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index 8f85b17..d24275f 100644
--- a/43441-h/43441-h.htm
+++ b/43441-h/43441-h.htm
@@ -3,10 +3,10 @@
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<title>
- The Project Gutenberg's eBook of Symbolistes &amp; Décadents, by Gustave Kahn</title>
+ The Project Gutenberg's eBook of Symbolistes &amp; Décadents, by Gustave Kahn</title>
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@@ -185,71 +185,33 @@
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</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Symbolistes et Décadents, by Gustave Kahn
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Symbolistes et Décadents
-
-Author: Gustave Kahn
-
-Release Date: August 10, 2013 [EBook #43441]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SYMBOLISTES ET DÉCADENTS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43441 ***</div>
<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, excepté pour certains noms propres.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, excepté pour certains noms propres.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
-<h1>SYMBOLISTES &amp; DÉCADENTS</h1>
+<h1>SYMBOLISTES &amp; DÉCADENTS</h1>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span></p>
-<p class="p4 center">DU MÊME AUTEUR</p>
+<p class="p4 center">DU MÊME AUTEUR</p>
-<p class="center"><i>Poëmes</i></p>
+<p class="center"><i>Poëmes</i></p>
<div class="list">
<ul>
<li>Les Palais nomades.</li>
<li>Chansons d'Amant.</li>
-<li>Domaine de Fée.</li>
-<li>Limbes de Lumières.</li>
+<li>Domaine de Fée.</li>
+<li>Limbes de Lumières.</li>
<li>La Pluie et le beau temps.</li>
<li>Livre d'Images.</li>
-<li>Premiers poëmes (Les Palais nomades, Chansons d'amant,
-Domaine de fée avec une préface sur le vers libre).</li>
+<li>Premiers poëmes (Les Palais nomades, Chansons d'amant,
+Domaine de fée avec une préface sur le vers libre).</li>
</ul>
</div>
@@ -259,20 +221,20 @@ Domaine de fée avec une préface sur le vers libre).</li>
<ul>
<li>Le Roi Fou.</li>
<li>Le Cirque Solaire.</li>
-<li>Les Petites Ames pressées.</li>
+<li>Les Petites Ames pressées.</li>
<li>Les Fleurs de la Passion.</li>
<li>Le Conte de l'or et du silence.</li>
-<li>L'Adultère sentimental.</li>
+<li>L'Adultère sentimental.</li>
</ul>
</div>
<p class="center"><i>Critique</i></p>
<div class="list">
<ul>
-<li>L'Esthétique de la rue.</li>
+<li>L'Esthétique de la rue.</li>
</ul>
</div>
-<p class="p4 center small">SAINT-AMAND, CHER.&mdash;IMPRIMERIE BUSSIÈRE.</p>
+<p class="p4 center small">SAINT-AMAND, CHER.&mdash;IMPRIMERIE BUSSIÈRE.</p>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_3"> 3</a></span></p>
@@ -284,30 +246,30 @@ Domaine de fée avec une préface sur le vers libre).</li>
<p class="xxlarge">SYMBOLISTES<br />
<span class="small">ET</span><br />
-<span class="xlarge">DÉCADENTS</span></p>
+<span class="xlarge">DÉCADENTS</span></p>
<div class="figcenter">
<img src="images/illus_003.jpg" width="150" height="112" alt="" />
</div>
<p>PARIS<br />
-<span class="small">LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR</span><br />
+<span class="small">LIBRAIRIE LÉON VANIER, ÉDITEUR</span><br />
<span class="xs">19, QUAI SAINT-MICHEL, 19</span></p>
<hr class="c5" />
<p class="small">1902</p>
-<p class="xxs">Tous droits réservés</p>
+<p class="xxs">Tous droits réservés</p>
</div>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_4"> 4</a></span></p>
<div class="p4 frontmatter">
-<p>IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE:</p>
+<p>IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE:</p>
-<p><i>10 exemplaires sur japon impérial numérotés de 1 à 10.</i><br />
-<i>15 exemplaires sur hollande Van Gelder numérotés 11 à 25.</i></p>
+<p><i>10 exemplaires sur japon impérial numérotés de 1 à 10.</i><br />
+<i>15 exemplaires sur hollande Van Gelder numérotés 11 à 25.</i></p>
<p>N<sup>o</sup>
<img src="images/illus_004.jpg" width="83" height="21" alt="" /></p>
@@ -321,2167 +283,2167 @@ Domaine de fée avec une préface sur le vers libre).</li>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_6"> 6</a></span>
<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span></p>
-<p class="chapterh">Symbolistes et Décadents</p>
+<p class="chapterh">Symbolistes et Décadents</p>
<p class="chapterh">LES ORIGINES DU SYMBOLISME</p>
<p>Ce sont les Goncourt, artistes rares, historiens
-consciencieux à qui ne fut point épargné le nom de
-décadents, qui affirmèrent qu'il était beaucoup plus
-difficile de reconstituer une époque toute récente que
+consciencieux à qui ne fut point épargné le nom de
+décadents, qui affirmèrent qu'il était beaucoup plus
+difficile de reconstituer une époque toute récente que
de reconstruire, avec quelques chartes ou inscriptions,
-l'histoire d'une époque mythique ou féodale. Il semblerait
-qu'ils ont raison si l'on envisage la façon
-plutôt maladroite, inexacte, incohérente dont on a
-écrit jusqu'ici l'histoire littéraire de ces toutes dernières
-années<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a>. Le temps que des fils couleur
-d'hiver viennent commencer à se mêler à leurs barbes,
-les vétérans du symbolisme ont entendu sur leurs
-&oelig;uvres plus de sottises que les tableaux de musée.
+l'histoire d'une époque mythique ou féodale. Il semblerait
+qu'ils ont raison si l'on envisage la façon
+plutôt maladroite, inexacte, incohérente dont on a
+écrit jusqu'ici l'histoire littéraire de ces toutes dernières
+années<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a>. Le temps que des fils couleur
+d'hiver viennent commencer à se mêler à leurs barbes,
+les vétérans du symbolisme ont entendu sur leurs
+&oelig;uvres plus de sottises que les tableaux de musée.
Pourtant ce n'est point ici le cas, comme pour les Goncourt,
-de s'écrier devant la multiplicité des textes qu'il
+de s'écrier devant la multiplicité des textes qu'il
<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-faut lire et même découvrir pour arriver à la vérité.
-Au contraire, pour notre petit point d'histoire littéraire,
+faut lire et même découvrir pour arriver à la vérité.
+Au contraire, pour notre petit point d'histoire littéraire,
petit en regard de la marche du monde, mais pas si petit
relativement et dont l'importance sera de jour en jour
-plus évidente, les textes sont peu nombreux, tous
-faciles à se procurer (au moins à la Bibliothèque nationale).</p>
+plus évidente, les textes sont peu nombreux, tous
+faciles à se procurer (au moins à la Bibliothèque nationale).</p>
-<p>Une objection plus grave à une histoire du symbolisme,
-et celle-là je la déclare tout de suite très valable,
-c'est que l'évolution du symbolisme n'est pas terminée.</p>
+<p>Une objection plus grave à une histoire du symbolisme,
+et celle-là je la déclare tout de suite très valable,
+c'est que l'évolution du symbolisme n'est pas terminée.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
-<p>On est d'accord, et j'ai vu que ces idées ont pénétré
-jusque dans certains entendements réputés durs de la rue
-d'Ulm, à ne plus considérer le romantisme comme un
-bloc, mais à y admettre, à la suite des critiques écrivains,
+<p>On est d'accord, et j'ai vu que ces idées ont pénétré
+jusque dans certains entendements réputés durs de la rue
+d'Ulm, à ne plus considérer le romantisme comme un
+bloc, mais à y admettre, à la suite des critiques écrivains,
quatre bans, dont le premier serait celui de Chateaubriand,
-le second d'Hugo, Vigny, Lamartine, le troisième
-de Gautier, etc... le quatrième de Baudelaire, Banville,
-etc... plus un supplément, le Parnasse<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>. De
-même le Naturalisme, si on veut y comprendre Flaubert
-et Daudet et Duranty, ne sera pas un bloc et même, si
-on le restreint à Emile Zola, on est forcé de voir que
-ceux qui n'ont pas attendu les <cite>Trois Villes</cite> pour le caractériser,
-seront forcés d'ajouter un chapitre à leurs
-travaux pour y étudier la troisième manière de Zola. Le
+le second d'Hugo, Vigny, Lamartine, le troisième
+de Gautier, etc... le quatrième de Baudelaire, Banville,
+etc... plus un supplément, le Parnasse<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>. De
+même le Naturalisme, si on veut y comprendre Flaubert
+et Daudet et Duranty, ne sera pas un bloc et même, si
+on le restreint à Emile Zola, on est forcé de voir que
+ceux qui n'ont pas attendu les <cite>Trois Villes</cite> pour le caractériser,
+seront forcés d'ajouter un chapitre à leurs
+travaux pour y étudier la troisième manière de Zola. Le
Symbolisme donc, dont les premiers livres et revues
<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
datent de 1886, ne peut avoir, en 1901, accompli son
-cycle. Il n'a pu en quinze ans ni réaliser tout ce qu'il
-voulut ni toucher à tous les points qu'il visait ni décrire
-toute sa courbe. Ce n'est point qu'en écrivant
-ceci je demande l'indulgence; les écrivains de talent
-qui se sont plus ou moins groupés, qui ont accepté
-plus ou moins définitivement cette étiquette le trouveraient
-singulier, et je n'ai nullement la pensée de la
-solliciter pour moi-même, car si j'espère faire mieux,
-sans espérer me rendre digne de tout mon rêve, je sais
-que le labeur de la première partie de ma vie n'a pas
-été inutile et je me connais des &oelig;uvres viables puisqu'elles
-engendrèrent.</p>
+cycle. Il n'a pu en quinze ans ni réaliser tout ce qu'il
+voulut ni toucher à tous les points qu'il visait ni décrire
+toute sa courbe. Ce n'est point qu'en écrivant
+ceci je demande l'indulgence; les écrivains de talent
+qui se sont plus ou moins groupés, qui ont accepté
+plus ou moins définitivement cette étiquette le trouveraient
+singulier, et je n'ai nullement la pensée de la
+solliciter pour moi-même, car si j'espère faire mieux,
+sans espérer me rendre digne de tout mon rêve, je sais
+que le labeur de la première partie de ma vie n'a pas
+été inutile et je me connais des &oelig;uvres viables puisqu'elles
+engendrèrent.</p>
<p>Avons-nous eu raison? nous, les premiers symbolistes,
ceux qui vinrent tout de suite vers nous, ceux
-qui voisinèrent avec nous, s'étant associés à certaines de
-nos idées, s'étant reconnus dans quelques-uns de nos
+qui voisinèrent avec nous, s'étant associés à certaines de
+nos idées, s'étant reconnus dans quelques-uns de nos
vouloirs? Le vers libre sera-t-il le chemin futur de la
-poésie française? poème en prose que nous avons
-dépassé, et qui se retrouve reprendre de la consistance
-d'après notre orientation, sera-t-il cette forme intermédiaire
+poésie française? poème en prose que nous avons
+dépassé, et qui se retrouve reprendre de la consistance
+d'après notre orientation, sera-t-il cette forme intermédiaire
entre la prose et le vers que recherchait,
-qu'avait trouvée Baudelaire et deviendra-t-il le Verbe de
-nos successeurs? Y aura-t-il trois langages littéraires:
-le vers, gardant son allure parnassienne, éternellement,
-sur la chute des sociétés et des empires, puis le
-poème en prose et la prose, ou bien le vers libre, englobant
+qu'avait trouvée Baudelaire et deviendra-t-il le Verbe de
+nos successeurs? Y aura-t-il trois langages littéraires:
+le vers, gardant son allure parnassienne, éternellement,
+sur la chute des sociétés et des empires, puis le
+poème en prose et la prose, ou bien le vers libre, englobant
dans sa large rythmique les anciennes prosodies,
-voisinera-t-il avec le poème en prose baudelairien,
+voisinera-t-il avec le poème en prose baudelairien,
et la prose propre?</p>
-<p>Ce sont nos successeurs qui résoudront ce problème.</p>
+<p>Ce sont nos successeurs qui résoudront ce problème.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
Ma conjecture est que se demandant de plus en plus
-et avec inquiétude sur quelles bases sérieuses on s'appuierait
-pour boucler l'évolution rythmique et la réduire
-à des variations sur le principe binaire, on ira au
+et avec inquiétude sur quelles bases sérieuses on s'appuierait
+pour boucler l'évolution rythmique et la réduire
+à des variations sur le principe binaire, on ira au
vers libre.</p>
-<p>Et je vais dire toute ma pensée: je crois que même si
-une réaction condamnait le vers libre, si, pour des raisons
-multiples, excellentes, irréfragables on en revenait
-à la pratique littéraire d'avant 1884, si on décrétait
-nos innovations hasardées, inutiles, cela n'aurait
-qu'une importance relative. Une évolution faite dans
-le sens de la liberté du rythme et de son élargissement
-est toujours destinée, à la longue au moins, malgré les
-réactions, à s'imposer; les réactions sont fatales, l'action
+<p>Et je vais dire toute ma pensée: je crois que même si
+une réaction condamnait le vers libre, si, pour des raisons
+multiples, excellentes, irréfragables on en revenait
+à la pratique littéraire d'avant 1884, si on décrétait
+nos innovations hasardées, inutiles, cela n'aurait
+qu'une importance relative. Une évolution faite dans
+le sens de la liberté du rythme et de son élargissement
+est toujours destinée, à la longue au moins, malgré les
+réactions, à s'imposer; les réactions sont fatales, l'action
les cause. Et puis, les jeunes gens qui ne partagent
-point nos idées théoriques sont tellement imbus de
+point nos idées théoriques sont tellement imbus de
l'application pratique que nous en avons faite, ont
-absorbé assez de l'influence de l'un ou l'autre de nous,
-ou bien sont assez fortement pénétrés de l'influence d'un
-de nos aînés, de ceux qui ont travaillé au défrichement
-des routes que nous avons tracées, que leur vers
-libéré et même leur vers parnassien profondément
-modifié n'est plus, sauf exception, l'ancien vers, et que
+absorbé assez de l'influence de l'un ou l'autre de nous,
+ou bien sont assez fortement pénétrés de l'influence d'un
+de nos aînés, de ceux qui ont travaillé au défrichement
+des routes que nous avons tracées, que leur vers
+libéré et même leur vers parnassien profondément
+modifié n'est plus, sauf exception, l'ancien vers, et que
tel qui nie le symbolisme se sert du vers verlainien
-comme un sourd, que tel qui se relie étroitement au
-passé, développe et fait aboutir des conceptions que
-nous avions indiquées. Je ne discute pas les détails; je
-ne veux pas dire que des jeunes gens venus après nous
-sont nos vassaux littéraires. Je dis simplement qu'à les
-lire on voit que nous sommes passés, l'un ou l'autre lu
-et consulté par eux avec plaisir, et s'ils font autre chose
+comme un sourd, que tel qui se relie étroitement au
+passé, développe et fait aboutir des conceptions que
+nous avions indiquées. Je ne discute pas les détails; je
+ne veux pas dire que des jeunes gens venus après nous
+sont nos vassaux littéraires. Je dis simplement qu'à les
+lire on voit que nous sommes passés, l'un ou l'autre lu
+et consulté par eux avec plaisir, et s'ils font autre chose
<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
que nous, c'est non seulement leur droit mais leur devoir;
-tout de même nous avons compté dans leur évolution.</p>
+tout de même nous avons compté dans leur évolution.</p>
-<p>Donc, je crois, selon l'expression de Stéphane
-Mallarmé, le vers libre viable; quoiqu'il arrive désormais,
-il existe; il peut régner, il peut être utilisé occasionnellement;
+<p>Donc, je crois, selon l'expression de Stéphane
+Mallarmé, le vers libre viable; quoiqu'il arrive désormais,
+il existe; il peut régner, il peut être utilisé occasionnellement;
ceci c'est sa fortune, sa chance, son hasard,
-en tout cas il est. <em>Une gamme</em> est ajoutée à notre
-poésie.</p>
+en tout cas il est. <em>Une gamme</em> est ajoutée à notre
+poésie.</p>
-<p>Je crois aussi qu'il est prématuré d'écrire l'histoire
+<p>Je crois aussi qu'il est prématuré d'écrire l'histoire
du symbolisme. Aussi n'est-ce point son histoire que
-je donne aujourd'hui mais des notes pour servir à
+je donne aujourd'hui mais des notes pour servir à
l'histoire de ses commencements.</p>
-<p>Elles seront à l'histoire littéraire de notre époque ce
-que sont les Mémoires du temps à l'histoire sociale et
+<p>Elles seront à l'histoire littéraire de notre époque ce
+que sont les Mémoires du temps à l'histoire sociale et
politique. Je veux bien admettre que l'acteur d'une
-période ne peut la décrire complètement, que l'impartialité
-est difficile pour parler de ses émules, de soi et
+période ne peut la décrire complètement, que l'impartialité
+est difficile pour parler de ses émules, de soi et
qu'il se peut que lorsqu'on croit l'atteindre on se trompe.
-C'est possible; il est possible que l'histoire, même des
-débuts d'une période ne soit réalisable qu'avec un recul
-plus grand, et peut-être n'appartient-il pas à ceux
-qui posèrent les prémisses de tirer la conclusion.
-En tout cas, on a toujours admis volontiers le rôle de
-ceux qui sont venus dire: «j'étais là, telle chose
-m'advint», c'est leur droit, il y a intérêt pour tous à ce
+C'est possible; il est possible que l'histoire, même des
+débuts d'une période ne soit réalisable qu'avec un recul
+plus grand, et peut-être n'appartient-il pas à ceux
+qui posèrent les prémisses de tirer la conclusion.
+En tout cas, on a toujours admis volontiers le rôle de
+ceux qui sont venus dire: «j'étais là, telle chose
+m'advint», c'est leur droit, il y a intérêt pour tous à ce
qu'ils le disent, et qu'ils disent aussi pourquoi ils
-ont agi de telle façon. Ce sera l'utilité de ces notes.</p>
+ont agi de telle façon. Ce sera l'utilité de ces notes.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
On est toujours le fils de quelqu'un, et de plus on
-dépend de son pays, de son ambiance, de l'aspect général
-de l'époque où l'on naît, et du contraste de cet
-aspect général. Vers ses dix-huit ans, le jeune homme
-franchement libre du joug des humanistes, plutôt parfois,
-l'enfant qui sait grimper jusqu'à la lucarne qu'on
-lui laisse sur la vie, se pénètre des nouveautés d'art.
+dépend de son pays, de son ambiance, de l'aspect général
+de l'époque où l'on naît, et du contraste de cet
+aspect général. Vers ses dix-huit ans, le jeune homme
+franchement libre du joug des humanistes, plutôt parfois,
+l'enfant qui sait grimper jusqu'à la lucarne qu'on
+lui laisse sur la vie, se pénètre des nouveautés d'art.
Elles sont de sortes diverses. Il y a celles que l'on est
-en train de consacrer, celles qui conquièrent la faveur
-publique, celles dont l'on se détourne, mais non point
-avec simplicité et unanimité en laissant tomber le médiocre
-livre, mais celles qu'on discute, qu'on vitupère,
+en train de consacrer, celles qui conquièrent la faveur
+publique, celles dont l'on se détourne, mais non point
+avec simplicité et unanimité en laissant tomber le médiocre
+livre, mais celles qu'on discute, qu'on vitupère,
qu'on honnit, le chef-d'&oelig;uvre de demain, ou quelque
-manière de beau livre, plein de défauts mais où le don
-a fait étinceler son éclair d'aurore, ou l'aigrette diamantée
-d'une fée des crépuscules, cri jeune de coq pas
-assez entendu, ou noble parole attristée qui tombe aux
+manière de beau livre, plein de défauts mais où le don
+a fait étinceler son éclair d'aurore, ou l'aigrette diamantée
+d'une fée des crépuscules, cri jeune de coq pas
+assez entendu, ou noble parole attristée qui tombe aux
lacs d'oubli.</p>
-<p>La jeunesse à Paris a l'oreille très fine. Elle est très
-distincte à cet égard, et pour les nouveautés littéraires,
+<p>La jeunesse à Paris a l'oreille très fine. Elle est très
+distincte à cet égard, et pour les nouveautés littéraires,
de la jeunesse de province. Le petit provincial n'apprend
pas grand chose en dehors de ce que lui disent
-ses professeurs, le critique autorisé du journal de Paris
-qu'affectionnent son père ou son petit café, et le critique
+ses professeurs, le critique autorisé du journal de Paris
+qu'affectionnent son père ou son petit café, et le critique
du journal local, habituellement moins lumineux qu'un
-phare. Le filtre est très serré qui laisse pénétrer jusqu'à
+phare. Le filtre est très serré qui laisse pénétrer jusqu'à
lui les efforts nouveaux. Les revues provinciales actuelles
qui renseignent plus ou moins les jeunes gens,
<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-et toujours tendancieusement, c'est-à-dire inexactement,
-sont de création toute récente. Elles sont faites
-pour faire connaître aux aînés de Paris un petit
-groupe qui veut à son tour conquérir le monde, et non
+et toujours tendancieusement, c'est-à-dire inexactement,
+sont de création toute récente. Elles sont faites
+pour faire connaître aux aînés de Paris un petit
+groupe qui veut à son tour conquérir le monde, et non
point pour renseigner sur Paris la province pensante.
-Les défenseurs de la décentralisation artistique objectent,
-à des centralisateurs qui voudraient enrichir le
-Louvre et le Luxembourg du trésor d'art épars dans
-nos musées de province sous la serrure rouillée, la
+Les défenseurs de la décentralisation artistique objectent,
+à des centralisateurs qui voudraient enrichir le
+Louvre et le Luxembourg du trésor d'art épars dans
+nos musées de province sous la serrure rouillée, la
clef oisive, et la sieste tranquille d'un conservateur qui
-est souvent un politicien casé et former ainsi une collection
-d'art complète,&mdash;ils objectent le jeune homme
-pensif et sage dont la vocation d'art pictural ou littéraire
-s'éveillerait au contact fréquent d'un beau chef-d'&oelig;uvre,
+est souvent un politicien casé et former ainsi une collection
+d'art complète,&mdash;ils objectent le jeune homme
+pensif et sage dont la vocation d'art pictural ou littéraire
+s'éveillerait au contact fréquent d'un beau chef-d'&oelig;uvre,
et l'objection est assez forte pour que les
centralisateurs n'insistent que platoniquement. Ce
-musée d'art, où par le hasard peut se glisser une toile
-moderniste, n'a pas d'équivalent littéraire pour nos
+musée d'art, où par le hasard peut se glisser une toile
+moderniste, n'a pas d'équivalent littéraire pour nos
jeunes hommes de province. En tout cas, il n'y verrait
pas d'impressionnistes ou ils n'en ont vu de longtemps;
-le garde qui veille en habit à palmes vertes à la barrière
-du Luxembourg n'est point tolérant. C'est pourquoi,
-lorsqu'à Paris, le jeune homme a déjà des clartés de
-tout et médite des révolutions, son premier adversaire
-est le jeune homme du même âge venu de sa ville lointaine.
+le garde qui veille en habit à palmes vertes à la barrière
+du Luxembourg n'est point tolérant. C'est pourquoi,
+lorsqu'à Paris, le jeune homme a déjà des clartés de
+tout et médite des révolutions, son premier adversaire
+est le jeune homme du même âge venu de sa ville lointaine.
Dans ma prime jeunesse, ces jeunes gens, ceux qui
-n'étaient plus Lamartiniens ou Hugolâtres, se souciaient
-surtout de Coppée et de Richepin; leurs cheveux étaient
-longs sur des pensers antiques, et, en somme, malgré que
-le temps qui marche a tout de même produit quelques
-modifications, les choses n'ont pas beaucoup changé.</p>
+n'étaient plus Lamartiniens ou Hugolâtres, se souciaient
+surtout de Coppée et de Richepin; leurs cheveux étaient
+longs sur des pensers antiques, et, en somme, malgré que
+le temps qui marche a tout de même produit quelques
+modifications, les choses n'ont pas beaucoup changé.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
A Paris, un jeune homme qui avait dix-huit ans
-vers 1878 ou 1879, venait d'assister à une apothéose
-d'Hugo, faite au théâtre avec les reprises d'<cite>Hernani</cite>,
+vers 1878 ou 1879, venait d'assister à une apothéose
+d'Hugo, faite au théâtre avec les reprises d'<cite>Hernani</cite>,
de <cite>Manon</cite>, de <cite>Ruy-Blas</cite>, avec Mounet en bandit superbe
et le prestige de Sarah et sa voix inoubliablement
-fraîche et veloutée. Les tragédiens italiens, Rossi et Salvini,
-étaient venus sur une scène vide, vide du départ
-des rossignols italiens jugés oiseux dans leur <i lang="it" xml:lang="it">Gazza Ladra</i>,
-et la leçon de chant du <cite>Barbier</cite>, devant des
-salles vides malgré leur talent, jouer les grands drames
-shakespeariens, et Catulle Mendès les remerciait, en
-vers, d'être venus nous donner le grand coup d'éperon
+fraîche et veloutée. Les tragédiens italiens, Rossi et Salvini,
+étaient venus sur une scène vide, vide du départ
+des rossignols italiens jugés oiseux dans leur <i lang="it" xml:lang="it">Gazza Ladra</i>,
+et la leçon de chant du <cite>Barbier</cite>, devant des
+salles vides malgré leur talent, jouer les grands drames
+shakespeariens, et Catulle Mendès les remerciait, en
+vers, d'être venus nous donner le grand coup d'éperon
du drame.</p>
-<p>C'était un bel antidote contre les matinées Ballande
-recommandées par l'<i lang="la" xml:lang="la">Alma mater</i> à la jeunesse studieuse.</p>
+<p>C'était un bel antidote contre les matinées Ballande
+recommandées par l'<i lang="la" xml:lang="la">Alma mater</i> à la jeunesse studieuse.</p>
-<p>Ces jeunes gens virent aussi la réaction contre tout
-ce romantisme. C'était la fille de Roland acclamée, le
-nouveau Ponsard était très à la mode, pas tant que Déroulède
-exalté, pinaclisé, mais enfin on citait des mots
+<p>Ces jeunes gens virent aussi la réaction contre tout
+ce romantisme. C'était la fille de Roland acclamée, le
+nouveau Ponsard était très à la mode, pas tant que Déroulède
+exalté, pinaclisé, mais enfin on citait des mots
du pauvre M. de Bornier, devenu le plus parisien des
-bibliothécaires quasi-suburbains.</p>
+bibliothécaires quasi-suburbains.</p>
-<p>On disait des poètes parnassiens d'alors, (Leconte de
-Lisle et Banville, leurs aînés, étaient bien peu populaires),
-qu'ils avaient forgé un outil excellent dont ils ne
-savaient pas se servir, que la coupe était fort bien ciselée,
+<p>On disait des poètes parnassiens d'alors, (Leconte de
+Lisle et Banville, leurs aînés, étaient bien peu populaires),
+qu'ils avaient forgé un outil excellent dont ils ne
+savaient pas se servir, que la coupe était fort bien ciselée,
mais qu'ils n'y versaient que des vins d'Horace
-assez surets, définition peu applicable à Léon Dierx,
-aux autres non plus, et qu'on a toujours, malgré sa
-vieillesse, essuyée et mise en circulation pour toutes les
-écoles poëtiques. Le Naturalisme triomphait avec fracas,
+assez surets, définition peu applicable à Léon Dierx,
+aux autres non plus, et qu'on a toujours, malgré sa
+vieillesse, essuyée et mise en circulation pour toutes les
+écoles poëtiques. Le Naturalisme triomphait avec fracas,
<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
dans la rue; les acclamations se croisaient parmi les
-éclaboussements d'injures. Charpentier couvrait Paris
+éclaboussements d'injures. Charpentier couvrait Paris
d'affiches; les journaux engueulaient Zola qui ripostait,
-courtois, calme, technique, entêté, dans ses feuilletons
-du <cite>Bien public</cite>. Les quais et l'Odéon étaient alors une
-joie; on n'y trouvait point Zola accaparé déjà en placements
-de bibliothèque, mais tous les livres de Goncourt,
-<cite>Manette</cite> si séduisante alors, où Chassagnol babille
+courtois, calme, technique, entêté, dans ses feuilletons
+du <cite>Bien public</cite>. Les quais et l'Odéon étaient alors une
+joie; on n'y trouvait point Zola accaparé déjà en placements
+de bibliothèque, mais tous les livres de Goncourt,
+<cite>Manette</cite> si séduisante alors, où Chassagnol babille
tant et si finement d'art, d'Ingres, de Delacroix,
-de Decamps, où Anatole bonimente, <cite>Manette</cite>, où un
+de Decamps, où Anatole bonimente, <cite>Manette</cite>, où un
paysage de prose, alors encore tout neuf, donne, comme
-un Rousseau, la forêt de Fontainebleau, et <cite>Demailly</cite> où
-tant de portraits se coudoient depuis Champfleury jusqu'à
-Banville, et parmi eux Gautier, kaléidoscope
-amusant d'une salle de rédaction, éden entrevu dans le
-mirage, et tous les bouquins sur le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; les
-grands Flaubert, <cite>La Tentation et l'Education</cite>, jetés inépuisablement
+un Rousseau, la forêt de Fontainebleau, et <cite>Demailly</cite> où
+tant de portraits se coudoient depuis Champfleury jusqu'à
+Banville, et parmi eux Gautier, kaléidoscope
+amusant d'une salle de rédaction, éden entrevu dans le
+mirage, et tous les bouquins sur le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; les
+grands Flaubert, <cite>La Tentation et l'Education</cite>, jetés inépuisablement
au rabais ou bien en donnant l'impression
-car les piles ne diminuaient guère ou étaient toujours
-renouvelés par les fées bienveillantes, les <cite>Exilés</cite> de Banville,
+car les piles ne diminuaient guère ou étaient toujours
+renouvelés par les fées bienveillantes, les <cite>Exilés</cite> de Banville,
tant qu'on en voulait, et d'autres beaux livres,
-tout cela s'entassait à vil prix dans un petit casier des
+tout cela s'entassait à vil prix dans un petit casier des
Marpon et Flammarion, et les quais donnaient avec une
-abondance énorme les premières nouvelles de Mendès,
-si propices à accompagner les premiers cigares,&mdash;leurs
-héros fument toujours,&mdash;et <cite>l'Usurpateur</cite>, joli roman
+abondance énorme les premières nouvelles de Mendès,
+si propices à accompagner les premiers cigares,&mdash;leurs
+héros fument toujours,&mdash;et <cite>l'Usurpateur</cite>, joli roman
japonisant; les Poulet Malassis, si chatoyants de talent
-en leur diversité, on les vendait sous les portes à côté des
-faux Diaz et des faux Coot, si fréquents qu'on eut pu
-croire que chaque concierge était peintre. On avait
+en leur diversité, on les vendait sous les portes à côté des
+faux Diaz et des faux Coot, si fréquents qu'on eut pu
+croire que chaque concierge était peintre. On avait
lu le <cite>Monde-Nouveau</cite> que publiait Charles Cros.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-La presse, toujours la même, avait accueilli d'un
-déferlement de rires la <cite>Pénultième</cite>. Il y eut pourtant à
-ce moment, à peu près, un article de Jean Richepin
-qui disait fortement la beauté d'art des &oelig;uvres de Mallarmé,
+La presse, toujours la même, avait accueilli d'un
+déferlement de rires la <cite>Pénultième</cite>. Il y eut pourtant à
+ce moment, à peu près, un article de Jean Richepin
+qui disait fortement la beauté d'art des &oelig;uvres de Mallarmé,
de Verlaine, de Huysmans, et je crois de
-Villiers. C'était l'heure, l'aurore de Richepin, la <cite>Chanson
-des Gueux</cite> avait remué la jeunesse, et les <cite>Chansons
+Villiers. C'était l'heure, l'aurore de Richepin, la <cite>Chanson
+des Gueux</cite> avait remué la jeunesse, et les <cite>Chansons
joyeuses</cite> de Bouchor comptaient.</p>
-<p>On parlait aussi de Bourget, alors poète, dont on attendait,
-parallèlement à Coppée, le renouvellement du
+<p>On parlait aussi de Bourget, alors poète, dont on attendait,
+parallèlement à Coppée, le renouvellement du
roman en vers; on attendait sans vibration. Richepin
-surtout était à la mode. Les normaliens s'en enorgueillissaient,
+surtout était à la mode. Les normaliens s'en enorgueillissaient,
les candidats aux titres universitaires
-l'adoraient de les avoir piétinés, les futurs poètes aimaient
-sa saveur rude, et les étudiants admiraient sa
-légende de force et de bohémianisme.</p>
+l'adoraient de les avoir piétinés, les futurs poètes aimaient
+sa saveur rude, et les étudiants admiraient sa
+légende de force et de bohémianisme.</p>
-<p>La République des lettres, la revue de Mendès était
+<p>La République des lettres, la revue de Mendès était
morte du roman de Cladel, <cite>le Tombeau des lutteurs</cite>.
-Elle avait été superbe, luxueuse (dieu! qu'on avait
-ironisé à propos de poèmes en prose de Mallarmé qui
-ornaient la première livraison, d'ailleurs fort bien
-faite), et puis elle avait diminué, et comme un nageur
-qui s'allège pour remonter le courant, elle avait jeté
-peu à peu sa couverture bleue, son vêtement, elle s'était
-faite menue, diminuant l'épaisseur de ses vélins, elle
-s'était faite toute petite, toute légère. Après elle, un journal,
-<cite>La Vie littéraire</cite>, qui lui succédait, sans la remplacer,
+Elle avait été superbe, luxueuse (dieu! qu'on avait
+ironisé à propos de poèmes en prose de Mallarmé qui
+ornaient la première livraison, d'ailleurs fort bien
+faite), et puis elle avait diminué, et comme un nageur
+qui s'allège pour remonter le courant, elle avait jeté
+peu à peu sa couverture bleue, son vêtement, elle s'était
+faite menue, diminuant l'épaisseur de ses vélins, elle
+s'était faite toute petite, toute légère. Après elle, un journal,
+<cite>La Vie littéraire</cite>, qui lui succédait, sans la remplacer,
jetait au monde, toutes les semaines, un tourbillon
-de poèmes et de gloire. Il y avait là tous les petits
-Parnassiens qui écrivaient aussi à <cite>La Renaissance</cite> de
-Blémont. Dans <cite>La Vie littéraire</cite>, tous les poèmes
+de poèmes et de gloire. Il y avait là tous les petits
+Parnassiens qui écrivaient aussi à <cite>La Renaissance</cite> de
+Blémont. Dans <cite>La Vie littéraire</cite>, tous les poèmes
<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-n'étaient pas de belles qualités, mais les critiques y jetaient
-des poignées d'éloges à tous les poètes.</p>
+n'étaient pas de belles qualités, mais les critiques y jetaient
+des poignées d'éloges à tous les poètes.</p>
-<p>Un Briarée, que dis-je, plusieurs, lançaient sans
-relâche de l'encens et des roses sur tous les rimeurs de
+<p>Un Briarée, que dis-je, plusieurs, lançaient sans
+relâche de l'encens et des roses sur tous les rimeurs de
Paris, de province, du Canada sans doute. Un jour,
-M. Emmanuel des Essarts y assuma la tâche d'énumérer,
+M. Emmanuel des Essarts y assuma la tâche d'énumérer,
avec une sobre indication, trois mots au plus,
-tous les poètes de grand talent qui fleurissaient notre
-pays de France. La chose ne tint pas dans un seul numéro.
-C'était charmant et beaucoup mieux fréquenté
-tout de même que les Muses Santones.</p>
-
-<p>Mais il n'y avait pas que les poètes, Shakespeare,
-Hugo, les Parnassiens, les romanciers où l'on apprenait,
-frémissants, l'histoire du second Empire, les romanciers
+tous les poètes de grand talent qui fleurissaient notre
+pays de France. La chose ne tint pas dans un seul numéro.
+C'était charmant et beaucoup mieux fréquenté
+tout de même que les Muses Santones.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas que les poètes, Shakespeare,
+Hugo, les Parnassiens, les romanciers où l'on apprenait,
+frémissants, l'histoire du second Empire, les romanciers
qui refoulaient dans nos campagnes le roman
-idéaliste, <cite>La Faute de l'abbé Mouret</cite>, donnant des
-féeries, réalistes, croyait-on, le Nabab enterrant, dans
+idéaliste, <cite>La Faute de l'abbé Mouret</cite>, donnant des
+féeries, réalistes, croyait-on, le Nabab enterrant, dans
la tombe de Morny, M. de Camors.</p>
<p>Il y avait la peinture, il y avait la musique. La
-peinture c'était les impressionnistes exposant des merveilles
+peinture c'était les impressionnistes exposant des merveilles
dans des appartements vacants pour trois mois.
-C'était, à l'exposition de 1878, un merveilleux panneau
-de Gustave Moreau, ouvrant sur la légende une porte
-niellée et damasquinée et orfévrée, c'était Manet, Monet,
-Renoir, de la grâce, de l'élégance, du soleil, de la
-vérité, et surtout c'était la Musique qui se réveillait en
+C'était, à l'exposition de 1878, un merveilleux panneau
+de Gustave Moreau, ouvrant sur la légende une porte
+niellée et damasquinée et orfévrée, c'était Manet, Monet,
+Renoir, de la grâce, de l'élégance, du soleil, de la
+vérité, et surtout c'était la Musique qui se réveillait en
France d'un long sommeil.</p>
-<p>Un tas d'oiseaux merveilleux étaient entrés dans le
-palais de la Belle au Bois dormant, après que Wagner
+<p>Un tas d'oiseaux merveilleux étaient entrés dans le
+palais de la Belle au Bois dormant, après que Wagner
en avait fait, de stupeur, et on disait alors de fracas,
-éclater les savantes coupoles. Au théâtre, les échos de
+éclater les savantes coupoles. Au théâtre, les échos de
<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-Membrée et de Mermet saluaient à leur façon la musique
+Membrée et de Mermet saluaient à leur façon la musique
nouvelle, en un bruit sonore de chutes de portants;
-et on commençait à entendre les musiques de
-Bizet, de Guiraud, de Saint-Saëns.</p>
-
-<p>Naturellement, on allait surtout au concert, où le
-mélange était moins impur. Chez Pasdeloup et chez
-Colonne, il y avait des dimanches héroïques. C'étaient
-les fragments wagnériens terminés dans le potin et le
-chahut. C'était Berlioz révélé, imposé, c'était Franck
-écouté en bâillant, Liszt présenté dans ses petits côtés,
-ses rhapsodies, sauf une admirable soirée organisée
-par Saint-Saëns. Massenet triomphait, Saint-Saëns
-était discuté, on se battait presque pour <cite>la Danse macabre</cite>,
-c'était le bon temps, comme disent les personnages
-d'Erkmans-Chatrian, chaque fois qu'on débouche
+et on commençait à entendre les musiques de
+Bizet, de Guiraud, de Saint-Saëns.</p>
+
+<p>Naturellement, on allait surtout au concert, où le
+mélange était moins impur. Chez Pasdeloup et chez
+Colonne, il y avait des dimanches héroïques. C'étaient
+les fragments wagnériens terminés dans le potin et le
+chahut. C'était Berlioz révélé, imposé, c'était Franck
+écouté en bâillant, Liszt présenté dans ses petits côtés,
+ses rhapsodies, sauf une admirable soirée organisée
+par Saint-Saëns. Massenet triomphait, Saint-Saëns
+était discuté, on se battait presque pour <cite>la Danse macabre</cite>,
+c'était le bon temps, comme disent les personnages
+d'Erkmans-Chatrian, chaque fois qu'on débouche
une vieille bouteille, ou qu'ils entendent sonner
-un vieux coucou historié.</p>
+un vieux coucou historié.</p>
-<p>Dirai-je qu'alors je rêvais beaucoup, j'écrivais un
-peu, et que j'étais très tenté de donner à mes rêveries
+<p>Dirai-je qu'alors je rêvais beaucoup, j'écrivais un
+peu, et que j'étais très tenté de donner à mes rêveries
une forme personnelle. Je ne connaissais personne, personne
-n'avait d'influence sur moi, et je tâtonnais, plein
-de visions diverses et voyant étinceler confusément devant
-moi une série de projets à remplir plusieurs vies.</p>
+n'avait d'influence sur moi, et je tâtonnais, plein
+de visions diverses et voyant étinceler confusément devant
+moi une série de projets à remplir plusieurs vies.</p>
-<p>Les hasards de la vie d'étudiant m'avaient tout le
-moins mis au contact avec quelques amis à préoccupations
-littéraires et qui n'ont point fait de littérature, avec
+<p>Les hasards de la vie d'étudiant m'avaient tout le
+moins mis au contact avec quelques amis à préoccupations
+littéraires et qui n'ont point fait de littérature, avec
de jeunes savants, de futurs historiens ou orientalistes,
-et le hasard me fit aussi connaître quelques poètes dont
+et le hasard me fit aussi connaître quelques poètes dont
les uns aimaient Richepin, et d'autres Rollinat, alors
-l'auteur des <cite>Brandes</cite>, qui vantait le paroxysme, la sincérité,
-le dandysme et l'esprit d'ordre. Où rencontrai-je
+l'auteur des <cite>Brandes</cite>, qui vantait le paroxysme, la sincérité,
+le dandysme et l'esprit d'ordre. Où rencontrai-je
<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-pour la première fois Frémine qui, alors, géant blond,
-récitait déjà <cite>Floréal</cite>, les <cite>Pommiers</cite>, une ode à Robert
-Guiscard, que sais-je encore! et un jour déambulant avec
-Frémine dans les allées du Luxembourg nous rencontrons
+pour la première fois Frémine qui, alors, géant blond,
+récitait déjà <cite>Floréal</cite>, les <cite>Pommiers</cite>, une ode à Robert
+Guiscard, que sais-je encore! et un jour déambulant avec
+Frémine dans les allées du Luxembourg nous rencontrons
un petit homme sec, nerveux, les yeux d'aiguilles
-noires sous une épaisse chevelure, l'air frileux, étroitement
-boutonné, au printemps, dans un pardessus bleu
-étriqué, pantalon un peu effrangé, souliers de roulier,
-gibus irréprochable; je l'avais souvent croisé avec curiosité,
-devinant que c'était quelqu'un. Frémine nous
-présente. Cros me dit d'un brusque tutoiement: «Tu
-es un poète, toi!»&mdash;Vous ne vous trompez pas. «&mdash;Tu
-dois avoir des vers sur toi...»&mdash;Pas des vers, des
-poèmes en prose.. seulement..;&mdash;seulement quoi?&mdash;je
-les fais à ma manière...&mdash;Mais lis donc! J'avais tiré un
-papier, je commence. «Toute mon âme s'est envolée,
-elle est allée se poser sur les violettes et les roses que tu
-as respirées jadis... Cros m'interrompt. «Ça me suffit,
-tu es poète», et nous causâmes longtemps sous les
+noires sous une épaisse chevelure, l'air frileux, étroitement
+boutonné, au printemps, dans un pardessus bleu
+étriqué, pantalon un peu effrangé, souliers de roulier,
+gibus irréprochable; je l'avais souvent croisé avec curiosité,
+devinant que c'était quelqu'un. Frémine nous
+présente. Cros me dit d'un brusque tutoiement: «Tu
+es un poète, toi!»&mdash;Vous ne vous trompez pas. «&mdash;Tu
+dois avoir des vers sur toi...»&mdash;Pas des vers, des
+poèmes en prose.. seulement..;&mdash;seulement quoi?&mdash;je
+les fais à ma manière...&mdash;Mais lis donc! J'avais tiré un
+papier, je commence. «Toute mon âme s'est envolée,
+elle est allée se poser sur les violettes et les roses que tu
+as respirées jadis... Cros m'interrompt. «Ça me suffit,
+tu es poète», et nous causâmes longtemps sous les
grands arbres, il fut convenu que le lendemain je lui lirais
-mes &oelig;uvres toutes inédites, ou au moins une anthologie
-tirée d'icelles. «Mais, me dit Cros, ce sont presque
-des vers, il faudrait un rien pour en faire des poèmes»;
-j'y voyais moi, une différence; j'ai des vers aussi,
-lui dis-je, et je lui lus un petit poème, des vers libres, les
-premiers sans aucun doute et pas les meilleurs. «Alors,
-me dit Cros, tu veux faire des réformes. Tu as bien tort,
-comment feras-tu pour faire des vers un drapeau à la
-main. Et les embêtements!» Je n'insistai pas. Cros ne
-connut que peu de mes vers libres (de ce temps-là) et
-nous passâmes à des projets de collaboration, drames, comédies
+mes &oelig;uvres toutes inédites, ou au moins une anthologie
+tirée d'icelles. «Mais, me dit Cros, ce sont presque
+des vers, il faudrait un rien pour en faire des poèmes»;
+j'y voyais moi, une différence; j'ai des vers aussi,
+lui dis-je, et je lui lus un petit poème, des vers libres, les
+premiers sans aucun doute et pas les meilleurs. «Alors,
+me dit Cros, tu veux faire des réformes. Tu as bien tort,
+comment feras-tu pour faire des vers un drapeau à la
+main. Et les embêtements!» Je n'insistai pas. Cros ne
+connut que peu de mes vers libres (de ce temps-là) et
+nous passâmes à des projets de collaboration, drames, comédies
<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
-et surtout traductions poétiques d'&oelig;uvres purement
+et surtout traductions poétiques d'&oelig;uvres purement
musicales. Il n'en fut que quelques conversations,
mais je garderai toujours le bon souvenir de
-l'accueil du pauvre grand poète, dompté par la métrique
-parnassienne, génial et sans métier, dans ce salon
-carrelé noir et blanc de la rue de l'Odéon, avec une
+l'accueil du pauvre grand poète, dompté par la métrique
+parnassienne, génial et sans métier, dans ce salon
+carrelé noir et blanc de la rue de l'Odéon, avec une
petite table couverte d'un immense tapis de velours
-rouge, des livres empilés dans les coins, des fragments
-d'appareils pour sa photographie des couleurs, dispersés
-sur la cheminée et sur des chaises, et où je compris
-que Charles Cros était vraiment un grand homme
-et supérieur à la vie, c'est que lorsqu'il voulut, le même
+rouge, des livres empilés dans les coins, des fragments
+d'appareils pour sa photographie des couleurs, dispersés
+sur la cheminée et sur des chaises, et où je compris
+que Charles Cros était vraiment un grand homme
+et supérieur à la vie, c'est que lorsqu'il voulut, le même
jour, me donner un exemplaire de son <cite>Coffret de
-Santal</cite>, il fallut pour le trouver, déranger des bibliothèques,
-des musées, des estampes, des vêtements,
-des enfants, des jouets, des tables à ouvrage pour dénicher
-enfin, à la suite d'une chasse qui seyait admirablement
-à son air de trappeur, le précieux petit bouquin;
-quant à nos projets communs, nous en recausâmes,
-mais la vie est si courte. Je parlais très vite à Cros de
-mon admiration pour Mallarmé, il répondit: «C'est un
-Baudelaire cassé en morceaux, qui n'a jamais pu se recoller»;
-je lui parlais de Verlaine, disparu, évanoui, et
+Santal</cite>, il fallut pour le trouver, déranger des bibliothèques,
+des musées, des estampes, des vêtements,
+des enfants, des jouets, des tables à ouvrage pour dénicher
+enfin, à la suite d'une chasse qui seyait admirablement
+à son air de trappeur, le précieux petit bouquin;
+quant à nos projets communs, nous en recausâmes,
+mais la vie est si courte. Je parlais très vite à Cros de
+mon admiration pour Mallarmé, il répondit: «C'est un
+Baudelaire cassé en morceaux, qui n'a jamais pu se recoller»;
+je lui parlais de Verlaine, disparu, évanoui, et
de Rimbaud. Cros avait connu Rimbaud, il avait notion
-de beaux vers qu'il avait oubliés; il en voulait à
-Rimbaud de ceci: il avait donné l'hospitalité à Rimbaud.
-Or, Rimbaud avait avisé sur le coin d'une commode
+de beaux vers qu'il avait oubliés; il en voulait à
+Rimbaud de ceci: il avait donné l'hospitalité à Rimbaud.
+Or, Rimbaud avait avisé sur le coin d'une commode
une pile de livraisons de l'Artiste. Ces livraisons
-contenaient les poèmes qui forment le <cite>Coffret de Santal</cite>.
-Cros, naturellement, ne les regarda que le jour où il fut
+contenaient les poèmes qui forment le <cite>Coffret de Santal</cite>.
+Cros, naturellement, ne les regarda que le jour où il fut
question de les remettre aux mains de M<sup>me</sup> Tresse pour
<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-qu'elle imprimât le <cite>Coffret</cite>. Il manquait à chaque numéro
-une page ou deux, précisément celles qui contenaient
+qu'elle imprimât le <cite>Coffret</cite>. Il manquait à chaque numéro
+une page ou deux, précisément celles qui contenaient
les vers de Cros et que Rimbaud avait coutume,
-assez périodiquement, de déchirer. Une brouille en était
-résultée.</p>
+assez périodiquement, de déchirer. Une brouille en était
+résultée.</p>
<p>Il se trouvait que j'avais connu sur les bancs de la
-rhétorique Guy Tomel, candidat intermittent à l'Ecole
-normale. Avant de prendre part de façon capitale au
+rhétorique Guy Tomel, candidat intermittent à l'Ecole
+normale. Avant de prendre part de façon capitale au
reportage contemporain (c'est lui qui imagina d'interviewer
-l'épicier du coin sur les incendies et accidents
-de son quartier) Tomel jouait les Musset, d'après les
-Nuits. Nul ne fut plus poitrinaire et plus dévasté. Tomel
+l'épicier du coin sur les incendies et accidents
+de son quartier) Tomel jouait les Musset, d'après les
+Nuits. Nul ne fut plus poitrinaire et plus dévasté. Tomel
dirigeait conjointement avec Harry Alis une revue
qui s'appelait la <cite>Revue Moderne et Naturaliste</cite>; je
crois que jamais on n'a dit plus justement qu'en cette
-revue: l'abonné, l'abonné se plaint, réclame, écrit, en
-se servant du singulier; je crois bien que l'abonné
-était le poète Georges Lorin, et comme il publiait des
-vers dans cette revue, on pouvait dire aussi que c'était
-une revue rédigée par l'abonné. Tomel, très revenu du
-romantisme depuis quelques semaines, avait bien fondé
-la Revue avec Alis, mais il était immédiatement tombé
+revue: l'abonné, l'abonné se plaint, réclame, écrit, en
+se servant du singulier; je crois bien que l'abonné
+était le poète Georges Lorin, et comme il publiait des
+vers dans cette revue, on pouvait dire aussi que c'était
+une revue rédigée par l'abonné. Tomel, très revenu du
+romantisme depuis quelques semaines, avait bien fondé
+la Revue avec Alis, mais il était immédiatement tombé
en sous-ordre, pour avoir eu la malchance de laisser dans
sa chambre le ballot contenant les 1 200 exemplaires du
-tirage du premier numéro, pendant une huitaine de
-jours, sans l'ouvrir, et même sans rentrer chez lui pour
-l'ouvrir, durant qu'Alis se répandait en notes et papillons
+tirage du premier numéro, pendant une huitaine de
+jours, sans l'ouvrir, et même sans rentrer chez lui pour
+l'ouvrir, durant qu'Alis se répandait en notes et papillons
dans <cite>L'Abeille d'Etampes</cite> et autres journaux de Paris et
-de province, et s'étonnait que les libraires fissent si peu
-de cas d'une revue si bien lancée; Tomel était, du fait
-de son insuffisance administrative, réduit à la seconde
+de province, et s'étonnait que les libraires fissent si peu
+de cas d'une revue si bien lancée; Tomel était, du fait
+de son insuffisance administrative, réduit à la seconde
<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-place, et il formait l'école néo-naturaliste d'Harry Alis,
-dont le principe était que Zola était certes un homme
+place, et il formait l'école néo-naturaliste d'Harry Alis,
+dont le principe était que Zola était certes un homme
de talent, mais que le vrai chef du naturalisme, bien
-supérieur à lui, c'était M. Jules Claretie. Sur le v&oelig;u de
-Tomel, je montrais mon manuscrit à Harry Alis; il
-en écarta d'emblée les vers, pour le principe, sa revue
-ne les recherchant pas; il s'intéressa aux poèmes en
-prose, mais en écartant tous ceux qui pouvaient être
-taxés, on ne disait pas encore de symbolisme, et en
+supérieur à lui, c'était M. Jules Claretie. Sur le v&oelig;u de
+Tomel, je montrais mon manuscrit à Harry Alis; il
+en écarta d'emblée les vers, pour le principe, sa revue
+ne les recherchant pas; il s'intéressa aux poèmes en
+prose, mais en écartant tous ceux qui pouvaient être
+taxés, on ne disait pas encore de symbolisme, et en
choisit finalement trois des plus simples qui lui parurent
modernes et naturalistes; de plus, comme il
-avait tout son temps, il me gratifia d'une conférence
-que j'écoutais sans profit. Je parus; deux pages in-8; il
-s'agissait de tirer parti de ce succès. Je fis deux parts,
+avait tout son temps, il me gratifia d'une conférence
+que j'écoutais sans profit. Je parus; deux pages in-8; il
+s'agissait de tirer parti de ce succès. Je fis deux parts,
l'une pour l'ambition, qui fut d'envoyer un exemplaire
-à M<sup>me</sup> Adam avec des vers qu'elle ajourna <i lang="la" xml:lang="la">sine die</i>,
-mais avec une politesse infinie et peut-être autographe,
-l'autre pour l'art et j'envoyais le fascicule à Stéphane
-Mallarmé.</p>
-
-<p>Mallarmé m'attirait et par son talent et par son formidable
-insuccès. Je me targue d'avoir porté mes premiers
-respects à l'homme le plus méconnu de la littérature
-mondiale, et d'avoir soutenu et aimé par dessus
-tout les inconnus et les persécutés. Ce n'était point esprit
-de singularité, mais de bonne solidarité. D'ailleurs,
-il faut le dire, et très haut, une des vertus du symbolisme
-naissant fut de ne pas se courber devant la puissance littéraire,
-devant les titres, les journaux ouverts, les amitiés
-de bonne marque, et de redresser les torts de la précédente
-génération. Vielé-Griffin a dit avec raison que
-sa génération a été entourer de respects justes, Villiers,
+à M<sup>me</sup> Adam avec des vers qu'elle ajourna <i lang="la" xml:lang="la">sine die</i>,
+mais avec une politesse infinie et peut-être autographe,
+l'autre pour l'art et j'envoyais le fascicule à Stéphane
+Mallarmé.</p>
+
+<p>Mallarmé m'attirait et par son talent et par son formidable
+insuccès. Je me targue d'avoir porté mes premiers
+respects à l'homme le plus méconnu de la littérature
+mondiale, et d'avoir soutenu et aimé par dessus
+tout les inconnus et les persécutés. Ce n'était point esprit
+de singularité, mais de bonne solidarité. D'ailleurs,
+il faut le dire, et très haut, une des vertus du symbolisme
+naissant fut de ne pas se courber devant la puissance littéraire,
+devant les titres, les journaux ouverts, les amitiés
+de bonne marque, et de redresser les torts de la précédente
+génération. Vielé-Griffin a dit avec raison que
+sa génération a été entourer de respects justes, Villiers,
<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-Dierx, Verlaine, Mallarmé, qu'elle les a remontés, les a
-rétablis au rang d'où les Parnassiens les avaient évincés.
-C'est très juste; la première, et la seconde génération
-des symbolistes, (celle de Vielé-Griffin), furent animées
-du même et louable sentiment, d'un bel esprit de
+Dierx, Verlaine, Mallarmé, qu'elle les a remontés, les a
+rétablis au rang d'où les Parnassiens les avaient évincés.
+C'est très juste; la première, et la seconde génération
+des symbolistes, (celle de Vielé-Griffin), furent animées
+du même et louable sentiment, d'un bel esprit de
justice.</p>
<p>Donc je voulais envoyer un exemplaire de la Revue
-à Mallarmé. J'ignorais son adresse. Mais Mallarmé avait
-publié une traduction chez un éditeur, et l'éditeur de
-Mallarmé s'appelait Rothschild. Un petit vieux casse-noisette
-me regarda derrière de soupçonneuses lunettes,
-derrière un tiroir de ghetto, rue Bonaparte ou rue des
-Saints-Pères. A ma demande d'adresse, Rothschild me
-dit: «Pourquoi?&mdash;Pour lui envoyer une revue où j'ai
-écrit.&mdash;Votre nom.&mdash;Gustave Kahn.&mdash;Israélite?&mdash;Oui.&mdash;Ah...
-Il considéra avec surprise, ce coreligionnaire
+à Mallarmé. J'ignorais son adresse. Mais Mallarmé avait
+publié une traduction chez un éditeur, et l'éditeur de
+Mallarmé s'appelait Rothschild. Un petit vieux casse-noisette
+me regarda derrière de soupçonneuses lunettes,
+derrière un tiroir de ghetto, rue Bonaparte ou rue des
+Saints-Pères. A ma demande d'adresse, Rothschild me
+dit: «Pourquoi?&mdash;Pour lui envoyer une revue où j'ai
+écrit.&mdash;Votre nom.&mdash;Gustave Kahn.&mdash;Israélite?&mdash;Oui.&mdash;Ah...
+Il considéra avec surprise, ce coreligionnaire
qui tournait si mal il ajouta: 89, rue de Rome.
-Le lendemain Mallarmé me priait de le venir voir, et
-j'y fus sans craindre de paraître pressé.</p>
+Le lendemain Mallarmé me priait de le venir voir, et
+j'y fus sans craindre de paraître pressé.</p>
-<p>Stéphane Mallarmé a bien voulu dire que j'avais été
-son premier visiteur; il est inutile de dire que c'était
-vrai, cette parole, toujours certaine, étant la vérité et la
-mesure. Je trouvais pourtant chez lui, je crois, à ma seconde
+<p>Stéphane Mallarmé a bien voulu dire que j'avais été
+son premier visiteur; il est inutile de dire que c'était
+vrai, cette parole, toujours certaine, étant la vérité et la
+mesure. Je trouvais pourtant chez lui, je crois, à ma seconde
visite, un jeune homme, Raoul de l'Angle Beaumanoir
qui faisait des vers, je ne dirai pas comme vous
-et moi, parce qu'ils étaient strictement Parnassiens.
-Ce jeune homme venait voir Mallarmé par piété
-filiale; il réparait le crime de son père, un de l'Angle
-Beaumanoir, préfet, qui, au vu des vers de Mallarmé,
-alors professeur dans un district écarté, avait obtenu
-qu'on imposât une mutation au poète, à son gré, malencontreux
+et moi, parce qu'ils étaient strictement Parnassiens.
+Ce jeune homme venait voir Mallarmé par piété
+filiale; il réparait le crime de son père, un de l'Angle
+Beaumanoir, préfet, qui, au vu des vers de Mallarmé,
+alors professeur dans un district écarté, avait obtenu
+qu'on imposât une mutation au poète, à son gré, malencontreux
<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-et affichant. Le premier soir où je vis Mallarmé
-où nous causâmes très rapidement de tout, de
+et affichant. Le premier soir où je vis Mallarmé
+où nous causâmes très rapidement de tout, de
notre art, du but de l'art, des contemporains, du
-passé, du présent, Mallarmé s'aperçut très vite que je
+passé, du présent, Mallarmé s'aperçut très vite que je
connaissais assez peu Aloysius Bertrand, parcouru
-trop vite à la Bibliothèque, et presque pas Villiers. Ce
+trop vite à la Bibliothèque, et presque pas Villiers. Ce
lui fut une peine, mais il fallait alors plus que de la
-bonne volonté pour découvrir Villiers, il y fallait de
-l'érudition. Heureusement Mallarmé possédait un Villiers
-unique alors, complet, fait de volumes épuisés, et
-de pages de revues découpées, que j'emportais avec un
-Bertrand, et un Diex que, selon Mallarmé, il fallait non
-seulement aimer mais savoir par c&oelig;ur, au même titre
-que dans Verlaine, au moins les <cite>Fêtes Galantes</cite>.</p>
-
-<p>Mallarmé avait fort goûté ce qu'il appelait une façon
+bonne volonté pour découvrir Villiers, il y fallait de
+l'érudition. Heureusement Mallarmé possédait un Villiers
+unique alors, complet, fait de volumes épuisés, et
+de pages de revues découpées, que j'emportais avec un
+Bertrand, et un Diex que, selon Mallarmé, il fallait non
+seulement aimer mais savoir par c&oelig;ur, au même titre
+que dans Verlaine, au moins les <cite>Fêtes Galantes</cite>.</p>
+
+<p>Mallarmé avait fort goûté ce qu'il appelait une façon
nouvelle et si musicale de traiter la prose; quand
-nous causâmes vers, ce fut autre chose; je lui parlais
-de la nécessité de desserrer l'instrument, il me répondit
-qu'il fallait, à son sens, resserrer l'instrument jusqu'aux
-dernières possibilités. Ce ne fut que bien plus tard,
-deux ans avant sa mort, que Mallarmé reprenant la conversation,
+nous causâmes vers, ce fut autre chose; je lui parlais
+de la nécessité de desserrer l'instrument, il me répondit
+qu'il fallait, à son sens, resserrer l'instrument jusqu'aux
+dernières possibilités. Ce ne fut que bien plus tard,
+deux ans avant sa mort, que Mallarmé reprenant la conversation,
et me rappelant le moment, me parla du
-poème, <cite>Un coup de dés jamais n'abolira le hasard</cite>, que
-devaient suivre neuf autres poèmes; il voulut bien me
+poème, <cite>Un coup de dés jamais n'abolira le hasard</cite>, que
+devaient suivre neuf autres poèmes; il voulut bien me
dire avec une amicale condescendance qu'il se ralliait
-à moi, politesse exquise et rendue à moi qui lui devais
-tant de m'avoir été un tel exemple de hauteur,
-d'art et d'indifférence au grognement des gâcheurs
+à moi, politesse exquise et rendue à moi qui lui devais
+tant de m'avoir été un tel exemple de hauteur,
+d'art et d'indifférence au grognement des gâcheurs
d'encre.</p>
<p>Je me suis quelquefois repenti de n'avoir pas plus
-insisté auprès de Mallarmé sur toutes les bonnes raisons
+insisté auprès de Mallarmé sur toutes les bonnes raisons
<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-qui me poussaient à renouveler le rythmique.
-Mais c'est un peu effarant d'être tout seul à penser
-quelque chose, et puis dès qu'il s'agissait du vers il
+qui me poussaient à renouveler le rythmique.
+Mais c'est un peu effarant d'être tout seul à penser
+quelque chose, et puis dès qu'il s'agissait du vers il
semblait qu'en y portant une main violente on commettait
-un sacrilège; le ton augural toujours, même en
-riant, de Mallarmé se faisait plus lointain, j'avais peur
-d'insister sur un point délicat où toutes les fibres de la
-pensée concentraient leur sensibilité et puis Mallarmé
+un sacrilège; le ton augural toujours, même en
+riant, de Mallarmé se faisait plus lointain, j'avais peur
+d'insister sur un point délicat où toutes les fibres de la
+pensée concentraient leur sensibilité et puis Mallarmé
me disait tant de bien, si poliment, avec de si adroites
-et bienveillantes réserves, des poëmes en prose, (je
+et bienveillantes réserves, des poëmes en prose, (je
disais les proses, tout court) dont je lui infligeais une
-lecture presque périodique, que mon audace novatrice
-reculait; j'avais peur qu'il se crût forcé à étendre sa
-bienveillance à des essais qu'il ne goûtait pas. Je ne
+lecture presque périodique, que mon audace novatrice
+reculait; j'avais peur qu'il se crût forcé à étendre sa
+bienveillance à des essais qu'il ne goûtait pas. Je ne
crains pas d'ailleurs de dire qu'il influa sur moi et
-que je fis en ce temps-là une paire de sonnets.</p>
+que je fis en ce temps-là une paire de sonnets.</p>
-<p>Ceux que je vis dans ces soirées du mardi de 1879,
-bien différentes des glorieuses chambrées que je retrouvais
+<p>Ceux que je vis dans ces soirées du mardi de 1879,
+bien différentes des glorieuses chambrées que je retrouvais
en 1885, ce furent outre de l'Angle Beaumanoir,
le bon Jean Marras, M. Henry Roujon, le musicien
-Léopold Dauphin qui a fait de si jolis vers, Germain
+Léopold Dauphin qui a fait de si jolis vers, Germain
Nouveau.</p>
<p>Entre temps je m'occupai de la diffusion de mon
&oelig;uvre, et j'en entrepris une lecture publique. La rive
-gauche, où je vivais porte à porte avec mon ami le mathématicien
-Charles Henry, tout hanté déjà d'esthétique
-scientifique, et visité souvent par un homme qui savait
+gauche, où je vivais porte à porte avec mon ami le mathématicien
+Charles Henry, tout hanté déjà d'esthétique
+scientifique, et visité souvent par un homme qui savait
toutes les langues et est devenu vice-consul en
Orient, traducteur intermittent et excellent de difficiles
-textes de poètes persans. H. Ferté offrait à cet égard une
-ressource. C'était le club, si l'on peut dire, des Hydropathes
+textes de poètes persans. H. Ferté offrait à cet égard une
+ressource. C'était le club, si l'on peut dire, des Hydropathes
<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-où Charles Cros fréquentait. Il y disait l'<cite>Archet</cite>
+où Charles Cros fréquentait. Il y disait l'<cite>Archet</cite>
et on lui demandait beaucoup le <cite>Hareng Saur</cite>. On lui
-préférait généralement dans ces milieux Emile Goudeau
-dont la verve parisienne et gasconne était là fort
-goûtée. C'était un peu café-concert; cela n'était pas
-pour étonner Cros qui avait commis pour un lucre nécessaire,
+préférait généralement dans ces milieux Emile Goudeau
+dont la verve parisienne et gasconne était là fort
+goûtée. C'était un peu café-concert; cela n'était pas
+pour étonner Cros qui avait commis pour un lucre nécessaire,
paroles et musiques, deux chansons, dont l'une,
-<cite>Paquita</cite>, fut le modèle du célèbre Amant d'Amanda.
