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-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844
-
-Author: Various
-
-Release Date: September 3, 2013 [EBook #43632]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0053, 2 MARS 1844 ***
-
-
-
-
-Produced by Rénald Lévesque
-
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- L'ILLUSTRATION,
- JOURNAL UNIVERSEL
-
- Ab. pour Paris--3 mois, 8 fr.--6 mois, 15 fr.--Un an, 30 fr.
- Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
-
- Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
- pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
-
- N° 53. Vol. III.--SAMEDI 2 MARS 1844.
- Bureaux, rue de Seine, 33.
-
-
-
-SOMMAIRE.
-
-Histoire de la Semaine, _Vue de la ville d'Alicante; Portrait du
-contre-amiral Dupetit-Thouars._--Courrier de Paris.--Salon de 1844.
-Visite dans les Ateliers. _Portraits de MM. Ingres, Delaroche, Eugène
-Delacroix, Horace Vernet, Decamps et Charlet; le Jury de l'Exposition,
-par Decamps; trois Caricatures._--Fragments d'un Voyage en Afrique.
-(Suite.)--Les Mystères de l'Administration. _Atelier des Graveurs de
-l'Illustration le jour; Atelier des Graveurs la nuit; Bureau de
-Rédaction l'Illustration._--Don Graviel l'Alferez. Fantaisie maritime.
-(Suite.) _Une Gravure._--Épisodes de la Vie d'une pièce d'or, racontés
-par elle-même.--Armée. Recrutement, Tirage. _Trois Gravures._ Théâtres.
-Académie royale de Musique. _Une Scène de Lady Henriette.--Bureau
-d'abonnement de la rue de Seine._--Bulletin bibliographique--Figure
-allégorique de Mars.--Modes. _Une Gravure._--Correspondance.--Rébus.
-
-
-
-Histoire de la Semaine.
-
-[Illustration: Vue d'Alicante.]
-
-Jamais peut-être, depuis la grande lutte parlementaire de la coalition,
-la Chambre des Députés n'a été en proie à des émotions plus vives que
-celles qui l'agitent depuis quelques semaines. Nous mentionnions il y a
-huit jours le rejet de la proposition de M. de Rémusat après une
-discussion qui avait surexcité la Chambre. La déclaration par le bureau
-d'une majorité contre cette proposition a causé des réclamations et des
-protestations qui se sont traduites en une demande de modification du
-règlement. M. Combarel de Leyval a proposé que, tout en maintenant le
-scrutin secret pour le vote sur l'ensemble des lois et pour les autres
-cas où vingt députés le demanderaient, on procédât au vote par division
-toutes les fois que dix membres de la Chambre le réclameraient. Admise à
-la lecture par trois bureaux, cette proposition sera développée et sa
-prise en considération discutée dans la séance du 9 mars.--Vendredi de
-la semaine dernière, a été lu le rapport de M. Allard sur des pétitions
-adressées à la Chambre contre les fortifications de Paris. La discussion
-sur les conclusions de la commission qui propose l'ordre du jour, a été
-fixée au jour où paraîtra ce numéro.--La discussion sur le projet de loi
-présenté par M. le maréchal Soult pour qu'une pension viagère de 3,000
-fr. fût inscrite sur le grand-livre de l'État au profit de mademoiselle
-Dronet d'Erlon, comme un hommage rendu aux glorieux services et au pur
-désintéressement du maréchal son père, cette discussion, qui en tout
-autre temps eût passé inaperçue, a eu, elle aussi, son retentissement
-politique. Un député de l'opposition, M. Lherbette, a rappelé combien
-l'exposé des motifs de ce projet de loi qu'il appuyait contrastait avec
-certains ordres du jour et certaines proclamations publiées en 1815 par
-l'auteur de ce même exposé, contre le maréchal à la mémoire duquel on
-rendait aujourd'hui un si digne hommage. De ce contraste si frappant M.
-Lherbette a fait sortir cette moralité, recommandée par lui aux hommes
-et aux corps politiques, qu'il ne faut jamais flétrir ses
-adversaires.--On comprend que cette disposition générale, cette
-animation des esprits à la Chambre la prépare assez mal à la discussion
-des lois. Nous avons dit ce qui était advenu pour la loi de la chasse.
-La loi des patentes a profité un peu de la lassitude que la précédente,
-avait fait éprouver et du désir qu'on avait d'en finir pour arriver à
-des discussions politiques auxquelles les partis en présence s'étaient
-donne rendez-vous. Les votes des premiers articles se sont donc succédé
-avec quelque, rapidité, mais il est plus que probable que la Chambre des
-Pairs leur fera subir d'utiles amendements et que plus d'un d'entre eux
-reviendra de nouveau, modifié, à la Chambre des Députés. Dans la
-discussion générale, quelques orateurs se sont exercés à démontrer que
-l'impôt de la patente est un reste de la féodalité, une sorte de servage
-qui pèse encore sur le commerce et l'industrie. L'impôt est aujourd'hui
-un esclavage assez général pour que l'industrie et le commerce n'aient
-point à rougir d'y être soumis comme tout le monde; nous ne voyons guère
-que les rentiers sur l'État qui en soient dispensés. Cette réclamation,
-ou plutôt cette déclamation, avait donc peu de chances de succès, et
-mieux valait s'attacher uniquement, et sans diversion mal entendue, au
-point véritable du débat, à la question qui domine toutes les autres,
-celle de savoir si la patente continuera de former un impôt de
-_qualité_, ou bien si on la fera rentrer dans la catégorie des autres
-contributions, en l'établissant comme impôt de _répartition_. Avec le
-mode actuel, l'impôt pris en masse aurait beau n'être pas trop élevé,
-qu'il pourrait encore, outre mesure et inévitablement, écraser les uns
-et ménager les autres. Des tarifs inflexibles imposent aveuglément les
-mêmes charges, à peu de différence près, aux individus qui exercent la
-même profession, sans tenir un compte suffisant l'étendue de leur
-industrie. Avec le mode de répartition, au contraire, demandé par la
-plupart des patentés de Paris dans une pétition qu'ils ont fait
-distribuer à la Chambre, la loi annuelle de finances fixerait le chiffre
-d'impôt que doit supporter l'industrie, et le répartirait entre les
-départements comme elle le fait pour les autres impôts directs; le
-trésor demeurerait en dehors de la répartition, qui serait opérée entre
-les arrondissements par les conseils généraux, entre les communes par
-les conseils d'arrondissements, et entre les contribuables par les
-commissaires répartiteurs, c'est-à-dire par leurs pairs. Le ministre et
-le rapporteur de la commission ont combattu ce système, le plus logique
-et celui qui mettrait le plus sûrement l'administration à l'abri de
-toute réclamation particulière. Leurs raisons ne nous ont paru que
-spécieuses. Il n'y avait jusqu'ici que des patentes de marchands en gros
-et de marchands en détail; on a imaginé la patente intermédiaire de
-marchand en demi-gros. Quelques députés ont voulu voir dans cette
-création un moyen politique mis aux mains d'un ministère pour favoriser
-certains patentés de la première classe, et tenir en respect certains
-autres de la dernière. Sans vouloir croire à ce calcul, nous entrevoyons
-dans cette subdivision peu tranchée une source inévitable d'abus même
-involontaires. Quant aux classifications d'industries, ou plutôt à leur
-nomenclature, elle présente de singulières professions patentables.
-Croirait-on que l'opérateur, c'est-à-dire le charlatan qui exerce dans
-les foires et sur les places des marchés, et que la police
-correctionnelle condamne comme exerçant la médecine et la chirurgie sans
-diplôme, est amnistié, mais, il est vrai, patenté par M. le ministre des
-finances! Cela rappelle trop l'innocence, aux yeux de la régie des
-droits réunis, du vin frelaté, pourvu que le mélange eût payé le droit.
-L'opérateur sera-t-il soumis à une patente de gros, de demi-gros ou de
-détail? Quand il saura n'arracher qu'une dent à la fois, il sera sans
-doute de troisième classe; mais quand d'un coup il vous arrachera la
-mâchoire tout, entière, il devra être rangé dans la première, ou le fisc
-n'entendrait bien ni l'équité ni ses intérêts, ce qui nous étonnerait à
-des degrés différents. Il faut savoir faire respecter les lois, mais un
-des moyens les plus sûrs, c'est de les faire respectables. Du reste,
-nous le répétons, la Chambre avait hâte d'en finir avec cette
-discussion, si importante pourtant, car des interpellations de M. de
-Carné, à M. le ministre des affaires étrangères sur les mesures prises
-par le cabinet au sujet de Taïti avaient été annoncées et fixées à
-jeudi. Elle n'y est pas parvenue, et la discussion de la loi des
-patentes a dû être interrompue.
-
-[Illustration: Le contre amiral Dupetit-Thouars.]
-
-Nous rendions compte, il y a huit jours, de la déchéance, prononcée par
-l'amiral Dupetit-Thouars, de la reine Pomaré, qui s'était obstinément
-refusée à exécuter le traité, et de la prise de possession de l'île de
-Taïti au nom du roi des Français. Nous disions que le silence du
-gouvernement au sujet de cet événement était diversement, mais peu
-favorablement interprété. Les Chambres anglaises et le cabinet de
-Saint-James avaient, au contraire, fait entendre les protestations les
-plus vives. Le Moniteur a enfin parlé. Voici la note officielle qui y a
-été insérée le 26 février: «Le gouvernement a reçu des nouvelles de
-l'île de Taïti, en date du 1er au 9 novembre 1842. M. le contre-amiral
-Dupetit-Thouars, arrivé dans la baie de Papéiti le 1er novembre pour
-exécuter le traité du 9 septembre 1842, que le roi avait ratifié, a cru
-devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce traité, et prendre
-possession de la souveraineté entière de l'île. La reine Pomaré a écrit
-au roi pour réclamer les dispositions du traité qui lui assurent la
-souveraineté intérieure de son pays, et le supplier de la maintenir dans
-ses droits. Le roi, de l'avis de sou conseil, ne trouvant pas, dans les
-faits rapportés, de motifs suffisants pour déroger au traité du 9
-septembre 1812, a ordonné l'exécution pure et simple de ce traité, et
-l'établissement du protectorat français dans l'île de Taïti.» En même
-temps que ces lignes étaient envoyées au Moniteur, une dépêche était
-expédiée pour faire partir une corvette portant à M. Dupetit-Thouars un
-ordre de rappel. Jeudi, une discussion très-vive s'est engagée à ce
-sujet. Les interpellations de M. de Carné l'ont ouverte. M. le ministre
-des affaires étrangères y a répondu. A M. Guizot a succédé M. Billaut.
-L'un et l'autre ont captivé toute l'attention de la Chambre. M. le
-ministre de la marine a peut-être été moins heureux, et a laissé un trop
-beau jeu à M. Dufaure, qui est venu taxer le parti pris par le cabinet
-d'inconsidération, et son désaveu de la conduite de MM. Dupetit-Thouars
-et Bruat d'imprudence. M. le ministre de l'instruction publique a cru
-devoir prendre part au débat. La Chambre s'est montrée distraite pendant
-son discours, et l'attention n'a été réveillée que par la proposition de
-M. Ducos de motiver ainsi l'ordre du jour: «La Chambre, sans approuver
-la conduite du ministère, passe à l'ordre du jour.» M. Guizot a vivement
-demandé le renvoi de la discussion au lendemain, pour qu'il lui fût
-possible d'apporter à la tribune des preuves nouvelles. La Chambre,
-malgré son impatience de voter, a consenti au renvoi. Le lendemain la
-discussion a été traînante. Pendant la plus grande partie de la séance,
-la tribune n'a été occupée que par des comparses. MM. Guizot, Ducos et
-Thiers ont bien, à la fin, rendu quelque vivacité au débat. Mais les
-disposions de la Chambré étaient évidemment changées, et le ministère a
-obtenu 233 voix sur 420 votants. L'opposition ne s'est, plus trouvée en
-avoir que 187.
-
-D'autres discussions non moins vives que celles que nous avons
-rapportées et annoncées se laissent encore entrevoir dans un
-très-prochain avenir. M. Charles Laffitte, dont l'élection à Louviers a
-été une première fois annulée par la Chambre sur la proposition même du
-ministère, comme offrant des faits de corruption trop évidents pour que
-leur constatation eût besoin d'une enquête, M. Charles Laffitte vient
-d'être réélu de nouveau par le même collège. L'annulation de l'élection
-sera-t-elle prononcée avec la même unanimité? sera-t-elle au contraire
-combattue, et une enquête sera-t-elle ordonnée? Que la Chambre se montre
-conséquente ou inconséquente avec elle-même, il y aura là encore à coup
-sûr une séance curieuse pour les spectateurs qui recherchent les luttes
-animées. La demande prochaine d'un crédit pour les fonds secrets en
-amènera de nouvelles.--On remarque à la Chambre, avec un étonnement mêlé
-de curiosité, le silence de M. de Lamartine, qui avait si souvent et
-avec tant de retentissement occupé des tribunes diverses entre les deux
-sessions, et qui n'a prononcé qu'un très-court discours depuis que la
-tribune parlementaire est ouverte. Son journal, _le Bien public_, imite
-sa réserve, et n'en est guère sorti qu'une fois pour attaquer
-l'opposition.
-
-Des lettres particulières de Beyrouth, du 10 janvier, mentionnent le
-fait suivant, qui mérite d'être cité. Vers la fin de décembre et
-quelques jours après l'arrivée du nouveau pacha Haider, un juif
-algérien, ignorant qu'il était défendu aux juifs de passer devant
-l'église du Saint-Sépulcre, s'approcha de cet édifice. Il fut aussitôt
-assailli par une bande de lunatiques chrétiens qui le maltraitèrent
-cruellement et le laissèrent pour mort sur la place. Lorsque le pauvre
-juif eut recouvré ses sens et qu'il put marcher, il se rendit chez le
-consul français, M. de Lantivy, et l'informa de ce qui lui était arrivé.
-Le consul envoya aussitôt une plainte au pacha, lequel fit arrêter
-immédiatement les coupables. Cette mesure causa une sensation
-extraordinaire dans la population chrétienne; on invoqua comme excuse
-l'usage qui défendait aux juifs de fréquenter le voisinage de l'église.
-Les prieurs des couvents latins et grecs intervinrent en faveur de leurs
-coreligionnaires; mais M. de Lantivy ne voulut rien entendre, et soutint
-que le commandement; _Tu ne te tueras point_, devait bien plutôt être
-observé qu'un usage barbare, même consacré par la tradition.
-Haider-Pacha était tout à fait de l'opinion du consul français; mais les
-prieurs des couvents ayant engagé leur parole qu'aucun outrage de ce
-genre n'arriverait plus, M. de Lantivy consentit à ce qu'on relâchât les
-prisonniers après quelques heures d'emprisonnement, à condition qu'ils
-paieraient les dépenses que nécessiterait la guérison de leur victime.
-En outre, le pacha publia un ordre défendant aux chrétiens, sous les
-peines les plus sévères, de maltraiter désormais les juifs qui
-passeraient devant l'église du Saint-Sépulcre. On ne saurait assez
-hautement approuver la conduite de notre consul dans cette circonstance.
-Ce serait ravaler l'influence que la conformité de croyance peut assurer
-à la France parmi ces populations, que de n'en pas user pour faire
-prévaloir avant tout les intérêts sacrés de l'humanité.
-
-Notre envoyé extraordinaire à Haïti, M. Adolphe Barrot, qui s'y était
-embarqué le 8 janvier sur la corvette _l'Aube_, est entré dans le port
-de Brest le 21 février. Il n'a consenti aucune remise sur les arrérages
-échus de l'indemnité due aux colons français, et rapporte 300,000
-piastres fortes (1,800,000 f.). Des commissaires haïtiens seront
-expédiés à Paris pour s'entendre sur le paiement des intérêts de
-l'emprunt. Avant son départ, M. Barrot avait assisté à l'installation du
-nouveau président de la république, le général Hérard; la France était
-également représentée à cette solennité par le contre-amiral de Moges et
-l'état-major de la _Néréide_, et des bricks _Génie_ et _Papillon_, qui
-sont demeurés dans ce port. La nouvelle constitution proclamée à Haïti
-déclare que les Africains et les Indiens, et leurs descendants par le
-père ou par la mère, pourront devenir citoyens. Aucun blanc ne pourra
-obtenir ce titre. La deuxième partie pourvoit aux droits civils et
-politiques. Dans la troisième est déclarée l'égalité des citoyens; la
-liberté de la presse est garantie. Des écoles seront ouvertes pour les
-deux sexes, et l'enseignement y sera libre et gratuit. Le peuple a le
-droit de s'assembler, mais sans armes. Les pouvoirs législatif, exécutif
-et judiciaire sont définis. Le pouvoir exécutif est aux mains du
-président; le pouvoir législatif est composé d'un Sénat et d'une Chambre
-des Communes. Un tiers du Sénat se renouvelle tous les deux ans. Le jury
-est établi. Les couleurs de la république sont bleu et rouge, placés
-horizontalement; les armes: une palme surmontée du bonnet de la liberté
-et ornée d'un trophée d'armes avec la légende; l'union fait la force.
-Port-au-Prince est le siège du gouvernement, et prend le nom de
-Port-Républicain. Une amnistie a été prononcée; mais l'exil du président
-Boyer est maintenu.
-
-Il nous faudrait détourner les yeux de l'Espagne s'il n'était pas du
-devoir de la presse tout entière de mettre au ban des nations les hommes
-de sang qui la déciment aujourd'hui. Nous avons rapporté la dépêche
-atroce du ministre de la guerre. Le général Roncali, celui-là même qui
-accusait avec justice Espartero de manquer de générosité, d'humanité à
-l'occasion de l'exécution de Diégo Léon, ne se l'est pas fait dire à
-deux fois et a immédiatement procédé à l'assassinat sur la plus large
-échelle. Sept officiers supérieurs et subalternes ont été fusillés sur
-son commandement, et les soldats tombés en même temps que ces malheureux
-aux mains du brigadier Pardo ont été également décimés par ordre, de
-Roncali. On comprend qu'avec de pareils monstres et à côté de crimes
-semblables la mesure suivante n'est plus qu'une gentillesse. Les
-rédacteurs du journal _el Mundo_ ont reçu l'ordre que voici:
-
-«GOUVERNEMENT POLITIQUE DE LA PROVINCE DE MADRID.
-A dater de ce jour, vous cesserez de publier le journal intitulé _el Mundo_.
-Dieu vous garde!
-
-Madrid, 18 février 1844.
-ANTONIO BENAVIDES.»
-
-La ville d'Alicante, où l'insurrection est maîtresse, se trouve bloquée.
-Peut-être qu'à l'heure où nous écrivons, la ruine et la mort règnent
-seules dans ses murs.
-
-Les nouvelles de Lisbonne nous font peu connaître la situation
-respective des partis armés en Portugal. Tout ce qu'elles nous
-apprennent clairement, c'est que là aussi, comme à Madrid, la
-constitution est mise hors la loi.
-
-L'attention et les ovations ont suivi O'Connell à Londres. Les whigs,
-qu'il a si souvent maltraités dans ses harangues populaires d'Irlande,
-se sont montrés généreusement oublieux, et lui ont témoigné une
-sympathie qui a été, en plusieurs circonstances, portée à
-l'enthousiasme. On a annoncé qu'il devait assister à une réunion que la
-ligue contre les céréales avait convoquée à Covent-Garden. Une longue
-file d'équipages, des flots serrés et ardents de population, se sont
-dirigés vers ce théâtre. La salle n'a pu contenir qu'un bien petit
-nombre de ces curieux. La plupart des membres de l'association ont en
-vain exhibé leurs cartes, tout était occupé, et les femmes les plus
-brillantes se montraient aux premiers rangs. Des affiches ont été
-placardées au dehors pour annoncer que la salle était comble, et que
-toute tentative pour y pénétrer serait inutile. La foule extérieure
-s'est résignée, mais sans se disperser, et bientôt les acclamations
-annoncent aux spectateurs privilégiés qu'ils vont voir entrer O'Connell.
-
-La salle entière se lève. Les applaudissements éclatent avec
-enthousiasme, avec, fureur, Covent-Garden en semble ébranlé jusque dans
-ses fondements. Enfin O'Connell a pu prendre place; il se dispose à
-prendre la parole; les transports se renouvellent, puis font place à un
-religieux silence.
-
-«En venant ici ce soir, dit-il, j'avais l'intention de faire un éloquent
-discours; heureusement je dois débuter par ce qu'on peut appeler la
-partie solide de l'art oratoire, de la part d'une personne, qui mérite,
-ainsi qu'un de mes amis, d'être nommée un ami de la justice, et qui m'a
-prié de commencer mon discours en vous remettant 100 livres. En tout
-cas, il y a là une éloquence sterling, et si vous trouviez
-quatre-vingt-dix-neuf imitateurs de son exemple, vous auriez vos 100,000
-livres (la ligue a fait un appel de cette somme pour son budget de
-l'année); maintenant je dois avouer que, l'argent donné, je suis à bout
-de ma rhétorique.» Ce n'était là qu'un piquant exorde, et l'orateur, qui
-se disait à bout d'éloquence, a ensuite prononcé un discours où il s'est
-montré aussi plein de mouvement, aussi habile, et plus touchant que dans
-aucune de ses précédentes harangues. Les applaudissements frénétiques
-qui l'avaient plus d'une fois interrompu ont éclaté de nouveau quand il
-a eu fini de parler, et sa sortie, comme son entrée, a été un triomphe.
-Le ministère est évidemment mal à l'aise de ces manifestations. La
-tranquillité de l'Irlande paraît également mal servir ses projets, et il
-s'en console en faisant chaque jour courir le bruit de complots éventés
-et de trames découvertes. Du reste, la Chambre des Communes a voté sur
-la motion de lord Russell, contre laquelle M. Peel a prononcé un
-discours où il s'est montré mesuré, mais fort peu sensible pour
-l'Irlande, et très-vif contre O'Connell. Celui-ci, dans la même
-discussion, a été très-serré d'arguments, beaucoup plus sobre d'images
-que d'ordinaire, ne cherchant plus à émouvoir, mais à convaincre. Lord
-Russell, de son côté, a répliqué au ministre, et a fait ressortir le
-danger pour l'Angleterre du _statu quo_ en Irlande. Néanmoins sa motion
-a été écartée par 324 voix contre 225. Il semblerait aujourd'hui que le
-ministère anglais serait arrivé à se persuader que pourvu qu'il ne
-maltraite pas O'Connell, l'Irlande demeurera paisible. Nous lisons en
-effet dans le _Times_ la très-curieuse note que voici: «Nous apprenons
-de bonne source que le duc de Wellington a décidé que M. O'Connell ne
-serait pas mis en prison; il pense que la déclaration de culpabilité
-suffit, et qu'un emprisonnement serait inutile; si M. O'Connell veut
-être modéré, nous pensons bien qu'il ne sera pas privé de sa liberté.
-Quant à nous, nous serons heureux qu'il en soit ainsi.» A Dublin, le
-docteur Gray et le docteur Atkinson, propriétaires du _Freeman's
-Journal_ (journal de _l'Homme libre_); M. Barrett, propriétaire du
-_Pilote_; M. Staunton, propriétaire de la feuille hebdomadaire le
-_Weekly-Registre_, et M. Duffy, propriétaire de _la Nation_, ont envoyé
-leur démission de membres de l'association du rappel. Cette démarche est
-motivée sur la déclaration faite par l'attorney général que tout membre
-de l'association était responsable des publications des écrits
-périodiques dont les propriétaires se trouvaient affiliés à
-l'association.
