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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844 - -Author: Various - -Release Date: September 3, 2013 [EBook #43632] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0053, 2 MARS 1844 *** - - - - -Produced by Rénald Lévesque - - - - - - - - - L'ILLUSTRATION, - JOURNAL UNIVERSEL - - Ab. pour Paris--3 mois, 8 fr.--6 mois, 15 fr.--Un an, 30 fr. - Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. - - Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. - pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40 - - N° 53. Vol. III.--SAMEDI 2 MARS 1844. - Bureaux, rue de Seine, 33. - - - -SOMMAIRE. - -Histoire de la Semaine, _Vue de la ville d'Alicante; Portrait du -contre-amiral Dupetit-Thouars._--Courrier de Paris.--Salon de 1844. -Visite dans les Ateliers. _Portraits de MM. Ingres, Delaroche, Eugène -Delacroix, Horace Vernet, Decamps et Charlet; le Jury de l'Exposition, -par Decamps; trois Caricatures._--Fragments d'un Voyage en Afrique. -(Suite.)--Les Mystères de l'Administration. _Atelier des Graveurs de -l'Illustration le jour; Atelier des Graveurs la nuit; Bureau de -Rédaction l'Illustration._--Don Graviel l'Alferez. Fantaisie maritime. -(Suite.) _Une Gravure._--Épisodes de la Vie d'une pièce d'or, racontés -par elle-même.--Armée. Recrutement, Tirage. _Trois Gravures._ Théâtres. -Académie royale de Musique. _Une Scène de Lady Henriette.--Bureau -d'abonnement de la rue de Seine._--Bulletin bibliographique--Figure -allégorique de Mars.--Modes. _Une Gravure._--Correspondance.--Rébus. - - - -Histoire de la Semaine. - -[Illustration: Vue d'Alicante.] - -Jamais peut-être, depuis la grande lutte parlementaire de la coalition, -la Chambre des Députés n'a été en proie à des émotions plus vives que -celles qui l'agitent depuis quelques semaines. Nous mentionnions il y a -huit jours le rejet de la proposition de M. de Rémusat après une -discussion qui avait surexcité la Chambre. La déclaration par le bureau -d'une majorité contre cette proposition a causé des réclamations et des -protestations qui se sont traduites en une demande de modification du -règlement. M. Combarel de Leyval a proposé que, tout en maintenant le -scrutin secret pour le vote sur l'ensemble des lois et pour les autres -cas où vingt députés le demanderaient, on procédât au vote par division -toutes les fois que dix membres de la Chambre le réclameraient. Admise à -la lecture par trois bureaux, cette proposition sera développée et sa -prise en considération discutée dans la séance du 9 mars.--Vendredi de -la semaine dernière, a été lu le rapport de M. Allard sur des pétitions -adressées à la Chambre contre les fortifications de Paris. La discussion -sur les conclusions de la commission qui propose l'ordre du jour, a été -fixée au jour où paraîtra ce numéro.--La discussion sur le projet de loi -présenté par M. le maréchal Soult pour qu'une pension viagère de 3,000 -fr. fût inscrite sur le grand-livre de l'État au profit de mademoiselle -Dronet d'Erlon, comme un hommage rendu aux glorieux services et au pur -désintéressement du maréchal son père, cette discussion, qui en tout -autre temps eût passé inaperçue, a eu, elle aussi, son retentissement -politique. Un député de l'opposition, M. Lherbette, a rappelé combien -l'exposé des motifs de ce projet de loi qu'il appuyait contrastait avec -certains ordres du jour et certaines proclamations publiées en 1815 par -l'auteur de ce même exposé, contre le maréchal à la mémoire duquel on -rendait aujourd'hui un si digne hommage. De ce contraste si frappant M. -Lherbette a fait sortir cette moralité, recommandée par lui aux hommes -et aux corps politiques, qu'il ne faut jamais flétrir ses -adversaires.--On comprend que cette disposition générale, cette -animation des esprits à la Chambre la prépare assez mal à la discussion -des lois. Nous avons dit ce qui était advenu pour la loi de la chasse. -La loi des patentes a profité un peu de la lassitude que la précédente, -avait fait éprouver et du désir qu'on avait d'en finir pour arriver à -des discussions politiques auxquelles les partis en présence s'étaient -donne rendez-vous. Les votes des premiers articles se sont donc succédé -avec quelque, rapidité, mais il est plus que probable que la Chambre des -Pairs leur fera subir d'utiles amendements et que plus d'un d'entre eux -reviendra de nouveau, modifié, à la Chambre des Députés. Dans la -discussion générale, quelques orateurs se sont exercés à démontrer que -l'impôt de la patente est un reste de la féodalité, une sorte de servage -qui pèse encore sur le commerce et l'industrie. L'impôt est aujourd'hui -un esclavage assez général pour que l'industrie et le commerce n'aient -point à rougir d'y être soumis comme tout le monde; nous ne voyons guère -que les rentiers sur l'État qui en soient dispensés. Cette réclamation, -ou plutôt cette déclamation, avait donc peu de chances de succès, et -mieux valait s'attacher uniquement, et sans diversion mal entendue, au -point véritable du débat, à la question qui domine toutes les autres, -celle de savoir si la patente continuera de former un impôt de -_qualité_, ou bien si on la fera rentrer dans la catégorie des autres -contributions, en l'établissant comme impôt de _répartition_. Avec le -mode actuel, l'impôt pris en masse aurait beau n'être pas trop élevé, -qu'il pourrait encore, outre mesure et inévitablement, écraser les uns -et ménager les autres. Des tarifs inflexibles imposent aveuglément les -mêmes charges, à peu de différence près, aux individus qui exercent la -même profession, sans tenir un compte suffisant l'étendue de leur -industrie. Avec le mode de répartition, au contraire, demandé par la -plupart des patentés de Paris dans une pétition qu'ils ont fait -distribuer à la Chambre, la loi annuelle de finances fixerait le chiffre -d'impôt que doit supporter l'industrie, et le répartirait entre les -départements comme elle le fait pour les autres impôts directs; le -trésor demeurerait en dehors de la répartition, qui serait opérée entre -les arrondissements par les conseils généraux, entre les communes par -les conseils d'arrondissements, et entre les contribuables par les -commissaires répartiteurs, c'est-à-dire par leurs pairs. Le ministre et -le rapporteur de la commission ont combattu ce système, le plus logique -et celui qui mettrait le plus sûrement l'administration à l'abri de -toute réclamation particulière. Leurs raisons ne nous ont paru que -spécieuses. Il n'y avait jusqu'ici que des patentes de marchands en gros -et de marchands en détail; on a imaginé la patente intermédiaire de -marchand en demi-gros. Quelques députés ont voulu voir dans cette -création un moyen politique mis aux mains d'un ministère pour favoriser -certains patentés de la première classe, et tenir en respect certains -autres de la dernière. Sans vouloir croire à ce calcul, nous entrevoyons -dans cette subdivision peu tranchée une source inévitable d'abus même -involontaires. Quant aux classifications d'industries, ou plutôt à leur -nomenclature, elle présente de singulières professions patentables. -Croirait-on que l'opérateur, c'est-à-dire le charlatan qui exerce dans -les foires et sur les places des marchés, et que la police -correctionnelle condamne comme exerçant la médecine et la chirurgie sans -diplôme, est amnistié, mais, il est vrai, patenté par M. le ministre des -finances! Cela rappelle trop l'innocence, aux yeux de la régie des -droits réunis, du vin frelaté, pourvu que le mélange eût payé le droit. -L'opérateur sera-t-il soumis à une patente de gros, de demi-gros ou de -détail? Quand il saura n'arracher qu'une dent à la fois, il sera sans -doute de troisième classe; mais quand d'un coup il vous arrachera la -mâchoire tout, entière, il devra être rangé dans la première, ou le fisc -n'entendrait bien ni l'équité ni ses intérêts, ce qui nous étonnerait à -des degrés différents. Il faut savoir faire respecter les lois, mais un -des moyens les plus sûrs, c'est de les faire respectables. Du reste, -nous le répétons, la Chambre avait hâte d'en finir avec cette -discussion, si importante pourtant, car des interpellations de M. de -Carné, à M. le ministre des affaires étrangères sur les mesures prises -par le cabinet au sujet de Taïti avaient été annoncées et fixées à -jeudi. Elle n'y est pas parvenue, et la discussion de la loi des -patentes a dû être interrompue. - -[Illustration: Le contre amiral Dupetit-Thouars.] - -Nous rendions compte, il y a huit jours, de la déchéance, prononcée par -l'amiral Dupetit-Thouars, de la reine Pomaré, qui s'était obstinément -refusée à exécuter le traité, et de la prise de possession de l'île de -Taïti au nom du roi des Français. Nous disions que le silence du -gouvernement au sujet de cet événement était diversement, mais peu -favorablement interprété. Les Chambres anglaises et le cabinet de -Saint-James avaient, au contraire, fait entendre les protestations les -plus vives. Le Moniteur a enfin parlé. Voici la note officielle qui y a -été insérée le 26 février: «Le gouvernement a reçu des nouvelles de -l'île de Taïti, en date du 1er au 9 novembre 1842. M. le contre-amiral -Dupetit-Thouars, arrivé dans la baie de Papéiti le 1er novembre pour -exécuter le traité du 9 septembre 1842, que le roi avait ratifié, a cru -devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce traité, et prendre -possession de la souveraineté entière de l'île. La reine Pomaré a écrit -au roi pour réclamer les dispositions du traité qui lui assurent la -souveraineté intérieure de son pays, et le supplier de la maintenir dans -ses droits. Le roi, de l'avis de sou conseil, ne trouvant pas, dans les -faits rapportés, de motifs suffisants pour déroger au traité du 9 -septembre 1812, a ordonné l'exécution pure et simple de ce traité, et -l'établissement du protectorat français dans l'île de Taïti.» En même -temps que ces lignes étaient envoyées au Moniteur, une dépêche était -expédiée pour faire partir une corvette portant à M. Dupetit-Thouars un -ordre de rappel. Jeudi, une discussion très-vive s'est engagée à ce -sujet. Les interpellations de M. de Carné l'ont ouverte. M. le ministre -des affaires étrangères y a répondu. A M. Guizot a succédé M. Billaut. -L'un et l'autre ont captivé toute l'attention de la Chambre. M. le -ministre de la marine a peut-être été moins heureux, et a laissé un trop -beau jeu à M. Dufaure, qui est venu taxer le parti pris par le cabinet -d'inconsidération, et son désaveu de la conduite de MM. Dupetit-Thouars -et Bruat d'imprudence. M. le ministre de l'instruction publique a cru -devoir prendre part au débat. La Chambre s'est montrée distraite pendant -son discours, et l'attention n'a été réveillée que par la proposition de -M. Ducos de motiver ainsi l'ordre du jour: «La Chambre, sans approuver -la conduite du ministère, passe à l'ordre du jour.» M. Guizot a vivement -demandé le renvoi de la discussion au lendemain, pour qu'il lui fût -possible d'apporter à la tribune des preuves nouvelles. La Chambre, -malgré son impatience de voter, a consenti au renvoi. Le lendemain la -discussion a été traînante. Pendant la plus grande partie de la séance, -la tribune n'a été occupée que par des comparses. MM. Guizot, Ducos et -Thiers ont bien, à la fin, rendu quelque vivacité au débat. Mais les -disposions de la Chambré étaient évidemment changées, et le ministère a -obtenu 233 voix sur 420 votants. L'opposition ne s'est, plus trouvée en -avoir que 187. - -D'autres discussions non moins vives que celles que nous avons -rapportées et annoncées se laissent encore entrevoir dans un -très-prochain avenir. M. Charles Laffitte, dont l'élection à Louviers a -été une première fois annulée par la Chambre sur la proposition même du -ministère, comme offrant des faits de corruption trop évidents pour que -leur constatation eût besoin d'une enquête, M. Charles Laffitte vient -d'être réélu de nouveau par le même collège. L'annulation de l'élection -sera-t-elle prononcée avec la même unanimité? sera-t-elle au contraire -combattue, et une enquête sera-t-elle ordonnée? Que la Chambre se montre -conséquente ou inconséquente avec elle-même, il y aura là encore à coup -sûr une séance curieuse pour les spectateurs qui recherchent les luttes -animées. La demande prochaine d'un crédit pour les fonds secrets en -amènera de nouvelles.--On remarque à la Chambre, avec un étonnement mêlé -de curiosité, le silence de M. de Lamartine, qui avait si souvent et -avec tant de retentissement occupé des tribunes diverses entre les deux -sessions, et qui n'a prononcé qu'un très-court discours depuis que la -tribune parlementaire est ouverte. Son journal, _le Bien public_, imite -sa réserve, et n'en est guère sorti qu'une fois pour attaquer -l'opposition. - -Des lettres particulières de Beyrouth, du 10 janvier, mentionnent le -fait suivant, qui mérite d'être cité. Vers la fin de décembre et -quelques jours après l'arrivée du nouveau pacha Haider, un juif -algérien, ignorant qu'il était défendu aux juifs de passer devant -l'église du Saint-Sépulcre, s'approcha de cet édifice. Il fut aussitôt -assailli par une bande de lunatiques chrétiens qui le maltraitèrent -cruellement et le laissèrent pour mort sur la place. Lorsque le pauvre -juif eut recouvré ses sens et qu'il put marcher, il se rendit chez le -consul français, M. de Lantivy, et l'informa de ce qui lui était arrivé. -Le consul envoya aussitôt une plainte au pacha, lequel fit arrêter -immédiatement les coupables. Cette mesure causa une sensation -extraordinaire dans la population chrétienne; on invoqua comme excuse -l'usage qui défendait aux juifs de fréquenter le voisinage de l'église. -Les prieurs des couvents latins et grecs intervinrent en faveur de leurs -coreligionnaires; mais M. de Lantivy ne voulut rien entendre, et soutint -que le commandement; _Tu ne te tueras point_, devait bien plutôt être -observé qu'un usage barbare, même consacré par la tradition. -Haider-Pacha était tout à fait de l'opinion du consul français; mais les -prieurs des couvents ayant engagé leur parole qu'aucun outrage de ce -genre n'arriverait plus, M. de Lantivy consentit à ce qu'on relâchât les -prisonniers après quelques heures d'emprisonnement, à condition qu'ils -paieraient les dépenses que nécessiterait la guérison de leur victime. -En outre, le pacha publia un ordre défendant aux chrétiens, sous les -peines les plus sévères, de maltraiter désormais les juifs qui -passeraient devant l'église du Saint-Sépulcre. On ne saurait assez -hautement approuver la conduite de notre consul dans cette circonstance. -Ce serait ravaler l'influence que la conformité de croyance peut assurer -à la France parmi ces populations, que de n'en pas user pour faire -prévaloir avant tout les intérêts sacrés de l'humanité. - -Notre envoyé extraordinaire à Haïti, M. Adolphe Barrot, qui s'y était -embarqué le 8 janvier sur la corvette _l'Aube_, est entré dans le port -de Brest le 21 février. Il n'a consenti aucune remise sur les arrérages -échus de l'indemnité due aux colons français, et rapporte 300,000 -piastres fortes (1,800,000 f.). Des commissaires haïtiens seront -expédiés à Paris pour s'entendre sur le paiement des intérêts de -l'emprunt. Avant son départ, M. Barrot avait assisté à l'installation du -nouveau président de la république, le général Hérard; la France était -également représentée à cette solennité par le contre-amiral de Moges et -l'état-major de la _Néréide_, et des bricks _Génie_ et _Papillon_, qui -sont demeurés dans ce port. La nouvelle constitution proclamée à Haïti -déclare que les Africains et les Indiens, et leurs descendants par le -père ou par la mère, pourront devenir citoyens. Aucun blanc ne pourra -obtenir ce titre. La deuxième partie pourvoit aux droits civils et -politiques. Dans la troisième est déclarée l'égalité des citoyens; la -liberté de la presse est garantie. Des écoles seront ouvertes pour les -deux sexes, et l'enseignement y sera libre et gratuit. Le peuple a le -droit de s'assembler, mais sans armes. Les pouvoirs législatif, exécutif -et judiciaire sont définis. Le pouvoir exécutif est aux mains du -président; le pouvoir législatif est composé d'un Sénat et d'une Chambre -des Communes. Un tiers du Sénat se renouvelle tous les deux ans. Le jury -est établi. Les couleurs de la république sont bleu et rouge, placés -horizontalement; les armes: une palme surmontée du bonnet de la liberté -et ornée d'un trophée d'armes avec la légende; l'union fait la force. -Port-au-Prince est le siège du gouvernement, et prend le nom de -Port-Républicain. Une amnistie a été prononcée; mais l'exil du président -Boyer est maintenu. - -Il nous faudrait détourner les yeux de l'Espagne s'il n'était pas du -devoir de la presse tout entière de mettre au ban des nations les hommes -de sang qui la déciment aujourd'hui. Nous avons rapporté la dépêche -atroce du ministre de la guerre. Le général Roncali, celui-là même qui -accusait avec justice Espartero de manquer de générosité, d'humanité à -l'occasion de l'exécution de Diégo Léon, ne se l'est pas fait dire à -deux fois et a immédiatement procédé à l'assassinat sur la plus large -échelle. Sept officiers supérieurs et subalternes ont été fusillés sur -son commandement, et les soldats tombés en même temps que ces malheureux -aux mains du brigadier Pardo ont été également décimés par ordre, de -Roncali. On comprend qu'avec de pareils monstres et à côté de crimes -semblables la mesure suivante n'est plus qu'une gentillesse. Les -rédacteurs du journal _el Mundo_ ont reçu l'ordre que voici: - -«GOUVERNEMENT POLITIQUE DE LA PROVINCE DE MADRID. -A dater de ce jour, vous cesserez de publier le journal intitulé _el Mundo_. -Dieu vous garde! - -Madrid, 18 février 1844. -ANTONIO BENAVIDES.» - -La ville d'Alicante, où l'insurrection est maîtresse, se trouve bloquée. -Peut-être qu'à l'heure où nous écrivons, la ruine et la mort règnent -seules dans ses murs. - -Les nouvelles de Lisbonne nous font peu connaître la situation -respective des partis armés en Portugal. Tout ce qu'elles nous -apprennent clairement, c'est que là aussi, comme à Madrid, la -constitution est mise hors la loi. - -L'attention et les ovations ont suivi O'Connell à Londres. Les whigs, -qu'il a si souvent maltraités dans ses harangues populaires d'Irlande, -se sont montrés généreusement oublieux, et lui ont témoigné une -sympathie qui a été, en plusieurs circonstances, portée à -l'enthousiasme. On a annoncé qu'il devait assister à une réunion que la -ligue contre les céréales avait convoquée à Covent-Garden. Une longue -file d'équipages, des flots serrés et ardents de population, se sont -dirigés vers ce théâtre. La salle n'a pu contenir qu'un bien petit -nombre de ces curieux. La plupart des membres de l'association ont en -vain exhibé leurs cartes, tout était occupé, et les femmes les plus -brillantes se montraient aux premiers rangs. Des affiches ont été -placardées au dehors pour annoncer que la salle était comble, et que -toute tentative pour y pénétrer serait inutile. La foule extérieure -s'est résignée, mais sans se disperser, et bientôt les acclamations -annoncent aux spectateurs privilégiés qu'ils vont voir entrer O'Connell. - -La salle entière se lève. Les applaudissements éclatent avec -enthousiasme, avec, fureur, Covent-Garden en semble ébranlé jusque dans -ses fondements. Enfin O'Connell a pu prendre place; il se dispose à -prendre la parole; les transports se renouvellent, puis font place à un -religieux silence. - -«En venant ici ce soir, dit-il, j'avais l'intention de faire un éloquent -discours; heureusement je dois débuter par ce qu'on peut appeler la -partie solide de l'art oratoire, de la part d'une personne, qui mérite, -ainsi qu'un de mes amis, d'être nommée un ami de la justice, et qui m'a -prié de commencer mon discours en vous remettant 100 livres. En tout -cas, il y a là une éloquence sterling, et si vous trouviez -quatre-vingt-dix-neuf imitateurs de son exemple, vous auriez vos 100,000 -livres (la ligue a fait un appel de cette somme pour son budget de -l'année); maintenant je dois avouer que, l'argent donné, je suis à bout -de ma rhétorique.» Ce n'était là qu'un piquant exorde, et l'orateur, qui -se disait à bout d'éloquence, a ensuite prononcé un discours où il s'est -montré aussi plein de mouvement, aussi habile, et plus touchant que dans -aucune de ses précédentes harangues. Les applaudissements frénétiques -qui l'avaient plus d'une fois interrompu ont éclaté de nouveau quand il -a eu fini de parler, et sa sortie, comme son entrée, a été un triomphe. -Le ministère est évidemment mal à l'aise de ces manifestations. La -tranquillité de l'Irlande paraît également mal servir ses projets, et il -s'en console en faisant chaque jour courir le bruit de complots éventés -et de trames découvertes. Du reste, la Chambre des Communes a voté sur -la motion de lord Russell, contre laquelle M. Peel a prononcé un -discours où il s'est montré mesuré, mais fort peu sensible pour -l'Irlande, et très-vif contre O'Connell. Celui-ci, dans la même -discussion, a été très-serré d'arguments, beaucoup plus sobre d'images -que d'ordinaire, ne cherchant plus à émouvoir, mais à convaincre. Lord -Russell, de son côté, a répliqué au ministre, et a fait ressortir le -danger pour l'Angleterre du _statu quo_ en Irlande. Néanmoins sa motion -a été écartée par 324 voix contre 225. Il semblerait aujourd'hui que le -ministère anglais serait arrivé à se persuader que pourvu qu'il ne -maltraite pas O'Connell, l'Irlande demeurera paisible. Nous lisons en -effet dans le _Times_ la très-curieuse note que voici: «Nous apprenons -de bonne source que le duc de Wellington a décidé que M. O'Connell ne -serait pas mis en prison; il pense que la déclaration de culpabilité -suffit, et qu'un emprisonnement serait inutile; si M. O'Connell veut -être modéré, nous pensons bien qu'il ne sera pas privé de sa liberté. -Quant à nous, nous serons heureux qu'il en soit ainsi.» A Dublin, le -docteur Gray et le docteur Atkinson, propriétaires du _Freeman's -Journal_ (journal de _l'Homme libre_); M. Barrett, propriétaire du -_Pilote_; M. Staunton, propriétaire de la feuille hebdomadaire le -_Weekly-Registre_, et M. Duffy, propriétaire de _la Nation_, ont envoyé -leur démission de membres de l'association du rappel. Cette