-C'était là un jeu Parnassien renouvelé de Banville.</p>
+<cite>Paquita</cite>, fut le modèle du célèbre Amant d'Amanda.
+C'était là un jeu Parnassien renouvelé de Banville.</p>
-<p>Il se dépensait à ce club beaucoup de franche gaîté, à
+<p>Il se dépensait à ce club beaucoup de franche gaîté, à
laquelle contribuait plus que tous autres Alphonse Allais,
-Jules Jouy et on disait des vers. Champsaur y était populaire,
+Jules Jouy et on disait des vers. Champsaur y était populaire,
on y vit M. Le Bargy et le bon Charles de Sivry
faisait honneur au groupe quand il le visitait, en plus Fragerolle,
-Rollinat parfois, et un hypothétique savant
-qu'on dénommait l'Hydropathe-Melon. Goudeau était
-président de ce cercle, et Grenet-Dancourt vice-président;
+Rollinat parfois, et un hypothétique savant
+qu'on dénommait l'Hydropathe-Melon. Goudeau était
+président de ce cercle, et Grenet-Dancourt vice-président;
or, ce fut Grenet-Dancourt, homme infiniment
-aimable, qui assuma de quitter un soir sa sonnette vice-présidentielle,
-pour dire aux foules surprises un poème
-en prose de moi, et son autorité couvrit l'échec noir
-de mon &oelig;uvre brève. Paternellement Grenet-Dancourt
-m'engagea à persévérer et à habituer le public à ma conception
-de la prose poétique. Je le remerciai et ajournai.
-Cros, naturellement, me félicita, et après lui un
-jeune homme que j'avais déjà entrevu par là, et dont
-j'avais remarqué l'aspect un peu clergyman et correct
+aimable, qui assuma de quitter un soir sa sonnette vice-présidentielle,
+pour dire aux foules surprises un poème
+en prose de moi, et son autorité couvrit l'échec noir
+de mon &oelig;uvre brève. Paternellement Grenet-Dancourt
+m'engagea à persévérer et à habituer le public à ma conception
+de la prose poétique. Je le remerciai et ajournai.
+Cros, naturellement, me félicita, et après lui un
+jeune homme que j'avais déjà entrevu par là, et dont
+j'avais remarqué l'aspect un peu clergyman et correct
un peu trop pour le milieu; ce jeune camarade,
-intéressé par ces quelques pauvres lignes, devait
-devenir mon meilleur ami d'art, c'était Jules
+intéressé par ces quelques pauvres lignes, devait
+devenir mon meilleur ami d'art, c'était Jules
Laforgue.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-Je l'avais un peu remarqué à cause de sa tenue, et
-aussi pour cette particularité; qu'il semblait ne pas
-venir là pour autre chose que pour écouter des vers,
-ses tranquilles yeux gris s'éclairaient et ses joues se rosaient
-quand les poëmes offraient le plus petit intérêt.
-Nous causâmes, tandis que Joseph Gayda, sur le tréteau,
+Je l'avais un peu remarqué à cause de sa tenue, et
+aussi pour cette particularité; qu'il semblait ne pas
+venir là pour autre chose que pour écouter des vers,
+ses tranquilles yeux gris s'éclairaient et ses joues se rosaient
+quand les poëmes offraient le plus petit intérêt.
+Nous causâmes, tandis que Joseph Gayda, sur le tréteau,
assurait qu'il ne voulait plus aimer que des
-femmes de pierre, et à la dispersion nous remontâmes
+femmes de pierre, et à la dispersion nous remontâmes
un peu par les rues. Il m'apprit qu'il se voulait consacrer
-à l'histoire de l'art et il méditait aussi un drame
+à l'histoire de l'art et il méditait aussi un drame
sur Savonarole. Il fut convenu que nous nous reverrions;
-nous nous montrâmes nos bagages littéraires, le
-sien consistait en une petite étude lyrique sur Watteau
-et quelques sonnets infiniment impeccables, et écrits
-sur des phénomènes de la rue, des enfants dont la chemise
-passe, et les points les plus élevés d'une sérieuse
-cosmogonie. Il prêta une oreille attentive à mes idées
-de rhythmique, à qui il voulut tout de suite considérer
-une grande portée; pourtant il continua quelque temps
-encore à écrire des sonnets, il en fit un petit volume,
-je ne les connus pas tous, je crois que trop précipitamment
-il les détruisit. Il m'en dit quelques-uns, en réciprocité
-de mes essais, en de longues promenades à pied
+nous nous montrâmes nos bagages littéraires, le
+sien consistait en une petite étude lyrique sur Watteau
+et quelques sonnets infiniment impeccables, et écrits
+sur des phénomènes de la rue, des enfants dont la chemise
+passe, et les points les plus élevés d'une sérieuse
+cosmogonie. Il prêta une oreille attentive à mes idées
+de rhythmique, à qui il voulut tout de suite considérer
+une grande portée; pourtant il continua quelque temps
+encore à écrire des sonnets, il en fit un petit volume,
+je ne les connus pas tous, je crois que trop précipitamment
+il les détruisit. Il m'en dit quelques-uns, en réciprocité
+de mes essais, en de longues promenades à pied
que nous faisions dans les coins excentriques de Paris,
-trace indéniable d'une influence naturaliste qui s'apalissait.</p>
+trace indéniable d'une influence naturaliste qui s'apalissait.</p>
<p>C'est un de mes plus chers souvenirs que celui de
-ces après-midi de l'été 1880. Ce cerveau de jeune sage,
-d'une étonnante réceptivité, d'une extrême finesse à saisir
-les rapports, les analogies, m'intéressait infiniment. Au
-cours des promenades, où un livre à la main, quelque
+ces après-midi de l'été 1880. Ce cerveau de jeune sage,
+d'une étonnante réceptivité, d'une extrême finesse à saisir
+les rapports, les analogies, m'intéressait infiniment. Au
+cours des promenades, où un livre à la main, quelque
<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
mauvais Taine d'art ou quelque bouquin de philosophie
-lui paraissait nécessaire à son maintien, nous
-échangeâmes des idées.</p>
+lui paraissait nécessaire à son maintien, nous
+échangeâmes des idées.</p>
-<p>Il me montra des bouddhismes à travers Cazalis, je
-lui révélais Corbière que je venais de découvrir dans les
+<p>Il me montra des bouddhismes à travers Cazalis, je
+lui révélais Corbière que je venais de découvrir dans les
conversations d'un de ses petits cousins qui signait
-Pol Kalig des vers légers, essayait de faire connaître
-les <cite>Amours Jaunes</cite>, et y réussissait plutôt peu. Nous
-le trouvâmes admirable pour des raisons diverses. Laforgue
+Pol Kalig des vers légers, essayait de faire connaître
+les <cite>Amours Jaunes</cite>, et y réussissait plutôt peu. Nous
+le trouvâmes admirable pour des raisons diverses. Laforgue
me vantait Anatole France dont il admirait le
-<cite>Livre de mon ami</cite> et Bourget dont il goûtait des curiosités;
-il y avait bien des divergences mais l'unité s'était
-faite sur une réforme jugée généralement nécessaire de
-toutes, d'un côté au nom du vers libre, de l'autre au
+<cite>Livre de mon ami</cite> et Bourget dont il goûtait des curiosités;
+il y avait bien des divergences mais l'unité s'était
+faite sur une réforme jugée généralement nécessaire de
+toutes, d'un côté au nom du vers libre, de l'autre au
nom de la philosophie de l'Inconscient.</p>
-<p>Au milieu de tous ces soucis littéraires j'avais fort
-délaissé les écoles du gouvernement qui devaient me
+<p>Au milieu de tous ces soucis littéraires j'avais fort
+délaissé les écoles du gouvernement qui devaient me
couvrir du service militaire. Aussi m'embarquai-je un
-beau jour avec une flopée de mes concitoyens pour aller
-servir ma patrie dans les Afriques. Laforgue m'écrivait
-et m'envoyait des vers, je lui en rétorquai plus rarement,
-le maniement du fusil étant peu conciliable avec
+beau jour avec une flopée de mes concitoyens pour aller
+servir ma patrie dans les Afriques. Laforgue m'écrivait
+et m'envoyait des vers, je lui en rétorquai plus rarement,
+le maniement du fusil étant peu conciliable avec
celui de la plume; mon vers s'alourdissait, s'uniformisait,
-le sien se libérait; mes corbeaux de bagne ne
-valaient pas ses oiseaux libres, et mes corbeaux étaient
-rares; je ne les ai jamais publiés, les voyant avec des yeux
-clairs. Je n'eus guère là-bas de vie littéraire, sauf un
-jour un brusque rappel. Le service télégraphique
-m'employait, et un jour, en dépaquetant des ustensiles
-que me faisait parvenir l'administration, imprimés, ou
+le sien se libérait; mes corbeaux de bagne ne
+valaient pas ses oiseaux libres, et mes corbeaux étaient
+rares; je ne les ai jamais publiés, les voyant avec des yeux
+clairs. Je n'eus guère là-bas de vie littéraire, sauf un
+jour un brusque rappel. Le service télégraphique
+m'employait, et un jour, en dépaquetant des ustensiles
+que me faisait parvenir l'administration, imprimés, ou
bandes, je regardais les papiers d'enveloppe; une page
<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
de la <cite>Vie Moderne</cite> me tomba sous les yeux; la <cite>Vie Moderne</cite>
-c'était le souvenir d'une exposition Monet, d'un
-journal où Emile Bergerat m'avait accepté un méchant
+c'était le souvenir d'une exposition Monet, d'un
+journal où Emile Bergerat m'avait accepté un méchant
article qu'il n'avait jamais fait passer. Je regardais la
-feuille et j'y vis un poème en vers libres, ou typographié
-tel, poème en prose ou en vers libres, selon le gré,
-très directement ressemblant à mes essais. Il était signé
+feuille et j'y vis un poème en vers libres, ou typographié
+tel, poème en prose ou en vers libres, selon le gré,
+très directement ressemblant à mes essais. Il était signé
d'une personne qui me connaissait bien, et voulait
-bien, moi absent, se conformer étroitement à mon
-esthétique; je faisais école.</p>
-
-<p>Mais ce petit point tunisien, où je goûtais quelque
-indépendance, étant logé assez loin du camp, dans un
-petit village arabe, était si tranquille, si loin de tout
-mouvement, de toute pensée; la mer y était si belle et
-si tranquille, avec un chenal où on pouvait se promener
-avec de l'eau jusqu'aux épaules comme sur le boulevard;
-il avait une si jolie petite place, avec un café
-maure, dont le cafetier était en même temps le gardien
-de la prison, laquelle différait des autres prisons en ce
-que sa porte était trouée d'un trou où un homme
+bien, moi absent, se conformer étroitement à mon
+esthétique; je faisais école.</p>
+
+<p>Mais ce petit point tunisien, où je goûtais quelque
+indépendance, étant logé assez loin du camp, dans un
+petit village arabe, était si tranquille, si loin de tout
+mouvement, de toute pensée; la mer y était si belle et
+si tranquille, avec un chenal où on pouvait se promener
+avec de l'eau jusqu'aux épaules comme sur le boulevard;
+il avait une si jolie petite place, avec un café
+maure, dont le cafetier était en même temps le gardien
+de la prison, laquelle différait des autres prisons en ce
+que sa porte était trouée d'un trou où un homme
de corpulence moyenne pouvait facilement passer,
-que un quart d'heure après ce heurt de sentiments divers
-je n'y pensais plus et je passais une dépêche où le
+que un quart d'heure après ce heurt de sentiments divers
+je n'y pensais plus et je passais une dépêche où le
mercanti X demandait au mercanti Z une certaine
-quantité de denrées, ou bien je donnais une leçon de
-français au fils de mon surveillant de télégraphe ou
-bien j'allais chasser à l'oiseau de mer, je ne m'en souviens
+quantité de denrées, ou bien je donnais une leçon de
+français au fils de mon surveillant de télégraphe ou
+bien j'allais chasser à l'oiseau de mer, je ne m'en souviens
plus. Je chassais alors pour tuer le temps beaucoup
plus que le gibier, et entre temps je pouvais, dans la
-Syrte creuse, me jouer du piano et me déchiffrer les
+Syrte creuse, me jouer du piano et me déchiffrer les
partitions nouvelles sur un clavecin que mettait obligeamment
<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-à ma disposition le chef du service des
-renseignements, le lieutenant Du Paty de Clam.&mdash;C'était
+à ma disposition le chef du service des
+renseignements, le lieutenant Du Paty de Clam.&mdash;C'était
ma distraction avec la vue de la mer, le passage
hebdomadaire d'un steamer au large, et la vue
-d'indigènes qui pêchaient dans des claies, avec des
+d'indigènes qui pêchaient dans des claies, avec des
tridents mythologiques.</p>
-<p>A ma rentrée en France, à l'automne de 1885, Paris
-m'y parut un Eden grelottant et quelque paradis où,
-dans la lumière indécise des cinq heures, des lampes
-ardentes allumaient partout derrière les glaces des mirages
-d'Hespérides. Littérairement, tout était changé.
-Mallarmé montait les premiers degrés de la gloire, ses
-mardis soirs étaient suivis avec tant de recueillement
-qu'on eût dit vraiment, dans le bon sens du mot, une
-chapelle à son quatrième de la rue de Rome. Il y avait
-un peu, dans l'empressement joyeux qu'on mettait à
-le visiter, en même temps que de la très bien intentionnée
-curiosité, un peu de la joie qu'on éprouve à
-aller voir un prestidigitateur très supérieur, ou un
-prédicateur célèbre. Oui, on eût cru, à certains soirs,
-être dans une de ces églises au cinquième, ou au fond
-d'une cour, où la manne d'une religion nouvelle est
-communiquée à des adeptes qui doivent, pour entrer,
-montrer patte blanche; la patte blanche là c'était un
-poème ou la présentation par un accueilli déjà depuis
+<p>A ma rentrée en France, à l'automne de 1885, Paris
+m'y parut un Eden grelottant et quelque paradis où,
+dans la lumière indécise des cinq heures, des lampes
+ardentes allumaient partout derrière les glaces des mirages
+d'Hespérides. Littérairement, tout était changé.
+Mallarmé montait les premiers degrés de la gloire, ses
+mardis soirs étaient suivis avec tant de recueillement
+qu'on eût dit vraiment, dans le bon sens du mot, une
+chapelle à son quatrième de la rue de Rome. Il y avait
+un peu, dans l'empressement joyeux qu'on mettait à
+le visiter, en même temps que de la très bien intentionnée
+curiosité, un peu de la joie qu'on éprouve à
+aller voir un prestidigitateur très supérieur, ou un
+prédicateur célèbre. Oui, on eût cru, à certains soirs,
+être dans une de ces églises au cinquième, ou au fond
+d'une cour, où la manne d'une religion nouvelle est
+communiquée à des adeptes qui doivent, pour entrer,
+montrer patte blanche; la patte blanche là c'était un
+poème ou la présentation par un accueilli déjà depuis
quelque temps.</p>
-<p>Mallarmé n'avait pas changé d'une ligne, il y avait
-seulement une génération nouvelle. On a, avec raison,
-expliqué cette influence de Mallarmé, en plus de la
-beauté de son &oelig;uvre, par sa prestigieuse conversation,
-souple, signifiante, chatoyante, colorée. Elle était d'une
+<p>Mallarmé n'avait pas changé d'une ligne, il y avait
+seulement une génération nouvelle. On a, avec raison,
+expliqué cette influence de Mallarmé, en plus de la
+beauté de son &oelig;uvre, par sa prestigieuse conversation,
+souple, signifiante, chatoyante, colorée. Elle était d'une
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-abondance stylisée, d'une élégance nourrie, d'une nouveauté
-pleine de paillettes rares. De plus, Mallarmé,
+abondance stylisée, d'une élégance nourrie, d'une nouveauté
+pleine de paillettes rares. De plus, Mallarmé,
et ce fut un des secrets de l'affection qu'il provoqua,
-Mallarmé savait admirablement écouter. Il n'est point
-de plan littéraire, génial ou biscornu, qui ne lui ait été
-communiqué, et les beaux projets éveillaient un
+Mallarmé savait admirablement écouter. Il n'est point
+de plan littéraire, génial ou biscornu, qui ne lui ait été
+communiqué, et les beaux projets éveillaient un
clairvoyant enthousiasme, les erreurs il les accueillait
-avec une urbanité qui voilait très peu un conseil
-toujours pratique et bienfaisant. Mallarmé me mit
+avec une urbanité qui voilait très peu un conseil
+toujours pratique et bienfaisant. Mallarmé me mit
au courant; le vers, on n'y touchait point, sauf
-Verlaine en quelques fantaisies qui allaient paraître
-dans <cite>Jadis et Naguère</cite>, au contraire, on raffinait. On
+Verlaine en quelques fantaisies qui allaient paraître
+dans <cite>Jadis et Naguère</cite>, au contraire, on raffinait. On
inscrivait des rondels dans des sonnets, des sonnets
-dans des poèmes; quant au poème en prose, il y avait
-eu, me dit Mallarmé, un mouvement de ce côté, auquel
-je n'étais pas étranger, et sans qu'il prétendît que de
-beaux poèmes en prose, qui paraissaient alors dans les
-quotidiens, avec quelques éléments rythmiques pareils
-aux miens, me dussent quelque chose dans les détails,
-il voulait bien croire que les miens avaient été comme
-le léger coup de doigt sur un tambour qui fait partir à
-côté une foule de tambours sous des roulements savants.</p>
-
-<p>Laforgue avait terminé ses jolies <cite>Complaintes</cite>, si
-tendrement, si généreusement angoissées; Cros montait
+dans des poèmes; quant au poème en prose, il y avait
+eu, me dit Mallarmé, un mouvement de ce côté, auquel
+je n'étais pas étranger, et sans qu'il prétendît que de
+beaux poèmes en prose, qui paraissaient alors dans les
+quotidiens, avec quelques éléments rythmiques pareils
+aux miens, me dussent quelque chose dans les détails,
+il voulait bien croire que les miens avaient été comme
+le léger coup de doigt sur un tambour qui fait partir à
+côté une foule de tambours sous des roulements savants.</p>
+
+<p>Laforgue avait terminé ses jolies <cite>Complaintes</cite>, si
+tendrement, si généreusement angoissées; Cros montait
tous les jours vers le Chat noir, il y avait suivi les
Hydropathes et se laissait sombrer. Moi, je rapportais
-quelques textes que, malgré les conseils réitérés de
-Laforgue, je résolus de ne point publier, les voulant
-considérer comme des préludes insuffisants. Je rapportais
-aussi quelques idées très nettes.</p>
+quelques textes que, malgré les conseils réitérés de
+Laforgue, je résolus de ne point publier, les voulant
+considérer comme des préludes insuffisants. Je rapportais
+aussi quelques idées très nettes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-D'abord, je m'étais rendu compte de la parfaite imperméabilité
-des masses populaires vis-à-vis de la littérature
-de nos aînés, et leur art m'apparaissait bâtard,
+D'abord, je m'étais rendu compte de la parfaite imperméabilité
+des masses populaires vis-à-vis de la littérature
+de nos aînés, et leur art m'apparaissait bâtard,
incapable de satisfaire le populaire, incapable de charmer
-l'élite; comme il fallait d'abord reforger l'instrument,
+l'élite; comme il fallait d'abord reforger l'instrument,
ce dont les masses s'occupent fort peu, les premiers
-efforts pouvaient être dirigés de façon, non pas
-à plaire à l'élite, mais à la guider. De là, le manque
-de concessions, même typographiques, dans mes premiers
-écrits publiés. Le premier critérium, le seul, était
-de me satisfaire moi-même; me satisfaisant moi-même
-j'étais sûr de plaire, soit tout de suite, soit avec d'inévaluables
-délais à ceux de ma sorte, et cela me suffisait.
-Cette base esthétique, chez moi, n'a pas changé,
-et si je ne rencontre plus le reproche d'incompréhensibilité,
-c'est que l'évolution a marché.</p>
-
-<p>Une autre idée s'était enracinée en moi; c'est que
-l'art devait être social. J'entendais, par là, qu'il devait,
-autant que faire se pouvait, négliger les habitudes et les
-prétentions de la bourgeoisie, s'adresser, en attendant
-que le peuple s'y intéressât, aux prolétaires intellectuels,
-à ceux de demain, et pas à ceux d'hier; je ne pensais
-pas un instant qu'on dût faire banal pour être sûrement
+efforts pouvaient être dirigés de façon, non pas
+à plaire à l'élite, mais à la guider. De là, le manque
+de concessions, même typographiques, dans mes premiers
+écrits publiés. Le premier critérium, le seul, était
+de me satisfaire moi-même; me satisfaisant moi-même
+j'étais sûr de plaire, soit tout de suite, soit avec d'inévaluables
+délais à ceux de ma sorte, et cela me suffisait.
+Cette base esthétique, chez moi, n'a pas changé,
+et si je ne rencontre plus le reproche d'incompréhensibilité,
+c'est que l'évolution a marché.</p>
+
+<p>Une autre idée s'était enracinée en moi; c'est que
+l'art devait être social. J'entendais, par là, qu'il devait,
+autant que faire se pouvait, négliger les habitudes et les
+prétentions de la bourgeoisie, s'adresser, en attendant
+que le peuple s'y intéressât, aux prolétaires intellectuels,
+à ceux de demain, et pas à ceux d'hier; je ne pensais
+pas un instant qu'on dût faire banal pour être sûrement
compris. On pouvait donner au lecteur tout le temps
-nécessaire (il l'a pris d'ailleurs), et lui faire observer
-que, de même qu'il ne peut pas, sans une certaine préparation,
-s'intéresser à la science même élémentaire, il
-lui faut aussi quelque préparation pour s'y connaître
-en littérature.</p>
+nécessaire (il l'a pris d'ailleurs), et lui faire observer
+que, de même qu'il ne peut pas, sans une certaine préparation,
+s'intéresser à la science même élémentaire, il
+lui faut aussi quelque préparation pour s'y connaître
+en littérature.</p>
-<p>La troisième idée c'est que le poëme en prose était insuffisant
-et que c'était le vers, la strophe qu'il fallait modifier.</p>
+<p>La troisième idée c'est que le poëme en prose était insuffisant
+et que c'était le vers, la strophe qu'il fallait modifier.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-Une quatrième idée, c'est que le nouveau poète se
+Une quatrième idée, c'est que le nouveau poète se
devait et devait aux autres, quoique l'occupation ne fut
pas fort amusante, de faire de la critique. Pour pouvoir
-écrire l'&oelig;uvre d'art pure, il fallait pouvoir l'expliquer
-dans des travaux latéraux.</p>
+écrire l'&oelig;uvre d'art pure, il fallait pouvoir l'expliquer
+dans des travaux latéraux.</p>
<p>Pourtant j'ajournai cette partie fatale de mon travail,
-car j'avais rapporté d'Afrique, outre des idées nettes,
-une certaine paresse, et je ne me pressai point d'écrire,
-n'étant pas ambitieux, hors des vers, quand il me semblait
-que c'était absolument nécessaire pour fixer quelque
-papillon fugitif de l'idée. Et puis j'avais aussi des anciens
-rêves d'érudit à satisfaire, des musées à revoir, des
-livres à lire, à relire, des lacunes d'instruction à combler,
-je ne me hâtais guère de lancer une &oelig;uvre ou des
+car j'avais rapporté d'Afrique, outre des idées nettes,
+une certaine paresse, et je ne me pressai point d'écrire,
+n'étant pas ambitieux, hors des vers, quand il me semblait
+que c'était absolument nécessaire pour fixer quelque
+papillon fugitif de l'idée. Et puis j'avais aussi des anciens
+rêves d'érudit à satisfaire, des musées à revoir, des
+livres à lire, à relire, des lacunes d'instruction à combler,
+je ne me hâtais guère de lancer une &oelig;uvre ou des
manifestes, j'avais envie de voyager, d'errer, de sentir
-sous mes pieds une multiple Europe. Quant à l'enseignement
+sous mes pieds une multiple Europe. Quant à l'enseignement
oral, aux longues parlottes, avec un peu
-de prêche, je ne les craignais point et m'y décidai assez
-volontiers. C'était encore une trace de l'influence de
-Mallarmé, et je ne pense pas que ces sortes de conférences
-vagues, au hasard des rencontres et des réunions,
+de prêche, je ne les craignais point et m'y décidai assez
+volontiers. C'était encore une trace de l'influence de
+Mallarmé, et je ne pense pas que ces sortes de conférences
+vagues, au hasard des rencontres et des réunions,
furent toujours et pour tous inutiles. Mais il me tarde
-de rentrer dans l'histoire générale du symbolisme.</p>
+de rentrer dans l'histoire générale du symbolisme.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
-<p>En 1885, il y avait des décadents et des symbolistes,
-beaucoup de décadents et peu de symbolistes. Le mot
-de décadent avait été prononcé, celui de symboliste
+<p>En 1885, il y avait des décadents et des symbolistes,
+beaucoup de décadents et peu de symbolistes. Le mot
+de décadent avait été prononcé, celui de symboliste
pas encore; nous parlions de symbole, nous n'avions
-pas créé le mot générique de symbolisme, et les décadents
+pas créé le mot générique de symbolisme, et les décadents
<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-et les symbolistes c'était tout autre chose, alors.
-Le mot de décadent avait été créé par des journalistes,
-quelques-uns l'avaient, disaient-ils, ramassé comme
-les gueux de Hollande avaient arboré l'épithète injurieuse;
+et les symbolistes c'était tout autre chose, alors.
+Le mot de décadent avait été créé par des journalistes,
+quelques-uns l'avaient, disaient-ils, ramassé comme
+les gueux de Hollande avaient arboré l'épithète injurieuse;
pas si injurieuse et pas si inexacte.</p>
-<p>On se souvient de l'admirable étude de Théophile
-Gautier qui précède l'édition des <cite>Fleurs du Mal</cite> et où
-Gautier développe la beauté particulière et chatoyante
-du style aux époques de décadence. Ce sont des lignes
-qui ne tombèrent pas dans les oreilles sourdes, et,
-quoique le mot fût surtout applicable à ce qu'on dit
-de la décadence latine, on arriva à l'appliquer à notre
-époque, par dérivation plutôt politique, l'Empire, le
+<p>On se souvient de l'admirable étude de Théophile
+Gautier qui précède l'édition des <cite>Fleurs du Mal</cite> et où
+Gautier développe la beauté particulière et chatoyante
+du style aux époques de décadence. Ce sont des lignes
+qui ne tombèrent pas dans les oreilles sourdes, et,
+quoique le mot fût surtout applicable à ce qu'on dit
+de la décadence latine, on arriva à l'appliquer à notre
+époque, par dérivation plutôt politique, l'Empire, le
Bas-Empire, Paris, Byzance et autres sornettes.</p>
-<p>Mallarmé, autrefois, m'avait parlé du vicomte de
-Montesquiou avec des éloges pour son aménité, son
-dandysme, son élégance, (sans souffler mot de son art).</p>
+<p>Mallarmé, autrefois, m'avait parlé du vicomte de
+Montesquiou avec des éloges pour son aménité, son
+dandysme, son élégance, (sans souffler mot de son art).</p>
<p>Le raffinement particulier de M. de Montesquiou,
-son goût pour le chantournement, sa façon de dissimuler
-les portes de son appartement et d'égayer les
-tapis aux frais de la santé des tortues orfévrées, avaient
-infiniment séduit l'intelligence avide de petites nouveautés
+son goût pour le chantournement, sa façon de dissimuler
+les portes de son appartement et d'égayer les
+tapis aux frais de la santé des tortues orfévrées, avaient
+infiniment séduit l'intelligence avide de petites nouveautés
de M. J. K. Huysmans.</p>
-<p>Notre grand dyspeptique avait aimé notre grand fleuriste.
+<p>Notre grand dyspeptique avait aimé notre grand fleuriste.
M. J. K. Huysmans, qui eut un beau talent un
peu lourd et simple avant de se jeter dans le bain trouble
de Sainte-Lydwinne, venait de Gautier, de Baudelaire,
-et aussi des Précieuses, et aussi de Zola. Ses livres
-naturalistes, en dehors du meilleur, <cite>En Ménage</cite>, jolie
-étude sentimentale amère, à la Flaubert (<cite>Education Sentimentale</cite>),
-présentaient une curieuse étude de l'argot.</p>
+et aussi des Précieuses, et aussi de Zola. Ses livres
+naturalistes, en dehors du meilleur, <cite>En Ménage</cite>, jolie
+étude sentimentale amère, à la Flaubert (<cite>Education Sentimentale</cite>),
+présentaient une curieuse étude de l'argot.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
Las des Titines de Montparnasse et de leurs amis,
-las de ces romanciers moyens et de ce Tibaille où il a
-mis joliment beaucoup de lui-même, fatigué, par
-avance, d'être le triste commensal de M. Folantin,
-hanté de quelque mysticisme de riddeck qui lui faisait
-paraître le naturalisme insuffisant, M. Huysmans saisit
-avec bonheur l'occasion d'appliquer ses méthodes à un
-portrait aristocratique, et au lieu d'être un maussade Jordaens,
-il rêva de s'élever à être un Van Dyck prophétique,
-et <cite>A Rebours</cite>, qui n'était point un livre facile à réussir,
-qui n'est pas un bouquin méprisable, exerça sur
-beaucoup de gens une fort mauvaise influence. C'était
+las de ces romanciers moyens et de ce Tibaille où il a
+mis joliment beaucoup de lui-même, fatigué, par
+avance, d'être le triste commensal de M. Folantin,
+hanté de quelque mysticisme de riddeck qui lui faisait
+paraître le naturalisme insuffisant, M. Huysmans saisit
+avec bonheur l'occasion d'appliquer ses méthodes à un
+portrait aristocratique, et au lieu d'être un maussade Jordaens,
+il rêva de s'élever à être un Van Dyck prophétique,
+et <cite>A Rebours</cite>, qui n'était point un livre facile à réussir,
+qui n'est pas un bouquin méprisable, exerça sur
+beaucoup de gens une fort mauvaise influence. C'était
une grosse lanterne foraine qui attira beaucoup de gros
-phalènes curieux, et, d'avoir contemplé le jeu capricieux
-de ses feux versicolores, certains lettrés en sont
-demeurés encore en cet état, que le style populaire
-fixe, sous ce terme: baba, et qui veut dire éberlué. On
-imita le duc des Esseintes; il y donnait prise, il était
-hermétique et se jouait dans des teintes mourantes de
-cravates et de chaussettes; il enseignait la préciosité, et
-tentait à dire rien avec pittoresque. Il faut différencier
+phalènes curieux, et, d'avoir contemplé le jeu capricieux
+de ses feux versicolores, certains lettrés en sont
+demeurés encore en cet état, que le style populaire
+fixe, sous ce terme: baba, et qui veut dire éberlué. On
+imita le duc des Esseintes; il y donnait prise, il était
+hermétique et se jouait dans des teintes mourantes de
+cravates et de chaussettes; il enseignait la préciosité, et
+tentait à dire rien avec pittoresque. Il faut différencier
des Esseintes et M. de Montesquiou; des Esseintes et,
sous son masque, M. de Montesquiou eurent quelque
-influence, mauvaise mais précise, surtout en Belgique.
+influence, mauvaise mais précise, surtout en Belgique.
Depuis l'apparition de son premier volume, M. de
-Montesquiou a perdu toute existence réelle, et sa gloire
+Montesquiou a perdu toute existence réelle, et sa gloire
mondaine persiste seule pour ceux qui se soucient de
cet ordre de faits sociaux.</p>
-<p>Verlaine avait donné les <cite>Poëtes Maudits</cite>, allait donner
-<cite>Jadis et Naguère</cite>, rééditer <cite>Sagesse</cite> et développé tout le
-spectacle de son âme enfantine et de sa sensibilité
+<p>Verlaine avait donné les <cite>Poëtes Maudits</cite>, allait donner
+<cite>Jadis et Naguère</cite>, rééditer <cite>Sagesse</cite> et développé tout le
+spectacle de son âme enfantine et de sa sensibilité
<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-d'écorché. Si instinctif fut-il, il avait tout de même
-brièvement esthétisé, et son art poétique (<cite>Jadis et
-Naguère</cite>) donnait bref et bien sa méthode. De la musique
-avant toute chose: avant tout préfère l'impair,
-prends l'éloquence et tords-lui le cou... la rime, bijou
-d'un sou... Le fruit des années de recueillement de
-Verlaine concordait à merveille avec la germination
-sourde et l'éclosion première des idées parallèlement
+d'écorché. Si instinctif fut-il, il avait tout de même
+brièvement esthétisé, et son art poétique (<cite>Jadis et
+Naguère</cite>) donnait bref et bien sa méthode. De la musique
+avant toute chose: avant tout préfère l'impair,
+prends l'éloquence et tords-lui le cou... la rime, bijou
+d'un sou... Le fruit des années de recueillement de
+Verlaine concordait à merveille avec la germination
+sourde et l'éclosion première des idées parallèlement
en marche.</p>
-<p>Verlaine, le créateur avec Rimbaud du vers libéré,
-avait dans son esthétique complexe et peu certaine,
-avec des éclairs superbes, des coins où régnait encore
-du baudelairisme de l'ordre le moins supérieur. Il
-lui demeurait quelques restes d'avoir été, parmi les
-Parnassiens, le Saturnien; il était croyant et satanique,
+<p>Verlaine, le créateur avec Rimbaud du vers libéré,
+avait dans son esthétique complexe et peu certaine,
+avec des éclairs superbes, des coins où régnait encore
+du baudelairisme de l'ordre le moins supérieur. Il
+lui demeurait quelques restes d'avoir été, parmi les
+Parnassiens, le Saturnien; il était croyant et satanique,
avait quelque ironique respect pour le Saint-Sulpice
qui lui semblait, je pense, aussi louable qu'une autre
-sorte d'imagerie populaire. Très clair, précis, poignant,
-dès qu'il écoutait sa sensibilité, laquelle était amoureuse,
-susceptible et mêlée de crédulité religieuse, il
-était très embarrassé sur les terrains d'exégèse et de critique.
-Encore qu'il ait, à mon souvenir, merveilleusement
-développé dans une conversation le type de Parsifal
-(ses idées en ont été vulgarisées sans ses soins) il
-brillait moins par la pénétration critique que par un
+sorte d'imagerie populaire. Très clair, précis, poignant,
+dès qu'il écoutait sa sensibilité, laquelle était amoureuse,
+susceptible et mêlée de crédulité religieuse, il
+était très embarrassé sur les terrains d'exégèse et de critique.
+Encore qu'il ait, à mon souvenir, merveilleusement
+développé dans une conversation le type de Parsifal
+(ses idées en ont été vulgarisées sans ses soins) il
+brillait moins par la pénétration critique que par un
don de se traduire tout entier dans une simple chanson,
-avec son âme douce, rodomontante et peureuse.
-Il mêle donc au symbolisme initial, dont il fut une
-forte colonne, du décadentisme, c'est-à-dire du satanisme,
-de l'innocente perversité, et du catholicisme
-poétique; le sonnet de Bérénice, si célèbre, si joli, ne
+avec son âme douce, rodomontante et peureuse.
+Il mêle donc au symbolisme initial, dont il fut une
+forte colonne, du décadentisme, c'est-à-dire du satanisme,
+de l'innocente perversité, et du catholicisme
+poétique; le sonnet de Bérénice, si célèbre, si joli, ne
<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-veut pas peindre Rome au temps de la décadence,
-mais bien rythmer une sorte d'état de convalescence
-charmante, d'éveil atténué, d'idées rafraîchies par un
-bref sommeil qui fut assez familier à Verlaine; ce fut
-comme beaucoup de poèmes symbolistes, l'état allégorisé
-ou le symbole, soit la traduction bien précise
-et sans oiseux commentaire, d'un état d'âme. N'importe,
-le succès du sonnet aida à la fortune du mot décadence;
+veut pas peindre Rome au temps de la décadence,
+mais bien rythmer une sorte d'état de convalescence
+charmante, d'éveil atténué, d'idées rafraîchies par un
+bref sommeil qui fut assez familier à Verlaine; ce fut
+comme beaucoup de poèmes symbolistes, l'état allégorisé
+ou le symbole, soit la traduction bien précise
+et sans oiseux commentaire, d'un état d'âme. N'importe,
+le succès du sonnet aida à la fortune du mot décadence;
la presse, dont nous nous souciions fort peu en
-général, rattrapa le mot (déjà Robert Caze et quelques
-autres portaient de l'attention à ce mouvement) et
-l'école décadente eut plus de consistance après ce
+général, rattrapa le mot (déjà Robert Caze et quelques
+autres portaient de l'attention à ce mouvement) et
+l'école décadente eut plus de consistance après ce
sonnet.</p>
-<p>Cette idée de décadence, elle tenait encore à de
-vieux errements. Baudelaire avait longuement parlé
-d'une traduction de Pétrone qu'il n'écrivit pas, ce qui
-serait la perte irréparable d'un grand et raffiné plaisir
+<p>Cette idée de décadence, elle tenait encore à de
+vieux errements. Baudelaire avait longuement parlé
+d'une traduction de Pétrone qu'il n'écrivit pas, ce qui
+serait la perte irréparable d'un grand et raffiné plaisir
d'art si mon cher ami, Laurent Tailhade, ne terminait
-une traduction de Pétrone; tenant ainsi la promesse de
-notre grand aîné, il répare une des blessures qu'a
-faites la mort à la littérature en lui fauchant si vite
-l'admirable poète des <cite>Harmonies du soir</cite> et des <cite>Bienfaits
+une traduction de Pétrone; tenant ainsi la promesse de
+notre grand aîné, il répare une des blessures qu'a
+faites la mort à la littérature en lui fauchant si vite
+l'admirable poète des <cite>Harmonies du soir</cite> et des <cite>Bienfaits
de la lune</cite>. On parlait assez couramment, entre autres
-Paul Adam qui réalisa son désir, de romancer sur
-Byzance. Jean Richepin, déjà, avait annoncé un <cite>Elagabal</cite>,
+Paul Adam qui réalisa son désir, de romancer sur
+Byzance. Jean Richepin, déjà, avait annoncé un <cite>Elagabal</cite>,
dont quelques rares fragments parurent au
-<cite>Courrier français</cite>. Il y avait certainement une curiosité
-vers des époques qu'on disait faisandées, encore
-que leur logique d'être eut été depuis longtemps démontrée
-par Amedée Thierry; les recherches de Fustel
-n'étant pas sans écho, la petite pièce latine des <cite>Fleurs</cite>
+<cite>Courrier français</cite>. Il y avait certainement une curiosité
+vers des époques qu'on disait faisandées, encore
+que leur logique d'être eut été depuis longtemps démontrée
+par Amedée Thierry; les recherches de Fustel
+n'étant pas sans écho, la petite pièce latine des <cite>Fleurs</cite>
<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-<cite>du Mal</cite> portait ses fruits; de divers côtés on préparait
-des anthologies des pièces de basse latinité; ce fut plus
-tard M. de Gourmont qui réalisa, pour sa part, ces projets
-antérieurs que sans doute il ignora. Il y avait aussi
-l'idée que les Prussiens de 70 avaient été les barbares,
-que Paris c'était Rome ou Byzance; les romans de Zola,
-<cite>Nana</cite>, avaient souligné la métaphore, et il y avait donc
-des décadents; on parlait du roman de la pourriture, du
-roman médical; sous cette influence de Verlaine, de
-Huysmans, de Zola surtout, et beaucoup aussi de Mendès
-conteur, dont les tableautins licencieux étaient
-alors fort goûtés, marchait un groupe d'écrivains plus
-prosateurs que poètes. M<sup>me</sup> Rachilde était le meilleur
-écrivain en prose de ce groupe.</p>
+<cite>du Mal</cite> portait ses fruits; de divers côtés on préparait
+des anthologies des pièces de basse latinité; ce fut plus
+tard M. de Gourmont qui réalisa, pour sa part, ces projets
+antérieurs que sans doute il ignora. Il y avait aussi
+l'idée que les Prussiens de 70 avaient été les barbares,
+que Paris c'était Rome ou Byzance; les romans de Zola,
+<cite>Nana</cite>, avaient souligné la métaphore, et il y avait donc
+des décadents; on parlait du roman de la pourriture, du
+roman médical; sous cette influence de Verlaine, de
+Huysmans, de Zola surtout, et beaucoup aussi de Mendès
+conteur, dont les tableautins licencieux étaient
+alors fort goûtés, marchait un groupe d'écrivains plus
+prosateurs que poètes. M<sup>me</sup> Rachilde était le meilleur
+écrivain en prose de ce groupe.</p>
<p>Plus que le sonnet de Verlaine, plus que toute raison
-esthétique, antérieurement à l'apparition du <cite>Décadent</cite>,
+esthétique, antérieurement à l'apparition du <cite>Décadent</cite>,
qui d'ailleurs fut de quelques jours plus jeune que <cite>La
-Vogue</cite>, un petit opuscule fit la fortune du mot: Décadents;
-quelques-uns des poètes décadents ou de ceux
-qui furent plus tard symbolistes avaient été parodiés
+Vogue</cite>, un petit opuscule fit la fortune du mot: Décadents;
+quelques-uns des poètes décadents ou de ceux
+qui furent plus tard symbolistes avaient été parodiés
et le groupe naissant avait subi son petit Parnassiculet.
-Ce furent les <cite>Déliquescences</cite> d'Adoré Floupette, publié
-chez Lion Vanné, bibliopole à Byzance. Sous l'inspiration
-de Paul Arène, esprit charmant et étroit, qui
-avait été du Parnassiculet (avec le même sentiment d'ironie
-un peu méchante pour les confrères), un excellent
-poète, Gabriel Vicaire, et un homme d'esprit, Henri
-Bauclair, maintenant secrétaire au <cite>Petit Journal</cite> et qui
-alors démontrait, dans de brèves nouvelles, des qualités
-d'humour à la Baric, écrivaient un petit volume,
-qui se ressentait infiniment du patronage d'Arène, par
+Ce furent les <cite>Déliquescences</cite> d'Adoré Floupette, publié
+chez Lion Vanné, bibliopole à Byzance. Sous l'inspiration
+de Paul Arène, esprit charmant et étroit, qui
+avait été du Parnassiculet (avec le même sentiment d'ironie
+un peu méchante pour les confrères), un excellent
+poète, Gabriel Vicaire, et un homme d'esprit, Henri
+Bauclair, maintenant secrétaire au <cite>Petit Journal</cite> et qui
+alors démontrait, dans de brèves nouvelles, des qualités
+d'humour à la Baric, écrivaient un petit volume,
+qui se ressentait infiniment du patronage d'Arène, par
<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
-ses affinités avec le Parnassiculet, et la peinture
-de m&oelig;urs littéraires trop exactement transposées de la
-<cite>Gueuse Parfumée</cite>, une &oelig;uvre de Paul Arène d'ailleurs
-fort joliette. Cette pochade dut être faite dans des conditions
-extraordinaires de rapidité; l'ironie des auteurs
-s'attaquait à quelques manières très extérieures de
-Verlaine, de Mallarmé, de Tailhade, de Laforgue; je
-noterai, ce qui est important, qu'aucune espèce d'allusion
-n'y est faite au vers libre alors non divulgué; je
-confesse sans la moindre honte que je n'y suis pas visé,
-d'autres non plus n'apparurent pas devant la rétine
+ses affinités avec le Parnassiculet, et la peinture
+de m&oelig;urs littéraires trop exactement transposées de la
+<cite>Gueuse Parfumée</cite>, une &oelig;uvre de Paul Arène d'ailleurs
+fort joliette. Cette pochade dut être faite dans des conditions
+extraordinaires de rapidité; l'ironie des auteurs
+s'attaquait à quelques manières très extérieures de
+Verlaine, de Mallarmé, de Tailhade, de Laforgue; je
+noterai, ce qui est important, qu'aucune espèce d'allusion
+n'y est faite au vers libre alors non divulgué; je
+confesse sans la moindre honte que je n'y suis pas visé,
+d'autres non plus n'apparurent pas devant la rétine
de Vicaire et de Bauclair qui, en somme, dans leurs
-jeux d'esprit, n'usèrent guère d'autre document que
-<cite>Lutèce</cite>, petit journal d'art très amusant que rédigeaient,
-en donnant surtout des vers de Verlaine, de Moréas,
-et de Morice, Léo Trèzenick, l'ancien hydropathe Pierre
+jeux d'esprit, n'usèrent guère d'autre document que
+<cite>Lutèce</cite>, petit journal d'art très amusant que rédigeaient,
+en donnant surtout des vers de Verlaine, de Moréas,
+et de Morice, Léo Trèzenick, l'ancien hydropathe Pierre
Infernal, dessinateur au chapeau breton, devenu imprimeur
-et directeur de journal, au Quartier Latin, simultanément
-comme en province. Il y avait un dîner intitulé
-les <cite>Têtes de pipes</cite>, où allaient certains poètes, qui
-donna à Vicaire et Bauclair des sources vagues. Willy y
-débutait alors dans un nuage de calembours et de mélancolie,
-avec un bruit de sonnette folle, et était la moitié
-de la direction. Vielé-Griffin y donnait des vers signé
+et directeur de journal, au Quartier Latin, simultanément
+comme en province. Il y avait un dîner intitulé
+les <cite>Têtes de pipes</cite>, où allaient certains poètes, qui
+donna à Vicaire et Bauclair des sources vagues. Willy y
+débutait alors dans un nuage de calembours et de mélancolie,
+avec un bruit de sonnette folle, et était la moitié
+de la direction. Vielé-Griffin y donnait des vers signé
Alric Thom. On n'y trouverait point de vers libres,
mais beaucoup de bonnes choses, connues depuis par
-l'impression en volume, pas mal de gaieté et de sarcasme.
+l'impression en volume, pas mal de gaieté et de sarcasme.
Tout cela un peu bousingot, mais ce n'est
-la faute de personne, si les idées nouvelles germent
+la faute de personne, si les idées nouvelles germent
dans les cerveaux jeunes, et que la jeunesse est un peu
-rive gauche. <cite>Lutèce</cite> et les <cite>Déliquescences</cite> sont très rive
+rive gauche. <cite>Lutèce</cite> et les <cite>Déliquescences</cite> sont très rive
<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-gauche, et pour cela fort incomplètes comme document
-à consulter. Car enfin, il y a deux rives. Ces jeunes gens
+gauche, et pour cela fort incomplètes comme document
+à consulter. Car enfin, il y a deux rives. Ces jeunes gens
ne s'en doutaient pas trop, et l'un d'eux, Stanislas de
-Guaïta, a donné la note exacte d'un certain état d'esprit,
-quand, après avoir énuméré dans une préface à un volume
-de vers, tous les nouveaux poètes existant à sa
-connaissance, doutant de son universalité il termina en
-disant: il y en a peut-être d'autres, mais je ne les connais
-pas; en tout cas, ils ne viennent pas à mon café.
-Vicaire et Bauclair ne tinrent point ce langage, n'étant
-ni naïfs ni occultistes et mages, mais ils agirent ainsi;
-et le gai déjeuner de soleil qu'ils servirent à leurs contemporains
-aux dépens de quelques poètes, outre qu'il est
-fané, paraît incompréhensible, à force de peu parodier
-les vers connus et classés du symbolisme. On trouvera
-dans ce volume une étude sur Vicaire où j'explique,
-plus longuement que je ne puis le faire en cette préface,
-les pourquois de sa parodie. Les <cite>Déliquescences</cite> ont eu
-la même importance que le Parnassiculet; elles n'ont
-su ni caractériser, ni prévoir, et le fait de railler
-quelques snobs épris, à l'excès, de nouveauté n'a point
+Guaïta, a donné la note exacte d'un certain état d'esprit,
+quand, après avoir énuméré dans une préface à un volume
+de vers, tous les nouveaux poètes existant à sa
+connaissance, doutant de son universalité il termina en
+disant: il y en a peut-être d'autres, mais je ne les connais
+pas; en tout cas, ils ne viennent pas à mon café.
+Vicaire et Bauclair ne tinrent point ce langage, n'étant
+ni naïfs ni occultistes et mages, mais ils agirent ainsi;
+et le gai déjeuner de soleil qu'ils servirent à leurs contemporains
+aux dépens de quelques poètes, outre qu'il est
+fané, paraît incompréhensible, à force de peu parodier
+les vers connus et classés du symbolisme. On trouvera
+dans ce volume une étude sur Vicaire où j'explique,
+plus longuement que je ne puis le faire en cette préface,
+les pourquois de sa parodie. Les <cite>Déliquescences</cite> ont eu
+la même importance que le Parnassiculet; elles n'ont
+su ni caractériser, ni prévoir, et le fait de railler
+quelques snobs épris, à l'excès, de nouveauté n'a point
d'importance. Ces snobs devenus plus nombreux, cela
-forme le public. Tout récemment, M. André Rivoire,
-un charmant poète intimiste mais trop académique,
-dans une étude sur Albert Samain, un parnassien
-éclectique qui fit du symbolisme, disait que notre
-public avait paru être très nombreux, beaucoup plus
-qu'en réalité, qu'en somme il avait été mince. C'est
-une erreur profonde. Nous avons eu avec nous, à un certain
+forme le public. Tout récemment, M. André Rivoire,
+un charmant poète intimiste mais trop académique,
+dans une étude sur Albert Samain, un parnassien
+éclectique qui fit du symbolisme, disait que notre
+public avait paru être très nombreux, beaucoup plus
+qu'en réalité, qu'en somme il avait été mince. C'est
+une erreur profonde. Nous avons eu avec nous, à un certain
moment, tous les curieux du vers, et de plus, nous
-avons eu tous les curieux de la littérature qui s'étaient
+avons eu tous les curieux de la littérature qui s'étaient
<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-détachés du vers et qui y revenaient pour nous lire.
-Nous avons fait une renaissance poétique dans le
-rythme et la curiosité sympathique des lettrés nous
-accompagna. Qu'il fut facile de rallier, grâce à nos discordes
+détachés du vers et qui y revenaient pour nous lire.
+Nous avons fait une renaissance poétique dans le
+rythme et la curiosité sympathique des lettrés nous
+accompagna. Qu'il fut facile de rallier, grâce à nos discordes
et en lui offrant des transactions, une partie de
-ce public bienveillant mais indécis, c'est possible. Le jeu
+ce public bienveillant mais indécis, c'est possible. Le jeu
est connu des traditionnistes qui s'appuient sur une
-gloire de tout un passé à laquelle ils n'ajoutent qu'une
+gloire de tout un passé à laquelle ils n'ajoutent qu'une
faible glose, et dont ils usurpent le rayonnement. Ce
-sont petites haltes sans importance et réactions fatales et
-brèves. La masse est toujours enchantée de couvrir des
-transactions qui prennent des nouveautés ce qu'elles
-ont de plus simple et se réservent sur le reste; posture
-facile, opportunisme toujours opportun! C'est même
-un bien que ces réactions. Elles servent plus tard singulièrement
-à clarifier l'histoire littéraire.</p>
-
-<p>Il y eut dans ces époques d'incertitude et de développement
+sont petites haltes sans importance et réactions fatales et
+brèves. La masse est toujours enchantée de couvrir des
+transactions qui prennent des nouveautés ce qu'elles
+ont de plus simple et se réservent sur le reste; posture
+facile, opportunisme toujours opportun! C'est même
+un bien que ces réactions. Elles servent plus tard singulièrement
+à clarifier l'histoire littéraire.</p>
+
+<p>Il y eut dans ces époques d'incertitude et de développement
mental incertain, sur lesquelles je n'insiste
-si longtemps que parce qu'elles ont donné beaucoup
-plus de résultats que cela n'était alors généralement
-prévu et que les écrivains dont je parle se sont développés
-sur les mêmes principes qu'ils énonçaient
-alors, (toute part faite au progrès), quelques êtres falots,
-dont le souvenir ne doit point être banni, au contraire,
+si longtemps que parce qu'elles ont donné beaucoup
+plus de résultats que cela n'était alors généralement
+prévu et que les écrivains dont je parle se sont développés
+sur les mêmes principes qu'ils énonçaient
+alors, (toute part faite au progrès), quelques êtres falots,
+dont le souvenir ne doit point être banni, au contraire,
pas plus que celui des petits romantiques; ils furent le
-sourire de nos années de lutte, si on peut appeler
+sourire de nos années de lutte, si on peut appeler
lutte la production paresseuse et tranquille, au milieu
de sarcasmes qui ne nous touchaient point. Parmi
ces hommes aimables je voudrais citer au moins Baju,
Anatole Baju qui fut un brave homme de self-government.
-En effet, Baju, humble débarqué de la
+En effet, Baju, humble débarqué de la
<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-Creuse lointaine, sous couleur d'éduquer les enfants de
-la laïque de Saint-Denis, loua une mansarde rue de la
+Creuse lointaine, sous couleur d'éduquer les enfants de
+la laïque de Saint-Denis, loua une mansarde rue de la
Victoire et non seulement il y fonda un journal mais il y
-installa une imprimerie. Ses directeurs de conscience littéraire
+installa une imprimerie. Ses directeurs de conscience littéraire
furent alternativement, ou tout ensemble, je ne
m'en souviens plus, M. Paterne Berrichon et M. Maurice
-Du Plessys; le journal s'appelait le <cite>Décadent</cite>. Encore
-qu'il fut décadent, Baju louchait du côté des Symbolistes.
-Il pourparla. Peut-être eûmes-nous tort, M. Jean
-Moréas, qui se voyait grand, et moi-même de l'autoriser
-seulement à reproduire de nous ce que bon lui
-semblerait. Baju s'entêta, nous offrit son journal et la
-rédaction de <cite>La Vogue</cite>, écrivit un n<sup>o</sup> du <cite>Décadent</cite>.
-L'idée de Baju, idée juste au premier chef, était d'être
-éclectique dans un exclusivisme donné; nous fûmes
-trop exclusifs et le <cite>Décadent</cite> retourna aux <cite>Décadents</cite>,
-ce qui était fort juste, et puis il mourut, car rien n'est
-éternel. Le <cite>Symboliste</cite>, un hebdomadaire à deux sous,
-que nous avions créé, Adam, Moréas, Laforgue et moi
-pour être accessible aux petites bourses et avec les capitaux
+Du Plessys; le journal s'appelait le <cite>Décadent</cite>. Encore
+qu'il fut décadent, Baju louchait du côté des Symbolistes.
+Il pourparla. Peut-être eûmes-nous tort, M. Jean
+Moréas, qui se voyait grand, et moi-même de l'autoriser
+seulement à reproduire de nous ce que bon lui
+semblerait. Baju s'entêta, nous offrit son journal et la
+rédaction de <cite>La Vogue</cite>, écrivit un n<sup>o</sup> du <cite>Décadent</cite>.
+L'idée de Baju, idée juste au premier chef, était d'être
+éclectique dans un exclusivisme donné; nous fûmes
+trop exclusifs et le <cite>Décadent</cite> retourna aux <cite>Décadents</cite>,
+ce qui était fort juste, et puis il mourut, car rien n'est
+éternel. Le <cite>Symboliste</cite>, un hebdomadaire à deux sous,
+que nous avions créé, Adam, Moréas, Laforgue et moi
+pour être accessible aux petites bourses et avec les capitaux
(parfaitement) de la maison Tresse et de la
-maison Soirat ne vécut que quatre numéros. Un vieux
+maison Soirat ne vécut que quatre numéros. Un vieux
communard l'imprimait dans les fonds de Vaugirard,
-pour une rétribution, je pense, un peu stricte; le <cite>Décadent</cite>
-ne survécut guère au <cite>Symboliste</cite>. Etéocle et Polynice
-s'étaient porté des blessures mortelles, et puis
-la survie du <cite>Décadent</cite> n'eut qu'une importance relative,
-il était devenu petite revue; c'était bien gros pour
+pour une rétribution, je pense, un peu stricte; le <cite>Décadent</cite>
+ne survécut guère au <cite>Symboliste</cite>. Etéocle et Polynice
+s'étaient porté des blessures mortelles, et puis
+la survie du <cite>Décadent</cite> n'eut qu'une importance relative,
+il était devenu petite revue; c'était bien gros pour
Baju; il y perdait son arome de journal, d'hebdomadaire,
-ce n'était plus un léger papier drôlet, où toutes
+ce n'était plus un léger papier drôlet, où toutes
les lettres dansaient. Baju avait un imprimeur. Il fut
<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-étouffé par le luxe, et depuis il eut des succès politiques;
+étouffé par le luxe, et depuis il eut des succès politiques;
un arrondissement de la Creuse lui donna un
-jour 2 000 voix, insuffisantes à l'installer parmi nos
-parlementaires. Il se pourrait que Baju ait été un boulangiste
+jour 2 000 voix, insuffisantes à l'installer parmi nos
+parlementaires. Il se pourrait que Baju ait été un boulangiste
de marque.</p>
-<p><cite>La Vogue</cite> était plus sérieuse; elle fut la première
+<p><cite>La Vogue</cite> était plus sérieuse; elle fut la première
revue symboliste, et si elle mourut jeune, au moins
-ses collections furent-elles presqu'immédiatement recherchées.
+ses collections furent-elles presqu'immédiatement recherchées.
On sentit tout de suite combien on avait eu
tort de l'acheter si peu, et elle donna aux libraires
-avisés et à des courtiers teintés de littérature d'assez
-agréables bénéfices. Elle eut de la gloire mi-vivante
+avisés et à des courtiers teintés de littérature d'assez
+agréables bénéfices. Elle eut de la gloire mi-vivante
mi-posthume. Pourtant, tout en contenant de fort
-belles choses, et notamment les <cite>Moralités légendaires</cite>
-de Jules Laforgue en grande partie, elle était dirigée
-avec assez de paresse, et son directeur, c'est-à-dire moi,
-avait une tendance excessive à juxtaposer à de la copie
-purement littéraire des textes d'érudition qui n'y
-étaient point absolument nécessaires. Mais on comptait
-sur l'avenir, et l'on voulait être complet. La collection
+belles choses, et notamment les <cite>Moralités légendaires</cite>
+de Jules Laforgue en grande partie, elle était dirigée
+avec assez de paresse, et son directeur, c'est-à-dire moi,
+avait une tendance excessive à juxtaposer à de la copie
+purement littéraire des textes d'érudition qui n'y
+étaient point absolument nécessaires. Mais on comptait
+sur l'avenir, et l'on voulait être complet. La collection
de <cite>La Vogue</cite>, sur laquelle je n'insisterai point autrement,
-démontre pourtant deux choses: d'abord que le
-fameux dénigrement qu'on nous reprocha n'était point
-notre tendance, et que si nous dénigrâmes nous ne le
-fîmes que pour notre légitime défense et après d'injustes
+démontre pourtant deux choses: d'abord que le
+fameux dénigrement qu'on nous reprocha n'était point
+notre tendance, et que si nous dénigrâmes nous ne le
+fîmes que pour notre légitime défense et après d'injustes
attaques, puisqu'on ne saurait trouver dans <cite>La
-Vogue</cite> d'autres articles critiques qu'un article très camarade
-que je fis pour l'apparition des <cite>Cantilènes</cite> de
-Jean Moréas, en dehors de ceux très intéressants de
-Félix Fénéon sur les <cite>Impressionnistes</cite>. Pourtant nous
-avions le papier tout prêt et la plume alerte et l'on ne
+Vogue</cite> d'autres articles critiques qu'un article très camarade
+que je fis pour l'apparition des <cite>Cantilènes</cite> de
+Jean Moréas, en dehors de ceux très intéressants de
+Félix Fénéon sur les <cite>Impressionnistes</cite>. Pourtant nous
+avions le papier tout prêt et la plume alerte et l'on ne
<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-nous ménageait pas, mais nous étions fort pacifiques.</p>
+nous ménageait pas, mais nous étions fort pacifiques.</p>
-<p>Tout récemment, j'eus l'occasion de retracer le passé
-de <cite>La Vogue</cite>; deux jeunes poètes, Tristan Klingsor et
-Henry Degron, me demandèrent l'autorisation d'arborer
+<p>Tout récemment, j'eus l'occasion de retracer le passé
+de <cite>La Vogue</cite>; deux jeunes poètes, Tristan Klingsor et
+Henry Degron, me demandèrent l'autorisation d'arborer
mon vieux titre sur une jeune revue qui devait se conformer,
m'affirmait-on, aux traditions intransigeantes
-de l'ancienne Vogue. Je leur donnai une lettre-préface,
-on pourrait dire, étant donné l'épigraphe, «Vogue la
-Galère», auteur Jules Laforgue, parrain de la revue,
+de l'ancienne Vogue. Je leur donnai une lettre-préface,
+on pourrait dire, étant donné l'épigraphe, «Vogue la
+Galère», auteur Jules Laforgue, parrain de la revue,
des lettres de marque. Encore une fois, le petit steamer
-partit, chargé d'espoirs argonautiques, avec le salut
-amical de son ancien pilote. Le rôle grave de préfacier
-que j'avais assumé fait qu'il manque pourtant dans ces
-pages quelques détails que le côté d'apparat de ma besogne
+partit, chargé d'espoirs argonautiques, avec le salut
+amical de son ancien pilote. Le rôle grave de préfacier
+que j'avais assumé fait qu'il manque pourtant dans ces
+pages quelques détails que le côté d'apparat de ma besogne
me commandait de passer sous silence. Et, d'abord,
je n'y pouvais faire remarquer combien le titre,
-il est vrai, heureusement corrigé par l'épigraphe, était
-mauvais. C'est l'éloge de <cite>La Vogue</cite> et des &oelig;uvres qu'elle
-publia, dans sa première série, qu'on ne pensa jamais
+il est vrai, heureusement corrigé par l'épigraphe, était
+mauvais. C'est l'éloge de <cite>La Vogue</cite> et des &oelig;uvres qu'elle
+publia, dans sa première série, qu'on ne pensa jamais
en citant son titre, devenu une sorte de nom propre,
-à la vulgarité du mot «vogue» conçu en son sens ordinaire,
-et à tout ce qu'il indique de plate poursuite
-du succès courant, et de course à quatre pattes vers
-la vulgarité. Le titre avait été trouvé par M. Léo
-d'Orfer, un décadent qui avait fondé cette revue et
-m'en avait confié le secrétariat de la rédaction, à cause
-de sa foi en mon génie et surtout parce qu'il me considérait
-très apte, en cas de difficultés vitales, à assurer
-la vie de l'organe. M. Léo d'Orfer avait découvert,
-c'est trop peu dire, inventé un éditeur, M. Barbou,
-venu à Paris pour y acquérir un fonds de papeterie au
+à la vulgarité du mot «vogue» conçu en son sens ordinaire,
+et à tout ce qu'il indique de plate poursuite
+du succès courant, et de course à quatre pattes vers
+la vulgarité. Le titre avait été trouvé par M. Léo
+d'Orfer, un décadent qui avait fondé cette revue et
+m'en avait confié le secrétariat de la rédaction, à cause
+de sa foi en mon génie et surtout parce qu'il me considérait
+très apte, en cas de difficultés vitales, à assurer
+la vie de l'organe. M. Léo d'Orfer avait découvert,
+c'est trop peu dire, inventé un éditeur, M. Barbou,
+venu à Paris pour y acquérir un fonds de papeterie au
<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-quartier des écoles. M. d'Orfer, qui avait la pratique des
+quartier des écoles. M. d'Orfer, qui avait la pratique des
affaires et le don communicatif du mirage, transforma
-avec rapidité, semble-t-il, les ambitions de M. Barbou.
+avec rapidité, semble-t-il, les ambitions de M. Barbou.