-
-La plus vive fermentation règne toujours dans les légations papales, et
-elle en est arrivée à se manifester par des assassinats. A Ravenne, un
-coup de feu a été tiré sur la personne de M. Claveri, directeur de la
-police; mais le garde qui l'escortait a été seul atteint, et, le
-lendemain, on a vu affiché dans les rues un avis anonyme portant que si
-M. Claveri ne quittait pas Ravenne, on ne le manquerait pas une autre
-fois. A Saint-Albert, à Fusignano, petites villes de la même légation,
-des factionnaires suisses ont été désarmés, des carabiniers ont été
-tués. A Bologne, un douanier ayant voulu arrêter un homme qui passait
-pour avoir fait partie des bandes d'août dernier, a été étendu mort d'un
-coup de pistolet tiré par celui-ci. Enfin, un des membres de la
-commission spéciale instituée à Ancône pour juger les accusés politiques
-de cette ville, M. Alessandrini, passant dans une rue d'Ancône,
-accompagné de deux gendarmes, a été frappé d'un coup de poignard par un
-homme masqué qui s'est élancé sur lui, et auquel la foule ouvrit
-immédiatement après ses rangs, pour lui permettre de se confondre avec
-les autres masques. L'état de la victime est désespéré. La suspension
-des plaisirs du carnaval a été immédiatement prononcée.
-
-Plusieurs journaux avaient annoncé, dès le 15 février, que le musée des
-Thermes et de l'Hôtel de Cluny était ouvert. Cette, nouvelle était
-prématurée: ce musée ne sera livré au public que vers le 15 de ce mois.
-En attendant, les travaux d'installation se poursuivent avec activité.
-La collection qui y a été réunie comprend non-seulement quelques-uns des
-objets les plus précieux des arts du moyen âge, et de l'art français
-spécialement, mais d'autres objets très-précieux inconnus des
-antiquaires et des artistes.
-
-M. le baron Reynaud, ancien examinateur des écoles royales Polytechnique
-et de la Marine, vient de mourir à Paris.
-
-
-
-Courrier de Paris.
-
-Enfin le vacarme est apaisé: après le bruit, le silence; le jeûne après
-l'orgie; les temples sacrés se sont rouverts, et le bal de l'Opéra s'est
-fermé; la pieuse voix des prédicateurs a remplacé les cris mondains et
-les joies effrénées. Nous vivions comme des damnés, nous allons vivre
-comme des saints; du péché, nous passons à la pénitence, et du gras au
-maigre. L'abbé de Ravignan règne et Musard abdique; du moins n'est-il
-pas descendu du trône sans honneur: son dernier coup d'archet a été un
-coup de maître. C'était le dernier samedi de sa royauté; il était cinq
-heures du matin, les lustres pâlissaient, et ne jetaient plus aux voûtes
-de la salle qu'une lumière affaiblie; les plus intrépides débardeurs
-étaient harassés et haletants; tout s'éteignait à la fois, le gaz et les
-danseurs; Musard seul restait debout et flamboyant. Tout à coup, élevant
-la voix au milieu du sourd bruissement de cette foule abattue: «Non!
-s'écria-t-il, il ne sera pas dit que nous nous quitterons ainsi!
-Êtes-vous donc les compagnons de Musard?» A ces mots, il agite son
-archet, et entonne à plein orchestre le _Quadrille des Etudiants_. Or,
-c'est tout dire: le _Quadrille des Etudiants_ est pour le bal de l'Opéra
-ce que le soleil d'Austerlitz était pour la grande armée: «Soldats!
-voilà le soleil d'Austerlitz!» et ils s'élançaient à une nouvelle
-victoire. «Débardeurs! voici le _Quadrille des Etudiants!_» et ils se
-précipitent dans les fureurs d'une contredanse nouvelle. Ce quadrille
-magique rend la force aux énervés, la santé aux malades et la vie aux
-morts. Vous eussiez vu alors toute cette multitude se ranimer en
-poussant des _vivat_ joyeux; et puis enfin, dans le paroxysme de sa
-fièvre dansante, entourer Musard, l'enlever du milieu de son orchestre
-et défiler bruyamment, Musard en tête. L'Empereur avait dit: «Avec des
-braves tels que vous, je conquerrais le monde!»--«Avec des débardeurs de
-votre force, s'écriait Musard, je ferais galoper l'univers!» Ainsi
-Musard copie Napoléon jusqu'au bout; il ne lui reste plus qu'à importer
-_le Quadrille des Étudiants_ à Sainte-Hélène; mais Hudson Lowe n'est
-plus là pour le danser.
-
-Les campagnes de Musard ne finissent jamais sans un grand nombre de
-mourants ou de morts. Il n'y a ni tête ni jambes enlevées par un boulet
-ou par un éclat d'obus; mais que de fièvres, de pleurésies, d'apoplexies
-et de pulmonies! La statistique constate un accroissement très-sensible
-dans la mortalité, après les jours gras. Savez-vous qui tire du carnaval
-le bénéfice le plus clair? les pompes funèbres:
-
-Amusez-vous, trémoussez-vous!
-
-Amusez-vous, amusez-vous, belles!
-
-Amusez-vous, amusez-vous bien!
-
-Depuis que le bal est clos, nous avons le concert:--de Charybde en
-Scylla.--Le concert est le fruit naturel de la saison qui commence; il
-pousse en mars pour fleurir dans la semaine sainte avec profusion. Le
-concert convient en effet aux temps d'abstinence; on peut le ranger sans
-inconvénient dans la classe des mets innocents que Mgr l'archevêque
-autorise, et qui ne compromettent nullement la sainteté du carême: il y
-a des talents, des voix et des instruments si maigres!--Lisez, les
-feuilles musicales, arrêtez-vous devant les affiches suspendues aux
-vitres des magasins de musique, et vous serez effrayé de l'inondation
-vocale et instrumentale dont mars et avril vous menacent. Ici tout le
-monde a la prétention d'être artiste, comme ailleurs le premier venu vise
-à la députation et au ministère: et, comme le concert est le baptême de
-l'artiste, les concerts pleuvent de tous les côtés. C'est M. Pancrace,
-c'est M. Pacome, c'est M. Babylas ou Barnabé qui vous invitent à un air
-de leur basson, de leur flûte, de leur hautbois, de leur violon et de
-leur clarinette: c'est mademoiselle Eulalie, Eugénie, Emphrosine,
-Euphémie, Anasthasie, Epiphanie qui vous proposent l'agrément de leur
-piano ou de leur gosier, de huit heures du soir à minuit; et tous ces
-pauvres gens dont les noms sont enfouis dans les coins les plus obscurs
-du calendrier, sortent de la salle enfumée et déserte où ils ont traîné
-de force leur portier, ses enfants et les enfants de ses petits-enfants,
-pour se former un public; ils sortent, dis-je, de cette caverne où ils
-ont estropié Haydn et Beethoven, ou gargouillé de l'Auber et du Rossini,
-intimement convaincus qu'ils sont des merveilles, et que l'univers n'a
-rien de mieux à faire que de leur dresser une statue séance tenante.--Il
-y a quelque chose de pis que l'amour-propre des grands artistes, c'est
-l'orgueil des petits, et voici les petits qui nous dévorent.--Je connais
-un homme de beaucoup de goût, très-fin connaisseur en musique et gourmet
-délicat, qui ne sort jamais pendant la présente saison et reste enfermé
-chez lui jusqu'au commencement de mai. L'autre jour je lui en demandais
-la raison: «Eh! mon Dieu, me répondit-il, Paris n'est par sûr à l'heure
-qu'il est; si je sortais, je serais inévitablement rencontré et
-assassiné par un concert!»
-
-Tout n'est pas harmonie dans le monde musical; et si de temps en temps
-les voix y sont d'accord, les gens s'y montrent d'humeur assez
-discordante: le Théâtre-Italien en donne, depuis quelques jours, une
-preuve flagrante. Sur la scène tout va bien: l'Harmonie et sa douce
-soeur la Mélodie y règnent dans une union parfaite; on se croirait dans
-le paradis terrestre. Mais dans les coulisses, c'est autre chose, la
-dissonance est complète: le premier ténor ne s'entend plus avec la
-prima-donna, la basse avec le soprano, et le baryton avec l'impresario.
-Le bruit de cette discorde éclaté au dehors: les parties belligérantes
-ont sonné, des deux parts, le boute-selle, et donné le signal des
-hostilités.--Un beau matin, M. Vatel, le directeur, s'est éveillé avec
-la nouvelle que deux ou trois de ses principaux chanteurs refusaient de
-chanter: figurez-vous des soldats qui désertent au moment de la
-bataille. Pour prétexte à cet abandon, nos fuyards donnaient, celui-ci
-un mal de gorge, celui-là un rhume de cerveau. M. Vatel s'est adressé
-immédiatement à la justice, afin qu'elle voulût bien guérir, par un bon
-arrêt bien juste, des voix qu'il ne paie pas cinquante et soixante mille
-francs pour qu'elles s'amusent à se dire enrhumées pour le moindre
-caprice. M. Vatel avait d'autant plus raison de maintenir son droit avec
-cette sévérité, qu'une des voix récalcitrantes avait été vue la veille
-dans un salon célèbre, se portant admirablement bien, chantant, riant,
-et menant joyeuse vie, jusqu'à cinq heures du matin.--On a écrit des
-lettres aux journaux, on a lancé des _factum_ pour édifier le public sur
-cette grave affaire; le public s'est rangé cependant du parti de
-l'infortuné directeur, et quand la voix coupable s'est enfin décidée à
-chanter mardi dernier, le parterre, juge équitable, lui a honnêtement
-administré le châtiment de quelques coups de sifflets. Les sifflets
-voulaient dire que la loyauté dans les engagements et la fidélité au
-devoir doivent compléter le talent de l'artiste, et qu'on compromet
-gravement sa réputation et son nom en jouant si légèrement avec les
-intérêts d'une sérieuse entreprise et les engagements de sa propre
-conscience. Les directions de théâtre paient les acteurs et les
-chanteurs à un prix monstrueux; il y a tel débitant de prose, de
-couplets, d'entrechats et de roulades qui est coté à la bourse
-dramatique dix fois au-dessus de sa valeur réelle; les directions se
-ruinent pour les comédiens; et quelques comédiens, au lien de donner du
-zèle, du dévouement et du talent en proportion de ces efforts inouïs, se
-montrent plus égoïstes, plus exigeants que jamais, et plus légers de
-scrupules.--Un honnête et pauvre soldat qui reçoit une paie de cinq sous
-par jour, se bat encore et va à l'assaut, tout mutilé et tout sanglant;
-un monsieur bien dorloté et bien frais, qui touche des billets de banque
-à la douzaine, sous prétexte qu'il fait une roulade agréable, un point
-d'orgue et un trille, s'inquiète fort peu de compromettre une entreprise
-qui le dote si richement et l'engraisse, et de la ruiner au besoin, à
-propos d'un rhume de cerveau qu'il n'a même pas.
-
-Nous parlions de la hausse de la roulade et de l'entrechat; précisément
-en voici un exemple tout récent et qui prouvera jusqu'à quel degré de
-folie, on peut le dire, le prix de cette denrée est poussé. Mademoiselle
-Carlotta Grisi, notre aimable Péri, vient de contracter un engagement
-avec un des théâtres de Londres; il s'agit de l'emploi d'un congé que M.
-Léon Pillet accorde à la Wili; ce congé est de six semaines, et
-l'engagement de Carlotta à Londres aura la même durée. Eh bien!
-savez-vous ce que ces six semaines de ronds de jambes et de jetés-battus
-coûteront au pauvre directeur anglais? 36,000 fr.! Autrement, pour le
-français, 6,000 fr. par semaine, où 3,000 fr. par représentation. Je ne
-sais plus quel moraliste a dit que le plus grand signe de la décadence
-des nations était la cherté des athlètes, des conducteurs de chars et
-des danseurs.
-
-Duprez va aussi passer le détroit; il chantera, pour les menus plaisirs
-de Londres, _Guillaume Tell, les Huguenots_ et le reste de son
-répertoire; on ne dit pas à quelles conditions, et si c'est à 1 fr. ou 1
-fr. 50 cent. la note. Duprez gagne 80,000 fr. à l'Académie royale de
-Musique; ses congés annuels complètent les 100,000 livres; on avouera
-qu'il y a là de quoi payer amplement les leçons d'anglais que le célèbre
-ténor a prises récemment pour chanter: _Asile héréditaire_, dans la
-langue de Joint Bull.
-
-Au théâtre, tout tourne au Bohémien; nous avons déjà _les Bohémiens de
-Paris_, de l'Ambigu-Comique, et _les Mystères de Paris_, de la
-Porte-Saint-Martin, qui ne sont que des bohémiens sous un autre nom. Le
-théâtre de la Gaieté vient de compléter la collection de ces enfants de
-Bohème, par _la Bohémienne de Paris_, drame en cinq actes mêlés de lazzi
-par M. Paul de Kock, et de scélératesses, par M. Gustave Lemoine; l'un
-est pour la partie gaillarde et burlesque, l'autre pour les noirceurs.
-
-Cette bohémienne de Paris est fille d'une marchande de vieilles
-friperies; son premier soin a été d'abandonner sa mère; de là à tomber
-dans toutes les fautes et dans tous les vices, il n'y a pas loin: la
-Bohémienne n'y manque pas; si bien que du vice elle arrive jusqu'au
-crime: la pente est naturelle et inévitable: cette malheureuse vit dans
-ce monde perdu avec une effronterie repoussante; sous les apparences de
-l'élégance et du bon ton, elle cache les plus infâmes entreprises; ici
-c'est un enfant qu'elle dérobe et qu'elle élève comme sa propre fille
-pour s'emparer d'une fortune considérable; là, ce sont des diamants de
-riches parures qu'elle soustrait par vol ou par violente. Avec le
-produit de sa corruption et de ses actions criminelles, cette femme,--si
-on peut l'appeler de ce nom,--tient un état de maison brillant; elle
-reçoit des honnêtes gens dupes de l'apparence; mais le fond de cet
-intérieur si magnifique se compose d'escrocs et de bohémiennes, agents
-secrets et exécuteurs des basses oeuvres de la Bohémienne en chef.
-
-C'est au milieu de ce mensonge de bonne réputation et de cette vie
-éclatante et honorée, que la Bohémienne commet un nouveau vol de quatre
-cent mille francs; longtemps elle échappe à l'impunité, à travers une
-complication d'événements mélodramatiques que nous n'entreprendrons pas
-de raconter, Dieu nous en garde! mais enfin la Providence du boulevard
-intervient; la prétendue grande dame est reconnue pour la fille de la
-fripière, la femme vertueuse pour une intrigante ignoble, la mère pour
-une voleuse d'enfants; la pauvre fille qu'elle avait associée à la honte
-de sa vie lui échappe heureusement avec toute sa pureté. Quant au reste
-des crimes commis par la Bohémienne, le gendarme qui l'arrête au
-dénoûment en fera bonne justice.--Voilà cependant les spectacles à la
-mode! La dégradation morale, le vice effronté, la cour d'assises et les
-bagnes! Si M. Etienne dit vrai dans son discours de réception à
-l'Académie française, et si en effet l'histoire des moeurs
-contemporaines peut se faire par le théâtre, que penseront nos futurs
-historiographes? En consultant le théâtre actuel comme étant un miroir
-fidèle de ce temps-ci, ne concluront-ils pas que notre siècle était un
-siècle de prostituées et de bandits?--Heureusement que nous sommes
-encore plus indifférents au mal que réellement mauvais, et que nous
-souffrons ces représentations violentes et honteuses plutôt par
-négligence que par extrême corruption, peut-être cependant est-il temps
-que les honnêtes gens ferment l'écluse et repousse le flot
-empoisonné!--Cette littérature de bagnes est comme la Seine depuis
-quelques jours; elle a grossi tout à coup, et menace de déborder et de
-causer des ravages, si on ne l'arrête.
-
-Le Gymnase nous a donné, pour compensation, _la Tante Bazu_. Cette
-vieille tante est une excellente femme, un peu quinteuse,
-très-susceptible et passablement emportée; d'abord elle se fâche et vous
-querelle; mais il n'y a rien de meilleur au monde que ses
-raccommodements; ses plus grandes colères ont toujours pour dénoûment un
-bienfait ou une bonne action; ainsi, dans un premier mouvement de
-rancune, la tante Bazu est sur le point de ruiner son neveu et de lui
-enlever une charmante femme qu'il aime; mais cette boutade ne dure pas
-longtemps; l'honnête Bazu répare bientôt tout le mal, marie son neveu,
-fait son bonheur et lui ouvre son coffre-fort tout plein d'adorables
-billets de banque. Si vous rencontrez par hasard une tante Bazu
-disponible, pourvue d'un tel coeur et d'un tel coffre-fort, veuillez me
-donner son adresse, je serais bien aise d'en faire ma tante et de
-devenir son neveu.
-
---Le projet d'élever une statue à Rossini, au foyer de l'Opéra, est en
-pleine voie d'exécution; la commission est constituée et vient de lancer
-son appel aux souscripteurs; cette espèce d'ordre du jour se recommande
-par la signature des noms les plus distingués ou les plus illustres;
-Auber est à leur tête: il est rare de voir un homme prendre
-l'initiative, dans une entreprise qui a pour but de glorifier un
-confrère vivant; cette démarche honore le caractère du gracieux et
-savant compositeur auquel l'att français doit de si charmantes et de si
-nombreuses couronnes. Quant à Rossini, on ne dit pas si on lui a demandé
-ce qu'il pensait de cette statue qu'on veut lui dresser à sa
-barbe.--D'après l'insouciance où il vit depuis dix ans, et l'espèce
-d'oubli qu'il semble faire de sa personne, de son génie et de sa gloire,
-on peut croire que s'il ne fallait que son consentement pour poser la
-première pierre de la statue, il refuserait sa signature.
-
-M. de Balzac est bien positivement revenu de Russie; nous l'avons
-rencontré hier en chair et en os, très-gros, très-frais, très-bien
-portant, avec ce sourire jovial et cet oeil étincelant qui le
-distinguent de nos pâles et lugubres écrivains à la mode. Déjà la
-présence de M. de Balzac à Paris se manifeste: un libraire va publier
-une nouvelle production de cet infatigable et ingénieux écrivain; de son
-côté, le _Journal des Débats_ tient de lui un roman en trois volumes,
-qui naîtra en feuilletons aussitôt que nos honorables, rengainant la
-politique et sonnant la retraite, laisseront le champ libre à la poésie
-et à l'imagination.--Nous verrons si Balzac fera oublier Sue, et si _les
-Mystères de Paris_ trouveront un rival redoutable dans ce roman de
-l'auteur d'Eugénie Grandet, qui cache encore le titre et les armes de
-son nouveau-né pour étonner davantage et frapper à l'improviste.
-
---Le gendre de Charles Nodier a demandé l'autorisation d'ajouter à son
-nom celui du spirituel, ingénieux, regrettable défunt, et de s'appeler
-Menissier-Nodier: hommage pieux que tout le monde approuve.--On annonce
-la mort de madame Rossi-Caccia, cantatrice distinguée; raison évidente
-pour qu'elle se porte à merveille, et que nous apprenions demain sa
-résurrection.
-
---La reine dona Maria vient d'envoyer à Donizetti l'ordre de la
-Conception; on sait qu'en fait de conception S. M. est prodigue.
-
-
-
-Salon de 1844.
-
-VISITE DANS LES ATELIERS.
-
-Mars, ce premier mois du printemps, nous amène deux phénomènes
-périodiques, les giboulées et l'exposition annuelle des tableaux. Et il
-y a plus d'analogie qu'on ne pense dans ces deux choses. Soit dit sans
-mauvaise intention, cette multitude de tableaux qui s'élaborent
-péniblement dans les ateliers les plus inconnus comme dans les ateliers
-les plus renommés, s'en viennent un jour fondre sur les préjugés à
-l'administration des musées. Quelle terrible avalanche! En mars,--pour
-continuer notre comparaison,--les jours se suivent et ne se ressemblent
-pas; eh bien! s'il vous arrive de passer devant la petite porte par
-laquelle les peintres entrent avec leurs oeuvres, vous verrez que les
-toiles aussi se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a un rude triage
-à faire; et quand les juges, ces excellents académiciens qui ne sont pas
-infaillibles ont donné leur approbation ou apposé leur veto, la critique
-a encore son choix à faire. Sa tâche est aride, ingrate, difficile.
-
-Aride: les comptes rendus du Salon donnent peu d'essor à l'imagination.
-
-Ingrate: c'est surtout en pareille matière qu'il faut chercher à être un
-peu amusant, s'il est possible.
-
-Difficile: car on doit juger plus de douze cents oeuvres en quelques
-jours. Pour les juger consciencieusement, il faut les bien voir; et,
-malgré leurs bons yeux, les critiques ne peuvent pas toujours examiner
-des tableaux vraiment _malheureux,_--des tableaux sombres de couleur,
-placés dans les travées sombres, dans l'ombre, et touchant presque le
-plafond.
-
-Aussi, pour avoir des notions plus certaines, dès que les bruits de
-l'exposition circulent parmi les artistes, nous nous armons de courage,
-nous gravissons les hauteurs de Montmartre, nous parcourons les
-solitudes du quartier de l'Observatoire, et en moins d'une semaine, nous
-avons rendu visite aux plus célèbres peintres, demeurant depuis l'avenue
-de Frochot jusqu'à la rue de l'Ouest, depuis la rue de la Ville-l'Évêque
-jusqu'aux alentours de l'Arsenal.
-
-Notre impatience est pardonnable. Il est si doux de connaître quelque
-chose de la comédie avant le lever du rideau! On aime tant à commettre
-des indiscrétions de coulisses! C'est à qui saura le premier certains
-détails que le public ignore, mais veut apprendre. De nos jours,
-l'actualité, c'est presque l'anticipation sur l'avenir; et
-l'_Illustration_, la prêtresse des actualités,--qu'on nous pardonne
-cette petite et innocente gloriole,--ne peut jamais parler trop tôt des
-choses qui préoccupent l'attention générale.
-
-Nous ne vous dirons pas les noms de tous ceux qui n'exposent pas cette
-année. Les maréchaux de la peinture, comme écrirait M. de Balzac, font
-presque tous de l'art en amateurs aujourd'hui, et quelques-uns
-transforment leur atelier en exposition permanente.
-
-[Illustration: M. Ingres.]
-
-Depuis _Saint Symphorien_, de terrible mémoire, on peut le dire, M.
-Ingres ne juge pas à propos d'exposer. C'est son droit, et nous ne lui
-contestons pas; il est libre. Sa _Stratonice_ et sa _Vierge à l'Hostie_,
-ses travaux pour M. de Luynes, sont ses dernières productions, et
-peut-être ses plus importantes. On le sait, M. Ingres n'exposera plus;
-M. Ingres ni veut à la critique. C'est son droit; mais a-t-il raison? Et
-le public, lui, est-il coupable si M. Ingres a été traité avec
-irrévérence par plusieurs feuilletonistes?
-
-Le mauvais exemple a été suivi. M. Paul Delaroche transforma, lui aussi,
-son atelier en salle d'exposition ouverte seulement à quelques amis
-privilégiés. Pourquoi donc M. Delaroche est-il sorti du champ clos? S'il
-eut à se plaindre d'injustices de la part de la presse, la foule n'en
-demeura pas moins toujours avide de ses oeuvres, et resta en
-contemplation devant elles. Qui l'a forcé à prendre une résolution aussi
-inébranlable que le fut celle de M. Ingres? Il vous souvient des
-_Enfants d'Edouard_, de _la Mort du connétable d'Armagnac_, de _Jane
-Gray_, de _lord Stafford_ et de _Charles 1er_?
-
-[Illustration: M. Paul Delaroche]
-
-Quel succès! quelle foule! M. Delaroche s'est ému parce que plusieurs
-critiques ont méconnu son talent; mais on n'avait pas encore été jusqu'à
-_faire le coup de poing_ devant sa _Sainte Cécile_, comme on l'avait
-fait devant le _Saint Symphorien_ de M. Ingres. Cependant, récemment,
-deux oeuvres nouvelles de M. Delaroche ne furent exposées que dans son
-atelier; peu d'artistes, presque point de critiques, ont été admis.
