
-sapins.
-
-Le lieu invitait au repos. On se mit à dîner; on détela les mules, et le
-gazon qui croissait à l'entour leur fournit une ample nourriture.
-
-Le repas terminé, Saint-Aubert prit la main d'Emilie et la serra
-tendrement sans rien dire. Bientôt après, il appela son muletier et lui
-demanda s'il connaissait une route dans les montagnes qui pût conduire
-en Roussillon. Michel lui répondit qu'il y en avait plusieurs, mais
-qu'il les connaissait fort peu. Saint-Aubert, qui ne voulait voyager que
-jusqu'au coucher du soleil, demanda le nom de quelque hameau voisin, et
-s'informa du temps qu'ils mettraient à l'atteindre. Le muletier calcula
-que l'on pouvait gagner Mateau, mais que, si l'on voulait se jeter au
-sud, du côté du Roussillon, il y avait un village où l'on arriverait
-avant même le coucher du soleil.
-
-Saint-Aubert prit ce dernier parti. Michel finit son repas, attela ses
-mules, se remit en route, et l'instant d'après s'arrêta. Saint-Aubert
-l'aperçut qu'il saluait une croix plantée sur la pointe d'un rocher au
-bord du chemin; la dévotion finie, il fit claquer son fouet, et, sans
-égard ni pour la difficulté du chemin ni pour la vie de ses pauvres
-mules, il les mit au grand galop au bord d'un précipice dont l'aspect
-faisait frissonner. L'effroi d'Emilie la priva presque de ses sens.
-Saint-Aubert, qui redoutait encore plus le danger d'arrêter soudain, fut
-contraint de se rasseoir et de tout abandonner aux mules, qui parurent
-plus sages que leur conducteur. Les voyageurs arrivèrent sains et saufs
-dans la vallée, et s'arrêtèrent sur le bord d'un ruisseau.
-
-Oubliant désormais la magnificence des vues étendues, ils s'enfoncèrent
-dans cet étroit vallon. Tout y était solitaire et stérile; on n'y voyait
-aucune créature vivante que le bouquetin des montagnes, qui, parfois, se
-montrait tout à coup sur la pointe élancée de quelque rocher
-inaccessible. C'était un site tel que l'eût choisi Salvator Rosa, s'il
-eût existé. Alors Saint-Aubert, frappé de cet aspect, s'attendait
-presque à voir débusquer de quelque caverne voisine une troupe de
-bandits, et tenait la main sur ses armes.
-
-Cependant ils avançaient, et la vallée s'élargissait et prenait un
-caractère moins effrayant. Vers le soir, ils se retrouvèrent sur les
-montagnes, au milieu des bruyères. Loin, autour d'eux, la clochette des
-troupeaux, la voix de leur gardien, étaient l'unique son qui se fît
-entendre, et la demeure des bergers était l'unique habitation qu'on
-découvrît. Saint-Aubert remarqua que l'yeuse, le liége et le sapin
-végétaient les derniers au sommet des montagnes. La plus riante verdure
-tapissait le fond de la vallée. On voyait dans les profondeurs, à
-l'ombre des châtaigniers et des chênes, paître et bondir de riches
-troupeaux, dispersés, groupés avec grâce; les uns dormaient près du
-courant, d'autres y étanchaient leur soif, et quelques-uns s'y
-baignaient.
-
-Le soleil commençait à quitter le vallon: ses derniers rayons brillaient
-sur le torrent et relevaient les riches couleurs du genêt et de la
-bruyère en fleurs. Saint-Aubert questionna Michel sur la distance du
-hameau qu'il avait annoncé, mais celui-ci ne put répondre avec
-exactitude. Emilie commença à craindre qu'il ne les eût égarés: il n'y
-avait pas un être humain qui pût les secourir ni les conduire. Ils
-avaient laissé depuis longtemps et le berger et la cabane; le crépuscule
-se brunissait à chaque instant, l'oeil ne pouvait en percer l'obscurité,
-et ne distinguait ni hameau ni chaumière; une raie colorée marquait
-seule l'horizon, et c'était l'unique ressource des voyageurs. Michel
-s'efforçait d'entretenir son courage en chantant. Sa musique, néanmoins,
-n'était pas de nature à chasser la mélancolie; il traînait des sons
-lugubres et détonnait avec tant de tristesse, que Saint-Aubert eut peine
-à reconnaître une hymne de vêpres adressée à son patron.
-
-Ils continuèrent, abîmés dans ces rêveries profondes où la solitude et
-la nuit ne manquent jamais d'entraîner. Michel ne chantait plus; on
-n'entendait que le murmure du zéphyr dans les bois, et l'on ne sentait
-que la fraîcheur. Tout à coup, le bruit d'une arme à feu les réveilla.
-Saint-Aubert fit arrêter; on écoute. Le bruit ne se répète pas, mais
-l'on entend courir dans les halliers. Saint-Aubert prend son pistolet;
-il commande à Michel de doubler le pas. Le son d'un cor fait retentir
-les montagnes; Saint-Aubert regarde et voit un jeune homme s'élancer
-dans la route, suivi de deux chiens. L'étranger était mis en chasseur;
-un fusil en bandoulière, un cor à sa ceinture, une espèce de pique à la
-main, donnaient une grâce particulière à sa personne et secondaient
-l'agilité de sa marche.
-
-[Illustration: Le chasseur.]
-
-Après un moment de réflexion, Saint-Aubert fit arrêter et l'attendit
-pour l'interroger sur le hameau qu'il cherchait. L'étranger répondit que
-le village n'était plus qu'à une demi-lieue, qu'il s'y rendait lui-même,
-et qu'il allait être leur guide. Saint-Aubert le remercia; et touché de
-ses manières franches et simples, il lui proposa une place dans la
-voiture. L'étranger le refusa, en l'assurant qu'il suivrait bien les
-mules. Mais vous serez mal logé, ajouta-t-il, les habitants de ces
-montagnes sont de pauvres gens; non-seulement ils n'ont pas de luxe,
-mais ils manquent de mille choses qu'ailleurs on juge indispensables.
-
---Je m'aperçois que vous n'êtes pas du pays, dit Saint-Aubert.
-
---Non monsieur, je suis voyageur.
-
-L'équipage avança, et l'obscurité s'augmentant, fit mieux sentir
-l'utilité d'un guide: les sentiers qui s'ouvraient de temps à autre dans
-les montagnes eussent ajouté à leur perplexité.
-
-A la fin on distingua les lumières du hameau; on vit quelques masures,
-ou plutôt on les discerna au moyen du ruisseau qui reflétait encore la
-faible clarté du crépuscule.
-
-L'étranger s'avança, et Saint-Aubert apprit qu'il n'existait là ni
-auberge, ni maison publique d'aucun genre. L'étranger s'offrit à
-chercher un asile; Saint-Aubert le remercia; et comme le village était
-fort près, il descendit pour l'accompagner, tandis qu'Emilie suivait
-dans la voiture.
-
-En cheminant, Saint-Aubert demanda à son compagnon s'il avait fait une
-bonne chasse.--Non, monsieur, répliqua-t-il, et ce n'était même pas mon
-projet; j'aime ce pays et me propose de le parcourir encore quelques
-semaines; mes chiens sont avec moi plutôt pour l'agrément que pour
-l'utilité; ce costume d'ailleurs me sert de prétexte et m'attire la
-considération qu'on refuserait sans doute à un étranger sans occupation
-apparente.
-
---J'admire vos goûts, dit Saint-Aubert, et si j'étais plus jeune,
-j'aimerais à passer quelques semaines comme vous le faites; je suis
-comme vous un voyageur, mais notre objet n'est pas le même: je cherche
-la santé encore plus que le plaisir. Saint-Aubert soupira et se tut un
-moment; puis, paraissant se recueillir, il ajouta: Je voudrais trouver
-une route passable qui me conduisît en Roussillon pour gagner ensuite le
-Languedoc. Vous, monsieur, qui paraissez connaître le pays, il vous
-serait possible de m'en indiquer une.
-
-L'étranger l'assura que tous ses moyens étaient à son service, et lui
-parla d'un chemin plus à l'est qui devait conduire à une ville, et de là
-facilement en Roussillon.
-
-Ils arrivèrent au village et commencèrent à chercher une chaumière qui
-pût leur offrir un gîte pour la nuit; ils ne trouvaient dans la plupart
-des maisons que la pauvreté, l'ignorance et la gaieté; on regardait
-Saint-Aubert d'un air timide et curieux; il ne fallait rien attendre qui
-ressemblât à un lit. Emilie survint, et observant l'air fatigué et
-souffrant de son pauvre père, se plaignit qu'il eût pris une route si
-peu commode pour un malade. D'autres chaumières étaient un peu moins
-sauvages; l'on y trouvait deux pièces, l'une pour les mules et le
-bétail, l'autre pour la famille, composée presque partout de six ou huit
-enfants, couchés, comme les père et mère, sur des peaux ou des feuilles
-sèches. Le jour n'avait d'entrée et la fumée de sortie, que par un trou
-pratiqué dans la couverture, et l'odeur d'eau-de-vie, dont les
-contrebandiers avaient amené l'usage, suffoquait presque en entrant.
-Emilie détourna les yeux et regarda son père avec une tendre inquiétude
-dont le jeune étranger parut entendre l'expression. Il tira Saint-Aubert
-à part et lui fit offre de son lit: Il est commode, lui dit-il, si nous
-le comparons aux autres, mais partout ailleurs j'aurais eu honte de vous
-l'offrir. Saint-Aubert lui témoigna sa reconnaissance et refusa
-d'accepter son offre; mais l'étranger insista: Point de refus, je
-souffrirais trop, monsieur, répliqua-t-il, si vous étiez sur une peau
-lorsque je me trouverais dans un lit; vos refus blesseraient mon
-amour-propre, et je pourrais penser que ma proposition vous désoblige;
-je vais vous montrer le chemin, et mon hôtesse trouvera moyen d'arranger
-aussi cette jeune dame.
-
-Saint-Aubert consentit enfin, et fut un peu surpris que l'étranger fût
-assez peu galant pour préférer le repos d'un malade à celui d'une jeune
-et charmante personne, car il n'avait point offert la chambre à Emilie;
-mais Emilie n'en pensa pas de même, et le sourire expressif qu'elle lui
-adressa montrait assez combien elle était sensible à l'attention qu'il
-avait pour son père.
-
-L'étranger, qui se nommait Valancourt, s'arrêta le premier pour dire un
-mot à son hôtesse, et l'habitation qu'elle ouvrit ne ressemblait en rien
-à ce qu'on avait encore vu. Cette bonne femme mettait tous ses soins à
-accueillir les voyageurs, et ils furent contraints d'accepter les deux
-seuls lits qui fussent dans la maison. Elle n'avait à leur offrir que
-des oeufs et du lait; mais Saint-Aubert avait des provisions, et pria
-Valancourt de partager son souper. L'invitation fut bien reçue, et la
-conversation s'anima. La franchise, la simplicité, les grandes idées et
-le goût pour la nature que montrait le jeune homme enchantaient
-Saint-Aubert. Il avait dit souvent que ce goût pour la nature ne pouvait
-exister dans une âme sans y supposer une grande pureté de coeur et
-d'imagination.
-
-Il était tard quand Saint-Aubert et Emilie se retirèrent dans leurs
-chambres. Valancourt resta devant la porte; dans cette agréable saison,
-il aimait mieux cette place qu'un étroit cabinet et un lit de peaux.
-Saint-Aubert fut un peu surpris de trouver près de lui Homère, Horace et
-Pétrarque, mais le nom de Valancourt écrit sur les volumes lui en fit
-connaître le possesseur.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-
-Saint-Aubert se réveilla de bonne heure: le sommeil l'avait rafraîchi,
-il désira de partir promptement. Valancourt déjeuna avec lui, et raconta
-que, peu de mois auparavant, il avait été jusqu'à Beaujeu, ville notable
-du Roussillon, et Saint-Aubert, sur son conseil, se décida à suivre
-cette route.
-
-Le chemin de traverse et celui qui conduit à Beaujeu, dit Valancourt, se
-joignent à une lieue et demie d'ici. Je puis, si vous le voulez
-permettre, y diriger votre muletier. Il faut que je me promène, et la
-promenade que je ferai avec vous me sera plus agréable que toute autre.
-
-Saint-Aubert reçut la proposition avec reconnaissance. Ils partirent
-ensemble, mais le jeune homme ne voulut point consentir à se placer dans
-la voiture.
-
-La route, au pied des montagnes, suivait une riante vallée, toute
-brillante de verdure et parsemée de bocages. De nombreux troupeaux s'y
-reposaient à l'ombre des petits chênes, des hêtres et des sycomores; le
-frêne et le tremble laissaient retomber leurs rameaux sur les terres
-arides des rochers: à peine un peu de terre recouvrait leurs racines, et
-le moindre souffle agitait toutes leurs branches.
-
-On rencontrait à chaque heure du jour beaucoup plus de monde. Le soleil
-ne paraissait pas encore, et déjà les bergers conduisaient un bétail
-immense aux pâturages de ces montagnes. Saint-Aubert était parti de
-bonne heure pour jouir du soleil levant et respirer cet air pur du
-matin, si salutaire pour les malades; il devait l'être surtout dans ces
-régions où l'abondance et la variété des plantes aromatiques le
-chargeaient des plus doux parfums.
-
-Le brouillard léger qui voilait les objets environnants disparut peu à
-peu, et permit à Emilie de contempler les progrès du jour. Les reflets
-incertains de l'aurore colorant les pointes des rochers, les revêtirent
-successivement d'une vive lumière, tandis que leur base et les fonds de
-la vallée restaient couverts d'une vapeur sombre. Pendant ce temps, les
-nuages de l'orient éclaircirent leurs nuances, rougirent, brillèrent
-enfin de mille couleurs. La transparence des airs découvrit des flots
-d'or pur, des rayons éclatants chassèrent l'obscurité, pénétrèrent au
-fond du vallon et se répétèrent dans son ruisseau: la nature s'éveillait
-de la mort à la vie. Saint-Aubert se sentit ranimé, son coeur était
-plein; il versa des larmes et éleva ses pensées vers le créateur de
-toutes choses.
-
-Emilie voulut descendre et fouler ce gazon tout humide de rosée; elle
-voulait goûter cette liberté dont le chamois semblait jouir sur la crête
-brune de ces montagnes. Valancourt s'arrêtait avec les voyageurs, et
-leur montrait avec sentiment les objets particuliers de son admiration.
-Saint-Aubert s'attachait à lui. Le jeune homme est ardent, il est bon,
-se disait-il; on voit bien qu'il n'a jamais habité Paris.
-
-Ce ne fut pas sans chagrin qu'il se vit arrivé à l'endroit où les deux
-chemins se rencontraient: il prit congé de lui avec plus d'affection
-qu'une si nouvelle connaissance ne le permet ordinairement. Valancourt
-causa longtemps près de la voiture; il était au moment de s'en aller, et
-pourtant il restait encore; il cherchait des sujets d'entretien qui
-l'excusassent de le prolonger. A la fin il prit congé, et quand il
-partit, Saint-Aubert observa de quel air attentif et occupé il
-contemplait Emilie; elle le salua avec une douceur timide, la voiture
-partit. Mais Saint-Aubert, bientôt après s'avançant à la portière,
-aperçut Valancourt immobile sur la route, les bras croisés sur son
-bâton, et regardant aller la voiture; il salua de la main, et Valancourt
-sortant de sa rêverie, rendit le salut et s'éloigna.
-
-L'aspect du pays changea bientôt. Les voyageurs se virent alors au
-milieu de montagnes à pic, et couvertes jusqu'en haut de noires forêts
-de sapins. Des flèches de granit, s'élançant du vallon même, allaient
-cacher au sein des nues leurs pointes couvertes de neige. Le ruisseau,
-devenu une rivière, coulait doucement et en silence, et ses noires
-forêts se réfléchissaient dans ses eaux limpides. Par intervalles un roc
-sourcilleux relevait son front hardi au-dessus des bois et des vapeurs
-qui servaient de ceinture aux montagnes; quelquefois une aiguille de
-marbre se soutenait perpendiculairement au bord des eaux; un mélèse
-colossal la serrait de ses bras vigoureux, et son front sillonné de la
-foudre était encore couronné de pampres.
-
-Quand la voiture marchait doucement, et se frayait des routes nouvelles,
-Saint-Aubert descendait et cherchait les plantes curieuses dont ce lieu
-était semé; et Emilie, dans l'exaltation de l'enthousiasme, s'enfonçait
-dans l'épaisseur des bois, et prêtait l'oreille en silence à leur
-imposant murmure.
-
-On ne vit, durant plusieurs lieues, ni village, ni même de hameau;
-quelques cabanes de chasseurs étaient la seule trace d'habitation
-humaine. Les voyageurs dînèrent en plein air, dans une jolie partie de
-la vallée, et placés à l'ombre des hêtres. Bientôt après ils partirent
-pour Beaujeu.
-
-La route montait sensiblement; et laissant les pins au-dessous d'eux,
-ils se trouvèrent au milieu des précipices. Le crépuscule du soir
-ajoutait à l'horreur du site, et les voyageurs ignoraient l'éloignement
-de Beaujeu. Saint-Aubert, néanmoins, ne croyait pas la distance
-considérable, et se félicitait de n'avoir plus, au delà de Beaujeu, à
-franchir de pareils déserts. Les bois, les rocs, les montagnes, se
-confondaient peu à peu dans l'obscurité, et bientôt il ne fut plus
-possible de distinguer ces images confuses. Michel avançait avec
-précaution; à peine il distinguait la route, mais ses mules plus habiles
-cheminaient encore d'un pas sûr.
-
-En tournant l'angle d'une montagne, une lumière parut; les rocs et
-l'horizon furent éclairés à une grande distance. Il était sûr que
-c'était un grand feu, mais rien n'indiquait qu'il était accidentel, ou
-préparé. Saint-Aubert le crut allumé par quelque troupe de ces bandits
-qui infestent les Pyrénées; il était attentif, et désirait savoir si la
-route passait près de ce feu. Il avait des armes qui pouvaient le
-défendre au besoin; mais qu'était-ce qu'une si faible ressource contre
-une bande de voleurs aussi déterminés? Il réfléchissait à ce sujet,
-quand une voix s'éleva derrière eux, et commanda au muletier d'arrêter.
-Saint-Aubert lui ordonna d'avancer plus vite; mais soit par l'entêtement
-de Michel, soit par celui des mules, elles ne se pressèrent pas
-davantage: on entendit les pieds d'un cheval, un homme atteignit la
-voiture, et commanda qu'on arrêtât. Saint-Aubert ne doutant plus de son
-dessein, arma son pistolet et tira par la portière: l'homme chancela sur
-son cheval, le bruit du coup fut suivi d'un gémissement, et l'on peut
-imaginer l'effroi de Saint-Aubert, qui crut reconnaître alors la voix
-plaintive de Valancourt. Il fit arrêter lui-même, prononça le nom de
-Valancourt, et ne put conserver aucun doute. Saint-Aubert courut à son
-secours. Il était encore sur son cheval; son sang coulait en abondance;
-il paraissait souffrir beaucoup, quoiqu'il cherchât à consoler
-Saint-Aubert en l'assurant que ce n'était rien, et qu'il n'était blessé
-qu'au bras. Saint-Aubert et le muletier le descendirent de cheval et le
-posèrent à terre; Saint-Aubert voulut bander sa blessure, mais ses mains
-tremblaient tellement qu'il n'y put réussir. Michel poursuivait le
-cheval, qui s'était échappé en perdant son maître; il appela Emilie. Ne
-recevant point de réponse, il courut à la voiture, et la trouva sans
-connaissance. Dans cette affreuse position, et pressé par la douleur de
-laisser Valancourt perdre son sang, il s'efforça de la soulever; il
-appela Michel, et lui demanda de l'eau du ruisseau qui bordait la route.
-Michel avait couru trop loin; mais Valancourt entendant le nom d'Emilie,
-comprit son accident, et s'oubliant presque lui-même, vint aussitôt à
-son secours: déjà elle était revenue quand il fut auprès d'elle; il sut
-que sa crainte pour lui avait causé cet accident, et d'une voix troublée
-par un autre sentiment que celui de la douleur, il l'assura que sa
-blessure était peu de chose. Saint-Aubert s'aperçut alors que pourtant
-elle saignait encore: ses alarmes changèrent d'objet, il déchira son
-linge pour lui faire un bandage. Le sang fut arrêté; mais Saint-Aubert
-redoutant les suites, demanda plusieurs fois si l'on était bien loin de
-Beaujeu: il apprit qu'on avait encore deux lieues; sa frayeur augmenta.
-Il ignorait comment Valancourt pourrait supporter la voiture, et le
-voyait tout prêt à s'évanouir. A peine Valancourt eut-il connu son
-inquiétude, qu'il s'empressa de le rassurer; il parla de son accident
-comme d'une bagatelle. Le muletier avait ramené le cheval; il plaça
-Valancourt dans la voiture; Emilie s'était remise, et l'on reprit le
-chemin de Beaujeu.
-
-[Illustration: Le blessé.]
-
-Saint-Aubert, revenu de sa terreur, exprima sa surprise sur la rencontre
-de Valancourt; mais celui-ci la fit cesser. Vous avez, monsieur, lui
-dit-il, renouvelé mon goût pour la société: depuis que vous l'avez
-quitté, mon hameau me semble un désert; et puisqu'en voyageant le
-plaisir est mon unique but, je me suis déterminé à partir sur-le-champ.
-J'ai pris cette route parce que je la savais plus agréable que toute
-autre; et, d'ailleurs, ajouta-t-il en hésitant un peu, je l'avouerai
-(pourquoi ne l'avouerais-je pas?), j'avais quelque espoir de vous
-rejoindre.
-
---J'ai cruellement répondu à votre honnêteté, dit Saint-Aubert, qui
-déplorait sa précipitation, et lui en expliquait la cause. Mais
-Valancourt, soigneux d'éviter à ses compagnons la moindre peine à son
-sujet, surmonta l'angoisse qu'il éprouvait, et soutint gaiement
-l'entretien. Emilie gardait le silence, à moins que Valancourt ne lui
-adressât directement la parole, et le ton ému dont il le faisait
-suffisait seul pour exprimer beaucoup.
-
-Ils étaient alors près de ce feu qui tranchait si vivement sur les
-ombres de la nuit; il éclairait alors toute la route, et l'on pouvait
-aisément distinguer les figures qui l'entouraient. Ils reconnurent, en
-s'approchant, une bande de ces bohémiens qui, particulièrement à cette
-époque, fréquentaient les Pyrénées, et pillaient le voyageur. Emilie ne
-remarqua pas sans effroi l'air farouche de cette compagnie, et le feu
-qui les découvrait, répandant un nuage de pourpre sur les arbres, les
-rocs et le feuillage, augmentait l'effet bizarre du tableau.
-
-Tous ces bohémiens préparaient leur souper. Une large chaudière était au
-feu, et plusieurs personnes s'occupaient à la remplir. L'éclat de la
-flamme faisait voir une espèce de tente grossière, autour de laquelle
-jouaient pêle-mêle quelques enfants et plusieurs chiens. Tout cet
-ensemble était vraiment grotesque. Les voyageurs sentirent leur danger,
-Valancourt se taisait, mais il mit la main sur un des pistolets de
-Saint-Aubert; Saint-Aubert prit l'autre, et fit avancer le muletier. Ils
-passèrent néanmoins sans recevoir d'insulte. Les voleurs ne
-s'attendaient probablement pas à la rencontre, et s'occupaient trop du
-souper pour sentir alors aucun autre intérêt.
-
-Après une lieue et demie dans la plus profonde nuit, les voyageurs
-arrivèrent à Beaujeu; ils se rendirent à la seule auberge qui s'y
-trouvât, et qui, quoique très-supérieure aux cabanes, ne laissait pas
-que d'être assez mauvaise.
-
-On manda aussitôt le chirurgien de la ville, si toutefois on peut donner
-ce nom à une espèce de maréchal qui soignait les hommes et les chevaux,
-et faisait de plus, dans l'occasion, l'office de barbier. Il examina le
-bras de Valancourt; et s'apercevant que la balle n'avait pas passé les
-chairs, il le pansa, et lui recommanda le repos; mais le patient n'était
-nullement disposé à l'obéissance. Le plaisir d'être bien avait succédé
-aux inquiétudes du mal; car toute jouissance devient positive quand elle
-contraste avec un danger. Valancourt avait repris des forces; il voulut
-prendre part à la conversation. Saint-Aubert et Emilie, délivrés de
-toutes leurs craintes, étaient d'une singulière gaieté. Il était tard:
-cependant Saint-Aubert fut obligé de sortir avec son hôte pour aller
-chercher de quoi souper. Emilie, pendant cet intervalle, s'absenta
-aussi, sous prétexte de ranger chez elle ce dont elle avait besoin; elle
-trouva l'appartement en meilleur ordre qu'elle ne le craignait, et de là
-elle revint joindre Valancourt. Ils parlèrent des tableaux qu'ils
-avaient découverts ce même jour, de l'histoire naturelle, de la poésie,
-de Saint-Aubert enfin; et Emilie ne pouvait parler ou entendre parler
-qu'avec joie d'un sujet aussi cher à son coeur.
-
-La soirée fut très-agréable. Mais comme Saint-Aubert était fatigué, et
-que Valancourt souffrait encore, on se sépara aussitôt après le souper.
-
-Le lendemain matin, Valancourt avait la fièvre, il n'avait pas dormi, et
-sa blessure était enflammée; le chirurgien qui vint le voir lui
-conseilla de rester tranquille à Beaujeu. Saint-Aubert avait peu de
-confiance dans ses talents; mais apprenant que dans les environs on n'en
-trouverait pas de plus habile, il changea son plan, et se détermina à
-attendre la guérison du malade. Valancourt parut chercher à l'en
-détourner, mais avec plus de politesse que de bonne foi.
-
-L'indisposition de Valancourt retint les voyageurs pendant plusieurs
-jours à Beaujeu. Saint-Aubert observa son caractère et ses talents avec
-cette précaution philosophique qu'il portait partout. Il reconnut un
-naturel franc et généreux, plein d'ardeur, susceptible de tout ce qui
-est grand et de tout ce qui est bon; mais impétueux, mais presque
-sauvage et un peu romanesque. Valancourt connaissait peu le monde. Ses
-idées étaient saines, ses sentiments justes, son indignation comme son
-estime s'exprimaient sans mesure ni ménagement. Saint-Aubert souriait de
-sa véhémence, mais la retenait rarement, et se répétait à lui-même: Ce
-jeune homme, sans doute, n'a jamais été à Paris. Un soupir succédait à
-ces réflexions. Il était déterminé à ne point quitter Valancourt avant
-son rétablissement; et comme il était alors en état de voyager, mais non
-pas de soutenir le cheval, Saint-Aubert l'invita à l'accompagner
-quelques jours dans sa voiture. Il avait appris que ce jeune homme était
-d'une famille distinguée en Gascogne dont le rang et la considération
-lui étaient connus; sa réserve en fut moins grande, et Valancourt ayant
-accepté l'offre avec plaisir, ils reprirent la route qui conduisait en
-Roussillon.
-
-Ils voyageaient sans se presser, et s'arrêtaient quand le site méritait
-leur attention; ils grimpaient souvent à des éminences que les mules ne
-pouvaient atteindre; ils s'égaraient dans ces roches, couvertes de
-lavande, de thym, de genièvre, de tamarin, et perdues sous d'antiques
-ombrages; une échappée de vue ravissait Emilie et surpassait les
-merveilles de la plus vive imagination.
-
-Saint-Aubert s'amusait quelquefois à herboriser, tandis qu'Emilie et
-Valancourt couraient après quelques découvertes. Valancourt lui faisait
-remarquer les objets particuliers de son admiration, et récitait les
-plus beaux passages des poëtes latins ou italiens qu'elle aimait. Dans
-les intervalles de la conversation, et quand on ne l'observait pas, il
-fixait ses regards sur cette figure, dont les traits animés indiquaient
-tant d'esprit et d'intelligence. Quand il parlait ensuite, la douceur de
-sa voix décélait un sentiment qu'il prétendait en vain cacher. Par
-degrés les pauses et le silence lui devinrent plus fréquents: Emilie
-montra beaucoup d'empressement à les interrompre; elle qui jusqu'alors
-avait été si réservée, causait et parlait continuellement, tantôt des
-bois, tantôt des vallons ou des montagnes, plutôt que de s'exposer au
-danger de certains moments de silence et de sympathie.
-
-La route de Beaujeu montait fort rapidement: ils se trouvèrent dans les
-montagnes les plus élevées; la sérénité et la pureté de l'air, dans ces
-hautes régions, ravissaient les trois voyageurs; elles semblaient
-alléger leur âme, et leur esprit en paraissait plus pénétrant. Ils
-n'avaient point de mots pour des émotions si sublimes; celles de
-Saint-Aubert recevaient une expression plus solennelle, ses larmes
-coulaient, et il cheminait à l'écart. Valancourt parlait de temps en
-temps pour diriger l'attention d'Emilie; la ténuité de l'atmosphère, qui
-lui laissait distinguer tous les objets, la trompait quelquefois, et
-toujours avec plaisir. Elle ne pouvait croire si loin d'elle ce qui lui
-paraissait si rapproché; le profond silence de cette solitude n'était
-interrompu que par le cri des aigles qui planaient dans l'air, et le
-bruissement sourd des torrents qui grondaient au fond des abîmes.
-Au-dessus d'eux, la voûte brillante des cieux n'était ternie d'aucun
-nuage, les tourbillons de vapeur s'arrêtaient au milieu des montagnes,
-leur rapide mouvement voilait parfois tout le pays, et d'autres fois,
-dégageant quelques parties, laissait à l'oeil quelques moments
-d'observation. Emilie, transportée, considérait la grandeur de ces
-nuages qui variaient leur forme et leurs teintes. Elle admirait leur
-effet sur les contrées inférieures auxquelles ils donnaient à tout
-moment mille formes nouvelles.
-
-Après avoir ainsi voyagé quelques lieues, ils commencèrent à descendre
-en Roussillon, et la scène qui s'ouvrit déployait une beauté moins âpre.
-Les voyageurs ne voyaient pas sans regret les objets imposants qu'ils
-allaient abandonner. Quoique fatigué de ces vastes aspects, l'oeil se
-reposait complaisamment sur la verdure des bois et des prairies; la
-rivière qui les arrosait, la chaumière qu'ombrageaient les hêtres, les
-groupes joyeux des jeunes pâtres, les bouquets de fleurs qui paraient
-les coteaux, formaient ensemble un spectacle enchanteur.
-
-En descendant, ils reconnurent un des grands passages des Pyrénées en
-Espagne: les fortifications, les tours, les murailles, recevaient alors
-les rayons du soleil couchant; les bois qui les entouraient n'avaient
-plus qu'un reflet jaunâtre, tandis que les pointes des rochers étaient
-encore couleur de rose.
-
-Saint-Aubert regardait attentivement sans découvrir la petite ville
-qu'on lui avait indiquée; Valancourt ne pouvait l'éclairer sur la
-distance, parce que jamais il n'avait pénétré si loin; ils voyaient
-pourtant une route, et ils devaient la croire directe, puisque depuis
-Beaujeu ils n'avaient pu s'égarer d'aucun côté.
-
-Le soleil était à l'horizon, et Saint-Aubert pressa son muletier; il se
-trouvait d'une extrême faiblesse, et à la suite d'une journée si
-fatigante, il désirait vivement un moment de repos. Son inquiétude ne se
-calma point en observant un grand train d'hommes, de chevaux et de
-mulets chargés, qui défilaient dans les détours de la montagne opposée;
-et comme les bois dérobaient souvent leur marche, on ne pouvait en
-apprécier le nombre. Quelque chose de brillant, comme des armes,
-resplendissait aux derniers rayons du soleil, et l'habit militaire se
-distinguait sur les premiers et sur quelques individus dispersés parmi
-la troupe. Dès qu'ils furent dans la vallée, une autre bande de soldats
-sortit des bois; les craintes de Saint-Aubert augmentèrent: il ne
-doutait pas que ce ne fussent autant de contrebandiers saisis dans les
-Pyrénées, et enlevés par des régiments avec leurs marchandises.
-
-Les voyageurs s'étaient si longtemps oubliés dans les montagnes, qu'ils
-furent totalement trompés dans leur calcul, et ne purent gagner Montigni
-avant le coucher du soleil. Ils traversèrent la vallée, et remarquèrent
-sur un pont grossier qui réunissait deux escarpements, un groupe de
-jeunes enfants qui lançaient des pierres dans le torrent; les cailloux,
-en tombant faisaient jaillir des colonnes d'eau, et rendaient un bruit
-sourd que prolongeaient au loin les échos des montagnes. Sous le pont on
-découvrait toute la vallée en perspective, une cataracte au milieu des
-rocs, et une cabane sur une pointe abritée par de vieux sapins. Il
-semblait que cette habitation dût être voisine d'une petite ville.
-Saint-Aubert fit arrêter: il appela les enfants, et leur demanda si
-Montigni était bien loin; mais la distance, le bruit des eaux, ne lui
-permit pas de se faire entendre, et la hauteur à pic des montagnes qui
-soutenaient le pont, était trop considérable et trop perpendiculaire,
-pour que tout autre qu'un montagnard exercé, pût gravir jusqu'au sommet.
-Saint-Aubert ne s'arrêta donc qu'un instant; on continua la route à la
-faveur du crépuscule, et cette route même était tellement brisée, qu'il
-parut plus sage de quitter la voiture. La lune commençait à poindre,
-mais sa lumière était trop faible; ils marchaient au hasard au milieu
-des dangers. A ce moment la cloche d'un couvent se fit entendre:
-l'obscurité complète interceptait la vue du bâtiment, mais le son
-paraissait venir des bois qui couvraient la montagne à droite.
-Valancourt proposa d'aller à la recherche. Si nous ne trouvons pas un
-asile dans ce couvent, disait-il, du moins obtiendrons-nous des
-renseignements sur la distance ou la position de Montigni. Il se mit à
-courir sans attendre la réponse de Saint-Aubert; mais Saint-Aubert le
-rappela. Je suis, lui dit-il, horriblement fatigué, j'ai besoin du plus
-prompt repos, allons tous au couvent, votre air vigoureux déjouerait nos
-desseins; mais lorsque l'on verra mon épuisement et la lassitude
-d'Emilie, on ne pourra nous refuser un asile.
-
-En disant ces mots il prit le bras d'Emilie, et recommandant à Michel de
-l'attendre, il suivit le son de la cloche et monta du côté des bois. Ses
-pas étaient chancelants; Valancourt lui offrit son bras, qu'il accepta.
-La lune alors éclairait leur sentier et leur permit bientôt d'apercevoir
-des tours qui s'élevaient au-dessus de la colline. La cloche continuait
-de les guider; ils entrèrent dans le bois, et la clarté tremblante de la
-lune devint plus incertaine par l'ombrage et le mouvement des feuilles.
-Cette obscurité, ce silence, lorsque la cloche ne sonnait pas, l'espèce
-d'horreur qu'inspirait un lieu si sauvage, tout remplit Emilie d'une
-frayeur que la voix et la conversation de Valancourt pouvaient seules
-diminuer. Après avoir monté quelque temps, Saint-Aubert se plaignit, et
-on s'arrêta sur un tertre de gazon où les arbres plus ouverts,
-laissaient jouir du clair de la lune. Saint-Aubert s'assit sur l'herbe
-entre Emilie et Valancourt. La cloche ne sonnait plus, et le calme
-profond n'était interrompu par aucun bruit, car le murmure sourd de
-quelques torrents éloignés semblait accompagner plutôt que troubler le
-silence.
-
-Ils avaient alors sous les yeux la vallée qu'ils avaient quittée. La
-lumière argentine qui en découvrait les fonds, reflétait sur les rocs et
-les bois de la gauche, et contrastait avec les ténèbres dont les bois à
-la droite étaient comme enveloppés. Leurs sommets seulement étaient
-illuminés par places; le reste du vallon se perdait au sein d'un
-brouillard, dont le clair de lune même ne servait qu'à épaissir la
-teinte. Les voyageurs furent quelque temps à contempler ce bel effet.
-
-De pareilles scènes, dit Valancourt, charment le coeur comme les accords
-d'une musique douce; quiconque a savouré une fois la mélancolie qu'elles
-inspirent, ne voudrait pas en changer l'impression contre celle des plus
-vifs plaisirs. Elles réveillent nos plus purs sentiments: elles
-disposent à la bienveillance, à la pitié, à l'amitié. «Ceux que j'aime,
-il m'a toujours paru les aimer mieux à cette heure-ci.» Sa voix trembla,
-et il fit une pause.
-
-Saint-Aubert ne disait rien. Emilie vit tomber une larme sur la main
-qu'elle pressait dans les siennes.--Elle devina bien sa pensée; la
-sienne aussi s'était reportée aux touchants souvenirs de sa mère. Mais
-Saint-Aubert la ranimant: Oh! oui, dit-il en retenant un soupir, la
-mémoire de ceux que nous aimons, d'un temps écoulé pour toujours, c'est
-à ce moment qu'elle repose sur nos âmes! C'est comme une harmonie
-lointaine au milieu du silence des nuits, comme les teintes adoucies de
-ce paysage. Puis après un moment Saint-Aubert ajouta: J'ai toujours cru
-mes idées plus nettes à cette heure-ci qu'à toute autre, et le coeur qui
-n'en reconnaît pas l'influence, est certainement un coeur dénaturé. Il y
-a beaucoup de gens...
-
-Valancourt soupira.
-
---S'en trouve-t-il donc beaucoup? dit Emilie.
-
---Dans quelques années peut-être, mon Emilie, dit Saint-Aubert, vous
-sourirez en vous rappelant cette question, si toutefois ce souvenir ne
-vous arrache pas des pleurs. Mais venez, je suis un peu mieux. Avançons.
-
-Ils sortirent du bois, et virent enfin sur un plateau que formaient les
-roches, le couvent même qu'ils avaient tant cherché. Une haute muraille
-qui l'environnait les conduisit jusqu'à une porte antique; ils
-frappèrent aussitôt, et le pauvre moine qui leur ouvrit les conduisit
-dans une salle voisine, où il les pria d'attendre que le supérieur fût
-averti. Dans l'intervalle, plusieurs frères vinrent les regarder; le
-premier moine reparut, et les conduisit au supérieur. Il était dans une
-chaise à bras; un gros volume était devant lui, soutenu d'un large
-pupitre. Il reçut les voyageurs poliment, quoique sans se lever, leur
-fit peu de questions, et consentit à leur demande. Après un entretien
-fort court et les compliments du supérieur, on les mena dans la pièce où
-le souper devait être servi, et Valancourt, qu'un des frères voulut
-accompagner, fut retrouver Michel, la voiture et les mules. Ils avaient
-à peine descendu la moitié du chemin que la voix du muletier fit
-retentir tous les échos; il appelait Saint-Aubert, il appelait
-Valancourt. Convaincu, non sans peine, que ni lui ni son maître
-n'avaient plus rien à redouter, il se laissa conduire dans une cabane au
-bord des bois. Valancourt revint à la hâte partager le souper de ses
-amis, tel que les moines avaient pu le disposer. Saint-Aubert était trop
-souffrant pour manger. Emilie, inquiète pour son père, ne savait pas
-songer à elle, et Valancourt, muet et pensif, mais toujours occupé
-d'eux, ne paraissait penser qu'à soulager et fortifier Saint-Aubert.
-
-[Illustration: Les voyageurs.]
-
-Ils se séparèrent de bonne heure et se retirèrent à leurs appartements.
-Emilie coucha dans un cabinet à côté de la chambre de son père: triste,
-pensive, occupée de l'état de langueur où elle voyait Saint-Aubert, elle
-se coucha sans espoir de dormir.
-
-Deux heures après une cloche se fit entendre, et des pas précipités
-parcoururent les corridors. Peu faite aux usages des cloîtres, Emilie
-fut alarmée; ses craintes toujours vivantes pour son père, lui firent
-supposer qu'il était plus mal; elle se leva à la hâte pour voler à lui,
-mais s'étant arrêtée un moment à la porte pour laisser passer les
-religieux, elle eut le temps de se remettre, de rappeler ses idées, et
-de comprendre que la cloche avait sonné matines. Cette cloche ne sonnait
-plus, tout était paisible, elle n'alla pas plus loin; mais hors d'état
-de se rendormir, et invitée d'ailleurs par l'éclat d'une lune brillante,
-elle ouvrit sa fenêtre et considéra le pays.
-
-La nuit était calme et belle, le firmament était sans nuage, et le
-zéphyr à peine agitait les arbres de la vallée. Elle était attentive,
-lorsque l'hymne nocturne des religieux s'éleva doucement de la chapelle.
-Cette chapelle était plus basse, et le chant sacré semblait monter au
-ciel à travers le silence des nuits. Les pensées se suivirent; de
-l'admiration des ouvrages, son âme se porta à l'adoration de leur auteur
-tout-puissant et bon. Pénétrée d'une dévotion pure et sans mélange
-d'aucun système, son âme s'élevait au-dessus de notre univers; ses yeux
-versaient des pleurs; elle adorait sa puissance dans ses oeuvres, et sa
-bonté dans ses bienfaits.
-
-Le chant des moines fit de nouveau place au silence; mais Emilie ne
-quitta sa fenêtre que lorsque la lune s'étant couchée, l'obscurité
-sembla l'inviter au sommeil.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-
-Saint-Aubert se trouva le lendemain assez bien rétabli pour continuer le
-voyage; il espérait arriver ce jour même en Roussillon, et il se mit en
-route dès le matin. Le théâtre que parcouraient alors les voyageurs
-était aussi sauvage, aussi pittoresque que les précédents; seulement de
-temps à autre, les scènes moins sévères déployaient une beauté plus
-riante.
-
-Quand Saint-Aubert paraissait occupé des plantes, il contemplait avec
-transport Emilie et Valancourt qui se promenaient ensemble; l'un avec la
-contenance et l'émotion du plaisir, indiquait un grand trait dans la
-scène qui s'offrait à eux; l'autre écoutait et regardait avec une
-expression de sensibilité sérieuse qui indiquait l'élévation de son
-esprit. Ils avaient l'air de deux amants qui n'avaient jamais quitté
-leurs montagnes, que leur situation avait préservés de la contagion des
-frivolités, dont les idées, simples et grandes comme le paysage qu'ils
-parcouraient, ne concevaient le bonheur que dans la tendre union des
-coeurs purs. Saint-Aubert souriait et soupirait en même temps, en
-songeant au bonheur romanesque dont son imagination lui présentait le
-tableau; il soupirait encore en songeant combien la nature et la
-simplicité étaient donc étrangères au monde, puisque leurs doux plaisirs
-paraissaient un roman.
-
-Le monde, disait-il en suivant sa pensée, le monde ridiculise une
-passion qu'il connaît à peine; ses mouvements, ses intérêts distrayent
-l'esprit, dépravent les goûts, corrompent le coeur; et l'amour ne peut
-exister dans un coeur quand il n'a plus la douce dignité de l'innocence.
-La vertu et le goût sont presque la même chose; la vertu, c'est le goût
-mis en action, et les plus délicates affections de deux coeurs forment
-ensemble le véritable amour. Comment pourrait-on chercher l'amour au
-sein des grandes villes? la frivolité, l'intérêt, la dissipation, la
-fausseté y remplacent continuellement la simplicité, la tendresse et la
-franchise.
-
-Il était près de midi, quand les voyageurs arrivèrent à un chemin si
-dangereux qu'il leur fallut descendre de la voiture; la route était
-bordée de bois, et, plutôt que de la suivre, ils se détournèrent pour
-chercher l'ombre. Une fraîcheur humide était répandue dans l'air; la
-brillante verdure du gazon, l'heureux mélange des fleurs, des baumes,
-des thyms, des lavandes qui l'enrichissaient, la hauteur des pins, des
-hêtres, des châtaigniers qui protégeaient leur existence, tout
-concourait à faire de ce lieu une retraite vraiment délicieuse.
-Quelquefois le feuillage, plus serré, interdisait la vue du paysage;
-ailleurs, quelques échappées mystérieuses indiquaient à l'imagination
-des tableaux plus charmants qu'elle n'en avait encore observés, et les
-voyageurs se livraient volontiers à ces jouissances presque idéales.
-
-Les pauses et le silence qui avaient déjà interrompu les entretiens de
-Valancourt et d'Emilie furent ce jour-là bien plus fréquents.
-Valancourt, de la plus expressive vivacité, tombait dans un accès de
-langueur, et la mélancolie se peignait sans dessein jusque dans son
-sourire. Emilie ne pouvait plus s'y méprendre: son propre coeur
-partageait le même sentiment.
-
-Quand Saint-Aubert fut rafraîchi, ils continuèrent de marcher dans le
-bois, croyant toujours côtoyer la route; mais ils s'aperçurent enfin
-qu'ils l'avaient tout à fait perdue. Ils avaient suivi la pente où la
-beauté des sites les retenait, et la route s'élevait entièrement sur
-l'escarpement au-dessus d'eux. Valancourt appela Michel, mais l'écho
-seul répondit à ses cris, et ses efforts furent également vains pour
-retrouver la route. Dans cet état, ils aperçurent la cabane d'un berger
-placée entre des arbres, et encore à quelque distance. Valancourt y
-courut pour demander quelque indication; en arrivant, il ne vit que deux
-enfants qui jouaient sur le gazon. Il regarda jusqu'au fond de la
-maison, et ne vit personne. L'aîné de ces enfants lui dit que son père
-était aux champs, que sa mère était dans la vallée et ne tarderait pas à
-revenir. Valancourt songeait à ce qu'il fallait faire, quand la voix de
-Michel résonna tout à coup sur les roches au-dessus et fit retentir
-leurs échos. Valancourt répondit aussitôt et s'efforça de l'aller
-joindre; après un travail pénible entre les branches et les rochers, il
-parvint enfin jusqu'à lui, et ce ne fut pas sans peine qu'il en obtint
-un peu de silence. La route était fort loin du lieu où se reposaient
-Saint-Aubert et Emilie. Il était difficile de ramener la voiture; il eût
-été trop fatigant pour Saint-Aubert de gravir tout le bois comme
-lui-même l'avait fait, et Valancourt était fort en peine de trouver un
-chemin plus praticable.
-
-Pendant ce temps, Saint-Aubert et Emilie s'étaient rapprochés de la
-chaumière et se reposaient sur un banc champêtre appuyé entre deux pins
-et couronné de leur feuillage; ils avaient observé Valancourt et
-attendaient qu'il les rejoignît.
-
-L'aîné des deux enfants avait quitté son jeu pour regarder les
-voyageurs; mais le petit continuait ses gambades et tourmentait son
-frère pour qu'il revînt l'aider. Saint-Aubert examinait avec plaisir
-cette simplicité enfantine, quand tout à coup ce spectacle lui rappelant
-les enfants qu'il avait perdus à cet âge, et surtout leur mère
-bien-aimée, il retomba dans la rêverie. Emilie, qui s'en aperçut,
-commença un de ces airs touchants qu'il aimait de préférence et qu'elle
-savait chanter avec le plus de grâce et d'expression. Saint-Aubert lui
-sourit au travers de ses larmes; il prit sa main, la serra tendrement,
-et tâcha de bannir ses mélancoliques réflexions.
-
-Elle chantait encore, lorsque Valancourt revint; il ne voulut pas
-l'interrompre et s'arrêta pour écouter. Quand elle eut fini, il approcha
-et raconta qu'il avait trouvé Michel et même un chemin pour gravir le
-rocher. Saint-Aubert à ces mots en mesura l'étonnante hauteur; il était
-déjà accablé, et la montée lui semblait formidable. Ce parti néanmoins
-lui paraissait préférable à une route longue et toute rompue; il se
-résolut de l'essayer, mais Emilie, toujours soigneuse, lui proposa de
-dîner d'abord pour rétablir un peu ses forces, et Valancourt retourna à
-la voiture pour y chercher des provisions.
-
-A son retour, il proposa de se placer un peu plus haut, parce que la vue
-y serait plus étendue et plus belle. Ils allaient s'y rendre, quand ils
-virent une jeune femme s'approcher des enfants, les caresser, et pleurer
-amèrement sur eux.
-
-Les voyageurs, intéressés à son malheur, s'arrêtèrent pour mieux
-l'observer. Elle prit dans ses bras le plus jeune des enfants, et
-découvrant des étrangers, elle sécha ses larmes à la hâte et se
-rapprocha de la chaumière. Saint-Aubert lui demanda ce qui pouvait tant
-l'affliger. Il apprit que son époux était un pauvre berger qui tous les
-ans passait l'été dans cette cabane pour y conduire un troupeau sur les
-montagnes. La nuit précédente, il avait tout perdu; une troupe de
-bohémiens, qui depuis quelque temps désolaient le voisinage, avait
-enlevé toutes les brebis de son maître. Jacques, ajoutait la femme,
-avait amassé un peu d'argent, et il en avait acheté quelques brebis pour
-nous, mais aujourd'hui, il faut bien qu'elles remplacent le troupeau
-qu'on a pris à son maître; et ce qu'il y a de pis, c'est que le maître,
-quand il saura cela, ne voudra plus nous confier ses moutons; c'est un
-homme dur; et alors que deviendront nos enfants?
-
-L'attitude de cette femme, la simplicité de son récit et sa douleur
-sincère, portèrent Saint-Aubert à croire sa triste histoire. Valancourt,
-convaincu qu'elle était vraie, demanda sur-le-champ de quel prix était
-le troupeau; quand il le sut, il fut tout déconcerté. Saint-Aubert donna
-quelque argent à la femme; Emilie contribua de sa petite bourse, et ils
-marchèrent à l'endroit convenu. Valancourt restait derrière; il parlait
-à la femme du berger, dont les larmes coulaient alors et de
-reconnaissance et de surprise; il lui demandait combien il lui manquait
-encore d'argent pour rétablir le troupeau dérobé. Il trouva que cette
-somme était à peu près la totalité de ce qu'il portait avec lui. Il
-était incertain et affligé; cette somme, se disait-il, suffirait au
-bonheur de cette pauvre famille; il est en mon pouvoir de la donner, de
-les rendre complétement heureux; mais comment ferai-je, moi? comment
-regagnerai-je ma demeure, avec le peu qui me restera? Il hésita quelques
-moments; il trouvait une volupté singulière à sauver une famille de sa
-ruine. Il sentait la difficulté de poursuivre sa route avec le peu
-d'argent qu'il garderait.
-
-Il était dans cette perplexité, quand le berger lui-même parut. Ses
-enfants furent à sa rencontre; il en prit un entre ses bras, et l'autre,
-s'attachant à sa ceinture, il s'avança avec lenteur. Son air abattu,
-désolé, décida Valancourt; il jeta tout l'argent qu'il avait, sauf
-quelques pistoles, et courut après Saint-Aubert, qui, soutenu d'Emilie,
-s'acheminait vers la hauteur. Valancourt ne s'était jamais senti
-l'esprit si léger; son coeur tressaillait de joie, et tous les objets
-autour de lui semblaient plus beaux et plus intéressants. Saint-Aubert
-observa ses transports.--Qu'avez-vous, lui dit-il, qui vous enchante
-ainsi?--Oh! la belle journée, s'écriait Valancourt, comme le soleil
-brille, comme l'air est pur, quel site enchanteur!--Il est charmant, dit
-Saint-Aubert, dont l'heureuse expérience expliquait aisément l'émotion
-de Valancourt; quel dommage que tant de riches qui pourraient se
-procurer à volonté un soleil brillant laissent flétrir leurs jours dans
-les brouillards de l'égoïsme! Pour vous, mon jeune ami, puisse toujours
-le soleil vous paraître aussi beau qu'aujourd'hui; puissiez-vous, dans
-votre active bienveillance, réunir toujours la bonté et la sagesse.
-
-Valancourt, honoré d'un tel compliment, ne put répondre que par un
-sourire, et ce fut celui de la reconnaissance.
-
-Ils continuèrent de traverser le bois entre les fertiles gorges des
-montagnes. A peine arrivés dans l'endroit où ils voulaient se rendre,
-tous à la fois firent une exclamation; derrière eux, le roc
-perpendiculaire s'élevait à une hauteur prodigieuse et se séparait alors
-en deux flèches pareillement élevées. Leurs teintes grises contrastaient
-avec l'émail des fleurs qui s'épanouissaient entre leurs fentes; les
-ravins sur lesquels l'oeil glissait rapidement pour se porter à la
-vallée, étaient eux-mêmes parsemés d'arbrisseaux; plus bas encore, un
-tapis vert indiquait des forêts de châtaigniers au milieu desquels on
-apercevait la chaumière du pauvre pâtre. De tous côtés les Pyrénées
-découvraient leurs sommets majestueux; les uns chargés d'immenses blocs
-de marbre, changeaient de nuance et d'aspect en même temps que le
-soleil; d'autres, encore plus élevés, ne montraient que leurs pointes
-couvertes de neige et leurs bases colossales, uniformément tapissées, se
-couvraient jusqu'au vallon de pins, de mélèses et de chênes verts. Ce
-vallon, quoique étroit, était celui qui conduisait au Roussillon; la
-fraîcheur de ses pâturages, la richesse de sa culture, contrastaient
-étonnamment avec la grandeur des masses dont il était environné. Entre
-les chaînes prolongées, on découvrait le bas Roussillon, et
-l'éloignement excessif confondant toutes les nuances, semblait unir la
-côte aux vagues blanches de la Méditerranée. Un promontoire surmonté
-d'un phare indiquait seul la séparation et le rivage; les oiseaux de mer
-voltigeaient autour. Plus loin, pourtant, on discernait quelques voiles
-blanches; le soleil en augmentait l'éclat, et leur distance du phare en
-faisait juger la vitesse; mais il y en avait de si éloignées, qu'elles
-servaient seulement à séparer le ciel de la mer.
-
-De l'autre côté de la vallée, précisément en face des voyageurs, était
-un passage dans les rochers, qui conduisait à la Gascogne. Ici, nul
-vestige de culture; les rocs de granit s'élevaient spontanément de leurs
-bases et perçaient les cieux de leurs pointes stériles: ici, ni forêts,
-ni chasseurs, ni cabanes; quelquefois pourtant, un mélèse gigantesque
-jetait son ombre immense sur un précipice sans fond, et quelquefois une
-croix sur un rocher apprenait au voyageur l'affreux destin de quelque
-imprudent. Le lieu semblait destiné à devenir un refuge de bandits;
-Emilie à tout moment s'attendait à les voir débusquer; bientôt après, un
-objet non moins terrible la frappa. Un gibet, placé à l'entrée du
-passage et précisément au-dessus d'une des croix, expliquait assez
-clairement quelque événement vraiment tragique. Elle évita d'en parler à
-Saint-Aubert, mais cette vue la rendit inquiète; elle eût voulu presser
-le repas pour arriver avec certitude avant le coucher du soleil. Mais
-Saint-Aubert avait besoin de rafraîchissements, et, s'asseyant sur le
-gazon, les voyageurs entamèrent la corbeille.
-
-Saint-Aubert fut ranimé par le repos et par l'air serein de cette
-esplanade. Valancourt était tellement ravi, tellement porté à la
-conversation, qu'il semblait avoir oublié tout le chemin qu'il restait à
-faire. Le repas fini, ils firent un long adieu à ce site merveilleux et
-recommencèrent à grimper. Saint-Aubert retrouva la voiture avec joie.
-Emilie y monta avec lui; mais voulant connaître avec plus de détails la
-délicieuse contrée dans laquelle ils allaient descendre, Valancourt
-découpla ses chiens et les suivit à pied; il s'égarait parfois sur des
-éminences qui lui promettaient un beau point de vue; le pas des mules
-lui permettait ces distractions. Si quelque endroit déployait une rare
-magnificence, il revenait à la voiture, et Saint-Aubert, trop fatigué
-pour en aller jouir lui-même, y envoyait Emilie et restait à l'attendre.
-
-Il était tard quand ils descendirent les belles hauteurs qui bordent le
-Roussillon. Cette charmante province est enclavée dans leurs barrières
-majestueuses et n'est ouverte que du côté de la mer. L'aspect de la
-culture embellissait au fond le paysage, et la plaine se colorait des
-plus riches nuances, et telles que le luxe du climat et l'industrie des
-habitants pouvaient partout les faire éclore. Des bosquets d'orangers et
-de citronniers parfumaient l'air; leurs fruits déjà mûrs se balançaient
-dans le feuillage, et des coteaux en pente douce étalaient les plus
-beaux raisins. Plus loin, des bois, des pâturages, des villes, des
-hameaux, la mer, dont la surface brillante laissait flotter des voiles
-éparses, un couchant étincelant de pourpre; ce passage, au milieu des
-montagnes qui le bordaient, formait la parfaite union de l'aimable et du
-sublime: c'était la beauté dormant au sein de l'horreur.
-
-Les voyageurs arrivés dans la plaine, avancèrent entre les haies de
-myrtes et de grenadiers en fleurs jusqu'à la petite ville d'Arles, où
-ils voulaient rester la nuit. Ils trouvèrent un asile simple, mais
-propre; ils eussent passé une soirée charmante, après les travaux et les
-jouissances du jour, si la séparation qui s'approchait n'eût répandu un
-nuage sur leurs coeurs. Saint-Aubert voulait partir le lendemain,
-côtoyer la Méditerranée, et arriver jusqu'en Languedoc. Valancourt, trop
-tôt guéri, désormais sans prétexte pour suivre ses nouveaux amis, devait
-s'en séparer en ce lieu même. Saint-Aubert qui l'aimait, lui proposa
-d'aller plus loin; mais il ne renouvela pas l'invitation, et Valancourt
-eut le courage de n'y pas céder, pour montrer qu'il en était digne. Ils
-devaient donc se quitter le lendemain: Saint-Aubert partant pour le
-Languedoc, et Valancourt reprenant, pour se rendre chez lui, la route
-des montagnes. Toute la soirée il fut muet, et plongé dans la rêverie:
-Saint-Aubert fut avec lui affectueux, mais pourtant grave; Emilie fut
-sérieuse, quoiqu'elle s'efforçât de paraître gaie; et après une des plus
-mélancoliques soirées qu'ils eussent jamais passée ensemble, ils se
-quittèrent pour la nuit.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-
-Le lendemain matin, Valancourt déjeuna avec Saint-Aubert et Emilie, mais
-aucun d'eux ne paraissait avoir dormi. Saint-Aubert portait l'empreinte
-de l'accablement et de la langueur; Emilie trouvait sa santé plus
-mauvaise, et ses inquiétudes s'augmentaient à chaque instant; elle
-observait tous ses regards avec une timide affection, et leur expression
-se retrouvait bientôt fidèlement répétée dans les siens.
-
-Au commencement de leur liaison, Valancourt avait indiqué son nom et sa
-famille: Saint-Aubert connaissait l'un et l'autre; les biens de sa
-maison, qu'un frère aîné de Valancourt possédait alors, n'étaient qu'à
-vingt milles de la vallée, et Saint-Aubert avait rencontré ce frère dans
-quelques maisons de son voisinage. Ce préliminaire avait facilité son
-admission; son maintien, ses manières, son extérieur lui avaient gagné
-l'estime de Saint-Aubert, qui volontiers s'en fiait à son coup d'oeil;
-mais il respectait les convenances, et toutes les qualités qu'il
-reconnaissait en lui n'eussent pas paru des motifs suffisants pour
-l'approcher autant de sa fille.
-
-Le déjeuner fut presque aussi silencieux qu'avait été le souper de la
-veille; mais leur rêverie fut interrompue par le bruit de la voiture qui
-devait emmener Saint-Aubert et Emilie: Valancourt se leva de sa chaise
-et courut à la fenêtre, il reconnut la voiture, et revint à son siége
-sans parler. Le moment de la séparation était venu: Saint-Aubert dit à
-Valancourt qu'il espérait le voir à la vallée, et qu'il n'y passerait
-sûrement pas sans les honorer d'une visite. Valancourt le remercia
-vivement, et l'assura qu'il n'y manquerait jamais. En disant ces mots,
-il regardait timidement Emilie, et elle s'efforçait de sourire au milieu
-de sa profonde tristesse. Ils passèrent quelques minutes dans un
-entretien fort animé; Saint-Aubert prit le chemin du carrosse, Emilie et
-Valancourt suivirent en silence. Valancourt restait à la portière après
-qu'ils furent montés; aucun ne semblait avoir assez de courage pour dire
-adieu. A la fin Saint-Aubert prononça le triste mot; Emilie le rendit à
-Valancourt, qui le répéta avec un sourire forcé, et la voiture se mit en
-marche.
-
-Les voyageurs restèrent quelque temps sans rien dire. Saint-Aubert
-rompit le silence, en s'écriant. C'est un intéressant jeune homme. Il y
-a bien des années qu'une connaissance si courte ne m'a si tendrement
-attaché. Il me rappelle les jours de ma jeunesse, ce temps où tout me
-semblait admirable et nouveau. Saint-Aubert soupira et retomba dans la
-rêverie. Emilie se pencha à la portière, et revit Valancourt immobile à
-la porte et les suivant des yeux; il l'aperçut et salua de la main: elle
-rendit cet adieu, et le tournant de la route ne lui permit plus de le
-voir.
-
-Je me souviens de ce que j'étais à cet âge, reprit Saint-Aubert: je
-pensais et sentais précisément comme lui; le monde alors s'ouvrait
-devant moi, et maintenant il se ferme.
-
---O cher papa! ne vous livrez pas à des pensées si sombres, dit Emilie
-d'une voix tremblante: vous avez, je l'espère, bien des années à vivre,
-pour votre bonheur et pour le mien.
-
---Ah! mon Emilie, s'écria Saint-Aubert; pour le tien! oui, j'espère bien
-qu'il en est ainsi. Il essuya une larme qui coulait le long de ses
-joues, et souriant de son attendrissement, il ajouta d'une voix tendre:
-Il y a quelque chose dans l'ardeur et l'ingénuité de ce jeune homme, qui
-doit surtout enchanter un vieillard, dont le poison du monde n'a point
-altéré les sentiments; oui, je découvre en lui je ne sais quoi
-d'insinuant, de vivifiant, comme la vue du printemps lorsque l'on est
-malade. L'esprit du malade prend quelque chose du renouvellement de la
-sève, et les yeux se raniment aux rayons du midi: Valancourt est pour
-moi cet heureux printemps.
-
-Emilie, qui pressait tendrement la main de son père, n'avait jamais
-entendu de sa bouche un éloge qui l'eût autant ravie, pas même quand
-elle en avait été l'objet.
-
-Ils voyageaient au milieu des vignobles, des bois et des prairies,
-enchantés à chaque pas de ce charmant paysage que bornaient les Pyrénées
-et l'immensité de l'Océan. Bientôt après midi ils atteignirent
-Collioure, situé sur la Méditerranée. Ils y dînèrent, et laissèrent
-passer la grande chaleur: ils reprirent les rivages enchanteurs qui
-s'étendent jusqu'au Languedoc. Emilie considérait avec enthousiasme le
-vaste empire des flots, dont les lumières et les ombres variaient si
-singulièrement la surface, et dont les bords, ornés de bois, portaient
-déjà les premières livrées de l'automne.
-
-Saint-Aubert était impatient de se trouver à Perpignan, où il attendait
-des lettres de M. Quesnel; et c'était l'attente de ces lettres qui lui
-avait fait quitter Collioure, malgré le besoin qu'il avait d'un peu de
-repos. Après quelques lieues de chemin, il s'endormit; et Emilie, qui
-avait mis deux ou trois livres dans la voiture en quittant la vallée,
-eut le loisir d'en faire usage. Elle chercha celui dans lequel
-Valancourt avait lu la veille; elle désirait de repasser les pages sur
-lesquelles les yeux d'un ami si cher s'étaient fixés tout nouvellement.
-Elle voulait appuyer sur les passages qu'il admirait, les prononcer
-comme il le faisait, et le ramener, pour ainsi dire, en sa présence. En
-cherchant ce livre, qu'elle ne pouvait trouver, elle aperçut à la place
-un volume de Pétrarque, qui avait appartenu à Valancourt, dont le nom
-était écrit dessus. Souvent il lui en lisait des passages, et toujours
-avec cette expression pathétique qui caractérisait les sentiments de
-l'auteur.
-
-Ils arrivèrent à Perpignan bientôt après le soleil couché. Saint-Aubert
-trouva les lettres qu'il attendait de M. Quesnel. Il en parut si
-douloureusement affecté, qu'Emilie, effrayée, le conjura, autant que sa
-délicatesse le lui permît, de lui en expliquer le contenu. Il ne
-répondit que par ses larmes, et bientôt parla d'autre chose. Emilie
-s'interdit de le presser davantage; mais l'état de son père l'occupait
-fortement, et de la nuit elle ne put dormir.
-
-Le lendemain ils continuèrent de suivre la côte, à l'effet de gagner
-Leucate, sur la Méditerranée, et situé sur la frontière du Roussillon et
-du Languedoc. En chemin, Emilie renouvela les sollicitations de la
-veille, et parut tellement troublée du silence et du désespoir de
-Saint-Aubert, qu'enfin il bannit la réserve. Je ne voulais pas, ma chère
-Emilie, lui dit-il, répandre un nuage sur vos plaisirs, et j'aurais
-désiré, du moins pendant le voyage, vous cacher quelques circonstances
-dont il eût bien fallu vous informer un jour; votre affliction m'en
-empêche, et vous souffrez peut-être autant de votre inquiétude que vous
-souffrirez de la vérité. La visite de M. Quesnel fut pour moi une époque
-fatale. Il me dit alors une partie des nouvelles que sa lettre vient de
-me confirmer. Vous m'avez entendu parler d'un M. Motteville, de Paris;
-mais vous ignoriez que la principale partie de ce que je possède était
-déposée dans ses mains; j'avais en lui une entière confiance, et je ne
-veux pas le croire encore indigne de mon estime. Plusieurs événements
-ont concouru à sa ruine, et je suis ruiné avec lui.
-
-Saint-Aubert s'arrêta pour modérer son émotion.
-
-Les lettres que j'ai reçues de M. Quesnel, reprit-il en s'excitant à la
-fermeté, ces lettres en contenaient d'autres de M. Motteville lui-même,
-et toutes mes craintes sont confirmées.
-
---Faudra-t-il quitter la vallée? dit Emilie après un long silence.--Cela
-est encore incertain, dit Saint-Aubert, et dépendra du traitement que
-Motteville pourra faire à ses créanciers. Mon patrimoine, vous le savez,
-n'était pas bien considérable, et maintenant ce n'est presque plus rien.
-C'est pour vous, Emilie, c'est pour vous, mon enfant, que j'en suis
-affligé. A ces mots la voix lui manqua. Emilie toute en pleurs lui
-sourit tendrement; et s'efforçant de maîtriser son agitation: Mon bon
-père, lui dit-elle, ne vous affligez pas, ni pour moi, ni pour vous...
-Nous pouvons encore être heureux; si la vallée nous reste, nous serons
-encore heureux; nous ne garderons qu'une servante, et vous ne vous
-apercevrez pas du changement de votre fortune. Consolez-vous, mon cher
-papa, nous n'éprouverons aucune privation, puisque nous n'avons jamais
-goûté toutes les vaines superfluités du luxe, et la pauvreté ne saurait
-nous enlever nos plus douces jouissances; elle ne peut ni diminuer notre
-tendresse, ni nous abaisser à nos yeux, ou à ceux dont nous estimons le
-suffrage.
-
-Saint-Aubert se cacha le visage de son mouchoir; il ne pouvait parler;
-mais Emilie continua de retracer à son père les vérités qu'il avait su
-lui inculquer lui-même.
-
-La pauvreté, lui disait-elle, ne pourra nous priver d'aucune des
-jouissances de l'âme; vous pourrez toujours être un exemple de courage
-et de bonté, et moi la consolation d'un père chéri.
-
-Saint-Aubert ne pouvait répondre; il serra Emilie contre son coeur:
-leurs larmes se confondirent, mais ce n'étaient plus des larmes de
-tristesse. Après ce langage du sentiment, tout autre aurait été trop
-faible, et tous deux gardèrent le silence. Saint-Aubert alors causa
-comme de coutume, et si son esprit n'avait pas sa tranquillité
-ordinaire, du moins il en avait repris l'apparence.
-
-Ils atteignirent Leucate d'assez bonne heure; mais Saint-Aubert était
-très-fatigué: il voulut y passer la nuit. Le soir, il se promena avec sa
-fille pour visiter les environs. On découvrait le lac de Leucate, la
-Méditerranée, une partie du Roussillon, que bordaient les Pyrénées, et
-une partie assez considérable du Languedoc et de ses richesses. Les
-raisins, déjà mûrs, rougissaient les coteaux, et les vendanges se
-commençaient. Saint-Aubert et Emilie voyaient les groupes joyeux,
-entendaient les chansons que leur apportait le zéphyr, et goûtaient par
-avance tous les plaisirs que promettait leur route. Saint-Aubert
-néanmoins ne voulut pas quitter la mer; il était bien souvent tenté de
-s'en retourner chez lui; mais le plaisir qu'Emilie prenait à ce voyage
-balançait toujours ce désir: il voulait d'ailleurs essayer si l'air de
-la mer ne la soulagerait pas un peu.
-
-Le jour suivant, ils se remirent donc en route. Les Pyrénées, quoiqu'au
-fond du tableau, en faisaient ressortir l'effet; à droite, ils avaient
-la mer: à gauche, d'immenses plaines qui se confondaient avec l'horizon.
-Saint-Aubert en jouissait, il causait avec Emilie; mais sa gaieté était
-plus feinte que naturelle, et des nuages de tristesse voilaient souvent
-ses regards; un sourire d'Emilie suffisait pour les dissiper: mais
-elle-même avait le coeur flétri, et voyait bien que les chagrins de son
-père minaient tous les jours sa santé.
-
-Ils n'arrivèrent que tard à une petite ville du haut Languedoc; ils
-avaient le projet d'y coucher, la chose devint impossible; la vendange
-remplissait toutes les places, il fallut gagner un village plus loin: la
-lassitude et la souffrance de Saint-Aubert demandaient un prompt repos,
-et la soirée était fort avancée: mais la nécessité n'admet point de
-composition, et Michel continua son chemin.
-
-Les riches plaines du Languedoc, au fort des vendanges, retentissaient
-des saillies et de la bruyante gaieté française. Saint-Aubert n'en
-pouvait plus jouir; son état contrastait trop tristement avec la
-pétulance, la jeunesse et les plaisirs qui l'entouraient. Quand ses yeux
-languissants se tournaient sur cette scène, il songeait que bientôt ils
-ne s'ouvriraient plus. Ces montagnes éloignées et sublimes, se disait-il
-en regardant les Pyrénées et le couchant, ces belles plaines, cette
-voûte bleue, la douce lumière du jour, seront pour jamais interdites à
-mes regards; bientôt la chanson du paysan, la voix consolante de
-l'homme, ne parviendront plus à mon oreille.
-
-Les yeux d'Emilie semblaient lire tout ce qui se passait dans l'esprit
-de son père: elle les attachait sur son visage avec l'expression d'une
-tendre pitié. Oubliant alors les sujets d'un vain regret, il ne vit plus
-qu'elle, et l'horrible idée de laisser sa fille sans protecteur, changea
-sa peine en un véritable tourment; il soupira profondément, et garda le
-silence. Emilie comprit ce soupir; elle lui serra les mains avec
-tendresse, et se retourna vers la portière pour dissimuler ses larmes.
-Le soleil alors lançait un dernier rayon sur la Méditerranée, dont les
-vagues paraissaient toutes d'or; peu à peu les ombres du crépuscule
-s'étendirent; une bande décolorée parut seule à l'occident, et marqua le
-point où le soleil s'était perdu dans les vapeurs d'un soir d'automne.
-Un vent frais s'élevait du rivage. Emilie baissa la glace; mais la
-fraîcheur, si agréable dans l'état de santé, n'était pas nécessaire pour
-un malade, et Saint-Aubert la pria de la relever. Son indisposition
-croissant, il était alors plus occupé que jamais de finir la marche du
-jour; il arrêta Michel pour savoir à quelle distance ils étaient du
-premier village. A quatre lieues, dit le muletier. Je ne pourrai pas les
-faire, dit Saint-Aubert; cherchez, tout en allant, s'il n'y a pas une
-maison sur la route où l'on puisse nous recevoir cette nuit. Il se
-rejeta dans sa voiture; Michel fit claquer son fouet, et prit le galop
-jusqu'à ce que Saint-Aubert, presque sans connaissance, lui fît signe
-d'arrêter. Emilie regardait à la portière; elle vit enfin un paysan à
-quelque distance de leur chemin: on l'attendit, et on lui demanda s'il y
-avait dans le voisinage un asile pour des voyageurs. Il répondit qu'il
-n'en connaissait pas. Il y a un château parmi les bois, ajouta-t-il;
-mais je crois qu'on n'y reçoit personne, et je ne puis vous en montrer
-le chemin, parce que je suis moi-même presque étranger. Saint-Aubert
-allait renouveler ses questions sur le château; mais l'homme le quitta
-brusquement. Après un moment de réflexion, Saint-Aubert ordonna à Michel
-de gagner tout doucement les bois. A chaque moment le crépuscule
-devenait plus obscur, et la difficulté de se conduire augmentait. Un
-autre paysan passa. Quel est le chemin du château dans les bois? cria
-Michel.
-
---Le château dans les bois! s'écria le paysan. Voulez-vous parler de ces
-tourelles?
-
---Je ne sais pas si ce sont des tourelles, dit Michel; je parle de ce
-bâtiment blanc que nous découvrons de loin au milieu de tous ces arbres.
-
---Oui, ce sont des tourelles. Mais, quoi! est-ce que vous avez envie d'y
-aller? répondit l'homme avec surprise.
-
-Saint-Aubert, entendant cette singulière question, frappé surtout du ton
-dont on la faisait, s'avança hors du carrosse et lui dit: Nous sommes
-des voyageurs, nous cherchons une maison pour y passer la nuit: en
-connaissez-vous ici près?
-
---Non, monsieur, répondit l'homme, à moins que vous ne vouliez tenter
-fortune dans ces bois; mais je ne voudrais pas vous le conseiller.
-
---A qui appartient ce château?
-
---Je le sais à peine, monsieur.
-
---Il est donc inhabité?
-
---Non, il n'est pas inhabité: le régisseur et la femme de charge y sont,
-à ce que je crois.
-
-En apprenant ceci, Saint-Aubert se détermina à risquer un refus en se
-présentant au château. Il pria le paysan de guider Michel, et lui promit
-de payer sa peine. L'homme réfléchit un instant, et dit qu'il avait
-d'autres affaires, mais qu'on ne pouvait se tromper en suivant l'avenue
-qu'il montra. Saint-Aubert allait répondre quand le paysan, lui
-souhaitant une bonne nuit, le quitta sans rien ajouter.
-
-La voiture tourna vers l'avenue, qui était fermée d'une barrière. Michel
-mit pied à terre et l'ouvrit. Ils pénétrèrent alors entre d'antiques
-châtaigniers et de vieux chênes, dont les branches entrelacées formaient
-une voûte fort élevée: il y avait quelque chose de désert et de sauvage
-dans l'aspect de cette avenue, et le silence en était si imposant,
-qu'Emilie devint toute tremblante. Elle se rappelait le ton qu'avait le
-paysan en parlant de ce château; elle donnait à ses paroles une
-interprétation plus mystérieuse qu'elle ne l'avait d'abord fait: elle
-essaya néanmoins de calmer ses craintes; elle pensa qu'une imagination
-troublée l'en avait rendue susceptible, et que l'état de son père et sa
-propre situation devaient sans doute y contribuer.
-
-Ils avançaient lentement; l'obscurité était presque complète; le terrain
-inégal et les racines des arbres qui l'embarrassaient à tout moment
-obligeaient à beaucoup de précaution. Soudain Michel arrêta la voiture;
-Saint-Aubert regarda pour en savoir la cause. Il vit à quelque distance
-une figure qui traversait l'avenue; il faisait trop noir pour en
-distinguer davantage, et Saint-Aubert ordonna d'avancer.
-
---Ceci me paraît un étrange lieu, reprit Michel; je ne vois point de
-maisons, et nous ferions mieux de retourner.
-
---Allez un peu plus loin, dit Saint-Aubert; et si nous ne voyons pas de
-bâtiments, nous reprendrons le grand chemin.
-
-Michel avança, mais avec répugnance, et l'excessive lenteur de sa marche
-ramena Saint-Aubert à la portière. Il vit encore la même figure. Cette
-fois il tressaillit. Probablement l'obscurité le rendait plus prompt à
-s'alarmer qu'il ne l'était pour l'ordinaire; mais quoi que ce pût être,
-il arrêta Michel, et lui dit d'appeler l'individu qui traversait ainsi
-l'avenue.
-
---Avec votre permission, dit Michel, ce peut bien être un voleur.--Je ne
-le permets sûrement pas, reprit Saint-Aubert, qui ne put s'empêcher de
-sourire à cette phrase: Allons, retournons à la route, car je ne vois
-aucune apparence de trouver ici ce que nous cherchons.
-
-Michel tourna avec vivacité, et repassa lestement l'avenue: une voix
-alors partit des arbres à gauche; ce n'était point un commandement, ce
-n'était point un cri de douleur, mais un son creux et prolongé qui
-paraissait à peine humain. Michel pressa ses mules sans penser à
-l'obscurité, ni aux souches, aux trous, ni même à la voiture; il ne
-s'arrêta pas qu'il ne fût sorti de l'avenue, et, parvenu sur la
-grand'route enfin, il modéra son pas.
-
---Je suis bien mal, dit Saint-Aubert en prenant la main de sa
-fille.--Vous êtes plus mal, dit Emilie effrayé de sa manière, vous êtes
-plus mal, et nous sommes sans secours! Bon Dieu! que ferons-nous? Il
-appuya sa tête sur son épaule; elle le soutint entre ses bras, et fit
-encore arrêter Michel. A peine le bruit des roues avait-il cessé, qu'une
-musique se fit entendre dans le lointain. Ce fut pour Emilie la voix de
-l'espérance. Oh! nous sommes près d'une habitation, dit-elle, nous
-pourrons avoir du secours.
-
-Elle écouta attentivement. Les sons étaient éloignés, et semblaient
-venir du fond d'un bois dont une partie bordait la route. Elle regarda
-du côté où ils partaient, et vit, au clair de la lune, quelque chose qui
-lui paraissait comme un château: il était pourtant difficile d'y
-arriver. Saint-Aubert était trop mal pour supporter le moindre
-mouvement; Michel ne pouvait pas quitter ses mules; Emilie, qui
-soutenait encore son père, craignait de l'abandonner, et craignait aussi
-de s'aventurer seule à une telle distance, sans savoir où et à qui
-s'adresser: il fallait pourtant prendre un parti, et sans délai.
-Saint-Aubert dit donc à Michel d'avancer le plus doucement possible. Au
-bout d'un moment, il s'évanouit; la voiture s'arrêta, il était sans
-nulle connaissance. O mon père, mon cher père! criait Emilie désespérée.
-Et, le croyant près de mourir: Parlez, dites-moi un mot, que j'entende
-le son de votre voix. Il ne répondit rien. Epouvantée, elle dit à Michel
-de puiser au ruisseau voisin: elle reçut l'eau dans le chapeau de
-l'homme, et d'une main tremblante en jeta au visage de son père. Les
-rayons de la lune, qui alors donnaient sur lui, montraient l'impression
-de la mort: tous les mouvements de crainte personnelle cédèrent en ce
-moment à une crainte dominante; et, confiant Saint-Aubert à Michel, qui
-ne voulait pas quitter ses mules, elle sauta à bas de la voiture pour
-chercher le château qu'elle avait vu dans l'éloignement, et la musique
-qui dirigeait ses pas la fit entrer dans un sentier qui conduisait au
-bois? Son esprit, uniquement rempli de son père et de sa propre
-inquiétude, avait d'abord perdu toute espèce de frayeur; mais le couvert
-sous lequel elle se trouvait interceptait tous les rayons de la lune:
-l'horreur de ce lieu lui rappela son danger; la musique avait cessé: il
-ne lui restait d'autre guide que le hasard. Elle s'arrêta pour un moment
-dans un effroi inexprimable; mais l'image de son père l'emportant sur
-tout le reste, elle se remit à marcher. Le sentier entrait dans un bois;
-elle ne voyait aucune maison, aucune créature, et n'entendait aucune
-espèce de bruit; elle marchait toujours sans savoir où, évitait le
-fourré du bois, tenait les bords tant qu'elle pouvait; elle vit enfin
-une espèce d'avenue mal rangée, qui donnait sur un point éclairé par la
-lune: l'état de cette avenue lui rappela le château des tourelles, et
-elle ne douta pas qu'elle ne dût y conduire. Elle hésitait à la suivre
-quand un bruit de voix et d'éclats de rire frappa soudain son oreille;
-ce n'était pas le rire de la gaieté, mais celui de la grosse joie, et
-son embarras redoubla. Tandis qu'elle écoutait, une voix, à grande
-distance, partit du chemin qu'elle avait quitté; imaginant que c'était
-celle de Michel, son premier mouvement fut de revenir: une seconde
-pensée l'en détourna. La dernière extrémité seule avait pu déterminer
-Michel à quitter ses mules; elle crut son père mourant, elle courut avec
-plus de vitesse, dans la faible espérance que les convives du bois
-voudraient bien lui donner quelque secours. Son coeur battait dans sa
-terrible incertitude; et plus elle approchait, plus le froissement des
-feuilles sèches la faisait trembler à chaque pas. Le bruit la conduisit
-à un endroit découvert qu'éclairait la lune; elle s'arrêta, et aperçut
-entre les arbres un banc de gazon formé en cercle, et occupé par un
-groupe de plusieurs personnes. En s'approchant, elle jugea aux costumes
-que ce devaient être des paysans, et tout le long du bois elle distingua
-plusieurs chaumières éparses. Tandis qu'elle regardait et s'efforçait de
-vaincre l'appréhension qui la rendait comme immobile, quelques jeunes
-paysannes sortirent d'une des cabanes, la musique reprit, et la danse
-recommença; c'était la fête de la vendange, et la même musique qu'elle
-avait entendue dans l'air. Son coeur trop déchiré ne pouvait sentir le
-contraste que tous ces plaisirs formaient avec sa propre situation; elle
-s'empressa de joindre un groupe de vieillards assis auprès de la
-chaumière, exposa sa position et implora leur assistance. Plusieurs se
-levèrent avec vivacité, offrirent tous leurs services, et suivirent
-Emilie, qui semblait avoir des ailes en retournant vers le grand chemin.
-
-Quand elle atteignit la voiture, elle trouva Saint-Aubert ranimé. En
-recouvrant ses sens, il avait appris de Michel que sa fille était
-partie; son inquiétude pour elle avait surpassé le sentiment de ses
-besoins: il avait envoyé Michel à sa suite. Il était néanmoins encore
-dans la langueur, et se trouvant incapable d'aller plus loin, il
-renouvela ses questions sur une auberge ou sur le château dans les bois.
-Le château ne peut vous recevoir, dit un paysan vénérable qui avait
-suivi Emilie, à peine est-il habité; mais si vous voulez me faire
-l'honneur d'accepter ma chaumière, je vous donnerai mon meilleur lit.
-
-La voiture chemina lentement; Michel suivit les paysans par le sentier
-qu'Emilie avait pris, et ils arrivèrent au hameau. La courtoisie de son
-hôte, la certitude d'un prompt repos, rendirent la force à Saint-Aubert:
-il vit avec une douce complaisance ce joli tableau: les bois, rendus
-plus sombres par l'opposition, entouraient la place éclairée; mais,
-s'ouvrant par intervalles, une clarté blanche en faisait ressortir une
-chaumière, ou se reflétait dans un ruisseau. Il écouta sans peine les
-refrains joyeux de la guitare et du tambourin; mais il ne put voir sans
-émotion la danse des paysans.
-
-La danse cessa à l'approche de la voiture; c'était un phénomène dans ces
-bois isolés, et toute la troupe l'entoura avec une vive curiosité. La
-voiture s'arrêta enfin près d'une maisonnette fort propre, qui était
-celle du vénérable conducteur; il aida Saint-Aubert à descendre, et le
-conduisit avec Emilie dans une petite salle basse qui n'était éclairée
-que par la lune. Saint-Aubert, heureux de trouver le repos, se plaça
-dans une espèce de fauteuil. L'air frais et balsamique, chargé des plus
-doux parfums, pénétrait dans l'appartement à travers les fenêtres
-ouvertes, et ranimait ses facultés éteintes. Son hôte, qu'on nommait
-Voisin, quitte la chambre et revient bientôt avec des fruits, de la
-crème, et tout le luxe champêtre que pouvait fournir sa retraite. Il
-servit tout avec le sourire de la bienveillance, et se plaça derrière le
-siége de Saint-Aubert. Saint-Aubert insista pour qu'il prît place à
-table. Quand le fruit eut apaisé sa fièvre et calmé sa soif brûlante, il
-se sentit un peu mieux, et se mit à causer. L'hôte lui communiqua toutes
-les particularités relatives à lui et à sa famille. Ce tableau d'une
-union domestique, tracé avec le sentiment du coeur, ne pouvait pas
-manquer d'exciter l'intérêt. Emilie, assise près de son père, et tenant
-sa main dans les siennes, écoutait attentivement le vieillard. Son coeur
-était plein d'amertume, et ses pleurs coulaient, à l'idée que bientôt
-sans doute elle ne posséderait plus le bien précieux dont elle jouissait
-encore. La lueur douce d'un clair de lune d'automne, la musique éloignée
-qui alors jouait une romance, secondaient sa mélancolie. Le vieillard
-parlait de sa famille, et Saint-Aubert ne disait rien. Je n'ai plus
-qu'une fille, dit Voisin; mais elle est heureusement mariée, et me tient
-lieu de tout. Quand je perdis ma femme, ajouta-t-il en soupirant,
-j'allai me réunir avec Agnès et sa famille. Elle a plusieurs enfants que
-vous voyez danser là-bas, gais et dispos comme des pinsons. Puissent-ils
-être toujours ainsi! J'espère mourir au milieu d'eux, monsieur; je suis
-vieux maintenant, je n'ai pas bien longtemps à vivre; mais il y a de la
-consolation à mourir parmi ses enfants.
-
---Mon bon ami, dit Saint-Aubert d'une voix tremblante, vous vivrez, je
-l'espère, longtemps au milieu d'eux.
-
---Ah! monsieur, à mon âge je ne dois pas m'attendre à cela. Le vieillard
-fit une pause. C'est à peine si je le désire, reprit-il ensuite. J'ai
-confiance que si je meurs, j'irai tout droit au ciel; ma pauvre femme y
-est avant moi. Le soir, au clair de la lune, je crois la voir errer près
-de ces bois qu'elle aimait tant. Croyez-vous, monsieur, que nous
-puissions visiter la terre, quand nous aurons quitté nos corps?
-
---N'en doutez pas, lui répliqua Saint-Aubert; les séparations seraient
-trop douloureuses, si nous les croyions éternelles. Oui, ma chère
-Emilie, nous nous retrouverons un jour. Il leva les yeux au ciel, et les
-rayons de la lune, qui tombaient sur lui, montrèrent toute la paix et la
-résignation de son âme, malgré l'expression de la tristesse.
-
-Voisin sentit qu'il avait trop prolongé le sujet; il coupa court, en
-disant: Nous sommes dans l'obscurité, il nous faudrait une lumière.
-
---Non, lui dit Saint-Aubert, j'aime cette clarté; remettez-vous, mon
-cher ami. Emilie, mon amour, je me trouve mieux à présent que je n'ai
-été de tout le jour. Cet air me rafraîchit, je goûte ce repos, je me
-plais à cette musique qu'on entend dans l'éloignement. Laissez-moi vous
-voir sourire! Qui touche si bien cette guitare? dit-il ensuite; sont-ce
-deux instruments, ou bien est-ce un écho?
-
---C'est un écho, monsieur, du moins je l'imagine. J'ai souvent entendu
-cet instrument la nuit, quand tout était calme; mais personne ne connaît
-celui qui le touche. Quelquefois une voix l'accompagne, mais une voix si
-douce et si triste, qu'on pourrait croire qu'il revient dans les
-bois.--Il y revient sans doute, dit Saint-Aubert en souriant, mais ce
-sont des vivants.--Quelquefois, à minuit, quand je ne pouvais dormir,
-dit Voisin qui ne remarqua pas l'observation, quelquefois je l'ai
-entendue presque sous ma fenêtre, et jamais je n'entendis musique
-semblable. Elle me faisait penser à ma pauvre femme, et je pleurais.
-J'ai quelquefois ouvert ma fenêtre, pour voir si j'apercevrais
-quelqu'un; mais au même instant l'harmonie cessait, et l'on ne voyait
-personne. J'écoutais, j'écoutais avec tant de recueillement, que le
-bruit d'une feuille ou le moindre vent finissait par me faire frémir. On
-disait que cette musique était une annonce de mort; mais il y a bien des
-années que je l'entends, j'ai toujours survécu à ce triste présage.
-
-Emilie sourit à une superstition si ridicule; et pourtant, dans l'état
-où était son esprit, elle ne put tout à fait résister à son impression
-contagieuse.
-
---C'est fort bien, mon cher ami, dit Saint-Aubert; mais personne
-n'a-t-il jamais eu le courage de suivre le son? si on l'eût fait, le
-musicien eût été connu.--Oui, monsieur, on l'a tenté, on a suivi jusque
-dans les bois, mais la musique se retirait et semblait toujours dans le
-même éloignement; nos gens ont eu peur, et n'ont pas voulu aller plus
-loin. Il est rare qu'on l'entende d'aussi bonne heure qu'aujourd'hui,
-c'est ordinairement vers minuit, quand cette brillante planète, qui est
-maintenant au-dessus de ces tourelles, descend au-dessous des bois à
-gauche.
-
---Quelles tourelles? demanda vivement Saint-Aubert, je n'en vois point.
-
---Pardonnez-moi, monsieur, vous en voyez une, la lune donne dessus; vous
-voyez l'avenue, et le château est caché presque entièrement dans les
-arbres.
-
---Oui, mon papa, dit Emilie en regardant; ne voyez-vous pas quelque
-chose qui brille au-dessus du bois? C'est une girouette, je pense, sur
-laquelle se portent les rayons.
-
---Oui, je vois ce que vous voulez dire. A qui est ce château?
-
---Le marquis de Villeroi en était possesseur, dit Voisin avec un air
-important.
-
---Ah! dit Saint-Aubert fort agité, sommes-nous donc si près de Blangy?
-
---C'était la demeure favorite du marquis, reprit Voisin; mais il l'avait
-en aversion, et n'y est pas revenu depuis bien des années: on nous a dit
-qu'il était mort depuis peu, et que cette terre était passée en d'autres
-mains.--Saint-Aubert, qui était tombé dans la rêverie, en sortit à ces
-derniers mots: Mort! s'écria-t-il, grand Dieu! et quand est-il mort?
-
---On nous a dit qu'il y avait environ quatre semaines, répliqua Voisin:
-connaissez-vous le marquis, monsieur?
-
---Cela est bien extraordinaire, dit Saint-Aubert sans s'arrêter à la
-question.--Pourquoi cela est-il si extraordinaire? dit Emilie avec une
-curiosité timide.--Il ne répondit pas, et retomba dans sa méditation;
-quelques moments après il parut en sortir, et demanda quel était son
-héritier.--J'ai oublié son nom, dit Voisin; mais je sais que ce seigneur
-habite Paris, et je n'entends pas dire qu'il songe à venir dans son
-château.
-
---Le château est-il encore fermé?
-
---A peu près, monsieur; la vieille femme de charge et son mari en ont
-soin; mais ils vivent dans une chaumière qui n'en est pas éloignée.
-
---Le château est spacieux, dit Emilie; il doit être désert s'il n'a que
-deux habitants.
-
---Désert! oh oui, mademoiselle, répondit Voisin: je ne voudrais pas y
-passer la nuit pour le monde entier.
-
---Que dites-vous? reprit Saint-Aubert en sortant de sa rêverie; l'hôte
-répéta. Saint-Aubert ne put retenir une espèce de sanglot; mais comme
-s'il eût voulu prévenir les remarques, il demanda promptement à Voisin
-combien de temps il avait passé dans le pays?--Presque depuis mon
-enfance, répondit l'hôte.
-
---Vous rappelez-vous la feue marquise? dit Saint-Aubert d'une voix
-altérée.
-
---Ah! monsieur, si je me la rappelle; il y en a bien d'autres que moi
-qui ne l'ont pas oubliée.
-
---Oui, reprit Saint-Aubert, et je suis un de ceux-là.
-
---Hélas! monsieur, vous vous souvenez alors d'une belle et excellente
-dame; elle méritait un meilleur sort.
-
-Des larmes coulèrent des yeux de Saint-Aubert: C'est assez, dit-il d'une
-voix presque étouffée, c'est assez, mon ami.
-
-Emilie, quoique extrêmement surprise, ne se permit de manifester ses
-sentiments par aucune question.--Voisin voulut s'excuser, mais
-Saint-Aubert l'interrompit: L'apologie est inutile, lui dit-il,
-changeons plutôt de conversation. Vous parliez de la musique que nous
-venons d'entendre.
-
---Oui, monsieur: mais chut, elle revient; écoutez cette voix. Ils
-entendirent, en effet, une voix douce, harmonieuse et tendre, mais dont
-les sons faiblement articulés ne permettaient de rien distinguer qui
-ressemblât à des mots. Bientôt elle s'arrêta, et l'instrument qu'on
-avait entendu fit entendre les accords les plus doux.--Saint-Aubert
-observa que les tons en étaient plus pleins, plus mélodieux que ceux
-d'une guitare, et encore plus mélancoliques que ceux d'un luth. Ils
-continuèrent d'écouter, mais les sons ne revinrent plus.
-
---Cela est étrange, dit Saint-Aubert, qui rompit enfin le
-silence.--Très-étrange, dit Emilie.--Cela est vrai, dit Voisin. Et ils
-restèrent en silence.
-
-Après une longue pause, Voisin reprit: Il y a environ dix-huit ans que,
-pour la première fois, j'entendis cette musique; c'était, je m'en
-souviens, par une belle nuit d'été comme celle-ci, mais il était plus
-tard. Je me promenais dans les bois, j'étais seul; je me souviens aussi
-que j'étais fort affecté, j'avais un de mes enfants malade, et nous
-craignions beaucoup de le perdre; j'avais veillé près de son lit toute
-la soirée pendant que sa mère dormait, car elle l'avait veillé toute la
-nuit précédente. Je sortis pour prendre un peu l'air: la journée avait
-été fort chaude; je me promenais sous ces arbres, et je rêvais;
-j'entendis une musique dans l'éloignement, et je pensai que c'était
-Claude qui jouait de son chalumeau; il s'en amusait fort souvent. Quand
-la soirée était belle, il restait à jouer sur sa porte; mais quand je
-vins à un endroit où les arbres s'ouvraient (de ma vie je ne
-l'oublierai), je regardais les étoiles du nord qui alors étaient fort
-élevées: j'entendis tout à coup des sons, mais des sons que je ne puis
-décrire; c'était comme un concert d'anges. Je regardais attentivement,
-et je croyais toujours les voir monter au ciel. Quand je revins à la
-maison, je dis ce que j'avais entendu; ils se moquèrent tous de moi, et
-me dirent que c'étaient des bergers qui avaient joué du flageolet: je ne
-pus jamais leur persuader le contraire. Peu de soirées après, ma femme
-entendit la même chose, et fut aussi surprise que je l'avais été
-moi-même. Le père Denis l'effraya beaucoup; il lui dit que le ciel
-envoyait cet avertissement pour annoncer la mort de son enfant, et que
-cette musique venait aux maisons qui renfermaient quelques personnes
-mourantes.
-
-Emilie, en écoutant ces paroles, se sentit frappée d'une crainte
-superstitieuse tout à fait nouvelle pour elle; elle eut peine à
-dissimuler son trouble à Saint-Aubert.
-
---Mais l'enfant vécut, monsieur, en dépit du père Denis.
-
---Le père Denis, dit Saint-Aubert qui écoutait avec attention tous les
-récits du bon vieillard, nous sommes donc près d'un couvent?
-
---Oui, monsieur, le couvent de Sainte-Claire n'est pas loin; il est sur
-le rivage de la mer.
-
---Ah! ciel, dit Saint-Aubert, comme frappé d'un souvenir subit, le
-couvent de Sainte-Claire! Emilie observa qu'aux nuages de douleur
-répandus sur son front se mêlait un sentiment d'horreur. Il devint
-immobile; la blancheur argentine de la lune donnait alors sur son
-visage; il ressemblait à ces statues de marbre qui, placées sur un
-monument, semblent veiller sur les cendres froides, et s'affliger sans
-espérance.
-
---Mais, cher papa, dit Emilie qui voulait le distraire de ses pensées,
-vous oubliez combien vous avez besoin de repos; si notre bon hôte veut
-bien me le permettre, je préparerai votre lit, je sais comment vous
-aimez qu'il soit fait. Saint-Aubert se recueillit, et lui souriant avec
-affection, la pria de ne point augmenter sa fatigue en y ajoutant cette
-peine. Voisin, dont l'attention avait été suspendue par l'intérêt que
-ses récits avaient excité, s'excusa de n'avoir point encore fait venir
-Agnès, et sortit pour l'aller prendre.
-
-Peu de moments après il revint; il ramena sa fille, jeune femme d'une
-jolie figure. Emilie apprit d'elle ce qu'elle n'avait pas encore
-soupçonné; c'est que pour les recevoir il fallait qu'une partie de la
-famille cédât ses lits. Elle s'affligea de cette circonstance; mais
-Agnès, dans sa réponse, montra la même grâce et la même hospitalité que
-son père. On décida qu'une partie des enfants et Michel iraient coucher
-dans le voisinage.
-
---Si je suis mieux demain, ma chère, dit Saint-Aubert à Emilie, nous
-partirons de bonne heure, pour pouvoir nous reposer pendant la chaleur
-du jour, et nous retournerons à la maison. Dans l'état de ma santé et
-celui de mes idées, je ne puis songer qu'avec peine à un plus long
-voyage, et je me sens le besoin de regagner la vallée. Emilie désirait
-ce retour, mais elle se troubla d'une résolution aussi soudaine. Son
-père sans doute se trouvait bien plus mal qu'il n'en voulait convenir.
-Saint-Aubert se retira pour prendre un peu de repos. Emilie ferma sa
-petite chambre, mais elle ne put trouver le sommeil. Ses pensées la
-reportèrent à la dernière conversation relative à l'état des âmes après
-la mort. Ce sujet la touchait sensiblement, depuis qu'elle ne pouvait
-plus se flatter de conserver longtemps son père. Elle s'appuyait toute
-pensive sur une petite fenêtre ouverte. Absorbée dans ses réflexions,
-elle levait les yeux au ciel; elle voyait cette voûte céleste semée
-d'innombrables étoiles, habitées peut-être par des esprits dégagés de
-leurs corps; ses yeux erraient dans les plaines éthérées, ses pensées
-s'élevaient, comme auparavant, vers la sublimité d'un Dieu et la
-contemplation de l'avenir. La danse avait cessé, les chaumières étaient
-paisibles, l'air semblait à peine effleurer le sommet des bois; quelques
-brebis égarées, de temps en temps le son d'une clochette éloignée, le
-bruit d'une porte qui se fermait, interrompaient seuls le silence et la
-nuit. A la fin même, ces sons qui lui rappelaient la terre et ses
-occupations, cessèrent tout à fait; les yeux mouillés de larmes,
-pénétrée d'une dévotion respectueuse, elle resta à la fenêtre jusqu'à ce
-que vers minuit l'obscurité se fût étendue sur la terre, et que la
-planète indiquée par Voisin eût disparu derrière le bois. Elle se
-souvint alors de ce qu'il avait dit à ce sujet, et se rappela la
-mystérieuse musique; elle restait à la fenêtre, espérant et craignant à
-la fois de l'entendre revenir; elle était occupée de l'extrême émotion
-de son père, quand on avait annoncé la mort du marquis de Villeroi et
-rappelé le sort de la marquise; elle se sentait vivement intéressée à en
-connaître la cause. Sa curiosité à cet égard était d'autant plus vive,
-que jamais son père n'avait prononcé devant elle le nom de Villeroi:
-aucune musique ne se fit entendre. Emilie s'aperçut que les heures la
-ramenaient à de nouvelles fatigues; elle pensa qu'il faudrait se lever
-de bonne heure, et se décida à gagner son lit.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-
-Emilie, appelée de bonne heure comme elle l'avait désiré, se réveilla.
-Le sommeil l'avait peu rafraîchie, des songes pénibles l'avaient
-obsédée, et la plus douce consolation des malheureux avait été perdue
-pour elle. Elle ouvrit sa fenêtre, regarda les bois, vit le soleil
-levant, respira l'air pur, et se sentit plus calme. Tout le paysage
-avait cette fraîcheur qui semble apporter la santé. On n'entendait que
-des sons doux, que des sons _pittoresques_, si l'on peut s'exprimer
-ainsi, tels que la cloche d'un couvent lointain, le murmure des vagues,
-le chant des oiseaux, le mugissement du bétail, qu'elle voyait cheminer
-lentement entre les buissons et les arbres.
-
-Emilie entendit un mouvement dans la salle basse; elle reconnut la voix
-de Michel qui parlait à ses mules, et sortait avec elles d'une cabane
-voisine; elle sortit aussi, et trouva Saint-Aubert qui venait lui-même
-de se lever, et que le sommeil n'avait pas mieux rétabli qu'elle. Elle
-le conduisit de l'escalier dans la petite pièce où ils avaient soupé la
-veille. Ils y trouvèrent un déjeuner proprement servi, et leur hôte et
-sa fille qui les attendaient pour leur souhaiter le bonjour.
-
-Je vous envie cette chaumière, mes bons amis, dit Saint-Aubert en les
-voyant; elle est si agréable, si paisible, si propre, et cet air qu'on
-respire! Si quelque chose pouvait rendre la santé, ce serait bien
-sûrement cet air-là.
-
-Voisin le salua honnêtement, et lui répondit avec la politesse
-française: On peut envier cette chaumière, depuis que vous et
-mademoiselle l'avez honorée de votre présence.--Saint-Aubert sourit
-amicalement à ce compliment, et se mit à table. Elle était couverte de
-crème, de fruits, de beurre et de fromage frais. Emilie, qui avait
-soigneusement examiné son père, et qui le trouvait bien mal portant,
-l'engageait vivement à remettre son départ jusqu'au soir; mais
-Saint-Aubert semblait impatient d'être chez lui, et exprimait cette
-impatience avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire. Il assurait
-que depuis longtemps il ne s'était pas trouvé mieux, et qu'il voyagerait
-avec moins de peine à la fraîcheur du matin qu'à toute autre heure de la
-journée. Mais tandis qu'il causait avec son respectable hôte, et le
-remerciait pour ses procédés obligeants, Emilie le vit changer et tomber
-sur sa chaise avant qu'elle eût pu le soutenir. En peu de moments il se
-remit de cette faiblesse soudaine; mais il était si mal, qu'il se vit
-incapable de voyager; et après avoir lutté quelques instants contre la
-violence de ses maux, il demanda qu'on vînt l'aider à remonter
-l'escalier et à se remettre au lit. Cette prière renouvela toutes les
-terreurs qu'Emilie avait éprouvées la veille: mais quoiqu'à peine elle
-pût se soutenir et résister au coup dont elle était frappée, elle essaya
-de dévorer sa crainte; et lui donnant son bras tremblant, elle mena
-Saint-Aubert dans sa chambre.
-
-Dès qu'il fut au lit, il fit appeler Emilie, qui pleurait à quelques pas
-de la porte; et dès qu'elle arriva, il fit signe qu'on les laissât
-seuls. Alors il lui prit la main, et fixa ses yeux sur elle avec tant de
-tendresse et de douleur, que son courage l'abandonna, et elle se mit à
-fondre en larmes. Saint-Aubert cherchait lui-même à conserver sa
-fermeté, et ne pouvait parler; il ne pouvait que lui serrer la main et
-retenir ses propres larmes. A la fin, il prit la parole:--Ma chère
-enfant, dit-il, en s'efforçant de sourire au travers de l'expression de
-sa douleur; ma chère Emilie! Il fit une pause, il leva les yeux au ciel
-comme pour prier; et alors, d'un ton plus ferme et d'un regard où la
-tendresse d'un père s'unissait avec dignité à la pieuse solennité d'un
-saint, ma chère enfant, dit-il, je voudrais adoucir les tristes vérités
-que je suis obligé de vous dire; mais je ne sais rien déguiser. Hélas!
-je voudrais vous le cacher; mais il serait trop cruel de prolonger votre
-erreur. Notre séparation est prochaine; osons donc en parler, et
-préparons-nous à la supporter par nos réflexions et nos prières: la voix
-lui manqua. Emilie, pleurant toujours, pressa sa main contre son coeur;
-oppressée par des soupirs convulsifs, elle ne pouvait pas même lever les
-yeux.
-
-Ne perdons pas un seul moment, dit Saint-Aubert en revenant à lui; j'ai
-beaucoup de choses à vous dire. J'ai à vous révéler un secret de la plus
-haute importance, et une promesse à obtenir de vous; quand cela sera
-fait, je serai plus tranquille. Vous avez observé, ma chère, combien je
-désire d'être chez moi; vous n'en savez pas la raison; écoutez ce que je
-vais vous dire. Mais attendez, il me faut cette promesse, cette promesse
-faite à votre père mourant! Saint-Aubert fut interrompu. Emilie, frappée
-de ses derniers mots, comme si, pour la première fois, elle eût connu le
-danger où il était, leva la tête; ses larmes s'arrêtèrent, et, le
-regardant un moment avec l'expression d'une affliction insoutenable, une
-convulsion la saisit; elle tomba sans connaissance. Les cris de
-Saint-Aubert attirèrent Voisin et sa fille; ils donnèrent tous les
-secours qui dépendaient d'eux, mais ils furent longtemps sans effet.
-Quand Emilie revint, Saint-Aubert était si épuisé de toute cette scène,
-qu'il fut quelques minutes sans pouvoir parler. Un cordial qu'Emilie lui
-donna, parvint à ranimer ses forces. Quand pour la seconde fois ils
-furent seuls, il s'efforça de la calmer, et lui présenta toutes les
-consolations que la circonstance pouvait admettre. Elle se jeta dans ses
-bras, pleura sur sa poitrine; et sa douleur la rendait tellement
-insensible à ses discours, qu'il cessa de lui en faire aucun; il ne
-pouvait que s'attendrir et mêler ses larmes aux siennes. Rappelée enfin
-à un sentiment de devoir, elle voulut épargner à son père un plus long
-spectacle de sa douleur; elle quitta ses embrassements, sécha ses
-pleurs, et dit quelques mots, comme de consolation. Ma chère Emilie,
-reprit Saint-Aubert, ma chère enfant, soumettons-nous avec une humble
-confiance à l'Etre qui nous a protégés et consolés dans nos dangers et
-dans nos afflictions. Chaque moment de notre vie fut exposé à ses yeux;
-il ne voudra pas nous abandonner, il ne nous abandonnera pas maintenant.
-Je sens cette consolation dans mon coeur: je vous laisserai, mon enfant,
-je vous laisserai entre ses bras; et quoique je quitte ce monde, je
-serai toujours en sa présence. Oui, mon Emilie, ne pleurez pas; la mort
-en elle-même n'a rien de nouveau ou de surprenant, puisque nous savons
-tous que nous sommes nés pour mourir; elle n'a rien de terrible à ceux
-qui se confient dans un Dieu tout-puissant.
-
-Après un peu de repos, il reprit la conversation. Revenons, dit-il, au
-sujet qui me touche au fond du coeur. J'ai dit que j'avais une promesse
-solennelle à recevoir de vous. Il faut que je la reçoive avant de vous
-en expliquer la principale circonstance dont j'ai à vous entretenir. Il
-en est d'autres que, pour votre repos, il est essentiel que vous
-ignoriez toujours. Promettez-moi donc que vous exécuterez exactement ce
-que je vais vous commander.
-
-Emilie, à qui cette extrême gravité en imposait, essuya les larmes
-qu'elle ne pouvait s'empêcher de répandre; et regardant éloquemment
-Saint-Aubert, elle se lia par serment à faire ce qu'il exigerait d'elle,
-sans savoir ce que ce pouvait être.
-
-Il continua.--Je vous connais trop bien, mon Emilie, pour craindre
-jamais que vous manquiez à vos engagements, mais surtout à un engagement
-si respectable. Votre parole me met en paix, et votre fidélité est d'une
-inconcevable importance pour la tranquillité de vos jours. Ecoutez à
-présent ce que j'avais à vous dire. Le cabinet qui joint ma chambre à la
-vallée renferme une espèce de trappe qui s'ouvre sous une feuille du
-parquet. Vous la reconnaîtrez à un noeud remarquable du bois; c'est
-d'ailleurs l'avant-dernière feuille du côté de la boiserie, et en face
-même de la porte. A une toise environ du côté de la fenêtre, vous
-apercevrez une jointure, comme si la planche avait été rapportée; c'est
-par là qu'on l'ouvre. Appuyez le pied sur la ligne, la planche
-s'enfoncera, et vous pourrez aisément la faire glisser sous l'autre;
-au-dessous, vous verrez un espace creux. Saint-Aubert s'arrêta pour
-reprendre haleine, et Emilie resta plongée dans la plus profonde
-attention. Entendez-vous ces instructions, ma chère? lui dit-il. Emilie,
-à peine capable de proférer un mot, l'assura qu'elle l'entendait bien.
-
---Quand vous retournerez à la maison... Il poussa un profond soupir.
-
-Quand elle l'entendit parler de ce retour, toutes les circonstances qui
-devaient l'accompagner se présentèrent à sa pensée; elle eut une
-explosion de douleur, et Saint-Aubert, plus affecté encore par la
-contrainte et l'effort qu'il s'était fait, ne put enfin retenir ses
-larmes. Après quelques moments, il se remit. Ma chère enfant, dit-il,
-consolez-vous: quand je ne serai plus, vous ne serez pas abandonnée. Je
-vous laisse immédiatement sous la protection de la Providence, qui ne
-m'a jamais refusé ses secours. Ne m'affligez pas par l'excès de votre
-désespoir; apprenez-moi plutôt, par votre exemple, à modérer celui que
-je ressens.
-
-Saint-Aubert, qui ne parlait qu'avec difficulté, reprit l'entretien
-après une pause. Ce cabinet, ma chère... quand vous retournerez à la
-maison, allez-y, et sous la planche que je vous ai décrite, vous
-trouverez un paquet de papiers écrits. Faites attention maintenant. La
-promesse que j'ai reçue de vous est relative à ce seul objet; vous
-brûlerez ces papiers, et cela sans les lire, sans les regarder: je vous
-l'ordonne absolument.
-
-La surprise d'Emilie surmontant un instant sa douleur, elle demanda
-pourquoi cette précaution. Saint-Aubert lui répondit que s'il avait pu
-le lui expliquer, la promesse qu'il avait exigée n'aurait plus été
-nécessaire. Qu'il vous suffise, mon enfant, de vous en pénétrer
-essentiellement; elle est d'une importance extrême. Sous cette même
-planche, vous trouverez environ deux cents doublons enveloppés dans une
-bourse de soie. Ce fut même pour mettre en sûreté l'argent qui se
-trouvait au château, qu'on imagina ce secret. La province était alors
-inondée de troupes qui prenaient avantage des circonstances et se
-livraient à toutes sortes de pillages.
-
-Mais j'ai encore une promesse à recevoir de vous: c'est que jamais,
-quelle que soit votre position, vous ne vendrez la vallée. Saint-Aubert
-ajouta que, si elle se mariait, elle spécifierait dans le contrat que le
-château ne serait jamais qu'à elle. Il lui parla ensuite de sa fortune
-avec plus de détail qu'il n'avait encore fait. Les deux cents doublons
-et le peu d'argent que vous trouverez dans ma bourse, sont tout le
-comptant que j'ai à vous laisser. Je vous ai dit en quel état j'étais
-avec M. Motteville à Paris. Ah! mon enfant, je vous laisse pauvre, mais
-non pas dans la misère. Emilie ne pouvait répliquer à rien; à genoux
-près de son lit, elle baignait de pleurs la main chérie qu'elle retenait
-encore.
-
-Après cette conversation, l'esprit de Saint-Aubert parut beaucoup plus
-calme; mais, épuisé par l'effort qu'il avait fait, il tomba dans
-l'assoupissement. Emilie continua de veiller et de pleurer près de lui,
-jusqu'à ce qu'un léger coup à la porte de la chambre l'obligea de se
-relever. Voisin venait dire qu'un confesseur du couvent voisin était en
-bas prêt à assister Saint-Aubert. Emilie ne voulut pas qu'on réveillât
-son père, et fit prier le prêtre de ne pas quitter la maison. Quand
-Saint-Aubert sortit de l'assoupissement, tous ses sens étaient
-confondus; il lui fallut du temps pour reconnaître Emilie qui le
-gardait. Alors il remua les lèvres, il lui tendit la main; elle la reçut
-et retomba sur sa chaise, frappée de l'impression de mort qu'elle
-remarquait dans tous ses traits. En peu d'instants il retrouva la voix,
-et Emilie lui demanda s'il désirait entretenir un confesseur. Il
-répondit qu'il le désirait; et quand le révérend père parut, elle se
-retira. Ils restèrent ensemble environ une demi-heure. On rappela
-Emilie; elle retrouva Saint-Aubert plus agité, et elle regarda le père
-avec un peu de ressentiment, comme s'il en eût été la cause; le bon
-religieux la regarda avec douceur, et ensuite détourna les yeux.
-Saint-Aubert, d'une voix tremblante, la pria de joindre ses prières à
-celles que l'on allait faire, et demanda si Voisin ne voulait pas en
-être aussi. Le vieillard et sa fille arrivèrent tous deux en pleurant;
-ils se mirent à genoux auprès du lit. Le révérend père, d'une voix
-majestueuse, récita lentement les prières des agonisants. Saint-Aubert,
-d'un air serein, s'unissait avec ferveur à leur dévotion; des larmes
-quelquefois s'échappaient de ses paupières presque closes; les sanglots
-d'Emilie interrompirent souvent le service.
-
-[Illustration: La prière des agonisants.]
-
-Quand il fut fini, et qu'on eut administré l'extrême-onction, le père se
-retira. Saint-Aubert fit un signe pour que Voisin s'approchât; il lui
-donna sa main, et fut quelque temps en silence. A la fin il lui dit
-d'une voix éteinte: Mon bon ami, notre connaissance a été courte, mais
-elle vous a suffi pour me développer votre bon coeur; je ne doute pas
-que vous ne transportiez toute cette bienveillance à ma fille: quand je
-ne serai plus, elle en aura besoin. Je la confie à vos soins dans le peu
-de jours qu'elle doit passer ici: je ne vous en dis pas davantage. Vous
-avez des enfants; vous connaissez les sentiments d'un père: les miens
-deviendraient bien pénibles si j'avais moins de confiance en vous.
-Voisin l'assura, et ses larmes témoignaient toute sa sincérité, qu'il
-n'oublierait rien pour adoucir l'affliction d'Emilie, et que, si
-Saint-Aubert le désirait, il la ramènerait en Gascogne. Cette offre fut
-si agréable à Saint-Aubert, qu'il ne trouva point d'expression pour
-peindre sa reconnaissance, ou, pour bien dire, qu'il l'acceptait.
-
-Surtout, ma chère Emilie, reprit le moribond, ne vous livrez pas à la
-magie des beaux sentiments: c'est l'erreur d'un esprit aimable; mais
-ceux qui possèdent une véritable sensibilité doivent savoir de bonne
-heure combien elle est dangereuse; c'est elle qui tire de la moindre
-circonstance un excès de malheur ou de plaisir. Dans notre passage à
-travers ce monde, nous rencontrons bien plus de maux que de jouissances;
-et comme le sentiment de la peine est toujours plus vif que celui du
-bien-être, notre sensibilité nous rend victime quand nous ne savons pas
-la modérer et la contenir.
-
-Emilie lui répéta combien ses avis lui étaient précieux; elle lui promit
-de ne les oublier jamais et de s'efforcer d'en profiter. Saint-Aubert
-lui sourit avec autant d'affection que de tristesse. Je le répète, lui
-dit-il, je ne voudrais pas vous rendre insensible quand j'en aurais le
-pouvoir, je voudrais seulement vous garantir des excès de la sensibilité
-et vous apprendre à les éviter.
-
-Combien est méprisable une humanité prétendue qui se contente de
-plaindre et qui ne songe point à soulager!
-
-Saint-Aubert, quelque temps après, parla de madame Chéron sa soeur. Il
-faut que je vous informe, ajouta-t-il, d'une circonstance intéressante
-pour vous. Nous avons eu, vous le savez, très peu de rapport ensemble;
-mais c'est la seule parente que vous ayez: j'ai cru convenable, comme
-vous le verrez dans mon testament, de vous confier à ses soins jusqu'à
-votre majorité: elle n'est pas précisément la personne à qui j'aurais
-voulu remettre ma chère Emilie, mais je n'avais point d'alternative, et
-je la crois dans le fond une assez bonne femme; je n'ai pas besoin, mon
-enfant, de vous recommander d'user de prudence pour vous concilier ses
-bonnes grâces: vous le ferez sans doute en mémoire de celui qui tant de
-fois l'a tenté pour vous.
-
-Emilie protesta que tout, ce qu'il lui recommandait serait
-religieusement exécuté. Hélas! ajouta-t-elle, suffoquée de sanglots,
-voilà bientôt tout ce qui me restera: ce sera mon unique consolation que
-d'accomplir entièrement tous vos désirs!
-
-Emilie ne pouvait qu'écouter et pleurer; mais le calme extrême de son
-père, la foi, l'espérance qu'il montrait, adoucissaient un peu son
-désespoir. Pourtant elle voyait cette figure décomposée, ce caractère de
-mort qui commençait à se répandre, ces yeux enfoncés et toujours fixés
-sur elle, ces paupières pesantes et toutes prêtes à se fermer: son coeur
-était déchiré et ne pouvait s'exprimer.
-
-Il voulut encore une fois lui donner sa bénédiction. Où êtes-vous, ma
-chère? lui dit-il en étendant vers elle ses deux mains. Emilie s'était
-tournée vers une fenêtre pour cacher les symptômes de son affliction;
-elle comprit alors que la vue lui avait manqué: il lui donna sa
-bénédiction qui sembla le dernier effort de sa vie expirante, et retomba
-sur l'oreiller. Elle baisa son front; la sueur froide de la mort
-inondait ses tempes, et oubliant tout son courage, ses larmes les
-arrosèrent un moment. Saint-Aubert leva les yeux: c'était encore l'âme
-d'un père; mais elle s'évanouit bientôt et Saint-Aubert ne parla plus.
-
-Emilie fut arrachée de sa chambre par Voisin et par sa fille; ils
-essayèrent de calmer sa douleur: le vieillard pleurait avec elle, mais
-les secours d'Agnès étaient plus opportuns.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-
-Le religieux qui s'était présenté le matin revint le soir consoler
-Emilie. Il apportait un message de l'abbesse d'un couvent voisin du
-sien, qui l'invitait à se rendre près d'elle. Emilie n'accepta pas
-l'offre, mais elle répondit avec reconnaissance. La sainte conversation
-du père, la douce bienveillance de ses manières qui ressemblaient à
-celles de Saint-Aubert, calmèrent un peu la violence de ses transports;
-elle éleva son coeur à l'Etre éternel présent partout. Relativement à
-Dieu, se disait Emilie, mon père bien-aimé existe ainsi qu'hier il
-existait pour moi. Il n'est mort que pour moi: pour Dieu, pour lui,
-véritablement il existe.
-
-Retirée dans sa petite chambre, ses pensées mélancoliques errèrent
-encore autour de son père. Affaissée dans une espèce de sommeil, des
-images lugubres obsédèrent son imagination. Elle rêva qu'elle voyait son
-père, il l'abordait avec une contenance de bonté. Tout d'un coup il
-sourit avec tristesse, il leva les yeux, ouvrit ses lèvres; mais au lieu
-de ses paroles, elle entendit une musique douce, portée sur les airs à
-une fort grande distance. Elle vit alors tous ses traits s'animer dans
-le ravissement heureux d'un être supérieur: l'harmonie devenait plus
-forte, elle s'éveilla. Le rêve était fini, mais la musique durait
-encore, et c'était une musique céleste.
-
-Elle écoutait et se sentait glacée par un respect superstitieux; les
-larmes s'arrêtèrent, elle se leva, et fut à la fenêtre. Tout était
-obscur; mais Emilie détournant les yeux des sombres bois qui bordaient
-l'horizon, elle vit à gauche cette brillante planète dont le vieillard
-avait parlé et qui se trouvait au-dessus du bois. Elle se rappela ce
-qu'il avait dit, et comme la musique agitait l'air par intervalles, elle
-ouvrit sa fenêtre pour écouter le chant; bientôt il s'affaiblit et elle
-tenta vainement de découvrir d'où il partait. La nuit ne lui permit pas
-de rien distinguer sur la pelouse au-dessous d'elle, et les sons
-devenant successivement plus doux, firent place enfin à un silence
-absolu.
-
-Le lendemain matin une soeur du couvent vint lui renouveler l'invitation
-de l'abbesse. Emilie, qui ne pouvait abandonner la chaumière tant que le
-corps de son père y reposerait, consentit avec répugnance à la visite
-qu'on désirait d'elle, et promit de rendre ses respects à l'abbesse dans
-la soirée de ce même jour.
-
-Environ une heure avant le coucher du soleil, Voisin lui servit de guide
-et la conduisit au couvent en traversant les bois. Ce couvent se
-trouvait, ainsi que celui des religieux dont nous avons parlé, à
-l'extrémité d'un petit golfe, sur la Méditerranée. Comme Emilie passait
-l'antique porte du couvent, la cloche de vêpres sonna, et lui parut le
-premier coup des funérailles de Saint-Aubert. De légers incidents
-suffisent pour affecter un esprit énervé par la douleur. Emilie surmonta
-la crise pénible qu'elle éprouvait, et se laissa conduire à l'abbesse
-qui la reçut avec une bonté maternelle. Son air d'intérêt, ses égards
-pénétrèrent Emilie de reconnaissance; ses yeux étaient remplis de
-larmes, et elle ne pouvait pas parler. L'abbesse la fit asseoir, se
-plaça près d'elle et la regarda en silence, pendant qu'Emilie essayait
-de sécher ses pleurs. Remettez-vous, ma fille, dit l'abbesse d'une voix
-douce, ne parlez pas, je vous comprends, vous avez besoin de repos. Nous
-allons à la prière, voulez-vous nous accompagner? c'est une consolation,
-mon enfant, de déposer ses peines dans le sein de notre père céleste: il
-nous voit, il nous plaint, et nous châtie dans sa miséricorde.
-
-Emilie versa de nouvelles larmes, mais de douces émotions en
-mélangeaient l'amertume. L'abbesse la laissa pleurer sans l'interrompre;
-elle la regardait avec cet air de bonté qui aurait indiqué l'attitude
-d'un ange gardien: Emilie devint plus tranquille, et parlant sans
-réserve, elle expliqua ses motifs pour ne point quitter la chaumière.
-
-L'abbesse approuva ses sentiments, son respect filial, mais l'invita à
-passer quelques jours au couvent avant de retourner à la vallée.
-Donnez-vous du temps, ma fille, lui dit-elle, pour vous remettre de
-cette première secousse, avant d'en risquer une seconde; je ne vous
-dissimulerai pas combien votre coeur va saigner, en revoyant le théâtre
-de votre douleur passée; ici, vous trouverez tout ce que la paix,
-l'amitié et la religion peuvent offrir de consolations; mais venez,
-ajouta-t-elle, en voyant ses yeux se remplir, venez, descendons à la
-chapelle.
-
-Emilie la suivit dans une salle où les religieuses étaient toutes
-rassemblées; l'abbesse la leur confia, en disant: C'est une jeune
-personne pour laquelle j'ai beaucoup de considération, traitez-la comme
-une soeur.