Quand je vis celui-ci, il ne demandait pas mieux que
-de fonder une revue et d'éditer tous les livres; il assurait
-même, à chaque auteur, qu'il tenait à ses &oelig;uvres
-d'une façon toute <em>espéciale</em>; et comme les plus belles
+de fonder une revue et d'éditer tous les livres; il assurait
+même, à chaque auteur, qu'il tenait à ses &oelig;uvres
+d'une façon toute <em>espéciale</em>; et comme les plus belles
choses ont le pire destin, au bout de cinq semaines
-M. Barbou lâchait pied et repartait à la campagne se
-refaire une santé. J'avais dû déjà annoncer à M. d'Orfer
-que je partirais, que je démissionnerais, s'il persistait à
-vouloir publier, à côté de la revue, un supplément où
-son intention était de considérer avec indulgence les
-productions de l'abonné, ou d'amis dont il jugeait indispensable,
-autrement que littérairement, de publier
-les &oelig;uvres. Ce n'était point que toutes ces pages fussent
-sans intérêt, mais l'ensemble du choix ne me paraissait
+M. Barbou lâchait pied et repartait à la campagne se
+refaire une santé. J'avais dû déjà annoncer à M. d'Orfer
+que je partirais, que je démissionnerais, s'il persistait à
+vouloir publier, à côté de la revue, un supplément où
+son intention était de considérer avec indulgence les
+productions de l'abonné, ou d'amis dont il jugeait indispensable,
+autrement que littérairement, de publier
+les &oelig;uvres. Ce n'était point que toutes ces pages fussent
+sans intérêt, mais l'ensemble du choix ne me paraissait
pas cadrer avec mes intentions de revue intransigeante.</p>
-<p>Nous choisîmes donc cette occasion de l'effacement
-de M. Barbou pour nous séparer, et je fis reparaître,
-après trois semaines d'intervalle qui me parurent opportunes,
-<cite>La Vogue</cite>, mieux à mon image. Ce fut encore un
-petit épisode de la lutte entre les décadents et les symbolistes
-sur le même tremplin.</p>
+<p>Nous choisîmes donc cette occasion de l'effacement
+de M. Barbou pour nous séparer, et je fis reparaître,
+après trois semaines d'intervalle qui me parurent opportunes,
+<cite>La Vogue</cite>, mieux à mon image. Ce fut encore un
+petit épisode de la lutte entre les décadents et les symbolistes
+sur le même tremplin.</p>
-<p>Mallarmé m'avait dit quand je lui avais conté l'apparition
-prochaine de la revue, et son nom: «C'est le
-dernier titre que je choisirais» je répondis «et moi
-donc, mais je pense bien le faire oublier.» nous y avons
-réussi.</p>
+<p>Mallarmé m'avait dit quand je lui avais conté l'apparition
+prochaine de la revue, et son nom: «C'est le
+dernier titre que je choisirais» je répondis «et moi
+donc, mais je pense bien le faire oublier.» nous y avons
+réussi.</p>
-<p>Ce fut à ce moment que deux excellents écrivains,
+<p>Ce fut à ce moment que deux excellents écrivains,
<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-M. Jean Moréas et M. Paul Adam, jugèrent que le
-moment était venu de saisir le monde par la voix des
-quotidiens de la nouvelle bonne nouvelle littéraire.
+M. Jean Moréas et M. Paul Adam, jugèrent que le
+moment était venu de saisir le monde par la voix des
+quotidiens de la nouvelle bonne nouvelle littéraire.
Les tendances nouvelles se vulgarisaient, il se formait
-des groupes et des sous-groupes, malgré qu'il y eut
-des individualités suffisantes; donc MM. Jean Moréas
+des groupes et des sous-groupes, malgré qu'il y eut
+des individualités suffisantes; donc MM. Jean Moréas
et Paul Adam s'en furent trouver, au <cite>Figaro</cite>, M. Marcade
-et obtinrent l'insertion d'un manifeste littéraire
-quelque peu égoïste, où ils dépeignaient le mouvement
-symboliste à leurs couleurs, en assumaient, de leur
-propre mandat, la tâche et tentaient de se constituer
-chefs d'école. On leur en adressa de justes reproches,
+et obtinrent l'insertion d'un manifeste littéraire
+quelque peu égoïste, où ils dépeignaient le mouvement
+symboliste à leurs couleurs, en assumaient, de leur
+propre mandat, la tâche et tentaient de se constituer
+chefs d'école. On leur en adressa de justes reproches,
et puis l'on en sourit. On se rendit compte que si
-M. Marcade avait voulu considérer en MM. Moréas et
-Adam les chefs de l'école symboliste, c'était pour cette
-raison seule, qu'ignorant tout à fait du symbolisme,
-comme de toute autre matière littéraire, il en était réduit
-à se fier aux lumières des personnes qui prenaient
+M. Marcade avait voulu considérer en MM. Moréas et
+Adam les chefs de l'école symboliste, c'était pour cette
+raison seule, qu'ignorant tout à fait du symbolisme,
+comme de toute autre matière littéraire, il en était réduit
+à se fier aux lumières des personnes qui prenaient
la peine de l'aller voir. Il faut dire aussi que M. Marcade
-était sourd comme une cave, et qu'il n'eut même
-de M. Paul Adam, qu'une idée purement visuelle.
-Seul M. Moréas, dont la voix contenait des tonnerres,
-put faire parvenir à l'entendement de M. Marcade
-quelques propos esthétiques. M. Marcade, bon vieillard,
-portait, il est vrai, tout près de la bouche de son interlocuteur,
+était sourd comme une cave, et qu'il n'eut même
+de M. Paul Adam, qu'une idée purement visuelle.
+Seul M. Moréas, dont la voix contenait des tonnerres,
+put faire parvenir à l'entendement de M. Marcade
+quelques propos esthétiques. M. Marcade, bon vieillard,
+portait, il est vrai, tout près de la bouche de son interlocuteur,
sa conque auditive, mais pour utiliser cet
-accueil amène, une voix de stentor était au moins nécessaire.</p>
+accueil amène, une voix de stentor était au moins nécessaire.</p>
<p>Le lendemain de la publication de ce manifeste
-M. Paul Adam dit à M. Jean Moréas «On va vous traiter
-de Daudet» et M. Moréas assura que cela lui
+M. Paul Adam dit à M. Jean Moréas «On va vous traiter
+de Daudet» et M. Moréas assura que cela lui
<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
-était égal; pour l'intelligence de ce propos on se souviendra
+était égal; pour l'intelligence de ce propos on se souviendra
que Daudet, le plus faible et le moins inventeur
-des écrivains naturalistes, fut celui qui força le
-premier le succès, avec Fromont jeune, et plut aux
-masses en vulgarisant la formule naturaliste. Néanmoins,
-on ne tint pas longtemps rigueur à ces Messieurs
-de l'extension de pouvoirs qu'ils s'étaient offerts,
+des écrivains naturalistes, fut celui qui força le
+premier le succès, avec Fromont jeune, et plut aux
+masses en vulgarisant la formule naturaliste. Néanmoins,
+on ne tint pas longtemps rigueur à ces Messieurs
+de l'extension de pouvoirs qu'ils s'étaient offerts,
ou de l'initiative abusive et usurpatrice qu'ils avaient
-prise. En tout cas, j'y demeurais fort indifférent; s'ils
+prise. En tout cas, j'y demeurais fort indifférent; s'ils
avaient le <cite>Figaro</cite>, n'avais-je pas <cite>La Vogue</cite>, et sachant
-à quoi s'en tenir, on continuait à marcher ensemble,
-la jeunesse cordiale étant chez tous (encore que M. Moréas
-nous devança tous d'un bon lustre), trop forte
-pour qu'on s'arrêtât longtemps à des misères de
-publicité.</p>
-
-<p>Jules Laforgue était alors à Berlin, ou aux villes
-d'eaux d'Allemagne, lecteur de l'impératrice Augusta.
-Cette place lui avait été assurée par les soins de ce
-sans-patrie de Paul Bourget, chargé par M. Amédée
-Pigeon, lecteur précédent, de pourvoir à son remplacement.
+à quoi s'en tenir, on continuait à marcher ensemble,
+la jeunesse cordiale étant chez tous (encore que M. Moréas
+nous devança tous d'un bon lustre), trop forte
+pour qu'on s'arrêtât longtemps à des misères de
+publicité.</p>
+
+<p>Jules Laforgue était alors à Berlin, ou aux villes
+d'eaux d'Allemagne, lecteur de l'impératrice Augusta.
+Cette place lui avait été assurée par les soins de ce
+sans-patrie de Paul Bourget, chargé par M. Amédée
+Pigeon, lecteur précédent, de pourvoir à son remplacement.
M. Pigeon ayant appris par la voie du <cite>Figaro</cite>
-qu'un petit héritage lui incombait, voulait incontinent
+qu'un petit héritage lui incombait, voulait incontinent
retrouver ses loisirs et ses travaux de critique d'art. Il
fallait un jeune homme aimable et doux, capable de
ne point s'occuper de politique. M. Bourget pensa avec
-raison que la pitié universelle de Laforgue pourrait
-être assez forte pour s'exercer au moins quelques années
+raison que la pitié universelle de Laforgue pourrait
+être assez forte pour s'exercer au moins quelques années
au profit des pauvres puissants de ce monde, et
-connaissant l'urbanité exquise de Jules Laforgue, il le
-fit choisir; c'était d'Allemagne que m'arrivait sur
-papier bleu criblé de pattes d'abeilles traînées dans
+connaissant l'urbanité exquise de Jules Laforgue, il le
+fit choisir; c'était d'Allemagne que m'arrivait sur
+papier bleu criblé de pattes d'abeilles traînées dans
<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
l'encre rouge, la copie de Laforgue; sauf vacances.</p>
-<p>M. Moréas était déjà, depuis plusieurs années, un
-poète intéressant et élégant. Après avoir fait de bons
-vers réguliers, il pratiquait le vers libéré, abondait en
-curiosités rhythmiques, intercalait des poëmes en prose
-dans des romans réalistes sans considérable portée, et
-après les <cite>Cantilènes</cite>, où figuraient des assonnances
-d'après les chansons populaires, recherchait une sorte
-de vers libre. Son défaut était de tenir extrêmement
-peu à l'originalité de ses idées; personne ne pratiqua
-aussi fort le fameux: «Je prends mon bien où je
-le trouve», sans avoir l'excuse de Molière, qui, lorsqu'il
-disait cela, à propos d'une scène du <cite>Pédant joué</cite>, faisait
-allusion à une vieille collaboration avec Cyrano, et
-en effet reprenait une scène ébauchée jadis par lui;
-c'était de la reprise individuelle. Mais M. Moréas
-croyant peu à l'idée, et féru de la forme, l'entendait
+<p>M. Moréas était déjà, depuis plusieurs années, un
+poète intéressant et élégant. Après avoir fait de bons
+vers réguliers, il pratiquait le vers libéré, abondait en
+curiosités rhythmiques, intercalait des poëmes en prose
+dans des romans réalistes sans considérable portée, et
+après les <cite>Cantilènes</cite>, où figuraient des assonnances
+d'après les chansons populaires, recherchait une sorte
+de vers libre. Son défaut était de tenir extrêmement
+peu à l'originalité de ses idées; personne ne pratiqua
+aussi fort le fameux: «Je prends mon bien où je
+le trouve», sans avoir l'excuse de Molière, qui, lorsqu'il
+disait cela, à propos d'une scène du <cite>Pédant joué</cite>, faisait
+allusion à une vieille collaboration avec Cyrano, et
+en effet reprenait une scène ébauchée jadis par lui;
+c'était de la reprise individuelle. Mais M. Moréas
+croyant peu à l'idée, et féru de la forme, l'entendait
dans un autre sens; outre que ses vers faisaient montre
-souvent de connaissances étendues, il ne dédaignait
+souvent de connaissances étendues, il ne dédaignait
pas d'intercaler dans ses &oelig;uvres en grande proportion
des traductions, ou, selon son expression, des paraphrases.
-Il y réussissait fort bien. De là une antinomie
-avec les autres promoteurs du symbolisme, qu'il résolut
-en s'en détachant lorsqu'il fonda l'Ecole romane,
-remettant, en somme, lui-même les choses en place.
-M. Moréas, alors, avait, parmi ses défauts, dont le
-moindre était de vouloir étendre son importance au-delà
+Il y réussissait fort bien. De là une antinomie
+avec les autres promoteurs du symbolisme, qu'il résolut
+en s'en détachant lorsqu'il fonda l'Ecole romane,
+remettant, en somme, lui-même les choses en place.
+M. Moréas, alors, avait, parmi ses défauts, dont le
+moindre était de vouloir étendre son importance au-delà
du vrai devant les journalistes (nous pensions que
-c'était aussi un défaut de se soucier des journalistes)
-une belle qualité, soit un très sincère amour de
-l'art, qui ne l'a pas quitté, et s'il s'en fait une
+c'était aussi un défaut de se soucier des journalistes)
+une belle qualité, soit un très sincère amour de
+l'art, qui ne l'a pas quitté, et s'il s'en fait une
<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-conception un peu étroite, c'est bien son affaire.</p>
+conception un peu étroite, c'est bien son affaire.</p>
<p>M. Paul Adam nous arrivait du naturalisme, il avait
-subi une de ces condamnations pour liberté d'écrire,
-fort bien portées depuis Baudelaire et Flaubert. Il ne
+subi une de ces condamnations pour liberté d'écrire,
+fort bien portées depuis Baudelaire et Flaubert. Il ne
s'en faisait pas trop gloire, et ne se targuait pas de
-<cite>Chair molle</cite>. Il était aimable et dandy. Un grand lévrier
-rhumatisant suivait ses pas; l'esthétique de Paul
-Adam était alors assez confuse, ainsi que ses rêves politiques,
-littéraires, industriels, dramatiques, brummellesques.
+<cite>Chair molle</cite>. Il était aimable et dandy. Un grand lévrier
+rhumatisant suivait ses pas; l'esthétique de Paul
+Adam était alors assez confuse, ainsi que ses rêves politiques,
+littéraires, industriels, dramatiques, brummellesques.
Il travaillait beaucoup et avait une peine
-infinie à tirer un parti pratique d'une production acharnée.
-Il y avait, dans ses efforts, de l'inquiétude et du
-disparate, mais il était déjà plein de talent, encore qu'il
-n'en fît pas toujours le meilleur usage et qu'il ne contrôlât
-pas assez l'intérêt de son effort; il était mage et reporter
-de tempérament, historien en plus, fantaisiste follement
-et ces quatre courants d'idées n'étaient point sans
-falotes synthèses. Sa perpétuelle chimère, analogue aux
-rêveries de Balzac, était souvent distrayante. Un bel
+infinie à tirer un parti pratique d'une production acharnée.
+Il y avait, dans ses efforts, de l'inquiétude et du
+disparate, mais il était déjà plein de talent, encore qu'il
+n'en fît pas toujours le meilleur usage et qu'il ne contrôlât
+pas assez l'intérêt de son effort; il était mage et reporter
+de tempérament, historien en plus, fantaisiste follement
+et ces quatre courants d'idées n'étaient point sans
+falotes synthèses. Sa perpétuelle chimère, analogue aux
+rêveries de Balzac, était souvent distrayante. Un bel
amour de l'art le tenait comme nous tous et contribuait
-à resserrer les liens d'amitié avec lui.</p>
+à resserrer les liens d'amitié avec lui.</p>
-<p>C'était Félix Fénéon qui assurait la bonne périodicité
-de la revue; très dévoué aux poètes, il corrigeait
-les épreuves, méticuleusement, artistement. Ce fut
-grâce à lui que nous fûmes réguliers; les articles de
+<p>C'était Félix Fénéon qui assurait la bonne périodicité
+de la revue; très dévoué aux poètes, il corrigeait
+les épreuves, méticuleusement, artistement. Ce fut
+grâce à lui que nous fûmes réguliers; les articles de
critique d'art qu'il nous donna font regretter qu'il
-s'abstienne depuis longtemps d'écrire.</p>
+s'abstienne depuis longtemps d'écrire.</p>
-<p><cite>La Vogue</cite> avait été une revue de combats et malgré
-qu'on n'ait pas songé à prendre de temps d'une exposition
-de théories, une revue théorique, au moins par
-les exemples. Ces revues, purement littéraires, ne durent
+<p><cite>La Vogue</cite> avait été une revue de combats et malgré
+qu'on n'ait pas songé à prendre de temps d'une exposition
+de théories, une revue théorique, au moins par
+les exemples. Ces revues, purement littéraires, ne durent
<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-pas. La mienne eut trente et un numéros, et puis
-s'arrêta. Il y eut une seconde série, encore plus brève,
+pas. La mienne eut trente et un numéros, et puis
+s'arrêta. Il y eut une seconde série, encore plus brève,
en 1889.</p>
-<p><cite>La Vogue</cite> avait fait le départ entre les symbolistes
-et les décadents. Elle avait reçu des adhésions et des
-sympathies multiples, entre autres hors frontières celle
-d'Emile Verhaeren, alors le poète des beaux alexandrins
+<p><cite>La Vogue</cite> avait fait le départ entre les symbolistes
+et les décadents. Elle avait reçu des adhésions et des
+sympathies multiples, entre autres hors frontières celle
+d'Emile Verhaeren, alors le poète des beaux alexandrins
des <cite>Flamandes</cite> et des <cite>Flambeaux noirs</cite>. Elle ne faisait
-que camarader avec des esprits distingués, mais autrement
-orientés, comme M. Charles Morice dont un bon
-livre de critique (sauf divergences) présenta un
-bon tableau de la littérature de cette heure. Laurent
-Tailhade n'y écrivit pas, parce qu'absent en longue
-villégiature durant ce semestre et demi que la revue
-vécut. Maurice Barrès, alors rédacteur au <cite>Voltaire</cite>, préparait
-ses livrets et ses préoccupations n'étaient pas
-identiques aux nôtres; le côté art pur de notre revue
-l'effarait un peu et nous nous étonnions de ses désirs
-multiples; nous eûmes aussi des ennemis, je ne m'arrête
-pas à énumérer des chroniqueurs, c'est à peu près
-les mêmes que maintenant; mais parmi les poètes, de
-ceux qu'on rencontrait chez Mallarmé, nous soulevâmes
-un adversaire, M. René Ghil.</p>
-
-<p>M. René Ghil se partageait alors entre le sonnet,
-l'esthétique et l'épopée. Ses sonnets, il y en a de pires,
-son épopée, je n'en parle pas, parce que si je ne l'aime
-pas ce n'est pas une raison pour en dégoûter les autres,
-et aussi parce que je n'y attache point une extrême
-importance. Son esthétique c'était l'instrumentation
-colorée ou l'instrumentation verbale, un commentaire
+que camarader avec des esprits distingués, mais autrement
+orientés, comme M. Charles Morice dont un bon
+livre de critique (sauf divergences) présenta un
+bon tableau de la littérature de cette heure. Laurent
+Tailhade n'y écrivit pas, parce qu'absent en longue
+villégiature durant ce semestre et demi que la revue
+vécut. Maurice Barrès, alors rédacteur au <cite>Voltaire</cite>, préparait
+ses livrets et ses préoccupations n'étaient pas
+identiques aux nôtres; le côté art pur de notre revue
+l'effarait un peu et nous nous étonnions de ses désirs
+multiples; nous eûmes aussi des ennemis, je ne m'arrête
+pas à énumérer des chroniqueurs, c'est à peu près
+les mêmes que maintenant; mais parmi les poètes, de
+ceux qu'on rencontrait chez Mallarmé, nous soulevâmes
+un adversaire, M. René Ghil.</p>
+
+<p>M. René Ghil se partageait alors entre le sonnet,
+l'esthétique et l'épopée. Ses sonnets, il y en a de pires,
+son épopée, je n'en parle pas, parce que si je ne l'aime
+pas ce n'est pas une raison pour en dégoûter les autres,
+et aussi parce que je n'y attache point une extrême
+importance. Son esthétique c'était l'instrumentation
+colorée ou l'instrumentation verbale, un commentaire
extraordinaire du sonnet des voyelles d'Arthur Rimbaud,
<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-une adaptation d'Helmholtz, téméraire héroïque.
-M. René Ghil était d'une parfaite bonne foi, et
-l'allure du symbolisme, en ce manifeste de M. Moréas
+une adaptation d'Helmholtz, téméraire héroïque.
+M. René Ghil était d'une parfaite bonne foi, et
+l'allure du symbolisme, en ce manifeste de M. Moréas
et de M. Adam, et dans <cite>La Vogue</cite>, lui parut attentatoire;
il voulut avoir sa tribune, et fonda, avec
-M. d'Orfer, la <cite>Renaissance</cite>, ainsi nommée, je pense, à
+M. d'Orfer, la <cite>Renaissance</cite>, ainsi nommée, je pense, à
cause des similitudes que M. Ghil a de tout temps reconnues
entre lui et Guillaume-Salluste Du Bartas. De
-là, il fulmina contre tous l'excommunication majeure,
-puis la <cite>Renaissance</cite> ayant été éphémère parmi les
-éphémères, il fonda les <cite>Ecrits pour l'art</cite>, où l'on se publiait
-entre amis, &oelig;uvres et portraits. M. de Régnier
-et M. Vielé-Griffin y parvinrent pour la première fois,
-de façon publique à l'héliogravure.</p>
-
-<p>Le mot symbolisme avait pris dès lors sa carrure et
-son sens. Ce n'était pas qu'il fut très précis, mais il est
-bien difficile de trouver un mot qui caractérise bien des
-efforts différents, et symbolisme valait à tout prendre,
-romantisme. Paul Adam proposait d'écrire un dogme
-dans le symbole; le mot dogme répugnait à des tempéraments
-plutôt anarchistes et critiques comme le
-mien; c'était Mallarmé qui avait surtout parlé du symbole,
-y voyant un équivalent au mot synthèse et concevant
-que le symbole était une synthèse vivante et
-ornée, sans commentaires critiques. L'union entre les
-symbolistes, outre un indéniable amour de l'art, et une
-tendresse commune pour les méconnus de l'heure précédente,
-était surtout faite par un ensemble de négations
-des habitudes antérieures. Se refuser à l'anecdote
-lyrique et romanesque, se refuser à écrire à ce va-comme-je-te-pousse,
-sous prétexte d'appropriation à l'ignorance
+là, il fulmina contre tous l'excommunication majeure,
+puis la <cite>Renaissance</cite> ayant été éphémère parmi les
+éphémères, il fonda les <cite>Ecrits pour l'art</cite>, où l'on se publiait
+entre amis, &oelig;uvres et portraits. M. de Régnier
+et M. Vielé-Griffin y parvinrent pour la première fois,
+de façon publique à l'héliogravure.</p>
+
+<p>Le mot symbolisme avait pris dès lors sa carrure et
+son sens. Ce n'était pas qu'il fut très précis, mais il est
+bien difficile de trouver un mot qui caractérise bien des
+efforts différents, et symbolisme valait à tout prendre,
+romantisme. Paul Adam proposait d'écrire un dogme
+dans le symbole; le mot dogme répugnait à des tempéraments
+plutôt anarchistes et critiques comme le
+mien; c'était Mallarmé qui avait surtout parlé du symbole,
+y voyant un équivalent au mot synthèse et concevant
+que le symbole était une synthèse vivante et
+ornée, sans commentaires critiques. L'union entre les
+symbolistes, outre un indéniable amour de l'art, et une
+tendresse commune pour les méconnus de l'heure précédente,
+était surtout faite par un ensemble de négations
+des habitudes antérieures. Se refuser à l'anecdote
+lyrique et romanesque, se refuser à écrire à ce va-comme-je-te-pousse,
+sous prétexte d'appropriation à l'ignorance
<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-du lecteur, rejeter l'art fermé des Parnassiens, le culte
-d'Hugo poussé au fétichisme, protester contre la platitude
-des petits naturalistes, retirer le roman du commérage
-et du document trop facile, renoncer à de petites
-analyses pour tenter des synthèses, tenir compte
-de l'apport étranger quand il était comme celui des
-grands Russes ou des Scandinaves, révélateur, tels
-étaient les points communs. Ce qui se détache nettement
-comme résultat tangible de l'année 1886, ce fut
-l'instauration du vers libre. Elle est présentée très judicieusement
-et très exactement par M. Albert Mockel
-dans ses <cite>Propos de littérature</cite>, et trop bien pour que je
+du lecteur, rejeter l'art fermé des Parnassiens, le culte
+d'Hugo poussé au fétichisme, protester contre la platitude
+des petits naturalistes, retirer le roman du commérage
+et du document trop facile, renoncer à de petites
+analyses pour tenter des synthèses, tenir compte
+de l'apport étranger quand il était comme celui des
+grands Russes ou des Scandinaves, révélateur, tels
+étaient les points communs. Ce qui se détache nettement
+comme résultat tangible de l'année 1886, ce fut
+l'instauration du vers libre. Elle est présentée très judicieusement
+et très exactement par M. Albert Mockel
+dans ses <cite>Propos de littérature</cite>, et trop bien pour que je
n'y renvoie pas le lecteur.</p>
-<p>Ce fut au début de la publication de <cite>La Vogue</cite> que
-j'allais voir Paul Verlaine. Si Verlaine eût été en
-France, avant 1880, alors qu'il était parfaitement méconnu,
-nul doute que je n'eusse cherché à lui témoigner
+<p>Ce fut au début de la publication de <cite>La Vogue</cite> que
+j'allais voir Paul Verlaine. Si Verlaine eût été en
+France, avant 1880, alors qu'il était parfaitement méconnu,
+nul doute que je n'eusse cherché à lui témoigner
mon admiration, parmi celles peu nombreuses
-qu'il comptait. Mais, à mon retour en France, il était
+qu'il comptait. Mais, à mon retour en France, il était
en pleine gloire. Il ne m'attirait pas d'ailleurs aussi
-complètement que Mallarmé; on pouvait penser que
-le meilleur et même tout de lui était dans ses livres.
+complètement que Mallarmé; on pouvait penser que
+le meilleur et même tout de lui était dans ses livres.
Quoiqu'il en soit, j'attendis une occasion et ce fut pour
-lui demander sa collaboration à <cite>La Vogue</cite> que je l'allai
+lui demander sa collaboration à <cite>La Vogue</cite> que je l'allai
voir.</p>
-<p>C'était Cour Saint-François, presque Cour des Miracles.
+<p>C'était Cour Saint-François, presque Cour des Miracles.
Sous le tonnerre intermittent du chemin de fer
-de Vincennes, à côté des boutiques aux devantures à
+de Vincennes, à côté des boutiques aux devantures à
plein cintre, une petite impasse; un chantier de bois
-appuyait contre le viaduc de longs madriers et des échafaudages
-savants de poutres équarries décorait l'horizon
+appuyait contre le viaduc de longs madriers et des échafaudages
+savants de poutres équarries décorait l'horizon
<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-d'une petite boutique de marchands de vins, où
-je trouvais Verlaine uniment placé devant un verre; il
-m'en offrit la rime, car sa plaisanterie était demeurée
-banvillesque. Il voulut bien me dire, en exagérant amicalement,
-qu'il connaissait ma jeune réputation, et à
-ma demande de copie, il répondit par des phrases
-modestes; pourtant il constata que c'était là une consécration,
-et que c'était la récompense de la vie, au début
+d'une petite boutique de marchands de vins, où
+je trouvais Verlaine uniment placé devant un verre; il
+m'en offrit la rime, car sa plaisanterie était demeurée
+banvillesque. Il voulut bien me dire, en exagérant amicalement,
+qu'il connaissait ma jeune réputation, et à
+ma demande de copie, il répondit par des phrases
+modestes; pourtant il constata que c'était là une consécration,
+et que c'était la récompense de la vie, au début
d'une vieillesse infirme, de s'entendre dire par des
jeunes hommes qu'on avait bien fait, et qu'on pouvait
-être revendiqué par eux, en tant qu'exemple quoiqu'indigne,
-et presque traité de dieu, comme un ancêtre.
-Je voulus lui spécifier ce que j'attendais de lui,
-c'était une suite à ses <cite>Poëtes maudits</cite> que je savais en
+être revendiqué par eux, en tant qu'exemple quoiqu'indigne,
+et presque traité de dieu, comme un ancêtre.
+Je voulus lui spécifier ce que j'attendais de lui,
+c'était une suite à ses <cite>Poëtes maudits</cite> que je savais en
train. Verlaine, d'abord, rompit les chiens, biaisa, me
-parla de Mallarmé dont il me savait le fidèle, me récita
-des vers de Mallarmé avec de curieuses intonations
-grandiloquentes, et nous esthétisâmes pour le plaisir
-d'esthétiser, et de se trouver des points communs. Il
-me raconta son retour à Paris, et puis ses chagrins,
-une partie au moins; là dessus un petit bonhomme,
-un gosse passait, fin et svelte, grêle même. Verlaine
+parla de Mallarmé dont il me savait le fidèle, me récita
+des vers de Mallarmé avec de curieuses intonations
+grandiloquentes, et nous esthétisâmes pour le plaisir
+d'esthétiser, et de se trouver des points communs. Il
+me raconta son retour à Paris, et puis ses chagrins,
+une partie au moins; là dessus un petit bonhomme,
+un gosse passait, fin et svelte, grêle même. Verlaine
l'appela, lui donna un sou pour en user avec magnificence,
-me dit: j'en ai fait un Pierrot, et récita une
-courte pièce fort jolie; craignant d'avoir paru trop
-homme de lettres, et soucieux d'offrir la réciprocité,
+me dit: j'en ai fait un Pierrot, et récita une
+courte pièce fort jolie; craignant d'avoir paru trop
+homme de lettres, et soucieux d'offrir la réciprocité,
comme excuse, il s'informa de mes derniers vers, mais
-je le ramenais à notre sujet qui était lui, et ce qu'il
-voudrait bien donner à <cite>La Vogue</cite>. Verlaine me parla
-de son portrait de Desbordes Valmore, et alla quérir non
+je le ramenais à notre sujet qui était lui, et ce qu'il
+voudrait bien donner à <cite>La Vogue</cite>. Verlaine me parla
+de son portrait de Desbordes Valmore, et alla quérir non
point son article, mais les &oelig;uvres de Desbordes Valmore,
<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-mit son lorgnon, leva la tête et, paraissant lire
-par dessus son lorgnon, droit à l'orifice de son corridor,
+mit son lorgnon, leva la tête et, paraissant lire
+par dessus son lorgnon, droit à l'orifice de son corridor,
dans une vieille redingote bleue qui avait des aspects
-de lévite, il me lut en pleurant quelques beaux
-poèmes. Cette affaire conclue et des vers promis, une
-lettre donnée pour prendre chez Vanier le manuscrit
-de l'article, je pris congé, trop tôt à mon gré et ne songeais
-qu'au dernier moment à assurer Verlaine d'une
-infime rétribution, unique dans les habitudes de la
-Revue; il n'y avait pas pensé, et m'affirma qu'il n'en
-touchait pas d'habitude de supérieure.</p>
-
-<p>Je le revis souvent Cour Saint-François. Dans ce
-pittoresque quartier populaire, il s'était créé une vie, il
-contait ses joies matinales à aller clopin-clopant chercher
+de lévite, il me lut en pleurant quelques beaux
+poèmes. Cette affaire conclue et des vers promis, une
+lettre donnée pour prendre chez Vanier le manuscrit
+de l'article, je pris congé, trop tôt à mon gré et ne songeais
+qu'au dernier moment à assurer Verlaine d'une
+infime rétribution, unique dans les habitudes de la
+Revue; il n'y avait pas pensé, et m'affirma qu'il n'en
+touchait pas d'habitude de supérieure.</p>
+
+<p>Je le revis souvent Cour Saint-François. Dans ce
+pittoresque quartier populaire, il s'était créé une vie, il
+contait ses joies matinales à aller clopin-clopant chercher
ses journaux place de la Bastille, et assister au
-chassé-croisé, alors déjà considérable, des omnibus,
+chassé-croisé, alors déjà considérable, des omnibus,
au passage ouvrier du faubourg Saint-Antoine. Il
m'expliqua un jour, et je regrette de ne m'en point souvenir
-exactement, le plan d'un Louis XVII. Il n'était
-point tous les jours d'humeur égale et je déclinai de
-publier des pamphlets très courts et très vifs qu'il eut
-aimé décocher à qui de droit, c'est-à-dire à M<sup>me</sup> Verlaine.
-Il me conta beaucoup de ce qu'il a écrit dans
-les <cite>Confessions</cite> (je sais bien que je ne suis pas le seul à
+exactement, le plan d'un Louis XVII. Il n'était
+point tous les jours d'humeur égale et je déclinai de
+publier des pamphlets très courts et très vifs qu'il eut
+aimé décocher à qui de droit, c'est-à-dire à M<sup>me</sup> Verlaine.
+Il me conta beaucoup de ce qu'il a écrit dans
+les <cite>Confessions</cite> (je sais bien que je ne suis pas le seul à
avoir recueilli ces confidences) mais avec un brio, un
-relief que je n'ai pas retrouvé dans son livre, notamment
-une promenade au matin dans Paris insurgé, et
+relief que je n'ai pas retrouvé dans son livre, notamment
+une promenade au matin dans Paris insurgé, et
une lecture de la proclamation du gouvernement de la
-Commune, à son gré si belle, si fière et tout émanée
+Commune, à son gré si belle, si fière et tout émanée
d'anonymes, ce qui en rehaussait la valeur. Il avait
-rencontré ces jours-là Goncourt en garde national (ça
+rencontré ces jours-là Goncourt en garde national (ça
<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-lui paraissait très drôle). Nous étions compatriotes,
-étant tous deux nés à Metz, lui par accident; car son
-père était capitaine du génie qui avait alors comme
+lui paraissait très drôle). Nous étions compatriotes,
+étant tous deux nés à Metz, lui par accident; car son
+père était capitaine du génie qui avait alors comme
garnisons Arras, Metz et Montpellier, en sorte que Paul
-Verlaine eut pu naître félibre; son vrai pays était l'Ardenne.</p>
+Verlaine eut pu naître félibre; son vrai pays était l'Ardenne.</p>
<p>Il se rappelait fort bien impressions d'enfance, assez
identiques aux miennes (la ville de province change si
-peu) de l'Esplanade, dont, hasard amusant, c'est Gérard
-de Nerval qui parla le premier dans la littérature, de
-l'Esplanade, superbe terrasse sur la plus jolie vallée,
-actuellement si bouleversée, hérissée de forts et de
+peu) de l'Esplanade, dont, hasard amusant, c'est Gérard
+de Nerval qui parla le premier dans la littérature, de
+l'Esplanade, superbe terrasse sur la plus jolie vallée,
+actuellement si bouleversée, hérissée de forts et de
glacis, sur les ossuaires de 1870, qu'un Messin ne
-saurait retrouver après tant de terrassements une seule
-des mottes de terre qu'il a jadis foulées, et qu'il y a
+saurait retrouver après tant de terrassements une seule
+des mottes de terre qu'il a jadis foulées, et qu'il y a
suppression totale de la petite patrie pour lui. Nous
-causâmes des rues silencieuses où poussait l'herbe près
-de l'Evêché, et des gens qui eurent comme nous le
-sort de naître dans cette ville; l'idée que Pilatre des
-Roziers, l'aéronaute, fut notre compatriote, lui fut
-agréable, mais le voisinage futur dans le Bouillet avec
+causâmes des rues silencieuses où poussait l'herbe près
+de l'Evêché, et des gens qui eurent comme nous le
+sort de naître dans cette ville; l'idée que Pilatre des
+Roziers, l'aéronaute, fut notre compatriote, lui fut
+agréable, mais le voisinage futur dans le Bouillet avec
Ambroise Thomas le laissa plus froid.</p>
-<p>C'est Nancy qui a assumé la tâche de remplacer
+<p>C'est Nancy qui a assumé la tâche de remplacer
Metz et d'en recueillir les nationaux illustres. Nous
-fûmes, de ce chef, un certain nombre réunis un jour
-chez M. Poincaré, sous la présidence de M. André
-Theuriet, de l'Académie française; il s'agissait d'avoir
-des idées et de dresser vite les bustes de Goncourt et
-celui de Verlaine dans ce beau jardin de la Pépinière,
-encore que ces hommes de valeur n'avaient point paré
-l'Académie de leur reflet plus radieux que celui des
+fûmes, de ce chef, un certain nombre réunis un jour
+chez M. Poincaré, sous la présidence de M. André
+Theuriet, de l'Académie française; il s'agissait d'avoir
+des idées et de dresser vite les bustes de Goncourt et
+celui de Verlaine dans ce beau jardin de la Pépinière,
+encore que ces hommes de valeur n'avaient point paré
+l'Académie de leur reflet plus radieux que celui des
<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
palmes vertes. M. Roger Marx avait acquis le concours
-de Carrière pour un buste de Verlaine qui eut été digne
+de Carrière pour un buste de Verlaine qui eut été digne
du beau portrait qu'il a peint. Mais dans cette ville,
-livrée aux plus basses menées nationalistes et à un
-dégoûtant antisémitisme, on n'a pas le temps de fêter
+livrée aux plus basses menées nationalistes et à un
+dégoûtant antisémitisme, on n'a pas le temps de fêter
des artistes.</p>
-<p>Je fis part à Verlaine de mon intention de publier
+<p>Je fis part à Verlaine de mon intention de publier
dans <cite>La Vogue</cite> des &oelig;uvres de Rimbaud autres que celles
-qui figuraient dans les <cite>Pactes Maudits</cite>, et supérieures
-aux <cite>Premières Communions</cite> que le premier numéro de
-<cite>La Vogue</cite> avait données d'après une copie. Il s'agissait
+qui figuraient dans les <cite>Pactes Maudits</cite>, et supérieures
+aux <cite>Premières Communions</cite> que le premier numéro de
+<cite>La Vogue</cite> avait données d'après une copie. Il s'agissait
de retrouver le manuscrit des <cite>Illuminations</cite>. Verlaine
-l'avait prêté pour qu'il circulât, et il circulait. Au dire
-de Verlaine, ce devait être dans les environs de Le Cardonnel
-qu'on pouvait trouver une piste sérieuse; c'était
-vague; heureusement Fénéon, consulté par moi, se
-souvint que le manuscrit avait été aux mains de
-M. Zénon Fiére, poète et son collègue aux bureaux de
-la guerre dont Fénéon faisait alors un petit musée impressionniste
-et un bureau d'esprit à parois vertes, avant
-qu'il en fît un arsenal, comme assermenté, des anarchistes.
-Entre temps Fénéon apprenait à tous ses confrères,
+l'avait prêté pour qu'il circulât, et il circulait. Au dire
+de Verlaine, ce devait être dans les environs de Le Cardonnel
+qu'on pouvait trouver une piste sérieuse; c'était
+vague; heureusement Fénéon, consulté par moi, se
+souvint que le manuscrit avait été aux mains de
+M. Zénon Fiére, poète et son collègue aux bureaux de
+la guerre dont Fénéon faisait alors un petit musée impressionniste
+et un bureau d'esprit à parois vertes, avant
+qu'il en fît un arsenal, comme assermenté, des anarchistes.
+Entre temps Fénéon apprenait à tous ses confrères,
comme lui commis au bon ordre du recrutement,
-à trousser cordialement le sonnet, et ce n'est pas
-une idée sans valeur que d'avoir voulu rendre le sonnet
-corporatif et bureaucratique. Fénéon apprit de M. Zénon
-Fiére que le manuscrit était entre les mains de son
-frère, le poète Louis Fiére; nous l'eûmes le soir même,
-le lûmes, le classâmes et le publiâmes avec empressement.
-Verlaine fit une petite préface, pour le tirage
-à part, étant le seul ayant droit, et ce fut parce qu'il ne
+à trousser cordialement le sonnet, et ce n'est pas
+une idée sans valeur que d'avoir voulu rendre le sonnet
+corporatif et bureaucratique. Fénéon apprit de M. Zénon
+Fiére que le manuscrit était entre les mains de son
+frère, le poète Louis Fiére; nous l'eûmes le soir même,
+le lûmes, le classâmes et le publiâmes avec empressement.
+Verlaine fit une petite préface, pour le tirage
+à part, étant le seul ayant droit, et ce fut parce qu'il ne
<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-se dépêcha point à en écrire une pour la <cite>Saison en enfer</cite>
-que le tirage à part, préparé, n'en fut point fait; les
-<cite>Illuminations</cite>, sous leur forme de brochure, après qu'un
-service assez copieux en eût été fait, n'eurent de quelques
+se dépêcha point à en écrire une pour la <cite>Saison en enfer</cite>
+que le tirage à part, préparé, n'en fut point fait; les
+<cite>Illuminations</cite>, sous leur forme de brochure, après qu'un
+service assez copieux en eût été fait, n'eurent de quelques
semaines qu'un seul acheteur; ce fut M. Paul
-Bourget, à ce que m'apprit le dépositaire, M. Stock.</p>
+Bourget, à ce que m'apprit le dépositaire, M. Stock.</p>
-<p>Concurremment à la publication de <cite>La Vogue</cite> ou
-un peu après, diverses plaquettes paraissaient dont le
-but était de répondre à des attaques de juges sévères,
+<p>Concurremment à la publication de <cite>La Vogue</cite> ou
+un peu après, diverses plaquettes paraissaient dont le
+but était de répondre à des attaques de juges sévères,
ou de fournir quelques explications, car il arrivait que
-nous en sentions l'opportunité. Ces cahiers parurent
-pour la plupart chez Léon Vanier, alors le grand éditeur
-des symbolistes, des décadents, avec Verlaine en
-étoile sur son catalogue. Ainsi fut donné l'<cite>Art symboliste</cite>
+nous en sentions l'opportunité. Ces cahiers parurent
+pour la plupart chez Léon Vanier, alors le grand éditeur
+des symbolistes, des décadents, avec Verlaine en
+étoile sur son catalogue. Ainsi fut donné l'<cite>Art symboliste</cite>
de Georges Vanor qui contient des renseignements
-techniques sur l'esthétique symboliste. Le
-brillant conférencier était alors un aède jeune et enthousiaste,
-très intelligent et son petit bouquin, qui
-demeurera une pièce curieuse, eût été parfait, s'il
-n'avait jugé nécessaire de couronner le livre par une
-glose à lui spéciale du symbolisme qu'il désirait chrétien.
-Cette vue a un peu contribué, ainsi que certaines
-des théories d'antan de Paul Adam, à entacher le symbolisme,
+techniques sur l'esthétique symboliste. Le
+brillant conférencier était alors un aède jeune et enthousiaste,
+très intelligent et son petit bouquin, qui
+demeurera une pièce curieuse, eût été parfait, s'il
+n'avait jugé nécessaire de couronner le livre par une
+glose à lui spéciale du symbolisme qu'il désirait chrétien.
+Cette vue a un peu contribué, ainsi que certaines
+des théories d'antan de Paul Adam, à entacher le symbolisme,
pour certains, de mysticisme occultiste. Mystiques,
-nous l'étions dans un certain sens, par notre
-poursuite de l'inconnaissable et de la nuance imprécise;
-occultistes non pas, au moins ni M. Jean Moréas ni moi.
-Mais de même que pour le gros public les décadents, les
-auteurs difficiles, c'était tout un énorme groupe, un
-peuple d'écrivains qui englobait Goncourt, Villiers de
-l'Isle-Adam, Poictevin, Rosny, tous les discutés, tous les
+nous l'étions dans un certain sens, par notre
+poursuite de l'inconnaissable et de la nuance imprécise;
+occultistes non pas, au moins ni M. Jean Moréas ni moi.
+Mais de même que pour le gros public les décadents, les
+auteurs difficiles, c'était tout un énorme groupe, un
+peuple d'écrivains qui englobait Goncourt, Villiers de
+l'Isle-Adam, Poictevin, Rosny, tous les discutés, tous les
<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-méconnus, tous les passionnés d'écriture artiste, ou
-plutôt d'écriture expressive et de forme nouvelle, les
+méconnus, tous les passionnés d'écriture artiste, ou
+plutôt d'écriture expressive et de forme nouvelle, les
occultistes, les symbolistes, les anarchistes aussi ce fut,
-pour ce même public, une masse en marche. La foule
-apercevait un brouillard bariolé, avec des lueurs indécises
+pour ce même public, une masse en marche. La foule
+apercevait un brouillard bariolé, avec des lueurs indécises
de fanal au-dessus d'une marche naturellement
-un peu cahotante, et voyait passer sa génération montante,
-comme dit Rosny, en groupes voisins, mêlés par
-des conversations engagées, plus indistincts à des
-haltes où on confrontait des idées et où l'on discutait
-ensemble, plus confus de la présence d'indépendants
-égaillés au long des groupes. Longtemps nous ne
-pûmes espérer prouver à un critique que nous n'étions
+un peu cahotante, et voyait passer sa génération montante,
+comme dit Rosny, en groupes voisins, mêlés par
+des conversations engagées, plus indistincts à des
+haltes où on confrontait des idées et où l'on discutait
+ensemble, plus confus de la présence d'indépendants
+égaillés au long des groupes. Longtemps nous ne
+pûmes espérer prouver à un critique que nous n'étions
pas des Rose-Croix; on nous objectait que les Rose-Croix
-se déclaraient symbolistes, que Péladan c'était
+se déclaraient symbolistes, que Péladan c'était
presque Paul Adam. Il fallait expliquer qu'il y avait
symbole et symbole, symbole religieux, symbole
-pour Rose-Croix, symbole pour symboliste, variété
+pour Rose-Croix, symbole pour symboliste, variété
de symboles pour chaque symboliste; le critique
-hagard reculait, et s'en allait répétant: les symbolistes
+hagard reculait, et s'en allait répétant: les symbolistes
sont des occultistes; plus tard, en 1895, lorsque
-parut mon livre <cite>La Pluie et le beau Temps</cite> qu'épigraphiait
-une belle phrase de La Mettrie, le matérialiste
+parut mon livre <cite>La Pluie et le beau Temps</cite> qu'épigraphiait
+une belle phrase de La Mettrie, le matérialiste
pur, dont j'aimai fixer le nom sur un de mes livres,
-des interviewers qui, justement, venaient d'être chargés
-de savoir si la littérature était mystique, religieuse ou
+des interviewers qui, justement, venaient d'être chargés
+de savoir si la littérature était mystique, religieuse ou
pas, vinrent me voir; et quoique je leur en ai dit,
quoique je leur ai fait remarquer le nom de La Mettrie,
-et que j'ai cru devoir leur expliquer à peu près ce qu'il
-avait été, rentrés à leur journal ils se recueillirent, et
+et que j'ai cru devoir leur expliquer à peu près ce qu'il
+avait été, rentrés à leur journal ils se recueillirent, et
conclurent que, plein de mysticisme religieux, je le
<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
prouvai en parant ma couverture d'une phrase de La
-Mettrie, éminemment religieuse et occultiste. Tant le
-préjugé a de force et roule l'évidence comme paille dans
+Mettrie, éminemment religieuse et occultiste. Tant le
+préjugé a de force et roule l'évidence comme paille dans
le torrent.</p>
-<p>A un autre temps, nous fûmes d'un bloc, des anarchistes;
-on le crut de tous, sans nuance, avec une égale
-fermeté, avec cette certitude infrangible qui caractérise
-les reporters. Après l'acte de Vaillant, un journal boulevardier,
-celui qui règne sur les élégances, le <cite>Gaulois</cite>,
-crut bon de réunir dans sa salle des dépêches les portraits
+<p>A un autre temps, nous fûmes d'un bloc, des anarchistes;
+on le crut de tous, sans nuance, avec une égale
+fermeté, avec cette certitude infrangible qui caractérise
+les reporters. Après l'acte de Vaillant, un journal boulevardier,
+celui qui règne sur les élégances, le <cite>Gaulois</cite>,
+crut bon de réunir dans sa salle des dépêches les portraits
des anarchistes intellectuels.</p>
-<p>Une des lumières du journal, j'aime à le croire, fut
-détachée chez Vanier, à cette fin d'y prendre et d'en
+<p>Une des lumières du journal, j'aime à le croire, fut
+détachée chez Vanier, à cette fin d'y prendre et d'en
rapporter une collection des <cite>Hommes d'Aujourd'hui</cite>,
-intéressante publication hebdomadaire où Verlaine
-écrivit passablement, qui donnait des biographies et
+intéressante publication hebdomadaire où Verlaine
+écrivit passablement, qui donnait des biographies et
des portraits-charges des hommes du jour, avec plus
-ou moins de précision et de certitude; l'antichambre
-publique du <cite>Gaulois</cite> offrit plusieurs jours à la foule, à
-côté des images de Laurent Tailhade et de moi, pour
-lesquels cette attribution d'idées était juste, celle, par
-exemple, de M. Jean Moréas, qui je pense n'énonça
-jamais la moindre opinion politique, et s'éloigne de
-toute question sociale de toute la vitesse de sa trirème.
-Ceci dit, pour réduire à ses proportions exactes la responsabilité
-de Georges Vanor dans la comédie des
-erreurs qui se joua toujours, en ces temps lointains, à
+ou moins de précision et de certitude; l'antichambre
+publique du <cite>Gaulois</cite> offrit plusieurs jours à la foule, à
+côté des images de Laurent Tailhade et de moi, pour
+lesquels cette attribution d'idées était juste, celle, par
+exemple, de M. Jean Moréas, qui je pense n'énonça
+jamais la moindre opinion politique, et s'éloigne de
+toute question sociale de toute la vitesse de sa trirème.
+Ceci dit, pour réduire à ses proportions exactes la responsabilité
+de Georges Vanor dans la comédie des
+erreurs qui se joua toujours, en ces temps lointains, à
propos de nous.</p>
-<p>Le <cite>Glossaire de Plowert</cite>, petit dictionnaire à l'usage
-des gens du monde, moins curieux à certains égards,
-le fut beaucoup plus à d'autres. Plowert est le nom
+<p>Le <cite>Glossaire de Plowert</cite>, petit dictionnaire à l'usage
+des gens du monde, moins curieux à certains égards,
+le fut beaucoup plus à d'autres. Plowert est le nom
<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-d'un manchot qui évolue non sans grâce dans un roman
-de Moréas et Paul Adam, de leur plus vieille manière.
-Il parut piquant sans doute à Paul Adam de
-mettre le nom d'un héros à un seul bras, sur la couverture
-d'un petit volume qui allait être écrit par une
+d'un manchot qui évolue non sans grâce dans un roman
+de Moréas et Paul Adam, de leur plus vieille manière.
+Il parut piquant sans doute à Paul Adam de
+mettre le nom d'un héros à un seul bras, sur la couverture
+d'un petit volume qui allait être écrit par une
demi-douzaine de dextres, car Paul Adam n'entendait
-pas se risquer à donner des néologismes de ses collègues,
-des interprétations hasardées et éloignées de la
-plus exacte précision. Il avait la connaissance des
-bonnes méthodes érudites et aussi des habitudes du
-journalisme (il y fut toujours expert), il résolut donc
-d'avoir recours à l'interview, et de nous demander à
+pas se risquer à donner des néologismes de ses collègues,
+des interprétations hasardées et éloignées de la
+plus exacte précision. Il avait la connaissance des
+bonnes méthodes érudites et aussi des habitudes du
+journalisme (il y fut toujours expert), il résolut donc
+d'avoir recours à l'interview, et de nous demander à
chacun le choix de nos mots nouveaux, mais point de
-cette façon verbale de l'interview ordinaire qui laisse
-tomber des détails, mais de façon scripturaire et, pour
+cette façon verbale de l'interview ordinaire qui laisse
+tomber des détails, mais de façon scripturaire et, pour
ainsi dire, ferme.</p>
-<p>L'idée de ce glossaire avait été engendrée chez Paul
-Adam par une commande à moi faite. Un jeune éditeur,
-M. Dupret, qui, après avoir mis au jour quelques
+<p>L'idée de ce glossaire avait été engendrée chez Paul
+Adam par une commande à moi faite. Un jeune éditeur,
+M. Dupret, qui, après avoir mis au jour quelques
plaquettes curieuses, s'alla retremper dans un fructueux
-commerce de bois, avait reçu de moi l'offre
-d'une sorte de grammaire française, avec rhythmique,
+commerce de bois, avait reçu de moi l'offre
+d'une sorte de grammaire française, avec rhythmique,
projet que je reprendrai quelque jour de loisir un peu
-large. Comme il n'éditait résolument que de petites
-plaquettes in-32, M. Dupret me proposa d'en éditer
+large. Comme il n'éditait résolument que de petites
+plaquettes in-32, M. Dupret me proposa d'en éditer
les derniers chapitres (nous raisonnions sur plan) ceux
-qui auraient trait à l'époque que nous traversions, c'eût
-été une petite grammaire et rhythmique symboliste.
-Mon indolence était alors assez grande pour qu'il
-n'existât, de longtemps, de ce petit livre, qu'un schéma
-détaillé. J'avais conté le fait de la prochaine éclosion
+qui auraient trait à l'époque que nous traversions, c'eût
+été une petite grammaire et rhythmique symboliste.
+Mon indolence était alors assez grande pour qu'il
+n'existât, de longtemps, de ce petit livre, qu'un schéma
+détaillé. J'avais conté le fait de la prochaine éclosion
<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
-de ce livre à mes camarades, et par conséquent à Paul
+de ce livre à mes camarades, et par conséquent à Paul
Adam.</p>
<p>Le lendemain, Adam vint nous trouver, quelques-uns,
-dans un café du boulevard d'où nous aimions voir
-s'écouler les passants de l'heure; on vit bien à son approche
-qu'il s'était passé quelque chose; le paletot
-mastic de notre ami, paletot alors célèbre, flottait avec
-des plis d'étendard. Sur la hampe de cet étendard son
+dans un café du boulevard d'où nous aimions voir
+s'écouler les passants de l'heure; on vit bien à son approche
+qu'il s'était passé quelque chose; le paletot
+mastic de notre ami, paletot alors célèbre, flottait avec
+des plis d'étendard. Sur la hampe de cet étendard son
chapeau avait une inclinaison martiale comme s'il se
-fût douté de la victoire d'Uhde.</p>
+fût douté de la victoire d'Uhde.</p>
<p>Notre ami abordait avec des performances de galion.
-Il s'assit et tous ses gestes éclatèrent en munificence.
-Il nous confia alors que Vanier, consulté par lui sur
-l'opportunité d'un petit dictionnaire de nos néologismes,
-complément plus qu'indispensable de mon
-futur travail, avait adhéré avec empressement à ses
-projets, et qu'un fort lexique allait naître. Il demandait
-notre concours avec une face rayonnante, et il eût été
-criminel d'adresser des objections à un ami aussi heureux.
+Il s'assit et tous ses gestes éclatèrent en munificence.
+Il nous confia alors que Vanier, consulté par lui sur
+l'opportunité d'un petit dictionnaire de nos néologismes,
+complément plus qu'indispensable de mon
+futur travail, avait adhéré avec empressement à ses
+projets, et qu'un fort lexique allait naître. Il demandait
+notre concours avec une face rayonnante, et il eût été
+criminel d'adresser des objections à un ami aussi heureux.
Plowert naquit et besogna dare-dare.</p>
-<p>Nous n'attachâmes pas à son &oelig;uvre assez d'importance.
-A le faire, il eût fallu fondre nos projets et
+<p>Nous n'attachâmes pas à son &oelig;uvre assez d'importance.
+A le faire, il eût fallu fondre nos projets et
donner, d'un coup, importants, cette grammaire et ce
-dictionnaire des symbolistes qui eussent été des documents
-curieux, et qui auraient été fort utiles. Nous
-érigions ainsi notre monument en face celui qu'élaborent
+dictionnaire des symbolistes qui eussent été des documents
+curieux, et qui auraient été fort utiles. Nous
+érigions ainsi notre monument en face celui qu'élaborent
sans cesse les doctes ralentisseurs du Verbe qui
-s'évertuent à l'Académie. Tel qu'il est et malgré l'abondance
+s'évertuent à l'Académie. Tel qu'il est et malgré l'abondance
de ses fautes d'impression le petit volume, qui
-ne contient que nos néologismes alors parus, qui
-n'est qu'un petit répertoire, offre cet intérêt, qu'en le
+ne contient que nos néologismes alors parus, qui
+n'est qu'un petit répertoire, offre cet intérêt, qu'en le
<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
parcourant on pourra voir que tous nos postulats
-d'alors ont été accueillis, et sont entrés dans le courant
-de la langue et ne dérangent plus que de très périmés
+d'alors ont été accueillis, et sont entrés dans le courant
+de la langue et ne dérangent plus que de très périmés
dilettantes.</p>
-<p>L'automne de 1886, j'allais prendre, au débarqué
+<p>L'automne de 1886, j'allais prendre, au débarqué
de l'Orient-Express, Jules Laforgue qui revenait d'Allemagne,
-décidé à n'y point retourner; il se mariait et
-essayait de vivre à Paris de sa plume. Par un abandon
-de ses droits à de petites s&oelig;urs très cadettes, Laforgue
+décidé à n'y point retourner; il se mariait et
+essayait de vivre à Paris de sa plume. Par un abandon
+de ses droits à de petites s&oelig;urs très cadettes, Laforgue
se trouvait sans fortune aucune, et il n'avait aucune
-espèce d'économies. Quelques fonds que lui prêtèrent
-les siens lui fournirent juste de quoi s'installer. Sa santé,
+espèce d'économies. Quelques fonds que lui prêtèrent
+les siens lui fournirent juste de quoi s'installer. Sa santé,
assez faible, avait souffert d'un voyage d'hiver en Angleterre,
-où il était allé se marier, et d'un retour brusque
-dans un appartement pas préparé en plein froid décembre.
-Sauf quelques articles au supplément du <cite>Figaro</cite>, à
-la <cite>Gazette des Beaux-Arts</cite>, une chronique mensuelle à
-la <cite>Revue Indépendante</cite>, maigrement payée et sans fixité
+où il était allé se marier, et d'un retour brusque
+dans un appartement pas préparé en plein froid décembre.
+Sauf quelques articles au supplément du <cite>Figaro</cite>, à
+la <cite>Gazette des Beaux-Arts</cite>, une chronique mensuelle à
+la <cite>Revue Indépendante</cite>, maigrement payée et sans fixité
dans les dates, il n'avait rien. La librairie ne voulait
-point de ses <cite>Moralités légendaires</cite>, malgré mes conseils
-il ajournait la publication de ses <cite>Fleurs de bonne volonté</cite>
-(que j'ai publiées dans l'année 1888 de la <cite>Revue Indépendante</cite>);
-ce livre d'ailleurs ne lui eût rien rapporté
+point de ses <cite>Moralités légendaires</cite>, malgré mes conseils
+il ajournait la publication de ses <cite>Fleurs de bonne volonté</cite>
+(que j'ai publiées dans l'année 1888 de la <cite>Revue Indépendante</cite>);
+ce livre d'ailleurs ne lui eût rien rapporté
pratiquement. Laforgue ne trouva pas, dans Paris,
-trois cent cinquante francs pour ses <cite>Moralités légendaires</cite>,
-et ce fut bientôt la misère entière à deux, sans
-remède, sans amis, qui fussent en mesure de l'aider
-efficacement. C'était la détresse fière et décente, le ménage
+trois cent cinquante francs pour ses <cite>Moralités légendaires</cite>,
+et ce fut bientôt la misère entière à deux, sans
+remède, sans amis, qui fussent en mesure de l'aider
+efficacement. C'était la détresse fière et décente, le ménage
soutenu par la vente lente d'albums, de collections,
-de bouquins rares, et puis la maladie aggravée.
-Il était à peu près certain d'obtenir un poste suffisamment
+de bouquins rares, et puis la maladie aggravée.
+Il était à peu près certain d'obtenir un poste suffisamment
<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-rétribué dans un pays chaud, en Algérie ou en
+rétribué dans un pays chaud, en Algérie ou en
Egypte (il ne pouvait s'agir pour lui de passer un nouvel
-hiver à Paris, M. Charles Ephrussi et M. Paul Bourget
-s'étaient employés à le lui épargner), lorsque la
+hiver à Paris, M. Charles Ephrussi et M. Paul Bourget
+s'étaient employés à le lui épargner), lorsque la
mort arriva, une nuit, soudaine, M<sup>me</sup> Laforgue, au
-réveil, trouvait son mari mort à coté d'elle.</p>
-
-<p>Ah! le funèbre enterrement! dans un jour saumâtre,
-fumeux, un matin jaunâtre et moite; enterrement
-simple, sans aucune tenture à la porte, hâtivement
-parti à huit heures, sans attendre un instant quelque
-ami retardataire, et nous étions si peu derrière ce cercueil:
-Emile Laforgue, son frère, Th. Ysaye le pianiste,
-quelques parents lointains fixés à Paris, dans
+réveil, trouvait son mari mort à coté d'elle.</p>
+
+<p>Ah! le funèbre enterrement! dans un jour saumâtre,
+fumeux, un matin jaunâtre et moite; enterrement
+simple, sans aucune tenture à la porte, hâtivement
+parti à huit heures, sans attendre un instant quelque
+ami retardataire, et nous étions si peu derrière ce cercueil:
+Emile Laforgue, son frère, Th. Ysaye le pianiste,
+quelques parents lointains fixés à Paris, dans
une voiture, avec M<sup>me</sup> Jules Laforgue; Paul Bourget,
-Fénéon, Moréas, Adam et moi; et la montée lente, lente
-à travers la rue des Plantes, à travers les quartiers sales,
-de misère, d'incurie et de nonchalance, où le crime
-social suait à toutes les fenêtres pavoisées de linge sale,
-aux devantures sang de b&oelig;uf, rues fermées, muettes,
+Fénéon, Moréas, Adam et moi; et la montée lente, lente
+à travers la rue des Plantes, à travers les quartiers sales,
+de misère, d'incurie et de nonchalance, où le crime
+social suait à toutes les fenêtres pavoisées de linge sale,
+aux devantures sang de b&oelig;uf, rues fermées, muettes,
obscures, sans intelligence, la ville telle que la rejette
-sur ses barrières les quartiers de luxe, sourds et égoïstes;
-on avait dépassé si vite ces quartiers de couvents égoïstes
-et clos où quelques baguettes dépouillées de branches
+sur ses barrières les quartiers de luxe, sourds et égoïstes;
+on avait dépassé si vite ces quartiers de couvents égoïstes
+et clos où quelques baguettes dépouillées de branches
accentuent ces tristesses de dimanche et d'automne
qu'il avait dites dans ses Complaintes et, parmi le demi-silence,
-nous arrivons à ce cimetière de Bagneux, alors
-neuf, plus sinistre encore d'être vide, avec des morts
+nous arrivons à ce cimetière de Bagneux, alors
+neuf, plus sinistre encore d'être vide, avec des morts
comme sous des plates-bandes de croix de bois, concessions
-provisoires, comme dit bêtement le langage
-officiel, et sur la tombe fraîche, avec l'empressement,
-auprès du convoi, du menuisier à qui on a commandé
+provisoires, comme dit bêtement le langage
+officiel, et sur la tombe fraîche, avec l'empressement,
+auprès du convoi, du menuisier à qui on a commandé
<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
la croix de bois, et qui s'informe si c'est bien son client
qui passe, avec trop de mots dits trop haut, on voit,
-du fiacre, M<sup>me</sup> Laforgue, riant d'un gloussement déchirant
+du fiacre, M<sup>me</sup> Laforgue, riant d'un gloussement déchirant
et sans pleurs, et, sur cet effondrement de deux
-vies, personne de nous ne pensait à de la rhétorique
+vies, personne de nous ne pensait à de la rhétorique
tumulaire.</p>
-<p>La mort de Laforgue était, pour les lettres, irréparable;
-il emportait la grâce de notre mouvement, une
-nuance d'esprit varié, humain et philosophique; une
-place est demeurée vide parmi nous. C'était le pauvre
+<p>La mort de Laforgue était, pour les lettres, irréparable;
+il emportait la grâce de notre mouvement, une
+nuance d'esprit varié, humain et philosophique; une
+place est demeurée vide parmi nous. C'était le pauvre
Yorik qui avait eu un si joli sourire, le pauvre Yorik
-qui avait professé la sagesse à Wittemberg, et en avait
-fait la comparaison la plus sérieuse avec la folie; c'était
-un musicien du grand tout, un passereau tout transpercé
+qui avait professé la sagesse à Wittemberg, et en avait
+fait la comparaison la plus sérieuse avec la folie; c'était
+un musicien du grand tout, un passereau tout transpercé
d'infini qui s'en allait, et qu'on blotissait dans une
glaise froide et collante&mdash;la plus pauvre mort de
grand artiste, et le destin y eut une part hostile, qui
-ne laisse vivre les plus délicats que s'ils paient à la
-société la rançon d'un emploi qui les rend semblables
-à tous, connaissant le bien et le mal à la façon d'un
-comptable, et ne leur jette pas, des mille fenêtres indifférentes
-à l'art, de la presse, un sou pour subsister
-pauvrement et fièrement, en restant des artistes&mdash;à
+ne laisse vivre les plus délicats que s'ils paient à la
+société la rançon d'un emploi qui les rend semblables
+à tous, connaissant le bien et le mal à la façon d'un
+comptable, et ne leur jette pas, des mille fenêtres indifférentes
+à l'art, de la presse, un sou pour subsister
+pauvrement et fièrement, en restant des artistes&mdash;à
moins qu'une robustesse sans tare morbide ne leur permette
de franchir, en les descendant et en les remontant
ensuite, tous les cycles de l'enfer social.</p>
-<p>La <cite>Revue Indépendante</cite> qu'avaient dirigée en 1884 Félix
-Fénéon et M. Chevrier dans un sens très intelligemment
-naturaliste, avait laissé de brillants souvenirs, et
-des personnes songeaient à la ressusciter. M. Dujardin,
-écrivain des plus médiocres et qui pensait faire une affaire
+<p>La <cite>Revue Indépendante</cite> qu'avaient dirigée en 1884 Félix
+Fénéon et M. Chevrier dans un sens très intelligemment
+naturaliste, avait laissé de brillants souvenirs, et
+des personnes songeaient à la ressusciter. M. Dujardin,
+écrivain des plus médiocres et qui pensait faire une affaire
<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
du symbolisme et des symbolistes, ancien directeur
-de la <cite>Revue Wagnérienne</cite>, entreprit de la refonder
-avec MM. Félix Fénéon et Téodor de Wyzewa
-comme inspirateurs et rédacteurs en chef. Félix Fénéon
-s'étant presque immédiatement retiré, M. de
+de la <cite>Revue Wagnérienne</cite>, entreprit de la refonder
+avec MM. Félix Fénéon et Téodor de Wyzewa
+comme inspirateurs et rédacteurs en chef. Félix Fénéon
+s'étant presque immédiatement retiré, M. de
Wyzewa en demeura le principal moteur et y appliqua
-ses idées qui consistaient à y faire écrire des écrivains
-déjà nantis du succès, mais pas encore accueillis par
-le triomphe. On y voulait servir cette idée du bourgeois
-lettré que nous indiquions plus haut, que le <cite>Mouvement
-nouveau</cite> comprenait Goncourt et Verlaine et Mallarmé,
-et M. Anatole France, et M. Robert de Bonnières, et
+ses idées qui consistaient à y faire écrire des écrivains
+déjà nantis du succès, mais pas encore accueillis par
+le triomphe. On y voulait servir cette idée du bourgeois
+lettré que nous indiquions plus haut, que le <cite>Mouvement
+nouveau</cite> comprenait Goncourt et Verlaine et Mallarmé,
+et M. Anatole France, et M. Robert de Bonnières, et
M. Octave Mirbeau, en somme ceux que le journalisme
-littéraire ne mettait pas en première ligne. Il y avait
-d'ailleurs, à cette époque, un groupe de romanciers
-psychologues qu'on réunissait dans une sorte de communion
-intellectuelle, Bourget, Bonnières, Hervieu,
-Mirbeau, il y avait Huysmans un peu à part, Becque
-très à part, dont l'heure allait approximativement
-sonner avec les débuts d'Antoine. M. Anatole France
-n'avait pas encore pris tout son développement ni toute
-l'ampleur de sérénité qui ont mis si haut son génie ardent
-et calme. C'était l'auteur gracieux de <cite>Sylvestre Bonnard</cite>,
-et le critique littéraire, le meilleur d'un temps où ils
+littéraire ne mettait pas en première ligne. Il y avait
+d'ailleurs, à cette époque, un groupe de romanciers
+psychologues qu'on réunissait dans une sorte de communion
+intellectuelle, Bourget, Bonnières, Hervieu,
+Mirbeau, il y avait Huysmans un peu à part, Becque
+très à part, dont l'heure allait approximativement
+sonner avec les débuts d'Antoine. M. Anatole France
+n'avait pas encore pris tout son développement ni toute
+l'ampleur de sérénité qui ont mis si haut son génie ardent
+et calme. C'était l'auteur gracieux de <cite>Sylvestre Bonnard</cite>,
+et le critique littéraire, le meilleur d'un temps où ils
ne furent pas extraordinaires; on peut penser sans injustice
que chez M. Anatole France, le critique des faits,
-l'historien de la vie contemporaine, selon la belle méthode
-neuve qu'il s'est instaurée et l'écrivain original
-sont plus importants que le critique littéraire. Il était
-englobé dans cette conception de revue, à côté des
-précurseurs du symbolisme, déjà connus au moins de
+l'historien de la vie contemporaine, selon la belle méthode
+neuve qu'il s'est instaurée et l'écrivain original
+sont plus importants que le critique littéraire. Il était
+englobé dans cette conception de revue, à côté des
+précurseurs du symbolisme, déjà connus au moins de
<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
-nom du grand public, Mallarmé et Verlaine, et que
-Villiers de l'Isle-Adam, qu'admettaient ou plutôt qu'admiraient
+nom du grand public, Mallarmé et Verlaine, et que
+Villiers de l'Isle-Adam, qu'admettaient ou plutôt qu'admiraient
tous les novateurs. Laforgue y avait sa place,
et moi aussi, mais on entendait ne pas effaroucher le
-public et ne pas montrer trop tôt les symbolistes, et
-donner d'eux comme des échantillons importants avant
+public et ne pas montrer trop tôt les symbolistes, et
+donner d'eux comme des échantillons importants avant
de proclamer toute la sympathie qu'on disait savoir
pour nous.</p>
-<p>Pour des raisons diverses M. Dujardin m'offrit la rédaction
-en chef de sa revue qui devint dès lors plus nette
+<p>Pour des raisons diverses M. Dujardin m'offrit la rédaction
+en chef de sa revue qui devint dès lors plus nette
et plus progressiste et accepta tout le symbolisme en tenant
-compte, ainsi qu'il me paraissait nécessaire, des
-efforts intéressants de romanciers comme les Rosny. La
-revue qui marchait fort bien littérairement périt de la gestion
-plus que chimérique de son directeur et administrateur,
+compte, ainsi qu'il me paraissait nécessaire, des
+efforts intéressants de romanciers comme les Rosny. La
+revue qui marchait fort bien littérairement périt de la gestion
+plus que chimérique de son directeur et administrateur,
ou du moins passa chez le libraire Savine aux
-mains de M. de Nion qui en fit la revue des néo-naturalistes,
-et elle ne fit plus que décliner, passant de mains en
+mains de M. de Nion qui en fit la revue des néo-naturalistes,
+et elle ne fit plus que décliner, passant de mains en
mains, sans retrouver un instant l'importance que
j'avais pu lui donner en 1888.</p>
<p>Le symbolisme avait alors acquis sa pleine importance,
-car il n'était plus représenté seulement par ses
-promoteurs, il avait reçu des adhésions précieuses.