-
-M. Ingres et M. Paul Delaroche ne paraîtront plus aux expositions
-publiques du Louvre. Pour les Salons de 1844 et des années suivantes,
-ces deux grands artistes ne doivent pas être, comptés comme absents: ils
-sont morts, morts, en vérité!
-
-Donc, les regrets sont superflus; les espérances de les admirer encore
-sont illusoires, il ne nous reste plus, à leur égard, qu'à chercher tous
-les moyens possibles de consolation.
-
-Un peintre, plus qu'eux, a été contesté, nié, tour à tour admiré et
-méconnu, refusé par les membres du jury, mis à l'index par l'Académie:
-c'est M. Eugène Delacroix. On sait la vigueur de coloris, la puissance
-de composition qui le caractérisent; on n'a pas oublié son _Massacre de
-Scio_ ni sa _Médée_. De vives polémiques s'élevèrent à l'endroit de son
-talent, et les hommes exclusifs se déclarent hautement pour ou contre.
-Lorsque M. Delacroix exposa sa _Médée_, je me souviens d'avoir
-rencontré, dans le salon Carré, un artiste fort recommandable, qui me
-dit, en examinant ce tableau: «_Médée!_ l'exposition est là pour moi! Je
-ne vais pas dans les autres travées. Quel incomparable chef-d'oeuvre!»
-Quelques pas plus loin, je rencontrai un graveur; il sortait avec
-précipitation.--«Comme vous vous hâtez, mon cher! lui dis-je en essayant
-de le retenir.--Oui, je me hâte, répondit-il en continuant sa course;
-j'évite de regarder cette vile croûte.» Il désignait la _Médée_. Après
-cela, jugez si M. Delacroix est admiré et mis en pièces; il n'a
-cependant pas renoncé aux expositions, et il faut l'en féliciter.
-
-Quant à M. Horace Vernet, dont la fécondité est proverbiale, nous
-verrons, cette année, plusieurs toiles dues à son pinceau, parmi
-lesquelles le _Portrait en pied de M. le chancelier Pasquier_, que nos
-lecteurs connaissent déjà, et une _Course en Traîneau_, souvenir de son
-récent voyage en Russie.
-
-[Illustration: M. Eugène Delacroix]
-
-M. Decamps, on l'espère, ne fera pas faute, et c'est une bonne fortune
-pour le public qu'un tableau, même un seul, de l'auteur du _Supplice des
-Crochets_. Où trouver ailleurs, plus de lumière, plus de couleur, plus
-d'animation, que dans les toiles de cet artiste au talent exceptionnel?
-
-M. Ary Scheffer ne nous a pas permis de mettre sous vos yeux son
-portrait, bien qu'il l'ait peint lui-même avec cette supériorité qu'on
-lui connaît. M. Ary Scheffer est une des gloires artistiques de
-l'époque. Hélas! il n'a pas encore fini sa _Marguerite_!
-
-Et M. Charlet, le Napoléon des peintres de Napoléon! rien n'égale sa
-popularité. Il prend les enfants à l'école, puis les habille en enfants
-de troupe, et les conduit, tambour battant, jusqu'aux Invalides. Jamais
-on n'a dessiné avec plus d'esprit, de vérité et d'intelligence; cet
-artiste expose chaque jour chez les marchands de gravures de toute
-l'Europe: qu'est-ce, pour lui, que le Salon annuel?
-
-[Illustration: M. Horace Vernet.]
-
-Maintenant, notre visite aux maréchaux de la peinture est faite; nous
-avons donné leurs portraits; pénétrons dans les ateliers des lieutenants
-généraux, des généraux, etc.; divulguons les _mystères_ du Salon,--les
-_mystères_ sont à l'ordre du jour.
-
-[Illustration: M. Decamps.]
-
-_Luther_ et _l'Atelier de Rembrandt_, de M. Robert-Fleury, sont
-terminés; il travaille à une grande, page historique, _Marino Faliero
-descendant l'escalier des Géants pour aller à la mort_. Mais M.
-Robert-Fleury, lors de notre visite, était encore indécis, il ne savait
-s'il exposerait; espérons que sa résolution a été pour l'affirmative. M.
-Henri Scheffer, depuis longtemps souffrant, n'a peut-être pas encore
-achevé son _Arrestation de madame Roland_, pendant tout naturel de sa
-_Charlotte Corday_. M. Couture expose _l'Amour de l'or, un conte de La
-Fontaine_, et de beaux portraits. M. Chassériau envoie un grand tableau
-religieux; M. Hippolyte Flandrin, tout entier à ses travaux de
-Saint-Germain-des-Prés, se repose en travaillant pour la postérité; M.
-Henri Lehmann est dans les mêmes conditions, pour ses travaux à
-Saint-Merry: il a peint néanmoins le portrait de madame la princesse de
-Belgiojoso; M. Louis Boulanger verra peut-être recevoir par le jury, qui
-lui refusa l'année dernière sa Mort de _Messaline_, une belle _Mère de
-douleur_; M. Gigoux a achevé une immense toile historique, le _Baptême
-du Christ_; M. Couder en a achevé une plus grande encore où se
-remarquent, dit-on, des milliers de personnages, plus qu'il ne s'en
-trouvait dans ses _États Généraux_; M. Maux, en proie à une douleur
-paternelle, n'a pu mettre la dernière main à sa _Lecture du Testament de
-Louis XIV_: rien ne nous est connu de l'exposition de M. Léon Cogniet,
-dont le _Tintoret_ eut un succès si durable l'année dernière; M. Hesse
-envoie _la Lutte de Jacob avec l'Ange_; MM. Papety, Deraisne, Guichard,
-Granet, etc., etc., ne manqueront pas à l'appel, et marcheront à la tête
-de la peinture historique.
-
-[Illustration: M. Charlet.]
-
-Le genre aura aussi de glorieux représentants. M. Tony Johannot expose
-une _Geneviève_, la plus délicieuse création de George Sand: M. Fortin a
-d'admirables Bretons: M. Eugène Lepoittevin a de charmantes petite
-toiles; M. Adolphe Leleux envoie des _Cantonniers navarrais_ et des
-_Paysans picards_: son exposition serait plus complète s'il avait eu le
-temps de parachever son _Marché béarnais_ et ses _Faneuses bretonnes_,
-que nous verrons en 1845, sans perdre pour attendre. Son frère, M.
-Armand Leleux, expose des _Laveuses à la fontaine_ M Guillemin a trois
-tableaux, parmi lesquels _Dieu et le Roi_ et _la Consultation du
-Médecin_. Cette fois, on ne dira pas le _joyeux_, mais bien le
-_sentimental_ Guillemin.
-
-Nous en passons, et des meilleurs.
-
-Nous étions essoufflé à monter le grand nombre d'escaliers qui
-conduisent aux ateliers de ces messieurs. Le lecteur ne voudrait certes
-pas nous suivre, même à la simple lecture, si nous écrivions ainsi
-longtemps les noms des exposants. Qu'il nous pardonne, cependant, le
-chapitre des _mystères_ n'en est pas encore à sa fin.
-
-Il y a un certain _Incendie de Sodome_, de M. Corot, qui fut refusé en
-1843 par le jury, et qui sera sans doute reçu en 1844.--Il est vrai,
-diront les juges, que M. Corot a travaillé de nouveau pour mériter cette
-insigne faveur.
-
-M. Cabat fera sans doute faute: mais M. Marilhat possède une série de
-tableaux tous plus ravissants les uns que les autres, et M. Aligny a
-rapporté de son voyage en Grèce plusieurs vues qui escorteront son
-_Samaritain_; mais M. Gaspard Lacroix a un admirable paysage; M. Paul
-Flandrin a peint les _Bords du Rhône. Tiroli_ et des _femmes à la
-fontaine_: M. Achard est encore en progrès sur sa dernière exposition,
-déjà si remarquable; M. Français a terminé son tableau de Bougival; M.
-Desgoffes ne manquera pas de produire de l'effet, et M. Marandon de
-Montiel a envoyé trois paysages.
-
-Parmi les toiles que nous mettons au nombre des actualités, quelle que
-soit la variété des sujets, quel que soit le mérite de l'exécution, nous
-citerons un magnifique portrait équestre du duc d'Orléans, par M. Alfred
-Dedreux, qui envoie d'autres tableaux encore; _la Mort du duc
-d'Orléans_, par M. Jacquand; la _Vue du Château de Pau_, par M. Justin
-Ouvrié, et l'_Inauguration de la statue de Henri IV à Pau_, par M.
-Guiaut; l'_Arrivée de la reine d'Angleterre_, par M. Isabey; la Vue du
-canal de la Villette, par M. Testard, etc.
-
-Gué, que la mort nous enleva pendant l'année 1843, a laissé plusieurs
-tableaux qu'on dit charmants; nous ne savons s'il sera exposé quelque
-oeuvre posthume de Perlet.
-
-[Illustration: C'est demain le dernier jour.]
-
-M. Jadin a exécuté d'importantes peintures destinées à orner les
-appartements de M. le comte Henri de Greffuthe; il exposera trois ou
-quatre tableaux d'une suite de panneaux, _la Chasse au Sanglier, le
-Départ de la Meute, le Rendez-vous,_ etc. Nous leur prédisons un
-véritable succès. M. Dauzatz expose une mosquée et une bataille; M.
-Auguste Charpentier a comprise une belle _Adoration des Bergers_: M.
-Diaz envoie plusieurs charmantes toiles; M. Adrien Guignet envoie _la
-Mêlée_ et _Salvator Rosa chez les Brigands_: M. de Lemud, le lithographe
-hors ligne, aborde, cette année, la peinture; qu'il soit heureux pour
-son début, comme le fut M. Alophe, dont nous verrons aussi quelques
-productions.
-
-[Illustration: Le Jury d'Exposition, par Decamps.]
-
-L'amiral Gudin nous donne une partie de l'Océan, comme toujours, et le
-caboteur Mozin a navigué de Trouville à Honfleur sans préjudice des
-travaux de MM. Morel-Fatio, Mayer et Coweley.
-
-[Illustration: Un peintre universel.]
-
-Nous avons omis ou passé sous silence bien des noms; nous n'avons rien
-dit de la sculpture ni de la gravure, mais attendons l'ouverture du
-salon. Il est nécessaire d'ailleurs de s'appesantir un peu sur le fait
-même de l'exposition.
-
-Le jury, nous le savons de bonne source, ne sera pas sévère: cela
-veut-il dire qu'il sera juste? C'est de stricte justice plutôt que de
-l'indulgence que nous lui demandons. Quand tous les tableaux auront
-passé sous ses yeux; quand, d'autre part, les fameux _experts_ de M.
-Decamps auront donné leur avis, nous formulerons notre jugement avec
-conscience.
-
-Disons-le, c'est une époque fort mémorable que celle de l'ouverture du
-Salon. Bien des espérances s'y rattachent, et de cruels désespoirs la
-suivent.
-
-Dans les ateliers, lorsque le 15 février arrive, les pauvres artistes ne
-savent où donner de la tête. Ici, c'est un peintre qui contemple son
-oeuvre avec ce ravissement que l'on remarque chez le père de famille
-examinant son héritier. «Mon ami, ton tableau sera peut-être
-refusé!--Bah! répond le peintre, regardant avec assurance sa timide
-moitié; j'en suis content, il est bien terminé; ils n'oseraient pas me
-refuser cela.» Et souvent, quelle déception!
-
-Autre malheur, que l'on s'empresse de réparer. Le peintre est en retard,
-son tableau n'est pas achevé, et voilà que deux de ses amis _abattent_
-de la besogne. «Vite! cette tête n'est qu'ébauchée; cette draperie rouge
-n'est pas assez foncée en couleur. Allons! allons! Ah! mon Dieu! et le
-ciel, le ciel que j'avais en partie oublié!» Les trois peintres se
-mettent à l'ouvrage; à jour dit, à heure dite, le tableau est prêt.
-
-Je sais un artiste que son ami osa mettre en charte privée le 19
-février; il lui plaça dans les mains une brosse et une palette, et
-sembla lui dire: «Aide-moi, ou la mort!»
-
-D'autres peintres, au contraire, sont en avance. Pour eux, l'Exposition
-est un point de mire; ils travaillent le jour où elle ouvre, pour
-arriver l'année suivante, à pareille époque.
-
-Enfin, il est des spéculateurs en peinture qui regardent l'Exposition
-comme un marché ou à peu près. Il leur importe d'offrir aux acheteurs le
-plus de choix possible, pour faire une bonne saison. Ils travaillent sur
-tout et partout. Ils entreprennent «tout ce qui concerne leur état.»
-Vous voulez un portrait, ces messieurs sont très-bons portraitistes.
---Vous voulez un tableau religieux, ces messieurs en font leur
-spécialité.--Vous voulez un tableau de genre, ces messieurs entendent
-parfaitement le genre. Bref, ils exposent concurremment une marine, un
-paysage, un tableau d'histoire, une petite toile de genre, une _Descente
-de Croix_;--qui n'a pas fait une _Descente de Croix?_--et surtout une
-bataille,--qui n'a pas peint une petite bataille? Il faudrait être bien
-maladroit: Versailles a tant de petits coins! Entrez dans leurs
-ateliers, vous les voyez, palette en main, suffire à l'immense variété
-des travaux qu'ils ont entrepris.
-
-Nous prenons la chose en riant, et pourtant elle a son mauvais côté.
-Toutes ces toiles terminées avec précipitation se présentent plus
-faibles que si elles étaient restées inachevées. On ne veut pas attendre
-une année, et, pour arriver, on risque sa réputation. Les artistes ne
-savent pas comprendre qu'il vaudrait mieux n'exposer que tous les trois
-ans, et produire de l'effet, que de paraître à tous les Salons, avec des
-tableaux _lâchés_, faibles ou mauvais même.
-
-Cela dit, nous attendons impatiemment que les portes du Musée s'ouvrent,
-afin de pouvoir juger au Salon les toiles que nous avons vues dans les
-ateliers, ou réparer les oublis que nous avons pu faire, en annonçant
-ici les tableaux principaux.
-
-[Illustration: Il ne sera pas refusé.]
-
-
-
-Fragments d'un Voyage en Afrique (1).
-
-(Suite.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410.)
-
- [Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.]
-
-Durant les quatre heures que nous passâmes dans la plaine, El-Krarouby
-fut pour moi d'une prévenance presque obséquieuse. Il ne me quitta pas
-une minute. Les détails qui suivent me viennent de ce ministre lui-même.
-
-Les soldats sont divisés en corps réguliers et irréguliers, comme je
-l'ai dit plus haut. En temps de paix, ou dans l'intervalle des
-campagnes, les réguliers font souvent des exercices militaires. Le
-maniement des armes leur est montré par des instructeurs qui ont servi à
-Alger sous nos drapeaux, et qui ont déserté avant de savoir eux-mêmes
-manier un fusil. Il est curieux de voir les bédouins exécuter une
-manoeuvre: les mouvements d'ensemble et l'alignement surtout sont des
-choses impossibles pour eux; mais les chefs se contentent de faire
-marcher leurs soldats pendant, deux heures, l'arme au bras ou sur
-l'épaule. Dans les compagnies, on voit un géant à côté d'un mirmidon, le
-bossu à côté d'un boiteux, le vieillard près de l'enfant qui a besoin de
-ses deux bras pour soutenir son arme. Le service des réguliers est
-illimité. Ils font partie de l'armée active tant qu'il plaît à l'émir de
-ne pas les congédier.
-
-Les grades sont calqués sur ceux des Européens. Il y a des caporaux, des
-sergents, des officiers, des chefs de bataillon et des colonels. Les
-marques distinctives diffèrent selon les grades.
-
-Les caporaux portent une bande de drap rouge terminée par un croissant,
-et attachée sur la manche gauche. La bande est en argent pour les
-sergents. Des caractères tracés sur la bande indiquent la dignité de
-celui qui en est revêtu.
-
-Les Arabes désignent un officier par le mot de _fissian_. Le fissian
-porte une petite épée en argent, cousue sur la manche gauche. Le chef de
-bataillon a l'épée en or avec une inscription. Le colonel est
-reconnaissable à son beau costume de drap rouge; sa tête est entourée
-d'une corde noire en poils de chameau; le colonel est tenu d'avoir la
-barbe blanche. Les officiers supérieurs vont seuls à cheval.
-
-Un ordre militaire, le _nicham_, a été institué pour les militaires qui
-se distinguent. Il tient un peu du _nicham-iftikar_ de la Porte.
-
-La paie des simples soldats est de dix francs par mois; on y ajoute
-chaque jour un pain et une demi-livre de _tchicha_ (blé pilé), qu'ils
-font cuire dans de l'eau avec quelques onces de mauvais beurre. Tous les
-jeudis on distribue en outre un mouton, un bouc ou une chèvre, par
-trente-deux hommes; ces bêtes sont, en général, fort maigres. Les
-sergents touchent dix-huit francs, deux pains, du tchicha à volonté,
-trois onces de beurre ou d'huile, et un mouton pour quinze toutes les
-semaines. L'officier et le chef de bataillon reçoivent, l'un,
-trente-six, l'autre, cinquante francs par mois, le quart d'un mouton par
-semaine, et, chaque jour, deux pains, du tchicha à volonté, et deux
-livres de beurre. Les appointements du colonel s'élèvent à
-quatre-vingt-six francs; il a droit à quatre livres de pain et à un
-mouton. Voilà pour la paix. En temps de guerre, les troupes se
-contentent de biscuit; elles ont rarement du tchicha et de la viande. Le
-pain qu'on leur donne est détestable; le biscuit ne vaut guère mieux. Le
-colonel reçoit, lors de sa nomination, un cheval que lui envoie l'émir;
-mais il faut qu'il l'entretienne à ses frais et se fournisse d'un
-équipement complet. Le gouvernement, ne lui passe, ainsi qu'au chef de
-bataillon, qu'une ration d'orge par jour.
-
-L'uniforme des réguliers consiste dans une large culotte de laine bleue
-grossièrement tissée, une veste surmontée d'un capuchon gris, un gilet
-blanc en laine, une chemise en escamile, un _chachia_ (petit bonnet
-rouge); ils portent des souliers à l'algérienne, et se procurent à leurs
-frais des bernous. Le gouvernement remplace les effets usés, et on
-prélève le prix sur la solde; c'est un bénéfice net pour le trésor. Les
-caporaux ont le même uniforme avec une ceinture de peau et une giberne.
-Les sergents, officiers et chefs de bataillon portent des culottes de
-drap, une veste sans capuchon, un gilet rouge et un turban blanc.
-L'uniforme du colonel ne se distingue de celui des officiers que par la
-finesse du drap et quelques galons d'or. Le premier costume lui est
-fourni par l'émir; le dignitaire achète les suivants.
-
-Chaque compagnie est forte de soixante hommes; elle compte un caporal,
-un sergent et un officier. Le chef de bataillon et le colonel commandent
-toutes les troupes de la ville où ils se trouvent, car l'infanterie
-n'est divisée ni en bataillons ni en régiments. L'armée est répartie en
-divisions. Les hommes défilent deux par deux, les tambours en tête.
-Chaque compagnie a son drapeau particulier; le signe de ralliement de
-l'armée est l'étendard de quelque illustre marabout; et comme il ne
-manque pas de marabouts chez les Arabes, on n'a que j'embarras du choix.
-Le porte-drapeau est un officier. Le rappel est battu, tous les jours, à
-sept, heures du matin, dans les villes ou au camp. Dès que les troupes
-sont réunies, on procède à l'appel; à dix heures, les tambours
-convoquent les soldats à l'exercice; la retraite sonne à six heures du
-soir en hiver, et à huit heures en été; mais la consigne qui défend aux
-soldats de sortir après la retraite n'est pas rigoureusement observée.
-Le colonel passe une fois par semaine la revue, des troupes. Les villes
-ne contenant pas de casernes, les soldats sont envoyés chez les
-habitants, à moins qu'on ne mette à leur disposition les maisons des
-proscrits dont s'est emparé le gouvernement. Là où était mie famille, on
-entasse une compagnie. Le lit des soldats est une natte dégoûtante;
-quelques-uns obtiennent de leurs chefs la permission de découcher, et
-vont demander l'hospitalité à leurs amis. Pendant la guerre, chacun est
-sous la tente, et n'a d'autre couche que le sol humide.
-
-Quand les Arabes entrent en campagne, ils demandent au Prophète de leur
-faire la grâce d'être tués plutôt que blessés. Cela peut donner une idée
-des souffrances qu'endurent ces derniers; ils n'ont pour se guérir
-d'autre médecin que la nature, d'autres aliments que la ration, d'autres
-spécifiques que l'huile et le beurre. Ils font de la charpie avec de la
-laine et du coton. Les blessés succombent presque tous après d'horribles
-agonies, et l'on s'inquiète à peine de leur état; ainsi j'ai vu, dans le
-camp de l'émir, un blessé mourir de faim et de froid, et l'on ne
-s'aperçut qu'il était mort que lorsque, depuis quatre jours, son cadavre
-était en putréfaction.
-
-La cavalerie régulière est enrégimentée et subdivisée en compagnies, qui
-ont chacune un officier, lequel remplit en même temps les fonctions de
-maréchal des logis. Le chef d'escadron est appelé colonel des cavaliers.
-Pour être admis dans ce corps, il faut fournir un cheval. Un simple
-cavalier touche quatorze francs par mois et autant de rations qu'un
-fantassin. La solde du chef d'escadron est de cent francs; celle de
-l'officier de vingt-six. L'escadron comprend tous les cavaliers d'un
-aghalick. Chaque kalifat commande un régiment.
-
-Le costume des cavaliers réguliers se compose d'une culotte, d'un gilet
-et d'une veste sans capuchon, le tout un drap rouge grossier. Le drap
-que portent les chefs est d'une qualité supérieure. Les grades y sont
-indiqués par les mêmes signes que dans l'infanterie. Chaque compagnie a
-aussi son drapeau. L'officier de cavalerie se nomme _siaff-el-chriala_.
-Les cavaliers ne vont pas à l'exercice et sont rarement passés en revue.
-On les emploie aux transports des lettres et à diverses missions dans
-l'intérieur, où ils escortent les collecteurs d'impôts. Le sabre dont
-ils se servent leur appartient; ils professent la plus haute estime pour
-les armes de fabrique française.
-
-Les compagnies d'infanterie ont à leur tête un tambour; celles de
-cavalerie un trompette.
-
-L'armée arabe compte aussi dans ses rangs un grand nombre d'Européens,
-qui ont déserté nos drapeaux, croyant trouver la fortune et la gloire
-auprès de l'émir. Presque tous appartiennent à la légion étrangère. On y
-voit beaucoup d'Allemands et d'Espagnols, et peu de Français. Les
-déserteurs ne sont pas plutôt arrivés chez les Arabes qu'ils déplorent
-leur folle démarche, et, s'il ne s'agissait que de cinq ans de fers, ils
-rallieraient immédiatement leurs compagnons. Le plus souvent ils
-emportent avec eux armes et bagages, afin d'obtenir un meilleur accueil;
-mais l'avidité des Arabes s'éveille à la vue de ces objets. On dépouille
-ces malheureux; on leur rase la tête, on les force à embrasser
-l'islamisme, puis on les incorpore dans les bataillons réguliers;
-quelques-uns deviennent artilleurs et ne combattent point; les autres
-sont placés au premier rang dans toutes les rencontres; aussi
-meurent-ils presque tous. Il est fort rare de les voir monter en grade.
-Il en est qui, accablés de dégoûts et de mauvais traitements, se
-réfugient chez les Kabyles; d'autres parcourent les campagnes, où ils
-font des dupes et se donnent pour médecins. Tous finissent par être
-assassinés ou dévorés par les bêtes féroces. Ceux qui ont un état
-l'exercent librement; mais quoique moins malheureux que les premiers,
-ils n'acquièrent aucune influence dans les tribus, et ont sans cesse à
-redouter la colère des indigènes, qui cherchent à se débarrasser d'eux.