-
-Elles se rendirent à la chapelle, et l'édifiante dévotion avec laquelle
-fut célébré l'office divin éleva l'esprit d'Emilie aux consolations de
-la foi et d'une entière résignation.
-
-Il était tard avant que l'abbesse eût consenti à son départ. Elle sortit
-du couvent moins oppressée qu'elle n'y était entrée, et fut reconduite
-par Voisin au travers des bois; leur uniforme obscurité était en
-harmonie avec l'état de son coeur. Elle suivait, en rêvant, un petit
-sentier peu battu, quand tout à coup son guide s'arrêta, regarda autour
-de lui, et se jeta hors du sentier dans la bruyère, disant qu'il s'était
-trompé de route, il marchait avec une extrême vitesse: Emilie, qui ne
-pouvait le suivre sur un terrain glissant et dans l'obscurité, restait à
-une grande distance. Si vous doutez de votre chemin, dit Emilie, ne
-vaudrait-il pas mieux s'adresser à ce grand château que j'aperçois entre
-ces arbres.
-
---Non, répliqua Voisin, ce n'est pas la peine: quand nous serons à ce
-ruisseau où vous voyez se réfléchir une lumière au delà des bois, nous
-serons à la maison. Je ne comprends pas comment j'ai fait pour m'égarer;
-c'est que je viens rarement ici après le coucher du soleil.
-
---Ce lieu est assez solitaire, dit Emilie, mais vous n'avez pas de
-voleurs?--Non, mademoiselle, point de voleurs.
-
---Qui est-ce donc qui vous effraye, mon cher ami? vous n'êtes pas
-superstitieux?--Non, je ne suis pas superstitieux; mais à vous parler
-vrai, mademoiselle, personne n'aime à se trouver le soir dans les
-environs de ce château.--Emilie comprit alors que ce château était celui
-dont avait déjà parlé Voisin; il avait appartenu au marquis de Villeroi,
-dont la mort récente avait tant affecté son père.
-
-Ah! dit Voisin, comme tout cela est désolé! c'était une si belle maison,
-un si bel endroit, comme je m'en souviens!--Emilie lui demanda pourquoi
-cet affreux changement!--Le vieillard se taisait.--Emilie, réveillée par
-l'effroi qu'il montrait, occupée surtout de l'intérêt qu'avait manifesté
-son père, répéta la question, et elle ajouta ensuite: Si ce ne sont pas
-les habitants qui vous effrayent, et si vous n'êtes pas superstitieux,
-comment se fait-il donc, mon cher ami, que vous n'osiez, le soir,
-approcher de ce château?
-
---Eh bien donc, mademoiselle, peut-être suis-je un peu superstitieux; et
-si vous en saviez la cause, vous pourriez bien le devenir aussi. Il est
-arrivé là de singulières choses; monsieur votre bon père paraissait
-avoir connu la marquise.--Dites-moi, je vous prie, ce qui est arrivé?
-lui dit Emilie, fort émue.
-
---Hélas! mademoiselle, répondit Voisin, ne m'en demandez pas davantage,
-les secrets domestiques de mon maître doivent toujours être sacrés pour
-moi.--Emilie, surprise de ces derniers mots, et surtout de l'air qui les
-accompagnait, ne se permit pas une question nouvelle. Un intérêt plus
-touchant, l'image de Saint-Aubert, occupait ses pensées; elle se rappela
-la musique de la nuit précédente, et elle en parla à Voisin.--Vous
-n'avez pas été la seule, lui dit-il, je l'ai entendue aussi; mais cela
-m'arrive si souvent à cette heure-là, que c'est à peine si j'y prends
-garde.
-
---Vous croyez sans doute, dit vivement Emilie, que cette musique
-a des rapports avec le château, et voilà pourquoi vous êtes
-superstitieux?--Cela peut-être, mademoiselle; mais il y a d'autres
-circonstances relatives à ce château, et dont je conserve tristement le
-souvenir.--Un profond soupir suivit ces paroles, et la délicatesse
-d'Emilie restreignit la curiosité que ces derniers mots avaient excitée
-en elle.
-
-Quand le moment terrible fut arrivé, où les restes de Saint-Aubert
-devaient être séparés d'elle pour toujours, elle alla seule les
-contempler encore une fois. Saint-Aubert avait demandé qu'on l'enterrât
-dans l'église des religieuses de Sainte-Claire: il avait choisi la
-chapelle du nord, près de la sépulture des Villeroi, et en avait indiqué
-la place. Le supérieur y consentit, et la triste procession se mit en
-marche vers le lieu. Le vénérable père, suivi d'une troupe de religieux,
-la vint recevoir à la porte. Le chant de l'antienne funèbre et les
-accords de l'orgue qui retentit dans l'église au moment où le corps y
-entra; les pas chancelants, et l'air abattu d'Emilie, eussent arraché
-des larmes à tous les spectateurs: elle n'en versait aucune. Le visage à
-demi couvert d'un léger voile noir, elle marchait entre deux personnes
-qui la soutenaient de chaque côté; l'abbesse la précédait, les
-religieuses suivaient, et leurs voix plaintives se mêlaient aux accents
-du choeur. Quand la procession fut arrivée au tombeau, la musique cessa,
-Emilie baissa son voile, et dans les intervalles du chant il fut aisé
-d'entendre ses sanglots. Le vénérable prêtre commença le service, et
-Emilie parvint à se contraindre; mais quand le cercueil fut déposé,
-quand elle entendit jeter la terre qui devrait le couvrir, un
-gémissement sourd lui échappa, et elle tomba sur la personne qui la
-soutenait: elle se remit promptement. Elle entendit ces paroles
-sublimes: _Son corps est enterré en paix, et son âme retourne à celui
-dont il l'avait reçue_. Son désespoir se soulagea par un déluge de
-pleurs.
-
-L'abbesse la tira de l'église, et la conduisit dans son appartement.
-Elle lui offrit tous les secours d'une religion sainte et d'une tendre
-pitié. Emilie faisait des efforts pour surmonter l'accablement; mais
-l'abbesse, qui l'observait attentivement, lui fit préparer un lit et
-l'engagea à chercher du repos. Elle réclama avec bonté la promesse
-qu'avait faite Emilie de passer quelques jours au couvent. Emilie, que
-rien ne rappelait plus à la chaumière, théâtre de son malheur, eut le
-loisir alors de considérer sa position, et se sentit incapable de
-reprendre immédiatement son voyage.
-
-Cependant la bonté maternelle de l'abbesse et les douces attentions des
-religieuses, n'épargnaient rien pour calmer son esprit et lui rendre la
-santé; elle avait éprouvé des secousses trop violentes pour se rétablir
-promptement: elle fut donc, pendant plusieurs semaines, atteinte d'une
-fièvre lente, et dans un état de langueur. Elle s'affligeait de quitter
-le tombeau où reposaient les cendres de son père; elle se flattait que
-si elle mourait en ce lieu, on la réunirait à lui. Pendant ce temps,
-elle écrivit à madame Chéron et à la vieille gouvernante, pour leur
-faire part de l'événement, et les informer de sa situation.
-
-Pendant que l'orpheline était au couvent, la paix intérieure de cet
-asile, la beauté des environs, les soins obligeants de l'abbesse et de
-ses religieuses firent sur elle un effet si attrayant, qu'elle fut
-presque tentée de se séparer du monde; elle avait perdu ses plus chers
-amis, elle voulait se vouer au cloître, dans un séjour que la tombe de
-Saint-Aubert lui rendait à jamais sacré. L'enthousiasme de sa pensée,
-qui lui était comme naturel, avait répandu un vernis si touchant sur la
-sainte retraite d'une religieuse, qu'elle avait presque perdu de vue le
-véritable égoïsme qui la produit. Mais les couleurs qu'une imagination
-mélancolique légèrement imbue de superstition prêtait à la vie
-monastique, se fanèrent peu à peu quand ses forces lui revinrent à son
-coeur et ramenèrent une image qui n'en avait été que passagèrement
-bannie. Ce souvenir la rappela tacitement à l'espérance, à la
-consolation, aux plus doux sentiments; des lueurs de bonheur se
-montrèrent dans le lointain; et quoiqu'elle n'ignorât pas à quel point
-elles pouvaient être trompeuses, elles ne voulut pas s'en priver.
-
-Il se passa quelques jours entre l'arrivée du serviteur que madame
-Chéron envoyait et celui où Emilie fût en état de se mettre en route
-pour la vallée. Le soir qui précéda son départ, elle se rendit à la
-chaumière pour prendre congé de Voisin et de sa famille. Elle fit à ces
-bonnes gens les adieux les plus tendres et les mieux sentis. Voisin
-l'aimait comme sa fille, et versait des larmes. Emilie en répandit: elle
-évita d'entrer dans la chaumière; elle aurait renouvelé des impressions
-trop cuisantes, et elle n'avait plus maintenant assez de force pour les
-soutenir.
-
-Quand le moment du départ fut venu, toute sa douleur se renouvela; la
-mémoire de son père au tombeau, les bontés de tant de personnes
-vivantes, l'attachaient à cette retraite: elle semblait éprouver, pour
-le lieu où reposait Saint-Aubert, ces tendres affections qu'on sent pour
-sa patrie. L'abbesse lui donna, en se séparant d'elle, les plus
-touchants témoignages d'attachement, et l'engagea à revenir si elle ne
-trouvait pas ailleurs la considération qu'elle devait attendre.
-Plusieurs des religieuses lui exprimèrent de vifs regrets; elle quitta
-le couvent les larmes aux yeux, emportant avec elle l'affection et les
-voeux de toutes les personnes qu'elle y laissait.
-
-Elle avait voyagé longtemps avant que le spectacle qui se déployait sous
-ses yeux eût pu la distraire. Abîmée dans la mélancolie, elle ne
-remarqua tant d'objets enchanteurs que pour se rappeler mieux son père.
-Saint-Aubert était avec elle quand elle les avait vus d'abord, et ses
-observations sur chacun d'eux se retraçaient à sa mémoire. La journée se
-passa dans la langueur, dans l'abattement. Elle coucha cette nuit sur la
-frontière du Languedoc, et le lendemain elle entra en Gascogne.
-
-En approchant du château, ces tristes souvenirs se multiplièrent. Enfin
-le château lui-même, le château se dessina au milieu du paysage que
-Saint-Aubert aimait le plus.
-
-La route, en tournant, le lui laissa voir avec beaucoup plus de détail;
-les cheminées, que rougissait le couchant, s'élevaient derrière les
-plantations favorites de Saint-Aubert, dont le feuillage cachait les
-parties basses du bâtiment. Emilie ne put retenir un profond soupir:
-Cette heure, se disait-elle, était aussi son heure de prédilection. Et
-voyant le pays sur lequel s'allongeaient les ombres: Quel repos,
-s'écriait-elle, quelle scène charmante! Tout est tranquille, tout est
-aimable, hélas! comme autrefois.
-
-Elle résistait encore au poids affreux de sa douleur, quand elle
-entendit la musique des danses que si souvent elle avait remarquée, en
-suivant avec Saint-Aubert les bords fleuris de la Garonne. Alors ses
-larmes coulèrent jusqu'au moment où la voiture s'arrêta. Elle était en
-face d'une petite maison: elle leva les yeux dans ce moment, et reconnut
-la vieille gouvernante qui venait pour ouvrir la porte: le chien de son
-père venait aussi en aboyant, et quand la jeune maîtresse fut descendue,
-il sauta, courut au-devant d'elle et lui fit connaître sa joie. Ma chère
-demoiselle, dit Thérèse, et puis elle s'arrêta; les larmes d'Emilie
-l'empêchaient de répliquer: le chien s'agitait autour d'elle; tout d'un
-coup, il courut à la voiture. Ah! mademoiselle, mon pauvre maître!
-s'écria Thérèse; son chien est allé le chercher. Emilie sanglota en
-voyant la portière ouverte et le chien sauter dans la voiture,
-descendre, flairer, chercher avec inquiétude.
-
-Venez, ma chère demoiselle, dit Thérèse; allons, que vous donnerai-je
-pour vous rafraîchir? Emilie prit la main de la vieille bonne; elle
-essaya de modérer sa douleur en la questionnant sur sa santé. Elle
-cheminait lentement vers la porte, s'arrêtait, marchait encore, et
-faisait une nouvelle pause. Quel silence! quel abandon! quelle mort dans
-ce château! Frémissant d'y rentrer, et se reprochant d'hésiter, elle
-passa dans la salle, la traversa rapidement, comme si elle eût craint de
-regarder autour d'elle, en ouvrit le cabinet qu'elle appelait autrefois
-le _sien_. Le sombre du soir donnait quelque chose de solennel au
-désordre de ce lieu; les chaises, les tables, tous les meubles qu'elle
-remarquait à peine en des temps plus heureux, parlaient alors trop
-éloquemment à son coeur. Elle s'assit près d'une fenêtre qui donnait sur
-le jardin: c'était de là qu'avec Saint-Aubert elle avait si souvent
-contemplé le soleil couchant.
-
-Elle ne se contraignit plus, et s'en trouva soulagée.
-
-Je vous ai fait le lit vert, dit Thérèse en apportant du café; j'ai
-pensé qu'à présent vous l'aimiez mieux que le vôtre. Je ne croyais
-guère, à pareil jour, que vous dussiez revenir seule. Quel jour, grand
-Dieu! la nouvelle me perça le coeur quand je la reçus. Qui l'aurait dit,
-quand mon pauvre maître partit, qu'il ne devait jamais revenir? Emilie
-se couvrit le visage de son mouchoir et lui fit signe de ne plus parler.
-
-Emilie resta quelque temps plongée dans sa tristesse; elle ne voyait pas
-un seul objet qui ne la ramenât à sa douleur. Les plantes favorites de
-Saint-Aubert, les livres qu'il avait choisis pour elle et qu'ils
-lisaient souvent ensemble; les instruments de musique dont il aimait
-tant l'harmonie et qu'il touchait souvent lui-même. A la fin, rappelant
-sa résolution, elle voulut voir l'appartement abandonné; elle sentit que
-sa peine serait toujours plus grande si elle différait.
-
-Elle traversa le gazon, mais son courage défaillit en ouvrant la
-bibliothèque; peut-être cette obscurité que répandaient le soir et le
-feuillage augmentait le religieux effet de ce lieu, où tout lui parlait
-de son père. Elle aperçut la chaise dans laquelle il se plaçait: elle
-fut interdite à cet aspect, et s'imagina presque l'avoir vu lui-même
-devant elle. Elle réprima les illusions d'une imagination troublée, mais
-elle ne put empêcher un certain effroi respectueux qui se mêlait à ses
-émotions. Elle avança doucement jusqu'à la chaise et s'y assit. Elle
-avait près d'elle un pupitre, et sur ce pupitre un livre que son père
-n'avait pas fermé; en reconnaissant la page ouverte, elle se ressouvint
-que la veille de son départ Saint-Aubert lui en avait lu quelque chose:
-c'était son auteur favori. Elle regarda le feuillet, pleura et le
-regarda encore: ce livre était sacré pour elle; elle n'aurait pas fermé
-la page ouverte pour tous les trésors du monde; elle resta devant le
-pupitre, ne pouvant se résoudre à le quitter.
-
-Au milieu de sa rêverie, elle vit la porte s'ouvrir avec lenteur; un son
-qu'elle entendit à l'extrémité de l'appartement la fit tressaillir; elle
-crut apercevoir un peu de mouvement. Le sujet de sa méditation,
-l'épuisement de ses esprits, l'agitation de ses sens lui causèrent une
-terreur soudaine; elle attendit quelque chose de surnaturel. Mais sa
-raison reprenant le dessus: Qu'ai-je à craindre? dit-elle; si les âmes
-de ceux que nous chérissons reviennent, ce ne peut être que par bonté.
-
-Le silence qui régnait la rendit honteuse de sa crainte; le même son
-pourtant recommença. Distinguant quelque chose autour d'elle et se
-sentant presser contre sa chaise, elle fit un cri; mais elle ne put
-s'empêcher de sourire avec un peu de confusion, en reconnaissant le bon
-chien, qui se couchait près d'elle et qui lui léchait les mains.
-
-Emilie, sentant qu'elle était hors d'état de visiter pour ce soir le
-château solitaire, quitta la bibliothèque et se promena dans le jardin
-sur la terrasse qui dominait la rivière. Le soleil était couché, mais
-sous les branches touffues des amandiers, on distinguait les traces de
-feu qui doraient le crépuscule.
-
-Emilie, qui marchait toujours, approchait du platane où Saint-Aubert
-s'était souvent assis près d'elle, et où sa bonne mère l'avait souvent
-entretenu des délices d'un futur état. Combien de fois aussi son père
-avait trouvé des consolations dans l'idée d'une réunion éternelle!
-Oppressée de ce souvenir, elle quitta le platane; et s'appuyant sur le
-mur de la terrasse, elle vit un groupe de paysans dansant gaiement au
-bord de la Garonne, dont la vaste étendue réfléchissait les derniers
-rayons du jour. Quel contraste ils formaient avec Emilie malheureuse et
-désolée! Elle se détourna, mais, hélas! où pouvait-elle aller sans
-rencontrer des objets faits pour aggraver sa douleur?
-
-Emilie reçut des lettres de sa tante. Madame Chéron, après quelques
-lieux communs de consolation et de conseil, l'invitait à venir à
-Toulouse; elle ajoutait que feu son frère lui ayant confié l'éducation
-d'Emilie, elle se regardait comme obligée de veiller sur elle. Emilie
-eût bien voulu rester à la vallée; c'était l'asile de son enfance et le
-séjour de ceux qu'elle avait perdus pour jamais, elle pouvait les
-pleurer sans qu'on l'observât; mais elle désirait également de ne point
-déplaire à madame Chéron.
-
-Quoique sa tendresse ne lui permît pas un doute sur les motifs qu'avait
-eus Saint-Aubert en lui donnant un tel mentor, Emilie sentait fort bien
-que cet arrangement livrait son bonheur aux caprices de sa tante; dans
-sa réponse elle demanda la permission de rester quelque temps à la
-vallée; elle alléguait son extrême abattement, et le besoin qu'elle
-avait et de repos et de retraite, pour se rétablir par degrés; elle
-savait bien que ses goûts différaient beaucoup de ceux de madame Chéron
-sa tante; celle-ci aimait la vie dissipée, et sa grande fortune lui
-permettait d'en jouir. Après avoir écrit cette lettre, Emilie se trouva
-plus tranquille.
-
-Elle reçut la visite de M. Barreaux, qui regrettait sincèrement
-Saint-Aubert. Je puis bien pleurer mon ami, disait-il, je ne trouverai
-jamais quelqu'un qui lui ressemble. Si j'avais rencontré un seul homme
-comme lui dans le monde, je n'y aurais pas renoncé.
-
-Le sentiment de M. Barreaux pour Saint-Aubert le rendait extrêmement
-cher à sa fille; sa plus grande consolation était de parler de ses
-parents avec un homme qu'elle révérait beaucoup, et qui, sous un
-extérieur peu agréable, cachait un coeur si sensible, un esprit si
-distingué.
-
-Plusieurs semaines se passèrent dans une retraite paisible, et le
-chagrin d'Emilie se transformait en une mélancolie douce; elle pouvait
-déjà lire, et même lire les livres qu'elle avait lus avec son père,
-s'asseoir à sa place dans sa bibliothèque, arroser les fleurs qu'il
-avait plantées, toucher les instruments qu'il avait fait parler, et même
-de temps en temps jouer son air favori.
-
-Madame Chéron ne répondant point, Emilie commençait à se flatter qu'elle
-pourrait prolonger sa retraite; elle se sentait alors tant de force,
-qu'elle osa visiter les lieux où le passé se retraçait le plus vivement
-à son esprit, de ce nombre était la pêcherie; et pour augmenter dans
-cette promenade la mélancolie qu'elle aimait, elle emporta son luth, et
-s'y rendit à cette heure de la soirée qui convient si bien à
-l'imagination et à la douleur. Quand Emilie fut dans les bois et se vit
-près du bâtiment, elle s'arrêta, s'appuya contre un arbre, et pleura
-quelques minutes avant de pouvoir avancer. Le petit sentier qui menait
-au pavillon était alors tout embarrassé d'herbes; les fleurs que
-Saint-Aubert avait semées sur les bords en paraissaient presque
-étouffées; les orties, le houx croissaient par touffes; elle regardait
-tristement cette promenade négligée, où tout semblait morne et flétri.
-Elle serait sans doute restée bien plus longtemps dans cette situation,
-si le bruit de quelques pas, derrière le bâtiment, n'eût tout à coup
-excité son attention. L'instant d'après, une porte s'ouvrit, un étranger
-parut, et, stupéfait de voir Emilie, il la supplia d'excuser son
-indiscrétion. Au son de cette voix, Emilie perdit sa crainte, et son
-émotion augmenta. Cette voix lui était familière, et quoiqu'elle ne pût
-distinguer aucun trait sa mémoire la servait trop bien pour qu'elle
-conservât de la frayeur.
-
-L'étranger répéta ses excuses; Emilie répondit quelques mots; alors
-celui-ci, s'avançant avec vivacité, s'écria:--Grand Dieu? se peut-il?
-Sûrement. Je ne m'abuse point. C'est mademoiselle Saint-Aubert!
-
---Il est vrai, dit Emilie qui reconnut Valancourt, dont les traits
-semblaient animés. Mille souvenirs pénibles se pressèrent dans son
-esprit, et l'effort qu'elle fit pour se contenir ne servit, en effet,
-qu'à l'agiter davantage. Valancourt, pendant ce temps, s'informait
-soigneusement de la santé de M. Saint-Aubert. Un torrent de larmes lui
-apprit la fatale nouvelle. Il conduisit Emilie à un siége, et s'assit
-auprès d'elle. Elle continuait de pleurer, et Valancourt tenait sa main;
-mais elle ne s'en aperçut qu'en la sentant inondée des pleurs qu'il
-versait.
-
-[Illustration: Le pavillon.]
-
-Je sais, dit-il enfin, combien en pareil cas les consolations sont
-inutiles. Après un si grand malheur, je ne puis que m'affliger avec
-vous.
-
-Quand Valancourt apprit que Saint-Aubert était mort sur la route, et
-avait laissé Emilie entre les mains de personnes étrangères, il s'écria
-involontairement: Où étais-je? Bientôt il détourna la conversation, et
-parla de lui-même. Elle apprit qu'après leur séparation, il avait erré
-quelques jours sur le rivage de la mer, et était revenu en Gascogne par
-le Languedoc. La Gascogne était sa province, et c'était là qu'il
-résidait.
-
-Après cette courte narration, il se tut. Emilie n'était pas disposée à
-reprendre la parole; ils continuèrent leur marche. Mais à la porte il
-s'arrêta comme s'il eût cru qu'il ne devait pas aller plus loin; il dit
-à Emilie que comptant le lendemain retourner à Estuvière, il lui
-demandait la permission de venir prendre congé d'elle dans la matinée.
-Emilie pensa qu'elle ne pouvait le lui refuser.
-
-Elle passa une soirée bien triste; toujours occupée de son père, elle se
-rappela de quelle manière précise et solennelle il avait demandé qu'on
-brûlât ses papiers; elle se reprocha de n'avoir point obéi plus tôt, et
-décida que dès le lendemain elle réparerait sa négligence.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-
-Le lendemain matin Emilie fit allumer du feu dans la chambre à coucher
-de son père, et s'y rendit pour brûler ses papiers; elle ferma la porte,
-afin d'empêcher qu'on ne la surprît, et ouvrit le cabinet où les
-manuscrits étaient serrés. Près d'une grande chaise, dans un coin du
-cabinet, était la même table où elle avait vu son père dans la nuit qui
-précéda son départ; elle ne doutait pas que les papiers dont il avait
-parlé ne fussent ceux mêmes dont la lecture lui causait alors tant
-d'émotion.
-
-La vie solitaire qu'Emilie avait menée, les mélancoliques sujets de ses
-pensées habituelles l'avaient rendue susceptible de croire aux
-revenants, aux fantômes; c'était la preuve d'un esprit fatigué. C'était
-surtout en se promenant le soir dans une maison déserte, qu'elle avait
-frémi plus d'une fois à de prétendues apparitions, qui ne l'auraient
-jamais frappée lorsqu'elle était heureuse: telle était la cause de
-l'effet qu'elle éprouva, quand, élevant les yeux pour la seconde fois
-sur la chaise placée dans un coin obscur, elle y vit l'image de son
-père. Emilie resta dans un état de stupeur, puis sortit précipitamment.
-Bientôt elle se reprocha sa faiblesse, en accomplissant un devoir aussi
-sérieux, et elle rouvrit le cabinet. D'après l'instruction de
-Saint-Aubert, elle trouva bientôt la pièce de parquet qu'il avait
-décrite; et dans le coin, près de la fenêtre, elle reconnut la ligne
-qu'il avait désignée; elle appuya, la planche glissa d'elle-même. Emilie
-vit la liasse de papiers, quelques feuilles éparses et la bourse de
-louis; elle prit le tout d'une main tremblante, reposa la planche, et se
-disposait à se relever, quand l'image qui l'avait alarmée se retrouva
-placée devant elle; elle se précipita dans la chambre, et se jeta sur
-une chaise presque sans connaissance: sa raison revint, et surmonta
-bientôt cette effrayante, mais pitoyable surprise de l'imagination. Elle
-retourna aux papiers; mais elle avait si peu sa tête, que ses yeux
-involontairement se portèrent sur les pages ouvertes. Elle ne pensait
-pas qu'elle transgressait l'ordre formel de son père; mais une phrase
-d'une extrême importance réveilla son attention et sa mémoire. Elle
-abandonna les papiers; mais elle ne put éloigner de son esprit les mots
-qui ranimaient si vivement sa terreur et sa curiosité: elle en était
-vivement affectée. Plus elle méditait, et plus son imagination
-s'enflammait. Pressée des motifs les plus impérieux, elle voulait percer
-le mystère que cette phrase indiquait; elle se repentait de l'engagement
-qu'elle avait pris, elle douta même qu'elle fût obligée de le remplir;
-mais son erreur ne fut pas longue.
-
-[Illustration: La cachette.]
-
---J'ai promis, se dit-elle, et je ne dois pas discuter, mais obéir.
-Ecartons une tentation qui me rendrait coupable, puisque je me sens
-assez de force pour résister. Aussitôt tout fut consumé.
-
-Elle avait laissé la bourse sans l'ouvrir: mais, s'apercevant qu'elle
-contenait quelque chose de plus fort que des pièces de monnaie, elle se
-mit à l'examiner. Sa main les y plaça, disait-elle, en baisant chaque
-pièce et les couvrant de ses larmes; sa main qui n'est plus qu'une
-froide poussière. Au fond de la bourse était un petit paquet; elle
-l'ouvrit: c'était une petite boîte d'ivoire, au fond de laquelle était
-le portrait d'une... dame. Elle tressaillit. La même, s'écria-t-elle,
-que pleurait mon père! Elle ne put, en la considérant, en assigner la
-ressemblance; elle était d'une rare beauté; son expression particulière
-était la douceur, mais il y régnait une ombre de tristesse et de
-résignation.
-
-Saint-Aubert n'avait rien prescrit au sujet de cette peinture. Emilie
-crut pouvoir la conserver; et se rappelant de quelle manière il avait
-parlé de la marquise de Villeroi, elle fut portée à croire que ce
-pouvait être son portrait. Elle ne voyait pourtant aucune raison pour
-qu'il eût gardé le portrait de cette dame.
-
-Emilie regardait cette peinture; elle ne concevait pas l'attrait qu'elle
-trouvait à la contempler, et le mouvement d'amour et de pitié qu'elle
-ressentait en elle. Des boucles de cheveux bruns jouaient négligemment
-sur un front découvert; le nez était presque aquilin. Les lèvres
-souriaient, mais c'était avec mélancolie; ses yeux bleus se levaient au
-ciel avec une langueur aimable, et l'espèce de nuage répandu sur toute
-sa physionomie semblait exprimer la plus vive sensibilité.
-
-Emilie fut tirée de la rêverie profonde où ce portrait l'avait jetée, en
-entendant retomber la porte du jardin. Elle reconnut Valancourt qui se
-rendait au château; elle resta quelques moments pour se remettre.
-
-Quand elle aborda Valancourt au salon, elle fut frappée du changement
-qu'elle remarqua sur son visage depuis leur séparation en Roussillon: la
-douleur et l'obscurité l'avaient empêchée de s'en apercevoir la veille.
-Mais l'abattement de Valancourt céda à la joie qu'il ressentit de la
-voir. Vous voyez, lui dit-il, j'use de la permission que vous m'avez
-accordée; je viens vous dire adieu, et c'est hier seulement que j'ai en
-le bonheur de vous rencontrer.
-
-Emilie sourit faiblement; et, comme embarrassée de ce qu'elle lui
-dirait, elle lui demanda s'il y avait longtemps qu'il était de retour en
-Gascogne.--J'y suis depuis... dit Valancourt en rougissant, après avoir
-eu le malheur de quitter des amis qui m'avaient rendu le voyage des
-Pyrénées si délicieux. J'ai fait une assez longue tournée.
-
-Une larme vint aux yeux d'Emilie pendant que Valancourt parlait; il s'en
-aperçut, parla d'autre chose: il loua le château, sa situation, les
-points de vue qu'il offrait. Emilie, fort en peine de soutenir la
-conversation, saisit avec plaisir un sujet indifférent. Ils descendirent
-sur la terrasse, et Valancourt fut enchanté de la rivière, de la
-prairie, des tableaux multipliés que présumait la Guyenne.
-
-Il s'appuya sur la terrasse; et contemplant le cours rapide de la
-Garonne: Il n'y a pas longtemps, dit-il, que j'ai remonté jusqu'à sa
-source; je n'avais pas alors le bonheur de vous connaître, car j'aurais
-senti douloureusement votre absence.
-
-Valancourt s'assit près d'elle, mais il était muet et tremblant. A la
-fin, il dit d'une voix entrecoupée: Ce lieu charmant, je vais le
-quitter! je vais vous quitter peut-être pour toujours. Ces moments
-peuvent ne revenir jamais; je ne veux point les perdre. Souffrez
-cependant que, sans affecter votre délicatesse et votre douleur, je vous
-exprime une fois tout ce que votre bonté m'inspire d'admiration et de
-reconnaissance. Oh! si je pouvais quelque jour avoir le droit d'appeler
-amour le vif sentiment...
-
-L'émotion d'Emilie ne lui permit pas de répliquer, et Valancourt ayant
-jeté les yeux sur elle, la vit pâlir et près de se trouver mal: il fit
-un mouvement involontaire pour la soutenir; ce mouvement la fit revenir
-à elle avec une sorte d'effroi. Quand Valancourt reprit la parole, tout,
-jusqu'au son de sa voix, respirait l'amour le plus tendre.--Je
-n'oserais, ajouta-t-il, vous entretenir de moi plus longtemps; mais ce
-moment cruel aurait moins d'amertume, si je pouvais emporter l'espoir
-que l'aveu qui m'est échappé ne m'exclura pas désormais de votre
-présence.
-
-Emilie fit un autre effort pour surmonter la confusion de ses pensées:
-elle craignait de trahir son coeur, et de laisser voir la préférence
-qu'il accordait à Valancourt: elle craignait d'encourager ses
-espérances. Cependant elle reprit courage, pour dire qu'elle se trouvait
-honorée par le suffrage d'une personne pour laquelle son père avait tant
-d'estime.
-
---Il m'a donc alors jugé digne de son estime? dit Valancourt avec la
-timidité du doute. Puis, se reprenant, il ajouta:--Pardonnez cette
-question; je sais à peine ce que je veux dire. Si j'osais me flatter de
-votre indulgence, si vous me permettiez l'espérance d'obtenir
-quelquefois de vos nouvelles, je vous quitterais avec bien plus de
-tranquillité.
-
-Emilie répondit après un moment de silence: Je serai sincère avec vous;
-vous voyez ma position, et, j'en suis sûre, vous vous y conformerez. Je
-vis ici dans la maison qui fut celle de mon père; mais j'y vis seule. Je
-n'ai plus, hélas! de parents dont la présence puisse autoriser vos
-visites...
-
---Je n'affecterai pas de ne pas sentir cette vérité, dit Valancourt.
-Puis il ajouta tristement: Mais qui me dédommagera de ce que me coûte ma
-franchise? Au moins, consentirez-vous que je me présente à votre
-famille?
-
-Emilie, confuse, hésitait à répliquer; elle en sentait la difficulté.
-Son isolement, sa situation, ne lui laissaient pas un ami dont elle pût
-recevoir un conseil. Madame Chéron, sa seule parente, n'était occupée
-que de ses propres plaisirs, ou se trouvait tellement offensée de la
-répugnance d'Emilie à quitter la vallée, qu'elle semblait ne plus songer
-à elle.
-
---Ah! je le vois, dit Valancourt après un long silence; je vois que je
-me suis trop flatté. Vous me jugez indigne de votre estime. Fatal
-voyage! je le regardais comme la plus heureuse époque de ma vie: ces
-jours délicieux empoisonneront mon avenir.
-
-Le désespoir se peignait dans tous ses traits. Emilie en fut attendrie.
-
---Vous ne savez pas, lui dit-il, quels tourments j'ai soufferts près de
-vous, lorsque sans doute, si vous m'honoriez d'une pensée, vous deviez
-me croire bien loin d'ici. Je n'ai cessé d'errer toutes les nuits autour
-de ce château, dans une obscurité profonde; il m'était délicieux de
-savoir que j'étais enfin près de vous. Je jouissais de l'idée que je
-veillais autour de votre retraite, et que vous goûtiez le sommeil: ces
-jardins ne me sont pas nouveaux. Un soir j'avais franchi la haie, je
-passai une des heures les plus heureuses de ma vie, sous la fenêtre que
-je croyais la vôtre.
-
-La conversation se prolongeait sans qu'ils songeassent à la fuite des
-instants. Valancourt, à la fin, parut se recueillir. Il faut que je
-parte, dit-il tristement, mais c'est avec l'espérance de vous revoir, et
-celle d'offrir mes respects à votre famille: que votre bouche me
-confirme cet espoir.--Mes parents se féliciteront toujours de connaître
-un ancien ami de mon père, dit Emilie. Valancourt lui baisa la main; il
-restait encore sans pouvoir s'éloigner; Emilie se taisait; ses yeux
-étaient baissés, et ceux de Valancourt demeuraient attachés sur elle. En
-ce moment, des pas précipités se firent entendre derrière le platane.
-Emilie, tournant doucement la tête, aperçut tout à coup madame Chéron:
-elle rougit, un tremblement subit s'empara d'elle; elle se leva pourtant
-pour aller au-devant de sa tante. Bonjour, ma nièce, dit madame Chéron
-en jetant un regard de surprise et de curiosité sur Valancourt, bonjour,
-ma nièce, comment vous portez-vous? Mais la question n'est pas
-nécessaire, et votre figure indique assez que vous avez déjà pris votre
-parti sur votre perte.
-
---Ma figure, en ce cas, me fait injure, madame; la perte que j'ai faite
-ne peut jamais se réparer.
-
---Bon, bon! je ne veux point vous chagriner. Vous me paraissez tout
-comme votre père... et certes il aurait été bien heureux pour lui, le
-pauvre homme, qu'il eût été d'un caractère différent!
-
-Elle ne répliqua point, et lui présenta Valancourt affligé. Il salua
-respectueusement; madame Chéron lui rendit une révérence courte, et le
-regarda d'un air dédaigneux. Après quelques moments, il prit congé
-d'Emilie d'un air qui lui témoignait assez la douleur de s'éloigner
-d'elle, et de la laisser dans la société de madame Chéron.
-
-Quel est ce jeune homme? dit madame Chéron avec un ton aigre; un de vos
-adorateurs, je suppose? Mais je vous croyais, ma nièce, un trop juste
-sentiment des convenances pour recevoir les visites d'un jeune homme
-dans l'état d'isolement où vous êtes. Le monde observe de pareilles
-fautes; on en parlera, c'est moi qui vous le dis.
-
-Emilie, offensée d'une si violente sortie, aurait bien voulu
-l'interrompre, mais madame Chéron continua: Il est fort nécessaire que
-vous vous trouviez sous la direction d'une personne plus en état de vous
-guider que vous-même.
-
-A la vérité, j'ai peu de loisir pour une tâche semblable; néanmoins,
-puisque votre pauvre père m'a demandé à son dernier moment de surveiller
-votre conduite, je suis obligée de m'en charger; mais sachez bien, ma
-nièce, que si vous ne vous déterminez pas à la plus grande docilité, je
-ne me tourmenterai pas longtemps à votre sujet.
-
-Emilie n'essaya point de répondre. La douleur, l'orgueil, le sentiment
-de son innocence, la continrent jusqu'au moment où la tante ajouta: Je
-suis venue vous chercher pour vous mener à Toulouse. Je suis fâchée,
-après tout, que votre père soit mort avec si peu de fortune. Quoi qu'il
-en soit, je vous prendrai dans ma maison. Il fut toujours plus généreux
-que prévoyant, votre père: autrement il n'eût pas laissé sa fille à la
-merci de ses parents.
-
---Aussi ne l'a-t-il pas fait, dit Emilie avec sang-froid. Le dérangement
-de sa fortune ne vient pas entièrement de cette noble générosité qui le
-distinguait: les affaires de M. Motteville peuvent se liquider, je
-l'espère, sans ruiner ses créances, et jusqu'à ce moment je me trouverai
-fort heureuse de résider à la vallée.
-
---Je n'en doute pas, dit madame Chéron avec un sourire plein d'ironie,
-je n'en doute pas; et je vois combien la tranquillité, la retraite, ont
-été salutaires au rétablissement de vos esprits. Je ne vous croyais pas
-capable, ma nièce, d'une duplicité comme celle-là. Quand vous me donniez
-une telle excuse, j'y croyais bonnement; je ne m'attendais sûrement pas
-à vous trouver un compagnon aussi aimable que ce M. la Val... J'ai
-oublié son nom.
-
-Emilie ne pouvait plus longtemps endurer ces indignités. Mon excuse
-était fondée, madame, lui dit-elle, et plus que jamais j'apprécie
-aujourd'hui la retraite que je désirais alors. Si le but de votre visite
-est seulement d'ajouter l'insulte aux chagrins de la fille de votre
-frère, vous auriez pu me l'épargner.
-
---Et quel est-il, ce jeune aventurier, je vous prie? dit madame Chéron;
-quelles sont ses prétentions?--Il vous les expliquera, madame, dit
-Emilie: mon père le connaissait; je le crois sans reproche.
-
---Alors c'est un cadet, s'écria la tante, et de droit un mendiant! Ainsi
-donc, mon frère se prit de passion pour ce jeune homme, en quelques
-jours seulement: mais le voilà bien. Dans sa jeunesse, il prenait
-inclination, aversion, sans qu'on en pût deviner la cause, et j'ai
-remarqué même que les gens dont il s'éloignait étaient toujours bien
-plus aimables que ceux dont il s'engouait; mais on ne dispute pas des
-goûts. Il était dans l'usage de se fier beaucoup à la physionomie; c'est
-un ridicule enthousiasme. Qu'est-ce que le visage d'un homme a de commun
-avec son caractère? un homme de bien pourra-t-il s'empêcher d'avoir une
-figure désagréable? Madame Chéron débita cette sentence avec l'air
-triomphant d'une personne qui croit avoir fait une grande découverte,
-qui s'en applaudit, et qui n'imagine pas qu'on puisse lui répliquer.
-
-Emilie, qui désirait finir cet entretien, pria sa tante d'accepter
-quelques rafraîchissements. Madame Chéron la suivit au château, mais
-sans se désister d'un sujet qu'elle traitait avec tant de complaisance
-pour elle-même, et si peu d'égards pour sa nièce.
-
-En entrant au château, madame Chéron lui dit de s'arranger pour prendre
-la route de Toulouse, et déclara qu'elle voulait partir dans quelques
-heures. Emilie la conjura de différer du moins jusqu'au lendemain; elle
-eut de la peine à l'obtenir.
-
-Hélas! lui dit Thérèse, vous allez donc partir! Si j'en puis juger, vous
-seriez plus heureuse ici que vous ne le serez où l'on vous mène. Emilie
-ne répondit point.
-
-Rentrée chez elle, elle regarda de sa fenêtre et vit le jardin
-faiblement éclairé de la lune qui s'élevait au-dessus des figuiers. La
-beauté calme de la nuit augmenta le désir qu'elle avait de goûter une
-triste jouissance en faisant aussi ses adieux aux ombrages bien-aimés de
-son enfance. Elle fut tentée de descendre, et jetant sur elle le voile
-léger avec lequel elle se promenait, elle passa sans bruit dans le
-jardin. Elle gagna fort vite les bosquets éloignés, heureuse encore de
-respirer un air libre, et de soupirer sans que personne l'observât. Le
-profond repos de la nature, les riches parfums que le zéphyr répandait,
-la vaste étendue de l'horizon et de la voûte azurée ravissaient son âme
-et la portaient par degrés à cette hauteur sublime d'où les traces de ce
-monde s'évanouissent.
-
-Emilie porta ses yeux sur le platane et s'y reposa pour la dernière
-fois. C'était là que, peu d'heures avant, elle causait avec Valancourt.
-Elle se rappela l'aveu qu'il avait fait que souvent il errait la nuit
-autour de son habitation, qu'il en franchissait la barrière; et tout à
-coup elle pensa que, dans ce moment même il était peut-être au jardin.
-La crainte de le rencontrer, la crainte des censures de sa tante,
-l'engagèrent également à se retirer vers le château. Elle s'arrêtait
-souvent pour examiner les bosquets avant que de les traverser. Elle y
-passa sans voir personne; cependant, parvenue à un groupe d'amandiers
-plus près de la maison, et s'étant retournée pour voir encore le jardin,
-elle crut voir une personne sortir des plus sombres berceaux et prendre
-lentement une allée de tilleuls, alors éclairée par la lune. La
-distance, la lumière trop faible, ne lui permirent pas de s'assurer si
-c'était illusion ou réalité. Elle continua de regarder quelque temps, et
-l'instant d'après elle crut entendre marcher auprès d'elle. Elle rentra
-précipitamment; et revenue dans sa chambre, elle ouvrit sa fenêtre au
-moment où quelqu'un se glissait entre les amandiers, à l'endroit même
-qu'elle venait de quitter. Elle ferma la fenêtre, et quoique fort
-agitée, quelques moments de sommeil la rafraîchirent.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-
-Le carrosse qui devait conduire Emilie et madame Chéron jusqu'à Toulouse
-parut devant la porte de bonne heure. Madame Chéron était au déjeuner
-avant que sa nièce arrivât. Le repas fut silencieux et fort triste de la
-part d'Emilie. Madame Chéron, piquée de son abattement, le lui reprocha
-d'une manière qui n'était pas propre à le faire cesser. Ce ne fut pas
-sans beaucoup de difficultés qu'Emilie obtint d'emmener le chien que son
-père avait aimé. La tante, pressée de partir, fit avancer la voiture;
-Emilie la suivit. La vieille Thérèse se tenait à la porte pour prendre
-congé de la jeune dame. Dieu vous garde, mademoiselle, dit-elle. Emilie,
-lui prenant la main, ne put répondre qu'en la serrant tendrement.
-
-Valancourt, pendant ce temps, était retourné à Estuvière, le coeur tout
-rempli d'Emilie. Quelquefois il s'abandonnait aux rêveries d'un avenir
-heureux; plus souvent il cédait à ses inquiétudes et frémissait de
-l'opposition qu'il trouverait dans la famille d'Emilie. Il était le
-dernier enfant d'une ancienne famille de Gascogne. Ayant perdu ses
-parents presque au berceau, le soin de son éducation et celui de sa
-mince légitime avaient été confiés à son frère, le comte de Duverney,
-son aîné de vingt ans. Il avait une ardeur dans l'esprit, une grandeur
-dans l'âme qui le faisaient surtout exceller dans les exercices qu'on
-appelait alors _héroïques_. Sa fortune avait encore été diminuée par les
-dépenses de son éducation; mais M. de Valancourt l'aîné semblait penser
-que son génie et ses talents suppléeraient à la fortune. Ils offraient à
-Valancourt une assez brillante perspective dans l'état militaire, le
-seul, pour ainsi dire, qu'un gentilhomme pût suivre alors sans danger.
-Il entra donc au service.
-
-Il avait un congé de son régiment, quand il entreprit le voyage des
-Pyrénées: c'était là qu'il avait connu Saint-Aubert. Comme sa permission
-allait expirer, il en avait plus d'empressement à se déclarer aux
-parents d'Emilie; il craignait de les trouver contraires à ses voeux. Sa
-fortune, avec le supplément médiocre qu'aurait fourni celle d'Emilie,
-leur aurait suffi, mais ne pouvait satisfaire ni la vanité, ni
-l'ambition.
-
-Cependant les voyageuses avançaient: Emilie bien souvent, tâchait de
-paraître contente, et retombait dans le silence et dans l'accablement.
-Madame Chéron n'attribuait sa mélancolie qu'au regret de s'éloigner d'un
-amant; persuadée que le chagrin de sa nièce pour la perte de
-Saint-Aubert n'était qu'une affectation de sensibilité, madame Chéron
-s'efforçait de le tourner en ridicule.
-
-Enfin elles arrivèrent à Toulouse; Emilie n'y avait pas été depuis
-plusieurs années et n'en avait gardé qu'un très-faible souvenir. Elle
-fut surprise du faste de la maison et de celui des meubles: peut-être la
-modeste élégance dont elle avait l'habitude était la cause de son
-étonnement. Elle suivit madame Chéron à travers une vaste antichambre où
-paraissaient plusieurs valets vêtus de riches livrées; elle entra dans
-un beau salon, orné avec plus de magnificence que de goût, et sa tante
-ordonna qu'on servît le souper. Je suis bien aise de me retrouver dans
-mon château, dit-elle en se laissant aller sur un grand canapé: j'ai
-tout mon monde autour de moi. Je déteste les voyages; je devrais
-pourtant aimer à les faire, car tout ce que je vois me fait toujours
-trouver ma maison bien plus agréable. Eh bien! vous ne dites rien; qui
-vous rend donc muette, Emilie?
-
-Emilie retint une larme qui s'échappait et feignit de sourire. Madame
-Chéron s'étendit sur la splendeur de sa maison, sur les sociétés qu'elle
-recevait, enfin sur ce qu'elle attendait d'Emilie, dont la réserve et la
-timidité passaient aux yeux de sa tante pour de l'ignorance et de
-l'orgueil. Elle en prit occasion de le lui reprocher; elle n'entendait
-rien à guider un esprit qui se défie de ses propres forces; qui,
-possédant un discernement délicat, et s'imaginant que les autres ont
-plus de lumières, craint de se livrer à la critique, et cherche un abri
-dans l'obscurité du silence.
-
-Le service du souper interrompit le discours hautain de madame Chéron et
-les réflexions humiliantes pour sa nièce qu'elle y mêlait. Après le
-repas, madame Chéron se retira dans son appartement; une femme de
-chambre conduisit Emilie dans le sien. Elles montèrent un large
-escalier, arpentèrent plusieurs corridors, descendirent quelques marches
-et traversèrent un étroit passage dans une partie écartée du bâtiment;
-enfin la femme de chambre ouvrit la porte d'une petite chambre, et dit
-que c'était celle de mademoiselle Emilie. Emilie, seule encore une fois,
-laissa couler des pleurs qu'elle ne pouvait plus retenir.
-
-Ceux qui savent par expérience à quel point le coeur s'attache aux
-objets même inanimés quand il en a pris l'habitude, avec quelle peine il
-les quitte, avec quelle tendresse il les retrouve, avec quelle douce
-illusion il croit voir ses anciens amis, ceux-là seulement concevront
-l'abandon où se trouvait alors Emilie, brusquement enlevée du seul asile
-qu'elle eût connu depuis son enfance, jetée sur un théâtre et parmi des
-personnes qui lui déplaisaient encore plus par leur caractère que par
-leur nouveauté. Le bon chien de son père était avec elle dans sa
-chambre, il la caressait et lui léchait les mains pendant qu'elle
-pleurait. Pauvre animal, disait-elle, je n'ai plus que toi pour m'aimer!
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-
-La maison de madame Chéron était fort près de Toulouse, d'immenses
-jardins l'entouraient. Emilie, qui s'était levée de bonne heure, les
-parcourut, avant l'instant du déjeuner. D'une terrasse qui s'étendait
-jusqu'à l'extrémité de ces jardins, on découvrait tout le bas Languedoc.
-
-Un domestique vint l'avertir que le déjeuner était servi.
-
-Où avez-vous donc été courir si matin? dit madame Chéron lorsque sa
-nièce entra. Je n'approuve point ces promenades solitaires: je désire
-que vous ne sortiez point de si bonne heure sans qu'on vous accompagne,
-ajouta madame Chéron. Une jeune personne qui donnait à la vallée des
-rendez-vous au clair de la lune a besoin d'un peu de surveillance.
-
-Le sentiment de son innocence n'empêcha pas la rougeur d'Emilie. Elle
-tremblait et baissait les yeux avec confusion, tandis que madame Chéron
-lançait des regards hardis et rougissait elle-même; mais sa rougeur
-était celle de l'orgueil satisfait, celle d'une personne qui s'applaudit
-de sa pénétration.
-
-Emilie, ne doutant point que sa tante ne voulût parler de sa promenade
-nocturne en quittant la vallée, crut devoir en expliquer les motifs.
-Mais madame Chéron, avec le sourire du mépris, refusa de l'écouter. Je
-ne me fie, lui dit-elle, aux protestations de personne. Je juge les gens
-par leurs actions, et je veux essayer votre conduite à l'avenir.
-
-Emilie, moins surprise de la modération et du silence mystérieux de sa
-tante qu'elle ne l'avait été de l'accusation, y réfléchit profondément,
-et ne douta plus que ce ne fût Valancourt qu'elle avait vu la nuit dans
-les jardins de la vallée, et que madame Chéron pouvait bien avoir
-reconnu. Sa tante ne quittant un sujet pénible que pour en traiter un
-qui ne le devenait pas moins, parla de M. Motteville et de la perte
-énorme que sa nièce faisait avec lui. Pendant qu'elle raisonnait avec
-une pitié fastueuse des infortunes qu'éprouvait Emilie, elle insistait
-sur les devoirs de l'humilité, sur ceux de la reconnaissance; elle
-faisait dévorer à sa nièce les plus cruelles mortifications et
-l'obligeait à se considérer comme étant dans la dépendance,
-non-seulement de sa tante, mais de tous les domestiques.
-
-On l'avertit alors qu'on attendait beaucoup de monde à dîner, et madame
-Chéron lui répéta toutes les leçons du soir précédent, sur sa conduite
-dans la société; elle ajoutait qu'elle voulait la voir mise avec un peu
-d'élégance et de goût, et ensuite elle daigna lui montrer toute la
-splendeur de son château, lui faire remarquer tout ce qui brillait d'une
-magnificence particulière, et distinguait les différents appartements;
-après quoi elle se retira dans son cabinet de toilette. Emilie s'enferma
-dans sa chambre, déballa ses livres, et charma son esprit par la lecture
-jusqu'au moment de s'habiller.
-
-Quand on fut rassemblé, Emilie entra dans le salon avec un air de
-timidité que ses efforts ne pouvaient vaincre. L'idée que madame Chéron
-l'observait d'un oeil sévère la troublait encore davantage. Son habit de
-deuil, la douceur et l'abattement de sa charmante figure, la modestie de
-son maintien, la rendirent très-intéressante à quelques personnes de la
-société. Elle reconnut le signor Montoni et son ami Cavigni, qu'elle
-avait trouvés chez M. Quesnel; ils avaient dans la maison de madame
-Chéron toute la familiarité d'anciennes connaissances; elle paraissait
-elle-même les accueillir avec grand plaisir.
-
-[Illustration: Montoni et Cavigni.]
-
-Le signor Montoni portait dans son air le sentiment de sa supériorité:
-l'esprit et les talents dont il pouvait la soutenir, obligeaient tout le
-monde à lui céder. La finesse de son tact était fortement exprimée dans
-sa physionomie; mais il savait se déguiser quand il le fallait, et l'on
-pouvait y remarquer souvent le triomphe de l'art sur la nature. Son
-visage était long, assez maigre, et pourtant on le disait beau; c'était
-peut-être à la force, à la vigueur de son âme, qui se prononçait dans
-tous ses traits, que pouvait se rapporter cet éloge. Emilie se sentit
-entraînée vers une sorte d'admiration pour lui, mais non pas de cette
-admiration qui pouvait conduire à l'estime; elle y joignait une sorte de
-crainte dont elle ne devinait pas la cause.
-
-Cavigni était gai et insinuant comme la première fois. Quoique presque
-toujours occupé de madame Chéron, il trouvait les moyens de causer avec
-Emilie. Il lui adressa d'abord quelques saillies d'esprit, et prit
-ensuite un air de tendresse dont elle s'aperçut bien, et qui ne
-l'effraya point. Elle parlait peu, mais la grâce et la douceur de ses
-manières l'encourageaient à continuer: elle n'eut de relâche que quand
-une jeune dame du cercle, qui parlait sans cesse et sur tout, vint se
-mêler à l'entretien: cette dame, qui déployait toute la vivacité, toute
-la coquetterie d'une Française, affectait d'entendre tout, ou plutôt
-elle n'y mettait point d'affectation. N'étant jamais sortie d'une
-ignorance parfaite, elle n'imaginait pas qu'elle eût rien à apprendre;
-elle obligeait tout le monde à s'occuper d'elle, amusait quelquefois,
-fatiguait au bout d'un moment, et puis était abandonnée.
-
-Emilie, quoique amusée de tout ce qu'elle avait vu, se retira sans
-peine, et se replongea volontiers dans les souvenirs qui lui plaisaient.
-
-Une quinzaine se passa dans un train de dissipation et de visites;
-Emilie accompagnait madame Chéron partout, s'amusait quelquefois, et
-s'ennuyait souvent. Elle fut frappée des connaissances et de l'apparente
-instruction que développaient les conversations autour d'elle. Ce ne fut
-que longtemps après qu'elle reconnut l'imposture de ces prétendus
-talents.
-
-Les plus agréables moments d'Emilie s'écoulaient au pavillon de la
-terrasse; elle s'y retirait avec un livre, ou avec son luth, pour jouir
-de sa mélancolie ou pour la vaincre.
-
-Un soir Emilie touchait son luth dans le pavillon, avec une expression
-qui venait du coeur. Le jour tombant éclairait encore la Garonne, qui
-fuyait à quelque distance, et dont les flots avaient passé devant la
-vallée. Emilie pensait à Valancourt; elle n'en avait pas entendu parler
-depuis son séjour à Toulouse, et maintenant éloignée de lui, elle
-sentait toute l'impression qu'il avait faite sur son coeur. Avant que
-d'avoir vu Valancourt, elle n'avait rencontré personne dont l'esprit et
-le goût s'accordassent si bien avec le sien. Madame Chéron lui avait
-parlé de dissimulation, d'artifices; elle avait prétendu que cette
-délicatesse qu'elle admirait dans son amant, n'était rien qu'un piége
-pour lui plaire, et pourtant elle croyait à sa sincérité. Un doute
-néanmoins, quelque faible qu'il fût, était suffisant pour accabler son
-coeur.
-
-Le bruit d'un cheval sur la route, au-dessous de sa fenêtre, la tira de
-sa rêverie. Elle vit un cavalier dont l'air et le maintien rappelaient
-Valancourt, car l'obscurité ne lui permettait pas de distinguer ses
-traits. Elle se retira de la fenêtre, craignant d'être aperçue, et
-désirant pourtant d'observer. L'étranger passa sans regarder, et quand
-elle se fut rapprochée du balcon, elle le vit dans l'avenue qui menait à
-Toulouse. Ce léger incident la préoccupa de telle sorte, que le
-pavillon, le spectacle en perdirent tous leurs charmes; après quelques
-tours de terrasse elle rentra bien vite au château.
-
-Madame Chéron rentra chez elle avec plus d'humeur que de coutume; Emilie
-se félicita, lorsque l'heure lui permit de se retrouver seule dans son
-appartement.
-
-Le lendemain matin elle fut appelée chez madame Chéron, dont la figure
-était enflammée de colère; quand Emilie parut, elle lui présenta une
-lettre.
-
---Connaissez-vous cette écriture? dit-elle d'un ton sévère, et la
-regardant fixement tandis qu'Emilie examinait la lettre avec attention.
-
---Non, madame, répondit-elle, je ne la connais pas.
-
---Ne me poussez pas à bout, dit la tante. Vous la connaissez, avouez-le
-sur-le-champ; j'exige que vous disiez la vérité.
-
-Emilie se taisait, elle allait sortir; madame Chéron la rappela.--Oh!
-vous êtes coupable, lui dit-elle, je vois bien à présent que vous
-connaissez l'écriture.--Puisque vous en doutiez, madame, lui dit Emilie
-avec dignité, pourquoi m'accusiez-vous d'avoir fait un mensonge?
-
---Il est inutile de le nier, dit madame Chéron, je vois à votre
-contenance que vous n'ignoriez pas cette lettre. Je suis bien sûre qu'à
-mon insu, dans ma maison, vous avez reçu des lettres de cet insolent
-jeune homme.
-
-Emilie, choquée de la grossièreté de cette accusation, oublia la fierté
-qui l'avait réduite au silence, et s'efforça de se justifier, mais sans
-convaincre madame Chéron.
-
---Je ne puis pas supposer, reprit-elle, que ce jeune homme eût pris la
-liberté de m'écrire, si vous ne l'eussiez pas encouragé.--Vous me
-permettrez de vous rappeler, madame, dit Emilie d'une voix timide,
-quelques particularités d'un entretien que nous eûmes ensemble à la
-vallée: je vous dis alors avec franchise que je ne m'étais point opposée
-à ce que M. Valancourt pût s'adresser à ma famille.
-
---Je ne veux point qu'on m'interrompe, dit madame Chéron; je... je...
-Pourquoi ne le lui avez-vous pas défendu? Emilie ne répondait pas. Un
-homme que personne ne connaît, absolument étranger; un aventurier qui
-court après une héritière! mais du moins, sous ce rapport, on peut bien
-dire qu'il s'est trompé.
-
---Je vous l'ai déjà dit, madame, sa famille était connue de mon père,
-dit Emilie modestement, et sans paraître avoir remarqué sa dernière
-phrase.
-
---Oh! ce n'est pas du tout un préjugé favorable, répliqua la tante avec
-sa légèreté ordinaire. Il avait des idées si folles! Il jugeait les gens
-à la physionomie.--Madame, dit Emilie, vous me croyiez coupable tout à
-l'heure, et vous le jugiez pourtant sur ma physionomie. Emilie se permit
-ce reproche pour répondre au ton peu respectueux dont madame Chéron
-parlait de son père.
-
-Je vous ai fait appeler, lui dit sa tante, pour vous signifier que je
-n'entends point être importunée de lettres ou de visites par tous les
-jeunes gens qui prétendront vous adorer.
-
---Ah! madame, dit Emilie fondant en larmes, comment ai-je mérité ce que
-j'éprouve? Madame Chéron, dans ce moment, en eût obtenu la promesse de
-renoncer pour jamais à Valancourt. Frappée de terreur, elle ne voulait
-plus consentir à le revoir; elle craignait de se tromper, et ne pensait
-pas que madame Chéron pût le faire; elle craignait enfin de n'avoir pas
-mis assez de réserve dans l'entretien de la vallée. Elle savait bien
-qu'elle ne méritait pas les soupçons odieux qu'avait formés sa tante;
-mais elle se tourmentait de scrupules sans nombre.
-
-Emilie alla se promener au jardin. Parvenue à son pavillon chéri, elle
-s'assit près d'une fenêtre qui s'ouvrait sur un bosquet. Comme elle
-répétait ces mots: _Si jamais nous nous rencontrons_, elle frémit
-involontairement; les larmes vinrent à ses yeux, mais elle les sécha
-promptement quand elle entendit qu'on marchait, qu'on ouvrait le
-pavillon, et qu'en tournant la tête elle eut reconnu Valancourt. Un
-mélange de plaisir, de surprise et d'effroi s'éleva si vivement dans son
-coeur, qu'elle en fut tout émue. La joie dont Valancourt était rempli
-fut suspendue quand il vit l'agitation d'Emilie. Revenue de sa première
-surprise, Emilie répondit avec un sourire doux; mais une foule de
-mouvements opposés vinrent encore assaillir son coeur, et luttèrent avec
-force pour subjuguer sa résolution. Après quelques mots d'entretien,
-aussi courts qu'embarrassés, elle le conduisit au jardin et lui demanda
-s'il avait vu madame Chéron. Non, dit-il, je ne l'ai point vue; on m'a
-dit qu'elle _avait affaire_, et quand j'ai su que vous étiez au jardin,
-je me suis empressé d'y venir. Il ajouta: Puis-je hasarder de vous dire
-le sujet de ma visite sans encourir votre disgrâce? Puis-je espérer que
-vous ne m'accuserez pas de précipitation, en usant de la permission que
-vous m'avez donnée de m'adresser à votre famille? Emilie ne savait que
-répliquer; mais sa perplexité ne fut pas longue, et la frayeur eut
-bientôt pris sa place, quand, au détour de l'allée elle aperçut madame
-Chéron. Elle avait repris le sentiment de son innocence: sa crainte en
-fut tellement affaiblie, qu'au lieu d'éviter sa tante, elle s'avança
-d'un pas tranquille, et l'aborda avec Valancourt. Le mécontentement,
-l'impatience hautaine avec lesquels madame Chéron les observait,
-bouleversèrent bientôt Emilie; elle comprit bien vite que cette
-rencontre était crue préméditée. Elle nomma Valancourt; et, trop agitée
-pour rester avec eux, elle courut se renfermer au château. Elle attendit
-longtemps, avec une inquiétude extrême, le résultat de la conversation.
-Elle n'imaginait pas comment Valancourt s'était introduit chez sa tante
-avant d'avoir reçu la permission qu'il demandait.
-
-Madame Chéron eut un long entretien avec Valancourt, et quand elle
-revint au château, sa contenance exprimait plus de mauvaise humeur que
-de cette excessive sévérité dont Emilie avait frémi. Enfin, dit-elle,
-j'ai congédié le jeune homme, et j'espère que je ne recevrai plus de
-pareilles visites. Il m'assure que votre entrevue n'était point
-concertée.
-
---Madame, dit Emilie fort émue, vous ne lui en avez pas fait la
-question?--Assurément, je l'ai faite; vous ne deviez pas me croire assez
-imprudente pour penser que je la négligerais.
-
---Grand Dieu! s'écria Emilie, quelle idée aura-t-il de moi, madame,
-puisque vous-même vous lui montrez de tels soupçons?
-
---L'opinion qu'il aura de vous, reprit la tante, est désormais de fort
-peu de conséquence. J'ai mis fin à cette affaire, et je crois qu'il aura
-quelque opinion de ma prudence. Je lui ai laissé voir que je n'étais pas
-dupe, et surtout pas assez complaisante pour souffrir un commerce
-clandestin dans ma maison.
-
-Quelle indiscrétion à votre père, continua-t-elle, de m'avoir laissé le
-soin de votre conduite! Je voudrais vous voir pourvue; mais si je dois
-être excédée plus longtemps d'importuns comme ce M. Valancourt, je vous
-mettrai bien sûrement au couvent. Ainsi, souvenez-vous de l'alternative.
-Ce jeune homme a l'impertinence de m'avouer... il avoue cela! que sa
-fortune est très-peu de chose et dépend de son frère aîné; qu'elle tient
-à son avancement dans son état. Du moins eût-il dû cacher ce détail,
-s'il voulait réussir. Il avait la présomption de supposer que je
-marierais ma nièce à un homme qui n'a rien, et qui le dit lui-même.
-
-Emilie fut sensible à l'aveu sincère qu'avait fait Valancourt. Et
-quoique sa pauvreté renversât leurs espérances, la franchise de sa
-conduite lui causait un plaisir qui surmontait tout le reste.
-
-Madame Chéron poursuivit. Il a aussi jugé à propos de me dire qu'il ne
-recevrait son congé que de vous-même, ce que je lui ai positivement
-refusé. Il apprendra qu'il est très-suffisant que, moi, je ne l'agrée
-pas, et je saisis cette occasion de le répéter: si vous concertez avec
-lui la moindre entrevue sans ma participation, vous sortirez de chez moi
-à l'instant même.
-
---Combien vous me connaissez peu, madame, dit Emilie, si vous croyez
-qu'une pareille injonction soit nécessaire.
-
-Quand, à table, elle revit madame Chéron, ses yeux trahissaient ses
-larmes; elle en eut de vifs reproches.
-
-Ses efforts pour paraître gaie ne manquèrent pas tout à fait leur but.
-Elle alla avec sa tante chez madame Clairval, veuve d'un certain âge, et
-depuis peu établie à Toulouse dans une propriété de son époux. Elle
-avait vécu plusieurs années à Paris avec beaucoup d'élégance. Elle était
-naturellement enjouée; et depuis son arrivée à Toulouse elle avait donné
-les plus belles fêtes qu'on eût jamais vues dans le pays.
-
-Tout cela excitait non-seulement l'envie, mais aussi la frivole ambition
-de madame Chéron. Et puisqu'elle ne pouvait rivaliser de faste et de
-dépense, elle voulait qu'on la crût l'intime amie de madame Clairval.
-Pour cet effet, elle était de la plus obligeante attention; elle n'avait
-jamais d'engagement lorsque madame Clairval l'invitait. Elle en parlait
-partout, et se donnait de grands airs d'importance, en faisant croire
-qu'elles étaient extrêmement liées.
-
-Les plaisirs de cette soirée consistaient en un bal et un souper. Le bal
-était d'un genre neuf. On dansait par groupes dans des jardins fort
-étendus. Les grands et beaux arbres sous lesquels on était assemblé
-étaient illuminés d'innombrables lampions disposés avec toute la variété
-possible. Les différents costumes ajoutaient au plaisir des yeux.
-Pendant que les uns dansaient, d'autres, assis sur le gazon, causaient
-en liberté, critiquaient les parures, prenaient des rafraîchissements,
-ou chantaient des vaudevilles avec la guitare. La galanterie des hommes,
-les minauderies des femmes, la légèreté des danses, le luth, le
-haut-bois, le tambourin, et l'air champêtre que les bois donnaient à
-toute la scène, faisaient de cette fête un modèle fort piquant des
-plaisirs et du goût français. Emilie considérait ce riant tableau avec
-une sorte de plaisir mélancolique. On peut concevoir son émotion quand,
-en jetant les yeux sur une contredanse, elle y reconnut Valancourt. Il
-dansait avec une jeune et belle personne, et paraissait lui rendre des
-soins empressés. Elle se détourna promptement, et voulut entraîner
-madame Chéron, qui causait avec le signor Cavigni sans avoir vu
-Valancourt. La contredanse finit; Emilie, voyant que Valancourt
-s'avançait vers elle, se leva tout de suite, et se retira près de madame
-Chéron.
-
-C'est le chevalier Valancourt, madame, dit-elle tout bas; de grâce,
-retirons-nous. Sa tante se lève; mais Valancourt les avait rejoints. Il
-salua madame Chéron avec respect, et Emilie avec douleur. La présence de
-madame Chéron l'empêchant de rester, il passa avec une contenance dont
-la tristesse reprochait à Emilie d'avoir pu se résoudre à l'augmenter.
-
-C'est le chevalier Valancourt, dit Cavigni avec indifférence.--Est-ce
-que vous le connaissez? reprit madame Chéron.--Je ne suis point lié avec
-lui, répondit Cavigni.--Vous ne savez pas les motifs que j'ai pour le
-qualifier d'impertinent? Il a la présomption d'admirer ma nièce.
-
---Si, pour mériter l'épithète d'impertinent, il suffit d'admirer
-mademoiselle Saint-Aubert, reprit Cavigni, je crains qu'il n'y ait
-beaucoup d'impertinents, et je m'inscris sur la liste.
-
---O signor, dit madame Chéron avec un sourire forcé, je m'aperçois que
-vous avez acquis l'art de complimenter depuis votre séjour en France:
-mais il ne faut pas complimenter les enfants, parce qu'elles prennent la
-flatterie pour la vérité.
-
-Cavigni tourna la tête un moment, et dit d'un air étudié: Qui donc alors
-peut-on complimenter, madame? car il serait absurde de s'adresser à une
-femme dont le goût est formé. _Elle_ est au-dessus de toute louange. En
-finissant la phrase, il regardait Emilie à la dérobée, et l'ironie
-brillait dans ses yeux. Elle le comprit, et rougit pour sa tante; mais
-madame Chéron répondit: Vous avez parfaitement raison, signor, aucune
-femme de goût ne peut souffrir un compliment.
-
---J'ai entendu dire au signor Montoni, reprit Cavigni, qu'une seule
-femme en méritait.
-
---Vraiment! s'écria madame Chéron, avec un sourire plein de confiance;
-et qui peut-elle être?
-
---Oh! répliqua-t-il, on ne saurait la méconnaître. Il n'y a pas sûrement
-plus d'une femme dans le monde qui ait à la fois le mérite d'inspirer la
-louange et le mérite de la refuser. Et ses yeux se tournaient encore
-vers Emilie, qui rougissait de plus en plus pour sa tante.
-
---Oh bien, signor, dit madame Chéron, je proteste que vous êtes
-Français. Je n'ai jamais entendu d'étranger tenir un propos aussi
-galant.
-
---Cela est vrai, madame, dit le comte en quittant son rôle muet; mais la
-galanterie des compliments eût été perdue sans l'ingénuité qui en
-découvre l'application.
-
-Madame Chéron n'aperçut point le sens satirique de cette phrase, et ne
-sentait point la peine qu'Emilie éprouvait pour elle. Oh! voici le
-signor Montoni lui-même, dit la tante. Je vais lui raconter toutes les
-jolies choses que vous venez de me dire. Le signor, néanmoins, passa
-dans une autre allée. Je vous prie, dites-moi ce qui peut occuper si
-fort votre ami pour ce soir, demanda madame Chéron d'un air chagrin. Je
-ne l'ai pas vu une fois.
-
---Il a, dit Cavigni, une affaire particulière avec le marquis Larivière,
-qui, à ce que je vois, l'a retenu jusqu'à ce moment; car il n'eût pas
-manqué de vous offrir son hommage.
-
-Par tout ce qu'elle entendait, Emilie crut s'apercevoir que Montoni
-courtisait sérieusement sa tante; que non-seulement elle s'y prêtait,
-mais qu'elle s'occupait avec jalousie de ses moindres négligences. Que
-madame Chéron, à son âge, voulût choisir un second époux, ce parti
-semblait ridicule; cependant sa vanité ne le rendait point impossible:
-mais qu'avec son esprit, sa figure, ses prétentions, Montoni pût choisir
-madame Chéron, voilà ce qui surtout étonnait Emilie.
-
-Montoni les rejoignit bientôt. Il bégaya quelques paroles sur le regret
-qu'il avait eu d'être retenu si longtemps. Elle reçut cette excuse avec
-l'air mutin d'une petite fille, et ne parla qu'au signor Cavigni.
-Celui-ci, regardant Montoni d'un air ironique, semblait lui dire: Je
-n'abuserai pas de mon triomphe; je supporterai ma gloire avec toute
-sorte d'humilité.
-
-Le souper fut servi dans les différents pavillons du jardin et dans un
-grand salon du château; madame Chéron et sa compagnie soupèrent avec
-madame Clairval dans le salon; et Emilie eut peine à déguiser son
-émotion, quand elle vit Valancourt se placer à la même table qu'elle.
-Madame Chéron l'aperçut, et dit à quelqu'un auprès d'elle. Quel est ce
-jeune homme?--C'est le chevalier Valancourt, répondit-on.--Je sais son
-nom, reprit-elle; mais qu'est-ce que c'est que le chevalier Valancourt
-qui s'introduit à cette table?
-
---Je vois bien que vous ignorez, dit à madame Chéron la dame assise
-auprès d'elle, que le jeune homme dont vous parliez à madame Clairval,
-est son neveu!--Cela ne se peut pas, s'écria madame Chéron qui s'aperçut
-alors de sa bévue et de son erreur sur Valancourt: et dès ce moment elle
-se mit à le louer avec autant de bassesse qu'elle avait mis jusque-là de
-malignité à le déchirer.
-
-Emilie avait été si absorbée pendant la plus grande partie de
-l'entretien, qu'elle avait été préservée du chagrin de l'entendre; elle
-fut très-surprise en écoutant les louanges dont sa tante comblait
-Valancourt, et elle ignorait encore qu'il fût parent de madame Clairval:
-elle vit sans peine que madame Chéron, plus embarrassée qu'elle ne le
-voulait paraître, se retirait aussitôt après le souper. Montoni alors
-vint donner la main à madame Chéron pour la conduire à son carrosse, et
-Cavigni, avec une ironique gravité, la suivit en conduisant Emilie. En
-les saluant et relevant la glace, elle vit Valancourt dans la foule, à
-la porte. Il disparut avant le départ de la voiture; madame Chéron n'en
-parla point à Emilie, elles se séparèrent en arrivant.
-
-Le lendemain matin Emilie déjeunait avec sa tante, quand on lui remit
-une lettre dont, à la seule adresse, elle connut l'écriture: elle la
-reçut d'une main tremblante, et madame Chéron demanda vivement d'où elle
-venait. Emilie, avec sa permission, la décacheta: et voyant la signature
-de Valancourt, elle la remit à sa tante sans l'avoir lue. Sa tante la
-prit avec impatience, et pendant qu'elle lisait, Emilie tâchait d'en
-juger le contenu dans ses yeux; elle lui rendit la lettre, et comme les
-regards d'Emilie demandaient si elle pouvait lire: Oui, lisez, mon
-enfant, dit madame Chéron avec moins de sévérité qu'elle n'en avait
-attendu: Emilie n'avait jamais obéi aussi volontiers. Valancourt, dans
-sa lettre parlait peu de l'entrevue de la veille: il déclarait qu'il ne
-recevrait son congé que d'Emilie seule, et il la conjurait de le
-recevoir le soir même. En lisant, elle s'étonnait que madame Chéron eût
-montré autant de modération; et la regardant timidement, elle lui dit
-d'un ton triste: Que vais-je répondre?
-
---Quoi! il faut voir ce jeune homme. Oui, je le crois, dit la tante; il
-faut voir ce qu'il peut dire en sa faveur: faites-lui dire qu'il vienne.
-Emilie osait à peine croire ce qu'elle entendait.--Non, restez, ajouta
-madame Chéron, je vais le lui écrire moi-même. Elle demanda de l'encre
-et du papier. Emilie n'osant se fier aux émotions qu'elle éprouvait,
-pouvait à peine les soutenir: la surprise eût été moins grande, si elle
-avait entendu la veille ce que madame Chéron n'avait point oublié, que
-Valancourt était le neveu de madame Clairval.
-
-Emilie ne connut pas les secrets motifs de sa tante; mais le résultat
-fut une visite que Valancourt fit le soir, et que madame Chéron reçut
-seule. Ils eurent un fort long entretien avant qu'Emilie fût appelée.
-Quand elle entra, sa tante pérorait avec complaisance, et les yeux de
-Valancourt, qui se leva avec vivacité, étincelaient de joie et
-d'espérance.
-
-Nous parlions d'affaire, dit madame Chéron: le chevalier me disait que
-feu M. Clairval était frère de la comtesse de Duverney sa mère: j'aurais
-voulu qu'il m'eût parlé plus tôt de sa parenté avec madame Clairval, je
-l'aurais regardée comme un motif très-suffisant pour le recevoir dans ma
-maison. Valancourt salua et allait se présenter à Emilie; madame Chéron
-le prévint: J'ai consenti que vous reçussiez ses visites; et quoique je
-ne prétende m'engager par aucune promesse, ou dire que je le
-considérerai comme mon neveu, je permettrai votre liaison, et je
-regarderai l'union qu'il désire comme un événement qui pourra avoir lieu
-dans quelques années, si le chevalier s'avance au service, et si sa
-situation lui permet de se marier: mais M. Valancourt observera, et vous
-aussi, Emilie, que, jusqu'à ce moment, j'interdis positivement toute
-idée de mariage.
-
-La figure d'Emilie, pendant cette brusque harangue, variait à chaque
-moment, et, vers la fin, sa confusion fut telle, qu'elle était prête à
-se retirer. Valancourt, pendant ce temps, presque aussi embarrassé
-qu'elle, n'osait pas la regarder. Quand madame Chéron eut fini, il lui
-dit: Quelque flatteuse, madame, que soit pour moi votre approbation,
-quelque honoré que je sois de votre suffrage, j'ai pourtant si fort à
-craindre, qu'à peine j'ose espérer.
-
---Expliquez-vous, dit madame Chéron. Cette question inattendue troubla
-tellement Valancourt, que s'il eût été seulement spectateur de cette
-scène, il n'aurait pu s'empêcher de rire.
-
---Jusqu'à ce que mademoiselle Saint-Aubert me permette de profiter de
-vos bontés, dit-il d'une voix basse; jusqu'à ce qu'elle me permette
-d'espérer...
-
---Eh! c'est là tout, interrompit madame Chéron; je me charge bien de
-répondre pour elle. Observez, monsieur, qu'elle est remise à ma garde,
-et je prétends qu'en toute chose ma volonté devienne la sienne.
-
-En disant ces mots, elle se leva et quitta la chambre, laissant Emilie
-et Valancourt dans un égal embarras.
-
-La conduite de madame Chéron avait été dirigée par sa vanité
-personnelle. Valancourt, dans sa première entrevue avec elle, lui avait
-naïvement découvert sa position actuelle, ses espérances pour l'avenir;
-et avec plus de prudence que d'humanité, elle avait absolument et
-sévèrement rejeté sa demande: elle désirait que sa nièce fît un grand
-mariage, non pas qu'elle lui souhaitât le bonheur que le rang et la
-fortune sont supposés procurer; mais elle voulait partager l'importance
-qu'une grande alliance pouvait lui donner. Quand elle sut que Valancourt
-était neveu d'une personne comme madame Clairval, elle désira une union
-dont l'éclat, à coup sûr, rejaillirait sur elle; ses calculs de fortune,
-en tout ceci, répondaient plutôt à ses désirs qu'à aucune ouverture de
-Valancourt, ou même à quelque probabilité. En fondant ses espérances sur
-la fortune de madame Clairval, elle oubliait que cette dame avait une
-fille: Valancourt ne l'avait point oublié, et comptait si peu sur aucun
-héritage du côté de madame Clairval, qu'il n'avait pas même parlé d'elle
-dans sa première conversation avec madame Chéron; mais quelle que pût
-être à l'avenir la fortune d'Emilie, la distinction que cette alliance
-lui procurait à elle-même était certaine, puisque l'existence de madame
-Clairval faisait l'envie de tout le monde, et était un sujet d'émulation
-pour tous ceux qui pouvaient soutenir sa concurrence.
-
-De ce moment Valancourt fit de fréquentes visites à madame Chéron, et
-Emilie passa dans sa société les moments les plus heureux dont elle eût
-joui depuis la mort de son père. Ils trouvaient tous les deux trop de
-douceur au présent pour s'occuper beaucoup de l'avenir; ils aimaient,
-ils étaient aimés, et ne soupçonnaient pas que l'attachement même qui
-faisait leur bonheur, pourrait causer un jour le malheur de leur vie.
-Pendant ce temps, la liaison de madame Chéron et de madame Clairval
-devint de plus en plus intime, et la vanité de madame Chéron se
-satisfaisait déjà en publiant partout la passion du neveu de son amie
-pour sa nièce.
-
-Montoni devint aussi l'hôte journalier du château. Emilie fut forcée de
-s'apercevoir qu'il était l'amant de sa tante, et amant favorisé.
-
-Emilie et Valancourt passèrent ainsi leur hiver, non-seulement dans la
-paix, mais encore dans le bonheur. La garnison de Valancourt était près
-de Toulouse; ils pouvaient se voir fréquemment. Le pavillon, sur la
-terrasse, était le théâtre favori de leurs entrevues; Emilie et madame
-Chéron allaient y travailler, Valancourt leur lisait des ouvrages de
-goût. Il observait l'enthousiasme d'Emilie, il exprimait le sien, il
-remarquait enfin, tous les jours, que leurs esprits étaient faits l'un
-pour l'autre; et qu'avec le même goût, la même noblesse de sentiments,
-eux seuls réciproquement pouvaient se rendre heureux.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-
-L'avarice de madame Chéron céda enfin à sa vanité. Quelques repas
-splendides donnés par madame Clairval; l'adulation générale dont elle
-était l'objet, augmentèrent l'empressement de madame Chéron pour assurer
-une alliance qui l'élèverait tant à ses propres yeux et à ceux du monde.
-Elle proposa le mariage prochain de sa nièce, et offrit d'assurer la dot
-d'Emilie, pourvu que madame Clairval en fît autant pour son neveu.
-Madame Clairval écouta la proposition; et considérant qu'Emilie était la
-plus proche héritière de madame Chéron, elle l'accepta. Emilie ignorait
-ces arrangements, quand madame Chéron l'avertit de se préparer pour ses
-noces, qui devaient se faire incessamment. Emilie surprise, ne concevait
-pas le motif d'une si soudaine conclusion, que Valancourt ne sollicitait
-point. En effet, ne sachant rien des conventions des deux tantes, il
-était loin d'espérer un si grand bonheur. Emilie montra de l'opposition.
-Madame Chéron, aussi jalouse de son pouvoir qu'elle l'avait déjà été,
-insista sur un prompt mariage avec autant de véhémence qu'elle en avait
-rejeté d'abord les moindres apparences. Les scrupules d'Emilie
-s'évanouirent, quand elle vit Valancourt, instruit alors de son bonheur,
-venir la conjurer de lui en confirmer l'assurance.
-
-Tandis qu'on faisait les préparatifs de ces noces, Montoni devenait
-l'amant déclaré de madame Chéron. Madame Clairval fut très-mécontente
-quand elle entendit parler de leur prochain mariage, et voulait rompre
-celui de Valancourt, avec Emilie; mais sa conscience lui représenta
-qu'elle n'avait pas le droit de la punir des torts d'autrui. Madame
-Clairval, quoique femme du grand monde, était moins familiarisée que son
-amie avec la méthode de tirer sa félicité de la fortune et des hommages
-qu'elle attire, plutôt que de son propre coeur.
-
-Emilie observa avec intérêt l'ascendant que Montoni avait acquis sur
-madame Chéron, aussi bien que le rapprochement de ses visites. Son
-opinion sur cet Italien était confirmée par celle de Valancourt, qui
-avait toujours exprimé son extrême aversion pour lui. Un matin qu'elle
-travaillait dans le pavillon, jouissant de la douce fraîcheur du
-printemps, dont le coloris se répandait sur le paysage, Valancourt lui
-faisait la lecture, et posait souvent le livre pour se livrer à la
-conversation. On vint lui dire que madame Chéron la demandait à
-l'instant; elle entra dans son cabinet, et compara avec surprise l'air
-abattu de madame Chéron et le genre recherché de sa parure.--Ma nièce,
-dit-elle; et elle s'arrêta avec un peu d'embarras. Je vous ai envoyé
-chercher; Je... je... voulais vous voir. J'ai une nouvelle à vous
-dire... de ce moment, vous devez considérer M. Montoni comme votre
-oncle; nous sommes mariés de ce matin.
-
-Montoni prit possession du château avec la facilité d'un homme qui
-depuis longtemps le regardait comme le sien. Son ami Cavigni l'avait
-singulièrement servi, en rendant à madame Chéron les soins et les
-flatteries qu'elle exigeait, et auxquelles Montoni avait souvent peine à
-se plier; il eut un appartement au château, et fut obéi des domestiques
-comme le maître l'était lui-même.
-
-Peu de jours après, madame Montoni, comme elle l'avait promis, donna un
-repas très-magnifique à une compagnie fort nombreuse. Valancourt s'y
-trouva; mais madame Clairval s'excusa d'en être. Il y eut concert, bal
-et souper. Valancourt, comme de raison, dansa avec Emilie. Il ne pouvait
-examiner la décoration de l'appartement sans se rappeler qu'elle était
-faite pour d'autres fêtes. Cependant il tâchait de se consoler en
-pensant que sous peu de temps elle reviendrait à sa destination. Toute
-la soirée madame Montoni dansa, rit et parla sans cesse. Montoni,
-silencieux, réservé, hautain même, semblait fatigué de cette
-représentation et de la frivole société qui en était l'objet.
-
-Ce fut le premier et dernier repas donné à l'occasion de ces noces.
-Montoni, que son caractère sévère, son orgueil silencieux, empêchaient
-d'animer ces fêtes, était pourtant très-disposé à les provoquer.
-Rarement trouvait-il dans les cercles un homme qui eût plus de talents
-ou plus d'esprit que lui. Tout l'avantage, dans ces sortes de réunions,
-était donc toujours de son côté.
-
-Peu de semaines s'étaient écoulées depuis ce mariage, quand madame
-Montoni fit part à Emilie du projet qu'avait son mari de retourner en
-Italie, aussitôt que les préparatifs du voyage seraient faits. Nous
-irons à Venise, dit-elle; M. Montoni y possède une belle maison; nous
-irons ensuite à son château en Toscane. Pourquoi prenez-vous donc un air
-si sérieux, mon enfant? vous qui aimez tant les pays romantiques et les
-belles vues, vous devriez être ravie de ce voyage.
-
---Est-ce que je dois en être? dit Emilie avec autant d'émotion que de
-surprise.--Oui, certainement, répliqua sa tante; comment pouvez-vous
-vous imaginer que nous vous laissions ici? Ah! je vois que vous pensez
-au chevalier. Je ne crois pas qu'il soit instruit du voyage, mais il le
-saura sûrement bientôt. M. Montoni est sorti pour en faire part à madame
-Clairval, et lui annoncer que les noeuds proposés entre nos familles
-sont absolument rompus.
-
-L'insensibilité avec laquelle madame Montoni apprenait à sa nièce qu'on
-la séparait peut-être pour toujours de l'homme à qui elle allait s'unir
-pour la vie, ajouta encore au désespoir où la jeta cette nouvelle. Quand
-elle put parler, elle demanda la cause d'un pareil changement envers
-Valancourt; et l'unique réponse qu'elle obtint, fut que Montoni avait
-défendu ce mariage, attendu qu'Emilie pouvait prétendre à de bien plus
-grands partis.
-
-Emilie était trop affligée pour employer la représentation ou la prière.
-Quand, à la fin, elle voulut essayer ce dernier moyen, la parole lui
-manqua, et elle se retira dans sa chambre pour réfléchir, si cela était
-possible, à un coup si subit et si accablant. Il se passa longtemps
-avant que ses esprits fussent assez remis pour lui permettre une
-réflexion; mais celle qui se présenta fut triste et terrible. Elle jugea
-que Montoni voulait disposer d'elle pour son propre avantage, et elle
-pensa que son ami Cavigni était la personne pour laquelle il
-s'intéressait. La perspective du voyage d'Italie devenait encore plus
-fâcheuse, quand elle considérait la situation troublée de ce pays,
-déchiré par des guerres civiles, en proie à toutes factions, et dans
-lequel chaque château se trouvait exposé à l'invasion d'un parti opposé.
-Elle considéra à quelle personne sa destinée allait être commise, à
-quelle distance elle allait être de Valancourt. A cette idée, toute
-image s'évanouit devant elle, et la douleur confondit toutes ses
-pensées.
-
-Elle passa quelques heures dans cet état de trouble; et quand on
-l'avertit pour dîner, elle fit faire ses excuses. Madame Montoni était
-seule, et les récusa. Emilie et sa tante parlèrent peu pendant le repas.
-L'une était absorbée dans sa douleur, l'autre gonflée de dépit, à cause
-de l'absence inattendue de Montoni. Sa vanité était piquée de cette
-négligence, et la jalousie l'alarmait surtout sur ce qu'elle regardait
-comme un engagement mystérieux. Quand on sortit de table, et qu'elles
-furent seules, Emilie reparla de Valancourt; mais sa tante, aussi
-insensible à la pitié qu'aux remords, devint presque furieuse de ce
-qu'on mettait en question son autorité et celle de Montoni. Emilie, qui
-avait évité avec sa douceur ordinaire une longue et déchirante
-conversation, la soutint et se retira chez elle tout en larmes.
-
-En traversant le vestibule, elle entendit quelqu'un entrer par la grande
-porte: elle y jeta rapidement les yeux, crut voir Montoni, et doubla le
-pas: mais elle reconnut bientôt la voix chérie de Valancourt.
-
-Emilie, ô mon Emilie! s'écria-t-il d'un ton qu'étouffait l'impatience, à
-mesure qu'il avançait et qu'il découvrait les traces du désespoir dans
-les traits et l'air d'Emilie en pleurs; Emilie! il faut que je vous
-parle, dit-il; j'ai mille choses à vous dire: conduisez-moi quelque part
-où nous puissions causer en liberté. Vous tremblez! vous n'êtes pas
-bien; laissez-moi vous conduire à un siége.
-
-Il vit une porte ouverte, et prit vivement la main d'Emilie pour
-l'entraîner dans cet appartement; mais elle essaya de la retirer, et lui
-dit, avec un sourire languissant: Je suis déjà mieux. Si vous voulez
-voir ma tante, elle est dans le salon.--C'est _à vous_ que je veux
-parler, mon Emilie, répliqua Valancourt. Grand Dieu! en êtes-vous déjà à
-ce point? Consentez-vous si facilement à m'oublier? Cette salle ne nous
-convient point, j'y puis être entendu. Je ne veux de vous qu'un quart
-d'heure d'attention.--Quand vous aurez vu ma tante, dit Emilie.--J'étais
-assez malheureux en venant ici, s'écria Valancourt; ne comblez pas ma
-misère par cette froideur, par ce cruel refus.
-
-L'énergie avec laquelle il prononça ces mots la toucha jusqu'aux larmes;
-mais elle persista à refuser de l'entendre, jusqu'à ce qu'il eût vu
-madame Montoni. Où est son mari, où est-il, ce Montoni? dit Valancourt
-d'une voix altérée. C'est à lui que je dois parler.
-
-Emilie, effrayée des conséquences et de l'indignation qui étincelait
-dans ses yeux, l'assura d'une voix tremblante que Montoni n'était pas à
-la maison, et le conjura de modérer son ressentiment. Aux accents
-entrecoupés de sa voix, les yeux de Valancourt passèrent à l'instant de
-la fureur à la tendresse. Vous êtes mal, Emilie, dit-il; ils nous
-perdront tous deux. Pardonnez-moi si j'ai osé douter de votre tendresse.
-
-Emilie ne s'opposa plus à ce qu'il la conduisît dans un cabinet voisin.
-La manière dont il avait nommé Montoni lui avait donné de si vives
-alarmes sur le danger que lui-même pouvait courir, qu'elle ne songea
-plus qu'à prévenir sa vengeance et ses affreuses suites. Il écouta ses
-prières avec attention, et n'y répondit qu'avec des regards de désespoir
-et de tendresse. Il cacha de son mieux ses sentiments pour Montoni, et
-s'efforça d'adoucir ses terreurs. Elle distingua le voile dont il
-couvrait son ressentiment, et son apparente tranquillité la troubla
-encore davantage.
-
-Emilie s'efforça de le calmer par les assurances d'un attachement
-inviolable; elle lui représenta que dans un an environ elle serait
-majeure, et que son âge alors la ferait sortir de tutelle. Ces
-assurances consolaient peu Valancourt; il considérait qu'elle serait
-alors en Italie, et au pouvoir de ceux dont la puissance sur elle ne
-cesserait pas avec leurs droits. Il s'efforça pourtant d'en paraître
-satisfait. Emilie, remise par la promesse qu'elle avait obtenue et par
-le calme qu'il lui montrait, allait enfin le quitter quand sa tante
-entra dans la chambre. Elle lança un coup d'oeil de reproche sur sa
-nièce, qui se retira au même instant, et un de mécontentement et de
-hauteur sur le malheureux Valancourt.
-
---Ce n'est pas la conduite que j'attendais de vous, monsieur, lui
-dit-elle; je ne m'attendais pas à vous revoir dans ma maison, après
-qu'on vous aurait informé que vos visites ne m'étaient plus agréables.
-Je pensais encore moins que vous chercheriez à voir clandestinement ma
-nièce, et qu'elle consentirait à vous recevoir.
-
-Valancourt, voyant qu'il était nécessaire d'établir la justification
-d'Emilie, assura que l'unique dessein de sa visite avait été de demander
-un entretien à Montoni. Il en expliqua le motif avec la modération que
-le sexe, plutôt que le caractère de madame Montoni, pouvait exiger de
-lui.
-
-Ses prières furent reçues avec aigreur. Elle se plaignit que sa prudence
-eût cédé à ce qu'elle appelait sa compassion. Elle ajouta qu'elle
-sentait si bien la folie de sa première condescendance, que, pour en
-prévenir le retour, elle remettait entièrement cette affaire à M.
-Montoni seul.
-
-L'éloquence sentimentale de Valancourt lui fit enfin concevoir
-l'indignité de sa conduite; elle connut la honte, mais non pas le
-remords. Elle sut mauvais gré à Valancourt de l'avoir réduite à cette
-situation pénible, et sa haine croissait avec la conscience de ses
-torts. L'horreur qu'il lui inspirait était d'autant plus forte, que,
-sans l'accuser, il la forçait de se convaincre elle-même. Il ne lui
-laissait pas une excuse pour la violence du ressentiment avec lequel
-elle le considérait. A la fin, sa colère devint telle, que Valancourt se
-décida à sortir sur-le-champ pour ne pas perdre sa propre estime dans
-une réplique peu mesurée.
-
-Madame Clairval s'en tenait au rôle passif. Quand elle avait consenti au
-mariage de Valancourt, c'était dans la croyance qu'Emilie hériterait de
-sa tante. Quand le mariage de cette dernière l'eut désabusée de cet
-espoir, sa conscience l'empêcha de rompre une union presque formée; mais
-sa bienveillance n'allait pas jusqu'à faire une démarche qui la décidât
-entièrement.
-
-La modération que lui avait recommandée Emilie, et les promesses qu'il
-lui avait faites, arrêtèrent seules l'impétuosité de Valancourt, qui
-voulait courir chez Montoni, et demander avec fermeté ce qu'on refusait
-à ses prières. Il se borna à renouveler ses sollicitations, et les
-appuya de tous les arguments que pouvait fournir une situation comme la
-sienne. Plusieurs jours se passèrent en représentations d'une part, et
-en inflexibilité de l'autre. Soit par crainte, soit par honte, ou par la
-haine qui résultait de ces deux sentiments, Montoni évitait
-soigneusement l'homme qu'il avait tant offensé; il n'était ni attendri
-par la douleur qui se peignait dans les lettres de Valancourt, ni frappé
-de repentir par les solides raisonnements qu'elles contenaient. A la
-fin, les lettres de Valancourt furent renvoyées sans être ouvertes. Dans
-son premier désespoir, il oublia toutes ses promesses, excepté celle
-d'éviter la violence, et il se rendit au château, déterminé à voir
-Montoni, à tout mettre en usage pour y parvenir. Montoni s'était fait
-celer, et quand Valancourt demanda madame et mademoiselle Saint-Aubert,
-on lui refusa positivement l'entrée. Ne voulant pas engager une querelle
-avec des domestiques, il partit, et revint chez lui dans un état de
-frénésie. Il écrivit à Emilie ce qui s'était passé, exprima sans
-restriction les angoisses de son coeur, et la conjura, puisqu'il ne
-restait que cette ressource, de le recevoir à l'insu de Montoni. A peine
-eut-il envoyé la lettre, que sa passion se calma: il comprit la faute
-qu'il avait commise, en augmentant les chagrins d'Emilie par le trop
-fidèle tableau de ses peines; il eût donné la moitié du monde pour
-recouvrer son imprudente lettre. Emilie néanmoins fut préservée de la
-douleur qu'elle aurait pu en recevoir. Madame Montoni avait ordonné
-qu'on lui portât les lettres pour sa nièce: elle lut celle-ci; elle vit
-avec colère la manière dont Valancourt y traitait Montoni; elle exhala
-son ressentiment, et mit enfin la lettre au feu.
-
-Montoni, pendant ce temps, toujours plus impatient de quitter la France,
-pressait les préparatifs de ses gens, et terminait à la hâte tout ce qui
-pouvait lui rester à faire. Il garda le plus profond silence sur les
-lettres où Valancourt, désespérant d'obtenir plus, et modérant la
-passion qui l'avait fait sortir de la règle, sollicitait seulement la
-permission de dire adieu à Emilie. Mais quand Valancourt apprit qu'elle
-allait partir sous peu de jours, et qu'on avait décidé qu'il ne la
-verrait plus, il perdit toute prudence; et, dans une seconde lettre, il
-proposa à Emilie de former un mariage secret. Cette lettre fut livrée à
-madame Montoni, et la veille du départ arriva sans que Valancourt eût
-reçu une seule ligne de consolation, ou le moindre espoir d'une dernière
-entrevue.
-
-Cependant Emilie était abîmée dans cette espèce de stupeur où des
-malheurs subits et sans remède peuvent quelquefois plonger l'esprit.
-Elle aimait Valancourt avec la plus tendre affection; elle s'était
-accoutumée longtemps à le regarder comme l'ami et le compagnon de sa vie
-entière; elle n'avait pas une idée de bonheur à laquelle son idée ne fût
-jointe. Quelle devait donc être sa douleur au moment d'une séparation si
-prompte, peut-être éternelle, et à un éloignement où les nouvelles de
-leur existence pourraient à peine leur parvenir, et cela pour obéir aux
-volontés d'un étranger, à celles d'une personne qui récemment encore
-provoquait leur mariage?
-
-Son agitation fut si forte, en réfléchissant sur son état et sur l'idée
-de ne plus voir Valancourt, qu'elle se sentit prête à perdre ses sens.
-Elle chercha des yeux quelque chose qui la ranimât; elle vit la fenêtre,
-et eut assez de force pour l'ouvrir et s'y reposer: l'air ranima ses
-forces; le clair de lune, qui tombait sur une longue avenue d'ormes
-au-dessous d'elle, l'invita à essayer si ses mouvements et le grand air
-ne calmeraient pas l'irritation de tous ses nerfs. Tout le monde dans le
-château était couché: Emilie descendit le grand escalier, traversa le
-vestibule, d'où un passage conduisait au jardin; elle avance doucement,
-ne voit personne, ouvre la porte et entre dans l'allée. Emilie marchait
-avec plus ou moins de vitesse, selon que les ombres la trompaient; elle
-croyait voir quelqu'un dans l'éloignement, et craignait que ce fût un
-espion de madame Montoni. Cependant le désir de revoir ce pavillon où
-elle avait passé tant de moments heureux avec Valancourt, où elle avait
-admiré avec lui cette belle plaine du Languedoc, et la Gascogne sa douce
-patrie, ce désir l'emporta sur la crainte d'être observée: elle alla
-vers la terrasse qui se prolongeait dans tout le jardin du haut; elle
-dominait sur celui du bas, et y communiquait par un escalier de marbre
-qui terminait l'avenue.
-
-Quand elle fut aux marches, elle s'arrêta pour un moment, et regarda
-autour d'elle. La distance où elle était du château augmentait l'espèce
-d'effroi que le silence, l'heure et l'obscurité lui causaient; mais
-s'apercevant que rien ne pouvait justifier ses craintes, elle monta sur
-la terrasse, dont le clair de lune découvrait l'étendue, et montrait le
-pavillon tout à l'extrémité.
-
-Emilie s'approcha du pavillon et y entra.
-
-Tout à coup la frayeur suspendit ses larmes, elle entendit une voix près
-d'elle dans le pavillon; elle fit un cri; mais le bruit se répétant,
-elle distingua la voix chérie de Valancourt. C'était lui, c'était
-Valancourt qui la soutenait entre ses bras. Pendant quelques moments
-l'émotion leur ôta la parole.--Emilie! dit enfin Valancourt en pressant
-sa main dans les siennes. Emilie! il se tut encore, et l'accent avec
-lequel il avait prononcé son nom exprimait sa tendresse aussi bien que
-sa douleur.
-
---O mon Emilie! reprit-il après une longue pause, je vous vois encore,
-j'entends encore le son de cette voix! j'ai erré autour de ce lieu, de
-ces jardins, pendant tant de nuits, et je n'avais qu'un si faible, si
-faible espoir de vous trouver. Quand il fut un peu remis, il lui dit: Je
-suis venu ici aussitôt après le coucher du soleil; je n'ai cessé depuis
-de parcourir les jardins et le pavillon. J'avais abandonné tout espoir
-de vous voir; mais je ne pouvais me résoudre à m'arracher d'un lieu où
-j'étais si près de vous; je serais probablement resté jusqu'à l'aurore
-autour de ce château.
-
-Vous me quittez, lui disait-il, vous allez sur une terre étrangère! A
-quelle distance! Vous allez trouver de nouvelles sociétés, de nouveaux
-amis, de nouveaux admirateurs; on s'efforcera de me faire oublier, on
-vous préparera à de nouveaux liens. Comment puis-je savoir cela, et ne
-pas sentir que vous ne reviendrez plus pour moi, que jamais vous ne
-serez à moi? Sa voix fut étouffée par ses soupirs.
-
---Vous croyez donc, dit Emilie, que l'affliction que j'éprouve vienne
-d'une affection légère et momentanée? Vous le croyez?
-
---Souffrir! interrompit Valancourt, souffrir pour moi! ô Emilie,
-qu'elles sont douces, qu'elles sont amères ces paroles! Je ne dois pas
-douter de votre constance; et pourtant, telle est l'inconséquence du
-véritable amour, il est toujours prêt à accueillir le soupçon; lors même
-que la raison le réprouve, il voudrait toujours une assurance nouvelle.
-
-A présent je vous vois, à présent je vous tiens dans mes bras. Encore
-quelques moments, et ce ne sera plus qu'un songe: je regarderai, et je
-ne vous verrai point; j'essayerai de recueillir vos traits, et
-l'imagination affaiblira votre image; j'écouterai vos accents, et ma
-mémoire même les taira. Je ne puis, non, je ne puis vous quitter.
-Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie à la volonté de ceux
-qui n'ont pas le droit de le détruire, et qui ne peuvent y contribuer
-qu'en vous donnant à moi? O Emilie! osez vous fier à votre coeur; osez
-être à moi pour toujours! Sa voix tremblait; il se tut. Emilie pleurait
-et gardait le silence. Valancourt lui proposa de se marier à l'instant;
-elle quitterait, au point du jour, la maison de madame Montoni, et le
-suivrait à l'église des Augustins, où un prêtre les attendrait pour les
-unir.
-
-Emilie se tut encore: le silence avec lequel elle écoutait une
-proposition que dictaient l'amour et le désespoir, dans un moment où
-elle était à peine libre de la rejeter, quand son coeur était attendri
-de la douleur d'une séparation qui pouvait être éternelle, quand sa
-raison était en proie aux illusions de l'amour et de la terreur, ce
-silence encourageait les espérances de Valancourt. Parlez, mon Emilie,
-lui disait-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix, laissez-moi
-entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses
-joues étaient glacées, ses sens étaient prêts à défaillir; cependant
-elle n'en perdit pas l'usage.
-
-Emilie, fort agitée, ne quitta pas Valancourt; mais elle le fit sortir
-du pavillon: ils se promenèrent sur la terrasse, et Valancourt continua:
-
-Ce Montoni, j'ai entendu des bruits étranges à son sujet. Etes-vous
-certaine qu'il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune
-est ce qu'elle paraît être?
-
---Je n'ai pas de raisons pour en douter, reprit Emilie avec crainte; je
-suis sûre du premier point; je n'ai aucun moyen de juger de l'autre, et
-je vous prie de me dire ce que vous en savez.
-
---Je le ferai sûrement, mais cette information est très-imparfaite et
-très-peu satisfaisante. Le hasard m'a fait rencontrer un Italien qui
-parlait à quelqu'un de ce Montoni: ils parlaient de son mariage, et
-l'Italien disait que si c'était celui qu'il imaginait, madame Chéron ne
-se trouverait pas fort heureuse. Il continua d'en parler avec très-peu
-de considération, mais en termes très-généraux, et donna quelques
-ouvertures sur son caractère, qui excitèrent ma curiosité. Je hasardai
-quelques questions; il fut réservé dans ses réponses, et après avoir
-hésité quelque temps, il avoua que Montoni, d'après le bruit public,
-était un homme perdu quant à la fortune et à la réputation. Il dit
-quelque chose d'un château que possède Montoni au milieu des Apennins,
-et de quelques circonstances relatives à son premier genre de vie: je le
-pressai d'autant plus; mais le vif intérêt que je mettais à mes
-questions fut, je crois, trop visible, et l'alarma. Aucune prière ne put
-le déterminer à m'expliquer les circonstances auxquelles il avait fait
-allusion, ou à m'en dire davantage sur Montoni; je lui observai que, si
-Montoni possédait un château dans les Apennins, cela semblait indiquer
-quelque naissance, et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la
-tête, et fit un geste très-significatif; mais il ne répondit point.
-
-L'espérance d'en tirer quelque chose de plus positif me retint auprès de
-lui fort longtemps: je revins plusieurs fois à la charge, mais l'Italien
-s'enveloppa de la plus entière réserve. Il me dit que ce qu'il avait
-rapporté n'était que le résultat d'un bruit vague; que la haine et la
-malignité forgeaient souvent de semblables histoires, et qu'il y fallait
-peu compter. Je fus contraint de renoncer à en apprendre davantage,
-puisque l'Italien semblait alarmé des conséquences de son indiscrétion:
-il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet où l'incertitude
-est presque insupportable. Songez, mon Emilie, à ce que je dois
-souffrir; je vous vois partir pour une terre étrangère avec un homme
-d'un caractère aussi suspect que l'est celui de ce Montoni: mais je ne
-veux pas vous alarmer sans nécessité; il est possible, comme l'a dit
-l'Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parlait, et
-pourtant, Emilie, réfléchissez encore avant que de vous confier à lui.
-Oh! je ne devrais plus vous parler. J'oublie, je le sens, toutes les
-raisons qui m'ont fait tout à l'heure abandonner mes espérances, et
-renoncer au désir de vous posséder à l'instant.
-
-Valancourt se promenait à grands pas sur la terrasse, pendant qu'Emilie,
-appuyée sur la balustrade, s'abîmait dans une profonde rêverie.
-L'ouverture qu'elle venait de recevoir l'alarmait plus que peut-être
-elle ne l'aurait dû, et renouvelait son combat intérieur.
-
-Nous avons peu de moments à donner aux récriminations et aux serments,
-dit Emilie en s'efforçant de cacher son émotion; si vous êtes encore à
-apprendre combien vous m'êtes cher, et combien vous le serez
-éternellement à mon coeur, aucune assurance de ma part ne saurait vous
-en convaincre.
-
-Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres, et ses larmes coulèrent
-abondamment. Après quelques moments, elle se releva de cet abandon de
-tristesse, et lui dit: Il faut que je vous quitte, il est tard, on
-pourrait dans le château s'apercevoir de mon absence. Pensez à moi,
-aimez-moi, quand je serai loin d'ici. Ma confiance sur ce point fera
-toute ma consolation.
-
---Penser à vous! vous aimer! s'écria Valancourt.
-
---Essayez de modérer ces transports, dit Emilie, pour l'amour de moi,
-essayez-le pour l'amour de vous!
-
-Oui, pour l'amour de moi, dit Emilie d'une voix tremblante; je ne puis
-pas vous laisser dans cet état.
-
---Eh bien! ne me laissez pas, dit Valancourt avec vivacité: pourquoi
-nous quitter, ou du moins nous quitter pour plus longtemps que jusqu'au
-point du jour?
-
---Il m'est impossible, reprit Emilie, il m'est impossible de soutenir de
-pareils coups; vous me déchirez le coeur: mais jamais je ne consentirai
-à cette mesure imprudente et précipitée.
-
---Si nous pouvions disposer du temps, mon Emilie, elle ne serait pas
-aussi précipitée. Il faut nous soumettre aux circonstances.
-
---Oui, sans doute, il faut nous y soumettre, dit Emilie. Je vous ai déjà
-ouvert mon coeur: mes forces sont épuisées.
-
---Pardonnez-moi, Emilie; songez au désordre de mon esprit en ce moment
-où je vais quitter tout ce qui m'est cher; pardonnez-moi. Quand vous
-serez partie, je me souviendrai avec remords de tout ce que je vous ai
-fait souffrir; je désirerai vainement de vous voir, ne fût-ce qu'un seul
-instant, pour adoucir votre douleur.
-
-Ses larmes encore interrompirent sa voix. Emilie pleura avec lui. Je me
-montrerai plus digne de votre amour, dit Valancourt à la fin; je ne
-prolongerai pas ces moments. Mon Emilie, mon unique bien, mon Emilie, ne
-m'oubliez jamais; Dieu sait quand nous nous rejoindrons. Je vous confie
-à la Providence. O mon Dieu, ô mon Dieu, protégez-la, bénissez-la!
-
-Il serra sa main contre son coeur. Emilie tomba presque sans vie sur son
-sein. Ils ne pleuraient plus. Ils ne se parlaient pas. Valancourt alors
-commanda à son désespoir, essaya de la consoler et de lui rendre
-l'assurance. Mais elle paraissait hors d'état de le comprendre, et un
-soupir qu'elle exhalait par intervalle prouvait seulement qu'elle
-n'était pas évanouie.
-
-Il la soutenait en marchant lentement vers le château, pleurant et
-parlant toujours. Elle ne répondait que par des soupirs. Arrivés enfin à
-la porte qui terminait l'avenue, elle sembla se retrouver elle-même; et,
-regardant autour d'elle: C'est ici qu'il faut nous quitter, dit-elle en
-s'arrêtant.
-
-Adieu, ajouta-t-elle d'une voix languissante; quand vous serez parti, je
-me souviendrai de mille choses que j'avais à vous dire.
-
-Valancourt encore la pressa contre son coeur, et l'y tint en silence en
-la baignant de ses larmes. Les larmes vinrent aussi soulager
-l'oppression d'Emilie. Ils se dirent adieu et se séparèrent. La pauvre
-amante se hâta de gagner sa chambre pour y chercher le repos; mais,
-hélas! il avait fui loin d'elle, et son malheur ne lui permettait plus
-de le goûter.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-
-Les voitures furent de bonne heure à la porte. Le fracas des domestiques
-qui allaient, venaient et se heurtaient dans les galeries tirèrent
-Emilie d'un sommeil fatigant. Son esprit agité lui avait présenté toute
-la nuit les plus effrayantes images et l'avenir le plus sombre. Elle
-s'efforça de bannir ces sinistres impressions, mais elle passait d'un
-mal imaginaire à la certitude d'un mal réel.
-
-Les équipages étant enfin disposés, les voyageurs montèrent en voiture.
-Emilie eût laissé le château sans éprouver un seul regret, si Valancourt
-n'eût habité dans le voisinage.
-
-D'une petite éminence, elle regarda les longues plaines de Gascogne et
-les sommets irréguliers des Pyrénées qui s'élevaient au loin sur
-l'horizon, et qu'éclairait le soleil levant. Montagnes chéries,
-disait-elle en elle-même, que de temps s'écoulera avant que je vous
-revoie! Que de malheurs, dans cet intervalle, pourront aggraver ma
-misère! Oh! si je pouvais être certaine que je reviendrai jamais, et que
-Valancourt vivra un jour pour moi, je partirais en paix! Il vous verra,
-il vous contemplera, lorsque moi, je serai loin d'ici!
-
-Les arbres qui bordaient la route et formaient une ligne de perspective
-avec les lointains prolongés, étaient près d'en ôter la vue; mais les
-montagnes bleues se distinguaient encore à travers le feuillage, et
-Emilie ne quitta pas la portière qu'elle ne les eût absolument perdues
-de vue.
-
-Un autre objet s'empara bientôt de son attention. Elle avait à peine
-remarqué un homme qui marchait le long du chemin avec un chapeau
-rabattu, mais orné d'un plumet militaire. Au bruit des roues, il se
-retourna; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s'approcha de la
-voiture, et par la portière lui mit une lettre dans la main. Il
-s'efforça de sourire à travers le désespoir qui se peignait sur son
-visage; ce sourire sembla imprimé pour jamais dans l'âme d'Emilie; elle
-s'élança à la portière, et le vit sur un petit tertre, appuyé contre de
-grands arbres qui l'ombrageaient. Il suivit des yeux la voiture et
-tendit les bras; elle continua de le regarder jusqu'à ce que
-l'éloignement eût effacé ses traits et que la route, en tournant, l'eût
-absolument privée de le voir.
-
-On s'arrêta à un château pour y prendre le signor Cavigni, et les
-voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Emilie était reléguée,
-sans égards, avec la femme de chambre de madame Montoni, dans la seconde
-voiture. La présence de cette fille l'empêcha de lire la lettre de
-Valancourt. Elle ne voulait pas exposer l'émotion qu'elle en recevrait à
-l'observation de personne. Néanmoins, tel était son désir de savourer ce
-dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d'en
-rompre le cachet.
-
-Il est inutile de dire avec quelle émotion Emilie attendit toute la
-soirée le coucher du soleil: elle le vit décliner sur des plaines à
-perte de vue, elle le vit descendre et s'abaisser sur les lieux que
-Valancourt habitait. Après ce moment, son esprit fut plus calme et plus
-résigné; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s'était
-pas encore sentie si tranquille.
-
-Pendant plusieurs jours les voyageurs traversèrent le Languedoc; ils
-entrèrent en Dauphiné. Après quelque trajet dans les montagnes de cette
-province romantique, ils quittèrent leurs voitures et commencèrent à
-monter les Alpes. Ici, des scènes si sublimes s'offrirent à leurs yeux,
-que les couleurs du langage ne devraient pas oser les peindre. Ces
-nouvelles, ces étonnantes images occupèrent à tel point Emilie, qu'elles
-écartèrent quelquefois l'idée constante de Valancourt; plus souvent
-elles la rappelaient, elles ramenaient à son souvenir la vue des
-Pyrénées, qu'ils avaient admirées ensemble, et dont elle croyait alors
-que rien ne surpassait la beauté.
-
-Pendant les premiers jours de ce voyage à travers les Alpes, la scène
-présentait le mélange surprenant des déserts et des habitations, de la
-culture et des friches. Au bord d'effrayants précipices, dans le creux
-de ces rochers, au-dessous desquels on voyait flotter des nuages, on
-découvrait des villages, des clochers, des monastères. De verts
-pâturages, de riches vignobles, nuançaient leurs teintes, au pied de
-rocs perpendiculaires dont les pointes de marbre ou de granit se
-couronnaient de bruyères, ou ne montraient que des roches massives
-entassées les unes sur les autres, terminées par des monceaux de neige,
-et d'où s'élançaient les torrents qui grondaient au fond de la vallée.
-
-La neige n'était pas encore fondue sur les hauteurs du mont Cénis, que
-les voyageurs traversèrent; mais Emilie, en observant le lac de glace et
-la vaste plaine qu'entouraient ces rocs brisés, se représenta facilement
-la beauté dont ils s'orneraient quand la neige aurait disparu.
-
-En descendant du côté de l'Italie, les précipices devinrent plus
-effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux; Emilie ne se
-lassait point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux
-différentes époques du jour: ils rougissaient avec la lumière du matin,
-et s'enflammaient à midi; le soir ils se revêtaient de pourpre; les
-traces de l'homme ne se reconnaissaient qu'à la simple flûte du berger,
-au cor du chasseur, ou à l'aspect d'un pont hardi jeté sur le torrent
-pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif.
-
-Madame Montoni n'était qu'effrayée en regardant les précipices au bord
-desquels les porteurs couraient avec autant de légèreté que de vitesse,
-et bondissaient comme des chamois; Emilie frissonnait aussi, mais ses
-craintes étaient mêlées de tant de ravissement, d'admiration,
-d'étonnement et de respect, qu'elle n'avait jamais rien éprouvé de
-semblable.
-
-Les porteurs s'arrêtèrent pour reprendre haleine, et les voyageurs
-s'assirent sur la pointe d'un rocher. Montoni et Cavigni renouvelèrent
-une dispute sur le passage d'Annibal à travers les Alpes; Montoni
-prétendait qu'il était entré par le mont Cénis, et Cavigni soutenait que
-c'était par le mont Saint-Bernard. Cette contestation présenta à
-l'imagination d'Emilie tout ce qu'il avait dû souffrir dans cette hardie
-et périlleuse aventure.
-
-Madame Montoni, pendant ce temps, regardait l'Italie; elle contemplait
-en imagination la magnificence des palais et la grandeur des châteaux
-dont elle allait se trouver maîtresse à Venise et dans l'Apennin; elle
-se croyait devenue leur princesse. A l'abri des alarmes qui l'avaient
-empêchée à Toulouse de recevoir toutes les _beautés_ dont Montoni
-parlait avec plus de complaisance pour sa vanité que d'égards pour leur
-honneur ou de respect pour la vérité, madame Montoni projetait des
-concerts, quoiqu'elle n'aimât pas la musique; des _conversazioni_,
-quoiqu'elle n'eût aucun talent pour la conversation; elle voulait enfin
-surpasser par la splendeur de ses fêtes et la richesse de ses livrées,
-toute la noblesse de Venise.
-
-La rivière Doria, qui jaillit sur le sommet du mont Cénis, et qui se
-précipitait de cascade en cascade à travers les précipices de la route,
-se ralentissait, sans cesser d'être romantique, en se rapprochant des
-vallées du Piémont. Les voyageurs y descendirent avant le coucher du
-soleil, et Emilie retrouva encore une fois la paisible beauté d'une
-scène pastorale: elle voyait des troupeaux, des collines ornées de bois
-et brillantes de verdure, des arbrisseaux charmants, et tels qu'elle en
-avait vus balancer leurs trésors sur les Alpes elles-mêmes. Le gazon
-était émaillé de fleurs printanières, de jaunes renoncules et de
-violettes qui n'exhalent nulle part un aussi doux parfum. Emilie eût
-bien désiré devenir une paysanne du Piémont, habiter ces riantes
-chaumières ombragées d'arbres et appuyées sur les rochers; elle eût
-voulu couler une vie tranquille au milieu de ces paysages; elle pensait
-avec effroi aux heures, aux mois entiers qu'il fallait passer sous la
-domination de Montoni.
-
-Le site actuel lui retraçait souvent l'image de Valancourt; elle le
-voyait sur la pointe d'un rocher, regardant avec extase la féerie qui
-l'environnait: elle le voyait errer dans la vallée, s'arrêter souvent
-pour admirer la scène, et dans le feu d'un poétique enthousiasme
-s'élancer sur quelque rocher. Mais quand elle songeait ensuite au temps,
-à la distance qui devaient les séparer, quand elle pensait que chacun de
-ses pas ajoutait à cette distance, son coeur se déchirait, et le paysage
-perdait tout son charme.
-
-Après avoir traversé la Novalèse, ils atteignirent, après le soleil
-couché, l'ancienne et petite ville de Suze, qui avait autrefois gardé le
-passage des Alpes en Piémont. Depuis l'invention de l'artillerie, les
-hauteurs qui la commandent en ont rendu les fortifications inutiles;
-mais au clair de la lune, ces hauteurs romantiques, la ville au-dessous,
-ses murailles, ses tours, les lumières qui en éclairaient une partie,
-formaient pour Emilie un tableau fort intéressant. On passa la nuit dans
-une auberge qui n'offrait pas de grandes ressources, mais l'appétit des
-voyageurs donnait une délicieuse saveur aux mets les plus grossiers, et
-la fatigue assurait leur sommeil. Ce fut là qu'Emilie entendit le
-premier échantillon d'une musique italienne sur le territoire italien.
-Assise, après souper, près d'une petite fenêtre ouverte, elle observait
-l'effet du clair de lune sur les sommets irréguliers des montagnes; elle
-se rappela que, par une nuit semblable, elle s'était une fois reposée
-sur une roche des Pyrénées avec son père et Valancourt. Elle entendit
-au-dessous d'elle les sons bien soutenus d'un violon; l'expression de
-cet instrument, en harmonie parfaite avec les tendres émotions dans
-lesquelles elle était plongée, la surprirent et l'enchantèrent à la
-fois. Cavigni, qui s'approcha de la fenêtre, sourit de sa surprise. Bon!
-lui dit-il, vous entendrez la même chose peut-être, dans toutes les
-auberges: c'est un des enfants de notre hôte qui joue ainsi, je n'en
-doute pas. Emilie, toujours attentive, croyait entendre un virtuose: un
-chant mélodieux et plaintif l'entraîna par degrés à la rêverie; les
-plaisanterie de Cavigni l'en tirèrent désagréablement; en même temps
-Montoni ordonna de préparer les équipages de bonne heure, parce qu'il
-voulait dîner à Turin.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-
-De très-bonne heure, le lendemain matin, on partit pour Turin. La riche
-plaine qui s'étend des Alpes à cette magnifique cité n'était pas alors,
-comme aujourd'hui, ombragée d'une longue avenue. Des plantations
-d'oliviers, de mûriers et de figuiers festonnés de vignes ornaient le
-paysage, à travers lequel l'impétueux Eridan s'élance des montagnes et
-se joint, à Turin, aux eaux de l'humble rivière Doria. A mesure que nos
-voyageurs avançaient, les Alpes prenaient à leurs yeux toute la majesté
-de leur aspect. Les chaînes s'élevaient les unes au-dessus des autres
-dans une longue succession. Les plus hautes flèches, couvertes de
-nuages, se perdaient quelquefois dans leurs ondulations, et souvent
-s'élançaient au-dessus d'eux. Leurs bases, dont les irrégulières cavités
-présentaient toutes sortes de formes, se peignaient de pourpre et d'azur
-au mouvement de la lumière et des ombres, et variaient à tout moment,
-leurs tableaux. A l'Orient se déployaient les plaines de Lombardie;
-Turin élevait ses tours, et plus loin les Apennins bordaient un immense
-horizon.
-
-En entrant dans le Milanais, Montoni et Cavigni quittèrent leurs
-chapeaux français pour la cape italienne écarlate brodée d'or. Emilie
-fut surprise de voir Montoni y joindre le plumet militaire, et Cavigni
-se contenter des plumes qu'on y portait habituellement. Elle crut enfin
-que Montoni prenait l'équipage d'un soldat pour traverser avec plus de
-sécurité une contrée inondée de troupes et saccagée par tous les partis.
-
-On voyait dans ces belles plaines la dévastation de la guerre. Là où les
-terres ne restaient pas incultes, on reconnaissait les pas du
-spoliateur. Les vignes étaient arrachées des arbres qui les devaient
-soutenir; les olives étaient foulées aux pieds; les bosquets de mûriers
-étaient brisés par l'ennemi pour allumer les flammes qui devaient
-consumer les hameaux et les villages. Emilie détourna les yeux en
-soupirant et les porta sur les Alpes des Grisons, vers le nord. Leurs
-solitudes sévères semblaient être le sûr asile d'un malheureux
-persécuté.
-
-Les voyageurs remarquaient fort souvent des détachements qui marchaient
-à quelque distance, et ils éprouvèrent dans les petites auberges de la
-route l'extrême disette et les autres inconvénients qui sont la suite
-d'une guerre intestine. Ils n'eurent pourtant jamais aucun motif de
-craindre pour leur sûreté. Arrivés à Milan, ils ne s'arrêtèrent ni pour
-considérer la grandeur de cette ville, ni pour visiter la cathédrale,
-qu'on bâtissait encore.
-
-Au delà de Milan, le pays portait le caractère d'un ravage plus affreux.
-Tout alors y paraissait tranquille; mais ce repos était celui de la mort
-sur des traits qui conservent encore la hideuse empreinte des dernières
-convulsions.
-
-Ce ne fut qu'après avoir quitté le Milanais que les voyageurs
-rencontrèrent des troupes. La soirée était avancée; ils aperçurent une
-armée qui défilait au loin dans la plaine, et dont les lances et les
-casques brillaient encore des derniers rayons du soleil. La colonne
-avança sur une partie de la route que resserraient deux tertres élevés.
