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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Les mystères d'Udolphe - -Author: Ann Radcliffe - -Illustrator: Jean Adolphe Beaucé - -Translator: Victorine de Chastenay - -Release Date: September 5, 2013 [EBook #43652] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES D'UDOLPHE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - -LES MYSTÈRES D'UDOLPHE - -PAR ANNE RADCLIFFE - -ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ - -Prix: 1 franc 10 centimes - -[Illustration] - -PARIS - -LIBRAIRIE, R. VISCONTI, 22 - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - -Sur les bords de la Garonne existait en 1584, dans la province de -Guyenne, le château de M. Saint-Aubert. De ses fenêtres on découvrait -les riches paysages de la Guyenne, qui s'étendaient le long du fleuve, -couronnés de bois, de vignes et d'oliviers. Au midi, la perspective -était bornée par la masse imposante des Pyrénées, dont les sommets, -tantôt cachés dans les nuages, tantôt laissant apercevoir leurs formes -bizarres, se montraient quelquefois nus et sauvages au milieu des -vapeurs bleuâtres de l'horizon, et quelquefois découvraient leurs -pentes, le long desquelles de noirs sapins se balançaient, agités par -les vents. D'affreux précipices contrastaient avec la douce verdure des -pâturages et des bois qui les avoisinaient; des troupeaux, de simples -chaumières reposaient les regards fatigués de l'aspect des abîmes. Au -nord et à l'orient s'étendaient à perte de vue les plaines du Languedoc, -et l'horizon se confondait au couchant avec les eaux du golfe de -Gascogne. M. Saint-Aubert aimait à errer, accompagné de sa femme et de -sa fille, sur les bords de la Garonne; il se plaisait à écouter le -murmure harmonieux de ses eaux. Il avait connu une autre vie que cette -vie simple et champêtre; il avait longtemps vécu dans le tourbillon du -grand monde, et le tableau flatteur de l'espèce humaine, que son jeune -coeur s'était tracé, avait subi les tristes altérations de l'expérience. -Néanmoins la perte de ses illusions n'avait ni ébranlé ses principes ni -refroidi sa bienveillance: il avait quitté la multitude avec plus de -pitié que de colère, et s'était borné pour toujours aux douces -jouissances de la nature, aux plaisirs innocents de l'étude, à -l'exercice enfin des vertus domestiques. - -Il était d'une branche cadette, mais il descendait d'une illustre -famille; et ses parents auraient souhaité que, pour réparer les injures -de la fortune, il eût eu recours à quelque riche alliance, ou tenté de -réussir par les manoeuvres de l'intrigue. Pour ce dernier plan, -Saint-Aubert avait dans l'âme trop d'honneur, trop de délicatesse; et -quant au premier, il avait trop peu d'ambition pour sacrifier ce qu'il -appelait le bonheur à l'acquisition des richesses. Après la mort de son -père, il épousa une femme aimable, son égale en naissance aussi bien -qu'en fortune. Le luxe et la générosité de son père avait tellement -obéré le patrimoine qu'il lui avait laissé, qu'il fut forcé d'en aliéner -une partie. Quelques années après son mariage, il le vendit à M. -Quesnel, frère de sa femme, et se retira dans une petite terre en -Gascogne, où le bonheur conjugal et les devoirs paternels partagèrent -son temps avec les charmes de l'étude et de la méditation. - -Depuis longtemps ce lieu lui était cher; il y était venu souvent dans -son enfance, et conservait encore l'impression des plaisirs qu'il y -avait goûtés; il n'avait oublié ni le vieux paysan qu'on avait chargé de -veiller sur lui, ni ses fruits, ni sa crème, ni ses caresses. Les vertes -prairies, où plein de santé, de joie et de jeunesse, il avait si souvent -bondi parmi les fleurs; les bois, dont le frais ombrage avait entendu -ses premiers soupirs et entretenu la pensive mélancolie qui devint -ensuite le trait dominant de son caractère; les promenades agrestes des -montagnes, les rivières qu'il avait traversées, les plaines vastes, -immenses comme les espérances du jeune âge! Jamais Saint-Aubert ne se -rappelait qu'avec enthousiasme, qu'avec regret, ces lieux embellis par -tant de souvenirs. A la fin, dégagé du monde, il y vint fixer sa -retraite et réaliser ainsi les voeux de toute sa vie. - -Le bâtiment, tel qu'il existait alors, n'était guère qu'un pavillon; un -étranger eût admiré, sans doute, son élégante simplicité et la beauté de -ses dehors; mais il y fallait des augmentations considérables pour en -faire l'habitation d'une famille. Saint-Aubert sentait une sorte -d'affection pour les parties du bâtiment qu'il avait jadis connu; il ne -voulut jamais qu'on en dérangeât une seule pierre, de sorte que la -nouvelle construction, adaptée au style de l'ancienne, fit du tout une -demeure plus commode que recherchée. L'intérieur, abandonné aux soins de -madame Saint-Aubert, lui donna occasion de montrer son goût; mais la -modestie qui caractérisait ses moeurs, présida toujours aux -embellissements qu'elle ordonna. - -La bibliothèque occupait la partie occidentale du château; elle était -remplie des meilleurs ouvrages tant anciens que modernes. Cette pièce -ouvrait sur un bosquet qui, planté le long d'une pente douce, conduisait -à la rivière, et dont les arbres élevés formaient une ombre épaisse et -mystérieuse. Des fenêtres, l'oeil découvrait par-dessous les berceaux le -riche paysage qui s'étendait à l'occident, et apercevait à gauche les -hardis précipices des Pyrénées. Près de la bibliothèque était une -terrasse garnie de plantes rares et précieuses. Un des amusements de -Saint-Aubert était l'étude de la botanique, et les montagnes voisines, -qui offrent tant de trésors aux naturalistes curieux, le retenaient -souvent des jours entiers. Il était quelquefois accompagné dans ses -excursions par madame Saint-Aubert, et souvent par sa fille. Un petit -panier d'osier, pour recevoir les plantes, un autre rempli de quelques -aliments que n'eût pu leur offrir la cabane d'un berger, formaient leur -équipage. Ils parcouraient les lieux les plus sauvages, les scènes les -plus pittoresques, et ne concentraient pas tellement leur attention dans -l'étude des moindres ouvrages de la nature, qu'ils n'admirassent aussi -ses beautés grandes et sublimes. Las de gravir des rochers, où le seul -enthousiasme semblait avoir pu les conduire, où l'on ne voyait sur la -mousse d'autres traces que celles du timide chamois, ils cherchaient un -abri dans ces beaux temples de verdure, reculés au sein des montagnes. A -l'ombre des mélèses et des pins élevés, ils goûtaient un repas frugal, -savouraient les eaux d'une source voisine, et respiraient avec délices -les parfums des diverses plantes qui émaillaient la terre, ou pendaient -en festons aux arbres et aux rochers. - -A gauche de la terrasse, et vers les plaines du Languedoc, était le -cabinet d'Emilie. Là étaient ses livres, ses crayons, ses instruments, -quelques oiseaux et quelques fleurs favorites. C'est là qu'occupée de -l'étude des arts, elle les cultivait avec succès, parce qu'ils -convenaient à son goût et à son caractère. Ses dispositions naturelles, -secondées par les instructions de M. et madame Saint-Aubert, avaient -facilité ses progrès. Les fenêtres de cette pièce s'ouvraient jusqu'en -bas sur le parterre qui bordaient la maison; et des allées d'amandiers, -de figuiers, d'acacias ou de myrtes fleuris, conduisaient au loin la vue -vers ces rivages qu'arrosait la Garonne. - -Les paysans de ces heureux climats, quand leur travail était fini, -venaient souvent sur le soir danser en groupes sur le bord de la -rivière. Les sons animés de leur musique, la vivacité de leur pas, la -gaieté de leur maintien, le goût et le caprice des jeunes filles dans -leur ajustement, donnaient à toute la scène un caractère vraiment -français. - -Le front du château, du côté du midi, faisait face aux montagnes. Au -rez-de-chaussée étaient une grande salle et deux salons commodes. -L'étage supérieur, car il n'y en avait qu'un, était distribué en -chambres à coucher, sauf une seule pièce, qu'ornait un grand balcon, et -où se faisait ordinairement le déjeuner. - -Dans l'arrangement des dehors, l'attachement de Saint-Aubert pour les -théâtres de son enfance, avait quelquefois sacrifié le goût au -sentiment. Deux vieux mélèses ombrageaient le bâtiment et coupaient la -vue; mais Saint-Aubert disait quelquefois que s'il les voyait périr, il -aurait peut-être la faiblesse d'en pleurer. Il planta près de ces -mélèses un petit bosquet de hêtres, de pins et de frênes de montagne. -Sur une haute terrasse, au-dessus de la rivière, étaient plusieurs -orangers et citronniers, dont les fruits, mûrissant parmi les fleurs, -exhalaient en l'air un admirable et doux parfum. Il leur joignit -quelques arbres d'une autre espèce; là, sous un large platane dont les -branches s'étendaient jusque sur la rivière, il aimait à s'asseoir dans -les belles soirées de l'été entre sa femme et ses enfants. Au travers du -feuillage, il voyait le soleil se coucher à l'extrémité de l'horizon, il -voyait ses derniers rayons briller, s'affaiblir et confondre peu à peu -leurs nuances pourprées avec les tons grisâtres du crépuscule. C'est là -aussi qu'il aimait à lire, à converser avec madame Saint-Aubert, à faire -jouer ses enfants, à s'abandonner aux douces affections, compagnes -ordinaires de la simplicité et de la nature. Souvent il se disait, les -larmes aux yeux, que ces moments étaient cent fois plus doux que les -plaisirs bruyants et les tumultueuses agitations du monde. Son coeur -était satisfait; il avait cet avantage si rare de ne point désirer plus -de bonheur qu'il n'en avait. La sérénité de sa conscience se -communiquait à ses manières, et pour un esprit comme le sien, il prêtait -du charme au bonheur même. - -La chute totale du jour ne l'éloignait pas de son platane favori; il -aimait ce moment où les dernières clartés s'éteignent, où les étoiles, -l'une après l'autre, viennent briller dans l'espace et se réfléchir sur -le miroir des eaux; moment touchant et doux, où l'âme dilatée s'ouvre -aux plus tendres sentiments, aux contemplations les plus sublimes. Quand -la lune, de ses rayons argentés, perçait l'épais feuillage, Saint-Aubert -restait encore; et souvent il se faisait apporter sous son arbre favori -le laitage et les fruits qui composaient son souper. Quand la nuit était -close, le rossignol chantait, et ses mélodieux accents réveillaient au -fond de son âme une douce mélancolie. - -La première interruption du bonheur qu'il avait connu dans sa retraite, -fut occasionnée par la mort de ses deux fils. Il les perdit à cet âge où -les grâces enfantines ont tant de charmes; et quoique, par égard pour -madame Saint-Aubert, il eût modéré l'expression de sa douleur, et se fût -efforcé de la soutenir en philosophe, il n'avait point de philosophie à -l'épreuve de pareilles pertes. Une fille était désormais son unique -enfant. Il veilla sur le développement de son caractère, et travailla -sans relâche à la maintenir dans les dispositions les plus propres au -bonheur. Elle avait annoncé, dès ses premiers ans, une rare délicatesse -d'esprit, des affections vives et une facile bienveillance; mais on -pouvait distinguer néanmoins une susceptibilité trop grande pour -comporter une paix durable. En avançant vers la jeunesse, cette -sensibilité donna un tour réfléchi à ses pensées, une douceur à ses -manières, qui ajoutaient la grâce à la beauté, et la rendaient bien plus -intéressante aux personnes douées d'une disposition analogue. Mais -Saint-Aubert avait trop de bon sens pour préférer un charme à une vertu; -il avait assez de pénétration pour juger combien ce charme était -dangereux à celle qui le possédait, et il ne pouvait s'en applaudir. Il -tâcha donc de fortifier son caractère, de l'habituer à dominer ses -penchants, et à se maîtriser elle-même; il lui apprit à retenir le -premier mouvement, et à supporter de sang-froid les innombrables -contrariétés de la vie. Mais pour lui apprendre à se contraindre, à se -donner cette dignité calme qui peut seule contre-balancer les passions -et nous élever au-dessus des événements et des disgrâces, lui-même avait -besoin de quelque courage, et ce n'était pas sans effort qu'il -paraissait voir tranquillement les larmes, les petits chagrins, que sa -prévoyante sagacité occasionnait quelquefois à Emilie. - -Emilie ressemblait à sa mère; elle avait sa taille élégante, ses traits -délicats; elle avait comme elle des yeux bleus, tendres et doux; mais -quelques beaux que fussent ses traits, c'était surtout l'expression de -sa physionomie, mobile comme les objets dont elle était affectée, qui -donnait à sa figure un charme irrésistible. - -[Illustration: Emilie.] - -Saint-Aubert cultiva son esprit avec un extrême soin. Il lui donna un -aperçu des sciences, et une exacte connaissance de la meilleure -littérature. Il lui montra le latin et l'italien, désirant surtout -qu'elle pût lire les poëmes sublimes écrits dans ces deux langues. Elle -annonça dès les premières années un goût décidé pour les ouvrages de -génie; et c'était un principe pour Saint-Aubert de multiplier ses moyens -de jouissances. Un esprit cultivé, disait-il, est le meilleur -préservatif contre la contagion des folies et du vice. Un esprit vide a -toujours besoin d'amusements, et se plonge dans l'erreur pour éviter -l'ennui. Le mouvement des idées fait de la réflexion une source de -plaisirs, et les observations fournies par le monde lui-même compensent -les dangers des tentations qu'il offre. La méditation et l'étude sont -nécessaires au bonheur, soit à la campagne, soit à la ville. A la -campagne, elles préviennent les langueurs d'une indolente apathie, et -ménagent de nouvelles jouissances dans le goût et l'observation des -grandes choses; à la ville, elles rendent la dissipation moins -nécessaire, et par conséquent moins dangereuse. - -Sa promenade favorite était une petite pêcherie appartenant à -Saint-Aubert, située dans un bois voisin sur le bord d'un ruisseau qui, -descendu des Pyrénées, écumait à travers les rochers, et s'enfuyait en -silence sous l'ombrage qu'il réfléchissait. De cette retraite, on -apercevait au travers des arbres qui la couvraient les plus riches -traits des paysages environnant; l'oeil s'égarait au milieu des rochers -élevés, des humbles cabanes et des sites riants qui bordaient la -rivière. - -Ce lieu était aussi la retraite chérie de Saint-Aubert, il y venait -souvent éviter les chaleurs du jour avec sa femme, sa fille et ses -livres; ou vers le soir, à l'heure du repos, il venait saluer le silence -et l'obscurité et goûter les chants plaintifs de la tendre Philomèle. -Quelquefois encore il apportait sa musique: l'écho se réveillait aux -tons de son hautbois, et la voix mélodieuse d'Emilie adoucissait les -souffles légers qui recevaient et portaient loin d'elle son expression -et ses accents. - -[Illustration: Saint-Aubert.] - -Dans une de ces charmantes parties, elle aperçut sur un coin de la -boiserie les vers suivants écrits avec un crayon: - - De mes chagrins trop faibles interprètes, - Enfants naïfs du plus pur sentiment; - O vous! mes vers, quand un objet charmant - Visitera ces paisibles retraites, - Retracez-lui mon amoureux tourment. - - Le jour fatal, le jour où sa présence - Fit à mon coeur sentir ses premiers feux; - Infortuné! j'étais sans défiance - Contre l'attrait répandu dans ses yeux: - Il me semblait qu'un messager des cieux - Me pénétrait de sa douce influence. - L'erreur cessa bientôt, et son absence - Vint à mon coeur révéler sans détour - Tous les transports d'un invincible amour. - - De mes chagrins, etc. - -Ces vers ne s'adressaient à personne. Emilie ne pouvait se les -appliquer, quoiqu'elle fût sans aucun doute la nymphe de ces bocages. -Elle parcourut le cercle étroit de ses connaissances sans pouvoir en -faire l'application, et resta dans l'incertitude, incertitude moins -pénible pour elle, qu'elle ne l'eût été pour un esprit plus oisif. Elle -n'avait pas le loisir de s'occuper longtemps d'une bagatelle, et d'en -exagérer l'importance en y revenant sans cesse. L'incertitude qui ne lui -permettait pas de supposer que ces vers lui fussent adressés, ne -l'obligeait pas non plus à adopter l'idée contraire; mais le petit -mouvement de vanité qu'elle sentit ne dura point, et bientôt même elle -l'oublia pour ses livres, ses études et ses bonnes oeuvres. - -Peu de temps après son inquiétude fut excitée par une indisposition de -son père; la fièvre le saisit, et sans être fort dangereuse, elle porta -une atteinte sensible à son tempérament. Madame Saint-Aubert et Emilie -le veillèrent sans relâche, mais sa convalescence fut lente; et tandis -qu'il recouvrait sa santé, madame Saint-Aubert perdait la sienne. - -A son rétablissement, le premier objet qu'il visita fut sa pêcherie. Une -corbeille de provisions, ses livres et le luth d'Emilie, y furent -envoyés d'avance; pour la pêche, on n'y en parlait point: Saint-Aubert -ne trouvait aucun plaisir à une destruction. - -Après une heure de promenade et de recherches botaniques, le dîner fut -servi. La reconnaissance causée par le plaisir de revoir encore ce lieu -chéri, répandit sur ce repas toute la douceur du sentiment; l'aimable -famille semblait retrouver le bonheur sous ces heureux ombrages. -Monsieur Saint-Aubert causait avec une singulière gaieté: chaque objet -ranimait ses sens; l'aimable fraîcheur, la jouissance qu'apporte la -première vue de la nature après la souffrance d'une maladie et le séjour -d'une chambre à coucher, ne peuvent sans doute, ni se concevoir, ni se -décrire dans l'état de santé parfaite; la verdure des bois et des -pâturages, la variété des fleurs, la voûte bleue du ciel, le parfum de -l'air, le murmure des eaux, le bourdonnement des insectes de nuit, tout -semble alors vivifier l'âme et donner du prix à l'existence. - -Madame Saint-Aubert, ranimée par la gaieté et la convalescence de son -époux, oublia son indisposition personnelle; elle se promena dans les -bois et visita les situations romantiques de cette retraite; elle -conversait avec Saint-Aubert, avec sa fille, et les regardait souvent -avec un degré de tendresse qui faisait couler des larmes. Saint-Aubert -qui s'en aperçut lui reprocha tendrement son émotion: elle ne pouvait -que sourire, serrer sa main, celle d'Emilie, et pleurer davantage. Il -sentit que l'enthousiasme du sentiment lui devenait presque pénible; une -impression de tristesse s'empara de lui, des soupirs lui échappèrent. -Peut-être, se disait-il, peut-être ce moment est-il pour moi le terme du -bonheur comme il en est le comble; mais ne l'abrégeons pas par des -regrets anticipés; espérons que je ne reviens pas à la vie pour avoir à -pleurer moi-même les seuls êtres qui me la font chérir. - -Pour sortir de ces pensées mélancoliques, ou peut-être pour s'y -entretenir, il pria Emilie d'aller chercher son luth, et d'essayer -quelques tendres accords. Comme elle approchait de la pêcherie, elle fut -surprise d'entendre les cordes de son instrument touchées par une main -savante, et accompagnées d'un chant plaintif qui captiva son attention; -elle écouta dans un profond silence, craignant qu'un mouvement indiscret -ne la privât d'un son ou n'interrompît le musicien. Tout était calme -dans le pavillon, et personne ne paraissait, elle continua d'écouter; -mais enfin la surprise et le plaisir firent place à la timidité; la -timidité s'augmenta par le souvenir des lignes au crayon qu'elle avait -déjà vues, et elle hésita si elle ne se retirerait pas à l'instant. - -Dans l'intervalle la musique cessa. Emilie reprit courage et s'avança -quoiqu'en tremblant vers la pêcherie: elle n'y vit personne; le luth -était sur la table, et chaque chose comme on l'avait laissée. Emilie -commençait à croire qu'elle avait entendu un autre instrument; mais elle -se ressouvint, qu'en suivant monsieur et madame Saint-Aubert, elle avait -posé son luth près de la fenêtre; elle se sentit alarmée sans en savoir -la cause; l'obscurité du soir, le silence de ce lieu qu'interrompait -seulement le frémissement léger des feuilles augmentèrent ses craintes -enfantines; elle voulut sortir, mais elle s'aperçut qu'elle -s'affaiblissait et fut obligée de s'asseoir: elle essayait de se -remettre quand ses yeux rencontrèrent les vers écrits au crayon; elle -tressaillit comme si elle eût vu un étranger, puis s'efforçant enfin de -vaincre sa terreur, elle se leva et s'approcha de la fenêtre: d'autres -vers étaient ajoutés aux premiers, et cette fois son nom y figurait. - -Il ne fut plus possible de douter que l'hommage n'en fût pour elle, mais -il ne lui fut pas moins impossible d'en deviner l'auteur. Tandis qu'elle -y rêvait, elle entendit le bruit de quelques pas derrière le bâtiment; -effrayée, elle prit son luth, s'échappa, et rencontra monsieur et madame -Saint-Aubert dans un petit sentier le long de la clairière. - -Ils montèrent ensemble sur un tertre couvert de figuiers, et dont les -plaines et les vallées de Gascogne formaient le point de vue. Ils -s'assirent sur le gazon; et tandis que leurs regards embrassaient un -grand spectacle, ils respiraient en repos le doux parfum des plantes qui -tapissaient la pelouse. Emilie répéta les chansons qu'ils aimaient le -plus, et l'expression qu'elle y mit en redoubla les agréments. - -La musique et la conversation les retinrent dans ce lieu enchanté -jusqu'au dernier moment d'un crépuscule prolongé; les voiles blanches -qui marquaient au-dessous des montagnes le cours rapide de la Garonne, -avaient cessé d'être visibles; c'était une obscurité moins triste que -mélancolique. Saint-Aubert et sa famille se levèrent et s'éloignèrent à -regret du bois. Hélas! madame Saint-Aubert ignorait que jamais elle n'y -devait revenir! - -Arrivée à la pêcherie, elle s'aperçut qu'elle avait perdu son bracelet. -Elle l'avait ôté en dînant et l'avait laissé sur la table en allant se -promener. On chercha longtemps, Emilie n'y épargna aucun soin; ce fut en -vain, il fallut y renoncer. Le prix que madame Saint-Aubert mettait à ce -bracelet, venait du portrait d'Emilie dont il était orné; et ce -portrait, fait depuis peu, était d'une ressemblance parfaite. Quand -Emilie fut assurée de la perte, elle rougit et devint pensive. Un -étranger s'était introduit à la pêcherie dans leur absence; son luth et -les vers qu'elle venait de lire ne lui permettaient pas d'en douter. On -pouvait raisonnablement eu conclure que le poëte, le musicien et le -voleur, étaient la même personne. Mais quoique cette musique, ces vers -et l'enlèvement du portrait formassent une combinaison remarquable, -Emilie se sentit irrésistiblement détournée d'en faire mention; elle se -promit seulement de ne plus visiter la pêcherie sans la compagnie de -monsieur ou de madame Saint-Aubert. - -Ils revinrent au château un peu préoccupés; Emilie songeait à ce qui -venait d'arriver. Saint-Aubert se livrait à la plus douce -reconnaissance, en contemplant les biens qu'ils possédaient. Madame -Saint-Aubert était troublée et tourmentée du portrait. En approchant de -la maison ils distinguèrent un bruit confus; on entendait des voix, des -chevaux; plusieurs valets traversaient les allées; bientôt une voiture -entra dans l'avenue, et l'on découvrit de plus près que cette voiture -attelée de deux chevaux en sueur était sur la plate forme. Saint-Aubert -reconnut les livrées de son beau-frère, et trouva effectivement monsieur -et madame Quesnel dans le salon. Ils étaient sortis de Paris depuis fort -peu de jours, et allaient à leur terre éloignée de dix lieues de la -vallée. Il y avait quelques années que Saint-Aubert la leur avait -vendue. M. Quesnel était l'unique frère de madame Saint-Aubert; mais -aucun rapport de caractère n'ayant fortifié leur liaison, la -correspondance entre eux n'avait pas été fort soutenue. M. Quesnel -s'était livré au plus grand monde. Il visait à quelque importance, il -aimait le faste; son adresse, ses insinuations, avaient presque atteint -leur objet. Il n'est plus étonnant qu'un pareil homme méconnût le goût -pur, la simplicité, la modération de Saint-Aubert, et n'y vît qu'une -petitesse d'esprit et une totale incapacité. Le mariage de sa soeur avec -Saint-Aubert avait été mortifiant pour son ambition; il avait espéré -qu'elle formerait quelque alliance plus propre à servir ses projets. Il -avait reçu des propositions assez conformes à ses espérances. Mais sa -soeur, que Saint-Aubert recherchait alors, s'aperçut ou crut -s'apercevoir que le bonheur et la splendeur n'étaient pas toujours -synonymes, et son choix fut bientôt fixé. Quelles que fussent les idées -de Quesnel à cet égard, il aurait volontiers sacrifié le repos de sa -soeur à l'avancement de sa propre fortune. Il ne put, quand elle se -maria, lui dissimuler son mépris pour ses principes et pour l'union -qu'ils déterminaient. Madame Saint-Aubert cacha cette insulte à son -époux; mais pour la première fois peut-être le ressentiment s'éleva dans -son coeur. Elle conserva sa dignité, et se conduisit avec prudence; mais -la froide réserve de ses manières avertit assez M. Quesnel de ce qu'elle -éprouvait. - -En se mariant lui-même, il ne suivit pas l'exemple de sa soeur; sa femme -était une Italienne, riche héritière, mais son naturel et son éducation -en faisaient une personne aussi frivole que vaine. - -Ils avaient le projet de passer la nuit chez Saint-Aubert, et comme le -château ne pouvait loger tous leurs domestiques, on les envoya au -village voisin. Après les premiers compliments et les disposions -nécessaires, M. Quesnel commença à récapituler ses liaisons et ses -connaissances. Saint-Aubert, qui avait assez vécu dans la retraite pour -que ce sujet lui parût nouveau, l'écouta avec patience et attention; et -son hôte y crut voir autant d'humilité que de surprise. Il décrivit à la -vérité le petit nombre de fêtes que les troubles de ces temps -permettaient à la cour de Henri III, et son exactitude dédommageait de -son arrogance. Mais quand il vint à parler du duc de Joyeuse, d'un -traité secret dont il connaissait la négociation avec la Porte, du jour -sous lequel Henri de Navarre était vu à la cour, Saint-Aubert rappela sa -première expérience, et se convainquit bientôt que son beau-frère -pouvait au plus tenir à la cour le dernier rang; l'indiscrétion de ses -discours ne pouvait s'accorder avec ses prétendues lumières. Cependant -Saint-Aubert ne discuta point, il savait trop bien que M. Quesnel -n'avait ni sensibilité ni jugement. - -Madame Quesnel, pendant ce temps, exprimait son étonnement à madame -Saint-Aubert sur la vie triste qu'elle menait, disait-elle, dans un coin -si retiré du monde. Probablement pour exciter l'envie, elle se mit de -suite à raconter les bals, les banquets, les processions, dernièrement -donnés à la cour, et la magnificence des fêtes, dont les noces du duc de -Joyeuse et de Marguerite de Lorraine, soeur de la reine, avaient été le -sujet et l'occasion. Elle décrivit avec la même précision, et ce qu'elle -avait vu, et ce qu'il ne lui avait pas été permis de voir. L'imagination -vive d'Emilie accueillait ces récits avec l'ardente curiosité de la -jeunesse; et madame Saint-Aubert, considérant sa famille les larmes aux -yeux, sentit que si l'éclat ajoute au bonheur, la vertu seule peut le -faire éclore.--Saint-Aubert, dit Quesnel, il y a douze ans que j'ai -acheté votre patrimoine?--A peu-près, dit Saint-Aubert en retenant un -soupir.--Il y a bien cinq ans que je n'y suis allé, reprit Quesnel; -Paris, ses environs, sont l'unique lieu où l'on puisse vivre; mais, -d'ailleurs, je suis tellement répandu, tellement versé dans les -affaires, j'en suis tellement accablé, que je n'ai pu, sans beaucoup de -peines, m'esquiver pour un mois ou deux. Saint-Aubert ne répliquait -rien. Quesnel poursuivit:--Je me suis souvent étonné que vous, qui avez -vécu dans la capitale, vous, accoutumé au grand monde, vous puissiez -exister ailleurs, surtout dans un pays comme celui-ci, où vous -n'entendez parler de rien, où l'on ne sait à peine qu'on existe. - ---Je vis pour ma famille et pour moi, dit Saint-Aubert; je me contente -aujourd'hui de connaître le bonheur, autrefois j'ai connu le monde. - ---Je compte dépenser chez moi trente ou quarante mille livres en -embellissements, dit Quesnel, sans faire attention à la réponse de -Saint-Aubert; j'ai le projet, pour l'été prochain, d'y faire venir mes -amis. Le duc de Durfort, le marquis de Grammont, me donneront bien un -mois ou deux. Saint-Aubert le questionna sur ses projets -d'embellissement; il s'agissait d'abattre l'aile droite du château pour -y bâtir des écuries: je ferai ensuite, ajouta-t-il, une salle à manger, -un salon, une grande salle commune, des logements pour tous mes gens; -car à présent, je n'ai pas de quoi en placer le tiers. - ---Tous ceux de mon père y logeaient, dit Saint-Aubert qui regrettait la -vieille maison, et sa suite était assez considérable. - ---Nos idées sont un peu agrandies, lui dit Quesnel; ce qu'on trouvait -décent ne paraîtrait plus supportable. Le phlegmatique Saint-Aubert -rougit à ces mots; mais le mépris prit bientôt la place de la colère. Le -château est encombré d'arbres, ajouta Quesnel, mais je compte -l'éclaircir. - ---Vous couperez les arbres? dit Saint-Aubert. - ---Assurément; et pourquoi pas? ils masquent la vue; il y a un vieux -châtaignier qui étend ses branches sur tout un côté du château, et -couvre toute la face du côté du sud; on le dit si vieux, que douze -hommes tiendraient dans le creux de son tronc; votre enthousiasme n'ira -pas à prétendre qu'un vieil arbre sans agrément ait sa beauté ou son -usage. - ---Bon dieu! s'écria Saint-Aubert, vous ne détruirez pas ce majestueux -châtaignier qui a vu tant de siècles, et qui faisait l'ornement de la -terre! Il était déjà grand quand la maison fut bâtie; souvent dans ma -jeunesse je gravissais jusqu'à ses branches; là, perdu entre ses -feuilles, la pluie pouvait tout inonder sans qu'une seule goutte -m'atteignît. Combien d'heures j'y ai passées un livre à la main! - ---Mais pardonnez-moi, ajouta Saint-Aubert en se rappelant qu'on ne -pouvait l'entendre ni le concevoir, je parle du vieux temps. Mes -sentiments ne sont plus de mode, et la conservation d'un arbre vénérable -n'est pas plus qu'eux au ton du jour. - ---Je l'abattrai certainement, dit M. Quesnel; mais je pourrai bien -planter quelques peupliers d'Italie entre ceux des châtaigniers que je -laisserai dans l'avenue. Madame Quesnel aime beaucoup le peuplier, et me -parle souvent de la maison de son oncle près de Venise, où cette -plantation fait un superbe effet. - ---Sur les bords de la Brenta, dit Saint-Aubert, où sa taille élancée et -droite se mêle aux pins, aux cyprès, et se joue autour d'élégants -portiques et de légères colonnades, il doit effectivement orner la -scène; mais parmi les géants de nos forêts, à côté d'une pesante et -gothique architecture! - ---Cela se peut, mon cher monsieur, dit Quesnel, je ne disputerai pas -avec vous. Il vous faut retourner à Paris avant que nos idées puissent -avoir quelques rapports. Mais, à propos de Venise, j'ai quelque envie -d'y faire un voyage l'été prochain. Quelques événements peuvent me -rendre propriétaire de cette maison dont je vous parlais, et qu'on dit -charmante. Dans ce cas, je remettrais mes projets d'embellissement à -l'autre année, et je me laisserais entraîner à passer plus de temps en -Italie. - -Emilie fut un peu surprise quand il parla de cette tentation. Un homme -si nécessaire à Paris, un homme qui pouvait à peine s'en dérober un mois -ou deux, songer à aller en pays étranger, et à l'habiter quelque temps! -Saint-Aubert connaissait trop bien sa vanité pour s'étonner d'un trait -pareil; et voyant la possibilité d'un délai pour les embellissements -projetés, il conçut l'espérance de leur total abandon. - -Avant de se séparer, M. Quesnel désira entretenir particulièrement -Saint-Aubert; ils passèrent dans une autre pièce, et y restèrent -longtemps. Le sujet de leur entretien fut ignoré; mais quel qu'en eût -été le sujet, Saint-Aubert à son retour, parut vivement affecté; et la -tristesse répandue sur ses traits alarma madame Saint-Aubert. Quand ils -furent seuls, elle fut tentée de lui en demander la cause; la -délicatesse qu'elle lui connaissait l'arrêta; elle pensa que si -Saint-Aubert jugeait à propos qu'elle en fût informée, il n'attendrait -pas ses questions. - -Le jour suivant M. Quesnel partit, mais il eut d'abord une seconde -conférence avec Saint-Aubert. Ce fut après dîner; et à la fraîcheur, les -nouveaux hôtes se remirent en route pour Epourville. Ils pressèrent -monsieur et madame Saint-Aubert de les y visiter; mais bien plus dans -l'espoir d'étaler leur magnificence que dans le désir de les en faire -jouir. - -Emilie revint avec délices à la liberté que lui enlevait leur présence. -Elle retrouva ses livres, ses promenades, les entretiens raisonnés de -ses parents, et eux-mêmes se félicitèrent de se voir délivrés de tant de -frivolité et d'arrogance. - -Madame Saint-Aubert se dispensa de la promenade ordinaire du soir; elle -se plaignit d'un peu de fatigue, et Saint-Aubert sortit avec Emilie. - -Ils se dirigèrent dans les montagnes. Leur projet était de visiter -quelques vieux pensionnaires de Saint-Aubert. Un revenu modique lui -permettait une pareille charge; et il est vraisemblable que M. Quesnel -avec ses trésors n'aurait pas pu la supporter. - -Saint-Aubert distribua ses bienfaits à ses humbles amis; il écouta les -uns, il soulagea les autres; il les consola tous par les doux regards de -la sympathie et le sourire de la bienveillance. Saint-Aubert, traversant -avec Emilie les sentiers obscurs de la forêt, revint avec elle au -château. - -Sa femme était retirée dans son appartement; la langueur et l'abattement -qui l'avaient accablée, et que l'arrivée des étrangers avait comme -suspendue, la saisirent de nouveau, mais avec des symptômes plus -fâcheux. Le lendemain la fièvre se déclara; le médecin y reconnut les -mêmes caractères qu'à celle dont Saint-Aubert venait d'échapper; elle en -avait reçu le poison en soignant son époux; sa complexion trop faible -n'avait pu y résister: le mal s'était répandu dans ses veines, et -l'avait jetée dans la langueur. Saint-Aubert, dont les inquiétudes -surpassaient toute espèce de considération, retint le médecin à la -maison; il se rappela les sentiments et les réflexions qui avaient -noirci ses idées la dernière fois qu'ils avaient été à la pêcherie; il -crut au pressentiment, et craignit tout pour la malade; il réussit -pourtant à lui cacher son trouble, et ranima sa fille en augmentant ses -espérances. Le médecin, interrogé par Saint-Aubert, répondit qu'il -attendait, pour prononcer, une certitude qu'il n'avait point encore -acquise. Madame Saint-Aubert semblait en avoir une moins douteuse, mais -ses yeux seulement pouvaient l'indiquer; elle les fixait souvent sur ses -pauvres amis avec une expression de pitié et de tendresse, comme si elle -eût anticipé leurs chagrins, et paraissait ne regretter la vie qu'à -cause d'eux et de leur douleur. Le septième jour fut celui de la crise: -le médecin prit un ton plus grave; elle l'observa, et profitant d'un -moment où elle était seule, elle l'assura qu'elle croyait sa mort -prochaine. N'essayez pas de me tromper, lui dit-elle, je sens que je -n'ai plus longtemps à vivre, je suis préparée à mourir, et ce n'est pas -d'aujourd'hui; mais puisqu'il est ainsi, qu'une fausse compassion ne -vous conduise pas à flatter ma famille; si vous le faisiez, leur -affliction en serait plus accablante lors de l'événement; je -m'efforcerai de leur enseigner la résignation par mon exemple. - -Le médecin fut attendri, il promit d'obéir, et dit un peu brusquement à -Saint-Aubert qu'il ne fallait plus espérer. La philosophie de cet -infortuné n'était pas à l'épreuve d'un pareil coup, mais le surcroît -d'affliction, dont l'excès de sa douleur aurait pu accabler sa femme, le -rendit capable de la modérer en sa présence. Emilie fut d'abord -renversée; mais abusée par la vivacité de ses désirs, elle conserva -l'espoir de la guérison de sa mère, et ne le perdit qu'au dernier -moment. - -La maladie faisait des progrès; la résignation et le calme de madame -Saint-Aubert semblaient augmenter avec elle; la tranquillité avec -laquelle elle attendait la mort ne pouvait venir que d'un retour sur -elle-même, sur une vie sans reproche, et autant que l'humaine fragilité -le comportait, constamment passée en la présence de Dieu et dans -l'espoir d'un meilleur monde; mais la piété ne pouvait subjuguer la -douleur qu'elle éprouvait en quittant des amis si chers. Durant ses -derniers moments, elle entretint longtemps Saint-Aubert et Emilie sur la -vie à venir et sur d'autres sujets religieux; la résignation qu'elle -exprima, la ferme espérance de retrouver dans l'éternité ceux qu'elle -abandonnait en ce monde, l'effort qu'elle faisait pour cacher la douleur -que lui causait cette séparation momentanée, tout affecta tellement -Saint-Aubert, qu'il fut obligé de quitter la chambre. Il pleura -amèrement, mais enfin il sécha ses larmes, et rentra avec une contrainte -qui ne pouvait qu'augmenter son supplice. - -Jamais Emilie n'avait mieux conçu combien il était sage de modérer sa -sensibilité; jamais non plus elle n'y avait travaillé avec tant de -courage; mais après l'événement elle fut anéantie sous le poids de la -douleur, et comprit que l'espérance autant que la force avait concouru à -la soutenir. Saint-Aubert était trop affligé lui-même pour pouvoir -consoler sa fille. - - - - -CHAPITRE II. - - -Madame Saint-Aubert fut enterrée dans l'église du village voisin: son -époux et sa fille accompagnèrent ce convoi, et furent suivis d'un -prodigieux nombre d'habitants qui tous pleuraient sincèrement une si -excellente femme. - -De retour de l'église, Saint-Aubert s'enferma dans sa chambre, il en -sortit avec la sérénité du courage et la pâleur du désespoir: il donna -ordre à toutes les personnes qui composaient sa maison de se rassembler. -Emilie seule ne paraissait point: subjuguée par la scène dont elle -venait d'être témoin, elle s'était enfermée dans son cabinet pour y -pleurer en liberté. Saint-Aubert l'y alla chercher: il prit sa main en -silence, et ses larmes continuèrent. Il fut longtemps lui-même avant de -retrouver sa voix et la faculté de s'exprimer; il dit enfin en -tremblant: Mon Emilie, nous allons prier, voulez-vous vous joindre à -nous? nous allons implorer le secours d'en haut, d'où pouvons-nous -l'attendre que du ciel? - -Emilie retint ses larmes, et suivit son père au salon où les domestiques -étaient réunis. Saint-Aubert lut d'une voix basse l'office du soir, et -ajouta une prière pour les âmes des trépassés. Pendant sa lecture, la -voix lui manqua, ses larmes arrosèrent le livre; il s'arrêta, mais les -sublimes émotions d'une dévotion pure élevèrent successivement ses idées -au-dessus de ce monde, et versèrent enfin la consolation dans son coeur. - -Quand l'office fut achevé et que les domestiques furent retirés, il -embrassa tendrement Emilie. Je me suis efforcé, lui dit-il, de vous -donner dès vos premières années un véritable empire sur vous-même, je -vous en ai représenté l'importance dans toute la conduite de la vie; -c'est cette qualité qui nous soutient contre les plus dangereuses -tentations du vice, et nous rappelle à la vertu; c'est lui encore qui -modère l'excès des émotions les plus vertueuses. Il est un point où -elles cessent de mériter ce nom, puisque leur conséquence est un mal; -tout excès est un tort; le chagrin même, quoique aimable dans son -principe, devient une passion injuste quand on s'y livre aux dépens de -ses devoirs. Par devoir, j'entends ce qu'on se doit à soi-même, aussi -bien que ce qu'on doit aux autres. Une douleur sans règle énerve l'âme, -et la prive de ces douces jouissances qu'un Dieu bienfaisant destine à -embellir notre vie. Ma chère Emilie, appelez, pratiquez tous les -préceptes que vous avez reçus de moi, et dont l'expérience vous a -souvent démontré la sagesse. - -Votre douleur est inutile; ne regardez pas cette vérité comme un lieu -commun de consolation, mais comme un véritable motif de courage. Je ne -voudrais pas étouffer votre sensibilité, mon enfant, je ne voudrais -qu'en modérer l'intensité. Quels que puissent être les maux dont un -coeur trop tendre est la cause, on ne doit rien espérer de celui qui ne -l'est point. Vous connaissez ma peine, vous savez si mes paroles sont de -ces discours légers jetés au hasard pour dessécher la sensibilité dans -sa source, et dont le but unique est le frivole étalage d'une prétendue -philosophie. Je vous montrerai, mon Emilie, que je puis pratiquer les -conseils que je donne. Je vous parle ainsi, parce que je ne puis sans -douleur vous voir vous consumer en larmes superflues, et n'essayer aucun -effort sur vous-même; je ne vous ai pas parlé plus tôt, parce qu'il y a -un moment où tout raisonnement doit céder à la nature. Ce moment est -passé, et quand on le prolonge à l'excès, la triste habitude que l'on -contracte accable les esprits au point de leur ôter tout ressort; vous -touchez à cet écueil; mais vous, mon Emilie, vous montrerez que vous -voulez l'éviter. - -Emilie, en pleurant, sourit à son père. O mon père! s'écria-t-elle; et -la voix lui manqua. Elle aurait sans doute ajouté: Je veux me montrer -digne d'être votre fille. Un mouvement confus de reconnaissance, de -tendresse, de douleur, la subjugua; Saint-Aubert la laissa pleurer sans -l'interrompre, et parla d'autre chose. - -La première personne qui vint s'affliger avec Saint-Aubert fut un M. -Barreaux: c'était un homme austère et qui paraissait insensible; le goût -de la botanique les avait rapprochés, ils s'étaient souvent rencontrés -dans les montagnes. M. Barreaux s'était retiré du monde, et presque de -la société pour vivre dans un joli château, à l'entrée des bois et tout -près de la vallée. Il avait été, comme Saint-Aubert, cruellement -désabusé de l'opinion qu'il avait eue des hommes; mais, comme lui, il ne -se bornait pas à s'en affliger et à les plaindre: il sentait plus -d'indignation contre leurs vices que de compassion pour leurs -faiblesses. - -Saint-Aubert fut surpris de le voir. Souvent il l'avait pressé de -visiter sa famille, et n'avait pu l'obtenir: il vint ce jour-là sans -cérémonie, sans réserve, et entra dans la maison comme aurait fait un -vieil ami. Les besoins du malheur semblaient avoir adouci sa rudesse et -renversé ses préjugés. La désolation de Saint-Aubert semblait l'unique -idée qui remplît son esprit; ses manières, plus que ses discours, -exprimaient son émotion; il parla peu du sujet de leur affliction, mais -ses attentions délicates, le son de sa voix, l'intérêt de ses regards, -exprimaient le sentiment de son coeur; et ce langage fut entendu. - -A cette douloureuse époque, Saint-Aubert fut visité par madame Chéron, -l'unique soeur qui lui restât. Elle était veuve depuis plusieurs années, -et habitait alors ses propres terres auprès de Toulouse. Leur -correspondance n'avait pas été bien fréquente: les mots ne lui -manquèrent pas; elle n'entendait pas cette magie du regard qui parle si -bien à l'âme, cette douceur d'accent qui verse un baume au fond du -coeur. Elle assura Saint-Aubert qu'elle prenait une part sincère à sa -douleur, elle loua les vertus de son épouse, et ajouta ce qu'elle -imagina de plus consolant. Emilie ne cessa de pleurer tandis qu'elle -parla. Saint-Aubert fut plus calme, écouta en silence, et changea de -conversation. - -En les quittant, elle les pria de la venir voir bientôt. Le changement -de lieu vous distraira, dit-elle; c'est mal fait de s'affliger ainsi. -Saint-Aubert sentit la justesse de ces paroles, mais il sentait plus de -répugnance que jamais à quitter un asile consacré par son bonheur. La -présence de son épouse avait sanctifié tous les lieux, et chaque jour, -en calmant l'amertume de ses regrets, augmentait le charme de ses -souvenirs. - -Il y avait pourtant des devoirs à acquitter, et de ce genre était une -visite à M. Quesnel, son beau-frère. Une affaire importante ne -permettait pas de la différer plus longtemps: désirant d'ailleurs tirer -Emilie de son abattement, il prit avec elle la route d'Epourville. - -Quand la voiture entra dans la forêt qui entourait son ancien -patrimoine, et qu'il découvrit l'avenue de châtaigniers et les tourelles -du château, au souvenir des événements qui s'étaient écoulés dans -l'intervalle, à la pensée que le possesseur actuel ne savait ni -respecter ni apprécier un tel bien, Saint-Aubert soupira profondément. A -la fin, il entra dans l'avenue; il revit ces grands arbres, les délices -de son enfance et les confidents de sa jeunesse. Peu à peu l'édifice -développa sa massive grandeur. Il vit la grosse tour, la porte voûtée, -le pont-levis et le fossé à sec qui entourait tout l'édifice. - -Le bruit de la voiture attira une troupe de domestiques au perron. -Saint-Aubert descendit et conduisit Emilie dans une salle gothique; mais -les armes, les anciennes bannières de la famille ne la décoraient plus. -La boiserie de coeur de chêne, les poutres qui traversaient le plafond, -étaient peintes de blanc. L'énorme table où le seigneur déployait tous -les jours sa magnificence hospitalière, où les éclats de rire, les -chants joyeux avaient si souvent retenti, cette table n'y était plus; -les bancs même qui entouraient la salle étaient enlevés. Ses murs épais -n'étaient couverts que d'ornements frivoles, qui montraient aussi peu de -goût que de sentiment dans le propriétaire actuel. - -Saint-Aubert suivit un élégant serviteur parisien, qui l'introduisit au -salon. M. et madame Quesnel le reçurent avec une politesse froide et -quelques compliments d'usage, et parurent avoir oublié totalement que -jamais ils eussent eu une soeur. - -Emilie sentit ses larmes près de couler, mais le ressentiment les -contint. Saint-Aubert, calme et assuré, conserva sa dignité, sans -chercher de faux airs, et en imposa même à M. Quesnel, qui ne pouvait se -dire pourquoi. - -Après une conversation générale, Saint-Aubert désira de l'entretenir -seul. Emilie resta avec madame Quesnel, et apprit bientôt qu'une -nombreuse société avait reçu pour ce jour-là des invitations. Elle fut -forcée d'entendre qu'une perte sans remède ne devait priver d'aucun -plaisir. - -Saint-Aubert, quand il sut qu'on attendait compagnie, sentit un mélange -de dégoût et d'indignation pour l'insensibilité de Quesnel; il fut au -moment de retourner chez lui. Mais, apprenant qu'on avait engagé madame -Chéron à cause de lui; considérant qu'Emilie pourrait souffrir un jour -de l'inimitié d'un pareil oncle, il ne voulut pas l'y exposer lui-même; -et sa retraite eût sans doute paru peu convenable à des personnes qui -montraient pourtant un si faible sentiment des convenances. - -Parmi les convives se trouvaient deux gentilshommes italiens. L'un, -appelé Montoni, parent éloigné de madame Quesnel, était un homme -d'environ quarante ans, d'une taille admirable; sa physionomie était -mâle autant qu'expressive, mais elle exprimait en général la fierté -d'assurance et la hauteur plutôt que toute autre disposition. - -Le signor Cavigni, son ami, ne paraissait pas avoir plus de trente ans. -Il lui cédait en naissance, mais non pas en pénétration, et le -surpassait dans le talent de s'insinuer. - -Emilie fut choquée du ton dont madame Chéron aborda son père. Mon frère, -lui dit-elle, je suis fâchée de vous voir un si mauvais visage; vous -devriez consulter quelqu'un. Saint-Aubert répondit, avec un sourire -mélancolique, qu'il était à peu près comme à son ordinaire. Et les -craintes d'Emilie lui firent trouver son père bien plus changé qu'il ne -l'était. - -Emilie moins oppressée se serait amusée; sans doute la diversité des -caractères, de la conversation qui eut lieu pendant le dîner, la -magnificence même de ce repas, fort au-dessus de ce qu'elle avait encore -vu, n'eussent pas manqué de la divertir. Le signor Montoni, nouvellement -arrivé d'Italie, racontait les troubles et les commotions dont ce pays -était agité. Il peignait les différents partis avec chaleur: il -déplorait les conséquences probables de ces affreux tumultes. Son ami -parlait avec autant d'ardeur de la politique de sa patrie. Il louait le -gouvernement et la prospérité de Venise, et vantait sa supériorité -décidée sur tous les Etats de l'Italie. Il la tourna ensuite vers les -dames, et parla avec la même éloquence des modes françaises, des -spectacles français et des manières françaises. Il eut grand soin de -mêler dans son discours tout ce qui pouvait flatter le goût français. La -flatterie ne fut point aperçue par ceux à qui elle s'adressait, mais -l'effet qu'elle produisit sur leur attention n'échappa point à sa -perspicacité. Quand il put se dégager des autres dames, il s'adressa à -Emilie. Mais elle ne connaissait ni les modes parisiennes ni les -spectacles parisiens; et sa modestie, sa simplicité, sa politesse, -contrastaient fortement avec le ton de ses compagnes. - -Après le dîner, Saint-Aubert se déroba seul pour visiter encore une fois -le vieux châtaignier que Quesnel se proposait de détruire. Il se reposa -sous son ombre, il regarda à travers ses vastes branches, et aperçut -entre les feuilles tremblantes la voûte azurée des cieux. Les événements -de sa jeunesse revinrent tout à la fois à son esprit. Il rappela ses -anciens amis, leur caractère, et jusqu'à leurs traits. Depuis longtemps -ils n'étaient plus; il se parut à lui-même un être presque isolé, et son -Emilie seule l'attachait encore à la vie. - -Perdu dans la succession d'images que lui fournissait sa mémoire, il en -vint au tableau de son épouse mourante: il tressaillit, et, voulant -l'oublier s'il lui était possible, il rejoignit la société. - -Saint-Aubert demanda ses chevaux de bonne heure; Emilie s'aperçut en -route qu'il était plus silencieux, plus abattu qu'à l'ordinaire. Elle en -attribua la cause aux souvenirs que ce lieu venait de lui rappeler, et -ne soupçonna point le vrai motif d'un chagrin qu'il ne lui communiquait -pas. - -En rentrant au château, son affliction se renouvela, et elle sentit plus -vivement que jamais la privation d'une mère si chérie. C'était avec le -sourire et les caresses de la bonté qu'elle était accueillie après la -moindre absence. Aujourd'hui, tout était morne et tout était désert. - -Mais ce que ne peuvent ni la raison ni les efforts, le temps l'obtient. -Les semaines passèrent, et l'horreur du désespoir se fondit peu à peu -dans un sentiment doux que le coeur conserve, et qui lui devient sacré. -Saint-Aubert, au contraire, s'affaiblissait de jour en jour, quoique -Emilie, la seule personne qui ne le quittait point, fût la dernière à -s'en apercevoir. Sa constitution ne s'était jamais remise du choc -qu'elle avait reçu de sa maladie, et l'ébranlement qu'il reçut à la mort -de madame Saint-Aubert détermina son extrême langueur. Son médecin lui -conseilla de voyager. Il était visible que la douleur avait pris sur ses -nerfs, déjà fort attaqués; et l'on pensait que la variété et le -mouvement, en calmant son esprit, réussiraient à leur rendre du ton et -de la vigueur. - -Pendant quelques jours, Emilie s'occupa de ses préparatifs, et -Saint-Aubert de ses calculs sur les dépenses de son voyage. Il lui -fallut congédier ses domestiques. Emilie, qui se permettait rarement -d'opposer aux volontés de son père des questions ou des remontrances, -eût pourtant bien voulu savoir comment, dans son état d'infirmité, il ne -se réservait pas du moins un serviteur. Mais, quand, à la veille du -départ, elle s'aperçut qu'il avait renvoyé Jacquot, François et Marie, -et gardé seulement Thérèse, son ancienne femme de charge, elle fut -extrêmement surprise, et hasarda de lui en demander la raison. C'est par -économie, lui répliqua-t-il; nous allons faire un voyage fort coûteux. - -Le médecin avait prescrit l'air de Languedoc et de Provence. -Saint-Aubert se résolut donc à s'acheminer lentement vers cette -province, en côtoyant la Méditerranée. - -Ils se retirèrent de bonne heure dans leur chambre le soir qui précéda -le départ. Emilie avait des livres et quelques autres choses à ranger; -minuit sonna avant qu'elle eût fini; elle se souvint de ses crayons -qu'elle voulait emporter, et qu'elle avait laissés dans le salon. Elle y -alla, et, passant près de la chambre de son père, elle en trouva la -porte entr'ouverte, et jugea qu'il était dans son cabinet. C'était son -usage depuis la mort de madame Saint-Aubert. Agité d'insomnies cruelles, -il quittait son lit et se retirait dans cette pièce pour tâcher d'y -trouver le repos.--Quand elle fut au bas de l'escalier, elle regarda -dans le cabinet, il n'y était pas.--En remontant, elle frappa légèrement -à la porte, ne reçut point de réponse, et s'avança doucement pour savoir -où il était. - -La chambre était obscure; mais, à travers la porte vitrée, on voyait une -lumière au fond d'une pièce voisine. Emilie jugea bien que son père y -devait être; mais, craignant qu'à cette heure il ne s'y trouvât mal, -elle allait pour s'en assurer. Considérant pourtant qu'une si subite -apparition pourrait l'effrayer, elle laissa dehors sa lumière et -s'avança doucement vers la petite pièce. Là, elle vit son père assis -devant une petite table, et parcourant plusieurs papiers, dont -quelques-uns absorbaient son attention, et lui arrachaient des soupirs -et même des sanglots. Emilie, qui n'était venue à la porte que pour -s'assurer de l'état de son père, fut retenue en ce moment par un mélange -de curiosité et de tendresse. Elle ne pouvait découvrir son chagrin sans -désirer aussi d'en découvrir la cause. Elle continua de l'observer en -silence, ne doutant point que tous ces papiers ne fussent autant de -lettres. Tout d'un coup il se mit à genoux dans une contenance plus -solennelle qu'elle ne ne l'eût encore vu; dans une espèce d'égarement -qui ressemblait à l'horreur, il fit une très-longue prière. - -Une pâleur mortelle couvrait son visage quand il se releva. Emilie -allait se retirer, mais elle le vit se rapprocher des papiers, et elle -resta encore. Il y prit une petite boîte, et en tira une miniature; la -lumière, qui portait dessus, lui fit distinguer une femme, et cette -femme n'était pas sa mère. - -Saint-Aubert regarda le portrait, avec une vive expression de tendresse, -le porta à ses lèvres, sur son coeur, et poussa des soupirs convulsifs. -Emilie n'en pouvait croire ses yeux; elle ignorait qu'il possédât le -portrait d'une autre femme que sa mère, et surtout qu'il y attachât un -si grand prix. Elle le regarda longtemps pour trouver les traits de -madame Saint-Aubert, mais son attention ne servit qu'à la convaincre que -c'était le portrait d'une autre personne. A la fin, Saint-Aubert le -remit dans la boîte, et Emilie, réfléchissant qu'elle avait -indiscrètement observé ses secrets, se retira le plus doucement -possible. - - - - -CHAPITRE III. - - -Saint-Aubert, au lieu de prendre la route directe qui conduisait en -Languedoc, en suivant le pied des Pyrénées, préféra un chemin dans les -hauteurs, parce qu'il offrait des vues plus étendues et des points de -vue plus pittoresques. Il se détourna un peu pour prendre congé de M. -Barreaux; il le trouva herborisant près de son château; et quand -Saint-Aubert lui eut expliqué le sujet de sa visite et son dessein, il -témoigna une sensibilité dont son ami ne l'avait pas cru capable. Ils se -quittèrent avec un mutuel regret. - -Si quelque chose m'avait pu tirer de ma retraite, dit M. Barreaux, c'eût -été le plaisir de vous accompagner dans cette petite tournée; je ne fais -point de compliments, et vous pouvez me croire. J'attendrai votre retour -avec grande impatience. - -Les voyageurs continuèrent leur route; en montant, Saint-Aubert se -retourna et vit son château dans la plaine. De tristes idées -s'emparèrent de son esprit, et son imagination mélancolique lui suggéra -qu'il ne devait point y revenir. Il rejeta cette pensée, mais il -continua de regarder son asile, jusqu'au moment où la distance ne permit -plus de le distinguer. - -Emilie resta, ainsi que lui, dans un profond silence; mais après -quelques lieues, son imagination, frappée de la grandeur des objets, -céda aux impressions les plus délicieuses. La route passait tantôt le -long d'affreux précipices, tantôt le long des sites les plus gracieux. - -Emilie ne put retenir ses transports, quand, du milieu des montagnes et -de leurs forêts de sapins, elle découvrit au loin de vastes plaines -qu'ornaient des villes, des vignobles, des plantations en tous genres. -La Garonne, dans cette riche vallée, promenait ses flots majestueux et -du haut des Pyrénées, où elle prend sa source, les conduisait vers -l'Océan. - -La difficulté d'une route si peu fréquentée obligea souvent les -voyageurs de mettre pied à terre; mais ils se trouvaient amplement -récompensés de leur peine par la beauté du spectacle. Pendant que le -muletier conduisait lentement l'équipage, ils avaient le loisir de -parcourir les solitudes et de s'y livrer aux sublimes réflexions qui -élèvent l'âme, qui l'adoucissent, qui la remplissent enfin de cette -consolante certitude qu'il y a un Dieu présent partout. Les jouissances -de Saint-Aubert portaient l'empreinte de sa pensive mélancolie. Cette -disposition prête un charme secret aux objets et attache un sentiment -religieux à la contemplation de la nature. - -Ils s'étaient précautionnés contre le manque d'hôtelleries en portant -des provisions dans la voiture; ils pouvaient donc prendre leurs repas -en plein air et se reposer la nuit partout où ils trouveraient une -chaumière habitable. Ils avaient aussi fait des provisions pour -l'esprit; ils avaient un ouvrage de botanique écrit par M. Barreaux, et -plusieurs poëtes latins ou italiens. Emilie, d'ailleurs, emportait ses -crayons et esquissait par intervalle les points de vue dont elle était -le plus frappée. - -La solitude de la route augmentait l'effet de la scène; à peine -rencontrait-on de temps en temps un paysan avec ses mules, ou quelques -enfants qui jouaient dans les rochers. Saint-Aubert, enchanté de cette -manière de voyager, se décida, s'il pouvait trouver un chemin, à avancer -toujours dans les montagnes et à n'en sortir qu'en Roussillon, près de -la mer, pour gagner ensuite le Languedoc. - -Un peu après midi, ils atteignirent le haut d'un sommet élevé qui -dominait une partie de la Gascogne et du Languedoc. On jouissait en ce -lieu d'un épais ombrage. Une source jaillissait, et s'enfuyant sous les -arbres à travers le gazon, courait se précipiter de cascade en cascade. -Son doux murmure enfin se perdait dans l'abîme, et la vapeur blanche de -son écume servait seule à distinguer son cours au milieu des noirs -sapins. - -Le lieu invitait au repos. On se mit à dîner; on détela les mules, et le -gazon qui croissait à l'entour leur fournit une ample nourriture. - -Le repas terminé, Saint-Aubert prit la main d'Emilie et la serra -tendrement sans rien dire. Bientôt après, il appela son muletier et lui -demanda s'il connaissait une route dans les montagnes qui pût conduire -en Roussillon. Michel lui répondit qu'il y en avait plusieurs, mais -qu'il les connaissait fort peu. Saint-Aubert, qui ne voulait voyager que -jusqu'au coucher du soleil, demanda le nom de quelque hameau voisin, et -s'informa du temps qu'ils mettraient à l'atteindre. Le muletier calcula -que l'on pouvait gagner Mateau, mais que, si l'on voulait se jeter au -sud, du côté du Roussillon, il y avait un village où l'on arriverait -avant même le coucher du soleil. - -Saint-Aubert prit ce dernier parti. Michel finit son repas, attela ses -mules, se remit en route, et l'instant d'après s'arrêta. Saint-Aubert -l'aperçut qu'il saluait une croix plantée sur la pointe d'un rocher au -bord du chemin; la dévotion finie, il fit claquer son fouet, et, sans -égard ni pour la difficulté du chemin ni pour la vie de ses pauvres -mules, il les mit au grand galop au bord d'un précipice dont l'aspect -faisait frissonner. L'effroi d'Emilie la priva presque de ses sens. -Saint-Aubert, qui redoutait encore plus le danger d'arrêter soudain, fut -contraint de se rasseoir et de tout abandonner aux mules, qui parurent -plus sages que leur conducteur. Les voyageurs arrivèrent sains et saufs -dans la vallée, et s'arrêtèrent sur le bord d'un ruisseau. - -Oubliant désormais la magnificence des vues étendues, ils s'enfoncèrent -dans cet étroit vallon. Tout y était solitaire et stérile; on n'y voyait -aucune créature vivante que le bouquetin des montagnes, qui, parfois, se -montrait tout à coup sur la pointe élancée de quelque rocher -inaccessible. C'était un site tel que l'eût choisi Salvator Rosa, s'il -eût existé. Alors Saint-Aubert, frappé de cet aspect, s'attendait -presque à voir débusquer de quelque caverne voisine une troupe de -bandits, et tenait la main sur ses armes. - -Cependant ils avançaient, et la vallée s'élargissait et prenait un -caractère moins effrayant. Vers le soir, ils se retrouvèrent sur les -montagnes, au milieu des bruyères. Loin, autour d'eux, la clochette des -troupeaux, la voix de leur gardien, étaient l'unique son qui se fît -entendre, et la demeure des bergers était l'unique habitation qu'on -découvrît. Saint-Aubert remarqua que l'yeuse, le liége et le sapin -végétaient les derniers au sommet des montagnes. La plus riante verdure -tapissait le fond de la vallée. On voyait dans les profondeurs, à -l'ombre des châtaigniers et des chênes, paître et bondir de riches -troupeaux, dispersés, groupés avec grâce; les uns dormaient près du -courant, d'autres y étanchaient leur soif, et quelques-uns s'y -baignaient. - -Le soleil commençait à quitter le vallon: ses derniers rayons brillaient -sur le torrent et relevaient les riches couleurs du genêt et de la -bruyère en fleurs. Saint-Aubert questionna Michel sur la distance du -hameau qu'il avait annoncé, mais celui-ci ne put répondre avec -exactitude. Emilie commença à craindre qu'il ne les eût égarés: il n'y -avait pas un être humain qui pût les secourir ni les conduire. Ils -avaient laissé depuis longtemps et le berger et la cabane; le crépuscule -se brunissait à chaque instant, l'oeil ne pouvait en percer l'obscurité, -et ne distinguait ni hameau ni chaumière; une raie colorée marquait -seule l'horizon, et c'était l'unique ressource des voyageurs. Michel -s'efforçait d'entretenir son courage en chantant. Sa musique, néanmoins, -n'était pas de nature à chasser la mélancolie; il traînait des sons -lugubres et détonnait avec tant de tristesse, que Saint-Aubert eut peine -à reconnaître une hymne de vêpres adressée à son patron. - -Ils continuèrent, abîmés dans ces rêveries profondes où la solitude et -la nuit ne manquent jamais d'entraîner. Michel ne chantait plus; on -n'entendait que le murmure du zéphyr dans les bois, et l'on ne sentait -que la fraîcheur. Tout à coup, le bruit d'une arme à feu les réveilla. -Saint-Aubert fit arrêter; on écoute. Le bruit ne se répète pas, mais -l'on entend courir dans les halliers. Saint-Aubert prend son pistolet; -il commande à Michel de doubler le pas. Le son d'un cor fait retentir -les montagnes; Saint-Aubert regarde et voit un jeune homme s'élancer -dans la route, suivi de deux chiens. L'étranger était mis en chasseur; -un fusil en bandoulière, un cor à sa ceinture, une espèce de pique à la -main, donnaient une grâce particulière à sa personne et secondaient -l'agilité de sa marche. - -[Illustration: Le chasseur.] - -Après un moment de réflexion, Saint-Aubert fit arrêter et l'attendit -pour l'interroger sur le hameau qu'il cherchait. L'étranger répondit que -le village n'était plus qu'à une demi-lieue, qu'il s'y rendait lui-même, -et qu'il allait être leur guide. Saint-Aubert le remercia; et touché de -ses manières franches et simples, il lui proposa une place dans la -voiture. L'étranger le refusa, en l'assurant qu'il suivrait bien les -mules. Mais vous serez mal logé, ajouta-t-il, les habitants de ces -montagnes sont de pauvres gens; non-seulement ils n'ont pas de luxe, -mais ils manquent de mille choses qu'ailleurs on juge indispensables. - ---Je m'aperçois que vous n'êtes pas du pays, dit Saint-Aubert. - ---Non monsieur, je suis voyageur. - -L'équipage avança, et l'obscurité s'augmentant, fit mieux sentir -l'utilité d'un guide: les sentiers qui s'ouvraient de temps à autre dans -les montagnes eussent ajouté à leur perplexité. - -A la fin on distingua les lumières du hameau; on vit quelques masures, -ou plutôt on les discerna au moyen du ruisseau qui reflétait encore la -faible clarté du crépuscule. - -L'étranger s'avança, et Saint-Aubert apprit qu'il n'existait là ni -auberge, ni maison publique d'aucun genre. L'étranger s'offrit à -chercher un asile; Saint-Aubert le remercia; et comme le village était -fort près, il descendit pour l'accompagner, tandis qu'Emilie suivait -dans la voiture. - -En cheminant, Saint-Aubert demanda à son compagnon s'il avait fait une -bonne chasse.--Non, monsieur, répliqua-t-il, et ce n'était même pas mon -projet; j'aime ce pays et me propose de le parcourir encore quelques -semaines; mes chiens sont avec moi plutôt pour l'agrément que pour -l'utilité; ce costume d'ailleurs me sert de prétexte et m'attire la -considération qu'on refuserait sans doute à un étranger sans occupation -apparente. - ---J'admire vos goûts, dit Saint-Aubert, et si j'étais plus jeune, -j'aimerais à passer quelques semaines comme vous le faites; je suis -comme vous un voyageur, mais notre objet n'est pas le même: je cherche -la santé encore plus que le plaisir. Saint-Aubert soupira et se tut un -moment; puis, paraissant se recueillir, il ajouta: Je voudrais trouver -une route passable qui me conduisît en Roussillon pour gagner ensuite le -Languedoc. Vous, monsieur, qui paraissez connaître le pays, il vous -serait possible de m'en indiquer une. - -L'étranger l'assura que tous ses moyens étaient à son service, et lui -parla d'un chemin plus à l'est qui devait conduire à une ville, et de là -facilement en Roussillon. - -Ils arrivèrent au village et commencèrent à chercher une chaumière qui -pût leur offrir un gîte pour la nuit; ils ne trouvaient dans la plupart -des maisons que la pauvreté, l'ignorance et la gaieté; on regardait -Saint-Aubert d'un air timide et curieux; il ne fallait rien attendre qui -ressemblât à un lit. Emilie survint, et observant l'air fatigué et -souffrant de son pauvre père, se plaignit qu'il eût pris une route si -peu commode pour un malade. D'autres chaumières étaient un peu moins -sauvages; l'on y trouvait deux pièces, l'une pour les mules et le -bétail, l'autre pour la famille, composée presque partout de six ou huit -enfants, couchés, comme les père et mère, sur des peaux ou des feuilles -sèches. Le jour n'avait d'entrée et la fumée de sortie, que par un trou -pratiqué dans la couverture, et l'odeur d'eau-de-vie, dont les -contrebandiers avaient amené l'usage, suffoquait presque en entrant. -Emilie détourna les yeux et regarda son père avec une tendre inquiétude -dont le jeune étranger parut entendre l'expression. Il tira Saint-Aubert -à part et lui fit offre de son lit: Il est commode, lui dit-il, si nous -le comparons aux autres, mais partout ailleurs j'aurais eu honte de vous -l'offrir. Saint-Aubert lui témoigna sa reconnaissance et refusa -d'accepter son offre; mais l'étranger insista: Point de refus, je -souffrirais trop, monsieur, répliqua-t-il, si vous étiez sur une peau -lorsque je me trouverais dans un lit; vos refus blesseraient mon -amour-propre, et je pourrais penser que ma proposition vous désoblige; -je vais vous montrer le chemin, et mon hôtesse trouvera moyen d'arranger -aussi cette jeune dame. - -Saint-Aubert consentit enfin, et fut un peu surpris que l'étranger fût -assez peu galant pour préférer le repos d'un malade à celui d'une jeune -et charmante personne, car il n'avait point offert la chambre à Emilie; -mais Emilie n'en pensa pas de même, et le sourire expressif qu'elle lui -adressa montrait assez combien elle était sensible à l'attention qu'il -avait pour son père. - -L'étranger, qui se nommait Valancourt, s'arrêta le premier pour dire un -mot à son hôtesse, et l'habitation qu'elle ouvrit ne ressemblait en rien -à ce qu'on avait encore vu. Cette bonne femme mettait tous ses soins à -accueillir les voyageurs, et ils furent contraints d'accepter les deux -seuls lits qui fussent dans la maison. Elle n'avait à leur offrir que -des oeufs et du lait; mais Saint-Aubert avait des provisions, et pria -Valancourt de partager son souper. L'invitation fut bien reçue, et la -conversation s'anima. La franchise, la simplicité, les grandes idées et -le goût pour la nature que montrait le jeune homme enchantaient -Saint-Aubert. Il avait dit souvent que ce goût pour la nature ne pouvait -exister dans une âme sans y supposer une grande pureté de coeur et -d'imagination. - -Il était tard quand Saint-Aubert et Emilie se retirèrent dans leurs -chambres. Valancourt resta devant la porte; dans cette agréable saison, -il aimait mieux cette place qu'un étroit cabinet et un lit de peaux. -Saint-Aubert fut un peu surpris de trouver près de lui Homère, Horace et -Pétrarque, mais le nom de Valancourt écrit sur les volumes lui en fit -connaître le possesseur. - - - - -CHAPITRE IV. - - -Saint-Aubert se réveilla de bonne heure: le sommeil l'avait rafraîchi, -il désira de partir promptement. Valancourt déjeuna avec lui, et raconta -que, peu de mois auparavant, il avait été jusqu'à Beaujeu, ville notable -du Roussillon, et Saint-Aubert, sur son conseil, se décida à suivre -cette route. - -Le chemin de traverse et celui qui conduit à Beaujeu, dit Valancourt, se -joignent à une lieue et demie d'ici. Je puis, si vous le voulez -permettre, y diriger votre muletier. Il faut que je me promène, et la -promenade que je ferai avec vous me sera plus agréable que toute autre. - -Saint-Aubert reçut la proposition avec reconnaissance. Ils partirent -ensemble, mais le jeune homme ne voulut point consentir à se placer dans -la voiture. - -La route, au pied des montagnes, suivait une riante vallée, toute -brillante de verdure et parsemée de bocages. De nombreux troupeaux s'y -reposaient à l'ombre des petits chênes, des hêtres et des sycomores; le -frêne et le tremble laissaient retomber leurs rameaux sur les terres -arides des rochers: à peine un peu de terre recouvrait leurs racines, et -le moindre souffle agitait toutes leurs branches. - -On rencontrait à chaque heure du jour beaucoup plus de monde. Le soleil -ne paraissait pas encore, et déjà les bergers conduisaient un bétail -immense aux pâturages de ces montagnes. Saint-Aubert était parti de -bonne heure pour jouir du soleil levant et respirer cet air pur du -matin, si salutaire pour les malades; il devait l'être surtout dans ces -régions où l'abondance et la variété des plantes aromatiques le -chargeaient des plus doux parfums. - -Le brouillard léger qui voilait les objets environnants disparut peu à -peu, et permit à Emilie de contempler les progrès du jour. Les reflets -incertains de l'aurore colorant les pointes des rochers, les revêtirent -successivement d'une vive lumière, tandis que leur base et les fonds de -la vallée restaient couverts d'une vapeur sombre. Pendant ce temps, les -nuages de l'orient éclaircirent leurs nuances, rougirent, brillèrent -enfin de mille couleurs. La transparence des airs découvrit des flots -d'or pur, des rayons éclatants chassèrent l'obscurité, pénétrèrent au -fond du vallon et se répétèrent dans son ruisseau: la nature s'éveillait -de la mort à la vie. Saint-Aubert se sentit ranimé, son coeur était -plein; il versa des larmes et éleva ses pensées vers le créateur de -toutes choses. - -Emilie voulut descendre et fouler ce gazon tout humide de rosée; elle -voulait goûter cette liberté dont le chamois semblait jouir sur la crête -brune de ces montagnes. Valancourt s'arrêtait avec les voyageurs, et -leur montrait avec sentiment les objets particuliers de son admiration. -Saint-Aubert s'attachait à lui. Le jeune homme est ardent, il est bon, -se disait-il; on voit bien qu'il n'a jamais habité Paris. - -Ce ne fut pas sans chagrin qu'il se vit arrivé à l'endroit où les deux -chemins se rencontraient: il prit congé de lui avec plus d'affection -qu'une si nouvelle connaissance ne le permet ordinairement. Valancourt -causa longtemps près de la voiture; il était au moment de s'en aller, et -pourtant il restait encore; il cherchait des sujets d'entretien qui -l'excusassent de le prolonger. A la fin il prit congé, et quand il -partit, Saint-Aubert observa de quel air attentif et occupé il -contemplait Emilie; elle le salua avec une douceur timide, la voiture -partit. Mais Saint-Aubert, bientôt après s'avançant à la portière, -aperçut Valancourt immobile sur la route, les bras croisés sur son -bâton, et regardant aller la voiture; il salua de la main, et Valancourt -sortant de sa rêverie, rendit le salut et s'éloigna. - -L'aspect du pays changea bientôt. Les voyageurs se virent alors au -milieu de montagnes à pic, et couvertes jusqu'en haut de noires forêts -de sapins. Des flèches de granit, s'élançant du vallon même, allaient -cacher au sein des nues leurs pointes couvertes de neige. Le ruisseau, -devenu une rivière, coulait doucement et en silence, et ses noires -forêts se réfléchissaient dans ses eaux limpides. Par intervalles un roc -sourcilleux relevait son front hardi au-dessus des bois et des vapeurs -qui servaient de ceinture aux montagnes; quelquefois une aiguille de -marbre se soutenait perpendiculairement au bord des eaux; un mélèse -colossal la serrait de ses bras vigoureux, et son front sillonné de la -foudre était encore couronné de pampres. - -Quand la voiture marchait doucement, et se frayait des routes nouvelles, -Saint-Aubert descendait et cherchait les plantes curieuses dont ce lieu -était semé; et Emilie, dans l'exaltation de l'enthousiasme, s'enfonçait -dans l'épaisseur des bois, et prêtait l'oreille en silence à leur -imposant murmure. - -On ne vit, durant plusieurs lieues, ni village, ni même de hameau; -quelques cabanes de chasseurs étaient la seule trace d'habitation -humaine. Les voyageurs dînèrent en plein air, dans une jolie partie de -la vallée, et placés à l'ombre des hêtres. Bientôt après ils partirent -pour Beaujeu. - -La route montait sensiblement; et laissant les pins au-dessous d'eux, -ils se trouvèrent au milieu des précipices. Le crépuscule du soir -ajoutait à l'horreur du site, et les voyageurs ignoraient l'éloignement -de Beaujeu. Saint-Aubert, néanmoins, ne croyait pas la distance -considérable, et se félicitait de n'avoir plus, au delà de Beaujeu, à -franchir de pareils déserts. Les bois, les rocs, les montagnes, se -confondaient peu à peu dans l'obscurité, et bientôt il ne fut plus -possible de distinguer ces images confuses. Michel avançait avec -précaution; à peine il distinguait la route, mais ses mules plus habiles -cheminaient encore d'un pas sûr. - -En tournant l'angle d'une montagne, une lumière parut; les rocs et -l'horizon furent éclairés à une grande distance. Il était sûr que -c'était un grand feu, mais rien n'indiquait qu'il était accidentel, ou -préparé. Saint-Aubert le crut allumé par quelque troupe de ces bandits -qui infestent les Pyrénées; il était attentif, et désirait savoir si la -route passait près de ce feu. Il avait des armes qui pouvaient le -défendre au besoin; mais qu'était-ce qu'une si faible ressource contre -une bande de voleurs aussi déterminés? Il réfléchissait à ce sujet, -quand une voix s'éleva derrière eux, et commanda au muletier d'arrêter. -Saint-Aubert lui ordonna d'avancer plus vite; mais soit par l'entêtement -de Michel, soit par celui des mules, elles ne se pressèrent pas -davantage: on entendit les pieds d'un cheval, un homme atteignit la -voiture, et commanda qu'on arrêtât. Saint-Aubert ne doutant plus de son -dessein, arma son pistolet et tira par la portière: l'homme chancela sur -son cheval, le bruit du coup fut suivi d'un gémissement, et l'on peut -imaginer l'effroi de Saint-Aubert, qui crut reconnaître alors la voix -plaintive de Valancourt. Il fit arrêter lui-même, prononça le nom de -Valancourt, et ne put conserver aucun doute. Saint-Aubert courut à son -secours. Il était encore sur son cheval; son sang coulait en abondance; -il paraissait souffrir beaucoup, quoiqu'il cherchât à consoler -Saint-Aubert en l'assurant que ce n'était rien, et qu'il n'était blessé -qu'au bras. Saint-Aubert et le muletier le descendirent de cheval et le -posèrent à terre; Saint-Aubert voulut bander sa blessure, mais ses mains -tremblaient tellement qu'il n'y put réussir. Michel poursuivait le -cheval, qui s'était échappé en perdant son maître; il appela Emilie. Ne -recevant point de réponse, il courut à la voiture, et la trouva sans -connaissance. Dans cette affreuse position, et pressé par la douleur de -laisser Valancourt perdre son sang, il s'efforça de la soulever; il -appela Michel, et lui demanda de l'eau du ruisseau qui bordait la route. -Michel avait couru trop loin; mais Valancourt entendant le nom d'Emilie, -comprit son accident, et s'oubliant presque lui-même, vint aussitôt à -son secours: déjà elle était revenue quand il fut auprès d'elle; il sut -que sa crainte pour lui avait causé cet accident, et d'une voix troublée -par un autre sentiment que celui de la douleur, il l'assura que sa -blessure était peu de chose. Saint-Aubert s'aperçut alors que pourtant -elle saignait encore: ses alarmes changèrent d'objet, il déchira son -linge pour lui faire un bandage. Le sang fut arrêté; mais Saint-Aubert -redoutant les suites, demanda plusieurs fois si l'on était bien loin de -Beaujeu: il apprit qu'on avait encore deux lieues; sa frayeur augmenta. -Il ignorait comment Valancourt pourrait supporter la voiture, et le -voyait tout prêt à s'évanouir. A peine Valancourt eut-il connu son -inquiétude, qu'il s'empressa de le rassurer; il parla de son accident -comme d'une bagatelle. Le muletier avait ramené le cheval; il plaça -Valancourt dans la voiture; Emilie s'était remise, et l'on reprit le -chemin de Beaujeu. - -[Illustration: Le blessé.] - -Saint-Aubert, revenu de sa terreur, exprima sa surprise sur la rencontre -de Valancourt; mais celui-ci la fit cesser. Vous avez, monsieur, lui -dit-il, renouvelé mon goût pour la société: depuis que vous l'avez -quitté, mon hameau me semble un désert; et puisqu'en voyageant le -plaisir est mon unique but, je me suis déterminé à partir sur-le-champ. -J'ai pris cette route parce que je la savais plus agréable que toute -autre; et, d'ailleurs, ajouta-t-il en hésitant un peu, je l'avouerai -(pourquoi ne l'avouerais-je pas?), j'avais quelque espoir de vous -rejoindre. - ---J'ai cruellement répondu à votre honnêteté, dit Saint-Aubert, qui -déplorait sa précipitation, et lui en expliquait la cause. Mais -Valancourt, soigneux d'éviter à ses compagnons la moindre peine à son -sujet, surmonta l'angoisse qu'il éprouvait, et soutint gaiement -l'entretien. Emilie gardait le silence, à moins que Valancourt ne lui -adressât directement la parole, et le ton ému dont il le faisait -suffisait seul pour exprimer beaucoup. - -Ils étaient alors près de ce feu qui tranchait si vivement sur les -ombres de la nuit; il éclairait alors toute la route, et l'on pouvait -aisément distinguer les figures qui l'entouraient. Ils reconnurent, en -s'approchant, une bande de ces bohémiens qui, particulièrement à cette -époque, fréquentaient les Pyrénées, et pillaient le voyageur. Emilie ne -remarqua pas sans effroi l'air farouche de cette compagnie, et le feu -qui les découvrait, répandant un nuage de pourpre sur les arbres, les -rocs et le feuillage, augmentait l'effet bizarre du tableau. - -Tous ces bohémiens préparaient leur souper. Une large chaudière était au -feu, et plusieurs personnes s'occupaient à la remplir. L'éclat de la -flamme faisait voir une espèce de tente grossière, autour de laquelle -jouaient pêle-mêle quelques enfants et plusieurs chiens. Tout cet -ensemble était vraiment grotesque. Les voyageurs sentirent leur danger, -Valancourt se taisait, mais il mit la main sur un des pistolets de -Saint-Aubert; Saint-Aubert prit l'autre, et fit avancer le muletier. Ils -passèrent néanmoins sans recevoir d'insulte. Les voleurs ne -s'attendaient probablement pas à la rencontre, et s'occupaient trop du -souper pour sentir alors aucun autre intérêt. - -Après une lieue et demie dans la plus profonde nuit, les voyageurs -arrivèrent à Beaujeu; ils se rendirent à la seule auberge qui s'y -trouvât, et qui, quoique très-supérieure aux cabanes, ne laissait pas -que d'être assez mauvaise. - -On manda aussitôt le chirurgien de la ville, si toutefois on peut donner -ce nom à une espèce de maréchal qui soignait les hommes et les chevaux, -et faisait de plus, dans l'occasion, l'office de barbier. Il examina le -bras de Valancourt; et s'apercevant que la balle n'avait pas passé les -chairs, il le pansa, et lui recommanda le repos; mais le patient n'était -nullement disposé à l'obéissance. Le plaisir d'être bien avait succédé -aux inquiétudes du mal; car toute jouissance devient positive quand elle -contraste avec un danger. Valancourt avait repris des forces; il voulut -prendre part à la conversation. Saint-Aubert et Emilie, délivrés de -toutes leurs craintes, étaient d'une singulière gaieté. Il était tard: -cependant Saint-Aubert fut obligé de sortir avec son hôte pour aller -chercher de quoi souper. Emilie, pendant cet intervalle, s'absenta -aussi, sous prétexte de ranger chez elle ce dont elle avait besoin; elle -trouva l'appartement en meilleur ordre qu'elle ne le craignait, et de là -elle revint joindre Valancourt. Ils parlèrent des tableaux qu'ils -avaient découverts ce même jour, de l'histoire naturelle, de la poésie, -de Saint-Aubert enfin; et Emilie ne pouvait parler ou entendre parler -qu'avec joie d'un sujet aussi cher à son coeur. - -La soirée fut très-agréable. Mais comme Saint-Aubert était fatigué, et -que Valancourt souffrait encore, on se sépara aussitôt après le souper. - -Le lendemain matin, Valancourt avait la fièvre, il n'avait pas dormi, et -sa blessure était enflammée; le chirurgien qui vint le voir lui -conseilla de rester tranquille à Beaujeu. Saint-Aubert avait peu de -confiance dans ses talents; mais apprenant que dans les environs on n'en -trouverait pas de plus habile, il changea son plan, et se détermina à -attendre la guérison du malade. Valancourt parut chercher à l'en -détourner, mais avec plus de politesse que de bonne foi. - -L'indisposition de Valancourt retint les voyageurs pendant plusieurs -jours à Beaujeu. Saint-Aubert observa son caractère et ses talents avec -cette précaution philosophique qu'il portait partout. Il reconnut un -naturel franc et généreux, plein d'ardeur, susceptible de tout ce qui -est grand et de tout ce qui est bon; mais impétueux, mais presque -sauvage et un peu romanesque. Valancourt connaissait peu le monde. Ses -idées étaient saines, ses sentiments justes, son indignation comme son -estime s'exprimaient sans mesure ni ménagement. Saint-Aubert souriait de -sa véhémence, mais la retenait rarement, et se répétait à lui-même: Ce -jeune homme, sans doute, n'a jamais été à Paris. Un soupir succédait à -ces réflexions. Il était déterminé à ne point quitter Valancourt avant -son rétablissement; et comme il était alors en état de voyager, mais non -pas de soutenir le cheval, Saint-Aubert l'invita à l'accompagner -quelques jours dans sa voiture. Il avait appris que ce jeune homme était -d'une famille distinguée en Gascogne dont le rang et la considération -lui étaient connus; sa réserve en fut moins grande, et Valancourt ayant -accepté l'offre avec plaisir, ils reprirent la route qui conduisait en -Roussillon. - -Ils voyageaient sans se presser, et s'arrêtaient quand le site méritait -leur attention; ils grimpaient souvent à des éminences que les mules ne -pouvaient atteindre; ils s'égaraient dans ces roches, couvertes de -lavande, de thym, de genièvre, de tamarin, et perdues sous d'antiques -ombrages; une échappée de vue ravissait Emilie et surpassait les -merveilles de la plus vive imagination. - -Saint-Aubert s'amusait quelquefois à herboriser, tandis qu'Emilie et -Valancourt couraient après quelques découvertes. Valancourt lui faisait -remarquer les objets particuliers de son admiration, et récitait les -plus beaux passages des poëtes latins ou italiens qu'elle aimait. Dans -les intervalles de la conversation, et quand on ne l'observait pas, il -fixait ses regards sur cette figure, dont les traits animés indiquaient -tant d'esprit et d'intelligence. Quand il parlait ensuite, la douceur de -sa voix décélait un sentiment qu'il prétendait en vain cacher. Par -degrés les pauses et le silence lui devinrent plus fréquents: Emilie -montra beaucoup d'empressement à les interrompre; elle qui jusqu'alors -avait été si réservée, causait et parlait continuellement, tantôt des -bois, tantôt des vallons ou des montagnes, plutôt que de s'exposer au -danger de certains moments de silence et de sympathie. - -La route de Beaujeu montait fort rapidement: ils se trouvèrent dans les -montagnes les plus élevées; la sérénité et la pureté de l'air, dans ces -hautes régions, ravissaient les trois voyageurs; elles semblaient -alléger leur âme, et leur esprit en paraissait plus pénétrant. Ils -n'avaient point de mots pour des émotions si sublimes; celles de -Saint-Aubert recevaient une expression plus solennelle, ses larmes -coulaient, et il cheminait à l'écart. Valancourt parlait de temps en -temps pour diriger l'attention d'Emilie; la ténuité de l'atmosphère, qui -lui laissait distinguer tous les objets, la trompait quelquefois, et -toujours avec plaisir. Elle ne pouvait croire si loin d'elle ce qui lui -paraissait si rapproché; le profond silence de cette solitude n'était -interrompu que par le cri des aigles qui planaient dans l'air, et le -bruissement sourd des torrents qui grondaient au fond des abîmes. -Au-dessus d'eux, la voûte brillante des cieux n'était ternie d'aucun -nuage, les tourbillons de vapeur s'arrêtaient au milieu des montagnes, -leur rapide mouvement voilait parfois tout le pays, et d'autres fois, -dégageant quelques parties, laissait à l'oeil quelques moments -d'observation. Emilie, transportée, considérait la grandeur de ces -nuages qui variaient leur forme et leurs teintes. Elle admirait leur -effet sur les contrées inférieures auxquelles ils donnaient à tout -moment mille formes nouvelles. - -Après avoir ainsi voyagé quelques lieues, ils commencèrent à descendre -en Roussillon, et la scène qui s'ouvrit déployait une beauté moins âpre. -Les voyageurs ne voyaient pas sans regret les objets imposants qu'ils -allaient abandonner. Quoique fatigué de ces vastes aspects, l'oeil se -reposait complaisamment sur la verdure des bois et des prairies; la -rivière qui les arrosait, la chaumière qu'ombrageaient les hêtres, les -groupes joyeux des jeunes pâtres, les bouquets de fleurs qui paraient -les coteaux, formaient ensemble un spectacle enchanteur. - -En descendant, ils reconnurent un des grands passages des Pyrénées en -Espagne: les fortifications, les tours, les murailles, recevaient alors -les rayons du soleil couchant; les bois qui les entouraient n'avaient -plus qu'un reflet jaunâtre, tandis que les pointes des rochers étaient -encore couleur de rose. - -Saint-Aubert regardait attentivement sans découvrir la petite ville -qu'on lui avait indiquée; Valancourt ne pouvait l'éclairer sur la -distance, parce que jamais il n'avait pénétré si loin; ils voyaient -pourtant une route, et ils devaient la croire directe, puisque depuis -Beaujeu ils n'avaient pu s'égarer d'aucun côté. - -Le soleil était à l'horizon, et Saint-Aubert pressa son muletier; il se -trouvait d'une extrême faiblesse, et à la suite d'une journée si -fatigante, il désirait vivement un moment de repos. Son inquiétude ne se -calma point en observant un grand train d'hommes, de chevaux et de -mulets chargés, qui défilaient dans les détours de la montagne opposée; -et comme les bois dérobaient souvent leur marche, on ne pouvait en -apprécier le nombre. Quelque chose de brillant, comme des armes, -resplendissait aux derniers rayons du soleil, et l'habit militaire se -distinguait sur les premiers et sur quelques individus dispersés parmi -la troupe. Dès qu'ils furent dans la vallée, une autre bande de soldats -sortit des bois; les craintes de Saint-Aubert augmentèrent: il ne -doutait pas que ce ne fussent autant de contrebandiers saisis dans les -Pyrénées, et enlevés par des régiments avec leurs marchandises. - -Les voyageurs s'étaient si longtemps oubliés dans les montagnes, qu'ils -furent totalement trompés dans leur calcul, et ne purent gagner Montigni -avant le coucher du soleil. Ils traversèrent la vallée, et remarquèrent -sur un pont grossier qui réunissait deux escarpements, un groupe de -jeunes enfants qui lançaient des pierres dans le torrent; les cailloux, -en tombant faisaient jaillir des colonnes d'eau, et rendaient un bruit -sourd que prolongeaient au loin les échos des montagnes. Sous le pont on -découvrait toute la vallée en perspective, une cataracte au milieu des -rocs, et une cabane sur une pointe abritée par de vieux sapins. Il -semblait que cette habitation dût être voisine d'une petite ville. -Saint-Aubert fit arrêter: il appela les enfants, et leur demanda si -Montigni était bien loin; mais la distance, le bruit des eaux, ne lui -permit pas de se faire entendre, et la hauteur à pic des montagnes qui -soutenaient le pont, était trop considérable et trop perpendiculaire, -pour que tout autre qu'un montagnard exercé, pût gravir jusqu'au sommet. -Saint-Aubert ne s'arrêta donc qu'un instant; on continua la route à la -faveur du crépuscule, et cette route même était tellement brisée, qu'il -parut plus sage de quitter la voiture. La lune commençait à poindre, -mais sa lumière était trop faible; ils marchaient au hasard au milieu -des dangers. A ce moment la cloche d'un couvent se fit entendre: -l'obscurité complète interceptait la vue du bâtiment, mais le son -paraissait venir des bois qui couvraient la montagne à droite. -Valancourt proposa d'aller à la recherche. Si nous ne trouvons pas un -asile dans ce couvent, disait-il, du moins obtiendrons-nous des -renseignements sur la distance ou la position de Montigni. Il se mit à -courir sans attendre la réponse de Saint-Aubert; mais Saint-Aubert le -rappela. Je suis, lui dit-il, horriblement fatigué, j'ai besoin du plus -prompt repos, allons tous au couvent, votre air vigoureux déjouerait nos -desseins; mais lorsque l'on verra mon épuisement et la lassitude -d'Emilie, on ne pourra nous refuser un asile. - -En disant ces mots il prit le bras d'Emilie, et recommandant à Michel de -l'attendre, il suivit le son de la cloche et monta du côté des bois. Ses -pas étaient chancelants; Valancourt lui offrit son bras, qu'il accepta. -La lune alors éclairait leur sentier et leur permit bientôt d'apercevoir -des tours qui s'élevaient au-dessus de la colline. La cloche continuait -de les guider; ils entrèrent dans le bois, et la clarté tremblante de la -lune devint plus incertaine par l'ombrage et le mouvement des feuilles. -Cette obscurité, ce silence, lorsque la cloche ne sonnait pas, l'espèce -d'horreur qu'inspirait un lieu si sauvage, tout remplit Emilie d'une -frayeur que la voix et la conversation de Valancourt pouvaient seules -diminuer. Après avoir monté quelque temps, Saint-Aubert se plaignit, et -on s'arrêta sur un tertre de gazon où les arbres plus ouverts, -laissaient jouir du clair de la lune. Saint-Aubert s'assit sur l'herbe -entre Emilie et Valancourt. La cloche ne sonnait plus, et le calme -profond n'était interrompu par aucun bruit, car le murmure sourd de -quelques torrents éloignés semblait accompagner plutôt que troubler le -silence. - -Ils avaient alors sous les yeux la vallée qu'ils avaient quittée. La -lumière argentine qui en découvrait les fonds, reflétait sur les rocs et -les bois de la gauche, et contrastait avec les ténèbres dont les bois à -la droite étaient comme enveloppés. Leurs sommets seulement étaient -illuminés par places; le reste du vallon se perdait au sein d'un -brouillard, dont le clair de lune même ne servait qu'à épaissir la -teinte. Les voyageurs furent quelque temps à contempler ce bel effet. - -De pareilles scènes, dit Valancourt, charment le coeur comme les accords -d'une musique douce; quiconque a savouré une fois la mélancolie qu'elles -inspirent, ne voudrait pas en changer l'impression contre celle des plus -vifs plaisirs. Elles réveillent nos plus purs sentiments: elles -disposent à la bienveillance, à la pitié, à l'amitié. «Ceux que j'aime, -il m'a toujours paru les aimer mieux à cette heure-ci.» Sa voix trembla, -et il fit une pause. - -Saint-Aubert ne disait rien. Emilie vit tomber une larme sur la main -qu'elle pressait dans les siennes.--Elle devina bien sa pensée; la -sienne aussi s'était reportée aux touchants souvenirs de sa mère. Mais -Saint-Aubert la ranimant: Oh! oui, dit-il en retenant un soupir, la -mémoire de ceux que nous aimons, d'un temps écoulé pour toujours, c'est -à ce moment qu'elle repose sur nos âmes! C'est comme une harmonie -lointaine au milieu du silence des nuits, comme les teintes adoucies de -ce paysage. Puis après un moment Saint-Aubert ajouta: J'ai toujours cru -mes idées plus nettes à cette heure-ci qu'à toute autre, et le coeur qui -n'en reconnaît pas l'influence, est certainement un coeur dénaturé. Il y -a beaucoup de gens... - -Valancourt soupira. - ---S'en trouve-t-il donc beaucoup? dit Emilie. - ---Dans quelques années peut-être, mon Emilie, dit Saint-Aubert, vous -sourirez en vous rappelant cette question, si toutefois ce souvenir ne -vous arrache pas des pleurs. Mais venez, je suis un peu mieux. Avançons. - -Ils sortirent du bois, et virent enfin sur un plateau que formaient les -roches, le couvent même qu'ils avaient tant cherché. Une haute muraille -qui l'environnait les conduisit jusqu'à une porte antique; ils -frappèrent aussitôt, et le pauvre moine qui leur ouvrit les conduisit -dans une salle voisine, où il les pria d'attendre que le supérieur fût -averti. Dans l'intervalle, plusieurs frères vinrent les regarder; le -premier moine reparut, et les conduisit au supérieur. Il était dans une -chaise à bras; un gros volume était devant lui, soutenu d'un large -pupitre. Il reçut les voyageurs poliment, quoique sans se lever, leur -fit peu de questions, et consentit à leur demande. Après un entretien -fort court et les compliments du supérieur, on les mena dans la pièce où -le souper devait être servi, et Valancourt, qu'un des frères voulut -accompagner, fut retrouver Michel, la voiture et les mules. Ils avaient -à peine descendu la moitié du chemin que la voix du muletier fit -retentir tous les échos; il appelait Saint-Aubert, il appelait -Valancourt. Convaincu, non sans peine, que ni lui ni son maître -n'avaient plus rien à redouter, il se laissa conduire dans une cabane au -bord des bois. Valancourt revint à la hâte partager le souper de ses -amis, tel que les moines avaient pu le disposer. Saint-Aubert était trop -souffrant pour manger. Emilie, inquiète pour son père, ne savait pas -songer à elle, et Valancourt, muet et pensif, mais toujours occupé -d'eux, ne paraissait penser qu'à soulager et fortifier Saint-Aubert. - -[Illustration: Les voyageurs.] - -Ils se séparèrent de bonne heure et se retirèrent à leurs appartements. -Emilie coucha dans un cabinet à côté de la chambre de son père: triste, -pensive, occupée de l'état de langueur où elle voyait Saint-Aubert, elle -se coucha sans espoir de dormir. - -Deux heures après une cloche se fit entendre, et des pas précipités -parcoururent les corridors. Peu faite aux usages des cloîtres, Emilie -fut alarmée; ses craintes toujours vivantes pour son père, lui firent -supposer qu'il était plus mal; elle se leva à la hâte pour voler à lui, -mais s'étant arrêtée un moment à la porte pour laisser passer les -religieux, elle eut le temps de se remettre, de rappeler ses idées, et -de comprendre que la cloche avait sonné matines. Cette cloche ne sonnait -plus, tout était paisible, elle n'alla pas plus loin; mais hors d'état -de se rendormir, et invitée d'ailleurs par l'éclat d'une lune brillante, -elle ouvrit sa fenêtre et considéra le pays. - -La nuit était calme et belle, le firmament était sans nuage, et le -zéphyr à peine agitait les arbres de la vallée. Elle était attentive, -lorsque l'hymne nocturne des religieux s'éleva doucement de la chapelle. -Cette chapelle était plus basse, et le chant sacré semblait monter au -ciel à travers le silence des nuits. Les pensées se suivirent; de -l'admiration des ouvrages, son âme se porta à l'adoration de leur auteur -tout-puissant et bon. Pénétrée d'une dévotion pure et sans mélange -d'aucun système, son âme s'élevait au-dessus de notre univers; ses yeux -versaient des pleurs; elle adorait sa puissance dans ses oeuvres, et sa -bonté dans ses bienfaits. - -Le chant des moines fit de nouveau place au silence; mais Emilie ne -quitta sa fenêtre que lorsque la lune s'étant couchée, l'obscurité -sembla l'inviter au sommeil. - - - - -CHAPITRE V. - - -Saint-Aubert se trouva le lendemain assez bien rétabli pour continuer le -voyage; il espérait arriver ce jour même en Roussillon, et il se mit en -route dès le matin. Le théâtre que parcouraient alors les voyageurs -était aussi sauvage, aussi pittoresque que les précédents; seulement de -temps à autre, les scènes moins sévères déployaient une beauté plus -riante. - -Quand Saint-Aubert paraissait occupé des plantes, il contemplait avec -transport Emilie et Valancourt qui se promenaient ensemble; l'un avec la -contenance et l'émotion du plaisir, indiquait un grand trait dans la -scène qui s'offrait à eux; l'autre écoutait et regardait avec une -expression de sensibilité sérieuse qui indiquait l'élévation de son -esprit. Ils avaient l'air de deux amants qui n'avaient jamais quitté -leurs montagnes, que leur situation avait préservés de la contagion des -frivolités, dont les idées, simples et grandes comme le paysage qu'ils -parcouraient, ne concevaient le bonheur que dans la tendre union des -coeurs purs. Saint-Aubert souriait et soupirait en même temps, en -songeant au bonheur romanesque dont son imagination lui présentait le -tableau; il soupirait encore en songeant combien la nature et la -simplicité étaient donc étrangères au monde, puisque leurs doux plaisirs -paraissaient un roman. - -Le monde, disait-il en suivant sa pensée, le monde ridiculise une -passion qu'il connaît à peine; ses mouvements, ses intérêts distrayent -l'esprit, dépravent les goûts, corrompent le coeur; et l'amour ne peut -exister dans un coeur quand il n'a plus la douce dignité de l'innocence. -La vertu et le goût sont presque la même chose; la vertu, c'est le goût -mis en action, et les plus délicates affections de deux coeurs forment -ensemble le véritable amour. Comment pourrait-on chercher l'amour au -sein des grandes villes? la frivolité, l'intérêt, la dissipation, la -fausseté y remplacent continuellement la simplicité, la tendresse et la -franchise. - -Il était près de midi, quand les voyageurs arrivèrent à un chemin si -dangereux qu'il leur fallut descendre de la voiture; la route était -bordée de bois, et, plutôt que de la suivre, ils se détournèrent pour -chercher l'ombre. Une fraîcheur humide était répandue dans l'air; la -brillante verdure du gazon, l'heureux mélange des fleurs, des baumes, -des thyms, des lavandes qui l'enrichissaient, la hauteur des pins, des -hêtres, des châtaigniers qui protégeaient leur existence, tout -concourait à faire de ce lieu une retraite vraiment délicieuse. -Quelquefois le feuillage, plus serré, interdisait la vue du paysage; -ailleurs, quelques échappées mystérieuses indiquaient à l'imagination -des tableaux plus charmants qu'elle n'en avait encore observés, et les -voyageurs se livraient volontiers à ces jouissances presque idéales. - -Les pauses et le silence qui avaient déjà interrompu les entretiens de -Valancourt et d'Emilie furent ce jour-là bien plus fréquents. -Valancourt, de la plus expressive vivacité, tombait dans un accès de -langueur, et la mélancolie se peignait sans dessein jusque dans son -sourire. Emilie ne pouvait plus s'y méprendre: son propre coeur -partageait le même sentiment. - -Quand Saint-Aubert fut rafraîchi, ils continuèrent de marcher dans le -bois, croyant toujours côtoyer la route; mais ils s'aperçurent enfin -qu'ils l'avaient tout à fait perdue. Ils avaient suivi la pente où la -beauté des sites les retenait, et la route s'élevait entièrement sur -l'escarpement au-dessus d'eux. Valancourt appela Michel, mais l'écho -seul répondit à ses cris, et ses efforts furent également vains pour -retrouver la route. Dans cet état, ils aperçurent la cabane d'un berger -placée entre des arbres, et encore à quelque distance. Valancourt y -courut pour demander quelque indication; en arrivant, il ne vit que deux -enfants qui jouaient sur le gazon. Il regarda jusqu'au fond de la -maison, et ne vit personne. L'aîné de ces enfants lui dit que son père -était aux champs, que sa mère était dans la vallée et ne tarderait pas à -revenir. Valancourt songeait à ce qu'il fallait faire, quand la voix de -Michel résonna tout à coup sur les roches au-dessus et fit retentir -leurs échos. Valancourt répondit aussitôt et s'efforça de l'aller -joindre; après un travail pénible entre les branches et les rochers, il -parvint enfin jusqu'à lui, et ce ne fut pas sans peine qu'il en obtint -un peu de silence. La route était fort loin du lieu où se reposaient -Saint-Aubert et Emilie. Il était difficile de ramener la voiture; il eût -été trop fatigant pour Saint-Aubert de gravir tout le bois comme -lui-même l'avait fait, et Valancourt était fort en peine de trouver un -chemin plus praticable. - -Pendant ce temps, Saint-Aubert et Emilie s'étaient rapprochés de la -chaumière et se reposaient sur un banc champêtre appuyé entre deux pins -et couronné de leur feuillage; ils avaient observé Valancourt et -attendaient qu'il les rejoignît. - -L'aîné des deux enfants avait quitté son jeu pour regarder les -voyageurs; mais le petit continuait ses gambades et tourmentait son -frère pour qu'il revînt l'aider. Saint-Aubert examinait avec plaisir -cette simplicité enfantine, quand tout à coup ce spectacle lui rappelant -les enfants qu'il avait perdus à cet âge, et surtout leur mère -bien-aimée, il retomba dans la rêverie. Emilie, qui s'en aperçut, -commença un de ces airs touchants qu'il aimait de préférence et qu'elle -savait chanter avec le plus de grâce et d'expression. Saint-Aubert lui -sourit au travers de ses larmes; il prit sa main, la serra tendrement, -et tâcha de bannir ses mélancoliques réflexions. - -Elle chantait encore, lorsque Valancourt revint; il ne voulut pas -l'interrompre et s'arrêta pour écouter. Quand elle eut fini, il approcha -et raconta qu'il avait trouvé Michel et même un chemin pour gravir le -rocher. Saint-Aubert à ces mots en mesura l'étonnante hauteur; il était -déjà accablé, et la montée lui semblait formidable. Ce parti néanmoins -lui paraissait préférable à une route longue et toute rompue; il se -résolut de l'essayer, mais Emilie, toujours soigneuse, lui proposa de -dîner d'abord pour rétablir un peu ses forces, et Valancourt retourna à -la voiture pour y chercher des provisions. - -A son retour, il proposa de se placer un peu plus haut, parce que la vue -y serait plus étendue et plus belle. Ils allaient s'y rendre, quand ils -virent une jeune femme s'approcher des enfants, les caresser, et pleurer -amèrement sur eux. - -Les voyageurs, intéressés à son malheur, s'arrêtèrent pour mieux -l'observer. Elle prit dans ses bras le plus jeune des enfants, et -découvrant des étrangers, elle sécha ses larmes à la hâte et se -rapprocha de la chaumière. Saint-Aubert lui demanda ce qui pouvait tant -l'affliger. Il apprit que son époux était un pauvre berger qui tous les -ans passait l'été dans cette cabane pour y conduire un troupeau sur les -montagnes. La nuit précédente, il avait tout perdu; une troupe de -bohémiens, qui depuis quelque temps désolaient le voisinage, avait -enlevé toutes les brebis de son maître. Jacques, ajoutait la femme, -avait amassé un peu d'argent, et il en avait acheté quelques brebis pour -nous, mais aujourd'hui, il faut bien qu'elles remplacent le troupeau -qu'on a pris à son maître; et ce qu'il y a de pis, c'est que le maître, -quand il saura cela, ne voudra plus nous confier ses moutons; c'est un -homme dur; et alors que deviendront nos enfants? - -L'attitude de cette femme, la simplicité de son récit et sa douleur -sincère, portèrent Saint-Aubert à croire sa triste histoire. Valancourt, -convaincu qu'elle était vraie, demanda sur-le-champ de quel prix était -le troupeau; quand il le sut, il fut tout déconcerté. Saint-Aubert donna -quelque argent à la femme; Emilie contribua de sa petite bourse, et ils -marchèrent à l'endroit convenu. Valancourt restait derrière; il parlait -à la femme du berger, dont les larmes coulaient alors et de -reconnaissance et de surprise; il lui demandait combien il lui manquait -encore d'argent pour rétablir le troupeau dérobé. Il trouva que cette -somme était à peu près la totalité de ce qu'il portait avec lui. Il -était incertain et affligé; cette somme, se disait-il, suffirait au -bonheur de cette pauvre famille; il est en mon pouvoir de la donner, de -les rendre complétement heureux; mais comment ferai-je, moi? comment -regagnerai-je ma demeure, avec le peu qui me restera? Il hésita quelques -moments; il trouvait une volupté singulière à sauver une famille de sa -ruine. Il sentait la difficulté de poursuivre sa route avec le peu -d'argent qu'il garderait. - -Il était dans cette perplexité, quand le berger lui-même parut. Ses -enfants furent à sa rencontre; il en prit un entre ses bras, et l'autre, -s'attachant à sa ceinture, il s'avança avec lenteur. Son air abattu, -désolé, décida Valancourt; il jeta tout l'argent qu'il avait, sauf -quelques pistoles, et courut après Saint-Aubert, qui, soutenu d'Emilie, -s'acheminait vers la hauteur. Valancourt ne s'était jamais senti -l'esprit si léger; son coeur tressaillait de joie, et tous les objets -autour de lui semblaient plus beaux et plus intéressants. Saint-Aubert -observa ses transports.--Qu'avez-vous, lui dit-il, qui vous enchante -ainsi?--Oh! la belle journée, s'écriait Valancourt, comme le soleil -brille, comme l'air est pur, quel site enchanteur!--Il est charmant, dit -Saint-Aubert, dont l'heureuse expérience expliquait aisément l'émotion -de Valancourt; quel dommage que tant de riches qui pourraient se -procurer à volonté un soleil brillant laissent flétrir leurs jours dans -les brouillards de l'égoïsme! Pour vous, mon jeune ami, puisse toujours -le soleil vous paraître aussi beau qu'aujourd'hui; puissiez-vous, dans -votre active bienveillance, réunir toujours la bonté et la sagesse. - -Valancourt, honoré d'un tel compliment, ne put répondre que par un -sourire, et ce fut celui de la reconnaissance. - -Ils continuèrent de traverser le bois entre les fertiles gorges des -montagnes. A peine arrivés dans l'endroit où ils voulaient se rendre, -tous à la fois firent une exclamation; derrière eux, le roc -perpendiculaire s'élevait à une hauteur prodigieuse et se séparait alors -en deux flèches pareillement élevées. Leurs teintes grises contrastaient -avec l'émail des fleurs qui s'épanouissaient entre leurs fentes; les -ravins sur lesquels l'oeil glissait rapidement pour se porter à la -vallée, étaient eux-mêmes parsemés d'arbrisseaux; plus bas encore, un -tapis vert indiquait des forêts de châtaigniers au milieu desquels on -apercevait la chaumière du pauvre pâtre. De tous côtés les Pyrénées -découvraient leurs sommets majestueux; les uns chargés d'immenses blocs -de marbre, changeaient de nuance et d'aspect en même temps que le -soleil; d'autres, encore plus élevés, ne montraient que leurs pointes -couvertes de neige et leurs bases colossales, uniformément tapissées, se -couvraient jusqu'au vallon de pins, de mélèses et de chênes verts. Ce -vallon, quoique étroit, était celui qui conduisait au Roussillon; la -fraîcheur de ses pâturages, la richesse de sa culture, contrastaient -étonnamment avec la grandeur des masses dont il était environné. Entre -les chaînes prolongées, on découvrait le bas Roussillon, et -l'éloignement excessif confondant toutes les nuances, semblait unir la -côte aux vagues blanches de la Méditerranée. Un promontoire surmonté -d'un phare indiquait seul la séparation et le rivage; les oiseaux de mer -voltigeaient autour. Plus loin, pourtant, on discernait quelques voiles -blanches; le soleil en augmentait l'éclat, et leur distance du phare en -faisait juger la vitesse; mais il y en avait de si éloignées, qu'elles -servaient seulement à séparer le ciel de la mer. - -De l'autre côté de la vallée, précisément en face des voyageurs, était -un passage dans les rochers, qui conduisait à la Gascogne. Ici, nul -vestige de culture; les rocs de granit s'élevaient spontanément de leurs -bases et perçaient les cieux de leurs pointes stériles: ici, ni forêts, -ni chasseurs, ni cabanes; quelquefois pourtant, un mélèse gigantesque -jetait son ombre immense sur un précipice sans fond, et quelquefois une -croix sur un rocher apprenait au voyageur l'affreux destin de quelque -imprudent. Le lieu semblait destiné à devenir un refuge de bandits; -Emilie à tout moment s'attendait à les voir débusquer; bientôt après, un -objet non moins terrible la frappa. Un gibet, placé à l'entrée du -passage et précisément au-dessus d'une des croix, expliquait assez -clairement quelque événement vraiment tragique. Elle évita d'en parler à -Saint-Aubert, mais cette vue la rendit inquiète; elle eût voulu presser -le repas pour arriver avec certitude avant le coucher du soleil. Mais -Saint-Aubert avait besoin de rafraîchissements, et, s'asseyant sur le -gazon, les voyageurs entamèrent la corbeille. - -Saint-Aubert fut ranimé par le repos et par l'air serein de cette -esplanade. Valancourt était tellement ravi, tellement porté à la -conversation, qu'il semblait avoir oublié tout le chemin qu'il restait à -faire. Le repas fini, ils firent un long adieu à ce site merveilleux et -recommencèrent à grimper. Saint-Aubert retrouva la voiture avec joie. -Emilie y monta avec lui; mais voulant connaître avec plus de détails la -délicieuse contrée dans laquelle ils allaient descendre, Valancourt -découpla ses chiens et les suivit à pied; il s'égarait parfois sur des -éminences qui lui promettaient un beau point de vue; le pas des mules -lui permettait ces distractions. Si quelque endroit déployait une rare -magnificence, il revenait à la voiture, et Saint-Aubert, trop fatigué -pour en aller jouir lui-même, y envoyait Emilie et restait à l'attendre. - -Il était tard quand ils descendirent les belles hauteurs qui bordent le -Roussillon. Cette charmante province est enclavée dans leurs barrières -majestueuses et n'est ouverte que du côté de la mer. L'aspect de la -culture embellissait au fond le paysage, et la plaine se colorait des -plus riches nuances, et telles que le luxe du climat et l'industrie des -habitants pouvaient partout les faire éclore. Des bosquets d'orangers et -de citronniers parfumaient l'air; leurs fruits déjà mûrs se balançaient -dans le feuillage, et des coteaux en pente douce étalaient les plus -beaux raisins. Plus loin, des bois, des pâturages, des villes, des -hameaux, la mer, dont la surface brillante laissait flotter des voiles -éparses, un couchant étincelant de pourpre; ce passage, au milieu des -montagnes qui le bordaient, formait la parfaite union de l'aimable et du -sublime: c'était la beauté dormant au sein de l'horreur. - -Les voyageurs arrivés dans la plaine, avancèrent entre les haies de -myrtes et de grenadiers en fleurs jusqu'à la petite ville d'Arles, où -ils voulaient rester la nuit. Ils trouvèrent un asile simple, mais -propre; ils eussent passé une soirée charmante, après les travaux et les -jouissances du jour, si la séparation qui s'approchait n'eût répandu un -nuage sur leurs coeurs. Saint-Aubert voulait partir le lendemain, -côtoyer la Méditerranée, et arriver jusqu'en Languedoc. Valancourt, trop -tôt guéri, désormais sans prétexte pour suivre ses nouveaux amis, devait -s'en séparer en ce lieu même. Saint-Aubert qui l'aimait, lui proposa -d'aller plus loin; mais il ne renouvela pas l'invitation, et Valancourt -eut le courage de n'y pas céder, pour montrer qu'il en était digne. Ils -devaient donc se quitter le lendemain: Saint-Aubert partant pour le -Languedoc, et Valancourt reprenant, pour se rendre chez lui, la route -des montagnes. Toute la soirée il fut muet, et plongé dans la rêverie: -Saint-Aubert fut avec lui affectueux, mais pourtant grave; Emilie fut -sérieuse, quoiqu'elle s'efforçât de paraître gaie; et après une des plus -mélancoliques soirées qu'ils eussent jamais passée ensemble, ils se -quittèrent pour la nuit. - - - - -CHAPITRE VI. - - -Le lendemain matin, Valancourt déjeuna avec Saint-Aubert et Emilie, mais -aucun d'eux ne paraissait avoir dormi. Saint-Aubert portait l'empreinte -de l'accablement et de la langueur; Emilie trouvait sa santé plus -mauvaise, et ses inquiétudes s'augmentaient à chaque instant; elle -observait tous ses regards avec une timide affection, et leur expression -se retrouvait bientôt fidèlement répétée dans les siens. - -Au commencement de leur liaison, Valancourt avait indiqué son nom et sa -famille: Saint-Aubert connaissait l'un et l'autre; les biens de sa -maison, qu'un frère aîné de Valancourt possédait alors, n'étaient qu'à -vingt milles de la vallée, et Saint-Aubert avait rencontré ce frère dans -quelques maisons de son voisinage. Ce préliminaire avait facilité son -admission; son maintien, ses manières, son extérieur lui avaient gagné -l'estime de Saint-Aubert, qui volontiers s'en fiait à son coup d'oeil; -mais il respectait les convenances, et toutes les qualités qu'il -reconnaissait en lui n'eussent pas paru des motifs suffisants pour -l'approcher autant de sa fille. - -Le déjeuner fut presque aussi silencieux qu'avait été le souper de la -veille; mais leur rêverie fut interrompue par le bruit de la voiture qui -devait emmener Saint-Aubert et Emilie: Valancourt se leva de sa chaise -et courut à la fenêtre, il reconnut la voiture, et revint à son siége -sans parler. Le moment de la séparation était venu: Saint-Aubert dit à -Valancourt qu'il espérait le voir à la vallée, et qu'il n'y passerait -sûrement pas sans les honorer d'une visite. Valancourt le remercia -vivement, et l'assura qu'il n'y manquerait jamais. En disant ces mots, -il regardait timidement Emilie, et elle s'efforçait de sourire au milieu -de sa profonde tristesse. Ils passèrent quelques minutes dans un -entretien fort animé; Saint-Aubert prit le chemin du carrosse, Emilie et -Valancourt suivirent en silence. Valancourt restait à la portière après -qu'ils furent montés; aucun ne semblait avoir assez de courage pour dire -adieu. A la fin Saint-Aubert prononça le triste mot; Emilie le rendit à -Valancourt, qui le répéta avec un sourire forcé, et la voiture se mit en -marche. - -Les voyageurs restèrent quelque temps sans rien dire. Saint-Aubert -rompit le silence, en s'écriant. C'est un intéressant jeune homme. Il y -a bien des années qu'une connaissance si courte ne m'a si tendrement -attaché. Il me rappelle les jours de ma jeunesse, ce temps où tout me -semblait admirable et nouveau. Saint-Aubert soupira et retomba dans la -rêverie. Emilie se pencha à la portière, et revit Valancourt immobile à -la porte et les suivant des yeux; il l'aperçut et salua de la main: elle -rendit cet adieu, et le tournant de la route ne lui permit plus de le -voir. - -Je me souviens de ce que j'étais à cet âge, reprit Saint-Aubert: je -pensais et sentais précisément comme lui; le monde alors s'ouvrait -devant moi, et maintenant il se ferme. - ---O cher papa! ne vous livrez pas à des pensées si sombres, dit Emilie -d'une voix tremblante: vous avez, je l'espère, bien des années à vivre, -pour votre bonheur et pour le mien. - ---Ah! mon Emilie, s'écria Saint-Aubert; pour le tien! oui, j'espère bien -qu'il en est ainsi. Il essuya une larme qui coulait le long de ses -joues, et souriant de son attendrissement, il ajouta d'une voix tendre: -Il y a quelque chose dans l'ardeur et l'ingénuité de ce jeune homme, qui -doit surtout enchanter un vieillard, dont le poison du monde n'a point -altéré les sentiments; oui, je découvre en lui je ne sais quoi -d'insinuant, de vivifiant, comme la vue du printemps lorsque l'on est -malade. L'esprit du malade prend quelque chose du renouvellement de la -sève, et les yeux se raniment aux rayons du midi: Valancourt est pour -moi cet heureux printemps. - -Emilie, qui pressait tendrement la main de son père, n'avait jamais -entendu de sa bouche un éloge qui l'eût autant ravie, pas même quand -elle en avait été l'objet. - -Ils voyageaient au milieu des vignobles, des bois et des prairies, -enchantés à chaque pas de ce charmant paysage que bornaient les Pyrénées -et l'immensité de l'Océan. Bientôt après midi ils atteignirent -Collioure, situé sur la Méditerranée. Ils y dînèrent, et laissèrent -passer la grande chaleur: ils reprirent les rivages enchanteurs qui -s'étendent jusqu'au Languedoc. Emilie considérait avec enthousiasme le -vaste empire des flots, dont les lumières et les ombres variaient si -singulièrement la surface, et dont les bords, ornés de bois, portaient -déjà les premières livrées de l'automne. - -Saint-Aubert était impatient de se trouver à Perpignan, où il attendait -des lettres de M. Quesnel; et c'était l'attente de ces lettres qui lui -avait fait quitter Collioure, malgré le besoin qu'il avait d'un peu de -repos. Après quelques lieues de chemin, il s'endormit; et Emilie, qui -avait mis deux ou trois livres dans la voiture en quittant la vallée, -eut le loisir d'en faire usage. Elle chercha celui dans lequel -Valancourt avait lu la veille; elle désirait de repasser les pages sur -lesquelles les yeux d'un ami si cher s'étaient fixés tout nouvellement. -Elle voulait appuyer sur les passages qu'il admirait, les prononcer -comme il le faisait, et le ramener, pour ainsi dire, en sa présence. En -cherchant ce livre, qu'elle ne pouvait trouver, elle aperçut à la place -un volume de Pétrarque, qui avait appartenu à Valancourt, dont le nom -était écrit dessus. Souvent il lui en lisait des passages, et toujours -avec cette expression pathétique qui caractérisait les sentiments de -l'auteur. - -Ils arrivèrent à Perpignan bientôt après le soleil couché. Saint-Aubert -trouva les lettres qu'il attendait de M. Quesnel. Il en parut si -douloureusement affecté, qu'Emilie, effrayée, le conjura, autant que sa -délicatesse le lui permît, de lui en expliquer le contenu. Il ne -répondit que par ses larmes, et bientôt parla d'autre chose. Emilie -s'interdit de le presser davantage; mais l'état de son père l'occupait -fortement, et de la nuit elle ne put dormir. - -Le lendemain ils continuèrent de suivre la côte, à l'effet de gagner -Leucate, sur la Méditerranée, et situé sur la frontière du Roussillon et -du Languedoc. En chemin, Emilie renouvela les sollicitations de la -veille, et parut tellement troublée du silence et du désespoir de -Saint-Aubert, qu'enfin il bannit la réserve. Je ne voulais pas, ma chère -Emilie, lui dit-il, répandre un nuage sur vos plaisirs, et j'aurais -désiré, du moins pendant le voyage, vous cacher quelques circonstances -dont il eût bien fallu vous informer un jour; votre affliction m'en -empêche, et vous souffrez peut-être autant de votre inquiétude que vous -souffrirez de la vérité. La visite de M. Quesnel fut pour moi une époque -fatale. Il me dit alors une partie des nouvelles que sa lettre vient de -me confirmer. Vous m'avez entendu parler d'un M. Motteville, de Paris; -mais vous ignoriez que la principale partie de ce que je possède était -déposée dans ses mains; j'avais en lui une entière confiance, et je ne -veux pas le croire encore indigne de mon estime. Plusieurs événements -ont concouru à sa ruine, et je suis ruiné avec lui. - -Saint-Aubert s'arrêta pour modérer son émotion. - -Les lettres que j'ai reçues de M. Quesnel, reprit-il en s'excitant à la -fermeté, ces lettres en contenaient d'autres de M. Motteville lui-même, -et toutes mes craintes sont confirmées. - ---Faudra-t-il quitter la vallée? dit Emilie après un long silence.