-
-Abd-el-Kader a environ huit mille fantassins et deux mille cavaliers à
-sa solde. Il pourrait au besoin les réunir tous sur un seul point, A
-l'exception des garnisons du Ziben et de Ghronat, qui sont sédentaires
-et maintiennent ces tribus dans l'obéissance. Les armes proviennent des
-fabriques françaises et anglaise? L'émir compterait deux mille hommes de
-plus dans son armée, s'il n'avait perdu six cents réguliers dans une
-révolte de Ziben et douze ou treize cents hommes au téniah de Monzaïa,
-pendant la campagne de juin. Quant aux irréguliers, leur nombre est plus
-ou moins considérable, selon que la presse ou levée est plus ou moins
-bien faite dans l'intérieur, il m'est impossible de préciser le chiffre
-des contingents pendant la dernière campagne; mais je suppose que leur
-maximum peut être porté à vingt mille auxiliaires pris dans les
-aghalicks soumis. Les auxiliaires font la guerre sainte à leurs frais.
-Le gouvernement ne leur fournit ni armes, ni vivres, ni fourrages, ni
-solde. Abd-el-Kader leur avait promis, à titre de prime d'encouragement,
-de remplacer les chevaux tués au combat; il leur avait même donné une
-livre de poudre et une pierre à fusil; mais, après la campagne, ceux qui
-se présentèrent pour le prier de tenir sa promesse, furent fort mal
-reçus. L'émir leur donna, au lieu d'un cheval, un chameau du prix de dix
-à quinze boudjoux (à peu près vingt francs). Les quinze mille
-auxiliaires que peut réunir le sultan forment dix mille cavaliers et
-cinq mille fantassins. Il ne nous reste qu'à dire quelques mots de
-l'artillerie, et nous aurons passé en revue toutes les forces arabes.
-
-Le nombre des pièces de campagne ne va pas au delà de douze. Les pièces,
-toutes en assez bon état, sont partagées entre les kalifats. La plupart
-sortent de la fonderie de Tlemcen, que dirige un officier espagnol;
-quatre d'entre elles ont été envoyées en cadeau à l'émir par l'empereur
-du Maroc.
-
-L'époque fixée pour mon retour en France approchait, lorsque je fus
-subitement atteint de fièvres tierces et forcé de me soumettre au repos
-le plus absolu. Pendant ma convalescence, les hostilités éclatèrent,
-cent vingt-cinq têtes de Français furent apportées à Médéah, exposées
-aux marchés, puis jetées à la voirie; six milles chargés de fusils y
-arrivèrent bientôt. Ces trophées enorgueillirent les Arabes. Lorsque la
-nouvelle en arriva à Tekedempt, la population se livra à une joie
-féroce; de toutes parts des imprécations s'élevèrent contre ce qui
-portait le nom de Français. Ma position devint d'autant plus pénible que
-mon jeune compatriote s'était enfui: son départ excita le courroux
-d'Abd-el-kader contre les Européens; ceux qui entouraient l'émir, me
-sachant l'ami du fugitif, et ayant perdu l'espoir de le prendre,
-conseillèrent à leur maître de me faire décapiter. «C'est un espion, lui
-dirent-ils, et, un jour, il donnera à tes ennemis d'utiles
-renseignements sur ton gouvernement.--Vous avez peut-être raison, leur
-répondit-il; mais je n'ai pas de preuves certaines, et ma religion me
-défend de lui ôter la vie. Sa mort n'ajouterait pas un rayon à ma
-gloire; il vivra donc. Qu'on se contente de lui enlever ce qu'il
-possède. Privé des moyens qui pourraient faciliter sa fuite, il ne
-tentera pas de s'échapper.»
-
-Les ordres du sultan furent exécutés de point en point: cheval, argent,
-marchandises, on me dépouilla de tout; il ne me resta que les vêtements
-que j'avais sur moi. Ainsi gardé à vue, en proie à la plus horrible
-misère, malade, n'ayant que le sol pour étendre mon corps exténué et une
-pierre pour oreiller, j'attendais la mort avec impatience. J'aurais
-infailliblement succombé à la langueur et à la faim, sans la générosité
-des ouvriers français; sans eux, je n'aurais jamais revu mon pays.
-Cependant, j'allais m'affaiblissant de jour en jour; j'avais déjà dit
-adieu à ma mère, à mes amis, à tout ce que j'aimais ici-bas, lorsque, au
-moment où je m'y attendais le moins, l'émir me fit appeler pour traduire
-quelques lettres. Mon dénûment et ma pâleur le frappèrent. Depuis que
-les chefs m'avaient accusé, il m'avait reçu avec tant de froideur que
-j'étais tout découragé; cette fois, le sourire qui passa sur sa bouche
-me rendit l'espérance, et je m'enhardis à lui parler de moi.
-
-«Considère, lui dis-je, l'état où je suis réduit. J'étais venu à toi
-pour opérer des échanges et augmenter ton trésor; tu me retiens captif,
-et tu m'as dépouillé de tout. Je souffre, et je n'ai aucune ressource
-pour alléger mes maux. Ou fais tomber ma tête, ou donne-moi les moyens
-de vivre. J'ai quelques fonds à Médéah, je te demande l'autorisation
-d'aller les toucher.»
-
-L'émir m'écouta avec attention. Après avoir réfléchi quelques instants:
-«Je le permets, me dit-il, de te rendre à Médéah; mais tu n'iras pas
-plus loin, car j'ai fait publier que quiconque serait pris se dirigeant
-vers les possessions françaises aurait la tête tranchée. Pars, et
-reviens dès que tes affaires seront terminées.»
-
-En l'entendant prononcer ces paroles, je faillis m'évanouir de bonheur.
-Me sentant trop faible pour entreprendre à pied une aussi longue route,
-je me procurai un âne, et je partis pour Médéah avec Ben-Oulil. Ce
-voyage fut pénible et dangereux: je manquai deux fois d'être assassiné;
-le froid raviva mes fièvres mal éteintes, et je ne pus, en arrivant,
-descendre de ma monture sans l'aide de mon compagnon.
-
-Je trouvai la ville de Médéah dans la consternation; les habitants
-hurlaient de douleur. Ce jour-là, les Français avaient remporté sur les
-Arabes une victoire signalée, sous les murs mêmes de Blidah: cinq cents
-hommes étaient tombés sous les coups des chasseurs d'Afrique; presque
-tous appartenaient aux familles les plus puissantes. Cette fois, ce
-n'étaient pas les réguliers qui avaient souffert, mais bien des fils de
-cadis, de cheiks et de commerçants qui, pour obéir au prince des
-croyants, avaient mérité le ciel en se faisant glorieusement tuer dans
-la lutte sainte. La désolation était générale: pendant trois jours, la
-route qui mène de Blidah à Médéah ne fut fréquentée que par des veuves
-et des orphelins inconsolables. Les cadavres jonchaient la terre, et les
-bières ne pouvant suffire à les transporter, on les enlevait par couples
-sur des tapis et des couvertures.
-
-Mes débiteurs abusèrent de ma pauvreté et nièrent leurs dettes. Un
-respectable marabout, croyant que j'avais embrassé l'islamisme, m'offrit
-l'hospitalité. On apprit bientôt que les Français se disposaient à
-ouvrir la campagne. Abd-el-Kader résolut de leur opposer une vigoureuse
-résistance; quatre redoutes furent établies au téniah de Mouzaïa, sous
-la direction d'un sergent du génie, déserteur; deux pièces de canon les
-armèrent. L'émir vint lui-même à Médéah, afin d'entraîner les tribus à
-la guerre. Ses ordres portaient que les enfants et les vieillards
-resteraient seuls dans les douairs. Tous les Arabes répondirent à son
-appel; ceux qui n'avaient pas d'armes s'armèrent de bâtons. L'évacuation
-de la ville fut ensuite ordonnée.
-
-Je ne puis reproduire ici le spectacle qu'offrit la fuite des habitants;
-ils partirent, n'emportant que leurs effets les plus précieux, sans
-savoir où ils trouveraient un abri. L'émir ne leur avait donné que
-vingt-quatre heures pour évacuer la ville; il supposait que les colonnes
-françaises se dirigeraient de ce côté en sortant de, Blidah. Il se
-trompait; nos troupes marchèrent sur Cherchell. Les rencontres qui
-eurent lieu entre elles et les Hadjoules furent fatales à ces derniers;
-cinq cents morts restèrent sur le champ de bataille. Les habitants de
-Médéah profitèrent de ce temps pour rentrer dans la ville et en enlever
-leurs trésors. Ce fut alors une confusion étrange: tout commerce avait
-cessé; les Arabes de l'intérieur ne fournissaient plus les marchés, et
-le blé y était tarifé à un prix exorbitant. Pendant quinze jours, deux
-cents mulets furent affectés au déménagement; enfin, au moment où en
-croyait que les Français se dirigeaient vers Milianah, on les vit, à la
-faveur des brouillards et par une manoeuvre habile, couvrir le téniah de
-leurs colonnes. Ils l'auraient passé sans coup férir, car l'émir n'y
-avait laissé que quelques compagnies de réguliers, ayant réuni ses
-forces sur l'Oued-Djer, mais il eut le temps d'y envoyer quatre mille
-soldats et une nuée d'auxiliaires. Les premiers gardaient les redoutes,
-tandis que les autres, perchés sur les hauteurs, faisaient rouler du
-haut des monts d'énormes blocs de granit. L'affaire, s'engagea vers deux
-heures du soir; deux fois repoussés, les Français, électrisés par tant
-de résistance, tournèrent l'ennemi et l'écrasèrent au troisième choc.
-L'arme blanche fit un carnage horrible des Arabes, qui laissèrent sur la
-place douze cents combattants.
-
-De Médéah nous entendions la canonnade. Les autorités avertirent les
-habitants que ceux qui seraient trouvés le lendemain dans la ville
-seraient mis à mort. La fuite et le désordre recommencèrent une seconde
-fois. Les chaouchs se mirent à chasser les indigènes à coups de bâton.
-Le soir Médéah était vide. J'espérais que les Français viendraient s'en
-emparer et que je me retrouverais au milieu de mes compatriotes... vain
-espoir! Un orage arrêta leur marche, la ville s'emplit de déserteurs et
-fut traversée, pendant la nuit, par les blessés qu'on conduisait à
-Boural.
-
-Le lendemain matin, il n'y avait plus à Médéah que le kaïd, le cadi,
-quelques chaouchs et moi. L'armée française avait assis son camp au bois
-des oliviers. On me réitéra l'ordre de partir; j'obéis à regret, mais
-demeurer plus longtemps eût été me compromettre. Je pris la route de
-Milianah; la fusillade sifflait sans cesse à mes oreilles, des nuages de
-fumée et de poussière s'élevaient dans les airs. Les Français étaient à
-quelques pas de moi, et il fallait les fuir! Le jour d'après, ils
-entraient dans la ville, qu'ils quittèrent bientôt pour aller à Blidah.
-Cette retraite permit à l'émir de licencier les auxiliaires et de
-disséminer ses réguliers, auxquels il accorda quinze jours de congé.
-El-Berkani resta seul avec quelques milliers d'hommes aux environs de
-Médéah.
-
-Un spectacle non moins étrange que celui dont je venais d'être témoin me
-frappa dès mon arrivée à Milianah. La ville était déserte; un ordre de
-l'émir avait enjoint à ses habitants de se réfugier dans la vallée du
-Chélif et sur les montagnes. Les réguliers avaient profilé du désordre
-pour livrer la ville au pillage; des quartiers même avaient été la proie
-des flammes.
-
-Le camp des Arabes s'adossait au bas de la vallée du Chélif, à
-Al-Cantara, pont des Romains. Un soir que l'émir, après avoir payé ses
-troupes, prenait son repas, composé d'une orange et d'un peu de farine
-de blé rôti, un courrier, arrivant de Médéah, lui apprit que l'ennemi
-s'avançait vers Milianah.
-
-Il avait en ce moment peu de troupes disponibles, et cette nouvelle le
-surprit beaucoup; mais il expédia des courriers dans toutes les
-directions pour rappeler ses soldats; et, s'élançant sur son cheval, il
-partit au galop, accompagné du bey de Milianah et de cinq cents
-cavaliers. Le soir, une fumée épaisse et rougeâtre entoura la ville, les
-Français étaient en vue; ils brûlaient tout ce qui se trouvait sur leur
-passage. Abd-el-Kader, de son côté, mettait le feu aux habitations; le
-pays entier se tordait dans les étreintes d'un vaste incendie. A la
-faveur de la lune, notre armée se divisa en deux corps; l'un marcha sur
-Milianah, l'autre vers le Chélif, d'où il revint se joindre bientôt au
-premier corps. La consternation ne tarda pas à se répandre dans le camp
-de l'émir; des chameaux furent requis pour le transport des bagages; on
-affecta des mules à celui des blessés. Les Arabes, fuyant en désordre
-devant nos bataillons, franchirent le Chélif, et se replièrent sur
-Tazza, où je fus forcé de les suivre. Abd-el-Kader avait pris les
-devants. Je voyageai en compagnie du kalifat de Tlemcen, Bou-Hamidy, qui
-portait à son maître le montant des impôts perçus sur les tribus de son
-gouvernement.
-
-L'émir vint à notre rencontre, monté sur un magnifique cheval gris,
-qu'il tenait de l'empereur du Maroc; sa musique marchait devant le
-cortège, et une nombreuse escorte caracolait à ses côtés. Arrivé à
-quelques pas de nous, tout le monde mit pied à terre, et Abd-el-Kader
-embrassa Bou-Hamidy avec une cordialité qui ne me laissa aucun doute sur
-l'affection qui les unissait. Des jeux, auxquels les notables prirent
-part, célébrèrent l'arrivée du plus vaillant des kalifats. Les
-réjouissances une fois terminées, nous nous dirigeâmes vers la ville.
-
-Je comptais retrouver la place de Tazza telle que je l'avais laissée,
-avec ses misérables huttes et sa tour inachevée; mais quelle fut ma
-surprise en voyant, à la place de ce désert, un fort bien construit et
-décoré avec art, des maisons avec des boutiques, semblables à des
-édifices. Les terres étaient cultivées; on se livrait, autour de nous, à
-la récolte du riz. La ville était animée par la présence de plusieurs
-chefs; des tentes nombreuses s'éparpillaient dans la plaine; et, sous
-ces tentes, la population oubliait dans les fêtes ses derniers malheurs.
-Tout y respirait la joie, l'abondance, le mouvement; et ce séjour, sans
-être à envier, me parut alors l'un des plus agréables de l'Afrique.
-
-Le lendemain, je m'acheminai vers le fort où se trouvait l'émir,
-lorsque, arrivé à la batterie, j'aperçus une foule nombreuse qui
-semblait garder la porte; des cris affreux sortaient du sein de cette
-multitude. Les gestes expressifs des Arabes, leurs regards, le sourire
-horrible qui grimaçait sur leurs lèvres, me remplirent d'effroi, et je
-fus tenté de rebrousser chemin; mais j'eus honte de moi-même et je
-continuai d'avancer.
-
-Mon instinct ne m'avait pas trompé: ces cris étaient des cris de mort;
-un drame sanglant allait se jouer en ce lieu, et la foule n'était
-assemblée que pour jouir de ses péripéties. Je pris des informations;
-mille voix me crièrent qu'on allait décapiter un Français. Ne pouvant
-croire ce témoignage unanime, je m'adressai à un vieillard qui était
-près de moi, en lui demandant si c'était la vérité.
-
-«On ne te trompe pas, dit-il en me lançant un regard farouche; c'est à
-un infidèle qu'on va trancher la tête. Avec l'aide de Dieu et du
-Prophète, on en fera bientôt autant à tous ceux qui ont envahi notre
-pays.
-
---Quel est son crime? demandai-je en balbutiant.
-
---Son crime? Il s'est fait musulman, puis il a renié la sainte religion
-du Prophète; non content de cela, il a pratiqué l'espionnage; on a
-trouvé sur lui certains papiers qui ont mis au jour ses desseins. Il a
-mérité de perdre la vie, et, _in cha allah_! il la perdra.»
-
-L'indignation, la stupeur et l'effroi me clouaient à ma place; les
-regards de la foule s'étaient fixés sur moi avec une férocité
-inexprimable. Un Français allait périr sous mes yeux sans qu'il me fût
-possible de le sauver; une parole imprudente aurait sans doute fait
-tomber ma tête avec la sienne! Un abîme de haine me séparait de ces
-tigres; et, dans la crainte de se voir arracher leur victime si je
-parvenais jusqu'à l'émir, ils me fermèrent l'entrée de son habitation.
-Un raffinement de vengeance les porta à m'entraîner vers la tente où le
-malheureux condamné attendait que le yatagan mit fin à ses jours.
-
-Je m'avançai, traîné par cette populace hideuse et que l'appât du sang
-enivrait. En jetant les yeux sur le sol recouvert d'une mauvaise natte,
-je sentis mes genoux prêts à fléchir, le coeur me manqua, et je me
-serais évanoui sans le secours des deux Arabes qui me soutenaient. Dans
-celui que le supplice attendait, je reconnus un de mes amis!
-
-(_La fin à un prochain numéro._)
-
-
-
-Les Mystères de l'Illustration.
-
-A NOS ABONNÉS.
-
-Que ce titre n'effarouche pas la pudeur la plus craintive;
-rassurez-vous, chers abonnés, je veux simplement vous apprendre
-aujourd'hui comment _l'Illustration_ parvient à résoudre chaque semaine
-le problème de son existence. Après vous avoir montré deux des trois
-grands centres d'action où les idées qui lui donnent naissance s
-conçoivent et se réalisent,--le bureau de rédaction, l'atelier des
-graveurs et l'imprimerie,--j'ai le désir de vous donner en très-peu de
-mots quelques détails peu connus sur les diverses opérations
-intellectuelles ou matérielles auxquelles doivent nécessairement se
-livrer à tour de rôle, les rédacteurs, les dessinateurs, les graveurs et
-les imprimeurs de votre journal. Si ce sujet ne vous offre aucun
-intérêt, ne lisez pas ce qui va suivre.
-
-Ce fut (jour à jamais mémorable) le 4 mars de l'année 1843, à trois
-heures quarante-sept minutes, que le premier exemplaire du premier
-numéro de la première année de _l'Illustration_ sortit enfin du sein de
-sa mère... (voir 1er numéro, l'année) la mécanique de MM. Lacrampe et
-compagnie.
-
---L'enfantement avait été long et laborieux; malgré quelques symptômes
-de faiblesse apparente, le nouveau-né annonçait une constitution
-vigoureuse; aussi les bons observateurs ne s'y trompèrent-ils point; ils
-lui prédirent un long et glorieux avenir! Quelle prédiction fut plus
-promptement accomplie?
-
-A peine eut-elle vu le jour, la jeune _Illustration_ sut se montrer
-digne du beau nom que sa famille lui avait donné. Avant la fin de son
-premier mois elle étonnait monde par ses prodiges. Jamais aucun journal
-n'avait fait en aussi peu de temps de pareils progrès. La grande
-nouvelle se répandit avec la rapidité de la foudre d'une extrémité de la
-terre à l'autre extrémité. En moins d'une année, _l'Illustration_ devint
-réellement un journal universel. Ce qu'elle a fait pour mériter son
-succès, est-il nécessaire de vous le rappeler?... Si toutes ses
-tentatives n'ont pas été également heureuses, vous devez du moins lui
-rendre cette justice, quelle n'a reculé devant aucun obstacle, qu'aucun
-sacrifice ne lui a coûté. D'ailleurs ne faut-il pas pardonner quelques
-erreurs à l'inexpérience du jeune âge?
-
-Étonnez-vous plutôt qu'elle ait pu vous offrir cinquante-deux numéros
-aussi variés et aussi complets que ceux dont elle vous a gratifiés
-durant le cours de sa première année, et demandez-vous à l'aide de quels
-moyens elle est parvenue à obtenir un résultat aussi incroyable, car
-c'est à cette question que je vais essayer de répondre.
-
-Comme toutes les puissances de ce bas monde, _l'Illustration_ a des
-courtisans; la capitale de son vaste royaume est Paris; elle a établi le
-siège de son gouvernement rue de Seine, 33; des ministres qu'elle a
-choisis avec un rare discernement _gouvernent_ en son nom; mais outre
-ces hauts dignitaires assermentés et responsables, elle compte dans
-toutes les villes de France et de l'étranger un certain nombre de sujets
-volontaires qui, avides de ses faveurs, soupirent après l'heureux moment
-où il leur sera permis de lui donner, à la plume ou au crayon, un
-éclatant témoignage de leur affectueux dévouement. Elle reçoit chaque
-jour, avec des adresses de félicitations, des relations détaillées et
-des dessins originaux de tous les événements importants arrivés pendant
-la semaine sur notre planète. Le conseil des ministres s'assemble
-régulièrement de midi à six heures; il examine les communications qu'il
-reçoit, déchire et brûle celles qui lui semblent insignifiantes, et
-soumet à une discussion approfondie celles dont il espère tirer parti.
-La séance levée, des estafettes partent dans tous les sens; les unes
-courent chez les artistes pour leur demander des dessins; les autres se
-dirigent en toute hâte vers les demeures des écrivains chargés de
-rédiger le jour même un texte explicatif.--Depuis la fondation de
-_l'Illustration_, la circulation a presque doublé dans Paris.
-N'avez-vous jamais rencontré ce cabriolet fameux qui parcourt la ville
-en tous sens avec une si effrayante vitesse? vous l'avez à peine aperçu
-quand il a passé devant vous, plus rapide que le cheval fantastique de
-la ballade de Lénore. C'est le coursier favori de _l'Illustration_! Il
-emporte avec son conducteur l'intelligent exécuteur des hautes décisions
-du conseil suprême, dont le nom célèbre a plus d'une fois sans doute
-frappé vos oreilles.
-
-Il ne suffit pas à l'_Illustration_ d'être instruite à l'instant même de
-tout ce qui arrive, il lui faut encore savoir ce qui doit arriver. Le
-mystère, il m'est interdit de vous le révéler. Je ne vous dirai donc pas
-comment les prophètes de votre journal parviennent à connaître
-l'avenir! Ne m'en demandez pas davantage et suivez-moi maintenant place
-Saint-André-des-Arts.
-
-Pénétrons ensemble dans cette rue étroite, sombre et humide qui unit la
-place Saint-André-des-Arts à la rue de La Harpe, et qui porte le nom de
-rue _Pouper_. Parvenus au milieu de cette rue, nous nous arrêterons
-devant une vieille maison nouvellement badigeonnée, et même peinte à
-l'huile, nº 7. Elle est un peu penchée par l'âge: mais n'ayez aucune
-crainte, ses fondations sont solides. Elle a été construite à une époque
-où les architectes se croyaient encore obligés de travailler pour
-plusieurs générations. Avouons le cependant; si nos aïeux avaient le bon
-esprit de ne pas s'asphyxier dans des espèces de bonbonnières, ils ne se
-faisaient aucune idée de ce que nous appelons le confortable.--Ces
-appartements sont vastes et bien aérés; mais comme l'escalier qui y
-conduit est roide et dangereux! Madame la présidente appuyait donc sa
-jolie petite main sur cette grossière rampe de fer, ses pieds mignons
-foulaient sans hésitation et sans crainte ces carreaux humides. Aussi
-nos présidentes actuelles ne se décideraient-elles plus à habiter une
-semblable maison. Partout la bourgeoisie abandonne aux prolétaires ses
-anciennes demeures; les finances, la magistrature et le barreau cèdent
-la place à l'industrie.
-
-L'industrie, en effet, a besoin d'espace; à peine même si elle se trouve
-à l'aise dans ces immenses salons d'autrefois. Jetez un regard sur
-l'atelier des graveurs de _l'Illustration_: toutes les places sont
-occupées: partout où la lumière pénètre, elle est avidement interceptée
-au passage par un groupe d'artistes sur lesquels veille sans cesse
-l'oeil du maître.