démarche est -motivée sur la déclaration faite par l'attorney général que tout membre -de l'association était responsable des publications des écrits -périodiques dont les propriétaires se trouvaient affiliés à -l'association. - -La plus vive fermentation règne toujours dans les légations papales, et -elle en est arrivée à se manifester par des assassinats. A Ravenne, un -coup de feu a été tiré sur la personne de M. Claveri, directeur de la -police; mais le garde qui l'escortait a été seul atteint, et, le -lendemain, on a vu affiché dans les rues un avis anonyme portant que si -M. Claveri ne quittait pas Ravenne, on ne le manquerait pas une autre -fois. A Saint-Albert, à Fusignano, petites villes de la même légation, -des factionnaires suisses ont été désarmés, des carabiniers ont été -tués. A Bologne, un douanier ayant voulu arrêter un homme qui passait -pour avoir fait partie des bandes d'août dernier, a été étendu mort d'un -coup de pistolet tiré par celui-ci. Enfin, un des membres de la -commission spéciale instituée à Ancône pour juger les accusés politiques -de cette ville, M. Alessandrini, passant dans une rue d'Ancône, -accompagné de deux gendarmes, a été frappé d'un coup de poignard par un -homme masqué qui s'est élancé sur lui, et auquel la foule ouvrit -immédiatement après ses rangs, pour lui permettre de se confondre avec -les autres masques. L'état de la victime est désespéré. La suspension -des plaisirs du carnaval a été immédiatement prononcée. - -Plusieurs journaux avaient annoncé, dès le 15 février, que le musée des -Thermes et de l'Hôtel de Cluny était ouvert. Cette, nouvelle était -prématurée: ce musée ne sera livré au public que vers le 15 de ce mois. -En attendant, les travaux d'installation se poursuivent avec activité. -La collection qui y a été réunie comprend non-seulement quelques-uns des -objets les plus précieux des arts du moyen âge, et de l'art français -spécialement, mais d'autres objets très-précieux inconnus des -antiquaires et des artistes. - -M. le baron Reynaud, ancien examinateur des écoles royales Polytechnique -et de la Marine, vient de mourir à Paris. - - - -Courrier de Paris. - -Enfin le vacarme est apaisé: après le bruit, le silence; le jeûne après -l'orgie; les temples sacrés se sont rouverts, et le bal de l'Opéra s'est -fermé; la pieuse voix des prédicateurs a remplacé les cris mondains et -les joies effrénées. Nous vivions comme des damnés, nous allons vivre -comme des saints; du péché, nous passons à la pénitence, et du gras au -maigre. L'abbé de Ravignan règne et Musard abdique; du moins n'est-il -pas descendu du trône sans honneur: son dernier coup d'archet a été un -coup de maître. C'était le dernier samedi de sa royauté; il était cinq -heures du matin, les lustres pâlissaient, et ne jetaient plus aux voûtes -de la salle qu'une lumière affaiblie; les plus intrépides débardeurs -étaient harassés et haletants; tout s'éteignait à la fois, le gaz et les -danseurs; Musard seul restait debout et flamboyant. Tout à coup, élevant -la voix au milieu du sourd bruissement de cette foule abattue: «Non! -s'écria-t-il, il ne sera pas dit que nous nous quitterons ainsi! -Êtes-vous donc les compagnons de Musard?» A ces mots, il agite son -archet, et entonne à plein orchestre le _Quadrille des Etudiants_. Or, -c'est tout dire: le _Quadrille des Etudiants_ est pour le bal de l'Opéra -ce que le soleil d'Austerlitz était pour la grande armée: «Soldats! -voilà le soleil d'Austerlitz!» et ils s'élançaient à une nouvelle -victoire. «Débardeurs! voici le _Quadrille des Etudiants!_» et ils se -précipitent dans les fureurs d'une contredanse nouvelle. Ce quadrille -magique rend la force aux énervés, la santé aux malades et la vie aux -morts. Vous eussiez vu alors toute cette multitude se ranimer en -poussant des _vivat_ joyeux; et puis enfin, dans le paroxysme de sa -fièvre dansante, entourer Musard, l'enlever du milieu de son orchestre -et défiler bruyamment, Musard en tête. L'Empereur avait dit: «Avec des -braves tels que vous, je conquerrais le monde!»--«Avec des débardeurs de -votre force, s'écriait Musard, je ferais galoper l'univers!» Ainsi -Musard copie Napoléon jusqu'au bout; il ne lui reste plus qu'à importer -_le Quadrille des Étudiants_ à Sainte-Hélène; mais Hudson Lowe n'est -plus là pour le danser. - -Les campagnes de Musard ne finissent jamais sans un grand nombre de -mourants ou de morts. Il n'y a ni tête ni jambes enlevées par un boulet -ou par un éclat d'obus; mais que de fièvres, de pleurésies, d'apoplexies -et de pulmonies! La statistique constate un accroissement très-sensible -dans la mortalité, après les jours gras. Savez-vous qui tire du carnaval -le bénéfice le plus clair? les pompes funèbres: - -Amusez-vous, trémoussez-vous! - -Amusez-vous, amusez-vous, belles! - -Amusez-vous, amusez-vous bien! - -Depuis que le bal est clos, nous avons le concert:--de Charybde en -Scylla.--Le concert est le fruit naturel de la saison qui commence; il -pousse en mars pour fleurir dans la semaine sainte avec profusion. Le -concert convient en effet aux temps d'abstinence; on peut le ranger sans -inconvénient dans la classe des mets innocents que Mgr l'archevêque -autorise, et qui ne compromettent nullement la sainteté du carême: il y -a des talents, des voix et des instruments si maigres!--Lisez, les -feuilles musicales, arrêtez-vous devant les affiches suspendues aux -vitres des magasins de musique, et vous serez effrayé de l'inondation -vocale et instrumentale dont mars et avril vous menacent. Ici tout le -monde a la prétention d'être artiste, comme ailleurs le premier venu vise -à la députation et au ministère: et, comme le concert est le baptême de -l'artiste, les concerts pleuvent de tous les côtés. C'est M. Pancrace, -c'est M. Pacome, c'est M. Babylas ou Barnabé qui vous invitent à un air -de leur basson, de leur flûte, de leur hautbois, de leur violon et de -leur clarinette: c'est mademoiselle Eulalie, Eugénie, Emphrosine, -Euphémie, Anasthasie, Epiphanie qui vous proposent l'agrément de leur -piano ou de leur gosier, de huit heures du soir à minuit; et tous ces -pauvres gens dont les noms sont enfouis dans les coins les plus obscurs -du calendrier, sortent de la salle enfumée et déserte où ils ont traîné -de force leur portier, ses enfants et les enfants de ses petits-enfants, -pour se former un public; ils sortent, dis-je, de cette caverne où ils -ont estropié Haydn et Beethoven, ou gargouillé de l'Auber et du Rossini, -intimement convaincus qu'ils sont des merveilles, et que l'univers n'a -rien de mieux à faire que de leur dresser une statue séance tenante.--Il -y a quelque chose de pis que l'amour-propre des grands artistes, c'est -l'orgueil des petits, et voici les petits qui nous dévorent.--Je connais -un homme de beaucoup de goût, très-fin connaisseur en musique et gourmet -délicat, qui ne sort jamais pendant la présente saison et reste enfermé -chez lui jusqu'au commencement de mai. L'autre jour je lui en demandais -la raison: «Eh! mon Dieu, me répondit-il, Paris n'est par sûr à l'heure -qu'il est; si je sortais, je serais inévitablement rencontré et -assassiné par un concert!» - -Tout n'est pas harmonie dans le monde musical; et si de temps en temps -les voix y sont d'accord, les gens s'y montrent d'humeur assez -discordante: le Théâtre-Italien en donne, depuis quelques jours, une -preuve flagrante. Sur la scène tout va bien: l'Harmonie et sa douce -soeur la Mélodie y règnent dans une union parfaite; on se croirait dans -le paradis terrestre. Mais dans les coulisses, c'est autre chose, la -dissonance est complète: le premier ténor ne s'entend plus avec la -prima-donna, la basse avec le soprano, et le baryton avec l'impresario. -Le bruit de cette discorde éclaté au dehors: les parties belligérantes -ont sonné, des deux parts, le boute-selle, et donné le signal des -hostilités.--Un beau matin, M. Vatel, le directeur, s'est éveillé avec -la nouvelle que deux ou trois de ses principaux chanteurs refusaient de -chanter: figurez-vous des soldats qui désertent au moment de la -bataille. Pour prétexte à cet abandon, nos fuyards donnaient, celui-ci -un mal de gorge, celui-là un rhume de cerveau. M. Vatel s'est adressé -immédiatement à la justice, afin qu'elle voulût bien guérir, par un bon -arrêt bien juste, des voix qu'il ne paie pas cinquante et soixante mille -francs pour qu'elles s'amusent à se dire enrhumées pour le moindre -caprice. M. Vatel avait d'autant plus raison de maintenir son droit avec -cette sévérité, qu'une des voix récalcitrantes avait été vue la veille -dans un salon célèbre, se portant admirablement bien, chantant, riant, -et menant joyeuse vie, jusqu'à cinq heures du matin.--On a écrit des -lettres aux journaux, on a lancé des _factum_ pour édifier le public sur -cette grave affaire; le public s'est rangé cependant du parti de -l'infortuné directeur, et quand la voix coupable s'est enfin décidée à -chanter mardi dernier, le parterre, juge équitable, lui a honnêtement -administré le châtiment de quelques coups de sifflets. Les sifflets -voulaient dire que la loyauté dans les engagements et la fidélité au -devoir doivent compléter le talent de l'artiste, et qu'on compromet -gravement sa réputation et son nom en jouant si légèrement avec les -intérêts d'une sérieuse entreprise et les engagements de sa propre -conscience. Les directions de théâtre paient les acteurs et les -chanteurs à un prix monstrueux; il y a tel débitant de prose, de -couplets, d'entrechats et de roulades qui est coté à la bourse -dramatique dix fois au-dessus de sa valeur réelle; les directions se -ruinent pour les comédiens; et quelques comédiens, au lien de donner du -zèle, du dévouement et du talent en proportion de ces efforts inouïs, se -montrent plus égoïstes, plus exigeants que jamais, et plus légers de -scrupules.--Un honnête et pauvre soldat qui reçoit une paie de cinq sous -par jour, se bat encore et va à l'assaut, tout mutilé et tout sanglant; -un monsieur bien dorloté et bien frais, qui touche des billets de banque -à la douzaine, sous prétexte qu'il fait une roulade agréable, un point -d'orgue et un trille, s'inquiète fort peu de compromettre une entreprise -qui le dote si richement et l'engraisse, et de la ruiner au besoin, à -propos d'un rhume de cerveau qu'il n'a même pas. - -Nous parlions de la hausse de la roulade et de l'entrechat; précisément -en voici un exemple tout récent et qui prouvera jusqu'à quel degré de -folie, on peut le dire, le prix de cette denrée est poussé. Mademoiselle -Carlotta Grisi, notre aimable Péri, vient de contracter un engagement -avec un des théâtres de Londres; il s'agit de l'emploi d'un congé que M. -Léon Pillet accorde à la Wili; ce congé est de six semaines, et -l'engagement de Carlotta à Londres aura la même durée. Eh bien! -savez-vous ce que ces six semaines de ronds de jambes et de jetés-battus -coûteront au pauvre directeur anglais? 36,000 fr.! Autrement, pour le -français, 6,000 fr. par semaine, où 3,000 fr. par représentation. Je ne -sais plus quel moraliste a dit que le plus grand signe de la décadence -des nations était la cherté des athlètes, des conducteurs de chars et -des danseurs. - -Duprez va aussi passer le détroit; il chantera, pour les menus plaisirs -de Londres, _Guillaume Tell, les Huguenots_ et le reste de son -répertoire; on ne dit pas à quelles conditions, et si c'est à 1 fr. ou 1 -fr. 50 cent. la note. Duprez gagne 80,000 fr. à l'Académie royale de -Musique; ses congés annuels complètent les 100,000 livres; on avouera -qu'il y a là de quoi payer amplement les leçons d'anglais que le célèbre -ténor a prises récemment pour chanter: _Asile héréditaire_, dans la -langue de Joint Bull. - -Au théâtre, tout tourne au Bohémien; nous avons déjà _les Bohémiens de -Paris_, de l'Ambigu-Comique, et _les Mystères de Paris_, de la -Porte-Saint-Martin, qui ne sont que des bohémiens sous un autre nom. Le -théâtre de la Gaieté vient de compléter la collection de ces enfants de -Bohème, par _la Bohémienne de Paris_, drame en cinq actes mêlés de lazzi -par M. Paul de Kock, et de scélératesses, par M. Gustave Lemoine; l'un -est pour la partie gaillarde et burlesque, l'autre pour les noirceurs. - -Cette bohémienne de Paris est fille d'une marchande de vieilles -friperies; son premier soin a été d'abandonner sa mère; de là à tomber -dans toutes les fautes et dans tous les vices, il n'y a pas loin: la -Bohémienne n'y manque pas; si bien que du vice elle arrive jusqu'au -crime: la pente est naturelle et inévitable: cette malheureuse vit dans -ce monde perdu avec une effronterie repoussante; sous les apparences de -l'élégance et du bon ton, elle cache les plus infâmes entreprises; ici -c'est un enfant qu'elle dérobe et qu'elle élève comme sa propre fille -pour s'emparer d'une fortune considérable; là, ce sont des diamants de -riches parures qu'elle soustrait par vol ou par violente. Avec le -produit de sa corruption et de ses actions criminelles, cette femme,--si -on peut l'appeler de ce nom,--tient un état de maison brillant; elle -reçoit des honnêtes gens dupes de l'apparence; mais le fond de cet -intérieur si magnifique se compose d'escrocs et de bohémiennes, agents -secrets et exécuteurs des basses oeuvres de la Bohémienne en chef. - -C'est au milieu de ce mensonge de bonne réputation et de cette vie -éclatante et honorée, que la Bohémienne commet un nouveau vol de quatre -cent mille francs; longtemps elle échappe à l'impunité, à travers une -complication d'événements mélodramatiques que nous n'entreprendrons pas -de raconter, Dieu nous en garde! mais enfin la Providence du boulevard -intervient; la prétendue grande dame est reconnue pour la fille de la -fripière, la femme vertueuse pour une intrigante ignoble, la mère pour -une voleuse d'enfants; la pauvre fille qu'elle avait associée à la honte -de sa vie lui échappe heureusement avec toute sa pureté. Quant au reste -des crimes commis par la Bohémienne, le gendarme qui l'arrête au -dénoûment en fera bonne justice.--Voilà cependant les spectacles à la -mode! La dégradation morale, le vice effronté, la cour d'assises et les -bagnes! Si M. Etienne dit vrai dans son discours de réception à -l'Académie française, et si en effet l'histoire des moeurs -contemporaines peut se faire par le théâtre, que penseront nos futurs -historiographes? En consultant le théâtre actuel comme étant un miroir -fidèle de ce temps-ci, ne concluront-ils pas que notre siècle était un -siècle de prostituées et de bandits?--Heureusement que nous sommes -encore plus indifférents au mal que réellement mauvais, et que nous -souffrons ces représentations violentes et honteuses plutôt par -négligence que par extrême corruption, peut-être cependant est-il temps -que les honnêtes gens ferment l'écluse et repousse le flot -empoisonné!--Cette littérature de bagnes est comme la Seine depuis -quelques jours; elle a grossi tout à coup, et menace de déborder et de -causer des ravages, si on ne l'arrête. - -Le Gymnase nous a donné, pour compensation, _la Tante Bazu_. Cette -vieille tante est une excellente femme, un peu quinteuse, -très-susceptible et passablement emportée; d'abord elle se fâche et vous -querelle; mais il n'y a rien de meilleur au monde que ses -raccommodements; ses plus grandes colères ont toujours pour dénoûment un -bienfait ou une bonne action; ainsi, dans un premier mouvement de -rancune, la tante Bazu est sur le point de ruiner son neveu et de lui -enlever une charmante femme qu'il aime; mais cette boutade ne dure pas -longtemps; l'honnête Bazu répare bientôt tout le mal, marie son neveu, -fait son bonheur et lui ouvre son coffre-fort tout plein d'adorables -billets de banque. Si vous rencontrez par hasard une tante Bazu -disponible, pourvue d'un tel coeur et d'un tel coffre-fort, veuillez me -donner son adresse, je serais bien aise d'en faire ma tante et de -devenir son neveu. - ---Le projet d'élever une statue à Rossini, au foyer de l'Opéra, est en -pleine voie d'exécution; la commission est constituée et vient de lancer -son appel aux souscripteurs; cette espèce d'ordre du jour se recommande -par la signature des noms les plus distingués ou les plus illustres; -Auber est à leur tête: il est rare de voir un homme prendre -l'initiative, dans une entreprise qui a pour but de glorifier un -confrère vivant; cette démarche honore le caractère du gracieux et -savant compositeur auquel l'att français doit de si charmantes et de si -nombreuses couronnes. Quant à Rossini, on ne dit pas si on lui a demandé -ce qu'il pensait de cette statue qu'on veut lui dresser à sa -barbe.--D'après l'insouciance où il vit depuis dix ans, et l'espèce -d'oubli qu'il semble faire de sa personne, de son génie et de sa gloire, -on peut croire que s'il ne fallait que son consentement pour poser la -première pierre de la statue, il refuserait sa signature. - -M. de Balzac est bien positivement revenu de Russie; nous l'avons -rencontré hier en chair et en os, très-gros, très-frais, très-bien -portant, avec ce sourire jovial et cet oeil étincelant qui le -distinguent de nos pâles et lugubres écrivains à la mode. Déjà la -présence de M. de Balzac à Paris se manifeste: un libraire va publier -une nouvelle production de cet infatigable et ingénieux écrivain; de son -côté, le _Journal des Débats_ tient de lui un roman en trois volumes, -qui naîtra en feuilletons aussitôt que nos honorables, rengainant la -politique et sonnant la retraite, laisseront le champ libre à la poésie -et à l'imagination.--Nous verrons si Balzac fera oublier Sue, et si _les -Mystères de Paris_ trouveront un rival redoutable dans ce roman de -l'auteur d'Eugénie Grandet, qui cache encore le titre et les armes de -son nouveau-né pour étonner davantage et frapper à l'improviste. - ---Le gendre de Charles Nodier a demandé l'autorisation d'ajouter à son -nom celui du spirituel, ingénieux, regrettable défunt, et de s'appeler -Menissier-Nodier: hommage pieux que tout le monde approuve.--On annonce -la mort de madame Rossi-Caccia, cantatrice distinguée; raison évidente -pour qu'elle se porte à merveille, et que nous apprenions demain sa -résurrection. - ---La reine dona Maria vient d'envoyer à Donizetti l'ordre de la -Conception; on sait qu'en fait de conception S. M. est prodigue. - - - -Salon de 1844. - -VISITE DANS LES ATELIERS. - -Mars, ce premier mois du printemps, nous amène deux phénomènes -périodiques, les giboulées et l'exposition annuelle des tableaux. Et il -y a plus d'analogie qu'on ne pense dans ces deux choses. Soit dit sans -mauvaise intention, cette multitude de tableaux qui s'élaborent -péniblement dans les ateliers les plus inconnus comme dans les ateliers -les plus renommés, s'en viennent un jour fondre sur les préjugés à -l'administration des musées. Quelle terrible avalanche! En mars,--pour -continuer notre comparaison,--les jours se suivent et ne se ressemblent -pas; eh bien! s'il vous arrive de passer devant la petite porte par -laquelle les peintres entrent avec leurs oeuvres, vous verrez que les -toiles aussi se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a un rude triage -à faire; et quand les juges, ces excellents académiciens qui ne sont pas -infaillibles ont donné leur approbation ou apposé leur veto, la critique -a encore son choix à faire. Sa tâche est aride, ingrate, difficile. - -Aride: les comptes rendus du Salon donnent peu d'essor à l'imagination. - -Ingrate: c'est surtout en pareille matière qu'il faut chercher à être un -peu amusant, s'il est possible. - -Difficile: car on doit juger plus de douze cents oeuvres en quelques -jours. Pour les juger consciencieusement, il faut les bien voir; et, -malgré leurs bons yeux, les critiques ne peuvent pas toujours examiner -des tableaux vraiment _malheureux,_--des tableaux sombres de couleur, -placés dans les travées sombres, dans l'ombre, et touchant presque le -plafond. - -Aussi, pour avoir des notions plus certaines, dès que les bruits de -l'exposition circulent parmi les artistes, nous nous armons de courage, -nous gravissons les hauteurs de Montmartre, nous parcourons les -solitudes du quartier de l'Observatoire, et en moins d'une semaine, nous -avons rendu visite aux plus célèbres peintres, demeurant depuis l'avenue -de Frochot jusqu'à la rue de l'Ouest, depuis la rue de la Ville-l'Évêque -jusqu'aux alentours de l'Arsenal. - -Notre impatience est pardonnable. Il est si doux de connaître quelque -chose de la comédie avant le lever du rideau! On aime tant à commettre -des indiscrétions de coulisses! C'est à qui saura le premier certains -détails que le public ignore, mais veut apprendre. De nos jours, -l'actualité, c'est presque l'anticipation sur l'avenir; et -l'_Illustration_, la prêtresse des actualités,--qu'on nous pardonne -cette petite et innocente gloriole,--ne peut jamais parler trop tôt des -choses qui préoccupent l'attention générale. - -Nous ne vous dirons pas les noms de tous ceux qui n'exposent pas cette -année. Les maréchaux de la peinture, comme écrirait M. de Balzac, font -presque tous de l'art en amateurs aujourd'hui, et quelques-uns -transforment leur atelier en exposition permanente. - -[Illustration: M. Ingres.] - -Depuis _Saint Symphorien_, de terrible mémoire, on peut le dire, M. -Ingres ne juge pas à propos d'exposer. C'est son droit, et nous ne lui -contestons pas; il est libre. Sa _Stratonice_ et sa _Vierge à l'Hostie_, -ses travaux pour M. de Luynes, sont ses dernières productions, et -peut-être ses plus importantes. On le sait, M. Ingres n'exposera plus; -M. Ingres ni veut à la critique. C'est son droit; mais a-t-il raison? Et -le public, lui, est-il coupable si M. Ingres a été traité avec -irrévérence par plusieurs feuilletonistes? - -Le mauvais exemple a été suivi. M. Paul Delaroche transforma, lui aussi, -son atelier en salle d'exposition ouverte seulement à quelques amis -privilégiés. Pourquoi donc M. Delaroche est-il sorti du champ clos? S'il -eut à se plaindre d'injustices de la part de la presse, la foule n'en -demeura pas moins toujours avide de ses oeuvres, et resta en -contemplation devant elles. Qui l'a forcé à prendre une résolution aussi -inébranlable que le fut celle de M. Ingres? Il vous souvient des -_Enfants d'Edouard_, de _la Mort du connétable d'Armagnac_, de _Jane -Gray_, de _lord Stafford_ et de _Charles 1er_? - -[Illustration: M. Paul Delaroche] - -Quel succès! quelle foule! M. Delaroche s'est ému parce que plusieurs -critiques ont méconnu son talent; mais on n'avait pas encore été jusqu'à -_faire le coup de poing_ devant sa _Sainte Cécile_, comme on l'avait -fait devant le _Saint Symphorien_ de M. Ingres. Cependant, récemment, -deux oeuvres nouvelles de M. Delaroche ne furent exposées que dans son -atelier; peu d'artistes, presque point de critiques, ont été admis. - -M. Ingres et M. Paul Delaroche ne paraîtront plus aux expositions -publiques du Louvre. Pour les Salons de 1844 et des années suivantes, -ces deux grands artistes ne doivent pas être, comptés comme absents: ils -sont morts, morts, en vérité! - -Donc, les regrets sont superflus; les espérances de les admirer encore -sont illusoires, il ne nous reste plus, à leur égard, qu'à chercher tous -les moyens possibles de consolation. - -Un peintre, plus qu'eux, a été contesté, nié, tour à tour admiré et -méconnu, refusé par les membres du jury, mis à l'index par l'Académie: -c'est M. Eugène Delacroix. On sait la vigueur de coloris, la puissance -de composition qui le caractérisent; on n'a pas oublié son _Massacre de -Scio_ ni sa _Médée_. De vives polémiques s'élevèrent à l'endroit de son -talent, et les hommes exclusifs se déclarent hautement pour ou contre. -Lorsque M. Delacroix exposa sa _Médée_, je me souviens d'avoir -rencontré, dans le salon Carré, un artiste fort recommandable, qui me -dit, en examinant ce tableau: «_Médée!