-On distinguait les commandants qui dirigeaient la marche. Plusieurs
-officiers galopaient sur les flancs, et transmettaient les ordres qu'ils
-avaient reçus de leurs chefs; d'autres, séparés de l'avant-garde,
-voltigeaient dans la plaine à la droite de l'armée.
-
-En approchant, Montoni, par les plumets qui flottaient sur les capes,
-les bannières, et les couleurs des corps qui suivaient, crut reconnaître
-la petite armée que commandait le fameux capitaine Utaldo. Il était lié
-avec lui et avec les principaux chefs. Il fit ranger les voitures sur un
-côté de la route pour les attendre et leur laisser passage. Un bruit
-léger de musique guerrière fut bientôt entendu; il augmenta par degrés.
-Emilie discerna les tambours, les trompettes, le son des timbales et le
-cliquetis des armes.
-
-Montoni, certain que c'était la bande du célèbre Utaldo, mit la tête à
-la portière, et salua le général en agitant sa cape en l'air. Le chef
-répondit de son épée, et plusieurs officiers s'approchant du carrosse,
-accueillirent Montoni comme une ancienne connaissance: le capitaine
-lui-même arriva bientôt; la troupe fit halte et le chef s'entretint avec
-Montoni, qu'il paraissait charmé de revoir. Emilie comprit par leur
-conversation que c'était une armée victorieuse qui s'en retournait dans
-ses foyers; et les nombreux chariots qui l'accompagnaient étaient
-chargés des opulentes dépouilles de l'ennemi, des soldats blessés et des
-prisonniers qui seraient rachetés à la paix. Les chefs devaient se
-séparer le jour suivant, partager le butin, et se cantonner avec leurs
-bandes dans leurs châteaux: La soirée devait donc être consacrée au
-plaisir, en mémoire de leur commune victoire et des adieux qu'ils
-allaient se faire.
-
-Utaldo dit à Montoni que son armée allait camper pour la nuit près d'un
-village à un mille de là; il l'invita à revenir sur ses pas, à prendre
-part au festin, en assurant que les dames seraient très-bien servies.
-Montoni s'excusa sur ce qu'il voulait gagner Vérone le soir même; et,
-après quelques questions sur l'état des environs de cette ville, il prit
-congé de cette troupe et partit.
-
-Les voyageurs marchèrent sans interruption; mais ils n'arrivèrent à
-Vérone que longtemps après le soleil couché. Emilie n'en vit les
-délicieux environs que le lendemain. Ils quittèrent cette charmante
-ville de bonne heure, se rendirent à Padoue, et s'embarquèrent sur la
-Brenta pour gagner Venise. Ici la scène était entièrement changée; ce
-n'étaient plus ces vestiges de guerre répandus dans les plaines du
-Milanais, et tout respirait au contraire le luxe et l'élégance. Les
-bords verdoyants de la Brenta n'offraient que beautés, agréments et
-richesses. Emilie considérait avec plaisir les maisons de campagne de la
-noblesse vénitienne, leurs frais portiques, leurs colonnades entourées
-de peupliers et de cyprès d'une hauteur majestueuse et d'une verdure
-animée; leurs orangers, dont les fleurs embaumaient les airs; les saules
-touffus qui baignaient leur longue chevelure dans le fleuve, et
-formaient de sombres retraites. Le carnaval de Venise paraissait
-transporté sur ces rivages enchanteurs. Les bateaux, dans un perpétuel
-mouvement, en augmentaient la vie. Toutes les bizarreries des mascarades
-s'épuisaient dans leurs décorations; et sur le soir, des groupes de
-danseurs se faisaient remarquer sous des arbres immenses.
-
-Cavigni instruisait Emilie du nom des gentilshommes à qui ces maisons de
-campagne appartenaient. Il y joignait pour l'amuser une légère esquisse
-de leurs caractères. Emilie se divertissait quelquefois à l'entendre;
-mais sa gaieté ne faisait plus sur madame Montoni le même effet
-qu'autrefois; elle était souvent sérieuse, et Montoni gardait sa réserve
-ordinaire.
-
-Rien n'égala l'étonnement d'Emilie en découvrant Venise, ses îlots, ses
-palais, ses tours, qui tous ensemble s'élevaient de la mer, et
-réfléchissaient leurs couleurs sur la surface claire et tremblante. Le
-soleil couchant donnait aux vagues, aux montagnes élevées du Frioul, qui
-bornent au nord la mer Adriatique, une teinte légère de safran. Les
-portiques de marbre et les colonnes de Saint-Marc étaient revêtus des
-riches nuances et des ombres du soir. A mesure qu'on voguait, les grands
-traits de cette ville se dessinaient avec plus de détail. Ses terrasses,
-surmontées d'édifices aériens et pourtant majestueux, éclairés comme ils
-l'étaient alors des derniers rayons du soleil, paraissaient plutôt
-tirées de la mer par la baguette d'un enchanteur que construites par une
-main mortelle.
-
-Le soleil ayant enfin disparu, l'ombre s'étendit graduellement sur les
-flots et sur les montagnes; elle éteignit les derniers feux qui doraient
-leurs sommets, et le violet mélancolique du soir s'étendit comme un
-voile. Qu'elle était profonde, qu'elle était belle, la tranquillité qui
-enveloppait la scène! La nature semblait dans le repos. Les plus douces
-émotions de l'âme étaient les seules qui s'éveillassent. Les yeux
-d'Emilie se remplissaient de larmes; elle éprouvait les élans d'une
-dévotion sublime, en élevant ses regards vers la voûte des cieux, tandis
-qu'une musique touchante accompagnait le murmure des eaux. Elle écoutait
-dans un ravissement muet, et personne ne rompait le silence. Les sons
-paraissaient flotter sur les airs. La barque avançait d'un mouvement si
-doux qu'à peine pouvait-on la sentir; et la brillante cité semblait
-s'approcher elle-même pour recevoir les étrangers. On distingua alors
-une voix de femme, qui, soutenue de quelques instruments, chantait une
-douce et langoureuse romance. Le pathétique de son expression, qui
-semblait tantôt celle d'un amour passionné, et tantôt l'accent plaintif
-d'une douleur sans espérance, annonçait bien que le sentiment qui la
-dictait n'était pas feint. Ah! dit Emilie en soupirant et se rappelant
-Valancourt, certainement ce chant-là part du coeur!
-
-Elle regardait autour d'elle avec une attentive curiosité. Le crépuscule
-obscur ne laissait plus distinguer que d'imparfaites images. Cependant,
-à quelque distance sur la mer, elle crut apercevoir une gondole. Un
-choeur de voix et d'instruments s'enfla successivement dans les airs. Il
-était si doux! si solennel! c'était comme l'hymne des anges descendant
-au milieu du silence des nuits. La musique finit, et l'on eût dit que le
-choeur sacré remontait au ciel.
-
-Le calme profond qui succéda était aussi expressif que les chants qui
-avaient cessé; rien ne l'interrompit pendant quelques minutes; mais
-enfin un soupir général sembla tirer tout le monde d'une sorte
-d'enchantement. Emilie pourtant se livra longtemps à l'aimable tristesse
-qui s'était emparée de ses esprits; mais le spectacle riant et
-tumultueux que lui offrait la place Saint-Marc, dissipa sa rêverie. La
-lune à son lever jetait une faible lueur sur les terrasses, sur les
-portiques illuminés, sur les magnifiques arcades qui les couronnaient,
-et laissait voir les sociétés nombreuses dont les pas légers, les douces
-guitares, les voix plus douces encore se mêlaient confusément.
-
-La musique que les voyageurs avaient d'abord entendue passa près de la
-barque de Montoni dans une des gondoles qu'on voyait errer sur la mer au
-clair de la lune, et tous les brillants acteurs allaient prendre le
-frais du soir. Presque toutes avaient leurs musiques. Le bruit des
-vagues sur lesquelles on voguait, le battement mesuré des rames sur les
-flots écumants, y joignaient un charme particulier. Emilie regardait,
-écoutait, et se croyait au temple des fées. Madame Montoni même
-éprouvait du plaisir. Montoni se félicitait d'être enfin de retour à
-Venise: il l'appelait _la première ville du monde_, et Cavigni était
-plus sémillant et plus animé qu'à l'ordinaire.
-
-La barque passa sur le grand canal où la maison de Montoni était située.
-En voguant toujours, les palais de Sansovino et Palladio déployèrent aux
-yeux d'Emilie un genre de beauté et de grandeur dont son imagination
-même n'avait pu se former l'idée. L'air n'était agité que par des sons
-doux, que répétaient les échos du canal; et des groupes de masques
-dansant au clair de lune réalisaient les brillantes fictions de la
-féerie.
-
-La barque s'arrêta devant le portique d'une grande maison, et les
-voyageurs débarquèrent. La terrasse les conduisit, par un escalier de
-marbre, dans un salon dont la magnificence étonna Emilie. Les murs et
-les lambris étaient ornés de peintures à fresque. Des lampes d'argent,
-suspendues à des chaînes de même métal, illuminaient l'appartement. Le
-plancher était couvert de nattes indiennes, peintes de mille couleurs.
-La draperie des jalousies était de soie vert pâle, brodée d'or, enrichie
-de franges vertes et or. Le balcon s'ouvrait sur le grand canal. Emilie,
-frappée du caractère sombre de Montoni, regardait avec surprise le luxe
-et l'élégance de son ameublement. Elle se rappelait avec étonnement
-qu'on l'avait représenté comme un homme ruiné. Ah! se disait-elle, si
-Valancourt voyait cette maison, quelle paix il ressentirait! comme il
-serait convaincu de la fausseté des rapports!
-
-Madame Montoni prit les airs d'une princesse; Montoni, impatient et
-contrarié, n'eut pas même la civilité de la saluer et de la complimenter
-à son entrée dans la maison.
-
-A peine arrivé, il commanda la gondole, et sortit avec Cavigni pour
-prendre part aux plaisirs de la soirée. Madame Montoni devint alors et
-sérieuse et pensive: Emilie, que tout enchantait, s'efforça de l'égayer;
-mais la réflexion chez madame Montoni ne subjuguait ni le caprice ni
-l'humeur, et ses réponses en furent tellement remplies, qu'Emilie
-renonçant au projet de la distraire, alla se placer à la fenêtre pour
-jouir elle-même d'un spectacle si nouveau et si charmant.
-
-Le premier objet qui attira son attention fut un groupe de danseurs que
-menaient une guitare et d'autres instruments. La fille qui tenait la
-guitare, et celle qui frappait le tambourin, dansaient elles-mêmes avec
-beaucoup de légèreté, de grâce et de gaieté. Après ceux-ci vinrent des
-masques: les uns étaient en gondoliers, d'autres en ménétriers; ils
-chantaient en parties, accompagnés de peu d'instruments. Ils
-s'arrêtèrent à quelque distance du portique, et dans leurs chants Emilie
-reconnut des vers de l'Arioste; ils chantaient les guerres des Maures
-contre Charlemagne et les malheurs du paladin Roland. La mesure changea
-et fit place à la douce mélancolie de Pétrarque; la magie de ses
-douloureux accents était encore soutenue d'une musique et d'une
-expression italienne, et le clair de lune mettait le comble à cet
-enchantement.
-
-Emilie ressentait un profond enthousiasme; ses larmes coulaient en
-silence, et son imagination la ramenait en France auprès de Valancourt;
-elle vit avec regret s'éloigner les musiciens, et son attention les
-suivit jusqu'à ce que toute l'harmonie se fût successivement évanouie
-dans les airs. Emilie resta plongée dans une tranquillité pensive.
-
-D'autres sons bientôt la rendirent encore attentive: c'était une
-majestueuse harmonie de cors. Elle observa que les gondoles se
-rangeaient en file sur les bords du canal; elle releva son voile et
-s'avança sur le balcon; elle reconnut dans la perspective du canal une
-espèce de procession qui flottait sur la surface des eaux; à mesure
-qu'elle approchait, les cors et d'autres instruments se mêlèrent.
-Bientôt après les déités fabuleuses de la ville semblèrent s'élever des
-eaux. Neptune, avec Venise son épouse, s'avançait sur la plaine liquide,
-entouré des tritons et des nymphes de la mer. La bizarre magnificence de
-ce spectacle semblait avoir subitement réalisé toutes les visions des
-poëtes; les riantes images dont l'âme d'Emilie se trouvait remplie, s'y
-conservèrent encore longtemps après que la troupe se fut écoulée.
-
-Après le souper, sa tante veilla longtemps, mais Montoni ne revint pas.
-Si Emilie avait admiré la magnificence du salon, elle ne fut pas moins
-surprise en observant l'air nu et dégradé de tous les appartements
-qu'elle traversa pour gagner sa chambre: elle vit une longue suite de
-grandes pièces dont le délabrement indiquait assez qu'elles n'étaient
-pas occupées depuis longtemps: c'étaient, sur quelques murailles, les
-lambeaux fanés d'une ancienne tapisserie; sur d'autres, quelques
-peintures à fresque presque enlevées par l'humidité, et dont les
-couleurs et le dessin étaient presque entièrement effacés. A la fin,
-elle atteignit sa chambre, spacieuse, élevée, dégarnie comme le reste;
-elle avait de hautes jalousies sur la mer. Cet appartement lui forma de
-sombres idées, mais la vue de la mer les dissipa.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-
-Montoni et son compagnon n'étaient pas de retour à la maison, quand
-l'aube du jour rougit les flots: les groupes charmants des danseurs se
-dispersèrent avec le matin, comme autant d'esprits fantastiques. Montoni
-avait été occupé ailleurs, son âme était peu susceptible de volupté
-frivole. Il se plaisait dans le développement des passions énergiques;
-les difficultés, les tempêtes de la vie qui renversent le bonheur des
-autres, ranimaient tous les ressorts de son âme, et lui procuraient les
-seules jouissances dont il fût capable. Sans un extrême intérêt, la vie
-n'était pour lui qu'un sommeil. Quand un intérêt réel lui manquait, il
-s'en formait d'artificiels, jusqu'à ce que, l'habitude venant à les
-dénaturer, ils cessassent d'être fictifs: tel était l'amour du jeu. Il
-ne s'y était d'abord livré que pour se tirer de l'inaction et de la
-langueur, et il y avait persisté avec toute l'ardeur d'une passion
-opiniâtre. C'est à jouer qu'il avait passé la nuit avec Cavigni, dans
-une société de jeunes gens qui avaient plus d'écus que d'aïeux, et plus
-de vices encore que d'argent. Montoni méprisait la plupart de ces gens,
-plutôt pour la faiblesse de leurs talents que pour la bassesse de leurs
-inclinations; il ne se les associait que pour en faire les instruments
-de ses desseins. Dans ce nombre, cependant, il s'en trouvait de plus
-habiles, et Montoni les admettait à son intimité; mais encore
-conservait-il à leur égard cet air hautain et décidé qui commande la
-soumission aux esprits lâches ou timides, et qui excite la haine et la
-fierté des esprits élevés. Il avait donc de nombreux et de mortels
-ennemis; mais l'ancienneté de leur haine était la preuve de sa
-puissance; et, comme la puissance était son unique but, il était plus
-glorieux d'une haine semblable que de toute l'estime qu'on aurait pu lui
-témoigner. Il dédaignait un sentiment aussi modéré que celui de
-l'estime, et se serait méprisé lui-même s'il s'était cru capable de s'en
-contenter. Dans le petit nombre de ceux qu'il distinguait étaient les
-signors Bertolini, Orsino et Verezzi. Le premier avait un caractère gai,
-des passions vives; il était d'une dissipation, d'une extravagance sans
-bornes; mais d'ailleurs généreux, brave et confiant. Orsino, réservé,
-hautain, aimait le pouvoir plus que l'ostentation: son naturel était
-cruel et soupçonneux; il ressentait vivement une injure, et la vengeance
-ne lui laissait point de repos. Pénétrant, fécond en ressources,
-patient, constant dans sa persévérance, il savait maîtriser ses traits
-et ses passions. L'orgueil, la vengeance, l'avarice, étaient presque les
-seules qu'il connût; peu de considérations avaient le pouvoir de
-l'arrêter, peu d'obstacles pouvaient éluder la profondeur de ses
-stratagèmes. Cet homme était surtout le favori de Montoni. Verezzi ne
-manquait pas de talents; la violence de son imagination le rendait
-esclave des passions opposées. Il était gai, voluptueux, entreprenant;
-il n'avait néanmoins ni suite ni vrai courage, et le plus vil égoïsme
-était l'unique principe de ses actions. Prompt dans ses projets,
-pétulant dans ses espérances, le premier pressé d'entreprendre et
-d'abandonner, non-seulement ses plans mais ceux des autres; orgueilleux,
-impétueux, révolté contre toute espèce de subordination; et ceux
-pourtant qui connaissaient à fond son caractère et qui savaient diriger
-ses passions, le menaient comme un enfant. Tels étaient les amis que
-Montoni introduisit dans sa maison et admit à sa table, dès le lendemain
-de son arrivée à Venise. Il y avait aussi parmi eux un noble Vénitien,
-appelé le comte Morano, et une signora Livona, que Montoni présenta à sa
-femme comme une personne d'un mérite distingué. Elle était venue le
-matin, pour la féliciter de son arrivée, et on l'avait invitée à dîner.
-
-[Illustration: Morano.]
-
-Madame Montoni reçut de très-mauvaise grâce les compliments des signors.
-Il suffisait, pour lui déplaire, qu'ils fussent les amis de son époux;
-elle les haïssait encore, parce qu'elle les accusait d'avoir contribué à
-le retenir dehors toute la nuit précédente. Enfin elle leur portait
-envie, parce que, bien convaincue de son peu d'influence sur Montoni,
-elle supposait qu'il préférait leur société à la sienne. Le rang du
-comte Morano lui valut un accueil qu'elle refusait à tout le reste; son
-maintien, ses manières dédaigneuses, la recherche extravagante de sa
-parure (elle n'avait pas encore adopté le costume vénitien),
-contrastaient fortement avec la beauté, la modestie, la douceur, la
-simplicité de sa nièce. Emilie observait avec plus d'attention que de
-plaisir la société qui l'entourait: la beauté, néanmoins, les grâces
-séduisantes de la signora Livona, l'attirèrent involontairement; la
-douceur de ses accents, son air de complaisance, réveillèrent dans le
-coeur d'Emilie les affections aimables qui semblaient sommeiller depuis
-longtemps. Pour profiter de la fraîcheur de la soirée, toute la
-compagnie s'embarqua dans la gondole de Montoni: le rouge brillant du
-couchant colorait encore les vagues et s'affaiblissait à l'occident; les
-dernières teintes semblaient se dégrader avec lenteur, tandis que le
-bleu foncé de la voûte céleste commençait à briller d'étoiles. Emilie se
-livrait à des émotions aussi douces qu'elles étaient sérieuses; le calme
-de la mer sur laquelle elle voguait, les images qui venaient s'y
-peindre, un nouveau ciel, des étoiles répétées dans les flots,
-l'esquisse rembrunie des tours et des portiques, le silence enfin de
-cette heure avancée, qu'interrompaient seulement le battement d'une
-vague et les sons imparfaits d'une musique éloignée; tout élevait ses
-pensées. Des larmes s'échappaient de ses yeux; les rayons de la lune,
-qui prenaient plus de force à mesure que les ombres s'étendaient,
-jetaient alors sur elle leur éclat argentin. A demi couverte d'un voile
-noir, sa figure en recevait une inimitable douceur.
-
-Le comte Morano, assis près d'Emilie, et, qui l'avait considérée en
-silence, prit tout à coup son luth; il en toucha les cordes en chantant
-d'une voix flatteuse un rondeau plein de mélancolie.
-
-Quand il eut fini, il donna le luth à Emilie. En s'accompagnant sur cet
-instrument, elle chanta une petite romance, puis une chanson populaire
-de son pays, avec beaucoup de goût et de simplicité; mais ce chant
-qu'elle aimait ramena vivement son imagination à des souvenirs
-affligeants: alors sa voix tremblante expira sur ses lèvres, et les
-cordes du luth ne résonnèrent plus sous sa main. Honteuse enfin de
-l'émotion qui l'avait trahie, elle passa subitement à une chanson si
-gaie, si légère, que des pas de danse semblaient répondre à toutes les
-notes. _Bravissimo!_ s'écria son auditoire; et l'air fut redemandé. Au
-milieu des compliments qu'on lui fit, ceux du comte ne furent pas les
-moins empressés; ils duraient encore quand Emilie passa le luth à la
-signora Livona, qui s'en servit avec tout le goût italien.
-
-Le comte, Emilie, Cavigni et la signora chantèrent ensuite des
-_canzonnettes_, accompagnés de deux luths et de quelques autres
-instruments. Quelquefois les instruments cessaient, et les voix, dans un
-parfait accord, s'adoucissaient jusqu'au dernier degré; elles se
-relevaient après une pause: les instruments reprenaient successivement,
-et le choeur général faisait retentir les airs.
-
-Pendant ce temps, Montoni, las de cette musique, réfléchissait au moyen
-de se dégager de la partie, pour suivre ceux qui voudraient aller au jeu
-dans un casin. Il proposa de retourner au rivage: Orsino l'appuya de
-grand coeur; mais le comte et tous les autres s'y opposèrent avec
-vivacité.
-
-Montoni méditait de nouveau comment il pourrait se dispenser
-d'accompagner le comte plus longtemps: les gondoliers d'un bateau vide,
-et qui revenait à Venise, passèrent à côté du sien. Sans se tourmenter
-plus longtemps d'une excuse, il saisit l'occasion, et, confiant les
-dames aux soins de ses amis, il partit avec Orsino. Emilie, pour la
-première fois, le vit sortir avec regret; elle regardait sa présence
-comme une protection, sans bien savoir ce qu'elle avait à craindre. Il
-prit terre à la place Saint-Marc, et courant au casin, il se perdit dans
-la foule des joueurs.
-
-Le comte avait secrètement fait partir un de ses gens dans le bateau de
-Montoni: il avait demandé sa gondole et ses musiciens. Emilie, qui ne
-savait rien de ses projets, entendit les joyeuses chansons des
-gondoliers qui s'approchaient, et qui, placés au bord de leur bateau,
-troublaient avec leurs rames les flots d'argent où se peignait la lune:
-bientôt elle distingua le son des instruments, une symphonie bruyante
-partit; à l'instant même les bateaux se rencontrèrent, les gondoliers
-les unirent; le comte alors expliqua tout, et l'on passa dans sa
-gondole, que décoraient des ornements du meilleur goût.
-
-Pendant qu'on partageait une collation de fruits et de glaces, les
-musiciens dans l'autre barque faisaient entendre une mélodie charmante;
-le comte, assis près d'Emilie, n'était occupé que d'elle, et lui
-prodiguait d'une belle voix, mais passionnée, des compliments dont le
-sens n'était pas douteux; pour les éviter, elle entretenait la signora
-Livona, et prenait avec le comte une réserve imposante, mais trop douce
-pour contenir ses empressements. Il ne pouvait voir, entendre qu'Emilie;
-il ne pouvait parler qu'à elle. Cavigni l'observait avec humeur, Emilie
-avec embarras: elle ne désirait rien tant que de retourner à Venise.
-
-Ils prirent terre à la place Saint-Marc; la beauté de la nuit détermina
-madame Montoni à agréer les propositions du comte de parcourir la
-promenade avant que d'aller souper à son casin avec le reste de la
-société. Si quelque chose avait pu dissiper les tourments d'Emilie,
-c'était la nouveauté de tout ce qui l'entourait, les ornements des
-palais et le tumulte des mascarades.
-
-Enfin ils se rendirent au casin; il était orné dans le meilleur goût, un
-souper splendide y était préparé: mais ici la réserve d'Emilie fit
-comprendre au comte combien la faveur de madame Montoni lui était
-nécessaire: la condescendance qu'elle lui avait déjà montrée l'empêchait
-de juger l'entreprise bien difficile; il reporta donc sur la tante une
-partie de ses attentions pour Emilie. Madame Montoni fut tellement
-flattée de cette distinction, qu'elle ne put en dissimuler sa joie;
-avant la fin de la soirée, le comte avait toute son estime.
-S'adressait-il à madame Montoni? son visage morose s'épanouissait, elle
-souriait à toutes ses paroles, agréait toutes ses propositions; il
-l'invita avec la société à prendre le café dans sa loge, à l'opéra, le
-jour suivant: Emilie entendit qu'elle acceptait, et ne fut plus occupée
-que de trouver une excuse qui l'en dispensât.
-
-Il était tard avant que la gondole fût demandée: la surprise d'Emilie
-fut extrême quand, à la sortie du casin, elle vit le soleil s'élever des
-flots adriatiques, et la place Saint-Marc encore remplie de monde. Le
-sommeil depuis longtemps appesantissait ses yeux, la fraîcheur du vent
-de mer la ranima, et elle aurait même quitté la place avec regret, sans
-la présence du comte, qui voulut absolument escorter les dames jusque
-chez elles. Là, elles apprirent que Montoni n'était point encore rentré:
-sa femme rentra dans son appartement, et délivra Emilie de l'ennui de sa
-compagnie.
-
-Montoni revint tard, il était en fureur; il avait fait une perte
-considérable; avant de se coucher, il voulut entretenir particulièrement
-Cavigni, et l'air de ce dernier fit assez voir le jour suivant que le
-sujet de la conférence lui avait été peu agréable.
-
-Madame Montoni, qui tout le jour avait gardé le silence du
-mécontentement, reçut vers le soir quelques Vénitiennes dont les douces
-manières avaient enchanté Emilie. Ces dames avaient un grand air
-d'aisance, de bienveillance avec les étrangers; il semblait qu'elles les
-connussent depuis longtemps; leur conversation était tour à tour tendre,
-sentimentale, sémillante. Madame Montoni même, qui n'avait aucun attrait
-pour ce genre d'entretien, et dont la sécheresse et l'égoïsme
-contrastaient souvent à l'excès avec leur extrême politesse, madame
-Montoni ne put être insensible à leurs charmes.
-
-Cavigni rejoignit les dames dans la soirée. Montoni avait d'autres
-engagements. Elles s'embarquèrent dans la gondole pour se rendre à la
-place Saint-Marc, où l'affluence était aussi considérable que la veille.
-
-Après une courte promenade, on s'assit à la porte d'un casin; et pendant
-que Cavigni se faisait apporter du café et des glaces, le comte Morano
-arriva. Il aborda Emilie avec un air d'impatience et de plaisir, qui,
-joint à ses attentions continuelles de la veille, l'obligèrent à le
-recevoir avec la plus timide réserve.
-
-Il était près de minuit lorsqu'on se rendit à l'opéra. Emilie, en y
-entrant, se rappela tout ce qu'elle venait de quitter, et fut moins
-éblouie. Toute la splendeur de l'art lui paraissait au-dessous du
-sublime de la nature. Son coeur n'était pas ému; des larmes d'admiration
-ne s'échappèrent pas de ses yeux comme à la vue d'un océan immense et de
-la grandeur des cieux, au son des vagues tumultueuses, aux accords d'une
-musique enivrante. De tels souvenirs devaient rendre insipide la scène
-usée qui s'offrait à ses regards.
-
-Plusieurs semaines s'écoulèrent dans le cours des visites ordinaires.
-Emilie s'amusait à considérer un théâtre et des moeurs aussi opposées à
-ceux de la France; mais le comte Morano s'y trouvait trop fréquemment
-pour sa tranquillité. Ses grâces, sa figure, ses agréments, qui
-faisaient l'admiration générale, eussent peut-être attiré aussi celle
-d'Emilie, si son coeur n'eût été rempli de Valancourt. Peut-être encore
-eût-il fallu qu'il eût mis plus de modération dans ses poursuites.
-Quelques traits de son caractère qu'il découvrit dans sa persécution,
-indisposèrent Emilie sur tout le reste, et la prévinrent contre ses
-meilleures qualités.
-
-Bientôt après son arrivée à Venise, Montoni reçut un paquet de M.
-Quesnel. Il annonçait la mort de l'oncle de sa femme, à sa maison de la
-Brenta, et le projet qu'il avait formé de venir promptement prendre
-possession de cette maison et des autres biens qui devenaient son
-partage. Cet oncle était frère de la mère de madame Quesnel. Montoni lui
-était parent du côté de son père; et quoiqu'il n'eût rien à prétendre
-sur cette riche succession, il ne put cacher toute l'envie que cette
-nouvelle excitait dans son coeur.
-
-Emilie avait observé que, depuis son départ de France, Montoni n'avait
-pas même conservé d'égards pour sa tante: d'abord, il l'avait négligée;
-maintenant, il ne lui montrait que de l'éloignement et de l'humeur. Elle
-n'avait jamais supposé que les défauts de sa tante eussent échappé au
-discernement de Montoni, et que son esprit et sa figure eussent mérité
-son attention. La surprise que lui causa ce mariage avait été extrême;
-mais le choix étant fait, elle n'imaginait pas comment il pouvait aussi
-ouvertement lui témoigner son mépris. Montoni, attiré par l'apparente
-richesse de madame Chéron, se trouva singulièrement déchu de ses
-espérances. Séduit par les ruses qu'elle avait mises en oeuvre tant
-qu'elle l'avait cru nécessaire, il s'était vu duper dans une affaire où
-lui-même il avait voulu tromper. Il avait été joué par les finesses
-d'une femme dont il estimait fort peu l'intelligence, et se trouvait
-avoir sacrifié son orgueil et sa liberté, sans se préserver de la ruine
-désastreuse suspendue sur sa tête. Madame Montoni avait placé sur
-elle-même la plus grande partie de sa fortune. Montoni s'était emparé du
-reste; et quoique la somme qu'il en avait réalisée fût inférieure à son
-attente comme à ses besoins, il avait emporté cet argent à Venise, pour
-en imposer au public et tenter la fortune par un dernier effort.
-
-Les ouvertures qu'on avait faites à Valancourt sur le caractère et la
-position de Montoni, n'étaient que trop exactes. C'était au temps,
-c'était aux occasions à dévoiler le mystère.
-
-Madame Montoni n'était pas de caractère à souffrir une injure avec
-douceur, encore moins à la ressentir avec dignité. Son orgueil exaspéré
-se déployait avec toute la violence, toute l'aigreur d'un esprit étroit
-ou tout au moins fort mal réglé. Elle ne voulait pas même reconnaître
-que sa duplicité avait en quelque sorte provoqué un pareil mépris. Elle
-persista à croire qu'elle seule était à plaindre, et que Montoni était
-seul à blâmer. Peu capable de saisir quelque idée morale d'obligation,
-elle n'en concevait la force que lorsqu'on les violait à son égard. Sa
-vanité souffrait déjà cruellement du mépris ouvert de son époux; il lui
-restait à souffrir davantage en découvrant l'état de ses biens. Le
-désordre de sa maison apprenait une partie de la vérité aux personnes
-sans passion; mais celles qui voulaient très-décidément ne croire que
-selon leurs désirs, étaient tout à fait aveuglées. Madame Montoni ne se
-croyait guère moins qu'une princesse, étant souveraine d'un palais à
-Venise et d'un château dans l'Apennin. Quelquefois Montoni parlait
-d'aller pour quelques semaines à son château d'Udolphe. Il voulait en
-examiner l'état et y recevoir ses revenus. Il paraissait que depuis deux
-ans il n'en avait pas approché, et que le château était abandonné aux
-soins d'un ancien domestique, que Montoni appelait son intendant.
-
-Emilie entendait parler de ce voyage avec plaisir; il lui promettait des
-idées nouvelles et quelque intervalle aux assiduités de Morano.
-D'ailleurs, à la campagne, elle aurait plus de loisir pour s'occuper de
-Valancourt, pour se livrer à la mélancolie en se peignant son image,
-pour se retracer les environs de la vallée que sanctifiait la mémoire de
-ses parents. Ces tableaux qu'elle se faisait étaient plus doux à son
-coeur que toute la magnificence des assemblées.
-
-Le comte Morano ne s'en tint pas longtemps au langage muet de
-l'empressement. Il déclara sa passion à Emilie, et fit ses propositions
-à Montoni, qui les agréa en dépit des refus d'Emilie. Encouragé par
-Montoni, et surtout par une aveugle vanité, le comte ne désespéra point
-de son succès. Emilie fut surprise et vivement offensée de sa
-persévérance.
-
-Morano passait presque tout son temps chez Montoni; il y dînait
-habituellement, et il suivait partout madame Montoni et Emilie.
-
-Une seconde lettre de M. Quesnel annonça son arrivée et celle de sa
-femme à Miarenti: elle contenait quelques détails sur le heureux hasard
-qui le conduisait en Italie, et finissait par une pressante invitation
-pour Montoni, son épouse et sa nièce, de le visiter dans sa nouvelle
-possession.
-
-Emilie reçut, à peu près dans le même temps, une lettre bien plus
-intéressante, et qui, pour quelque temps, adoucit l'amertume de son
-coeur. Valancourt espérant qu'elle pouvait être encore à Venise, avait
-hasardé une lettre par la poste: il lui parlait de son amour, de ses
-inquiétudes et de sa constance. Il avait langui à Toulouse encore
-quelque temps après son départ; il y avait goûté le plaisir d'errer dans
-tous les lieux où elle avait eu l'habitude de se trouver; il en était
-parti pour se rendre au château de son frère, dans le voisinage de la
-vallée. Il ajoutait: «Si mon service et mon devoir ne m'obligeaient pas
-à rejoindre mon régiment, je ne sais pas quand j'aurais assez de courage
-pour m'éloigner d'un lieu que votre souvenir me rend si cher. Le
-voisinage de la vallée est le seul motif qui m'ait retenu si longtemps à
-Estuvière.»
-
-Dans une autre partie de la lettre, il écrivait: «Vous devez voir que ma
-lettre est datée de plusieurs jours différents. Regardez ces premières
-lignes, et vous verrez que je les écrivis bientôt après votre départ de
-France.
-
-«Je viens d'apprendre une circonstance qui détruit à la fois toutes mes
-illusions. Elle me résigne à la nécessité de rejoindre mon régiment. Je
-ne puis plus errer sous ces ombrages chéris où je vous trouvais en
-pensée. La vallée est louée. J'ai lieu de croire que c'est à votre insu,
-d'après ce que Thérèse m'a dit ce matin, et c'est pour cela que je vous
-en parle. Elle fondait en larmes en me racontant qu'elle allait quitter
-le service de sa chère maîtresse et le château où elle avait passé tant
-d'années heureuses: et tout ceci, ajoutait-elle, sans une lettre de
-mademoiselle qui m'en adoucisse la douleur. C'est l'ouvrage de M.
-Quesnel; et j'ose dire qu'elle ignore elle-même tout ce qui va se passer
-ici.
-
-«Thérèse m'apprit qu'elle avait reçu une lettre de lui. Il lui annonçait
-que le château était loué; qu'on n'avait plus besoin de ses services, et
-qu'elle eût à déloger dans la semaine où elle recevrait cette nouvelle.»
-
-Cette lettre fit verser bien des larmes à Emilie, mais des larmes de
-tendresse et de satisfaction, en apprenant que Valancourt se portait
-bien, et que l'absence ni le temps n'avaient effacé son image. Cette
-lettre était remplie de choses qui la touchèrent. Avec quelle
-sensibilité Valancourt racontait ses visites à la vallée, rendait compte
-des émotions délicates que ce lieu réveillait en lui! Elle eut bien de
-la peine à se distraire de Valancourt. Quant à l'avis qu'il lui donnait
-sur la vallée, elle était surprise et blessée que M. Quesnel eut loué
-son habitation sans daigner même la consulter. Ce procédé montrait assez
-à quel point il croyait son autorité absolue, et ses pouvoirs illimités
-dans le maniement de ses affaires.
-
-Emilie pleurait amèrement en faisant ces réflexions. Elle chercha ce
-qu'elle pouvait faire pour Thérèse, comment elle s'expliquerait à ce
-sujet avec M. Quesnel. Elle craignait beaucoup que son âme glacée ne
-sentît rien. Elle voulut s'informer si, dans ses lettres à Montoni, M.
-Quesnel faisait mention de ses affaires, et bientôt Montoni lui en
-fournit l'occasion: il la fit prier de passer dans son cabinet. Elle ne
-doutait pas qu'il n'eût à lui communiquer la partie de la lettre de M.
-Quesnel, relative à son opération de la vallée; elle s'y rendit
-promptement. Il était seul.
-
-J'écrivais à M. Quesnel, lui dit-il quand elle parut; c'est une réponse
-à la lettre que j'en ai reçue dernièrement. Je désirais vous entretenir
-sur un article de cette lettre.
-
---Je désirais aussi, monsieur, vous entretenir à ce sujet, répondit
-Emilie.
-
---C'est une chose très-intéressante pour vous, reprit Montoni; vous la
-voyez, sans doute, sous le même rapport que moi; car on ne peut
-l'envisager sous aucun autre: vous conviendrez que toute objection
-fondée sur _le sentiment_, comme on l'appelle, doit céder à des
-considérations d'un avantage plus solide.
-
---En accordant ceci, dit Emilie modestement, il me semble que les
-considérations d'humanité doivent entrer aussi dans le calcul; mais je
-crains qu'il ne soit trop tard pour délibérer sur ce plan, et je
-regrette qu'il ne soit plus en mon pouvoir de le rejeter.
-
---Il est trop tard, dit Montoni; mais je suis bien aise de voir que vous
-vous soumettez à la raison et à la nécessité, sans vous livrer à des
-plaintes inutiles. J'applaudis singulièrement à cette conduite; elle
-annonce une force d'âme dont votre sexe est rarement capable. Quand vous
-aurez quelques années de plus, vous reconnaîtrez le service que vos amis
-vous rendent en vous retirant des romanesques illusions du _sentiment_;
-vous les regarderez comme des lisières d'enfance qu'il faudrait briser
-en sortant de nourrice. Je n'ai pas fermé ma lettre, et vous pouvez y
-ajouter quelques lignes pour informer votre oncle de votre consentement:
-vous le verrez bientôt. Mon intention est de vous mener à Miarenti sous
-peu de jours avec madame Montoni; vous pourrez causer de cette affaire.
-
-Emilie écrivit sur le dos du papier les lignes suivantes:
-
-
-«Il est à présent inutile, monsieur, de vous présenter des observations
-sur l'objet dont le signor Montoni m'apprend qu'il vous écrit. J'aurais
-pu désirer qu'on eût conclu l'affaire moins précipitamment; cela
-m'aurait donné du temps pour vaincre ce que le signor appelle des
-_préjugés_, et dont le poids accable mon coeur. Puisque la chose est
-faite, je m'y soumets; mais, malgré ma soumission, j'ai bien des choses
-à dire sur d'autres points relatifs au même sujet, et je les réserve
-pour le moment où j'aurai l'honneur de vous voir. Je vous prie,
-monsieur, en attendant, de vouloir bien prendre soin de la pauvre
-Thérèse, en considération, monsieur, de votre nièce affectionnée
-
-«EMILIE SAINT-AUBERT.»
-
-
-Montoni sourit ironiquement à ce qu'avait écrit Emilie, mais il ne lui
-fit aucune objection. Elle se retira dans son appartement, et commença
-une lettre pour Valancourt; elle y rapportait les particularités de son
-voyage et son arrivée à Venise. Elle y décrivait les scènes les plus
-frappantes de son passage des Alpes, ses émotions à la première vue de
-l'Italie, les moeurs et le caractère du peuple qui l'entourait, et
-quelques détails sur la conduite de Montoni. Elle évita de nommer le
-comte Morano; elle parla bien moins encore de la déclaration qu'il avait
-faite; elle savait combien le véritable amour est prompt à s'effrayer.
-
-Le jour suivant, le comte dîna chez Montoni; il était d'une rare gaieté.
-Emilie remarqua, dans ses manières avec elle, un air de confiance et de
-joie qu'il n'avait jamais eu: elle s'efforça de le réprimer en
-redoublant sa froideur habituelle, mais elle n'y réussit pas. Il parut
-épier l'occasion de l'entretenir sans témoins; mais Emilie lui répliqua
-toujours qu'elle ne voulait rien entendre de ce qu'il ne voulait pas
-dire tout haut.
-
-Sur le soir, madame Montoni et sa société allèrent se promener sur la
-mer; le comte en conduisant Emilie à son _zendaletto_, porta sa main
-jusqu'à ses lèvres, et la remercia de la condescendance qu'elle avait
-daigné lui montrer. Emilie, surprise et mécontente, se hâta de retirer
-sa main, et crut qu'il plaisantait. Mais, quand au bas de la terrasse
-elle vit à la livrée que c'était le _zendaletto_ du comte, et que le
-reste de la société, s'étant arrêté dans les gondoles, était au moment
-de partir, elle résolut de ne point souffrir un entretien particulier,
-elle lui donna le bonsoir et retourna vers le portique. Le comte la
-suivit, priant et suppliant Montoni, qui parut et fit trêve aux
-sollicitations. Il prit Emilie par la main, et la mena au _zendaletto_;
-Emilie priait tout bas Montoni de considérer l'inconvenance de cette
-démarche.
-
---Ce caprice est intolérable, dit-il, et je n'y céderai point. Je ne
-vois ici nulle inconvenance.
-
-De ce moment, l'éloignement d'Emilie pour le comte devint une sorte
-d'horreur; l'audace inconcevable avec laquelle il continuait de la
-poursuivre en dépit de son refus, l'indifférence qu'il témoignait pour
-son opinion particulière, tant que Montoni favoriserait ses prétentions,
-tout se réunissait pour augmenter l'excessive répugnance qu'elle n'avait
-jamais cessé de ressentir pour lui. Elle fut pourtant un peu moins
-mécontente en apprenant que Montoni serait de la partie. Il se mit d'un
-côté, Morano se plaça de l'autre; on ne dit pas un mot pendant que les
-gondoliers préparaient leurs rames. Emilie frémissait de l'entretien qui
-suivrait ce silence; elle eut enfin assez de courage pour le rompre par
-quelques paroles oiseuses, à dessein de prévenir les beaux discours de
-l'un et les reproches de l'autre.
-
---J'étais impatient, lui dit le comte, de vous exprimer la
-reconnaissance que j'ai de vos bontés; mais je dois aussi des
-remercîments au signor Montoni, qui m'a procuré l'occasion que je
-désirais si vivement.
-
-Emilie regarda le comte avec un mélange de surprise et de
-mécontentement.
-
---Quoi donc! continua-t-il, voudriez-vous diminuer le charme de ce
-moment délicieux? Pourquoi me rejeter dans les perplexités du doute, et
-démentir, par vos regards, la faveur de vos dernières déclarations? Vous
-ne pouvez douter de ma sincérité, de toute l'ardeur de ma passion. Il
-est inutile, charmante Emilie, sans doute il est bien inutile que vous
-cherchiez plus longtemps à déguiser vos sentiments.
-
---Si je les avais jamais déguisés, monsieur, reprit Emilie après avoir
-recueilli ses esprits, sans doute il serait inutile de dissimuler plus
-longtemps. J'avais espéré que vous m'épargneriez la nécessité de les
-déclarer encore; mais puisque vous m'y forcez, entendez-moi protester,
-et pour la dernière fois, que votre persévérance vous prive même de
-l'estime dont j'étais disposée à vous croire digne.
-
---Pour le coup, s'écria Montoni, cela passe mon attente; j'avais reconnu
-des caprices dans les femmes, mais... Observez, mademoiselle Emilie, que
-si le comte est votre amant, moi je ne le suis point, et je ne servirai
-point de jouet à vos capricieuses incertitudes. On vous propose une
-alliance dont toute famille se trouverait honorée: la vôtre n'est pas
-noble, souvenez-vous-en; vous avez résisté longtemps à mes remontrances,
-mon honneur est maintenant engagé; je n'entends pas souffrir qu'on y
-porte atteinte. Vous persisterez, s'il vous plaît, dans la déclaration
-que vous m'avez chargé de faire au comte.
-
---Il faut certainement que vous soyez dans l'erreur, monsieur, dit
-Emilie; mes réponses sur ce sujet ont été constamment les mêmes; il est
-indigne de vous de m'accuser de caprices. Si vous avez consenti,
-monsieur, à vous charger de mes réponses, c'est un honneur que je ne
-sollicitais pas: j'ai déclaré moi-même au comte Morano ainsi qu'à vous,
-monsieur, que jamais je n'accepterais l'honneur qu'il veut bien me
-faire, et je le répète.
-
-Le comte regardait Montoni d'un air de surprise: le maintien de
-celui-ci montrait aussi de la surprise, mais une surprise mêlée
-d'indignation.--Il y a ici autant d'audace que de caprice, dit-il enfin.
-Nierez-vous vos propres mots, madame?
-
---Une telle question ne mérite point de réponse, monsieur, reprit Emilie
-en rougissant: vous vous la rappellerez, et vous vous repentirez de
-l'avoir faite.
-
---Répondez catégoriquement, répliqua Montoni, dont la voix s'élevait
-avec une nouvelle véhémence. Voulez-vous nier vos propres mots?
-voulez-vous nier que tout à l'heure vous avez reconnu qu'il était trop
-tard pour échapper à vos engagements; que vous avez accepté la main du
-comte? voulez-vous le nier?
-
---Je nierai tout cela, parce qu'aucun mot de ma bouche n'a jamais rien
-exprimé de semblable.
-
---Nierez-vous, ce que vous avez écrit à M. Quesnel, votre oncle? Si vous
-le faites, votre écriture portera témoignage contre vous. Qu'avez-vous à
-dire maintenant? continua Montoni, se prévalant du silence et de la
-confusion d'Emilie.
-
---Je m'aperçois, monsieur, que vous êtes dans une grande erreur, et que
-j'ai moi-même été trompée.
-
---Plus de duplicité, je vous en prie. Soyez franche et sincère, si cela
-se peut.
-
---Je l'ai toujours été, monsieur, et je n'ai sûrement aucun mérite à
-cela. Je n'ai rien à dissimuler.
-
---Qu'est-ce donc que cela? s'écria Morano avec émotion.
-
---Suspendez votre jugement, comte, répliqua Montoni; les idées d'une
-femme sont impénétrables. A présent, madame, venons à l'explication...
-
---Excusez-moi, monsieur, si je suspends cette explication jusqu'au
-moment où vous paraîtrez plus disposé à la confiance; tout ce que je
-dirais en ce moment ne servirait qu'à m'exposer à l'insulte.
-
---Une explication, je vous prie, dit Morano.
-
---Parlez, reprit Montoni, je donne toute confiance. Ecoutons.
-
---Souffrez que je vous conduise à un éclaircissement en vous faisant une
-question.
-
---Mille, si cela vous plaît, dit Montoni dédaigneusement.
-
---Quel était le sujet de votre lettre à M. Quesnel?
-
---Eh! que pouvait-il être? L'offre honorable du comte Morano.
-
---Alors, monsieur, nous nous sommes tous les deux trompés étrangement.
-
---Nous nous sommes aussi mépris, je le suppose, dit Montoni, dans la
-conversation qui précéda la lettre. Je dois vous rendre justice; vous
-êtes ingénieuse à faire naître un malentendu.
-
-Emilie tâchait de retenir ses larmes et de répondre avec
-fermeté.--Permettez-moi, monsieur, de m'expliquer entièrement, ou de
-garder un silence absolu.
-
---Montoni, s'écria le comte, laissez-moi plaider ma propre cause; il est
-évident que vous n'y pouvez rien.
-
---Toute conversation sur ce sujet, monsieur, dit Emilie, est au moins
-inutile; si vous voulez m'obliger, ne la prolongez pas.
-
---Il est impossible, madame, que j'étouffe une passion qui fait le
-charme et le tourment de ma vie. Je vous aimerai toujours, je vous
-poursuivrai avec une ardeur infatigable; quand vous serez convaincue et
-de la force et de la constance de ma passion, votre coeur se fléchira à
-la pitié, et peut-être au repentir.
-
-Un rayon de lune, qui tomba sur la physionomie de Morano, découvrit le
-trouble et les agitations de son âme.
-
---C'en est trop, s'écria soudain le comte. Signor Montoni, vous
-m'abusez, et c'est à vous que je demande explication.
-
---A moi, monsieur? Vous l'aurez, murmura Montoni.
-
---Vous m'avez trompé, continua Morano, et vous voulez punir l'innocence
-du mauvais succès de vos projets.
-
-Montoni sourit dédaigneusement. Emilie, épouvantée des suites que cette
-dispute pouvait avoir, ne put garder le silence plus longtemps. Elle
-expliqua le sujet de la méprise; elle déclara qu'elle n'avait entendu
-consulter Montoni que sur la location de la vallée. Elle conclut en le
-priant d'écrire sur-le-champ à M. Quesnel, et de réparer cette erreur.
-
-Le comte Morano se contenait à peine; néanmoins, tandis qu'elle parlait,
-l'attention de l'un et de l'autre était captivée par ses discours; et
-son effroi à peu près calmé, Montoni pria le comte d'ordonner qu'on
-revînt à Venise, et lui promit alors un entretien particulier. Morano se
-rendit à sa demande.
-
-Emilie, consolée par la perspective de quelque repos, employa ses soins
-conciliants à prévenir toute explosion entre deux personnes qui venaient
-de la persécuter, et même de l'insulter sans ménagement.
-
-Elle reprit un peu ses esprits quand elle entendit encore une fois les
-chansons et les rires qui résonnaient sur le grand canal. Le
-_zendaletto_ s'arrêta sous la maison de Montoni; le comte conduisit
-Emilie dans une salle où Montoni la prit par le bras, et lui dit quelque
-chose à voix basse. Morano baisa la main qu'il tenait, nonobstant
-l'effort d'Emilie pour la dégager des siennes; il lui souhaita le
-bonsoir avec un accent et un regard dont l'expression n'était pas
-douteuse, et retourna au _zendaletto_, accompagné de Montoni.
-
-Emilie, dans son appartement, considéra avec une extrême inquiétude la
-conduite injuste et tyrannique de Montoni, la persévérance impudente de
-Morano, et sa triste situation à elle-même, loin de ses amis et de sa
-patrie. Elle regardait en vain Valancourt comme son protecteur; il était
-retenu loin d'elle par son service; mais c'était au moins une
-consolation de savoir qu'il existait dans le monde une personne qui
-partageait ses peines, et dont les voeux ne tendaient qu'à l'en
-délivrer. Elle résolut néanmoins de ne pas lui causer une douleur
-inutile, en lui disant pourquoi elle regrettait d'avoir rejeté le
-jugement qu'il portait sur Montoni. Ce regret n'allait pourtant pas
-jusqu'à la faire repentir d'avoir écouté le désintéressement et la
-délicatesse, et d'avoir refusé la proposition d'un mariage clandestin.
-Elle fondait quelque espoir sur sa prochaine entrevue avec son oncle.
-Elle était décidée à lui peindre sa détresse, et à le prier de permettre
-qu'elle l'accompagnât, lui et madame Quesnel, à leur retour en France.
-Elle se souvint tout à coup que la vallée, sa demeure chérie, son unique
-asile, ne serait plus à elle de longtemps. Ses larmes coulèrent
-abondamment: elle craignit de trouver peu de pitié dans un homme comme
-M. Quesnel, qui disposait de sa propriété sans daigner même la
-consulter, et congédiait une servante âgée et fidèle, qu'il laissait
-sans ressource et sans asile. Mais quoiqu'il fût certain qu'elle n'avait
-plus de maison en France, et qu'elle s'y connût peu d'amis, elle voulait
-y retourner, et se dérober, s'il lui était possible, à la domination de
-Montoni; sa tyrannie envers elle, sa dureté envers les autres, lui
-paraissaient insupportables. Elle n'avait pas le désir d'habiter avec
-son oncle M. Quesnel. La conduite de celui-ci, à l'égard de son père et
-d'elle-même, suffisait bien pour la convaincre qu'elle ne ferait que
-changer d'oppresseurs.
-
-La conduite de Montoni, dans sa lettre à M. Quesnel, lui paraissait
-singulièrement suspecte. Il pouvait, dans le principe, avoir été trompé;
-mais elle craignait qu'il ne persistât volontairement dans son erreur
-pour l'intimider, la plier à ses désirs, et la forcer d'épouser le
-comte. Que cela fût ou non, elle n'en était pas moins empressée de
-s'expliquer avec M. Quesnel: elle considérait sa prochaine visite avec
-un mélange d'impatience, d'espérance et de crainte.
-
-Le jour suivant, madame Montoni, seule avec Emilie, parla du comte
-Morano. Elle parut surprise que, la veille, elle n'eût pas joint les
-autres gondoles, et qu'elle eût repris si brusquement la route de
-Venise. Emilie raconta tout ce qui s'était passé; elle exprima son
-chagrin de la méprise arrivée entre elle et Montoni, et pria sa tante
-d'interposer ses bons offices pour qu'il donnât enfin au comte un refus
-décisif et formel; mais elle s'aperçut bientôt que madame Montoni
-n'ignorait pas le dernier entretien, quand elle avait commencé celui-ci.
-
---Je n'ai pas la prétention, ma nièce, de rien comprendre à ce fatras de
-beaux sentiments; vous en avez la gloire à vous toute seule: mais je
-voudrais vous enseigner un peu de bon sens, et ne pas vous voir la
-merveilleuse sagesse de mépriser votre bonheur.
-
---Cela ne serait plus sagesse, mais folie, dit Emilie: la sagesse n'a
-pas de plus belle perspective que celle d'arriver au bonheur. Vous
-accorderez, madame, que nos idées peuvent différer quant au bonheur. Je
-ne doute pas que vous ne désiriez le mien; mais je crains que vous ne
-vous trompiez dans les moyens de me le procurer.
-
---Je ne me vante point, ma nièce, d'une éducation aussi savante que
-celle qu'il a plu à votre père de vous donner. Je ne me pique point de
-comprendre ces belles dissertations sur le bonheur: je me contente du
-sens commun. Il eût été fort heureux, pour votre père et pour vous,
-qu'il fût entré pour quelque chose dans ses recherches.
-
-Emilie, vivement offensée de pareilles réflexions sur la mémoire de son
-père, méprisa ce discours, comme il méritait de l'être.
-
-Durant le peu de jours qui s'écoulèrent entre cette conversation et le
-départ pour Miarenti, Montoni n'adressa pas une seule fois la parole à
-Emilie: ses regards exprimaient son ressentiment; mais Emilie s'étonnait
-beaucoup qu'il pût s'abstenir d'en renouveler le sujet. Elle fut encore
-plus surprise de voir que, pendant les trois jours, le comte ne parût
-pas, et que Montoni ne prononçât pas même son nom. Plusieurs conjectures
-s'élevèrent dans son esprit: elle craignait quelquefois que la querelle
-ne se fût renouvelée et ne fût devenue fatale au comte; quelquefois elle
-penchait à espérer que la lassitude et le dégoût avaient suivi la
-fermeté de son refus, et que ses projets étaient abandonnés. Enfin elle
-se figurait encore que le comte recourait au stratagème, suspendait ses
-visites, obtenait de Montoni qu'il ne le nommât pas, dans l'espoir que
-la reconnaissance et la générosité feraient tout sur elle, et
-détermineraient un consentement qu'il n'attendait plus de l'amour.
-
-Elle passait le temps dans ces vaines conjectures, cédant tour à tour à
-l'espérance et à la crainte: Montoni se mit en route pour Miarenti, et
-ce jour, comme les précédents, s'écoula sans voir le comte, et sans
-entendre parler de lui.
-
-Montoni s'étant décidé à ne point quitter Venise avant le soir, pour
-éviter les chaleurs et jouir du frais de la nuit, on s'embarqua pour
-gagner la Brenta une heure avant le soleil couché. Emilie, assise seule
-près de la poupe, contemplait en silence les objets qui fuyaient à
-mesure que la barque avançait: elle voyait les palais disparaître peu à
-peu confondus avec les flots; bientôt les étoiles succédèrent aux
-derniers rayons du soleil couchant; une nuit tranquille et fraîche vint
-l'inviter à de douces rêveries, qui n'étaient troublées que par le bruit
-momentané des rames et le faible murmure des eaux.
-
-Cependant on arrive à l'embouchure de la Brenta; des chevaux sont
-attelés à la barque et la font remonter rapidement entre deux rives,
-qu'ornaient à l'envie des bois élevés, des jardins voluptueux, de riches
-palais et des bosquets parfumés de myrtes et d'orangers.
-
-Emilie, rappelée à de tendres souvenirs, songea alors aux belles soirées
-qu'elle avait passées à la vallée; elle se souvint de toutes celles que,
-près de Toulouse, elle avait passées avec Valancourt, dans les jardins
-de sa tante.
-
-Perdue dans ses tristes rêveries, et répandant souvent des larmes,
-Emilie fut appelée par Montoni: elle le suivit dans la cabane; des
-rafraîchissements y étaient disposés, et sa tante s'y trouvait seule. La
-physionomie de madame Montoni était enflammée d'une colère, dont la
-cause semblait être une conversation qu'elle venait d'avoir avec son
-époux; Montoni la regardait avec un air de courroux et de mépris, et
-tous deux quelque temps gardèrent le silence. Montoni parla à Emilie de
-Quesnel:--Vous ne comptez pas, j'espère, persister à soutenir que vous
-ignoriez le sujet de ma lettre.
-
---Depuis votre silence j'avais espéré, monsieur, qu'il n'était plus
-nécessaire d'insister, et que vous aviez reconnu votre erreur.
-
---Vous aviez espéré l'impossible, s'écria Montoni: il eût été aussi
-raisonnable à moi d'attendre de votre sexe une conduite conséquente et
-de la franchise, qu'à vous d'imaginer que vous pourriez me convaincre
-d'erreur.
-
-Emilie rougit et garda le silence: elle aperçut alors trop clairement
-qu'elle avait en effet espéré l'impossible, et que là où il n'avait
-point existé d'erreur, on ne pouvait amener la conviction; il était
-évident que la conduite de Montoni n'avait point été l'effet d'une
-méprise, mais celui d'un dessein concerté.
-
-Impatiente d'échapper à une conversation aussi affligeante qu'humiliante
-pour elle, Emilie retourna sur le tillac, et reprit sa place près de la
-poupe, sans redouter le froid. Il ne s'élevait aucune vapeur des eaux,
-et l'air était sec et tranquille. Là du moins la bonté de la nature lui
-accorda le repos que Montoni lui refusait.
-
-Lorsque, éveillée par la voix d'un des guides ou par quelque mouvement
-dans la barque, elle retombait dans ses réflexions, elle songeait
-d'avance à la réception que lui feraient M. et madame Quesnel, et ce
-qu'elle dirait au sujet de la vallée. Puis elle tâchait de détourner son
-esprit d'un sujet aussi fatigant, en s'amusant à distinguer les détails
-du beau pays qu'on apercevait au clair de lune. Pendant que son
-imagination s'égarait ainsi, elle découvrit un bâtiment qui s'élevait
-au-dessus des arbres. A mesure que la barque s'avançait, elle entendait
-des voix; bientôt elle distingua le portique élevé d'une belle maison
-ombragée de pins et de sycomores. Elle la reconnut pour la maison même
-qu'on lui avait montrée comme la propriété du parent de madame Quesnel.
-
-La barque s'arrêta près d'un escalier de marbre qui conduisait à terre.
-Les arcades du portique étaient illuminées. Montoni envoya un de ses
-gens, et débarqua avec sa famille. Ils trouvèrent M. et madame Quesnel
-au milieu de quelques amis, assis sur des sophas, sous le portique,
-jouissant du frais de la nuit, mangeant des fruits et des glaces, tandis
-que plusieurs domestiques, à quelque distance, formaient une jolie
-sérénade. Emilie était accoutumée aux moeurs des pays chauds, et ne fut
-point surprise de trouver M. et madame Quesnel sous leur portique, à
-deux heures après minuit.
-
-Après les compliments d'usage, la compagnie se plaça sous le portique,
-et d'une salle voisine où était étalée une profusion de mets, de
-nombreux serviteurs apportèrent des rafraîchissements.
-
-M. Quesnel entretint particulièrement Montoni de ses propres affaires
-avec son ton ordinaire d'importance. Il vanta ses nouvelles
-acquisitions, et plaignit avec affectation Montoni de quelques pertes
-récentes que celui-ci avait essuyées. Ce dernier, dont l'orgueil était
-du moins capable de mépriser une telle ostentation, découvrait aisément,
-sous une feinte compassion, la véritable malignité de Quesnel. Il
-l'écouta avec un dédaigneux silence; mais quand il eut nommé sa nièce,
-ils se levèrent tous les deux et se promenèrent dans les jardins.
-
-Emilie cependant se rapprocha de madame Quesnel, qui parlait de la
-France. Le nom même de sa patrie lui était cher. Elle trouvait du
-plaisir à considérer une personne qui en sortait. Ce pays d'ailleurs
-était habité par Valancourt. Elle écoutait madame Quesnel dans le bien
-faible espoir que peut-être elle pourrait le nommer. Madame Quesnel qui,
-pendant son séjour en France, parlait avec extase de l'Italie, ne
-parlait en Italie que des délices de la France, et s'efforçait d'exciter
-l'étonnement et l'envie en racontant toutes les belles choses qu'elle
-avait eu le bonheur d'y voir.
-
-Emilie attendit en vain le nom de Valancourt. Madame Montoni parla à son
-tour des charmes de Venise, et du plaisir qu'elle se promettait en
-visitant le château de Montoni dans l'Apennin. Ce dernier point n'était
-mis en avant que par vanité. Emilie savait bien que sa tante prisait peu
-les grandeurs solitaires, et celles surtout que présentait le château
-d'Udolphe. La conversation continua; on se chagrina mutuellement autant
-que la politesse pouvait le permettre, par une réciproque ostentation.
-Couchés sur des sophas sous un élégant portique, environnés des prodiges
-de la nature et de l'art, des êtres sensibles eussent éprouvé des
-mouvements de bienveillance, d'heureuses dispositions, et eussent cédé
-avec transport à toutes les douceurs de ces enchantements.
-
-Bientôt après le jour parut: le soleil se leva, et permit aux yeux
-surpris de contempler le magnifique spectacle qu'offraient au loin les
-montagnes couvertes de neige, leurs cimes garnies de vastes forêts, et
-les riches plaines qui s'étendaient à leurs pieds.
-
-Les paysans qui se rendaient au marché, passaient dans leurs bateaux
-pour aller jusqu'à Venise, et formaient un tableau nouveau sur la
-Brenta. Les parasols de toile peinte, que la plupart portaient pour se
-garantir du soleil, les piles de fruits et de fleurs qu'ils arrangeaient
-dessous, la parure simple et pittoresque des jeunes filles, tout
-l'ensemble était aussi riant que remarquable. La rapidité du courant, la
-vivacité des rames, le choeur de tous ces paysans qui chantaient à
-l'ombre de leurs voiles, le son de quelqu'instrument champêtre touché
-par quelque jeune fille auprès de sa rustique cargaison, il semblait que
-la scène eût pris un caractère de fête.
-
-Quand Montoni et M. Quesnel eurent joint les dames, on se promena dans
-les jardins, dont la charmante distribution réussit à distraire Emilie.
-
-Cependant le soleil s'élevait sur l'horizon, et la chaleur commençait à
-se faire sentir. La compagnie quitta le jardin, et chacun alla chercher
-le repos.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-
-Emilie saisit la première occasion de s'entretenir seule avec M.
-Quesnel, au sujet de la vallée. Ses réponses furent brèves, et faites
-sur le ton d'un homme qui n'ignore pas son absolu pouvoir, et qui
-s'impatiente qu'on le mette en question. Il lui déclara que la
-disposition qu'il avait faite était une mesure nécessaire, et qu'elle
-devait se croire redevable à sa prudence du bien-être qui pourrait lui
-rester. Mais au surplus ajouta-t-il, quand le comte vénitien, dont j'ai
-oublié le nom, vous aura épousée, les désagréments de votre dépendance
-cesseront. Comme votre parent, je me réjouis pour vous d'une
-circonstance aussi heureuse, et, j'ose dire, si peu attendue par vos
-amis.
-
-Pendant quelques moments Emilie se sentit muette et glacée; mais avant
-elle essaya de le détromper au sujet de la note qu'elle avait renfermée
-dans la lettre de Montoni; il parut que M. Quesnel avait des raisons
-particulières de ne la pas croire, et pendant longtemps il persista à
-l'accuser de caprice. Convaincu, à la fin, de son aversion pour Morano,
-et du refus positif qu'elle avait fait de lui, il se livra aux
-extravagances du ressentiment, et l'exprima avec autant d'aigreur que
-d'inhumanité. Flatté secrètement par l'alliance d'un noble, dont il
-avait affecté d'oublier la famille, il était incapable de s'attendrir
-aux souffrances que pouvait rencontrer sa nièce dans le sentier que lui
-traçait sa propre ambition.
-
-Emilie vit d'un coup d'oeil, dans sa manière, toutes les difficultés qui
-l'attendaient; et quoiqu'aucune persécution ne pût la faire renoncer à
-Valancourt pour Morano, son coeur frémissait à l'idée des violences de
-son oncle.
-
-Elle n'opposa à tant de colère et d'indignation que la dignité douce
-d'un esprit supérieur; mais la fermeté mesurée de sa conduite ne servit
-qu'à exaspérer le courroux de M. Quesnel, en l'obligeant de reconnaître
-son infériorité. Il finit par lui déclarer que, si elle persistait dans
-sa folie, lui-même et Montoni l'abandonneraient certainement au mépris
-universel.
-
-Le calme dans lequel Emilie s'était maintenue en sa présence l'abandonna
-quand elle fut seule: elle pleura amèrement; elle répéta plus d'une fois
-le nom de son père, de son père qu'elle ne voyait plus, et dont elle se
-rappelait tous les avis donnés au lit de la mort. Hélas! disait-elle, je
-conçois bien à présent que la force du courage est préférable aux grâces
-de la sensibilité. Je m'efforcerai d'accomplir ma promesse; je ne me
-livrerai pas à d'inutiles lamentations; j'essayerai de souffrir sans
-faiblesse l'oppression que je ne puis éviter.
-
-Sur le soir, les dames allèrent prendre le frais dans la voiture de
-madame Quesnel sur le bord de la Brenta.
-
-Emilie, considérant les Apennins couverts de neige, qui s'élevaient dans
-l'éloignement, pensa au château de Montoni, et fut épouvantée de l'idée
-qu'il l'y conduirait et saurait bien l'y contraindre à l'obéissance.
-Cette crainte s'évanouit pourtant en songeant qu'elle était aussi bien
-en son pouvoir à Venise qu'elle y serait partout ailleurs.
-
-Il était tard avant que la compagnie revint à Miarenti; le souper était
-servi dans cette rotonde magnifique qu'Emilie avait tant admirée la
-veille; les dames se reposèrent sous le portique, jusqu'à ce que MM.
-Quesnel, Montoni et d'autres gentilshommes vinssent les joindre. Emilie
-s'efforçait de goûter elle-même le calme de ce moment. Tout à coup une
-barque s'arrêta aux degrés qui menaient au jardin; Emilie bientôt
-distingua la voix de Morano avec celles de Quesnel et de Montoni, et
-bientôt elle le vit paraître. Elle reçut ses compliments en silence, et
-son air froid parut d'abord le déconcerter; il se remit ensuite, il
-reprit son enjouement, et Emilie remarqua que l'espèce d'adulation dont
-l'accablaient M. et madame Quesnel n'excitait que son dégoût: elle
-aurait cru difficilement que M. Quesnel fût capable de tant de soins,
-car elle ne l'avait jamais vu qu'avec ses inférieurs ou ses égaux.
-
-Dès qu'elle put se retirer, ses réflexions presque involontairement se
-portèrent sur les moyens possibles d'engager le comte à se désister de
-ses prétentions; sa délicatesse n'en trouva pas de plus efficace que de
-lui avouer une liaison déjà formée, et de s'en remettre à sa générosité
-pour sa délivrance. Néanmoins quand le lendemain il renouvela ses
-sollicitations, elle abandonna son projet; il y aurait quelque chose de
-si répugnant pour son orgueil à dévoiler le secret de son coeur à un
-homme comme Morano, et à lui demander un sacrifice, qu'elle rejeta son
-dessein avec impatience, et fut surprise d'avoir pu un seul instant s'y
-arrêter. Elle répéta son refus dans les termes les plus décisifs qu'elle
-put choisir, et blâma sévèrement la conduite qu'on tenait envers elle.
-Le comte en parut mortifié, mais il n'en persista pas moins dans ses
-assurances de tendresse, et madame Quesnel, dont l'arrivée
-l'interrompit, fut pour Emilie d'un grand secours.
-
-C'est ainsi que pendant son séjour dans cette charmante maison, Emilie
-fut rendue malheureuse par l'opiniâtre assiduité de Morano, et par la
-cruelle domination qu'exerçaient sur elle MM. Quesnel et Montoni; ils
-paraissaient, ainsi que sa tante, plus déterminés à ce mariage qu'ils ne
-l'avaient même témoigné à Venise. M. Quesnel trouvant enfin que les
-discours et les menaces étaient également utiles pour amener une prompte
-conclusion, il y renonça, et l'on remit le tout au temps et au pouvoir
-de Montoni. Emilie cependant considérait Venise avec espérance, elle
-devait s'y trouver soulagée d'une partie des persécutions de Morano; il
-n'habiterait plus sous le même toit, et Montoni, distrait par ses
-occupations, ne serait pas toujours chez lui.
-
-Montoni, dans un long entretien avec Quesnel, arrangea le plan qu'on
-suivrait à l'égard d'Emilie, et Quesnel promis d'être à Venise aussitôt
-que le mariage serait consommé.
-
-Morano revint dans la même barque que Montoni. Emilie, qui observait le
-rapprochement successif de la superbe cité, vit auprès d'elle la seule
-personne qui pouvait en diminuer le charme. Ils arrivèrent vers minuit;
-Emilie fut délivrée de la présence du comte, qui suivit Montoni dans un
-casin, et il lui fut permis de se retirer dans sa chambre.
-
-Le jour suivant Montoni, dans un court entretien, déclara à Emilie qu'il
-n'entendait pas être joué plus longtemps; son mariage avec le comte
-était pour elle d'un si prodigieux avantage, que ce serait folie de s'y
-opposer, et une folie tout à fait inconcevable. On le célébrerait donc
-sans délai, et, s'il le fallait, sans son consentement.
-
-Emilie, qui jusque-là avait employé les remontrances, eut alors recours
-aux prières: sa douleur l'empêchait de considérer que, sur un caractère
-comme celui de Montoni, les supplications n'auraient pas plus d'effet
-que les raisonnements. Elle lui demanda ensuite de quel droit il
-exerçait sur elle cette autorité illimitée. Dans un état plus calme,
-elle n'eût pas risqué cette question, qui ne pouvait mener à rien, et
-faisait seulement triompher Montoni de sa faiblesse et de son isolement.
-
---De quel droit? s'écria Montoni avec un malin sourire; du droit de ma
-volonté: si vous pouvez y échapper, je ne vous demanderai pas de quel
-droit vous le faites. Je vous le rappelle pour la dernière fois, vous
-êtes étrangère, vous êtes loin de votre patrie, c'est votre intérêt de
-m'avoir pour ami, vous en connaissez les moyens; si vous me contraignez
-à devenir votre ennemi, je hasarderai de vous dire que la punition
-surpassera votre attente: vous devez bien savoir que je ne suis pas fait
-pour qu'on me joue.
-
-Emilie resta immobile après que Montoni l'eût laissée; elle était au
-désespoir ou plutôt stupéfaite; le sentiment de la misère était le seul
-qu'elle eût conservé: madame Montoni la trouva dans cet état. Emilie
-leva les yeux, et la douleur qu'exprimait toute sa personne ayant sans
-doute attendri sa tante, elle lui parla avec plus de bonté qu'elle ne
-l'avait encore fait: le coeur d'Emilie fut touché, elle versa des
-larmes, et après avoir pleuré quelque temps, elle recouvra assez de
-force pour raconter le sujet de sa détresse et s'efforcer de toucher en
-sa faveur madame Montoni. La compassion de sa tante avait été surprise,
-mais son ambition ne pouvait se modérer, et elle se proposait d'être la
-tante d'une comtesse. Les tentatives d'Emilie eurent aussi peu de succès
-auprès d'elle qu'auprès de Montoni lui-même: elle gagna son appartement,
-et se remit à pleurer.
-
-Il survint bientôt une affaire qui, pour quelques jours, suspendit
-l'attention de Montoni; les visites mystérieuses d'Orsino s'étaient
-renouvelées avec plus d'exactitude depuis le retour de Montoni. Outre
-Orsino, Cavigni, Verezzi et quelques autres, étaient admis à ces
-conciliabules nocturnes: Montoni devint plus réservé, plus sévère que
-jamais. Si ses propres intérêts ne l'eussent pas rendue indifférente à
-tout le reste, Emilie se fût aperçue qu'il méditait quelque projet.
-
-Un soir qu'il ne devait pas se tenir d'assemblée, Orsino arriva dans une
-extrême agitation, et dépêcha vers Montoni son domestique de confiance.
-Montoni était au casin; il le priait de revenir sur-le-champ, en
-recommandant au messager de ne pas prononcer son nom. Montoni se rendit
-à l'instant, il trouva Orsino, il apprit le motif de sa visite et de son
-agitation: il en connaissait déjà une partie.
-
-Un gentilhomme vénitien qui avait récemment provoqué la haine d'Orsino,
-avait été poignardé par des assassins payés par ce dernier. Le mort
-tenait aux plus grandes familles, et le sénat avait pris connaissance de
-cette affaire. On avait arrêté un des meurtriers, et il avait avoué
-qu'Orsino était coupable. A la nouvelle de son danger, il venait trouver
-Montoni pour faciliter son évasion; il savait qu'à ce moment tous les
-officiers de police étaient sur ses traces dans toute la ville. Il était
-impossible d'en sortir. Montoni consentit à le recueillir quelques
-jours, jusqu'à ce que la vigilance se fût relâchée, et qu'il pût avec
-sûreté quitter Venise. Il savait le danger qu'il courait en accordant
-asile à Orsino; mais telle était la nature de ses obligations envers cet
-homme, qu'il ne croyait pas prudent de le lui refuser.
-
-Telle était la personne que Montoni admettait dans sa confiance, et pour
-qui il sentait autant d'amitié que le comportait son caractère.
-
-Tout le temps qu'Orsino fut caché dans la maison, Montoni ne voulut
-point attirer les regards du public en célébrant les noces du comte;
-mais quand la fuite du criminel eut fait cesser un pareil obstacle, il
-informa Emilie que son mariage serait accompli le lendemain matin. Elle
-répéta qu'il n'aurait pas lieu. Il répondit par un malin sourire; il
-l'assura que le comte et un prêtre seraient de grand matin chez lui, et
-il lui conseilla de ne point défier son ressentiment par une opposition
-soutenue à sa volonté et à son propre bien.--Je vais sortir pour la
-soirée, ajouta-t-il, souvenez-vous que demain je donne votre main au
-comte Morano. Emilie qui, depuis ses dernières menaces s'attendait que
-la crise arriverait à son terme, fut moins ébranlée par cette
-déclaration qu'elle ne l'aurait été; elle travailla à se soutenir par
-l'idée que le mariage ne serait point valide, tant qu'en présence du
-prêtre elle refuserait de prendre part à la cérémonie. Le moment de
-l'épreuve approchait, son imagination fatiguée se troublait également à
-l'idée de la vengeance et à celle de cet hymen. Elle n'était pas
-absolument certaine des suites de son refus à l'autel; elle redoutait
-plus que jamais le pouvoir sans bornes de Montoni, comme sa volonté;
-elle jugeait qu'il transgresserait toutes les lois sans scrupule pour
-réussir dans ses projets.
-
-Tandis qu'elle éprouvait ces déchirements, on vint lui dire que Morano
-demandait à la voir. A peine le domestique fut-il sorti avec ses
-excuses, qu'elle s'en repentit; elle voulut essayer si la confiance et
-les prières produiraient plus que ses refus et son dédain; elle rappela
-le domestique, et rétractant son message, elle se disposa à venir
-elle-même trouver le comte.
-
-La dignité, le maintien noble avec lequel elle l'aborda, l'air résigné
-et pensif qui adoucissait ses traits, n'étaient pas de bons moyens pour
-le faire renoncer à elle, et ne firent qu'augmenter une passion qui
-avait déjà enivré son jugement. Il écouta ce qu'elle lui disait avec une
-apparente complaisance et un grand désir de l'obliger; mais sa
-résolution était invariable. Il mit en oeuvre auprès d'elle l'art et
-l'insinuation dont il savait les secrets. Bien certaine qu'elle ne
-devait rien espérer de sa justice, Emilie répéta solennellement son
-opposition absolue, et le quitta avec l'assurance formelle qu'elle
-maintiendrait son refus de quelque manière qu'on prétendît le lui faire
-révoquer. Un juste orgueil avait retenu ses larmes en présence de
-Morano: elles coulèrent dans la solitude avec toute l'amertume du coeur;
-elle appelait son père, et s'attachait avec une inexprimable douleur à
-l'idée chérie de Valancourt.
-
-La soirée était fort avancée, quand madame Montoni entra dans sa chambre
-avec les ornements de mariage que le comte envoyait à Emilie. Elle avait
-évité sa nièce toute la journée dans la crainte que son insensibilité
-ordinaire ne l'abandonnât. Elle n'osait s'exposer au désespoir d'Emilie:
-peut-être sa conscience, dont le langage était si peu fréquent, lui
-reprochait-elle une conduite si dure envers une orpheline, fille de son
-frère, et dont un père mourant lui avait confié le bonheur.
-
-Emilie ne voulut pas voir ces présents; elle tenta, quoique sans espoir,
-un nouvel et dernier effort pour intéresser la compassion de madame
-Montoni. Emue peut-être alternativement par la pitié ou par le remords,
-elle sut cacher l'une et l'autre, et reprocha à sa nièce la folie de se
-tourmenter pour un mariage qui ne manquerait pas de la rendre
-heureuse.--Certainement, lui disait-elle, si je n'étais pas mariée et
-que le comte s'offrît à moi, je serais flattée de cette distinction. Si
-je croyais devoir penser ainsi, vous, ma nièce, qui n'avez aucune
-fortune, vous devez incontestablement vous en trouver très-honorée, et
-témoigner une reconnaissance, une humilité envers le comte, qui
-répondent à sa condescendance. Je suis surprise, je l'avoue, d'observer
-la soumission qu'il vous témoigne et les airs hautains que vous prenez.
-Je m'étonne de sa patience, et si j'étais à sa place, je vous ferais
-sûrement souvenir un peu mieux de la vôtre. Je ne vous flatterais pas,
-je dois vous le dire; c'est cette ridicule flatterie qui vous donne une
-si grande opinion de vous-même, qui vous fait penser que personne au
-monde ne vous mérite. Je l'ai souvent dit au comte; je ne tenais pas à
-l'extravagance de ses compliments, et vous les preniez à la lettre.
-
---Votre patience, madame, dit Emilie, ne souffrait pas alors plus
-cruellement que la mienne.
-
---Tout cela n'est que de l'affectation, reprit la tante; je sais que la
-flatterie vous enchante, et elle vous rend si vaine, que vous croyez
-naïvement voir tout le monde à vos pieds: vous vous trompez beaucoup. Je
-puis vous assurer, ma nièce, que vous ne trouverez pas beaucoup
-d'adorateurs comme le comte; tout autre que lui vous aurait tourné le
-dos, et vous aurait laissée vous repentir à loisir.
-
---Oh! que le comte n'est-il comme serait tout autre? dit Emilie en
-soupirant.
-
---Il est heureux pour vous que cela ne soit pas, répliqua madame
-Montoni.
-
---Je n'ai pas d'ambition, madame, dit Emilie: mon unique désir est de
-rester dans l'état où je suis.
-
---Oh! c'est sortir de la question, dit la tante: je vois que vous songez
-à M. Valancourt. Abandonnez, je vous prie, ces fantaisies d'amour et ce
-ridicule orgueil: devenez une personne raisonnable. Tout cela d'ailleurs
-ne fait rien à la chose; vous serez mariée demain, vous le savez, soit
-que vous le veuillez ou non: le comte ne veut pas être joué plus
-longtemps.
-
-Emilie n'essaya point de répondre à cette singulière harangue; elle en
-sentit toute l'inutilité. Madame Montoni posa les présents du comte sur
-une table où Emilie s'appuyait, et lui souhaita le bonsoir. L'orpheline
-fixa ses yeux sur la porte par laquelle sa tante avait disparu; elle
-écoutait attentivement, pour qu'un son quelconque relevât l'abattement
-affreux de ses esprits. Il était minuit passé, toute la maison était
-couchée, excepté le serviteur qui attendait Montoni. Son esprit,
-longtemps accablé par les chagrins, céda alors à des terreurs
-imaginaires; elle tremblait de considérer les ténèbres de la chambre
-spacieuse où elle était; elle craignait sans savoir pourquoi. Cet état
-dura si longtemps, qu'elle aurait appelé Annette, la femme de chambre de
-sa tante, si la frayeur lui eût permis de quitter la chaise et de
-traverser l'appartement.
-
-Ces mélancoliques illusions se dissipèrent peu à peu: elle se mit au
-lit, non pour dormir, cela n'était guère possible, mais pour essayer de
-calmer le désordre de son imagination, et recueillir les forces qui lui
-seraient nécessaires le lendemain.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII.
-
-
-Un coup frappé à la porte d'Emilie vint la tirer de l'espèce de sommeil
-auquel elle avait succombé. Elle tressaillit; Montoni et le comte Morano
-lui vinrent promptement à l'esprit. Elle écouta quelque temps, et
-reconnaissant la voix d'Annette, elle risqua d'ouvrir la porte.
-
---Qui vous amène de si bonne heure? dit Emilie toute tremblante.
-
---Ma chère demoiselle, dit Annette, ne soyez pas si pâle; je suis
-effrayée de vous voir ainsi. Il se fait un beau train au bas des
-escaliers, tous les domestiques vont et viennent; aucun ne se hâte
-assez; c'est un train! un train, dont personne ne peut deviner la cause.
-
---Qui est-ce qui est en bas avec eux? dit Emilie. Annette, ne m'abusez
-point.
-
---Non, pour le monde entier, mademoiselle; pour le monde entier, je ne
-voudrais point vous tromper. On ne peut s'empêcher de voir que monsieur
-est dans une telle impatience, que jamais je ne lui en ai vu de
-semblable. Il m'a envoyée, mademoiselle, pour vous faire lever
-sur-le-champ.
-
---Grand dieu! soutenez-moi, s'écria Emilie éperdue. Le comte Morano est
-donc en bas?
-
---Non, mademoiselle; il n'est pas en bas, du moins à ma connaissance,
-dit Annette. Son _Excellence_ m'envoyait vous dire de vous hâter, parce
-qu'on allait quitter Venise, et que dans quelques minutes les gondoles
-se trouveraient au pied de la terrasse. Il faut que je me dépêche pour
-retourner auprès de ma maîtresse; elle ne sait plus auquel entendre, et
-ne sait comment faire pour se dépêcher assez.
-
-Annette sortit bien vite. Emilie se disposa à cette fuite soudaine, et
-n'imagina pas qu'aucun changement dans sa situation pût l'aggraver. Elle
-eut à peine jeté ses livres et ses vêtements dans son porte-manteau,
-qu'elle reçut un second avertissement: elle descendit au cabinet de
-toilette de sa tante, où Montoni lui reprocha sa lenteur. Il sortit
-ensuite pour donner quelques ordres, et Emilie demanda la raison d'un si
-brusque départ. Sa tante parut l'ignorer aussi bien qu'elle, et
-n'entreprendre ce voyage qu'avec une répugnance extrême.
-
-La famille s'embarqua enfin; mais ni le comte Morano ni Cavigni ne
-partirent. Emilie se ranima par cette remarque. Au moment où les
-gondoliers frappèrent les flots avec leurs rames, elle se sentit comme
-un criminel à qui l'on accorde un court répit. Son coeur s'allégea
-encore, lorsqu'elle entra du grand canal dans la mer, et elle fut
-surtout soulagée quand elle eut tourné les murs de Saint-Marc sans
-arrêter pour prendre le comte.
-
-L'aube commençait à peine à éclairer l'horizon et à blanchir les rivages
-de la mer Adriatique. Emilie n'osait faire aucune question à Montoni,
-qui resta quelque temps dans un sombre silence, et s'enveloppa ensuite
-dans son manteau, comme s'il avait voulu dormir. Madame Montoni en fit
-autant. Emilie, qui ne pouvait dormir, leva un des rideaux de la
-gondole, et se mit à considérer la mer. L'aurore éclairait par degrés
-les sommets des montagnes du Frioul; mais leurs côtes et les vagues qui
-roulaient à leurs pieds étaient encore ensevelies dans l'ombre. Emilie,
-enfoncée dans une mélancolie tranquille, observait les progrès du jour,
-qui s'étendait sur la mer, développait Venise et ses îlots, enfin, les
-rivages d'Italie, le long desquels les barques et leurs voiles légères
-commençaient à s'agiter.
-
-Les gondoliers étaient souvent appelés, à cette heure matinale, par tous
-ceux qui portaient des provisions au marché de Venise. Une foule
-innombrable de petites barques bien chargées et venant de terre ferme,
-couvrit bientôt toute la lagune. Emilie donna un dernier regard à cette
-magnifique cité; mais son esprit n'était alors rempli que de ses
-conjectures sur les événements qui l'attendaient, le pays où on
-l'entraînait, le motif enfin de ce soudain voyage. Il lui parut, après
-de mûres réflexions, que Montoni la menait à son château isolé, pour la
-contraindre plus sûrement à l'obéissance par tous les moyens de terreur.
-Si les scènes ténébreuses et solitaires qu'on y disposait n'avaient pas
-l'effet attendu, son mariage y serait célébré de force, avec encore plus
-de mystère, et l'honneur de Montoni en serait toujours moins blessé. Le
-peu de courage que le délai lui avait rendu expira à cette idée
-terrible, et quand on atteignit le rivage, Emilie était retombée dans le
-plus pénible abattement.
-
-Montoni ne remonta pas la Brenta; il continua la route en voiture, pour
-gagner l'Apennin. Pendant ce voyage, ses manières avec Emilie furent si
-particulièrement sévères, que cela seul eût confirmé ses premières
-conjectures; mais elles n'avaient pas besoin de confirmation: elle
-voyait sans plaisir la belle contrée qu'elle traversait. Elle ne pouvait
-pourtant s'empêcher de sourire quelquefois aux naïves remarques
-d'Annette; parfois aussi elle soupirait, quand un site d'une rare beauté
-rappelait Valancourt à sa pensée. Il s'en éloignait peu; mais la
-solitude où l'on courait la séquestrer ne lui laissait aucun espoir
-d'avoir encore de ses nouvelles.
-
-A la fin, les voyageurs commencèrent à monter au milieu des Apennins.
-D'immenses forêts de sapins, à cette époque, ombrageaient ces montagnes.
-La route se dirigeait au milieu de ces bois, et ne laissait voir que des
-roches suspendues encore plus haut, à moins qu'un intervalle entre les
-arbres ne laissât distinguer un moment la plaine, qui s'étendait à leurs
-pieds. L'obscurité de ces retraites, leur morne silence, quand un vent
-léger n'ébranlait pas la cime des arbres, l'horreur des précipices qui
-se découvraient l'un après l'autre, chaque objet, en un mot, rendait
-plus imposantes les impressions de la triste Emilie; elle ne voyait
-autour d'elle que des images d'une effrayante grandeur et d'une sombre
-sublimité.
-
-A mesure que les voyageurs montaient au travers des forêts de sapins,
-les roches s'élevaient au-dessus des roches, les montagnes semblaient se
-multiplier, et le sommet d'une éminence ne semblait être que la base
-d'une autre. A la fin, ils se trouvèrent sur une petite esplanade, où
-les muletiers arrêtèrent leurs mules. La scène vaste et magnifique qui
-s'ouvrait dans le vallon excita l'admiration générale, et madame Montoni
-elle-même y devint sensible. Emilie perdit un moment ses chagrins dans
-l'immensité de la nature. Au delà d'un amphithéâtre de montagnes, dont
-les masses paraissaient aussi nombreuses que le sont les vagues de la
-mer, et dont les bases étaient chargées d'épaisses forêts, on découvrait
-la _campagne_ d'Italie, où les rivières, les cités, les bois, toute la
-prospérité de la culture s'entremêlaient dans une riche confusion.
-L'Adriatique bornait l'horizon. Le Pô et la Brenta, après avoir fécondé
-toute l'étendue du paysage, y venaient décharger leurs fertiles eaux.
-Emilie contempla longtemps la splendeur du monde qu'elle quittait, et
-dont la magnificence semblait ne s'étaler devant elle que pour lui
-causer plus de regrets. Pour elle, le monde entier ne contenait que
-Valancourt; son coeur se tournait vers lui seul, et pour lui seul
-coulaient ses pleurs.
-
-De ce point de vue sublime, les voyageurs continuèrent à gravir au
-milieu des forêts de sapins, et pénétrèrent dans un étroit passage qui
-bornait de tous côtés les regards, et montraient seulement d'effroyables
-rocs suspendus sur la tête. Aucun vestige humain, aucune ligne de
-végétation ne paraissait dans ce séjour. Ce passage conduisait au coeur
-des Apennins. Il s'élargit enfin, et découvrit une chaîne de montagnes
-d'une extraordinaire aridité, au travers desquelles il fallut marcher
-pendant plusieurs heures.
-
-Vers la chute du jour, la route tourna dans une vallée plus profonde
-qu'enfermaient, presque de tout côté, des montagnes qui paraissaient
-inaccessibles. A l'orient, une échappée de vue montrait les Apennins
-dans leur plus sombre horreur. La longue perspective de leurs masses
-entassées, leurs flancs chargés de noirs sapins, présentaient une image
-de grandeur plus forte que tout ce qu'Emilie avait déjà vu. Le soleil se
-couchait alors derrière la montagne même qu'Emilie descendait, et
-projetait vers le vallon son ombre allongée; mais ses rayons
-horizontaux, passant entre quelques roches écartées, doraient les
-sommités de la forêt opposée, et brillaient sur les hautes tours et les
-combles d'un château, dont les vastes remparts s'étendaient le long d'un
-affreux précipice. La splendeur de tant d'objets bien éclairés
-s'augmentait encore du contraste formé par les ombres qui déjà
-enveloppaient le vallon.
-
---Voilà Udolphe, dit Montoni, qui parlait pour la première fois depuis
-plusieurs heures.
-
-Emilie regarda le château avec une sorte d'effroi, quand elle sut que
-c'était celui de Montoni. Quoique éclairé maintenant par le soleil
-couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques
-murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre.
-La lumière s'affaiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit
-qu'une teinte de pourpre qui, s'effaçant à son tour, laissa les
-montagnes, le château et tous les objets environnants dans la plus
-profonde obscurité.
-
-Isolé, vaste et massif, il semblait dominer la contrée. Plus la nuit
-devenait obscure, plus ses tours élevées paraissaient imposantes. Emilie
-ne cessa de le regarder que lorsque l'épaisseur du bois, sous lequel les
-voitures commençaient à monter, lui en eut absolument dérobé la vue.
-L'étendue et l'obscurité de ces énormes forêts présentèrent
-d'épouvantables images à l'esprit d'Emilie, qui ne les trouvait propres
-qu'à servir de retraite à quelques bandits. A la fin les voitures se
-trouvèrent au-dessus d'une plate-forme, et atteignirent les portes du
-château. Le long résonnement de la cloche qu'on fit sonner à la porte
-d'entrée, augmenta l'effroi d'Emilie. Pendant qu'on attendait l'arrivée
-d'un domestique pour ouvrir ces portes formidables, elle considérait
-l'édifice. Les ténèbres qui l'enveloppaient ne lui permirent guère d'en
-discerner l'enceinte, les murailles épaisses, les remparts crénelés, et
-de s'apercevoir qu'il était vaste, antique et effrayant. Elle jugeait
-sur ce qu'elle voyait, de la pesanteur et de l'étendue du reste. La
-porte par où elle entra conduisait dans les cours; elle était d'une
-proportion gigantesque. Deux fortes tours, surmontées de tourelles, et
-bien fortifiées, en défendaient le passage. Au lieu de bannières, on
-voyait flotter sur ses pierres désunies de longues herbes et des plantes
-sauvages qui prenaient racine dans les ruines, et qui semblaient croître
-à regret au milieu de la désolation qui les environnait. Les tours
-étaient unies par une courtine munie de créneaux et de casemates. Du
-haut de la voûte tombait une pesante herse. De cette porte, les murs des
-remparts communiquaient à d'autres tours, et bordaient le précipice;
-mais ces murailles presque en ruine, aperçues à la dernière clarté du
-couchant, montraient les ravages de la guerre. L'obscurité enveloppait
-tout le reste.
-
-Tandis qu'Emilie observait avec tant d'attention, on entendit des pas
-derrière les portes, et bientôt on tira les verrous. Un ancien serviteur
-du château parut ensuite, et poussa les lourds battants pour laisser
-entrer son seigneur. Pendant que les roues tournaient avec fracas sous
-ces herses impénétrables, le coeur d'Emilie fut prêt à défaillir: elle
-crut entrer dans sa prison. La sombre cour qu'elle traversa confirmait
-cette idée lugubre, et son imagination, toujours active, lui suggéra
-même plus de terreur que n'en pouvait justifier sa raison.
-
-Une autre porte ouvrit la seconde cour; de hautes herbes la couvraient
-de toute part. Elle était plus triste encore que la première. Emilie en
-jugeait à l'aide d'un faible crépuscule; elle voyait ses hautes
-murailles tapissées de brioine, de mousse, de lierre, et les tours
-crénelées qui s'élevaient encore au-dessus. L'idée d'une longue
-souffrance et d'un meurtre assaillit ses tristes pensées. Une de ces
-subites et inexplicables convictions, qui s'emparent quelquefois des
-plus fortes âmes, frappa la sienne d'une soudaine horreur. Ce sentiment
-ne diminua pas quand elle entra dans une salle gothique, immense, en
-proie aux ténèbres du soir. Un flambeau qui brillait au loin à travers
-une longue suite d'arcades, servait seulement à rendre l'obscurité plus
-sensible. Un domestique apporta une seconde lampe; et ses faibles lueurs
-tombant tour à tour sur les piliers et sur les voûtes, dessinaient
-fortement leurs ombres allongées sur le pavé et sur les murs.
-
-L'arrivée inattendue de Montoni n'avait permis aucun préparatif pour le
-recevoir. Le serviteur qu'il avait dépêché en partant lui-même de
-Venise, l'avait devancé de peu de moments. Cette circonstance excusait
-en quelque sorte le dénûment et le désordre où paraissait être ce grand
-château.
-
-Le domestique qui vint éclairer Montoni le salua en silence, et sa
-physionomie ne s'anima d'aucune apparence de plaisir. Montoni répondit
-au salut par un léger mouvement de la main, et passa. Sa femme suivait,
-et jetait autour d'elle un regard de surprise et de mécontentement,
-qu'elle paraissait craindre d'exprimer. Emilie voyant l'étendue,
-l'immensité de cet édifice, avec un étonnement timide, s'approcha d'un
-escalier de marbre. Ici les arcades formaient une voûte élevée, du
-centre de laquelle pendait une lampe à trois branches, qu'un domestique
-se hâtait d'allumer. La richesse des corniches, la grandeur d'une
-galerie qui conduisait à plusieurs appartements, les verres coloriés
-d'une fenêtre qui s'ouvrait du haut jusqu'en bas, furent les objets que
-successivement on découvrit.
-
-Après avoir tourné au pied de l'escalier et traversé une antichambre, on
-entra dans un appartement de la plus spacieuse dimension. Sa boiserie de
-noir mélèse, coupé dans les montagnes voisines, ajoutait une nuance à
-l'obscurité même.--Apportez plus de lumières, dit Montoni en entrant. Le
-serviteur posa sa lampe, et se retira pour obéir. Madame Montoni observa
-que l'air du soir était humide dans ces régions, et qu'elle serait bien
-aise d'avoir un peu de feu. Montoni ajouta qu'on apportât du bois.
-
-Tandis qu'avec un air pensif il se promenait à grands pas dans la
-chambre, madame Montoni se reposait en silence sur un sopha, et
-attendait le retour du domestique. Emilie observait la singularité
-imposante et l'abandon de cet appartement. Une seule lampe l'éclairait,
-et se trouvait placée près d'un grand miroir de Venise, qui
-réfléchissait obscurément la scène, et entre autres la figure de
-Montoni, passant et repassant avec les bras croisés, et le visage
-ombragé du panache qui flottait sur son grand chapeau.
-
-De l'examen de ce spectacle, l'esprit d'Emilie se porta aux
-appréhensions de ce qu'elle aurait à souffrir: le souvenir de
-Valancourt, si éloigné d'elle, vint ensuite peser sur son âme, et
-changer sa crainte en douleur. Un long soupir lui échappa: elle essaya
-de retenir ses pleurs, et s'approcha d'une haute fenêtre. Elle ouvrait
-sur les remparts, au-dessous desquels se trouvait le bois qu'on
-traversait pour venir au château. Mais l'ombre de la nuit enveloppait
-les montagnes; à peine leurs contours pouvaient-ils même se distinguer
-sur l'horizon, dont une bande rougeâtre indiquait seule l'occident. La
-vallée tout entière était ensevelie dans les ténèbres. Les objets qui
-frappèrent les regards d'Emilie lorsqu'on ouvrit la porte, n'étaient
-guère moins tristes. Le vieux serviteur, qui d'abord les avait reçus,
-entrait alors courbé sous un fagot d'épines, et deux des valets de
-Montoni le suivaient avec des lumières.
-
-Votre Excellence soit la bienvenue, dit le vieillard en se levant de
-terre, après y avoir posé son fagot. Ce château a été bien longtemps
-désert. Vous excuserez, signor; vous savez que nous avons eu bien peu de
-temps. Il y aura deux ans à la Saint-Marc prochaine que Votre Excellence
-n'est venue ici.
-
---Vous avez bonne mémoire, vieux Carlo, dit Montoni; c'est cela même.
-Comment as-tu donc fait pour vivre si longtemps?
-
---Ah! signor, ce n'est pas sans peine. Les vents froids qui soufflent à
-travers le château, dans l'hiver, ne valent rien pour moi. J'ai pensé
-plus d'une fois à demander à Votre Excellence de me laisser quitter les
-montagnes pour me retirer dans la vallée; mais je ne sais pas comment
-cela se fait, je ne puis abandonner ces vieilles murailles, où j'ai vécu
-tant d'années.
-
---Bon! dit Montoni; et qu'avez-vous fait dans ce château depuis mon
-départ?
-
---A peu près comme à l'ordinaire, signor. Il a grand besoin de
-réparations. Il y a la tour du nord; plusieurs de ses fortifications ont
-croulé, et ont manqué un jour de tomber sur la tête de ma pauvre femme
-(Dieu veuille avoir son âme). Votre Excellence doit la voir.
-
---Cela suffit. Les réparations? interrompit Montoni.
-
---Les réparations? dit Carlo. Une partie du toit de la grande salle a
-effondré dedans. Tous les vents des montagnes voisines s'y engouffraient
-l'hiver dernier, et sifflaient dans le château de telle sorte qu'on ne
-pouvait s'y échauffer. Ma femme et moi, nous nous retranchions en
-grelotant auprès d'un feu énorme, dans le coin d'une petite salle, et
-encore nous mourions de froid.
-
---N'y a-t-il pas d'autres réparations à faire? dit Montoni impatiemment.
-
---Oh! seigneur! Votre Excellence, oui. Le mur du rempart s'est éboulé en
-trois places. Les escaliers qui conduisent à la galerie, au couchant,
-ont été depuis longtemps en si mauvais état, qu'il est fort dangereux
-d'y passer. Le corridor qui conduit à la chambre de chêne, sur le
-rempart du nord, est dans le même état. Un soir, l'hiver dernier, je m'y
-hasardai, et Votre Excellence...
-
---Allez, allez, dit Montoni vivement; nous causerons plus au long demain
-matin.
-
-Le feu était allumé. Carlo balaya la cheminée, plaça des chaises, essuya
-la poussière d'une table de marbre voisine, et sortit enfin de
-l'appartement.
-
-Montoni et sa famille s'approchèrent du feu. Madame Montoni fit
-plusieurs tentatives pour nouer l'entretien; mais ses réponses brusques
-la repoussèrent. Emilie s'efforça de réunir ses forces, et s'énonçant
-d'une voix tremblante:--Puis-je vous demander, monsieur, dit-elle, le
-motif d'un si prompt départ? Après une longue pause, elle eut assez de
-courage pour réitérer la question.
-
---Il ne me convient pas de répondre aux questions, dit Montoni; il ne
-vous convient pas de m'en faire. Le temps expliquera tout. Je désire à
-présent n'être pas importuné plus longtemps. Je vous engage à prendre
-une conduite raisonnable. Toutes ces idées de sensibilité prétendue à
-les nommer du terme le plus doux, ne sont vraiment que de la faiblesse.
-
-Emilie se leva pour se retirer.--Bonsoir, madame, dit-elle à sa tante
-avec un maintien composé qui déguisait mal son émotion.
-
---Bonne nuit, ma chère, dit madame Montoni avec un accent de bonté que
-sa nièce n'avait jamais éprouvé d'elle. Cette tendresse inattendue fit
-couler les larmes d'Emilie. Elle salua Montoni et elle se
-retirait.--Mais vous ne savez pas le chemin de votre chambre, dit sa
-tante. Montoni appela le domestique qui attendait dans l'antichambre, et
-lui ordonna d'envoyer la femme de chambre de madame Montoni. Elle vint
-en peu de minutes, et suivit Emilie, qui se retira.
-
---Savez-vous où est ma chambre? dit-elle à Annette en traversant la
-salle.
-
---Oui, je crois le savoir, mademoiselle. Mais c'est une étrange pièce;
-il y a de quoi s'y promener; je m'y suis perdue. On l'appelle la double
-chambre; elle est sur le rempart du midi; on y va par le grand escalier.
-La chambre de madame est à l'autre extrémité du château.
-
-Emilie monta l'escalier, et vint au corridor. En le traversant, Annette
-reprit son caquet.--C'est un lieu bien sauvage et bien triste que
-celui-ci, mademoiselle; je me sens toute effrayée d'y vivre. O combien
-souvent et souvent j'aurais déjà voulu me revoir en France! Je ne
-pensais guère, lorsque je suivis madame pour voir le monde, que je
-serais claquemurée dans un endroit comme celui-ci; je n'aurais pas
-quitté mon pays. C'est par là, mademoiselle, il faut tourner. En vérité,
-je suis tentée de croire aux géants, ce château est tout fait pour eux.
-Une nuit ou l'autre nous verrons quelques farfadets; il en viendra dans
-cette grande vieille salle qui, avec ses lourds piliers, ressemble plus
-à une église qu'à autre chose.
-
---Oui, dit Emilie en souriant, et bien aise d'échapper à de plus
-sérieuses pensées. Si nous venions dans le corridor à minuit, et que
-nous regardassions dans le vestibule, nous le verrions sans doute
-illuminé de plus de mille lampes. Tous les lutins danseraient en rond au
-son d'une délicieuse musique; c'est en des lieux comme celui-là qu'ils
-s'assemblent toujours pour tenir leurs sabbats. Je crains, Annette, que
-vous n'ayez pas assez de courage pour mériter de voir un aussi joli
-spectacle. Si vous parlez, tout s'évanouira à l'instant.
-
---Je crois bien que, si j'y vis longtemps, je deviendrai un revenant
-moi-même, fit Annette.
-
---J'espère, dit Emilie, que vous ne ferez pas confidence de vos craintes
-à M. Montoni; elles lui déplairaient extrêmement.
-
---Quoi! vous savez donc tout, mademoiselle? dit Annette. Oh! non, non,
-je sais mieux ce que j'ai à faire, et si monsieur peut dormir en paix,
-tout le monde dans le château peut en faire autant. Emilie ne parut pas
-remarquer cette observation.
-
-Par ce passage, mademoiselle; il conduit à un petit escalier. Oh! si je
-vois quelque chose, je perdrai connaissance, cela est certain.
-
---Cela n'est pas possible, dit Emilie en souriant, et suivant le
-tournant du passage qui donnait dans une autre galerie. Annette
-s'aperçut alors qu'elle avait perdu son chemin; elle s'égara de plus en
-plus à travers d'autres corridors. Effrayée, à la fin, de leurs détours
-et de leur solitude, elle cria pour avoir du secours; les domestiques
-étaient à l'autre bout du château, et ne pouvaient entendre sa voix.
-Emilie ouvrit la porte d'une chambre à gauche.
-
---N'allez pas là, mademoiselle, dit Annette, vous vous perdrez encore
-bien plus.
-
---Portez la lumière, dit Emilie, nous trouverons notre chemin à travers
-toutes ces pièces.
-
-Annette restait à la porte avec l'air d'hésiter; elle tendait la lumière
-pour laisser voir la chambre, mais ses faibles rayons ne pénétraient pas
-jusqu'au milieu.--Pourquoi hésitez-vous? dit Emilie; laissez-moi voir où
-cette chambre conduit.
-
-Annette avança avec répugnance. La chambre ouvrait sur une enfilade
-d'appartements anciens et très-spacieux. Les uns étaient tendus en
-tapisseries, d'autres boisés de cèdres et de noirs mélèses. Les meubles
-qu'on y voyait semblaient aussi antiques que les murailles, et
-conservaient une apparence de grandeur, quoique rongés de poussière et
-tombant en vétusté.
-
---Comme il fait froid ici, mademoiselle! dit Annette, personne n'y a
-habité depuis des siècles, à ce qu'on dit. Allons-nous-en.
-
---Peut-être arriverons-nous jusqu'au grand escalier, dit Emilie en
-marchant toujours. Elle se trouva dans un salon garni de tableaux, et
-prit la lumière pour examiner celui d'un soldat à cheval sur un champ de
-bataille. Il appuyait son épée sur un homme que son cheval foulait aux
-pieds, et qui semblait lui demander grâce. Le soldat, la visière levée,
-le regardait avec l'air de la vengeance.
-
-Cette expression et tout l'ensemble frappèrent Emilie par la
-ressemblance de Montoni; elle frissonna et détourna les yeux. En passant
-légèrement la lumière sur les autres tableaux, elle vint à un que
-couvrait un voile de soie noire. Cette singularité la frappa; elle
-s'arrêta dans l'intention d'écarter le voile et de considérer ce qu'on
-cachait avec tant de soin; cependant, un peu interdite, son courage
-balançait.--Vierge Marie! s'écria Annette, qu'est-ce que cela veut dire?
-C'est sûrement la peinture, le tableau dont on parlait à Venise.
-
---Quelle peinture? dit Emilie, quel tableau?--Un tableau! dit Annette en
-tremblant. Je n'ai jamais bien su ce que c'était!
-
---Levez la toile, Annette.
-
---Qui? Moi, mademoiselle, moi? Non, pour le monde entier. Emilie se
-retournant vers Annette qui pâlissait:--Eh! je vous prie, qu'avez-vous
-su de ce tableau, pour vous épouvanter ainsi?--Rien, mademoiselle; on ne
-m'a rien dit. Trouvons notre chemin.
-
---Sans doute, dit Emilie, mais je veux d'abord voir ce tableau. Prenez
-la lumière, Annette, je lèverai le voile. Annette prit la lumière et
-s'enfuit précipitamment sans vouloir entendre Emilie; et ne voulant pas
-rester au fond d'une chambre obscure, il fallut bien qu'Emilie la suivît
-elle-même.
-
---Mais Annette, qu'avez-vous donc? dit Emilie en la rejoignant; que vous
-a-t-on dit de ce tableau, puisque vous ne restez pas quand je vous en
-prie?
-
---Je n'en sais pas la raison, mademoiselle, répondit Annette; on ne m'a
-rien dit de ce tableau. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a eu quelque
-chose de très-effrayant à ce sujet; et que depuis, il a toujours été
-couvert d'un voile noir, et que personne ne l'a regardé depuis bien
-longtemps. Cela a, dit-on, quelque rapport avec la personne qui
-possédait le château avant qu'il appartînt à monsieur; et...
-
---Fort bien! Annette, dit Emilie; je m'aperçois qu'effectivement vous ne
-saviez rien sur ce tableau.
-
---Non, rien en vérité, mademoiselle; car ils m'ont bien fait promettre
-de n'en jamais parler. Mais...
-
---En ce cas, dit Emilie, qui la vit combattue par l'envie de révéler un
-secret, et par la crainte des conséquences, en ce cas, je n'en demande
-pas davantage.
-
---Non, mademoiselle, ne me le demandez pas.
-
---Vous diriez tout, répondit Emilie.
-
-Annette rougit, Emilie sourit; elles achevèrent de parcourir cette suite
-de pièces, et se trouvèrent enfin, avec un peu d'embarras, sur le haut
-du grand escalier. Annette y laissa Emilie pour appeler une servante du
-château, et se faire conduire à la chambre qu'elles avaient en vain
-cherchée.
-
-Pendant son absence, Emilie s'occupait du tableau. La crainte de séduire
-la probité d'une femme de chambre avait arrêté ses questions sur ce
-sujet, aussi bien que sur les ouvertures qu'elle avait rejetées
-relativement à Montoni. Sa curiosité était pourtant extrême, et elle ne
-croyait pas qu'il lui fût difficile de la satisfaire. Quelquefois elle
-était tentée de retourner à l'appartement pour examiner ce tableau; mais
-l'heure, le lieu, le silence morne qui y régnait, le mystère qui
-accompagnait ce tableau, tout conspirait à augmenter sa circonspection
-et à la détourner de cette épreuve. Elle résolut cependant, quand le
-jour aurait ranimé son courage, de retourner à cette chambre et
-d'écarter le voile.
-
-Une servante parut enfin, et conduisit Emilie dans sa chambre. Elle
-était au bout du château, et à l'extrémité du corridor sur lequel
-s'ouvrait l'enfilade même d'appartements qu'elles avaient d'abord
-parcourus. L'aspect désert de cette chambre fit désirer à Emilie
-qu'Annette ne la quittât point encore. Le froid humide qui s'y faisait
-sentir la glaçait autant que la crainte; elle pria Catherine, la
-servante du château, de lui apporter un peu de bois et de lui allumer du
-feu.
-
---Oui, mademoiselle, dit Catherine, il y a longues années qu'on n'a fait
-du feu dans cette chambre.
-
---Je m'étonne, mademoiselle, dit Annette, qu'on nomme ceci la double
-chambre. Emilie, pendant ce temps, regardait en silence, et la trouvait
-haute et spacieuse comme toutes celles qu'elle avait déjà vues. Ses murs
-étaient boisés en mélèse; le lit, les autres meubles en étaient fort
-antiques, et avaient cet air de sombre grandeur qu'on remarquait dans
-tout le château. Une des hautes fenêtres qu'elle ouvrit donnait sur un
-rempart élevé; mais l'obscurité, d'ailleurs, ne permettait pas de rien
-voir.
-
-En présence d'Annette, Emilie essayait de se contenir et de renfermer
-les larmes qu'à tout moment elle se croyait prête à répandre. Elle
-désirait beaucoup de savoir quand le comte Morano était attendu dans le
-château; mais elle craignait de faire une question inutile, et de
-divulguer des intérêts de famille en présence d'une simple domestique.
-Pendant ce temps, les pensées d'Annette étaient préoccupées d'un tout
-autre sujet; elle aimait beaucoup le merveilleux; elle avait entendu
-parler d'une circonstance relative à ce château, qui rentrait
-singulièrement dans ses goûts. On lui avait recommandé le secret, et son
-envie de parler était si violente, qu'à tout instant elle était prête à
-s'expliquer. C'était une si étrange circonstance! N'en point parler,
-était une extrême punition; mais Montoni pouvait lui en imposer de plus
-sévères, et elle redoutait de l'offenser.
-
-Catherine apporta du bois, et la flamme brillante dissipa pour un moment
-le brouillard lugubre de la chambre. Catherine dit à Annette que sa
-maîtresse l'avait demandée, et Emilie demeura seule, livrée encore à ses
-tristes réflexions.
-
-Pour s'arracher à ses tristes pensées si pénibles à son coeur, elle se
-leva, et considéra l'appartement avec ses meubles. En le parcourant,
-elle remarqua une porte qui n'était pas exactement fermée; ce n'était
-pas celle par laquelle elle était entrée; elle prit la lumière pour
-savoir où elle conduisait. Elle ouvrit, et avançant toujours, elle
-aperçut les marches d'un escalier dérobé resserré entre deux murailles,
-et qui aboutissait précisément devant cette porte. Elle voulut savoir
-d'où il partait, et le désira d'autant plus, qu'il communiquait à sa
-chambre; mais dans l'état actuel de ses esprits, elle manquait de
-courage pour tenter l'aventure. Elle ferma la porte, et s'efforça de
-l'assujettir; et l'examinant davantage, elle s'aperçut que du côté de la
-chambre elle était sans verrous, et que de l'autre, il s'en trouvait
-jusqu'à deux. En y plaçant une chaise pesante, elle remédia à une partie
-du danger, mais elle s'alarmait toujours de dormir dans cette pièce
-écartée, seule, et avec une porte dont elle ignorait l'issue, et qu'elle
-ne pouvait condamner. Quelquefois elle voulait prier madame Montoni de
-lui laisser Annette, pour passer la nuit dans sa chambre: mais elle s'en
-éloigna par la crainte de trahir une frayeur, qu'on nommerait puérile,
-et par celle aussi d'ébranler tout à fait l'imagination frappée
-d'Annette.
-
-Ces affligeantes réflexions furent bientôt après interrompues par le
-bruit de quelqu'un qui marchait dans le corridor: c'était Annette et un
-domestique qui lui apportaient à souper de la part de madame Montoni.
-Elle se mit à table auprès du feu, et obligea la bonne Annette de
-partager ce petit repas. Encouragée par sa condescendance et par l'éclat
-et la chaleur du foyer, Annette rapprocha sa chaise de celle d'Emilie et
-lui dit:--Avez-vous jamais entendu parler, mademoiselle, de l'étrange
-événement qui a donné ce château à monsieur?
-
---Quelle étonnante histoire avez-vous donc ouï dire? reprit Emilie en
-cachant la curiosité que lui inspiraient d'anciennes et mystérieuses
-ouvertures à ce sujet.
-
---Je sais tout, mademoiselle, dit Annette en regardant autour d'elle, et
-s'approchant plus près d'Emilie: Benedetto m'a tout conté pendant que
-nous voyagions ensemble; il me dit: Annette, vous ne savez rien sur ce
-château où nous allons?--Non, lui dis-je, monsieur Benedetto: que
-savez-vous donc, je vous prie?--Mais, mademoiselle, vous savez garder un
-secret, ou, pour le monde entier, je ne vous dirais rien.--J'ai promis
-de n'en pas parler, et on assure que monsieur trouverait mauvais qu'on
-en jasât.
-
---Si vous avez promis de garder le secret, dit Emilie, vous avez tort de
-le révéler.
-
-Annette fit une pause, puis elle reprit:--Oh mais, pour vous,
-mademoiselle! à vous je puis tout dire, je le sais bien.
-
-Emilie se mit à rire.--Je me tairai, dit-elle, aussi fidèlement que
-vous.
-
-Annette répliqua fort gravement qu'il le fallait, et continua:--Ce
-château, vous le devez savoir, mademoiselle, est très-vieux et
-très-fortifié; il a soutenu plusieurs siéges, à ce qu'on dit; il ne fut
-pas toujours au seigneur Montoni ni à son père; mais, par une
-disposition quelconque, il devait revenir à monsieur, si la dame mourait
-sans se marier.
-
---Quelle dame? dit Emilie.
-
---Je n'en suis pas encore là, reprit Annette: c'est la dame dont je vais
-vous parler, mademoiselle, comme je vous le disais: cette dame habitait
-le château, et avait, comme vous le supposez, un train considérable
-autour d'elle. Monsieur venait souvent la voir, il en était amoureux et
-lui offrait de l'épouser; ils étaient un peu parents; mais cela
-n'empêchait pas. Quant à elle, elle en aimait un autre; elle ne voulut
-pas de lui, ce qui le mit, dit-on, dans une très-grande colère; et vous
-savez bien, mademoiselle, quel homme est monsieur quand il est en
-colère; peut-être le vit-elle dans un de ces accès, et c'est à cause de
-cela qu'elle ne voulut pas de lui. Mais, comme je vous disais, elle
-était fort triste, fort malheureuse, et tout cela pendant longtemps. Eh!
-vierge Marie, quel bruit est-ce là? N'entendez-vous pas un son,
-mademoiselle?
-
---C'est le vent, dit Emilie; poursuivez votre histoire.
-
---Comme je vous disais: où en étais-je? comme je vous disais, elle était
-bien triste et bien malheureuse, elle se promenait sur la terrasse, sous
-les fenêtres, toute seule, et là, elle pleurait, cela vous aurait fendu
-le coeur. C'était... Mais je ne dis pas bien: cela vous aurait fait
-pleurer aussi, à ce qu'on m'assure.
-
---Bien: mais, Annette, dites-moi la substance de votre conte.
-
---Tout en son temps, mademoiselle; j'ai su tout cela à Venise même, mais
-ce qui suit, je ne le sais que d'aujourd'hui; cela arriva il y a bien
-des années, M. Montoni n'était encore qu'un jeune homme; la dame, on
-l'appelait la signora Laurentini, elle était très-belle, mais elle se
-mettait souvent en grande colère, aussi bien que monsieur. S'apercevant
-qu'elle ne voulait pas l'écouter, que fait-il? il laisse le château et
-n'y revient plus; mais cela était indifférent pour elle, elle était tout
-juste aussi malheureuse quand il y était que quand il n'y était pas. Un
-soir enfin... Grand saint Pierre, mademoiselle, s'écria Annette,
-regardez cette lampe! voyez donc comme la flamme est bleue. Elle
-parcourut ensuite toute la chambre avec des yeux effrayés.--Que vous
-êtes folle! dit Emilie: comment se livre-t-on à ces ridicules idées? De
-grâce, achevez-moi votre histoire, je suis très-fatiguée.
-
-Annette fixa encore la lampe, et continua d'une voix plus basse:--Ce fut
-un soir, à ce qu'on dit, vers la fin de l'année; ce pouvait être vers le
-milieu de septembre, à ce que je suppose, ou le commencement d'octobre,
-peut-être même dans le mois de novembre; c'est égal, c'est toujours vers
-la fin de l'année; mais je ne puis pas dire précisément le moment, parce
-qu'ils ne me l'ont pas dit eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, ce fut à la
-fin de l'année que cette dame fut se promener hors du château dans ces
-bois là-bas, comme elle faisait ordinairement. Elle était toute seule et
-n'avait que sa femme de chambre avec elle; le vent soufflait bien froid,
-il faisait tomber les feuilles autour d'elle, et sifflait tristement à
-travers ces grands châtaigniers que nous avons passés, mademoiselle, en
-venant au château: Benedetto me montrait les arbres tout en me parlant.
-Le vent était donc bien froid, et la femme de chambre voulait l'engager
-à revenir; elle ne le voulut pas; elle aimait à se promener dans les
-bois en tous les temps, et surtout le soir; et si les feuilles tombaient
-autour d'elle, cela lui faisait toujours plus de plaisir.
-
-Eh bien! on l'a vue descendre vers le bois; la nuit vint, elle ne parut
-pas. Dix heures, onze heures, minuit, point de dame; voilà qui est bien.
-Ses domestiques pensèrent que sûrement il lui était arrivé un accident,
-et sortirent pour l'aller chercher: ils cherchèrent toute la nuit, mais
-ils ne la trouvèrent pas, et n'en trouvèrent aucune trace. Depuis ce
-jour-là, mademoiselle, on n'en a jamais entendu parler.
-
---Est-ce bien vrai, Annette? dit Emilie fort surprise.
-
---Très-vrai, mademoiselle, dit Annette avec un air d'horreur, oui, cela
-est bien vrai. Mais on dit, ajouta-t-elle en baissant la voix, on dit
-que depuis ce temps-là on a vu plusieurs fois la signora dans les bois
-et autour du château pendant la nuit; plusieurs des vieux serviteurs,
-qui restèrent ici après cet événement, déclarent qu'ils l'ont vue. Elle
-a été vue par plusieurs de ses vassaux, qui se sont trouvés au château
-pendant la nuit. Le vieux régisseur pourrait dire de singulières choses,
-à ce qu'on dit, s'il le voulait.
-
---Quelle contradiction là-dedans, Annette! dit Emilie. Vous disiez qu'on
-n'avait pas entendu parler d'elle, et vous dites qu'on l'a vue.
-
---Tout cela m'a été dit dans le plus grand secret, reprit Annette sans
-faire attention à la remarque; je suis bien sûre, mademoiselle, que vous
-ne voudrez pas nous faire tort à Benedetto et à moi, en parlant de cette
-histoire.
-
---Ne craignez rien de mon indiscrétion, répondit Emilie; mais souffrez
-que je vous engage, ma bonne Annette, à être fort discrète vous-même, et
-à ne jamais découvrir à personne ce que vous venez de me confier. Le
-signor Montoni, comme vous dites, pourrait fort bien se mettre en
-colère, s'il en entendait parler. Mais quelles recherches fit-on au
-sujet de cette malheureuse dame?
-
---Oh! une grande quantité, mademoiselle, car monsieur avait des droits
-directs sur le château, comme étant le plus proche héritier, et on dit
-que les juges, les sénateurs ou d'autres, déclarèrent qu'il ne pourrait
-prendre possession que lorsque bien des années seraient écoulées; et que
-si, après tout cela, la dame ne se retrouvait pas, cela serait aussi bon
-que si elle était morte, et que le château serait à lui: ainsi il est à
-lui. Mais l'histoire courut, et il se répandit plusieurs rapports, mais
-si étranges, mademoiselle, que je n'ose pas vous les dire.
-
---Cela est encore étrange, Annette, dit Emilie en souriant et sortant de
-sa rêverie: mais quand la signora Laurentini a reparu depuis dans ce
-château, personne ne lui a-t-il parlé?
-
---Parlé! lui parler! s'écria Annette avec effroi. Non, non, soyez-en
-sûre.
-
---Et pourquoi pas? dit Emilie qui désirait en savoir davantage.
-
---Sainte mère de Dieu! parler à un esprit!
-
---Mais quelle raison a-t-on de croire que c'était un esprit; si on ne
-s'en est pas approché, et si on ne lui a pas parlé?
-
---Oh! mademoiselle, je ne peux pas vous le dire. Comment pouvez-vous
-faire de si singulières questions? Mais personne ne l'a vue aller et
-venir dans le château. On la voyait dans une place, et le moment
-d'après, elle était dans l'autre. Elle ne parlait pas. Si elle eût vécu,
-qu'aurait-elle fait dans ce château sans y parler? Il y a même dans le
-château plusieurs endroits où l'on n'a pas été depuis, et toujours par
-cette raison.
-
---Parce qu'elle ne parlait pas, dit Emilie en s'efforçant de rire,
-malgré la peur qui commençait à s'emparer d'elle.--Non, mademoiselle,
-non, reprit Annette presque fâchée, mais parce qu'on y voyait quelque
-chose. On dit aussi qu'il y a une vieille chapelle qui tient à la partie
-occidentale du château, où quelquefois, à minuit, on entend des
-gémissements. Cela fait frémir d'y penser! On a vu là des choses bien
-extraordinaires.
-
---Je te prie, Annette, trêve de ces contes ridicules! dit Emilie.
-
---Contes ridicules, mademoiselle! Oh! mais, je vous dirai là-dessus, si
-vous voulez, une histoire que Catherine m'a faite. C'était le soir d'un
-hiver froid, Catherine (elle venait souvent au château, à ce qu'elle
-dit, pour tenir compagnie au vieux Carlo et à sa femme; monsieur l'avait
-recommandé, et depuis ce temps-là elle était toujours ici) Catherine
-était assise avec eux dans la petite salle. Carlo dit: Je voudrais bien
-que nous eussions des figues à faire griller. Il y en a dans l'office,
-mais il y a loin, et je suis trop las. Allez, Catherine, dit-il, vous
-êtes jeune et ingambe; apportez-nous-en quelques-unes; le feu est bien
-disposé pour les rôtir. Elles sont, dit-il, dans le coin de l'office, au
-bout de la galerie du nord. Prenez la lampe, dit-il, et prenez garde, en
-passant le grand escalier, que le vent qui entre par le toit ne vous
-l'éteigne. Ainsi, avec cela, Catherine prit la lampe... Paix,
-mademoiselle, j'entends du bruit, cela est sûr!