--Cela -est encore incertain, dit Saint-Aubert, et dépendra du traitement que -Motteville pourra faire à ses créanciers. Mon patrimoine, vous le savez, -n'était pas bien considérable, et maintenant ce n'est presque plus rien. -C'est pour vous, Emilie, c'est pour vous, mon enfant, que j'en suis -affligé. A ces mots la voix lui manqua. Emilie toute en pleurs lui -sourit tendrement; et s'efforçant de maîtriser son agitation: Mon bon -père, lui dit-elle, ne vous affligez pas, ni pour moi, ni pour vous... -Nous pouvons encore être heureux; si la vallée nous reste, nous serons -encore heureux; nous ne garderons qu'une servante, et vous ne vous -apercevrez pas du changement de votre fortune. Consolez-vous, mon cher -papa, nous n'éprouverons aucune privation, puisque nous n'avons jamais -goûté toutes les vaines superfluités du luxe, et la pauvreté ne saurait -nous enlever nos plus douces jouissances; elle ne peut ni diminuer notre -tendresse, ni nous abaisser à nos yeux, ou à ceux dont nous estimons le -suffrage. - -Saint-Aubert se cacha le visage de son mouchoir; il ne pouvait parler; -mais Emilie continua de retracer à son père les vérités qu'il avait su -lui inculquer lui-même. - -La pauvreté, lui disait-elle, ne pourra nous priver d'aucune des -jouissances de l'âme; vous pourrez toujours être un exemple de courage -et de bonté, et moi la consolation d'un père chéri. - -Saint-Aubert ne pouvait répondre; il serra Emilie contre son coeur: -leurs larmes se confondirent, mais ce n'étaient plus des larmes de -tristesse. Après ce langage du sentiment, tout autre aurait été trop -faible, et tous deux gardèrent le silence. Saint-Aubert alors causa -comme de coutume, et si son esprit n'avait pas sa tranquillité -ordinaire, du moins il en avait repris l'apparence. - -Ils atteignirent Leucate d'assez bonne heure; mais Saint-Aubert était -très-fatigué: il voulut y passer la nuit. Le soir, il se promena avec sa -fille pour visiter les environs. On découvrait le lac de Leucate, la -Méditerranée, une partie du Roussillon, que bordaient les Pyrénées, et -une partie assez considérable du Languedoc et de ses richesses. Les -raisins, déjà mûrs, rougissaient les coteaux, et les vendanges se -commençaient. Saint-Aubert et Emilie voyaient les groupes joyeux, -entendaient les chansons que leur apportait le zéphyr, et goûtaient par -avance tous les plaisirs que promettait leur route. Saint-Aubert -néanmoins ne voulut pas quitter la mer; il était bien souvent tenté de -s'en retourner chez lui; mais le plaisir qu'Emilie prenait à ce voyage -balançait toujours ce désir: il voulait d'ailleurs essayer si l'air de -la mer ne la soulagerait pas un peu. - -Le jour suivant, ils se remirent donc en route. Les Pyrénées, quoiqu'au -fond du tableau, en faisaient ressortir l'effet; à droite, ils avaient -la mer: à gauche, d'immenses plaines qui se confondaient avec l'horizon. -Saint-Aubert en jouissait, il causait avec Emilie; mais sa gaieté était -plus feinte que naturelle, et des nuages de tristesse voilaient souvent -ses regards; un sourire d'Emilie suffisait pour les dissiper: mais -elle-même avait le coeur flétri, et voyait bien que les chagrins de son -père minaient tous les jours sa santé. - -Ils n'arrivèrent que tard à une petite ville du haut Languedoc; ils -avaient le projet d'y coucher, la chose devint impossible; la vendange -remplissait toutes les places, il fallut gagner un village plus loin: la -lassitude et la souffrance de Saint-Aubert demandaient un prompt repos, -et la soirée était fort avancée: mais la nécessité n'admet point de -composition, et Michel continua son chemin. - -Les riches plaines du Languedoc, au fort des vendanges, retentissaient -des saillies et de la bruyante gaieté française. Saint-Aubert n'en -pouvait plus jouir; son état contrastait trop tristement avec la -pétulance, la jeunesse et les plaisirs qui l'entouraient. Quand ses yeux -languissants se tournaient sur cette scène, il songeait que bientôt ils -ne s'ouvriraient plus. Ces montagnes éloignées et sublimes, se disait-il -en regardant les Pyrénées et le couchant, ces belles plaines, cette -voûte bleue, la douce lumière du jour, seront pour jamais interdites à -mes regards; bientôt la chanson du paysan, la voix consolante de -l'homme, ne parviendront plus à mon oreille. - -Les yeux d'Emilie semblaient lire tout ce qui se passait dans l'esprit -de son père: elle les attachait sur son visage avec l'expression d'une -tendre pitié. Oubliant alors les sujets d'un vain regret, il ne vit plus -qu'elle, et l'horrible idée de laisser sa fille sans protecteur, changea -sa peine en un véritable tourment; il soupira profondément, et garda le -silence. Emilie comprit ce soupir; elle lui serra les mains avec -tendresse, et se retourna vers la portière pour dissimuler ses larmes. -Le soleil alors lançait un dernier rayon sur la Méditerranée, dont les -vagues paraissaient toutes d'or; peu à peu les ombres du crépuscule -s'étendirent; une bande décolorée parut seule à l'occident, et marqua le -point où le soleil s'était perdu dans les vapeurs d'un soir d'automne. -Un vent frais s'élevait du rivage. Emilie baissa la glace; mais la -fraîcheur, si agréable dans l'état de santé, n'était pas nécessaire pour -un malade, et Saint-Aubert la pria de la relever. Son indisposition -croissant, il était alors plus occupé que jamais de finir la marche du -jour; il arrêta Michel pour savoir à quelle distance ils étaient du -premier village. A quatre lieues, dit le muletier. Je ne pourrai pas les -faire, dit Saint-Aubert; cherchez, tout en allant, s'il n'y a pas une -maison sur la route où l'on puisse nous recevoir cette nuit. Il se -rejeta dans sa voiture; Michel fit claquer son fouet, et prit le galop -jusqu'à ce que Saint-Aubert, presque sans connaissance, lui fît signe -d'arrêter. Emilie regardait à la portière; elle vit enfin un paysan à -quelque distance de leur chemin: on l'attendit, et on lui demanda s'il y -avait dans le voisinage un asile pour des voyageurs. Il répondit qu'il -n'en connaissait pas. Il y a un château parmi les bois, ajouta-t-il; -mais je crois qu'on n'y reçoit personne, et je ne puis vous en montrer -le chemin, parce que je suis moi-même presque étranger. Saint-Aubert -allait renouveler ses questions sur le château; mais l'homme le quitta -brusquement. Après un moment de réflexion, Saint-Aubert ordonna à Michel -de gagner tout doucement les bois. A chaque moment le crépuscule -devenait plus obscur, et la difficulté de se conduire augmentait. Un -autre paysan passa. Quel est le chemin du château dans les bois? cria -Michel. - ---Le château dans les bois! s'écria le paysan. Voulez-vous parler de ces -tourelles? - ---Je ne sais pas si ce sont des tourelles, dit Michel; je parle de ce -bâtiment blanc que nous découvrons de loin au milieu de tous ces arbres. - ---Oui, ce sont des tourelles. Mais, quoi! est-ce que vous avez envie d'y -aller? répondit l'homme avec surprise. - -Saint-Aubert, entendant cette singulière question, frappé surtout du ton -dont on la faisait, s'avança hors du carrosse et lui dit: Nous sommes -des voyageurs, nous cherchons une maison pour y passer la nuit: en -connaissez-vous ici près? - ---Non, monsieur, répondit l'homme, à moins que vous ne vouliez tenter -fortune dans ces bois; mais je ne voudrais pas vous le conseiller. - ---A qui appartient ce château? - ---Je le sais à peine, monsieur. - ---Il est donc inhabité? - ---Non, il n'est pas inhabité: le régisseur et la femme de charge y sont, -à ce que je crois. - -En apprenant ceci, Saint-Aubert se détermina à risquer un refus en se -présentant au château. Il pria le paysan de guider Michel, et lui promit -de payer sa peine. L'homme réfléchit un instant, et dit qu'il avait -d'autres affaires, mais qu'on ne pouvait se tromper en suivant l'avenue -qu'il montra. Saint-Aubert allait répondre quand le paysan, lui -souhaitant une bonne nuit, le quitta sans rien ajouter. - -La voiture tourna vers l'avenue, qui était fermée d'une barrière. Michel -mit pied à terre et l'ouvrit. Ils pénétrèrent alors entre d'antiques -châtaigniers et de vieux chênes, dont les branches entrelacées formaient -une voûte fort élevée: il y avait quelque chose de désert et de sauvage -dans l'aspect de cette avenue, et le silence en était si imposant, -qu'Emilie devint toute tremblante. Elle se rappelait le ton qu'avait le -paysan en parlant de ce château; elle donnait à ses paroles une -interprétation plus mystérieuse qu'elle ne l'avait d'abord fait: elle -essaya néanmoins de calmer ses craintes; elle pensa qu'une imagination -troublée l'en avait rendue susceptible, et que l'état de son père et sa -propre situation devaient sans doute y contribuer. - -Ils avançaient lentement; l'obscurité était presque complète; le terrain -inégal et les racines des arbres qui l'embarrassaient à tout moment -obligeaient à beaucoup de précaution. Soudain Michel arrêta la voiture; -Saint-Aubert regarda pour en savoir la cause. Il vit à quelque distance -une figure qui traversait l'avenue; il faisait trop noir pour en -distinguer davantage, et Saint-Aubert ordonna d'avancer. - ---Ceci me paraît un étrange lieu, reprit Michel; je ne vois point de -maisons, et nous ferions mieux de retourner. - ---Allez un peu plus loin, dit Saint-Aubert; et si nous ne voyons pas de -bâtiments, nous reprendrons le grand chemin. - -Michel avança, mais avec répugnance, et l'excessive lenteur de sa marche -ramena Saint-Aubert à la portière. Il vit encore la même figure. Cette -fois il tressaillit. Probablement l'obscurité le rendait plus prompt à -s'alarmer qu'il ne l'était pour l'ordinaire; mais quoi que ce pût être, -il arrêta Michel, et lui dit d'appeler l'individu qui traversait ainsi -l'avenue. - ---Avec votre permission, dit Michel, ce peut bien être un voleur.--Je ne -le permets sûrement pas, reprit Saint-Aubert, qui ne put s'empêcher de -sourire à cette phrase: Allons, retournons à la route, car je ne vois -aucune apparence de trouver ici ce que nous cherchons. - -Michel tourna avec vivacité, et repassa lestement l'avenue: une voix -alors partit des arbres à gauche; ce n'était point un commandement, ce -n'était point un cri de douleur, mais un son creux et prolongé qui -paraissait à peine humain. Michel pressa ses mules sans penser à -l'obscurité, ni aux souches, aux trous, ni même à la voiture; il ne -s'arrêta pas qu'il ne fût sorti de l'avenue, et, parvenu sur la -grand'route enfin, il modéra son pas. - ---Je suis bien mal, dit Saint-Aubert en prenant la main de sa -fille.--Vous êtes plus mal, dit Emilie effrayé de sa manière, vous êtes -plus mal, et nous sommes sans secours! Bon Dieu! que ferons-nous? Il -appuya sa tête sur son épaule; elle le soutint entre ses bras, et fit -encore arrêter Michel. A peine le bruit des roues avait-il cessé, qu'une -musique se fit entendre dans le lointain. Ce fut pour Emilie la voix de -l'espérance. Oh! nous sommes près d'une habitation, dit-elle, nous -pourrons avoir du secours. - -Elle écouta attentivement. Les sons étaient éloignés, et semblaient -venir du fond d'un bois dont une partie bordait la route. Elle regarda -du côté où ils partaient, et vit, au clair de la lune, quelque chose qui -lui paraissait comme un château: il était pourtant difficile d'y -arriver. Saint-Aubert était trop mal pour supporter le moindre -mouvement; Michel ne pouvait pas quitter ses mules; Emilie, qui -soutenait encore son père, craignait de l'abandonner, et craignait aussi -de s'aventurer seule à une telle distance, sans savoir où et à qui -s'adresser: il fallait pourtant prendre un parti, et sans délai. -Saint-Aubert dit donc à Michel d'avancer le plus doucement possible. Au -bout d'un moment, il s'évanouit; la voiture s'arrêta, il était sans -nulle connaissance. O mon père, mon cher père! criait Emilie désespérée. -Et, le croyant près de mourir: Parlez, dites-moi un mot, que j'entende -le son de votre voix. Il ne répondit rien. Epouvantée, elle dit à Michel -de puiser au ruisseau voisin: elle reçut l'eau dans le chapeau de -l'homme, et d'une main tremblante en jeta au visage de son père. Les -rayons de la lune, qui alors donnaient sur lui, montraient l'impression -de la mort: tous les mouvements de crainte personnelle cédèrent en ce -moment à une crainte dominante; et, confiant Saint-Aubert à Michel, qui -ne voulait pas quitter ses mules, elle sauta à bas de la voiture pour -chercher le château qu'elle avait vu dans l'éloignement, et la musique -qui dirigeait ses pas la fit entrer dans un sentier qui conduisait au -bois? Son esprit, uniquement rempli de son père et de sa propre -inquiétude, avait d'abord perdu toute espèce de frayeur; mais le couvert -sous lequel elle se trouvait interceptait tous les rayons de la lune: -l'horreur de ce lieu lui rappela son danger; la musique avait cessé: il -ne lui restait d'autre guide que le hasard. Elle s'arrêta pour un moment -dans un effroi inexprimable; mais l'image de son père l'emportant sur -tout le reste, elle se remit à marcher. Le sentier entrait dans un bois; -elle ne voyait aucune maison, aucune créature, et n'entendait aucune -espèce de bruit; elle marchait toujours sans savoir où, évitait le -fourré du bois, tenait les bords tant qu'elle pouvait; elle vit enfin -une espèce d'avenue mal rangée, qui donnait sur un point éclairé par la -lune: l'état de cette avenue lui rappela le château des tourelles, et -elle ne douta pas qu'elle ne dût y conduire. Elle hésitait à la suivre -quand un bruit de voix et d'éclats de rire frappa soudain son oreille; -ce n'était pas le rire de la gaieté, mais celui de la grosse joie, et -son embarras redoubla. Tandis qu'elle écoutait, une voix, à grande -distance, partit du chemin qu'elle avait quitté; imaginant que c'était -celle de Michel, son premier mouvement fut de revenir: une seconde -pensée l'en détourna. La dernière extrémité seule avait pu déterminer -Michel à quitter ses mules; elle crut son père mourant, elle courut avec -plus de vitesse, dans la faible espérance que les convives du bois -voudraient bien lui donner quelque secours. Son coeur battait dans sa -terrible incertitude; et plus elle approchait, plus le froissement des -feuilles sèches la faisait trembler à chaque pas. Le bruit la conduisit -à un endroit découvert qu'éclairait la lune; elle s'arrêta, et aperçut -entre les arbres un banc de gazon formé en cercle, et occupé par un -groupe de plusieurs personnes. En s'approchant, elle jugea aux costumes -que ce devaient être des paysans, et tout le long du bois elle distingua -plusieurs chaumières éparses. Tandis qu'elle regardait et s'efforçait de -vaincre l'appréhension qui la rendait comme immobile, quelques jeunes -paysannes sortirent d'une des cabanes, la musique reprit, et la danse -recommença; c'était la fête de la vendange, et la même musique qu'elle -avait entendue dans l'air. Son coeur trop déchiré ne pouvait sentir le -contraste que tous ces plaisirs formaient avec sa propre situation; elle -s'empressa de joindre un groupe de vieillards assis auprès de la -chaumière, exposa sa position et implora leur assistance. Plusieurs se -levèrent avec vivacité, offrirent tous leurs services, et suivirent -Emilie, qui semblait avoir des ailes en retournant vers le grand chemin. - -Quand elle atteignit la voiture, elle trouva Saint-Aubert ranimé. En -recouvrant ses sens, il avait appris de Michel que sa fille était -partie; son inquiétude pour elle avait surpassé le sentiment de ses -besoins: il avait envoyé Michel à sa suite. Il était néanmoins encore -dans la langueur, et se trouvant incapable d'aller plus loin, il -renouvela ses questions sur une auberge ou sur le château dans les bois. -Le château ne peut vous recevoir, dit un paysan vénérable qui avait -suivi Emilie, à peine est-il habité; mais si vous voulez me faire -l'honneur d'accepter ma chaumière, je vous donnerai mon meilleur lit. - -La voiture chemina lentement; Michel suivit les paysans par le sentier -qu'Emilie avait pris, et ils arrivèrent au hameau. La courtoisie de son -hôte, la certitude d'un prompt repos, rendirent la force à Saint-Aubert: -il vit avec une douce complaisance ce joli tableau: les bois, rendus -plus sombres par l'opposition, entouraient la place éclairée; mais, -s'ouvrant par intervalles, une clarté blanche en faisait ressortir une -chaumière, ou se reflétait dans un ruisseau. Il écouta sans peine les -refrains joyeux de la guitare et du tambourin; mais il ne put voir sans -émotion la danse des paysans. - -La danse cessa à l'approche de la voiture; c'était un phénomène dans ces -bois isolés, et toute la troupe l'entoura avec une vive curiosité. La -voiture s'arrêta enfin près d'une maisonnette fort propre, qui était -celle du vénérable conducteur; il aida Saint-Aubert à descendre, et le -conduisit avec Emilie dans une petite salle basse qui n'était éclairée -que par la lune. Saint-Aubert, heureux de trouver le repos, se plaça -dans une espèce de fauteuil. L'air frais et balsamique, chargé des plus -doux parfums, pénétrait dans l'appartement à travers les fenêtres -ouvertes, et ranimait ses facultés éteintes. Son hôte, qu'on nommait -Voisin, quitte la chambre et revient bientôt avec des fruits, de la -crème, et tout le luxe champêtre que pouvait fournir sa retraite. Il -servit tout avec le sourire de la bienveillance, et se plaça derrière le -siége de Saint-Aubert. Saint-Aubert insista pour qu'il prît place à -table. Quand le fruit eut apaisé sa fièvre et calmé sa soif brûlante, il -se sentit un peu mieux, et se mit à causer. L'hôte lui communiqua toutes -les particularités relatives à lui et à sa famille. Ce tableau d'une -union domestique, tracé avec le sentiment du coeur, ne pouvait pas -manquer d'exciter l'intérêt. Emilie, assise près de son père, et tenant -sa main dans les siennes, écoutait attentivement le vieillard. Son coeur -était plein d'amertume, et ses pleurs coulaient, à l'idée que bientôt -sans doute elle ne posséderait plus le bien précieux dont elle jouissait -encore. La lueur douce d'un clair de lune d'automne, la musique éloignée -qui alors jouait une romance, secondaient sa mélancolie. Le vieillard -parlait de sa famille, et Saint-Aubert ne disait rien. Je n'ai plus -qu'une fille, dit Voisin; mais elle est heureusement mariée, et me tient -lieu de tout. Quand je perdis ma femme, ajouta-t-il en soupirant, -j'allai me réunir avec Agnès et sa famille. Elle a plusieurs enfants que -vous voyez danser là-bas, gais et dispos comme des pinsons. Puissent-ils -être toujours ainsi! J'espère mourir au milieu d'eux, monsieur; je suis -vieux maintenant, je n'ai pas bien longtemps à vivre; mais il y a de la -consolation à mourir parmi ses enfants. - ---Mon bon ami, dit Saint-Aubert d'une voix tremblante, vous vivrez, je -l'espère, longtemps au milieu d'eux. - ---Ah! monsieur, à mon âge je ne dois pas m'attendre à cela. Le vieillard -fit une pause. C'est à peine si je le désire, reprit-il ensuite. J'ai -confiance que si je meurs, j'irai tout droit au ciel; ma pauvre femme y -est avant moi. Le soir, au clair de la lune, je crois la voir errer près -de ces bois qu'elle aimait tant. Croyez-vous, monsieur, que nous -puissions visiter la terre, quand nous aurons quitté nos corps? - ---N'en doutez pas, lui répliqua Saint-Aubert; les séparations seraient -trop douloureuses, si nous les croyions éternelles. Oui, ma chère -Emilie, nous nous retrouverons un jour. Il leva les yeux au ciel, et les -rayons de la lune, qui tombaient sur lui, montrèrent toute la paix et la -résignation de son âme, malgré l'expression de la tristesse. - -Voisin sentit qu'il avait trop prolongé le sujet; il coupa court, en -disant: Nous sommes dans l'obscurité, il nous faudrait une lumière. - ---Non, lui dit Saint-Aubert, j'aime cette clarté; remettez-vous, mon -cher ami. Emilie, mon amour, je me trouve mieux à présent que je n'ai -été de tout le jour. Cet air me rafraîchit, je goûte ce repos, je me -plais à cette musique qu'on entend dans l'éloignement. Laissez-moi vous -voir sourire! Qui touche si bien cette guitare? dit-il ensuite; sont-ce -deux instruments, ou bien est-ce un écho? - ---C'est un écho, monsieur, du moins je l'imagine. J'ai souvent entendu -cet instrument la nuit, quand tout était calme; mais personne ne connaît -celui qui le touche. Quelquefois une voix l'accompagne, mais une voix si -douce et si triste, qu'on pourrait croire qu'il revient dans les -bois.--Il y revient sans doute, dit Saint-Aubert en souriant, mais ce -sont des vivants.--Quelquefois, à minuit, quand je ne pouvais dormir, -dit Voisin qui ne remarqua pas l'observation, quelquefois je l'ai -entendue presque sous ma fenêtre, et jamais je n'entendis musique -semblable. Elle me faisait penser à ma pauvre femme, et je pleurais. -J'ai quelquefois ouvert ma fenêtre, pour voir si j'apercevrais -quelqu'un; mais au même instant l'harmonie cessait, et l'on ne voyait -personne. J'écoutais, j'écoutais avec tant de recueillement, que le -bruit d'une feuille ou le moindre vent finissait par me faire frémir. On -disait que cette musique était une annonce de mort; mais il y a bien des -années que je l'entends, j'ai toujours survécu à ce triste présage. - -Emilie sourit à une superstition si ridicule; et pourtant, dans l'état -où était son esprit, elle ne put tout à fait résister à son impression -contagieuse. - ---C'est fort bien, mon cher ami, dit Saint-Aubert; mais personne -n'a-t-il jamais eu le courage de suivre le son? si on l'eût fait, le -musicien eût été connu.--Oui, monsieur, on l'a tenté, on a suivi jusque -dans les bois, mais la musique se retirait et semblait toujours dans le -même éloignement; nos gens ont eu peur, et n'ont pas voulu aller plus -loin. Il est rare qu'on l'entende d'aussi bonne heure qu'aujourd'hui, -c'est ordinairement vers minuit, quand cette brillante planète, qui est -maintenant au-dessus de ces tourelles, descend au-dessous des bois à -gauche. - ---Quelles tourelles? demanda vivement Saint-Aubert, je n'en vois point. - ---Pardonnez-moi, monsieur, vous en voyez une, la lune donne dessus; vous -voyez l'avenue, et le château est caché presque entièrement dans les -arbres. - ---Oui, mon papa, dit Emilie en regardant; ne voyez-vous pas quelque -chose qui brille au-dessus du bois? C'est une girouette, je pense, sur -laquelle se portent les rayons. - ---Oui, je vois ce que vous voulez dire. A qui est ce château? - ---Le marquis de Villeroi en était possesseur, dit Voisin avec un air -important. - ---Ah! dit Saint-Aubert fort agité, sommes-nous donc si près de Blangy? - ---C'était la demeure favorite du marquis, reprit Voisin; mais il l'avait -en aversion, et n'y est pas revenu depuis bien des années: on nous a dit -qu'il était mort depuis peu, et que cette terre était passée en d'autres -mains.--Saint-Aubert, qui était tombé dans la rêverie, en sortit à ces -derniers mots: Mort! s'écria-t-il, grand Dieu! et quand est-il mort? - ---On nous a dit qu'il y avait environ quatre semaines, répliqua Voisin: -connaissez-vous le marquis, monsieur? - ---Cela est bien extraordinaire, dit Saint-Aubert sans s'arrêter à la -question.--Pourquoi cela est-il si extraordinaire? dit Emilie avec une -curiosité timide.--Il ne répondit pas, et retomba dans sa méditation; -quelques moments après il parut en sortir, et demanda quel était son -héritier.--J'ai oublié son nom, dit Voisin; mais je sais que ce seigneur -habite Paris, et je n'entends pas dire qu'il songe à venir dans son -château. - ---Le château est-il encore fermé? - ---A peu près, monsieur; la vieille femme de charge et son mari en ont -soin; mais ils vivent dans une chaumière qui n'en est pas éloignée. - ---Le château est spacieux, dit Emilie; il doit être désert s'il n'a que -deux habitants. - ---Désert! oh oui, mademoiselle, répondit Voisin: je ne voudrais pas y -passer la nuit pour le monde entier. - ---Que dites-vous? reprit Saint-Aubert en sortant de sa rêverie; l'hôte -répéta. Saint-Aubert ne put retenir une espèce de sanglot; mais comme -s'il eût voulu prévenir les remarques, il demanda promptement à Voisin -combien de temps il avait passé dans le pays?--Presque depuis mon -enfance, répondit l'hôte. - ---Vous rappelez-vous la feue marquise? dit Saint-Aubert d'une voix -altérée. - ---Ah! monsieur, si je me la rappelle; il y en a bien d'autres que moi -qui ne l'ont pas oubliée. - ---Oui, reprit Saint-Aubert, et je suis un de ceux-là. - ---Hélas! monsieur, vous vous souvenez alors d'une belle et excellente -dame; elle méritait un meilleur sort. - -Des larmes coulèrent des yeux de Saint-Aubert: C'est assez, dit-il d'une -voix presque étouffée, c'est assez, mon ami. - -Emilie, quoique extrêmement surprise, ne se permit de manifester ses -sentiments par aucune question.--Voisin voulut s'excuser, mais -Saint-Aubert l'interrompit: L'apologie est inutile, lui dit-il, -changeons plutôt de conversation. Vous parliez de la musique que nous -venons d'entendre. - ---Oui, monsieur: mais chut, elle revient; écoutez cette voix. Ils -entendirent, en effet, une voix douce, harmonieuse et tendre, mais dont -les sons faiblement articulés ne permettaient de rien distinguer qui -ressemblât à des mots. Bientôt elle s'arrêta, et l'instrument qu'on -avait entendu fit entendre les accords les plus doux.--Saint-Aubert -observa que les tons en étaient plus pleins, plus mélodieux que ceux -d'une guitare, et encore plus mélancoliques que ceux d'un luth. Ils -continuèrent d'écouter, mais les sons ne revinrent plus. - ---Cela est étrange, dit Saint-Aubert, qui rompit enfin le -silence.--Très-étrange, dit Emilie.--Cela est vrai, dit Voisin. Et ils -restèrent en silence. - -Après une longue pause, Voisin reprit: Il y a environ dix-huit ans que, -pour la première fois, j'entendis cette musique; c'était, je m'en -souviens, par une belle nuit d'été comme celle-ci, mais il était plus -tard. Je me promenais dans les bois, j'étais seul; je me souviens aussi -que j'étais fort affecté, j'avais un de mes enfants malade, et nous -craignions beaucoup de le perdre; j'avais veillé près de son lit toute -la soirée pendant que sa mère dormait, car elle l'avait veillé toute la -nuit précédente. Je sortis pour prendre un peu l'air: la journée avait -été fort chaude; je me promenais sous ces arbres, et je rêvais; -j'entendis une musique dans l'éloignement, et je pensai que c'était -Claude qui jouait de son chalumeau; il s'en amusait fort souvent. Quand -la soirée était belle, il restait à jouer sur sa porte; mais quand je -vins à un endroit où les arbres s'ouvraient (de ma vie je ne -l'oublierai), je regardais les étoiles du nord qui alors étaient fort -élevées: j'entendis tout à coup des sons, mais des sons que je ne puis -décrire; c'était comme un concert d'anges. Je regardais attentivement, -et je croyais toujours les voir monter au ciel. Quand je revins à la -maison, je dis ce que j'avais entendu; ils se moquèrent tous de moi, et -me dirent que c'étaient des bergers qui avaient joué du flageolet: je ne -pus jamais leur persuader le contraire. Peu de soirées après, ma femme -entendit la même chose, et fut aussi surprise que je l'avais été -moi-même. Le père Denis l'effraya beaucoup; il lui dit que le ciel -envoyait cet avertissement pour annoncer la mort de son enfant, et que -cette musique venait aux maisons qui renfermaient quelques personnes -mourantes. - -Emilie, en écoutant ces paroles, se sentit frappée d'une crainte -superstitieuse tout à fait nouvelle pour elle; elle eut peine à -dissimuler son trouble à Saint-Aubert. - ---Mais l'enfant vécut, monsieur, en dépit du père Denis. - ---Le père Denis, dit Saint-Aubert qui écoutait avec attention tous les -récits du bon vieillard, nous sommes donc près d'un couvent? - ---Oui, monsieur, le couvent de Sainte-Claire n'est pas loin; il est sur -le rivage de la mer. - ---Ah! ciel, dit Saint-Aubert, comme frappé d'un souvenir subit, le -couvent de Sainte-Claire! Emilie observa qu'aux nuages de douleur -répandus sur son front se mêlait un sentiment d'horreur. Il devint -immobile; la blancheur argentine de la lune donnait alors sur son -visage; il ressemblait à ces statues de marbre qui, placées sur un -monument, semblent veiller sur les cendres froides, et s'affliger sans -espérance. - ---Mais, cher papa, dit Emilie qui voulait le distraire de ses pensées, -vous oubliez combien vous avez besoin de repos; si notre bon hôte veut -bien me le permettre, je préparerai votre lit, je sais comment vous -aimez qu'il soit fait. Saint-Aubert se recueillit, et lui souriant avec -affection, la pria de ne point augmenter sa fatigue en y ajoutant cette -peine. Voisin, dont l'attention avait été suspendue par l'intérêt que -ses récits avaient excité, s'excusa de n'avoir point encore fait venir -Agnès, et sortit pour l'aller prendre. - -Peu de moments après il revint; il ramena sa fille, jeune femme d'une -jolie figure. Emilie apprit d'elle ce qu'elle n'avait pas encore -soupçonné; c'est que pour les recevoir il fallait qu'une partie de la -famille cédât ses lits. Elle s'affligea de cette circonstance; mais -Agnès, dans sa réponse, montra la même grâce et la même hospitalité que -son père. On décida qu'une partie des enfants et Michel iraient coucher -dans le voisinage. - ---Si je suis mieux demain, ma chère, dit Saint-Aubert à Emilie, nous -partirons de bonne heure, pour pouvoir nous reposer pendant la chaleur -du jour, et nous retournerons à la maison. Dans l'état de ma santé et -celui de mes idées, je ne puis songer qu'avec peine à un plus long -voyage, et je me sens le besoin de regagner la vallée. Emilie désirait -ce retour, mais elle se troubla d'une résolution aussi soudaine. Son -père sans doute se trouvait bien plus mal qu'il n'en voulait convenir. -Saint-Aubert se retira pour prendre un peu de repos. Emilie ferma sa -petite chambre, mais elle ne put trouver le sommeil. Ses pensées la -reportèrent à la dernière conversation relative à l'état des âmes après -la mort. Ce sujet la touchait sensiblement, depuis qu'elle ne pouvait -plus se flatter de conserver longtemps son père. Elle s'appuyait toute -pensive sur une petite fenêtre ouverte. Absorbée dans ses réflexions, -elle levait les yeux au ciel; elle voyait cette voûte céleste semée -d'innombrables étoiles, habitées peut-être par des esprits dégagés de -leurs corps; ses yeux erraient dans les plaines éthérées, ses pensées -s'élevaient, comme auparavant, vers la sublimité d'un Dieu et la -contemplation de l'avenir. La danse avait cessé, les chaumières étaient -paisibles, l'air semblait à peine effleurer le sommet des bois; quelques -brebis égarées, de temps en temps le son d'une clochette éloignée, le -bruit d'une porte qui se fermait, interrompaient seuls le silence et la -nuit. A la fin même, ces sons qui lui rappelaient la terre et ses -occupations, cessèrent tout à fait; les yeux mouillés de larmes, -pénétrée d'une dévotion respectueuse, elle resta à la fenêtre jusqu'à ce -que vers minuit l'obscurité se fût étendue sur la terre, et que la -planète indiquée par Voisin eût disparu derrière le bois. Elle se -souvint alors de ce qu'il avait dit à ce sujet, et se rappela la -mystérieuse musique; elle restait à la fenêtre, espérant et craignant à -la fois de l'entendre revenir; elle était occupée de l'extrême émotion -de son père, quand on avait annoncé la mort du marquis de Villeroi et -rappelé le sort de la marquise; elle se sentait vivement intéressée à en -connaître la cause. Sa curiosité à cet égard était d'autant plus vive, -que jamais son père n'avait prononcé devant elle le nom de Villeroi: -aucune musique ne se fit entendre. Emilie s'aperçut que les heures la -ramenaient à de nouvelles fatigues; elle pensa qu'il faudrait se lever -de bonne heure, et se décida à gagner son lit. - - - - -CHAPITRE VII. - - -Emilie, appelée de bonne heure comme elle l'avait désiré, se réveilla. -Le sommeil l'avait peu rafraîchie, des songes pénibles l'avaient -obsédée, et la plus douce consolation des malheureux avait été perdue -pour elle. Elle ouvrit sa fenêtre, regarda les bois, vit le soleil -levant, respira l'air pur, et se sentit plus calme. Tout le paysage -avait cette fraîcheur qui semble apporter la santé. On n'entendait que -des sons doux, que des sons _pittoresques_, si l'on peut s'exprimer -ainsi, tels que la cloche d'un couvent lointain, le murmure des vagues, -le chant des oiseaux, le mugissement du bétail, qu'elle voyait cheminer -lentement entre les buissons et les arbres. - -Emilie entendit un mouvement dans la salle basse; elle reconnut la voix -de Michel qui parlait à ses mules, et sortait avec elles d'une cabane -voisine; elle sortit aussi, et trouva Saint-Aubert qui venait lui-même -de se lever, et que le sommeil n'avait pas mieux rétabli qu'elle. Elle -le conduisit de l'escalier dans la petite pièce où ils avaient soupé la -veille. Ils y trouvèrent un déjeuner proprement servi, et leur hôte et -sa fille qui les attendaient pour leur souhaiter le bonjour. - -Je vous envie cette chaumière, mes bons amis, dit Saint-Aubert en les -voyant; elle est si agréable, si paisible, si propre, et cet air qu'on -respire! Si quelque chose pouvait rendre la santé, ce serait bien -sûrement cet air-là. - -Voisin le salua honnêtement, et lui répondit avec la politesse -française: On peut envier cette chaumière, depuis que vous et -mademoiselle l'avez honorée de votre présence.--Saint-Aubert sourit -amicalement à ce compliment, et se mit à table. Elle était couverte de -crème, de fruits, de beurre et de fromage frais. Emilie, qui avait -soigneusement examiné son père, et qui le trouvait bien mal portant, -l'engageait vivement à remettre son départ jusqu'au soir; mais -Saint-Aubert semblait impatient d'être chez lui, et exprimait cette -impatience avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire. Il assurait -que depuis longtemps il ne s'était pas trouvé mieux, et qu'il voyagerait -avec moins de peine à la fraîcheur du matin qu'à toute autre heure de la -journée. Mais tandis qu'il causait avec son respectable hôte, et le -remerciait pour ses procédés obligeants, Emilie le vit changer et tomber -sur sa chaise avant qu'elle eût pu le soutenir. En peu de moments il se -remit de cette faiblesse soudaine; mais il était si mal, qu'il se vit -incapable de voyager; et après avoir lutté quelques instants contre la -violence de ses maux, il demanda qu'on vînt l'aider à remonter -l'escalier et à se remettre au lit. Cette prière renouvela toutes les -terreurs qu'Emilie avait éprouvées la veille: mais quoiqu'à peine elle -pût se soutenir et résister au coup dont elle était frappée, elle essaya -de dévorer sa crainte; et lui donnant son bras tremblant, elle mena -Saint-Aubert dans sa chambre. - -Dès qu'il fut au lit, il fit appeler Emilie, qui pleurait à quelques pas -de la porte; et dès qu'elle arriva, il fit signe qu'on les laissât -seuls. Alors il lui prit la main, et fixa ses yeux sur elle avec tant de -tendresse et de douleur, que son courage l'abandonna, et elle se mit à -fondre en larmes. Saint-Aubert cherchait lui-même à conserver sa -fermeté, et ne pouvait parler; il ne pouvait que lui serrer la main et -retenir ses propres larmes. A la fin, il prit la parole:--Ma chère -enfant, dit-il, en s'efforçant de sourire au travers de l'expression de -sa douleur; ma chère Emilie! Il fit une pause, il leva les yeux au ciel -comme pour prier; et alors, d'un ton plus ferme et d'un regard où la -tendresse d'un père s'unissait avec dignité à la pieuse solennité d'un -saint, ma chère enfant, dit-il, je voudrais adoucir les tristes vérités -que je suis obligé de vous dire; mais je ne sais rien déguiser. Hélas! -je voudrais vous le cacher; mais il serait trop cruel de prolonger votre -erreur. Notre séparation est prochaine; osons donc en parler, et -préparons-nous à la supporter par nos réflexions et nos prières: la voix -lui manqua. Emilie, pleurant toujours, pressa sa main contre son coeur; -oppressée par des soupirs convulsifs, elle ne pouvait pas même lever les -yeux. - -Ne perdons pas un seul moment, dit Saint-Aubert en revenant à lui; j'ai -beaucoup de choses à vous dire. J'ai à vous révéler un secret de la plus -haute importance, et une promesse à obtenir de vous; quand cela sera -fait, je serai plus tranquille. Vous avez observé, ma chère, combien je -désire d'être chez moi; vous n'en savez pas la raison; écoutez ce que je -vais vous dire. Mais attendez, il me faut cette promesse, cette promesse -faite à votre père mourant! Saint-Aubert fut interrompu. Emilie, frappée -de ses derniers mots, comme si, pour la première fois, elle eût connu le -danger où il était, leva la tête; ses larmes s'arrêtèrent, et, le -regardant un moment avec l'expression d'une affliction insoutenable, une -convulsion la saisit; elle tomba sans connaissance. Les cris de -Saint-Aubert attirèrent Voisin et sa fille; ils donnèrent tous les -secours qui dépendaient d'eux, mais ils furent longtemps sans effet. -Quand Emilie revint, Saint-Aubert était si épuisé de toute cette scène, -qu'il fut quelques minutes sans pouvoir parler. Un cordial qu'Emilie lui -donna, parvint à ranimer ses forces. Quand pour la seconde fois ils -furent seuls, il s'efforça de la calmer, et lui présenta toutes les -consolations que la circonstance pouvait admettre. Elle se jeta dans ses -bras, pleura sur sa poitrine; et sa douleur la rendait tellement -insensible à ses discours, qu'il cessa de lui en faire aucun; il ne -pouvait que s'attendrir et mêler ses larmes aux siennes. Rappelée enfin -à un sentiment de devoir, elle voulut épargner à son père un plus long -spectacle de sa douleur; elle quitta ses embrassements, sécha ses -pleurs, et dit quelques mots, comme de consolation. Ma chère Emilie, -reprit Saint-Aubert, ma chère enfant, soumettons-nous avec une humble -confiance à l'Etre qui nous a protégés et consolés dans nos dangers et -dans nos afflictions. Chaque moment de notre vie fut exposé à ses yeux; -il ne voudra pas nous abandonner, il ne nous abandonnera pas maintenant. -Je sens cette consolation dans mon coeur: je vous laisserai, mon enfant, -je vous laisserai entre ses bras; et quoique je quitte ce monde, je -serai toujours en sa présence. Oui, mon Emilie, ne pleurez pas; la mort -en elle-même n'a rien de nouveau ou de surprenant, puisque nous savons -tous que nous sommes nés pour mourir; elle n'a rien de terrible à ceux -qui se confient dans un Dieu tout-puissant. - -Après un peu de repos, il reprit la conversation. Revenons, dit-il, au -sujet qui me touche au fond du coeur. J'ai dit que j'avais une promesse -solennelle à recevoir de vous. Il faut que je la reçoive avant de vous -en expliquer la principale circonstance dont j'ai à vous entretenir. Il -en est d'autres que, pour votre repos, il est essentiel que vous -ignoriez toujours. Promettez-moi donc que vous exécuterez exactement ce -que je vais vous commander. - -Emilie, à qui cette extrême gravité en imposait, essuya les larmes -qu'elle ne pouvait s'empêcher de répandre; et regardant éloquemment -Saint-Aubert, elle se lia par serment à faire ce qu'il exigerait d'elle, -sans savoir ce que ce pouvait être. - -Il continua.--Je vous connais trop bien, mon Emilie, pour craindre -jamais que vous manquiez à vos engagements, mais surtout à un engagement -si respectable. Votre parole me met en paix, et votre fidélité est d'une -inconcevable importance pour la tranquillité de vos jours. Ecoutez à -présent ce que j'avais à vous dire. Le cabinet qui joint ma chambre à la -vallée renferme une espèce de trappe qui s'ouvre sous une feuille du -parquet. Vous la reconnaîtrez à un noeud remarquable du bois; c'est -d'ailleurs l'avant-dernière feuille du côté de la boiserie, et en face -même de la porte. A une toise environ du côté de la fenêtre, vous -apercevrez une jointure, comme si la planche avait été rapportée; c'est -par là qu'on l'ouvre. Appuyez le pied sur la ligne, la planche -s'enfoncera, et vous pourrez aisément la faire glisser sous l'autre; -au-dessous, vous verrez un espace creux. Saint-Aubert s'arrêta pour -reprendre haleine, et Emilie resta plongée dans la plus profonde -attention. Entendez-vous ces instructions, ma chère? lui dit-il. Emilie, -à peine capable de proférer un mot, l'assura qu'elle l'entendait bien. - ---Quand vous retournerez à la maison... Il poussa un profond soupir. - -Quand elle l'entendit parler de ce retour, toutes les circonstances qui -devaient l'accompagner se présentèrent à sa pensée; elle eut une -explosion de douleur, et Saint-Aubert, plus affecté encore par la -contrainte et l'effort qu'il s'était fait, ne put enfin retenir ses -larmes. Après quelques moments, il se remit. Ma chère enfant, dit-il, -consolez-vous: quand je ne serai plus, vous ne serez pas abandonnée. Je -vous laisse immédiatement sous la protection de la Providence, qui ne -m'a jamais refusé ses secours. Ne m'affligez pas par l'excès de votre -désespoir; apprenez-moi plutôt, par votre exemple, à modérer celui que -je ressens. - -Saint-Aubert, qui ne parlait qu'avec difficulté, reprit l'entretien -après une pause. Ce cabinet, ma chère... quand vous retournerez à la -maison, allez-y, et sous la planche que je vous ai décrite, vous -trouverez un paquet de papiers écrits. Faites attention maintenant. La -promesse que j'ai reçue de vous est relative à ce seul objet; vous -brûlerez ces papiers, et cela sans les lire, sans les regarder: je vous -l'ordonne absolument. - -La surprise d'Emilie surmontant un instant sa douleur, elle demanda -pourquoi cette précaution. Saint-Aubert lui répondit que s'il avait pu -le lui expliquer, la promesse qu'il avait exigée n'aurait plus été -nécessaire. Qu'il vous suffise, mon enfant, de vous en pénétrer -essentiellement; elle est d'une importance extrême. Sous cette même -planche, vous trouverez environ deux cents doublons enveloppés dans une -bourse de soie. Ce fut même pour mettre en sûreté l'argent qui se -trouvait au château, qu'on imagina ce secret. La province était alors -inondée de troupes qui prenaient avantage des circonstances et se -livraient à toutes sortes de pillages. - -Mais j'ai encore une promesse à recevoir de vous: c'est que jamais, -quelle que soit votre position, vous ne vendrez la vallée. Saint-Aubert -ajouta que, si elle se mariait, elle spécifierait dans le contrat que le -château ne serait jamais qu'à elle. Il lui parla ensuite de sa fortune -avec plus de détail qu'il n'avait encore fait. Les deux cents doublons -et le peu d'argent que vous trouverez dans ma bourse, sont tout le -comptant que j'ai à vous laisser. Je vous ai dit en quel état j'étais -avec M. Motteville à Paris. Ah! mon enfant, je vous laisse pauvre, mais -non pas dans la misère. Emilie ne pouvait répliquer à rien; à genoux -près de son lit, elle baignait de pleurs la main chérie qu'elle retenait -encore. - -Après cette conversation, l'esprit de Saint-Aubert parut beaucoup plus -calme; mais, épuisé par l'effort qu'il avait fait, il tomba dans -l'assoupissement. Emilie continua de veiller et de pleurer près de lui, -jusqu'à ce qu'un léger coup à la porte de la chambre l'obligea de se -relever. Voisin venait dire qu'un confesseur du couvent voisin était en -bas prêt à assister Saint-Aubert. Emilie ne voulut pas qu'on réveillât -son père, et fit prier le prêtre de ne pas quitter la maison. Quand -Saint-Aubert sortit de l'assoupissement, tous ses sens étaient -confondus; il lui fallut du temps pour reconnaître Emilie qui le -gardait. Alors il remua les lèvres, il lui tendit la main; elle la reçut -et retomba sur sa chaise, frappée de l'impression de mort qu'elle -remarquait dans tous ses traits. En peu d'instants il retrouva la voix, -et Emilie lui demanda s'il désirait entretenir un confesseur. Il -répondit qu'il le désirait; et quand le révérend père parut, elle se -retira. Ils restèrent ensemble environ une demi-heure. On rappela -Emilie; elle retrouva Saint-Aubert plus agité, et elle regarda le père -avec un peu de ressentiment, comme s'il en eût été la cause; le bon -religieux la regarda avec douceur, et ensuite détourna les yeux. -Saint-Aubert, d'une voix tremblante, la pria de joindre ses prières à -celles que l'on allait faire, et demanda si Voisin ne voulait pas en -être aussi. Le vieillard et sa fille arrivèrent tous deux en pleurant; -ils se mirent à genoux auprès du lit. Le révérend père, d'une voix -majestueuse, récita lentement les prières des agonisants. Saint-Aubert, -d'un air serein, s'unissait avec ferveur à leur dévotion; des larmes -quelquefois s'échappaient de ses paupières presque closes; les sanglots -d'Emilie interrompirent souvent le service. - -[Illustration: La prière des agonisants.] - -Quand il fut fini, et qu'on eut administré l'extrême-onction, le père se -retira. Saint-Aubert fit un signe pour que Voisin s'approchât; il lui -donna sa main, et fut quelque temps en silence. A la fin il lui dit -d'une voix éteinte: Mon bon ami, notre connaissance a été courte, mais -elle vous a suffi pour me développer votre bon coeur; je ne doute pas -que vous ne transportiez toute cette bienveillance à ma fille: quand je -ne serai plus, elle en aura besoin. Je la confie à vos soins dans le peu -de jours qu'elle doit passer ici: je ne vous en dis pas davantage. Vous -avez des enfants; vous connaissez les sentiments d'un père: les miens -deviendraient bien pénibles si j'avais moins de confiance en vous. -Voisin l'assura, et ses larmes témoignaient toute sa sincérité, qu'il -n'oublierait rien pour adoucir l'affliction d'Emilie, et que, si -Saint-Aubert le désirait, il la ramènerait en Gascogne. Cette offre fut -si agréable à Saint-Aubert, qu'il ne trouva point d'expression pour -peindre sa reconnaissance, ou, pour bien dire, qu'il l'acceptait. - -Surtout, ma chère Emilie, reprit le moribond, ne vous livrez pas à la -magie des beaux sentiments: c'est l'erreur d'un esprit aimable; mais -ceux qui possèdent une véritable sensibilité doivent savoir de bonne -heure combien elle est dangereuse; c'est elle qui tire de la moindre -circonstance un excès de malheur ou de plaisir. Dans notre passage à -travers ce monde, nous rencontrons bien plus de maux que de jouissances; -et comme le sentiment de la peine est toujours plus vif que celui du -bien-être, notre sensibilité nous rend victime quand nous ne savons pas -la modérer et la contenir. - -Emilie lui répéta combien ses avis lui étaient précieux; elle lui promit -de ne les oublier jamais et de s'efforcer d'en profiter. Saint-Aubert -lui sourit avec autant d'affection que de tristesse. Je le répète, lui -dit-il, je ne voudrais pas vous rendre insensible quand j'en aurais le -pouvoir, je voudrais seulement vous garantir des excès de la sensibilité -et vous apprendre à les éviter. - -Combien est méprisable une humanité prétendue qui se contente de -plaindre et qui ne songe point à soulager! - -Saint-Aubert, quelque temps après, parla de madame Chéron sa soeur. Il -faut que je vous informe, ajouta-t-il, d'une circonstance intéressante -pour vous. Nous avons eu, vous le savez, très peu de rapport ensemble; -mais c'est la seule parente que vous ayez: j'ai cru convenable, comme -vous le verrez dans mon testament, de vous confier à ses soins jusqu'à -votre majorité: elle n'est pas précisément la personne à qui j'aurais -voulu remettre ma chère Emilie, mais je n'avais point d'alternative, et -je la crois dans le fond une assez bonne femme; je n'ai pas besoin, mon -enfant, de vous recommander d'user de prudence pour vous concilier ses -bonnes grâces: vous le ferez sans doute en mémoire de celui qui tant de -fois l'a tenté pour vous. - -Emilie protesta que tout, ce qu'il lui recommandait serait -religieusement exécuté. Hélas! ajouta-t-elle, suffoquée de sanglots, -voilà bientôt tout ce qui me restera: ce sera mon unique consolation que -d'accomplir entièrement tous vos désirs! - -Emilie ne pouvait qu'écouter et pleurer; mais le calme extrême de son -père, la foi, l'espérance qu'il montrait, adoucissaient un peu son -désespoir. Pourtant elle voyait cette figure décomposée, ce caractère de -mort qui commençait à se répandre, ces yeux enfoncés et toujours fixés -sur elle, ces paupières pesantes et toutes prêtes à se fermer: son coeur -était déchiré et ne pouvait s'exprimer. - -Il voulut encore une fois lui donner sa bénédiction. Où êtes-vous, ma -chère? lui dit-il en étendant vers elle ses deux mains. Emilie s'était -tournée vers une fenêtre pour cacher les symptômes de son affliction; -elle comprit alors que la vue lui avait manqué: il lui donna sa -bénédiction qui sembla le dernier effort de sa vie expirante, et retomba -sur l'oreiller. Elle baisa son front; la sueur froide de la mort -inondait ses tempes, et oubliant tout son courage, ses larmes les -arrosèrent un moment. Saint-Aubert leva les yeux: c'était encore l'âme -d'un père; mais elle s'évanouit bientôt et Saint-Aubert ne parla plus. - -Emilie fut arrachée de sa chambre par Voisin et par sa fille; ils -essayèrent de calmer sa douleur: le vieillard pleurait avec elle, mais -les secours d'Agnès étaient plus opportuns. - - - - -CHAPITRE VIII. - - -Le religieux qui s'était présenté le matin revint le soir consoler -Emilie. Il apportait un message de l'abbesse d'un couvent voisin du -sien, qui l'invitait à se rendre près d'elle. Emilie n'accepta pas -l'offre, mais elle répondit avec reconnaissance. La sainte conversation -du père, la douce bienveillance de ses manières qui ressemblaient à -celles de Saint-Aubert, calmèrent un peu la violence de ses transports; -elle éleva son coeur à l'Etre éternel présent partout. Relativement à -Dieu, se disait Emilie, mon père bien-aimé existe ainsi qu'hier il -existait pour moi. Il n'est mort que pour moi: pour Dieu, pour lui, -véritablement il existe. - -Retirée dans sa petite chambre, ses pensées mélancoliques errèrent -encore autour de son père. Affaissée dans une espèce de sommeil, des -images lugubres obsédèrent son imagination. Elle rêva qu'elle voyait son -père, il l'abordait avec une contenance de bonté. Tout d'un coup il -sourit avec tristesse, il leva les yeux, ouvrit ses lèvres; mais au lieu -de ses paroles, elle entendit une musique douce, portée sur les airs à -une fort grande distance. Elle vit alors tous ses traits s'animer dans -le ravissement heureux d'un être supérieur: l'harmonie devenait plus -forte, elle s'éveilla. Le rêve était fini, mais la musique durait -encore, et c'était une musique céleste. - -Elle écoutait et se sentait glacée par un respect superstitieux; les -larmes s'arrêtèrent, elle se leva, et fut à la fenêtre. Tout était -obscur; mais Emilie détournant les yeux des sombres bois qui bordaient -l'horizon, elle vit à gauche cette brillante planète dont le vieillard -avait parlé et qui se trouvait au-dessus du bois. Elle se rappela ce -qu'il avait dit, et comme la musique agitait l'air par intervalles, elle -ouvrit sa fenêtre pour écouter le chant; bientôt il s'affaiblit et elle -tenta vainement de découvrir d'où il partait. La nuit ne lui permit pas -de rien distinguer sur la pelouse au-dessous d'elle, et les sons -devenant successivement plus doux, firent place enfin à un silence -absolu. - -Le lendemain matin une soeur du couvent vint lui renouveler l'invitation -de l'abbesse. Emilie, qui ne pouvait abandonner la chaumière tant que le -corps de son père y reposerait, consentit avec répugnance à la visite -qu'on désirait d'elle, et promit de rendre ses respects à l'abbesse dans -la soirée de ce même jour. - -Environ une heure avant le coucher du soleil, Voisin lui servit de guide -et la conduisit au couvent en traversant les bois. Ce couvent se -trouvait, ainsi que celui des religieux dont nous avons parlé, à -l'extrémité d'un petit golfe, sur la Méditerranée. Comme Emilie passait -l'antique porte du couvent, la cloche de vêpres sonna, et lui parut le -premier coup des funérailles de Saint-Aubert. De légers incidents -suffisent pour affecter un esprit énervé par la douleur. Emilie surmonta -la crise pénible qu'elle éprouvait, et se laissa conduire à l'abbesse -qui la reçut avec une bonté maternelle. Son air d'intérêt, ses égards -pénétrèrent Emilie de reconnaissance; ses yeux étaient remplis de -larmes, et elle ne pouvait pas parler. L'abbesse la fit asseoir, se -plaça près d'elle et la regarda en silence, pendant qu'Emilie essayait -de sécher ses pleurs. Remettez-vous, ma fille, dit l'abbesse d'une voix -douce, ne parlez pas, je vous comprends, vous avez besoin de repos. Nous -allons à la prière, voulez-vous nous accompagner? c'est une consolation, -mon enfant, de déposer ses peines dans le sein de notre père céleste: il -nous voit, il nous plaint, et nous châtie dans sa miséricorde. - -Emilie versa de nouvelles larmes, mais de douces émotions en -mélangeaient l'amertume. L'abbesse la laissa pleurer sans l'interrompre; -elle la regardait avec cet air de bonté qui aurait indiqué l'attitude -d'un ange gardien: Emilie devint plus tranquille, et parlant sans -réserve, elle expliqua ses motifs pour ne point quitter la chaumière. - -L'abbesse approuva ses sentiments, son respect filial, mais l'invita à -passer quelques jours au couvent avant de retourner à la vallée. -Donnez-vous du temps, ma fille, lui dit-elle, pour vous remettre de -cette première secousse, avant d'en risquer une seconde; je ne vous -dissimulerai pas combien votre coeur va saigner, en revoyant le théâtre -de votre douleur passée; ici, vous trouverez tout ce que la paix, -l'amitié et la religion peuvent offrir de consolations; mais venez, -ajouta-t-elle, en voyant ses yeux se remplir, venez, descendons à la -chapelle. - -Emilie la suivit dans une salle où les religieuses étaient toutes -rassemblées; l'abbesse la leur confia, en disant: C'est une jeune -personne pour laquelle j'ai beaucoup de considération, traitez-la comme -une soeur. - -Elles se rendirent à la chapelle, et l'édifiante dévotion avec laquelle -fut célébré l'office divin éleva l'esprit d'Emilie aux consolations de -la foi et d'une entière résignation. - -Il était tard avant que l'abbesse eût consenti à son départ. Elle sortit -du couvent moins oppressée qu'elle n'y était entrée, et fut reconduite -par Voisin au travers des bois; leur uniforme obscurité était en -harmonie avec l'état de son coeur. Elle suivait, en rêvant, un petit -sentier peu battu, quand tout à coup son guide s'arrêta, regarda autour -de lui, et se jeta hors du sentier dans la bruyère, disant qu'il s'était -trompé de route, il marchait avec une extrême vitesse: Emilie, qui ne -pouvait le suivre sur un terrain glissant et dans l'obscurité, restait à -une grande distance. Si vous doutez de votre chemin, dit Emilie, ne -vaudrait-il pas mieux s'adresser à ce grand château que j'aperçois entre -ces arbres. - ---Non, répliqua Voisin, ce n'est pas la peine: quand nous serons à ce -ruisseau où vous voyez se réfléchir une lumière au delà des bois, nous -serons à la maison. Je ne comprends pas comment j'ai fait pour m'égarer; -c'est que je viens rarement ici après le coucher du soleil. - ---Ce lieu est assez solitaire, dit Emilie, mais vous n'avez pas de -voleurs?--Non, mademoiselle, point de voleurs. - ---Qui est-ce donc qui vous effraye, mon cher ami? vous n'êtes pas -superstitieux?--Non, je ne suis pas superstitieux; mais à vous parler -vrai, mademoiselle, personne n'aime à se trouver le soir dans les -environs de ce château.--Emilie comprit alors que ce château était celui -dont avait déjà parlé Voisin; il avait appartenu au marquis de Villeroi, -dont la mort récente avait tant affecté son père. - -Ah! dit Voisin, comme tout cela est désolé! c'était une si belle maison, -un si bel endroit, comme je m'en souviens!--Emilie lui demanda pourquoi -cet affreux changement!--Le vieillard se taisait.--Emilie, réveillée par -l'effroi qu'il montrait, occupée surtout de l'intérêt qu'avait manifesté -son père, répéta la question, et elle ajouta ensuite: Si ce ne sont pas -les habitants qui vous effrayent, et si vous n'êtes pas superstitieux, -comment se fait-il donc, mon cher ami, que vous n'osiez, le soir, -approcher de ce château? - ---Eh bien donc, mademoiselle, peut-être suis-je un peu superstitieux; et -si vous en saviez la cause, vous pourriez bien le devenir aussi. Il est -arrivé là de singulières choses; monsieur votre bon père paraissait -avoir connu la marquise.--Dites-moi, je vous prie, ce qui est arrivé? -lui dit Emilie, fort émue. - ---Hélas! mademoiselle, répondit Voisin, ne m'en demandez pas davantage, -les secrets domestiques de mon maître doivent toujours être sacrés pour -moi.--Emilie, surprise de ces derniers mots, et surtout de l'air qui les -accompagnait, ne se permit pas une question nouvelle. Un intérêt plus -touchant, l'image de Saint-Aubert, occupait ses pensées; elle se rappela -la musique de la nuit précédente, et elle en parla à Voisin.--Vous -n'avez pas été la seule, lui dit-il, je l'ai entendue aussi; mais cela -m'arrive si souvent à cette heure-là, que c'est à peine si j'y prends -garde. - ---Vous croyez sans doute, dit vivement Emilie, que cette musique -a des rapports avec le château, et voilà pourquoi vous êtes -superstitieux?--Cela peut-être, mademoiselle; mais il y a d'autres -circonstances relatives à ce château, et dont je conserve tristement le -souvenir.--Un profond soupir suivit ces paroles, et la délicatesse -d'Emilie restreignit la curiosité que ces derniers mots avaient excitée -en elle. - -Quand le moment terrible fut arrivé, où les restes de Saint-Aubert -devaient être séparés d'elle pour toujours, elle alla seule les -contempler encore une fois. Saint-Aubert avait demandé qu'on l'enterrât -dans l'église des religieuses de Sainte-Claire: il avait choisi la -chapelle du nord, près de la sépulture des Villeroi, et en avait indiqué -la place. Le supérieur y consentit, et la triste procession se mit en -marche vers le lieu. Le vénérable père, suivi d'une troupe de religieux, -la vint recevoir à la porte. Le chant de l'antienne funèbre et les -accords de l'orgue qui retentit dans l'église au moment où le corps y -entra; les pas chancelants, et l'air abattu d'Emilie, eussent arraché -des larmes à tous les spectateurs: elle n'en versait aucune. Le visage à -demi couvert d'un léger voile noir, elle marchait entre deux personnes -qui la soutenaient de chaque côté; l'abbesse la précédait, les -religieuses suivaient, et leurs voix plaintives se mêlaient aux accents -du choeur. Quand la procession fut arrivée au tombeau, la musique cessa, -Emilie baissa son voile, et dans les intervalles du chant il fut aisé -d'entendre ses sanglots. Le vénérable prêtre commença le service, et -Emilie parvint à se contraindre; mais quand le cercueil fut déposé, -quand elle entendit jeter la terre qui devrait le couvrir, un -gémissement sourd lui échappa, et elle tomba sur la personne qui la -soutenait: elle se remit promptement. Elle entendit ces paroles -sublimes: _Son corps est enterré en paix, et son âme retourne à celui -dont il l'avait reçue_. Son désespoir se soulagea par un déluge de -pleurs. - -L'abbesse la tira de l'église, et la conduisit dans son appartement. -Elle lui offrit tous les secours d'une religion sainte et d'une tendre -pitié. Emilie faisait des efforts pour surmonter l'accablement; mais -l'abbesse, qui l'observait attentivement, lui fit préparer un lit et -l'engagea à chercher du repos. Elle réclama avec bonté la promesse -qu'avait faite Emilie de passer quelques jours au couvent. Emilie, que -rien ne rappelait plus à la chaumière, théâtre de son malheur, eut le -loisir alors de considérer sa position, et se sentit incapable de -reprendre immédiatement son voyage. - -Cependant la bonté maternelle de l'abbesse et les douces attentions des -religieuses, n'épargnaient rien pour calmer son esprit et lui rendre la -santé; elle avait éprouvé des secousses trop violentes pour se rétablir -promptement: elle fut donc, pendant plusieurs semaines, atteinte d'une -fièvre lente, et dans un état de langueur. Elle s'affligeait de quitter -le tombeau où reposaient les cendres de son père; elle se flattait que -si elle mourait en ce lieu, on la réunirait à lui. Pendant ce temps, -elle écrivit à madame Chéron et à la vieille gouvernante, pour leur -faire part de l'événement, et les informer de sa situation. - -Pendant que l'orpheline était au couvent, la paix intérieure de cet -asile, la beauté des environs, les soins obligeants de l'abbesse et de -ses religieuses firent sur elle un effet si attrayant, qu'elle fut -presque tentée de se séparer du monde; elle avait perdu ses plus chers -amis, elle voulait se vouer au cloître, dans un séjour que la tombe de -Saint-Aubert lui rendait à jamais sacré. L'enthousiasme de sa pensée, -qui lui était comme naturel, avait répandu un vernis si touchant sur la -sainte retraite d'une religieuse, qu'elle avait presque perdu de vue le -véritable égoïsme qui la produit. Mais les couleurs qu'une imagination -mélancolique légèrement imbue de superstition prêtait à la vie -monastique, se fanèrent peu à peu quand ses forces lui revinrent à son -coeur et ramenèrent une image qui n'en avait été que passagèrement -bannie. Ce souvenir la rappela tacitement à l'espérance, à la -consolation, aux plus doux sentiments; des lueurs de bonheur se -montrèrent dans le lointain; et quoiqu'elle n'ignorât pas à quel point -elles pouvaient être trompeuses, elles ne voulut pas s'en priver. - -Il se passa quelques jours entre l'arrivée du serviteur que madame -Chéron envoyait et celui où Emilie fût en état de se mettre en route -pour la vallée. Le soir qui précéda son départ, elle se rendit à la -chaumière pour prendre congé de Voisin et de sa famille. Elle fit à ces -bonnes gens les adieux les plus tendres et les mieux sentis. Voisin -l'aimait comme sa fille, et versait des larmes. Emilie en répandit: elle -évita d'entrer dans la chaumière; elle aurait renouvelé des impressions -trop cuisantes, et elle n'avait plus maintenant assez de force pour les -soutenir. - -Quand le moment du départ fut venu, toute sa douleur se renouvela; la -mémoire de son père au tombeau, les bontés de tant de personnes -vivantes, l'attachaient à cette retraite: elle semblait éprouver, pour -le lieu où reposait Saint-Aubert, ces tendres affections qu'on sent pour -sa patrie. L'abbesse lui donna, en se séparant d'elle, les plus -touchants témoignages d'attachement, et l'engagea à revenir si elle ne -trouvait pas ailleurs la considération qu'elle devait attendre. -Plusieurs des religieuses lui exprimèrent de vifs regrets; elle quitta -le couvent les larmes aux yeux, emportant avec elle l'affection et les -voeux de toutes les personnes qu'elle y laissait. - -Elle avait voyagé longtemps avant que le spectacle qui se déployait sous -ses yeux eût pu la distraire. Abîmée dans la mélancolie, elle ne -remarqua tant d'objets enchanteurs que pour se rappeler mieux son père. -Saint-Aubert était avec elle quand elle les avait vus d'abord, et ses -observations sur chacun d'eux se retraçaient à sa mémoire. La journée se -passa dans la langueur, dans l'abattement. Elle coucha cette nuit sur la -frontière du Languedoc, et le lendemain elle entra en Gascogne. - -En approchant du château, ces tristes souvenirs se multiplièrent. Enfin -le château lui-même, le château se dessina au milieu du paysage que -Saint-Aubert aimait le plus. - -La route, en tournant, le lui laissa voir avec beaucoup plus de détail; -les cheminées, que rougissait le couchant, s'élevaient derrière les -plantations favorites de Saint-Aubert, dont le feuillage cachait les -parties basses du bâtiment. Emilie ne put retenir un profond soupir: -Cette heure, se disait-elle, était aussi son heure de prédilection. Et -voyant le pays sur lequel s'allongeaient les ombres: Quel repos, -s'écriait-elle, quelle scène charmante! Tout est tranquille, tout est -aimable, hélas! comme autrefois. - -Elle résistait encore au poids affreux de sa douleur, quand elle -entendit la musique des danses que si souvent elle avait remarquée, en -suivant avec Saint-Aubert les bords fleuris de la Garonne. Alors ses -larmes coulèrent jusqu'au moment où la voiture s'arrêta. Elle était en -face d'une petite maison: elle leva les yeux dans ce moment, et reconnut -la vieille gouvernante qui venait pour ouvrir la porte: le chien de son -père venait aussi en aboyant, et quand la jeune maîtresse fut descendue, -il sauta, courut au-devant d'elle et lui fit connaître sa joie. Ma chère -demoiselle, dit Thérèse, et puis elle s'arrêta; les larmes d'Emilie -l'empêchaient de répliquer: le chien s'agitait autour d'elle; tout d'un -coup, il courut à la voiture. Ah! mademoiselle, mon pauvre maître! -s'écria Thérèse; son chien est allé le chercher. Emilie sanglota en -voyant la portière ouverte et le chien sauter dans la voiture, -descendre, flairer, chercher avec inquiétude. - -Venez, ma chère demoiselle, dit Thérèse; allons, que vous donnerai-je -pour vous rafraîchir? Emilie prit la main de la vieille bonne; elle -essaya de modérer sa douleur en la questionnant sur sa santé. Elle -cheminait lentement vers la porte, s'arrêtait, marchait encore, et -faisait une nouvelle pause. Quel silence! quel abandon! quelle mort dans -ce château! Frémissant d'y rentrer, et se reprochant d'hésiter, elle -passa dans la salle, la traversa rapidement, comme si elle eût craint de -regarder autour d'elle, en ouvrit le cabinet qu'elle appelait autrefois -le _sien_. Le sombre du soir donnait quelque chose de solennel au -désordre de ce lieu; les chaises, les tables, tous les meubles qu'elle -remarquait à peine en des temps plus heureux, parlaient alors trop -éloquemment à son coeur. Elle s'assit près d'une fenêtre qui donnait sur -le jardin: c'était de là qu'avec Saint-Aubert elle avait si souvent -contemplé le soleil couchant. - -Elle ne se contraignit plus, et s'en trouva soulagée. - -Je vous ai fait le lit vert, dit Thérèse en apportant du café; j'ai -pensé qu'à présent vous l'aimiez mieux que le vôtre. Je ne croyais -guère, à pareil jour, que vous dussiez revenir seule. Quel jour, grand -Dieu! la nouvelle me perça le coeur quand je la reçus. Qui l'aurait dit, -quand mon pauvre maître partit, qu'il ne devait jamais revenir? Emilie -se couvrit le visage de son mouchoir et lui fit signe de ne plus parler. - -Emilie resta quelque temps plongée dans sa tristesse; elle ne voyait pas -un seul objet qui ne la ramenât à sa douleur. Les plantes favorites de -Saint-Aubert, les livres qu'il avait choisis pour elle et qu'ils -lisaient souvent ensemble; les instruments de musique dont il aimait -tant l'harmonie et qu'il touchait souvent lui-même. A la fin, rappelant -sa résolution, elle voulut voir l'appartement abandonné; elle sentit que -sa peine serait toujours plus grande si elle différait. - -Elle traversa le gazon, mais son courage défaillit en ouvrant la -bibliothèque; peut-être cette obscurité que répandaient le soir et le -feuillage augmentait le religieux effet de ce lieu, où tout lui parlait -de son père. Elle aperçut la chaise dans laquelle il se plaçait: elle -fut interdite à cet aspect, et s'imagina presque l'avoir vu lui-même -devant elle. Elle réprima les illusions d'une imagination troublée, mais -elle ne put empêcher un certain effroi respectueux qui se mêlait à ses -émotions. Elle avança doucement jusqu'à la chaise et s'y assit. Elle -avait près d'elle un pupitre, et sur ce pupitre un livre que son père -n'avait pas fermé; en reconnaissant la page ouverte, elle se ressouvint -que la veille de son départ Saint-Aubert lui en avait lu quelque chose: -c'était son auteur favori. Elle regarda le feuillet, pleura et le -regarda encore: ce livre était sacré pour elle; elle n'aurait pas fermé -la page ouverte pour tous les trésors du monde; elle resta devant le -pupitre, ne pouvant se résoudre à le quitter. - -Au milieu de sa rêverie, elle vit la porte s'ouvrir avec lenteur; un son -qu'elle entendit à l'extrémité de l'appartement la fit tressaillir; elle -crut apercevoir un peu de mouvement. Le sujet de sa méditation, -l'épuisement de ses esprits, l'agitation de ses sens lui causèrent une -terreur soudaine; elle attendit quelque chose de surnaturel. Mais sa -raison reprenant le dessus: Qu'ai-je à craindre? dit-elle; si les âmes -de ceux que nous chérissons reviennent, ce ne peut être que par bonté. - -Le silence qui régnait la rendit honteuse de sa crainte; le même son -pourtant recommença. Distinguant quelque chose autour d'elle et se -sentant presser contre sa chaise, elle fit un cri; mais elle ne put -s'empêcher de sourire avec un peu de confusion, en reconnaissant le bon -chien, qui se couchait près d'elle et qui lui léchait les mains. - -Emilie, sentant qu'elle était hors d'état de visiter pour ce soir le -château solitaire, quitta la bibliothèque et se promena dans le jardin -sur la terrasse qui dominait la rivière. Le soleil était couché, mais -sous les branches touffues des amandiers, on distinguait les traces de -feu qui doraient le crépuscule. - -Emilie, qui marchait toujours, approchait du platane où Saint-Aubert -s'était souvent assis près d'elle, et où sa bonne mère l'avait souvent -entretenu des délices d'un futur état. Combien de fois aussi son père -avait trouvé des consolations dans l'idée d'une réunion éternelle! -Oppressée de ce souvenir, elle quitta le platane; et s'appuyant sur le -mur de la terrasse, elle vit un groupe de paysans dansant gaiement au -bord de la Garonne, dont la vaste étendue réfléchissait les derniers -rayons du jour. Quel contraste ils formaient avec Emilie malheureuse et -désolée! Elle se détourna, mais, hélas! où pouvait-elle aller sans -rencontrer des objets faits pour aggraver sa douleur? - -Emilie reçut des lettres de sa tante. Madame Chéron, après quelques -lieux communs de consolation et de conseil, l'invitait à venir à -Toulouse; elle ajoutait que feu son frère lui ayant confié l'éducation -d'Emilie, elle se regardait comme obligée de veiller sur elle. Emilie -eût bien voulu rester à la vallée; c'était l'asile de son enfance et le -séjour de ceux qu'elle avait perdus pour jamais, elle pouvait les -pleurer sans qu'on l'observât; mais elle désirait également de ne point -déplaire à madame Chéron. - -Quoique sa tendresse ne lui permît pas un doute sur les motifs qu'avait -eus Saint-Aubert en lui donnant un tel mentor, Emilie sentait fort bien -que cet arrangement livrait son bonheur aux caprices de sa tante; dans -sa réponse elle demanda la permission de rester quelque temps à la -vallée; elle alléguait son extrême abattement, et le besoin qu'elle -avait et de repos et de retraite, pour se rétablir par degrés; elle -savait bien que ses goûts différaient beaucoup de ceux de madame Chéron -sa tante; celle-ci aimait la vie dissipée, et sa grande fortune lui -permettait d'en jouir. Après avoir écrit cette lettre, Emilie se trouva -plus tranquille. - -Elle reçut la visite de M. Barreaux, qui regrettait sincèrement -Saint-Aubert. Je puis bien pleurer mon ami, disait-il, je ne trouverai -jamais quelqu'un qui lui ressemble. Si j'avais rencontré un seul homme -comme lui dans le monde, je n'y aurais pas renoncé. - -Le sentiment de M. Barreaux pour Saint-Aubert le rendait extrêmement -cher à sa fille; sa plus grande consolation était de parler de ses -parents avec un homme qu'elle révérait beaucoup, et qui, sous un -extérieur peu agréable, cachait un coeur si sensible, un esprit si -distingué. - -Plusieurs semaines se passèrent dans une retraite paisible, et le -chagrin d'Emilie se transformait en une mélancolie douce; elle pouvait -déjà lire, et même lire les livres qu'elle avait lus avec son père, -s'asseoir à sa place dans sa bibliothèque, arroser les fleurs qu'il -avait plantées, toucher les instruments qu'il avait fait parler, et même -de temps en temps jouer son air favori. - -Madame Chéron ne répondant point, Emilie commençait à se flatter qu'elle -pourrait prolonger sa retraite; elle se sentait alors tant de force, -qu'elle osa visiter les lieux où le passé se retraçait le plus vivement -à son esprit, de ce nombre était la pêcherie; et pour augmenter dans -cette promenade la mélancolie qu'elle aimait, elle emporta son luth, et -s'y rendit à cette heure de la soirée qui convient si bien à -l'imagination et à la douleur. Quand Emilie fut dans les bois et se vit -près du bâtiment, elle s'arrêta, s'appuya contre un arbre, et pleura -quelques minutes avant de pouvoir avancer. Le petit sentier qui menait -au pavillon était alors tout embarrassé d'herbes; les fleurs que -Saint-Aubert avait semées sur les bords en paraissaient presque -étouffées; les orties, le houx croissaient par touffes; elle regardait -tristement cette promenade négligée, où tout semblait morne et flétri. -Elle serait sans doute restée bien plus longtemps dans cette situation, -si le bruit de quelques pas, derrière le bâtiment, n'eût tout à coup -excité son attention. L'instant d'après, une porte s'ouvrit, un étranger -parut, et, stupéfait de voir Emilie, il la supplia d'excuser son -indiscrétion. Au son de cette voix, Emilie perdit sa crainte, et son -émotion augmenta. Cette voix lui était familière, et quoiqu'elle ne pût -distinguer aucun trait sa mémoire la servait trop bien pour qu'elle -conservât de la frayeur. - -L'étranger répéta ses excuses; Emilie répondit quelques mots; alors -celui-ci, s'avançant avec vivacité, s'écria:--Grand Dieu? se peut-il? -Sûrement. Je ne m'abuse point. C'est mademoiselle Saint-Aubert! - ---Il est vrai, dit Emilie qui reconnut Valancourt, dont les traits -semblaient animés. Mille souvenirs pénibles se pressèrent dans son -esprit, et l'effort qu'elle fit pour se contenir ne servit, en effet, -qu'à l'agiter davantage. Valancourt, pendant ce temps, s'informait -soigneusement de la santé de M. Saint-Aubert. Un torrent de larmes lui -apprit la fatale nouvelle. Il conduisit Emilie à un siége, et s'assit -auprès d'elle. Elle continuait de pleurer, et Valancourt tenait sa main; -mais elle ne s'en aperçut qu'en la sentant inondée des pleurs qu'il -versait. - -[Illustration: Le pavillon.] - -Je sais, dit-il enfin, combien en pareil cas les consolations sont -inutiles. Après un si grand malheur, je ne puis que m'affliger avec -vous. - -Quand Valancourt apprit que Saint-Aubert était mort sur la route, et -avait laissé Emilie entre les mains de personnes étrangères, il s'écria -involontairement: Où étais-je? Bientôt il détourna la conversation, et -parla de lui-même. Elle apprit qu'après leur séparation, il avait erré -quelques jours sur le rivage de la mer, et était revenu en Gascogne par -le Languedoc. La Gascogne était sa province, et c'était là qu'il -résidait. - -Après cette courte narration, il se tut. Emilie n'était pas disposée à -reprendre la parole; ils continuèrent leur marche. Mais à la porte il -s'arrêta comme s'il eût cru qu'il ne devait pas aller plus loin; il dit -à Emilie que comptant le lendemain retourner à Estuvière, il lui -demandait la permission de venir prendre congé d'elle dans la matinée. -Emilie pensa qu'elle ne pouvait le lui refuser. - -Elle passa une soirée bien triste; toujours occupée de son père, elle se -rappela de quelle manière précise et solennelle il avait demandé qu'on -brûlât ses papiers; elle se reprocha de n'avoir point obéi plus tôt, et -décida que dès le lendemain elle réparerait sa négligence. - - - - -CHAPITRE IX. - - -Le lendemain matin Emilie fit allumer du feu dans la chambre à coucher -de son père, et s'y rendit pour brûler ses papiers; elle ferma la porte, -afin d'empêcher qu'on ne la surprît, et ouvrit le cabinet où les -manuscrits étaient serrés. Près d'une grande chaise, dans un coin du -cabinet, était la même table où elle avait vu son père dans la nuit qui -précéda son départ; elle ne doutait pas que les papiers dont il avait -parlé ne fussent ceux mêmes dont la lecture lui causait alors tant -d'émotion. - -La vie solitaire qu'Emilie avait menée, les mélancoliques sujets de ses -pensées habituelles l'avaient rendue susceptible de croire aux -revenants, aux fantômes; c'était la preuve d'un esprit fatigué. C'était -surtout en se promenant le soir dans une maison déserte, qu'elle avait -frémi plus d'une fois à de prétendues apparitions, qui ne l'auraient -jamais frappée lorsqu'elle était heureuse: telle était la cause de -l'effet qu'elle éprouva, quand, élevant les yeux pour la seconde fois -sur la chaise placée dans un coin obscur, elle y vit l'image de son -père. Emilie resta dans un état de stupeur, puis sortit précipitamment. -Bientôt elle se reprocha sa faiblesse, en accomplissant un devoir aussi -sérieux, et elle rouvrit le cabinet. D'après l'instruction de -Saint-Aubert, elle trouva bientôt la pièce de parquet qu'il avait -décrite; et dans le coin, près de la fenêtre, elle reconnut la ligne -qu'il avait désignée; elle appuya, la planche glissa d'elle-même. Emilie -vit la liasse de papiers, quelques feuilles éparses et la bourse de -louis; elle prit le tout d'une main tremblante, reposa la planche, et se -disposait à se relever, quand l'image qui l'avait alarmée se retrouva -placée devant elle; elle se précipita dans la chambre, et se jeta sur -une chaise presque sans connaissance: sa raison revint, et surmonta -bientôt cette effrayante, mais pitoyable surprise de l'imagination. Elle -retourna aux papiers; mais elle avait si peu sa tête, que ses yeux -involontairement se portèrent sur les pages ouvertes. Elle ne pensait -pas qu'elle transgressait l'ordre formel de son père; mais une phrase -d'une extrême importance réveilla son attention et sa mémoire. Elle -abandonna les papiers; mais elle ne put éloigner de son esprit les mots -qui ranimaient si vivement sa terreur et sa curiosité: elle en était -vivement affectée. Plus elle méditait, et plus son imagination -s'enflammait. Pressée des motifs les plus impérieux, elle voulait percer -le mystère que cette phrase indiquait; elle se repentait de l'engagement -qu'elle avait pris, elle douta même qu'elle fût obligée de le remplir; -mais son erreur ne fut pas longue. - -[Illustration: La cachette.] - ---J'ai promis, se dit-elle, et je ne dois pas discuter, mais obéir. -Ecartons une tentation qui me rendrait coupable, puisque je me sens -assez de force pour résister. Aussitôt tout fut consumé. - -Elle avait laissé la bourse sans l'ouvrir: mais, s'apercevant qu'elle -contenait quelque chose de plus fort que des pièces de monnaie, elle se -mit à l'examiner. Sa main les y plaça, disait-elle, en baisant chaque -pièce et les couvrant de ses larmes; sa main qui n'est plus qu'une -froide poussière. Au fond de la bourse était un petit paquet; elle -l'ouvrit: c'était une petite boîte d'ivoire, au fond de laquelle était -le portrait d'une... dame. Elle tressaillit. La même, s'écria-t-elle, -que pleurait mon père! Elle ne put, en la considérant, en assigner la -ressemblance; elle était d'une rare beauté; son expression particulière -était la douceur, mais il y régnait une ombre de tristesse et de -résignation. - -Saint-Aubert n'avait rien prescrit au sujet de cette peinture. Emilie -crut pouvoir la conserver; et se rappelant de quelle manière il avait -parlé de la marquise de Villeroi, elle fut portée à croire que ce -pouvait être son portrait. Elle ne voyait pourtant aucune raison pour -qu'il eût gardé le portrait de cette dame. - -Emilie regardait cette peinture; elle ne concevait pas l'attrait qu'elle -trouvait à la contempler, et le mouvement d'amour et de pitié qu'elle -ressentait en elle. Des boucles de cheveux bruns jouaient négligemment -sur un front découvert; le nez était presque aquilin. Les lèvres -souriaient, mais c'était avec mélancolie; ses yeux bleus se levaient au -ciel avec une langueur aimable, et l'espèce de nuage répandu sur toute -sa physionomie semblait exprimer la plus vive sensibilité. - -Emilie fut tirée de la rêverie profonde où ce portrait l'avait jetée, en -entendant retomber la porte du jardin. Elle reconnut Valancourt qui se -rendait au château; elle resta quelques moments pour se remettre. - -Quand elle aborda Valancourt au salon, elle fut frappée du changement -qu'elle remarqua sur son visage depuis leur séparation en Roussillon: la -douleur et l'obscurité l'avaient empêchée de s'en apercevoir la veille. -Mais l'abattement de Valancourt céda à la joie qu'il ressentit de la -voir. Vous voyez, lui dit-il, j'use de la permission que vous m'avez -accordée; je viens vous dire adieu, et c'est hier seulement que j'ai en -le bonheur de vous rencontrer. - -Emilie sourit faiblement; et, comme embarrassée de ce qu'elle lui -dirait, elle lui demanda s'il y avait longtemps qu'il était de retour en -Gascogne.--J'y suis depuis... dit Valancourt en rougissant, après avoir -eu le malheur de quitter des amis qui m'avaient rendu le voyage des -Pyrénées si délicieux. J'ai fait une assez longue tournée. - -Une larme vint aux yeux d'Emilie pendant que Valancourt parlait; il s'en -aperçut, parla d'autre chose: il loua le château, sa situation, les -points de vue qu'il offrait. Emilie, fort en peine de soutenir la -conversation, saisit avec plaisir un sujet indifférent. Ils descendirent -sur la terrasse, et Valancourt fut enchanté de la rivière, de la -prairie, des tableaux multipliés que présumait la Guyenne. - -Il s'appuya sur la terrasse; et contemplant le cours rapide de la -Garonne: Il n'y a pas longtemps, dit-il, que j'ai remonté jusqu'à sa -source; je n'avais pas alors le bonheur de vous connaître, car j'aurais -senti douloureusement votre absence. - -Valancourt s'assit près d'elle, mais il était muet et tremblant. A la -fin, il dit d'une voix entrecoupée: Ce lieu charmant, je vais le -quitter! je vais vous quitter peut-être pour toujours. Ces moments -peuvent ne revenir jamais; je ne veux point les perdre. Souffrez -cependant que, sans affecter votre délicatesse et votre douleur, je vous -exprime une fois tout ce que votre bonté m'inspire d'admiration et de -reconnaissance. Oh! si je pouvais quelque jour avoir le droit d'appeler -amour le vif sentiment... - -L'émotion d'Emilie ne lui permit pas de répliquer, et Valancourt ayant -jeté les yeux sur elle, la vit pâlir et près de se trouver mal: il fit -un mouvement involontaire pour la soutenir; ce mouvement la fit revenir -à elle avec une sorte d'effroi. Quand Valancourt reprit la parole, tout, -jusqu'au son de sa voix, respirait l'amour le plus tendre.--Je -n'oserais, ajouta-t-il, vous entretenir de moi plus longtemps; mais ce -moment cruel aurait moins d'amertume, si je pouvais emporter l'espoir -que l'aveu qui m'est échappé ne m'exclura pas désormais de votre -présence. - -Emilie fit un autre effort pour surmonter la confusion de ses pensées: -elle craignait de trahir son coeur, et de laisser voir la préférence -qu'il accordait à Valancourt: elle craignait d'encourager ses -espérances. Cependant elle reprit courage, pour dire qu'elle se trouvait -honorée par le suffrage d'une personne pour laquelle son père avait tant -d'estime. - ---Il m'a donc alors jugé digne de son estime? dit Valancourt avec la -timidité du doute. Puis, se reprenant, il ajouta:--Pardonnez cette -question; je sais à peine ce que je veux dire. Si j'osais me flatter de -votre indulgence, si vous me permettiez l'espérance d'obtenir -quelquefois de vos nouvelles, je vous quitterais avec bien plus de -tranquillité. - -Emilie répondit après un moment de silence: Je serai sincère avec vous; -vous voyez ma position, et, j'en suis sûre, vous vous y conformerez. Je -vis ici dans la maison qui fut celle de mon père; mais j'y vis seule. Je -n'ai plus, hélas! de parents dont la présence puisse autoriser vos -visites... - ---Je n'affecterai pas de ne pas sentir cette vérité, dit Valancourt. -Puis il ajouta tristement: Mais qui me dédommagera de ce que me coûte ma -franchise? Au moins, consentirez-vous que je me présente à votre -famille? - -Emilie, confuse, hésitait à répliquer; elle en sentait la difficulté. -Son isolement, sa situation, ne lui laissaient pas un ami dont elle pût -recevoir un conseil. Madame Chéron, sa seule parente, n'était occupée -que de ses propres plaisirs, ou se trouvait tellement offensée de la -répugnance d'Emilie à quitter la vallée, qu'elle semblait ne plus songer -à elle. - ---Ah! je le vois, dit Valancourt après un long silence; je vois que je -me suis trop flatté. Vous me jugez indigne de votre estime. Fatal -voyage! je le regardais comme la plus heureuse époque de ma vie: ces -jours délicieux empoisonneront mon avenir. - -Le désespoir se peignait dans tous ses traits. Emilie en fut attendrie. - ---Vous ne savez pas, lui dit-il, quels tourments j'ai soufferts près de -vous, lorsque sans doute, si vous m'honoriez d'une pensée, vous deviez -me croire bien loin d'ici. Je n'ai cessé d'errer toutes les nuits autour -de ce château, dans une obscurité profonde; il m'était délicieux de -savoir que j'étais enfin près de vous. Je jouissais de l'idée que je -veillais autour de votre retraite, et que vous goûtiez le sommeil: ces -jardins ne me sont pas nouveaux. Un soir j'avais franchi la haie, je -passai une des heures les plus heureuses de ma vie, sous la fenêtre que -je croyais la vôtre. - -La conversation se prolongeait sans qu'ils songeassent à la fuite des -instants. Valancourt, à la fin, parut se recueillir. Il faut que je -parte, dit-il tristement, mais c'est avec l'espérance de vous revoir, et -celle d'offrir mes respects à votre famille: que votre bouche me -confirme cet espoir.--Mes parents se féliciteront toujours de connaître -un ancien ami de mon père, dit Emilie. Valancourt lui baisa la main; il -restait encore sans pouvoir s'éloigner; Emilie se taisait; ses yeux -étaient baissés, et ceux de Valancourt demeuraient attachés sur elle. En -ce moment, des pas précipités se firent entendre derrière le platane. -Emilie, tournant doucement la tête, aperçut tout à coup madame Chéron: -elle rougit, un tremblement subit s'empara d'elle; elle se leva pourtant -pour aller au-devant de sa tante. Bonjour, ma nièce, dit madame Chéron -en jetant un regard de surprise et de curiosité sur Valancourt, bonjour, -ma nièce, comment vous portez-vous? Mais la question n'est pas -nécessaire, et votre figure indique assez que vous avez déjà pris votre -parti sur votre perte. - ---Ma figure, en ce cas, me fait injure, madame; la perte que j'ai faite -ne peut jamais se réparer. - ---Bon, bon! je ne veux point vous chagriner. Vous me paraissez tout -comme votre père... et certes il aurait été bien heureux pour lui, le -pauvre homme, qu'il eût été d'un caractère différent! - -Elle ne répliqua point, et lui présenta Valancourt affligé. Il salua -respectueusement; madame Chéron lui rendit une révérence courte, et le -regarda d'un air dédaigneux. Après quelques moments, il prit congé -d'Emilie d'un air qui lui témoignait assez la douleur de s'éloigner -d'elle, et de la laisser dans la société de madame Chéron. - -Quel est ce jeune homme? dit madame Chéron avec un ton aigre; un de vos -adorateurs, je suppose? Mais je vous croyais, ma nièce, un trop juste -sentiment des convenances pour recevoir les visites d'un jeune homme -dans l'état d'isolement où vous êtes. Le monde observe de pareilles -fautes; on en parlera, c'est moi qui vous le dis. - -Emilie, offensée d'une si violente sortie, aurait bien voulu -l'interrompre, mais madame Chéron continua: Il est fort nécessaire que -vous vous trouviez sous la direction d'une personne plus en état de vous -guider que vous-même. - -A la vérité, j'ai peu de loisir pour une tâche semblable; néanmoins, -puisque votre pauvre père m'a demandé à son dernier moment de surveiller -votre conduite, je suis obligée de m'en charger; mais sachez bien, ma -nièce, que si vous ne vous déterminez pas à la plus grande docilité, je -ne me tourmenterai pas longtemps à votre sujet. - -Emilie n'essaya point de répondre. La douleur, l'orgueil, le sentiment -de son innocence, la continrent jusqu'au moment où la tante ajouta: Je -suis venue vous chercher pour vous mener à Toulouse. Je suis fâchée, -après tout, que votre père soit mort avec si peu de fortune. Quoi qu'il -en soit, je vous prendrai dans ma maison. Il fut toujours plus généreux -que prévoyant, votre père: autrement il n'eût pas laissé sa fille à la -merci de ses parents. - ---Aussi ne l'a-t-il pas fait, dit Emilie avec sang-froid. Le dérangement -de sa fortune ne vient pas entièrement de cette noble générosité qui le -distinguait: les affaires de M. Motteville peuvent se liquider, je -l'espère, sans ruiner ses créances, et jusqu'à ce moment je me trouverai -fort heureuse de résider à la vallée. - ---Je n'en doute pas, dit madame Chéron avec un sourire plein d'ironie, -je n'en doute pas; et je vois combien la tranquillité, la retraite, ont -été salutaires au rétablissement de vos esprits. Je ne vous croyais pas -capable, ma nièce, d'une duplicité comme celle-là. Quand vous me donniez -une telle excuse, j'y croyais bonnement; je ne m'attendais sûrement pas -à vous trouver un compagnon aussi aimable que ce M. la Val... J'ai -oublié son nom. - -Emilie ne pouvait plus longtemps endurer ces indignités. Mon excuse -était fondée, madame, lui dit-elle, et plus que jamais j'apprécie -aujourd'hui la retraite que je désirais alors. Si le but de votre visite -est seulement d'ajouter l'insulte aux chagrins de la fille de votre -frère, vous auriez pu me l'épargner. - ---Et quel est-il, ce jeune aventurier, je vous prie? dit madame Chéron; -quelles sont ses prétentions?--Il vous les expliquera, madame, dit -Emilie: mon père le connaissait; je le crois sans reproche. - ---Alors c'est un cadet, s'écria la tante, et de droit un mendiant! Ainsi -donc, mon frère se prit de passion pour ce jeune homme, en quelques -jours seulement: mais le voilà bien. Dans sa jeunesse, il prenait -inclination, aversion, sans qu'on en pût deviner la cause, et j'ai -remarqué même que les gens dont il s'éloignait étaient toujours bien -plus aimables que ceux dont il s'engouait; mais on ne dispute pas des -goûts. Il était dans l'usage de se fier beaucoup à la physionomie; c'est -un ridicule enthousiasme. Qu'est-ce que le visage d'un homme a de commun -avec son caractère? un homme de bien pourra-t-il s'empêcher d'avoir une -figure désagréable? Madame Chéron débita cette sentence avec l'air -triomphant d'une personne qui croit avoir fait une grande découverte, -qui s'en applaudit, et qui n'imagine pas qu'on puisse lui répliquer. - -Emilie, qui désirait finir cet entretien, pria sa tante d'accepter -quelques rafraîchissements. Madame Chéron la suivit au château, mais -sans se désister d'un sujet qu'elle traitait avec tant de complaisance -pour elle-même, et si peu d'égards pour sa nièce. - -En entrant au château, madame Chéron lui dit de s'arranger pour prendre -la route de Toulouse, et déclara qu'elle voulait partir dans quelques -heures. Emilie la conjura de différer du moins jusqu'au lendemain; elle -eut de la peine à l'obtenir. - -Hélas! lui dit Thérèse, vous allez donc partir! Si j'en puis juger, vous -seriez plus heureuse ici que vous ne le serez où l'on vous mène. Emilie -ne répondit point. - -Rentrée chez elle, elle regarda de sa fenêtre et vit le jardin -faiblement éclairé de la lune qui s'élevait au-dessus des figuiers. La -beauté calme de la nuit augmenta le désir qu'elle avait de goûter une -triste jouissance en faisant aussi ses adieux aux ombrages bien-aimés de -son enfance. Elle fut tentée de descendre, et jetant sur elle le voile -léger avec lequel elle se promenait, elle passa sans bruit dans le -jardin. Elle gagna fort vite les bosquets éloignés, heureuse encore de -respirer un air libre, et de soupirer sans que personne l'observât. Le -profond repos de la nature, les riches parfums que le zéphyr répandait, -la vaste étendue de l'horizon et de la voûte azurée ravissaient son âme -et la portaient par degrés à cette hauteur sublime d'où les traces de ce -monde s'évanouissent. - -Emilie porta ses yeux sur le platane et s'y reposa pour la dernière -fois. C'était là que, peu d'heures avant, elle causait avec Valancourt. -Elle se rappela l'aveu qu'il avait fait que souvent il errait la nuit -autour de son habitation, qu'il en franchissait la barrière; et tout à -coup elle pensa que, dans ce moment même il était peut-être au jardin. -La crainte de le rencontrer, la crainte des censures de sa tante, -l'engagèrent également à se retirer vers le château. Elle s'arrêtait -souvent pour examiner les bosquets avant que de les traverser. Elle y -passa sans voir personne; cependant, parvenue à un groupe d'amandiers -plus près de la maison, et s'étant retournée pour voir encore le jardin, -elle crut voir une personne sortir des plus sombres berceaux et prendre -lentement une allée de tilleuls, alors éclairée par la lune. La -distance, la lumière trop faible, ne lui permirent pas de s'assurer si -c'était illusion ou réalité. Elle continua de regarder quelque temps, et -l'instant d'après elle crut entendre marcher auprès d'elle. Elle rentra -précipitamment; et revenue dans sa chambre, elle ouvrit sa fenêtre au -moment où quelqu'un se glissait entre les amandiers, à l'endroit même -qu'elle venait de quitter. Elle ferma la fenêtre, et quoique fort -agitée, quelques moments de sommeil la rafraîchirent. - - - - -CHAPITRE X. - - -Le carrosse qui devait conduire Emilie et madame Chéron jusqu'à Toulouse -parut devant la porte de bonne heure. Madame Chéron était au déjeuner -avant que sa nièce arrivât. Le repas fut silencieux et fort triste de la -part d'Emilie. Madame Chéron, piquée de son abattement, le lui reprocha -d'une manière qui n'était pas propre à le faire cesser. Ce ne fut pas -sans beaucoup de difficultés qu'Emilie obtint d'emmener le chien que son -père avait aimé. La tante, pressée de partir, fit avancer la voiture; -Emilie la suivit. La vieille Thérèse se tenait à la porte pour prendre -congé de la jeune dame. Dieu vous garde, mademoiselle, dit-elle. Emilie, -lui prenant la main, ne put répondre qu'en la serrant tendrement. - -Valancourt, pendant ce temps, était retourné à Estuvière, le coeur tout -rempli d'Emilie. Quelquefois il s'abandonnait aux rêveries d'un avenir -heureux; plus souvent il cédait à ses inquiétudes et frémissait de -l'opposition qu'il trouverait dans la famille d'Emilie. Il était le -dernier enfant d'une ancienne famille de Gascogne. Ayant perdu ses -parents presque au berceau, le soin de son éducation et celui de sa -mince légitime avaient été confiés à son frère, le comte de Duverney, -son aîné de vingt ans. Il avait une ardeur dans l'esprit, une grandeur -dans l'âme qui le faisaient surtout exceller dans les exercices qu'on -appelait alors _héroïques_. Sa fortune avait encore été diminuée par les -dépenses de son éducation; mais M. de Valancourt l'aîné semblait penser -que son génie et ses talents suppléeraient à la fortune. Ils offraient à -Valancourt une assez brillante perspective dans l'état militaire, le -seul, pour ainsi dire, qu'un gentilhomme pût suivre alors sans danger. -Il entra donc au service. - -Il avait un congé de son régiment, quand il entreprit le voyage des -Pyrénées: c'était là qu'il avait connu Saint-Aubert. Comme sa permission -allait expirer, il en avait plus d'empressement à se déclarer aux -parents d'Emilie; il craignait de les trouver contraires à ses voeux. Sa -fortune, avec le supplément médiocre qu'aurait fourni celle d'Emilie, -leur aurait suffi, mais ne pouvait satisfaire ni la vanité, ni -l'ambition. - -Cependant les voyageuses avançaient: Emilie bien souvent, tâchait de -paraître contente, et retombait dans le silence et dans l'accablement. -Madame Chéron n'attribuait sa mélancolie qu'au regret de s'éloigner d'un -amant; persuadée que le chagrin de sa nièce pour la perte de -Saint-Aubert n'était qu'une affectation de sensibilité, madame Chéron -s'efforçait de le tourner en ridicule. - -Enfin elles arrivèrent à Toulouse; Emilie n'y avait pas été depuis -plusieurs années et n'en avait gardé qu'un très-faible souvenir. Elle -fut surprise du faste de la maison et de celui des meubles: peut-être la -modeste élégance dont elle avait l'habitude était la cause de son -étonnement. Elle suivit madame Chéron à travers une vaste antichambre où -paraissaient plusieurs valets vêtus de riches livrées; elle entra dans -un beau salon, orné avec plus de magnificence que de goût, et sa tante -ordonna qu'on servît le souper. Je suis bien aise de me retrouver dans -mon château, dit-elle en se laissant aller sur un grand canapé: j'ai -tout mon monde autour de moi. Je déteste les voyages; je devrais -pourtant aimer à les faire, car tout ce que je vois me fait toujours -trouver ma maison bien plus agréable. Eh bien! vous ne dites rien; qui -vous rend donc muette, Emilie? - -Emilie retint une larme qui s'échappait et feignit de sourire. Madame -Chéron s'étendit sur la splendeur de sa maison, sur les sociétés qu'elle -recevait, enfin sur ce qu'elle attendait d'Emilie, dont la réserve et la -timidité passaient aux yeux de sa tante pour de l'ignorance et de -l'orgueil. Elle en prit occasion de le lui reprocher; elle n'entendait -rien à guider un esprit qui se défie de ses propres forces; qui, -possédant un discernement délicat, et s'imaginant que les autres ont -plus de lumières, craint de se livrer à la critique, et cherche un abri -dans l'obscurité du silence. - -Le service du souper interrompit le discours hautain de madame Chéron et -les réflexions humiliantes pour sa nièce qu'elle y mêlait. Après le -repas, madame Chéron se retira dans son appartement; une femme de -chambre conduisit Emilie dans le sien. Elles montèrent un large -escalier, arpentèrent plusieurs corridors, descendirent quelques marches -et traversèrent un étroit passage dans une partie écartée du bâtiment; -enfin la femme de chambre ouvrit la porte d'une petite chambre, et dit -que c'était celle de mademoiselle Emilie. Emilie, seule encore une fois, -laissa couler des pleurs qu'elle ne pouvait plus retenir. - -Ceux qui savent par expérience à quel point le coeur s'attache aux -objets même inanimés quand il en a pris l'habitude, avec quelle peine il -les quitte, avec quelle tendresse il les retrouve, avec quelle douce -illusion il croit voir ses anciens amis, ceux-là seulement concevront -l'abandon où se trouvait alors Emilie, brusquement enlevée du seul asile -qu'elle eût connu depuis son enfance, jetée sur un théâtre et parmi des -personnes qui lui déplaisaient encore plus par leur caractère que par -leur nouveauté. Le bon chien de son père était avec elle dans sa -chambre, il la caressait et lui léchait les mains pendant qu'elle -pleurait. Pauvre animal, disait-elle, je n'ai plus que toi pour m'aimer! - - - - -CHAPITRE XI. - - -La maison de madame Chéron était fort près de Toulouse, d'immenses -jardins l'entouraient. Emilie, qui s'était levée de bonne heure, les -parcourut, avant l'instant du déjeuner. D'une terrasse qui s'étendait -jusqu'à l'extrémité de ces jardins, on découvrait tout le bas Languedoc. - -Un domestique vint l'avertir que le déjeuner était servi. - -Où avez-vous donc été courir si matin? dit madame Chéron lorsque sa -nièce entra. Je n'approuve point ces promenades solitaires: je désire -que vous ne sortiez point de si bonne heure sans qu'on vous accompagne, -ajouta madame Chéron. Une jeune personne qui donnait à la vallée des -rendez-vous au clair de la lune a besoin d'un peu de surveillance. - -Le sentiment de son innocence n'empêcha pas la rougeur d'Emilie. Elle -tremblait et baissait les yeux avec confusion, tandis que madame Chéron -lançait des regards hardis et rougissait elle-même; mais sa rougeur -était celle de l'orgueil satisfait, celle d'une personne qui s'applaudit -de sa pénétration. - -Emilie, ne doutant point que sa tante ne voulût parler de sa promenade -nocturne en quittant la vallée, crut devoir en expliquer les motifs. -Mais madame Chéron, avec le sourire du mépris, refusa de l'écouter. Je -ne me fie, lui dit-elle, aux protestations de personne. Je juge les gens -par leurs actions, et je veux essayer votre conduite à l'avenir. - -Emilie, moins surprise de la modération et du silence mystérieux de sa -tante qu'elle ne l'avait été de l'accusation, y réfléchit profondément, -et ne douta plus que ce ne fût Valancourt qu'elle avait vu la nuit dans -les jardins de la vallée, et que madame Chéron pouvait bien avoir -reconnu. Sa tante ne quittant un sujet pénible que pour en traiter un -qui ne le devenait pas moins, parla de M. Motteville et de la perte -énorme que sa nièce faisait avec lui. Pendant qu'elle raisonnait avec -une pitié fastueuse des infortunes qu'éprouvait Emilie, elle insistait -sur les devoirs de l'humilité, sur ceux de la reconnaissance; elle -faisait dévorer à sa nièce les plus cruelles mortifications et -l'obligeait à se considérer comme étant dans la dépendance, -non-seulement de sa tante, mais de tous les domestiques. - -On l'avertit alors qu'on attendait beaucoup de monde à dîner, et madame -Chéron lui répéta toutes les leçons du soir précédent, sur sa conduite -dans la société; elle ajoutait qu'elle voulait la voir mise avec un peu -d'élégance et de goût, et ensuite elle daigna lui montrer toute la -splendeur de son château, lui faire remarquer tout ce qui brillait d'une -magnificence particulière, et distinguait les différents appartements; -après quoi elle se retira dans son cabinet de toilette. Emilie s'enferma -dans sa chambre, déballa ses livres, et charma son esprit par la lecture -jusqu'au moment de s'habiller. - -Quand on fut rassemblé, Emilie entra dans le salon avec un air de -timidité que ses efforts ne pouvaient vaincre. L'idée que madame Chéron -l'observait d'un oeil sévère la troublait encore davantage. Son habit de -deuil, la douceur et l'abattement de sa charmante figure, la modestie de -son maintien, la rendirent très-intéressante à quelques personnes de la -société. Elle reconnut le signor Montoni et son ami Cavigni, qu'elle -avait trouvés chez M. Quesnel; ils avaient dans la maison de madame -Chéron toute la familiarité d'anciennes connaissances; elle paraissait -elle-même les accueillir avec grand plaisir. - -[Illustration: Montoni et Cavigni.] - -Le signor Montoni portait dans son air le sentiment de sa supériorité: -l'esprit et les talents dont il pouvait la soutenir, obligeaient tout le -monde à lui céder. La finesse de son tact était fortement exprimée dans -sa physionomie; mais il savait se déguiser quand il le fallait, et l'on -pouvait y remarquer souvent le triomphe de l'art sur la nature. Son -visage était long, assez maigre, et pourtant on le disait beau; c'était -peut-être à la force, à la vigueur de son âme, qui se prononçait dans -tous ses traits, que pouvait se rapporter cet éloge. Emilie se sentit -entraînée vers une sorte d'admiration pour lui, mais non pas de cette -admiration qui pouvait conduire à l'estime; elle y joignait une sorte de -crainte dont elle ne devinait pas la cause. - -Cavigni était gai et insinuant comme la première fois. Quoique presque -toujours occupé de madame Chéron, il trouvait les moyens de causer avec -Emilie. Il lui adressa d'abord quelques saillies d'esprit, et prit -ensuite un air de tendresse dont elle s'aperçut bien, et qui ne -l'effraya point. Elle parlait peu, mais la grâce et la douceur de ses -manières l'encourageaient à continuer: elle n'eut de relâche que quand -une jeune dame du cercle, qui parlait sans cesse et sur tout, vint se -mêler à l'entretien: cette dame, qui déployait toute la vivacité, toute -la coquetterie d'une Française, affectait d'entendre tout, ou plutôt -elle n'y mettait point d'affectation. N'étant jamais sortie d'une -ignorance parfaite, elle n'imaginait pas qu'elle eût rien à apprendre; -elle obligeait tout le monde à s'occuper d'elle, amusait quelquefois, -fatiguait au bout d'un moment, et puis était abandonnée. - -Emilie, quoique amusée de tout ce qu'elle avait vu, se retira sans -peine, et se replongea volontiers dans les souvenirs qui lui plaisaient. - -Une quinzaine se passa dans un train de dissipation et de visites; -Emilie accompagnait madame Chéron partout, s'amusait quelquefois, et -s'ennuyait souvent. Elle fut frappée des connaissances et de l'apparente -instruction que développaient les conversations autour d'elle. Ce ne fut -que longtemps après qu'elle reconnut l'imposture de ces prétendus -talents. - -Les plus agréables moments d'Emilie s'écoulaient au pavillon de la -terrasse; elle s'y retirait avec un livre, ou avec son luth, pour jouir -de sa mélancolie ou pour la vaincre. - -Un soir Emilie touchait son luth dans le pavillon, avec une expression -qui venait du coeur. Le jour tombant éclairait encore la Garonne, qui -fuyait à quelque distance, et dont les flots avaient passé devant la -vallée. Emilie pensait à Valancourt; elle n'en avait pas entendu parler -depuis son séjour à Toulouse, et maintenant éloignée de lui, elle -sentait toute l'impression qu'il avait faite sur son coeur. Avant que -d'avoir vu Valancourt, elle n'avait rencontré personne dont l'esprit et -le goût s'accordassent si bien avec le sien. Madame Chéron lui avait -parlé de dissimulation, d'artifices; elle avait prétendu que cette -délicatesse qu'elle admirait dans son amant, n'était rien qu'un piége -pour lui plaire, et pourtant elle croyait à sa sincérité. Un doute -néanmoins, quelque faible qu'il fût, était suffisant pour accabler son -coeur. - -Le bruit d'un cheval sur la route, au-dessous de sa fenêtre, la tira de -sa rêverie. Elle vit un cavalier dont l'air et le maintien rappelaient -Valancourt, car l'obscurité ne lui permettait pas de distinguer ses -traits. Elle se retira de la fenêtre, craignant d'être aperçue, et -désirant pourtant d'observer. L'étranger passa sans regarder, et quand -elle se fut rapprochée du balcon, elle le vit dans l'avenue qui menait à -Toulouse. Ce léger incident la préoccupa de telle sorte, que le -pavillon, le spectacle en perdirent tous leurs charmes; après quelques -tours de terrasse elle rentra bien vite au château. - -Madame Chéron rentra chez elle avec plus d'humeur que de coutume; Emilie -se félicita, lorsque l'heure lui permit de se retrouver seule dans son -appartement. - -Le lendemain matin elle fut appelée chez madame Chéron, dont la figure -était enflammée de colère; quand Emilie parut, elle lui présenta une -lettre. - ---Connaissez-vous cette écriture? dit-elle d'un ton sévère, et la -regardant fixement tandis qu'Emilie examinait la lettre avec attention. - ---Non, madame, répondit-elle, je ne la connais pas. - ---Ne me poussez pas à bout, dit la tante. Vous la connaissez, avouez-le -sur-le-champ; j'exige que vous disiez la vérité. - -Emilie se taisait, elle allait sortir; madame Chéron la rappela.--Oh! -vous êtes coupable, lui dit-elle, je vois bien à présent que vous -connaissez l'écriture.--Puisque vous en doutiez, madame, lui dit Emilie -avec dignité, pourquoi m'accusiez-vous d'avoir fait un mensonge? - ---Il est inutile de le nier, dit madame Chéron, je vois à votre -contenance que vous n'ignoriez pas cette lettre. Je suis bien sûre qu'à -mon insu, dans ma maison, vous avez reçu des lettres de cet insolent -jeune homme. - -Emilie, choquée de la grossièreté de cette accusation, oublia la fierté -qui l'avait réduite au silence, et s'efforça de se justifier, mais sans -convaincre madame Chéron. - ---Je ne puis pas supposer, reprit-elle, que ce jeune homme eût pris la -liberté de m'écrire, si vous ne l'eussiez pas encouragé.--Vous me -permettrez de vous rappeler, madame, dit Emilie d'une voix timide, -quelques particularités d'un entretien que nous eûmes ensemble à la -vallée: je vous dis alors avec franchise que je ne m'étais point opposée -à ce que M. Valancourt pût s'adresser à ma famille. - ---Je ne veux point qu'on m'interrompe, dit madame Chéron; je... je... -Pourquoi ne le lui avez-vous pas défendu? Emilie ne répondait pas. Un -homme que personne ne connaît, absolument étranger; un aventurier qui -court après une héritière! mais du moins, sous ce rapport, on peut bien -dire qu'il s'est trompé. - ---Je vous l'ai déjà dit, madame, sa famille était connue de mon père, -dit Emilie modestement, et sans paraître avoir remarqué sa dernière -phrase. - ---Oh! ce n'est pas du tout un préjugé favorable, répliqua la tante avec -sa légèreté ordinaire. Il avait des idées si folles! Il jugeait les gens -à la physionomie.--Madame, dit Emilie, vous me croyiez coupable tout à -l'heure, et vous le jugiez pourtant sur ma physionomie. Emilie se permit -ce reproche pour répondre au ton peu respectueux dont madame Chéron -parlait de son père. - -Je vous ai fait appeler, lui dit sa tante, pour vous signifier que je -n'entends point être importunée de lettres ou de visites par tous les -jeunes gens qui prétendront vous adorer. - ---Ah! madame, dit Emilie fondant en larmes, comment ai-je mérité ce que -j'éprouve? Madame Chéron, dans ce moment, en eût obtenu la promesse de -renoncer pour jamais à Valancourt. Frappée de terreur, elle ne voulait -plus consentir à le revoir; elle craignait de se tromper, et ne pensait -pas que madame Chéron pût le faire; elle craignait enfin de n'avoir pas -mis assez de réserve dans l'entretien de la vallée. Elle savait bien -qu'elle ne méritait pas les soupçons odieux qu'avait formés sa tante; -mais elle se tourmentait de scrupules sans nombre. - -Emilie alla se promener au jardin. Parvenue à son pavillon chéri, elle -s'assit près d'une fenêtre qui s'ouvrait sur un bosquet. Comme elle -répétait ces mots: _Si jamais nous nous rencontrons_, elle frémit -involontairement; les larmes vinrent à ses yeux, mais elle les sécha -promptement quand elle entendit qu'on marchait, qu'on ouvrait le -pavillon, et qu'en tournant la tête elle eut reconnu Valancourt. Un -mélange de plaisir, de surprise et d'effroi s'éleva si vivement dans son -coeur, qu'elle en fut tout émue. La joie dont Valancourt était rempli -fut suspendue quand il vit l'agitation d'Emilie. Revenue de sa première -surprise, Emilie répondit avec un sourire doux; mais une foule de -mouvements opposés vinrent encore assaillir son coeur, et luttèrent avec -force pour subjuguer sa résolution. Après quelques mots d'entretien, -aussi courts qu'embarrassés, elle le conduisit au jardin et lui demanda -s'il avait vu madame Chéron. Non, dit-il, je ne l'ai point vue; on m'a -dit qu'elle _avait affaire_, et quand j'ai su que vous étiez au jardin, -je me suis empressé d'y venir. Il ajouta: Puis-je hasarder de vous dire -le sujet de ma visite sans encourir votre disgrâce? Puis-je espérer que -vous ne m'accuserez pas de précipitation, en usant de la permission que -vous m'avez donnée de m'adresser à votre famille? Emilie ne savait que -répliquer; mais sa perplexité ne fut pas longue, et la frayeur eut -bientôt pris sa place, quand, au détour de l'allée elle aperçut madame -Chéron. Elle avait repris le sentiment de son innocence: sa crainte en -fut tellement affaiblie, qu'au lieu d'éviter sa tante, elle s'avança -d'un pas tranquille, et l'aborda avec Valancourt. Le mécontentement, -l'impatience hautaine avec lesquels madame Chéron les observait, -bouleversèrent bientôt Emilie; elle comprit bien vite que cette -rencontre était crue préméditée. Elle nomma Valancourt; et, trop agitée -pour rester avec eux, elle courut se renfermer au château. Elle attendit -longtemps, avec une inquiétude extrême, le résultat de la conversation. -Elle n'imaginait pas comment Valancourt s'était introduit chez sa tante -avant d'avoir reçu la permission qu'il demandait. - -Madame Chéron eut un long entretien avec Valancourt, et quand elle -revint au château, sa contenance exprimait plus de mauvaise humeur que -de cette excessive sévérité dont Emilie avait frémi. Enfin, dit-elle, -j'ai congédié le jeune homme, et j'espère que je ne recevrai plus de -pareilles visites. Il m'assure que votre entrevue n'était point -concertée. - ---Madame, dit Emilie fort émue, vous ne lui en avez pas fait la -question?--Assurément, je l'ai faite; vous ne deviez pas me croire assez -imprudente pour penser que je la négligerais. - ---Grand Dieu! s'écria Emilie, quelle idée aura-t-il de moi, madame, -puisque vous-même vous lui montrez de tels soupçons? - ---L'opinion qu'il aura de vous, reprit la tante, est désormais de fort -peu de conséquence. J'ai mis fin à cette affaire, et je crois qu'il aura -quelque opinion de ma prudence. Je lui ai laissé voir que je n'étais pas -dupe, et surtout pas assez complaisante pour souffrir un commerce -clandestin dans ma maison. - -Quelle indiscrétion à votre père, continua-t-elle, de m'avoir laissé le -soin de votre conduite! Je voudrais vous voir pourvue; mais si je dois -être excédée plus longtemps d'importuns comme ce M. Valancourt, je vous -mettrai bien sûrement au couvent. Ainsi, souvenez-vous de l'alternative. -Ce jeune homme a l'impertinence de m'avouer... il avoue cela! que sa -fortune est très-peu de chose et dépend de son frère aîné; qu'elle tient -à son avancement dans son état. Du moins eût-il dû cacher ce détail, -s'il voulait réussir. Il avait la présomption de supposer que je -marierais ma nièce à un homme qui n'a rien, et qui le dit lui-même. - -Emilie fut sensible à l'aveu sincère qu'avait fait Valancourt. Et -quoique sa pauvreté renversât leurs espérances, la franchise de sa -conduite lui causait un plaisir qui surmontait tout le reste. - -Madame Chéron poursuivit. Il a aussi jugé à propos de me dire qu'il ne -recevrait son congé que de vous-même, ce que je lui ai positivement -refusé. Il apprendra qu'il est très-suffisant que, moi, je ne l'agrée -pas, et je saisis cette occasion de le répéter: si vous concertez avec -lui la moindre entrevue sans ma participation, vous sortirez de chez moi -à l'instant même. - ---Combien vous me connaissez peu, madame, dit Emilie, si vous croyez -qu'une pareille injonction soit nécessaire. - -Quand, à table, elle revit madame Chéron, ses yeux trahissaient ses -larmes; elle en eut de vifs reproches. - -Ses efforts pour paraître gaie ne manquèrent pas tout à fait leur but. -Elle alla avec sa tante chez madame Clairval, veuve d'un certain âge, et -depuis peu établie à Toulouse dans une propriété de son époux. Elle -avait vécu plusieurs années à Paris avec beaucoup d'élégance. Elle était -naturellement enjouée; et depuis son arrivée à Toulouse elle avait donné -les plus belles fêtes qu'on eût jamais vues dans le pays. - -Tout cela excitait non-seulement l'envie, mais aussi la frivole ambition -de madame Chéron. Et puisqu'elle ne pouvait rivaliser de faste et de -dépense, elle voulait qu'on la crût l'intime amie de madame Clairval. -Pour cet effet, elle était de la plus obligeante attention; elle n'avait -jamais d'engagement lorsque madame Clairval l'invitait. Elle en parlait -partout, et se donnait de grands airs d'importance, en faisant croire -qu'elles étaient extrêmement liées. - -Les plaisirs de cette soirée consistaient en un bal et un souper. Le bal -était d'un genre neuf. On dansait par groupes dans des jardins fort -étendus. Les grands et beaux arbres sous lesquels on était assemblé -étaient illuminés d'innombrables lampions disposés avec toute la variété -possible. Les différents costumes ajoutaient au plaisir des yeux. -Pendant que les uns dansaient, d'autres, assis sur le gazon, causaient -en liberté, critiquaient les parures, prenaient des rafraîchissements, -ou chantaient des vaudevilles avec la guitare. La galanterie des hommes, -les minauderies des femmes, la légèreté des danses, le luth, le -haut-bois, le tambourin, et l'air champêtre que les bois donnaient à -toute la scène, faisaient de cette fête un modèle fort piquant des -plaisirs et du goût français. Emilie considérait ce riant tableau avec -une sorte de plaisir mélancolique. On peut concevoir son émotion quand, -en jetant les yeux sur une contredanse, elle y reconnut Valancourt. Il -dansait avec une jeune et belle personne, et paraissait lui rendre des -soins empressés. Elle se détourna promptement, et voulut entraîner -madame Chéron, qui causait avec le signor Cavigni sans avoir vu -Valancourt. La contredanse finit; Emilie, voyant que Valancourt -s'avançait vers elle, se leva tout de suite, et se retira près de madame -Chéron. - -C'est le chevalier Valancourt, madame, dit-elle tout bas; de grâce, -retirons-nous. Sa tante se lève; mais Valancourt les avait rejoints. Il -salua madame Chéron avec respect, et Emilie avec douleur. La présence de -madame Chéron l'empêchant de rester, il passa avec une contenance dont -la tristesse reprochait à Emilie d'avoir pu se résoudre à l'augmenter. - -C'est le chevalier Valancourt, dit Cavigni avec indifférence.--Est-ce -que vous le connaissez? reprit madame Chéron.--Je ne suis point lié avec -lui, répondit Cavigni.--Vous ne savez pas les motifs que j'ai pour le -qualifier d'impertinent? Il a la présomption d'admirer ma nièce. - ---Si, pour mériter l'épithète d'impertinent, il suffit d'admirer -mademoiselle Saint-Aubert, reprit Cavigni, je crains qu'il n'y ait -beaucoup d'impertinents, et je m'inscris sur la liste. - ---O signor, dit madame Chéron avec un sourire forcé, je m'aperçois que -vous avez acquis l'art de complimenter depuis votre séjour en France: -mais il ne faut pas complimenter les enfants, parce qu'elles prennent la -flatterie pour la vérité. - -Cavigni tourna la tête un moment, et dit d'un air étudié: Qui donc alors -peut-on complimenter, madame? car il serait absurde de s'adresser à une -femme dont le goût est formé. _Elle_ est au-dessus de toute louange. En -finissant la phrase, il regardait Emilie à la dérobée, et l'ironie -brillait dans ses yeux. Elle le comprit, et rougit pour sa tante; mais -madame Chéron répondit: Vous avez parfaitement raison, signor, aucune -femme de goût ne peut souffrir un compliment. - ---J'ai entendu dire au signor Montoni, reprit Cavigni, qu'une seule -femme en méritait. - ---Vraiment! s'écria madame Chéron, avec un sourire plein de confiance; -et qui peut-elle être? - ---Oh! répliqua-t-il, on ne saurait la méconnaître. Il n'y a pas sûrement -plus d'une femme dans le monde qui ait à la fois le mérite d'inspirer la -louange et le mérite de la refuser. Et ses yeux se tournaient encore -vers Emilie, qui rougissait de plus en plus pour sa tante. - ---Oh bien, signor, dit madame Chéron, je proteste que vous êtes -Français. Je n'ai jamais entendu d'étranger tenir un propos aussi -galant. - ---Cela est vrai, madame, dit le comte en quittant son rôle muet; mais la -galanterie des compliments eût été perdue sans l'ingénuité qui en -découvre l'application. - -Madame Chéron n'aperçut point le sens satirique de cette phrase, et ne -sentait point la peine qu'Emilie éprouvait pour elle. Oh! voici le -signor Montoni lui-même, dit la tante. Je vais lui raconter toutes les -jolies choses que vous venez de me dire. Le signor, néanmoins, passa -dans une autre allée. Je vous prie, dites-moi ce qui peut occuper si -fort votre ami pour ce soir, demanda madame Chéron d'un air chagrin. Je -ne l'ai pas vu une fois. - ---Il a, dit Cavigni, une affaire particulière avec le marquis Larivière, -qui, à ce que je vois, l'a retenu jusqu'à ce moment; car il n'eût pas -manqué de vous offrir son hommage. - -Par tout ce qu'elle entendait, Emilie crut s'apercevoir que Montoni -courtisait sérieusement sa tante; que non-seulement elle s'y prêtait, -mais qu'elle s'occupait avec jalousie de ses moindres négligences. Que -madame Chéron, à son âge, voulût choisir un second époux, ce parti -semblait ridicule; cependant sa vanité ne le rendait point impossible: -mais qu'avec son esprit, sa figure, ses prétentions, Montoni pût choisir -madame Chéron, voilà ce qui surtout étonnait Emilie. - -Montoni les rejoignit bientôt. Il bégaya quelques paroles sur le regret -qu'il avait eu d'être retenu si longtemps. Elle reçut cette excuse avec -l'air mutin d'une petite fille, et ne parla qu'au signor Cavigni. -Celui-ci, regardant Montoni d'un air ironique, semblait lui dire: Je -n'abuserai pas de mon triomphe; je supporterai ma gloire avec toute -sorte d'humilité. - -Le souper fut servi dans les différents pavillons du jardin et dans un -grand salon du château; madame Chéron et sa compagnie soupèrent avec -madame Clairval dans le salon; et Emilie eut peine à déguiser son -émotion, quand elle vit Valancourt se placer à la même table qu'elle. -Madame Chéron l'aperçut, et dit à quelqu'un auprès d'elle. Quel est ce -jeune homme?--C'est le chevalier Valancourt, répondit-on.--Je sais son -nom, reprit-elle; mais qu'est-ce que c'est que le chevalier Valancourt -qui s'introduit à cette table? - ---Je vois bien que vous ignorez, dit à madame Chéron la dame assise -auprès d'elle, que le jeune homme dont vous parliez à madame Clairval, -est son neveu!--Cela ne se peut pas, s'écria madame Chéron qui s'aperçut -alors de sa bévue et de son erreur sur Valancourt: et dès ce moment elle -se mit à le louer avec autant de bassesse qu'elle avait mis jusque-là de -malignité à le déchirer. - -Emilie avait été si absorbée pendant la plus grande partie de -l'entretien, qu'elle avait été préservée du chagrin de l'entendre; elle -fut très-surprise en écoutant les louanges dont sa tante comblait -Valancourt, et elle ignorait encore qu'il fût parent de madame Clairval: -elle vit sans peine que madame Chéron, plus embarrassée qu'elle ne le -voulait paraître, se retirait aussitôt après le souper. Montoni alors -vint donner la main à madame Chéron pour la conduire à son carrosse, et -Cavigni, avec une ironique gravité, la suivit en conduisant Emilie. En -les saluant et relevant la glace, elle vit Valancourt dans la foule, à -la porte. Il disparut avant le départ de la voiture; madame Chéron n'en -parla point à Emilie, elles se séparèrent en arrivant. - -Le lendemain matin Emilie déjeunait avec sa tante, quand on lui remit -une lettre dont, à la seule adresse, elle connut l'écriture: elle la -reçut d'une main tremblante, et madame Chéron demanda vivement d'où elle -venait. Emilie, avec sa permission, la décacheta: et voyant la signature -de Valancourt, elle la remit à sa tante sans l'avoir lue. Sa tante la -prit avec impatience, et pendant qu'elle lisait, Emilie tâchait d'en -juger le contenu dans ses yeux; elle lui rendit la lettre, et comme les -regards d'Emilie demandaient si elle pouvait lire: Oui, lisez, mon -enfant, dit madame Chéron avec moins de sévérité qu'elle n'en avait -attendu: Emilie n'avait jamais obéi aussi volontiers. Valancourt, dans -sa lettre parlait peu de l'entrevue de la veille: il déclarait qu'il ne -recevrait son congé que d'Emilie seule, et il la conjurait de le -recevoir le soir même. En lisant, elle s'étonnait que madame Chéron eût -montré autant de modération; et la regardant timidement, elle lui dit -d'un ton triste: Que vais-je répondre? - ---Quoi! il faut voir ce jeune homme. Oui, je le crois, dit la tante; il -faut voir ce qu'il peut dire en sa faveur: faites-lui dire qu'il vienne. -Emilie osait à peine croire ce qu'elle entendait.