_ l'exposition est là pour moi! Je -ne vais pas dans les autres travées. Quel incomparable chef-d'oeuvre!» -Quelques pas plus loin, je rencontrai un graveur; il sortait avec -précipitation.--«Comme vous vous hâtez, mon cher! lui dis-je en essayant -de le retenir.--Oui, je me hâte, répondit-il en continuant sa course; -j'évite de regarder cette vile croûte.» Il désignait la _Médée_. Après -cela, jugez si M. Delacroix est admiré et mis en pièces; il n'a -cependant pas renoncé aux expositions, et il faut l'en féliciter. - -Quant à M. Horace Vernet, dont la fécondité est proverbiale, nous -verrons, cette année, plusieurs toiles dues à son pinceau, parmi -lesquelles le _Portrait en pied de M. le chancelier Pasquier_, que nos -lecteurs connaissent déjà, et une _Course en Traîneau_, souvenir de son -récent voyage en Russie. - -[Illustration: M. Eugène Delacroix] - -M. Decamps, on l'espère, ne fera pas faute, et c'est une bonne fortune -pour le public qu'un tableau, même un seul, de l'auteur du _Supplice des -Crochets_. Où trouver ailleurs, plus de lumière, plus de couleur, plus -d'animation, que dans les toiles de cet artiste au talent exceptionnel? - -M. Ary Scheffer ne nous a pas permis de mettre sous vos yeux son -portrait, bien qu'il l'ait peint lui-même avec cette supériorité qu'on -lui connaît. M. Ary Scheffer est une des gloires artistiques de -l'époque. Hélas! il n'a pas encore fini sa _Marguerite_! - -Et M. Charlet, le Napoléon des peintres de Napoléon! rien n'égale sa -popularité. Il prend les enfants à l'école, puis les habille en enfants -de troupe, et les conduit, tambour battant, jusqu'aux Invalides. Jamais -on n'a dessiné avec plus d'esprit, de vérité et d'intelligence; cet -artiste expose chaque jour chez les marchands de gravures de toute -l'Europe: qu'est-ce, pour lui, que le Salon annuel? - -[Illustration: M. Horace Vernet.] - -Maintenant, notre visite aux maréchaux de la peinture est faite; nous -avons donné leurs portraits; pénétrons dans les ateliers des lieutenants -généraux, des généraux, etc.; divulguons les _mystères_ du Salon,--les -_mystères_ sont à l'ordre du jour. - -[Illustration: M. Decamps.] - -_Luther_ et _l'Atelier de Rembrandt_, de M. Robert-Fleury, sont -terminés; il travaille à une grande, page historique, _Marino Faliero -descendant l'escalier des Géants pour aller à la mort_. Mais M. -Robert-Fleury, lors de notre visite, était encore indécis, il ne savait -s'il exposerait; espérons que sa résolution a été pour l'affirmative. M. -Henri Scheffer, depuis longtemps souffrant, n'a peut-être pas encore -achevé son _Arrestation de madame Roland_, pendant tout naturel de sa -_Charlotte Corday_. M. Couture expose _l'Amour de l'or, un conte de La -Fontaine_, et de beaux portraits. M. Chassériau envoie un grand tableau -religieux; M. Hippolyte Flandrin, tout entier à ses travaux de -Saint-Germain-des-Prés, se repose en travaillant pour la postérité; M. -Henri Lehmann est dans les mêmes conditions, pour ses travaux à -Saint-Merry: il a peint néanmoins le portrait de madame la princesse de -Belgiojoso; M. Louis Boulanger verra peut-être recevoir par le jury, qui -lui refusa l'année dernière sa Mort de _Messaline_, une belle _Mère de -douleur_; M. Gigoux a achevé une immense toile historique, le _Baptême -du Christ_; M. Couder en a achevé une plus grande encore où se -remarquent, dit-on, des milliers de personnages, plus qu'il ne s'en -trouvait dans ses _États Généraux_; M. Maux, en proie à une douleur -paternelle, n'a pu mettre la dernière main à sa _Lecture du Testament de -Louis XIV_: rien ne nous est connu de l'exposition de M. Léon Cogniet, -dont le _Tintoret_ eut un succès si durable l'année dernière; M. Hesse -envoie _la Lutte de Jacob avec l'Ange_; MM. Papety, Deraisne, Guichard, -Granet, etc., etc., ne manqueront pas à l'appel, et marcheront à la tête -de la peinture historique. - -[Illustration: M. Charlet.] - -Le genre aura aussi de glorieux représentants. M. Tony Johannot expose -une _Geneviève_, la plus délicieuse création de George Sand: M. Fortin a -d'admirables Bretons: M. Eugène Lepoittevin a de charmantes petite -toiles; M. Adolphe Leleux envoie des _Cantonniers navarrais_ et des -_Paysans picards_: son exposition serait plus complète s'il avait eu le -temps de parachever son _Marché béarnais_ et ses _Faneuses bretonnes_, -que nous verrons en 1845, sans perdre pour attendre. Son frère, M. -Armand Leleux, expose des _Laveuses à la fontaine_ M Guillemin a trois -tableaux, parmi lesquels _Dieu et le Roi_ et _la Consultation du -Médecin_. Cette fois, on ne dira pas le _joyeux_, mais bien le -_sentimental_ Guillemin. - -Nous en passons, et des meilleurs. - -Nous étions essoufflé à monter le grand nombre d'escaliers qui -conduisent aux ateliers de ces messieurs. Le lecteur ne voudrait certes -pas nous suivre, même à la simple lecture, si nous écrivions ainsi -longtemps les noms des exposants. Qu'il nous pardonne, cependant, le -chapitre des _mystères_ n'en est pas encore à sa fin. - -Il y a un certain _Incendie de Sodome_, de M. Corot, qui fut refusé en -1843 par le jury, et qui sera sans doute reçu en 1844.--Il est vrai, -diront les juges, que M. Corot a travaillé de nouveau pour mériter cette -insigne faveur. - -M. Cabat fera sans doute faute: mais M. Marilhat possède une série de -tableaux tous plus ravissants les uns que les autres, et M. Aligny a -rapporté de son voyage en Grèce plusieurs vues qui escorteront son -_Samaritain_; mais M. Gaspard Lacroix a un admirable paysage; M. Paul -Flandrin a peint les _Bords du Rhône. Tiroli_ et des _femmes à la -fontaine_: M. Achard est encore en progrès sur sa dernière exposition, -déjà si remarquable; M. Français a terminé son tableau de Bougival; M. -Desgoffes ne manquera pas de produire de l'effet, et M. Marandon de -Montiel a envoyé trois paysages. - -Parmi les toiles que nous mettons au nombre des actualités, quelle que -soit la variété des sujets, quel que soit le mérite de l'exécution, nous -citerons un magnifique portrait équestre du duc d'Orléans, par M. Alfred -Dedreux, qui envoie d'autres tableaux encore; _la Mort du duc -d'Orléans_, par M. Jacquand; la _Vue du Château de Pau_, par M. Justin -Ouvrié, et l'_Inauguration de la statue de Henri IV à Pau_, par M. -Guiaut; l'_Arrivée de la reine d'Angleterre_, par M. Isabey; la Vue du -canal de la Villette, par M. Testard, etc. - -Gué, que la mort nous enleva pendant l'année 1843, a laissé plusieurs -tableaux qu'on dit charmants; nous ne savons s'il sera exposé quelque -oeuvre posthume de Perlet. - -[Illustration: C'est demain le dernier jour.] - -M. Jadin a exécuté d'importantes peintures destinées à orner les -appartements de M. le comte Henri de Greffuthe; il exposera trois ou -quatre tableaux d'une suite de panneaux, _la Chasse au Sanglier, le -Départ de la Meute, le Rendez-vous,_ etc. Nous leur prédisons un -véritable succès. M. Dauzatz expose une mosquée et une bataille; M. -Auguste Charpentier a comprise une belle _Adoration des Bergers_: M. -Diaz envoie plusieurs charmantes toiles; M. Adrien Guignet envoie _la -Mêlée_ et _Salvator Rosa chez les Brigands_: M. de Lemud, le lithographe -hors ligne, aborde, cette année, la peinture; qu'il soit heureux pour -son début, comme le fut M. Alophe, dont nous verrons aussi quelques -productions. - -[Illustration: Le Jury d'Exposition, par Decamps.] - -L'amiral Gudin nous donne une partie de l'Océan, comme toujours, et le -caboteur Mozin a navigué de Trouville à Honfleur sans préjudice des -travaux de MM. Morel-Fatio, Mayer et Coweley. - -[Illustration: Un peintre universel.] - -Nous avons omis ou passé sous silence bien des noms; nous n'avons rien -dit de la sculpture ni de la gravure, mais attendons l'ouverture du -salon. Il est nécessaire d'ailleurs de s'appesantir un peu sur le fait -même de l'exposition. - -Le jury, nous le savons de bonne source, ne sera pas sévère: cela -veut-il dire qu'il sera juste? C'est de stricte justice plutôt que de -l'indulgence que nous lui demandons. Quand tous les tableaux auront -passé sous ses yeux; quand, d'autre part, les fameux _experts_ de M. -Decamps auront donné leur avis, nous formulerons notre jugement avec -conscience. - -Disons-le, c'est une époque fort mémorable que celle de l'ouverture du -Salon. Bien des espérances s'y rattachent, et de cruels désespoirs la -suivent. - -Dans les ateliers, lorsque le 15 février arrive, les pauvres artistes ne -savent où donner de la tête. Ici, c'est un peintre qui contemple son -oeuvre avec ce ravissement que l'on remarque chez le père de famille -examinant son héritier. «Mon ami, ton tableau sera peut-être -refusé!--Bah! répond le peintre, regardant avec assurance sa timide -moitié; j'en suis content, il est bien terminé; ils n'oseraient pas me -refuser cela.» Et souvent, quelle déception! - -Autre malheur, que l'on s'empresse de réparer. Le peintre est en retard, -son tableau n'est pas achevé, et voilà que deux de ses amis _abattent_ -de la besogne. «Vite! cette tête n'est qu'ébauchée; cette draperie rouge -n'est pas assez foncée en couleur. Allons! allons! Ah! mon Dieu! et le -ciel, le ciel que j'avais en partie oublié!» Les trois peintres se -mettent à l'ouvrage; à jour dit, à heure dite, le tableau est prêt. - -Je sais un artiste que son ami osa mettre en charte privée le 19 -février; il lui plaça dans les mains une brosse et une palette, et -sembla lui dire: «Aide-moi, ou la mort!» - -D'autres peintres, au contraire, sont en avance. Pour eux, l'Exposition -est un point de mire; ils travaillent le jour où elle ouvre, pour -arriver l'année suivante, à pareille époque. - -Enfin, il est des spéculateurs en peinture qui regardent l'Exposition -comme un marché ou à peu près. Il leur importe d'offrir aux acheteurs le -plus de choix possible, pour faire une bonne saison. Ils travaillent sur -tout et partout. Ils entreprennent «tout ce qui concerne leur état.» -Vous voulez un portrait, ces messieurs sont très-bons portraitistes. ---Vous voulez un tableau religieux, ces messieurs en font leur -spécialité.--Vous voulez un tableau de genre, ces messieurs entendent -parfaitement le genre. Bref, ils exposent concurremment une marine, un -paysage, un tableau d'histoire, une petite toile de genre, une _Descente -de Croix_;--qui n'a pas fait une _Descente de Croix?_--et surtout une -bataille,--qui n'a pas peint une petite bataille? Il faudrait être bien -maladroit: Versailles a tant de petits coins! Entrez dans leurs -ateliers, vous les voyez, palette en main, suffire à l'immense variété -des travaux qu'ils ont entrepris. - -Nous prenons la chose en riant, et pourtant elle a son mauvais côté. -Toutes ces toiles terminées avec précipitation se présentent plus -faibles que si elles étaient restées inachevées. On ne veut pas attendre -une année, et, pour arriver, on risque sa réputation. Les artistes ne -savent pas comprendre qu'il vaudrait mieux n'exposer que tous les trois -ans, et produire de l'effet, que de paraître à tous les Salons, avec des -tableaux _lâchés_, faibles ou mauvais même. - -Cela dit, nous attendons impatiemment que les portes du Musée s'ouvrent, -afin de pouvoir juger au Salon les toiles que nous avons vues dans les -ateliers, ou réparer les oublis que nous avons pu faire, en annonçant -ici les tableaux principaux. - -[Illustration: Il ne sera pas refusé.] - - - -Fragments d'un Voyage en Afrique (1). - -(Suite.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410.) - - [Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.] - -Durant les quatre heures que nous passâmes dans la plaine, El-Krarouby -fut pour moi d'une prévenance presque obséquieuse. Il ne me quitta pas -une minute. Les détails qui suivent me viennent de ce ministre lui-même. - -Les soldats sont divisés en corps réguliers et irréguliers, comme je -l'ai dit plus haut. En temps de paix, ou dans l'intervalle des -campagnes, les réguliers font souvent des exercices militaires. Le -maniement des armes leur est montré par des instructeurs qui ont servi à -Alger sous nos drapeaux, et qui ont déserté avant de savoir eux-mêmes -manier un fusil. Il est curieux de voir les bédouins exécuter une -manoeuvre: les mouvements d'ensemble et l'alignement surtout sont des -choses impossibles pour eux; mais les chefs se contentent de faire -marcher leurs soldats pendant, deux heures, l'arme au bras ou sur -l'épaule. Dans les compagnies, on voit un géant à côté d'un mirmidon, le -bossu à côté d'un boiteux, le vieillard près de l'enfant qui a besoin de -ses deux bras pour soutenir son arme. Le service des réguliers est -illimité. Ils font partie de l'armée active tant qu'il plaît à l'émir de -ne pas les congédier. - -Les grades sont calqués sur ceux des Européens. Il y a des caporaux, des -sergents, des officiers, des chefs de bataillon et des colonels. Les -marques distinctives diffèrent selon les grades. - -Les caporaux portent une bande de drap rouge terminée par un croissant, -et attachée sur la manche gauche. La bande est en argent pour les -sergents. Des caractères tracés sur la bande indiquent la dignité de -celui qui en est revêtu. - -Les Arabes désignent un officier par le mot de _fissian_. Le fissian -porte une petite épée en argent, cousue sur la manche gauche. Le chef de -bataillon a l'épée en or avec une inscription. Le colonel est -reconnaissable à son beau costume de drap rouge; sa tête est entourée -d'une corde noire en poils de chameau; le colonel est tenu d'avoir la -barbe blanche. Les officiers supérieurs vont seuls à cheval. - -Un ordre militaire, le _nicham_, a été institué pour les militaires qui -se distinguent. Il tient un peu du _nicham-iftikar_ de la Porte. - -La paie des simples soldats est de dix francs par mois; on y ajoute -chaque jour un pain et une demi-livre de _tchicha_ (blé pilé), qu'ils -font cuire dans de l'eau avec quelques onces de mauvais beurre. Tous les -jeudis on distribue en outre un mouton, un bouc ou une chèvre, par -trente-deux hommes; ces bêtes sont, en général, fort maigres. Les -sergents touchent dix-huit francs, deux pains, du tchicha à volonté, -trois onces de beurre ou d'huile, et un mouton pour quinze toutes les -semaines. L'officier et le chef de bataillon reçoivent, l'un, -trente-six, l'autre, cinquante francs par mois, le quart d'un mouton par -semaine, et, chaque jour, deux pains, du tchicha à volonté, et deux -livres de beurre. Les appointements du colonel s'élèvent à -quatre-vingt-six francs; il a droit à quatre livres de pain et à un -mouton. Voilà pour la paix. En temps de guerre, les troupes se -contentent de biscuit; elles ont rarement du tchicha et de la viande. Le -pain qu'on leur donne est détestable; le biscuit ne vaut guère mieux. Le -colonel reçoit, lors de sa nomination, un cheval que lui envoie l'émir; -mais il faut qu'il l'entretienne à ses frais et se fournisse d'un -équipement complet. Le gouvernement, ne lui passe, ainsi qu'au chef de -bataillon, qu'une ration d'orge par jour. - -L'uniforme des réguliers consiste dans une large culotte de laine bleue -grossièrement tissée, une veste surmontée d'un capuchon gris, un gilet -blanc en laine, une chemise en escamile, un _chachia_ (petit bonnet -rouge); ils portent des souliers à l'algérienne, et se procurent à leurs -frais des bernous. Le gouvernement remplace les effets usés, et on -prélève le prix sur la solde; c'est un bénéfice net pour le trésor. Les -caporaux ont le même uniforme avec une ceinture de peau et une giberne. -Les sergents, officiers et chefs de bataillon portent des culottes de -drap, une veste sans capuchon, un gilet rouge et un turban blanc. -L'uniforme du colonel ne se distingue de celui des officiers que par la -finesse du drap et quelques galons d'or. Le premier costume lui est -fourni par l'émir; le dignitaire achète les suivants. - -Chaque compagnie est forte de soixante hommes; elle compte un caporal, -un sergent et un officier. Le chef de bataillon et le colonel commandent -toutes les troupes de la ville où ils se trouvent, car l'infanterie -n'est divisée ni en bataillons ni en régiments. L'armée est répartie en -divisions. Les hommes défilent deux par deux, les tambours en tête. -Chaque compagnie a son drapeau particulier; le signe de ralliement de -l'armée est l'étendard de quelque illustre marabout; et comme il ne -manque pas de marabouts chez les Arabes, on n'a que j'embarras du choix. -Le porte-drapeau est un officier. Le rappel est battu, tous les jours, à -sept, heures du matin, dans les villes ou au camp. Dès que les troupes -sont réunies, on procède à l'appel; à dix heures, les tambours -convoquent les soldats à l'exercice; la retraite sonne à six heures du -soir en hiver, et à huit heures en été; mais la consigne qui défend aux -soldats de sortir après la retraite n'est pas rigoureusement observée. -Le colonel passe une fois par semaine la revue, des troupes. Les villes -ne contenant pas de casernes, les soldats sont envoyés chez les -habitants, à moins qu'on ne mette à leur disposition les maisons des -proscrits dont s'est emparé le gouvernement. Là où était mie famille, on -entasse une compagnie. Le lit des soldats est une natte dégoûtante; -quelques-uns obtiennent de leurs chefs la permission de découcher, et -vont demander l'hospitalité à leurs amis. Pendant la guerre, chacun est -sous la tente, et n'a d'autre couche que le sol humide. - -Quand les Arabes entrent en campagne, ils demandent au Prophète de leur -faire la grâce d'être tués plutôt que blessés. Cela peut donner une idée -des souffrances qu'endurent ces derniers; ils n'ont pour se guérir -d'autre médecin que la nature, d'autres aliments que la ration, d'autres -spécifiques que l'huile et le beurre. Ils font de la charpie avec de la -laine et du coton. Les blessés succombent presque tous après d'horribles -agonies, et l'on s'inquiète à peine de leur état; ainsi j'ai vu, dans le -camp de l'émir, un blessé mourir de faim et de froid, et l'on ne -s'aperçut qu'il était mort que lorsque, depuis quatre jours, son cadavre -était en putréfaction. - -La cavalerie régulière est enrégimentée et subdivisée en compagnies, qui -ont chacune un officier, lequel remplit en même temps les fonctions de -maréchal des logis. Le chef d'escadron est appelé colonel des cavaliers. -Pour être admis dans ce corps, il faut fournir un cheval. Un simple -cavalier touche quatorze francs par mois et autant de rations qu'un -fantassin. La solde du chef d'escadron est de cent francs; celle de -l'officier de vingt-six. L'escadron comprend tous les cavaliers d'un -aghalick. Chaque kalifat commande un régiment. - -Le costume des cavaliers réguliers se compose d'une culotte, d'un gilet -et d'une veste sans capuchon, le tout un drap rouge grossier. Le drap -que portent les chefs est d'une qualité supérieure. Les grades y sont -indiqués par les mêmes signes que dans l'infanterie. Chaque compagnie a -aussi son drapeau. L'officier de cavalerie se nomme _siaff-el-chriala_. -Les cavaliers ne vont pas à l'exercice et sont rarement passés en revue. -On les emploie aux transports des lettres et à diverses missions dans -l'intérieur, où ils escortent les collecteurs d'impôts. Le sabre dont -ils se servent leur appartient; ils professent la plus haute estime pour -les armes de fabrique française. - -Les compagnies d'infanterie ont à leur tête un tambour; celles de -cavalerie un trompette. - -L'armée arabe compte aussi dans ses rangs un grand nombre d'Européens, -qui ont déserté nos drapeaux, croyant trouver la fortune et la gloire -auprès de l'émir. Presque tous appartiennent à la légion étrangère. On y -voit beaucoup d'Allemands et d'Espagnols, et peu de Français. Les -déserteurs ne sont pas plutôt arrivés chez les Arabes qu'ils déplorent -leur folle démarche, et, s'il ne s'agissait que de cinq ans de fers, ils -rallieraient immédiatement leurs compagnons. Le plus souvent ils -emportent avec eux armes et bagages, afin d'obtenir un meilleur accueil; -mais l'avidité des Arabes s'éveille à la vue de ces objets. On dépouille -ces malheureux; on leur rase la tête, on les force à embrasser -l'islamisme, puis on les incorpore dans les bataillons réguliers; -quelques-uns deviennent artilleurs et ne combattent point; les autres -sont placés au premier rang dans toutes les rencontres; aussi -meurent-ils presque tous. Il est fort rare de les voir monter en grade. -Il en est qui, accablés de dégoûts et de mauvais traitements, se -réfugient chez les Kabyles; d'autres parcourent les campagnes, où ils -font des dupes et se donnent pour médecins. Tous finissent par être -assassinés ou dévorés par les bêtes féroces. Ceux qui ont un état -l'exercent librement; mais quoique moins malheureux que les premiers, -ils n'acquièrent aucune influence dans les tribus, et ont sans cesse à -redouter la colère des indigènes, qui cherchent à se débarrasser d'eux. - -Abd-el-Kader a environ huit mille fantassins et deux mille cavaliers à -sa solde. Il pourrait au besoin les réunir tous sur un seul point, A -l'exception des garnisons du Ziben et de Ghronat, qui sont sédentaires -et maintiennent ces tribus dans l'obéissance. Les armes proviennent des -fabriques françaises et anglaise? L'émir compterait deux mille hommes de -plus dans son armée, s'il n'avait perdu six cents réguliers dans une -révolte de Ziben et douze ou treize cents hommes au téniah de Monzaïa, -pendant la campagne de juin. Quant aux irréguliers, leur nombre est plus -ou moins considérable, selon que la presse ou levée est plus ou moins -bien faite dans l'intérieur, il m'est impossible de préciser le chiffre -des contingents pendant la dernière campagne; mais je suppose que leur -maximum peut être porté à vingt mille auxiliaires pris dans les -aghalicks soumis. Les auxiliaires font la guerre sainte à leurs frais. -Le gouvernement ne leur fournit ni armes, ni vivres, ni fourrages, ni -solde. Abd-el-Kader leur avait promis, à titre de prime d'encouragement, -de remplacer les chevaux tués au combat; il leur avait même donné une -livre de poudre et une pierre à fusil; mais, après la campagne, ceux qui -se présentèrent pour le prier de tenir sa promesse, furent fort mal -reçus. L'émir leur donna, au lieu d'un cheval, un chameau du prix de dix -à quinze boudjoux (à peu près vingt francs). Les quinze mille -auxiliaires que peut réunir le sultan forment dix mille cavaliers et -cinq mille fantassins. Il ne nous reste qu'à dire quelques mots de -l'artillerie, et nous aurons passé en revue toutes les forces arabes. - -Le nombre des pièces de campagne ne va pas au delà de douze. Les pièces, -toutes en assez bon état, sont partagées entre les kalifats. La plupart -sortent de la fonderie de Tlemcen, que dirige un officier espagnol; -quatre d'entre elles ont été envoyées en cadeau à l'émir par l'empereur -du Maroc. - -L'époque fixée pour mon retour en France approchait, lorsque je fus -subitement atteint de fièvres tierces et forcé de me soumettre au repos -le plus absolu. Pendant ma convalescence, les hostilités éclatèrent, -cent vingt-cinq têtes de Français furent apportées à Médéah, exposées -aux marchés, puis jetées à la voirie; six milles chargés de fusils y -arrivèrent bientôt. Ces trophées enorgueillirent les Arabes. Lorsque la -nouvelle en arriva à Tekedempt, la population se livra à une joie -féroce; de toutes parts des imprécations s'élevèrent contre ce qui -portait le nom de Français. Ma position devint d'autant plus pénible que -mon jeune compatriote s'était enfui: son départ excita le courroux -d'Abd-el-kader contre les Européens; ceux qui entouraient l'émir, me -sachant l'ami du fugitif, et ayant perdu l'espoir de le prendre, -conseillèrent à leur maître de me faire décapiter. «C'est un espion, lui -dirent-ils, et, un jour, il donnera à tes ennemis d'utiles -renseignements sur ton gouvernement.