-
-Emilie, à qui alors Annette avait fait passer sa frayeur, écouta
-très-attentivement; mais tout était fort calme, et Annette continua:
-
-Catherine alla à la galerie du nord: c'est la grande galerie que nous
-avons traversée, mademoiselle, avant de venir dans le corridor. Elle
-allait, sa lampe à la main, ne songeant à rien du tout... Encore!
-s'écria subitement Annette; j'ai entendue encore! ce n'est point une
-idée, mademoiselle.
-
-Paix! dit Emilie toute tremblante. Elles écoutèrent et restèrent
-immobiles. Emilie entendit un coup frappé contre le mur; il fut répété.
-Annette fit un grand cri. La porte s'ouvrit avec lenteur: c'était
-Catherine qui venait dire à Annette que sa maîtresse la demandait.
-Emilie, quoiqu'elle la reconnût bien, ne se remit pas tout de suite de
-sa terreur. Annette, moitié riant, moitié pleurant, gronda vivement
-Catherine de leur avoir fait une telle peur: elle frémissait qu'on n'eût
-entendu ce qu'elle avait dit. Emilie, dont l'esprit était vivement
-frappé par la circonstance principale du récit d'Annette, n'aurait pas
-voulu rester seule dans sa situation actuelle; mais pour éviter
-d'offenser madame Montoni et de trahir sa propre faiblesse, elle lutta
-contre les illusions de la crainte, et congédia Annette pour toute la
-nuit.
-
-Quand elle fut seule, ses pensées se reportèrent sur l'étrange histoire
-de la signora Laurentini, et ensuite sur la situation où elle se
-trouvait elle-même dans ce terrible château, au milieu des déserts et
-des montagnes, en pays étranger, sous la domination d'un homme que, peu
-de mois auparavant, elle ne connaissait pas, dont elle avait déjà
-ressenti un cruel abus d'autorité, et dont elle considérait le caractère
-avec un degré d'horreur que justifiait la crainte générale qu'il
-inspirait.
-
-Emilie se rappela tout ce que lui avait dit Valancourt la veille de son
-départ du Languedoc, relativement à Montoni; elle se rappela tous les
-efforts qu'il avait faits pour la détourner de ce voyage. Ses craintes,
-depuis ce jour, avaient paru autant de prophéties, et se trouvaient
-ainsi confirmées. Son coeur, en se rappelant l'image de Valancourt, se
-livra à de vains regrets. Mais enfin sa raison lui offrit une
-consolation qui, quoique faible d'abord, prit, par la réflexion, une
-véritable consistance. Elle considéra que, quelles que pussent être ses
-peines, elle avait évité d'envelopper Valancourt dans ses malheurs, et
-que, de quelque nature que fussent ses chagrins, elle n'avait du moins
-aucun reproche à se faire.
-
-Le vent, sifflant avec force à la porte et le long du corridor, ajoutait
-à sa mélancolie. La flamme récréative du foyer était éteinte depuis
-longtemps. Emilie restait fixée devant ces cendres froides, quand un
-tourbillon bruyant, s'engouffrant dans le corridor, ébranla les portes,
-les fenêtres, et l'alarma d'autant plus par sa violence, qu'il déplaça,
-dans sa secousse, la chaise dont elle s'était servie pour s'enfermer, et
-entr'ouvrit la porte qui conduisait au petit escalier. Sa curiosité et
-ses craintes se ranimèrent. Elle prit la lampe et vint au-dessus des
-marches. Elle hésitait si elle irait plus loin; mais le calme profond,
-l'obscurité de ce lieu la saisirent de nouveau. Elle résolut de
-commencer ses recherches aussitôt qu'il ferait grand jour. Elle ferma la
-porte et la barricada de son mieux.
-
-Elle se mit alors dans son lit et laissa la lampe sur la table; mais
-cette sombre lueur ne fit que redoubler ses craintes. Au tremblement de
-ses rayons incertains, elle croyait presque voir des ombres glisser le
-long de ses rideaux et se retirer dans le fond ténébreux de sa chambre.
-L'horloge du château sonna une heure avant qu'elle eût fermé les yeux.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII.
-
-
-La lumière du jour chassa de l'esprit d'Emilie les vapeurs de la
-superstition, mais non pas celles de la crainte. Elle se leva, et pour
-distraire son esprit de ces importunes idées, elle se força à s'occuper
-des objets extérieurs. Elle contempla de sa fenêtre les sauvages
-grandeurs qui s'offraient à sa vue; les montagnes qui s'entassaient les
-unes sur les autres et ne laissaient entrevoir que d'étroites vallées
-qu'ombrageaient d'épaisses forêts. Les vastes remparts du château, ses
-servitudes, ses bâtiments divers s'étendaient le long d'un roc escarpé
-au pied duquel un torrent jaillissant avec bruit, se précipitait sous de
-vieux sapins dans une gorge profonde. Un léger brouillard occupait le
-fond des vallées lointaines; et se dissipant par degrés aux rayons du
-soleil, découvrait l'un après l'autre les arbres, les coteaux, les
-troupeaux et leurs conducteurs.
-
-C'était en contemplant ces admirables aspects qu'Emilie cherchait à se
-distraire, et ce ne fut pas sans succès; la fraîcheur du matin
-contribuait à la ranimer. Elle éleva ses pensées vers le ciel; elle s'y
-sentait toujours plus disposée quand elle goûtait la sublimité de la
-nature et que son esprit recouvrait ses forces.
-
-Quand elle se retira de la fenêtre, ses yeux se tournèrent sur la porte
-qu'elle avait, la nuit précédente, assurée avec tant de soin. Elle se
-détermina à en examiner l'issue; mais en se rapprochant pour écarter les
-chaises, elle s'aperçut que déjà elles l'étaient un peu. Sa surprise ne
-peut s'imaginer, quand, l'instant d'après, elle vit la porte toute
-fermée. Elle fut frappée comme si elle eût vu une apparition. La porte
-sur le corridor était fermée comme elle l'avait laissée; mais l'autre
-porte qu'on ne pouvait assujettir qu'à l'extérieur avait nécessairement
-été verrouillée pendant la nuit. Elle s'affecta sérieusement de l'idée
-de coucher encore dans une chambre où il était si facile de pénétrer, et
-si loin de tout genre de secours; elle se décida à en faire part à
-madame Montoni, et à demander à changer de chambre.
-
-Après quelque difficulté, elle retrouva son chemin jusqu'au grand
-vestibule et à la salle du soir précédent, dans laquelle était servi le
-déjeuner. Sa tante était seule; Montoni était à parcourir les environs
-du château, à voir l'état des fortifications, et à causer avec Carlo.
-Emilie remarqua que sa tante avait pleuré, et son coeur s'attendrit pour
-elle avec un sentiment qui se montra dans ses manières encore plus que
-dans ses paroles. Elle évitait soigneusement de paraître s'apercevoir
-que sa tante fût malheureuse. Elle saisit le moment où Montoni était
-absent pour parler de la porte, demander un autre logement, et
-s'informer des motifs du voyage. Sur le premier point, sa tante la
-renvoya à Montoni, et refusa très-positivement de s'en mêler; sur le
-second, elle témoigna la plus entière ignorance.
-
-Dans le dessein de réconcilier madame Montoni avec sa propre situation,
-Emilie se mit alors à louer la grandeur du château, le pays qui
-l'environnait, et s'efforça d'adoucir tout ce qui pouvait le rendre
-odieux. Si le malheur avait en quelque sorte rompu la dureté du
-caractère de madame Montoni, et lui avait appris dans ses souffrances à
-compatir à celles des autres, le caprice, la domination que la nature
-avait mis dans son coeur n'en étaient point encore bannis. Elle ne put
-se refuser au plaisir de tyranniser l'innocente et triste Emilie, en
-jetant du ridicule sur un goût qui n'était pas le sien.
-
-Son discours satirique fut néanmoins interrompu par l'arrivée de
-Montoni; et sa physionomie prit un mélange de ressentiment et de
-crainte. Montoni se mit à table sans paraître s'apercevoir qu'il y eût
-quelqu'un autour de lui.
-
-Emilie, qui l'observait en silence, vit dans ses traits une expression
-plus sombre et plus sévère que de coutume. Le déjeuner se passa dans le
-silence, jusqu'au moment où Emilie risqua de demander un autre
-appartement et rapporta les motifs de sa demande.
-
---Je n'ai pas le temps de m'arrêter à de pareilles misères, dit Montoni;
-cette chambre vous a été destinée, et vous devez vous en contenter. Il
-n'est pas vraisemblable que personne ait pris la peine d'aller monter un
-escalier pour l'intérêt de fermer une porte. Si elle ne l'était pas
-quand vous entrâtes, le vent a fort bien pu faire glisser les verrous.
-Mais je ne sais pas pourquoi je m'occuperais d'une circonstance aussi
-frivole.
-
-Une semblable explication ne pouvait nullement satisfaire Emilie. Elle
-avait remarqué que les verrous étaient fort rudes, et conséquemment
-n'avaient pu facilement se mouvoir. Elle s'interdit cette
-représentation, mais elle renouvela sa demande.
-
---Si vous voulez rester esclave de pareilles craintes, dit Montoni avec
-sévérité, abstenez-vous du moins d'en fatiguer les autres. Sachez
-vaincre toutes ces misères, et travaillez à fortifier votre âme. Il n'y
-a pas de plus méprisable existence que celle qu'empoisonne la frayeur.
-En prononçant ces mots, il regarda fixement madame Montoni: elle rougit
-excessivement, et garda toujours le silence. Emilie, offensée et
-fortement déconcertée, trouvait alors ses craintes trop naturelles pour
-mériter de tels sarcasmes. Mais s'apercevant que son chagrin ne
-l'empêcherait pas de les souffrir, elle fit effort pour s'en distraire.
-
-Quand madame Montoni se fut retirée à sa toilette, Emilie tâcha de se
-distraire en examinant le grand château. Elle ouvrit une porte battante,
-et passa de la grande salle sur les remparts, qui, de trois côtés,
-bordaient les précipices. La quatrième face était gardée par les hautes
-murailles des cours, et par la voûte sous laquelle elle avait tourné la
-veille. La grandeur de ces larges remparts, et le paysage varié qu'ils
-dominaient, excitèrent son admiration. L'étendue des terrasses était
-telle, que, présentant le pays sous autant d'aspects différents, elle
-offrait comme autant de vues nouvelles. Elle s'arrêtait souvent pour
-contempler la gothique magnificence d'Udolphe, son orgueilleuse
-irrégularité, ses hautes tours, ses fortifications, ses fenêtres
-étroites et enfoncées, enfin ces beffrois nombreux placés au coin de
-chaque tourelle. Elle s'appuya sur le mur de la terrasse, et mesura de
-l'oeil le gouffre effroyable d'un précipice, dont les noirs sommets des
-forêts dérobaient encore la profondeur. Partout où elle portait ses
-regards, c'étaient des pics de montagnes, des bois de sapin, et
-d'étroits défilés, qui s'enfonçaient dans les Apennins, et
-disparaissaient à la vue dans ces régions inaccessibles.
-
-Elle était dans cette situation, quand elle vit Montoni, accompagné de
-deux hommes, qui gravissait un sentier taillé dans le roc vif. Il
-s'arrêta sur une éminence, considérant le rempart, et s'adressant à sa
-suite, il s'exprima avec un air et des gestes fort énergiques. Emilie
-s'aperçut que l'un de ces hommes était Carlo, que l'autre avait le
-costume d'un paysan, et qu'à lui seul s'adressaient les ordres de
-Montoni.
-
-Elle se retira de la muraille et continua sa promenade. Tout à coup elle
-entendit le bruit de plusieurs carrosses, bientôt le retentissement de
-la grosse cloche, et il lui vint à l'esprit que le comte Morano
-arrivait; elle traversa rapidement les portes de la terrasse, prenant à
-la hâte le chemin de son appartement. A ce moment plusieurs personnes
-entrèrent dans la salle par la porte opposée: elle les vit à l'extrémité
-des arcades, et recula sur-le-champ; mais l'agitation de ses esprits,
-l'étendue de l'obscurité de la salle, l'avaient empêchée de distinguer
-les étrangers. Toutes ces craintes n'avaient qu'un objet; cet objet se
-présenta à elle; elle crut qu'elle avait vu le comte Morano.
-
-Quand elle les vit hors de la salle, elle hasarda d'y rentrer, et
-remonta chez elle sans rencontrer personne; elle resta dans sa chambre,
-agitée de mille frayeurs et prêtant l'oreille au moindre bruit.
-Entendant, à la fin, des voix sur le rempart, elle courut à sa fenêtre,
-et reconnut Montoni qui se promenait avec le signor Cavigni; ils
-s'arrêtaient souvent, se regardaient l'un et l'autre, et leur
-conversation paraissait fort animée.
-
-De plusieurs personnes qu'elle avait remarquées dans la salle, elle ne
-voyait que le seul Cavigni; ses alarmes s'augmentèrent bientôt en
-entendant marcher dans le corridor: elle s'attendait à un message du
-comte. Annette parut.
-
---Ah! mademoiselle, s'écria-t-elle, voilà le signor Cavigni arrivé. Que
-je suis donc contente de voir un visage chrétien dans cet endroit! il
-est si bon, il a toujours pris tant d'intérêt à moi! Le signor Verezzi y
-est aussi. Et qui croiriez-vous bien encore, mademoiselle?
-
---Je ne sais pas deviner, Annette; dites-moi vite.
-
---Devinez une fois, mademoiselle.
-
---Alors, dit Emilie, en essayant de se contenir, le comte Morano, je
-suppose.
-
---Sainte Vierge! s'écria Annette, vous vous trouvez mal, mademoiselle,
-vous allez vous évanouir! Je vais aller vous chercher de l'eau.
-
-Emilie tomba sur sa chaise.--Restez, Annette, dit-elle languissamment,
-ne me laissez point. Je vais me remettre... ouvrez la fenêtre... Le
-comte, dites-vous? Est-il en bas?
-
---Qui? moi? le comte? Non, mademoiselle, je n'en ai pas parlé; il n'est
-pas ici. Non, mademoiselle.
-
---En êtes-vous bien sûre?
-
---Dieu soit béni, reprit Annette, vous êtes bien vite revenue. En
-vérité, je vous croyais mourante.
-
---Mais le comte, vous êtes bien sûre qu'il n'est pas là?
-
---Oh! oui, bien sûre, mademoiselle. Je regardais par une grille dans la
-tourelle du nord, quand les voitures sont arrivées; je ne m'attendais
-pas à une vue si désirée dans cette affreuse citadelle.
-
---C'est bon, Annette; je me trouve déjà beaucoup mieux.
-
---Oui, mademoiselle, je vois cela. Oh! tous les domestiques vont mener
-joyeuse vie! Nous irons danser et chanter dans la petite salle, parce
-que là monsieur ne pourra pas nous entendre. Et puis les drôles
-d'histoires! Ludovico est arrivé, mademoiselle; Ludovico est venu avec
-eux. Vous vous souvenez de Ludovico, mademoiselle?
-
---Non, dit Emilie, fatiguée de son bavardage.
-
---Quoi! mademoiselle, vous ne vous rappelez pas Ludovico, celui qui
-manoeuvrait la gondole du cavalier à la dernière régate, et qui gagna le
-prix; celui qui chantait de si jolis vers sur Roland, sur les Maures et
-Charle... Charle... magne... Oui, c'était le nom, et toujours sous ma
-jalousie, au portique d'occident, au clair de lune à Venise. Oh! comme
-je l'écoutais!
-
---Je crains pour toi, ma bonne Annette, dit Emilie. Il me semble que ses
-vers ont emporté ton coeur. Mais laissez-moi vous conseiller, s'il est
-ainsi, de bien garder le secret, et surtout ne pas lui laisser savoir.
-
---Ah! mademoiselle, comment peut-on garder un secret comme celui-là?
-
---A présent, Annette, je me trouve tout à fait remise, et vous pouvez me
-laisser.
-
---Oh! mais, mademoiselle, j'ai oublié de vous demander comment vous
-aviez pu reposer dans cette vieille et affreuse chambre la nuit
-dernière.--Comme à l'ordinaire.--Vous n'avez donc entendu aucun
-bruit?--Aucun.--Ni rien vu?--Rien du tout.--Cela est surprenant.--Pas le
-moins du monde. Mais vous, dites-moi, à quel propos de pareilles
-questions?
-
---O mademoiselle! je ne voudrais pas vous le dire pour l'or du monde, ni
-tout ce que j'ai ouï raconter sur cette chambre: cela vous effrayerait
-trop.
-
---Si c'est pour cela, vous m'avez déjà effrayée. Vous pouvez me dire
-tout ce que vous en savez, sans charger en rien votre conscience.
-
---O Seigneur! on dit qu'il revient dans cette chambre, et cela, depuis
-bien longtemps.
-
---S'il y revient, c'est un esprit qui sait bien fermer les verrous, dit
-Emilie en s'efforçant de sourire malgré ses craintes. J'ai laissé hier
-au soir cette porte ouverte, et ce matin je l'ai trouvée fermée.
-
-Annette devint pâle, et ne dit mot.
-
---Avez-vous entendu dire que quelque domestique ait fermé cette porte ce
-matin, avant que je me levasse?
-
---Non, mademoiselle, je vous jure qu'on ne me l'a pas dit: mais je ne
-sais. Irai-je le demander, mademoiselle? dit Annette en se précipitant
-du côté du corridor.
-
---Restez, Annette, j'ai d'autres questions à vous faire. Dites-moi ce
-que vous savez sur cette chambre, et sur l'escalier qui y conduit.
-
---Je m'en vais tout de suite le demander, mademoiselle; je suis bien
-sûre, d'ailleurs, que madame aura besoin de moi. Je ne peux pas rester,
-mademoiselle.
-
-Elle sortit aussitôt, sans attendre aucune réponse. Emilie soulagée par
-la certitude que Morano n'était pas arrivé, ne put s'empêcher de sourire
-de la terreur superstitieuse qui tout à coup avait saisi Annette: et
-quoique par intervalles elle s'en trouvât elle-même frappée, elle
-souriait cependant à celle que lui manifestaient les autres.
-
-Montoni avait refusé à Emilie une autre chambre: elle se détermina à
-supporter, avec résignation, le mal qu'elle ne pouvait pas éviter. Elle
-s'efforça de rendre son habitation aussi commode qu'il lui était
-possible; elle rangea tous ses livres, les délices de ses jours heureux
-et la conclusion de ses instants de mélancolie.
-
-Sa petite bibliothèque fut placée sur un grand coffre, qui faisait
-partie de l'ameublement. Elle prépara ses crayons, se trouvant assez
-tranquille pour songer à tracer l'esquisse du sublime point de vue que
-semblait encadrer sa fenêtre. Soudain elle suspendit la jouissance de ce
-plaisir; elle se rappela combien de fois elle avait entrepris un
-amusement de ce genre, et combien de fois de nouveaux malheurs imprévus
-l'avaient empêchée de s'y livrer.
-
---Comment puis-je, se disait-elle, me laisser tromper par l'espoir? le
-comte n'est pas arrivé, et cela me rendrait heureuse. Hélas! que
-m'importe qu'il vienne aujourd'hui ou demain? Il viendra enfin; ce
-serait s'aveugler que d'en vouloir douter.
-
-Pour échapper à ces pénibles réflexions, elle essaya de se mettre à
-lire; mais son attention ne pouvait se fixer sur la page qui était sous
-ses yeux; elle finit par jeter le livre, et résolut de parcourir le
-château. Elle se rappelait l'étrange histoire de l'ancienne
-propriétaire; ce souvenir réveilla en elle celui du tableau voilé; elle
-résolut de le découvrir. En traversant toutes les pièces qui y
-conduisaient, elle se sentit vivement troublée: les rapports de ce
-tableau avec la dame du château, la conversation d'Annette, la
-circonstance du voile, le mystère qui enveloppait le tout, excitaient
-dans son âme un léger mouvement de terreur, mais de cette terreur qui
-s'empare de l'esprit, qui l'élève à de grandes idées, et par une sorte
-de magie, à l'objet même qui nous la cause.
-
-Emilie marchait en tremblant; elle s'arrêta un moment à la porte avant
-de se résoudre à l'ouvrir. Elle s'avança vers le tableau qui paraissait
-d'une dimension extraordinaire, et qui se trouvait dans un coin obscur
-de la chambre. Elle s'arrêta encore; enfin d'une main timide elle leva
-le voile, mais elle le laissa retomber. Ce n'était pas une peinture
-qu'elle avait vue, et avant de pouvoir quitter la chambre elle
-s'évanouit sur le plancher.
-
-[Illustration: Le tableau mystérieux.]
-
-Quand elle eut recouvré ses sens, le souvenir de ce qu'elle avait vu
-l'en priva presque une seconde fois; elle eut à peine la force de sortir
-de la chambre et de gagner la sienne. Quand elle y fut, elle n'eut pas
-le courage d'y rester seule. L'horreur dominait son esprit; elle
-n'éprouvait ni le sentiment de ses maux passés, ni la crainte des maux
-futurs. Elle s'assit auprès de sa fenêtre, parce que de là elle
-entendait des voix, quoique éloignées, et qu'elle voyait passer du monde
-sur les terrasses. Montoni et Verezzi, bientôt après, passèrent sous les
-fenêtres; ils causaient gaiement: leurs voix lui rendirent un peu de
-vie. Les signors Bertolini et Cavigni les rejoignirent sur la terrasse.
-Emilie, supposant alors que madame Montoni se trouvait seule, sortit
-pour aller la trouver: la solitude de sa chambre, le voisinage du lieu
-où elle avait reçu un coup si accablant, suffisaient bien d'ailleurs
-pour l'agiter encore.
-
-[Illustration: Les hôtes de Montoni au château d'Udolphe.]
-
-Elle trouva sa tante à sa toilette, et se préparant pour le dîner. La
-pâleur, la consternation d'Emilie alarmèrent jusqu'à madame Montoni;
-mais Emilie eut assez de force pour se taire sur un tel sujet, quoique
-ses lèvres, à tout moment, se trouvassent prêtes à le trahir. Elle resta
-dans l'appartement de sa tante jusqu'à l'heure où l'on descendit pour
-dîner: elle y trouva les étrangers. Ils avaient un air d'occupation qui
-ne leur était pas ordinaire, et semblaient trop remplis d'un intérêt
-majeur pour faire quelque attention à Emilie ou à madame Montoni
-elle-même: ils parlèrent peu, Montoni encore moins. Emilie frémit en le
-voyant. L'horreur de la chambre s'offrit à elle plusieurs fois; elle
-changea de couleur, et craignit que la souffrance ne découvrît son
-émotion et ne l'obligeât à sortir; mais l'empire qu'elle prit sur
-elle-même surmonta la faiblesse de sa constitution. Elle s'efforça de se
-mêler de la conversation, et même de paraître gaie.
-
-Montoni paraissait évidemment réfléchir à quelque grande opération. Un
-esprit moins nerveux, un coeur plus susceptible en eussent sans doute
-été plus accablés; mais la fermeté de sa contenance indiquait uniquement
-le développement et l'énergie de ses facultés.
-
-Le repas fut silencieux. La tristesse du château semblait influer sur la
-gaieté ordinaire de Cavigni; mais aux nuages de sa physionomie se mêlait
-alors une fierté que rarement on y distinguait. Le comte Morano ne fut
-pas nommé. La conversation roula toute sur les guerres qui, dans ce
-temps, déchiraient l'Italie, sur la force des armées vénitiennes et le
-caractère des généraux.
-
-Après dîner, quand les domestiques furent partis, Emilie sut que le
-cavalier, sur lequel Orsino avait assouvi sa vengeance, était mort par
-suite de ses blessures, et qu'on cherchait avec soin le meurtrier. Cette
-nouvelle parut alarmer Montoni; mais il dissimula promptement, et
-s'informa où Orsino s'était caché. Tous ses hôtes, excepté Cavigni,
-ignoraient que Montoni eût, à Venise, favorisé sa fuite. Ils lui
-répondirent qu'Orsino s'était échappé la même nuit avec tant de
-précipitation et de secret, que même ses plus intimes amis n'en avaient
-rien appris. Montoni se blâma lui-même d'avoir fait une pareille
-question. Une seconde réflexion lui persuada qu'un homme aussi
-soupçonneux qu'Orsino ne pouvait confier à personne le mystère actuel de
-son asile. Il croyait cependant qu'il mettrait moins de réserve à son
-égard, et que bientôt, sans doute, il entendrait parler de lui.
-
-Emilie se retira avec madame Montoni bientôt après qu'on eut ôté le
-couvert, et laissa les cavaliers occupés de leurs conseils secrets. Déjà
-Montoni, par des signes expressifs, avait averti son épouse de
-s'éloigner. Elle passa aux remparts, et se promena en silence. Emilie ne
-l'interrompait pas; son esprit était absorbé. Elle eut besoin de toute
-sa résolution pour s'empêcher d'en communiquer le terrible sujet à
-madame Montoni.
-
---Ne précipitons rien, disait-elle en elle-même; à quelques maux que je
-me trouve réservée, j'éviterai du moins d'avoir aucun reproche à me
-faire.
-
-Tandis qu'elle s'appuyait sur le parapet du rempart, elle vit, à peu de
-distance, quelques manoeuvres examinant une brèche, et devant cette
-brèche un amas de pierres qui semblaient destinées à des réparations.
-Elle vit aussi un vieux canon qui paraissait être tombé de sa place.
-Madame Montoni s'arrêta pour parler à ces ouvriers, et leur demander ce
-qu'ils allaient faire.--Réparer les fortifications, madame, dit l'un
-d'eux. Elle fut surprise que Montoni pensât à ce travail, d'autant plus
-que jamais il n'avait parlé du château comme d'un lieu qu'il comptât
-habiter longtemps. Elle avança vers une arcade élevée qui conduisait du
-rempart de l'est à celui du sud, et qui, d'une part, joignant au
-château, supportait une petite tour d'observation qui commandait à toute
-la vallée. En approchant de cette arcade, elle vit de loin descendre des
-bois une longue troupe de chevaux et d'hommes, qu'elle reconnut pour des
-soldats au seul éclat de leurs lances et de leurs autres armes, car la
-distance ne permettait pas de juger exactement leurs couleurs. Pendant
-qu'elle regardait, l'avant-garde sortit des bois, mais la file
-continuait de s'étendre jusqu'aux extrémités de la montagne. L'uniforme
-militaire se distingua dans les premiers rangs. Le commandant s'avançait
-à la tête; et, paraissant diriger les colonnes qui le suivaient, il
-approchait de plus en plus du château.
-
-Un tel spectacle, dans ces contrées solitaires, surprit et alarma
-singulièrement madame Montoni. Elle courut à la hâte à quelques paysans
-qui relevaient un bastion devant le rempart du sud, et où le roc était
-moins escarpé qu'ailleurs. Ces hommes ne purent répondre à ces questions
-d'aucune manière satisfaisante; et surpris eux-mêmes, ils regardèrent
-cette cavalcade avec un étonnement stupide. Madame Montoni, jugeant
-nécessaire de communiquer le sujet de ses alarmes, envoya Emilie pour
-dire qu'elle désirait parler à Montoni. Sa nièce n'approuvait pas ce
-message; elle craignait le mécontentement qu'il allait produire. Elle
-obéit pourtant sans répliquer.
-
-En s'approchant de l'appartement où Montoni s'entretenait avec ses
-hôtes, elle entendit une violente et bruyante dispute. Elle s'arrêta
-tremblante du courroux extrême où son entrée peu attendue allait
-nécessairement le jeter. Le moment d'après, il se fit un silence. Elle
-osa alors ouvrir la porte. Montoni se retourna vivement, et la regarda
-sans parler. Elle s'acquitta de sa commission.
-
---Dites à madame Montoni que j'ai affaire, dit-il.
-
-Emilie crut utile de lui détailler la cause de son message. Montoni et
-ses compagnons se levèrent au même instant, et furent aux fenêtres; mais
-ne découvrant pas les troupes, ils se rendirent sur les remparts, et
-Cavigni conjectura que ce devait être une légion de _Condottieri_, alors
-en marche pour Modène.
-
-Une partie de la cavalcade était alors dans la vallée, l'autre remontait
-dans les montagnes vers le nord, et quelques traîneurs restaient encore
-au bord des précipices où d'abord ils avaient tous paru. On aurait cru
-voir une armée nombreuse. Pendant que Montoni et les autres regardaient
-cette marche militaire, on entendit sonner la trompette et frapper les
-cymbales dans le vallon. D'autres leur répondirent à l'instant. Emilie
-écouta avec émotion, de la hauteur, ces sons aigus qui réveillaient les
-échos des montagnes. Montoni expliqua les signaux, dont il parut
-très-bien connaître l'usage, et en conclut qu'ils n'avaient rien
-d'hostile. L'uniforme des soldats et le genre de leurs armes
-confirmèrent pour lui la conjecture de Cavigni. Il eut la satisfaction
-de les voir s'éloigner sans s'arrêter pour examiner le château. Il ne
-quitta pas les remparts que les bases des remparts ne les eussent tous
-dérobés à sa vue, et que le dernier murmure des trompettes ne se fût
-évanoui dans les airs. Cavigni et Verezzi parurent animés de ce
-spectacle, qui semblait exciter leur courage. Montoni revint au château,
-pensif et silencieux.
-
-Les hommes soupèrent entre eux. Madame Montoni se tint chez elle. Emilie
-fut l'y joindre avant que de se retirer. Elle trouva sa tante toute en
-pleurs, et dans une grande agitation. La tendresse d'Emilie était
-naturellement si insinuante, qu'elle manquait rarement de consoler un
-coeur affligé. Celui de madame Montoni l'était; mais les plus doux
-accents de la voix d'Emilie perdirent leur effet auprès d'elle. Elle
-feignit, avec sa délicatesse ordinaire, de ne pas observer la douleur de
-sa tante; mais elle mit dans toutes ses manières une grâce si touchante,
-une sollicitude si tendre dans tout son maintien, que madame Montoni fut
-offensée de l'apercevoir. Exciter la pitié de sa nièce, était un cruel
-affront pour son orgueil. Elle la congédia dès qu'elle le put. Emilie ne
-lui parla point de son extrême répugnance à se trouver dans l'isolement
-de sa chambre. Elle demanda seulement qu'il lui fût permis de garder
-Annette jusqu'à l'instant où elle se coucherait. On y consentit avec
-quelque peine; et comme Annette était alors avec les domestiques, il
-fallut bien qu'Emilie se retirât seule.
-
-Elle traversa les longues galeries d'un pas léger. La lueur vacillante
-de la lampe qu'elle portait ne servait qu'à lui rendre plus sensible
-l'obscurité qui l'environnait, et l'air, à tout moment, menaçait de la
-souffler. Le silence morne qui régnait dans cette partie du château, la
-glaçait totalement. Pourtant elle entendait, par intervalle, les éclats
-de rire qui partaient de la salle reculée où les domestiques s'étaient
-réunis. Mais le même silence succédait: il ne restait qu'un calme
-absolu. En passant devant l'enfilade qu'elle avait visitée le matin, ses
-regards tombèrent avec effroi sur la porte. Elle crut presque entendre
-quelques sons; mais elle se garda de s'arrêter pour en devenir plus
-certaine.
-
-Elle atteignit sa chambre; il n'y avait pas une étincelle dans le foyer.
-Elle s'assit, et prit un livre pour occuper son attention jusqu'à ce
-qu'Annette vînt auprès d'elle, et qu'elle pût lui demander du feu. Elle
-continua de lire; mais à la fin sa lampe lui parut prête à s'éteindre.
-Annette ne venait point. La solitude, l'obscurité de sa chambre
-l'affectèrent de nouveau, et avec d'autant plus de force qu'elle était
-près du théâtre d'horreur qu'elle avait découvert le matin. Des images
-sombres et fantastiques assaillirent son esprit. Elle regardait en
-tremblant la porte de l'escalier, et voulut voir si elle était encore
-fermée, elle s'aperçut qu'elle l'était effectivement. Incapable de
-prendre sur elle de coucher encore dans cet appartement écarté, et dans
-lequel, la nuit précédente, il était certainement entré quelqu'un, elle
-attendait Annette avec une impatience pénible, et voulait savoir d'elle
-une multitude de circonstances. Elle désirait aussi la questionner sur
-cet objet d'horreur, dont Annette la veille lui avait paru informée, et
-dont elle voyait bien que la pauvre fille n'avait reçu qu'une notion
-fausse. Ce qui l'étonnait le plus, c'est que la chambre qui le contenait
-restât ouverte aussi indiscrètement. Une telle négligence surpassait
-l'imagination. Mais sa lumière était prête à s'éteindre. La faible lueur
-qu'elle jetait sur les murs ajoutait aux terreurs de son esprit. Elle se
-leva pour retourner dans la partie habitée du château, avant que l'huile
-de sa lampe fût tout à fait consumée.
-
-En ouvrant la porte, elle entendit quelques voix; bientôt après elle
-aperçut une lumière qui paraissait au bout du corridor. C'était Annette
-et une autre servante. Je suis bien aise que vous soyez venues, dit
-Emilie; qui vous a donc arrêtées si longtemps? Je vous prie, faites-moi
-vite du feu.
-
---Madame avait besoin de moi, mademoiselle, reprit Annette un peu
-embarrassée. Je vais aller chercher du bois.
-
---Non, dit Catherine, c'est mon affaire. Elle sortit à l'instant.
-Annette voulait la suivre; mais Emilie la rappela, et Annette se mit à
-parler haut, à rire comme si elle eût eu peur de garder le silence un
-moment.
-
-Catherine revint avec du bois. Quand la flamme pétillante eut enfin
-réchauffé cette chambre, et que la servante se fut retirée, Emilie
-demanda à Annette si elle avait pris les informations dont elle l'avait
-chargée.--Oui, mademoiselle, reprit Annette; mais pas une âme ne sait un
-mot de cela. Pour le vieux Carlo, je l'observais avec soin, parce qu'on
-dit qu'il sait de singulières choses. Le vieux Carlo avait un air que je
-ne pourrais pas exprimer. Il m'a demandé plusieurs fois si j'étais sûre
-que la porte ne fût pas fermée. Seigneur! lui dis-je, si j'en suis sûre?
-comme je suis vivante. En vérité, mademoiselle, j'en suis tellement
-abasourdie, que je ne puis moi-même le dire. Je ne voudrais pas plus
-dormir dans cette chambre que sur le canon de ce rempart là-bas.
-
---Et pourquoi moins sur ce canon, qu'à tout autre endroit du château?
-dit Emilie en souriant. Je crois bien que le lit serait dur.
-
---Oui, mademoiselle, mais on peut en trouver d'aussi mauvais. Le fait
-est que dans la nuit on a vu quelque chose auprès de ce canon, et qui
-s'y tenait comme pour le garder.
-
---C'est fort bien ma chère Annette; les gens qui font de telles
-histoires sont bien heureux que vous les écoutiez. Vous les croyez au
-premier mot.
-
---Ma chère demoiselle, je vous ferai voir le canon même. Vous pouvez le
-voir de vos fenêtres.
-
---C'est vrai, dit Emilie; mais cela prouve-t-il qu'un fantôme le garde?
-
---Quoi? si je vous montre le canon, ma chère demoiselle, vous ne croirez
-rien.
-
---Non, rien probablement sur ce sujet, que ce que je verrais moi-même,
-dit Emilie.
-
---Eh bien! mademoiselle, vous le verrez, si vous voulez seulement
-approcher de la fenêtre.
-
-Emilie ne put s'empêcher de rire, et Annette parut étonnée.
-
-Apercevant son extrême facilité à croire le merveilleux, Emilie crut
-devoir s'abstenir de lui parler du sujet dont elle s'était proposé de
-l'entretenir. Elle craignait de la faire succomber à tant de terreur
-idéales. Elle lui parla d'un objet plus gai, les régates de Venise.
-
---Oui, mademoiselle, lui dit Annette, ces flambeaux tournants et les
-belles nuits au clair de lune, voilà ce qu'il y a de beau à Venise; la
-lune, soyez en sûre, est plus belle que partout ailleurs. On entend une
-si douce musique; Ludovico chantait si souvent si souvent auprès de ma
-jalousie, sous le portique du couchant; mademoiselle ce fut Ludovico qui
-me parla de ce tableau que vous aviez tant d'envie de voir hier.
-
---Et quel tableau? dit Emilie, désirant de faire parler Annette.
-
---Oh! ce terrible tableau avec le voile noir!
-
---Vous ne l'avez jamais vu? dit Emilie.
-
---Qui, moi! non, mademoiselle, jamais; mais ce matin, continua Annette
-en baissant la voix et regardant autour d'elle; ce matin, comme il
-faisait grand jour, vous savez, mademoiselle, que j'avais une extrême
-fantaisie de le voir, et j'avais entendu de singulières choses à ce
-sujet, j'allai jusqu'à la porte, et je serais entrée si ne je l'avais
-trouvée fermée.
-
-Emilie commença à craindre qu'on n'eût remarqué sa visite, puisque la
-porte avait été fermée si peu de temps après sa sortie de la chambre;
-elle frémissait que sa curiosité n'attirât sur elle toute la vengeance
-de Montoni; son inquiétude se portait aussi sur le but des rapports
-trompeurs qu'on avait faits à Annette, et qui sans doute avaient un
-principe, quoiqu'il semblât que Montoni eût dû chercher à maintenir à
-cet égard un silence absolu. Elle sentit néanmoins que le sujet était
-trop affreux pour s'en occuper à une pareille heure. Elle s'efforça de
-l'éloigner de sa pensée, et de s'entretenir avec Annette, dont la
-conversation simple et naïve lui semblait préférable à une solitude
-absolue.
-
-Elles restèrent là jusqu'à près de minuit, mais non pas sans qu'Annette
-eût plusieurs fois voulu se retirer. Le bois était presque entièrement
-brûlé. Emilie entendit de loin retomber les portes de la salle, comme si
-on les eût fermées pour la nuit. Elle se prépara à se mettre au lit,
-mais elle voulait encore qu'Annette ne la quittât pas; à cet instant la
-cloche de la porte sonna: elles écoutèrent avec effroi. Après une
-très-longue pause, on l'entendit sonner encore; bientôt on reconnut le
-bruit d'un carrosse dans la cour; Emilie se jeta presque sans vie sur sa
-chaise: C'est le comte, dit-elle.
-
---Quoi, à cette heure; mademoiselle! dit Annette; non, ma chère
-demoiselle; mais en tout cas, c'est prendre un singulier moment pour
-arriver dans une maison.
-
---Je t'en supplie, ma chère Annette, ne perdons pas le temps à causer,
-dit Emilie d'un ton effrayé; va, je t'en supplie, va voir qui ce peut
-être.
-
-Annette sortit de la chambre et emporta la lumière. Elle laissa Emilie
-dans une obscurité qui l'aurait effrayée quelques minutes auparavant;
-mais en ce moment, elle n'y prenait pas garde; Annette parut, et Emilie
-alla au-devant d'elle.
-
---Oui, mademoiselle, dit-elle, vous aviez raison: c'est le comte.
-
---C'est lui! s'écria Emilie levant les yeux au ciel et s'appuyant sur le
-bras d'Annette.
-
---Bon Dieu! ma chère dame, remettez-vous, ne pâlissez donc pas ainsi:
-nous en apprendrons davantage.
-
---Oui, nous en saurons davantage, dit Emilie en s'acheminant le plus
-vite possible vers son appartement. Je ne suis pas bien: donnez-moi un
-peu d'air.--Annette ouvrit la fenêtre et lui apporta de l'eau.
-
---Ma chère demoiselle! il ne vous troublera pas à cette heure, il croira
-que vous dormez.
-
---Restez avec moi jusqu'à ce que je dorme, dit Emilie un peu soulagée
-par cette idée qui lui parut très-vraisemblable.
-
-Emilie demanda quel était l'homme qui accompagnait le comte, et comment
-Montoni les avait reçus; mais Annette ne put le lui dire.
-
---Ludovico, ajouta-t-elle, allait justement appeler le valet de chambre
-de M. Montoni pour qu'il l'informât de cette arrivée, lorsque je l'ai
-trouvé moi-même.
-
-Emilie resta quelque temps dans cet état d'incertitude; il devint enfin
-si violent, qu'elle pria Annette d'aller rejoindre les domestiques dans
-la salle, et de découvrir, s'il était possible, quelle était l'intention
-du comte en se rendant au château.
-
---Oui, mademoiselle, répondit vivement Annette; mais comment
-trouverai-je mon chemin, si je vous laisse avec la lampe?
-
-Emilie dit qu'elle allait l'éclairer, et elles sortirent aussitôt. Quand
-elles furent au haut de l'escalier, Emilie réfléchit qu'elle pourrait
-être vue par le comte; et pour éviter la grande salle, Annette la
-conduisit, à travers quelques petits passages, à un escalier dérobé qui
-descendait à la salle des domestiques.
-
-En remontant à la chambre, Emilie craignit de s'égarer dans tous les
-détours de ce château, et d'être encore effrayée par quelque mystérieux
-spectacle. Quoique troublée dans tous les corridors, elle frémissait
-d'ouvrir une seule des portes. Pendant qu'elle était seule, arrêtée et
-pensive, elle crut entendre un sanglot assez près d'elle; elle resta
-immobile, et en entendit un second distinctement. Il y avait plusieurs
-portes à la droite du passage; elle avança et écouta. A peine fut-elle à
-la seconde, qu'elle entendit une voix et un accent de plainte; elle
-écoutait toujours et ne voulait ni ouvrir la porte ni s'en éloigner.
-Elle reconnut des soupirs convulsifs et les plaintes d'un coeur au
-désespoir. Emilie pâlit, et considéra dans une pénible attente les
-ténèbres qui l'entouraient; les lamentations continuaient; la pitié
-vainquit la terreur: il était possible que ses soins pussent être utiles
-à l'infortuné qui gémissait, ou que du moins sa compassion pût le
-consoler. Elle posa la main sur la porte: tandis qu'elle hésitait, elle
-crut reconnaître cette voix qu'altéraient les tons de la douleur. Elle
-posa sa lampe dans le passage, et ouvrit la porte sans bruit: tout était
-sombre, excepté un cabinet reculé où paraissait une seule lumière. Elle
-se glissa doucement; elle vit madame Montoni appuyée sur sa toilette et
-fondant en larmes, un mouchoir sur les yeux: elle resta immobile
-d'étonnement.
-
-Il y avait un homme assis auprès du feu, mais elle ne put le distinguer;
-de temps en temps il disait, d'une voix basse, quelques mots, et Emilie
-ne pouvait les entendre. Mais alors madame Montoni pleurait encore bien
-plus. Trop occupée de sa douleur, elle n'aperçut point Emilie; cette
-dernière eût bien désiré deviner la cause de cette scène, et reconnaître
-celui qui se trouvait à cette heure dans le cabinet de sa tante: elle ne
-voulut pourtant point ajouter à ses douleurs en surprenant son secret,
-et profiter de la circonstance pour écouter son entretien. Elle se
-retira avec précaution; et, quoiqu'avec difficulté, retrouva son
-appartement, où des intérêts plus directs lui firent oublier sa
-surprise.
-
-Annette revint cependant sans avoir de réponse satisfaisante.
-
---A présent, mademoiselle, ajouta-t-elle, je suis si endormie! Si vous
-l'étiez autant que moi, vous ne me feriez pas rester, j'en suis sûre.
-
-Emilie s'aperçût qu'il y aurait de la cruauté à l'exiger: elle avait
-attendu si longtemps sans recevoir d'ordres de Montoni, qu'il ne
-paraissait pas avoir le dessein de la troubler si tard. Elle se
-détermina à congédier Annette: cependant, quand elle regarda sa triste
-et vaste chambre, et qu'elle se souvint de différentes choses, la
-crainte s'empara d'elle, et elle hésita.
-
---Oui, dit-elle à Annette, il serait cruel de vous prier de rester
-jusqu'à ce que je fusse endormie; je crois que cela sera long.
-
---Je le crois aussi, mademoiselle, reprit Annette.
-
---Mais avant de me laisser, dit Emilie, dites-moi, le signor Montoni
-avait-il quitté le comte Morano lorsque vous êtes sortie de la salle?
-
---Oh! non mademoiselle; ils étaient encore ensemble.
-
---Etes-vous entrée dans le cabinet de ma tante, après m'avoir quittée?
-
---Non, mademoiselle, j'ai été à la porte en passant; mais elle était
-fermée, et j'ai pensé que madame dormait.
-
---Qui donc tout à l'heure était avec votre maîtresse? dit Emilie qui
-oubliait sa prudence ordinaire.
-
---Personne, je crois, mademoiselle, reprit Annette. Personne, je pense,
-n'a été avec elle depuis que je vous ai laissée.
-
-Emilie n'en parla plus, et après avoir lutté pendant un moment contre
-ses craintes imaginaires, sa bonté l'emporta, et elle laissa partir
-Annette. Elle resta seule, songeant à sa situation et à celle de madame
-Montoni: ses yeux enfin s'arrêtèrent sur le portrait qu'après la mort de
-son père elle avait trouvé dans les papiers qu'il lui avait ordonné de
-brûler. Il était sur sa table avec quelques dessins qu'Emilie, peu
-d'heures auparavant, avait tirés d'une petite boîte: cette vue la ramena
-à de tristes réflexions, mais l'expression touchante de ce portrait en
-adoucissait l'amertume; c'était la même physionomie que celle de son
-père; elle crut trouver du rapport dans ses traits, et cette idée le lui
-fit regarder avec attendrissement; mais la tranquillité de sa rêverie
-fut tout à coup troublée par le souvenir des mots du manuscrit, qu'elle
-avait trouvé avec cette miniature, et qui dans ce temps l'avaient
-remplie d'incertitude et d'horreur. Elle sortit enfin de ses profondes
-réflexions; mais quand elle se leva pour se déshabiller, le silence, la
-solitude où elle se trouvait à cette heure avancée, loin de tout bruit,
-l'impression enfin que lui avait laissée le sujet sur lequel elle venait
-de méditer, tout se réunit pour lui ôter le courage. Les ouvertures
-d'Annette, toutes frivoles qu'elles étaient, n'avaient pas laissé de
-l'affecter; elles venaient à la suite d'une circonstance épouvantable,
-dont elle-même avait été témoin, et dont le théâtre était près de sa
-chambre.
-
-La porte de l'escalier était peut-être le sujet d'une frayeur mieux
-fondée; elle commença à craindre que cet escalier ne communiquât à la
-chambre dont le souvenir la faisait trembler. Déterminée à ne point se
-déshabiller, elle se jeta toute vêtue sur son lit; le chien de son père,
-le fidèle Manchon, couché à ses pieds, lui servait de sentinelle.
-
-Ainsi préparée, elle essaya de bannir ses réflexions; mais son esprit
-occupé errait encore sur les points qui l'intéressaient, et l'horloge du
-château sonna deux heures avant qu'elle eût fermé les yeux.
-
-Elle succomba pourtant à un léger sommeil; elle en fut arrachée par un
-bruit qui lui parut s'être élevé dans sa chambre. Tremblante elle
-écouta, tout était dans le silence: croyant avoir été éveillée par ces
-bruits qu'on entend en songe, elle se reposa sur l'oreiller.
-
-Bientôt le même bruit recommença; il semblait venir de la partie de la
-chambre qui se rapprochait de l'escalier. Elle se rappela le désagréable
-incident de la nuit précédente pendant laquelle une main inconnue avait
-fermé sa porte. Ses dernières alarmes sur le lieu auquel tenait cette
-porte lui revinrent aussi dans l'esprit. Son coeur se glaça de terreur.
-Elle se souleva de son lit, et écartant doucement le rideau, elle
-regarda la porte de l'escalier. La lampe qui brûlait dans la cheminée
-répandait une si faible lueur, que les coins de l'appartement se
-trouvaient perdus dans l'ombre. Le bruit qu'elle croyait venir de cette
-porte continua de se faire entendre. Il lui semblait qu'on en tirait les
-verrous. On cessait quelquefois; on reprenait fort doucement, comme si
-l'on avait craint de se faire entendre. Pendant qu'Emilie fixait ses
-yeux de ce côté, elle vit la porte se mouvoir, s'ouvrir lentement, et
-vit entrer quelque chose dans sa chambre, sans que l'obscurité lui
-permît de rien distinguer. Presque mourante d'effroi, elle eut pourtant
-assez d'empire sur elle pour retenir le cri prêt à lui échapper, et
-laisser retomber son rideau. Elle observait avec silence cet objet
-mystérieux. Il semblait se glisser dans les parties les plus sombres de
-la chambre, s'arrêter quelquefois; et quand il s'approcha de la
-cheminée, Emilie vit à la lumière que c'était une figure humaine. Un
-souvenir, qui frappa son esprit, acheva presque de la faire succomber.
-Elle continua cependant à observer cette figure qui resta longtemps sans
-mouvement, et qui, s'avançant jusqu'auprès du lit, s'arrêta doucement
-vers le pied. Les rideaux, un peu entr'ouverts, permettaient bien à
-Emilie de le suivre de l'oeil; mais la terreur dont elle était saisie la
-privait de toute faculté et ne lui laissait pas la force de faire un
-mouvement.
-
-Après un instant de repos, la figure revint à la cheminée, prit la
-lampe, l'éleva, considéra la chambre, et se rapprocha lentement du lit.
-La lumière à ce moment éveilla le chien qui dormait aux pieds d'Emilie;
-il aboya fortement, et sautant par terre courut à l'étranger. On le
-repoussa avec une épée couverte de son fourreau; on s'avança vers le
-lit. Emilie reconnut le comte Morano.
-
-Elle le regardait, muette d'effroi. Pour lui, à genoux auprès d'elle, il
-la conjurait de ne pas craindre, et jetant son épée, il voulut lui
-prendre la main; mais recouvrant alors les forces dont la terreur lui
-avait d'abord ôté l'usage, Emilie s'élança du lit toute vêtue; et
-sûrement une frayeur prophétique lui avait inspiré une pareille
-précaution.
-
-Morano se leva, et la suivit vers la porte par laquelle il était entré;
-il la retint lorsqu'elle arrivait à la première marche; mais déjà elle
-avait, à la lueur d'une lampe, reconnu un autre homme au milieu de
-l'escalier. Elle fit un cri de désespoir, et se croyant livrée par
-Montoni, elle ne vit plus aucune ressource.
-
-Le comte qui avait pris sa main l'entraîna dans la chambre.
-
---Pourquoi tout cet effroi? dit-il d'une voix tremblante. Ecoutez-moi,
-Emilie, je ne viens pas pour vous troubler; non, par le ciel, je vous
-aime trop sans doute pour mon repos.
-
-Emilie le regarda un moment avec l'incertitude de la peur.
-
---Laissez-moi, monsieur, lui dit-elle, laissez-moi donc, et
-sur-le-champ.
-
---Ecoutez-moi, Emilie, reprit Morano, écoutez-moi: je vous aime, et je
-suis au désespoir, oui, au désespoir. Puis-je vous regarder, puis-je
-penser que c'est peut-être pour la dernière fois, et ne pas éprouver
-toutes les fureurs du désespoir? Non, il n'en sera pas ainsi. Vous serez
-à moi en dépit de Montoni, en dépit de toute sa bassesse.
-
---En dépit de Montoni! s'écria Emilie avec vivacité. O ciel! qu'est-ce
-que j'entends?
-
---Vous entendez que Montoni est un infâme, s'écria Morano dans toute sa
-véhémence, un infâme qui vous vendait à mon amour; qui...
-
---Et celui qui m'achetait l'était-il moins? dit Emilie en jetant sur le
-comte un regard de mépris. Sortez, monsieur, sortez à l'instant. Puis
-elle ajouta d'une voix émue par l'espoir et la crainte, ou je donnerai
-l'alarme à tout le château, et j'obtiendrai du ressentiment de M.
-Montoni ce que j'ai vainement imploré de sa pitié. Emilie savait
-pourtant bien qu'elle ne pourrait être entendue par ceux qui pourraient
-la secourir.
-
---N'espérez rien de sa pitié, dit Morano; il m'a trahi avec indignité;
-toute ma vengeance le poursuivra: et quant à vous, Emilie, il a sans
-doute quelque projet plus lucratif pour lui que le premier. Le rayon
-d'espérance que les premières paroles du comte avaient rendu à Emilie
-fut presque étouffé par celles-ci. Sa physionomie peignit aussitôt son
-émotion, et Morano s'efforça d'en tirer quelque avantage.
-
---Je perds du temps, dit-il; je ne suis pas venu pour déclamer contre
-Montoni; je suis venu solliciter, implorer Emilie; je suis venu lui dire
-tout ce que je souffre, la conjurer de nous sauver tous deux, moi de mon
-désespoir, elle de sa perte. Emilie! les projets de Montoni sont tels
-que vous ne pouvez les concevoir; je vous l'annonce, ils sont terribles.
-
-Emilie était accablée du coup affreux qu'elle avait reçu dans l'instant
-même où l'espérance avait voulu renaître en son coeur. De tous côtés
-elle se voyait perdue. Incapable de répliquer, presque incapable de
-penser, elle se jeta sur une chaise, pâle et sans voix. Il était
-probable que Montoni l'avait dans l'origine vendue à Morano. Il était
-clair qu'ensuite il avait rétracté sa promesse, et la conduite du comte
-le prouvait. Il était presque aussi certain qu'un projet plus avantageux
-avait seul décidé l'égoïste Montoni à abandonner le plan qu'il avait si
-vigoureusement pressé. Ces réflexions la firent frémir des ouvertures
-que lui suggérait Morano, et qu'elle n'hésitait point à croire. Mais
-tandis qu'elle tressaillait à l'idée des malheurs et de l'oppression qui
-l'attendaient dans le château d'Udolphe, il lui fallut considérer que
-l'unique moyen d'échapper était la protection d'un homme avec qui des
-malheurs plus certains et non moins terribles ne pouvaient manquer de
-l'assaillir; des maux, enfin, dont elle ne pouvait soutenir la pensée.
-
-Son silence encouragea l'espoir de Morano. Il l'observait avec une vive
-impatience. Il reprit malgré elle la main qu'elle avait retirée; il la
-pressa contre son coeur, et la conjura de se décider.--Chaque instant de
-délai rend, disait-il, le départ plus dangereux; ce peu de moments
-perdus peuvent fournir à Montoni le moyen de nous surprendre.
-
---Je vous le demande, monsieur, ne m'importunez pas, dit Emilie d'une
-voix faible; je suis bien malheureuse, et je dois continuer à l'être.
-Laissez-moi, je vous prie; laissez-moi à ma destinée.
-
---Jamais, s'écria le comte impétueusement; je périrai plutôt. Mais
-pardonnez cette violence: la pensée de vous perdre me trouble la raison.
-Vous ne pouvez ignorer quel est le caractère de Montoni. Vous pouvez
-ignorer ses projets; oui, vous les ignorez sans doute, ou vous ne
-balanceriez pas entre mon amour et sa puissance.
-
---Je ne balance pas, dit Emilie.
-
---Partons, dit Morano en lui baisant la main et se levant à la hâte, ma
-voiture m'attend: elle est sous les murs du château.
-
---Vous vous trompez, monsieur, dit Emilie; je vous rends grâces de
-l'intérêt que vous prenez à mon sort; mais laissez-moi le décider
-moi-même. Je resterai sous la protection de M. Montoni.
-
---Sous sa protection! s'écria fièrement Morano, sa _protection_! Emilie,
-vous laisserez-vous donc abuser? je vous ai dit ce que serait sa
-_protection_.
-
---Excusez-moi, monsieur, si dans cet instant je n'en crois pas une
-simple assertion, et si j'exige quelques preuves.
-
---Je n'ai ni le temps, ni le moyen d'en produire, reprit le comte.
-
---Et je n'aurais, monsieur, aucune volonté de les entendre.
-
---Vous vous jouez de ma patience et de ma peine, continua Morano. Un
-mariage avec l'homme qui vous adore est-il donc si terrible à vos yeux?
-
---Ce discours, comte Morano, prouve assez que mes affections ne
-sauraient vous appartenir, dit Emilie avec douceur. Cette conduite
-prouve assez que je ne serais point hors d'oppression tant que je serais
-en votre pouvoir. Si vous voulez m'en détromper, cessez de m'accabler
-aussi longtemps de votre présence. Si vous me refusez, vous me forcerez
-à vous exposer au ressentiment de M. Montoni.
-
---Qu'il vienne! s'écria Morano en fureur, qu'il vienne! qu'il ose braver
-le mien; qu'il ose considérer en face l'homme qu'il a si insolemment
-outragé! je lui apprendrai ce que c'est que la morale, la justice, et
-surtout la vengeance: qu'il vienne, et je lui plongerai mon épée dans le
-coeur!
-
-La véhémence avec laquelle il s'exprimait devint pour Emilie une
-nouvelle cause d'alarme. Elle se leva de sa chaise, mais ses jambes
-tremblantes n'eurent pas la force de la soutenir, elle retomba. Ses
-paroles expirèrent sur ses lèvres. Elle regardait attentivement la porte
-fermée du corridor; elle voyait qu'elle ne pouvait fuir sans que Morano
-la vît et s'opposât à son dessein.
-
---Comte Morano, dit Emilie en retrouvant enfin la voix, calmez-vous, je
-vous en conjure. Ecoutez la raison, si ce n'est pas la pitié; vous vous
-méprenez également dans votre amour et dans votre haine. Je ne pourrais
-jamais répondre à l'affection dont il vous a plu de m'honorer, et
-certainement je ne l'ai jamais encouragée. M. Montoni n'a pu vous
-outrager; vous devez savoir qu'il n'a pas droit de disposer de ma main,
-quand même il en aurait eu le pouvoir. Laissez-le, quittez ce château;
-vous le pouvez avec sûreté. Epargnez-vous les affreuses conséquences
-d'une vengeance injuste et le remords certain d'avoir prolongé mes
-souffrances.
-
---Est-ce pour ma sûreté, ou pour celle de Montoni que vous sentez ces
-vives alarmes? dit Morano froidement et la regardant avec amertume.
-
---Pour l'une et l'autre, dit Emilie d'une voix tremblante.
-
---Une injuste vengeance! s'écria le comte en reprenant subitement le ton
-et l'éclat de la passion; oui, je quitterai ce château, mais je n'en
-sortirai pas seul. Mes gens m'attendent; ils vous porteront à ma
-voiture; vos cris seront inutiles; personne ici ne peut les entendre.
-Soumettez-vous donc en silence et laissez-vous conduire.
-
---Comte Morano, je suis maintenant en votre pouvoir; mais observez
-qu'une pareille conduite ne peut vous acquérir l'estime dont vous
-prétendez être digne. Vous vous préparez mille remords dans les chagrins
-d'une orpheline sans amis, qui ne peut plus vous éviter. Croyez-vous
-donc votre coeur si endurci que vous puissiez être témoin insensible des
-cruelles souffrances auxquelles vous allez me condamner?
-
-Emilie fut interrompue par le murmure de son chien, qui se jeta une
-seconde fois hors du lit; Morano regarda l'escalier, et n'y voyant
-personne, il cria à haute voix: _Cesario!_
-
-Un homme parut à la porte de l'escalier, on entendit les pas de quelques
-autres. Emilie poussa un grand cri, pendant que Morano l'entraînait à
-travers la chambre. A l'instant elle entendit du bruit à la porte qui
-ouvrait sur le corridor. Le comte s'arrêta, comme s'il eût hésité entre
-l'amour et la vengeance; la porte s'ouvrit, et Montoni, suivi du vieil
-intendant et de quelques autres personnes, se précipita dans la chambre.
-
-[Illustration: L'enlèvement.]
-
---En garde! cria Montoni. Le comte n'attendit point un second défi; il
-remit Emilie à ses gens, qui remplissaient tout l'escalier, et se
-retournant avec fierté: C'est à ton tour, infâme, dit-il en fondant sur
-lui. Montoni para le coup, et chercha lui-même à frapper; quelques-uns
-des assistants tentèrent de les séparer, d'autres arrachèrent Emilie aux
-gens de Morano.
-
---Est-ce pour cela, comte Morano, dit Montoni d'un ton d'ironie, est-ce
-pour cela que je vous recevais sous mon toit et que je vous permettais,
-à vous, mon ennemi déclaré, d'y passer la nuit? Etiez-vous venu pour
-récompenser mon hospitalité par une indigne trahison, et m'enlever ainsi
-ma nièce?
-
---Que celui qui parle de trahison, répliqua Morano avec une véhémence
-concentrée, ose se montrer sans rougir. Montoni, vous êtes un infâme:
-s'il y a trahison dans cette affaire, c'est vous seul qui en êtes
-l'auteur.
-
---Lâche! cria Montoni échappant à ceux qui le retenaient, et courant sur
-le comte. Ils sortirent dans le corridor, et le combat fut si furieux
-que personne n'osait approcher. Montoni jurait d'ailleurs que si
-quelqu'un s'avançait, il périrait dans l'instant sous ses coups.
-
-La jalousie, la vengeance, prêtaient à Morano leur rage et leur
-aveuglement. Montoni, de sang-froid, habile et se possédant, avait
-l'avantage. Il blessa son adversaire, il en fut blessé; mais à l'instant
-il lui fit lui-même une large blessure, et d'un coup de fouet fit voler
-au loin son épée. Le comte tomba entre les bras de son valet de chambre.
-Montoni, lui appuyant son épée sur la poitrine, voulut l'obliger à lui
-demander la vie. Morano, succombant à sa blessure, eut à peine répliqué
-par un geste et par quelques mots qu'il n'y consentait pas, qu'il
-s'évanouit. Montoni, cependant, allait lui plonger l'épée dans le sein;
-Cavigni lui arrêta le bras. Il ne céda pas sans une extrême peine; mais
-en voyant son ennemi renversé, il ordonna qu'on l'emportât sur-le-champ
-hors du château.
-
-A cet instant, Emilie, qui n'avait pu sortir de sa chambre pendant tout
-cet affreux tumulte, Emilie vint au corridor, et plaida pour l'humanité
-avec le sentiment de la plus vive bienveillance. Elle supplia Montoni
-d'accorder à Morano, dans le château, le secours que demandait son état.
-Montoni, qui rarement écoutait la pitié, semblait en ce moment être
-affamé de vengeance. Avec la cruauté d'un monstre, il ordonna pour la
-seconde fois que son ennemi vaincu fût enlevé du château dans l'état où
-il était; et les environs, couverts de bois, offraient à peine une
-chaumière solitaire pour l'abriter pendant la nuit.
-
-Les domestiques du comte déclarèrent qu'ils ne l'emporteraient pas,
-jusqu'à ce qu'il eût au moins donné quelque signe de vie. Ceux de
-Montoni restaient immobiles. Cavigni faisait des représentations; Emilie
-seule, supérieure aux menaces de Montoni, apporta de l'eau à Morano, et
-commanda aux assistants de bander sa plaie. Montoni, à la fin, sentit
-quelque douleur à la sienne, et se retira pour la faire visiter.
-
-Le comte, pendant ce temps, revenait à lui peu à peu. Le premier objet
-qui le frappa, lorsqu'il ouvrit les yeux, fut Emilie penchée sur lui
-avec l'expression d'une extrême inquiétude. Il la contempla d'un air
-douloureux.
-
---J'ai mérité ceci, dit-il, mais non pas de Montoni. C'est de vous,
-Emilie, que je méritais une punition, et je n'en reçois que de la pitié.
-
-Cesario proposa d'aller d'abord s'informer d'une chaumière avant de le
-déplacer. Mais Morano était trop impatient de partir. L'angoisse de son
-esprit paraissait encore plus violente que n'était celle de sa blessure.
-Il rejeta dédaigneusement la proposition de Cavigni, et ne voulut point
-qu'on obtînt pour lui de Montoni la permission de passer la nuit au
-château. Cesario voulait faire avancer la voiture; mais le comte le lui
-défendit.--Je ne pourrais pas la supporter, dit-il; appelez mes
-domestiques, ils me transporteront à bras.
-
-A la fin, néanmoins, Morano, se calmant un peu, consentit que Cesario
-allât d'abord préparer la chaumière. Emilie, voyant qu'il avait repris
-ses sens, allait quitter le corridor, quand un messager de Montoni vint
-à elle pour le lui prescrire, et ajouta que, si le comte n'était point
-parti, il s'éloignât aussitôt. L'indignation étincela dans les regards
-de Morano, et colora vivement ses joues.
-
---Dites à Montoni, reprit-il, que je m'éloignerai quand cela me
-conviendra. Je quitterai ce château, qu'il lui plaît d'appeler le sien,
-comme on quitte le nid d'un serpent. Mais ce n'est pas la dernière fois
-qu'il entendra parler de moi. Dites-lui que, si je puis l'empêcher, je
-ne laisserai pas un autre meurtre sur sa conscience.
-
---Comte Morano, savez-vous ce que vous dites? dit Cavigni.
-
---Oui, signor, je sais bien ce que je dis, et il entendra ce que je veux
-dire. Sa conscience, sur ce point, secondera son intelligence.
-
---Comte Morano, dit Verezzi, qui jusque-là observait en silence, osez
-encore insulter mon ami, et je vous plonge mon épée dans le coeur.
-
---Cette action serait digne de l'ami d'un infâme, dit Morano. Et la
-violence de son indignation le fit soulever des bras de ses serviteurs.
-Mais cette énergie ne fut que momentanée: il retomba épuisé par cet
-effort. Les gens de Montoni retenaient alors Verezzi, qui semblait
-disposé à remplir sa menace. Cavigni, moins dépravé que lui, tâchait de
-le faire sortir. Emilie, qu'une vive compassion avait jusqu'alors
-retenue, se retirait en ce moment avec une nouvelle terreur; la voix de
-Morano l'arrêta. Il fit un geste faible, et lui demanda de s'approcher
-plus près. Elle avança d'un pas timide; mais la langueur qui décomposait
-tous les traits du blessé, excita son extrême pitié, et vainquit toute
-sa terreur.
-
---Je vous quitte pour toujours, lui dit-il, peut-être ne vous verrais-je
-plus. Je voudrais, Emilie, emporter mon pardon. Le dirai-je? je voudrais
-emporter jusqu'à votre bienveillance.
-
---Recevez ce pardon, dit Emilie, et les voeux bien sincères que je fais
-pour votre heureuse guérison.
-
---Et seulement pour ma guérison! dit Morano en soupirant.--Pour votre
-bonheur, ajouta Emilie.
-
---Peut-être devrais-je être content, reprit-il, je n'en mérite pas
-davantage. Mais j'ose vous le demander, Emilie, pensez à moi; oubliez
-mon offense, et rappelez-vous seulement toute la passion qui la causa.
-
-Emilie paraissait impatiente de s'éloigner.--Je vous prie, comte,
-dit-elle, songez à votre sûreté, et ne restez pas plus longtemps: je
-tremble des conséquences de l'emportement de Verezzi et du ressentiment
-de Montoni, s'il apprenait que vous êtes ici.
-
-Le visage de Morano se couvrit de rougeur.--Vous prenez intérêt à ma
-sûreté, dit-il, j'en prendrai soin et je sortirai d'ici; mais avant que
-je me retire, laissez-moi entendre de vous que vous faites des voeux
-pour moi; et en disant ces mots il la regarda d'un air tendre et
-affligé.
-
-Emilie en renouvela l'assurance; il prit sa main qu'elle retirai à
-peine, et la porta jusqu'à ses lèvres.--Adieu, comte Morano, dit Emilie;
-elle allait se retirer, quand un second message arriva de la part de
-Montoni; elle conjura Morano, s'il voulait conserver sa vie, de quitter
-à l'instant le château, et n'osant pas désobéir au second ordre de
-Montoni, elle sortit pour l'aller trouver.
-
-Il était au salon de cèdre qui joignait la grande salle, couché sur un
-sopha; il souffrait tellement de sa blessure, que peu de personnes y
-eussent mis autant de courage. Sa physionomie sévère, mais froide,
-exprimait la noirceur de la vengeance, mais aucun symptôme de douleur.
-Dans tous les temps il avait méprisé toutes les douleurs physiques, et
-ne cédait jamais qu'aux crises violentes de son âme. Il était entouré du
-vieux Carlo et du signor Bertolini; mais madame Montoni n'était pas avec
-lui.
-
-Emilie tremblait en approchant: elle reçut une forte réprimande pour
-n'avoir pas obéi à ses ordres, et elle vit bien qu'il attribuait sa
-station dans le corridor à des motifs dont son âme pure n'avait pas même
-conçu l'idée.
-
---C'est un exemple du caprice des femmes, dit-il, et j'aurais dû le
-prévoir. Vous rejetiez obstinément le comte, pendant que je le
-favorisais; vous le favorisez au moment où je le congédie.
-
---Je ne vous comprends pas, dit Emilie surprise; vous ne prétendez
-sûrement pas que le comte, en visitant la double chambre, ait été
-approuvé par moi.
-
---Vous ajoutez l'hypocrisie au caprice, dit Montoni en fronçant le
-sourcil: vous vous livrez à la satire; mais avant de vous permettre de
-gouverner les autres, songez à bien apprendre à pratiquer les vertus
-qu'on exige des femmes, la sincérité, la modestie et l'obéissance.
-
-Emilie, qui s'était toujours efforcée de conformer sa conduite à la plus
-stricte délicatesse, et dont l'esprit concevait si bien non-seulement
-tout ce qui est juste en morale, mais tout ce qui embellit le caractère
-d'une femme, fut choquée de ces paroles. Montoni parut s'apaiser; et
-quand Ludovico vint annoncer que Morano était hors du château, il dit à
-Emilie qu'elle pouvait se retirer.
-
-Elle s'éloigna volontiers de sa présence; mais la pensée de rester toute
-la nuit dans une chambre dont la porte pouvait s'ouvrir à tout le monde,
-lui fit alors plus de frayeur que jamais. Elle se détermina à frapper
-chez madame Montoni, et à demander qu'il lui fût permis de retenir
-Annette.
-
-En approchant de l'appartement de sa tante, Emilie le trouva fermé;
-bientôt il fut ouvert par madame Montoni elle-même.
-
-On peut se souvenir qu'Emilie, peu d'heures avant, s'était glissée dans
-la chambre à coucher de sa tante, mais c'était par une petite porte. Le
-calme de madame Montoni lui fit juger qu'elle ignorait l'accident de son
-époux; elle voulut le lui raconter, et commença avec une extrême
-précaution; sa tante l'interrompit en lui disant qu'elle savait tout.
-
-Emilie savait par elle-même qu'elle avait peu de raisons pour aimer
-Montoni, mais elle ne la croyait pas capable d'une aussi complète
-indifférence. Elle obtint la permission d'emmener Annette dans sa
-chambre, et elle s'y retira aussitôt.
-
-Une trace de sang, qui marquait le corridor, conduisait droit à son
-appartement; et sur la place où le comte Morano avait combattu, le
-carreau en était tout couvert. Emilie frissonna, et se soutint sur
-Annette en y passant; elle voulut en arrivant, puisque la porte de
-l'escalier avait été ouverte, et qu'Annette était avec elle, examiner
-l'issue de cet escalier; à cette circonstance tenait essentiellement sa
-tranquillité. Annette, moitié curieuse, moitié effrayée, consentit
-volontiers à descendre; mais en se rapprochant elles retrouvèrent la
-porte verrouillée par dehors, et tout ce qu'elles purent faire fut de
-l'assurer en dedans, en y plaçant les meubles les plus lourds qu'il leur
-fut possible de remuer. Emilie alla se mettre au lit, et Annette resta
-sur une chaise près de la cheminée, où quelques charbons fumaient
-encore.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-
-Il est nécessaire de rapporter maintenant quelques circonstances dont le
-brusque départ de Venise et la suite rapide d'événements qui se
-succédèrent au château n'avaient pas permis de s'occuper.
-
-Le matin même de ce départ, Morano, à l'heure convenue, se rendit à la
-maison de Montoni, pour y recevoir son épouse. Il fut un peu surpris du
-silence et de la solitude des portiques, que remplissaient ordinairement
-les domestiques de Montoni; mais sa surprise bientôt fit place au comble
-de l'étonnement, et cet étonnement à la rage, quand une vieille femme
-ouvrit la porte, et dit à ses serviteurs que son maître, sa famille et
-toute sa suite avaient quitté Venise de très-bonne heure pour aller en
-terre ferme. N'en pouvant croire ses gens, il sortit de sa gondole, et
-courut dans la salle pour en apprendre davantage. La vieille femme, qui
-seule avait soin de la maison, persista dans son histoire, et la
-solitude des appartements déserts le convainquit de la vérité.
-
-Quand la bonne femme se fut remise de sa frayeur, elle lui conta tout ce
-qu'elle savait; c'était, à la vérité, bien peu de chose, mais assez pour
-apprendre à Morano que Montoni était allé à son château des Apennins. Il
-l'y suivit, aussitôt que ses gens eurent achevé ses préparatifs. Un ami
-l'accompagnait, ainsi qu'un grand nombre de domestiques. Il était décidé
-à obtenir Emilie, ou à faire tomber sur Montoni toute sa vengeance.
-Quand son esprit fut remis de sa première effervescence, et que ses
-idées se furent éclaircies, sa conscience lui suggéra certains souvenirs
-qui expliquaient assez toute la conduite de Montoni. Mais comment ce
-dernier aurait-il pu soupçonner une intention que lui seul connaissait,
-et qu'il ne pouvait deviner? Sur ce point, néanmoins, il avait été trahi
-par l'intelligence sympathique qui existe pour ainsi dire entre les âmes
-peu délicates, et qui fait juger à un homme ce qu'un autre doit faire
-dans une circonstance donnée. C'est ce qui était arrivé à Montoni. Il
-avait acquis, à la fin, la preuve irrécusable de ce que déjà il
-soupçonnait: c'est que la fortune de Morano, au lieu d'être
-considérable, comme d'abord il l'avait cru, était, au contraire, en
-assez mauvais état. Montoni n'avait favorisé ses prétentions que par des
-motifs personnels, par orgueil, par avarice. Une alliance avec un noble
-vénitien aurait sûrement satisfait l'un, et l'autre spéculait sur les
-propriétés d'Emilie en Gascogne, qu'on devait lui abandonner le jour
-même de son mariage. Il avait, dès le premier moment, suspecté en
-quelque chose le dérangement et la folie du comte, mais c'était
-seulement à la veille des noces projetées qu'il s'était convaincu de sa
-ruine. Il n'hésita pas à conclure que Morano le frustrait sûrement des
-propriétés d'Emilie, et cette pensée ne fut plus un doute quand, après
-être convenus de signer le traité la nuit même, le comte manqua à sa
-parole. Un homme aussi peu réfléchi, aussi distrait que Morano, dans un
-moment où ses noces l'occupaient, avait bien pu oublier un pareil
-engagement, sans que ce fût à dessein; mais Montoni n'hésita point à
-l'expliquer dans ses propres idées. Après avoir attendu longtemps
-l'arrivée du comte, il avait commandé à tous ses gens d'être prêts au
-premier signal. En se pressant de gagner Udolphe, il voulait soustraire
-Emilie à toutes les recherches de Morano, et rompre cette affaire sans
-s'exposer à aucune altercation. Si le comte, au contraire, n'avait,
-comme il les appelait, que des prétentions honorables, il suivrait sans
-doute Emilie, et signerait l'écrit projeté. Avec cette condition,
-l'intérêt de Montoni pour elle était si nul, qu'il l'aurait sacrifiée
-sans scrupule aux désirs d'un homme ruiné, dans l'unique vue de
-s'enrichir lui-même. Il s'abstint néanmoins de lui dire un seul mot sur
-les motifs de son départ, dans la crainte qu'une autre fois un rayon
-d'espérance ne la rendît moins traitable.
-
-C'est par ces considérations qu'il avait soudain quitté Venise; et, par
-des considérations opposées, Morano l'avait poursuivi à travers les
-précipices de l'Apennin. Quand on annonça son arrivée, Montoni, ne
-doutant pas qu'il ne vînt accomplir sa promesse, se hâta de le recevoir;
-mais la rage, les expressions, le maintien de Morano lorsqu'il entra, le
-détrompèrent au moment même. Montoni expliqua en partie les raisons de
-son brusque départ, et le comte, persistant à demander Emilie, accabla
-Montoni de reproches, sans parler de l'ancien traité.
-
-Montoni, à la fin, las de cette dispute, en remit la conclusion au
-lendemain, et Morano se retira avec quelque espérance sur l'apparente
-indécision de Montoni. Néanmoins, quand, au milieu du silence de sa
-chambre, il se rappela leur entretien, son caractère et les exemples de
-sa duplicité, le peu d'espoir qu'il conservait l'abandonna, et il
-résolut de ne pas perdre l'occasion d'obtenir autrement Emilie. Il
-appela son valet de confiance, lui dit son dessein, et le chargea de
-découvrir parmi les domestiques de Montoni quelqu'un qui voulût
-consentir à seconder l'enlèvement d'Emilie: il s'en remettait au choix
-et à la prudence de son agent; ce n'était pas à tort. Celui-ci découvrit
-un homme que Montoni dernièrement avait traité avec rigueur, et qui ne
-songeait qu'à le trahir. Cet homme conduisit Cesario autour du château,
-et par un passage secret l'introduisit à l'escalier: il lui indiqua
-ensuite un chemin plus court dans le bâtiment, et lui donna les clefs
-qui pouvaient favoriser sa retraite. L'homme fut d'avance bien
-récompensé de sa peine, et l'on a vu comment la trahison du comte avait
-été récompensée.
-
-Montoni le lendemain fut comme à l'ordinaire; il avait seulement le bras
-soutenu par une écharpe: il fit le tour des remparts, et visita ses
-ouvriers: il en demanda un plus grand nombre, et revint au château, où
-des nouveaux venus l'attendaient.
-
-Pendant ce temps, le comte se trouvait sous le chaume, dans les forêts
-de la vallée, accablé d'une double souffrance, et méditant une vengeance
-profonde contre Montoni. Son serviteur, qu'il avait dépêché à la ville
-la plus voisine, qui était encore fort éloignée, ne revint que le
-lendemain avec un chirurgien. Le docteur refusa de s'expliquer avant
-d'avoir suivi les progrès de la blessure; il fit prendre au malade une
-potion calmante, et resta près de lui pour juger de son effet.
-
-Emilie, tout le reste d'une nuit si troublée, avait cependant dormi en
-repos. A son réveil, elle se rappela qu'enfin elle était délivrée des
-persécutions de Morano; elle se sentit soulagée subitement d'une grande
-partie des maux qui depuis longtemps pesaient sur elle. Tout ce qui
-l'affligeait encore venait des ouvertures qu'avait jetées Morano sur les
-vues de Montoni; il avait dit que ses projets ne pouvaient se concevoir,
-mais qu'ils étaient terribles. Pour en éloigner la pensée, elle chercha
-ses crayons, se mit à une fenêtre, et contempla le paysage pour y
-choisir un point de vue.
-
-Ainsi occupée, elle reconnut sur les remparts les hommes nouvellement
-arrivés au château. La vue de ces étrangers la surprit, mais plus encore
-leur extérieur. Il y avait une singularité dans leur costume, une fierté
-dans leurs regards, qui captiva son attention. Elle se retira de la
-fenêtre pendant qu'ils passaient au-dessous; mais elle s'y remit pour
-les mieux observer. Leurs figures s'accordaient si bien avec l'aspérité
-de toute la scène, que, pendant qu'ils regardaient le château, elle les
-dessina en bandits et les plaça dans son tableau.
-
-[Illustration: Les trois étrangers.]
-
-Carlo, ayant procuré à ces hommes les rafraîchissements nécessaires,
-revint près de Montoni, comme il en avait reçu l'ordre. Celui-ci voulait
-découvrir quel était le domestique de qui, la nuit précédente, Morano
-avait reçu les clefs; mais Carlo, trop fidèle à son maître pour souffrir
-paisiblement qu'on pût lui nuire, n'aurait pas dénoncé son camarade à la
-justice elle-même. Il assura qu'il l'ignorait, et que l'entretien des
-deux domestiques étrangers ne lui avait pas appris autre chose que le
-complot.
-
-Montoni se rendit à l'appartement de son épouse. Emilie ne tarda pas à
-l'y joindre; elle les trouva dans une violente contestation; elle
-voulait se retirer quand sa tante la rappela et prétendit qu'elle fût
-présente.--Vous serez témoin, dit-elle, de ma résistance. Maintenant,
-monsieur, répétez le commandement auquel j'ai si souvent refusé d'obéir.
-
-Montoni se retourna, et prenant un visage sévère, il enjoignit à Emilie
-de se retirer sur-le-champ. Sa tante insista pour qu'elle ne partît
-point. Emilie désirait échapper au spectacle d'une pareille querelle:
-elle désirait de servir sa tante, mais elle désespérait d'apaiser
-Montoni, dans les regards duquel se peignait en traits de feu la
-violente tempête de son âme.
-
---Sortez, dit-il d'une voix de tonnerre. Emilie obéit, et se retira sur
-le rempart où les étrangers n'étaient plus. Elle médita sur le
-malheureux mariage qu'avait fait la soeur de son père, et sur l'horreur
-de sa propre situation, dont la ridicule imprudence de sa tante était
-aussi devenue la cause.
-
-Pendant qu'elle se promenait ainsi sur le rempart, Annette parut à la
-porte de la salle, et regardant avec précaution, s'avança pour la
-joindre.
-
---Ma chère demoiselle, je vous cherche dans tout le château, dit-elle;
-si vous voulez me suivre, je vous montrerai un tableau.
-
---Un tableau! s'écria Emilie en frémissant.
-
---Oui, mademoiselle, un portrait de l'ancienne dame de ce château. Le
-vieux Carlo vient de me dire que c'était elle, et je pensais que vous
-seriez curieuse de la voir. Quant à ma maîtresse, vous savez,
-mademoiselle, qu'on ne peut pas lui parler de cela.
-
---Ainsi, dit Emilie, vous en parlez donc à tout le monde?
-
---Oui, mademoiselle; que faire ici, à moins que d'y parler? Si j'étais
-dans un cachot, et qu'on me laissât parler, ce serait du moins un peu de
-consolation. Oui, je voudrais parler, quand ce ne serait qu'aux
-murailles. Mais venez, mademoiselle, ne perdons point de temps, il faut
-que je vous montre le tableau.
-
---Est-il voilé? dit Emilie après un moment de silence.
-
---Ma chère demoiselle, reprit Annette en regardant Emilie, pourquoi donc
-pâlissez-vous? Vous vous trouvez incommodée?
-
---Non, Annette, je me trouve fort bien; mais je n'ai aucun désir de voir
-ce tableau; vous pouvez aller dans la salle.
-
---Quoi! mademoiselle, ne pas voir la dame du château, la dame qui
-disparut si étrangement! Oh bien! pour moi, j'aurais franchi toutes les
-montagnes pour voir un semblable portrait. Pour vous dire au fond ce que
-je pense, il n'y a que cette histoire singulière qui puisse me soutenir
-dans ce vieux château, et pourtant d'y penser je sens que je frissonne.
-
---Etes-vous sûre que c'est un tableau? dit Emilie. L'avez-vous vu?
-est-il voilé?
-
---Sainte vierge Marie! mademoiselle, oui, non et oui. Je suis sûre que
-c'est un tableau. Je l'ai vu. Il n'est pas voilé.
-
-Le ton, l'air de surprise avec lesquels tout cela fut dit, rappelèrent à
-Emilie sa prudence ordinaire; un sourire dissimula son émotion. Elle dit
-à Annette de la conduire à son tableau. Il était dans une chambre mal
-éclairée, voisine de celle où se tenaient les domestiques.
-
---Le voilà, mademoiselle, dit Annette d'une voix basse et en le
-montrant. Emilie s'avança et regarda le tableau. Il représentait une
-dame à la fleur de l'âge et de la beauté. Les traits en étaient nobles,
-réguliers, pleins d'une expression forte, mais non pas de cette
-séduisante douceur que voulait trouver Emilie, et de cette mélancolie
-pensive qu'elle aimait à rencontrer.
-
---Combien s'est-il passé d'années, dit Emilie, depuis que cette dame a
-disparu?
-
---Vingt ans, mademoiselle, ou environ, à ce qu'ils disent. Je sais qu'il
-y a longtemps.
-
-Emilie continuait à examiner le portrait.
-
---Je pense, reprit Annette, que monsieur devrait le placer dans une plus
-belle chambre que celle-ci. A mon avis, le portrait de la dame dont il
-tient ses richesses devrait être logé dans l'appartement d'honneur.
-
---C'était une belle dame assurément, continua Annette, et monsieur
-pourrait sans rougir le faire porter au grand appartement où se trouve
-le tableau voilé. Emilie se retourna. Mais quant à cela, on ne l'y
-verrait pas mieux qu'ici; j'en trouve toujours la porte fermée.
-
---Sortons d'ici, dit Emilie, et laissez-moi, Annette, vous le
-recommander encore. Soyez très-réservée dans vos discours, et ne laissez
-pas soupçonner que vous sachiez la moindre chose au sujet de ce tableau.
-
---Sainte mère de Dieu! cria Annette, ce n'est pas un secret. Tous les
-domestiques l'ont bien vu.
-
-Emilie tressaillit.--Comment cela se peut-il? dit-elle. L'avoir vu!
-Quand? Comment?
-
---Ma chère demoiselle, il n'y a rien de surprenant. Nous avons tous un
-peu plus de curiosité que vous n'en avez vous-même.
-
---Vous m'aviez dit, à ce que je croyais, dit Emilie, que la porte en
-était fermée?
-
---Si cela était, mademoiselle, dit Annette en regardant de tous côtés,
-comment aurions-nous pu entrer?
-
---Oh! vous parlez de ce tableau-ci, dit Emilie en se calmant. Venez,
-Annette. Je ne vois plus rien qui soit digne d'attention; il faut
-sortir.
-
-Emilie, en rentrant chez elle, vit Montoni descendre dans la salle. Elle
-retourna au cabinet de sa tante, qu'elle trouva seule et toute en
-pleurs. La douleur et le ressentiment luttaient sur sa physionomie.
-L'orgueil jusqu'à ce moment avait retenu ses plaintes. Jugeant d'Emilie
-par elle-même, et ne pouvant se dissimuler ce que méritait d'elle
-l'indignité de son traitement, elle croyait que ses chagrins
-exciteraient bien plutôt la joie de sa nièce qu'aucun sentiment de
-sympathie. Elle pensait qu'elle la mépriserait, et sûrement ne la
-plaindrait pas. Mais elle connaissait mal la bonté d'Emilie.
-
-Les peines de madame Montoni l'emportèrent enfin sur son orgueil. Quand
-Emilie était entrée le matin, elle les aurait dévoilées toutes, si son
-époux ne l'eût prévenue: et dans ce moment où sa présence ne la
-contraignait plus, elle exhala ses plaintes amères.
-
---O Emilie! s'écria-t-elle, je suis la plus malheureuse des femmes! Je
-suis traitée d'une manière cruelle! Qui l'eût prévu, quand j'avais
-devant moi une si belle perspective, que j'éprouverais un si affreux
-destin? Qui l'eût pensé, quand j'épousai un homme comme M. Montoni, que
-j'empoisonnais toute ma vie? Il n'est aucun moyen de juger le meilleur
-parti qu'on ait à prendre; il n'en est point pour reconnaître un bien
-solide. Les plus flatteuses espérances nous abusent; les plus sages y
-sont trompés. Qui eût prévu, quand j'épousais M. Montoni, que je me
-repentirais de ma _générosité_?
-
-Emilie s'assit près de sa tante, prit sa main; et de cet air
-compatissant qui indiquerait un ange gardien, elle lui parla dans
-l'accent le plus tendre. Tous ses discours ne calmaient point madame
-Montoni. Elle avait besoin de se plaindre encore plus que d'être
-consolée; et ce fut seulement par ses exclamations qu'Emilie en connut
-la cause particulière.
-
---Homme ingrat! dit madame Montoni, il m'a trompée de toute manière. Il
-a su m'arracher à ma patrie, à mes amis; il m'enferme dans ce vieux
-château, et il pense me faire plier à tous ses desseins! Il verra bien
-qu'il s'est trompé; il verra bien qu'aucune menace ne peut m'engager
-à... Mais qui donc l'aurait cru? qui l'aurait supposé qu'avec son nom,
-son apparente richesse, cet homme n'avait aucune fortune? non, pas un
-sequin qui lui appartînt! J'avais fait pour le mieux: je le croyais un
-homme d'importance; je lui croyais de grandes propriétés. Autrement,
-l'aurais-je épousé? Ingrat, perfide mortel! Elle s'arrêta pour respirer.
-
---Ma chère tante, calmez-vous, dit Emilie; ce château, la maison de
-Venise sont à lui. Puis-je vous demander quelles sont les circonstances
-qui vous affligent plus particulièrement?
-
---Quelles circonstances! s'écria madame Montoni en colère; quoi, cela
-n'est-il pas suffisant? Depuis longtemps ruiné au jeu, il a encore perdu
-tout ce que je lui avais donné; il prétend aujourd'hui, que je lui livre
-mes contrats. Il est heureux pour moi que la plus grande partie de mes
-biens se trouve tout entière à mon nom: il veut les fondre aussi, et se
-jeter dans un infernal projet, dont lui seul peut comprendre l'idée;
-et... et... tout cela n'est-il pas suffisant?
-
---Assurément, dit Emilie: mais rappelez-vous, madame, que je l'ignorais
-absolument.
-
---Et n'est-il pas bien suffisant, reprit sa tante, que sa ruine soit
-absolue, qu'il soit écrasé de dettes, tellement que ni ce château, ni la
-maison de Venise ne lui resteraient, si ses dettes honorables ou
-déshonorantes se trouvaient payées?
-
---Je suis affligée de ce que vous me dites, dit Emilie.
-
---Et n'est-il pas bien suffisant, interrompit madame Montoni, qu'il
-m'ait traitée avec cette négligence, avec cette cruauté, parce que le
-lui refusais mes contrats; parce qu'au lieu de trembler à ses menaces,
-je l'ai défié avec résolution, et lui ai reproché une si honteuse
-conduite? moi, dont le seul tort est une trop grande bonté, une
-générosité trop facile! je me vois enchaînée pour la vie à ce vil,
-perfide et cruel monstre!
-
-Emilie vit que ses malheurs n'admettaient point de consolation réelle,
-et méprisant les phrases communes, elle aima mieux garder le silence;
-mais madame Montoni, jalouse de toute son importance, prit ce silence
-pour celui de l'indifférence ou du mépris, et reprocha à Emilie l'oubli
-de ses devoirs et le manque de sentiment.
-
---Oh! comme je me défiais de cette sensibilité si vantée quand on la
-mettrait à l'épreuve! reprit-elle; je savais bien qu'elle ne vous
-enseignerait ni tendresse, ni affection pour des parents qui vous ont
-traitée comme leur fille.
-
---Pardonnez-moi, madame, dit Emilie avec douceur; je me vante peu, et si
-je le faisais, je ne me vanterais pas de ma sensibilité: c'est un don
-peut-être plus à craindre qu'à désirer.
-
---C'est à merveille, ma nièce, je ne disputerai point avec vous; mais
-comme je le disais, Montoni m'a menacée avec violence, si je refuse plus
-longtemps de lui signer l'abandon de mes contrats; c'était le sujet de
-notre contestation quand vous êtes entrée ce matin. Je suis maintenant
-déterminée: nul pouvoir sur la terre ne pourra m'y contraindre; je
-n'endurerai point tous ces procédés de sang-froid: il apprendra de moi
-ce que c'est que son caractère; je lui dirai tout ce qu'il mérite, en
-dépit de sa menace et de sa férocité.
-
---Votre situation, madame, dit Emilie, est moins désespérée peut-être
-que vous ne pensez. M. Montoni peut vous peindre ses affaires en plus
-mauvais état qu'elles ne sont réellement, pour exagérer, démontrer le
-besoin qu'il a de vos contrats: d'ailleurs, tant que vous les garderez
-ils vous offriront une ressource, si la future conduite de votre mari
-vous obligeait enfin à vous séparer de lui.
-
-Madame Montoni l'interrompit impatiemment.--Insensible, cruelle fille!
-s'écria-t-elle: vous voulez donc me persuader que je n'ai pas sujet de
-me plaindre? que mon mari est dans une position brillante, que mon
-avenir est consolant, que mes douleurs sont puériles, romanesques, ainsi
-que les vôtres? Etrange consolation! me persuader que je suis hors de
-sens et de sentiment, parce que vous n'avez aucun sentiment vous-même.
-J'imaginais ouvrir mon coeur à une personne compatissante qui
-sympathiserait avec mes peines; mais je le vois trop, les gens à
-sentiments ne savent sentir que pour eux seuls. Retirez-vous.
-
-Emilie, sans lui répliquer, s'éloigna dans le même moment avec un
-mélange de pitié et de mépris.
-
-Emilie prit son voile et descendit aux remparts, la seule promenade qui
-lui fût permise. Elle eût bien désiré de parcourir les bois au-dessous,
-et surtout de contempler les sublimes tableaux du voisinage. Montoni ne
-consentant pas qu'elle sortît des portes du château, elle cherchait à se
-contenter des vues pittoresques qu'elle observait de la muraille. Les
-paysans qu'on employait aux fortifications étaient alors éloignés de
-leur ouvrage, et personne n'était sur les remparts; le ciel était sombre
-et triste comme elle. Cependant, le soleil perçant tout à coup au
-travers des nuages, Emilie voulut voir l'effet qu'il devait produire sur
-la tour du couchant: en se retournant, elle aperçut les trois étrangers
-arrivés le matin; elle tressaillit, une crainte involontaire s'empara
-d'elle, et regardant sur le rempart, elle n'y vit pas d'autres
-personnes. Ils s'approchèrent pendant qu'elle hésitait; la porte de la
-terrasse vers laquelle ils marchaient était toujours fermée, et pour
-sortir par l'autre, il fallait bien passer près d'eux. Avant de s'y
-résoudre, elle baissa son voile sur sa tête, mais il cachait mal sa
-beauté. Ils la regardèrent attentivement, et se parlèrent en mauvais
-italien; elle n'entendit que quelques mots: la fierté de leurs figures,
-à mesure qu'elle s'approchait d'eux, la frappa plus que n'avait encore
-fait la singularité de leurs vêtements. L'air et surtout la figure de
-celui qui marchait entre deux attirèrent son attention: elle exprimait
-une fierté sauvage, une sorte de férocité noire, et pourtant maligne:
-elle se sentit soulevée d'horreur. Ce caractère se lisait si facilement
-dans les traits de cet inconnu, qu'un seul coup d'oeil l'imprima dans sa
-mémoire: elle avait passé très-vite, et à peine avait-elle un instant
-levé sur tout ce groupe un seul regard timide. Dès qu'elle fut au bout
-de la terrasse, elle se retourna, et vit les étrangers à l'ombre de la
-tourelle, qui la considéraient avec soin, et indiquaient par tous leurs
-gestes un entretien fort animé. Elle sortit du rempart, et se retira
-chez elle.
-
-Montoni soupa fort tard et s'entretint avec ses hôtes dans le salon de
-cèdre, enflé de son triomphe récent sur Morano: il vida souvent son
-verre et s'abandonna sans mesure aux plaisirs de la table et de la
-conversation. La gaieté de Cavigni semblait, au contraire, gênée par
-l'inquiétude: il attachait ses regards sur Verezzi qu'il avait eu peine
-à contenir jusqu'alors, et qui voulait toujours faire part à Montoni des
-dernières insultes du comte.
-
-Un des convives revint à l'événement de la précédente soirée: les yeux
-de Verezzi étincelèrent; ensuite on parla d'Emilie, et ce fut un concert
-d'éloges. Montoni seul gardait le silence.
-
-Quand les domestiques furent sortis, la conversation devint plus libre;
-le caractère irascible de Verezzi mêlait quelquefois un peu d'aigreur à
-ce qu'il disait; mais Montoni déployait le sentiment de la supériorité
-jusque dans ses regards et dans ses manières. Un d'eux imprudemment vint
-à nommer de nouveau Morano: en ce moment Verezzi, échauffé par le vin,
-et sans égards aux signes que lui faisait Cavigni, donna mystérieusement
-quelques lumières sur l'incident de la veille. Montoni ne parut pas le
-remarquer: il continua de se taire, sans montrer aucune émotion. Cette
-apparente insensibilité ne faisant qu'augmenter la colère de Verezzi, il
-redit enfin le propos de Morano sur ce que le château ne lui appartenait
-pas légitimement, et sur ce que volontairement il ne lui laisserait pas
-un autre meurtre sur la conscience.
-
-Serai-je insulté à ma table, et le serai-je par mon ami? dit Montoni
-pâle de fureur. Pourquoi me répéter les propos d'un insensé! Verezzi,
-qui s'attendait à voir le courroux de Montoni se tourner contre Morano,
-regarda Cavigni d'un air surpris, et Cavigni jouit de sa confusion.
-Auriez-vous donc la faiblesse de croire aux discours d'un homme que le
-délire de la vengeance égare?
-
---Signor, dit Verezzi, nous ne croyons que ce que nous savons.--Comment?
-interrompit Montoni d'un air grave, où sont vos preuves?
-
---Nous ne croyons que ce que nous savons, répéta Verezzi, et nous ne
-savons rien de tout ce que Morano nous affirme. Montoni parut se
-remettre.--Je suis prompt, mes amis, dit-il, quand il est question de
-mon honneur: aucun homme n'en douterait avec impunité.
-
---Passez le verre, s'écria Montoni.--Nous boirons à la signora
-Saint-Aubert, dit Cavigni.--Avec votre permission, d'abord à la dame du
-château, reprit Bertolini. Montoni restait muet.--A la dame du château!
-dirent les hôtes; et Montoni fit un mouvement de tête pour y consentir.
-
---Je suis surpris, signor, lui dit Bertolini, que vous ayez si longtemps
-négligé ce château; c'est un bel édifice.
-
---Il convient fort à nos desseins, répliqua Montoni. Vous ne savez pas,
-il me semble, par quel accident je le possède?
-
---Mais, dit Bertolini en souriant, c'est un très-heureux accident, et je
-voudrais qu'il m'en arrivât un semblable.
-
-Montoni le regarda gravement.--Si vous voulez m'écouter, ajouta-t-il, je
-vous raconterai cette histoire.
-
-Les physionomies de Bertolini et de Verezzi exprimaient plus que de la
-curiosité. Cavigni, qui n'en manifestait aucune, savait probablement
-déjà l'histoire.
-
---Il y a près de vingt ans, dit Montoni, que ce château est en ma
-possession. La dame qui le possédait avec moi, n'était ma parente que de
-loin. Je suis le dernier de ma famille; elle était belle et riche; je
-lui offris mes voeux; elle en aimait un autre, et son coeur me rejeta.
-Il est vraisemblable que celui qu'elle favorisait la rejeta aussi
-elle-même. Une profonde et constante mélancolie s'empara d'elle; j'ai
-tout lieu de croire qu'elle-même abrégea ses jours. Je n'étais pas alors
-dans ce château: cet événement est rempli de singulières et mystérieuses
-circonstances, et je vais vous les répéter.
-
---Répétez-les, dit une voix.
-
-Montoni se tut; ses hôtes se regardèrent, et se demandèrent qui d'entre
-eux avait parlé. Ils s'aperçurent que tous en faisaient la question.
-Montoni, se remettant enfin, dit:--On nous écoute; nous reprendrons une
-autre fois: passez le verre.
-
-Les convives promenèrent leurs yeux autour de la salle.
-
---Nous sommes seuls, dit Verezzi, je vous prie, signor, continuez.
-
---N'entendez-vous pas quelque chose? dit Montoni.
-
---Il m'a semblé que oui, dit Bertolini.
-
---Pure illusion, dit Verezzi en regardant encore; nous ne sommes que
-nous. Je vous prie, signor, continuez.
-
-Montoni fit une pause; il reprit d'une voix plus basse, et les convives
-se serrèrent pour l'entendre.
-
---Vous devez savoir, signors, que la signora Laurentini montrait depuis
-quelques mois les symptômes d'un grand attachement, et même d'une
-imagination dérangée; son humeur était inégale. Quelquefois elle
-s'enfonçait dans une rêverie paisible; souvent c'étaient les transports
-d'un égarement frénétique. Un soir, dans le mois d'octobre, après un de
-ces accès, elle se retira seule dans sa chambre, et défendit qu'on
-l'interrompît. C'était la chambre au bout du corridor, et le théâtre de
-la scène d'hier. De ce moment on ne la vit plus.
-
---Comment! on ne la vit plus? s'écria Bertolini. Son corps ne se trouva
-pas dans la chambre?
-
---On ne trouva pas ses restes? s'écria tout le monde d'une voix unanime.
-
---Jamais, reprit Montoni.
-
---Quelles raisons eut-on de supposer qu'elle se fût tuée? dit encore
-Bertolini.--Oui, quelles raisons? dit Verezzi. Montoni lança à Verezzi
-un vif regard d'indignation.--Pardonnez-moi, signor, ajouta Verezzi, je
-ne pensais pas que la dame fût votre parente, quand j'en parlais si
-légèrement.
-
-Montoni reçut cette excuse.
-
---Je vous expliquerai bientôt cela, dit Montoni. Il faut d'abord que je
-vous rapporte un fait étrange. Cette conversation ne doit pas nous
-passer, signors. Ecoutez ce que je vais vous dire.
-
---Ecoutez, dit une voix.
-
-Ils étaient tous dans le silence, et Montoni changea de couleur.--Ceci
-n'est point une illusion, dit enfin Cavigni.--Non, dit Bertolini; je
-viens de l'entendre moi-même.
-
---Ceci devient très-extraordinaire, dit Montoni, qui se leva tout à
-coup.
-
-Tous les convives se levèrent en désordre.
-
-On appela les domestiques, on fit d'exactes recherches, et l'on ne
-trouva personne. La surprise, la consternation augmentèrent. Montoni fut
-déconcerté.--Quittons cette salle, dit-il, et le sujet de notre
-entretien; il est trop sérieux. Les hôtes étaient tous disposés à sortir
-de l'appartement; mais ils prièrent Montoni de passer dans une autre
-chambre, et de le finir. Rien ne put l'y déterminer; et malgré tous ses
-efforts pour paraître tranquille, il était visiblement très-agité.
-
---Comment, signor, dit Verezzi, seriez-vous superstitieux, vous qui riez
-si souvent de la crédulité des autres?
-
---Je ne suis pas superstitieux, répliqua Montoni; mais il faut connaître
-ce que cela veut dire. Il sortit à ces mots, et tout le monde se retira.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX.
-
-
-Revenons maintenant à Valancourt. On se souvient qu'il était resté à
-Toulouse depuis le départ d'Emilie, malheureux et désolé. Chaque jour il
-comptait s'éloigner, et n'accomplissait point cette résolution. Quitter
-un pays plein du souvenir d'Emilie lui semblait trop pénible. Il avait
-su gagner un domestique chargé d'entretenir le château de madame
-Montoni. Il pouvait donc visiter les jardins, et s'y promener des heures
-entières, avec une mélancolie qui n'était même pas sans douceur. Il
-revenait sans cesse vers la terrasse et le pavillon, où la veille de son
-départ il avait pris congé de la triste Emilie.
-
-Peu de temps après son arrivée à la maison de son frère, il reçut
-l'ordre de rejoindre son corps, et de se rendre à Paris. Une scène de
-plaisirs et de nouveautés, dont il avait à peine l'idée, s'ouvrit à lui
-dans ce séjour. Mais le plaisir dégoûta, et le monde fatigua d'abord un
-esprit malade comme le sien. Il devint bientôt l'objet des railleries de
-ses camarades; et dès qu'il avait un moment, il se retirait seul pour
-s'occuper d'Emilie. Peu à peu les riantes sociétés dans lesquelles il se
-trouvait nécessairement occupèrent son attention, sans toutefois
-l'intéresser bien vivement; mais l'habitude de la douleur lui devint
-moins familière; il cessa même de la regarder comme un devoir de son
-amour. Parmi ses camarades, plusieurs joignaient à toute la gaieté
-française, ces qualités séduisantes qui souvent prêtent du charme aux
-traits du vice. Les manières réservées et réfléchies de Valancourt
-étaient pour ces jeunes gens une sorte de censure; ils l'en raillaient
-en sa présence, complotaient contre lui quand il était absent, se
-glorifiaient dans la pensée de l'amener à les imiter, et se flattaient
-d'y parvenir.
-
-Valancourt, étranger aux projets et aux intrigues de ce genre, ne
-pouvait se mettre en garde contre cette séduction. Peu accoutumé aux
-sarcasmes, il ne pouvait en endurer le ridicule. Il s'en fâchait, et
-l'on riait encore plus. Pour échapper à de pareilles scènes, il
-s'enferma dans la solitude, et l'image d'Emilie vint y ranimer les
-angoisses de son amour et de son désespoir. Il voulut reprendre les
-études qui avaient charmé ses premières années; mais son esprit n'avait
-pas la tranquillité nécessaire pour en jouir. Cherchant à s'oublier,
-cherchant à dissiper le chagrin, l'inquiétude qu'une même idée lui
-causait, il quitta de nouveau la solitude, et se rejeta dans le
-tourbillon.
-
-Ainsi s'écoulèrent plusieurs semaines; le temps adoucit sa peine;
-l'habitude fortifia son goût pour les amusements. Tout ce qui
-l'entourait sembla refaire absolument son caractère.
-
-Sa figure, ses manières, le firent bientôt accueillir; en peu de temps
-il devint à la mode, et fréquenta les brillantes sociétés. La comtesse
-Lacleur, femme d'une beauté séduisante, tenait alors des assemblées.
-Elle n'était plus dans son printemps, mais son esprit prolongeait son
-triomphe. Ceux qu'enchantaient ses grâces parlaient avec enthousiasme de
-ses talents; les admirateurs de ses talents trouvaient sa personne
-accomplie. Son imagination pourtant n'était que plaisante, et son esprit
-plutôt brillant que juste.
-
-On jouait gros jeu chez la comtesse; elle paraissait vouloir qu'on le
-modérât, et l'encourageait secrètement. Il était reconnu que les profits
-du jeu soutenaient sa maison.
-
-Le frère de Valancourt, qui résidait avec sa famille en Gascogne,
-s'était contenté de l'adresser à Paris à quelques-uns de ses parents.
-Tous étaient des gens distingués; mais leurs attentions pourtant ne
-s'étendirent point à des preuves réelles d'intérêt. Trop occupés de leur
-ambition pour suivre sa conduite, il fut livré sans guide à tous les
-dangers de Paris, avec des passions ardentes, avec un caractère ouvert
-et franc. Emilie, dont la présence l'eût préservé en rappelant son coeur
-à un objet digne de lui, Emilie était absente. C'était même pour
-échapper au regret de l'avoir perdue, qu'il poursuivait des distractions
-frivoles et des plaisirs qui l'étourdissaient.
-
-Il allait aussi très-souvent chez une marquise de Champford, jeune veuve
-assez jolie, fort gaie, très-artificieuse et très-intrigante. Assez
-adroite pour jeter un voile sur les défauts de son caractère, elle
-recevait encore quelques gens distingués. Valancourt y fut introduit par
-deux de ses camarades. Il avait alors si bien perdu ses premiers
-ridicules, qu'il était disposé à en rire le premier.
-
-L'image d'Emilie n'était pourtant pas bannie de son coeur, mais elle
-n'était plus l'amie, le conseil qui le sauvait de lui-même; et quand il
-y revenait, elle paraissait prendre un air de reproches, tendres à la
-vérité, mais dont son âme était froissée.
-
-Tel était l'état de Valancourt pendant qu'Emilie souffrait à Venise les
-persécutions de Morano, et l'injuste oppression de Montoni.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI.
-
-
-Emilie le regardait comme sa seule espérance; elle recueillait toutes
-les assurances, toutes les preuves qu'elle avait reçues de son amour.
-Elle lisait et relisait ses lettres, pesait avec une attention inquiète
-la force de chaque mot; enfin elle séchait ses larmes quand sa confiance
-en lui était bien rétablie.
-
-Montoni pendant ce temps avait fait d'exactes recherches sur l'étonnante
-circonstance qui l'avait alarmé. N'ayant pu rien découvrir, il fut
-obligé de croire qu'un de ses gens était l'auteur d'une plaisanterie si
-déplacée. Ses contestations avec madame Montoni, au sujet de ses
-contrats, étaient maintenant plus fréquentes que jamais. Il prit le
-parti de la confiner dans sa chambre, en la menaçant d'une plus grande
-sévérité, si elle persistait dans son refus.
-
-Madame Montoni, plus raisonnable, eût conçu le danger d'irriter, par une
-si longue résistance, un homme tel que Montoni, au pouvoir duquel elle
-s'était livrée. Elle n'avait pas oublié non plus de quelle importance il
-était pour elle de se réserver des possessions qui la rendraient
-indépendante, si jamais elle se dérobait au despotisme de Montoni. Mais
-elle avait alors un guide plus décisif que la raison, l'esprit de
-vengeance qui la pressait d'opposer la violence à la violence, et
-l'obstination à l'opiniâtreté.
-
-Réduite à garder sa chambre, elle sentit enfin le besoin de la société
-qu'elle avait rejetée; car Emilie, après Annette, était la seule
-personne qu'il lui fût permis d'entretenir.
-
-Emilie s'informait souvent du comte Morano. Annette ne recevait que des
-rapports vagues sur son danger et sur ce que le chirurgien prétendait
-qu'il ne sortirait pas vivant de la chaumière. Emilie ne pouvait que
-s'affliger d'être, quoique innocemment, la cause de sa mort. Annette,
-qui remarquait son émotion, l'interprétait à sa manière. Un jour, elle
-entra dans la chambre d'Emilie avec un air préoccupé. Ah! mademoiselle,
-lui dit-elle, si je pouvais encore une fois me revoir en sûreté dans le
-Languedoc, rien au monde ne m'engagerait désormais à voyager. Je ne
-pensais guère que je venais me séquestrer dans ce vieux château, au
-milieu des plus affreuses montagnes, au hasard d'être tuée.
-
---Et qui vous a dit tout cela? dit Emilie surprise.
-
---Oh! mademoiselle, vous pouvez paraître étonnée; vous ne voulez pas
-croire au revenant dont je vous parlais, quoique je vous montrasse le
-lieu même.
-
---De grâce, expliquez-vous; vous parliez de meurtre!
-
---Oui, mademoiselle, ils viennent peut-être pour nous tuer tous!
-Ludovico peut l'attester. Pauvre garçon! ils le tueront aussi! Je ne
-songeais guère à cela quand il chantait de si jolies chansons à Venise,
-sous ma jalousie. (Emilie paraissait impatiente et contrariée.) Eh bien,
-mademoiselle, comme je le disais, ces préparatifs autour de ce château,
-ces gens si singuliers qui abondent ici tous les jours, et la manière
-cruelle dont le signor traite ma maîtresse, et ses bizarres allées et
-venues; tout cela, comme je l'ai dit à Ludovico, tout cela n'annonce
-rien de bon. Il m'a bien recommandé de retenir ma langue.
-
-Hier une partie de ces hommes, en arrivant ici, poursuivit la soubrette,
-laissa des chevaux dans l'écurie. Il semble qu'ils y doivent rester, car
-le signor ordonna qu'on les pourvût de toutes les choses nécessaires.
-Les hommes se sont retirés; ils habitent les chaumières voisines.
-
-Ainsi, mademoiselle, je suis venue vous dire tout cela. Pourquoi
-ferait-il fortifier son château? pourquoi tiendrait-il tant de conseils?
-pourquoi cet air si sombre?
-
---Est-ce tout ce que vous savez, Annette? dit Emilie.
-
---Mademoiselle, reprit Annette, n'est-ce pas assez?--Assez pour ma
-patience, Annette, mais pas assez pour croire que l'on nous tuera tous.
-
-Emilie, pendant la soirée, avait passé quelques heures très-tristes dans
-la société de madame Montoni. Elle allait chercher un peu de repos,
-quand un coup très-fort ébranla la porte de sa chambre, et quelque chose
-de pesant y tomba, qui la fit s'entr'ouvrir. Elle appela pour savoir ce
-que c'était. Personne ne répondit. Elle appela une seconde fois; point
-de réponse; il lui vint à l'esprit qu'un de ces étrangers arrivés
-dernièrement au château avait découvert sa chambre, et s'y rendait avec
-une intention alarmante. La terreur n'attendit pas la conviction; et
-l'idée de l'isolement où elle était l'accrut au point qu'elle en fut
-presque hors d'elle-même. Elle regarda la porte qui menait à l'escalier.
-Elle écoutait avec inquiétude en frissonnant toujours que le bruit ne se
-répétât. Enfin elle imagina qu'il pouvait bien être venu de cette porte
-même, et voulut s'échapper par celle du corridor. Elle s'en approcha
-toute tremblante. Elle frémit de l'ouvrir, et que quelque personne ne la
-guettât. Tout à coup elle entendit un léger soupir fort près d'elle, et
-demeura certaine qu'il y avait quelqu'un derrière la porte; mais la
-serrure en était fermée.
-
-Pendant qu'elle écoutait encore, le même soupir se fit entendre plus
-distinctement, et sa terreur ne diminua pas.
-
-Son anxiété devint si forte, qu'elle se détermina à ouvrir la fenêtre
-pour appeler du secours. Pendant qu'elle se disposait à le faire, il lui
-sembla qu'on montait à son petit escalier. Elle oublia toute autre
-alarme, et retourna bien vite au corridor. Pressée de fuir, elle en
-ouvrit la porte, et se vit prête à tomber sur une personne étendue à ses
-pieds. Elle fit un cri, s'appuya contre le mur; et regardant la personne
-évanouie, elle reconnut Annette. La crainte fit place à la surprise. En
-vain parla-t-elle à cette malheureuse fille; elle restait à terre sans
-connaissance. Emilie, quoique très-faible elle-même, se hâta de la
-secourir.
-
-Quand Annette eut repris ses sens, elle affirma d'un ton qui subjugua
-presque l'incrédulité d'Emilie, qu'elle avait vu une apparition dans le
-corridor.
-
---J'avais entendu raconter de singulières histoires sur cette chambre,
-lui dit Annette; mais comme elle est si près de la vôtre, mademoiselle,
-je n'aurais pas voulu vous les redire, pour ne vous pas causer d'effroi.
-Aujourd'hui, comme je marchais le long du corridor sans penser à la
-moindre des choses, pas même à l'étonnante voix que les signors ont
-entendue le soir, voilà que paraît une lumière brillante; et voilà qu'en
-regardant derrière moi, j'aperçois une grande figure. Je l'ai vue,
-mademoiselle, aussi distinctement que je vous vois à présent. Une grande
-figure se glissait dans la chambre toujours fermée, dont personne n'a la
-clef que le signor; et voilà que la porte se referme tout de suite.
-
---C'était le signor? dit Emilie.
-
---Oh! non, mademoiselle, ce n'était pas lui; je l'ai laissé querellant
-ma maîtresse dans son cabinet de toilette.
-
---Vous me faites d'étranges contes, Annette, dit Emilie: ce matin vous
-m'avez effrayée dans l'appréhension d'un meurtre, maintenant vous voulez
-me faire croire...
-
---Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus rien; et pourtant si je
-n'avais pas eu bien peur, serais-je tombée morte comme je l'ai fait?
-
---Etait-ce la chambre du voile noir? dit Emilie.--Oh! non, mademoiselle,
-elle était plus près de celle-ci. Que ferai-je pour gagner ma chambre?
-Je ne voudrais pas pour tout le monde traverser le corridor.--Emilie,
-dont les esprits avaient été si vivement émus, et qu'effrayait la pensée
-de passer la nuit toute seule, lui répondit qu'elle pouvait rester avec
-elle.--Oh! non, mademoiselle, dit Annette, pour mille sequins, à présent
-je ne dormirais pas dans cette chambre.
-
-Emilie, qui se rappelait à son tour les pas qu'elle avait entendus dans
-l'escalier, insista pour qu'Annette passât la nuit avec elle; elle ne
-l'obtint qu'avec une extrême peine, et l'effroi de cette fille pour
-repasser le corridor, fut plus persuasif qu'Emilie.
-
-De bonne heure le lendemain, Emilie traversant la salle pour aller aux
-remparts, entendit un bruit dans la cour et le mouvement de plusieurs
-chevaux; ce tumulte excita sa curiosité. Sans aller sur le rempart, elle
-aperçut, d'une fenêtre élevée, dans la cour, une troupe de cavaliers;
-leur uniforme était bizarre et leur armement bien complet, quoique
-différent. Ils portaient une courte jaquette, rayée de noir et
-d'écarlate; plusieurs avaient de grands manteaux noirs qui les
-enveloppaient entièrement; sous un de ces manteaux, qui fut rejeté en
-arrière, elle vit plusieurs poignards de grandeur différente, à la
-ceinture d'un cavalier. Elle observa que presque tous en étaient
-chargés, et plusieurs y joignaient la pique ou le javelot. Emilie ne se
-souvenait pas d'avoir vu réunies tant de physionomies sauvages et
-terribles. En les voyant, elle se crut entourée de bandits: une idée
-funeste s'empara d'elle, c'est que Montoni était le chef de cette
-troupe, et que son château était le lieu du rendez-vous. Cette étrange
-supposition ne fut que passagère.
-
-Pendant qu'elle regardait, Cavigni, Verezzi et Bertolini sortirent du
-vestibule habillés comme le reste; ils avaient seulement des chapeaux et
-de grands panaches noirs et rouges; leurs armes différaient aussi. Quand
-ils montèrent à cheval, Verezzi rayonnait de joie: Cavigni paraissait
-gai, mais son air était réfléchi, et il maniait son cheval avec une
-extrême grâce; sa figure aimable, et qui semblait celle d'un héros,
-n'avait jamais paru avec tant d'avantage. Emilie qui le considérait,
-pensa qu'alors il ressemblait à Valancourt; c'était bien tout le feu,
-toute la dignité de Valancourt; mais elle cherchait en vain la douceur
-de ses traits, et cette expression franche de l'âme qui le
-caractérisait.
-
-Montoni lui-même parut à la porte du vestibule, mais sans uniforme. Il
-examina très-soigneusement les cavaliers; il conversa longtemps avec
-leurs chefs; et quand il leur eut dit adieu, la bande entière fit le
-tour de la cour, et commandés par Verezzi, passa sous la voûte et
-sortit. Montoni les suivit des yeux et les regarda longtemps après
-qu'ils se furent mis en route.
-
-Emilie ne vit plus d'ouvriers sur les remparts: elle observa que les
-fortifications paraissaient finies. Pendant qu'elle se promenait plongée
-dans ses réflexions, elle entendit quelques pas, et levant les yeux,
-elle aperçut plusieurs hommes sous les murs du château; leur extérieur
-et leur maintien étaient d'accord avec la troupe qui venait de
-s'éloigner; présumant que madame Montoni était levée, elle se rendit à
-sa toilette et raconta ce qu'elle avait vu. Madame Montoni ne voulut pas
-ou ne put éclaircir un tel événement. La réserve du mari envers sa
-femme, sur ce sujet, n'avait rien que d'ordinaire. Cependant, aux yeux
-d'Emilie, elle ajouta quelques ombres au mystère, et lui fit soupçonner
-un grand danger ou de grandes horreurs dans le projet qu'il avait conçu.
-
-Annette revint fort alarmée, suivant son usage. Sa maîtresse la pressa
-de questions sur ce que les domestiques recueillaient.
-
-En ce moment Montoni lui-même se montra: Annette s'éloigna tremblante.
-Emilie allait se retirer, sa tante la retint, et Montoni si souvent
-l'avait rendue témoin de leurs odieuses querelles, qu'il n'en avait plus
-de scrupule.
-
---Je veux savoir ce que tout cela signifie, dit sa femme: quels sont ces
-hommes armés dont je viens d'apprendre le départ? Montoni ne répliqua
-que par un regard méprisant. Emilie s'approcha de sa tante, et lui dit
-un mot à l'oreille. Peu m'importe, reprit-elle, je le saurai; je veux
-savoir aussi pour quel dessein on a fortifié ce château.
-
---Allons, allons! dit Montoni; j'ai d'autres affaires. Je ne prétends
-pas qu'on me joue plus longtemps; j'ai le moyen sûr d'être obéi. Vos
-contrats me seront livrés, sans de plus longs débats.
-
---Ils ne le seront jamais, interrompit madame Montoni. Mais quels sont
-vos projets? craignez-vous une attaque? attendez-vous un ennemi? suis-je
-prisonnière ici? serai-je tuée dans un siége?
-
---Signez ce papier, dit Montoni, vous en saurez davantage.
-
---Quel ennemi vient? continua son épouse. Etes-vous au service de
-l'Etat? Suis-je captive ici jusqu'à l'heure de ma mort?
-
---Cela peut arriver, répondit Montoni, si vous ne cédez point à ma
-demande; vous ne quitterez pas le château que je ne sois satisfait.
-Madame Montoni poussa des cris affreux; elle les suspendit néanmoins, en
-pensant que les discours de son mari n'étaient peut-être que des
-artifices pour extorquer son consentement. Elle le lui témoigna le
-moment d'après; elle ajouta que son but sans doute n'était pas aussi
-glorieux que celui de servir l'Etat, que probablement il s'était fait
-chef de bandits pour se joindre aux ennemis de Venise et dévaster la
-contrée.
-
-Montoni, pendant un moment, la regarda d'un air froid et terrible.
-Emilie tremblait, et sa femme, pour la première fois, pensait qu'elle en
-avait trop dit.--Cette nuit même, lui dit-il, vous serez portée dans la
-tour de l'orient; là, peut-être comprendrez-vous le danger d'offenser un
-homme dont le pouvoir sur vous est illimité.
-
-[Illustration: Cette nuit même vous serez partie dans la tour de
-l'orient.]
-
-Emilie se jetant à ses pieds et pleurant d'effroi, le pria d'épargner sa
-tante. Madame Montoni, frappée de crainte et remplie d'indignation,
-tantôt voulait se répandre en imprécations, tantôt se joindre aux
-intercessions d'Emilie. Montoni les interrompit avec un serment
-effroyable, et se retira brusquement d'Emilie qui s'attachait à son
-manteau; elle tomba sur le plancher avec violence. Il sortit néanmoins
-sans daigner la relever. Emilie fut rappelée à elle par un long
-gémissement de madame Montoni. Emilie courut à son secours, elle vit ses
-yeux hagards et tous ses traits en convulsion.
-
-Elle lui parla sans recevoir de réponse; mais les convulsions
-redoublèrent, et Emilie fut obligée d'aller chercher du secours. En
-traversant la salle pour demander Annette, elle trouva Montoni, lui dit
-ce qui se passait, et le conjura de rentrer et de consoler sa tante. Il
-poursuivit son chemin avec un air d'indifférence. Enfin elle rencontra
-le vieux Carlo qui venait avec Annette; ils rentrèrent dans le cabinet,
-et portèrent madame Montoni dans la chambre voisine. On la mit sur son
-lit, et tout ce que leurs forces réunies pouvaient faire, c'était de la
-tenir dans ce cruel état. Annette tremblait et sanglotait; le vieux
-Carlo se taisait, et paraissait la plaindre.
-
---Il faudra du repos à ma tante, dit Emilie. Allez, mon bon Carlo, si
-nous avons besoin de secours, je vous enverrai chercher. Si vous en
-trouvez l'occasion, parlez donc à votre maître en faveur de votre
-maîtresse.
-
---Hélas! lui dit Carlo, j'en ai trop vu! j'ai peu d'ascendant sur le
-signor. Mais vous, jeune dame, prenez soin de vous-même, vous avez l'air
-de souffrir.
-
---Je vous rends grâces, mon cher ami, dit Emilie.
-
-Carlo secoua la tête et sortit. Emilie continua de veiller sa tante.
-
-Elles gardèrent un profond silence. Madame Montoni poussa enfin un long
-soupir.
-
---Persiste-t-il à m'arracher de ma chambre? dit-elle.