--Non, restez, ajouta -madame Chéron, je vais le lui écrire moi-même. Elle demanda de l'encre -et du papier. Emilie n'osant se fier aux émotions qu'elle éprouvait, -pouvait à peine les soutenir: la surprise eût été moins grande, si elle -avait entendu la veille ce que madame Chéron n'avait point oublié, que -Valancourt était le neveu de madame Clairval. - -Emilie ne connut pas les secrets motifs de sa tante; mais le résultat -fut une visite que Valancourt fit le soir, et que madame Chéron reçut -seule. Ils eurent un fort long entretien avant qu'Emilie fût appelée. -Quand elle entra, sa tante pérorait avec complaisance, et les yeux de -Valancourt, qui se leva avec vivacité, étincelaient de joie et -d'espérance. - -Nous parlions d'affaire, dit madame Chéron: le chevalier me disait que -feu M. Clairval était frère de la comtesse de Duverney sa mère: j'aurais -voulu qu'il m'eût parlé plus tôt de sa parenté avec madame Clairval, je -l'aurais regardée comme un motif très-suffisant pour le recevoir dans ma -maison. Valancourt salua et allait se présenter à Emilie; madame Chéron -le prévint: J'ai consenti que vous reçussiez ses visites; et quoique je -ne prétende m'engager par aucune promesse, ou dire que je le -considérerai comme mon neveu, je permettrai votre liaison, et je -regarderai l'union qu'il désire comme un événement qui pourra avoir lieu -dans quelques années, si le chevalier s'avance au service, et si sa -situation lui permet de se marier: mais M. Valancourt observera, et vous -aussi, Emilie, que, jusqu'à ce moment, j'interdis positivement toute -idée de mariage. - -La figure d'Emilie, pendant cette brusque harangue, variait à chaque -moment, et, vers la fin, sa confusion fut telle, qu'elle était prête à -se retirer. Valancourt, pendant ce temps, presque aussi embarrassé -qu'elle, n'osait pas la regarder. Quand madame Chéron eut fini, il lui -dit: Quelque flatteuse, madame, que soit pour moi votre approbation, -quelque honoré que je sois de votre suffrage, j'ai pourtant si fort à -craindre, qu'à peine j'ose espérer. - ---Expliquez-vous, dit madame Chéron. Cette question inattendue troubla -tellement Valancourt, que s'il eût été seulement spectateur de cette -scène, il n'aurait pu s'empêcher de rire. - ---Jusqu'à ce que mademoiselle Saint-Aubert me permette de profiter de -vos bontés, dit-il d'une voix basse; jusqu'à ce qu'elle me permette -d'espérer... - ---Eh! c'est là tout, interrompit madame Chéron; je me charge bien de -répondre pour elle. Observez, monsieur, qu'elle est remise à ma garde, -et je prétends qu'en toute chose ma volonté devienne la sienne. - -En disant ces mots, elle se leva et quitta la chambre, laissant Emilie -et Valancourt dans un égal embarras. - -La conduite de madame Chéron avait été dirigée par sa vanité -personnelle. Valancourt, dans sa première entrevue avec elle, lui avait -naïvement découvert sa position actuelle, ses espérances pour l'avenir; -et avec plus de prudence que d'humanité, elle avait absolument et -sévèrement rejeté sa demande: elle désirait que sa nièce fît un grand -mariage, non pas qu'elle lui souhaitât le bonheur que le rang et la -fortune sont supposés procurer; mais elle voulait partager l'importance -qu'une grande alliance pouvait lui donner. Quand elle sut que Valancourt -était neveu d'une personne comme madame Clairval, elle désira une union -dont l'éclat, à coup sûr, rejaillirait sur elle; ses calculs de fortune, -en tout ceci, répondaient plutôt à ses désirs qu'à aucune ouverture de -Valancourt, ou même à quelque probabilité. En fondant ses espérances sur -la fortune de madame Clairval, elle oubliait que cette dame avait une -fille: Valancourt ne l'avait point oublié, et comptait si peu sur aucun -héritage du côté de madame Clairval, qu'il n'avait pas même parlé d'elle -dans sa première conversation avec madame Chéron; mais quelle que pût -être à l'avenir la fortune d'Emilie, la distinction que cette alliance -lui procurait à elle-même était certaine, puisque l'existence de madame -Clairval faisait l'envie de tout le monde, et était un sujet d'émulation -pour tous ceux qui pouvaient soutenir sa concurrence. - -De ce moment Valancourt fit de fréquentes visites à madame Chéron, et -Emilie passa dans sa société les moments les plus heureux dont elle eût -joui depuis la mort de son père. Ils trouvaient tous les deux trop de -douceur au présent pour s'occuper beaucoup de l'avenir; ils aimaient, -ils étaient aimés, et ne soupçonnaient pas que l'attachement même qui -faisait leur bonheur, pourrait causer un jour le malheur de leur vie. -Pendant ce temps, la liaison de madame Chéron et de madame Clairval -devint de plus en plus intime, et la vanité de madame Chéron se -satisfaisait déjà en publiant partout la passion du neveu de son amie -pour sa nièce. - -Montoni devint aussi l'hôte journalier du château. Emilie fut forcée de -s'apercevoir qu'il était l'amant de sa tante, et amant favorisé. - -Emilie et Valancourt passèrent ainsi leur hiver, non-seulement dans la -paix, mais encore dans le bonheur. La garnison de Valancourt était près -de Toulouse; ils pouvaient se voir fréquemment. Le pavillon, sur la -terrasse, était le théâtre favori de leurs entrevues; Emilie et madame -Chéron allaient y travailler, Valancourt leur lisait des ouvrages de -goût. Il observait l'enthousiasme d'Emilie, il exprimait le sien, il -remarquait enfin, tous les jours, que leurs esprits étaient faits l'un -pour l'autre; et qu'avec le même goût, la même noblesse de sentiments, -eux seuls réciproquement pouvaient se rendre heureux. - - - - -CHAPITRE XII. - - -L'avarice de madame Chéron céda enfin à sa vanité. Quelques repas -splendides donnés par madame Clairval; l'adulation générale dont elle -était l'objet, augmentèrent l'empressement de madame Chéron pour assurer -une alliance qui l'élèverait tant à ses propres yeux et à ceux du monde. -Elle proposa le mariage prochain de sa nièce, et offrit d'assurer la dot -d'Emilie, pourvu que madame Clairval en fît autant pour son neveu. -Madame Clairval écouta la proposition; et considérant qu'Emilie était la -plus proche héritière de madame Chéron, elle l'accepta. Emilie ignorait -ces arrangements, quand madame Chéron l'avertit de se préparer pour ses -noces, qui devaient se faire incessamment. Emilie surprise, ne concevait -pas le motif d'une si soudaine conclusion, que Valancourt ne sollicitait -point. En effet, ne sachant rien des conventions des deux tantes, il -était loin d'espérer un si grand bonheur. Emilie montra de l'opposition. -Madame Chéron, aussi jalouse de son pouvoir qu'elle l'avait déjà été, -insista sur un prompt mariage avec autant de véhémence qu'elle en avait -rejeté d'abord les moindres apparences. Les scrupules d'Emilie -s'évanouirent, quand elle vit Valancourt, instruit alors de son bonheur, -venir la conjurer de lui en confirmer l'assurance. - -Tandis qu'on faisait les préparatifs de ces noces, Montoni devenait -l'amant déclaré de madame Chéron. Madame Clairval fut très-mécontente -quand elle entendit parler de leur prochain mariage, et voulait rompre -celui de Valancourt, avec Emilie; mais sa conscience lui représenta -qu'elle n'avait pas le droit de la punir des torts d'autrui. Madame -Clairval, quoique femme du grand monde, était moins familiarisée que son -amie avec la méthode de tirer sa félicité de la fortune et des hommages -qu'elle attire, plutôt que de son propre coeur. - -Emilie observa avec intérêt l'ascendant que Montoni avait acquis sur -madame Chéron, aussi bien que le rapprochement de ses visites. Son -opinion sur cet Italien était confirmée par celle de Valancourt, qui -avait toujours exprimé son extrême aversion pour lui. Un matin qu'elle -travaillait dans le pavillon, jouissant de la douce fraîcheur du -printemps, dont le coloris se répandait sur le paysage, Valancourt lui -faisait la lecture, et posait souvent le livre pour se livrer à la -conversation. On vint lui dire que madame Chéron la demandait à -l'instant; elle entra dans son cabinet, et compara avec surprise l'air -abattu de madame Chéron et le genre recherché de sa parure.--Ma nièce, -dit-elle; et elle s'arrêta avec un peu d'embarras. Je vous ai envoyé -chercher; Je... je... voulais vous voir. J'ai une nouvelle à vous -dire... de ce moment, vous devez considérer M. Montoni comme votre -oncle; nous sommes mariés de ce matin. - -Montoni prit possession du château avec la facilité d'un homme qui -depuis longtemps le regardait comme le sien. Son ami Cavigni l'avait -singulièrement servi, en rendant à madame Chéron les soins et les -flatteries qu'elle exigeait, et auxquelles Montoni avait souvent peine à -se plier; il eut un appartement au château, et fut obéi des domestiques -comme le maître l'était lui-même. - -Peu de jours après, madame Montoni, comme elle l'avait promis, donna un -repas très-magnifique à une compagnie fort nombreuse. Valancourt s'y -trouva; mais madame Clairval s'excusa d'en être. Il y eut concert, bal -et souper. Valancourt, comme de raison, dansa avec Emilie. Il ne pouvait -examiner la décoration de l'appartement sans se rappeler qu'elle était -faite pour d'autres fêtes. Cependant il tâchait de se consoler en -pensant que sous peu de temps elle reviendrait à sa destination. Toute -la soirée madame Montoni dansa, rit et parla sans cesse. Montoni, -silencieux, réservé, hautain même, semblait fatigué de cette -représentation et de la frivole société qui en était l'objet. - -Ce fut le premier et dernier repas donné à l'occasion de ces noces. -Montoni, que son caractère sévère, son orgueil silencieux, empêchaient -d'animer ces fêtes, était pourtant très-disposé à les provoquer. -Rarement trouvait-il dans les cercles un homme qui eût plus de talents -ou plus d'esprit que lui. Tout l'avantage, dans ces sortes de réunions, -était donc toujours de son côté. - -Peu de semaines s'étaient écoulées depuis ce mariage, quand madame -Montoni fit part à Emilie du projet qu'avait son mari de retourner en -Italie, aussitôt que les préparatifs du voyage seraient faits. Nous -irons à Venise, dit-elle; M. Montoni y possède une belle maison; nous -irons ensuite à son château en Toscane. Pourquoi prenez-vous donc un air -si sérieux, mon enfant? vous qui aimez tant les pays romantiques et les -belles vues, vous devriez être ravie de ce voyage. - ---Est-ce que je dois en être? dit Emilie avec autant d'émotion que de -surprise.--Oui, certainement, répliqua sa tante; comment pouvez-vous -vous imaginer que nous vous laissions ici? Ah! je vois que vous pensez -au chevalier. Je ne crois pas qu'il soit instruit du voyage, mais il le -saura sûrement bientôt. M. Montoni est sorti pour en faire part à madame -Clairval, et lui annoncer que les noeuds proposés entre nos familles -sont absolument rompus. - -L'insensibilité avec laquelle madame Montoni apprenait à sa nièce qu'on -la séparait peut-être pour toujours de l'homme à qui elle allait s'unir -pour la vie, ajouta encore au désespoir où la jeta cette nouvelle. Quand -elle put parler, elle demanda la cause d'un pareil changement envers -Valancourt; et l'unique réponse qu'elle obtint, fut que Montoni avait -défendu ce mariage, attendu qu'Emilie pouvait prétendre à de bien plus -grands partis. - -Emilie était trop affligée pour employer la représentation ou la prière. -Quand, à la fin, elle voulut essayer ce dernier moyen, la parole lui -manqua, et elle se retira dans sa chambre pour réfléchir, si cela était -possible, à un coup si subit et si accablant. Il se passa longtemps -avant que ses esprits fussent assez remis pour lui permettre une -réflexion; mais celle qui se présenta fut triste et terrible. Elle jugea -que Montoni voulait disposer d'elle pour son propre avantage, et elle -pensa que son ami Cavigni était la personne pour laquelle il -s'intéressait. La perspective du voyage d'Italie devenait encore plus -fâcheuse, quand elle considérait la situation troublée de ce pays, -déchiré par des guerres civiles, en proie à toutes factions, et dans -lequel chaque château se trouvait exposé à l'invasion d'un parti opposé. -Elle considéra à quelle personne sa destinée allait être commise, à -quelle distance elle allait être de Valancourt. A cette idée, toute -image s'évanouit devant elle, et la douleur confondit toutes ses -pensées. - -Elle passa quelques heures dans cet état de trouble; et quand on -l'avertit pour dîner, elle fit faire ses excuses. Madame Montoni était -seule, et les récusa. Emilie et sa tante parlèrent peu pendant le repas. -L'une était absorbée dans sa douleur, l'autre gonflée de dépit, à cause -de l'absence inattendue de Montoni. Sa vanité était piquée de cette -négligence, et la jalousie l'alarmait surtout sur ce qu'elle regardait -comme un engagement mystérieux. Quand on sortit de table, et qu'elles -furent seules, Emilie reparla de Valancourt; mais sa tante, aussi -insensible à la pitié qu'aux remords, devint presque furieuse de ce -qu'on mettait en question son autorité et celle de Montoni. Emilie, qui -avait évité avec sa douceur ordinaire une longue et déchirante -conversation, la soutint et se retira chez elle tout en larmes. - -En traversant le vestibule, elle entendit quelqu'un entrer par la grande -porte: elle y jeta rapidement les yeux, crut voir Montoni, et doubla le -pas: mais elle reconnut bientôt la voix chérie de Valancourt. - -Emilie, ô mon Emilie! s'écria-t-il d'un ton qu'étouffait l'impatience, à -mesure qu'il avançait et qu'il découvrait les traces du désespoir dans -les traits et l'air d'Emilie en pleurs; Emilie! il faut que je vous -parle, dit-il; j'ai mille choses à vous dire: conduisez-moi quelque part -où nous puissions causer en liberté. Vous tremblez! vous n'êtes pas -bien; laissez-moi vous conduire à un siége. - -Il vit une porte ouverte, et prit vivement la main d'Emilie pour -l'entraîner dans cet appartement; mais elle essaya de la retirer, et lui -dit, avec un sourire languissant: Je suis déjà mieux. Si vous voulez -voir ma tante, elle est dans le salon.--C'est _à vous_ que je veux -parler, mon Emilie, répliqua Valancourt. Grand Dieu! en êtes-vous déjà à -ce point? Consentez-vous si facilement à m'oublier? Cette salle ne nous -convient point, j'y puis être entendu. Je ne veux de vous qu'un quart -d'heure d'attention.--Quand vous aurez vu ma tante, dit Emilie.--J'étais -assez malheureux en venant ici, s'écria Valancourt; ne comblez pas ma -misère par cette froideur, par ce cruel refus. - -L'énergie avec laquelle il prononça ces mots la toucha jusqu'aux larmes; -mais elle persista à refuser de l'entendre, jusqu'à ce qu'il eût vu -madame Montoni. Où est son mari, où est-il, ce Montoni? dit Valancourt -d'une voix altérée. C'est à lui que je dois parler. - -Emilie, effrayée des conséquences et de l'indignation qui étincelait -dans ses yeux, l'assura d'une voix tremblante que Montoni n'était pas à -la maison, et le conjura de modérer son ressentiment. Aux accents -entrecoupés de sa voix, les yeux de Valancourt passèrent à l'instant de -la fureur à la tendresse. Vous êtes mal, Emilie, dit-il; ils nous -perdront tous deux. Pardonnez-moi si j'ai osé douter de votre tendresse. - -Emilie ne s'opposa plus à ce qu'il la conduisît dans un cabinet voisin. -La manière dont il avait nommé Montoni lui avait donné de si vives -alarmes sur le danger que lui-même pouvait courir, qu'elle ne songea -plus qu'à prévenir sa vengeance et ses affreuses suites. Il écouta ses -prières avec attention, et n'y répondit qu'avec des regards de désespoir -et de tendresse. Il cacha de son mieux ses sentiments pour Montoni, et -s'efforça d'adoucir ses terreurs. Elle distingua le voile dont il -couvrait son ressentiment, et son apparente tranquillité la troubla -encore davantage. - -Emilie s'efforça de le calmer par les assurances d'un attachement -inviolable; elle lui représenta que dans un an environ elle serait -majeure, et que son âge alors la ferait sortir de tutelle. Ces -assurances consolaient peu Valancourt; il considérait qu'elle serait -alors en Italie, et au pouvoir de ceux dont la puissance sur elle ne -cesserait pas avec leurs droits. Il s'efforça pourtant d'en paraître -satisfait. Emilie, remise par la promesse qu'elle avait obtenue et par -le calme qu'il lui montrait, allait enfin le quitter quand sa tante -entra dans la chambre. Elle lança un coup d'oeil de reproche sur sa -nièce, qui se retira au même instant, et un de mécontentement et de -hauteur sur le malheureux Valancourt. - ---Ce n'est pas la conduite que j'attendais de vous, monsieur, lui -dit-elle; je ne m'attendais pas à vous revoir dans ma maison, après -qu'on vous aurait informé que vos visites ne m'étaient plus agréables. -Je pensais encore moins que vous chercheriez à voir clandestinement ma -nièce, et qu'elle consentirait à vous recevoir. - -Valancourt, voyant qu'il était nécessaire d'établir la justification -d'Emilie, assura que l'unique dessein de sa visite avait été de demander -un entretien à Montoni. Il en expliqua le motif avec la modération que -le sexe, plutôt que le caractère de madame Montoni, pouvait exiger de -lui. - -Ses prières furent reçues avec aigreur. Elle se plaignit que sa prudence -eût cédé à ce qu'elle appelait sa compassion. Elle ajouta qu'elle -sentait si bien la folie de sa première condescendance, que, pour en -prévenir le retour, elle remettait entièrement cette affaire à M. -Montoni seul. - -L'éloquence sentimentale de Valancourt lui fit enfin concevoir -l'indignité de sa conduite; elle connut la honte, mais non pas le -remords. Elle sut mauvais gré à Valancourt de l'avoir réduite à cette -situation pénible, et sa haine croissait avec la conscience de ses -torts. L'horreur qu'il lui inspirait était d'autant plus forte, que, -sans l'accuser, il la forçait de se convaincre elle-même. Il ne lui -laissait pas une excuse pour la violence du ressentiment avec lequel -elle le considérait. A la fin, sa colère devint telle, que Valancourt se -décida à sortir sur-le-champ pour ne pas perdre sa propre estime dans -une réplique peu mesurée. - -Madame Clairval s'en tenait au rôle passif. Quand elle avait consenti au -mariage de Valancourt, c'était dans la croyance qu'Emilie hériterait de -sa tante. Quand le mariage de cette dernière l'eut désabusée de cet -espoir, sa conscience l'empêcha de rompre une union presque formée; mais -sa bienveillance n'allait pas jusqu'à faire une démarche qui la décidât -entièrement. - -La modération que lui avait recommandée Emilie, et les promesses qu'il -lui avait faites, arrêtèrent seules l'impétuosité de Valancourt, qui -voulait courir chez Montoni, et demander avec fermeté ce qu'on refusait -à ses prières. Il se borna à renouveler ses sollicitations, et les -appuya de tous les arguments que pouvait fournir une situation comme la -sienne. Plusieurs jours se passèrent en représentations d'une part, et -en inflexibilité de l'autre. Soit par crainte, soit par honte, ou par la -haine qui résultait de ces deux sentiments, Montoni évitait -soigneusement l'homme qu'il avait tant offensé; il n'était ni attendri -par la douleur qui se peignait dans les lettres de Valancourt, ni frappé -de repentir par les solides raisonnements qu'elles contenaient. A la -fin, les lettres de Valancourt furent renvoyées sans être ouvertes. Dans -son premier désespoir, il oublia toutes ses promesses, excepté celle -d'éviter la violence, et il se rendit au château, déterminé à voir -Montoni, à tout mettre en usage pour y parvenir. Montoni s'était fait -celer, et quand Valancourt demanda madame et mademoiselle Saint-Aubert, -on lui refusa positivement l'entrée. Ne voulant pas engager une querelle -avec des domestiques, il partit, et revint chez lui dans un état de -frénésie. Il écrivit à Emilie ce qui s'était passé, exprima sans -restriction les angoisses de son coeur, et la conjura, puisqu'il ne -restait que cette ressource, de le recevoir à l'insu de Montoni. A peine -eut-il envoyé la lettre, que sa passion se calma: il comprit la faute -qu'il avait commise, en augmentant les chagrins d'Emilie par le trop -fidèle tableau de ses peines; il eût donné la moitié du monde pour -recouvrer son imprudente lettre. Emilie néanmoins fut préservée de la -douleur qu'elle aurait pu en recevoir. Madame Montoni avait ordonné -qu'on lui portât les lettres pour sa nièce: elle lut celle-ci; elle vit -avec colère la manière dont Valancourt y traitait Montoni; elle exhala -son ressentiment, et mit enfin la lettre au feu. - -Montoni, pendant ce temps, toujours plus impatient de quitter la France, -pressait les préparatifs de ses gens, et terminait à la hâte tout ce qui -pouvait lui rester à faire. Il garda le plus profond silence sur les -lettres où Valancourt, désespérant d'obtenir plus, et modérant la -passion qui l'avait fait sortir de la règle, sollicitait seulement la -permission de dire adieu à Emilie. Mais quand Valancourt apprit qu'elle -allait partir sous peu de jours, et qu'on avait décidé qu'il ne la -verrait plus, il perdit toute prudence; et, dans une seconde lettre, il -proposa à Emilie de former un mariage secret. Cette lettre fut livrée à -madame Montoni, et la veille du départ arriva sans que Valancourt eût -reçu une seule ligne de consolation, ou le moindre espoir d'une dernière -entrevue. - -Cependant Emilie était abîmée dans cette espèce de stupeur où des -malheurs subits et sans remède peuvent quelquefois plonger l'esprit. -Elle aimait Valancourt avec la plus tendre affection; elle s'était -accoutumée longtemps à le regarder comme l'ami et le compagnon de sa vie -entière; elle n'avait pas une idée de bonheur à laquelle son idée ne fût -jointe. Quelle devait donc être sa douleur au moment d'une séparation si -prompte, peut-être éternelle, et à un éloignement où les nouvelles de -leur existence pourraient à peine leur parvenir, et cela pour obéir aux -volontés d'un étranger, à celles d'une personne qui récemment encore -provoquait leur mariage? - -Son agitation fut si forte, en réfléchissant sur son état et sur l'idée -de ne plus voir Valancourt, qu'elle se sentit prête à perdre ses sens. -Elle chercha des yeux quelque chose qui la ranimât; elle vit la fenêtre, -et eut assez de force pour l'ouvrir et s'y reposer: l'air ranima ses -forces; le clair de lune, qui tombait sur une longue avenue d'ormes -au-dessous d'elle, l'invita à essayer si ses mouvements et le grand air -ne calmeraient pas l'irritation de tous ses nerfs. Tout le monde dans le -château était couché: Emilie descendit le grand escalier, traversa le -vestibule, d'où un passage conduisait au jardin; elle avance doucement, -ne voit personne, ouvre la porte et entre dans l'allée. Emilie marchait -avec plus ou moins de vitesse, selon que les ombres la trompaient; elle -croyait voir quelqu'un dans l'éloignement, et craignait que ce fût un -espion de madame Montoni. Cependant le désir de revoir ce pavillon où -elle avait passé tant de moments heureux avec Valancourt, où elle avait -admiré avec lui cette belle plaine du Languedoc, et la Gascogne sa douce -patrie, ce désir l'emporta sur la crainte d'être observée: elle alla -vers la terrasse qui se prolongeait dans tout le jardin du haut; elle -dominait sur celui du bas, et y communiquait par un escalier de marbre -qui terminait l'avenue. - -Quand elle fut aux marches, elle s'arrêta pour un moment, et regarda -autour d'elle. La distance où elle était du château augmentait l'espèce -d'effroi que le silence, l'heure et l'obscurité lui causaient; mais -s'apercevant que rien ne pouvait justifier ses craintes, elle monta sur -la terrasse, dont le clair de lune découvrait l'étendue, et montrait le -pavillon tout à l'extrémité. - -Emilie s'approcha du pavillon et y entra. - -Tout à coup la frayeur suspendit ses larmes, elle entendit une voix près -d'elle dans le pavillon; elle fit un cri; mais le bruit se répétant, -elle distingua la voix chérie de Valancourt. C'était lui, c'était -Valancourt qui la soutenait entre ses bras. Pendant quelques moments -l'émotion leur ôta la parole.--Emilie! dit enfin Valancourt en pressant -sa main dans les siennes. Emilie! il se tut encore, et l'accent avec -lequel il avait prononcé son nom exprimait sa tendresse aussi bien que -sa douleur. - ---O mon Emilie! reprit-il après une longue pause, je vous vois encore, -j'entends encore le son de cette voix! j'ai erré autour de ce lieu, de -ces jardins, pendant tant de nuits, et je n'avais qu'un si faible, si -faible espoir de vous trouver. Quand il fut un peu remis, il lui dit: Je -suis venu ici aussitôt après le coucher du soleil; je n'ai cessé depuis -de parcourir les jardins et le pavillon. J'avais abandonné tout espoir -de vous voir; mais je ne pouvais me résoudre à m'arracher d'un lieu où -j'étais si près de vous; je serais probablement resté jusqu'à l'aurore -autour de ce château. - -Vous me quittez, lui disait-il, vous allez sur une terre étrangère! A -quelle distance! Vous allez trouver de nouvelles sociétés, de nouveaux -amis, de nouveaux admirateurs; on s'efforcera de me faire oublier, on -vous préparera à de nouveaux liens. Comment puis-je savoir cela, et ne -pas sentir que vous ne reviendrez plus pour moi, que jamais vous ne -serez à moi? Sa voix fut étouffée par ses soupirs. - ---Vous croyez donc, dit Emilie, que l'affliction que j'éprouve vienne -d'une affection légère et momentanée? Vous le croyez? - ---Souffrir! interrompit Valancourt, souffrir pour moi! ô Emilie, -qu'elles sont douces, qu'elles sont amères ces paroles! Je ne dois pas -douter de votre constance; et pourtant, telle est l'inconséquence du -véritable amour, il est toujours prêt à accueillir le soupçon; lors même -que la raison le réprouve, il voudrait toujours une assurance nouvelle. - -A présent je vous vois, à présent je vous tiens dans mes bras. Encore -quelques moments, et ce ne sera plus qu'un songe: je regarderai, et je -ne vous verrai point; j'essayerai de recueillir vos traits, et -l'imagination affaiblira votre image; j'écouterai vos accents, et ma -mémoire même les taira. Je ne puis, non, je ne puis vous quitter. -Pourquoi confierions-nous le bonheur de notre vie à la volonté de ceux -qui n'ont pas le droit de le détruire, et qui ne peuvent y contribuer -qu'en vous donnant à moi? O Emilie! osez vous fier à votre coeur; osez -être à moi pour toujours! Sa voix tremblait; il se tut. Emilie pleurait -et gardait le silence. Valancourt lui proposa de se marier à l'instant; -elle quitterait, au point du jour, la maison de madame Montoni, et le -suivrait à l'église des Augustins, où un prêtre les attendrait pour les -unir. - -Emilie se tut encore: le silence avec lequel elle écoutait une -proposition que dictaient l'amour et le désespoir, dans un moment où -elle était à peine libre de la rejeter, quand son coeur était attendri -de la douleur d'une séparation qui pouvait être éternelle, quand sa -raison était en proie aux illusions de l'amour et de la terreur, ce -silence encourageait les espérances de Valancourt. Parlez, mon Emilie, -lui disait-il avec ardeur, laissez-moi entendre votre voix, laissez-moi -entendre de vous la confirmation de mon destin. Elle restait muette, ses -joues étaient glacées, ses sens étaient prêts à défaillir; cependant -elle n'en perdit pas l'usage. - -Emilie, fort agitée, ne quitta pas Valancourt; mais elle le fit sortir -du pavillon: ils se promenèrent sur la terrasse, et Valancourt continua: - -Ce Montoni, j'ai entendu des bruits étranges à son sujet. Etes-vous -certaine qu'il est de la famille de madame Quesnel, et que sa fortune -est ce qu'elle paraît être? - ---Je n'ai pas de raisons pour en douter, reprit Emilie avec crainte; je -suis sûre du premier point; je n'ai aucun moyen de juger de l'autre, et -je vous prie de me dire ce que vous en savez. - ---Je le ferai sûrement, mais cette information est très-imparfaite et -très-peu satisfaisante. Le hasard m'a fait rencontrer un Italien qui -parlait à quelqu'un de ce Montoni: ils parlaient de son mariage, et -l'Italien disait que si c'était celui qu'il imaginait, madame Chéron ne -se trouverait pas fort heureuse. Il continua d'en parler avec très-peu -de considération, mais en termes très-généraux, et donna quelques -ouvertures sur son caractère, qui excitèrent ma curiosité. Je hasardai -quelques questions; il fut réservé dans ses réponses, et après avoir -hésité quelque temps, il avoua que Montoni, d'après le bruit public, -était un homme perdu quant à la fortune et à la réputation. Il dit -quelque chose d'un château que possède Montoni au milieu des Apennins, -et de quelques circonstances relatives à son premier genre de vie: je le -pressai d'autant plus; mais le vif intérêt que je mettais à mes -questions fut, je crois, trop visible, et l'alarma. Aucune prière ne put -le déterminer à m'expliquer les circonstances auxquelles il avait fait -allusion, ou à m'en dire davantage sur Montoni; je lui observai que, si -Montoni possédait un château dans les Apennins, cela semblait indiquer -quelque naissance, et balancer la supposition de sa ruine. Il secoua la -tête, et fit un geste très-significatif; mais il ne répondit point. - -L'espérance d'en tirer quelque chose de plus positif me retint auprès de -lui fort longtemps: je revins plusieurs fois à la charge, mais l'Italien -s'enveloppa de la plus entière réserve. Il me dit que ce qu'il avait -rapporté n'était que le résultat d'un bruit vague; que la haine et la -malignité forgeaient souvent de semblables histoires, et qu'il y fallait -peu compter. Je fus contraint de renoncer à en apprendre davantage, -puisque l'Italien semblait alarmé des conséquences de son indiscrétion: -il me fallut rester dans mon incertitude sur un sujet où l'incertitude -est presque insupportable. Songez, mon Emilie, à ce que je dois -souffrir; je vous vois partir pour une terre étrangère avec un homme -d'un caractère aussi suspect que l'est celui de ce Montoni: mais je ne -veux pas vous alarmer sans nécessité; il est possible, comme l'a dit -l'Italien, que ce Montoni ne soit pas celui dont il parlait, et -pourtant, Emilie, réfléchissez encore avant que de vous confier à lui. -Oh! je ne devrais plus vous parler. J'oublie, je le sens, toutes les -raisons qui m'ont fait tout à l'heure abandonner mes espérances, et -renoncer au désir de vous posséder à l'instant. - -Valancourt se promenait à grands pas sur la terrasse, pendant qu'Emilie, -appuyée sur la balustrade, s'abîmait dans une profonde rêverie. -L'ouverture qu'elle venait de recevoir l'alarmait plus que peut-être -elle ne l'aurait dû, et renouvelait son combat intérieur. - -Nous avons peu de moments à donner aux récriminations et aux serments, -dit Emilie en s'efforçant de cacher son émotion; si vous êtes encore à -apprendre combien vous m'êtes cher, et combien vous le serez -éternellement à mon coeur, aucune assurance de ma part ne saurait vous -en convaincre. - -Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres, et ses larmes coulèrent -abondamment. Après quelques moments, elle se releva de cet abandon de -tristesse, et lui dit: Il faut que je vous quitte, il est tard, on -pourrait dans le château s'apercevoir de mon absence. Pensez à moi, -aimez-moi, quand je serai loin d'ici. Ma confiance sur ce point fera -toute ma consolation. - ---Penser à vous! vous aimer! s'écria Valancourt. - ---Essayez de modérer ces transports, dit Emilie, pour l'amour de moi, -essayez-le pour l'amour de vous! - -Oui, pour l'amour de moi, dit Emilie d'une voix tremblante; je ne puis -pas vous laisser dans cet état. - ---Eh bien! ne me laissez pas, dit Valancourt avec vivacité: pourquoi -nous quitter, ou du moins nous quitter pour plus longtemps que jusqu'au -point du jour? - ---Il m'est impossible, reprit Emilie, il m'est impossible de soutenir de -pareils coups; vous me déchirez le coeur: mais jamais je ne consentirai -à cette mesure imprudente et précipitée. - ---Si nous pouvions disposer du temps, mon Emilie, elle ne serait pas -aussi précipitée. Il faut nous soumettre aux circonstances. - ---Oui, sans doute, il faut nous y soumettre, dit Emilie. Je vous ai déjà -ouvert mon coeur: mes forces sont épuisées. - ---Pardonnez-moi, Emilie; songez au désordre de mon esprit en ce moment -où je vais quitter tout ce qui m'est cher; pardonnez-moi. Quand vous -serez partie, je me souviendrai avec remords de tout ce que je vous ai -fait souffrir; je désirerai vainement de vous voir, ne fût-ce qu'un seul -instant, pour adoucir votre douleur. - -Ses larmes encore interrompirent sa voix. Emilie pleura avec lui. Je me -montrerai plus digne de votre amour, dit Valancourt à la fin; je ne -prolongerai pas ces moments. Mon Emilie, mon unique bien, mon Emilie, ne -m'oubliez jamais; Dieu sait quand nous nous rejoindrons. Je vous confie -à la Providence. O mon Dieu, ô mon Dieu, protégez-la, bénissez-la! - -Il serra sa main contre son coeur. Emilie tomba presque sans vie sur son -sein. Ils ne pleuraient plus. Ils ne se parlaient pas. Valancourt alors -commanda à son désespoir, essaya de la consoler et de lui rendre -l'assurance. Mais elle paraissait hors d'état de le comprendre, et un -soupir qu'elle exhalait par intervalle prouvait seulement qu'elle -n'était pas évanouie. - -Il la soutenait en marchant lentement vers le château, pleurant et -parlant toujours. Elle ne répondait que par des soupirs. Arrivés enfin à -la porte qui terminait l'avenue, elle sembla se retrouver elle-même; et, -regardant autour d'elle: C'est ici qu'il faut nous quitter, dit-elle en -s'arrêtant. - -Adieu, ajouta-t-elle d'une voix languissante; quand vous serez parti, je -me souviendrai de mille choses que j'avais à vous dire. - -Valancourt encore la pressa contre son coeur, et l'y tint en silence en -la baignant de ses larmes. Les larmes vinrent aussi soulager -l'oppression d'Emilie. Ils se dirent adieu et se séparèrent. La pauvre -amante se hâta de gagner sa chambre pour y chercher le repos; mais, -hélas! il avait fui loin d'elle, et son malheur ne lui permettait plus -de le goûter. - - - - -CHAPITRE XIII. - - -Les voitures furent de bonne heure à la porte. Le fracas des domestiques -qui allaient, venaient et se heurtaient dans les galeries tirèrent -Emilie d'un sommeil fatigant. Son esprit agité lui avait présenté toute -la nuit les plus effrayantes images et l'avenir le plus sombre. Elle -s'efforça de bannir ces sinistres impressions, mais elle passait d'un -mal imaginaire à la certitude d'un mal réel. - -Les équipages étant enfin disposés, les voyageurs montèrent en voiture. -Emilie eût laissé le château sans éprouver un seul regret, si Valancourt -n'eût habité dans le voisinage. - -D'une petite éminence, elle regarda les longues plaines de Gascogne et -les sommets irréguliers des Pyrénées qui s'élevaient au loin sur -l'horizon, et qu'éclairait le soleil levant. Montagnes chéries, -disait-elle en elle-même, que de temps s'écoulera avant que je vous -revoie! Que de malheurs, dans cet intervalle, pourront aggraver ma -misère! Oh! si je pouvais être certaine que je reviendrai jamais, et que -Valancourt vivra un jour pour moi, je partirais en paix! Il vous verra, -il vous contemplera, lorsque moi, je serai loin d'ici! - -Les arbres qui bordaient la route et formaient une ligne de perspective -avec les lointains prolongés, étaient près d'en ôter la vue; mais les -montagnes bleues se distinguaient encore à travers le feuillage, et -Emilie ne quitta pas la portière qu'elle ne les eût absolument perdues -de vue. - -Un autre objet s'empara bientôt de son attention. Elle avait à peine -remarqué un homme qui marchait le long du chemin avec un chapeau -rabattu, mais orné d'un plumet militaire. Au bruit des roues, il se -retourna; elle reconnut Valancourt. Il fit un signe, s'approcha de la -voiture, et par la portière lui mit une lettre dans la main. Il -s'efforça de sourire à travers le désespoir qui se peignait sur son -visage; ce sourire sembla imprimé pour jamais dans l'âme d'Emilie; elle -s'élança à la portière, et le vit sur un petit tertre, appuyé contre de -grands arbres qui l'ombrageaient. Il suivit des yeux la voiture et -tendit les bras; elle continua de le regarder jusqu'à ce que -l'éloignement eût effacé ses traits et que la route, en tournant, l'eût -absolument privée de le voir. - -On s'arrêta à un château pour y prendre le signor Cavigni, et les -voyageurs suivirent les plaines du Languedoc. Emilie était reléguée, -sans égards, avec la femme de chambre de madame Montoni, dans la seconde -voiture. La présence de cette fille l'empêcha de lire la lettre de -Valancourt. Elle ne voulait pas exposer l'émotion qu'elle en recevrait à -l'observation de personne. Néanmoins, tel était son désir de savourer ce -dernier adieu, que sa main tremblante fut mille fois au moment d'en -rompre le cachet. - -Il est inutile de dire avec quelle émotion Emilie attendit toute la -soirée le coucher du soleil: elle le vit décliner sur des plaines à -perte de vue, elle le vit descendre et s'abaisser sur les lieux que -Valancourt habitait. Après ce moment, son esprit fut plus calme et plus -résigné; depuis le mariage de Montoni et de sa tante, elle ne s'était -pas encore sentie si tranquille. - -Pendant plusieurs jours les voyageurs traversèrent le Languedoc; ils -entrèrent en Dauphiné. Après quelque trajet dans les montagnes de cette -province romantique, ils quittèrent leurs voitures et commencèrent à -monter les Alpes. Ici, des scènes si sublimes s'offrirent à leurs yeux, -que les couleurs du langage ne devraient pas oser les peindre. Ces -nouvelles, ces étonnantes images occupèrent à tel point Emilie, qu'elles -écartèrent quelquefois l'idée constante de Valancourt; plus souvent -elles la rappelaient, elles ramenaient à son souvenir la vue des -Pyrénées, qu'ils avaient admirées ensemble, et dont elle croyait alors -que rien ne surpassait la beauté. - -Pendant les premiers jours de ce voyage à travers les Alpes, la scène -présentait le mélange surprenant des déserts et des habitations, de la -culture et des friches. Au bord d'effrayants précipices, dans le creux -de ces rochers, au-dessous desquels on voyait flotter des nuages, on -découvrait des villages, des clochers, des monastères. De verts -pâturages, de riches vignobles, nuançaient leurs teintes, au pied de -rocs perpendiculaires dont les pointes de marbre ou de granit se -couronnaient de bruyères, ou ne montraient que des roches massives -entassées les unes sur les autres, terminées par des monceaux de neige, -et d'où s'élançaient les torrents qui grondaient au fond de la vallée. - -La neige n'était pas encore fondue sur les hauteurs du mont Cénis, que -les voyageurs traversèrent; mais Emilie, en observant le lac de glace et -la vaste plaine qu'entouraient ces rocs brisés, se représenta facilement -la beauté dont ils s'orneraient quand la neige aurait disparu. - -En descendant du côté de l'Italie, les précipices devinrent plus -effroyables, les aspects plus sauvages, plus majestueux; Emilie ne se -lassait point de regarder les sommets neigeux des montagnes aux -différentes époques du jour: ils rougissaient avec la lumière du matin, -et s'enflammaient à midi; le soir ils se revêtaient de pourpre; les -traces de l'homme ne se reconnaissaient qu'à la simple flûte du berger, -au cor du chasseur, ou à l'aspect d'un pont hardi jeté sur le torrent -pour emporter le chasseur sur les pas du chamois fugitif. - -Madame Montoni n'était qu'effrayée en regardant les précipices au bord -desquels les porteurs couraient avec autant de légèreté que de vitesse, -et bondissaient comme des chamois; Emilie frissonnait aussi, mais ses -craintes étaient mêlées de tant de ravissement, d'admiration, -d'étonnement et de respect, qu'elle n'avait jamais rien éprouvé de -semblable. - -Les porteurs s'arrêtèrent pour reprendre haleine, et les voyageurs -s'assirent sur la pointe d'un rocher. Montoni et Cavigni renouvelèrent -une dispute sur le passage d'Annibal à travers les Alpes; Montoni -prétendait qu'il était entré par le mont Cénis, et Cavigni soutenait que -c'était par le mont Saint-Bernard. Cette contestation présenta à -l'imagination d'Emilie tout ce qu'il avait dû souffrir dans cette hardie -et périlleuse aventure. - -Madame Montoni, pendant ce temps, regardait l'Italie; elle contemplait -en imagination la magnificence des palais et la grandeur des châteaux -dont elle allait se trouver maîtresse à Venise et dans l'Apennin; elle -se croyait devenue leur princesse. A l'abri des alarmes qui l'avaient -empêchée à Toulouse de recevoir toutes les _beautés_ dont Montoni -parlait avec plus de complaisance pour sa vanité que d'égards pour leur -honneur ou de respect pour la vérité, madame Montoni projetait des -concerts, quoiqu'elle n'aimât pas la musique; des _conversazioni_, -quoiqu'elle n'eût aucun talent pour la conversation; elle voulait enfin -surpasser par la splendeur de ses fêtes et la richesse de ses livrées, -toute la noblesse de Venise. - -La rivière Doria, qui jaillit sur le sommet du mont Cénis, et qui se -précipitait de cascade en cascade à travers les précipices de la route, -se ralentissait, sans cesser d'être romantique, en se rapprochant des -vallées du Piémont. Les voyageurs y descendirent avant le coucher du -soleil, et Emilie retrouva encore une fois la paisible beauté d'une -scène pastorale: elle voyait des troupeaux, des collines ornées de bois -et brillantes de verdure, des arbrisseaux charmants, et tels qu'elle en -avait vus balancer leurs trésors sur les Alpes elles-mêmes. Le gazon -était émaillé de fleurs printanières, de jaunes renoncules et de -violettes qui n'exhalent nulle part un aussi doux parfum. Emilie eût -bien désiré devenir une paysanne du Piémont, habiter ces riantes -chaumières ombragées d'arbres et appuyées sur les rochers; elle eût -voulu couler une vie tranquille au milieu de ces paysages; elle pensait -avec effroi aux heures, aux mois entiers qu'il fallait passer sous la -domination de Montoni. - -Le site actuel lui retraçait souvent l'image de Valancourt; elle le -voyait sur la pointe d'un rocher, regardant avec extase la féerie qui -l'environnait: elle le voyait errer dans la vallée, s'arrêter souvent -pour admirer la scène, et dans le feu d'un poétique enthousiasme -s'élancer sur quelque rocher. Mais quand elle songeait ensuite au temps, -à la distance qui devaient les séparer, quand elle pensait que chacun de -ses pas ajoutait à cette distance, son coeur se déchirait, et le paysage -perdait tout son charme. - -Après avoir traversé la Novalèse, ils atteignirent, après le soleil -couché, l'ancienne et petite ville de Suze, qui avait autrefois gardé le -passage des Alpes en Piémont. Depuis l'invention de l'artillerie, les -hauteurs qui la commandent en ont rendu les fortifications inutiles; -mais au clair de la lune, ces hauteurs romantiques, la ville au-dessous, -ses murailles, ses tours, les lumières qui en éclairaient une partie, -formaient pour Emilie un tableau fort intéressant. On passa la nuit dans -une auberge qui n'offrait pas de grandes ressources, mais l'appétit des -voyageurs donnait une délicieuse saveur aux mets les plus grossiers, et -la fatigue assurait leur sommeil. Ce fut là qu'Emilie entendit le -premier échantillon d'une musique italienne sur le territoire italien. -Assise, après souper, près d'une petite fenêtre ouverte, elle observait -l'effet du clair de lune sur les sommets irréguliers des montagnes; elle -se rappela que, par une nuit semblable, elle s'était une fois reposée -sur une roche des Pyrénées avec son père et Valancourt. Elle entendit -au-dessous d'elle les sons bien soutenus d'un violon; l'expression de -cet instrument, en harmonie parfaite avec les tendres émotions dans -lesquelles elle était plongée, la surprirent et l'enchantèrent à la -fois. Cavigni, qui s'approcha de la fenêtre, sourit de sa surprise. Bon! -lui dit-il, vous entendrez la même chose peut-être, dans toutes les -auberges: c'est un des enfants de notre hôte qui joue ainsi, je n'en -doute pas. Emilie, toujours attentive, croyait entendre un virtuose: un -chant mélodieux et plaintif l'entraîna par degrés à la rêverie; les -plaisanterie de Cavigni l'en tirèrent désagréablement; en même temps -Montoni ordonna de préparer les équipages de bonne heure, parce qu'il -voulait dîner à Turin. - - - - -CHAPITRE XIV. - - -De très-bonne heure, le lendemain matin, on partit pour Turin. La riche -plaine qui s'étend des Alpes à cette magnifique cité n'était pas alors, -comme aujourd'hui, ombragée d'une longue avenue. Des plantations -d'oliviers, de mûriers et de figuiers festonnés de vignes ornaient le -paysage, à travers lequel l'impétueux Eridan s'élance des montagnes et -se joint, à Turin, aux eaux de l'humble rivière Doria. A mesure que nos -voyageurs avançaient, les Alpes prenaient à leurs yeux toute la majesté -de leur aspect. Les chaînes s'élevaient les unes au-dessus des autres -dans une longue succession. Les plus hautes flèches, couvertes de -nuages, se perdaient quelquefois dans leurs ondulations, et souvent -s'élançaient au-dessus d'eux. Leurs bases, dont les irrégulières cavités -présentaient toutes sortes de formes, se peignaient de pourpre et d'azur -au mouvement de la lumière et des ombres, et variaient à tout moment, -leurs tableaux. A l'Orient se déployaient les plaines de Lombardie; -Turin élevait ses tours, et plus loin les Apennins bordaient un immense -horizon. - -En entrant dans le Milanais, Montoni et Cavigni quittèrent leurs -chapeaux français pour la cape italienne écarlate brodée d'or. Emilie -fut surprise de voir Montoni y joindre le plumet militaire, et Cavigni -se contenter des plumes qu'on y portait habituellement. Elle crut enfin -que Montoni prenait l'équipage d'un soldat pour traverser avec plus de -sécurité une contrée inondée de troupes et saccagée par tous les partis. - -On voyait dans ces belles plaines la dévastation de la guerre. Là où les -terres ne restaient pas incultes, on reconnaissait les pas du -spoliateur. Les vignes étaient arrachées des arbres qui les devaient -soutenir; les olives étaient foulées aux pieds; les bosquets de mûriers -étaient brisés par l'ennemi pour allumer les flammes qui devaient -consumer les hameaux et les villages. Emilie détourna les yeux en -soupirant et les porta sur les Alpes des Grisons, vers le nord. Leurs -solitudes sévères semblaient être le sûr asile d'un malheureux -persécuté. - -Les voyageurs remarquaient fort souvent des détachements qui marchaient -à quelque distance, et ils éprouvèrent dans les petites auberges de la -route l'extrême disette et les autres inconvénients qui sont la suite -d'une guerre intestine. Ils n'eurent pourtant jamais aucun motif de -craindre pour leur sûreté. Arrivés à Milan, ils ne s'arrêtèrent ni pour -considérer la grandeur de cette ville, ni pour visiter la cathédrale, -qu'on bâtissait encore. - -Au delà de Milan, le pays portait le caractère d'un ravage plus affreux. -Tout alors y paraissait tranquille; mais ce repos était celui de la mort -sur des traits qui conservent encore la hideuse empreinte des dernières -convulsions. - -Ce ne fut qu'après avoir quitté le Milanais que les voyageurs -rencontrèrent des troupes. La soirée était avancée; ils aperçurent une -armée qui défilait au loin dans la plaine, et dont les lances et les -casques brillaient encore des derniers rayons du soleil. La colonne -avança sur une partie de la route que resserraient deux tertres élevés. -On distinguait les commandants qui dirigeaient la marche. Plusieurs -officiers galopaient sur les flancs, et transmettaient les ordres qu'ils -avaient reçus de leurs chefs; d'autres, séparés de l'avant-garde, -voltigeaient dans la plaine à la droite de l'armée. - -En approchant, Montoni, par les plumets qui flottaient sur les capes, -les bannières, et les couleurs des corps qui suivaient, crut reconnaître -la petite armée que commandait le fameux capitaine Utaldo. Il était lié -avec lui et avec les principaux chefs. Il fit ranger les voitures sur un -côté de la route pour les attendre et leur laisser passage. Un bruit -léger de musique guerrière fut bientôt entendu; il augmenta par degrés. -Emilie discerna les tambours, les trompettes, le son des timbales et le -cliquetis des armes. - -Montoni, certain que c'était la bande du célèbre Utaldo, mit la tête à -la portière, et salua le général en agitant sa cape en l'air. Le chef -répondit de son épée, et plusieurs officiers s'approchant du carrosse, -accueillirent Montoni comme une ancienne connaissance: le capitaine -lui-même arriva bientôt; la troupe fit halte et le chef s'entretint avec -Montoni, qu'il paraissait charmé de revoir. Emilie comprit par leur -conversation que c'était une armée victorieuse qui s'en retournait dans -ses foyers; et les nombreux chariots qui l'accompagnaient étaient -chargés des opulentes dépouilles de l'ennemi, des soldats blessés et des -prisonniers qui seraient rachetés à la paix. Les chefs devaient se -séparer le jour suivant, partager le butin, et se cantonner avec leurs -bandes dans leurs châteaux: La soirée devait donc être consacrée au -plaisir, en mémoire de leur commune victoire et des adieux qu'ils -allaient se faire. - -Utaldo dit à Montoni que son armée allait camper pour la nuit près d'un -village à un mille de là; il l'invita à revenir sur ses pas, à prendre -part au festin, en assurant que les dames seraient très-bien servies. -Montoni s'excusa sur ce qu'il voulait gagner Vérone le soir même; et, -après quelques questions sur l'état des environs de cette ville, il prit -congé de cette troupe et partit. - -Les voyageurs marchèrent sans interruption; mais ils n'arrivèrent à -Vérone que longtemps après le soleil couché. Emilie n'en vit les -délicieux environs que le lendemain. Ils quittèrent cette charmante -ville de bonne heure, se rendirent à Padoue, et s'embarquèrent sur la -Brenta pour gagner Venise. Ici la scène était entièrement changée; ce -n'étaient plus ces vestiges de guerre répandus dans les plaines du -Milanais, et tout respirait au contraire le luxe et l'élégance. Les -bords verdoyants de la Brenta n'offraient que beautés, agréments et -richesses. Emilie considérait avec plaisir les maisons de campagne de la -noblesse vénitienne, leurs frais portiques, leurs colonnades entourées -de peupliers et de cyprès d'une hauteur majestueuse et d'une verdure -animée; leurs orangers, dont les fleurs embaumaient les airs; les saules -touffus qui baignaient leur longue chevelure dans le fleuve, et -formaient de sombres retraites. Le carnaval de Venise paraissait -transporté sur ces rivages enchanteurs. Les bateaux, dans un perpétuel -mouvement, en augmentaient la vie. Toutes les bizarreries des mascarades -s'épuisaient dans leurs décorations; et sur le soir, des groupes de -danseurs se faisaient remarquer sous des arbres immenses. - -Cavigni instruisait Emilie du nom des gentilshommes à qui ces maisons de -campagne appartenaient. Il y joignait pour l'amuser une légère esquisse -de leurs caractères. Emilie se divertissait quelquefois à l'entendre; -mais sa gaieté ne faisait plus sur madame Montoni le même effet -qu'autrefois; elle était souvent sérieuse, et Montoni gardait sa réserve -ordinaire. - -Rien n'égala l'étonnement d'Emilie en découvrant Venise, ses îlots, ses -palais, ses tours, qui tous ensemble s'élevaient de la mer, et -réfléchissaient leurs couleurs sur la surface claire et tremblante. Le -soleil couchant donnait aux vagues, aux montagnes élevées du Frioul, qui -bornent au nord la mer Adriatique, une teinte légère de safran. Les -portiques de marbre et les colonnes de Saint-Marc étaient revêtus des -riches nuances et des ombres du soir. A mesure qu'on voguait, les grands -traits de cette ville se dessinaient avec plus de détail. Ses terrasses, -surmontées d'édifices aériens et pourtant majestueux, éclairés comme ils -l'étaient alors des derniers rayons du soleil, paraissaient plutôt -tirées de la mer par la baguette d'un enchanteur que construites par une -main mortelle. - -Le soleil ayant enfin disparu, l'ombre s'étendit graduellement sur les -flots et sur les montagnes; elle éteignit les derniers feux qui doraient -leurs sommets, et le violet mélancolique du soir s'étendit comme un -voile. Qu'elle était profonde, qu'elle était belle, la tranquillité qui -enveloppait la scène! La nature semblait dans le repos. Les plus douces -émotions de l'âme étaient les seules qui s'éveillassent. Les yeux -d'Emilie se remplissaient de larmes; elle éprouvait les élans d'une -dévotion sublime, en élevant ses regards vers la voûte des cieux, tandis -qu'une musique touchante accompagnait le murmure des eaux. Elle écoutait -dans un ravissement muet, et personne ne rompait le silence. Les sons -paraissaient flotter sur les airs. La barque avançait d'un mouvement si -doux qu'à peine pouvait-on la sentir; et la brillante cité semblait -s'approcher elle-même pour recevoir les étrangers. On distingua alors -une voix de femme, qui, soutenue de quelques instruments, chantait une -douce et langoureuse romance. Le pathétique de son expression, qui -semblait tantôt celle d'un amour passionné, et tantôt l'accent plaintif -d'une douleur sans espérance, annonçait bien que le sentiment qui la -dictait n'était pas feint. Ah! dit Emilie en soupirant et se rappelant -Valancourt, certainement ce chant-là part du coeur! - -Elle regardait autour d'elle avec une attentive curiosité. Le crépuscule -obscur ne laissait plus distinguer que d'imparfaites images. Cependant, -à quelque distance sur la mer, elle crut apercevoir une gondole. Un -choeur de voix et d'instruments s'enfla successivement dans les airs. Il -était si doux! si solennel! c'était comme l'hymne des anges descendant -au milieu du silence des nuits. La musique finit, et l'on eût dit que le -choeur sacré remontait au ciel. - -Le calme profond qui succéda était aussi expressif que les chants qui -avaient cessé; rien ne l'interrompit pendant quelques minutes; mais -enfin un soupir général sembla tirer tout le monde d'une sorte -d'enchantement. Emilie pourtant se livra longtemps à l'aimable tristesse -qui s'était emparée de ses esprits; mais le spectacle riant et -tumultueux que lui offrait la place Saint-Marc, dissipa sa rêverie. La -lune à son lever jetait une faible lueur sur les terrasses, sur les -portiques illuminés, sur les magnifiques arcades qui les couronnaient, -et laissait voir les sociétés nombreuses dont les pas légers, les douces -guitares, les voix plus douces encore se mêlaient confusément. - -La musique que les voyageurs avaient d'abord entendue passa près de la -barque de Montoni dans une des gondoles qu'on voyait errer sur la mer au -clair de la lune, et tous les brillants acteurs allaient prendre le -frais du soir. Presque toutes avaient leurs musiques. Le bruit des -vagues sur lesquelles on voguait, le battement mesuré des rames sur les -flots écumants, y joignaient un charme particulier. Emilie regardait, -écoutait, et se croyait au temple des fées. Madame Montoni même -éprouvait du plaisir. Montoni se félicitait d'être enfin de retour à -Venise: il l'appelait _la première ville du monde_, et Cavigni était -plus sémillant et plus animé qu'à l'ordinaire. - -La barque passa sur le grand canal où la maison de Montoni était située. -En voguant toujours, les palais de Sansovino et Palladio déployèrent aux -yeux d'Emilie un genre de beauté et de grandeur dont son imagination -même n'avait pu se former l'idée. L'air n'était agité que par des sons -doux, que répétaient les échos du canal; et des groupes de masques -dansant au clair de lune réalisaient les brillantes fictions de la -féerie. - -La barque s'arrêta devant le portique d'une grande maison, et les -voyageurs débarquèrent. La terrasse les conduisit, par un escalier de -marbre, dans un salon dont la magnificence étonna Emilie. Les murs et -les lambris étaient ornés de peintures à fresque. Des lampes d'argent, -suspendues à des chaînes de même métal, illuminaient l'appartement. Le -plancher était couvert de nattes indiennes, peintes de mille couleurs. -La draperie des jalousies était de soie vert pâle, brodée d'or, enrichie -de franges vertes et or. Le balcon s'ouvrait sur le grand canal. Emilie, -frappée du caractère sombre de Montoni, regardait avec surprise le luxe -et l'élégance de son ameublement. Elle se rappelait avec étonnement -qu'on l'avait représenté comme un homme ruiné. Ah! se disait-elle, si -Valancourt voyait cette maison, quelle paix il ressentirait! comme il -serait convaincu de la fausseté des rapports! - -Madame Montoni prit les airs d'une princesse; Montoni, impatient et -contrarié, n'eut pas même la civilité de la saluer et de la complimenter -à son entrée dans la maison. - -A peine arrivé, il commanda la gondole, et sortit avec Cavigni pour -prendre part aux plaisirs de la soirée. Madame Montoni devint alors et -sérieuse et pensive: Emilie, que tout enchantait, s'efforça de l'égayer; -mais la réflexion chez madame Montoni ne subjuguait ni le caprice ni -l'humeur, et ses réponses en furent tellement remplies, qu'Emilie -renonçant au projet de la distraire, alla se placer à la fenêtre pour -jouir elle-même d'un spectacle si nouveau et si charmant. - -Le premier objet qui attira son attention fut un groupe de danseurs que -menaient une guitare et d'autres instruments. La fille qui tenait la -guitare, et celle qui frappait le tambourin, dansaient elles-mêmes avec -beaucoup de légèreté, de grâce et de gaieté. Après ceux-ci vinrent des -masques: les uns étaient en gondoliers, d'autres en ménétriers; ils -chantaient en parties, accompagnés de peu d'instruments. Ils -s'arrêtèrent à quelque distance du portique, et dans leurs chants Emilie -reconnut des vers de l'Arioste; ils chantaient les guerres des Maures -contre Charlemagne et les malheurs du paladin Roland. La mesure changea -et fit place à la douce mélancolie de Pétrarque; la magie de ses -douloureux accents était encore soutenue d'une musique et d'une -expression italienne, et le clair de lune mettait le comble à cet -enchantement. - -Emilie ressentait un profond enthousiasme; ses larmes coulaient en -silence, et son imagination la ramenait en France auprès de Valancourt; -elle vit avec regret s'éloigner les musiciens, et son attention les -suivit jusqu'à ce que toute l'harmonie se fût successivement évanouie -dans les airs. Emilie resta plongée dans une tranquillité pensive. - -D'autres sons bientôt la rendirent encore attentive: c'était une -majestueuse harmonie de cors. Elle observa que les gondoles se -rangeaient en file sur les bords du canal; elle releva son voile et -s'avança sur le balcon; elle reconnut dans la perspective du canal une -espèce de procession qui flottait sur la surface des eaux; à mesure -qu'elle approchait, les cors et d'autres instruments se mêlèrent. -Bientôt après les déités fabuleuses de la ville semblèrent s'élever des -eaux. Neptune, avec Venise son épouse, s'avançait sur la plaine liquide, -entouré des tritons et des nymphes de la mer. La bizarre magnificence de -ce spectacle semblait avoir subitement réalisé toutes les visions des -poëtes; les riantes images dont l'âme d'Emilie se trouvait remplie, s'y -conservèrent encore longtemps après que la troupe se fut écoulée. - -Après le souper, sa tante veilla longtemps, mais Montoni ne revint pas. -Si Emilie avait admiré la magnificence du salon, elle ne fut pas moins -surprise en observant l'air nu et dégradé de tous les appartements -qu'elle traversa pour gagner sa chambre: elle vit une longue suite de -grandes pièces dont le délabrement indiquait assez qu'elles n'étaient -pas occupées depuis longtemps: c'étaient, sur quelques murailles, les -lambeaux fanés d'une ancienne tapisserie; sur d'autres, quelques -peintures à fresque presque enlevées par l'humidité, et dont les -couleurs et le dessin étaient presque entièrement effacés. A la fin, -elle atteignit sa chambre, spacieuse, élevée, dégarnie comme le reste; -elle avait de hautes jalousies sur la mer. Cet appartement lui forma de -sombres idées, mais la vue de la mer les dissipa. - - - - -CHAPITRE XV. - - -Montoni et son compagnon n'étaient pas de retour à la maison, quand -l'aube du jour rougit les flots: les groupes charmants des danseurs se -dispersèrent avec le matin, comme autant d'esprits fantastiques. Montoni -avait été occupé ailleurs, son âme était peu susceptible de volupté -frivole. Il se plaisait dans le développement des passions énergiques; -les difficultés, les tempêtes de la vie qui renversent le bonheur des -autres, ranimaient tous les ressorts de son âme, et lui procuraient les -seules jouissances dont il fût capable. Sans un extrême intérêt, la vie -n'était pour lui qu'un sommeil. Quand un intérêt réel lui manquait, il -s'en formait d'artificiels, jusqu'à ce que, l'habitude venant à les -dénaturer, ils cessassent d'être fictifs: tel était l'amour du jeu. Il -ne s'y était d'abord livré que pour se tirer de l'inaction et de la -langueur, et il y avait persisté avec toute l'ardeur d'une passion -opiniâtre. C'est à jouer qu'il avait passé la nuit avec Cavigni, dans -une société de jeunes gens qui avaient plus d'écus que d'aïeux, et plus -de vices encore que d'argent. Montoni méprisait la plupart de ces gens, -plutôt pour la faiblesse de leurs talents que pour la bassesse de leurs -inclinations; il ne se les associait que pour en faire les instruments -de ses desseins. Dans ce nombre, cependant, il s'en trouvait de plus -habiles, et Montoni les admettait à son intimité; mais encore -conservait-il à leur égard cet air hautain et décidé qui commande la -soumission aux esprits lâches ou timides, et qui excite la haine et la -fierté des esprits élevés. Il avait donc de nombreux et de mortels -ennemis; mais l'ancienneté de leur haine était la preuve de sa -puissance; et, comme la puissance était son unique but, il était plus -glorieux d'une haine semblable que de toute l'estime qu'on aurait pu lui -témoigner. Il dédaignait un sentiment aussi modéré que celui de -l'estime, et se serait méprisé lui-même s'il s'était cru capable de s'en -contenter. Dans le petit nombre de ceux qu'il distinguait étaient les -signors Bertolini, Orsino et Verezzi. Le premier avait un caractère gai, -des passions vives; il était d'une dissipation, d'une extravagance sans -bornes; mais d'ailleurs généreux, brave et confiant. Orsino, réservé, -hautain, aimait le pouvoir plus que l'ostentation: son naturel était -cruel et soupçonneux; il ressentait vivement une injure, et la vengeance -ne lui laissait point de repos. Pénétrant, fécond en ressources, -patient, constant dans sa persévérance, il savait maîtriser ses traits -et ses passions. L'orgueil, la vengeance, l'avarice, étaient presque les -seules qu'il connût; peu de considérations avaient le pouvoir de -l'arrêter, peu d'obstacles pouvaient éluder la profondeur de ses -stratagèmes. Cet homme était surtout le favori de Montoni. Verezzi ne -manquait pas de talents; la violence de son imagination le rendait -esclave des passions opposées. Il était gai, voluptueux, entreprenant; -il n'avait néanmoins ni suite ni vrai courage, et le plus vil égoïsme -était l'unique principe de ses actions. Prompt dans ses projets, -pétulant dans ses espérances, le premier pressé d'entreprendre et -d'abandonner, non-seulement ses plans mais ceux des autres; orgueilleux, -impétueux, révolté contre toute espèce de subordination; et ceux -pourtant qui connaissaient à fond son caractère et qui savaient diriger -ses passions, le menaient comme un enfant. Tels étaient les amis que -Montoni introduisit dans sa maison et admit à sa table, dès le lendemain -de son arrivée à Venise. Il y avait aussi parmi eux un noble Vénitien, -appelé le comte Morano, et une signora Livona, que Montoni présenta à sa -femme comme une personne d'un mérite distingué. Elle était venue le -matin, pour la féliciter de son arrivée, et on l'avait invitée à dîner. - -[Illustration: Morano.] - -Madame Montoni reçut de très-mauvaise grâce les compliments des signors. -Il suffisait, pour lui déplaire, qu'ils fussent les amis de son époux; -elle les haïssait encore, parce qu'elle les accusait d'avoir contribué à -le retenir dehors toute la nuit précédente. Enfin elle leur portait -envie, parce que, bien convaincue de son peu d'influence sur Montoni, -elle supposait qu'il préférait leur société à la sienne. Le rang du -comte Morano lui valut un accueil qu'elle refusait à tout le reste; son -maintien, ses manières dédaigneuses, la recherche extravagante de sa -parure (elle n'avait pas encore adopté le costume vénitien), -contrastaient fortement avec la beauté, la modestie, la douceur, la -simplicité de sa nièce. Emilie observait avec plus d'attention que de -plaisir la société qui l'entourait: la beauté, néanmoins, les grâces -séduisantes de la signora Livona, l'attirèrent involontairement; la -douceur de ses accents, son air de complaisance, réveillèrent dans le -coeur d'Emilie les affections aimables qui semblaient sommeiller depuis -longtemps. Pour profiter de la fraîcheur de la soirée, toute la -compagnie s'embarqua dans la gondole de Montoni: le rouge brillant du -couchant colorait encore les vagues et s'affaiblissait à l'occident; les -dernières teintes semblaient se dégrader avec lenteur, tandis que le -bleu foncé de la voûte céleste commençait à briller d'étoiles. Emilie se -livrait à des émotions aussi douces qu'elles étaient sérieuses; le calme -de la mer sur laquelle elle voguait, les images qui venaient s'y -peindre, un nouveau ciel, des étoiles répétées dans les flots, -l'esquisse rembrunie des tours et des portiques, le silence enfin de -cette heure avancée, qu'interrompaient seulement le battement d'une -vague et les sons imparfaits d'une musique éloignée; tout élevait ses -pensées. Des larmes s'échappaient de ses yeux; les rayons de la lune, -qui prenaient plus de force à mesure que les ombres s'étendaient, -jetaient alors sur elle leur éclat argentin. A demi couverte d'un voile -noir, sa figure en recevait une inimitable douceur. - -Le comte Morano, assis près d'Emilie, et, qui l'avait considérée en -silence, prit tout à coup son luth; il en toucha les cordes en chantant -d'une voix flatteuse un rondeau plein de mélancolie. - -Quand il eut fini, il donna le luth à Emilie. En s'accompagnant sur cet -instrument, elle chanta une petite romance, puis une chanson populaire -de son pays, avec beaucoup de goût et de simplicité; mais ce chant -qu'elle aimait ramena vivement son imagination à des souvenirs -affligeants: alors sa voix tremblante expira sur ses lèvres, et les -cordes du luth ne résonnèrent plus sous sa main. Honteuse enfin de -l'émotion qui l'avait trahie, elle passa subitement à une chanson si -gaie, si légère, que des pas de danse semblaient répondre à toutes les -notes. _Bravissimo!_ s'écria son auditoire; et l'air fut redemandé. Au -milieu des compliments qu'on lui fit, ceux du comte ne furent pas les -moins empressés; ils duraient encore quand Emilie passa le luth à la -signora Livona, qui s'en servit avec tout le goût italien. - -Le comte, Emilie, Cavigni et la signora chantèrent ensuite des -_canzonnettes_, accompagnés de deux luths et de quelques autres -instruments. Quelquefois les instruments cessaient, et les voix, dans un -parfait accord, s'adoucissaient jusqu'au dernier degré; elles se -relevaient après une pause: les instruments reprenaient successivement, -et le choeur général faisait retentir les airs. - -Pendant ce temps, Montoni, las de cette musique, réfléchissait au moyen -de se dégager de la partie, pour suivre ceux qui voudraient aller au jeu -dans un casin. Il proposa de retourner au rivage: Orsino l'appuya de -grand coeur; mais le comte et tous les autres s'y opposèrent avec -vivacité. - -Montoni méditait de nouveau comment il pourrait se dispenser -d'accompagner le comte plus longtemps: les gondoliers d'un bateau vide, -et qui revenait à Venise, passèrent à côté du sien. Sans se tourmenter -plus longtemps d'une excuse, il saisit l'occasion, et, confiant les -dames aux soins de ses amis, il partit avec Orsino. Emilie, pour la -première fois, le vit sortir avec regret; elle regardait sa présence -comme une protection, sans bien savoir ce qu'elle avait à craindre. Il -prit terre à la place Saint-Marc, et courant au casin, il se perdit dans -la foule des joueurs. - -Le comte avait secrètement fait partir un de ses gens dans le bateau de -Montoni: il avait demandé sa gondole et ses musiciens. Emilie, qui ne -savait rien de ses projets, entendit les joyeuses chansons des -gondoliers qui s'approchaient, et qui, placés au bord de leur bateau, -troublaient avec leurs rames les flots d'argent où se peignait la lune: -bientôt elle distingua le son des instruments, une symphonie bruyante -partit; à l'instant même les bateaux se rencontrèrent, les gondoliers -les unirent; le comte alors expliqua tout, et l'on passa dans sa -gondole, que décoraient des ornements du meilleur goût. - -Pendant qu'on partageait une collation de fruits et de glaces, les -musiciens dans l'autre barque faisaient entendre une mélodie charmante; -le comte, assis près d'Emilie, n'était occupé que d'elle, et lui -prodiguait d'une belle voix, mais passionnée, des compliments dont le -sens n'était pas douteux; pour les éviter, elle entretenait la signora -Livona, et prenait avec le comte une réserve imposante, mais trop douce -pour contenir ses empressements. Il ne pouvait voir, entendre qu'Emilie; -il ne pouvait parler qu'à elle. Cavigni l'observait avec humeur, Emilie -avec embarras: elle ne désirait rien tant que de retourner à Venise. - -Ils prirent terre à la place Saint-Marc; la beauté de la nuit détermina -madame Montoni à agréer les propositions du comte de parcourir la -promenade avant que d'aller souper à son casin avec le reste de la -société. Si quelque chose avait pu dissiper les tourments d'Emilie, -c'était la nouveauté de tout ce qui l'entourait, les ornements des -palais et le tumulte des mascarades. - -Enfin ils se rendirent au casin; il était orné dans le meilleur goût, un -souper splendide y était préparé: mais ici la réserve d'Emilie fit -comprendre au comte combien la faveur de madame Montoni lui était -nécessaire: la condescendance qu'elle lui avait déjà montrée l'empêchait -de juger l'entreprise bien difficile; il reporta donc sur la tante une -partie de ses attentions pour Emilie. Madame Montoni fut tellement -flattée de cette distinction, qu'elle ne put en dissimuler sa joie; -avant la fin de la soirée, le comte avait toute son estime. -S'adressait-il à madame Montoni? son visage morose s'épanouissait, elle -souriait à toutes ses paroles, agréait toutes ses propositions; il -l'invita avec la société à prendre le café dans sa loge, à l'opéra, le -jour suivant: Emilie entendit qu'elle acceptait, et ne fut plus occupée -que de trouver une excuse qui l'en dispensât. - -Il était tard avant que la gondole fût demandée: la surprise d'Emilie -fut extrême quand, à la sortie du casin, elle vit le soleil s'élever des -flots adriatiques, et la place Saint-Marc encore remplie de monde. Le -sommeil depuis longtemps appesantissait ses yeux, la fraîcheur du vent -de mer la ranima, et elle aurait même quitté la place avec regret, sans -la présence du comte, qui voulut absolument escorter les dames jusque -chez elles. Là, elles apprirent que Montoni n'était point encore rentré: -sa femme rentra dans son appartement, et délivra Emilie de l'ennui de sa -compagnie. - -Montoni revint tard, il était en fureur; il avait fait une perte -considérable; avant de se coucher, il voulut entretenir particulièrement -Cavigni, et l'air de ce dernier fit assez voir le jour suivant que le -sujet de la conférence lui avait été peu agréable. - -Madame Montoni, qui tout le jour avait gardé le silence du -mécontentement, reçut vers le soir quelques Vénitiennes dont les douces -manières avaient enchanté Emilie. Ces dames avaient un grand air -d'aisance, de bienveillance avec les étrangers; il semblait qu'elles les -connussent depuis longtemps; leur conversation était tour à tour tendre, -sentimentale, sémillante. Madame Montoni même, qui n'avait aucun attrait -pour ce genre d'entretien, et dont la sécheresse et l'égoïsme -contrastaient souvent à l'excès avec leur extrême politesse, madame -Montoni ne put être insensible à leurs charmes. - -Cavigni rejoignit les dames dans la soirée. Montoni avait d'autres -engagements. Elles s'embarquèrent dans la gondole pour se rendre à la -place Saint-Marc, où l'affluence était aussi considérable que la veille. - -Après une courte promenade, on s'assit à la porte d'un casin; et pendant -que Cavigni se faisait apporter du café et des glaces, le comte Morano -arriva. Il aborda Emilie avec un air d'impatience et de plaisir, qui, -joint à ses attentions continuelles de la veille, l'obligèrent à le -recevoir avec la plus timide réserve. - -Il était près de minuit lorsqu'on se rendit à l'opéra. Emilie, en y -entrant, se rappela tout ce qu'elle venait de quitter, et fut moins -éblouie. Toute la splendeur de l'art lui paraissait au-dessous du -sublime de la nature. Son coeur n'était pas ému; des larmes d'admiration -ne s'échappèrent pas de ses yeux comme à la vue d'un océan immense et de -la grandeur des cieux, au son des vagues tumultueuses, aux accords d'une -musique enivrante. De tels souvenirs devaient rendre insipide la scène -usée qui s'offrait à ses regards. - -Plusieurs semaines s'écoulèrent dans le cours des visites ordinaires. -Emilie s'amusait à considérer un théâtre et des moeurs aussi opposées à -ceux de la France; mais le comte Morano s'y trouvait trop fréquemment -pour sa tranquillité. Ses grâces, sa figure, ses agréments, qui -faisaient l'admiration générale, eussent peut-être attiré aussi celle -d'Emilie, si son coeur n'eût été rempli de Valancourt. Peut-être encore -eût-il fallu qu'il eût mis plus de modération dans ses poursuites. -Quelques traits de son caractère qu'il découvrit dans sa persécution, -indisposèrent Emilie sur tout le reste, et la prévinrent contre ses -meilleures qualités. - -Bientôt après son arrivée à Venise, Montoni reçut un paquet de M. -Quesnel. Il annonçait la mort de l'oncle de sa femme, à sa maison de la -Brenta, et le projet qu'il avait formé de venir promptement prendre -possession de cette maison et des autres biens qui devenaient son -partage. Cet oncle était frère de la mère de madame Quesnel. Montoni lui -était parent du côté de son père; et quoiqu'il n'eût rien à prétendre -sur cette riche succession, il ne put cacher toute l'envie que cette -nouvelle excitait dans son coeur. - -Emilie avait observé que, depuis son départ de France, Montoni n'avait -pas même conservé d'égards pour sa tante: d'abord, il l'avait négligée; -maintenant, il ne lui montrait que de l'éloignement et de l'humeur. Elle -n'avait jamais supposé que les défauts de sa tante eussent échappé au -discernement de Montoni, et que son esprit et sa figure eussent mérité -son attention. La surprise que lui causa ce mariage avait été extrême; -mais le choix étant fait, elle n'imaginait pas comment il pouvait aussi -ouvertement lui témoigner son mépris. Montoni, attiré par l'apparente -richesse de madame Chéron, se trouva singulièrement déchu de ses -espérances. Séduit par les ruses qu'elle avait mises en oeuvre tant -qu'elle l'avait cru nécessaire, il s'était vu duper dans une affaire où -lui-même il avait voulu tromper. Il avait été joué par les finesses -d'une femme dont il estimait fort peu l'intelligence, et se trouvait -avoir sacrifié son orgueil et sa liberté, sans se préserver de la ruine -désastreuse suspendue sur sa tête. Madame Montoni avait placé sur -elle-même la plus grande partie de sa fortune. Montoni s'était emparé du -reste; et quoique la somme qu'il en avait réalisée fût inférieure à son -attente comme à ses besoins, il avait emporté cet argent à Venise, pour -en imposer au public et tenter la fortune par un dernier effort. - -Les ouvertures qu'on avait faites à Valancourt sur le caractère et la -position de Montoni, n'étaient que trop exactes. C'était au temps, -c'était aux occasions à dévoiler le mystère. - -Madame Montoni n'était pas de caractère à souffrir une injure avec -douceur, encore moins à la ressentir avec dignité. Son orgueil exaspéré -se déployait avec toute la violence, toute l'aigreur d'un esprit étroit -ou tout au moins fort mal réglé. Elle ne voulait pas même reconnaître -que sa duplicité avait en quelque sorte provoqué un pareil mépris. Elle -persista à croire qu'elle seule était à plaindre, et que Montoni était -seul à blâmer. Peu capable de saisir quelque idée morale d'obligation, -elle n'en concevait la force que lorsqu'on les violait à son égard. Sa -vanité souffrait déjà cruellement du mépris ouvert de son époux; il lui -restait à souffrir davantage en découvrant l'état de ses biens. Le -désordre de sa maison apprenait une partie de la vérité aux personnes -sans passion; mais celles qui voulaient très-décidément ne croire que -selon leurs désirs, étaient tout à fait aveuglées. Madame Montoni ne se -croyait guère moins qu'une princesse, étant souveraine d'un palais à -Venise et d'un château dans l'Apennin. Quelquefois Montoni parlait -d'aller pour quelques semaines à son château d'Udolphe. Il voulait en -examiner l'état et y recevoir ses revenus. Il paraissait que depuis deux -ans il n'en avait pas approché, et que le château était abandonné aux -soins d'un ancien domestique, que Montoni appelait son intendant. - -Emilie entendait parler de ce voyage avec plaisir; il lui promettait des -idées nouvelles et quelque intervalle aux assiduités de Morano. -D'ailleurs, à la campagne, elle aurait plus de loisir pour s'occuper de -Valancourt, pour se livrer à la mélancolie en se peignant son image, -pour se retracer les environs de la vallée que sanctifiait la mémoire de -ses parents. Ces tableaux qu'elle se faisait étaient plus doux à son -coeur que toute la magnificence des assemblées. - -Le comte Morano ne s'en tint pas longtemps au langage muet de -l'empressement. Il déclara sa passion à Emilie, et fit ses propositions -à Montoni, qui les agréa en dépit des refus d'Emilie. Encouragé par -Montoni, et surtout par une aveugle vanité, le comte ne désespéra point -de son succès. Emilie fut surprise et vivement offensée de sa -persévérance. - -Morano passait presque tout son temps chez Montoni; il y dînait -habituellement, et il suivait partout madame Montoni et Emilie. - -Une seconde lettre de M. Quesnel annonça son arrivée et celle de sa -femme à Miarenti: elle contenait quelques détails sur le heureux hasard -qui le conduisait en Italie, et finissait par une pressante invitation -pour Montoni, son épouse et sa nièce, de le visiter dans sa nouvelle -possession. - -Emilie reçut, à peu près dans le même temps, une lettre bien plus -intéressante, et qui, pour quelque temps, adoucit l'amertume de son -coeur. Valancourt espérant qu'elle pouvait être encore à Venise, avait -hasardé une lettre par la poste: il lui parlait de son amour, de ses -inquiétudes et de sa constance. Il avait langui à Toulouse encore -quelque temps après son départ; il y avait goûté le plaisir d'errer dans -tous les lieux où elle avait eu l'habitude de se trouver; il en était -parti pour se rendre au château de son frère, dans le voisinage de la -vallée. Il ajoutait: «Si mon service et mon devoir ne m'obligeaient pas -à rejoindre mon régiment, je ne sais pas quand j'aurais assez de courage -pour m'éloigner d'un lieu que votre souvenir me rend si cher. Le -voisinage de la vallée est le seul motif qui m'ait retenu si longtemps à -Estuvière.» - -Dans une autre partie de la lettre, il écrivait: «Vous devez voir que ma -lettre est datée de plusieurs jours différents. Regardez ces premières -lignes, et vous verrez que je les écrivis bientôt après votre départ de -France. - -«Je viens d'apprendre une circonstance qui détruit à la fois toutes mes -illusions. Elle me résigne à la nécessité de rejoindre mon régiment. Je -ne puis plus errer sous ces ombrages chéris où je vous trouvais en -pensée. La vallée est louée. J'ai lieu de croire que c'est à votre insu, -d'après ce que Thérèse m'a dit ce matin, et c'est pour cela que je vous -en parle. Elle fondait en larmes en me racontant qu'elle allait quitter -le service de sa chère maîtresse et le château où elle avait passé tant -d'années heureuses: et tout ceci, ajoutait-elle, sans une lettre de -mademoiselle qui m'en adoucisse la douleur. C'est l'ouvrage de M. -Quesnel; et j'ose dire qu'elle ignore elle-même tout ce qui va se passer -ici. - -«Thérèse m'apprit qu'elle avait reçu une lettre de lui. Il lui annonçait -que le château était loué; qu'on n'avait plus besoin de ses services, et -qu'elle eût à déloger dans la semaine où elle recevrait cette nouvelle.» - -Cette lettre fit verser bien des larmes à Emilie, mais des larmes de -tendresse et de satisfaction, en apprenant que Valancourt se portait -bien, et que l'absence ni le temps n'avaient effacé son image. Cette -lettre était remplie de choses qui la touchèrent. Avec quelle -sensibilité Valancourt racontait ses visites à la vallée, rendait compte -des émotions délicates que ce lieu réveillait en lui! Elle eut bien de -la peine à se distraire de Valancourt. Quant à l'avis qu'il lui donnait -sur la vallée, elle était surprise et blessée que M. Quesnel eut loué -son habitation sans daigner même la consulter. Ce procédé montrait assez -à quel point il croyait son autorité absolue, et ses pouvoirs illimités -dans le maniement de ses affaires. - -Emilie pleurait amèrement en faisant ces réflexions. Elle chercha ce -qu'elle pouvait faire pour Thérèse, comment elle s'expliquerait à ce -sujet avec M. Quesnel. Elle craignait beaucoup que son âme glacée ne -sentît rien. Elle voulut s'informer si, dans ses lettres à Montoni, M. -Quesnel faisait mention de ses affaires, et bientôt Montoni lui en -fournit l'occasion: il la fit prier de passer dans son cabinet. Elle ne -doutait pas qu'il n'eût à lui communiquer la partie de la lettre de M. -Quesnel, relative à son opération de la vallée; elle s'y rendit -promptement. Il était seul. - -J'écrivais à M. Quesnel, lui dit-il quand elle parut; c'est une réponse -à la lettre que j'en ai reçue dernièrement. Je désirais vous entretenir -sur un article de cette lettre. - ---Je désirais aussi, monsieur, vous entretenir à ce sujet, répondit -Emilie. - ---C'est une chose très-intéressante pour vous, reprit Montoni; vous la -voyez, sans doute, sous le même rapport que moi; car on ne peut -l'envisager sous aucun autre: vous conviendrez que toute objection -fondée sur _le sentiment_, comme on l'appelle, doit céder à des -considérations d'un avantage plus solide. - ---En accordant ceci, dit Emilie modestement, il me semble que les -considérations d'humanité doivent entrer aussi dans le calcul; mais je -crains qu'il ne soit trop tard pour délibérer sur ce plan, et je -regrette qu'il ne soit plus en mon pouvoir de le rejeter. - ---Il est trop tard, dit Montoni; mais je suis bien aise de voir que vous -vous soumettez à la raison et à la nécessité, sans vous livrer à des -plaintes inutiles. J'applaudis singulièrement à cette conduite; elle -annonce une force d'âme dont votre sexe est rarement capable. Quand vous -aurez quelques années de plus, vous reconnaîtrez le service que vos amis -vous rendent en vous retirant des romanesques illusions du _sentiment_; -vous les regarderez comme des lisières d'enfance qu'il faudrait briser -en sortant de nourrice. Je n'ai pas fermé ma lettre, et vous pouvez y -ajouter quelques lignes pour informer votre oncle de votre consentement: -vous le verrez bientôt. Mon intention est de vous mener à Miarenti sous -peu de jours avec madame Montoni; vous pourrez causer de cette affaire. - -Emilie écrivit sur le dos du papier les lignes suivantes: - - -«Il est à présent inutile, monsieur, de vous présenter des observations -sur l'objet dont le signor Montoni m'apprend qu'il vous écrit. J'aurais -pu désirer qu'on eût conclu l'affaire moins précipitamment; cela -m'aurait donné du temps pour vaincre ce que le signor appelle des -_préjugés_, et dont le poids accable mon coeur. Puisque la chose est -faite, je m'y soumets; mais, malgré ma soumission, j'ai bien des choses -à dire sur d'autres points relatifs au même sujet, et je les réserve -pour le moment où j'aurai l'honneur de vous voir. Je vous prie, -monsieur, en attendant, de vouloir bien prendre soin de la pauvre -Thérèse, en considération, monsieur, de votre nièce affectionnée - -«EMILIE SAINT-AUBERT.» - - -Montoni sourit ironiquement à ce qu'avait écrit Emilie, mais il ne lui -fit aucune objection. Elle se retira dans son appartement, et commença -une lettre pour Valancourt; elle y rapportait les particularités de son -voyage et son arrivée à Venise. Elle y décrivait les scènes les plus -frappantes de son passage des Alpes, ses émotions à la première vue de -l'Italie, les moeurs et le caractère du peuple qui l'entourait, et -quelques détails sur la conduite de Montoni. Elle évita de nommer le -comte Morano; elle parla bien moins encore de la déclaration qu'il avait -faite; elle savait combien le véritable amour est prompt à s'effrayer. - -Le jour suivant, le comte dîna chez Montoni; il était d'une rare gaieté. -Emilie remarqua, dans ses manières avec elle, un air de confiance et de -joie qu'il n'avait jamais eu: elle s'efforça de le réprimer en -redoublant sa froideur habituelle, mais elle n'y réussit pas. Il parut -épier l'occasion de l'entretenir sans témoins; mais Emilie lui répliqua -toujours qu'elle ne voulait rien entendre de ce qu'il ne voulait pas -dire tout haut. - -Sur le soir, madame Montoni et sa société allèrent se promener sur la -mer; le comte en conduisant Emilie à son _zendaletto_, porta sa main -jusqu'à ses lèvres, et la remercia de la condescendance qu'elle avait -daigné lui montrer. Emilie, surprise et mécontente, se hâta de retirer -sa main, et crut qu'il plaisantait. Mais, quand au bas de la terrasse -elle vit à la livrée que c'était le _zendaletto_ du comte, et que le -reste de la société, s'étant arrêté dans les gondoles, était au moment -de partir, elle résolut de ne point souffrir un entretien particulier, -elle lui donna le bonsoir et retourna vers le portique. Le comte la -suivit, priant et suppliant Montoni, qui parut et fit trêve aux -sollicitations. Il prit Emilie par la main, et la mena au _zendaletto_; -Emilie priait tout bas Montoni de considérer l'inconvenance de cette -démarche. - ---Ce caprice est intolérable, dit-il, et je n'y céderai point. Je ne -vois ici nulle inconvenance. - -De ce moment, l'éloignement d'Emilie pour le comte devint une sorte -d'horreur; l'audace inconcevable avec laquelle il continuait de la -poursuivre en dépit de son refus, l'indifférence qu'il témoignait pour -son opinion particulière, tant que Montoni favoriserait ses prétentions, -tout se réunissait pour augmenter l'excessive répugnance qu'elle n'avait -jamais cessé de ressentir pour lui. Elle fut pourtant un peu moins -mécontente en apprenant que Montoni serait de la partie. Il se mit d'un -côté, Morano se plaça de l'autre; on ne dit pas un mot pendant que les -gondoliers préparaient leurs rames. Emilie frémissait de l'entretien qui -suivrait ce silence; elle eut enfin assez de courage pour le rompre par -quelques paroles oiseuses, à dessein de prévenir les beaux discours de -l'un et les reproches de l'autre. - ---J'étais impatient, lui dit le comte, de vous exprimer la -reconnaissance que j'ai de vos bontés; mais je dois aussi des -remercîments au signor Montoni, qui m'a procuré l'occasion que je -désirais si vivement. - -Emilie regarda le comte avec un mélange de surprise et de -mécontentement. - ---Quoi donc! continua-t-il, voudriez-vous diminuer le charme de ce -moment délicieux? Pourquoi me rejeter dans les perplexités du doute, et -démentir, par vos regards, la faveur de vos dernières déclarations? Vous -ne pouvez douter de ma sincérité, de toute l'ardeur de ma passion. Il -est inutile, charmante Emilie, sans doute il est bien inutile que vous -cherchiez plus longtemps à déguiser vos sentiments. - ---Si je les avais jamais déguisés, monsieur, reprit Emilie après avoir -recueilli ses esprits, sans doute il serait inutile de dissimuler plus -longtemps. J'avais espéré que vous m'épargneriez la nécessité de les -déclarer encore; mais puisque vous m'y forcez, entendez-moi protester, -et pour la dernière fois, que votre persévérance vous prive même de -l'estime dont j'étais disposée à vous croire digne. - ---Pour le coup, s'écria Montoni, cela passe mon attente; j'avais reconnu -des caprices dans les femmes, mais... Observez, mademoiselle Emilie, que -si le comte est votre amant, moi je ne le suis point, et je ne servirai -point de jouet à vos capricieuses incertitudes. On vous propose une -alliance dont toute famille se trouverait honorée: la vôtre n'est pas -noble, souvenez-vous-en; vous avez résisté longtemps à mes remontrances, -mon honneur est maintenant engagé; je n'entends pas souffrir qu'on y -porte atteinte. Vous persisterez, s'il vous plaît, dans la déclaration -que vous m'avez chargé de faire au comte. - ---Il faut certainement que vous soyez dans l'erreur, monsieur, dit -Emilie; mes réponses sur ce sujet ont été constamment les mêmes; il est -indigne de vous de m'accuser de caprices. Si vous avez consenti, -monsieur, à vous charger de mes réponses, c'est un honneur que je ne -sollicitais pas: j'ai déclaré moi-même au comte Morano ainsi qu'à vous, -monsieur, que jamais je n'accepterais l'honneur qu'il veut bien me -faire, et je le répète. - -Le comte regardait Montoni d'un air de surprise: le maintien de -celui-ci montrait aussi de la surprise, mais une surprise mêlée -d'indignation.--Il y a ici autant d'audace que de caprice, dit-il enfin. -Nierez-vous vos propres mots, madame? - ---Une telle question ne mérite point de réponse, monsieur, reprit Emilie -en rougissant: vous vous la rappellerez, et vous vous repentirez de -l'avoir faite. - ---Répondez catégoriquement, répliqua Montoni, dont la voix s'élevait -avec une nouvelle véhémence. Voulez-vous nier vos propres mots? -voulez-vous nier que tout à l'heure vous avez reconnu qu'il était trop -tard pour échapper à vos engagements; que vous avez accepté la main du -comte? voulez-vous le nier? - ---Je nierai tout cela, parce qu'aucun mot de ma bouche n'a jamais rien -exprimé de semblable. - ---Nierez-vous, ce que vous avez écrit à M. Quesnel, votre oncle? Si vous -le faites, votre écriture portera témoignage contre vous. Qu'avez-vous à -dire maintenant? continua Montoni, se prévalant du silence et de la -confusion d'Emilie. - ---Je m'aperçois, monsieur, que vous êtes dans une grande erreur, et que -j'ai moi-même été trompée. - ---Plus de duplicité, je vous en prie. Soyez franche et sincère, si cela -se peut. - ---Je l'ai toujours été, monsieur, et je n'ai sûrement aucun mérite à -cela. Je n'ai rien à dissimuler. - ---Qu'est-ce donc que cela? s'écria Morano avec émotion. - ---Suspendez votre jugement, comte, répliqua Montoni; les idées d'une -femme sont impénétrables. A présent, madame, venons à l'explication... - ---Excusez-moi, monsieur, si je suspends cette explication jusqu'au -moment où vous paraîtrez plus disposé à la confiance; tout ce que je -dirais en ce moment ne servirait qu'à m'exposer à l'insulte. - ---Une explication, je vous prie, dit Morano. - ---Parlez, reprit Montoni, je donne toute confiance. Ecoutons. - ---Souffrez que je vous conduise à un éclaircissement en vous faisant une -question. - ---Mille, si cela vous plaît, dit Montoni dédaigneusement. - ---Quel était le sujet de votre lettre à M. Quesnel? - ---Eh! que pouvait-il être? L'offre honorable du comte Morano. - ---Alors, monsieur, nous nous sommes tous les deux trompés étrangement. - ---Nous nous sommes aussi mépris, je le suppose, dit Montoni, dans la -conversation qui précéda la lettre. Je dois vous rendre justice; vous -êtes ingénieuse à faire naître un malentendu. - -Emilie tâchait de retenir ses larmes et de répondre avec -fermeté.--Permettez-moi, monsieur, de m'expliquer entièrement, ou de -garder un silence absolu. - ---Montoni, s'écria le comte, laissez-moi plaider ma propre cause; il est -évident que vous n'y pouvez rien. - ---Toute conversation sur ce sujet, monsieur, dit Emilie, est au moins -inutile; si vous voulez m'obliger, ne la prolongez pas. - ---Il est impossible, madame, que j'étouffe une passion qui fait le -charme et le tourment de ma vie. Je vous aimerai toujours, je vous -poursuivrai avec une ardeur infatigable; quand vous serez convaincue et -de la force et de la constance de ma passion, votre coeur se fléchira à -la pitié, et peut-être au repentir. - -Un rayon de lune, qui tomba sur la physionomie de Morano, découvrit le -trouble et les agitations de son âme. - ---C'en est trop, s'écria soudain le comte. Signor Montoni, vous -m'abusez, et c'est à vous que je demande explication. - ---A moi, monsieur? Vous l'aurez, murmura Montoni. - ---Vous m'avez trompé, continua Morano, et vous voulez punir l'innocence -du mauvais succès de vos projets. - -Montoni sourit dédaigneusement. Emilie, épouvantée des suites que cette -dispute pouvait avoir, ne put garder le silence plus longtemps. Elle -expliqua le sujet de la méprise; elle déclara qu'elle n'avait entendu -consulter Montoni que sur la location de la vallée. Elle conclut en le -priant d'écrire sur-le-champ à M. Quesnel, et de réparer cette erreur. - -Le comte Morano se contenait à peine; néanmoins, tandis qu'elle parlait, -l'attention de l'un et de l'autre était captivée par ses discours; et -son effroi à peu près calmé, Montoni pria le comte d'ordonner qu'on -revînt à Venise, et lui promit alors un entretien particulier. Morano se -rendit à sa demande. - -Emilie, consolée par la perspective de quelque repos, employa ses soins -conciliants à prévenir toute explosion entre deux personnes qui venaient -de la persécuter, et même de l'insulter sans ménagement. - -Elle reprit un peu ses esprits quand elle entendit encore une fois les -chansons et les rires qui résonnaient sur le grand canal. Le -_zendaletto_ s'arrêta sous la maison de Montoni; le comte conduisit -Emilie dans une salle où Montoni la prit par le bras, et lui dit quelque -chose à voix basse. Morano baisa la main qu'il tenait, nonobstant -l'effort d'Emilie pour la dégager des siennes; il lui souhaita le -bonsoir avec un accent et un regard dont l'expression n'était pas -douteuse, et retourna au _zendaletto_, accompagné de Montoni. - -Emilie, dans son appartement, considéra avec une extrême inquiétude la -conduite injuste et tyrannique de Montoni, la persévérance impudente de -Morano, et sa triste situation à elle-même, loin de ses amis et de sa -patrie. Elle regardait en vain Valancourt comme son protecteur; il était -retenu loin d'elle par son service; mais c'était au moins une -consolation de savoir qu'il existait dans le monde une personne qui -partageait ses peines, et dont les voeux ne tendaient qu'à l'en -délivrer. Elle résolut néanmoins de ne pas lui causer une douleur -inutile, en lui disant pourquoi elle regrettait d'avoir rejeté le -jugement qu'il portait sur Montoni. Ce regret n'allait pourtant pas -jusqu'à la faire repentir d'avoir écouté le désintéressement et la -délicatesse, et d'avoir refusé la proposition d'un mariage clandestin. -Elle fondait quelque espoir sur sa prochaine entrevue avec son oncle. -Elle était décidée à lui peindre sa détresse, et à le prier de permettre -qu'elle l'accompagnât, lui et madame Quesnel, à leur retour en France. -Elle se souvint tout à coup que la vallée, sa demeure chérie, son unique -asile, ne serait plus à elle de longtemps. Ses larmes coulèrent -abondamment: elle craignit de trouver peu de pitié dans un homme comme -M. Quesnel, qui disposait de sa propriété sans daigner même la -consulter, et congédiait une servante âgée et fidèle, qu'il laissait -sans ressource et sans asile. Mais quoiqu'il fût certain qu'elle n'avait -plus de maison en France, et qu'elle s'y connût peu d'amis, elle voulait -y retourner, et se dérober, s'il lui était possible, à la domination de -Montoni; sa tyrannie envers elle, sa dureté envers les autres, lui -paraissaient insupportables. Elle n'avait pas le désir d'habiter avec -son oncle M. Quesnel. La conduite de celui-ci, à l'égard de son père et -d'elle-même, suffisait bien pour la convaincre qu'elle ne ferait que -changer d'oppresseurs. - -La conduite de Montoni, dans sa lettre à M. Quesnel, lui paraissait -singulièrement suspecte. Il pouvait, dans le principe, avoir été trompé; -mais elle craignait qu'il ne persistât volontairement dans son erreur -pour l'intimider, la plier à ses désirs, et la forcer d'épouser le -comte. Que cela fût ou non, elle n'en était pas moins empressée de -s'expliquer avec M. Quesnel: elle considérait sa prochaine visite avec -un mélange d'impatience, d'espérance et de crainte. - -Le jour suivant, madame Montoni, seule avec Emilie, parla du comte -Morano. Elle parut surprise que, la veille, elle n'eût pas joint les -autres gondoles, et qu'elle eût repris si brusquement la route de -Venise. Emilie raconta tout ce qui s'était passé; elle exprima son -chagrin de la méprise arrivée entre elle et Montoni, et pria sa tante -d'interposer ses bons offices pour qu'il donnât enfin au comte un refus -décisif et formel; mais elle s'aperçut bientôt que madame Montoni -n'ignorait pas le dernier entretien, quand elle avait commencé celui-ci. - ---Je n'ai pas la prétention, ma nièce, de rien comprendre à ce fatras de -beaux sentiments; vous en avez la gloire à vous toute seule: mais je -voudrais vous enseigner un peu de bon sens, et ne pas vous voir la -merveilleuse sagesse de mépriser votre bonheur. - ---Cela ne serait plus sagesse, mais folie, dit Emilie: la sagesse n'a -pas de plus belle perspective que celle d'arriver au bonheur. Vous -accorderez, madame, que nos idées peuvent différer quant au bonheur. Je -ne doute pas que vous ne désiriez le mien; mais je crains que vous ne -vous trompiez dans les moyens de me le procurer. - ---Je ne me vante point, ma nièce, d'une éducation aussi savante que -celle qu'il a plu à votre père de vous donner. Je ne me pique point de -comprendre ces belles dissertations sur le bonheur: je me contente du -sens commun. Il eût été fort heureux, pour votre père et pour vous, -qu'il fût entré pour quelque chose dans ses recherches. - -Emilie, vivement offensée de pareilles réflexions sur la mémoire de son -père, méprisa ce discours, comme il méritait de l'être. - -Durant le peu de jours qui s'écoulèrent entre cette conversation et le -départ pour Miarenti, Montoni n'adressa pas une seule fois la parole à -Emilie: ses regards exprimaient son ressentiment; mais Emilie s'étonnait -beaucoup qu'il pût s'abstenir d'en renouveler le sujet. Elle fut encore -plus surprise de voir que, pendant les trois jours, le comte ne parût -pas, et que Montoni ne prononçât pas même son nom. Plusieurs conjectures -s'élevèrent dans son esprit: elle craignait quelquefois que la querelle -ne se fût renouvelée et ne fût devenue fatale au comte; quelquefois elle -penchait à espérer que la lassitude et le dégoût avaient suivi la -fermeté de son refus, et que ses projets étaient abandonnés. Enfin elle -se figurait encore que le comte recourait au stratagème, suspendait ses -visites, obtenait de Montoni qu'il ne le nommât pas, dans l'espoir que -la reconnaissance et la générosité feraient tout sur elle, et -détermineraient un consentement qu'il n'attendait plus de l'amour. - -Elle passait le temps dans ces vaines conjectures, cédant tour à tour à -l'espérance et à la crainte: Montoni se mit en route pour Miarenti, et -ce jour, comme les précédents, s'écoula sans voir le comte, et sans -entendre parler de lui. - -Montoni s'étant décidé à ne point quitter Venise avant le soir, pour -éviter les chaleurs et jouir du frais de la nuit, on s'embarqua pour -gagner la Brenta une heure avant le soleil couché. Emilie, assise seule -près de la poupe, contemplait en silence les objets qui fuyaient à -mesure que la barque avançait: elle voyait les palais disparaître peu à -peu confondus avec les flots; bientôt les étoiles succédèrent aux -derniers rayons du soleil couchant; une nuit tranquille et fraîche vint -l'inviter à de douces rêveries, qui n'étaient troublées que par le bruit -momentané des rames et le faible murmure des eaux. - -Cependant on arrive à l'embouchure de la Brenta; des chevaux sont -attelés à la barque et la font remonter rapidement entre deux rives, -qu'ornaient à l'envie des bois élevés, des jardins voluptueux, de riches -palais et des bosquets parfumés de myrtes et d'orangers. - -Emilie, rappelée à de tendres souvenirs, songea alors aux belles soirées -qu'elle avait passées à la vallée; elle se souvint de toutes celles que, -près de Toulouse, elle avait passées avec Valancourt, dans les jardins -de sa tante. - -Perdue dans ses tristes rêveries, et répandant souvent des larmes, -Emilie fut appelée par Montoni: elle le suivit dans la cabane; des -rafraîchissements y étaient disposés, et sa tante s'y trouvait seule. La -physionomie de madame Montoni était enflammée d'une colère, dont la -cause semblait être une conversation qu'elle venait d'avoir avec son -époux; Montoni la regardait avec un air de courroux et de mépris, et -tous deux quelque temps gardèrent le silence. Montoni parla à Emilie de -Quesnel:--Vous ne comptez pas, j'espère, persister à soutenir que vous -ignoriez le sujet de ma lettre. - ---Depuis votre silence j'avais espéré, monsieur, qu'il n'était plus -nécessaire d'insister, et que vous aviez reconnu votre erreur. - ---Vous aviez espéré l'impossible, s'écria Montoni: il eût été aussi -raisonnable à moi d'attendre de votre sexe une conduite conséquente et -de la franchise, qu'à vous d'imaginer que vous pourriez me convaincre -d'erreur. - -Emilie rougit et garda le silence: elle aperçut alors trop clairement -qu'elle avait en effet espéré l'impossible, et que là où il n'avait -point existé d'erreur, on ne pouvait amener la conviction; il était -évident que la conduite de Montoni n'avait point été l'effet d'une -méprise, mais celui d'un dessein concerté. - -Impatiente d'échapper à une conversation aussi affligeante qu'humiliante -pour elle, Emilie retourna sur le tillac, et reprit sa place près de la -poupe, sans redouter le froid. Il ne s'élevait aucune vapeur des eaux, -et l'air était sec et tranquille. Là du moins la bonté de la nature lui -accorda le repos que Montoni lui refusait. - -Lorsque, éveillée par la voix d'un des guides ou par quelque mouvement -dans la barque, elle retombait dans ses réflexions, elle songeait -d'avance à la réception que lui feraient M. et madame Quesnel, et ce -qu'elle dirait au sujet de la vallée. Puis elle tâchait de détourner son -esprit d'un sujet aussi fatigant, en s'amusant à distinguer les détails -du beau pays qu'on apercevait au clair de lune. Pendant que son -imagination s'égarait ainsi, elle découvrit un bâtiment qui s'élevait -au-dessus des arbres. A mesure que la barque s'avançait, elle entendait -des voix; bientôt elle distingua le portique élevé d'une belle maison -ombragée de pins et de sycomores. Elle la reconnut pour la maison même -qu'on lui avait montrée comme la propriété du parent de madame Quesnel. - -La barque s'arrêta près d'un escalier de marbre qui conduisait à terre. -Les arcades du portique étaient illuminées. Montoni envoya un de ses -gens, et débarqua avec sa famille. Ils trouvèrent M. et madame Quesnel -au milieu de quelques amis, assis sur des sophas, sous le portique, -jouissant du frais de la nuit, mangeant des fruits et des glaces, tandis -que plusieurs domestiques, à quelque distance, formaient une jolie -sérénade. Emilie était accoutumée aux moeurs des pays chauds, et ne fut -point surprise de trouver M. et madame Quesnel sous leur portique, à -deux heures après minuit. - -Après les compliments d'usage, la compagnie se plaça sous le portique, -et d'une salle voisine où était étalée une profusion de mets, de -nombreux serviteurs apportèrent des rafraîchissements. - -M. Quesnel entretint particulièrement Montoni de ses propres affaires -avec son ton ordinaire d'importance. Il vanta ses nouvelles -acquisitions, et plaignit avec affectation Montoni de quelques pertes -récentes que celui-ci avait essuyées. Ce dernier, dont l'orgueil était -du moins capable de mépriser une telle ostentation, découvrait aisément, -sous une feinte compassion, la véritable malignité de Quesnel. Il -l'écouta avec un dédaigneux silence; mais quand il eut nommé sa nièce, -ils se levèrent tous les deux et se promenèrent dans les jardins. - -Emilie cependant se rapprocha de madame Quesnel, qui parlait de la -France. Le nom même de sa patrie lui était cher. Elle trouvait du -plaisir à considérer une personne qui en sortait. Ce pays d'ailleurs -était habité par Valancourt. Elle écoutait madame Quesnel dans le bien -faible espoir que peut-être elle pourrait le nommer. Madame Quesnel qui, -pendant son séjour en France, parlait avec extase de l'Italie, ne -parlait en Italie que des délices de la France, et s'efforçait d'exciter -l'étonnement et l'envie en racontant toutes les belles choses qu'elle -avait eu le bonheur d'y voir. - -Emilie attendit en vain le nom de Valancourt. Madame Montoni parla à son -tour des charmes de Venise, et du plaisir qu'elle se promettait en -visitant le château de Montoni dans l'Apennin. Ce dernier point n'était -mis en avant que par vanité. Emilie savait bien que sa tante prisait peu -les grandeurs solitaires, et celles surtout que présentait le château -d'Udolphe. La conversation continua; on se chagrina mutuellement autant -que la politesse pouvait le permettre, par une réciproque ostentation. -Couchés sur des sophas sous un élégant portique, environnés des prodiges -de la nature et de l'art, des êtres sensibles eussent éprouvé des -mouvements de bienveillance, d'heureuses dispositions, et eussent cédé -avec transport à toutes les douceurs de ces enchantements. - -Bientôt après le jour parut: le soleil se leva, et permit aux yeux -surpris de contempler le magnifique spectacle qu'offraient au loin les -montagnes couvertes de neige, leurs cimes garnies de vastes forêts, et -les riches plaines qui s'étendaient à leurs pieds. - -Les paysans qui se rendaient au marché, passaient dans leurs bateaux -pour aller jusqu'à Venise, et formaient un tableau nouveau sur la -Brenta. Les parasols de toile peinte, que la plupart portaient pour se -garantir du soleil, les piles de fruits et de fleurs qu'ils arrangeaient -dessous, la parure simple et pittoresque des jeunes filles, tout -l'ensemble était aussi riant que remarquable. La rapidité du courant, la -vivacité des rames, le choeur de tous ces paysans qui chantaient à -l'ombre de leurs voiles, le son de quelqu'instrument champêtre touché -par quelque jeune fille auprès de sa rustique cargaison, il semblait que -la scène eût pris un caractère de fête. - -Quand Montoni et M. Quesnel eurent joint les dames, on se promena dans -les jardins, dont la charmante distribution réussit à distraire Emilie. - -Cependant le soleil s'élevait sur l'horizon, et la chaleur commençait à -se faire sentir. La compagnie quitta le jardin, et chacun alla chercher -le repos. - - - - -CHAPITRE XVI. - - -Emilie saisit la première occasion de s'entretenir seule avec M. -Quesnel, au sujet de la vallée. Ses réponses furent brèves, et faites -sur le ton d'un homme qui n'ignore pas son absolu pouvoir, et qui -s'impatiente qu'on le mette en question. Il lui déclara que la -disposition qu'il avait faite était une mesure nécessaire, et qu'elle -devait se croire redevable à sa prudence du bien-être qui pourrait lui -rester. Mais au surplus ajouta-t-il, quand le comte vénitien, dont j'ai -oublié le nom, vous aura épousée, les désagréments de votre dépendance -cesseront. Comme votre parent, je me réjouis pour vous d'une -circonstance aussi heureuse, et, j'ose dire, si peu attendue par vos -amis. - -Pendant quelques moments Emilie se sentit muette et glacée; mais avant -elle essaya de le détromper au sujet de la note qu'elle avait renfermée -dans la lettre de Montoni; il parut que M. Quesnel avait des raisons -particulières de ne la pas croire, et pendant longtemps il persista à -l'accuser de caprice. Convaincu, à la fin, de son aversion pour Morano, -et du refus positif qu'elle avait fait de lui, il se livra aux -extravagances du ressentiment, et l'exprima avec autant d'aigreur que -d'inhumanité. Flatté secrètement par l'alliance d'un noble, dont il -avait affecté d'oublier la famille, il était incapable de s'attendrir -aux souffrances que pouvait rencontrer sa nièce dans le sentier que lui -traçait sa propre ambition. - -Emilie vit d'un coup d'oeil, dans sa manière, toutes les difficultés qui -l'attendaient; et quoiqu'aucune persécution ne pût la faire renoncer à -Valancourt pour Morano, son coeur frémissait à l'idée des violences de -son oncle. - -Elle n'opposa à tant de colère et d'indignation que la dignité douce -d'un esprit supérieur; mais la fermeté mesurée de sa conduite ne servit -qu'à exaspérer le courroux de M. Quesnel, en l'obligeant de reconnaître -son infériorité. Il finit par lui déclarer que, si elle persistait dans -sa folie, lui-même et Montoni l'abandonneraient certainement au mépris -universel. - -Le calme dans lequel Emilie s'était maintenue en sa présence l'abandonna -quand elle fut seule: elle pleura amèrement; elle répéta plus d'une fois -le nom de son père, de son père qu'elle ne voyait plus, et dont elle se -rappelait tous les avis donnés au lit de la mort. Hélas! disait-elle, je -conçois bien à présent que la force du courage est préférable aux grâces -de la sensibilité. Je m'efforcerai d'accomplir ma promesse; je ne me -livrerai pas à d'inutiles lamentations; j'essayerai de souffrir sans -faiblesse l'oppression que je ne puis éviter. - -Sur le soir, les dames allèrent prendre le frais dans la voiture de -madame Quesnel sur le bord de la Brenta. - -Emilie, considérant les Apennins couverts de neige, qui s'élevaient dans -l'éloignement, pensa au château de Montoni, et fut épouvantée de l'idée -qu'il l'y conduirait et saurait bien l'y contraindre à l'obéissance. -Cette crainte s'évanouit pourtant en songeant qu'elle était aussi bien -en son pouvoir à Venise qu'elle y serait partout ailleurs. - -Il était tard avant que la compagnie revint à Miarenti; le souper était -servi dans cette rotonde magnifique qu'Emilie avait tant admirée la -veille; les dames se reposèrent sous le portique, jusqu'à ce que MM. -Quesnel, Montoni et d'autres gentilshommes vinssent les joindre. Emilie -s'efforçait de goûter elle-même le calme de ce moment. Tout à coup une -barque s'arrêta aux degrés qui menaient au jardin; Emilie bientôt -distingua la voix de Morano avec celles de Quesnel et de Montoni, et -bientôt elle le vit paraître. Elle reçut ses compliments en silence, et -son air froid parut d'abord le déconcerter; il se remit ensuite, il -reprit son enjouement, et Emilie remarqua que l'espèce d'adulation dont -l'accablaient M. et madame Quesnel n'excitait que son dégoût: elle -aurait cru difficilement que M. Quesnel fût capable de tant de soins, -car elle ne l'avait jamais vu qu'avec ses inférieurs ou ses égaux. - -Dès qu'elle put se retirer, ses réflexions presque involontairement se -portèrent sur les moyens possibles d'engager le comte à se désister de -ses prétentions; sa délicatesse n'en trouva pas de plus efficace que de -lui avouer une liaison déjà formée, et de s'en remettre à sa générosité -pour sa délivrance. Néanmoins quand le lendemain il renouvela ses -sollicitations, elle abandonna son projet; il y aurait quelque chose de -si répugnant pour son orgueil à dévoiler le secret de son coeur à un -homme comme Morano, et à lui demander un sacrifice, qu'elle rejeta son -dessein avec impatience, et fut surprise d'avoir pu un seul instant s'y -arrêter. Elle répéta son refus dans les termes les plus décisifs qu'elle -put choisir, et blâma sévèrement la conduite qu'on tenait envers elle. -Le comte en parut mortifié, mais il n'en persista pas moins dans ses -assurances de tendresse, et madame Quesnel, dont l'arrivée -l'interrompit, fut pour Emilie d'un grand secours. - -C'est ainsi que pendant son séjour dans cette charmante maison, Emilie -fut rendue malheureuse par l'opiniâtre assiduité de Morano, et par la -cruelle domination qu'exerçaient sur elle MM. Quesnel et Montoni; ils -paraissaient, ainsi que sa tante, plus déterminés à ce mariage qu'ils ne -l'avaient même témoigné à Venise. M. Quesnel trouvant enfin que les -discours et les menaces étaient également utiles pour amener une prompte -conclusion, il y renonça, et l'on remit le tout au temps et au pouvoir -de Montoni. Emilie cependant considérait Venise avec espérance, elle -devait s'y trouver soulagée d'une partie des persécutions de Morano; il -n'habiterait plus sous le même toit, et Montoni, distrait par ses -occupations, ne serait pas toujours chez lui. - -Montoni, dans un long entretien avec Quesnel, arrangea le plan qu'on -suivrait à l'égard d'Emilie, et Quesnel promis d'être à Venise aussitôt -que le mariage serait consommé. - -Morano revint dans la même barque que Montoni. Emilie, qui observait le -rapprochement successif de la superbe cité, vit auprès d'elle la seule -personne qui pouvait en diminuer le charme. Ils arrivèrent vers minuit; -Emilie fut délivrée de la présence du comte, qui suivit Montoni dans un -casin, et il lui fut permis de se retirer dans sa chambre. - -Le jour suivant Montoni, dans un court entretien, déclara à Emilie qu'il -n'entendait pas être joué plus longtemps; son mariage avec le comte -était pour elle d'un si prodigieux avantage, que ce serait folie de s'y -opposer, et une folie tout à fait inconcevable. On le célébrerait donc -sans délai, et, s'il le fallait, sans son consentement. - -Emilie, qui jusque-là avait employé les remontrances, eut alors recours -aux prières: sa douleur l'empêchait de considérer que, sur un caractère -comme celui de Montoni, les supplications n'auraient pas plus d'effet -que les raisonnements. Elle lui demanda ensuite de quel droit il -exerçait sur elle cette autorité illimitée. Dans un état plus calme, -elle n'eût pas risqué cette question, qui ne pouvait mener à rien, et -faisait seulement triompher Montoni de sa faiblesse et de son isolement. - ---De quel droit? s'écria Montoni avec un malin sourire; du droit de ma -volonté: si vous pouvez y échapper, je ne vous demanderai pas de quel -droit vous le faites. Je vous le rappelle pour la dernière fois, vous -êtes étrangère, vous êtes loin de votre patrie, c'est votre intérêt de -m'avoir pour ami, vous en connaissez les moyens; si vous me contraignez -à devenir votre ennemi, je hasarderai de vous dire que la punition -surpassera votre attente: vous devez bien savoir que je ne suis pas fait -pour qu'on me joue. - -Emilie resta immobile après que Montoni l'eût laissée; elle était au -désespoir ou plutôt stupéfaite; le sentiment de la misère était le seul -qu'elle eût conservé: madame Montoni la trouva dans cet état. Emilie -leva les yeux, et la douleur qu'exprimait toute sa personne ayant sans -doute attendri sa tante, elle lui parla avec plus de bonté qu'elle ne -l'avait encore fait: le coeur d'Emilie fut touché, elle versa des -larmes, et après avoir pleuré quelque temps, elle recouvra assez de -force pour raconter le sujet de sa détresse et s'efforcer de toucher en -sa faveur madame Montoni. La compassion de sa tante avait été surprise, -mais son ambition ne pouvait se modérer, et elle se proposait d'être la -tante d'une comtesse. Les tentatives d'Emilie eurent aussi peu de succès -auprès d'elle qu'auprès de Montoni lui-même: elle gagna son appartement, -et se remit à pleurer. - -Il survint bientôt une affaire qui, pour quelques jours, suspendit -l'attention de Montoni; les visites mystérieuses d'Orsino s'étaient -renouvelées avec plus d'exactitude depuis le retour de Montoni. Outre -Orsino, Cavigni, Verezzi et quelques autres, étaient admis à ces -conciliabules nocturnes: Montoni devint plus réservé, plus sévère que -jamais. Si ses propres intérêts ne l'eussent pas rendue indifférente à -tout le reste, Emilie se fût aperçue qu'il méditait quelque projet. - -Un soir qu'il ne devait pas se tenir d'assemblée, Orsino arriva dans une -extrême agitation, et dépêcha vers Montoni son domestique de confiance. -Montoni était au casin; il le priait de revenir sur-le-champ, en -recommandant au messager de ne pas prononcer son nom. Montoni se rendit -à l'instant, il trouva Orsino, il apprit le motif de sa visite et de son -agitation: il en connaissait déjà une partie. - -Un gentilhomme vénitien qui avait récemment provoqué la haine d'Orsino, -avait été poignardé par des assassins payés par ce dernier. Le mort -tenait aux plus grandes familles, et le sénat avait pris connaissance de -cette affaire. On avait arrêté un des meurtriers, et il avait avoué -qu'Orsino était coupable. A la nouvelle de son danger, il venait trouver -Montoni pour faciliter son évasion; il savait qu'à ce moment tous les -officiers de police étaient sur ses traces dans toute la ville. Il était -impossible d'en sortir. Montoni consentit à le recueillir quelques -jours, jusqu'à ce que la vigilance se fût relâchée, et qu'il pût avec -sûreté quitter Venise. Il savait le danger qu'il courait en accordant -asile à Orsino; mais telle était la nature de ses obligations envers cet -homme, qu'il ne croyait pas prudent de le lui refuser. - -Telle était la personne que Montoni admettait dans sa confiance, et pour -qui il sentait autant d'amitié que le comportait son caractère. - -Tout le temps qu'Orsino fut caché dans la maison, Montoni ne voulut -point attirer les regards du public en célébrant les noces du comte; -mais quand la fuite du criminel eut fait cesser un pareil obstacle, il -informa Emilie que son mariage serait accompli le lendemain matin. Elle -répéta qu'il n'aurait pas lieu. Il répondit par un malin sourire; il -l'assura que le comte et un prêtre seraient de grand matin chez lui, et -il lui conseilla de ne point défier son ressentiment par une opposition -soutenue à sa volonté et à son propre bien.--Je vais sortir pour la -soirée, ajouta-t-il, souvenez-vous que demain je donne votre main au -comte Morano. Emilie qui, depuis ses dernières menaces s'attendait que -la crise arriverait à son terme, fut moins ébranlée par cette -déclaration qu'elle ne l'aurait été; elle travailla à se soutenir par -l'idée que le mariage ne serait point valide, tant qu'en présence du -prêtre elle refuserait de prendre part à la cérémonie. Le moment de -l'épreuve approchait, son imagination fatiguée se troublait également à -l'idée de la vengeance et à celle de cet hymen. Elle n'était pas -absolument certaine des suites de son refus à l'autel; elle redoutait -plus que jamais le pouvoir sans bornes de Montoni, comme sa volonté; -elle jugeait qu'il transgresserait toutes les lois sans scrupule pour -réussir dans ses projets. - -Tandis qu'elle éprouvait ces déchirements, on vint lui dire que Morano -demandait à la voir. A peine le domestique fut-il sorti avec ses -excuses, qu'elle s'en repentit; elle voulut essayer si la confiance et -les prières produiraient plus que ses refus et son dédain; elle rappela -le domestique, et rétractant son message, elle se disposa à venir -elle-même trouver le comte. - -La dignité, le maintien noble avec lequel elle l'aborda, l'air résigné -et pensif qui adoucissait ses traits, n'étaient pas de bons moyens pour -le faire renoncer à elle, et ne firent qu'augmenter une passion qui -avait déjà enivré son jugement. Il écouta ce qu'elle lui disait avec une -apparente complaisance et un grand désir de l'obliger; mais sa -résolution était invariable. Il mit en oeuvre auprès d'elle l'art et -l'insinuation dont il savait les secrets. Bien certaine qu'elle ne -devait rien espérer de sa justice, Emilie répéta solennellement son -opposition absolue, et le quitta avec l'assurance formelle qu'elle -maintiendrait son refus de quelque manière qu'on prétendît le lui faire -révoquer. Un juste orgueil avait retenu ses larmes en présence de -Morano: elles coulèrent dans la solitude avec toute l'amertume du coeur; -elle appelait son père, et s'attachait avec une inexprimable douleur à -l'idée chérie de Valancourt. - -La soirée était fort avancée, quand madame Montoni entra dans sa chambre -avec les ornements de mariage que le comte envoyait à Emilie. Elle avait -évité sa nièce toute la journée dans la crainte que son insensibilité -ordinaire ne l'abandonnât. Elle n'osait s'exposer au désespoir d'Emilie: -peut-être sa conscience, dont le langage était si peu fréquent, lui -reprochait-elle une conduite si dure envers une orpheline, fille de son -frère, et dont un père mourant lui avait confié le bonheur. - -Emilie ne voulut pas voir ces présents; elle tenta, quoique sans espoir, -un nouvel et dernier effort pour intéresser la compassion de madame -Montoni. Emue peut-être alternativement par la pitié ou par le remords, -elle sut cacher l'une et l'autre, et reprocha à sa nièce la folie de se -tourmenter pour un mariage qui ne manquerait pas de la rendre -heureuse.