--Vous avez peut-être raison, leur -répondit-il; mais je n'ai pas de preuves certaines, et ma religion me -défend de lui ôter la vie. Sa mort n'ajouterait pas un rayon à ma -gloire; il vivra donc. Qu'on se contente de lui enlever ce qu'il -possède. Privé des moyens qui pourraient faciliter sa fuite, il ne -tentera pas de s'échapper.» - -Les ordres du sultan furent exécutés de point en point: cheval, argent, -marchandises, on me dépouilla de tout; il ne me resta que les vêtements -que j'avais sur moi. Ainsi gardé à vue, en proie à la plus horrible -misère, malade, n'ayant que le sol pour étendre mon corps exténué et une -pierre pour oreiller, j'attendais la mort avec impatience. J'aurais -infailliblement succombé à la langueur et à la faim, sans la générosité -des ouvriers français; sans eux, je n'aurais jamais revu mon pays. -Cependant, j'allais m'affaiblissant de jour en jour; j'avais déjà dit -adieu à ma mère, à mes amis, à tout ce que j'aimais ici-bas, lorsque, au -moment où je m'y attendais le moins, l'émir me fit appeler pour traduire -quelques lettres. Mon dénûment et ma pâleur le frappèrent. Depuis que -les chefs m'avaient accusé, il m'avait reçu avec tant de froideur que -j'étais tout découragé; cette fois, le sourire qui passa sur sa bouche -me rendit l'espérance, et je m'enhardis à lui parler de moi. - -«Considère, lui dis-je, l'état où je suis réduit. J'étais venu à toi -pour opérer des échanges et augmenter ton trésor; tu me retiens captif, -et tu m'as dépouillé de tout. Je souffre, et je n'ai aucune ressource -pour alléger mes maux. Ou fais tomber ma tête, ou donne-moi les moyens -de vivre. J'ai quelques fonds à Médéah, je te demande l'autorisation -d'aller les toucher.» - -L'émir m'écouta avec attention. Après avoir réfléchi quelques instants: -«Je le permets, me dit-il, de te rendre à Médéah; mais tu n'iras pas -plus loin, car j'ai fait publier que quiconque serait pris se dirigeant -vers les possessions françaises aurait la tête tranchée. Pars, et -reviens dès que tes affaires seront terminées.» - -En l'entendant prononcer ces paroles, je faillis m'évanouir de bonheur. -Me sentant trop faible pour entreprendre à pied une aussi longue route, -je me procurai un âne, et je partis pour Médéah avec Ben-Oulil. Ce -voyage fut pénible et dangereux: je manquai deux fois d'être assassiné; -le froid raviva mes fièvres mal éteintes, et je ne pus, en arrivant, -descendre de ma monture sans l'aide de mon compagnon. - -Je trouvai la ville de Médéah dans la consternation; les habitants -hurlaient de douleur. Ce jour-là, les Français avaient remporté sur les -Arabes une victoire signalée, sous les murs mêmes de Blidah: cinq cents -hommes étaient tombés sous les coups des chasseurs d'Afrique; presque -tous appartenaient aux familles les plus puissantes. Cette fois, ce -n'étaient pas les réguliers qui avaient souffert, mais bien des fils de -cadis, de cheiks et de commerçants qui, pour obéir au prince des -croyants, avaient mérité le ciel en se faisant glorieusement tuer dans -la lutte sainte. La désolation était générale: pendant trois jours, la -route qui mène de Blidah à Médéah ne fut fréquentée que par des veuves -et des orphelins inconsolables. Les cadavres jonchaient la terre, et les -bières ne pouvant suffire à les transporter, on les enlevait par couples -sur des tapis et des couvertures. - -Mes débiteurs abusèrent de ma pauvreté et nièrent leurs dettes. Un -respectable marabout, croyant que j'avais embrassé l'islamisme, m'offrit -l'hospitalité. On apprit bientôt que les Français se disposaient à -ouvrir la campagne. Abd-el-Kader résolut de leur opposer une vigoureuse -résistance; quatre redoutes furent établies au téniah de Mouzaïa, sous -la direction d'un sergent du génie, déserteur; deux pièces de canon les -armèrent. L'émir vint lui-même à Médéah, afin d'entraîner les tribus à -la guerre. Ses ordres portaient que les enfants et les vieillards -resteraient seuls dans les douairs. Tous les Arabes répondirent à son -appel; ceux qui n'avaient pas d'armes s'armèrent de bâtons. L'évacuation -de la ville fut ensuite ordonnée. - -Je ne puis reproduire ici le spectacle qu'offrit la fuite des habitants; -ils partirent, n'emportant que leurs effets les plus précieux, sans -savoir où ils trouveraient un abri. L'émir ne leur avait donné que -vingt-quatre heures pour évacuer la ville; il supposait que les colonnes -françaises se dirigeraient de ce côté en sortant de, Blidah. Il se -trompait; nos troupes marchèrent sur Cherchell. Les rencontres qui -eurent lieu entre elles et les Hadjoules furent fatales à ces derniers; -cinq cents morts restèrent sur le champ de bataille. Les habitants de -Médéah profitèrent de ce temps pour rentrer dans la ville et en enlever -leurs trésors. Ce fut alors une confusion étrange: tout commerce avait -cessé; les Arabes de l'intérieur ne fournissaient plus les marchés, et -le blé y était tarifé à un prix exorbitant. Pendant quinze jours, deux -cents mulets furent affectés au déménagement; enfin, au moment où en -croyait que les Français se dirigeaient vers Milianah, on les vit, à la -faveur des brouillards et par une manoeuvre habile, couvrir le téniah de -leurs colonnes. Ils l'auraient passé sans coup férir, car l'émir n'y -avait laissé que quelques compagnies de réguliers, ayant réuni ses -forces sur l'Oued-Djer, mais il eut le temps d'y envoyer quatre mille -soldats et une nuée d'auxiliaires. Les premiers gardaient les redoutes, -tandis que les autres, perchés sur les hauteurs, faisaient rouler du -haut des monts d'énormes blocs de granit. L'affaire, s'engagea vers deux -heures du soir; deux fois repoussés, les Français, électrisés par tant -de résistance, tournèrent l'ennemi et l'écrasèrent au troisième choc. -L'arme blanche fit un carnage horrible des Arabes, qui laissèrent sur la -place douze cents combattants. - -De Médéah nous entendions la canonnade. Les autorités avertirent les -habitants que ceux qui seraient trouvés le lendemain dans la ville -seraient mis à mort. La fuite et le désordre recommencèrent une seconde -fois. Les chaouchs se mirent à chasser les indigènes à coups de bâton. -Le soir Médéah était vide. J'espérais que les Français viendraient s'en -emparer et que je me retrouverais au milieu de mes compatriotes... vain -espoir! Un orage arrêta leur marche, la ville s'emplit de déserteurs et -fut traversée, pendant la nuit, par les blessés qu'on conduisait à -Boural. - -Le lendemain matin, il n'y avait plus à Médéah que le kaïd, le cadi, -quelques chaouchs et moi. L'armée française avait assis son camp au bois -des oliviers. On me réitéra l'ordre de partir; j'obéis à regret, mais -demeurer plus longtemps eût été me compromettre. Je pris la route de -Milianah; la fusillade sifflait sans cesse à mes oreilles, des nuages de -fumée et de poussière s'élevaient dans les airs. Les Français étaient à -quelques pas de moi, et il fallait les fuir! Le jour d'après, ils -entraient dans la ville, qu'ils quittèrent bientôt pour aller à Blidah. -Cette retraite permit à l'émir de licencier les auxiliaires et de -disséminer ses réguliers, auxquels il accorda quinze jours de congé. -El-Berkani resta seul avec quelques milliers d'hommes aux environs de -Médéah. - -Un spectacle non moins étrange que celui dont je venais d'être témoin me -frappa dès mon arrivée à Milianah. La ville était déserte; un ordre de -l'émir avait enjoint à ses habitants de se réfugier dans la vallée du -Chélif et sur les montagnes. Les réguliers avaient profilé du désordre -pour livrer la ville au pillage; des quartiers même avaient été la proie -des flammes. - -Le camp des Arabes s'adossait au bas de la vallée du Chélif, à -Al-Cantara, pont des Romains. Un soir que l'émir, après avoir payé ses -troupes, prenait son repas, composé d'une orange et d'un peu de farine -de blé rôti, un courrier, arrivant de Médéah, lui apprit que l'ennemi -s'avançait vers Milianah. - -Il avait en ce moment peu de troupes disponibles, et cette nouvelle le -surprit beaucoup; mais il expédia des courriers dans toutes les -directions pour rappeler ses soldats; et, s'élançant sur son cheval, il -partit au galop, accompagné du bey de Milianah et de cinq cents -cavaliers. Le soir, une fumée épaisse et rougeâtre entoura la ville, les -Français étaient en vue; ils brûlaient tout ce qui se trouvait sur leur -passage. Abd-el-Kader, de son côté, mettait le feu aux habitations; le -pays entier se tordait dans les étreintes d'un vaste incendie. A la -faveur de la lune, notre armée se divisa en deux corps; l'un marcha sur -Milianah, l'autre vers le Chélif, d'où il revint se joindre bientôt au -premier corps. La consternation ne tarda pas à se répandre dans le camp -de l'émir; des chameaux furent requis pour le transport des bagages; on -affecta des mules à celui des blessés. Les Arabes, fuyant en désordre -devant nos bataillons, franchirent le Chélif, et se replièrent sur -Tazza, où je fus forcé de les suivre. Abd-el-Kader avait pris les -devants. Je voyageai en compagnie du kalifat de Tlemcen, Bou-Hamidy, qui -portait à son maître le montant des impôts perçus sur les tribus de son -gouvernement. - -L'émir vint à notre rencontre, monté sur un magnifique cheval gris, -qu'il tenait de l'empereur du Maroc; sa musique marchait devant le -cortège, et une nombreuse escorte caracolait à ses côtés. Arrivé à -quelques pas de nous, tout le monde mit pied à terre, et Abd-el-Kader -embrassa Bou-Hamidy avec une cordialité qui ne me laissa aucun doute sur -l'affection qui les unissait. Des jeux, auxquels les notables prirent -part, célébrèrent l'arrivée du plus vaillant des kalifats. Les -réjouissances une fois terminées, nous nous dirigeâmes vers la ville. - -Je comptais retrouver la place de Tazza telle que je l'avais laissée, -avec ses misérables huttes et sa tour inachevée; mais quelle fut ma -surprise en voyant, à la place de ce désert, un fort bien construit et -décoré avec art, des maisons avec des boutiques, semblables à des -édifices. Les terres étaient cultivées; on se livrait, autour de nous, à -la récolte du riz. La ville était animée par la présence de plusieurs -chefs; des tentes nombreuses s'éparpillaient dans la plaine; et, sous -ces tentes, la population oubliait dans les fêtes ses derniers malheurs. -Tout y respirait la joie, l'abondance, le mouvement; et ce séjour, sans -être à envier, me parut alors l'un des plus agréables de l'Afrique. - -Le lendemain, je m'acheminai vers le fort où se trouvait l'émir, -lorsque, arrivé à la batterie, j'aperçus une foule nombreuse qui -semblait garder la porte; des cris affreux sortaient du sein de cette -multitude. Les gestes expressifs des Arabes, leurs regards, le sourire -horrible qui grimaçait sur leurs lèvres, me remplirent d'effroi, et je -fus tenté de rebrousser chemin; mais j'eus honte de moi-même et je -continuai d'avancer. - -Mon instinct ne m'avait pas trompé: ces cris étaient des cris de mort; -un drame sanglant allait se jouer en ce lieu, et la foule n'était -assemblée que pour jouir de ses péripéties. Je pris des informations; -mille voix me crièrent qu'on allait décapiter un Français. Ne pouvant -croire ce témoignage unanime, je m'adressai à un vieillard qui était -près de moi, en lui demandant si c'était la vérité. - -«On ne te trompe pas, dit-il en me lançant un regard farouche; c'est à -un infidèle qu'on va trancher la tête. Avec l'aide de Dieu et du -Prophète, on en fera bientôt autant à tous ceux qui ont envahi notre -pays. - ---Quel est son crime? demandai-je en balbutiant. - ---Son crime? Il s'est fait musulman, puis il a renié la sainte religion -du Prophète; non content de cela, il a pratiqué l'espionnage; on a -trouvé sur lui certains papiers qui ont mis au jour ses desseins. Il a -mérité de perdre la vie, et, _in cha allah_! il la perdra.» - -L'indignation, la stupeur et l'effroi me clouaient à ma place; les -regards de la foule s'étaient fixés sur moi avec une férocité -inexprimable. Un Français allait périr sous mes yeux sans qu'il me fût -possible de le sauver; une parole imprudente aurait sans doute fait -tomber ma tête avec la sienne! Un abîme de haine me séparait de ces -tigres; et, dans la crainte de se voir arracher leur victime si je -parvenais jusqu'à l'émir, ils me fermèrent l'entrée de son habitation. -Un raffinement de vengeance les porta à m'entraîner vers la tente où le -malheureux condamné attendait que le yatagan mit fin à ses jours. - -Je m'avançai, traîné par cette populace hideuse et que l'appât du sang -enivrait. En jetant les yeux sur le sol recouvert d'une mauvaise natte, -je sentis mes genoux prêts à fléchir, le coeur me manqua, et je me -serais évanoui sans le secours des deux Arabes qui me soutenaient. Dans -celui que le supplice attendait, je reconnus un de mes amis! - -(_La fin à un prochain numéro._) - - - -Les Mystères de l'Illustration. - -A NOS ABONNÉS. - -Que ce titre n'effarouche pas la pudeur la plus craintive; -rassurez-vous, chers abonnés, je veux simplement vous apprendre -aujourd'hui comment _l'Illustration_ parvient à résoudre chaque semaine -le problème de son existence. Après vous avoir montré deux des trois -grands centres d'action où les idées qui lui donnent naissance s -conçoivent et se réalisent,--le bureau de rédaction, l'atelier des -graveurs et l'imprimerie,--j'ai le désir de vous donner en très-peu de -mots quelques détails peu connus sur les diverses opérations -intellectuelles ou matérielles auxquelles doivent nécessairement se -livrer à tour de rôle, les rédacteurs, les dessinateurs, les graveurs et -les imprimeurs de votre journal. Si ce sujet ne vous offre aucun -intérêt, ne lisez pas ce qui va suivre. - -Ce fut (jour à jamais mémorable) le 4 mars de l'année 1843, à trois -heures quarante-sept minutes, que le premier exemplaire du premier -numéro de la première année de _l'Illustration_ sortit enfin du sein de -sa mère... (voir 1er numéro, l'année) la mécanique de MM. Lacrampe et -compagnie. - ---L'enfantement avait été long et laborieux; malgré quelques symptômes -de faiblesse apparente, le nouveau-né annonçait une constitution -vigoureuse; aussi les bons observateurs ne s'y trompèrent-ils point; ils -lui prédirent un long et glorieux avenir! Quelle prédiction fut plus -promptement accomplie? - -A peine eut-elle vu le jour, la jeune _Illustration_ sut se montrer -digne du beau nom que sa famille lui avait donné. Avant la fin de son -premier mois elle étonnait monde par ses prodiges. Jamais aucun journal -n'avait fait en aussi peu de temps de pareils progrès. La grande -nouvelle se répandit avec la rapidité de la foudre d'une extrémité de la -terre à l'autre extrémité. En moins d'une année, _l'Illustration_ devint -réellement un journal universel. Ce qu'elle a fait pour mériter son -succès, est-il nécessaire de vous le rappeler?... Si toutes ses -tentatives n'ont pas été également heureuses, vous devez du moins lui -rendre cette justice, quelle n'a reculé devant aucun obstacle, qu'aucun -sacrifice ne lui a coûté. D'ailleurs ne faut-il pas pardonner quelques -erreurs à l'inexpérience du jeune âge? - -Étonnez-vous plutôt qu'elle ait pu vous offrir cinquante-deux numéros -aussi variés et aussi complets que ceux dont elle vous a gratifiés -durant le cours de sa première année, et demandez-vous à l'aide de quels -moyens elle est parvenue à obtenir un résultat aussi incroyable, car -c'est à cette question que je vais essayer de répondre. - -Comme toutes les puissances de ce bas monde, _l'Illustration_ a des -courtisans; la capitale de son vaste royaume est Paris; elle a établi le -siège de son gouvernement rue de Seine, 33; des ministres qu'elle a -choisis avec un rare discernement _gouvernent_ en son nom; mais outre -ces hauts dignitaires assermentés et responsables, elle compte dans -toutes les villes de France et de l'étranger un certain nombre de sujets -volontaires qui, avides de ses faveurs, soupirent après l'heureux moment -où il leur sera permis de lui donner, à la plume ou au crayon, un -éclatant témoignage de leur affectueux dévouement. Elle reçoit chaque -jour, avec des adresses de félicitations, des relations détaillées et -des dessins originaux de tous les événements importants arrivés pendant -la semaine sur notre planète. Le conseil des ministres s'assemble -régulièrement de midi à six heures; il examine les communications qu'il -reçoit, déchire et brûle celles qui lui semblent insignifiantes, et -soumet à une discussion approfondie celles dont il espère tirer parti. -La séance levée, des estafettes partent dans tous les sens; les unes -courent chez les artistes pour leur demander des dessins; les autres se -dirigent en toute hâte vers les demeures des écrivains chargés de -rédiger le jour même un texte explicatif.--Depuis la fondation de -_l'Illustration_, la circulation a presque doublé dans Paris. -N'avez-vous jamais rencontré ce cabriolet fameux qui parcourt la ville -en tous sens avec une si effrayante vitesse? vous l'avez à peine aperçu -quand il a passé devant vous, plus rapide que le cheval fantastique de -la ballade de Lénore. C'est le coursier favori de _l'Illustration_! Il -emporte avec son conducteur l'intelligent exécuteur des hautes décisions -du conseil suprême, dont le nom célèbre a plus d'une fois sans doute -frappé vos oreilles. - -Il ne suffit pas à l'_Illustration_ d'être instruite à l'instant même de -tout ce qui arrive, il lui faut encore savoir ce qui doit arriver. Le -mystère, il m'est interdit de vous le révéler. Je ne vous dirai donc pas -comment les prophètes de votre journal parviennent à connaître -l'avenir! Ne m'en demandez pas davantage et suivez-moi maintenant place -Saint-André-des-Arts. - -Pénétrons ensemble dans cette rue étroite, sombre et humide qui unit la -place Saint-André-des-Arts à la rue de La Harpe, et qui porte le nom de -rue _Pouper_. Parvenus au milieu de cette rue, nous nous arrêterons -devant une vieille maison nouvellement badigeonnée, et même peinte à -l'huile, nº 7. Elle est un peu penchée par l'âge: mais n'ayez aucune -crainte, ses fondations sont solides. Elle a été construite à une époque -où les architectes se croyaient encore obligés de travailler pour -plusieurs générations. Avouons le cependant; si nos aïeux avaient le bon -esprit de ne pas s'asphyxier dans des espèces de bonbonnières, ils ne se -faisaient aucune idée de ce que nous appelons le confortable.