-
-Emilie répliqua qu'il n'en avait rien dit depuis. Emilie fit des efforts
-pour attirer son attention sur d'autres objets; mais sa tante ne
-l'écoutait pas, et paraissait perdue dans ses pensées. Emilie, la
-laissant aux soins d'Annette, courut chercher Montoni. Elle le trouva
-sur le rempart au milieu d'un groupe d'hommes effrayants. Ils
-l'entouraient.
-
-Quelques paroles de Montoni se répétèrent enfin parmi la troupe; et
-quand ces hommes se séparèrent, Emilie entendit: _Ce soir commence la
-garde au coucher du soleil_.
-
---Au coucher du soleil, répondirent quelques-uns! Ils se retirèrent.
-Emilie rejoignit Montoni quoiqu'il parût vouloir l'éviter. Elle eut le
-courage de ne se pas rebuter. Elle s'efforça de prier pour sa tante, de
-représenter son état et le danger où pourrait l'exposer un appartement
-trop froid.--Elle souffre par sa faute, répondit-il, et ne mérite pas
-qu'on la plaigne. Elle sait comment elle doit prévenir les maux qui
-l'attendent. Qu'elle obéisse, qu'elle signe, et je n'y penserai plus.
-
-A force de prières, Emilie obtint qu'on ne transporterait pas madame
-Montoni de toute la nuit. Il lui laissa jusqu'au lendemain pour
-réfléchir.
-
-Emilie se hâta d'annoncer à sa tante le sursis et l'alternative. Elle ne
-répliquait point et paraissait pensive. Cependant sa résolution sur le
-point contesté semblait se relâcher en quelque chose. Emilie lui
-recommanda, comme une mesure indispensable de sûreté, de se soumettre à
-Montoni.--Vous ne savez pas ce que vous me conseillez, lui dit sa tante.
-Rappelez-vous donc que mes propriétés vous reviendront après ma mort, si
-je persiste dans mon refus.
-
---Je l'ignorais, madame, dit Emilie; mais l'avis que j'en reçois ne
-m'empêchera pas de vous conseiller une démarche dont votre repos, et, je
-crains de le dire, votre vie dépendent. Je vous en supplie, qu'une
-considération d'un si faible intérêt ne vous fasse pas hésiter un moment
-à tout abandonner.
-
---Etes-vous sincère, ma nièce?--Est-il possible, madame, que vous en
-doutiez? Sa tante paraissait fort émue.
-
---Et M. de Valancourt! reprit la tante.--Madame, interrompit Emilie,
-changeons de conversation, et de grâce ne soupçonnez pas mon coeur d'un
-aussi choquant égoïsme. L'entretien finit, et Emilie resta près de
-madame Montoni, et ne se retira que fort tard.
-
-En ce moment tout était calme, et la maison semblait ensevelie dans le
-sommeil. En traversant tant de galeries longues et désertes, sombres et
-silencieuses, Emilie se sentit effrayée sans savoir pourquoi. Mais
-quand, en entrant dans le corridor, elle se rappela l'événement de
-l'autre nuit, la terreur s'empara d'elle; elle frémit qu'un objet comme
-celui qu'Annette avait vu ne se présentât à ses yeux, et que, soit
-idéale, soit fondée, la peur ne produisît un pareil effet sur ses sens.
-Elle ne savait pas bien de quelle chambre Annette avait parlé, mais elle
-n'ignorait pas qu'elle devait passer devant. Son oeil inquiet essayait
-de percer l'obscurité profonde; elle marchait légèrement et d'un pas
-timide. Arrivée près d'une porte, il en sortait des sons, quoique
-faibles. Elle hésita. Bientôt sa crainte devint telle, qu'elle n'eut
-plus assez de force pour avancer. Soudain la porte s'ouvrit. Une
-personne qu'elle crut être Montoni, parut, se rejeta promptement dans la
-chambre, et referma la porte. A la lumière qui brûlait dans la chambre,
-elle avait cru distinguer une personne près du feu, dans l'attitude de
-la mélancolie. Sa terreur s'évanouit, mais la surprise lui succéda. Le
-mystère de Montoni, la découverte d'une personne qu'il visitait à minuit
-dans un appartement interdit, et dont on rapportait tant d'histoires,
-c'était de quoi exciter sa curiosité.
-
-Pendant qu'elle flottait dans le doute, désirant surveiller les
-mouvements de Montoni, mais craignant de l'irriter en paraissant les
-découvrir, la porte s'ouvrit encore doucement et se referma pour la
-seconde fois. Alors Emilie se glissa légèrement dans la chambre
-très-voisine de celle-là, elle y cacha sa lampe, et retourna dans un
-détour obscur du corridor pour voir sortir cette personne et s'assurer
-si c'était Montoni.
-
-Après quelques minutes, les yeux fixés sur les battants de la porte,
-elle la vit se rouvrir; la même personne parut, et c'était Montoni
-lui-même. Il regarda partout autour de lui sans l'apercevoir, ferma la
-porte et quitta le corridor. Bientôt après elle entendit qu'on
-s'enfermait intérieurement. Elle rentra dans sa chambre, surprise au
-dernier point.
-
-Il était minuit. S'étant approchée de sa fenêtre, elle entendit des pas
-sur la terrasse au-dessous. Elle vit imparfaitement dans l'ombre
-plusieurs personnes qui marchaient et avançaient: elle fut frappée d'un
-cliquetis d'armes, et le moment d'après, d'un _mot d'ordre_. Elle se
-souvint du commandement de Montoni, et comprit bien que, pour la
-première fois, on relevait la garde au château: quand tout fut calme,
-elle alla se mettre au lit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII.
-
-
-Le lendemain matin Emilie se rendit de bonne heure à l'appartement de
-madame Montoni; elle avait bien dormi, ses esprits s'étaient remis en
-même temps que ses forces, et sa résolution de résister à Montoni était
-combattue par ses craintes. Emilie, qui tremblait des conséquences,
-n'épargna rien pour redoubler les inquiétudes de sa tante.
-
-Mais madame Montoni, comme on l'a déjà vu, aimait par caractère à
-contredire, et quand des circonstances désagréables se présentaient à
-son esprit, elle cherchait moins la vérité que des arguments pour
-combattre. Une longue habitude avait tant confirmé cette disposition
-naturelle, qu'elle ne s'en apercevait plus. Les représentations d'Emilie
-ne firent qu'éveiller son orgueil, au lieu de l'alarmer ou de la
-convaincre; elle imaginait de se soustraire à la nécessité d'obéir sur
-le point exigé. Si jamais elle pouvait s'échapper du château, elle
-comptait défier son époux, s'en faire séparer à jamais, et vivre dans
-l'aisance avec les biens qui lui restaient. Emilie partageait son désir,
-mais ne s'abusait point sur la difficulté du succès; elle lui remontra
-l'impossibilité de franchir les portes, assurées et gardées comme elles
-l'étaient; l'extrême danger de se confier à la discrétion d'un valet,
-qui pourrait la trahir à dessein ou par imprudence; la vengeance de
-Montoni qui, s'il découvrait cette intention...
-
-Cette lutte d'émotions contraires déchira le coeur de madame Montoni.
-Montoni entra tout à coup; et sans parler de l'indisposition de sa
-femme, il déclara qu'il venait lui rappeler combien vainement elle lui
-résisterait. Il lui donnait jusqu'au soir pour qu'elle consentît à sa
-demande, ou l'obligeât, par ses refus, à l'exiler dans la tour de
-l'orient; et il ajouta qu'une réunion de cavaliers dînerait ce même jour
-au château, qu'elle ferait les honneurs de la table, et qu'Emilie
-l'accompagnerait. Madame Montoni était au moment de s'y refuser, mais
-considérant que durant le repas, sa liberté, quoique restreinte,
-pourrait favoriser ses plans, elle consentit. Montoni sortit aussitôt.
-L'ordre qu'elle avait reçu pénétrait Emilie et d'étonnement et de
-crainte; elle frémissait à la pensée de se voir exposée à de tels
-regards, et les paroles du comte Morano n'étaient pas faites pour calmer
-ses frayeurs. Il fallut se préparer à paraître au dîner; elle s'habilla
-plus simplement encore qu'à l'ordinaire pour éviter qu'on la remarquât.
-Cette politique ne lui réussit pas, et quand elle retourna chez sa
-tante, Montoni lui reprocha ses airs de prude; il lui prescrivit une
-parure très-brillante, et, entre autres, les ornements destinés pour son
-mariage avec le comte Morano. L'ajustement n'était pas fait à la mode
-vénitienne, mais à celle de Naples; il développait sa taille de la
-manière la plus avantageuse. Les beaux cheveux châtains d'Emilie,
-entremêlés de perles, devaient retomber en longues tresses sur son cou.
-Une simplicité du meilleur goût caractérisait cette magnifique parure,
-et la beauté naturelle d'Emilie n'avait jamais brillé de tant d'éclat.
-Sa seule espérance, en ce moment, était que Montoni projetait moins
-quelque événement extraordinaire, que le triomphe de l'ostentation, en
-étalant aux yeux des étrangers les richesses de sa famille. Quand elle
-entra dans la salle, où un repas magnifique avait été servi, Montoni et
-ses hôtes étaient déjà à table. Elle allait se placer près de sa tante,
-mais Montoni lui fit signe de la main. Deux cavaliers se levèrent et la
-firent asseoir entre eux.
-
-Le plus âgé de ces deux hommes était très-grand; il avait des traits
-italiens fortement prononcés, le nez aquilin, les yeux creux et
-très-pénétrants; ils semblaient de feu, quand son âme était agitée, et
-même dans un état de repos, ils gardaient quelque chose de l'emportement
-des passions. Son visage était maigre, allongé comme après un long
-jeûne.
-
-L'autre, d'environ quarante ans, avait des traits d'un autre genre. Son
-regard sournois paraissait fin et subtil; ses yeux, d'un gris noir,
-étaient petits et très-enfoncés; sa figure presque ovale, irrégulière,
-et mal dessinée.
-
-Huit autres personnages se trouvaient à la même table; ils étaient tous
-en uniforme, et gardaient tous une expression plus ou moins forte de
-férocité, d'astuce ou de libertinage. Emilie les regardait avec
-timidité, se rappelait la matinée de la veille, et se croyait environnée
-de bandits. Le lieu de la scène était une salle antique et ténébreuse;
-une seule fenêtre, haute et gothique, en éclairait l'immensité; deux
-battants ouverts laissaient voir le rempart de l'ouest et les Apennins.
-
-Le milieu de cette salle s'élevait en dôme; la voûte s'appuyait de trois
-côtés sur de lourds piliers de marbre; de longues colonnades en
-partaient et s'étendaient dans l'ombre. Tous les pas des domestiques
-faisaient résonner les échos; leurs figures, mal distinguées dans une
-sombre distance, alarmaient fort souvent l'imagination d'Emilie. Elle
-regardait alternativement Montoni, ses hôtes et la salle; elle se
-rappelait sa terre natale, sa jolie maison, la simplicité, la bonté des
-amis qu'elle avait perdus.
-
-Elle observait que Montoni gardait avec ses hôtes un air d'autorité
-très-marqué. Il y avait aussi quelque chose dans les manières des
-étrangers, qui, sans être servile, annonçait une grande déférence.
-
-Pendant le dîner, l'entretien ne roula que sur la guerre ou sur la
-politique; on y parla de Venise, de ses dangers, du caractère du doge
-régnant, et des principaux sénateurs. Quand le repas fut fini, les
-convives se levèrent, et chacun remplissant son verre, salua Montoni,
-but à ses exploits. Montoni portait sa coupe à ses lèvres, quand soudain
-le vin écuma, s'enfuit par les bords, et brisa le vase en mille pièces.
-
-Montoni se servait ordinairement de cette espèce de verres de Venise,
-dont la propriété connue était de se briser en recevant une liqueur
-empoisonnée. Il soupçonna qu'un de ses hôtes avait attenté a sa vie; il
-fit fermer les portes, tira son épée, et lançant des regards enflammés
-sur l'assemblée, qui restait dans la stupeur, il s'écria: Il y a un
-traître ici! que tous ceux qui sont innocents m'aident à trouver le
-coupable.
-
-L'indignation s'empara de tous les cavaliers; ils tirèrent tous l'épée.
-Madame Montoni voulait fuir; son mari lui commanda de rester; mais ce
-qu'il ajouta ne fut point entendu, à cause du tumulte et des cris. Alors
-tous les domestiques se rendirent à son ordre, et déclarèrent leur
-ignorance. Cette protestation ne pouvait être admise; il était évident
-que la liqueur de Montoni avait été seule empoisonnée; il fallait bien
-que du moins le sommelier fût de connivence.
-
-Cet homme, avec un autre dont la physionomie trahissait la conviction du
-crime, ou la crainte du châtiment, fut chargé de chaînes par ordre de
-Montoni, et traîné dans une tour, qui autrefois avait servi de prison.
-Il eût traité de même tous ses hôtes, s'il n'eût redouté les
-conséquences d'une conduite si hardie: il se contenta de jurer que pas
-un seul ne sortirait avant que cette étrange affaire fût éclaircie. Il
-ordonna durement à sa femme de se retirer dans son appartement, et
-souffrit qu'Emilie la suivît.
-
-Une demi-heure après, il parut dans son cabinet; Emilie frémit en voyant
-son maintien sombre, ses yeux ardents, ses lèvres tremblantes; elle
-l'entendit annoncer à sa tante toutes les horreurs de la vengeance.
-
-Il ne vous servira de rien, lui dit-il, de vous en tenir à la
-dénégation; j'ai la preuve de votre crime: vous n'avez d'espoir de
-pardon que dans un aveu sans détour: votre complice a tout avoué.
-
-Emilie, prête à succomber, fut ranimée par l'étonnement que lui causa
-cette accusation atroce. L'agitation de madame Montoni ne lui permettait
-pas de parler; sa figure passait d'une pâleur livide à un rouge
-enflammé.
-
---Epargnez-moi les discours, dit Montoni qui la voyait prête à parler;
-votre contenance toute seule vous trahit: vous allez être conduite à la
-tour de l'orient.
-
---Cette accusation, dit madame Montoni, qui pouvait à peine s'exprimer,
-est un prétexte pour votre cruauté; je dédaigne d'y répondre.
-
---Signor, dit vivement Emilie, cette affreuse imputation est fausse, et
-j'ose en répondre sur ma vie.
-
---Si vous mettez quelque prix à la vie, taisez-vous.
-
-Emilie, d'un air calme, leva les yeux au ciel, en disant: «Plus
-d'espérance.»
-
-Il se retourna vers sa femme, qui, remise du premier mouvement,
-repoussait ses soupçons avec autant de véhémence que d'aigreur. La rage
-de Montoni s'accroissait; Emilie, frémissant des suites, se précipita
-entre eux; elle embrassait ses genoux en silence; elle le regarda avec
-l'expression la plus touchante. Mais il ne fut touché ni de l'état de sa
-femme, ni des regards éloquents d'Emilie. Il ne la releva même pas; il
-les menaçait toutes deux, quand il fut appelé par un homme qui lui
-voulait parler. Il ferma la porte; Emilie entendit qu'il en prenait la
-clef. Elle et madame Montoni se trouvaient prisonnières; elle sentit que
-ses projets devenaient de plus en plus terribles.
-
-Madame Montoni regardait autour d'elle, et cherchait un moyen de
-s'échapper du château. Mais comment? Elle savait trop à quel point
-l'édifice était fort, avec quelle vigilance on le gardait. Elle
-tremblait de commettre son sort au caprice d'un valet, dont il eût fallu
-mendier l'assistance.
-
-Cependant le tumulte et la confusion ne cessaient point. Emilie écoutait
-le murmure, qui se prolongeait dans la galerie. Quelquefois elle croyait
-entendre le choc des épées. La provocation de Montoni, son impétuosité,
-sa violence, lui faisaient supposer que les armes seulement pouvaient
-terminer cet horrible débat. Madame Montoni avait épuisé tous les termes
-de l'indignation, Emilie toutes les expressions consolantes. Elles
-gardaient le silence, et goûtaient cette espèce de calme qui succède
-dans la nature au conflit des éléments.
-
-Une terreur vague agitait Emilie. Les circonstances dont elle venait
-d'être témoin, la représentaient confusément à sa mémoire, et ses
-pensées se succédaient dans un désordre tumultueux.
-
-Elle fut tirée de sa rêverie par une personne qui frappait, et elle
-reconnut la voix d'Annette.
-
---Ma chère dame, ouvrez-moi; j'ai beaucoup de choses à vous raconter,
-disait tout bas la pauvre fille.
-
---La porte est fermée, reprit sa maîtresse.
-
---Oui, madame; mais de grâce ouvrez-la.
-
---Le signor a la clef, dit madame Montoni.
-
---O vierge Marie! s'écria Annette; que deviendrons-nous?
-
---Aidez-nous à sortir, dit sa maîtresse. Où est Ludovico?
-
---Dans sa salle en bas, avec les autres, madame. Il combat avec le plus
-fort.
-
---Il combat! Et qui donc combat encore? s'écria madame Montoni.
-
---Le signor, madame, et tous les signors, et bien d'autres.
-
---Y a-t-il quelqu'un de blessé? dit Emilie d'une voix tremblante.
-
---Oui, mademoiselle. Il y en a qui sont à terre tout couverts de sang. O
-mon Dieu! tâchez que je puisse entrer, madame; les voilà qui viennent.
-Ils vont me tuer!
-
---Sauvez-vous, dit Emilie, sauvez-vous; nous ne pouvons pas ouvrir la
-porte.
-
-Annette répéta qu'ils venaient, et prit la fuite.
-
---Calmez-vous, madame, dit Emilie; je vous en conjure, calmez-vous; ils
-viennent peut-être nous délivrer. Le signor Montoni, peut-être, est...
-est vaincu.
-
-L'idée de sa mort la fit encore frissonner. Elle fut prête à s'évanouir.
-
---Ils viennent! cria madame Montoni; j'entends leurs pas.
-
-Emilie leva ses yeux languissants vers la porte; mais la terreur glaçait
-sa voix. La clef tourna dans la serrure. La porte s'ouvrit, et Montoni
-parut, suivi de trois de ses satellites.--Exécutez vos ordres, leur
-dit-il, montrant sa femme.--Elle fit un cri, et fut emportée à
-l'instant. Emilie, privée de ses sens, tomba sur un siége contre lequel
-elle se soutenait. En reprenant ses esprits, elle se vit seule. Elle
-regarda l'appartement avec des yeux égarés. Elle semblait interroger
-tout sur la destinée de sa tante; ni son propre danger, ni l'idée de
-fuir de cette chambre, ne se présentèrent d'abord à elle.
-
-Enfin elle se leva pour examiner, mais avec une faible espérance, si la
-porte était encore libre. Elle était ouverte. D'un pas timide, elle
-avança dans la galerie. Elle s'arrêta bientôt, incertaine du chemin
-qu'elle prendrait. Son premier désir était d'obtenir quelques
-renseignements sur le sort de madame Montoni. Elle descendit à la salle
-où les domestiques se rassemblaient ordinairement. A mesure qu'elle
-avançait, elle entendait de loin des voix irritées: les visages qu'elle
-rencontrait, les figures qui se heurtaient dans ces nombreux passages,
-augmentaient encore son effroi. Enfin elle arriva dans la salle qu'elle
-cherchait, mais cette salle était totalement déserte. Ne pouvant plus se
-soutenir, Emilie s'y reposa. Elle pensa qu'elle chercherait inutilement
-madame Montoni dans le labyrinthe immense de ce château, qui semblait
-assiégé de brigands. Elle eût voulu retourner chez elle; elle craignait
-de rencontrer ces hommes effrayants.
-
-Tout à coup un murmure lointain interrompit ce morne silence; il devint
-de plus en plus fort; elle distingua des voix, et même des pas
-s'approchaient. Elle se leva pour sortir, mais on venait par l'unique
-chemin qu'elle pût suivre; elle prit le parti d'attendre que ces gens
-fussent entrés dans la salle. On poussait quelques gémissements; elle
-vit un homme que quatre autres portaient: les forces lui manquèrent à
-cet affreux spectacle. Les porteurs entrèrent dans la salle, trop
-occupés pour retenir ou même pour remarquer Emilie. Elle voulut
-s'échapper; mais, épuisée de faiblesse, elle se remit sur un des bancs.
-Elle ne pouvait porter ses regards ni sur l'objet malheureux qu'on avait
-mis près d'elle, ni sur les hommes qui l'entouraient et qui ne l'avaient
-pas aperçue.
-
-Elle remonta chez elle aussi vite qu'elle le put, en prenant des détours
-obscurs et multipliés.
-
-Elle s'assit auprès de la fenêtre; elle écoutait attentivement et
-regardait sur le rempart, et tout néanmoins était désert et paisible.
-
-Les heures passèrent ainsi dans la solitude et le silence. Aucun
-message, aucun bruit: il lui sembla que Montoni l'avait totalement
-oubliée.
-
-Le soleil cependant disparut derrière les montagnes; ses rayons
-étincelants s'évanouirent sur les nuages; un pourpre sombre et foncé
-brunit graduellement l'atmosphère, et déroba le paysage... Bientôt après
-les sentinelles se placèrent, et la veille de nuit commença.
-
-L'obscurité de la chambre ramena l'effroi dans les sens d'Emilie.
-Penchée sur la fenêtre, mille images différentes assaillirent son
-esprit. Eh quoi! se disait-elle, si quelqu'un de ces brigands, au milieu
-des ténèbres de la nuit, s'introduisait dans ma chambre! Puis, se
-rappelant l'habitant mystérieux de la chambre voisine, sa terreur eut un
-autre objet. Ce n'est pas un prisonnier, disait-elle, quoiqu'il reste
-caché dans cet appartement; ce n'est pas Montoni qui ferme sa porte en
-le quittant, c'est l'inconnu qui lui-même a pris ce soin.
-
-Son premier soin fut de contenir la porte de l'escalier; elle y rangea
-tous les meubles qu'elle put déplacer.
-
-Ce travail l'occupa jusqu'à minuit; elle compta douze fois les
-frappements sourds de la grosse cloche du rempart. On n'entendait que le
-bruit et la marche du factionnaire qui relevait son camarade. Elle
-ouvrit la porte doucement, examina le corridor, écouta si personne ne
-bougeait; le calme était absolu. A peine eut-elle quitté sa chambre,
-qu'elle aperçut une faible lueur sur les murailles de la galerie; sans
-chercher d'où cela pouvait venir, elle recula bien vite et referma la
-porte. Personne ne la suivit; elle conjectura que Montoni faisait à
-l'inconnu sa visite nocturne ordinaire. Elle résolut d'attendre jusqu'à
-ce qu'il fût retiré dans son appartement.
-
-L'horloge sonna, Emilie entr'ouvrit la porte, et, ne voyant personne,
-elle se glissa dans un passage qui conduisait à l'escalier du sud. Elle
-pensa que de ce point elle trouverait plus facilement la tour. Elle
-s'arrêtait souvent; elle écoutait avec effroi les murmures du vent qui
-sifflait; elle regardait de loin à travers l'obscurité des longs
-détours. Elle atteignit enfin l'escalier qu'elle cherchait. Deux
-passages s'offrirent à ses yeux: lequel choisir? Celui qu'elle prit
-donnait dans une large galerie. Elle se hâta de la traverser. La
-solitude de ce lieu la glaçait; elle tressaillait à l'écho de ses pas.
-
-Soudain elle crut entendre une voix; craignant également d'avancer ou de
-retourner, pendant quelques moments, elle resta dans la même attitude,
-presque sans forces, osant à peine lever les yeux. Il lui sembla que la
-voix proférait des plaintes, et cette idée fut confirmée par un long
-gémissement. Elle imagina que c'était peut-être madame Montoni, et
-s'avança jusqu'à la porte. Néanmoins, avant que de parler, elle
-tremblait de se confier à quelque étranger indiscret qui la découvrirait
-à Montoni. La personne quelle qu'elle fût, paraissait dans l'affliction,
-mais elle pouvait n'être pas prisonnière.
-
-Pendant qu'elle hésitait, la voix se fit entendre encore; elle appela
-Ludovico. Emilie reconnut Annette, et dans sa joie s'approcha pour
-répondre.
-
---Ludovico! criait Annette en sanglotant, Ludovico!
-
---C'est moi, dit Emilie en essayant d'ouvrir la porte. Eh! comment
-êtes-vous là? qui vous a renfermée?
-
---Ludovico! disait Annette; Ludovico!
-
---Ce n'est pas Ludovico; c'est moi, c'est Emilie.
-
-Annette cessa de sangloter, et ne dit plus rien.
-
---Si pouvez ouvrir la porte, j'entrerai, dit Emilie: vous n'avez rien à
-redouter.
-
---Ludovico! ô Ludovico! criait Annette.
-
-Emilie perdit patience; et craignant qu'on ne l'entendît, elle fut prête
-à quitter la porte; mais elle considéra qu'Annette pourrait indiquer le
-chemin de la tour. Elle en obtint à la fin une réponse, mais peu
-satisfaisante. Annette ne savait rien sur madame Montoni, et conjurait
-uniquement Emilie de lui dire ce qu'était devenu Ludovico. Emilie
-l'ignorait, et demandait toujours comment Annette se trouvait enfermée.
-
---C'est Ludovico, lui dit la pauvre fille, qui m'a mise ici. Après
-m'être sauvée du cabinet de madame, je courais sans savoir où. Dans
-cette galerie, j'ai rencontré Ludovico. Il m'a confinée dans cette
-chambre, dont il a pris la clef, et tout cela, dit-il, pour qu'il ne
-m'arrivât pas de mal.
-
-Emilie tout à coup se rappela cette personne blessée qu'elle avait vu
-apporter dans la salle. Elle ne douta pas que ce ne fût Ludovico; mais
-elle n'en dit rien. Impatiente d'apprendre quelque chose sur sa tante,
-elle demanda le chemin de la tour.
-
---Oh! n'y allez pas, mademoiselle; pour l'amour de Dieu, ne me laissez
-pas là toute seule.
-
---Mais, Annette, reprit Emilie, vous ne pensez pas que je passerais la
-nuit dans cette galerie. Dites-moi le chemin de la tour. Demain matin,
-je m'occuperai de votre délivrance.
-
---Vierge Marie! dit Annette, resterai-je ici toute la nuit? Je perdrai
-la tête de frayeur. Je mourrai de faim: je n'ai rien mangé depuis le
-dîner.
-
-Emilie put à peine s'empêcher de sourire de tous les genres de chagrins
-d'Annette. Enfin elle en obtint une sorte de direction vers la tour de
-l'est. Après plusieurs recherches et beaucoup d'embarras, elle atteignit
-les escaliers de la tour, et s'arrêta au pied pour fortifier tout son
-courage par le sentiment de son devoir. Pendant qu'elle examinait ce
-lieu d'effroi, elle aperçut une porte à l'opposé de l'escalier.
-Incertaine si cette porte la conduirait jusqu'à madame Montoni, elle
-essaya d'en tirer les verrous. Un air plus frais vint frapper son
-visage. Cette porte donnait sur le rempart de l'est, et le vent, quand
-elle ouvrit, éteignit presque sa lumière. Elle tourna ses regards sur la
-terrasse obscure, et distingua difficilement les murailles et quelques
-tours. Les nuages agités par les vents semblaient se mêler aux étoiles
-et redoubler les ombres de la nuit. Elle referma promptement la porte,
-prit sa lampe et monta.
-
-L'image de sa tante poignardée peut-être de la main de Montoni vint
-épouvanter son esprit. Elle trembla, retint ses soupirs et se repentit
-d'avoir osé venir en ce lieu. Son devoir triomphant de sa terreur, elle
-continua d'avancer. Tout était calme. A la fin, une trace de sang, sur
-l'escalier, frappa ses yeux; elle s'aperçut au même instant que la
-muraille et toutes les marches en étaient teintes. Elle s'arrêta, fit un
-effort pour se soutenir, et sa tremblante main laissa presque échapper
-la lampe. Elle n'entendait rien; aucun être vivant ne semblait habiter
-cette tour. Mille fois, elle eût désiré n'être pas sortie de sa chambre;
-elle craignait d'en savoir davantage; elle craignait de trouver quelque
-spectacle horrible; et néanmoins, si près du terme, elle ne pouvait se
-résoudre à perdre ses efforts. Elle reprit courage, et, parvenue
-jusqu'au milieu de la tour, elle vit une autre porte, et l'ouvrit. Les
-faibles rayons de sa lampe ne lui montrèrent que des murailles humides
-et nues.
-
-En se retournant dans ce dessein, elle aperçut sur les degrés du second
-étage une nouvelle trace de sang; elle remonta. A mesure qu'elle
-avançait, le sang devenait plus visible.
-
-Il la conduisit à une porte qui terminait l'escalier. Emilie ne pouvait
-plus marcher. Si près de la dernière certitude, elle redoutait de
-l'acquérir.
-
-Elle mit enfin sa main sur la serrure, elle la trouva fermée. Elle
-appela madame Montoni, et un silence glacé succéda seul à sa voix.
-
---Elle est morte, s'écria-t-elle; elle est tuée; son sang rougit les
-degrés.
-
-Emilie perdit toute sa force, posa sa lampe et s'assit sur une marche.
-Lorsque les idées lui revinrent, elle appela encore. Après d'inutiles
-efforts pour ouvrir, elle descendit de la tour, et revint à son
-appartement à pas précipités.
-
-En rentrant dans son corridor, elle aperçut Montoni. Emilie, plus que
-jamais effrayée, se rejeta dans un détour pour l'éviter. Elle l'entendit
-fermer une porte, et la même qu'elle avait remarquée. Elle écouta ses
-pas qui s'éloignaient; et quand l'extrême distance ne lui permit plus de
-les distinguer, elle se glissa chez elle et se mit dans son lit, en
-conservant sa lampe.
-
-Les teintes grises du matin avaient depuis longtemps éclairci l'horizon,
-et les yeux d'Emilie n'avaient pu céder au sommeil; mais à la fin, la
-nature épuisée donna quelques moments de relâche à ses peines.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII.
-
-
-Il devenait trop certain, par l'absence prolongée d'Annette, qu'il était
-arrivé quelque accident à Ludovico, et qu'elle était encore en prison.
-Emilie résolut donc de visiter la chambre où la pauvre Annette s'était
-fait entendre, et si cette fille y gémissait encore, d'informer Montoni
-de sa triste situation.
-
-Elle sortit, et gagna la galerie du sud. Il était midi.
-
-Les lamentations d'Annette s'entendaient à l'extrémité de la galerie:
-elle déplorait son sort et celui de Ludovico. Elle dit à Emilie qu'elle
-mourrait de faim si elle n'était libre à l'instant. Emilie répondit
-qu'elle allait demander sa liberté à Montoni; mais la peur de la faim
-céda pour le moment à la peur du signor; et quand Emilie la laissa, elle
-la priait avec instance de ne pas découvrir l'asile où elle s'était
-cachée.
-
-Emilie s'approcha de la grande salle; et le bruit qu'elle entendit, les
-gens qu'elle rencontra renouvelèrent toutes ses alarmes. Ces derniers
-néanmoins paraissaient pacifiques. Ils la regardaient avec avidité, lui
-parlaient même quelquefois. En traversant la salle pour se rendre au
-salon de cèdre, où Montoni se tenait ordinairement, elle vit sur le pavé
-des débris d'épée, des lambeaux teints de sang; elle s'attendait presque
-à trouver un corps mort; mais elle n'eut pas cet affreux spectacle. En
-avançant, elle distingua des voix. La crainte de paraître devant tant
-d'étrangers, la crainte surtout d'irriter Montoni par une visite
-imprévue, ébranlèrent presque sa résolution. Elle cherchait des yeux,
-sous les longues arcades, un domestique, pour l'annoncer; il n'en
-paraissait point. Les accents qu'elle entendait n'étaient point ceux de
-la colère. Elle reconnut les voix de quelques convives de la veille.
-Elle allait frapper quand Montoni parut lui-même. Emilie trembla, devint
-muette; et Montoni, dans une extrême surprise, peignit sur sa
-physionomie tous les mouvements qui l'agitaient.
-
-Montoni lui demanda d'un ton sévère ce qu'elle avait entendu de
-l'entretien. Elle l'assura qu'elle n'était point venue dans l'intention
-d'écouter ses secrets, mais d'implorer sa clémence, et pour sa tante, et
-pour Annette; Montoni parut en douter. Il la regarda fixement avec des
-yeux perçants; et l'inquiétude qu'il ressentait ne pouvait venir d'un
-intérêt frivole. Emilie finit par le conjurer de lui permettre de
-visiter sa tante. Il répondit par un sourire plein d'amertume, qui
-confirma ses craintes pour sa tante, et qui ne lui laissa pas le courage
-de renouveler ses sollicitations.
-
---Pour Annette, dit-il, allez trouver Carlo, il la délivrera. L'insensé
-qui l'a enfermée n'est plus. Emilie frémit.--Mais ma tante, signor, lui
-dit-elle; ah! parlez-moi de ma tante.
-
---On en a soin, répondit Montoni: je n'ai pas le temps de répondre à vos
-oiseuses questions.
-
-Il voulait s'éloigner; Emilie le conjura de lui apprendre où était
-madame Montoni. Il s'arrêta... Tout à coup la trompette sonna. Au même
-instant elle entendit des chevaux et des voix confuses. Au son de la
-trompette, Montoni avait traversé le vestibule. Emilie ne savait pas si
-elle le suivrait. Elle aperçut, au delà des longues arcades qui
-s'ouvraient sur la cour, un parti de cavaliers; elle crut voir, autant
-que la distance et son trouble le lui permettaient, que c'étaient les
-mêmes dont quelques jours avant elle avait vu le départ. Elle n'eut pas
-le temps de prolonger son examen. Ceux qui se trouvaient dans le salon
-étaient accourus dans la salle, et de toutes les parties du château, les
-autres hommes s'y rendirent. Emilie se pressa de se réfugier dans son
-appartement; elle y fut poursuivie par des images horribles. La manière,
-les expressions de Montoni, quand il avait parlé de sa femme,
-confirmaient ses plus noirs soupçons. Elle était absorbée dans ces
-sombres pensées lorsqu'elle aperçut le vieux Carlo.
-
---Chère dame, lui dit-il, je n'ai pas encore pu m'occuper de vous. Je
-vous apporte du fruit et du vin; vous devez en avoir besoin.
-
---Je vous remercie, Carlo, dit Emilie. Est-ce le signor qui vous a fait
-souvenir de moi?
-
---Non, signora, reprit Carlo; Son _Excellence_ a trop d'affaires pour
-cela.
-
-Emilie renouvela ses questions sur le destin de madame Montoni; mais
-Carlo, pendant qu'on l'enlevait, était à l'autre extrémité du château;
-et depuis ce moment il n'en avait rien appris.
-
-Pendant qu'il lui parlait, Emilie le regardait fixement, et ne pouvait
-démêler si c'était de sa part ignorance où dissimulation, ou crainte
-d'offenser son maître. Il répondit très-laconiquement à ses questions
-sur les débats de la veille; mais il lui dit que les disputes étaient
-pacifiées, et que le signor croyait s'être trompé en soupçonnant ses
-hôtes.--Le combat n'a pas eu d'autre cause, ajouta Carlo. Mais je me
-flatte de ne jamais voir un tel spectacle dans ce château, quoiqu'on y
-prépare d'étranges choses. Elle le pria de s'expliquer.--Ah! signora;
-dit-il, il ne me convient pas de trahir aucun secret ni d'exprimer toute
-ma pensée. Le temps dévoilera tout.
-
-Elle le pria de délivrer Annette, lui désigna la chambre où cette pauvre
-fille était emprisonnée; Carlo lui promit de la satisfaire. Comme il
-partait, elle lui demanda quelles étaient les personnes nouvellement
-arrivées; sa conjecture se vérifia, c'était Verezzi avec sa troupe.
-
-Les deux jours suivants s'écoulèrent sans aucun incident remarquable, et
-sans qu'elle pût se procurer le moindre éclaircissement sur madame
-Montoni. Le soir du deuxième jour, Emilie se mit au lit après le départ
-d'Annette; mais son esprit fut assailli des images les plus effrayantes,
-et telles qu'une si longue incertitude pouvait bien les lui suggérer.
-Incapable de s'oublier, incapable de vaincre les fantômes qui
-l'obsédaient, elle se leva de son lit, et ouvrit sa fenêtre pour
-respirer un air plus frais.
-
-L'air la rafraîchit; elle resta à sa fenêtre; elle considérait tant
-d'astres éclatants, étincelant sur l'azur des cieux, et roulant sans se
-confondre dans l'espace. Elle se rappela combien de fois, avec son père
-chéri, elle avait observé leur marche et remarqué leur cours. Ces
-réflexions la conduisirent à d'autres, et réveillèrent presque également
-et sa douleur et sa surprise.
-
-Elle leva les yeux vers le ciel, et observa la même planète qu'elle
-avait remarquée en Languedoc la nuit qui précéda la mort de son père.
-Elle se trouvait au-dessus des tours orientales du château. Emilie se
-rappela l'entretien relatif à l'état des âmes; elle se rappela aussi la
-musique qu'elle avait entendue, et dont sa tendresse, en dépit de sa
-raison, avait admis le sens superstitieux. Ces souvenirs redoublèrent
-ses larmes; elle céda à sa rêverie. Tout à coup les sons d'une musique
-douce parurent traverser les airs. Une crainte superstitieuse s'empara
-d'elle; elle écouta quelques moments dans une attente pénible, et
-s'efforça de recueillir ses pensées et de recourir à sa raison. Mais la
-raison humaine n'a pas plus d'empire sur les fantômes de l'imagination,
-que les sens n'ont de moyens pour juger la forme de ces corps lumineux
-qui brillent et s'éteignent tout à coup pendant l'obscurité des nuits.
-
-La surprise d'Emilie à ces accords si doux et si délicieux, était pour
-le moins excusable. Il y avait longtemps, bien longtemps, qu'elle
-n'avait entendu la moindre mélodie. Les sons aigus du fifre et de la
-trompette étaient la seule musique que l'on connût dans Udolphe.
-
-Emilie continuait d'écouter, plongée dans ce doux repos où une musique
-suave laisse l'esprit. Les sons ne revinrent plus. Ses pensées errèrent
-longtemps sur une circonstance si étrange; il était singulier d'entendre
-à minuit de la musique, lorsque tout le monde devait, depuis plusieurs
-heures, être endormi, et dans un château où, depuis tant d'années, on
-n'avait rien entendu qui ressemblât à de l'harmonie. De longues
-souffrances avaient rendu son esprit sensible à la terreur, et
-susceptible de superstition. Il lui sembla que son père avait pu lui
-parler par ces accords, pour lui inspirer de la consolation et de la
-confiance sur le sujet dont alors elle était occupée. La raison lui dit
-néanmoins que cette conjecture était ridicule, et elle ne s'y attacha
-pas; mais par une inconséquence naturelle à une imagination vive, elle
-se livra à de plus bizarres idées; elle se rappela l'événement singulier
-qui avait donné le château à son possesseur actuel; elle considéra la
-manière mystérieuse dont l'ancienne propriétaire avait disparu; jamais
-on n'avait rien su d'elle; et son esprit fut frappé d'une sorte de
-crainte. Il n'y avait nulle liaison apparente entre cet événement et la
-musique qu'elle venait d'entendre, et pourtant elle crut que ces deux
-choses se tenaient par quelque lien secret. A cette idée une sueur
-froide la saisit: elle porta des yeux égarés sur l'obscurité de sa
-chambre, et le silence morne qui y régnait ne fit qu'affecter de plus en
-plus son imagination.
-
-A la fin elle quitta la fenêtre; mais ses jambes lui manquèrent en
-approchant de son lit. Honteuse bientôt de sa faiblesse, elle se mit au
-lit, et ne put y trouver le sommeil. Elle rêva sur le nouvel incident
-qui venait de se présenter, et résolut d'attendre la nuit suivante à la
-même heure, pour épier le retour de la musique. Si ces accords sont
-humains, disait-elle, probablement ils se feront encore entendre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV.
-
-
-Annette vint le matin toute hors d'haleine à l'appartement d'Emilie.--O
-mademoiselle, dit-elle à mots entrecoupés, que de nouvelles j'ai à vous
-dire! J'ai découvert qui est le prisonnier, mais il n'était pas
-prisonnier; c'est celui qui était enfermé dans cette chambre, et dont je
-vous ai parlé. Je l'avais pris pour un revenant!
-
---Qui était ce prisonnier? demanda Emilie, qui songeait en elle-même à
-l'événement de la nuit dernière.
-
---Vous vous trompez, mademoiselle, dit Annette, il n'était pas
-prisonnier, pas du tout.
-
---Qui est-il, enfin?
-
---Sainte Vierge! reprit Annette, combien j'ai été étonnée. Je l'ai
-rencontré tout à l'heure sur le rempart ici dessous; je n'ai jamais été
-si surprise de ma vie! Ah! mademoiselle, ce lieu-ci est un lieu bien
-étrange! quand j'y vivrais cent ans, je n'y finirais jamais de
-m'étonner. Mais, comme je vous le disais, je l'ai rencontré sur le
-rempart, et certes je ne pensais à personne moins qu'à lui.
-
---Ce verbiage est insupportable, dit Emilie; de grâce, Annette, n'abusez
-pas ainsi de ma patience.
-
---Oui, mademoiselle, devinez, devinez qui c'était; c'est une personne
-que vous connaissez bien.
-
---Je ne sais pas deviner, dit Emilie avec impatience.
-
---Eh bien, mademoiselle, je vous mettrai sur la voie. Un grand homme,
-une face allongée, qui marche posément, qui porte un grand plumet sur
-son chapeau, qui baisse les yeux pendant qu'on lui parle, et regarde les
-gens par-dessous des sourcils si noirs et si épais. Vous l'avez vu mille
-fois à Venise, mademoiselle; il était ami intime de monsieur. Et
-maintenant, quand j'y pense! de quoi avait-il peur dans ce vieux château
-sauvage, pour s'y enfermer comme il faisait? Mais il prend le large à
-présent: je l'ai trouvé tout à l'heure sur le rempart. Je tremblais en
-le voyant, il m'a toujours fait de la frayeur; mais je n'aurais pas
-voulu qu'il le remarquât. J'ai donc été vers lui, je lui ai fait la
-révérence. Soyez le bienvenu au château, signor Orsino! lui ai-je dit.
-
---Ah! c'était donc Orsino? dit Emilie.
-
---Oui, mademoiselle, le signor Orsino lui-même, celui qui a fait tuer ce
-seigneur vénitien, et qui depuis ce temps, à ce que l'on dit, ne cesse
-d'errer de tous côtés.
-
---Bon Dieu! s'écria Emilie, se remettant à peine, et il est venu à
-Udolphe! Il fait bien de se tenir caché.
-
---Oui, mademoiselle; mais s'il ne veut que cela, ce château isolé le
-cachera bien assez, sans qu'il s'enferme avec tant de soin. Qui
-songerait donc à le découvrir ici?
-
-Les discours d'Annette avaient ranimé les terribles soupçons d'Emilie
-sur le destin de madame Montoni; elle résolut de faire un second effort
-pour obtenir sur ce sujet une certitude, et de s'adresser encore une
-fois à Montoni.
-
-Quant Annette revint, au bout de quelques heures, elle dit à Emilie que
-le portier du château désirait de lui parler, et qu'il avait quelque
-chose d'important à lui révéler.
-
---Je lui parlerai, Annette, répondit-elle; faites-le monter dans le
-corridor.
-
-Annette partit, et revint bientôt après.
-
---Bernardin, mademoiselle, lui dit-elle, n'ose pas venir dans le
-corridor, il craint d'être aperçu. Il serait trop loin de son poste: il
-n'ose même pas le quitter en ce moment; mais si vous voulez venir le
-trouver au portail par quelques petits passages qu'il m'a montrés, sans
-traverser les cours, il vous dira des choses qui vous surprendront bien;
-mais n'allez pas à travers des cours, de crainte que monsieur ne vous
-voie.
-
-Emilie n'approuvant ni ces petits passages, ni tout le reste, refusa
-positivement de sortir.--Dites-lui, reprit-elle, que, s'il a quelque
-confidence à me faire, je l'écouterai dans le corridor quand il aura le
-temps de s'y rendre.
-
-Annette reporta la réponse, et fut longtemps sans revenir. A son retour
-elle dit à Emilie:--Je n'ai rien gagné, mademoiselle; Bernardin a passé
-tout le temps à réfléchir sur ce qu'on pouvait faire. Il est bien
-impossible qu'il quitte son poste maintenant; mais si ce soir, quand il
-fera nuit, vous voulez vous trouver sur le rempart d'orient, il pourra
-peut-être se dérober une minute et vous dire son secret.
-
-Emilie, surprise autant qu'alarmée du mystère qu'exigeait cet homme,
-hésitait encore à l'aller trouver; mais calculant que peut-être il
-l'avertirait de quelque malheur qui la menaçait, elle résolut de le
-voir.
-
---Après le soleil couché, dit-elle, je me trouverai au bout du rempart
-d'orient; mais alors, ajouta-t-elle, la garde sera placée: que fera
-Bernardin pour n'être pas remarqué?
-
---C'est justement ce que je lui ai dit, mademoiselle, et il m'a répondu
-qu'il avait la clef de la porte qui communique du rempart avec la cour,
-et qu'il entrerait par là. Quant aux sentinelles, on n'en met point au
-bout de la terrasse, parce que les grands murs et la tour de l'orient
-suffisent de ce côté pour garder le château, et s'il fait bien obscur,
-on ne pourra le voir de l'autre extrémité.
-
---A la bonne heure, dit Emilie, j'entendrai ce qu'il veut me dire, et je
-vous prie de m'accompagner ce soir sur la terrasse.
-
---Il voudrait qu'il fît un peu noir, reprit Annette, à cause des
-sentinelles.
-
-Emilie réfléchit encore, et dit qu'elle serait au rempart une heure
-après le soleil couché.--Dites à Bernardin, ajouta-t-elle, d'être
-ponctuel à l'heure, je pourrais bien aussi être remarquée par M.
-Montoni. Où est-il? je voudrais lui parler.
-
---Il est dans la chambre de cèdre, qui tient conseil avec les deux
-autres.
-
-Emilie s'informa si Montoni attendait de nouveaux hôtes. Annette ne le
-croyait pas.--Pauvre Ludovico! dit-elle, il serait aussi gai que
-personne s'il était rétabli. Mais il peut bien se guérir, le comte
-Morano était plus blessé que lui, et pourtant le voilà sur pied, et il
-est retourné à Venise.
-
---Il l'est, dit Emilie: comment avez-vous su cela?
-
---Je l'ai appris hier au soir, mademoiselle: j'avais oublié de vous le
-dire.
-
-Montoni cependant fut si occupé tout le jour, qu'Emilie n'eut pas
-l'occasion de calmer ses horribles doutes sur la destinée de sa tante.
-
-A mesure que le moment du rendez-vous approchait, l'impatience d'Emilie
-devenait plus vive. Le soleil disparut enfin: elle entendit les
-sentinelles se ranger chacune à leur poste; elle attendit Annette qui
-devait l'accompagner, et dès qu'elle fut venue, elles descendirent
-ensemble. Emilie témoigna quelque crainte de trouver Montoni, ou
-quelques-uns de ses compagnons.--N'ayez point d'inquiétude là-dessus,
-lui dit Annette; ils sont tous encore à tenir table, et Bernardin ne
-l'ignore pas.
-
-Elles se trouvèrent à la première terrasse, et la sentinelle demanda qui
-passait: Emilie répondit, et descendit au rempart oriental; on les y
-arrêta encore, et après une seconde réponse, on les laissa continuer.
-Emilie n'aimait point à s'exposer si tard à la discrétion de pareils
-hommes; impatiente de se retirer, elle avança fort vite pour trouver
-Bernardin; il n'était pas encore venu: elle s'appuya toute pensive sur
-le parapet du rempart, et attendit qu'il y parût.
-
---Quelles voix entendons-nous? dit Emilie tremblante.
-
---Celles de monsieur et de ses hôtes qui se divertissent, lui dit
-Annette.
-
-Emilie regarda avec un sentiment d'horreur la tour d'orient près de
-laquelle elle se trouvait; elle aperçut une lueur à travers les
-grillages de la chambre du bas; mais ceux du haut étaient obscurs: elle
-vit une personne qui traversait cette chambre basse avec une lampe;
-cette circonstance ne ranima point son espoir au sujet de madame
-Montoni; elle l'avait cherchée dans ce même appartement et n'y avait
-trouvé que des habits de soldats. Emilie néanmoins se décida à tenter
-d'ouvrir la tour par dehors, sitôt que Bernardin ne serait plus avec
-elle.
-
-Les moments s'écoulaient, et Bernardin ne paraissait pas: Emilie
-devenant inquiète, hésita si elle attendrait plus longtemps.
-
-Tandis qu'avec Annette elle raisonnait sur le retard de cet homme, elles
-entendirent une clef tourner dans la serrure; elles virent bientôt un
-homme qui s'avançait vers elles; c'était Bernardin. Emilie se hâta de
-lui demander ce qu'il avait à lui dire, et le pria de ne pas perdre de
-temps.--Cet air du soir me glace, lui dit-elle.
-
-[Illustration: Bernardin.]
-
---Renvoyez votre suivante, mademoiselle, lui dit cet homme (le ton de
-voix sépulcrale avec laquelle il lui parlait la fit frémir); ce que j'ai
-à dire n'est que pour vous.
-
-Emilie hésita un peu; mais enfin elle pria Annette de s'éloigner de
-quelques pas.--Maintenant, mon ami, qu'avez-vous à me dire?
-
-Il se tut un moment comme s'il eût réfléchi, puis il lui dit:
-
---Je perdrais certainement ma place si cela venait aux oreilles de
-monsieur. Promettez-moi, mademoiselle, que rien au monde ne vous
-arrachera une syllabe sur ce que j'ai à vous communiquer. On s'est fié à
-moi en ceci; et si l'on venait à savoir que j'eusse trahi cette
-confiance, ma vie peut-être en répondrait. Mais, mademoiselle, j'ai pris
-de l'intérêt pour vous, et j'ai résolu de tout vous dire. Il se tut.
-
-Emilie le remercia, l'assura de sa discrétion, et le pria de se hâter.
-
---Annette nous a dit dans la salle combien vous étiez en peine au sujet
-de madame Montoni, et combien vous désiriez d'être instruite de son
-sort.
-
---Cela est vrai, dit Emilie. Si vous le savez, dites-moi ce qu'il a
-d'affreux: n'hésitez point. Elle s'appuya d'un bras tremblant sur la
-muraille.
-
---Je puis vous le dire, dit Bernardin; puis il se tut.
-
---Mais, quoi! s'écria Emilie en recueillant son courage...
-
---Me voilà, mademoiselle, dit Annette qui, frappée de cette exclamation,
-revint tout de suite joindre Emilie.
-
---Retirez-vous, dit sèchement Bernardin, on n'a pas besoin de vous.
-Emilie ne dit rien, et Annette obéit.
-
---Je puis vous le dire, reprit le portier, mais je ne sais pas comment;
-vous êtes si affligée!
-
---Je suis toute préparée, mon ami, lui dit Emilie d'une voix ferme et
-imposante; je soutiendrai mieux une certitude que ce doute cruel.
-
---Eh bien! mademoiselle, s'il est ainsi, vous allez tout apprendre. Vous
-savez que monsieur et sa femme s'accordaient mal entre eux: il n'est pas
-de ma compétence d'en connaître le motif, mais je crois bien que vous
-savez les résultats...
-
---C'est bon, dit Emilie. Après?
-
---Monsieur, à ce qu'il semble, avait eu dernièrement un grand courroux
-contre elle; je vis tout, j'entendis tout, et beaucoup plus qu'on ne
-pensait; mais ce n'était pas mon affaire, je ne disais rien. Il y a peu
-de jours, monsieur m'envoya chercher: Bernardin, me dit-il, vous êtes un
-honnête homme; je pense que je puis me fier à vous. J'assurai bien Son
-Excellence qu'il le pouvait. Alors, dit-il, autant que je puis me
-rappeler ses termes, j'ai une affaire sur les bras, et vous pouvez me
-servir. Il me dit ce que j'avais à faire. Mais quant à cela, je n'en
-dirai rien: ça ne regardait que madame.
-
---O ciel! qu'avez-vous fait? dit Emilie.
-
-Bernardin hésita, et se tut.
-
---Quelle furie pouvait le porter et vous porter vous-même à un acte si
-détestable? s'écria Emilie glacée d'horreur et presque incapable de se
-soutenir.
-
---Ce fut une furie, dit Bernardin d'une voix sombre. Ils restaient tous
-deux en silence. Emilie n'avait pas le courage d'en demander plus.
-Bernardin semblait craindre de s'expliquer plus en détail; il lui dit à
-la fin: il est inutile de revenir sur le passé; monsieur ne fut que trop
-cruel, mais il voulait être obéi... Qu'aurait servi de m'y refuser? il
-en aurait trouvé de moins scrupuleux que moi.
-
---Vous l'avez tuée? dit Emilie avec une voix capable à peine
-d'articuler; c'est à un meurtrier que je parle! Bernardin se tut, et
-Emilie se détournant fut prête à lui quitter.
-
---Restez, mademoiselle, lui dit-il; vous mériteriez de le croire encore,
-puisque vous m'en jugez capable.
-
---Si vous êtes innocent, dites-le-moi vite, dit Emilie presque mourante;
-je n'ai pas assez de force pour vous écouter plus longtemps.
-
---Je ne vous dirai plus rien, dit-il en s'éloignant. Emilie eut encore
-assez de courage pour le rappeler et pour se rapprocher d'Annette. Elle
-prit son bras, et toutes deux marchèrent sur le rempart, jusqu'à ce
-qu'elles entendirent quelques pas derrière elles: c'était Bernardin de
-retour.
-
---Renvoyez cette fille, dit-il à Emilie; je vous dirai tout.
-
---Non, reprit Emilie, elle peut entendre tout ce que vous avez à me
-dire.
-
---Le peut-elle, mademoiselle? lui dit-il; vous n'en saurez donc pas
-davantage. Il se retirait, quoique lentement; mais l'anxiété d'Emilie,
-surmontant le ressentiment que la crainte de cet homme lui inspirait,
-elle le pria de rester, et s'éloigna d'Annette.
-
---Madame, dit-il, est vivante pour moi seul; elle est ma prisonnière.
-Son Excellence l'a enfermée dans la chambre au-dessus du portail, et
-m'en a confié le soin. J'allais vous dire que vous pouviez la voir; mais
-maintenant...
-
-Emilie soulagée, à ces mots, d'une inexprimable angoisse, pria Bernardin
-de vouloir bien lui pardonner, et le conjura de lui faire voir sa tante.
-
-Il s'y prêta avec moins de répugnance qu'elle ne s'y attendait. Il lui
-dit que la nuit suivante, quand M. Montoni serait au lit, si elle
-voulait se rendre aux dernières portes du château, elle pourrait
-peut-être voir madame Montoni.
-
-Au milieu de la reconnaissance que cette faveur lui inspirait, Emilie
-crut apercevoir dans ses regards une certaine satisfaction maligne
-pendant qu'il prononça ces derniers mots. Dans le premier moment, elle
-chassa cette pensée, elle le remercia de nouveau, recommanda sa tante à
-sa pitié, l'assura bien qu'elle le récompenserait elle-même, et serait
-exacte au rendez-vous; ensuite elle lui souhaita le bonsoir, et se
-retira sans bruit dans son appartement.
-
-Il lui revint mille fois à la pensée que madame Montoni pouvait bien
-être déjà morte, et que le scélérat ne voulait que l'attirer en secret
-pour faire d'elle une nouvelle victime, qu'il était peut-être chargé
-d'immoler à l'avarice de Montoni, qui à ce moyen se trouverait
-propriétaire de ses biens de Languedoc qui avaient fait le sujet d'une
-si odieuse contestation. L'énormité de ce double crime lui en fit, à la
-fin, rejeter la probabilité; mais elle ne perdit ni toutes les craintes,
-ni tous les doutes que les manières de Bernardin faisaient naître dans
-son esprit; de ce sujet, successivement ses pensées retournèrent à
-d'autres. La nuit était fort avancée; elle s'étonna, elle s'affligea
-presque de ce que la musique ne revenait point, et elle en attendit le
-retour avec un sentiment plus fort que la curiosité.
-
-Elle distingua longtemps les éclats de Montoni et de ses convives, leurs
-entretiens bruyants, leur gaieté dissolue, leurs chansons reprises en
-choeur, qui ébranlaient tous les échos; elle entendit les portes du
-château se refermer pour toute la nuit. Ce bruit sourd à l'instant fit
-place à un silence qu'interrompit seulement le passage des personnes qui
-regagnaient leurs logements. Emilie, jugeant que la veille elle avait
-entendu la musique à peu près à la même heure, dit à Annette de se
-retirer, et ouvrit doucement la fenêtre pour entendre le retour des plus
-charmants accords. La planète qu'elle avait remarquée au premier son de
-la musique n'était point encore levée. Cédant à une impression
-superstitieuse, elle fixait attentivement la partie du ciel où l'on
-devait la découvrir, attendant presque la musique au moment de son
-apparition. A la fin elle parut, et brilla sur les tours orientales du
-château.
-
-Emilie écouta; mais aucune musique ne se fit entendre.--Ce n'était pas
-sûrement, se disait-elle, ce n'était pas une mélodie mortelle: aucun
-habitant de ce château ne pouvait la produire. Mon père lui-même, mon
-respectable père, m'a dit une fois, peu de temps après la mort de ma
-mère, et dans une de ses insomnies, des sons d'une singulière douceur
-l'avaient fait sortir de son lit. Il ouvrit la fenêtre, et une musique
-céleste traversa les airs: ce fut pour lui une consolation, il me l'a
-dit; et regardant le ciel avec confiance, il se convainquit que ma mère
-reposait en paix dans le sein de Dieu.
-
-A ce souvenir Emilie répandit des larmes.--Peut-être, reprit-elle,
-peut-être que ces accords ont été envoyés pour me consoler, pour
-m'encourager. Je n'oublierai jamais ceux qu'à une pareille heure j'ai
-entendus dans le Languedoc. Peut-être que mon père veille sur moi en ce
-moment! Elle pleura encore de tendresse. Le temps se passa dans une
-attente et des souvenirs également touchants; aucune musique ne troubla
-le calme de la nature. Emilie resta à la fenêtre jusqu'au moment où
-l'aube du jour commença à dorer le sommet des montagnes, et à dissiper
-les ténèbres.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV.
-
-
-Le jour suivant, Emilie fut surprise en découvrant qu'Annette savait
-l'emprisonnement de madame Montoni dans la chambre du portail, et
-qu'elle n'ignorait pas non plus le projet de visite nocturne. Que
-Bernardin eût pu confier à l'indiscrète Annette un mystère aussi
-important, et qu'il lui avait tant recommandé, cela était peu probable.
-Il venait cependant de lui remettre un message relatif à leur entrevue.
-Il demandait qu'Emilie vînt le trouver seule, une heure après minuit,
-sur la terrasse, et ajoutait qu'il se conduirait comme il l'avait
-promis. Emilie frémit d'une telle proposition. Mille craintes vagues,
-semblables à celles qui toute la nuit l'avaient agitée, lui percèrent le
-coeur à la fois. Elle ne savait quel parti prendre. Il lui venait
-souvent à l'esprit que Bernardin avait pu la tromper; que peut-être déjà
-il était l'assassin de madame Montoni; qu'il était en ce moment l'agent
-de Montoni lui-même, et qu'il la voulait sacrifier à l'exécution de ses
-projets. Le soupçon que madame Montoni ne vivait plus se réunit en elle
-aux craintes personnelles qu'elle éprouvait.
-
---Comment se peut-il, Annette, que je traverse la terrasse aussi tard?
-dit-elle en se recueillant; les sentinelles m'arrêteront, et M. Montoni
-le saura.
-
---O mademoiselle, on y a pensé, reprit Annette; c'est ce que Bernardin
-m'a dit. Il m'a donné cette clef, et m'a ordonné de vous dire qu'elle
-ouvre une porte au bout de la galerie voûtée, et que cette porte mène au
-rempart de l'orient; ainsi ne craignez pas de rencontrer les hommes de
-garde. Il m'a chargée de vous dire aussi, que son motif pour vous
-demander sur la terrasse était de vous conduire où vous devez aller sans
-ouvrir la grande salle dont la grille fait tant de bruit.
-
-Une telle explication, et si naturellement donnée, rendit le calme à
-Emilie.--Mais pourquoi veut-il que je vienne seule, Annette? lui
-dit-elle.
-
---Pourquoi? C'est ce que je lui ai demandé, mademoiselle. Je lui ai dit,
-pourquoi faut-il que ma jeune dame vienne seule? Sûrement je puis venir
-avec elle! Quel mal puis-je faire? Mais il me dit non, non.
-
-Mais j'imagine, mademoiselle, que vous savez qui vous allez voir.
-
---Bernardin vous l'a-t-il dit?
-
---Eh non, mademoiselle, il ne me l'a pas dit.
-
-Pendant le reste du jour, l'esprit d'Emilie fut en proie aux doutes, aux
-craintes, aux déterminations contraires. Devait-elle suivre Bernardin,
-devait-elle se confier à lui, sans savoir à peine où il la conduirait?
-La pitié pour sa tante, l'inquiétude pour elle-même tour à tour
-changeaient ses idées, et la nuit vint avant qu'elle eût pris un parti.
-Elle entendit l'horloge frapper onze heures, frapper minuit, et elle
-hésitait encore. Le temps néanmoins s'écoula: on ne pouvait plus
-hésiter. L'intérêt de sa tante surmonta tout. Elle pria Annette de la
-suivre jusqu'à la porte de la galerie, et d'y attendre son retour. Elle
-sortit de sa chambre. Le château était dans le calme, et la grande
-salle, récemment le théâtre du tumulte le plus affreux, ne résonnait
-alors que des pas solitaires de deux figures timides qui se glissaient
-entre les piliers à la faible clarté d'une lampe. Emilie, abusée par les
-ombres prolongées des colonnes, et par les renvois de la lumière,
-s'arrêtait souvent, et croyait voir dans l'ombre quelque personne qui
-s'éloignait. En passant auprès de ces piliers, elle craignait d'y porter
-la vue, s'attendait presque à voir sortir quelqu'un caché derrière.
-
-Elle marchait avec précaution vers le lieu convenu, écoutant avec
-attention, et cherchant Bernardin au travers des ténèbres. Elle
-tressaillit enfin au son d'une voix basse qui parlait auprès d'elle.
-Elle était encore incertaine; mais la personne parla de nouveau, et elle
-reconnut la voix rauque de Bernardin. Il avait été ponctuel à son
-rendez-vous, et attendait appuyé sur le rempart. Il lui reprocha ses
-délais, et lui dit qu'il avait perdu plus d'une demi-heure. Emilie ne
-répliqua point; il lui dit de le suivre, et s'approcha de la porte par
-laquelle il était entré sur la terrasse. Pendant qu'il la rouvrait,
-Emilie tourna les yeux par où elle était sortie, et remarquant les
-rayons de la lampe à travers l'étroite ouverture, elle fut certaine
-qu'Annette ne l'avait pas quittée. Mais une fois hors de la terrasse,
-l'éloignement devenait trop grand pour qu'elle pût lui devenir utile.
-Quand la porte fut ouverte, le sombre aspect du passage, éclairé d'une
-seule torche qui y brûlait sur le pavé, fit frémir Emilie. Elle refusa
-d'entrer, à moins qu'Annette n'eût permission de l'accompagner.
-Bernardin s'y opposa; mais il joignit adroitement à son refus tant de
-particularités propres à exciter la pitié et la curiosité d'Emilie pour
-sa tante, qu'elle se laissa déterminer à le suivre jusqu'au portail.
-
-Il prit la torche, et marcha devant. A l'extrémité du passage, il ouvrit
-une autre porte; et par quelques degrés ils descendirent dans une
-chapelle. A la lueur du flambeau, Emilie observa qu'elle était toute en
-ruine, et se rappela tout à coup, avec une émotion pénible, un entretien
-d'Annette sur ce sujet. Elle contemplait avec effroi ces murs garnis
-d'une mousse verdâtre qui n'avaient plus de voûte à soutenir. Elle
-voyait ces fenêtres gothiques dont le lierre et la brioine avaient
-longtemps suppléé les vitraux. Leurs guirlandes enlacées s'entremêlaient
-maintenant aux chapiteaux brisés, qui autrefois avaient soutenu la
-voûte. Bernardin se heurta sur le pavé détruit. Il fit un jurement
-effroyable, et les sombres échos le rendirent plus terrible. Le coeur
-d'Emilie se troubla; mais elle continua de le suivre, et il tourna vers
-une des ailes de la chapelle. Descendez ces degrés, mademoiselle, lui
-dit Bernardin; et il prit un escalier qui semblait mener à de profonds
-souterrains. Emilie s'arrêta, et lui demanda d'une voix tremblante où il
-prétendait la conduire.
-
---Au portail, lui dit Bernardin.
-
---Ne pouvons-nous y aller par la chapelle? dit Emilie.
-
---Non, signora, elle nous conduirait dans la seconde cour, où je n'ai
-pas envie d'entrer par ce chemin; nous allons nous trouver à la cour
-extérieure.
-
-Emilie hésitait encore, craignant également d'aller plus loin, et
-d'irriter Bernardin en refusant de le suivre.
-
---Venez, mademoiselle, dit cet homme qui était presque au bas de
-l'escalier; dépêchez-vous un peu: je ne peux pas rester ici toute la
-nuit.
-
---Mais où mènent ces degrés? dit Emilie toujours immobile.
-
---Au portail, reprit Bernardin avec un accent de colère. Je n'attendrai
-pas plus longtemps. A ces mots il continua de marcher, emportant
-toujours la lumière. Emilie craignant de le mécontenter par un plus long
-délai, le suivit avec répugnance. De l'escalier, ils gagnèrent un
-passage qui conduisait au souterrain. Les parois en étaient couverts
-d'une humidité excessive. Les vapeurs qui s'élevaient de terre
-obscurcissaient à tel point le flambeau, qu'à tout moment Emilie croyait
-le voir éteindre, et Bernardin avait peine à retrouver son chemin. A
-mesure qu'ils avançaient les vapeurs devenaient plus épaisses, et
-Bernardin, croyant que sa torche allait s'éteindre, s'arrêta un moment
-pour la ranimer. Pendant ce repos, Emilie, à la lueur incertaine du
-flambeau, vit près d'elle une double grille, et plus loin sous la voûte
-plusieurs monceaux de terre qui paraissaient entourer un tombeau ouvert.
-Un tel objet, dans un tel lieu, l'eût en tout temps violemment affectée;
-mais en ce moment elle eut le pressentiment subit que ce tombeau était
-celui de sa tante, et que le perfide Bernardin la menait aussi à la
-mort. Le lieu obscur et terrible dans lequel il l'avait conduite
-semblait justifier sa pensée. Il semblait tout propre au crime; et l'on
-pouvait y consommer un assassinat sans qu'aucun indice pût le faire
-découvrir. Emilie, vaincue par la terreur, ne savait à quoi se résoudre.
-Elle songeait que vainement elle essayerait de fuir Bernardin. La
-longueur, les détours du chemin ne lui permettaient pas de s'échapper
-sans guide, et sa faiblesse d'ailleurs ne lui permettait pas de courir.
-
-Pâle d'horreur et d'inquiétude, elle attendait que Bernardin eût disposé
-sa torche; et comme sa vue toujours se reportait sur le tombeau, elle nu
-put s'empêcher de lui demander pour qui il était préparé. Bernardin leva
-les yeux de dessus son flambeau, et les tourna sur elle sans parler.
-Elle répéta faiblement sa question; mais l'homme secouant la torche
-passa outre sans lui répondre. Elle marcha en tremblant jusqu'à de
-nouveaux degrés qu'ils montèrent. Une porte en haut les introduisit dans
-la première cour du château. Tout en la traversant, la lumière laissait
-voir ses hautes et noires murailles tapissées de verdure et de longues
-herbes humides qui trouvaient leur substance sur des pierres toutes
-usées. Par intervalle, de pesantes arcades fermées de grilles étroites
-laissaient circuler l'air, et montraient le château dont les tourelles
-entassées faisaient opposition aux tours énormes du portail. Dans ce
-tableau la figure épaisse et difforme de Bernardin éclairée par son
-flambeau faisait un objet remarquable. Bernardin était enveloppé d'un
-long manteau gris. A peine découvrait-on au-dessous ses demi-bottes ou
-sandales, qui étaient lacées sur ses jambes, où passait la pointe du
-large sabre qu'il portait constamment en bandoulière. Sur sa tête était
-un bonnet plat de velours noir surmonté d'une courte plume. Ses traits
-fortement dessinés indiquaient un esprit adroit et sournois; on voyait
-sur sa figure l'empreinte d'une humeur difficile et d'un mécontentement
-habituel.
-
-La vue de la cour néanmoins ranima le coeur d'Emilie. Elle la traversa
-en silence; et s'approchant du portail, elle commença à espérer que ses
-propres craintes, et non la trahison de Bernardin, avaient réussi à la
-tromper. Elle regarda avec inquiétude la première fenêtre au-dessus de
-la voûte; elle était sombre, et Emilie demanda si elle tenait à la
-chambre où était madame Montoni. Emilie parlait bas, et peut-être
-Bernardin ne l'avait-il pas entendue, car il ne fit aucune réponse. Ils
-entrèrent dans le bâtiment, et se virent au pied de l'escalier d'une des
-tours.
-
---La signora est couchée là-haut, dit Bernardin.
-
---Est couchée! reprit Emilie qui montait.
-
---Elle est couchée dans la chambre en haut, dit Bernardin.
-
-Le vent, qui à ce moment soufflait par les profondes cavités des
-murailles, augmenta la flamme de la torche. Emilie en vit mieux
-l'affreuse figure de Bernardin, la tristesse du lieu où elle était, des
-murailles de pierres brutes, un escalier tournant noirci de vétusté, et
-quelques restes d'antiques armures qui semblaient le trophée de quelque
-ancienne victoire.
-
-Parvenus au palier, Bernardin mit une clef dans la serrure d'une
-chambre. Vous pouvez, lui dit-il, entrer ici et m'y attendre; je vais
-dire à la signora que vous êtes arrivée.
-
---Ce préliminaire est inutile, dit Emilie; ma tante sera bien aise de me
-voir.
-
---Je n'en suis pas bien sûr, dit Bernardin en lui montrant la chambre.
-Entrez là, mademoiselle, et je m'en vais monter.
-
-Emilie, fort surprise, et en quelque sorte offensée, n'osa pas résister;
-mais comme il emportait la torche, elle le pria de ne point la laisser
-dans cette obscurité. Il regarda autour de lui, et remarquant une triple
-lampe posée au-dessus de l'escalier, il l'alluma et la donna à Emilie.
-
-Elle entra dans une vieille chambre, il en ferma la porte: elle écouta
-attentivement, et elle pensa qu'au lieu de monter il descendait
-l'escalier; mais les tourbillons de vent qui s'engouffraient sous le
-portail, ne lui permettaient pas de bien distinguer aucun son. Elle
-écouta cependant, et n'entendant aucun mouvement dans la chambre du haut
-où Bernardin disait qu'était madame Montoni, sa perplexité augmenta;
-elle considéra ensuite que dans cette forteresse l'épaisseur des
-planchers pouvait prévenir tous les bruits. Bientôt après, dans un
-intervalle d'ouragan, elle distingua les pas de Bernardin qui descendait
-jusqu'à la cour, et pensa même qu'elle entendait sa voix. De nouveaux
-sifflements empêchèrent Emilie de s'en rendre certaine: elle approcha
-doucement de la porte, et quand elle essaya de l'ouvrir, elle s'aperçut
-qu'elle était fermée. Toutes les craintes qui l'avaient déjà accablée,
-revinrent la frapper avec une nouvelle violence; elles ne lui parurent
-plus une erreur de l'imagination, mais un avertissement du destin
-qu'elle allait subir: elle n'eut plus aucun doute que madame Montoni
-n'eût été immolée, et ne l'eût été peut-être en cette même chambre où on
-l'amenait elle-même dans un semblable dessein.
-
-A la lueur d'une torche qui semblait être sous le portail, elle vit sur
-le pavé l'ombre allongée d'un homme, qui sans doute était sous la voûte.
-Emilie, à cette ombre colossale, conclut que c'était Bernardin; mais
-d'autres sons apportés par les vents, la convainquirent qu'il ne s'y
-trouvait pas seul, et que son compagnon n'était pas une personne
-susceptible de pitié.
-
-Quand ses esprits se furent remis du premier choc, elle prit la lampe
-pour examiner la possibilité de fuir. La chambre était spacieuse, et les
-murs, recouverts d'une boiserie en chêne, ne s'ouvraient qu'à la fenêtre
-grillée, et à la porte par laquelle Emilie était entrée; les faibles
-rayons de la lampe ne lui permettaient pas d'en bien juger l'étendue.
-Elle ne découvrit aucun meuble, à l'exception d'un grand fauteuil de
-fer, scellé au milieu de la chambre, et sur lequel pendait une lourde
-chaîne de fer, attachée au plafond avec un anneau de ce métal. Elle la
-regarda longtemps avec horreur et surprise: elle observa des barres de
-fer faites pour entraver les pieds, et de pareils anneaux sur les bras
-du fauteuil; elle jugea bien que cette odieuse machine était un
-instrument de torture, et elle pensa que quelque infortuné, enchaîné
-dans cette place, y avait dû mourir de faim. Voyant soudain où elle
-était, elle tressaillit dans l'excès de l'horreur, et se précipita à
-l'autre bout de la chambre; là elle chercha un siége, et n'aperçut qu'un
-très-sombre rideau qui descendait du haut en bas, et dérobait toute une
-partie de cet appartement. Eperdue comme elle l'était, ce rideau la
-frappa; et elle resta occupée à le regarder avec étonnement et frayeur.
-
-Il lui parut que ce rideau cachait une retraite: elle désirait et
-craignait de le lever et de découvrir ce qu'il voilait; deux fois elle
-fut retenue par le souvenir du spectacle terrible que sa main téméraire
-avait dévoilé dans l'appartement du château; mais conjecturant à
-l'instant qu'il cachait le corps de sa tante poignardée, elle le saisit,
-et dans son désespoir elle le tira. Derrière se trouvait un cadavre
-étendu sur une couchette basse et toute inondée de sang, ainsi que le
-plancher; ses traits déformés par la mort, étaient hideux et effrayants,
-et plus d'une blessure livide se distinguait sur son visage. Emilie le
-contempla d'un oeil avide et égaré; mais la lampe glissa de sa main, et
-elle tomba sans connaissance au pied de l'horrible couchette.
-
-[Illustration: Le cadavre.]
-
-Quand ses sens lui revinrent, elle était environnée d'hommes, et dans
-les bras de Bernardin qui l'emportait au travers de la chambre: elle
-connut bien ce qui se passait; mais son extrême faiblesse ne lui
-permettait ni cris ni efforts, et à peine sentait-elle une crainte. On
-l'emporta par l'escalier qu'elle avait monté; on entra sous la voûte et
-on s'arrêta. Un de ces hommes arrachant le flambeau de Bernardin, ouvrit
-une porte latérale, et s'arrêtant sur la plate-forme, il laissa voir un
-grand nombre d'hommes à cheval. Soit que la fraîcheur de l'air eût
-ranimé Emilie, soit que ces étranges objets lui eussent rendu le
-sentiment de son danger, elle parla tout à coup, et fit un effort sans
-succès, pour s'arracher à ces brigands.
-
-Bernardin, cependant, demandait la torche à grands cris, des voix
-éloignées répondaient, plusieurs personnes s'approchaient, et dans le
-même instant une lumière se fit voir dans la cour du château. On fit
-sortir Emilie du portail à peu de distance, et encore sous les murs;
-elle vit le même homme qui tenait le flambeau du portier, occupé à en
-éclairer un qui sellait un cheval à la hâte; d'autres cavaliers
-l'entouraient, et leurs physionomies effrayantes se distinguaient à la
-clarté de la torche.
-
---Eh! à quoi donc perdez-vous le temps? dit Bernardin avec un jurement
-effroyable et en s'approchant des cavaliers: dépêchez, dépêchez.
-
---La selle va être prête, répliqua l'homme qui la bouclait; et Bernardin
-jura de nouveau contre une pareille négligence. Emilie, qui, d'une voix
-faible, appelait au secours, fut entraînée vers les chevaux, et les
-brigands disputèrent entre eux au sujet du cheval sur lequel on la
-placerait. Celui qu'on lui destinait n'était pas prêt. A ce même moment
-un groupe de lumières sortit de la grande porte, et Emilie entendit
-par-dessus les autres la voix glapissante d'Annette; elle distingua
-bientôt Montoni et Cavigni, suivis d'un détachement de leurs soldats.
-Elle ne les voyait pas alors avec terreur, mais avec espérance, et ne
-pensait plus aux dangers du château, dont récemment elle avait tant
-désiré de fuir. Ceux qui la menaçaient avaient absorbé toutes ses
-craintes.
-
-Après un léger combat, Montoni et son parti remportèrent la victoire.
-Les cavaliers se voyant les moins nombreux, et d'ailleurs peu zélés
-peut-être pour l'entreprise dont ils étaient chargés, se sauvèrent au
-galop. Bernardin disparut à l'aide de l'obscurité, et Emilie fut
-reconduite au château. En repassant les cours, le souvenir de ce qu'elle
-avait vu dans la chambre du portail revint à son esprit avec toute son
-horreur; et quand, bientôt après, elle eut entendu retomber la herse qui
-l'enfermait encore dans ces murs formidables, elle frémit pour
-elle-même; et oubliant presque le danger nouveau auquel elle échappait,
-elle eut peine à concevoir que la vie et la liberté ne se trouvassent
-pas au delà de ces barrières.
-
-Montoni ordonna qu'Emilie l'attendît dans le salon de cèdre. Il s'y
-rendit lui-même, et la questionna avec beaucoup de sévérité sur ce
-mystérieux événement. Quoiqu'elle le vît alors avec horreur comme le
-meurtrier de sa tante, et qu'elle pût à peine satisfaire à ses
-questions, cependant ses réponses, son maintien, le convainquirent
-qu'elle n'avait eu volontairement aucune part au complot, et il la
-renvoya en voyant paraître ses gens. Il les avait tous rassemblés pour
-éclaircir une telle affaire et en découvrir les complices.
-
-Forcée de concentrer en elle toute l'horreur de ce secret, la raison
-d'Emilie fut prête à succomber sous ce fardeau insupportable. Elle
-regardait par moment Annette avec un oeil hagard et insensé. Quand
-Annette lui parlait, elle ne l'entendait point, ou répondait hors de
-propos; de longues distractions succédaient. Annette parlait encore, et
-sa voix ne paraissait pas atteindre les organes troublés d'Emilie.
-Immobile et muette par intervalles seulement, elle poussait un soupir,
-mais elle ne versait point de larmes.
-
-Epouvantée de son état, Annette sortit pour en informer Montoni. Il
-venait à l'instant de quitter tous ses serviteurs, sans avoir pu rien
-découvrir. L'étonnante description que lui fit Annette l'engagea à la
-suivre à l'appartement d'Emilie.
-
-Au son de sa voix, Emilie leva les yeux. Un rayon de lumière sembla
-éclairer son esprit, elle se leva de son siége, et se retira lentement à
-l'extrémité de la chambre. Il lui parla d'un ton en quelque manière
-adouci. Elle le regardait d'un air moitié curieux et moitié effrayé, et
-répondait par _oui_ à tout ce qu'il disait. Son esprit ne paraissait
-avoir retenu qu'une impression, celle de la crainte.
-
-Annette ne pouvait exprimer ce désordre; et Montoni, après de vains
-efforts pour engager Emilie à parler, ordonna à Annette de rester avec
-elle toute la nuit, et de l'informer de son état le lendemain.
-
-Après qu'il fut parti, Emilie se rapprocha; elle demanda qui était celui
-qui était venu la troubler. Annette lui dit que c'était M. Montoni.
-Emilie, après elle, répéta le nom plusieurs fois; et quand elle
-l'oubliait, elle soupirait soudain, et retombait dans sa rêverie.
-
-Elle se tourna ensuite toute tremblante vers Annette, qui alors plus
-effrayée, s'avança vers la porte pour aller engager une des servantes à
-passer la nuit avec elle. Emilie, la voyant s'éloigner, la rappela par
-son nom, et de sa voix si douce et si plaintive, la conjura de ne pas
-l'abandonner aussi. Depuis la mort de mon père lui dit-elle, tout le
-monde m'abandonne.
-
---Votre père, mademoiselle! dit Annette, il était mort avant que vous me
-connussiez.
-
---Il l'était! cela est vrai, dit Emilie. Et ses pleurs commencèrent à
-couler. Elle pleura longtemps en silence, et devenue un peu plus calme,
-elle finit par céder au sommeil. Annette avait eu la discrétion de ne
-point interrompre ses larmes; et cette bonne fille, aussi affectionnée
-qu'elle était simple, oublia en ce moment toutes les craintes que lui
-inspirait cette chambre, et veilla seule près d'Emilie pendant toute la
-nuit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI.
-
-
-Les forces, les esprits d'Emilie se rafraîchirent par le sommeil. En se
-réveillant elle vit avec surprise Annette endormie sur un fauteuil près
-d'elle, et s'efforça de se rappeler les circonstances de la soirée, qui
-étaient tellement sorties de sa mémoire, qu'il ne paraissait pas en
-rester aucune trace; elle fixait encore sur Annette des yeux surpris,
-quand cette dernière s'éveilla.
-
---Oh! ma chère demoiselle, me reconnaissez-vous? s'écria-t-elle.
-
---Si je vous reconnais! Assurément, dit Emilie: vous êtes Annette; mais
-comment donc êtes-vous ici?
-
---Oh! vous avez été bien mal, mademoiselle, bien mal, en vérité; et j'ai
-cru...
-
---C'est singulier, dit Emilie, essayant de se rappeler le passé; mais je
-crois me souvenir qu'un songe pénible a fatigué mon imagination. Grand
-Dieu, ajouta-t-elle, en tressaillant soudain! Certainement, ce n'était
-qu'un songe.
-
-Elle fixa alors un regard d'effroi sur Annette, qui voulant la
-tranquilliser, lui répondit:--Ce n'était pas un songe; mais tout est
-fini maintenant.
-
---Elle est donc tuée, dit Emilie d'une vois concentrée et tremblante.
-Annette fit un cri: elle ignorait la circonstance que se rappelait
-Emilie, et attribuait son mouvement à un accès de délire. Quand Annette
-eut bien expliqué ce qu'elle avait voulu lui dire, Emilie se rappela la
-tentative qu'on avait faite pour l'enlever, et demanda si l'auteur du
-projet avait été découvert. Annette répondit que non, quoiqu'on pût le
-deviner, et dit à Emilie qu'elle lui devait sa délivrance. Emilie
-s'efforçant de commander à l'émotion où le souvenir de sa tante l'avait
-mise, parut écouter Annette avec colère, et dans la vérité, elle
-entendit à peine un seul mot de qu'elle lui disait.
-
---Et ainsi, mademoiselle, continua Annette, j'étais déterminée à être
-plus fine que Bernardin qui n'avait pas voulu me confier son secret, et
-je voulais le découvrir moi-même. Je vous veillais sur la terrasse, et
-aussitôt qu'il eut ouvert la porte du bout, je sortis du château pour
-essayer de vous suivre; car disais-je, je suis bien sûre qu'on ne
-projette rien de bien avec un tel mystère. Ainsi, bien assurée qu'il
-n'avait pas verrouillé la porte après lui, je l'ouvris, et vis à la
-lueur de la torche quel chemin il vous faisait prendre; je suivis de
-loin à l'aide de la clarté, jusqu'au moment où vous parvîntes sous les
-voûtes de la chapelle. Quand on fut là, j'eus peur d'aller plus loin,
-j'avais entendu d'étranges choses au sujet de cette chapelle; mais aussi
-j'avais peur de m'en retourner toute seule. Ainsi pendant le temps que
-Bernardin arrangea son flambeau, je me décidai à vous suivre, et je le
-fis jusqu'à la grande cour. Là j'eus peur qu'il ne me vît, je m'arrêtai
-contre la porte, et quand vous fûtes dans l'escalier je me glissai bien
-doucement. A peine étais-je sous la porte que j'entendis des pieds de
-chevaux en dehors et des hommes qui juraient: ils juraient contre
-Bernardin qui ne vous amenait pas assez vite; mais là je fus presque
-surprise: Bernardin descendit, et j'eus à peine le temps de m'ôter de
-son chemin: j'en avais assez entendu, je me décidai à l'attraper
-moi-même, et à vous sauver aussi, mademoiselle; car je ne doutais pas
-que ce projet ne vînt encore du comte Morano, quoiqu'il fût reparti. Je
-courus au château, et ce ne fut pas sans peine que je retrouvai mon
-chemin dans le passage sous la chapelle. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est
-que j'oubliai alors tous les revenants dont on m'avait parlé, et
-pourtant, pour le monde entier, je n'y retournerais sûrement pas.
-Heureusement monsieur et le signor Cavigni étaient levés: nous avons eu
-bientôt du monde sur nos talons, et nous avons fait peur à ce Bernardin
-et à tous les brigands.
-
-Annette avait cessé de parler, et Emilie paraissait écouter encore. A la
-fin, elle dit tout à coup:--Je pense qu'il faut que j'aille le trouver
-moi-même: où est-il?
-
-Annette demanda de qui elle parlait.
-
---Le signor Montoni, reprit-elle, je voudrais lui parler. Annette se
-rappelant alors l'ordre qu'elle avait reçu la veille, se leva aussitôt,
-et lui dit qu'elle se chargeait de l'aller chercher.
-
-Les soupçons de cette honnête fille sur le comte Morano étaient
-parfaitement justes: Emilie n'en avait aussi que sur lui; et Montoni,
-qui n'en formait pas un seul doute, commença même à présumer que le
-poison mêlé avec son vin y avait été mis par ordre de Morano.
-
-Les protestations de repentir que Morano avait faites à Emilie pendant
-l'angoisse de sa blessure étaient sincères au moment qu'il les faisait;
-mais il s'était mépris lui-même. Il avait cru condamner ses cruels
-projets, et s'affligeait seulement de leurs pénibles résultats. Quand sa
-souffrance fut apaisée, ses premières vues se ranimèrent, et quand il
-fut complétement rétabli, il se trouva encore tout disposé à tout
-entreprendre. Le portier du château, le même dont il s'était déjà servi,
-accepta volontiers un second présent, et quand il eut concerté
-l'enlèvement d'Emilie, le comte quitta ouvertement le hameau qu'il avait
-habité, et se retira avec ses gens à quelques milles de distance. Le
-bavardage inconsidéré d'Annette ayant fourni à Bernardin un moyen
-presque sûr de tromper Emilie, le comte, pendant la nuit convenue,
-renvoya tous ses serviteurs au château, et resta lui-même dans le hameau
-pour y attendre Emilie, qu'il se proposait de conduire à Venise. On a
-déjà vu comment il avait échoué dans ce projet; mais les violentes et
-diverses passions dont fut agitée l'âme jalouse de cet Italien ne se
-peuvent exprimer.
-
-Annette fit son rapport à Montoni, et lui demanda pour Emilie la
-permission de l'entretenir: il répondit qu'il se rendrait dans une heure
-au salon de cèdre; c'était sur le sujet qui oppressait son coeur,
-qu'Emilie voulait lui parler. Elle ne savait pourtant pas bien quel bon
-effet elle en devait attendre, et frémissait d'horreur à la seule idée
-de sa présence. Elle désirait aussi solliciter une grâce qu'à peine elle
-osait espérer, celle de retourner dans sa patrie, puisque sa tante
-n'était plus.
-
-Comme le moment de l'entrevue approchait, son agitation augmenta à tel
-point qu'elle se décida presque à s'excuser sous un prétexte
-d'indisposition. Quand elle considérait ce qu'elle avait à dire, soit à
-l'égard d'elle-même ou relativement à madame Montoni, elle était sans
-espoir sur le succès de sa demande et dans l'effroi des vengeances
-qu'elle pourrait s'attirer. Cependant, prétendre ignorer cette mort,
-c'était en quelque sorte en partager le crime; cet événement,
-d'ailleurs, était le seul fondement sur lequel Emilie pût appuyer la
-demande de sa retraite.
-
-Pendant qu'elle réfléchissait à toutes ces idées, Montoni lui fit dire
-qu'il ne pourrait la voir que le lendemain. Emilie se crut soulagée d'un
-poids insupportable.
-
-Quand la nuit revint, Emilie se rappela la musique mystérieuse qu'elle
-avait déjà entendue; elle y prenait encore une espèce d'intérêt, et
-espérait sentir quelque soulagement de sa douceur. Elle alla mille fois
-à la fenêtre pour écouter les sons qu'elle attendait; elle crut un
-moment avoir entendu une voix, mais tout resta tranquille, et elle se
-crut trompée par son imagination.
-
-Ainsi passa le temps jusqu'à minuit. A ce moment, tous les bruits
-éloignés qui murmuraient dans l'enceinte du château s'assoupirent
-presque à la fois, et le sommeil sembla régner partout. Emilie se mit à
-la fenêtre, et fut tirée de sa rêverie par des sons fort
-extraordinaires; ce n'était pas une harmonie, mais les murmures secrets
-d'une personne désolée. En écoutant, le coeur lui manqua de terreur, et
-elle demeura convaincue que les premiers accords n'avaient été
-qu'imaginaires. Elle se pencha sur la fenêtre pour découvrir quelque
-lumière: les chambres, autant qu'elle en pouvait juger, étaient toutes
-dans les ténèbres; mais à peu de distance, sur le rempart, elle crut
-apercevoir quelque chose en mouvement.
-
-Le faible éclat que donnaient les étoiles ne lui permettait pas de
-distinguer précisément: elle jugea que c'était une sentinelle de garde,
-et mit de côté la lumière, pour observer avec loisir sans être elle-même
-remarquée.
-
-Le même objet reparut; il se glissa tout le long du rempart et se trouva
-près de la fenêtre. Elle reconnut une figure humaine; mais le silence
-avec lequel elle s'avançait lui fit penser que ce n'était pas une
-sentinelle. On approcha, Emilie hésitait, une vive curiosité l'engageait
-à rester; une crainte qu'elle ne pouvait pas expliquer l'avertissait de
-se retirer.
-
-Pendant cette irrésolution, la figure se plaça en face et y resta sans
-mouvement. Tout était en repos; ce silence profond, cette figure
-mystérieuse la frappèrent tellement, qu'elle allait quitter sa fenêtre,
-lorsqu'elle vit la figure se glisser le long du parapet et s'évanouir
-enfin dans l'obscurité de la nuit. Emilie rêva quelque temps, et rentra
-dans sa chambre occupée de cette étrange circonstance: elle ne doutait
-presque pas qu'elle n'eût vu une apparition surnaturelle.
-
-Lorsqu'elle fut plus tranquille, elle chercha quelque autre explication;
-elle se rappela ce qu'elle avait appris des entreprises audacieuses de
-Montoni. Il lui vint à l'idée qu'elle avait vu un des infortunés pillés
-par les bandits et devenu leur captif, et que la musique était de lui.
-
-Elle crut ensuite que le comte Morano avait trouvé moyen de s'introduire
-dans ce château; mais les difficultés, les dangers d'une telle
-entreprise se présentèrent bientôt à elle.
-
-Elle pensa ensuite que c'était une personne qui voulait s'emparer du
-château; mais ses tristes soupirs détruisaient cette nouvelle idée.
-
-Elle se détermina à veiller toute la nuit suivante pour s'éclaircir,
-s'il était possible. Elle se résolut presque à interroger la figure, si
-elle se montrait de nouveau.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII.
-
-
-Le jour suivant, Montoni envoya une seconde excuse à Emilie, qui en fut
-très-surprise.
-
-Vers le soir, une des bandes qui avait fait la première excursion des
-montagnes revint dans le château. De sa chambre écartée, Emilie entendit
-leurs cris bruyants, leurs chants de victoire, tels que les orgies des
-furies après un affreux sacrifice. Elle craignait même qu'ils ne se
-disposassent à quelque acte barbare. Annette pourtant la soulagea
-bientôt de cette idée, en lui disant qu'on se réjouissait à la vue d'un
-immense butin. Cette circonstance la confirma dans l'opinion où elle
-était que Montoni était bien réellement capitaine de bandits et se
-proposait de rétablir sa fortune par le pillage des voyageurs. A la
-vérité, quand elle y songeait bien, dans un château très-fort et presque
-inaccessible, isolé parmi des montagnes aussi sauvages que solitaires,
-des villes, des bourgs épars à de grandes distances, le passage
-continuel des plus riches voyageurs; il lui semblait qu'une telle
-situation était bien assortie à des projets de rapine, et elle ne
-doutait plus que Montoni ne fût chef de voleurs. Son caractère sans
-frein, audacieux, cruel, entreprenant, était convenable à une pareille
-profession; il aimait le tumulte et la vie orageuse; il était étranger à
-la pitié comme à la crainte; son courage ressemblait à une férocité
-animale.
-
-La supposition d'Emilie, quoique naturelle, n'était pourtant pas bien
-exacte: elle ignorait la situation de l'Italie et les intérêts
-respectifs de tant de contrées belligérantes. Les revenus de plusieurs
-Etats n'étaient pas suffisants pour maintenir des armées durant même les
-trop courts périodes où le génie turbulent des gouvernements et des
-peuples permettait de goûter la paix. Il s'éleva, à cette époque, un
-ordre d'hommes inconnus à notre siècle et mal dépeints dans l'histoire
-de celui-ci. Parmi les soldats licenciés à l'issue de chaque guerre, un
-petit nombre se remettait aux arts peu lucratifs de la paix et du repos.
-Les autres quelquefois passaient au service des puissances qui se
-trouvaient en campagne. Quelquefois ils formaient des bandes de
-brigands, et maîtres de quelque forteresse, leur caractère désespéré, la
-faiblesse des lois offensées, la certitude qu'au premier signal on les
-verrait sous les drapeaux, les mettaient à l'abri de toute poursuite
-civile. Ils s'attachaient parfois à la fortune d'un chef populaire, qui
-les menait au service d'un Etat et marchandait le prix de leur courage.
-Cet usage amena le nom de _Condottieri_, nom formidable en Italie durant
-un période très-long. On en fixe la fin au commencement du dix-septième
-siècle; mais il serait plus difficile d'en indiquer la première origine.
-
-Quand ils n'étaient pas engagés, le chef, pour l'ordinaire, était dans
-son château; et là, ou bien dans le voisinage, tous jouissaient du repos
-et de l'oisiveté. Leurs besoins, quelquefois, ne se trouvaient
-satisfaits qu'aux dépens des villages, mais d'autres fois leur
-prodigalité, quand ils partageaient le butin, les empêchait de se rendre
-à charge, et leurs hôtes prenaient peu à peu quelques nuances du
-caractère guerrier.
-
-Au retour de la nuit Emilie se remit à la fenêtre. Il faisait un peu
-clair de lune; et comme elle s'élevait au-dessus des bois touffus, sa
-lumière découvrait la terrasse et les objets environnants avec plus de
-clarté que ne faisaient la veille les étoiles. Emilie se promettait
-d'observer plus exactement, dans le cas où la figure reviendrait encore
-à sa vue; elle s'égara en conjectures à ce sujet, et hésita si elle
-devrait parler: un penchant presque irrésistible la pressait d'essayer;
-mais la terreur, par intervalles, la détournait aussi de le faire.
-
-Si c'est une personne, disait-elle, qui ait des desseins sur ce château,
-ma curiosité peut me devenir fatale; et pourtant ces lamentations, cette
-musique que j'ai entendues ne peuvent être venues que de cette personne.
-Sûrement ce n'est pas un ennemi.
-
-Elle pensa en ce moment à sa malheureuse tante, et tressaillant de
-douleur et d'horreur, le délire de l'imagination l'emporta, et elle ne
-douta plus qu'elle n'eût vu un objet surnaturel. Elle tremblait, elle
-respirait avec difficulté; ses joues étaient glacées. La crainte pour un
-moment surmonta son jugement; mais sa résolution ne l'abandonna pas, et
-elle resta bien décidée à interroger la figure, si elle se présentait
-encore.
-
-Telle était néanmoins l'impression qu'elle avait reçue et de la musique,
-et des lamentations, et de la figure qu'elle croyait avoir vue, qu'elle
-se détermina à tenter une nouvelle épreuve.
-
-Le jour suivant, Montoni ne parut pas songer à la conversation qu'Emilie
-lui avait demandée. Plus empressée que jamais de le voir, elle fit
-demander par Annette à quelle heure il pourrait la recevoir. Il indiqua
-onze heures. Emilie fut ponctuelle et rappela son courage pour supporter
-le choc de sa présence et des souvenirs qu'elle amènerait. Il était au
-salon de cèdre, entouré d'officiers. Elle garda un profond silence; son
-agitation augmenta, et Montoni, qui sans doute ne la voyait pas,
-continua sa conversation. Quelques officiers se retournèrent, virent
-Emilie et firent une exclamation. Elle allait se retirer, la voix de
-Montoni l'arrêta; et elle lui dit à mots entrecoupés: Je voudrais vous
-parler, signor, si vous en aviez le loisir.
-
---Je suis avec de bons amis; vous pouvez, reprit-il, me parler devant
-eux.
-
-Emilie, sans lui répliquer, se déroba aux regards avides des chevaliers,
-et Montoni alors la suivant dans la salle, la conduisit dans un petit
-cabinet dont il ferma la porte avec violence. Elle leva les yeux sur sa
-physionomie barbare, et elle pensa qu'elle regardait le meurtrier de sa
-tante. Son esprit bouleversé d'horreur perdit le souvenir du dessein de
-sa visite, et elle n'osa plus nommer madame Montoni.
-
-Le signor à la fin lui demanda avec impatience ce qu'elle avait à lui
-communiquer.--Je n'ai pas de temps à perdre en bagatelles, dit-il; tous
-mes moments sont importants.
-
-Emilie lui dit alors qu'elle désirait de retourner en France, et qu'elle
-venait lui en demander la permission. Il la regarda avec surprise, et
-lui demanda le motif d'une telle requête. Elle hésita, pâlit, trembla,
-et s'évanouit presque à ses pieds. Il vit son émotion avec une apparente
-indifférence, et rompit le silence pour lui dire qu'il lui tardait de
-retourner au salon. Emilie eut la force de répéter alors la demande
-qu'elle avait faite. Montoni lui donna un refus absolu, et elle reprit
-tout son courage.
-
---Je ne puis, monsieur, dit-elle, rester ici avec convenance, et je
-pourrais vous demander de quel droit vous m'y voulez retenir.
-
---C'est par ma volonté, répondit Montoni en mettant la main sur la
-serrure: cela doit vous suffire.
-
-Emilie, voyant bien qu'une pareille décision n'admettait point d'appel,
-n'essaya pas de soutenir ses droits, et fit un faible effort pour en
-démontrer la justice.
-
---Pendant que ma tante vivait, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante,
-ma résidence ici pouvait être décente; mais maintenant qu'elle n'est
-plus, il doit m'être permis de partir. Ma présence, monsieur, ne saurait
-vous être agréable, et un plus long séjour ne servirait qu'à m'affliger.
-
---Qui vous a dit que madame Montoni fût morte? dit-il avec un regard
-perçant. Emilie hésita; personne ne le lui avait dit, et elle n'osait
-avouer qu'elle avait vu dans la chambre du portail l'affreux spectacle
-qui le lui avait appris.
-
---Qui vous l'a dit? répéta Montoni avec une sévérité plus imposante.
-
---Hélas! je le sais trop bien, dit Emilie; épargnez-moi sur ce sujet
-terrible.
-
-Elle s'assit sur un banc pour pouvoir se soutenir.
-
---Si vous désirez la voir, dit Montoni, vous le pouvez; elle est dans la
-tour de l'orient.
-
-Il la quitta sans attendre de réponse, et rentra au salon de cèdre.
-Plusieurs des chevaliers, qui n'avaient point encore vu Emilie,
-commencèrent à le railler sur une telle découverte; mais Montoni ne
-souriant point à cette gaieté, ils changèrent de conversation.
-
-Après une lutte intérieure, Emilie se détermina à profiter de sa
-permission et à donner un dernier regard à cette tante infortunée. Elle
-retourna chez elle dans ce dessein; et pendant le temps qu'elle
-attendait Annette, elle s'efforça d'acquérir assez de force pour
-soutenir le spectacle qu'elle allait essuyer. Elle frémissait, mais elle
-sentait que le souvenir d'avoir rempli son dernier devoir serait pour
-elle une consolation dans l'avenir.
-
-Annette monta; Emilie lui dit son dessein, et Annette essaya vainement
-de l'en détourner. Annette, avec beaucoup de difficulté, se laissa
-engager à venir jusqu'à la tour; mais aucune considération ne l'aurait
-fait entrer dans la chambre d'un mort.
-
-Elles sortirent du corridor et arrivèrent au pied de l'escalier
-qu'Emilie connaissait déjà. Annette lui déclara qu'elle n'irait pas plus
-loin. Emilie monta seule. Quand elle revit la trace de sang, le courage
-lui manqua; elle fut contrainte de s'arrêter et fut au moment de
-descendre. Une pause de quelques minutes ranima sa résolution, et elle
-continua de monter.
-
-En arrivant sur le palier du haut, Emilie se souvint que cette porte
-avait été fermée; elle craignait qu'elle ne le fût encore. Elle fut
-trompée sous ce rapport. La porte s'ouvrit sous sa main et l'introduisit
-dans une chambre sombre et déserte. Elle la considéra avec une extrême
-crainte, avança lentement, et entendit une voix sourde qui parlait.
-Incapable de parler elle-même ou de faire un seul mouvement, Emilie ne
-jeta pas un cri. La voix parla encore: et lui trouvant une ressemblance
-à celle de madame Montoni, Emilie reprit du courage. Elle s'approcha du
-lit, qui se trouvait au bout; elle ouvrit les rideaux; elle y trouva une
-figure maigre et pâle: elle tressaillit: elle avança et prit en
-frémissant la main que tendait le squelette. Elle quitta ensuite cette
-main et considéra le visage avec des regards incertains. C'était madame
-Montoni, mais à tel point défigurée qu'à peine ses traits actuels
-donnaient-ils le souvenir de ce qu'elle avait été. Elle vivait encore;
-et, levant les yeux, elle les tourna sur sa nièce.
-
---Où avez-vous donc été si longtemps? dit-elle du même son de voix. Je
-pensais que vous m'aviez abandonnée.
-
---Vivez-vous, dit enfin Emilie, ou bien n'est-ce qu'une apparition?
-
---Je vis, lui dit madame Montoni; mais je sens que je vais mourir.
-
-Emilie lui saisit la main et la pressa en gémissant. Elles furent
-quelque temps en silence. Emilie tâcha de la consoler, et lui demanda ce
-qui l'avait réduite à l'état où elle la voyait.
-
-En la faisant enlever sur l'invraisemblable soupçon qu'elle avait
-attenté à sa vie, Montoni avait exigé de ses agents le plus profond
-secret sur elle. Il avait alors deux motifs, la priver des consolations
-d'Emilie, et se ménager l'occasion de la faire périr sans éclat, si
-quelque circonstance confirmait ses soupçons actuels. La conscience de
-la haine qu'il avait dû mériter d'elle, l'avait conduit naturellement à
-l'accuser d'une tentative qu'on essayait contre sa vie. Il n'avait pas
-d'autres raisons pour la supposer criminelle, et ne laissait pas de
-croire encore qu'elle l'était. Il l'abandonna dans cette tour à la plus
-rigoureuse captivité. Sans remords, sans pitié, il la laissa languir en
-proie à une fièvre dévorante qui l'avait mise enfin aux portes du
-tombeau.
-
-La trace de sang qu'Emilie vit dans l'escalier avait coulé d'une
-blessure que l'un des satellites de Montoni avait reçue pendant le
-combat, et qui s'était débandée en marchant. Pendant la nuit, ces hommes
-se contentèrent d'enfermer bien leur prisonnière, et cessèrent de la
-garder. C'est donc ainsi qu'à la première recherche Emilie trouva cette
-tour déserte et silencieuse.
-
-Emilie, après mille questions à madame Montoni sur elle-même, la laissa
-seule, et chercha Montoni. L'intérêt si touchant qu'elle sentait pour sa
-tante, lui faisait oublier à quel ressentiment ses remontrances
-l'exposeraient, et le peu d'apparence qu'elle pût obtenir ce qu'elle
-allait lui demander.
-
---Madame Montoni est mourante, monsieur, dit Emilie aussitôt qu'elle le
-vit; votre courroux sans doute ne la poursuivra pas jusqu'au dernier
-moment. Souffrez qu'on la reporte à son appartement, et qu'on lui
-procure sans délai tous les soulagements nécessaires.
-
---A quoi cela servira-t-il, si elle se meurt? dit Montoni avec une
-apparente indifférence.
-
---Cela servira, monsieur, à vous épargner quelques-uns des remords que
-vous souffrirez certainement lorsque vous serez dans sa situation.
-
-Pendant longtemps il résista à ses paroles et à ses regards. Mais à la
-fin, la pitié qui semblait avoir emprunté les traits expressifs
-d'Emilie, réussit à toucher son coeur. Il se tourna, honteux d'un bon
-mouvement; et tour à tour inflexible, attendri, il consentit qu'on la
-remît chez elle, et qu'Emilie pût lui rendre des soins. Craignant tout à
-la fois, et que ce secours ne vînt trop tard, et que Montoni ne se
-rétractât, Emilie prit à peine le temps de l'en remercier; mais, aidée
-par Annette, elle prépara promptement le lit de madame Montoni, et lui
-porta un restaurant qui la mit en état de soutenir le transport.
-
-A peine était-elle arrivée chez elle, que son époux redonna l'ordre de
-la laisser au fond de la tour. Emilie, satisfaite d'avoir pris une telle
-diligence, se hâta de l'aller trouver. Elle lui représenta qu'un second
-trajet deviendrait fatal, et il permit que sa femme restât dans son
-appartement.
-
-Quand la nuit fut venue, elle voulait la passer près d'elle, mais sa
-tante s'y opposa absolument; elle exigea qu'elle allât prendre du repos,
-et qu'Annette seule restât près d'elle. Le repos véritablement était
-bien nécessaire à Emilie, après les secousses et les mouvements de ce
-jour; mais elle ne voulut pas quitter madame Montoni avant l'heure de
-minuit, époque que les médecins regardent comme critique.
-
-Bientôt après minuit, Emilie ayant bien recommandé à Annette de veiller
-avec soin, et de venir la chercher au moindre symptôme de danger, elle
-souhaita une bonne nuit à madame Montoni, et la quitta avec tristesse
-pour regagner sa chambre.
-
-Occupée de réflexions mélancoliques, anticipant tristement sur l'avenir,
-Emilie ne se mit pas au lit, et s'appuya, dans sa rêverie, au bord de sa
-fenêtre ouverte. Les bois et les montagnes, tranquillement éclairés par
-l'astre des nuits, formaient un constraste pénible avec l'état de son
-esprit; mais le murmure des bois et le sommeil de la nature, adoucirent
-graduellement les émotions qu'elle ressentait, et soulagèrent enfin son
-coeur jusqu'à lui faire verser des larmes.
-
-Elle resta à pleurer pendant assez longtemps sans suivre aucune idée, et
-ne conservant que le sentiment vague des malheurs qui pesaient sur elle.
-Quand à la fin elle ôta le mouchoir de ses yeux, elle aperçut devant
-elle, sur la terrasse, la figure qu'elle avait déjà observée. Elle était
-immobile et muette en face de sa fenêtre. En la voyant, elle
-tressaillit, et la terreur, pour un moment, surmonta sa curiosité. Elle
-revint ensuite à la fenêtre, et la figure y était encore; elle put
-l'examiner, mais non pas lui parler, comme d'abord elle se le proposait.
-La lune était brillante, et l'agitation de son esprit était peut-être
-l'unique obstacle à ce qu'elle distinguât nettement la figure qui était
-devant elle. Cette figure ne faisait aucun mouvement, et Emilie douta
-qu'elle pût être animée. Toutes ses pensées errantes se recueillirent
-alors; elle jugea que sa lumière l'exposait au danger d'être vue: elle
-allait la changer de place, quand la figure fit un mouvement, lui tendit
-quelque chose qui ressemblait à une main, comme pour la saluer; et
-pendant qu'elle restait immobile de crainte et de surprise, le geste se
-répéta. Elle essaya de parler; les mots expirèrent sur ses lèvres; elle
-sortit de la fenêtre pour écarter sa lampe, et entendit un faible
-gémissement. Elle écouta sans oser revenir; elle en entendit un second.
-
---Grand dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire?
-
-Elle écouta encore, mais n'entendit plus rien. Après un fort long
-intervalle, elle eut assez de courage pour revenir à la fenêtre; elle
-revit la figure. Elle en reçut un nouveau salut, et entendit de nouveaux
-soupirs.
-
---Ce gémissement est bien sûrement humain! Je _veux_ parler, dit-elle.
-Qui est là? cria Emilie d'une voix faible; qui se promène à une telle
-heure?
-
-La figure releva la tête; mais aussitôt elle tressaillit, et se glissa
-sur la terrasse. Emilie la suivit des yeux, et la vit au clair de la
-lune qui se dérobait légèrement. Elle n'entendit marcher que lorsque la
-sentinelle s'avança à pas lents. L'homme s'arrêta sous sa fenêtre, et
-l'appela par son nom; elle allait se retirer. Un second appel l'engagea
-à répondre. Le soldat lui demanda avec respect si elle n'avait rien vu
-passer. Elle répondit qu'elle avait cru voir quelque chose. Il n'en dit
-pas davantage, et retourna sur la terrasse, où enfin Emilie le perdit de
-vue. Mais comme cet homme était de garde, elle savait bien qu'il ne
-pouvait passer le rempart, et elle attendit son retour.
-
-Bientôt après elle l'entendit qui poussait de grands cris. Une voix plus
-éloignée répondit; le corps de garde s'ébranla; tout le détachement
-traversa la terrasse. Emilie demanda ce que c'était; mais les soldats
-passèrent sans la regarder.
-
-Si Emilie eût eu plus de vanité, elle aurait cru que quelque habitant du
-château se promenait sous sa fenêtre, dans l'espérance de la considérer,
-et de pouvoir lui déclarer ses sentiments. Mais cette idée ne vint pas à
-Emilie; et quand elle l'aurait eue, elle l'aurait abandonnée comme
-improbable, puisque le personnage avait pu lui parler, et s'était tenu
-dans le silence, et qu'à l'instant où elle-même avait dit un mot, la
-figure tout à coup avait quitté la place.
-
-Pendant qu'elle rêvait ainsi, deux sentinelles passèrent sur le rempart
-en s'entretenant avec vivacité. Elle saisit quelques mots, et apprit
-qu'un de leurs camarades était tombé sans connaissance. Bientôt après,
-trois autres soldats s'avancèrent fort lentement, et elle ne distingua
-qu'une voix basse par intervalles. A mesure qu'ils approchaient, elle
-vit que celui qui parlait était soutenu de ses camarades; elle les
-appela, et demanda ce qui était arrivé. Au son de sa voix, ils
-s'arrêtèrent, ils regardèrent; elle leur répéta sa question. On répondit
-que Roberto, leur camarade, avait éprouvé un accès, et que le cri qu'il
-avait fait en tombant avait donné une fausse alarme.
-
---Est-il sujet à ces accès? dit Emilie.
-
---Oui, signora, répliqua le soldat; mais quand je ne le serais pas, ce
-que j'ai vu eût effrayé le pape lui-même.
-
---Qu'est-ce que vous avez vu? dit Emilie tremblante.
-
---Je ne puis dire, ni ce que c'était, ni ce que j'ai vu, ni comment cela
-a disparu, dit le soldat, qui semblait frissonner à ce souvenir.
-
---Est-ce la personne que vous suiviez sur le rempart, qui vous a causé
-cette alarme? dit Emilie, en tâchant de cacher la sienne.
-
---Quand je vous ai quittée, mademoiselle, dit le soldat, vous avez pu me
-voir aller sur le rempart; mais je n'ai rien vu avant de me trouver à la
-terrasse d'orient. La lune était brillante, et j'ai vu comme une ombre
-qui fuyait devant moi d'un peu loin; je me suis arrêté au coin de la
-tour où je venais de voir la figure, elle avait disparu; j'ai regardé
-sous cette vieille arcade où j'étais sûr de l'avoir vu passer; tout de
-suite j'ai entendu un bruit: ce n'était pas un soupir, un cri, un
-accent, quelque chose, en un mot, que j'eusse entendu dans ma vie. Je ne
-l'ai entendu qu'une fois, mais c'est assez; je ne sais pas plus ce qui
-m'est arrivé jusqu'au moment où je me suis trouvé environné de mes
-camarades.
-
---Venez, dit Sébastien, retournons à nos postes, la lune va se coucher.
-Bonsoir, mademoiselle.
-
---Bonsoir, dit Emilie; que la sainte Vierge vous assiste! Elle referma
-la fenêtre et se retira pour réfléchir à cette étrange circonstance qui
-se liait précisément avec les événements des autres nuits; elle
-s'efforçait d'en tirer quelque résultat plus certain qu'une conjecture:
-mais son imagination était alors trop enflammée, son jugement était
-obscurci, et les terreurs de la superstition maîtrisaient encore ses
-idées.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII.
-
-
-Le lendemain Emilie trouva madame Montoni à peu près dans le même état:
-elle avait peu dormi, et ces trop courts instants de sommeil n'avaient
-pu la rafraîchir. Elle sourit à sa nièce, et parut se ranimer à sa vue:
-elle parla peu, et ne nomma point Montoni. Bientôt après lui-même entra
-chez elle; sa femme apprenant que c'était lui, parut fort agitée, et
-garda un silence absolu. Mais Emilie s'étant levée de la chaise qu'elle
-occupait auprès de son lit, elle la pria d'une voix faible de ne la pas
-abandonner.
-
-Montoni ne venait point pour consoler sa femme, qu'il savait bien être
-mourante, ou pour obtenir son pardon; il venait uniquement pour tenter
-un dernier effort et arracher sa signature, afin qu'après sa mort tous
-les biens du Languedoc lui appartinssent, au lieu de revenir à Emilie.
-Ce fut une scène atroce, où l'un fit voir une imprudente barbarie, et
-l'autre une opiniâtreté qui survivait même à ses forces physiques.
-Emilie déclara mille fois qu'elle aimait mieux abandonner ses droits,
-que de voir les derniers moments de sa tante troublés par ce cruel
-débat. Montoni néanmoins ne quitta pas l'appartement jusqu'à ce que son
-épouse, épuisée par une contestation fatigante, eut enfin perdu
-connaissance.
-
-Emilie crut qu'elle allait mourir dans ses bras. Elle retrouva pourtant
-l'usage de la parole; et remise assez bien par un cordial qu'on lui
-donna, elle entretint longtemps sa nièce avec précision et clarté sur
-ses propriétés de France. Elle lui apprit où se trouvaient des papiers
-importants qu'elle avait dérobés aux recherches de Montoni, et la
-chargea expressément de ne jamais s'en dessaisir.
-
-Après cette conversation, madame Montoni s'assoupit et sommeilla
-jusqu'au soir; elle sembla se trouver mieux qu'elle n'avait encore fait
-depuis son départ de la tour. Emilie ne la quitta pas jusque longtemps
-après minuit; elle serait restée davantage, si sa tante ne l'eût
-conjurée d'aller prendre un peu de repos: elle obéit d'autant plus
-volontiers que la malade lui paraissait soulagée.
-
-C'était alors la seconde garde, et l'heure où la figure avait déjà paru.
-Emilie entendit les sentinelles qui se relevaient; et quand tout fut
-rentré dans le calme, elle reprit sa place à la fenêtre, et mit sa lampe
-de côté, afin de ne pas être aperçue. La lune donnait une lumière faible
-et incertaine; d'épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et quand elles
-roulaient sur son disque, les ténèbres étaient absolues. Dans un de ces
-sombres moments, elle remarqua une flamme légère qui voltigeait sur la
-terrasse; pendant qu'elle regardait la flamme s'évanouit. La lune se
-montrant au travers de nuages plombés, et chargés de tonnerres, Emilie
-contempla les cieux; de nombreux éclairs sillonnaient une nuée noire, et
-répandaient une lueur morne sur la masse des bois du vallon. Durant ces
-éclats passagers, Emilie se plaisait à observer les grands effets du
-paysage: quelquefois, au-dessus d'une montagne, un nuage ouvrait ses
-feux ardents; cette splendeur subite illuminait jusqu'aux cavités, puis
-tout était replongé dans une obscurité plus profonde. D'autres fois les
-éclairs dessinaient tout le château, détachaient l'arcade gothique, la
-tourelle au-dessus, les fortifications au-dessous, et alors l'édifice
-entier, ses tours, sa masse, ses étroites fenêtres brillaient et
-disparaissaient à l'instant.
-
-Emilie, en regardant le rempart, revit encore la flamme qu'elle avait
-remarquée; cette flamme était en mouvement. Bientôt après Emilie
-entendit marcher; la lumière se montrait et s'éclipsait successivement.
-Elle la vit passer sous sa fenêtre, et à l'instant elle entendit
-marcher; mais l'obscurité était telle, qu'on ne pouvait distinguer que
-la flamme. Tout à coup la lueur d'un éclair fit voir à Emilie quelqu'un
-sur la terrasse. Toutes les anxiétés de la nuit se renouvelèrent; la
-personne avança, et la flamme, qui semblait se jouer, paraissait et
-s'évanouissait par moments. Emilie désirait parler pour terminer ses
-doutes, et s'assurer si la figure était humaine ou bien surnaturelle. Le
-courage lui manquait toutes les fois qu'elle ouvrait la bouche; la
-lumière se trouvant enfin justement au-dessous de sa fenêtre, elle
-demanda d'une voix languissante qui c'était.
-
---Ami, reprit une voix.
-
---Et quel ami? dit Emilie qui se sentait encouragée; qui êtes-vous?
-quelle lumière portez-vous?
-
---Je suis Antonio, un des soldats du signor, reprit la voix.
-
---Et quelle est cette lumière? demanda Emilie; voyez donc comme elle
-brille et comme elle s'évanouit.
-
---Cette lumière, mademoiselle, dit le soldat, a paru cette nuit comme
-vous la voyez sur la pointe de ma lance. Elle y est depuis ma
-patrouille; mais je ne sais pas ce qu'elle signifie.
-
---Cela est étrange, dit Emilie.
-
---Mon camarade, continua l'homme, a de même une flamme au bout de sa
-pique; il dit qu'il a déjà remarqué le même prodige; je ne l'ai, moi,
-jamais observé; mais je ne suis au château que depuis peu, je suis
-encore nouveau soldat.
-
---Comment votre camarade s'explique-t-il? dit Emilie.
-
---Il dit que c'est un présage, mademoiselle, et que cela n'annonce rien
-de bon.
-
---Et quel mal cela peut-il prédire?
-
---Il n'en sait pas si long, mademoiselle.
-
-Elle demanda alors à la sentinelle si elle avait vu quelqu'un autre que
-son compagnon se promener à minuit autour de la terrasse, et elle lui
-raconta alors en très-peu de mots ce qu'elle-même avait observé.
-
---Je n'étais pas de garde hier, mademoiselle, reprit le soldat; mais
-j'ai appris ce qui était arrivé. Il y en a parmi nous qui croient
-d'étranges choses; on fait aussi de très-étranges histoires au sujet de
-ce château; mais ce n'est pas à moi qu'il convient de les répéter. Pour
-mon compte je n'ai pas à me plaindre, et notre chef en use
-généreusement.
-
---Je vous recommande la prudence, dit Emilie. Bonne nuit! prenez ceci
-pour m'obliger, ajouta-t-elle en lui jetant une petite pièce de monnaie;
-elle referma ensuite sa fenêtre, et mit fin à de plus longs discours.
-
-Dès que le soldat fut parti, elle la rouvrit, et écouta avec une sorte
-de plaisir le tonnerre qui grondait au delà des montagnes: elle
-observait les éclairs qui se croisaient au fond de ce tableau. Le
-tonnerre roulait d'une manière terrible; les montagnes se le
-renvoyaient, et l'on eût cru qu'un autre orage lui répondait à
-l'horizon. Les nuages s'augmentant toujours, finirent par dérober la
-lune, et prirent cette teinte sulfureuse et pourprée qui annonce les
-violentes tempêtes.
-
-Emilie resta à la fenêtre: mais la foudre éclatante qui, de moment en
-moment découvrait l'horizon, la vallée et le paysage, ne permit plus de
-s'y tenir avec sûreté; elle se jeta sur son lit. Incapable de dormir,
-elle écoutait dans un respectueux silence les coups épouvantables qui
-semblaient ébranler le château jusque dans ses fondements.
-
-Il s'écoula ainsi un temps considérable; mais au milieu du fracas de
-l'orage elle crut entendre une voix: elle se leva pour s'en assurer,
-elle vit la porte s'ouvrir et Annette s'avancer avec toute l'horreur de
-l'effroi.
-
---Elle se meurt, mademoiselle. Madame se meurt, dit-elle.
-
-Emilie tressaillit, et courut chez sa tante. Quand elle entra, madame
-Montoni paraissait évanouie; elle était calme et insensible. Emilie,
-avec un courage qui ne savait point céder à la douleur, toutes les fois
-que son devoir exigeait son activité, Emilie n'épargna aucun moyen de la
-rappeler à la vie; mais le dernier effort était fait, elle avait fini
-pour toujours.
-
-Quand Emilie s'aperçut de l'inutilité de ses soins, elle fit plusieurs
-questions à la tremblante Annette; elle apprit que madame Montoni était
-tombée dans une sorte d'assoupissement bientôt après le départ d'Emilie,
-et qu'elle était restée en cet état jusqu'à l'instant qui avait précédé
-sa mort.
-
-Après une courte délibération, elle décida que Montoni ne serait pas
-informé de l'événement avant le lendemain matin; elle pensait qu'il lui
-échapperait quelques expressions inhumaines, et que, dans l'état actuel
-de ses esprits, elle ne pourrait pas les soutenir. Avec la seule
-Annette, que son exemple encourageait, elle commença l'office des morts,
-et veilla toute la nuit auprès du corps de sa tante. Cet acte solennel
-était rendu encore plus imposant par l'effrayante secousse que la foudre
-en courroux donnait à la nature. Emilie pria le ciel de répandre sur
-elle sa force et ses secours et le Dieu des consolations entendit sa
-fervente prière.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX.
-
-
-Quand Montoni fut informé de la mort de son épouse, et qu'il considéra
-qu'elle était morte sans lui donner la signature qui était si nécessaire
-à l'accomplissement de ses désirs, aucun sentiment de décence n'arrêta
-l'expression de son ressentiment. Emilie eut grand soin d'éviter sa
-présence, et durant deux jours et deux nuits elle veilla presque
-constamment le corps de sa malheureuse tante. Son coeur, profondément
-touché du destin de ce triste objet, oubliait toutes ses fautes, ses
-injustices, et la dureté de sa domination: elle ne se rappelait que ses
-souffrances, et ne pensait à elle qu'avec une tendre pitié.
-
-Ses pratiques pieuses ne furent nullement troublées par Montoni: il
-évitait la chambre où l'on gardait les restes de son épouse, et même
-cette partie du château, comme s'il eût craint la contagion de la mort.
-Il ne paraissait pas qu'il eût rien ordonné relativement aux
-funérailles. Emilie craignit que ce ne fût une insulte à la mémoire de
-madame Montoni; mais elle fut délivrée de cette crainte, quand, le soir
-du second jour, Annette vint l'informer que l'enterrement serait pour la
-nuit. Elle savait bien que Montoni ne s'y trouverait pas; il lui était
-déchirant de penser que le cadavre de son infortunée tante passerait au
-tombeau sans qu'un parent ou un ami lui rendît les derniers devoirs.