--Certainement, lui disait-elle, si je n'étais pas mariée et -que le comte s'offrît à moi, je serais flattée de cette distinction. Si -je croyais devoir penser ainsi, vous, ma nièce, qui n'avez aucune -fortune, vous devez incontestablement vous en trouver très-honorée, et -témoigner une reconnaissance, une humilité envers le comte, qui -répondent à sa condescendance. Je suis surprise, je l'avoue, d'observer -la soumission qu'il vous témoigne et les airs hautains que vous prenez. -Je m'étonne de sa patience, et si j'étais à sa place, je vous ferais -sûrement souvenir un peu mieux de la vôtre. Je ne vous flatterais pas, -je dois vous le dire; c'est cette ridicule flatterie qui vous donne une -si grande opinion de vous-même, qui vous fait penser que personne au -monde ne vous mérite. Je l'ai souvent dit au comte; je ne tenais pas à -l'extravagance de ses compliments, et vous les preniez à la lettre. - ---Votre patience, madame, dit Emilie, ne souffrait pas alors plus -cruellement que la mienne. - ---Tout cela n'est que de l'affectation, reprit la tante; je sais que la -flatterie vous enchante, et elle vous rend si vaine, que vous croyez -naïvement voir tout le monde à vos pieds: vous vous trompez beaucoup. Je -puis vous assurer, ma nièce, que vous ne trouverez pas beaucoup -d'adorateurs comme le comte; tout autre que lui vous aurait tourné le -dos, et vous aurait laissée vous repentir à loisir. - ---Oh! que le comte n'est-il comme serait tout autre? dit Emilie en -soupirant. - ---Il est heureux pour vous que cela ne soit pas, répliqua madame -Montoni. - ---Je n'ai pas d'ambition, madame, dit Emilie: mon unique désir est de -rester dans l'état où je suis. - ---Oh! c'est sortir de la question, dit la tante: je vois que vous songez -à M. Valancourt. Abandonnez, je vous prie, ces fantaisies d'amour et ce -ridicule orgueil: devenez une personne raisonnable. Tout cela d'ailleurs -ne fait rien à la chose; vous serez mariée demain, vous le savez, soit -que vous le veuillez ou non: le comte ne veut pas être joué plus -longtemps. - -Emilie n'essaya point de répondre à cette singulière harangue; elle en -sentit toute l'inutilité. Madame Montoni posa les présents du comte sur -une table où Emilie s'appuyait, et lui souhaita le bonsoir. L'orpheline -fixa ses yeux sur la porte par laquelle sa tante avait disparu; elle -écoutait attentivement, pour qu'un son quelconque relevât l'abattement -affreux de ses esprits. Il était minuit passé, toute la maison était -couchée, excepté le serviteur qui attendait Montoni. Son esprit, -longtemps accablé par les chagrins, céda alors à des terreurs -imaginaires; elle tremblait de considérer les ténèbres de la chambre -spacieuse où elle était; elle craignait sans savoir pourquoi. Cet état -dura si longtemps, qu'elle aurait appelé Annette, la femme de chambre de -sa tante, si la frayeur lui eût permis de quitter la chaise et de -traverser l'appartement. - -Ces mélancoliques illusions se dissipèrent peu à peu: elle se mit au -lit, non pour dormir, cela n'était guère possible, mais pour essayer de -calmer le désordre de son imagination, et recueillir les forces qui lui -seraient nécessaires le lendemain. - - - - -CHAPITRE XVII. - - -Un coup frappé à la porte d'Emilie vint la tirer de l'espèce de sommeil -auquel elle avait succombé. Elle tressaillit; Montoni et le comte Morano -lui vinrent promptement à l'esprit. Elle écouta quelque temps, et -reconnaissant la voix d'Annette, elle risqua d'ouvrir la porte. - ---Qui vous amène de si bonne heure? dit Emilie toute tremblante. - ---Ma chère demoiselle, dit Annette, ne soyez pas si pâle; je suis -effrayée de vous voir ainsi. Il se fait un beau train au bas des -escaliers, tous les domestiques vont et viennent; aucun ne se hâte -assez; c'est un train! un train, dont personne ne peut deviner la cause. - ---Qui est-ce qui est en bas avec eux? dit Emilie. Annette, ne m'abusez -point. - ---Non, pour le monde entier, mademoiselle; pour le monde entier, je ne -voudrais point vous tromper. On ne peut s'empêcher de voir que monsieur -est dans une telle impatience, que jamais je ne lui en ai vu de -semblable. Il m'a envoyée, mademoiselle, pour vous faire lever -sur-le-champ. - ---Grand dieu! soutenez-moi, s'écria Emilie éperdue. Le comte Morano est -donc en bas? - ---Non, mademoiselle; il n'est pas en bas, du moins à ma connaissance, -dit Annette. Son _Excellence_ m'envoyait vous dire de vous hâter, parce -qu'on allait quitter Venise, et que dans quelques minutes les gondoles -se trouveraient au pied de la terrasse. Il faut que je me dépêche pour -retourner auprès de ma maîtresse; elle ne sait plus auquel entendre, et -ne sait comment faire pour se dépêcher assez. - -Annette sortit bien vite. Emilie se disposa à cette fuite soudaine, et -n'imagina pas qu'aucun changement dans sa situation pût l'aggraver. Elle -eut à peine jeté ses livres et ses vêtements dans son porte-manteau, -qu'elle reçut un second avertissement: elle descendit au cabinet de -toilette de sa tante, où Montoni lui reprocha sa lenteur. Il sortit -ensuite pour donner quelques ordres, et Emilie demanda la raison d'un si -brusque départ. Sa tante parut l'ignorer aussi bien qu'elle, et -n'entreprendre ce voyage qu'avec une répugnance extrême. - -La famille s'embarqua enfin; mais ni le comte Morano ni Cavigni ne -partirent. Emilie se ranima par cette remarque. Au moment où les -gondoliers frappèrent les flots avec leurs rames, elle se sentit comme -un criminel à qui l'on accorde un court répit. Son coeur s'allégea -encore, lorsqu'elle entra du grand canal dans la mer, et elle fut -surtout soulagée quand elle eut tourné les murs de Saint-Marc sans -arrêter pour prendre le comte. - -L'aube commençait à peine à éclairer l'horizon et à blanchir les rivages -de la mer Adriatique. Emilie n'osait faire aucune question à Montoni, -qui resta quelque temps dans un sombre silence, et s'enveloppa ensuite -dans son manteau, comme s'il avait voulu dormir. Madame Montoni en fit -autant. Emilie, qui ne pouvait dormir, leva un des rideaux de la -gondole, et se mit à considérer la mer. L'aurore éclairait par degrés -les sommets des montagnes du Frioul; mais leurs côtes et les vagues qui -roulaient à leurs pieds étaient encore ensevelies dans l'ombre. Emilie, -enfoncée dans une mélancolie tranquille, observait les progrès du jour, -qui s'étendait sur la mer, développait Venise et ses îlots, enfin, les -rivages d'Italie, le long desquels les barques et leurs voiles légères -commençaient à s'agiter. - -Les gondoliers étaient souvent appelés, à cette heure matinale, par tous -ceux qui portaient des provisions au marché de Venise. Une foule -innombrable de petites barques bien chargées et venant de terre ferme, -couvrit bientôt toute la lagune. Emilie donna un dernier regard à cette -magnifique cité; mais son esprit n'était alors rempli que de ses -conjectures sur les événements qui l'attendaient, le pays où on -l'entraînait, le motif enfin de ce soudain voyage. Il lui parut, après -de mûres réflexions, que Montoni la menait à son château isolé, pour la -contraindre plus sûrement à l'obéissance par tous les moyens de terreur. -Si les scènes ténébreuses et solitaires qu'on y disposait n'avaient pas -l'effet attendu, son mariage y serait célébré de force, avec encore plus -de mystère, et l'honneur de Montoni en serait toujours moins blessé. Le -peu de courage que le délai lui avait rendu expira à cette idée -terrible, et quand on atteignit le rivage, Emilie était retombée dans le -plus pénible abattement. - -Montoni ne remonta pas la Brenta; il continua la route en voiture, pour -gagner l'Apennin. Pendant ce voyage, ses manières avec Emilie furent si -particulièrement sévères, que cela seul eût confirmé ses premières -conjectures; mais elles n'avaient pas besoin de confirmation: elle -voyait sans plaisir la belle contrée qu'elle traversait. Elle ne pouvait -pourtant s'empêcher de sourire quelquefois aux naïves remarques -d'Annette; parfois aussi elle soupirait, quand un site d'une rare beauté -rappelait Valancourt à sa pensée. Il s'en éloignait peu; mais la -solitude où l'on courait la séquestrer ne lui laissait aucun espoir -d'avoir encore de ses nouvelles. - -A la fin, les voyageurs commencèrent à monter au milieu des Apennins. -D'immenses forêts de sapins, à cette époque, ombrageaient ces montagnes. -La route se dirigeait au milieu de ces bois, et ne laissait voir que des -roches suspendues encore plus haut, à moins qu'un intervalle entre les -arbres ne laissât distinguer un moment la plaine, qui s'étendait à leurs -pieds. L'obscurité de ces retraites, leur morne silence, quand un vent -léger n'ébranlait pas la cime des arbres, l'horreur des précipices qui -se découvraient l'un après l'autre, chaque objet, en un mot, rendait -plus imposantes les impressions de la triste Emilie; elle ne voyait -autour d'elle que des images d'une effrayante grandeur et d'une sombre -sublimité. - -A mesure que les voyageurs montaient au travers des forêts de sapins, -les roches s'élevaient au-dessus des roches, les montagnes semblaient se -multiplier, et le sommet d'une éminence ne semblait être que la base -d'une autre. A la fin, ils se trouvèrent sur une petite esplanade, où -les muletiers arrêtèrent leurs mules. La scène vaste et magnifique qui -s'ouvrait dans le vallon excita l'admiration générale, et madame Montoni -elle-même y devint sensible. Emilie perdit un moment ses chagrins dans -l'immensité de la nature. Au delà d'un amphithéâtre de montagnes, dont -les masses paraissaient aussi nombreuses que le sont les vagues de la -mer, et dont les bases étaient chargées d'épaisses forêts, on découvrait -la _campagne_ d'Italie, où les rivières, les cités, les bois, toute la -prospérité de la culture s'entremêlaient dans une riche confusion. -L'Adriatique bornait l'horizon. Le Pô et la Brenta, après avoir fécondé -toute l'étendue du paysage, y venaient décharger leurs fertiles eaux. -Emilie contempla longtemps la splendeur du monde qu'elle quittait, et -dont la magnificence semblait ne s'étaler devant elle que pour lui -causer plus de regrets. Pour elle, le monde entier ne contenait que -Valancourt; son coeur se tournait vers lui seul, et pour lui seul -coulaient ses pleurs. - -De ce point de vue sublime, les voyageurs continuèrent à gravir au -milieu des forêts de sapins, et pénétrèrent dans un étroit passage qui -bornait de tous côtés les regards, et montraient seulement d'effroyables -rocs suspendus sur la tête. Aucun vestige humain, aucune ligne de -végétation ne paraissait dans ce séjour. Ce passage conduisait au coeur -des Apennins. Il s'élargit enfin, et découvrit une chaîne de montagnes -d'une extraordinaire aridité, au travers desquelles il fallut marcher -pendant plusieurs heures. - -Vers la chute du jour, la route tourna dans une vallée plus profonde -qu'enfermaient, presque de tout côté, des montagnes qui paraissaient -inaccessibles. A l'orient, une échappée de vue montrait les Apennins -dans leur plus sombre horreur. La longue perspective de leurs masses -entassées, leurs flancs chargés de noirs sapins, présentaient une image -de grandeur plus forte que tout ce qu'Emilie avait déjà vu. Le soleil se -couchait alors derrière la montagne même qu'Emilie descendait, et -projetait vers le vallon son ombre allongée; mais ses rayons -horizontaux, passant entre quelques roches écartées, doraient les -sommités de la forêt opposée, et brillaient sur les hautes tours et les -combles d'un château, dont les vastes remparts s'étendaient le long d'un -affreux précipice. La splendeur de tant d'objets bien éclairés -s'augmentait encore du contraste formé par les ombres qui déjà -enveloppaient le vallon. - ---Voilà Udolphe, dit Montoni, qui parlait pour la première fois depuis -plusieurs heures. - -Emilie regarda le château avec une sorte d'effroi, quand elle sut que -c'était celui de Montoni. Quoique éclairé maintenant par le soleil -couchant, la gothique grandeur de son architecture, ses antiques -murailles de pierre grise, en faisaient un objet imposant et sinistre. -La lumière s'affaiblit insensiblement sur les murs, et ne répandit -qu'une teinte de pourpre qui, s'effaçant à son tour, laissa les -montagnes, le château et tous les objets environnants dans la plus -profonde obscurité. - -Isolé, vaste et massif, il semblait dominer la contrée. Plus la nuit -devenait obscure, plus ses tours élevées paraissaient imposantes. Emilie -ne cessa de le regarder que lorsque l'épaisseur du bois, sous lequel les -voitures commençaient à monter, lui en eut absolument dérobé la vue. -L'étendue et l'obscurité de ces énormes forêts présentèrent -d'épouvantables images à l'esprit d'Emilie, qui ne les trouvait propres -qu'à servir de retraite à quelques bandits. A la fin les voitures se -trouvèrent au-dessus d'une plate-forme, et atteignirent les portes du -château. Le long résonnement de la cloche qu'on fit sonner à la porte -d'entrée, augmenta l'effroi d'Emilie. Pendant qu'on attendait l'arrivée -d'un domestique pour ouvrir ces portes formidables, elle considérait -l'édifice. Les ténèbres qui l'enveloppaient ne lui permirent guère d'en -discerner l'enceinte, les murailles épaisses, les remparts crénelés, et -de s'apercevoir qu'il était vaste, antique et effrayant. Elle jugeait -sur ce qu'elle voyait, de la pesanteur et de l'étendue du reste. La -porte par où elle entra conduisait dans les cours; elle était d'une -proportion gigantesque. Deux fortes tours, surmontées de tourelles, et -bien fortifiées, en défendaient le passage. Au lieu de bannières, on -voyait flotter sur ses pierres désunies de longues herbes et des plantes -sauvages qui prenaient racine dans les ruines, et qui semblaient croître -à regret au milieu de la désolation qui les environnait. Les tours -étaient unies par une courtine munie de créneaux et de casemates. Du -haut de la voûte tombait une pesante herse. De cette porte, les murs des -remparts communiquaient à d'autres tours, et bordaient le précipice; -mais ces murailles presque en ruine, aperçues à la dernière clarté du -couchant, montraient les ravages de la guerre. L'obscurité enveloppait -tout le reste. - -Tandis qu'Emilie observait avec tant d'attention, on entendit des pas -derrière les portes, et bientôt on tira les verrous. Un ancien serviteur -du château parut ensuite, et poussa les lourds battants pour laisser -entrer son seigneur. Pendant que les roues tournaient avec fracas sous -ces herses impénétrables, le coeur d'Emilie fut prêt à défaillir: elle -crut entrer dans sa prison. La sombre cour qu'elle traversa confirmait -cette idée lugubre, et son imagination, toujours active, lui suggéra -même plus de terreur que n'en pouvait justifier sa raison. - -Une autre porte ouvrit la seconde cour; de hautes herbes la couvraient -de toute part. Elle était plus triste encore que la première. Emilie en -jugeait à l'aide d'un faible crépuscule; elle voyait ses hautes -murailles tapissées de brioine, de mousse, de lierre, et les tours -crénelées qui s'élevaient encore au-dessus. L'idée d'une longue -souffrance et d'un meurtre assaillit ses tristes pensées. Une de ces -subites et inexplicables convictions, qui s'emparent quelquefois des -plus fortes âmes, frappa la sienne d'une soudaine horreur. Ce sentiment -ne diminua pas quand elle entra dans une salle gothique, immense, en -proie aux ténèbres du soir. Un flambeau qui brillait au loin à travers -une longue suite d'arcades, servait seulement à rendre l'obscurité plus -sensible. Un domestique apporta une seconde lampe; et ses faibles lueurs -tombant tour à tour sur les piliers et sur les voûtes, dessinaient -fortement leurs ombres allongées sur le pavé et sur les murs. - -L'arrivée inattendue de Montoni n'avait permis aucun préparatif pour le -recevoir. Le serviteur qu'il avait dépêché en partant lui-même de -Venise, l'avait devancé de peu de moments. Cette circonstance excusait -en quelque sorte le dénûment et le désordre où paraissait être ce grand -château. - -Le domestique qui vint éclairer Montoni le salua en silence, et sa -physionomie ne s'anima d'aucune apparence de plaisir. Montoni répondit -au salut par un léger mouvement de la main, et passa. Sa femme suivait, -et jetait autour d'elle un regard de surprise et de mécontentement, -qu'elle paraissait craindre d'exprimer. Emilie voyant l'étendue, -l'immensité de cet édifice, avec un étonnement timide, s'approcha d'un -escalier de marbre. Ici les arcades formaient une voûte élevée, du -centre de laquelle pendait une lampe à trois branches, qu'un domestique -se hâtait d'allumer. La richesse des corniches, la grandeur d'une -galerie qui conduisait à plusieurs appartements, les verres coloriés -d'une fenêtre qui s'ouvrait du haut jusqu'en bas, furent les objets que -successivement on découvrit. - -Après avoir tourné au pied de l'escalier et traversé une antichambre, on -entra dans un appartement de la plus spacieuse dimension. Sa boiserie de -noir mélèse, coupé dans les montagnes voisines, ajoutait une nuance à -l'obscurité même.--Apportez plus de lumières, dit Montoni en entrant. Le -serviteur posa sa lampe, et se retira pour obéir. Madame Montoni observa -que l'air du soir était humide dans ces régions, et qu'elle serait bien -aise d'avoir un peu de feu. Montoni ajouta qu'on apportât du bois. - -Tandis qu'avec un air pensif il se promenait à grands pas dans la -chambre, madame Montoni se reposait en silence sur un sopha, et -attendait le retour du domestique. Emilie observait la singularité -imposante et l'abandon de cet appartement. Une seule lampe l'éclairait, -et se trouvait placée près d'un grand miroir de Venise, qui -réfléchissait obscurément la scène, et entre autres la figure de -Montoni, passant et repassant avec les bras croisés, et le visage -ombragé du panache qui flottait sur son grand chapeau. - -De l'examen de ce spectacle, l'esprit d'Emilie se porta aux -appréhensions de ce qu'elle aurait à souffrir: le souvenir de -Valancourt, si éloigné d'elle, vint ensuite peser sur son âme, et -changer sa crainte en douleur. Un long soupir lui échappa: elle essaya -de retenir ses pleurs, et s'approcha d'une haute fenêtre. Elle ouvrait -sur les remparts, au-dessous desquels se trouvait le bois qu'on -traversait pour venir au château. Mais l'ombre de la nuit enveloppait -les montagnes; à peine leurs contours pouvaient-ils même se distinguer -sur l'horizon, dont une bande rougeâtre indiquait seule l'occident. La -vallée tout entière était ensevelie dans les ténèbres. Les objets qui -frappèrent les regards d'Emilie lorsqu'on ouvrit la porte, n'étaient -guère moins tristes. Le vieux serviteur, qui d'abord les avait reçus, -entrait alors courbé sous un fagot d'épines, et deux des valets de -Montoni le suivaient avec des lumières. - -Votre Excellence soit la bienvenue, dit le vieillard en se levant de -terre, après y avoir posé son fagot. Ce château a été bien longtemps -désert. Vous excuserez, signor; vous savez que nous avons eu bien peu de -temps. Il y aura deux ans à la Saint-Marc prochaine que Votre Excellence -n'est venue ici. - ---Vous avez bonne mémoire, vieux Carlo, dit Montoni; c'est cela même. -Comment as-tu donc fait pour vivre si longtemps? - ---Ah! signor, ce n'est pas sans peine. Les vents froids qui soufflent à -travers le château, dans l'hiver, ne valent rien pour moi. J'ai pensé -plus d'une fois à demander à Votre Excellence de me laisser quitter les -montagnes pour me retirer dans la vallée; mais je ne sais pas comment -cela se fait, je ne puis abandonner ces vieilles murailles, où j'ai vécu -tant d'années. - ---Bon! dit Montoni; et qu'avez-vous fait dans ce château depuis mon -départ? - ---A peu près comme à l'ordinaire, signor. Il a grand besoin de -réparations. Il y a la tour du nord; plusieurs de ses fortifications ont -croulé, et ont manqué un jour de tomber sur la tête de ma pauvre femme -(Dieu veuille avoir son âme). Votre Excellence doit la voir. - ---Cela suffit. Les réparations? interrompit Montoni. - ---Les réparations? dit Carlo. Une partie du toit de la grande salle a -effondré dedans. Tous les vents des montagnes voisines s'y engouffraient -l'hiver dernier, et sifflaient dans le château de telle sorte qu'on ne -pouvait s'y échauffer. Ma femme et moi, nous nous retranchions en -grelotant auprès d'un feu énorme, dans le coin d'une petite salle, et -encore nous mourions de froid. - ---N'y a-t-il pas d'autres réparations à faire? dit Montoni impatiemment. - ---Oh! seigneur! Votre Excellence, oui. Le mur du rempart s'est éboulé en -trois places. Les escaliers qui conduisent à la galerie, au couchant, -ont été depuis longtemps en si mauvais état, qu'il est fort dangereux -d'y passer. Le corridor qui conduit à la chambre de chêne, sur le -rempart du nord, est dans le même état. Un soir, l'hiver dernier, je m'y -hasardai, et Votre Excellence... - ---Allez, allez, dit Montoni vivement; nous causerons plus au long demain -matin. - -Le feu était allumé. Carlo balaya la cheminée, plaça des chaises, essuya -la poussière d'une table de marbre voisine, et sortit enfin de -l'appartement. - -Montoni et sa famille s'approchèrent du feu. Madame Montoni fit -plusieurs tentatives pour nouer l'entretien; mais ses réponses brusques -la repoussèrent. Emilie s'efforça de réunir ses forces, et s'énonçant -d'une voix tremblante:--Puis-je vous demander, monsieur, dit-elle, le -motif d'un si prompt départ? Après une longue pause, elle eut assez de -courage pour réitérer la question. - ---Il ne me convient pas de répondre aux questions, dit Montoni; il ne -vous convient pas de m'en faire. Le temps expliquera tout. Je désire à -présent n'être pas importuné plus longtemps. Je vous engage à prendre -une conduite raisonnable. Toutes ces idées de sensibilité prétendue à -les nommer du terme le plus doux, ne sont vraiment que de la faiblesse. - -Emilie se leva pour se retirer.--Bonsoir, madame, dit-elle à sa tante -avec un maintien composé qui déguisait mal son émotion. - ---Bonne nuit, ma chère, dit madame Montoni avec un accent de bonté que -sa nièce n'avait jamais éprouvé d'elle. Cette tendresse inattendue fit -couler les larmes d'Emilie. Elle salua Montoni et elle se -retirait.--Mais vous ne savez pas le chemin de votre chambre, dit sa -tante. Montoni appela le domestique qui attendait dans l'antichambre, et -lui ordonna d'envoyer la femme de chambre de madame Montoni. Elle vint -en peu de minutes, et suivit Emilie, qui se retira. - ---Savez-vous où est ma chambre? dit-elle à Annette en traversant la -salle. - ---Oui, je crois le savoir, mademoiselle. Mais c'est une étrange pièce; -il y a de quoi s'y promener; je m'y suis perdue. On l'appelle la double -chambre; elle est sur le rempart du midi; on y va par le grand escalier. -La chambre de madame est à l'autre extrémité du château. - -Emilie monta l'escalier, et vint au corridor. En le traversant, Annette -reprit son caquet.--C'est un lieu bien sauvage et bien triste que -celui-ci, mademoiselle; je me sens toute effrayée d'y vivre. O combien -souvent et souvent j'aurais déjà voulu me revoir en France! Je ne -pensais guère, lorsque je suivis madame pour voir le monde, que je -serais claquemurée dans un endroit comme celui-ci; je n'aurais pas -quitté mon pays. C'est par là, mademoiselle, il faut tourner. En vérité, -je suis tentée de croire aux géants, ce château est tout fait pour eux. -Une nuit ou l'autre nous verrons quelques farfadets; il en viendra dans -cette grande vieille salle qui, avec ses lourds piliers, ressemble plus -à une église qu'à autre chose. - ---Oui, dit Emilie en souriant, et bien aise d'échapper à de plus -sérieuses pensées. Si nous venions dans le corridor à minuit, et que -nous regardassions dans le vestibule, nous le verrions sans doute -illuminé de plus de mille lampes. Tous les lutins danseraient en rond au -son d'une délicieuse musique; c'est en des lieux comme celui-là qu'ils -s'assemblent toujours pour tenir leurs sabbats. Je crains, Annette, que -vous n'ayez pas assez de courage pour mériter de voir un aussi joli -spectacle. Si vous parlez, tout s'évanouira à l'instant. - ---Je crois bien que, si j'y vis longtemps, je deviendrai un revenant -moi-même, fit Annette. - ---J'espère, dit Emilie, que vous ne ferez pas confidence de vos craintes -à M. Montoni; elles lui déplairaient extrêmement. - ---Quoi! vous savez donc tout, mademoiselle? dit Annette. Oh! non, non, -je sais mieux ce que j'ai à faire, et si monsieur peut dormir en paix, -tout le monde dans le château peut en faire autant. Emilie ne parut pas -remarquer cette observation. - -Par ce passage, mademoiselle; il conduit à un petit escalier. Oh! si je -vois quelque chose, je perdrai connaissance, cela est certain. - ---Cela n'est pas possible, dit Emilie en souriant, et suivant le -tournant du passage qui donnait dans une autre galerie. Annette -s'aperçut alors qu'elle avait perdu son chemin; elle s'égara de plus en -plus à travers d'autres corridors. Effrayée, à la fin, de leurs détours -et de leur solitude, elle cria pour avoir du secours; les domestiques -étaient à l'autre bout du château, et ne pouvaient entendre sa voix. -Emilie ouvrit la porte d'une chambre à gauche. - ---N'allez pas là, mademoiselle, dit Annette, vous vous perdrez encore -bien plus. - ---Portez la lumière, dit Emilie, nous trouverons notre chemin à travers -toutes ces pièces. - -Annette restait à la porte avec l'air d'hésiter; elle tendait la lumière -pour laisser voir la chambre, mais ses faibles rayons ne pénétraient pas -jusqu'au milieu.--Pourquoi hésitez-vous? dit Emilie; laissez-moi voir où -cette chambre conduit. - -Annette avança avec répugnance. La chambre ouvrait sur une enfilade -d'appartements anciens et très-spacieux. Les uns étaient tendus en -tapisseries, d'autres boisés de cèdres et de noirs mélèses. Les meubles -qu'on y voyait semblaient aussi antiques que les murailles, et -conservaient une apparence de grandeur, quoique rongés de poussière et -tombant en vétusté. - ---Comme il fait froid ici, mademoiselle! dit Annette, personne n'y a -habité depuis des siècles, à ce qu'on dit. Allons-nous-en. - ---Peut-être arriverons-nous jusqu'au grand escalier, dit Emilie en -marchant toujours. Elle se trouva dans un salon garni de tableaux, et -prit la lumière pour examiner celui d'un soldat à cheval sur un champ de -bataille. Il appuyait son épée sur un homme que son cheval foulait aux -pieds, et qui semblait lui demander grâce. Le soldat, la visière levée, -le regardait avec l'air de la vengeance. - -Cette expression et tout l'ensemble frappèrent Emilie par la -ressemblance de Montoni; elle frissonna et détourna les yeux. En passant -légèrement la lumière sur les autres tableaux, elle vint à un que -couvrait un voile de soie noire. Cette singularité la frappa; elle -s'arrêta dans l'intention d'écarter le voile et de considérer ce qu'on -cachait avec tant de soin; cependant, un peu interdite, son courage -balançait.--Vierge Marie! s'écria Annette, qu'est-ce que cela veut dire? -C'est sûrement la peinture, le tableau dont on parlait à Venise. - ---Quelle peinture? dit Emilie, quel tableau?--Un tableau! dit Annette en -tremblant. Je n'ai jamais bien su ce que c'était! - ---Levez la toile, Annette. - ---Qui? Moi, mademoiselle, moi? Non, pour le monde entier. Emilie se -retournant vers Annette qui pâlissait:--Eh! je vous prie, qu'avez-vous -su de ce tableau, pour vous épouvanter ainsi?--Rien, mademoiselle; on ne -m'a rien dit. Trouvons notre chemin. - ---Sans doute, dit Emilie, mais je veux d'abord voir ce tableau. Prenez -la lumière, Annette, je lèverai le voile. Annette prit la lumière et -s'enfuit précipitamment sans vouloir entendre Emilie; et ne voulant pas -rester au fond d'une chambre obscure, il fallut bien qu'Emilie la suivît -elle-même. - ---Mais Annette, qu'avez-vous donc? dit Emilie en la rejoignant; que vous -a-t-on dit de ce tableau, puisque vous ne restez pas quand je vous en -prie? - ---Je n'en sais pas la raison, mademoiselle, répondit Annette; on ne m'a -rien dit de ce tableau. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a eu quelque -chose de très-effrayant à ce sujet; et que depuis, il a toujours été -couvert d'un voile noir, et que personne ne l'a regardé depuis bien -longtemps. Cela a, dit-on, quelque rapport avec la personne qui -possédait le château avant qu'il appartînt à monsieur; et... - ---Fort bien! Annette, dit Emilie; je m'aperçois qu'effectivement vous ne -saviez rien sur ce tableau. - ---Non, rien en vérité, mademoiselle; car ils m'ont bien fait promettre -de n'en jamais parler. Mais... - ---En ce cas, dit Emilie, qui la vit combattue par l'envie de révéler un -secret, et par la crainte des conséquences, en ce cas, je n'en demande -pas davantage. - ---Non, mademoiselle, ne me le demandez pas. - ---Vous diriez tout, répondit Emilie. - -Annette rougit, Emilie sourit; elles achevèrent de parcourir cette suite -de pièces, et se trouvèrent enfin, avec un peu d'embarras, sur le haut -du grand escalier. Annette y laissa Emilie pour appeler une servante du -château, et se faire conduire à la chambre qu'elles avaient en vain -cherchée. - -Pendant son absence, Emilie s'occupait du tableau. La crainte de séduire -la probité d'une femme de chambre avait arrêté ses questions sur ce -sujet, aussi bien que sur les ouvertures qu'elle avait rejetées -relativement à Montoni. Sa curiosité était pourtant extrême, et elle ne -croyait pas qu'il lui fût difficile de la satisfaire. Quelquefois elle -était tentée de retourner à l'appartement pour examiner ce tableau; mais -l'heure, le lieu, le silence morne qui y régnait, le mystère qui -accompagnait ce tableau, tout conspirait à augmenter sa circonspection -et à la détourner de cette épreuve. Elle résolut cependant, quand le -jour aurait ranimé son courage, de retourner à cette chambre et -d'écarter le voile. - -Une servante parut enfin, et conduisit Emilie dans sa chambre. Elle -était au bout du château, et à l'extrémité du corridor sur lequel -s'ouvrait l'enfilade même d'appartements qu'elles avaient d'abord -parcourus. L'aspect désert de cette chambre fit désirer à Emilie -qu'Annette ne la quittât point encore. Le froid humide qui s'y faisait -sentir la glaçait autant que la crainte; elle pria Catherine, la -servante du château, de lui apporter un peu de bois et de lui allumer du -feu. - ---Oui, mademoiselle, dit Catherine, il y a longues années qu'on n'a fait -du feu dans cette chambre. - ---Je m'étonne, mademoiselle, dit Annette, qu'on nomme ceci la double -chambre. Emilie, pendant ce temps, regardait en silence, et la trouvait -haute et spacieuse comme toutes celles qu'elle avait déjà vues. Ses murs -étaient boisés en mélèse; le lit, les autres meubles en étaient fort -antiques, et avaient cet air de sombre grandeur qu'on remarquait dans -tout le château. Une des hautes fenêtres qu'elle ouvrit donnait sur un -rempart élevé; mais l'obscurité, d'ailleurs, ne permettait pas de rien -voir. - -En présence d'Annette, Emilie essayait de se contenir et de renfermer -les larmes qu'à tout moment elle se croyait prête à répandre. Elle -désirait beaucoup de savoir quand le comte Morano était attendu dans le -château; mais elle craignait de faire une question inutile, et de -divulguer des intérêts de famille en présence d'une simple domestique. -Pendant ce temps, les pensées d'Annette étaient préoccupées d'un tout -autre sujet; elle aimait beaucoup le merveilleux; elle avait entendu -parler d'une circonstance relative à ce château, qui rentrait -singulièrement dans ses goûts. On lui avait recommandé le secret, et son -envie de parler était si violente, qu'à tout instant elle était prête à -s'expliquer. C'était une si étrange circonstance! N'en point parler, -était une extrême punition; mais Montoni pouvait lui en imposer de plus -sévères, et elle redoutait de l'offenser. - -Catherine apporta du bois, et la flamme brillante dissipa pour un moment -le brouillard lugubre de la chambre. Catherine dit à Annette que sa -maîtresse l'avait demandée, et Emilie demeura seule, livrée encore à ses -tristes réflexions. - -Pour s'arracher à ses tristes pensées si pénibles à son coeur, elle se -leva, et considéra l'appartement avec ses meubles. En le parcourant, -elle remarqua une porte qui n'était pas exactement fermée; ce n'était -pas celle par laquelle elle était entrée; elle prit la lumière pour -savoir où elle conduisait. Elle ouvrit, et avançant toujours, elle -aperçut les marches d'un escalier dérobé resserré entre deux murailles, -et qui aboutissait précisément devant cette porte. Elle voulut savoir -d'où il partait, et le désira d'autant plus, qu'il communiquait à sa -chambre; mais dans l'état actuel de ses esprits, elle manquait de -courage pour tenter l'aventure. Elle ferma la porte, et s'efforça de -l'assujettir; et l'examinant davantage, elle s'aperçut que du côté de la -chambre elle était sans verrous, et que de l'autre, il s'en trouvait -jusqu'à deux. En y plaçant une chaise pesante, elle remédia à une partie -du danger, mais elle s'alarmait toujours de dormir dans cette pièce -écartée, seule, et avec une porte dont elle ignorait l'issue, et qu'elle -ne pouvait condamner. Quelquefois elle voulait prier madame Montoni de -lui laisser Annette, pour passer la nuit dans sa chambre: mais elle s'en -éloigna par la crainte de trahir une frayeur, qu'on nommerait puérile, -et par celle aussi d'ébranler tout à fait l'imagination frappée -d'Annette. - -Ces affligeantes réflexions furent bientôt après interrompues par le -bruit de quelqu'un qui marchait dans le corridor: c'était Annette et un -domestique qui lui apportaient à souper de la part de madame Montoni. -Elle se mit à table auprès du feu, et obligea la bonne Annette de -partager ce petit repas. Encouragée par sa condescendance et par l'éclat -et la chaleur du foyer, Annette rapprocha sa chaise de celle d'Emilie et -lui dit:--Avez-vous jamais entendu parler, mademoiselle, de l'étrange -événement qui a donné ce château à monsieur? - ---Quelle étonnante histoire avez-vous donc ouï dire? reprit Emilie en -cachant la curiosité que lui inspiraient d'anciennes et mystérieuses -ouvertures à ce sujet. - ---Je sais tout, mademoiselle, dit Annette en regardant autour d'elle, et -s'approchant plus près d'Emilie: Benedetto m'a tout conté pendant que -nous voyagions ensemble; il me dit: Annette, vous ne savez rien sur ce -château où nous allons?--Non, lui dis-je, monsieur Benedetto: que -savez-vous donc, je vous prie?--Mais, mademoiselle, vous savez garder un -secret, ou, pour le monde entier, je ne vous dirais rien.--J'ai promis -de n'en pas parler, et on assure que monsieur trouverait mauvais qu'on -en jasât. - ---Si vous avez promis de garder le secret, dit Emilie, vous avez tort de -le révéler. - -Annette fit une pause, puis elle reprit:--Oh mais, pour vous, -mademoiselle! à vous je puis tout dire, je le sais bien. - -Emilie se mit à rire.--Je me tairai, dit-elle, aussi fidèlement que -vous. - -Annette répliqua fort gravement qu'il le fallait, et continua:--Ce -château, vous le devez savoir, mademoiselle, est très-vieux et -très-fortifié; il a soutenu plusieurs siéges, à ce qu'on dit; il ne fut -pas toujours au seigneur Montoni ni à son père; mais, par une -disposition quelconque, il devait revenir à monsieur, si la dame mourait -sans se marier. - ---Quelle dame? dit Emilie. - ---Je n'en suis pas encore là, reprit Annette: c'est la dame dont je vais -vous parler, mademoiselle, comme je vous le disais: cette dame habitait -le château, et avait, comme vous le supposez, un train considérable -autour d'elle. Monsieur venait souvent la voir, il en était amoureux et -lui offrait de l'épouser; ils étaient un peu parents; mais cela -n'empêchait pas. Quant à elle, elle en aimait un autre; elle ne voulut -pas de lui, ce qui le mit, dit-on, dans une très-grande colère; et vous -savez bien, mademoiselle, quel homme est monsieur quand il est en -colère; peut-être le vit-elle dans un de ces accès, et c'est à cause de -cela qu'elle ne voulut pas de lui. Mais, comme je vous disais, elle -était fort triste, fort malheureuse, et tout cela pendant longtemps. Eh! -vierge Marie, quel bruit est-ce là? N'entendez-vous pas un son, -mademoiselle? - ---C'est le vent, dit Emilie; poursuivez votre histoire. - ---Comme je vous disais: où en étais-je? comme je vous disais, elle était -bien triste et bien malheureuse, elle se promenait sur la terrasse, sous -les fenêtres, toute seule, et là, elle pleurait, cela vous aurait fendu -le coeur. C'était... Mais je ne dis pas bien: cela vous aurait fait -pleurer aussi, à ce qu'on m'assure. - ---Bien: mais, Annette, dites-moi la substance de votre conte. - ---Tout en son temps, mademoiselle; j'ai su tout cela à Venise même, mais -ce qui suit, je ne le sais que d'aujourd'hui; cela arriva il y a bien -des années, M. Montoni n'était encore qu'un jeune homme; la dame, on -l'appelait la signora Laurentini, elle était très-belle, mais elle se -mettait souvent en grande colère, aussi bien que monsieur. S'apercevant -qu'elle ne voulait pas l'écouter, que fait-il? il laisse le château et -n'y revient plus; mais cela était indifférent pour elle, elle était tout -juste aussi malheureuse quand il y était que quand il n'y était pas. Un -soir enfin... Grand saint Pierre, mademoiselle, s'écria Annette, -regardez cette lampe! voyez donc comme la flamme est bleue. Elle -parcourut ensuite toute la chambre avec des yeux effrayés.--Que vous -êtes folle! dit Emilie: comment se livre-t-on à ces ridicules idées? De -grâce, achevez-moi votre histoire, je suis très-fatiguée. - -Annette fixa encore la lampe, et continua d'une voix plus basse:--Ce fut -un soir, à ce qu'on dit, vers la fin de l'année; ce pouvait être vers le -milieu de septembre, à ce que je suppose, ou le commencement d'octobre, -peut-être même dans le mois de novembre; c'est égal, c'est toujours vers -la fin de l'année; mais je ne puis pas dire précisément le moment, parce -qu'ils ne me l'ont pas dit eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, ce fut à la -fin de l'année que cette dame fut se promener hors du château dans ces -bois là-bas, comme elle faisait ordinairement. Elle était toute seule et -n'avait que sa femme de chambre avec elle; le vent soufflait bien froid, -il faisait tomber les feuilles autour d'elle, et sifflait tristement à -travers ces grands châtaigniers que nous avons passés, mademoiselle, en -venant au château: Benedetto me montrait les arbres tout en me parlant. -Le vent était donc bien froid, et la femme de chambre voulait l'engager -à revenir; elle ne le voulut pas; elle aimait à se promener dans les -bois en tous les temps, et surtout le soir; et si les feuilles tombaient -autour d'elle, cela lui faisait toujours plus de plaisir. - -Eh bien! on l'a vue descendre vers le bois; la nuit vint, elle ne parut -pas. Dix heures, onze heures, minuit, point de dame; voilà qui est bien. -Ses domestiques pensèrent que sûrement il lui était arrivé un accident, -et sortirent pour l'aller chercher: ils cherchèrent toute la nuit, mais -ils ne la trouvèrent pas, et n'en trouvèrent aucune trace. Depuis ce -jour-là, mademoiselle, on n'en a jamais entendu parler. - ---Est-ce bien vrai, Annette? dit Emilie fort surprise. - ---Très-vrai, mademoiselle, dit Annette avec un air d'horreur, oui, cela -est bien vrai. Mais on dit, ajouta-t-elle en baissant la voix, on dit -que depuis ce temps-là on a vu plusieurs fois la signora dans les bois -et autour du château pendant la nuit; plusieurs des vieux serviteurs, -qui restèrent ici après cet événement, déclarent qu'ils l'ont vue. Elle -a été vue par plusieurs de ses vassaux, qui se sont trouvés au château -pendant la nuit. Le vieux régisseur pourrait dire de singulières choses, -à ce qu'on dit, s'il le voulait. - ---Quelle contradiction là-dedans, Annette! dit Emilie. Vous disiez qu'on -n'avait pas entendu parler d'elle, et vous dites qu'on l'a vue. - ---Tout cela m'a été dit dans le plus grand secret, reprit Annette sans -faire attention à la remarque; je suis bien sûre, mademoiselle, que vous -ne voudrez pas nous faire tort à Benedetto et à moi, en parlant de cette -histoire. - ---Ne craignez rien de mon indiscrétion, répondit Emilie; mais souffrez -que je vous engage, ma bonne Annette, à être fort discrète vous-même, et -à ne jamais découvrir à personne ce que vous venez de me confier. Le -signor Montoni, comme vous dites, pourrait fort bien se mettre en -colère, s'il en entendait parler. Mais quelles recherches fit-on au -sujet de cette malheureuse dame? - ---Oh! une grande quantité, mademoiselle, car monsieur avait des droits -directs sur le château, comme étant le plus proche héritier, et on dit -que les juges, les sénateurs ou d'autres, déclarèrent qu'il ne pourrait -prendre possession que lorsque bien des années seraient écoulées; et que -si, après tout cela, la dame ne se retrouvait pas, cela serait aussi bon -que si elle était morte, et que le château serait à lui: ainsi il est à -lui. Mais l'histoire courut, et il se répandit plusieurs rapports, mais -si étranges, mademoiselle, que je n'ose pas vous les dire. - ---Cela est encore étrange, Annette, dit Emilie en souriant et sortant de -sa rêverie: mais quand la signora Laurentini a reparu depuis dans ce -château, personne ne lui a-t-il parlé? - ---Parlé! lui parler! s'écria Annette avec effroi. Non, non, soyez-en -sûre. - ---Et pourquoi pas? dit Emilie qui désirait en savoir davantage. - ---Sainte mère de Dieu! parler à un esprit! - ---Mais quelle raison a-t-on de croire que c'était un esprit; si on ne -s'en est pas approché, et si on ne lui a pas parlé? - ---Oh! mademoiselle, je ne peux pas vous le dire. Comment pouvez-vous -faire de si singulières questions? Mais personne ne l'a vue aller et -venir dans le château. On la voyait dans une place, et le moment -d'après, elle était dans l'autre. Elle ne parlait pas. Si elle eût vécu, -qu'aurait-elle fait dans ce château sans y parler? Il y a même dans le -château plusieurs endroits où l'on n'a pas été depuis, et toujours par -cette raison. - ---Parce qu'elle ne parlait pas, dit Emilie en s'efforçant de rire, -malgré la peur qui commençait à s'emparer d'elle.--Non, mademoiselle, -non, reprit Annette presque fâchée, mais parce qu'on y voyait quelque -chose. On dit aussi qu'il y a une vieille chapelle qui tient à la partie -occidentale du château, où quelquefois, à minuit, on entend des -gémissements. Cela fait frémir d'y penser! On a vu là des choses bien -extraordinaires. - ---Je te prie, Annette, trêve de ces contes ridicules! dit Emilie. - ---Contes ridicules, mademoiselle! Oh! mais, je vous dirai là-dessus, si -vous voulez, une histoire que Catherine m'a faite. C'était le soir d'un -hiver froid, Catherine (elle venait souvent au château, à ce qu'elle -dit, pour tenir compagnie au vieux Carlo et à sa femme; monsieur l'avait -recommandé, et depuis ce temps-là elle était toujours ici) Catherine -était assise avec eux dans la petite salle. Carlo dit: Je voudrais bien -que nous eussions des figues à faire griller. Il y en a dans l'office, -mais il y a loin, et je suis trop las. Allez, Catherine, dit-il, vous -êtes jeune et ingambe; apportez-nous-en quelques-unes; le feu est bien -disposé pour les rôtir. Elles sont, dit-il, dans le coin de l'office, au -bout de la galerie du nord. Prenez la lampe, dit-il, et prenez garde, en -passant le grand escalier, que le vent qui entre par le toit ne vous -l'éteigne. Ainsi, avec cela, Catherine prit la lampe... Paix, -mademoiselle, j'entends du bruit, cela est sûr! - -Emilie, à qui alors Annette avait fait passer sa frayeur, écouta -très-attentivement; mais tout était fort calme, et Annette continua: - -Catherine alla à la galerie du nord: c'est la grande galerie que nous -avons traversée, mademoiselle, avant de venir dans le corridor. Elle -allait, sa lampe à la main, ne songeant à rien du tout... Encore! -s'écria subitement Annette; j'ai entendue encore! ce n'est point une -idée, mademoiselle. - -Paix! dit Emilie toute tremblante. Elles écoutèrent et restèrent -immobiles. Emilie entendit un coup frappé contre le mur; il fut répété. -Annette fit un grand cri. La porte s'ouvrit avec lenteur: c'était -Catherine qui venait dire à Annette que sa maîtresse la demandait. -Emilie, quoiqu'elle la reconnût bien, ne se remit pas tout de suite de -sa terreur. Annette, moitié riant, moitié pleurant, gronda vivement -Catherine de leur avoir fait une telle peur: elle frémissait qu'on n'eût -entendu ce qu'elle avait dit. Emilie, dont l'esprit était vivement -frappé par la circonstance principale du récit d'Annette, n'aurait pas -voulu rester seule dans sa situation actuelle; mais pour éviter -d'offenser madame Montoni et de trahir sa propre faiblesse, elle lutta -contre les illusions de la crainte, et congédia Annette pour toute la -nuit. - -Quand elle fut seule, ses pensées se reportèrent sur l'étrange histoire -de la signora Laurentini, et ensuite sur la situation où elle se -trouvait elle-même dans ce terrible château, au milieu des déserts et -des montagnes, en pays étranger, sous la domination d'un homme que, peu -de mois auparavant, elle ne connaissait pas, dont elle avait déjà -ressenti un cruel abus d'autorité, et dont elle considérait le caractère -avec un degré d'horreur que justifiait la crainte générale qu'il -inspirait. - -Emilie se rappela tout ce que lui avait dit Valancourt la veille de son -départ du Languedoc, relativement à Montoni; elle se rappela tous les -efforts qu'il avait faits pour la détourner de ce voyage. Ses craintes, -depuis ce jour, avaient paru autant de prophéties, et se trouvaient -ainsi confirmées. Son coeur, en se rappelant l'image de Valancourt, se -livra à de vains regrets. Mais enfin sa raison lui offrit une -consolation qui, quoique faible d'abord, prit, par la réflexion, une -véritable consistance. Elle considéra que, quelles que pussent être ses -peines, elle avait évité d'envelopper Valancourt dans ses malheurs, et -que, de quelque nature que fussent ses chagrins, elle n'avait du moins -aucun reproche à se faire. - -Le vent, sifflant avec force à la porte et le long du corridor, ajoutait -à sa mélancolie. La flamme récréative du foyer était éteinte depuis -longtemps. Emilie restait fixée devant ces cendres froides, quand un -tourbillon bruyant, s'engouffrant dans le corridor, ébranla les portes, -les fenêtres, et l'alarma d'autant plus par sa violence, qu'il déplaça, -dans sa secousse, la chaise dont elle s'était servie pour s'enfermer, et -entr'ouvrit la porte qui conduisait au petit escalier. Sa curiosité et -ses craintes se ranimèrent. Elle prit la lampe et vint au-dessus des -marches. Elle hésitait si elle irait plus loin; mais le calme profond, -l'obscurité de ce lieu la saisirent de nouveau. Elle résolut de -commencer ses recherches aussitôt qu'il ferait grand jour. Elle ferma la -porte et la barricada de son mieux. - -Elle se mit alors dans son lit et laissa la lampe sur la table; mais -cette sombre lueur ne fit que redoubler ses craintes. Au tremblement de -ses rayons incertains, elle croyait presque voir des ombres glisser le -long de ses rideaux et se retirer dans le fond ténébreux de sa chambre. -L'horloge du château sonna une heure avant qu'elle eût fermé les yeux. - - - - -CHAPITRE XVIII. - - -La lumière du jour chassa de l'esprit d'Emilie les vapeurs de la -superstition, mais non pas celles de la crainte. Elle se leva, et pour -distraire son esprit de ces importunes idées, elle se força à s'occuper -des objets extérieurs. Elle contempla de sa fenêtre les sauvages -grandeurs qui s'offraient à sa vue; les montagnes qui s'entassaient les -unes sur les autres et ne laissaient entrevoir que d'étroites vallées -qu'ombrageaient d'épaisses forêts. Les vastes remparts du château, ses -servitudes, ses bâtiments divers s'étendaient le long d'un roc escarpé -au pied duquel un torrent jaillissant avec bruit, se précipitait sous de -vieux sapins dans une gorge profonde. Un léger brouillard occupait le -fond des vallées lointaines; et se dissipant par degrés aux rayons du -soleil, découvrait l'un après l'autre les arbres, les coteaux, les -troupeaux et leurs conducteurs. - -C'était en contemplant ces admirables aspects qu'Emilie cherchait à se -distraire, et ce ne fut pas sans succès; la fraîcheur du matin -contribuait à la ranimer. Elle éleva ses pensées vers le ciel; elle s'y -sentait toujours plus disposée quand elle goûtait la sublimité de la -nature et que son esprit recouvrait ses forces. - -Quand elle se retira de la fenêtre, ses yeux se tournèrent sur la porte -qu'elle avait, la nuit précédente, assurée avec tant de soin. Elle se -détermina à en examiner l'issue; mais en se rapprochant pour écarter les -chaises, elle s'aperçut que déjà elles l'étaient un peu. Sa surprise ne -peut s'imaginer, quand, l'instant d'après, elle vit la porte toute -fermée. Elle fut frappée comme si elle eût vu une apparition. La porte -sur le corridor était fermée comme elle l'avait laissée; mais l'autre -porte qu'on ne pouvait assujettir qu'à l'extérieur avait nécessairement -été verrouillée pendant la nuit. Elle s'affecta sérieusement de l'idée -de coucher encore dans une chambre où il était si facile de pénétrer, et -si loin de tout genre de secours; elle se décida à en faire part à -madame Montoni, et à demander à changer de chambre. - -Après quelque difficulté, elle retrouva son chemin jusqu'au grand -vestibule et à la salle du soir précédent, dans laquelle était servi le -déjeuner. Sa tante était seule; Montoni était à parcourir les environs -du château, à voir l'état des fortifications, et à causer avec Carlo. -Emilie remarqua que sa tante avait pleuré, et son coeur s'attendrit pour -elle avec un sentiment qui se montra dans ses manières encore plus que -dans ses paroles. Elle évitait soigneusement de paraître s'apercevoir -que sa tante fût malheureuse. Elle saisit le moment où Montoni était -absent pour parler de la porte, demander un autre logement, et -s'informer des motifs du voyage. Sur le premier point, sa tante la -renvoya à Montoni, et refusa très-positivement de s'en mêler; sur le -second, elle témoigna la plus entière ignorance. - -Dans le dessein de réconcilier madame Montoni avec sa propre situation, -Emilie se mit alors à louer la grandeur du château, le pays qui -l'environnait, et s'efforça d'adoucir tout ce qui pouvait le rendre -odieux. Si le malheur avait en quelque sorte rompu la dureté du -caractère de madame Montoni, et lui avait appris dans ses souffrances à -compatir à celles des autres, le caprice, la domination que la nature -avait mis dans son coeur n'en étaient point encore bannis. Elle ne put -se refuser au plaisir de tyranniser l'innocente et triste Emilie, en -jetant du ridicule sur un goût qui n'était pas le sien. - -Son discours satirique fut néanmoins interrompu par l'arrivée de -Montoni; et sa physionomie prit un mélange de ressentiment et de -crainte. Montoni se mit à table sans paraître s'apercevoir qu'il y eût -quelqu'un autour de lui. - -Emilie, qui l'observait en silence, vit dans ses traits une expression -plus sombre et plus sévère que de coutume. Le déjeuner se passa dans le -silence, jusqu'au moment où Emilie risqua de demander un autre -appartement et rapporta les motifs de sa demande. - ---Je n'ai pas le temps de m'arrêter à de pareilles misères, dit Montoni; -cette chambre vous a été destinée, et vous devez vous en contenter. Il -n'est pas vraisemblable que personne ait pris la peine d'aller monter un -escalier pour l'intérêt de fermer une porte. Si elle ne l'était pas -quand vous entrâtes, le vent a fort bien pu faire glisser les verrous. -Mais je ne sais pas pourquoi je m'occuperais d'une circonstance aussi -frivole. - -Une semblable explication ne pouvait nullement satisfaire Emilie. Elle -avait remarqué que les verrous étaient fort rudes, et conséquemment -n'avaient pu facilement se mouvoir. Elle s'interdit cette -représentation, mais elle renouvela sa demande. - ---Si vous voulez rester esclave de pareilles craintes, dit Montoni avec -sévérité, abstenez-vous du moins d'en fatiguer les autres. Sachez -vaincre toutes ces misères, et travaillez à fortifier votre âme. Il n'y -a pas de plus méprisable existence que celle qu'empoisonne la frayeur. -En prononçant ces mots, il regarda fixement madame Montoni: elle rougit -excessivement, et garda toujours le silence. Emilie, offensée et -fortement déconcertée, trouvait alors ses craintes trop naturelles pour -mériter de tels sarcasmes. Mais s'apercevant que son chagrin ne -l'empêcherait pas de les souffrir, elle fit effort pour s'en distraire. - -Quand madame Montoni se fut retirée à sa toilette, Emilie tâcha de se -distraire en examinant le grand château. Elle ouvrit une porte battante, -et passa de la grande salle sur les remparts, qui, de trois côtés, -bordaient les précipices. La quatrième face était gardée par les hautes -murailles des cours, et par la voûte sous laquelle elle avait tourné la -veille. La grandeur de ces larges remparts, et le paysage varié qu'ils -dominaient, excitèrent son admiration. L'étendue des terrasses était -telle, que, présentant le pays sous autant d'aspects différents, elle -offrait comme autant de vues nouvelles. Elle s'arrêtait souvent pour -contempler la gothique magnificence d'Udolphe, son orgueilleuse -irrégularité, ses hautes tours, ses fortifications, ses fenêtres -étroites et enfoncées, enfin ces beffrois nombreux placés au coin de -chaque tourelle. Elle s'appuya sur le mur de la terrasse, et mesura de -l'oeil le gouffre effroyable d'un précipice, dont les noirs sommets des -forêts dérobaient encore la profondeur. Partout où elle portait ses -regards, c'étaient des pics de montagnes, des bois de sapin, et -d'étroits défilés, qui s'enfonçaient dans les Apennins, et -disparaissaient à la vue dans ces régions inaccessibles. - -Elle était dans cette situation, quand elle vit Montoni, accompagné de -deux hommes, qui gravissait un sentier taillé dans le roc vif. Il -s'arrêta sur une éminence, considérant le rempart, et s'adressant à sa -suite, il s'exprima avec un air et des gestes fort énergiques. Emilie -s'aperçut que l'un de ces hommes était Carlo, que l'autre avait le -costume d'un paysan, et qu'à lui seul s'adressaient les ordres de -Montoni. - -Elle se retira de la muraille et continua sa promenade. Tout à coup elle -entendit le bruit de plusieurs carrosses, bientôt le retentissement de -la grosse cloche, et il lui vint à l'esprit que le comte Morano -arrivait; elle traversa rapidement les portes de la terrasse, prenant à -la hâte le chemin de son appartement. A ce moment plusieurs personnes -entrèrent dans la salle par la porte opposée: elle les vit à l'extrémité -des arcades, et recula sur-le-champ; mais l'agitation de ses esprits, -l'étendue de l'obscurité de la salle, l'avaient empêchée de distinguer -les étrangers. Toutes ces craintes n'avaient qu'un objet; cet objet se -présenta à elle; elle crut qu'elle avait vu le comte Morano. - -Quand elle les vit hors de la salle, elle hasarda d'y rentrer, et -remonta chez elle sans rencontrer personne; elle resta dans sa chambre, -agitée de mille frayeurs et prêtant l'oreille au moindre bruit. -Entendant, à la fin, des voix sur le rempart, elle courut à sa fenêtre, -et reconnut Montoni qui se promenait avec le signor Cavigni; ils -s'arrêtaient souvent, se regardaient l'un et l'autre, et leur -conversation paraissait fort animée. - -De plusieurs personnes qu'elle avait remarquées dans la salle, elle ne -voyait que le seul Cavigni; ses alarmes s'augmentèrent bientôt en -entendant marcher dans le corridor: elle s'attendait à un message du -comte. Annette parut. - ---Ah! mademoiselle, s'écria-t-elle, voilà le signor Cavigni arrivé. Que -je suis donc contente de voir un visage chrétien dans cet endroit! il -est si bon, il a toujours pris tant d'intérêt à moi! Le signor Verezzi y -est aussi. Et qui croiriez-vous bien encore, mademoiselle? - ---Je ne sais pas deviner, Annette; dites-moi vite. - ---Devinez une fois, mademoiselle. - ---Alors, dit Emilie, en essayant de se contenir, le comte Morano, je -suppose. - ---Sainte Vierge! s'écria Annette, vous vous trouvez mal, mademoiselle, -vous allez vous évanouir! Je vais aller vous chercher de l'eau. - -Emilie tomba sur sa chaise.--Restez, Annette, dit-elle languissamment, -ne me laissez point. Je vais me remettre... ouvrez la fenêtre... Le -comte, dites-vous? Est-il en bas? - ---Qui? moi? le comte? Non, mademoiselle, je n'en ai pas parlé; il n'est -pas ici. Non, mademoiselle. - ---En êtes-vous bien sûre? - ---Dieu soit béni, reprit Annette, vous êtes bien vite revenue. En -vérité, je vous croyais mourante. - ---Mais le comte, vous êtes bien sûre qu'il n'est pas là? - ---Oh! oui, bien sûre, mademoiselle. Je regardais par une grille dans la -tourelle du nord, quand les voitures sont arrivées; je ne m'attendais -pas à une vue si désirée dans cette affreuse citadelle. - ---C'est bon, Annette; je me trouve déjà beaucoup mieux. - ---Oui, mademoiselle, je vois cela. Oh! tous les domestiques vont mener -joyeuse vie! Nous irons danser et chanter dans la petite salle, parce -que là monsieur ne pourra pas nous entendre. Et puis les drôles -d'histoires! Ludovico est arrivé, mademoiselle; Ludovico est venu avec -eux. Vous vous souvenez de Ludovico, mademoiselle? - ---Non, dit Emilie, fatiguée de son bavardage. - ---Quoi! mademoiselle, vous ne vous rappelez pas Ludovico, celui qui -manoeuvrait la gondole du cavalier à la dernière régate, et qui gagna le -prix; celui qui chantait de si jolis vers sur Roland, sur les Maures et -Charle... Charle... magne... Oui, c'était le nom, et toujours sous ma -jalousie, au portique d'occident, au clair de lune à Venise. Oh! comme -je l'écoutais! - ---Je crains pour toi, ma bonne Annette, dit Emilie. Il me semble que ses -vers ont emporté ton coeur. Mais laissez-moi vous conseiller, s'il est -ainsi, de bien garder le secret, et surtout ne pas lui laisser savoir. - ---Ah! mademoiselle, comment peut-on garder un secret comme celui-là? - ---A présent, Annette, je me trouve tout à fait remise, et vous pouvez me -laisser. - ---Oh! mais, mademoiselle, j'ai oublié de vous demander comment vous -aviez pu reposer dans cette vieille et affreuse chambre la nuit -dernière.--Comme à l'ordinaire.--Vous n'avez donc entendu aucun -bruit?--Aucun.--Ni rien vu?--Rien du tout.--Cela est surprenant.--Pas le -moins du monde. Mais vous, dites-moi, à quel propos de pareilles -questions? - ---O mademoiselle! je ne voudrais pas vous le dire pour l'or du monde, ni -tout ce que j'ai ouï raconter sur cette chambre: cela vous effrayerait -trop. - ---Si c'est pour cela, vous m'avez déjà effrayée. Vous pouvez me dire -tout ce que vous en savez, sans charger en rien votre conscience. - ---O Seigneur! on dit qu'il revient dans cette chambre, et cela, depuis -bien longtemps. - ---S'il y revient, c'est un esprit qui sait bien fermer les verrous, dit -Emilie en s'efforçant de sourire malgré ses craintes. J'ai laissé hier -au soir cette porte ouverte, et ce matin je l'ai trouvée fermée. - -Annette devint pâle, et ne dit mot. - ---Avez-vous entendu dire que quelque domestique ait fermé cette porte ce -matin, avant que je me levasse? - ---Non, mademoiselle, je vous jure qu'on ne me l'a pas dit: mais je ne -sais. Irai-je le demander, mademoiselle? dit Annette en se précipitant -du côté du corridor. - ---Restez, Annette, j'ai d'autres questions à vous faire. Dites-moi ce -que vous savez sur cette chambre, et sur l'escalier qui y conduit. - ---Je m'en vais tout de suite le demander, mademoiselle; je suis bien -sûre, d'ailleurs, que madame aura besoin de moi. Je ne peux pas rester, -mademoiselle. - -Elle sortit aussitôt, sans attendre aucune réponse. Emilie soulagée par -la certitude que Morano n'était pas arrivé, ne put s'empêcher de sourire -de la terreur superstitieuse qui tout à coup avait saisi Annette: et -quoique par intervalles elle s'en trouvât elle-même frappée, elle -souriait cependant à celle que lui manifestaient les autres. - -Montoni avait refusé à Emilie une autre chambre: elle se détermina à -supporter, avec résignation, le mal qu'elle ne pouvait pas éviter. Elle -s'efforça de rendre son habitation aussi commode qu'il lui était -possible; elle rangea tous ses livres, les délices de ses jours heureux -et la conclusion de ses instants de mélancolie. - -Sa petite bibliothèque fut placée sur un grand coffre, qui faisait -partie de l'ameublement. Elle prépara ses crayons, se trouvant assez -tranquille pour songer à tracer l'esquisse du sublime point de vue que -semblait encadrer sa fenêtre. Soudain elle suspendit la jouissance de ce -plaisir; elle se rappela combien de fois elle avait entrepris un -amusement de ce genre, et combien de fois de nouveaux malheurs imprévus -l'avaient empêchée de s'y livrer. - ---Comment puis-je, se disait-elle, me laisser tromper par l'espoir? le -comte n'est pas arrivé, et cela me rendrait heureuse. Hélas! que -m'importe qu'il vienne aujourd'hui ou demain? Il viendra enfin; ce -serait s'aveugler que d'en vouloir douter. - -Pour échapper à ces pénibles réflexions, elle essaya de se mettre à -lire; mais son attention ne pouvait se fixer sur la page qui était sous -ses yeux; elle finit par jeter le livre, et résolut de parcourir le -château. Elle se rappelait l'étrange histoire de l'ancienne -propriétaire; ce souvenir réveilla en elle celui du tableau voilé; elle -résolut de le découvrir. En traversant toutes les pièces qui y -conduisaient, elle se sentit vivement troublée: les rapports de ce -tableau avec la dame du château, la conversation d'Annette, la -circonstance du voile, le mystère qui enveloppait le tout, excitaient -dans son âme un léger mouvement de terreur, mais de cette terreur qui -s'empare de l'esprit, qui l'élève à de grandes idées, et par une sorte -de magie, à l'objet même qui nous la cause. - -Emilie marchait en tremblant; elle s'arrêta un moment à la porte avant -de se résoudre à l'ouvrir. Elle s'avança vers le tableau qui paraissait -d'une dimension extraordinaire, et qui se trouvait dans un coin obscur -de la chambre. Elle s'arrêta encore; enfin d'une main timide elle leva -le voile, mais elle le laissa retomber. Ce n'était pas une peinture -qu'elle avait vue, et avant de pouvoir quitter la chambre elle -s'évanouit sur le plancher. - -[Illustration: Le tableau mystérieux.] - -Quand elle eut recouvré ses sens, le souvenir de ce qu'elle avait vu -l'en priva presque une seconde fois; elle eut à peine la force de sortir -de la chambre et de gagner la sienne. Quand elle y fut, elle n'eut pas -le courage d'y rester seule. L'horreur dominait son esprit; elle -n'éprouvait ni le sentiment de ses maux passés, ni la crainte des maux -futurs. Elle s'assit auprès de sa fenêtre, parce que de là elle -entendait des voix, quoique éloignées, et qu'elle voyait passer du monde -sur les terrasses. Montoni et Verezzi, bientôt après, passèrent sous les -fenêtres; ils causaient gaiement: leurs voix lui rendirent un peu de -vie. Les signors Bertolini et Cavigni les rejoignirent sur la terrasse. -Emilie, supposant alors que madame Montoni se trouvait seule, sortit -pour aller la trouver: la solitude de sa chambre, le voisinage du lieu -où elle avait reçu un coup si accablant, suffisaient bien d'ailleurs -pour l'agiter encore. - -[Illustration: Les hôtes de Montoni au château d'Udolphe.] - -Elle trouva sa tante à sa toilette, et se préparant pour le dîner. La -pâleur, la consternation d'Emilie alarmèrent jusqu'à madame Montoni; -mais Emilie eut assez de force pour se taire sur un tel sujet, quoique -ses lèvres, à tout moment, se trouvassent prêtes à le trahir. Elle resta -dans l'appartement de sa tante jusqu'à l'heure où l'on descendit pour -dîner: elle y trouva les étrangers. Ils avaient un air d'occupation qui -ne leur était pas ordinaire, et semblaient trop remplis d'un intérêt -majeur pour faire quelque attention à Emilie ou à madame Montoni -elle-même: ils parlèrent peu, Montoni encore moins. Emilie frémit en le -voyant. L'horreur de la chambre s'offrit à elle plusieurs fois; elle -changea de couleur, et craignit que la souffrance ne découvrît son -émotion et ne l'obligeât à sortir; mais l'empire qu'elle prit sur -elle-même surmonta la faiblesse de sa constitution. Elle s'efforça de se -mêler de la conversation, et même de paraître gaie. - -Montoni paraissait évidemment réfléchir à quelque grande opération. Un -esprit moins nerveux, un coeur plus susceptible en eussent sans doute -été plus accablés; mais la fermeté de sa contenance indiquait uniquement -le développement et l'énergie de ses facultés. - -Le repas fut silencieux. La tristesse du château semblait influer sur la -gaieté ordinaire de Cavigni; mais aux nuages de sa physionomie se mêlait -alors une fierté que rarement on y distinguait. Le comte Morano ne fut -pas nommé. La conversation roula toute sur les guerres qui, dans ce -temps, déchiraient l'Italie, sur la force des armées vénitiennes et le -caractère des généraux. - -Après dîner, quand les domestiques furent partis, Emilie sut que le -cavalier, sur lequel Orsino avait assouvi sa vengeance, était mort par -suite de ses blessures, et qu'on cherchait avec soin le meurtrier. Cette -nouvelle parut alarmer Montoni; mais il dissimula promptement, et -s'informa où Orsino s'était caché. Tous ses hôtes, excepté Cavigni, -ignoraient que Montoni eût, à Venise, favorisé sa fuite. Ils lui -répondirent qu'Orsino s'était échappé la même nuit avec tant de -précipitation et de secret, que même ses plus intimes amis n'en avaient -rien appris. Montoni se blâma lui-même d'avoir fait une pareille -question. Une seconde réflexion lui persuada qu'un homme aussi -soupçonneux qu'Orsino ne pouvait confier à personne le mystère actuel de -son asile. Il croyait cependant qu'il mettrait moins de réserve à son -égard, et que bientôt, sans doute, il entendrait parler de lui. - -Emilie se retira avec madame Montoni bientôt après qu'on eut ôté le -couvert, et laissa les cavaliers occupés de leurs conseils secrets. Déjà -Montoni, par des signes expressifs, avait averti son épouse de -s'éloigner. Elle passa aux remparts, et se promena en silence. Emilie ne -l'interrompait pas; son esprit était absorbé. Elle eut besoin de toute -sa résolution pour s'empêcher d'en communiquer le terrible sujet à -madame Montoni. - ---Ne précipitons rien, disait-elle en elle-même; à quelques maux que je -me trouve réservée, j'éviterai du moins d'avoir aucun reproche à me -faire. - -Tandis qu'elle s'appuyait sur le parapet du rempart, elle vit, à peu de -distance, quelques manoeuvres examinant une brèche, et devant cette -brèche un amas de pierres qui semblaient destinées à des réparations. -Elle vit aussi un vieux canon qui paraissait être tombé de sa place. -Madame Montoni s'arrêta pour parler à ces ouvriers, et leur demander ce -qu'ils allaient faire.--Réparer les fortifications, madame, dit l'un -d'eux. Elle fut surprise que Montoni pensât à ce travail, d'autant plus -que jamais il n'avait parlé du château comme d'un lieu qu'il comptât -habiter longtemps. Elle avança vers une arcade élevée qui conduisait du -rempart de l'est à celui du sud, et qui, d'une part, joignant au -château, supportait une petite tour d'observation qui commandait à toute -la vallée. En approchant de cette arcade, elle vit de loin descendre des -bois une longue troupe de chevaux et d'hommes, qu'elle reconnut pour des -soldats au seul éclat de leurs lances et de leurs autres armes, car la -distance ne permettait pas de juger exactement leurs couleurs. Pendant -qu'elle regardait, l'avant-garde sortit des bois, mais la file -continuait de s'étendre jusqu'aux extrémités de la montagne. L'uniforme -militaire se distingua dans les premiers rangs. Le commandant s'avançait -à la tête; et, paraissant diriger les colonnes qui le suivaient, il -approchait de plus en plus du château. - -Un tel spectacle, dans ces contrées solitaires, surprit et alarma -singulièrement madame Montoni. Elle courut à la hâte à quelques paysans -qui relevaient un bastion devant le rempart du sud, et où le roc était -moins escarpé qu'ailleurs. Ces hommes ne purent répondre à ces questions -d'aucune manière satisfaisante; et surpris eux-mêmes, ils regardèrent -cette cavalcade avec un étonnement stupide. Madame Montoni, jugeant -nécessaire de communiquer le sujet de ses alarmes, envoya Emilie pour -dire qu'elle désirait parler à Montoni. Sa nièce n'approuvait pas ce -message; elle craignait le mécontentement qu'il allait produire. Elle -obéit pourtant sans répliquer. - -En s'approchant de l'appartement où Montoni s'entretenait avec ses -hôtes, elle entendit une violente et bruyante dispute. Elle s'arrêta -tremblante du courroux extrême où son entrée peu attendue allait -nécessairement le jeter. Le moment d'après, il se fit un silence. Elle -osa alors ouvrir la porte. Montoni se retourna vivement, et la regarda -sans parler. Elle s'acquitta de sa commission. - ---Dites à madame Montoni que j'ai affaire, dit-il. - -Emilie crut utile de lui détailler la cause de son message. Montoni et -ses compagnons se levèrent au même instant, et furent aux fenêtres; mais -ne découvrant pas les troupes, ils se rendirent sur les remparts, et -Cavigni conjectura que ce devait être une légion de _Condottieri_, alors -en marche pour Modène. - -Une partie de la cavalcade était alors dans la vallée, l'autre remontait -dans les montagnes vers le nord, et quelques traîneurs restaient encore -au bord des précipices où d'abord ils avaient tous paru. On aurait cru -voir une armée nombreuse. Pendant que Montoni et les autres regardaient -cette marche militaire, on entendit sonner la trompette et frapper les -cymbales dans le vallon. D'autres leur répondirent à l'instant. Emilie -écouta avec émotion, de la hauteur, ces sons aigus qui réveillaient les -échos des montagnes. Montoni expliqua les signaux, dont il parut -très-bien connaître l'usage, et en conclut qu'ils n'avaient rien -d'hostile. L'uniforme des soldats et le genre de leurs armes -confirmèrent pour lui la conjecture de Cavigni. Il eut la satisfaction -de les voir s'éloigner sans s'arrêter pour examiner le château. Il ne -quitta pas les remparts que les bases des remparts ne les eussent tous -dérobés à sa vue, et que le dernier murmure des trompettes ne se fût -évanoui dans les airs. Cavigni et Verezzi parurent animés de ce -spectacle, qui semblait exciter leur courage. Montoni revint au château, -pensif et silencieux. - -Les hommes soupèrent entre eux. Madame Montoni se tint chez elle. Emilie -fut l'y joindre avant que de se retirer. Elle trouva sa tante toute en -pleurs, et dans une grande agitation. La tendresse d'Emilie était -naturellement si insinuante, qu'elle manquait rarement de consoler un -coeur affligé. Celui de madame Montoni l'était; mais les plus doux -accents de la voix d'Emilie perdirent leur effet auprès d'elle. Elle -feignit, avec sa délicatesse ordinaire, de ne pas observer la douleur de -sa tante; mais elle mit dans toutes ses manières une grâce si touchante, -une sollicitude si tendre dans tout son maintien, que madame Montoni fut -offensée de l'apercevoir. Exciter la pitié de sa nièce, était un cruel -affront pour son orgueil. Elle la congédia dès qu'elle le put. Emilie ne -lui parla point de son extrême répugnance à se trouver dans l'isolement -de sa chambre. Elle demanda seulement qu'il lui fût permis de garder -Annette jusqu'à l'instant où elle se coucherait. On y consentit avec -quelque peine; et comme Annette était alors avec les domestiques, il -fallut bien qu'Emilie se retirât seule. - -Elle traversa les longues galeries d'un pas léger. La lueur vacillante -de la lampe qu'elle portait ne servait qu'à lui rendre plus sensible -l'obscurité qui l'environnait, et l'air, à tout moment, menaçait de la -souffler. Le silence morne qui régnait dans cette partie du château, la -glaçait totalement. Pourtant elle entendait, par intervalle, les éclats -de rire qui partaient de la salle reculée où les domestiques s'étaient -réunis. Mais le même silence succédait: il ne restait qu'un calme -absolu. En passant devant l'enfilade qu'elle avait visitée le matin, ses -regards tombèrent avec effroi sur la porte. Elle crut presque entendre -quelques sons; mais elle se garda de s'arrêter pour en devenir plus -certaine. - -Elle atteignit sa chambre; il n'y avait pas une étincelle dans le foyer. -Elle s'assit, et prit un livre pour occuper son attention jusqu'à ce -qu'Annette vînt auprès d'elle, et qu'elle pût lui demander du feu. Elle -continua de lire; mais à la fin sa lampe lui parut prête à s'éteindre. -Annette ne venait point. La solitude, l'obscurité de sa chambre -l'affectèrent de nouveau, et avec d'autant plus de force qu'elle était -près du théâtre d'horreur qu'elle avait découvert le matin. Des images -sombres et fantastiques assaillirent son esprit. Elle regardait en -tremblant la porte de l'escalier, et voulut voir si elle était encore -fermée, elle s'aperçut qu'elle l'était effectivement. Incapable de -prendre sur elle de coucher encore dans cet appartement écarté, et dans -lequel, la nuit précédente, il était certainement entré quelqu'un, elle -attendait Annette avec une impatience pénible, et voulait savoir d'elle -une multitude de circonstances. Elle désirait aussi la questionner sur -cet objet d'horreur, dont Annette la veille lui avait paru informée, et -dont elle voyait bien que la pauvre fille n'avait reçu qu'une notion -fausse. Ce qui l'étonnait le plus, c'est que la chambre qui le contenait -restât ouverte aussi indiscrètement. Une telle négligence surpassait -l'imagination. Mais sa lumière était prête à s'éteindre. La faible lueur -qu'elle jetait sur les murs ajoutait aux terreurs de son esprit. Elle se -leva pour retourner dans la partie habitée du château, avant que l'huile -de sa lampe fût tout à fait consumée. - -En ouvrant la porte, elle entendit quelques voix; bientôt après elle -aperçut une lumière qui paraissait au bout du corridor. C'était Annette -et une autre servante. Je suis bien aise que vous soyez venues, dit -Emilie; qui vous a donc arrêtées si longtemps? Je vous prie, faites-moi -vite du feu. - ---Madame avait besoin de moi, mademoiselle, reprit Annette un peu -embarrassée. Je vais aller chercher du bois. - ---Non, dit Catherine, c'est mon affaire. Elle sortit à l'instant. -Annette voulait la suivre; mais Emilie la rappela, et Annette se mit à -parler haut, à rire comme si elle eût eu peur de garder le silence un -moment. - -Catherine revint avec du bois. Quand la flamme pétillante eut enfin -réchauffé cette chambre, et que la servante se fut retirée, Emilie -demanda à Annette si elle avait pris les informations dont elle l'avait -chargée.--Oui, mademoiselle, reprit Annette; mais pas une âme ne sait un -mot de cela. Pour le vieux Carlo, je l'observais avec soin, parce qu'on -dit qu'il sait de singulières choses. Le vieux Carlo avait un air que je -ne pourrais pas exprimer. Il m'a demandé plusieurs fois si j'étais sûre -que la porte ne fût pas fermée. Seigneur! lui dis-je, si j'en suis sûre? -comme je suis vivante. En vérité, mademoiselle, j'en suis tellement -abasourdie, que je ne puis moi-même le dire. Je ne voudrais pas plus -dormir dans cette chambre que sur le canon de ce rempart là-bas. - ---Et pourquoi moins sur ce canon, qu'à tout autre endroit du château? -dit Emilie en souriant. Je crois bien que le lit serait dur. - ---Oui, mademoiselle, mais on peut en trouver d'aussi mauvais. Le fait -est que dans la nuit on a vu quelque chose auprès de ce canon, et qui -s'y tenait comme pour le garder. - ---C'est fort bien ma chère Annette; les gens qui font de telles -histoires sont bien heureux que vous les écoutiez. Vous les croyez au -premier mot. - ---Ma chère demoiselle, je vous ferai voir le canon même. Vous pouvez le -voir de vos fenêtres. - ---C'est vrai, dit Emilie; mais cela prouve-t-il qu'un fantôme le garde? - ---Quoi? si je vous montre le canon, ma chère demoiselle, vous ne croirez -rien. - ---Non, rien probablement sur ce sujet, que ce que je verrais moi-même, -dit Emilie. - ---Eh bien! mademoiselle, vous le verrez, si vous voulez seulement -approcher de la fenêtre. - -Emilie ne put s'empêcher de rire, et Annette parut étonnée. - -Apercevant son extrême facilité à croire le merveilleux, Emilie crut -devoir s'abstenir de lui parler du sujet dont elle s'était proposé de -l'entretenir. Elle craignait de la faire succomber à tant de terreur -idéales. Elle lui parla d'un objet plus gai, les régates de Venise. - ---Oui, mademoiselle, lui dit Annette, ces flambeaux tournants et les -belles nuits au clair de lune, voilà ce qu'il y a de beau à Venise; la -lune, soyez en sûre, est plus belle que partout ailleurs. On entend une -si douce musique; Ludovico chantait si souvent si souvent auprès de ma -jalousie, sous le portique du couchant; mademoiselle ce fut Ludovico qui -me parla de ce tableau que vous aviez tant d'envie de voir hier. - ---Et quel tableau? dit Emilie, désirant de faire parler Annette. - ---Oh! ce terrible tableau avec le voile noir! - ---Vous ne l'avez jamais vu? dit Emilie. - ---Qui, moi! non, mademoiselle, jamais; mais ce matin, continua Annette -en baissant la voix et regardant autour d'elle; ce matin, comme il -faisait grand jour, vous savez, mademoiselle, que j'avais une extrême -fantaisie de le voir, et j'avais entendu de singulières choses à ce -sujet, j'allai jusqu'à la porte, et je serais entrée si ne je l'avais -trouvée fermée. - -Emilie commença à craindre qu'on n'eût remarqué sa visite, puisque la -porte avait été fermée si peu de temps après sa sortie de la chambre; -elle frémissait que sa curiosité n'attirât sur elle toute la vengeance -de Montoni; son inquiétude se portait aussi sur le but des rapports -trompeurs qu'on avait faits à Annette, et qui sans doute avaient un -principe, quoiqu'il semblât que Montoni eût dû chercher à maintenir à -cet égard un silence absolu. Elle sentit néanmoins que le sujet était -trop affreux pour s'en occuper à une pareille heure. Elle s'efforça de -l'éloigner de sa pensée, et de s'entretenir avec Annette, dont la -conversation simple et naïve lui semblait préférable à une solitude -absolue. - -Elles restèrent là jusqu'à près de minuit, mais non pas sans qu'Annette -eût plusieurs fois voulu se retirer. Le bois était presque entièrement -brûlé. Emilie entendit de loin retomber les portes de la salle, comme si -on les eût fermées pour la nuit. Elle se prépara à se mettre au lit, -mais elle voulait encore qu'Annette ne la quittât pas; à cet instant la -cloche de la porte sonna: elles écoutèrent avec effroi. Après une -très-longue pause, on l'entendit sonner encore; bientôt on reconnut le -bruit d'un carrosse dans la cour; Emilie se jeta presque sans vie sur sa -chaise: C'est le comte, dit-elle. - ---Quoi, à cette heure; mademoiselle! dit Annette; non, ma chère -demoiselle; mais en tout cas, c'est prendre un singulier moment pour -arriver dans une maison. - ---Je t'en supplie, ma chère Annette, ne perdons pas le temps à causer, -dit Emilie d'un ton effrayé; va, je t'en supplie, va voir qui ce peut -être. - -Annette sortit de la chambre et emporta la lumière. Elle laissa Emilie -dans une obscurité qui l'aurait effrayée quelques minutes auparavant; -mais en ce moment, elle n'y prenait pas garde; Annette parut, et Emilie -alla au-devant d'elle. - ---Oui, mademoiselle, dit-elle, vous aviez raison: c'est le comte. - ---C'est lui! s'écria Emilie levant les yeux au ciel et s'appuyant sur le -bras d'Annette. - ---Bon Dieu! ma chère dame, remettez-vous, ne pâlissez donc pas ainsi: -nous en apprendrons davantage. - ---Oui, nous en saurons davantage, dit Emilie en s'acheminant le plus -vite possible vers son appartement. Je ne suis pas bien: donnez-moi un -peu d'air.--Annette ouvrit la fenêtre et lui apporta de l'eau. - ---Ma chère demoiselle! il ne vous troublera pas à cette heure, il croira -que vous dormez. - ---Restez avec moi jusqu'à ce que je dorme, dit Emilie un peu soulagée -par cette idée qui lui parut très-vraisemblable. - -Emilie demanda quel était l'homme qui accompagnait le comte, et comment -Montoni les avait reçus; mais Annette ne put le lui dire. - ---Ludovico, ajouta-t-elle, allait justement appeler le valet de chambre -de M. Montoni pour qu'il l'informât de cette arrivée, lorsque je l'ai -trouvé moi-même. - -Emilie resta quelque temps dans cet état d'incertitude; il devint enfin -si violent, qu'elle pria Annette d'aller rejoindre les domestiques dans -la salle, et de découvrir, s'il était possible, quelle était l'intention -du comte en se rendant au château. - ---Oui, mademoiselle, répondit vivement Annette; mais comment -trouverai-je mon chemin, si je vous laisse avec la lampe? - -Emilie dit qu'elle allait l'éclairer, et elles sortirent aussitôt. Quand -elles furent au haut de l'escalier, Emilie réfléchit qu'elle pourrait -être vue par le comte; et pour éviter la grande salle, Annette la -conduisit, à travers quelques petits passages, à un escalier dérobé qui -descendait à la salle des domestiques. - -En remontant à la chambre, Emilie craignit de s'égarer dans tous les -détours de ce château, et d'être encore effrayée par quelque mystérieux -spectacle. Quoique troublée dans tous les corridors, elle frémissait -d'ouvrir une seule des portes. Pendant qu'elle était seule, arrêtée et -pensive, elle crut entendre un sanglot assez près d'elle; elle resta -immobile, et en entendit un second distinctement. Il y avait plusieurs -portes à la droite du passage; elle avança et écouta. A peine fut-elle à -la seconde, qu'elle entendit une voix et un accent de plainte; elle -écoutait toujours et ne voulait ni ouvrir la porte ni s'en éloigner. -Elle reconnut des soupirs convulsifs et les plaintes d'un coeur au -désespoir. Emilie pâlit, et considéra dans une pénible attente les -ténèbres qui l'entouraient; les lamentations continuaient; la pitié -vainquit la terreur: il était possible que ses soins pussent être utiles -à l'infortuné qui gémissait, ou que du moins sa compassion pût le -consoler. Elle posa la main sur la porte: tandis qu'elle hésitait, elle -crut reconnaître cette voix qu'altéraient les tons de la douleur. Elle -posa sa lampe dans le passage, et ouvrit la porte sans bruit: tout était -sombre, excepté un cabinet reculé où paraissait une seule lumière. Elle -se glissa doucement; elle vit madame Montoni appuyée sur sa toilette et -fondant en larmes, un mouchoir sur les yeux: elle resta immobile -d'étonnement. - -Il y avait un homme assis auprès du feu, mais elle ne put le distinguer; -de temps en temps il disait, d'une voix basse, quelques mots, et Emilie -ne pouvait les entendre. Mais alors madame Montoni pleurait encore bien -plus. Trop occupée de sa douleur, elle n'aperçut point Emilie; cette -dernière eût bien désiré deviner la cause de cette scène, et reconnaître -celui qui se trouvait à cette heure dans le cabinet de sa tante: elle ne -voulut pourtant point ajouter à ses douleurs en surprenant son secret, -et profiter de la circonstance pour écouter son entretien. Elle se -retira avec précaution; et, quoiqu'avec difficulté, retrouva son -appartement, où des intérêts plus directs lui firent oublier sa -surprise. - -Annette revint cependant sans avoir de réponse satisfaisante. - ---A présent, mademoiselle, ajouta-t-elle, je suis si endormie! Si vous -l'étiez autant que moi, vous ne me feriez pas rester, j'en suis sûre. - -Emilie s'aperçût qu'il y aurait de la cruauté à l'exiger: elle avait -attendu si longtemps sans recevoir d'ordres de Montoni, qu'il ne -paraissait pas avoir le dessein de la troubler si tard. Elle se -détermina à congédier Annette: cependant, quand elle regarda sa triste -et vaste chambre, et qu'elle se souvint de différentes choses, la -crainte s'empara d'elle, et elle hésita. - ---Oui, dit-elle à Annette, il serait cruel de vous prier de rester -jusqu'à ce que je fusse endormie; je crois que cela sera long. - ---Je le crois aussi, mademoiselle, reprit Annette. - ---Mais avant de me laisser, dit Emilie, dites-moi, le signor Montoni -avait-il quitté le comte Morano lorsque vous êtes sortie de la salle? - ---Oh! non mademoiselle; ils étaient encore ensemble. - ---Etes-vous entrée dans le cabinet de ma tante, après m'avoir quittée? - ---Non, mademoiselle, j'ai été à la porte en passant; mais elle était -fermée, et j'ai pensé que madame dormait. - ---Qui donc tout à l'heure était avec votre maîtresse? dit Emilie qui -oubliait sa prudence ordinaire. - ---Personne, je crois, mademoiselle, reprit Annette. Personne, je pense, -n'a été avec elle depuis que je vous ai laissée. - -Emilie n'en parla plus, et après avoir lutté pendant un moment contre -ses craintes imaginaires, sa bonté l'emporta, et elle laissa partir -Annette. Elle resta seule, songeant à sa situation et à celle de madame -Montoni: ses yeux enfin s'arrêtèrent sur le portrait qu'après la mort de -son père elle avait trouvé dans les papiers qu'il lui avait ordonné de -brûler. Il était sur sa table avec quelques dessins qu'Emilie, peu -d'heures auparavant, avait tirés d'une petite boîte: cette vue la ramena -à de tristes réflexions, mais l'expression touchante de ce portrait en -adoucissait l'amertume; c'était la même physionomie que celle de son -père; elle crut trouver du rapport dans ses traits, et cette idée le lui -fit regarder avec attendrissement; mais la tranquillité de sa rêverie -fut tout à coup troublée par le souvenir des mots du manuscrit, qu'elle -avait trouvé avec cette miniature, et qui dans ce temps l'avaient -remplie d'incertitude et d'horreur. Elle sortit enfin de ses profondes -réflexions; mais quand elle se leva pour se déshabiller, le silence, la -solitude où elle se trouvait à cette heure avancée, loin de tout bruit, -l'impression enfin que lui avait laissée le sujet sur lequel elle venait -de méditer, tout se réunit pour lui ôter le courage. Les ouvertures -d'Annette, toutes frivoles qu'elles étaient, n'avaient pas laissé de -l'affecter; elles venaient à la suite d'une circonstance épouvantable, -dont elle-même avait été témoin, et dont le théâtre était près de sa -chambre. - -La porte de l'escalier était peut-être le sujet d'une frayeur mieux -fondée; elle commença à craindre que cet escalier ne communiquât à la -chambre dont le souvenir la faisait trembler. Déterminée à ne point se -déshabiller, elle se jeta toute vêtue sur son lit; le chien de son père, -le fidèle Manchon, couché à ses pieds, lui servait de sentinelle. - -Ainsi préparée, elle essaya de bannir ses réflexions; mais son esprit -occupé errait encore sur les points qui l'intéressaient, et l'horloge du -château sonna deux heures avant qu'elle eût fermé les yeux. - -Elle succomba pourtant à un léger sommeil; elle en fut arrachée par un -bruit qui lui parut s'être élevé dans sa chambre. Tremblante elle -écouta, tout était dans le silence: croyant avoir été éveillée par ces -bruits qu'on entend en songe, elle se reposa sur l'oreiller. - -Bientôt le même bruit recommença; il semblait venir de la partie de la -chambre qui se rapprochait de l'escalier. Elle se rappela le désagréable -incident de la nuit précédente pendant laquelle une main inconnue avait -fermé sa porte. Ses dernières alarmes sur le lieu auquel tenait cette -porte lui revinrent aussi dans l'esprit. Son coeur se glaça de terreur. -Elle se souleva de son lit, et écartant doucement le rideau, elle -regarda la porte de l'escalier. La lampe qui brûlait dans la cheminée -répandait une si faible lueur, que les coins de l'appartement se -trouvaient perdus dans l'ombre. Le bruit qu'elle croyait venir de cette -porte continua de se faire entendre. Il lui semblait qu'on en tirait les -verrous. On cessait quelquefois; on reprenait fort doucement, comme si -l'on avait craint de se faire entendre. Pendant qu'Emilie fixait ses -yeux de ce côté, elle vit la porte se mouvoir, s'ouvrir lentement, et -vit entrer quelque chose dans sa chambre, sans que l'obscurité lui -permît de rien distinguer. Presque mourante d'effroi, elle eut pourtant -assez d'empire sur elle pour retenir le cri prêt à lui échapper, et -laisser retomber son rideau. Elle observait avec silence cet objet -mystérieux. Il semblait se glisser dans les parties les plus sombres de -la chambre, s'arrêter quelquefois; et quand il s'approcha de la -cheminée, Emilie vit à la lumière que c'était une figure humaine. Un -souvenir, qui frappa son esprit, acheva presque de la faire succomber. -Elle continua cependant à observer cette figure qui resta longtemps sans -mouvement, et qui, s'avançant jusqu'auprès du lit, s'arrêta doucement -vers le pied. Les rideaux, un peu entr'ouverts, permettaient bien à -Emilie de le suivre de l'oeil; mais la terreur dont elle était saisie la -privait de toute faculté et ne lui laissait pas la force de faire un -mouvement. - -Après un instant de repos, la figure revint à la cheminée, prit la -lampe, l'éleva, considéra la chambre, et se rapprocha lentement du lit. -La lumière à ce moment éveilla le chien qui dormait aux pieds d'Emilie; -il aboya fortement, et sautant par terre courut à l'étranger. On le -repoussa avec une épée couverte de son fourreau; on s'avança vers le -lit. Emilie reconnut le comte Morano. - -Elle le regardait, muette d'effroi. Pour lui, à genoux auprès d'elle, il -la conjurait de ne pas craindre, et jetant son épée, il voulut lui -prendre la main; mais recouvrant alors les forces dont la terreur lui -avait d'abord ôté l'usage, Emilie s'élança du lit toute vêtue; et -sûrement une frayeur prophétique lui avait inspiré une pareille -précaution. - -Morano se leva, et la suivit vers la porte par laquelle il était entré; -il la retint lorsqu'elle arrivait à la première marche; mais déjà elle -avait, à la lueur d'une lampe, reconnu un autre homme au milieu de -l'escalier. Elle fit un cri de désespoir, et se croyant livrée par -Montoni, elle ne vit plus aucune ressource. - -Le comte qui avait pris sa main l'entraîna dans la chambre. - ---Pourquoi tout cet effroi? dit-il d'une voix tremblante. Ecoutez-moi, -Emilie, je ne viens pas pour vous troubler; non, par le ciel, je vous -aime trop sans doute pour mon repos. - -Emilie le regarda un moment avec l'incertitude de la peur. - ---Laissez-moi, monsieur, lui dit-elle, laissez-moi donc, et -sur-le-champ. - ---Ecoutez-moi, Emilie, reprit Morano, écoutez-moi: je vous aime, et je -suis au désespoir, oui, au désespoir. Puis-je vous regarder, puis-je -penser que c'est peut-être pour la dernière fois, et ne pas éprouver -toutes les fureurs du désespoir? Non, il n'en sera pas ainsi. Vous serez -à moi en dépit de Montoni, en dépit de toute sa bassesse. - ---En dépit de Montoni! s'écria Emilie avec vivacité. O ciel! qu'est-ce -que j'entends? - ---Vous entendez que Montoni est un infâme, s'écria Morano dans toute sa -véhémence, un infâme qui vous vendait à mon amour; qui... - ---Et celui qui m'achetait l'était-il moins? dit Emilie en jetant sur le -comte un regard de mépris. Sortez, monsieur, sortez à l'instant. Puis -elle ajouta d'une voix émue par l'espoir et la crainte, ou je donnerai -l'alarme à tout le château, et j'obtiendrai du ressentiment de M. -Montoni ce que j'ai vainement imploré de sa pitié. Emilie savait -pourtant bien qu'elle ne pourrait être entendue par ceux qui pourraient -la secourir. - ---N'espérez rien de sa pitié, dit Morano; il m'a trahi avec indignité; -toute ma vengeance le poursuivra: et quant à vous, Emilie, il a sans -doute quelque projet plus lucratif pour lui que le premier. Le rayon -d'espérance que les premières paroles du comte avaient rendu à Emilie -fut presque étouffé par celles-ci. Sa physionomie peignit aussitôt son -émotion, et Morano s'efforça d'en tirer quelque avantage. - ---Je perds du temps, dit-il; je ne suis pas venu pour déclamer contre -Montoni; je suis venu solliciter, implorer Emilie; je suis venu lui dire -tout ce que je souffre, la conjurer de nous sauver tous deux, moi de mon -désespoir, elle de sa perte. Emilie! les projets de Montoni sont tels -que vous ne pouvez les concevoir; je vous l'annonce, ils sont terribles. - -Emilie était accablée du coup affreux qu'elle avait reçu dans l'instant -même où l'espérance avait voulu renaître en son coeur. De tous côtés -elle se voyait perdue. Incapable de répliquer, presque incapable de -penser, elle se jeta sur une chaise, pâle et sans voix. Il était -probable que Montoni l'avait dans l'origine vendue à Morano. Il était -clair qu'ensuite il avait rétracté sa promesse, et la conduite du comte -le prouvait. Il était presque aussi certain qu'un projet plus avantageux -avait seul décidé l'égoïste Montoni à abandonner le plan qu'il avait si -vigoureusement pressé. Ces réflexions la firent frémir des ouvertures -que lui suggérait Morano, et qu'elle n'hésitait point à croire. Mais -tandis qu'elle tressaillait à l'idée des malheurs et de l'oppression qui -l'attendaient dans le château d'Udolphe, il lui fallut considérer que -l'unique moyen d'échapper était la protection d'un homme avec qui des -malheurs plus certains et non moins terribles ne pouvaient manquer de -l'assaillir; des maux, enfin, dont elle ne pouvait soutenir la pensée. - -Son silence encouragea l'espoir de Morano. Il l'observait avec une vive -impatience. Il reprit malgré elle la main qu'elle avait retirée; il la -pressa contre son coeur, et la conjura de se décider.--Chaque instant de -délai rend, disait-il, le départ plus dangereux; ce peu de moments -perdus peuvent fournir à Montoni le moyen de nous surprendre. - ---Je vous le demande, monsieur, ne m'importunez pas, dit Emilie d'une -voix faible; je suis bien malheureuse, et je dois continuer à l'être. -Laissez-moi, je vous prie; laissez-moi à ma destinée. - ---Jamais, s'écria le comte impétueusement; je périrai plutôt. Mais -pardonnez cette violence: la pensée de vous perdre me trouble la raison. -Vous ne pouvez ignorer quel est le caractère de Montoni. Vous pouvez -ignorer ses projets; oui, vous les ignorez sans doute, ou vous ne -balanceriez pas entre mon amour et sa puissance. - ---Je ne balance pas, dit Emilie. - ---Partons, dit Morano en lui baisant la main et se levant à la hâte, ma -voiture m'attend: elle est sous les murs du château. - ---Vous vous trompez, monsieur, dit Emilie; je vous rends grâces de -l'intérêt que vous prenez à mon sort; mais laissez-moi le décider -moi-même. Je resterai sous la protection de M. Montoni. - ---Sous sa protection! s'écria fièrement Morano, sa _protection_! Emilie, -vous laisserez-vous donc abuser? je vous ai dit ce que serait sa -_protection_. - ---Excusez-moi, monsieur, si dans cet instant je n'en crois pas une -simple assertion, et si j'exige quelques preuves. - ---Je n'ai ni le temps, ni le moyen d'en produire, reprit le comte. - ---Et je n'aurais, monsieur, aucune volonté de les entendre. - ---Vous vous jouez de ma patience et de ma peine, continua Morano. Un -mariage avec l'homme qui vous adore est-il donc si terrible à vos yeux? - ---Ce discours, comte Morano, prouve assez que mes affections ne -sauraient vous appartenir, dit Emilie avec douceur. Cette conduite -prouve assez que je ne serais point hors d'oppression tant que je serais -en votre pouvoir. Si vous voulez m'en détromper, cessez de m'accabler -aussi longtemps de votre présence. Si vous me refusez, vous me forcerez -à vous exposer au ressentiment de M. Montoni. - ---Qu'il vienne! s'écria Morano en fureur, qu'il vienne! qu'il ose braver -le mien; qu'il ose considérer en face l'homme qu'il a si insolemment -outragé! je lui apprendrai ce que c'est que la morale, la justice, et -surtout la vengeance: qu'il vienne, et je lui plongerai mon épée dans le -coeur! - -La véhémence avec laquelle il s'exprimait devint pour Emilie une -nouvelle cause d'alarme. Elle se leva de sa chaise, mais ses jambes -tremblantes n'eurent pas la force de la soutenir, elle retomba. Ses -paroles expirèrent sur ses lèvres. Elle regardait attentivement la porte -fermée du corridor; elle voyait qu'elle ne pouvait fuir sans que Morano -la vît et s'opposât à son dessein. - ---Comte Morano, dit Emilie en retrouvant enfin la voix, calmez-vous, je -vous en conjure. Ecoutez la raison, si ce n'est pas la pitié; vous vous -méprenez également dans votre amour et dans votre haine. Je ne pourrais -jamais répondre à l'affection dont il vous a plu de m'honorer, et -certainement je ne l'ai jamais encouragée. M. Montoni n'a pu vous -outrager; vous devez savoir qu'il n'a pas droit de disposer de ma main, -quand même il en aurait eu le pouvoir. Laissez-le, quittez ce château; -vous le pouvez avec sûreté. Epargnez-vous les affreuses conséquences -d'une vengeance injuste et le remords certain d'avoir prolongé mes -souffrances. - ---Est-ce pour ma sûreté, ou pour celle de Montoni que vous sentez ces -vives alarmes? dit Morano froidement et la regardant avec amertume. - ---Pour l'une et l'autre, dit Emilie d'une voix tremblante. - ---Une injuste vengeance! s'écria le comte en reprenant subitement le ton -et l'éclat de la passion; oui, je quitterai ce château, mais je n'en -sortirai pas seul. Mes gens m'attendent; ils vous porteront à ma -voiture; vos cris seront inutiles; personne ici ne peut les entendre. -Soumettez-vous donc en silence et laissez-vous conduire. - ---Comte Morano, je suis maintenant en votre pouvoir; mais observez -qu'une pareille conduite ne peut vous acquérir l'estime dont vous -prétendez être digne. Vous vous préparez mille remords dans les chagrins -d'une orpheline sans amis, qui ne peut plus vous éviter. Croyez-vous -donc votre coeur si endurci que vous puissiez être témoin insensible des -cruelles souffrances auxquelles vous allez me condamner? - -Emilie fut interrompue par le murmure de son chien, qui se jeta une -seconde fois hors du lit; Morano regarda l'escalier, et n'y voyant -personne, il cria à haute voix: _Cesario!_ - -Un homme parut à la porte de l'escalier, on entendit les pas de quelques -autres. Emilie poussa un grand cri, pendant que Morano l'entraînait à -travers la chambre. A l'instant elle entendit du bruit à la porte qui -ouvrait sur le corridor. Le comte s'arrêta, comme s'il eût hésité entre -l'amour et la vengeance; la porte s'ouvrit, et Montoni, suivi du vieil -intendant et de quelques autres personnes, se précipita dans la chambre. - -[Illustration: L'enlèvement.] - ---En garde! cria Montoni. Le comte n'attendit point un second défi; il -remit Emilie à ses gens, qui remplissaient tout l'escalier, et se -retournant avec fierté: C'est à ton tour, infâme, dit-il en fondant sur -lui. Montoni para le coup, et chercha lui-même à frapper; quelques-uns -des assistants tentèrent de les séparer, d'autres arrachèrent Emilie aux -gens de Morano. - ---Est-ce pour cela, comte Morano, dit Montoni d'un ton d'ironie, est-ce -pour cela que je vous recevais sous mon toit et que je vous permettais, -à vous, mon ennemi déclaré, d'y passer la nuit? Etiez-vous venu pour -récompenser mon hospitalité par une indigne trahison, et m'enlever ainsi -ma nièce? - ---Que celui qui parle de trahison, répliqua Morano avec une véhémence -concentrée, ose se montrer sans rougir. Montoni, vous êtes un infâme: -s'il y a trahison dans cette affaire, c'est vous seul qui en êtes -l'auteur. - ---Lâche! cria Montoni échappant à ceux qui le retenaient, et courant sur -le comte. Ils sortirent dans le corridor, et le combat fut si furieux -que personne n'osait approcher. Montoni jurait d'ailleurs que si -quelqu'un s'avançait, il périrait dans l'instant sous ses coups. - -La jalousie, la vengeance, prêtaient à Morano leur rage et leur -aveuglement. Montoni, de sang-froid, habile et se possédant, avait -l'avantage. Il blessa son adversaire, il en fut blessé; mais à l'instant -il lui fit lui-même une large blessure, et d'un coup de fouet fit voler -au loin son épée. Le comte tomba entre les bras de son valet de chambre. -Montoni, lui appuyant son épée sur la poitrine, voulut l'obliger à lui -demander la vie. Morano, succombant à sa blessure, eut à peine répliqué -par un geste et par quelques mots qu'il n'y consentait pas, qu'il -s'évanouit. Montoni, cependant, allait lui plonger l'épée dans le sein; -Cavigni lui arrêta le bras. Il ne céda pas sans une extrême peine; mais -en voyant son ennemi renversé, il ordonna qu'on l'emportât sur-le-champ -hors du château. - -A cet instant, Emilie, qui n'avait pu sortir de sa chambre pendant tout -cet affreux tumulte, Emilie vint au corridor, et plaida pour l'humanité -avec le sentiment de la plus vive bienveillance. Elle supplia Montoni -d'accorder à Morano, dans le château, le secours que demandait son état. -Montoni, qui rarement écoutait la pitié, semblait en ce moment être -affamé de vengeance. Avec la cruauté d'un monstre, il ordonna pour la -seconde fois que son ennemi vaincu fût enlevé du château dans l'état où -il était; et les environs, couverts de bois, offraient à peine une -chaumière solitaire pour l'abriter pendant la nuit. - -Les domestiques du comte déclarèrent qu'ils ne l'emporteraient pas, -jusqu'à ce qu'il eût au moins donné quelque signe de vie. Ceux de -Montoni restaient immobiles. Cavigni faisait des représentations; Emilie -seule, supérieure aux menaces de Montoni, apporta de l'eau à Morano, et -commanda aux assistants de bander sa plaie. Montoni, à la fin, sentit -quelque douleur à la sienne, et se retira pour la faire visiter. - -Le comte, pendant ce temps, revenait à lui peu à peu. Le premier objet -qui le frappa, lorsqu'il ouvrit les yeux, fut Emilie penchée sur lui -avec l'expression d'une extrême inquiétude. Il la contempla d'un air -douloureux. - ---J'ai mérité ceci, dit-il, mais non pas de Montoni. C'est de vous, -Emilie, que je méritais une punition, et je n'en reçois que de la pitié. - -Cesario proposa d'aller d'abord s'informer d'une chaumière avant de le -déplacer. Mais Morano était trop impatient de partir. L'angoisse de son -esprit paraissait encore plus violente que n'était celle de sa blessure. -Il rejeta dédaigneusement la proposition de Cavigni, et ne voulut point -qu'on obtînt pour lui de Montoni la permission de passer la nuit au -château. Cesario voulait faire avancer la voiture; mais le comte le lui -défendit.--Je ne pourrais pas la supporter, dit-il; appelez mes -domestiques, ils me transporteront à bras. - -A la fin, néanmoins, Morano, se calmant un peu, consentit que Cesario -allât d'abord préparer la chaumière. Emilie, voyant qu'il avait repris -ses sens, allait quitter le corridor, quand un messager de Montoni vint -à elle pour le lui prescrire, et ajouta que, si le comte n'était point -parti, il s'éloignât aussitôt. L'indignation étincela dans les regards -de Morano, et colora vivement ses joues. - ---Dites à Montoni, reprit-il, que je m'éloignerai quand cela me -conviendra. Je quitterai ce château, qu'il lui plaît d'appeler le sien, -comme on quitte le nid d'un serpent. Mais ce n'est pas la dernière fois -qu'il entendra parler de moi. Dites-lui que, si je puis l'empêcher, je -ne laisserai pas un autre meurtre sur sa conscience. - ---Comte Morano, savez-vous ce que vous dites? dit Cavigni. - ---Oui, signor, je sais bien ce que je dis, et il entendra ce que je veux -dire. Sa conscience, sur ce point, secondera son intelligence. - ---Comte Morano, dit Verezzi, qui jusque-là observait en silence, osez -encore insulter mon ami, et je vous plonge mon épée dans le coeur. - ---Cette action serait digne de l'ami d'un infâme, dit Morano. Et la -violence de son indignation le fit soulever des bras de ses serviteurs. -Mais cette énergie ne fut que momentanée: il retomba épuisé par cet -effort. Les gens de Montoni retenaient alors Verezzi, qui semblait -disposé à remplir sa menace. Cavigni, moins dépravé que lui, tâchait de -le faire sortir. Emilie, qu'une vive compassion avait jusqu'alors -retenue, se retirait en ce moment avec une nouvelle terreur; la voix de -Morano l'arrêta. Il fit un geste faible, et lui demanda de s'approcher -plus près. Elle avança d'un pas timide; mais la langueur qui décomposait -tous les traits du blessé, excita son extrême pitié, et vainquit toute -sa terreur. - ---Je vous quitte pour toujours, lui dit-il, peut-être ne vous verrais-je -plus. Je voudrais, Emilie, emporter mon pardon. Le dirai-je? je voudrais -emporter jusqu'à votre bienveillance. - ---Recevez ce pardon, dit Emilie, et les voeux bien sincères que je fais -pour votre heureuse guérison. - ---Et seulement pour ma guérison! dit Morano en soupirant.--Pour votre -bonheur, ajouta Emilie. - ---Peut-être devrais-je être content, reprit-il, je n'en mérite pas -davantage. Mais j'ose vous le demander, Emilie, pensez à moi; oubliez -mon offense, et rappelez-vous seulement toute la passion qui la causa. - -Emilie paraissait impatiente de s'éloigner.--Je vous prie, comte, -dit-elle, songez à votre sûreté, et ne restez pas plus longtemps: je -tremble des conséquences de l'emportement de Verezzi et du ressentiment -de Montoni, s'il apprenait que vous êtes ici. - -Le visage de Morano se couvrit de rougeur.--Vous prenez intérêt à ma -sûreté, dit-il, j'en prendrai soin et je sortirai d'ici; mais avant que -je me retire, laissez-moi entendre de vous que vous faites des voeux -pour moi; et en disant ces mots il la regarda d'un air tendre et -affligé. - -Emilie en renouvela l'assurance; il prit sa main qu'elle retirai à -peine, et la porta jusqu'à ses lèvres.--Adieu, comte Morano, dit Emilie; -elle allait se retirer, quand un second message arriva de la part de -Montoni; elle conjura Morano, s'il voulait conserver sa vie, de quitter -à l'instant le château, et n'osant pas désobéir au second ordre de -Montoni, elle sortit pour l'aller trouver. - -Il était au salon de cèdre qui joignait la grande salle, couché sur un -sopha; il souffrait tellement de sa blessure, que peu de personnes y -eussent mis autant de courage. Sa physionomie sévère, mais froide, -exprimait la noirceur de la vengeance, mais aucun symptôme de douleur. -Dans tous les temps il avait méprisé toutes les douleurs physiques, et -ne cédait jamais qu'aux crises violentes de son âme. Il était entouré du -vieux Carlo et du signor Bertolini; mais madame Montoni n'était pas avec -lui. - -Emilie tremblait en approchant: elle reçut une forte réprimande pour -n'avoir pas obéi à ses ordres, et elle vit bien qu'il attribuait sa -station dans le corridor à des motifs dont son âme pure n'avait pas même -conçu l'idée. - ---C'est un exemple du caprice des femmes, dit-il, et j'aurais dû le -prévoir. Vous rejetiez obstinément le comte, pendant que je le -favorisais; vous le favorisez au moment où je le congédie. - ---Je ne vous comprends pas, dit Emilie surprise; vous ne prétendez -sûrement pas que le comte, en visitant la double chambre, ait été -approuvé par moi. - ---Vous ajoutez l'hypocrisie au caprice, dit Montoni en fronçant le -sourcil: vous vous livrez à la satire; mais avant de vous permettre de -gouverner les autres, songez à bien apprendre à pratiquer les vertus -qu'on exige des femmes, la sincérité, la modestie et l'obéissance. - -Emilie, qui s'était toujours efforcée de conformer sa conduite à la plus -stricte délicatesse, et dont l'esprit concevait si bien non-seulement -tout ce qui est juste en morale, mais tout ce qui embellit le caractère -d'une femme, fut choquée de ces paroles. Montoni parut s'apaiser; et -quand Ludovico vint annoncer que Morano était hors du château, il dit à -Emilie qu'elle pouvait se retirer. - -Elle s'éloigna volontiers de sa présence; mais la pensée de rester toute -la nuit dans une chambre dont la porte pouvait s'ouvrir à tout le monde, -lui fit alors plus de frayeur que jamais. Elle se détermina à frapper -chez madame Montoni, et à demander qu'il lui fût permis de retenir -Annette. - -En approchant de l'appartement de sa tante, Emilie le trouva fermé; -bientôt il fut ouvert par madame Montoni elle-même. - -On peut se souvenir qu'Emilie, peu d'heures avant, s'était glissée dans -la chambre à coucher de sa tante, mais c'était par une petite porte. Le -calme de madame Montoni lui fit juger qu'elle ignorait l'accident de son -époux; elle voulut le lui raconter, et commença avec une extrême -précaution; sa tante l'interrompit en lui disant qu'elle savait tout. - -Emilie savait par elle-même qu'elle avait peu de raisons pour aimer -Montoni, mais elle ne la croyait pas capable d'une aussi complète -indifférence. Elle obtint la permission d'emmener Annette dans sa -chambre, et elle s'y retira aussitôt. - -Une trace de sang, qui marquait le corridor, conduisait droit à son -appartement; et sur la place où le comte Morano avait combattu, le -carreau en était tout couvert. Emilie frissonna, et se soutint sur -Annette en y passant; elle voulut en arrivant, puisque la porte de -l'escalier avait été ouverte, et qu'Annette était avec elle, examiner -l'issue de cet escalier; à cette circonstance tenait essentiellement sa -tranquillité. Annette, moitié curieuse, moitié effrayée, consentit -volontiers à descendre; mais en se rapprochant elles retrouvèrent la -porte verrouillée par dehors, et tout ce qu'elles purent faire fut de -l'assurer en dedans, en y plaçant les meubles les plus lourds qu'il leur -fut possible de remuer. Emilie alla se mettre au lit, et Annette resta -sur une chaise près de la cheminée, où quelques charbons fumaient -encore. - - - - -CHAPITRE XIX. - - -Il est nécessaire de rapporter maintenant quelques circonstances dont le -brusque départ de Venise et la suite rapide d'événements qui se -succédèrent au château n'avaient pas permis de s'occuper. - -Le matin même de ce départ, Morano, à l'heure convenue, se rendit à la -maison de Montoni, pour y recevoir son épouse. Il fut un peu surpris du -silence et de la solitude des portiques, que remplissaient ordinairement -les domestiques de Montoni; mais sa surprise bientôt fit place au comble -de l'étonnement, et cet étonnement à la rage, quand une vieille femme -ouvrit la porte, et dit à ses serviteurs que son maître, sa famille et -toute sa suite avaient quitté Venise de très-bonne heure pour aller en -terre ferme. N'en pouvant croire ses gens, il sortit de sa gondole, et -courut dans la salle pour en apprendre davantage. La vieille femme, qui -seule avait soin de la maison, persista dans son histoire, et la -solitude des appartements déserts le convainquit de la vérité. - -Quand la bonne femme se fut remise de sa frayeur, elle lui conta tout ce -qu'elle savait; c'était, à la vérité, bien peu de chose, mais assez pour -apprendre à Morano que Montoni était allé à son château des Apennins. Il -l'y suivit, aussitôt que ses gens eurent achevé ses préparatifs. Un ami -l'accompagnait, ainsi qu'un grand nombre de domestiques. Il était décidé -à obtenir Emilie, ou à faire tomber sur Montoni toute sa vengeance. -Quand son esprit fut remis de sa première effervescence, et que ses -idées se furent éclaircies, sa conscience lui suggéra certains souvenirs -qui expliquaient assez toute la conduite de Montoni. Mais comment ce -dernier aurait-il pu soupçonner une intention que lui seul connaissait, -et qu'il ne pouvait deviner? Sur ce point, néanmoins, il avait été trahi -par l'intelligence sympathique qui existe pour ainsi dire entre les âmes -peu délicates, et qui fait juger à un homme ce qu'un autre doit faire -dans une circonstance donnée. C'est ce qui était arrivé à Montoni. Il -avait acquis, à la fin, la preuve irrécusable de ce que déjà il -soupçonnait: c'est que la fortune de Morano, au lieu d'être -considérable, comme d'abord il l'avait cru, était, au contraire, en -assez mauvais état. Montoni n'avait favorisé ses prétentions que par des -motifs personnels, par orgueil, par avarice. Une alliance avec un noble -vénitien aurait sûrement satisfait l'un, et l'autre spéculait sur les -propriétés d'Emilie en Gascogne, qu'on devait lui abandonner le jour -même de son mariage. Il avait, dès le premier moment, suspecté en -quelque chose le dérangement et la folie du comte, mais c'était -seulement à la veille des noces projetées qu'il s'était convaincu de sa -ruine. Il n'hésita pas à conclure que Morano le frustrait sûrement des -propriétés d'Emilie, et cette pensée ne fut plus un doute quand, après -être convenus de signer le traité la nuit même, le comte manqua à sa -parole. Un homme aussi peu réfléchi, aussi distrait que Morano, dans un -moment où ses noces l'occupaient, avait bien pu oublier un pareil -engagement, sans que ce fût à dessein; mais Montoni n'hésita point à -l'expliquer dans ses propres idées. Après avoir attendu longtemps -l'arrivée du comte, il avait commandé à tous ses gens d'être prêts au -premier signal. En se pressant de gagner Udolphe, il voulait soustraire -Emilie à toutes les recherches de Morano, et rompre cette affaire sans -s'exposer à aucune altercation. Si le comte, au contraire, n'avait, -comme il les appelait, que des prétentions honorables, il suivrait sans -doute Emilie, et signerait l'écrit projeté. Avec cette condition, -l'intérêt de Montoni pour elle était si nul, qu'il l'aurait sacrifiée -sans scrupule aux désirs d'un homme ruiné, dans l'unique vue de -s'enrichir lui-même. Il s'abstint néanmoins de lui dire un seul mot sur -les motifs de son départ, dans la crainte qu'une autre fois un rayon -d'espérance ne la rendît moins traitable. - -C'est par ces considérations qu'il avait soudain quitté Venise; et, par -des considérations opposées, Morano l'avait poursuivi à travers les -précipices de l'Apennin. Quand on annonça son arrivée, Montoni, ne -doutant pas qu'il ne vînt accomplir sa promesse, se hâta de le recevoir; -mais la rage, les expressions, le maintien de Morano lorsqu'il entra, le -détrompèrent au moment même. Montoni expliqua en partie les raisons de -son brusque départ, et le comte, persistant à demander Emilie, accabla -Montoni de reproches, sans parler de l'ancien traité. - -Montoni, à la fin, las de cette dispute, en remit la conclusion au -lendemain, et Morano se retira avec quelque espérance sur l'apparente -indécision de Montoni. Néanmoins, quand, au milieu du silence de sa -chambre, il se rappela leur entretien, son caractère et les exemples de -sa duplicité, le peu d'espoir qu'il conservait l'abandonna, et il -résolut de ne pas perdre l'occasion d'obtenir autrement Emilie. Il -appela son valet de confiance, lui dit son dessein, et le chargea de -découvrir parmi les domestiques de Montoni quelqu'un qui voulût -consentir à seconder l'enlèvement d'Emilie: il s'en remettait au choix -et à la prudence de son agent; ce n'était pas à tort. Celui-ci découvrit -un homme que Montoni dernièrement avait traité avec rigueur, et qui ne -songeait qu'à le trahir. Cet homme conduisit Cesario autour du château, -et par un passage secret l'introduisit à l'escalier: il lui indiqua -ensuite un chemin plus court dans le bâtiment, et lui donna les clefs -qui pouvaient favoriser sa retraite. L'homme fut d'avance bien -récompensé de sa peine, et l'on a vu comment la trahison du comte avait -été récompensée. - -Montoni le lendemain fut comme à l'ordinaire; il avait seulement le bras -soutenu par une écharpe: il fit le tour des remparts, et visita ses -ouvriers: il en demanda un plus grand nombre, et revint au château, où -des nouveaux venus l'attendaient. - -Pendant ce temps, le comte se trouvait sous le chaume, dans les forêts -de la vallée, accablé d'une double souffrance, et méditant une vengeance -profonde contre Montoni. Son serviteur, qu'il avait dépêché à la ville -la plus voisine, qui était encore fort éloignée, ne revint que le -lendemain avec un chirurgien. Le docteur refusa de s'expliquer avant -d'avoir suivi les progrès de la blessure; il fit prendre au malade une -potion calmante, et resta près de lui pour juger de son effet. - -Emilie, tout le reste d'une nuit si troublée, avait cependant dormi en -repos. A son réveil, elle se rappela qu'enfin elle était délivrée des -persécutions de Morano; elle se sentit soulagée subitement d'une grande -partie des maux qui depuis longtemps pesaient sur elle. Tout ce qui -l'affligeait encore venait des ouvertures qu'avait jetées Morano sur les -vues de Montoni; il avait dit que ses projets ne pouvaient se concevoir, -mais qu'ils étaient terribles. Pour en éloigner la pensée, elle chercha -ses crayons, se mit à une fenêtre, et contempla le paysage pour y -choisir un point de vue. - -Ainsi occupée, elle reconnut sur les remparts les hommes nouvellement -arrivés au château. La vue de ces étrangers la surprit, mais plus encore -leur extérieur. Il y avait une singularité dans leur costume, une fierté -dans leurs regards, qui captiva son attention. Elle se retira de la -fenêtre pendant qu'ils passaient au-dessous; mais elle s'y remit pour -les mieux observer. Leurs figures s'accordaient si bien avec l'aspérité -de toute la scène, que, pendant qu'ils regardaient le château, elle les -dessina en bandits et les plaça dans son tableau. - -[Illustration: Les trois étrangers.] - -Carlo, ayant procuré à ces hommes les rafraîchissements nécessaires, -revint près de Montoni, comme il en avait reçu l'ordre. Celui-ci voulait -découvrir quel était le domestique de qui, la nuit précédente, Morano -avait reçu les clefs; mais Carlo, trop fidèle à son maître pour souffrir -paisiblement qu'on pût lui nuire, n'aurait pas dénoncé son camarade à la -justice elle-même. Il assura qu'il l'ignorait, et que l'entretien des -deux domestiques étrangers ne lui avait pas appris autre chose que le -complot. - -Montoni se rendit à l'appartement de son épouse. Emilie ne tarda pas à -l'y joindre; elle les trouva dans une violente contestation; elle -voulait se retirer quand sa tante la rappela et prétendit qu'elle fût -présente.--Vous serez témoin, dit-elle, de ma résistance. Maintenant, -monsieur, répétez le commandement auquel j'ai si souvent refusé d'obéir. - -Montoni se retourna, et prenant un visage sévère, il enjoignit à Emilie -de se retirer sur-le-champ. Sa tante insista pour qu'elle ne partît -point. Emilie désirait échapper au spectacle d'une pareille querelle: -elle désirait de servir sa tante, mais elle désespérait d'apaiser -Montoni, dans les regards duquel se peignait en traits de feu la -violente tempête de son âme. - ---Sortez, dit-il d'une voix de tonnerre. Emilie obéit, et se retira sur -le rempart où les étrangers n'étaient plus. Elle médita sur le -malheureux mariage qu'avait fait la soeur de son père, et sur l'horreur -de sa propre situation, dont la ridicule imprudence de sa tante était -aussi devenue la cause. - -Pendant qu'elle se promenait ainsi sur le rempart, Annette parut à la -porte de la salle, et regardant avec précaution, s'avança pour la -joindre. - ---Ma chère demoiselle, je vous cherche dans tout le château, dit-elle; -si vous voulez me suivre, je vous montrerai un tableau. - ---Un tableau! s'écria Emilie en frémissant. - ---Oui, mademoiselle, un portrait de l'ancienne dame de ce château. Le -vieux Carlo vient de me dire que c'était elle, et je pensais que vous -seriez curieuse de la voir. Quant à ma maîtresse, vous savez, -mademoiselle, qu'on ne peut pas lui parler de cela. - ---Ainsi, dit Emilie, vous en parlez donc à tout le monde? - ---Oui, mademoiselle; que faire ici, à moins que d'y parler? Si j'étais -dans un cachot, et qu'on me laissât parler, ce serait du moins un peu de -consolation. Oui, je voudrais parler, quand ce ne serait qu'aux -murailles. Mais venez, mademoiselle, ne perdons point de temps, il faut -que je vous montre le tableau. - ---Est-il voilé? dit Emilie après un moment de silence. - ---Ma chère demoiselle, reprit Annette en regardant Emilie, pourquoi donc -pâlissez-vous? Vous vous trouvez incommodée? - ---Non, Annette, je me trouve fort bien; mais je n'ai aucun désir de voir -ce tableau; vous pouvez aller dans la salle. - ---Quoi! mademoiselle, ne pas voir la dame du château, la dame qui -disparut si étrangement! Oh bien! pour moi, j'aurais franchi toutes les -montagnes pour voir un semblable portrait. Pour vous dire au fond ce que -je pense, il n'y a que cette histoire singulière qui puisse me soutenir -dans ce vieux château, et pourtant d'y penser je sens que je frissonne. - ---Etes-vous sûre que c'est un tableau? dit Emilie. L'avez-vous vu? -est-il voilé? - ---Sainte vierge Marie! mademoiselle, oui, non et oui. Je suis sûre que -c'est un tableau. Je l'ai vu. Il n'est pas voilé. - -Le ton, l'air de surprise avec lesquels tout cela fut dit, rappelèrent à -Emilie sa prudence ordinaire; un sourire dissimula son émotion. Elle dit -à Annette de la conduire à son tableau. Il était dans une chambre mal -éclairée, voisine de celle où se tenaient les domestiques. - ---Le voilà, mademoiselle, dit Annette d'une voix basse et en le -montrant. Emilie s'avança et regarda le tableau. Il représentait une -dame à la fleur de l'âge et de la beauté. Les traits en étaient nobles, -réguliers, pleins d'une expression forte, mais non pas de cette -séduisante douceur que voulait trouver Emilie, et de cette mélancolie -pensive qu'elle aimait à rencontrer. - ---Combien s'est-il passé d'années, dit Emilie, depuis que cette dame a -disparu? - ---Vingt ans, mademoiselle, ou environ, à ce qu'ils disent. Je sais qu'il -y a longtemps. - -Emilie continuait à examiner le portrait. - ---Je pense, reprit Annette, que monsieur devrait le placer dans une plus -belle chambre que celle-ci. A mon avis, le portrait de la dame dont il -tient ses richesses devrait être logé dans l'appartement d'honneur. - ---C'était une belle dame assurément, continua Annette, et monsieur -pourrait sans rougir le faire porter au grand appartement où se trouve -le tableau voilé. Emilie se retourna. Mais quant à cela, on ne l'y -verrait pas mieux qu'ici; j'en trouve toujours la porte fermée. - ---Sortons d'ici, dit Emilie, et laissez-moi, Annette, vous le -recommander encore. Soyez très-réservée dans vos discours, et ne laissez -pas soupçonner que vous sachiez la moindre chose au sujet de ce tableau. - ---Sainte mère de Dieu! cria Annette, ce n'est pas un secret. Tous les -domestiques l'ont bien vu. - -Emilie tressaillit.--Comment cela se peut-il? dit-elle. L'avoir vu! -Quand? Comment? - ---Ma chère demoiselle, il n'y a rien de surprenant. Nous avons tous un -peu plus de curiosité que vous n'en avez vous-même. - ---Vous m'aviez dit, à ce que je croyais, dit Emilie, que la porte en -était fermée? - ---Si cela était, mademoiselle, dit Annette en regardant de tous côtés, -comment aurions-nous pu entrer? - ---Oh! vous parlez de ce tableau-ci, dit Emilie en se calmant. Venez, -Annette. Je ne vois plus rien qui soit digne d'attention; il faut -sortir. - -Emilie, en rentrant chez elle, vit Montoni descendre dans la salle. Elle -retourna au cabinet de sa tante, qu'elle trouva seule et toute en -pleurs. La douleur et le ressentiment luttaient sur sa physionomie. -L'orgueil jusqu'à ce moment avait retenu ses plaintes. Jugeant d'Emilie -par elle-même, et ne pouvant se dissimuler ce que méritait d'elle -l'indignité de son traitement, elle croyait que ses chagrins -exciteraient bien plutôt la joie de sa nièce qu'aucun sentiment de -sympathie. Elle pensait qu'elle la mépriserait, et sûrement ne la -plaindrait pas. Mais elle connaissait mal la bonté d'Emilie. - -Les peines de madame Montoni l'emportèrent enfin sur son orgueil. Quand -Emilie était entrée le matin, elle les aurait dévoilées toutes, si son -époux ne l'eût prévenue: et dans ce moment où sa présence ne la -contraignait plus, elle exhala ses plaintes amères. - ---O Emilie! s'écria-t-elle, je suis la plus malheureuse des femmes! Je -suis traitée d'une manière cruelle! Qui l'eût prévu, quand j'avais -devant moi une si belle perspective, que j'éprouverais un si affreux -destin? Qui l'eût pensé, quand j'épousai un homme comme M. Montoni, que -j'empoisonnais toute ma vie? Il n'est aucun moyen de juger le meilleur -parti qu'on ait à prendre; il n'en est point pour reconnaître un bien -solide. Les plus flatteuses espérances nous abusent; les plus sages y -sont trompés. Qui eût prévu, quand j'épousais M. Montoni, que je me -repentirais de ma _générosité_? - -Emilie s'assit près de sa tante, prit sa main; et de cet air -compatissant qui indiquerait un ange gardien, elle lui parla dans -l'accent le plus tendre. Tous ses discours ne calmaient point madame -Montoni. Elle avait besoin de se plaindre encore plus que d'être -consolée; et ce fut seulement par ses exclamations qu'Emilie en connut -la cause particulière. - ---Homme ingrat! dit madame Montoni, il m'a trompée de toute manière. Il -a su m'arracher à ma patrie, à mes amis; il m'enferme dans ce vieux -château, et il pense me faire plier à tous ses desseins! Il verra bien -qu'il s'est trompé; il verra bien qu'aucune menace ne peut m'engager -à... Mais qui donc l'aurait cru? qui l'aurait supposé qu'avec son nom, -son apparente richesse, cet homme n'avait aucune fortune? non, pas un -sequin qui lui appartînt! J'avais fait pour le mieux: je le croyais un -homme d'importance; je lui croyais de grandes propriétés. Autrement, -l'aurais-je épousé? Ingrat, perfide mortel! Elle s'arrêta pour respirer. - ---Ma chère tante, calmez-vous, dit Emilie; ce château, la maison de -Venise sont à lui. Puis-je vous demander quelles sont les circonstances -qui vous affligent plus particulièrement? - ---Quelles circonstances! s'écria madame Montoni en colère; quoi, cela -n'est-il pas suffisant? Depuis longtemps ruiné au jeu, il a encore perdu -tout ce que je lui avais donné; il prétend aujourd'hui, que je lui livre -mes contrats. Il est heureux pour moi que la plus grande partie de mes -biens se trouve tout entière à mon nom: il veut les fondre aussi, et se -jeter dans un infernal projet, dont lui seul peut comprendre l'idée; -et... et... tout cela n'est-il pas suffisant? - ---Assurément, dit Emilie: mais rappelez-vous, madame, que je l'ignorais -absolument. - ---Et n'est-il pas bien suffisant, reprit sa tante, que sa ruine soit -absolue, qu'il soit écrasé de dettes, tellement que ni ce château, ni la -maison de Venise ne lui resteraient, si ses dettes honorables ou -déshonorantes se trouvaient payées? - ---Je suis affligée de ce que vous me dites, dit Emilie. - ---Et n'est-il pas bien suffisant, interrompit madame Montoni, qu'il -m'ait traitée avec cette négligence, avec cette cruauté, parce que le -lui refusais mes contrats; parce qu'au lieu de trembler à ses menaces, -je l'ai défié avec résolution, et lui ai reproché une si honteuse -conduite? moi, dont le seul tort est une trop grande bonté, une -générosité trop facile! je me vois enchaînée pour la vie à ce vil, -perfide et cruel monstre! - -Emilie vit que ses malheurs n'admettaient point de consolation réelle, -et méprisant les phrases communes, elle aima mieux garder le silence; -mais madame Montoni, jalouse de toute son importance, prit ce silence -pour celui de l'indifférence ou du mépris, et reprocha à Emilie l'oubli -de ses devoirs et le manque de sentiment. - ---Oh! comme je me défiais de cette sensibilité si vantée quand on la -mettrait à l'épreuve! reprit-elle; je savais bien qu'elle ne vous -enseignerait ni tendresse, ni affection pour des parents qui vous ont -traitée comme leur fille. - ---Pardonnez-moi, madame, dit Emilie avec douceur; je me vante peu, et si -je le faisais, je ne me vanterais pas de ma sensibilité: c'est un don -peut-être plus à craindre qu'à désirer. - ---C'est à merveille, ma nièce, je ne disputerai point avec vous; mais -comme je le disais, Montoni m'a menacée avec violence, si je refuse plus -longtemps de lui signer l'abandon de mes contrats; c'était le sujet de -notre contestation quand vous êtes entrée ce matin. Je suis maintenant -déterminée: nul pouvoir sur la terre ne pourra m'y contraindre; je -n'endurerai point tous ces procédés de sang-froid: il apprendra de moi -ce que c'est que son caractère; je lui dirai tout ce qu'il mérite, en -dépit de sa menace et de sa férocité. - ---Votre situation, madame, dit Emilie, est moins désespérée peut-être -que vous ne pensez. M. Montoni peut vous peindre ses affaires en plus -mauvais état qu'elles ne sont réellement, pour exagérer, démontrer le -besoin qu'il a de vos contrats: d'ailleurs, tant que vous les garderez -ils vous offriront une ressource, si la future conduite de votre mari -vous obligeait enfin à vous séparer de lui. - -Madame Montoni l'interrompit impatiemment.