--Ces -appartements sont vastes et bien aérés; mais comme l'escalier qui y -conduit est roide et dangereux! Madame la présidente appuyait donc sa -jolie petite main sur cette grossière rampe de fer, ses pieds mignons -foulaient sans hésitation et sans crainte ces carreaux humides. Aussi -nos présidentes actuelles ne se décideraient-elles plus à habiter une -semblable maison. Partout la bourgeoisie abandonne aux prolétaires ses -anciennes demeures; les finances, la magistrature et le barreau cèdent -la place à l'industrie. - -L'industrie, en effet, a besoin d'espace; à peine même si elle se trouve -à l'aise dans ces immenses salons d'autrefois. Jetez un regard sur -l'atelier des graveurs de _l'Illustration_: toutes les places sont -occupées: partout où la lumière pénètre, elle est avidement interceptée -au passage par un groupe d'artistes sur lesquels veille sans cesse -l'oeil du maître. - -Le soir venu, les tables qui avoisinent les fenêtres sont abandonnées; -tous les graveurs chargés, à tour de rôle, de passer la nuit, se -réunissent autour des tables circulaires rangées de distance en -distance. C'est un spectacle des plus curieux. Les rayons de la grosse -lampe qui s'élève au centre de chaque table, traversant des globes ne -verre remplis d'eau, répandent une lumière tellement éclatante sur les -mains, les figures, les burins et les bois de chaque graveur, que tout -le reste du salon paraît plongé dans une obscurité profonde. Les yeux -éblouis, on se dirige à tâtons vers ces phares lumineux. On croirait -voir un des tableaux les plus colorés de Rembrandt. - -Je ne raconterai point ici l'histoire de la gravure sur bois; un autre, -plus compétent que moi en pareille matière, entreprendra un jour cet -intéressant travail; je résumerai seulement quelques renseignements -généraux sur cet art d'origine moderne, sans lequel _l'Illustration_ -n'aurait pas le bonheur de faire le vôtre. - -L'artiste dessine avec un crayon ordinaire de mine de plomb, sur un -morceau de bois bien sec, bien uni, légèrement blanchi, comme sur une -feuille de papier. Le dessin, jugé et accepté, est immédiatement porté à -l'atelier général des graveurs, dont le dessin ci-joint vous offre -l'image fidèle. Des qu'il arrive, on le grave, sans trêve ni repos, jour -et nuit; car souvent il doit être achevé en moins de quarante-huit -heures. Le procédé est fort simple, mais la mise en application exige -une grande adresse. Il s'agit, en effet, d'enlever, à l'aide de butins -de différentes grosseurs, toutes les parties du dessin qui doivent être -blanches. La gravure sur bois diffère du tout au tout de la gravure en -taille-douce.--Le graveur sur cuivre ou sur acier creuse sur la planche -les mêmes traits que le graveur sur bois a le soin de laisser en relief; -en d'autres termes, le graveur sur cuivre ne touche pas tout ce qui -doit, dans la gravure, être blanc: le graveur sur bois, au contraire, -laisse parfaitement intact tout ce qui doit être noir.--Non-seulement on -travaille jour et nuit dans cet atelier, mais, quand la nécessité -l'exige, on coupe un dessin en deux ou en quatre morceaux, qui sont -gravés séparément, et qui, après avoir été soigneusement recollés, sont -retouchés et terminés par un maître habile. - -Les gravures terminées, on les envoie aussitôt dans un quartier éloigné -où elles sont toujours impatiemment attendues.--Traversons donc la -Seine, et transportons-nous au milieu même de la cour des Miracles, non -loin du passage du Caire. Une autre fois nous vous montrerons la plus -belle imprimerie qui existe actuellement à Paris; cette cour célèbre, où -des écoles primaires ont remplacé les refuges des ribauds et des -mendiants du moyen âge; ces vastes ateliers où plusieurs centaines -d'ouvriers sont constamment occupés à composer, à corriger ou à imprimer -les chefs-d'oeuvre de la typographie française contemporaine. -Aujourd'hui nous nous contenterons de vous apprendre comment le journal -s'imprime. - -Nous sommes au vendredi: depuis la veille au soir le journal est -complètement achevé; il ne reste plus que quelques corrections -insignifiantes à faire. Qui d'entre vous n'a vu une imprimerie? Vous -savez tous, je le suppose, que chaque compositeur a devant lui un -certain nombre de cases de différentes grandeurs remplies de lettres de -plomb: ses yeux sont presque constamment fixés sur le manuscrit, et ses -mains connaissent si bien les places où se trouvent placées toutes les -lettres de l'alphabet, les points, les Virgules, les _espaces_, etc., -etc., qu'elles vont les prendre machinalement d'elles-mêmes sans jamais -se tromper. Un composteur, instrument d'acier, sert à recevoir les -lettres et donne la mesure des lignes. Les lignes réunies en certain -nombre forment un paquet; on passe alors sur ces paquets un rouleau de -colle imbibé d'encre, on y applique un papier légèrement mouillé, puis, -à l'aide d'une brosse, on fait une épreuve, sur laquelle les correcteurs -et l'auteur de l'article relèvent tour à tour les fautes grammaticales -ou typographiques. Les corrections faites, le jeudi, le metteur en pages -rassemble tous les paquets et en forme des pages d'après un ordre adopté -et indiqué d'avance; cet ordre est parfois qualifié de désordre, mais, -qu'on le sache bien, nous sommes obligés, pour avoir un tirage -convenable, de mettre toutes les gravures d'un numéro sur les pages 1, -4, 5, 8, 9, 12, 13 et 16; par conséquent les articles à gravures -n'occupent pas toujours la place que leur assignerait l'ordre logique. -Des morceaux de plomb remplacent provisoirement les bois qui ne sont pas -encore achevés, et qui ne doivent être livrés que le lendemain dans la -matinée. Deux pages forment ce qu'on appelle une forme et les huit -formes réunies composent seize pages, ou un numéro. - -Jusque-là rien que de fort ordinaire; mais le vendredi matin, les -gravures arrivent, et alors commence un nouveau travail assez difficile -à expliquer, que les gens du métier appellent la _mise en train_. - -[Illustration: Atelier des Graveurs de _l'Illustration_ pendant le jour.] - -La gravure en relief a sur la gravure en taille-douce l'immense avantage -de pouvoir se tirer en même temps et de la même manière que des -caractères d'imprimerie, mais, pour en obtenir un pareil résultat, il -est nécessaire de lui faire subir préalablement une assez longue -préparation: d'abord, on met à un niveau parfait les gravures et les -caractères, puis on procède à la mise en train proprement dite. Cette -opération préliminaire est plus importante qu'on ne le croit en général, -car de sa mise en train dépend entièrement l'effet d'une gravure: le -chef-d'oeuvre de MM. Andrew, Best et Leloir, mal tiré, serait regardé, -même par les connaisseurs, comme l'ébauche grossière d'un inhabile -apprenti. - -Le graveur sur bois n'a pas les mêmes ressources que le graveur sur -cuivre; il ne produit, à l'aide de son burin, que des blancs et des -noirs uniformes; des demi-teintes, il n'en peut pas faire. Pour donner -une certaine couleur à une gravure sur bois, il faut absolument teinter -à divers degrés les parties noires, c'est le travail du metteur en -train, travail long et difficile. Le metteur en train tire, sur un -carton léger, une épreuve de la gravure qu'il s'agit d'imprimer: puis, à -l'aide d'un instrument tranchant, il enlève sur ce carton les parties de -la gravure qui ne doivent pas être complètement noires; plus des teintes -vont s'affaiblissant, plus il creuse profondément. Cette espèce de -découpage ou de gravure achevée, le carton est collé solidement à la -partie de la mécanique qui presse la feuille de papier sur les formes -composées des gravures et des caractères d'imprimerie. Dès lors on -conçoit aisément qu'une gravure correspondant exactement à son carton -découpé recevra une pression plus ou moins forte, et par conséquent se -colorera de teintes plus ou moins vives, selon que le carton a été plus -ou moins profondément entaillé. Souvent ce premier travail ne suffit -pas; il faut, pendant plusieurs heures, coller des morceaux de papier -sur les parties du carton qui ne sont pas assez saillantes, et creuser -encore celles qui le sont trop. - -[Illustration: Atelier des Graveurs de _l'Illustration_ pendant la nuit.] - -Cependant la mise en train est terminée, les dernières corrections sont -faites: à un signal donné, la mécanique se met en mouvement, et à chaque -tour de roue un numéro de _l'Illustration_ vient de lui-même se placer -tout imprimé entre les deux cylindres. Cette belle et curieuse machine, -dont nous vous donnerons un jour un portrait ressemblant, fait à elle -seule plus de besogne que vingt hommes. Sans elle, tous les abonnés -actuels de _l'Illustration_ ne pourraient pas être servis dans la même -journée, et que deviendrions-nous dans quelques mois? Elle imprime 600 -numéros par heure, et huit ouvriers ne pourraient, dans le même espace -de temps, en imprimer, à la presse à la main, que 200. - -Au fur et à mesure qu'ils sont imprimés, les numéros (le samedi matin) -sont transportés dans l'atelier des brocheurs, ou plus de cinquante -personnes sont occupées à les plier, à les mettre sous bande. De là les -uns partent pour la poste, les autres sont immédiatement enlevés par les -porteurs chargés de les remettre dans Paris à leurs souscripteurs. Un -certain nombre revient rue de Seine, nº 33, au bureau d'abonnement, où -ils se vendent séparément, par collections mensuelles ou en volumes. -Puis, imprimeurs, brocheurs, porteurs, etc., se reposent pendant -quelques jours de leurs fatigues ou passent à d'autres exercices en -attendant que le numéro suivant réclame l'emploi de leur temps. - -Seuls, le comité de rédaction et les graveurs ne se reposent jamais. On -n'a plus à s'occuper du présent, il faut songer à l'avenir. Je ne vous -révélerai pas le mystère des projets que vous devez voir se réaliser -pendant l'année qui commence: ce serait vous ôter votre plus grand -plaisir, celui de la surprise, et je vous aime trop, ô mes chers -abonnés! pour vous jouer un si vilain tour. Soyez sûrs cependant que -vous serez encore plus émerveillés et plus heureux en 1844 que vous -n'avez dû l'être en 1843. - -[Illustration: Bureau de Rédaction de _l'Illustration._] - -Se tenir au courant de tout ce qui arrive dans le monde, chercher à -prévoir tout ce qui doit arriver, faire concourir au but commun, pour la -plus grande satisfaction des lecteurs, des activités diverses -éparpillées aux quatre coins de la grande ville, telle est la tâche des -membres du comité de rédaction, sorte d'aréopage qui siège en -permanence, et devant lequel viennent se faire juger des articles sur -toutes sortes de sujets, des nouvelles, des romans, des dessins, des -gravures, des romances, etc.; ne me demandez pas leurs noms, ils -persistent à rester cachés, comme on dit, sous le voile de l'anonyme. -Dans les journaux politiques, dans les revues, ils ont le droit d'être -des illustrations, mais ici ils sont _l'Illustration._. - - - -Don Graviel l'Alferez.--Fantaisie maritime - -(Suite.--Voir t. II, p. 393 et 406.) - - -III. - -Cinquante déserteurs de la _Santa-Fé_, vingt négriers, restant de -l'équipage du _Caprichoso_; le contre-maître Brimbollio, maître de -manoeuvre; le garde-marine Fernando Riballosa, lieutenant, et l'enseigne -de frégate don Graviel Badajoz, capitaine; en tout soixante-treize -combattants, plus un cuisinier noir et quelques mousses, telle était la -composition du personnel du brick-goélette contre lequel le gouverneur -de la Havane déployait maintenant toutes ses forces de terre et de mer. -L'on trouvera naturel que nous omettions dona Juanita de las Ermaduras, -toujours renfermée dans la chambre d'honneur, tremblante, éplorée, en -proie aux plus cruelles appréhensions. - -La canonnière que Fernando maintenait au bout de sa ligne de mire -coupait la route au _Caprichoso_. - -«Capitaine, faut-il faire feu? demanda le pointeur. - ---Garde-t'en bien, malheureux! répondit Graviel; s'il est nécessaire -d'en venir là, ce qu'à Dieu ne plaise! au moins laissons-les commencer. - ---Décidément, murmura le lieutenant, il veut nous voir une corde en -cravate! Il serait si facile, avec une bonne décharge à mitraille, de -balayer le pont de cette barque du diable!» - -[Illustration: Illustration.] - -Attendu ses desseins ultérieurs, l'enseigne désirait vivement de ne pas -livrer combat à ses compatriotes. Mais la canonnière rapprochait le -brick acculé contre terre; elle se trouva bientôt à demi-portée de -pistolet par bâbord devant. Déjà l'on distinguait les voix du capitaine -Bertuzzi et de don Antonio Barzon, tous deux au comble de -l'exaspération: l'un courait après son navire, l'autre après sa fille. -Le premier avait été trouvé dans la chaloupe, on l'avait démarré, -dégarrotté et débâillonné, ce qui lui permettait de gesticuler et de -crier à son aise; il abusait de la permission. Le second, qui ne -tempêtait pas moins, s'était jeté à bord de la canonnière avec sa garde -et ses aides de camp. Tous les négriers débarqués du _Caprichoso_ se -trouvaient sur le même bâtiment; les bandits brûlaient de se venger, -c'était à qui armerait les avirons, ils faisaient rage. - -«Misérable voleur de Badajoz! hurla le gouverneur, qui nécessairement -n'ignorait plus rien; ah! larron fieffé tu paieras cher ton audace! -Rends moi ma fille, scélérat! Je me contenterai de te faire pendre! -Sinon, par le sang de...» - -Ce flux d'injures et de menaces rendit à don Graviel tout son -sang-froid. - -«Bien sensible, assurément! illustrissime seigneur, répondit-il au -porte-voix. Je vous préviens seulement que votre fille est sur le pont, -et que si vous me faites tirer dessus, elle sera aussi exposée que -moi-même. - ---Camarades! criait Bertuzzi à ceux de ses gens qui étaient encore sur -le _Caprichoso_, c'est à cause de vous que nous ne tirons pas; mais tout -â l'heure, aidez-nous!...» - -On se mentait réciproquement avec un touchant accord. - -«Holà! Brimbollio! interrompit Graviel, que si, pour son malheur, un des -anciens du brick ne rame pas de toutes ses forces, on lui fasse sauter -la tête pour premier avertissement! - ---Soyez tranquille, capitaine, dit le contre-maître, ces choses-là vont -sans dire. Nous sommes armés et ils ne le sont pas. Vous entendez, les -mignons?» ajouta le rude marin en s'adressant aux négriers. - -La lutte se réduisait à une joute de vitesse et de manoeuvres. Les forts -attendaient que le gouverneur commençât le feu; le gouverneur n'osait -faire canonner le navire où se trouvait sa fille; Bertuzzi ne voulait -pas non plus endommager la coque de son cher brigantin, qu'il comptait -enlever à l'abordage. Il ne doutait pas du concours de ceux de ses gens -que don Graviel et Brimbollio venaient d'inviter à ramer en termes si -persuasifs. On a vu que l'enseigne s'obstinait à ne point mitrailler des -compatriotes; le père de dona Juana était à bord de la canonnière, -c'était un motif de plus pour s'abstenir des moyens violents. - -Après ce rapide examen des pensées et des espérances secrètes de nos -principaux acteurs, jetons un coup d'oeil militaire sur leurs attitudes -respectives. - -Bertuzzi tient la barre du bâtiment chasseur; don Graviel celle du -brick-goélette. Ce dernier rase les bas-fonds de tribord et les -murailles du Morro avec un art merveilleux, en évitant, autant que -possible, l'abordage de l'autre; mais le ci-devant capitaine négrier est -sûr de réussir à s'accrocher dans trois minutes environ, si toutefois -aucun incident ne contrarie l'habile impulsion imprimée à la canonnière. -Don Graviel et ses compagnons voient cela clairement; le garde-marine -caresse son boute-feu et tousse; le contre-maître brandit sa hache et -jure; les déserteurs font voler leurs avirons comme des plumes. - -«Fernando! Fernando! cria tout à coup l'alferez, à moi, viens vite.» - -Le garde-marine obéit; le jeune capitaine lui dit alors à voix basse: - -«Il s'agit de leur enlever d'un coup de canon tous les avirons de -bâbord; ne blesse personne, j'ai mes raisons pour cela, et je réponds du -reste. - ---Bien! J'aurais autant aimé les couler une bonne fois, mais enfin tu le -veux ainsi; tu vas voir!» - -A ces mots, le flegmatique lieutenant reprit son poste et repointa son -canon de 24. - -«Y sommes-nous? demanda Graviel. - ---Parfaitement!» répliqua le pointeur. - -La canonnière se présentait alors obliquement, son boute-hors de foc -touchait le brick, et ses premières rames étaient sur le point de -s'engager dans celles du _Caprichoso_. - -«Feu!» commanda l'enseigne. - -Une éclatante détonation couvrit tous les autres bruits de la rade. -Fernando avait fait merveille; sa décharge à bout portant avait raflé -tous les avirons de bâbord de la canonnière, qui pivota sur elle-même -comme un oiseau dont une aile est coupée dans son vol. Don Graviel -profita de ce mouvement, un étroit espace se trouvait libre. Avant que -Bertuzzi eût repris la route convenable et remplacé ses avirons brisés, -le _Caprichoso_ avait gagné en bonne direction trois bonnes longueurs de -navire; mais de nouveaux dangers l'entouraient: la première explosion -fut suivie de vingt autres, les forts répondaient à la pièce à pivot. - -«Ah! ils vont tuer ma pauvre fille! s'écria don Barzon, qui, tout brutal -qu'il était, aimait tendrement dona Juana. - ---Ciel! ils couleront mon joli navire, disait avec douleur le capitaine. -Bertuzzi... Et ils nous empêchent de continuer la chasse! Si nous avions -pu sauter à l'abordage, mon pauvre _Caprichoso_ eût été repris sans -avaries!» - -Par une singulière coïncidence, les deux plus acharnés ennemis de don -Graviel faisaient ainsi des voeux pour que l'artillerie des forts -n'atteignît pas le but. Cependant, les boulets tombaient comme grêle -autour du léger bâtiment; quelques rames furent emportées; les flèches -des mâts et nombre de manoeuvres coupées, la plupart des voiles percées -à jour; par bonheur, la coque et la mature ne furent pas atteintes. A -l'ouvert du port, le _Caprichoso_ sentit la brise. La canonnière fut -laissée bien loin derrière; et comme le vent fraîchissait, l'on se -trouva bientôt hors de la portée des forts. - -«Il y a dans tout ceci plus de bonheur que de bien joué,» dit le -contre-maître, qui continuait à pester contre les femmes en général, et -plus particulièrement contre dona Juana. - -Fernando, après avoir fait écouvillonner et recharger la fameuse pièce -de 24, se rendit auprès de don Graviel, qui se hâta de lui remettre le -commandement de la manoeuvre, et descendit enfin dans la cabine. - -L'on avait trouvé à bord de vastes caisses de cigares royaux; maître -Brimbollio y puisa largement; le méthodique garde-marine prit un -_régalia_, l'alluma dans les principes, s'occupa ensuite de pourvoir au -remplacement des voiles criblées, à la réparation des avaries, à -l'installation du service; il se fit apporter un grog, ordonna au -cuisinier de distribuer les rations à l'équipage, et braqua sa -longue-vue sur l'entrée du port, qu'on relevait au sud-sud-est. Les -premières clartés du soleil blanchissaient les remparts du formidable -Morro, ont il était permis de se moquer maintenant; mais elles se -reflétaient aussi sur un objet moins inoffensif, c'est-à-dire sur la -voilure de la frégate la _Santa-Fé_, chargée de toile haut-et-bas, -tribord et bâbord, saillant de l'avant, menaçante et d'autant plus à -craindre que la brise de terre augmentait graduellement. La mer devenait -clapoteuse. Fernando hocha la tête en toussant. - -[Illustration.] - -Avant d'ouvrir la porte de la cabine, don Graviel répara son mieux le -désordre de sa toilette, passa les doigts dans ses cheveux, rabattit son -grand collet de chemise, raffermit ses pistolets dans sa ceinture, frisa -ses moustaches, et jura deux fois pour se remonter le moral; puis il -entra. - -Nous ne décrirons pas, selon l'usage de nos devanciers, la chambre du -capitaine, vrai boudoir maritime. On sait de reste que l'ameublement -d'un pirate coûte trop peu pour n'être point magnifique: c'est de la -soie dans de l'or, des tapis de cachemire, des bois précieux, des -saphirs et des émeraudes, un palais des _Mille et une Nuits_ au -daguerréotype. - -Doua Juana était assise sur une ottomane incomparable; elle tenait à la -main une charmante _navajilla_ de Séville à la lame d'acier poli, à la -poignée d'écaille incrustée d'ivoire et d'argent. Au bruit que fit la -porte en tournant, elle se redressa, courut se retrancher dans un angle, -et fière comme une digne Castillane, se mit en devoir de défendre -chèrement son honneur et sa vie. - -«Bravissimo! sénorita, dit don Graviel, j'aime à vous voir prendre cette -pose martiale. Caramba! elle vous sied à ravir! Mais d'abord permettez à -votre esclave soumis de demander grâce pour sa témérité. Vous -conviendrez seulement que j'ai ponctuellement tenu parole. - ---Si vous faites un pas de plus, seigneur cavalier... - ---Dites seigneur capitaine, je vous en supplie, interrompit l'alferez, -qui avançait toujours: comme je l'avais juré, je suis capitaine-corsaire -aujourd'hui, jour de Noël.» - -A ces mots don Graviel ouvrit les rideaux damassés de la claire-voie; un -rayon de lumière pénétra dans la cabine. - -«Vous voyez, ma reine chérie, que votre appartement n'est pas mal; rien -ne vous manquera, et vous avez tout mon amour par-dessus le marché. - ---Silence, méchant pirate! répliqua la tremblante jeune fille; de ma vie -je ne vous pardonnerai votre indigne conduite. - ---Foi de corsaire! vous êtes aussi adorable qu'adorée! Votre colère est -éblouissante, et, pour un empire, je ne voudrais pas en avoir été privé. -Je vous connaissais dans vos bouderies, Juanita, mais la navaja au -poing, c'est tout nouveau pour moi; c'est piquant! Si jamais vous aviez -eu quelque rivale dans mon coeur, elle serait oubliée à jamais. Vos yeux -en courroux brillent d'un feu divin, ils me percent de part en part, je -vous jure. Souffrez que j'examine de plus près ce délicieux -_cuchillitito_.» - -En parlant ainsi, don Graviel s'était mis à genoux aux pieds de la jeune -fille, non sans avoir adroitement saisi la main dans laquelle étincelait -le gracieux poignard, si bien que dona Juana n'en pouvait faire usage; -alors, de ce ton semi-railleur qu'il avait accoutumé de prendre pour -faire des déclarations à la jeune fille. - -«Dans l'espoir de vous plaire, dit-il, afin de satisfaire un de vos -caprices, chère âme, je m'expose à être pendu; mais s'il peut vous être -agréable de me couper la gorge, faites, ne vous gênez pas, il me serait -doux de trépasser par les soins de celle... - ---Lâchez-moi donc, alors! interrompit Juanita exaspérée. - ---Doucement, mon ange, continua don Graviel, je tiens d'abord à terminer -mon discours, uniquement dans votre intérêt: sachez donc qu'après moi -vous ne trouverez plus de protecteurs la-haut; Fernando, mon second, -n'est pas du tout galant; maître Brimbollio, qui vous gardait dans la -yole, est un bandit très-bourru; et pourtant, c'est là ce qu'il y a de -mieux à mon bord. Si vous m'accordez la vie, chérubin de mes rêves, je -les tiendrai en respect, ils ramperont tous devant vous; mais si vous en -décidez autrement, je vous déclare que ma responsabilité sera tout à -fait à couvert, ces coquins-là, d'ailleurs, seraient capables de vous en -vouloir de ma mort... Ne vous impatientez pas, ma souveraine, encore, un -petit mot de justification. Ecoutez bien: ceci est sérieux: je ne suis -pas