-Elle se décida à les remplir sans qu'aucune considération pût l'en
-détourner; sans ce motif, elle eût frémi d'accompagner le convoi sous la
-voûte roide de la chapelle: elle devait y suivre des hommes dont le
-maintien et la figure annonçaient autant de meurtriers; à minuit, à
-cette heure de silence et de mystère, choisie par Montoni pour livrer à
-l'oubli les restes d'une épouse, dont sa conduite trop barbare avait du
-moins précipité la fin.
-
-Emilie, pénétrée de douleur et de respect, et secondée par Annette,
-disposa le corps pour la sépulture; elle l'enveloppèrent, le couvrirent
-d'un linge, et attendirent jusqu'à minuit. Elles entendirent à ce moment
-venir les hommes qui devaient le déposer au sein paisible de la terre.
-Emilie eut peine à contenir son agitation quand la porte s'ouvrit, et
-que leurs figures grossières se distinguèrent à la clarté de leurs
-torches. Deux d'entre eux sans parler levèrent le corps sur leurs
-épaules, et le troisième les précédant avec un flambeau allumé, ils
-descendirent tous au tombeau qui se trouvait dans le souterrain sous la
-chapelle.
-
-Ils avaient à traverser deux cours du côté de l'aile orientale du
-château; cette partie tenait à la chapelle, et était, comme elle, tout
-en ruine. Le silence et l'obscurité de ces cours avaient alors peu de
-pouvoir sur l'esprit d'Emilie; elle était occupée d'idées bien plus
-lugubres: elle entendait à peine le cri sourd et effrayant des oiseaux
-de nuit nichés dans les décombres, et ne remarquait même pas le vol
-croisé des chauve-souris. Quand elle entra dans la chapelle, et qu'elle
-eut traversé les arcades ruinées, les porteurs s'arrêtèrent au haut de
-quelques degrés qui conduisaient à une porte basse. Leur camarade
-descendit pour ouvrir, et Emilie découvrit l'abîme ténébreux: elle vit
-le cercueil de sa tante porté jusqu'à la dernière marche, et le brigand
-qui tenait la torche avancer pour le recevoir. Tout son courage
-s'anéantit dans une inexprimable émotion de douleur et d'effroi; elle se
-tourna pour chercher le bras d'Annette, qui restait froide et tremblante
-ainsi qu'elle. Elle s'arrêta si longtemps sur le haut de cet escalier,
-que la lueur de la torche commençait à passer sur les piliers de la
-chapelle, et que les hommes étaient déjà loin d'elle. L'obscurité qui
-l'enveloppait ayant réveillé ses autres craintes, et le sentiment de ce
-qu'elle croyait son devoir ayant vaincu sa répugnance, elle descendit
-dans le caveau, guidée par le retentissement des pas et le faible rayon
-qui perçait les ténèbres: le bruit d'une pesante grille, qui tourna sur
-ses gonds pour laisser passer le corps, donna à Emilie une nouvelle
-secousse.
-
-Après une pause d'un moment, elle avança et entra sous la voûte; elle
-vit, entre les arches, les hommes qui déposaient le corps sur le bord
-d'une fosse ouverte. Là se trouvait un autre serviteur de Montoni, et un
-prêtre qu'elle n'aperçut que lorsqu'il commença le service. A ce moment
-elle leva les yeux, elle vit la figure vénérable d'un religieux, et
-l'entendit d'une voix basse, mais solennelle et touchante, commencer
-l'office pour les morts. A l'instant où le corps fut placé dans la
-terre, le tableau était tel, que le sombre pinceau du dominicain même
-n'eût pas dédaigné de le saisir. Les traits farouches, le costume
-bizarre de ces _Condottieri_ penchés avec leurs torches sur le tombeau
-où le cercueil était descendu; la figure vénérable du moine, enveloppé
-de longues draperies blanches, et dont le capuchon, rejeté par derrière,
-faisait ressortir une figure pâle, où l'éclat des flambeaux laissait
-voir l'affliction adoucie par la piété, et quelques cheveux blancs
-échappés au ravage du temps; l'attitude touchante d'Emilie appuyée sur
-Annette, à moitié détournée, le visage à demi couvert d'un voile; la
-douceur, la beauté de ses traits, sa douleur trop accablante qui ne
-pouvait verser des larmes, en confiant à la terre la dernière parente
-qu'elle eût encore: les reflets de lumière sous les voûtes, l'inégalité
-du terrain, qui récemment avait reçu d'autres corps, l'obscurité
-générale du lieu de la scène; tant de circonstances réunies auraient
-entraîné l'imagination d'un spectateur à quelque événement plus horrible
-peut-être que l'enterrement de l'insensée et malheureuse madame Montoni.
-
-[Illustration: Funérailles de madame Montoni.]
-
-Quand le service fut fini, le père regarda Emilie avec attention et
-surprise; il paraissait qu'il voulait lui parler; mais la présence des
-_Condottieri_ le retint. En retournant aux cours, ils se permirent
-d'indécentes plaisanteries sur son état et ses cérémonies. Il les endura
-en silence, et demanda pour toute grâce qu'on le remenât sain et sauf à
-son couvent. Emilie l'écouta avec un extrême intérêt, et se sentit
-glacée d'horreur. Arrivé dans la cour, le moine lui donna sa
-bénédiction, et, après un regard de pitié, prit le chemin du portail
-avec un homme qui tenait une torche. Annette en prit une autre, et
-conduisit Emilie dans son appartement. La physionomie de ce père, sa
-tendre expression de pitié, avaient ému le coeur d'Emilie.
-
-Emilie passa plusieurs jours dans une retraite absolue, dans la terreur
-pour elle-même, et dans le regret pour sa malheureuse tante. Elle se
-détermina enfin à tenter un nouvel effort pour obtenir de Montoni qu'il
-la laissât retourner en France. Elle n'osait se livrer à aucune
-conjecture sur les motifs qu'il pouvait avoir pour la retenir; elle
-était trop certaine qu'il voulait la garder, et son premier refus ne lui
-laissait guère d'espérance. L'horreur que sa présence lui causait lui
-faisait différer de jour en jour son audience. Elle fut enfin tirée de
-cette incertitude par un message de Montoni lui-même, qui désirait de
-lui parler à l'heure qu'il indiquait. Elle commençait à se flatter que,
-sa tante n'étant plus, il allait renoncer à une autorité usurpée; elle
-se rappela tout à coup que ces propriétés si longtemps contestées
-étaient actuellement les siennes; elle craignit que Montoni ne mît un
-stratagème en oeuvre pour se les faire livrer, et ne la tînt jusque-là
-prisonnière. Cette pensée, au lieu de l'abattre, ranima les puissances
-de son âme et remonta tout son courage; elle aurait tout livré pour
-assurer le repos de sa tante, mais elle se résolut à ce qu'aucune
-persécution personnelle n'eût le pouvoir de lui faire rien céder.
-C'était surtout pour Valancourt qu'elle prétendait garder son héritage;
-il lui ménagerait une aisance qui déterminerait leur bonheur. A cette
-idée, elle sentit bien toute sa tendresse; elle anticipa le moment où
-son amitié généreuse dirait à Valancourt que tous ces biens étaient à
-lui; elle voyait le sourire qui animerait ses traits, le regard
-affectueux qui exprimerait sa joie et toute sa reconnaissance; elle crut
-à cet instant qu'elle pouvait braver tous les maux que l'infernale
-méchanceté de Montoni pourrait vouloir lui préparer. Elle se souvint
-alors, et pour la première fois depuis la mort de madame Montoni,
-qu'elle avait des papiers relatifs à ces biens, et elle résolut de les
-chercher aussitôt que Montoni aurait terminé l'entretien.
-
-C'est dans une telle disposition qu'elle vint le trouver à l'heure
-prescrite; elle attendait qu'il eût parlé avant de renouveler sa prière.
-Il était avec Orsino et un autre officier, et près d'une table couverte
-de papiers dont il paraissait prendre lecture.
-
---Je vous ai fait demander, Emilie, dit Montoni en levant la tête; je
-désire que vous soyez témoin d'une affaire que je termine avec mon ami
-Orsino. Tout ce qu'on demande de vous, c'est de signer ce papier. Il en
-prit un, en marmotta quelques lignes, le remit sur la table, et lui
-donna une plume. Elle le prit, et elle allait écrire. Le dessein de
-Montoni lui vint soudainement à l'esprit comme un trait de lumière. Elle
-trembla, laissa tomber sa plume et refusa de signer sans lire. Montoni
-affecta de sourire, et, reprenant le papier, il feignit de lire une
-seconde fois, ainsi que déjà il l'avait fait. Emilie frémit de son
-danger, et, surprise elle-même de cet excès de crédulité qui avait pensé
-la trahir, elle refusa positivement toute espèce de signature. Montoni
-quelque temps continua ses plaisanteries; mais quand, à sa persévérance,
-il comprit qu'elle le devinait, il changea sa manière et lui commanda de
-le suivre. Dès qu'ils furent seuls, il lui dit qu'il avait voulu, et
-pour elle et pour lui, prévenir un débat inutile dans une affaire où sa
-volonté était la justice, et saurait devenir une loi; qu'il aimait mieux
-la déterminer que la contraindre, et qu'il fallait qu'elle remplît son
-devoir.
-
---Moi, comme l'époux de la feue signora Montoni, ajouta-t-il, je deviens
-l'héritier de tout ce qu'elle possédait; les biens qu'elle me refusa
-pendant qu'elle existait ne sauraient plus tomber que dans mes mains. Je
-voudrais, pour votre intérêt, vous ôter l'idée ridicule qu'elle vous
-donna en ma présence, que ses biens seraient à vous, si elle mourait
-sans me les céder. Elle savait bien à ce moment qu'elle ne pouvait m'en
-priver après elle. Je pense que vous avez trop de raison pour provoquer
-mon ressentiment par une réclamation injuste.
-
-Montoni s'arrêta, Emilie garda le silence.
-
-Jugeant comme je le fais, reprit Montoni, je ne puis pas croire que vous
-cherchiez à élever une contestation inutile. Je ne crois même pas que
-vous désiriez acquérir ou posséder quelque propriété à laquelle la
-justice ne vous donne aucun droit. Je crois à propos de vous donner
-l'alternative. Si vous vous formez une exacte opinion du sujet que nous
-traitons, vous serez dans peu de temps reconduite en France. Si vous
-êtes assez malheureuse pour rester dans l'erreur où votre tante vous a
-mise, vous resterez ma prisonnière jusqu'à ce que vous ouvriez les yeux.
-
-Emilie lui dit d'un ton calme:
-
---Je ne suis pas assez peu instruite des lois relatives à ce sujet pour
-m'abuser d'après une assertion quelconque: la loi me donne les
-propriétés en question, ma main ne trahira pas mes droits.
-
---Je me suis trompé, à ce qu'il paraît, dans l'opinion que j'avais de
-vous, dit Montoni avec sévérité; vous parlez avec hardiesse, avec
-présomption, sur un sujet que vous n'entendez pas. Je veux bien, pour
-une fois, pardonner l'entêtement de l'ignorance; la faiblesse de votre
-sexe, dont vous ne paraissez pas exempte, comporte aussi cette
-indulgence. Mais si vous persistez, vous avez tout à craindre de ma
-justice.
-
---De votre justice, monsieur, répondit Emilie, je n'aurai rien à
-craindre; j'ai tout à espérer.
-
-Montoni la regarda avec impatience, et sembla méditer sur ce qu'il
-allait lui dire.
-
---Je vois que vous êtes assez faible pour en croire une assertion
-ridicule; j'en suis fâché pour vous. Quant à moi, elle m'importe fort
-peu. Votre crédulité trouvera son châtiment dans ses suites, et je
-plains la faiblesse d'esprit qui vous expose aux punitions que vous me
-forcez à vous préparer.
-
---Vous trouverez, monsieur, dit Emilie avec douceur et dignité, vous
-trouverez la force de mon esprit égale à la justice de ma cause, et je
-puis souffrir avec courage, quand je résiste à l'oppression.
-
---Vous parlez comme une héroïne, dit Montoni avec mépris; nous verrons
-si vous souffrirez de même.
-
-Emilie garda le silence, et il sortit.
-
-En se rappelant qu'elle résistait ainsi pour les intérêts de Valancourt,
-elle sourit avec complaisance aux souffrances dont on la menaçait. Elle
-alla chercher la place que sa tante avait indiquée pour le dépôt des
-papiers relatifs à ses biens; elle les trouva, comme on le lui avait
-marqué. Mais comme elle ne connaissait pas un lieu plus sûr pour les
-cacher, elle les remit sans examen, et craignit de se laisser
-surprendre, si elle essayait de les lire.
-
-Retournée dans sa solitude, elle réfléchit aux paroles de Montoni et aux
-risques qu'elle courait en s'opposant à sa volonté. Son pouvoir, en ce
-moment, lui parut moins terrible qu'il ne l'avait encore été.
-
-Pendant qu'elle méditait, un éclat de rire s'éleva de la terrasse; et,
-en allant à la fenêtre, elle vit avec une surprise inexprimable trois
-dames, parées à la mode de Venise, qui se promenaient avec plusieurs
-cavaliers: elle regardait avec un étonnement qui la retint à la fenêtre
-sans qu'elle songeât qu'on pourrait la remarquer. Lorsque le groupe
-passa au-dessous, une des étrangères leva la tête. Emilie aperçut les
-traits de la signora Livona, dont les manières l'avaient tant séduite le
-jour d'après son arrivée à Venise, et qui, ce même jour, avait été
-admise à la table de Montoni. Cette découverte causa à Emilie une joie
-mêlée de quelque incertitude: c'était un sujet de satisfaction que de
-voir une personne aussi aimable que le paraissait la signora Livona dans
-le lieu même qu'elle habitait. Néanmoins, à son arrivée au château dans
-une circonstance semblable, au genre de sa parure, qui n'annonçait pas
-qu'on l'y forçât, il s'élevait un soupçon pénible sur ses principes et
-sur son caractère; mais cette pensée révoltait si fort Emilie, dont la
-séduisante signora avait gagné les affections, qu'elle aima mieux ne
-songer qu'à ses grâces, et bannit presque entièrement tout le reste de
-sa pensée.
-
-Lorsqu'Annette entra dans sa chambre, elle lui fit des questions sur
-l'arrivée des étrangères. Annette était aussi empressée de répondre
-qu'Emilie elle-même de savoir.
-
-Elles sont venues de Venise, mademoiselle, dit Annette, avec deux
-signors. J'ai été bien contente, je vous jure, de voir encore quelques
-visages chrétiens. Mais que prétendent-elles en venant ici? Il faut
-qu'elles soient bien folles pour venir dans un lieu pareil; et elles y
-viennent très-librement, car je me flatte qu'elles sont assez gaies.
-
---On les a faites prisonnières peut-être, dit Emilie.
-
---Fait prisonnières! s'écria Annette; oh! non, mademoiselle; non, non,
-elles ne le sont pas. Je me souviens bien d'avoir vu une d'entre elles à
-Venise. Elle est venue deux ou trois fois à la maison.
-
-Emilie pria Annette de s'informer avec détail de ce qu'étaient ces
-dames, et de tout ce qui avait rapport à elles. Ensuite elle changea de
-sujet et parla de la France.
-
-Annette sortit pour aller aux informations, et Emilie chercha à oublier
-ses inquiétudes en se livrant aux scènes imaginaires que les poëtes ont
-aimé à peindre.
-
-Sur le soir, craignant de se hasarder aux remparts où elle se trouverait
-exposée aux regards des associés de Montoni, elle se promena, pour
-prendre l'air, dans la galerie qui menait à sa chambre. En arrivant au
-bout, elle entendit de loin de longs éclats de rire et de gaieté.
-C'étaient des transports de débauche et non les élans modérés d'une joie
-douce et honnête. Ils semblaient venir du côté que Montoni habitait
-ordinairement. Un tel bruit, à ce moment, lorsque sa tante était à peine
-expirée, la choqua extrêmement, et lui parut une conséquence de la
-dernière conduite tenue par Montoni.
-
-En écoutant, elle crut qu'elle distinguait différentes voix de femmes
-mêlées avec les autres; cette découverte confirma ses soupçons sur
-Livona et ses compagnes: il était évident que ce n'était pas de force
-qu'elles se trouvaient dans le château. Emilie se voyait dans les
-sauvages retraites des Apennins, entourée par des hommes qu'elle
-regardait comme des brigands, et au milieu d'un théâtre de vice qui la
-faisait frémir d'horreur. A ce moment, le présent et l'avenir se
-développèrent à son imagination; l'image de Valancourt perdit son
-influence, et la crainte ébranla toutes ses résolutions: elle pensa
-qu'elle comprenait toutes les horreurs que Montoni préparait contre
-elle, et trembla de la vengeance à laquelle il pourrait se livrer sans
-remords. Elle se décida presque à lui céder les propriétés contestées,
-s'il l'en sommait encore, et à racheter ainsi sa sûreté et sa liberté;
-mais alors le souvenir de Valancourt revenait déchirer son âme et la
-replonger dans les angoisses du doute.
-
-Elle continua sa promenade, jusqu'à ce que les ombres du soir eussent
-répandu leur obscurité incertaine sur les vitrages colorés des fenêtres,
-et rembruni les boiseries de chêne qui l'entouraient. L'extrémité du
-corridor était devenue tellement sombre, qu'à peine distinguait-on la
-fenêtre qui le terminait.
-
-Tout le long des voûtes et des passages au-dessous, les éclats de rire
-se prolongeaient et venaient retentir jusqu'aux parties les plus
-écartées. Le calme absolu qui suivait, en paraissait plus effrayant.
-Emilie cependant, qui ne voulait point retourner à sa chambre isolée
-avant qu'Annette fût revenue, arpentait toujours la galerie. Elle passa
-devant l'appartement où elle avait une fois osé lever un voile, et où
-elle avait vu un si hideux spectacle, qu'elle ne pouvait encore se le
-rappeler sans horreur. Ce souvenir lui revint tout à coup. Il amena avec
-lui des réflexions plus terribles que jamais, et telles que la dernière
-conduite de Montoni pouvait bien les lui suggérer. Elle se hâta de
-quitter la galerie pendant qu'elle conservait encore assez de force pour
-le faire; elle entendit quelques pas derrière elle. Ce pouvait être ceux
-d'Annette; mais tournant les yeux avec crainte, elle démêla, au travers
-de l'obscurité, une grande figure qui la suivait; toutes les horreurs de
-cette chambre lui revinrent à l'esprit, et le moment d'après, elle se
-trouva serrée dans les bras d'une personne et entendit une voix qui
-murmurait à son oreille.
-
-Quand elle eut le pouvoir de parler ou de distinguer quelques sons, elle
-demanda qui est-ce qui la tenait?
-
---C'est moi, reprit la voix. Pourquoi donc vous alarmez-vous?
-
-Elle regarda la figure qui parlait; mais la faible clarté que répandait
-une haute fenêtre, ne laissait pas reconnaître ses traits.
-
---Qui que vous soyez, dit Emilie d'une voix tremblante, pour l'amour de
-Dieu, laissez-moi.
-
---Ma charmante Emilie, dit l'homme, pourquoi vous séquestrer ainsi dans
-ce lieu obscur, lorsque tant de gaieté règne en bas? Suivez-moi au salon
-de cèdre. Vous en serez le plus bel ornement; vous ne regretterez pas
-l'échange.
-
-Emilie dédaigna de répondre, et s'efforça de se délivrer.
-
---Promettez que vous viendrez, continua-t-il, et je vous lâcherai au
-même instant. Mais, d'abord, donnez-m'en la récompense.
-
---Qui êtes-vous? demanda Emilie avec autant d'indignation que d'effroi,
-et faisant effort pour s'échapper; qui êtes-vous, vous qui avez la
-cruauté de m'insulter ainsi?
-
---Pourquoi m'appeler cruel? dit l'homme. Je voudrais vous tirer de cette
-solitude affreuse, et vous mener dans une société riante. Ne me
-connaissez-vous pas?
-
-Emilie se ressouvint alors faiblement qu'il était un des officiers qui
-se trouvaient rangés autour de Montoni le matin qu'elle l'alla trouver.
-
---Je vous rends grâce d'une si bonne intention, répliqua-t-elle sans
-paraître le comprendre; mais ce que je désire le plus, c'est que vous me
-lâchiez à cet instant.
-
---Charmante Emilie, lui dit-il, abandonnez ce goût de solitude.
-Suivez-moi dans la compagnie, et venez éclipser toutes les beautés qui
-la composent; vous seule méritez mon amour.
-
-Il essaya de baiser sa main; mais la force de l'indignation lui donna
-celle de se dégager, et elle se sauva dans sa chambre. Elle en ferma la
-porte avant qu'il y fût arrivé. Elle se barricada, et se jeta sur une
-chaise, épuisée de frayeur et d'efforts. Elle entendait sa voix et ses
-essais pour ouvrir cette porte, sans avoir la force de se lever. Elle
-aperçut enfin qu'il s'était éloigné; elle écouta longtemps, n'entendit
-aucun son, et se sentit ranimée. Mais elle se rappela subitement la
-porte du petit escalier, par laquelle il pourrait pénétrer aisément.
-Elle s'occupa à s'en assurer, comme elle l'avait fait. Il lui semblait
-que Montoni exécutait déjà ses projets de vengeance, en la privant de sa
-protection. Elle se repentait d'avoir témérairement bravé le pouvoir
-d'un tel homme. Retenir ses propriétés, lui paraissait désormais
-impossible. Pour conserver sa vie, peut-être son honneur, elle se promit
-que si elle échappait aux horreurs de la nuit prochaine, elle ferait sa
-cession le lendemain, pourvu que Montoni lui permît de quitter Udolphe.
-
-Elle resta quelques heures dans une entière obscurité. Annette ne venait
-point; et elle commença à concevoir de sérieuses appréhensions pour
-elle. Mais n'osant pas se risquer à parcourir le château, il lui fallut
-rester dans son incertitude sur les motifs de cette absence.
-
-Emilie s'approchait souvent de l'escalier pour écouter si personne ne
-montait. Elle n'entendit aucune espèce de son. Néanmoins, déterminée à
-veiller toute la nuit, elle s'étendit sur sa triste couche et la baigna
-de ses innocentes larmes. Elle pensait aux parents qu'elle ne possédait
-plus. Elle pensait à Valancourt, éloigné d'elle. Elle les appelait
-fréquemment par leur nom, et le calme profond que ses plaintes seules
-interrompaient, aidait ses tendres rêveries.
-
-Dans cet état, son oreille saisit tout à coup les accords d'une musique
-éloignée. Elle écouta attentivement; et reconnaissant bientôt
-l'instrument qu'elle avait entendu à minuit, elle se leva et ouvrit
-doucement sa fenêtre. Les sons parurent venir de la chambre au-dessous
-de la sienne.
-
-Peu de moments après, cette touchante mélodie fut accompagnée d'une
-voix; et elle était si expressive, qu'on ne pouvait supposer qu'elle
-chantât des maux imaginaires. Emilie crut qu'elle connaissait déjà des
-accents si doux et si extraordinaires. Pourtant si c'était un souvenir,
-c'était un souvenir bien faible. Cette musique pénétra son coeur au
-milieu de son angoisse actuelle, comme une céleste harmonie qui console
-et qui encourage, «Flatteuse comme le souffle du zéphyr qui murmure à
-l'oreille du chasseur, quand il s'éveille d'un songe heureux, et qu'il a
-entendu les concerts des esprits qui habitent les montagnes.» (Ossian.)
-
-Mais pourra-t-on imaginer son émotion, lorsqu'elle entendit chanter avec
-le goût et la simplicité du véritable sentiment un des airs populaires
-de sa province natale; un de ces airs qu'elle avait appris dans son
-enfance avec délices, et que si souvent son père lui avait répétés? A ce
-chant bien connu, que jamais jusque-là elle n'avait entendu hors de sa
-chère patrie, tout son coeur s'épanouit à la mémoire des temps passés.
-Les charmantes, les paisibles solitudes de Gascogne; la tendresse, la
-bonté de ses parents, le bonheur, la simplicité de sa vie première, tout
-se présentait à son imagination, et formait un tableau si gracieux, si
-brillant, si fortement en contraste avec les scènes, les caractères, les
-dangers qui maintenant l'environnaient! Son esprit n'avait plus la force
-de revenir sur le passé, et ressentait à tout moment l'aiguillon de ses
-cruelles souffrances.
-
-A mesure que ses réflexions se consolidaient, la joie, la crainte et la
-tendresse se réunissaient dans son coeur; elle se penchait à la fenêtre
-pour entendre des sons qui confirmassent ou détruisissent son espérance.
-Jamais devant elle Valancourt n'avait chanté; mais la voix et
-l'instrument cessèrent bientôt de se faire entendre. Elle considéra un
-moment si elle risquerait de parler. Ne voulant pas, si c'était
-Valancourt, faire l'imprudence de le nommer; trop intéressée néanmoins
-pour négliger l'occasion de s'éclaircir, elle cria de sa fenêtre: Est-ce
-une chanson de Gascogne? Inquiète, attentive, elle attend une réponse,
-elle n'entend rien. Le silence continua de régner: son impatience
-augmenta avec ses inquiétudes, elle répéta la question; mais elle
-n'entendit d'autre bruit que les sifflements de l'air à travers les
-créneaux qui s'avançaient au-dessus d'elle, elle s'efforça de se
-consoler, en se persuadant que l'étranger, quel qu'il fût, s'était trop
-éloigné avant qu'elle lui parlât. Si Valancourt eût entendu et reconnu
-sa voix, il était sûr qu'il aurait répondu.
-
-Elle resta à la fenêtre, toujours prête à écouter, jusqu'au moment où
-l'air se rafraîchit, et où la plus haute montagne se colora des
-premières teintes de l'aurore. Emilie fatiguée retourna à son lit; elle
-ne put y trouver le sommeil: la joie, la tendresse, le doute,
-l'appréhension, l'avaient occupée toute la nuit. Elle se relevait
-souvent, ouvrait sa fenêtre, écoutait; et après avoir vivement traversé
-la chambre, elle retournait tristement à son chevet. Jamais heures ne
-lui parurent si longues que celles de cette nuit fatigante: elle
-espérait voir revenir Annette, et recevoir d'elle une certitude
-quelconque, qui mît un terme à ses tourments actuels.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX.
-
-
-Emilie, dans la matinée, fut délivrée des craintes qu'elle avait conçues
-pour Annette. Elle la vit entrer de bonne heure.
-
---Sauriez-vous par hasard s'il est des prisonniers dans le château et
-s'ils sont enfermés dans cette partie du bâtiment? demanda Emilie à sa
-camériste.
-
---Je n'étais pas en bas, mademoiselle, dit Annette, quand la première
-troupe revint de la course, et la dernière n'est pas encore de retour,
-ainsi j'ignore s'il y a des prisonniers: mais on l'attend ce soir ou
-demain, et alors je le saurai peut-être.
-
-Emilie s'informa si les domestiques avaient parlé de prisonniers.
-
---Ah! mademoiselle, dit Annette assez finement; maintenant je l'ose
-dire, vous pensez à M. Valancourt. Vous croyez qu'il est venu avec les
-troupes qu'on dit arrivées de France pour faire la guerre à ce pays-ci.
-Vous croyez qu'il a rencontré de nos gens, et qu'ils l'auront fait
-prisonnier. O Seigneur, que je serais contente si c'était vrai?
-
---Vous en seriez contente? dit Emilie avec un accent de tristesse et de
-reproche.
-
---Oui, mademoiselle, soyez-en sûre, reprit Annette; et ne seriez-vous
-pas contente de voir M. Valancourt? Je ne connais pas un chevalier que
-j'aime davantage; j'ai vraiment pour lui une très-grande considération.
-
---On n'en saurait douter, dit Emilie; vous désirez de le voir
-prisonnier.
-
---Non pas de le voir prisonnier, mademoiselle; mais vous savez qu'on
-doit être bien aise de le voir. L'autre nuit, pas plus tard, je rêvais;
-je rêvais que je le voyais dans un carrosse à six chevaux, qui tournait
-dans la cour du château... il avait un habit brodé, et une épée, comme
-un seigneur qu'il est.
-
-Emilie ne put s'empêcher de sourire aux idées d'Annette sur Valancourt.
-
---Ah! ma chère demoiselle, dit Annette, j'oubliais de vous dire ce que
-j'ai appris relativement à ces prétendues dames qui sont arrivées à
-Udolphe. C'est la signora Livona que monsieur amena chez madame à
-Venise: elle est à présent sa maîtresse, et alors c'était, j'ose le
-dire, à peu près la même chose. Ludovico me dit (mais de grâce,
-mademoiselle, ne le dites pas) que Son Excellence ne l'y avait présentée
-que pour en imposer au monde. On commençait à s'égayer sur son compte;
-mais quand on vit que madame la voyait, on crut que tous ces discours
-n'étaient que des calomnies. Les deux autres sont les maîtresses des
-deux signors Bertolini et Verezzi. Le signor Montoni les a toutes
-invitées: hier il a donné un grand repas; il y avait tous les vins de
-Toscane, des ris, des chants qui ébranlaient le château. Pour moi, je
-trouvais ce bruit indécent, si peu de temps après la mort de notre
-pauvre dame; il me venait à l'esprit tout ce qu'elle aurait pensé si
-elle avait pu l'entendre; mais la pauvre âme, disais-je, elle n'entend
-rien.
-
-Emilie se détourna pour dérober son émotion, et pria Annette de faire
-d'amples recherches au sujet des prisonniers qui pourraient se trouver
-au château; mais elle la conjura de les faire avec prudence, et de ne
-pas prononcer son nom ni celui de M. de Valancourt.
-
---A présent j'y pense, mademoiselle, dit Annette: je crois qu'il y a des
-prisonniers. J'ai entendu hier dans l'antichambre un des gens de
-monsieur qui parlait de rançons: il disait que c'était une bonne chose
-pour Son Excellence que de prendre des hommes, et que c'était le
-meilleur butin à cause des rançons. Son camarade murmurait, et disait
-que cela était fort bon pour le capitaine, mais beaucoup moins bon pour
-les soldats. Nous autres, disait-il, nous ne partageons pas dans les
-rançons.
-
-Cette ouverture augmenta l'impatience d'Emilie. Annette la quitta
-aussitôt pour en apprendre davantage.
-
-La résolution qu'avait prise Emilie de tout céder à Montoni fut soumise
-en ce moment à des considérations nouvelles. La possibilité que
-Valancourt fût près d'elle ranima son courage, et elle se décida à
-braver sa vengeance et ses menaces jusqu'au moment du moins où elle
-pourrait être assurée s'il était vraiment au château. Elle était dans
-cette disposition lorsque Montoni lui fit dire qu'il l'attendait au
-salon de cèdre: elle s'y rendit en tremblant.
-
-Montoni était seul.--Je vous ai fait demander, lui dit-il, pour vous
-donner l'occasion de revenir sur vos ridicules déclarations au sujet des
-biens de Languedoc. Je veux bien ne vous donner qu'un conseil, quoique
-je puisse donner des ordres. Si réellement vous avez été dans l'erreur;
-si vous avez cru réellement que ces biens vous appartenaient, du moins
-n'y persistez pas: cette erreur, vous le comprendrez trop tard, vous
-deviendrait enfin fatale. Ne provoquez pas ma colère, et signez ce
-papier.
-
---Si je n'ai aucun droit, monsieur, dit Emilie, de quelle nécessité
-est-il pour vous que je signe un abandon? Si les terres sont à vous,
-vous les pouvez certainement posséder et sans mon entremise et sans mon
-consentement.
-
---Je n'argumenterai plus, dit Montoni avec un regard qui la fit
-trembler. J'aurais dû voir que c'était prendre une peine inutile que de
-vouloir raisonner avec un enfant; on ne m'abusera pas plus longtemps.
-Que le souvenir de ce que votre tante a souffert en conséquence de son
-opiniâtre folie, vous serve en ce moment de leçon... Signez ce papier.
-
-La résolution d'Emilie fut pour un moment ébranlée: elle frémit au
-souvenir et aux menaces qu'on lui mettait devant les yeux; mais l'image
-de Valancourt, qui l'avait animée si longtemps, et qui peut-être était
-près d'elle, vint soudain assaillir son coeur, et la forte indignation
-que dès l'enfance lui avait inspirée l'injustice, lui donna dans ce
-moment un courage imprudent, mais noble.
-
---Signez ce papier, dit Montoni avec plus d'impatience.
-
---Jamais, monsieur, dit Emilie; votre procédé me prouverait l'injustice
-de vos prétentions si j'avais ignoré mes droits.
-
-Montoni pâlit de fureur; ses lèvres tremblaient, et ses yeux enflammés
-firent presque repentir Emilie de la hardiesse de sa réplique.
-
---Toute ma vengeance tombera sur vous, s'écria-t-il avec un serment
-exécrable; elle ne sera point différée. Ni les biens du Languedoc, ni
-ceux de Gascogne ne seront à vous. Vous avez osé mettre en question mes
-droits; osez maintenant y mettre mon pouvoir. J'ai un châtiment prêt, et
-auquel vous ne vous attendez guère; il est terrible! Cette nuit, cette
-nuit même!...
-
---Cette nuit! dit une autre voix.
-
-Montoni s'arrêta et se tourna à demi; puis semblant se recueillir, il
-prononça d'un ton plus bas:
-
---Vous avez vu dernièrement un exemple terrible d'obstination et de
-folie; il ne me paraît pourtant pas qu'il ait suffi pour vous
-épouvanter. Je pourrais vous en citer d'autres, et vous faire trembler
-seulement par ce récit.
-
-Il fut interrompu par un gémissement qui semblait s'élever de dessous la
-chambre où ils étaient. Il porta ses regards autour de lui. L'impatience
-et la rage étincelaient dans ses yeux; quelque chose, néanmoins, comme
-une ombre de crainte, sembla passer dans sa physionomie. Emilie s'assit
-sur une chaise près de la porte, parce que les mouvements qu'elle avait
-ressentis avaient, pour ainsi dire, anéanti ses forces. Montoni fit à
-peine une pause d'un instant, et commandant à ses traits, il reprit son
-discours d'une voix plus basse, mais plus sévère:
-
---J'ai dit que je pouvais vous fournir d'autres exemples de mon pouvoir
-et de mon caractère; vous ne le concevez pas, ou vous n'oseriez le
-défier. Je pourrais vous prouver que ma résolution prise... Mais je
-parle à un enfant. Je le répète, ces exemples terribles que je pourrais
-vous citer maintenant ne vous serviraient à rien; votre repentir
-finirait vos oppositions, que maintenant il ne m'apaiserait pas. Je
-serai vengé; je me ferai justice.
-
-Un autre gémissement succéda au discours de Montoni.
-
---Sortez, dit-il, sans paraître prendre garde à un incident si étrange.
-
-Hors d'état d'implorer sa pitié, Emilie se leva pour sortir, mais elle
-ne pouvait se soutenir; succombant sous le poids de la terreur, elle
-retomba sur la même chaise.
-
---Otez-vous de ma présence, continua Montoni; cette affectation de
-crainte convient mal à une héroïne qui a osé braver toute mon
-indignation.
-
---N'avez-vous rien entendu, signor? dit Emilie tremblante et hors d'état
-de se retirer.
-
---J'entends ma voix, dit Montoni avec sévérité.
-
---Rien autre chose? dit Emilie, qui s'énonçait avec difficulté. Encore!
-n'entendez-vous rien maintenant?
-
---Obéissez, répéta Montoni. Quant à ces indécentes plaisanteries, je
-saurai bientôt découvrir quel est celui qui se les permet.
-
-Emilie se leva encore, et fit un effort pour sortir. Montoni la suivit;
-mais au lieu d'appeler ses domestiques pour faire une recherche dans sa
-chambre, comme une première fois il l'avait pratiqué, il se retira sur
-le rempart.
-
-Emilie, dans son corridor, s'arrêta un moment près d'une fenêtre
-ouverte; elle vit un détachement des troupes de Montoni qui descendait
-des montagnes éloignées. Elle n'y fit attention que parce qu'elle pensa
-aux infortunés prisonniers que peut-être ils amenaient au château. A la
-fin, arrivée chez elle, elle se jeta sur un fauteuil, accablée des
-horreurs nouvelles qui aggravaient sa situation. Elle ne pouvait ni se
-repentir, ni s'applaudir de sa conduite; elle se rappelait seulement
-qu'elle était au pouvoir d'un homme qui ne connaissait de règle que sa
-propre volonté. La surprise, les terreurs de la superstition, qui
-d'abord l'avaient agitée, cédèrent un instant à celles de la raison.
-
-Elle fut à la fin tirée de sa rêverie par un mélange de voix et de
-hennissements de chevaux, que le vent apportait des cours. Une soudaine
-espérance de quelque heureux changement s'offrit à elle; mais elle
-songea aux troupes qu'elle avait vues de la fenêtre, et pensa qu'elles
-étaient celles dont Annette avait dit qu'on attendait le retour.
-
-Bientôt après, elle entendit faiblement un grand nombre de voix dans les
-salles. Le bruit des chevaux cessa, et un silence complet suivit. Emilie
-écoutait attentivement, tâchant de reconnaître les pas d'Annette dans le
-corridor. Tout était calme. Tout à coup le château sembla s'ébranler de
-confusion. Elle entendit retentir les échos de pas précipités, d'allées,
-de venues, dans les salles, dans les passages, des discours véhéments
-sur le rempart. Elle courut à la fenêtre; elle vit Montoni et d'autres
-officiers, appuyés sur les parapets, et occupés des retranchements,
-tandis que des soldats disposaient des canons. Elle regardait presque
-sans réfléchir.
-
-Annette à la fin arriva; mais elle ne savait rien au sujet de
-Valancourt.--Ils prétendent tous, mademoiselle, dit Annette, ne rien
-savoir touchant les prisonniers: mais il y a ici de belles affaires! La
-troupe est arrivée, mademoiselle, elle revenait bon train, au risque de
-tout écraser; on ne savait qui, du cheval ou du cavalier, entrerait le
-premier sous la voûte. Ils ont apporté des nouvelles.--Quelles
-nouvelles?--Ils ont apporté la nouvelle qu'un parti des ennemis, comme
-ils disent, vient sur leurs pas attaquer le château. Ainsi, je pense,
-tous les officiers de justice vont l'assiéger, tous ces terribles
-personnages qu'on rencontrait souvent à Venise.
-
---Mon Dieu! je vous rends grâce, dit Emilie avec ferveur. Il me reste
-quelque espérance.
-
---Que voulez-vous dire, mademoiselle? Voudriez-vous tomber dans les
-mains de ces gens-là? Je tremblais en passant près d'eux, et j'aurais
-deviné ce qu'ils étaient, si Ludovico ne me l'eût pas dit.
-
---Nous ne pouvons pas être plus mal que nous ne sommes ici, dit Emilie.
-Mais quelle raison avez-vous de croire que ce soient des officiers de
-justice?
-
---C'est que tous nos gens, mademoiselle, sont dans une frayeur, dans un
-trouble! Je ne connais que la justice qui puisse les faire trembler
-ainsi. Je pensais que rien ne les épouvanterait, à moins que ce ne fût
-un revenant; mais à présent il y en a qui se fourrent dans les caves. Ne
-dites pas cela à monsieur, mademoiselle. J'en ai entendu deux qui
-disaient...--Sainte Vierge! qu'avez-vous, mademoiselle; vous êtes
-bouleversée? Vous ne m'écoutez pas.
-
---Je vous écoute, Annette; continuez, je vous prie.
-
---Eh bien! mademoiselle, tout le château est en l'air. Les uns chargent
-le canon; d'autres examinent les portes, les murs; ils frappent, ils
-garnissent, ils bouchent, comme si on n'eût pas fait de si longues
-réparations. Mais qu'arrivera-t-il à moi, mademoiselle, à vous, à
-Ludovico? Oh! si j'entends tirer le canon, je mourrai de peur. Si je
-pouvais trouver la grande porte ouverte une minute, j'aurais bientôt
-fait de me glisser le long des murailles. On ne me reverrait jamais ici.
-
-Emilie saisit ces derniers mots.--Oh! si je pouvais, s'écria-t-elle, la
-trouver ouverte un moment, mon repos serait assuré!--Le profond soupir
-qu'elle poussa, l'égarement de ses regards, effrayèrent Annette encore
-plus que ses paroles. Elle pria Emilie de s'expliquer. Frappée
-sur-le-champ du secours dont serait Ludovico s'il y avait moyen
-d'échapper, Emilie rendit à Annette la substance de son entretien avec
-M. Montoni. Elle la conjura en même temps de ne le confier qu'au seul
-Ludovico.--Peut-être, ajouta-t-elle, peut-être il pourra nous sauver.
-Allez le trouver, Annette; dites-lui ce que j'ai à craindre, et ce que
-j'ai déjà souffert, et priez-le d'être discret, et de songer à votre
-délivrance sans perdre un moment. S'il veut l'entreprendre, il en sera
-récompensé. Je ne puis lui parler moi-même; nous serions observés, et
-l'on empêcherait notre fuite. Mais allez vite, Annette; surtout soyez
-discrète. J'attendrai votre retour dans cet appartement.
-
-Cette bonne fille, dont l'âme honnête avait été pénétrée de ce récit,
-était alors aussi empressée d'obéir qu'Emilie de l'employer. Elle sortit
-à l'instant.
-
-Montoni, sans être précisément, comme Emilie le supposait, un capitaine
-de voleurs, avait employé ses troupes à des expéditions aussi atroces
-qu'audacieuses.
-
-Non-seulement elles avaient pillé dans l'occasion tous les voyageurs
-sans défense, mais elles avaient saccagé des habitations qui, situées au
-fond des montagnes, n'étaient disposées à aucune résistance. Dans ces
-expéditions, les chefs ne se montraient pas, les soldats, en partie
-déguisés, étaient pris quelquefois pour des bandits ordinaires, d'autres
-fois pour des bandes étrangères, qui à cette époque inondaient l'Italie.
-Ils avaient pillé des maisons, et rapporté d'immenses trésors; mais ils
-n'avaient encore attaqué qu'un château avec des auxiliaires de leur
-sorte. Ils en avaient été vigoureusement repoussés et poursuivis par des
-ennemis, alliés de ceux qu'ils assiégeaient. Les troupes de Montoni se
-retirèrent précipitamment sur Udolphe; mais elles furent suivies de si
-près dans les défilés des montagnes, qu'étant à peine sur les hauteurs
-qui entouraient la forteresse, elles aperçurent dans le vallon l'ennemi
-qui gravissait les rochers, et qui n'était qu'à une lieue. A cette
-découverte, elles redoublèrent de diligence pour avertir Montoni de se
-préparer; et c'était leur prompte arrivée qui avait jeté le château dans
-une si grande confusion.
-
-Pendant qu'Emilie attendait avec anxiété le résultat de quelques
-informations d'Annette, elle vit de sa fenêtre un corps de troupes qui
-descendait des hauteurs. Annette était sortie depuis quelques moments.
-Elle avait à remplir une mission délicate et dangereuse, et cependant
-Emilie était déjà tourmentée d'impatience. Elle écoutait, ouvrait sa
-porte, et s'avançait au bout du corridor au-devant d'elle.
-
-Elle entendit enfin marcher auprès de sa chambre. Elle ouvrit; elle vit,
-non pas Annette, mais le vieux Carlo. De nouvelles craintes s'emparèrent
-d'elle. Il lui dit que M. Montoni l'envoyait pour l'avertir de se
-préparer à quitter Udolphe à l'instant, parce que le château allait être
-assiégé. Il ajouta qu'on préparait des mules pour la conduire avec ses
-guides en lieu de sûreté.
-
---De sûreté! s'écria Emilie sans y réfléchir. M. Montoni a-t-il donc
-tant de considération pour moi?
-
-Carlo baissa les yeux et ne répondit rien. Mille différentes émotions
-agitèrent successivement Emilie à ce message. Celles de la joie, de la
-douleur, de la défiance, de l'appréhension, paraissaient et
-disparaissaient avec la rapidité de l'éclair. Un moment elle crut
-impossible que Montoni prît des mesures pour sa sûreté. Il était si
-étrange qu'il la fît sortir du château, qu'elle n'attribuait cette
-conduite qu'au dessein d'exécuter quelque nouveau projet de vengeance,
-ainsi qu'il l'en avait menacée.
-
-Carlo la fit souvenir qu'elle avait peu de temps à perdre, et que
-l'ennemi était à la vue du château. Emilie le pria de lui dire en quel
-lieu on devait la conduire. Il hésita un peu, et il lui dit qu'il
-n'avait pas d'ordre pour le lui annoncer. Mais elle renouvela la
-question, et il lui répondit qu'il croyait qu'elle allait en Toscane.
-
---En Toscane! s'écria Emilie; et pourquoi dans ce pays?
-
-Carlo lui répondit qu'il n'en savait pas davantage. Qu'elle allait être
-menée sur les frontières de Toscane, dans une chaumière, aux pieds des
-Apennins.--Il n'y a pas, dit-il, pour une journée de marche.
-
-Emilie le congédia. Ses tremblantes mains préparèrent le petit paquet
-qu'elle voulait emporter avec elle; et elle s'occupait de ce soin
-lorsque Annette rentra.
-
---Oh! mademoiselle, il n'y a rien à tenter. Ludovico assure que le
-nouveau portier est encore plus vigilant que Bernardin lui-même. Autant
-se jeter dans la gueule du loup que dans la sienne. Ludovico,
-mademoiselle, est presque aussi désolé pour mon compte que vous l'êtes.
-Il dit que je ne survivrai pas au premier coup de canon.
-
-Elle se mit à pleurer; mais apprenant ce qui venait de se passer, elle
-pria Emilie de l'emmener avec elle.
-
---Bien volontiers, dit Emilie, si M. Montoni y veut consentir.--Annette
-ne lui répondit pas, et courut chercher Montoni qui était sur la
-terrasse, environné de ses officiers. Elle commença une supplique. Il
-lui ordonna vertement de rentrer, et la refusa absolument. Annette ne
-plaidait pas seulement pour elle, mais encore pour Ludovico. Montoni fut
-contraint de commander qu'on l'emportât avant qu'elle voulût se retirer.
-
-Dans son désespoir, elle retourna près d'Emilie. Celle-ci ne jugea pas
-d'un bon augure le refus fait à Annette. On vint bientôt après l'avertir
-de descendre à la grande cour, où les mules et les conducteurs
-l'attendaient. Emilie essaya vainement de consoler Annette qui, fondant
-en larmes, persistait à répéter qu'elle ne reverrait jamais sa chère
-demoiselle. Emilie pensait en elle-même que sa crainte n'était que trop
-fondée. Elle s'efforça pourtant de la calmer, et lui fit ses adieux avec
-une sérénité apparente. Annette la suivit dans les cours où les
-préparatifs réunissaient la foule. Elle la vit monter sur sa mule,
-partir avec les conducteurs, et elle rentra au château pour y pleurer
-encore.
-
-Emilie pendant ce temps regardait les sombres cours du château. Ce
-n'était plus ce silence morne, comme la première fois qu'elle y avait
-pénétré. C'était le bruit des préparatifs d'une défense, des soldats et
-des ouvriers qui se heurtaient en courant à leurs postes. Quand elle eut
-passé le portail, qu'elle eut mis derrière elle cette herse imposante
-dont elle avait eu tant d'effroi, quand en regardant autour d'elle elle
-ne vit plus de murailles pour arrêter ses pas; en dépit de l'avenir,
-elle sentit une joie soudaine, comme celle d'un captif qui recouvre sa
-liberté. Cette vive émotion ne lui permettait plus de réfléchir aux
-dangers qui pouvaient l'attendre encore: les montagnes infestées
-d'ennemis qui ne demandaient que le pillage; un voyage commencé avec des
-guides dont le seul extérieur donnait une effroyable idée. Dans le
-premier moment, elle ne pouvait éprouver que de la joie. Elle était hors
-de ces murailles où elle était entrée avec de si tristes présages. Elle
-se rappelait de quels superstitieux pressentiments elle avait alors été
-saisie, et souriait de l'impression que son coeur en avait reçue.
-
-Elle regardait avec ce sentiment les tourelles du château, plus élevées
-que les bois au milieu desquels elle cheminait. Elle se souvint de
-l'étranger qu'elle y croyait détenu; et la pensée que ce pouvait être
-Valancourt, répandit un nuage sur sa joie. Elle réunit toutes les
-circonstances relatives à cet inconnu depuis la nuit où elle l'avait
-entendu chanter la chanson de son pays. Elle les avait souvent rappelées
-et comparées sans en tirer une sorte de conviction; et elle croyait
-seulement que Valancourt pouvait être prisonnier à Udolphe. Il était
-possible cependant qu'elle recueillît de ses conducteurs des
-informations plus précises. Mais craignant de les interroger trop tôt,
-de peur qu'une défiance réciproque ne les empêchât de s'expliquer, en la
-présence l'un de l'autre, elle attendit l'occasion favorable de les
-entretenir séparément.
-
-Bientôt après une trompette retentit au travers des échos des montagnes,
-mais de fort loin. Les deux guides s'arrêtèrent et regardèrent derrière
-eux. Les bois épais dont ils étaient entourés ne laissaient rien
-découvrir. Un d'eux gravit au haut d'une éminence pour observer si
-l'ennemi s'avançait, puisque sans aucun doute la trompette était de son
-avant-garde. L'autre, pendant cet intervalle, restait seul avec Emilie.
-Elle hasarda une question au sujet de l'étranger d'Udolphe. Ugo, c'était
-son nom, répondit que le château renfermait plusieurs prisonniers; mais
-il ne se rappelait ni leur figure ni le temps de leur arrivée; il ne
-pouvait conséquemment donner aucune information, mais il y avait dans
-ses discours une discrétion sournoise qui l'eût probablement empêché de
-la satisfaire, lors même qu'il en eût eu le pouvoir.
-
-Elle lui demanda quels prisonniers on avait faits depuis le temps
-qu'elle indiqua, c'est-à-dire depuis celui où elle avait entendu pour la
-première fois la musique.--Toute la semaine, dit Ugo, j'ai été dehors
-avec la troupe, et je ne sais rien de ce qui s'est passé au château.
-Nous avions assez de besogne sur les bras, et une rude besogne!
-
-Bertrand, l'autre homme, était alors de retour, Emilie ne demanda plus
-rien. Bertrand fit à son compagnon le rapport de ce qu'il avait vu, et
-l'on continua à marcher dans un profond silence. Entre les ouvertures
-des bois, Emilie découvrait souvent quelques aperçus du château, les
-tours occidentales dont les fortifications étaient alors couvertes
-d'archers, et les remparts au-dessous, dont les soldats tout en rumeur
-garnissaient les murailles et préparaient le canon.
-
-Les voyageurs sortirent des bois et tournèrent dans une vallée par une
-direction contraire à celle que l'ennemi devait suivre; Emilie eut alors
-la vue complète du château; ses murailles grises, ses tours, ses
-terrasses, ses effrayants précipices et les sombres forêts qui
-l'entouraient; enfin les armures étincelantes de ces Condottieri que
-frappaient les rayons du soleil. Elle contemplait, les larmes aux yeux,
-ces murailles où peut-être était enfermé Valancourt; les nuages
-flottaient avec vitesse, un éclat subit enrichissait les dehors de cette
-masse, et tout à coup un voile sombre l'enveloppait.
-
-Le bruit du canon affectait Ugo, comme le son de la trompette excite un
-cheval de guerre; son âme s'enflammait, il brûlait de voler au combat,
-et maudissait Montoni qui l'avait envoyé si loin. Les sentiments de son
-compagnon paraissaient d'une autre nature, et bien plus faits pour la
-cruauté que pour les dangers de la guerre.
-
-Emilie faisait de fréquentes questions sur le lieu de sa destination:
-tout ce qu'elle put apprendre, c'est qu'elle allait à une chaumière en
-Toscane; et toutes les fois qu'elle en parlait, elle croyait découvrir
-sur la figure de ces deux hommes une expression de malice et de finesse
-dont elle se sentait alarmée.
-
-C'était durant l'après-midi qu'ils étaient sortis du château. On voyagea
-pendant plusieurs heures à travers des régions d'une profonde solitude;
-ni le bêlement des brebis, ni l'aboiement des chiens, ne rompaient
-l'absolu silence, et alors on était trop loin pour saisir le bruit du
-canon. Vers le soir on s'enfonça parmi des précipices, en de noires
-forêts de cyprès, de pins, et de mélèses; c'était un désert si sauvage,
-si reculé, que si la mélancolie pouvait se choisir une résidence, ce
-lieu aurait été son séjour de prédilection.
-
-Ce fut dans ce désert qu'ils se proposèrent de se reposer. La nuit va
-venir, dit Ugo, et les loups seraient à craindre au moment d'une halte.
-C'était pour Emilie une alarme nouvelle, mais inférieure à celle de se
-trouver livrée la nuit, et en de tels lieux, à de tels gens. Les
-horribles soupçons qu'elle avait conçus sur les desseins de Montoni se
-présentèrent avec plus de force; elle s'efforça d'empêcher le repos que
-les hommes voulaient prendre, et demanda avec inquiétude combien de
-chemin il lui restait à faire.
-
---Plusieurs lieues encore, dit Bertrand: vous pouvez, signora, ne pas
-manger, si cela vous plaît; mais pour nous, nous voulons souper tandis
-que nous le pouvons; nous en aurons un peu besoin avant que de finir ce
-voyage. Le soleil va se coucher: arrêtons-nous sous cette roche.
-
-L'incertitude avait tant augmenté son anxiété au sujet du prisonnier
-d'Udolphe, que, ne pouvant s'entretenir seule avec Bertrand, elle lui
-fit des questions en la présence d'Ugo; il affecta une ignorance entière
-à cet égard.
-
-Le soleil était couché depuis longtemps; les nuages étaient lourds,
-leurs bords étaient rougis d'un cramoisi sulfureux, et répandaient une
-teinte enflammée sur les pins des forêts. Le zéphyr, qui agitait les
-arbres, murmurait sourdement entre leurs branches, et faisait entendre
-une sorte de gémissement qui ne faisait qu'ajouter à l'effroi d'Emilie.
-Les montagnes enveloppées dans l'ombre, les torrents qui mugissaient au
-loin, les sombres forêts et les profondes vallées, où se rencontraient
-des cavernes qu'ombrageaient des cyprès avec des sycomores, tout se
-confondait avec l'obscurité. Emilie, d'un oeil inquiet, cherchait à
-découvrir l'extrémité de ce vallon; elle crut qu'il n'en avait aucune:
-ni hameau ni chaumière ne se découvraient. On n'entendait ni aboyer les
-chiens, ni retentir le plus léger bruit. Emilie, d'une voix tremblante,
-hasarda de rappeler à ses guides qu'il commençait à être tard, et à leur
-demander jusqu'où ils avaient à aller. Ils étaient trop occupés de leur
-entretien pour prendre garde à sa question. Elle s'abstint de la
-répéter, pour s'épargner quelque réponse insolente. Ils finirent
-pourtant leur souper, en recueillirent les débris, et reprirent la route
-du vallon, dans un morne silence. Emilie continuait de rêver à sa propre
-situation et aux motifs que pouvait avoir Montoni pour l'y réduire. Il
-avait un mauvais dessein contre elle, on ne pouvait en douter. S'il ne
-la faisait pas périr pour hériter d'elle à l'instant, il ne la faisait
-cacher pendant un temps que pour la réserver à de plus sinistres
-projets, aussi dignes de son avarice, et mieux assortis à sa vengeance.
-Elle se rappela le signor Brochio, et sa conduite dans le corridor. Son
-horrible supposition en prit une force nouvelle. Cependant, à quel but
-l'éloigner du château, où tant de crimes secrets s'étaient probablement
-déjà commis?
-
-L'effroi de ce qu'elle allait trouver devint alors si excessif, qu'elle
-se vit prête à perdre connaissance. Elle pensait en même temps à son
-bien-aimé père, et à ce qu'il aurait souffert s'il avait pu prévoir les
-étranges et cruels événements de sa vie. Avec quel soin n'eût-il pas
-évité de confier sa fille orpheline à une femme aussi faible que madame
-Montoni! Sa position actuelle lui paraissait à elle-même si romanesque,
-si invraisemblable, elle se rappelait si bien le calme et la sérénité de
-ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque
-victime de quelque songe épouvantable, et d'une imagination en délire.
-
-La contrainte que lui imposait la présence de ses guides changea sa
-terreur en un sombre désespoir. La perspective affreuse de ce qui
-pouvait l'attendre la rendait presque indifférente aux dangers qui
-l'environnaient; elle considérait sans émotion les difficultés et
-l'obscurité de la route, et les montagnes, dont les contours se
-distinguaient à peine dans les ténèbres; objets pourtant qui avaient si
-vivement affecté ses esprits, et dont la teinte sévère avait ajouté
-récemment aux horreurs de son avenir.
-
-Il faisait alors si noir, qu'en avançant au plus petit pas, les
-voyageurs voyaient à peine assez pour se conduire. Les nuages, qui
-semblaient chargés de foudre, passaient lentement sous la voûte des
-cieux, et, dans leurs intervalles, laissaient voir les tremblantes
-étoiles. Les masses de cyprès et de sycomores qui ombrageaient les
-rochers se balançaient au gré des vents, et les bois où ils
-s'engouffraient rendaient au loin le plus triste murmure. Emilie
-frissonnait malgré elle.
-
---Où est la torche? dit Ugo; le temps se couvre.
-
---Non, pas encore, reprend Bertrand; nous voyons le chemin. Il vaut
-mieux ne pas allumer tout le temps qu'on le pourra. Si quelque parti
-ennemi se trouvait en campagne, notre flambeau pourrait nous trahir.
-
-Ugo lui dit quelques paroles, qu'Emilie ne put entendre. Ils
-continuèrent d'avancer dans l'obscurité; et Emilie désirant presque que
-quelque ennemi pût les surprendre, l'idée d'un changement prêtait à
-l'espérance; elle pouvait à peine imaginer une position plus effroyable
-que la sienne.
-
-Tout en allant, son attention fut attirée par une légère flamme qui
-brillait par moments à la pointe de la pique portée par Bertrand; elle
-ressemblait à celle qu'elle avait observée sur la lance de la
-sentinelle, la nuit où madame Montoni mourut. La sentinelle lui avait
-dit que cette flamme était un présage. L'événement qui avait suivi avait
-paru justifier l'assertion, et l'esprit d'Emilie en avait conservé une
-impression superstitieuse. L'apparition actuelle la confirma; elle crut
-voir le présage de son propre destin. Elle remarquait dans un morne
-silence l'éclat et la disparition de la flamme. Bertrand dit à la fin:
-
---Allumons la torche, et cherchons un abri dans les bois. Il se prépare
-un grand orage: voyez ma lance.
-
-Il la montra, et la flamme brillait à la pointe.
-
---A la bonne heure, dit Ugo, vous n'êtes pas de ceux qui croient aux
-pronostics; nous avons laissé des poltrons au château, qui pâliraient à
-cet aspect. J'ai souvent aperçu la même chose avant le tonnerre; elle en
-est le présage. Nous en aurons, soyez-en sûr; les nuages se fendent en
-éclairs.
-
-Ugo trouva enfin une pierre, et la torche fut allumée. Les hommes mirent
-pied à terre, aidèrent Emilie à descendre, et conduisirent les mules à
-la bordure du bois, à gauche. Le sol, inégal et rompu, était embarrassé
-de buissons et de plantes sauvages; il fallut faire un détour pour ne
-pas tomber au milieu.
-
-Emilie ne pouvait approcher de ce bois sans éprouver de plus en plus le
-sentiment de son danger. Le profond silence qui y régnait, leur épais
-feuillage que n'agitait pas le moindre souffle, leur ombre noire que
-rembrunissaient encore la vive clarté des éclairs, la flamme rougeâtre
-de la torche, tout contribuait à renouveler ses plus terribles
-appréhensions. Elle crut qu'à ce moment la figure de ses conducteurs
-déployait une fierté plus farouche, et la joie d'un triomphe qu'ils
-cherchaient à dissimuler. Son imagination troublée lui suggéra qu'on la
-menait dans un bois pour y compléter, par un meurtre, la vengeance de
-Montoni. Cette horrible pensée arracha un soupir de son coeur. Ses
-compagnons, surpris, revinrent promptement à elle. Elle leur demanda
-pourquoi ils la menaient à ces bois, les engagea à continuer leur chemin
-sur la route, et leur représenta que, pendant un orage, elle serait
-moins dangereuse que les bois.
-
---Non, non, lui dit Bertrand, nous savons bien où est le danger. Voyez
-les nuages qui s'ouvrent sur nos têtes; en outre, sous les bois, nous
-risquons moins d'être vus par l'ennemi, si par hasard il passait dans le
-chemin. Par saint Pierre et sa compagnie! j'ai autant de coeur que les
-plus braves: il y a bien quelques pauvres diables qui pourraient en
-convenir s'ils étaient vivants; mais que peut-on contre le nombre?
-
---Que marmottez-vous donc là? dit Ugo d'un air de mépris. Et qui est-ce
-qui craint le nombre? Qu'ils viennent, qu'ils viennent; et tant qu'il en
-tiendrait au château du signor Montoni, je voudrais leur montrer à quel
-homme ils auraient affaire. Pour vous, je vous laisserais tranquillement
-au fond de quelque trou; vous regarderiez, et vous verriez comme je
-ferais fuir mes coquins... Qui parle de crainte?
-
-Bertrand lui répliqua, avec un serment effroyable, qu'il n'aimait pas
-les plaisanteries. Il y eut entre eux une très-violente altercation, le
-tonnerre la fit cesser; la foudre tout à coup éclata au-dessus de leurs
-têtes avec un tel fracas, que la terre parut ébranlée jusque dans ses
-fondements. Les brigands firent une pause, et se regardèrent tous deux.
-Les lueurs bleues de l'éclair sillonnaient le sol entre les touffes des
-arbres, et Emilie, qui regardait à travers le feuillage, voyait à tout
-moment les montagnes se couvrir d'une flamme livide et sulfureuse.
-Alors, peut-être, elle avait moins peur de l'orage que de ses guides, et
-d'autres craintes occupèrent son esprit.
-
-Les hommes s'étaient placés sous un grand châtaignier; ils avaient mis
-leurs piques en terre. Emilie plusieurs fois remarqua la flamme légère
-qui se jouait autour de leurs pointes.
-
---Je voudrais bien que nous fussions au château, dit Bertrand, et je ne
-sais pourquoi le signor nous a chargés de cette affaire. O mon Dieu!
-quel vacarme là-haut! Je me ferais prêtre, en vérité! Ugo, dis-moi,
-aurais-tu un rosaire?
-
---Non, répliqua Ugo. Je laisse à des poltrons comme toi le soin de
-porter des rosaires; moi, je porte une épée.
-
---Elle te servira bien pour combattre une tempête, dit Bertrand.
-
-Un autre coup, répercuté dans les immenses cavités des montagnes, les
-fit taire pour un moment. Le tonnerre roulait toujours. Ugo proposa
-d'avancer: Nous perdons notre temps, dit-il; les sentiers, dans les
-bois, sont aussi bien garantis par les feuilles, qu'on l'est ici par
-celles du châtaignier.
-
-Ils firent marcher les mules entre des massifs d'arbres, sur un gazon
-glissant qui en cachait les hautes racines. Le vent s'était élevé, et
-disputait avec la foudre; il précipitait avec rage ses tourbillons
-au-dessus des bois; la lueur rougeâtre de la torche en jetait un éclat
-plus fort, et laissait voir alors des retraites faites uniquement pour
-les loups, dont Ugo avait d'abord parlé.
-
-A la fin la force du vent parut écarter les orages; la foudre résonnait
-au loin, et ne se faisait que faiblement entendre. Après une heure de
-marche dans les bois, les éléments parurent un peu calmés; les voyageurs
-du vallon se trouvèrent à la crête brune d'une montagne; une large
-vallée s'étendait à leurs pieds, et se laissait voir à la clarté
-douteuse de la lune encore voilée. Quelques nuages parcouraient encore
-le ciel éclairci de la tempête, et se retiraient lentement aux bords de
-l'horizon.
-
-Quand Emilie se vit hors de ces bois, elle se sentit ranimée; elle
-pensait que, si ces deux hommes avaient eu l'ordre de la détruire, ils
-auraient certainement exécuté ce dessein barbare dans le désert affreux
-dont elle venait de sortir, et où jamais un regard humain n'en aurait pu
-trouver la trace. Rassurée par cette réflexion et par la tranquillité de
-ses guides, elle descendit en silence par un chemin fait pour les
-troupeaux, et pratiqué à droite aux bords des bois. Emilie ne put sans
-plaisir contempler la beauté de la vallée, qui lui semblait entrecoupée
-de bois, de prairies et de terres cultivées: elle était couronnée au
-nord et à l'orient par l'amphithéâtre des Apennins. Au couchant et au
-sud, le paysage s'étendait dans les belles plaines de la Toscane.
-
---Voilà la mer au delà, dit Bertrand, comme s'il avait deviné que Emilie
-examinait les objets que le clair de lune lui permettait d'apercevoir,
-elle est au couchant, quoique nous ne puissions la distinguer.
-
-Emilie aperçut déjà une différence dans le climat. Ce n'était plus la
-température des montagnes affreuses qu'elle quittait; on descendait
-toujours, et l'air la parfumait des odeurs de mille plantes qui
-parsemaient la pelouse, et dont la dernière pluie augmentait
-l'exhalaison. Le pays qui l'environnait annonçait une beauté si douce;
-elle contrastait si fortement avec la grandeur effrayante des lieux où
-elle s'était vue confinée, et avec les moeurs de ceux qui les
-habitaient, qu'Emilie se crut transportée à la vallée, sa demeure
-chérie: elle s'étonnait que Montoni l'eût envoyée dans cette contrée
-charmante, et ne pouvait croire qu'un théâtre si enchanteur fût choisi
-pour le théâtre d'un crime. Hélas! ce n'était pas le pays, mais les
-personnes qu'il avait dû choisir pour l'exécution de ses plans.
-
-Emilie osa demander s'ils approchaient de leur destination. Ugo lui
-répondit qu'ils n'en étaient pas loin. A ce bois de châtaigniers dans le
-vallon, dit-il, près du ruisseau où se réfléchit la lune. Je désire bien
-m'y voir en repos avec un flacon de bon vin et une tranche de jambon.
-
-Emilie reprit courage en apprenant que son voyage allait finir; elle vit
-le bois de châtaigniers dans une partie ouverte du vallon, et au bord du
-ruisseau.
-
-En peu de moments ils atteignirent l'entrée du bois. Ils aperçurent au
-travers du feuillage une lumière dans une chaumière éloignée. Ils
-s'avancèrent en côtoyant le ruisseau. Les arbres qui le couvraient
-dérobaient les rayons de la lune; mais une longue ligne de lumière qui
-venait de la cabane se distinguait sur sa surface tremblante et sombre.
-Bertrand s'arrêta le premier; Emilie entendit qu'il frappait fortement
-et appelait à la porte. On ouvrit la petite fenêtre où paraissait une
-lumière. Un homme demanda ce que l'on voulait, descendit aussitôt, et
-les reçut dans une chaumière propre, mais rustique. Il appela sa femme
-pour apporter quelques rafraîchissements aux voyageurs. Cet homme
-causait souvent à part avec Bertrand. Emilie l'observa: c'était un
-paysan grand, mais non pas robuste, d'une complexion pâle et d'un regard
-perçant. Son extérieur n'annonçait pas un caractère qui pût gagner la
-confiance d'une jeune personne; il n'y avait rien dans ses manières qui
-pût lui concilier la bienveillance.
-
-Ugo s'impatientant demandait à souper, et prenait même un ton d'autorité
-qui ne semblait admettre aucune réplique.--Je vous attendais il y a une
-heure, dit le paysan; car j'avais eu vers les trois heures une lettre du
-signor Montoni. Moi et ma femme, nous ne comptions plus sur vous, nous
-avions été nous coucher. Comment vous êtes-vous trouvés de l'orage?
-
---Mal, répliqua Ugo, fort mal; et nous serons aussi mal ici, si vous ne
-vous dépêchez pas davantage. Donnez plus de vin, et dites-nous ce que
-nous mangerons.
-
-Le paysan plaça devant eux tout ce que contenait la chaumière: lard,
-vin, figues, et des raisins d'un goût exquis et d'une grosseur
-prodigieuse.
-
-Après qu'Emilie se fut un peu rafraîchie, la femme du paysan lui indiqua
-sa chambre, Emilie fit quelques questions au sujet de Montoni; la femme,
-qui se nommait Dorine, répondit avec réserve, et prétendit qu'elle
-ignorait les intentions de Son _Excellence_ en envoyant Emilie en ce
-lieu: elle convint que son époux les connaissait. Emilie s'aperçut
-bientôt qu'elle n'obtiendrait aucun renseignement sur sa destinée, elle
-congédia Dorine, et se mit au lit; mais les scènes étonnantes qui
-venaient de se passer, toutes celles qu'elle prévoyait, se présentèrent
-ensemble à son esprit inquiet, et concoururent avec le sentiment de la
-situation nouvelle pour la priver de tout sommeil.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI.
-
-
-Quand le lendemain matin Emilie ouvrit sa fenêtre, elle fut surprise en
-contemplant toutes les beautés qui l'entouraient. La chaumière était
-ombragée de bois; c'étaient surtout des châtaigniers, entremêlés de
-cyprès, de mélèses et de sycomores. Sous leurs rameaux épais et étendus
-se découvraient, au nord et à l'orient, les Apennins couverts de bois,
-qui s'élevaient en amphithéâtre avec une extrême majesté. De noires
-forêts de sapin ne les encombraient pas de ce côté comme des autres.
-Leurs sommets les plus hauts étaient couronnés de châtaigniers, de
-chênes antiques et de platanes d'Orient, que décoraient alors les
-teintes variées dont l'automne enrichit le feuillage. Des vignobles
-s'étendaient le long de ces montagnes. Les élégantes maisons de la
-noblesse toscane ornaient les détails de la scène, et bornaient des
-coteaux chargés d'oliviers, de mûriers et d'orangers.
-
-La chaumière était préservée par les bois des plus forts rayons du
-soleil; elle ne s'ouvrait qu'au couchant. Ses murs étaient couverts de
-vignes, de figuiers et de jasmins, et jamais Emilie n'avait trouvé des
-fleurs ni si grandes ni si parfumées. Des raisins mûrs pendaient autour
-de sa petite fenêtre; le gazon, sous les arbres, était émaillé de fleurs
-et d'herbes odorantes. A l'autre bord du petit ruisseau, dont le courant
-rafraîchissait le bocage, s'élevait un bosquet de citronniers et
-d'orangers; ce bosquet, presque en face de la fenêtre d'Emilie,
-augmentait les charmes de la vue. Le sombre de la verdure ajoutait aux
-effets de perspective. C'était pour Emilie un bosquet enchanté, dont les
-charmes successivement communiquèrent à son esprit quelque chose de leur
-douceur.
-
-Elle fut appelée à l'heure du déjeuner par la fille du paysan: c'était
-une jeune personne d'environ dix-sept ans, et d'un extérieur agréable.
-Emilie vit avec plaisir qu'elle semblait animée des plus pures
-affections de la nature; tous ceux qui l'entouraient annonçaient plus ou
-moins de mauvaises dispositions. Cruauté, férocité, finesse, duplicité;
-ce dernier caractère distinguait spécialement les traits du paysan et de
-sa femme. Maddelina parlait peu; mais ce qu'elle disait était dit d'une
-voix douce, accompagné d'un air modeste et complaisant qui intéressait
-Emilie. On la fit déjeuner à part avec Dorine, tandis qu'Ugo, Bertrand
-et leur hôte prenaient devant la porte un repas de jambon et de vins de
-Toscane. A peine fut-il fini, que Ugo, se levant à la hâte, alla
-chercher sa mule. Emilie sut alors qu'il allait retourner à Udolphe, et
-que Bertrand resterait à la chaumière. Cette circonstance ne la surprit
-pas, mais l'affligea.
-
-Quand Ugo fut parti, Emilie proposa une promenade dans les bois. On lui
-apprit qu'elle ne pourrait sortir sans être accompagnée de Bertrand.
-Elle aima mieux se retirer dans sa chambre.
-
-Préférant la solitude à la société des gens de la maison, Emilie dîna
-dans sa chambre, et Maddelina eut la permission de la servir. Sa
-conversation simple apprit à Emilie que le paysan et sa femme étaient
-depuis longtemps habitants de la chaumière; qu'elle était un présent de
-Montoni, et la récompense d'un service que lui avait rendu Marco, parent
-très-proche du vieux Carlo, son intendant.--Il y a tant d'années,
-signora, dit Maddelina, que j'en sais très-peu de chose; mais mon père,
-sans doute, fit un grand bien au signor, puisque ma mère a dit souvent
-que cette chaumière était le moins qu'on pût lui donner.
-
-Emilie écoutait ce détail avec un pénible intérêt. Il donnait une
-couleur effrayante au caractère de ce Marco. Un service que Montoni
-récompensait ainsi ne pouvait guère être que criminel. Elle croyait donc
-de plus en plus qu'elle n'était remise en de telles mains que pour un
-coup désespéré.--Savez-vous combien il y a de temps, dit Emilie, qui
-songeait à celui où la signora Laurentini avait disparu d'Udolphe;
-savez-vous combien il y a de temps que votre père a rendu au signor le
-service dont vous me parlez?
-
---Ce fut un peu avant d'habiter cette chaumière, répondit Maddelina; il
-y a environ dix-huit ans.
-
-C'était à peu près le temps où l'on disait que la signora Laurentini
-avait disparu. Il vint à l'esprit d'Emilie que Marco avait pu servir
-dans cette mystérieuse affaire, et peut-être avait pu seconder un
-meurtre. Cette horrible pensée la plongea dans une telle rêverie, que
-Maddelina s'éloigna sans qu'elle s'en aperçût, et elle resta longtemps
-étrangère à ce qui l'entourait.
-
-Elle resta seule jusqu'au soir; elle vit le soleil descendre à
-l'occident, dorer la cime des montagnes, et prolonger leur ombre dans la
-plaine; elle le vit étinceler sur les voiles flottantes, et se plonger
-au sein des flots. Au moment du crépuscule, sa rêverie plus douce la
-reporta vers Valancourt. Elle réunit les circonstances qui se liaient à
-la musique nocturne, et tout ce qui appuyait ses conjectures sur son
-emprisonnement au château. Confirmée dans l'idée qu'elle avait entendu
-sa voix, elle se remit à songer à ce triste séjour avec une douloureuse
-émotion et des regrets momentanés.
-
-Elle se jeta sur son petit lit, et céda enfin au sommeil. Un coup frappé
-à sa porte ne tarda pas à l'éveiller. Elle entendit une voix, et
-tressaillit de terreur. L'image de Bertrand, un stylet à la main,
-s'offrit à son cerveau troublé. Elle n'ouvrait point, ne répondait
-point, et gardait un profond silence. La voix enfin ayant tout bas
-répété son nom, elle demanda qui appelait.--C'est moi, signora, reprit
-la voix; c'était celle de Maddelina. De grâce, ouvrez la porte; n'ayez
-pas peur, c'est moi.
-
---Qui vous amène si tard, Maddelina? dit Emilie en la faisant
-entrer.--Chut! signora; pour l'amour de Dieu, ne faisons pas de bruit.
-Si l'on nous entendait, on ne me le pardonnerait pas. Mon père, ma mère
-et Bertrand sont couchés, dit-elle en refermant la porte. Je vous
-apporte à souper, signora. Vous n'avez pas soupé en bas. Ce sont des
-raisins, des figues, et un demi-verre de vin. Emilie la remercia, mais
-témoigna sa crainte qu'elle ne fût exposée au ressentiment de Dorine,
-quand on s'apercevrait que le fruit était ôté.--Reprenez-le, Maddelina,
-dit Emilie; je souffrirai moins en ne l'acceptant pas, que je n'aurais à
-souffrir si votre bonté mécontentait votre mère.
-
---O signora, il n'y a point de danger, reprit Maddelina. Ma mère ne s'en
-apercevra point. C'est de mon souper. Vous me rendriez malheureuse si
-vous me refusiez, signora. Emilie fut tellement attendrie de la
-générosité de cette bonne fille, qu'elle demeura sans réplique.
-Maddelina, qui la regardait, se méprit à son émotion.--Ne pleurez pas,
-signora, lui dit-elle. Ma mère est un peu vive; mais c'est bientôt
-passé. Ne le prenez pas si fort à coeur. Elle me gronde bien souvent,
-mais j'ai appris à le souffrir; et si je peux, quand elle a fini,
-m'échapper dans les bois et jouer des castagnettes, je l'oublie tout
-aussitôt.
-
-Emilie sourit malgré ses larmes. Elle dit à Maddelina qu'elle avait un
-bon coeur, et elle accepta son présent. Elle désirait beaucoup de savoir
-si Bertrand et Dorine avaient parlé de Montoni et de ses desseins en
-présence de Maddelina; mais elle se refusa à séduire cette innocente
-fille, et à lui faire trahir les secrets de ses parents. Quand elle se
-retira, Emilie la pria de venir chez elle aussi souvent qu'elle
-l'oserait, sans offenser sa mère. Maddelina le promit, et s'éloigna
-très-doucement.
-
-Plusieurs jours se passèrent. Emilie restait dans sa chambre. Maddelina
-venait seulement à ses repas. Sa douce physionomie, ses manières
-intéressantes, consolaient Emilie mieux que depuis deux mois elle ne
-l'avait été. Elle aimait sa chambre, qui semblait tenir au berceau; elle
-commençait à y goûter ce sentiment de sécurité qui nous attache
-naturellement à notre demeure. Pendant cet intervalle aussi, son esprit
-n'ayant reçu aucune secousse nouvelle de douleur ou de crainte, elle
-reprit assez de force pour jouir de ses lectures. Elle retrouva quelques
-esquisses, quelques feuilles de papier blanc, ses crayons, et se sentit
-en état de s'amuser, en choisissant quelques parties de l'agréable
-perspective qu'elle avait sous les yeux.
-
-Une belle soirée, à la suite d'un jour fort chaud, engagea enfin Emilie
-à essayer d'une promenade, quoique Bertrand dût l'y accompagner. Elle
-prit Maddelina, et sortit suivie de Bertrand, qui lui laissa le choix du
-chemin. Le temps était doux et frais; Emilie ne put voir sans plaisir la
-belle contrée qui l'entourait. Le ciel pur et brillant était d'un bleu
-d'azur, que doraient au couchant les derniers rayons de l'astre du jour.
-Des traits de feu frappaient encore la cime des plus grands arbres, et
-la pointe des roches les plus élevées. Emilie suivit le cours du
-ruisseau, marchant à l'ombre des bois qui le bordaient. Sur la rive
-opposée, quelques brebis blanches comme la neige décoraient la verdure.
-Au-delà se voyaient des bosquets de citronniers et d'orangers, chargés
-de fleurs et de fruits dorés. Emilie marcha vers la mer, qui
-réfléchissait tous les feux du couchant. La vallée se terminait à droite
-par un cap fort élevé, dont le sommet, élancé au-dessus des vagues,
-supportait une tour en ruines: elle servait alors de phare; ses créneaux
-brisés, les oiseaux de mer dont elle était le refuge, et qui
-voltigeaient autour d'elle, recevaient encore la lumière du soleil, dont
-le disque avait disparu sous les eaux; et les fondements de l'édifice,
-ainsi que le rocher qui lui servait de base, étaient déjà couverts des
-ombres du crépuscule.
-
-Arrivée à cette éminence, Emilie vit avec plaisir les rochers qui
-bordaient le rivage, et, regardant la mer, pensait à la France, pensait
-aux temps passés; elle désirait, oh! combien elle désirait que ces
-vagues la reportassent au pays de sa naissance!
-
---Ah! disait-elle, ce vaisseau, ce vaisseau qui fend si majestueusement
-les ondes, et dont les grandes voiles blanches se répètent sur leur
-miroir, peut-être est-il parti pour la France! Heureux navire! elle le
-regarda aller dans la plus violente émotion, jusqu'à ce que les ombres
-du soir eussent obscurci les lointains, et l'eussent dérobé à sa vue. Le
-bruit monotone des vagues augmentait la tendresse qui faisait couler ses
-pleurs. Ce fut longtemps l'unique son qui troublât les airs. Emilie
-côtoya le rivage. Tout à coup un choeur de voix se fit entendre. Elle
-s'arrête, elle écoute; mais elle craint de se faire voir. La première
-fois elle regarde Bertrand comme un protecteur. Il la suivait d'assez
-près en s'entretenant avec un homme. Rassurée par cette certitude, elle
-s'avance derrière un petit promontoire. La musique avait cessé: bientôt
-une voix de femme chanta seule. Emilie double le pas, elle tourne le
-rocher, et voit une baie couronnée de grands arbres. Elle y remarque
-deux groupes de paysans; l'un assis sous les berceaux, l'autre au bord
-de la mer, autour d'une jeune fille qui chantait, et tenait une
-guirlande qu'elle semblait prête à laisser tomber dans la mer.
-
-Après cette soirée, elle se promena souvent avec Maddelina; mais jamais
-sans la compagnie de Bertrand. Son esprit par degrés devint aussi
-tranquille que sa situation et les circonstances le permettaient. Le
-repos où elle vivait l'engageait à croire qu'on n'avait point de mauvais
-desseins contre elle; et, sans l'idée probable que Valancourt, en ce
-moment, habitait Udolphe, elle eût voulu rester à la chaumière, jusqu'à
-l'instant de retourner au lieu de sa naissance. Cependant, en
-réfléchissant aux motifs de Montoni pour la faire aller en Toscane, son
-inquiétude ne diminuait pas; elle ne pouvait croire que le seul intérêt
-de sa sûreté eût déterminé cette conduite.
-
-Emilie avait passé quelque temps dans la chaumière avant de se souvenir
-que, dans son départ précipité, elle avait laissé à Udolphe ceux des
-papiers de sa tante qui étaient relatifs aux propriétés du Languedoc. Ce
-souvenir lui fit de la peine, mais à la fin elle espéra que, dans le
-lieu obscur où ils étaient cachés, ils échapperaient aux recherches de
-Montoni.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII.
-
-
-Retournons pour un moment à Venise, où le comte Morano gémit sous une
-complication de malheurs. Bientôt après son arrivée dans cette ville, il
-avait été arrêté par ordre du sénat; et, sans savoir de quoi il était
-accusé, il avait été mis dans une prison si rigoureuse, que les
-recherches de ses amis n'avaient pu les aider à retrouver sa trace. Il
-n'avait pu deviner à quel ennemi il devait sa captivité, à moins que ce
-ne fût à Montoni, sur lequel ses soupçons s'arrêtaient. Ils étaient
-non-seulement probables, mais encore très-fondés.
-
-Dans l'affaire de la coupe empoisonnée, Montoni avait soupçonné Morano;
-mais, ne pouvant acquérir le degré de preuve nécessaire à la conviction
-de ce crime, il avait eu recours à d'autres genres de vengeance, et
-espéré beaucoup de ses persécutions. Il employa une personne à laquelle
-il croyait pouvoir se fier pour jeter une lettre d'accusation dans le
-dépôt des dénonciations secrètes, ou gueules de lion, qui se trouve à la
-galerie du doge, et sert à recevoir les avis anonymes relatifs aux
-personnes qui conspirent contre l'Etat.
-
-Morano avait encouru le ressentiment des principaux membres de l'Etat:
-ses manières l'avaient rendu importun à plusieurs; l'ambition, la
-hauteur qu'il dévoilait trop souvent en public, le faisaient haïr des
-autres; on ne devait pas s'attendre à ce qu'aucune pitié modérât la
-rigueur d'une loi dont ses ennemis déterminaient l'application.
-
-Montoni pendant ce temps faisait tête à d'autres dangers. Son château
-était assiégé par des troupes qui semblaient décidées à tout oser, à
-tout souffrir pour triompher. La force de la place résista à une si
-violente attaque; la garnison fit une défense vigoureuse, et la disette
-que l'on éprouvait sur ces montagnes arides obligea les assaillants à la
-retraite.
-
-Quand Montoni se vit de nouveau paisible possesseur d'Udolphe, il envoya
-Ugo pour chercher Emilie; il avait voulu s'assurer d'elle dans un lieu
-moins exposé qu'un château où l'ennemi après tout pouvait pénétrer. La
-tranquillité rétablie, il était impatient de la tenir dans les murailles
-d'Udolphe. Il chargea Ugo d'aider Bertrand à la ramener au château.
-Forcée de partir, Emilie dit un tendre adieu à la douce Maddelina. Elle
-avait passé quinze jours en Toscane, et y avait goûté un intervalle de
-repos; elle en avait besoin pour remettre ses esprits, elle s'en vit
-enlever à regret. Elle remonta les Apennins; de leurs hauteurs elle jeta
-un long et triste regard sur la contrée charmante qui s'étendait à ses
-pieds, et sur cette Méditerranée dont elle avait tant désiré que les
-vagues la reportassent en France; mais le chagrin qu'elle sentait en
-retournant au théâtre de ses souffrances était néanmoins adouci par
-l'idée que Valancourt l'habitait. Elle trouvait une consolation dans la
-pensée d'être près de lui, quoique sans doute il fût prisonnier.
-
-Il était tard quand elle partit de la chaumière, et la nuit était déjà
-close avant qu'elle arrivât au voisinage d'Udolphe. La nuit était
-très-sombre, et la lune ne brillait que par intervalles. Les voyageurs
-marchaient à la clarté d'une torche que portait Ugo. Emilie méditait sur
-sa situation. Bertrand et Ugo anticipaient sur le plaisir d'un bon
-souper et d'un bon feu; ils avaient remarqué la différence du climat
-chaud de Toscane à l'air piquant de ces régions élevées. Emilie fut
-enfin réveillée de sa rêverie par le son de l'horloge du château; elle
-ne put l'entendre sans un certain frémissement. Plusieurs coups se
-succédèrent, et le son, répété par mille échos, se perdit en murmures.
-Son imagination frappée crut entendre marquer l'instant d'une effroyable
-catastrophe.
-
---C'est la vieille horloge, dit Bertrand; elle y est encore! les canons
-ne l'ont pas fait taire!
-
---Non! dit Ugo; elle ronflait aussi bien qu'eux au milieu de leur
-fracas: elle sonna au travers du feu le plus vif que j'aie jamais vu. Je
-comptais bien que l'ennemi lui donnerait quelque leçon; mais elle a
-échappé aussi bien que sa tour.
-
-La route tournait autour d'une montagne. Les voyageurs virent enfin le
-château; il se trouvait en perspective à l'extrémité du vallon. Un rayon
-de la lune le découvrit, et l'obscurité le déroba aussitôt. Ce faible
-aperçu avait suffi pour percer le coeur d'Emilie. Les murs massifs et
-ténébreux lui présentaient l'idée terrible de l'empoisonnement, et d'une
-longue souffrance. Cependant à mesure qu'elle avançait, quelque mélange
-d'espérance diminuait sa terreur. Ce lieu était assurément la résidence
-de Montoni; mais il était possible aussi qu'il fût celle de Valancourt.
-Elle ne pouvait se rapprocher de l'endroit où il pouvait être sans
-éprouver un mouvement de joie et d'espoir.
-
-Les voyageurs continuèrent de suivre le vallon: Emilie, au clair de la
-lune, revit les tours et les antiques murailles; sa clarté, devenue plus
-forte, lui permit de remarquer les ravages causés par le siége et les
-fortifications renversées. On était au pied du rocher sur lequel Udolphe
-était bâti. De lourds débris avaient roulé jusque dans le bois par
-lequel on montait, et se trouvaient mêlés de terre et d'éclats de roches
-qu'ils avaient entraînés. Les bois aussi avaient beaucoup souffert des
-batteries placées au-dessus, parce que l'ennemi avait voulu s'en faire
-un abri contre le feu des remparts. Plusieurs des plus beaux arbres
-étaient à bas; d'autres, jusqu'à une grande distance, étaient
-entièrement dépouillés de leurs branches supérieures.--Il faut
-descendre, dit Ugo, et conduire nos mules par la bride jusqu'au haut de
-la montagne; autrement, nous pourrions tomber dans quelques-uns des
-trous qu'ont faits les boulets; il n'en manque pas. Donnez-moi la
-torche, dit Ugo, quand on fut descendu: prenez garde de vous heurter; le
-terrain n'est pas encore balayé d'ennemis.
-
---Comment! s'écria Emilie, y a-t-il encore des ennemis?
-
---Oui, dit Ugo. Je ne sais pas comment cela est à présent; mais en
-revenant, j'ai trouvé deux ou trois corps gisant auprès des arbres.
-
-Le bruit confus du canon, des tambours, des trompettes, les gémissements
-des vaincus, les cris d'allégresse des vainqueurs, avaient fait place à
-un silence si complet, qu'il semblait que la mort eût triomphé tout à la
-fois et des vainqueurs et des vaincus. Le délabrement d'une des tours du
-portail ne confirmait nullement la forfanterie d'Ugo, qui avait parlé
-d'une lâche fuite. Il était évident que l'ennemi avait tenu, et qu'il
-avait causé un grand désordre avant sa retraite. Autant qu'un clair de
-lune vaporeux permettait d'en juger, la tour était ouverte de tous
-côtés, et ses fortifications étaient presque toutes renversées.
-
-On arriva enfin aux portes du château. Bertrand, apercevant une lumière
-dans la chambre du portail, appela fort haut. Le soldat regarda, et
-demanda qui c'était.--Je vous amène un prisonnier, dit Ugo; ouvrez la
-porte, et laissez-nous entrer.
-
-Emilie entendit descendre, tomber les chaînes, et tirer les verrous
-d'une petite porte par laquelle on entra. Le soldat tenait la lampe fort
-bas, pour montrer le pas de la porte. Emilie se retrouva sous cette
-arcade ténébreuse, et elle entendit fermer ce guichet qui semblait à
-jamais la séparer du monde. Elle pénétra dans la première cour du
-château; elle revit son enceinte spacieuse et solitaire avec une sorte
-de désespoir.
-
-Ils traversèrent la seconde cour, et ils se trouvèrent à la porte du
-vestibule; le soldat leur donna le bonsoir, et retourna à son poste.
-Pendant qu'on attendait, Emilie considérait comment elle éviterait la
-vue de Montoni, et pourrait se retirer à son ancien appartement sans
-être aperçue; elle frémissait de rencontrer si tard, ou lui, ou
-quelqu'un de sa compagnie. Le train qui se faisait au château était
-alors tellement bruyant, qu'Ugo frappait à la porte sans pouvoir se
-faire entendre des domestiques. Cette circonstance augmenta les alarmes
-d'Emilie, et lui laissa le temps de délibérer. Elle pouvait peut-être
-arriver au grand escalier; mais elle ne pouvait regagner sa chambre sans
-lumière.
-
-Elle se glissa dans un passage à gauche, ne croyant point avoir été
-aperçue; mais à l'instant une lumière brillant à l'autre extrémité, la
-jeta dans un nouvel effroi. Elle s'arrêta, hésita, et reconnut Annette;
-elle se hâta de la rejoindre, mais son imprudence lui causa une nouvelle
-crainte. Annette en la voyant fit un cri de joie, et fut quelques
-minutes avant de pouvoir ou se taire ou relâcher Emilie de l'étroit
-embrassement où elle la tenait. Emilie à fin lui fit comprendre son
-danger. Elles se sauvèrent dans la chambre d'Annette, qui se trouvait
-très-écartée des autres. Aucune crainte néanmoins ne pouvait faire taire
-Annette.--O ma chère demoiselle, disait-elle en marchant, que de peurs
-j'ai eues! Ah! j'ai cru mourir cent fois. Je ne croyais pas vivre assez
-pour vous revoir. Je n'ai jamais été si contente de voir quelqu'un, que
-je le suis de vous retrouver.--Paix! criait Emilie, nous sommes
-poursuivies, c'est l'écho de leurs pas.--Non, mademoiselle, disait
-Annette, c'est une porte que l'on ferme; le son court sous les voûtes,
-et l'on y est souvent trompé. Quand on ne ferait que dire un mot, cela
-retentit comme un coup de canon.--Il est donc, disait Emilie, bien
-essentiel de nous taire. De grâce, ne parlons pas avant d'être à votre
-chambre. Elles s'y trouvèrent enfin sans avoir rien rencontré. Annette
-ouvrit la porte, et Emilie se mit sur le lit pour reprendre un peu de
-force et de respiration. Sa première demande fut si Valancourt n'était
-pas prisonnier. Annette lui répondit qu'elle n'avait pu le savoir, mais
-qu'elle était certaine qu'il y avait plusieurs prisonniers au château.
-Ensuite elle commença, à sa manière, à raconter le siége, ou plutôt le
-détail des terreurs et de toutes les souffrances qu'elle avait éprouvées
-pendant l'attaque.--Mais, ajouta-t-elle, quand j'entendis les cris de
-victoire sur les remparts, je crus que nous étions tous pris, et je me
-tenais pour perdue. Au lieu de cela, nous avions chassé les ennemis.
-J'allai à la galerie du nord, et j'en vis un grand nombre qui s'enfuyait
-dans les montagnes. Au reste, on peut dire que les remparts sont en
-ruines. C'était affreux de voir dans les bois au-dessous tant de
-malheureux entassés, que leurs camarades retiraient. Pendant le siége,
-monsieur était ici, il était là, il était partout à la fois, à ce que
-m'a dit Ludovico. Pour moi, Ludovico ne me laissait rien voir. Il
-m'enfermait souvent dans une chambre au milieu du château. Il
-m'apportait à manger, et venait causer avec moi aussi souvent qu'il le
-pouvait. Je l'avoue, sans Ludovico je serais sûrement morte tout de bon.
-
---Eh bien, Annette, dit Emilie, comment vont les affaires depuis le
-siége?
-
---Oh! il se fait un fracas terrible, reprit Annette; les signors ne font
-autre chose que manger, boire et jouer. Ils tiennent table toute la
-nuit, et jouent entre eux toutes ces riches et belles choses qu'ils ont
-fait apporter dans le temps qu'ils allaient au pillage ou à quelque
-chose d'approchant. Ils ont des querelles épouvantables sur la perte et
-sur le gain; le fier signor Verezzi perd toujours, à ce qu'ils disent.
-Le signor Orsino le gagne; cela le fâche, et ils ont des altercations.
-Toutes les belles dames sont encore dans le château, et je vous avoue
-qu'elles me font peur, quand il m'arrive d'en rencontrer.
-
---Sûrement, Annette, dit Emilie en tressaillant, j'entends du bruit,
-écoutez.--Non, mademoiselle, dit Annette; ce n'est que le vent dans la
-galerie. Je l'entends souvent, quand il ébranle les vieilles portes à
-l'autre bout. Mais pourquoi ne vous couchez-vous pas, mademoiselle; vous
-n'avez pas envie de rester ainsi toute la nuit? Emilie s'étendit sur la
-couchette, et pria Annette de laisser brûler la lampe. Annette se mit
-ensuite à côté d'elle; mais Emilie ne pouvait dormir, et elle croyait
-toujours entendre quelque bruit. Annette essayait de lui persuader que
-c'était le vent; on distingua des pas auprès de la porte. Annette allait
-sauter du lit; Emilie la retint, et écouta avec elle dans l'angoisse de
-l'attente. Les pas ne s'éloignaient pas de la porte; on mit la main sur
-la serrure, et l'on appela.--Pour l'amour de Dieu, Annette, ne répondez
-pas, dit Emilie doucement, restez tranquille. Nous devrions éteindre
-notre lampe, sa clarté nous trahira.--Vierge Marie! s'écria Annette,
-sans songer à la discrétion: je ne resterais pas à présent dans
-l'obscurité pour l'or du monde. Pendant qu'elle parlait, la voix devint
-plus forte, et répéta le nom d'Annette.--Sainte Vierge! s'écria Annette
-tout à coup; ce n'est que Ludovico. Elle se levait pour ouvrir la porte,
-mais Emilie l'en empêcha, jusqu'à ce qu'elle fût plus certaine qu'il
-était seul. Annette lui parla quelque temps, et il lui dit que l'ayant
-laissé sortir pour aller trouver Emilie, il venait la renfermer de
-nouveau. Emilie tremblait qu'on ne les surprît, s'ils continuaient de
-causer au travers de la porte; elle consentit qu'Annette le fît entrer.
-Le jeune homme parut, et sa physionomie franche et ouverte confirma
-l'opinion favorable que ses soins pour Annette avaient fait concevoir à
-Emilie. Ludovico offrit de passer la nuit dans une chambre du corridor
-qui tenait à celle d'Annette, et de les défendre à la première alarme.
-
-[Illustration: Ludovico.]
-
-Dès le matin, Emilie eut un long entretien avec Ludovico; elle apprit de
-lui des circonstances relatives au château, et reçut des ouvertures sur
-les projets de Montoni, qui ne tirent qu'augmenter son effroi. Elle
-montra une grande surprise de ce que Ludovico, qui paraissait si touché
-de la triste position où elle se trouvait dans le château, consentait à
-y demeurer. Il l'assura que ce n'était pas son intention d'y rester, et
-elle hasarda de lui demander s'il voudrait seconder sa fuite. Ludovico
-lui assura qu'il était prêt à la tenter, mais il lui représenta les
-difficultés de l'entreprise; sa perte certaine en serait la suite, si
-Montoni les atteignait avant qu'ils fussent hors des montagnes. Il
-promit néanmoins d'en chercher avec soin les occasions, et de travailler
-à un plan d'évasion.
-
-Emilie en ce moment lui confia le nom de Valancourt, et le pria de
-s'informer si, dans les prisonniers, il s'en trouvait un de ce nom. Le
-faible espoir que ranima cette conversation, détourna Emilie de traiter
-sur-le-champ avec Montoni; elle se détermina, si cela était possible, à
-retarder son entrevue jusqu'au moment où elle aurait appris quelque
-chose de Ludovico, et à ne faire sa cession que si tous les moyens de
-fuir étaient impraticables. Elle y rêvait, quand Montoni, revenu de son
-ivresse, l'envoya demander sur-le-champ. Elle obéit: il était
-seul.--J'apprends, dit-il, que vous n'avez pas été cette nuit dans votre
-chambre: où l'avez-vous passée?--Emilie lui détailla quelques
-circonstances de sa frayeur, et lui demanda sa protection pour en
-prévenir le retour.--Vous connaissez les conditions de ma protection,
-lui dit-il; si réellement vous en faites cas, vous ferez en sorte de
-vous l'assurer. Cette déclaration précise qu'il ne la protégerait que
-sous conditions pendant sa captivité dans le château, convainquit Emilie
-de la nécessité de se rendre; mais d'abord elle lui demanda s'il
-permettrait son départ immédiatement après qu'elle aurait signé
-l'abandon. Il le promit solennellement, et lui présenta le papier, par
-lequel elle lui transportait tous ses droits.
-
-Elle fut longtemps incapable de signer, son coeur était si déchiré par
-divers intérêts opposés; elle allait renoncer à la félicité de sa vie, à
-l'espérance qui l'avait soutenue pendant une si longue suite
-d'adversités.
-
-Montoni lui répéta les conditions de son obéissance; il lui observa de
-nouveau que ses moments étaient précieux; elle prit le papier et le
-signa. A peine avait-elle fini, qu'elle retomba sur sa chaise; mais,
-bientôt remise, elle le pria d'ordonner son départ, et de lui laisser
-emmener Annette. Montoni sourit alors.--Il était nécessaire de vous
-tromper, dit-il, c'était l'unique moyen de vous faire agir
-raisonnablement: vous partirez, mais pas à présent. Il faut d'abord que
-je prenne possession de ces biens; quand cela sera fait, vous pourrez,
-si vous voulez, retourner en France.
-
-La froide scélératesse avec laquelle il violait un engagement formel
-qu'il venait de prendre, mit Emilie au désespoir; elle demeura certaine
-que son sacrifice n'aurait aucune utilité, et qu'elle resterait
-prisonnière; elle n'avait point de mots pour exprimer ses sentiments, et
-sentait bien que tout discours serait sans effet; elle regardait Montoni
-de la manière la plus touchante. Il détourna les yeux, et la pria de se
-retirer. Incapable de le faire, elle se jeta sur une chaise près de la
-porte, et poussa de profonds soupirs sans trouver de larmes ni de
-paroles.
-
---Pourquoi vous livrer à cette douleur d'enfant? lui dit-il.
-Efforcez-vous de supporter avec courage ce que maintenant vous ne pouvez
-éviter. Vous n'avez aucun mal réel à pleurer; prenez patience, et l'on
-vous renverra en France. A présent retournez chez vous.
-
---Je n'ose pas, monsieur, reprit-elle, je n'ose pas aller dans un lieu
-où le signor Verezzi peut s'introduire.--Ne vous ai-je pas promis de
-vous protéger? dit Montoni.--Vous l'avez promis, monsieur! dit Emilie en
-hésitant.--Ma promesse n'est-elle pas bien suffisante? ajouta-t-il avec
-sévérité.--Rappelez-vous votre première promesse, signor, dit Emilie
-tremblante, et vous jugerez vous-même du cas que je dois faire de
-l'autre!--Prenez garde, dit Montoni en colère, que je ne vous annonce
-que je ne vous protégerai pas! Retirez-vous avant que je rétracte ma
-promesse; vous n'avez rien à craindre dans votre appartement. Emilie se
-retira lentement; mais quand elle fut dans la salle, la crainte de
-rencontrer Verezzi ou Bertolini, lui fit doubler le pas malgré son
-excessif accablement, et elle se rendit dans sa chambre. Elle examina
-avec crainte si personne n'y était caché; elle ferma ensuite la porte,
-et se plaça près d'une fenêtre; elle y resta pour ranimer ses esprits
-abattus.
-
-Ce triste jour se passa comme tant d'autres s'étaient écoulés, dans la
-même chambre. Quand la nuit vint, Emilie se serait retirée chez Annette,
-si un plus fort intérêt ne l'eût retenue chez elle, en dépit de ses
-frayeurs: quand tout serait calme et que l'heure ordinaire serait venue,
-Emilie se proposait d'attendre le retour de la musique. Ces accords ne
-pouvaient l'assurer positivement que Valancourt fût dans le château;
-mais ils pouvaient confirmer son idée, et lui procurer une consolation
-si nécessaire à son accablement actuel.
-
-La nuit était fort orageuse; les bâtiments du château résistaient aux
-ouragans avec la fermeté d'un roc. De longs gémissements semblaient
-traverser les airs; et c'est ainsi que, dans les tempêtes et au milieu
-de la désolation de la nature, les coeurs affligés s'abusent. Emilie
-entendit, comme à l'ordinaire, les sentinelles qui se rendaient à leurs
-postes; et regardant de sa fenêtre, elle vit que la garde était doublée.
-Cette précaution lui parut nécessaire, lorsqu'elle eut remarqué le
-délabrement des murailles. Le bruit qu'elle connaissait de la marche des
-soldats, celui de leurs voix éloignées, qui s'approchait et se perdait
-au gré des vents, rappelèrent à sa mémoire les sensations pénibles
-qu'elle en avait reçues la première fois.
-
-Emilie écoutait avec respect, avec espoir, avec effroi; elle retrouva la
-douceur mélodieuse du luth et de la voix qu'elle connaissait. Convaincue
-que les sons partaient d'en bas, elle se pencha pour découvrir une
-lumière; mais les fenêtres, en bas aussi bien qu'au-dessus, étaient
-enfoncées à tel point dans les murs épais du château, qu'elle ne pouvait
-les voir ni saisir même la clarté faible qui brillait sans doute
-derrière leurs barreaux. Elle essaya d'appeler; le vent portait sa voix
-à l'extrémité de la terrasse; la musique continuait; et, dans les
-intervalles du vent, on en entendait les accords. Soudain elle crut
-entendre un bruit dans sa chambre même; elle se retira précipitamment de
-la fenêtre; et, le moment d'après, elle distingua la voix d'Annette à sa
-porte. Elle jugea que c'était elle qu'elle avait entendue, et lui
-ouvrit.--Allez doucement jusqu'à la fenêtre, Annette, lui dit-elle, et
-écoutez avec moi; la musique est de retour.--Elles se turent, la mesure
-changea; Annette s'écria:--Vierge Marie! je connais cette chanson; c'est
-une chanson française, une des chansons favorites de mon cher pays.
-C'était la ballade qu'Emilie avait entendue la première fois, mais non
-pas celle de la pêcherie de Gascogne.--C'est un Français qui chante, dit
-Annette; ce doit être M. Valancourt.--Paix, Annette, dit Emilie; ne
-parlez pas si haut, on pourrait nous entendre.--Qui? le chevalier? dit
-Annette.--Non, dit Emilie tristement; mais quelqu'un pourrait nous
-trahir près de M. Montoni. Pourquoi penseriez-vous que c'est M.
-Valancourt qui chante? Mais, chut! la voix devient plus forte.
-En reconnaissez-vous le son? Je crains de m'en fier à mon
-jugement.--Mademoiselle, reprit Annette, je n'ai jamais ouï chanter le
-chevalier.--Emilie fut affligée de savoir que l'unique motif d'Annette,
-pour croire que c'était Valancourt, fût que le musicien était Français.
-Bientôt après elle entendit la romance de la pêcherie; elle distingua
-son nom si souvent répété, qu'Annette elle-même l'entendit. Emilie
-trembla, retomba sur sa chaise, et Annette appela tout haut: Monsieur
-Valancourt! monsieur Valancourt! Emilie essayait de la retenir; elle
-criait toujours plus fort, et tout à coup la voix et l'instrument
-cessèrent. Emilie écouta quelque temps dans une attente insupportable.
-Personne ne répondit.--Cela ne fait rien, mademoiselle, dit Annette;
-c'est le chevalier, et je veux lui parler.--Non, non, Annette, dit
-Emilie; je veux moi-même lui parler. Si c'est lui, il reconnaîtra ma
-voix, il parlera. Qui est-ce, dit-elle, qui chante si tard?
-
-Il se fit un très-long silence. Elle répéta et distingua de faibles
-accents; mais le vent les confondit: d'ailleurs, ils venaient de si
-loin; ils passèrent si vite, qu'elle pouvait à peine les entendre,
-beaucoup moins en distinguer le sens, ou en reconnaître la voix. Après
-une nouvelle pause, Emilie appela encore: elles entendirent une voix
-aussi faible qu'auparavant; elles s'aperçurent que la force et la
-direction du vent n'étaient pas les seules causes qui l'étouffassent. La
-profondeur des fenêtres nuisait plus que la distance.
-
-Emilie et Annette se tinrent longtemps à la fenêtre; mais tout resta
-dans le calme. Elles n'entendirent ni le luth ni la voix, et Emilie se
-trouva aussi oppressée de la joie qu'elle l'avait été par le sentiment
-de ses malheurs. Elle traversait la chambre à pas précipités, appelant à
-demi-voix Valancourt, et retournait à la fenêtre, où elle n'entendait
-que le murmure du vent dans l'épaisseur des bois.
-
-Le matin commençait à éclairer les fenêtres, et le vent s'était calmé.
-Emilie regarda les bois encore obscurs, et les montagnes qui
-commençaient à se colorer: elle vit tout le paysage dans une paix
-profonde après une horrible tourmente. Les bois étaient sans mouvement;
-les nuages, que le jour, encore douteux, commençait à rendre
-transparents, semblaient à peine se mouvoir dans l'atmosphère. Un
-soldat, à pas mesurés, se promenait sur la terrasse: deux autres, plus
-éloignés, fatigués de leur garde, dormaient au bord du parapet. Emilie
-respira les parfums de l'air et de la végétation, ranimée par la pluie
-de la nuit; elle écouta encore, cherchant à entendre quelques sons de
-musique, n'entendit rien, ferma sa fenêtre, et alla chercher un peu de
-repos.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII.
-
-
-Plusieurs jours se passèrent dans l'attente. Ludovico avait seulement
-appris par des soldats qu'il se trouvait un prisonnier dans
-l'appartement indiqué, que ce prisonnier était Français, et qu'il avait
-été pris dans une escarmouche qui avait eu lieu avec un détachement de
-ses compatriotes. Durant cet intervalle, Emilie échappa aux persécutions
-en se confinant dans sa chambre. Quelquefois, le soir, elle se promenait
-dans le corridor. Montoni paraissait respecter sa dernière promesse,
-quoiqu'il eût violé la première. Elle ne pouvait attribuer son repos
-qu'à la faveur de sa protection. Elle s'en tenait alors si assurée,
-qu'elle ne désirait pas de quitter le château avant d'obtenir quelque
-certitude au sujet de Valancourt. Elle l'attendait sans que jusqu'alors
-cette attente lui coûtât de sacrifice; aucune circonstance n'avait rendu
-sa fuite probable.
-
-Une semaine s'écoula avant que Ludovico rentrât dans la prison.
-
-Enfin Ludovico lui dit qu'il avait revu le chevalier; que celui-ci
-l'avait engagé à se confier au gardien de sa prison, dont il avait déjà
-éprouvé la bienveillance, et qui lui avait accordé la permission d'aller
-une demi-heure dans le château, la nuit suivante, quand Montoni et ses
-compagnons seraient ensevelis dans le plaisir. Cela est honnête,
-assurément, ajouta Ludovico; mais Sébastien sait bien qu'il ne court
-aucun risque en laissant sortir le prisonnier, car s'il peut échapper
-aux barreaux et aux portes de fer, il faudra qu'il soit bien habile. Le
-chevalier m'a envoyé à vous, signora, pour vous demander de permettre
-qu'il vous voie cette nuit, ne fût-ce qu'un moment: il ne pourrait plus
-vivre sous le même toit sans vous voir; quant à l'heure, il ne peut la
-spécifier: elle dépend des circonstances (comme vous le disiez,
-signora). Il vous prie de choisir le lieu, parce que vous devez savoir
-celui où vous serez le plus en sûreté.
-
-Emilie était si agitée par l'espoir si prochain de revoir Valancourt,
-qu'il se passa du temps avant qu'elle pût répondre ou déterminer un
-endroit propre au rendez-vous. Enfin elle n'en vit aucun qui lui promît
-autant de sécurité que son corridor.--A minuit, dit-elle à Ludovico.
-
-Enfin l'horloge sonna minuit. Elle ouvrit sa porte pour écouter s'il se
-faisait quelque bruit dans le château. Elle entendit seulement, dans le
-lointain, les bruyants éclats d'une conversation animée, que les échos
-prolongeaient sous les voûtes. Elle jugea que Montoni et tous ses hôtes
-étaient à table.--Ils sont occupés pour la nuit, se dit-elle, et
-Valancourt sera bientôt ici. Elle referma doucement sa porte, et
-parcourut sa chambre avec l'agitation de l'impatience. Elle allait à sa
-fenêtre écouter si le luth résonnait. Tout gardait le silence; son
-émotion croissait à chaque moment. Incapable de se soutenir, elle
-s'assit auprès de sa fenêtre. Annette, qu'elle avait retenue, était
-pendant ce temps-là aussi bavarde que de coutume; mais à peine Emilie
-entendit-elle un seul mot de ses discours. Elle avança la tête hors de
-la fenêtre, et alors elle entendit le luth qui rendait une expression
-touchante, et que la voix accompagnait.
-
-Emilie ne put retenir des larmes de joie et de tendresse. Quand la
-romance fut achevée, elle la considéra comme un signal; il annonçait que
-Valancourt allait sortir. Bientôt elle entendit marcher; c'étaient les
-pas vifs et légers de l'Espérance. Elle pouvait à peine se soutenir. On
-ouvrit la porte; elle courut au-devant de Valancourt, et se trouva entre
-les bras d'un homme qu'elle n'avait jamais vu. La figure, le son de voix
-de l'étranger, tout à l'instant la détrompa; elle tomba sans
-connaissance.
-
-En revenant à elle, elle se trouva soutenue par cet homme, qui la
-considérait avec une vive expression de tendresse et d'inquiétude. Elle
-n'avait de force, ni pour répondre, ni pour interroger. Elle ne fit
-aucune question, fondit en larmes, et se dégagea de ses bras. L'étranger
-changea de physionomie. Surpris, consterné, il regardait Ludovico pour
-chercher quelque éclaircissement; mais Annette lui donna l'explication
-que Ludovico même cherchait.--Oh! monsieur, s'écria-t-elle en
-sanglotant, monsieur, vous n'êtes pas l'autre chevalier. Nous attendions
-M. de Valancourt. Ce n'est pas vous. Ah! Ludovico, avez-vous pu nous
-tromper ainsi? Ma pauvre maîtresse ne s'en relèvera jamais! jamais!
-L'étranger, qui semblait fort agité, essaya de lui parler; mais les mots
-expirèrent sur ses lèvres; et frappant son front de sa main, comme dans
-un soudain désespoir, il se retira tout à coup à l'autre bout du
-corridor.
-
-Annette sécha ses larmes; et s'adressant à Ludovico:--Peut-être, après
-tout, lui dit-elle, l'autre chevalier n'est pas celui-ci. Peut-être le
-chevalier Valancourt est-il encore en bas? Emilie leva la tête.--Non,
-répliqua Ludovico; M. de Valancourt ne fut jamais là-bas, si ce cavalier
-n'est pas lui. Si vous aviez eu la bonté de me confier votre nom,
-monsieur, dit-il à l'étranger, cette méprise n'eût point eu lieu.--Il
-est vrai, lui dit l'étranger en mauvais italien; mais il était fort
-important pour moi que mon nom demeurât ignoré de Montoni. Madame,
-ajouta-t-il, en s'adressant en français à Emilie, permettez-moi un mot
-d'apologie pour la peine que je vous occasionne. Souffrez que j'explique
-à vous seule et mon nom et les circonstances qui m'ont jeté dans
-l'erreur. Je suis Français, je suis votre compatriote. Nous nous
-trouvons dans une terre étrangère. Emilie essaya de se remettre. Elle
-hésitait pourtant à lui accorder sa demande; à la fin elle pria Ludovico
-d'aller attendre sur l'escalier; elle retint Annette, et dit à
-l'étranger que cette fille entendait mal l'italien, et qu'il pourrait
-lui communiquer en cette langue ce qu'il désirait lui confier. Ils se
-retirèrent dans une extrémité du corridor, et l'étranger lui dit, avec
-un long soupir:--Ma famille, madame, ne doit pas vous être étrangère. Je
-m'appelle Dupont; mes parents vivaient à quelques lieues de la vallée,
-et j'ai eu le bonheur de vous rencontrer quelquefois en visites dans le
-voisinage. Je ne vous offenserai point en vous répétant combien vous
-avez su m'intéresser, combien j'aimais à m'égarer dans les lieux que
-vous fréquentiez! combien j'ai visité votre pêcherie favorite, et
-combien je gémissais alors des circonstances qui m'empêchaient de vous
-déclarer ma passion! Je ne vous expliquerai pas comment je succombai à
-la tentation, et devins possesseur d'un trésor pour moi sans prix; un
-trésor que je confiai, il y a quelques jours, à votre messager, dans un
-espoir bien différent de celui qui me reste aujourd'hui. Je ne
-m'étendrai pas sur ces détails. Laissez-moi implorer votre pardon; et le
-portrait que si mal à propos j'ai rendu, votre générosité en excusera le
-vol, et me le restituera. Mon crime lui-même est devenu ma punition. Ce
-portrait que j'ai dérobé a nourri une passion qui doit encore être mon
-tourment.
-
-Emilie voulut l'interrompre.--Je laisse, monsieur, à votre conscience à
-décider si, après ce qui vient d'arriver au sujet de M. Valancourt, je
-dois vous rendre ce portrait. Ce ne serait pas une action généreuse.
-Vous le reconnaîtrez vous-même, et vous me permettrez d'ajouter que ce
-serait me faire une injure que d'insister pour l'obtenir. Je me trouve
-honorée de l'opinion flatteuse que vous avez conçue de moi. Mais... Elle
-hésita; la méprise de ce soir me dispense de vous en dire
-davantage.--Oui, madame; hélas! oui, répliqua l'étranger. Accordez-moi
-du moins de vous montrer mon désintéressement, si ce n'est pas mon
-amour. Acceptez les services d'un ami, et ne me refusez pas la
-récompense d'avoir tenté du moins de mériter votre reconnaissance.--Vous
-la méritez déjà, monsieur, dit Emilie; le voeu que vous exprimez mérite
-tous mes remercîments. Excusez-moi si je vous rappelle le danger que
-vous courez en prolongeant cette entrevue. Ce sera une grande
-consolation pour moi, soit que vos tentatives échouent, soit qu'elles
-réussissent, d'avoir un compatriote généreux, disposé à me protéger.
-
---Vous êtes perdu, s'écria Ludovico; ce sont les gens de Montoni. Dupont
-ne répondit rien, mais soutint Emilie; et d'un air ferme et animé il
-attendit que ses adversaires parussent. L'instant d'après, Ludovico seul
-entra; il jeta à la hâte un coup d'oeil:--Suivez-moi, leur dit-il, si
-vous aimez la vie; nous n'avons pas un instant à perdre.
-
-Emilie demanda ce qui arrivait; où il fallait aller.--Je n'ai pas le
-temps de vous le dire, mademoiselle, reprit Ludovico; fuyez, fuyez.
-
-Emilie suivait, plus tremblante depuis qu'elle avait su que sa fuite
-dépendait d'un instant. Dupont la soutenait, et tâchait en marchant de
-ranimer son courage.--Parlez tout bas, monsieur, lui dit Ludovico, ces
-passages renvoient des échos par tout le bâtiment.--Prenez garde à la
-lumière, s'écriait Emilie; vous allez si vite, que le vent l'éteindra.
-
-Ludovico ouvrit une autre porte, derrière laquelle ils trouvèrent
-Annette, et descendirent quelques marches. Ludovico leur dit que ce
-passage conduisait à la seconde cour, et ouvrait sur la première. A
-mesure qu'ils avançaient, des sons tumultueux et confus, qui semblaient
-venir de la seconde cour, alarmèrent Emilie.--Non, mademoiselle, lui dit
-Ludovico, notre seul espoir est dans ce tumulte: tandis que les gens du
-château sont occupés de ceux qui arrivent, nous pourrons peut-être
-passer les portes sans qu'on nous aperçoive. Mais chut! ajouta-t-il en
-s'approchant d'une petite porte qui ouvrait sur la première cour. Restez
-ici un moment; je vais voir si les portes sont ouvertes, et s'il se
-trouve quelqu'un dans le chemin. Je vous prie, monsieur, éteignez la
-lumière si vous m'entendez parler, reprit Ludovico en donnant sa lampe à
-Dupont; et dans ce cas restez en silence.
-
-A ces mots, il sortit; et en fermant la porte ils écoutaient le bruit de
-ses pas. On n'entendait aucune voix dans la cour qu'il traversait,
-quoique la seconde retentît d'un bruit considérable.--Nous serons
-bientôt hors des murs, disait Dupont à Emilie. Soutenez-vous encore
-quelques moments; tout ira bien.
-
-Mais aussitôt ils entendirent Ludovico qui parlait haut, et
-distinguèrent aussi une autre voix. Dupont souffla vite la
-lampe.--Hélas! il est trop tard, s'écria Emilie, qu'allons-nous devenir?
-Ils écoutèrent encore, et s'aperçurent que Ludovico s'entretenait avec
-la sentinelle. Le chien d'Emilie, qui l'avait suivie depuis sa chambre,
-se mit à aboyer.--Le chien nous trahira, dit Dupont; il faut que je le
-tienne.--Je crains, dit Emilie, qu'il ne nous ait déjà trahis. Dupont le
-prit, et, pendant qu'ils écoutaient tous, ils entendirent Ludovico qui
-disait à la sentinelle: Je tiendrai votre place pendant ce
-temps-là.--Attendons une minute, répliqua la sentinelle, et vous n'aurez
-pas cet embarras. On va envoyer les chevaux aux écuries du voisinage; on
-refermera les portes, et je pourrai quitter un moment.--Je n'appelle pas
-cela un embarras, mon camarade, lui dit Ludovico: vous me rendrez le
-même service une autre fois. Allez, allez goûter de ce vin; les compères
-qui viennent d'arriver en boivent assez sans vous.
-
-Le soldat hésita, et appela dans la seconde cour pour savoir si l'on
-n'emmènerait pas les chevaux, et si l'on pourrait refermer les portes.
-Ils étaient tous trop occupés pour lui répondre, quand même ils
-l'auraient entendu.--Oui, oui, lui dit Ludovico, ils ne sont pas si
-fous; ils partagent tout entre eux. Si vous attendez que les chevaux
-partent, vous attendrez que le vin soit bu. J'ai pris ma part; mais
-puisque vous ne voulez pas de la vôtre, je ne sais pas pourquoi je ne
-chercherais pas à l'avoir.--Halte-là! s'il vous plaît, cria la
-sentinelle. Prenez ma place un instant, je ne serai pas long.
-
-Ludovico en liberté se hâta d'ouvrir le passage. Emilie succombait
-presque aux anxiétés que lui avait causées ce long colloque. Ludovico
-leur dit que la cour était libre. Ils le suivirent sans perdre un
-instant, et ils entraînèrent deux chevaux qui se trouvaient écartés de
-la seconde cour, et qui mangeaient dans la première quelques-unes des
-grandes herbes qui croissaient entre les pavés.
-
-Ils franchirent sans obstacle ces redoutables portes, et prirent la
-route qui conduisait aux bois. Emilie, M. Dupont, Annette, étaient à
-pied: Ludovico, sur un cheval, conduisait l'autre. Arrivés dans les
-bois, Emilie et Annette se mirent à cheval avec leurs deux protecteurs.
-Ludovico marcha le premier, et ils échappèrent aussi vite que le
-permettaient une route brisée, et la lune encore faible qui brillait au
-travers du feuillage.
-
-Emilie était si étonnée de ce départ soudain, qu'à peine osait-elle se
-croire éveillée: elle doutait néanmoins beaucoup si cette aventure se
-terminerait heureusement; et ce doute n'était que trop raisonnable.
-Avant d'être hors des bois, ils entendirent de grands cris apportés par
-le vent; et en sortant des bois ils virent plusieurs lumières qui
-cheminaient fort vite près du château. Dupont frappa son cheval, et avec
-un peu de peine il le força d'aller plus vite.
-
---Ah! pauvre bête! s'écria Ludovico, il doit être assez las. Il a été
-dehors tout le jour. Mais, signor, fuyons par ici; les lumières prennent
-cet autre chemin.
-
-Il donna un grand coup à son cheval, et tous deux se mirent au grand
-galop. Après une course assez longue, ils regardèrent derrière eux: les
-lumières étaient si éloignées, qu'à peine les distinguait-on; les cris
-avaient fait place au plus profond silence. Les voyageurs alors
-modérèrent leurs pas, et tinrent conseil sur la direction qu'ils
-devaient suivre. Ils se décidèrent à se rendre en Toscane, à tâcher de
-gagner la Méditerranée, et à s'embarquer promptement pour la France. M.
-Dupont avait le projet d'y accompagner Emilie, s'il pouvait découvrir
-que son régiment en eût repris la route.
-
-Ils étaient alors dans le chemin qu'Emilie avait suivi avec Ugo et
-Bertrand. Ludovico, le seul de la troupe qui connût les passages de ces
-montagnes, assura qu'un peu plus avant, à une croisière des chemins, ils
-en trouveraient un qui descendrait aisément en Toscane, et qu'à peu de
-distance on rencontrerait une petite ville où l'on pourrait se procurer
-les choses nécessaires au voyage.
-
-Occupés de leurs pensées, les voyageurs furent plus d'une heure en
-silence, sauf une question de temps à autre que faisait Dupont sur la
-route, ou une exclamation d'Annette sur un objet que le crépuscule ne
-laissait voir qu'imparfaitement. A la fin, on vit des lumières sur le
-revers d'une montagne; Ludovico ne douta pas qu'elles ne vinssent de la
-ville dont il avait parlé. Satisfaits de cette assurance, ses compagnons
-se replongèrent dans la rêverie; Annette l'interrompit la
-première.--Saint Pierre, dit-elle, où trouverons-nous de l'argent? Je
-sais que ni moi, ni ma maîtresse, nous ne possédons pas un sequin. M.
-Montoni y a mis bon ordre.