--Insensible, cruelle fille! -s'écria-t-elle: vous voulez donc me persuader que je n'ai pas sujet de -me plaindre? que mon mari est dans une position brillante, que mon -avenir est consolant, que mes douleurs sont puériles, romanesques, ainsi -que les vôtres? Etrange consolation! me persuader que je suis hors de -sens et de sentiment, parce que vous n'avez aucun sentiment vous-même. -J'imaginais ouvrir mon coeur à une personne compatissante qui -sympathiserait avec mes peines; mais je le vois trop, les gens à -sentiments ne savent sentir que pour eux seuls. Retirez-vous. - -Emilie, sans lui répliquer, s'éloigna dans le même moment avec un -mélange de pitié et de mépris. - -Emilie prit son voile et descendit aux remparts, la seule promenade qui -lui fût permise. Elle eût bien désiré de parcourir les bois au-dessous, -et surtout de contempler les sublimes tableaux du voisinage. Montoni ne -consentant pas qu'elle sortît des portes du château, elle cherchait à se -contenter des vues pittoresques qu'elle observait de la muraille. Les -paysans qu'on employait aux fortifications étaient alors éloignés de -leur ouvrage, et personne n'était sur les remparts; le ciel était sombre -et triste comme elle. Cependant, le soleil perçant tout à coup au -travers des nuages, Emilie voulut voir l'effet qu'il devait produire sur -la tour du couchant: en se retournant, elle aperçut les trois étrangers -arrivés le matin; elle tressaillit, une crainte involontaire s'empara -d'elle, et regardant sur le rempart, elle n'y vit pas d'autres -personnes. Ils s'approchèrent pendant qu'elle hésitait; la porte de la -terrasse vers laquelle ils marchaient était toujours fermée, et pour -sortir par l'autre, il fallait bien passer près d'eux. Avant de s'y -résoudre, elle baissa son voile sur sa tête, mais il cachait mal sa -beauté. Ils la regardèrent attentivement, et se parlèrent en mauvais -italien; elle n'entendit que quelques mots: la fierté de leurs figures, -à mesure qu'elle s'approchait d'eux, la frappa plus que n'avait encore -fait la singularité de leurs vêtements. L'air et surtout la figure de -celui qui marchait entre deux attirèrent son attention: elle exprimait -une fierté sauvage, une sorte de férocité noire, et pourtant maligne: -elle se sentit soulevée d'horreur. Ce caractère se lisait si facilement -dans les traits de cet inconnu, qu'un seul coup d'oeil l'imprima dans sa -mémoire: elle avait passé très-vite, et à peine avait-elle un instant -levé sur tout ce groupe un seul regard timide. Dès qu'elle fut au bout -de la terrasse, elle se retourna, et vit les étrangers à l'ombre de la -tourelle, qui la considéraient avec soin, et indiquaient par tous leurs -gestes un entretien fort animé. Elle sortit du rempart, et se retira -chez elle. - -Montoni soupa fort tard et s'entretint avec ses hôtes dans le salon de -cèdre, enflé de son triomphe récent sur Morano: il vida souvent son -verre et s'abandonna sans mesure aux plaisirs de la table et de la -conversation. La gaieté de Cavigni semblait, au contraire, gênée par -l'inquiétude: il attachait ses regards sur Verezzi qu'il avait eu peine -à contenir jusqu'alors, et qui voulait toujours faire part à Montoni des -dernières insultes du comte. - -Un des convives revint à l'événement de la précédente soirée: les yeux -de Verezzi étincelèrent; ensuite on parla d'Emilie, et ce fut un concert -d'éloges. Montoni seul gardait le silence. - -Quand les domestiques furent sortis, la conversation devint plus libre; -le caractère irascible de Verezzi mêlait quelquefois un peu d'aigreur à -ce qu'il disait; mais Montoni déployait le sentiment de la supériorité -jusque dans ses regards et dans ses manières. Un d'eux imprudemment vint -à nommer de nouveau Morano: en ce moment Verezzi, échauffé par le vin, -et sans égards aux signes que lui faisait Cavigni, donna mystérieusement -quelques lumières sur l'incident de la veille. Montoni ne parut pas le -remarquer: il continua de se taire, sans montrer aucune émotion. Cette -apparente insensibilité ne faisant qu'augmenter la colère de Verezzi, il -redit enfin le propos de Morano sur ce que le château ne lui appartenait -pas légitimement, et sur ce que volontairement il ne lui laisserait pas -un autre meurtre sur la conscience. - -Serai-je insulté à ma table, et le serai-je par mon ami? dit Montoni -pâle de fureur. Pourquoi me répéter les propos d'un insensé! Verezzi, -qui s'attendait à voir le courroux de Montoni se tourner contre Morano, -regarda Cavigni d'un air surpris, et Cavigni jouit de sa confusion. -Auriez-vous donc la faiblesse de croire aux discours d'un homme que le -délire de la vengeance égare? - ---Signor, dit Verezzi, nous ne croyons que ce que nous savons.--Comment? -interrompit Montoni d'un air grave, où sont vos preuves? - ---Nous ne croyons que ce que nous savons, répéta Verezzi, et nous ne -savons rien de tout ce que Morano nous affirme. Montoni parut se -remettre.--Je suis prompt, mes amis, dit-il, quand il est question de -mon honneur: aucun homme n'en douterait avec impunité. - ---Passez le verre, s'écria Montoni.--Nous boirons à la signora -Saint-Aubert, dit Cavigni.--Avec votre permission, d'abord à la dame du -château, reprit Bertolini. Montoni restait muet.--A la dame du château! -dirent les hôtes; et Montoni fit un mouvement de tête pour y consentir. - ---Je suis surpris, signor, lui dit Bertolini, que vous ayez si longtemps -négligé ce château; c'est un bel édifice. - ---Il convient fort à nos desseins, répliqua Montoni. Vous ne savez pas, -il me semble, par quel accident je le possède? - ---Mais, dit Bertolini en souriant, c'est un très-heureux accident, et je -voudrais qu'il m'en arrivât un semblable. - -Montoni le regarda gravement.--Si vous voulez m'écouter, ajouta-t-il, je -vous raconterai cette histoire. - -Les physionomies de Bertolini et de Verezzi exprimaient plus que de la -curiosité. Cavigni, qui n'en manifestait aucune, savait probablement -déjà l'histoire. - ---Il y a près de vingt ans, dit Montoni, que ce château est en ma -possession. La dame qui le possédait avec moi, n'était ma parente que de -loin. Je suis le dernier de ma famille; elle était belle et riche; je -lui offris mes voeux; elle en aimait un autre, et son coeur me rejeta. -Il est vraisemblable que celui qu'elle favorisait la rejeta aussi -elle-même. Une profonde et constante mélancolie s'empara d'elle; j'ai -tout lieu de croire qu'elle-même abrégea ses jours. Je n'étais pas alors -dans ce château: cet événement est rempli de singulières et mystérieuses -circonstances, et je vais vous les répéter. - ---Répétez-les, dit une voix. - -Montoni se tut; ses hôtes se regardèrent, et se demandèrent qui d'entre -eux avait parlé. Ils s'aperçurent que tous en faisaient la question. -Montoni, se remettant enfin, dit:--On nous écoute; nous reprendrons une -autre fois: passez le verre. - -Les convives promenèrent leurs yeux autour de la salle. - ---Nous sommes seuls, dit Verezzi, je vous prie, signor, continuez. - ---N'entendez-vous pas quelque chose? dit Montoni. - ---Il m'a semblé que oui, dit Bertolini. - ---Pure illusion, dit Verezzi en regardant encore; nous ne sommes que -nous. Je vous prie, signor, continuez. - -Montoni fit une pause; il reprit d'une voix plus basse, et les convives -se serrèrent pour l'entendre. - ---Vous devez savoir, signors, que la signora Laurentini montrait depuis -quelques mois les symptômes d'un grand attachement, et même d'une -imagination dérangée; son humeur était inégale. Quelquefois elle -s'enfonçait dans une rêverie paisible; souvent c'étaient les transports -d'un égarement frénétique. Un soir, dans le mois d'octobre, après un de -ces accès, elle se retira seule dans sa chambre, et défendit qu'on -l'interrompît. C'était la chambre au bout du corridor, et le théâtre de -la scène d'hier. De ce moment on ne la vit plus. - ---Comment! on ne la vit plus? s'écria Bertolini. Son corps ne se trouva -pas dans la chambre? - ---On ne trouva pas ses restes? s'écria tout le monde d'une voix unanime. - ---Jamais, reprit Montoni. - ---Quelles raisons eut-on de supposer qu'elle se fût tuée? dit encore -Bertolini.--Oui, quelles raisons? dit Verezzi. Montoni lança à Verezzi -un vif regard d'indignation.--Pardonnez-moi, signor, ajouta Verezzi, je -ne pensais pas que la dame fût votre parente, quand j'en parlais si -légèrement. - -Montoni reçut cette excuse. - ---Je vous expliquerai bientôt cela, dit Montoni. Il faut d'abord que je -vous rapporte un fait étrange. Cette conversation ne doit pas nous -passer, signors. Ecoutez ce que je vais vous dire. - ---Ecoutez, dit une voix. - -Ils étaient tous dans le silence, et Montoni changea de couleur.--Ceci -n'est point une illusion, dit enfin Cavigni.--Non, dit Bertolini; je -viens de l'entendre moi-même. - ---Ceci devient très-extraordinaire, dit Montoni, qui se leva tout à -coup. - -Tous les convives se levèrent en désordre. - -On appela les domestiques, on fit d'exactes recherches, et l'on ne -trouva personne. La surprise, la consternation augmentèrent. Montoni fut -déconcerté.--Quittons cette salle, dit-il, et le sujet de notre -entretien; il est trop sérieux. Les hôtes étaient tous disposés à sortir -de l'appartement; mais ils prièrent Montoni de passer dans une autre -chambre, et de le finir. Rien ne put l'y déterminer; et malgré tous ses -efforts pour paraître tranquille, il était visiblement très-agité. - ---Comment, signor, dit Verezzi, seriez-vous superstitieux, vous qui riez -si souvent de la crédulité des autres? - ---Je ne suis pas superstitieux, répliqua Montoni; mais il faut connaître -ce que cela veut dire. Il sortit à ces mots, et tout le monde se retira. - - - - -CHAPITRE XX. - - -Revenons maintenant à Valancourt. On se souvient qu'il était resté à -Toulouse depuis le départ d'Emilie, malheureux et désolé. Chaque jour il -comptait s'éloigner, et n'accomplissait point cette résolution. Quitter -un pays plein du souvenir d'Emilie lui semblait trop pénible. Il avait -su gagner un domestique chargé d'entretenir le château de madame -Montoni. Il pouvait donc visiter les jardins, et s'y promener des heures -entières, avec une mélancolie qui n'était même pas sans douceur. Il -revenait sans cesse vers la terrasse et le pavillon, où la veille de son -départ il avait pris congé de la triste Emilie. - -Peu de temps après son arrivée à la maison de son frère, il reçut -l'ordre de rejoindre son corps, et de se rendre à Paris. Une scène de -plaisirs et de nouveautés, dont il avait à peine l'idée, s'ouvrit à lui -dans ce séjour. Mais le plaisir dégoûta, et le monde fatigua d'abord un -esprit malade comme le sien. Il devint bientôt l'objet des railleries de -ses camarades; et dès qu'il avait un moment, il se retirait seul pour -s'occuper d'Emilie. Peu à peu les riantes sociétés dans lesquelles il se -trouvait nécessairement occupèrent son attention, sans toutefois -l'intéresser bien vivement; mais l'habitude de la douleur lui devint -moins familière; il cessa même de la regarder comme un devoir de son -amour. Parmi ses camarades, plusieurs joignaient à toute la gaieté -française, ces qualités séduisantes qui souvent prêtent du charme aux -traits du vice. Les manières réservées et réfléchies de Valancourt -étaient pour ces jeunes gens une sorte de censure; ils l'en raillaient -en sa présence, complotaient contre lui quand il était absent, se -glorifiaient dans la pensée de l'amener à les imiter, et se flattaient -d'y parvenir. - -Valancourt, étranger aux projets et aux intrigues de ce genre, ne -pouvait se mettre en garde contre cette séduction. Peu accoutumé aux -sarcasmes, il ne pouvait en endurer le ridicule. Il s'en fâchait, et -l'on riait encore plus. Pour échapper à de pareilles scènes, il -s'enferma dans la solitude, et l'image d'Emilie vint y ranimer les -angoisses de son amour et de son désespoir. Il voulut reprendre les -études qui avaient charmé ses premières années; mais son esprit n'avait -pas la tranquillité nécessaire pour en jouir. Cherchant à s'oublier, -cherchant à dissiper le chagrin, l'inquiétude qu'une même idée lui -causait, il quitta de nouveau la solitude, et se rejeta dans le -tourbillon. - -Ainsi s'écoulèrent plusieurs semaines; le temps adoucit sa peine; -l'habitude fortifia son goût pour les amusements. Tout ce qui -l'entourait sembla refaire absolument son caractère. - -Sa figure, ses manières, le firent bientôt accueillir; en peu de temps -il devint à la mode, et fréquenta les brillantes sociétés. La comtesse -Lacleur, femme d'une beauté séduisante, tenait alors des assemblées. -Elle n'était plus dans son printemps, mais son esprit prolongeait son -triomphe. Ceux qu'enchantaient ses grâces parlaient avec enthousiasme de -ses talents; les admirateurs de ses talents trouvaient sa personne -accomplie. Son imagination pourtant n'était que plaisante, et son esprit -plutôt brillant que juste. - -On jouait gros jeu chez la comtesse; elle paraissait vouloir qu'on le -modérât, et l'encourageait secrètement. Il était reconnu que les profits -du jeu soutenaient sa maison. - -Le frère de Valancourt, qui résidait avec sa famille en Gascogne, -s'était contenté de l'adresser à Paris à quelques-uns de ses parents. -Tous étaient des gens distingués; mais leurs attentions pourtant ne -s'étendirent point à des preuves réelles d'intérêt. Trop occupés de leur -ambition pour suivre sa conduite, il fut livré sans guide à tous les -dangers de Paris, avec des passions ardentes, avec un caractère ouvert -et franc. Emilie, dont la présence l'eût préservé en rappelant son coeur -à un objet digne de lui, Emilie était absente. C'était même pour -échapper au regret de l'avoir perdue, qu'il poursuivait des distractions -frivoles et des plaisirs qui l'étourdissaient. - -Il allait aussi très-souvent chez une marquise de Champford, jeune veuve -assez jolie, fort gaie, très-artificieuse et très-intrigante. Assez -adroite pour jeter un voile sur les défauts de son caractère, elle -recevait encore quelques gens distingués. Valancourt y fut introduit par -deux de ses camarades. Il avait alors si bien perdu ses premiers -ridicules, qu'il était disposé à en rire le premier. - -L'image d'Emilie n'était pourtant pas bannie de son coeur, mais elle -n'était plus l'amie, le conseil qui le sauvait de lui-même; et quand il -y revenait, elle paraissait prendre un air de reproches, tendres à la -vérité, mais dont son âme était froissée. - -Tel était l'état de Valancourt pendant qu'Emilie souffrait à Venise les -persécutions de Morano, et l'injuste oppression de Montoni. - - - - -CHAPITRE XXI. - - -Emilie le regardait comme sa seule espérance; elle recueillait toutes -les assurances, toutes les preuves qu'elle avait reçues de son amour. -Elle lisait et relisait ses lettres, pesait avec une attention inquiète -la force de chaque mot; enfin elle séchait ses larmes quand sa confiance -en lui était bien rétablie. - -Montoni pendant ce temps avait fait d'exactes recherches sur l'étonnante -circonstance qui l'avait alarmé. N'ayant pu rien découvrir, il fut -obligé de croire qu'un de ses gens était l'auteur d'une plaisanterie si -déplacée. Ses contestations avec madame Montoni, au sujet de ses -contrats, étaient maintenant plus fréquentes que jamais. Il prit le -parti de la confiner dans sa chambre, en la menaçant d'une plus grande -sévérité, si elle persistait dans son refus. - -Madame Montoni, plus raisonnable, eût conçu le danger d'irriter, par une -si longue résistance, un homme tel que Montoni, au pouvoir duquel elle -s'était livrée. Elle n'avait pas oublié non plus de quelle importance il -était pour elle de se réserver des possessions qui la rendraient -indépendante, si jamais elle se dérobait au despotisme de Montoni. Mais -elle avait alors un guide plus décisif que la raison, l'esprit de -vengeance qui la pressait d'opposer la violence à la violence, et -l'obstination à l'opiniâtreté. - -Réduite à garder sa chambre, elle sentit enfin le besoin de la société -qu'elle avait rejetée; car Emilie, après Annette, était la seule -personne qu'il lui fût permis d'entretenir. - -Emilie s'informait souvent du comte Morano. Annette ne recevait que des -rapports vagues sur son danger et sur ce que le chirurgien prétendait -qu'il ne sortirait pas vivant de la chaumière. Emilie ne pouvait que -s'affliger d'être, quoique innocemment, la cause de sa mort. Annette, -qui remarquait son émotion, l'interprétait à sa manière. Un jour, elle -entra dans la chambre d'Emilie avec un air préoccupé. Ah! mademoiselle, -lui dit-elle, si je pouvais encore une fois me revoir en sûreté dans le -Languedoc, rien au monde ne m'engagerait désormais à voyager. Je ne -pensais guère que je venais me séquestrer dans ce vieux château, au -milieu des plus affreuses montagnes, au hasard d'être tuée. - ---Et qui vous a dit tout cela? dit Emilie surprise. - ---Oh! mademoiselle, vous pouvez paraître étonnée; vous ne voulez pas -croire au revenant dont je vous parlais, quoique je vous montrasse le -lieu même. - ---De grâce, expliquez-vous; vous parliez de meurtre! - ---Oui, mademoiselle, ils viennent peut-être pour nous tuer tous! -Ludovico peut l'attester. Pauvre garçon! ils le tueront aussi! Je ne -songeais guère à cela quand il chantait de si jolies chansons à Venise, -sous ma jalousie. (Emilie paraissait impatiente et contrariée.) Eh bien, -mademoiselle, comme je le disais, ces préparatifs autour de ce château, -ces gens si singuliers qui abondent ici tous les jours, et la manière -cruelle dont le signor traite ma maîtresse, et ses bizarres allées et -venues; tout cela, comme je l'ai dit à Ludovico, tout cela n'annonce -rien de bon. Il m'a bien recommandé de retenir ma langue. - -Hier une partie de ces hommes, en arrivant ici, poursuivit la soubrette, -laissa des chevaux dans l'écurie. Il semble qu'ils y doivent rester, car -le signor ordonna qu'on les pourvût de toutes les choses nécessaires. -Les hommes se sont retirés; ils habitent les chaumières voisines. - -Ainsi, mademoiselle, je suis venue vous dire tout cela. Pourquoi -ferait-il fortifier son château? pourquoi tiendrait-il tant de conseils? -pourquoi cet air si sombre? - ---Est-ce tout ce que vous savez, Annette? dit Emilie. - ---Mademoiselle, reprit Annette, n'est-ce pas assez?--Assez pour ma -patience, Annette, mais pas assez pour croire que l'on nous tuera tous. - -Emilie, pendant la soirée, avait passé quelques heures très-tristes dans -la société de madame Montoni. Elle allait chercher un peu de repos, -quand un coup très-fort ébranla la porte de sa chambre, et quelque chose -de pesant y tomba, qui la fit s'entr'ouvrir. Elle appela pour savoir ce -que c'était. Personne ne répondit. Elle appela une seconde fois; point -de réponse; il lui vint à l'esprit qu'un de ces étrangers arrivés -dernièrement au château avait découvert sa chambre, et s'y rendait avec -une intention alarmante. La terreur n'attendit pas la conviction; et -l'idée de l'isolement où elle était l'accrut au point qu'elle en fut -presque hors d'elle-même. Elle regarda la porte qui menait à l'escalier. -Elle écoutait avec inquiétude en frissonnant toujours que le bruit ne se -répétât. Enfin elle imagina qu'il pouvait bien être venu de cette porte -même, et voulut s'échapper par celle du corridor. Elle s'en approcha -toute tremblante. Elle frémit de l'ouvrir, et que quelque personne ne la -guettât. Tout à coup elle entendit un léger soupir fort près d'elle, et -demeura certaine qu'il y avait quelqu'un derrière la porte; mais la -serrure en était fermée. - -Pendant qu'elle écoutait encore, le même soupir se fit entendre plus -distinctement, et sa terreur ne diminua pas. - -Son anxiété devint si forte, qu'elle se détermina à ouvrir la fenêtre -pour appeler du secours. Pendant qu'elle se disposait à le faire, il lui -sembla qu'on montait à son petit escalier. Elle oublia toute autre -alarme, et retourna bien vite au corridor. Pressée de fuir, elle en -ouvrit la porte, et se vit prête à tomber sur une personne étendue à ses -pieds. Elle fit un cri, s'appuya contre le mur; et regardant la personne -évanouie, elle reconnut Annette. La crainte fit place à la surprise. En -vain parla-t-elle à cette malheureuse fille; elle restait à terre sans -connaissance. Emilie, quoique très-faible elle-même, se hâta de la -secourir. - -Quand Annette eut repris ses sens, elle affirma d'un ton qui subjugua -presque l'incrédulité d'Emilie, qu'elle avait vu une apparition dans le -corridor. - ---J'avais entendu raconter de singulières histoires sur cette chambre, -lui dit Annette; mais comme elle est si près de la vôtre, mademoiselle, -je n'aurais pas voulu vous les redire, pour ne vous pas causer d'effroi. -Aujourd'hui, comme je marchais le long du corridor sans penser à la -moindre des choses, pas même à l'étonnante voix que les signors ont -entendue le soir, voilà que paraît une lumière brillante; et voilà qu'en -regardant derrière moi, j'aperçois une grande figure. Je l'ai vue, -mademoiselle, aussi distinctement que je vous vois à présent. Une grande -figure se glissait dans la chambre toujours fermée, dont personne n'a la -clef que le signor; et voilà que la porte se referme tout de suite. - ---C'était le signor? dit Emilie. - ---Oh! non, mademoiselle, ce n'était pas lui; je l'ai laissé querellant -ma maîtresse dans son cabinet de toilette. - ---Vous me faites d'étranges contes, Annette, dit Emilie: ce matin vous -m'avez effrayée dans l'appréhension d'un meurtre, maintenant vous voulez -me faire croire... - ---Non, mademoiselle, je ne vous dirai plus rien; et pourtant si je -n'avais pas eu bien peur, serais-je tombée morte comme je l'ai fait? - ---Etait-ce la chambre du voile noir? dit Emilie.--Oh! non, mademoiselle, -elle était plus près de celle-ci. Que ferai-je pour gagner ma chambre? -Je ne voudrais pas pour tout le monde traverser le corridor.--Emilie, -dont les esprits avaient été si vivement émus, et qu'effrayait la pensée -de passer la nuit toute seule, lui répondit qu'elle pouvait rester avec -elle.--Oh! non, mademoiselle, dit Annette, pour mille sequins, à présent -je ne dormirais pas dans cette chambre. - -Emilie, qui se rappelait à son tour les pas qu'elle avait entendus dans -l'escalier, insista pour qu'Annette passât la nuit avec elle; elle ne -l'obtint qu'avec une extrême peine, et l'effroi de cette fille pour -repasser le corridor, fut plus persuasif qu'Emilie. - -De bonne heure le lendemain, Emilie traversant la salle pour aller aux -remparts, entendit un bruit dans la cour et le mouvement de plusieurs -chevaux; ce tumulte excita sa curiosité. Sans aller sur le rempart, elle -aperçut, d'une fenêtre élevée, dans la cour, une troupe de cavaliers; -leur uniforme était bizarre et leur armement bien complet, quoique -différent. Ils portaient une courte jaquette, rayée de noir et -d'écarlate; plusieurs avaient de grands manteaux noirs qui les -enveloppaient entièrement; sous un de ces manteaux, qui fut rejeté en -arrière, elle vit plusieurs poignards de grandeur différente, à la -ceinture d'un cavalier. Elle observa que presque tous en étaient -chargés, et plusieurs y joignaient la pique ou le javelot. Emilie ne se -souvenait pas d'avoir vu réunies tant de physionomies sauvages et -terribles. En les voyant, elle se crut entourée de bandits: une idée -funeste s'empara d'elle, c'est que Montoni était le chef de cette -troupe, et que son château était le lieu du rendez-vous. Cette étrange -supposition ne fut que passagère. - -Pendant qu'elle regardait, Cavigni, Verezzi et Bertolini sortirent du -vestibule habillés comme le reste; ils avaient seulement des chapeaux et -de grands panaches noirs et rouges; leurs armes différaient aussi. Quand -ils montèrent à cheval, Verezzi rayonnait de joie: Cavigni paraissait -gai, mais son air était réfléchi, et il maniait son cheval avec une -extrême grâce; sa figure aimable, et qui semblait celle d'un héros, -n'avait jamais paru avec tant d'avantage. Emilie qui le considérait, -pensa qu'alors il ressemblait à Valancourt; c'était bien tout le feu, -toute la dignité de Valancourt; mais elle cherchait en vain la douceur -de ses traits, et cette expression franche de l'âme qui le -caractérisait. - -Montoni lui-même parut à la porte du vestibule, mais sans uniforme. Il -examina très-soigneusement les cavaliers; il conversa longtemps avec -leurs chefs; et quand il leur eut dit adieu, la bande entière fit le -tour de la cour, et commandés par Verezzi, passa sous la voûte et -sortit. Montoni les suivit des yeux et les regarda longtemps après -qu'ils se furent mis en route. - -Emilie ne vit plus d'ouvriers sur les remparts: elle observa que les -fortifications paraissaient finies. Pendant qu'elle se promenait plongée -dans ses réflexions, elle entendit quelques pas, et levant les yeux, -elle aperçut plusieurs hommes sous les murs du château; leur extérieur -et leur maintien étaient d'accord avec la troupe qui venait de -s'éloigner; présumant que madame Montoni était levée, elle se rendit à -sa toilette et raconta ce qu'elle avait vu. Madame Montoni ne voulut pas -ou ne put éclaircir un tel événement. La réserve du mari envers sa -femme, sur ce sujet, n'avait rien que d'ordinaire. Cependant, aux yeux -d'Emilie, elle ajouta quelques ombres au mystère, et lui fit soupçonner -un grand danger ou de grandes horreurs dans le projet qu'il avait conçu. - -Annette revint fort alarmée, suivant son usage. Sa maîtresse la pressa -de questions sur ce que les domestiques recueillaient. - -En ce moment Montoni lui-même se montra: Annette s'éloigna tremblante. -Emilie allait se retirer, sa tante la retint, et Montoni si souvent -l'avait rendue témoin de leurs odieuses querelles, qu'il n'en avait plus -de scrupule. - ---Je veux savoir ce que tout cela signifie, dit sa femme: quels sont ces -hommes armés dont je viens d'apprendre le départ? Montoni ne répliqua -que par un regard méprisant. Emilie s'approcha de sa tante, et lui dit -un mot à l'oreille. Peu m'importe, reprit-elle, je le saurai; je veux -savoir aussi pour quel dessein on a fortifié ce château. - ---Allons, allons! dit Montoni; j'ai d'autres affaires. Je ne prétends -pas qu'on me joue plus longtemps; j'ai le moyen sûr d'être obéi. Vos -contrats me seront livrés, sans de plus longs débats. - ---Ils ne le seront jamais, interrompit madame Montoni. Mais quels sont -vos projets? craignez-vous une attaque? attendez-vous un ennemi? suis-je -prisonnière ici? serai-je tuée dans un siége? - ---Signez ce papier, dit Montoni, vous en saurez davantage. - ---Quel ennemi vient? continua son épouse. Etes-vous au service de -l'Etat? Suis-je captive ici jusqu'à l'heure de ma mort? - ---Cela peut arriver, répondit Montoni, si vous ne cédez point à ma -demande; vous ne quitterez pas le château que je ne sois satisfait. -Madame Montoni poussa des cris affreux; elle les suspendit néanmoins, en -pensant que les discours de son mari n'étaient peut-être que des -artifices pour extorquer son consentement. Elle le lui témoigna le -moment d'après; elle ajouta que son but sans doute n'était pas aussi -glorieux que celui de servir l'Etat, que probablement il s'était fait -chef de bandits pour se joindre aux ennemis de Venise et dévaster la -contrée. - -Montoni, pendant un moment, la regarda d'un air froid et terrible. -Emilie tremblait, et sa femme, pour la première fois, pensait qu'elle en -avait trop dit.--Cette nuit même, lui dit-il, vous serez portée dans la -tour de l'orient; là, peut-être comprendrez-vous le danger d'offenser un -homme dont le pouvoir sur vous est illimité. - -[Illustration: Cette nuit même vous serez partie dans la tour de -l'orient.] - -Emilie se jetant à ses pieds et pleurant d'effroi, le pria d'épargner sa -tante. Madame Montoni, frappée de crainte et remplie d'indignation, -tantôt voulait se répandre en imprécations, tantôt se joindre aux -intercessions d'Emilie. Montoni les interrompit avec un serment -effroyable, et se retira brusquement d'Emilie qui s'attachait à son -manteau; elle tomba sur le plancher avec violence. Il sortit néanmoins -sans daigner la relever. Emilie fut rappelée à elle par un long -gémissement de madame Montoni. Emilie courut à son secours, elle vit ses -yeux hagards et tous ses traits en convulsion. - -Elle lui parla sans recevoir de réponse; mais les convulsions -redoublèrent, et Emilie fut obligée d'aller chercher du secours. En -traversant la salle pour demander Annette, elle trouva Montoni, lui dit -ce qui se passait, et le conjura de rentrer et de consoler sa tante. Il -poursuivit son chemin avec un air d'indifférence. Enfin elle rencontra -le vieux Carlo qui venait avec Annette; ils rentrèrent dans le cabinet, -et portèrent madame Montoni dans la chambre voisine. On la mit sur son -lit, et tout ce que leurs forces réunies pouvaient faire, c'était de la -tenir dans ce cruel état. Annette tremblait et sanglotait; le vieux -Carlo se taisait, et paraissait la plaindre. - ---Il faudra du repos à ma tante, dit Emilie. Allez, mon bon Carlo, si -nous avons besoin de secours, je vous enverrai chercher. Si vous en -trouvez l'occasion, parlez donc à votre maître en faveur de votre -maîtresse. - ---Hélas! lui dit Carlo, j'en ai trop vu! j'ai peu d'ascendant sur le -signor. Mais vous, jeune dame, prenez soin de vous-même, vous avez l'air -de souffrir. - ---Je vous rends grâces, mon cher ami, dit Emilie. - -Carlo secoua la tête et sortit. Emilie continua de veiller sa tante. - -Elles gardèrent un profond silence. Madame Montoni poussa enfin un long -soupir. - ---Persiste-t-il à m'arracher de ma chambre? dit-elle. - -Emilie répliqua qu'il n'en avait rien dit depuis. Emilie fit des efforts -pour attirer son attention sur d'autres objets; mais sa tante ne -l'écoutait pas, et paraissait perdue dans ses pensées. Emilie, la -laissant aux soins d'Annette, courut chercher Montoni. Elle le trouva -sur le rempart au milieu d'un groupe d'hommes effrayants. Ils -l'entouraient. - -Quelques paroles de Montoni se répétèrent enfin parmi la troupe; et -quand ces hommes se séparèrent, Emilie entendit: _Ce soir commence la -garde au coucher du soleil_. - ---Au coucher du soleil, répondirent quelques-uns! Ils se retirèrent. -Emilie rejoignit Montoni quoiqu'il parût vouloir l'éviter. Elle eut le -courage de ne se pas rebuter. Elle s'efforça de prier pour sa tante, de -représenter son état et le danger où pourrait l'exposer un appartement -trop froid.--Elle souffre par sa faute, répondit-il, et ne mérite pas -qu'on la plaigne. Elle sait comment elle doit prévenir les maux qui -l'attendent. Qu'elle obéisse, qu'elle signe, et je n'y penserai plus. - -A force de prières, Emilie obtint qu'on ne transporterait pas madame -Montoni de toute la nuit. Il lui laissa jusqu'au lendemain pour -réfléchir. - -Emilie se hâta d'annoncer à sa tante le sursis et l'alternative. Elle ne -répliquait point et paraissait pensive. Cependant sa résolution sur le -point contesté semblait se relâcher en quelque chose. Emilie lui -recommanda, comme une mesure indispensable de sûreté, de se soumettre à -Montoni.--Vous ne savez pas ce que vous me conseillez, lui dit sa tante. -Rappelez-vous donc que mes propriétés vous reviendront après ma mort, si -je persiste dans mon refus. - ---Je l'ignorais, madame, dit Emilie; mais l'avis que j'en reçois ne -m'empêchera pas de vous conseiller une démarche dont votre repos, et, je -crains de le dire, votre vie dépendent. Je vous en supplie, qu'une -considération d'un si faible intérêt ne vous fasse pas hésiter un moment -à tout abandonner. - ---Etes-vous sincère, ma nièce?--Est-il possible, madame, que vous en -doutiez? Sa tante paraissait fort émue. - ---Et M. de Valancourt! reprit la tante.--Madame, interrompit Emilie, -changeons de conversation, et de grâce ne soupçonnez pas mon coeur d'un -aussi choquant égoïsme. L'entretien finit, et Emilie resta près de -madame Montoni, et ne se retira que fort tard. - -En ce moment tout était calme, et la maison semblait ensevelie dans le -sommeil. En traversant tant de galeries longues et désertes, sombres et -silencieuses, Emilie se sentit effrayée sans savoir pourquoi. Mais -quand, en entrant dans le corridor, elle se rappela l'événement de -l'autre nuit, la terreur s'empara d'elle; elle frémit qu'un objet comme -celui qu'Annette avait vu ne se présentât à ses yeux, et que, soit -idéale, soit fondée, la peur ne produisît un pareil effet sur ses sens. -Elle ne savait pas bien de quelle chambre Annette avait parlé, mais elle -n'ignorait pas qu'elle devait passer devant. Son oeil inquiet essayait -de percer l'obscurité profonde; elle marchait légèrement et d'un pas -timide. Arrivée près d'une porte, il en sortait des sons, quoique -faibles. Elle hésita. Bientôt sa crainte devint telle, qu'elle n'eut -plus assez de force pour avancer. Soudain la porte s'ouvrit. Une -personne qu'elle crut être Montoni, parut, se rejeta promptement dans la -chambre, et referma la porte. A la lumière qui brûlait dans la chambre, -elle avait cru distinguer une personne près du feu, dans l'attitude de -la mélancolie. Sa terreur s'évanouit, mais la surprise lui succéda. Le -mystère de Montoni, la découverte d'une personne qu'il visitait à minuit -dans un appartement interdit, et dont on rapportait tant d'histoires, -c'était de quoi exciter sa curiosité. - -Pendant qu'elle flottait dans le doute, désirant surveiller les -mouvements de Montoni, mais craignant de l'irriter en paraissant les -découvrir, la porte s'ouvrit encore doucement et se referma pour la -seconde fois. Alors Emilie se glissa légèrement dans la chambre -très-voisine de celle-là, elle y cacha sa lampe, et retourna dans un -détour obscur du corridor pour voir sortir cette personne et s'assurer -si c'était Montoni. - -Après quelques minutes, les yeux fixés sur les battants de la porte, -elle la vit se rouvrir; la même personne parut, et c'était Montoni -lui-même. Il regarda partout autour de lui sans l'apercevoir, ferma la -porte et quitta le corridor. Bientôt après elle entendit qu'on -s'enfermait intérieurement. Elle rentra dans sa chambre, surprise au -dernier point. - -Il était minuit. S'étant approchée de sa fenêtre, elle entendit des pas -sur la terrasse au-dessous. Elle vit imparfaitement dans l'ombre -plusieurs personnes qui marchaient et avançaient: elle fut frappée d'un -cliquetis d'armes, et le moment d'après, d'un _mot d'ordre_. Elle se -souvint du commandement de Montoni, et comprit bien que, pour la -première fois, on relevait la garde au château: quand tout fut calme, -elle alla se mettre au lit. - - - - -CHAPITRE XXII. - - -Le lendemain matin Emilie se rendit de bonne heure à l'appartement de -madame Montoni; elle avait bien dormi, ses esprits s'étaient remis en -même temps que ses forces, et sa résolution de résister à Montoni était -combattue par ses craintes. Emilie, qui tremblait des conséquences, -n'épargna rien pour redoubler les inquiétudes de sa tante. - -Mais madame Montoni, comme on l'a déjà vu, aimait par caractère à -contredire, et quand des circonstances désagréables se présentaient à -son esprit, elle cherchait moins la vérité que des arguments pour -combattre. Une longue habitude avait tant confirmé cette disposition -naturelle, qu'elle ne s'en apercevait plus. Les représentations d'Emilie -ne firent qu'éveiller son orgueil, au lieu de l'alarmer ou de la -convaincre; elle imaginait de se soustraire à la nécessité d'obéir sur -le point exigé. Si jamais elle pouvait s'échapper du château, elle -comptait défier son époux, s'en faire séparer à jamais, et vivre dans -l'aisance avec les biens qui lui restaient. Emilie partageait son désir, -mais ne s'abusait point sur la difficulté du succès; elle lui remontra -l'impossibilité de franchir les portes, assurées et gardées comme elles -l'étaient; l'extrême danger de se confier à la discrétion d'un valet, -qui pourrait la trahir à dessein ou par imprudence; la vengeance de -Montoni qui, s'il découvrait cette intention... - -Cette lutte d'émotions contraires déchira le coeur de madame Montoni. -Montoni entra tout à coup; et sans parler de l'indisposition de sa -femme, il déclara qu'il venait lui rappeler combien vainement elle lui -résisterait. Il lui donnait jusqu'au soir pour qu'elle consentît à sa -demande, ou l'obligeât, par ses refus, à l'exiler dans la tour de -l'orient; et il ajouta qu'une réunion de cavaliers dînerait ce même jour -au château, qu'elle ferait les honneurs de la table, et qu'Emilie -l'accompagnerait. Madame Montoni était au moment de s'y refuser, mais -considérant que durant le repas, sa liberté, quoique restreinte, -pourrait favoriser ses plans, elle consentit. Montoni sortit aussitôt. -L'ordre qu'elle avait reçu pénétrait Emilie et d'étonnement et de -crainte; elle frémissait à la pensée de se voir exposée à de tels -regards, et les paroles du comte Morano n'étaient pas faites pour calmer -ses frayeurs. Il fallut se préparer à paraître au dîner; elle s'habilla -plus simplement encore qu'à l'ordinaire pour éviter qu'on la remarquât. -Cette politique ne lui réussit pas, et quand elle retourna chez sa -tante, Montoni lui reprocha ses airs de prude; il lui prescrivit une -parure très-brillante, et, entre autres, les ornements destinés pour son -mariage avec le comte Morano. L'ajustement n'était pas fait à la mode -vénitienne, mais à celle de Naples; il développait sa taille de la -manière la plus avantageuse. Les beaux cheveux châtains d'Emilie, -entremêlés de perles, devaient retomber en longues tresses sur son cou. -Une simplicité du meilleur goût caractérisait cette magnifique parure, -et la beauté naturelle d'Emilie n'avait jamais brillé de tant d'éclat. -Sa seule espérance, en ce moment, était que Montoni projetait moins -quelque événement extraordinaire, que le triomphe de l'ostentation, en -étalant aux yeux des étrangers les richesses de sa famille. Quand elle -entra dans la salle, où un repas magnifique avait été servi, Montoni et -ses hôtes étaient déjà à table. Elle allait se placer près de sa tante, -mais Montoni lui fit signe de la main. Deux cavaliers se levèrent et la -firent asseoir entre eux. - -Le plus âgé de ces deux hommes était très-grand; il avait des traits -italiens fortement prononcés, le nez aquilin, les yeux creux et -très-pénétrants; ils semblaient de feu, quand son âme était agitée, et -même dans un état de repos, ils gardaient quelque chose de l'emportement -des passions. Son visage était maigre, allongé comme après un long -jeûne. - -L'autre, d'environ quarante ans, avait des traits d'un autre genre. Son -regard sournois paraissait fin et subtil; ses yeux, d'un gris noir, -étaient petits et très-enfoncés; sa figure presque ovale, irrégulière, -et mal dessinée. - -Huit autres personnages se trouvaient à la même table; ils étaient tous -en uniforme, et gardaient tous une expression plus ou moins forte de -férocité, d'astuce ou de libertinage. Emilie les regardait avec -timidité, se rappelait la matinée de la veille, et se croyait environnée -de bandits. Le lieu de la scène était une salle antique et ténébreuse; -une seule fenêtre, haute et gothique, en éclairait l'immensité; deux -battants ouverts laissaient voir le rempart de l'ouest et les Apennins. - -Le milieu de cette salle s'élevait en dôme; la voûte s'appuyait de trois -côtés sur de lourds piliers de marbre; de longues colonnades en -partaient et s'étendaient dans l'ombre. Tous les pas des domestiques -faisaient résonner les échos; leurs figures, mal distinguées dans une -sombre distance, alarmaient fort souvent l'imagination d'Emilie. Elle -regardait alternativement Montoni, ses hôtes et la salle; elle se -rappelait sa terre natale, sa jolie maison, la simplicité, la bonté des -amis qu'elle avait perdus. - -Elle observait que Montoni gardait avec ses hôtes un air d'autorité -très-marqué. Il y avait aussi quelque chose dans les manières des -étrangers, qui, sans être servile, annonçait une grande déférence. - -Pendant le dîner, l'entretien ne roula que sur la guerre ou sur la -politique; on y parla de Venise, de ses dangers, du caractère du doge -régnant, et des principaux sénateurs. Quand le repas fut fini, les -convives se levèrent, et chacun remplissant son verre, salua Montoni, -but à ses exploits. Montoni portait sa coupe à ses lèvres, quand soudain -le vin écuma, s'enfuit par les bords, et brisa le vase en mille pièces. - -Montoni se servait ordinairement de cette espèce de verres de Venise, -dont la propriété connue était de se briser en recevant une liqueur -empoisonnée. Il soupçonna qu'un de ses hôtes avait attenté a sa vie; il -fit fermer les portes, tira son épée, et lançant des regards enflammés -sur l'assemblée, qui restait dans la stupeur, il s'écria: Il y a un -traître ici! que tous ceux qui sont innocents m'aident à trouver le -coupable. - -L'indignation s'empara de tous les cavaliers; ils tirèrent tous l'épée. -Madame Montoni voulait fuir; son mari lui commanda de rester; mais ce -qu'il ajouta ne fut point entendu, à cause du tumulte et des cris. Alors -tous les domestiques se rendirent à son ordre, et déclarèrent leur -ignorance. Cette protestation ne pouvait être admise; il était évident -que la liqueur de Montoni avait été seule empoisonnée; il fallait bien -que du moins le sommelier fût de connivence. - -Cet homme, avec un autre dont la physionomie trahissait la conviction du -crime, ou la crainte du châtiment, fut chargé de chaînes par ordre de -Montoni, et traîné dans une tour, qui autrefois avait servi de prison. -Il eût traité de même tous ses hôtes, s'il n'eût redouté les -conséquences d'une conduite si hardie: il se contenta de jurer que pas -un seul ne sortirait avant que cette étrange affaire fût éclaircie. Il -ordonna durement à sa femme de se retirer dans son appartement, et -souffrit qu'Emilie la suivît. - -Une demi-heure après, il parut dans son cabinet; Emilie frémit en voyant -son maintien sombre, ses yeux ardents, ses lèvres tremblantes; elle -l'entendit annoncer à sa tante toutes les horreurs de la vengeance. - -Il ne vous servira de rien, lui dit-il, de vous en tenir à la -dénégation; j'ai la preuve de votre crime: vous n'avez d'espoir de -pardon que dans un aveu sans détour: votre complice a tout avoué. - -Emilie, prête à succomber, fut ranimée par l'étonnement que lui causa -cette accusation atroce. L'agitation de madame Montoni ne lui permettait -pas de parler; sa figure passait d'une pâleur livide à un rouge -enflammé. - ---Epargnez-moi les discours, dit Montoni qui la voyait prête à parler; -votre contenance toute seule vous trahit: vous allez être conduite à la -tour de l'orient. - ---Cette accusation, dit madame Montoni, qui pouvait à peine s'exprimer, -est un prétexte pour votre cruauté; je dédaigne d'y répondre. - ---Signor, dit vivement Emilie, cette affreuse imputation est fausse, et -j'ose en répondre sur ma vie. - ---Si vous mettez quelque prix à la vie, taisez-vous. - -Emilie, d'un air calme, leva les yeux au ciel, en disant: «Plus -d'espérance.» - -Il se retourna vers sa femme, qui, remise du premier mouvement, -repoussait ses soupçons avec autant de véhémence que d'aigreur. La rage -de Montoni s'accroissait; Emilie, frémissant des suites, se précipita -entre eux; elle embrassait ses genoux en silence; elle le regarda avec -l'expression la plus touchante. Mais il ne fut touché ni de l'état de sa -femme, ni des regards éloquents d'Emilie. Il ne la releva même pas; il -les menaçait toutes deux, quand il fut appelé par un homme qui lui -voulait parler. Il ferma la porte; Emilie entendit qu'il en prenait la -clef. Elle et madame Montoni se trouvaient prisonnières; elle sentit que -ses projets devenaient de plus en plus terribles. - -Madame Montoni regardait autour d'elle, et cherchait un moyen de -s'échapper du château. Mais comment? Elle savait trop à quel point -l'édifice était fort, avec quelle vigilance on le gardait. Elle -tremblait de commettre son sort au caprice d'un valet, dont il eût fallu -mendier l'assistance. - -Cependant le tumulte et la confusion ne cessaient point. Emilie écoutait -le murmure, qui se prolongeait dans la galerie. Quelquefois elle croyait -entendre le choc des épées. La provocation de Montoni, son impétuosité, -sa violence, lui faisaient supposer que les armes seulement pouvaient -terminer cet horrible débat. Madame Montoni avait épuisé tous les termes -de l'indignation, Emilie toutes les expressions consolantes. Elles -gardaient le silence, et goûtaient cette espèce de calme qui succède -dans la nature au conflit des éléments. - -Une terreur vague agitait Emilie. Les circonstances dont elle venait -d'être témoin, la représentaient confusément à sa mémoire, et ses -pensées se succédaient dans un désordre tumultueux. - -Elle fut tirée de sa rêverie par une personne qui frappait, et elle -reconnut la voix d'Annette. - ---Ma chère dame, ouvrez-moi; j'ai beaucoup de choses à vous raconter, -disait tout bas la pauvre fille. - ---La porte est fermée, reprit sa maîtresse. - ---Oui, madame; mais de grâce ouvrez-la. - ---Le signor a la clef, dit madame Montoni. - ---O vierge Marie! s'écria Annette; que deviendrons-nous? - ---Aidez-nous à sortir, dit sa maîtresse. Où est Ludovico? - ---Dans sa salle en bas, avec les autres, madame. Il combat avec le plus -fort. - ---Il combat! Et qui donc combat encore? s'écria madame Montoni. - ---Le signor, madame, et tous les signors, et bien d'autres. - ---Y a-t-il quelqu'un de blessé? dit Emilie d'une voix tremblante. - ---Oui, mademoiselle. Il y en a qui sont à terre tout couverts de sang. O -mon Dieu! tâchez que je puisse entrer, madame; les voilà qui viennent. -Ils vont me tuer! - ---Sauvez-vous, dit Emilie, sauvez-vous; nous ne pouvons pas ouvrir la -porte. - -Annette répéta qu'ils venaient, et prit la fuite. - ---Calmez-vous, madame, dit Emilie; je vous en conjure, calmez-vous; ils -viennent peut-être nous délivrer. Le signor Montoni, peut-être, est... -est vaincu. - -L'idée de sa mort la fit encore frissonner. Elle fut prête à s'évanouir. - ---Ils viennent! cria madame Montoni; j'entends leurs pas. - -Emilie leva ses yeux languissants vers la porte; mais la terreur glaçait -sa voix. La clef tourna dans la serrure. La porte s'ouvrit, et Montoni -parut, suivi de trois de ses satellites.--Exécutez vos ordres, leur -dit-il, montrant sa femme.--Elle fit un cri, et fut emportée à -l'instant. Emilie, privée de ses sens, tomba sur un siége contre lequel -elle se soutenait. En reprenant ses esprits, elle se vit seule. Elle -regarda l'appartement avec des yeux égarés. Elle semblait interroger -tout sur la destinée de sa tante; ni son propre danger, ni l'idée de -fuir de cette chambre, ne se présentèrent d'abord à elle. - -Enfin elle se leva pour examiner, mais avec une faible espérance, si la -porte était encore libre. Elle était ouverte. D'un pas timide, elle -avança dans la galerie. Elle s'arrêta bientôt, incertaine du chemin -qu'elle prendrait. Son premier désir était d'obtenir quelques -renseignements sur le sort de madame Montoni. Elle descendit à la salle -où les domestiques se rassemblaient ordinairement. A mesure qu'elle -avançait, elle entendait de loin des voix irritées: les visages qu'elle -rencontrait, les figures qui se heurtaient dans ces nombreux passages, -augmentaient encore son effroi. Enfin elle arriva dans la salle qu'elle -cherchait, mais cette salle était totalement déserte. Ne pouvant plus se -soutenir, Emilie s'y reposa. Elle pensa qu'elle chercherait inutilement -madame Montoni dans le labyrinthe immense de ce château, qui semblait -assiégé de brigands. Elle eût voulu retourner chez elle; elle craignait -de rencontrer ces hommes effrayants. - -Tout à coup un murmure lointain interrompit ce morne silence; il devint -de plus en plus fort; elle distingua des voix, et même des pas -s'approchaient. Elle se leva pour sortir, mais on venait par l'unique -chemin qu'elle pût suivre; elle prit le parti d'attendre que ces gens -fussent entrés dans la salle. On poussait quelques gémissements; elle -vit un homme que quatre autres portaient: les forces lui manquèrent à -cet affreux spectacle. Les porteurs entrèrent dans la salle, trop -occupés pour retenir ou même pour remarquer Emilie. Elle voulut -s'échapper; mais, épuisée de faiblesse, elle se remit sur un des bancs. -Elle ne pouvait porter ses regards ni sur l'objet malheureux qu'on avait -mis près d'elle, ni sur les hommes qui l'entouraient et qui ne l'avaient -pas aperçue. - -Elle remonta chez elle aussi vite qu'elle le put, en prenant des détours -obscurs et multipliés. - -Elle s'assit auprès de la fenêtre; elle écoutait attentivement et -regardait sur le rempart, et tout néanmoins était désert et paisible. - -Les heures passèrent ainsi dans la solitude et le silence. Aucun -message, aucun bruit: il lui sembla que Montoni l'avait totalement -oubliée. - -Le soleil cependant disparut derrière les montagnes; ses rayons -étincelants s'évanouirent sur les nuages; un pourpre sombre et foncé -brunit graduellement l'atmosphère, et déroba le paysage... Bientôt après -les sentinelles se placèrent, et la veille de nuit commença. - -L'obscurité de la chambre ramena l'effroi dans les sens d'Emilie. -Penchée sur la fenêtre, mille images différentes assaillirent son -esprit. Eh quoi! se disait-elle, si quelqu'un de ces brigands, au milieu -des ténèbres de la nuit, s'introduisait dans ma chambre! Puis, se -rappelant l'habitant mystérieux de la chambre voisine, sa terreur eut un -autre objet. Ce n'est pas un prisonnier, disait-elle, quoiqu'il reste -caché dans cet appartement; ce n'est pas Montoni qui ferme sa porte en -le quittant, c'est l'inconnu qui lui-même a pris ce soin. - -Son premier soin fut de contenir la porte de l'escalier; elle y rangea -tous les meubles qu'elle put déplacer. - -Ce travail l'occupa jusqu'à minuit; elle compta douze fois les -frappements sourds de la grosse cloche du rempart. On n'entendait que le -bruit et la marche du factionnaire qui relevait son camarade. Elle -ouvrit la porte doucement, examina le corridor, écouta si personne ne -bougeait; le calme était absolu. A peine eut-elle quitté sa chambre, -qu'elle aperçut une faible lueur sur les murailles de la galerie; sans -chercher d'où cela pouvait venir, elle recula bien vite et referma la -porte. Personne ne la suivit; elle conjectura que Montoni faisait à -l'inconnu sa visite nocturne ordinaire. Elle résolut d'attendre jusqu'à -ce qu'il fût retiré dans son appartement. - -L'horloge sonna, Emilie entr'ouvrit la porte, et, ne voyant personne, -elle se glissa dans un passage qui conduisait à l'escalier du sud. Elle -pensa que de ce point elle trouverait plus facilement la tour. Elle -s'arrêtait souvent; elle écoutait avec effroi les murmures du vent qui -sifflait; elle regardait de loin à travers l'obscurité des longs -détours. Elle atteignit enfin l'escalier qu'elle cherchait. Deux -passages s'offrirent à ses yeux: lequel choisir? Celui qu'elle prit -donnait dans une large galerie. Elle se hâta de la traverser. La -solitude de ce lieu la glaçait; elle tressaillait à l'écho de ses pas. - -Soudain elle crut entendre une voix; craignant également d'avancer ou de -retourner, pendant quelques moments, elle resta dans la même attitude, -presque sans forces, osant à peine lever les yeux. Il lui sembla que la -voix proférait des plaintes, et cette idée fut confirmée par un long -gémissement. Elle imagina que c'était peut-être madame Montoni, et -s'avança jusqu'à la porte. Néanmoins, avant que de parler, elle -tremblait de se confier à quelque étranger indiscret qui la découvrirait -à Montoni. La personne quelle qu'elle fût, paraissait dans l'affliction, -mais elle pouvait n'être pas prisonnière. - -Pendant qu'elle hésitait, la voix se fit entendre encore; elle appela -Ludovico. Emilie reconnut Annette, et dans sa joie s'approcha pour -répondre. - ---Ludovico! criait Annette en sanglotant, Ludovico! - ---C'est moi, dit Emilie en essayant d'ouvrir la porte. Eh! comment -êtes-vous là? qui vous a renfermée? - ---Ludovico! disait Annette; Ludovico! - ---Ce n'est pas Ludovico; c'est moi, c'est Emilie. - -Annette cessa de sangloter, et ne dit plus rien. - ---Si pouvez ouvrir la porte, j'entrerai, dit Emilie: vous n'avez rien à -redouter. - ---Ludovico! ô Ludovico! criait Annette. - -Emilie perdit patience; et craignant qu'on ne l'entendît, elle fut prête -à quitter la porte; mais elle considéra qu'Annette pourrait indiquer le -chemin de la tour. Elle en obtint à la fin une réponse, mais peu -satisfaisante. Annette ne savait rien sur madame Montoni, et conjurait -uniquement Emilie de lui dire ce qu'était devenu Ludovico. Emilie -l'ignorait, et demandait toujours comment Annette se trouvait enfermée. - ---C'est Ludovico, lui dit la pauvre fille, qui m'a mise ici. Après -m'être sauvée du cabinet de madame, je courais sans savoir où. Dans -cette galerie, j'ai rencontré Ludovico. Il m'a confinée dans cette -chambre, dont il a pris la clef, et tout cela, dit-il, pour qu'il ne -m'arrivât pas de mal. - -Emilie tout à coup se rappela cette personne blessée qu'elle avait vu -apporter dans la salle. Elle ne douta pas que ce ne fût Ludovico; mais -elle n'en dit rien. Impatiente d'apprendre quelque chose sur sa tante, -elle demanda le chemin de la tour. - ---Oh! n'y allez pas, mademoiselle; pour l'amour de Dieu, ne me laissez -pas là toute seule. - ---Mais, Annette, reprit Emilie, vous ne pensez pas que je passerais la -nuit dans cette galerie. Dites-moi le chemin de la tour. Demain matin, -je m'occuperai de votre délivrance. - ---Vierge Marie! dit Annette, resterai-je ici toute la nuit? Je perdrai -la tête de frayeur. Je mourrai de faim: je n'ai rien mangé depuis le -dîner. - -Emilie put à peine s'empêcher de sourire de tous les genres de chagrins -d'Annette. Enfin elle en obtint une sorte de direction vers la tour de -l'est. Après plusieurs recherches et beaucoup d'embarras, elle atteignit -les escaliers de la tour, et s'arrêta au pied pour fortifier tout son -courage par le sentiment de son devoir. Pendant qu'elle examinait ce -lieu d'effroi, elle aperçut une porte à l'opposé de l'escalier. -Incertaine si cette porte la conduirait jusqu'à madame Montoni, elle -essaya d'en tirer les verrous. Un air plus frais vint frapper son -visage. Cette porte donnait sur le rempart de l'est, et le vent, quand -elle ouvrit, éteignit presque sa lumière. Elle tourna ses regards sur la -terrasse obscure, et distingua difficilement les murailles et quelques -tours. Les nuages agités par les vents semblaient se mêler aux étoiles -et redoubler les ombres de la nuit. Elle referma promptement la porte, -prit sa lampe et monta. - -L'image de sa tante poignardée peut-être de la main de Montoni vint -épouvanter son esprit. Elle trembla, retint ses soupirs et se repentit -d'avoir osé venir en ce lieu. Son devoir triomphant de sa terreur, elle -continua d'avancer. Tout était calme. A la fin, une trace de sang, sur -l'escalier, frappa ses yeux; elle s'aperçut au même instant que la -muraille et toutes les marches en étaient teintes. Elle s'arrêta, fit un -effort pour se soutenir, et sa tremblante main laissa presque échapper -la lampe. Elle n'entendait rien; aucun être vivant ne semblait habiter -cette tour. Mille fois, elle eût désiré n'être pas sortie de sa chambre; -elle craignait d'en savoir davantage; elle craignait de trouver quelque -spectacle horrible; et néanmoins, si près du terme, elle ne pouvait se -résoudre à perdre ses efforts. Elle reprit courage, et, parvenue -jusqu'au milieu de la tour, elle vit une autre porte, et l'ouvrit. Les -faibles rayons de sa lampe ne lui montrèrent que des murailles humides -et nues. - -En se retournant dans ce dessein, elle aperçut sur les degrés du second -étage une nouvelle trace de sang; elle remonta. A mesure qu'elle -avançait, le sang devenait plus visible. - -Il la conduisit à une porte qui terminait l'escalier. Emilie ne pouvait -plus marcher. Si près de la dernière certitude, elle redoutait de -l'acquérir. - -Elle mit enfin sa main sur la serrure, elle la trouva fermée. Elle -appela madame Montoni, et un silence glacé succéda seul à sa voix. - ---Elle est morte, s'écria-t-elle; elle est tuée; son sang rougit les -degrés. - -Emilie perdit toute sa force, posa sa lampe et s'assit sur une marche. -Lorsque les idées lui revinrent, elle appela encore. Après d'inutiles -efforts pour ouvrir, elle descendit de la tour, et revint à son -appartement à pas précipités. - -En rentrant dans son corridor, elle aperçut Montoni. Emilie, plus que -jamais effrayée, se rejeta dans un détour pour l'éviter. Elle l'entendit -fermer une porte, et la même qu'elle avait remarquée. Elle écouta ses -pas qui s'éloignaient; et quand l'extrême distance ne lui permit plus de -les distinguer, elle se glissa chez elle et se mit dans son lit, en -conservant sa lampe. - -Les teintes grises du matin avaient depuis longtemps éclairci l'horizon, -et les yeux d'Emilie n'avaient pu céder au sommeil; mais à la fin, la -nature épuisée donna quelques moments de relâche à ses peines. - - - - -CHAPITRE XXIII. - - -Il devenait trop certain, par l'absence prolongée d'Annette, qu'il était -arrivé quelque accident à Ludovico, et qu'elle était encore en prison. -Emilie résolut donc de visiter la chambre où la pauvre Annette s'était -fait entendre, et si cette fille y gémissait encore, d'informer Montoni -de sa triste situation. - -Elle sortit, et gagna la galerie du sud. Il était midi. - -Les lamentations d'Annette s'entendaient à l'extrémité de la galerie: -elle déplorait son sort et celui de Ludovico. Elle dit à Emilie qu'elle -mourrait de faim si elle n'était libre à l'instant. Emilie répondit -qu'elle allait demander sa liberté à Montoni; mais la peur de la faim -céda pour le moment à la peur du signor; et quand Emilie la laissa, elle -la priait avec instance de ne pas découvrir l'asile où elle s'était -cachée. - -Emilie s'approcha de la grande salle; et le bruit qu'elle entendit, les -gens qu'elle rencontra renouvelèrent toutes ses alarmes. Ces derniers -néanmoins paraissaient pacifiques. Ils la regardaient avec avidité, lui -parlaient même quelquefois. En traversant la salle pour se rendre au -salon de cèdre, où Montoni se tenait ordinairement, elle vit sur le pavé -des débris d'épée, des lambeaux teints de sang; elle s'attendait presque -à trouver un corps mort; mais elle n'eut pas cet affreux spectacle. En -avançant, elle distingua des voix. La crainte de paraître devant tant -d'étrangers, la crainte surtout d'irriter Montoni par une visite -imprévue, ébranlèrent presque sa résolution. Elle cherchait des yeux, -sous les longues arcades, un domestique, pour l'annoncer; il n'en -paraissait point. Les accents qu'elle entendait n'étaient point ceux de -la colère. Elle reconnut les voix de quelques convives de la veille. -Elle allait frapper quand Montoni parut lui-même. Emilie trembla, devint -muette; et Montoni, dans une extrême surprise, peignit sur sa -physionomie tous les mouvements qui l'agitaient. - -Montoni lui demanda d'un ton sévère ce qu'elle avait entendu de -l'entretien. Elle l'assura qu'elle n'était point venue dans l'intention -d'écouter ses secrets, mais d'implorer sa clémence, et pour sa tante, et -pour Annette; Montoni parut en douter. Il la regarda fixement avec des -yeux perçants; et l'inquiétude qu'il ressentait ne pouvait venir d'un -intérêt frivole. Emilie finit par le conjurer de lui permettre de -visiter sa tante. Il répondit par un sourire plein d'amertume, qui -confirma ses craintes pour sa tante, et qui ne lui laissa pas le courage -de renouveler ses sollicitations. - ---Pour Annette, dit-il, allez trouver Carlo, il la délivrera. L'insensé -qui l'a enfermée n'est plus. Emilie frémit.--Mais ma tante, signor, lui -dit-elle; ah! parlez-moi de ma tante. - ---On en a soin, répondit Montoni: je n'ai pas le temps de répondre à vos -oiseuses questions. - -Il voulait s'éloigner; Emilie le conjura de lui apprendre où était -madame Montoni. Il s'arrêta... Tout à coup la trompette sonna. Au même -instant elle entendit des chevaux et des voix confuses. Au son de la -trompette, Montoni avait traversé le vestibule. Emilie ne savait pas si -elle le suivrait. Elle aperçut, au delà des longues arcades qui -s'ouvraient sur la cour, un parti de cavaliers; elle crut voir, autant -que la distance et son trouble le lui permettaient, que c'étaient les -mêmes dont quelques jours avant elle avait vu le départ. Elle n'eut pas -le temps de prolonger son examen. Ceux qui se trouvaient dans le salon -étaient accourus dans la salle, et de toutes les parties du château, les -autres hommes s'y rendirent. Emilie se pressa de se réfugier dans son -appartement; elle y fut poursuivie par des images horribles. La manière, -les expressions de Montoni, quand il avait parlé de sa femme, -confirmaient ses plus noirs soupçons. Elle était absorbée dans ces -sombres pensées lorsqu'elle aperçut le vieux Carlo. - ---Chère dame, lui dit-il, je n'ai pas encore pu m'occuper de vous. Je -vous apporte du fruit et du vin; vous devez en avoir besoin. - ---Je vous remercie, Carlo, dit Emilie. Est-ce le signor qui vous a fait -souvenir de moi? - ---Non, signora, reprit Carlo; Son _Excellence_ a trop d'affaires pour -cela. - -Emilie renouvela ses questions sur le destin de madame Montoni; mais -Carlo, pendant qu'on l'enlevait, était à l'autre extrémité du château; -et depuis ce moment il n'en avait rien appris. - -Pendant qu'il lui parlait, Emilie le regardait fixement, et ne pouvait -démêler si c'était de sa part ignorance où dissimulation, ou crainte -d'offenser son maître. Il répondit très-laconiquement à ses questions -sur les débats de la veille; mais il lui dit que les disputes étaient -pacifiées, et que le signor croyait s'être trompé en soupçonnant ses -hôtes.--Le combat n'a pas eu d'autre cause, ajouta Carlo. Mais je me -flatte de ne jamais voir un tel spectacle dans ce château, quoiqu'on y -prépare d'étranges choses. Elle le pria de s'expliquer.--Ah! signora; -dit-il, il ne me convient pas de trahir aucun secret ni d'exprimer toute -ma pensée. Le temps dévoilera tout. - -Elle le pria de délivrer Annette, lui désigna la chambre où cette pauvre -fille était emprisonnée; Carlo lui promit de la satisfaire. Comme il -partait, elle lui demanda quelles étaient les personnes nouvellement -arrivées; sa conjecture se vérifia, c'était Verezzi avec sa troupe. - -Les deux jours suivants s'écoulèrent sans aucun incident remarquable, et -sans qu'elle pût se procurer le moindre éclaircissement sur madame -Montoni. Le soir du deuxième jour, Emilie se mit au lit après le départ -d'Annette; mais son esprit fut assailli des images les plus effrayantes, -et telles qu'une si longue incertitude pouvait bien les lui suggérer. -Incapable de s'oublier, incapable de vaincre les fantômes qui -l'obsédaient, elle se leva de son lit, et ouvrit sa fenêtre pour -respirer un air plus frais. - -L'air la rafraîchit; elle resta à sa fenêtre; elle considérait tant -d'astres éclatants, étincelant sur l'azur des cieux, et roulant sans se -confondre dans l'espace. Elle se rappela combien de fois, avec son père -chéri, elle avait observé leur marche et remarqué leur cours. Ces -réflexions la conduisirent à d'autres, et réveillèrent presque également -et sa douleur et sa surprise. - -Elle leva les yeux vers le ciel, et observa la même planète qu'elle -avait remarquée en Languedoc la nuit qui précéda la mort de son père. -Elle se trouvait au-dessus des tours orientales du château. Emilie se -rappela l'entretien relatif à l'état des âmes; elle se rappela aussi la -musique qu'elle avait entendue, et dont sa tendresse, en dépit de sa -raison, avait admis le sens superstitieux. Ces souvenirs redoublèrent -ses larmes; elle céda à sa rêverie. Tout à coup les sons d'une musique -douce parurent traverser les airs. Une crainte superstitieuse s'empara -d'elle; elle écouta quelques moments dans une attente pénible, et -s'efforça de recueillir ses pensées et de recourir à sa raison. Mais la -raison humaine n'a pas plus d'empire sur les fantômes de l'imagination, -que les sens n'ont de moyens pour juger la forme de ces corps lumineux -qui brillent et s'éteignent tout à coup pendant l'obscurité des nuits. - -La surprise d'Emilie à ces accords si doux et si délicieux, était pour -le moins excusable. Il y avait longtemps, bien longtemps, qu'elle -n'avait entendu la moindre mélodie. Les sons aigus du fifre et de la -trompette étaient la seule musique que l'on connût dans Udolphe. - -Emilie continuait d'écouter, plongée dans ce doux repos où une musique -suave laisse l'esprit. Les sons ne revinrent plus. Ses pensées errèrent -longtemps sur une circonstance si étrange; il était singulier d'entendre -à minuit de la musique, lorsque tout le monde devait, depuis plusieurs -heures, être endormi, et dans un château où, depuis tant d'années, on -n'avait rien entendu qui ressemblât à de l'harmonie. De longues -souffrances avaient rendu son esprit sensible à la terreur, et -susceptible de superstition. Il lui sembla que son père avait pu lui -parler par ces accords, pour lui inspirer de la consolation et de la -confiance sur le sujet dont alors elle était occupée. La raison lui dit -néanmoins que cette conjecture était ridicule, et elle ne s'y attacha -pas; mais par une inconséquence naturelle à une imagination vive, elle -se livra à de plus bizarres idées; elle se rappela l'événement singulier -qui avait donné le château à son possesseur actuel; elle considéra la -manière mystérieuse dont l'ancienne propriétaire avait disparu; jamais -on n'avait rien su d'elle; et son esprit fut frappé d'une sorte de -crainte. Il n'y avait nulle liaison apparente entre cet événement et la -musique qu'elle venait d'entendre, et pourtant elle crut que ces deux -choses se tenaient par quelque lien secret. A cette idée une sueur -froide la saisit: elle porta des yeux égarés sur l'obscurité de sa -chambre, et le silence morne qui y régnait ne fit qu'affecter de plus en -plus son imagination. - -A la fin elle quitta la fenêtre; mais ses jambes lui manquèrent en -approchant de son lit. Honteuse bientôt de sa faiblesse, elle se mit au -lit, et ne put y trouver le sommeil. Elle rêva sur le nouvel incident -qui venait de se présenter, et résolut d'attendre la nuit suivante à la -même heure, pour épier le retour de la musique. Si ces accords sont -humains, disait-elle, probablement ils se feront encore entendre. - - - - -CHAPITRE XXIV. - - -Annette vint le matin toute hors d'haleine à l'appartement d'Emilie.--O -mademoiselle, dit-elle à mots entrecoupés, que de nouvelles j'ai à vous -dire! J'ai découvert qui est le prisonnier, mais il n'était pas -prisonnier; c'est celui qui était enfermé dans cette chambre, et dont je -vous ai parlé. Je l'avais pris pour un revenant! - ---Qui était ce prisonnier? demanda Emilie, qui songeait en elle-même à -l'événement de la nuit dernière. - ---Vous vous trompez, mademoiselle, dit Annette, il n'était pas -prisonnier, pas du tout. - ---Qui est-il, enfin? - ---Sainte Vierge! reprit Annette, combien j'ai été étonnée. Je l'ai -rencontré tout à l'heure sur le rempart ici dessous; je n'ai jamais été -si surprise de ma vie! Ah! mademoiselle, ce lieu-ci est un lieu bien -étrange! quand j'y vivrais cent ans, je n'y finirais jamais de -m'étonner. Mais, comme je vous le disais, je l'ai rencontré sur le -rempart, et certes je ne pensais à personne moins qu'à lui. - ---Ce verbiage est insupportable, dit Emilie; de grâce, Annette, n'abusez -pas ainsi de ma patience. - ---Oui, mademoiselle, devinez, devinez qui c'était; c'est une personne -que vous connaissez bien. - ---Je ne sais pas deviner, dit Emilie avec impatience. - ---Eh bien, mademoiselle, je vous mettrai sur la voie. Un grand homme, -une face allongée, qui marche posément, qui porte un grand plumet sur -son chapeau, qui baisse les yeux pendant qu'on lui parle, et regarde les -gens par-dessous des sourcils si noirs et si épais. Vous l'avez vu mille -fois à Venise, mademoiselle; il était ami intime de monsieur. Et -maintenant, quand j'y pense! de quoi avait-il peur dans ce vieux château -sauvage, pour s'y enfermer comme il faisait? Mais il prend le large à -présent: je l'ai trouvé tout à l'heure sur le rempart. Je tremblais en -le voyant, il m'a toujours fait de la frayeur; mais je n'aurais pas -voulu qu'il le remarquât. J'ai donc été vers lui, je lui ai fait la -révérence. Soyez le bienvenu au château, signor Orsino! lui ai-je dit. - ---Ah! c'était donc Orsino? dit Emilie. - ---Oui, mademoiselle, le signor Orsino lui-même, celui qui a fait tuer ce -seigneur vénitien, et qui depuis ce temps, à ce que l'on dit, ne cesse -d'errer de tous côtés. - ---Bon Dieu! s'écria Emilie, se remettant à peine, et il est venu à -Udolphe! Il fait bien de se tenir caché. - ---Oui, mademoiselle; mais s'il ne veut que cela, ce château isolé le -cachera bien assez, sans qu'il s'enferme avec tant de soin. Qui -songerait donc à le découvrir ici? - -Les discours d'Annette avaient ranimé les terribles soupçons d'Emilie -sur le destin de madame Montoni; elle résolut de faire un second effort -pour obtenir sur ce sujet une certitude, et de s'adresser encore une -fois à Montoni. - -Quant Annette revint, au bout de quelques heures, elle dit à Emilie que -le portier du château désirait de lui parler, et qu'il avait quelque -chose d'important à lui révéler. - ---Je lui parlerai, Annette, répondit-elle; faites-le monter dans le -corridor. - -Annette partit, et revint bientôt après. - ---Bernardin, mademoiselle, lui dit-elle, n'ose pas venir dans le -corridor, il craint d'être aperçu. Il serait trop loin de son poste: il -n'ose même pas le quitter en ce moment; mais si vous voulez venir le -trouver au portail par quelques petits passages qu'il m'a montrés, sans -traverser les cours, il vous dira des choses qui vous surprendront bien; -mais n'allez pas à travers des cours, de crainte que monsieur ne vous -voie. - -Emilie n'approuvant ni ces petits passages, ni tout le reste, refusa -positivement de sortir.--Dites-lui, reprit-elle, que, s'il a quelque -confidence à me faire, je l'écouterai dans le corridor quand il aura le -temps de s'y rendre. - -Annette reporta la réponse, et fut longtemps sans revenir. A son retour -elle dit à Emilie:--Je n'ai rien gagné, mademoiselle; Bernardin a passé -tout le temps à réfléchir sur ce qu'on pouvait faire. Il est bien -impossible qu'il quitte son poste maintenant; mais si ce soir, quand il -fera nuit, vous voulez vous trouver sur le rempart d'orient, il pourra -peut-être se dérober une minute et vous dire son secret. - -Emilie, surprise autant qu'alarmée du mystère qu'exigeait cet homme, -hésitait encore à l'aller trouver; mais calculant que peut-être il -l'avertirait de quelque malheur qui la menaçait, elle résolut de le -voir. - ---Après le soleil couché, dit-elle, je me trouverai au bout du rempart -d'orient; mais alors, ajouta-t-elle, la garde sera placée: que fera -Bernardin pour n'être pas remarqué? - ---C'est justement ce que je lui ai dit, mademoiselle, et il m'a répondu -qu'il avait la clef de la porte qui communique du rempart avec la cour, -et qu'il entrerait par là. Quant aux sentinelles, on n'en met point au -bout de la terrasse, parce que les grands murs et la tour de l'orient -suffisent de ce côté pour garder le château, et s'il fait bien obscur, -on ne pourra le voir de l'autre extrémité. - ---A la bonne heure, dit Emilie, j'entendrai ce qu'il veut me dire, et je -vous prie de m'accompagner ce soir sur la terrasse. - ---Il voudrait qu'il fît un peu noir, reprit Annette, à cause des -sentinelles. - -Emilie réfléchit encore, et dit qu'elle serait au rempart une heure -après le soleil couché.--Dites à Bernardin, ajouta-t-elle, d'être -ponctuel à l'heure, je pourrais bien aussi être remarquée par M. -Montoni. Où est-il? je voudrais lui parler. - ---Il est dans la chambre de cèdre, qui tient conseil avec les deux -autres. - -Emilie s'informa si Montoni attendait de nouveaux hôtes. Annette ne le -croyait pas.--Pauvre Ludovico! dit-elle, il serait aussi gai que -personne s'il était rétabli. Mais il peut bien se guérir, le comte -Morano était plus blessé que lui, et pourtant le voilà sur pied, et il -est retourné à Venise. - ---Il l'est, dit Emilie: comment avez-vous su cela? - ---Je l'ai appris hier au soir, mademoiselle: j'avais oublié de vous le -dire. - -Montoni cependant fut si occupé tout le jour, qu'Emilie n'eut pas -l'occasion de calmer ses horribles doutes sur la destinée de sa tante. - -A mesure que le moment du rendez-vous approchait, l'impatience d'Emilie -devenait plus vive. Le soleil disparut enfin: elle entendit les -sentinelles se ranger chacune à leur poste; elle attendit Annette qui -devait l'accompagner, et dès qu'elle fut venue, elles descendirent -ensemble. Emilie témoigna quelque crainte de trouver Montoni, ou -quelques-uns de ses compagnons.--N'ayez point d'inquiétude là-dessus, -lui dit Annette; ils sont tous encore à tenir table, et Bernardin ne -l'ignore pas. - -Elles se trouvèrent à la première terrasse, et la sentinelle demanda qui -passait: Emilie répondit, et descendit au rempart oriental; on les y -arrêta encore, et après une seconde réponse, on les laissa continuer. -Emilie n'aimait point à s'exposer si tard à la discrétion de pareils -hommes; impatiente de se retirer, elle avança fort vite pour trouver -Bernardin; il n'était pas encore venu: elle s'appuya toute pensive sur -le parapet du rempart, et attendit qu'il y parût. - ---Quelles voix entendons-nous? dit Emilie tremblante. - ---Celles de monsieur et de ses hôtes qui se divertissent, lui dit -Annette. - -Emilie regarda avec un sentiment d'horreur la tour d'orient près de -laquelle elle se trouvait; elle aperçut une lueur à travers les -grillages de la chambre du bas; mais ceux du haut étaient obscurs: elle -vit une personne qui traversait cette chambre basse avec une lampe; -cette circonstance ne ranima point son espoir au sujet de madame -Montoni; elle l'avait cherchée dans ce même appartement et n'y avait -trouvé que des habits de soldats. Emilie néanmoins se décida à tenter -d'ouvrir la tour par dehors, sitôt que Bernardin ne serait plus avec -elle. - -Les moments s'écoulaient, et Bernardin ne paraissait pas: Emilie -devenant inquiète, hésita si elle attendrait plus longtemps. - -Tandis qu'avec Annette elle raisonnait sur le retard de cet homme, elles -entendirent une clef tourner dans la serrure; elles virent bientôt un -homme qui s'avançait vers elles; c'était Bernardin. Emilie se hâta de -lui demander ce qu'il avait à lui dire, et le pria de ne pas perdre de -temps.--Cet air du soir me glace, lui dit-elle. - -[Illustration: Bernardin.] - ---Renvoyez votre suivante, mademoiselle, lui dit cet homme (le ton de -voix sépulcrale avec laquelle il lui parlait la fit frémir); ce que j'ai -à dire n'est que pour vous. - -Emilie hésita un peu; mais enfin elle pria Annette de s'éloigner de -quelques pas.--Maintenant, mon ami, qu'avez-vous à me dire? - -Il se tut un moment comme s'il eût réfléchi, puis il lui dit: - ---Je perdrais certainement ma place si cela venait aux oreilles de -monsieur. Promettez-moi, mademoiselle, que rien au monde ne vous -arrachera une syllabe sur ce que j'ai à vous communiquer. On s'est fié à -moi en ceci; et si l'on venait à savoir que j'eusse trahi cette -confiance, ma vie peut-être en répondrait. Mais, mademoiselle, j'ai pris -de l'intérêt pour vous, et j'ai résolu de tout vous dire. Il se tut. - -Emilie le remercia, l'assura de sa discrétion, et le pria de se hâter. - ---Annette nous a dit dans la salle combien vous étiez en peine au sujet -de madame Montoni, et combien vous désiriez d'être instruite de son -sort. - ---Cela est vrai, dit Emilie. Si vous le savez, dites-moi ce qu'il a -d'affreux: n'hésitez point. Elle s'appuya d'un bras tremblant sur la -muraille. - ---Je puis vous le dire, dit Bernardin; puis il se tut. - ---Mais, quoi! s'écria Emilie en recueillant son courage... - ---Me voilà, mademoiselle, dit Annette qui, frappée de cette exclamation, -revint tout de suite joindre Emilie. - ---Retirez-vous, dit sèchement Bernardin, on n'a pas besoin de vous. -Emilie ne dit rien, et Annette obéit. - ---Je puis vous le dire, reprit le portier, mais je ne sais pas comment; -vous êtes si affligée! - ---Je suis toute préparée, mon ami, lui dit Emilie d'une voix ferme et -imposante; je soutiendrai mieux une certitude que ce doute cruel. - ---Eh bien! mademoiselle, s'il est ainsi, vous allez tout apprendre. Vous -savez que monsieur et sa femme s'accordaient mal entre eux: il n'est pas -de ma compétence d'en connaître le motif, mais je crois bien que vous -savez les résultats... - ---C'est bon, dit Emilie. Après? - ---Monsieur, à ce qu'il semble, avait eu dernièrement un grand courroux -contre elle; je vis tout, j'entendis tout, et beaucoup plus qu'on ne -pensait; mais ce n'était pas mon affaire, je ne disais rien. Il y a peu -de jours, monsieur m'envoya chercher: Bernardin, me dit-il, vous êtes un -honnête homme; je pense que je puis me fier à vous. J'assurai bien Son -Excellence qu'il le pouvait. Alors, dit-il, autant que je puis me -rappeler ses termes, j'ai une affaire sur les bras, et vous pouvez me -servir. Il me dit ce que j'avais à faire. Mais quant à cela, je n'en -dirai rien: ça ne regardait que madame. - ---O ciel! qu'avez-vous fait? dit Emilie. - -Bernardin hésita, et se tut. - ---Quelle furie pouvait le porter et vous porter vous-même à un acte si -détestable? s'écria Emilie glacée d'horreur et presque incapable de se -soutenir. - ---Ce fut une furie, dit Bernardin d'une voix sombre. Ils restaient tous -deux en silence. Emilie n'avait pas le courage d'en demander plus. -Bernardin semblait craindre de s'expliquer plus en détail; il lui dit à -la fin: il est inutile de revenir sur le passé; monsieur ne fut que trop -cruel, mais il voulait être obéi... Qu'aurait servi de m'y refuser? il -en aurait trouvé de moins scrupuleux que moi. - ---Vous l'avez tuée? dit Emilie avec une voix capable à peine -d'articuler; c'est à un meurtrier que je parle! Bernardin se tut, et -Emilie se détournant fut prête à lui quitter. - ---Restez, mademoiselle, lui dit-il; vous mériteriez de le croire encore, -puisque vous m'en jugez capable. - ---Si vous êtes innocent, dites-le-moi vite, dit Emilie presque mourante; -je n'ai pas assez de force pour vous écouter plus longtemps. - ---Je ne vous dirai plus rien, dit-il en s'éloignant. Emilie eut encore -assez de courage pour le rappeler et pour se rapprocher d'Annette. Elle -prit son bras, et toutes deux marchèrent sur le rempart, jusqu'à ce -qu'elles entendirent quelques pas derrière elles: c'était Bernardin de -retour. - ---Renvoyez cette fille, dit-il à Emilie; je vous dirai tout. - ---Non, reprit Emilie, elle peut entendre tout ce que vous avez à me -dire. - ---Le peut-elle, mademoiselle? lui dit-il; vous n'en saurez donc pas -davantage. Il se retirait, quoique lentement; mais l'anxiété d'Emilie, -surmontant le ressentiment que la crainte de cet homme lui inspirait, -elle le pria de rester, et s'éloigna d'Annette. - ---Madame, dit-il, est vivante pour moi seul; elle est ma prisonnière. -Son Excellence l'a enfermée dans la chambre au-dessus du portail, et -m'en a confié le soin. J'allais vous dire que vous pouviez la voir; mais -maintenant... - -Emilie soulagée, à ces mots, d'une inexprimable angoisse, pria Bernardin -de vouloir bien lui pardonner, et le conjura de lui faire voir sa tante. - -Il s'y prêta avec moins de répugnance qu'elle ne s'y attendait. Il lui -dit que la nuit suivante, quand M. Montoni serait au lit, si elle -voulait se rendre aux dernières portes du château, elle pourrait -peut-être voir madame Montoni. - -Au milieu de la reconnaissance que cette faveur lui inspirait, Emilie -crut apercevoir dans ses regards une certaine satisfaction maligne -pendant qu'il prononça ces derniers mots. Dans le premier moment, elle -chassa cette pensée, elle le remercia de nouveau, recommanda sa tante à -sa pitié, l'assura bien qu'elle le récompenserait elle-même, et serait -exacte au rendez-vous; ensuite elle lui souhaita le bonsoir, et se -retira sans bruit dans son appartement. - -Il lui revint mille fois à la pensée que madame Montoni pouvait bien -être déjà morte, et que le scélérat ne voulait que l'attirer en secret -pour faire d'elle une nouvelle victime, qu'il était peut-être chargé -d'immoler à l'avarice de Montoni, qui à ce moyen se trouverait -propriétaire de ses biens de Languedoc qui avaient fait le sujet d'une -si odieuse contestation. L'énormité de ce double crime lui en fit, à la -fin, rejeter la probabilité; mais elle ne perdit ni toutes les craintes, -ni tous les doutes que les manières de Bernardin faisaient naître dans -son esprit; de ce sujet, successivement ses pensées retournèrent à -d'autres. La nuit était fort avancée; elle s'étonna, elle s'affligea -presque de ce que la musique ne revenait point, et elle en attendit le -retour avec un sentiment plus fort que la curiosité. - -Elle distingua longtemps les éclats de Montoni et de ses convives, leurs -entretiens bruyants, leur gaieté dissolue, leurs chansons reprises en -choeur, qui ébranlaient tous les échos; elle entendit les portes du -château se refermer pour toute la nuit. Ce bruit sourd à l'instant fit -place à un silence qu'interrompit seulement le passage des personnes qui -regagnaient leurs logements. Emilie, jugeant que la veille elle avait -entendu la musique à peu près à la même heure, dit à Annette de se -retirer, et ouvrit doucement la fenêtre pour entendre le retour des plus -charmants accords. La planète qu'elle avait remarquée au premier son de -la musique n'était point encore levée. Cédant à une impression -superstitieuse, elle fixait attentivement la partie du ciel où l'on -devait la découvrir, attendant presque la musique au moment de son -apparition. A la fin elle parut, et brilla sur les tours orientales du -château. - -Emilie écouta; mais aucune musique ne se fit entendre.--Ce n'était pas -sûrement, se disait-elle, ce n'était pas une mélodie mortelle: aucun -habitant de ce château ne pouvait la produire. Mon père lui-même, mon -respectable père, m'a dit une fois, peu de temps après la mort de ma -mère, et dans une de ses insomnies, des sons d'une singulière douceur -l'avaient fait sortir de son lit. Il ouvrit la fenêtre, et une musique -céleste traversa les airs: ce fut pour lui une consolation, il me l'a -dit; et regardant le ciel avec confiance, il se convainquit que ma mère -reposait en paix dans le sein de Dieu. - -A ce souvenir Emilie répandit des larmes.--Peut-être, reprit-elle, -peut-être que ces accords ont été envoyés pour me consoler, pour -m'encourager. Je n'oublierai jamais ceux qu'à une pareille heure j'ai -entendus dans le Languedoc. Peut-être que mon père veille sur moi en ce -moment! Elle pleura encore de tendresse. Le temps se passa dans une -attente et des souvenirs également touchants; aucune musique ne troubla -le calme de la nature. Emilie resta à la fenêtre jusqu'au moment où -l'aube du jour commença à dorer le sommet des montagnes, et à dissiper -les ténèbres. - - - - -CHAPITRE XXV. - - -Le jour suivant, Emilie fut surprise en découvrant qu'Annette savait -l'emprisonnement de madame Montoni dans la chambre du portail, et -qu'elle n'ignorait pas non plus le projet de visite nocturne. Que -Bernardin eût pu confier à l'indiscrète Annette un mystère aussi -important, et qu'il lui avait tant recommandé, cela était peu probable. -Il venait cependant de lui remettre un message relatif à leur entrevue. -Il demandait qu'Emilie vînt le trouver seule, une heure après minuit, -sur la terrasse, et ajoutait qu'il se conduirait comme il l'avait -promis. Emilie frémit d'une telle proposition. Mille craintes vagues, -semblables à celles qui toute la nuit l'avaient agitée, lui percèrent le -coeur à la fois. Elle ne savait quel parti prendre. Il lui venait -souvent à l'esprit que Bernardin avait pu la tromper; que peut-être déjà -il était l'assassin de madame Montoni; qu'il était en ce moment l'agent -de Montoni lui-même, et qu'il la voulait sacrifier à l'exécution de ses -projets. Le soupçon que madame Montoni ne vivait plus se réunit en elle -aux craintes personnelles qu'elle éprouvait. - ---Comment se peut-il, Annette, que je traverse la terrasse aussi tard? -dit-elle en se recueillant; les sentinelles m'arrêteront, et M. Montoni -le saura. - ---O mademoiselle, on y a pensé, reprit Annette; c'est ce que Bernardin -m'a dit. Il m'a donné cette clef, et m'a ordonné de vous dire qu'elle -ouvre une porte au bout de la galerie voûtée, et que cette porte mène au -rempart de l'orient; ainsi ne craignez pas de rencontrer les hommes de -garde. Il m'a chargée de vous dire aussi, que son motif pour vous -demander sur la terrasse était de vous conduire où vous devez aller sans -ouvrir la grande salle dont la grille fait tant de bruit. - -Une telle explication, et si naturellement donnée, rendit le calme à -Emilie.--Mais pourquoi veut-il que je vienne seule, Annette? lui -dit-elle. - ---Pourquoi? C'est ce que je lui ai demandé, mademoiselle. Je lui ai dit, -pourquoi faut-il que ma jeune dame vienne seule? Sûrement je puis venir -avec elle! Quel mal puis-je faire? Mais il me dit non, non. - -Mais j'imagine, mademoiselle, que vous savez qui vous allez voir. - ---Bernardin vous l'a-t-il dit? - ---Eh non, mademoiselle, il ne me l'a pas dit. - -Pendant le reste du jour, l'esprit d'Emilie fut en proie aux doutes, aux -craintes, aux déterminations contraires. Devait-elle suivre Bernardin, -devait-elle se confier à lui, sans savoir à peine où il la conduirait? -La pitié pour sa tante, l'inquiétude pour elle-même tour à tour -changeaient ses idées, et la nuit vint avant qu'elle eût pris un parti. -Elle entendit l'horloge frapper onze heures, frapper minuit, et elle -hésitait encore. Le temps néanmoins s'écoula: on ne pouvait plus -hésiter. L'intérêt de sa tante surmonta tout. Elle pria Annette de la -suivre jusqu'à la porte de la galerie, et d'y attendre son retour. Elle -sortit de sa chambre. Le château était dans le calme, et la grande -salle, récemment le théâtre du tumulte le plus affreux, ne résonnait -alors que des pas solitaires de deux figures timides qui se glissaient -entre les piliers à la faible clarté d'une lampe. Emilie, abusée par les -ombres prolongées des colonnes, et par les renvois de la lumière, -s'arrêtait souvent, et croyait voir dans l'ombre quelque personne qui -s'éloignait. En passant auprès de ces piliers, elle craignait d'y porter -la vue, s'attendait presque à voir sortir quelqu'un caché derrière. - -Elle marchait avec précaution vers le lieu convenu, écoutant avec -attention, et cherchant Bernardin au travers des ténèbres. Elle -tressaillit enfin au son d'une voix basse qui parlait auprès d'elle. -Elle était encore incertaine; mais la personne parla de nouveau, et elle -reconnut la voix rauque de Bernardin. Il avait été ponctuel à son -rendez-vous, et attendait appuyé sur le rempart. Il lui reprocha ses -délais, et lui dit qu'il avait perdu plus d'une demi-heure. Emilie ne -répliqua point; il lui dit de le suivre, et s'approcha de la porte par -laquelle il était entré sur la terrasse. Pendant qu'il la rouvrait, -Emilie tourna les yeux par où elle était sortie, et remarquant les -rayons de la lampe à travers l'étroite ouverture, elle fut certaine -qu'Annette ne l'avait pas quittée. Mais une fois hors de la terrasse, -l'éloignement devenait trop grand pour qu'elle pût lui devenir utile. -Quand la porte fut ouverte, le sombre aspect du passage, éclairé d'une -seule torche qui y brûlait sur le pavé, fit frémir Emilie. Elle refusa -d'entrer, à moins qu'Annette n'eût permission de l'accompagner. -Bernardin s'y opposa; mais il joignit adroitement à son refus tant de -particularités propres à exciter la pitié et la curiosité d'Emilie pour -sa tante, qu'elle se laissa déterminer à le suivre jusqu'au portail. - -Il prit la torche, et marcha devant. A l'extrémité du passage, il ouvrit -une autre porte; et par quelques degrés ils descendirent dans une -chapelle. A la lueur du flambeau, Emilie observa qu'elle était toute en -ruine, et se rappela tout à coup, avec une émotion pénible, un entretien -d'Annette sur ce sujet. Elle contemplait avec effroi ces murs garnis -d'une mousse verdâtre qui n'avaient plus de voûte à soutenir. Elle -voyait ces fenêtres gothiques dont le lierre et la brioine avaient -longtemps suppléé les vitraux. Leurs guirlandes enlacées s'entremêlaient -maintenant aux chapiteaux brisés, qui autrefois avaient soutenu la -voûte. Bernardin se heurta sur le pavé détruit. Il fit un jurement -effroyable, et les sombres échos le rendirent plus terrible. Le coeur -d'Emilie se troubla; mais elle continua de le suivre, et il tourna vers -une des ailes de la chapelle. Descendez ces degrés, mademoiselle, lui -dit Bernardin; et il prit un escalier qui semblait mener à de profonds -souterrains. Emilie s'arrêta, et lui demanda d'une voix tremblante où il -prétendait la conduire. - ---Au portail, lui dit Bernardin. - ---Ne pouvons-nous y aller par la chapelle? dit Emilie. - ---Non, signora, elle nous conduirait dans la seconde cour, où je n'ai -pas envie d'entrer par ce chemin; nous allons nous trouver à la cour -extérieure. - -Emilie hésitait encore, craignant également d'aller plus loin, et -d'irriter Bernardin en refusant de le suivre. - ---Venez, mademoiselle, dit cet homme qui était presque au bas de -l'escalier; dépêchez-vous un peu: je ne peux pas rester ici toute la -nuit. - ---Mais où mènent ces degrés? dit Emilie toujours immobile. - ---Au portail, reprit Bernardin avec un accent de colère. Je n'attendrai -pas plus longtemps. A ces mots il continua de marcher, emportant -toujours la lumière. Emilie craignant de le mécontenter par un plus long -délai, le suivit avec répugnance. De l'escalier, ils gagnèrent un -passage qui conduisait au souterrain. Les parois en étaient couverts -d'une humidité excessive. Les vapeurs qui s'élevaient de terre -obscurcissaient à tel point le flambeau, qu'à tout moment Emilie croyait -le voir éteindre, et Bernardin avait peine à retrouver son chemin. A -mesure qu'ils avançaient les vapeurs devenaient plus épaisses, et -Bernardin, croyant que sa torche allait s'éteindre, s'arrêta un moment -pour la ranimer. Pendant ce repos, Emilie, à la lueur incertaine du -flambeau, vit près d'elle une double grille, et plus loin sous la voûte -plusieurs monceaux de terre qui paraissaient entourer un tombeau ouvert. -Un tel objet, dans un tel lieu, l'eût en tout temps violemment affectée; -mais en ce moment elle eut le pressentiment subit que ce tombeau était -celui de sa tante, et que le perfide Bernardin la menait aussi à la -mort. Le lieu obscur et terrible dans lequel il l'avait conduite -semblait justifier sa pensée. Il semblait tout propre au crime; et l'on -pouvait y consommer un assassinat sans qu'aucun indice pût le faire -découvrir. Emilie, vaincue par la terreur, ne savait à quoi se résoudre. -Elle songeait que vainement elle essayerait de fuir Bernardin. La -longueur, les détours du chemin ne lui permettaient pas de s'échapper -sans guide, et sa faiblesse d'ailleurs ne lui permettait pas de courir. - -Pâle d'horreur et d'inquiétude, elle attendait que Bernardin eût disposé -sa torche; et comme sa vue toujours se reportait sur le tombeau, elle nu -put s'empêcher de lui demander pour qui il était préparé. Bernardin leva -les yeux de dessus son flambeau, et les tourna sur elle sans parler. -Elle répéta faiblement sa question; mais l'homme secouant la torche -passa outre sans lui répondre. Elle marcha en tremblant jusqu'à de -nouveaux degrés qu'ils montèrent. Une porte en haut les introduisit dans -la première cour du château. Tout en la traversant, la lumière laissait -voir ses hautes et noires murailles tapissées de verdure et de longues -herbes humides qui trouvaient leur substance sur des pierres toutes -usées. Par intervalle, de pesantes arcades fermées de grilles étroites -laissaient circuler l'air, et montraient le château dont les tourelles -entassées faisaient opposition aux tours énormes du portail. Dans ce -tableau la figure épaisse et difforme de Bernardin éclairée par son -flambeau faisait un objet remarquable. Bernardin était enveloppé d'un -long manteau gris. A peine découvrait-on au-dessous ses demi-bottes ou -sandales, qui étaient lacées sur ses jambes, où passait la pointe du -large sabre qu'il portait constamment en bandoulière. Sur sa tête était -un bonnet plat de velours noir surmonté d'une courte plume. Ses traits -fortement dessinés indiquaient un esprit adroit et sournois; on voyait -sur sa figure l'empreinte d'une humeur difficile et d'un mécontentement -habituel. - -La vue de la cour néanmoins ranima le coeur d'Emilie. Elle la traversa -en silence; et s'approchant du portail, elle commença à espérer que ses -propres craintes, et non la trahison de Bernardin, avaient réussi à la -tromper. Elle regarda avec inquiétude la première fenêtre au-dessus de -la voûte; elle était sombre, et Emilie demanda si elle tenait à la -chambre où était madame Montoni. Emilie parlait bas, et peut-être -Bernardin ne l'avait-il pas entendue, car il ne fit aucune réponse. Ils -entrèrent dans le bâtiment, et se virent au pied de l'escalier d'une des -tours. - ---La signora est couchée là-haut, dit Bernardin. - ---Est couchée! reprit Emilie qui montait. - ---Elle est couchée dans la chambre en haut, dit Bernardin. - -Le vent, qui à ce moment soufflait par les profondes cavités des -murailles, augmenta la flamme de la torche. Emilie en vit mieux -l'affreuse figure de Bernardin, la tristesse du lieu où elle était, des -murailles de pierres brutes, un escalier tournant noirci de vétusté, et -quelques restes d'antiques armures qui semblaient le trophée de quelque -ancienne victoire. - -Parvenus au palier, Bernardin mit une clef dans la serrure d'une -chambre. Vous pouvez, lui dit-il, entrer ici et m'y attendre; je vais -dire à la signora que vous êtes arrivée. - ---Ce préliminaire est inutile, dit Emilie; ma tante sera bien aise de me -voir. - ---Je n'en suis pas bien sûr, dit Bernardin en lui montrant la chambre. -Entrez là, mademoiselle, et je m'en vais monter. - -Emilie, fort surprise, et en quelque sorte offensée, n'osa pas résister; -mais comme il emportait la torche, elle le pria de ne point la laisser -dans cette obscurité. Il regarda autour de lui, et remarquant une triple -lampe posée au-dessus de l'escalier, il l'alluma et la donna à Emilie. - -Elle entra dans une vieille chambre, il en ferma la porte: elle écouta -attentivement, et elle pensa qu'au lieu de monter il descendait -l'escalier; mais les tourbillons de vent qui s'engouffraient sous le -portail, ne lui permettaient pas de bien distinguer aucun son. Elle -écouta cependant, et n'entendant aucun mouvement dans la chambre du haut -où Bernardin disait qu'était madame Montoni, sa perplexité augmenta; -elle considéra ensuite que dans cette forteresse l'épaisseur des -planchers pouvait prévenir tous les bruits. Bientôt après, dans un -intervalle d'ouragan, elle distingua les pas de Bernardin qui descendait -jusqu'à la cour, et pensa même qu'elle entendait sa voix. De nouveaux -sifflements empêchèrent Emilie de s'en rendre certaine: elle approcha -doucement de la porte, et quand elle essaya de l'ouvrir, elle s'aperçut -qu'elle était fermée. Toutes les craintes qui l'avaient déjà accablée, -revinrent la frapper avec une nouvelle violence; elles ne lui parurent -plus une erreur de l'imagination, mais un avertissement du destin -qu'elle allait subir: elle n'eut plus aucun doute que madame Montoni -n'eût été immolée, et ne l'eût été peut-être en cette même chambre où on -l'amenait elle-même dans un semblable dessein. - -A la lueur d'une torche qui semblait être sous le portail, elle vit sur -le pavé l'ombre allongée d'un homme, qui sans doute était sous la voûte. -Emilie, à cette ombre colossale, conclut que c'était Bernardin; mais -d'autres sons apportés par les vents, la convainquirent qu'il ne s'y -trouvait pas seul, et que son compagnon n'était pas une personne -susceptible de pitié. - -Quand ses esprits se furent remis du premier choc, elle prit la lampe -pour examiner la possibilité de fuir. La chambre était spacieuse, et les -murs, recouverts d'une boiserie en chêne, ne s'ouvraient qu'à la fenêtre -grillée, et à la porte par laquelle Emilie était entrée; les faibles -rayons de la lampe ne lui permettaient pas d'en bien juger l'étendue. -Elle ne découvrit aucun meuble, à l'exception d'un grand fauteuil de -fer, scellé au milieu de la chambre, et sur lequel pendait une lourde -chaîne de fer, attachée au plafond avec un anneau de ce métal. Elle la -regarda longtemps avec horreur et surprise: elle observa des barres de -fer faites pour entraver les pieds, et de pareils anneaux sur les bras -du fauteuil; elle jugea bien que cette odieuse machine était un -instrument de torture, et elle pensa que quelque infortuné, enchaîné -dans cette place, y avait dû mourir de faim. Voyant soudain où elle -était, elle tressaillit dans l'excès de l'horreur, et se précipita à -l'autre bout de la chambre; là elle chercha un siége, et n'aperçut qu'un -très-sombre rideau qui descendait du haut en bas, et dérobait toute une -partie de cet appartement. Eperdue comme elle l'était, ce rideau la -frappa; et elle resta occupée à le regarder avec étonnement et frayeur. - -Il lui parut que ce rideau cachait une retraite: elle désirait et -craignait de le lever et de découvrir ce qu'il voilait; deux fois elle -fut retenue par le souvenir du spectacle terrible que sa main téméraire -avait dévoilé dans l'appartement du château; mais conjecturant à -l'instant qu'il cachait le corps de sa tante poignardée, elle le saisit, -et dans son désespoir elle le tira. Derrière se trouvait un cadavre -étendu sur une couchette basse et toute inondée de sang, ainsi que le -plancher; ses traits déformés par la mort, étaient hideux et effrayants, -et plus d'une blessure livide se distinguait sur son visage. Emilie le -contempla d'un oeil avide et égaré; mais la lampe glissa de sa main, et -elle tomba sans connaissance au pied de l'horrible couchette. - -[Illustration: Le cadavre.] - -Quand ses sens lui revinrent, elle était environnée d'hommes, et dans -les bras de Bernardin qui l'emportait au travers de la chambre: elle -connut bien ce qui se passait; mais son extrême faiblesse ne lui -permettait ni cris ni efforts, et à peine sentait-elle une crainte. On -l'emporta par l'escalier qu'elle avait monté; on entra sous la voûte et -on s'arrêta. Un de ces hommes arrachant le flambeau de Bernardin, ouvrit -une porte latérale, et s'arrêtant sur la plate-forme, il laissa voir un -grand nombre d'hommes à cheval. Soit que la fraîcheur de l'air eût -ranimé Emilie, soit que ces étranges objets lui eussent rendu le -sentiment de son danger, elle parla tout à coup, et fit un effort sans -succès, pour s'arracher à ces brigands. - -Bernardin, cependant, demandait la torche à grands cris, des voix -éloignées répondaient, plusieurs personnes s'approchaient, et dans le -même instant une lumière se fit voir dans la cour du château. On fit -sortir Emilie du portail à peu de distance, et encore sous les murs; -elle vit le même homme qui tenait le flambeau du portier, occupé à en -éclairer un qui sellait un cheval à la hâte; d'autres cavaliers -l'entouraient, et leurs physionomies effrayantes se distinguaient à la -clarté de la torche. - ---Eh! à quoi donc perdez-vous le temps? dit Bernardin avec un jurement -effroyable et en s'approchant des cavaliers: dépêchez, dépêchez. - ---La selle va être prête, répliqua l'homme qui la bouclait; et Bernardin -jura de nouveau contre une pareille négligence. Emilie, qui, d'une voix -faible, appelait au secours, fut entraînée vers les chevaux, et les -brigands disputèrent entre eux au sujet du cheval sur lequel on la -placerait. Celui qu'on lui destinait n'était pas prêt. A ce même moment -un groupe de lumières sortit de la grande porte, et Emilie entendit -par-dessus les autres la voix glapissante d'Annette; elle distingua -bientôt Montoni et Cavigni, suivis d'un détachement de leurs soldats. -Elle ne les voyait pas alors avec terreur, mais avec espérance, et ne -pensait plus aux dangers du château, dont récemment elle avait tant -désiré de fuir. Ceux qui la menaçaient avaient absorbé toutes ses -craintes. - -Après un léger combat, Montoni et son parti remportèrent la victoire. -Les cavaliers se voyant les moins nombreux, et d'ailleurs peu zélés -peut-être pour l'entreprise dont ils étaient chargés, se sauvèrent au -galop. Bernardin disparut à l'aide de l'obscurité, et Emilie fut -reconduite au château. En repassant les cours, le souvenir de ce qu'elle -avait vu dans la chambre du portail revint à son esprit avec toute son -horreur; et quand, bientôt après, elle eut entendu retomber la herse qui -l'enfermait encore dans ces murs formidables, elle frémit pour -elle-même; et oubliant presque le danger nouveau auquel elle échappait, -elle eut peine à concevoir que la vie et la liberté ne se trouvassent -pas au delà de ces barrières. - -Montoni ordonna qu'Emilie l'attendît dans le salon de cèdre. Il s'y -rendit lui-même, et la questionna avec beaucoup de sévérité sur ce -mystérieux événement. Quoiqu'elle le vît alors avec horreur comme le -meurtrier de sa tante, et qu'elle pût à peine satisfaire à ses -questions, cependant ses réponses, son maintien, le convainquirent -qu'elle n'avait eu volontairement aucune part au complot, et il la -renvoya en voyant paraître ses gens. Il les avait tous rassemblés pour -éclaircir une telle affaire et en découvrir les complices. - -Forcée de concentrer en elle toute l'horreur de ce secret, la raison -d'Emilie fut prête à succomber sous ce fardeau insupportable. Elle -regardait par moment Annette avec un oeil hagard et insensé. Quand -Annette lui parlait, elle ne l'entendait point, ou répondait hors de -propos; de longues distractions succédaient. Annette parlait encore, et -sa voix ne paraissait pas atteindre les organes troublés d'Emilie. -Immobile et muette par intervalles seulement, elle poussait un soupir, -mais elle ne versait point de larmes. - -Epouvantée de son état, Annette sortit pour en informer Montoni. Il -venait à l'instant de quitter tous ses serviteurs, sans avoir pu rien -découvrir. L'étonnante description que lui fit Annette l'engagea à la -suivre à l'appartement d'Emilie. - -Au son de sa voix, Emilie leva les yeux. Un rayon de lumière sembla -éclairer son esprit, elle se leva de son siége, et se retira lentement à -l'extrémité de la chambre. Il lui parla d'un ton en quelque manière -adouci. Elle le regardait d'un air moitié curieux et moitié effrayé, et -répondait par _oui_ à tout ce qu'il disait. Son esprit ne paraissait -avoir retenu qu'une impression, celle de la crainte. - -Annette ne pouvait exprimer ce désordre; et Montoni, après de vains -efforts pour engager Emilie à parler, ordonna à Annette de rester avec -elle toute la nuit, et de l'informer de son état le lendemain. - -Après qu'il fut parti, Emilie se rapprocha; elle demanda qui était celui -qui était venu la troubler. Annette lui dit que c'était M. Montoni. -Emilie, après elle, répéta le nom plusieurs fois; et quand elle -l'oubliait, elle soupirait soudain, et retombait dans sa rêverie. - -Elle se tourna ensuite toute tremblante vers Annette, qui alors plus -effrayée, s'avança vers la porte pour aller engager une des servantes à -passer la nuit avec elle. Emilie, la voyant s'éloigner, la rappela par -son nom, et de sa voix si douce et si plaintive, la conjura de ne pas -l'abandonner aussi. Depuis la mort de mon père lui dit-elle, tout le -monde m'abandonne. - ---Votre père, mademoiselle! dit Annette, il était mort avant que vous me -connussiez. - ---Il l'était! cela est vrai, dit Emilie. Et ses pleurs commencèrent à -couler. Elle pleura longtemps en silence, et devenue un peu plus calme, -elle finit par céder au sommeil. Annette avait eu la discrétion de ne -point interrompre ses larmes; et cette bonne fille, aussi affectionnée -qu'elle était simple, oublia en ce moment toutes les craintes que lui -inspirait cette chambre, et veilla seule près d'Emilie pendant toute la -nuit. - - - - -CHAPITRE XXVI. - - -Les forces, les esprits d'Emilie se rafraîchirent par le sommeil. En se -réveillant elle vit avec surprise Annette endormie sur un fauteuil près -d'elle, et s'efforça de se rappeler les circonstances de la soirée, qui -étaient tellement sorties de sa mémoire, qu'il ne paraissait pas en -rester aucune trace; elle fixait encore sur Annette des yeux surpris, -quand cette dernière s'éveilla. - ---Oh! ma chère demoiselle, me reconnaissez-vous? s'écria-t-elle. - ---Si je vous reconnais! Assurément, dit Emilie: vous êtes Annette; mais -comment donc êtes-vous ici? - ---Oh! vous avez été bien mal, mademoiselle, bien mal, en vérité; et j'ai -cru... - ---C'est singulier, dit Emilie, essayant de se rappeler le passé; mais je -crois me souvenir qu'un songe pénible a fatigué mon imagination. Grand -Dieu, ajouta-t-elle, en tressaillant soudain! Certainement, ce n'était -qu'un songe. - -Elle fixa alors un regard d'effroi sur Annette, qui voulant la -tranquilliser, lui répondit:--Ce n'était pas un songe; mais tout est -fini maintenant. - ---Elle est donc tuée, dit Emilie d'une vois concentrée et tremblante. -Annette fit un cri: elle ignorait la circonstance que se rappelait -Emilie, et attribuait son mouvement à un accès de délire. Quand Annette -eut bien expliqué ce qu'elle avait voulu lui dire, Emilie se rappela la -tentative qu'on avait faite pour l'enlever, et demanda si l'auteur du -projet avait été découvert. Annette répondit que non, quoiqu'on pût le -deviner, et dit à Emilie qu'elle lui devait sa délivrance. Emilie -s'efforçant de commander à l'émotion où le souvenir de sa tante l'avait -mise, parut écouter Annette avec colère, et dans la vérité, elle -entendit à peine un seul mot de qu'elle lui disait. - ---Et ainsi, mademoiselle, continua Annette, j'étais déterminée à être -plus fine que Bernardin qui n'avait pas voulu me confier son secret, et -je voulais le découvrir moi-même. Je vous veillais sur la terrasse, et -aussitôt qu'il eut ouvert la porte du bout, je sortis du château pour -essayer de vous suivre; car disais-je, je suis bien sûre qu'on ne -projette rien de bien avec un tel mystère. Ainsi, bien assurée qu'il -n'avait pas verrouillé la porte après lui, je l'ouvris, et vis à la -lueur de la torche quel chemin il vous faisait prendre; je suivis de -loin à l'aide de la clarté, jusqu'au moment où vous parvîntes sous les -voûtes de la chapelle. Quand on fut là, j'eus peur d'aller plus loin, -j'avais entendu d'étranges choses au sujet de cette chapelle; mais aussi -j'avais peur de m'en retourner toute seule. Ainsi pendant le temps que -Bernardin arrangea son flambeau, je me décidai à vous suivre, et je le -fis jusqu'à la grande cour. Là j'eus peur qu'il ne me vît, je m'arrêtai -contre la porte, et quand vous fûtes dans l'escalier je me glissai bien -doucement. A peine étais-je sous la porte que j'entendis des pieds de -chevaux en dehors et des hommes qui juraient: ils juraient contre -Bernardin qui ne vous amenait pas assez vite; mais là je fus presque -surprise: Bernardin descendit, et j'eus à peine le temps de m'ôter de -son chemin: j'en avais assez entendu, je me décidai à l'attraper -moi-même, et à vous sauver aussi, mademoiselle; car je ne doutais pas -que ce projet ne vînt encore du comte Morano, quoiqu'il fût reparti. Je -courus au château, et ce ne fut pas sans peine que je retrouvai mon -chemin dans le passage sous la chapelle. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est -que j'oubliai alors tous les revenants dont on m'avait parlé, et -pourtant, pour le monde entier, je n'y retournerais sûrement pas. -Heureusement monsieur et le signor Cavigni étaient levés: nous avons eu -bientôt du monde sur nos talons, et nous avons fait peur à ce Bernardin -et à tous les brigands. - -Annette avait cessé de parler, et Emilie paraissait écouter encore. A la -fin, elle dit tout à coup:--Je pense qu'il faut que j'aille le trouver -moi-même: où est-il? - -Annette demanda de qui elle parlait. - ---Le signor Montoni, reprit-elle, je voudrais lui parler. Annette se -rappelant alors l'ordre qu'elle avait reçu la veille, se leva aussitôt, -et lui dit qu'elle se chargeait de l'aller chercher. - -Les soupçons de cette honnête fille sur le comte Morano étaient -parfaitement justes: Emilie n'en avait aussi que sur lui; et Montoni, -qui n'en formait pas un seul doute, commença même à présumer que le -poison mêlé avec son vin y avait été mis par ordre de Morano. - -Les protestations de repentir que Morano avait faites à Emilie pendant -l'angoisse de sa blessure étaient sincères au moment qu'il les faisait; -mais il s'était mépris lui-même. Il avait cru condamner ses cruels -projets, et s'affligeait seulement de leurs pénibles résultats. Quand sa -souffrance fut apaisée, ses premières vues se ranimèrent, et quand il -fut complétement rétabli, il se trouva encore tout disposé à tout -entreprendre. Le portier du château, le même dont il s'était déjà servi, -accepta volontiers un second présent, et quand il eut concerté -l'enlèvement d'Emilie, le comte quitta ouvertement le hameau qu'il avait -habité, et se retira avec ses gens à quelques milles de distance. Le -bavardage inconsidéré d'Annette ayant fourni à Bernardin un moyen -presque sûr de tromper Emilie, le comte, pendant la nuit convenue, -renvoya tous ses serviteurs au château, et resta lui-même dans le hameau -pour y attendre Emilie, qu'il se proposait de conduire à Venise. On a -déjà vu comment il avait échoué dans ce projet; mais les violentes et -diverses passions dont fut agitée l'âme jalouse de cet Italien ne se -peuvent exprimer. - -Annette fit son rapport à Montoni, et lui demanda pour Emilie la -permission de l'entretenir: il répondit qu'il se rendrait dans une heure -au salon de cèdre; c'était sur le sujet qui oppressait son coeur, -qu'Emilie voulait lui parler. Elle ne savait pourtant pas bien quel bon -effet elle en devait attendre, et frémissait d'horreur à la seule idée -de sa présence. Elle désirait aussi solliciter une grâce qu'à peine elle -osait espérer, celle de retourner dans sa patrie, puisque sa tante -n'était plus. - -Comme le moment de l'entrevue approchait, son agitation augmenta à tel -point qu'elle se décida presque à s'excuser sous un prétexte -d'indisposition. Quand elle considérait ce qu'elle avait à dire, soit à -l'égard d'elle-même ou relativement à madame Montoni, elle était sans -espoir sur le succès de sa demande et dans l'effroi des vengeances -qu'elle pourrait s'attirer. Cependant, prétendre ignorer cette mort, -c'était en quelque sorte en partager le crime; cet événement, -d'ailleurs, était le seul fondement sur lequel Emilie pût appuyer la -demande de sa retraite. - -Pendant qu'elle réfléchissait à toutes ces idées, Montoni lui fit dire -qu'il ne pourrait la voir que le lendemain. Emilie se crut soulagée d'un -poids insupportable. - -Quand la nuit revint, Emilie se rappela la musique mystérieuse qu'elle -avait déjà entendue; elle y prenait encore une espèce d'intérêt, et -espérait sentir quelque soulagement de sa douceur. Elle alla mille fois -à la fenêtre pour écouter les sons qu'elle attendait; elle crut un -moment avoir entendu une voix, mais tout resta tranquille, et elle se -crut trompée par son imagination. - -Ainsi passa le temps jusqu'à minuit. A ce moment, tous les bruits -éloignés qui murmuraient dans l'enceinte du château s'assoupirent -presque à la fois, et le sommeil sembla régner partout. Emilie se mit à -la fenêtre, et fut tirée de sa rêverie par des sons fort -extraordinaires; ce n'était pas une harmonie, mais les murmures secrets -d'une personne désolée. En écoutant, le coeur lui manqua de terreur, et -elle demeura convaincue que les premiers accords n'avaient été -qu'imaginaires. Elle se pencha sur la fenêtre pour découvrir quelque -lumière: les chambres, autant qu'elle en pouvait juger, étaient toutes -dans les ténèbres; mais à peu de distance, sur le rempart, elle crut -apercevoir quelque chose en mouvement. - -Le faible éclat que donnaient les étoiles ne lui permettait pas de -distinguer précisément: elle jugea que c'était une sentinelle de garde, -et mit de côté la lumière, pour observer avec loisir sans être elle-même -remarquée. - -Le même objet reparut; il se glissa tout le long du rempart et se trouva -près de la fenêtre. Elle reconnut une figure humaine; mais le silence -avec lequel elle s'avançait lui fit penser que ce n'était pas une -sentinelle. On approcha, Emilie hésitait, une vive curiosité l'engageait -à rester; une crainte qu'elle ne pouvait pas expliquer l'avertissait de -se retirer. - -Pendant cette irrésolution, la figure se plaça en face et y resta sans -mouvement. Tout était en repos; ce silence profond, cette figure -mystérieuse la frappèrent tellement, qu'elle allait quitter sa fenêtre, -lorsqu'elle vit la figure se glisser le long du parapet et s'évanouir -enfin dans l'obscurité de la nuit. Emilie rêva quelque temps, et rentra -dans sa chambre occupée de cette étrange circonstance: elle ne doutait -presque pas qu'elle n'eût vu une apparition surnaturelle. - -Lorsqu'elle fut plus tranquille, elle chercha quelque autre explication; -elle se rappela ce qu'elle avait appris des entreprises audacieuses de -Montoni. Il lui vint à l'idée qu'elle avait vu un des infortunés pillés -par les bandits et devenu leur captif, et que la musique était de lui. - -Elle crut ensuite que le comte Morano avait trouvé moyen de s'introduire -dans ce château; mais les difficultés, les dangers d'une telle -entreprise se présentèrent bientôt à elle. - -Elle pensa ensuite que c'était une personne qui voulait s'emparer du -château; mais ses tristes soupirs détruisaient cette nouvelle idée. - -Elle se détermina à veiller toute la nuit suivante pour s'éclaircir, -s'il était possible. Elle se résolut presque à interroger la figure, si -elle se montrait de nouveau. - - - - -CHAPITRE XXVII. - - -Le jour suivant, Montoni envoya une seconde excuse à Emilie, qui en fut -très-surprise. - -Vers le soir, une des bandes qui avait fait la première excursion des -montagnes revint dans le château. De sa chambre écartée, Emilie entendit -leurs cris bruyants, leurs chants de victoire, tels que les orgies des -furies après un affreux sacrifice. Elle craignait même qu'ils ne se -disposassent à quelque acte barbare. Annette pourtant la soulagea -bientôt de cette idée, en lui disant qu'on se réjouissait à la vue d'un -immense butin. Cette circonstance la confirma dans l'opinion où elle -était que Montoni était bien réellement capitaine de bandits et se -proposait de rétablir sa fortune par le pillage des voyageurs. A la -vérité, quand elle y songeait bien, dans un château très-fort et presque -inaccessible, isolé parmi des montagnes aussi sauvages que solitaires, -des villes, des bourgs épars à de grandes distances, le passage -continuel des plus riches voyageurs; il lui semblait qu'une telle -situation était bien assortie à des projets de rapine, et elle ne -doutait plus que Montoni ne fût chef de voleurs. Son caractère sans -frein, audacieux, cruel, entreprenant, était convenable à une pareille -profession; il aimait le tumulte et la vie orageuse; il était étranger à -la pitié comme à la crainte; son courage ressemblait à une férocité -animale. - -La supposition d'Emilie, quoique naturelle, n'était pourtant pas bien -exacte: elle ignorait la situation de l'Italie et les intérêts -respectifs de tant de contrées belligérantes. Les revenus de plusieurs -Etats n'étaient pas suffisants pour maintenir des armées durant même les -trop courts périodes où le génie turbulent des gouvernements et des -peuples permettait de goûter la paix. Il s'éleva, à cette époque, un -ordre d'hommes inconnus à notre siècle et mal dépeints dans l'histoire -de celui-ci. Parmi les soldats licenciés à l'issue de chaque guerre, un -petit nombre se remettait aux arts peu lucratifs de la paix et du repos. -Les autres quelquefois passaient au service des puissances qui se -trouvaient en campagne. Quelquefois ils formaient des bandes de -brigands, et maîtres de quelque forteresse, leur caractère désespéré, la -faiblesse des lois offensées, la certitude qu'au premier signal on les -verrait sous les drapeaux, les mettaient à l'abri de toute poursuite -civile. Ils s'attachaient parfois à la fortune d'un chef populaire, qui -les menait au service d'un Etat et marchandait le prix de leur courage. -Cet usage amena le nom de _Condottieri_, nom formidable en Italie durant -un période très-long. On en fixe la fin au commencement du dix-septième -siècle; mais il serait plus difficile d'en indiquer la première origine. - -Quand ils n'étaient pas engagés, le chef, pour l'ordinaire, était dans -son château; et là, ou bien dans le voisinage, tous jouissaient du repos -et de l'oisiveté. Leurs besoins, quelquefois, ne se trouvaient -satisfaits qu'aux dépens des villages, mais d'autres fois leur -prodigalité, quand ils partageaient le butin, les empêchait de se rendre -à charge, et leurs hôtes prenaient peu à peu quelques nuances du -caractère guerrier. - -Au retour de la nuit Emilie se remit à la fenêtre. Il faisait un peu -clair de lune; et comme elle s'élevait au-dessus des bois touffus, sa -lumière découvrait la terrasse et les objets environnants avec plus de -clarté que ne faisaient la veille les étoiles. Emilie se promettait -d'observer plus exactement, dans le cas où la figure reviendrait encore -à sa vue; elle s'égara en conjectures à ce sujet, et hésita si elle -devrait parler: un penchant presque irrésistible la pressait d'essayer; -mais la terreur, par intervalles, la détournait aussi de le faire. - -Si c'est une personne, disait-elle, qui ait des desseins sur ce château, -ma curiosité peut me devenir fatale; et pourtant ces lamentations, cette -musique que j'ai entendues ne peuvent être venues que de cette personne. -Sûrement ce n'est pas un ennemi. - -Elle pensa en ce moment à sa malheureuse tante, et tressaillant de -douleur et d'horreur, le délire de l'imagination l'emporta, et elle ne -douta plus qu'elle n'eût vu un objet surnaturel. Elle tremblait, elle -respirait avec difficulté; ses joues étaient glacées. La crainte pour un -moment surmonta son jugement; mais sa résolution ne l'abandonna pas, et -elle resta bien décidée à interroger la figure, si elle se présentait -encore. - -Telle était néanmoins l'impression qu'elle avait reçue et de la musique, -et des lamentations, et de la figure qu'elle croyait avoir vue, qu'elle -se détermina à tenter une nouvelle épreuve. - -Le jour suivant, Montoni ne parut pas songer à la conversation qu'Emilie -lui avait demandée. Plus empressée que jamais de le voir, elle fit -demander par Annette à quelle heure il pourrait la recevoir. Il indiqua -onze heures. Emilie fut ponctuelle et rappela son courage pour supporter -le choc de sa présence et des souvenirs qu'elle amènerait. Il était au -salon de cèdre, entouré d'officiers. Elle garda un profond silence; son -agitation augmenta, et Montoni, qui sans doute ne la voyait pas, -continua sa conversation. Quelques officiers se retournèrent, virent -Emilie et firent une exclamation. Elle allait se retirer, la voix de -Montoni l'arrêta; et elle lui dit à mots entrecoupés: Je voudrais vous -parler, signor, si vous en aviez le loisir. - ---Je suis avec de bons amis; vous pouvez, reprit-il, me parler devant -eux. - -Emilie, sans lui répliquer, se déroba aux regards avides des chevaliers, -et Montoni alors la suivant dans la salle, la conduisit dans un petit -cabinet dont il ferma la porte avec violence. Elle leva les yeux sur sa -physionomie barbare, et elle pensa qu'elle regardait le meurtrier de sa -tante. Son esprit bouleversé d'horreur perdit le souvenir du dessein de -sa visite, et elle n'osa plus nommer madame Montoni. - -Le signor à la fin lui demanda avec impatience ce qu'elle avait à lui -communiquer.