pirate, mais corsaire, distinguons! Je ne ferai la guerre qu'aux -Anglais, nos ennemis. J'ai délivré la mer d'un véritable forban en -m'emparant du _Caprichoso_, qui capturait les Espagnols tout comme les -autres, avec l'autorisation tacite de votre respectable père... D'autre -part, je vous aime, je vous adore, je veux vous épouser: je n'avais pas -un triste _maravedi_ de fortune, on m'aurait honteusement chassé de -votre présence, si j'avais eu le malheur de montrer mes prétentions; -vous m'avez inspiré mon projet, je vous ai obéi à point nommé, suis-je -donc si coupable?... Dans un mois, mes exploits m'auront rendu riche, -renommé, redoutable, digne de vous en un mot, et vous serez la Grâce qui -embellira ma vie, à moins que vous ne préfériez être tout de suite la -Parque qui en tranchera le fil.» - -A mesure qu'il parlait, don Graviel serrait moins fort la main de -Juanita, qui devenait plus attentive; à la fin, cette main blanche et -potelée reposait mollement dans la sienne; la jeune fille ne la retira -pas, le hardi cavalier y porta les lèvres avec transport. - -Juana s'était assise sur l'ottomane: - -«Sur votre honneur, fit-elle en oubliant toujours sa main, ce que vous -venez de dire est l'exacte vérité? - ---Sur mon honneur! sur ma foi! sur mon amour pour vous! Je ne sais pas -de serment plus fort. - ---Et vous vous conduirez à mon égard en honnête et galant homme? - ---Juana, poignardez-moi, mais ne me faites pas injure.» - -On frappa à la porte; la jeune fille venait de remettre la navajilla -dans sa gaine; don Graviel était assis à côté d'elle: - -«Capitaine, dit un mousse qui n'était pas entré sans autorisation, le -lieutenant vous fait prévenir que la frégate la Santa-Fé nous appuie la -chasse et qu'elle nous gagne. - ---Chère amie, dit l'heureux enseigne en se levant, priez Dieu qu'elle ne -nous attrape point. Je cherche les Anglais, et non les Espagnols.» - -G. DE LA LANDELLE. - -(_La fin à un prochain numéro._) - - - -Épisodes de la Vie d'une pièce d'or, - -RACONTÉS PAR ELLE-MÊME. - -Je naquis grande dame et plus belle mille fois que le jour. Je commençai -d'être admirée en commençant de vivre. A peine eus-je revêtu ma robe -éclatante, que tous les yeux se fixèrent sur moi avec une expression de -convoitise qui, à l'époque de mon début, troubla mon innocence et -effaroucha ma pudeur. Depuis, j'ai acquis cette heureuse assurance que -procurent les grands succès dans le monde; je sais l'art de ne plus -rougir devant mes courtisans. D'ailleurs, aujourd'hui, je connais le -prix que je vaux, et j'accepte sans embarras les hommages qui me sont en -tous lieux adressés, parce que j'ai la confiance de les mériter partout. - -Je ne veux pas raconter toutes mes aventures; ce serait une oeuvre trop -longue et trop fatigante pour moi qui ai contracté les goûts des -personnages avec lesquels j'ai l'habitude de vivre et qui, en -conséquence, aime la mollesse et l'oisiveté. Je désire seulement vous -confier le principal épisode de ma brillante existence; vous verrez, par -les échantillons qu'il me plaît de mettre sous vos yeux, que ma -naissance aristocratique ne m'a pas toujours préservé des humiliations; -que comme les grands de ce siècle, j'ai éprouvé des fortunes diverses -qui m'auraient sans doute instruite, si, je consens à vous en faire -l'aveu, je n'étais pas née orgueilleuse. - -Je fis ma première entrée dans le monde à une époque bien dure pour les -personnes de condition; mais j'eus ce bonheur singulier d'échapper tout -d'abord à un contact grossier, et de tomber au pouvoir d'un gentilhomme -corse qui commençait, en ce temps-là, à faire une assez belle figure à -la tête de la république française. Jamais je ne jouai un plus beau -rôle, jamais je n'exerçai sur les destinées de la terre une influence -plus grande qu'à cette époque de ma vie. - -C'était au château des Tuileries, en 1804; je dormais paisiblement, avec -un grand nombre de mes soeurs, dans le tiroir d'une table chargée de -cartes géographiques, lorsqu'un jour mon tombeau s'ouvrit brusquement à -la lumière. En même temps une main blanche et fine, une vraie main de -dictateur, se glissa un silence auprès de moi, me saisit avec une -vivacité brutale, et me jeta, toute frémissante de dépit, sur une -immense carte d'Europe; M. de Buonaparte, mon maître,--je lui donne, ce -titre par exception, car mes autres possesseurs ne sont que mes -valets,--M. de Buonaparte était, ce jour-là, un petit homme en habit -militaire, à figure humorique, avec un grand front sillonné de plis -dédaigneux. Je l'ai revu plus tard gras, frais, et, je le suppose, -enchanté de vivre; mais, au temps dont je parle, il n'en était pas -ainsi; il ressemblait beaucoup à un homme sans appétit et sans sommeil. -C'était un visage bilieux de conspirateur; j'en ai rencontré d'autres -qui lui ressemblaient à quelques égards, mais ils n'avaient pas la mine -si fière. - -Le premier consul, tel était alors son titre, me prit avec distraction -entre ses doigts, me tourna et me retourna en tous sens, regarda la -pique surmontée d'un bonnet ronge qui se dressait sur mon dos, contempla -la Liberté debout sur ma face, puis, souriant d'un sourire moqueur, me -laissa une seconde fois retomber sur la table. - -Il se leva, se promena à grands pas dans la salle comme le lion dans sa -cage, s'arrêta longtemps à une fenêtre devant laquelle passait la foule, -frappa son vaste front de sa petite main blanche, croisa ses bras -derrière le dos, toussa d'une toux fiévreuse, leva les yeux en l'air, -regarda le parquet qui claquait sous ses pieds agités, les tableaux -suspendus aux murailles, le lustre qui étincelait sur sa tête, murmura à -voix basse des paroles confuses, inintelligibles, puis revint tout à -coup, par un brusque détour, l'air résolu quoique tout pâle, se rasseoir -sur son fauteuil doré devant la table où je l'observais. Il était si -ému, le héros, que j'en tressaillis sous ma robe de métal. Cet homme en -proie à une pensée secrète et grandiose me faisait peur. Je comprenais -que j'allais être témoin d'un spectacle solennel; mais je ne m'attendais -guère à ce que ce jeune conquérant, le seul homme peut-être des temps -modernes qui ait eu le courage de me mépriser, me rendit l'arbitre de sa -merveilleuse destinée. - -Il chuchotait toujours quelque chose entre ses dents, et faisait des -gestes comme un fou qui se querelle avec des fantômes. Attentive aux -moindres sons, je lui entendis plusieurs fois prononcer le nom d'empire -et d'empereur. Il parla de la France, de l'Europe, du monde; il nomma le -peuple, l'armée.--Je n'ai pas beaucoup d'esprit, quoique en définitive -personne n'en ait plus que moi, mais je ne tardai pas à comprendre qu'il -ne s'agissait de rien moins que de me débarrasser de ma pique, pour me -confier un sceptre, et que de substituer une couronne d'empereur à mon -vilain bonnet phrygien. - -Mes instincts aristocratiques se réveillaient en foule, lorsque M. de -Buonaparte se leva une dernière fois, oppressé et frissonnant comme un -homme qui va interroger le destin. Il me prit, me souleva en l'air, et -me laissa aussitôt retomber en criant: «Face!» Heureusement je -connaissais ce jeu familier aux enfants et aux superstitieux; je -n'hésitai pas à complaire aux désirs du premier consul; je me jetai -lourdement sur le dos, étalant au soleil ma face resplendissante. - -Le premier consul se pencha sur moi avec une expression de joie -profonde, tomba dans une courte rêverie, puis se releva soudainement, la -figure radieuse, le front rajeuni, en criant: «C'en est fait! A moi -l'empire! Vive l'empereur!» - -Un mois après ce grand événement, je quittai l'appartement de celui à -qui j'avais donné la couronne de Charlemagne pour entrer dans le -secrétaire d'un négociant. Cet heureux mortel avait eu l'honneur de -fournir les milliers de lampions qui éclairèrent les fêtes du -couronnement de l'empereur Napoléon. - -A vrai dire, je ne fus pas heureuse dans cette demeure bourgeoise. J'y -rencontrai pour la première fois des petites gens dont je n'avais pas -soupçonné l'existence. Ainsi je fus à tout moment coudoyée par des -créatures de bas étage qui salissaient ma robe splendide du contact de -leur robe d'argent ou de leur robe de cuivre. Je ne vous raconterai pas -ce que je souffris alors, parce qu'aujourd'hui je sais que c'est le bon -ton de ne pas respecter les personnes de qualité. - -Donc j'épiais le moment favorable pour sortir de ma prison d'acajou, -lorsqu'un matin je m'éveillai entre les mains d'un enfant aux belles -joues rosées, aux yeux bleus, aux longs cheveux qui retombaient en -boucles blondes sur une collerette bien plissée. «A la bonne heure! -pensai-je, j'aime mieux vivre en société avec ce marmot; c'est moins -avilissant, et d'ailleurs il est à croire que nous ne resterons pas -longtemps ensemble.» - -Le lendemain même de mon nouveau début je fus conduite chez un fameux -marchand de joujoux, qui, comme de raison, me trouva belle et désira me -posséder. - -Hélas! le petit traître me livra sans regret à l'avidité du marchand, -qui me mit dans sa poche en riant tout bas d'un air sournois; il me -livra avec joie même et reçut en échange, savez-vous quoi? j'ai honte de -le dire: il reçut un affreux polichinelle avec deux énormes bosse» -rehaussées de brocart, une sur le ventre, l'autre sur le dos, un chapeau -chargé de clinquant et un épouvantable nez rouge. - -Après avoir éprouvé une humiliation aussi cruelle, j'aurais pu perdre -quelque chose de ma foi en mon mérite, si je n'avais éprouvé ensuite, -dans mille, autres circonstances, que l'autorité de ma race est immense, -et qu'avec l'aide de mes soeurs je puis forcer les regards les plus -fiers et les yeux les plus beaux à se baisser devant l'éclat de ma -puissance. Qu'il me suffise de dire, pour faire comprendre en un mot le -pouvoir dont nous disposons, que nos favoris, généralement choisis avec -intention parmi les sots, sont placés, grâce à nous, dans l'estime des -hommes plus haut que les princes, plus haut que tous les génies de la -terre. - -Après mille aventures bizarres, après avoir fait les guerres d'Allemagne -dans la poche d'un colonel, et la campagne de Russie dans un fourgon du -roi Murat, je tombai entre les mains d'un Cosaque qui m'emporta dans son -pays. - -Pour finir ce récit incomplet, qui n'est qu'un rapide coup d'oeil jeté -sur mon existence passée, je vous dirai qu'aujourd'hui je vis fort -tristement dans le coffre-fort d'un vieux prince allemand. Privée d'air -et de lumière, je vois avec regret mes traits se flétrir et mon -incomparable beauté s'altérer chaque jour. Quand l'avare petit potentat -qui s'est voué à mon culte juge à propos de m'adresser ses hommages, il -le fait dans une langue qui n'est pas celle du pays où j'ai pris -naissance et où j'ai régné avec tant d'éclat. Aussi suis-je atteinte -d'une profonde mélancolie dans ma brillante retraite; je soupire après -le soleil et le bruit; je rêve tantôt que je pétille entre les mains de -joueurs à l'oeil ardent, tantôt que je luis, comme une étincelle de feu, -dans ces coupes où les orfèvres nous exposent toutes nues, mes soeurs et -moi, aux regards cyniques de la foule;--ou bien, songeant aux jours -écoulés, je passe pu revue mes victoires et mes revers; je songe à cet -enfant naïf qui me préféra un polichinelle; à ce petit homme jaune qui -me confia le soin de lui livrer l'empire du monde. Je me demande, en -riant d'un rire de prisonnière, ce qui serait advenu dans l'univers si, -au lien de répondre au voeu secret du premier consul, je m'étais laissée -tomber la face contre terre! - -Je me demande tout cela et beaucoup d'autres choses encore, en attendant -que la mort de mon geôlier ou l'invasion de quelque hardi voleur du Rhin -vienne me tirer de ma captivité, et me rendre à l'amour de mes sujets. - - - -Armée. - -RECRUTEMENT, TIRAGE. - -La loi du 21 mars 1832, sur le recrutement de l'armée, s'exécute partout -avec facilité; elle donne à la France une armée brave et disciplinée, -dévouée à la patrie et à ses institutions, et sur qui reposent les plus -chers intérêts de la nation, son indépendance et sa sûreté. Cependant -l'expérience a révélé des imperfections qu'il importe de corriger: le -remplacement, condition obligée de nos habitudes sociales, est la source -d'abus graves, aussi nuisibles aux familles qu'à l'État; les nécessités -de l'institution militaire ne sont point satisfaites; certaines -dispositions secondaires réclament des améliorations importantes. C'est -pour répondre à ces besoins qu'un projet de loi a été présenté, en 1841, -à la Chambre des Députés. Adopté par cette Chambre, il n'a pu être -immédiatement discuté par la Chambre des Pairs. Dans l'intervalle des -sessions, soumis à une commission mixte de pairs et de députés, il a -été de nouveau étudié, discuté et modifié. La Chambre des Pairs, appelée -à l'examiner au commencement de 1843, y a introduit à son tour plusieurs -changements, et l'a adopté le 26 avril 1843. Après cette longue -élaboration, il a été présenté, le 4 mai de la même année, à la Chambre -des Députés; le rapport de la commission chargée de son examen a été -fait le 29 juin suivant, et, par une récente décision, la Chambre a -arrêté qu'il serait soumis à ses délibérations pendant le cours du la -session actuelle. - -La loi du recrutement de l'armée touche à toute l'organisation sociale: -il faut qu'elle ne soit ni un danger pour les libertés publiques, ni un -fardeau trop lourd pour le Trésor. Elle pourvoit au premier besoin de -l'État; car elle constitue sa force, et détermine ainsi tout le poids de -son influence; mais comme elle est en même temps pour les familles la -charge la plus pesante, elle ne doit leur imposer aucun sacrifice -inutile. La durée du service, l'incorporation du contingent et le -remplacement militaire sont les trois principales questions qui dominent -dans la loi sur le recrutement. - -L'appel obligé, c'est-à-dire le service personnel, tel est le principe -de force qu'elle doit constituer. Dans son application, toutefois, ce -principe a subi des modifications nombreuses pendant les trente années -qui se sont écoulées depuis 1789 jusqu'en 1818. En 1789, l'Assemblée -constituante rend le service personnel commun à tous les citoyens, et -n'en exempte que le monarque et l'héritier présomptif de la couronne. En -1793, nul ne peut se faire remplacer. En l'an VI, tout citoyen français -est défenseur de la patrie par droit et par devoir: les défenseurs -conscrits sont attachés aux divers corps, ils y sont nominativement -enrôlés, et ne peuvent pas se faire remplacer. En l'an VIII, les hommes -impropres à supporter les fatigues de la guerre, et ceux reconnus plus -utiles à l'État en continuant leurs travaux ou leurs études, sont seuls -admis à se faire remplacer par un suppléant. La substitution n'est -autorisée, en l'an X, qu'entre conscrits d'une même classe; tandis que -le remplacement l'est également, en l'an XI, entre conscrits nés et -domiciliés dans l'étendue de l'arrondissement, puis, en 1804, dans -l'étendue du canton, et en 1805, dans celle du même département. Plus -tard, en 1815, les conscrits sont autorisés à prendre des remplaçants -dans tous les départements de l'empire indistinctement. Cette faculté a -été, comme on le voit, l'objet de contraintes et de facilités fort -capricieuses, suivant les vicissitudes des événements militaires, -jusqu'à ce qu'elle fût législativement consacrée par la loi du 10 mars -1818, comme par les lois suivantes. Aussi, en 1806, sur un effectif de -plus de 500,000 hommes, il n'y avait pas un huitième de remplaçants; -1826, cette proportion était d'un cinquième; en 1835, presque d'un -quart; enfin, au 11 septembre 1842, sur un effectif de 357, 598 -sous-officiers et soldats des corps qui se recrutent par la voie des -appels, il y avait 85,644 remplaçants, c'est-à-dire plus du quart de cet -effectif. - -Le remplacement est consacré maintenant en France par une longue -habitude. Dans une société livrée aux soins de l'industrie, où les -propriétés sont divisées et les fortunes médiocres, où chacun doit, par -un labeur sans relâche, un zèle infatigable et des veilles incessantes, -préparer son état et se faire à soi-même sa place dans le monde, imposer -indistinctement à tous l'obligation de passer dans une caserne plusieurs -années, les plus fécondes de la vie, ce serait causer au plus grand -nombre un irréparable dommage, et leur fermer la carrière, objet des -veilles de leur jeunesse entière, et espoir de leur avenir. Aucun des -intérêts généraux de la société n'y trouverait profit: les progrès des -arts, de la science, de l'industrie, seraient arrêtés par cette loi -aveugle. Le remplacement est-il donc onéreux aux classes laborieuses? -Chaque année, il verse plus de 50 millions dans les familles les moins -aisées. Il appelle sous les drapeaux et soumet à une discipline -nécessaire des hommes que ce joug assouplit et façonne; il substitue en -eux la politesse à la grossièreté, l'amour de l'ordre à l'esprit -d'insubordination, et l'instruction à l'ignorance. - -Le chiffre des remplaçants augmente dans une progression toujours -croissante; ils sont devenus une partie essentielle et considérable de -notre force publique; un grand nombre accomplissent honorablement leurs -devoirs, obtiennent de l'avancement, arrivent aux grades élevés, et font -oublier qu'un contrat vénal les a appelés sous le drapeau. Il est juste, -toutefois, de reconnaître que, dans l'échelle des qualités morales, les -remplaçants sont généralement au-dessous des jeunes soldats qui servent -pour eux-mêmes. Aussi les remplacements que les chefs de corps préfèrent -et acceptent le plus volontiers, sont-ils les remplacements au corps, -c'est-à-dire ceux des militaires qui ont accompli leur temps de service. -Ces sortes de remplacements offrent, en effet, de grands avantages. Ceux -qui les contractent sont connus des chefs de corps qui peuvent toujours -refuser d'admettre les hommes dont l'armée aurait à se plaindre et -qu'elle n'aurait pas intérêt à conserver. Le drapeau ne garde donc que -les soldats éprouvés. Un relevé des peines disciplinaires, fait sur les -livres de punitions de 24 régiments, 12 d'infanterie et 12 de cavalerie, -a donné les résultats suivants. Tandis que 100 remplaçants non -militaires ont passé 201 jours en prison et 630 jours à la salle de -police, les remplaçants au corps n'ont subi, pour 100 hommes, que 66 -jours de prison et 515 de salle de police. D'ailleurs, les remplaçants -pris sous les drapeaux possèdent à la fois la vigueur que donnent les -armées, et la pratique des armes que donne un long service. En 1841, sur -98,000 remplaçants, près de 28,000 avaient déjà servi. - -Le contingent annuel et la durée du service sont les éléments primitifs -de l'institution militaire. C'est par eux qu'est résolu cet important -problème de lier l'armée à la nation, et de l'organiser de telle sorte -que, citoyenne sans cesser d'être militaire, elle puisse passer -rapidement de l'état de paix à l'état de guerre, et de l'état de guerre -à l'état de paix, en ménageant les intérêts de nos finances et ceux de -la population, mais en assurant toujours à l'indépendance nationale -toute la force dont elle pourrait avoir besoin. Cette force est depuis -longtemps déterminée, et l'on a reconnu que notre armée sur le pied de -guerre devait présenter un effectif de 500,000 hommes au moins. Un -effectif aussi considérable ne saurait être maintenu sous le drapeau, -quand les éventualités de l'avenir ne le rendent pas nécessaire. Les -besoins du pays et les limites de l'impôt ne permettent pas de -l'entretenir en temps de paix. L'armée doit, par conséquent, être -divisée en deux fractions inégales: la première, active et soldée, dont -l'effectif est déterminé annuellement par la loi de finances; la seconde -qui, ne coûtant rien à l'État, attend dans le repos le moment d'être -utile à la patrie. Telle est formule de la réserve. - -Au premier aspect, il paraîtrait tout naturel de penser que, d'après -l'incorporation successive des contingents annuels, les militaires ayant -passé sous le drapeau devaient constituer le principal effectif de cette -réserve, et que les jeunes soldats ne pouvaient y compter que comme -complément. En effet, au 1er septembre 1834, il y avait déjà dans la -réserve 79,926 sous-officiers et soldats instruits, prêts au premier -appel, et seulement 3,155 jeunes soldats laissés dans leurs foyers; mais -telle est l'élasticité des dispositions de l'article 29 de la loi, -aujourd'hui encore en vigueur, du 21 mars 1832, qu'au 1er avril 1810, -sur 135,000 hommes dont se composait la réserve, il y avait seulement -297 hommes qui eussent activement figuré dans les rangs. La gravité d'un -tel état de choses devait se manifester plus tard. Quand, en 1810, -l'effectif de l'armée dut être porté de 317,826 hommes à plus de -500,000, la réserve fut appelée; et, dans l'espace de peu de mois, -l'armée reçut 185,786 hommes, dont une partie comptait déjà plusieurs -années de service, et qui, cependant, voyaient le drapeau pour la -première fois. Il n'y a donc, dans ce système de réserve mixte, aucune -garantie pour l'institution militaire. Pour entrer dans une voie plus -assurée, le nouveau projet de loi, adopté par la Chambre des Pairs le 26 -avril 1843, et soumis actuellement aux délibérations de la Chambre des -Députés, propose d'incorporer en entier le contingent, et de porter à 8 -ans la durée du service, en déterminant la libération au 30 juin de -chaque année. La durée du service actif resterait d'ailleurs toujours -soumise aux éventualités politiques et financières. - -La loi du 10 mars 1818 avait fixé à 12 années la durée du service, dont -6 passées dans la réserve; celle du 9 juin 1821 l'avait réduite à 8 -années, et celle du 21 mars 1832 à 7 années. - -Dans les États étrangers, la durée du service est fort variable, comme -l'attestent les chiffres suivants: - -Autriche: soldats d'Italie et du Tyrol, 8 ans; soldats des États -héréditaires et de la Gallicie, qui servaient autrefois 11 ans -aujourd'hui 10 ans; soldats de la Hongrie, 10 ans. - -Bavière: armée permanente, 6 ans; armée éventuelle, composée de la -landwehr partagée en deux bans qui comprennent, le premier, les hommes -de 21 à 40 ans non incorporés dans l'armée active; et, le second, les -hommes de 40 à 60 