-C'était Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier,
-sortis avec éclat des premiers tâtonnements, apportant
-l'un des visions élégantes et hiératiques, l'autre un
-sentiment très vif de la nature, une sorte de lakisme
-curieux de folk-lore, avec une liberté encore hésitante
-du rhythme, mais une décision complète sur cette liberté
+car il n'était plus représenté seulement par ses
+promoteurs, il avait reçu des adhésions précieuses.
+C'était Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier,
+sortis avec éclat des premiers tâtonnements, apportant
+l'un des visions élégantes et hiératiques, l'autre un
+sentiment très vif de la nature, une sorte de lakisme
+curieux de folk-lore, avec une liberté encore hésitante
+du rhythme, mais une décision complète sur cette liberté
rythmique. Albert Mockel qui donnait sa jolie
Chantefable, et Ajalbert, Albert Saint-Paul Adolphe,
<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-Retté; il y eut beaucoup de symbolistes, et puis plus
-encore, et un instant tous les poètes furent symbolistes.</p>
-
-<p>C'est alors que chacun tira de son coté, dégageant
-son originalité propre, complétant les données premières
-du premier groupe, dont les demeurants Moréas,
-Adam et moi, eurent à développer et à faire prévaloir
-chacun sa manière propre; les divergences, qu'on
-ne s'était jamais tues, mais qui ne pouvaient éclater
-lors des premières luttes contre des adversaires communs,
-devenaient nécessairement plus visibles puisque
-nous avions des idéaux différents. Moréas, d'esprit classique,
-redevenait classique, Adam reprenait, après une
+Retté; il y eut beaucoup de symbolistes, et puis plus
+encore, et un instant tous les poètes furent symbolistes.</p>
+
+<p>C'est alors que chacun tira de son coté, dégageant
+son originalité propre, complétant les données premières
+du premier groupe, dont les demeurants Moréas,
+Adam et moi, eurent à développer et à faire prévaloir
+chacun sa manière propre; les divergences, qu'on
+ne s'était jamais tues, mais qui ne pouvaient éclater
+lors des premières luttes contre des adversaires communs,
+devenaient nécessairement plus visibles puisque
+nous avions des idéaux différents. Moréas, d'esprit classique,
+redevenait classique, Adam reprenait, après une
course dans la politique, ses ambitions balzaciennes.
-Ma façon particulière de comprendre le symbolisme
+Ma façon particulière de comprendre le symbolisme
avait ses partisans; bref, nous entrions dans l'histoire
-littéraire: les prémisses posées allaient donner leurs
+littéraire: les prémisses posées allaient donner leurs
effets, des surgeons vivaces allaient se projeter, des
-originalités curieuses s'affirmer à côté de nous, Maurice
+originalités curieuses s'affirmer à côté de nous, Maurice
Maeterlinck, Charles Von Lerberghe, Remy de
-Gourmont, etc. Ce serait dépasser le sujet de ces notes
-que de décrire tout le mouvement de 1889 et des
-années suivantes, encore que certains articles réunis
-dans ce volume présenteront là-dessus ce que, comme
+Gourmont, etc. Ce serait dépasser le sujet de ces notes
+que de décrire tout le mouvement de 1889 et des
+années suivantes, encore que certains articles réunis
+dans ce volume présenteront là-dessus ce que, comme
critique, j'en ai pu penser.</p>
<p>Un mot encore.</p>
-<p>M. Henri de Régnier écrivait récemment dans un
-article que j'étais demeuré à peu près le seul symboliste,
+<p>M. Henri de Régnier écrivait récemment dans un
+article que j'étais demeuré à peu près le seul symboliste,
presque tous ceux qui furent du premier ou du
-second ban du symbolisme ayant varié, sur une foule
-de points, leur façon de voir. C'est leur affaire, et je n'y
-ai rien à voir qu'à constater, lorsque l'occasion s'en
+second ban du symbolisme ayant varié, sur une foule
+de points, leur façon de voir. C'est leur affaire, et je n'y
+ai rien à voir qu'à constater, lorsque l'occasion s'en
<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-impose, au hasard de mon métier de critique, les variations
+impose, au hasard de mon métier de critique, les variations
sur lesquelles je puis donner mon simple avis.
-Si M. Moréas est arrivé au classicisme pur, non sans
-le parer de beauté&mdash;si M. Paul Adam ne trouve pas
-l'étiquette assez large pour son effort multiple (ce qu'il
+Si M. Moréas est arrivé au classicisme pur, non sans
+le parer de beauté&mdash;si M. Paul Adam ne trouve pas
+l'étiquette assez large pour son effort multiple (ce qu'il
n'a point dit, je pense)&mdash;si, parmi les autres du second
-ban, encore que je ne vois qu'un développement et non
-un changement chez M. Francis Vielé-Griffin, M. Henri
-de Régnier présente une formule combinée, entre autres
-éléments, de classicisme, de symbolisme et de romantisme,&mdash;si
+ban, encore que je ne vois qu'un développement et non
+un changement chez M. Francis Vielé-Griffin, M. Henri
+de Régnier présente une formule combinée, entre autres
+éléments, de classicisme, de symbolisme et de romantisme,&mdash;si
M. Maeterlinck n'appelle pas symbolistes
ses beaux drames symboliques, ce qui est son droit, tout
cela ne constitue pas des raisons pour que je modifie
-mon art; je fais de mon mieux pour suivre un développement
-logique, et ne peux me froisser d'être considéré
-comme d'accord avec moi-même.</p>
+mon art; je fais de mon mieux pour suivre un développement
+logique, et ne peux me froisser d'être considéré
+comme d'accord avec moi-même.</p>
-<p>Il m'a paru nécessaire de reformer l'instrument lyrique.
-On m'a cru. La bibliothèque du vers libre est
+<p>Il m'a paru nécessaire de reformer l'instrument lyrique.
+On m'a cru. La bibliothèque du vers libre est
nombreuse, et de belles &oelig;uvres portent aux dos de
leurs reliures des noms divers, illustres ou notoires.
-Depuis le symbolisme il existe, à côté du roman romanesque
-et du roman romantique, une manière de
+Depuis le symbolisme il existe, à côté du roman romanesque
+et du roman romantique, une manière de
roman qui n'est pas le roman naturaliste, qu'on peut
-appeler le roman symboliste; j'en ai donné qui valent
+appeler le roman symboliste; j'en ai donné qui valent
ce qu'ils valent, mais ils ne sont pas ceux du voisin.</p>
-<p>De même que j'ai toujours dit que je n'entendais
-pas fournir, en créant les vers libres, un canon fixe de
+<p>De même que j'ai toujours dit que je n'entendais
+pas fournir, en créant les vers libres, un canon fixe de
nouvelles strophes, mais prouver que chacun pouvait
-trouver en lui sa rythmique propre, obéissante toujours,
-malgré qu'il en aie, sauf clowneries, aux lois du
+trouver en lui sa rythmique propre, obéissante toujours,
+malgré qu'il en aie, sauf clowneries, aux lois du
<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-langage, je n'ai jamais pensé à enfermer le symbolisme
-dans une trop étroite définition.</p>
+langage, je n'ai jamais pensé à enfermer le symbolisme
+dans une trop étroite définition.</p>
<p>Il y a place pour beaucoup d'efforts sur le terrain de
-l'analyse caractéristique et de la synthèse du nouveau
-roman. Un jour peut-être développerai-je avec exemples
-ce que peut être le roman symboliste; il y en a, et
+l'analyse caractéristique et de la synthèse du nouveau
+roman. Un jour peut-être développerai-je avec exemples
+ce que peut être le roman symboliste; il y en a, et
qui ne ressemblent pas aux miens. Mais je passe, et
-ferai simplement observer à M. Henri de Régnier, qui
-le sait d'ailleurs, que si je suis resté à peu près le seul
-symboliste, c'est que j'étais un des rares qui l'étaient
-vraiment de fond, parce que le symbolisme était l'expression
-de leur tempérament propre et de leur opinion
+ferai simplement observer à M. Henri de Régnier, qui
+le sait d'ailleurs, que si je suis resté à peu près le seul
+symboliste, c'est que j'étais un des rares qui l'étaient
+vraiment de fond, parce que le symbolisme était l'expression
+de leur tempérament propre et de leur opinion
critique.</p>
<p>Et puis, aussi, il faut en tenir compte, les temps
-ont changé. En 1886, et aux années suivantes, nous
-étions plus attentifs à notre développement littéraire
-qu'à la marche du monde. Nous avons édifié une partie
-de ce que nous voulions édifier, et il est moins important
-que nous n'ayons renversé qu'une partie de ce
-que nous voulions renverser. Si l'on évoquait le passé
-de notre littérature et ses écoles variées, comme on fait
-aux expositions, pour les peuples par des séries de pavillons,
+ont changé. En 1886, et aux années suivantes, nous
+étions plus attentifs à notre développement littéraire
+qu'à la marche du monde. Nous avons édifié une partie
+de ce que nous voulions édifier, et il est moins important
+que nous n'ayons renversé qu'une partie de ce
+que nous voulions renverser. Si l'on évoquait le passé
+de notre littérature et ses écoles variées, comme on fait
+aux expositions, pour les peuples par des séries de pavillons,
le pavillon du symbolisme ne serait point indigne
des autres, et pourrait lancer ses clochetons et
-ses minarets, fièrement auprès des coupoles du Parnasse.
-Les beautés de l'entrée et du hall central, pour
-lesquelles, je le déclare avec joie, beaucoup de peintres,
-de décorateurs, d'harmonistes auraient été convoqués
-autour de chefs d'équipe, dont je serais, je pense, seraient
-augmentées de l'inconnu de salles encore non
-terminées, et dont nous annoncerions l'ouverture pour
+ses minarets, fièrement auprès des coupoles du Parnasse.
+Les beautés de l'entrée et du hall central, pour
+lesquelles, je le déclare avec joie, beaucoup de peintres,
+de décorateurs, d'harmonistes auraient été convoqués
+autour de chefs d'équipe, dont je serais, je pense, seraient
+augmentées de l'inconnu de salles encore non
+terminées, et dont nous annoncerions l'ouverture pour
<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
la prochaine exposition. Le Symbolisme n'a qu'une
-vingtaine d'années, il lui faut du temps pour produire
-encore, et qu'on étudie chez lui les symptômes de
-vieillesse en même temps qu'on en pourra dénombrer
-et résumer les complexités et les influences.</p>
-
-<p>De plus, nous fûmes amenés, à un certain moment,
-tous les symbolistes, à comparer notre développement
-particulier à la marche du monde, nous avons tiré des
-opinions différentes et personnelles, mais à moi il m'a
-paru nécessaire d'accorder, dans nos préoccupations
-d'aujourd'hui, une prééminence à l'art social, mais
-sans rien aliéner des droits de la synthèse et du style.</p>
-
-<p>Le peuple comprendra; ce sont ses Académies, et
-ses critiques jurés qui l'abusent et lui affadissent l'intellect
-de boissons tièdes. Notre bourgeoisie est saturée
-de Coppée, elle n'écoute que par exception, elle ne
+vingtaine d'années, il lui faut du temps pour produire
+encore, et qu'on étudie chez lui les symptômes de
+vieillesse en même temps qu'on en pourra dénombrer
+et résumer les complexités et les influences.</p>
+
+<p>De plus, nous fûmes amenés, à un certain moment,
+tous les symbolistes, à comparer notre développement
+particulier à la marche du monde, nous avons tiré des
+opinions différentes et personnelles, mais à moi il m'a
+paru nécessaire d'accorder, dans nos préoccupations
+d'aujourd'hui, une prééminence à l'art social, mais
+sans rien aliéner des droits de la synthèse et du style.</p>
+
+<p>Le peuple comprendra; ce sont ses Académies, et
+ses critiques jurés qui l'abusent et lui affadissent l'intellect
+de boissons tièdes. Notre bourgeoisie est saturée
+de Coppée, elle n'écoute que par exception, elle ne
comprend que par hasard et par surprise. Il y a un
-Quatrième État qui saura écouter et comprendre. Il se
+Quatrième État qui saura écouter et comprendre. Il se
peut que cette certitude fasse sourire des chroniqueurs
-élégants et des penseurs mondains; quoi soumettre au
-peuple, ces choses que tous jugèrent hermétiques!
-elles le parurent, elles ne le sont pas en réalité; la
+élégants et des penseurs mondains; quoi soumettre au
+peuple, ces choses que tous jugèrent hermétiques!
+elles le parurent, elles ne le sont pas en réalité; la
preuve est faite, nos jeunes amis de l'Art social le savent,
comme ils savent leurs contacts avec le Symbolisme,
le vrai, le plus large. La preuve fut faite dans
-les réunions populaires. Elle le fut aux samedis de
-l'<cite>Odéon</cite> et du théâtre <cite>Sarah Bernhardt</cite>, où les poèmes
-symbolistes, et les poèmes des vers libristes reçurent
-un bel accueil, qui eût été plus grand si le spectacle
-eût pu être plus populaire. La preuve fut faite aussi
-dans des réunions purement populaires, à but social,
+les réunions populaires. Elle le fut aux samedis de
+l'<cite>Odéon</cite> et du théâtre <cite>Sarah Bernhardt</cite>, où les poèmes
+symbolistes, et les poèmes des vers libristes reçurent
+un bel accueil, qui eût été plus grand si le spectacle
+eût pu être plus populaire. La preuve fut faite aussi
+dans des réunions purement populaires, à but social,
<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-où tonnait la voix généreuse de Laurent Tailhade
-qui, après avoir donné à la bibliothèque du symbolisme,
-après le jardin des Rêves, ses admirables Vitraux, a
-dédié à l'art social des poèmes animés d'un rire à la
+où tonnait la voix généreuse de Laurent Tailhade
+qui, après avoir donné à la bibliothèque du symbolisme,
+après le jardin des Rêves, ses admirables Vitraux, a
+dédié à l'art social des poèmes animés d'un rire à la
Daumier. C'est devant ces publics nouveaux que les
-&oelig;uvres d'art nouvelles, écoutées avec sincérité, sont
+&oelig;uvres d'art nouvelles, écoutées avec sincérité, sont
applaudies, seront applaudies, et ce qui ne sera pas
-compris demain le sera après-demain.</p>
+compris demain le sera après-demain.</p>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_72"> 72</a></span>
<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span></p>
<h2>Une campagne du Symbolisme.<br />
-<i>Articles de la Revue Indépendante</i><br />
+<i>Articles de la Revue Indépendante</i><br />
1888</h2>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span></p>
<p>Les pages qui suivent sont extraites <i lang="la" xml:lang="la">passim</i> de douze Chroniques
-de la littérature et de l'art, publiées dans la <cite>Revue Indépendante</cite>
-durant l'année 1888.</p>
+de la littérature et de l'art, publiées dans la <cite>Revue Indépendante</cite>
+durant l'année 1888.</p>
-<p>Elles précisent, sur quelques points, le mouvement. Elles expliquent
-des états d'esprit.</p>
+<p>Elles précisent, sur quelques points, le mouvement. Elles expliquent
+des états d'esprit.</p>
<p>J'ai choisi dans ces articles ce qui se rapportait davantage aux
-poètes, aux circonstances adventices du mouvement, soit les linéaments
-d'influence étrangère qui se sont présentés concurremment
-au symbolisme et ont contribué à son aspect général. De là
-des études sur Tolstoï.</p>
+poètes, aux circonstances adventices du mouvement, soit les linéaments
+d'influence étrangère qui se sont présentés concurremment
+au symbolisme et ont contribué à son aspect général. De là
+des études sur Tolstoï.</p>
-<p>J'ai conservé des pages sur Poictevin qu'on oublie trop.</p>
+<p>J'ai conservé des pages sur Poictevin qu'on oublie trop.</p>
-<p>J'ai donné une chronique entière, parce que le groupement des
-livres de ce mois-là permettait d'esquisser tout le groupement littéraire
+<p>J'ai donné une chronique entière, parce que le groupement des
+livres de ce mois-là permettait d'esquisser tout le groupement littéraire
du moment, avant et en dehors des Symbolistes, au moins
-d'indiquer une esquisse, de Hugo à Lavedan.</p>
+d'indiquer une esquisse, de Hugo à Lavedan.</p>
-<p>Je n'ai pas retouché ni comme fond ni comme forme ces
-études. Leur seule valeur étant d'être documentaire sur l'état
-d'esprit des novateurs, et l'essence du Symbolisme en 1888, près
-des débuts; je resignerais d'ailleurs, en des articles d'aujourd'hui,
+<p>Je n'ai pas retouché ni comme fond ni comme forme ces
+études. Leur seule valeur étant d'être documentaire sur l'état
+d'esprit des novateurs, et l'essence du Symbolisme en 1888, près
+des débuts; je resignerais d'ailleurs, en des articles d'aujourd'hui,
presque tout ce qui se trouve au cours de ces pages.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span></p>
@@ -2489,181 +2451,181 @@ presque tout ce qui se trouve au cours de ces pages.</p>
<h3>Paysages<br />
<span class="subh smcap">Par Francis Poictevin</span></h3>
-<p>Entre tous, M. Francis Poictevin est un artiste sincère
-et ému. Tourmenté, perpétuellement inquiet du but
-même de son art, très soucieux des moyens d'expression,
-inquiet des lignes générales de la sensation, il est
-de ceux qui poussent le plus vers l'achèvement définitif
+<p>Entre tous, M. Francis Poictevin est un artiste sincère
+et ému. Tourmenté, perpétuellement inquiet du but
+même de son art, très soucieux des moyens d'expression,
+inquiet des lignes générales de la sensation, il est
+de ceux qui poussent le plus vers l'achèvement définitif
une page, et non par la surprise du mot, ou l'accord
-fortuit des sonorités, mais par la recherche d'un
-ordre logique des mots étiquetant chacun une des variations
+fortuit des sonorités, mais par la recherche d'un
+ordre logique des mots étiquetant chacun une des variations
de la sensation.</p>
-<p>L'ordre de sensations qui se meut à travers ses livres
+<p>L'ordre de sensations qui se meut à travers ses livres
est une contemplation des choses de la nature en leur
-accord avec l'âme humaine; avec la sienne surtout,
-prise comme exemple, car c'est la seule qu'il puisse connaître
-à fond; non qu'il ne se permette hors de lui-même
+accord avec l'âme humaine; avec la sienne surtout,
+prise comme exemple, car c'est la seule qu'il puisse connaître
+à fond; non qu'il ne se permette hors de lui-même
des divinations, qu'il ne tente de se rendre compte de
-ce qui peut se passer derrière les grilles perpétuellement
-closes d'un hôtel vieilli, qu'il ne tente d'animer
-des profils de jeunes filles, ou des silhouettes d'êtres rencontrés
-au hasard des courses à travers les paysages;
-mais ces êtres sont silhouettes ou symboles destinés à
-marquer les différences entre lui et les autres hommes,
+ce qui peut se passer derrière les grilles perpétuellement
+closes d'un hôtel vieilli, qu'il ne tente d'animer
+des profils de jeunes filles, ou des silhouettes d'êtres rencontrés
+au hasard des courses à travers les paysages;
+mais ces êtres sont silhouettes ou symboles destinés à
+marquer les différences entre lui et les autres hommes,
<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-et à faire comprendre sa façon différente de saisir et de
-traduire les phénomènes d'aspect qui, à travers sa rétine,
-arrivent à son cerveau.</p>
-
-<p>A cela, que l'on joigne une grande inquiétude de
-l'être vrai, latent sous les apparences et les illusions de
-présences féminines; puis, que chez l'écrivain, homme
-avant tout de foi, s'est lentement façonnée une manière
-de panthéisme mystique qui empreint de mouvements
+et à faire comprendre sa façon différente de saisir et de
+traduire les phénomènes d'aspect qui, à travers sa rétine,
+arrivent à son cerveau.</p>
+
+<p>A cela, que l'on joigne une grande inquiétude de
+l'être vrai, latent sous les apparences et les illusions de
+présences féminines; puis, que chez l'écrivain, homme
+avant tout de foi, s'est lentement façonnée une manière
+de panthéisme mystique qui empreint de mouvements
quasi humains les eaux, les arbres et les lignes d'horizons:
-et l'on aura la clef de la disposition des idées chez
+et l'on aura la clef de la disposition des idées chez
l'auteur des <cite>Songes</cite>.</p>
-<p>Le drame étant ainsi compris, c'est-à-dire un personnage
+<p>Le drame étant ainsi compris, c'est-à-dire un personnage
unique jouissant ou souffrant par la variation
-des minutes de la vie extérieure, il est fort inutile à
-M. Poictevin de donner à ses livres une affabulation
-compliquée; l'extériorité du drame est toujours, en
-tous ses livres, homologue: un être souffre ou jouit
-de la réaction des choses; deux êtres unis souffrent
-ou jouissent de la réaction du présent et des souvenirs
+des minutes de la vie extérieure, il est fort inutile à
+M. Poictevin de donner à ses livres une affabulation
+compliquée; l'extériorité du drame est toujours, en
+tous ses livres, homologue: un être souffre ou jouit
+de la réaction des choses; deux êtres unis souffrent
+ou jouissent de la réaction du présent et des souvenirs
et des sites sur eux, et vivent d'une vie commune
-remplie par les rêves divergents qu'inspirent les mêmes
-faits et les mêmes lignes vues par des cerveaux différents.</p>
+remplie par les rêves divergents qu'inspirent les mêmes
+faits et les mêmes lignes vues par des cerveaux différents.</p>
-<p>L'historiette qui fait le fond du roman est en général
+<p>L'historiette qui fait le fond du roman est en général
quasi superflue; et M. Poictevin arrive en ce livre
-de <cite>Paysages</cite> à la supprimer et se lier à la juxtaposition
-des sensations pour évoquer, par leur série, le symbole
-d'une année de vie sans incidents autres que les déplacements
-de Paris à divers littorals.</p>
+de <cite>Paysages</cite> à la supprimer et se lier à la juxtaposition
+des sensations pour évoquer, par leur série, le symbole
+d'une année de vie sans incidents autres que les déplacements
+de Paris à divers littorals.</p>
-<p>Deux parties: d'abord, les <cite>Paysages</cite>&mdash;c'est-à-dire
+<p>Deux parties: d'abord, les <cite>Paysages</cite>&mdash;c'est-à-dire
des essais de rendre en quelques lignes un aspect fugace.</p>
-<p>«C'était, sous un jour pluvieux, le jaune mouillé du
+<p>«C'était, sous un jour pluvieux, le jaune mouillé du
<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
-phare du Cap, vers Bordighère, dans le ciel une
-nappe citrine laissant transparaître à son milieu un
-vert d'iris. Au-dessus de la mer se développait une
-bande gris lilas à déchiquetures. Peu à peu des nues
-à gauche se trempant fanées, elle s'étendit devant le
-ciel même, plus doucement que lividement violâtre.
-Et la mer se mouvait en une somptuosité
-vieux-vert teintée d'améthystes.»</p>
+phare du Cap, vers Bordighère, dans le ciel une
+nappe citrine laissant transparaître à son milieu un
+vert d'iris. Au-dessus de la mer se développait une
+bande gris lilas à déchiquetures. Peu à peu des nues
+à gauche se trempant fanées, elle s'étendit devant le
+ciel même, plus doucement que lividement violâtre.
+Et la mer se mouvait en une somptuosité
+vieux-vert teintée d'améthystes.»</p>
<p>Et s'animent ainsi des coins de Paris, de Menton,
-de Toulouse, des salles d'attente où l'attention se fixe
-sur tel ou tel être caractéristique autour duquel
-s'ébrouent des formes vagues, des sites de Luchon,
-des Pyrénées, de Fontarabie, du pays basque, de la
+de Toulouse, des salles d'attente où l'attention se fixe
+sur tel ou tel être caractéristique autour duquel
+s'ébrouent des formes vagues, des sites de Luchon,
+des Pyrénées, de Fontarabie, du pays basque, de la
Bretagne, de la Suisse, du Rhin, de la Hollande, des
notations au Bois de Boulogne, sur les cygnes du parc
-Monceau, et, brusques, des théories sur le choix des
-fleurs, puis un été en Normandie détaillant de longues
-courses, des haltes pour pénétrer l'accord de l'autochthone
+Monceau, et, brusques, des théories sur le choix des
+fleurs, puis un été en Normandie détaillant de longues
+courses, des haltes pour pénétrer l'accord de l'autochthone
et du paysage, etc...</p>
-<p>A cette forme, à ce rendu strict de la nature cherchée
-par l'artiste, l'écueil se présente que devant les variations
-infinies et menues du décor le mot très précis
-et juste ne se trouve pas, ou que le mot trouvé, quelque
+<p>A cette forme, à ce rendu strict de la nature cherchée
+par l'artiste, l'écueil se présente que devant les variations
+infinies et menues du décor le mot très précis
+et juste ne se trouve pas, ou que le mot trouvé, quelque
peu technique et lourd, ne rende qu'insuffisamment
-les légères différences qu'il note; encore, ce danger,
-qu'à étudier aussi consciencieusement qu'un peintre
-impressionniste les intimités des choses et les variations
+les légères différences qu'il note; encore, ce danger,
+qu'à étudier aussi consciencieusement qu'un peintre
+impressionniste les intimités des choses et les variations
de leur couleur, l'&oelig;il ne s'hypnotise et ne traduise
-plus que de pures impressions mentales et un peu déviées.
+plus que de pures impressions mentales et un peu déviées.
Mais M. Poictevin se tire presque toujours de
-ces complexes difficultés.</p>
+ces complexes difficultés.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-Toutefois nous préférons infiniment à ses <cite>Paysages</cite>
-les <cite>Nouveaux Songes</cite> dont la chatoyante théorie clôt
+Toutefois nous préférons infiniment à ses <cite>Paysages</cite>
+les <cite>Nouveaux Songes</cite> dont la chatoyante théorie clôt
le volume. Ici plus de rendu strict; l'auteur est en son
-pur domaine du rêve vécu.</p>
+pur domaine du rêve vécu.</p>
-<p>«Sur le vapeur de Honfleur au Hâvre.&mdash;Dans cette
-foule bigarrée, réellement gênante, qui semblait empêcher
+<p>«Sur le vapeur de Honfleur au Hâvre.&mdash;Dans cette
+foule bigarrée, réellement gênante, qui semblait empêcher
toute contemplation, car cette rumeur et ce
-trépignement couvraient le silence si peu frissonnant
+trépignement couvraient le silence si peu frissonnant
des eaux, une jeune fille se distinguait. Elle s'abstenait&mdash;cela
-à son insu, on le sentait bien&mdash;de ce
-qui eût pu prêter à une remarque même la plus favorable.&mdash;Un
+à son insu, on le sentait bien&mdash;de ce
+qui eût pu prêter à une remarque même la plus favorable.&mdash;Un
costume laissant une impression avenante,
-sans éclat gai. Je ne sais quelle pudeur baignait
+sans éclat gai. Je ne sais quelle pudeur baignait
son regard, ne le noyait pas; les joues avaient
-un jaune rose moite où hésitaient de percer quelques
-grains de beauté, flavescences d'aurore. Les sourcils
-écartés, clairsemés, un peu irréguliers à leur naissance,
+un jaune rose moite où hésitaient de percer quelques
+grains de beauté, flavescences d'aurore. Les sourcils
+écartés, clairsemés, un peu irréguliers à leur naissance,
mais non sans douceur, indiquaient dans leur
courbe une imagination qui ne se rabaisse. Le nez
-futé ne se relevait trop accommodant. Les dents serrées
-sans heurt gardaient une pâleur nacrée. Et le menton
-mignon, sans avancer, disait quelque volonté,
-muettement exprimée par les incarnadines lèvres, à
-intervalles, pressées, mordillées à peine. Sous le chapeau
-de paille à bords relevés je voyais le front se
-bomber, les tempes plutôt creuses, les petites oreilles
-s'ourler esthétiques, comme transparentes, la chevelure
-se dessiner châtaine plus que blonde.</p>
-
-<p>«Si gracieuse surtout demeurait la pose, tout gentiment,
-tranquillement changeante. Parfois, la tête
+futé ne se relevait trop accommodant. Les dents serrées
+sans heurt gardaient une pâleur nacrée. Et le menton
+mignon, sans avancer, disait quelque volonté,
+muettement exprimée par les incarnadines lèvres, à
+intervalles, pressées, mordillées à peine. Sous le chapeau
+de paille à bords relevés je voyais le front se
+bomber, les tempes plutôt creuses, les petites oreilles
+s'ourler esthétiques, comme transparentes, la chevelure
+se dessiner châtaine plus que blonde.</p>
+
+<p>«Si gracieuse surtout demeurait la pose, tout gentiment,
+tranquillement changeante. Parfois, la tête
avait un joli mouvement minime en avant dans une
<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
-attentivité non tendue. Etait-elle nubile, cette jeune
-fille? point que n'élucidait qu'avec un mystère une
-rougeur indécise, pénétrante et charmeuse, teinte
-dernière de ce visage, ne contrariant pas, tout au
-contraire, l'humide brume brunâtre des vifs yeux,
-presque tendrement réservés sous leurs longs cils
-soyeux. Lorsqu'elle dut s'éloigner, la jeune fille, je
-crois&mdash;foi plus chère, plus positive que toute science&mdash;qu'un
-prompt regard intact a coulé d'elle furtif
+attentivité non tendue. Etait-elle nubile, cette jeune
+fille? point que n'élucidait qu'avec un mystère une
+rougeur indécise, pénétrante et charmeuse, teinte
+dernière de ce visage, ne contrariant pas, tout au
+contraire, l'humide brume brunâtre des vifs yeux,
+presque tendrement réservés sous leurs longs cils
+soyeux. Lorsqu'elle dut s'éloigner, la jeune fille, je
+crois&mdash;foi plus chère, plus positive que toute science&mdash;qu'un
+prompt regard intact a coulé d'elle furtif
vers l'admirateur comme vers ce qu'on ne voudrait
-laisser supposer oublié.»</p>
+laisser supposer oublié.»</p>
<p>Dans ces <cite>Nouveaux Songes</cite>, vision plus personnelle
-adaptée aux traductions des paysages, comme dans
-le livre déjà paru des <cite>Songes</cite>, l'&oelig;uvre maîtresse de
-M. Poictevin, toujours une profonde réflexion des lieux,
-des peintures, des aspects de foule, en une âme qui sait
-en ouvrer un entrelac sûr et personnel. Parfois, l'écrivain
-s'attarde à cette quasi-impossibilité de lutter avec des
+adaptée aux traductions des paysages, comme dans
+le livre déjà paru des <cite>Songes</cite>, l'&oelig;uvre maîtresse de
+M. Poictevin, toujours une profonde réflexion des lieux,
+des peintures, des aspects de foule, en une âme qui sait
+en ouvrer un entrelac sûr et personnel. Parfois, l'écrivain
+s'attarde à cette quasi-impossibilité de lutter avec des
mots contre les couleurs et les lignes (les couleurs et les
-lignes étant vues comme des directions intellectuelles
-de sa pensée). Ces visions de civilisé très compliqué,
-très analyste, hanté de besoins d'abstraction, sont-elles
-bien les traductions des tableaux qu'il étudie? Les hâvres
-qu'il se crée en des paysages presque lyriques, et féminins
-et imaginaires, sont-ils des paysages réels? Il
+lignes étant vues comme des directions intellectuelles
+de sa pensée). Ces visions de civilisé très compliqué,
+très analyste, hanté de besoins d'abstraction, sont-elles
+bien les traductions des tableaux qu'il étudie? Les hâvres
+qu'il se crée en des paysages presque lyriques, et féminins
+et imaginaires, sont-ils des paysages réels? Il
importe d'ailleurs fort peu.</p>
-<p>Parmi ceux qui croient que la réalité subsiste surtout
-dans les rêves, peut-être uniquement dans les rêves, et
-que les choses et les êtres seraient création nulle et tout
-au plus mauvaise sans un large instinct de solidarité,
-M. Poictevin est un des plus doués intellectuellement,
+<p>Parmi ceux qui croient que la réalité subsiste surtout
+dans les rêves, peut-être uniquement dans les rêves, et
+que les choses et les êtres seraient création nulle et tout
+au plus mauvaise sans un large instinct de solidarité,
+M. Poictevin est un des plus doués intellectuellement,
<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
un des mieux munis pour traduire son intelligence.</p>
-<p>Il évoque, une manière de Lucrèce mystique, et
-aussi de Théocrite ayant remarqué que les pâtres
-font tache dans le paysage choisi où les artistes païens
-les placèrent. Au moins sait-il qu'ils ne comprennent
-pas la féminéité de ces lignes naturistes, et qu'il vaut
-mieux les en élaguer, eux et leurs aspirations. Son
+<p>Il évoque, une manière de Lucrèce mystique, et
+aussi de Théocrite ayant remarqué que les pâtres
+font tache dans le paysage choisi où les artistes païens
+les placèrent. Au moins sait-il qu'ils ne comprennent
+pas la féminéité de ces lignes naturistes, et qu'il vaut
+mieux les en élaguer, eux et leurs aspirations. Son
livre actuel est un des plus complets dans une &oelig;uvre
-où, sauf les livres de début, tout a chance de rester de
-par la conscience et la sincérité de l'écrivain et par la
-valeur des phénomènes étudiés.</p>
+où, sauf les livres de début, tout a chance de rester de
+par la conscience et la sincérité de l'écrivain et par la
+valeur des phénomènes étudiés.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span></p>
@@ -2671,222 +2633,222 @@ valeur des phénomènes étudiés.</p>
<span class="subh smcap">A propos d'un article de M. Jules Lemaitre</span><a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a></h3>
<p>Voici le premier grand article qu'un critique officiel,
-décoré, consacre à Paul Verlaine. Ce que dit M. Lemaître
-sur les poètes symbolistes et les poètes décadents
-ne nous paraît qu'une entrée en matière, une mise en
+décoré, consacre à Paul Verlaine. Ce que dit M. Lemaître
+sur les poètes symbolistes et les poètes décadents
+ne nous paraît qu'une entrée en matière, une mise en
milieu de Verlaine, bien inutile et bien inexacte; le sagace
-critique est mal renseigné; il n'a pas tout lu; il a
+critique est mal renseigné; il n'a pas tout lu; il a
souvent mal lu; tomber sur le pauvre M. Ghil, ses aspects
-de pythonisse, ses théories peu littéraires et pas du
+de pythonisse, ses théories peu littéraires et pas du
tout scientifiques, est vraiment simple; taxer les gens de
talent de ce groupe (si l'on veut absolument que ce soit
-un groupe) d'être des élèves de Baudelaire est encore
-bien abréviatif; il y a des élèves de Baudelaire, tels
-même qui encaquent des variations dans le moule
-exactement conservé des sonnets du maître, mais ce ne
-sont guère des novateurs, si ce sont des symbolistes;
-et vraiment si M. Lemaître a raison, il a raison trop
+un groupe) d'être des élèves de Baudelaire est encore
+bien abréviatif; il y a des élèves de Baudelaire, tels
+même qui encaquent des variations dans le moule
+exactement conservé des sonnets du maître, mais ce ne
+sont guère des novateurs, si ce sont des symbolistes;
+et vraiment si M. Lemaître a raison, il a raison trop
facilement, et sans fruit.</p>
-<p>Pourquoi accuser des écrivains de noctambulisme et
+<p>Pourquoi accuser des écrivains de noctambulisme et
d'alcoolisme? Qu'en sait-il? de quels renseignements
<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
use-t-il ou abuse-t-il? Ce ne serait de la critique que
-s'il était plus complet et démontrait chez ces écrivains
-des dérivations de pensée sous l'influence de l'alcool;
-mais il ne l'a pas voulu, et peut-être ne le pourrait-il
+s'il était plus complet et démontrait chez ces écrivains
+des dérivations de pensée sous l'influence de l'alcool;
+mais il ne l'a pas voulu, et peut-être ne le pourrait-il
pas.</p>
-<p>Il n'y a ni alcoolisme, ni noctambulisme, ni névrose
+<p>Il n'y a ni alcoolisme, ni noctambulisme, ni névrose
en jeu, ici, du moins, pas plus que dans la plupart des
-opérations intellectuelles de notre temps. Ce malheureux
-temps est bien loin d'être normal; et, si l'on admet que
+opérations intellectuelles de notre temps. Ce malheureux
+temps est bien loin d'être normal; et, si l'on admet que
c'est une des gloires du Moyen Age, que dans cette
-période de force et de guerre, il ait existé de purs mystiques
-affolés d'amour de Dieu et d'espoir en Dieu,
-pourquoi ne point vouloir qu'en notre période d'affaires,
-strictement d'affaires, il soit des poètes se confinant
-dans l'intellect pur et disant pour eux, pour les initiés
-existants, pour les initiés à venir, la chanson de leurs
+période de force et de guerre, il ait existé de purs mystiques
+affolés d'amour de Dieu et d'espoir en Dieu,
+pourquoi ne point vouloir qu'en notre période d'affaires,
+strictement d'affaires, il soit des poètes se confinant
+dans l'intellect pur et disant pour eux, pour les initiés
+existants, pour les initiés à venir, la chanson de leurs
sensations, sans s'occuper des exigences populaires,
-sans travestir le schéma de leur pensée sous la forme
-de conversation qu'utilisent les poètes et les romanciers
-classés; et si parfois le but peut-être est dépassé, si le
-livre ou le poème ne contiennent pas toute la sérénité
-qui pare l'&oelig;uvre d'un classique, peut-être cela vient-il
+sans travestir le schéma de leur pensée sous la forme
+de conversation qu'utilisent les poètes et les romanciers
+classés; et si parfois le but peut-être est dépassé, si le
+livre ou le poème ne contiennent pas toute la sérénité
+qui pare l'&oelig;uvre d'un classique, peut-être cela vient-il
de ceci, que:</p>
-<p>Si l'on développe une idée, en voulant enfermer dans
+<p>Si l'on développe une idée, en voulant enfermer dans
sa traduction ses origines et son mouvement et l'accent
-personnel d'émotion qu'elle eut en émergeant de votre
-inconscience, on est exposé à faire un peu embrouillé
+personnel d'émotion qu'elle eut en émergeant de votre
+inconscience, on est exposé à faire un peu embrouillé
en croyant faire complet;</p>
-<p>Que si l'on se borne à donner de cette idée la grosse
-carrure, presque le fait matériel dont elle est la représentation,
+<p>Que si l'on se borne à donner de cette idée la grosse
+carrure, presque le fait matériel dont elle est la représentation,
on a bien des chances de la traduire sans
<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-nouveauté: car, comme dit M. Lemaître, toutes choses
-ont bien près de six mille ans, elles ont peut-être davantage.</p>
-
-<p>Le premier jour où un pâtre arya modula une onomatopée
-admirative ou joyeuse ou éclata en sanglots, le
-poème était fondé, et le poème ne servit depuis qu'à
-développer le cri de joie et le cri de douleur de l'humanité.
-Or, les sérénités pures se traduisirent habituellement
-par les architectures théoriques des Moïse, des
+nouveauté: car, comme dit M. Lemaître, toutes choses
+ont bien près de six mille ans, elles ont peut-être davantage.</p>
+
+<p>Le premier jour où un pâtre arya modula une onomatopée
+admirative ou joyeuse ou éclata en sanglots, le
+poème était fondé, et le poème ne servit depuis qu'à
+développer le cri de joie et le cri de douleur de l'humanité.
+Or, les sérénités pures se traduisirent habituellement
+par les architectures théoriques des Moïse, des
Pythagore, des Platon, etc., les besoins de certitude
-par les Euclide, les Galilée, etc. Toute l'expérience,
-toute la science des formes tangibles s'analysa. Le poème
-fut sans cesse ou l'évocation de la légende (la concrétion
+par les Euclide, les Galilée, etc. Toute l'expérience,
+toute la science des formes tangibles s'analysa. Le poème
+fut sans cesse ou l'évocation de la légende (la concrétion
des aspirations d'une race) ou son cri d'amour
-joyeux ou triste. Ajouter à cela qu'alternativement ce
-poème fut en son écriture abstrait et quasi blanc, soit
-que le mysticisme humain fût, dans le plus large sens
-du mot, religieux (charité, solidarité, passion), soit
-qu'il fût idolâtre (coloré, païen, réaliste); au premier
+joyeux ou triste. Ajouter à cela qu'alternativement ce
+poème fut en son écriture abstrait et quasi blanc, soit
+que le mysticisme humain fût, dans le plus large sens
+du mot, religieux (charité, solidarité, passion), soit
+qu'il fût idolâtre (coloré, païen, réaliste); au premier
cas la recherche d'une forme fluide, libre, musicale et
-vraie, car en l'essence même de là poésie elle s'adresse
-à l'oreille tout en cherchant à fixer des attitudes; en
-l'autre cas, souvent rocailleuse et dure un peu, préoccupée
-de figer de simples et élémentaires polychromies.
-Mais ces deux formes d'art qui parfois en des époques
-troubles peuvent être maniées par le même poète, sont
-surtout et avant tout différentes et de la forme expérimentale
+vraie, car en l'essence même de là poésie elle s'adresse
+à l'oreille tout en cherchant à fixer des attitudes; en
+l'autre cas, souvent rocailleuse et dure un peu, préoccupée
+de figer de simples et élémentaires polychromies.
+Mais ces deux formes d'art qui parfois en des époques
+troubles peuvent être maniées par le même poète, sont
+surtout et avant tout différentes et de la forme expérimentale
de la science courante, et de l'allure explicative
-de la littérature courante. En somme, la marque de
-cette poésie serait d'être purement intuitive et personnelle,
+de la littérature courante. En somme, la marque de
+cette poésie serait d'être purement intuitive et personnelle,
en opposition aux formes traditionnelles, qui sont
<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-simples car déjà vues, claires parce qu'explicatives. Or,
+simples car déjà vues, claires parce qu'explicatives. Or,
le lyrisme est exclusivement d'allure intuitive et personnelle,
-et la poésie va dans ce sens depuis cinquante ans
+et la poésie va dans ce sens depuis cinquante ans
(Hugo, Gautier, Nerval, Baudelaire, Heine), et rien
-d'étonnant à ce qu'un nouveau pas en avant fasse paraître
-le poète comme chantant pour lui-même, tandis
-qu'il ne fait au fond que syllabiser son moi d'une façon
-assez profonde pour que ce moi devienne un soi, c'est-à-dire
-l'âme de tous; et si tous ne s'y reconnaissent pas
-tout de suite, c'est peut-être que les formes sensationnelles
-perçues par le poète ne se sont pas encore produites
-en eux, que peut-être il fallait que le poète les perçût
-le premier pour qu'une génération nouvelle inconsciemment
-s'en imprégnât et finît par s'y reconnaître. En
-face, la littérature traditionnelle continue son train-train,
-de concessions en concessions, et détient l'intelligence
+d'étonnant à ce qu'un nouveau pas en avant fasse paraître
+le poète comme chantant pour lui-même, tandis
+qu'il ne fait au fond que syllabiser son moi d'une façon
+assez profonde pour que ce moi devienne un soi, c'est-à-dire
+l'âme de tous; et si tous ne s'y reconnaissent pas
+tout de suite, c'est peut-être que les formes sensationnelles
+perçues par le poète ne se sont pas encore produites
+en eux, que peut-être il fallait que le poète les perçût
+le premier pour qu'une génération nouvelle inconsciemment
+s'en imprégnât et finît par s'y reconnaître. En
+face, la littérature traditionnelle continue son train-train,
+de concessions en concessions, et détient l'intelligence
populaire, ravie d'entrer sans efforts dans des &oelig;uvres
-d'apparence renouvelée.</p>
-
-<p>Ces théories ici trop rapides, vagues à force d'être
-condensées expliqueront-elles à M. Lemaître la prétendue
-obscurité de certains vers? Faut-il ajouter qu'en
-un art serré, une technique bien comprise du vers, il
-faut éviter toute explication, toute parenthèse inutile,
-et que peut-être ces nécessités imposent au lecteur de
-se placer d'abord, par une première lecture, en l'état
-d'esprit du poète, et de ne comprendre complètement
-qu'à une seconde lecture.</p>
-
-<p>Quant au symbole, très justement le critique remarque
-sa perpétuelle utilisation; tout beau poème est
-un symbole; une tragédie de Racine peut, étant une
-étude du jeu des passions, être considérée comme symbolique.
+d'apparence renouvelée.</p>
+
+<p>Ces théories ici trop rapides, vagues à force d'être
+condensées expliqueront-elles à M. Lemaître la prétendue
+obscurité de certains vers? Faut-il ajouter qu'en
+un art serré, une technique bien comprise du vers, il
+faut éviter toute explication, toute parenthèse inutile,
+et que peut-être ces nécessités imposent au lecteur de
+se placer d'abord, par une première lecture, en l'état
+d'esprit du poète, et de ne comprendre complètement
+qu'à une seconde lecture.</p>
+
+<p>Quant au symbole, très justement le critique remarque
+sa perpétuelle utilisation; tout beau poème est
+un symbole; une tragédie de Racine peut, étant une
+étude du jeu des passions, être considérée comme symbolique.
<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
-Mais il y a des mauvais poèmes, des mauvais
-genres de poème qui ne sont pas symboliques et que
-l'évolution de la poésie ébranche, on a vu disparaître
-l'épître, le conte, la satire; M. de Banville n'admet
+Mais il y a des mauvais poèmes, des mauvais
+genres de poème qui ne sont pas symboliques et que
+l'évolution de la poésie ébranche, on a vu disparaître
+l'épître, le conte, la satire; M. de Banville n'admet
plus, en somme, qu'une ode multiforme; Baudelaire
-n'admet plus que la notation brève de multiples sensations
-concourant à former un livre de poèmes écrits
-dans les mêmes tonalités. J'inclinerais à ne plus admettre
-qu'un poème évoluant sur lui-même, présentant toutes
-les facettes d'un sujet, chacune isolément traitée, mais
-étroitement et strictement enchaînées par le lien d'une
-idée unique.</p>
-
-<p>Mais toutes ces choses ne préoccupent pas essentiellement
-Verlaine. Il n'est ni décadent (personne ne l'est), ni
+n'admet plus que la notation brève de multiples sensations
+concourant à former un livre de poèmes écrits
+dans les mêmes tonalités. J'inclinerais à ne plus admettre
+qu'un poème évoluant sur lui-même, présentant toutes
+les facettes d'un sujet, chacune isolément traitée, mais
+étroitement et strictement enchaînées par le lien d'une
+idée unique.</p>
+
+<p>Mais toutes ces choses ne préoccupent pas essentiellement
+Verlaine. Il n'est ni décadent (personne ne l'est), ni
symboliste au sens actuel du mot (si ce mot n'est pas pure
-inutilité). Il est avant tout lui-même, un élégiaque, un
-spontané, de la lignée des Villon et des Heine. Il n'a point
-cru qu'il fallût enfermer sa pensée dans le moule d'un
-plan de drame ou de poème unique; il interprète, il cliche
-ses sensations au passage en toute sincérité; et son
-critérium est sa sincérité même. Toute idée qui traverse
-son cerveau est à ses yeux une idée humaine et naturelle:
-autrement d'où la percevrait-il? or, il l'écrit, et
+inutilité). Il est avant tout lui-même, un élégiaque, un
+spontané, de la lignée des Villon et des Heine. Il n'a point
+cru qu'il fallût enfermer sa pensée dans le moule d'un
+plan de drame ou de poème unique; il interprète, il cliche
+ses sensations au passage en toute sincérité; et son
+critérium est sa sincérité même. Toute idée qui traverse
+son cerveau est à ses yeux une idée humaine et naturelle:
+autrement d'où la percevrait-il? or, il l'écrit, et
son seul devoir est de la nettifier, de la clarifier le plus
possible, et quoi qu'on en puisse dire il y arrive toujours.
Rien de plus net, de plus joli, comme un Watteau,
que <cite>les Uns et les Autres</cite>; rien de plus charmant
-que les <cite>Fêtes Galantes</cite>. M. Lemaître l'accuse de ne point
-rappeler Bernis et Dorat; mais que sont au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle
+que les <cite>Fêtes Galantes</cite>. M. Lemaître l'accuse de ne point
+rappeler Bernis et Dorat; mais que sont au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle
Bernis et Dorat? Voyez dans les lettres de M<sup>lle</sup> de
-Lespinasse l'admirable épisode de M<sup>me</sup> de la Moussetière,
+Lespinasse l'admirable épisode de M<sup>me</sup> de la Moussetière,
<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
toute la vie de M<sup>lle</sup> de Lespinasse; voyez dans
-Casanova l'épisode de la Charpillon; regardez les Watteau
-et croyez ce siècle autrement complexe dans sa
+Casanova l'épisode de la Charpillon; regardez les Watteau
+et croyez ce siècle autrement complexe dans sa
sensation amoureuse, que ne le traduisent les petits
-poètes comme Bernis. Verlaine a surtout regardé les
-Watteau, il a considéré les personnages des bergeries
-et de la Comédie Italienne comme des types immortels,
+poètes comme Bernis. Verlaine a surtout regardé les
+Watteau, il a considéré les personnages des bergeries
+et de la Comédie Italienne comme des types immortels,
pouvant contenir toute fantaisie; et si vous
-voulez qu'il y ait symbole, ce serait dans les <cite>Fêtes Galantes</cite>,
-toutes les gaietés et les petits pas du début se
-terminant par le si triste colloque sentimental. Il y a là
+voulez qu'il y ait symbole, ce serait dans les <cite>Fêtes Galantes</cite>,
+toutes les gaietés et les petits pas du début se
+terminant par le si triste colloque sentimental. Il y a là
un jeu de Verlaine, parant de costumes amusants des
-pensées à lui, et nullement un pastiche des temps
-éteints, ni un air de flûte.</p>
+pensées à lui, et nullement un pastiche des temps
+éteints, ni un air de flûte.</p>
-<p>Cette façon de prendre, d'objectiver son âme en formes
-tangibles et extérieures, Verlaine l'abandonna. Dans
+<p>Cette façon de prendre, d'objectiver son âme en formes
+tangibles et extérieures, Verlaine l'abandonna. Dans
<cite>Sagesse</cite>, c'est un dialogue entre lui et Dieu, bien plus
-encore un dialogue entre deux instants perpétuels de sa
+encore un dialogue entre deux instants perpétuels de sa
conscience, l'instant trouble, humain, souffrant des
-choses, l'instant calme, renouvelé, rajeuni; et le décor,
-c'est la pure mentalité du poète.</p>
+choses, l'instant calme, renouvelé, rajeuni; et le décor,
+c'est la pure mentalité du poète.</p>
-<p>Est-il nécessaire pour comprendre le merveilleux
+<p>Est-il nécessaire pour comprendre le merveilleux
sonnet:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p><i>L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.</i></p>
+<p><i>L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.</i></p>
</div></div>
-<p>de supposer la réelle entrée du poète dans un cabaret? la
-guêpe est-elle une guêpe réelle? n'est-ce pas la mémoire
+<p>de supposer la réelle entrée du poète dans un cabaret? la
+guêpe est-elle une guêpe réelle? n'est-ce pas la mémoire
d'un instant de vie, revenant se figer par quelques
-inflexions simplifiantes, et par là symboliques.</p>
+inflexions simplifiantes, et par là symboliques.</p>
<p>Rien n'est inintelligible; c'est en embrouillant de
<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
commentaires et d'explications la sensation franche et
-si complètement sortie du poème qu'on le rend à peu
-près incompréhensible.</p>
-
-<p>En matière technique, M. Lemaître reproche surtout
-à Verlaine, que son oreille à lui, M. Lemaître, n'est pas
-habituée aux libertés prises avec le vieil alexandrin.</p>
-
-<p>Je crois l'oreille de M. Lemaître destinée à en entendre
-bien d'autres, je la crois même destinée à accueillir
-bientôt non seulement les rythmes de Verlaine,
-mais d'autres rythmes nouveaux. Puis M. Lemaître
-conclura à la liberté du rythme, quand, plus familiarisé
-avec le nouveau vers, il en saisira lui-même la musique,
-sans qu'on ait besoin de la lui expliquer théoriquement.
-Ses opinions sur l'ancienne poésie qui ressemblait trop
-à de la belle prose sont très fondées et l'amèneront à
-découvrir que la poésie est une musique spéciale dont
-les moyens d'expression, différents de ceux de la musique
-pure, peuvent être, un à un, intuitivement découverts;
-bien des poètes antérieurs, reconnus par M. Lemaître,
-l'ont pensé, et ils ont chacun apporté à la poésie
-quelque élément nouveau de musique.</p>
-
-<p>La voie ouverte est illimitée, car les combinaisons des
+si complètement sortie du poème qu'on le rend à peu
+près incompréhensible.</p>
+
+<p>En matière technique, M. Lemaître reproche surtout
+à Verlaine, que son oreille à lui, M. Lemaître, n'est pas
+habituée aux libertés prises avec le vieil alexandrin.</p>
+
+<p>Je crois l'oreille de M. Lemaître destinée à en entendre
+bien d'autres, je la crois même destinée à accueillir
+bientôt non seulement les rythmes de Verlaine,
+mais d'autres rythmes nouveaux. Puis M. Lemaître
+conclura à la liberté du rythme, quand, plus familiarisé
+avec le nouveau vers, il en saisira lui-même la musique,
+sans qu'on ait besoin de la lui expliquer théoriquement.
+Ses opinions sur l'ancienne poésie qui ressemblait trop
+à de la belle prose sont très fondées et l'amèneront à
+découvrir que la poésie est une musique spéciale dont
+les moyens d'expression, différents de ceux de la musique
+pure, peuvent être, un à un, intuitivement découverts;
+bien des poètes antérieurs, reconnus par M. Lemaître,
+l'ont pensé, et ils ont chacun apporté à la poésie
+quelque élément nouveau de musique.</p>
+
+<p>La voie ouverte est illimitée, car les combinaisons des
mots et des rythmes sont innombrables comme celles
des nombres.</p>
@@ -2895,167 +2857,167 @@ des nombres.</p>
<h3>Amour.<br />
<span class="subh smcap">Paul Verlaine</span></h3>
-<p>Sous ce titre, <cite>Amour</cite>, Verlaine a groupé nombre de
-pièces toutes d'un ordre sentimental. Ce sont, ces vers,
-des moments de douceur, des heures comme tièdes et
-calmes après de violentes souffrances, des heures
+<p>Sous ce titre, <cite>Amour</cite>, Verlaine a groupé nombre de
+pièces toutes d'un ordre sentimental. Ce sont, ces vers,
+des moments de douceur, des heures comme tièdes et
+calmes après de violentes souffrances, des heures
comme de renaissance de l'esprit pendant que le corps
convalescent s'alanguit; et ce mot <span class="smcap">AMOUR</span> ne veut pas
-dire ici seulement l'élan fatal et physique de l'homme
-vers la femme, ni le désir âpre et exaspéré d'un thème
-à suggestions personnelles qui est la forme supérieure
-de ce désir, c'est pour Verlaine une résignation, une
+dire ici seulement l'élan fatal et physique de l'homme
+vers la femme, ni le désir âpre et exaspéré d'un thème
+à suggestions personnelles qui est la forme supérieure
+de ce désir, c'est pour Verlaine une résignation, une
tendresse recueillie pour les paysages sus, les rythmes
entendus, la foi qu'il professe, les blancs symboles
-qu'il préfère, les amitiés dont il a gardé le regret; cet
-amour, c'est un état constitué, nécessaire, que dicte
-l'état des nerfs et que dirigent les souvenirs; c'est
-une accueillance toute prête à tout sentiment bienveillant
-et qui en soi se désaltère.</p>
-
-<p>Chacun sait l'évolution poétique de Verlaine; comment
-le fantaisiste ému des <cite>Fêtes Galantes</cite> est devenu
-le primitif de <cite>Sagesse</cite>; et deux manières principales
+qu'il préfère, les amitiés dont il a gardé le regret; cet
+amour, c'est un état constitué, nécessaire, que dicte
+l'état des nerfs et que dirigent les souvenirs; c'est
+une accueillance toute prête à tout sentiment bienveillant
+et qui en soi se désaltère.</p>
+
+<p>Chacun sait l'évolution poétique de Verlaine; comment
+le fantaisiste ému des <cite>Fêtes Galantes</cite> est devenu
+le primitif de <cite>Sagesse</cite>; et deux manières principales
peuvent se distinguer en lui. L'une qui produisit les
<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-<cite>Fêtes Galantes</cite>, <cite>les Uns et les Autres</cite>, nombre de petits
-poèmes charmeurs et caressants, l'autre qui inspira les
+<cite>Fêtes Galantes</cite>, <cite>les Uns et les Autres</cite>, nombre de petits
+poèmes charmeurs et caressants, l'autre qui inspira les
cris de foi de <cite>Sagesse</cite>, le dialogue avec Dieu, et ceux
-où la passion poignante et clairvoyante pour la femme
+où la passion poignante et clairvoyante pour la femme
sa s&oelig;ur, s'affirme en tant de sonnets qui resteront aux
-mémoires humaines. Au fond même cette différence
-que nous voulons voir, cette sorte de différence physique
-entre les gammes et les couleurs de ses poèmes
-n'est en sorte que deux manières d'être, que deux
-vestitures différentes de sa sensation, de son sentiment
+mémoires humaines. Au fond même cette différence
+que nous voulons voir, cette sorte de différence physique
+entre les gammes et les couleurs de ses poèmes
+n'est en sorte que deux manières d'être, que deux
+vestitures différentes de sa sensation, de son sentiment
fondamental; dans le premier cas Verlaine, en des
-moments&mdash;comme de santé absolue et d'indulgence
-corporelle&mdash;agite les marionnettes à la Watteau, et
-dans une langue exquisement décorative, agile, il leur
-fait passer aux lèvres sans cesse ce sourire mouillé, cette
-gaieté tendre que lui et Heine ont su, à ces heures, évoquer
-en eux. Au second cas, abstraitement, sans décors,
-ou en tel décor qui n'est qu'un rythme, il synthétise
-sa douleur spéciale et personnelle non telle qu'elle fut
-subie, mais telle qu'elle demeure à travers les transfigurations
-de tant d'errances et de stagnances à la vie
-et dans les idées; et c'est ce point spécial de s'être refusé
-à toujours dire ses sensations dans les modes amples
+moments&mdash;comme de santé absolue et d'indulgence
+corporelle&mdash;agite les marionnettes à la Watteau, et
+dans une langue exquisement décorative, agile, il leur
+fait passer aux lèvres sans cesse ce sourire mouillé, cette
+gaieté tendre que lui et Heine ont su, à ces heures, évoquer
+en eux. Au second cas, abstraitement, sans décors,
+ou en tel décor qui n'est qu'un rythme, il synthétise
+sa douleur spéciale et personnelle non telle qu'elle fut
+subie, mais telle qu'elle demeure à travers les transfigurations
+de tant d'errances et de stagnances à la vie
+et dans les idées; et c'est ce point spécial de s'être refusé
+à toujours dire ses sensations dans les modes amples
mais roides d'une anecdote ou d'une fresque, de
-faire parler sa voix par celle d'une effigie de comédien,
-qui fait la grandeur de Verlaine, et le caractérise, et
-fixe sa place parmi l'évolution des vrais poètes.</p>
-
-<p>Car s'il est logique et légitime de penser que tous
-les phénomènes humains peuvent, en leur état essentiel,
-être ramenés à un petit nombre de faits généraux, et
-que, ceci admis, l'&oelig;uvre littéraire à faire consiste à
+faire parler sa voix par celle d'une effigie de comédien,
+qui fait la grandeur de Verlaine, et le caractérise, et
+fixe sa place parmi l'évolution des vrais poètes.</p>
+
+<p>Car s'il est logique et légitime de penser que tous
+les phénomènes humains peuvent, en leur état essentiel,
+être ramenés à un petit nombre de faits généraux, et
+que, ceci admis, l'&oelig;uvre littéraire à faire consiste à
<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-grouper les plus essentiels de ces faits généraux dans
-un spectacle intégralement esthétique (et ce serait le
-but en art de M. Stéphane Mallarmé), il est également
-logique et légitime de penser que ces quelques phénomènes,
+grouper les plus essentiels de ces faits généraux dans
+un spectacle intégralement esthétique (et ce serait le
+but en art de M. Stéphane Mallarmé), il est également
+logique et légitime de penser que ces quelques phénomènes,
essentiels par la seule raison qu'ils sont mis en
-jeu, provoquent immédiatement des actions et des réactions,
+jeu, provoquent immédiatement des actions et des réactions,
soit des contrastes; ces contrastes qui sont
-l'effet le plus appréciable à tous, le plus tangible, sont
-modifiés par les circonstances, et, si l'on veut se pencher
-vers le phénomène, étudier spécialement en quoi
-ce phénomène, connu évidemment et répercuté de
-tous les états précédents du même phénomène se présente
-pourtant et toujours avec des aspects de nouveauté,
-avec des modifications de conscience, on perçoit
-une infinie diversité.</p>
+l'effet le plus appréciable à tous, le plus tangible, sont
+modifiés par les circonstances, et, si l'on veut se pencher
+vers le phénomène, étudier spécialement en quoi
+ce phénomène, connu évidemment et répercuté de
+tous les états précédents du même phénomène se présente
+pourtant et toujours avec des aspects de nouveauté,
+avec des modifications de conscience, on perçoit
+une infinie diversité.</p>
<p>Un paysage, par exemple, frappe et conquiert
-d'abord par la sévérité ou l'inflexion douce de ses
+d'abord par la sévérité ou l'inflexion douce de ses
lignes. Une impression nette se produit: l'homme est
-intéressé ou attendri; s'il passe rapidement, il n'emportera
-que ce heurt bref sur sa rétine et son cerveau,
-déjà différent d'ailleurs, selon l'heure qui irradie ou
-assombrit le paysage; si quelque instant il s'arrête, se
-pénètre des conditions partielles de la beauté de ce
+intéressé ou attendri; s'il passe rapidement, il n'emportera
+que ce heurt bref sur sa rétine et son cerveau,
+déjà différent d'ailleurs, selon l'heure qui irradie ou
+assombrit le paysage; si quelque instant il s'arrête, se
+pénètre des conditions partielles de la beauté de ce
paysage, soit les petits rythmes de ses courbes, soit
l'architecture de ses arbres, soit la disposition des tapis
-de verdure, la présence ou l'absence de l'eau, la
-rigidité des branches ou le rythme général du vent
+de verdure, la présence ou l'absence de l'eau, la
+rigidité des branches ou le rythme général du vent
dans les feuilles, aussi la cadence ou le bruit qui se
-dégage du demi-silence du paysage, il se créera en
-lui des associations d'idées; le paysage ne sera plus ce
-qu'il est exactement, mais l'heure du rêve du passant.