-
-Le soir venu, les tables qui avoisinent les fenêtres sont abandonnées;
-tous les graveurs chargés, à tour de rôle, de passer la nuit, se
-réunissent autour des tables circulaires rangées de distance en
-distance. C'est un spectacle des plus curieux. Les rayons de la grosse
-lampe qui s'élève au centre de chaque table, traversant des globes ne
-verre remplis d'eau, répandent une lumière tellement éclatante sur les
-mains, les figures, les burins et les bois de chaque graveur, que tout
-le reste du salon paraît plongé dans une obscurité profonde. Les yeux
-éblouis, on se dirige à tâtons vers ces phares lumineux. On croirait
-voir un des tableaux les plus colorés de Rembrandt.
-
-Je ne raconterai point ici l'histoire de la gravure sur bois; un autre,
-plus compétent que moi en pareille matière, entreprendra un jour cet
-intéressant travail; je résumerai seulement quelques renseignements
-généraux sur cet art d'origine moderne, sans lequel _l'Illustration_
-n'aurait pas le bonheur de faire le vôtre.
-
-L'artiste dessine avec un crayon ordinaire de mine de plomb, sur un
-morceau de bois bien sec, bien uni, légèrement blanchi, comme sur une
-feuille de papier. Le dessin, jugé et accepté, est immédiatement porté à
-l'atelier général des graveurs, dont le dessin ci-joint vous offre
-l'image fidèle. Des qu'il arrive, on le grave, sans trêve ni repos, jour
-et nuit; car souvent il doit être achevé en moins de quarante-huit
-heures. Le procédé est fort simple, mais la mise en application exige
-une grande adresse. Il s'agit, en effet, d'enlever, à l'aide de butins
-de différentes grosseurs, toutes les parties du dessin qui doivent être
-blanches. La gravure sur bois diffère du tout au tout de la gravure en
-taille-douce.--Le graveur sur cuivre ou sur acier creuse sur la planche
-les mêmes traits que le graveur sur bois a le soin de laisser en relief;
-en d'autres termes, le graveur sur cuivre ne touche pas tout ce qui
-doit, dans la gravure, être blanc: le graveur sur bois, au contraire,
-laisse parfaitement intact tout ce qui doit être noir.--Non-seulement on
-travaille jour et nuit dans cet atelier, mais, quand la nécessité
-l'exige, on coupe un dessin en deux ou en quatre morceaux, qui sont
-gravés séparément, et qui, après avoir été soigneusement recollés, sont
-retouchés et terminés par un maître habile.
-
-Les gravures terminées, on les envoie aussitôt dans un quartier éloigné
-où elles sont toujours impatiemment attendues.--Traversons donc la
-Seine, et transportons-nous au milieu même de la cour des Miracles, non
-loin du passage du Caire. Une autre fois nous vous montrerons la plus
-belle imprimerie qui existe actuellement à Paris; cette cour célèbre, où
-des écoles primaires ont remplacé les refuges des ribauds et des
-mendiants du moyen âge; ces vastes ateliers où plusieurs centaines
-d'ouvriers sont constamment occupés à composer, à corriger ou à imprimer
-les chefs-d'oeuvre de la typographie française contemporaine.
-Aujourd'hui nous nous contenterons de vous apprendre comment le journal
-s'imprime.
-
-Nous sommes au vendredi: depuis la veille au soir le journal est
-complètement achevé; il ne reste plus que quelques corrections
-insignifiantes à faire. Qui d'entre vous n'a vu une imprimerie? Vous
-savez tous, je le suppose, que chaque compositeur a devant lui un
-certain nombre de cases de différentes grandeurs remplies de lettres de
-plomb: ses yeux sont presque constamment fixés sur le manuscrit, et ses
-mains connaissent si bien les places où se trouvent placées toutes les
-lettres de l'alphabet, les points, les Virgules, les _espaces_, etc.,
-etc., qu'elles vont les prendre machinalement d'elles-mêmes sans jamais
-se tromper. Un composteur, instrument d'acier, sert à recevoir les
-lettres et donne la mesure des lignes. Les lignes réunies en certain
-nombre forment un paquet; on passe alors sur ces paquets un rouleau de
-colle imbibé d'encre, on y applique un papier légèrement mouillé, puis,
-à l'aide d'une brosse, on fait une épreuve, sur laquelle les correcteurs
-et l'auteur de l'article relèvent tour à tour les fautes grammaticales
-ou typographiques. Les corrections faites, le jeudi, le metteur en pages
-rassemble tous les paquets et en forme des pages d'après un ordre adopté
-et indiqué d'avance; cet ordre est parfois qualifié de désordre, mais,
-qu'on le sache bien, nous sommes obligés, pour avoir un tirage
-convenable, de mettre toutes les gravures d'un numéro sur les pages 1,
-4, 5, 8, 9, 12, 13 et 16; par conséquent les articles à gravures
-n'occupent pas toujours la place que leur assignerait l'ordre logique.
-Des morceaux de plomb remplacent provisoirement les bois qui ne sont pas
-encore achevés, et qui ne doivent être livrés que le lendemain dans la
-matinée. Deux pages forment ce qu'on appelle une forme et les huit
-formes réunies composent seize pages, ou un numéro.
-
-Jusque-là rien que de fort ordinaire; mais le vendredi matin, les
-gravures arrivent, et alors commence un nouveau travail assez difficile
-à expliquer, que les gens du métier appellent la _mise en train_.
-
-[Illustration: Atelier des Graveurs de _l'Illustration_ pendant le jour.]
-
-La gravure en relief a sur la gravure en taille-douce l'immense avantage
-de pouvoir se tirer en même temps et de la même manière que des
-caractères d'imprimerie, mais, pour en obtenir un pareil résultat, il
-est nécessaire de lui faire subir préalablement une assez longue
-préparation: d'abord, on met à un niveau parfait les gravures et les
-caractères, puis on procède à la mise en train proprement dite. Cette
-opération préliminaire est plus importante qu'on ne le croit en général,
-car de sa mise en train dépend entièrement l'effet d'une gravure: le
-chef-d'oeuvre de MM. Andrew, Best et Leloir, mal tiré, serait regardé,
-même par les connaisseurs, comme l'ébauche grossière d'un inhabile
-apprenti.
-
-Le graveur sur bois n'a pas les mêmes ressources que le graveur sur
-cuivre; il ne produit, à l'aide de son burin, que des blancs et des
-noirs uniformes; des demi-teintes, il n'en peut pas faire. Pour donner
-une certaine couleur à une gravure sur bois, il faut absolument teinter
-à divers degrés les parties noires, c'est le travail du metteur en
-train, travail long et difficile. Le metteur en train tire, sur un
-carton léger, une épreuve de la gravure qu'il s'agit d'imprimer: puis, à
-l'aide d'un instrument tranchant, il enlève sur ce carton les parties de
-la gravure qui ne doivent pas être complètement noires; plus des teintes
-vont s'affaiblissant, plus il creuse profondément. Cette espèce de
-découpage ou de gravure achevée, le carton est collé solidement à la
-partie de la mécanique qui presse la feuille de papier sur les formes
-composées des gravures et des caractères d'imprimerie. Dès lors on
-conçoit aisément qu'une gravure correspondant exactement à son carton
-découpé recevra une pression plus ou moins forte, et par conséquent se
-colorera de teintes plus ou moins vives, selon que le carton a été plus
-ou moins profondément entaillé. Souvent ce premier travail ne suffit
-pas; il faut, pendant plusieurs heures, coller des morceaux de papier
-sur les parties du carton qui ne sont pas assez saillantes, et creuser
-encore celles qui le sont trop.
-
-[Illustration: Atelier des Graveurs de _l'Illustration_ pendant la nuit.]
-
-Cependant la mise en train est terminée, les dernières corrections sont
-faites: à un signal donné, la mécanique se met en mouvement, et à chaque
-tour de roue un numéro de _l'Illustration_ vient de lui-même se placer
-tout imprimé entre les deux cylindres. Cette belle et curieuse machine,
-dont nous vous donnerons un jour un portrait ressemblant, fait à elle
-seule plus de besogne que vingt hommes. Sans elle, tous les abonnés
-actuels de _l'Illustration_ ne pourraient pas être servis dans la même
-journée, et que deviendrions-nous dans quelques mois? Elle imprime 600
-numéros par heure, et huit ouvriers ne pourraient, dans le même espace
-de temps, en imprimer, à la presse à la main, que 200.
-
-Au fur et à mesure qu'ils sont imprimés, les numéros (le samedi matin)
-sont transportés dans l'atelier des brocheurs, ou plus de cinquante
-personnes sont occupées à les plier, à les mettre sous bande. De là les
-uns partent pour la poste, les autres sont immédiatement enlevés par les
-porteurs chargés de les remettre dans Paris à leurs souscripteurs. Un
-certain nombre revient rue de Seine, nº 33, au bureau d'abonnement, où
-ils se vendent séparément, par collections mensuelles ou en volumes.
-Puis, imprimeurs, brocheurs, porteurs, etc., se reposent pendant
-quelques jours de leurs fatigues ou passent à d'autres exercices en
-attendant que le numéro suivant réclame l'emploi de leur temps.
-
-Seuls, le comité de rédaction et les graveurs ne se reposent jamais. On
-n'a plus à s'occuper du présent, il faut songer à l'avenir. Je ne vous
-révélerai pas le mystère des projets que vous devez voir se réaliser
-pendant l'année qui commence: ce serait vous ôter votre plus grand
-plaisir, celui de la surprise, et je vous aime trop, ô mes chers
-abonnés! pour vous jouer un si vilain tour. Soyez sûrs cependant que
-vous serez encore plus émerveillés et plus heureux en 1844 que vous
-n'avez dû l'être en 1843.
-
-[Illustration: Bureau de Rédaction de _l'Illustration._]
-
-Se tenir au courant de tout ce qui arrive dans le monde, chercher à
-prévoir tout ce qui doit arriver, faire concourir au but commun, pour la
-plus grande satisfaction des lecteurs, des activités diverses
-éparpillées aux quatre coins de la grande ville, telle est la tâche des
-membres du comité de rédaction, sorte d'aréopage qui siège en
-permanence, et devant lequel viennent se faire juger des articles sur
-toutes sortes de sujets, des nouvelles, des romans, des dessins, des
-gravures, des romances, etc.; ne me demandez pas leurs noms, ils
-persistent à rester cachés, comme on dit, sous le voile de l'anonyme.
-Dans les journaux politiques, dans les revues, ils ont le droit d'être
-des illustrations, mais ici ils sont _l'Illustration._.
-
-
-
-Don Graviel l'Alferez.--Fantaisie maritime
-
-(Suite.--Voir t. II, p. 393 et 406.)
-
-
-III.
-
-Cinquante déserteurs de la _Santa-Fé_, vingt négriers, restant de
-l'équipage du _Caprichoso_; le contre-maître Brimbollio, maître de
-manoeuvre; le garde-marine Fernando Riballosa, lieutenant, et l'enseigne
-de frégate don Graviel Badajoz, capitaine; en tout soixante-treize
-combattants, plus un cuisinier noir et quelques mousses, telle était la
-composition du personnel du brick-goélette contre lequel le gouverneur
-de la Havane déployait maintenant toutes ses forces de terre et de mer.
-L'on trouvera naturel que nous omettions dona Juanita de las Ermaduras,
-toujours renfermée dans la chambre d'honneur, tremblante, éplorée, en
-proie aux plus cruelles appréhensions.
-
-La canonnière que Fernando maintenait au bout de sa ligne de mire
-coupait la route au _Caprichoso_.
-
-«Capitaine, faut-il faire feu? demanda le pointeur.
-
---Garde-t'en bien, malheureux! répondit Graviel; s'il est nécessaire
-d'en venir là, ce qu'à Dieu ne plaise! au moins laissons-les commencer.
-
---Décidément, murmura le lieutenant, il veut nous voir une corde en
-cravate! Il serait si facile, avec une bonne décharge à mitraille, de
-balayer le pont de cette barque du diable!»
-
-[Illustration: Illustration.]
-
-Attendu ses desseins ultérieurs, l'enseigne désirait vivement de ne pas
-livrer combat à ses compatriotes. Mais la canonnière rapprochait le
-brick acculé contre terre; elle se trouva bientôt à demi-portée de
-pistolet par bâbord devant. Déjà l'on distinguait les voix du capitaine
-Bertuzzi et de don Antonio Barzon, tous deux au comble de
-l'exaspération: l'un courait après son navire, l'autre après sa fille.
-Le premier avait été trouvé dans la chaloupe, on l'avait démarré,
-dégarrotté et débâillonné, ce qui lui permettait de gesticuler et de
-crier à son aise; il abusait de la permission. Le second, qui ne
-tempêtait pas moins, s'était jeté à bord de la canonnière avec sa garde
-et ses aides de camp. Tous les négriers débarqués du _Caprichoso_ se
-trouvaient sur le même bâtiment; les bandits brûlaient de se venger,
-c'était à qui armerait les avirons, ils faisaient rage.
-
-«Misérable voleur de Badajoz! hurla le gouverneur, qui nécessairement
-n'ignorait plus rien; ah! larron fieffé tu paieras cher ton audace!
-Rends moi ma fille, scélérat! Je me contenterai de te faire pendre!
-Sinon, par le sang de...»
-
-Ce flux d'injures et de menaces rendit à don Graviel tout son
-sang-froid.
-
-«Bien sensible, assurément! illustrissime seigneur, répondit-il au
-porte-voix. Je vous préviens seulement que votre fille est sur le pont,
-et que si vous me faites tirer dessus, elle sera aussi exposée que
-moi-même.
-
---Camarades! criait Bertuzzi à ceux de ses gens qui étaient encore sur
-le _Caprichoso_, c'est à cause de vous que nous ne tirons pas; mais tout
-â l'heure, aidez-nous!...»
-
-On se mentait réciproquement avec un touchant accord.
-
-«Holà! Brimbollio! interrompit Graviel, que si, pour son malheur, un des
-anciens du brick ne rame pas de toutes ses forces, on lui fasse sauter
-la tête pour premier avertissement!
-
---Soyez tranquille, capitaine, dit le contre-maître, ces choses-là vont
-sans dire. Nous sommes armés et ils ne le sont pas. Vous entendez, les
-mignons?» ajouta le rude marin en s'adressant aux négriers.
-
-La lutte se réduisait à une joute de vitesse et de manoeuvres. Les forts
-attendaient que le gouverneur commençât le feu; le gouverneur n'osait
-faire canonner le navire où se trouvait sa fille; Bertuzzi ne voulait
-pas non plus endommager la coque de son cher brigantin, qu'il comptait
-enlever à l'abordage. Il ne doutait pas du concours de ceux de ses gens
-que don Graviel et Brimbollio venaient d'inviter à ramer en termes si
-persuasifs. On a vu que l'enseigne s'obstinait à ne point mitrailler des
-compatriotes; le père de dona Juana était à bord de la canonnière,
-c'était un motif de plus pour s'abstenir des moyens violents.
-
-Après ce rapide examen des pensées et des espérances secrètes de nos
-principaux acteurs, jetons un coup d'oeil militaire sur leurs attitudes
-respectives.
-
-Bertuzzi tient la barre du bâtiment chasseur; don Graviel celle du
-brick-goélette. Ce dernier rase les bas-fonds de tribord et les
-murailles du Morro avec un art merveilleux, en évitant, autant que
-possible, l'abordage de l'autre; mais le ci-devant capitaine négrier est
-sûr de réussir à s'accrocher dans trois minutes environ, si toutefois
-aucun incident ne contrarie l'habile impulsion imprimée à la canonnière.
-Don Graviel et ses compagnons voient cela clairement; le garde-marine
-caresse son boute-feu et tousse; le contre-maître brandit sa hache et
-jure; les déserteurs font voler leurs avirons comme des plumes.
-
-«Fernando! Fernando! cria tout à coup l'alferez, à moi, viens vite.»
-
-Le garde-marine obéit; le jeune capitaine lui dit alors à voix basse:
-
-«Il s'agit de leur enlever d'un coup de canon tous les avirons de
-bâbord; ne blesse personne, j'ai mes raisons pour cela, et je réponds du
-reste.
-
---Bien! J'aurais autant aimé les couler une bonne fois, mais enfin tu le
-veux ainsi; tu vas voir!»
-
-A ces mots, le flegmatique lieutenant reprit son poste et repointa son
-canon de 24.
-
-«Y sommes-nous? demanda Graviel.
-
---Parfaitement!» répliqua le pointeur.
-
-La canonnière se présentait alors obliquement, son boute-hors de foc
-touchait le brick, et ses premières rames étaient sur le point de
-s'engager dans celles du _Caprichoso_.
-
-«Feu!» commanda l'enseigne.
-
-Une éclatante détonation couvrit tous les autres bruits de la rade.
-Fernando avait fait merveille; sa décharge à bout portant avait raflé
-tous les avirons de bâbord de la canonnière, qui pivota sur elle-même
-comme un oiseau dont une aile est coupée dans son vol. Don Graviel
-profita de ce mouvement, un étroit espace se trouvait libre. Avant que
-Bertuzzi eût repris la route convenable et remplacé ses avirons brisés,
-le _Caprichoso_ avait gagné en bonne direction trois bonnes longueurs de
-navire; mais de nouveaux dangers l'entouraient: la première explosion
-fut suivie de vingt autres, les forts répondaient à la pièce à pivot.
-
-«Ah! ils vont tuer ma pauvre fille! s'écria don Barzon, qui, tout brutal
-qu'il était, aimait tendrement dona Juana.
-
---Ciel! ils couleront mon joli navire, disait avec douleur le capitaine.
-Bertuzzi... Et ils nous empêchent de continuer la chasse! Si nous avions
-pu sauter à l'abordage, mon pauvre _Caprichoso_ eût été repris sans
-avaries!»
-
-Par une singulière coïncidence, les deux plus acharnés ennemis de don
-Graviel faisaient ainsi des voeux pour que l'artillerie des forts
-n'atteignît pas le but. Cependant, les boulets tombaient comme grêle
-autour du léger bâtiment; quelques rames furent emportées; les flèches
-des mâts et nombre de manoeuvres coupées, la plupart des voiles percées
-à jour; par bonheur, la coque et la mature ne furent pas atteintes. A
-l'ouvert du port, le _Caprichoso_ sentit la brise. La canonnière fut
-laissée bien loin derrière; et comme le vent fraîchissait, l'on se
-trouva bientôt hors de la portée des forts.
-
-«Il y a dans tout ceci plus de bonheur que de bien joué,» dit le
-contre-maître, qui continuait à pester contre les femmes en général, et
-plus particulièrement contre dona Juana.
-
-Fernando, après avoir fait écouvillonner et recharger la fameuse pièce
-de 24, se rendit auprès de don Graviel, qui se hâta de lui remettre le
-commandement de la manoeuvre, et descendit enfin dans la cabine.
-
-L'on avait trouvé à bord de vastes caisses de cigares royaux; maître
-Brimbollio y puisa largement; le méthodique garde-marine prit un
-_régalia_, l'alluma dans les principes, s'occupa ensuite de pourvoir au
-remplacement des voiles criblées, à la réparation des avaries, à
-l'installation du service; il se fit apporter un grog, ordonna au
-cuisinier de distribuer les rations à l'équipage, et braqua sa
-longue-vue sur l'entrée du port, qu'on relevait au sud-sud-est. Les
-premières clartés du soleil blanchissaient les remparts du formidable
-Morro, ont il était permis de se moquer maintenant; mais elles se
-reflétaient aussi sur un objet moins inoffensif, c'est-à-dire sur la
-voilure de la frégate la _Santa-Fé_, chargée de toile haut-et-bas,
-tribord et bâbord, saillant de l'avant, menaçante et d'autant plus à
-craindre que la brise de terre augmentait graduellement. La mer devenait
-clapoteuse. Fernando hocha la tête en toussant.
-
-[Illustration.]
-
-Avant d'ouvrir la porte de la cabine, don Graviel répara son mieux le
-désordre de sa toilette, passa les doigts dans ses cheveux, rabattit son
-grand collet de chemise, raffermit ses pistolets dans sa ceinture, frisa
-ses moustaches, et jura deux fois pour se remonter le moral; puis il
-entra.
-
-Nous ne décrirons pas, selon l'usage de nos devanciers, la chambre du
-capitaine, vrai boudoir maritime. On sait de reste que l'ameublement
-d'un pirate coûte trop peu pour n'être point magnifique: c'est de la
-soie dans de l'or, des tapis de cachemire, des bois précieux, des
-saphirs et des émeraudes, un palais des _Mille et une Nuits_ au
-daguerréotype.
-
-Doua Juana était assise sur une ottomane incomparable; elle tenait à la
-main une charmante _navajilla_ de Séville à la lame d'acier poli, à la
-poignée d'écaille incrustée d'ivoire et d'argent. Au bruit que fit la
-porte en tournant, elle se redressa, courut se retrancher dans un angle,
-et fière comme une digne Castillane, se mit en devoir de défendre
-chèrement son honneur et sa vie.
-
-«Bravissimo! sénorita, dit don Graviel, j'aime à vous voir prendre cette
-pose martiale. Caramba! elle vous sied à ravir! Mais d'abord permettez à
-votre esclave soumis de demander grâce pour sa témérité. Vous
-conviendrez seulement que j'ai ponctuellement tenu parole.
-
---Si vous faites un pas de plus, seigneur cavalier...
-
---Dites seigneur capitaine, je vous en supplie, interrompit l'alferez,
-qui avançait toujours: comme je l'avais juré, je suis capitaine-corsaire
-aujourd'hui, jour de Noël.»
-
-A ces mots don Graviel ouvrit les rideaux damassés de la claire-voie; un
-rayon de lumière pénétra dans la cabine.
-
-«Vous voyez, ma reine chérie, que votre appartement n'est pas mal; rien
-ne vous manquera, et vous avez tout mon amour par-dessus le marché.
-
---Silence, méchant pirate! répliqua la tremblante jeune fille; de ma vie
-je ne vous pardonnerai votre indigne conduite.
-
---Foi de corsaire! vous êtes aussi adorable qu'adorée! Votre colère est
-éblouissante, et, pour un empire, je ne voudrais pas en avoir été privé.
-Je vous connaissais dans vos bouderies, Juanita, mais la navaja au
-poing, c'est tout nouveau pour moi; c'est piquant! Si jamais vous aviez
-eu quelque rivale dans mon coeur, elle serait oubliée à jamais. Vos yeux
-en courroux brillent d'un feu divin, ils me percent de part en part, je
-vous jure. Souffrez que j'examine de plus près ce délicieux
-_cuchillitito_.»
-
-En parlant ainsi, don Graviel s'était mis à genoux aux pieds de la jeune
-fille, non sans avoir adroitement saisi la main dans laquelle étincelait
-le gracieux poignard, si bien que dona Juana n'en pouvait faire usage;
-alors, de ce ton semi-railleur qu'il avait accoutumé de prendre pour
-faire des déclarations à la jeune fille.
-
-«Dans l'espoir de vous plaire, dit-il, afin de satisfaire un de vos
-caprices, chère âme, je m'expose à être pendu; mais s'il peut vous être
-agréable de me couper la gorge, faites, ne vous gênez pas, il me serait
-doux de trépasser par les soins de celle...
-
---Lâchez-moi donc, alors! interrompit Juanita exaspérée.