-
-Cette remarque produisit un examen qui se termina par un embarras fort
-sérieux. Dupont avait été dépouillé de presque tout son argent quand on
-l'avait fait prisonnier; il avait donné le reste à la sentinelle qui lui
-avait permis de sortir de la prison. Ludovico, qui depuis longtemps ne
-pouvait obtenir le payement de ses gages, avait à peine sur lui de quoi
-fournir aux premiers rafraîchissements dans la ville où ils arrivaient.
-
-Leur pauvreté était d'autant plus affligeante qu'elle pouvait les
-retenir plus longtemps dans les montagnes; et là, quoique dans une
-ville, ils pouvaient se croire encore presque au pouvoir de Montoni. Les
-voyageurs pourtant n'avaient d'autre parti que celui d'avancer et de
-tenter la fortune. Ils poursuivirent leur route à travers des vallons
-sauvages et obscurs, dont les forêts obstruaient quelquefois toute
-clarté, et ne la rendaient que par intervalles: lieux si déserts, qu'on
-doutait au premier coup d'oeil si jamais être humain y avait mis les
-pieds. Le chemin qu'ils tenaient pouvait confirmer cette erreur: des
-herbes hautes, une prodigieuse végétation, annonçaient que du moins les
-passants y étaient rares.
-
-A la fin, on entendit de très-loin les clochettes d'un troupeau: bientôt
-après ce fut le bêlement des brebis, et l'on reconnut le voisinage de
-quelque habitation humaine. Les lumières que Ludovico avait vues avaient
-été longtemps dérobées par de hautes montagnes. Ranimés par cette
-espérance, les voyageurs doublèrent le pas, et, sortant de leur défilé,
-ils découvrirent une des vallées pastorales des Apennins, faite pour
-donner l'idée de l'heureuse Arcadie. Sa fraîcheur, sa belle simplicité,
-contrastaient majestueusement avec les sommets neigeux des montagnes
-d'alentour.
-
-L'aube du matin blanchissait l'horizon: à peu de distance, sur le flanc
-d'une colline qui semblait naître aux premiers regards du jour, la
-petite troupe distingua la ville qu'elle cherchait, et à laquelle elle
-arriva bientôt. Ce ne fut pas sans peine qu'ils y trouvèrent asile et
-pour eux et pour leurs chevaux. Emilie demanda qu'on ne s'y arrêtât pas
-plus de temps qu'il ne serait nécessaire; sa vue excitait la surprise:
-elle était sans chapeau, et n'avait eu que le temps de prendre un voile.
-Elle regrettait le dénûment d'argent qui ne lui permettait pas de se
-procurer cet article essentiel.
-
-Ludovico examina sa bourse, elle ne pouvait suffire à payer le
-rafraîchissement. Dupont hasarda de se confier à leur hôte; il
-paraissait bon et honnête; Dupont lui expliqua leur position, et le pria
-de les aider à continuer leur voyage. L'hôte promit de s'y prêter autant
-qu'il le pourrait, puisqu'ils étaient des prisonniers qui échappaient à
-Montoni; il avait des raisons personnelles pour le haïr: il consentit à
-leur procurer des chevaux frais pour gagner une ville prochaine; mais il
-n'était pas assez riche pour leur donner de l'argent. Ils étaient à se
-lamenter, lorsque Ludovico, après avoir conduit les chevaux à l'écurie,
-rentra ivre de joie, et la leur fit vite partager; en levant la selle
-d'un des chevaux, il avait trouvé un petit sac rempli, sans doute, du
-butin fait par un des _condottieri_. Ils revenaient du pillage lorsque
-Ludovico s'était sauvé, et le cheval, étant sorti de la seconde cour où
-buvait son maître, avait emporté le trésor sur lequel le brigand
-comptait.
-
-Dupont trouva que cette somme était très-suffisante pour les conduire
-tous en France; il était alors résolu d'y accompagner Emilie, quelles
-que fussent les nouvelles qu'il apprendrait de son régiment. Il se fiait
-à Ludovico autant que le permettait une connaissance si courte, et
-pourtant il ne souffrait pas la pensée de lui confier Emilie pour un si
-long voyage. D'ailleurs, peut-être il n'avait pas le courage de se
-refuser au plaisir dangereux qu'il trouvait à la voir.
-
-On tint conseil sur le port vers lequel on devait se diriger. Ludovico,
-bien informé de la géographie de son pays, assura que Livourne était le
-port le plus accrédité et le plus proche. Dupont savait aussi qu'il
-était le mieux assorti au succès de leurs plans, puisque chaque jour il
-en partait des vaisseaux de toutes nations. Il fut déterminé qu'on s'y
-acheminerait promptement.
-
-Emilie acheta un chapeau de paille, tel que le portaient les paysannes
-de Toscane, et quelques petits objets nécessaires au voyage. Les
-voyageurs échangèrent leurs chevaux fatigués contre d'autres meilleurs,
-et se remirent joyeusement en route avec le soleil levant. Après
-quelques heures de voyage à travers un pays romantique, ils commencèrent
-à descendre dans la vallée de l'Arno. Emilie contempla tous les charmes
-d'un paysage pastoral et agreste, unis au luxe des maisons qu'y
-possédaient les nobles de Florence, et aux richesses d'une culture
-variée. De loin, vers l'orient, Emilie découvrit Florence; ses tours
-s'élevaient sur le plus brillant horizon. Sa plaine fertile allait
-joindre les Apennins. Des palais, des jardins magnifiques la décoraient
-de tous côtés; des bosquets d'orangers, de citronniers, de vignes et
-d'arbres fruitiers, des plantations d'oliviers et de mûriers la
-coupaient en tous sens. A l'occident, cette belle plaine se terminait à
-la mer. La côte était si éloignée, qu'une ligne bleuâtre l'indiquait
-seule à l'horizon, et une légère vapeur de marine se distinguait
-au-dessus dans l'atmosphère.
-
-La chaleur était excessive. Il était midi. Les voyageurs cherchèrent une
-retraite pour se reposer à l'ombre. Les bocages qu'ils parcouraient,
-remplis de raisins sauvages, de framboises et de figues, leur
-promettaient un rafraîchissement agréable. Ils s'arrêtèrent sous un
-berceau dont le feuillage épais affaiblissait l'ardeur du soleil. Une
-fontaine qui jaillissait du roc donnait à l'air quelque fraîcheur. On
-laissa paître les chevaux. Annette avec Ludovico allèrent cueillir des
-fruits et en apportèrent abondamment. Les voyageurs s'assirent à l'ombre
-d'un bosquet de sapins et de hêtres. La pelouse autour d'eux était
-émaillée de tant de fleurs parfumées, que, même au sein des Pyrénées,
-Emilie en avait moins vu. Ils y prirent leur frugal repas; et, sous
-l'ombrage impénétrable de ces gigantesques sapins, ils contemplaient le
-paysage qui, couvert des feux du soleil, descendait jusqu'à la mer.
-
-Emilie et Dupont redevinrent peu à peu silencieux et pensifs. Annette
-était joyeuse et babillarde; Ludovico était fort gai, sans oublier les
-égards qu'il devait à ses compagnons de voyage. Le repas fini, Dupont
-engagea Emilie à tâcher de goûter le sommeil pendant l'extrême chaleur.
-
-Quand Emilie s'éveilla, elle trouva la sentinelle endormie à son poste,
-et Dupont éveillé, mais enseveli dans ses tristes pensées. Le soleil
-était trop élevé pour leur permettre de continuer le voyage. Il était
-nécessaire que Ludovico, fatigué de tant de peines qu'il avait prises,
-pût achever en paix son sommeil. Emilie prit ce moment pour savoir par
-quel accident Dupont était devenu prisonnier de Montoni. Flatté de
-l'intérêt que lui témoignait cette question, et de l'occasion qu'elle
-fournissait pour l'entretenir de lui-même, Dupont la satisfit
-promptement.
-
---Je vins en Italie, madame, dit Dupont, au service de mon pays. Un
-engagement dans les montagnes, avec les bandes de Montoni, mit en
-déroute mon détachement. Je fus pris avec quelques-uns de mes camarades.
-Quand on m'apprit que j'étais captif, le nom de Montoni me frappa. Je me
-rappelai que votre tante avait épousé un Italien de ce nom, et que vous
-les aviez suivis en Italie. Ce ne fut pourtant que longtemps après que
-je fus certain, madame, et que ce Montoni était le même, et que vous
-habitiez sous le même toit que moi. Je ne vous fatiguerai pas en vous
-peignant mon émotion lorsque j'appris cette nouvelle. Je le dus à une
-sentinelle, et je sus le gagner au point de m'accorder plusieurs
-jouissances, dont l'une m'importait extrêmement, et n'était pas sans
-danger pour cet homme. Il persista pourtant à ne se charger d'aucune
-lettre, et à refuser de me faire connaître à vous. Il tremblait d'être
-découvert, et d'éprouver toutes les vengeances de Montoni. Il me fournit
-les occasions de vous voir plusieurs fois. Vous en êtes surprise,
-madame, et je vais m'expliquer mieux. Ma santé souffrait extrêmement du
-défaut d'air et d'exercice, et j'obtins à la fin, ou de la pitié ou de
-l'avarice, le moyen de me promener la nuit sur la terrasse.
-
-Emilie devint très-attentive, et Dupont continua.
-
---En m'accordant cette permission, mon garde savait bien que je ne
-pourrais m'évader. Le château était gardé avec une extrême vigilance, et
-la terrasse était élevée sur un roc perpendiculaire. Il me montra aussi
-une porte cachée dans la boiserie de la chambre où j'étais détenu; il
-m'apprit à l'ouvrir. Cette porte donnait sur un passage formé dans
-l'épaisseur des murs; il s'étendait le long du château, et venait
-aboutir au coin du rempart oriental. J'ai appris depuis qu'il se
-trouvait d'autres couloirs dans les murailles énormes de ce prodigieux
-édifice. On les destinait certainement à faciliter les évasions en temps
-de guerre. C'est par ce chemin que, pendant la nuit, je me rendais à la
-terrasse. Je m'y promenais avec une extrême précaution, de peur que mes
-pas ne me trahissent. Les sentinelles étaient placées assez loin, parce
-que les murailles, de ce côté, suppléaient aux soldats. Dans une de ces
-promenades nocturnes, je remarquai une lumière qui venait d'une fenêtre
-au-dessus de ma prison. Il me vint à l'esprit que cet appartement
-pouvait être le vôtre, et, dans l'espérance de vous voir, je me plaçai
-vis-à-vis de la fenêtre.
-
-Emilie, se rappelant la figure qu'elle avait vue sur la terrasse, et qui
-l'avait jetée dans une perplexité si grande, s'écria tout à
-coup:--C'était donc vous, monsieur Dupont, qui me causiez une si
-ridicule terreur? De longues souffrances avaient tant affaibli ma tête,
-que le moindre incident m'alarmait. Dupont se reprocha de lui avoir
-occasionné quelque crainte, puis il ajouta:--Appuyé sur le parapet, en
-face de votre fenêtre, la considération de votre situation mélancolique
-et de la mienne m'arracha d'involontaires gémissements qui vous
-attirèrent à la fenêtre, du moins je l'imagine. Je vis une personne que
-je crus être vous. Oh! je ne vous dirai rien de mon émotion à ce moment.
-Je désirais parler; la prudence me retint, et un mouvement de la
-sentinelle m'obligea de fuir à l'instant.
-
-Il se passa du temps avant que je pusse tenter une seconde promenade. Je
-ne pouvais sortir que lorsque l'homme que j'avais gagné était de garde;
-il me fallait attendre son tour. Pendant ce temps, je me convainquis de
-la réalité de mes conjectures sur la situation de votre appartement. A
-ma première sortie, je retournai à votre fenêtre, et je vous vis sans
-oser vous parler. Je saluai de la main, vous disparûtes. J'oubliai ma
-prudence; je poussai une plainte. Vous revîntes, vous parlâtes.
-J'entendis les accents de votre voix. Ma discrétion m'aurait abandonné;
-mais j'entendis une sentinelle, je me retirai promptement, et cet homme
-m'avait vu. Il me suivit; il allait me joindre, si un stratagème
-ridicule n'eût en ce moment fait ma sûreté. Je connaissais la
-superstition de ces gens-là: je poussai un cri lugubre, dans l'espérance
-qu'on cesserait de me poursuivre. Heureusement je réussis. L'homme était
-sujet à se trouver mal; la frayeur que je lui fis lui procura un de ces
-accès, ce qui assura ma retraite. Le sentiment du danger que j'avais
-couru, et que le doublement des gardes, à cette occasion, rendait plus
-grand, me détourna d'errer encore sur la terrasse. Mais, dans le silence
-des nuits, je m'amusais d'un vieux luth que m'avait procuré le soldat;
-je l'accompagnais de ma voix, et quelquefois, je l'avouerai, j'avais
-l'espoir d'être entendu par vous. Il y a bien peu de soirées que cet
-espoir fut accompli. Je crus entendre une voix qui m'appelait; je
-craignis de répondre, à cause de la sentinelle. Avais-je raison, madame,
-de me le persuader ainsi? Etait-ce vous qui parliez?--Oui, lui dit
-Emilie avec un soupir involontaire, vous aviez raison.
-
-Ils continuèrent leur entretien jusqu'au moment où le soleil commença à
-baisser.
-
-Les voyageurs traversèrent l'Arno au clair de la lune, dans un bac.
-Apprenant que la ville de Pise n'était située qu'à quelques milles sur
-ses bords, ils auraient désiré qu'un bateau les y conduisît; il ne s'en
-trouvait pas, et ils reprirent leurs chevaux harassés, à l'effet de
-gagner cette ville. A mesure qu'ils approchaient, la vallée
-s'élargissait et devenait une plaine couverte de blés, parsemée de
-vignobles, d'oliviers et de mûriers. Il était tard avant qu'ils fussent
-aux portes: Emilie fut surprise d'entendre le bruit des danses et celui
-des instruments, et de voir les groupes heureux qui remplissaient les
-rues; elle se croyait presque à Venise; mais elle n'apercevait ni la mer
-brillant au clair de lune, ni les riantes gondoles qui sillonnaient les
-flots, ni ces palais élégants qui semblaient réaliser les rêves de
-l'imagination, et les féeries et les merveilles. L'Arno promenait ses
-eaux au travers de la ville; mais des concerts sur les balcons n'en
-augmentaient pas le charme; on n'entendait que les cris des matelots qui
-amenaient les vaisseaux de la Méditerranée, la chute de leurs ancres, et
-le sifflet des contre-maîtres. Dupont imagina que l'on pourrait trouver
-à Pise un vaisseau prêt à faire voile pour la France, et s'épargner
-ainsi le voyage de Livourne. Aussitôt qu'Emilie fut établie dans une
-auberge, il alla prendre des informations; mais ses efforts et ceux de
-Ludovico ne purent faire découvrir une seule barque frétée pour France.
-Dupont fit aussi de vaines recherches sur le sort de son régiment; il
-n'en put rien apprendre. Les voyageurs, fatigués de la marche du jour,
-se retirèrent de bonne heure: ils partirent le lendemain matin: et sans
-s'arrêter aux antiquités de cette ville célèbre, aux merveilles de la
-tour penchée, ils profitèrent de la fraîcheur, et traversèrent une
-contrée riche et fertile. Les Apennins avaient perdu leur hauteur
-imposante, et augmentaient les charmes d'un paysage pastoral. Emilie, en
-y descendant, regardait avec admiration Livourne et sa large baie
-couverte de vaisseaux, et bordée de montagnes.
-
-Elle n'eut pas moins de plaisir que de surprise, quand elle trouva la
-ville remplie de personnes de toutes nations. Tant de costumes divers
-lui rappelaient les mascarades de Venise, au temps du carnaval: mais
-c'était en ce lieu une foule sans gaieté, du bruit et non de la musique,
-et l'élégance ne se trouvait que dans les points de vue.
-
-M. Dupont, en arrivant, se rendit au port; on lui parla de plusieurs
-vaisseaux français, et d'un entre autres qui devait, sous peu de jours,
-lever l'ancre pour aller à Marseille. On pourrait, dans cette ville,
-s'en procurer facilement un autre, pour traverser le golfe de Lyon et
-gagner Narbonne. C'était près de cette ville qu'était situé le couvent
-où Emilie se proposait de se retirer. Dupont engagea le capitaine à les
-conduire jusqu'à Marseille, et Emilie fut bien aise d'apprendre que son
-passage en France était désormais assuré. Soulagée de la crainte qu'on
-ne la poursuivît, heureuse de l'espoir de revoir bientôt sa patrie et le
-pays qu'habitait Valancourt, elle reprit une gaieté qu'elle n'avait
-guère connue depuis la mort de son père. Emilie prenait intérêt à
-l'arrivée, au départ des vaisseaux; elle partageait la joie du retour;
-et quelquefois, attendrie par la douleur des amis qui se séparaient,
-elle mêlait une larme à celles qu'elle leur voyait répandre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV.
-
-
-Retournons maintenant en Languedoc, et occupons-nous du comte de
-Villefort, ce seigneur qui avait hérité des terres du marquis de
-Villeroi, près du monastère de Sainte-Claire. On peut se souvenir que ce
-château n'était pas habité quand Emilie se trouva avec son père dans le
-voisinage, et que Saint-Aubert parut fort affecté en apprenant qu'il
-était aussi près du château de Blangy. Le bon Voisin avait tenu, au
-sujet de ce château, quelques propos alarmants pour la curiosité
-d'Emilie.
-
-[Illustration: Le comte de Villefort.]
-
-C'est en 1584, l'année que Saint-Aubert mourut, que François de
-Beauveau, comte de Villefort, prit possession d'un immense domaine
-appelé _Blangy_, situé en Languedoc, sur les bords de la mer. Cette
-terre, pendant plusieurs siècles, avait appartenu à sa famille; elle lui
-revenait par la mort du marquis de Villeroi, son parent, homme d'un
-caractère austère et de manières très-réservées. Cette circonstance,
-jointe aux devoirs de sa profession, qui l'appelaient souvent à la
-guerre, avait prévenu toute espèce d'intimité entre lui et le comte de
-Villefort. Ils se connaissaient peu, et le comte n'apprit sa mort qu'en
-recevant le testament qui lui donnait Blangy. Ce ne fut que l'année
-suivante qu'il se détermina à le visiter et à y passer tout l'automne.
-Il se rappelait souvent Blangy avec les vives couleurs que prête
-l'imagination au souvenir des plaisirs de la jeunesse. Dans ses
-premières années, il avait connu la marquise; il avait visité ce séjour
-dans l'âge où les impressions des plaisirs demeurent surtout sensibles.
-L'intervalle qui s'était depuis écoulé dans les secousses et le tumulte
-des affaires, qui trop souvent corrompent le coeur et gâtent le goût,
-n'avait point effacé de sa mémoire les ombrages du Languedoc, et jamais
-ce souvenir ne l'avait trouvé indifférent.
-
-Pendant plusieurs années, le feu marquis avait abandonné le château. Le
-vieux concierge et sa femme l'avaient laissé dégrader à l'excès. Le
-comte prit le parti d'y passer un automne pour veiller aux réparations.
-Les prières, les larmes même de la comtesse, qui au besoin savait
-pleurer, n'avaient pas eu le pouvoir de changer sa résolution. Elle se
-prépara donc à souffrir ce qu'elle ne pouvait empêcher, et à s'absenter
-de Paris. Sa beauté y réunissait les suffrages, mais son esprit y avait
-peu de droits. Le mystérieux ombrage des bois, la grandeur sauvage des
-montagnes, la solitude imposante des salles gothiques, des longues
-galeries qui ne résonnaient qu'aux pas d'un domestique ou aux sons de
-l'horloge du château, tous ces objets ne lui offraient qu'une triste
-perspective.
-
-Le comte avait un fils et une fille, enfants de son premier mariage; il
-désira qu'ils vinssent avec lui. Henri, alors dans sa vingtième année,
-était au service de France. Blanche, qui n'avait pas encore dix-huit
-ans, était toujours dans le couvent où on l'avait placée lors du second
-mariage de son père. La comtesse n'avait ni assez de talents pour élever
-sa belle-fille, ni assez de courage pour l'entreprendre. Elle avait
-conseillé ce parti; et la crainte qu'une beauté naissante ne vînt à
-éclipser la sienne lui avait fait depuis employer mille moyens pour
-prolonger la réclusion de Blanche. Elle n'apprit pas sans une grande
-mortification le dessein qu'avait son époux: elle se consolait néanmoins
-en considérant que, si Blanche sortait du couvent, l'obscurité de la
-province ensevelirait pendant quelque temps ses charmes.
-
-Le jour du départ, les postillons s'arrêtèrent au couvent, par ordre du
-comte, pour prendre Blanche. Son coeur palpitait de plaisir aux idées de
-nouveauté et de liberté qui s'offraient à elle. A mesure que l'époque du
-voyage s'était rapprochée, son impatience était devenue plus forte; et
-pendant cette nuit, la plus ennuyeuse qu'elle eût passée, elle avait
-compté les minutes. L'aube du jour avait paru; la cloche du matin avait
-sonné; elle avait entendu les religieuses sortir de leurs cellules, et
-s'était élancée de son lit pour saluer ce beau jour. Elle allait se voir
-délivrée des entraves du cloître et goûter la liberté dans un monde où
-le plaisir souriait toujours, où la bonté ne s'altérait jamais; où le
-plaisir et la bonté régnaient sans nul obstacle. Quand on sonna à la
-porte de clôture, Blanche courut à la grille; elle entendit le bruit des
-roues, vit dans la cour la voiture de son père; elle sauta de joie en
-parcourant les corridors. Une religieuse vint la chercher, par ordre de
-l'abbesse, qui était au parloir à recevoir la comtesse; celle-ci parut à
-Blanche un ange qui allait la conduire au temple du bonheur. L'émotion
-de la comtesse, en la voyant, ne fut pas de la même nature. Blanche
-n'avait jamais paru aussi aimable, et le sourire de la joie donnait à
-tous ses traits la beauté de l'innocence heureuse.
-
-Après un entretien fort court, la comtesse prit congé de l'abbesse;
-c'était le moment que Blanche attendait impatiemment, comme l'instant où
-allaient commencer son bonheur et le charme de sa vie. Etait-ce donc le
-moment des larmes et des regrets? Il le fut pourtant. Elle se retourna,
-d'un oeil attendri, vers ses jeunes compagnes, qui pleuraient en lui
-disant adieu. Madame l'abbesse elle-même, si grave, si imposante, la
-quitta avec un degré de chagrin dont une heure auparavant elle ne se
-serait pas cru capable.
-
-La présence de son père, les distractions de la route absorbèrent
-bientôt ses idées et dispersèrent ce nuage de sensibilité. Peu attentive
-à l'entretien de la comtesse et de mademoiselle Béarn, son amie, Blanche
-se perdait en une rêverie douce; elle voyait les nuages qui flottaient
-en silence sur le vague bleu des airs; ils voilaient le soleil,
-promenaient les ombres sur la contrée et quelquefois la découvraient
-toute rayonnante. Ce voyage fut pour Blanche une succession de plaisirs;
-la nature, à ses yeux, variait à chaque instant, et lui fournissait les
-plus belles et les plus charmantes images.
-
-Sur le soir du septième jour, les voyageurs aperçurent Blangy. Sa
-situation romantique fit une forte impression sur Blanche; elle
-observait avec étonnement les montagnes des Pyrénées, qu'elle n'avait
-jamais vues que de loin pendant le jour.
-
-A mesure que Blanche approchait, les traits gothiques de cette antique
-demeure se dessinaient successivement. D'abord une tour fortifiée
-s'élevait entre les arbres; puis l'arcade ruinée d'une porte immense.
-Blanche croyait presque approcher du château célébré dans les vieilles
-histoires, où les chevaliers voyaient à travers les créneaux un champion
-et sa suite revêtus d'armes noires, et qui venait arracher la dame de
-ses pensées à l'oppression d'un rival orgueilleux.
-
-Les voitures s'arrêtèrent à une porte qui conduisait à l'enceinte du
-château, et qui alors était fermée. La grosse cloche qui devait servir à
-annoncer les étrangers était depuis longtemps tombée de sa place; un
-domestique monta sur un mur ruiné, pour avertir les gens du château que
-leur maître arrivait.
-
-Blanche, appuyée à la portière, s'abandonnait aux douces et charmantes
-émotions que l'heure et le lieu lui causaient. Le soleil avait quitté
-les cieux; le crépuscule brunissait les montagnes; les flots,
-très-éloignés, réfléchissant encore les nuances ternes de l'occident,
-semblaient comme une trace de lumière qui bordait l'horizon. On
-entendait le bruit monotone des vagues qui venaient se briser sur le
-rivage. Chaque personne de la compagnie rêvait aux objets dont elle
-était occupée. La comtesse regrettait les plaisirs de Paris, voyait avec
-dégoût ce qu'elle appelait de tristes bois et une solitude sauvage; et,
-frappée de l'idée qu'elle serait séquestrée dans ce vieux château, elle
-était disposée à ne rien voir qu'avec mécontentement. Les sentiments de
-Henri étaient à peu de chose près les mêmes. Il donnait un triste soupir
-aux délices de la capitale et au souvenir d'une dame qu'il aimait, du
-moins le croyait-il, et il est sûr que son imagination en était occupée;
-mais le pays, un genre de vie différent, avaient pour lui les charmes de
-la nouveauté, et ses regrets étaient mélangés des riantes illusions de
-la jeunesse.
-
-Les portes s'ouvrirent à la fin; la voiture avança lentement sous de
-grands châtaigniers qui achevaient d'obscurcir le jour. On suivait une
-ancienne avenue que de grandes herbes et d'autres plantes rendaient
-alors presque impraticable, et qu'on ne distinguait plus qu'à
-l'éloignement des arbres. Cette avenue avait un quart de lieue de long:
-c'était celle où Saint-Aubert et Emilie s'étaient engagés une fois en
-arrivant dans le voisinage par l'espoir de trouver un asile. La solitude
-de ce lieu et une figure que le postillon avait prise pour un voleur
-leur avaient fait tout à coup rebrousser chemin.
-
---Quelle déplaisante habitation! s'écria la comtesse à mesure que la
-voiture avançait au milieu des bois. Sûrement, monsieur, vous ne comptez
-pas rester l'automne entier dans cette barbare solitude? Il y faudrait
-porter une coupe d'eau du Léthé, afin qu'au moins le souvenir d'un pays
-moins affreux n'augmentât pas la laideur de celui-ci.--Je me conduirai
-suivant les circonstances, dit le comte. Cette solitude barbare était
-l'habitation de mes ancêtres.
-
-La voiture s'arrêta au château, et devant la porte du vestibule
-attendaient le vieux concierge et les domestiques de Paris qu'on avait
-envoyés pour disposer le château. Blanche s'aperçut que l'édifice
-n'était pas entièrement dans le style gothique, et qu'il s'y trouvait
-beaucoup d'additions très-modernes. La salle énorme et sombre où elle
-entra n'était pas à la vérité de ce nombre: une tapisserie somptueuse
-qu'on ne pouvait alors distinguer représentait sur les murailles
-quelques traits des romans provençaux. La grande fenêtre était parée
-d'églantiers et de pampres en berceaux. Ouverte, en ce moment, elle
-laissait voir au travers un plan incliné de verdure que formait la cime
-des bois sur la pente du promontoire. Au delà se découvraient les flots
-de la Méditerranée, qui, au sud et à l'orient, se perdaient avec
-l'horizon.
-
-Tandis que la comtesse demandait quelques rafraîchissements, le comte
-avec son fils visitait d'autres parties de la maison. Blanche restait
-témoin malgré elle de la mauvaise humeur et du mécontentement de sa
-belle-mère.
-
-Blanche, profitant du peu de jour qui restait, courut à de nouvelles
-découvertes. Elle sortit du salon, et passa du vestibule en une immense
-galerie, dont les murailles ornées de pilastres en marbre soutenaient un
-toit voûté composé de riches mosaïques. Une fenêtre qui semblait la
-terminer laissait apercevoir la campagne. Le paysage, légèrement voilé,
-commençait à confondre ses traits qu'enveloppait déjà l'ombre au loin
-répandue.
-
---Ai-je donc vécu si longtemps en ce monde, se disait-elle, sans avoir
-vu ce spectacle, sans avoir éprouvé ces délices? La plus pauvre paysanne
-des domaines de mon père a vu depuis son enfance le coup d'oeil de la
-nature, a parcouru en liberté ces situations pittoresques; et moi, au
-fond d'un cloître, on m'a privée de ces merveilles, qui doivent
-enchanter les yeux et ravir tous les coeurs. Comment ces pauvres nonnes,
-comment ces pauvres moines peuvent-ils sentir une violente ferveur,
-s'ils ne voient ni lever ni coucher le soleil? Jamais, jusqu'à ce soir,
-je n'ai connu ce qu'était la dévotion. Jamais, jusqu'à ce soir, je
-n'avais vu le soleil quitter cet hémisphère. Demain, pour la première
-fois de ma vie, demain je le verrai lever. Oh! qui pourrait vivre à
-Paris? ne voir que des murs noirs et de sales rues quand, au milieu de
-la campagne, on peut voir et l'azur des cieux et le vert gazon de la
-terre!
-
-Ce monologue d'enthousiasme fut troublé par un bruit qui retentit dans
-la salle. La solitude de ce lieu pouvait laisser place à la crainte.
-Blanche crut voir un objet qui se glissait entre les colonnes. Elle
-observa un moment en silence; mais, honteuse de cette crainte ridicule,
-elle reprit assez de courage pour demander qui c'était.--Ah!
-mademoiselle, est-ce vous? dit la vieille concierge, qui venait fermer
-les fenêtres. Je suis bien aise que ce soit vous. Le ton dont elle
-prononça ces paroles, l'émotion vive qu'il indiquait surprirent beaucoup
-la jeune Blanche.--Vous semblez effrayée, Dorothée, lui dit-elle; qui
-donc vous fait si peur?--Non, non, je ne suis pas effrayée,
-mademoiselle, répliqua Dorothée en hésitant et tâchant de paraître
-calme. Je suis vieille, et peu de chose me trouble. Blanche sourit.--Je
-suis bien aise que monsieur le comte soit venu vivre au château,
-mademoiselle, continua Dorothée. Il a été désert bien des années: cela
-faisait trembler. A présent le château ressemblera un peu à ce qu'il
-était du temps que ma pauvre dame était vivante. Blanche demanda combien
-il s'était passé de temps depuis la mort de la marquise.--Hélas!
-mademoiselle, si longtemps, reprit Dorothée, que j'ai cessé de compter
-les années. Le château, depuis cette époque, m'a toujours paru en deuil,
-et je suis sûre que les vassaux l'ont toujours au fond de leurs coeurs.
-Mais vous vous êtes égarée, mademoiselle; voulez-vous revenir à l'autre
-partie de la maison?
-
-Blanche désira de retourner au côté habité; et comme tous les passages
-étaient complétement obscurs, Dorothée la mena par dehors, en côtoyant
-le bâtiment; elle ouvrit la grande salle, et trouva mademoiselle
-Béarn.--Où avez-vous donc été si longtemps? lui dit celle-ci. Je
-commençais à croire que quelque aventure surprenante vous était arrivée,
-et que le géant de ce château enchanté, l'esprit qui sans doute y
-revient, vous avait jetée par une trappe en quelque voûte souterraine,
-d'où vous ne reviendriez jamais.--Non, répondit Blanche en riant; vous
-paraissez aimer si fort les aventures, que je vous les abandonne
-toutes.--Eh bien, je consens à les achever, pourvu qu'un jour je puisse
-les raconter.--Ma chère mademoiselle Béarn, dit Henri qui entrait, les
-revenants de ce temps-ci ne seraient pas assez mal appris pour essayer
-de vous faire taire. Nos revenants sont trop civilisés pour condamner
-une dame à un purgatoire plus cruel que le leur, quel qu'il soit.
-
-Mademoiselle Béarn ne fit que rire; le comte entra, et l'on servit le
-souper. Le comte parla fort peu, parut distrait, et fit souvent
-l'observation que, depuis qu'il n'avait vu ce lieu, il était bien
-changé! Il s'est écoulé bien des années depuis cette époque, dit-il; les
-grands traits du site sont les mêmes, mais ils me font une impression
-bien différente de celle que je sentais autrefois.--Est-ce que ce
-théâtre, dit Blanche, vous a paru jadis plus agréable qu'aujourd'hui?
-cela me semble à peine possible. Le comte la regarda avec un sourire
-mélancolique; il était autrefois aussi délicieux à mes regards, qu'il
-l'est maintenant aux vôtres. Le paysage n'a pas changé; mais j'ai
-changé, moi, avec le temps. L'illusion de mon esprit prêtait son coloris
-à la nature: elle est perdue! Si dans votre vie, ma chère Blanche, vous
-revenez en ce lieu après en avoir été absente pendant plusieurs années,
-vous vous rappellerez peut-être les sentiments de votre père, et vous
-les comprendrez alors.
-
-Les fatigues de la journée engagèrent la compagnie à se séparer de bonne
-heure. Blanche, à travers une longue galerie boisée de chêne, se rendit
-à son appartement. Il était spacieux, fort élevé, les fenêtres gothiques
-en étaient hautes, et son air lugubre n'était pas propre à dédommager de
-la position écartée où il se trouvait. La jeune fille fit une prière
-plus fervente que jamais elle n'en avait prononcé sous les tristes
-voûtes du cloître. Elle resta en contemplation, jusqu'à ce que, vers
-minuit, l'obscurité s'étendît sur toute la contrée; alors elle se
-coucha, et ne fit que d'heureux songes. Doux sommeil, que connaissent
-seuls la santé, le bonheur et l'innocence!
-
-Le sommeil de Blanche se prolongea bien longtemps après l'heure que la
-veille elle avait si impatiemment désirée: sa femme de chambre, fatiguée
-du voyage, ne l'appela que pour déjeuner. Ce désagrément fut oublié bien
-vite, quand, en ouvrant la fenêtre, elle vit d'un côté la grande mer
-étincelante aux rayons du matin, les voiles légères, et les rames qui
-fendaient l'onde; de l'autre, les bois, leur fraîcheur, les vastes
-plaines, les montagnes bleues, qui se coloraient de l'éclat du jour.
-
-En respirant cet air si pur, la santé s'épanouit sur ses joues, et la
-gaieté pétilla dans ses yeux.
-
-Qui donc a pu inventer les couvents? se disait-elle. Qui donc a pu le
-premier persuader à des humains de s'y rendre, et, prenant la religion
-pour prétexte, les éloigner de tous les objets qui l'inspirent?
-L'hommage d'un coeur reconnaissant est celui que Dieu nous demande; et
-quand on voit sa gloire, n'est-on pas bien reconnaissant? Je n'ai jamais
-senti tant de dévotion, pendant les heures d'ennui que j'ai passées au
-couvent, que pendant le peu de minutes que j'ai passées ici. Je regarde
-autour de moi, et j'adore Dieu du fond de mon coeur.
-
-En disant ces mots, elle quitta la fenêtre, parcourut la galerie, et se
-trouva dans la salle du déjeuner, où le comte était déjà. La gaieté d'un
-soleil brillant avait dissipé sa tristesse; le sourire était sur ses
-lèvres: il parla à sa fille avec sérénité, et le coeur de Blanche
-répondit à cette douce disposition. Henri, bientôt après, la comtesse et
-mademoiselle Béarn parurent, et toute la compagnie sembla ressentir
-l'influence de l'heure et du lieu.
-
-[Illustration: Henri et Blanche.]
-
-On se sépara après le déjeuner. Le comte se fit suivre à son cabinet par
-son intendant pour examiner ses baux, et recevoir quelques habitants.
-Henri courut sur le rivage pour examiner un bateau, dont ils devaient
-tous se servir le même soir, et auquel il faisait ajuster un petit
-pavillon. La comtesse et mademoiselle Béarn allèrent voir un appartement
-dans la partie moderne, construit avec élégance; les fenêtres ouvraient
-sur des balcons qui faisaient face à la mer, et sauvaient conséquemment
-la vue des _affreuses_ Pyrénées.
-
-Blanche, pendant ce temps, se hâtait de goûter, sous les futaies qui
-entouraient le château, un enthousiasme si nouveau pour elle; l'ombre
-sous laquelle elle errait fit céder peu à peu la gaieté à des
-impressions plus sérieuses. Tantôt elle avançait lentement sous un
-couvert impénétrable, dont les branches s'entrelaçaient, et sous lequel
-les gouttes de rosée baignaient encore les fleurs qui émaillaient le
-gazon; tantôt elle folâtrait dans un sentier où le soleil dardait ses
-rayons, et où le zéphyr balançait le feuillage: le hêtre, l'acacia, le
-frêne, unissaient leur verdure claire aux teintes foncées des pins et
-des cyprès, tandis que le chêne opposait sa force majestueuse à la
-légèreté du liége et à la grâce du peuplier.
-
-Elle sortit de la tour, et descendit un escalier étroit. Elle se trouva
-dans un passage obscur; elle essaya vainement d'y retrouver son chemin,
-et, l'impatience faisant place à la crainte, elle appela au secours. Des
-pas approchaient; une lumière brillait sous une porte à l'extrémité du
-passage, et une personne l'ouvrit avec précaution, et ne s'aventura pas
-plus loin. Blanche l'observait en silence, la porte allait se refermer;
-Blanche appela de nouveau, et se hâtant de courir elle reconnut la
-vieille concierge.
-
---Ah! ma chère demoiselle, c'est vous! dit Dorothée; comment avez-vous
-pu prendre votre chemin par ici? Si Blanche avait été moins préoccupée
-de sa frayeur, elle aurait observé probablement la forte expression de
-terreur et de surprise qui défigurait Dorothée. Celle-ci la conduisit à
-travers des passages et des pièces sans nombre, qui ne paraissaient pas
-avoir été habitées depuis un siècle. Elles arrivèrent enfin à la
-résidence du concierge, et Dorothée la pria de s'asseoir et de se
-rafraîchir. Blanche accepta, et parlant de la tour charmante et de la
-découverte qu'elle en avait faite elle annonça le désir de se
-l'approprier. Soit que Dorothée fût moins sensible que la jeune personne
-aux beautés du paysage, soit que l'habitude lui eût rendu moins
-touchants les charmes qui l'embellissaient, elle n'encouragea pas
-l'enthousiasme de Blanche; mais elle garda le silence, et ne la condamna
-pas. Blanche demanda où conduisait la porte qu'elle avait trouvée fermée
-au bout de la galerie. Dorothée répondit qu'elle donnait sur une
-enfilade d'appartements où depuis maintes années on n'était point
-entré.--C'est là, ajouta-t-elle, que notre défunte dame est morte, et je
-n'ai pas eu la force d'y pénétrer depuis ce temps-là.
-
-Blanche, qui désirait voir cet appartement, s'abstint de le demander à
-Dorothée, parce qu'elle observa que ses yeux étaient remplis de larmes,
-et elle alla faire sa toilette pour le dîner. La société s'y réunit en
-bonne disposition, excepté la comtesse.
-
-La gaieté qu'avait eue Blanche en rejoignant sa famille se modéra
-lorsqu'elle fut sur le bord de la mer; elle regarda avec effroi une si
-immense étendue d'eau. De loin elle ne l'avait remarquée qu'avec
-ravissement et surprise; mais elle eut besoin d'un grand effort pour
-surmonter sa crainte, et suivre son père dans le bateau.
-
-Elle contemplait en silence le vaste horizon qui bornait seul la vue de
-l'océan. Une émotion sublime luttait contre le sentiment du danger; un
-zéphyr léger se jouait à la surface des ondes, caressait les voiles, et
-agitait le feuillage des forêts qui couronnaient plusieurs milles sur la
-côte. Le comte, en les voyant, sentait l'orgueil de la propriété autant
-que le plaisir d'une vive admiration.
-
-A quelque distance dans ces bois, se trouvait un pavillon, autrefois
-l'asile des plaisirs, et toujours, par sa situation, intéressant et
-romantique. Le comte y avait fait porter du café et des
-rafraîchissements. Les rameurs y dirigèrent leur course, en côtoyant les
-sinuosités du rivage; on suivait un promontoire couvert de bois, et la
-circonférence d'une baie, tandis que dans un bateau de leur suite les
-domestiques donnaient du cor et d'autres instruments à vent, dont les
-sons, secondés par les échos des rochers, allaient expirer sur les
-vagues. Blanche ne craignait plus; une délicieuse tranquillité s'était
-emparée d'elle, et la tenait en silence. Elle était trop heureuse pour
-se rappeler et son couvent, et ses premiers ennuis, même comme objets de
-comparaison.
-
-Après une assez longue promenade, la famille revint au village et
-s'embarqua. La beauté de la soirée l'engagea à prolonger sa course, et à
-s'avancer dans la baie. Un calme parfait avait suspendu le zéphyr qui
-jusqu'alors avait poussé la barque, et les rameurs prirent leurs rames.
-Les eaux, comme une glace polie, réfléchissaient les roches grises, les
-arbres élevés, les teintes brillantes du couchant, et les nuages noirs
-qui montaient lentement de l'orient. Blanche se plaisait à voir plonger
-les rames; elle regardait les cercles concentriques que formaient leurs
-touches sur les eaux, et le tremblement qu'elles imprimaient au tableau
-du paysage, sans en défigurer l'harmonie.
-
-Au-dessus de l'obscurité des bois, elle distingua un groupe de tourelles
-qu'illuminaient encore les rayons du couchant, et quand les cors eurent
-fait silence elle entendit un choeur de voix.
-
---Quelles voix sont-ce là? dit le comte en regardant autour de lui, et
-prêtant soigneusement l'oreille. Le chant cessa.--C'est une hymne des
-vêpres, dit Blanche, et je l'ai entendue au couvent.
-
---Nous sommes donc près d'un monastère? dit le comte; et le bateau ayant
-doublé un cap fort élevé, le couvent de Sainte-Claire parut. Il était
-bâti sur le bord de la mer, au fond d'une petite baie dont la côte était
-basse; les bois qui l'environnaient laissaient voir une partie de
-l'édifice, la grande porte, la fenêtre gothique du vestibule, les
-cloîtres, et un côté de la chapelle; une arcade vénérable, qui autrefois
-joignait la maison à une autre portion des bâtiments, démolie alors,
-restait comme une ruine majestueuse détachée de tout l'édifice. On ne
-voyait au delà que des bois; la mousse couvrait ces antiques murailles,
-et les fenêtres de la chapelle soutenaient des touffes de lierre et de
-brioine, qui retombaient comme des guirlandes.
-
-Tout était en silence. Blanche regardait avec admiration cette arche
-majestueuse, dont l'effet augmentait par les masses de lumière et
-d'ombre que répandait le couchant couvert de nuages. Le son de plusieurs
-voix qui chantaient posément s'éleva tout à coup derrière. Le comte fit
-arrêter ses rameurs; les religieuses chantaient l'hymne des vêpres, et
-l'orgue se mêlant à leurs voix les soutenait, et donnait au chant une
-harmonie imposante. Le choeur cessa, mais il reprit bientôt dans un ton
-plus doux et plus majestueux; il s'affaiblit par degrés, et enfin on
-cessa de l'entendre. Blanche soupirait, versait presque des larmes, et
-ses pensées, comme les accords, semblaient monter jusqu'au ciel. Tandis
-que le ravissement et le respect maintenaient le silence dans le bateau,
-une procession de religieuses voilées de blanc sortit lentement du
-cloître, et passa dans le bois pour faire le tour de l'édifice.
-
-La comtesse fut la première à retrouver la parole.--Cette hymne et ces
-religieuses sont d'une tristesse accablante, dit-elle; la nuit nous
-gagne, retournons au château, il sera nuit avant que nous soyons
-arrivés.
-
-Le comte leva les yeux, et s'aperçut qu'une tempête menaçante avait
-avancé les ténèbres. Elle se formait à l'orient, et la pesante obscurité
-qu'elle répandait, contrastait avec le brillant éclat du couchant. Les
-bruyants oiseaux de mer tournoyaient sur les flots, y plongeaient leur
-plumage, et fuyaient vers quelque retraite éloignée. Les matelots
-faisaient force de rames; mais le tonnerre qui grondait de loin, les
-larges gouttes qui commençaient à tomber, déterminèrent le comte à
-chercher un abri dans le monastère. Le bateau changea de direction. A
-mesure que les nuages approchaient vers l'occident, leurs flancs
-noirâtres jetaient de sombres éclairs, qui semblaient, en se
-réfléchissant, enflammer le sommet des bois et les combles du couvent.
-
-L'apparence des cieux alarma la comtesse et mademoiselle Béarn; leurs
-cris et leurs frayeurs inquiétaient le comte, et troublaient leurs
-rameurs. Blanche se contenait en silence, tantôt agitée par la crainte,
-et tantôt par l'admiration; elle observait la grandeur des nuages, leur
-effet sur la scène, et écoutait les roulements prolongés de la foudre,
-qui ébranlaient les airs.
-
-Le bateau s'arrêta en face du monastère. Le comte envoya un de ses gens
-pour annoncer son arrivée à la supérieure, et lui demander asile.
-L'ordre de Sainte-Claire était dès lors assez peu austère; cependant les
-femmes seules pouvaient être admises dans le couvent. Le domestique
-rapporta une réponse qui respirait tout à la fois l'hospitalité et
-l'orgueil, mais un orgueil déguisé en soumission. On débarqua, on
-traversa promptement la pelouse à cause d'une abondante pluie, et l'on
-fut reçu par la supérieure, qui d'abord étendit la main et donna sa
-bénédiction. On passa dans une grande salle, où se trouvaient quelques
-religieuses, toutes vêtues de noir et voilées de blanc. Le voile de
-l'abbesse pourtant était à demi relevé, et découvrait une dignité douce,
-que tempérait un sourire obligeant. Elle conduisit la comtesse, Blanche,
-et mademoiselle Béarn dans un salon de son couvent, et le comte avec
-Henri restèrent au parloir.
-
-L'abbesse demanda des rafraîchissements, et entretint la comtesse.
-
-Leur entretien fut bientôt dérangé par les coups répétés du tonnerre, et
-la cloche sonna pour inviter les religieuses à la prière. Blanche, en
-passant près d'une fenêtre, jeta un regard à l'horizon, et l'éclat subit
-d'un éclair qui pénétra le vaste abîme des flots lui fit distinguer le
-vaisseau qu'elle avait déjà remarqué: il s'agitait au milieu d'une mer
-écumeuse, disparaissait entre les vagues, et tout à coup s'élevait
-jusqu'aux nues.
-
-Elle soupira à cette vue, et suivit la comtesse et l'abbesse dans la
-chapelle. Les domestiques du comte étaient allés au château pour faire
-venir des voitures. Elles arrivèrent à la fin de l'office. La tempête
-était moins violente: le comte et sa famille retournèrent au château.
-Blanche fut surprise de découvrir combien les sinuosités du rivage
-l'avaient trompée sur la distance. C'était la cloche de ce monastère
-qu'elle avait entendue la veille dans le salon occidental, et elle
-aurait pu voir les tours, si les ombres de la nuit ne l'en eussent
-empêchée.
-
-En arrivant, la comtesse affecta plus de lassitude que réellement elle
-n'en sentait, et se retira chez elle. Le comte, sa fille et Henri, se
-réunirent au salon; mais à peine y étaient-ils, que, dans un intervalle
-d'ouragan, ils entendirent un coup de canon. Le comte reconnut le signal
-de détresse d'un vaisseau: il ouvrit une fenêtre qui donnait sur la
-Méditerranée, mais la mer était enveloppée d'épaisses ténèbres, et le
-fracas de la tempête étouffait tout autre son. Blanche se souvint de la
-barque, et, toute tremblante, en avertit son père. En peu de moments,
-les coups de canon retentirent encore sur les vents, et s'envolèrent
-avec eux. La foudre s'élança des nues, avec un déchirement effroyable;
-mais l'éclair qui la précédait, et qui avait frappé l'immensité des
-flots, avait laissé voir une chaloupe luttant avec effort contre les
-vagues écumantes. Une nuit impénétrable avait soudain tout enveloppé. Un
-second éclair laissa revoir la barque: elle n'avait qu'une seule voile,
-et cherchait à gagner la côte. Blanche saisit le bras de son père, avec
-un regard de douleur où se peignaient l'effroi et la compassion. Ce
-moyen n'était pas nécessaire pour toucher le coeur du comte: il
-regardait la mer avec une expression de pitié; mais, voyant bien qu'un
-bateau ne pourrait tenir contre l'orage, il défendit d'en risquer un, et
-fit porter des torches sur les pointes des rochers.
-
-Alors on vit les domestiques du comte courir de tous côtés, s'avancer à
-la pointe des rochers, se pencher, tendre leurs flambeaux; d'autres,
-dont on ne distinguait la direction qu'au mouvement des lumières,
-descendaient par de dangereux sentiers jusqu'au bord de la mer, et
-appelaient à grands cris les matelots: on entendait leurs sifflets,
-leurs faibles voix, qui s'efforçaient de répondre, et qui, par
-intervalles, se mêlaient avec la tempête. Ces cris subits, qui partaient
-des rochers, augmentaient la terreur de Blanche à un degré
-insupportable; mais son tendre intérêt fut bientôt soulagé quand Henri,
-accourant hors d'haleine, lui apprit que le vaisseau avait jeté l'ancre
-au fond de la baie, mais dans un tel délabrement, qu'il s'entr'ouvrirait
-peut-être avant que l'équipage fût débarqué. Le comte fit aussitôt
-partir tous les bateaux, et fit dire aux infortunés étrangers qu'il
-recevrait dans son château ceux qui ne pourraient trouver asile dans le
-village voisin. De ce nombre furent Emilie Saint-Aubert, Dupont,
-Ludovico et Annette, qui, s'étant embarqués à Livourne, et étant arrivés
-à Marseille, traversaient le golfe de Lyon quand la tempête les avait
-accueillis. Ils furent tous reçus par le comte avec une extrême
-affabilité. Emilie eût voulu, dès le soir, se rendre au couvent de
-Sainte-Claire; mais il ne voulut point consentir à ce qu'elle sortît du
-château. Il est bien vrai qu'après tant d'effroi et de fatigue, elle
-aurait pu difficilement aller plus loin.
-
-Le comte retrouva en M. Dupont une de ses anciennes connaissances; il y
-eut entre eux beaucoup de joie et de félicitations. Emilie fut nommée à
-la famille du comte, et l'hospitalité obligeante avec laquelle on la
-reçut dissipa l'embarras léger où son entrée l'avait mise. On se mit à
-table; la politesse naturelle de Blanche, la joie vive qu'elle exprimait
-sur le salut des étrangers, qu'elle avait plaints si sincèrement,
-remontèrent peu à peu les esprits d'Emilie. Dupont, délivré de la
-crainte qu'il avait sentie et pour elle et pour lui, sentait la
-différence de sa situation. Sortant d'une mer en fureur, prête à les
-engloutir, il se trouvait dans une maison charmante, où régnaient
-l'abondance et le goût, et dans laquelle il recevait l'accueil le plus
-obligeant.
-
-Annette, pendant ce temps-là, avec les domestiques, racontait les
-dangers qu'elle venait d'essuyer; elle se félicitait de sa délivrance et
-de celle de Ludovico; enfin elle éveillait le rire et la gaieté dans
-cette partie de la maison. Ludovico était tout aussi content qu'elle,
-mais il avait assez de mesure pour se contenir, et tâchait en vain de
-retenir Annette. A la fin, les éclats de rire furent entendus de la
-chambre de madame; elle envoya savoir d'où venait ce vacarme, et
-recommander le silence.
-
-Emilie se retira de bonne heure pour chercher le repos dont elle avait
-besoin; mais elle fut longtemps sans dormir: son retour dans sa patrie
-réveillait d'intéressants souvenirs. Les événements qui lui étaient
-arrivés, les souffrances qu'elle avait éprouvées depuis son départ, se
-représentaient à elle avec force, et ne cédaient qu'à l'image de
-Valancourt. Savoir qu'elle habitait la même terre après une séparation
-si longue, si distante, était pour elle une source de jouissances. Elle
-passait ensuite à l'inquiétude, à l'anxiété, quand elle considérait
-l'espace de temps écoulé depuis la dernière lettre qu'elle avait reçue,
-et tous les événements qui, dans cet intervalle, avaient pu conspirer
-contre son repos et son bonheur; mais cette pensée, que Valancourt
-n'existait plus, ou que, s'il vivait, il l'avait oubliée, était si
-terrible pour son coeur, qu'elle ne pouvait s'y arrêter. Elle se
-détermina à l'informer dès le lendemain qu'elle était arrivée en France.
-Une lettre d'elle était presque l'unique moyen de l'en instruire. Enfin
-l'espoir d'apprendre bientôt qu'il était bien portant, qu'il était peu
-éloigné d'elle, et surtout qu'il l'aimait toujours, vint calmer son
-agitation. Son esprit s'apaisa, ses yeux se fermèrent, et elle
-s'endormit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV.
-
-
-Blanche avait pris tant d'intérêt à Emilie, qu'en apprenant qu'elle
-voulait résider au monastère voisin, elle pria le comte de l'engager à
-prolonger son séjour au château.--Vous concevez, ajouta Blanche, combien
-je serais contente d'avoir une telle compagne. A présent, je n'ai point
-d'amie avec qui je puisse lire ou me promener. Mademoiselle Béarn n'est
-que l'amie de maman.
-
-Le comte sourit de cette simplicité enfantine, qui faisait céder sa
-fille aux premières impressions.
-
-Il avait observé Emilie avec attention, et elle lui avait plu autant
-qu'une si courte connaissance pouvait le comporter. La manière dont M.
-Dupont lui avait parlé d'elle avait même confirmé sa présomption; mais
-très-soigneux pour les liaisons de sa fille, et apprenant qu'Emilie
-était connue au couvent de Sainte-Claire, il se détermina à visiter
-l'abbesse, et, si son témoignage répondait à son désir, il voulait
-inviter Emilie à passer quelques jours au château. Il avait en vue, sous
-ce rapport, l'agrément de la jeune Blanche, plus que le désir d'obliger
-l'orpheline Emilie; néanmoins il prenait à elle un véritable intérêt.
-
-Le lendemain matin, Emilie, trop fatiguée, ne put descendre. Dupont
-était à déjeuner quand le comte entra dans la salle, et le pria, comme
-ancienne connaissance et le fils d'un de ses amis, de prolonger son
-séjour au château. Dupont y consentit volontiers, parce que cette
-circonstance pouvait le retenir auprès d'Emilie. Il ne pouvait, au fond
-de son âme, entretenir l'espérance qu'elle répondît jamais à sa vive
-affection; mais il n'avait pas le courage de travailler à la vaincre.
-
-Emilie, quand elle fut reposée, se promena avec sa nouvelle amie sur la
-pelouse qui entourait le château, et fut aussi sensible à la beauté de
-ses points de vue, que Blanche, dans la franchise de son coeur, avait pu
-le désirer.
-
-En rentrant au château, Blanche conduisit Emilie à la tour qu'elle
-aimait, et elles parcoururent les anciennes chambres que Blanche avait
-déjà visitées. Emilie s'amusa à en examiner les distributions, à
-considérer le genre et la magnificence de leurs meubles antiques, et à
-les comparer avec ceux du château d'Udolphe, qui étaient cependant plus
-vieux et plus extraordinaires. Elle remarqua aussi Dorothée qui les
-accompagnait, et qui semblait presque aussi ancienne que tout ce qui
-était autour d'elle. Elle parut voir Emilie avec un intérêt extrême;
-elle la regardait même avec tant d'attention, qu'à peine entendait-elle
-ce qu'on pouvait lui dire.
-
-Emilie, placée à une des fenêtres, jeta les yeux sur la campagne, et vit
-avec surprise beaucoup d'objets dont sa mémoire gardait le souvenir; les
-champs, les bois, le ruisseau, qu'elle avait traversés avec Voisin un
-soir après la mort de M. Saint-Aubert, en revenant du couvent à la
-chaumière. Elle reconnut que ce château était celui qu'elle avait alors
-évité, et sur lequel il avait tenu d'étranges discours.
-
-Frappée de cette découverte, effrayée sans savoir pourquoi, elle resta
-quelque temps en silence, et se rappela l'émotion qu'avait montrée son
-père en se trouvant si près de cette demeure. La musique aussi qu'elle
-avait entendue, et sur laquelle Voisin lui avait fait un conte si
-ridicule, lui revenait à l'esprit. Curieuse d'en apprendre davantage,
-elle demanda à Dorothée si l'on entendait encore de la musique à minuit,
-comme autrefois, et si l'on connaissait le musicien.
-
---Oui, mademoiselle, répondit Dorothée, on entend toujours cette
-musique; mais le musicien n'est pas connu, et, je crois, ne le sera
-jamais. Il y a des gens qui devinent ce que c'est.--Vraiment, dit
-Emilie, et pourquoi ne pas poursuivre cette recherche?--Ah!
-mademoiselle, on a assez cherché; mais qui peut suivre un esprit?
-
-Emilie sourit, et se rappelant combien tout récemment elle avait
-souffert par la superstition elle résolut alors d'y résister. Néanmoins,
-en dépit de ses efforts, elle sentait une certaine crainte se mêler sur
-ce point à sa curiosité. Blanche, qui jusqu'alors avait écouté en
-silence, demanda ce que c'était que cette musique, et depuis quand on
-l'entendait.
-
-Blanche se taisait, Dorothée paraissait sérieuse et soupirait. Emilie se
-sentait portée à en croire plus qu'elle ne voulait se l'avouer. Elle se
-rappelait le spectacle dont elle avait été témoin dans une chambre à
-Udolphe, et, par une bizarre liaison, les paroles alarmantes qu'elle
-avait trouvées sans dessein dans les papiers qu'elle avait détruits par
-obéissance aux ordres de son père. Elle frémit à la signification qu'ils
-semblaient avoir, presque autant qu'à l'horrible objet découvert sous le
-funeste voile.
-
-Blanche, cependant, ne pouvant engager Dorothée à expliquer ce qu'elle
-avait voulu dire, l'avait priée, en se retrouvant auprès de la porte
-fermée, de lui faire voir tous les appartements.--Ma chère demoiselle,
-lui répondit la concierge, je vous ai dit mes raisons pour ne la pas
-ouvrir. Je ne l'ai jamais revue depuis la mort de ma bonne maîtresse; il
-serait affreux pour moi d'y entrer. De grâce, ne me le demandez
-pas.--Non, certainement, répondit Blanche, si c'est votre véritable
-raison.--Hélas! c'est l'unique, dit la vieille femme. Nous l'aimions si
-tendrement; je la pleurerai toujours. Le temps passe! il y a bien des
-années qu'elle est morte, et je me souviens pourtant de tout ce qui
-arriva alors, comme si c'était hier. Plusieurs choses très-nouvelles
-sont sorties de ma mémoire; mais les anciennes, je les vois comme dans
-une glace. Elle se tut, et en avançant dans la galerie elle reprit en
-regardant Emilie: Cette jeune dame me rappelle madame la marquise. Je me
-souviens qu'elle était aussi fraîche, et qu'elle avait le même sourire.
-Pauvre dame! qu'elle était gaie, lorsqu'elle fit son entrée ici!
-
-Dorothée garda le silence à toutes les questions que lui fit Blanche.
-Emilie, remarquant des pleurs dans ses yeux, cessa de la presser
-davantage, et s'efforça d'attirer l'attention de sa jeune amie sur
-quelque partie des jardins. Le comte, la comtesse et M. Dupont s'y
-promenaient; elles allèrent les y joindre.
-
-Quand le comte aperçut Emilie, il avança vers elle, et la présenta à la
-comtesse d'une manière si flatteuse et si obligeante, qu'il rappela à
-Emilie l'idée de son propre père.
-
-Avant d'avoir achevé ses remercîments pour l'hospitalité qu'elle avait
-reçue, et d'avoir exprimé le désir de se rendre aussitôt au couvent,
-elle fut interrompue par une pressante invitation de prolonger son
-séjour au château. Le comte et la comtesse parurent y mettre tant de
-sincérité, que, malgré le désir qu'elle avait de revoir ses anciennes
-amies du monastère, et de soupirer encore sur le tombeau d'un père
-chéri, elle consentit à rester quelques jours.
-
-Elle écrivit néanmoins à l'abbesse pour l'informer de son arrivée, et
-lui demander à être reçue au couvent comme pensionnaire. Elle écrivit
-aussi à M. Quesnel et à Valancourt; et comme elle ne savait où adresser
-précisément cette dernière lettre, elle l'envoya en Gascogne chez le
-frère du chevalier.
-
-Sur le soir, Blanche et M. Dupont accompagnèrent Emilie à la chaumière
-de Voisin: elle sentit, en s'en rapprochant, une sorte de plaisir mêlé
-d'amertume. Le temps avait calmé sa douleur, mais la perte qu'elle avait
-faite ne pouvait cesser de lui être sensible: elle se livra avec une
-douce tristesse aux souvenirs que ce lieu lui rappelait. Voisin vivait
-encore, et semblait jouir, comme autrefois, du soir paisible d'une vie
-sans reproche.
-
-Emilie n'osa prendre sur elle d'entrer dans la chambre où Saint-Aubert
-était mort; et après une demi-heure d'entretien avec Voisin et sa
-famille elle sortit de la chaumière.
-
-Pendant les premiers jours qu'elle passa au château de Blangy, elle vit
-avec chagrin la mélancolie profonde, quoique muette, qui trop souvent
-absorbait M. Dupont. Emilie plaignait l'aveuglement qui le détournait de
-s'éloigner d'elle, et elle résolut de se retirer aussitôt qu'elle le
-pourrait sans désobliger le comte et la comtesse de Villefort.
-L'abattement de son ami ne tarda pas à alarmer le comte, et Dupont lui
-confia enfin le secret d'un amour sans espoir. Le comte ne put que le
-plaindre; mais il se détermina en lui-même à ne pas négliger un moyen de
-favoriser ses prétentions. Quand il connut la dangereuse situation de
-Dupont, il ne s'opposa que faiblement au désir qu'il témoigna de quitter
-le château de Blangy dès le lendemain; il lui fit promettre d'y venir
-passer avec lui un temps plus long, quand son coeur serait en repos.
-Emilie, qui ne pouvait encourager son amour, estimait ses bonnes
-qualités, et était très-reconnaissante de ses services; elle éprouva une
-tendre émotion quand elle le vit partir pour la Gascogne. Il se sépara
-d'elle avec une expression si touchante d'amour et de douleur, que le
-comte embrassa sa cause bien plus chaudement qu'il ne l'avait encore
-fait.
-
-Peu de jours après, Emilie elle-même quitta le château, mais ce ne fut
-pas sans promettre au comte et à la comtesse de venir souvent les voir.
-L'abbesse la reçut avec cette bonté maternelle dont elle lui avait déjà
-donné des preuves; et les religieuses lui témoignèrent leur amitié. Ce
-couvent, qu'elle avait si bien connu, réveilla ses tristes souvenirs:
-mais il s'en mêlait d'autres; elle rendait grâces au ciel de l'avoir
-fait échapper à tant de dangers; elle sentait le prix des biens qui lui
-restaient; et quoique le tombeau de son père fût souvent arrosé de ses
-larmes, sa douleur n'avait plus la même amertume.
-
-Quelque temps après son arrivée au monastère, Emilie reçut une lettre de
-son oncle, M. Quesnel, en réponse à la sienne et à ses questions sur ses
-affaires qu'il avait prétendu gérer en son absence. Elle s'était
-informée surtout du bail de la vallée, qu'elle désirait habiter si sa
-fortune le permettait. La réponse de M. Quesnel était froide et sèche
-comme elle s'y était attendue; elle n'exprimait ni intérêt pour ses
-souffrances, ni plaisir de ce qu'elle s'y était dérobée. Quesnel ne
-perdait pas cette occasion de lui reprocher son refus à l'égard du comte
-Morano, qu'il affectait de représenter comme riche et homme d'honneur;
-il déclamait avec véhémence contre ce même Montoni, auquel jusqu'à ce
-moment il s'était reconnu si inférieur; il était laconique sur les
-intérêts pécuniaires d'Emilie; il lui apprenait cependant que le terme
-du bail de la vallée expirait; il ne l'invitait point à venir chez lui,
-et ajoutait que ne pouvant, dans l'état de sa fortune, habiter la
-vallée, elle ferait bien de rester à Sainte-Claire.
-
-Il ne répondait point à ses questions sur le sort de la pauvre vieille
-Thérèse, la servante de son père. Par _post-scriptum_, M. Quesnel
-parlait de Motteville, entre les mains duquel Saint-Aubert avait placé
-la majeure partie de son bien; il annonçait que ses affaires étaient au
-moment de s'arranger, et qu'elle en retirerait plus qu'elle n'aurait dû
-s'y attendre. La lettre contenait encore un billet à l'ordre d'Emilie,
-pour toucher une modique somme sur un marchand de Narbonne.
-
-La tranquillité du monastère, la liberté qu'on lui laissait de parcourir
-les bois et les rivages de ce charmant pays, tranquillisèrent peu à peu
-l'esprit d'Emilie; cependant elle éprouvait quelque inquiétude au sujet
-de Valancourt, et voyait avec impatience approcher l'instant de recevoir
-enfin sa réponse.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI.
-
-
-Blanche, qui pendant ce temps se trouvait seule, devint impatiente de
-revoir sa nouvelle amie, et de partager avec elle le plaisir que lui
-faisait le spectacle de la nature. Elle n'avait plus personne à qui
-exprimer son admiration ou communiquer ses plaisirs; personne dont les
-yeux s'animassent à son sourire, ou dont les regards pussent réfléchir
-son bonheur. Le comte, observant son chagrin, fit souvenir Emilie de la
-visite qu'elle avait promis de lui faire; mais le silence de Valancourt,
-prolongé au delà du temps où sa réponse aurait pu arriver d'Estuvière,
-pénétrait Emilie d'une inquiétude si cruelle qu'elle fuyait la société,
-et eût voulu différer le moment de s'y réunir, jusqu'à celui où ses
-peines seraient calmées. Le comte et sa famille la pressèrent cependant
-si vivement, que, ne pouvant expliquer le motif qui l'attachait à la
-solitude, elle craignit que ses refus n'eussent l'air d'un caprice et
-n'offensassent des amis dont elle voulait se conserver l'estime. Elle
-retourna au château de Blangy: l'amitié du comte de Villefort encouragea
-Emilie à lui parler de sa position relativement aux biens de sa tante et
-à le consulter sur la manière de les recouvrer: il n'y avait pas de
-doute que la loi ne fût en sa faveur. Le comte lui conseilla de s'en
-occuper, et lui offrit même d'écrire à un avocat d'Aix, sur l'avis
-duquel on pourrait s'appuyer. Cette offre fut acceptée par Emilie; et
-les procédés obligeants qu'elle éprouvait chaque jour l'eussent encore
-une fois rendue heureuse, si elle eût pu être certaine que Valancourt se
-portait bien et qu'il l'aimait toujours. Elle avait passé plus d'une
-semaine au château sans recevoir aucune nouvelle; elle savait bien que,
-si Valancourt n'était pas chez son frère, il était fort douteux que la
-lettre qu'elle lui avait écrite lui fût parvenue, et cependant une
-inquiétude, une crainte qu'elle ne pouvait modérer, troublaient
-absolument son repos. Elle repassait tant d'événements qui, depuis sa
-captivité à Udolphe, avaient pu devenir possibles; elle était
-quelquefois si frappée de la crainte, ou que Valancourt n'existât plus,
-ou qu'il n'existât plus pour elle, que même la compagnie de Blanche lui
-devenait insupportable. Elle restait seule des heures entières au fond
-de son appartement, quand les occupations de la famille lui permettaient
-de le faire sans incivilité.
-
-Dans un de ces moments de solitude, elle ouvrit une petite boîte qui
-contenait les lettres de Valancourt, et quelques-unes des esquisses
-qu'elle avait faites pendant son séjour en Toscane; mais ces derniers
-objets l'intéressaient peu. Elle cherchait dans ces lettres le plaisir
-de se retracer une tendresse qui avait fait toute sa consolation, et
-dont la touchante expression lui avait quelquefois fait oublier les
-chagrins de l'absence. Leur effet n'était plus le même; elles
-augmentaient les angoisses de son coeur; elle songeait que peut-être
-Valancourt avait pu céder au pouvoir du temps ou de l'absence; et la vue
-même de son écriture lui rappela tant de souvenirs pénibles, que, ne
-pouvant achever la première lettre, elle resta la tête appuyée sur sa
-main, et donna cours à des flots de larmes. A cet instant, la vieille
-Dorothée entra chez elle pour l'avertir que l'on dînerait une heure plus
-tôt. Emilie tressaillit en l'apercevant; elle se hâta de ramasser ses
-papiers, mais Dorothée avait remarqué son agitation et ses larmes.
-
---Ah! mademoiselle, s'écria-t-elle; vous qui êtes si jeune, avez-vous
-des sujets de chagrin?
-
-Emilie tâcha de sourire, mais elle ne pouvait parler.
-
---Hélas! ma chère demoiselle, quand vous serez à mon âge, vous ne
-pleurerez pas pour des bagatelles. Sûrement rien de sérieux ne peut vous
-affliger?--Non, Dorothée, rien d'important, répliqua Emilie. Dorothée se
-baissa pour relever quelque chose, et s'écria soudain:--Vierge Marie!
-que vois-je? Elle devint tremblante, et tomba sur une chaise près de la
-table.--Que voyez-vous donc? dit Emilie, alarmée de son cri, et
-regardant autour d'elle.--C'est elle-même! dit Dorothée, c'est
-elle-même! et justement comme elle était peu de temps avant sa mort.
-
-Emilie, encore plus effrayée, craignit que Dorothée n'eût un accès de
-délire, et la pria de s'expliquer.--Ce portrait, lui dit-elle, où
-l'avez-vous trouvé? c'est ma bien-aimée maîtresse; c'est elle-même!
-
-Elle rejeta sur la table cette miniature qu'Emilie autrefois avait
-trouvée dans les papiers que son père lui avait ordonné de brûler;
-c'était sur ce portrait qu'elle l'avait vu une fois verser des larmes si
-tendres. Se rappelant à ce sujet les circonstances de sa conduite qui
-l'avaient tant surprise, l'émotion d'Emilie s'augmenta à un tel excès,
-qu'elle n'eut pas la force d'interroger Dorothée; elle tremblait des
-réponses qu'elle pourrait lui faire, et ne put que lui demander si elle
-était certaine que ce portrait fût celui de la marquise.
-
---Ah! mademoiselle, répondit-elle, comment m'eût-il frappée à ce point,
-s'il n'était pas l'image de ma maîtresse? Ah ciel! ajouta-t-elle en
-reprenant la miniature, voilà bien ses yeux bleus, ce regard si
-caressant et si doux! Voilà son expression quand elle avait rêvé seule
-quelque temps, et que des larmes coulaient sur ses joues; mais jamais
-elle ne voulut se plaindre! Voilà cet air de patience et de résignation
-qui me fendait le coeur, et qui me la faisait adorer!--Dorothée, dit
-Emilie, je prends à cette affliction un intérêt plus grand que peut-être
-vous ne pouvez croire. Je vous demande de ne pas vous refuser davantage
-à satisfaire ma curiosité; elle n'est pas frivole.--Ah! mademoiselle,
-repartit Dorothée, c'est une triste histoire, et je ne puis vous la dire
-maintenant; mais, que dis-je? jamais je ne vous en parlerai. Il y a bien
-des années que ce malheur est arrivé, et je n'ai jamais aimé à parler de
-madame la marquise qu'à mon mari. Il était dans la maison aussi bien que
-moi, et savait par moi des détails que tout le monde ignorait. J'étais
-auprès de madame dans sa dernière maladie: j'en sus, j'en entendis
-autant et plus que M. le marquis lui-même. Aimable sainte! Comme elle
-était patiente! Quand elle mourut, je croyais mourir avec
-elle.--Dorothée, interrompit Emilie, vous pouvez être sûre que ce que
-vous me direz ne sortira jamais de ma bouche.--Et vous, mademoiselle, ne
-me direz-vous pas d'abord comment ce portrait est tombé dans vos mains,
-et les motifs de votre curiosité au sujet de ma maîtresse?--Non,
-Dorothée, répliqua Emilie en se recueillant. J'ai aussi des raisons
-particulières pour garder le silence, au moins jusqu'à ce que j'en sache
-davantage. Souvenez-vous que je ne promets rien, et ne contentez pas ma
-curiosité dans l'idée que je pourrai satisfaire la vôtre. Ce que je ne
-veux pas découvrir ne m'intéresse pas seule. Autrement je craindrais
-moins d'en parler. Vous ne pouvez m'apprendre ce que je désire que par
-confiance en mon honneur.--Eh bien! mademoiselle, dit Dorothée après
-l'avoir regardée longtemps, vous montrez un si grand intérêt; ce
-portrait, votre figure surtout, me font penser que vous pouvez si
-réellement en prendre, que je vous confierai, je vous dirai des choses
-que je n'ai dites à personne qu'à mon mari, quoique beaucoup de gens en
-aient soupçonné une partie. Je vous dirai les détails de la mort de
-madame, mes idées à ce sujet. Mais d'abord, vous me promettez par tous
-les saints!...
-
-Emilie l'interrompit, et lui promit solennellement de ne jamais révéler
-sans son consentement ce qu'elle lui aurait dit.--J'entends la cloche
-qui sonne le dîner, mademoiselle, dit Dorothée, il faut que je
-parte.--Quand vous reverrai-je? demanda Emilie.
-
-Dorothée réfléchit et lui dit:--Si l'on sait que je viens chez vous,
-cela donnera de la curiosité, et cela me ferait de la peine. Je viendrai
-quand on ne pourra pas m'observer. J'ai peu de loisir dans le jour. J'en
-ai bien long à dire. Si vous voulez, mademoiselle, je viendrai quand
-tout le monde dormira.
-
-Emilie se hâta de descendre.
-
-Le soir, le comte et sa famille, excepté la comtesse et mademoiselle
-Béarn, allèrent se promener dans les bois, pour partager la joie des
-paysans.
-
-Les ménétriers, assis à terre au pied des arbres, semblaient participer
-eux-mêmes à la gaieté que répandaient leurs instruments; c'étaient le
-galoubet et une espèce de longue guitare. Il y avait, en outre, un
-enfant qui frappait un tambourin, et dansait seul, à moins que, jetant
-son instrument, il ne se mêlât aux danseurs, et, par ses gestes
-ridicules, ne redoublât les éclats de rire et le mouvement de cette fête
-rustique.
-
-Le comte jouissait de ces plaisirs auxquels sa libéralité avait
-contribué: Blanche prit part à la danse avec un jeune gentilhomme du
-voisinage. M. Dupont demandait Emilie; mais elle était trop triste pour
-participer à tant de gaieté. Cette fête lui rappelait celle de l'année
-précédente, les derniers moments de la vie de Saint-Aubert, et
-l'événement affreux qui l'avait terminée.
-
-Remplie de ce souvenir, elle s'éloigna de la danse, et s'enfonça
-lentement dans les bois: les sons adoucis de la musique tempéraient sa
-mélancolie; la lune répandait à travers le feuillage une lumière
-mystérieuse; l'air était doux et frais: Emilie, absorbée dans sa
-rêverie, allait toujours, sans prendre garde à la distance; elle
-s'aperçut enfin que les instruments ne s'entendaient plus, et qu'un
-silence absolu régnait autour d'elle; Emilie se trouva près de l'avenue,
-où, la nuit de l'arrivée de son père, Michel avait cherché à lui
-procurer un asile. Cette avenue était presque aussi sauvage, presque
-aussi désolée qu'elle le lui avait paru alors. Le comte avait été si
-occupé de réparations indispensables, qu'il avait négligé celles-là; la
-route était encore brisée, et les arbres encore encombrés par des
-branchages.
-
-En considérant le chemin, elle se rappela les émotions qu'elle y avait
-souffertes, et tout à coup se représenta la figure qu'elle avait vue se
-dérober dans les arbres, et qui n'avait pas répondu aux appels répétés
-de Michel; elle éprouva quelque retour de la frayeur qu'elle avait eue
-alors. Il n'était pas impossible que les bois servissent de repaire à
-des bandits: elle retourna promptement sur ses pas, et chercha à
-retrouver les danseurs; en ce moment elle entendit des pas qui venaient
-de l'avenue. Eloignée encore des paysans, dont elle n'entendait ni les
-voix, ni la musique, elle précipita sa course. La personne qui la
-suivait la gagna de vitesse: elle distingua enfin la voix de Henri, et
-ralentit sa marche pour qu'il pût la rejoindre; il exprima quelque
-surprise de la rencontrer aussi loin; elle lui dit que les agréments du
-clair de la lune l'avaient égarée plus loin qu'elle ne l'avait compté.
-Une exclamation échappa au compagnon de Henri, elle crut avoir reconnu
-Valancourt, c'était lui-même: la rencontre fut telle qu'on peut
-l'imaginer entre deux personnes si chères l'une à l'autre, et depuis si
-longtemps séparées.
-
-Dans l'ivresse de ce moment Emilie oublia toutes ses peines: Valancourt
-semblait oublier lui-même qu'il existât au monde une autre personne
-qu'Emilie; et Henri, surpris, considérait cette scène en silence.
-
-Valancourt lui fit mille questions sur elle, sur Montoni, et elle
-n'avait pas le temps d'y répondre. Elle apprit que sa lettre avait été
-envoyée à Paris, qu'il revenait alors en Gascogne, que cette lettre
-enfin lui était parvenue, et qu'il était parti sur-le-champ pour se
-rendre en Languedoc. En arrivant au monastère, d'où elle avait daté sa
-lettre, il avait, à son extrême regret, trouvé les portes fermées pour
-la nuit. Croyant ne voir Emilie que le lendemain, il était retourné à
-son auberge pour lui écrire, il avait rencontré Henri, qu'il avait
-intimement connu à Paris, et se trouvait conduit vers celle qu'il
-n'espérait voir que le lendemain.
-
-Emilie, Valancourt et Henri retournèrent à la pelouse: ce dernier
-présenta Valancourt au comte; Emilie crut s'apercevoir qu'il ne le
-recevait pas avec sa bienveillance ordinaire: il paraissait cependant
-qu'ils s'étaient déjà vus. On l'invita à partager les divertissements de
-la soirée; et quand il eut rendu ses devoirs au comte, il laissa les
-danseurs à la fête, se plaça auprès d'Emilie, et put l'entretenir sans
-contrainte. Les lumières suspendues sous les arbres permirent à Emilie
-de considérer cette figure, dont pendant son absence elle avait essayé
-de recueillir tous les traits: elle vit avec regret qu'elle n'était plus
-la même. Elle pétillait comme autrefois d'esprit et de feu, mais elle
-avait perdu beaucoup de cette simplicité, et quelque chose de cette
-bonté franche qui en faisaient le principal caractère: c'était toujours
-pourtant une figure intéressante. Emilie croyait voir dans les traits de
-Valancourt un mélange d'inquiétude et de mélancolie. Il tombait
-quelquefois dans une rêverie passagère, et semblait faire effort pour en
-sortir; d'autres fois, il regardait fixement Emilie, et une espèce de
-frémissement semblait agiter son âme: il retrouvait dans Emilie la même
-bonté, la même beauté simple, qui l'avaient enchanté quand il l'avait
-connue. Le coloris de son teint avait un peu pâli, mais la douceur s'y
-peignait toujours, et cette teinte mélancolique, mêlée à son sourire, le
-rendait encore plus touchant.
-
-Elle lui raconta les plus importantes circonstances de ce qui lui était
-arrivé depuis qu'elle était partie de France; et les deux amants se
-livrèrent sans réserve au charme des souvenirs amers et doux d'une trop
-longue séparation.
-
-Le soir suivant, le comte rencontra par hasard Emilie dans une des
-allées du jardin. Ils parlèrent de la fête, et vinrent à nommer
-Valancourt.--Le jeune homme a des talents, dit le comte; vous le
-connaissiez depuis longtemps? Emilie dit que cela était vrai.--On me le
-présenta à Paris, dit le comte, et j'en fus d'abord très-content. Il
-s'arrêta. Emilie tremblait, désirait d'en apprendre davantage, et
-craignait de montrer au comte l'intérêt qu'elle y pouvait
-prendre.--Puis-je vous demander, dit-il enfin, combien il y a que vous
-connaissez monsieur Valancourt?--Puis-je, monsieur, vous demander le
-motif de cette question, et, j'y répondrai aussitôt?--Sûrement, dit le
-comte, cela est juste; je vous dirai mes motifs. Il est bien évident que
-M. Valancourt vous aime, et cela n'est pas extraordinaire, tout ce qui
-vous voit en fait autant; je ne vous dis pas cela comme un compliment,
-je parle avec sincérité: ce que je crains, c'est qu'il ne soit amant
-préféré et écouté.--Pourquoi le craignez-vous, monsieur? dit Emilie en
-tâchant de calmer son émotion.--Parce que, dit le comte, je ne pense pas
-qu'il en soit digne. Emilie agitée le pria de s'expliquer mieux.--Je le
-ferai, répondit-il, si vous êtes bien convaincue que le vif intérêt que
-je prends à vous m'a seul engagé à vous en parler.--Je le crois,
-monsieur, dit Emilie.--Le chevalier et mon fils, lui dit-il, firent
-connaissance chez un de leurs camarades, où moi-même je le rencontrai.
-Je l'invitai à venir chez moi; j'ignorais alors ses liaisons avec une
-espèce d'hommes, rebut de la société, qui vivent du jeu et passent leur
-vie dans la débauche. Je connaissais seulement quelques parents du
-chevalier, et je regardais ce motif comme suffisant pour le recevoir
-chez moi. Mais vous souffrez... Je cesserai ce discours.--Non, monsieur,
-lui dit Emilie; je vous supplie de continuer, je suis seulement au
-désespoir.--Seulement! reprit le comte. J'appris bientôt que ses
-liaisons l'avaient entraîné dans un cours de dissipation, et dont il ne
-paraissait pas avoir le pouvoir ou la volonté de se retirer. Il perdit
-au jeu une somme énorme; ce goût devint une passion, il s'y ruina. J'en
-parlai avec intérêt à ses parents; ils m'assurèrent que leurs
-remontrances avaient été vaines, et qu'ils étaient fatigués d'en faire.
-J'appris ensuite qu'en considération de ses talents pour le jeu, presque
-toujours heureux quand la mauvaise foi n'en arrêtait pas le succès, on
-l'avait initié aux secrets de la profession, et qu'il avait eu sa part
-dans certains profits.--Impossible! dit soudain Emilie. Mais
-pardonnez-moi, monsieur, je sais à peine ce que je dis; pardonnez à ma
-douleur: je crois, je dois croire que l'on vous a mal informé; le
-chevalier, sans doute, a des ennemis qui ont envenimé ces rapports.--Je
-voudrais le croire, dit le comte, mais je ne le puis; il n'y a que ma
-conviction, et l'intérêt que je prends à votre bonheur, qui aient pu
-m'engager à vous les répéter.
-
-Emilie gardait le silence; elle se rappelait les paroles de Valancourt,
-qui avaient découvert tant de remords, et semblaient confirmer les
-discours du comte. Après une longue pause, le comte lui dit:--Je
-m'aperçois de vos doutes, je les trouve naturels; il est juste que je
-vous donne la preuve de tout ce que je viens d'avancer: cependant je ne
-le puis sans exposer quelqu'un qui m'est bien cher.--Quel danger
-appréhendez-vous, monsieur? dit Emilie; si je puis le prévenir,
-confiez-vous à mon honneur.--Je me confie, sans doute, à votre honneur,
-dit le comte; mais puis-je aussi me fier à votre courage? Croyez-vous
-pouvoir résister aux prières d'un amant aimé, qui, dans sa douleur,
-voudra savoir le nom de celui qui le prive de sa félicité?--Je ne serai
-pas exposée à une telle tentation, monsieur, dit Emilie, avec un modeste
-orgueil; je ne puis aimer longtemps une personne que je ne dois plus
-estimer: cependant je donne ma parole.--Je vous dirai donc tout, reprit
-le comte: la conviction est nécessaire à votre paix future, et ma
-confidence tout entière est le seul moyen de vous la donner.--Je ne
-doute pas, monsieur, des faits dont vous avez été témoin, ou que vous
-affirmez, dit Emilie en succombant à sa douleur; le chevalier peut-être
-a été jeté dans des excès où il ne tombera plus; si vous aviez connu la
-pureté de ses premiers principes, vous pourriez excuser mon incrédulité
-actuelle.--Le chevalier peut-être se corrigerait pour un temps, mais il
-retournerait bientôt à ce funeste penchant. Je crains la force de
-l'habitude, je crains même que son coeur ne soit corrompu. Et pourquoi
-voudrais-je vous le cacher? le jeu n'est pas son unique vice; il paraît
-avoir pris le goût de tous les plaisirs honteux.
-
-Le comte hésita, et se tut; Emilie, presque hors d'état de se soutenir,
-attendait dans un trouble toujours croissant ce qu'il avait encore à
-dire. Il se fit un très-long silence; le comte, visiblement agité, dit
-enfin:--Ce serait une délicatesse cruelle que de persister à me taire;
-je dois vous dire que deux fois les extravagances du chevalier l'ont
-fait conduire dans les prisons de Paris; il en a été retiré, m'ont dit
-des personnes dignes de foi, par une certaine comtesse bien connue, et
-avec laquelle il vivait encore quand j'ai quitté Paris.
-
-Le comte cessa de parler; et regardant Emilie, il s'aperçut qu'elle
-tombait de son siége: il la soutint; elle était évanouie; il éleva la
-voix pour appeler du secours: ils étaient fort loin du château; il
-craignait de la laisser pour aller chercher du monde; c'était pourtant
-le seul parti à prendre. Voyant enfin une fontaine assez proche, il
-s'efforça d'appuyer Emilie contre l'arbre, pendant qu'il irait chercher
-de l'eau. Il était fort embarrassé, n'ayant rien pour apporter cette
-eau; mais tandis qu'il la considérait avec une extrême inquiétude, il
-crut voir dans ses traits qu'elle commençait à respirer.
-
-Il se passa néanmoins beaucoup de temps avant qu'elle reprît
-connaissance; alors elle se trouva soutenue, non par le comte, mais par
-Valancourt; il observait tous ses mouvements avec un regard effrayé, et
-lui adressait la parole d'une voix tremblante. Au son de cette voix si
-connue, Emilie rouvrit les yeux; mais à l'instant elle les referma, et
-perdit encore connaissance.
-
-Le comte, avec un regard sévère, fit signe à Valancourt de se retirer.
-Celui-ci ne fit que soupirer et nommer Emilie; il lui présentait l'eau
-qu'on avait apportée. Le comte répéta son geste, et l'accompagna de
-quelques paroles; Valancourt répondit par un regard plein d'un profond
-ressentiment; il refusa de quitter la place jusqu'à ce qu'Emilie fût
-remise, et ne permit plus que personne s'approchât: mais à l'instant sa
-conscience parut l'informer de ce qui avait fait le sujet de l'entretien
-du comte et d'Emilie; l'indignation enflamma ses yeux; l'expression
-d'une profonde douleur la réprima bientôt; et le comte en le remarquant
-sentit plus de pitié que de colère. Emilie, qui avait repris ses sens,
-en fut tellement touchée, qu'elle se mit à pleurer amèrement: elle tâcha
-de retenir ses larmes; et, rassemblant son courage, elle remercia le
-comte et Henri, avec qui Valancourt était entré dans le parc, et elle
-reprit le chemin du château sans rien dire à Valancourt.
-
-Emilie se détermina secrètement à retourner au couvent, pour y passer un
-jour ou deux. Dans l'état où elle était, la société, surtout celle de la
-comtesse et de mademoiselle Béarn, lui devenait insupportable. Elle
-espérait que la solitude du cloître et la bonté de l'abbesse
-l'aideraient à reprendre un peu d'empire sur elle-même, et à soutenir le
-dénoûment qu'elle ne prévoyait que trop.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII.
-
-
-On vint avertir Emilie que le comte de Villefort demandait à la voir.
-Elle devina que Valancourt était chez lui. En approchant de la
-bibliothèque, où elle imaginait qu'il devait être, son émotion devint si
-forte, que, n'osant encore paraître, elle retourna dans le vestibule
-pour calmer son agitation. S'étant enfin remise, elle entra dans le
-cabinet, et trouva Valancourt assis avec le comte. Ils se levèrent tous
-deux. Elle n'osait regarder Valancourt. Le comte se retira.
-
-Emilie restait les yeux baissés, ne pouvant parler, et respirant à
-peine. Valancourt se jeta sur une chaise auprès d'elle; il soupirait et
-gardait le silence. Enfin d'une voix tremblante il lui dit:--J'ai désiré
-vous voir ce soir pour sortir au moins de l'horrible incertitude où m'a
-plongé votre changement. Quelques paroles du comte viennent de m'en
-éclaircir une partie. Je m'aperçois que j'ai des ennemis, Emilie, des
-ennemis envieux de mon bonheur, et qui sont acharnés à le détruire. Je
-m'aperçois aussi que le temps et l'absence ont affaibli vos sentiments
-pour moi.
-
-Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres. Emilie ne put répondre. Il
-ajouta:--Cruelle Emilie, ne me parlerez-vous point?
-
-Il couvrit son visage d'une main, comme pour cacher son émotion, et prit
-celle d'Emilie, qui ne la retira pas. Elle ne put retenir ses larmes. Il
-s'en aperçut. Toute sa tendresse revint; un rayon d'espérance pénétra
-rapidement au fond de son âme.--Eh quoi! vous me plaignez, s'écria-t-il;
-vous m'aimez encore! vous êtes toujours mon Emilie! souffrez que j'en
-croie vos larmes.--Oui, je vous plains, lui dit-elle: mais dois-je
-encore vous aimer? Croyez-vous être encore ce même Valancourt estimable
-que j'aimais autrefois?--Que vous aimiez autrefois! s'écria-t-il. Le
-même! le même! Il s'arrêta dans l'excès de son émotion et reprit
-douloureusement:--Non, je ne suis plus le même; je suis perdu, je ne
-suis plus digne de vous!
-
-Il couvrit encore son visage. Emilie était trop touchée d'un aveu si
-sincère pour pouvoir répondre aussitôt. Elle luttait contre son coeur;
-elle sentait le danger de se fier longtemps à sa résolution en la
-présence de Valancourt. Elle était empressée de terminer une entrevue
-qui les désolait tous les deux. Cependant quand elle pensait que ce
-serait probablement la dernière, tout son courage l'abandonnait; elle ne
-sentait plus que sa tendresse et sa douleur.
-
-Valancourt, pendant ce temps, dévoré de remords et de chagrin, n'avait
-ni le pouvoir ni la volonté d'exprimer tout ce qui l'agitait. A peine
-paraissait-il sensible à la présence d'Emilie. Son visage était caché,
-sa poitrine soulevée de sanglots.
-
---Epargnez-moi, lui dit Emilie, le chagrin de revenir sur les détails de
-votre conduite, qui m'obligent de rompre avec vous; il faut nous
-séparer, et je vous vois pour la dernière fois.--Non, s'écria
-Valancourt, vous ne pouvez penser ce que vous dites; vous ne pouvez pas
-penser à me rejeter de vous pour toujours.--Il faut nous séparer, répéta
-Emilie, et pour toujours; votre conduite nous en fait une
-nécessité.--C'est la décision du comte, reprit-il avec fierté, ce n'est
-pas la vôtre; et je saurai de quel droit il se met entre nous. Il se
-leva à ces mots, et parcourut la chambre à pas précipités.--Laissez-moi
-vous désabuser, dit Emilie non moins émue; la décision est de moi; mon
-repos l'exige. Serais-je excusable, dit-elle, en vous confiant le repos
-de ma vie? Comment me le conseilleriez-vous si je vous étais chère?--Si
-vous m'étiez chère! s'écria Valancourt. Est-il possible que vous doutiez
-de mon amour? Mais oui, vous avez raison d'en douter, puisque je suis
-moins disposé à l'horreur de me séparer de vous qu'à celle de vous
-envelopper dans ma ruine. Oui, je suis ruiné, ruiné sans ressource; je
-suis accablé de dettes, et je ne saurais les acquitter. Les yeux de
-Valancourt étaient égarés quand il disait ces mots; ils prirent à
-l'instant l'expression d'un affreux désespoir. Emilie fut forcée
-d'admirer sa franchise; elle sembla, durant quelques minutes, résister à
-sa propre douleur et lutter contre elle-même. Je ne prolongerai pas,
-dit-elle enfin, un entretien dont l'issue ne saurait être heureuse.
-Valancourt, adieu.--Non, vous ne partirez pas, dit-il impétueusement;
-vous ne me laisserez pas ainsi; vous ne m'abandonnerez pas avant que mon
-esprit ait recueilli la force dont il a besoin pour soutenir ma perte.
-Emilie, effrayée par le feu sombre de ses regards, lui dit d'une voix
-douce:--Vous avez reconnu vous-même que nous devions nous séparer; si
-vous désirez me faire croire que vous m'aimez, vous le reconnaîtrez
-encore.--Jamais, jamais! s'écria-t-il. J'étais un insensé quand
-j'avouais... Emilie, c'en est trop: vous ne vous trompez pas sur mes
-fautes, mais le comte est la barrière qui nous sépare, il ne sera pas
-longtemps un obstacle à ma félicité.--C'est à présent, dit Emilie, que
-vous parlez en insensé: le comte n'est pas votre ennemi, Valancourt; il
-est mon ami, cette considération seule devrait vous le faire regarder
-comme le vôtre.--Votre ami! dit vivement Valancourt: depuis quel temps
-est-il donc votre ami pour vous faire si promptement oublier votre
-amant? Est-il votre ami, celui qui vous a demandé de préférer M. Dupont;
-Dupont qui, dites-vous, vous a ramenée d'Italie, Dupont qui, je le dis,
-moi, m'a ravi votre coeur? Mais je n'ai pas le droit de vous interroger:
-vous êtes maîtresse de vous-même; ce Dupont peut-être ne triomphera pas
-longtemps de mon malheur. Emilie, plus épouvantée que jamais de la
-fureur de Valancourt, lui dit:--Au nom du ciel, soyez raisonnable!
-Calmez-vous! M. Dupont n'est pas votre rival, le comte n'est pas son
-défenseur: vous n'avez point de rival, vous n'avez d'ennemi que
-vous-même: je vois plus que jamais que vous n'êtes plus ce Valancourt
-que j'ai tant aimé.
-
-Il ne répondit point: les bras appuyés sur la table, il gardait un morne
-silence. Emilie restait muette et tremblante, et n'osait le quitter.
-
---Malheureux! s'écria-t-il soudain, je ne puis me plaindre sans
-m'accuser! Pourquoi fus-je entraîné dans Paris? pourquoi ne me suis-je
-pas défendu des séductions qui devaient à jamais me rendre méprisable?
-Il se tourna vers elle, il prit sa main, et lui dit d'une voix
-tendre:--Emilie, pouvez-vous supporter que nous nous séparions!
-pouvez-vous abandonner un coeur qui vous aime, comme le mien, un coeur
-qui, malgré ses erreurs, n'appartiendra jamais qu'à vous! Emilie ne
-répondit que par ses larmes.--Je n'avais pas, ajouta-t-il, une pensée
-que je voulusse vous cacher, pas un goût, pas un plaisir, auxquels vous
-ne pussiez prendre part. Je pars, Emilie, je vais vous quitter, et pour
-toujours. A ces mots, sa voix s'affaiblit: il retomba sur sa chaise avec
-abattement. Emilie ne pouvait ni sortir, ni lui dire adieu. Toutes ses
-folies étaient presque effacées de son esprit, elle ne sentait que sa
-douleur et sa pitié.
-
---Dites au moins, reprit Valancourt, que vous me verrez encore une fois.
-Le coeur d'Emilie fut en quelque sorte soulagé par cette prière: elle
-s'efforça de croire qu'elle ne devait pas s'y refuser; néanmoins elle
-éprouvait de l'embarras en songeant qu'elle était chez le comte, et
-qu'il pourrait s'offenser du retour de Valancourt; elle consentit
-pourtant, à condition qu'il ne verrait ni dans le comte un ennemi, ni
-dans Dupont un rival. Alors il sortit tellement consolé par les deux
-mots d'Emilie, qu'il perdit le premier sentiment de son malheur.
-
-Valancourt, pendant ce temps, endurait les angoisses du désespoir. La
-vue d'Emilie avait renouvelé toute l'ardeur de son premier amour;
-l'absence, les distractions d'une vie tumultueuse, ne l'avaient
-affaiblie que passagèrement. Quand, en recevant sa lettre, il était
-parti pour le Languedoc, il savait bien que sa folie l'avait ruiné, et
-il n'avait aucun projet de le cacher à Emilie: il s'affligeait seulement
-du retard que sa mauvaise conduite pourrait causer à leur mariage, et ne
-prévoyait pas que cette information pourrait la conduire à briser tous
-leurs noeuds. Accablé par l'idée de cette éternelle séparation, et le
-coeur pénétré de remords, il attendait cette seconde entrevue dans un
-état qui approchait de l'égarement; il espérait pourtant encore obtenir
-d'elle par ses prières, quelque changement de résolution.
-
-Le matin, il fit demander à quelle heure elle le recevrait. Emilie,
-quand on lui remit ce billet, était avec le comte, et ce fut pour
-celui-ci un prétexte nouveau pour lui parler de Valancourt. Il voyait le
-désespoir de sa jeune amie, et redoutait plus que jamais que son courage
-ne l'abandonnât. Emilie répondit au billet, et le comte revint sur le
-sujet de la dernière conversation. Il parut craindre les sollicitations
-de Valancourt, et il lui peignit les malheurs auxquels elle s'exposait
-pour l'avenir, si elle ne résistait à un chagrin actuel et passager: ces
-représentations répétées pouvaient seules la prémunir contre l'effet de
-son affection, et elle résolut de suivre ses conseils.
-
-L'heure de l'entrevue à la fin arriva. Emilie se présenta avec un
-extérieur composé; mais Valancourt, trop agité, fut quelques minutes
-sans pouvoir parler; ses premières phrases furent tour à tour plaintes,
-prières, reproches contre lui-même; ensuite il dit:--Emilie, je vous ai
-aimée, je vous aime plus que ma vie; je suis ruiné par ma faute, et
-cependant je ne peux nier que je n'aimasse mieux vous entraîner dans une
-union malheureuse de misère, que d'endurer, en vous perdant, la punition
-que je mérite. Je suis un malheureux, mais je ne veux plus être un
-lâche; je ne chercherai plus à ébranler vos résolutions par les
-instances d'une passion égoïste. Je renonce à vous, Emilie, et je
-tâcherai de me consoler en songeant que, si je suis infortuné, vous
-pouvez au moins être heureuse. Je n'ai pas, il est vrai, le mérite du
-sacrifice; et je n'eusse jamais eu la force de vous rendre à vous-même,
-si votre prudence ne l'eût exigé.
-
-Il s'arrêta un moment. Emilie tâchait de retenir ses larmes; elle était
-prête à lui dire:--Vous parlez à présent comme vous parliez autrefois.
-Mais elle garda le silence.--Pardonnez-moi, Emilie, reprit-il, toutes
-les souffrances que je vous ai causées. Pensez quelquefois à l'infortuné
-Valancourt; souvenez-vous que sa seule consolation sera de savoir que sa
-folie ne vous a pas rendue malheureuse. Les larmes inondaient les joues
-d'Emilie. Il allait retomber dans les accès du désespoir. Emilie
-s'efforça de rappeler son courage, et de terminer une entrevue qui
-augmentait leur commune affliction. Valancourt vit ses pleurs, il la vit
-se lever; il fit un nouvel effort pour maîtriser ses sentiments et
-calmer ceux d'Emilie.--Le souvenir de ce douloureux moment, lui dit-il,
-sera pour l'avenir ma sauvegarde. Oh! jamais l'exemple, la tentation, ne
-pourront ni me séduire ni m'entraîner. Le souvenir de ces pleurs que
-vous versez pour moi élèvera mon âme au-dessus du danger.
-
-Emilie, un peu consolée par cette assurance, répondit:--Nous nous
-séparons pour toujours. Mais si mon bonheur vous est cher, souvenez-vous
-à jamais que rien ne peut y contribuer davantage, que de savoir que vous
-avez recouvré votre propre estime. Valancourt prit sa main; il avait les
-yeux couverts de larmes, et l'adieu qu'il voulait lui dire était étouffé
-par ses soupirs. Après quelques moments, Emilie prononça avec difficulté
-et émotion:--Adieu, Valancourt, puissiez-vous être heureux! adieu,
-répéta-t-elle.
-
---Adieu, Emilie, dit Valancourt. Et il se précipita dehors.
-
-Emilie resta dans le fauteuil où il l'avait laissée, le coeur si
-oppressé qu'elle ne respirait plus; elle entendait ses pas, dont le
-bruit s'affaiblissait à mesure qu'ils s'éloignaient. Elle fut tirée de
-cet état par la voix de la comtesse qui parlait dans le jardin. En
-revenant à elle, le premier objet qui frappa sa vue fut le fauteuil vide
-sur lequel Valancourt avait été assis. Le saisissement et son départ
-avaient comme suspendu ses larmes; elles revinrent alors la soulager, et
-elle reprit la force de regagner sa chambre.
-
-Retournons à Montoni, dont la rage et la surprise firent bientôt place à
-de plus pressants intérêts. Ses excès et ses déprédations s'étaient
-tellement multipliés, que le sénat de Venise, alors composé de
-négociants, malgré sa faiblesse et l'utilité que dans l'occasion il
-aurait pu tirer de Montoni, ne put plus longtemps les supporter. Il fut
-arrêté qu'on travaillerait à anéantir ses forces et à punir ses
-brigandages. La célérité, la facilité de cette expédition, prévinrent
-l'éclat et la rumeur publique. Emilie, en Languedoc, ignora la défaite
-et l'humiliation de ce cruel persécuteur.
-
-Son esprit était si accablé par ses chagrins, qu'aucun effort de sa
-raison ne pouvait en surmonter l'effet. Le comte de Villefort essaya
-tous les moyens de consolation. Il se passa bien du temps avant
-qu'Emilie pût se distraire assez de Valancourt pour écouter l'histoire
-que la vieille Dorothée lui avait promise.
-
-Parmi les étrangers qui étaient venus voir le comte dans son château,
-étaient le baron de Sainte-Foix, son ancien ami, et son fils le
-chevalier de Sainte-Foix. C'était un jeune homme aimable et sensible. Il
-avait connu Blanche à Paris l'année précédente, et avait conçu pour elle
-une véritable passion. L'ancienne amitié du comte pour son père, les
-convenances mutuelles de cette alliance, avaient intérieurement fait
-désirer au comte qu'elle s'accomplît. Mais trouvant alors sa fille trop
-jeune pour fixer le choix de sa vie; voulant d'ailleurs éprouver la
-constance du chevalier, il avait différé d'agréer sa demande, sans
-pourtant lui ôter l'espoir. Ce jeune homme arrivait avec le baron, son
-père, pour réclamer le prix de sa persévérance; le comte l'accorda, et
-Blanche ne s'y opposa pas.
-
-Le château, si bien habité, devint aussi riant que magnifique. Le
-pavillon, dans les bois, était fort souvent visité; on y soupait quand
-le temps était beau, et la soirée se terminait ordinairement par un
-concert. Le comte et la comtesse étaient bons musiciens. Henri, le jeune
-Sainte-Foix, Blanche, Emilie, avaient tous de la voix, et le goût
-suppléait en eux à la méthode. Plusieurs des domestiques du comte, avec
-des cors et d'autres instruments à vent, étaient placés dans le bois, et
-répondaient par leur douce harmonie à celle qui venait du pavillon.
-
-Dans tout autre temps, ces parties eussent été délicieuses pour Emilie;
-trop accablée alors par sa mélancolie, elle trouvait que rien de ce
-qu'on nomme amusement n'avait le pouvoir de la distraire, et
-très-souvent elle observait que la touchante mélodie de ces concerts
-augmentait sa tristesse à un degré insupportable.
-
-Elle préférait de se promener seule dans les bois qui ombrageaient le
-promontoire.
-
-Un soir elle y resta fort tard. Assise sur les marches de ce vieux
-bâtiment, elle observait, dans une mélancolie tranquille, le progrès des
-ombres sur l'espace étendu devant elle. Peu à peu la lune, qui vint à se
-lever, monta sur l'horizon et revêtit successivement de sa douce lumière
-les flots, les bois et la tour elle-même. Emilie, pensive, contemplait
-et rêvait. Tout à coup un son frappe son oreille; c'était la voix et la
-musique dont quelquefois, à minuit, elle avait entendu les accords.
-L'émotion qu'elle sentit ne fut pas sans mélange de terreur, quand elle
-considéra son isolement. Les sons se rapprochèrent. Elle se serait
-levée, mais ils semblaient venir par le chemin qu'il lui fallait
-prendre, et, toute tremblante, elle attendit l'événement: les sons se
-rapprochèrent pendant quelque temps, puis ils cessèrent. Emilie
-écoutait, regardait, et ne pouvait faire aucun mouvement. Tout à coup
-elle vit une figure sortir des bois et passer fort près d'elle. La
-figure passa vite, et l'émotion d'Emilie fut si grande, qu'en la voyant,
-elle ne distingua presque rien.
-
-Ce léger événement avait produit une impression profonde sur son esprit.
-Retirée chez elle, il lui rappela si bien l'autre circonstance
-effrayante dont tout récemment elle avait été témoin, qu'à peine elle se
-sentit le courage de rester seule. Elle veilla fort longtemps; aucun
-bruit ne renouvela ses craintes, et elle chercha à goûter un peu de
-repos. Il fut court; un bruit affreux et singulier sembla s'élever du
-corridor; des gémissements se firent entendre distinctement; un corps
-pesant frappa contre la porte, et la violence du coup faillit l'ouvrir.
-Elle appela pour savoir ce que c'était, on ne lui répondit point: mais,
-par moments, elle entendait des gémissements sourds. La frayeur la priva
-d'abord de l'usage de ses facultés; mais quand ensuite elle entendit des
-pas dans la galerie, elle appela encore plus haut. Les pas s'arrêtèrent
-à sa porte; elle distingua les voix de quelques servantes, et toutes
-semblaient trop occupées pour pouvoir répondre à ses cris. Annette entra
-cependant pour prendre de l'eau; Emilie comprit alors qu'une des
-servantes se trouvait mal; elle la fit apporter chez elle, et travailla
-à la secourir. Quand cette fille eut recouvré la voix, elle affirma
-qu'en montant l'escalier, pour aller à sa chambre, elle avait vu un
-fantôme sur le second carré. Elle tenait, disait-elle, sa lampe fort
-bas, à cause du mauvais état des marches. En relevant les yeux, elle
-avait vu le revenant. Ce fantôme, d'abord, était resté immobile dans un
-coin, puis s'était glissé dans l'escalier, et s'était enfin évanoui à la
-porte de l'appartement qu'Emilie avait visité dernièrement. Un son
-lugubre avait succédé à ce prodige.
-
---Le diable, sans doute, ajouta Dorothée, a pris une clef de cet
-appartement; ce ne peut être que lui; j'ai fermé la porte moi-même.
-
-La fille avait redescendu l'escalier, avait couru en faisant un cri, et
-était tombée éperdue à la porte d'Emilie.
-
-Emilie la reprit doucement de la peur qu'elle lui avait faite, et essaya
-de lui faire honte de son effroi. La fille persista à soutenir qu'elle
-avait vu une véritable apparition. Toutes les servantes l'accompagnèrent
-dans sa chambre, excepté Dorothée, qu'Emilie retint pour la nuit. Emilie
-était dans l'embarras; Dorothée, dans la plus grande terreur, racontait
-d'anciennes circonstances qui appuyaient l'excès de sa superstition. De
-ce nombre était une semblable apparition qu'elle avait vue dans le même
-lieu; ce souvenir l'avait fait hésiter avant de monter l'escalier, et
-avait augmenté sa répugnance pour ouvrir l'appartement du nord. Quelle
-que fût sur ce point l'opinion d'Emilie, elle s'abstint de la
-communiquer; elle écouta Dorothée attentivement, et n'en eut que plus
-d'inquiétude.
-
-Depuis cette nuit, la terreur des domestiques s'accrut au point qu'elle
-en détermina une partie à quitter le château et à demander leur congé.
-Si le comte ajoutait foi à leurs alarmes, il avait soin de le
-dissimuler; et, voulant prévenir l'inconvénient qui le menaçait, il
-employait le ridicule et le raisonnement pour détruire ces craintes et
-ces frayeurs surnaturelles. La peur avait rendu tous les esprits
-inaccessibles à la raison. Ludovico prit ce moment pour prouver à la
-fois son courage et toute la reconnaissance que lui causaient les bons
-traitements du comte. Il offrit de passer une nuit dans la partie de ce
-château qu'on prétendait habitée par les revenants; il ne craignait,
-assurait-il, aucun esprit; et si quelque figure vivante paraissait, il
-ferait voir qu'il ne la craignait pas davantage.
-
-Le comte réfléchit à cette proposition; les domestiques qui
-l'entendirent se regardaient l'un l'autre, dans le doute et dans la
-surprise. Annette, effrayée pour la sûreté de Ludovico, employait larmes
-et prières pour le dissuader de son dessein.
-
---Vous êtes un brave garçon, dit le comte en souriant. Pensez bien à
-votre entreprise avant de vous y livrer. Si vous persévérez, j'accepte,
-et une telle intrépidité ne demeurera pas sans récompense.--Je ne désire
-point de récompense, _Excellence_, reprit Ludovico, mais votre
-approbation. _Votre Excellence_ a déjà eu trop de bontés pour moi. Je
-désire seulement d'avoir des armes, pour être en état de répondre à
-l'ennemi, s'il paraît.--Une épée ne vous défendra pas contre un esprit,
-dit le comte en regardant ironiquement ses serviteurs; ils ne craignent
-ni barrières, ni verrous: un revenant, vous le savez, se glisse par le
-trou d'une serrure, comme par une porte ouverte.--Donnez-moi une épée,
-monsieur le comte, reprit Ludovico, et je me charge d'envoyer dans la
-mer Rouge tous les esprits qui voudront m'attaquer.--Eh bien, dit le
-comte, vous aurez une épée, et, de plus, un bon souper. Vos camarades,
-peut-être, auront le courage de demeurer encore une nuit dans le
-château. Il est certain que, du moins pour cette nuit, votre hardiesse
-attirera sur vous seul tous les maléfices du spectre.
-
-Une extrême curiosité luttait alors avec la crainte dans l'esprit des
-auditeurs. Ils résolurent d'attendre l'événement qui allait suivre la
-témérité de Ludovico.
-
-Après le souper Ludovico suivit le comte dans son cabinet: ils y
-restèrent une demi-heure, et le comte en sortant lui remit une
-épée.--Elle a servi dans des combats entre des mortels, dit le comte en
-riant, vous en ferez sans doute un usage honorable dans une querelle
-toute spirituelle; et j'apprendrai probablement demain qu'il ne reste
-pas un revenant dans le château.--Ludovico reçut l'épée avec un salut
-respectueux: Vous serez obéi, monsieur, répliqua-t-il, et je m'engage à
-ce qu'aucun spectre ne puisse troubler dorénavant le repos de cette
-demeure.
-
-Ils se rendirent à la salle où les hôtes du comte l'attendaient pour
-l'accompagner jusqu'à l'appartement du nord: on demanda les clefs à
-Dorothée, elle les remit à Ludovico, et il se mit en chemin, suivi par
-la plupart des habitants de ce château. Arrivés au bas de l'escalier,
-plusieurs des domestiques effrayés refusèrent d'aller plus loin; les
-autres montèrent jusqu'au palier: Ludovico mit la clef dans la serrure,
-et, pendant ce temps, tous le regardaient avec autant de curiosité que
-s'il eût travaillé à quelque opération magique.
-
-Ludovico, ne connaissant pas la serrure, ne pouvait faire tourner la
-clef; Dorothée restait par derrière: on la rappela, elle ouvrit
-lentement; mais quand ses regards eurent pénétré dans l'intérieur obscur
-de la chambre, elle fit un cri, et se retira. A ce signal d'alarme, la
-plus grande partie de la foule s'enfuit en bas des escaliers; le comte,
-Henri et Ludovico, restés seuls, entrèrent dans l'appartement; Ludovico
-tenait son épée nue, le comte portait une lampe, et Henri une corbeille
-remplie des provisions du brave aventurier.
-
-Ayant jeté les yeux à la hâte sur la pièce d'entrée où rien ne
-justifiait les alarmes, ils passèrent dans la seconde; un calme profond
-y régnait; ils avancèrent moins précipitamment dans la troisième. Le
-comte eut alors le loisir de rire du trouble qui l'avait surpris
-lui-même. Il demanda à Ludovico dans quelle chambre il comptait
-s'établir.
-
---Il y en a encore d'autres, _Excellence_, lui dit Ludovico; on dit que
-dans l'une il y a un lit, c'est là que je passerai la nuit pour y
-dormir, si je me trouve fatigué.
-
-Ludovico ouvrit la chambre à coucher, et le comte en entrant fut frappé
-en voyant l'air funéraire que conservait l'ameublement; il s'approcha du
-lit avec émotion, et le trouvant couvert d'un velours noir:--Que
-signifie ceci? dit-il.--J'ai ouï dire, monsieur, lui répondit Ludovico,
-que madame la marquise de Villeroi était morte en ce lieu même, et qu'on
-l'y avait déposée jusqu'à l'heure de son enterrement. Ce drap de velours
-couvrait sans doute le cercueil.
-
-Le comte ne répondit rien; mais il devint rêveur et parut fort ému; se
-tournant ensuite vers Ludovico, il lui demanda d'un ton sérieux si
-réellement il aurait le courage de demeurer là toute la nuit. Si vous
-craignez, ajouta le comte, ne rougissez pas d'en faire l'aveu, je vous
-relèverai de vos engagements sans que vous soyez exposé aux railleries
-de vos camarades.
-
-Ludovico garda le silence. L'orgueil et quelque peu d'effroi semblaient
-partager son âme. L'orgueil à la fin l'emporta; il rougit, et n'hésita
-plus.
-
---Non, monsieur, non, dit-il, j'achèverai ce que j'ai commencé, et je
-suis pénétré de votre attention. Je vais faire du feu dans la cheminée,
-et, avec les provisions de la corbeille, je compte fort bien passer mon
-temps.--Soit, dit le comte; mais comment soutiendrez-vous l'ennui si
-vous ne dormez pas?--Quand je serai fatigué, monsieur, reprit Ludovico,
-je n'aurai pas peur de dormir; mais d'ailleurs j'ai un livre qui
-m'amusera.--Bon, dit le comte; j'espère que rien ne vous troublera. Mais
-si pendant la nuit vous aviez de plus sérieuses craintes, venez me
-trouver à mon appartement. J'ai trop de confiance dans votre raison et
-votre courage pour craindre de vous voir épouvanté par quelque crainte
-frivole. Cette chambre, son obscurité, son isolement, ne vous causeront
-pas de fausses terreurs. Demain j'aurai à vous remercier d'un important
-service. On ouvrira l'appartement, et tous mes gens seront convaincus de
-leur sottise. Bonne nuit, Ludovico; venez me voir de bon matin, et
-souvenez-vous de ce que je vous ai dit.--Oui, monsieur, je m'en
-souviendrai. Bonsoir, _Excellence_; laissez-moi vous éclairer.
-
-Il éclaira le comte et Henri jusqu'à la dernière porte. Un des
-domestiques, dans son effroi, avait laissé une lampe sur le palier.
-Henri la prit, et donna le bonsoir à Ludovico. Celui-ci répondit
-respectueusement, referma la porte, et rentra. En retournant à la
-chambre à coucher, il examina avec plus de soin toutes les pièces qu'il
-fallait traverser. Il craignait que quelqu'un ne s'y cachât pour
-l'effrayer. Personne, excepté lui, ne s'y trouvait. Il laissa les portes
-ouvertes, et parvint au grand salon dont la muette obscurité le glaça.
-Il tourna ses regards sur la longue enfilade qu'il venait de parcourir.
-En se retournant, il aperçut une lumière et sa figure que réfléchissait
-un miroir; il tressaillit. D'autres objets se peignaient obscurément sur
-la même glace; il ne s'arrêta pas à les examiner. S'avançant promptement
-dans la chambre à coucher, il remarqua la porte de l'oratoire. Il
-l'ouvrit. Tout était tranquille. Ses yeux se portèrent sur le portrait
-de la feue marquise; il le considéra longtemps avec surprise et
-attention. Il parcourut ensuite le cabinet, et rentra dans la chambre.
-Il alluma un bon feu. La flamme pétillante ranima ses esprits, qui
-commençaient à s'affaiblir par l'obscurité et le silence. On n'entendait
-alors que le vent qui sifflait à la fenêtre. Ludovico prit une chaise,
-mit une table auprès du feu, prit une bouteille de vin, quelques
-provisions de sa corbeille, et commença à manger. Quand il eut fait son
-repas, il mit son épée sur la table; et, n'étant pas disposé à dormir,
-il tira de sa poche le livre dont il avait parlé. C'était un recueil de
-vieux contes provençaux. Ludovico raccommoda son feu, moucha sa lampe,
-rapprocha sa chaise, et se mit à lire. L'histoire sur laquelle il tomba
-captiva bientôt toute son attention.
-
-[Illustration: La chambre mystérieuse.]
-
-Le comte, pendant ce temps, était retourné dans la salle à manger, où
-tout le monde l'attendait. Chacun s'était retiré au cri perçant de
-Dorothée; et l'on fit mille questions sur l'état de l'appartement. Le
-comte railla les uns et les autres de leur retraite précipitée et de
-leur faiblesse superstitieuse; et l'on en vint à cette question: Si les
-âmes séparées des corps ont le pouvoir de revenir sur la terre, si même
-dans ce cas les esprits peuvent devenir visibles? Le baron était
-d'opinion que le premier effet était probable, et que le second était
-possible.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII.
-
-
-Le comte avait très-peu dormi; il se leva de bonne heure; et, pressé
-d'entretenir Ludovico, il courut à l'appartement du nord. La première
-porte était fermée en dedans; il fut donc obligé de frapper très-fort,
-mais ni ses coups ni sa voix ne furent entendus. Il considéra
-l'intervalle qui séparait cette porte de la chambre à coucher, et pensa
-que Ludovico, las de veiller, était tombé sans doute dans un profond
-sommeil. Le comte, peu surpris de ne recevoir aucune réponse, se retira
-et alla se promener.
-
-Le temps était sombre; le soleil, qui se levait sur la Provence, ne
-répandait qu'une faible lumière; ses rayons combattaient contre les
-vapeurs qui s'élevaient de la mer et qui promenaient leurs lourdes
-masses sur le sommet des bois, qu'ornaient alors les teintes variées
-dont l'automne enrichit le feuillage. La tempête était passée, mais la
-mer, toujours agitée, mugissait encore. Le comte, à qui ce jour grisâtre
-et vaporeux ne déplaisait pas, entra dans les bois et s'y promena,
-enseveli dans une profonde méditation.
-
-Emilie s'était aussi levée de bonne heure, et avait dirigé sa promenade
-vers le promontoire escarpé d'où on découvrait l'Océan. Les événements
-du château occupaient son esprit, et Valancourt était aussi l'objet de
-ses tristes pensées. Elle ne pouvait encore songer à lui avec
-indifférence; sa raison lui reprochait continuellement une tendresse qui
-survivait dans son coeur à l'estime. Elle se rappelait l'expression
-qu'avaient ses regards au moment où il l'avait quittée, le ton de sa
-voix lorsqu'il lui dit adieu; et si quelque hasard augmentait l'énergie
-de ses souvenirs elle versait des larmes amères.
-
-Arrivée à la vieille tour, elle se reposa sur ses marches ruinées et se
-livra à sa mélancolie. Elle observait les vagues à demi cachées par la
-vapeur, qui venaient en roulant au rivage et répandaient leur mousse
-légère autour du rocher sur lequel elles se brisaient. Leur bruit
-monotone et les nuages obscurs qui se balançaient sur les rochers
-rendaient la scène plus mystérieuse et plus analogue à l'état de son
-coeur. Cet état devint trop pénible. Emilie se leva brusquement; elle
-traversa quelques ruines de la tour, et vit des lettres gravées sur une
-muraille. Elle s'approcha pour les examiner; ces caractères paraissaient
-grossièrement gravés avec la pointe d'un canif; mais Emilie les
-connaissait trop bien: c'était la main de Valancourt, et elle les lut en
-tremblant.
-
-Il était bien constant que Valancourt avait visité cette tour; il était
-même probable que c'était la nuit précédente, puisqu'elle avait été
-orageuse et que les vers décrivaient un naufrage. Il fallait même qu'il
-n'eût quitté que depuis peu ces ruines. Le soleil ne faisait que de
-paraître, et il avait fallu du jour pour tracer les caractères tels
-qu'ils étaient. Il était donc encore bien vraisemblable que Valancourt
-n'était pas loin.
-
-Pendant que ces idées parcouraient avec rapidité l'imagination d'Emilie,
-tant d'émotions la combattirent, qu'elle en fut presque accablée; mais
-son premier mouvement fut d'éviter une rencontre, et elle reprit à la
-hâte le chemin qui menait au château.
-
-En rentrant au château, Emilie se retira chez elle, et le comte alla à
-l'appartement du nord. La porte était encore fermée. Déterminé à
-réveiller Ludovico, le comte appela d'une voix plus forte. Un morne
-silence succéda. Le comte appela ses gens, et leur demanda s'ils avaient
-vu ou entendu Ludovico; tous répondirent avec effroi que depuis la nuit
-aucun d'eux n'avait approché de l'appartement du nord.
-
---Il dort profondément, dit le comte; il est si éloigné de la porte
-d'entrée, qu'on ne peut se faire entendre: il faudra l'enfoncer.
-Apportez quelques masses, et suivez-moi.
-
-Les domestiques restèrent muets et interdits; il fallut que toute la
-maison s'assemblât pour que le comte fût obéi. Dorothée en même temps
-parla d'une autre porte qui ouvrait sur la galerie du grand escalier,
-donnait sur l'antichambre du salon, et se trouvait conséquemment
-beaucoup plus près de la chambre à coucher. Il était naturel que
-Ludovico fût plutôt éveillé par cette porte. Le comte s'y rendit; mais
-ses efforts furent également inutiles. Il commença à craindre
-sérieusement, et se disposait lui-même à enfoncer la porte; mais les
-beautés qu'il y remarquait retinrent son coup; elle lui parut d'ébène,
-tant son poli était noir et son grain serré; mais elle n'était que de
-mélèse; et la Provence, dans ce temps, était citée pour ses forêts de ce
-bois. Le comte, en faveur de son prix et de la délicatesse de ses
-sculptures, épargna cette porte. Il retourna à celle de l'escalier; on
-l'enfonça. Il entra le premier; Henri le suivit avec quelques-uns des
-plus courageux; les autres attendirent sur l'escalier.
-
-Le silence régnait dans tout l'appartement. Arrivé au salon, le comte
-appela Ludovico; et, ne recevant pas de réponse, il ouvrit lui-même et
-entra.
-
-Le silence absolu confirma ses craintes pour Ludovico; aucun bruit,
-aucune respiration n'annonçait que quelqu'un sommeillât en ce lieu; mais
-son incertitude durait encore. Tous les volets étaient fermés, et la
-chambre était trop obscure pour que l'on y distinguât rien.
-
-Le comte commanda à un de ses gens d'ouvrir une des fenêtres. En
-traversant la chambre pour obéir, il se heurta, tomba par terre; et le
-cri perçant qu'il poussa ayant fait enfuir aussitôt les braves qui
-s'étaient hasardés jusque-là, Henri et le comte restèrent seuls pour
-achever l'aventure.