+dégage du demi-silence du paysage, il se créera en
+lui des associations d'idées; le paysage ne sera plus ce
+qu'il est exactement, mais l'heure du rêve du passant.
<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-Ce rêve sera modifié par ceci que le passant sera heureux
+Ce rêve sera modifié par ceci que le passant sera heureux
ou malheureux, simplement de bonne ou de
-mauvaise humeur, affairé ou oisif; et l'état complet
-de sa sensation ne sera constitué que lorsque, l'ayant
-quitté, il verra soit un fait de nature soit un phénomène
+mauvaise humeur, affairé ou oisif; et l'état complet
+de sa sensation ne sera constitué que lorsque, l'ayant
+quitté, il verra soit un fait de nature soit un phénomène
humain qui, par un contraste, lui apprenne que
-la vision de tout à l'heure est finie. Alors, un instant, la
-perception est nette; mais très rapidement le nouveau
+la vision de tout à l'heure est finie. Alors, un instant, la
+perception est nette; mais très rapidement le nouveau
point du paysage excite son attention, de nouvelles
-réactions entrent en jeu, la sensation redevient
-mixte et se continue ainsi jusqu'à ce qu'un fait d'ordre
-purement matériel interrompe le courant d'idées,
-l'ordre de succession des idées engendrées par la vue
+réactions entrent en jeu, la sensation redevient
+mixte et se continue ainsi jusqu'à ce qu'un fait d'ordre
+purement matériel interrompe le courant d'idées,
+l'ordre de succession des idées engendrées par la vue
du paysage et enterre les perceptions latentes et qui
-allaient naître, sous un choc plus violent s'élevant dans
+allaient naître, sous un choc plus violent s'élevant dans
l'individu.</p>
-<p>Or, si un paysage est donc à toute minute modifiable
-en toutes les impressions qu'il suggère par ses conditions
-même d'existence, que plus complexe, plus
-modifiable encore est un phénomène humain, un phénomène
-psychique, dont nous ne pouvons guère percevoir
-le heurt que lorsqu'il s'est produit et va s'effaçant.
+<p>Or, si un paysage est donc à toute minute modifiable
+en toutes les impressions qu'il suggère par ses conditions
+même d'existence, que plus complexe, plus
+modifiable encore est un phénomène humain, un phénomène
+psychique, dont nous ne pouvons guère percevoir
+le heurt que lorsqu'il s'est produit et va s'effaçant.
Nous ne ressentons une impression mentale ou
-affective, qu'en vertu de l'existence antérieure d'une
-autre impression; ces phénomènes sont variés par
+affective, qu'en vertu de l'existence antérieure d'une
+autre impression; ces phénomènes sont variés par
l'heure de la vie, la disposition initiale, l'atavisme, la
-santé générale de l'individu, sa santé momentanée, ses
-conditions de force, de normalité, le nombre des expériences
+santé générale de l'individu, sa santé momentanée, ses
+conditions de force, de normalité, le nombre des expériences
acquises, l'essence de l'individu, plus toutes
-les mêmes conditions de variations chez l'être ou les
-êtres avec lequel il est en contraste.</p>
+les mêmes conditions de variations chez l'être ou les
+êtres avec lequel il est en contraste.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-Il faut donc admettre que ces quelques phénomènes
-généraux contiennent en puissance et nécessairement
+Il faut donc admettre que ces quelques phénomènes
+généraux contiennent en puissance et nécessairement
autant de combinaisons possibles que les lettres de
l'alphabet contiennent de mots, les dix chiffres de
nombres, les sept notes de combinaisons harmoniques.
-Or, nous ne pouvons percevoir toute la série des phénomènes;
+Or, nous ne pouvons percevoir toute la série des phénomènes;
prendre le fait sous son aspect le plus simple
-est peut-être insuffisant; ne pouvant connaître que ce
-qui se passe en nous, il nous faut nous résoudre à le clicher
-le plus rapidement et le plus sincèrement possible
-en son essence, sa forme et son impulsion. De là, la
-nécessité d'une poésie extrêmement personnelle, cursive
-et notante. Verlaine est un des poètes qui se rattachent
-à ce courant de pensées, courant large qui a
-constitué le répertoire et le fonds de vraie poésie, en
+est peut-être insuffisant; ne pouvant connaître que ce
+qui se passe en nous, il nous faut nous résoudre à le clicher
+le plus rapidement et le plus sincèrement possible
+en son essence, sa forme et son impulsion. De là, la
+nécessité d'une poésie extrêmement personnelle, cursive
+et notante. Verlaine est un des poètes qui se rattachent
+à ce courant de pensées, courant large qui a
+constitué le répertoire et le fonds de vraie poésie, en
face et avec les &oelig;uvres plus architecturales et philosophiques.</p>
-<p>Le livre s'ouvre sur une prière comme une journée
+<p>Le livre s'ouvre sur une prière comme une journée
de croyant. Le catholicisme de Verlaine, c'est surtout
-un besoin de paix languide et de charité, un peu aussi
-de solidarité; c'est, sous une forme de primitif, l'instinct
+un besoin de paix languide et de charité, un peu aussi
+de solidarité; c'est, sous une forme de primitif, l'instinct
social actuel: le dieu de Verlaine c'est un <cite>Soi</cite>
meilleur:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Place à l'âme qui croie et qui sente et qui voie</p>
-<p>Que tout est vanité fors elle-même en Dieu.</p>
+<p>Place à l'âme qui croie et qui sente et qui voie</p>
+<p>Que tout est vanité fors elle-même en Dieu.</p>
</div></div>
-<p>Il a, comme les mystiques, le culte de la Vierge à
-laquelle il adresse de pénétrants cantiques; mais là
-encore c'est la religion anthropomorphique, la création
-d'un idéal féminin, l'évocation cérébrale d'une
-femme avec laquelle il ne faille point débattre les
+<p>Il a, comme les mystiques, le culte de la Vierge à
+laquelle il adresse de pénétrants cantiques; mais là
+encore c'est la religion anthropomorphique, la création
+d'un idéal féminin, l'évocation cérébrale d'une
+femme avec laquelle il ne faille point débattre les
<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-choses de la vie. Puis s'égrènent des coins de Londres
-aux senteurs de rhum, et des péchés abolis, des ballades
-légères et chantonnantes, des lieds mélancoliques:</p>
+choses de la vie. Puis s'égrènent des coins de Londres
+aux senteurs de rhum, et des péchés abolis, des ballades
+légères et chantonnantes, des lieds mélancoliques:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>Je vois un groupe sur la mer,</p>
@@ -3063,2204 +3025,2204 @@ légères et chantonnantes, des lieds mélancoliques:</p>
</div></div>
<p>et des sonnets: au Parsifal, triomphateur des appels
-et des luxures; d'autres sonnets, bibelots précieux faits
-pour des amis du poète; puis des sonnets chrétiens,
-puis des paysages, enfin <cite>Lucien Létinois</cite>, une tentative
-de poème intime et familier, comme un petit roman
-de poète, conçu sans la banalité des détails, pas
-poussé à l'héroïsme, vrais vers bien pris en leur taille,
-d'un sincère et pénétrant timbre lyrique.</p>
-
-<p>C'est, après la mort d'un ami pris tout jeune, périmé
-à l'hôpital, le regret qui s'éveille en celui qui
-demeure; et tout d'abord l'action de grâces à Dieu,
-l'action de grâces quand même:</p>
+et des luxures; d'autres sonnets, bibelots précieux faits
+pour des amis du poète; puis des sonnets chrétiens,
+puis des paysages, enfin <cite>Lucien Létinois</cite>, une tentative
+de poème intime et familier, comme un petit roman
+de poète, conçu sans la banalité des détails, pas
+poussé à l'héroïsme, vrais vers bien pris en leur taille,
+d'un sincère et pénétrant timbre lyrique.</p>
+
+<p>C'est, après la mort d'un ami pris tout jeune, périmé
+à l'hôpital, le regret qui s'éveille en celui qui
+demeure; et tout d'abord l'action de grâces à Dieu,
+l'action de grâces quand même:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Vous me l'aviez donné, vous me le reprenez:</p>
-<p>Gloire à vous.....</p>
-<p>Vous me l'aviez donné, je vous le rends très pur,</p>
-<p>Tout pétri de vertu, d'amour et de simplesse.</p>
+<p>Vous me l'aviez donné, vous me le reprenez:</p>
+<p>Gloire à vous.....</p>
+<p>Vous me l'aviez donné, je vous le rends très pur,</p>
+<p>Tout pétri de vertu, d'amour et de simplesse.</p>
</div></div>
-<p>Attristé et attendri, et plus seul, le poète fait un
-retour sur lui-même et toute la souffrance antérieure,
-il sent qu'il doit marcher blessé au milieu des hommes:</p>
+<p>Attristé et attendri, et plus seul, le poète fait un
+retour sur lui-même et toute la souffrance antérieure,
+il sent qu'il doit marcher blessé au milieu des hommes:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Mes frères pour de bon, les Loups,</p>
-<p>Que ma s&oelig;ur, la femme, dévaste.</p>
+<p>Mes frères pour de bon, les Loups,</p>
+<p>Que ma s&oelig;ur, la femme, dévaste.</p>
</div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-et ces blessures il les sent toutes infligées par des
+et ces blessures il les sent toutes infligées par des
mains de femme:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>O la femme! prudent, sage, calme ennemi,</p>
-<p>N'exagérant jamais la victoire à demi,</p>
-<p>Tuant tous les blessés, pillant tout le butin.</p>
+<p>N'exagérant jamais la victoire à demi,</p>
+<p>Tuant tous les blessés, pillant tout le butin.</p>
</div></div>
-<p>et quand il sut, quand ses premières certitudes en
-l'idéal féminin furent ruinées, l'amitié d'un enfant intelligent
+<p>et quand il sut, quand ses premières certitudes en
+l'idéal féminin furent ruinées, l'amitié d'un enfant intelligent
lui fut la consolation, et il l'aima comme un
-fils dont il est fier. Les litanies se déroulent:</p>
+fils dont il est fier. Les litanies se déroulent:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>Mon fils est brave, il va sur son cheval de guerre</p>
<p>Sans reproche et sans peur par la route du bien,</p>
-<p>Un dur chemin d'embûche et de piège où naguère</p>
-<p>Encore il fut blessé et vainquit en chrétien.</p>
+<p>Un dur chemin d'embûche et de piège où naguère</p>
+<p>Encore il fut blessé et vainquit en chrétien.</p>
</div></div>
-<p>Son fils est fier, bon, fort, beau. Puis se retrace à
-lui le souvenir de tristesses communes, puis l'idée du
-convoi blanc qu'il fut sinistre de suivre; et après ces
-idées de deuils anciens, qui ont amené l'idée de tristesse
-et la mémoire de la mort, par une naturelle réaction
-le souvenir de la grâce et de la valeur de celui qui
-est mort, et de là l'idée des minutes heureuses passées
-ensemble, dans des étés ou des printemps d'une beauté
-de contes de fées, où la fatigue des marches se fait
-bienfaisante et soulève les piétons en féeries, et puis
-après ces temps, les séparations et la mort. Cette mort
-n'est-elle pas un châtiment? A-t-on le droit de se
+<p>Son fils est fier, bon, fort, beau. Puis se retrace à
+lui le souvenir de tristesses communes, puis l'idée du
+convoi blanc qu'il fut sinistre de suivre; et après ces
+idées de deuils anciens, qui ont amené l'idée de tristesse
+et la mémoire de la mort, par une naturelle réaction
+le souvenir de la grâce et de la valeur de celui qui
+est mort, et de là l'idée des minutes heureuses passées
+ensemble, dans des étés ou des printemps d'une beauté
+de contes de fées, où la fatigue des marches se fait
+bienfaisante et soulève les piétons en féeries, et puis
+après ces temps, les séparations et la mort. Cette mort
+n'est-elle pas un châtiment? A-t-on le droit de se
faire un fils hors la nature?... Enfin! ce qui reste
-au poète de l'ami regretté, c'est un pastel évocateur
-et ces quelques sensations égrenées, et le souvenir de
+au poète de l'ami regretté, c'est un pastel évocateur
+et ces quelques sensations égrenées, et le souvenir de
<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-rêves faits pour l'épanouissement détruit de l'ami et le
-souvenir de sa mort, de ce qui fut son âme, et des minutes
-de pensée devant la pierre tombale qui symbolise
-maintenant le vivant, et aussi à cette pierre tombale
+rêves faits pour l'épanouissement détruit de l'ami et le
+souvenir de sa mort, de ce qui fut son âme, et des minutes
+de pensée devant la pierre tombale qui symbolise
+maintenant le vivant, et aussi à cette pierre tombale
le souvenir de tous les autres morts de l'artiste, de
-ceux dont il dit «ses morts,» puisque c'est en sa joie
-et sa douleur qu'ils ont vécu et qu'ils sont morts.</p>
+ceux dont il dit «ses morts,» puisque c'est en sa joie
+et sa douleur qu'ils ont vécu et qu'ils sont morts.</p>
-<p>Toutes ces choses écrites dans une forme classique,
-aux défaillantes douceurs, qui fait penser aux méditations
+<p>Toutes ces choses écrites dans une forme classique,
+aux défaillantes douceurs, qui fait penser aux méditations
de quelque solitaire grave et depuis si longtemps
triste, errant en quelque Port-Royal plein de douceur
-et de vague, et s'asseyant le soir pour rêver aux effigies
-disparues, avec la résignation d'un Job doux.</p>
+et de vague, et s'asseyant le soir pour rêver aux effigies
+disparues, avec la résignation d'un Job doux.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></p>
-<h3>Être.<br />
+<h3>Être.<br />
<span class="subh smcap">M. Paul Adam</span></h3>
-<p>M. Paul Adam évoque dans son livre, parmi les détails
+<p>M. Paul Adam évoque dans son livre, parmi les détails
de civilisation, d'armures, de guerre et d'apparat
-du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, une âme féminine, anxieuse de l'autonomie
-de sa conscience, désireuse de la puissance et de la
-force, et luttant perpétuellement entre ces deux recherches,
+du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, une âme féminine, anxieuse de l'autonomie
+de sa conscience, désireuse de la puissance et de la
+force, et luttant perpétuellement entre ces deux recherches,
que leur coexistence en son cerveau rend
toutes deux vaines, la recherche de la science et la recherche
de l'amour. La recherche de la science aboutit
-à l'acquisition de l'influence; la recherche de l'amour
-aboutit au détraquement des sens, et tant que lorsqu'accusée
-de magie, la comtesse Mahaud apparaît devant le
-tribunal ecclésiastique, la honte de ses sens lui interdit
-l'affirmation de sa pureté, la puissance de son cerveau
-lui fait rejeter les décisions canoniques et exalter sa foi;
+à l'acquisition de l'influence; la recherche de l'amour
+aboutit au détraquement des sens, et tant que lorsqu'accusée
+de magie, la comtesse Mahaud apparaît devant le
+tribunal ecclésiastique, la honte de ses sens lui interdit
+l'affirmation de sa pureté, la puissance de son cerveau
+lui fait rejeter les décisions canoniques et exalter sa foi;
puis un immense repentir la saisit et la livre sans force
-aux bourreaux et au bûcher.</p>
+aux bourreaux et au bûcher.</p>
-<p>La science acquise meurt en elle, l'influence déployée
-pousse ceux qui vécurent près d'elle à partir par routes
-opposées à la poursuite de quelque inconnaissable qu'ils
+<p>La science acquise meurt en elle, l'influence déployée
+pousse ceux qui vécurent près d'elle à partir par routes
+opposées à la poursuite de quelque inconnaissable qu'ils
contiennent et qui les fuit; les moines s'absorbent en
-l'extase, les soldats s'abîment dans les guerres et le
+l'extase, les soldats s'abîment dans les guerres et le
<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-rythme perçu et initialement déroulé par la comtesse
-Mahaud disparaît dans la mort et les éléments, n'ayant
+rythme perçu et initialement déroulé par la comtesse
+Mahaud disparaît dans la mort et les éléments, n'ayant
fait que victimes puisque, n'aboutissant pas, il ne fut
qu'agitation.</p>
-<p>Telle la contexture du livre: l'effort intellectuel périssant
-par la lutte avec le développement physique, l'âme
-aspirant à l'<em>être</em>, inclinée par la mauvaise utilisation des
-forces vers la vie corporelle qui est le <em>non-être</em>, puisque
-la force mentale s'accroît par son effort et subsiste en
-toute apparence éternelle d'espace et de durée et que la
-force corporelle dépensée est irrémédiablement perdue
-et le temps d'effort qu'a coûté la dépense de force,
+<p>Telle la contexture du livre: l'effort intellectuel périssant
+par la lutte avec le développement physique, l'âme
+aspirant à l'<em>être</em>, inclinée par la mauvaise utilisation des
+forces vers la vie corporelle qui est le <em>non-être</em>, puisque
+la force mentale s'accroît par son effort et subsiste en
+toute apparence éternelle d'espace et de durée et que la
+force corporelle dépensée est irrémédiablement perdue
+et le temps d'effort qu'a coûté la dépense de force,
aboli.</p>
-<p>Et d'abord pourquoi une restitution du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle?
-car il faut admettre que les jeunes écrivains utilisent un
-temps écoulé pour y dérouler, en une tapisserie décorative,
-l'essence toute moderne de leur pensée.&mdash;C'est
+<p>Et d'abord pourquoi une restitution du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle?
+car il faut admettre que les jeunes écrivains utilisent un
+temps écoulé pour y dérouler, en une tapisserie décorative,
+l'essence toute moderne de leur pensée.&mdash;C'est
que ce temps infiniment trouble, temps de lutte pour la
-vie absolument générale, lutte contre la guerre, lutte
-contre le pillage, lutte pour la liberté de vivre matériellement,
-accomplit ses événements physiques avec des
-heurts singuliers. Coexistent Étienne Marcel, Gerson,
-Armagnac, Louis d'Orléans, Jean de Bourgogne; la
-chevalerie meurt; la persécution, c'est-à-dire l'adoption
-d'une idée avec assez de force pour l'imposer par
-tout moyen, fleurit. Entre toutes ces causes de désordre,
+vie absolument générale, lutte contre la guerre, lutte
+contre le pillage, lutte pour la liberté de vivre matériellement,
+accomplit ses événements physiques avec des
+heurts singuliers. Coexistent Étienne Marcel, Gerson,
+Armagnac, Louis d'Orléans, Jean de Bourgogne; la
+chevalerie meurt; la persécution, c'est-à-dire l'adoption
+d'une idée avec assez de force pour l'imposer par
+tout moyen, fleurit. Entre toutes ces causes de désordre,
les esprits s'affolent; c'est le temps des danses de
-Saint-Guy, des danses macabres; les gens affolés et saturés
+Saint-Guy, des danses macabres; les gens affolés et saturés
de souffrance rentrent en eux pour y chercher un
coin de calme ou d'oubli; or, ils ne le trouvent pas, le
malheur leur ayant durci le c&oelig;ur, les sciences ou les
<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
-arts n'existant que pour quelque élite. C'est donc une
-des plus belles périodes du développement de l'initiative
-particulière échouant toute, c'est un des plus beaux
-temps de détraquement général, constitué par tous ces
-échecs particuliers; et ceci légitime dans la tentative de
-M. Adam l'emploi d'une évocation quasi légendaire
-du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle et de la force y adhérant.</p>
-
-<p>Voici les détails du livre: Mahaud chevauche, s'éloignant
-de la demeure familiale au côté de Jacques de
-Horps qu'elle a choisi. Ce jour-là a eu lieu l'enlèvement,
-précédé déjà du don de son corps qui ne trouva point,
-en l'échange de leurs caresses, le secret de l'impulsion
-qui les poussait l'un vers l'autre. A l'abbaye, où ils
+arts n'existant que pour quelque élite. C'est donc une
+des plus belles périodes du développement de l'initiative
+particulière échouant toute, c'est un des plus beaux
+temps de détraquement général, constitué par tous ces
+échecs particuliers; et ceci légitime dans la tentative de
+M. Adam l'emploi d'une évocation quasi légendaire
+du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle et de la force y adhérant.</p>
+
+<p>Voici les détails du livre: Mahaud chevauche, s'éloignant
+de la demeure familiale au côté de Jacques de
+Horps qu'elle a choisi. Ce jour-là a eu lieu l'enlèvement,
+précédé déjà du don de son corps qui ne trouva point,
+en l'échange de leurs caresses, le secret de l'impulsion
+qui les poussait l'un vers l'autre. A l'abbaye, où ils
arrivent et doivent passer la nuit, une danse de Saint-Guy
-vire sa ronde, entraînant les convulsionnaires et, de
+vire sa ronde, entraînant les convulsionnaires et, de
sa force attractive, saisit un des cavaliers de l'escorte.
Une charge dissipe la ronde, mais au seuil de l'amour
-déjà un dégoût physique s'est levé, et Mahaud, pour
-être seule ce soir-là, hypnotise et rejette dormant sur le
+déjà un dégoût physique s'est levé, et Mahaud, pour
+être seule ce soir-là, hypnotise et rejette dormant sur le
lit Jacques de Horps.</p>
-<p>Cette force magnétique, Mahaud l'avait acquise en
-étudiant sous son père, le vieil Edam, savant alchimiste,
-qui, encoléré de savoir sa fille abandonner la recherche
-pour choir en la matière, l'a maudite, et veut guerroyer
+<p>Cette force magnétique, Mahaud l'avait acquise en
+étudiant sous son père, le vieil Edam, savant alchimiste,
+qui, encoléré de savoir sa fille abandonner la recherche
+pour choir en la matière, l'a maudite, et veut guerroyer
contre Jacques de Horps et Mahaud, de toutes les ressources
de la magie et de toutes les forces de la guerre.</p>
-<p>Aussitôt donc il faut se préparer à combattre et
+<p>Aussitôt donc il faut se préparer à combattre et
chercher du secours et convoquer les vassaux.</p>
<p>C'est pour Mahaud une grande joie que lorsque
-Jacques tient sa justice; des gens qui ont bravé la comtesse
+Jacques tient sa justice; des gens qui ont bravé la comtesse
de leurs regards, expient en souffrant des rigueurs
<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
de son mari; les potences et les glaives font &oelig;uvre,
-et l'impassible justicière satisfait les griefs des uns du
-sang des autres, et abandonne aux premiers châtiés
-les têtes des seconds pour payer la forme trop vive de
-leurs réclamations. Puis, ce sont promenades, festins,
-chevauchées, nuitées d'amour, bonnes et promptes et
-sanglantes justices et, fête suprême, le rassemblement
-de l'armée, où Mahaud voit toute sa force absorbant
+et l'impassible justicière satisfait les griefs des uns du
+sang des autres, et abandonne aux premiers châtiés
+les têtes des seconds pour payer la forme trop vive de
+leurs réclamations. Puis, ce sont promenades, festins,
+chevauchées, nuitées d'amour, bonnes et promptes et
+sanglantes justices et, fête suprême, le rassemblement
+de l'armée, où Mahaud voit toute sa force absorbant
ces hommes, leurs armes et leurs vies, qui vont partir
-pour la défendre.</p>
+pour la défendre.</p>
-<p>Qu'arrivera-t-il de cette armée? après le départ,
+<p>Qu'arrivera-t-il de cette armée? après le départ,
Mahaud consultera les forces magiques; quarante jours
-et quarante nuits elle prépare les rites et se prépare
-aux rites. A-t-elle gardé sa puissance? ou l'enfant qu'elle
-porte en elle l'a-t-il absorbée? Dans l'hallucination sa
-race meurt en elle et les présages sinistres se font. En
-effet, le comte est mort; sa postérité avorte et bientôt
-le château est assiégé; des soldats qui reviennent d'une
-sortie rapportent la tête d'Edam, son père.</p>
-
-<p>Mais la prolongation du siège affole les défenseurs;
-une émeute les jette sur les filles; ils refusent obéissance
+et quarante nuits elle prépare les rites et se prépare
+aux rites. A-t-elle gardé sa puissance? ou l'enfant qu'elle
+porte en elle l'a-t-il absorbée? Dans l'hallucination sa
+race meurt en elle et les présages sinistres se font. En
+effet, le comte est mort; sa postérité avorte et bientôt
+le château est assiégé; des soldats qui reviennent d'une
+sortie rapportent la tête d'Edam, son père.</p>
+
+<p>Mais la prolongation du siège affole les défenseurs;
+une émeute les jette sur les filles; ils refusent obéissance
et se rebellent contre la comtesse; par moquerie,
-ils lui tendent l'épée et l'étendard. Les nerfs de la
-femme s'exaltent; elle accepte les emblèmes, enlève
-ses gens de son élan et culbute l'ennemi; et dès lors
+ils lui tendent l'épée et l'étendard. Les nerfs de la
+femme s'exaltent; elle accepte les emblèmes, enlève
+ses gens de son élan et culbute l'ennemi; et dès lors
elle entre dans la joie d'orgueil et de puissance; elle
s'assimile, par la domination de son esprit plus complet,
-le chapelain du château; ses prêches, c'est elle qui, de
+le chapelain du château; ses prêches, c'est elle qui, de
sa place, par son regard, les lui dicte; elle domine les
gens de guerre par l'or qu'elle leur abandonne et les
-objets et les détails qu'elle leur fait aimer; pour sa joie
+objets et les détails qu'elle leur fait aimer; pour sa joie
<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
profonde elle entreprendra la science de l'avenir.</p>
-<p>Le décor extérieur se déroule toujours, des hérauts,
+<p>Le décor extérieur se déroule toujours, des hérauts,
des pages, des chevaliers aux tournois, et toujours la
-guerre, et la finale et décisive bataille qui met fin aux
-sièges et fait Mahaud sans conteste libre d'elle et de son
-comté.</p>
+guerre, et la finale et décisive bataille qui met fin aux
+sièges et fait Mahaud sans conteste libre d'elle et de son
+comté.</p>
<p>Mais tout cela n'est point le repos; l'instinct de la
-connaissance ne trouve pas sa pâture, et la vie corporelle,
-non satisfaite, s'use en phénomènes d'extase. Tandis
-que Mahaud continue sa magie supérieure, sa suivante
-et préparatrice, la vieille Torinelle, pratique pour
-elle et les gens du bourg une plus grossière et physique
-sorcellerie; à la comtesse déchue de son rêve de haute
+connaissance ne trouve pas sa pâture, et la vie corporelle,
+non satisfaite, s'use en phénomènes d'extase. Tandis
+que Mahaud continue sa magie supérieure, sa suivante
+et préparatrice, la vieille Torinelle, pratique pour
+elle et les gens du bourg une plus grossière et physique
+sorcellerie; à la comtesse déchue de son rêve de haute
magie et qui regrette, elle offre l'usage de l'homme
-inférieur et simplement fort; puis, de factices désirs
-troublent Mahaud: elle a dans son entour immédiat
-un coquet et féminin personnage, elle le prend, mais
+inférieur et simplement fort; puis, de factices désirs
+troublent Mahaud: elle a dans son entour immédiat
+un coquet et féminin personnage, elle le prend, mais
ne trouve dans cette union sans contraste aucun plaisir;
-et, furieuse de cette faiblesse qui ressemble à du mépris,
-elle envoûte le pauvre sire.</p>
+et, furieuse de cette faiblesse qui ressemble à du mépris,
+elle envoûte le pauvre sire.</p>
<p>Puis, les cauchemars, les hantises, les sabbats, et
-la recherche d'Asmodaï, le plaisir anti-physique et
-stérile, l'inassouvissable recherche de la sensation quand
-même, l'à rebours des temps navrés, jusqu'à ce que
-s'émeuve l'Eglise, voulant justice de la mort du malheureux
-envoûté. On trouve l'androgyne aux caves du
-château; et dans toute une faiblesse, une mollesse qui
-la fond à la parole du confesseur à qui naguère elle
-suggérait sa puissance, dans une douceur mystique et
-un anéantissement dévot elle meurt; trop tard arrivent
+la recherche d'Asmodaï, le plaisir anti-physique et
+stérile, l'inassouvissable recherche de la sensation quand
+même, l'à rebours des temps navrés, jusqu'à ce que
+s'émeuve l'Eglise, voulant justice de la mort du malheureux
+envoûté. On trouve l'androgyne aux caves du
+château; et dans toute une faiblesse, une mollesse qui
+la fond à la parole du confesseur à qui naguère elle
+suggérait sa puissance, dans une douceur mystique et
+un anéantissement dévot elle meurt; trop tard arrivent
ses soldats qui ne peuvent que la venger. La
<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-femme, malgré toute science, est retombée à sa misère
+femme, malgré toute science, est retombée à sa misère
initiale, au geste de petite fille qui ne sait; l'effort est
-rompu et perdu en elle. Les moines qui la condamnèrent
+rompu et perdu en elle. Les moines qui la condamnèrent
vont chercher le pardon en Palestine, et les soldats
-vont par bandes guerroyer et s'anéantir.</p>
-
-<p>L'écriture de M. Paul Adam, dans un sujet où perpétuellement
-il faut montrer tangible un phénomène
-psychique et concréter cette réaction de l'être de façon
-à ce qu'il semble une action de lui, malgré de nombreuses
-pages accomplies, échoue parfois. Dans la
-partie décorative, tout émaillée de tournures de phrases
+vont par bandes guerroyer et s'anéantir.</p>
+
+<p>L'écriture de M. Paul Adam, dans un sujet où perpétuellement
+il faut montrer tangible un phénomène
+psychique et concréter cette réaction de l'être de façon
+à ce qu'il semble une action de lui, malgré de nombreuses
+pages accomplies, échoue parfois. Dans la
+partie décorative, tout émaillée de tournures de phrases
et de termes Moyen Age, elle rappelle parfois de trop
-près la phrase trop nette de Flaubert. A part les quelques
-points du livre où ces défauts se manifestent, les
-quelques trous qui gîtent en cette trame complexe de
-décor et d'idéalité, c'est une sobre et nette et belle
+près la phrase trop nette de Flaubert. A part les quelques
+points du livre où ces défauts se manifestent, les
+quelques trous qui gîtent en cette trame complexe de
+décor et d'idéalité, c'est une sobre et nette et belle
forme.</p>
-<p>Les anciens livres de M. Paul Adam étaient des livres
-de notations intéressantes; mais <cite>Soi</cite> était trop long, et
-<cite>la Glèbe</cite> était trop brève et cursive. <cite>Etre</cite> nous montre
-l'arrivée de l'écrivain à la conscience exacte d'une littérature
-soucieuse avant tout du phénomène passionnel
-ambiant étudié à la clarté d'une conscience, d'un écrivain
+<p>Les anciens livres de M. Paul Adam étaient des livres
+de notations intéressantes; mais <cite>Soi</cite> était trop long, et
+<cite>la Glèbe</cite> était trop brève et cursive. <cite>Etre</cite> nous montre
+l'arrivée de l'écrivain à la conscience exacte d'une littérature
+soucieuse avant tout du phénomène passionnel
+ambiant étudié à la clarté d'une conscience, d'un écrivain
aussi suffisamment muni pour suivre les oscillations
-du phénomène et les résumer en de nobles lignes.</p>
+du phénomène et les résumer en de nobles lignes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span></p>
<h3>A propos de Baudelaire.</h3>
-<p>M. de Bonnières collectionne de rapides visions sur
+<p>M. de Bonnières collectionne de rapides visions sur
ses contemporains, mais non pas en la formule libre
-et dégagée de M. de Goncourt. Ce sont de petits articles
-qui se suivent sans autre lien que la série de
-préoccupations qu'ils rappellent. Leur intérêt le plus
-varié serait de n'être point uniquement consacré à la
-littérature et aux littérateurs; on y rencontre M. de
+et dégagée de M. de Goncourt. Ce sont de petits articles
+qui se suivent sans autre lien que la série de
+préoccupations qu'ils rappellent. Leur intérêt le plus
+varié serait de n'être point uniquement consacré à la
+littérature et aux littérateurs; on y rencontre M. de
Saint-Vallier, M. Tissot, M. de Courcel, un Edmond
-About politique, un abbé Loyson, un Darwin, épisodique,
-et un Jules Ferry savamment étudié, présenté
-comme un phénomène de vulgarité et de force, une
-terrible M<sup>me</sup> Greville, etc... Comme lettrés, on perçoit
-Musset dans un rapport avec M. Jules Grévy, un
-M. Jules Grévy inconnu, farci de latin et ami de
-poètes. Il s'y trouve une courte étude sur Charles Baudelaire,
+About politique, un abbé Loyson, un Darwin, épisodique,
+et un Jules Ferry savamment étudié, présenté
+comme un phénomène de vulgarité et de force, une
+terrible M<sup>me</sup> Greville, etc... Comme lettrés, on perçoit
+Musset dans un rapport avec M. Jules Grévy, un
+M. Jules Grévy inconnu, farci de latin et ami de
+poètes. Il s'y trouve une courte étude sur Charles Baudelaire,
et curieuse comme impression produite par le
-grand poète sur un des cerveaux les plus cultivés de
-la génération qui nous précéda. C'est d'abord Baudelaire
-entrevu dans le détail de la tenue, mystificateur
+grand poète sur un des cerveaux les plus cultivés de
+la génération qui nous précéda. C'est d'abord Baudelaire
+entrevu dans le détail de la tenue, mystificateur
et doux; le Baudelaire conventionnel nous importe
-peu; le vrai est dans <cite>Mon c&oelig;ur mis à nu</cite>, en telles
-mémorables phrases... l'horreur du domicile... j'ai
+peu; le vrai est dans <cite>Mon c&oelig;ur mis à nu</cite>, en telles
+mémorables phrases... l'horreur du domicile... j'ai
<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
eu du talent parce que j'ai eu des loisirs... dans des
vers: Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage
-de contempler mon corps et mon c&oelig;ur sans dégoût,
-dans cette phrase: être un saint et un grand homme
-pour soi-même.</p>
-
-<p>S'il ne le fut, c'est qu'il ne put l'être et que le
-malheur des temps l'en empêchait. Ce poète, M. de
-Bonnières, qui parle d'ailleurs avec toute la sincérité
-et le respect dus, ne nous paraît pas le voir complètement.
+de contempler mon corps et mon c&oelig;ur sans dégoût,
+dans cette phrase: être un saint et un grand homme
+pour soi-même.</p>
+
+<p>S'il ne le fut, c'est qu'il ne put l'être et que le
+malheur des temps l'en empêchait. Ce poète, M. de
+Bonnières, qui parle d'ailleurs avec toute la sincérité
+et le respect dus, ne nous paraît pas le voir complètement.
Baudelaire, dit-il, n'exprime que des choses
rares, et ce rare de la sensation n'est pas suffisamment
-expliqué par la forme; il faut, dit M. de Bonnières,
+expliqué par la forme; il faut, dit M. de Bonnières,
du simple en art et de l'ordinaire pour enchasser le
-rare; tant il est vrai que cette esthétique spéciale du
-poème, du poème concentré en ses parcelles purement
-poétiques, est difficile à faire admettre; or, le vers ne
+rare; tant il est vrai que cette esthétique spéciale du
+poème, du poème concentré en ses parcelles purement
+poétiques, est difficile à faire admettre; or, le vers ne
peut avoir lieu que pour dire une sensation en sa formule
musicale, en sa formule abstraite, dire tout ce
-qu'un état d'âme contient et qui ne pourrait s'expliquer
-en prose. La poésie commence aux confins de
-l'âme humaine; débarrassée de toute occupation de
+qu'un état d'âme contient et qui ne pourrait s'expliquer
+en prose. La poésie commence aux confins de
+l'âme humaine; débarrassée de toute occupation de
vie, pour une heure, oisif, l'homme peut un instant se
-bercer à un souvenir, à un paysage, et non l'analyser
-et le démontrer, ce qui serait &oelig;uvre du roman
-d'analyse, mais le concentrer, le dépouiller de tout ce
-qu'il a d'éphémère et de circonstantiel, il peut dans un
+bercer à un souvenir, à un paysage, et non l'analyser
+et le démontrer, ce qui serait &oelig;uvre du roman
+d'analyse, mais le concentrer, le dépouiller de tout ce
+qu'il a d'éphémère et de circonstantiel, il peut dans un
vers donner l'accord qui existe entre le rythme fondamental
-de son âme, et les rythmes horaires et essentiels
-des choses. Le poème c'est la célébration du
-mystère qui se passe en un soi douloureux, ou
+de son âme, et les rythmes horaires et essentiels
+des choses. Le poème c'est la célébration du
+mystère qui se passe en un soi douloureux, ou
un soi attendri, et rien d'autre. Ce qu'il faut demander
<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-à cette suprême forme d'art, c'est non surtout
-la clarté, mais l'intensité et la musique; la clarté
+à cette suprême forme d'art, c'est non surtout
+la clarté, mais l'intensité et la musique; la clarté
se fait en vers autrement qu'en prose: en prose c'est
-par la netteté d'un terme connu correspondant à des
-idées connues que vous assimilez le lecteur à l'auteur;
-dans un poème, il faut d'abord l'assimiler à lui-même,
-mettre sa voix intérieure au rythme nécessaire par le
+par la netteté d'un terme connu correspondant à des
+idées connues que vous assimilez le lecteur à l'auteur;
+dans un poème, il faut d'abord l'assimiler à lui-même,
+mettre sa voix intérieure au rythme nécessaire par le
groupement des voyelles et des consonnes, assimiler
-sa vision intérieure par le coloris général du poème et
-ainsi lui imposer l'idée que l'on développe, idée qui
+sa vision intérieure par le coloris général du poème et
+ainsi lui imposer l'idée que l'on développe, idée qui
est en lui, mais qu'il en faut faire jaillir, dont il faut
au moins le faire resouvenir. C'est d'avoir entrevu cette
-destination du poème que s'ennoblissent les plus beaux
-poèmes de Baudelaire, <cite>l'Invitation au voyage</cite>, <cite>la Mort
+destination du poème que s'ennoblissent les plus beaux
+poèmes de Baudelaire, <cite>l'Invitation au voyage</cite>, <cite>la Mort
des amants</cite>, <cite>l'Ame du vin</cite>, <cite>le Vin du solitaire</cite>, <cite>Recueillement</cite>,
-le poëme en prose, <cite>les Bienfaits de la Lune</cite>, etc...</p>
+le poëme en prose, <cite>les Bienfaits de la Lune</cite>, etc...</p>
-<p>La caractéristique spéciale de Baudelaire serait une
-vue très lasse de la vie, et des antinomies profondes qui
+<p>La caractéristique spéciale de Baudelaire serait une
+vue très lasse de la vie, et des antinomies profondes qui
ne permettent le bonheur qu'en quelques minutes
-d'excitation où l'on peut s'élever par l'extase et qu'on
+d'excitation où l'on peut s'élever par l'extase et qu'on
peut rechercher par des moyens artificiels, en les payant
ensuite de terribles abattements; il y a dans son &oelig;uvre
-la force de l'habitude qui gâche jour par jour la vie et
-éternise le mal, le manque de l'extase intellectuelle,
-de ce qu'il a dénommé la santé poétique, aussi cette vision
-triste de la femme égoïste et futile, animal cruel
-ou animal lassé, bête à voluptés ruminantes, de
-l'homme accagnardé à des actes identiques, dont il
-connaît la sottise, mais y revenant par la puissance de
-l'heure; il pense que l'être, qui pourrait aller vers le
-clair et le sain, se sent comme tiré vers l'obscur et le
+la force de l'habitude qui gâche jour par jour la vie et
+éternise le mal, le manque de l'extase intellectuelle,
+de ce qu'il a dénommé la santé poétique, aussi cette vision
+triste de la femme égoïste et futile, animal cruel
+ou animal lassé, bête à voluptés ruminantes, de
+l'homme accagnardé à des actes identiques, dont il
+connaît la sottise, mais y revenant par la puissance de
+l'heure; il pense que l'être, qui pourrait aller vers le
+clair et le sain, se sent comme tiré vers l'obscur et le
<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
-putride, et s'enlise. C'est ce qu'il faut voir à travers
-les mots religieux de péché, de Satan, et les apostrophes
-à un Dieu; Baudelaire n'a rien d'un croyant, il était
+putride, et s'enlise. C'est ce qu'il faut voir à travers
+les mots religieux de péché, de Satan, et les apostrophes
+à un Dieu; Baudelaire n'a rien d'un croyant, il était
au contraire plein d'amour, et l'amour dut se taire devant
-les voix indifférentes ou mauvaises des choses.</p>
+les voix indifférentes ou mauvaises des choses.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span></p>
-<h3>De Victor Hugo à M. Lavedan.</h3>
+<h3>De Victor Hugo à M. Lavedan.</h3>
<p><cite>Toute la lyre</cite>: encore deux lourds in-octavo qui
-viennent grossir la bibliothèque inédite laissée par
-Victor Hugo; énorme anthologie, sans lien entre les
-poèmes, kaléidoscope, vers faits au hasard des circonstances,
-essais dans des notes familières, chansons
-inattendues de la part du solennel poète, et aussi la
-note politique (Corbière eût dit la note garde-nationale?),
-toutes les utilisations de la poésie et des versifications
-admises ou créées par Victor Hugo. Il y a
-de tout dans ce livre, des saynètes, des chansons, des
-ballades qui évoquent celles des premières années, des
-pièces contemporaines des <cite>Châtiments</cite>, des notes naturalistes
+viennent grossir la bibliothèque inédite laissée par
+Victor Hugo; énorme anthologie, sans lien entre les
+poèmes, kaléidoscope, vers faits au hasard des circonstances,
+essais dans des notes familières, chansons
+inattendues de la part du solennel poète, et aussi la
+note politique (Corbière eût dit la note garde-nationale?),
+toutes les utilisations de la poésie et des versifications
+admises ou créées par Victor Hugo. Il y a
+de tout dans ce livre, des saynètes, des chansons, des
+ballades qui évoquent celles des premières années, des
+pièces contemporaines des <cite>Châtiments</cite>, des notes naturalistes
comme aux <cite>Contemplations</cite>, des strophes qui
-sont des conseils, débitant d'une voix large des préceptes
-connus, de purs développements oratoires soutenus
-par la connaissance des mots et l'habileté
-rythmique d'Hugo dans le métier qu'il fonda; aussi
-des vers qui font trou, aussi des pièces crépusculaires,
-aux saisissantes brièvetés, puis brusquement
-le nom inutile de M. Thiers, aussi le Dieu perpétuel
+sont des conseils, débitant d'une voix large des préceptes
+connus, de purs développements oratoires soutenus
+par la connaissance des mots et l'habileté
+rythmique d'Hugo dans le métier qu'il fonda; aussi
+des vers qui font trou, aussi des pièces crépusculaires,
+aux saisissantes brièvetés, puis brusquement
+le nom inutile de M. Thiers, aussi le Dieu perpétuel
d'Hugo, le Dieu bon, calme et large, Dieu sourd et
-contemplateur, des califes qui viennent de la <cite>Légende</cite>
+contemplateur, des califes qui viennent de la <cite>Légende</cite>
<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
-<cite>des Siècles</cite>, des cheiks qui ont voisiné avec <cite>les Orientales</cite>,
-des Suzon émigrées de <cite>la Chanson des rues et
+<cite>des Siècles</cite>, des cheiks qui ont voisiné avec <cite>les Orientales</cite>,
+des Suzon émigrées de <cite>la Chanson des rues et
des bois</cite>...</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Ah! prenez garde à ceux que vous jetez au bagne.</p>
+<p>Ah! prenez garde à ceux que vous jetez au bagne.</p>
<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-<p>Un jour, terrifiant le pâtre et la vachère,</p>
-<p>Un de ces bonzes là pérorait dans sa chaire.</p>
+<p>Un jour, terrifiant le pâtre et la vachère,</p>
+<p>Un de ces bonzes là pérorait dans sa chaire.</p>
<p class="i1"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
-<p class="i1"> La vie et la mort, qu'est-ce? abîme</p>
-<p class="i1"> Où va l'homme pâle et troublé.</p>
+<p class="i1"> La vie et la mort, qu'est-ce? abîme</p>
+<p class="i1"> Où va l'homme pâle et troublé.</p>
<p class="i1"> Est-il l'autel ou la victime,</p>
-<p class="i1"> Est-il le soc, est-il le blé?...</p>
+<p class="i1"> Est-il le soc, est-il le blé?...</p>
</div></div>
<p>Pour bien comprendre Victor Hugo et l'enthousiasme
-qu'il excita, qu'il excite encore chez certains écrivains,
-et comprendre aussi le refus d'obéissance et d'inclinaison
+qu'il excita, qu'il excite encore chez certains écrivains,
+et comprendre aussi le refus d'obéissance et d'inclinaison
absolue devant cette gloire dont on voulut faire
-une religion, d'écrivains plus récents (encore que Beyle
-déjà parmi les contemporains lui fût carrément hostile),
+une religion, d'écrivains plus récents (encore que Beyle
+déjà parmi les contemporains lui fût carrément hostile),
il faut se figurer la double et divergente direction
-des cerveaux capables de littérature, et de progrès,
-l'évolution si l'on préfère, la décadence si l'on veut,&mdash;ces
+des cerveaux capables de littérature, et de progrès,
+l'évolution si l'on préfère, la décadence si l'on veut,&mdash;ces
trois mots ne sont que des opinions contraires,
-désignant un phénomène inéluctable, qui serait la
-course à la vie de la littérature, sa course vers une intellectualité
-plus entière; il faut aussi se demander
-quelles furent pour Hugo jeune, entrant dans la littérature
+désignant un phénomène inéluctable, qui serait la
+course à la vie de la littérature, sa course vers une intellectualité
+plus entière; il faut aussi se demander
+quelles furent pour Hugo jeune, entrant dans la littérature
avec le sentiment de sa force, les besoins de
-rénovation les plus urgents, le rôle que lui créait son
-ambition d'être le réformateur et le régénérateur de la
-poésie française. Or, on sait: plus de théâtre, plus de
-poèmes, uniquement des carrés d'alexandrins didactiques
+rénovation les plus urgents, le rôle que lui créait son
+ambition d'être le réformateur et le régénérateur de la
+poésie française. Or, on sait: plus de théâtre, plus de
+poèmes, uniquement des carrés d'alexandrins didactiques
<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
-occupaient la vie des poètes; aux intervalles, ils
-excellaient dans la poésie fugitive; en somme, rien;
+occupaient la vie des poètes; aux intervalles, ils
+excellaient dans la poésie fugitive; en somme, rien;
en prose, la grande voix d'orateur de Chateaubriand
-se dévouait à la politique; donc rien que Stendhal et
+se dévouait à la politique; donc rien que Stendhal et
Benjamin Constant, travaillant dans un ordre de recherches
autres, issues du besoin de science et de
-conscience du siècle précédent. Hugo, lui, ressentait
-surtout qu'une langue flasque recouvrait des banalités
+conscience du siècle précédent. Hugo, lui, ressentait
+surtout qu'une langue flasque recouvrait des banalités
identiques depuis trente ans, et qu'il fallait remuer les
-vers immobiles et mettre sur les scènes du mouvement
+vers immobiles et mettre sur les scènes du mouvement
et de la couleur, chercher des sujets partout hors dans
-l'antiquité régulière et trahie des classiques; plaquer
+l'antiquité régulière et trahie des classiques; plaquer
de la couleur, faire virer des personnages espagnols,
Moyen Age, Louis XIII, de tous les styles et de toutes
-variétés, pourvu qu'ils n'aient pas de peplum, et qu'ils
+variétés, pourvu qu'ils n'aient pas de peplum, et qu'ils
puissent hurler, crier, gesticuler, pleurer, rire dans la
-même pièce où l'on pleurait, causer réellement entre
-eux, au lieu de s'avancer à deux, vers l'avant-scène et
-parler à la salle; en somme, une foule de réformes,
-celles indiquées et ce qu'elles englobent, et qui étaient
-radicalement révolutionnaires et toutes bouleversantes.
-Une école nouvelle, de même qu'elle apporte une esthétique,
-contient une modification de la pensée même et
-des besoins de civilisation de l'époque qui la perçoit.
-Hugo apportait plus de pitié, une foi panthéiste qui
+même pièce où l'on pleurait, causer réellement entre
+eux, au lieu de s'avancer à deux, vers l'avant-scène et
+parler à la salle; en somme, une foule de réformes,
+celles indiquées et ce qu'elles englobent, et qui étaient
+radicalement révolutionnaires et toutes bouleversantes.
+Une école nouvelle, de même qu'elle apporte une esthétique,
+contient une modification de la pensée même et
+des besoins de civilisation de l'époque qui la perçoit.
+Hugo apportait plus de pitié, une foi panthéiste qui
mettait en doute la philosophie courante en se bornant
-au témoignage de la nature pour reconnaître un Dieu;
-il créait des sensations de bois, d'ombre, de rivières;
-aussi il cherchait à rendre en des rythmes des sensations
-de musique et d'orchestre entendus. Les préoccupations
-des premiers poèmes sont complexes; c'est de
+au témoignage de la nature pour reconnaître un Dieu;
+il créait des sensations de bois, d'ombre, de rivières;
+aussi il cherchait à rendre en des rythmes des sensations
+de musique et d'orchestre entendus. Les préoccupations
+des premiers poèmes sont complexes; c'est de
<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-créer comme un cycle napoléonien, d'être le poète qui
-entend venir les révolutions, d'être la voix revendicatrice
+créer comme un cycle napoléonien, d'être le poète qui
+entend venir les révolutions, d'être la voix revendicatrice
de tout un peuple, aussi un peu l'arbitre, et de
-pouvoir dire au flot des révolutions quelle est son
-heure; le poète conçu comme une sorte de voix tendre
+pouvoir dire au flot des révolutions quelle est son
+heure; le poète conçu comme une sorte de voix tendre
et magistrale de toute la foule contenant la plus grande
-somme d'amour et de gravité et de naturisme que
-puisse contenir une âme humaine, c'eût été le rôle du
-Vatés, ou chantre populaire unissant dans sa personnalité
-Homère, Horace, Parménide et Juvénal et Eschyle
-et Aristophane. Les événements modifièrent cette conception
-du poète qu'avait conçu de lui-même Hugo;
-la forme du roman s'imposait; la poussée des romans
+somme d'amour et de gravité et de naturisme que
+puisse contenir une âme humaine, c'eût été le rôle du
+Vatés, ou chantre populaire unissant dans sa personnalité
+Homère, Horace, Parménide et Juvénal et Eschyle
+et Aristophane. Les événements modifièrent cette conception
+du poète qu'avait conçu de lui-même Hugo;
+la forme du roman s'imposait; la poussée des romans
de langues germaniques et anglo-saxonne, leur fantastique
-que l'on ne connaissait guère que par ses pires
-adaptateurs anglais, le roman à couleur historique
-qu'imposait le goût des masses pour les chroniques de
-Walter Scott et le goût des élites pour les restitutions
+que l'on ne connaissait guère que par ses pires
+adaptateurs anglais, le roman à couleur historique
+qu'imposait le goût des masses pour les chroniques de
+Walter Scott et le goût des élites pour les restitutions
de Chateaubriand et de Thierry, induisirent Hugo au
roman. C'est aussi aux milieux d'une histoire romanesque
-qu'il emprunta ses sujets de drame, ou plutôt les
-cadres, où des porte-paroles déclament, mais non plus
+qu'il emprunta ses sujets de drame, ou plutôt les
+cadres, où des porte-paroles déclament, mais non plus
froidement, comme chez les pseudo-classiques, mais
-violemment, en vers hachés, martelés et parfois bouffons,
-des drames qui sont plutôt des comédies d'intrigues
-revêtues d'une phraséologie large et munis
-d'une fin terrifiante. Mais au théâtre Hugo est surtout
-un orateur sonore et parfois grêle, si son lyrisme reste
-tantôt naturiste, tantôt historique. Dès <cite>les Misérables</cite>,
-son roman devient un roman à base de pitié, aux ambitions
-sociologiques et surtout politiques; les événements,
+violemment, en vers hachés, martelés et parfois bouffons,
+des drames qui sont plutôt des comédies d'intrigues
+revêtues d'une phraséologie large et munis
+d'une fin terrifiante. Mais au théâtre Hugo est surtout
+un orateur sonore et parfois grêle, si son lyrisme reste
+tantôt naturiste, tantôt historique. Dès <cite>les Misérables</cite>,
+son roman devient un roman à base de pitié, aux ambitions
+sociologiques et surtout politiques; les événements,
<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-l'exil, les ambitions déçues feront longtemps
-prédominer Juvénal. Et se dessine ainsi un Hugo de
-la seconde manière; rien n'est changé dans la forme;
-la phrase de prose, la tirade de vers procèdent par accumulation,
-la phrase poétique tantôt une tirade, sorte
-de longue phrase en prose, coupée et rimée avec rejets,
-tantôt la strophe, une strophe dont les parentés
+l'exil, les ambitions déçues feront longtemps
+prédominer Juvénal. Et se dessine ainsi un Hugo de
+la seconde manière; rien n'est changé dans la forme;
+la phrase de prose, la tirade de vers procèdent par accumulation,
+la phrase poétique tantôt une tirade, sorte
+de longue phrase en prose, coupée et rimée avec rejets,
+tantôt la strophe, une strophe dont les parentés
s'accusent souvent avec celle de J.-B. Rousseau et des
-lyriques classiques, ou bien avec les poètes du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle.
-Puis enfin quand, l'empire tombé et Hugo rentré
+lyriques classiques, ou bien avec les poètes du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle.