-
---Doucement, mon ange, continua don Graviel, je tiens d'abord à terminer
-mon discours, uniquement dans votre intérêt: sachez donc qu'après moi
-vous ne trouverez plus de protecteurs la-haut; Fernando, mon second,
-n'est pas du tout galant; maître Brimbollio, qui vous gardait dans la
-yole, est un bandit très-bourru; et pourtant, c'est là ce qu'il y a de
-mieux à mon bord. Si vous m'accordez la vie, chérubin de mes rêves, je
-les tiendrai en respect, ils ramperont tous devant vous; mais si vous en
-décidez autrement, je vous déclare que ma responsabilité sera tout à
-fait à couvert, ces coquins-là, d'ailleurs, seraient capables de vous en
-vouloir de ma mort... Ne vous impatientez pas, ma souveraine, encore, un
-petit mot de justification. Ecoutez bien: ceci est sérieux: je ne suis
-pas pirate, mais corsaire, distinguons! Je ne ferai la guerre qu'aux
-Anglais, nos ennemis. J'ai délivré la mer d'un véritable forban en
-m'emparant du _Caprichoso_, qui capturait les Espagnols tout comme les
-autres, avec l'autorisation tacite de votre respectable père... D'autre
-part, je vous aime, je vous adore, je veux vous épouser: je n'avais pas
-un triste _maravedi_ de fortune, on m'aurait honteusement chassé de
-votre présence, si j'avais eu le malheur de montrer mes prétentions;
-vous m'avez inspiré mon projet, je vous ai obéi à point nommé, suis-je
-donc si coupable?... Dans un mois, mes exploits m'auront rendu riche,
-renommé, redoutable, digne de vous en un mot, et vous serez la Grâce qui
-embellira ma vie, à moins que vous ne préfériez être tout de suite la
-Parque qui en tranchera le fil.»
-
-A mesure qu'il parlait, don Graviel serrait moins fort la main de
-Juanita, qui devenait plus attentive; à la fin, cette main blanche et
-potelée reposait mollement dans la sienne; la jeune fille ne la retira
-pas, le hardi cavalier y porta les lèvres avec transport.
-
-Juana s'était assise sur l'ottomane:
-
-«Sur votre honneur, fit-elle en oubliant toujours sa main, ce que vous
-venez de dire est l'exacte vérité?
-
---Sur mon honneur! sur ma foi! sur mon amour pour vous! Je ne sais pas
-de serment plus fort.
-
---Et vous vous conduirez à mon égard en honnête et galant homme?
-
---Juana, poignardez-moi, mais ne me faites pas injure.»
-
-On frappa à la porte; la jeune fille venait de remettre la navajilla
-dans sa gaine; don Graviel était assis à côté d'elle:
-
-«Capitaine, dit un mousse qui n'était pas entré sans autorisation, le
-lieutenant vous fait prévenir que la frégate la Santa-Fé nous appuie la
-chasse et qu'elle nous gagne.
-
---Chère amie, dit l'heureux enseigne en se levant, priez Dieu qu'elle ne
-nous attrape point. Je cherche les Anglais, et non les Espagnols.»
-
-G. DE LA LANDELLE.
-
-(_La fin à un prochain numéro._)
-
-
-
-Épisodes de la Vie d'une pièce d'or,
-
-RACONTÉS PAR ELLE-MÊME.
-
-Je naquis grande dame et plus belle mille fois que le jour. Je commençai
-d'être admirée en commençant de vivre. A peine eus-je revêtu ma robe
-éclatante, que tous les yeux se fixèrent sur moi avec une expression de
-convoitise qui, à l'époque de mon début, troubla mon innocence et
-effaroucha ma pudeur. Depuis, j'ai acquis cette heureuse assurance que
-procurent les grands succès dans le monde; je sais l'art de ne plus
-rougir devant mes courtisans. D'ailleurs, aujourd'hui, je connais le
-prix que je vaux, et j'accepte sans embarras les hommages qui me sont en
-tous lieux adressés, parce que j'ai la confiance de les mériter partout.
-
-Je ne veux pas raconter toutes mes aventures; ce serait une oeuvre trop
-longue et trop fatigante pour moi qui ai contracté les goûts des
-personnages avec lesquels j'ai l'habitude de vivre et qui, en
-conséquence, aime la mollesse et l'oisiveté. Je désire seulement vous
-confier le principal épisode de ma brillante existence; vous verrez, par
-les échantillons qu'il me plaît de mettre sous vos yeux, que ma
-naissance aristocratique ne m'a pas toujours préservé des humiliations;
-que comme les grands de ce siècle, j'ai éprouvé des fortunes diverses
-qui m'auraient sans doute instruite, si, je consens à vous en faire
-l'aveu, je n'étais pas née orgueilleuse.
-
-Je fis ma première entrée dans le monde à une époque bien dure pour les
-personnes de condition; mais j'eus ce bonheur singulier d'échapper tout
-d'abord à un contact grossier, et de tomber au pouvoir d'un gentilhomme
-corse qui commençait, en ce temps-là, à faire une assez belle figure à
-la tête de la république française. Jamais je ne jouai un plus beau
-rôle, jamais je n'exerçai sur les destinées de la terre une influence
-plus grande qu'à cette époque de ma vie.
-
-C'était au château des Tuileries, en 1804; je dormais paisiblement, avec
-un grand nombre de mes soeurs, dans le tiroir d'une table chargée de
-cartes géographiques, lorsqu'un jour mon tombeau s'ouvrit brusquement à
-la lumière. En même temps une main blanche et fine, une vraie main de
-dictateur, se glissa un silence auprès de moi, me saisit avec une
-vivacité brutale, et me jeta, toute frémissante de dépit, sur une
-immense carte d'Europe; M. de Buonaparte, mon maître,--je lui donne, ce
-titre par exception, car mes autres possesseurs ne sont que mes
-valets,--M. de Buonaparte était, ce jour-là, un petit homme en habit
-militaire, à figure humorique, avec un grand front sillonné de plis
-dédaigneux. Je l'ai revu plus tard gras, frais, et, je le suppose,
-enchanté de vivre; mais, au temps dont je parle, il n'en était pas
-ainsi; il ressemblait beaucoup à un homme sans appétit et sans sommeil.
-C'était un visage bilieux de conspirateur; j'en ai rencontré d'autres
-qui lui ressemblaient à quelques égards, mais ils n'avaient pas la mine
-si fière.
-
-Le premier consul, tel était alors son titre, me prit avec distraction
-entre ses doigts, me tourna et me retourna en tous sens, regarda la
-pique surmontée d'un bonnet ronge qui se dressait sur mon dos, contempla
-la Liberté debout sur ma face, puis, souriant d'un sourire moqueur, me
-laissa une seconde fois retomber sur la table.
-
-Il se leva, se promena à grands pas dans la salle comme le lion dans sa
-cage, s'arrêta longtemps à une fenêtre devant laquelle passait la foule,
-frappa son vaste front de sa petite main blanche, croisa ses bras
-derrière le dos, toussa d'une toux fiévreuse, leva les yeux en l'air,
-regarda le parquet qui claquait sous ses pieds agités, les tableaux
-suspendus aux murailles, le lustre qui étincelait sur sa tête, murmura à
-voix basse des paroles confuses, inintelligibles, puis revint tout à
-coup, par un brusque détour, l'air résolu quoique tout pâle, se rasseoir
-sur son fauteuil doré devant la table où je l'observais. Il était si
-ému, le héros, que j'en tressaillis sous ma robe de métal. Cet homme en
-proie à une pensée secrète et grandiose me faisait peur. Je comprenais
-que j'allais être témoin d'un spectacle solennel; mais je ne m'attendais
-guère à ce que ce jeune conquérant, le seul homme peut-être des temps
-modernes qui ait eu le courage de me mépriser, me rendit l'arbitre de sa
-merveilleuse destinée.
-
-Il chuchotait toujours quelque chose entre ses dents, et faisait des
-gestes comme un fou qui se querelle avec des fantômes. Attentive aux
-moindres sons, je lui entendis plusieurs fois prononcer le nom d'empire
-et d'empereur. Il parla de la France, de l'Europe, du monde; il nomma le
-peuple, l'armée.--Je n'ai pas beaucoup d'esprit, quoique en définitive
-personne n'en ait plus que moi, mais je ne tardai pas à comprendre qu'il
-ne s'agissait de rien moins que de me débarrasser de ma pique, pour me
-confier un sceptre, et que de substituer une couronne d'empereur à mon
-vilain bonnet phrygien.
-
-Mes instincts aristocratiques se réveillaient en foule, lorsque M. de
-Buonaparte se leva une dernière fois, oppressé et frissonnant comme un
-homme qui va interroger le destin. Il me prit, me souleva en l'air, et
-me laissa aussitôt retomber en criant: «Face!» Heureusement je
-connaissais ce jeu familier aux enfants et aux superstitieux; je
-n'hésitai pas à complaire aux désirs du premier consul; je me jetai
-lourdement sur le dos, étalant au soleil ma face resplendissante.
-
-Le premier consul se pencha sur moi avec une expression de joie
-profonde, tomba dans une courte rêverie, puis se releva soudainement, la
-figure radieuse, le front rajeuni, en criant: «C'en est fait! A moi
-l'empire! Vive l'empereur!»
-
-Un mois après ce grand événement, je quittai l'appartement de celui à
-qui j'avais donné la couronne de Charlemagne pour entrer dans le
-secrétaire d'un négociant. Cet heureux mortel avait eu l'honneur de
-fournir les milliers de lampions qui éclairèrent les fêtes du
-couronnement de l'empereur Napoléon.
-
-A vrai dire, je ne fus pas heureuse dans cette demeure bourgeoise. J'y
-rencontrai pour la première fois des petites gens dont je n'avais pas
-soupçonné l'existence. Ainsi je fus à tout moment coudoyée par des
-créatures de bas étage qui salissaient ma robe splendide du contact de
-leur robe d'argent ou de leur robe de cuivre. Je ne vous raconterai pas
-ce que je souffris alors, parce qu'aujourd'hui je sais que c'est le bon
-ton de ne pas respecter les personnes de qualité.
-
-Donc j'épiais le moment favorable pour sortir de ma prison d'acajou,
-lorsqu'un matin je m'éveillai entre les mains d'un enfant aux belles
-joues rosées, aux yeux bleus, aux longs cheveux qui retombaient en
-boucles blondes sur une collerette bien plissée. «A la bonne heure!
-pensai-je, j'aime mieux vivre en société avec ce marmot; c'est moins
-avilissant, et d'ailleurs il est à croire que nous ne resterons pas
-longtemps ensemble.»
-
-Le lendemain même de mon nouveau début je fus conduite chez un fameux
-marchand de joujoux, qui, comme de raison, me trouva belle et désira me
-posséder.
-
-Hélas! le petit traître me livra sans regret à l'avidité du marchand,
-qui me mit dans sa poche en riant tout bas d'un air sournois; il me
-livra avec joie même et reçut en échange, savez-vous quoi? j'ai honte de
-le dire: il reçut un affreux polichinelle avec deux énormes bosse»
-rehaussées de brocart, une sur le ventre, l'autre sur le dos, un chapeau
-chargé de clinquant et un épouvantable nez rouge.
-
-Après avoir éprouvé une humiliation aussi cruelle, j'aurais pu perdre
-quelque chose de ma foi en mon mérite, si je n'avais éprouvé ensuite,
-dans mille, autres circonstances, que l'autorité de ma race est immense,
-et qu'avec l'aide de mes soeurs je puis forcer les regards les plus
-fiers et les yeux les plus beaux à se baisser devant l'éclat de ma
-puissance. Qu'il me suffise de dire, pour faire comprendre en un mot le
-pouvoir dont nous disposons, que nos favoris, généralement choisis avec
-intention parmi les sots, sont placés, grâce à nous, dans l'estime des
-hommes plus haut que les princes, plus haut que tous les génies de la
-terre.
-
-Après mille aventures bizarres, après avoir fait les guerres d'Allemagne
-dans la poche d'un colonel, et la campagne de Russie dans un fourgon du
-roi Murat, je tombai entre les mains d'un Cosaque qui m'emporta dans son
-pays.
-
-Pour finir ce récit incomplet, qui n'est qu'un rapide coup d'oeil jeté
-sur mon existence passée, je vous dirai qu'aujourd'hui je vis fort
-tristement dans le coffre-fort d'un vieux prince allemand. Privée d'air
-et de lumière, je vois avec regret mes traits se flétrir et mon
-incomparable beauté s'altérer chaque jour. Quand l'avare petit potentat
-qui s'est voué à mon culte juge à propos de m'adresser ses hommages, il
-le fait dans une langue qui n'est pas celle du pays où j'ai pris
-naissance et où j'ai régné avec tant d'éclat. Aussi suis-je atteinte
-d'une profonde mélancolie dans ma brillante retraite; je soupire après
-le soleil et le bruit; je rêve tantôt que je pétille entre les mains de
-joueurs à l'oeil ardent, tantôt que je luis, comme une étincelle de feu,
-dans ces coupes où les orfèvres nous exposent toutes nues, mes soeurs et
-moi, aux regards cyniques de la foule;--ou bien, songeant aux jours
-écoulés, je passe pu revue mes victoires et mes revers; je songe à cet
-enfant naïf qui me préféra un polichinelle; à ce petit homme jaune qui
-me confia le soin de lui livrer l'empire du monde. Je me demande, en
-riant d'un rire de prisonnière, ce qui serait advenu dans l'univers si,
-au lien de répondre au voeu secret du premier consul, je m'étais laissée
-tomber la face contre terre!
-
-Je me demande tout cela et beaucoup d'autres choses encore, en attendant
-que la mort de mon geôlier ou l'invasion de quelque hardi voleur du Rhin
-vienne me tirer de ma captivité, et me rendre à l'amour de mes sujets.
-
-
-
-Armée.
-
-RECRUTEMENT, TIRAGE.
-
-La loi du 21 mars 1832, sur le recrutement de l'armée, s'exécute partout
-avec facilité; elle donne à la France une armée brave et disciplinée,
-dévouée à la patrie et à ses institutions, et sur qui reposent les plus
-chers intérêts de la nation, son indépendance et sa sûreté. Cependant
-l'expérience a révélé des imperfections qu'il importe de corriger: le
-remplacement, condition obligée de nos habitudes sociales, est la source
-d'abus graves, aussi nuisibles aux familles qu'à l'État; les nécessités
-de l'institution militaire ne sont point satisfaites; certaines
-dispositions secondaires réclament des améliorations importantes. C'est
-pour répondre à ces besoins qu'un projet de loi a été présenté, en 1841,
-à la Chambre des Députés. Adopté par cette Chambre, il n'a pu être
-immédiatement discuté par la Chambre des Pairs. Dans l'intervalle des
-sessions, soumis à une commission mixte de pairs et de députés, il a
-été de nouveau étudié, discuté et modifié. La Chambre des Pairs, appelée
-à l'examiner au commencement de 1843, y a introduit à son tour plusieurs
-changements, et l'a adopté le 26 avril 1843. Après cette longue
-élaboration, il a été présenté, le 4 mai de la même année, à la Chambre
-des Députés; le rapport de la commission chargée de son examen a été
-fait le 29 juin suivant, et, par une récente décision, la Chambre a
-arrêté qu'il serait soumis à ses délibérations pendant le cours du la
-session actuelle.
-
-La loi du recrutement de l'armée touche à toute l'organisation sociale:
-il faut qu'elle ne soit ni un danger pour les libertés publiques, ni un
-fardeau trop lourd pour le Trésor. Elle pourvoit au premier besoin de
-l'État; car elle constitue sa force, et détermine ainsi tout le poids de
-son influence; mais comme elle est en même temps pour les familles la
-charge la plus pesante, elle ne doit leur imposer aucun sacrifice
-inutile. La durée du service, l'incorporation du contingent et le
-remplacement militaire sont les trois principales questions qui dominent
-dans la loi sur le recrutement.
-
-L'appel obligé, c'est-à-dire le service personnel, tel est le principe
-de force qu'elle doit constituer. Dans son application, toutefois, ce
-principe a subi des modifications nombreuses pendant les trente années
-qui se sont écoulées depuis 1789 jusqu'en 1818. En 1789, l'Assemblée
-constituante rend le service personnel commun à tous les citoyens, et
-n'en exempte que le monarque et l'héritier présomptif de la couronne. En
-1793, nul ne peut se faire remplacer. En l'an VI, tout citoyen français
-est défenseur de la patrie par droit et par devoir: les défenseurs
-conscrits sont attachés aux divers corps, ils y sont nominativement
-enrôlés, et ne peuvent pas se faire remplacer. En l'an VIII, les hommes
-impropres à supporter les fatigues de la guerre, et ceux reconnus plus
-utiles à l'État en continuant leurs travaux ou leurs études, sont seuls
-admis à se faire remplacer par un suppléant. La substitution n'est
-autorisée, en l'an X, qu'entre conscrits d'une même classe; tandis que
-le remplacement l'est également, en l'an XI, entre conscrits nés et
-domiciliés dans l'étendue de l'arrondissement, puis, en 1804, dans
-l'étendue du canton, et en 1805, dans celle du même département. Plus
-tard, en 1815, les conscrits sont autorisés à prendre des remplaçants
-dans tous les départements de l'empire indistinctement. Cette faculté a
-été, comme on le voit, l'objet de contraintes et de facilités fort
-capricieuses, suivant les vicissitudes des événements militaires,
-jusqu'à ce qu'elle fût législativement consacrée par la loi du 10 mars
-1818, comme par les lois suivantes. Aussi, en 1806, sur un effectif de
-plus de 500,000 hommes, il n'y avait pas un huitième de remplaçants;
-1826, cette proportion était d'un cinquième; en 1835, presque d'un
-quart; enfin, au 11 septembre 1842, sur un effectif de 357, 598
-sous-officiers et soldats des corps qui se recrutent par la voie des
-appels, il y avait 85,644 remplaçants, c'est-à-dire plus du quart de cet
-effectif.
-
-Le remplacement est consacré maintenant en France par une longue
-habitude. Dans une société livrée aux soins de l'industrie, où les
-propriétés sont divisées et les fortunes médiocres, où chacun doit, par
-un labeur sans relâche, un zèle infatigable et des veilles incessantes,
-préparer son état et se faire à soi-même sa place dans le monde, imposer
-indistinctement à tous l'obligation de passer dans une caserne plusieurs
-années, les plus fécondes de la vie, ce serait causer au plus grand
-nombre un irréparable dommage, et leur fermer la carrière, objet des
-veilles de leur jeunesse entière, et espoir de leur avenir. Aucun des
-intérêts généraux de la société n'y trouverait profit: les progrès des
-arts, de la science, de l'industrie, seraient arrêtés par cette loi
-aveugle. Le remplacement est-il donc onéreux aux classes laborieuses?
-Chaque année, il verse plus de 50 millions dans les familles les moins
-aisées. Il appelle sous les drapeaux et soumet à une discipline
-nécessaire des hommes que ce joug assouplit et façonne; il substitue en
-eux la politesse à la grossièreté, l'amour de l'ordre à l'esprit
-d'insubordination, et l'instruction à l'ignorance.
-
-Le chiffre des remplaçants augmente dans une progression toujours
-croissante; ils sont devenus une partie essentielle et considérable de
-notre force publique; un grand nombre accomplissent honorablement leurs
-devoirs, obtiennent de l'avancement, arrivent aux grades élevés, et font
-oublier qu'un contrat vénal les a appelés sous le drapeau. Il est juste,
-toutefois, de reconnaître que, dans l'échelle des qualités morales, les
-remplaçants sont généralement au-dessous des jeunes soldats qui servent
-pour eux-mêmes. Aussi les remplacements que les chefs de corps préfèrent
-et acceptent le plus volontiers, sont-ils les remplacements au corps,
-c'est-à-dire ceux des militaires qui ont accompli leur temps de service.
-Ces sortes de remplacements offrent, en effet, de grands avantages. Ceux
-qui les contractent sont connus des chefs de corps qui peuvent toujours
-refuser d'admettre les hommes dont l'armée aurait à se plaindre et
-qu'elle n'aurait pas intérêt à conserver. Le drapeau ne garde donc que
-les soldats éprouvés. Un relevé des peines disciplinaires, fait sur les
-livres de punitions de 24 régiments, 12 d'infanterie et 12 de cavalerie,
-a donné les résultats suivants. Tandis que 100 remplaçants non
-militaires ont passé 201 jours en prison et 630 jours à la salle de
-police, les remplaçants au corps n'ont subi, pour 100 hommes, que 66
-jours de prison et 515 de salle de police. D'ailleurs, les remplaçants
-pris sous les drapeaux possèdent à la fois la vigueur que donnent les
-armées, et la pratique des armes que donne un long service. En 1841, sur
-98,000 remplaçants, près de 28,000 avaient déjà servi.
-
-Le contingent annuel et la durée du service sont les éléments primitifs
-de l'institution militaire. C'est par eux qu'est résolu cet important
-problème de lier l'armée à la nation, et de l'organiser de telle sorte
-que, citoyenne sans cesser d'être militaire, elle puisse passer
-rapidement de l'état de paix à l'état de guerre, et de l'état de guerre
-à l'état de paix, en ménageant les intérêts de nos finances et ceux de
-la population, mais en assurant toujours à l'indépendance nationale
-toute la force dont elle pourrait avoir besoin. Cette force est depuis
-longtemps déterminée, et l'on a reconnu que notre armée sur le pied de
-guerre devait présenter un effectif de 500,000 hommes au moins. Un
-effectif aussi considérable ne saurait être maintenu sous le drapeau,
-quand les éventualités de l'avenir ne le rendent pas nécessaire. Les
-besoins du pays et les limites de l'impôt ne permettent pas de
-l'entretenir en temps de paix. L'armée doit, par conséquent, être
-divisée en deux fractions inégales: la première, active et soldée, dont
-l'effectif est déterminé annuellement par la loi de finances; la seconde
-qui, ne coûtant rien à l'État, attend dans le repos le moment d'être
-utile à la patrie. Telle est formule de la réserve.
-
-Au premier aspect, il paraîtrait tout naturel de penser que, d'après
-l'incorporation successive des contingents annuels, les militaires ayant
-passé sous le drapeau devaient constituer le principal effectif de cette
-réserve, et que les jeunes soldats ne pouvaient y compter que comme
-complément. En effet, au 1er septembre 1834, il y avait déjà dans la
-réserve 79,926 sous-officiers et soldats instruits, prêts au premier
-appel, et seulement 3,155 jeunes soldats laissés dans leurs foyers; mais
-telle est l'élasticité des dispositions de l'article 29 de la loi,
-aujourd'hui encore en vigueur, du 21 mars 1832, qu'au 1er avril 1810,
-sur 135,000 hommes dont se composait la réserve, il y avait seulement
-297 hommes qui eussent activement figuré dans les rangs. La gravité d'un
-tel état de choses devait se manifester plus tard. Quand, en 1810,
-l'effectif de l'armée dut être porté de 317,826 hommes à plus de
-500,000, la réserve fut appelée; et, dans l'espace de peu de mois,
-l'armée reçut 185,786 hommes, dont une partie comptait déjà plusieurs
-années de service, et qui, cependant, voyaient le drapeau pour la
-première fois. Il n'y a donc, dans ce système de réserve mixte, aucune
-garantie pour l'institution militaire. Pour entrer dans une voie plus
-assurée, le nouveau projet de loi, adopté par la Chambre des Pairs le 26
-avril 1843, et soumis actuellement aux délibérations de la Chambre des
-Députés, propose d'incorporer en entier le contingent, et de porter à 8
-ans la durée du service, en déterminant la libération au 30 juin de
-chaque année. La durée du service actif resterait d'ailleurs toujours
-soumise aux éventualités politiques et financières.
-
-La loi du 10 mars 1818 avait fixé à 12 années la durée du service, dont
-6 passées dans la réserve; celle du 9 juin 1821 l'avait réduite à 8
-années, et celle du 21 mars 1832 à 7 années.
-
-Dans les États étrangers, la durée du service est fort variable, comme
-l'attestent les chiffres suivants:
-
-Autriche: soldats d'Italie et du Tyrol, 8 ans; soldats des États
-héréditaires et de la Gallicie, qui servaient autrefois 11 ans
-aujourd'hui 10 ans; soldats de la Hongrie, 10 ans.
-
-Bavière: armée permanente, 6 ans; armée éventuelle, composée de la
-landwehr partagée en deux bans qui comprennent, le premier, les hommes
-de 21 à 40 ans non incorporés dans l'armée active; et, le second, les
-hommes de 40 à 60 ans.
-
-États-Unis: 5 ans; l'armée ne doit se recruter que par engagements
-volontaires; tou» les blancs, de 18 à 35 ans, peuvent être enrôlés au
-prix de 60 francs l'engagement.