--Je n'ai pas de temps à perdre en bagatelles, dit-il; tous -mes moments sont importants. - -Emilie lui dit alors qu'elle désirait de retourner en France, et qu'elle -venait lui en demander la permission. Il la regarda avec surprise, et -lui demanda le motif d'une telle requête. Elle hésita, pâlit, trembla, -et s'évanouit presque à ses pieds. Il vit son émotion avec une apparente -indifférence, et rompit le silence pour lui dire qu'il lui tardait de -retourner au salon. Emilie eut la force de répéter alors la demande -qu'elle avait faite. Montoni lui donna un refus absolu, et elle reprit -tout son courage. - ---Je ne puis, monsieur, dit-elle, rester ici avec convenance, et je -pourrais vous demander de quel droit vous m'y voulez retenir. - ---C'est par ma volonté, répondit Montoni en mettant la main sur la -serrure: cela doit vous suffire. - -Emilie, voyant bien qu'une pareille décision n'admettait point d'appel, -n'essaya pas de soutenir ses droits, et fit un faible effort pour en -démontrer la justice. - ---Pendant que ma tante vivait, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante, -ma résidence ici pouvait être décente; mais maintenant qu'elle n'est -plus, il doit m'être permis de partir. Ma présence, monsieur, ne saurait -vous être agréable, et un plus long séjour ne servirait qu'à m'affliger. - ---Qui vous a dit que madame Montoni fût morte? dit-il avec un regard -perçant. Emilie hésita; personne ne le lui avait dit, et elle n'osait -avouer qu'elle avait vu dans la chambre du portail l'affreux spectacle -qui le lui avait appris. - ---Qui vous l'a dit? répéta Montoni avec une sévérité plus imposante. - ---Hélas! je le sais trop bien, dit Emilie; épargnez-moi sur ce sujet -terrible. - -Elle s'assit sur un banc pour pouvoir se soutenir. - ---Si vous désirez la voir, dit Montoni, vous le pouvez; elle est dans la -tour de l'orient. - -Il la quitta sans attendre de réponse, et rentra au salon de cèdre. -Plusieurs des chevaliers, qui n'avaient point encore vu Emilie, -commencèrent à le railler sur une telle découverte; mais Montoni ne -souriant point à cette gaieté, ils changèrent de conversation. - -Après une lutte intérieure, Emilie se détermina à profiter de sa -permission et à donner un dernier regard à cette tante infortunée. Elle -retourna chez elle dans ce dessein; et pendant le temps qu'elle -attendait Annette, elle s'efforça d'acquérir assez de force pour -soutenir le spectacle qu'elle allait essuyer. Elle frémissait, mais elle -sentait que le souvenir d'avoir rempli son dernier devoir serait pour -elle une consolation dans l'avenir. - -Annette monta; Emilie lui dit son dessein, et Annette essaya vainement -de l'en détourner. Annette, avec beaucoup de difficulté, se laissa -engager à venir jusqu'à la tour; mais aucune considération ne l'aurait -fait entrer dans la chambre d'un mort. - -Elles sortirent du corridor et arrivèrent au pied de l'escalier -qu'Emilie connaissait déjà. Annette lui déclara qu'elle n'irait pas plus -loin. Emilie monta seule. Quand elle revit la trace de sang, le courage -lui manqua; elle fut contrainte de s'arrêter et fut au moment de -descendre. Une pause de quelques minutes ranima sa résolution, et elle -continua de monter. - -En arrivant sur le palier du haut, Emilie se souvint que cette porte -avait été fermée; elle craignait qu'elle ne le fût encore. Elle fut -trompée sous ce rapport. La porte s'ouvrit sous sa main et l'introduisit -dans une chambre sombre et déserte. Elle la considéra avec une extrême -crainte, avança lentement, et entendit une voix sourde qui parlait. -Incapable de parler elle-même ou de faire un seul mouvement, Emilie ne -jeta pas un cri. La voix parla encore: et lui trouvant une ressemblance -à celle de madame Montoni, Emilie reprit du courage. Elle s'approcha du -lit, qui se trouvait au bout; elle ouvrit les rideaux; elle y trouva une -figure maigre et pâle: elle tressaillit: elle avança et prit en -frémissant la main que tendait le squelette. Elle quitta ensuite cette -main et considéra le visage avec des regards incertains. C'était madame -Montoni, mais à tel point défigurée qu'à peine ses traits actuels -donnaient-ils le souvenir de ce qu'elle avait été. Elle vivait encore; -et, levant les yeux, elle les tourna sur sa nièce. - ---Où avez-vous donc été si longtemps? dit-elle du même son de voix. Je -pensais que vous m'aviez abandonnée. - ---Vivez-vous, dit enfin Emilie, ou bien n'est-ce qu'une apparition? - ---Je vis, lui dit madame Montoni; mais je sens que je vais mourir. - -Emilie lui saisit la main et la pressa en gémissant. Elles furent -quelque temps en silence. Emilie tâcha de la consoler, et lui demanda ce -qui l'avait réduite à l'état où elle la voyait. - -En la faisant enlever sur l'invraisemblable soupçon qu'elle avait -attenté à sa vie, Montoni avait exigé de ses agents le plus profond -secret sur elle. Il avait alors deux motifs, la priver des consolations -d'Emilie, et se ménager l'occasion de la faire périr sans éclat, si -quelque circonstance confirmait ses soupçons actuels. La conscience de -la haine qu'il avait dû mériter d'elle, l'avait conduit naturellement à -l'accuser d'une tentative qu'on essayait contre sa vie. Il n'avait pas -d'autres raisons pour la supposer criminelle, et ne laissait pas de -croire encore qu'elle l'était. Il l'abandonna dans cette tour à la plus -rigoureuse captivité. Sans remords, sans pitié, il la laissa languir en -proie à une fièvre dévorante qui l'avait mise enfin aux portes du -tombeau. - -La trace de sang qu'Emilie vit dans l'escalier avait coulé d'une -blessure que l'un des satellites de Montoni avait reçue pendant le -combat, et qui s'était débandée en marchant. Pendant la nuit, ces hommes -se contentèrent d'enfermer bien leur prisonnière, et cessèrent de la -garder. C'est donc ainsi qu'à la première recherche Emilie trouva cette -tour déserte et silencieuse. - -Emilie, après mille questions à madame Montoni sur elle-même, la laissa -seule, et chercha Montoni. L'intérêt si touchant qu'elle sentait pour sa -tante, lui faisait oublier à quel ressentiment ses remontrances -l'exposeraient, et le peu d'apparence qu'elle pût obtenir ce qu'elle -allait lui demander. - ---Madame Montoni est mourante, monsieur, dit Emilie aussitôt qu'elle le -vit; votre courroux sans doute ne la poursuivra pas jusqu'au dernier -moment. Souffrez qu'on la reporte à son appartement, et qu'on lui -procure sans délai tous les soulagements nécessaires. - ---A quoi cela servira-t-il, si elle se meurt? dit Montoni avec une -apparente indifférence. - ---Cela servira, monsieur, à vous épargner quelques-uns des remords que -vous souffrirez certainement lorsque vous serez dans sa situation. - -Pendant longtemps il résista à ses paroles et à ses regards. Mais à la -fin, la pitié qui semblait avoir emprunté les traits expressifs -d'Emilie, réussit à toucher son coeur. Il se tourna, honteux d'un bon -mouvement; et tour à tour inflexible, attendri, il consentit qu'on la -remît chez elle, et qu'Emilie pût lui rendre des soins. Craignant tout à -la fois, et que ce secours ne vînt trop tard, et que Montoni ne se -rétractât, Emilie prit à peine le temps de l'en remercier; mais, aidée -par Annette, elle prépara promptement le lit de madame Montoni, et lui -porta un restaurant qui la mit en état de soutenir le transport. - -A peine était-elle arrivée chez elle, que son époux redonna l'ordre de -la laisser au fond de la tour. Emilie, satisfaite d'avoir pris une telle -diligence, se hâta de l'aller trouver. Elle lui représenta qu'un second -trajet deviendrait fatal, et il permit que sa femme restât dans son -appartement. - -Quand la nuit fut venue, elle voulait la passer près d'elle, mais sa -tante s'y opposa absolument; elle exigea qu'elle allât prendre du repos, -et qu'Annette seule restât près d'elle. Le repos véritablement était -bien nécessaire à Emilie, après les secousses et les mouvements de ce -jour; mais elle ne voulut pas quitter madame Montoni avant l'heure de -minuit, époque que les médecins regardent comme critique. - -Bientôt après minuit, Emilie ayant bien recommandé à Annette de veiller -avec soin, et de venir la chercher au moindre symptôme de danger, elle -souhaita une bonne nuit à madame Montoni, et la quitta avec tristesse -pour regagner sa chambre. - -Occupée de réflexions mélancoliques, anticipant tristement sur l'avenir, -Emilie ne se mit pas au lit, et s'appuya, dans sa rêverie, au bord de sa -fenêtre ouverte. Les bois et les montagnes, tranquillement éclairés par -l'astre des nuits, formaient un constraste pénible avec l'état de son -esprit; mais le murmure des bois et le sommeil de la nature, adoucirent -graduellement les émotions qu'elle ressentait, et soulagèrent enfin son -coeur jusqu'à lui faire verser des larmes. - -Elle resta à pleurer pendant assez longtemps sans suivre aucune idée, et -ne conservant que le sentiment vague des malheurs qui pesaient sur elle. -Quand à la fin elle ôta le mouchoir de ses yeux, elle aperçut devant -elle, sur la terrasse, la figure qu'elle avait déjà observée. Elle était -immobile et muette en face de sa fenêtre. En la voyant, elle -tressaillit, et la terreur, pour un moment, surmonta sa curiosité. Elle -revint ensuite à la fenêtre, et la figure y était encore; elle put -l'examiner, mais non pas lui parler, comme d'abord elle se le proposait. -La lune était brillante, et l'agitation de son esprit était peut-être -l'unique obstacle à ce qu'elle distinguât nettement la figure qui était -devant elle. Cette figure ne faisait aucun mouvement, et Emilie douta -qu'elle pût être animée. Toutes ses pensées errantes se recueillirent -alors; elle jugea que sa lumière l'exposait au danger d'être vue: elle -allait la changer de place, quand la figure fit un mouvement, lui tendit -quelque chose qui ressemblait à une main, comme pour la saluer; et -pendant qu'elle restait immobile de crainte et de surprise, le geste se -répéta. Elle essaya de parler; les mots expirèrent sur ses lèvres; elle -sortit de la fenêtre pour écarter sa lampe, et entendit un faible -gémissement. Elle écouta sans oser revenir; elle en entendit un second. - ---Grand dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? - -Elle écouta encore, mais n'entendit plus rien. Après un fort long -intervalle, elle eut assez de courage pour revenir à la fenêtre; elle -revit la figure. Elle en reçut un nouveau salut, et entendit de nouveaux -soupirs. - ---Ce gémissement est bien sûrement humain! Je _veux_ parler, dit-elle. -Qui est là? cria Emilie d'une voix faible; qui se promène à une telle -heure? - -La figure releva la tête; mais aussitôt elle tressaillit, et se glissa -sur la terrasse. Emilie la suivit des yeux, et la vit au clair de la -lune qui se dérobait légèrement. Elle n'entendit marcher que lorsque la -sentinelle s'avança à pas lents. L'homme s'arrêta sous sa fenêtre, et -l'appela par son nom; elle allait se retirer. Un second appel l'engagea -à répondre. Le soldat lui demanda avec respect si elle n'avait rien vu -passer. Elle répondit qu'elle avait cru voir quelque chose. Il n'en dit -pas davantage, et retourna sur la terrasse, où enfin Emilie le perdit de -vue. Mais comme cet homme était de garde, elle savait bien qu'il ne -pouvait passer le rempart, et elle attendit son retour. - -Bientôt après elle l'entendit qui poussait de grands cris. Une voix plus -éloignée répondit; le corps de garde s'ébranla; tout le détachement -traversa la terrasse. Emilie demanda ce que c'était; mais les soldats -passèrent sans la regarder. - -Si Emilie eût eu plus de vanité, elle aurait cru que quelque habitant du -château se promenait sous sa fenêtre, dans l'espérance de la considérer, -et de pouvoir lui déclarer ses sentiments. Mais cette idée ne vint pas à -Emilie; et quand elle l'aurait eue, elle l'aurait abandonnée comme -improbable, puisque le personnage avait pu lui parler, et s'était tenu -dans le silence, et qu'à l'instant où elle-même avait dit un mot, la -figure tout à coup avait quitté la place. - -Pendant qu'elle rêvait ainsi, deux sentinelles passèrent sur le rempart -en s'entretenant avec vivacité. Elle saisit quelques mots, et apprit -qu'un de leurs camarades était tombé sans connaissance. Bientôt après, -trois autres soldats s'avancèrent fort lentement, et elle ne distingua -qu'une voix basse par intervalles. A mesure qu'ils approchaient, elle -vit que celui qui parlait était soutenu de ses camarades; elle les -appela, et demanda ce qui était arrivé. Au son de sa voix, ils -s'arrêtèrent, ils regardèrent; elle leur répéta sa question. On répondit -que Roberto, leur camarade, avait éprouvé un accès, et que le cri qu'il -avait fait en tombant avait donné une fausse alarme. - ---Est-il sujet à ces accès? dit Emilie. - ---Oui, signora, répliqua le soldat; mais quand je ne le serais pas, ce -que j'ai vu eût effrayé le pape lui-même. - ---Qu'est-ce que vous avez vu? dit Emilie tremblante. - ---Je ne puis dire, ni ce que c'était, ni ce que j'ai vu, ni comment cela -a disparu, dit le soldat, qui semblait frissonner à ce souvenir. - ---Est-ce la personne que vous suiviez sur le rempart, qui vous a causé -cette alarme? dit Emilie, en tâchant de cacher la sienne. - ---Quand je vous ai quittée, mademoiselle, dit le soldat, vous avez pu me -voir aller sur le rempart; mais je n'ai rien vu avant de me trouver à la -terrasse d'orient. La lune était brillante, et j'ai vu comme une ombre -qui fuyait devant moi d'un peu loin; je me suis arrêté au coin de la -tour où je venais de voir la figure, elle avait disparu; j'ai regardé -sous cette vieille arcade où j'étais sûr de l'avoir vu passer; tout de -suite j'ai entendu un bruit: ce n'était pas un soupir, un cri, un -accent, quelque chose, en un mot, que j'eusse entendu dans ma vie. Je ne -l'ai entendu qu'une fois, mais c'est assez; je ne sais pas plus ce qui -m'est arrivé jusqu'au moment où je me suis trouvé environné de mes -camarades. - ---Venez, dit Sébastien, retournons à nos postes, la lune va se coucher. -Bonsoir, mademoiselle. - ---Bonsoir, dit Emilie; que la sainte Vierge vous assiste! Elle referma -la fenêtre et se retira pour réfléchir à cette étrange circonstance qui -se liait précisément avec les événements des autres nuits; elle -s'efforçait d'en tirer quelque résultat plus certain qu'une conjecture: -mais son imagination était alors trop enflammée, son jugement était -obscurci, et les terreurs de la superstition maîtrisaient encore ses -idées. - - - - -CHAPITRE XXVIII. - - -Le lendemain Emilie trouva madame Montoni à peu près dans le même état: -elle avait peu dormi, et ces trop courts instants de sommeil n'avaient -pu la rafraîchir. Elle sourit à sa nièce, et parut se ranimer à sa vue: -elle parla peu, et ne nomma point Montoni. Bientôt après lui-même entra -chez elle; sa femme apprenant que c'était lui, parut fort agitée, et -garda un silence absolu. Mais Emilie s'étant levée de la chaise qu'elle -occupait auprès de son lit, elle la pria d'une voix faible de ne la pas -abandonner. - -Montoni ne venait point pour consoler sa femme, qu'il savait bien être -mourante, ou pour obtenir son pardon; il venait uniquement pour tenter -un dernier effort et arracher sa signature, afin qu'après sa mort tous -les biens du Languedoc lui appartinssent, au lieu de revenir à Emilie. -Ce fut une scène atroce, où l'un fit voir une imprudente barbarie, et -l'autre une opiniâtreté qui survivait même à ses forces physiques. -Emilie déclara mille fois qu'elle aimait mieux abandonner ses droits, -que de voir les derniers moments de sa tante troublés par ce cruel -débat. Montoni néanmoins ne quitta pas l'appartement jusqu'à ce que son -épouse, épuisée par une contestation fatigante, eut enfin perdu -connaissance. - -Emilie crut qu'elle allait mourir dans ses bras. Elle retrouva pourtant -l'usage de la parole; et remise assez bien par un cordial qu'on lui -donna, elle entretint longtemps sa nièce avec précision et clarté sur -ses propriétés de France. Elle lui apprit où se trouvaient des papiers -importants qu'elle avait dérobés aux recherches de Montoni, et la -chargea expressément de ne jamais s'en dessaisir. - -Après cette conversation, madame Montoni s'assoupit et sommeilla -jusqu'au soir; elle sembla se trouver mieux qu'elle n'avait encore fait -depuis son départ de la tour. Emilie ne la quitta pas jusque longtemps -après minuit; elle serait restée davantage, si sa tante ne l'eût -conjurée d'aller prendre un peu de repos: elle obéit d'autant plus -volontiers que la malade lui paraissait soulagée. - -C'était alors la seconde garde, et l'heure où la figure avait déjà paru. -Emilie entendit les sentinelles qui se relevaient; et quand tout fut -rentré dans le calme, elle reprit sa place à la fenêtre, et mit sa lampe -de côté, afin de ne pas être aperçue. La lune donnait une lumière faible -et incertaine; d'épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et quand elles -roulaient sur son disque, les ténèbres étaient absolues. Dans un de ces -sombres moments, elle remarqua une flamme légère qui voltigeait sur la -terrasse; pendant qu'elle regardait la flamme s'évanouit. La lune se -montrant au travers de nuages plombés, et chargés de tonnerres, Emilie -contempla les cieux; de nombreux éclairs sillonnaient une nuée noire, et -répandaient une lueur morne sur la masse des bois du vallon. Durant ces -éclats passagers, Emilie se plaisait à observer les grands effets du -paysage: quelquefois, au-dessus d'une montagne, un nuage ouvrait ses -feux ardents; cette splendeur subite illuminait jusqu'aux cavités, puis -tout était replongé dans une obscurité plus profonde. D'autres fois les -éclairs dessinaient tout le château, détachaient l'arcade gothique, la -tourelle au-dessus, les fortifications au-dessous, et alors l'édifice -entier, ses tours, sa masse, ses étroites fenêtres brillaient et -disparaissaient à l'instant. - -Emilie, en regardant le rempart, revit encore la flamme qu'elle avait -remarquée; cette flamme était en mouvement. Bientôt après Emilie -entendit marcher; la lumière se montrait et s'éclipsait successivement. -Elle la vit passer sous sa fenêtre, et à l'instant elle entendit -marcher; mais l'obscurité était telle, qu'on ne pouvait distinguer que -la flamme. Tout à coup la lueur d'un éclair fit voir à Emilie quelqu'un -sur la terrasse. Toutes les anxiétés de la nuit se renouvelèrent; la -personne avança, et la flamme, qui semblait se jouer, paraissait et -s'évanouissait par moments. Emilie désirait parler pour terminer ses -doutes, et s'assurer si la figure était humaine ou bien surnaturelle. Le -courage lui manquait toutes les fois qu'elle ouvrait la bouche; la -lumière se trouvant enfin justement au-dessous de sa fenêtre, elle -demanda d'une voix languissante qui c'était. - ---Ami, reprit une voix. - ---Et quel ami? dit Emilie qui se sentait encouragée; qui êtes-vous? -quelle lumière portez-vous? - ---Je suis Antonio, un des soldats du signor, reprit la voix. - ---Et quelle est cette lumière? demanda Emilie; voyez donc comme elle -brille et comme elle s'évanouit. - ---Cette lumière, mademoiselle, dit le soldat, a paru cette nuit comme -vous la voyez sur la pointe de ma lance. Elle y est depuis ma -patrouille; mais je ne sais pas ce qu'elle signifie. - ---Cela est étrange, dit Emilie. - ---Mon camarade, continua l'homme, a de même une flamme au bout de sa -pique; il dit qu'il a déjà remarqué le même prodige; je ne l'ai, moi, -jamais observé; mais je ne suis au château que depuis peu, je suis -encore nouveau soldat. - ---Comment votre camarade s'explique-t-il? dit Emilie. - ---Il dit que c'est un présage, mademoiselle, et que cela n'annonce rien -de bon. - ---Et quel mal cela peut-il prédire? - ---Il n'en sait pas si long, mademoiselle. - -Elle demanda alors à la sentinelle si elle avait vu quelqu'un autre que -son compagnon se promener à minuit autour de la terrasse, et elle lui -raconta alors en très-peu de mots ce qu'elle-même avait observé. - ---Je n'étais pas de garde hier, mademoiselle, reprit le soldat; mais -j'ai appris ce qui était arrivé. Il y en a parmi nous qui croient -d'étranges choses; on fait aussi de très-étranges histoires au sujet de -ce château; mais ce n'est pas à moi qu'il convient de les répéter. Pour -mon compte je n'ai pas à me plaindre, et notre chef en use -généreusement. - ---Je vous recommande la prudence, dit Emilie. Bonne nuit! prenez ceci -pour m'obliger, ajouta-t-elle en lui jetant une petite pièce de monnaie; -elle referma ensuite sa fenêtre, et mit fin à de plus longs discours. - -Dès que le soldat fut parti, elle la rouvrit, et écouta avec une sorte -de plaisir le tonnerre qui grondait au delà des montagnes: elle -observait les éclairs qui se croisaient au fond de ce tableau. Le -tonnerre roulait d'une manière terrible; les montagnes se le -renvoyaient, et l'on eût cru qu'un autre orage lui répondait à -l'horizon. Les nuages s'augmentant toujours, finirent par dérober la -lune, et prirent cette teinte sulfureuse et pourprée qui annonce les -violentes tempêtes. - -Emilie resta à la fenêtre: mais la foudre éclatante qui, de moment en -moment découvrait l'horizon, la vallée et le paysage, ne permit plus de -s'y tenir avec sûreté; elle se jeta sur son lit. Incapable de dormir, -elle écoutait dans un respectueux silence les coups épouvantables qui -semblaient ébranler le château jusque dans ses fondements. - -Il s'écoula ainsi un temps considérable; mais au milieu du fracas de -l'orage elle crut entendre une voix: elle se leva pour s'en assurer, -elle vit la porte s'ouvrir et Annette s'avancer avec toute l'horreur de -l'effroi. - ---Elle se meurt, mademoiselle. Madame se meurt, dit-elle. - -Emilie tressaillit, et courut chez sa tante. Quand elle entra, madame -Montoni paraissait évanouie; elle était calme et insensible. Emilie, -avec un courage qui ne savait point céder à la douleur, toutes les fois -que son devoir exigeait son activité, Emilie n'épargna aucun moyen de la -rappeler à la vie; mais le dernier effort était fait, elle avait fini -pour toujours. - -Quand Emilie s'aperçut de l'inutilité de ses soins, elle fit plusieurs -questions à la tremblante Annette; elle apprit que madame Montoni était -tombée dans une sorte d'assoupissement bientôt après le départ d'Emilie, -et qu'elle était restée en cet état jusqu'à l'instant qui avait précédé -sa mort. - -Après une courte délibération, elle décida que Montoni ne serait pas -informé de l'événement avant le lendemain matin; elle pensait qu'il lui -échapperait quelques expressions inhumaines, et que, dans l'état actuel -de ses esprits, elle ne pourrait pas les soutenir. Avec la seule -Annette, que son exemple encourageait, elle commença l'office des morts, -et veilla toute la nuit auprès du corps de sa tante. Cet acte solennel -était rendu encore plus imposant par l'effrayante secousse que la foudre -en courroux donnait à la nature. Emilie pria le ciel de répandre sur -elle sa force et ses secours et le Dieu des consolations entendit sa -fervente prière. - - - - -CHAPITRE XIX. - - -Quand Montoni fut informé de la mort de son épouse, et qu'il considéra -qu'elle était morte sans lui donner la signature qui était si nécessaire -à l'accomplissement de ses désirs, aucun sentiment de décence n'arrêta -l'expression de son ressentiment. Emilie eut grand soin d'éviter sa -présence, et durant deux jours et deux nuits elle veilla presque -constamment le corps de sa malheureuse tante. Son coeur, profondément -touché du destin de ce triste objet, oubliait toutes ses fautes, ses -injustices, et la dureté de sa domination: elle ne se rappelait que ses -souffrances, et ne pensait à elle qu'avec une tendre pitié. - -Ses pratiques pieuses ne furent nullement troublées par Montoni: il -évitait la chambre où l'on gardait les restes de son épouse, et même -cette partie du château, comme s'il eût craint la contagion de la mort. -Il ne paraissait pas qu'il eût rien ordonné relativement aux -funérailles. Emilie craignit que ce ne fût une insulte à la mémoire de -madame Montoni; mais elle fut délivrée de cette crainte, quand, le soir -du second jour, Annette vint l'informer que l'enterrement serait pour la -nuit. Elle savait bien que Montoni ne s'y trouverait pas; il lui était -déchirant de penser que le cadavre de son infortunée tante passerait au -tombeau sans qu'un parent ou un ami lui rendît les derniers devoirs. -Elle se décida à les remplir sans qu'aucune considération pût l'en -détourner; sans ce motif, elle eût frémi d'accompagner le convoi sous la -voûte roide de la chapelle: elle devait y suivre des hommes dont le -maintien et la figure annonçaient autant de meurtriers; à minuit, à -cette heure de silence et de mystère, choisie par Montoni pour livrer à -l'oubli les restes d'une épouse, dont sa conduite trop barbare avait du -moins précipité la fin. - -Emilie, pénétrée de douleur et de respect, et secondée par Annette, -disposa le corps pour la sépulture; elle l'enveloppèrent, le couvrirent -d'un linge, et attendirent jusqu'à minuit. Elles entendirent à ce moment -venir les hommes qui devaient le déposer au sein paisible de la terre. -Emilie eut peine à contenir son agitation quand la porte s'ouvrit, et -que leurs figures grossières se distinguèrent à la clarté de leurs -torches. Deux d'entre eux sans parler levèrent le corps sur leurs -épaules, et le troisième les précédant avec un flambeau allumé, ils -descendirent tous au tombeau qui se trouvait dans le souterrain sous la -chapelle. - -Ils avaient à traverser deux cours du côté de l'aile orientale du -château; cette partie tenait à la chapelle, et était, comme elle, tout -en ruine. Le silence et l'obscurité de ces cours avaient alors peu de -pouvoir sur l'esprit d'Emilie; elle était occupée d'idées bien plus -lugubres: elle entendait à peine le cri sourd et effrayant des oiseaux -de nuit nichés dans les décombres, et ne remarquait même pas le vol -croisé des chauve-souris. Quand elle entra dans la chapelle, et qu'elle -eut traversé les arcades ruinées, les porteurs s'arrêtèrent au haut de -quelques degrés qui conduisaient à une porte basse. Leur camarade -descendit pour ouvrir, et Emilie découvrit l'abîme ténébreux: elle vit -le cercueil de sa tante porté jusqu'à la dernière marche, et le brigand -qui tenait la torche avancer pour le recevoir. Tout son courage -s'anéantit dans une inexprimable émotion de douleur et d'effroi; elle se -tourna pour chercher le bras d'Annette, qui restait froide et tremblante -ainsi qu'elle. Elle s'arrêta si longtemps sur le haut de cet escalier, -que la lueur de la torche commençait à passer sur les piliers de la -chapelle, et que les hommes étaient déjà loin d'elle. L'obscurité qui -l'enveloppait ayant réveillé ses autres craintes, et le sentiment de ce -qu'elle croyait son devoir ayant vaincu sa répugnance, elle descendit -dans le caveau, guidée par le retentissement des pas et le faible rayon -qui perçait les ténèbres: le bruit d'une pesante grille, qui tourna sur -ses gonds pour laisser passer le corps, donna à Emilie une nouvelle -secousse. - -Après une pause d'un moment, elle avança et entra sous la voûte; elle -vit, entre les arches, les hommes qui déposaient le corps sur le bord -d'une fosse ouverte. Là se trouvait un autre serviteur de Montoni, et un -prêtre qu'elle n'aperçut que lorsqu'il commença le service. A ce moment -elle leva les yeux, elle vit la figure vénérable d'un religieux, et -l'entendit d'une voix basse, mais solennelle et touchante, commencer -l'office pour les morts. A l'instant où le corps fut placé dans la -terre, le tableau était tel, que le sombre pinceau du dominicain même -n'eût pas dédaigné de le saisir. Les traits farouches, le costume -bizarre de ces _Condottieri_ penchés avec leurs torches sur le tombeau -où le cercueil était descendu; la figure vénérable du moine, enveloppé -de longues draperies blanches, et dont le capuchon, rejeté par derrière, -faisait ressortir une figure pâle, où l'éclat des flambeaux laissait -voir l'affliction adoucie par la piété, et quelques cheveux blancs -échappés au ravage du temps; l'attitude touchante d'Emilie appuyée sur -Annette, à moitié détournée, le visage à demi couvert d'un voile; la -douceur, la beauté de ses traits, sa douleur trop accablante qui ne -pouvait verser des larmes, en confiant à la terre la dernière parente -qu'elle eût encore: les reflets de lumière sous les voûtes, l'inégalité -du terrain, qui récemment avait reçu d'autres corps, l'obscurité -générale du lieu de la scène; tant de circonstances réunies auraient -entraîné l'imagination d'un spectateur à quelque événement plus horrible -peut-être que l'enterrement de l'insensée et malheureuse madame Montoni. - -[Illustration: Funérailles de madame Montoni.] - -Quand le service fut fini, le père regarda Emilie avec attention et -surprise; il paraissait qu'il voulait lui parler; mais la présence des -_Condottieri_ le retint. En retournant aux cours, ils se permirent -d'indécentes plaisanteries sur son état et ses cérémonies. Il les endura -en silence, et demanda pour toute grâce qu'on le remenât sain et sauf à -son couvent. Emilie l'écouta avec un extrême intérêt, et se sentit -glacée d'horreur. Arrivé dans la cour, le moine lui donna sa -bénédiction, et, après un regard de pitié, prit le chemin du portail -avec un homme qui tenait une torche. Annette en prit une autre, et -conduisit Emilie dans son appartement. La physionomie de ce père, sa -tendre expression de pitié, avaient ému le coeur d'Emilie. - -Emilie passa plusieurs jours dans une retraite absolue, dans la terreur -pour elle-même, et dans le regret pour sa malheureuse tante. Elle se -détermina enfin à tenter un nouvel effort pour obtenir de Montoni qu'il -la laissât retourner en France. Elle n'osait se livrer à aucune -conjecture sur les motifs qu'il pouvait avoir pour la retenir; elle -était trop certaine qu'il voulait la garder, et son premier refus ne lui -laissait guère d'espérance. L'horreur que sa présence lui causait lui -faisait différer de jour en jour son audience. Elle fut enfin tirée de -cette incertitude par un message de Montoni lui-même, qui désirait de -lui parler à l'heure qu'il indiquait. Elle commençait à se flatter que, -sa tante n'étant plus, il allait renoncer à une autorité usurpée; elle -se rappela tout à coup que ces propriétés si longtemps contestées -étaient actuellement les siennes; elle craignit que Montoni ne mît un -stratagème en oeuvre pour se les faire livrer, et ne la tînt jusque-là -prisonnière. Cette pensée, au lieu de l'abattre, ranima les puissances -de son âme et remonta tout son courage; elle aurait tout livré pour -assurer le repos de sa tante, mais elle se résolut à ce qu'aucune -persécution personnelle n'eût le pouvoir de lui faire rien céder. -C'était surtout pour Valancourt qu'elle prétendait garder son héritage; -il lui ménagerait une aisance qui déterminerait leur bonheur. A cette -idée, elle sentit bien toute sa tendresse; elle anticipa le moment où -son amitié généreuse dirait à Valancourt que tous ces biens étaient à -lui; elle voyait le sourire qui animerait ses traits, le regard -affectueux qui exprimerait sa joie et toute sa reconnaissance; elle crut -à cet instant qu'elle pouvait braver tous les maux que l'infernale -méchanceté de Montoni pourrait vouloir lui préparer. Elle se souvint -alors, et pour la première fois depuis la mort de madame Montoni, -qu'elle avait des papiers relatifs à ces biens, et elle résolut de les -chercher aussitôt que Montoni aurait terminé l'entretien. - -C'est dans une telle disposition qu'elle vint le trouver à l'heure -prescrite; elle attendait qu'il eût parlé avant de renouveler sa prière. -Il était avec Orsino et un autre officier, et près d'une table couverte -de papiers dont il paraissait prendre lecture. - ---Je vous ai fait demander, Emilie, dit Montoni en levant la tête; je -désire que vous soyez témoin d'une affaire que je termine avec mon ami -Orsino. Tout ce qu'on demande de vous, c'est de signer ce papier. Il en -prit un, en marmotta quelques lignes, le remit sur la table, et lui -donna une plume. Elle le prit, et elle allait écrire. Le dessein de -Montoni lui vint soudainement à l'esprit comme un trait de lumière. Elle -trembla, laissa tomber sa plume et refusa de signer sans lire. Montoni -affecta de sourire, et, reprenant le papier, il feignit de lire une -seconde fois, ainsi que déjà il l'avait fait. Emilie frémit de son -danger, et, surprise elle-même de cet excès de crédulité qui avait pensé -la trahir, elle refusa positivement toute espèce de signature. Montoni -quelque temps continua ses plaisanteries; mais quand, à sa persévérance, -il comprit qu'elle le devinait, il changea sa manière et lui commanda de -le suivre. Dès qu'ils furent seuls, il lui dit qu'il avait voulu, et -pour elle et pour lui, prévenir un débat inutile dans une affaire où sa -volonté était la justice, et saurait devenir une loi; qu'il aimait mieux -la déterminer que la contraindre, et qu'il fallait qu'elle remplît son -devoir. - ---Moi, comme l'époux de la feue signora Montoni, ajouta-t-il, je deviens -l'héritier de tout ce qu'elle possédait; les biens qu'elle me refusa -pendant qu'elle existait ne sauraient plus tomber que dans mes mains. Je -voudrais, pour votre intérêt, vous ôter l'idée ridicule qu'elle vous -donna en ma présence, que ses biens seraient à vous, si elle mourait -sans me les céder. Elle savait bien à ce moment qu'elle ne pouvait m'en -priver après elle. Je pense que vous avez trop de raison pour provoquer -mon ressentiment par une réclamation injuste. - -Montoni s'arrêta, Emilie garda le silence. - -Jugeant comme je le fais, reprit Montoni, je ne puis pas croire que vous -cherchiez à élever une contestation inutile. Je ne crois même pas que -vous désiriez acquérir ou posséder quelque propriété à laquelle la -justice ne vous donne aucun droit. Je crois à propos de vous donner -l'alternative. Si vous vous formez une exacte opinion du sujet que nous -traitons, vous serez dans peu de temps reconduite en France. Si vous -êtes assez malheureuse pour rester dans l'erreur où votre tante vous a -mise, vous resterez ma prisonnière jusqu'à ce que vous ouvriez les yeux. - -Emilie lui dit d'un ton calme: - ---Je ne suis pas assez peu instruite des lois relatives à ce sujet pour -m'abuser d'après une assertion quelconque: la loi me donne les -propriétés en question, ma main ne trahira pas mes droits. - ---Je me suis trompé, à ce qu'il paraît, dans l'opinion que j'avais de -vous, dit Montoni avec sévérité; vous parlez avec hardiesse, avec -présomption, sur un sujet que vous n'entendez pas. Je veux bien, pour -une fois, pardonner l'entêtement de l'ignorance; la faiblesse de votre -sexe, dont vous ne paraissez pas exempte, comporte aussi cette -indulgence. Mais si vous persistez, vous avez tout à craindre de ma -justice. - ---De votre justice, monsieur, répondit Emilie, je n'aurai rien à -craindre; j'ai tout à espérer. - -Montoni la regarda avec impatience, et sembla méditer sur ce qu'il -allait lui dire. - ---Je vois que vous êtes assez faible pour en croire une assertion -ridicule; j'en suis fâché pour vous. Quant à moi, elle m'importe fort -peu. Votre crédulité trouvera son châtiment dans ses suites, et je -plains la faiblesse d'esprit qui vous expose aux punitions que vous me -forcez à vous préparer. - ---Vous trouverez, monsieur, dit Emilie avec douceur et dignité, vous -trouverez la force de mon esprit égale à la justice de ma cause, et je -puis souffrir avec courage, quand je résiste à l'oppression. - ---Vous parlez comme une héroïne, dit Montoni avec mépris; nous verrons -si vous souffrirez de même. - -Emilie garda le silence, et il sortit. - -En se rappelant qu'elle résistait ainsi pour les intérêts de Valancourt, -elle sourit avec complaisance aux souffrances dont on la menaçait. Elle -alla chercher la place que sa tante avait indiquée pour le dépôt des -papiers relatifs à ses biens; elle les trouva, comme on le lui avait -marqué. Mais comme elle ne connaissait pas un lieu plus sûr pour les -cacher, elle les remit sans examen, et craignit de se laisser -surprendre, si elle essayait de les lire. - -Retournée dans sa solitude, elle réfléchit aux paroles de Montoni et aux -risques qu'elle courait en s'opposant à sa volonté. Son pouvoir, en ce -moment, lui parut moins terrible qu'il ne l'avait encore été. - -Pendant qu'elle méditait, un éclat de rire s'éleva de la terrasse; et, -en allant à la fenêtre, elle vit avec une surprise inexprimable trois -dames, parées à la mode de Venise, qui se promenaient avec plusieurs -cavaliers: elle regardait avec un étonnement qui la retint à la fenêtre -sans qu'elle songeât qu'on pourrait la remarquer. Lorsque le groupe -passa au-dessous, une des étrangères leva la tête. Emilie aperçut les -traits de la signora Livona, dont les manières l'avaient tant séduite le -jour d'après son arrivée à Venise, et qui, ce même jour, avait été -admise à la table de Montoni. Cette découverte causa à Emilie une joie -mêlée de quelque incertitude: c'était un sujet de satisfaction que de -voir une personne aussi aimable que le paraissait la signora Livona dans -le lieu même qu'elle habitait. Néanmoins, à son arrivée au château dans -une circonstance semblable, au genre de sa parure, qui n'annonçait pas -qu'on l'y forçât, il s'élevait un soupçon pénible sur ses principes et -sur son caractère; mais cette pensée révoltait si fort Emilie, dont la -séduisante signora avait gagné les affections, qu'elle aima mieux ne -songer qu'à ses grâces, et bannit presque entièrement tout le reste de -sa pensée. - -Lorsqu'Annette entra dans sa chambre, elle lui fit des questions sur -l'arrivée des étrangères. Annette était aussi empressée de répondre -qu'Emilie elle-même de savoir. - -Elles sont venues de Venise, mademoiselle, dit Annette, avec deux -signors. J'ai été bien contente, je vous jure, de voir encore quelques -visages chrétiens. Mais que prétendent-elles en venant ici? Il faut -qu'elles soient bien folles pour venir dans un lieu pareil; et elles y -viennent très-librement, car je me flatte qu'elles sont assez gaies. - ---On les a faites prisonnières peut-être, dit Emilie. - ---Fait prisonnières! s'écria Annette; oh! non, mademoiselle; non, non, -elles ne le sont pas. Je me souviens bien d'avoir vu une d'entre elles à -Venise. Elle est venue deux ou trois fois à la maison. - -Emilie pria Annette de s'informer avec détail de ce qu'étaient ces -dames, et de tout ce qui avait rapport à elles. Ensuite elle changea de -sujet et parla de la France. - -Annette sortit pour aller aux informations, et Emilie chercha à oublier -ses inquiétudes en se livrant aux scènes imaginaires que les poëtes ont -aimé à peindre. - -Sur le soir, craignant de se hasarder aux remparts où elle se trouverait -exposée aux regards des associés de Montoni, elle se promena, pour -prendre l'air, dans la galerie qui menait à sa chambre. En arrivant au -bout, elle entendit de loin de longs éclats de rire et de gaieté. -C'étaient des transports de débauche et non les élans modérés d'une joie -douce et honnête. Ils semblaient venir du côté que Montoni habitait -ordinairement. Un tel bruit, à ce moment, lorsque sa tante était à peine -expirée, la choqua extrêmement, et lui parut une conséquence de la -dernière conduite tenue par Montoni. - -En écoutant, elle crut qu'elle distinguait différentes voix de femmes -mêlées avec les autres; cette découverte confirma ses soupçons sur -Livona et ses compagnes: il était évident que ce n'était pas de force -qu'elles se trouvaient dans le château. Emilie se voyait dans les -sauvages retraites des Apennins, entourée par des hommes qu'elle -regardait comme des brigands, et au milieu d'un théâtre de vice qui la -faisait frémir d'horreur. A ce moment, le présent et l'avenir se -développèrent à son imagination; l'image de Valancourt perdit son -influence, et la crainte ébranla toutes ses résolutions: elle pensa -qu'elle comprenait toutes les horreurs que Montoni préparait contre -elle, et trembla de la vengeance à laquelle il pourrait se livrer sans -remords. Elle se décida presque à lui céder les propriétés contestées, -s'il l'en sommait encore, et à racheter ainsi sa sûreté et sa liberté; -mais alors le souvenir de Valancourt revenait déchirer son âme et la -replonger dans les angoisses du doute. - -Elle continua sa promenade, jusqu'à ce que les ombres du soir eussent -répandu leur obscurité incertaine sur les vitrages colorés des fenêtres, -et rembruni les boiseries de chêne qui l'entouraient. L'extrémité du -corridor était devenue tellement sombre, qu'à peine distinguait-on la -fenêtre qui le terminait. - -Tout le long des voûtes et des passages au-dessous, les éclats de rire -se prolongeaient et venaient retentir jusqu'aux parties les plus -écartées. Le calme absolu qui suivait, en paraissait plus effrayant. -Emilie cependant, qui ne voulait point retourner à sa chambre isolée -avant qu'Annette fût revenue, arpentait toujours la galerie. Elle passa -devant l'appartement où elle avait une fois osé lever un voile, et où -elle avait vu un si hideux spectacle, qu'elle ne pouvait encore se le -rappeler sans horreur. Ce souvenir lui revint tout à coup. Il amena avec -lui des réflexions plus terribles que jamais, et telles que la dernière -conduite de Montoni pouvait bien les lui suggérer. Elle se hâta de -quitter la galerie pendant qu'elle conservait encore assez de force pour -le faire; elle entendit quelques pas derrière elle. Ce pouvait être ceux -d'Annette; mais tournant les yeux avec crainte, elle démêla, au travers -de l'obscurité, une grande figure qui la suivait; toutes les horreurs de -cette chambre lui revinrent à l'esprit, et le moment d'après, elle se -trouva serrée dans les bras d'une personne et entendit une voix qui -murmurait à son oreille. - -Quand elle eut le pouvoir de parler ou de distinguer quelques sons, elle -demanda qui est-ce qui la tenait? - ---C'est moi, reprit la voix. Pourquoi donc vous alarmez-vous? - -Elle regarda la figure qui parlait; mais la faible clarté que répandait -une haute fenêtre, ne laissait pas reconnaître ses traits. - ---Qui que vous soyez, dit Emilie d'une voix tremblante, pour l'amour de -Dieu, laissez-moi. - ---Ma charmante Emilie, dit l'homme, pourquoi vous séquestrer ainsi dans -ce lieu obscur, lorsque tant de gaieté règne en bas? Suivez-moi au salon -de cèdre. Vous en serez le plus bel ornement; vous ne regretterez pas -l'échange. - -Emilie dédaigna de répondre, et s'efforça de se délivrer. - ---Promettez que vous viendrez, continua-t-il, et je vous lâcherai au -même instant. Mais, d'abord, donnez-m'en la récompense. - ---Qui êtes-vous? demanda Emilie avec autant d'indignation que d'effroi, -et faisant effort pour s'échapper; qui êtes-vous, vous qui avez la -cruauté de m'insulter ainsi? - ---Pourquoi m'appeler cruel? dit l'homme. Je voudrais vous tirer de cette -solitude affreuse, et vous mener dans une société riante. Ne me -connaissez-vous pas? - -Emilie se ressouvint alors faiblement qu'il était un des officiers qui -se trouvaient rangés autour de Montoni le matin qu'elle l'alla trouver. - ---Je vous rends grâce d'une si bonne intention, répliqua-t-elle sans -paraître le comprendre; mais ce que je désire le plus, c'est que vous me -lâchiez à cet instant. - ---Charmante Emilie, lui dit-il, abandonnez ce goût de solitude. -Suivez-moi dans la compagnie, et venez éclipser toutes les beautés qui -la composent; vous seule méritez mon amour. - -Il essaya de baiser sa main; mais la force de l'indignation lui donna -celle de se dégager, et elle se sauva dans sa chambre. Elle en ferma la -porte avant qu'il y fût arrivé. Elle se barricada, et se jeta sur une -chaise, épuisée de frayeur et d'efforts. Elle entendait sa voix et ses -essais pour ouvrir cette porte, sans avoir la force de se lever. Elle -aperçut enfin qu'il s'était éloigné; elle écouta longtemps, n'entendit -aucun son, et se sentit ranimée. Mais elle se rappela subitement la -porte du petit escalier, par laquelle il pourrait pénétrer aisément. -Elle s'occupa à s'en assurer, comme elle l'avait fait. Il lui semblait -que Montoni exécutait déjà ses projets de vengeance, en la privant de sa -protection. Elle se repentait d'avoir témérairement bravé le pouvoir -d'un tel homme. Retenir ses propriétés, lui paraissait désormais -impossible. Pour conserver sa vie, peut-être son honneur, elle se promit -que si elle échappait aux horreurs de la nuit prochaine, elle ferait sa -cession le lendemain, pourvu que Montoni lui permît de quitter Udolphe. - -Elle resta quelques heures dans une entière obscurité. Annette ne venait -point; et elle commença à concevoir de sérieuses appréhensions pour -elle. Mais n'osant pas se risquer à parcourir le château, il lui fallut -rester dans son incertitude sur les motifs de cette absence. - -Emilie s'approchait souvent de l'escalier pour écouter si personne ne -montait. Elle n'entendit aucune espèce de son. Néanmoins, déterminée à -veiller toute la nuit, elle s'étendit sur sa triste couche et la baigna -de ses innocentes larmes. Elle pensait aux parents qu'elle ne possédait -plus. Elle pensait à Valancourt, éloigné d'elle. Elle les appelait -fréquemment par leur nom, et le calme profond que ses plaintes seules -interrompaient, aidait ses tendres rêveries. - -Dans cet état, son oreille saisit tout à coup les accords d'une musique -éloignée. Elle écouta attentivement; et reconnaissant bientôt -l'instrument qu'elle avait entendu à minuit, elle se leva et ouvrit -doucement sa fenêtre. Les sons parurent venir de la chambre au-dessous -de la sienne. - -Peu de moments après, cette touchante mélodie fut accompagnée d'une -voix; et elle était si expressive, qu'on ne pouvait supposer qu'elle -chantât des maux imaginaires. Emilie crut qu'elle connaissait déjà des -accents si doux et si extraordinaires. Pourtant si c'était un souvenir, -c'était un souvenir bien faible. Cette musique pénétra son coeur au -milieu de son angoisse actuelle, comme une céleste harmonie qui console -et qui encourage, «Flatteuse comme le souffle du zéphyr qui murmure à -l'oreille du chasseur, quand il s'éveille d'un songe heureux, et qu'il a -entendu les concerts des esprits qui habitent les montagnes.» (Ossian.) - -Mais pourra-t-on imaginer son émotion, lorsqu'elle entendit chanter avec -le goût et la simplicité du véritable sentiment un des airs populaires -de sa province natale; un de ces airs qu'elle avait appris dans son -enfance avec délices, et que si souvent son père lui avait répétés? A ce -chant bien connu, que jamais jusque-là elle n'avait entendu hors de sa -chère patrie, tout son coeur s'épanouit à la mémoire des temps passés. -Les charmantes, les paisibles solitudes de Gascogne; la tendresse, la -bonté de ses parents, le bonheur, la simplicité de sa vie première, tout -se présentait à son imagination, et formait un tableau si gracieux, si -brillant, si fortement en contraste avec les scènes, les caractères, les -dangers qui maintenant l'environnaient! Son esprit n'avait plus la force -de revenir sur le passé, et ressentait à tout moment l'aiguillon de ses -cruelles souffrances. - -A mesure que ses réflexions se consolidaient, la joie, la crainte et la -tendresse se réunissaient dans son coeur; elle se penchait à la fenêtre -pour entendre des sons qui confirmassent ou détruisissent son espérance. -Jamais devant elle Valancourt n'avait chanté; mais la voix et -l'instrument cessèrent bientôt de se faire entendre. Elle considéra un -moment si elle risquerait de parler. Ne voulant pas, si c'était -Valancourt, faire l'imprudence de le nommer; trop intéressée néanmoins -pour négliger l'occasion de s'éclaircir, elle cria de sa fenêtre: Est-ce -une chanson de Gascogne? Inquiète, attentive, elle attend une réponse, -elle n'entend rien. Le silence continua de régner: son impatience -augmenta avec ses inquiétudes, elle répéta la question; mais elle -n'entendit d'autre bruit que les sifflements de l'air à travers les -créneaux qui s'avançaient au-dessus d'elle, elle s'efforça de se -consoler, en se persuadant que l'étranger, quel qu'il fût, s'était trop -éloigné avant qu'elle lui parlât. Si Valancourt eût entendu et reconnu -sa voix, il était sûr qu'il aurait répondu. - -Elle resta à la fenêtre, toujours prête à écouter, jusqu'au moment où -l'air se rafraîchit, et où la plus haute montagne se colora des -premières teintes de l'aurore. Emilie fatiguée retourna à son lit; elle -ne put y trouver le sommeil: la joie, la tendresse, le doute, -l'appréhension, l'avaient occupée toute la nuit. Elle se relevait -souvent, ouvrait sa fenêtre, écoutait; et après avoir vivement traversé -la chambre, elle retournait tristement à son chevet. Jamais heures ne -lui parurent si longues que celles de cette nuit fatigante: elle -espérait voir revenir Annette, et recevoir d'elle une certitude -quelconque, qui mît un terme à ses tourments actuels. - - - - -CHAPITRE XXX. - - -Emilie, dans la matinée, fut délivrée des craintes qu'elle avait conçues -pour Annette. Elle la vit entrer de bonne heure. - ---Sauriez-vous par hasard s'il est des prisonniers dans le château et -s'ils sont enfermés dans cette partie du bâtiment? demanda Emilie à sa -camériste. - ---Je n'étais pas en bas, mademoiselle, dit Annette, quand la première -troupe revint de la course, et la dernière n'est pas encore de retour, -ainsi j'ignore s'il y a des prisonniers: mais on l'attend ce soir ou -demain, et alors je le saurai peut-être. - -Emilie s'informa si les domestiques avaient parlé de prisonniers. - ---Ah! mademoiselle, dit Annette assez finement; maintenant je l'ose -dire, vous pensez à M. Valancourt. Vous croyez qu'il est venu avec les -troupes qu'on dit arrivées de France pour faire la guerre à ce pays-ci. -Vous croyez qu'il a rencontré de nos gens, et qu'ils l'auront fait -prisonnier. O Seigneur, que je serais contente si c'était vrai? - ---Vous en seriez contente? dit Emilie avec un accent de tristesse et de -reproche. - ---Oui, mademoiselle, soyez-en sûre, reprit Annette; et ne seriez-vous -pas contente de voir M. Valancourt? Je ne connais pas un chevalier que -j'aime davantage; j'ai vraiment pour lui une très-grande considération. - ---On n'en saurait douter, dit Emilie; vous désirez de le voir -prisonnier. - ---Non pas de le voir prisonnier, mademoiselle; mais vous savez qu'on -doit être bien aise de le voir. L'autre nuit, pas plus tard, je rêvais; -je rêvais que je le voyais dans un carrosse à six chevaux, qui tournait -dans la cour du château... il avait un habit brodé, et une épée, comme -un seigneur qu'il est. - -Emilie ne put s'empêcher de sourire aux idées d'Annette sur Valancourt. - ---Ah! ma chère demoiselle, dit Annette, j'oubliais de vous dire ce que -j'ai appris relativement à ces prétendues dames qui sont arrivées à -Udolphe. C'est la signora Livona que monsieur amena chez madame à -Venise: elle est à présent sa maîtresse, et alors c'était, j'ose le -dire, à peu près la même chose. Ludovico me dit (mais de grâce, -mademoiselle, ne le dites pas) que Son Excellence ne l'y avait présentée -que pour en imposer au monde. On commençait à s'égayer sur son compte; -mais quand on vit que madame la voyait, on crut que tous ces discours -n'étaient que des calomnies. Les deux autres sont les maîtresses des -deux signors Bertolini et Verezzi. Le signor Montoni les a toutes -invitées: hier il a donné un grand repas; il y avait tous les vins de -Toscane, des ris, des chants qui ébranlaient le château. Pour moi, je -trouvais ce bruit indécent, si peu de temps après la mort de notre -pauvre dame; il me venait à l'esprit tout ce qu'elle aurait pensé si -elle avait pu l'entendre; mais la pauvre âme, disais-je, elle n'entend -rien. - -Emilie se détourna pour dérober son émotion, et pria Annette de faire -d'amples recherches au sujet des prisonniers qui pourraient se trouver -au château; mais elle la conjura de les faire avec prudence, et de ne -pas prononcer son nom ni celui de M. de Valancourt. - ---A présent j'y pense, mademoiselle, dit Annette: je crois qu'il y a des -prisonniers. J'ai entendu hier dans l'antichambre un des gens de -monsieur qui parlait de rançons: il disait que c'était une bonne chose -pour Son Excellence que de prendre des hommes, et que c'était le -meilleur butin à cause des rançons. Son camarade murmurait, et disait -que cela était fort bon pour le capitaine, mais beaucoup moins bon pour -les soldats. Nous autres, disait-il, nous ne partageons pas dans les -rançons. - -Cette ouverture augmenta l'impatience d'Emilie. Annette la quitta -aussitôt pour en apprendre davantage. - -La résolution qu'avait prise Emilie de tout céder à Montoni fut soumise -en ce moment à des considérations nouvelles. La possibilité que -Valancourt fût près d'elle ranima son courage, et elle se décida à -braver sa vengeance et ses menaces jusqu'au moment du moins où elle -pourrait être assurée s'il était vraiment au château. Elle était dans -cette disposition lorsque Montoni lui fit dire qu'il l'attendait au -salon de cèdre: elle s'y rendit en tremblant. - -Montoni était seul.--Je vous ai fait demander, lui dit-il, pour vous -donner l'occasion de revenir sur vos ridicules déclarations au sujet des -biens de Languedoc. Je veux bien ne vous donner qu'un conseil, quoique -je puisse donner des ordres. Si réellement vous avez été dans l'erreur; -si vous avez cru réellement que ces biens vous appartenaient, du moins -n'y persistez pas: cette erreur, vous le comprendrez trop tard, vous -deviendrait enfin fatale. Ne provoquez pas ma colère, et signez ce -papier. - ---Si je n'ai aucun droit, monsieur, dit Emilie, de quelle nécessité -est-il pour vous que je signe un abandon? Si les terres sont à vous, -vous les pouvez certainement posséder et sans mon entremise et sans mon -consentement. - ---Je n'argumenterai plus, dit Montoni avec un regard qui la fit -trembler. J'aurais dû voir que c'était prendre une peine inutile que de -vouloir raisonner avec un enfant; on ne m'abusera pas plus longtemps. -Que le souvenir de ce que votre tante a souffert en conséquence de son -opiniâtre folie, vous serve en ce moment de leçon... Signez ce papier. - -La résolution d'Emilie fut pour un moment ébranlée: elle frémit au -souvenir et aux menaces qu'on lui mettait devant les yeux; mais l'image -de Valancourt, qui l'avait animée si longtemps, et qui peut-être était -près d'elle, vint soudain assaillir son coeur, et la forte indignation -que dès l'enfance lui avait inspirée l'injustice, lui donna dans ce -moment un courage imprudent, mais noble. - ---Signez ce papier, dit Montoni avec plus d'impatience. - ---Jamais, monsieur, dit Emilie; votre procédé me prouverait l'injustice -de vos prétentions si j'avais ignoré mes droits. - -Montoni pâlit de fureur; ses lèvres tremblaient, et ses yeux enflammés -firent presque repentir Emilie de la hardiesse de sa réplique. - ---Toute ma vengeance tombera sur vous, s'écria-t-il avec un serment -exécrable; elle ne sera point différée. Ni les biens du Languedoc, ni -ceux de Gascogne ne seront à vous. Vous avez osé mettre en question mes -droits; osez maintenant y mettre mon pouvoir. J'ai un châtiment prêt, et -auquel vous ne vous attendez guère; il est terrible! Cette nuit, cette -nuit même!... - ---Cette nuit! dit une autre voix. - -Montoni s'arrêta et se tourna à demi; puis semblant se recueillir, il -prononça d'un ton plus bas: - ---Vous avez vu dernièrement un exemple terrible d'obstination et de -folie; il ne me paraît pourtant pas qu'il ait suffi pour vous -épouvanter. Je pourrais vous en citer d'autres, et vous faire trembler -seulement par ce récit. - -Il fut interrompu par un gémissement qui semblait s'élever de dessous la -chambre où ils étaient. Il porta ses regards autour de lui. L'impatience -et la rage étincelaient dans ses yeux; quelque chose, néanmoins, comme -une ombre de crainte, sembla passer dans sa physionomie. Emilie s'assit -sur une chaise près de la porte, parce que les mouvements qu'elle avait -ressentis avaient, pour ainsi dire, anéanti ses forces. Montoni fit à -peine une pause d'un instant, et commandant à ses traits, il reprit son -discours d'une voix plus basse, mais plus sévère: - ---J'ai dit que je pouvais vous fournir d'autres exemples de mon pouvoir -et de mon caractère; vous ne le concevez pas, ou vous n'oseriez le -défier. Je pourrais vous prouver que ma résolution prise... Mais je -parle à un enfant. Je le répète, ces exemples terribles que je pourrais -vous citer maintenant ne vous serviraient à rien; votre repentir -finirait vos oppositions, que maintenant il ne m'apaiserait pas. Je -serai vengé; je me ferai justice. - -Un autre gémissement succéda au discours de Montoni. - ---Sortez, dit-il, sans paraître prendre garde à un incident si étrange. - -Hors d'état d'implorer sa pitié, Emilie se leva pour sortir, mais elle -ne pouvait se soutenir; succombant sous le poids de la terreur, elle -retomba sur la même chaise. - ---Otez-vous de ma présence, continua Montoni; cette affectation de -crainte convient mal à une héroïne qui a osé braver toute mon -indignation. - ---N'avez-vous rien entendu, signor? dit Emilie tremblante et hors d'état -de se retirer. - ---J'entends ma voix, dit Montoni avec sévérité. - ---Rien autre chose? dit Emilie, qui s'énonçait avec difficulté. Encore! -n'entendez-vous rien maintenant? - ---Obéissez, répéta Montoni. Quant à ces indécentes plaisanteries, je -saurai bientôt découvrir quel est celui qui se les permet. - -Emilie se leva encore, et fit un effort pour sortir. Montoni la suivit; -mais au lieu d'appeler ses domestiques pour faire une recherche dans sa -chambre, comme une première fois il l'avait pratiqué, il se retira sur -le rempart. - -Emilie, dans son corridor, s'arrêta un moment près d'une fenêtre -ouverte; elle vit un détachement des troupes de Montoni qui descendait -des montagnes éloignées. Elle n'y fit attention que parce qu'elle pensa -aux infortunés prisonniers que peut-être ils amenaient au château. A la -fin, arrivée chez elle, elle se jeta sur un fauteuil, accablée des -horreurs nouvelles qui aggravaient sa situation. Elle ne pouvait ni se -repentir, ni s'applaudir de sa conduite; elle se rappelait seulement -qu'elle était au pouvoir d'un homme qui ne connaissait de règle que sa -propre volonté. La surprise, les terreurs de la superstition, qui -d'abord l'avaient agitée, cédèrent un instant à celles de la raison. - -Elle fut à la fin tirée de sa rêverie par un mélange de voix et de -hennissements de chevaux, que le vent apportait des cours. Une soudaine -espérance de quelque heureux changement s'offrit à elle; mais elle -songea aux troupes qu'elle avait vues de la fenêtre, et pensa qu'elles -étaient celles dont Annette avait dit qu'on attendait le retour. - -Bientôt après, elle entendit faiblement un grand nombre de voix dans les -salles. Le bruit des chevaux cessa, et un silence complet suivit. Emilie -écoutait attentivement, tâchant de reconnaître les pas d'Annette dans le -corridor. Tout était calme. Tout à coup le château sembla s'ébranler de -confusion. Elle entendit retentir les échos de pas précipités, d'allées, -de venues, dans les salles, dans les passages, des discours véhéments -sur le rempart. Elle courut à la fenêtre; elle vit Montoni et d'autres -officiers, appuyés sur les parapets, et occupés des retranchements, -tandis que des soldats disposaient des canons. Elle regardait presque -sans réfléchir. - -Annette à la fin arriva; mais elle ne savait rien au sujet de -Valancourt.--Ils prétendent tous, mademoiselle, dit Annette, ne rien -savoir touchant les prisonniers: mais il y a ici de belles affaires! La -troupe est arrivée, mademoiselle, elle revenait bon train, au risque de -tout écraser; on ne savait qui, du cheval ou du cavalier, entrerait le -premier sous la voûte. Ils ont apporté des nouvelles.--Quelles -nouvelles?--Ils ont apporté la nouvelle qu'un parti des ennemis, comme -ils disent, vient sur leurs pas attaquer le château. Ainsi, je pense, -tous les officiers de justice vont l'assiéger, tous ces terribles -personnages qu'on rencontrait souvent à Venise. - ---Mon Dieu! je vous rends grâce, dit Emilie avec ferveur. Il me reste -quelque espérance. - ---Que voulez-vous dire, mademoiselle? Voudriez-vous tomber dans les -mains de ces gens-là? Je tremblais en passant près d'eux, et j'aurais -deviné ce qu'ils étaient, si Ludovico ne me l'eût pas dit. - ---Nous ne pouvons pas être plus mal que nous ne sommes ici, dit Emilie. -Mais quelle raison avez-vous de croire que ce soient des officiers de -justice? - ---C'est que tous nos gens, mademoiselle, sont dans une frayeur, dans un -trouble! Je ne connais que la justice qui puisse les faire trembler -ainsi. Je pensais que rien ne les épouvanterait, à moins que ce ne fût -un revenant; mais à présent il y en a qui se fourrent dans les caves. Ne -dites pas cela à monsieur, mademoiselle. J'en ai entendu deux qui -disaient...--Sainte Vierge! qu'avez-vous, mademoiselle; vous êtes -bouleversée? Vous ne m'écoutez pas. - ---Je vous écoute, Annette; continuez, je vous prie. - ---Eh bien! mademoiselle, tout le château est en l'air. Les uns chargent -le canon; d'autres examinent les portes, les murs; ils frappent, ils -garnissent, ils bouchent, comme si on n'eût pas fait de si longues -réparations. Mais qu'arrivera-t-il à moi, mademoiselle, à vous, à -Ludovico? Oh! si j'entends tirer le canon, je mourrai de peur. Si je -pouvais trouver la grande porte ouverte une minute, j'aurais bientôt -fait de me glisser le long des murailles. On ne me reverrait jamais ici. - -Emilie saisit ces derniers mots.--Oh! si je pouvais, s'écria-t-elle, la -trouver ouverte un moment, mon repos serait assuré!--Le profond soupir -qu'elle poussa, l'égarement de ses regards, effrayèrent Annette encore -plus que ses paroles. Elle pria Emilie de s'expliquer. Frappée -sur-le-champ du secours dont serait Ludovico s'il y avait moyen -d'échapper, Emilie rendit à Annette la substance de son entretien avec -M. Montoni. Elle la conjura en même temps de ne le confier qu'au seul -Ludovico.--Peut-être, ajouta-t-elle, peut-être il pourra nous sauver. -Allez le trouver, Annette; dites-lui ce que j'ai à craindre, et ce que -j'ai déjà souffert, et priez-le d'être discret, et de songer à votre -délivrance sans perdre un moment. S'il veut l'entreprendre, il en sera -récompensé. Je ne puis lui parler moi-même; nous serions observés, et -l'on empêcherait notre fuite. Mais allez vite, Annette; surtout soyez -discrète. J'attendrai votre retour dans cet appartement. - -Cette bonne fille, dont l'âme honnête avait été pénétrée de ce récit, -était alors aussi empressée d'obéir qu'Emilie de l'employer. Elle sortit -à l'instant. - -Montoni, sans être précisément, comme Emilie le supposait, un capitaine -de voleurs, avait employé ses troupes à des expéditions aussi atroces -qu'audacieuses. - -Non-seulement elles avaient pillé dans l'occasion tous les voyageurs -sans défense, mais elles avaient saccagé des habitations qui, situées au -fond des montagnes, n'étaient disposées à aucune résistance. Dans ces -expéditions, les chefs ne se montraient pas, les soldats, en partie -déguisés, étaient pris quelquefois pour des bandits ordinaires, d'autres -fois pour des bandes étrangères, qui à cette époque inondaient l'Italie. -Ils avaient pillé des maisons, et rapporté d'immenses trésors; mais ils -n'avaient encore attaqué qu'un château avec des auxiliaires de leur -sorte. Ils en avaient été vigoureusement repoussés et poursuivis par des -ennemis, alliés de ceux qu'ils assiégeaient. Les troupes de Montoni se -retirèrent précipitamment sur Udolphe; mais elles furent suivies de si -près dans les défilés des montagnes, qu'étant à peine sur les hauteurs -qui entouraient la forteresse, elles aperçurent dans le vallon l'ennemi -qui gravissait les rochers, et qui n'était qu'à une lieue. A cette -découverte, elles redoublèrent de diligence pour avertir Montoni de se -préparer; et c'était leur prompte arrivée qui avait jeté le château dans -une si grande confusion. - -Pendant qu'Emilie attendait avec anxiété le résultat de quelques -informations d'Annette, elle vit de sa fenêtre un corps de troupes qui -descendait des hauteurs. Annette était sortie depuis quelques moments. -Elle avait à remplir une mission délicate et dangereuse, et cependant -Emilie était déjà tourmentée d'impatience. Elle écoutait, ouvrait sa -porte, et s'avançait au bout du corridor au-devant d'elle. - -Elle entendit enfin marcher auprès de sa chambre. Elle ouvrit; elle vit, -non pas Annette, mais le vieux Carlo. De nouvelles craintes s'emparèrent -d'elle. Il lui dit que M. Montoni l'envoyait pour l'avertir de se -préparer à quitter Udolphe à l'instant, parce que le château allait être -assiégé. Il ajouta qu'on préparait des mules pour la conduire avec ses -guides en lieu de sûreté. - ---De sûreté! s'écria Emilie sans y réfléchir. M. Montoni a-t-il donc -tant de considération pour moi? - -Carlo baissa les yeux et ne répondit rien. Mille différentes émotions -agitèrent successivement Emilie à ce message. Celles de la joie, de la -douleur, de la défiance, de l'appréhension, paraissaient et -disparaissaient avec la rapidité de l'éclair. Un moment elle crut -impossible que Montoni prît des mesures pour sa sûreté. Il était si -étrange qu'il la fît sortir du château, qu'elle n'attribuait cette -conduite qu'au dessein d'exécuter quelque nouveau projet de vengeance, -ainsi qu'il l'en avait menacée. - -Carlo la fit souvenir qu'elle avait peu de temps à perdre, et que -l'ennemi était à la vue du château. Emilie le pria de lui dire en quel -lieu on devait la conduire. Il hésita un peu, et il lui dit qu'il -n'avait pas d'ordre pour le lui annoncer. Mais elle renouvela la -question, et il lui répondit qu'il croyait qu'elle allait en Toscane. - ---En Toscane! s'écria Emilie; et pourquoi dans ce pays? - -Carlo lui répondit qu'il n'en savait pas davantage. Qu'elle allait être -menée sur les frontières de Toscane, dans une chaumière, aux pieds des -Apennins.--Il n'y a pas, dit-il, pour une journée de marche. - -Emilie le congédia. Ses tremblantes mains préparèrent le petit paquet -qu'elle voulait emporter avec elle; et elle s'occupait de ce soin -lorsque Annette rentra. - ---Oh! mademoiselle, il n'y a rien à tenter. Ludovico assure que le -nouveau portier est encore plus vigilant que Bernardin lui-même. Autant -se jeter dans la gueule du loup que dans la sienne. Ludovico, -mademoiselle, est presque aussi désolé pour mon compte que vous l'êtes. -Il dit que je ne survivrai pas au premier coup de canon. - -Elle se mit à pleurer; mais apprenant ce qui venait de se passer, elle -pria Emilie de l'emmener avec elle. - ---Bien volontiers, dit Emilie, si M. Montoni y veut consentir.--Annette -ne lui répondit pas, et courut chercher Montoni qui était sur la -terrasse, environné de ses officiers. Elle commença une supplique. Il -lui ordonna vertement de rentrer, et la refusa absolument. Annette ne -plaidait pas seulement pour elle, mais encore pour Ludovico. Montoni fut -contraint de commander qu'on l'emportât avant qu'elle voulût se retirer. - -Dans son désespoir, elle retourna près d'Emilie. Celle-ci ne jugea pas -d'un bon augure le refus fait à Annette. On vint bientôt après l'avertir -de descendre à la grande cour, où les mules et les conducteurs -l'attendaient. Emilie essaya vainement de consoler Annette qui, fondant -en larmes, persistait à répéter qu'elle ne reverrait jamais sa chère -demoiselle. Emilie pensait en elle-même que sa crainte n'était que trop -fondée. Elle s'efforça pourtant de la calmer, et lui fit ses adieux avec -une sérénité apparente. Annette la suivit dans les cours où les -préparatifs réunissaient la foule. Elle la vit monter sur sa mule, -partir avec les conducteurs, et elle rentra au château pour y pleurer -encore. - -Emilie pendant ce temps regardait les sombres cours du château. Ce -n'était plus ce silence morne, comme la première fois qu'elle y avait -pénétré. C'était le bruit des préparatifs d'une défense, des soldats et -des ouvriers qui se heurtaient en courant à leurs postes. Quand elle eut -passé le portail, qu'elle eut mis derrière elle cette herse imposante -dont elle avait eu tant d'effroi, quand en regardant autour d'elle elle -ne vit plus de murailles pour arrêter ses pas; en dépit de l'avenir, -elle sentit une joie soudaine, comme celle d'un captif qui recouvre sa -liberté. Cette vive émotion ne lui permettait plus de réfléchir aux -dangers qui pouvaient l'attendre encore: les montagnes infestées -d'ennemis qui ne demandaient que le pillage; un voyage commencé avec des -guides dont le seul extérieur donnait une effroyable idée. Dans le -premier moment, elle ne pouvait éprouver que de la joie. Elle était hors -de ces murailles où elle était entrée avec de si tristes présages. Elle -se rappelait de quels superstitieux pressentiments elle avait alors été -saisie, et souriait de l'impression que son coeur en avait reçue. - -Elle regardait avec ce sentiment les tourelles du château, plus élevées -que les bois au milieu desquels elle cheminait. Elle se souvint de -l'étranger qu'elle y croyait détenu; et la pensée que ce pouvait être -Valancourt, répandit un nuage sur sa joie. Elle réunit toutes les -circonstances relatives à cet inconnu depuis la nuit où elle l'avait -entendu chanter la chanson de son pays. Elle les avait souvent rappelées -et comparées sans en tirer une sorte de conviction; et elle croyait -seulement que Valancourt pouvait être prisonnier à Udolphe. Il était -possible cependant qu'elle recueillît de ses conducteurs des -informations plus précises. Mais craignant de les interroger trop tôt, -de peur qu'une défiance réciproque ne les empêchât de s'expliquer, en la -présence l'un de l'autre, elle attendit l'occasion favorable de les -entretenir séparément. - -Bientôt après une trompette retentit au travers des échos des montagnes, -mais de fort loin. Les deux guides s'arrêtèrent et regardèrent derrière -eux. Les bois épais dont ils étaient entourés ne laissaient rien -découvrir. Un d'eux gravit au haut d'une éminence pour observer si -l'ennemi s'avançait, puisque sans aucun doute la trompette était de son -avant-garde. L'autre, pendant cet intervalle, restait seul avec Emilie. -Elle hasarda une question au sujet de l'étranger d'Udolphe. Ugo, c'était -son nom, répondit que le château renfermait plusieurs prisonniers; mais -il ne se rappelait ni leur figure ni le temps de leur arrivée; il ne -pouvait conséquemment donner aucune information, mais il y avait dans -ses discours une discrétion sournoise qui l'eût probablement empêché de -la satisfaire, lors même qu'il en eût eu le pouvoir. - -Elle lui demanda quels prisonniers on avait faits depuis le temps -qu'elle indiqua, c'est-à-dire depuis celui où elle avait entendu pour la -première fois la musique.--Toute la semaine, dit Ugo, j'ai été dehors -avec la troupe, et je ne sais rien de ce qui s'est passé au château. -Nous avions assez de besogne sur les bras, et une rude besogne! - -Bertrand, l'autre homme, était alors de retour, Emilie ne demanda plus -rien. Bertrand fit à son compagnon le rapport de ce qu'il avait vu, et -l'on continua à marcher dans un profond silence. Entre les ouvertures -des bois, Emilie découvrait souvent quelques aperçus du château, les -tours occidentales dont les fortifications étaient alors couvertes -d'archers, et les remparts au-dessous, dont les soldats tout en rumeur -garnissaient les murailles et préparaient le canon. - -Les voyageurs sortirent des bois et tournèrent dans une vallée par une -direction contraire à celle que l'ennemi devait suivre; Emilie eut alors -la vue complète du château; ses murailles grises, ses tours, ses -terrasses, ses effrayants précipices et les sombres forêts qui -l'entouraient; enfin les armures étincelantes de ces Condottieri que -frappaient les rayons du soleil. Elle contemplait, les larmes aux yeux, -ces murailles où peut-être était enfermé Valancourt; les nuages -flottaient avec vitesse, un éclat subit enrichissait les dehors de cette -masse, et tout à coup un voile sombre l'enveloppait. - -Le bruit du canon affectait Ugo, comme le son de la trompette excite un -cheval de guerre; son âme s'enflammait, il brûlait de voler au combat, -et maudissait Montoni qui l'avait envoyé si loin. Les sentiments de son -compagnon paraissaient d'une autre nature, et bien plus faits pour la -cruauté que pour les dangers de la guerre. - -Emilie faisait de fréquentes questions sur le lieu de sa destination: -tout ce qu'elle put apprendre, c'est qu'elle allait à une chaumière en -Toscane; et toutes les fois qu'elle en parlait, elle croyait découvrir -sur la figure de ces deux hommes une expression de malice et de finesse -dont elle se sentait alarmée. - -C'était durant l'après-midi qu'ils étaient sortis du château. On voyagea -pendant plusieurs heures à travers des régions d'une profonde solitude; -ni le bêlement des brebis, ni l'aboiement des chiens, ne rompaient -l'absolu silence, et alors on était trop loin pour saisir le bruit du -canon. Vers le soir on s'enfonça parmi des précipices, en de noires -forêts de cyprès, de pins, et de mélèses; c'était un désert si sauvage, -si reculé, que si la mélancolie pouvait se choisir une résidence, ce -lieu aurait été son séjour de prédilection. - -Ce fut dans ce désert qu'ils se proposèrent de se reposer. La nuit va -venir, dit Ugo, et les loups seraient à craindre au moment d'une halte. -C'était pour Emilie une alarme nouvelle, mais inférieure à celle de se -trouver livrée la nuit, et en de tels lieux, à de tels gens. Les -horribles soupçons qu'elle avait conçus sur les desseins de Montoni se -présentèrent avec plus de force; elle s'efforça d'empêcher le repos que -les hommes voulaient prendre, et demanda avec inquiétude combien de -chemin il lui restait à faire. - ---Plusieurs lieues encore, dit Bertrand: vous pouvez, signora, ne pas -manger, si cela vous plaît; mais pour nous, nous voulons souper tandis -que nous le pouvons; nous en aurons un peu besoin avant que de finir ce -voyage. Le soleil va se coucher: arrêtons-nous sous cette roche. - -L'incertitude avait tant augmenté son anxiété au sujet du prisonnier -d'Udolphe, que, ne pouvant s'entretenir seule avec Bertrand, elle lui -fit des questions en la présence d'Ugo; il affecta une ignorance entière -à cet égard. - -Le soleil était couché depuis longtemps; les nuages étaient lourds, -leurs bords étaient rougis d'un cramoisi sulfureux, et répandaient une -teinte enflammée sur les pins des forêts. Le zéphyr, qui agitait les -arbres, murmurait sourdement entre leurs branches, et faisait entendre -une sorte de gémissement qui ne faisait qu'ajouter à l'effroi d'Emilie. -Les montagnes enveloppées dans l'ombre, les torrents qui mugissaient au -loin, les sombres forêts et les profondes vallées, où se rencontraient -des cavernes qu'ombrageaient des cyprès avec des sycomores, tout se -confondait avec l'obscurité. Emilie, d'un oeil inquiet, cherchait à -découvrir l'extrémité de ce vallon; elle crut qu'il n'en avait aucune: -ni hameau ni chaumière ne se découvraient. On n'entendait ni aboyer les -chiens, ni retentir le plus léger bruit. Emilie, d'une voix tremblante, -hasarda de rappeler à ses guides qu'il commençait à être tard, et à leur -demander jusqu'où ils avaient à aller. Ils étaient trop occupés de leur -entretien pour prendre garde à sa question. Elle s'abstint de la -répéter, pour s'épargner quelque réponse insolente. Ils finirent -pourtant leur souper, en recueillirent les débris, et reprirent la route -du vallon, dans un morne silence. Emilie continuait de rêver à sa propre -situation et aux motifs que pouvait avoir Montoni pour l'y réduire. Il -avait un mauvais dessein contre elle, on ne pouvait en douter. S'il ne -la faisait pas périr pour hériter d'elle à l'instant, il ne la faisait -cacher pendant un temps que pour la réserver à de plus sinistres -projets, aussi dignes de son avarice, et mieux assortis à sa vengeance. -Elle se rappela le signor Brochio, et sa conduite dans le corridor. Son -horrible supposition en prit une force nouvelle. Cependant, à quel but -l'éloigner du château, où tant de crimes secrets s'étaient probablement -déjà commis? - -L'effroi de ce qu'elle allait trouver devint alors si excessif, qu'elle -se vit prête à perdre connaissance. Elle pensait en même temps à son -bien-aimé père, et à ce qu'il aurait souffert s'il avait pu prévoir les -étranges et cruels événements de sa vie. Avec quel soin n'eût-il pas -évité de confier sa fille orpheline à une femme aussi faible que madame -Montoni! Sa position actuelle lui paraissait à elle-même si romanesque, -si invraisemblable, elle se rappelait si bien le calme et la sérénité de -ses premiers ans, que, dans certains moments, elle se croyait presque -victime de quelque songe épouvantable, et d'une imagination en délire. - -La contrainte que lui imposait la présence de ses guides changea sa -terreur en un sombre désespoir. La perspective affreuse de ce qui -pouvait l'attendre la rendait presque indifférente aux dangers qui -l'environnaient; elle considérait sans émotion les difficultés et -l'obscurité de la route, et les montagnes, dont les contours se -distinguaient à peine dans les ténèbres; objets pourtant qui avaient si -vivement affecté ses esprits, et dont la teinte sévère avait ajouté -récemment aux horreurs de son avenir. - -Il faisait alors si noir, qu'en avançant au plus petit pas, les -voyageurs voyaient à peine assez pour se conduire. Les nuages, qui -semblaient chargés de foudre, passaient lentement sous la voûte des -cieux, et, dans leurs intervalles, laissaient voir les tremblantes -étoiles. Les masses de cyprès et de sycomores qui ombrageaient les -rochers se balançaient au gré des vents, et les bois où ils -s'engouffraient rendaient au loin le plus triste murmure. Emilie -frissonnait malgré elle. - ---Où est la torche? dit Ugo; le temps se couvre. - ---Non, pas encore, reprend Bertrand; nous voyons le chemin. Il vaut -mieux ne pas allumer tout le temps qu'on le pourra. Si quelque parti -ennemi se trouvait en campagne, notre flambeau pourrait nous trahir. - -Ugo lui dit quelques paroles, qu'Emilie ne put entendre. Ils -continuèrent d'avancer dans l'obscurité; et Emilie désirant presque que -quelque ennemi pût les surprendre, l'idée d'un changement prêtait à -l'espérance; elle pouvait à peine imaginer une position plus effroyable -que la sienne. - -Tout en allant, son attention fut attirée par une légère flamme qui -brillait par moments à la pointe de la pique portée par Bertrand; elle -ressemblait à celle qu'elle avait observée sur la lance de la -sentinelle, la nuit où madame Montoni mourut. La sentinelle lui avait -dit que cette flamme était un présage. L'événement qui avait suivi avait -paru justifier l'assertion, et l'esprit d'Emilie en avait conservé une -impression superstitieuse. L'apparition actuelle la confirma; elle crut -voir le présage de son propre destin. Elle remarquait dans un morne -silence l'éclat et la disparition de la flamme. Bertrand dit à la fin: - ---Allumons la torche, et cherchons un abri dans les bois. Il se prépare -un grand orage: voyez ma lance. - -Il la montra, et la flamme brillait à la pointe. - ---A la bonne heure, dit Ugo, vous n'êtes pas de ceux qui croient aux -pronostics; nous avons laissé des poltrons au château, qui pâliraient à -cet aspect. J'ai souvent aperçu la même chose avant le tonnerre; elle en -est le présage. Nous en aurons, soyez-en sûr; les nuages se fendent en -éclairs. - -Ugo trouva enfin une pierre, et la torche fut allumée. Les hommes mirent -pied à terre, aidèrent Emilie à descendre, et conduisirent les mules à -la bordure du bois, à gauche. Le sol, inégal et rompu, était embarrassé -de buissons et de plantes sauvages; il fallut faire un détour pour ne -pas tomber au milieu. - -Emilie ne pouvait approcher de ce bois sans éprouver de plus en plus le -sentiment de son danger. Le profond silence qui y régnait, leur épais -feuillage que n'agitait pas le moindre souffle, leur ombre noire que -rembrunissaient encore la vive clarté des éclairs, la flamme rougeâtre -de la torche, tout contribuait à renouveler ses plus terribles -appréhensions. Elle crut qu'à ce moment la figure de ses conducteurs -déployait une fierté plus farouche, et la joie d'un triomphe qu'ils -cherchaient à dissimuler. Son imagination troublée lui suggéra qu'on la -menait dans un bois pour y compléter, par un meurtre, la vengeance de -Montoni. Cette horrible pensée arracha un soupir de son coeur. Ses -compagnons, surpris, revinrent promptement à elle. Elle leur demanda -pourquoi ils la menaient à ces bois, les engagea à continuer leur chemin -sur la route, et leur représenta que, pendant un orage, elle serait -moins dangereuse que les bois. - ---Non, non, lui dit Bertrand, nous savons bien où est le danger. Voyez -les nuages qui s'ouvrent sur nos têtes; en outre, sous les bois, nous -risquons moins d'être vus par l'ennemi, si par hasard il passait dans le -chemin. Par saint Pierre et sa compagnie! j'ai autant de coeur que les -plus braves: il y a bien quelques pauvres diables qui pourraient en -convenir s'ils étaient vivants; mais que peut-on contre le nombre? - ---Que marmottez-vous donc là? dit Ugo d'un air de mépris. Et qui est-ce -qui craint le nombre? Qu'ils viennent, qu'ils viennent; et tant qu'il en -tiendrait au château du signor Montoni, je voudrais leur montrer à quel -homme ils auraient affaire. Pour vous, je vous laisserais tranquillement -au fond de quelque trou; vous regarderiez, et vous verriez comme je -ferais fuir mes coquins... Qui parle de crainte? - -Bertrand lui répliqua, avec un serment effroyable, qu'il n'aimait pas -les plaisanteries. Il y eut entre eux une très-violente altercation, le -tonnerre la fit cesser; la foudre tout à coup éclata au-dessus de leurs -têtes avec un tel fracas, que la terre parut ébranlée jusque dans ses -fondements. Les brigands firent une pause, et se regardèrent tous deux. -Les lueurs bleues de l'éclair sillonnaient le sol entre les touffes des -arbres, et Emilie, qui regardait à travers le feuillage, voyait à tout -moment les montagnes se couvrir d'une flamme livide et sulfureuse. -Alors, peut-être, elle avait moins peur de l'orage que de ses guides, et -d'autres craintes occupèrent son esprit. - -Les hommes s'étaient placés sous un grand châtaignier; ils avaient mis -leurs piques en terre. Emilie plusieurs fois remarqua la flamme légère -qui se jouait autour de leurs pointes. - ---Je voudrais bien que nous fussions au château, dit Bertrand, et je ne -sais pourquoi le signor nous a chargés de cette affaire. O mon Dieu! -quel vacarme là-haut! Je me ferais prêtre, en vérité! Ugo, dis-moi, -aurais-tu un rosaire? - ---Non, répliqua Ugo. Je laisse à des poltrons comme toi le soin de -porter des rosaires; moi, je porte une épée. - ---Elle te servira bien pour combattre une tempête, dit Bertrand. - -Un autre coup, répercuté dans les immenses cavités des montagnes, les -fit taire pour un moment. Le tonnerre roulait toujours. Ugo proposa -d'avancer: Nous perdons notre temps, dit-il; les sentiers, dans les -bois, sont aussi bien garantis par les feuilles, qu'on l'est ici par -celles du châtaignier. - -Ils firent marcher les mules entre des massifs d'arbres, sur un gazon -glissant qui en cachait les hautes racines. Le vent s'était élevé, et -disputait avec la foudre; il précipitait avec rage ses tourbillons -au-dessus des bois; la lueur rougeâtre de la torche en jetait un éclat -plus fort, et laissait voir alors des retraites faites uniquement pour -les loups, dont Ugo avait d'abord parlé. - -A la fin la force du vent parut écarter les orages; la foudre résonnait -au loin, et ne se faisait que faiblement entendre. Après une heure de -marche dans les bois, les éléments parurent un peu calmés; les voyageurs -du vallon se trouvèrent à la crête brune d'une montagne; une large -vallée s'étendait à leurs pieds, et se laissait voir à la clarté -douteuse de la lune encore voilée. Quelques nuages parcouraient encore -le ciel éclairci de la tempête, et se retiraient lentement aux bords de -l'horizon. - -Quand Emilie se vit hors de ces bois, elle se sentit ranimée; elle -pensait que, si ces deux hommes avaient eu l'ordre de la détruire, ils -auraient certainement exécuté ce dessein barbare dans le désert affreux -dont elle venait de sortir, et où jamais un regard humain n'en aurait pu -trouver la trace. Rassurée par cette réflexion et par la tranquillité de -ses guides, elle descendit en silence par un chemin fait pour les -troupeaux, et pratiqué à droite aux bords des bois. Emilie ne put sans -plaisir contempler la beauté de la vallée, qui lui semblait entrecoupée -de bois, de prairies et de terres cultivées: elle était couronnée au -nord et à l'orient par l'amphithéâtre des Apennins. Au couchant et au -sud, le paysage s'étendait dans les belles plaines de la Toscane. - ---Voilà la mer au delà, dit Bertrand, comme s'il avait deviné que Emilie -examinait les objets que le clair de lune lui permettait d'apercevoir, -elle est au couchant, quoique nous ne puissions la distinguer. - -Emilie aperçut déjà une différence dans le climat. Ce n'était plus la -température des montagnes affreuses qu'elle quittait; on descendait -toujours, et l'air la parfumait des odeurs de mille plantes qui -parsemaient la pelouse, et dont la dernière pluie augmentait -l'exhalaison. Le pays qui l'environnait annonçait une beauté si douce; -elle contrastait si fortement avec la grandeur effrayante des lieux où -elle s'était vue confinée, et avec les moeurs de ceux qui les -habitaient, qu'Emilie se crut transportée à la vallée, sa demeure -chérie: elle s'étonnait que Montoni l'eût envoyée dans cette contrée -charmante, et ne pouvait croire qu'un théâtre si enchanteur fût choisi -pour le théâtre d'un crime. Hélas! ce n'était pas le pays, mais les -personnes qu'il avait dû choisir pour l'exécution de ses plans. - -Emilie osa demander s'ils approchaient de leur destination. Ugo lui -répondit qu'ils n'en étaient pas loin. A ce bois de châtaigniers dans le -vallon, dit-il, près du ruisseau où se réfléchit la lune. Je désire bien -m'y voir en repos avec un flacon de bon vin et une tranche de jambon. - -Emilie reprit courage en apprenant que son voyage allait finir; elle vit -le bois de châtaigniers dans une partie ouverte du vallon, et au bord du -ruisseau. - -En peu de moments ils atteignirent l'entrée du bois. Ils aperçurent au -travers du feuillage une lumière dans une chaumière éloignée. Ils -s'avancèrent en côtoyant le ruisseau. Les arbres qui le couvraient -dérobaient les rayons de la lune; mais une longue ligne de lumière qui -venait de la cabane se distinguait sur sa surface tremblante et sombre. -Bertrand s'arrêta le premier; Emilie entendit qu'il frappait fortement -et appelait à la porte. On ouvrit la petite fenêtre où paraissait une -lumière. Un homme demanda ce que l'on voulait, descendit aussitôt, et -les reçut dans une chaumière propre, mais rustique. Il appela sa femme -pour apporter quelques rafraîchissements aux voyageurs. Cet homme -causait souvent à part avec Bertrand. Emilie l'observa: c'était un -paysan grand, mais non pas robuste, d'une complexion pâle et d'un regard -perçant. Son extérieur n'annonçait pas un caractère qui pût gagner la -confiance d'une jeune personne; il n'y avait rien dans ses manières qui -pût lui concilier la bienveillance. - -Ugo s'impatientant demandait à souper, et prenait même un ton d'autorité -qui ne semblait admettre aucune réplique.--Je vous attendais il y a une -heure, dit le paysan; car j'avais eu vers les trois heures une lettre du -signor Montoni. Moi et ma femme, nous ne comptions plus sur vous, nous -avions été nous coucher. Comment vous êtes-vous trouvés de l'orage? - ---Mal, répliqua Ugo, fort mal; et nous serons aussi mal ici, si vous ne -vous dépêchez pas davantage. Donnez plus de vin, et dites-nous ce que -nous mangerons. - -Le paysan plaça devant eux tout ce que contenait la chaumière: lard, -vin, figues, et des raisins d'un goût exquis et d'une grosseur -prodigieuse. - -Après qu'Emilie se fut un peu rafraîchie, la femme du paysan lui indiqua -sa chambre, Emilie fit quelques questions au sujet de Montoni; la femme, -qui se nommait Dorine, répondit avec réserve, et prétendit qu'elle -ignorait les intentions de Son _Excellence_ en envoyant Emilie en ce -lieu: elle convint que son époux les connaissait. Emilie s'aperçut -bientôt qu'elle n'obtiendrait aucun renseignement sur sa destinée, elle -congédia Dorine, et se mit au lit; mais les scènes étonnantes qui -venaient de se passer, toutes celles qu'elle prévoyait, se présentèrent -ensemble à son esprit inquiet, et concoururent avec le sentiment de la -situation nouvelle pour la priver de tout sommeil. - - - - -CHAPITRE XXXI. - - -Quand le lendemain matin Emilie ouvrit sa fenêtre, elle fut surprise en -contemplant toutes les beautés qui l'entouraient. La chaumière était -ombragée de bois; c'étaient surtout des châtaigniers, entremêlés de -cyprès, de mélèses et de sycomores. Sous leurs rameaux épais et étendus -se découvraient, au nord et à l'orient, les Apennins couverts de bois, -qui s'élevaient en amphithéâtre avec une extrême majesté. De noires -forêts de sapin ne les encombraient pas de ce côté comme des autres. -Leurs sommets les plus hauts étaient couronnés de châtaigniers, de -chênes antiques et de platanes d'Orient, que décoraient alors les -teintes variées dont l'automne enrichit le feuillage. Des vignobles -s'étendaient le long de ces montagnes. Les élégantes maisons de la -noblesse toscane ornaient les détails de la scène, et bornaient des -coteaux chargés d'oliviers, de mûriers et d'orangers. - -La chaumière était préservée par les bois des plus forts rayons du -soleil; elle ne s'ouvrait qu'au couchant. Ses murs étaient couverts de -vignes, de figuiers et de jasmins, et jamais Emilie n'avait trouvé des -fleurs ni si grandes ni si parfumées. Des raisins mûrs pendaient autour -de sa petite fenêtre; le gazon, sous les arbres, était émaillé de fleurs -et d'herbes odorantes. A l'autre bord du petit ruisseau, dont le courant -rafraîchissait le bocage, s'élevait un bosquet de citronniers et -d'orangers; ce bosquet, presque en face de la fenêtre d'Emilie, -augmentait les charmes de la vue. Le sombre de la verdure ajoutait aux -effets de perspective. C'était pour Emilie un bosquet enchanté, dont les -charmes successivement communiquèrent à son esprit quelque chose de leur -douceur. - -Elle fut appelée à l'heure du déjeuner par la fille du paysan: c'était -une jeune personne d'environ dix-sept ans, et d'un extérieur agréable. -Emilie vit avec plaisir qu'elle semblait animée des plus pures -affections de la nature; tous ceux qui l'entouraient annonçaient plus ou -moins de mauvaises dispositions. Cruauté, férocité, finesse, duplicité; -ce dernier caractère distinguait spécialement les traits du paysan et de -sa femme. Maddelina parlait peu; mais ce qu'elle disait était dit d'une -voix douce, accompagné d'un air modeste et complaisant qui intéressait -Emilie. On la fit déjeuner à part avec Dorine, tandis qu'Ugo, Bertrand -et leur hôte prenaient devant la porte un repas de jambon et de vins de -Toscane. A peine fut-il fini, que Ugo, se levant à la hâte, alla -chercher sa mule. Emilie sut alors qu'il allait retourner à Udolphe, et -que Bertrand resterait à la chaumière. Cette circonstance ne la surprit -pas, mais l'affligea. - -Quand Ugo fut parti, Emilie proposa une promenade dans les bois. On lui -apprit qu'elle ne pourrait sortir sans être accompagnée de Bertrand. -Elle aima mieux se retirer dans sa chambre. - -Préférant la solitude à la société des gens de la maison, Emilie dîna -dans sa chambre, et Maddelina eut la permission de la servir. Sa -conversation simple apprit à Emilie que le paysan et sa femme étaient -depuis longtemps habitants de la chaumière; qu'elle était un présent de -Montoni, et la récompense d'un service que lui avait rendu Marco, parent -très-proche du vieux Carlo, son intendant.--Il y a tant d'années, -signora, dit Maddelina, que j'en sais très-peu de chose; mais mon père, -sans doute, fit un grand bien au signor, puisque ma mère a dit souvent -que cette chaumière était le moins qu'on pût lui donner. - -Emilie écoutait ce détail avec un pénible intérêt. Il donnait une -couleur effrayante au caractère de ce Marco. Un service que Montoni -récompensait ainsi ne pouvait guère être que criminel. Elle croyait donc -de plus en plus qu'elle n'était remise en de telles mains que pour un -coup désespéré.--Savez-vous combien il y a de temps, dit Emilie, qui -songeait à celui où la signora Laurentini avait disparu d'Udolphe; -savez-vous combien il y a de temps que votre père a rendu au signor le -service dont vous me parlez? - ---Ce fut un peu avant d'habiter cette chaumière, répondit Maddelina; il -y a environ dix-huit ans. - -C'était à peu près le temps où l'on disait que la signora Laurentini -avait disparu. Il vint à l'esprit d'Emilie que Marco avait pu servir -dans cette mystérieuse affaire, et peut-être avait pu seconder un -meurtre. Cette horrible pensée la plongea dans une telle rêverie, que -Maddelina s'éloigna sans qu'elle s'en aperçût, et elle resta longtemps -étrangère à ce qui l'entourait. - -Elle resta seule jusqu'au soir; elle vit le soleil descendre à -l'occident, dorer la cime des montagnes, et prolonger leur ombre dans la -plaine; elle le vit étinceler sur les voiles flottantes, et se plonger -au sein des flots. Au moment du crépuscule, sa rêverie plus douce la -reporta vers Valancourt. Elle réunit les circonstances qui se liaient à -la musique nocturne, et tout ce qui appuyait ses conjectures sur son -emprisonnement au château. Confirmée dans l'idée qu'elle avait entendu -sa voix, elle se remit à songer à ce triste séjour avec une douloureuse -émotion et des regrets momentanés. - -Elle se jeta sur son petit lit, et céda enfin au sommeil. Un coup frappé -à sa porte ne tarda pas à l'éveiller. Elle entendit une voix, et -tressaillit de terreur. L'image de Bertrand, un stylet à la main, -s'offrit à son cerveau troublé. Elle n'ouvrait point, ne répondait -point, et gardait un profond silence. La voix enfin ayant tout bas -répété son nom, elle demanda qui appelait.--C'est moi, signora, reprit -la voix; c'était celle de Maddelina. De grâce, ouvrez la porte; n'ayez -pas peur, c'est moi. - ---Qui vous amène si tard, Maddelina? dit Emilie en la faisant -entrer.--Chut! signora; pour l'amour de Dieu, ne faisons pas de bruit. -Si l'on nous entendait, on ne me le pardonnerait pas. Mon père, ma mère -et Bertrand sont couchés, dit-elle en refermant la porte. Je vous -apporte à souper, signora. Vous n'avez pas soupé en bas. Ce sont des -raisins, des figues, et un demi-verre de vin. Emilie la remercia, mais -témoigna sa crainte qu'elle ne fût exposée au ressentiment de Dorine, -quand on s'apercevrait que le fruit était ôté.--Reprenez-le, Maddelina, -dit Emilie; je souffrirai moins en ne l'acceptant pas, que je n'aurais à -souffrir si votre bonté mécontentait votre mère. - ---O signora, il n'y a point de danger, reprit Maddelina. Ma mère ne s'en -apercevra point. C'est de mon souper. Vous me rendriez malheureuse si -vous me refusiez, signora. Emilie fut tellement attendrie de la -générosité de cette bonne fille, qu'elle demeura sans réplique. -Maddelina, qui la regardait, se méprit à son émotion.--Ne pleurez pas, -signora, lui dit-elle. Ma mère est un peu vive; mais c'est bientôt -passé. Ne le prenez pas si fort à coeur. Elle me gronde bien souvent, -mais j'ai appris à le souffrir; et si je peux, quand elle a fini, -m'échapper dans les bois et jouer des castagnettes, je l'oublie tout -aussitôt. - -Emilie sourit malgré ses larmes. Elle dit à Maddelina qu'elle avait un -bon coeur, et elle accepta son présent. Elle désirait beaucoup de savoir -si Bertrand et Dorine avaient parlé de Montoni et de ses desseins en -présence de Maddelina; mais elle se refusa à séduire cette innocente -fille, et à lui faire trahir les secrets de ses parents. Quand elle se -retira, Emilie la pria de venir chez elle aussi souvent qu'elle -l'oserait, sans offenser sa mère. Maddelina le promit, et s'éloigna -très-doucement. - -Plusieurs jours se passèrent. Emilie restait dans sa chambre. Maddelina -venait seulement à ses repas. Sa douce physionomie, ses manières -intéressantes, consolaient Emilie mieux que depuis deux mois elle ne -l'avait été. Elle aimait sa chambre, qui semblait tenir au berceau; elle -commençait à y goûter ce sentiment de sécurité qui nous attache -naturellement à notre demeure. Pendant cet intervalle aussi, son esprit -n'ayant reçu aucune secousse nouvelle de douleur ou de crainte, elle -reprit assez de force pour jouir de ses lectures. Elle retrouva quelques -esquisses, quelques feuilles de papier blanc, ses crayons, et se sentit -en état de s'amuser, en choisissant quelques parties de l'agréable -perspective qu'elle avait sous les yeux. - -Une belle soirée, à la suite d'un jour fort chaud, engagea enfin Emilie -à essayer d'une promenade, quoique Bertrand dût l'y accompagner. Elle -prit Maddelina, et sortit suivie de Bertrand, qui lui laissa le choix du -chemin. Le temps était doux et frais; Emilie ne put voir sans plaisir la -belle contrée qui l'entourait. Le ciel pur et brillant était d'un bleu -d'azur, que doraient au couchant les derniers rayons de l'astre du jour. -Des traits de feu frappaient encore la cime des plus grands arbres, et -la pointe des roches les plus élevées. Emilie suivit le cours du -ruisseau, marchant à l'ombre des bois qui le bordaient. Sur la rive -opposée, quelques brebis blanches comme la neige décoraient la verdure. -Au-delà se voyaient des bosquets de citronniers et d'orangers, chargés -de fleurs et de fruits dorés. Emilie marcha vers la mer, qui -réfléchissait tous les feux du couchant. La vallée se terminait à droite -par un cap fort élevé, dont le sommet, élancé au-dessus des vagues, -supportait une tour en ruines: elle servait alors de phare; ses créneaux -brisés, les oiseaux de mer dont elle était le refuge, et qui -voltigeaient autour d'elle, recevaient encore la lumière du soleil, dont -le disque avait disparu sous les eaux; et les fondements de l'édifice, -ainsi que le rocher qui lui servait de base, étaient déjà couverts des -ombres du crépuscule. - -Arrivée à cette éminence, Emilie vit avec plaisir les rochers qui -bordaient le rivage, et, regardant la mer, pensait à la France, pensait -aux temps passés; elle désirait, oh! combien elle désirait que ces -vagues la reportassent au pays de sa naissance! - ---Ah! disait-elle, ce vaisseau, ce vaisseau qui fend si majestueusement -les ondes, et dont les grandes voiles blanches se répètent sur leur -miroir, peut-être est-il parti pour la France! Heureux navire! elle le -regarda aller dans la plus violente émotion, jusqu'à ce que les ombres -du soir eussent obscurci les lointains, et l'eussent dérobé à sa vue. Le -bruit monotone des vagues augmentait la tendresse qui faisait couler ses -pleurs. Ce fut longtemps l'unique son qui troublât les airs. Emilie -côtoya le rivage. Tout à coup un choeur de voix se fit entendre. Elle -s'arrête, elle écoute; mais elle craint de se faire voir. La première -fois elle regarde Bertrand comme un protecteur. Il la suivait d'assez -près en s'entretenant avec un homme. Rassurée par cette certitude, elle -s'avance derrière un petit promontoire. La musique avait cessé: bientôt -une voix de femme chanta seule. Emilie double le pas, elle tourne le -rocher, et voit une baie couronnée de grands arbres. Elle y remarque -deux groupes de paysans; l'un assis sous les berceaux, l'autre au bord -de la mer, autour d'une jeune fille qui chantait, et tenait une -guirlande qu'elle semblait prête à laisser tomber dans la mer. - -Après cette soirée, elle se promena souvent avec Maddelina; mais jamais -sans la compagnie de Bertrand. Son esprit par degrés devint aussi -tranquille que sa situation et les circonstances le permettaient. Le -repos où elle vivait l'engageait à croire qu'on n'avait point de mauvais -desseins contre elle; et, sans l'idée probable que Valancourt, en ce -moment, habitait Udolphe, elle eût voulu rester à la chaumière, jusqu'à -l'instant de retourner au lieu de sa naissance. Cependant, en -réfléchissant aux motifs de Montoni pour la faire aller en Toscane, son -inquiétude ne diminuait pas; elle ne pouvait croire que le seul intérêt -de sa sûreté eût déterminé cette conduite. - -Emilie avait passé quelque temps dans la chaumière avant de se souvenir -que, dans son départ précipité, elle avait laissé à Udolphe ceux des -papiers de sa tante qui étaient relatifs aux propriétés du Languedoc. Ce -souvenir lui fit de la peine, mais à la fin elle espéra que, dans le -lieu obscur où ils étaient cachés, ils échapperaient aux recherches de -Montoni. - - - - -CHAPITRE XXXII. - - -Retournons pour un moment à Venise, où le comte Morano gémit sous une -complication de malheurs. Bientôt après son arrivée dans cette ville, il -avait été arrêté par ordre du sénat; et, sans savoir de quoi il était -accusé, il avait été mis dans une prison si rigoureuse, que les -recherches de ses amis n'avaient pu les aider à retrouver sa trace. Il -n'avait pu deviner à quel ennemi il devait sa captivité, à moins que ce -ne fût à Montoni, sur lequel ses soupçons s'arrêtaient. Ils étaient -non-seulement probables, mais encore très-fondés. - -Dans l'affaire de la coupe empoisonnée, Montoni avait soupçonné Morano; -mais, ne pouvant acquérir le degré de preuve nécessaire à la conviction -de ce crime, il avait eu recours à d'autres genres de vengeance, et -espéré beaucoup de ses persécutions. Il employa une personne à laquelle -il croyait pouvoir se fier pour jeter une lettre d'accusation dans le -dépôt des dénonciations secrètes, ou gueules de lion, qui se trouve à la -galerie du doge, et sert à recevoir les avis anonymes relatifs aux -personnes qui conspirent contre l'Etat. - -Morano avait encouru le ressentiment des principaux membres de l'Etat: -ses manières l'avaient rendu importun à plusieurs; l'ambition, la -hauteur qu'il dévoilait trop souvent en public, le faisaient haïr des -autres; on ne devait pas s'attendre à ce qu'aucune pitié modérât la -rigueur d'une loi dont ses ennemis déterminaient l'application. - -Montoni pendant ce temps faisait tête à d'autres dangers. Son château -était assiégé par des troupes qui semblaient décidées à tout oser, à -tout souffrir pour triompher. La force de la place résista à une si -violente attaque; la garnison fit une défense vigoureuse, et la disette -que l'on éprouvait sur ces montagnes arides obligea les assaillants à la -retraite. - -Quand Montoni se vit de nouveau paisible possesseur d'Udolphe, il envoya -Ugo pour chercher Emilie; il avait voulu s'assurer d'elle dans un lieu -moins exposé qu'un château où l'ennemi après tout pouvait pénétrer. La -tranquillité rétablie, il était impatient de la tenir dans les murailles -d'Udolphe. Il chargea Ugo d'aider Bertrand à la ramener au château. -Forcée de partir, Emilie dit un tendre adieu à la douce Maddelina. Elle -avait passé quinze jours en Toscane, et y avait goûté un intervalle de -repos; elle en avait besoin pour remettre ses esprits, elle s'en vit -enlever à regret. Elle remonta les Apennins; de leurs hauteurs elle jeta -un long et triste regard sur la contrée charmante qui s'étendait à ses -pieds, et sur cette Méditerranée dont elle avait tant désiré que les -vagues la reportassent en France; mais le chagrin qu'elle sentait en -retournant au théâtre de ses souffrances était néanmoins adouci par -l'idée que Valancourt l'habitait. Elle trouvait une consolation dans la -pensée d'être près de lui, quoique sans doute il fût prisonnier. - -Il était tard quand elle partit de la chaumière, et la nuit était déjà -close avant qu'elle arrivât au voisinage d'Udolphe. La nuit était -très-sombre, et la lune ne brillait que par intervalles. Les voyageurs -marchaient à la clarté d'une torche que portait Ugo. Emilie méditait sur -sa situation. Bertrand et Ugo anticipaient sur le plaisir d'un bon -souper et d'un bon feu; ils avaient remarqué la différence du climat -chaud de Toscane à l'air piquant de ces régions élevées. Emilie fut -enfin réveillée de sa rêverie par le son de l'horloge du château; elle -ne put l'entendre sans un certain frémissement. Plusieurs coups se -succédèrent, et le son, répété par mille échos, se perdit en murmures. -Son imagination frappée crut entendre marquer l'instant d'une effroyable -catastrophe. - ---C'est la vieille horloge, dit Bertrand; elle y est encore! les canons -ne l'ont pas fait taire! - ---Non! dit Ugo; elle ronflait aussi bien qu'eux au milieu de leur -fracas: elle sonna au travers du feu le plus vif que j'aie jamais vu. Je -comptais bien que l'ennemi lui donnerait quelque leçon; mais elle a -échappé aussi bien que sa tour. - -La route tournait autour d'une montagne. Les voyageurs virent enfin le -château; il se trouvait en perspective à l'extrémité du vallon. Un rayon -de la lune le découvrit, et l'obscurité le déroba aussitôt. Ce faible -aperçu avait suffi pour percer le coeur d'Emilie. Les murs massifs et -ténébreux lui présentaient l'idée terrible de l'empoisonnement, et d'une -longue souffrance. Cependant à mesure qu'elle avançait, quelque mélange -d'espérance diminuait sa terreur. Ce lieu était assurément la résidence -de Montoni; mais il était possible aussi qu'il fût celle de Valancourt. -Elle ne pouvait se rapprocher de l'endroit où il pouvait être sans -éprouver un mouvement de joie et d'espoir. - -Les voyageurs continuèrent de suivre le vallon: Emilie, au clair de la -lune, revit les tours et les antiques murailles; sa clarté, devenue plus -forte, lui permit de remarquer les ravages causés par le siége et les -fortifications renversées. On était au pied du rocher sur lequel Udolphe -était bâti. De lourds débris avaient roulé jusque dans le bois par -lequel on montait, et se trouvaient mêlés de terre et d'éclats de roches -qu'ils avaient entraînés. Les bois aussi avaient beaucoup souffert des -batteries placées au-dessus, parce que l'ennemi avait voulu s'en faire -un abri contre le feu des remparts. Plusieurs des plus beaux arbres -étaient à bas; d'autres, jusqu'à une grande distance, étaient -entièrement dépouillés de leurs branches supérieures.--Il faut -descendre, dit Ugo, et conduire nos mules par la bride jusqu'au haut de -la montagne; autrement, nous pourrions tomber dans quelques-uns des -trous qu'ont faits les boulets; il n'en manque pas. Donnez-moi la -torche, dit Ugo, quand on fut descendu: prenez garde de vous heurter; le -terrain n'est pas encore balayé d'ennemis. - ---Comment! s'écria Emilie, y a-t-il encore des ennemis? - ---Oui, dit Ugo. Je ne sais pas comment cela est à présent; mais en -revenant, j'ai trouvé deux ou trois corps gisant auprès des arbres. - -Le bruit confus du canon, des tambours, des trompettes, les gémissements -des vaincus, les cris d'allégresse des vainqueurs, avaient fait place à -un silence si complet, qu'il semblait que la mort eût triomphé tout à la -fois et des vainqueurs et des vaincus. Le délabrement d'une des tours du -portail ne confirmait nullement la forfanterie d'Ugo, qui avait parlé -d'une lâche fuite. Il était évident que l'ennemi avait tenu, et qu'il -avait causé un grand désordre avant sa retraite. Autant qu'un clair de -lune vaporeux permettait d'en juger, la tour était ouverte de tous -côtés, et ses fortifications étaient presque toutes renversées. - -On arriva enfin aux portes du château. Bertrand, apercevant une lumière -dans la chambre du portail, appela fort haut. Le soldat regarda, et -demanda qui c'était.--Je vous amène un prisonnier, dit Ugo; ouvrez la -porte, et laissez-nous entrer. - -Emilie entendit descendre, tomber les chaînes, et tirer les verrous -d'une petite porte par laquelle on entra. Le soldat tenait la lampe fort -bas, pour montrer le pas de la porte. Emilie se retrouva sous cette -arcade ténébreuse, et elle entendit fermer ce guichet qui semblait à -jamais la séparer du monde. Elle pénétra dans la première cour du -château; elle revit son enceinte spacieuse et solitaire avec une sorte -de désespoir. - -Ils traversèrent la seconde cour, et ils se trouvèrent à la porte du -vestibule; le soldat leur donna le bonsoir, et retourna à son poste. -Pendant qu'on attendait, Emilie considérait comment elle éviterait la -vue de Montoni, et pourrait se retirer à son ancien appartement sans -être aperçue; elle frémissait de rencontrer si tard, ou lui, ou -quelqu'un de sa compagnie. Le train qui se faisait au château était -alors tellement bruyant, qu'Ugo frappait à la porte sans pouvoir se -faire entendre des domestiques. Cette circonstance augmenta les alarmes -d'Emilie, et lui laissa le temps de délibérer. Elle pouvait peut-être -arriver au grand escalier; mais elle ne pouvait regagner sa chambre sans -lumière. - -Elle se glissa dans un passage à gauche, ne croyant point avoir été -aperçue; mais à l'instant une lumière brillant à l'autre extrémité, la -jeta dans un nouvel effroi. Elle s'arrêta, hésita, et reconnut Annette; -elle se hâta de la rejoindre, mais son imprudence lui causa une nouvelle -crainte. Annette en la voyant fit un cri de joie, et fut quelques -minutes avant de pouvoir ou se taire ou relâcher Emilie de l'étroit -embrassement où elle la tenait. Emilie à fin lui fit comprendre son -danger. Elles se sauvèrent dans la chambre d'Annette, qui se trouvait -très-écartée des autres. Aucune crainte néanmoins ne pouvait faire taire -Annette.--O ma chère demoiselle, disait-elle en marchant, que de peurs -j'ai eues! Ah! j'ai cru mourir cent fois. Je ne croyais pas vivre assez -pour vous revoir. Je n'ai jamais été si contente de voir quelqu'un, que -je le suis de vous retrouver.--Paix! criait Emilie, nous sommes -poursuivies, c'est l'écho de leurs pas.--Non, mademoiselle, disait -Annette, c'est une porte que l'on ferme; le son court sous les voûtes, -et l'on y est souvent trompé. Quand on ne ferait que dire un mot, cela -retentit comme un coup de canon.--Il est donc, disait Emilie, bien -essentiel de nous taire. De grâce, ne parlons pas avant d'être à votre -chambre. Elles s'y trouvèrent enfin sans avoir rien rencontré. Annette -ouvrit la porte, et Emilie se mit sur le lit pour reprendre un peu de -force et de respiration. Sa première demande fut si Valancourt n'était -pas prisonnier. Annette lui répondit qu'elle n'avait pu le savoir, mais -qu'elle était certaine qu'il y avait plusieurs prisonniers au château. -Ensuite elle commença, à sa manière, à raconter le siége, ou plutôt le -détail des terreurs et de toutes les souffrances qu'elle avait éprouvées -pendant l'attaque.--Mais, ajouta-t-elle, quand j'entendis les cris de -victoire sur les remparts, je crus que nous étions tous pris, et je me -tenais pour perdue. Au lieu de cela, nous avions chassé les ennemis. -J'allai à la galerie du nord, et j'en vis un grand nombre qui s'enfuyait -dans les montagnes. Au reste, on peut dire que les remparts sont en -ruines. C'était affreux de voir dans les bois au-dessous tant de -malheureux entassés, que leurs camarades retiraient. Pendant le siége, -monsieur était ici, il était là, il était partout à la fois, à ce que -m'a dit Ludovico. Pour moi, Ludovico ne me laissait rien voir. Il -m'enfermait souvent dans une chambre au milieu du château. Il -m'apportait à manger, et venait causer avec moi aussi souvent qu'il le -pouvait. Je l'avoue, sans Ludovico je serais sûrement morte tout de bon. - ---Eh bien, Annette, dit Emilie, comment vont les affaires depuis le -siége? - ---Oh! il se fait un fracas terrible, reprit Annette; les signors ne font -autre chose que manger, boire et jouer. Ils tiennent table toute la -nuit, et jouent entre eux toutes ces riches et belles choses qu'ils ont -fait apporter dans le temps qu'ils allaient au pillage ou à quelque -chose d'approchant. Ils ont des querelles épouvantables sur la perte et -sur le gain; le fier signor Verezzi perd toujours, à ce qu'ils disent. -Le signor Orsino le gagne; cela le fâche, et ils ont des altercations. -Toutes les belles dames sont encore dans le château, et je vous avoue -qu'elles me font peur, quand il m'arrive d'en rencontrer. - ---Sûrement, Annette, dit Emilie en tressaillant, j'entends du bruit, -écoutez.--Non, mademoiselle, dit Annette; ce n'est que le vent dans la -galerie. Je l'entends souvent, quand il ébranle les vieilles portes à -l'autre bout. Mais pourquoi ne vous couchez-vous pas, mademoiselle; vous -n'avez pas envie de rester ainsi toute la nuit? Emilie s'étendit sur la -couchette, et pria Annette de laisser brûler la lampe. Annette se mit -ensuite à côté d'elle; mais Emilie ne pouvait dormir, et elle croyait -toujours entendre quelque bruit. Annette essayait de lui persuader que -c'était le vent; on distingua des pas auprès de la porte. Annette allait -sauter du lit; Emilie la retint, et écouta avec elle dans l'angoisse de -l'attente. Les pas ne s'éloignaient pas de la porte; on mit la main sur -la serrure, et l'on appela.--Pour l'amour de Dieu, Annette, ne répondez -pas, dit Emilie doucement, restez tranquille. Nous devrions éteindre -notre lampe, sa clarté nous trahira.--Vierge Marie! s'écria Annette, -sans songer à la discrétion: je ne resterais pas à présent dans -l'obscurité pour l'or du monde. Pendant qu'elle parlait, la voix devint -plus forte, et répéta le nom d'Annette.--Sainte Vierge! s'écria Annette -tout à coup; ce n'est que Ludovico. Elle se levait pour ouvrir la porte, -mais Emilie l'en empêcha, jusqu'à ce qu'elle fût plus certaine qu'il -était seul. Annette lui parla quelque temps, et il lui dit que l'ayant -laissé sortir pour aller trouver Emilie, il venait la renfermer de -nouveau. Emilie tremblait qu'on ne les surprît, s'ils continuaient de -causer au travers de la porte; elle consentit qu'Annette le fît entrer. -Le jeune homme parut, et sa physionomie franche et ouverte confirma -l'opinion favorable que ses soins pour Annette avaient fait concevoir à -Emilie. Ludovico offrit de passer la nuit dans une chambre du corridor -qui tenait à celle d'Annette, et de les défendre à la première alarme. - -[Illustration: Ludovico.] - -Dès le matin, Emilie eut un long entretien avec Ludovico; elle apprit de -lui des circonstances relatives au château, et reçut des ouvertures sur -les projets de Montoni, qui ne tirent qu'augmenter son effroi. Elle -montra une grande surprise de ce que Ludovico, qui paraissait si touché -de la triste position où elle se trouvait dans le château, consentait à -y demeurer. Il l'assura que ce n'était pas son intention d'y rester, et -elle hasarda de lui demander s'il voudrait seconder sa fuite. Ludovico -lui assura qu'il était prêt à la tenter, mais il lui représenta les -difficultés de l'entreprise; sa perte certaine en serait la suite, si -Montoni les atteignait avant qu'ils fussent hors des montagnes. Il -promit néanmoins d'en chercher avec soin les occasions, et de travailler -à un plan d'évasion. - -Emilie en ce moment lui confia le nom de Valancourt, et le pria de -s'informer si, dans les prisonniers, il s'en trouvait un de ce nom. Le -faible espoir que ranima cette conversation, détourna Emilie de traiter -sur-le-champ avec Montoni; elle se détermina, si cela était possible, à -retarder son entrevue jusqu'au moment où elle aurait appris quelque -chose de Ludovico, et à ne faire sa cession que si tous les moyens de -fuir étaient impraticables. Elle y rêvait, quand Montoni, revenu de son -ivresse, l'envoya demander sur-le-champ. Elle obéit: il était -seul.--J'apprends, dit-il, que vous n'avez pas été cette nuit dans votre -chambre: où l'avez-vous passée?--Emilie lui détailla quelques -circonstances de sa frayeur, et lui demanda sa protection pour en -prévenir le retour.--Vous connaissez les conditions de ma protection, -lui dit-il; si réellement vous en faites cas, vous ferez en sorte de -vous l'assurer. Cette déclaration précise qu'il ne la protégerait que -sous conditions pendant sa captivité dans le château, convainquit Emilie -de la nécessité de se rendre; mais d'abord elle lui demanda s'il -permettrait son départ immédiatement après qu'elle aurait signé -l'abandon. Il le promit solennellement, et lui présenta le papier, par -lequel elle lui transportait tous ses droits. - -Elle fut longtemps incapable de signer, son coeur était si déchiré par -divers intérêts opposés; elle allait renoncer à la félicité de sa vie, à -l'espérance qui l'avait soutenue pendant une si longue suite -d'adversités. - -Montoni lui répéta les conditions de son obéissance; il lui observa de -nouveau que ses moments étaient précieux; elle prit le papier et le -signa. A peine avait-elle fini, qu'elle retomba sur sa chaise; mais, -bientôt remise, elle le pria d'ordonner son départ, et de lui laisser -emmener Annette. Montoni sourit alors.--Il était nécessaire de vous -tromper, dit-il, c'était l'unique moyen de vous faire agir -raisonnablement: vous partirez, mais pas à présent. Il faut d'abord que -je prenne possession de ces biens; quand cela sera fait, vous pourrez, -si vous voulez, retourner en France. - -La froide scélératesse avec laquelle il violait un engagement formel -qu'il venait de prendre, mit Emilie au désespoir; elle demeura certaine -que son sacrifice n'aurait aucune utilité, et qu'elle resterait -prisonnière; elle n'avait point de mots pour exprimer ses sentiments, et -sentait bien que tout discours serait sans effet; elle regardait Montoni -de la manière la plus touchante. Il détourna les yeux, et la pria de se -retirer. Incapable de le faire, elle se jeta sur une chaise près de la -porte, et poussa de profonds soupirs sans trouver de larmes ni de -paroles. - ---Pourquoi vous livrer à cette douleur d'enfant? lui dit-il. -Efforcez-vous de supporter avec courage ce que maintenant vous ne pouvez -éviter. Vous n'avez aucun mal réel à pleurer; prenez patience, et l'on -vous renverra en France. A présent retournez chez vous. - ---Je n'ose pas, monsieur, reprit-elle, je n'ose pas aller dans un lieu -où le signor Verezzi peut s'introduire.--Ne vous ai-je pas promis de -vous protéger? dit Montoni.--Vous l'avez promis, monsieur! dit Emilie en -hésitant.--Ma promesse n'est-elle pas bien suffisante? ajouta-t-il avec -sévérité.--Rappelez-vous votre première promesse, signor, dit Emilie -tremblante, et vous jugerez vous-même du cas que je dois faire de -l'autre!--Prenez garde, dit Montoni en colère, que je ne vous annonce -que je ne vous protégerai pas! Retirez-vous avant que je rétracte ma -promesse; vous n'avez rien à craindre dans votre appartement. Emilie se -retira lentement; mais quand elle fut dans la salle, la crainte de -rencontrer Verezzi ou Bertolini, lui fit doubler le pas malgré son -excessif accablement, et elle se rendit dans sa chambre. Elle examina -avec crainte si personne n'y était caché; elle ferma ensuite la porte, -et se plaça près d'une fenêtre; elle y resta pour ranimer ses esprits -abattus. - -Ce triste jour se passa comme tant d'autres s'étaient écoulés, dans la -même chambre. Quand la nuit vint, Emilie se serait retirée chez Annette, -si un plus fort intérêt ne l'eût retenue chez elle, en dépit de ses -frayeurs: quand tout serait calme et que l'heure ordinaire serait venue, -Emilie se proposait d'attendre le retour de la musique. Ces accords ne -pouvaient l'assurer positivement que Valancourt fût dans le château; -mais ils pouvaient confirmer son idée, et lui procurer une consolation -si nécessaire à son accablement actuel. - -La nuit était fort orageuse; les bâtiments du château résistaient aux -ouragans avec la fermeté d'un roc. De longs gémissements semblaient -traverser les airs; et c'est ainsi que, dans les tempêtes et au milieu -de la désolation de la nature, les coeurs affligés s'abusent. Emilie -entendit, comme à l'ordinaire, les sentinelles qui se rendaient à leurs -postes; et regardant de sa fenêtre, elle vit que la garde était doublée. -Cette précaution lui parut nécessaire, lorsqu'elle eut remarqué le -délabrement des murailles. Le bruit qu'elle connaissait de la marche des -soldats, celui de leurs voix éloignées, qui s'approchait et se perdait -au gré des vents, rappelèrent à sa mémoire les sensations pénibles -qu'elle en avait reçues la première fois. - -Emilie écoutait avec respect, avec espoir, avec effroi; elle retrouva la -douceur mélodieuse du luth et de la voix qu'elle connaissait. Convaincue -que les sons partaient d'en bas, elle se pencha pour découvrir une -lumière; mais les fenêtres, en bas aussi bien qu'au-dessus, étaient -enfoncées à tel point dans les murs épais du château, qu'elle ne pouvait -les voir ni saisir même la clarté faible qui brillait sans doute -derrière leurs barreaux. Elle essaya d'appeler; le vent portait sa voix -à l'extrémité de la terrasse; la musique continuait; et, dans les -intervalles du vent, on en entendait les accords. Soudain elle crut -entendre un bruit dans sa chambre même; elle se retira précipitamment de -la fenêtre; et, le moment d'après, elle distingua la voix d'Annette à sa -porte. Elle jugea que c'était elle qu'elle avait entendue, et lui -ouvrit.--Allez doucement jusqu'à la fenêtre, Annette, lui dit-elle, et -écoutez avec moi; la musique est de retour.--Elles se turent, la mesure -changea; Annette s'écria:--Vierge Marie! je connais cette chanson; c'est -une chanson française, une des chansons favorites de mon cher pays. -C'était la ballade qu'Emilie avait entendue la première fois, mais non -pas celle de la pêcherie de Gascogne.--C'est un Français qui chante, dit -Annette; ce doit être M. Valancourt.--Paix, Annette, dit Emilie; ne -parlez pas si haut, on pourrait nous entendre.--Qui? le chevalier? dit -Annette.--Non, dit Emilie tristement; mais quelqu'un pourrait nous -trahir près de M. Montoni. Pourquoi penseriez-vous que c'est M. -Valancourt qui chante? Mais, chut! la voix devient plus forte. -En reconnaissez-vous le son? Je crains de m'en fier à mon -jugement.--Mademoiselle, reprit Annette, je n'ai jamais ouï chanter le -chevalier.--Emilie fut affligée de savoir que l'unique motif d'Annette, -pour croire que c'était Valancourt, fût que le musicien était Français. -Bientôt après elle entendit la romance de la pêcherie; elle distingua -son nom si souvent répété, qu'Annette elle-même l'entendit. Emilie -trembla, retomba sur sa chaise, et Annette appela tout haut: Monsieur -Valancourt! monsieur Valancourt! Emilie essayait de la retenir; elle -criait toujours plus fort, et tout à coup la voix et l'instrument -cessèrent. Emilie écouta quelque temps dans une attente insupportable. -Personne ne répondit.--Cela ne fait rien, mademoiselle, dit Annette; -c'est le chevalier, et je veux lui parler.--Non, non, Annette, dit -Emilie; je veux moi-même lui parler. Si c'est lui, il reconnaîtra ma -voix, il parlera. Qui est-ce, dit-elle, qui chante si tard? - -Il se fit un très-long silence. Elle répéta et distingua de faibles -accents; mais le vent les confondit: d'ailleurs, ils venaient de si -loin; ils passèrent si vite, qu'elle pouvait à peine les entendre, -beaucoup moins en distinguer le sens, ou en reconnaître la voix. Après -une nouvelle pause, Emilie appela encore: elles entendirent une voix -aussi faible qu'auparavant; elles s'aperçurent que la force et la -direction du vent n'étaient pas les seules causes qui l'étouffassent. La -profondeur des fenêtres nuisait plus que la distance. - -Emilie et Annette se tinrent longtemps à la fenêtre; mais tout resta -dans le calme. Elles n'entendirent ni le luth ni la voix, et Emilie se -trouva aussi oppressée de la joie qu'elle l'avait été par le sentiment -de ses malheurs. Elle traversait la chambre à pas précipités, appelant à -demi-voix Valancourt, et retournait à la fenêtre, où elle n'entendait -que le murmure du vent dans l'épaisseur des bois. - -Le matin commençait à éclairer les fenêtres, et le vent s'était calmé. -Emilie regarda les bois encore obscurs, et les montagnes qui -commençaient à se colorer: elle vit tout le paysage dans une paix -profonde après une horrible tourmente. Les bois étaient sans mouvement; -les nuages, que le jour, encore douteux, commençait à rendre -transparents, semblaient à peine se mouvoir dans l'atmosphère. Un -soldat, à pas mesurés, se promenait sur la terrasse: deux autres, plus -éloignés, fatigués de leur garde, dormaient au bord du parapet. Emilie -respira les parfums de l'air et de la végétation, ranimée par la pluie -de la nuit; elle écouta encore, cherchant à entendre quelques sons de -musique, n'entendit rien, ferma sa fenêtre, et alla chercher un peu de -repos. - - - - -CHAPITRE XXXIII. - - -Plusieurs jours se passèrent dans l'attente. Ludovico avait seulement -appris par des soldats qu'il se trouvait un prisonnier dans -l'appartement indiqué, que ce prisonnier était Français, et qu'il avait -été pris dans une escarmouche qui avait eu lieu avec un détachement de -ses compatriotes. Durant cet intervalle, Emilie échappa aux persécutions -en se confinant dans sa chambre. Quelquefois, le soir, elle se promenait -dans le corridor. Montoni paraissait respecter sa dernière promesse, -quoiqu'il eût violé la première. Elle ne pouvait attribuer son repos -qu'à la faveur de sa protection. Elle s'en tenait alors si assurée, -qu'elle ne désirait pas de quitter le château avant d'obtenir quelque -certitude au sujet de Valancourt. Elle l'attendait sans que jusqu'alors -cette attente lui coûtât de sacrifice; aucune circonstance n'avait rendu -sa fuite probable. - -Une semaine s'écoula avant que Ludovico rentrât dans la prison. - -Enfin Ludovico lui dit qu'il avait revu le chevalier; que celui-ci -l'avait engagé à se confier au gardien de sa prison, dont il avait déjà -éprouvé la bienveillance, et qui lui avait accordé la permission d'aller -une demi-heure dans le château, la nuit suivante, quand Montoni et ses -compagnons seraient ensevelis dans le plaisir. Cela est honnête, -assurément, ajouta Ludovico; mais Sébastien sait bien qu'il ne court -aucun risque en laissant sortir le prisonnier, car s'il peut échapper -aux barreaux et aux portes de fer, il faudra qu'il soit bien habile. Le -chevalier m'a envoyé à vous, signora, pour vous demander de permettre -qu'il vous voie cette nuit, ne fût-ce qu'un moment: il ne pourrait plus -vivre sous le même toit sans vous voir; quant à l'heure, il ne peut la -spécifier: elle dépend des circonstances (comme vous le disiez, -signora). Il vous prie de choisir le lieu, parce que vous devez savoir -celui où vous serez le plus en sûreté. - -Emilie était si agitée par l'espoir si prochain de revoir Valancourt, -qu'il se passa du temps avant qu'elle pût répondre ou déterminer un -endroit propre au rendez-vous. Enfin elle n'en vit aucun qui lui promît -autant de sécurité que son corridor.