+Puis enfin quand, l'empire tombé et Hugo rentré
en France, sa parole politique pourra se satisfaire par
des discours, il donnera des &oelig;uvres surtout empreintes
-de ce spiritualisme panthéistique vague, conviction ou
+de ce spiritualisme panthéistique vague, conviction ou
foi bien plus qu'opinion, qu'il professa sans cesse.</p>
-<p>A travers ces variations, cette évolution sur les
-mêmes rythmes, toujours ce caractère fondamental du
-prédicateur sociologique, religieux ou historien; ce caractère
-principal dans la forme, du développement, ce
-qui le constitue rhéteur, et des plus doués.</p>
-
-<p>Or, pour le rhéteur, tout est mode à développement
-selon un canon indiqué; Hugo développe tout par
-amas de métaphores beaucoup plus que par association
-d'idées; il a besoin d'une volute large et pleine de
-la phrase revenant à son point de départ, pour repartir
-en une phrase nouvelle; ne développant à la fois qu'une
-seule idée, idée de littérature ou de politique, et non
-sentiment, il saisit cette idée par ses contours extérieurs
+<p>A travers ces variations, cette évolution sur les
+mêmes rythmes, toujours ce caractère fondamental du
+prédicateur sociologique, religieux ou historien; ce caractère
+principal dans la forme, du développement, ce
+qui le constitue rhéteur, et des plus doués.</p>
+
+<p>Or, pour le rhéteur, tout est mode à développement
+selon un canon indiqué; Hugo développe tout par
+amas de métaphores beaucoup plus que par association
+d'idées; il a besoin d'une volute large et pleine de
+la phrase revenant à son point de départ, pour repartir
+en une phrase nouvelle; ne développant à la fois qu'une
+seule idée, idée de littérature ou de politique, et non
+sentiment, il saisit cette idée par ses contours extérieurs
et donne les analogies avec d'autres contours
-extérieurs, sans avoir (par cela même qu'il s'occupe de
-l'idée et non du sentiment dont elle est le signe) à
-creuser le sens intime du sentiment et par conséquent
+extérieurs, sans avoir (par cela même qu'il s'occupe de
+l'idée et non du sentiment dont elle est le signe) à
+creuser le sens intime du sentiment et par conséquent
<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-de l'idée. C'est ce qui donne à son &oelig;uvre ce caractère
-d'extériorité, soit qu'on la compare à de vastes séries
-de frontons érigés et ciselés avec un art énorme et délicat,
-série de frontons et de façades s'étendant sur
+de l'idée. C'est ce qui donne à son &oelig;uvre ce caractère
+d'extériorité, soit qu'on la compare à de vastes séries
+de frontons érigés et ciselés avec un art énorme et délicat,
+série de frontons et de façades s'étendant sur
toute la largeur visible d'une grande plaine, mais frontons
-et façades derrière lesquels on ne découvre qu'une
-plaine exactement semblable à celle qu'on vient de traverser,
-soit que, comparant dans un ordre plus immatériel,
-vous ayez la sensation d'une voix large, énorme,
+et façades derrière lesquels on ne découvre qu'une
+plaine exactement semblable à celle qu'on vient de traverser,
+soit que, comparant dans un ordre plus immatériel,
+vous ayez la sensation d'une voix large, énorme,
apportant dans la nuit toutes les rumeurs connues
-mais avec une infinie variété de sons de gongs, de
+mais avec une infinie variété de sons de gongs, de
cuivre, de vents dans les harpes qui la font exceptionnelle
-et spéciale. Je parle là du bon Hugo, du Hugo
-très bon, car il y a dans ses &oelig;uvres, et dans <cite>Toute la
+et spéciale. Je parle là du bon Hugo, du Hugo
+très bon, car il y a dans ses &oelig;uvres, et dans <cite>Toute la
lyre</cite>, des fantaisies oiseuses; il y a des plaisanteries
inutiles et lourdes comme dans la <cite>Chanson des rues et
-des bois</cite>; il y a, comme dans <cite>la Légende des siècles</cite>, la
-banalité générale des thèmes; il y a les pires incorrections
-de pensée et des monotonies de formes perpétuelles,
+des bois</cite>; il y a, comme dans <cite>la Légende des siècles</cite>, la
+banalité générale des thèmes; il y a les pires incorrections
+de pensée et des monotonies de formes perpétuelles,
mais il y a parfois, souvent l'accent magnifiquement
-amplificateur, la pompe rhétoricienne déjà
+amplificateur, la pompe rhétoricienne déjà
entendue en France de la chaire de Bossuet.</p>
<p>Or, nous avons dit que le cerveau humain susceptible
-du luxe de l'art, cerveau des fondateurs et des poètes,
-cerveaux entraînés dans leurs rythmes ou purement récepteurs
+du luxe de l'art, cerveau des fondateurs et des poètes,
+cerveaux entraînés dans leurs rythmes ou purement récepteurs
des vrais lecteurs, diverge en deux essentielles
-séries. Les uns, doués et adroits, s'arrêtant aux joies
-extérieures, aux caprices imprévus des clinquants et
-des paillons, essentiellement décorateurs, et préparant
-toujours, et toujours bien, la salle des fêtes, en installant
-et décrivant les arcades et les tentures, sans que
+séries. Les uns, doués et adroits, s'arrêtant aux joies
+extérieures, aux caprices imprévus des clinquants et
+des paillons, essentiellement décorateurs, et préparant
+toujours, et toujours bien, la salle des fêtes, en installant
+et décrivant les arcades et les tentures, sans que
<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-jamais le cortège qu'on attend, le cortège des idées
+jamais le cortège qu'on attend, le cortège des idées
fondamentales n'y paraisse, et distrayant le populaire,
-accouru sur la foi des renommées, par des parades, des
-entrées de danse, et des discours qui résorbent une de
-ses opinions antérieures. Les autres, ambitieux de
-moins creux, négligent tous ces lumineux préparatifs,
+accouru sur la foi des renommées, par des parades, des
+entrées de danse, et des discours qui résorbent une de
+ses opinions antérieures. Les autres, ambitieux de
+moins creux, négligent tous ces lumineux préparatifs,
dont l'attente toujours leurrante leur semble oiseuse,
-et cherchent en des coins, en des caveaux d'eux-mêmes,
-à trouver la trace de ce cortège des idées, sachant bien
-que la première obtenue et vaincue attire à soi les
-autres. Mais chez ces contemplateurs absorbés en eux,
-souvent les fenêtres sont ternes, ou, comme dans les
-maisons maures, le jardin éclatant, plein de vasques,
-d'enfants en pourpre, d'eaux jaillissantes, de mélancoliques
-mélopées de guitare, de parfum de roses, est
-au centre de la maison et gardé contre le vulgaire par
-un quadrilatère de murs grisâtres: la foule impatiente
-se porte vers le prédicant et vers les prestigieux jongleurs,
-et seuls quelques délicats entrent à la maison
-réservée.</p>
-
-<p>Quels que soient les défauts et les qualités d'Hugo,
-quelque prédominance qu'on veuille ajouter à ses qualités
-sur ses infériorités, Hugo est de la première de
-ces races d'hommes, la plus puissante en contemporanéité,
-mais la moins haute, la moins métaphysique,
-la moins noble. Avoir rappelé ces deux courants de
-pensée me ramène aux différences d'enthousiasme
+et cherchent en des coins, en des caveaux d'eux-mêmes,
+à trouver la trace de ce cortège des idées, sachant bien
+que la première obtenue et vaincue attire à soi les
+autres. Mais chez ces contemplateurs absorbés en eux,
+souvent les fenêtres sont ternes, ou, comme dans les
+maisons maures, le jardin éclatant, plein de vasques,
+d'enfants en pourpre, d'eaux jaillissantes, de mélancoliques
+mélopées de guitare, de parfum de roses, est
+au centre de la maison et gardé contre le vulgaire par
+un quadrilatère de murs grisâtres: la foule impatiente
+se porte vers le prédicant et vers les prestigieux jongleurs,
+et seuls quelques délicats entrent à la maison
+réservée.</p>
+
+<p>Quels que soient les défauts et les qualités d'Hugo,
+quelque prédominance qu'on veuille ajouter à ses qualités
+sur ses infériorités, Hugo est de la première de
+ces races d'hommes, la plus puissante en contemporanéité,
+mais la moins haute, la moins métaphysique,
+la moins noble. Avoir rappelé ces deux courants de
+pensée me ramène aux différences d'enthousiasme
entre les contemporains de Hugo et aussi entre les
-écrivains ou publics des générations succédantes. De
-son temps; très nettement, Nerval fut vaincu, c'est-à-dire
-obscurci. Stendhal fut également obscurci, et
+écrivains ou publics des générations succédantes. De
+son temps; très nettement, Nerval fut vaincu, c'est-à-dire
+obscurci. Stendhal fut également obscurci, et
<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
-Gautier inféodé. Nerval, mort au moment du suprême
-développement, n'a pu faire école et lutter; il aimait
-peut-être Hugo, mais Stendhal, différent, opposé, déclarait
-nettement l'&oelig;uvre de son rival de mauvais goût
-et inférieure. Or, le mouvement qui a porté aux
-nues Stendhal est de date récente. Balzac, tempérament
-opposé, représentait en tout l'antithèse même des opinions
-de Victor Hugo, et la mort empêcha une consécration
-égale.</p>
-
-<p>Voilà bien les éléments principaux de la littérature
-du commencement de ce siècle, se refusant à admettre
-les méthodes de pensée et d'écriture et l'apparence de
-doctrine d'Hugo: les éléments de la génération suivante
-l'admirent-ils plus complètement? Voyez Baudelaire;
-ses premières admirations positives vont à
-Gautier; son art est l'ennemi de la conception Hugolâtre;
-autant son devancier s'épand, verbalise, entasse
+Gautier inféodé. Nerval, mort au moment du suprême
+développement, n'a pu faire école et lutter; il aimait
+peut-être Hugo, mais Stendhal, différent, opposé, déclarait
+nettement l'&oelig;uvre de son rival de mauvais goût
+et inférieure. Or, le mouvement qui a porté aux
+nues Stendhal est de date récente. Balzac, tempérament
+opposé, représentait en tout l'antithèse même des opinions
+de Victor Hugo, et la mort empêcha une consécration
+égale.</p>
+
+<p>Voilà bien les éléments principaux de la littérature
+du commencement de ce siècle, se refusant à admettre
+les méthodes de pensée et d'écriture et l'apparence de
+doctrine d'Hugo: les éléments de la génération suivante
+l'admirent-ils plus complètement? Voyez Baudelaire;
+ses premières admirations positives vont à
+Gautier; son art est l'ennemi de la conception Hugolâtre;
+autant son devancier s'épand, verbalise, entasse
le vocable sur le terme, et le nom propre sur le mot
rare, autant Baudelaire est froid, retenu; autant son
devancier joue de tous les tams-tams politiques et
-anecdotiques, autant il se les refuse sérieusement. Son
-âme recherche les grands synthétiques, Poe ou
-Quincey, l'admirable reporter de l'état pathologique
-d'un grand soi. Il va vers l'âme humaine au lieu d'aller
-à la prédication; au lieu du décor des bois en massifs
-d'ombre, des gerbes, des drapeaux, des chevauchées
-de héros, ce sont, en des soirs frémissants d'un c&oelig;ur
-élargi, des sanglots de fontaines et des désespoirs intimes
-d'une âme; le métier de Baudelaire, qui n'est
-rhéteur qu'en ses pièces faibles, et faible rhéteur, est
-solide, serré; toute son &oelig;uvre porte un caractère de
+anecdotiques, autant il se les refuse sérieusement. Son
+âme recherche les grands synthétiques, Poe ou
+Quincey, l'admirable reporter de l'état pathologique
+d'un grand soi. Il va vers l'âme humaine au lieu d'aller
+à la prédication; au lieu du décor des bois en massifs
+d'ombre, des gerbes, des drapeaux, des chevauchées
+de héros, ce sont, en des soirs frémissants d'un c&oelig;ur
+élargi, des sanglots de fontaines et des désespoirs intimes
+d'une âme; le métier de Baudelaire, qui n'est
+rhéteur qu'en ses pièces faibles, et faible rhéteur, est
+solide, serré; toute son &oelig;uvre porte un caractère de
<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-protestation du nouveau maître contre l'ancien; Baudelaire
+protestation du nouveau maître contre l'ancien; Baudelaire
comme Nerval est mort de l'art.</p>
-<p>Demeurèrent en présence, le réel principat de Baudelaire
-étant périmé dans la vie, deux poètes, MM. Leconte
-de Lisle et Théodore de Banville.</p>
+<p>Demeurèrent en présence, le réel principat de Baudelaire
+étant périmé dans la vie, deux poètes, MM. Leconte
+de Lisle et Théodore de Banville.</p>
-<p>M. Leconte de Lisle paraît, dès ses &oelig;uvres de début,
-avoir obéi à une des préoccupations qui hantèrent
+<p>M. Leconte de Lisle paraît, dès ses &oelig;uvres de début,
+avoir obéi à une des préoccupations qui hantèrent
le plus Baudelaire, et par contraste avec celui qui remplissait
-l'horizon, il a voulu être bref, serré; son terrain,
-il le choisit comme en un tertre élevé; d'une baguette
-magique, il dirige un cortège de fresques impersonnelles
-et pâles; soit que ces effigies d'esprits
-émanent du Nord Odinique ou de l'Inde, ou de la
-Grèce (une Grèce immobile que le poète s'est constituée
-patrie), ces effigies sont amples, décoratives,
+l'horizon, il a voulu être bref, serré; son terrain,
+il le choisit comme en un tertre élevé; d'une baguette
+magique, il dirige un cortège de fresques impersonnelles
+et pâles; soit que ces effigies d'esprits
+émanent du Nord Odinique ou de l'Inde, ou de la
+Grèce (une Grèce immobile que le poète s'est constituée
+patrie), ces effigies sont amples, décoratives,
plausibles; elles disent d'un ton monotone, mais si
-grave, le doigt levé comme pour imposer le respect auquel
-elles ont droit. Dans <cite>l'Apollonide</cite>, son &oelig;uvre récente,
+grave, le doigt levé comme pour imposer le respect auquel
+elles ont droit. Dans <cite>l'Apollonide</cite>, son &oelig;uvre récente,
comme dans <cite>les Erinnyes</cite>, comme partout, d'une
-grave voix de baryton, dans une langue douée de splendeur,
-des personnages rigides comme des marbres éginètes
-parlent et s'infléchissent, un peu raides. A chaque
-vers de M. Leconte de Lisle, que vous preniez <cite>Kaïn</cite>
+grave voix de baryton, dans une langue douée de splendeur,
+des personnages rigides comme des marbres éginètes
+parlent et s'infléchissent, un peu raides. A chaque
+vers de M. Leconte de Lisle, que vous preniez <cite>Kaïn</cite>
ou <cite>Midi</cite>, ou <cite>le Manchy</cite> ou <cite>l'Apollonide</cite>, on sent une
-protestation contre toutes les qualités de héraut populaire
+protestation contre toutes les qualités de héraut populaire
de Victor Hugo. M. Leconte de Lisle n'est pas,
n'est nullement issu d'Hugo; il est contraire comme
-tempérament, et Olympien à la façon des grands
-poètes.</p>
+tempérament, et Olympien à la façon des grands
+poètes.</p>
-<p>M. Théodore de Banville à première apparence semblerait
-procéder davantage de Victor Hugo; mais ce
+<p>M. Théodore de Banville à première apparence semblerait
+procéder davantage de Victor Hugo; mais ce
<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-n'est guère applicable qu'à certains livres de vers, pas
-ses meilleurs, comme les premiers et récemment <cite>le
+n'est guère applicable qu'à certains livres de vers, pas
+ses meilleurs, comme les premiers et récemment <cite>le
Forgeron</cite>; c'est visible, mais parodiquement, dans les
-étonnantes <cite>Odes Funambulesques</cite>, surtout les <cite>Occidentales</cite>,
-un chef-d'&oelig;uvre de farce phraséologique et de
-sonorités; dans son théâtre on percevait des analogies,
-mais ce théâtre contient tellement la note particulière
-de la cérébralité de M. de Banville, qu'il me faut admettre
-que si, dans <cite>la Forêt mouillée</cite>, on trouve des ressemblances
+étonnantes <cite>Odes Funambulesques</cite>, surtout les <cite>Occidentales</cite>,
+un chef-d'&oelig;uvre de farce phraséologique et de
+sonorités; dans son théâtre on percevait des analogies,
+mais ce théâtre contient tellement la note particulière
+de la cérébralité de M. de Banville, qu'il me faut admettre
+que si, dans <cite>la Forêt mouillée</cite>, on trouve des ressemblances
avec <cite>Riquet</cite>, c'est que c'est du Banville
qu'on trouve dans les volumes ultimes d'Hugo, comme
on y voit parfois du Leconte de Lisle.</p>
-<p>En prose, M. de Banville apporte à son écriture ce
-caractère qu'on dénommait au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle inimitable;
-c'est-à-dire que la série des idées de détail qui composent
-la façon d'écrire de M. de Banville met en harmonie
-l'idée générale développée dans les brefs contes
-auxquels il se complaît d'une façon complète, adéquate
+<p>En prose, M. de Banville apporte à son écriture ce
+caractère qu'on dénommait au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle inimitable;
+c'est-à-dire que la série des idées de détail qui composent
+la façon d'écrire de M. de Banville met en harmonie
+l'idée générale développée dans les brefs contes
+auxquels il se complaît d'une façon complète, adéquate
et toujours originale.</p>
-<p>Cette écriture en prose de M. de Banville est quasi
-immatérielle; c'est comme une poussière de pensées,
-de décors, d'encadrements micaçant les parois d'une
-cassette bien ouvragée; le contenu de la cassette (c'est
-l'idée première) est parfois un peu balzacienne, mais
-toujours douée de cette atmosphère particulière, heureuse
+<p>Cette écriture en prose de M. de Banville est quasi
+immatérielle; c'est comme une poussière de pensées,
+de décors, d'encadrements micaçant les parois d'une
+cassette bien ouvragée; le contenu de la cassette (c'est
+l'idée première) est parfois un peu balzacienne, mais
+toujours douée de cette atmosphère particulière, heureuse
et sereine qui est le propre de M. de Banville
-nouvelliste. <cite>Les Belles Poupées</cite>, son dernier recueil,
-ont toutes les qualités des <cite>Contes féeriques</cite>, et en relisant
-ces histoires qui se suspendent au fil ténu de la
+nouvelliste. <cite>Les Belles Poupées</cite>, son dernier recueil,
+ont toutes les qualités des <cite>Contes féeriques</cite>, et en relisant
+ces histoires qui se suspendent au fil ténu de la
fabrication de petites Olympias, en un Paris vieillot,
-par un Coppelius débonnaire, on a la sensation d'un
+par un Coppelius débonnaire, on a la sensation d'un
<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-suspens d'oiseaux-mouches, à quelque branche d'arbre
-de crépon japonais.</p>
+suspens d'oiseaux-mouches, à quelque branche d'arbre
+de crépon japonais.</p>
<p>Parmi les Parnassiens&mdash;sans compter ceux qui,
-rapides, s'affranchirent de toutes tutelles, pour la création
-d'un art indépendant, MM. Stéphane Mallarmé et
-Paul Verlaine&mdash;très peu gardèrent en eux l'influence
+rapides, s'affranchirent de toutes tutelles, pour la création
+d'un art indépendant, MM. Stéphane Mallarmé et
+Paul Verlaine&mdash;très peu gardèrent en eux l'influence
de Victor Hugo; la dilection de ceux qui restaient des
-disciples se portait plus généralement sur Baudelaire
-ou M. de Banville; des vénérations saluaient M. Leconte
-de Lisle. Victor Hugo était l'ancêtre respecté et
+disciples se portait plus généralement sur Baudelaire
+ou M. de Banville; des vénérations saluaient M. Leconte
+de Lisle. Victor Hugo était l'ancêtre respecté et
moins relu; la facture de M. de Heredia se rapproche
plus des souvenirs de Gautier; aussi M. Renaud;
-M. Coppée rappelle la <cite>Légende des Siècles</cite> en quelques-unes
-de ses poésies inférieures et dans son théâtre; la
+M. Coppée rappelle la <cite>Légende des Siècles</cite> en quelques-unes
+de ses poésies inférieures et dans son théâtre; la
facture grise de M. Sully-Prudhomme se rapproche
seulement de l'Hugo didactique; presque seul, M. Dierx,
-dans quelques pièces philosophiques, semble se souvenir
-des <cite>Contemplations</cite>; encore les beaux poèmes de
+dans quelques pièces philosophiques, semble se souvenir
+des <cite>Contemplations</cite>; encore les beaux poèmes de
M. Dierx sont-ils des sensations de nature rendues en
-des rythmes à lui spéciaux. M. Jean Lahor, si chez lui
-la technique oscille et parfois évoque l'idée d'Hugo,
+des rythmes à lui spéciaux. M. Jean Lahor, si chez lui
+la technique oscille et parfois évoque l'idée d'Hugo,
comme aussi celle de Heine, est d'un esprit et d'un
-ordre de recherches différent. Techniquement même,
-ses pièces orientales ont, dans la monotonie de l'ancienne
+ordre de recherches différent. Techniquement même,
+ses pièces orientales ont, dans la monotonie de l'ancienne
strophe, de personnelles variations de forme,
M. Jean Lahor est imbu des Hindous, imbu aussi des
-philosophes allemands, des poètes anglais; il apporte
-en des pièces brèves (les longues sont souvent des déclamations
-en vers isolés de sens et s'agrafant mal en
+philosophes allemands, des poètes anglais; il apporte
+en des pièces brèves (les longues sont souvent des déclamations
+en vers isolés de sens et s'agrafant mal en
la strophe) des notations curieuses. En outre, sur les
-littérateurs plus jeunes, il faut reconnaître que M. Jean
+littérateurs plus jeunes, il faut reconnaître que M. Jean
<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
Lahor ne fut pas absolument sans influence, et que
-beaucoup lurent plus souvent et avec plus d'intérêt que
+beaucoup lurent plus souvent et avec plus d'intérêt que
telles autres &oelig;uvres plus bruyantes, <cite>l'Illusion</cite> et le
-<cite>Livre du Néant</cite>. Mais M. Jean Lahor, esprit distingué
-et cultivé, curieux, comme le prouve son <cite>Histoire de la
-littérature hindoue</cite>, n'a pas le sens absolu de l'écriture,
+<cite>Livre du Néant</cite>. Mais M. Jean Lahor, esprit distingué
+et cultivé, curieux, comme le prouve son <cite>Histoire de la
+littérature hindoue</cite>, n'a pas le sens absolu de l'écriture,
soit en prose, soit en vers.</p>
-<p>M. Catulle Mendès, qui fut un poète abondant, reflet
-très intéressant tantôt de l'influence de Victor Hugo,
-tantôt de celle de Leconte de Lisle, de Gautier, etc.,
-paraît s'être dévoué à la prose. Outre des recueils de
-poèmes en prose (pour se servir du terme le plus large)
-ou plutôt de courtes fantaisies en prose, il apporte
-annuellement son contingent de romans. M. Mendès
-paraît professer le roman romanesque. Sur une intrigue
+<p>M. Catulle Mendès, qui fut un poète abondant, reflet
+très intéressant tantôt de l'influence de Victor Hugo,
+tantôt de celle de Leconte de Lisle, de Gautier, etc.,
+paraît s'être dévoué à la prose. Outre des recueils de
+poèmes en prose (pour se servir du terme le plus large)
+ou plutôt de courtes fantaisies en prose, il apporte
+annuellement son contingent de romans. M. Mendès
+paraît professer le roman romanesque. Sur une intrigue
d'une tessiture immobile&mdash;des natures vicieuses que
-l'accélération de leurs vices pousse aux crimes&mdash;il
-mène des variations, et parsème ses livres de strophes
-amoureuses. Parfois quelques phrases écrites rompent
-la monotonie de la diction grisâtre du livre. La plupart
-de ces tomes doucement exaspérés sont des succès de
+l'accélération de leurs vices pousse aux crimes&mdash;il
+mène des variations, et parsème ses livres de strophes
+amoureuses. Parfois quelques phrases écrites rompent
+la monotonie de la diction grisâtre du livre. La plupart
+de ces tomes doucement exaspérés sont des succès de
librairie. <cite>Grande Maguet</cite>, son dernier roman, est un
-succès de librairie. Un être fantomatique et irresponsable
+succès de librairie. Un être fantomatique et irresponsable
accomplit une vengeance d'artiste sur une jeune
-femme passablement innocente mais qui appartient à
-un mari criminel et peut-être excusable parce que
-passionnel. Pas plus que les précédents, ce roman n'est
-dépourvu de qualités d'art; pas plus que les précédents,
+femme passablement innocente mais qui appartient à
+un mari criminel et peut-être excusable parce que
+passionnel. Pas plus que les précédents, ce roman n'est
+dépourvu de qualités d'art; pas plus que les précédents,
il n'est une grande &oelig;uvre d'art.</p>
-<p>Si le hasard des publications du mois a groupé dans
-le début de cette chronique un certain nombre des
+<p>Si le hasard des publications du mois a groupé dans
+le début de cette chronique un certain nombre des
<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-représentants d'écoles lyriques qui se réclament d'Hugo,
+représentants d'écoles lyriques qui se réclament d'Hugo,
les adversaires apportent bon contingent de volumes.
Les adversaires sont les naturalistes. Le mot est vague
-et indistinct comme toute étiquette et s'applique à des
-esprits de tempéraments très différents, autant que les
+et indistinct comme toute étiquette et s'applique à des
+esprits de tempéraments très différents, autant que les
mots romantiques et parnassiens couvraient d'ambitions
-d'art ou d'habiletés différentes. Je disais tout à
+d'art ou d'habiletés différentes. Je disais tout à
l'heure qu'il existait deux classes d'artistes et deux
-classes de lecteurs; ces deux classes, je les déterminais
-pour les lyriques; elles existent à un étage différent
-pour les écrivains naturalistes qui se baptisent aussi
-réalistes ou humoristes, selon des différences d'esprit
-et de tempérament. Si les principes même du réalisme,
-ne raconter que des faits de vie sans les interpréter et
-expliquer un décor réel sans le transposer, sont la
+classes de lecteurs; ces deux classes, je les déterminais
+pour les lyriques; elles existent à un étage différent
+pour les écrivains naturalistes qui se baptisent aussi
+réalistes ou humoristes, selon des différences d'esprit
+et de tempérament. Si les principes même du réalisme,
+ne raconter que des faits de vie sans les interpréter et
+expliquer un décor réel sans le transposer, sont la
forme la plus expresse de la haine de l'art, si les fondateurs
-du réalisme, M. Champfleury par exemple
-ont, sans relâche, donné des preuves de cette haine
+du réalisme, M. Champfleury par exemple
+ont, sans relâche, donné des preuves de cette haine
de l'art, il faut convenir que tous ceux qui les ont
-suivis dans cette voie ont absolument modifié les
-manières de voir des initiateurs et de prédécesseurs tels
-que Furetière, Restif, Fielding, Dickens, etc.; il
-faudrait d'abord ranger Flaubert parmi les poètes
+suivis dans cette voie ont absolument modifié les
+manières de voir des initiateurs et de prédécesseurs tels
+que Furetière, Restif, Fielding, Dickens, etc.; il
+faudrait d'abord ranger Flaubert parmi les poètes
animateurs de symboles, admettre que M. de Goncourt,
-dilettante, s'est surtout préoccupé de traduire
-les choses élégamment et intensément; les paysages
-de M. de Goncourt et la transfiguration des <cite>Frères
+dilettante, s'est surtout préoccupé de traduire
+les choses élégamment et intensément; les paysages
+de M. de Goncourt et la transfiguration des <cite>Frères
Zemganno</cite> ne sont pas du naturalisme; il faut admettre
-que chez M. Daudet une préoccupation de
+que chez M. Daudet une préoccupation de
faire un ensemble en tradition avec les habitudes des
-lettrés de son temps varie sa transposition de la réalité;
+lettrés de son temps varie sa transposition de la réalité;
<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
-que chez M. Zola, qui fut le théoricien, à tout instant et
-à son grand regret, des échappées de lyrisme s'évadent,
-et que ce livre imprégné de soleil, <cite>la Fortune des Rougon</cite>,
+que chez M. Zola, qui fut le théoricien, à tout instant et
+à son grand regret, des échappées de lyrisme s'évadent,
+et que ce livre imprégné de soleil, <cite>la Fortune des Rougon</cite>,
n'est pas d'un pur naturaliste. Le type du livre
-réaliste resterait <cite>l'Accident de M. Hébert</cite>, comme le
-type de la pièce naturaliste serait <cite>la Fin de Lucie Pellegrin</cite>
-que M. Paul Alexis a fait représenter au <cite>Théâtre-Libre</cite>.
-Après <cite>Renée</cite> et <cite>Germinal</cite>, avant <cite>Germinie Lacerteux</cite>,
-la tentative était intéressante.</p>
+réaliste resterait <cite>l'Accident de M. Hébert</cite>, comme le
+type de la pièce naturaliste serait <cite>la Fin de Lucie Pellegrin</cite>
+que M. Paul Alexis a fait représenter au <cite>Théâtre-Libre</cite>.
+Après <cite>Renée</cite> et <cite>Germinal</cite>, avant <cite>Germinie Lacerteux</cite>,
+la tentative était intéressante.</p>
<p>M. Paul Alexis est un consciencieux. Il a choisi une
situation scabreuse de la vie, une situation qui, habituellement,
-se revêt d'élégance, mais qui, dans certains
-quartiers de Paris, à Montmartre par exemple, apparaît
-avec une certaine désinvolture: cette situation, prise à
-un moment extrême, l'agonie de la coryphée du drame,
-il l'a racontée simplement, sauf quelques phrases prédicatoires
-et humanitaires. L'indignation a été assez
-profonde, et je la conçois chez de purs artistes épris
-de lyrisme, qui jugent la réalité un simple élément
-d'art, ou plutôt un ensemble de conditions dont quelques-unes
+se revêt d'élégance, mais qui, dans certains
+quartiers de Paris, à Montmartre par exemple, apparaît
+avec une certaine désinvolture: cette situation, prise à
+un moment extrême, l'agonie de la coryphée du drame,
+il l'a racontée simplement, sauf quelques phrases prédicatoires
+et humanitaires. L'indignation a été assez
+profonde, et je la conçois chez de purs artistes épris
+de lyrisme, qui jugent la réalité un simple élément
+d'art, ou plutôt un ensemble de conditions dont quelques-unes
peuvent permettre de faire de l'art; mais je
-ne saisis pas bien la pudeur générale des critiques.
-Est-ce parce que dans toute pièce moderne l'adultère
-étant le sujet général, on a été dérouté? Que la pièce de
+ne saisis pas bien la pudeur générale des critiques.
+Est-ce parce que dans toute pièce moderne l'adultère
+étant le sujet général, on a été dérouté? Que la pièce de
M. Alexis soit bonne, je ne le pense pas; mais puisqu'on
a accueilli et applaudi le naturalisme, il est bon de le
-laisser évoluer dans ses strictes conséquences. La partie
-semble perdue par le naturalisme au théâtre; <cite>Germinal</cite>
-déversait un sinistre ennui; évidemment dépouillées
-des coins d'art qu'introduisent, de par leurs virtualités
-poétiques et passionnelles, les écrivains réalistes
+laisser évoluer dans ses strictes conséquences. La partie
+semble perdue par le naturalisme au théâtre; <cite>Germinal</cite>
+déversait un sinistre ennui; évidemment dépouillées
+des coins d'art qu'introduisent, de par leurs virtualités
+poétiques et passionnelles, les écrivains réalistes
<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
dans leurs &oelig;uvres, elles sont, en tant que reproduction
de la vie, insoutenables.</p>
-<p>Les écrivains d'esprit et de talent, qui, peu passionnés
-de poésie, se sont voués à la nouvelle et au roman,
-ont dû remonter les origines et s'orienter d'après un
-symbolisme discret, ou une étude minutieuse de la vie,
-des décompositions de mouvement, des études précises
+<p>Les écrivains d'esprit et de talent, qui, peu passionnés
+de poésie, se sont voués à la nouvelle et au roman,
+ont dû remonter les origines et s'orienter d'après un
+symbolisme discret, ou une étude minutieuse de la vie,
+des décompositions de mouvement, des études précises
d'allures fugaces, ou d'informations sur des milieux
peu connus.</p>
<p>M. Paul Hervieu, dans ses deux nouvelles, <cite>Deux
-Plaisanteries</cite>, analyse d'abord avec une aimable cruauté
+Plaisanteries</cite>, analyse d'abord avec une aimable cruauté
un duel de gens du monde compromis vivement par
-leurs témoins; puis il nous fait assister aux heureuses
-mésaventures d'un attaché aux affaires étrangères
-(Bureau adjoint des services supplémentaires) que des
-sottises mènent malgré lui à une vie plus intéressante
-que son antérieur avatar. C'est, en un art de pince-sans-rire,
-nourri des écrivains anglais et des caricatures
+leurs témoins; puis il nous fait assister aux heureuses
+mésaventures d'un attaché aux affaires étrangères
+(Bureau adjoint des services supplémentaires) que des
+sottises mènent malgré lui à une vie plus intéressante
+que son antérieur avatar. C'est, en un art de pince-sans-rire,
+nourri des écrivains anglais et des caricatures
anglaises, aussi possesseur d'une optique pessimiste
-et froide, d'une gaieté documentée et d'une
-plaisante amertume. L'irresponsabilité des fantoches
-humains conçus comme machines pensantes, sceptiques
-et cramponnées à la lutte pour la vie, l'irresponsabilité
+et froide, d'une gaieté documentée et d'une
+plaisante amertume. L'irresponsabilité des fantoches
+humains conçus comme machines pensantes, sceptiques
+et cramponnées à la lutte pour la vie, l'irresponsabilité
de tous, accomplissant tous soit des sottises, soit de
-petites lâchetés avec inconscience, plus encore, avec la
-conscience satisfaite, car les idées directrices de leur
-conscience les mènent là, produit le très amusant effet de
-pantomimes où des clowns d'intellect accomplissent,
-comme malgré eux, le rôle de leurs fonctions physiques
-et d'une petite âme spécialement fabriquée pour
-un service de relations et de mutualités, tandis que
+petites lâchetés avec inconscience, plus encore, avec la
+conscience satisfaite, car les idées directrices de leur
+conscience les mènent là, produit le très amusant effet de
+pantomimes où des clowns d'intellect accomplissent,
+comme malgré eux, le rôle de leurs fonctions physiques
+et d'une petite âme spécialement fabriquée pour
+un service de relations et de mutualités, tandis que
<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
quelqu'un expliquerait simplement leurs gestes et
-leurs substances de faits. C'est de la littérature spirituelle.</p>
+leurs substances de faits. C'est de la littérature spirituelle.</p>
-<p>M. Jean Ajalbert, dans <i>le P'tit</i>, ne témoigne non
-plus pour les êtres une estime extraordinaire; mais
+<p>M. Jean Ajalbert, dans <i>le P'tit</i>, ne témoigne non
+plus pour les êtres une estime extraordinaire; mais
avec un nonchalant recueillement, il se console en
admirant les quais, les bateaux et les soleils couchants;
-les douleurs du P'tit, peu graves pour l'évolution mais
-très sincères chez le P'tit, s'encadrent, comme d'un
-ch&oelig;ur antique, de propos rythmés sur son passage
+les douleurs du P'tit, peu graves pour l'évolution mais
+très sincères chez le P'tit, s'encadrent, comme d'un
+ch&oelig;ur antique, de propos rythmés sur son passage
par les dames de son quartier: les douleurs du P'tit
ont lieu dans des paysages de banlieue et de petite ville.
-Toute l'allure du livre est d'une ironique mélancolie;
+Toute l'allure du livre est d'une ironique mélancolie;
c'est, dans cet art aux menues proportions de la nouvelle,
un aimable livre de sceptique attendri. Pour ses
-débuts dans la prose, M. Jean Ajalbert fait preuve d'un
+débuts dans la prose, M. Jean Ajalbert fait preuve d'un
style agile et artiste; dans sa voie de romancier on
-peut prédire une interprétation très fine des humbles
-conçus en leurs sensations rares et leurs sentiments
-délicats;&mdash;mais M. Ajalbert est bien loin
-d'être un naturaliste, c'est un imaginatif du réalisme.</p>
+peut prédire une interprétation très fine des humbles
+conçus en leurs sensations rares et leurs sentiments
+délicats;&mdash;mais M. Ajalbert est bien loin
+d'être un naturaliste, c'est un imaginatif du réalisme.</p>
<p>M. Henri Lavedan semble se rapprocher surtout de
M. de Villiers de l'Isle-Adam; quoique son sujet, sa
-manière de développement, son mot de la fin, tout cela
-soit bien à lui et spécial, l'humour dont il fait preuve,
+manière de développement, son mot de la fin, tout cela
+soit bien à lui et spécial, l'humour dont il fait preuve,
la formule de ses phrases rappelle invinciblement celles
des contes de M. de Villiers. Dans un mode cruel de
concevoir la vie, s'il n'a ni une forme encore personnelle,
-ni le haut sang-froid de M. Hervieu, ni la discrète
-émotion de M. Ajalbert, M. Lavedan démontre
+ni le haut sang-froid de M. Hervieu, ni la discrète
+émotion de M. Ajalbert, M. Lavedan démontre
<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
-de l'habileté à faire tenir, dans l'étroit cadre d'une
+de l'habileté à faire tenir, dans l'étroit cadre d'une
nouvelle, de curieuses anecdotes, de jolies silhouettes,
-des passages de vie élégante dans les sites urbains, et
-un grand sérieux à manier l'imprévu de ses plaisanteries.</p>
+des passages de vie élégante dans les sites urbains, et
+un grand sérieux à manier l'imprévu de ses plaisanteries.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span></p>
-<h3>Crime et châtiment.</h3>
+<h3>Crime et châtiment.</h3>
-<p>C'est sans doute le désir de populariser <cite>Crime et
-Châtiment</cite> et Dostoïevski, assez peu connus des foules,
-qui a décidé MM. Ginisty et Le Roux à adapter le fameux
-roman; les lettrés le possèdent et point ne serait
-besoin de parler d'autre chose que de l'habileté scénique
-des adaptateurs, si les opinions soulevées sur
-<cite>Crime et Châtiment</cite> et les idées sociales contingentes à
-sa fabulation ne nous paraissaient erronées, et si le caractère
+<p>C'est sans doute le désir de populariser <cite>Crime et
+Châtiment</cite> et Dostoïevski, assez peu connus des foules,
+qui a décidé MM. Ginisty et Le Roux à adapter le fameux
+roman; les lettrés le possèdent et point ne serait
+besoin de parler d'autre chose que de l'habileté scénique
+des adaptateurs, si les opinions soulevées sur
+<cite>Crime et Châtiment</cite> et les idées sociales contingentes à
+sa fabulation ne nous paraissaient erronées, et si le caractère
de Raskolnikoff ressortait nettement de l'adaptation
-scénique qu'en de suffisants décors et quelque
-musique l'<i>Odéon</i> a représentée.</p>
+scénique qu'en de suffisants décors et quelque
+musique l'<i>Odéon</i> a représentée.</p>
-<p>L'étudiant Raskolnikoff, réduit par la misère à de
-longues rêveries dans une chambre désolée, affamé,
-fiévreux, hypéresthésié, se familiarise avec l'idée théorique
+<p>L'étudiant Raskolnikoff, réduit par la misère à de
+longues rêveries dans une chambre désolée, affamé,
+fiévreux, hypéresthésié, se familiarise avec l'idée théorique
du crime: pour un homme pauvre et puissant
-d'intelligence, le crime compliqué de vol serait un
+d'intelligence, le crime compliqué de vol serait un
acte social comme la guerre suivie de pillage; et si le
-crime, ou plutôt l'acte de guerre, accompli, lui donne
+crime, ou plutôt l'acte de guerre, accompli, lui donne
les moyens de travail dont il a besoin, ce ne sera nullement
une mauvaise action, ni socialement, ni moralement;
-puis l'acte peut s'accomplir au dépens d'un
-être peu intéressant, d'une de ces fourmis amasseuses
+puis l'acte peut s'accomplir au dépens d'un
+être peu intéressant, d'une de ces fourmis amasseuses
<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
-qui sont une des mille tumeurs de l'état social dont
-elles ankylosent le mouvement et paralysent les états
-intellectuels; et cela, dogmatiquement pensé, il l'écrit;
-l'avoir écrit ne lui cause aucun regret; sa certitude
-philosophique a résisté à cette première épreuve: le
-concept à l'état pur d'une révolte violente de l'individu
-contre l'état social, aboutissant à la destruction d'un
-autre individu; cela pensé, il en arrive à la conception
-particulière d'un crime. Il existe, dans le cercle
-humain qui lui est contingent, une vieille usurière,
-fille desséchée, procureuse rapace, synthèse de toute
-difformité morale. Il la tue.</p>
-
-<p>Aussitôt commence la lutte avec le corps social, les terreurs
-causées par les moindres coïncidences et la maladie
-survient, dénouement fatal d'un état de crise intellectuelle.
-Il est soupçonné, sans preuves, il est vrai; très
-à propos pour lui, un autre malade, un simple ouvrier,
-se persuade avoir commis le crime, et dans un état
+qui sont une des mille tumeurs de l'état social dont
+elles ankylosent le mouvement et paralysent les états
+intellectuels; et cela, dogmatiquement pensé, il l'écrit;
+l'avoir écrit ne lui cause aucun regret; sa certitude
+philosophique a résisté à cette première épreuve: le
+concept à l'état pur d'une révolte violente de l'individu
+contre l'état social, aboutissant à la destruction d'un
+autre individu; cela pensé, il en arrive à la conception
+particulière d'un crime. Il existe, dans le cercle
+humain qui lui est contingent, une vieille usurière,
+fille desséchée, procureuse rapace, synthèse de toute
+difformité morale. Il la tue.</p>
+
+<p>Aussitôt commence la lutte avec le corps social, les terreurs
+causées par les moindres coïncidences et la maladie
+survient, dénouement fatal d'un état de crise intellectuelle.
+Il est soupçonné, sans preuves, il est vrai; très
+à propos pour lui, un autre malade, un simple ouvrier,
+se persuade avoir commis le crime, et dans un état
d'exaltation mystique, une soif de mort, il vient se livrer.
-Une réaction se fait dans l'état d'esprit de Raskolnikoff,
-et l'idée de justice vient se poser à lui dans
-un autre état; car s'il a pu discuter en lui-même s'il
-était juste de tuer ou de ne pas tuer la vieille usurière,
-légitime ou non d'utiliser à son élévation vers le travail
-les ressources acquises sans but par la rapacité de la
-vieille, il est évidemment injuste que le prolétaire
-Mitka soit pendu à sa place; l'acte ou le crime appelle
-dans la conscience de l'étudiant d'irréductibles responsabilités.
-S'il s'est cru le droit de tuer en espérant que
-l'oubli viendrait couvrir cet acte qui n'aurait eu ni témoin
+Une réaction se fait dans l'état d'esprit de Raskolnikoff,
+et l'idée de justice vient se poser à lui dans
+un autre état; car s'il a pu discuter en lui-même s'il
+était juste de tuer ou de ne pas tuer la vieille usurière,
+légitime ou non d'utiliser à son élévation vers le travail
+les ressources acquises sans but par la rapacité de la
+vieille, il est évidemment injuste que le prolétaire
+Mitka soit pendu à sa place; l'acte ou le crime appelle
+dans la conscience de l'étudiant d'irréductibles responsabilités.
+S'il s'est cru le droit de tuer en espérant que
+l'oubli viendrait couvrir cet acte qui n'aurait eu ni témoin
ni confident que sa conscience, et que sa conscience
<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
resterait calme devant les vagues perquisitions
-de la justice humaine, il ne s'était pas attendu à ceci,
+de la justice humaine, il ne s'était pas attendu à ceci,
qu'il lui faudrait accomplir tacitement un nouveau
-crime, celui-là crime social d'abord et puis crime
+crime, celui-là crime social d'abord et puis crime
particulier et odieux, parce qu'il reposerait sur un
mensonge.</p>
-<p>De là des perplexités; s'il se livre, c'est le déshonneur
+<p>De là des perplexités; s'il se livre, c'est le déshonneur
sur son nom rejaillissant sur des innocents, sa
-mère et sa s&oelig;ur, c'est sa vie écroulée sur un faux raisonnement;
-sinon c'est un second crime indéniable;
-et, quelque exemple de facilité à vivre avec le remords
-que lui donnent les comparses du roman, il est irréparablement
-troublé. Dans ce désarroi, il cherchera à
-faire un aveu qui ne s'attire comme réponse qu'un conseil,
+mère et sa s&oelig;ur, c'est sa vie écroulée sur un faux raisonnement;
+sinon c'est un second crime indéniable;
+et, quelque exemple de facilité à vivre avec le remords
+que lui donnent les comparses du roman, il est irréparablement
+troublé. Dans ce désarroi, il cherchera à
+faire un aveu qui ne s'attire comme réponse qu'un conseil,
et ce conseil il le demandera presque instinctivement
-à un être faible, Sonia, une pauvre petite prostituée,
-vivant dans cet état illogique, de faire son métier
-pour nourrir sa famille, pure cérébralement, déchue
-physiquement. Elle le pousse à l'aveu, parce que
-l'aveu soulage puis à chercher toute l'expiation; elle le
+à un être faible, Sonia, une pauvre petite prostituée,
+vivant dans cet état illogique, de faire son métier
+pour nourrir sa famille, pure cérébralement, déchue
+physiquement. Elle le pousse à l'aveu, parce que
+l'aveu soulage puis à chercher toute l'expiation; elle le
suivra, le consolera et l'aimera; tous deux pouvant
-renaître heureux de leur commune chute par la connaissance
-vraie qu'ils auront d'eux-mêmes, et le mutuel
+renaître heureux de leur commune chute par la connaissance
+vraie qu'ils auront d'eux-mêmes, et le mutuel
pardon qu'ils auront obtenu et de leur conscience
-et de la société.</p>
-
-<p>Ce dénouement, ce concept de l'expiation par le
-châtiment visible et complet, concept qui dérivait autrefois
-de l'idée religieuse basée sur la sanction, et qui
-voulait que l'âme se mit en état de grâce devant les
-hommes, pour paraître devant un juge, est ici conclu au
-nom d'une morale indépendante. Mais le fait et des tortures
+et de la société.</p>
+
+<p>Ce dénouement, ce concept de l'expiation par le
+châtiment visible et complet, concept qui dérivait autrefois
+de l'idée religieuse basée sur la sanction, et qui
+voulait que l'âme se mit en état de grâce devant les
+hommes, pour paraître devant un juge, est ici conclu au
+nom d'une morale indépendante. Mais le fait et des tortures
<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
-qui mènent l'assassin à l'aveu, et de l'aveu même
-dérive du remords purement humain. Sonia, peut-être,
-pense à l'idée religieuse, et non Raskolnikoff. C'est la
-différence à constater entre l'issue de <cite>Crime et Châtiment</cite>,
-et celle de <i>la Puissance des Ténèbres</i>; Nikita est
-hanté de remords, mais c'est un moujick, et des idées
-de crainte de Dieu se mêlent à son cas, il fait pénitence;
-Raskolnikoff avoue, pour ne pas être complice
+qui mènent l'assassin à l'aveu, et de l'aveu même
+dérive du remords purement humain. Sonia, peut-être,
+pense à l'idée religieuse, et non Raskolnikoff. C'est la
+différence à constater entre l'issue de <cite>Crime et Châtiment</cite>,
+et celle de <i>la Puissance des Ténèbres</i>; Nikita est
+hanté de remords, mais c'est un moujick, et des idées
+de crainte de Dieu se mêlent à son cas, il fait pénitence;
+Raskolnikoff avoue, pour ne pas être complice
d'une injustice, ne pas devenir ainsi un criminel vulgaire
-et ne plus se taire; le fantôme du remords est directement
+et ne plus se taire; le fantôme du remords est directement
de conscience et d'incertitude. Ce n'est pas
-absolument une tare dans <cite>la Puissance des Ténèbres</cite>
-que de représenter le moujick croyant encore entendre
-piauler le petit être qu'il a tué; c'est une faute dans
-l'adaptation de <cite>Crime et Châtiment</cite> que cette scène où
-Raskolnikoff croit voir le fantôme de l'usurière,
+absolument une tare dans <cite>la Puissance des Ténèbres</cite>
+que de représenter le moujick croyant encore entendre
+piauler le petit être qu'il a tué; c'est une faute dans
+l'adaptation de <cite>Crime et Châtiment</cite> que cette scène où
+Raskolnikoff croit voir le fantôme de l'usurière,
comme Macbeth le spectre de Banquo. Dans <cite>Crime et
-Châtiment</cite>, les hallucinations de Raskolnikoff finissent
-avec sa maladie; même son délire ne fut pas délateur,
-au moins gravement;&mdash;c'est de propos délibéré,
+Châtiment</cite>, les hallucinations de Raskolnikoff finissent
+avec sa maladie; même son délire ne fut pas délateur,
+au moins gravement;&mdash;c'est de propos délibéré,
presque hors de danger, qu'il se livre, comme Nikita,
-alors il était presque sûr d'échapper à la sanction.</p>
+alors il était presque sûr d'échapper à la sanction.</p>
<p>Le propre d'ailleurs du grossissement du drame est
-de faire disparaître presque toute l'action psychologique
+de faire disparaître presque toute l'action psychologique
et physiologique du roman russe, et de n'en
conserver que la carcasse et pour ainsi dire l'imagerie;
-or, cette carcasse est la part la moins intéressante, tout
-va trop vite, tout est à peine indiqué, et nulle part ne
-se pose la question capitale du roman, la responsabilité
-envers soi-même: les deux crimes, l'un accompli,
-l'autre à permettre.</p>
+or, cette carcasse est la part la moins intéressante, tout
+va trop vite, tout est à peine indiqué, et nulle part ne
+se pose la question capitale du roman, la responsabilité
+envers soi-même: les deux crimes, l'un accompli,
+l'autre à permettre.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
Or, ce n'est plus absolument le remords qui agite
-Raskolnikoff, soit le remords en son sens théologique,
-ou son sens pratique, le regret; c'est le désespoir
-d'avoir fait un faux raisonnement, l'amenant à un raisonnement
-à faire du même ordre, de la même essence
-de faits, mais se présentant tout autrement; ce serait
-bien une preuve de l'erreur des écrivains qui, comme
-les dramatistes, ramènent toute pensée ou tout mouvement
-humain à quelques grossières catégories, peu
-nombreuses; le fait est le même, un assassinat, mais
+Raskolnikoff, soit le remords en son sens théologique,
+ou son sens pratique, le regret; c'est le désespoir
+d'avoir fait un faux raisonnement, l'amenant à un raisonnement
+à faire du même ordre, de la même essence
+de faits, mais se présentant tout autrement; ce serait
+bien une preuve de l'erreur des écrivains qui, comme
+les dramatistes, ramènent toute pensée ou tout mouvement
+humain à quelques grossières catégories, peu
+nombreuses; le fait est le même, un assassinat, mais
le premier se fit comme irresponsablement, parce que
-le criminel sait la victime peu intéressante, et que là
-il est personnage agissant, intéressé (je dis intéressé
-au sens de regardant avec intérêt) car il se regarde
-vivre et il vit, les deux plus puissants éléments d'intérêt
+le criminel sait la victime peu intéressante, et que là
+il est personnage agissant, intéressé (je dis intéressé
+au sens de regardant avec intérêt) car il se regarde
+vivre et il vit, les deux plus puissants éléments d'intérêt
de la vie. Dans le second cas il n'agit pas et il ne
-connaît pas Mitka; le fait seul s'impose à lui d'une
+connaît pas Mitka; le fait seul s'impose à lui d'une
erreur sociale, dont il serait le principe. Or, toute sa
-vie le pousse à être un révolté&mdash;donc ce premier
-crime est l'exagération logique de lui-même&mdash;le second
-est le démenti à toutes ses croyances; il ne peut
+vie le pousse à être un révolté&mdash;donc ce premier
+crime est l'exagération logique de lui-même&mdash;le second
+est le démenti à toutes ses croyances; il ne peut
le commettre; mais alors la solution qui serait l'aveu
-devient pénible parce qu'il faut lutter contre l'instinct
-de conservation, ce qui est difficile pour tout être; la
-question se repose fatalement: «La vie d'un élément
-sans intérêt vaut-elle la vie d'un cerveau?» Et Rodion
-pense souvent la négative; il y vient lentement, parce
-que ce retour cyclique des quelques idées logiques
-qu'il contient, aboutissant, en leurs différences essentielles,
-à des manifestations semblables, le met en état
-d'indécision; or, l'indécision est une halte imposée,
+devient pénible parce qu'il faut lutter contre l'instinct
+de conservation, ce qui est difficile pour tout être; la
+question se repose fatalement: «La vie d'un élément
+sans intérêt vaut-elle la vie d'un cerveau?» Et Rodion
+pense souvent la négative; il y vient lentement, parce
+que ce retour cyclique des quelques idées logiques
+qu'il contient, aboutissant, en leurs différences essentielles,
+à des manifestations semblables, le met en état
+d'indécision; or, l'indécision est une halte imposée,
<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-plutôt une série de mouvements divers, poussés à
-droite et à gauche, dans des sens différents, c'est de
-l'effort ou de la force perdue sur les mêmes lignes opposées,
+plutôt une série de mouvements divers, poussés à
+droite et à gauche, dans des sens différents, c'est de
+l'effort ou de la force perdue sur les mêmes lignes opposées,
mieux sur les deux directions intellectuelles de
-la même ligne de pensée, donc piétinement sur place
+la même ligne de pensée, donc piétinement sur place
et fatigue mortelle; aussi, par suite de cette fatigue,
affaiblissement; c'est alors que Rodion, devenu d'autant
-plus débile qu'il s'est cru ou a été plus fort, est
+plus débile qu'il s'est cru ou a été plus fort, est
contraint de chercher ailleurs, en dehors de soi, quelque
-dynamique.&mdash;Où la trouverait-il, chez des
-hommes, des Marmeladoff? intelligences déchues; ses
-amis? de gros garçons qui vivent heureux en s'en tenant
-aux nomenclatures; ceux qui l'ont aimé? pour
-être aimé il faut aimer en état de franchise, et, quand
+dynamique.&mdash;Où la trouverait-il, chez des
+hommes, des Marmeladoff? intelligences déchues; ses
+amis? de gros garçons qui vivent heureux en s'en tenant
+aux nomenclatures; ceux qui l'ont aimé? pour
+être aimé il faut aimer en état de franchise, et, quand
ils sauront, l'aimeront-ils encore? s'il dissimule, l'aimeront-ils,
-car ils peuvent soupçonner quelque secret
-en sa vie et on se détourne des énigmes. Il lui reste
-l'inconnu, soit l'amour à rencontrer. Or, il n'a pas le
-choix de par sa misère; Sonia l'attire parce qu'il voit
-en elle comme un problème, ou plutôt l'énigme qui
-vient aussi de ce que ses actes, inspirés de ses principes,
-sont la complète raillerie des dits principes, et puis
-parce qu'il cherche un être faible et vaillant et qu'il
+car ils peuvent soupçonner quelque secret
+en sa vie et on se détourne des énigmes. Il lui reste
+l'inconnu, soit l'amour à rencontrer. Or, il n'a pas le
+choix de par sa misère; Sonia l'attire parce qu'il voit
+en elle comme un problème, ou plutôt l'énigme qui
+vient aussi de ce que ses actes, inspirés de ses principes,
+sont la complète raillerie des dits principes, et puis
+parce qu'il cherche un être faible et vaillant et qu'il
trouve cela dans Sonia; Sonia, comme beaucoup de
-femmes, est courageuse, mais élémentaire d'idées; elle
+femmes, est courageuse, mais élémentaire d'idées; elle
conseille de s'en remettre au consentement universel,
avouer, et de relever du mysticisme, expier. Or, dans
-l'état d'indécision de Rodion, n'importe quel déterminant
-peut suffire, et il obéit; Rodion et Sonia s'aiment,
+l'état d'indécision de Rodion, n'importe quel déterminant
+peut suffire, et il obéit; Rodion et Sonia s'aiment,
naturellement ils ont eu un instant confiance, puis ils
se rencontrent dans des circonstances extraordinaires,
<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-cela suffit pour faire un amour; pour le perpétuer, il y
-a ceci, que Sonia devra se dévouer; or, la femme adore
-se dévouer; elle y passe sa vie, surtout quand c'est
-inutile; là ce sera fort utile, car pour les forçats et les
-opprimés rien n'est meilleur et plus nécessaire que la
-présence d'une femme; ils peuvent être maîtres ou
-égaux de quelque chose, et échappent ainsi à la sphère
-basse de pensées que suscite l'esclavage, ou même le
-groupement des hommes en un rythme supérieur à
+cela suffit pour faire un amour; pour le perpétuer, il y
+a ceci, que Sonia devra se dévouer; or, la femme adore
+se dévouer; elle y passe sa vie, surtout quand c'est
+inutile; là ce sera fort utile, car pour les forçats et les
+opprimés rien n'est meilleur et plus nécessaire que la
+présence d'une femme; ils peuvent être maîtres ou
+égaux de quelque chose, et échappent ainsi à la sphère
+basse de pensées que suscite l'esclavage, ou même le
+groupement des hommes en un rythme supérieur à
eux, sous l'impulsion de la force.</p>
-<p>Cet amour naît logiquement, en des circonstances
-extraordinaires, et se développe dans la tristesse; donc
-il paraît aux contractants légitime et sera solide. Telle,
-cette idylle. On a éprouvé le besoin de rappeler la
-Goualeuse, Fleur-de-Marie et je ne sais quoi d'un Eugène
-Sue, jadis célèbre au boulevard et chez les portières,
+<p>Cet amour naît logiquement, en des circonstances
+extraordinaires, et se développe dans la tristesse; donc
+il paraît aux contractants légitime et sera solide. Telle,
+cette idylle. On a éprouvé le besoin de rappeler la
+Goualeuse, Fleur-de-Marie et je ne sais quoi d'un Eugène
+Sue, jadis célèbre au boulevard et chez les portières,
et que quelques-uns admirent encore pour sa
-roublardise à avoir vendu des trucs démodés et des
-coq-à-l'âne émotionnants. Il serait bon de reconnaître
-dans les &oelig;uvres d'intellect, complètes ou partielles, ce
-caractère d'intelligence qu'elles ont; l'allégation que
-tel pourrait faire, qu'il n'était encore que comateux
-lorsque florissait Sue, suffit à expliquer son dire mais
-non à légitimer son parallèle.</p>
+roublardise à avoir vendu des trucs démodés et des
+coq-à-l'âne émotionnants. Il serait bon de reconnaître
+dans les &oelig;uvres d'intellect, complètes ou partielles, ce
+caractère d'intelligence qu'elles ont; l'allégation que
+tel pourrait faire, qu'il n'était encore que comateux
+lorsque florissait Sue, suffit à expliquer son dire mais
+non à légitimer son parallèle.</p>
<p>Je discute rarement dans cette chronique les opinions
-émises au courant des quotidiens; mais en cette
-occurrence quelques-unes méritent l'attention et d'abord
+émises au courant des quotidiens; mais en cette
+occurrence quelques-unes méritent l'attention et d'abord
voici Bruscambille. L'opinion de Bruscambille vaut
par le talent que Jean Lorrain met dans ses livres, et
-par le nombre de lecteurs du journal où il écrit. Or,
+par le nombre de lecteurs du journal où il écrit. Or,
Lorrain, vous lancez dans le monde une forte erreur;
<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
vous dites que Rodion est un schopenhauerien, et
-que, comme tel, il est assommant. Vous utilisez même
-un néologisme d'allure picaresque et cambronnesque.
+que, comme tel, il est assommant. Vous utilisez même
+un néologisme d'allure picaresque et cambronnesque.
Mais d'abord Rodion n'est pas schopenhauerien; un disciple
-de Schopenhauer ne tue pas, ni personne, ni lui-même.
-Tout au plus renonce-t-il. Son appétit de la
-mort, s'il l'énonce (et c'est la sienne propre qu'il attend
-et n'avance guère), n'a rien de violent; au contraire,
-prévenu que tout est malheur et que tout est
-néant ou apparence, ce qui est à la fois le contraire
-pour un temps donné et la même chose en somme, il
-peut s'éviter bien des heurts, passer entre les catastrophes
-et prolonger ainsi une vie que son indifférence
-pour les choses transitoires peut rendre plus féconde
-pour les phases sérieuses de l'évolution de l'apparence,
-soit l'étude scientifique de ces illusions, soit leur évocation
+de Schopenhauer ne tue pas, ni personne, ni lui-même.
+Tout au plus renonce-t-il. Son appétit de la
+mort, s'il l'énonce (et c'est la sienne propre qu'il attend
+et n'avance guère), n'a rien de violent; au contraire,
+prévenu que tout est malheur et que tout est
+néant ou apparence, ce qui est à la fois le contraire
+pour un temps donné et la même chose en somme, il
+peut s'éviter bien des heurts, passer entre les catastrophes
+et prolonger ainsi une vie que son indifférence
+pour les choses transitoires peut rendre plus féconde
+pour les phases sérieuses de l'évolution de l'apparence,
+soit l'étude scientifique de ces illusions, soit leur évocation
artistique. Raskolnikoff est autre, il s'occupe
-de choses pratiques, sociales, il croit au développement
-de l'individu, au devenir de la volonté, mais au devenir
-social surtout; il a pu être Hegelien, tous les disciples
+de choses pratiques, sociales, il croit au développement
+de l'individu, au devenir de la volonté, mais au devenir
+social surtout; il a pu être Hegelien, tous les disciples
allemands d'Hegel, beaucoup du moins, sont
-partisans du développement de la force, et même brutale
+partisans du développement de la force, et même brutale
au nom de leur concept de justice; il a pu lire
-Malthus, dont le remède, ou du moins la prophylaxie
+Malthus, dont le remède, ou du moins la prophylaxie
contre l'assassinat, en restreignant le nombre des facteurs
-possibles de cette sorte d'opération, est assez spécieux.
+possibles de cette sorte d'opération, est assez spécieux.
Malthus ignorait Schopenhauer, il viendrait de
Hobbes; or, si vous voulez vous souvenir de <cite>Que faire</cite>
-et <cite>Ce qu'il faut faire</cite>, du comte Tolstoï, vous verrez
-que l'écrivain russe se plaint que la Russie ait été envahie
+et <cite>Ce qu'il faut faire</cite>, du comte Tolstoï, vous verrez
+que l'écrivain russe se plaint que la Russie ait été envahie
par les hegeliens, que pendant quarante ans on
<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-a cru aveuglément aux systèmes précités (hegelianisme,
-malthusisme). En plus Raskolnikoff est pénétré
-des idées darwiniennes surtout qui n'ont rien à
+a cru aveuglément aux systèmes précités (hegelianisme,
+malthusisme). En plus Raskolnikoff est pénétré
+des idées darwiniennes surtout qui n'ont rien à
voir avec Schopenhauer. M. Henry Fouquier, qui s'est
-ému aussi de <cite>Crime et Châtiment</cite>, déplore: «Voilà la
-question du droit au crime posée.» Ce qui est faux,
-car Dostoïevski résout au contraire cette question, en
+ému aussi de <cite>Crime et Châtiment</cite>, déplore: «Voilà la
+question du droit au crime posée.» Ce qui est faux,
+car Dostoïevski résout au contraire cette question, en
prouvant qu'il ne faut pas se poser la question du droit
-au crime, parce que la conscience humaine n'y résiste
-pas; pour parler vulgairement, un homme même bien
-trempé manque d'estomac pour le crime. Puis je relève,
+au crime, parce que la conscience humaine n'y résiste
+pas; pour parler vulgairement, un homme même bien
+trempé manque d'estomac pour le crime. Puis je relève,
en passant, une erreur grave de M. Fouquier:
-l'idée du crime, dit-il, a ceci d'inquiétant que la
-science légitime un peu, par ses lois prouvées de sélection
+l'idée du crime, dit-il, a ceci d'inquiétant que la
+science légitime un peu, par ses lois prouvées de sélection
naturelle, etc... Mais non.</p>
-<p>1<sup>o</sup> Les espèces qui disparaissent, disparaissent plutôt
-par dégénérescence et mort naturelle;</p>
+<p>1<sup>o</sup> Les espèces qui disparaissent, disparaissent plutôt
+par dégénérescence et mort naturelle;</p>
-<p>2<sup>o</sup> Si la science prouve la vérité d'une lutte pour la
+<p>2<sup>o</sup> Si la science prouve la vérité d'une lutte pour la
vie, que fait-elle? elle constate avec toutes les formes
-du raisonnement, et l'uniforme de la vérité, qu'il y a
-en cette période de l'humanité, lutte brutale pour l'existence,
-soit en une période de l'humanité, dont elle est
-impuissante à déterminer la durée dans le passé, relativement
-à ses âges antérieurs, et dont elle ne peut
-déterminer la durée future; moins encore affirme-t-elle
+du raisonnement, et l'uniforme de la vérité, qu'il y a
+en cette période de l'humanité, lutte brutale pour l'existence,
+soit en une période de l'humanité, dont elle est
+impuissante à déterminer la durée dans le passé, relativement
+à ses âges antérieurs, et dont elle ne peut
+déterminer la durée future; moins encore affirme-t-elle
que les choses doivent se passer ainsi, que ce
-soit ou légitime ou définitif; la science constate simplement
-que nous sommes dans une période de force
-brutale, et ceci constaté, appelle en général de ses
-v&oelig;ux une période meilleure, période de conscience
-douée d'une morale de solidarité, basée sur cet axiome:
+soit ou légitime ou définitif; la science constate simplement
+que nous sommes dans une période de force
+brutale, et ceci constaté, appelle en général de ses
+v&oelig;ux une période meilleure, période de conscience
+douée d'une morale de solidarité, basée sur cet axiome:
<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-«ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas
-qu'on vous fît», qui s'ornerait de ce corollaire: parce
-que transgresser ce principe est défavorable au développement
-de l'espèce, que ce qui est défavorable au
-développement de l'espèce est peu hygiénique et dangereux
+«ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas
+qu'on vous fît», qui s'ornerait de ce corollaire: parce
+que transgresser ce principe est défavorable au développement
+de l'espèce, que ce qui est défavorable au
+développement de l'espèce est peu hygiénique et dangereux
pour l'individu.&mdash;Voici ce que dit et dira la
-science, et pas autre chose. Si elle émettait une opinion
-sur le meurtre d'Alena, elle déplorerait ce meurtre
-parce que personne ne doit, de son autorité, détruire un
-organisme, puis elle prouverait à Rodion qu'en détruisant
-la vieille, il s'impose le remords, c'est-à-dire une
-hypnotisation devant une idée fixe qui l'annihile et le
-détruit en son hygiène et son utilité sociale, soit
-comme homme intérieur et comme homme extérieur.</p>
-
-<p>Les rapprochements entre Tolstoï et Dostoïevski
-qui s'imposent à propos de la <cite>Puissance des Ténèbres</cite>
-et de <cite>Crime et Châtiment</cite> seraient nombreux; c'est en
+science, et pas autre chose. Si elle émettait une opinion
+sur le meurtre d'Alena, elle déplorerait ce meurtre
+parce que personne ne doit, de son autorité, détruire un
+organisme, puis elle prouverait à Rodion qu'en détruisant
+la vieille, il s'impose le remords, c'est-à-dire une
+hypnotisation devant une idée fixe qui l'annihile et le
+détruit en son hygiène et son utilité sociale, soit
+comme homme intérieur et comme homme extérieur.</p>
+
+<p>Les rapprochements entre Tolstoï et Dostoïevski
+qui s'imposent à propos de la <cite>Puissance des Ténèbres</cite>
+et de <cite>Crime et Châtiment</cite> seraient nombreux; c'est en
tous leurs personnages cette troublante recherche de la
conscience, au fond du moi; Bolkonsky, Besukow, Raskolnikoff,
-etc., cherchent leur être intime et le trouvent
-difficilement, au milieu des influences étrangères, du
-spleen natal, et comme inhérent à leur être; leurs
-instincts de charité et de résignation luttent avec leurs
-instincts de domination; mais chez Tolstoï, cerveau
-plus élevé et calme, cette recherche d'un bonheur rationnel,
-d'une simplicité conciliable avec la finalité de la
-vie humaine et la dignité de l'homme enfantent
-d'amples et larges fresques, livres d'une émotion surtout
-cérébrale, et des livres de pure théorie. Chez Dostoïevski,
-plus souffrant, moins équilibré, et plus
+etc., cherchent leur être intime et le trouvent
+difficilement, au milieu des influences étrangères, du
+spleen natal, et comme inhérent à leur être; leurs
+instincts de charité et de résignation luttent avec leurs
+instincts de domination; mais chez Tolstoï, cerveau
+plus élevé et calme, cette recherche d'un bonheur rationnel,
+d'une simplicité conciliable avec la finalité de la
+vie humaine et la dignité de l'homme enfantent
+d'amples et larges fresques, livres d'une émotion surtout
+cérébrale, et des livres de pure théorie. Chez Dostoïevski,
+plus souffrant, moins équilibré, et plus
attentif aux souffrances et au choc des souffrances sur
<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
-les individus qu'aux destinations qu'elles leur préparent,
-plus enclin à dramatiser, les choses prennent souvent
-ce caractère un peu outré, qu'on trouve dans <cite>la Femme
-d'un autre</cite>, etc. De par leur vie, et cela se reflète en
-leurs &oelig;uvres, Tolstoï fut plus témoin, et Dostoïevski
-plus mêlé aux misères de son temps et de son pays,
-d'où ce dernier, plus nerveux, douloureux et remuant,
+les individus qu'aux destinations qu'elles leur préparent,
+plus enclin à dramatiser, les choses prennent souvent
+ce caractère un peu outré, qu'on trouve dans <cite>la Femme
+d'un autre</cite>, etc. De par leur vie, et cela se reflète en
+leurs &oelig;uvres, Tolstoï fut plus témoin, et Dostoïevski
+plus mêlé aux misères de son temps et de son pays,
+d'où ce dernier, plus nerveux, douloureux et remuant,
et moins mental.</p>
-<p>Un autre Russe, dont depuis longtemps on avait ouï
+<p>Un autre Russe, dont depuis longtemps on avait ouï
parler, et que la <cite>Revue des Deux-Mondes</cite> avait autrefois
-un peu entrebâillé à la curiosité, Nekrassov, un
-lyrique fécond (30 000 vers) nous est présenté par
-M. de Vogué, avec traductions de M. Charles Morice,
-étayé de M. Halpérine. Il appert de l'introduction de
-M. de Vogué que Nekrassov fut infiniment malheureux,
-que son enfance fut dure, sa jeunesse semée d'épreuves
+un peu entrebâillé à la curiosité, Nekrassov, un
+lyrique fécond (30 000 vers) nous est présenté par
+M. de Vogué, avec traductions de M. Charles Morice,
+étayé de M. Halpérine. Il appert de l'introduction de
+M. de Vogué que Nekrassov fut infiniment malheureux,
+que son enfance fut dure, sa jeunesse semée d'épreuves
et des plus fortes pour l'orgueil humain; que les vers
-irrités du poète peignirent surtout la misère des pauvres,
-des serfs, leur misère d'être serf, et qu'il fut une voix
-populaire; comme ombre au tableau, que, dès qu'il le
-put, Nekrassov s'enrichit par des spéculations sur lesquelles,
-paraît-il, mieux vaut ne pas insister, puis que
+irrités du poète peignirent surtout la misère des pauvres,
+des serfs, leur misère d'être serf, et qu'il fut une voix
+populaire; comme ombre au tableau, que, dès qu'il le
+put, Nekrassov s'enrichit par des spéculations sur lesquelles,
+paraît-il, mieux vaut ne pas insister, puis que
lorsque le servage fut aboli et le paysan rendu au bonheur,
-le pli était pris, et il continua imperturbablement
-à le plaindre; ceci pourrait s'expliquer en somme,
-car peut-être l'abolition du servage ne fut-elle qu'un
-progrès relatif, et les douleurs antérieures demeurèrent-elles;
-le malheur de la race humaine a ceci d'obstinément
-caractéristique qu'il résiste aux décrets, ordonnances
-et ukases, et peut-être Nekrassov avait-il raison
+le pli était pris, et il continua imperturbablement
+à le plaindre; ceci pourrait s'expliquer en somme,
+car peut-être l'abolition du servage ne fut-elle qu'un
+progrès relatif, et les douleurs antérieures demeurèrent-elles;
+le malheur de la race humaine a ceci d'obstinément
+caractéristique qu'il résiste aux décrets, ordonnances
+et ukases, et peut-être Nekrassov avait-il raison
de plaindre encore les paysans.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-Les poèmes qu'on nous donne sont conçus à la façon
-des poèmes occidentaux, des poèmes allemands surtout.
-Un paysan meurt, on l'enterre, défilé des choses intimes,
-en version triste, à l'opposite d'Hermann et Dorothée;
-puis la veuve s'en va dans la forêt, et un génie
+Les poèmes qu'on nous donne sont conçus à la façon
+des poèmes occidentaux, des poèmes allemands surtout.