-
-Prusse: en temps de paix, 2 ou 3 ans; puis 2 ans sur les contrôles de la
-réserve; les soldats qui cessent d'appartenir à l'armée active font
-partie, jusqu'à 32 ans, de la landwehr du premier ban; et, de 32 ans à
-40, de la landwehr du second ban; de 40 à 50 ans, ils sont encore tenus
-de marcher, en cas d'invasion: c'est ce qu'on nomme le landsturm.
-
-Russie: 25 ans dont 15 ans dans l'armée active, 5 ans dans les
-bataillons ou escadrons de réserve, et 5 ans dans la réserve générale de
-l'armée.
-
-Saxe: armée permanente, 6 ans dans l'armée active et 5 ans dans la
-réserve de guerre; l'armée éventuelle est composée des individus non
-appelés au service actif; il y a, en outre, pour le contingent de la
-Confédération, une réserve de guerre comprenant les hommes de l'armée
-active qui ont quitté les drapeaux avant d'avoir achevé leur temps légal
-de service, et ceux qui, après l'avoir complété, sont astreints à la
-réserve pendant trois autres années.
-
-Jusqu'à ce moment le point de départ pour le service a été fixé au 1er
-janvier; le projet de loi propose de le fixer au 1er juillet de chaque
-année, qui est la vraie date du commencement du service. Ce n'est en
-effet qu'au 1er juillet au plus tôt que peut être formé le contingent:
-c'est seulement alors que les hommes deviennent jeunes soldats et sont à
-la disposition du gouvernement. Jusque-là ils sont entièrement libres et
-maîtres de leurs actions. Ainsi ils ne sont point forcés de se présenter
-au tirage, ni devant le conseil de révision; ils peuvent même se marier,
-voyager selon leur bon plaisir. Il semble donc peu rationnel de
-continuer à faire compter pour service militaire six mois pendant
-lesquels le contingent n'existe pas, six mois pendant lesquels tous les
-jeunes gens qui doivent concourir à la formation de ce contingent (et
-ils sont 300,000) ont une position parfaitement identique à celle de
-tous les autres citoyens.
-
-Tous les jeunes Français sont soumis au recrutement. Chaque année une
-loi détermine le nombre d'hommes dont se compose le contingent. Une
-ordonnance royale les répartit entre les départements et les cantons,
-proportionnellement au nombre des jeunes gens inscrits sur les listes du
-tirage de la classe appelée. Le contingent assigné à chaque canton est
-fourni par un tirage au sort entre les jeunes Français qui ont leur
-domicile légal dans le canton, et qui ont atteint l'âge de 20 ans
-révolus dans le courant de l'année précédente. Les tableaux de
-recensement des jeunes gens soumis au tirage sont dressés par les
-maires, publiés et affichés dans chaque commune. Les tableaux dressés,
-un tirage au sort désigne les jeunes gens qui seront appelés à faire
-partie du l'armée. Ceux qui auraient été condamnés pour fraudes ou
-manoeuvres ayant pour but d'échapper à la loi sont inscrits en tête des
-listes de tirage, comme si les premiers numéros leur étaient échus. Les
-jeunes gens de la classe appelée sont inscrits sur les tableaux de
-recensement dans l'ordre alphabétique de leur nom de famille.
-
-Parmi les jeunes gens qui concourent au tirage, les uns sont exemptés du
-service, les autres dispensés. Les causes d'exemption et de dispense
-sont énumérées dans la loi, et elles ne doivent pas être étendue sans
-raisons graves. Considérés comme s'ils avaient satisfait à l'appel, les
-dispensés comptent numériquement dans le contingent, mais ils ne
-comptent pas dans l'armée; l'exempté au contraire, est remplacé par
-numéro subséquent, et dès lors toute exemption a pour effet de détruire
-l'arrêt du sort, et de reporter le fardeau du service sur ceux qu'il en
-avait affranchis.
-
-Le jugement des exemptions et des dispenses est attribué au conseil de
-révision. Dans les mains de cette juridiction spéciale repose
-l'exécution de la loi, et l'on pourrait dire la composition de l'armée.
-Pour les cas rigoureusement définis, les termes de la loi règlent la
-conduite du conseil et lui dictent ses résolutions. Mais la catégorie
-d'exemptions la plus nombreuse, celle qui se rapporte aux infirmités,
-reste entièrement abandonnée à son appréciation discrétionnaire. Chaque
-année, sur environ 300,000 conscrits, plus de 50,000 obtiennent leur
-exemption à ce titre. Le conseil de révision est un jury suprême qui
-prononce sans appel.
-
-Dans sa composition actuelle, l'armée est représentée par un officier
-général; l'État, par le préfet et un conseiller de préfecture qu'il
-désigne; les familles, par un membre du conseil général du département
-et par un membre du conseil de l'arrondissement, tous deux aussi à la
-désignation du préfet. Un membre de l'intendance militaire, assiste aux
-opérations du conseil et est entendu toutes les fois qu'il le demande.
-
-[Illustration: Tirage des Conscrits.]
-
-Une loi du 12 juin 1843 a fixé à 80,000 hommes le contingent de la
-classe de 1843. Ce contingent, qui a été le même pour toutes les années
-depuis 1830, ne fournit que 65,000 hommes à l'armée de terre; 15,000
-doivent être déduits pour le service de la flotte, les insoumissions,
-etc.
-
-En vertu d'une ordonnance royale du 5 décembre dernier, les tableaux de
-recensement, ouverts à partir du 1er janvier 1844, ont été publiés et
-affichés les dimanches 21 et 28 du même mois, ainsi que l'exige
-l'article 8 de la loi du 12 mars 1832. L'examen de ces tableaux et les
-tirages au sort, prescrits par l'article 10 de la même loi, devaient
-commencer le 19 février; mais comme le 19 tombait le mardi gras, des
-instructions du ministre de la guerre ont autorisé le renvoi des
-opérations à un autre jour pour les cantons où il aurait pu être à
-craindre que les saturnales du carnaval ne vinssent troubler l'ordre et
-la régularité du tirage. C'est ce qui a eu lieu notamment à Paris, où le
-tirage des jeunes gens du 1er arrondissement, fixé d'abord au 19
-février, a été renvoyé au 6 mars, et où les opérations ont commencé, le
-22 février, par le 2e arrondissement, pour être continuées sans
-interruption jusqu'au 6 mars inclusivement.
-
-Les numéros de tirage sont écrits ou imprimés sur des bulletins
-uniformes. Chaque bulletin porte un numéro différent, de manière que la
-totalité des bulletins forme une série continue de numéros, depuis le
-numéro 1, égale au nombre des jeunes gens appelés à tirer. Le
-sous-préfet (à Paris, le maire de chaque arrondissement remplace le
-sous-préfet), après avoir reconnu publiquement que le nombre des
-bulletins est le même que celui des jeunes gens qui doivent prendre part
-au tirage, les paraphe, les mêle et les jette dans l'urne. Les communes
-du canton sont appelées pour le tirage suivant l'ordre alphabétique de
-leurs noms, et les jeunes gens de chaque commune suivant l'ordre de leur
-inscription sur les tableaux de recensement. Au fur et à mesure que les
-jeunes gens sont appelés, ils tirent de l'urne un numéro. Les parents
-des absents, ou, à leur défaut, le maire de leur commune, tirent à leur
-place. A mesure que les bulletins sont tirés de l'urne, le sous-préfet
-inscrit sur la liste du tirage, en regard du numéro sorti, les nom,
-prénoms et surnoms de celui auquel le numéro appartient, ainsi que les
-noms et prénoms de ses père et mère. Le numéro sorti est inscrit en
-outre sur le tableau du recensement, en regard du nom de celui auquel il
-appartient. L'ordre des numéros tirés par les jeunes gens détermine
-toujours celui de leur appel pour la formation du contingent. A mesure
-que les jeunes gens se présentent, le sous-préfet leur demande s'ils ont
-des motifs d'exemption ou de dispense à faire valoir, et il en fait
-mention tant sur la liste du tirage que sur le tableau de recensement.
-Si des jeunes gens réclament l'exemption comme n'ayant pas la taille
-fixée par la loi, le sous-préfet, avant d'inscrire ses observations,
-fait toiser les réclamants, lesquels, à cet effet, sont placés sur le
-marchepied d'un double mètre poinçonné et étalonné, dont la traverse est
-élevée à un mètre 560 millimètres.
-
-Immédiatement après le tirage de chaque canton, le sous-préfet envoie au
-préfet du département une expédition authentique de la liste du tirage.
-Le, préfet, de son côté, forme un état indiquant, par canton, le nombre
-des jeunes gens inscrits sur les listes du tirage de la classe. Cet état
-est adressé au ministre de la guerre. Tous ceux de la classe de 1843
-devront lui parvenir le 20 mars 1844 au plus tard. La répartition du
-contingent de cette classe, entre les départements, sera faite
-ultérieurement par une ordonnance royale, qui réglera en même temps les
-autres opérations relatives à l'appel de ladite classe.
-
-[Illustration: Promenade des Conscrits après le tirage.]
-
-De nombreuses demandes sont formées chaque année à l'effet d'obtenir,
-par exception, le maintien dans leurs foyers de jeunes soldats qui, bien
-que méritant par leur position une faveur toute particulière, à titre de
-soutiens de famille, n'ont pas pu être classés en ordre utile sur les
-listes des hommes de cette catégorie dressées par les conseils de
-révision dans la proportion habituelle de dix sur mille hommes du
-contingent. En 1843 cependant il a été satisfait plus largement, sous ce
-rapport, aux besoins des populations, et M. le ministre de la guerre a
-décidé que la proportion précédemment établie serait portée au double
-pour la classe de 1842, c'est-à-dire à vingt sur mille hommes (ou deux
-sur cent) du contingent de cette classe.
-
-Après le tirage, les jeunes gens ont en général l'habitude de placer sur
-le devant de leur chapeau le numéro qui leur est échu au sort, et de
-l'attacher avec des rubans de diverses couleurs, le plus souvent
-tricolores. Puis ceux de la même commune se réunissent et retournent
-ensemble chez eux, bras dessus bras dessous, chantant, criant, marchant
-au pas, tambour en tête. Tout le long de la route ils font de fréquentes
-stations, arrosées de libations nombreuses, ceux-ci en l'honneur de la
-chance qui les a favorisés, ceux-là pour s'étourdir et noyer dans le vin
-le chagrin d'avoir attrapé un mauvais numéro. Les uns et les autres,
-partis fièrement au pas du chef-lieu de canton, ne rentrent guère dans
-la commune que d'un pas plus que chancelant: ce qui a fait plaisamment
-donner à ces sortes de détachements d'apprentis militaires le nom trop
-bien mérité de _compagnies des litres_.
-
-[Illustration: Toisage des Conscrits.]
-
-Depuis 1830, de nombreuses améliorations ont attaché l'armée au pays par
-des liens étroits. L'état des officiers a été garanti, l'avancement
-soumis à des règles de justice, la solde des officiers, sous-officiers
-et soldats améliorée, les pensions de retraite étendues; deux écoles
-ouvertes dans chaque régiment d'infanterie ou de cavalerie, l'une, du
-premier degré, destinée aux soldats et aux caporaux ou brigadiers;
-l'autre, de deuxième degré, pour les sous-officiers; 50 à 60,000 hommes
-admis annuellement dans ces écoles; un certain nombre d'emplois réservés
-dans les forêts et dans les douanes aux militaires qui auraient, comme
-sous-officiers, contracté et terminé au moins un réengagement; les
-carrières civiles ouvertes ainsi à ceux qui n'obtiennent point
-l'épaulette; enfin les troupes appliquées en France et en Algérie aux
-grands travaux d'utilité publique.
-
-
-
-Académie Royale de Musique.
-
-_Lady Henriette, ou la servante de Greenwich._
-
-Tel est le titre peu gracieux du ballet pantomime que l'Opéra a mis au
-jour le mercredi 21 février 1844.
-
-Lady Henriette est première dame d'honneur de la reine Anne; elle habite
-un riche appartement dans le château royal de Windsor; elle a un
-_futur_, comme dit le livret. Ce _futur_ s'appelle sir Tristan
-Crackfort, et il joint au malheur de porter un pareil nom l'inconvénient
-d'être le seigneur le plus sot des Trois-Royaumes. De tout cela il
-résulte que lady Henriette est, de son côté, la femme du monde qui
-s'ennuie le plus et qui bâille le mieux.
-
-Bien bâiller est un talent; mais à force d'exercer les talents qu'on a,
-on se fatigue: témoin Rossini, qui, pour avoir trop fait d'opéras, n'en
-veut plus faire. Lady Henriette voudrait bien ne plus bâiller; elle
-consulte sur ce point délicat Nancy, sa fille, suivante, qui lui répond
-ce que toute fille suivante répond en pareil cas: «Madame, il faut
-prendre un amant.» Mais ce remède-là n'est point du goût de milady: il
-lui faut quelque chose de moins trivial, de plus neuf, de plus
-inattendu, quelque chose qui n'ait jamais été imaginé par personne. Un
-amant! fi donc! toutes les dames de la cour en ont. Mais prendre le
-costume d'une paysanne, attacher à son corsage un bouchon de paille, et
-se rendre, en cet équipage, à la foire du Greenwich, voilà ce qu'aucune
-d'elles n'a jamais imaginé.
-
-Or, il faut que vous connaissiez l'usage anglais et le sens de ce
-bouchon de paille.
-
-Toute fille des champs qui veut entrer en service, et qui cherche une
-condition, n'a qu'à se présenter à la foire de Greenwich ainsi
-accommodée. C'est là que se rendent, de toutes les contrées voisines,
-les fermiers qui cherchent des servantes. De chaque côté on est sûr d'y
-trouver son affaire, et l'on n'y a que l'embarras du choix.
-
-Lady Henriette, donc, ira se mettre incognito au service de quelque
-manant du pays: elle fera son lit, balaiera sa chambre, écumera son pot.
-Ce divertissement lui paraît délicieux.--Que vous en semble?
-
-Elle échoit à un fermier du pays de Galles appelé Lyonnel. Lyonnel est
-jeune et fort joli garçon; il a l'imagination vive et le coeur tendre.
-Pauvre Lyonnel! il ne tarde guère à devenir le jouet de sa nouvelle
-acquisition, et le valet de sa servante. Lady Henriette, toujours grande
-dame, en dépit de son déguisement, abuse cruellement de ses avantages,
-et traite le fermier à peu près aussi mal que sir Crackfort; puis tout à
-coup elle s'échappe par une fenêtre, monte en voiture et s'enfuit au
-galop, laissant Lyonnel fou d'amour et de désespoir.
-
-Tout amoureux qui a perdu sa maîtresse doit immédiatement s'engager:
-c'est la règle à l'Opéra, et Lyonnel n'a garde d'y manquer. Le voilà à
-Windsor, habillé de rouge, coiffé d'un chapeau à plumet et armé d'un
-fusil; il est soldat dans le régiment des gardes de la reine.
-
-Vraie souveraine constitutionnelle, la reine ne gouverne pas, et s'amuse
-de son mieux. Mais lady Henriette s'ennuie de plus belle. Sir Tristan la
-suit partout et ne perd pas un occasion de recommencer l'éternel aveu de
-son amour. Ces la seule ressource qui reste à l'infortunée. Les tendres
-protestations du courtisan ont pour résultat certain de l'endormir
-immédiatement; il ne manque jamais son effet; mais, après l'avoir
-produit, il s'éloigne, et en cela je crois qu'il a tort. Un plus avisé
-resterait. A peine il a disparu que Lyonnel arrive. «Ciel!... grand
-Dieu!... est-ce bien elle? Est-ce vous?... Est-ce toi?...» Milady
-s'éveille: «Que me voulez-vous, non cher? Vous extravaguez, sans doute.
-Je ne comprends rien, je vous le jure, ni à vos hochements de tête, ni à
-vos roulements d'yeux, ni à vos gestes frénétiques, ni à vos discours
-dépourvus de sens.» Et milady s'éloigne d'un air superbe. Mais il y a un
-dieu pour les amants.
-
-Par _l'opération_ de ce dieu, le cheval de la reine s'emporte, et voilà
-_sa très-gracieuse majesté_ errant à travers champs, au gré de cette
-bête furieuse, et exposée à une foule d'accidents désagréables, sur
-lesquels mon imagination n'ose s'arrêter, tant est grand mon respect
-pour le principe monarchique. Qui sauvera sa très-gracieuse majesté?
-Lyonnel s'élance et se dévoue, et bientôt on le voit ramener la reine à
-demi pâmée, qu'il soutient dans ses bras. Heureux Lyonnel! la reine,
-reconnaissante, le fait officier.
-
-Bientôt son nouveau grade l'introduit au château royal.
-
-Il y a spectacle à la cour, et ballet mythologique. Sir Tristan
-Crackfort y représente le puissant Jupiter, et la reine d'Angleterre
-l'auguste Junon. Tous deux descendant de leur gloire, et viennent danser
-un menuet avec Mars, Apollon, Cybèle, etc. Vénus paraît à son tour,
-poursuivie par un berger. Elle résiste à l'audacieux, elle fuit en se
-jouant, et, dans sa fuite, elle décrit les figures les plus gracieuses,
-elle prend mille poses pleines de volupté, elle charme les dieux, elle
-enivre les humains, et surtout Lyonnel, qui reconnaît dans la déesse son
-inconnue mystérieuse, Hors de lui, il s'avance, il tombe aux pieds de
-Vénus... Jugez du trouble et de la stupeur générale! Le ballet
-s'interrompt; le ciel et la terre se, rapprochent, les mortels et les
-dieux errent pêle-mêle; l'imprudent trouble-fête est entraîné hors de la
-salle, et Vénus s'évanouit.
-
-On mène Lyonnel en prison; mais il s'échappe, s'enfuit au hasard au
-travers du palais, et arrive enfin dans l'appartement de lady Henriette,
-qui n'est pas encore tout à fait remise de l'émotion que lui a causée
-son étrange aventure. «Grâce, madame! un mot de vous suffit pour me
-sauver: dites ce mot...» Ah bien oui! La comtesse, irritée, le repousse
-et lui ordonne de sortir. Il insiste, elle appelle, et livre le
-malheureux aux soldats qui le poursuivent. Les dames d'honneur ont-elles
-donc le coeur si dur? Lyonnel succombe à ce dernier coup, ses idées se
-troublent, ses yeux deviennent fixes, il fait des gestes bizarres, il
-rit, il pleure: le voilà fou! On le mène à Bedlam.
-
-Là il trouve nombreuse compagnie et des fous de toute espèce, un
-mélomane, un dansomane, une femme qui se croit reine, un homme qui se
-croit le Destin, etc., etc. Tous se mêlent bientôt et exécutent un
-ballet curieux et bizarre. Puis le tambour bat: c'est la reine Anne qui
-vient visiter Bedlam; lady Henriette l'accompagne. Elle voit Lyonnel et
-comprend enfin tout le mal qu'elle a fait. «N'y a-t-il donc aucun moven
-de le réparer?
-
-[Illustration: Ballet mythologique de _Lady Henriette_.]
-
---Un seul,» dit le médecin.
-
---Eh bien! ne le devinez-vous pas? Ne savez-vous pas depuis longtemps
-comment on guérit les fous à l'Opéra, et comment finissent toutes les
-nièces de théâtre?
-
-Le sifflet du machiniste retentit: la scène change. Voilà Lyonnel
-installé de nouveau dans sa ferme, auprès de son ami Plumket. Bientôt la
-porte s'ouvre; il regarde: il revoit la comtesse telle qu'il l'a vue
-jadis, en habits de servante, et qui attend ses ordres. A cet aspect la
-raison lui revient subitement, et le mariage de rigueur termine le cours
-de ses aventures.
-
-Vous avez vu, probablement, _la Fête du village voisin_ et _la Comtesse
-d'Egmont_, lecteur, et vous me dites que vous saviez d'avance, ou à peu
-près, toute cette histoire. Hélas! j'en conviens. Mais ce que vous
-n'avez point vu, ce sont les décorations de M. Cicéri.
-
-Jamais peut-être M. Cicéri n'avait mis au service de l'Opéra un art plus
-savant, plus délicat, plus fin, une imagination plus riche et plus
-jeune, un goût plus parfait. La place du marché de Greenwich et la forêt
-de Windsor sont deux paysages composés avec une habileté remarquable, où
-tous les détails ont une intention et une valeur savamment calculées, et
-dont l'ensemble est ravissant. Le salon en boiseries sculptées de la
-comtesse, et la salle d'attente où se passent les scènes qui précèdent
-le spectacle de la cour, sont, dans un genre opposé, deux
-chefs-d'oeuvre. La décoration du ballet mythologique, en style rococo et
-selon la mode du temps, est conçue avec un esprit infini, et exécutée de
-main de maître.
-
-Trois compositeurs se sont cotisés pour la musique du ballet nouveau. M.
-de Flotow a fait le premier acte, M. Burgmuller le second, et M.
-Deldevèze le troisième. C'est de la musique bien faite, en général, et
-tort proprement ajustée; mais on regrette que les auteurs n'y aient pas
-déployé plus de chaleur et de verve, et se soient montrés aussi avares
-de motifs saillants et d'idées nouvelles. M. Burgmuller est resté fort
-au-dessous de l'auteur de la Péri.
-
-Les costumes y sont très-brillants, et si les tableaux chorégraphiques
-n'y ont rien de bien nouveau, du moins sont-ils agréables. Il faut,
-cependant, faire une mention particulière du ballet des fous, où M.
-Mazilier a montré quelque originalité; d'ailleurs il a trouvé là, en M.
-Coraly, un interprète d'une prestesse et d'une verve incomparables.
-Mademoiselle Adèle Dumilâtre, chargée du rôle de lady Henriette, s'en
-acquitte avec beaucoup de grâce et d'élégance. En somme, le ballet
-nouveau offre un spectacle agréable, varié, et quelquefois très-piquant.
-
-
-
-[Illustration: Bureau d'abonnement de l'_Illustration_.]
-
-Mais peut-il y avoir un spectacle plus piquant que celui dont nous
-donnons ici même la représentation fidèle? Quoi de plus agréable que
-l'aspect de cette foule pressée, compacte, impatiente, haletante, qui
-assiège les bureaux d'abonnement de l'Illustration? Quoi de plus
-richement varié que cette collection de visages où chacun de vous,
-lecteurs aimables, a le droit de chercher le sien?...
-
-
-
-Bulletin bibliographique.
-
-_Histoire des comtes de Flandre_ jusqu'à l'avènement de la maison de
-Bourgogne; par Edward le Glay, ancien élève de l'École royale des
-Chartes, conservateur adjoint des archives de Flandre à Lille. 1 vol.
-in-8.--Paris, 1844 (tome IIe). _Imprimeurs-Unis_. 7 fr. 50 c.
-
-
-L'an 863, Baudoin Bras de Fer, fils du Forestier Ingelran, qui avait
-épousé secrètement une fille de Charles le Chauve, fut nommé par son
-beau-père comte du royaume, et reçut pour la dot de sa femme toute la
-région comprise entre l'Escaut, la Somme et l'Océan, c'est-à-dire la
-seconde Belgique.. Ayant fixé sa résidence à Bruges, capitale du petit
-canton connu depuis le sixième siècle sous le nom de Flandre, il fonda
-la dynastie des comtes de Flandre. C'est l'histoire de cette dynastie,
-commencée par Baudoin Bras de Fer, en 863, et terminée par Louis de
-Male, en 1383, histoire peu connue jusqu'à ce jour, qu'a entrepris
-d'écrire M. Edward le Glay, conservateur adjoint des archives de Flandre
-à Lille. Le premier volume, dont nous avons rendu compte à l'époque de
-sa publication, s'arrêtait a l'année 1214. Le second et dernier, qui
-vient de paraître, contient l'histoire des règnes de Jeanne de
-Constantinople et de Fernand de Portugal (1214-1233), de Jeanne de
-Constantinople et de Thomas de Savoie (1233-1244), de Marguerite de
-Constantinople (1244-1279), de Gui de Dampierre (1280-1304), de Robert
-de Béthune (1304-1322), de Louis de Nevers ou de Creci (1322-1346), et
-enfin de Louis de Male (1346-1383). En 1583 Louis de Maie mourut, dit M.