--A minuit, dit-elle à Ludovico. - -Enfin l'horloge sonna minuit. Elle ouvrit sa porte pour écouter s'il se -faisait quelque bruit dans le château. Elle entendit seulement, dans le -lointain, les bruyants éclats d'une conversation animée, que les échos -prolongeaient sous les voûtes. Elle jugea que Montoni et tous ses hôtes -étaient à table.--Ils sont occupés pour la nuit, se dit-elle, et -Valancourt sera bientôt ici. Elle referma doucement sa porte, et -parcourut sa chambre avec l'agitation de l'impatience. Elle allait à sa -fenêtre écouter si le luth résonnait. Tout gardait le silence; son -émotion croissait à chaque moment. Incapable de se soutenir, elle -s'assit auprès de sa fenêtre. Annette, qu'elle avait retenue, était -pendant ce temps-là aussi bavarde que de coutume; mais à peine Emilie -entendit-elle un seul mot de ses discours. Elle avança la tête hors de -la fenêtre, et alors elle entendit le luth qui rendait une expression -touchante, et que la voix accompagnait. - -Emilie ne put retenir des larmes de joie et de tendresse. Quand la -romance fut achevée, elle la considéra comme un signal; il annonçait que -Valancourt allait sortir. Bientôt elle entendit marcher; c'étaient les -pas vifs et légers de l'Espérance. Elle pouvait à peine se soutenir. On -ouvrit la porte; elle courut au-devant de Valancourt, et se trouva entre -les bras d'un homme qu'elle n'avait jamais vu. La figure, le son de voix -de l'étranger, tout à l'instant la détrompa; elle tomba sans -connaissance. - -En revenant à elle, elle se trouva soutenue par cet homme, qui la -considérait avec une vive expression de tendresse et d'inquiétude. Elle -n'avait de force, ni pour répondre, ni pour interroger. Elle ne fit -aucune question, fondit en larmes, et se dégagea de ses bras. L'étranger -changea de physionomie. Surpris, consterné, il regardait Ludovico pour -chercher quelque éclaircissement; mais Annette lui donna l'explication -que Ludovico même cherchait.--Oh! monsieur, s'écria-t-elle en -sanglotant, monsieur, vous n'êtes pas l'autre chevalier. Nous attendions -M. de Valancourt. Ce n'est pas vous. Ah! Ludovico, avez-vous pu nous -tromper ainsi? Ma pauvre maîtresse ne s'en relèvera jamais! jamais! -L'étranger, qui semblait fort agité, essaya de lui parler; mais les mots -expirèrent sur ses lèvres; et frappant son front de sa main, comme dans -un soudain désespoir, il se retira tout à coup à l'autre bout du -corridor. - -Annette sécha ses larmes; et s'adressant à Ludovico:--Peut-être, après -tout, lui dit-elle, l'autre chevalier n'est pas celui-ci. Peut-être le -chevalier Valancourt est-il encore en bas? Emilie leva la tête.--Non, -répliqua Ludovico; M. de Valancourt ne fut jamais là-bas, si ce cavalier -n'est pas lui. Si vous aviez eu la bonté de me confier votre nom, -monsieur, dit-il à l'étranger, cette méprise n'eût point eu lieu.--Il -est vrai, lui dit l'étranger en mauvais italien; mais il était fort -important pour moi que mon nom demeurât ignoré de Montoni. Madame, -ajouta-t-il, en s'adressant en français à Emilie, permettez-moi un mot -d'apologie pour la peine que je vous occasionne. Souffrez que j'explique -à vous seule et mon nom et les circonstances qui m'ont jeté dans -l'erreur. Je suis Français, je suis votre compatriote. Nous nous -trouvons dans une terre étrangère. Emilie essaya de se remettre. Elle -hésitait pourtant à lui accorder sa demande; à la fin elle pria Ludovico -d'aller attendre sur l'escalier; elle retint Annette, et dit à -l'étranger que cette fille entendait mal l'italien, et qu'il pourrait -lui communiquer en cette langue ce qu'il désirait lui confier. Ils se -retirèrent dans une extrémité du corridor, et l'étranger lui dit, avec -un long soupir:--Ma famille, madame, ne doit pas vous être étrangère. Je -m'appelle Dupont; mes parents vivaient à quelques lieues de la vallée, -et j'ai eu le bonheur de vous rencontrer quelquefois en visites dans le -voisinage. Je ne vous offenserai point en vous répétant combien vous -avez su m'intéresser, combien j'aimais à m'égarer dans les lieux que -vous fréquentiez! combien j'ai visité votre pêcherie favorite, et -combien je gémissais alors des circonstances qui m'empêchaient de vous -déclarer ma passion! Je ne vous expliquerai pas comment je succombai à -la tentation, et devins possesseur d'un trésor pour moi sans prix; un -trésor que je confiai, il y a quelques jours, à votre messager, dans un -espoir bien différent de celui qui me reste aujourd'hui. Je ne -m'étendrai pas sur ces détails. Laissez-moi implorer votre pardon; et le -portrait que si mal à propos j'ai rendu, votre générosité en excusera le -vol, et me le restituera. Mon crime lui-même est devenu ma punition. Ce -portrait que j'ai dérobé a nourri une passion qui doit encore être mon -tourment. - -Emilie voulut l'interrompre.--Je laisse, monsieur, à votre conscience à -décider si, après ce qui vient d'arriver au sujet de M. Valancourt, je -dois vous rendre ce portrait. Ce ne serait pas une action généreuse. -Vous le reconnaîtrez vous-même, et vous me permettrez d'ajouter que ce -serait me faire une injure que d'insister pour l'obtenir. Je me trouve -honorée de l'opinion flatteuse que vous avez conçue de moi. Mais... Elle -hésita; la méprise de ce soir me dispense de vous en dire -davantage.--Oui, madame; hélas! oui, répliqua l'étranger. Accordez-moi -du moins de vous montrer mon désintéressement, si ce n'est pas mon -amour. Acceptez les services d'un ami, et ne me refusez pas la -récompense d'avoir tenté du moins de mériter votre reconnaissance.--Vous -la méritez déjà, monsieur, dit Emilie; le voeu que vous exprimez mérite -tous mes remercîments. Excusez-moi si je vous rappelle le danger que -vous courez en prolongeant cette entrevue. Ce sera une grande -consolation pour moi, soit que vos tentatives échouent, soit qu'elles -réussissent, d'avoir un compatriote généreux, disposé à me protéger. - ---Vous êtes perdu, s'écria Ludovico; ce sont les gens de Montoni. Dupont -ne répondit rien, mais soutint Emilie; et d'un air ferme et animé il -attendit que ses adversaires parussent. L'instant d'après, Ludovico seul -entra; il jeta à la hâte un coup d'oeil:--Suivez-moi, leur dit-il, si -vous aimez la vie; nous n'avons pas un instant à perdre. - -Emilie demanda ce qui arrivait; où il fallait aller.--Je n'ai pas le -temps de vous le dire, mademoiselle, reprit Ludovico; fuyez, fuyez. - -Emilie suivait, plus tremblante depuis qu'elle avait su que sa fuite -dépendait d'un instant. Dupont la soutenait, et tâchait en marchant de -ranimer son courage.--Parlez tout bas, monsieur, lui dit Ludovico, ces -passages renvoient des échos par tout le bâtiment.--Prenez garde à la -lumière, s'écriait Emilie; vous allez si vite, que le vent l'éteindra. - -Ludovico ouvrit une autre porte, derrière laquelle ils trouvèrent -Annette, et descendirent quelques marches. Ludovico leur dit que ce -passage conduisait à la seconde cour, et ouvrait sur la première. A -mesure qu'ils avançaient, des sons tumultueux et confus, qui semblaient -venir de la seconde cour, alarmèrent Emilie.--Non, mademoiselle, lui dit -Ludovico, notre seul espoir est dans ce tumulte: tandis que les gens du -château sont occupés de ceux qui arrivent, nous pourrons peut-être -passer les portes sans qu'on nous aperçoive. Mais chut! ajouta-t-il en -s'approchant d'une petite porte qui ouvrait sur la première cour. Restez -ici un moment; je vais voir si les portes sont ouvertes, et s'il se -trouve quelqu'un dans le chemin. Je vous prie, monsieur, éteignez la -lumière si vous m'entendez parler, reprit Ludovico en donnant sa lampe à -Dupont; et dans ce cas restez en silence. - -A ces mots, il sortit; et en fermant la porte ils écoutaient le bruit de -ses pas. On n'entendait aucune voix dans la cour qu'il traversait, -quoique la seconde retentît d'un bruit considérable.--Nous serons -bientôt hors des murs, disait Dupont à Emilie. Soutenez-vous encore -quelques moments; tout ira bien. - -Mais aussitôt ils entendirent Ludovico qui parlait haut, et -distinguèrent aussi une autre voix. Dupont souffla vite la -lampe.--Hélas! il est trop tard, s'écria Emilie, qu'allons-nous devenir? -Ils écoutèrent encore, et s'aperçurent que Ludovico s'entretenait avec -la sentinelle. Le chien d'Emilie, qui l'avait suivie depuis sa chambre, -se mit à aboyer.--Le chien nous trahira, dit Dupont; il faut que je le -tienne.--Je crains, dit Emilie, qu'il ne nous ait déjà trahis. Dupont le -prit, et, pendant qu'ils écoutaient tous, ils entendirent Ludovico qui -disait à la sentinelle: Je tiendrai votre place pendant ce -temps-là.--Attendons une minute, répliqua la sentinelle, et vous n'aurez -pas cet embarras. On va envoyer les chevaux aux écuries du voisinage; on -refermera les portes, et je pourrai quitter un moment.--Je n'appelle pas -cela un embarras, mon camarade, lui dit Ludovico: vous me rendrez le -même service une autre fois. Allez, allez goûter de ce vin; les compères -qui viennent d'arriver en boivent assez sans vous. - -Le soldat hésita, et appela dans la seconde cour pour savoir si l'on -n'emmènerait pas les chevaux, et si l'on pourrait refermer les portes. -Ils étaient tous trop occupés pour lui répondre, quand même ils -l'auraient entendu.--Oui, oui, lui dit Ludovico, ils ne sont pas si -fous; ils partagent tout entre eux. Si vous attendez que les chevaux -partent, vous attendrez que le vin soit bu. J'ai pris ma part; mais -puisque vous ne voulez pas de la vôtre, je ne sais pas pourquoi je ne -chercherais pas à l'avoir.--Halte-là! s'il vous plaît, cria la -sentinelle. Prenez ma place un instant, je ne serai pas long. - -Ludovico en liberté se hâta d'ouvrir le passage. Emilie succombait -presque aux anxiétés que lui avait causées ce long colloque. Ludovico -leur dit que la cour était libre. Ils le suivirent sans perdre un -instant, et ils entraînèrent deux chevaux qui se trouvaient écartés de -la seconde cour, et qui mangeaient dans la première quelques-unes des -grandes herbes qui croissaient entre les pavés. - -Ils franchirent sans obstacle ces redoutables portes, et prirent la -route qui conduisait aux bois. Emilie, M. Dupont, Annette, étaient à -pied: Ludovico, sur un cheval, conduisait l'autre. Arrivés dans les -bois, Emilie et Annette se mirent à cheval avec leurs deux protecteurs. -Ludovico marcha le premier, et ils échappèrent aussi vite que le -permettaient une route brisée, et la lune encore faible qui brillait au -travers du feuillage. - -Emilie était si étonnée de ce départ soudain, qu'à peine osait-elle se -croire éveillée: elle doutait néanmoins beaucoup si cette aventure se -terminerait heureusement; et ce doute n'était que trop raisonnable. -Avant d'être hors des bois, ils entendirent de grands cris apportés par -le vent; et en sortant des bois ils virent plusieurs lumières qui -cheminaient fort vite près du château. Dupont frappa son cheval, et avec -un peu de peine il le força d'aller plus vite. - ---Ah! pauvre bête! s'écria Ludovico, il doit être assez las. Il a été -dehors tout le jour. Mais, signor, fuyons par ici; les lumières prennent -cet autre chemin. - -Il donna un grand coup à son cheval, et tous deux se mirent au grand -galop. Après une course assez longue, ils regardèrent derrière eux: les -lumières étaient si éloignées, qu'à peine les distinguait-on; les cris -avaient fait place au plus profond silence. Les voyageurs alors -modérèrent leurs pas, et tinrent conseil sur la direction qu'ils -devaient suivre. Ils se décidèrent à se rendre en Toscane, à tâcher de -gagner la Méditerranée, et à s'embarquer promptement pour la France. M. -Dupont avait le projet d'y accompagner Emilie, s'il pouvait découvrir -que son régiment en eût repris la route. - -Ils étaient alors dans le chemin qu'Emilie avait suivi avec Ugo et -Bertrand. Ludovico, le seul de la troupe qui connût les passages de ces -montagnes, assura qu'un peu plus avant, à une croisière des chemins, ils -en trouveraient un qui descendrait aisément en Toscane, et qu'à peu de -distance on rencontrerait une petite ville où l'on pourrait se procurer -les choses nécessaires au voyage. - -Occupés de leurs pensées, les voyageurs furent plus d'une heure en -silence, sauf une question de temps à autre que faisait Dupont sur la -route, ou une exclamation d'Annette sur un objet que le crépuscule ne -laissait voir qu'imparfaitement. A la fin, on vit des lumières sur le -revers d'une montagne; Ludovico ne douta pas qu'elles ne vinssent de la -ville dont il avait parlé. Satisfaits de cette assurance, ses compagnons -se replongèrent dans la rêverie; Annette l'interrompit la -première.--Saint Pierre, dit-elle, où trouverons-nous de l'argent? Je -sais que ni moi, ni ma maîtresse, nous ne possédons pas un sequin. M. -Montoni y a mis bon ordre. - -Cette remarque produisit un examen qui se termina par un embarras fort -sérieux. Dupont avait été dépouillé de presque tout son argent quand on -l'avait fait prisonnier; il avait donné le reste à la sentinelle qui lui -avait permis de sortir de la prison. Ludovico, qui depuis longtemps ne -pouvait obtenir le payement de ses gages, avait à peine sur lui de quoi -fournir aux premiers rafraîchissements dans la ville où ils arrivaient. - -Leur pauvreté était d'autant plus affligeante qu'elle pouvait les -retenir plus longtemps dans les montagnes; et là, quoique dans une -ville, ils pouvaient se croire encore presque au pouvoir de Montoni. Les -voyageurs pourtant n'avaient d'autre parti que celui d'avancer et de -tenter la fortune. Ils poursuivirent leur route à travers des vallons -sauvages et obscurs, dont les forêts obstruaient quelquefois toute -clarté, et ne la rendaient que par intervalles: lieux si déserts, qu'on -doutait au premier coup d'oeil si jamais être humain y avait mis les -pieds. Le chemin qu'ils tenaient pouvait confirmer cette erreur: des -herbes hautes, une prodigieuse végétation, annonçaient que du moins les -passants y étaient rares. - -A la fin, on entendit de très-loin les clochettes d'un troupeau: bientôt -après ce fut le bêlement des brebis, et l'on reconnut le voisinage de -quelque habitation humaine. Les lumières que Ludovico avait vues avaient -été longtemps dérobées par de hautes montagnes. Ranimés par cette -espérance, les voyageurs doublèrent le pas, et, sortant de leur défilé, -ils découvrirent une des vallées pastorales des Apennins, faite pour -donner l'idée de l'heureuse Arcadie. Sa fraîcheur, sa belle simplicité, -contrastaient majestueusement avec les sommets neigeux des montagnes -d'alentour. - -L'aube du matin blanchissait l'horizon: à peu de distance, sur le flanc -d'une colline qui semblait naître aux premiers regards du jour, la -petite troupe distingua la ville qu'elle cherchait, et à laquelle elle -arriva bientôt. Ce ne fut pas sans peine qu'ils y trouvèrent asile et -pour eux et pour leurs chevaux. Emilie demanda qu'on ne s'y arrêtât pas -plus de temps qu'il ne serait nécessaire; sa vue excitait la surprise: -elle était sans chapeau, et n'avait eu que le temps de prendre un voile. -Elle regrettait le dénûment d'argent qui ne lui permettait pas de se -procurer cet article essentiel. - -Ludovico examina sa bourse, elle ne pouvait suffire à payer le -rafraîchissement. Dupont hasarda de se confier à leur hôte; il -paraissait bon et honnête; Dupont lui expliqua leur position, et le pria -de les aider à continuer leur voyage. L'hôte promit de s'y prêter autant -qu'il le pourrait, puisqu'ils étaient des prisonniers qui échappaient à -Montoni; il avait des raisons personnelles pour le haïr: il consentit à -leur procurer des chevaux frais pour gagner une ville prochaine; mais il -n'était pas assez riche pour leur donner de l'argent. Ils étaient à se -lamenter, lorsque Ludovico, après avoir conduit les chevaux à l'écurie, -rentra ivre de joie, et la leur fit vite partager; en levant la selle -d'un des chevaux, il avait trouvé un petit sac rempli, sans doute, du -butin fait par un des _condottieri_. Ils revenaient du pillage lorsque -Ludovico s'était sauvé, et le cheval, étant sorti de la seconde cour où -buvait son maître, avait emporté le trésor sur lequel le brigand -comptait. - -Dupont trouva que cette somme était très-suffisante pour les conduire -tous en France; il était alors résolu d'y accompagner Emilie, quelles -que fussent les nouvelles qu'il apprendrait de son régiment. Il se fiait -à Ludovico autant que le permettait une connaissance si courte, et -pourtant il ne souffrait pas la pensée de lui confier Emilie pour un si -long voyage. D'ailleurs, peut-être il n'avait pas le courage de se -refuser au plaisir dangereux qu'il trouvait à la voir. - -On tint conseil sur le port vers lequel on devait se diriger. Ludovico, -bien informé de la géographie de son pays, assura que Livourne était le -port le plus accrédité et le plus proche. Dupont savait aussi qu'il -était le mieux assorti au succès de leurs plans, puisque chaque jour il -en partait des vaisseaux de toutes nations. Il fut déterminé qu'on s'y -acheminerait promptement. - -Emilie acheta un chapeau de paille, tel que le portaient les paysannes -de Toscane, et quelques petits objets nécessaires au voyage. Les -voyageurs échangèrent leurs chevaux fatigués contre d'autres meilleurs, -et se remirent joyeusement en route avec le soleil levant. Après -quelques heures de voyage à travers un pays romantique, ils commencèrent -à descendre dans la vallée de l'Arno. Emilie contempla tous les charmes -d'un paysage pastoral et agreste, unis au luxe des maisons qu'y -possédaient les nobles de Florence, et aux richesses d'une culture -variée. De loin, vers l'orient, Emilie découvrit Florence; ses tours -s'élevaient sur le plus brillant horizon. Sa plaine fertile allait -joindre les Apennins. Des palais, des jardins magnifiques la décoraient -de tous côtés; des bosquets d'orangers, de citronniers, de vignes et -d'arbres fruitiers, des plantations d'oliviers et de mûriers la -coupaient en tous sens. A l'occident, cette belle plaine se terminait à -la mer. La côte était si éloignée, qu'une ligne bleuâtre l'indiquait -seule à l'horizon, et une légère vapeur de marine se distinguait -au-dessus dans l'atmosphère. - -La chaleur était excessive. Il était midi. Les voyageurs cherchèrent une -retraite pour se reposer à l'ombre. Les bocages qu'ils parcouraient, -remplis de raisins sauvages, de framboises et de figues, leur -promettaient un rafraîchissement agréable. Ils s'arrêtèrent sous un -berceau dont le feuillage épais affaiblissait l'ardeur du soleil. Une -fontaine qui jaillissait du roc donnait à l'air quelque fraîcheur. On -laissa paître les chevaux. Annette avec Ludovico allèrent cueillir des -fruits et en apportèrent abondamment. Les voyageurs s'assirent à l'ombre -d'un bosquet de sapins et de hêtres. La pelouse autour d'eux était -émaillée de tant de fleurs parfumées, que, même au sein des Pyrénées, -Emilie en avait moins vu. Ils y prirent leur frugal repas; et, sous -l'ombrage impénétrable de ces gigantesques sapins, ils contemplaient le -paysage qui, couvert des feux du soleil, descendait jusqu'à la mer. - -Emilie et Dupont redevinrent peu à peu silencieux et pensifs. Annette -était joyeuse et babillarde; Ludovico était fort gai, sans oublier les -égards qu'il devait à ses compagnons de voyage. Le repas fini, Dupont -engagea Emilie à tâcher de goûter le sommeil pendant l'extrême chaleur. - -Quand Emilie s'éveilla, elle trouva la sentinelle endormie à son poste, -et Dupont éveillé, mais enseveli dans ses tristes pensées. Le soleil -était trop élevé pour leur permettre de continuer le voyage. Il était -nécessaire que Ludovico, fatigué de tant de peines qu'il avait prises, -pût achever en paix son sommeil. Emilie prit ce moment pour savoir par -quel accident Dupont était devenu prisonnier de Montoni. Flatté de -l'intérêt que lui témoignait cette question, et de l'occasion qu'elle -fournissait pour l'entretenir de lui-même, Dupont la satisfit -promptement. - ---Je vins en Italie, madame, dit Dupont, au service de mon pays. Un -engagement dans les montagnes, avec les bandes de Montoni, mit en -déroute mon détachement. Je fus pris avec quelques-uns de mes camarades. -Quand on m'apprit que j'étais captif, le nom de Montoni me frappa. Je me -rappelai que votre tante avait épousé un Italien de ce nom, et que vous -les aviez suivis en Italie. Ce ne fut pourtant que longtemps après que -je fus certain, madame, et que ce Montoni était le même, et que vous -habitiez sous le même toit que moi. Je ne vous fatiguerai pas en vous -peignant mon émotion lorsque j'appris cette nouvelle. Je le dus à une -sentinelle, et je sus le gagner au point de m'accorder plusieurs -jouissances, dont l'une m'importait extrêmement, et n'était pas sans -danger pour cet homme. Il persista pourtant à ne se charger d'aucune -lettre, et à refuser de me faire connaître à vous. Il tremblait d'être -découvert, et d'éprouver toutes les vengeances de Montoni. Il me fournit -les occasions de vous voir plusieurs fois. Vous en êtes surprise, -madame, et je vais m'expliquer mieux. Ma santé souffrait extrêmement du -défaut d'air et d'exercice, et j'obtins à la fin, ou de la pitié ou de -l'avarice, le moyen de me promener la nuit sur la terrasse. - -Emilie devint très-attentive, et Dupont continua. - ---En m'accordant cette permission, mon garde savait bien que je ne -pourrais m'évader. Le château était gardé avec une extrême vigilance, et -la terrasse était élevée sur un roc perpendiculaire. Il me montra aussi -une porte cachée dans la boiserie de la chambre où j'étais détenu; il -m'apprit à l'ouvrir. Cette porte donnait sur un passage formé dans -l'épaisseur des murs; il s'étendait le long du château, et venait -aboutir au coin du rempart oriental. J'ai appris depuis qu'il se -trouvait d'autres couloirs dans les murailles énormes de ce prodigieux -édifice. On les destinait certainement à faciliter les évasions en temps -de guerre. C'est par ce chemin que, pendant la nuit, je me rendais à la -terrasse. Je m'y promenais avec une extrême précaution, de peur que mes -pas ne me trahissent. Les sentinelles étaient placées assez loin, parce -que les murailles, de ce côté, suppléaient aux soldats. Dans une de ces -promenades nocturnes, je remarquai une lumière qui venait d'une fenêtre -au-dessus de ma prison. Il me vint à l'esprit que cet appartement -pouvait être le vôtre, et, dans l'espérance de vous voir, je me plaçai -vis-à-vis de la fenêtre. - -Emilie, se rappelant la figure qu'elle avait vue sur la terrasse, et qui -l'avait jetée dans une perplexité si grande, s'écria tout à -coup:--C'était donc vous, monsieur Dupont, qui me causiez une si -ridicule terreur? De longues souffrances avaient tant affaibli ma tête, -que le moindre incident m'alarmait. Dupont se reprocha de lui avoir -occasionné quelque crainte, puis il ajouta:--Appuyé sur le parapet, en -face de votre fenêtre, la considération de votre situation mélancolique -et de la mienne m'arracha d'involontaires gémissements qui vous -attirèrent à la fenêtre, du moins je l'imagine. Je vis une personne que -je crus être vous. Oh! je ne vous dirai rien de mon émotion à ce moment. -Je désirais parler; la prudence me retint, et un mouvement de la -sentinelle m'obligea de fuir à l'instant. - -Il se passa du temps avant que je pusse tenter une seconde promenade. Je -ne pouvais sortir que lorsque l'homme que j'avais gagné était de garde; -il me fallait attendre son tour. Pendant ce temps, je me convainquis de -la réalité de mes conjectures sur la situation de votre appartement. A -ma première sortie, je retournai à votre fenêtre, et je vous vis sans -oser vous parler. Je saluai de la main, vous disparûtes. J'oubliai ma -prudence; je poussai une plainte. Vous revîntes, vous parlâtes. -J'entendis les accents de votre voix. Ma discrétion m'aurait abandonné; -mais j'entendis une sentinelle, je me retirai promptement, et cet homme -m'avait vu. Il me suivit; il allait me joindre, si un stratagème -ridicule n'eût en ce moment fait ma sûreté. Je connaissais la -superstition de ces gens-là: je poussai un cri lugubre, dans l'espérance -qu'on cesserait de me poursuivre. Heureusement je réussis. L'homme était -sujet à se trouver mal; la frayeur que je lui fis lui procura un de ces -accès, ce qui assura ma retraite. Le sentiment du danger que j'avais -couru, et que le doublement des gardes, à cette occasion, rendait plus -grand, me détourna d'errer encore sur la terrasse. Mais, dans le silence -des nuits, je m'amusais d'un vieux luth que m'avait procuré le soldat; -je l'accompagnais de ma voix, et quelquefois, je l'avouerai, j'avais -l'espoir d'être entendu par vous. Il y a bien peu de soirées que cet -espoir fut accompli. Je crus entendre une voix qui m'appelait; je -craignis de répondre, à cause de la sentinelle. Avais-je raison, madame, -de me le persuader ainsi? Etait-ce vous qui parliez?--Oui, lui dit -Emilie avec un soupir involontaire, vous aviez raison. - -Ils continuèrent leur entretien jusqu'au moment où le soleil commença à -baisser. - -Les voyageurs traversèrent l'Arno au clair de la lune, dans un bac. -Apprenant que la ville de Pise n'était située qu'à quelques milles sur -ses bords, ils auraient désiré qu'un bateau les y conduisît; il ne s'en -trouvait pas, et ils reprirent leurs chevaux harassés, à l'effet de -gagner cette ville. A mesure qu'ils approchaient, la vallée -s'élargissait et devenait une plaine couverte de blés, parsemée de -vignobles, d'oliviers et de mûriers. Il était tard avant qu'ils fussent -aux portes: Emilie fut surprise d'entendre le bruit des danses et celui -des instruments, et de voir les groupes heureux qui remplissaient les -rues; elle se croyait presque à Venise; mais elle n'apercevait ni la mer -brillant au clair de lune, ni les riantes gondoles qui sillonnaient les -flots, ni ces palais élégants qui semblaient réaliser les rêves de -l'imagination, et les féeries et les merveilles. L'Arno promenait ses -eaux au travers de la ville; mais des concerts sur les balcons n'en -augmentaient pas le charme; on n'entendait que les cris des matelots qui -amenaient les vaisseaux de la Méditerranée, la chute de leurs ancres, et -le sifflet des contre-maîtres. Dupont imagina que l'on pourrait trouver -à Pise un vaisseau prêt à faire voile pour la France, et s'épargner -ainsi le voyage de Livourne. Aussitôt qu'Emilie fut établie dans une -auberge, il alla prendre des informations; mais ses efforts et ceux de -Ludovico ne purent faire découvrir une seule barque frétée pour France. -Dupont fit aussi de vaines recherches sur le sort de son régiment; il -n'en put rien apprendre. Les voyageurs, fatigués de la marche du jour, -se retirèrent de bonne heure: ils partirent le lendemain matin: et sans -s'arrêter aux antiquités de cette ville célèbre, aux merveilles de la -tour penchée, ils profitèrent de la fraîcheur, et traversèrent une -contrée riche et fertile. Les Apennins avaient perdu leur hauteur -imposante, et augmentaient les charmes d'un paysage pastoral. Emilie, en -y descendant, regardait avec admiration Livourne et sa large baie -couverte de vaisseaux, et bordée de montagnes. - -Elle n'eut pas moins de plaisir que de surprise, quand elle trouva la -ville remplie de personnes de toutes nations. Tant de costumes divers -lui rappelaient les mascarades de Venise, au temps du carnaval: mais -c'était en ce lieu une foule sans gaieté, du bruit et non de la musique, -et l'élégance ne se trouvait que dans les points de vue. - -M. Dupont, en arrivant, se rendit au port; on lui parla de plusieurs -vaisseaux français, et d'un entre autres qui devait, sous peu de jours, -lever l'ancre pour aller à Marseille. On pourrait, dans cette ville, -s'en procurer facilement un autre, pour traverser le golfe de Lyon et -gagner Narbonne. C'était près de cette ville qu'était situé le couvent -où Emilie se proposait de se retirer. Dupont engagea le capitaine à les -conduire jusqu'à Marseille, et Emilie fut bien aise d'apprendre que son -passage en France était désormais assuré. Soulagée de la crainte qu'on -ne la poursuivît, heureuse de l'espoir de revoir bientôt sa patrie et le -pays qu'habitait Valancourt, elle reprit une gaieté qu'elle n'avait -guère connue depuis la mort de son père. Emilie prenait intérêt à -l'arrivée, au départ des vaisseaux; elle partageait la joie du retour; -et quelquefois, attendrie par la douleur des amis qui se séparaient, -elle mêlait une larme à celles qu'elle leur voyait répandre. - - - - -CHAPITRE XXXIV. - - -Retournons maintenant en Languedoc, et occupons-nous du comte de -Villefort, ce seigneur qui avait hérité des terres du marquis de -Villeroi, près du monastère de Sainte-Claire. On peut se souvenir que ce -château n'était pas habité quand Emilie se trouva avec son père dans le -voisinage, et que Saint-Aubert parut fort affecté en apprenant qu'il -était aussi près du château de Blangy. Le bon Voisin avait tenu, au -sujet de ce château, quelques propos alarmants pour la curiosité -d'Emilie. - -[Illustration: Le comte de Villefort.] - -C'est en 1584, l'année que Saint-Aubert mourut, que François de -Beauveau, comte de Villefort, prit possession d'un immense domaine -appelé _Blangy_, situé en Languedoc, sur les bords de la mer. Cette -terre, pendant plusieurs siècles, avait appartenu à sa famille; elle lui -revenait par la mort du marquis de Villeroi, son parent, homme d'un -caractère austère et de manières très-réservées. Cette circonstance, -jointe aux devoirs de sa profession, qui l'appelaient souvent à la -guerre, avait prévenu toute espèce d'intimité entre lui et le comte de -Villefort. Ils se connaissaient peu, et le comte n'apprit sa mort qu'en -recevant le testament qui lui donnait Blangy. Ce ne fut que l'année -suivante qu'il se détermina à le visiter et à y passer tout l'automne. -Il se rappelait souvent Blangy avec les vives couleurs que prête -l'imagination au souvenir des plaisirs de la jeunesse. Dans ses -premières années, il avait connu la marquise; il avait visité ce séjour -dans l'âge où les impressions des plaisirs demeurent surtout sensibles. -L'intervalle qui s'était depuis écoulé dans les secousses et le tumulte -des affaires, qui trop souvent corrompent le coeur et gâtent le goût, -n'avait point effacé de sa mémoire les ombrages du Languedoc, et jamais -ce souvenir ne l'avait trouvé indifférent. - -Pendant plusieurs années, le feu marquis avait abandonné le château. Le -vieux concierge et sa femme l'avaient laissé dégrader à l'excès. Le -comte prit le parti d'y passer un automne pour veiller aux réparations. -Les prières, les larmes même de la comtesse, qui au besoin savait -pleurer, n'avaient pas eu le pouvoir de changer sa résolution. Elle se -prépara donc à souffrir ce qu'elle ne pouvait empêcher, et à s'absenter -de Paris. Sa beauté y réunissait les suffrages, mais son esprit y avait -peu de droits. Le mystérieux ombrage des bois, la grandeur sauvage des -montagnes, la solitude imposante des salles gothiques, des longues -galeries qui ne résonnaient qu'aux pas d'un domestique ou aux sons de -l'horloge du château, tous ces objets ne lui offraient qu'une triste -perspective. - -Le comte avait un fils et une fille, enfants de son premier mariage; il -désira qu'ils vinssent avec lui. Henri, alors dans sa vingtième année, -était au service de France. Blanche, qui n'avait pas encore dix-huit -ans, était toujours dans le couvent où on l'avait placée lors du second -mariage de son père. La comtesse n'avait ni assez de talents pour élever -sa belle-fille, ni assez de courage pour l'entreprendre. Elle avait -conseillé ce parti; et la crainte qu'une beauté naissante ne vînt à -éclipser la sienne lui avait fait depuis employer mille moyens pour -prolonger la réclusion de Blanche. Elle n'apprit pas sans une grande -mortification le dessein qu'avait son époux: elle se consolait néanmoins -en considérant que, si Blanche sortait du couvent, l'obscurité de la -province ensevelirait pendant quelque temps ses charmes. - -Le jour du départ, les postillons s'arrêtèrent au couvent, par ordre du -comte, pour prendre Blanche. Son coeur palpitait de plaisir aux idées de -nouveauté et de liberté qui s'offraient à elle. A mesure que l'époque du -voyage s'était rapprochée, son impatience était devenue plus forte; et -pendant cette nuit, la plus ennuyeuse qu'elle eût passée, elle avait -compté les minutes. L'aube du jour avait paru; la cloche du matin avait -sonné; elle avait entendu les religieuses sortir de leurs cellules, et -s'était élancée de son lit pour saluer ce beau jour. Elle allait se voir -délivrée des entraves du cloître et goûter la liberté dans un monde où -le plaisir souriait toujours, où la bonté ne s'altérait jamais; où le -plaisir et la bonté régnaient sans nul obstacle. Quand on sonna à la -porte de clôture, Blanche courut à la grille; elle entendit le bruit des -roues, vit dans la cour la voiture de son père; elle sauta de joie en -parcourant les corridors. Une religieuse vint la chercher, par ordre de -l'abbesse, qui était au parloir à recevoir la comtesse; celle-ci parut à -Blanche un ange qui allait la conduire au temple du bonheur. L'émotion -de la comtesse, en la voyant, ne fut pas de la même nature. Blanche -n'avait jamais paru aussi aimable, et le sourire de la joie donnait à -tous ses traits la beauté de l'innocence heureuse. - -Après un entretien fort court, la comtesse prit congé de l'abbesse; -c'était le moment que Blanche attendait impatiemment, comme l'instant où -allaient commencer son bonheur et le charme de sa vie. Etait-ce donc le -moment des larmes et des regrets? Il le fut pourtant. Elle se retourna, -d'un oeil attendri, vers ses jeunes compagnes, qui pleuraient en lui -disant adieu. Madame l'abbesse elle-même, si grave, si imposante, la -quitta avec un degré de chagrin dont une heure auparavant elle ne se -serait pas cru capable. - -La présence de son père, les distractions de la route absorbèrent -bientôt ses idées et dispersèrent ce nuage de sensibilité. Peu attentive -à l'entretien de la comtesse et de mademoiselle Béarn, son amie, Blanche -se perdait en une rêverie douce; elle voyait les nuages qui flottaient -en silence sur le vague bleu des airs; ils voilaient le soleil, -promenaient les ombres sur la contrée et quelquefois la découvraient -toute rayonnante. Ce voyage fut pour Blanche une succession de plaisirs; -la nature, à ses yeux, variait à chaque instant, et lui fournissait les -plus belles et les plus charmantes images. - -Sur le soir du septième jour, les voyageurs aperçurent Blangy. Sa -situation romantique fit une forte impression sur Blanche; elle -observait avec étonnement les montagnes des Pyrénées, qu'elle n'avait -jamais vues que de loin pendant le jour. - -A mesure que Blanche approchait, les traits gothiques de cette antique -demeure se dessinaient successivement. D'abord une tour fortifiée -s'élevait entre les arbres; puis l'arcade ruinée d'une porte immense. -Blanche croyait presque approcher du château célébré dans les vieilles -histoires, où les chevaliers voyaient à travers les créneaux un champion -et sa suite revêtus d'armes noires, et qui venait arracher la dame de -ses pensées à l'oppression d'un rival orgueilleux. - -Les voitures s'arrêtèrent à une porte qui conduisait à l'enceinte du -château, et qui alors était fermée. La grosse cloche qui devait servir à -annoncer les étrangers était depuis longtemps tombée de sa place; un -domestique monta sur un mur ruiné, pour avertir les gens du château que -leur maître arrivait. - -Blanche, appuyée à la portière, s'abandonnait aux douces et charmantes -émotions que l'heure et le lieu lui causaient. Le soleil avait quitté -les cieux; le crépuscule brunissait les montagnes; les flots, -très-éloignés, réfléchissant encore les nuances ternes de l'occident, -semblaient comme une trace de lumière qui bordait l'horizon. On -entendait le bruit monotone des vagues qui venaient se briser sur le -rivage. Chaque personne de la compagnie rêvait aux objets dont elle -était occupée. La comtesse regrettait les plaisirs de Paris, voyait avec -dégoût ce qu'elle appelait de tristes bois et une solitude sauvage; et, -frappée de l'idée qu'elle serait séquestrée dans ce vieux château, elle -était disposée à ne rien voir qu'avec mécontentement. Les sentiments de -Henri étaient à peu de chose près les mêmes. Il donnait un triste soupir -aux délices de la capitale et au souvenir d'une dame qu'il aimait, du -moins le croyait-il, et il est sûr que son imagination en était occupée; -mais le pays, un genre de vie différent, avaient pour lui les charmes de -la nouveauté, et ses regrets étaient mélangés des riantes illusions de -la jeunesse. - -Les portes s'ouvrirent à la fin; la voiture avança lentement sous de -grands châtaigniers qui achevaient d'obscurcir le jour. On suivait une -ancienne avenue que de grandes herbes et d'autres plantes rendaient -alors presque impraticable, et qu'on ne distinguait plus qu'à -l'éloignement des arbres. Cette avenue avait un quart de lieue de long: -c'était celle où Saint-Aubert et Emilie s'étaient engagés une fois en -arrivant dans le voisinage par l'espoir de trouver un asile. La solitude -de ce lieu et une figure que le postillon avait prise pour un voleur -leur avaient fait tout à coup rebrousser chemin. - ---Quelle déplaisante habitation! s'écria la comtesse à mesure que la -voiture avançait au milieu des bois. Sûrement, monsieur, vous ne comptez -pas rester l'automne entier dans cette barbare solitude? Il y faudrait -porter une coupe d'eau du Léthé, afin qu'au moins le souvenir d'un pays -moins affreux n'augmentât pas la laideur de celui-ci.--Je me conduirai -suivant les circonstances, dit le comte. Cette solitude barbare était -l'habitation de mes ancêtres. - -La voiture s'arrêta au château, et devant la porte du vestibule -attendaient le vieux concierge et les domestiques de Paris qu'on avait -envoyés pour disposer le château. Blanche s'aperçut que l'édifice -n'était pas entièrement dans le style gothique, et qu'il s'y trouvait -beaucoup d'additions très-modernes. La salle énorme et sombre où elle -entra n'était pas à la vérité de ce nombre: une tapisserie somptueuse -qu'on ne pouvait alors distinguer représentait sur les murailles -quelques traits des romans provençaux. La grande fenêtre était parée -d'églantiers et de pampres en berceaux. Ouverte, en ce moment, elle -laissait voir au travers un plan incliné de verdure que formait la cime -des bois sur la pente du promontoire. Au delà se découvraient les flots -de la Méditerranée, qui, au sud et à l'orient, se perdaient avec -l'horizon. - -Tandis que la comtesse demandait quelques rafraîchissements, le comte -avec son fils visitait d'autres parties de la maison. Blanche restait -témoin malgré elle de la mauvaise humeur et du mécontentement de sa -belle-mère. - -Blanche, profitant du peu de jour qui restait, courut à de nouvelles -découvertes. Elle sortit du salon, et passa du vestibule en une immense -galerie, dont les murailles ornées de pilastres en marbre soutenaient un -toit voûté composé de riches mosaïques. Une fenêtre qui semblait la -terminer laissait apercevoir la campagne. Le paysage, légèrement voilé, -commençait à confondre ses traits qu'enveloppait déjà l'ombre au loin -répandue. - ---Ai-je donc vécu si longtemps en ce monde, se disait-elle, sans avoir -vu ce spectacle, sans avoir éprouvé ces délices? La plus pauvre paysanne -des domaines de mon père a vu depuis son enfance le coup d'oeil de la -nature, a parcouru en liberté ces situations pittoresques; et moi, au -fond d'un cloître, on m'a privée de ces merveilles, qui doivent -enchanter les yeux et ravir tous les coeurs. Comment ces pauvres nonnes, -comment ces pauvres moines peuvent-ils sentir une violente ferveur, -s'ils ne voient ni lever ni coucher le soleil? Jamais, jusqu'à ce soir, -je n'ai connu ce qu'était la dévotion. Jamais, jusqu'à ce soir, je -n'avais vu le soleil quitter cet hémisphère. Demain, pour la première -fois de ma vie, demain je le verrai lever. Oh! qui pourrait vivre à -Paris? ne voir que des murs noirs et de sales rues quand, au milieu de -la campagne, on peut voir et l'azur des cieux et le vert gazon de la -terre! - -Ce monologue d'enthousiasme fut troublé par un bruit qui retentit dans -la salle. La solitude de ce lieu pouvait laisser place à la crainte. -Blanche crut voir un objet qui se glissait entre les colonnes. Elle -observa un moment en silence; mais, honteuse de cette crainte ridicule, -elle reprit assez de courage pour demander qui c'était.--Ah! -mademoiselle, est-ce vous? dit la vieille concierge, qui venait fermer -les fenêtres. Je suis bien aise que ce soit vous. Le ton dont elle -prononça ces paroles, l'émotion vive qu'il indiquait surprirent beaucoup -la jeune Blanche.--Vous semblez effrayée, Dorothée, lui dit-elle; qui -donc vous fait si peur?--Non, non, je ne suis pas effrayée, -mademoiselle, répliqua Dorothée en hésitant et tâchant de paraître -calme. Je suis vieille, et peu de chose me trouble. Blanche sourit.--Je -suis bien aise que monsieur le comte soit venu vivre au château, -mademoiselle, continua Dorothée. Il a été désert bien des années: cela -faisait trembler. A présent le château ressemblera un peu à ce qu'il -était du temps que ma pauvre dame était vivante. Blanche demanda combien -il s'était passé de temps depuis la mort de la marquise.--Hélas! -mademoiselle, si longtemps, reprit Dorothée, que j'ai cessé de compter -les années. Le château, depuis cette époque, m'a toujours paru en deuil, -et je suis sûre que les vassaux l'ont toujours au fond de leurs coeurs. -Mais vous vous êtes égarée, mademoiselle; voulez-vous revenir à l'autre -partie de la maison? - -Blanche désira de retourner au côté habité; et comme tous les passages -étaient complétement obscurs, Dorothée la mena par dehors, en côtoyant -le bâtiment; elle ouvrit la grande salle, et trouva mademoiselle -Béarn.--Où avez-vous donc été si longtemps? lui dit celle-ci. Je -commençais à croire que quelque aventure surprenante vous était arrivée, -et que le géant de ce château enchanté, l'esprit qui sans doute y -revient, vous avait jetée par une trappe en quelque voûte souterraine, -d'où vous ne reviendriez jamais.--Non, répondit Blanche en riant; vous -paraissez aimer si fort les aventures, que je vous les abandonne -toutes.--Eh bien, je consens à les achever, pourvu qu'un jour je puisse -les raconter.--Ma chère mademoiselle Béarn, dit Henri qui entrait, les -revenants de ce temps-ci ne seraient pas assez mal appris pour essayer -de vous faire taire. Nos revenants sont trop civilisés pour condamner -une dame à un purgatoire plus cruel que le leur, quel qu'il soit. - -Mademoiselle Béarn ne fit que rire; le comte entra, et l'on servit le -souper. Le comte parla fort peu, parut distrait, et fit souvent -l'observation que, depuis qu'il n'avait vu ce lieu, il était bien -changé! Il s'est écoulé bien des années depuis cette époque, dit-il; les -grands traits du site sont les mêmes, mais ils me font une impression -bien différente de celle que je sentais autrefois.--Est-ce que ce -théâtre, dit Blanche, vous a paru jadis plus agréable qu'aujourd'hui? -cela me semble à peine possible. Le comte la regarda avec un sourire -mélancolique; il était autrefois aussi délicieux à mes regards, qu'il -l'est maintenant aux vôtres. Le paysage n'a pas changé; mais j'ai -changé, moi, avec le temps. L'illusion de mon esprit prêtait son coloris -à la nature: elle est perdue! Si dans votre vie, ma chère Blanche, vous -revenez en ce lieu après en avoir été absente pendant plusieurs années, -vous vous rappellerez peut-être les sentiments de votre père, et vous -les comprendrez alors. - -Les fatigues de la journée engagèrent la compagnie à se séparer de bonne -heure. Blanche, à travers une longue galerie boisée de chêne, se rendit -à son appartement. Il était spacieux, fort élevé, les fenêtres gothiques -en étaient hautes, et son air lugubre n'était pas propre à dédommager de -la position écartée où il se trouvait. La jeune fille fit une prière -plus fervente que jamais elle n'en avait prononcé sous les tristes -voûtes du cloître. Elle resta en contemplation, jusqu'à ce que, vers -minuit, l'obscurité s'étendît sur toute la contrée; alors elle se -coucha, et ne fit que d'heureux songes. Doux sommeil, que connaissent -seuls la santé, le bonheur et l'innocence! - -Le sommeil de Blanche se prolongea bien longtemps après l'heure que la -veille elle avait si impatiemment désirée: sa femme de chambre, fatiguée -du voyage, ne l'appela que pour déjeuner. Ce désagrément fut oublié bien -vite, quand, en ouvrant la fenêtre, elle vit d'un côté la grande mer -étincelante aux rayons du matin, les voiles légères, et les rames qui -fendaient l'onde; de l'autre, les bois, leur fraîcheur, les vastes -plaines, les montagnes bleues, qui se coloraient de l'éclat du jour. - -En respirant cet air si pur, la santé s'épanouit sur ses joues, et la -gaieté pétilla dans ses yeux. - -Qui donc a pu inventer les couvents? se disait-elle. Qui donc a pu le -premier persuader à des humains de s'y rendre, et, prenant la religion -pour prétexte, les éloigner de tous les objets qui l'inspirent? -L'hommage d'un coeur reconnaissant est celui que Dieu nous demande; et -quand on voit sa gloire, n'est-on pas bien reconnaissant? Je n'ai jamais -senti tant de dévotion, pendant les heures d'ennui que j'ai passées au -couvent, que pendant le peu de minutes que j'ai passées ici. Je regarde -autour de moi, et j'adore Dieu du fond de mon coeur. - -En disant ces mots, elle quitta la fenêtre, parcourut la galerie, et se -trouva dans la salle du déjeuner, où le comte était déjà. La gaieté d'un -soleil brillant avait dissipé sa tristesse; le sourire était sur ses -lèvres: il parla à sa fille avec sérénité, et le coeur de Blanche -répondit à cette douce disposition. Henri, bientôt après, la comtesse et -mademoiselle Béarn parurent, et toute la compagnie sembla ressentir -l'influence de l'heure et du lieu. - -[Illustration: Henri et Blanche.] - -On se sépara après le déjeuner. Le comte se fit suivre à son cabinet par -son intendant pour examiner ses baux, et recevoir quelques habitants. -Henri courut sur le rivage pour examiner un bateau, dont ils devaient -tous se servir le même soir, et auquel il faisait ajuster un petit -pavillon. La comtesse et mademoiselle Béarn allèrent voir un appartement -dans la partie moderne, construit avec élégance; les fenêtres ouvraient -sur des balcons qui faisaient face à la mer, et sauvaient conséquemment -la vue des _affreuses_ Pyrénées. - -Blanche, pendant ce temps, se hâtait de goûter, sous les futaies qui -entouraient le château, un enthousiasme si nouveau pour elle; l'ombre -sous laquelle elle errait fit céder peu à peu la gaieté à des -impressions plus sérieuses. Tantôt elle avançait lentement sous un -couvert impénétrable, dont les branches s'entrelaçaient, et sous lequel -les gouttes de rosée baignaient encore les fleurs qui émaillaient le -gazon; tantôt elle folâtrait dans un sentier où le soleil dardait ses -rayons, et où le zéphyr balançait le feuillage: le hêtre, l'acacia, le -frêne, unissaient leur verdure claire aux teintes foncées des pins et -des cyprès, tandis que le chêne opposait sa force majestueuse à la -légèreté du liége et à la grâce du peuplier. - -Elle sortit de la tour, et descendit un escalier étroit. Elle se trouva -dans un passage obscur; elle essaya vainement d'y retrouver son chemin, -et, l'impatience faisant place à la crainte, elle appela au secours. Des -pas approchaient; une lumière brillait sous une porte à l'extrémité du -passage, et une personne l'ouvrit avec précaution, et ne s'aventura pas -plus loin. Blanche l'observait en silence, la porte allait se refermer; -Blanche appela de nouveau, et se hâtant de courir elle reconnut la -vieille concierge. - ---Ah! ma chère demoiselle, c'est vous! dit Dorothée; comment avez-vous -pu prendre votre chemin par ici? Si Blanche avait été moins préoccupée -de sa frayeur, elle aurait observé probablement la forte expression de -terreur et de surprise qui défigurait Dorothée. Celle-ci la conduisit à -travers des passages et des pièces sans nombre, qui ne paraissaient pas -avoir été habitées depuis un siècle. Elles arrivèrent enfin à la -résidence du concierge, et Dorothée la pria de s'asseoir et de se -rafraîchir. Blanche accepta, et parlant de la tour charmante et de la -découverte qu'elle en avait faite elle annonça le désir de se -l'approprier. Soit que Dorothée fût moins sensible que la jeune personne -aux beautés du paysage, soit que l'habitude lui eût rendu moins -touchants les charmes qui l'embellissaient, elle n'encouragea pas -l'enthousiasme de Blanche; mais elle garda le silence, et ne la condamna -pas. Blanche demanda où conduisait la porte qu'elle avait trouvée fermée -au bout de la galerie. Dorothée répondit qu'elle donnait sur une -enfilade d'appartements où depuis maintes années on n'était point -entré.--C'est là, ajouta-t-elle, que notre défunte dame est morte, et je -n'ai pas eu la force d'y pénétrer depuis ce temps-là. - -Blanche, qui désirait voir cet appartement, s'abstint de le demander à -Dorothée, parce qu'elle observa que ses yeux étaient remplis de larmes, -et elle alla faire sa toilette pour le dîner. La société s'y réunit en -bonne disposition, excepté la comtesse. - -La gaieté qu'avait eue Blanche en rejoignant sa famille se modéra -lorsqu'elle fut sur le bord de la mer; elle regarda avec effroi une si -immense étendue d'eau. De loin elle ne l'avait remarquée qu'avec -ravissement et surprise; mais elle eut besoin d'un grand effort pour -surmonter sa crainte, et suivre son père dans le bateau. - -Elle contemplait en silence le vaste horizon qui bornait seul la vue de -l'océan. Une émotion sublime luttait contre le sentiment du danger; un -zéphyr léger se jouait à la surface des ondes, caressait les voiles, et -agitait le feuillage des forêts qui couronnaient plusieurs milles sur la -côte. Le comte, en les voyant, sentait l'orgueil de la propriété autant -que le plaisir d'une vive admiration. - -A quelque distance dans ces bois, se trouvait un pavillon, autrefois -l'asile des plaisirs, et toujours, par sa situation, intéressant et -romantique. Le comte y avait fait porter du café et des -rafraîchissements. Les rameurs y dirigèrent leur course, en côtoyant les -sinuosités du rivage; on suivait un promontoire couvert de bois, et la -circonférence d'une baie, tandis que dans un bateau de leur suite les -domestiques donnaient du cor et d'autres instruments à vent, dont les -sons, secondés par les échos des rochers, allaient expirer sur les -vagues. Blanche ne craignait plus; une délicieuse tranquillité s'était -emparée d'elle, et la tenait en silence. Elle était trop heureuse pour -se rappeler et son couvent, et ses premiers ennuis, même comme objets de -comparaison. - -Après une assez longue promenade, la famille revint au village et -s'embarqua. La beauté de la soirée l'engagea à prolonger sa course, et à -s'avancer dans la baie. Un calme parfait avait suspendu le zéphyr qui -jusqu'alors avait poussé la barque, et les rameurs prirent leurs rames. -Les eaux, comme une glace polie, réfléchissaient les roches grises, les -arbres élevés, les teintes brillantes du couchant, et les nuages noirs -qui montaient lentement de l'orient. Blanche se plaisait à voir plonger -les rames; elle regardait les cercles concentriques que formaient leurs -touches sur les eaux, et le tremblement qu'elles imprimaient au tableau -du paysage, sans en défigurer l'harmonie. - -Au-dessus de l'obscurité des bois, elle distingua un groupe de tourelles -qu'illuminaient encore les rayons du couchant, et quand les cors eurent -fait silence elle entendit un choeur de voix. - ---Quelles voix sont-ce là? dit le comte en regardant autour de lui, et -prêtant soigneusement l'oreille. Le chant cessa.--C'est une hymne des -vêpres, dit Blanche, et je l'ai entendue au couvent. - ---Nous sommes donc près d'un monastère? dit le comte; et le bateau ayant -doublé un cap fort élevé, le couvent de Sainte-Claire parut. Il était -bâti sur le bord de la mer, au fond d'une petite baie dont la côte était -basse; les bois qui l'environnaient laissaient voir une partie de -l'édifice, la grande porte, la fenêtre gothique du vestibule, les -cloîtres, et un côté de la chapelle; une arcade vénérable, qui autrefois -joignait la maison à une autre portion des bâtiments, démolie alors, -restait comme une ruine majestueuse détachée de tout l'édifice. On ne -voyait au delà que des bois; la mousse couvrait ces antiques murailles, -et les fenêtres de la chapelle soutenaient des touffes de lierre et de -brioine, qui retombaient comme des guirlandes. - -Tout était en silence. Blanche regardait avec admiration cette arche -majestueuse, dont l'effet augmentait par les masses de lumière et -d'ombre que répandait le couchant couvert de nuages. Le son de plusieurs -voix qui chantaient posément s'éleva tout à coup derrière. Le comte fit -arrêter ses rameurs; les religieuses chantaient l'hymne des vêpres, et -l'orgue se mêlant à leurs voix les soutenait, et donnait au chant une -harmonie imposante. Le choeur cessa, mais il reprit bientôt dans un ton -plus doux et plus majestueux; il s'affaiblit par degrés, et enfin on -cessa de l'entendre. Blanche soupirait, versait presque des larmes, et -ses pensées, comme les accords, semblaient monter jusqu'au ciel. Tandis -que le ravissement et le respect maintenaient le silence dans le bateau, -une procession de religieuses voilées de blanc sortit lentement du -cloître, et passa dans le bois pour faire le tour de l'édifice. - -La comtesse fut la première à retrouver la parole.--Cette hymne et ces -religieuses sont d'une tristesse accablante, dit-elle; la nuit nous -gagne, retournons au château, il sera nuit avant que nous soyons -arrivés. - -Le comte leva les yeux, et s'aperçut qu'une tempête menaçante avait -avancé les ténèbres. Elle se formait à l'orient, et la pesante obscurité -qu'elle répandait, contrastait avec le brillant éclat du couchant. Les -bruyants oiseaux de mer tournoyaient sur les flots, y plongeaient leur -plumage, et fuyaient vers quelque retraite éloignée. Les matelots -faisaient force de rames; mais le tonnerre qui grondait de loin, les -larges gouttes qui commençaient à tomber, déterminèrent le comte à -chercher un abri dans le monastère. Le bateau changea de direction. A -mesure que les nuages approchaient vers l'occident, leurs flancs -noirâtres jetaient de sombres éclairs, qui semblaient, en se -réfléchissant, enflammer le sommet des bois et les combles du couvent. - -L'apparence des cieux alarma la comtesse et mademoiselle Béarn; leurs -cris et leurs frayeurs inquiétaient le comte, et troublaient leurs -rameurs. Blanche se contenait en silence, tantôt agitée par la crainte, -et tantôt par l'admiration; elle observait la grandeur des nuages, leur -effet sur la scène, et écoutait les roulements prolongés de la foudre, -qui ébranlaient les airs. - -Le bateau s'arrêta en face du monastère. Le comte envoya un de ses gens -pour annoncer son arrivée à la supérieure, et lui demander asile. -L'ordre de Sainte-Claire était dès lors assez peu austère; cependant les -femmes seules pouvaient être admises dans le couvent. Le domestique -rapporta une réponse qui respirait tout à la fois l'hospitalité et -l'orgueil, mais un orgueil déguisé en soumission. On débarqua, on -traversa promptement la pelouse à cause d'une abondante pluie, et l'on -fut reçu par la supérieure, qui d'abord étendit la main et donna sa -bénédiction. On passa dans une grande salle, où se trouvaient quelques -religieuses, toutes vêtues de noir et voilées de blanc. Le voile de -l'abbesse pourtant était à demi relevé, et découvrait une dignité douce, -que tempérait un sourire obligeant. Elle conduisit la comtesse, Blanche, -et mademoiselle Béarn dans un salon de son couvent, et le comte avec -Henri restèrent au parloir. - -L'abbesse demanda des rafraîchissements, et entretint la comtesse. - -Leur entretien fut bientôt dérangé par les coups répétés du tonnerre, et -la cloche sonna pour inviter les religieuses à la prière. Blanche, en -passant près d'une fenêtre, jeta un regard à l'horizon, et l'éclat subit -d'un éclair qui pénétra le vaste abîme des flots lui fit distinguer le -vaisseau qu'elle avait déjà remarqué: il s'agitait au milieu d'une mer -écumeuse, disparaissait entre les vagues, et tout à coup s'élevait -jusqu'aux nues. - -Elle soupira à cette vue, et suivit la comtesse et l'abbesse dans la -chapelle. Les domestiques du comte étaient allés au château pour faire -venir des voitures. Elles arrivèrent à la fin de l'office. La tempête -était moins violente: le comte et sa famille retournèrent au château. -Blanche fut surprise de découvrir combien les sinuosités du rivage -l'avaient trompée sur la distance. C'était la cloche de ce monastère -qu'elle avait entendue la veille dans le salon occidental, et elle -aurait pu voir les tours, si les ombres de la nuit ne l'en eussent -empêchée. - -En arrivant, la comtesse affecta plus de lassitude que réellement elle -n'en sentait, et se retira chez elle. Le comte, sa fille et Henri, se -réunirent au salon; mais à peine y étaient-ils, que, dans un intervalle -d'ouragan, ils entendirent un coup de canon. Le comte reconnut le signal -de détresse d'un vaisseau: il ouvrit une fenêtre qui donnait sur la -Méditerranée, mais la mer était enveloppée d'épaisses ténèbres, et le -fracas de la tempête étouffait tout autre son. Blanche se souvint de la -barque, et, toute tremblante, en avertit son père. En peu de moments, -les coups de canon retentirent encore sur les vents, et s'envolèrent -avec eux. La foudre s'élança des nues, avec un déchirement effroyable; -mais l'éclair qui la précédait, et qui avait frappé l'immensité des -flots, avait laissé voir une chaloupe luttant avec effort contre les -vagues écumantes. Une nuit impénétrable avait soudain tout enveloppé. Un -second éclair laissa revoir la barque: elle n'avait qu'une seule voile, -et cherchait à gagner la côte. Blanche saisit le bras de son père, avec -un regard de douleur où se peignaient l'effroi et la compassion. Ce -moyen n'était pas nécessaire pour toucher le coeur du comte: il -regardait la mer avec une expression de pitié; mais, voyant bien qu'un -bateau ne pourrait tenir contre l'orage, il défendit d'en risquer un, et -fit porter des torches sur les pointes des rochers. - -Alors on vit les domestiques du comte courir de tous côtés, s'avancer à -la pointe des rochers, se pencher, tendre leurs flambeaux; d'autres, -dont on ne distinguait la direction qu'au mouvement des lumières, -descendaient par de dangereux sentiers jusqu'au bord de la mer, et -appelaient à grands cris les matelots: on entendait leurs sifflets, -leurs faibles voix, qui s'efforçaient de répondre, et qui, par -intervalles, se mêlaient avec la tempête. Ces cris subits, qui partaient -des rochers, augmentaient la terreur de Blanche à un degré -insupportable; mais son tendre intérêt fut bientôt soulagé quand Henri, -accourant hors d'haleine, lui apprit que le vaisseau avait jeté l'ancre -au fond de la baie, mais dans un tel délabrement, qu'il s'entr'ouvrirait -peut-être avant que l'équipage fût débarqué. Le comte fit aussitôt -partir tous les bateaux, et fit dire aux infortunés étrangers qu'il -recevrait dans son château ceux qui ne pourraient trouver asile dans le -village voisin. De ce nombre furent Emilie Saint-Aubert, Dupont, -Ludovico et Annette, qui, s'étant embarqués à Livourne, et étant arrivés -à Marseille, traversaient le golfe de Lyon quand la tempête les avait -accueillis. Ils furent tous reçus par le comte avec une extrême -affabilité. Emilie eût voulu, dès le soir, se rendre au couvent de -Sainte-Claire; mais il ne voulut point consentir à ce qu'elle sortît du -château. Il est bien vrai qu'après tant d'effroi et de fatigue, elle -aurait pu difficilement aller plus loin. - -Le comte retrouva en M. Dupont une de ses anciennes connaissances; il y -eut entre eux beaucoup de joie et de félicitations. Emilie fut nommée à -la famille du comte, et l'hospitalité obligeante avec laquelle on la -reçut dissipa l'embarras léger où son entrée l'avait mise. On se mit à -table; la politesse naturelle de Blanche, la joie vive qu'elle exprimait -sur le salut des étrangers, qu'elle avait plaints si sincèrement, -remontèrent peu à peu les esprits d'Emilie. Dupont, délivré de la -crainte qu'il avait sentie et pour elle et pour lui, sentait la -différence de sa situation. Sortant d'une mer en fureur, prête à les -engloutir, il se trouvait dans une maison charmante, où régnaient -l'abondance et le goût, et dans laquelle il recevait l'accueil le plus -obligeant. - -Annette, pendant ce temps-là, avec les domestiques, racontait les -dangers qu'elle venait d'essuyer; elle se félicitait de sa délivrance et -de celle de Ludovico; enfin elle éveillait le rire et la gaieté dans -cette partie de la maison. Ludovico était tout aussi content qu'elle, -mais il avait assez de mesure pour se contenir, et tâchait en vain de -retenir Annette. A la fin, les éclats de rire furent entendus de la -chambre de madame; elle envoya savoir d'où venait ce vacarme, et -recommander le silence. - -Emilie se retira de bonne heure pour chercher le repos dont elle avait -besoin; mais elle fut longtemps sans dormir: son retour dans sa patrie -réveillait d'intéressants souvenirs. Les événements qui lui étaient -arrivés, les souffrances qu'elle avait éprouvées depuis son départ, se -représentaient à elle avec force, et ne cédaient qu'à l'image de -Valancourt. Savoir qu'elle habitait la même terre après une séparation -si longue, si distante, était pour elle une source de jouissances. Elle -passait ensuite à l'inquiétude, à l'anxiété, quand elle considérait -l'espace de temps écoulé depuis la dernière lettre qu'elle avait reçue, -et tous les événements qui, dans cet intervalle, avaient pu conspirer -contre son repos et son bonheur; mais cette pensée, que Valancourt -n'existait plus, ou que, s'il vivait, il l'avait oubliée, était si -terrible pour son coeur, qu'elle ne pouvait s'y arrêter. Elle se -détermina à l'informer dès le lendemain qu'elle était arrivée en France. -Une lettre d'elle était presque l'unique moyen de l'en instruire. Enfin -l'espoir d'apprendre bientôt qu'il était bien portant, qu'il était peu -éloigné d'elle, et surtout qu'il l'aimait toujours, vint calmer son -agitation. Son esprit s'apaisa, ses yeux se fermèrent, et elle -s'endormit. - - - - -CHAPITRE XXXV. - - -Blanche avait pris tant d'intérêt à Emilie, qu'en apprenant qu'elle -voulait résider au monastère voisin, elle pria le comte de l'engager à -prolonger son séjour au château.--Vous concevez, ajouta Blanche, combien -je serais contente d'avoir une telle compagne. A présent, je n'ai point -d'amie avec qui je puisse lire ou me promener. Mademoiselle Béarn n'est -que l'amie de maman. - -Le comte sourit de cette simplicité enfantine, qui faisait céder sa -fille aux premières impressions. - -Il avait observé Emilie avec attention, et elle lui avait plu autant -qu'une si courte connaissance pouvait le comporter. La manière dont M. -Dupont lui avait parlé d'elle avait même confirmé sa présomption; mais -très-soigneux pour les liaisons de sa fille, et apprenant qu'Emilie -était connue au couvent de Sainte-Claire, il se détermina à visiter -l'abbesse, et, si son témoignage répondait à son désir, il voulait -inviter Emilie à passer quelques jours au château. Il avait en vue, sous -ce rapport, l'agrément de la jeune Blanche, plus que le désir d'obliger -l'orpheline Emilie; néanmoins il prenait à elle un véritable intérêt. - -Le lendemain matin, Emilie, trop fatiguée, ne put descendre. Dupont -était à déjeuner quand le comte entra dans la salle, et le pria, comme -ancienne connaissance et le fils d'un de ses amis, de prolonger son -séjour au château. Dupont y consentit volontiers, parce que cette -circonstance pouvait le retenir auprès d'Emilie. Il ne pouvait, au fond -de son âme, entretenir l'espérance qu'elle répondît jamais à sa vive -affection; mais il n'avait pas le courage de travailler à la vaincre. - -Emilie, quand elle fut reposée, se promena avec sa nouvelle amie sur la -pelouse qui entourait le château, et fut aussi sensible à la beauté de -ses points de vue, que Blanche, dans la franchise de son coeur, avait pu -le désirer. - -En rentrant au château, Blanche conduisit Emilie à la tour qu'elle -aimait, et elles parcoururent les anciennes chambres que Blanche avait -déjà visitées. Emilie s'amusa à en examiner les distributions, à -considérer le genre et la magnificence de leurs meubles antiques, et à -les comparer avec ceux du château d'Udolphe, qui étaient cependant plus -vieux et plus extraordinaires. Elle remarqua aussi Dorothée qui les -accompagnait, et qui semblait presque aussi ancienne que tout ce qui -était autour d'elle. Elle parut voir Emilie avec un intérêt extrême; -elle la regardait même avec tant d'attention, qu'à peine entendait-elle -ce qu'on pouvait lui dire. - -Emilie, placée à une des fenêtres, jeta les yeux sur la campagne, et vit -avec surprise beaucoup d'objets dont sa mémoire gardait le souvenir; les -champs, les bois, le ruisseau, qu'elle avait traversés avec Voisin un -soir après la mort de M. Saint-Aubert, en revenant du couvent à la -chaumière. Elle reconnut que ce château était celui qu'elle avait alors -évité, et sur lequel il avait tenu d'étranges discours. - -Frappée de cette découverte, effrayée sans savoir pourquoi, elle resta -quelque temps en silence, et se rappela l'émotion qu'avait montrée son -père en se trouvant si près de cette demeure. La musique aussi qu'elle -avait entendue, et sur laquelle Voisin lui avait fait un conte si -ridicule, lui revenait à l'esprit. Curieuse d'en apprendre davantage, -elle demanda à Dorothée si l'on entendait encore de la musique à minuit, -comme autrefois, et si l'on connaissait le musicien. - ---Oui, mademoiselle, répondit Dorothée, on entend toujours cette -musique; mais le musicien n'est pas connu, et, je crois, ne le sera -jamais. Il y a des gens qui devinent ce que c'est.--Vraiment, dit -Emilie, et pourquoi ne pas poursuivre cette recherche?--Ah! -mademoiselle, on a assez cherché; mais qui peut suivre un esprit? - -Emilie sourit, et se rappelant combien tout récemment elle avait -souffert par la superstition elle résolut alors d'y résister. Néanmoins, -en dépit de ses efforts, elle sentait une certaine crainte se mêler sur -ce point à sa curiosité. Blanche, qui jusqu'alors avait écouté en -silence, demanda ce que c'était que cette musique, et depuis quand on -l'entendait. - -Blanche se taisait, Dorothée paraissait sérieuse et soupirait. Emilie se -sentait portée à en croire plus qu'elle ne voulait se l'avouer. Elle se -rappelait le spectacle dont elle avait été témoin dans une chambre à -Udolphe, et, par une bizarre liaison, les paroles alarmantes qu'elle -avait trouvées sans dessein dans les papiers qu'elle avait détruits par -obéissance aux ordres de son père. Elle frémit à la signification qu'ils -semblaient avoir, presque autant qu'à l'horrible objet découvert sous le -funeste voile. - -Blanche, cependant, ne pouvant engager Dorothée à expliquer ce qu'elle -avait voulu dire, l'avait priée, en se retrouvant auprès de la porte -fermée, de lui faire voir tous les appartements.--Ma chère demoiselle, -lui répondit la concierge, je vous ai dit mes raisons pour ne la pas -ouvrir. Je ne l'ai jamais revue depuis la mort de ma bonne maîtresse; il -serait affreux pour moi d'y entrer. De grâce, ne me le demandez -pas.--Non, certainement, répondit Blanche, si c'est votre véritable -raison.--Hélas! c'est l'unique, dit la vieille femme. Nous l'aimions si -tendrement; je la pleurerai toujours. Le temps passe! il y a bien des -années qu'elle est morte, et je me souviens pourtant de tout ce qui -arriva alors, comme si c'était hier. Plusieurs choses très-nouvelles -sont sorties de ma mémoire; mais les anciennes, je les vois comme dans -une glace. Elle se tut, et en avançant dans la galerie elle reprit en -regardant Emilie: Cette jeune dame me rappelle madame la marquise. Je me -souviens qu'elle était aussi fraîche, et qu'elle avait le même sourire. -Pauvre dame! qu'elle était gaie, lorsqu'elle fit son entrée ici! - -Dorothée garda le silence à toutes les questions que lui fit Blanche. -Emilie, remarquant des pleurs dans ses yeux, cessa de la presser -davantage, et s'efforça d'attirer l'attention de sa jeune amie sur -quelque partie des jardins. Le comte, la comtesse et M. Dupont s'y -promenaient; elles allèrent les y joindre. - -Quand le comte aperçut Emilie, il avança vers elle, et la présenta à la -comtesse d'une manière si flatteuse et si obligeante, qu'il rappela à -Emilie l'idée de son propre père. - -Avant d'avoir achevé ses remercîments pour l'hospitalité qu'elle avait -reçue, et d'avoir exprimé le désir de se rendre aussitôt au couvent, -elle fut interrompue par une pressante invitation de prolonger son -séjour au château. Le comte et la comtesse parurent y mettre tant de -sincérité, que, malgré le désir qu'elle avait de revoir ses anciennes -amies du monastère, et de soupirer encore sur le tombeau d'un père -chéri, elle consentit à rester quelques jours. - -Elle écrivit néanmoins à l'abbesse pour l'informer de son arrivée, et -lui demander à être reçue au couvent comme pensionnaire. Elle écrivit -aussi à M. Quesnel et à Valancourt; et comme elle ne savait où adresser -précisément cette dernière lettre, elle l'envoya en Gascogne chez le -frère du chevalier. - -Sur le soir, Blanche et M. Dupont accompagnèrent Emilie à la chaumière -de Voisin: elle sentit, en s'en rapprochant, une sorte de plaisir mêlé -d'amertume. Le temps avait calmé sa douleur, mais la perte qu'elle avait -faite ne pouvait cesser de lui être sensible: elle se livra avec une -douce tristesse aux souvenirs que ce lieu lui rappelait. Voisin vivait -encore, et semblait jouir, comme autrefois, du soir paisible d'une vie -sans reproche. - -Emilie n'osa prendre sur elle d'entrer dans la chambre où Saint-Aubert -était mort; et après une demi-heure d'entretien avec Voisin et sa -famille elle sortit de la chaumière. - -Pendant les premiers jours qu'elle passa au château de Blangy, elle vit -avec chagrin la mélancolie profonde, quoique muette, qui trop souvent -absorbait M. Dupont. Emilie plaignait l'aveuglement qui le détournait de -s'éloigner d'elle, et elle résolut de se retirer aussitôt qu'elle le -pourrait sans désobliger le comte et la comtesse de Villefort. -L'abattement de son ami ne tarda pas à alarmer le comte, et Dupont lui -confia enfin le secret d'un amour sans espoir. Le comte ne put que le -plaindre; mais il se détermina en lui-même à ne pas négliger un moyen de -favoriser ses prétentions. Quand il connut la dangereuse situation de -Dupont, il ne s'opposa que faiblement au désir qu'il témoigna de quitter -le château de Blangy dès le lendemain; il lui fit promettre d'y venir -passer avec lui un temps plus long, quand son coeur serait en repos. -Emilie, qui ne pouvait encourager son amour, estimait ses bonnes -qualités, et était très-reconnaissante de ses services; elle éprouva une -tendre émotion quand elle le vit partir pour la Gascogne. Il se sépara -d'elle avec une expression si touchante d'amour et de douleur, que le -comte embrassa sa cause bien plus chaudement qu'il ne l'avait encore -fait. - -Peu de jours après, Emilie elle-même quitta le château, mais ce ne fut -pas sans promettre au comte et à la comtesse de venir souvent les voir. -L'abbesse la reçut avec cette bonté maternelle dont elle lui avait déjà -donné des preuves; et les religieuses lui témoignèrent leur amitié. Ce -couvent, qu'elle avait si bien connu, réveilla ses tristes souvenirs: -mais il s'en mêlait d'autres; elle rendait grâces au ciel de l'avoir -fait échapper à tant de dangers; elle sentait le prix des biens qui lui -restaient; et quoique le tombeau de son père fût souvent arrosé de ses -larmes, sa douleur n'avait plus la même amertume. - -Quelque temps après son arrivée au monastère, Emilie reçut une lettre de -son oncle, M. Quesnel, en réponse à la sienne et à ses questions sur ses -affaires qu'il avait prétendu gérer en son absence. Elle s'était -informée surtout du bail de la vallée, qu'elle désirait habiter si sa -fortune le permettait. La réponse de M. Quesnel était froide et sèche -comme elle s'y était attendue; elle n'exprimait ni intérêt pour ses -souffrances, ni plaisir de ce qu'elle s'y était dérobée. Quesnel ne -perdait pas cette occasion de lui reprocher son refus à l'égard du comte -Morano, qu'il affectait de représenter comme riche et homme d'honneur; -il déclamait avec véhémence contre ce même Montoni, auquel jusqu'à ce -moment il s'était reconnu si inférieur; il était laconique sur les -intérêts pécuniaires d'Emilie; il lui apprenait cependant que le terme -du bail de la vallée expirait; il ne l'invitait point à venir chez lui, -et ajoutait que ne pouvant, dans l'état de sa fortune, habiter la -vallée, elle ferait bien de rester à Sainte-Claire. - -Il ne répondait point à ses questions sur le sort de la pauvre vieille -Thérèse, la servante de son père. Par _post-scriptum_, M. Quesnel -parlait de Motteville, entre les mains duquel Saint-Aubert avait placé -la majeure partie de son bien; il annonçait que ses affaires étaient au -moment de s'arranger, et qu'elle en retirerait plus qu'elle n'aurait dû -s'y attendre. La lettre contenait encore un billet à l'ordre d'Emilie, -pour toucher une modique somme sur un marchand de Narbonne. - -La tranquillité du monastère, la liberté qu'on lui laissait de parcourir -les bois et les rivages de ce charmant pays, tranquillisèrent peu à peu -l'esprit d'Emilie; cependant elle éprouvait quelque inquiétude au sujet -de Valancourt, et voyait avec impatience approcher l'instant de recevoir -enfin sa réponse. - - - - -CHAPITRE XXXVI. - - -Blanche, qui pendant ce temps se trouvait seule, devint impatiente de -revoir sa nouvelle amie, et de partager avec elle le plaisir que lui -faisait le spectacle de la nature. Elle n'avait plus personne à qui -exprimer son admiration ou communiquer ses plaisirs; personne dont les -yeux s'animassent à son sourire, ou dont les regards pussent réfléchir -son bonheur. Le comte, observant son chagrin, fit souvenir Emilie de la -visite qu'elle avait promis de lui faire; mais le silence de Valancourt, -prolongé au delà du temps où sa réponse aurait pu arriver d'Estuvière, -pénétrait Emilie d'une inquiétude si cruelle qu'elle fuyait la société, -et eût voulu différer le moment de s'y réunir, jusqu'à celui où ses -peines seraient calmées. Le comte et sa famille la pressèrent cependant -si vivement, que, ne pouvant expliquer le motif qui l'attachait à la -solitude, elle craignit que ses refus n'eussent l'air d'un caprice et -n'offensassent des amis dont elle voulait se conserver l'estime. Elle -retourna au château de Blangy: l'amitié du comte de Villefort encouragea -Emilie à lui parler de sa position relativement aux biens de sa tante et -à le consulter sur la manière de les recouvrer: il n'y avait pas de -doute que la loi ne fût en sa faveur. Le comte lui conseilla de s'en -occuper, et lui offrit même d'écrire à un avocat d'Aix, sur l'avis -duquel on pourrait s'appuyer. Cette offre fut acceptée par Emilie; et -les procédés obligeants qu'elle éprouvait chaque jour l'eussent encore -une fois rendue heureuse, si elle eût pu être certaine que Valancourt se -portait bien et qu'il l'aimait toujours. Elle avait passé plus d'une -semaine au château sans recevoir aucune nouvelle; elle savait bien que, -si Valancourt n'était pas chez son frère, il était fort douteux que la -lettre qu'elle lui avait écrite lui fût parvenue, et cependant une -inquiétude, une crainte qu'elle ne pouvait modérer, troublaient -absolument son repos. Elle repassait tant d'événements qui, depuis sa -captivité à Udolphe, avaient pu devenir possibles; elle était -quelquefois si frappée de la crainte, ou que Valancourt n'existât plus, -ou qu'il n'existât plus pour elle, que même la compagnie de Blanche lui -devenait insupportable. Elle restait seule des heures entières au fond -de son appartement, quand les occupations de la famille lui permettaient -de le faire sans incivilité. - -Dans un de ces moments de solitude, elle ouvrit une petite boîte qui -contenait les lettres de Valancourt, et quelques-unes des esquisses -qu'elle avait faites pendant son séjour en Toscane; mais ces derniers -objets l'intéressaient peu. Elle cherchait dans ces lettres le plaisir -de se retracer une tendresse qui avait fait toute sa consolation, et -dont la touchante expression lui avait quelquefois fait oublier les -chagrins de l'absence. Leur effet n'était plus le même; elles -augmentaient les angoisses de son coeur; elle songeait que peut-être -Valancourt avait pu céder au pouvoir du temps ou de l'absence; et la vue -même de son écriture lui rappela tant de souvenirs pénibles, que, ne -pouvant achever la première lettre, elle resta la tête appuyée sur sa -main, et donna cours à des flots de larmes. A cet instant, la vieille -Dorothée entra chez elle pour l'avertir que l'on dînerait une heure plus -tôt. Emilie tressaillit en l'apercevant; elle se hâta de ramasser ses -papiers, mais Dorothée avait remarqué son agitation et ses larmes. - ---Ah! mademoiselle, s'écria-t-elle; vous qui êtes si jeune, avez-vous -des sujets de chagrin? - -Emilie tâcha de sourire, mais elle ne pouvait parler. - ---Hélas! ma chère demoiselle, quand vous serez à mon âge, vous ne -pleurerez pas pour des bagatelles. Sûrement rien de sérieux ne peut vous -affliger?--Non, Dorothée, rien d'important, répliqua Emilie. Dorothée se -baissa pour relever quelque chose, et s'écria soudain:--Vierge Marie! -que vois-je? Elle devint tremblante, et tomba sur une chaise près de la -table.--Que voyez-vous donc? dit Emilie, alarmée de son cri, et -regardant autour d'elle.--C'est elle-même! dit Dorothée, c'est -elle-même! et justement comme elle était peu de temps avant sa mort. - -Emilie, encore plus effrayée, craignit que Dorothée n'eût un accès de -délire, et la pria de s'expliquer.--Ce portrait, lui dit-elle, où -l'avez-vous trouvé? c'est ma bien-aimée maîtresse; c'est elle-même! - -Elle rejeta sur la table cette miniature qu'Emilie autrefois avait -trouvée dans les papiers que son père lui avait ordonné de brûler; -c'était sur ce portrait qu'elle l'avait vu une fois verser des larmes si -tendres. Se rappelant à ce sujet les circonstances de sa conduite qui -l'avaient tant surprise, l'émotion d'Emilie s'augmenta à un tel excès, -qu'elle n'eut pas la force d'interroger Dorothée; elle tremblait des -réponses qu'elle pourrait lui faire, et ne put que lui demander si elle -était certaine que ce portrait fût celui de la marquise. - ---Ah! mademoiselle, répondit-elle, comment m'eût-il frappée à ce point, -s'il n'était pas l'image de ma maîtresse? Ah ciel! ajouta-t-elle en -reprenant la miniature, voilà bien ses yeux bleus, ce regard si -caressant et si doux! Voilà son expression quand elle avait rêvé seule -quelque temps, et que des larmes coulaient sur ses joues; mais jamais -elle ne voulut se plaindre! Voilà cet air de patience et de résignation -qui me fendait le coeur, et qui me la faisait adorer!--Dorothée, dit -Emilie, je prends à cette affliction un intérêt plus grand que peut-être -vous ne pouvez croire. Je vous demande de ne pas vous refuser davantage -à satisfaire ma curiosité; elle n'est pas frivole.--Ah! mademoiselle, -repartit Dorothée, c'est une triste histoire, et je ne puis vous la dire -maintenant; mais, que dis-je? jamais je ne vous en parlerai. Il y a bien -des années que ce malheur est arrivé, et je n'ai jamais aimé à parler de -madame la marquise qu'à mon mari. Il était dans la maison aussi bien que -moi, et savait par moi des détails que tout le monde ignorait. J'étais -auprès de madame dans sa dernière maladie: j'en sus, j'en entendis -autant et plus que M. le marquis lui-même. Aimable sainte! Comme elle -était patiente! Quand elle mourut, je croyais mourir avec -elle.--Dorothée, interrompit Emilie, vous pouvez être sûre que ce que -vous me direz ne sortira jamais de ma bouche.--Et vous, mademoiselle, ne -me direz-vous pas d'abord comment ce portrait est tombé dans vos mains, -et les motifs de votre curiosité au sujet de ma maîtresse?--Non, -Dorothée, répliqua Emilie en se recueillant. J'ai aussi des raisons -particulières pour garder le silence, au moins jusqu'à ce que j'en sache -davantage. Souvenez-vous que je ne promets rien, et ne contentez pas ma -curiosité dans l'idée que je pourrai satisfaire la vôtre. Ce que je ne -veux pas découvrir ne m'intéresse pas seule. Autrement je craindrais -moins d'en parler. Vous ne pouvez m'apprendre ce que je désire que par -confiance en mon honneur.--Eh bien! mademoiselle, dit Dorothée après -l'avoir regardée longtemps, vous montrez un si grand intérêt; ce -portrait, votre figure surtout, me font penser que vous pouvez si -réellement en prendre, que je vous confierai, je vous dirai des choses -que je n'ai dites à personne qu'à mon mari, quoique beaucoup de gens en -aient soupçonné une partie. Je vous dirai les détails de la mort de -madame, mes idées à ce sujet. Mais d'abord, vous me promettez par tous -les saints!... - -Emilie l'interrompit, et lui promit solennellement de ne jamais révéler -sans son consentement ce qu'elle lui aurait dit.--J'entends la cloche -qui sonne le dîner, mademoiselle, dit Dorothée, il faut que je -parte.--Quand vous reverrai-je? demanda Emilie. - -Dorothée réfléchit et lui dit:--Si l'on sait que je viens chez vous, -cela donnera de la curiosité, et cela me ferait de la peine. Je viendrai -quand on ne pourra pas m'observer. J'ai peu de loisir dans le jour. J'en -ai bien long à dire. Si vous voulez, mademoiselle, je viendrai quand -tout le monde dormira. - -Emilie se hâta de descendre. - -Le soir, le comte et sa famille, excepté la comtesse et mademoiselle -Béarn, allèrent se promener dans les bois, pour partager la joie des -paysans. - -Les ménétriers, assis à terre au pied des arbres, semblaient participer -eux-mêmes à la gaieté que répandaient leurs instruments; c'étaient le -galoubet et une espèce de longue guitare. Il y avait, en outre, un -enfant qui frappait un tambourin, et dansait seul, à moins que, jetant -son instrument, il ne se mêlât aux danseurs, et, par ses gestes -ridicules, ne redoublât les éclats de rire et le mouvement de cette fête -rustique. - -Le comte jouissait de ces plaisirs auxquels sa libéralité avait -contribué: Blanche prit part à la danse avec un jeune gentilhomme du -voisinage. M. Dupont demandait Emilie; mais elle était trop triste pour -participer à tant de gaieté. Cette fête lui rappelait celle de l'année -précédente, les derniers moments de la vie de Saint-Aubert, et -l'événement affreux qui l'avait terminée. - -Remplie de ce souvenir, elle s'éloigna de la danse, et s'enfonça -lentement dans les bois: les sons adoucis de la musique tempéraient sa -mélancolie; la lune répandait à travers le feuillage une lumière -mystérieuse; l'air était doux et frais: Emilie, absorbée dans sa -rêverie, allait toujours, sans prendre garde à la distance; elle -s'aperçut enfin que les instruments ne s'entendaient plus, et qu'un -silence absolu régnait autour d'elle; Emilie se trouva près de l'avenue, -où, la nuit de l'arrivée de son père, Michel avait cherché à lui -procurer un asile. Cette avenue était presque aussi sauvage, presque -aussi désolée qu'elle le lui avait paru alors. Le comte avait été si -occupé de réparations indispensables, qu'il avait négligé celles-là; la -route était encore brisée, et les arbres encore encombrés par des -branchages. - -En considérant le chemin, elle se rappela les émotions qu'elle y avait -souffertes, et tout à coup se représenta la figure qu'elle avait vue se -dérober dans les arbres, et qui n'avait pas répondu aux appels répétés -de Michel; elle éprouva quelque retour de la frayeur qu'elle avait eue -alors. Il n'était pas impossible que les bois servissent de repaire à -des bandits: elle retourna promptement sur ses pas, et chercha à -retrouver les danseurs; en ce moment elle entendit des pas qui venaient -de l'avenue. Eloignée encore des paysans, dont elle n'entendait ni les -voix, ni la musique, elle précipita sa course. La personne qui la -suivait la gagna de vitesse: elle distingua enfin la voix de Henri, et -ralentit sa marche pour qu'il pût la rejoindre; il exprima quelque -surprise de la rencontrer aussi loin; elle lui dit que les agréments du -clair de la lune l'avaient égarée plus loin qu'elle ne l'avait compté. -Une exclamation échappa au compagnon de Henri, elle crut avoir reconnu -Valancourt, c'était lui-même: la rencontre fut telle qu'on peut -l'imaginer entre deux personnes si chères l'une à l'autre, et depuis si -longtemps séparées. - -Dans l'ivresse de ce moment Emilie oublia toutes ses peines: Valancourt -semblait oublier lui-même qu'il existât au monde une autre personne -qu'Emilie; et Henri, surpris, considérait cette scène en silence. - -Valancourt lui fit mille questions sur elle, sur Montoni, et elle -n'avait pas le temps d'y répondre. Elle apprit que sa lettre avait été -envoyée à Paris, qu'il revenait alors en Gascogne, que cette lettre -enfin lui était parvenue, et qu'il était parti sur-le-champ pour se -rendre en Languedoc. En arrivant au monastère, d'où elle avait daté sa -lettre, il avait, à son extrême regret, trouvé les portes fermées pour -la nuit. Croyant ne voir Emilie que le lendemain, il était retourné à -son auberge pour lui écrire, il avait rencontré Henri, qu'il avait -intimement connu à Paris, et se trouvait conduit vers celle qu'il -n'espérait voir que le lendemain. - -Emilie, Valancourt et Henri retournèrent à la pelouse: ce dernier -présenta Valancourt au comte; Emilie crut s'apercevoir qu'il ne le -recevait pas avec sa bienveillance ordinaire: il paraissait cependant -qu'ils s'étaient déjà vus. On l'invita à partager les divertissements de -la soirée; et quand il eut rendu ses devoirs au comte, il laissa les -danseurs à la fête, se plaça auprès d'Emilie, et put l'entretenir sans -contrainte. Les lumières suspendues sous les arbres permirent à Emilie -de considérer cette figure, dont pendant son absence elle avait essayé -de recueillir tous les traits: elle vit avec regret qu'elle n'était plus -la même. Elle pétillait comme autrefois d'esprit et de feu, mais elle -avait perdu beaucoup de cette simplicité, et quelque chose de cette -bonté franche qui en faisaient le principal caractère: c'était toujours -pourtant une figure intéressante. Emilie croyait voir dans les traits de -Valancourt un mélange d'inquiétude et de mélancolie. Il tombait -quelquefois dans une rêverie passagère, et semblait faire effort pour en -sortir; d'autres fois, il regardait fixement Emilie, et une espèce de -frémissement semblait agiter son âme: il retrouvait dans Emilie la même -bonté, la même beauté simple, qui l'avaient enchanté quand il l'avait -connue. Le coloris de son teint avait un peu pâli, mais la douceur s'y -peignait toujours, et cette teinte mélancolique, mêlée à son sourire, le -rendait encore plus touchant. - -Elle lui raconta les plus importantes circonstances de ce qui lui était -arrivé depuis qu'elle était partie de France; et les deux amants se -livrèrent sans réserve au charme des souvenirs amers et doux d'une trop -longue séparation. - -Le soir suivant, le comte rencontra par hasard Emilie dans une des -allées du jardin. Ils parlèrent de la fête, et vinrent à nommer -Valancourt.--Le jeune homme a des talents, dit le comte; vous le -connaissiez depuis longtemps? Emilie dit que cela était vrai.--On me le -présenta à Paris, dit le comte, et j'en fus d'abord très-content. Il -s'arrêta. Emilie tremblait, désirait d'en apprendre davantage, et -craignait de montrer au comte l'intérêt qu'elle y pouvait -prendre.--Puis-je vous demander, dit-il enfin, combien il y a que vous -connaissez monsieur Valancourt?--Puis-je, monsieur, vous demander le -motif de cette question, et, j'y répondrai aussitôt?--Sûrement, dit le -comte, cela est juste; je vous dirai mes motifs. Il est bien évident que -M. Valancourt vous aime, et cela n'est pas extraordinaire, tout ce qui -vous voit en fait autant; je ne vous dis pas cela comme un compliment, -je parle avec sincérité: ce que je crains, c'est qu'il ne soit amant -préféré et écouté.--Pourquoi le craignez-vous, monsieur? dit Emilie en -tâchant de calmer son émotion.--Parce que, dit le comte, je ne pense pas -qu'il en soit digne. Emilie agitée le pria de s'expliquer mieux.--Je le -ferai, répondit-il, si vous êtes bien convaincue que le vif intérêt que -je prends à vous m'a seul engagé à vous en parler.--Je le crois, -monsieur, dit Emilie.--Le chevalier et mon fils, lui dit-il, firent -connaissance chez un de leurs camarades, où moi-même je le rencontrai. -Je l'invitai à venir chez moi; j'ignorais alors ses liaisons avec une -espèce d'hommes, rebut de la société, qui vivent du jeu et passent leur -vie dans la débauche. Je connaissais seulement quelques parents du -chevalier, et je regardais ce motif comme suffisant pour le recevoir -chez moi. Mais vous souffrez... Je cesserai ce discours.--Non, monsieur, -lui dit Emilie; je vous supplie de continuer, je suis seulement au -désespoir.--Seulement! reprit le comte. J'appris bientôt que ses -liaisons l'avaient entraîné dans un cours de dissipation, et dont il ne -paraissait pas avoir le pouvoir ou la volonté de se retirer. Il perdit -au jeu une somme énorme; ce goût devint une passion, il s'y ruina. J'en -parlai avec intérêt à ses parents; ils m'assurèrent que leurs -remontrances avaient été vaines, et qu'ils étaient fatigués d'en faire. -J'appris ensuite qu'en considération de ses talents pour le jeu, presque -toujours heureux quand la mauvaise foi n'en arrêtait pas le succès, on -l'avait initié aux secrets de la profession, et qu'il avait eu sa part -dans certains profits.--Impossible! dit soudain Emilie. Mais -pardonnez-moi, monsieur, je sais à peine ce que je dis; pardonnez à ma -douleur: je crois, je dois croire que l'on vous a mal informé; le -chevalier, sans doute, a des ennemis qui ont envenimé ces rapports.--Je -voudrais le croire, dit le comte, mais je ne le puis; il n'y a que ma -conviction, et l'intérêt que je prends à votre bonheur, qui aient pu -m'engager à vous les répéter. - -Emilie gardait le silence; elle se rappelait les paroles de Valancourt, -qui avaient découvert tant de remords, et semblaient confirmer les -discours du comte. Après une longue pause, le comte lui dit:--Je -m'aperçois de vos doutes, je les trouve naturels; il est juste que je -vous donne la preuve de tout ce que je viens d'avancer: cependant je ne -le puis sans exposer quelqu'un qui m'est bien cher.--Quel danger -appréhendez-vous, monsieur? dit Emilie; si je puis le prévenir, -confiez-vous à mon honneur.--Je me confie, sans doute, à votre honneur, -dit le comte; mais puis-je aussi me fier à votre courage? Croyez-vous -pouvoir résister aux prières d'un amant aimé, qui, dans sa douleur, -voudra savoir le nom de celui qui le prive de sa félicité?--Je ne serai -pas exposée à une telle tentation, monsieur, dit Emilie, avec un modeste -orgueil; je ne puis aimer longtemps une personne que je ne dois plus -estimer: cependant je donne ma parole.--Je vous dirai donc tout, reprit -le comte: la conviction est nécessaire à votre paix future, et ma -confidence tout entière est le seul moyen de vous la donner.--Je ne -doute pas, monsieur, des faits dont vous avez été témoin, ou que vous -affirmez, dit Emilie en succombant à sa douleur; le chevalier peut-être -a été jeté dans des excès où il ne tombera plus; si vous aviez connu la -pureté de ses premiers principes, vous pourriez excuser mon incrédulité -actuelle.--Le chevalier peut-être se corrigerait pour un temps, mais il -retournerait bientôt à ce funeste penchant. Je crains la force de -l'habitude, je crains même que son coeur ne soit corrompu. Et pourquoi -voudrais-je vous le cacher? le jeu n'est pas son unique vice; il paraît -avoir pris le goût de tous les plaisirs honteux. - -Le comte hésita, et se tut; Emilie, presque hors d'état de se soutenir, -attendait dans un trouble toujours croissant ce qu'il avait encore à -dire. Il se fit un très-long silence; le comte, visiblement agité, dit -enfin:--Ce serait une délicatesse cruelle que de persister à me taire; -je dois vous dire que deux fois les extravagances du chevalier l'ont -fait conduire dans les prisons de Paris; il en a été retiré, m'ont dit -des personnes dignes de foi, par une certaine comtesse bien connue, et -avec laquelle il vivait encore quand j'ai quitté Paris. - -Le comte cessa de parler; et regardant Emilie, il s'aperçut qu'elle -tombait de son siége: il la soutint; elle était évanouie; il éleva la -voix pour appeler du secours: ils étaient fort loin du château; il -craignait de la laisser pour aller chercher du monde; c'était pourtant -le seul parti à prendre. Voyant enfin une fontaine assez proche, il -s'efforça d'appuyer Emilie contre l'arbre, pendant qu'il irait chercher -de l'eau. Il était fort embarrassé, n'ayant rien pour apporter cette -eau; mais tandis qu'il la considérait avec une extrême inquiétude, il -crut voir dans ses traits qu'elle commençait à respirer. - -Il se passa néanmoins beaucoup de temps avant qu'elle reprît -connaissance; alors elle se trouva soutenue, non par le comte, mais par -Valancourt; il observait tous ses mouvements avec un regard effrayé, et -lui adressait la parole d'une voix tremblante. Au son de cette voix si -connue, Emilie rouvrit les yeux; mais à l'instant elle les referma, et -perdit encore connaissance. - -Le comte, avec un regard sévère, fit signe à Valancourt de se retirer. -Celui-ci ne fit que soupirer et nommer Emilie; il lui présentait l'eau -qu'on avait apportée. Le comte répéta son geste, et l'accompagna de -quelques paroles; Valancourt répondit par un regard plein d'un profond -ressentiment; il refusa de quitter la place jusqu'à ce qu'Emilie fût -remise, et ne permit plus que personne s'approchât: mais à l'instant sa -conscience parut l'informer de ce qui avait fait le sujet de l'entretien -du comte et d'Emilie; l'indignation enflamma ses yeux; l'expression -d'une profonde douleur la réprima bientôt; et le comte en le remarquant -sentit plus de pitié que de colère. Emilie, qui avait repris ses sens, -en fut tellement touchée, qu'elle se mit à pleurer amèrement: elle tâcha -de retenir ses larmes; et, rassemblant son courage, elle remercia le -comte et Henri, avec qui Valancourt était entré dans le parc, et elle -reprit le chemin du château sans rien dire à Valancourt. - -Emilie se détermina secrètement à retourner au couvent, pour y passer un -jour ou deux. Dans l'état où elle était, la société, surtout celle de la -comtesse et de mademoiselle Béarn, lui devenait insupportable. Elle -espérait que la solitude du cloître et la bonté de l'abbesse -l'aideraient à reprendre un peu d'empire sur elle-même, et à soutenir le -dénoûment qu'elle ne prévoyait que trop. - - - - -CHAPITRE XXXVII. - - -On vint avertir Emilie que le comte de Villefort demandait à la voir. -Elle devina que Valancourt était chez lui. En approchant de la -bibliothèque, où elle imaginait qu'il devait être, son émotion devint si -forte, que, n'osant encore paraître, elle retourna dans le vestibule -pour calmer son agitation. S'étant enfin remise, elle entra dans le -cabinet, et trouva Valancourt assis avec le comte. Ils se levèrent tous -deux. Elle n'osait regarder Valancourt. Le comte se retira. - -Emilie restait les yeux baissés, ne pouvant parler, et respirant à -peine. Valancourt se jeta sur une chaise auprès d'elle; il soupirait et -gardait le silence. Enfin d'une voix tremblante il lui dit:--J'ai désiré -vous voir ce soir pour sortir au moins de l'horrible incertitude où m'a -plongé votre changement. Quelques paroles du comte viennent de m'en -éclaircir une partie. Je m'aperçois que j'ai des ennemis, Emilie, des -ennemis envieux de mon bonheur, et qui sont acharnés à le détruire. Je -m'aperçois aussi que le temps et l'absence ont affaibli vos sentiments -pour moi. - -Ces derniers mots expirèrent sur ses lèvres. Emilie ne put répondre. Il -ajouta:--Cruelle Emilie, ne me parlerez-vous point? - -Il couvrit son visage d'une main, comme pour cacher son émotion, et prit -celle d'Emilie, qui ne la retira pas. Elle ne put retenir ses larmes. Il -s'en aperçut. Toute sa tendresse revint; un rayon d'espérance pénétra -rapidement au fond de son âme.--Eh quoi! vous me plaignez, s'écria-t-il; -vous m'aimez encore! vous êtes toujours mon Emilie! souffrez que j'en -croie vos larmes.--Oui, je vous plains, lui dit-elle: mais dois-je -encore vous aimer? Croyez-vous être encore ce même Valancourt estimable -que j'aimais autrefois?--Que vous aimiez autrefois! s'écria-t-il. Le -même! le même! Il s'arrêta dans l'excès de son émotion et reprit -douloureusement:--Non, je ne suis plus le même; je suis perdu, je ne -suis plus digne de vous! - -Il couvrit encore son visage. Emilie était trop touchée d'un aveu si -sincère pour pouvoir répondre aussitôt. Elle luttait contre son coeur; -elle sentait le danger de se fier longtemps à sa résolution en la -présence de Valancourt. Elle était empressée de terminer une entrevue -qui les désolait tous les deux. Cependant quand elle pensait que ce -serait probablement la dernière, tout son courage l'abandonnait; elle ne -sentait plus que sa tendresse et sa douleur. - -Valancourt, pendant ce temps, dévoré de remords et de chagrin, n'avait -ni le pouvoir ni la volonté d'exprimer tout ce qui l'agitait. A peine -paraissait-il sensible à la présence d'Emilie. Son visage était caché, -sa poitrine soulevée de sanglots. - ---Epargnez-moi, lui dit Emilie, le chagrin de revenir sur les détails de -votre conduite, qui m'obligent de rompre avec vous; il faut nous -séparer, et je vous vois pour la dernière fois.--Non, s'écria -Valancourt, vous ne pouvez penser ce que vous dites; vous ne pouvez pas -penser à me rejeter de vous pour toujours.--Il faut nous séparer, répéta -Emilie, et pour toujours; votre conduite nous en fait une -nécessité.--C'est la décision du comte, reprit-il avec fierté, ce n'est -pas la vôtre; et je saurai de quel droit il se met entre nous. Il se -leva à ces mots, et parcourut la chambre à pas précipités.--Laissez-moi -vous désabuser, dit Emilie non moins émue; la décision est de moi; mon -repos l'exige. Serais-je excusable, dit-elle, en vous confiant le repos -de ma vie? Comment me le conseilleriez-vous si je vous étais chère?--Si -vous m'étiez chère! s'écria Valancourt. Est-il possible que vous doutiez -de mon amour? Mais oui, vous avez raison d'en douter, puisque je suis -moins disposé à l'horreur de me séparer de vous qu'à celle de vous -envelopper dans ma ruine. Oui, je suis ruiné, ruiné sans ressource; je -suis accablé de dettes, et je ne saurais les acquitter. Les yeux de -Valancourt étaient égarés quand il disait ces mots; ils prirent à -l'instant l'expression d'un affreux désespoir. Emilie fut forcée -d'admirer sa franchise; elle sembla, durant quelques minutes, résister à -sa propre douleur et lutter contre elle-même. Je ne prolongerai pas, -dit-elle enfin, un entretien dont l'issue ne saurait être heureuse. -Valancourt, adieu.--Non, vous ne partirez pas, dit-il impétueusement; -vous ne me laisserez pas ainsi; vous ne m'abandonnerez pas avant que mon -esprit ait recueilli la force dont il a besoin pour soutenir ma perte. -Emilie, effrayée par le feu sombre de ses regards, lui dit d'une voix -douce:--Vous avez reconnu vous-même que nous devions nous séparer; si -vous désirez me faire croire que vous m'aimez, vous le reconnaîtrez -encore.--Jamais, jamais! s'écria-t-il. J'étais un insensé quand -j'avouais... Emilie, c'en est trop: vous ne vous trompez pas sur mes -fautes, mais le comte est la barrière qui nous sépare, il ne sera pas -longtemps un obstacle à ma félicité.--C'est à présent, dit Emilie, que -vous parlez en insensé: le comte n'est pas votre ennemi, Valancourt; il -est mon ami, cette considération seule devrait vous le faire regarder -comme le vôtre.--Votre ami! dit vivement Valancourt: depuis quel temps -est-il donc votre ami pour vous faire si promptement oublier votre -amant? Est-il votre ami, celui qui vous a demandé de préférer M. Dupont; -Dupont qui, dites-vous, vous a ramenée d'Italie, Dupont qui, je le dis, -moi, m'a ravi votre coeur? Mais je n'ai pas le droit de vous interroger: -vous êtes maîtresse de vous-même; ce Dupont peut-être ne triomphera pas -longtemps de mon malheur. Emilie, plus épouvantée que jamais de la -fureur de Valancourt, lui dit:--Au nom du ciel, soyez raisonnable! -Calmez-vous! M. Dupont n'est pas votre rival, le comte n'est pas son -défenseur: vous n'avez point de rival, vous n'avez d'ennemi que -vous-même: je vois plus que jamais que vous n'êtes plus ce Valancourt -que j'ai tant aimé. - -Il ne répondit point: les bras appuyés sur la table, il gardait un morne -silence. Emilie restait muette et tremblante, et n'osait le quitter. - ---Malheureux! s'écria-t-il soudain, je ne puis me plaindre sans -m'accuser! Pourquoi fus-je entraîné dans Paris? pourquoi ne me suis-je -pas défendu des séductions qui devaient à jamais me rendre méprisable? -Il se tourna vers elle, il prit sa main, et lui dit d'une voix -tendre:--Emilie, pouvez-vous supporter que nous nous séparions! -pouvez-vous abandonner un coeur qui vous aime, comme le mien, un coeur -qui, malgré ses erreurs, n'appartiendra jamais qu'à vous! Emilie ne -répondit que par ses larmes.--Je n'avais pas, ajouta-t-il, une pensée -que je voulusse vous cacher, pas un goût, pas un plaisir, auxquels vous -ne pussiez prendre part. Je pars, Emilie, je vais vous quitter, et pour -toujours. A ces mots, sa voix s'affaiblit: il retomba sur sa chaise avec -abattement. Emilie ne pouvait ni sortir, ni lui dire adieu. Toutes ses -folies étaient presque effacées de son esprit, elle ne sentait que sa -douleur et sa pitié. - ---Dites au moins, reprit Valancourt, que vous me verrez encore une fois. -Le coeur d'Emilie fut en quelque sorte soulagé par cette prière: elle -s'efforça de croire qu'elle ne devait pas s'y refuser; néanmoins elle -éprouvait de l'embarras en songeant qu'elle était chez le comte, et -qu'il pourrait s'offenser du retour de Valancourt; elle consentit -pourtant, à condition qu'il ne verrait ni dans le comte un ennemi, ni -dans Dupont un rival. Alors il sortit tellement consolé par les deux -mots d'Emilie, qu'il perdit le premier sentiment de son malheur. - -Valancourt, pendant ce temps, endurait les angoisses du désespoir. La -vue d'Emilie avait renouvelé toute l'ardeur de son premier amour; -l'absence, les distractions d'une vie tumultueuse, ne l'avaient -affaiblie que passagèrement. Quand, en recevant sa lettre, il était -parti pour le Languedoc, il savait bien que sa folie l'avait ruiné, et -il n'avait aucun projet de le cacher à Emilie: il s'affligeait seulement -du retard que sa mauvaise conduite pourrait causer à leur mariage, et ne -prévoyait pas que cette information pourrait la conduire à briser tous -leurs noeuds. Accablé par l'idée de cette éternelle séparation, et le -coeur pénétré de remords, il attendait cette seconde entrevue dans un -état qui approchait de l'égarement; il espérait pourtant encore obtenir -d'elle par ses prières, quelque changement de résolution. - -Le matin, il fit demander à quelle heure elle le recevrait. Emilie, -quand on lui remit ce billet, était avec le comte, et ce fut pour -celui-ci un prétexte nouveau pour lui parler de Valancourt. Il voyait le -désespoir de sa jeune amie, et redoutait plus que jamais que son courage -ne l'abandonnât. Emilie répondit au billet, et le comte revint sur le -sujet de la dernière conversation. Il parut craindre les sollicitations -de Valancourt, et il lui peignit les malheurs auxquels elle s'exposait -pour l'avenir, si elle ne résistait à un chagrin actuel et passager: ces -représentations répétées pouvaient seules la prémunir contre l'effet de -son affection, et elle résolut de suivre ses conseils. - -L'heure de l'entrevue à la fin arriva. Emilie se présenta avec un -extérieur composé; mais Valancourt, trop agité, fut quelques minutes -sans pouvoir parler; ses premières phrases furent tour à tour plaintes, -prières, reproches contre lui-même; ensuite il dit:--Emilie, je vous ai -aimée, je vous aime plus que ma vie; je suis ruiné par ma faute, et -cependant je ne peux nier que je n'aimasse mieux vous entraîner dans une -union malheureuse de misère, que d'endurer, en vous perdant, la punition -que je mérite. Je suis un malheureux, mais je ne veux plus être un -lâche; je ne chercherai plus à ébranler vos résolutions par les -instances d'une passion égoïste. Je renonce à vous, Emilie, et je -tâcherai de me consoler en songeant que, si je suis infortuné, vous -pouvez au moins être heureuse. Je n'ai pas, il est vrai, le mérite du -sacrifice; et je n'eusse jamais eu la force de vous rendre à vous-même, -si votre prudence ne l'eût exigé. - -Il s'arrêta un moment. Emilie tâchait de retenir ses larmes; elle était -prête à lui dire:--Vous parlez à présent comme vous parliez autrefois. -Mais elle garda le silence.--Pardonnez-moi, Emilie, reprit-il, toutes -les souffrances que je vous ai causées. Pensez quelquefois à l'infortuné -Valancourt; souvenez-vous que sa seule consolation sera de savoir que sa -folie ne vous a pas rendue malheureuse. Les larmes inondaient les joues -d'Emilie. Il allait retomber dans les accès du désespoir. Emilie -s'efforça de rappeler son courage, et de terminer une entrevue qui -augmentait leur commune affliction. Valancourt vit ses pleurs, il la vit -se lever; il fit un nouvel effort pour maîtriser ses sentiments et -calmer ceux d'Emilie.--Le souvenir de ce douloureux moment, lui dit-il, -sera pour l'avenir ma sauvegarde. Oh! jamais l'exemple, la tentation, ne -pourront ni me séduire ni m'entraîner. Le souvenir de ces pleurs que -vous versez pour moi élèvera mon âme au-dessus du danger. - -Emilie, un peu consolée par cette assurance, répondit:--Nous nous -séparons pour toujours. Mais si mon bonheur vous est cher, souvenez-vous -à jamais que rien ne peut y contribuer davantage, que de savoir que vous -avez recouvré votre propre estime. Valancourt prit sa main; il avait les -yeux couverts de larmes, et l'adieu qu'il voulait lui dire était étouffé -par ses soupirs. Après quelques moments, Emilie prononça avec difficulté -et émotion:--Adieu, Valancourt, puissiez-vous être heureux! adieu, -répéta-t-elle. - ---Adieu, Emilie, dit Valancourt. Et il se précipita dehors. - -Emilie resta dans le fauteuil où il l'avait laissée, le coeur si -oppressé qu'elle ne respirait plus; elle entendait ses pas, dont le -bruit s'affaiblissait à mesure qu'ils s'éloignaient. Elle fut tirée de -cet état par la voix de la comtesse qui parlait dans le jardin. En -revenant à elle, le premier objet qui frappa sa vue fut le fauteuil vide -sur lequel Valancourt avait été assis. Le saisissement et son départ -avaient comme suspendu ses larmes; elles revinrent alors la soulager, et -elle reprit la force de regagner sa chambre. - -Retournons à Montoni, dont la rage et la surprise firent bientôt place à -de plus pressants intérêts. Ses excès et ses déprédations s'étaient -tellement multipliés, que le sénat de Venise, alors composé de -négociants, malgré sa faiblesse et l'utilité que dans l'occasion il -aurait pu tirer de Montoni, ne put plus longtemps les supporter. Il fut -arrêté qu'on travaillerait à anéantir ses forces et à punir ses -brigandages. La célérité, la facilité de cette expédition, prévinrent -l'éclat et la rumeur publique. Emilie, en Languedoc, ignora la défaite -et l'humiliation de ce cruel persécuteur. - -Son esprit était si accablé par ses chagrins, qu'aucun effort de sa -raison ne pouvait en surmonter l'effet. Le comte de Villefort essaya -tous les moyens de consolation. Il se passa bien du temps avant -qu'Emilie pût se distraire assez de Valancourt pour écouter l'histoire -que la vieille Dorothée lui avait promise. - -Parmi les étrangers qui étaient venus voir le comte dans son château, -étaient le baron de Sainte-Foix, son ancien ami, et son fils le -chevalier de Sainte-Foix. C'était un jeune homme aimable et sensible. Il -avait connu Blanche à Paris l'année précédente, et avait conçu pour elle -une véritable passion. L'ancienne amitié du comte pour son père, les -convenances mutuelles de cette alliance, avaient intérieurement fait -désirer au comte qu'elle s'accomplît. Mais trouvant alors sa fille trop -jeune pour fixer le choix de sa vie; voulant d'ailleurs éprouver la -constance du chevalier, il avait différé d'agréer sa demande, sans -pourtant lui ôter l'espoir. Ce jeune homme arrivait avec le baron, son -père, pour réclamer le prix de sa persévérance; le comte l'accorda, et -Blanche ne s'y opposa pas. - -Le château, si bien habité, devint aussi riant que magnifique. Le -pavillon, dans les bois, était fort souvent visité; on y soupait quand -le temps était beau, et la soirée se terminait ordinairement par un -concert. Le comte et la comtesse étaient bons musiciens. Henri, le jeune -Sainte-Foix, Blanche, Emilie, avaient tous de la voix, et le goût -suppléait en eux à la méthode. Plusieurs des domestiques du comte, avec -des cors et d'autres instruments à vent, étaient placés dans le bois, et -répondaient par leur douce harmonie à celle qui venait du pavillon. - -Dans tout autre temps, ces parties eussent été délicieuses pour Emilie; -trop accablée alors par sa mélancolie, elle trouvait que rien de ce -qu'on nomme amusement n'avait le pouvoir de la distraire, et -très-souvent elle observait que la touchante mélodie de ces concerts -augmentait sa tristesse à un degré insupportable. - -Elle préférait de se promener seule dans les bois qui ombrageaient le -promontoire. - -Un soir elle y resta fort tard. Assise sur les marches de ce vieux -bâtiment, elle observait, dans une mélancolie tranquille, le progrès des -ombres sur l'espace étendu devant elle. Peu à peu la lune, qui vint à se -lever, monta sur l'horizon et revêtit successivement de sa douce lumière -les flots, les bois et la tour elle-même. Emilie, pensive, contemplait -et rêvait. Tout à coup un son frappe son oreille; c'était la voix et la -musique dont quelquefois, à minuit, elle avait entendu les accords. -L'émotion qu'elle sentit ne fut pas sans mélange de terreur, quand elle -considéra son isolement. Les sons se rapprochèrent. Elle se serait -levée, mais ils semblaient venir par le chemin qu'il lui fallait -prendre, et, toute tremblante, elle attendit l'événement: les sons se -rapprochèrent pendant quelque temps, puis ils cessèrent. Emilie -écoutait, regardait, et ne pouvait faire aucun mouvement. Tout à coup -elle vit une figure sortir des bois et passer fort près d'elle. La -figure passa vite, et l'émotion d'Emilie fut si grande, qu'en la voyant, -elle ne distingua presque rien. - -Ce léger événement avait produit une impression profonde sur son esprit. -Retirée chez elle, il lui rappela si bien l'autre circonstance -effrayante dont tout récemment elle avait été témoin, qu'à peine elle se -sentit le courage de rester seule. Elle veilla fort longtemps; aucun -bruit ne renouvela ses craintes, et elle chercha à goûter un peu de -repos. Il fut court; un bruit affreux et singulier sembla s'élever du -corridor; des gémissements se firent entendre distinctement; un corps -pesant frappa contre la porte, et la violence du coup faillit l'ouvrir. -Elle appela pour savoir ce que c'était, on ne lui répondit point: mais, -par moments, elle entendait des gémissements sourds. La frayeur la priva -d'abord de l'usage de ses facultés; mais quand ensuite elle entendit des -pas dans la galerie, elle appela encore plus haut. Les pas s'arrêtèrent -à sa porte; elle distingua les voix de quelques servantes, et toutes -semblaient trop occupées pour pouvoir répondre à ses cris. Annette entra -cependant pour prendre de l'eau; Emilie comprit alors qu'une des -servantes se trouvait mal; elle la fit apporter chez elle, et travailla -à la secourir. Quand cette fille eut recouvré la voix, elle affirma -qu'en montant l'escalier, pour aller à sa chambre, elle avait vu un -fantôme sur le second carré. Elle tenait, disait-elle, sa lampe fort -bas, à cause du mauvais état des marches. En relevant les yeux, elle -avait vu le revenant. Ce fantôme, d'abord, était resté immobile dans un -coin, puis s'était glissé dans l'escalier, et s'était enfin évanoui à la -porte de l'appartement qu'Emilie avait visité dernièrement. Un son -lugubre avait succédé à ce prodige. - ---Le diable, sans doute, ajouta Dorothée, a pris une clef de cet -appartement; ce ne peut être que lui; j'ai fermé la porte moi-même. - -La fille avait redescendu l'escalier, avait couru en faisant un cri, et -était tombée éperdue à la porte d'Emilie. - -Emilie la reprit doucement de la peur qu'elle lui avait faite, et essaya -de lui faire honte de son effroi. La fille persista à soutenir qu'elle -avait vu une véritable apparition. Toutes les servantes l'accompagnèrent -dans sa chambre, excepté Dorothée, qu'Emilie retint pour la nuit. Emilie -était dans l'embarras; Dorothée, dans la plus grande terreur, racontait -d'anciennes circonstances qui appuyaient l'excès de sa superstition. De -ce nombre était une semblable apparition qu'elle avait vue dans le même -lieu; ce souvenir l'avait fait hésiter avant de monter l'escalier, et -avait augmenté sa répugnance pour ouvrir l'appartement du nord. Quelle -que fût sur ce point l'opinion d'Emilie, elle s'abstint de la -communiquer; elle écouta Dorothée attentivement, et n'en eut que plus -d'inquiétude. - -Depuis cette nuit, la terreur des domestiques s'accrut au point qu'elle -en détermina une partie à quitter le château et à demander leur congé. -Si le comte ajoutait foi à leurs alarmes, il avait soin de le -dissimuler; et, voulant prévenir l'inconvénient qui le menaçait, il -employait le ridicule et le raisonnement pour détruire ces craintes et -ces frayeurs surnaturelles. La peur avait rendu tous les esprits -inaccessibles à la raison. Ludovico prit ce moment pour prouver à la -fois son courage et toute la reconnaissance que lui causaient les bons -traitements du comte. Il offrit de passer une nuit dans la partie de ce -château qu'on prétendait habitée par les revenants; il ne craignait, -assurait-il, aucun esprit; et si quelque figure vivante paraissait, il -ferait voir qu'il ne la craignait pas davantage. - -Le comte réfléchit à cette proposition; les domestiques qui -l'entendirent se regardaient l'un l'autre, dans le doute et dans la -surprise. Annette, effrayée pour la sûreté de Ludovico, employait larmes -et prières pour le dissuader de son dessein. - ---Vous êtes un brave garçon, dit le comte en souriant. Pensez bien à -votre entreprise avant de vous y livrer. Si vous persévérez, j'accepte, -et une telle intrépidité ne demeurera pas sans récompense.--Je ne désire -point de récompense, _Excellence_, reprit Ludovico, mais votre -approbation. _Votre Excellence_ a déjà eu trop de bontés pour moi. Je -désire seulement d'avoir des armes, pour être en état de répondre à -l'ennemi, s'il paraît.--Une épée ne vous défendra pas contre un esprit, -dit le comte en regardant ironiquement ses serviteurs; ils ne craignent -ni barrières, ni verrous: un revenant, vous le savez, se glisse par le -trou d'une serrure, comme par une porte ouverte.--Donnez-moi une épée, -monsieur le comte, reprit Ludovico, et je me charge d'envoyer dans la -mer Rouge tous les esprits qui voudront m'attaquer.--Eh bien, dit le -comte, vous aurez une épée, et, de plus, un bon souper. Vos camarades, -peut-être, auront le courage de demeurer encore une nuit dans le -château. Il est certain que, du moins pour cette nuit, votre hardiesse -attirera sur vous seul tous les maléfices du spectre. - -Une extrême curiosité luttait alors avec la crainte dans l'esprit des -auditeurs. Ils résolurent d'attendre l'événement qui allait suivre la -témérité de Ludovico. - -Après le souper Ludovico suivit le comte dans son cabinet: ils y -restèrent une demi-heure, et le comte en sortant lui remit une -épée.--Elle a servi dans des combats entre des mortels, dit le comte en -riant, vous en ferez sans doute un usage honorable dans une querelle -toute spirituelle; et j'apprendrai probablement demain qu'il ne reste -pas un revenant dans le château.--Ludovico reçut l'épée avec un salut -respectueux: Vous serez obéi, monsieur, répliqua-t-il, et je m'engage à -ce qu'aucun spectre ne puisse troubler dorénavant le repos de cette -demeure. - -Ils se rendirent à la salle où les hôtes du comte l'attendaient pour -l'accompagner jusqu'à l'appartement du nord: on demanda les clefs à -Dorothée, elle les remit à Ludovico, et il se mit en chemin, suivi par -la plupart des habitants de ce château. Arrivés au bas de l'escalier, -plusieurs des domestiques effrayés refusèrent d'aller plus loin; les -autres montèrent jusqu'au palier: Ludovico mit la clef dans la serrure, -et, pendant ce temps, tous le regardaient avec autant de curiosité que -s'il eût travaillé à quelque opération magique. - -Ludovico, ne connaissant pas la serrure, ne pouvait faire tourner la -clef; Dorothée restait par derrière: on la rappela, elle ouvrit -lentement; mais quand ses regards eurent pénétré dans l'intérieur obscur -de la chambre, elle fit un cri, et se retira. A ce signal d'alarme, la -plus grande partie de la foule s'enfuit en bas des escaliers; le comte, -Henri et Ludovico, restés seuls, entrèrent dans l'appartement; Ludovico -tenait son épée nue, le comte portait une lampe, et Henri une corbeille -remplie des provisions du brave aventurier. - -Ayant jeté les yeux à la hâte sur la pièce d'entrée où rien ne -justifiait les alarmes, ils passèrent dans la seconde; un calme profond -y régnait; ils avancèrent moins précipitamment dans la troisième. Le -comte eut alors le loisir de rire du trouble qui l'avait surpris -lui-même. Il demanda à Ludovico dans quelle chambre il comptait -s'établir. - ---Il y en a encore d'autres, _Excellence_, lui dit Ludovico; on dit que -dans l'une il y a un lit, c'est là que je passerai la nuit pour y -dormir, si je me trouve fatigué. - -Ludovico ouvrit la chambre à coucher, et le comte en entrant fut frappé -en voyant l'air funéraire que conservait l'ameublement; il s'approcha du -lit avec émotion, et le trouvant couvert d'un velours noir:--Que -signifie ceci? dit-il.--J'ai ouï dire, monsieur, lui répondit Ludovico, -que madame la marquise de Villeroi était morte en ce lieu même, et qu'on -l'y avait déposée jusqu'à l'heure de son enterrement. Ce drap de velours -couvrait sans doute le cercueil. - -Le comte ne répondit rien; mais il devint rêveur et parut fort ému; se -tournant ensuite vers Ludovico, il lui demanda d'un ton sérieux si -réellement il aurait le courage de demeurer là toute la nuit. Si vous -craignez, ajouta le comte, ne rougissez pas d'en faire l'aveu, je vous -relèverai de vos engagements sans que vous soyez exposé aux railleries -de vos camarades. - -Ludovico garda le silence. L'orgueil et quelque peu d'effroi semblaient -partager son âme. L'orgueil à la fin l'emporta; il rougit, et n'hésita -plus. - ---Non, monsieur, non, dit-il, j'achèverai ce que j'ai commencé, et je -suis pénétré de votre attention. Je vais faire du feu dans la cheminée, -et, avec les provisions de la corbeille, je compte fort bien passer mon -temps.--Soit, dit le comte; mais comment soutiendrez-vous l'ennui si -vous ne dormez pas?--Quand je serai fatigué, monsieur, reprit Ludovico, -je n'aurai pas peur de dormir; mais d'ailleurs j'ai un livre qui -m'amusera.--Bon, dit le comte; j'espère que rien ne vous troublera. Mais -si pendant la nuit vous aviez de plus sérieuses craintes, venez me -trouver à mon appartement. J'ai trop de confiance dans votre raison et -votre courage pour craindre de vous voir épouvanté par quelque crainte -frivole. Cette chambre, son obscurité, son isolement, ne vous causeront -pas de fausses terreurs. Demain j'aurai à vous remercier d'un important -service. On ouvrira l'appartement, et tous mes gens seront convaincus de -leur sottise. Bonne nuit, Ludovico; venez me voir de bon matin, et -souvenez-vous de ce que je vous ai dit.