+Un paysan meurt, on l'enterre, défilé des choses intimes,
+en version triste, à l'opposite d'Hermann et Dorothée;
+puis la veuve s'en va dans la forêt, et un génie
du gel et du givre, un roi Frimas (qui rappelle un peu
-le roi des Aulnes de G&oelig;the), vient s'étendre sur elle et
-l'enliser de sa puissance; elle meurt. D'autres poèmes
-plus réalistes, mais sans le quelque charme du premier;
-mais rien de bien neuf ou de spécialement russe;
-non qu'on doive blâmer l'introduction de la légende
-dans la vie courante, que le mélange de ces deux
-gammes, réaliste et mythologique, ne produise là un
-heureux effet, mais ce fut dès longtemps mis en pratique
+le roi des Aulnes de G&oelig;the), vient s'étendre sur elle et
+l'enliser de sa puissance; elle meurt. D'autres poèmes
+plus réalistes, mais sans le quelque charme du premier;
+mais rien de bien neuf ou de spécialement russe;
+non qu'on doive blâmer l'introduction de la légende
+dans la vie courante, que le mélange de ces deux
+gammes, réaliste et mythologique, ne produise là un
+heureux effet, mais ce fut dès longtemps mis en pratique
et mieux. Si Nekrassov est en sa langue, ce dont
nous ne pouvons juger, un artiste, c'est bien; s'il ne fut
-qu'une voix populaire, il n'est intéressant que pour les
-Russes, et ne le sera pour eux, à un moment encore
-imprécisable, qu'archéologiquement; mais laissons les
-exotiques pour revenir à Paris.</p>
+qu'une voix populaire, il n'est intéressant que pour les
+Russes, et ne le sera pour eux, à un moment encore
+imprécisable, qu'archéologiquement; mais laissons les
+exotiques pour revenir à Paris.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span></p>
-<h3>Les Poètes Maudits.</h3>
+<h3>Les Poètes Maudits.</h3>
<p>J'aime presqu'autant Verlaine critique que Verlaine
-poète. N'ai-je pas en une précédente chronique essayé
-d'établir: que faute de base scientifique pour ériger un
-système de critique scientifique, il fallait s'en remettre à
-la divination des écrivains de valeur, qui se prouvaient
+poète. N'ai-je pas en une précédente chronique essayé
+d'établir: que faute de base scientifique pour ériger un
+système de critique scientifique, il fallait s'en remettre à
+la divination des écrivains de valeur, qui se prouvaient
tels par les vers ou la prose, et sur ce garant accepter
avec plaisir, avec recueillement un peu, les opinions
-qu'ils émettent et comme une sténographie de leur conversation.
-Or, Verlaine étant un prestigieux lyrique, le
-cas se présente en toute son ampleur. Aussi vous dirais-je
-seulement que ce livre, <cite>les Poètes maudits</cite>, contient six
-portraits littéraires où Verlaine découvre ou explique
-ceux qu'il admire et aime. Corbière, Rimbaud, M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore,
-Villiers de l'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé
-et lui-même Paul Verlaine, dit Pauvre Lélian.
-C'est je crois Corbière, parmi ces hommes, qui serait
-le moins excellent poète, ou plutôt le moins poète au
-sens réglé du mot; maudit il le fut bien, plus que beaucoup,
-car je me souviens, dès la jeunesse, que non seulement
-son livre ne fut pas signalé et demeura peu trouvable,
+qu'ils émettent et comme une sténographie de leur conversation.
+Or, Verlaine étant un prestigieux lyrique, le
+cas se présente en toute son ampleur. Aussi vous dirais-je
+seulement que ce livre, <cite>les Poètes maudits</cite>, contient six
+portraits littéraires où Verlaine découvre ou explique
+ceux qu'il admire et aime. Corbière, Rimbaud, M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore,
+Villiers de l'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé
+et lui-même Paul Verlaine, dit Pauvre Lélian.
+C'est je crois Corbière, parmi ces hommes, qui serait
+le moins excellent poète, ou plutôt le moins poète au
+sens réglé du mot; maudit il le fut bien, plus que beaucoup,
+car je me souviens, dès la jeunesse, que non seulement
+son livre ne fut pas signalé et demeura peu trouvable,
mais ceux qu'on trouvait avaient la malechance;
<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-la beauté de l'édition tentait les bouquinistes, et au lieu
-de le mettre négligemment avec tout le reste, où l'on
-cherche, et où quelques lettrés eussent fini par le découvrir,
+la beauté de l'édition tentait les bouquinistes, et au lieu
+de le mettre négligemment avec tout le reste, où l'on
+cherche, et où quelques lettrés eussent fini par le découvrir,
feuilleter, lire et relire, les <cite>Amours jaunes</cite> se rencontraient
-derrière d'infranchissables glaces ou cachetées,
-ou encordées solidement; par exemple elles ne
-bougeaient pas de derrière la vitrine; et, comme une
-affiche sans détails, restait dans les têtes de ceux qui hantaient
+derrière d'infranchissables glaces ou cachetées,
+ou encordées solidement; par exemple elles ne
+bougeaient pas de derrière la vitrine; et, comme une
+affiche sans détails, restait dans les têtes de ceux qui hantaient
les rues de Seine, Bonaparte, etc., ce titre: Tristan
-Corbière&mdash;<cite>Les Amours jaunes</cite>.</p>
+Corbière&mdash;<cite>Les Amours jaunes</cite>.</p>
<p>Je voudrais aussi rappeler que lorsque parurent les
-Complaintes de Jules Laforgue, volume dûrement accueilli
+Complaintes de Jules Laforgue, volume dûrement accueilli
alors par ceux qui n'admettent pas encore son
auteur et bonne partie de ceux qui le glorifient maintenant
-(je ne parle que d'opinions écrites), lors, dis-je,
+(je ne parle que d'opinions écrites), lors, dis-je,
de l'apparition des Complaintes, un certain nombre
-d'individualités sans mandats, qui faisaient de la critique
-littéraire, en entrevoyant vaguement le même principe
-et s'attribuant les mêmes droits que Verlaine, mais
-bien moins douées que Verlaine, accusèrent Laforgue
-d'avoir <span class="smcap">UTILISÉ</span> Corbière. Contre cette hypothèse militaient
+d'individualités sans mandats, qui faisaient de la critique
+littéraire, en entrevoyant vaguement le même principe
+et s'attribuant les mêmes droits que Verlaine, mais
+bien moins douées que Verlaine, accusèrent Laforgue
+d'avoir <span class="smcap">UTILISÉ</span> Corbière. Contre cette hypothèse militaient
deux raisons&mdash;c'est que les complaintes
attendaient depuis un an chez Vanier de voir le jour
-quand parurent les <cite>Poètes maudits</cite>, et Laforgue ne
-connaissait presque pas Corbière qu'il aima, dès qu'il
-le connut, tout particulièrement et mit en bonne place
-en son Walhall admiratif; puis une autre, celle-là déterminante
+quand parurent les <cite>Poètes maudits</cite>, et Laforgue ne
+connaissait presque pas Corbière qu'il aima, dès qu'il
+le connut, tout particulièrement et mit en bonne place
+en son Walhall admiratif; puis une autre, celle-là déterminante
pour lui attirer cette accusation de lecture
-utile, il n'y avait, absolument, à quelque point de vue
+utile, il n'y avait, absolument, à quelque point de vue
que ce soit, aucun rapport entre les complaintes et les
-Amours jaunes. Cette histoire à titre de document.
+Amours jaunes. Cette histoire à titre de document.
<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-Disons aussi (encore du document) qu'au moment où
+Disons aussi (encore du document) qu'au moment où
Laforgue glissa timidement ses complaintes, moment
-où personne, sauf Verlaine, ne publiait et peut-être
-n'écrivait de vers désemmaillotés, un savant de ses
-amis, dans une note publiée en Belgique, défendait le
-libre lyrisme de Laforgue, en l'excusant: «en ce
+où personne, sauf Verlaine, ne publiait et peut-être
+n'écrivait de vers désemmaillotés, un savant de ses
+amis, dans une note publiée en Belgique, défendait le
+libre lyrisme de Laforgue, en l'excusant: «en ce
genre de complaintes, la tenue prosodique conventionnelle
-n'était pas de rigueur»; on a marché depuis.</p>
+n'était pas de rigueur»; on a marché depuis.</p>
<p>Autant Laforgue fut un doux (et c'est bien Laforgue
-un poète maudit), un patient alambic de recherches
-philosophiques et de quintessences de cant métaphysique,
-autant il est soucieux de n'écrire que des femmes
-traduites, très traduites de la vie, librement menées en
-païennes d'autrefois, ou en misses Anglaises, autant
-Corbière est vivant, vibrant, masculin en ses sonnets
+un poète maudit), un patient alambic de recherches
+philosophiques et de quintessences de cant métaphysique,
+autant il est soucieux de n'écrire que des femmes
+traduites, très traduites de la vie, librement menées en
+païennes d'autrefois, ou en misses Anglaises, autant
+Corbière est vivant, vibrant, masculin en ses sonnets
aux hasards des rencontres, des ironies contre les
-choses, plus que contre soi-même excellent poète au
-demeurant; et si, à côté des très beaux vers que cite
+choses, plus que contre soi-même excellent poète au
+demeurant; et si, à côté des très beaux vers que cite
Verlaine, et d'autres encore, tels la <cite>Litanie au sommeil</cite>,
-des pièces graves et mélancoliques, même des contes
-intéressants comme le <cite>Bossu Bittor</cite>, on trouve bien
-des poèmes quelque peu inférieurs, c'est que ce lent
-travail qui consiste à isoler le vers de la prose, à le
-considérer, ainsi que dit M. Stéphane Mallarmé,
+des pièces graves et mélancoliques, même des contes
+intéressants comme le <cite>Bossu Bittor</cite>, on trouve bien
+des poèmes quelque peu inférieurs, c'est que ce lent
+travail qui consiste à isoler le vers de la prose, à le
+considérer, ainsi que dit M. Stéphane Mallarmé,
comme le produit de l'instrument humain, ce travail
-n'était pas assez avancé du temps de ce charmant irrégulier
+n'était pas assez avancé du temps de ce charmant irrégulier
qui professait envers les solennels imitateurs qui
-fleurissaient de son temps le plus profond mépris et le
+fleurissaient de son temps le plus profond mépris et le
disait.</p>
-<p>M. Stéphane Mallarmé, lui, n'a jamais méprisé personne;
-quant à lui-même il fut parfois peu compris et
+<p>M. Stéphane Mallarmé, lui, n'a jamais méprisé personne;
+quant à lui-même il fut parfois peu compris et
<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
on le disait: un certain moment on entreprit des traductions
en prose vulgaire de ses sonnets, et si cela ne
-répondait à aucun besoin, cela répondait à de nombreuses
+répondait à aucun besoin, cela répondait à de nombreuses
demandes; on avait dit logogriphe, un journaliste
-qui rédigeait les passe-temps et jeux d'adresse,
-simplifia; ce fut rébus. Tous les vers que cite Verlaine
-sont choisis en ceux de la première partie de la vie
-littéraire de Stéphane Mallarmé; ils sont non pas clairs,
+qui rédigeait les passe-temps et jeux d'adresse,
+simplifia; ce fut rébus. Tous les vers que cite Verlaine
+sont choisis en ceux de la première partie de la vie
+littéraire de Stéphane Mallarmé; ils sont non pas clairs,
comme ceux de la seconde partie, mais vraiment
-simples, et pourtant au temps où Mallarmé publiait ces
-vers, il y avait la Pénultième, cette fameuse Pénultième,
+simples, et pourtant au temps où Mallarmé publiait ces
+vers, il y avait la Pénultième, cette fameuse Pénultième,
dont on parlait il y a dix ou douze ans de la rive gauche
-à partout; la Pénultième était alors le nec plus ultra de
-l'incompréhensible, le Chimborazo de l'infranchissable,
-et le casse-tête chinois. Enfin les temps sont passés et
-Mallarmé est admiré; quoi qu'être admiré puisse parfois
-s'écrire, être en butte à l'admiration de... et même
-servir de cible à l'admiration de..., la position littéraire
-de M. Mallarmé n'est pas mauvaise, il est certainement
-estimé de M. Brunetière qui, quoi qu'en disant
+à partout; la Pénultième était alors le nec plus ultra de
+l'incompréhensible, le Chimborazo de l'infranchissable,
+et le casse-tête chinois. Enfin les temps sont passés et
+Mallarmé est admiré; quoi qu'être admiré puisse parfois
+s'écrire, être en butte à l'admiration de... et même
+servir de cible à l'admiration de..., la position littéraire
+de M. Mallarmé n'est pas mauvaise, il est certainement
+estimé de M. Brunetière qui, quoi qu'en disant
moins qu'il n'en pense, sait bien ce que c'est qu'une
-langue forte, pour avoir fréquenté des classiques et
-doit reconnaître M. Mallarmé. M. Jules Lemaître lui-même,
-a discerné en M. Mallarmé un bon platonicien.
-M. France sait; M. Sarcey, ce doit lui être profondément,
-oh! profondément égal. C'est bien simple pourtant,
-du Mallarmé; je ne parlerai pas du Placet, si on
-ne comprend pas, on ne comprendrait pas M. Coppée;
-mais le sonnet à Edgar Poe! est-il possible de rendre
-plus strictement et simplement la pensée, et c'est, justement,
-cette haute concentration et cette évidence, c'est-à-dire
+langue forte, pour avoir fréquenté des classiques et
+doit reconnaître M. Mallarmé. M. Jules Lemaître lui-même,
+a discerné en M. Mallarmé un bon platonicien.
+M. France sait; M. Sarcey, ce doit lui être profondément,
+oh! profondément égal. C'est bien simple pourtant,
+du Mallarmé; je ne parlerai pas du Placet, si on
+ne comprend pas, on ne comprendrait pas M. Coppée;
+mais le sonnet à Edgar Poe! est-il possible de rendre
+plus strictement et simplement la pensée, et c'est, justement,
+cette haute concentration et cette évidence, c'est-à-dire
<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-une seule façon de comprendre laissée au lecteur,
-qui vaut au poète cet attribut d'obscurité, de la part
-des lecteurs ou critiques pressés, ennuyés de ne pouvoir
-en un rapide feuilletage numéroter n'importe quoi sous
-les rimes. Ce Mallarmé, décrit par Verlaine, est incomplet
-et ancien; on y trouve peu les préoccupations dernières
-du poète et du critique, mais c'est de vieille date
-cet essai, et au moment il était bien que Verlaine écrivît de
-Mallarmé, et la réciproque le serait aussi.</p>
-
-<p>Rimbaud, de tous, en ce livre, est le plus révélé par
+une seule façon de comprendre laissée au lecteur,
+qui vaut au poète cet attribut d'obscurité, de la part
+des lecteurs ou critiques pressés, ennuyés de ne pouvoir
+en un rapide feuilletage numéroter n'importe quoi sous
+les rimes. Ce Mallarmé, décrit par Verlaine, est incomplet
+et ancien; on y trouve peu les préoccupations dernières
+du poète et du critique, mais c'est de vieille date
+cet essai, et au moment il était bien que Verlaine écrivît de
+Mallarmé, et la réciproque le serait aussi.</p>
+
+<p>Rimbaud, de tous, en ce livre, est le plus révélé par
Verlaine; il l'est surtout anecdotiquement, et il est
-largement cité; d'entières pièces qu'il fallait connaître.
+largement cité; d'entières pièces qu'il fallait connaître.
Dans certaines qui sont d'un Rimbaud fort jeune,
quelques menues tares, non dans la parfaite technique
-symétrique, mais en des détails adventices à la
-pensée.</p>
+symétrique, mais en des détails adventices à la
+pensée.</p>
-<p>En 1886, je pus, grâce à Verlaine, exhumer les
+<p>En 1886, je pus, grâce à Verlaine, exhumer les
<cite>Illuminations</cite> et republier la <cite>Saison en enfer</cite>, deux
-chefs-d'&oelig;uvre d'un art qui rejette le sujet ou le thème
-étranger à la personnalité qu'on peut développer avec
-de la simple rhétorique, qui utilise pour l'étude du soi
+chefs-d'&oelig;uvre d'un art qui rejette le sujet ou le thème
+étranger à la personnalité qu'on peut développer avec
+de la simple rhétorique, qui utilise pour l'étude du soi
la parabole, l'apologie, le paysage non pourvu d'une
-existence réelle, mais élargissant tel phénomène intérieur
-dont le jaillissement coïncide avec la rencontre
+existence réelle, mais élargissant tel phénomène intérieur
+dont le jaillissement coïncide avec la rencontre
du paysage; puis des paysages de villes et campagnes
-rêvés et prophétisés, les études des illusions d'optique,
-en vertu de ce principe que Rimbaud n'a point formulé
-mais senti, qu'à la science seule incombe le devoir
-d'être vraie absolument, que la littérature peut n'être
-vraie que d'accord avec le caractère spécial de l'écrivain,
-la certitude ne pouvant lui être donnée que par la sensation
+rêvés et prophétisés, les études des illusions d'optique,
+en vertu de ce principe que Rimbaud n'a point formulé
+mais senti, qu'à la science seule incombe le devoir
+d'être vraie absolument, que la littérature peut n'être
+vraie que d'accord avec le caractère spécial de l'écrivain,
+la certitude ne pouvant lui être donnée que par la sensation
<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
-franche de sa normalité. Rimbaud probablement
-pénétré, intuitivement, de cette idée que nous ne savons
+franche de sa normalité. Rimbaud probablement
+pénétré, intuitivement, de cette idée que nous ne savons
nullement quelle est l'importance de cet agent dans
-les combinaisons mécaniques ou humaines, organiques
-des choses, s'abstient de croire au progrès; le monde
+les combinaisons mécaniques ou humaines, organiques
+des choses, s'abstient de croire au progrès; le monde
lui apparut cyclique ainsi que sa destination, et nul
-doute pour lui qu'à travers les atavismes, les tâtonnements,
+doute pour lui qu'à travers les atavismes, les tâtonnements,
l'homme reviendra par l'observation des lois
-scientifiques et de la morale de solidarité qui en découlera,
-à régir le chaos humain et ses forces utilisables,
-d'après les féeries des premiers paysages et la franchise
-des premières races, entre individus infiniment moins
-nombreux. A travers ses livres circule la foi à un âge
-d'or scientifique à venir, une ère de conscience dont la
-possibilité lui paraît démontrée par sa foi en l'évolution
+scientifiques et de la morale de solidarité qui en découlera,
+à régir le chaos humain et ses forces utilisables,
+d'après les féeries des premiers paysages et la franchise
+des premières races, entre individus infiniment moins
+nombreux. A travers ses livres circule la foi à un âge
+d'or scientifique à venir, une ère de conscience dont la
+possibilité lui paraît démontrée par sa foi en l'évolution
de la conscience intuitive, et cet antique et ubiquitaire
-témoignage d'un âge d'or passé, qui traverse le berceau
-des races: âge de peu de besoin et de pure conscience
+témoignage d'un âge d'or passé, qui traverse le berceau
+des races: âge de peu de besoin et de pure conscience
intuitive, et de vertu; faudrait-il en croire les
-légendes qui attestent toutes que c'est par les crimes
-de l'homme que ces âges paradisiaques périmèrent;
-comme aussi on peut supposer qu'après n'importe quel
-cataclysme effondrant une organisation et lui détruisant
-ses points de repère et ses outils de travail, la race
-frappée s'humilie, et cherche en le châtiment de ses
-fautes l'explication du phénomène brutal et destructeur.
+légendes qui attestent toutes que c'est par les crimes
+de l'homme que ces âges paradisiaques périmèrent;
+comme aussi on peut supposer qu'après n'importe quel
+cataclysme effondrant une organisation et lui détruisant
+ses points de repère et ses outils de travail, la race
+frappée s'humilie, et cherche en le châtiment de ses
+fautes l'explication du phénomène brutal et destructeur.
Il y a bien autre chose encore chez Rimbaud. Il
-y a une sève de pensée, comme un circulus perpétuel
-d'intuitions métaphysiques; on sent la pensée de Rimbaud
-nourrie des plus pures valeurs de la pensée humaine,
+y a une sève de pensée, comme un circulus perpétuel
+d'intuitions métaphysiques; on sent la pensée de Rimbaud
+nourrie des plus pures valeurs de la pensée humaine,
et ses hochets ordinaires de contemplations, les
<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-vérités ou les hypothèses de science, dont la destination
-est de se révéler plus complètes à de suivants intuitifs
-et s'expérimenter par les travaux collectifs des secondaires;
-il y a de la désinvolture, une grande bravoure
-dans l'exécution, une recherche de suivre les idées par
-ordre analogique, et les métaphores par succession intellectuelle,
+vérités ou les hypothèses de science, dont la destination
+est de se révéler plus complètes à de suivants intuitifs
+et s'expérimenter par les travaux collectifs des secondaires;
+il y a de la désinvolture, une grande bravoure
+dans l'exécution, une recherche de suivre les idées par
+ordre analogique, et les métaphores par succession intellectuelle,
bien plus que de s'attacher au canon qui
-emboîte soigneusement un terme à l'autre, et une proposition
-à l'autre, exactement comme un jeu de patience,
-avec la nécessité de détruire tout bond et raccourci
-de la pensée, c'est-à-dire son essence même; car
-les pensées humaines sont-elles de telle valeur et de
-telle complexité qu'il en faille soigneusement gravir
-chaque échelon, et ne vaut-il pas mieux sacrifier
-quelques chaînons évidents du raisonnement par juxtaposition,
-pour présenter l'ordre de la pensée, c'est-à-dire
-la méthode d'intuition, la seule chose vraiment
-féconde.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore est un aimable poète, un
-charmant poète, et Verlaine explique très bien pourquoi
-il la chérit. Il cite bien aussi, pour faire partager
+emboîte soigneusement un terme à l'autre, et une proposition
+à l'autre, exactement comme un jeu de patience,
+avec la nécessité de détruire tout bond et raccourci
+de la pensée, c'est-à-dire son essence même; car
+les pensées humaines sont-elles de telle valeur et de
+telle complexité qu'il en faille soigneusement gravir
+chaque échelon, et ne vaut-il pas mieux sacrifier
+quelques chaînons évidents du raisonnement par juxtaposition,
+pour présenter l'ordre de la pensée, c'est-à-dire
+la méthode d'intuition, la seule chose vraiment
+féconde.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore est un aimable poète, un
+charmant poète, et Verlaine explique très bien pourquoi
+il la chérit. Il cite bien aussi, pour faire partager
sa dilection: il y a vraiment dans ces vers une absence
-de cabotinage charmante, et des notes féminines avec
-une partie seulement des défauts des &oelig;uvres féminines,
-soit de la mièvrerie et trop de petits gestes, mais jamais
+de cabotinage charmante, et des notes féminines avec
+une partie seulement des défauts des &oelig;uvres féminines,
+soit de la mièvrerie et trop de petits gestes, mais jamais
la grosse caisse et les ouragans des Amazones qui
montent sur les grands chevaux de l'autre sexe. C'est
-très daté, classique évolutif, se garant des coups de
+très daté, classique évolutif, se garant des coups de
gong et de voix du romantisme, aussi cela charrie de
-menues inutilités, des fables par exemple, auxquelles
+menues inutilités, des fables par exemple, auxquelles
Verlaine trouve un grand charme (quand on est le retrouveur,
<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-on ne s'arrête pas au chemin du charme) et
-puis le poète, Verlaine le prouve, est du Nord, et pas
-du tout, du tout du Midi; il était temps, heureusement
+on ne s'arrête pas au chemin du charme) et
+puis le poète, Verlaine le prouve, est du Nord, et pas
+du tout, du tout du Midi; il était temps, heureusement
temps; et Verlaine pourrait remarquer qu'aucun des
-poètes maudits n'est du Midi, Corbière et Villiers de
-l'Isle-Adam bretons, Rimbaud ardennais, Mallarmé
-originaire de Sens, croyons-nous, du Nord certes, lui-même
-Verlaine messin<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>, Laforgue que j'ajoutais à la
-liste des poètes maudits naquit à Montevideo<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>, ce
+poètes maudits n'est du Midi, Corbière et Villiers de
+l'Isle-Adam bretons, Rimbaud ardennais, Mallarmé
+originaire de Sens, croyons-nous, du Nord certes, lui-même
+Verlaine messin<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>, Laforgue que j'ajoutais à la
+liste des poètes maudits naquit à Montevideo<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>, ce
qui est tellement le Sud...</p>
-<p>M. Villiers de l'Isle-Adam, que Verlaine présente
-comme poète maudit, est, à l'étiquette, surtout, un prosateur.
-Des vers tout anciens, très anciens; depuis
-longtemps, il n'a publié que de la prose, avec un peu
+<p>M. Villiers de l'Isle-Adam, que Verlaine présente
+comme poète maudit, est, à l'étiquette, surtout, un prosateur.
+Des vers tout anciens, très anciens; depuis
+longtemps, il n'a publié que de la prose, avec un peu
partout et parfois tout le long de l'&oelig;uvre un large style
aux solides accords, pleins de dessous musicaux; bref
ce n'est pas le moment de parler d'<cite>Axel</cite>, ou des <cite>Contes
-Cruels</cite>. Les vers de M. de Villiers de l'Isle-Adam sont très
-nobles, ceux que cite Verlaine sont nobles, il y a peut-être
-plus de musique dans un autre poème connu, où
-«la lourde clef du rêve, etc...» dans un Parnasse,
-mais M. de Villiers, malgré cela et la strophe solitaire
-de l'<cite>Ève future</cite>, est un poète en prose; ce n'est pas le
-seul poète qui se trouve en ce cas; quant à la proposition
-que fait Verlaine, d'attribuer le fauteuil du poète,
-celui actuellement de M. Leconte de l'Isle, à M. de Villiers,
-cette proposition d'abord est prématurée, et puis
-un peu perfide, à un temps où, sauf en la plupart des
+Cruels</cite>. Les vers de M. de Villiers de l'Isle-Adam sont très
+nobles, ceux que cite Verlaine sont nobles, il y a peut-être
+plus de musique dans un autre poème connu, où
+«la lourde clef du rêve, etc...» dans un Parnasse,
+mais M. de Villiers, malgré cela et la strophe solitaire
+de l'<cite>Ève future</cite>, est un poète en prose; ce n'est pas le
+seul poète qui se trouve en ce cas; quant à la proposition
+que fait Verlaine, d'attribuer le fauteuil du poète,
+celui actuellement de M. Leconte de l'Isle, à M. de Villiers,
+cette proposition d'abord est prématurée, et puis
+un peu perfide, à un temps où, sauf en la plupart des
<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
-milieux, siéger à l'Académie est quelque peu notant,
-déprimé, et trop gaulois.</p>
-
-<p>Pour finir cette série qui pouvait être innombrable
-des poètes maudits, mais que Verlaine a dû borner et
-a bien fait de borner, il clôt la série, c'est lui le mélancolique
-Pauvre Lélian, un nom d'une bonne comédie
-de Shakespeare, pour désigner quelque pauvre et
-brillant et un peu vaincu prince, cheminant sous déguisement
-forcé à la conquête de son royaume. Il y
-présente un Verlaine, doux poète, et qui se met en
-peine de prouver l'unité de son art, aux doubles voltes
-catholiques et païennes; il nous semble que le catholicisme
+milieux, siéger à l'Académie est quelque peu notant,
+déprimé, et trop gaulois.</p>
+
+<p>Pour finir cette série qui pouvait être innombrable
+des poètes maudits, mais que Verlaine a dû borner et
+a bien fait de borner, il clôt la série, c'est lui le mélancolique
+Pauvre Lélian, un nom d'une bonne comédie
+de Shakespeare, pour désigner quelque pauvre et
+brillant et un peu vaincu prince, cheminant sous déguisement
+forcé à la conquête de son royaume. Il y
+présente un Verlaine, doux poète, et qui se met en
+peine de prouver l'unité de son art, aux doubles voltes
+catholiques et païennes; il nous semble que le catholicisme
de Verlaine se compose du fort mysticisme
-inhérent à tout poète, surtout qui a pratiquement et
-virtuellement souffert, que ce mysticisme imbibé de
-tendresse et de charité envers le prochain c'est du bon
-socialisme, chez ceux qui ne tiennent pas à appeler
-Dieu cet état de croyance à des entités philosophiques.
+inhérent à tout poète, surtout qui a pratiquement et
+virtuellement souffert, que ce mysticisme imbibé de
+tendresse et de charité envers le prochain c'est du bon
+socialisme, chez ceux qui ne tiennent pas à appeler
+Dieu cet état de croyance à des entités philosophiques.
Verlaine, qui admet la sanction, une main
-tantôt lourde tantôt caressante, et comme immensément
+tantôt lourde tantôt caressante, et comme immensément
personnelle, pouvant s'appesantir sur lui ou le
-ménager, a tout naturellement (génie à part) le lyrisme
-plus tendre que des résignés n'attendant rien dans la
-vie que la dispersion finale, et occupés à graver leur
+ménager, a tout naturellement (génie à part) le lyrisme
+plus tendre que des résignés n'attendant rien dans la
+vie que la dispersion finale, et occupés à graver leur
nom sur le sable; cette tendance mystique ne doit
-nullement l'empêcher de développer et traduire des
-côtés plus jeunes et frivoles, ou plus charnels, qui sont
+nullement l'empêcher de développer et traduire des
+côtés plus jeunes et frivoles, ou plus charnels, qui sont
la vraie voie aux mysticismes par les repentirs; mais
-nous avons développé cela ailleurs.
+nous avons développé cela ailleurs.
<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span></p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span></p>
-<h3>Les Poèmes de Poe.<br />
-<span class="subh smcap">Traduits par Stéphane Mallarmé</span></h3>
-
-<p>La traduction intégrale d'Edgar Poe par des artistes
-dévoués à la gloire de ses idées s'achève, et quelques
-pages d'esthétique et de critique, seules manquent encore.
-Après Baudelaire voici M. Stéphane Mallarmé.
-La traduction des poèmes avec scolies a paru, en une
-luxueuse et amusante typographie, fleuronnée d'un
-profil de corbeau, orné d'un intellectuel portrait par
-Manet; et, dans un calque aux lignes hiératiques et
-comme d'ébène, voici la transposition des rares poèmes,
-des rares poèmes en vers&mdash;car que serait-ce qu'<cite>Ombre</cite>
-ou <cite>Silence</cite>, sinon des poèmes en prose&mdash;qu'a laissés
-la vie brève de Poe.</p>
-
-<p>Louer les qualités de traducteur de M. Mallarmé
-serait chose singulière. Pour un artiste tel que lui la
+<h3>Les Poèmes de Poe.<br />
+<span class="subh smcap">Traduits par Stéphane Mallarmé</span></h3>
+
+<p>La traduction intégrale d'Edgar Poe par des artistes
+dévoués à la gloire de ses idées s'achève, et quelques
+pages d'esthétique et de critique, seules manquent encore.
+Après Baudelaire voici M. Stéphane Mallarmé.
+La traduction des poèmes avec scolies a paru, en une
+luxueuse et amusante typographie, fleuronnée d'un
+profil de corbeau, orné d'un intellectuel portrait par
+Manet; et, dans un calque aux lignes hiératiques et
+comme d'ébène, voici la transposition des rares poèmes,
+des rares poèmes en vers&mdash;car que serait-ce qu'<cite>Ombre</cite>
+ou <cite>Silence</cite>, sinon des poèmes en prose&mdash;qu'a laissés
+la vie brève de Poe.</p>
+
+<p>Louer les qualités de traducteur de M. Mallarmé
+serait chose singulière. Pour un artiste tel que lui la
traduction est quelque chose comme un hommage
-rendu à une glorieuse mémoire, et aussi comme un
-soin préventif que quelque négociant ne s'évertue à
-trahir un des génies préférés. La traduction est faite
+rendu à une glorieuse mémoire, et aussi comme un
+soin préventif que quelque négociant ne s'évertue à
+trahir un des génies préférés. La traduction est faite
en prose, en calque, d'un vocabulaire qui rend les
lignes comme d'horizons nocturnes de l'original, et
souple aussi, assez pour noter les quelques passages
<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-ironiques d'une idée à l'autre et les points de repère
-en termes familiers qui s'y trouvent imbriqués; on
+ironiques d'une idée à l'autre et les points de repère
+en termes familiers qui s'y trouvent imbriqués; on
entend comme un rappel d'harmonies autres, que l'on
-pressent distantes et formulées d'un différent syllabaire
+pressent distantes et formulées d'un différent syllabaire
avec de diverses notations.&mdash;La gloire de cette traduction
est en somme qu'on la peut lire avec la joie
que donnerait un livre original, et qu'on ressent la
-communication quasi directe avec l'artiste créateur.</p>
+communication quasi directe avec l'artiste créateur.</p>
-<p>Sur le seuil le célèbre et classique sonnet:</p>
+<p>Sur le seuil le célèbre et classique sonnet:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change...</p>
+<p>Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change...</p>
</div></div>
<p>qui sera reconnu lumineux quand l'ensemble des
-&oelig;uvres actuelles, dont la réputation d'intelligibilité
+&oelig;uvres actuelles, dont la réputation d'intelligibilité
repose sur ce monstrueux pacte que le lecteur croit
comprendre les vocables auxquels il n'attache pas de
-sens précis et que l'auteur se fie au lecteur pour leur
+sens précis et que l'auteur se fie au lecteur pour leur
communiquer un sens quelconque, quand ces &oelig;uvres
-seront défuntes et porteront à juste titre le titre de
-livres de décadence dont on a fustigé en ces temps
-ceux de tout écrivain novateur, et même d'autres.</p>
-
-<p>Puis le <cite>Corbeau</cite>, <cite>Hélène</cite>, le <cite>Palais hanté</cite>, <cite>Ulalume</cite>,
-des romances les unes déjà publiées (en cette même
-traduction) aux cours des revues mortes de littérature,
-et les Scolies inédites, à l'érudition et la vérité desquelles
-on n'a qu'à souscrire.</p>
-
-<p>Le poème&mdash;et le poème anglais est depuis bien
-longtemps plus affranchi que ne l'était le nôtre avant
-les derniers efforts&mdash;avait tenté bien souvent Poe. Il
-est quelque part un regret de ne s'être point plus obstiné
-en ce genre de traduction rythmique et synthétisée
+seront défuntes et porteront à juste titre le titre de
+livres de décadence dont on a fustigé en ces temps
+ceux de tout écrivain novateur, et même d'autres.</p>
+
+<p>Puis le <cite>Corbeau</cite>, <cite>Hélène</cite>, le <cite>Palais hanté</cite>, <cite>Ulalume</cite>,
+des romances les unes déjà publiées (en cette même
+traduction) aux cours des revues mortes de littérature,
+et les Scolies inédites, à l'érudition et la vérité desquelles
+on n'a qu'à souscrire.</p>
+
+<p>Le poème&mdash;et le poème anglais est depuis bien
+longtemps plus affranchi que ne l'était le nôtre avant
+les derniers efforts&mdash;avait tenté bien souvent Poe. Il
+est quelque part un regret de ne s'être point plus obstiné
+en ce genre de traduction rythmique et synthétisée
<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
-et suppressive de détails d'ambiance, qu'émet Poe lui-même,
-regret un peu semblable à celui de Nerval publiant
-ses excellents sonnets et se plaignant de n'être
-plus qu'un prosateur endurci. Il pensait que la poésie
-mourait en l'homme après un certain automne de la
-vie; peut-être plus justement cette sensation lui était
-venue qu'il est difficile et inutile à un homme de
-pensée de faire concorder les idées qu'il veut traduire
-en leur luxe de décors et leur intérêt de circonstances,
-avec les règles d'une étroite tabulature établie toujours
-par une individualité sans mandat et d'autant plus
-écoutée qu'elle est plus dénuée de mandat et plus encore
-draconienne. Poe s'étonne, en une page théorique,
-que personne n'ait osé toucher à la forme du vers; et
-n'est-il pas assez étonnant qu'au milieu de l'évolution
-perpétuelle des formes, des idées, des frontières, des
-négoces, des forces motrices, des hégémonies, d'un
-perpétuel renouvellement du langage tel qu'un grammairien
+et suppressive de détails d'ambiance, qu'émet Poe lui-même,
+regret un peu semblable à celui de Nerval publiant
+ses excellents sonnets et se plaignant de n'être
+plus qu'un prosateur endurci. Il pensait que la poésie
+mourait en l'homme après un certain automne de la
+vie; peut-être plus justement cette sensation lui était
+venue qu'il est difficile et inutile à un homme de
+pensée de faire concorder les idées qu'il veut traduire
+en leur luxe de décors et leur intérêt de circonstances,
+avec les règles d'une étroite tabulature établie toujours
+par une individualité sans mandat et d'autant plus
+écoutée qu'elle est plus dénuée de mandat et plus encore
+draconienne. Poe s'étonne, en une page théorique,
+que personne n'ait osé toucher à la forme du vers; et
+n'est-il pas assez étonnant qu'au milieu de l'évolution
+perpétuelle des formes, des idées, des frontières, des
+négoces, des forces motrices, des hégémonies, d'un
+perpétuel renouvellement du langage tel qu'un grammairien
intitule quelques essais <cite>la Vie des mots</cite> (conforme
-en ce sens à Horace), seul le vers reste en général
+en ce sens à Horace), seul le vers reste en général
immobile et immuable, et qu'il faille des cataclysmes
populaires et des invasions de barbares et dix mille
maux pour qu'il se modifie. Serait-ce que les grands
-esprits comme Poe, Nerval, s'écartent du métier d'esclaves,
-que de vrais poètes comme Flaubert fuient
-loin des chaînes redoutables, que Baudelaire hésite recherche
-une forme de poème en prose plus musicale
-et moins thème à menuiserie que le vers de son temps,
+esprits comme Poe, Nerval, s'écartent du métier d'esclaves,
+que de vrais poètes comme Flaubert fuient
+loin des chaînes redoutables, que Baudelaire hésite recherche
+une forme de poème en prose plus musicale
+et moins thème à menuiserie que le vers de son temps,
dont il tirait le possible; quelles que soient les raisons
-de ces successives ankyloses, il a fallu, après l'émancipation
-romantique, une cinquantaine d'années pour
+de ces successives ankyloses, il a fallu, après l'émancipation
+romantique, une cinquantaine d'années pour
<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
-que des poètes eussent la franchise de leurs sensations
-et pussent s'énoncer en relatifs annonciateurs.</p>
-
-<p>Cette question multiple (car libérer le vers n'est pas
-encore l'utiliser) a sous tous aspects reçu, dans l'&oelig;uvre
-de Poe, des contributions. D'abord la Genèse d'un
-Poème déclarée plus tard par lui-même une fantaisie,
-puis une Conférence sur la poésie et quelques poètes
-anglo-américains. De ces deux textes&mdash;car si Poe a
-désavoué la forme dogmatique de cet essai, il ne l'a
-pas moins écrit&mdash;il résulterait la conception suivante:</p>
-
-<p>La poésie n'a que médiocrement et même nullement
-à se soucier de vérité; elle n'a pas non plus à se soucier
-de passion&mdash;naturellement donc, ni moralité, ni
-sentimentalité; elle a comme essence l'amour. Pour
-différencier la passion et l'amour, Poe évoque les
-images de la Vénus Uranienne et de la Vénus Dionéenne.</p>
-
-<p>Plus loin il développe quels sont les éléments constitutifs
-de la poésie; il énumère les calmes nocturnes,
-les hasards crépusculaires, les splendeurs visibles de la
-femme, la vie et les parfums que dégagent ses allures
-et ses vestitures, les instants où l'on s'éveille au bord
-du souvenir, comme aux confins du rêve, etc... Ce
-qui, développé, indique une recherche de traduction
+que des poètes eussent la franchise de leurs sensations
+et pussent s'énoncer en relatifs annonciateurs.</p>
+
+<p>Cette question multiple (car libérer le vers n'est pas
+encore l'utiliser) a sous tous aspects reçu, dans l'&oelig;uvre
+de Poe, des contributions. D'abord la Genèse d'un
+Poème déclarée plus tard par lui-même une fantaisie,
+puis une Conférence sur la poésie et quelques poètes
+anglo-américains. De ces deux textes&mdash;car si Poe a
+désavoué la forme dogmatique de cet essai, il ne l'a
+pas moins écrit&mdash;il résulterait la conception suivante:</p>
+
+<p>La poésie n'a que médiocrement et même nullement
+à se soucier de vérité; elle n'a pas non plus à se soucier
+de passion&mdash;naturellement donc, ni moralité, ni
+sentimentalité; elle a comme essence l'amour. Pour
+différencier la passion et l'amour, Poe évoque les
+images de la Vénus Uranienne et de la Vénus Dionéenne.</p>
+
+<p>Plus loin il développe quels sont les éléments constitutifs
+de la poésie; il énumère les calmes nocturnes,
+les hasards crépusculaires, les splendeurs visibles de la
+femme, la vie et les parfums que dégagent ses allures
+et ses vestitures, les instants où l'on s'éveille au bord
+du souvenir, comme aux confins du rêve, etc... Ce
+qui, développé, indique une recherche de traduction
de la sensation pure, de l'amour sans les contingences
-qui le déterminent pour tel ou tel être, avec l'évocation
+qui le déterminent pour tel ou tel être, avec l'évocation
de toutes courbes et tous aspects y correspondant et
-pour ainsi dire en complétant la gamme dans la nature
-vraie et dans les aspects des choses dites civilisées;
-le devoir du poète consisterait à épurer sa sensation des
+pour ainsi dire en complétant la gamme dans la nature
+vraie et dans les aspects des choses dites civilisées;
+le devoir du poète consisterait à épurer sa sensation des
<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-petits rythmes passagers, colère, jalousie, agréments,
+petits rythmes passagers, colère, jalousie, agréments,
etc... qui forment le fonds habituel des petits
-élégiaques, et de considérer l'amour comme un jeu
-nécessaire, au moins d'après les contingences de la
-vie, des facultés et des robustesses de l'homme. Cet
-amour, il l'étudie en ses phases essentielles, soit,
-comme dans <cite>le Corbeau</cite>, en son aspect le plus définitif
-et le plus complet, le regret de la perte définitive d'une
-femme aimée, soit dans la forme que reprend cette
-femme dans la pensée de l'amant (<cite>Ulalume</cite>), soit dans
-la suggestion émanant d'un paysage, dont les mélancolies
-s'alliant au souvenir immanent, imposent à
-l'esprit un regret plus amer de l'être perdu et provoquent
+élégiaques, et de considérer l'amour comme un jeu
+nécessaire, au moins d'après les contingences de la
+vie, des facultés et des robustesses de l'homme. Cet
+amour, il l'étudie en ses phases essentielles, soit,
+comme dans <cite>le Corbeau</cite>, en son aspect le plus définitif
+et le plus complet, le regret de la perte définitive d'une
+femme aimée, soit dans la forme que reprend cette
+femme dans la pensée de l'amant (<cite>Ulalume</cite>), soit dans
+la suggestion émanant d'un paysage, dont les mélancolies
+s'alliant au souvenir immanent, imposent à
+l'esprit un regret plus amer de l'être perdu et provoquent
une douleur physique, cardiaque.</p>
-<p>Deux de ces poèmes, <cite>le Palais hanté</cite> et <cite>le Ver</cite>, se
-trouvent enchassés dans les contes <cite>la Maison Usher</cite> et
-<cite>Ligeia</cite>; voyons l'utilisation du poème considéré là
-comme facette d'un récit.</p>
-
-<p>Nous considérons <cite>la Maison Usher</cite> comme la dramatisation
-d'un fait psychique, intérieur, personnel à
-Poe.&mdash;Dans un décor saturé d'une tristesse sombre
-et comme sulfureuse, un château crevassé d'une imperceptible
-lézarde comme une âme tombée au deuil
-profond, contagieux, emmurée en son existence de
-rêves anormaux&mdash;le visiteur rencontre un très ancien
-ami qu'il a peine à reconnaître et dont il dépeint les
-intimes phénomènes, la perception de silence et de
-conscience, comme d'un autre lui-même; cet être à la
-fois si semblable et différent du visiteur occupe un
-château dont les murs sont ornés de décorations qui
-sont au visiteur familières, mais un peu renouvelés par
+<p>Deux de ces poèmes, <cite>le Palais hanté</cite> et <cite>le Ver</cite>, se
+trouvent enchassés dans les contes <cite>la Maison Usher</cite> et
+<cite>Ligeia</cite>; voyons l'utilisation du poème considéré là
+comme facette d'un récit.</p>
+
+<p>Nous considérons <cite>la Maison Usher</cite> comme la dramatisation
+d'un fait psychique, intérieur, personnel à
+Poe.&mdash;Dans un décor saturé d'une tristesse sombre
+et comme sulfureuse, un château crevassé d'une imperceptible
+lézarde comme une âme tombée au deuil
+profond, contagieux, emmurée en son existence de
+rêves anormaux&mdash;le visiteur rencontre un très ancien
+ami qu'il a peine à reconnaître et dont il dépeint les
+intimes phénomènes, la perception de silence et de
+conscience, comme d'un autre lui-même; cet être à la
+fois si semblable et différent du visiteur occupe un
+château dont les murs sont ornés de décorations qui
+sont au visiteur familières, mais un peu renouvelés par
<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
-le bizarre des circonstances, soit la rareté de la sensation;
+le bizarre des circonstances, soit la rareté de la sensation;
une femme passe grande, supra humaine, <span class="smcap">MUETTE</span>&mdash;on
-ne la reverra plus; cette âme incluse en l'âme
-du visiteur, évoquée par ces circonstances du château,
-de l'atmosphère, du passage de la femme, cette âme
-délimitée par ses facultés de perception extraordinaire,
-extatique, et le don de bizarres perversions de thèmes
-musicaux connus, il faut la faire entièrement vivre et
-pour ainsi dire marcher; ici Poe place le poème du
-<cite>Palais hanté</cite>, donnant en symbole l'état exact de cette
-âme supérieure, autrefois régie d'une belle conscience
+ne la reverra plus; cette âme incluse en l'âme
+du visiteur, évoquée par ces circonstances du château,
+de l'atmosphère, du passage de la femme, cette âme
+délimitée par ses facultés de perception extraordinaire,
+extatique, et le don de bizarres perversions de thèmes
+musicaux connus, il faut la faire entièrement vivre et
+pour ainsi dire marcher; ici Poe place le poème du
+<cite>Palais hanté</cite>, donnant en symbole l'état exact de cette
+âme supérieure, autrefois régie d'une belle conscience
sans regret, maintenant proie de la foule des sensations
-mauvaises résurgentes en joies inutiles; puis à travers
-cette âme hantée, à travers telle contemplation, à travers
-telle oiseuse lecture, la mémoire de la femme
-s'impose, de la femme trop tôt murée, et qui vient remourir
-sur le c&oelig;ur de l'amant, et tout s'écroule, et
-bien des fois s'écroulera. Le rôle exact ici du <cite>Palais
-hanté</cite> ce serait à la fois de concrétiser et d'affiner l'idée
-principale de Poe: la concrétiser en la présentant sous
-un symbole plus simple, plus facile à reconnaître, car
+mauvaises résurgentes en joies inutiles; puis à travers
+cette âme hantée, à travers telle contemplation, à travers
+telle oiseuse lecture, la mémoire de la femme
+s'impose, de la femme trop tôt murée, et qui vient remourir
+sur le c&oelig;ur de l'amant, et tout s'écroule, et
+bien des fois s'écroulera. Le rôle exact ici du <cite>Palais
+hanté</cite> ce serait à la fois de concrétiser et d'affiner l'idée
+principale de Poe: la concrétiser en la présentant sous
+un symbole plus simple, plus facile à reconnaître, car
l'introduction de ces vers est un appel, un avertissement
-à l'âme du lecteur prévenu par la tradition que le
-lyrisme est la traduction des vérités essentielles: l'affiner
-en ce que la vérité qui fait l'objet du récit, de
-l'allégorie, du symbole complexe et revêtant les apparences
-et le milieu d'un fait de vie, se présente en ce
-court poème dépouillée des laborieux apprêts sous lesquels
-le premier état de cette vérité se présente. J'emploie
-ici le mot de vérité, après avoir dit précédemment
-que Poe excluait de la poésie toute vérité; c'est affaire
+à l'âme du lecteur prévenu par la tradition que le
+lyrisme est la traduction des vérités essentielles: l'affiner
+en ce que la vérité qui fait l'objet du récit, de
+l'allégorie, du symbole complexe et revêtant les apparences
+et le milieu d'un fait de vie, se présente en ce
+court poème dépouillée des laborieux apprêts sous lesquels
+le premier état de cette vérité se présente. J'emploie
+ici le mot de vérité, après avoir dit précédemment
+que Poe excluait de la poésie toute vérité; c'est affaire
<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
-de mots. Poe exclut réellement tout ce qui aurait l'apparence
-d'une démonstration didactique de la vérité,
-aussi ce qui serait le sec développement d'un principe
-scientifique ou philosophique où ses contemporains
-croyaient tenir la vérité; il utilise ce terme en un sens
+de mots. Poe exclut réellement tout ce qui aurait l'apparence
+d'une démonstration didactique de la vérité,
+aussi ce qui serait le sec développement d'un principe
+scientifique ou philosophique où ses contemporains
+croyaient tenir la vérité; il utilise ce terme en un sens
relatif comme celui de longueur, quand il bannit les
-longs poèmes et dit avec raison que <cite>le Paradis Perdu</cite>
+longs poèmes et dit avec raison que <cite>le Paradis Perdu</cite>
ne peut soutenir la lecture que par fragments, et qu'il
-est inutile de construire ainsi de longues épopées que
-la cervelle humaine ne saurait apprécier, l'effort fait
+est inutile de construire ainsi de longues épopées que
+la cervelle humaine ne saurait apprécier, l'effort fait
pour en prendre connaissance blasant l'esprit au bout
-d'un petit nombre de vers. Mais ce terme de vérité est
+d'un petit nombre de vers. Mais ce terme de vérité est
essentiellement relatif et veut dire ici didactique et enseignant,
car il est difficile d'admettre que l'auteur
-d'<cite>Euréka</cite> ne fût sensible à l'attrait des réelles vérités
-jusqu'à se passionner pour leur recherche. Si, incontestablement,
-le poète n'a pas à se préoccuper d'apporter
-un règlement des questions pratiques et sociales
+d'<cite>Euréka</cite> ne fût sensible à l'attrait des réelles vérités
+jusqu'à se passionner pour leur recherche. Si, incontestablement,
+le poète n'a pas à se préoccuper d'apporter
+un règlement des questions pratiques et sociales
ou des opinions fixes et neuves sur la thermo-dynamique,
-du moins lui est-il nécessaire de connaître les
-vérités mentales et personnelles qu'il contient, pour
-réaliser ce qu'entendait Poe par poésie, soit la mise en
-&oelig;uvre du sentiment en son essence, c'est-à-dire épuré
+du moins lui est-il nécessaire de connaître les
+vérités mentales et personnelles qu'il contient, pour
+réaliser ce qu'entendait Poe par poésie, soit la mise en
+&oelig;uvre du sentiment en son essence, c'est-à-dire épuré
du milieu et des ambiances qui sont des causes
-d'erreur; or, chercher à isoler un sentiment de ses
+d'erreur; or, chercher à isoler un sentiment de ses
causes d'erreur, qu'est-ce sinon en poursuivre l'exacte
-et sincère évocation, c'est-à-dire chercher à le connaître
-en sa vérité. De même pour la moralité de la
-poésie, c'est le caractère didactique et prêcheur de la
+et sincère évocation, c'est-à-dire chercher à le connaître
+en sa vérité. De même pour la moralité de la
+poésie, c'est le caractère didactique et prêcheur de la
morale courante et philosophique que Poe lui interdit,
-car qui dit vérité dit moralité, le bien pour l'individu
+car qui dit vérité dit moralité, le bien pour l'individu
<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
-comme pour l'espèce consistant simplement à mettre
-de la logique et de l'accord entre sa destination perpétuelle
-et les phases momentanées de sa vie. Or, étudier
-les phénomènes de conscience comme en <cite>William
-Wilson</cite>, <cite>le C&oelig;ur révélateur</cite>, <cite>l'Homme des foules</cite>, <cite>la
-Double Boîte</cite>, etc..., c'est faire &oelig;uvre de moralité. Des
-exemples extraits d'une conférence de Poe, où il présente
-aux lecteurs de ses extraits favoris des poètes
-anglo-américains qu'il préfère, le démontrent; la jeune
+comme pour l'espèce consistant simplement à mettre
+de la logique et de l'accord entre sa destination perpétuelle
+et les phases momentanées de sa vie. Or, étudier
+les phénomènes de conscience comme en <cite>William
+Wilson</cite>, <cite>le C&oelig;ur révélateur</cite>, <cite>l'Homme des foules</cite>, <cite>la
+Double Boîte</cite>, etc..., c'est faire &oelig;uvre de moralité. Des
+exemples extraits d'une conférence de Poe, où il présente
+aux lecteurs de ses extraits favoris des poètes
+anglo-américains qu'il préfère, le démontrent; la jeune
fille de <cite>Thomas Hood</cite> est comme un plaidoyer social,
-mais fondée sur un fait humain et concluant à l'émotion;
-autant le petit poème de <cite>Willis</cite>, la cantilène citée
-de Shelley est une sorte de sérénade d'amour, etc...</p>
+mais fondée sur un fait humain et concluant à l'émotion;
+autant le petit poème de <cite>Willis</cite>, la cantilène citée
+de Shelley est une sorte de sérénade d'amour, etc...</p>
-<p>Si nous étudions <cite>Ligeia</cite>, une construction analogue
-à celle de <cite>la Maison Usher</cite> apparaît; comme un burg
-reculé en pays de merveilleux, avec de lourdes draperies
+<p>Si nous étudions <cite>Ligeia</cite>, une construction analogue
+à celle de <cite>la Maison Usher</cite> apparaît; comme un burg
+reculé en pays de merveilleux, avec de lourdes draperies
non attenantes aux murs et non essentielles, de
-lourdes draperies d'un précieux métal où des arabesques
-forment à l'&oelig;il qui les voit d'un angle différent
+lourdes draperies d'un précieux métal où des arabesques
+forment à l'&oelig;il qui les voit d'un angle différent
de divers et dissemblables entrelacs de monstres;
des sarcophages de granit noir forment les angles de la
-salle; et là se passe le phénomène de la présence toujours
-renouvelée des yeux inoubliables de lady Ligeia.
-Quand allait mourir lady Ligeia, après que les circonstances
-de la rencontre et de l'amour ont été rendues
-suffisamment énigmatiques, et que le lecteur est prévenu
-qu'un aggrégat de choses précieuses, rares et extraordinaires
-va disparaître, l'horreur s'augmente du
-poème qui rend ce cas de disparition si général, humain,
-ordinaire, que des anges d'espérance ne peuvent
-que se voiler et se lamenter quand d'inéluctables lois
+salle; et là se passe le phénomène de la présence toujours
+renouvelée des yeux inoubliables de lady Ligeia.
+Quand allait mourir lady Ligeia, après que les circonstances
+de la rencontre et de l'amour ont été rendues
+suffisamment énigmatiques, et que le lecteur est prévenu
+qu'un aggrégat de choses précieuses, rares et extraordinaires
+va disparaître, l'horreur s'augmente du
+poème qui rend ce cas de disparition si général, humain,
+ordinaire, que des anges d'espérance ne peuvent
+que se voiler et se lamenter quand d'inéluctables lois
<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
-de destruction s'accomplissent. Encore là, concrétion
-et affinement du symbole qui sert de thème au conte
+de destruction s'accomplissent. Encore là, concrétion
+et affinement du symbole qui sert de thème au conte
de <cite>Ligeia</cite>.</p>
-<p>La vie de Poe, si elle eût été moins brève et, grâce
-à quelques rentes, plus homogène, eût certes fourni
-une évolution du poème. Chez lui et chez Baudelaire,
-conséquemment, on trouve ce que Baudelaire appelait
+<p>La vie de Poe, si elle eût été moins brève et, grâce
+à quelques rentes, plus homogène, eût certes fourni
+une évolution du poème. Chez lui et chez Baudelaire,
+conséquemment, on trouve ce que Baudelaire appelait
les minutes heureuses, les minutes d'altitude de conscience,
-de la conscience en elle-même, écho des phénomènes
+de la conscience en elle-même, écho des phénomènes
passionnels, de la conscience acceptant l'influence
-des phénomènes de paysage et les adaptant à
-sa couleur d'âme momentanée, empreinte de douleur
-puisque tel est ce temps et ces circonstances qui réduisent
-la littérature digne de ce nom à n'être que de la
+des phénomènes de paysage et les adaptant à
+sa couleur d'âme momentanée, empreinte de douleur
+puisque tel est ce temps et ces circonstances qui réduisent
+la littérature digne de ce nom à n'être que de la
pathologie passionnelle; on y trouve un art savant,
-savant en lui-même et non riche d'exemples antérieurs
-(ce qui est le point pour toute technique poétique); il
-n'y a ni enseignement, ni bric-à-brac, ni remploi des
-désuétudes; les poèmes de Poe arrivent à être des
-poèmes purs; mais cette utilisation spéciale du vers,
-dans les contes, qui pouvait être le début d'une série
-d'utilisation de formes nouvelles, démontre l'artiste
-fort préoccupé des tendances générales du rythme
-poétique et sur ce point spécial, au bord de découvertes
-qui se sont ensevelies, de même qu'il est impossible
-d'admettre que Baudelaire, après les poèmes en prose,
-n'eût pas trouvé une sérieuse révolte contre l'uniforme
-poétique de ses contemporains et leur certitude en des
-cadences simples qu'ils poursuivent en les déclarant
-les seules bonnes, mais en réalité faute de mieux, et par
-ignorance, d'abord de leur art, ensuite de leur métier.</p>
+savant en lui-même et non riche d'exemples antérieurs
+(ce qui est le point pour toute technique poétique); il
+n'y a ni enseignement, ni bric-à-brac, ni remploi des
+désuétudes; les poèmes de Poe arrivent à être des
+poèmes purs; mais cette utilisation spéciale du vers,
+dans les contes, qui pouvait être le début d'une série
+d'utilisation de formes nouvelles, démontre l'artiste
+fort préoccupé des tendances générales du rythme
+poétique et sur ce point spécial, au bord de découvertes
+qui se sont ensevelies, de même qu'il est impossible
+d'admettre que Baudelaire, après les poèmes en prose,
+n'eût pas trouvé une sérieuse révolte contre l'uniforme
+poétique de ses contemporains et leur certitude en des
+cadences simples qu'ils poursuivent en les déclarant
+les seules bonnes, mais en réalité faute de mieux, et par
+ignorance, d'abord de leur art, ensuite de leur métier.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span></p>
-<h3>Le socialisme du comte Tolstoï.</h3>
+<h3>Le socialisme du comte Tolstoï.</h3>
-<p>Art et science, qu'est-ce, au fond? quelle est la nécessité
+<p>Art et science, qu'est-ce, au fond? quelle est la nécessité
de l'art et de la science, leur destination, leur
-utilité dans cette humanité qui semble entièrement dédiée
-à chercher, les uns à se guérir, les autres à préserver
+utilité dans cette humanité qui semble entièrement dédiée
+à chercher, les uns à se guérir, les autres à préserver
leurs richesses acquises, des revendications populaires?
-Le comte Tolstoï est arrivé à se le demander
-plus profondément qu'encore cela n'avait été fait. Les
+Le comte Tolstoï est arrivé à se le demander
+plus profondément qu'encore cela n'avait été fait. Les
deux livres: <cite>Que faire?</cite> et <i>Ce qu'il faut faire</i>, sont la
-traduction d'un manuscrit autographié qui s'appelle le
-<cite>Recensement à Moscou</cite>.</p>
+traduction d'un manuscrit autographié qui s'appelle le
+<cite>Recensement à Moscou</cite>.</p>
-<p>C'est de soi, en tant que l'on se connaît en se délimitant
-par le contact des autres, que le comte Tolstoï
-est parti pour se créer un principe de recherche et une
-méthode qui le mène à l'idée de justice et à la science
+<p>C'est de soi, en tant que l'on se connaît en se délimitant
+par le contact des autres, que le comte Tolstoï
+est parti pour se créer un principe de recherche et une
+méthode qui le mène à l'idée de justice et à la science
de la justice.</p>
-<p>Il a vu des mendiants demander avec précaution
-l'aumône; ils feignent saluer; si on s'arrête, ils tendent
+<p>Il a vu des mendiants demander avec précaution
+l'aumône; ils feignent saluer; si on s'arrête, ils tendent
la main, sinon ils passent en continuant quelque geste
-machinal et indifférent; tandis que son attention est
-sollicitée par ce manège, il en voit qu'on saisit et qu'on
-arrête.</p>
+machinal et indifférent; tandis que son attention est
+sollicitée par ce manège, il en voit qu'on saisit et qu'on
+arrête.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
-A sa question, «pourquoi arrête-t-on ceux qui demandent
-au nom du Christ?» on lui répond que c'est
+A sa question, «pourquoi arrête-t-on ceux qui demandent
+au nom du Christ?» on lui répond que c'est
par ordre et que ce que l'on fait est bien fait probablement,
-puisqu'il en est ainsi ordonné. Chez les gens de
-sa caste à qui il parle de cette misère, il rencontre de
-l'indifférence et presqu'une fierté que Moscou possède
-une aussi belle misère, aussi complète. On lui indique
-où sont les refuges, les quartiers misérables, les hospitalités
-de nuit; il s'y rend. Au premier abord il est navré
-de la vue de ces dénuments.</p>
-
-<p>Il s'inquiète, visite, écrit pour obtenir le concours
-de ses amis et des autorités, pour arriver, grâce à leur
-aide, à vêtir et habiller ces êtres. L'occasion de se bien
+puisqu'il en est ainsi ordonné. Chez les gens de
+sa caste à qui il parle de cette misère, il rencontre de
+l'indifférence et presqu'une fierté que Moscou possède
+une aussi belle misère, aussi complète. On lui indique
+où sont les refuges, les quartiers misérables, les hospitalités
+de nuit; il s'y rend. Au premier abord il est navré
+de la vue de ces dénuments.</p>
+
+<p>Il s'inquiète, visite, écrit pour obtenir le concours
+de ses amis et des autorités, pour arriver, grâce à leur
+aide, à vêtir et habiller ces êtres. L'occasion de se bien
renseigner sera le recensement.</p>
<p>Une habitude plus grande qu'il contracte ainsi des
-gîtes de nuit et de la foule qui y grouille, lui démontre
-que peu de ces gens sont absolument dénués de ressources,
-et que ce n'est pas tant d'argent, mais d'éducation
-qu'ils ont besoin. Il énumère leurs promiscuités,
-leurs manies; quelques mésaventures de sa charité personnelle
-le convainquent, de plus en plus, que ces êtres
+gîtes de nuit et de la foule qui y grouille, lui démontre
+que peu de ces gens sont absolument dénués de ressources,
+et que ce n'est pas tant d'argent, mais d'éducation
+qu'ils ont besoin. Il énumère leurs promiscuités,
+leurs manies; quelques mésaventures de sa charité personnelle
+le convainquent, de plus en plus, que ces êtres
sont surtout malheureux de par les maladies morales
-et intellectuelles, déshabitude du travail, inclinaison
-à l'ivrognerie, à l'union grossière des sexes; d'où vient
-ce mal? de la contagion émanant des classes riches.</p>
+et intellectuelles, déshabitude du travail, inclinaison
+à l'ivrognerie, à l'union grossière des sexes; d'où vient
+ce mal? de la contagion émanant des classes riches.</p>
-<p>Ces moujiks quittent la campagne, où ils pourraient
-péniblement mais dignement vivre, pour venir dans
-les villes, vivre des miettes de la corruption des raffinés.</p>
+<p>Ces moujiks quittent la campagne, où ils pourraient
+péniblement mais dignement vivre, pour venir dans
+les villes, vivre des miettes de la corruption des raffinés.</p>
-<p>Il voit les humains partagés en deux castes; ceux de
-la caste supérieure, dont l'ambition est de vivre du travail
+<p>Il voit les humains partagés en deux castes; ceux de
+la caste supérieure, dont l'ambition est de vivre du travail
<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
-d'autrui, le payant et ainsi l'avilissant, créant autour
-d'eux les domestiques et les vices inhérents à
-cette condition; ces gens de la caste supérieure occupent
-des logis, revêtent des toilettes, obéissent à des
-m&oelig;urs, qui créent entre eux et les déshérités une infranchissable
-barrière.</p>
-
-<p>Ces déshérités qui forment la caste inférieure n'ont
+d'autrui, le payant et ainsi l'avilissant, créant autour
+d'eux les domestiques et les vices inhérents à
+cette condition; ces gens de la caste supérieure occupent
+des logis, revêtent des toilettes, obéissent à des
+m&oelig;urs, qui créent entre eux et les déshérités une infranchissable
+barrière.</p>
+
+<p>Ces déshérités qui forment la caste inférieure n'ont
qu'un but, arriver, par un moyen quelconque, par une
-similitude dans les vêtements, les bijoux, la facilité
-du travail, à ressembler à ceux de la classe supérieure.
-Donc le branle est donné autour d'une idée vicieuse,
+similitude dans les vêtements, les bijoux, la facilité
+du travail, à ressembler à ceux de la classe supérieure.