-Edward le Glay, et le comté de Flandre fut dévolu à Philippe le Hardi et
-à la duchesse, sa femme, chef de cette illustre maison de Bourgogne dont
-les destinées se confondirent plus tard avec celles du monde entier.
-
-Ces deux volumes, fruit de longues et patientes études, sont remplis de
-faits puisés, avec une remarquable sagacité, aux sources les moins
-connues et les plus authentiques. Toutefois, nous nous permettrons
-d'adresser à M. Edward le Glay un reproche que du reste il s'est déjà
-fait à lui-même en terminant son second volume: on éprouve souvent, en
-lisant cet ouvrage, un vif désir de voir s'interrompre temporairement le
-récit trop monotone de ces guerres, révoltes et négociations
-interminables qui suffisaient bien, dit-il, pour occuper l'historien
-tout entier. «Parfois, ajoute-t-il, nous regrettions de ne pouvoir faire
-une pause, afin de contempler à l'aise, les autres mouvements qui
-s'opéraient autour de nous; mais nous ne pouvions suspendre notre
-marche, sous peine de disparaître dans le torrent qui débordait
-toujours.» Que M. Edward le Glay cesse donc d'avoir de pareilles
-craintes, s'il publie jamais un autre ouvrage historique. Il l'avoue
-lui-même: «La Flandre n'a pas été seulement un théâtre de guerres, de
-dissensions intestines, de soulèvements populaires; sa prospérité
-matérielle, ses progrès intellectuels et moraux pourraient fournir à une
-plume moins inhabile le sujet d'un tableau magnifique.» Le tableau, il
-ne devait pas se contenter de l'esquisser en quelques pages, ci nous lui
-pardonnons d'autant moins d'avoir omis, par une fausse modestie, de le
-peindre dans tous ses détails, que ses efforts eussent certainement été
-couronnés d'un plein succès.
-
-
-_Essai historique, sur l'origine des Hongrois_; par A. de Gérando. 1
-vol. in-8 de 164 pages.--Paris, 1844. Imprimeurs-Unis.
-
-La question de l'origine des Hongrois a été diversement résolue.
-Jornandès fait descendre les Hons des femmes que Filimer, roi des Goths,
-chassa de son armée, parce qu'elles entretenaient un commerce avec les
-démons. Cette origine diabolique, qui s'est étendue aux Hongrois, a eu
-plus de défenseurs qu'on ne serait tenté de le croire; et, bien après
-Jornandès, un écrivain ne trouvait pas d'autre moyen d'expliquer le mot
-_magyar_ qu'en le faisant dériver de _magus_, magicien. Les uns disent
-que les Hongrois sont des Lapons, les autres soutiennent qu'ils sont
-Kalmoucks, et pensent donner plus de force à leur opinion en invoquant
-une ressemblance de physionomie imaginaire. Les Hongrois sont d'origine
-turque, dit-on encore; leur langue le prouve; les Turcs les appellent
-toujours «mauvais frères,» parce qu'ils leur ont ferme l'entrée de
-l'Europe. Un autre les confond avec les Huns et les fait venir du
-Caucase sous le nom de Zawar. D'autres, enfin, les nomment Philistéens
-ou Parthes, et leur donnent la Juhrie ou Géorgie pour patrie.
-
-«Les quinze ou vingt noms différents que, dans diverses langues, les
-chroniqueurs ont donnés aux Hongrois, augmentent encore, dit M. A. de
-Gérando, les difficultés qui entourent nécessairement une question de ce
-genre, quand on veut rechercher leurs traces dans l'histoire.»
-
-Lorsque M. de Gérando alla, il y a peu de temps, visiter la Hongrie,
-il ne se proposait pas de rechercher les origines des Hongrois; mais il
-lui fut impossible de faire un long séjour dans le pays sans étudier
-cette question historique, l'une de celles qui intéressent au plus haut
-point les voyageurs. Il était arrivé avec des idées toutes faites; il
-publie aujourd'hui celles qu'il a rapportées. Il espère qu'elles
-obtiendront la confiance du lecteur, car ce ne sont pas les siennes,
-elles appartiennent aux Hongrois eux-mêmes.
-
-M. A. de Gérando se pose d'abord cette question: les Hongrois sont-ils
-Finnois? Puis il passe successivement en revue les traditions
-hongroises, les relations des historiens nationaux et celles des
-historiens étrangers; il établit ensuite un parallèle entre les Huns,
-les Avars et les Hongrois. Enfin il montre la marche suivie par les
-Hongrois, et le résumé général de cette dissertation se termine ainsi:
-«Nous nous sommes donc convaincu que la nation hunnique se rattache à ce
-groupe nombreux de peuples nomades que les historiens orientaux
-appellent indistinctement Turcs, c'est-à-dire émigrants, et qui errèrent
-longtemps dans l'Asie centrale; peuples qui furent refoulés par la race
-mongolique, se jetèrent en partie sur l'Europe, en partie sur l'Asie
-occidentale, et dont les plus fameux sont aujourd'hui les Afghans, les
-Persans, les Tcherkesses et les Ottomans.»
-
-Dans le préambule, M. V. de Gérando s'est attaché à faire ressortir
-_l'importance politique_ que l'on peut donner à une question en
-apparence purement spéculative. S'il était prouvé, en effet, comme
-l'affirme Schluzer, que les Hongrois sont ou Finnois ou Slaves, les
-empereurs de Russie pourraient, dans un avenir qui peut-être n'est pas
-éloigné, élever des prétentions sur le royaume de Hongrie, ou au moins
-le comprendre entre les pays sur lesquels, comme chefs de la grande
-famille slave, et de la grande famille finnoise, ils ont l'ambition
-d'exercer leur influence.
-
-
-_Wilhelm Meister de Goethe_, traduction complète et nouvelle; par madame
-la baronne A. de Carlowitz.--Paris, 1843. _Charpentier_. 2 vol. in-18. 3
-fr. 50 c. le volume.
-
-_Poésies de Goethe_, traduites par Henri Blaze, avec une Introduction du
-traducteur.--Paris, 1843. _Charpentier_. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.
-
-_Mémoires de Benvenuto Cellini_, orfèvre et sculpteur florentin, écrits
-par lui-même et traduits par Léopold Laclanche, traducteur de
-Vasari.--Paris 1844. _Jules Lafitte_. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.
-
-Deux de ces ouvrages datent de l'année dernière; mais le Bulletin
-bibliographique de _l'Illustration_ de 1843 a oublié de leur accorder la
-mention honorable dont ils sont dignes. C'est une dette qu'il lui
-tardait d'acquitter. Le troisième n'a pas le droit de se plaindre d'un
-trop long retard, car il existe depuis deux mois à peine.
-
-De Goethe, de son _roman_ et de ses _poésies_, de Benvenuto Cellini et
-de ses _Mémoires_, nous n'avons pas à nous en occuper ici; parlons
-seulement des traducteurs, ou plutôt des traductions.
-
-Madame la baronne A. de Carlowitz est déjà connue dans le monde
-littéraire par sa traduction de la _Messiade de Klopstock_, qui lui
-avait valu un prix de l'Académie française. Si madame la baronne A. de
-Carlowitz avait envoyé au concours l'ouvrage que nous avons sous les
-yeux, aurait-elle obtenu la même récompense? Nous en doutons. Bien qu'il
-ait écrit _Wilhelm Meister_ en prose, Goethe méritait plus d'égards de
-la part de son traducteur. C'est un de ces hommes de génie dont un peut
-ne pas aimer le caractère et ne pas admirer le talent, mais dont on doit
-respecter religieusement les ouvrages. Or, madame la baronne de
-Carlowitz se permet trop souvent d'altérer la pensée ou de corriger le
-style du grand poète allemand. De pareilles prétentions ne sont que
-ridicules. Du reste, si nous oublions cette déplorable manie, nous
-n'avons que des éloges à donner à madame la baronne de Carlowitz.
-Lorsqu'on ne la compare pas au texte original, sa traduction,
-suffisamment élégante et correcte, se fait lire avec plaisir. En outre,
-elle a l'avantage d'être la plus complète qui existe. La deuxième partie
-de _Wilhelm Meister_, les _Années de voyage_, formant le deuxième
-volume, n'avait jamais de traduite en français.
-
-Les _Poésies_ de Goethe sont également traduites pour la première fois
-en français. Leur traducteur est M. Henri Blaze (sur la couverture), qui
-devient dans le titre de l'ouvrage le baron Henri Blaze, et dans la
-dédicace le baron Blaze de Bury. Elles se composent de _lieds_, de
-_ballades_, d'_odes_, d'_élégies_, d'_épîtres_, de _poésies diverses_,
-du premier chant de l'_Achilléide_, de _Prométhée_, de la cantate
-intitulée _la Première Nuit de Walpurgis_, et du _Divan
-oriental-occidental_. M. le baron Henri Blaze termine ainsi
-l'introduction qu'il a mise en tête de sa traduction: «Nous venons de le
-voir, la lyre de Goethe a toutes les cordes: l'antiquité, le moyen âge,
-l'ère moderne, tout lui est bon; de chaque sujet, de chaque genre et de
-chaque forme, il ne veut que le miel... Après cela, nous reconnaissons
-aussi bien que personne les inconvénients de cette universalité dans la
-création; le dilettantisme se donne trop souvent carrière aux dépens du
-sentiment, et l'alliage de convention remplace l'or de bon aloi. Puis, à
-force d'avoir excellé ainsi dans tous les genres, on finit par ne plus
-pouvoir être classé dans aucun. Ainsi Goethe n'est ni un poète épique,
-dramatique ou didactique, il est tout cela; mieux encore, il est poète
-dans le sens absolu au mot.»
-
-M. le baron Henri Blaze n'appartient pas à cette école de traducteurs
-dans laquelle madame la baronne A. de Carlowitz s'est si maladroitement
-rangée. Ce n'est pas lui qui, comme Rivarol, rendrait ce vers si beau
-et si connu de la Divine Comédie:
-
- Et ce jour-là nous ne lûmes pas davantage,
-
-par cette périphrase absurde: «Et nous laissâmes échapper le livre qui
-nous apprit le mystère de l'amour,» ou qui, désirant nous apprendre que
-Bidon «se tua par amour,» selon l'expression de Dante, s'écrierait avec
-emphase: «Elle coupa la trame amoureuse de sa vie.» Rendons-lui cette
-justice: non-seulement il a toujours compris les poésies de Goethe, mais
-il les a bien traduites. Sa prose ne dit ni plus ni moins que ce que
-disent les vers; les expressions difficiles à trouver sont heureusement
-choisies; en un mot, on sent, en comparant la copie à l'original, que
-cet ingrat et difficile travail a été fait avec conscience et avec
-esprit.
-
-Benvenuto Cellini a eu le même bonheur pour ses _Mémoires_ que Goethe
-pour ses _Poésies_. L'élégant et fidèle traducteur de Vasari, M. Leopold
-Laclanche, était plus capable qu'aucun autre écrivain de traduire cette
-curieuse autographie, qui ne manquera jamais de lecteurs tant que la
-langue italienne et maintenant la langue française continueront
-d'exister.
-
-
-_Un Courroux de Poète_; par Constant Hilbey, ouvrier. 1 vol.
-in-18.--Paris, 1844, _Martinon_.
-
-C'est avec une joie sincère que nous voyons la poésie pénétrer chaque
-jour plus avant dans le coeur du peuple: en y développant de légitimés
-espérances, elle y maintiendra, nous en sommes sûr, elle y exaltera
-l'amour du travail. Mais nous n'accordons cette pleine sympathie à la
-poésie des classes laborieuses que lorsqu'elle ne se dépouille pas
-volontairement de son austère simplicité pour revêtir nous ne savons
-quelles formes banales, quelles couleurs vulgaires empruntées aux albums
-ou aux almanachs. Ainsi nous avouons franchement à M. Hilbey que nous
-n'aimons guère à voir un ouvrier se mettre en coquetterie déclarée avec
-sa muse, l'appeler traîtresse, et jouer avec elle une des scènes du
-_Mariage enfantin_. Ces choses-là ne sont pas de celles qui pourraient
-nous émouvoir; les ouvriers-poètes ont d'autres secrets à nous révéler.
-Que M. Hilbey lise le dernier volume de M Poney, la belle ode adressée
-aux maçons, ses camarades, et il comprendra peut-être quelles cordes il
-faut faire vibrer pour nous rendre attentifs.
-
-Nous pourrions encore reprocher à l'auteur d'_Un Courroux de Poète_ le
-titre du son livre, titre qui a le double but d'afficher une prétention
-et un défaut de caractère. Mais nous préférons rendre justice au mérite
-de quelques-unes des pièces de son Recueil. Ainsi nous citons volontiers
-l'_Adieu au village natal_, la _Pièce à Gilbert_, celle intitulée
-_Fécamp_, parce qu'elles nous paraissent inspirées par des sentiments
-vrais.
-
-
-_Plan détaillé de La Rochelle et de ses environs_, accompagné d'une
-Notice historique; par M. Guy, capitaine au 13e de ligne, à
-Rochefort.--Chez madame _Theze_, imprimeur-libraire.
-
-_Le Plan de La Rochelle_ a surtout un intérêt local; la Notice qui
-l'accompagne et qui est, dans des limites trop resserrées, l'histoire
-même de la ville, a un intérêt général d'autant plus grand, que le nom
-de La Rochelle est lié à des événements considérables de l'histoire de
-France. M. Guy fait une revue rapide de ces événements parmi lesquels
-figure en première ligne, par sa durée et son importance, la lutte que
-cette ville soutint dans l'intérêt de la reforme protestante de 1568 à
-1628, époque de sa soumission au roi Louis XIII, après le siège
-mémorable dont la gloire, comme les cruautés qui l'accompagnèrent,
-reviennent au cardinal de Richelieu. Cette publication, faite avec
-beaucoup de luxe, a reçu les encouragements du conseil municipal de La
-Rochelle et des plus notables habitants de cette ville.
-
-
-_Notice sur le monument érigé à Paris par souscription à la gloire de
-Molière_, suivie de pièces justificatives et de la liste générale des
-souscripteurs; publiée par la commission de souscription.--Paris.
-_Perrolin_, 1844. In-8º.
-
-Il faut en vérité plus que du courage à la commission du monument du
-Molière pour venir encore affronter la critique. Combien l'oeuvre
-qu'elle a entreprise et menée à fin ne lui a-t-elle pas attiré de
-mordantes épigrammes et de méchancetés attiques! Quel succès a eu le
-malin farceur qui, le premier, a trouvé et dit que M. Regnier avait
-inventé Molière! Qu'il y a donc, dans une certaine presse, et surtout
-dans de certains feuilletons des loustics aimables et de satanés
-critiques! Si vous survivez aux traits de ces espiègles, vous avez la
-vie dure ou la peau bien cuirassée. M. Regnier fait semblant de n'être
-pas mort, et d'être applaudi tous les soirs; la commission fait semblant
-de vivre et d'avoir accompli la tâche qu'elle avait entreprise, et que
-tant d'autres avant elle avaient laissée inachevée; mais tout cela n'est
-qu'un jeu joué. Il n'y a de vivant que le feuilleton, né malin, et malin
-bien redoutable.
-
-La commission, ou son ombre, a eu la bizarrerie de penser que tout ce
-qui s'est imprimé dans les journaux, à l'occasion de l'érection de la
-statue de Molière, ne devait pas l'empêcher de publier un recueil
-officiel des actes qui avaient précédé et marqué cette cérémonie. C'est
-encore un ridicule de sa part, car elle ne pouvait se flatter de trouver
-jamais d'aussi jolies choses que celles que ses critiques ont imprimées
-et lues eux-mêmes.
-
-Est-ce elle qui aurait jamais trouvé, par exemple, qu'en 1673, Louis
-XIV, quoique vieilli, et tombé sous l'influence de madame de Maintenon,
-donna ordre qu'on conduisit les restes de l'auteur de Tartuffe au
-cimetière Saint-Joseph?» Cette pauvre commission aurait cru, comme
-beaucoup d'autres, qu'en 1673, Louis XIV, _quoique vieilli_, n'avait que
-trente-quatre ans, et que, _quoique tombé sous l'influence de madame de
-Maintenon_, il n'était encore que l'amant de madame de Montespan, avant
-de passer à mademoiselle de Fontanges, qui n'avait encore alors que
-douze ans. Mais le feuilleton a changé tout cela.
-
-Est-ce elle qui aurait jamais songé à écrire la _Vie de Molière après sa
-mort_, ouvrage curieux, si nous en croyons son auteur qui nous
-l'annonce, et qui, pour nous donner un avant-goût du son exactitude
-historique, nous montre Boileau, Chapelle, Bernier et _Ménage_, vivant
-intimement entre eux et avec Molière, et suivant seuls son cercueil. La
-commission aurait à coup sûr pensé que si Ménage, le Vadius des _Femmes
-savantes_ le détracteur acharné du _Misanthrope_, avait suivi le convoi
-de Molière, ce n'eût été que pour chercher à précipiter Boileau dans la
-même fosse. Mais les revues ont change tout cela.
-
-On a dit à la pauvre commission qu'au lieu de s'amuser à écrire, elle
-aurait dû s'exercer à mieux lire, et, s'apercevoir, avant que la statue
-fût découverte, que dans la nomenclature gravée des pièces de Molière,
-le praticien de M. Pradier avait mis deux _r_ à l'avare. Le critique a
-eu les yeux attirés sur la lettre coupable par le travail de l'ouvrier
-occupe à la faire disparaître le lendemain de l'inauguration. «Ce n'est
-cependant pas faute de lunettes,» a-t-il dit à la commission, avec plus
-de bon goût que d'exactitude. Les lunettes, il le sait bien, ne font pas
-toujours bien voir; et cela est si vrai que nous avons eu beau en
-mettre, nous n'avons pu trouver, dans la liste de souscription, le nom
-de tel auteur, connu, dit-on, au théâtre par des chefs-d'oeuvre,
-très-zélé, comme on le voit, pour la gloire de Molière, et qui,
-certainement, n'aura pas cru qu'il était injuste d'élever une statue à
-l'auteur du _Misanthrope_ avant de songer à lui. Le pays est excusable:
-il a suivi l'ordre chronologique.
-
-Nous imiterons l'exemple général, et nous adresserons, nous ausi, notre
-reproche à la commission, ou du moins à son secrétaire: pourquoi, dans
-sa Notice, a-t-on imprimé le mot Tartuffe avec un seul _f!_ Nous savons
-bien que l'Académie, dont nous ignorons les raisons, l'orthographie
-ainsi; mais Molière ayant créé le mot, et lui en ayant toujours donné
-deux, il est naturel de penser que ses raisons valaient bien celles de
-l'Académie. Le besoin du vers a seul déterminé La Fontaine à écrire,
-dans sa fable du _Chat et le Renard_:
-
- C'étaient deux vrais tartufs, deux archi-patelins.
-
-Mais la poésie a des licences que ne comportent ni un dictionnaire ni
-une notice.
-
-
-
-Le Roi et LL. AA. RR. madame la princesse Adelaide et madame la duchesse
-d'Orléans viennent de souscrire au _Dictionnaire historique et
-administratif des Rues et Monuments de Paris_, par MM. Félix et Louis,
-Lazare.
-
-
-
-En publiant dans le dernier numéro de _l'Illustration_, un article sur
-le Vésuve, extrait du Voyage des docteurs Magendie et Constantin James,
-nous avons omis d'indiquer que cet article était dû à la plume de M.
-James, qui avait bien voulu nous faire cette obligeante communication.
-
-
-
-[Illustration: Allégorie de Mars.--Le Bélier.]
-
-
-
-Modes.
-
-[Illustration.]
-
-Le deuil répand, sur les représentations de l'Opéra et des Italiens,
-ordinairement si brillantes, une teinte sombre et triste. En cette
-circonstance, le jais noir, déjà fort à la mode, a repris une nouvelle
-faveur, et nous voyons les plus jolies têtes parées de résilles, de
-bandeaux, ou bien encore d'épingles en jais. Une toilette de deuil
-très-élégante, pour soirée ou spectacle, se compose d'une robe de crêpe
-couverte de deux hauts volants de dentelle posés à plat; un velours,
-large de deux doigts, doit se placer à la tête d'un dessous en pou de
-soie, et grande berthe de dentelle; attaches de corsage en jais, au
-nombre de trois ou cinq; et pour coiffure, une résille en jais.
-
-Dans les bals à la Chaussée-d'Antin, nous retrouvons les costumes roses,
-blancs ou bleus; mais la mode de cette année adopte le blanc pour les
-robes légères à deux ou trois jupes, qui ne varient que par les
-différentes fleurs dont elles sont ornées.
-
-Les robes de soie, telles que damas, pékins satinés ou brochés, sont
-plus diverses de couleurs et de formes, quoique la dentelle en soit
-toujours le principal ornement. Ainsi, au bal du Château, les robes
-couvertes de deux volants de dentelle étaient en majorité; d'autres
-avaient des barbes de dentelle arrangées comme on peut le voir sur le
-modèle qu'en donne _l'Illustration_.
-
-Les robes de l'hiver vont bientôt paraître fanées: déjà on fait les
-corsages moins montant, afin de laisser voir la broderie qui orne les
-devants du fichu; le col, très-petit, est bordé d'une malines qui se
-continue sur le devant.
-
-Les chapeaux de velours sont remplacés par les capotes de satin, et le
-cachemire, ce luxe aimé ou envié de toutes les femmes, remplace plus
-souvent le manteau de velours.
-
-Le matin, une robe de pékin à raies de satin garnie de passementeries,
-une capote de satin blanc ornée de blondes, un cachemire noir, est un
-costume simple et de bon goût.
-
-Le soir, pour concert ou théâtre: robe de velours ouverte des côtés sur
-un revers de satin pareil, sur lequel sont posés des noeuds de rubans
-diminuant de grosseur en montant vers la taille; petit bord orné de
-plumes. Pour bal: robe de tulle à deux jupes, la seconde relevée par une
-agrafe de trois marguerites variées de couleurs; couronne de
-marguerites; éventail ancien. Ou bien encore: robe à trois jupes en
-crêpe blanc, superposées et bordées de trois franges de jais blanc, de
-hauteurs différentes, la plus petite au jupon de dessus; corsage drapé;
-couronne de roses et de raisins.
-
-
-
-Correspondance.
-
-_A M. L. P., à Lyon_.--Votre lettre est envoyée au dessinateur.
-
-_A M. H. B., à Ely (Angleterre)_.--Nous ne pouvons insérer votre lettre;
-mais nous profiterons de vos bons conseils.
-
-_A M. Z., à Saint-Diè_.--La _Table des Matières_ ne peut être envoyée
-par la poste; vous devez la faire demander par le libraire de votre
-ville. Nous croyons en effet qu'il y a quelque chose à faire dans le
-sens de vos observations; nous y aviserons.
-
-_A M. G., de V_.--Nous l'avons déjà dit: les goûts sont très-divers, et
-pourtant il faut tâcher de plaire à tout le monde.
-
-_A M. L. D. C. à Rouen_.--Donnez-nous plus de détails. Cela dépend de la
-nature de l'affaire.
-
-_A M. L. P., à Alger._--Nous avons profité de votre communication; nous
-acceptons vos offres.
-
-_A M. M., à Paris_.--C'est elle ou vous; mais si ce n'est pas elle?
-
-_A M., à la Rochelle_.--Nous avons reçu hier seulement votre envoi. Nous
-tâcherons de répondre à vos intentions.
-
-
-
-Rébus.
-
-EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
-
-Un bâtiment marchand battu par un gros temps.
-
-[Illustration: Nouveau rébus.]
-
-
-
-
-
-
-
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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