--Oui, monsieur, je m'en -souviendrai. Bonsoir, _Excellence_; laissez-moi vous éclairer. - -Il éclaira le comte et Henri jusqu'à la dernière porte. Un des -domestiques, dans son effroi, avait laissé une lampe sur le palier. -Henri la prit, et donna le bonsoir à Ludovico. Celui-ci répondit -respectueusement, referma la porte, et rentra. En retournant à la -chambre à coucher, il examina avec plus de soin toutes les pièces qu'il -fallait traverser. Il craignait que quelqu'un ne s'y cachât pour -l'effrayer. Personne, excepté lui, ne s'y trouvait. Il laissa les portes -ouvertes, et parvint au grand salon dont la muette obscurité le glaça. -Il tourna ses regards sur la longue enfilade qu'il venait de parcourir. -En se retournant, il aperçut une lumière et sa figure que réfléchissait -un miroir; il tressaillit. D'autres objets se peignaient obscurément sur -la même glace; il ne s'arrêta pas à les examiner. S'avançant promptement -dans la chambre à coucher, il remarqua la porte de l'oratoire. Il -l'ouvrit. Tout était tranquille. Ses yeux se portèrent sur le portrait -de la feue marquise; il le considéra longtemps avec surprise et -attention. Il parcourut ensuite le cabinet, et rentra dans la chambre. -Il alluma un bon feu. La flamme pétillante ranima ses esprits, qui -commençaient à s'affaiblir par l'obscurité et le silence. On n'entendait -alors que le vent qui sifflait à la fenêtre. Ludovico prit une chaise, -mit une table auprès du feu, prit une bouteille de vin, quelques -provisions de sa corbeille, et commença à manger. Quand il eut fait son -repas, il mit son épée sur la table; et, n'étant pas disposé à dormir, -il tira de sa poche le livre dont il avait parlé. C'était un recueil de -vieux contes provençaux. Ludovico raccommoda son feu, moucha sa lampe, -rapprocha sa chaise, et se mit à lire. L'histoire sur laquelle il tomba -captiva bientôt toute son attention. - -[Illustration: La chambre mystérieuse.] - -Le comte, pendant ce temps, était retourné dans la salle à manger, où -tout le monde l'attendait. Chacun s'était retiré au cri perçant de -Dorothée; et l'on fit mille questions sur l'état de l'appartement. Le -comte railla les uns et les autres de leur retraite précipitée et de -leur faiblesse superstitieuse; et l'on en vint à cette question: Si les -âmes séparées des corps ont le pouvoir de revenir sur la terre, si même -dans ce cas les esprits peuvent devenir visibles? Le baron était -d'opinion que le premier effet était probable, et que le second était -possible. - - - - -CHAPITRE XXXVIII. - - -Le comte avait très-peu dormi; il se leva de bonne heure; et, pressé -d'entretenir Ludovico, il courut à l'appartement du nord. La première -porte était fermée en dedans; il fut donc obligé de frapper très-fort, -mais ni ses coups ni sa voix ne furent entendus. Il considéra -l'intervalle qui séparait cette porte de la chambre à coucher, et pensa -que Ludovico, las de veiller, était tombé sans doute dans un profond -sommeil. Le comte, peu surpris de ne recevoir aucune réponse, se retira -et alla se promener. - -Le temps était sombre; le soleil, qui se levait sur la Provence, ne -répandait qu'une faible lumière; ses rayons combattaient contre les -vapeurs qui s'élevaient de la mer et qui promenaient leurs lourdes -masses sur le sommet des bois, qu'ornaient alors les teintes variées -dont l'automne enrichit le feuillage. La tempête était passée, mais la -mer, toujours agitée, mugissait encore. Le comte, à qui ce jour grisâtre -et vaporeux ne déplaisait pas, entra dans les bois et s'y promena, -enseveli dans une profonde méditation. - -Emilie s'était aussi levée de bonne heure, et avait dirigé sa promenade -vers le promontoire escarpé d'où on découvrait l'Océan. Les événements -du château occupaient son esprit, et Valancourt était aussi l'objet de -ses tristes pensées. Elle ne pouvait encore songer à lui avec -indifférence; sa raison lui reprochait continuellement une tendresse qui -survivait dans son coeur à l'estime. Elle se rappelait l'expression -qu'avaient ses regards au moment où il l'avait quittée, le ton de sa -voix lorsqu'il lui dit adieu; et si quelque hasard augmentait l'énergie -de ses souvenirs elle versait des larmes amères. - -Arrivée à la vieille tour, elle se reposa sur ses marches ruinées et se -livra à sa mélancolie. Elle observait les vagues à demi cachées par la -vapeur, qui venaient en roulant au rivage et répandaient leur mousse -légère autour du rocher sur lequel elles se brisaient. Leur bruit -monotone et les nuages obscurs qui se balançaient sur les rochers -rendaient la scène plus mystérieuse et plus analogue à l'état de son -coeur. Cet état devint trop pénible. Emilie se leva brusquement; elle -traversa quelques ruines de la tour, et vit des lettres gravées sur une -muraille. Elle s'approcha pour les examiner; ces caractères paraissaient -grossièrement gravés avec la pointe d'un canif; mais Emilie les -connaissait trop bien: c'était la main de Valancourt, et elle les lut en -tremblant. - -Il était bien constant que Valancourt avait visité cette tour; il était -même probable que c'était la nuit précédente, puisqu'elle avait été -orageuse et que les vers décrivaient un naufrage. Il fallait même qu'il -n'eût quitté que depuis peu ces ruines. Le soleil ne faisait que de -paraître, et il avait fallu du jour pour tracer les caractères tels -qu'ils étaient. Il était donc encore bien vraisemblable que Valancourt -n'était pas loin. - -Pendant que ces idées parcouraient avec rapidité l'imagination d'Emilie, -tant d'émotions la combattirent, qu'elle en fut presque accablée; mais -son premier mouvement fut d'éviter une rencontre, et elle reprit à la -hâte le chemin qui menait au château. - -En rentrant au château, Emilie se retira chez elle, et le comte alla à -l'appartement du nord. La porte était encore fermée. Déterminé à -réveiller Ludovico, le comte appela d'une voix plus forte. Un morne -silence succéda. Le comte appela ses gens, et leur demanda s'ils avaient -vu ou entendu Ludovico; tous répondirent avec effroi que depuis la nuit -aucun d'eux n'avait approché de l'appartement du nord. - ---Il dort profondément, dit le comte; il est si éloigné de la porte -d'entrée, qu'on ne peut se faire entendre: il faudra l'enfoncer. -Apportez quelques masses, et suivez-moi. - -Les domestiques restèrent muets et interdits; il fallut que toute la -maison s'assemblât pour que le comte fût obéi. Dorothée en même temps -parla d'une autre porte qui ouvrait sur la galerie du grand escalier, -donnait sur l'antichambre du salon, et se trouvait conséquemment -beaucoup plus près de la chambre à coucher. Il était naturel que -Ludovico fût plutôt éveillé par cette porte. Le comte s'y rendit; mais -ses efforts furent également inutiles. Il commença à craindre -sérieusement, et se disposait lui-même à enfoncer la porte; mais les -beautés qu'il y remarquait retinrent son coup; elle lui parut d'ébène, -tant son poli était noir et son grain serré; mais elle n'était que de -mélèse; et la Provence, dans ce temps, était citée pour ses forêts de ce -bois. Le comte, en faveur de son prix et de la délicatesse de ses -sculptures, épargna cette porte. Il retourna à celle de l'escalier; on -l'enfonça. Il entra le premier; Henri le suivit avec quelques-uns des -plus courageux; les autres attendirent sur l'escalier. - -Le silence régnait dans tout l'appartement. Arrivé au salon, le comte -appela Ludovico; et, ne recevant pas de réponse, il ouvrit lui-même et -entra. - -Le silence absolu confirma ses craintes pour Ludovico; aucun bruit, -aucune respiration n'annonçait que quelqu'un sommeillât en ce lieu; mais -son incertitude durait encore. Tous les volets étaient fermés, et la -chambre était trop obscure pour que l'on y distinguât rien. - -Le comte commanda à un de ses gens d'ouvrir une des fenêtres. En -traversant la chambre pour obéir, il se heurta, tomba par terre; et le -cri perçant qu'il poussa ayant fait enfuir aussitôt les braves qui -s'étaient hasardés jusque-là, Henri et le comte restèrent seuls pour -achever l'aventure. - -Henri ouvrit un des volets, et s'aperçut que le domestique avait donné -contre le fauteuil même dans lequel Ludovico avait été assis. Celui-ci -n'y était plus, et la faible lumière qui se répandait dans la chambre ne -le montrait en aucun endroit. Le comte, alarmé, ouvrit d'autres volets -pour mieux voir. Ludovico ne parut point. Il resta un moment en suspens -et craignit de s'en fier à ses sens. Il vit le lit et s'approcha pour -voir si Ludovico ne s'y était pas couché: il n'y trouva personne. Il -pénétra dans l'oratoire; tout était rangé comme la veille, et Ludovico -n'y était point. - -Le comte pourtant contint l'excès de sa surprise. Ludovico, sans doute -frappé par la terreur, était sorti pendant la nuit d'un appartement -désert et dont on racontait tant d'effrayantes particularités. Mais dans -ce cas même, il eût cherché la société; et tous ses camarades -déclaraient ne l'avoir pas vu. La porte de l'appartement était -d'ailleurs fermée par dedans: il était impossible qu'il fût sorti par -là, et toutes les portes extérieures étaient de même verrouillées en -dedans, fermées à double tour: toutes les clefs étaient dans les -serrures. Porté à croire que Ludovico s'était échappé par une fenêtre, -le comte les examina mieux: mais celles qui étaient assez larges pour -que le corps d'un homme y passât étaient grillées de barreaux de fer, et -n'avaient pu fournir d'issue. D'ailleurs, quelle apparence que Ludovico -eût risqué sa vie en passant par une fenêtre, quand il pouvait sortir -avec sécurité par une porte? - -L'étonnement du comte ne peut s'exprimer; il rentra dans la chambre à -coucher: tout y était en ordre, excepté le fauteuil qu'on venait de -renverser. On trouva la petite table, et sur cette table l'épée, la -lampe, le livre et la moitié d'un verre de vin. Au pied de la table -était la corbeille, un reste de provisions et du bois. - -Le comte lui-même aida à lever la tapisserie de toutes les pièces, pour -découvrir si elle cachait une ouverture. On n'en reconnut aucune, et le -comte se retira après avoir fermé la première chambre, et mit la clef -dans sa poche. Il donna des ordres pressants pour qu'on cherchât -Ludovico jusque dans le voisinage, et se retira dans son cabinet avec -Henri; ils y restèrent longtemps. Quel qu'eût été le sujet de cette -conférence, Henri, de ce moment, perdit beaucoup de sa gaieté; il -devenait grave et réservé quand on traitait le sujet qui alarmait toute -la famille. - -Les recherches les plus exactes sur le sort de Ludovico furent inutiles. -Après plusieurs journées employées sans relâche, la pauvre Annette -s'abandonna au désespoir, et la surprise générale fut au comble. - -Emilie, dont l'esprit avait été vivement ému par le sort désastreux de -la marquise et par la mystérieuse liaison qu'elle imaginait avoir existé -entre elle et Saint-Aubert, était particulièrement frappée d'un -événement si extraordinaire. Elle était de plus consternée de la perte -de Ludovico, dont la probité, la fidélité, les services, méritaient son -estime et sa reconnaissance. Elle désirait de se retrouver dans la -paisible retraite de son couvent; mais chaque ouverture qu'elle en -faisait était reçue avec tristesse par la jeune Blanche, et tendrement -écartée par le comte. Elle sentait pour lui l'affection, le respect, -l'admiration d'une fille; et Dorothée consentit enfin à ce qu'elle pût -l'informer de l'apparition qu'elle avait vue dans l'appartement de la -marquise. En tout autre moment, il eût souri de sa relation, et aurait -jugé que le fantôme n'existait que dans l'imagination du témoin. Alors -il écouta Emilie sérieusement; et quand elle eut fini, il lui demanda le -plus profond secret.--Quelle que puisse être la cause de ces événements -singuliers, dit le comte, le temps seul peut les expliquer. Je veillerai -avec soin sur tout ce qui se passera au château, et j'emploierai tous -les moyens possibles pour découvrir le destin de Ludovico. Pendant ce -temps, soyons prudents et circonspects. J'irai veiller moi-même dans ces -appartements; mais jusqu'à ce que j'en détermine l'instant, je veux que -tout le monde l'ignore. - -La semaine d'après, tous les hôtes du comte partirent, excepté le baron, -son fils et Emilie. Cette dernière eut bientôt l'embarras et le chagrin -d'une autre visite. M. Dupont revint, et elle se décida à retourner -aussitôt au couvent. La joie que manifestait Dupont en la voyant lui fit -juger qu'il rapportait cette même ardeur qui l'avait bannie du château -de Blangy. Les manières d'Emilie envers lui furent réservées; le comte -le reçut avec plaisir, le lui présenta en souriant, et sembla tirer un -bon augure de l'embarras qu'elle éprouvait. - -M. Dupont le comprit mieux; il perdit soudain sa gaieté, et tomba dans -la langueur et dans le découragement. - -Le jour suivant, néanmoins, il chercha l'occasion d'expliquer le motif -de sa visite, et il renouvela sa demande. Cette déclaration fut reçue -par Emilie avec un véritable chagrin. Elle tâcha de diminuer la peine -que pouvait causer un second refus par l'assurance réitérée de son -amitié et de son estime. Elle le laissa, malgré elle, dans un état qui -méritait et qui obtint la plus tendre pitié. Plus frappée que jamais de -l'inconvenance d'un plus long séjour au château, elle alla aussitôt -chercher le comte et l'instruire de son intention. - ---Souffrez que j'interprète votre coeur, répondit le comte avec un léger -sourire: si vous me faites l'honneur de suivre mes avis sur le reste, je -pardonnerai votre incrédulité sur votre conduite future envers M. -Dupont. Je ne vous presserai pas de rester ici plus longtemps que votre -satisfaction ne le permet. Mais, en m'abstenant aujourd'hui de m'opposer -à votre retraite, je réclame de votre amitié quelques visites à -l'avenir. - -Des larmes de reconnaissance s'unirent à celles d'un tendre regret. -Emilie remercia le comte de ses témoignages d'amitié; elle promit de -suivre ses avis sur tous les points, excepté un seul, et l'assura du -plaisir avec lequel elle profiterait de son invitation et de celle de la -comtesse, lorsque M. Dupont ne serait plus au château. - -Le comte sourit de cette condition. - ---J'y consens, lui dit-il; le couvent est ici près: ma fille et moi nous -pourrons vous voir bien souvent. Si quelquefois nous osons introduire un -compagnon de promenade, nous le pardonnerez-vous? - -Emilie parut affligée, et garda un profond silence. - ---Eh bien! reprit le comte, je n'en dirai pas davantage, et je vous -demande pardon d'avoir été si loin. Rendez-moi la justice de croire que -mon unique motif est un intérêt bien réel pour votre bonheur, et pour -celui de mon aimable ami M. Dupont. - -Emilie, en quittant le comte, alla informer la comtesse de ses projets, -et la comtesse lui en exprima ses regrets avec des expressions polies; -elle écrivit ensuite à l'abbesse, et partit le soir du jour suivant. M. -Dupont la vit partir avec un extrême chagrin; le comte tâcha de le -soutenir par l'espérance qu'un jour Emilie lui serait plus favorable. - -Emilie fut contente de se retrouver dans la retraite paisible du -couvent; elle y éprouva un renouvellement de bonté maternelle de la part -de l'abbesse, et d'amitié fraternelle de la part des religieuses. Elles -savaient déjà l'événement extraordinaire du château, et le soir même, -après souper, on en parla dans la salle du couvent. On pria Emilie d'en -raconter les détails; elle le fit avec circonspection, et s'étendit fort -peu sur la disparition de Ludovico. Toutes celles qui l'écoutaient se -réunirent à lui prêter une cause surnaturelle. - ---On a cru fort longtemps, dit une religieuse appelée soeur Françoise, -que le château était fréquenté par des esprits; et je fus surprise quand -j'appris que le comte aurait la témérité de l'habiter. L'ancien -propriétaire avait, je crois, quelque chose sur la conscience à expier; -espérons que les vertus du possesseur actuel pourront le préserver du -châtiment réservé aux torts du premier, si réellement il était -criminel.--De quel crime le soupçonne-t-on? dit une demoiselle Feydeau, -pensionnaire du couvent.--Prions pour son âme, reprit une religieuse, -qui jusque-là avait gardé le silence. S'il était criminel, sa punition -dans ce monde a été suffisante. - -Il y avait dans le ton de ses paroles un mélange de sérieux et de -singularité qui frappa singulièrement Emilie. Mademoiselle Feydeau -répéta la question, sans prendre garde à l'entretien de la religieuse. - ---Je n'ose pas dire quel fut son crime, répliqua la soeur Françoise. -J'ai entendu des récits fort étranges au sujet du marquis de Villeroi. -On dit, entre autres, qu'après la mort de son épouse, il quitta le -château de Blangy et ne revint plus.--Je n'étais pas ici dans ce -temps-là, je n'en puis parler que sur des rapports; il y avait -très-longtemps que la marquise était morte, et la plupart de nos soeurs -n'en pourraient pas dire davantage.--Moi, je le pourrais, reprit la -religieuse qui déjà avait parlé, et qu'on nommait la soeur Agnès.--Vous -savez donc, dit mademoiselle Feydeau, des circonstances qui vous font -juger s'il est criminel ou non, et quel crime on lui imputait?--Oui, dit -la religieuse; mais qui oserait scruter mes pensées? Qui osera -s'immiscer dans le secret de mes opinions? Dieu seul est son juge, et il -a rejoint ce juge terrible. - -Emilie regarda la soeur Françoise avec surprise, et elle en reçut un -regard expressif. - ---Je demandais seulement votre opinion, dit mademoiselle Feydeau d'un ton -doux; si le sujet vous est désagréable, j'en changerai.--Désagréable? -reprit la religieuse avec affectation. Nous parlons au hasard, et ne -sentons guère la valeur de nos termes. Désagréable est une misérable -expression. Je vais prier Dieu. - -Le comte de Villefort reçut enfin une lettre de l'avocat d'Aix, qui -encourageait Emilie à presser ses réclamations sur les biens de madame -Montoni. A peu près vers le même temps un avis semblable vint de M. -Quesnel; mais le secours de la loi ne paraissait plus nécessaire, -puisque la seule personne qui eût pu s'opposer à la prise de possession -d'Emilie n'était plus. Un ami de M. Quesnel, qui résidait à Venise, lui -avait envoyé le détail de la mort de Montoni; on l'avait mis en jugement -avec Orsino, comme complice supposé de l'assassinat du noble vénitien. -Orsino fut trouvé coupable, condamne et exécuté sur la roue; rien ne se -trouva à la charge de Montoni et de ses amis; on les relâcha tous, -excepté Montoni. Le sénat vit en lui un homme fort dangereux, et, pour -divers motifs, on le retint en prison. Il y mourut d'une manière fort -secrète, et l'on soupçonna que le poison avait hâté la fin de sa vie. La -personne dont M. Quesnel avait reçu cette information ne lui laissait -aucun doute sur sa sincérité. Celui-ci disait donc à Emilie qu'il -suffisait de réclamer les biens de sa tante pour se les assurer, et -ajoutait qu'il l'aiderait à ne négliger aucune formalité. Le terme du -bail de la vallée était presque expiré; il le lui apprenait, et lui -donnait le conseil de se rendre à Toulouse. - -Ce qu'elle avait le plus de plaisir à apprendre était que la vallée, -lieu si cher à son coeur par les souvenirs de son enfance et par la -constante résidence que ses parents y avaient faite, serait bientôt -remise entre ses mains; elle résolut de s'y fixer. La charmante -situation de cette demeure, les souvenirs qui y étaient attachés, -avaient sur son coeur un privilége qu'elle ne voulait point sacrifier à -l'ostentation et à la magnificence de Toulouse. Elle écrivit à M. -Quesnel pour le remercier de l'intérêt actif qu'il lui témoignait, et -l'assurer qu'elle serait à Toulouse au temps indiqué. - -Quand le comte de Villefort vint avec Blanche remettre à Emilie la -consultation de l'avocat, il apprit le contenu de la lettre de M. -Quesnel, et il en félicita sincèrement Emilie; mais cette impression de -satisfaction eut bientôt abandonné ses traits, et Emilie y remarqua une -tristesse extraordinaire: elle n'hésita pas à en demander la cause. - ---Le sujet n'en est pas nouveau, dit le comte: je suis fatigué, excédé -du trouble et de la confusion où des folies superstitieuses ont jeté -tous ceux qui m'entourent; les rapports les plus ridicules m'obsèdent, -je ne puis les croire vrais, et je n'en puis démontrer la fausseté; je -suis aussi très-inquiet de ce pauvre Ludovico, je n'ai pu rien découvrir -à son égard. On a épuisé les retraites du château et celles du -voisinage, on ne peut en faire davantage; et j'ai offert de fortes -récompenses pour le plus léger renseignement; j'ai depuis sa disparition -gardé sur moi les clefs de l'appartement du nord, et je veux moi-même y -veiller cette nuit. - -Emilie, sérieusement alarmée pour le comte, unit ses prières à celles de -Blanche pour l'en détourner. - ---Qu'ai-je à craindre? dit-il, je ne crois pas avoir à combattre -d'ennemis surnaturels; et quant aux attaques des hommes, je serai -préparé à les recevoir. D'ailleurs, je vous promets de ne pas veiller -seul.--Et qui donc, monsieur, reprit Emilie, aura le courage de veiller -avec vous?--Mon fils, répondit le comte. Si je ne suis pas enlevé cette -nuit, ajouta-t-il en souriant, demain vous apprendrez le résultat de mon -aventure. - -Le comte et Blanche, bientôt après, prirent congé d'Emilie et -retournèrent au château. Le comte fit part à Henri de son projet, et ce -ne fut pas sans répugnance que celui-ci consentit à y prendre part. -Lorsqu'après le souper cette intention fut connue, la comtesse fut -épouvantée: le baron et M. Dupont conjurèrent le comte de ne pas courir -le risque d'éprouver le même sort que le malheureux Ludovico.--Nous ne -connaissons, dit le baron, ni la nature, ni le pouvoir d'un esprit -diabolique. On ne peut, je crois, douter qu'un esprit de cette espèce ne -fréquente cet appartement. Prenez garde, monsieur, de provoquer sa -vengeance; il a déjà donné un exemple terrible de sa malice. J'accorde -que les esprits des morts ne puissent revenir sur la terre que pour des -occasions importantes: mais n'en est-ce pas une que votre mort? - -Le comte ne put s'empêcher de sourire. - ---Je sais que vous êtes un incrédule, interrompit le baron. - -Le comte prit congé de la famille avec une gaieté empruntée qui -dissimulait mal le trouble de son esprit. Il prit le chemin de -l'appartement du nord, accompagné de son fils, et suivi du baron, de M. -Dupont et de quelques domestiques, qui tous leur souhaitèrent le bonsoir -à la porte. Tout, dans l'appartement, était comme on l'avait laissé, -même dans la chambre à coucher. Le comte alluma lui-même son feu; aucun -de ses gens n'avait voulu s'aventurer si loin. Il examina soigneusement -la chambre et l'oratoire, et prit, ainsi qu'Henri, une chaise auprès de -la cheminée. Ils mirent du vin et une lampe auprès d'eux; posèrent leurs -épées sur la table, firent étinceler la flamme, et commencèrent à -s'entretenir sur différents sujets. Henri était souvent distrait et -silencieux; il jetait un regard défiant et curieux sur les parties -obscures de la chambre. Le comte cessa peu à peu de parler, et ne sortit -de sa rêverie que pour ouvrir un volume de Tacite qu'il avait eu la -précaution de prendre. - - - - -CHAPITRE XXXIX. - - -Le baron de Sainte-Foix inquiet pour son ami, n'avait pu fermer l'oeil, -et s'était levé de grand matin. En allant aux informations, il passa -près du cabinet du comte et entendit quelqu'un marcher; il frappa à la -porte, le comte ouvrit lui-même: content de le voir en sûreté, curieux -d'apprendre les détails, le baron n'eut pas le temps d'observer la -gravité extraordinaire qui couvrait la physionomie du comte. Ses -réponses réservées l'en firent apercevoir. Le comte, en affectant de -sourire, s'efforça de traiter légèrement ses questions: mais le baron -était sérieux. Il devint si pressant, que le comte, plus grave à son -tour, lui dit:--Eh bien! mon cher ami, ne m'en demandez pas davantage, -je vous en conjure. Je vous supplie encore de garder le silence sur tout -ce que ma conduite future pourra avoir de surprenant. Je n'hésite point -à vous dire que je suis malheureux, et que mon expérience ne m'a pas -fait retrouver Ludovico. Excusez ma réserve sur les incidents de cette -nuit.--Mais où est Henri? dit le comte surpris et déconcerté de ce -refus.--Il est chez lui, répliqua le comte, vous me ferez plaisir de ne -le pas interroger.--Certainement, dit le baron avec chagrin, puisque -cela vous déplairait.--N'en parlons plus, dit le comte; vous pouvez être -certain que ce ne peut être un événement ordinaire qui m'impose le -silence envers un ami de trente ans. Ma réserve, en ce moment, ne doit -vous faire douter ni de mon estime ni de mon amitié. - -Henri fut moins heureux dans les efforts qu'il fit pour dissimuler; ses -traits portaient encore l'expression de la terreur. Il était muet et -pensif, et quand il voulait répondre en plaisantant aux pressantes -questions de mademoiselle Béarn, on voyait bien que sa gaieté n'était -pas naturelle. - -Dans la soirée, le comte, suivant sa promesse, alla voir Emilie: elle -fut surprise de trouver dans ses discours sur les appartements du nord -un mélange de raillerie et de discrétion. Il ne dit rien pourtant de ce -qui était arrivé. Quand elle osa lui rappeler ses engagements sur le -résultat de l'aventure, et lui demander s'il demeurait certain que -l'appartement fût fréquenté par des esprits, il devint plus sérieux: -puis il sembla se recueillir, et dit en souriant: Ma chère Emilie, ne -souffrez pas que madame l'abbesse gâte votre jugement avec toutes ces -idées. Elle pourrait vous apprendre à trouver un revenant dans toutes -les chambres obscures.--Mais croyez-moi, ajouta-t-il avec un long -soupir, les morts n'apparaissent pas pour des sujets frivoles, ni dans -l'unique motif d'épouvanter les âmes timides. Il se tut, rêva quelques -moments, et ajouta: Ne parlons plus de cela. - -Il se retira bientôt après; Emilie rejoignit les religieuses, et fut -surprise de ce qu'elles savaient d'une circonstance qu'elle leur avait -très-soigneusement cachée. - -Quand les religieuses furent retirées, Emilie se souvint du rendez-vous -que lui avait donné la soeur Françoise; elle la trouva dans sa cellule, -en prières, à genoux devant une petite table; elle avait devant elle une -image; au-dessus était une lampe qui éclairait sa petite chambre. Elle -tourna la tête quand on ouvrit la porte, et fit signe à Emilie d'entrer; -Emilie se plaça en silence sur le lit de la religieuse, jusqu'à ce que -sa prière fût finie. Soeur Françoise se releva, prit la lampe, et la -remit sur la table. Emilie y reconnut quelques ossements humains, à côté -d'un sablier simple. Elle fut émue; la religieuse ne s'en aperçut pas, -et s'assit près d'elle sur sa couche.--Votre curiosité, ma soeur, -dit-elle, vous a rendue bien exacte; mais vous n'avez rien de -remarquable à découvrir dans l'histoire de la pauvre Agnès. J'ai évité -de parler d'elle en présence de nos soeurs, parce que je ne veux pas -leur apprendre son crime.--Je suis flattée de votre confiance, dit -Emilie; je n'en abuserai pas.--Soeur Agnès, reprit la religieuse, est -d'une famille noble; la dignité de son air a pu déjà vous le faire -soupçonner; mais je ne veux pas déshonorer son nom en le révélant. -L'amour fut l'occasion de son crime et de sa folie. Elle fut aimée par -un gentilhomme très-peu riche; et son père, à ce que j'ai appris, -l'ayant mariée à un seigneur qu'elle haïssait, une passion mal contenue -fit sa perte: elle oublia la vertu et ses devoirs; elle profana les -voeux du mariage: ce crime fut découvert, et son époux l'eût sacrifiée à -sa vengeance, si son père n'eût trouvé moyen de la mettre hors de son -pouvoir. Je n'ai jamais pu découvrir comment il y avait réussi. Il -l'enferma dans ce couvent, et la détermina à y prendre le voile. On -répandit dans le monde qu'elle était morte; le père, pour sauver sa -fille, concourut à confirmer ce bruit, et fit même croire à son époux -qu'elle était victime de sa fureur jalouse.--Vous paraissez surprise, -ajouta la religieuse en regardant Emilie; j'avoue que l'histoire n'est -pas commune, mais elle n'est pourtant pas sans exemple.--De grâce, -continuez, dit Emilie; elle m'intéresse.--Vous savez tout, reprit la -soeur; je vous dirai seulement que le combat qui se passa dans le coeur -d'Agnès entre l'amour, le remords et le sentiment des devoirs qu'elle -allait embrasser dans notre état, a causé à la fin le dérangement de sa -raison. D'abord elle était ou violente ou abattue par intervalles; elle -prit ensuite une mélancolie habituelle; elle est parfois troublée par -des accès de délire tels que le dernier, et depuis quelque temps ils -sont plus fréquents. - -[Illustration: Soeur Françoise raconte à Emilie l'histoire d'Agnès.] - ---Cela est étrange, dit Emilie; mais il y a des moments où je crois me -rappeler sa figure. Vous allez me trouver ridicule; je me trouve telle -aussi. Je n'avais certainement jamais vu soeur Agnès avant d'entrer dans -ce couvent, il faut que j'aie vu quelque part une personne qui lui -ressemble parfaitement, et je n'en ai pourtant pas le moindre -souvenir.--Vous avez pris de l'intérêt à sa mélancolie, dit soeur -Françoise; l'impression que vous en avez reçue trompe sans doute votre -imagination. Je pourrais avec autant de raison trouver une ressemblance -entre vous et Agnès que vous pouvez croire que vous l'avez vue ailleurs. -Elle a toujours demeuré dans ce couvent depuis que vous êtes au -monde.--Est-il bien vrai? dit Emilie.--Oui, reprit Françoise; pourquoi -cela vous surprend-il? - -Emilie ne parut pas remarquer la question; elle demeura pensive, et dit -enfin:--C'est à peu près vers le même temps que la marquise de Villeroi -est morte.--La remarque est singulière, dit Françoise. - -Durant les jours qui succédèrent, Emilie ne vit ni le comte ni personne -de la famille. Quand il parut, elle remarqua avec chagrin l'excès de son -agitation. - ---Je n'en puis plus, répondit-il à ses questions empressées; je vais -m'absenter quelque temps pour retrouver un peu de tranquillité. Ma fille -et moi nous reconduirons le baron de Sainte-Foix à son château. Il est -situé dans un vallon des Pyrénées, ouvert sur la Gascogne. J'ai pensé, -Emilie, que si vous alliez à la Vallée, nous pourrions faire ensemble -une partie du voyage; ce serait pour moi une grande satisfaction que de -vous escorter jusque chez vous. - -Emilie remercia le comte, et se plaignit de ce que, obligée de se rendre -à Toulouse, elle ne pouvait adopter un plan si agréable.--Quand vous -serez chez le baron, ajouta-t-elle, vous ne serez qu'à une petite -distance de la vallée. Je pense, monsieur, que vous ne quitterez pas la -province sans me venir voir; il est superflu de vous dire quel plaisir -je goûterai à vous recevoir, ainsi que Blanche. - -Le comte, après quelques détails sur ses projets de voyage et les -arrangements d'Emilie, prit congé d'elle. Peu de jours après, une lettre -de M. Quesnel informa Emilie qu'il était à Toulouse, que la vallée était -libre, qu'il la priait de se hâter, parce qu'il l'attendrait à Toulouse, -et que des affaires le rappelaient en Gascogne. Emilie n'hésita pas; -elle fit ses adieux au comte et à toute sa famille, avec laquelle était -encore Dupont; elle les fit à ses amies du couvent, et partit ensuite -pour Toulouse, accompagnée de la malheureuse Annette, et d'un domestique -de confiance qui appartenait au comte. - -Emilie poursuivit son voyage sans accident à travers les plaines du -Languedoc, et enfin jusqu'aux portes de la maison qui était devenue la -sienne. - -Le concierge ouvrit aussitôt; le carrosse tourna dans la cour; elle -descendit, traversa rapidement le vestibule solitaire, et entra dans un -grand salon boisé de chêne, où, au lieu de M. Quesnel, elle ne trouva -qu'une lettre de lui. Il l'informait qu'une affaire importante l'avait -forcé de quitter Toulouse deux jours auparavant. Emilie, après tout, -n'eut aucune peine d'être privée de sa présence, puisqu'un aussi brusque -départ annonçait une indifférence aussi complète qu'auparavant. Cette -lettre contenait des détails sur tous les arrangements qu'il avait faits -pour elle, et sur les affaires qui lui restaient à terminer. Le peu -d'intérêt que M. Quesnel prenait à elle n'occupa pas longtemps les -pensées d'Emilie; elles se reportèrent aux personnes qu'elle avait vues -jadis dans ce château, et surtout à l'imprudente et infortunée madame -Montoni; elle avait déjeuné avec elle dans cette même salle, le matin de -son départ pour l'Italie. Cette salle lui rappelait plus fortement tout -ce qu'elle-même avait souffert dans ce moment, et les riantes espérances -dont sa tante se repaissait alors. Les yeux d'Emilie se tournèrent par -hasard sur une large fenêtre; elle vit le jardin, et le passé parla plus -vivement à son coeur: elle vit cette avenue où, la veille du voyage, -elle s'était séparée de Valancourt. Son anxiété, l'intérêt si touchant -qu'il témoignait pour son bonheur, ses pressantes sollicitations qu'il -lui avait faites pour qu'elle ne se livrât point à l'autorité de -Montoni, la vérité de sa tendresse, tout revenait à sa mémoire. Il lui -parut presque impossible que Valancourt se fût rendu indigne d'elle; -elle doutait de tous les rapports, et même de ses propres paroles, qui -confirmaient celles du comte de Villefort. Accablée des souvenirs que la -vue de cette allée lui causait, elle se retira brusquement de la -fenêtre, et se jeta dans un fauteuil, abîmée dans sa vive douleur. -Annette entra bientôt en lui apportant quelques rafraîchissements, et la -tira de sa rêverie. - -Dès le lendemain, de sérieuses occupations la tirèrent de sa mélancolie: -elle désirait de quitter Toulouse, et se rendre à la vallée; elle prit -des renseignements sur l'état de ses propriétés, et acheva de les -régler, d'après les instructions de M. Quesnel. Il fallait un puissant -effort pour attacher sa pensée à de pareils objets; mais elle en eut sa -récompense, et éprouva de nouveau qu'une occupation continuelle est le -plus sûr remède contre la tristesse. - -Son indisposition, ses affaires avaient déjà prolongé son séjour à -Toulouse au delà du terme qu'elle avait fixé; elle ne voulait point -alors s'éloigner du seul lieu où elle pût se procurer quelque -instruction sur l'objet de son affliction. Le temps vint cependant où la -vallée exigea sa présence: elle reçut une lettre de Blanche, qui -l'informait que le comte et elle, qui étaient alors chez le baron de -Sainte-Foix, se proposaient à leur retour de s'arrêter à la vallée, si -elle y était. Blanche ajoutait qu'ils feraient cette visite avec -l'espoir de la ramener au château de Blangy. - -Emilie répondit à son amie; elle annonça qu'elle serait à la vallée sous -peu de jours, et fit, très à la hâte, les préparatifs de son voyage. -Elle quitta donc Toulouse, en s'efforçant de croire que, si quelque -accident fût arrivé à Valancourt, elle l'aurait découvert dans un si -long intervalle. - -Le soir qui précéda son départ, elle alla prendre congé de la terrasse -et du pavillon. Le jour avait été fort chaud; une petite pluie, qui -tomba au coucher du soleil, avait rafraîchi l'air, et avait répandu sur -les bois et sur les prairies cette douce verdure qui semble rafraîchir -les regards; les feuilles chargées de gouttes de pluie brillaient aux -derniers rayons du soleil. L'air était embaumé des parfums que -l'humidité faisait sortir des fleurs, des plantes et de la terre -elle-même; mais le beau point de vue qu'Emilie découvrait de la terrasse -n'était plus, pour ses regards, un sujet de délices; ils erraient sans -plaisir sur toute la contrée. Elle soupirait, et se trouvait tellement -abattue, qu'elle ne pouvait penser à revoir la vallée sans verser un -torrent de larmes. Il lui semblait qu'elle pleurait Saint-Aubert comme -le lendemain de sa mort. Elle arriva au pavillon, s'assit auprès d'une -jalousie ouverte, et considéra les montagnes lointaines qui bordaient la -Gascogne, et brillaient au-dessus de l'horizon, quoique le soleil eût -cessé d'éclairer la plaine.--Hélas! disait-elle, je retourne près de -vous, dont je fus si longtemps éloignée; mais je ne trouverai plus les -parents qui me rendaient si cher votre voisinage; ils ne seront plus là -pour m'accueillir avec un doux sourire; je n'entendrai plus leur voix si -tendre et si douce; tout sera désert, tout sera muet dans ce séjour, où -j'étais jadis si gaie et si heureuse. - -Ses larmes ne tarissaient pas en se rappelant ce que la vallée avait été -pour elle; mais, après ce moment d'abandon, elle en suspendit le cours; -elle se reprocha d'oublier les amis qu'elle possédait, en regrettant -ceux qu'elle avait perdus. Elle quitta le pavillon et la terrasse, et -n'aperçut ni l'ombre de Valancourt, ni celle d'aucun autre. - - - - -CHAPITRE XL. - - -Le jour suivant, Emilie quitta Toulouse de bonne heure, et arriva à la -vallée vers le soleil couchant. A la mélancolie que lui inspirait un -lieu que ses parents avaient constamment habité, où ses premières années -avaient été heureuses, il se mêla bientôt un tendre et indéfinissable -plaisir. Le temps avait émoussé les traits de sa douleur, et alors elle -saluait avec complaisance tout ce qui lui renouvelait la mémoire de ses -amis; il lui semblait qu'ils respiraient encore dans tous les lieux où -elle les avait vus; elle sentait que la vallée était pour elle le séjour -le plus doux. La première pièce qu'elle visita fut sa bibliothèque; elle -se plaça dans le fauteuil de son père: elle réfléchit avec résignation -sur le tableau du passé, et les larmes qu'elle répandit n'étaient pas -uniquement données à la douleur. - -Bientôt après son arrivée, elle fut surprise par celle du vénérable M. -Barreaux. Il vint avec empressement pour accueillir la fille de son -respectable voisin, dans une maison trop longtemps délaissée. La -présence de ce vieil ami fut une consolation pour Emilie; leur entretien -fut pour tous deux singulièrement intéressant, et ils se communiquèrent -tour à tour les circonstances principales de ce qui leur était arrivé. - -Le soir était si avancé quand M. Barreaux la quitta, qu'Emilie ne put, -le même jour, aller visiter le jardin. Dès le matin, elle parcourut tous -ces bosquets, si longtemps, si souvent regrettés; elle goûtait avec une -tendre avidité le plaisir d'errer sous les berceaux qu'un père chéri -avait plantés, et dont chaque arbre lui rappelait ses discours, son -maintien, son sourire. - -Emilie cependant éprouvait une horrible inquiétude sur le destin de -Valancourt. Thérèse découvrit enfin une personne sûre pour l'envoyer à -l'intendant. Le messager s'engagea à revenir le lendemain, et Emilie -promit de se trouver à la chaumière. - -Sur le soir, Emilie s'achemina seule vers la chaumière avec de noirs -pressentiments. L'heure, déjà avancée, aidait à sa mélancolie. On était -à la fin de l'automne, une brume épaisse cachait en partie les -montagnes, et le vent froid, qui soufflait entre les hêtres, jonchait le -chemin de leurs dernières feuilles jaunes. Leur chute, présage de la fin -de l'année, était l'image de la désolation de son coeur; elle semblait -lui prédire la mort de Valancourt: elle en eut plusieurs fois un -pressentiment si violent, qu'elle fut au moment de retourner chez elle. -Elle ne se trouvait pas assez de force pour aller chercher cette -affreuse certitude; mais elle lutta contre son émotion, et continua sa -route. - -Elle marchait tristement, et ses yeux suivaient le mouvement des masses -vaporeuses qui s'étendaient à l'horizon; elle considérait les fugitives -hirondelles: jouets de l'agitation des vents, tantôt disparaissant dans -les nuages, tantôt voltigeant en cercles sur les airs plus tranquilles, -elles semblaient représenter les afflictions et les vicissitudes -qu'avait essuyées Emilie. Elle avait subi les caprices de la fortune et -les orages du malheur; elle avait eu de courts instants de calme. Mais -pouvait-on donner le nom de calme à ce qui n'était que le sursis de la -douleur? Echappée maintenant aux plus cruels dangers, indépendante de -ses tyrans, elle se trouvait maîtresse d'une fortune considérable; elle -aurait pu, avec raison, s'attendre à goûter le bonheur; il était plus -loin d'elle que jamais; elle se serait accusée de faiblesse et -d'ingratitude, si elle avait souffert que le sentiment des biens qu'elle -possédait fût étouffé par celui d'une seule infortune, si cette seule -infortune n'eût touché qu'elle. Mais elle pleurait sur Valancourt; et si -même il était vivant, les larmes de la pitié s'unissaient à celles du -regret; elle s'affligeait qu'un être humain fût tombé dans le vice, et -par suite dans la misère. La raison et l'humanité réclamaient ensemble -les larmes de l'amitié, et son courage ne pouvait pas encore les séparer -de celles de l'amour. Dans le moment actuel cependant ce n'était pas la -certitude des torts de Valancourt, mais la crainte de sa mort, qui -l'oppressait; elle se trouvait, pour ainsi dire, la cause de cette mort, -quoique bien innocemment. Sa crainte augmentait à chaque pas; quand elle -vit la chaumière, son désordre fut à son comble, la résolution lui -manqua, et elle resta sur un banc dans le sentier. Le vent qui murmurait -dans les branches au-dessus d'elle semblait à son imagination attristée -apporter des sons plaintifs; même dans cet intervalle du vent, elle -croyait entendre encore de douloureux accents. Une attention plus suivie -la convainquit de son erreur, et les ténèbres, devenues plus épaisses à -la chute prochaine du jour, l'avertirent bientôt de s'éloigner, et d'un -pas chancelant elle arriva à la chaumière. A travers la fenêtre on -voyait briller un bon feu, et Thérèse, qui avait vu venir Emilie, était -sur la porte à l'attendre. - ---La soirée est bien froide, mademoiselle, dit Thérèse. La pluie va -venir, et j'ai pensé qu'un bon feu ne vous déplairait pas. Asseyez-vous -auprès de la cheminée. - -Emilie la remercia de ses soins, et, la regardant à la clarté du feu, -elle fut frappée de sa tristesse. Elle se jeta sur sa chaise, incapable -de parler, et sa physionomie exprimait tant de désespoir, que Thérèse en -comprit la cause, et pourtant garda le silence.--Ah! lui dit enfin -Emilie, il serait inutile de m'informer du résultat. Votre silence, vos -regards en disent assez; il est mort.--Hélas! ma chère jeune dame, -répondit Thérèse les larmes aux yeux, ce monde n'est que douleur. Le -riche en a sa part aussi bien que le pauvre. Mais tâchons de supporter -le fardeau que le ciel nous envoie.--Il est donc mort? interrompit -Emilie. Ah! Valancourt est mort!--Malheureux jour! reprit Thérèse. Je -crains qu'il ne le soit.--Vous le craignez, dit Emilie: vous ne faites -que le craindre?--Hélas! oui, mademoiselle, je le crains. Ni -l'intendant, ni personne d'Estuvière n'a entendu parler de lui depuis -qu'il est parti pour le Languedoc. Le comte en est très-affligé. Il dit -qu'il est toujours exact à écrire, et que pourtant il n'a pas reçu une -ligne de lui depuis son départ: il devait être de retour il y a trois -semaines; il n'est point revenu; il n'a point écrit: on craint qu'il ne -lui soit arrivé quelque accident. Hélas! je ne croyais pas vivre assez -pour avoir à pleurer sa mort. Je suis vieille; je pouvais mourir sans me -plaindre: mais lui! Emilie, presque mourante, demanda de l'eau: Thérèse, -alarmée de son accent, courut à son secours; et pendant qu'elle lui -donnait de l'eau elle continua.--Ma chère demoiselle, ne prenez pas cela -tant à coeur; le chevalier peut être plein de vie, et se bien porter. -Espérons!--Oh non! je ne puis espérer, dit Emilie. Je sais des -circonstances qui ne me permettent nulle espérance: je me trouve mieux -cependant, et je puis vous écouter. Détaillez-moi tout ce que vous avez -su.--Attendez que vous soyez remise, mademoiselle; vous paraissez si -mal!--Oh non! Thérèse; dites-moi tout, reprit Emilie, pendant que je -puis vous entendre: dites-moi tout, je vous en conjure!--Eh bien! -mademoiselle, j'y consens. L'intendant a dit fort peu de chose. Richard -prétend qu'il semblait parler avec réserve de M. Valancourt. Ce que -Richard a recueilli, c'est de Gabriel, un domestique de la maison, qui -disait le tenir d'un ami de son maître. - -Thérèse se tut. Emilie soupirait, et ses regards ne quittaient pas la -terre. Après une très-longue pause, elle demanda ce que Thérèse savait -encore.--Mais pourquoi le demander? ajouta-t-elle. Vous m'en avez trop -dit. O Valancourt! tu es perdu, perdu pour jamais. C'est moi, c'est moi -qui t'ai donné la mort. Ces paroles, ce ton de désespoir alarmèrent la -pauvre Thérèse; elle craignit que ce coup terrible n'eût affecté le -cerveau d'Emilie.--Ma chère demoiselle, tranquillisez-vous, dit-elle; ne -dites pas ces choses-là: vous, tuer M. Valancourt, chère dame? Emilie ne -répondit que par un profond soupir.--O ma chère demoiselle, reprit -Thérèse, mon coeur se brise de vous voir en cet état, les regards fixes, -le teint si pâle, et l'air si affligé. Je suis effrayée de vous voir -ainsi. Emilie gardait le silence, et ne paraissait rien entendre.--Et -d'ailleurs, mademoiselle, dit Thérèse, M. Valancourt peut être gai et -bien portant, malgré ce que nous savons. - -A ce nom, Emilie leva les yeux, et porta sur Thérèse des regards égarés, -comme si elle eût cherché à la comprendre.--Oui, ma chère dame, reprit -Thérèse qui se méprenait à son air, M. de Valancourt peut être gai et -bien portant. - -A la répétition de ces derniers mots, Emilie en pénétra le sens; mais, -au lieu de produire l'impression que Thérèse attendait, ils semblèrent -seulement redoubler sa douleur: elle se leva brusquement, et parcourut -la petite chambre à pas précipités, frappant ses mains en sanglotant. - -Pendant qu'elle continuait de marcher dans la chambre, le son doux et -soutenu d'un hautbois ou d'une flûte se mêla avec l'ouragan. Sa douceur -affecta Emilie; elle s'arrêta tout attentive: les sons apportés par le -vent se perdirent dans un tourbillon plus fort; mais leur accent -plaintif émut son coeur; et elle fondit en larmes.--Ah! dit Thérèse en -séchant ses yeux, c'est Richard, le fils du voisin, qui joue de son -hautbois: il est triste d'entendre à présent une musique aussi douce. -Emilie continuait de pleurer.--Il en joue souvent le soir, continua -Thérèse; et la jeunesse danse au son de son hautbois. Mais, ma chère -demoiselle, ne pleurez pas ainsi; prenez, je vous prie, une goutte de ce -vin. Elle en versa et le présenta à Emilie, qui l'accepta avec une -extrême répugnance.--Goûtez-y pour l'amour de M. Valancourt, dit Thérèse -pendant qu'Emilie soulevait le verre; c'est lui qui me l'a donné, vous -le savez, mademoiselle. La main d'Emilie trembla; et elle renversa le -vin en le retirant de ses lèvres.--Pour l'amour de qui? lui dit-elle; -qui vous a donné ce vin?--M. Valancourt, ma chère dame; je savais qu'il -vous ferait plaisir: c'est mon dernier flacon. - -Emilie posa le vin sur la table, fondit de nouveau en larmes; et -Thérèse, déconcertée, alarmée, s'efforça de la consoler. Emilie lui fit -signe de la main, pour lui faire entendre qu'elle voulait être seule, et -pleura toujours davantage. - -Un léger coup frappé à la porte de la chaumière empêcha Thérèse de la -quitter sur-le-champ. Emilie l'arrêta, et la pria de ne recevoir -personne. S'imaginant pourtant que c'était Philippe son domestique, elle -s'efforça, tâcha d'essuyer ses pleurs; et Thérèse alla ouvrir la porte. - -La voix qu'elle entendit attira l'attention d'Emilie. Elle écouta, -tourna les yeux: une personne parut; et la flamme du feu fit voir... -Valancourt! - -Emilie en l'apercevant tressaillit, trembla, et, perdant connaissance, -ne vit plus rien de ce qui l'entourait. - -Un cri que fit Thérèse annonça qu'elle reconnaissait aussi Valancourt. -L'obscurité dans le premier moment lui avait dérobé ses traits. -Valancourt cessa de s'occuper d'elle en voyant une personne tomber de sa -chaise, près du feu. Il courut à son secours, et s'aperçut qu'il -soutenait Emilie. L'émotion qu'il sentit à cette rencontre imprévue, en -retrouvant celle dont il se croyait à jamais éloigné, en la tenant pâle -et sans vie entre ses bras, on l'imaginera mieux qu'on ne peut la -décrire! Qu'on imagine de même tout ce qu'éprouva Emilie, quand en -ouvrant les yeux elle revit Valancourt! L'expression inquiète avec -laquelle il la considérait se changea à l'instant en un mélange de joie -et de tendresse. Quand ses yeux rencontrèrent les siens, et qu'il la vit -prête à renaître, il ne put que s'écrier:--Emilie! Mais elle détourna -ses regards, et fit un faible effort pour retirer sa main. Dans le -premier moment qui succéda aux angoisses de douleur que l'idée de sa -mort lui causait, Emilie oublia toutes les fautes de son amant. Elle -revit Valancourt tel qu'au moment où il méritait son amour, et ne sentit -que sa joie et sa tendresse. - -Le sentiment de ce qu'elle se devait retint ses larmes, et lui apprit à -dissimuler une partie de sa joie et de sa tristesse, qui disputaient au -fond de son coeur. Elle se leva, le remercia du secours qu'il lui avait -donné, dit adieu à Thérèse, et allait se retirer. Valancourt, éveillé -comme d'un songe, la supplia d'une voix humble et touchante, de lui -donner un moment d'attention. Le coeur d'Emilie plaidait bien fortement -en sa faveur: elle eut le courage d'y résister, ainsi qu'aux cris et aux -instances de Thérèse, qui la priait de ne point s'exposer la nuit, et -seule. Elle avait ouvert la petite porte; mais l'orage l'obligea de -rentrer. - -Muette, interdite, elle retourna auprès du feu. Valancourt, plus -troublé, traversait la chambre à grands pas, comme s'il eût craint et -désiré de parler. Thérèse exprimait sans contrainte la joie et la -surprise que lui causait son arrivée.--Oh! mon cher monsieur, -disait-elle, je ne fus jamais si étonnée et si contente! Nous étions -toutes les deux dans l'affliction à votre sujet; nous pensions que vous -étiez mort, nous parlions de vous, nous vous pleurions. Justement vous -avez frappé: ma jeune maîtresse pleurait à fendre le coeur. - -Emilie regarda Thérèse avec mécontentement. Mais, avant qu'elle pût lui -parler, Valancourt, incapable de contenir son émotion, s'écria: Mon -Emilie! vous suis-je donc encore cher? m'honoriez-vous d'une pensée, -d'une larme! O ciel! vous pleurez, vous pleurez maintenant!--Monsieur, -dit Emilie en essayant de vaincre ses larmes, Thérèse a bien raison de -se souvenir de vous avec reconnaissance. Elle était affligée de n'avoir -point eu de vos nouvelles: permettez-moi de vous remercier aussi pour -les bontés dont vous l'avez comblée. Je suis maintenant de retour, et -c'est à moi à en prendre soin.--Emilie, lui dit Valancourt qui ne se -possédait plus, est-ce ainsi que vous recevez celui qu'autrefois vous -voulûtes honorer de votre main, celui qui vous a tant aimée, celui qui a -tant souffert pour vous? Et pourtant que puis-je alléguer? -Pardonnez-moi, pardonnez-moi, mademoiselle; je ne sais plus ce que je -dis: je n'ai plus de droits à votre souvenir; j'ai perdu tous mes titres -à votre estime, à votre amour. Oui, mais je n'oublierai jamais -qu'autrefois je les possédais; savoir que je les ai perdus est mon plus -cruel désespoir! Désespoir! dois-je employer ce terme? il est trop -doux.--Ah! mon cher monsieur, dit Thérèse qui prévenait la réponse -d'Emilie, vous parlez d'avoir eu jadis ses affections: à présent, à -présent encore, ma maîtresse vous préfère au monde entier, quoiqu'elle -ne veuille pas en convenir.--C'est insupportable, dit Emilie. Thérèse, -vous ne savez pas ce que vous dites.--Monsieur, si vous avez égard à ma -tranquillité, vous ne prolongerez pas ce moment douloureux.--Je la -respecte trop pour la troubler volontairement, dit Valancourt dont -l'orgueil en ce moment le disputait à la tendresse; je ne me rendrai pas -volontairement importun. J'avais demandé quelques moments d'attention; -néanmoins sais-je pour quel dessein vous avez cessé de m'estimer? vous -raconter mes peines, ce serait m'avilir davantage sans exciter votre -pitié. Et pourtant, Emilie, j'ai été malheureux, je suis encore bien -malheureux! Sa voix moins ferme devint l'accent de la douleur.--Eh quoi! -reprit Thérèse, mon cher jeune maître va sortir par cette pluie! Non, -non, il ne s'en ira pas. Mon Dieu, mon Dieu! que les grands sont fous de -rejeter ainsi leur bonheur! Si vous étiez de pauvres gens, tout serait -déjà fini. Parler d'indignité, dire qu'on ne l'aime plus, quand dans -toute la province il n'y a pas deux coeurs plus tendres, et, si l'on -disait vrai, deux personnes qui s'aiment mieux! - -Emilie, dans une extrême peine, se leva de sa chaise, et dit: Je vais -partir, l'orage est fini.--Restez, Emilie, restez, mademoiselle, dit -Valancourt armé de toute sa résolution: je ne vous affligerai plus par -ma présence. Pardonnez-moi si je n'ai pas obéi plus tôt. Si vous le -pouvez, plaignez celui qui vous perd, celui qui perd toute espérance de -repos. Puissiez-vous être heureuse, Emilie, quoique je reste malheureux! -puissiez-vous être heureuse autant que je le désire du fond de mon -coeur! - -La voix lui manqua à ces dernières paroles; sa figure changea; il jeta -sur elle un regard d'une tendresse, d'une douleur inexprimables, et -s'élança hors de la chaumière. - ---Cher monsieur! cher monsieur! cria Thérèse en le suivant à la porte. -Monsieur Valancourt! Comme il pleut! quelle nuit pour le mettre dehors! -Il en mourra, mademoiselle; et tout à l'heure vous pleuriez tant sa -mort! On a raison, les jeunes demoiselles changent promptement d'idées. - -Emilie ne répliqua pas; elle n'entendait pas ce qu'on disait. Abîmée -dans sa douleur, dans ses réflexions, elle restait sur sa chaise, les -yeux fixes, et l'image de Valancourt présente. - -Pendant ce temps, Valancourt était rentré à la taverne du village; il y -était arrivé peu de moments seulement avant que de visiter Thérèse. Il -revenait de Toulouse, et se rendait au château du comte de Duverney. Il -n'y avait pas retourné depuis l'adieu qu'il avait fait à Emilie au -château de Blangy. Il était resté quelque temps dans le voisinage d'un -lieu où habitait l'objet le plus cher à son coeur. Il y avait des -moments où la douleur et le désespoir le pressaient de reparaître devant -Emilie, et de renouveler ses instances, en dépit de son malheur. - -Cette entrevue inespérée lui avait à la fois montré toute la tendresse -de l'amour d'Emilie et toute la fermeté de sa résolution. Son désespoir -s'était renouvelé dans toute son horreur; aucun effort de sa raison ne -pouvait l'adoucir. L'image d'Emilie, sa voix, ses regards, se -présentaient à son esprit aussi vivement qu'ils l'avaient fait à ses -sens, et tout sentiment était banni de son coeur, excepté le désespoir -et l'amour. - -Avant que la soirée fût finie, il revint chez Thérèse pour entendre -parler d'Emilie, et se trouver dans le lieu qu'elle venait d'occuper. La -joie que sentit et exprima la vieille servante fut bientôt changée en -tristesse, quand elle eut observé ses regards égarés et la profonde -mélancolie qui l'accablait. - -Après qu'il eut écouté fort longtemps ce qu'elle avait à lui dire -d'Emilie, il donna à Thérèse tout l'argent qu'il avait sur lui, -quoiqu'elle voulût le refuser, et l'assurât que sa maîtresse avait -pourvu à ses besoins. Il tira ensuite de son doigt un anneau de prix, et -le lui remit, en la chargeant expressément de le présenter à Emilie. Il -la faisait prier, comme une dernière faveur, de le conserver pour -l'amour de lui, et de se souvenir quelquefois, en le regardant, du -malheureux qui le lui envoyait. - -Thérèse pleura en recevant l'anneau; mais c'était plutôt -d'attendrissement que par l'effet d'aucun pressentiment. Avant qu'elle -eût pu répliquer, Valancourt était parti; elle le suivit jusqu'à la -porte, en l'appelant par son nom, et le suppliant de rentrer. Elle ne -reçut aucune réponse, et ne le vit plus. - - - - -CHAPITRE XLI. - - -Le lendemain matin Emilie, dans le cabinet qui joignait la bibliothèque, -réfléchissait à la scène de la veille. Annette accourut auprès d'elle, -et tomba hors d'haleine sur une chaise. Il se passa du temps avant -qu'elle pût répondre aux questions d'Emilie; à la fin elle -s'écria:--J'ai vu son esprit, mademoiselle; oui, j'ai vu son -esprit!--Que voulez-vous dire? reprit Emilie impatiemment.--Il est sorti -du vestibule, mademoiselle, dit Annette, comme je traversais le -salon.--Mais de qui parlez-vous? répéta Emilie. Qui est sorti du -vestibule?--Il était habillé comme je l'ai vu cent fois, dit Annette. -Ah! qui l'aurait pensé? - -Emilie excédée allait lui reprocher sa crédulité ridicule, quand un -domestique vint lui dire qu'un étranger demandait à lui parler. - -Emilie s'imagina aussitôt que cet étranger était Valancourt; elle -répondit qu'elle était occupée, et qu'elle ne voulait voir personne. - -Le domestique rentra; l'étranger lui faisait dire qu'il avait des choses -importantes à lui communiquer. Annette, qui jusque-là était demeurée -muette et surprise, tressaillit alors, et s'écria:--Oui, c'est Ludovico! -oui, c'est Ludovico! Elle courut hors de la chambre. Emilie ordonna au -domestique de la suivre, et si c'était réellement Ludovico de le faire -entrer sur-le-champ. - -L'instant d'après, Ludovico parut, accompagné d'Annette. La joie faisait -oublier à Annette toutes les convenances; elle ne permettait pas que -personne parlât qu'elle. Emilie exprima sa surprise et sa satisfaction -en revoyant Ludovico. Sa première émotion augmenta quand elle ouvrit les -lettres du comte de Villefort et de Blanche, qui l'informaient de leur -aventure et de leur situation dans une auberge au fond des Pyrénées. Ils -y avaient été retenus par l'état de M. Sainte-Foix, et l'indisposition -de Blanche. Mais cette dernière ajoutait que le baron de Sainte-Foix -venait d'arriver; qu'il allait ramener son fils à son château jusqu'à la -guérison de ses blessures, et qu'elle, avec son père, continuerait sa -route pour le Languedoc; ils comptaient toujours passer à la vallée, et -se proposaient d'y être le lendemain. Elle priait Emilie de se trouver à -ses noces, et de les accompagner au château de Blangy. Elle laissait à -Ludovico le soin de raconter lui-même ses aventures. Emilie, quoique -fort empressée de découvrir comment il avait disparu de l'appartement du -nord, eut le courage de suspendre cette jouissance jusqu'à ce qu'il se -fût rafraîchi, et qu'il eût entretenu la trop heureuse Annette. La joie -d'Annette n'eût pas été plus extravagante quand il serait revenu du -tombeau. - -Emilie, pendant ce temps, relut les lettres de ses amis. L'expression de -leur estime et de leur attachement était en ce moment bien nécessaire à -la consolation de son coeur: sa tristesse, ses regrets avaient pris, par -la dernière entrevue, une nouvelle amertume. - -L'invitation de se rendre au château de Blangy était faite par le comte -et sa fille avec la plus tendre affection. La comtesse y joignait la -sienne. L'occasion en était si importante pour son amie, qu'Emilie ne -pouvait s'y refuser. Elle eût désiré de ne point quitter les ombrages -paisibles de sa demeure: mais elle sentait l'inconvenance d'y rester -seule pendant que Valancourt était encore dans le voisinage; quelquefois -aussi elle pensait que le déplacement et la société réussiraient mieux -que la retraite à tranquilliser son esprit. - -Il obéit au même instant. Annette, qui n'avait pas eu le temps de lui -faire assez de questions, se préparait à écouter avec une curiosité -dévorante. Elle fit auparavant ressouvenir sa maîtresse, et de -l'incrédulité qu'elle montrait à Udolphe au sujet des esprits, et de sa -propre sagesse en y croyant si fort. Emilie rougit malgré elle en -songeant à la confiance que dernièrement elle y avait donnée; elle -observa seulement que, si l'aventure de Ludovico avait pu justifier la -superstition d'Annette, il ne serait pas là pour la lui raconter. - -Ludovico sourit à Annette, salua Emilie, et commença en ces termes: - ---Vous vous souvenez, mademoiselle, que lorsque je me rendis à -l'appartement du nord, M. le comte et M. Henri m'accompagnèrent. Tout le -temps qu'ils y restèrent, rien d'alarmant ne se présenta: dès qu'ils -furent sortis, je fis bon feu dans la chambre à coucher; je m'assis près -de la cheminée; j'avais porté un livre pour me distraire: je confesse -que parfois je regardais dans la chambre avec un sentiment semblable à -la crainte.--Oh! très-semblable, je l'ose dire, interrompit Annette; et -j'ose bien dire aussi que, pour dire la vérité, vous frissonniez de la -tête aux pieds.--Non, non, pas tout à fait, dit Ludovico en souriant; -mais plusieurs fois, quand le vent sifflait autour du château, et -ébranlait les vieilles fenêtres, plusieurs fois je m'imaginai entendre -des bruits fort étranges, et même une fois ou deux je me levai et -regardai autour de moi; je ne voyais rien pourtant que les maussades -figures de la tapisserie, qui semblaient me faire des grimaces. Je -passai ainsi plus d'une heure, continua Ludovico, puis je pensai que -j'entendais un bruit; je portai encore mes yeux sur la chambre, et, -n'apercevant rien, je repris mon livre. L'histoire finie, je m'assoupis; -tout à coup je fus réveillé par le bruit que j'avais déjà entendu; il -semblait venir du côté où était le lit: je ne sais si l'histoire que je -venais de lire m'avait troublé l'esprit, ou si tous les rapports qu'on -faisait sur cet appartement me revinrent à la mémoire, mais en regardant -le lit je crus voir un visage d'homme entre les rideaux. - -A ces mots Emilie trembla et devint inquiète en se rappelant de quel -spectacle elle et la vieille Dorothée avaient été témoins en ce lieu. - ---Je vous avoue, mademoiselle, continua Ludovico, que le coeur me -manqua. Le retour du même bruit vint réveiller mon attention: je -distinguai le son d'une clef tournant dans une serrure; et ce qui me -surprenait le plus était de ne voir aucune porte d'où le son pût partir. -L'instant d'après cependant, la tenture du lit fut soulevée lentement, -et une personne parut derrière; elle sortait d'une petite porte dans le -mur. Elle resta un moment dans la même attitude, le haut de la figure -caché par le pan de la tapisserie, et l'on ne voyait guère que ses yeux. -Quand sa tête se releva, je vis derrière la figure d'un autre homme, qui -regardait par-dessus l'épaule du premier. Je ne sais comment cela se -fit, mon épée était devant moi; je n'eus pas la présence d'esprit de -m'en saisir; je restai fort tranquille à les considérer, et les yeux à -demi fermés, pour qu'ils me crussent endormi. Je suppose qu'ils le -pensèrent; je les entendis se concerter, et ils restèrent dans la même -position environ l'espace d'une minute; alors je crus voir d'autres -visages dans l'ouverture de la porte, et j'entendis parler plus -haut.--Cette porte me surprend, dit Emilie: j'ai ouï dire que le comte -avait fait lever toutes les tentures; et fait examiner les murailles, -croyant qu'elles recélaient sans doute un passage par lequel vous étiez -parti.--Il ne me paraît pas si extraordinaire, mademoiselle, reprit -Ludovico, que cette porte ait pu échapper; elle est formée dans un -lambris étroit, qui semble tenir au mur extérieur: ainsi, quand M. le -comte y aurait pris garde, il ne se serait pas occupé d'une porte à -laquelle aucun passage ne paraissait pouvoir communiquer. Le fait est -que le passage était formé dans l'épaisseur du mur. Mais, pour revenir à -ces hommes que je distinguais obscurément dans l'enfoncement de la -porte, ils ne me laissèrent pas bien longtemps en suspens; ils fondirent -dans la chambre et m'entourèrent; j'avais pris mon épée; mais que -pouvait un homme contre quatre? Ils m'eurent bientôt désarmé; ils me -lièrent les bras, me mirent un bâillon dans la bouche, et m'entraînèrent -par le passage. Ils remirent cependant mon épée sur la table, pour -secourir, dirent-ils, ceux qui viendraient, comme moi, combattre les -esprits. Ils me firent traverser plusieurs couloirs étroits formés dans -les murs, à ce que je crois, parce qu'auparavant ils m'étaient inconnus. -Je descendis plusieurs degrés, et nous vînmes à une voûte sous le -château. Ils ouvrirent une porte de pierre, que j'aurais prise pour une -partie du mur. Nous suivîmes un fort long passage taillé dans le roc; -une autre porte nous mena dans une cave: enfin, après quelque -intervalle, je me trouvai au bord de la mer, au pied des rochers mêmes -sur lesquels le château est bâti. Un bateau attendait; les brigands m'y -entraînèrent et nous joignîmes un petit vaisseau à l'ancre; d'autres -hommes s'y trouvaient. Quand je fus dans le vaisseau, deux de mes -compagnons y sautèrent; les autres reconduisirent la barque, et l'on mit -à la voile. Je compris bientôt ce que tout cela voulait dire, et ce que -ces hommes faisaient au château. Nous prîmes terre en Roussillon; et -après quelques jours leurs camarades vinrent des montagnes, et me -menèrent dans le fort où j'étais quand M. le comte arriva. Ils avaient -soin de veiller sur moi, et m'avaient même bandé les yeux pour m'y -conduire; quand ils ne l'eussent pas fait, je ne crois pas que jamais -j'eusse retrouvé mon chemin à travers cette sauvage contrée. Dès que je -fus dans le fort, on me garda comme un prisonnier. Je ne sortais jamais -sans deux ou trois de mes compagnons, et je devins si las de la vie, que -je désirais d'en être délivré.--Mais cependant ils vous laissaient -parler, dit Annette; ils ne vous mettaient plus de bâillon. Je ne vois -pas la raison pour laquelle vous étiez si las de vivre, sans compter la -chance que vous aviez de me revoir. - -Ludovico sourit, ainsi qu'Emilie, et Emilie lui demanda par quel motif -ces hommes l'avaient enlevé. - ---Je m'aperçus bientôt, mademoiselle, que c'étaient des pirates qui, -depuis plusieurs années, cachaient leur butin sous les voûtes du -château. Ce bâtiment était près de la mer, et parfaitement convenable à -leurs desseins. Pour empêcher qu'on ne les découvrît, ils avaient essayé -de faire croire que le château était fréquenté par des revenants; et -ayant découvert le chemin secret de l'appartement du nord, que depuis la -mort de la marquise on tenait fermé, il fut aisé d'y réussir. La -concierge et son mari, les seules personnes qui habitassent le château, -furent si effrayés des bruits étranges qu'ils entendaient, qu'ils -refusèrent d'y vivre plus longtemps. Le bruit se répandit bientôt qu'il -revenait au château; et tout le pays le crut d'autant plus aisément, que -la marquise était morte d'une manière fort étrange, et que le marquis, -depuis ce moment, n'était jamais revenu.--Mais quoi! dit Emilie, comment -tous ces pirates ne se contentaient-ils pas de la cave, et pourquoi -jugeaient-ils nécessaire de déposer leurs vols dans le château?--La -cave, mademoiselle, reprit Ludovico, était ouverte à tout le monde, et -leurs trésors eussent bientôt été découverts. Sous la voûte ils étaient -en sûreté, tant que l'on redouterait le château. Il paraît donc qu'ils y -apportaient à minuit les prises qu'ils avaient faites sur mer, et qu'ils -les y gardaient jusqu'à ce qu'ils pussent s'en défaire avantageusement. -Ces pirates étaient liés avec des contrebandiers et des bandits qui -vivent dans les Pyrénées, et font un trafic tel qu'on ne saurait se -l'imaginer. C'est avec cette horde de bandits que je restai jusqu'à -l'arrivée de M. le comte. Je n'oublierai jamais ce que je sentis en -l'apercevant; je le crus presque perdu. Je savais que si je me montrais, -les bandits allaient découvrir son nom, et probablement nous tuer tous, -pour empêcher qu'on n'éventât leur secret. Je me tins hors de la vue de -monsieur, et je veillai sur les brigands, déterminé, s'ils projetaient -quelque violence, à me montrer et à combattre pour la vie de mon maître. -Bientôt j'entendis disposer un infernal complot; il s'agissait d'un -massacre total. Je hasardai de me faire connaître aux gens du comte; je -leur dis ce qu'on projetait, et nous délibérâmes ensemble. M. le comte, -alarmé de l'absence de sa fille, demanda ce qu'elle était devenue. Les -brigands ne le satisfirent point. Mon maître et M. Sainte-Foix devinrent -furieux; nous pensâmes qu'il était temps; nous fondîmes dans la chambre, -en criant: _Trahison! Monsieur le comte, défendez-vous!_ Le comte et le -chevalier tirèrent l'épée au même instant. Le combat fut rude; mais à la -fin nous l'emportâmes, et M. le comte vous l'a mandé.--C'est une -singulière aventure, dit Emilie: assurément, Ludovico, on doit bien des -éloges à votre prudence et à votre intrépidité. Il y a pourtant des -circonstances relatives à l'appartement du nord, que je ne puis encore -m'expliquer: peut-être le pourrez-vous? Avez-vous entendu les bandits se -raconter les prétendus prodiges qu'ils opéraient dans les -appartements?--Non, mademoiselle, reprit Ludovico; je ne leur en ai pas -ouï parler: seulement je les entendis se moquer une fois de la vieille -femme de charge; elle fut presque au moment de prendre un des pirates. -C'était depuis l'arrivée du comte; et celui qui fit le tour en riait de -bon coeur. - -Emilie devint rouge, et pria Ludovico de lui faire ce récit. - ---Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, une nuit que cet homme était dans -la chambre à coucher, il entendit quelqu'un dans le salon; il ne crut -pas avoir le temps de lever la tapisserie et d'ouvrir la porte, il se -cacha dans le lit; il y demeura quelque temps fort effrayé, à ce que je -suppose.--Comme vous étiez, interrompit Annette, quand vous eûtes la -hardiesse d'aller veiller vous-même.--Oui, dit Ludovico; dans la plus -grande frayeur où l'on pût être. La concierge et une autre personne -vinrent au lit. Il crut qu'elles allaient l'apercevoir, et pensa que la -seule chance pour échapper était de leur faire peur. Il souleva donc la -courte-pointe; mais son plan ne réussit que lorsqu'il eut montré sa -tête, alors elles s'enfuirent, nous dit-il, comme si elles avaient vu le -diable; et le fripon s'en alla fort tranquillement. - -Emilie ne put s'empêcher de sourire à cette explication. Elle comprit -l'incident qui l'avait jetée dans une terreur superstitieuse, et fut -surprise d'en avoir tant souffert; mais elle considéra que dès que -l'esprit cède à la faiblesse de la superstition, les bagatelles lui font -une impression terrible. Cependant elle se souvenait toujours avec -embarras de la mystérieuse musique qu'on entendait au château de Blangy -vers minuit. Elle demanda si par hasard Ludovico n'en avait rien -appris.--Il ne put lui rien dire à cet égard.--Je sais seulement, -mademoiselle, ajouta-t-il, que les pirates n'y ont point de part; je -sais qu'ils en ont ri, et ils disent que le diable est sans doute ligué -avec eux.--Oui, j'en répondrais bien, dit Annette, dont la figure était -toute joyeuse. J'ai toujours cru que lui ou les esprits se mêlaient de -l'appartement du nord. Vous voyez, mademoiselle, que je ne me trompais -pas.--On ne peut nier que son esprit n'y eût une extrême influence, dit -Emilie en souriant; mais je m'étonne, Ludovico, que ces pirates -persistassent dans leur conduite; après l'arrivée de M. le comte ils -étaient bien sûrs d'être découverts.--J'ai lieu de croire, mademoiselle, -reprit Ludovico, qu'ils ne comptaient continuer que pendant le temps -nécessaire au déménagement de leurs trésors. Il paraît qu'ils s'en -occupèrent aussitôt après l'arrivée de M. le comte: mais ils n'avaient -que quelques heures de nuit, et quand ils m'ont enlevé, la voûte était à -moitié vide. Ils étaient bien aises d'ailleurs de confirmer toutes ces -superstitions relatives à l'appartement; ils eurent grand soin de ne -rien déranger pour mieux entretenir l'erreur. Souvent, en plaisantant, -ils se représentaient toute la consternation des habitants du château de -Blangy à ma disparition. Ce fut pour m'empêcher de les trahir qu'ils -m'entraînèrent si loin. A compter de ce moment, ils se crurent maîtres -du château. J'appris néanmoins qu'une nuit, malgré leurs précautions, -ils s'étaient presque découverts eux-mêmes. Ils allaient, suivant leur -usage, répéter les cris sourds qui faisaient tant de peur aux servantes. -Au moment qu'ils allaient ouvrir, ils entendirent des voix dans la -chambre à coucher; M. le comte m'a dit que lui-même y était alors avec -M. Henri. Ils entendirent d'étranges lamentations qui venaient sans -doute de ces bandits, fidèles à leur dessein de répandre la terreur. M. -le comte m'a avoué qu'il avait éprouvé plus que de la surprise: mais -comme le repos de sa famille exigeait qu'on ne le sût pas, il fut -discret ainsi que son fils. - -Emilie, se rappelant le changement qui s'était manifesté dans le comte -après la nuit qu'il avait passée dans l'appartement, en reconnut la -cause. Elle fit encore des questions à Ludovico, et, l'ayant envoyé se -reposer, elle fit tout préparer pour la réception de ses amis. - -Sur le soir Thérèse vint lui porter l'anneau que lui avait remis -Valancourt. Emilie s'attendrit en le voyant. Valancourt le portait en -des temps plus heureux; elle fut pourtant fort mécontente de ce que -Thérèse l'avait reçu, et refusa de l'accepter malgré le triste plaisir -qu'elle en aurait reçu. Thérèse pria, conjura, représenta l'abattement -où était Valancourt quand il avait donné l'anneau: elle répéta ce qu'il -l'avait chargée de dire. Emilie ne put cacher la douleur que ce récit -lui causait; elle se mit à pleurer, et se plongea dans la rêverie. - -L'âge et de longs services avaient acquis à Thérèse le droit de dire son -avis; cependant Emilie tâcha de l'arrêter, et, quoiqu'elle sentît bien -la justesse de ses remarques, elle ne voulut pas s'expliquer. Elle dit -seulement à Thérèse qu'un plus long discours l'affligerait; qu'elle -avait pour régler sa conduite des motifs qu'elle ne pouvait dire, et -qu'il fallait rendre l'anneau, en représentant qu'on ne pouvait -l'accepter. Elle dit ensuite à Thérèse que, si elle faisait cas de son -estime et de son amitié, jamais elle ne se chargerait d'aucun message de -Valancourt. Thérèse en fut touchée, et renouvela un faible essai. Le -mécontentement singulier qu'exprimèrent les traits d'Emilie l'empêcha -pourtant de continuer, et elle partit surprise et désolée. - -Pour soulager en quelque manière sa tristesse et son accablement, Emilie -s'occupa des préparatifs de son voyage; Annette, qui la secondait, -parlait du retour de son Ludovico avec la plus tendre effusion. Emilie -réfléchit qu'elle pouvait avancer leur bonheur, et décida que, si -Ludovico était aussi constant que la simple et honnête Annette, elle lui -ferait sa dot et les établirait dans une partie de ses domaines. Ces -considérations la firent penser au patrimoine de son père, vendu jadis à -M. Quesnel. Elle désirait le racheter, parce que Saint-Aubert avait -regretté souvent que la demeure principale de ses ancêtres eût passé en -des mains étrangères. Ce lieu, d'ailleurs, était celui de sa naissance -et le berceau de ses premières années. Emilie ne tenait point à ses -propriétés de Toulouse; elle désirait les vendre et racheter la terre de -sa famille, si M. Quesnel voulait s'en dessaisir. Cet arrangement -semblait possible, depuis qu'il s'occupait de se fixer en Italie. - -Le jour suivant, l'arrivée de ses amis ranima la triste Emilie. La -vallée fut encore une fois l'asile d'une société douce et d'une aimable -hospitalité. Son indisposition, l'effroi qu'elle avait eu, ôtaient à -Blanche quelque chose de sa vivacité; mais elle conservait une -simplicité touchante, et quoiqu'un peu changée elle n'en était pas moins -charmante. La malheureuse aventure des Pyrénées donnait au comte un -extrême empressement de se retrouver chez lui. Après une semaine de -séjour, Emilie se prépara à les suivre en Languedoc, et confia à Thérèse -le soin de sa maison en son absence. La veille de son départ, cette -vieille gouvernante lui rapporta encore l'anneau de Valancourt, et la -conjura avec larmes de le recevoir. Elle n'avait pas revu M. de -Valancourt; elle n'avait pas entendu parler de lui depuis le jour qu'il -le lui avait confié. En prononçant ces mots, sa physionomie annonçait -plus d'inquiétude qu'elle n'osait en manifester. Emilie retint la -sienne; et, pensant que sans doute il était retourné chez son frère, -elle persista à refuser l'anneau, et recommanda à Thérèse de le bien -garder jusqu'à ce qu'elle revît Valancourt. - -Le jour suivant, le comte, Emilie et la jeune Blanche, partirent de la -vallée, et arrivèrent le lendemain au château de Blangy. - -Dès le lendemain, dans la soirée, la vue des tours de Sainte-Claire, qui -s'élevaient au-dessus des bois, fit souvenir Emilie de la religieuse -dont le sort l'avait si fort touchée. Voulant savoir de ses nouvelles et -revoir ses anciennes amies, elle détermina Blanche à venir avec elle au -monastère. A la porte, elles virent un carrosse, et l'écume des chevaux -leur apprit que l'équipage ne faisait que d'arriver. Un silence plus -morne que jamais régnait dans la cour et les cloîtres qu'Emilie et -Blanche traversèrent. En arrivant dans la grande salle, elles trouvèrent -une religieuse, et elles apprirent que soeur Agnès vivait encore, -qu'elle avait toute sa connaissance, mais que sûrement elle ne passerait -pas la nuit. Dans le parloir, plusieurs des pensionnaires témoignèrent -leur joie de revoir Emilie. Elles lui firent part de toutes les -anecdotes du couvent; et l'amitié qu'elle portait aux personnes qu'elles -regardaient les lui rendit intéressantes. Pendant cette conversation, -l'abbesse entra: elle exprima beaucoup de satisfaction en recevant -Emilie; mais ses manières avaient une gravité singulière, et ses traits -exprimaient la langueur.--Notre maison, dit-elle après les premiers -compliments, est vraiment une maison de deuil. Une de nos soeurs paye en -ce moment le tribut à la nature; sans doute vous n'ignorez pas que notre -soeur Agnès est mourante. - -Emilie exprima le sincère intérêt qu'elle y prenait. - ---Pendant sa maladie, elle vous a quelquefois nommée, dit l'abbesse: -peut-être serait-ce pour elle une consolation que de vous voir. Quand on -l'aura quittée, nous monterons à sa chambre, si vous en avez le courage. -De pareilles scènes sont déchirantes, je l'avoue; mais il est bon de s'y -accoutumer: elles sont salutaires à notre âme, et nous préparent à ce -que nous devons souffrir. - -A la porte de la chambre elles trouvèrent le confesseur; il releva sa -tête à leur approche, et Emilie reconnut celui qui avait assisté son -père. Il passa sans la remarquer. Ils entrèrent dans la pièce où soeur -Agnès était couchée sur une natte; près d'elle était une autre soeur. -Elle était si changée, qu'à peine Emilie aurait-elle pu la reconnaître, -si elle n'eût été prévenue. Son air était hagard et horrible; ses yeux, -creux et voilés, se fixaient sur un crucifix qu'elle tenait contre sa -poitrine: elle était si préoccupée, qu'elle n'aperçut d'abord ni -l'abbesse ni Emilie. Enfin, tournant ses yeux appesantis, elle les fixa -avec horreur sur Emilie, et s'écria:--Ah! cette vision me poursuit -jusqu'à mon dernier soupir. Emilie recula d'effroi, et regarda -l'abbesse; celle-ci lui fit signe pour ne se point alarmer, puis elle -dit à soeur Agnès:--Ma fille, c'est mademoiselle Saint-Aubert que je -vous amène. Je croyais que vous auriez du plaisir à la voir. - -Agnès ne fit aucune réponse: elle considérait Emilie dans un effroyable -égarement.--C'est elle-même, s'écria-t-elle. Ah! elle a dans ses regards -le charme qui fit ma perte. Que voulez-vous? que demandez-vous? -réparation! vous l'aurez, vous l'avez déjà! Combien d'années sont -écoulées depuis que je ne vous ai vue? Mon crime n'est que d'hier; j'ai -vieilli sous son poids; et vous, vous êtes toujours jeune, vous êtes -toujours belle, belle comme au temps où vous me contraignîtes à ce crime -affreux! Oh! si je pouvais l'oublier! Mais à quoi cela servirait-il? Je -l'ai commis. - -Emilie, fort émue, voulait se retirer. L'abbesse lui prit la main, et la -pria d'attendre que soeur Agnès fût plus tranquille. Elle tâcha -elle-même de la calmer; mais Agnès ne l'écoutait pas, et regardant -Emilie elle s'écria:--A quoi servent donc des années de prières et de -repentir? Elles ne sauraient laver la souillure du meurtre; oui, du -meurtre! Où est-il? où est-il? Regardez, regardez là! il erre dans cette -chambre: pourquoi venez-vous m'agiter en ce moment? reprit Agnès dont -les yeux parcouraient l'espace. Ne suis-je donc pas déjà assez punie? -Ah! ne me regardez pas de cet air sévère! Ah ciel! encore! C'est elle! -c'est elle-même! Pourquoi ces regards de pitié? pourquoi ce sourire? Me -sourire, à moi! Quels gémissements entends-je? - -Soeur Agnès retomba, et parut privée de la vie. Emilie ne pouvant se -soutenir s'appuya sur le lit; l'abbesse et la religieuse donnèrent des -secours à soeur Agnès. Emilie voulait lui parler.--Paix! dit l'abbesse. -Le délire est fini; elle va être mieux.--Ma soeur, y a-t-il longtemps -qu'elle est dans cet état?--Elle n'y avait pas été depuis plusieurs -semaines, répondit la religieuse; mais l'arrivée du gentilhomme qu'elle -désirait tant de voir l'a fortement agitée.--Oui, reprit l'abbesse, et -voilà sans doute la cause de cet accès: quand elle sera mieux, nous la -laisserons en repos. - -Emilie y consentit volontiers; mais, quoiqu'elle donnât peu de secours, -elle ne voulait pas se retirer tant qu'elle croyait pouvoir être utile. - -Quand soeur Agnès eut reprit ses sens, elle regarda encore Emilie; mais -désormais sans égarement et avec une profonde expression de douleur: il -se passa du temps avant qu'elle pût parler, puis elle dit -faiblement:--La ressemblance est étonnante! c'est plus que de -l'imagination! Dites-moi, je vous en conjure, si, malgré le nom de -Saint-Aubert que vous portez, vous n'êtes pas fille de la -marquise?--Quelle marquise? dit Emilie surprise. Le calme des manières -d'Agnès l'avait fait croire au retour de sa raison; l'abbesse lui donna -un coup d'oeil d'intelligence; mais elle répéta sa question.--Quelle -marquise! s'écria Agnès: je n'en connais qu'une! la marquise de -Villeroi. - -Emilie, se rappelant l'émotion de son père à la mention inopinée de -cette dame, et la demande qu'il avait faite d'être enterré près des -Villeroi, elle sentit un extrême intérêt, et pria soeur Agnès -d'expliquer les motifs de sa question. L'abbesse aurait voulu entraîner -Emilie, mais celle-ci, fortement attachée, réitéra sa demande avec -chaleur. - ---Apportez-moi ma cassette, ma soeur, dit Agnès, je vous apprendrai -tout: regardez-vous dans cette glace, et vous le saurez. Vous êtes -sûrement sa fille; sans cela comment expliquer une si parfaite -ressemblance! - -La religieuse apporta la cassette: soeur Agnès la lui fit ouvrir; elle -en tira une miniature, et Emilie vit qu'elle ressemblait exactement à -celle qu'elle avait trouvée dans les papiers de son père. Agnès tendait -la main pour la reprendre; elle la regarda quelque temps en silence, -puis dans l'excès du désespoir elle leva ses yeux vers le ciel et pria -tout bas. Quand elle eut achevé sa prière, elle rendit le portrait à -Emilie.--Gardez-le, lui dit-elle, je vous le lègue, et je crois que vous -y avez droit: votre ressemblance m'a bien souvent frappée; mais jamais -jusqu'à ce moment elle n'avait ainsi frappé ma conscience:--Restez, ma -soeur, n'emportez pas cette cassette, elle renferme un autre portrait. - -Emilie tremblait dans l'attente, et l'abbesse voulait l'entraîner: Agnès -est encore dans le délire, lui dit-elle, observez combien elle divague! -Dans ses accès, elle ne s'entend plus et s'accuse comme vous voyez des -crimes les plus épouvantables. - -Emilie néanmoins crut voir dans ce délire autre chose que de la folie. -Le nom de la marquise, son portrait avaient pour elle un suffisant -intérêt, et elle se décida à tâcher de se procurer de plus amples -informations. - -La religieuse rapporta la cassette. Agnès poussa un ressort, et -découvrit un autre portrait, elle le montra à Emilie:--Voici, lui -dit-elle, une leçon pour la vanité; regardez ce portrait, et voyez s'il -y a quelque rapport entre ce que je suis et ce que j'ai été. - -Emilie s'empressa de prendre ce portrait; à peine l'eut-elle regardé, -que ses tremblantes mains faillirent le laisser échapper. C'était la -ressemblance du portrait de la signora Laurentini qu'elle avait trouvé à -Udolphe: la signora Laurentini, cette dame qui avait disparu d'une -manière si mystérieuse, et qu'on soupçonnait Montoni d'avoir fait périr. - -Muette de surprise, Emilie regardait tour à tour le portrait et la -religieuse mourante; elle cherchait une ressemblance qui alors -n'existait plus. - ---Pourquoi ce regard sévère? dit soeur Agnès, qui se méprenait au genre -de son émotion.--J'ai vu cette figure! dit enfin Emilie: est-ce -réellement votre portrait?--Vous pouvez le demander, dit la religieuse; -mais autrefois il était frappant. Regardez-moi attentivement, et voyez -les effets du crime! Autrefois j'étais innocente, mes malheureuses -passions dormaient encore. Ma soeur, ajouta-t-elle gravement; et prenant -de sa main froide et humide une des mains d'Emilie, que cet attouchement -fit frémir: ma soeur, prenez bien garde au premier mouvement des -passions! prenez garde au premier! si l'on n'arrête leur course, elle -est rapide; leur force ne connaît aucun frein; elles nous entraînent -aveuglément; elles nous mènent à des crimes que des années de prières et -de pénitence n'effacent pas. - ---Hélas! bien infortuné, dit l'abbesse, qui connaît mal notre sainte -religion! Emilie écoutait Agnès dans le silence et le respect: elle -regardait la miniature, et s'assurait encore de la ressemblance de ce -portrait avec celui qu'elle avait vu à Udolphe.--Cette figure ne m'est -pas inconnue, dit-elle, pour faire expliquer la religieuse sans d'abord -lui parler trop brusquement d'Udolphe.--Vous vous trompez, lui dit -Agnès, et vous ne l'avez sûrement jamais vue.--Non, reprit Emilie; -mais j'ai vu sa ressemblance parfaite.--Impossible, s'écria soeur -Agnès, qu'on peut maintenant appeler la signora Laurentini.--C'était -dans le château d'Udolphe, continua Emilie, en la regardant -fixement.--D'Udolphe! s'écria Laurentini, d'Udolphe en -Italie?--Précisément, dit Emilie.--Vous me connaissez alors, lui dit -Laurentini, et vous êtes la fille de la marquise. - -Emilie, étonnée de cette positive assertion, répondit:--Je suis fille de -M. Saint-Aubert, et la dame que vous nommez m'est absolument -étrangère.--Vous le croyez? reprit Laurentini. - -Emilie lui demanda par quelle raison elle pensait le contraire. - ---Votre ressemblance, dit la religieuse. On sait que la marquise était -fort attachée à un gentilhomme de Gascogne, quand elle épousa le marquis -par obéissance pour son père. Femme infortunée! - -Emilie, se rappelant l'excessive émotion de M. Saint-Aubert au nom de la -marquise, aurait alors éprouvé une émotion différente de la surprise, si -elle eût moins connu la probité de son père. Le respect qu'elle avait -pour lui ne lui permit pas de s'arrêter à la supposition que lui -insinuait la signora Laurentini; son intérêt pourtant devint extrême, et -elle la conjura de s'expliquer plus clairement.--Ne me pressez pas sur -ce sujet, reprit la religieuse: il est trop terrible pour moi: puissé-je -pour jamais l'effacer de ma mémoire! Elle soupira profondément, et -demanda à Emilie comment elle avait su son nom.--Par le portrait que -j'ai vu à Udolphe, reprit Emilie, et la ressemblance de celui-ci.--Vous -avez donc été à Udolphe? dit la religieuse avec une extrême émotion. -Quelles scènes ce lieu me rappelle! scènes de félicité, de souffrance et -d'horreur! - -A ce moment, le terrible spectacle dont Emilie avait été témoin dans une -chambre du château lui revint à la mémoire; elle regarda la signora et -se rappela ses derniers mots, que des années de prières et de pénitence -ne pouvaient pas ravir la souillure d'un meurtre; elle se vit obligée de -les attribuer à une autre cause qu'au délire: elle sentit un degré -d'horreur inexprimable en croyant voir un assassin... Toute la conduite -de Laurentini confirmait cette supposition; Emilie se perdit dans un -abîme de perplexité, et, ne sachant par quelles questions éclaircir de -tels doutes, elle dit seulement à mots interrompus:--Votre soudain -départ d'Udolphe! - -Laurentini fit un soupir. - ---Tous les bruits qui courent, dit Emilie... la chambre au couchant... -ce voile de deuil... l'objet qu'il couvre... quand les meurtres sont -connus. - -La religieuse s'écria:--Quoi! encore? Et, s'efforçant de la relever, ses -regards égarés semblaient suivre un objet.--Revenir du tombeau! Quoi! du -sang, du sang aussi!--Il n'y eut pas de sang; tu ne peux pas le -dire.--Oui, ne souris pas, ne souris pas avec cette pitié. - -Laurentini tomba en convulsion. Emilie, incapable d'endurer plus -longtemps une telle scène, s'échappa de la chambre, et envoya quelques -religieuses pour rester avec l'abbesse. Blanche et les pensionnaires qui -se trouvèrent au parloir se pressèrent autour d'Emilie, et, alarmées de -l'effroi qu'elle manifestait, elles lui firent ensemble mille questions. -Emilie évita d'y répondre, et dit seulement que soeur Agnès était à -l'agonie. On se sépara de bonne heure. Quand Emilie fut retirée, les -scènes dont elle avait été témoin se retracèrent à elle avec une -affreuse énergie. Dans une religieuse mourante, trouver la signora -Laurentini, celle qui, au lieu d'avoir été victime de Montoni, semblait -elle-même coupable d'un crime abominable! C'était un grand sujet de -surprise et de méditation. - - - - -CHAPITRE XLII. - - -Quelques circonstances singulières vinrent distraire Emilie de ses -chagrins, et excitèrent en elle autant de surprise que d'horreur. Peu de -jours après la mort de la signora Laurentini, le testament de cette dame -fut ouvert en présence des supérieures du couvent. On trouva que le -tiers de ses propriétés était légué au plus proche parent de la marquise -de Villeroi, et que ce legs regardait Emilie. L'abbesse depuis longtemps -connaissait le secret de sa famille; mais Saint-Aubert, qui s'était fait -connaître au religieux qui l'avait assisté, avait exigé que ce secret -fût à jamais dérobé à sa fille. Cependant les discours échappés à la -signora Laurentini, la confession étrange qu'elle fit à ses derniers -moments, firent juger nécessaire à l'abbesse d'entretenir sa jeune amie -sur un sujet qu'elle n'avait jamais entamé. Dans ce dessein, elle avait -demandé à la voir le lendemain du jour où elle avait visité la -religieuse. L'indisposition d'Emilie avait empêché celle-ci d'aller au -couvent: mais, après l'ouverture du testament elle fut mandée de -nouveau; et s'étant rendue à Sainte-Claire elle y apprit des détails qui -l'affectèrent beaucoup. Comme le récit que fit l'abbesse supprimait -plusieurs particularités qui peuvent intéresser le lecteur, et que -l'histoire de la religieuse est liée à celle de la marquise, nous -omettrons la conversation du parloir, et nous joindrons à notre relation -une histoire abrégée de la défunte soeur. - - -HISTOIRE DE LA SIGNORA LAURENTINI DI UDOLPHO. - -Elle était fille unique et héritière de l'ancienne maison d'Udolphe, -dans le territoire de Venise. Le premier malheur de sa vie, celui qui -fut la source de toutes ses infortunes, fut que ses parents, dont les -soins auraient dû modérer la violence de ses passions et lui apprendre à -les gouverner elle-même, ne firent que les fomenter par une coupable -indulgence. Ils chérissaient en elle leurs propres sentiments; soit -qu'ils louassent, soit qu'ils reprissent leur fille, c'était au gré de -leur inclination, et non d'une tendresse raisonnée. L'éducation ne fut -pour elle qu'un mélange de faiblesse et d'opiniâtreté qui l'irrita. Les -conseils qu'on lui donnait devinrent autant de contestations où le -respect filial et l'amour paternel étaient également oubliés. Mais comme -cet amour paternel revenait toujours le premier, et se désarmait le plus -aisément, la signora croyait avoir vaincu; et l'effort que l'on faisait -pour vaincre ses passions leur prêtait une force nouvelle. - -La mort de son père et de sa mère la laissa livrée à elle-même dans -l'âge si dangereux de la jeunesse et de la beauté. Elle aimait le grand -monde, s'enivrait du poison de la louange, et méprisait l'opinion -publique, quand elle contredisait ses goûts. Son esprit était vif et -brillant; elle avait tous les talents, tous les charmes dont se compose -le grand art de séduire. Sa conduite fut telle que pouvaient le faire -présager la faiblesse de ses principes et la force de ses passions. - -Parmi ses nombreux soupirants fut le marquis de Villeroi. En voyageant -en Italie, il vit Laurentini à Venise; il devint passionné pour elle. La -signora fut éprise à son tour de la figure, des grâces, des qualités du -marquis, le plus aimable des seigneurs français. Elle sut cacher les -dangers de son caractère, les taches de sa conduite; et le marquis -demanda sa main. Avant la conclusion de ses noces, elle alla au château -d'Udolphe; le marquis l'y suivit. Là, moins réservée, moins prudente -peut-être qu'elle n'avait été jusqu'alors, elle donna lieu à son amant -de former quelques doutes sur la convenance des noeuds qu'il était prêt -à serrer. Une information plus exacte le convainquit de son erreur, et -celle qui devait être sa femme ne devint que sa maîtresse. - -Après avoir passé quelques semaines à Udolphe, il fut tout à coup -rappelé en France. Il partit avec répugnance, le coeur rempli de la -signora, avec laquelle pourtant il avait su différer de conclure son -mariage. Pour l'aider à soutenir une telle séparation, il lui donna sa -parole de revenir célébrer ses noces aussitôt que ses affaires lui en -laisseraient la liberté. Consolée par cette assurance, Laurentini le -laissa partir. Bientôt après, Montoni, son parent, vint à Udolphe, et -renouvela des propositions que déjà elle avait rejetées, et qu'elle -rejeta encore. Ses pensées se tournaient toutes vers le marquis de -Villeroi. Elle éprouvait pour lui tout le délire d'un amour italien, -fomenté par la solitude dans laquelle elle s'était confinée. Elle avait -perdu le goût des plaisirs et de la société; son unique jouissance était -de contempler et de baigner de larmes un portrait du marquis. Elle -visite les lieux témoins de leur félicité, elle épanche son coeur dans -ses lettres. Elle comptait les jours, les semaines qui devaient -s'écouler avant l'époque probable de son retour. Ce période passa; les -semaines qui suivirent devinrent un poids insupportable. L'imagination -de Laurentini, absorbée par une seule idée, se dérangea. Son coeur était -dévoué à un objet unique; la vie lui devint odieuse quand elle crut -avoir perdu cet objet. - -Plusieurs mois se passèrent sans qu'elle reçût un seul mot du marquis. -Ses jours se partageaient entre les violences, les accès d'une passion -furieuse, et la sombre langueur du plus noir désespoir. Elle s'isola de -tout; elle s'enfermait des semaines entières sans parler à personne, -excepté à sa confidente. Elle écrivait des fragments de lettres, -relisait celles qu'autrefois elle avait reçues du marquis, pleurait sur -son portrait, et lui parlait des heures entières, tantôt pour l'accabler -de reproches, tantôt pour l'accabler d'amour. - -A la fin, on répandit autour d'elle le bruit que le marquis s'était -marié en France. Déchirée par la jalousie, par l'amour, par -l'indignation, elle prit le parti d'aller secrètement en ce pays; et si -le fait était vrai, elle prétendait assouvir sa vengeance. Elle ne dit -qu'à sa confidente le projet qu'elle avait formé, et elle l'engagea à la -suivre. Elle rassembla tous ses diamants, et ceux qu'elle avait -recueillis de toutes les branches de sa famille; la valeur en était -immense; on les porta dans une ville voisine; Laurentini les y reprit; -et, accompagnée d'une seule femme, elle se rendit secrètement à -Livourne, et s'y embarqua pour la France. - -A son arrivée en Languedoc, elle sut que le marquis de Villeroi était -marié depuis quelque temps. Son désespoir la priva de sa raison. Elle -formait, elle abandonnait tour à tour l'horrible projet de poignarder le -marquis, son épouse, et elle-même. Elle s'arrêta enfin à l'idée de se -présenter devant lui, de lui reprocher sa conduite, et de se tuer en sa -présence. Mais quand elle l'eut revu, quand elle eut retrouvé le -constant objet de ses pensées et de sa tendresse, le ressentiment fit -place à l'amour; le courage lui manqua; le conflit de tant d'émotions -contraires la rendit tremblante, et elle s'évanouit à ses pieds. - -Le marquis ne fut pas à l'épreuve de tant de beauté et de sensibilité: -toute l'énergie d'un premier sentiment se réveilla. La raison, non -l'indifférence, avait en lui combattu sa passion. L'honneur ne lui avait -pas permis d'épouser la signora; il avait cherché à se vaincre; il avait -cherché une compagne pour laquelle il n'avait que de l'estime, de la -considération et une affection raisonnable. Mais la douceur, les vertus -de cette femme aimable, ne purent le consoler d'une indifférence qu'elle -cherchait vainement à cacher. Il soupçonnait depuis quelque temps que -son coeur était engagé à un autre, lorsque Laurentini arriva en -Languedoc. Cette artificieuse Italienne connut bientôt l'empire qu'elle -avait repris sur lui. Calmée par cette découverte, elle se détermina à -vivre et à multiplier les artifices, pour conduire le marquis au forfait -diabolique qu'elle croyait propre à assurer son bonheur. Elle suivit son -projet avec une dissimulation profonde et une patience imperturbable: -elle détacha entièrement le marquis de son épouse. Sa douceur, sa bonté, -sa froideur, si opposées aux manières empressées d'une Italienne, eurent -bientôt cessé de lui plaire. La signora en profita pour éveiller en lui -la jalousie de l'orgueil: car il ne pouvait plus sentir celle de -l'amour. Elle alla jusqu'à lui désigner la personne pour qui elle -affirmait que la marquise le trahissait. Laurentini avait exigé le -serment, que jamais le rival du marquis ne serait l'objet de sa -vengeance; elle pensait qu'en la restreignant ainsi d'un côté, elle lui -donnerait de l'autre plus d'atrocité et de violence: elle songea que le -marquis en serait plus porté à participer à l'acte horrible qui devenait -indispensable à ses desseins et devait anéantir l'obstacle qui semblait -seul empêcher son bonheur. - -L'innocente marquise observait avec une extrême douleur le changement de -son époux envers elle. En sa présence, il était pensif et réservé; sa -conduite devenait austère et même dure; il la laissait en larmes, et -pendant des heures entières elle pleurait sur sa froideur, et faisait -des projets pour regagner son affection. Sa conduite l'affligeait -d'autant plus, qu'elle avait épousé le marquis uniquement par -obéissance: elle en avait aimé un autre, et ne doutait pas que son -propre choix n'eût rendu son bonheur certain. Laurentini, qui ne tarda -pas à le découvrir, en fit près du marquis un ample usage. Elle lui -suggéra tant de preuves apparentes sur l'infidélité de sa femme, que, -dans l'excès de sa fureur et le ressentiment de l'outrage qu'il croyait -avoir reçu, il prononça l'arrêt de sa mort. On lui donna un poison lent; -et la marquise mourut victime d'une jalousie habile et d'une coupable -faiblesse. - -Le triomphe de Laurentini fut court. Ce moment, qu'elle avait regardé -comme devant combler tous ses voeux, devint le commencement d'un -supplice qu'elle endura jusqu'à sa mort. - -La soif de la vengeance, premier mobile de son atrocité, fut aussitôt -éteinte que satisfaite, et la laissa en proie à une pitié, à des remords -inutiles. Les années de bonheur qu'elle s'était promises avec le marquis -de Villeroi en eussent sans doute été empoisonnées; mais il trouva aussi -le remords dans l'accomplissement de sa vengeance, et sa complice lui -devint odieuse. Ce qui lui avait paru une conviction lui parut alors -s'évanouir comme un songe: et il fut surpris, après que sa femme eut -subi son supplice, de ne trouver aucune preuve du crime pour lequel il -l'avait condamnée. En apprenant qu'elle expirait, il avait senti tout à -coup la persuasion intime de son innocence; et l'assurance solennelle -qu'elle-même lui en donna n'ajouta rien à celle qui le pénétrait. - -Dans la première horreur du remords et du désespoir, il voulait se -livrer lui-même à la justice avec celle qui l'avait plongé dans l'abîme -du crime. Après cette crise violente, il changea de résolution: il vit -une fois Laurentini, et ce fut pour la maudire comme l'auteur détestable -de ce forfait. Il déclara qu'il n'épargnait sa vie que pour qu'elle -consacrât ses jours à la prière et à la pénitence. Accablée du mépris et -de la haine d'un homme pour qui elle s'était rendue si coupable, frappée -d'horreur pour le crime inutile dont elle s'était souillée, la signora -Laurentini renonça au monde; et, victime effrayante d'une passion -effrénée, elle prit le voile à Sainte-Claire. - -Le marquis partit du château de Blangy, et jamais il n'y revint. Il -tâcha d'étourdir ses remords dans le tumulte de la guerre et les -dissipations de la capitale. Ses efforts furent vains: un nuage -impénétrable paraissait l'entourer; ses plus intimes amis ne pouvaient -se l'expliquer, et il mourut enfin dans des tourments presque égaux à -ceux de Laurentini. Le médecin qui avait observé l'état de la marquise -après sa mort avait été engagé au silence à force de présents. Les -soupçons de quelques domestiques se bornèrent à un murmure sourd, et -jamais cette affaire n'avait été approfondie. Si ce murmure parvint au -père de la marquise, si le défaut de preuves l'empêcha de poursuivre le -marquis, c'est ce qu'on ne saurait assurer. Un fait certain, c'est que -sa famille la regretta sincèrement, et surtout M. Saint-Aubert, son -frère; car tel était le degré d'alliance qui existait entre le père -d'Emilie et la marquise: il soupçonna le genre de sa mort. Immédiatement -après la mort de cette soeur bien-aimée, il écrivit au marquis et reçut -de lui plusieurs lettres. Le sujet n'en fut pas connu, mais sans doute -elles avaient rapport à elle. Ces lettres, celles de la marquise, qui -confiait à son frère la cause de son malheur, composaient les papiers -que Saint-Aubert avait ordonné de brûler. L'intérêt, le repos d'Emilie, -lui avaient fait désirer qu'elle ignorât cette tragique histoire. -L'affliction que lui avait causée la mort si prématurée d'une soeur -chérie l'avait empêché de prononcer jamais son nom, excepté à madame -Saint-Aubert. Craignant surtout la vive sensibilité d'Emilie, il lui -avait laissé ignorer totalement et l'histoire et le nom de la marquise, -et la parenté qui existait entre elles. Il avait exigé le même silence -de sa soeur, madame Chéron, et elle l'avait rigoureusement observé. - -C'était sur quelques lettres de la marquise qu'en partant de la vallée -Emilie vit pleurer son père; c'était à son portrait qu'il avait fait de -si tendres caresses. Une mort si cruelle peut expliquer l'émotion qu'il -témoigna lorsque Voisin la nomma devant lui. Il voulut être enseveli -près du monument des Villeroi, où étaient déposés les restes de sa -soeur. Le mari de celle-ci était mort dans le nord de la France, et on -l'y avait enterré. - -Le confesseur qui assista Saint-Aubert à son lit de mort le reconnut -pour frère de feu la marquise. Par tendresse pour Emilie, Saint-Aubert -le conjura de lui cacher cette circonstance, et fit demander la même -grâce à l'abbesse en lui recommandant sa fille. - -Laurentini, en arrivant en France, avait caché très-soigneusement son -nom. Quand elle entra dans le couvent, elle-même, pour mieux déguiser sa -véritable histoire, fit circuler celle qu'avait crue soeur Françoise. -L'abbesse n'était point au couvent quand elle avait fait profession, et -toute la vérité ne lui était pas connue. Le cruel remords qui oppressait -Laurentini, le désespoir d'un amour frustré, l'amour qu'elle conservait -pour le marquis, avaient égaré son esprit. Après les premières crises, -une sombre mélancolie s'empara d'elle, et fut rarement, jusqu'à sa mort, -interrompue par des accès violents. Durant plusieurs années, son seul -plaisir fut d'errer la nuit dans les bois. Elle portait un luth, et y -joignait souvent la mélodie de sa charmante voix; elle répétait les plus -beaux airs de l'Italie avec l'énergique sentiment qui remplissait -constamment son coeur. Le médecin qui prenait soin d'elle recommanda aux -supérieures de tolérer ce caprice, comme le seul moyen de la calmer. On -souffrait que la nuit elle parcourût les bois, suivie de la seule femme -qu'elle avait amenée d'Italie. Mais comme cette permission blessait la -règle, on la tint secrète; et cette musique mystérieuse, liée à tant -d'autres circonstances, fit répandre le bruit que le château et son -voisinage étaient fréquentés par des revenants. - -Avant l'égarement de sa raison, et avant de faire ses voeux de religion, -elle avait fait un testament. - -La ressemblance d'Emilie et de sa malheureuse tante avait été souvent -observée par Laurentini; mais ce fut surtout à l'heure de sa mort, au -moment même où sa conscience lui montrait sans cesse la marquise, que -cette ressemblance la frappa, et que, dans son délire, elle crut voir la -marquise elle-même. Elle osa affirmer, en recouvrant ses sens, qu'Emilie -devait être la fille de cette dame. Elle en était convaincue; elle -savait que sa rivale, en épousant le marquis, lui préférait un autre -amant; elle ne faisait aucun doute qu'une passion déréglée n'eût, comme -la sienne, conduit la marquise à quelque égarement. - -Cependant le crime que, d'après des aveux mal compris, Emilie supposait -avoir été commis par Laurentini dans les murs même d'Udolphe, n'avait -jamais eu lieu. Emilie avait été trompée par le spectacle affreux dont -elle avait eu tant d'effroi; et c'était ce spectacle qui d'abord lui -faisait attribuer les remords de la religieuse à un meurtre exécuté dans -le château. - -On peut se souvenir que dans une chambre, à Udolphe, était un grand -voile noir dont la situation avait piqué la curiosité d'Emilie. Le voile -cachait un objet qui la remplit d'horreur: en le soulevant, au lieu d'un -tableau, elle vit dans l'enfoncement une figure humaine dont les traits -défigurés avaient la pâleur de la mort. Elle était couverte d'un -linceul, et couchée tout de son long dans une espèce de tombeau. Ce qui -rendait cette vue plus effroyable était que cette figure semblait être -déjà la proie des vers, et que ses mains et son visage en laissaient -voir les traces. On imagine bien aisément qu'un si hideux objet ne se -regardait pas deux fois. Emilie, quand elle l'aperçut, laissa retomber -le voile, et la terreur qu'elle avait eue l'empêcha d'y revenir. Si elle -eût eu le courage de regarder plus attentivement, son erreur et son -effroi se seraient dissipés en même temps; elle aurait reconnu que la -figure était en cire. Cette histoire, quoique extraordinaire, n'est pas -sans quelque exemple dans les annales de la dure servitude où la -superstition monastique a souvent plongé le genre humain. Un membre de -la maison d'Udolphe avait offensé en un point les prérogatives de -l'Eglise; on le condamna à contempler plusieurs heures par jour l'image -en cire d'un cadavre. Cette pénitence, qui devait servir à lui rappeler -un sort inévitable, avait pour but de réprimer dans le marquis d'Udolphe -un orgueil dont celui de Rome se trouvait choqué. Non-seulement il subit -sa pénitence, mais dans son testament il exigea de ses héritiers la -conservation de la figure. Il mettait à ce prix la propriété d'un -domaine, et regardait comme très-utile l'humiliante moralité que cette -figure enseignait. Il l'avait fait encadrer dans la muraille de son -appartement; mais aucun de ses héritiers n'imita une telle pénitence. - -En apprenant que la marquise de Villeroi était la soeur de M. -Saint-Aubert, Emilie se sentit très-diversement affectée. Au milieu de -la tristesse que lui causait la mort prématurée de cette infortunée, -elle se vit soulagée des conjectures pénibles où l'avait jetée la -téméraire assertion de Laurentini sur sa naissance et sur l'honneur de -ses parents. Sa confiance dans les principes de Saint-Aubert ne lui -permettait guère d'imaginer qu'il eût manqué à la délicatesse. Elle -répugnait à se croire fille d'un autre que de celle qu'elle avait -toujours aimée, respectée comme sa mère; elle l'aurait cru -difficilement; mais sa ressemblance avec la feue marquise, la conduite -de Dorothée, les assertions de Laurentini, le mystérieux attachement de -Saint-Aubert, lui avaient inspiré des doutes que sa raison ne pouvait ni -détruire ni confirmer; elle s'en trouvait délivrée, et la conduite de -son père s'expliquait. Son coeur n'était plus oppressé que par le -malheur d'une parente aimable, et par la terrible leçon que donnait la -religieuse mourante. Trop d'indulgence pour ses premières passions avait -conduit par degrés la signora Laurentini à un crime dont le seul nom -dans sa jeunesse l'eût sûrement fait frémir d'horreur; crime dont de -longues années de pénitence n'avaient pu effacer le souvenir ni -décharger sa conscience. - - - - -CHAPITRE XLIII. - - -Après les dernières découvertes, Emilie fut traitée par le comte et par -sa famille comme une alliée de la maison de Villeroi, et reçue, s'il -était possible, avec encore plus d'amitié. - -Le comte, inquiet et surpris de ne recevoir aucune réponse de -Valancourt, s'applaudissait de sa prudence. Emilie ne partageait point -des craintes dont elle ignorait le motif: mais quand il la voyait -succomber sous le poids de sa cruelle erreur, il avait besoin de toute -sa résolution pour la priver d'un soulagement momentané, et dissimuler -avec elle. Les noces de Blanche s'approchaient, et partageaient son -attention et ses soins. On attendait chaque jour M. de Sainte-Foix. Tout -le château s'occupait des plus brillants préparatifs. Emilie voulait -prendre part à la gaieté qui l'entourait; mais elle le tentait -vainement: préoccupée de tout ce qu'elle avait appris, et surtout -inquiète du sort de Valancourt, elle se représentait l'état où il était -quand il donna à Thérèse son anneau: elle croyait y reconnaître -l'expression du désespoir; et quand elle considérait où ce désespoir -avait pu le conduire, son coeur saignait de douleur et d'effroi. Les -doutes qu'elle formait sur sa santé, sur son existence, l'obligation où -elle était de conserver ces doutes jusqu'à son retour à la vallée, lui -paraissait insupportable. Il y avait des moments où rien ne pouvait la -contenir. Elle s'échappait brusquement, elle allait chercher le calme -dans les profondes solitudes des bois qui bordaient le rivage de la mer. -Le battement des vagues écumantes, le sourd murmure des forêts, étaient -analogues à l'état de son âme; elle s'asseyait sur une roche, ou sur les -ruines de la vieille tour; elle observait vers le soir la dégradation -des couleurs sur les nuages; elle voyait se dérouler les sombres voiles -du crépuscule. La crête blanche des vagues, toujours ramenées au rivage, -ne se distinguait plus qu'à peine sur la surface obscure des flots. -Quelquefois elle répétait les vers que Valancourt avait gravés en ce -lieu: puis, trop affectée des chagrins qu'ils lui renouvelaient, elle -cherchait à se distraire. - -Un soir qu'avec son luth elle errait au hasard sur ce rivage favori, -elle entra dans la tour. Elle monta un escalier tournant, et se trouva -dans une chambre moins dégradée que le reste. C'était de là que souvent -elle avait admiré la vaste perspective que la mer et la terre lui -offraient: le soleil se couchait sur cette partie des Pyrénées qui -sépare le Languedoc du Roussillon; elle se plaça près d'une fenêtre -grillée: les bois et les vagues au-dessous d'elle gardaient encore les -nuances rougeâtres du soleil couchant. Ayant accordé son luth, elle y -mêla le son de sa voix, et chanta un de ces airs simples et champêtres -qu'autrefois Valancourt écoutait avec transport. - -Le temps était si doux, si calme, qu'à peine le zéphyr du soir ridait la -surface de l'onde, ou gonflait légèrement la voile qui recevait encore -les derniers rayons de lumière. Les coups mesurés de quelques rames -troublaient seuls le repos et le silence. La tendre mélodie du luth -achevait de plonger Emilie dans une douce mélancolie: elle répéta ses -anciennes romances; et les souvenirs qu'elles réveillaient devenant -toujours plus touchants, ses larmes tombèrent sur le luth, et elle ne -put continuer. - -Le soleil avait disparu derrière le sommet des montagnes, leurs plus -hautes pointes ne recevaient plus sa lumière; Emilie ne quittait point -la tour, et s'y livrait à ses rêveries. Elle entendit marcher, elle -tressaillit, et, regardant à la grille, elle reconnut en bas M. de -Bonnac. Elle retomba dans la rêverie, dont cette distraction l'avait -tirée: après quelques moments, elle reprit son luth, et chanta son air -favori. Elle entendit encore marcher; elle écouta, on montait à la tour. -L'obscurité lui inspira un peu de crainte; autrement elle n'en eût -éprouvé aucune, puisque M. de Bonnac venait de passer. Les pas étaient -rapides et légers; la porte s'ouvrit, et le crépuscule mourant déroba au -premier instant les traits d'une personne qui entrait: mais Emilie -pouvait-elle se méprendre au son de la voix? c'était celle de -Valancourt. Emilie, qui jamais ne l'avait entendue sans émotion, -troublée de surprise et de plaisir à la fois, l'eut à peine vu à ses -pieds, qu'elle tomba sur une chaise. Tant de mouvements combattaient -dans son coeur, qu'à peine elle entendait cette voix, dont les tendres -et timides accents cherchaient à la ranimer. Valancourt, aux genoux -d'Emilie, s'accusait de l'excès d'impatience qui l'avait décidé à la -surprendre ainsi. Il venait d'arriver, et, ne pouvant attendre que le -comte fût de retour, il avait couru aussitôt pour le chercher à la -promenade. En passant près de la tour, il avait reconnu la voix -d'Emilie, et sur-le-champ il était monté. - -Elle fut longtemps avant de recouvrer ses sens; quand elle fut revenue, -elle repoussa les soins de Valancourt, et lui demanda, avec autant de -mécontentement qu'elle pouvait en sentir à sa vue, quel était le sujet -de sa visite. - ---Ah! Emilie, dit Valancourt, cet air, ces paroles, hélas! j'ai peu à -espérer. Quand vous m'avez privé de votre estime, vous avez donc cessé -de m'aimer?--Oui, monsieur, reprit Emilie, tâchant de donner de -l'assurance à sa voix; si vous faisiez cas de mon estime, vous ne -m'auriez pas donné cette nouvelle occasion de chagrin. - -La physionomie de Valancourt changea soudain; l'anxiété du doute fit -place à la surprise et au découragement. Il resta muet; il dit -enfin:--On m'avait donné lieu d'espérer une réception bien -différente!--Est-il bien vrai, Emilie, que pour jamais j'ai perdu votre -affection? dois-je croire que votre estime ne peut jamais m'être rendue, -que votre amour ne peut renaître? Le comte a-t-il médité cette cruauté, -qui me donne une seconde fois la mort? - -Le ton dont il parlait alarma Emilie autant que son discours l'étonna. -Tremblante d'impatience, elle demanda qu'il voulût bien s'expliquer. - ---Et pourquoi cette explication? répondit Valancourt. Ignorez-vous -combien ma conduite a été calomniée? ignorez-vous que les actions dont -vous m'avez cru coupable... et comment avez-vous pu, ô Emilie! me -dégrader à ce point dans votre opinion?... que ces actions je les -méprise, je les abhorre autant que vous? Ignorez-vous que le comte a -découvert les faussetés qui me privaient de l'unique bien qui me soit -cher au monde? qu'il m'a lui-même invité à venir près de vous me -justifier? L'ignorez-vous, et suis-je encore le jouet d'une fausse -espérance? - -Le silence d'Emilie semblait confirmer cette crainte; Valancourt, dans -l'obscurité, ne pouvait distinguer la surprise et la joie qui la -rendaient comme immobile. Incapable de parler, un soupir de son coeur -parut la soulager, et elle dit à la fin: - -Valancourt! J'ignorais ce que vous venez de me dire. L'émotion que -j'éprouve en est la preuve. Je ne pouvais plus vous estimer; mais je -n'avais pu encore réussir à vous oublier.--Quelle idée, reprit -Valancourt en s'appuyant contre la fenêtre, quelle persuasion ce moment -m'apporte! Je vous suis cher! je vous suis cher encore, mon -Emilie!--Faut-il donc que je vous le dise? répliqua Emilie. Cela est-il -nécessaire? Voilà mon premier moment de joie depuis votre départ, et il -me dédommage de tout ce que j'ai souffert. - -Valancourt soupirait, et ne pouvait répondre; il couvrait ses mains de -baisers: les larmes qui les inondaient parlaient un bien tendre langage, -et les mots eussent eu moins d'expression. - -[Illustration: La Réconciliation.] - -Emilie, un peu remise, proposa de retourner au château. Alors, et pour -la première fois, elle se souvint que le comte avait invité Valancourt à -se justifier auprès d'elle, et qu'il ne s'était fait aucune explication. -Mais, à cette seule idée, tout son coeur rejeta la possibilité que -Valancourt eût été coupable. Ses regards, sa voix, ses manières étaient -le gage de sa noble et constante sincérité. Emilie se livra sans réserve -aux émotions d'une joie que jamais elle n'avait sentie. - -Ni Emilie ni Valancourt ne surent comment ils étaient retournés au -château: si un pouvoir magique les y eût transportés, peut-être ils en -eussent mieux remarqué le mouvement; ils étaient dans le vestibule avant -de songer s'il existait quelque autre personne dans le monde. Le comte -vint au-devant d'eux; et, avec toute la franchise et la bienveillance de -son caractère, il accueillit Valancourt, et le pria de lui pardonner son -injustice. - -La comtesse et la jeune Blanche accueillirent Valancourt avec politesse -et amitié. Blanche était si heureuse du bonheur d'Emilie, qu'elle oublia -pour un moment l'absence de M. de Sainte-Foix; on l'attendait ce jour -même, et la généreuse sensibilité de Blanche fut bientôt récompensée par -l'arrivée de son amant. Il était guéri des blessures qu'il avait reçues -dans la périlleuse aventure des montagnes, le récit qu'on en fit -augmenta le sentiment des jouissances présentes; on se félicita de -nouveau, et ce charmant souper offrit sur tous les visages l'expression -d'une joie égale. Chacun cependant gardait son caractère et goûtait -diversement son bonheur. Blanche était franche et gaie, Emilie tendre et -plaintive, Valancourt exalté, tendre et gai tour à tour; Sainte-Foix -était joyeux; et le comte, à ce spectacle, exprimait autant de -complaisance que de bonté. - - - - -CHAPITRE XLIV. - - -Les mariages de Blanche et d'Emilie Saint-Aubert furent célébrés le même -jour au château de Blangy, avec toute la magnificence du temps. Les -fêtes furent splendides: on avait tendu la grande salle d'une tapisserie -neuve, qui représentait Charlemagne et ses douze pairs; on voyait les -fiers Sarrasins qui s'avançaient à la bataille; on voyait tous les -enchantements et le pouvoir magique de Merlin. Les somptueuses bannières -des Villeroi, ensevelies longtemps dans la poussière, furent de nouveau -déployées, et flottèrent sur les pointes gothiques des fenêtres -coloriées. La musique résonnait de toute part, et les échos de la -galerie en retentissaient. - -Annette regardait cette salle, dont les arcades et les fenêtres étaient -illuminées et décorées de lustres en festons; elle considérait la -magnificence des parures, les riches livrées des serviteurs, les meubles -de velours enrichis d'or; elle écoutait les chants de plaisir qui -ébranlaient la voûte; elle se croyait dans un palais de fées; elle -assurait que, dans les plus beaux contes, elle n'avait rien vu de si -charmant, et que les lutins eux-mêmes ne faisaient rien de plus beau -dans leurs brillantes assemblées. La vieille Dorothée soupirait, et -disait que l'aspect du château lui rappelait encore sa jeunesse. - -Après avoir orné quelques-unes des fêtes du château, Emilie et -Valancourt prirent congé de leurs tendres amis, et retournèrent à la -vallée. La bonne, la fidèle Thérèse les reçut avec une joie sincère. Les -ombrages de ce lieu chéri semblèrent, à leur arrivée, leur offrir -obligeamment les plus tendres souvenirs. En parcourant ces lieux si -longtemps habités par M. et madame Saint-Aubert, Emilie montrait avec -tendresse les endroits où ils aimaient à reposer, et son bonheur lui -semblait plus doux, en pensant que tous deux ils l'auraient embelli d'un -sourire. - -Valancourt la mena au platane, où, pour la première fois, il avait osé -lui parler de son amour. Le souvenir des chagrins qu'ensuite il avait -endurés, des malheurs, des dangers qui avaient suivi cette rencontre, -augmenta le sentiment de leur félicité actuelle. Sous cet ombrage sacré, -et voué pour jamais à la mémoire de Saint-Aubert, ils jurèrent l'un et -l'autre de chercher à s'en rendre dignes, en imitant sa douce -bienveillance; en se rappelant que toute espèce de supériorité impose -des devoirs à celui qui en jouit; en offrant à leurs semblables, outre -les consolations et les bienfaits que la prospérité doit tous les jours -à l'infortune, l'exemple d'une vie passée dans la reconnaissance envers -Dieu, et la constante occupation d'être utile à l'humanité. - -Aussitôt après leur retour, le frère de Valancourt vint le féliciter de -son mariage, et rendre hommage à Emilie. Il fut si content d'elle, si -heureux de la riante et heureuse perspective que ce mariage offrait à -Valancourt, que sur-le-champ il lui remit une partie de son bien; et, -comme il n'avait point d'enfant, il lui assura la totalité de sa -succession. - -Les biens de Toulouse furent vendus. Emilie racheta de M. Quesnel -l'ancien domaine de son père; elle dota Annette, et l'établit à -Epourville avec Ludovico. Valancourt et elle-même préféraient à toute -autre demeure les ombres chéries de la vallée; ils y fixèrent leur -résidence; mais chaque année, par respect pour M. Saint-Aubert, ils -allèrent passer quelques mois dans l'habitation où il avait été élevé. - -Emilie pria Valancourt de trouver bon qu'elle remît à M. de Bonnac le -legs qu'elle avait reçu de la signora Laurentini. Valancourt, quand elle -fit cette demande, sentit tout ce qu'elle avait pour lui d'obligeant. Le -château d'Udolphe revenait aussi à l'épouse de M. de Bonnac, la plus -proche parente de cette maison; et cette famille, longtemps malheureuse, -goûta de nouveau l'abondance et la paix. - -Oh! combien il serait doux de parler longtemps du bonheur de Valancourt -et d'Emilie! de dire avec quelle joie, après avoir souffert l'oppression -des méchants et le mépris des faibles, ils furent enfin rendus l'un à -l'autre; avec quel plaisir ils retrouvèrent les paysages chéris de leur -patrie! combien il serait doux de raconter comment, rentrés dans la -route qui conduit le plus sûrement au bonheur, tendant sans cesse à la -perfection de leur intelligence, ils jouirent des douceurs d'une société -éclairée, des plaisirs d'une bienfaisance active, et comment les -bosquets de la vallée redevinrent le séjour de la sagesse et le temple -de la félicité domestique! - -Puisse-t-il du moins avoir été utile de démontrer que le vice peut -quelquefois affliger la vertu; mais que son pouvoir est passager, et son -châtiment certain! tandis que la vertu froissée par l'injustice, mais -appuyée sur la patience, triomphe enfin de l'infortune! - -Et si la faible main qui a tracé cette histoire a pu, par ses tableaux, -soulager un moment la tristesse de l'affligée, par sa morale consolante; -si elle a pu lui apprendre à en supporter le fardeau, ses humbles -efforts n'auront pas été vains, et l'auteur aura reçu sa récompense. - - -FIN DES MYSTÈRES D'UDOLPHE. - - -Imprimerie L. Toinon et Cie, à Saint-Germain. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les mystères d'Udolphe, by Ann Radcliffe - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES D'UDOLPHE *** - -***** This file should be named 43652-8.txt or 43652-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/6/5/43652/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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