-
-Henri ouvrit un des volets, et s'aperçut que le domestique avait donné
-contre le fauteuil même dans lequel Ludovico avait été assis. Celui-ci
-n'y était plus, et la faible lumière qui se répandait dans la chambre ne
-le montrait en aucun endroit. Le comte, alarmé, ouvrit d'autres volets
-pour mieux voir. Ludovico ne parut point. Il resta un moment en suspens
-et craignit de s'en fier à ses sens. Il vit le lit et s'approcha pour
-voir si Ludovico ne s'y était pas couché: il n'y trouva personne. Il
-pénétra dans l'oratoire; tout était rangé comme la veille, et Ludovico
-n'y était point.
-
-Le comte pourtant contint l'excès de sa surprise. Ludovico, sans doute
-frappé par la terreur, était sorti pendant la nuit d'un appartement
-désert et dont on racontait tant d'effrayantes particularités. Mais dans
-ce cas même, il eût cherché la société; et tous ses camarades
-déclaraient ne l'avoir pas vu. La porte de l'appartement était
-d'ailleurs fermée par dedans: il était impossible qu'il fût sorti par
-là, et toutes les portes extérieures étaient de même verrouillées en
-dedans, fermées à double tour: toutes les clefs étaient dans les
-serrures. Porté à croire que Ludovico s'était échappé par une fenêtre,
-le comte les examina mieux: mais celles qui étaient assez larges pour
-que le corps d'un homme y passât étaient grillées de barreaux de fer, et
-n'avaient pu fournir d'issue. D'ailleurs, quelle apparence que Ludovico
-eût risqué sa vie en passant par une fenêtre, quand il pouvait sortir
-avec sécurité par une porte?
-
-L'étonnement du comte ne peut s'exprimer; il rentra dans la chambre à
-coucher: tout y était en ordre, excepté le fauteuil qu'on venait de
-renverser. On trouva la petite table, et sur cette table l'épée, la
-lampe, le livre et la moitié d'un verre de vin. Au pied de la table
-était la corbeille, un reste de provisions et du bois.
-
-Le comte lui-même aida à lever la tapisserie de toutes les pièces, pour
-découvrir si elle cachait une ouverture. On n'en reconnut aucune, et le
-comte se retira après avoir fermé la première chambre, et mit la clef
-dans sa poche. Il donna des ordres pressants pour qu'on cherchât
-Ludovico jusque dans le voisinage, et se retira dans son cabinet avec
-Henri; ils y restèrent longtemps. Quel qu'eût été le sujet de cette
-conférence, Henri, de ce moment, perdit beaucoup de sa gaieté; il
-devenait grave et réservé quand on traitait le sujet qui alarmait toute
-la famille.
-
-Les recherches les plus exactes sur le sort de Ludovico furent inutiles.
-Après plusieurs journées employées sans relâche, la pauvre Annette
-s'abandonna au désespoir, et la surprise générale fut au comble.
-
-Emilie, dont l'esprit avait été vivement ému par le sort désastreux de
-la marquise et par la mystérieuse liaison qu'elle imaginait avoir existé
-entre elle et Saint-Aubert, était particulièrement frappée d'un
-événement si extraordinaire. Elle était de plus consternée de la perte
-de Ludovico, dont la probité, la fidélité, les services, méritaient son
-estime et sa reconnaissance. Elle désirait de se retrouver dans la
-paisible retraite de son couvent; mais chaque ouverture qu'elle en
-faisait était reçue avec tristesse par la jeune Blanche, et tendrement
-écartée par le comte. Elle sentait pour lui l'affection, le respect,
-l'admiration d'une fille; et Dorothée consentit enfin à ce qu'elle pût
-l'informer de l'apparition qu'elle avait vue dans l'appartement de la
-marquise. En tout autre moment, il eût souri de sa relation, et aurait
-jugé que le fantôme n'existait que dans l'imagination du témoin. Alors
-il écouta Emilie sérieusement; et quand elle eut fini, il lui demanda le
-plus profond secret.--Quelle que puisse être la cause de ces événements
-singuliers, dit le comte, le temps seul peut les expliquer. Je veillerai
-avec soin sur tout ce qui se passera au château, et j'emploierai tous
-les moyens possibles pour découvrir le destin de Ludovico. Pendant ce
-temps, soyons prudents et circonspects. J'irai veiller moi-même dans ces
-appartements; mais jusqu'à ce que j'en détermine l'instant, je veux que
-tout le monde l'ignore.
-
-La semaine d'après, tous les hôtes du comte partirent, excepté le baron,
-son fils et Emilie. Cette dernière eut bientôt l'embarras et le chagrin
-d'une autre visite. M. Dupont revint, et elle se décida à retourner
-aussitôt au couvent. La joie que manifestait Dupont en la voyant lui fit
-juger qu'il rapportait cette même ardeur qui l'avait bannie du château
-de Blangy. Les manières d'Emilie envers lui furent réservées; le comte
-le reçut avec plaisir, le lui présenta en souriant, et sembla tirer un
-bon augure de l'embarras qu'elle éprouvait.
-
-M. Dupont le comprit mieux; il perdit soudain sa gaieté, et tomba dans
-la langueur et dans le découragement.
-
-Le jour suivant, néanmoins, il chercha l'occasion d'expliquer le motif
-de sa visite, et il renouvela sa demande. Cette déclaration fut reçue
-par Emilie avec un véritable chagrin. Elle tâcha de diminuer la peine
-que pouvait causer un second refus par l'assurance réitérée de son
-amitié et de son estime. Elle le laissa, malgré elle, dans un état qui
-méritait et qui obtint la plus tendre pitié. Plus frappée que jamais de
-l'inconvenance d'un plus long séjour au château, elle alla aussitôt
-chercher le comte et l'instruire de son intention.
-
---Souffrez que j'interprète votre coeur, répondit le comte avec un léger
-sourire: si vous me faites l'honneur de suivre mes avis sur le reste, je
-pardonnerai votre incrédulité sur votre conduite future envers M.
-Dupont. Je ne vous presserai pas de rester ici plus longtemps que votre
-satisfaction ne le permet. Mais, en m'abstenant aujourd'hui de m'opposer
-à votre retraite, je réclame de votre amitié quelques visites à
-l'avenir.
-
-Des larmes de reconnaissance s'unirent à celles d'un tendre regret.
-Emilie remercia le comte de ses témoignages d'amitié; elle promit de
-suivre ses avis sur tous les points, excepté un seul, et l'assura du
-plaisir avec lequel elle profiterait de son invitation et de celle de la
-comtesse, lorsque M. Dupont ne serait plus au château.
-
-Le comte sourit de cette condition.
-
---J'y consens, lui dit-il; le couvent est ici près: ma fille et moi nous
-pourrons vous voir bien souvent. Si quelquefois nous osons introduire un
-compagnon de promenade, nous le pardonnerez-vous?
-
-Emilie parut affligée, et garda un profond silence.
-
---Eh bien! reprit le comte, je n'en dirai pas davantage, et je vous
-demande pardon d'avoir été si loin. Rendez-moi la justice de croire que
-mon unique motif est un intérêt bien réel pour votre bonheur, et pour
-celui de mon aimable ami M. Dupont.
-
-Emilie, en quittant le comte, alla informer la comtesse de ses projets,
-et la comtesse lui en exprima ses regrets avec des expressions polies;
-elle écrivit ensuite à l'abbesse, et partit le soir du jour suivant. M.
-Dupont la vit partir avec un extrême chagrin; le comte tâcha de le
-soutenir par l'espérance qu'un jour Emilie lui serait plus favorable.
-
-Emilie fut contente de se retrouver dans la retraite paisible du
-couvent; elle y éprouva un renouvellement de bonté maternelle de la part
-de l'abbesse, et d'amitié fraternelle de la part des religieuses. Elles
-savaient déjà l'événement extraordinaire du château, et le soir même,
-après souper, on en parla dans la salle du couvent. On pria Emilie d'en
-raconter les détails; elle le fit avec circonspection, et s'étendit fort
-peu sur la disparition de Ludovico. Toutes celles qui l'écoutaient se
-réunirent à lui prêter une cause surnaturelle.
-
---On a cru fort longtemps, dit une religieuse appelée soeur Françoise,
-que le château était fréquenté par des esprits; et je fus surprise quand
-j'appris que le comte aurait la témérité de l'habiter. L'ancien
-propriétaire avait, je crois, quelque chose sur la conscience à expier;
-espérons que les vertus du possesseur actuel pourront le préserver du
-châtiment réservé aux torts du premier, si réellement il était
-criminel.--De quel crime le soupçonne-t-on? dit une demoiselle Feydeau,
-pensionnaire du couvent.--Prions pour son âme, reprit une religieuse,
-qui jusque-là avait gardé le silence. S'il était criminel, sa punition
-dans ce monde a été suffisante.
-
-Il y avait dans le ton de ses paroles un mélange de sérieux et de
-singularité qui frappa singulièrement Emilie. Mademoiselle Feydeau
-répéta la question, sans prendre garde à l'entretien de la religieuse.
-
---Je n'ose pas dire quel fut son crime, répliqua la soeur Françoise.
-J'ai entendu des récits fort étranges au sujet du marquis de Villeroi.
-On dit, entre autres, qu'après la mort de son épouse, il quitta le
-château de Blangy et ne revint plus.--Je n'étais pas ici dans ce
-temps-là, je n'en puis parler que sur des rapports; il y avait
-très-longtemps que la marquise était morte, et la plupart de nos soeurs
-n'en pourraient pas dire davantage.--Moi, je le pourrais, reprit la
-religieuse qui déjà avait parlé, et qu'on nommait la soeur Agnès.--Vous
-savez donc, dit mademoiselle Feydeau, des circonstances qui vous font
-juger s'il est criminel ou non, et quel crime on lui imputait?--Oui, dit
-la religieuse; mais qui oserait scruter mes pensées? Qui osera
-s'immiscer dans le secret de mes opinions? Dieu seul est son juge, et il
-a rejoint ce juge terrible.
-
-Emilie regarda la soeur Françoise avec surprise, et elle en reçut un
-regard expressif.
-
---Je demandais seulement votre opinion, dit mademoiselle Feydeau d'un ton
-doux; si le sujet vous est désagréable, j'en changerai.--Désagréable?
-reprit la religieuse avec affectation. Nous parlons au hasard, et ne
-sentons guère la valeur de nos termes. Désagréable est une misérable
-expression. Je vais prier Dieu.
-
-Le comte de Villefort reçut enfin une lettre de l'avocat d'Aix, qui
-encourageait Emilie à presser ses réclamations sur les biens de madame
-Montoni. A peu près vers le même temps un avis semblable vint de M.
-Quesnel; mais le secours de la loi ne paraissait plus nécessaire,
-puisque la seule personne qui eût pu s'opposer à la prise de possession
-d'Emilie n'était plus. Un ami de M. Quesnel, qui résidait à Venise, lui
-avait envoyé le détail de la mort de Montoni; on l'avait mis en jugement
-avec Orsino, comme complice supposé de l'assassinat du noble vénitien.
-Orsino fut trouvé coupable, condamne et exécuté sur la roue; rien ne se
-trouva à la charge de Montoni et de ses amis; on les relâcha tous,
-excepté Montoni. Le sénat vit en lui un homme fort dangereux, et, pour
-divers motifs, on le retint en prison. Il y mourut d'une manière fort
-secrète, et l'on soupçonna que le poison avait hâté la fin de sa vie. La
-personne dont M. Quesnel avait reçu cette information ne lui laissait
-aucun doute sur sa sincérité. Celui-ci disait donc à Emilie qu'il
-suffisait de réclamer les biens de sa tante pour se les assurer, et
-ajoutait qu'il l'aiderait à ne négliger aucune formalité. Le terme du
-bail de la vallée était presque expiré; il le lui apprenait, et lui
-donnait le conseil de se rendre à Toulouse.
-
-Ce qu'elle avait le plus de plaisir à apprendre était que la vallée,
-lieu si cher à son coeur par les souvenirs de son enfance et par la
-constante résidence que ses parents y avaient faite, serait bientôt
-remise entre ses mains; elle résolut de s'y fixer. La charmante
-situation de cette demeure, les souvenirs qui y étaient attachés,
-avaient sur son coeur un privilége qu'elle ne voulait point sacrifier à
-l'ostentation et à la magnificence de Toulouse. Elle écrivit à M.
-Quesnel pour le remercier de l'intérêt actif qu'il lui témoignait, et
-l'assurer qu'elle serait à Toulouse au temps indiqué.
-
-Quand le comte de Villefort vint avec Blanche remettre à Emilie la
-consultation de l'avocat, il apprit le contenu de la lettre de M.
-Quesnel, et il en félicita sincèrement Emilie; mais cette impression de
-satisfaction eut bientôt abandonné ses traits, et Emilie y remarqua une
-tristesse extraordinaire: elle n'hésita pas à en demander la cause.
-
---Le sujet n'en est pas nouveau, dit le comte: je suis fatigué, excédé
-du trouble et de la confusion où des folies superstitieuses ont jeté
-tous ceux qui m'entourent; les rapports les plus ridicules m'obsèdent,
-je ne puis les croire vrais, et je n'en puis démontrer la fausseté; je
-suis aussi très-inquiet de ce pauvre Ludovico, je n'ai pu rien découvrir
-à son égard. On a épuisé les retraites du château et celles du
-voisinage, on ne peut en faire davantage; et j'ai offert de fortes
-récompenses pour le plus léger renseignement; j'ai depuis sa disparition
-gardé sur moi les clefs de l'appartement du nord, et je veux moi-même y
-veiller cette nuit.
-
-Emilie, sérieusement alarmée pour le comte, unit ses prières à celles de
-Blanche pour l'en détourner.
-
---Qu'ai-je à craindre? dit-il, je ne crois pas avoir à combattre
-d'ennemis surnaturels; et quant aux attaques des hommes, je serai
-préparé à les recevoir. D'ailleurs, je vous promets de ne pas veiller
-seul.--Et qui donc, monsieur, reprit Emilie, aura le courage de veiller
-avec vous?--Mon fils, répondit le comte. Si je ne suis pas enlevé cette
-nuit, ajouta-t-il en souriant, demain vous apprendrez le résultat de mon
-aventure.
-
-Le comte et Blanche, bientôt après, prirent congé d'Emilie et
-retournèrent au château. Le comte fit part à Henri de son projet, et ce
-ne fut pas sans répugnance que celui-ci consentit à y prendre part.
-Lorsqu'après le souper cette intention fut connue, la comtesse fut
-épouvantée: le baron et M. Dupont conjurèrent le comte de ne pas courir
-le risque d'éprouver le même sort que le malheureux Ludovico.--Nous ne
-connaissons, dit le baron, ni la nature, ni le pouvoir d'un esprit
-diabolique. On ne peut, je crois, douter qu'un esprit de cette espèce ne
-fréquente cet appartement. Prenez garde, monsieur, de provoquer sa
-vengeance; il a déjà donné un exemple terrible de sa malice. J'accorde
-que les esprits des morts ne puissent revenir sur la terre que pour des
-occasions importantes: mais n'en est-ce pas une que votre mort?
-
-Le comte ne put s'empêcher de sourire.
-
---Je sais que vous êtes un incrédule, interrompit le baron.
-
-Le comte prit congé de la famille avec une gaieté empruntée qui
-dissimulait mal le trouble de son esprit. Il prit le chemin de
-l'appartement du nord, accompagné de son fils, et suivi du baron, de M.
-Dupont et de quelques domestiques, qui tous leur souhaitèrent le bonsoir
-à la porte. Tout, dans l'appartement, était comme on l'avait laissé,
-même dans la chambre à coucher. Le comte alluma lui-même son feu; aucun
-de ses gens n'avait voulu s'aventurer si loin. Il examina soigneusement
-la chambre et l'oratoire, et prit, ainsi qu'Henri, une chaise auprès de
-la cheminée. Ils mirent du vin et une lampe auprès d'eux; posèrent leurs
-épées sur la table, firent étinceler la flamme, et commencèrent à
-s'entretenir sur différents sujets. Henri était souvent distrait et
-silencieux; il jetait un regard défiant et curieux sur les parties
-obscures de la chambre. Le comte cessa peu à peu de parler, et ne sortit
-de sa rêverie que pour ouvrir un volume de Tacite qu'il avait eu la
-précaution de prendre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX.
-
-
-Le baron de Sainte-Foix inquiet pour son ami, n'avait pu fermer l'oeil,
-et s'était levé de grand matin. En allant aux informations, il passa
-près du cabinet du comte et entendit quelqu'un marcher; il frappa à la
-porte, le comte ouvrit lui-même: content de le voir en sûreté, curieux
-d'apprendre les détails, le baron n'eut pas le temps d'observer la
-gravité extraordinaire qui couvrait la physionomie du comte. Ses
-réponses réservées l'en firent apercevoir. Le comte, en affectant de
-sourire, s'efforça de traiter légèrement ses questions: mais le baron
-était sérieux. Il devint si pressant, que le comte, plus grave à son
-tour, lui dit:--Eh bien! mon cher ami, ne m'en demandez pas davantage,
-je vous en conjure. Je vous supplie encore de garder le silence sur tout
-ce que ma conduite future pourra avoir de surprenant. Je n'hésite point
-à vous dire que je suis malheureux, et que mon expérience ne m'a pas
-fait retrouver Ludovico. Excusez ma réserve sur les incidents de cette
-nuit.--Mais où est Henri? dit le comte surpris et déconcerté de ce
-refus.--Il est chez lui, répliqua le comte, vous me ferez plaisir de ne
-le pas interroger.--Certainement, dit le baron avec chagrin, puisque
-cela vous déplairait.--N'en parlons plus, dit le comte; vous pouvez être
-certain que ce ne peut être un événement ordinaire qui m'impose le
-silence envers un ami de trente ans. Ma réserve, en ce moment, ne doit
-vous faire douter ni de mon estime ni de mon amitié.
-
-Henri fut moins heureux dans les efforts qu'il fit pour dissimuler; ses
-traits portaient encore l'expression de la terreur. Il était muet et
-pensif, et quand il voulait répondre en plaisantant aux pressantes
-questions de mademoiselle Béarn, on voyait bien que sa gaieté n'était
-pas naturelle.
-
-Dans la soirée, le comte, suivant sa promesse, alla voir Emilie: elle
-fut surprise de trouver dans ses discours sur les appartements du nord
-un mélange de raillerie et de discrétion. Il ne dit rien pourtant de ce
-qui était arrivé. Quand elle osa lui rappeler ses engagements sur le
-résultat de l'aventure, et lui demander s'il demeurait certain que
-l'appartement fût fréquenté par des esprits, il devint plus sérieux:
-puis il sembla se recueillir, et dit en souriant: Ma chère Emilie, ne
-souffrez pas que madame l'abbesse gâte votre jugement avec toutes ces
-idées. Elle pourrait vous apprendre à trouver un revenant dans toutes
-les chambres obscures.--Mais croyez-moi, ajouta-t-il avec un long
-soupir, les morts n'apparaissent pas pour des sujets frivoles, ni dans
-l'unique motif d'épouvanter les âmes timides. Il se tut, rêva quelques
-moments, et ajouta: Ne parlons plus de cela.
-
-Il se retira bientôt après; Emilie rejoignit les religieuses, et fut
-surprise de ce qu'elles savaient d'une circonstance qu'elle leur avait
-très-soigneusement cachée.
-
-Quand les religieuses furent retirées, Emilie se souvint du rendez-vous
-que lui avait donné la soeur Françoise; elle la trouva dans sa cellule,
-en prières, à genoux devant une petite table; elle avait devant elle une
-image; au-dessus était une lampe qui éclairait sa petite chambre. Elle
-tourna la tête quand on ouvrit la porte, et fit signe à Emilie d'entrer;
-Emilie se plaça en silence sur le lit de la religieuse, jusqu'à ce que
-sa prière fût finie. Soeur Françoise se releva, prit la lampe, et la
-remit sur la table. Emilie y reconnut quelques ossements humains, à côté
-d'un sablier simple. Elle fut émue; la religieuse ne s'en aperçut pas,
-et s'assit près d'elle sur sa couche.--Votre curiosité, ma soeur,
-dit-elle, vous a rendue bien exacte; mais vous n'avez rien de
-remarquable à découvrir dans l'histoire de la pauvre Agnès. J'ai évité
-de parler d'elle en présence de nos soeurs, parce que je ne veux pas
-leur apprendre son crime.--Je suis flattée de votre confiance, dit
-Emilie; je n'en abuserai pas.--Soeur Agnès, reprit la religieuse, est
-d'une famille noble; la dignité de son air a pu déjà vous le faire
-soupçonner; mais je ne veux pas déshonorer son nom en le révélant.
-L'amour fut l'occasion de son crime et de sa folie. Elle fut aimée par
-un gentilhomme très-peu riche; et son père, à ce que j'ai appris,
-l'ayant mariée à un seigneur qu'elle haïssait, une passion mal contenue
-fit sa perte: elle oublia la vertu et ses devoirs; elle profana les
-voeux du mariage: ce crime fut découvert, et son époux l'eût sacrifiée à
-sa vengeance, si son père n'eût trouvé moyen de la mettre hors de son
-pouvoir. Je n'ai jamais pu découvrir comment il y avait réussi. Il
-l'enferma dans ce couvent, et la détermina à y prendre le voile. On
-répandit dans le monde qu'elle était morte; le père, pour sauver sa
-fille, concourut à confirmer ce bruit, et fit même croire à son époux
-qu'elle était victime de sa fureur jalouse.--Vous paraissez surprise,
-ajouta la religieuse en regardant Emilie; j'avoue que l'histoire n'est
-pas commune, mais elle n'est pourtant pas sans exemple.--De grâce,
-continuez, dit Emilie; elle m'intéresse.--Vous savez tout, reprit la
-soeur; je vous dirai seulement que le combat qui se passa dans le coeur
-d'Agnès entre l'amour, le remords et le sentiment des devoirs qu'elle
-allait embrasser dans notre état, a causé à la fin le dérangement de sa
-raison. D'abord elle était ou violente ou abattue par intervalles; elle
-prit ensuite une mélancolie habituelle; elle est parfois troublée par
-des accès de délire tels que le dernier, et depuis quelque temps ils
-sont plus fréquents.
-
-[Illustration: Soeur Françoise raconte à Emilie l'histoire d'Agnès.]
-
---Cela est étrange, dit Emilie; mais il y a des moments où je crois me
-rappeler sa figure. Vous allez me trouver ridicule; je me trouve telle
-aussi. Je n'avais certainement jamais vu soeur Agnès avant d'entrer dans
-ce couvent, il faut que j'aie vu quelque part une personne qui lui
-ressemble parfaitement, et je n'en ai pourtant pas le moindre
-souvenir.--Vous avez pris de l'intérêt à sa mélancolie, dit soeur
-Françoise; l'impression que vous en avez reçue trompe sans doute votre
-imagination. Je pourrais avec autant de raison trouver une ressemblance
-entre vous et Agnès que vous pouvez croire que vous l'avez vue ailleurs.
-Elle a toujours demeuré dans ce couvent depuis que vous êtes au
-monde.--Est-il bien vrai? dit Emilie.--Oui, reprit Françoise; pourquoi
-cela vous surprend-il?
-
-Emilie ne parut pas remarquer la question; elle demeura pensive, et dit
-enfin:--C'est à peu près vers le même temps que la marquise de Villeroi
-est morte.--La remarque est singulière, dit Françoise.
-
-Durant les jours qui succédèrent, Emilie ne vit ni le comte ni personne
-de la famille. Quand il parut, elle remarqua avec chagrin l'excès de son
-agitation.
-
---Je n'en puis plus, répondit-il à ses questions empressées; je vais
-m'absenter quelque temps pour retrouver un peu de tranquillité. Ma fille
-et moi nous reconduirons le baron de Sainte-Foix à son château. Il est
-situé dans un vallon des Pyrénées, ouvert sur la Gascogne. J'ai pensé,
-Emilie, que si vous alliez à la Vallée, nous pourrions faire ensemble
-une partie du voyage; ce serait pour moi une grande satisfaction que de
-vous escorter jusque chez vous.
-
-Emilie remercia le comte, et se plaignit de ce que, obligée de se rendre
-à Toulouse, elle ne pouvait adopter un plan si agréable.--Quand vous
-serez chez le baron, ajouta-t-elle, vous ne serez qu'à une petite
-distance de la vallée. Je pense, monsieur, que vous ne quitterez pas la
-province sans me venir voir; il est superflu de vous dire quel plaisir
-je goûterai à vous recevoir, ainsi que Blanche.
-
-Le comte, après quelques détails sur ses projets de voyage et les
-arrangements d'Emilie, prit congé d'elle. Peu de jours après, une lettre
-de M. Quesnel informa Emilie qu'il était à Toulouse, que la vallée était
-libre, qu'il la priait de se hâter, parce qu'il l'attendrait à Toulouse,
-et que des affaires le rappelaient en Gascogne. Emilie n'hésita pas;
-elle fit ses adieux au comte et à toute sa famille, avec laquelle était
-encore Dupont; elle les fit à ses amies du couvent, et partit ensuite
-pour Toulouse, accompagnée de la malheureuse Annette, et d'un domestique
-de confiance qui appartenait au comte.
-
-Emilie poursuivit son voyage sans accident à travers les plaines du
-Languedoc, et enfin jusqu'aux portes de la maison qui était devenue la
-sienne.
-
-Le concierge ouvrit aussitôt; le carrosse tourna dans la cour; elle
-descendit, traversa rapidement le vestibule solitaire, et entra dans un
-grand salon boisé de chêne, où, au lieu de M. Quesnel, elle ne trouva
-qu'une lettre de lui. Il l'informait qu'une affaire importante l'avait
-forcé de quitter Toulouse deux jours auparavant. Emilie, après tout,
-n'eut aucune peine d'être privée de sa présence, puisqu'un aussi brusque
-départ annonçait une indifférence aussi complète qu'auparavant. Cette
-lettre contenait des détails sur tous les arrangements qu'il avait faits
-pour elle, et sur les affaires qui lui restaient à terminer. Le peu
-d'intérêt que M. Quesnel prenait à elle n'occupa pas longtemps les
-pensées d'Emilie; elles se reportèrent aux personnes qu'elle avait vues
-jadis dans ce château, et surtout à l'imprudente et infortunée madame
-Montoni; elle avait déjeuné avec elle dans cette même salle, le matin de
-son départ pour l'Italie. Cette salle lui rappelait plus fortement tout
-ce qu'elle-même avait souffert dans ce moment, et les riantes espérances
-dont sa tante se repaissait alors. Les yeux d'Emilie se tournèrent par
-hasard sur une large fenêtre; elle vit le jardin, et le passé parla plus
-vivement à son coeur: elle vit cette avenue où, la veille du voyage,
-elle s'était séparée de Valancourt. Son anxiété, l'intérêt si touchant
-qu'il témoignait pour son bonheur, ses pressantes sollicitations qu'il
-lui avait faites pour qu'elle ne se livrât point à l'autorité de
-Montoni, la vérité de sa tendresse, tout revenait à sa mémoire. Il lui
-parut presque impossible que Valancourt se fût rendu indigne d'elle;
-elle doutait de tous les rapports, et même de ses propres paroles, qui
-confirmaient celles du comte de Villefort. Accablée des souvenirs que la
-vue de cette allée lui causait, elle se retira brusquement de la
-fenêtre, et se jeta dans un fauteuil, abîmée dans sa vive douleur.
-Annette entra bientôt en lui apportant quelques rafraîchissements, et la
-tira de sa rêverie.
-
-Dès le lendemain, de sérieuses occupations la tirèrent de sa mélancolie:
-elle désirait de quitter Toulouse, et se rendre à la vallée; elle prit
-des renseignements sur l'état de ses propriétés, et acheva de les
-régler, d'après les instructions de M. Quesnel. Il fallait un puissant
-effort pour attacher sa pensée à de pareils objets; mais elle en eut sa
-récompense, et éprouva de nouveau qu'une occupation continuelle est le
-plus sûr remède contre la tristesse.
-
-Son indisposition, ses affaires avaient déjà prolongé son séjour à
-Toulouse au delà du terme qu'elle avait fixé; elle ne voulait point
-alors s'éloigner du seul lieu où elle pût se procurer quelque
-instruction sur l'objet de son affliction. Le temps vint cependant où la
-vallée exigea sa présence: elle reçut une lettre de Blanche, qui
-l'informait que le comte et elle, qui étaient alors chez le baron de
-Sainte-Foix, se proposaient à leur retour de s'arrêter à la vallée, si
-elle y était. Blanche ajoutait qu'ils feraient cette visite avec
-l'espoir de la ramener au château de Blangy.
-
-Emilie répondit à son amie; elle annonça qu'elle serait à la vallée sous
-peu de jours, et fit, très à la hâte, les préparatifs de son voyage.
-Elle quitta donc Toulouse, en s'efforçant de croire que, si quelque
-accident fût arrivé à Valancourt, elle l'aurait découvert dans un si
-long intervalle.
-
-Le soir qui précéda son départ, elle alla prendre congé de la terrasse
-et du pavillon. Le jour avait été fort chaud; une petite pluie, qui
-tomba au coucher du soleil, avait rafraîchi l'air, et avait répandu sur
-les bois et sur les prairies cette douce verdure qui semble rafraîchir
-les regards; les feuilles chargées de gouttes de pluie brillaient aux
-derniers rayons du soleil. L'air était embaumé des parfums que
-l'humidité faisait sortir des fleurs, des plantes et de la terre
-elle-même; mais le beau point de vue qu'Emilie découvrait de la terrasse
-n'était plus, pour ses regards, un sujet de délices; ils erraient sans
-plaisir sur toute la contrée. Elle soupirait, et se trouvait tellement
-abattue, qu'elle ne pouvait penser à revoir la vallée sans verser un
-torrent de larmes. Il lui semblait qu'elle pleurait Saint-Aubert comme
-le lendemain de sa mort. Elle arriva au pavillon, s'assit auprès d'une
-jalousie ouverte, et considéra les montagnes lointaines qui bordaient la
-Gascogne, et brillaient au-dessus de l'horizon, quoique le soleil eût
-cessé d'éclairer la plaine.--Hélas! disait-elle, je retourne près de
-vous, dont je fus si longtemps éloignée; mais je ne trouverai plus les
-parents qui me rendaient si cher votre voisinage; ils ne seront plus là
-pour m'accueillir avec un doux sourire; je n'entendrai plus leur voix si
-tendre et si douce; tout sera désert, tout sera muet dans ce séjour, où
-j'étais jadis si gaie et si heureuse.
-
-Ses larmes ne tarissaient pas en se rappelant ce que la vallée avait été
-pour elle; mais, après ce moment d'abandon, elle en suspendit le cours;
-elle se reprocha d'oublier les amis qu'elle possédait, en regrettant
-ceux qu'elle avait perdus. Elle quitta le pavillon et la terrasse, et
-n'aperçut ni l'ombre de Valancourt, ni celle d'aucun autre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XL.
-
-
-Le jour suivant, Emilie quitta Toulouse de bonne heure, et arriva à la
-vallée vers le soleil couchant. A la mélancolie que lui inspirait un
-lieu que ses parents avaient constamment habité, où ses premières années
-avaient été heureuses, il se mêla bientôt un tendre et indéfinissable
-plaisir. Le temps avait émoussé les traits de sa douleur, et alors elle
-saluait avec complaisance tout ce qui lui renouvelait la mémoire de ses
-amis; il lui semblait qu'ils respiraient encore dans tous les lieux où
-elle les avait vus; elle sentait que la vallée était pour elle le séjour
-le plus doux. La première pièce qu'elle visita fut sa bibliothèque; elle
-se plaça dans le fauteuil de son père: elle réfléchit avec résignation
-sur le tableau du passé, et les larmes qu'elle répandit n'étaient pas
-uniquement données à la douleur.
-
-Bientôt après son arrivée, elle fut surprise par celle du vénérable M.
-Barreaux. Il vint avec empressement pour accueillir la fille de son
-respectable voisin, dans une maison trop longtemps délaissée. La
-présence de ce vieil ami fut une consolation pour Emilie; leur entretien
-fut pour tous deux singulièrement intéressant, et ils se communiquèrent
-tour à tour les circonstances principales de ce qui leur était arrivé.
-
-Le soir était si avancé quand M. Barreaux la quitta, qu'Emilie ne put,
-le même jour, aller visiter le jardin. Dès le matin, elle parcourut tous
-ces bosquets, si longtemps, si souvent regrettés; elle goûtait avec une
-tendre avidité le plaisir d'errer sous les berceaux qu'un père chéri
-avait plantés, et dont chaque arbre lui rappelait ses discours, son
-maintien, son sourire.
-
-Emilie cependant éprouvait une horrible inquiétude sur le destin de
-Valancourt. Thérèse découvrit enfin une personne sûre pour l'envoyer à
-l'intendant. Le messager s'engagea à revenir le lendemain, et Emilie
-promit de se trouver à la chaumière.
-
-Sur le soir, Emilie s'achemina seule vers la chaumière avec de noirs
-pressentiments. L'heure, déjà avancée, aidait à sa mélancolie. On était
-à la fin de l'automne, une brume épaisse cachait en partie les
-montagnes, et le vent froid, qui soufflait entre les hêtres, jonchait le
-chemin de leurs dernières feuilles jaunes. Leur chute, présage de la fin
-de l'année, était l'image de la désolation de son coeur; elle semblait
-lui prédire la mort de Valancourt: elle en eut plusieurs fois un
-pressentiment si violent, qu'elle fut au moment de retourner chez elle.
-Elle ne se trouvait pas assez de force pour aller chercher cette
-affreuse certitude; mais elle lutta contre son émotion, et continua sa
-route.
-
-Elle marchait tristement, et ses yeux suivaient le mouvement des masses
-vaporeuses qui s'étendaient à l'horizon; elle considérait les fugitives
-hirondelles: jouets de l'agitation des vents, tantôt disparaissant dans
-les nuages, tantôt voltigeant en cercles sur les airs plus tranquilles,
-elles semblaient représenter les afflictions et les vicissitudes
-qu'avait essuyées Emilie. Elle avait subi les caprices de la fortune et
-les orages du malheur; elle avait eu de courts instants de calme. Mais
-pouvait-on donner le nom de calme à ce qui n'était que le sursis de la
-douleur? Echappée maintenant aux plus cruels dangers, indépendante de
-ses tyrans, elle se trouvait maîtresse d'une fortune considérable; elle
-aurait pu, avec raison, s'attendre à goûter le bonheur; il était plus
-loin d'elle que jamais; elle se serait accusée de faiblesse et
-d'ingratitude, si elle avait souffert que le sentiment des biens qu'elle
-possédait fût étouffé par celui d'une seule infortune, si cette seule
-infortune n'eût touché qu'elle. Mais elle pleurait sur Valancourt; et si
-même il était vivant, les larmes de la pitié s'unissaient à celles du
-regret; elle s'affligeait qu'un être humain fût tombé dans le vice, et
-par suite dans la misère. La raison et l'humanité réclamaient ensemble
-les larmes de l'amitié, et son courage ne pouvait pas encore les séparer
-de celles de l'amour. Dans le moment actuel cependant ce n'était pas la
-certitude des torts de Valancourt, mais la crainte de sa mort, qui
-l'oppressait; elle se trouvait, pour ainsi dire, la cause de cette mort,
-quoique bien innocemment. Sa crainte augmentait à chaque pas; quand elle
-vit la chaumière, son désordre fut à son comble, la résolution lui
-manqua, et elle resta sur un banc dans le sentier. Le vent qui murmurait
-dans les branches au-dessus d'elle semblait à son imagination attristée
-apporter des sons plaintifs; même dans cet intervalle du vent, elle
-croyait entendre encore de douloureux accents. Une attention plus suivie
-la convainquit de son erreur, et les ténèbres, devenues plus épaisses à
-la chute prochaine du jour, l'avertirent bientôt de s'éloigner, et d'un
-pas chancelant elle arriva à la chaumière. A travers la fenêtre on
-voyait briller un bon feu, et Thérèse, qui avait vu venir Emilie, était
-sur la porte à l'attendre.
-
---La soirée est bien froide, mademoiselle, dit Thérèse. La pluie va
-venir, et j'ai pensé qu'un bon feu ne vous déplairait pas. Asseyez-vous
-auprès de la cheminée.
-
-Emilie la remercia de ses soins, et, la regardant à la clarté du feu,
-elle fut frappée de sa tristesse. Elle se jeta sur sa chaise, incapable
-de parler, et sa physionomie exprimait tant de désespoir, que Thérèse en
-comprit la cause, et pourtant garda le silence.--Ah! lui dit enfin
-Emilie, il serait inutile de m'informer du résultat. Votre silence, vos
-regards en disent assez; il est mort.--Hélas! ma chère jeune dame,
-répondit Thérèse les larmes aux yeux, ce monde n'est que douleur. Le
-riche en a sa part aussi bien que le pauvre. Mais tâchons de supporter
-le fardeau que le ciel nous envoie.--Il est donc mort? interrompit
-Emilie. Ah! Valancourt est mort!--Malheureux jour! reprit Thérèse. Je
-crains qu'il ne le soit.--Vous le craignez, dit Emilie: vous ne faites
-que le craindre?--Hélas! oui, mademoiselle, je le crains. Ni
-l'intendant, ni personne d'Estuvière n'a entendu parler de lui depuis
-qu'il est parti pour le Languedoc. Le comte en est très-affligé. Il dit
-qu'il est toujours exact à écrire, et que pourtant il n'a pas reçu une
-ligne de lui depuis son départ: il devait être de retour il y a trois
-semaines; il n'est point revenu; il n'a point écrit: on craint qu'il ne
-lui soit arrivé quelque accident. Hélas! je ne croyais pas vivre assez
-pour avoir à pleurer sa mort. Je suis vieille; je pouvais mourir sans me
-plaindre: mais lui! Emilie, presque mourante, demanda de l'eau: Thérèse,
-alarmée de son accent, courut à son secours; et pendant qu'elle lui
-donnait de l'eau elle continua.--Ma chère demoiselle, ne prenez pas cela
-tant à coeur; le chevalier peut être plein de vie, et se bien porter.
-Espérons!--Oh non! je ne puis espérer, dit Emilie. Je sais des
-circonstances qui ne me permettent nulle espérance: je me trouve mieux
-cependant, et je puis vous écouter. Détaillez-moi tout ce que vous avez
-su.--Attendez que vous soyez remise, mademoiselle; vous paraissez si
-mal!--Oh non! Thérèse; dites-moi tout, reprit Emilie, pendant que je
-puis vous entendre: dites-moi tout, je vous en conjure!--Eh bien!
-mademoiselle, j'y consens. L'intendant a dit fort peu de chose. Richard
-prétend qu'il semblait parler avec réserve de M. Valancourt. Ce que
-Richard a recueilli, c'est de Gabriel, un domestique de la maison, qui
-disait le tenir d'un ami de son maître.
-
-Thérèse se tut. Emilie soupirait, et ses regards ne quittaient pas la
-terre. Après une très-longue pause, elle demanda ce que Thérèse savait
-encore.--Mais pourquoi le demander? ajouta-t-elle. Vous m'en avez trop
-dit. O Valancourt! tu es perdu, perdu pour jamais. C'est moi, c'est moi
-qui t'ai donné la mort. Ces paroles, ce ton de désespoir alarmèrent la
-pauvre Thérèse; elle craignit que ce coup terrible n'eût affecté le
-cerveau d'Emilie.--Ma chère demoiselle, tranquillisez-vous, dit-elle; ne
-dites pas ces choses-là: vous, tuer M. Valancourt, chère dame? Emilie ne
-répondit que par un profond soupir.--O ma chère demoiselle, reprit
-Thérèse, mon coeur se brise de vous voir en cet état, les regards fixes,
-le teint si pâle, et l'air si affligé. Je suis effrayée de vous voir
-ainsi. Emilie gardait le silence, et ne paraissait rien entendre.--Et
-d'ailleurs, mademoiselle, dit Thérèse, M. Valancourt peut être gai et
-bien portant, malgré ce que nous savons.
-
-A ce nom, Emilie leva les yeux, et porta sur Thérèse des regards égarés,
-comme si elle eût cherché à la comprendre.--Oui, ma chère dame, reprit
-Thérèse qui se méprenait à son air, M. de Valancourt peut être gai et
-bien portant.
-
-A la répétition de ces derniers mots, Emilie en pénétra le sens; mais,
-au lieu de produire l'impression que Thérèse attendait, ils semblèrent
-seulement redoubler sa douleur: elle se leva brusquement, et parcourut
-la petite chambre à pas précipités, frappant ses mains en sanglotant.
-
-Pendant qu'elle continuait de marcher dans la chambre, le son doux et
-soutenu d'un hautbois ou d'une flûte se mêla avec l'ouragan. Sa douceur
-affecta Emilie; elle s'arrêta tout attentive: les sons apportés par le
-vent se perdirent dans un tourbillon plus fort; mais leur accent
-plaintif émut son coeur; et elle fondit en larmes.--Ah! dit Thérèse en
-séchant ses yeux, c'est Richard, le fils du voisin, qui joue de son
-hautbois: il est triste d'entendre à présent une musique aussi douce.
-Emilie continuait de pleurer.--Il en joue souvent le soir, continua
-Thérèse; et la jeunesse danse au son de son hautbois. Mais, ma chère
-demoiselle, ne pleurez pas ainsi; prenez, je vous prie, une goutte de ce
-vin. Elle en versa et le présenta à Emilie, qui l'accepta avec une
-extrême répugnance.--Goûtez-y pour l'amour de M. Valancourt, dit Thérèse
-pendant qu'Emilie soulevait le verre; c'est lui qui me l'a donné, vous
-le savez, mademoiselle. La main d'Emilie trembla; et elle renversa le
-vin en le retirant de ses lèvres.--Pour l'amour de qui? lui dit-elle;
-qui vous a donné ce vin?--M. Valancourt, ma chère dame; je savais qu'il
-vous ferait plaisir: c'est mon dernier flacon.
-
-Emilie posa le vin sur la table, fondit de nouveau en larmes; et
-Thérèse, déconcertée, alarmée, s'efforça de la consoler. Emilie lui fit
-signe de la main, pour lui faire entendre qu'elle voulait être seule, et
-pleura toujours davantage.
-
-Un léger coup frappé à la porte de la chaumière empêcha Thérèse de la
-quitter sur-le-champ. Emilie l'arrêta, et la pria de ne recevoir
-personne. S'imaginant pourtant que c'était Philippe son domestique, elle
-s'efforça, tâcha d'essuyer ses pleurs; et Thérèse alla ouvrir la porte.
-
-La voix qu'elle entendit attira l'attention d'Emilie. Elle écouta,
-tourna les yeux: une personne parut; et la flamme du feu fit voir...
-Valancourt!
-
-Emilie en l'apercevant tressaillit, trembla, et, perdant connaissance,
-ne vit plus rien de ce qui l'entourait.
-
-Un cri que fit Thérèse annonça qu'elle reconnaissait aussi Valancourt.
-L'obscurité dans le premier moment lui avait dérobé ses traits.
-Valancourt cessa de s'occuper d'elle en voyant une personne tomber de sa
-chaise, près du feu. Il courut à son secours, et s'aperçut qu'il
-soutenait Emilie. L'émotion qu'il sentit à cette rencontre imprévue, en
-retrouvant celle dont il se croyait à jamais éloigné, en la tenant pâle
-et sans vie entre ses bras, on l'imaginera mieux qu'on ne peut la
-décrire! Qu'on imagine de même tout ce qu'éprouva Emilie, quand en
-ouvrant les yeux elle revit Valancourt! L'expression inquiète avec
-laquelle il la considérait se changea à l'instant en un mélange de joie
-et de tendresse. Quand ses yeux rencontrèrent les siens, et qu'il la vit
-prête à renaître, il ne put que s'écrier:--Emilie! Mais elle détourna
-ses regards, et fit un faible effort pour retirer sa main. Dans le
-premier moment qui succéda aux angoisses de douleur que l'idée de sa
-mort lui causait, Emilie oublia toutes les fautes de son amant. Elle
-revit Valancourt tel qu'au moment où il méritait son amour, et ne sentit
-que sa joie et sa tendresse.
-
-Le sentiment de ce qu'elle se devait retint ses larmes, et lui apprit à
-dissimuler une partie de sa joie et de sa tristesse, qui disputaient au
-fond de son coeur. Elle se leva, le remercia du secours qu'il lui avait
-donné, dit adieu à Thérèse, et allait se retirer. Valancourt, éveillé
-comme d'un songe, la supplia d'une voix humble et touchante, de lui
-donner un moment d'attention. Le coeur d'Emilie plaidait bien fortement
-en sa faveur: elle eut le courage d'y résister, ainsi qu'aux cris et aux
-instances de Thérèse, qui la priait de ne point s'exposer la nuit, et
-seule. Elle avait ouvert la petite porte; mais l'orage l'obligea de
-rentrer.
-
-Muette, interdite, elle retourna auprès du feu. Valancourt, plus
-troublé, traversait la chambre à grands pas, comme s'il eût craint et
-désiré de parler. Thérèse exprimait sans contrainte la joie et la
-surprise que lui causait son arrivée.--Oh! mon cher monsieur,
-disait-elle, je ne fus jamais si étonnée et si contente! Nous étions
-toutes les deux dans l'affliction à votre sujet; nous pensions que vous
-étiez mort, nous parlions de vous, nous vous pleurions. Justement vous
-avez frappé: ma jeune maîtresse pleurait à fendre le coeur.
-
-Emilie regarda Thérèse avec mécontentement. Mais, avant qu'elle pût lui
-parler, Valancourt, incapable de contenir son émotion, s'écria: Mon
-Emilie! vous suis-je donc encore cher? m'honoriez-vous d'une pensée,
-d'une larme! O ciel! vous pleurez, vous pleurez maintenant!--Monsieur,
-dit Emilie en essayant de vaincre ses larmes, Thérèse a bien raison de
-se souvenir de vous avec reconnaissance. Elle était affligée de n'avoir
-point eu de vos nouvelles: permettez-moi de vous remercier aussi pour
-les bontés dont vous l'avez comblée. Je suis maintenant de retour, et
-c'est à moi à en prendre soin.--Emilie, lui dit Valancourt qui ne se
-possédait plus, est-ce ainsi que vous recevez celui qu'autrefois vous
-voulûtes honorer de votre main, celui qui vous a tant aimée, celui qui a
-tant souffert pour vous? Et pourtant que puis-je alléguer?
-Pardonnez-moi, pardonnez-moi, mademoiselle; je ne sais plus ce que je
-dis: je n'ai plus de droits à votre souvenir; j'ai perdu tous mes titres
-à votre estime, à votre amour. Oui, mais je n'oublierai jamais
-qu'autrefois je les possédais; savoir que je les ai perdus est mon plus
-cruel désespoir! Désespoir! dois-je employer ce terme? il est trop
-doux.--Ah! mon cher monsieur, dit Thérèse qui prévenait la réponse
-d'Emilie, vous parlez d'avoir eu jadis ses affections: à présent, à
-présent encore, ma maîtresse vous préfère au monde entier, quoiqu'elle
-ne veuille pas en convenir.--C'est insupportable, dit Emilie. Thérèse,
-vous ne savez pas ce que vous dites.--Monsieur, si vous avez égard à ma
-tranquillité, vous ne prolongerez pas ce moment douloureux.--Je la
-respecte trop pour la troubler volontairement, dit Valancourt dont
-l'orgueil en ce moment le disputait à la tendresse; je ne me rendrai pas
-volontairement importun. J'avais demandé quelques moments d'attention;
-néanmoins sais-je pour quel dessein vous avez cessé de m'estimer? vous
-raconter mes peines, ce serait m'avilir davantage sans exciter votre
-pitié. Et pourtant, Emilie, j'ai été malheureux, je suis encore bien
-malheureux! Sa voix moins ferme devint l'accent de la douleur.--Eh quoi!
-reprit Thérèse, mon cher jeune maître va sortir par cette pluie! Non,
-non, il ne s'en ira pas. Mon Dieu, mon Dieu! que les grands sont fous de
-rejeter ainsi leur bonheur! Si vous étiez de pauvres gens, tout serait
-déjà fini. Parler d'indignité, dire qu'on ne l'aime plus, quand dans
-toute la province il n'y a pas deux coeurs plus tendres, et, si l'on
-disait vrai, deux personnes qui s'aiment mieux!
-
-Emilie, dans une extrême peine, se leva de sa chaise, et dit: Je vais
-partir, l'orage est fini.--Restez, Emilie, restez, mademoiselle, dit
-Valancourt armé de toute sa résolution: je ne vous affligerai plus par
-ma présence. Pardonnez-moi si je n'ai pas obéi plus tôt. Si vous le
-pouvez, plaignez celui qui vous perd, celui qui perd toute espérance de
-repos. Puissiez-vous être heureuse, Emilie, quoique je reste malheureux!
-puissiez-vous être heureuse autant que je le désire du fond de mon
-coeur!
-
-La voix lui manqua à ces dernières paroles; sa figure changea; il jeta
-sur elle un regard d'une tendresse, d'une douleur inexprimables, et
-s'élança hors de la chaumière.
-
---Cher monsieur! cher monsieur! cria Thérèse en le suivant à la porte.
-Monsieur Valancourt! Comme il pleut! quelle nuit pour le mettre dehors!
-Il en mourra, mademoiselle; et tout à l'heure vous pleuriez tant sa
-mort! On a raison, les jeunes demoiselles changent promptement d'idées.
-
-Emilie ne répliqua pas; elle n'entendait pas ce qu'on disait. Abîmée
-dans sa douleur, dans ses réflexions, elle restait sur sa chaise, les
-yeux fixes, et l'image de Valancourt présente.
-
-Pendant ce temps, Valancourt était rentré à la taverne du village; il y
-était arrivé peu de moments seulement avant que de visiter Thérèse. Il
-revenait de Toulouse, et se rendait au château du comte de Duverney. Il
-n'y avait pas retourné depuis l'adieu qu'il avait fait à Emilie au
-château de Blangy. Il était resté quelque temps dans le voisinage d'un
-lieu où habitait l'objet le plus cher à son coeur. Il y avait des
-moments où la douleur et le désespoir le pressaient de reparaître devant
-Emilie, et de renouveler ses instances, en dépit de son malheur.
-
-Cette entrevue inespérée lui avait à la fois montré toute la tendresse
-de l'amour d'Emilie et toute la fermeté de sa résolution. Son désespoir
-s'était renouvelé dans toute son horreur; aucun effort de sa raison ne
-pouvait l'adoucir. L'image d'Emilie, sa voix, ses regards, se
-présentaient à son esprit aussi vivement qu'ils l'avaient fait à ses
-sens, et tout sentiment était banni de son coeur, excepté le désespoir
-et l'amour.
-
-Avant que la soirée fût finie, il revint chez Thérèse pour entendre
-parler d'Emilie, et se trouver dans le lieu qu'elle venait d'occuper. La
-joie que sentit et exprima la vieille servante fut bientôt changée en
-tristesse, quand elle eut observé ses regards égarés et la profonde
-mélancolie qui l'accablait.
-
-Après qu'il eut écouté fort longtemps ce qu'elle avait à lui dire
-d'Emilie, il donna à Thérèse tout l'argent qu'il avait sur lui,
-quoiqu'elle voulût le refuser, et l'assurât que sa maîtresse avait
-pourvu à ses besoins. Il tira ensuite de son doigt un anneau de prix, et
-le lui remit, en la chargeant expressément de le présenter à Emilie. Il
-la faisait prier, comme une dernière faveur, de le conserver pour
-l'amour de lui, et de se souvenir quelquefois, en le regardant, du
-malheureux qui le lui envoyait.
-
-Thérèse pleura en recevant l'anneau; mais c'était plutôt
-d'attendrissement que par l'effet d'aucun pressentiment. Avant qu'elle
-eût pu répliquer, Valancourt était parti; elle le suivit jusqu'à la
-porte, en l'appelant par son nom, et le suppliant de rentrer. Elle ne
-reçut aucune réponse, et ne le vit plus.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLI.
-
-
-Le lendemain matin Emilie, dans le cabinet qui joignait la bibliothèque,
-réfléchissait à la scène de la veille. Annette accourut auprès d'elle,
-et tomba hors d'haleine sur une chaise. Il se passa du temps avant
-qu'elle pût répondre aux questions d'Emilie; à la fin elle
-s'écria:--J'ai vu son esprit, mademoiselle; oui, j'ai vu son
-esprit!--Que voulez-vous dire? reprit Emilie impatiemment.--Il est sorti
-du vestibule, mademoiselle, dit Annette, comme je traversais le
-salon.--Mais de qui parlez-vous? répéta Emilie. Qui est sorti du
-vestibule?--Il était habillé comme je l'ai vu cent fois, dit Annette.
-Ah! qui l'aurait pensé?
-
-Emilie excédée allait lui reprocher sa crédulité ridicule, quand un
-domestique vint lui dire qu'un étranger demandait à lui parler.
-
-Emilie s'imagina aussitôt que cet étranger était Valancourt; elle
-répondit qu'elle était occupée, et qu'elle ne voulait voir personne.
-
-Le domestique rentra; l'étranger lui faisait dire qu'il avait des choses
-importantes à lui communiquer. Annette, qui jusque-là était demeurée
-muette et surprise, tressaillit alors, et s'écria:--Oui, c'est Ludovico!
-oui, c'est Ludovico! Elle courut hors de la chambre. Emilie ordonna au
-domestique de la suivre, et si c'était réellement Ludovico de le faire
-entrer sur-le-champ.
-
-L'instant d'après, Ludovico parut, accompagné d'Annette. La joie faisait
-oublier à Annette toutes les convenances; elle ne permettait pas que
-personne parlât qu'elle. Emilie exprima sa surprise et sa satisfaction
-en revoyant Ludovico. Sa première émotion augmenta quand elle ouvrit les
-lettres du comte de Villefort et de Blanche, qui l'informaient de leur
-aventure et de leur situation dans une auberge au fond des Pyrénées. Ils
-y avaient été retenus par l'état de M. Sainte-Foix, et l'indisposition
-de Blanche. Mais cette dernière ajoutait que le baron de Sainte-Foix
-venait d'arriver; qu'il allait ramener son fils à son château jusqu'à la
-guérison de ses blessures, et qu'elle, avec son père, continuerait sa
-route pour le Languedoc; ils comptaient toujours passer à la vallée, et
-se proposaient d'y être le lendemain. Elle priait Emilie de se trouver à
-ses noces, et de les accompagner au château de Blangy. Elle laissait à
-Ludovico le soin de raconter lui-même ses aventures. Emilie, quoique
-fort empressée de découvrir comment il avait disparu de l'appartement du
-nord, eut le courage de suspendre cette jouissance jusqu'à ce qu'il se
-fût rafraîchi, et qu'il eût entretenu la trop heureuse Annette. La joie
-d'Annette n'eût pas été plus extravagante quand il serait revenu du
-tombeau.
-
-Emilie, pendant ce temps, relut les lettres de ses amis. L'expression de
-leur estime et de leur attachement était en ce moment bien nécessaire à
-la consolation de son coeur: sa tristesse, ses regrets avaient pris, par
-la dernière entrevue, une nouvelle amertume.
-
-L'invitation de se rendre au château de Blangy était faite par le comte
-et sa fille avec la plus tendre affection. La comtesse y joignait la
-sienne. L'occasion en était si importante pour son amie, qu'Emilie ne
-pouvait s'y refuser. Elle eût désiré de ne point quitter les ombrages
-paisibles de sa demeure: mais elle sentait l'inconvenance d'y rester
-seule pendant que Valancourt était encore dans le voisinage; quelquefois
-aussi elle pensait que le déplacement et la société réussiraient mieux
-que la retraite à tranquilliser son esprit.
-
-Il obéit au même instant. Annette, qui n'avait pas eu le temps de lui
-faire assez de questions, se préparait à écouter avec une curiosité
-dévorante. Elle fit auparavant ressouvenir sa maîtresse, et de
-l'incrédulité qu'elle montrait à Udolphe au sujet des esprits, et de sa
-propre sagesse en y croyant si fort. Emilie rougit malgré elle en
-songeant à la confiance que dernièrement elle y avait donnée; elle
-observa seulement que, si l'aventure de Ludovico avait pu justifier la
-superstition d'Annette, il ne serait pas là pour la lui raconter.
-
-Ludovico sourit à Annette, salua Emilie, et commença en ces termes:
-
---Vous vous souvenez, mademoiselle, que lorsque je me rendis à
-l'appartement du nord, M. le comte et M. Henri m'accompagnèrent. Tout le
-temps qu'ils y restèrent, rien d'alarmant ne se présenta: dès qu'ils
-furent sortis, je fis bon feu dans la chambre à coucher; je m'assis près
-de la cheminée; j'avais porté un livre pour me distraire: je confesse
-que parfois je regardais dans la chambre avec un sentiment semblable à
-la crainte.--Oh! très-semblable, je l'ose dire, interrompit Annette; et
-j'ose bien dire aussi que, pour dire la vérité, vous frissonniez de la
-tête aux pieds.--Non, non, pas tout à fait, dit Ludovico en souriant;
-mais plusieurs fois, quand le vent sifflait autour du château, et
-ébranlait les vieilles fenêtres, plusieurs fois je m'imaginai entendre
-des bruits fort étranges, et même une fois ou deux je me levai et
-regardai autour de moi; je ne voyais rien pourtant que les maussades
-figures de la tapisserie, qui semblaient me faire des grimaces. Je
-passai ainsi plus d'une heure, continua Ludovico, puis je pensai que
-j'entendais un bruit; je portai encore mes yeux sur la chambre, et,
-n'apercevant rien, je repris mon livre. L'histoire finie, je m'assoupis;
-tout à coup je fus réveillé par le bruit que j'avais déjà entendu; il
-semblait venir du côté où était le lit: je ne sais si l'histoire que je
-venais de lire m'avait troublé l'esprit, ou si tous les rapports qu'on
-faisait sur cet appartement me revinrent à la mémoire, mais en regardant
-le lit je crus voir un visage d'homme entre les rideaux.
-
-A ces mots Emilie trembla et devint inquiète en se rappelant de quel
-spectacle elle et la vieille Dorothée avaient été témoins en ce lieu.
-
---Je vous avoue, mademoiselle, continua Ludovico, que le coeur me
-manqua. Le retour du même bruit vint réveiller mon attention: je
-distinguai le son d'une clef tournant dans une serrure; et ce qui me
-surprenait le plus était de ne voir aucune porte d'où le son pût partir.
-L'instant d'après cependant, la tenture du lit fut soulevée lentement,
-et une personne parut derrière; elle sortait d'une petite porte dans le
-mur. Elle resta un moment dans la même attitude, le haut de la figure
-caché par le pan de la tapisserie, et l'on ne voyait guère que ses yeux.
-Quand sa tête se releva, je vis derrière la figure d'un autre homme, qui
-regardait par-dessus l'épaule du premier. Je ne sais comment cela se
-fit, mon épée était devant moi; je n'eus pas la présence d'esprit de
-m'en saisir; je restai fort tranquille à les considérer, et les yeux à
-demi fermés, pour qu'ils me crussent endormi. Je suppose qu'ils le
-pensèrent; je les entendis se concerter, et ils restèrent dans la même
-position environ l'espace d'une minute; alors je crus voir d'autres
-visages dans l'ouverture de la porte, et j'entendis parler plus
-haut.--Cette porte me surprend, dit Emilie: j'ai ouï dire que le comte
-avait fait lever toutes les tentures; et fait examiner les murailles,
-croyant qu'elles recélaient sans doute un passage par lequel vous étiez
-parti.--Il ne me paraît pas si extraordinaire, mademoiselle, reprit
-Ludovico, que cette porte ait pu échapper; elle est formée dans un
-lambris étroit, qui semble tenir au mur extérieur: ainsi, quand M. le
-comte y aurait pris garde, il ne se serait pas occupé d'une porte à
-laquelle aucun passage ne paraissait pouvoir communiquer. Le fait est
-que le passage était formé dans l'épaisseur du mur. Mais, pour revenir à
-ces hommes que je distinguais obscurément dans l'enfoncement de la
-porte, ils ne me laissèrent pas bien longtemps en suspens; ils fondirent
-dans la chambre et m'entourèrent; j'avais pris mon épée; mais que
-pouvait un homme contre quatre? Ils m'eurent bientôt désarmé; ils me
-lièrent les bras, me mirent un bâillon dans la bouche, et m'entraînèrent
-par le passage. Ils remirent cependant mon épée sur la table, pour
-secourir, dirent-ils, ceux qui viendraient, comme moi, combattre les
-esprits. Ils me firent traverser plusieurs couloirs étroits formés dans
-les murs, à ce que je crois, parce qu'auparavant ils m'étaient inconnus.
-Je descendis plusieurs degrés, et nous vînmes à une voûte sous le
-château. Ils ouvrirent une porte de pierre, que j'aurais prise pour une
-partie du mur. Nous suivîmes un fort long passage taillé dans le roc;
-une autre porte nous mena dans une cave: enfin, après quelque
-intervalle, je me trouvai au bord de la mer, au pied des rochers mêmes
-sur lesquels le château est bâti. Un bateau attendait; les brigands m'y
-entraînèrent et nous joignîmes un petit vaisseau à l'ancre; d'autres
-hommes s'y trouvaient. Quand je fus dans le vaisseau, deux de mes
-compagnons y sautèrent; les autres reconduisirent la barque, et l'on mit
-à la voile. Je compris bientôt ce que tout cela voulait dire, et ce que
-ces hommes faisaient au château. Nous prîmes terre en Roussillon; et
-après quelques jours leurs camarades vinrent des montagnes, et me
-menèrent dans le fort où j'étais quand M. le comte arriva. Ils avaient
-soin de veiller sur moi, et m'avaient même bandé les yeux pour m'y
-conduire; quand ils ne l'eussent pas fait, je ne crois pas que jamais
-j'eusse retrouvé mon chemin à travers cette sauvage contrée. Dès que je
-fus dans le fort, on me garda comme un prisonnier. Je ne sortais jamais
-sans deux ou trois de mes compagnons, et je devins si las de la vie, que
-je désirais d'en être délivré.--Mais cependant ils vous laissaient
-parler, dit Annette; ils ne vous mettaient plus de bâillon. Je ne vois
-pas la raison pour laquelle vous étiez si las de vivre, sans compter la
-chance que vous aviez de me revoir.
-
-Ludovico sourit, ainsi qu'Emilie, et Emilie lui demanda par quel motif
-ces hommes l'avaient enlevé.
-
---Je m'aperçus bientôt, mademoiselle, que c'étaient des pirates qui,
-depuis plusieurs années, cachaient leur butin sous les voûtes du
-château. Ce bâtiment était près de la mer, et parfaitement convenable à
-leurs desseins. Pour empêcher qu'on ne les découvrît, ils avaient essayé
-de faire croire que le château était fréquenté par des revenants; et
-ayant découvert le chemin secret de l'appartement du nord, que depuis la
-mort de la marquise on tenait fermé, il fut aisé d'y réussir. La
-concierge et son mari, les seules personnes qui habitassent le château,
-furent si effrayés des bruits étranges qu'ils entendaient, qu'ils
-refusèrent d'y vivre plus longtemps. Le bruit se répandit bientôt qu'il
-revenait au château; et tout le pays le crut d'autant plus aisément, que
-la marquise était morte d'une manière fort étrange, et que le marquis,
-depuis ce moment, n'était jamais revenu.--Mais quoi! dit Emilie, comment
-tous ces pirates ne se contentaient-ils pas de la cave, et pourquoi
-jugeaient-ils nécessaire de déposer leurs vols dans le château?--La
-cave, mademoiselle, reprit Ludovico, était ouverte à tout le monde, et
-leurs trésors eussent bientôt été découverts. Sous la voûte ils étaient
-en sûreté, tant que l'on redouterait le château. Il paraît donc qu'ils y
-apportaient à minuit les prises qu'ils avaient faites sur mer, et qu'ils
-les y gardaient jusqu'à ce qu'ils pussent s'en défaire avantageusement.
-Ces pirates étaient liés avec des contrebandiers et des bandits qui
-vivent dans les Pyrénées, et font un trafic tel qu'on ne saurait se
-l'imaginer. C'est avec cette horde de bandits que je restai jusqu'à
-l'arrivée de M. le comte. Je n'oublierai jamais ce que je sentis en
-l'apercevant; je le crus presque perdu. Je savais que si je me montrais,
-les bandits allaient découvrir son nom, et probablement nous tuer tous,
-pour empêcher qu'on n'éventât leur secret. Je me tins hors de la vue de
-monsieur, et je veillai sur les brigands, déterminé, s'ils projetaient
-quelque violence, à me montrer et à combattre pour la vie de mon maître.
-Bientôt j'entendis disposer un infernal complot; il s'agissait d'un
-massacre total. Je hasardai de me faire connaître aux gens du comte; je
-leur dis ce qu'on projetait, et nous délibérâmes ensemble. M. le comte,
-alarmé de l'absence de sa fille, demanda ce qu'elle était devenue. Les
-brigands ne le satisfirent point. Mon maître et M. Sainte-Foix devinrent
-furieux; nous pensâmes qu'il était temps; nous fondîmes dans la chambre,
-en criant: _Trahison! Monsieur le comte, défendez-vous!_ Le comte et le
-chevalier tirèrent l'épée au même instant. Le combat fut rude; mais à la
-fin nous l'emportâmes, et M. le comte vous l'a mandé.--C'est une
-singulière aventure, dit Emilie: assurément, Ludovico, on doit bien des
-éloges à votre prudence et à votre intrépidité. Il y a pourtant des
-circonstances relatives à l'appartement du nord, que je ne puis encore
-m'expliquer: peut-être le pourrez-vous? Avez-vous entendu les bandits se
-raconter les prétendus prodiges qu'ils opéraient dans les
-appartements?--Non, mademoiselle, reprit Ludovico; je ne leur en ai pas
-ouï parler: seulement je les entendis se moquer une fois de la vieille
-femme de charge; elle fut presque au moment de prendre un des pirates.
-C'était depuis l'arrivée du comte; et celui qui fit le tour en riait de
-bon coeur.
-
-Emilie devint rouge, et pria Ludovico de lui faire ce récit.
-
---Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, une nuit que cet homme était dans
-la chambre à coucher, il entendit quelqu'un dans le salon; il ne crut
-pas avoir le temps de lever la tapisserie et d'ouvrir la porte, il se
-cacha dans le lit; il y demeura quelque temps fort effrayé, à ce que je
-suppose.--Comme vous étiez, interrompit Annette, quand vous eûtes la
-hardiesse d'aller veiller vous-même.--Oui, dit Ludovico; dans la plus
-grande frayeur où l'on pût être. La concierge et une autre personne
-vinrent au lit. Il crut qu'elles allaient l'apercevoir, et pensa que la
-seule chance pour échapper était de leur faire peur. Il souleva donc la
-courte-pointe; mais son plan ne réussit que lorsqu'il eut montré sa
-tête, alors elles s'enfuirent, nous dit-il, comme si elles avaient vu le
-diable; et le fripon s'en alla fort tranquillement.
-
-Emilie ne put s'empêcher de sourire à cette explication. Elle comprit
-l'incident qui l'avait jetée dans une terreur superstitieuse, et fut
-surprise d'en avoir tant souffert; mais elle considéra que dès que
-l'esprit cède à la faiblesse de la superstition, les bagatelles lui font
-une impression terrible. Cependant elle se souvenait toujours avec
-embarras de la mystérieuse musique qu'on entendait au château de Blangy
-vers minuit. Elle demanda si par hasard Ludovico n'en avait rien
-appris.--Il ne put lui rien dire à cet égard.--Je sais seulement,
-mademoiselle, ajouta-t-il, que les pirates n'y ont point de part; je
-sais qu'ils en ont ri, et ils disent que le diable est sans doute ligué
-avec eux.--Oui, j'en répondrais bien, dit Annette, dont la figure était
-toute joyeuse. J'ai toujours cru que lui ou les esprits se mêlaient de
-l'appartement du nord. Vous voyez, mademoiselle, que je ne me trompais
-pas.--On ne peut nier que son esprit n'y eût une extrême influence, dit
-Emilie en souriant; mais je m'étonne, Ludovico, que ces pirates
-persistassent dans leur conduite; après l'arrivée de M. le comte ils
-étaient bien sûrs d'être découverts.--J'ai lieu de croire, mademoiselle,
-reprit Ludovico, qu'ils ne comptaient continuer que pendant le temps
-nécessaire au déménagement de leurs trésors. Il paraît qu'ils s'en
-occupèrent aussitôt après l'arrivée de M. le comte: mais ils n'avaient
-que quelques heures de nuit, et quand ils m'ont enlevé, la voûte était à
-moitié vide. Ils étaient bien aises d'ailleurs de confirmer toutes ces
-superstitions relatives à l'appartement; ils eurent grand soin de ne
-rien déranger pour mieux entretenir l'erreur. Souvent, en plaisantant,
-ils se représentaient toute la consternation des habitants du château de
-Blangy à ma disparition. Ce fut pour m'empêcher de les trahir qu'ils
-m'entraînèrent si loin. A compter de ce moment, ils se crurent maîtres
-du château. J'appris néanmoins qu'une nuit, malgré leurs précautions,
-ils s'étaient presque découverts eux-mêmes. Ils allaient, suivant leur
-usage, répéter les cris sourds qui faisaient tant de peur aux servantes.
-Au moment qu'ils allaient ouvrir, ils entendirent des voix dans la
-chambre à coucher; M. le comte m'a dit que lui-même y était alors avec
-M. Henri. Ils entendirent d'étranges lamentations qui venaient sans
-doute de ces bandits, fidèles à leur dessein de répandre la terreur. M.
-le comte m'a avoué qu'il avait éprouvé plus que de la surprise: mais
-comme le repos de sa famille exigeait qu'on ne le sût pas, il fut
-discret ainsi que son fils.
-
-Emilie, se rappelant le changement qui s'était manifesté dans le comte
-après la nuit qu'il avait passée dans l'appartement, en reconnut la
-cause. Elle fit encore des questions à Ludovico, et, l'ayant envoyé se
-reposer, elle fit tout préparer pour la réception de ses amis.
-
-Sur le soir Thérèse vint lui porter l'anneau que lui avait remis
-Valancourt. Emilie s'attendrit en le voyant. Valancourt le portait en
-des temps plus heureux; elle fut pourtant fort mécontente de ce que
-Thérèse l'avait reçu, et refusa de l'accepter malgré le triste plaisir
-qu'elle en aurait reçu. Thérèse pria, conjura, représenta l'abattement
-où était Valancourt quand il avait donné l'anneau: elle répéta ce qu'il
-l'avait chargée de dire. Emilie ne put cacher la douleur que ce récit
-lui causait; elle se mit à pleurer, et se plongea dans la rêverie.
-
-L'âge et de longs services avaient acquis à Thérèse le droit de dire son
-avis; cependant Emilie tâcha de l'arrêter, et, quoiqu'elle sentît bien
-la justesse de ses remarques, elle ne voulut pas s'expliquer. Elle dit
-seulement à Thérèse qu'un plus long discours l'affligerait; qu'elle
-avait pour régler sa conduite des motifs qu'elle ne pouvait dire, et
-qu'il fallait rendre l'anneau, en représentant qu'on ne pouvait
-l'accepter. Elle dit ensuite à Thérèse que, si elle faisait cas de son
-estime et de son amitié, jamais elle ne se chargerait d'aucun message de
-Valancourt. Thérèse en fut touchée, et renouvela un faible essai. Le
-mécontentement singulier qu'exprimèrent les traits d'Emilie l'empêcha
-pourtant de continuer, et elle partit surprise et désolée.
-
-Pour soulager en quelque manière sa tristesse et son accablement, Emilie
-s'occupa des préparatifs de son voyage; Annette, qui la secondait,
-parlait du retour de son Ludovico avec la plus tendre effusion. Emilie
-réfléchit qu'elle pouvait avancer leur bonheur, et décida que, si
-Ludovico était aussi constant que la simple et honnête Annette, elle lui
-ferait sa dot et les établirait dans une partie de ses domaines. Ces
-considérations la firent penser au patrimoine de son père, vendu jadis à
-M. Quesnel. Elle désirait le racheter, parce que Saint-Aubert avait
-regretté souvent que la demeure principale de ses ancêtres eût passé en
-des mains étrangères. Ce lieu, d'ailleurs, était celui de sa naissance
-et le berceau de ses premières années. Emilie ne tenait point à ses
-propriétés de Toulouse; elle désirait les vendre et racheter la terre de
-sa famille, si M. Quesnel voulait s'en dessaisir. Cet arrangement
-semblait possible, depuis qu'il s'occupait de se fixer en Italie.
-
-Le jour suivant, l'arrivée de ses amis ranima la triste Emilie. La
-vallée fut encore une fois l'asile d'une société douce et d'une aimable
-hospitalité. Son indisposition, l'effroi qu'elle avait eu, ôtaient à
-Blanche quelque chose de sa vivacité; mais elle conservait une
-simplicité touchante, et quoiqu'un peu changée elle n'en était pas moins
-charmante. La malheureuse aventure des Pyrénées donnait au comte un
-extrême empressement de se retrouver chez lui. Après une semaine de
-séjour, Emilie se prépara à les suivre en Languedoc, et confia à Thérèse
-le soin de sa maison en son absence. La veille de son départ, cette
-vieille gouvernante lui rapporta encore l'anneau de Valancourt, et la
-conjura avec larmes de le recevoir. Elle n'avait pas revu M. de
-Valancourt; elle n'avait pas entendu parler de lui depuis le jour qu'il
-le lui avait confié. En prononçant ces mots, sa physionomie annonçait
-plus d'inquiétude qu'elle n'osait en manifester. Emilie retint la
-sienne; et, pensant que sans doute il était retourné chez son frère,
-elle persista à refuser l'anneau, et recommanda à Thérèse de le bien
-garder jusqu'à ce qu'elle revît Valancourt.
-
-Le jour suivant, le comte, Emilie et la jeune Blanche, partirent de la
-vallée, et arrivèrent le lendemain au château de Blangy.
-
-Dès le lendemain, dans la soirée, la vue des tours de Sainte-Claire, qui
-s'élevaient au-dessus des bois, fit souvenir Emilie de la religieuse
-dont le sort l'avait si fort touchée. Voulant savoir de ses nouvelles et
-revoir ses anciennes amies, elle détermina Blanche à venir avec elle au
-monastère. A la porte, elles virent un carrosse, et l'écume des chevaux
-leur apprit que l'équipage ne faisait que d'arriver. Un silence plus
-morne que jamais régnait dans la cour et les cloîtres qu'Emilie et
-Blanche traversèrent. En arrivant dans la grande salle, elles trouvèrent
-une religieuse, et elles apprirent que soeur Agnès vivait encore,
-qu'elle avait toute sa connaissance, mais que sûrement elle ne passerait
-pas la nuit. Dans le parloir, plusieurs des pensionnaires témoignèrent
-leur joie de revoir Emilie. Elles lui firent part de toutes les
-anecdotes du couvent; et l'amitié qu'elle portait aux personnes qu'elles
-regardaient les lui rendit intéressantes. Pendant cette conversation,
-l'abbesse entra: elle exprima beaucoup de satisfaction en recevant
-Emilie; mais ses manières avaient une gravité singulière, et ses traits
-exprimaient la langueur.--Notre maison, dit-elle après les premiers
-compliments, est vraiment une maison de deuil. Une de nos soeurs paye en
-ce moment le tribut à la nature; sans doute vous n'ignorez pas que notre
-soeur Agnès est mourante.
-
-Emilie exprima le sincère intérêt qu'elle y prenait.
-
---Pendant sa maladie, elle vous a quelquefois nommée, dit l'abbesse:
-peut-être serait-ce pour elle une consolation que de vous voir. Quand on
-l'aura quittée, nous monterons à sa chambre, si vous en avez le courage.
-De pareilles scènes sont déchirantes, je l'avoue; mais il est bon de s'y
-accoutumer: elles sont salutaires à notre âme, et nous préparent à ce
-que nous devons souffrir.
-
-A la porte de la chambre elles trouvèrent le confesseur; il releva sa
-tête à leur approche, et Emilie reconnut celui qui avait assisté son
-père. Il passa sans la remarquer. Ils entrèrent dans la pièce où soeur
-Agnès était couchée sur une natte; près d'elle était une autre soeur.
-Elle était si changée, qu'à peine Emilie aurait-elle pu la reconnaître,
-si elle n'eût été prévenue. Son air était hagard et horrible; ses yeux,
-creux et voilés, se fixaient sur un crucifix qu'elle tenait contre sa
-poitrine: elle était si préoccupée, qu'elle n'aperçut d'abord ni
-l'abbesse ni Emilie. Enfin, tournant ses yeux appesantis, elle les fixa
-avec horreur sur Emilie, et s'écria:--Ah! cette vision me poursuit
-jusqu'à mon dernier soupir. Emilie recula d'effroi, et regarda
-l'abbesse; celle-ci lui fit signe pour ne se point alarmer, puis elle
-dit à soeur Agnès:--Ma fille, c'est mademoiselle Saint-Aubert que je
-vous amène. Je croyais que vous auriez du plaisir à la voir.
-
-Agnès ne fit aucune réponse: elle considérait Emilie dans un effroyable
-égarement.--C'est elle-même, s'écria-t-elle. Ah! elle a dans ses regards
-le charme qui fit ma perte. Que voulez-vous? que demandez-vous?
-réparation! vous l'aurez, vous l'avez déjà! Combien d'années sont
-écoulées depuis que je ne vous ai vue? Mon crime n'est que d'hier; j'ai
-vieilli sous son poids; et vous, vous êtes toujours jeune, vous êtes
-toujours belle, belle comme au temps où vous me contraignîtes à ce crime
-affreux! Oh! si je pouvais l'oublier! Mais à quoi cela servirait-il? Je
-l'ai commis.
-
-Emilie, fort émue, voulait se retirer. L'abbesse lui prit la main, et la
-pria d'attendre que soeur Agnès fût plus tranquille. Elle tâcha
-elle-même de la calmer; mais Agnès ne l'écoutait pas, et regardant
-Emilie elle s'écria:--A quoi servent donc des années de prières et de
-repentir? Elles ne sauraient laver la souillure du meurtre; oui, du
-meurtre! Où est-il? où est-il? Regardez, regardez là! il erre dans cette
-chambre: pourquoi venez-vous m'agiter en ce moment? reprit Agnès dont
-les yeux parcouraient l'espace. Ne suis-je donc pas déjà assez punie?
-Ah! ne me regardez pas de cet air sévère! Ah ciel! encore! C'est elle!
-c'est elle-même! Pourquoi ces regards de pitié? pourquoi ce sourire? Me
-sourire, à moi! Quels gémissements entends-je?
-
-Soeur Agnès retomba, et parut privée de la vie. Emilie ne pouvant se
-soutenir s'appuya sur le lit; l'abbesse et la religieuse donnèrent des
-secours à soeur Agnès. Emilie voulait lui parler.--Paix! dit l'abbesse.
-Le délire est fini; elle va être mieux.--Ma soeur, y a-t-il longtemps
-qu'elle est dans cet état?--Elle n'y avait pas été depuis plusieurs
-semaines, répondit la religieuse; mais l'arrivée du gentilhomme qu'elle
-désirait tant de voir l'a fortement agitée.--Oui, reprit l'abbesse, et
-voilà sans doute la cause de cet accès: quand elle sera mieux, nous la
-laisserons en repos.
-
-Emilie y consentit volontiers; mais, quoiqu'elle donnât peu de secours,
-elle ne voulait pas se retirer tant qu'elle croyait pouvoir être utile.
-
-Quand soeur Agnès eut reprit ses sens, elle regarda encore Emilie; mais
-désormais sans égarement et avec une profonde expression de douleur: il
-se passa du temps avant qu'elle pût parler, puis elle dit
-faiblement:--La ressemblance est étonnante! c'est plus que de
-l'imagination! Dites-moi, je vous en conjure, si, malgré le nom de
-Saint-Aubert que vous portez, vous n'êtes pas fille de la
-marquise?--Quelle marquise? dit Emilie surprise. Le calme des manières
-d'Agnès l'avait fait croire au retour de sa raison; l'abbesse lui donna
-un coup d'oeil d'intelligence; mais elle répéta sa question.--Quelle
-marquise! s'écria Agnès: je n'en connais qu'une! la marquise de
-Villeroi.
-
-Emilie, se rappelant l'émotion de son père à la mention inopinée de
-cette dame, et la demande qu'il avait faite d'être enterré près des
-Villeroi, elle sentit un extrême intérêt, et pria soeur Agnès
-d'expliquer les motifs de sa question. L'abbesse aurait voulu entraîner
-Emilie, mais celle-ci, fortement attachée, réitéra sa demande avec
-chaleur.
-
---Apportez-moi ma cassette, ma soeur, dit Agnès, je vous apprendrai
-tout: regardez-vous dans cette glace, et vous le saurez. Vous êtes
-sûrement sa fille; sans cela comment expliquer une si parfaite
-ressemblance!
-
-La religieuse apporta la cassette: soeur Agnès la lui fit ouvrir; elle
-en tira une miniature, et Emilie vit qu'elle ressemblait exactement à
-celle qu'elle avait trouvée dans les papiers de son père. Agnès tendait
-la main pour la reprendre; elle la regarda quelque temps en silence,
-puis dans l'excès du désespoir elle leva ses yeux vers le ciel et pria
-tout bas. Quand elle eut achevé sa prière, elle rendit le portrait à
-Emilie.--Gardez-le, lui dit-elle, je vous le lègue, et je crois que vous
-y avez droit: votre ressemblance m'a bien souvent frappée; mais jamais
-jusqu'à ce moment elle n'avait ainsi frappé ma conscience:--Restez, ma
-soeur, n'emportez pas cette cassette, elle renferme un autre portrait.
-
-Emilie tremblait dans l'attente, et l'abbesse voulait l'entraîner: Agnès
-est encore dans le délire, lui dit-elle, observez combien elle divague!
-Dans ses accès, elle ne s'entend plus et s'accuse comme vous voyez des
-crimes les plus épouvantables.
-
-Emilie néanmoins crut voir dans ce délire autre chose que de la folie.
-Le nom de la marquise, son portrait avaient pour elle un suffisant
-intérêt, et elle se décida à tâcher de se procurer de plus amples
-informations.
-
-La religieuse rapporta la cassette. Agnès poussa un ressort, et
-découvrit un autre portrait, elle le montra à Emilie:--Voici, lui
-dit-elle, une leçon pour la vanité; regardez ce portrait, et voyez s'il
-y a quelque rapport entre ce que je suis et ce que j'ai été.
-
-Emilie s'empressa de prendre ce portrait; à peine l'eut-elle regardé,
-que ses tremblantes mains faillirent le laisser échapper. C'était la
-ressemblance du portrait de la signora Laurentini qu'elle avait trouvé à
-Udolphe: la signora Laurentini, cette dame qui avait disparu d'une
-manière si mystérieuse, et qu'on soupçonnait Montoni d'avoir fait périr.
-
-Muette de surprise, Emilie regardait tour à tour le portrait et la
-religieuse mourante; elle cherchait une ressemblance qui alors
-n'existait plus.
-
---Pourquoi ce regard sévère? dit soeur Agnès, qui se méprenait au genre
-de son émotion.--J'ai vu cette figure! dit enfin Emilie: est-ce
-réellement votre portrait?--Vous pouvez le demander, dit la religieuse;
-mais autrefois il était frappant. Regardez-moi attentivement, et voyez
-les effets du crime! Autrefois j'étais innocente, mes malheureuses
-passions dormaient encore. Ma soeur, ajouta-t-elle gravement; et prenant
-de sa main froide et humide une des mains d'Emilie, que cet attouchement
-fit frémir: ma soeur, prenez bien garde au premier mouvement des
-passions! prenez garde au premier! si l'on n'arrête leur course, elle
-est rapide; leur force ne connaît aucun frein; elles nous entraînent
-aveuglément; elles nous mènent à des crimes que des années de prières et
-de pénitence n'effacent pas.
-
---Hélas! bien infortuné, dit l'abbesse, qui connaît mal notre sainte
-religion! Emilie écoutait Agnès dans le silence et le respect: elle
-regardait la miniature, et s'assurait encore de la ressemblance de ce
-portrait avec celui qu'elle avait vu à Udolphe.--Cette figure ne m'est
-pas inconnue, dit-elle, pour faire expliquer la religieuse sans d'abord
-lui parler trop brusquement d'Udolphe.--Vous vous trompez, lui dit
-Agnès, et vous ne l'avez sûrement jamais vue.--Non, reprit Emilie;
-mais j'ai vu sa ressemblance parfaite.--Impossible, s'écria soeur
-Agnès, qu'on peut maintenant appeler la signora Laurentini.--C'était
-dans le château d'Udolphe, continua Emilie, en la regardant
-fixement.--D'Udolphe! s'écria Laurentini, d'Udolphe en
-Italie?--Précisément, dit Emilie.--Vous me connaissez alors, lui dit
-Laurentini, et vous êtes la fille de la marquise.
-
-Emilie, étonnée de cette positive assertion, répondit:--Je suis fille de
-M. Saint-Aubert, et la dame que vous nommez m'est absolument
-étrangère.--Vous le croyez? reprit Laurentini.
-
-Emilie lui demanda par quelle raison elle pensait le contraire.
-
---Votre ressemblance, dit la religieuse. On sait que la marquise était
-fort attachée à un gentilhomme de Gascogne, quand elle épousa le marquis
-par obéissance pour son père. Femme infortunée!
-
-Emilie, se rappelant l'excessive émotion de M. Saint-Aubert au nom de la
-marquise, aurait alors éprouvé une émotion différente de la surprise, si
-elle eût moins connu la probité de son père. Le respect qu'elle avait
-pour lui ne lui permit pas de s'arrêter à la supposition que lui
-insinuait la signora Laurentini; son intérêt pourtant devint extrême, et
-elle la conjura de s'expliquer plus clairement.--Ne me pressez pas sur
-ce sujet, reprit la religieuse: il est trop terrible pour moi: puissé-je
-pour jamais l'effacer de ma mémoire! Elle soupira profondément, et
-demanda à Emilie comment elle avait su son nom.--Par le portrait que
-j'ai vu à Udolphe, reprit Emilie, et la ressemblance de celui-ci.--Vous
-avez donc été à Udolphe? dit la religieuse avec une extrême émotion.
-Quelles scènes ce lieu me rappelle! scènes de félicité, de souffrance et
-d'horreur!
-
-A ce moment, le terrible spectacle dont Emilie avait été témoin dans une
-chambre du château lui revint à la mémoire; elle regarda la signora et
-se rappela ses derniers mots, que des années de prières et de pénitence
-ne pouvaient pas ravir la souillure d'un meurtre; elle se vit obligée de
-les attribuer à une autre cause qu'au délire: elle sentit un degré
-d'horreur inexprimable en croyant voir un assassin... Toute la conduite
-de Laurentini confirmait cette supposition; Emilie se perdit dans un
-abîme de perplexité, et, ne sachant par quelles questions éclaircir de
-tels doutes, elle dit seulement à mots interrompus:--Votre soudain
-départ d'Udolphe!
-
-Laurentini fit un soupir.
-
---Tous les bruits qui courent, dit Emilie... la chambre au couchant...
-ce voile de deuil... l'objet qu'il couvre... quand les meurtres sont
-connus.
-
-La religieuse s'écria:--Quoi! encore? Et, s'efforçant de la relever, ses
-regards égarés semblaient suivre un objet.--Revenir du tombeau! Quoi! du
-sang, du sang aussi!--Il n'y eut pas de sang; tu ne peux pas le
-dire.--Oui, ne souris pas, ne souris pas avec cette pitié.
-
-Laurentini tomba en convulsion. Emilie, incapable d'endurer plus
-longtemps une telle scène, s'échappa de la chambre, et envoya quelques
-religieuses pour rester avec l'abbesse. Blanche et les pensionnaires qui
-se trouvèrent au parloir se pressèrent autour d'Emilie, et, alarmées de
-l'effroi qu'elle manifestait, elles lui firent ensemble mille questions.
-Emilie évita d'y répondre, et dit seulement que soeur Agnès était à
-l'agonie. On se sépara de bonne heure. Quand Emilie fut retirée, les
-scènes dont elle avait été témoin se retracèrent à elle avec une
-affreuse énergie. Dans une religieuse mourante, trouver la signora
-Laurentini, celle qui, au lieu d'avoir été victime de Montoni, semblait
-elle-même coupable d'un crime abominable! C'était un grand sujet de
-surprise et de méditation.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLII.
-
-
-Quelques circonstances singulières vinrent distraire Emilie de ses
-chagrins, et excitèrent en elle autant de surprise que d'horreur. Peu de
-jours après la mort de la signora Laurentini, le testament de cette dame
-fut ouvert en présence des supérieures du couvent. On trouva que le
-tiers de ses propriétés était légué au plus proche parent de la marquise
-de Villeroi, et que ce legs regardait Emilie. L'abbesse depuis longtemps
-connaissait le secret de sa famille; mais Saint-Aubert, qui s'était fait
-connaître au religieux qui l'avait assisté, avait exigé que ce secret
-fût à jamais dérobé à sa fille. Cependant les discours échappés à la
-signora Laurentini, la confession étrange qu'elle fit à ses derniers
-moments, firent juger nécessaire à l'abbesse d'entretenir sa jeune amie
-sur un sujet qu'elle n'avait jamais entamé. Dans ce dessein, elle avait
-demandé à la voir le lendemain du jour où elle avait visité la
-religieuse. L'indisposition d'Emilie avait empêché celle-ci d'aller au
-couvent: mais, après l'ouverture du testament elle fut mandée de
-nouveau; et s'étant rendue à Sainte-Claire elle y apprit des détails qui
-l'affectèrent beaucoup. Comme le récit que fit l'abbesse supprimait
-plusieurs particularités qui peuvent intéresser le lecteur, et que
-l'histoire de la religieuse est liée à celle de la marquise, nous
-omettrons la conversation du parloir, et nous joindrons à notre relation
-une histoire abrégée de la défunte soeur.
-
-
-HISTOIRE DE LA SIGNORA LAURENTINI DI UDOLPHO.
-
-Elle était fille unique et héritière de l'ancienne maison d'Udolphe,
-dans le territoire de Venise. Le premier malheur de sa vie, celui qui
-fut la source de toutes ses infortunes, fut que ses parents, dont les
-soins auraient dû modérer la violence de ses passions et lui apprendre à
-les gouverner elle-même, ne firent que les fomenter par une coupable
-indulgence. Ils chérissaient en elle leurs propres sentiments; soit
-qu'ils louassent, soit qu'ils reprissent leur fille, c'était au gré de
-leur inclination, et non d'une tendresse raisonnée. L'éducation ne fut
-pour elle qu'un mélange de faiblesse et d'opiniâtreté qui l'irrita. Les
-conseils qu'on lui donnait devinrent autant de contestations où le
-respect filial et l'amour paternel étaient également oubliés. Mais comme
-cet amour paternel revenait toujours le premier, et se désarmait le plus
-aisément, la signora croyait avoir vaincu; et l'effort que l'on faisait
-pour vaincre ses passions leur prêtait une force nouvelle.
-
-La mort de son père et de sa mère la laissa livrée à elle-même dans
-l'âge si dangereux de la jeunesse et de la beauté. Elle aimait le grand
-monde, s'enivrait du poison de la louange, et méprisait l'opinion
-publique, quand elle contredisait ses goûts. Son esprit était vif et
-brillant; elle avait tous les talents, tous les charmes dont se compose
-le grand art de séduire. Sa conduite fut telle que pouvaient le faire
-présager la faiblesse de ses principes et la force de ses passions.
-
-Parmi ses nombreux soupirants fut le marquis de Villeroi. En voyageant
-en Italie, il vit Laurentini à Venise; il devint passionné pour elle. La
-signora fut éprise à son tour de la figure, des grâces, des qualités du
-marquis, le plus aimable des seigneurs français. Elle sut cacher les
-dangers de son caractère, les taches de sa conduite; et le marquis
-demanda sa main. Avant la conclusion de ses noces, elle alla au château
-d'Udolphe; le marquis l'y suivit. Là, moins réservée, moins prudente
-peut-être qu'elle n'avait été jusqu'alors, elle donna lieu à son amant
-de former quelques doutes sur la convenance des noeuds qu'il était prêt
-à serrer. Une information plus exacte le convainquit de son erreur, et
-celle qui devait être sa femme ne devint que sa maîtresse.
-
-Après avoir passé quelques semaines à Udolphe, il fut tout à coup
-rappelé en France. Il partit avec répugnance, le coeur rempli de la
-signora, avec laquelle pourtant il avait su différer de conclure son
-mariage. Pour l'aider à soutenir une telle séparation, il lui donna sa
-parole de revenir célébrer ses noces aussitôt que ses affaires lui en
-laisseraient la liberté. Consolée par cette assurance, Laurentini le
-laissa partir. Bientôt après, Montoni, son parent, vint à Udolphe, et
-renouvela des propositions que déjà elle avait rejetées, et qu'elle
-rejeta encore. Ses pensées se tournaient toutes vers le marquis de
-Villeroi. Elle éprouvait pour lui tout le délire d'un amour italien,
-fomenté par la solitude dans laquelle elle s'était confinée. Elle avait
-perdu le goût des plaisirs et de la société; son unique jouissance était
-de contempler et de baigner de larmes un portrait du marquis. Elle
-visite les lieux témoins de leur félicité, elle épanche son coeur dans
-ses lettres. Elle comptait les jours, les semaines qui devaient
-s'écouler avant l'époque probable de son retour. Ce période passa; les
-semaines qui suivirent devinrent un poids insupportable. L'imagination
-de Laurentini, absorbée par une seule idée, se dérangea. Son coeur était
-dévoué à un objet unique; la vie lui devint odieuse quand elle crut
-avoir perdu cet objet.
-
-Plusieurs mois se passèrent sans qu'elle reçût un seul mot du marquis.
-Ses jours se partageaient entre les violences, les accès d'une passion
-furieuse, et la sombre langueur du plus noir désespoir. Elle s'isola de
-tout; elle s'enfermait des semaines entières sans parler à personne,
-excepté à sa confidente. Elle écrivait des fragments de lettres,
-relisait celles qu'autrefois elle avait reçues du marquis, pleurait sur
-son portrait, et lui parlait des heures entières, tantôt pour l'accabler
-de reproches, tantôt pour l'accabler d'amour.
-
-A la fin, on répandit autour d'elle le bruit que le marquis s'était
-marié en France. Déchirée par la jalousie, par l'amour, par
-l'indignation, elle prit le parti d'aller secrètement en ce pays; et si
-le fait était vrai, elle prétendait assouvir sa vengeance. Elle ne dit
-qu'à sa confidente le projet qu'elle avait formé, et elle l'engagea à la
-suivre. Elle rassembla tous ses diamants, et ceux qu'elle avait
-recueillis de toutes les branches de sa famille; la valeur en était
-immense; on les porta dans une ville voisine; Laurentini les y reprit;
-et, accompagnée d'une seule femme, elle se rendit secrètement à
-Livourne, et s'y embarqua pour la France.
-
-A son arrivée en Languedoc, elle sut que le marquis de Villeroi était
-marié depuis quelque temps. Son désespoir la priva de sa raison. Elle
-formait, elle abandonnait tour à tour l'horrible projet de poignarder le
-marquis, son épouse, et elle-même. Elle s'arrêta enfin à l'idée de se
-présenter devant lui, de lui reprocher sa conduite, et de se tuer en sa
-présence. Mais quand elle l'eut revu, quand elle eut retrouvé le
-constant objet de ses pensées et de sa tendresse, le ressentiment fit
-place à l'amour; le courage lui manqua; le conflit de tant d'émotions
-contraires la rendit tremblante, et elle s'évanouit à ses pieds.
-
-Le marquis ne fut pas à l'épreuve de tant de beauté et de sensibilité:
-toute l'énergie d'un premier sentiment se réveilla. La raison, non
-l'indifférence, avait en lui combattu sa passion. L'honneur ne lui avait
-pas permis d'épouser la signora; il avait cherché à se vaincre; il avait
-cherché une compagne pour laquelle il n'avait que de l'estime, de la
-considération et une affection raisonnable. Mais la douceur, les vertus
-de cette femme aimable, ne purent le consoler d'une indifférence qu'elle
-cherchait vainement à cacher. Il soupçonnait depuis quelque temps que
-son coeur était engagé à un autre, lorsque Laurentini arriva en
-Languedoc. Cette artificieuse Italienne connut bientôt l'empire qu'elle
-avait repris sur lui. Calmée par cette découverte, elle se détermina à
-vivre et à multiplier les artifices, pour conduire le marquis au forfait
-diabolique qu'elle croyait propre à assurer son bonheur. Elle suivit son
-projet avec une dissimulation profonde et une patience imperturbable:
-elle détacha entièrement le marquis de son épouse. Sa douceur, sa bonté,
-sa froideur, si opposées aux manières empressées d'une Italienne, eurent
-bientôt cessé de lui plaire. La signora en profita pour éveiller en lui
-la jalousie de l'orgueil: car il ne pouvait plus sentir celle de
-l'amour. Elle alla jusqu'à lui désigner la personne pour qui elle
-affirmait que la marquise le trahissait. Laurentini avait exigé le
-serment, que jamais le rival du marquis ne serait l'objet de sa
-vengeance; elle pensait qu'en la restreignant ainsi d'un côté, elle lui
-donnerait de l'autre plus d'atrocité et de violence: elle songea que le
-marquis en serait plus porté à participer à l'acte horrible qui devenait
-indispensable à ses desseins et devait anéantir l'obstacle qui semblait
-seul empêcher son bonheur.
-
-L'innocente marquise observait avec une extrême douleur le changement de
-son époux envers elle. En sa présence, il était pensif et réservé; sa
-conduite devenait austère et même dure; il la laissait en larmes, et
-pendant des heures entières elle pleurait sur sa froideur, et faisait
-des projets pour regagner son affection. Sa conduite l'affligeait
-d'autant plus, qu'elle avait épousé le marquis uniquement par
-obéissance: elle en avait aimé un autre, et ne doutait pas que son
-propre choix n'eût rendu son bonheur certain. Laurentini, qui ne tarda
-pas à le découvrir, en fit près du marquis un ample usage. Elle lui
-suggéra tant de preuves apparentes sur l'infidélité de sa femme, que,
-dans l'excès de sa fureur et le ressentiment de l'outrage qu'il croyait
-avoir reçu, il prononça l'arrêt de sa mort. On lui donna un poison lent;
-et la marquise mourut victime d'une jalousie habile et d'une coupable
-faiblesse.
-
-Le triomphe de Laurentini fut court. Ce moment, qu'elle avait regardé
-comme devant combler tous ses voeux, devint le commencement d'un
-supplice qu'elle endura jusqu'à sa mort.
-
-La soif de la vengeance, premier mobile de son atrocité, fut aussitôt
-éteinte que satisfaite, et la laissa en proie à une pitié, à des remords
-inutiles. Les années de bonheur qu'elle s'était promises avec le marquis
-de Villeroi en eussent sans doute été empoisonnées; mais il trouva aussi
-le remords dans l'accomplissement de sa vengeance, et sa complice lui
-devint odieuse. Ce qui lui avait paru une conviction lui parut alors
-s'évanouir comme un songe: et il fut surpris, après que sa femme eut
-subi son supplice, de ne trouver aucune preuve du crime pour lequel il
-l'avait condamnée. En apprenant qu'elle expirait, il avait senti tout à
-coup la persuasion intime de son innocence; et l'assurance solennelle
-qu'elle-même lui en donna n'ajouta rien à celle qui le pénétrait.
-
-Dans la première horreur du remords et du désespoir, il voulait se
-livrer lui-même à la justice avec celle qui l'avait plongé dans l'abîme
-du crime. Après cette crise violente, il changea de résolution: il vit
-une fois Laurentini, et ce fut pour la maudire comme l'auteur détestable
-de ce forfait. Il déclara qu'il n'épargnait sa vie que pour qu'elle
-consacrât ses jours à la prière et à la pénitence. Accablée du mépris et
-de la haine d'un homme pour qui elle s'était rendue si coupable, frappée
-d'horreur pour le crime inutile dont elle s'était souillée, la signora
-Laurentini renonça au monde; et, victime effrayante d'une passion
-effrénée, elle prit le voile à Sainte-Claire.
-
-Le marquis partit du château de Blangy, et jamais il n'y revint. Il
-tâcha d'étourdir ses remords dans le tumulte de la guerre et les
-dissipations de la capitale. Ses efforts furent vains: un nuage
-impénétrable paraissait l'entourer; ses plus intimes amis ne pouvaient
-se l'expliquer, et il mourut enfin dans des tourments presque égaux à
-ceux de Laurentini. Le médecin qui avait observé l'état de la marquise
-après sa mort avait été engagé au silence à force de présents. Les
-soupçons de quelques domestiques se bornèrent à un murmure sourd, et
-jamais cette affaire n'avait été approfondie. Si ce murmure parvint au
-père de la marquise, si le défaut de preuves l'empêcha de poursuivre le
-marquis, c'est ce qu'on ne saurait assurer. Un fait certain, c'est que
-sa famille la regretta sincèrement, et surtout M. Saint-Aubert, son
-frère; car tel était le degré d'alliance qui existait entre le père
-d'Emilie et la marquise: il soupçonna le genre de sa mort. Immédiatement
-après la mort de cette soeur bien-aimée, il écrivit au marquis et reçut
-de lui plusieurs lettres. Le sujet n'en fut pas connu, mais sans doute
-elles avaient rapport à elle. Ces lettres, celles de la marquise, qui
-confiait à son frère la cause de son malheur, composaient les papiers
-que Saint-Aubert avait ordonné de brûler. L'intérêt, le repos d'Emilie,
-lui avaient fait désirer qu'elle ignorât cette tragique histoire.
-L'affliction que lui avait causée la mort si prématurée d'une soeur
-chérie l'avait empêché de prononcer jamais son nom, excepté à madame
-Saint-Aubert. Craignant surtout la vive sensibilité d'Emilie, il lui
-avait laissé ignorer totalement et l'histoire et le nom de la marquise,
-et la parenté qui existait entre elles. Il avait exigé le même silence
-de sa soeur, madame Chéron, et elle l'avait rigoureusement observé.
-
-C'était sur quelques lettres de la marquise qu'en partant de la vallée
-Emilie vit pleurer son père; c'était à son portrait qu'il avait fait de
-si tendres caresses. Une mort si cruelle peut expliquer l'émotion qu'il
-témoigna lorsque Voisin la nomma devant lui. Il voulut être enseveli
-près du monument des Villeroi, où étaient déposés les restes de sa
-soeur. Le mari de celle-ci était mort dans le nord de la France, et on
-l'y avait enterré.
-
-Le confesseur qui assista Saint-Aubert à son lit de mort le reconnut
-pour frère de feu la marquise. Par tendresse pour Emilie, Saint-Aubert
-le conjura de lui cacher cette circonstance, et fit demander la même
-grâce à l'abbesse en lui recommandant sa fille.
-
-Laurentini, en arrivant en France, avait caché très-soigneusement son
-nom. Quand elle entra dans le couvent, elle-même, pour mieux déguiser sa
-véritable histoire, fit circuler celle qu'avait crue soeur Françoise.
-L'abbesse n'était point au couvent quand elle avait fait profession, et
-toute la vérité ne lui était pas connue. Le cruel remords qui oppressait
-Laurentini, le désespoir d'un amour frustré, l'amour qu'elle conservait
-pour le marquis, avaient égaré son esprit. Après les premières crises,
-une sombre mélancolie s'empara d'elle, et fut rarement, jusqu'à sa mort,
-interrompue par des accès violents. Durant plusieurs années, son seul
-plaisir fut d'errer la nuit dans les bois. Elle portait un luth, et y
-joignait souvent la mélodie de sa charmante voix; elle répétait les plus
-beaux airs de l'Italie avec l'énergique sentiment qui remplissait
-constamment son coeur. Le médecin qui prenait soin d'elle recommanda aux
-supérieures de tolérer ce caprice, comme le seul moyen de la calmer. On
-souffrait que la nuit elle parcourût les bois, suivie de la seule femme
-qu'elle avait amenée d'Italie. Mais comme cette permission blessait la
-règle, on la tint secrète; et cette musique mystérieuse, liée à tant
-d'autres circonstances, fit répandre le bruit que le château et son
-voisinage étaient fréquentés par des revenants.
-
-Avant l'égarement de sa raison, et avant de faire ses voeux de religion,
-elle avait fait un testament.
-
-La ressemblance d'Emilie et de sa malheureuse tante avait été souvent
-observée par Laurentini; mais ce fut surtout à l'heure de sa mort, au
-moment même où sa conscience lui montrait sans cesse la marquise, que
-cette ressemblance la frappa, et que, dans son délire, elle crut voir la
-marquise elle-même. Elle osa affirmer, en recouvrant ses sens, qu'Emilie
-devait être la fille de cette dame. Elle en était convaincue; elle
-savait que sa rivale, en épousant le marquis, lui préférait un autre
-amant; elle ne faisait aucun doute qu'une passion déréglée n'eût, comme
-la sienne, conduit la marquise à quelque égarement.
-
-Cependant le crime que, d'après des aveux mal compris, Emilie supposait
-avoir été commis par Laurentini dans les murs même d'Udolphe, n'avait
-jamais eu lieu. Emilie avait été trompée par le spectacle affreux dont
-elle avait eu tant d'effroi; et c'était ce spectacle qui d'abord lui
-faisait attribuer les remords de la religieuse à un meurtre exécuté dans
-le château.
-
-On peut se souvenir que dans une chambre, à Udolphe, était un grand
-voile noir dont la situation avait piqué la curiosité d'Emilie. Le voile
-cachait un objet qui la remplit d'horreur: en le soulevant, au lieu d'un
-tableau, elle vit dans l'enfoncement une figure humaine dont les traits
-défigurés avaient la pâleur de la mort. Elle était couverte d'un
-linceul, et couchée tout de son long dans une espèce de tombeau. Ce qui
-rendait cette vue plus effroyable était que cette figure semblait être
-déjà la proie des vers, et que ses mains et son visage en laissaient
-voir les traces. On imagine bien aisément qu'un si hideux objet ne se
-regardait pas deux fois. Emilie, quand elle l'aperçut, laissa retomber
-le voile, et la terreur qu'elle avait eue l'empêcha d'y revenir. Si elle
-eût eu le courage de regarder plus attentivement, son erreur et son
-effroi se seraient dissipés en même temps; elle aurait reconnu que la
-figure était en cire. Cette histoire, quoique extraordinaire, n'est pas
-sans quelque exemple dans les annales de la dure servitude où la
-superstition monastique a souvent plongé le genre humain. Un membre de
-la maison d'Udolphe avait offensé en un point les prérogatives de
-l'Eglise; on le condamna à contempler plusieurs heures par jour l'image
-en cire d'un cadavre. Cette pénitence, qui devait servir à lui rappeler
-un sort inévitable, avait pour but de réprimer dans le marquis d'Udolphe
-un orgueil dont celui de Rome se trouvait choqué. Non-seulement il subit
-sa pénitence, mais dans son testament il exigea de ses héritiers la
-conservation de la figure. Il mettait à ce prix la propriété d'un
-domaine, et regardait comme très-utile l'humiliante moralité que cette
-figure enseignait. Il l'avait fait encadrer dans la muraille de son
-appartement; mais aucun de ses héritiers n'imita une telle pénitence.
-
-En apprenant que la marquise de Villeroi était la soeur de M.
-Saint-Aubert, Emilie se sentit très-diversement affectée. Au milieu de
-la tristesse que lui causait la mort prématurée de cette infortunée,
-elle se vit soulagée des conjectures pénibles où l'avait jetée la
-téméraire assertion de Laurentini sur sa naissance et sur l'honneur de
-ses parents. Sa confiance dans les principes de Saint-Aubert ne lui
-permettait guère d'imaginer qu'il eût manqué à la délicatesse. Elle
-répugnait à se croire fille d'un autre que de celle qu'elle avait
-toujours aimée, respectée comme sa mère; elle l'aurait cru
-difficilement; mais sa ressemblance avec la feue marquise, la conduite
-de Dorothée, les assertions de Laurentini, le mystérieux attachement de
-Saint-Aubert, lui avaient inspiré des doutes que sa raison ne pouvait ni
-détruire ni confirmer; elle s'en trouvait délivrée, et la conduite de
-son père s'expliquait. Son coeur n'était plus oppressé que par le
-malheur d'une parente aimable, et par la terrible leçon que donnait la
-religieuse mourante. Trop d'indulgence pour ses premières passions avait
-conduit par degrés la signora Laurentini à un crime dont le seul nom
-dans sa jeunesse l'eût sûrement fait frémir d'horreur; crime dont de
-longues années de pénitence n'avaient pu effacer le souvenir ni
-décharger sa conscience.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIII.
-
-
-Après les dernières découvertes, Emilie fut traitée par le comte et par
-sa famille comme une alliée de la maison de Villeroi, et reçue, s'il
-était possible, avec encore plus d'amitié.
-
-Le comte, inquiet et surpris de ne recevoir aucune réponse de
-Valancourt, s'applaudissait de sa prudence. Emilie ne partageait point
-des craintes dont elle ignorait le motif: mais quand il la voyait
-succomber sous le poids de sa cruelle erreur, il avait besoin de toute
-sa résolution pour la priver d'un soulagement momentané, et dissimuler
-avec elle. Les noces de Blanche s'approchaient, et partageaient son
-attention et ses soins. On attendait chaque jour M. de Sainte-Foix. Tout
-le château s'occupait des plus brillants préparatifs. Emilie voulait
-prendre part à la gaieté qui l'entourait; mais elle le tentait
-vainement: préoccupée de tout ce qu'elle avait appris, et surtout
-inquiète du sort de Valancourt, elle se représentait l'état où il était
-quand il donna à Thérèse son anneau: elle croyait y reconnaître
-l'expression du désespoir; et quand elle considérait où ce désespoir
-avait pu le conduire, son coeur saignait de douleur et d'effroi. Les
-doutes qu'elle formait sur sa santé, sur son existence, l'obligation où
-elle était de conserver ces doutes jusqu'à son retour à la vallée, lui
-paraissait insupportable. Il y avait des moments où rien ne pouvait la
-contenir. Elle s'échappait brusquement, elle allait chercher le calme
-dans les profondes solitudes des bois qui bordaient le rivage de la mer.
-Le battement des vagues écumantes, le sourd murmure des forêts, étaient
-analogues à l'état de son âme; elle s'asseyait sur une roche, ou sur les
-ruines de la vieille tour; elle observait vers le soir la dégradation
-des couleurs sur les nuages; elle voyait se dérouler les sombres voiles
-du crépuscule. La crête blanche des vagues, toujours ramenées au rivage,
-ne se distinguait plus qu'à peine sur la surface obscure des flots.
-Quelquefois elle répétait les vers que Valancourt avait gravés en ce
-lieu: puis, trop affectée des chagrins qu'ils lui renouvelaient, elle
-cherchait à se distraire.
-
-Un soir qu'avec son luth elle errait au hasard sur ce rivage favori,
-elle entra dans la tour. Elle monta un escalier tournant, et se trouva
-dans une chambre moins dégradée que le reste. C'était de là que souvent
-elle avait admiré la vaste perspective que la mer et la terre lui
-offraient: le soleil se couchait sur cette partie des Pyrénées qui
-sépare le Languedoc du Roussillon; elle se plaça près d'une fenêtre
-grillée: les bois et les vagues au-dessous d'elle gardaient encore les
-nuances rougeâtres du soleil couchant. Ayant accordé son luth, elle y
-mêla le son de sa voix, et chanta un de ces airs simples et champêtres
-qu'autrefois Valancourt écoutait avec transport.
-
-Le temps était si doux, si calme, qu'à peine le zéphyr du soir ridait la
-surface de l'onde, ou gonflait légèrement la voile qui recevait encore
-les derniers rayons de lumière. Les coups mesurés de quelques rames
-troublaient seuls le repos et le silence. La tendre mélodie du luth
-achevait de plonger Emilie dans une douce mélancolie: elle répéta ses
-anciennes romances; et les souvenirs qu'elles réveillaient devenant
-toujours plus touchants, ses larmes tombèrent sur le luth, et elle ne
-put continuer.
-
-Le soleil avait disparu derrière le sommet des montagnes, leurs plus
-hautes pointes ne recevaient plus sa lumière; Emilie ne quittait point
-la tour, et s'y livrait à ses rêveries. Elle entendit marcher, elle
-tressaillit, et, regardant à la grille, elle reconnut en bas M. de
-Bonnac. Elle retomba dans la rêverie, dont cette distraction l'avait
-tirée: après quelques moments, elle reprit son luth, et chanta son air
-favori. Elle entendit encore marcher; elle écouta, on montait à la tour.
-L'obscurité lui inspira un peu de crainte; autrement elle n'en eût
-éprouvé aucune, puisque M. de Bonnac venait de passer. Les pas étaient
-rapides et légers; la porte s'ouvrit, et le crépuscule mourant déroba au
-premier instant les traits d'une personne qui entrait: mais Emilie
-pouvait-elle se méprendre au son de la voix? c'était celle de
-Valancourt. Emilie, qui jamais ne l'avait entendue sans émotion,
-troublée de surprise et de plaisir à la fois, l'eut à peine vu à ses
-pieds, qu'elle tomba sur une chaise. Tant de mouvements combattaient
-dans son coeur, qu'à peine elle entendait cette voix, dont les tendres
-et timides accents cherchaient à la ranimer. Valancourt, aux genoux
-d'Emilie, s'accusait de l'excès d'impatience qui l'avait décidé à la
-surprendre ainsi. Il venait d'arriver, et, ne pouvant attendre que le
-comte fût de retour, il avait couru aussitôt pour le chercher à la
-promenade. En passant près de la tour, il avait reconnu la voix
-d'Emilie, et sur-le-champ il était monté.
-
-Elle fut longtemps avant de recouvrer ses sens; quand elle fut revenue,
-elle repoussa les soins de Valancourt, et lui demanda, avec autant de
-mécontentement qu'elle pouvait en sentir à sa vue, quel était le sujet
-de sa visite.
-
---Ah! Emilie, dit Valancourt, cet air, ces paroles, hélas! j'ai peu à
-espérer. Quand vous m'avez privé de votre estime, vous avez donc cessé
-de m'aimer?--Oui, monsieur, reprit Emilie, tâchant de donner de
-l'assurance à sa voix; si vous faisiez cas de mon estime, vous ne
-m'auriez pas donné cette nouvelle occasion de chagrin.
-
-La physionomie de Valancourt changea soudain; l'anxiété du doute fit
-place à la surprise et au découragement. Il resta muet; il dit
-enfin:--On m'avait donné lieu d'espérer une réception bien
-différente!--Est-il bien vrai, Emilie, que pour jamais j'ai perdu votre
-affection? dois-je croire que votre estime ne peut jamais m'être rendue,
-que votre amour ne peut renaître? Le comte a-t-il médité cette cruauté,
-qui me donne une seconde fois la mort?
-
-Le ton dont il parlait alarma Emilie autant que son discours l'étonna.
-Tremblante d'impatience, elle demanda qu'il voulût bien s'expliquer.
-
---Et pourquoi cette explication? répondit Valancourt. Ignorez-vous
-combien ma conduite a été calomniée? ignorez-vous que les actions dont
-vous m'avez cru coupable... et comment avez-vous pu, ô Emilie! me
-dégrader à ce point dans votre opinion?... que ces actions je les
-méprise, je les abhorre autant que vous? Ignorez-vous que le comte a
-découvert les faussetés qui me privaient de l'unique bien qui me soit
-cher au monde? qu'il m'a lui-même invité à venir près de vous me
-justifier? L'ignorez-vous, et suis-je encore le jouet d'une fausse
-espérance?
-
-Le silence d'Emilie semblait confirmer cette crainte; Valancourt, dans
-l'obscurité, ne pouvait distinguer la surprise et la joie qui la
-rendaient comme immobile. Incapable de parler, un soupir de son coeur
-parut la soulager, et elle dit à la fin:
-
-Valancourt! J'ignorais ce que vous venez de me dire. L'émotion que
-j'éprouve en est la preuve. Je ne pouvais plus vous estimer; mais je
-n'avais pu encore réussir à vous oublier.--Quelle idée, reprit
-Valancourt en s'appuyant contre la fenêtre, quelle persuasion ce moment
-m'apporte! Je vous suis cher! je vous suis cher encore, mon
-Emilie!--Faut-il donc que je vous le dise? répliqua Emilie. Cela est-il
-nécessaire? Voilà mon premier moment de joie depuis votre départ, et il
-me dédommage de tout ce que j'ai souffert.
-
-Valancourt soupirait, et ne pouvait répondre; il couvrait ses mains de
-baisers: les larmes qui les inondaient parlaient un bien tendre langage,
-et les mots eussent eu moins d'expression.
-
-[Illustration: La Réconciliation.]
-
-Emilie, un peu remise, proposa de retourner au château. Alors, et pour
-la première fois, elle se souvint que le comte avait invité Valancourt à
-se justifier auprès d'elle, et qu'il ne s'était fait aucune explication.
-Mais, à cette seule idée, tout son coeur rejeta la possibilité que
-Valancourt eût été coupable. Ses regards, sa voix, ses manières étaient
-le gage de sa noble et constante sincérité. Emilie se livra sans réserve
-aux émotions d'une joie que jamais elle n'avait sentie.
-
-Ni Emilie ni Valancourt ne surent comment ils étaient retournés au
-château: si un pouvoir magique les y eût transportés, peut-être ils en
-eussent mieux remarqué le mouvement; ils étaient dans le vestibule avant
-de songer s'il existait quelque autre personne dans le monde. Le comte
-vint au-devant d'eux; et, avec toute la franchise et la bienveillance de
-son caractère, il accueillit Valancourt, et le pria de lui pardonner son
-injustice.
-
-La comtesse et la jeune Blanche accueillirent Valancourt avec politesse
-et amitié. Blanche était si heureuse du bonheur d'Emilie, qu'elle oublia
-pour un moment l'absence de M. de Sainte-Foix; on l'attendait ce jour
-même, et la généreuse sensibilité de Blanche fut bientôt récompensée par
-l'arrivée de son amant. Il était guéri des blessures qu'il avait reçues
-dans la périlleuse aventure des montagnes, le récit qu'on en fit
-augmenta le sentiment des jouissances présentes; on se félicita de
-nouveau, et ce charmant souper offrit sur tous les visages l'expression
-d'une joie égale. Chacun cependant gardait son caractère et goûtait
-diversement son bonheur. Blanche était franche et gaie, Emilie tendre et
-plaintive, Valancourt exalté, tendre et gai tour à tour; Sainte-Foix
-était joyeux; et le comte, à ce spectacle, exprimait autant de
-complaisance que de bonté.
-
-
-
-
-CHAPITRE XLIV.
-
-
-Les mariages de Blanche et d'Emilie Saint-Aubert furent célébrés le même
-jour au château de Blangy, avec toute la magnificence du temps. Les
-fêtes furent splendides: on avait tendu la grande salle d'une tapisserie
-neuve, qui représentait Charlemagne et ses douze pairs; on voyait les
-fiers Sarrasins qui s'avançaient à la bataille; on voyait tous les
-enchantements et le pouvoir magique de Merlin. Les somptueuses bannières
-des Villeroi, ensevelies longtemps dans la poussière, furent de nouveau
-déployées, et flottèrent sur les pointes gothiques des fenêtres
-coloriées. La musique résonnait de toute part, et les échos de la
-galerie en retentissaient.
-
-Annette regardait cette salle, dont les arcades et les fenêtres étaient
-illuminées et décorées de lustres en festons; elle considérait la
-magnificence des parures, les riches livrées des serviteurs, les meubles
-de velours enrichis d'or; elle écoutait les chants de plaisir qui
-ébranlaient la voûte; elle se croyait dans un palais de fées; elle
-assurait que, dans les plus beaux contes, elle n'avait rien vu de si
-charmant, et que les lutins eux-mêmes ne faisaient rien de plus beau
-dans leurs brillantes assemblées. La vieille Dorothée soupirait, et
-disait que l'aspect du château lui rappelait encore sa jeunesse.
-
-Après avoir orné quelques-unes des fêtes du château, Emilie et
-Valancourt prirent congé de leurs tendres amis, et retournèrent à la
-vallée. La bonne, la fidèle Thérèse les reçut avec une joie sincère. Les
-ombrages de ce lieu chéri semblèrent, à leur arrivée, leur offrir
-obligeamment les plus tendres souvenirs. En parcourant ces lieux si
-longtemps habités par M. et madame Saint-Aubert, Emilie montrait avec
-tendresse les endroits où ils aimaient à reposer, et son bonheur lui
-semblait plus doux, en pensant que tous deux ils l'auraient embelli d'un
-sourire.
-
-Valancourt la mena au platane, où, pour la première fois, il avait osé
-lui parler de son amour. Le souvenir des chagrins qu'ensuite il avait
-endurés, des malheurs, des dangers qui avaient suivi cette rencontre,
-augmenta le sentiment de leur félicité actuelle. Sous cet ombrage sacré,
-et voué pour jamais à la mémoire de Saint-Aubert, ils jurèrent l'un et
-l'autre de chercher à s'en rendre dignes, en imitant sa douce
-bienveillance; en se rappelant que toute espèce de supériorité impose
-des devoirs à celui qui en jouit; en offrant à leurs semblables, outre
-les consolations et les bienfaits que la prospérité doit tous les jours
-à l'infortune, l'exemple d'une vie passée dans la reconnaissance envers
-Dieu, et la constante occupation d'être utile à l'humanité.
-
-Aussitôt après leur retour, le frère de Valancourt vint le féliciter de
-son mariage, et rendre hommage à Emilie. Il fut si content d'elle, si
-heureux de la riante et heureuse perspective que ce mariage offrait à
-Valancourt, que sur-le-champ il lui remit une partie de son bien; et,
-comme il n'avait point d'enfant, il lui assura la totalité de sa
-succession.
-
-Les biens de Toulouse furent vendus. Emilie racheta de M. Quesnel
-l'ancien domaine de son père; elle dota Annette, et l'établit à
-Epourville avec Ludovico. Valancourt et elle-même préféraient à toute
-autre demeure les ombres chéries de la vallée; ils y fixèrent leur
-résidence; mais chaque année, par respect pour M. Saint-Aubert, ils
-allèrent passer quelques mois dans l'habitation où il avait été élevé.
-
-Emilie pria Valancourt de trouver bon qu'elle remît à M. de Bonnac le
-legs qu'elle avait reçu de la signora Laurentini. Valancourt, quand elle
-fit cette demande, sentit tout ce qu'elle avait pour lui d'obligeant. Le
-château d'Udolphe revenait aussi à l'épouse de M. de Bonnac, la plus
-proche parente de cette maison; et cette famille, longtemps malheureuse,
-goûta de nouveau l'abondance et la paix.
-
-Oh! combien il serait doux de parler longtemps du bonheur de Valancourt
-et d'Emilie! de dire avec quelle joie, après avoir souffert l'oppression
-des méchants et le mépris des faibles, ils furent enfin rendus l'un à
-l'autre; avec quel plaisir ils retrouvèrent les paysages chéris de leur
-patrie! combien il serait doux de raconter comment, rentrés dans la
-route qui conduit le plus sûrement au bonheur, tendant sans cesse à la
-perfection de leur intelligence, ils jouirent des douceurs d'une société
-éclairée, des plaisirs d'une bienfaisance active, et comment les
-bosquets de la vallée redevinrent le séjour de la sagesse et le temple
-de la félicité domestique!
-
-Puisse-t-il du moins avoir été utile de démontrer que le vice peut
-quelquefois affliger la vertu; mais que son pouvoir est passager, et son
-châtiment certain! tandis que la vertu froissée par l'injustice, mais
-appuyée sur la patience, triomphe enfin de l'infortune!
-
-Et si la faible main qui a tracé cette histoire a pu, par ses tableaux,
-soulager un moment la tristesse de l'affligée, par sa morale consolante;
-si elle a pu lui apprendre à en supporter le fardeau, ses humbles
-efforts n'auront pas été vains, et l'auteur aura reçu sa récompense.
-
-
-FIN DES MYSTÈRES D'UDOLPHE.
-
-
-Imprimerie L. Toinon et Cie, à Saint-Germain.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les mystères d'Udolphe, by Ann Radcliffe
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES D'UDOLPHE ***
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.