ans. - -États-Unis: 5 ans; l'armée ne doit se recruter que par engagements -volontaires; tou» les blancs, de 18 à 35 ans, peuvent être enrôlés au -prix de 60 francs l'engagement. - -Prusse: en temps de paix, 2 ou 3 ans; puis 2 ans sur les contrôles de la -réserve; les soldats qui cessent d'appartenir à l'armée active font -partie, jusqu'à 32 ans, de la landwehr du premier ban; et, de 32 ans à -40, de la landwehr du second ban; de 40 à 50 ans, ils sont encore tenus -de marcher, en cas d'invasion: c'est ce qu'on nomme le landsturm. - -Russie: 25 ans dont 15 ans dans l'armée active, 5 ans dans les -bataillons ou escadrons de réserve, et 5 ans dans la réserve générale de -l'armée. - -Saxe: armée permanente, 6 ans dans l'armée active et 5 ans dans la -réserve de guerre; l'armée éventuelle est composée des individus non -appelés au service actif; il y a, en outre, pour le contingent de la -Confédération, une réserve de guerre comprenant les hommes de l'armée -active qui ont quitté les drapeaux avant d'avoir achevé leur temps légal -de service, et ceux qui, après l'avoir complété, sont astreints à la -réserve pendant trois autres années. - -Jusqu'à ce moment le point de départ pour le service a été fixé au 1er -janvier; le projet de loi propose de le fixer au 1er juillet de chaque -année, qui est la vraie date du commencement du service. Ce n'est en -effet qu'au 1er juillet au plus tôt que peut être formé le contingent: -c'est seulement alors que les hommes deviennent jeunes soldats et sont à -la disposition du gouvernement. Jusque-là ils sont entièrement libres et -maîtres de leurs actions. Ainsi ils ne sont point forcés de se présenter -au tirage, ni devant le conseil de révision; ils peuvent même se marier, -voyager selon leur bon plaisir. Il semble donc peu rationnel de -continuer à faire compter pour service militaire six mois pendant -lesquels le contingent n'existe pas, six mois pendant lesquels tous les -jeunes gens qui doivent concourir à la formation de ce contingent (et -ils sont 300,000) ont une position parfaitement identique à celle de -tous les autres citoyens. - -Tous les jeunes Français sont soumis au recrutement. Chaque année une -loi détermine le nombre d'hommes dont se compose le contingent. Une -ordonnance royale les répartit entre les départements et les cantons, -proportionnellement au nombre des jeunes gens inscrits sur les listes du -tirage de la classe appelée. Le contingent assigné à chaque canton est -fourni par un tirage au sort entre les jeunes Français qui ont leur -domicile légal dans le canton, et qui ont atteint l'âge de 20 ans -révolus dans le courant de l'année précédente. Les tableaux de -recensement des jeunes gens soumis au tirage sont dressés par les -maires, publiés et affichés dans chaque commune. Les tableaux dressés, -un tirage au sort désigne les jeunes gens qui seront appelés à faire -partie du l'armée. Ceux qui auraient été condamnés pour fraudes ou -manoeuvres ayant pour but d'échapper à la loi sont inscrits en tête des -listes de tirage, comme si les premiers numéros leur étaient échus. Les -jeunes gens de la classe appelée sont inscrits sur les tableaux de -recensement dans l'ordre alphabétique de leur nom de famille. - -Parmi les jeunes gens qui concourent au tirage, les uns sont exemptés du -service, les autres dispensés. Les causes d'exemption et de dispense -sont énumérées dans la loi, et elles ne doivent pas être étendue sans -raisons graves. Considérés comme s'ils avaient satisfait à l'appel, les -dispensés comptent numériquement dans le contingent, mais ils ne -comptent pas dans l'armée; l'exempté au contraire, est remplacé par -numéro subséquent, et dès lors toute exemption a pour effet de détruire -l'arrêt du sort, et de reporter le fardeau du service sur ceux qu'il en -avait affranchis. - -Le jugement des exemptions et des dispenses est attribué au conseil de -révision. Dans les mains de cette juridiction spéciale repose -l'exécution de la loi, et l'on pourrait dire la composition de l'armée. -Pour les cas rigoureusement définis, les termes de la loi règlent la -conduite du conseil et lui dictent ses résolutions. Mais la catégorie -d'exemptions la plus nombreuse, celle qui se rapporte aux infirmités, -reste entièrement abandonnée à son appréciation discrétionnaire. Chaque -année, sur environ 300,000 conscrits, plus de 50,000 obtiennent leur -exemption à ce titre. Le conseil de révision est un jury suprême qui -prononce sans appel. - -Dans sa composition actuelle, l'armée est représentée par un officier -général; l'État, par le préfet et un conseiller de préfecture qu'il -désigne; les familles, par un membre du conseil général du département -et par un membre du conseil de l'arrondissement, tous deux aussi à la -désignation du préfet. Un membre de l'intendance militaire, assiste aux -opérations du conseil et est entendu toutes les fois qu'il le demande. - -[Illustration: Tirage des Conscrits.] - -Une loi du 12 juin 1843 a fixé à 80,000 hommes le contingent de la -classe de 1843. Ce contingent, qui a été le même pour toutes les années -depuis 1830, ne fournit que 65,000 hommes à l'armée de terre; 15,000 -doivent être déduits pour le service de la flotte, les insoumissions, -etc. - -En vertu d'une ordonnance royale du 5 décembre dernier, les tableaux de -recensement, ouverts à partir du 1er janvier 1844, ont été publiés et -affichés les dimanches 21 et 28 du même mois, ainsi que l'exige -l'article 8 de la loi du 12 mars 1832. L'examen de ces tableaux et les -tirages au sort, prescrits par l'article 10 de la même loi, devaient -commencer le 19 février; mais comme le 19 tombait le mardi gras, des -instructions du ministre de la guerre ont autorisé le renvoi des -opérations à un autre jour pour les cantons où il aurait pu être à -craindre que les saturnales du carnaval ne vinssent troubler l'ordre et -la régularité du tirage. C'est ce qui a eu lieu notamment à Paris, où le -tirage des jeunes gens du 1er arrondissement, fixé d'abord au 19 -février, a été renvoyé au 6 mars, et où les opérations ont commencé, le -22 février, par le 2e arrondissement, pour être continuées sans -interruption jusqu'au 6 mars inclusivement. - -Les numéros de tirage sont écrits ou imprimés sur des bulletins -uniformes. Chaque bulletin porte un numéro différent, de manière que la -totalité des bulletins forme une série continue de numéros, depuis le -numéro 1, égale au nombre des jeunes gens appelés à tirer. Le -sous-préfet (à Paris, le maire de chaque arrondissement remplace le -sous-préfet), après avoir reconnu publiquement que le nombre des -bulletins est le même que celui des jeunes gens qui doivent prendre part -au tirage, les paraphe, les mêle et les jette dans l'urne. Les communes -du canton sont appelées pour le tirage suivant l'ordre alphabétique de -leurs noms, et les jeunes gens de chaque commune suivant l'ordre de leur -inscription sur les tableaux de recensement. Au fur et à mesure que les -jeunes gens sont appelés, ils tirent de l'urne un numéro. Les parents -des absents, ou, à leur défaut, le maire de leur commune, tirent à leur -place. A mesure que les bulletins sont tirés de l'urne, le sous-préfet -inscrit sur la liste du tirage, en regard du numéro sorti, les nom, -prénoms et surnoms de celui auquel le numéro appartient, ainsi que les -noms et prénoms de ses père et mère. Le numéro sorti est inscrit en -outre sur le tableau du recensement, en regard du nom de celui auquel il -appartient. L'ordre des numéros tirés par les jeunes gens détermine -toujours celui de leur appel pour la formation du contingent. A mesure -que les jeunes gens se présentent, le sous-préfet leur demande s'ils ont -des motifs d'exemption ou de dispense à faire valoir, et il en fait -mention tant sur la liste du tirage que sur le tableau de recensement. -Si des jeunes gens réclament l'exemption comme n'ayant pas la taille -fixée par la loi, le sous-préfet, avant d'inscrire ses observations, -fait toiser les réclamants, lesquels, à cet effet, sont placés sur le -marchepied d'un double mètre poinçonné et étalonné, dont la traverse est -élevée à un mètre 560 millimètres. - -Immédiatement après le tirage de chaque canton, le sous-préfet envoie au -préfet du département une expédition authentique de la liste du tirage. -Le, préfet, de son côté, forme un état indiquant, par canton, le nombre -des jeunes gens inscrits sur les listes du tirage de la classe. Cet état -est adressé au ministre de la guerre. Tous ceux de la classe de 1843 -devront lui parvenir le 20 mars 1844 au plus tard. La répartition du -contingent de cette classe, entre les départements, sera faite -ultérieurement par une ordonnance royale, qui réglera en même temps les -autres opérations relatives à l'appel de ladite classe. - -[Illustration: Promenade des Conscrits après le tirage.] - -De nombreuses demandes sont formées chaque année à l'effet d'obtenir, -par exception, le maintien dans leurs foyers de jeunes soldats qui, bien -que méritant par leur position une faveur toute particulière, à titre de -soutiens de famille, n'ont pas pu être classés en ordre utile sur les -listes des hommes de cette catégorie dressées par les conseils de -révision dans la proportion habituelle de dix sur mille hommes du -contingent. En 1843 cependant il a été satisfait plus largement, sous ce -rapport, aux besoins des populations, et M. le ministre de la guerre a -décidé que la proportion précédemment établie serait portée au double -pour la classe de 1842, c'est-à-dire à vingt sur mille hommes (ou deux -sur cent) du contingent de cette classe. - -Après le tirage, les jeunes gens ont en général l'habitude de placer sur -le devant de leur chapeau le numéro qui leur est échu au sort, et de -l'attacher avec des rubans de diverses couleurs, le plus souvent -tricolores. Puis ceux de la même commune se réunissent et retournent -ensemble chez eux, bras dessus bras dessous, chantant, criant, marchant -au pas, tambour en tête. Tout le long de la route ils font de fréquentes -stations, arrosées de libations nombreuses, ceux-ci en l'honneur de la -chance qui les a favorisés, ceux-là pour s'étourdir et noyer dans le vin -le chagrin d'avoir attrapé un mauvais numéro. Les uns et les autres, -partis fièrement au pas du chef-lieu de canton, ne rentrent guère dans -la commune que d'un pas plus que chancelant: ce qui a fait plaisamment -donner à ces sortes de détachements d'apprentis militaires le nom trop -bien mérité de _compagnies des litres_. - -[Illustration: Toisage des Conscrits.] - -Depuis 1830, de nombreuses améliorations ont attaché l'armée au pays par -des liens étroits. L'état des officiers a été garanti, l'avancement -soumis à des règles de justice, la solde des officiers, sous-officiers -et soldats améliorée, les pensions de retraite étendues; deux écoles -ouvertes dans chaque régiment d'infanterie ou de cavalerie, l'une, du -premier degré, destinée aux soldats et aux caporaux ou brigadiers; -l'autre, de deuxième degré, pour les sous-officiers; 50 à 60,000 hommes -admis annuellement dans ces écoles; un certain nombre d'emplois réservés -dans les forêts et dans les douanes aux militaires qui auraient, comme -sous-officiers, contracté et terminé au moins un réengagement; les -carrières civiles ouvertes ainsi à ceux qui n'obtiennent point -l'épaulette; enfin les troupes appliquées en France et en Algérie aux -grands travaux d'utilité publique. - - - -Académie Royale de Musique. - -_Lady Henriette, ou la servante de Greenwich._ - -Tel est le titre peu gracieux du ballet pantomime que l'Opéra a mis au -jour le mercredi 21 février 1844. - -Lady Henriette est première dame d'honneur de la reine Anne; elle habite -un riche appartement dans le château royal de Windsor; elle a un -_futur_, comme dit le livret. Ce _futur_ s'appelle sir Tristan -Crackfort, et il joint au malheur de porter un pareil nom l'inconvénient -d'être le seigneur le plus sot des Trois-Royaumes. De tout cela il -résulte que lady Henriette est, de son côté, la femme du monde qui -s'ennuie le plus et qui bâille le mieux. - -Bien bâiller est un talent; mais à force d'exercer les talents qu'on a, -on se fatigue: témoin Rossini, qui, pour avoir trop fait d'opéras, n'en -veut plus faire. Lady Henriette voudrait bien ne plus bâiller; elle -consulte sur ce point délicat Nancy, sa fille, suivante, qui lui répond -ce que toute fille suivante répond en pareil cas: «Madame, il faut -prendre un amant.» Mais ce remède-là n'est point du goût de milady: il -lui faut quelque chose de moins trivial, de plus neuf, de plus -inattendu, quelque chose qui n'ait jamais été imaginé par personne. Un -amant! fi donc! toutes les dames de la cour en ont. Mais prendre le -costume d'une paysanne, attacher à son corsage un bouchon de paille, et -se rendre, en cet équipage, à la foire du Greenwich, voilà ce qu'aucune -d'elles n'a jamais imaginé. - -Or, il faut que vous connaissiez l'usage anglais et le sens de ce -bouchon de paille. - -Toute fille des champs qui veut entrer en service, et qui cherche une -condition, n'a qu'à se présenter à la foire de Greenwich ainsi -accommodée. C'est là que se rendent, de toutes les contrées voisines, -les fermiers qui cherchent des servantes. De chaque côté on est sûr d'y -trouver son affaire, et l'on n'y a que l'embarras du choix. - -Lady Henriette, donc, ira se mettre incognito au service de quelque -manant du pays: elle fera son lit, balaiera sa chambre, écumera son pot. -Ce divertissement lui paraît délicieux.--Que vous en semble? - -Elle échoit à un fermier du pays de Galles appelé Lyonnel. Lyonnel est -jeune et fort joli garçon; il a l'imagination vive et le coeur tendre. -Pauvre Lyonnel! il ne tarde guère à devenir le jouet de sa nouvelle -acquisition, et le valet de sa servante. Lady Henriette, toujours grande -dame, en dépit de son déguisement, abuse cruellement de ses avantages, -et traite le fermier à peu près aussi mal que sir Crackfort; puis tout à -coup elle s'échappe par une fenêtre, monte en voiture et s'enfuit au -galop, laissant Lyonnel fou d'amour et de désespoir. - -Tout amoureux qui a perdu sa maîtresse doit immédiatement s'engager: -c'est la règle à l'Opéra, et Lyonnel n'a garde d'y manquer. Le voilà à -Windsor, habillé de rouge, coiffé d'un chapeau à plumet et armé d'un -fusil; il est soldat dans le régiment des gardes de la reine. - -Vraie souveraine constitutionnelle, la reine ne gouverne pas, et s'amuse -de son mieux. Mais lady Henriette s'ennuie de plus belle. Sir Tristan la -suit partout et ne perd pas un occasion de recommencer l'éternel aveu de -son amour. Ces la seule ressource qui reste à l'infortunée. Les tendres -protestations du courtisan ont pour résultat certain de l'endormir -immédiatement; il ne manque jamais son effet; mais, après l'avoir -produit, il s'éloigne, et en cela je crois qu'il a tort. Un plus avisé -resterait. A peine il a disparu que Lyonnel arrive. «Ciel!... grand -Dieu!... est-ce bien elle? Est-ce vous?... Est-ce toi?...» Milady -s'éveille: «Que me voulez-vous, non cher? Vous extravaguez, sans doute. -Je ne comprends rien, je vous le jure, ni à vos hochements de tête, ni à -vos roulements d'yeux, ni à vos gestes frénétiques, ni à vos discours -dépourvus de sens.» Et milady s'éloigne d'un air superbe. Mais il y a un -dieu pour les amants. - -Par _l'opération_ de ce dieu, le cheval de la reine s'emporte, et voilà -_sa très-gracieuse majesté_ errant à travers champs, au gré de cette -bête furieuse, et exposée à une foule d'accidents désagréables, sur -lesquels mon imagination n'ose s'arrêter, tant est grand mon respect -pour le principe monarchique. Qui sauvera sa très-gracieuse majesté? -Lyonnel s'élance et se dévoue, et bientôt on le voit ramener la reine à -demi pâmée, qu'il soutient dans ses bras. Heureux Lyonnel! la reine, -reconnaissante, le fait officier. - -Bientôt son nouveau grade l'introduit au château royal. - -Il y a spectacle à la cour, et ballet mythologique. Sir Tristan -Crackfort y représente le puissant Jupiter, et la reine d'Angleterre -l'auguste Junon. Tous deux descendant de leur gloire, et viennent danser -un menuet avec Mars, Apollon, Cybèle, etc. Vénus paraît à son tour, -poursuivie par un berger. Elle résiste à l'audacieux, elle fuit en se -jouant, et, dans sa fuite, elle décrit les figures les plus gracieuses, -elle prend mille poses pleines de volupté, elle charme les dieux, elle -enivre les humains, et surtout Lyonnel, qui reconnaît dans la déesse son -inconnue mystérieuse, Hors de lui, il s'avance, il tombe aux pieds de -Vénus... Jugez du trouble et de la stupeur générale! Le ballet -s'interrompt; le ciel et la terre se, rapprochent, les mortels et les -dieux errent pêle-mêle; l'imprudent trouble-fête est entraîné hors de la -salle, et Vénus s'évanouit. - -On mène Lyonnel en prison; mais il s'échappe, s'enfuit au hasard au -travers du palais, et arrive enfin dans l'appartement de lady Henriette, -qui n'est pas encore tout à fait remise de l'émotion que lui a causée -son étrange aventure. «Grâce, madame! un mot de vous suffit pour me -sauver: dites ce mot...» Ah bien oui! La comtesse, irritée, le repousse -et lui ordonne de sortir. Il insiste, elle appelle, et livre le -malheureux aux soldats qui le poursuivent. Les dames d'honneur ont-elles -donc le coeur si dur? Lyonnel succombe à ce dernier coup, ses idées se -troublent, ses yeux deviennent fixes, il fait des gestes bizarres, il -rit, il pleure: le voilà fou! On le mène à Bedlam. - -Là il trouve nombreuse compagnie et des fous de toute espèce, un -mélomane, un dansomane, une femme qui se croit reine, un homme qui se -croit le Destin, etc., etc. Tous se mêlent bientôt et exécutent un -ballet curieux et bizarre. Puis le tambour bat: c'est la reine Anne qui -vient visiter Bedlam; lady Henriette l'accompagne. Elle voit Lyonnel et -comprend enfin tout le mal qu'elle a fait. «N'y a-t-il donc aucun moven -de le réparer? - -[Illustration: Ballet mythologique de _Lady Henriette_.] - ---Un seul,» dit le médecin. - ---Eh bien! ne le devinez-vous pas? Ne savez-vous pas depuis longtemps -comment on guérit les fous à l'Opéra, et comment finissent toutes les -nièces de théâtre? - -Le sifflet du machiniste retentit: la scène change. Voilà Lyonnel -installé de nouveau dans sa ferme, auprès de son ami Plumket. Bientôt la -porte s'ouvre; il regarde: il revoit la comtesse telle qu'il l'a vue -jadis, en habits de servante, et qui attend ses ordres. A cet aspect la -raison lui revient subitement, et le mariage de rigueur termine le cours -de ses aventures. - -Vous avez vu, probablement, _la Fête du village voisin_ et _la Comtesse -d'Egmont_, lecteur, et vous me dites que vous saviez d'avance, ou à peu -près, toute cette histoire. Hélas! j'en conviens. Mais ce que vous -n'avez point vu, ce sont les décorations de M. Cicéri. - -Jamais peut-être M. Cicéri n'avait mis au service de l'Opéra un art plus -savant, plus délicat, plus fin, une imagination plus riche et plus -jeune, un goût plus parfait. La place du marché de Greenwich et la forêt -de Windsor sont deux paysages composés avec une habileté remarquable, où -tous les détails ont une intention et une valeur savamment calculées, et -dont l'ensemble est ravissant. Le salon en boiseries sculptées de la -comtesse, et la salle d'attente où se passent les scènes qui précèdent -le spectacle de la cour, sont, dans un genre opposé, deux -chefs-d'oeuvre. La décoration du ballet mythologique, en style rococo et -selon la mode du temps, est conçue avec un esprit infini, et exécutée de -main de maître. - -Trois compositeurs se sont cotisés pour la musique du ballet nouveau. M. -de Flotow a fait le premier acte, M. Burgmuller le second, et M. -Deldevèze le troisième. C'est de la musique bien faite, en général, et -tort proprement ajustée; mais on regrette que les auteurs n'y aient pas -déployé plus de chaleur et de verve, et se soient montrés aussi avares -de motifs saillants et d'idées nouvelles. M. Burgmuller est resté fort -au-dessous de l'auteur de la Péri. - -Les costumes y sont très-brillants, et si les tableaux chorégraphiques -n'y ont rien de bien nouveau, du moins sont-ils agréables. Il faut, -cependant, faire une mention particulière du ballet des fous, où M. -Mazilier a montré quelque originalité; d'ailleurs il a trouvé là, en M. -Coraly, un interprète d'une prestesse et d'une verve incomparables. -Mademoiselle Adèle Dumilâtre, chargée du rôle de lady Henriette, s'en -acquitte avec beaucoup de grâce et d'élégance. En somme, le ballet -nouveau offre un spectacle agréable, varié, et quelquefois très-piquant. - - - -[Illustration: Bureau d'abonnement de l'_Illustration_.] - -Mais peut-il y avoir un spectacle plus piquant que celui dont nous -donnons ici même la représentation fidèle? Quoi de plus agréable que -l'aspect de cette foule pressée, compacte, impatiente, haletante, qui -assiège les bureaux d'abonnement de l'Illustration? Quoi de plus -richement varié que cette collection de visages où chacun de vous, -lecteurs aimables, a le droit de chercher le sien?... - - - -Bulletin bibliographique. - -_Histoire des comtes de Flandre_ jusqu'à l'avènement de la maison de -Bourgogne; par Edward le Glay, ancien élève de l'École royale des -Chartes, conservateur adjoint des archives de Flandre à Lille. 1 vol. -in-8.--Paris, 1844 (tome IIe). _Imprimeurs-Unis_. 7 fr. 50 c. - - -L'an 863, Baudoin Bras de Fer, fils du Forestier Ingelran, qui avait -épousé secrètement une fille de Charles le Chauve, fut nommé par son -beau-père comte du royaume, et reçut pour la dot de sa femme toute la -région comprise entre l'Escaut, la Somme et l'Océan, c'est-à-dire la -seconde Belgique.. Ayant fixé sa résidence à Bruges, capitale du petit -canton connu depuis le sixième siècle sous le nom de Flandre, il fonda -la dynastie des comtes de Flandre. C'est l'histoire de cette dynastie, -commencée par Baudoin Bras de Fer, en 863, et terminée par Louis de -Male, en 1383, histoire peu connue jusqu'à ce jour, qu'a entrepris -d'écrire M. Edward le Glay, conservateur adjoint des archives de Flandre -à Lille. Le premier volume, dont nous avons rendu compte à l'époque de -sa publication, s'arrêtait a l'année 1214. Le second et dernier, qui -vient de paraître, contient l'histoire des règnes de Jeanne de -Constantinople et de Fernand de Portugal (1214-1233), de Jeanne de -Constantinople et de Thomas de Savoie (1233-1244), de Marguerite de -Constantinople (1244-1279), de Gui de Dampierre (1280-1304), de Robert -de Béthune (1304-1322), de Louis de Nevers ou de Creci (1322-1346), et -enfin de Louis de Male (1346-1383). En 1583 Louis de Maie mourut, dit M. -Edward le Glay, et le comté de Flandre fut dévolu à Philippe le Hardi et -à la duchesse, sa femme, chef de cette illustre maison de Bourgogne dont -les destinées se confondirent plus tard avec celles du monde entier. - -Ces deux volumes, fruit de longues et patientes études, sont remplis de -faits puisés, avec une remarquable sagacité, aux sources les moins -connues et les plus authentiques. Toutefois, nous nous permettrons -d'adresser à M. Edward le Glay un reproche que du reste il s'est déjà -fait à lui-même en terminant son second volume: on éprouve souvent, en -lisant cet ouvrage, un vif désir de voir s'interrompre temporairement le -récit trop monotone de ces guerres, révoltes et négociations -interminables qui suffisaient bien, dit-il, pour occuper l'historien -tout entier. «Parfois, ajoute-t-il, nous regrettions de ne pouvoir faire -une pause, afin de contempler à l'aise, les autres mouvements qui -s'opéraient autour de nous; mais nous ne pouvions suspendre notre -marche, sous peine de disparaître dans le torrent qui débordait -toujours.» Que M. Edward le Glay cesse donc d'avoir de pareilles -craintes, s'il publie jamais un autre ouvrage historique. Il l'avoue -lui-même: «La Flandre n'a pas été seulement un théâtre de guerres, de -dissensions intestines, de soulèvements populaires; sa prospérité -matérielle, ses progrès intellectuels et moraux pourraient fournir à une -plume moins inhabile le sujet d'un tableau magnifique.» Le tableau, il -ne devait pas se contenter de l'esquisser en quelques pages, ci nous lui -pardonnons d'autant moins d'avoir omis, par une fausse modestie, de le -peindre dans tous ses détails, que ses efforts eussent certainement été -couronnés d'un plein succès. - - -_Essai historique, sur l'origine des Hongrois_; par A. de Gérando. 1 -vol. in-8 de 164 pages.--Paris, 1844. Imprimeurs-Unis. - -La question de l'origine des Hongrois a été diversement résolue. -Jornandès fait descendre les Hons des femmes que Filimer, roi des Goths, -chassa de son armée, parce qu'elles entretenaient un commerce avec les -démons. Cette origine diabolique, qui s'est étendue aux Hongrois, a eu -plus de défenseurs qu'on ne serait tenté de le croire; et, bien après -Jornandès, un écrivain ne trouvait pas d'autre moyen d'expliquer le mot -_magyar_ qu'en le faisant dériver de _magus_, magicien. Les uns disent -que les Hongrois sont des Lapons, les autres soutiennent qu'ils sont -Kalmoucks, et pensent donner plus de force à leur opinion en invoquant -une ressemblance de physionomie imaginaire. Les Hongrois sont d'origine -turque, dit-on encore; leur langue le prouve; les Turcs les appellent -toujours «mauvais frères,» parce qu'ils leur ont ferme l'entrée de -l'Europe. Un autre les confond avec les Huns et les fait venir du -Caucase sous le nom de Zawar. D'autres, enfin, les nomment Philistéens -ou Parthes, et leur donnent la Juhrie ou Géorgie pour patrie. - -«Les quinze ou vingt noms différents que, dans diverses langues, les -chroniqueurs ont donnés aux Hongrois, augmentent encore, dit M. A. de -Gérando, les difficultés qui entourent nécessairement une question de ce -genre, quand on veut rechercher leurs traces dans l'histoire.» - -Lorsque M. de Gérando alla, il y a peu de temps, visiter la Hongrie, -il ne se proposait pas de rechercher les origines des Hongrois; mais il -lui fut impossible de faire un long séjour dans le pays sans étudier -cette question historique, l'une de celles qui intéressent au plus haut -point les voyageurs. Il était arrivé avec des idées toutes faites; il -publie aujourd'hui celles qu'il a rapportées. Il espère qu'elles -obtiendront la confiance du lecteur, car ce ne sont pas les siennes, -elles appartiennent aux Hongrois eux-mêmes. - -M. A. de Gérando se pose d'abord cette question: les Hongrois sont-ils -Finnois? Puis il passe successivement en revue les traditions -hongroises, les relations des historiens nationaux et celles des -historiens étrangers; il établit ensuite un parallèle entre les Huns, -les Avars et les Hongrois. Enfin il montre la marche suivie par les -Hongrois, et le résumé général de cette dissertation se termine ainsi: -«Nous nous sommes donc convaincu que la nation hunnique se rattache à ce -groupe nombreux de peuples nomades que les historiens orientaux -appellent indistinctement Turcs, c'est-à-dire émigrants, et qui errèrent -longtemps dans l'Asie centrale; peuples qui furent refoulés par la race -mongolique, se jetèrent en partie sur l'Europe, en partie sur l'Asie -occidentale, et dont les plus fameux sont aujourd'hui les Afghans, les -Persans, les Tcherkesses et les Ottomans.» - -Dans le préambule, M. V. de Gérando s'est attaché à faire ressortir -_l'importance politique_ que l'on peut donner à une question en -apparence purement spéculative. S'il était prouvé, en effet, comme -l'affirme Schluzer, que les Hongrois sont ou Finnois ou Slaves, les -empereurs de Russie pourraient, dans un avenir qui peut-être n'est pas -éloigné, élever des prétentions sur le royaume de Hongrie, ou au moins -le comprendre entre les pays sur lesquels, comme chefs de la grande -famille slave, et de la grande famille finnoise, ils ont l'ambition -d'exercer leur influence. - - -_Wilhelm Meister de Goethe_, traduction complète et nouvelle; par madame -la baronne A. de Carlowitz.--Paris, 1843. _Charpentier_. 2 vol. in-18. 3 -fr. 50 c. le volume. - -_Poésies de Goethe_, traduites par Henri Blaze, avec une Introduction du -traducteur.--Paris, 1843. _Charpentier_. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c. - -_Mémoires de Benvenuto Cellini_, orfèvre et sculpteur florentin, écrits -par lui-même et traduits par Léopold Laclanche, traducteur de -Vasari.--Paris 1844. _Jules Lafitte_. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c. - -Deux de ces ouvrages datent de l'année dernière; mais le Bulletin -bibliographique de _l'Illustration_ de 1843 a oublié de leur accorder la -mention honorable dont ils sont dignes. C'est une dette qu'il lui -tardait d'acquitter. Le troisième n'a pas le droit de se plaindre d'un -trop long retard, car il existe depuis deux mois à peine. - -De Goethe, de son _roman_ et de ses _poésies_, de Benvenuto Cellini et -de ses _Mémoires_, nous n'avons pas à nous en occuper ici; parlons -seulement des traducteurs, ou plutôt des traductions. - -Madame la baronne A. de Carlowitz est déjà connue dans le monde -littéraire par sa traduction de la _Messiade de Klopstock_, qui lui -avait valu un prix de l'Académie française. Si madame la baronne A. de -Carlowitz avait envoyé au concours l'ouvrage que nous avons sous les -yeux, aurait-elle obtenu la même récompense? Nous en doutons. Bien qu'il -ait écrit _Wilhelm Meister_ en prose, Goethe méritait plus d'égards de -la part de son traducteur. C'est un de ces hommes de génie dont un peut -ne pas aimer le caractère et ne pas admirer le talent, mais dont on doit -respecter religieusement les ouvrages. Or, madame la baronne de -Carlowitz se permet trop souvent d'altérer la pensée ou de corriger le -style du grand poète allemand. De pareilles prétentions ne sont que -ridicules. Du reste, si nous oublions cette déplorable manie, nous -n'avons que des éloges à donner à madame la baronne de Carlowitz. -Lorsqu'on ne la compare pas au texte original, sa traduction, -suffisamment élégante et correcte, se fait lire avec plaisir. En outre, -elle a l'avantage d'être la plus complète qui existe. La deuxième partie -de _Wilhelm Meister_, les _Années de voyage_, formant le deuxième -volume, n'avait jamais de traduite en français. - -Les _Poésies_ de Goethe sont également traduites pour la première fois -en français. Leur traducteur est M. Henri Blaze (sur la couverture), qui -devient dans le titre de l'ouvrage le baron Henri Blaze, et dans la -dédicace le baron Blaze de Bury. Elles se composent de _lieds_, de -_ballades_, d'_odes_, d'_élégies_, d'_épîtres_, de _poésies diverses_, -du premier chant de l'_Achilléide_, de _Prométhée_, de la cantate -intitulée _la Première Nuit de Walpurgis_, et du _Divan -oriental-occidental_. M. le baron Henri Blaze termine ainsi -l'introduction qu'il a mise en tête de sa traduction: «Nous venons de le -voir, la lyre de Goethe a toutes les cordes: l'antiquité, le moyen âge, -l'ère moderne, tout lui est bon; de chaque sujet, de chaque genre et de -chaque forme, il ne veut que le miel... Après cela, nous reconnaissons -aussi bien que personne les inconvénients de cette universalité dans la -création; le dilettantisme se donne trop souvent carrière aux dépens du -sentiment, et l'alliage de convention remplace l'or de bon aloi. Puis, à -force d'avoir excellé ainsi dans tous les genres, on finit par ne plus -pouvoir être classé dans aucun. Ainsi Goethe n'est ni un poète épique, -dramatique ou didactique, il est tout cela; mieux encore, il est poète -dans le sens absolu au mot.» - -M. le baron Henri Blaze n'appartient pas à cette école de traducteurs -dans laquelle madame la baronne A. de Carlowitz s'est si maladroitement -rangée. Ce n'est pas lui qui, comme Rivarol, rendrait ce vers si beau -et si connu de la Divine Comédie: - - Et ce jour-là nous ne lûmes pas davantage, - -par cette périphrase absurde: «Et nous laissâmes échapper le livre qui -nous apprit le mystère de l'amour,» ou qui, désirant nous apprendre que -Bidon «se tua par amour,» selon l'expression de Dante, s'écrierait avec -emphase: «Elle coupa la trame amoureuse de sa vie.» Rendons-lui cette -justice: non-seulement il a toujours compris les poésies de Goethe, mais -il les a bien traduites. Sa prose ne dit ni plus ni moins que ce que -disent les vers; les expressions difficiles à trouver sont heureusement -choisies; en un mot, on sent, en comparant la copie à l'original, que -cet ingrat et difficile travail a été fait avec conscience et avec -esprit. - -Benvenuto Cellini a eu le même bonheur pour ses _Mémoires_ que Goethe -pour ses _Poésies_. L'élégant et fidèle traducteur de Vasari, M. Leopold -Laclanche, était plus capable qu'aucun autre écrivain de traduire cette -curieuse autographie, qui ne manquera jamais de lecteurs tant que la -langue italienne et maintenant la langue française continueront -d'exister. - - -_Un Courroux de Poète_; par Constant Hilbey, ouvrier. 1 vol. -in-18.--Paris, 1844, _Martinon_. - -C'est avec une joie sincère que nous voyons la poésie pénétrer chaque -jour plus avant dans le coeur du peuple: en y développant de légitimés -espérances, elle y maintiendra, nous en sommes sûr, elle y exaltera -l'amour du travail. Mais nous n'accordons cette pleine sympathie à la -poésie des classes laborieuses que lorsqu'elle ne se dépouille pas -volontairement de son austère simplicité pour revêtir nous ne savons -quelles formes banales, quelles couleurs vulgaires empruntées aux albums -ou aux almanachs. Ainsi nous avouons franchement à M. Hilbey que nous -n'aimons guère à voir un ouvrier se mettre en coquetterie déclarée avec -sa muse, l'appeler traîtresse, et jouer avec elle une des scènes du -_Mariage enfantin_. Ces choses-là ne sont pas de celles qui pourraient -nous émouvoir; les ouvriers-poètes ont d'autres secrets à nous révéler. -Que M. Hilbey lise le dernier volume de M Poney, la belle ode adressée -aux maçons, ses camarades, et il comprendra peut-être quelles cordes il -faut faire vibrer pour nous rendre attentifs. - -Nous pourrions encore reprocher à l'auteur d'_Un Courroux de Poète_ le -titre du son livre, titre qui a le double but d'afficher une prétention -et un défaut de caractère. Mais nous préférons rendre justice au mérite -de quelques-unes des pièces de son Recueil. Ainsi nous citons volontiers -l'_Adieu au village natal_, la _Pièce à Gilbert_, celle intitulée -_Fécamp_, parce qu'elles nous paraissent inspirées par des sentiments -vrais. - - -_Plan détaillé de La Rochelle et de ses environs_, accompagné d'une -Notice historique; par M. Guy, capitaine au 13e de ligne, à -Rochefort.--Chez madame _Theze_, imprimeur-libraire. - -_Le Plan de La Rochelle_ a surtout un intérêt local; la Notice qui -l'accompagne et qui est, dans des limites trop resserrées, l'histoire -même de la ville, a un intérêt général d'autant plus grand, que le nom -de La Rochelle est lié à des événements considérables de l'histoire de -France. M. Guy fait une revue rapide de ces événements parmi lesquels -figure en première ligne, par sa durée et son importance, la lutte que -cette ville soutint dans l'intérêt de la reforme protestante de 1568 à -1628, époque de sa soumission au roi Louis XIII, après le siège -mémorable dont la gloire, comme les cruautés qui l'accompagnèrent, -reviennent au cardinal de Richelieu. Cette publication, faite avec -beaucoup de luxe, a reçu les encouragements du conseil municipal de La -Rochelle et des plus notables habitants de cette ville. - - -_Notice sur le monument érigé à Paris par souscription à la gloire de -Molière_, suivie de pièces justificatives et de la liste générale des -souscripteurs; publiée par la commission de souscription.--Paris. -_Perrolin_, 1844. In-8º. - -Il faut en vérité plus que du courage à la commission du monument du -Molière pour venir encore affronter la critique. Combien l'oeuvre -qu'elle a entreprise et menée à fin ne lui a-t-elle pas attiré de -mordantes épigrammes et de méchancetés attiques! Quel succès a eu le -malin farceur qui, le premier, a trouvé et dit que M. Regnier avait -inventé Molière! Qu'il y a donc, dans une certaine presse, et surtout -dans de certains feuilletons des loustics aimables et de satanés -critiques! Si vous survivez aux traits de ces espiègles, vous avez la -vie dure ou la peau bien cuirassée. M. Regnier fait semblant de n'être -pas mort, et d'être applaudi tous les soirs; la commission fait semblant -de vivre et d'avoir accompli la tâche qu'elle avait entreprise, et que -tant d'autres avant elle avaient laissée inachevée; mais tout cela n'est -qu'un jeu joué. Il n'y a de vivant que le feuilleton, né malin, et malin -bien redoutable. - -La commission, ou son ombre, a eu la bizarrerie de penser que tout ce -qui s'est imprimé dans les journaux, à l'occasion de l'érection de la -statue de Molière, ne devait pas l'empêcher de publier un recueil -officiel des actes qui avaient précédé et marqué cette cérémonie. C'est -encore un ridicule de sa part, car elle ne pouvait se flatter de trouver -jamais d'aussi jolies choses que celles que ses critiques ont imprimées -et lues eux-mêmes. - -Est-ce elle qui aurait jamais trouvé, par exemple, qu'en 1673, Louis -XIV, quoique vieilli, et tombé sous l'influence de madame de Maintenon, -donna ordre qu'on conduisit les restes de l'auteur de Tartuffe au -cimetière Saint-Joseph?» Cette pauvre commission aurait cru, comme -beaucoup d'autres, qu'en 1673, Louis XIV, _quoique vieilli_, n'avait que -trente-quatre ans, et que, _quoique tombé sous l'influence de madame de -Maintenon_, il n'était encore que l'amant de madame de Montespan, avant -de passer à mademoiselle de Fontanges, qui n'avait encore alors que -douze ans. Mais le feuilleton a changé tout cela. - -Est-ce elle qui aurait jamais songé à écrire la _Vie de Molière après sa -mort_, ouvrage curieux, si nous en croyons son auteur qui nous -l'annonce, et qui, pour nous donner un avant-goût du son exactitude -historique, nous montre Boileau, Chapelle, Bernier et _Ménage_, vivant -intimement entre eux et avec Molière, et suivant seuls son cercueil. La -commission aurait à coup sûr pensé que si Ménage, le Vadius des _Femmes -savantes_ le détracteur acharné du _Misanthrope_, avait suivi le convoi -de Molière, ce n'eût été que pour chercher à précipiter Boileau dans la -même fosse. Mais les revues ont change tout cela. - -On a dit à la pauvre commission qu'au lieu de s'amuser à écrire, elle -aurait dû s'exercer à mieux lire, et, s'apercevoir, avant que la statue -fût découverte, que dans la nomenclature gravée des pièces de Molière, -le praticien de M. Pradier avait mis deux _r_ à l'avare. Le critique a -eu les yeux attirés sur la lettre coupable par le travail de l'ouvrier -occupe à la faire disparaître le lendemain de l'inauguration. «Ce n'est -cependant pas faute de lunettes,» a-t-il dit à la commission, avec plus -de bon goût que d'exactitude. Les lunettes, il le sait bien, ne font pas -toujours bien voir; et cela est si vrai que nous avons eu beau en -mettre, nous n'avons pu trouver, dans la liste de souscription, le nom -de tel auteur, connu, dit-on, au théâtre par des chefs-d'oeuvre, -très-zélé, comme on le voit, pour la gloire de Molière, et qui, -certainement, n'aura pas cru qu'il était injuste d'élever une statue à -l'auteur du _Misanthrope_ avant de songer à lui. Le pays est excusable: -il a suivi l'ordre chronologique. - -Nous imiterons l'exemple général, et nous adresserons, nous ausi, notre -reproche à la commission, ou du moins à son secrétaire: pourquoi, dans -sa Notice, a-t-on imprimé le mot Tartuffe avec un seul _f!_ Nous savons -bien que l'Académie, dont nous ignorons les raisons, l'orthographie -ainsi; mais Molière ayant créé le mot, et lui en ayant toujours donné -deux, il est naturel de penser que ses raisons valaient bien celles de -l'Académie. Le besoin du vers a seul déterminé La Fontaine à écrire, -dans sa fable du _Chat et le Renard_: - - C'étaient deux vrais tartufs, deux archi-patelins. - -Mais la poésie a des licences que ne comportent ni un dictionnaire ni -une notice. - - - -Le Roi et LL. AA. RR. madame la princesse Adelaide et madame la duchesse -d'Orléans viennent de souscrire au _Dictionnaire historique et -administratif des Rues et Monuments de Paris_, par MM. Félix et Louis, -Lazare. - - - -En publiant dans le dernier numéro de _l'Illustration_, un article sur -le Vésuve, extrait du Voyage des docteurs Magendie et Constantin James, -nous avons omis d'indiquer que cet article était dû à la plume de M. -James, qui avait bien voulu nous faire cette obligeante communication. - - - -[Illustration: Allégorie de Mars.--Le Bélier.] - - - -Modes. - -[Illustration.] - -Le deuil répand, sur les représentations de l'Opéra et des Italiens, -ordinairement si brillantes, une teinte sombre et triste. En cette -circonstance, le jais noir, déjà fort à la mode, a repris une nouvelle -faveur, et nous voyons les plus jolies têtes parées de résilles, de -bandeaux, ou bien encore d'épingles en jais. Une toilette de deuil -très-élégante, pour soirée ou spectacle, se compose d'une robe de crêpe -couverte de deux hauts volants de dentelle posés à plat; un velours, -large de deux doigts, doit se placer à la tête d'un dessous en pou de -soie, et grande berthe de dentelle; attaches de corsage en jais, au -nombre de trois ou cinq; et pour coiffure, une résille en jais. - -Dans les bals à la Chaussée-d'Antin, nous retrouvons les costumes roses, -blancs ou bleus; mais la mode de cette année adopte le blanc pour les -robes légères à deux ou trois jupes, qui ne varient que par les -différentes fleurs dont elles sont ornées. - -Les robes de soie, telles que damas, pékins satinés ou brochés, sont -plus diverses de couleurs et de formes, quoique la dentelle en soit -toujours le principal ornement. Ainsi, au bal du Château, les robes -couvertes de deux volants de dentelle étaient en majorité; d'autres -avaient des barbes de dentelle arrangées comme on peut le voir sur le -modèle qu'en donne _l'Illustration_. - -Les robes de l'hiver vont bientôt paraître fanées: déjà on fait les -corsages moins montant, afin de laisser voir la broderie qui orne les -devants du fichu; le col, très-petit, est bordé d'une malines qui se -continue sur le devant. - -Les chapeaux de velours sont remplacés par les capotes de satin, et le -cachemire, ce luxe aimé ou envié de toutes les femmes, remplace plus -souvent le manteau de velours. - -Le matin, une robe de pékin à raies de satin garnie de passementeries, -une capote de satin blanc ornée de blondes, un cachemire noir, est un -costume simple et de bon goût. - -Le soir, pour concert ou théâtre: robe de velours ouverte des côtés sur -un revers de satin pareil, sur lequel sont posés des noeuds de rubans -diminuant de grosseur en montant vers la taille; petit bord orné de -plumes. Pour bal: robe de tulle à deux jupes, la seconde relevée par une -agrafe de trois marguerites variées de couleurs; couronne de -marguerites; éventail ancien. Ou bien encore: robe à trois jupes en -crêpe blanc, superposées et bordées de trois franges de jais blanc, de -hauteurs différentes, la plus petite au jupon de dessus; corsage drapé; -couronne de roses et de raisins. - - - -Correspondance. - -_A M. L. P., à Lyon_.--Votre lettre est envoyée au dessinateur. - -_A M. H. B., à Ely (Angleterre)_.--Nous ne pouvons insérer votre lettre; -mais nous profiterons de vos bons conseils. - -_A M. Z., à Saint-Diè_.--La _Table des Matières_ ne peut être envoyée -par la poste; vous devez la faire demander par le libraire de votre -ville. Nous croyons en effet qu'il y a quelque chose à faire dans le -sens de vos observations; nous y aviserons. - -_A M. G., de V_.--Nous l'avons déjà dit: les goûts sont très-divers, et -pourtant il faut tâcher de plaire à tout le monde. - -_A M. L. D. C. à Rouen_.--Donnez-nous plus de détails. Cela dépend de la -nature de l'affaire. - -_A M. L. P., à Alger._--Nous avons profité de votre communication; nous -acceptons vos offres. - -_A M. M., à Paris_.--C'est elle ou vous; mais si ce n'est pas elle? - -_A M., à la Rochelle_.--Nous avons reçu hier seulement votre envoi. Nous -tâcherons de répondre à vos intentions. - - - -Rébus. - -EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS: - -Un bâtiment marchand battu par un gros temps. - -[Illustration: Nouveau rébus.] - - - - - - - - -End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0053, 2 Mars 1844, by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0053, 2 MARS 1844 *** - -***** This file should be named 43632-8.txt or 43632-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/6/3/43632/ - -Produced by Rénald Lévesque - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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