+Donc le branle est donné autour d'une idée vicieuse,
et, comme des cercles concentriques, toutes les classes
-gravitent autour de cette ambition: échapper à la loi
+gravitent autour de cette ambition: échapper à la loi
du travail. Le travail physique, c'est l'exercice libre
et attrayant des bras et des jambes dont la nature a
-doué l'homme pour qu'il s'en serve; le laisser sans
-exercice est, pour l'homme civilisé des classes supérieures,
-aussi grave que, pour le populaire, laisser dépérir
+doué l'homme pour qu'il s'en serve; le laisser sans
+exercice est, pour l'homme civilisé des classes supérieures,
+aussi grave que, pour le populaire, laisser dépérir
son intelligence.</p>
-<p>Or, vers quoi ce populaire disgracié orientera-t-il les
-efforts de son intellect? Partant d'une loi, que Tolstoï
-considère comme fausse, de la division du travail, tout
-art et toute science sont combinés de façon à légitimer
-le mauvais ordre qui règne dans le monde. Les systèmes
-les moins fondés, étayés sur quelques apparences
-scientifiques, séduisent pour des demi-siècles les générations.</p>
-
-<p>Un pédant incapable, Malthus, enseigne qu'il faut
-sacrifier la génération humaine à l'aggrégat du capital:
-il plane sur son temps un demi-siècle. Hegel, qui
+<p>Or, vers quoi ce populaire disgracié orientera-t-il les
+efforts de son intellect? Partant d'une loi, que Tolstoï
+considère comme fausse, de la division du travail, tout
+art et toute science sont combinés de façon à légitimer
+le mauvais ordre qui règne dans le monde. Les systèmes
+les moins fondés, étayés sur quelques apparences
+scientifiques, séduisent pour des demi-siècles les générations.</p>
+
+<p>Un pédant incapable, Malthus, enseigne qu'il faut
+sacrifier la génération humaine à l'aggrégat du capital:
+il plane sur son temps un demi-siècle. Hegel, qui
ne sait pas les sciences, professe que tout marchant
<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
-vers un devenir qu'on ne peut prévoir, toute manifestation
-humaine et empirique est sacrée, que tout se légitimera
+vers un devenir qu'on ne peut prévoir, toute manifestation
+humaine et empirique est sacrée, que tout se légitimera
plus tard, et que tout est ainsi parce qu'il
-n'en peut être autrement: voilà pour un demi-siècle
-de croyance chez les prétendus intellectuels. Or, ce populaire,
-qu'a-t-il à faire de l'art, de la science qui ne
-s'adresse pas à lui? Que signifie cette prétendue abolition
-des castes, qui crée des riches et des ilotes et ceci
+n'en peut être autrement: voilà pour un demi-siècle
+de croyance chez les prétendus intellectuels. Or, ce populaire,
+qu'a-t-il à faire de l'art, de la science qui ne
+s'adresse pas à lui? Que signifie cette prétendue abolition
+des castes, qui crée des riches et des ilotes et ceci
au nom de sciences qui, sous leurs noms de sophisme,
mysticisme, gnosticisme, scholastique, Kabbale, Talmuds,
-n'ont rien su créer? Cette science purement
-d'érudition, accessible aux riches seulement, cette
-science qui étouffe les voix de la conscience, est-ce
+n'ont rien su créer? Cette science purement
+d'érudition, accessible aux riches seulement, cette
+science qui étouffe les voix de la conscience, est-ce
vraiment la science? et cet art de mandarins, est-ce
-l'art? et ce luxe, résultat d'habitudes invétérées, et encombrement
-d'inutilités, à quoi sert-il? En cette société
+l'art? et ce luxe, résultat d'habitudes invétérées, et encombrement
+d'inutilités, à quoi sert-il? En cette société
affaiblie par le mauvais emploi des ressources intellectuelles,
-que faut-il faire? La guérir; et comment? car
-on sait que la charité individuelle ne guérit pas la pauvreté,
-et que la prédication n'entraîne pas les riches au
+que faut-il faire? La guérir; et comment? car
+on sait que la charité individuelle ne guérit pas la pauvreté,
+et que la prédication n'entraîne pas les riches au
renoncement.</p>
-<p>Il faut, pour tous, les soigner, leur rendre l'hygiène
-et par conséquent la connaissance de leurs besoins et
-de leurs sentiments; le meilleur moyen apparaît au
-comte Tolstoï le travail physique; il s'y est mis lui-même,
+<p>Il faut, pour tous, les soigner, leur rendre l'hygiène
+et par conséquent la connaissance de leurs besoins et
+de leurs sentiments; le meilleur moyen apparaît au
+comte Tolstoï le travail physique; il s'y est mis lui-même,
d'abord parce que sa conscience l'y induit, et
-que l'exemple d'un seul peut, en déterminant d'abord
+que l'exemple d'un seul peut, en déterminant d'abord
quelques adeptes, puis par ceux-ci un nombre plus
-grands d'adhérents, transformer l'état de choses existant.</p>
+grands d'adhérents, transformer l'état de choses existant.</p>
-<p>De ces théories sociales, dont on doit d'abord accepter
+<p>De ces théories sociales, dont on doit d'abord accepter
<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
la justesse des intentions et ce grand point reconnu
-qu'il faut soigner l'humanité et non la révolutionner,
+qu'il faut soigner l'humanité et non la révolutionner,
que reste-t-il acquis?</p>
-<p>Les lecteurs du livre devront, dans les points de détail,
-se souvenir que l'auteur est russe, profondément
-russe, que son champ d'expériences a été la ville et la
+<p>Les lecteurs du livre devront, dans les points de détail,
+se souvenir que l'auteur est russe, profondément
+russe, que son champ d'expériences a été la ville et la
campagne russe. Non point que je veuille dire que nos
-classes supérieures vaillent mieux, et que nos classes
-inférieures soient plus heureuses que celles qu'il a pu
-voir; mais dans sa médication à l'ordre de choses,
-pour la possibilité d'élever des malheureux à une idée
-plus haute d'eux-mêmes, il compte certainement sur
-des éléments de mysticisme et de religion plus profonds
+classes supérieures vaillent mieux, et que nos classes
+inférieures soient plus heureuses que celles qu'il a pu
+voir; mais dans sa médication à l'ordre de choses,
+pour la possibilité d'élever des malheureux à une idée
+plus haute d'eux-mêmes, il compte certainement sur
+des éléments de mysticisme et de religion plus profonds
en des races plus neuves que nos races occidentales.</p>
<p>Sa solution du travail personnel est applicable surtout
-en Russie, pays énorme avec infiniment de petits
-centres; appliquée en France, elle n'arriverait qu'à de
-la surproduction. Cependant remarquons qu'à l'inverse
+en Russie, pays énorme avec infiniment de petits
+centres; appliquée en France, elle n'arriverait qu'à de
+la surproduction. Cependant remarquons qu'à l'inverse
du courant actuel qui favorise les grands centres et
-divise à l'infini le travail dans les industries, chose à
-quoi ces grands centres sont favorables, des théoriciens
-ont déjà opposé l'idée de création de petits
+divise à l'infini le travail dans les industries, chose à
+quoi ces grands centres sont favorables, des théoriciens
+ont déjà opposé l'idée de création de petits
centres ruraux et manufacturiers, de villages ouvriers
-qui pourront se suffire à eux-mêmes dès que la question
-du transport de la force sera résolue. Savoir si
-consacrer une partie de la journée à un travail physique
-entraverait l'art et la science en leur développement
-chez un cerveau, peut se résoudre en un sens
-favorable aux idées de Tolstoï; si vous remplacez le
-mot travail, qui implique fabrication ou soins réguliers
+qui pourront se suffire à eux-mêmes dès que la question
+du transport de la force sera résolue. Savoir si
+consacrer une partie de la journée à un travail physique
+entraverait l'art et la science en leur développement
+chez un cerveau, peut se résoudre en un sens
+favorable aux idées de Tolstoï; si vous remplacez le
+mot travail, qui implique fabrication ou soins réguliers
<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-et toujours les mêmes apportés à une profession, par le
-mot exercice, vous découvrirez que l'opinion est vraie.</p>
+et toujours les mêmes apportés à une profession, par le
+mot exercice, vous découvrirez que l'opinion est vraie.</p>
-<p>Or, la cérébralité d'un savant ou d'un artiste n'occupant
-pas toute sa journée, le temps libre est donné
-soit à des plaisirs qui compromettent l'&oelig;uvre possible,
-soit à des nécessités financières; l'écrivain y subvient
+<p>Or, la cérébralité d'un savant ou d'un artiste n'occupant
+pas toute sa journée, le temps libre est donné
+soit à des plaisirs qui compromettent l'&oelig;uvre possible,
+soit à des nécessités financières; l'écrivain y subvient
avec de la copie, le savant avec de l'enseignement.</p>
-<p>Or, tout le monde sait et perçoit qu'il se fait un
-épouvantable gâchage de copie, que cette copie est en
-général dévolue aux pires écrivains, que le succès de
-certains, qui y trouvent leur pain et leur plaisir, dévoie
-vers la littérature un tas de gens dont la place serait
-derrière quelque appareil télégraphique ou quelque
-machine à écrire ou à tisser. Pour l'écrivain de talent
-ou de franchise, la copie rétribuée est un leurre; il a
-donc tout intérêt à chercher dans quelque travail autre
+<p>Or, tout le monde sait et perçoit qu'il se fait un
+épouvantable gâchage de copie, que cette copie est en
+général dévolue aux pires écrivains, que le succès de
+certains, qui y trouvent leur pain et leur plaisir, dévoie
+vers la littérature un tas de gens dont la place serait
+derrière quelque appareil télégraphique ou quelque
+machine à écrire ou à tisser. Pour l'écrivain de talent
+ou de franchise, la copie rétribuée est un leurre; il a
+donc tout intérêt à chercher dans quelque travail autre
le moyen de vivre, et, s'il peut, vivre dans l'exercice
-physique, le temps qu'il consacrait à vulgariser et à
-se vulgariser. Quant aux autres dénués de talent ou de
+physique, le temps qu'il consacrait à vulgariser et à
+se vulgariser. Quant aux autres dénués de talent ou de
franchise, et dont les nombres incalculables s'amplifient
tous les jours et se recrutent soit de victimes de
-l'Université, soit de gens sans autre aptitude que l'émission
-des idées d'autrui, ce serait pour eux seuls qu'en
-un état bien policé, on pourrait, pour une fois, légitimer
-la déportation coloniale. Les savants, eux, enseignent;
-un vrai savant est une rareté; ils sont une
-vingtaine au maximum épars en divers pays et diverses
-spécialités; les autres rabâchent à la jeunesse, mettent
-au courant de vieux traités et éructent à l'heure ou à
+l'Université, soit de gens sans autre aptitude que l'émission
+des idées d'autrui, ce serait pour eux seuls qu'en
+un état bien policé, on pourrait, pour une fois, légitimer
+la déportation coloniale. Les savants, eux, enseignent;
+un vrai savant est une rareté; ils sont une
+vingtaine au maximum épars en divers pays et diverses
+spécialités; les autres rabâchent à la jeunesse, mettent
+au courant de vieux traités et éructent à l'heure ou à
la page ce qu'ils ont appris en leur enfance. Voyez
dans de solides maisons universitaires, inattaquables
<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
sur leurs bases de dictionnaires, thesaurus, manuels,
-favorisés par les programmes, toujours identiques, les
-thesaurus, les manuels de M. un tel, remaniés par un
+favorisés par les programmes, toujours identiques, les
+thesaurus, les manuels de M. un tel, remaniés par un
tel, remis au courant par MM. tels et autres, le tout
-pour la plus grande prospérité commerciale des éditeurs
+pour la plus grande prospérité commerciale des éditeurs
et des fortes maisons.</p>
-<p>Contre cette coalition d'intérêts que voulez-vous
-que fasse la science dont la mobilité est la loi, tant
-qu'elle n'aura pas trouvé d'indestructibles assises. Pour
+<p>Contre cette coalition d'intérêts que voulez-vous
+que fasse la science dont la mobilité est la loi, tant
+qu'elle n'aura pas trouvé d'indestructibles assises. Pour
ces professeurs et savants, le travail manuel ou l'exercice,
-l'hygiène par quel moyen que ce soit serait plus
-profitable à l'espèce et à eux-mêmes que ce qu'ils font.
+l'hygiène par quel moyen que ce soit serait plus
+profitable à l'espèce et à eux-mêmes que ce qu'ils font.
Qu'on n'objecte pas que c'en serait fait de la jeunesse,
-privée de ces Mentors, ou tout au moins les possédant
-moins près d'elle; la jeunesse, sauf les bons moutons
+privée de ces Mentors, ou tout au moins les possédant
+moins près d'elle; la jeunesse, sauf les bons moutons
de Panurge dont on fait le calque d'un programme et
-que l'on dresse à remplir des fonctions qu'ils remplissent
-mal, perd un temps précieux à se défarcir la
-tête des opinions erronées, définitions falotes, admirations
-mal motivées, et, ce qui est plus grave, méthodes
-de recherches qu'on lui a inculquées. Qu'y a-t-il
-d'essentiel dans une méthode d'éducation qui habitue
-sans cesse l'esprit au petit effort sur lui-même,
+que l'on dresse à remplir des fonctions qu'ils remplissent
+mal, perd un temps précieux à se défarcir la
+tête des opinions erronées, définitions falotes, admirations
+mal motivées, et, ce qui est plus grave, méthodes
+de recherches qu'on lui a inculquées. Qu'y a-t-il
+d'essentiel dans une méthode d'éducation qui habitue
+sans cesse l'esprit au petit effort sur lui-même,
petit effort de traduction, petit effort d'ornement et
-d'élégance, sur des bases indiscutables et axiomatiques,
-avec interdiction de généralisation&mdash;heureusement
-d'ailleurs, car que généraliseraient-ils?</p>
-
-<p>Donc Tolstoï a raison; la civilisation et l'évolution
-est ligottée de paralogismes et de parti-pris où l'on
-s'arrête avec complaisance, parce qu'ils légitiment
-l'état existant. Or, Tolstoï ne se borne pas à attaquer
+d'élégance, sur des bases indiscutables et axiomatiques,
+avec interdiction de généralisation&mdash;heureusement
+d'ailleurs, car que généraliseraient-ils?</p>
+
+<p>Donc Tolstoï a raison; la civilisation et l'évolution
+est ligottée de paralogismes et de parti-pris où l'on
+s'arrête avec complaisance, parce qu'ils légitiment
+l'état existant. Or, Tolstoï ne se borne pas à attaquer
<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
-les préjugés qui vivent aux corps constitués, il résout
-à rien ou peu de chose des systèmes qui eurent la réputation
-d'être progressistes, l'hegelianisme, le positivisme,
-la façon dont on a appliqué Kant, l'étude
-expérimentale du fait, qui ne s'éclaire de la lumière
-d'aucune théorie intuitive, la médecine moderne dirigeant
-des soins vers la guérison spéciale des classes
+les préjugés qui vivent aux corps constitués, il résout
+à rien ou peu de chose des systèmes qui eurent la réputation
+d'être progressistes, l'hegelianisme, le positivisme,
+la façon dont on a appliqué Kant, l'étude
+expérimentale du fait, qui ne s'éclaire de la lumière
+d'aucune théorie intuitive, la médecine moderne dirigeant
+des soins vers la guérison spéciale des classes
riches, il eut pu dire vers la transmutation de leurs
-maladies. A l'art il demanderait plus d'émotion et de
-vie, et non point la fourniture donnée aux loisirs ou
+maladies. A l'art il demanderait plus d'émotion et de
+vie, et non point la fourniture donnée aux loisirs ou
aux besoins de comparaison de telle classe assez riche
pour acheter les livres, et certes il a raison.</p>
-<p>Il en est jusqu'ici de tout système sociologique
-comme des théories littéraires et scientifiques; on ne
-peut qu'approuver le théoricien quand il montre énergiquement
-les vices de l'état social, la part que l'homme
-prend à l'entretien de ces vices, la dépression que sa
-cervelle étriquée de privilégié sans droit impose à la
-science et à l'art. Tant qu'on signale le mal, tous les
-réformateurs, et ceux qui sentent la nécessité des réformes,
+<p>Il en est jusqu'ici de tout système sociologique
+comme des théories littéraires et scientifiques; on ne
+peut qu'approuver le théoricien quand il montre énergiquement
+les vices de l'état social, la part que l'homme
+prend à l'entretien de ces vices, la dépression que sa
+cervelle étriquée de privilégié sans droit impose à la
+science et à l'art. Tant qu'on signale le mal, tous les
+réformateurs, et ceux qui sentent la nécessité des réformes,
sont d'accord sur la nature du mal et ses
diagnostics; les divergences se montrent quand il s'agit
-d'installer l'hygiène nouvelle des races diverses, et par
+d'installer l'hygiène nouvelle des races diverses, et par
quel moyen les y habituer, car nous savons que rien
de ce qui se fait violemment n'a de durable existence;
-il faut que l'humanité vienne à son meilleur devenir.
+il faut que l'humanité vienne à son meilleur devenir.
Nous savons aussi que par une fatale loi d'impulsion,
-tout malade est porté à accomplir spécialement les
-actes qui peuvent empirer son état, jusqu'à ce qu'un
-choc réveille sa volonté et l'incite à remonter le courant
-de la vie nuisible. Toute réforme ne pourra s'établir
+tout malade est porté à accomplir spécialement les
+actes qui peuvent empirer son état, jusqu'à ce qu'un
+choc réveille sa volonté et l'incite à remonter le courant
+de la vie nuisible. Toute réforme ne pourra s'établir
<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-que sur de complètes bases scientifiques, et c'est
-ce qui manque aux livres du comte Tolstoï, mais ils
-offrent du mal d'émouvants tableaux; son instinct
-d'artiste éminent lui a bien indiqué le mal social et ses
-phases délicates, et c'est d'un très bel instinct de réformateur
-qu'émanent ses vues.</p>
+que sur de complètes bases scientifiques, et c'est
+ce qui manque aux livres du comte Tolstoï, mais ils
+offrent du mal d'émouvants tableaux; son instinct
+d'artiste éminent lui a bien indiqué le mal social et ses
+phases délicates, et c'est d'un très bel instinct de réformateur
+qu'émanent ses vues.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span></p>
-<h3>A M. Brunetière.&mdash;Bourget.&mdash;Un sensitif:<br />
+<h3>A M. Brunetière.&mdash;Bourget.&mdash;Un sensitif:<br />
<span class="subh">Francis Poictevin.</span></h3>
-<p>Les différentes manifestations littéraires groupées, si
-l'on veut, sous les vocables du symbolisme et de décadence,
+<p>Les différentes manifestations littéraires groupées, si
+l'on veut, sous les vocables du symbolisme et de décadence,
deviennent fait accompli pour la <cite>Revue des
-Deux-Mondes</cite>. Sans m'égarer dans une discussion de
-détail, je voudrais donner à M. Brunetière<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a> une idée
+Deux-Mondes</cite>. Sans m'égarer dans une discussion de
+détail, je voudrais donner à M. Brunetière<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a> une idée
plus nette des tendances techniques de ce mouvement,
-et surtout de la tendance vers la littérature du vers,
-au moins en mon avis spécial.</p>
+et surtout de la tendance vers la littérature du vers,
+au moins en mon avis spécial.</p>
<p>Il faut bien admettre que, ainsi des m&oelig;urs et des
-modes, les formes poétiques se développent et meurent;
-qu'elles évoluent d'une liberté initiale à un dessèchement,
-puis à une inutile virtuosité; et qu'alors elles
-disparaissent devant l'effort des nouveaux lettrés
-préoccupés, ceux-ci, d'une pensée plus complexe, par
-conséquent plus difficile à rendre au moyen de formules
-d'avance circonscrites et fermées.</p>
+modes, les formes poétiques se développent et meurent;
+qu'elles évoluent d'une liberté initiale à un dessèchement,
+puis à une inutile virtuosité; et qu'alors elles
+disparaissent devant l'effort des nouveaux lettrés
+préoccupés, ceux-ci, d'une pensée plus complexe, par
+conséquent plus difficile à rendre au moyen de formules
+d'avance circonscrites et fermées.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-On sait aussi qu'après avoir trop servi, les formes
-demeurent comme effacées; leur effet primitif est
-perdu et les écrivains capables de les renouveler considèrent
-comme inutile de se soumettre à des règles
-dont ils savent l'origine empirique et les débilités. Ceci
-est vrai pour l'évolution de tous les arts, en tous les
-temps. Il n'y a aucune raison pour que cette vérité
-s'infirme en 1888, car notre époque n'apparaît nullement
-la période d'apogée du développement intellectuel.&mdash;Ceci
-dit pour établir la légitimité d'un effort
-vers une forme nouvelle de la poésie.</p>
-
-<p>Comment cet effort fut-il conçu?&mdash;brièvement,
+On sait aussi qu'après avoir trop servi, les formes
+demeurent comme effacées; leur effet primitif est
+perdu et les écrivains capables de les renouveler considèrent
+comme inutile de se soumettre à des règles
+dont ils savent l'origine empirique et les débilités. Ceci
+est vrai pour l'évolution de tous les arts, en tous les
+temps. Il n'y a aucune raison pour que cette vérité
+s'infirme en 1888, car notre époque n'apparaît nullement
+la période d'apogée du développement intellectuel.&mdash;Ceci
+dit pour établir la légitimité d'un effort
+vers une forme nouvelle de la poésie.</p>
+
+<p>Comment cet effort fut-il conçu?&mdash;brièvement,
voici:</p>
-<p>Il fallait d'abord comprendre la vérité intrinsèque
-de tentatives antérieures et se demander pourquoi les
-poètes s'étaient bornés dans leurs essais de réforme.
-Or, il appert que si la poésie marche très lentement
-dans la voie de l'émancipation, c'est qu'on a négligé
-de s'enquérir de son <em>unité</em> principale (analogue de
-l'<em>élément</em> organique), ou que, si on perçut quelquefois
-cette unité élémentaire, on négligea de s'y arrêter et
-même d'en profiter. Ainsi les romantiques, pour augmenter
+<p>Il fallait d'abord comprendre la vérité intrinsèque
+de tentatives antérieures et se demander pourquoi les
+poètes s'étaient bornés dans leurs essais de réforme.
+Or, il appert que si la poésie marche très lentement
+dans la voie de l'émancipation, c'est qu'on a négligé
+de s'enquérir de son <em>unité</em> principale (analogue de
+l'<em>élément</em> organique), ou que, si on perçut quelquefois
+cette unité élémentaire, on négligea de s'y arrêter et
+même d'en profiter. Ainsi les romantiques, pour augmenter
les moyens d'expression de l'alexandrin, ou,
-plus généralement, des vers à jeu de syllabes pair (10,
-12), inventèrent le <em>rejet</em> qui consiste en un trompe-l'&oelig;il
+plus généralement, des vers à jeu de syllabes pair (10,
+12), inventèrent le <em>rejet</em> qui consiste en un trompe-l'&oelig;il
transmutant deux vers de douze pieds en un vers
de quatorze ou de quinze et un de neuf ou dix. Il y a
-là dissonance et brève résolution de la dissonance.
-Mais s'ils avaient cherché à analyser le vers classique
-avant de se précipiter sur n'importe quel moyen de le
+là dissonance et brève résolution de la dissonance.
+Mais s'ils avaient cherché à analyser le vers classique
+avant de se précipiter sur n'importe quel moyen de le
varier, ils eussent vu que dans le distique:</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span></p>
@@ -5283,14 +5245,14 @@ dont le premier est un vers blanc:</p>
<p>adorer l'Eternel...</p>
</div></div>
-<p>serait également blanc si, par habitude, on n'était sûr
-de trouver la rime au vers suivant, c'est-à-dire au
-quatrième des vers de six pieds groupés en un distique.</p>
+<p>serait également blanc si, par habitude, on n'était sûr
+de trouver la rime au vers suivant, c'est-à-dire au
+quatrième des vers de six pieds groupés en un distique.</p>
-<p>Donc, à premier examen, ce distique se compose de
+<p>Donc, à premier examen, ce distique se compose de
quatre vers de six pieds, dont deux seulement riment.
-Si l'on pousse plus loin l'investigation on découvre que
-les vers sont ainsi scandés:</p>
+Si l'on pousse plus loin l'investigation on découvre que
+les vers sont ainsi scandés:</p>
<table id="vers" summary="pieds">
<tr>
@@ -5309,7 +5271,7 @@ les vers sont ainsi scandés:</p>
<td>|</td>
<td>adorer</td>
<td>|</td>
- <td>l'éternel</td>
+ <td>l'éternel</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdc">2</td>
@@ -5331,47 +5293,47 @@ les vers sont ainsi scandés:</p>
</tr>
</table>
-<p>soit un premier vers composé de quatre éléments
-de trois pieds, ou ternaires; et un second vers scandé:
-2, 4, 2, 4.&mdash;Il est évident que tout grand poète
-ayant perçu d'une façon plus ou moins théorique les
-conditions élémentaires du vers, Racine a, empiriquement
-ou instinctivement, appliqué les règles fondamentales
-et nécessaires de la poésie, et que c'est selon
+<p>soit un premier vers composé de quatre éléments
+de trois pieds, ou ternaires; et un second vers scandé:
+2, 4, 2, 4.&mdash;Il est évident que tout grand poète
+ayant perçu d'une façon plus ou moins théorique les
+conditions élémentaires du vers, Racine a, empiriquement
+ou instinctivement, appliqué les règles fondamentales
+et nécessaires de la poésie, et que c'est selon
<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
-notre théorie que ses vers doivent se scander. La question
-de césure, chez les maîtres de la poésie classique,
-ne se pose même pas.</p>
+notre théorie que ses vers doivent se scander. La question
+de césure, chez les maîtres de la poésie classique,
+ne se pose même pas.</p>
-<p>Dans les vers précités, l'unité vraie n'est pas le
-<em>nombre</em> conventionnel du vers, mais <em>un arrêt simultané
+<p>Dans les vers précités, l'unité vraie n'est pas le
+<em>nombre</em> conventionnel du vers, mais <em>un arrêt simultané
du sens et de la phrase sur toute fraction organique
-des vers et de la pensée</em>. Cette unité consiste en:
+des vers et de la pensée</em>. Cette unité consiste en:
<em>un nombre (ou rythme) de voyelles et de consonnes qui
-sont cellule organique et indépendante</em>. Il en résulte que
-les libertés romantiques dont l'exagération funambulesque
+sont cellule organique et indépendante</em>. Il en résulte que
+les libertés romantiques dont l'exagération funambulesque
se trouverait dans des vers comme ceux-ci:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>Les demoiselles chez Ozy</p>
-<p class="i6"> Menées.</p>
+<p class="i6"> Menées.</p>
<p>Ne doivent plus songer aux hy-</p>
-<p class="i6"> Ménées.</p>
+<p class="i6"> Ménées.</p>
</div></div>
-<p>sont faux dans leur intention de liberté parce qu'ils
-comprennent un arrêt pour l'oreille que ne motive aucun
-arrêt du sens.</p>
+<p>sont faux dans leur intention de liberté parce qu'ils
+comprennent un arrêt pour l'oreille que ne motive aucun
+arrêt du sens.</p>
-<p>L'<em>unité</em> du vers peut se définir encore: <em>un fragment
-le plus court possible figurant un arrêt de voix et un
-arrêt de sens</em>.</p>
+<p>L'<em>unité</em> du vers peut se définir encore: <em>un fragment
+le plus court possible figurant un arrêt de voix et un
+arrêt de sens</em>.</p>
-<p>Pour assembler ces unités et leur donner la cohésion
-de façon qu'elles forment un vers, il les faut apparenter.
-Ces parentés s'appellent allittérations (soit:
+<p>Pour assembler ces unités et leur donner la cohésion
+de façon qu'elles forment un vers, il les faut apparenter.
+Ces parentés s'appellent allittérations (soit:
union de voyelles similaires par des consonnes parentes).
-On obtient par des allittérations des vers
+On obtient par des allittérations des vers
comme celui-ci:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -5379,169 +5341,169 @@ comme celui-ci:</p>
</div></div>
<p>Tandis que le vers classique ou romantique n'existe
-qu'à la condition d'être suivi d'un second vers ou d'y
+qu'à la condition d'être suivi d'un second vers ou d'y
<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-correspondre à brève distance, ce vers pris comme
-exemple possède son existence propre et intérieure.
-Comment l'apparenter à d'autres vers? Par la construction
-logique de la strophe se constituant d'après
-les mesures intérieures et extérieures du vers qui, dans
-cette strophe, contient la pensée principale ou le point
-essentiel de la pensée.</p>
-
-<p>Ce que j'aurais à dire sur l'emploi des strophes fixes,
+correspondre à brève distance, ce vers pris comme
+exemple possède son existence propre et intérieure.
+Comment l'apparenter à d'autres vers? Par la construction
+logique de la strophe se constituant d'après
+les mesures intérieures et extérieures du vers qui, dans
+cette strophe, contient la pensée principale ou le point
+essentiel de la pensée.</p>
+
+<p>Ce que j'aurais à dire sur l'emploi des strophes fixes,
soit les plus anciennes, et des strophes libres, serait la
-répétition de ce que je viens d'énoncer à propos du
+répétition de ce que je viens d'énoncer à propos du
vers fixe; il est aussi inutile de s'astreindre au sonnet
-ou à la ballade traditionnels que de s'astreindre aux
+ou à la ballade traditionnels que de s'astreindre aux
divisions empiriques du vers.</p>
<p>L'importance de cette technique nouvelle (en dehors
-de la mise en valeur d'harmonies forcément négligées)
-sera de permettre à tout vrai poète de concevoir en lui
-son vers, ou plutôt sa strophe originale, et d'écrire
+de la mise en valeur d'harmonies forcément négligées)
+sera de permettre à tout vrai poète de concevoir en lui
+son vers, ou plutôt sa strophe originale, et d'écrire
son rythme propre et individuel au lieu d'endosser un
-uniforme taillé d'avance et qui le réduit à n'être que
-l'élève de tel glorieux prédécesseur.</p>
+uniforme taillé d'avance et qui le réduit à n'être que
+l'élève de tel glorieux prédécesseur.</p>
<p>D'ailleurs, employer les ressources de l'ancienne
-poétique reste souvent loisible. Cette poétique avait sa
+poétique reste souvent loisible. Cette poétique avait sa
valeur, et la garde en tant que cas particulier de la
-nouvelle, comme celle-ci est destinée à n'être plus
-tard qu'un cas particulier d'une poétique plus générale;
-l'ancienne poésie différait de la prose par une
-certaine ordonnance, la nouvelle voudrait s'en différencier
-par la musique. Il se peut très bien qu'en un
-poème libre on trouve des alexandrins et même des
+nouvelle, comme celle-ci est destinée à n'être plus
+tard qu'un cas particulier d'une poétique plus générale;
+l'ancienne poésie différait de la prose par une
+certaine ordonnance, la nouvelle voudrait s'en différencier
+par la musique. Il se peut très bien qu'en un
+poème libre on trouve des alexandrins et même des
strophes en alexandrins, mais alors ils sont en leur
place sans exclusion de rythmes plus complexes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
-M. Brunetière veut bien reconnaître, à travers ses
-perpétuelles accusations d'incompréhensibilité, que le
-vers se trouvera ainsi libéré de règles tyranniques et
+M. Brunetière veut bien reconnaître, à travers ses
+perpétuelles accusations d'incompréhensibilité, que le
+vers se trouvera ainsi libéré de règles tyranniques et
inutiles; cela prouve que s'il ne comprend pas tout il
comprend un peu. En revanche, peu logiquement, il
-me reproche de n'avoir pas publié de sonnet sans défaut;
-si j'émettais le v&oelig;u qu'il me prouvât son
-excellence de critique par un bon article à la mode de
+me reproche de n'avoir pas publié de sonnet sans défaut;
+si j'émettais le v&oelig;u qu'il me prouvât son
+excellence de critique par un bon article à la mode de
La Harpe, il me traiterait de mauvais plaisant.</p>
-<p>Enfin que l'on approuve ou blâme de modifier les
-formules reconnues de la poésie, encore doit-on consentir
-à ce que les poèmes soient strictement construits
-sur les seules bases esthétiques et scientifiques que le
-poète admet.</p>
+<p>Enfin que l'on approuve ou blâme de modifier les
+formules reconnues de la poésie, encore doit-on consentir
+à ce que les poèmes soient strictement construits
+sur les seules bases esthétiques et scientifiques que le
+poète admet.</p>
-<p>M. Paul Bourget réunit en deux massifs volumes des
-notes de voyage et des portraits d'écrivains. Pour étudier
-des livres ainsi faits en un long espace d'années,
-il faudrait une place aussi vaste que le livre lui-même.
+<p>M. Paul Bourget réunit en deux massifs volumes des
+notes de voyage et des portraits d'écrivains. Pour étudier
+des livres ainsi faits en un long espace d'années,
+il faudrait une place aussi vaste que le livre lui-même.
Notons. M. Bourget aime et admire la phrase d'Amiel:
-un paysage est un état de l'âme. Cette phrase, très
-auparavant, fut dite par M. Mallarmé; elle fait le fond
+un paysage est un état de l'âme. Cette phrase, très
+auparavant, fut dite par M. Mallarmé; elle fait le fond
de l'art de Poe; <cite>l'harmonie du Soir</cite>, de Baudelaire, n'en
est qu'un reflet. Amiel arriva bon dernier. M. Bourget
aime l'Angleterre et le dit. Il y a dans ses croquis de
-Londres de jolies visions, des poèmes en prose insuffisamment
-rythmés, un désir d'ailleurs et de plus large.
-Les curiosités intelligentes qui font le fond du talent de
+Londres de jolies visions, des poèmes en prose insuffisamment
+rythmés, un désir d'ailleurs et de plus large.
+Les curiosités intelligentes qui font le fond du talent de
M. Paul Bourget se retrouvent toutes dans sa critique,
-et l'on n'y saisit pas le défaut de ses romans, mais rien
+et l'on n'y saisit pas le défaut de ses romans, mais rien
n'est concluant, et nulle part dans ses deux volumes,
-sur quelque fait de vie ou quelque écrivain, une page
+sur quelque fait de vie ou quelque écrivain, une page
<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
-définitive. On croirait que M. Bourget se garde d'être
-définitif. Il est le protagoniste et le maître de toute une
-école dont feraient partie MM. France et Loti, par
-exemple, école qui confesse un dilettantisme exagéré.
-Après le grand coup de voix de M. Zola, les écrivains
-intellectuels en recherche d'originalité inaugurèrent
-une patiente enquête du Moi. Ils suivaient en cela la
-voie de M. de Goncourt, dont la perpétuelle analyse
-d'êtres différents se concentre en somme en une étude
-des reflets des personnalités sur lui. Ils se rattachaient
-ainsi à la sévère et belle lignée des Nerval, des Constant,
-etc... Mais à ces écrivains a fait défaut le lyrisme.
-Il serait à souhaiter, chez l'écrivain imbu de traditions
+définitive. On croirait que M. Bourget se garde d'être
+définitif. Il est le protagoniste et le maître de toute une
+école dont feraient partie MM. France et Loti, par
+exemple, école qui confesse un dilettantisme exagéré.
+Après le grand coup de voix de M. Zola, les écrivains
+intellectuels en recherche d'originalité inaugurèrent
+une patiente enquête du Moi. Ils suivaient en cela la
+voie de M. de Goncourt, dont la perpétuelle analyse
+d'êtres différents se concentre en somme en une étude
+des reflets des personnalités sur lui. Ils se rattachaient
+ainsi à la sévère et belle lignée des Nerval, des Constant,
+etc... Mais à ces écrivains a fait défaut le lyrisme.
+Il serait à souhaiter, chez l'écrivain imbu de traditions
et de critique qu'est M. Paul Bourget, un livre plus
-sensationnel et plus emballé que même la <cite>Physiologie
+sensationnel et plus emballé que même la <cite>Physiologie
de l'Amour moderne</cite>.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
-<p>M. Francis Poictevin manque également d'énergie.
+<p>M. Francis Poictevin manque également d'énergie.
Dans tous les livres de M. Francis Poictevin on pressent
-comme un très beau drame de conscience, patiemment
-fouillé, de conscience intéressante, parce que
-conscience d'art et devant aboutir à quelque drame.
+comme un très beau drame de conscience, patiemment
+fouillé, de conscience intéressante, parce que
+conscience d'art et devant aboutir à quelque drame.
Or, le drame ne se passe pas.</p>
-<p>Il est sensitif à l'excès, étudiant avec pertinacité sa
-conscience à l'état de veille, à l'état de rêve, à l'état de
-contemplation du paysage, et même de fusion presque
-avec le paysage; une des caractéristiques de cette recherche
+<p>Il est sensitif à l'excès, étudiant avec pertinacité sa
+conscience à l'état de veille, à l'état de rêve, à l'état de
+contemplation du paysage, et même de fusion presque
+avec le paysage; une des caractéristiques de cette recherche
du mot et de la notation de ses alliances avec
-les choses c'est l'absolue sincérité de cette recherche;
+les choses c'est l'absolue sincérité de cette recherche;
<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
tandis que l'ordinaire psychologie contient un grand
-fonds de cabotinage et un certain plaisir à étudier et
+fonds de cabotinage et un certain plaisir à étudier et
revivre les aimables fleurs que les psychologues regardent
-abonder dans leurs vergers intérieurs, M. Francis
-Poictevin est peut-être plus préoccupé des choses que
-de lui-même. Devant les saveurs d'un paysage du
-midi, le mystère d'une matinée marine, l'essence de
-rêve d'une fleur pâlie; l'écrivain tend surtout à se considérer
+abonder dans leurs vergers intérieurs, M. Francis
+Poictevin est peut-être plus préoccupé des choses que
+de lui-même. Devant les saveurs d'un paysage du
+midi, le mystère d'une matinée marine, l'essence de
+rêve d'une fleur pâlie; l'écrivain tend surtout à se considérer
comme un reflecteur.</p>
-<p>A l'étude de ses phénomènes intérieurs, dont on
-perçoit qu'il sait ne pas s'exagérer l'importance, il apporte
-le même sentiment de douloureuse abnégation;
-c'est la méditative promenade d'un seul en une terre
-de brume en pâles floraisons.&mdash;Comme beaucoup
-des grands écrivains de la ligne desquels il est, mais
-dont il exagère le procédé, il diminue et simplifie à la
-fois l'importance de sa personnalité.&mdash;Je m'explique:
-comme un comédien, l'écrivain d'ordre secondaire,
+<p>A l'étude de ses phénomènes intérieurs, dont on
+perçoit qu'il sait ne pas s'exagérer l'importance, il apporte
+le même sentiment de douloureuse abnégation;
+c'est la méditative promenade d'un seul en une terre
+de brume en pâles floraisons.&mdash;Comme beaucoup
+des grands écrivains de la ligne desquels il est, mais
+dont il exagère le procédé, il diminue et simplifie à la
+fois l'importance de sa personnalité.&mdash;Je m'explique:
+comme un comédien, l'écrivain d'ordre secondaire,
qui se sent plus pauvre de ressources propres que de
-recherches accumulées, s'étudie à jouer un personnage
-et le fêter d'une toilette; son rôle et son ambition étant
+recherches accumulées, s'étudie à jouer un personnage
+et le fêter d'une toilette; son rôle et son ambition étant
de tirer de peu de fonds le plus possible de moissons,
-ou au moins le plus possible d'illusions, il étudie les
+ou au moins le plus possible d'illusions, il étudie les
petits moyens de l'art, et tente le plus possible de les
-accommoder à son existence propre. Or, c'est surtout
-de cette existence propre qu'il doute. Plus sûr qu'il
-est que nul autre de la provenance de ses originalités,
-il tente d'ériger une personnalité en trompe-l'&oelig;il, au
-premier abord et pour les yeux ignorants, personnalité
-bien tranchée et à vous arrêter&mdash;c'est bien tel et non
-tel autre comédien qui parcourt emphatiquement une
+accommoder à son existence propre. Or, c'est surtout
+de cette existence propre qu'il doute. Plus sûr qu'il
+est que nul autre de la provenance de ses originalités,
+il tente d'ériger une personnalité en trompe-l'&oelig;il, au
+premier abord et pour les yeux ignorants, personnalité
+bien tranchée et à vous arrêter&mdash;c'est bien tel et non
+tel autre comédien qui parcourt emphatiquement une
<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
-menue scène.&mdash;Chez l'artiste de premier ordre, au
+menue scène.&mdash;Chez l'artiste de premier ordre, au
contraire, quelle que soit sa force de production ou sa
-franchise d'exécution, la certitude existe que ce moi
-profond, dont il est déjà doué et dont il n'a nul besoin
-de se pourvoir, est un vaste champ d'expériences,
-champ sans limites, où certes il trouvera longtemps à
-inventorier, et à glaner; il sait que toute transposition
-de son âme amènera sans qu'il y tâche un autre décor
-d'imagination, et que son originalité se renouvellera
+franchise d'exécution, la certitude existe que ce moi
+profond, dont il est déjà doué et dont il n'a nul besoin
+de se pourvoir, est un vaste champ d'expériences,
+champ sans limites, où certes il trouvera longtemps à
+inventorier, et à glaner; il sait que toute transposition
+de son âme amènera sans qu'il y tâche un autre décor
+d'imagination, et que son originalité se renouvellera
de sources vraies, d'autant plus vraies qu'il ne
-fera qu'en éclaircir le flot, sans en être entièrement le
-créateur. A ces âmes sûres de jaillissement inattendu,
-peu importe le factice de l'attitude, et les facilités des
-silhouettes affectées.</p>
-
-<p>Or Poictevin, très concentré en son moi, très sûr
-des analogies de sensation de ses âges, les prend un à
-un, et son but serait de les bien détacher et faire transparaître
-en un rythme écrit, tandis que ce qu'on attendrait
-de lui maintenant qu'il a montré sa finesse psychologique
-et son intelligente attention des phénomènes
-physiologiques, ce serait quelque &oelig;uvre plus entière et
+fera qu'en éclaircir le flot, sans en être entièrement le
+créateur. A ces âmes sûres de jaillissement inattendu,
+peu importe le factice de l'attitude, et les facilités des
+silhouettes affectées.</p>
+
+<p>Or Poictevin, très concentré en son moi, très sûr
+des analogies de sensation de ses âges, les prend un à
+un, et son but serait de les bien détacher et faire transparaître
+en un rythme écrit, tandis que ce qu'on attendrait
+de lui maintenant qu'il a montré sa finesse psychologique
+et son intelligente attention des phénomènes
+physiologiques, ce serait quelque &oelig;uvre plus entière et
plus debout. Au moins est-il naturel de constater que
si chez cet artiste l'&oelig;uvre n'aboutit pas absolument,
-c'est par l'intensité même de son amour de l'art.</p>
+c'est par l'intensité même de son amour de l'art.</p>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_172"> 172</a></span>
<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span></p>
@@ -5551,13 +5513,13 @@ c'est par l'intensité même de son amour de l'art.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span></p>
-<p>Ces portraits parurent à la <cite>Revue Blanche</cite>, à la <cite>Société Nouvelle</cite>,
-à la <cite>Nouvelle Revue</cite>. Les uns datent de 1895, d'autres de
-1897, le dernier est tout récent. Ils donnent des âges un peu divers
+<p>Ces portraits parurent à la <cite>Revue Blanche</cite>, à la <cite>Société Nouvelle</cite>,
+à la <cite>Nouvelle Revue</cite>. Les uns datent de 1895, d'autres de
+1897, le dernier est tout récent. Ils donnent des âges un peu divers
du symbolisme. Il en manque, mais les dimensions du
-volume déjà gros, nous restreignent à suivre surtout la ligne
-générale que nous y voulons donner, des origines du symbolisme
-pour la préface, et de ses possibilités, pour les articles qui
+volume déjà gros, nous restreignent à suivre surtout la ligne
+générale que nous y voulons donner, des origines du symbolisme
+pour la préface, et de ses possibilités, pour les articles qui
suivent.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span></p>
@@ -5568,1242 +5530,1242 @@ suivent.</p>
<p>Nous avons dit, sur la tombe encore ouverte de Paul
Verlaine, l'expression de nos regrets et notre affection
-pour le grand poète prématurément enlevé à son &oelig;uvre.
-Si c'eût été, à notre sens, le lieu d'une explication de
-sentiments, nous eussions pu développer que la fin de
-sa présence réelle impose aux hommes qui ont dépassé
-la trentaine et qui firent du vers français l'instrument
-de leur musique intérieure, le sentiment d'une
+pour le grand poète prématurément enlevé à son &oelig;uvre.
+Si c'eût été, à notre sens, le lieu d'une explication de
+sentiments, nous eussions pu développer que la fin de
+sa présence réelle impose aux hommes qui ont dépassé
+la trentaine et qui firent du vers français l'instrument
+de leur musique intérieure, le sentiment d'une
disparition brusque dans leurs souvenirs de jeunesse
-littéraire. Avec lui, outre lui, s'en va, une fois de plus,
-la mémoire de Rimbaud, celle de Corbière, celle de
-Charles Cros; c'était le Poète Maudit qui vivait encore,
+littéraire. Avec lui, outre lui, s'en va, une fois de plus,
+la mémoire de Rimbaud, celle de Corbière, celle de
+Charles Cros; c'était le Poète Maudit qui vivait encore,
puisqu'il voulut se nommer ainsi, et que ce titre demeurera
-à ce groupe puissant d'écrivains, étiquette pour
-l'histoire littéraire, comme celle de Romantiques ou de
-Parnassiens&mdash;épithète un peu emphatique, mais qu'il
-voulut lorsqu'il était le Pauvre Lélian. Qu'on en sourie
-plus tard, lorsqu'on aura oublié leurs droits à se
+à ce groupe puissant d'écrivains, étiquette pour
+l'histoire littéraire, comme celle de Romantiques ou de
+Parnassiens&mdash;épithète un peu emphatique, mais qu'il
+voulut lorsqu'il était le Pauvre Lélian. Qu'on en sourie
+plus tard, lorsqu'on aura oublié leurs droits à se
plaindre, c'est possible; le mot pourra rester un des
-meilleurs pour les définir (sauf M. Mallarmé qui est
+meilleurs pour les définir (sauf M. Mallarmé qui est
autre).</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
-Quant à l'&oelig;uvre, il n'est nullement trop tôt pour la
-caractériser et en fixer les traits principaux, Verlaine
-étant déjà dans la gloire, d'un consentement, diversement
-motivé, mais unanime, de tous les poètes.</p>
-
-<p>Cette gloire n'est pas constituée de par une heureuse
-adaptation de son genre à des faits actuels, elle n'est
-pas prouvée par des succès de pièces de théâtre, qu'une
-reprise pourrait démolir. Elle est parce qu'il fit de fort
+Quant à l'&oelig;uvre, il n'est nullement trop tôt pour la
+caractériser et en fixer les traits principaux, Verlaine
+étant déjà dans la gloire, d'un consentement, diversement
+motivé, mais unanime, de tous les poètes.</p>
+
+<p>Cette gloire n'est pas constituée de par une heureuse
+adaptation de son genre à des faits actuels, elle n'est
+pas prouvée par des succès de pièces de théâtre, qu'une
+reprise pourrait démolir. Elle est parce qu'il fit de fort
beaux vers, et qu'il sut tout entier se traduire, qu'il
-l'osa et y réussit. La poésie personnelle, quand elle
-fut sincère et qu'elle fut écrite avec l'intensité de la
-généralisation qu'il faut, est moins entamable aux
-outrages du temps, que toute autre &oelig;uvre littéraire.</p>
-
-<p>Parmi ces tomes légers, mais si pleins de trouvailles
-et de pages complètes qu'ils éclipsent de tout leur éclat
-tant de massifs romans (quoi qu'on accusât ce poète,
+l'osa et y réussit. La poésie personnelle, quand elle
+fut sincère et qu'elle fut écrite avec l'intensité de la
+généralisation qu'il faut, est moins entamable aux
+outrages du temps, que toute autre &oelig;uvre littéraire.</p>
+
+<p>Parmi ces tomes légers, mais si pleins de trouvailles
+et de pages complètes qu'ils éclipsent de tout leur éclat
+tant de massifs romans (quoi qu'on accusât ce poète,
comme tant d'autres, de ne publier que des plaquettes),
-deux manières se succédèrent. Non qu'il faille trop catégoriser,
-car les <cite>Poèmes Saturniens</cite>, par la pièce célèbre
-«Mon rêve familier», les <cite>Fêtes Galantes</cite>, par leur merveilleux
-finale, préparent déjà les vers de <cite>Sagesse</cite> et
-<cite>d'Amour</cite> Dans <cite>Jadis et Naguère</cite> les deux façons
-d'écrire et de concevoir l'unité de la pièce alternent.
-Les différences dans ce dernier livre sont justes assez
-importantes pour nous faire assister à cette évolution
-du vers parnassien parfait jusqu'à un vers modifié, libéré,
+deux manières se succédèrent. Non qu'il faille trop catégoriser,
+car les <cite>Poèmes Saturniens</cite>, par la pièce célèbre
+«Mon rêve familier», les <cite>Fêtes Galantes</cite>, par leur merveilleux
+finale, préparent déjà les vers de <cite>Sagesse</cite> et
+<cite>d'Amour</cite> Dans <cite>Jadis et Naguère</cite> les deux façons
+d'écrire et de concevoir l'unité de la pièce alternent.
+Les différences dans ce dernier livre sont justes assez
+importantes pour nous faire assister à cette évolution
+du vers parnassien parfait jusqu'à un vers modifié, libéré,
assoupli, qui n'est pas le vers libre, mais qui s'en
rapproche.</p>
<p>La rythmique de Verlaine s'affranchit d'autant que
-le sentiment à traduire est intime, et aussi qu'il le veut
+le sentiment à traduire est intime, et aussi qu'il le veut
aborder directement. Quand il se sert, et c'est son
<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
-droit, d'un personnage quasi-dramatique qui apparaît
+droit, d'un personnage quasi-dramatique qui apparaît
un moment dans le tissu de son livre pour montrer son
-geste essentiel, sa forme est serrée, très rapprochée des
-vers classiques. Ainsi les jolis personnages des <cite>Fêtes
+geste essentiel, sa forme est serrée, très rapprochée des
+vers classiques. Ainsi les jolis personnages des <cite>Fêtes
Galantes</cite> et de <cite>les Uns et les Autres</cite>, n'ont pas besoin
qu'on leur invente des strophes nouvelles: par exemple
ils ne peuvent se passer de jouer sur les anciens
-rythmes de toute leur légèreté, ils les tendent, ils accumulent
-les dissonances avant d'arriver à la résolution
-de l'accord; ils choisissent aux <cite>Fêtes Galantes</cite> les plus
+rythmes de toute leur légèreté, ils les tendent, ils accumulent
+les dissonances avant d'arriver à la résolution
+de l'accord; ils choisissent aux <cite>Fêtes Galantes</cite> les plus
coquettes des petites coupes, ils errent dans <cite>les Uns et
les Autres</cite> au long de l'alexandrin, cherchant un peu
-à s'évader, puis préférant en somme montrer que, s'ils
+à s'évader, puis préférant en somme montrer que, s'ils
sont captifs, c'est bien leur bon plaisir qui les y fait
-consentir. Mais quand Verlaine veut se montrer lui-même,
+consentir. Mais quand Verlaine veut se montrer lui-même,
parler en son propre nom, sans voile de fictions,
-généralement le vers et la strophe s'élargissent
-plus musicaux encore et débarrassés des petites méticuleuses
-préoccupations; généralement, mais pas toujours,
+généralement le vers et la strophe s'élargissent
+plus musicaux encore et débarrassés des petites méticuleuses
+préoccupations; généralement, mais pas toujours,
car le dialogue avec Dieu dans <cite>Sagesse</cite>, un de ses
-plus beaux poèmes, est construit à l'aide de sonnets,
-ou plutôt de jeux sur le sonnet; mais c'est encore libérer
-le vers que d'utiliser une forme fixe à une destination
-jusqu'alors non signalée.</p>
-
-<p>Ce n'est pas une métrique nouvelle qu'apportait
-Verlaine; ceux qui le disent se trompent, c'était autre
-chose, c'était l'assertion que le poète doit assouplir
-la langue poétique à son génie propre et dédaigner d'y
-plier son génie; c'était de préférer nettement une hérésie
-au code poétique accessoire de la rime et de la
-symétrie, à une faute contre l'essence poétique, à une
+plus beaux poèmes, est construit à l'aide de sonnets,
+ou plutôt de jeux sur le sonnet; mais c'est encore libérer
+le vers que d'utiliser une forme fixe à une destination
+jusqu'alors non signalée.</p>
+
+<p>Ce n'est pas une métrique nouvelle qu'apportait
+Verlaine; ceux qui le disent se trompent, c'était autre
+chose, c'était l'assertion que le poète doit assouplir
+la langue poétique à son génie propre et dédaigner d'y
+plier son génie; c'était de préférer nettement une hérésie
+au code poétique accessoire de la rime et de la
+symétrie, à une faute contre l'essence poétique, à une
<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-déviation de la phrase chantée; c'était la trouvaille de
-procédés pour peindre l'intime de l'âme humaine sans
-déroger à la majesté du lyrisme, mais en en rendant
-les plus frêles nuances.</p>
+déviation de la phrase chantée; c'était la trouvaille de
+procédés pour peindre l'intime de l'âme humaine sans
+déroger à la majesté du lyrisme, mais en en rendant
+les plus frêles nuances.</p>
-<p>Considérez cette même tentative de faire aboutir la
-Muse pédestre et familière, chez M. François Coppée,
+<p>Considérez cette même tentative de faire aboutir la
+Muse pédestre et familière, chez M. François Coppée,
et comparez: mieux que toute explication la confrontation
des &oelig;uvres indiquera de quel art Verlaine sait
ennoblir le sujet en y touchant avec de menues ressources,
mais avec son rythme particulier d'une ligne
-si noble que toute vulgarité est impossible; ce n'était
-pas seulement la vulgarité qu'il chassait du vers, mais
-la pointe, mais l'éloquence ou, mieux, la rhétorique,
-et la rime folle et ce qui n'était que littérature.</p>
-
-<p>En cela il se ralliait au grand mouvement poétique
-où passèrent Poe et Baudelaire, dont le but fut de resserrer
-les attributs de la poésie, de ne lui permettre
+si noble que toute vulgarité est impossible; ce n'était
+pas seulement la vulgarité qu'il chassait du vers, mais
+la pointe, mais l'éloquence ou, mieux, la rhétorique,
+et la rime folle et ce qui n'était que littérature.</p>
+
+<p>En cela il se ralliait au grand mouvement poétique
+où passèrent Poe et Baudelaire, dont le but fut de resserrer
+les attributs de la poésie, de ne lui permettre
de chanter que des instants vraiment dignes d'un style
d'apparat. Les minutes heureuses de Baudelaire sont
-les mêmes que les minutes de tremblement, devant la
-divinité ou l'amour, de Paul Verlaine. Qu'on n'objecte
-pas que Baudelaire contribua plus que tout autre à
-édifier les murs solides où Verlaine fit brèche. Lui
-aussi cherchait à s'évader, il n'osa toucher au vers et
-choisit le poème en prose; s'il eût vécu, peut-être eût-il
-élargi ses tendances de liberté.</p>
-
-<p>Mais je n'ai voulu qu'indiquer la nature de l'évolution
-du vers chez Verlaine; prémisses et principes d'élargissement
-dans le fonds et dans la forme, voilà ce qu'il
+les mêmes que les minutes de tremblement, devant la
+divinité ou l'amour, de Paul Verlaine. Qu'on n'objecte
+pas que Baudelaire contribua plus que tout autre à
+édifier les murs solides où Verlaine fit brèche. Lui
+aussi cherchait à s'évader, il n'osa toucher au vers et
+choisit le poème en prose; s'il eût vécu, peut-être eût-il
+élargi ses tendances de liberté.</p>
+
+<p>Mais je n'ai voulu qu'indiquer la nature de l'évolution
+du vers chez Verlaine; prémisses et principes d'élargissement
+dans le fonds et dans la forme, voilà ce qu'il
apportait: ce qui est plus important, c'est qu'il fut toute
-une âme complexe et nombreuse, pleine d'apparitions
+une âme complexe et nombreuse, pleine d'apparitions
<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-sombres à faces d'assassinés, pleines de vierges Marie
-long-voilées et de Christs aimables et s'inclinant vers
-sa faiblesse d'homme, abondante en masques variés et
-clairs, avec les voix si mélancoliques, dans des Trianons
-que menace l'automne, et que cette âme resta
-toujours fraîche, qu'il nous la montra sans cesse en
-plus de douze recueils de chansons, où le temps fera
-peu de déchet (sauf quelques pièces de circonstance
-en <cite>Sagesse</cite>), sans défaillance d'artiste, sans redites,
+sombres à faces d'assassinés, pleines de vierges Marie
+long-voilées et de Christs aimables et s'inclinant vers
+sa faiblesse d'homme, abondante en masques variés et
+clairs, avec les voix si mélancoliques, dans des Trianons
+que menace l'automne, et que cette âme resta
+toujours fraîche, qu'il nous la montra sans cesse en
+plus de douze recueils de chansons, où le temps fera
+peu de déchet (sauf quelques pièces de circonstance
+en <cite>Sagesse</cite>), sans défaillance d'artiste, sans redites,
avec long bonheur. Et s'il ne fut un prosateur qu'occasionnellement,
de quelle jolie allure s'en va sa phrase,
-butante, objectante, serpentine, pleine d'apartés et de
-réflexions, dans les coins de Paris qu'il affectionnait.
-C'était une âme très sensible, très diverse, très vibrante,
-non pas une âme femme, comme dit M. Zola, mais
-capable de recueillir l'écho des plus fines sensations,
-ce que doit être l'âme d'un poète.</p>
+butante, objectante, serpentine, pleine d'apartés et de
+réflexions, dans les coins de Paris qu'il affectionnait.
+C'était une âme très sensible, très diverse, très vibrante,
+non pas une âme femme, comme dit M. Zola, mais
+capable de recueillir l'écho des plus fines sensations,
+ce que doit être l'âme d'un poète.</p>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_180"> 180</a></span>
<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span></p>
<h3>Jules Laforgue.</h3>
-<p>C'était un jeune homme à l'allure calme, adoucie
-encore par une extrême sobriété de tons dans le vêtement.
-La figure, soignement rasée, s'éclairait de deux
-yeux gris-bleu très doux, contemplatifs. Nul n'apparut
+<p>C'était un jeune homme à l'allure calme, adoucie
+encore par une extrême sobriété de tons dans le vêtement.
+La figure, soignement rasée, s'éclairait de deux
+yeux gris-bleu très doux, contemplatifs. Nul n'apparut
avec un geste moins dominateur et un langage plus
-uni; nul ne fut moins comédien, moins personnage
-littéraire; ce qui n'empêcha la littérature d'être toute sa
-vie. La littérature, il la concevait non pas comme une
-chose par elle-même existante, mais comme un reflet,
-une traduction d'une philosophie. Non point qu'il eût
-jamais tenté des poésies didactiques, ou qu'il se fût
-jamais prêté à plaider une thèse; il existait, à son sens,
-il existait dans sa nature d'âme, un art, un besoin de
-saisir la philosophie comme une chose vitale; les phénomènes
-et les idées se simplifiaient en lui. L'idée de
-l'être ou du devenir se ramenait à des questions personnelles,
-et les grandes inquiétudes sur la destinée
-étaient ses problèmes de tous les jours et la matière de
-ses soliloques. Au début de sa jeunesse, cette tendance
-lui assura comme un bonheur; aux dernières années, il
-en vécut anxieux.</p>
+uni; nul ne fut moins comédien, moins personnage
+littéraire; ce qui n'empêcha la littérature d'être toute sa
+vie. La littérature, il la concevait non pas comme une
+chose par elle-même existante, mais comme un reflet,
+une traduction d'une philosophie. Non point qu'il eût
+jamais tenté des poésies didactiques, ou qu'il se fût
+jamais prêté à plaider une thèse; il existait, à son sens,
+il existait dans sa nature d'âme, un art, un besoin de
+saisir la philosophie comme une chose vitale; les phénomènes
+et les idées se simplifiaient en lui. L'idée de
+l'être ou du devenir se ramenait à des questions personnelles,
+et les grandes inquiétudes sur la destinée
+étaient ses problèmes de tous les jours et la matière de
+ses soliloques. Au début de sa jeunesse, cette tendance
+lui assura comme un bonheur; aux dernières années, il
+en vécut anxieux.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
-Après les premières recherches, il avait trouvé les
+Après les premières recherches, il avait trouvé les
fondements de sa doctrine dans les livres de Hartmann.
-Sa joie d'ailleurs était de vivre par le regard. C'était
-un fidèle du Louvre et du Cabinet des estampes, un
-dévot du tableau et de l'image. Deux attirances nettes
-le tiraillaient, l'une de curiosité d'art, l'autre d'apostolat.
-Il eût aimé enseigner, instruire, prouver par de
-la pureté les bonnes intentions du grand Tout qui se
-crée lui-même; il était adepte du bouddhisme moderne,&mdash;comme
-un apôtre, du christianisme. Mais sa
+Sa joie d'ailleurs était de vivre par le regard. C'était
+un fidèle du Louvre et du Cabinet des estampes, un
+dévot du tableau et de l'image. Deux attirances nettes
+le tiraillaient, l'une de curiosité d'art, l'autre d'apostolat.
+Il eût aimé enseigner, instruire, prouver par de
+la pureté les bonnes intentions du grand Tout qui se
+crée lui-même; il était adepte du bouddhisme moderne,&mdash;comme
+un apôtre, du christianisme. Mais sa
dilection allait aussi toute aux Primitifs qui peignirent
-des âmes, et sa curiosité à tout ce nouveau décor de
-Paris que la vie lui offrait libre à parcourir, puis il fut
-conquis par l'art exquis de Watteau et ses fêtes aux
-discrètes mélancolies, de sorte que sa première &oelig;uvre
-imprimée fut dédiée à la gloire de Watteau et que la
-littérature l'emporta en lui sur la philosophie.</p>
-
-<p>Après un volume de vers philosophiques qui fut peu
-montré, qui fut annulé, voici les <cite>Complaintes</cite>; la préface
-des <cite>Complaintes</cite> peut donner une idée du ton du
-volume détruit, c'en est, pour ainsi dire, un peu de la
+des âmes, et sa curiosité à tout ce nouveau décor de
+Paris que la vie lui offrait libre à parcourir, puis il fut
+conquis par l'art exquis de Watteau et ses fêtes aux
+discrètes mélancolies, de sorte que sa première &oelig;uvre
+imprimée fut dédiée à la gloire de Watteau et que la
+littérature l'emporta en lui sur la philosophie.</p>
+
+<p>Après un volume de vers philosophiques qui fut peu
+montré, qui fut annulé, voici les <cite>Complaintes</cite>; la préface
+des <cite>Complaintes</cite> peut donner une idée du ton du
+volume détruit, c'en est, pour ainsi dire, un peu de la
substance; c'est ce qu'il gardait du ton de ce volume
-par lui jugé insuffisant. Pourquoi ce titre et cette
-forme chez le moins anecdotier de nos poètes?</p>
+par lui jugé insuffisant. Pourquoi ce titre et cette
+forme chez le moins anecdotier de nos poètes?</p>
-<p>Ceux qui savent, en leur âme, saisir l'étendue et la
-variété des phénomènes sont exempts d'orgueil ou de
-vanité. La complexité des choses finies et le silence de
+<p>Ceux qui savent, en leur âme, saisir l'étendue et la
+variété des phénomènes sont exempts d'orgueil ou de
+vanité. La complexité des choses finies et le silence de
l'infini leur imposent une voix claire et distincte, mais
-sans cris. Ils hésiteraient à émettre des hypothèses, à
-tenter de divulguer l'inconnu, à gravir les premiers
-degrés de l'inconnaissable d'un ton trop oratoire. On
+sans cris. Ils hésiteraient à émettre des hypothèses, à
+tenter de divulguer l'inconnu, à gravir les premiers
+degrés de l'inconnaissable d'un ton trop oratoire. On
<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
-ne peut, dans la quête du vrai, prendre à son compte
-le langage des héros grandiloquents.</p>
+ne peut, dans la quête du vrai, prendre à son compte
+le langage des héros grandiloquents.</p>
-<p>D'autre part, bien des intangibles vérités ne sont
+<p>D'autre part, bien des intangibles vérités ne sont
saisissables que par leurs contrastes qui sont, dans la
-vie, les douleurs, les misères, les ridicules. Un sentiment
+vie, les douleurs, les misères, les ridicules. Un sentiment
qu'un personnage de drame trouvera grand et
exaltant, le philosophe le jugera petit et humble, non
-à cause de son essence, mais par la forme brève et incomplète
-qu'il prend en lui-même, en face de l'idée
-qu'il se forme de l'essence même de ce sentiment. Le
-philosophe ne peut oublier les contingences et les relativités
-et les points de contact cosmogoniques qui, à
-la rencontre, heurtent et abaissent l'enflure des âmes
+à cause de son essence, mais par la forme brève et incomplète
+qu'il prend en lui-même, en face de l'idée
+qu'il se forme de l'essence même de ce sentiment. Le
+philosophe ne peut oublier les contingences et les relativités
+et les points de contact cosmogoniques qui, à
+la rencontre, heurtent et abaissent l'enflure des âmes
(il y en a toujours). Puis, tant qu'on ne peut conclure,
-et produire une vérité nouvelle forte d'évidence
-et qu'on doive prêcher, ne vaut-il pas mieux ne pas
-faire trop parade du sérieux de sa science et l'exprimer
-en souriant? Donc c'est à travers le Paris mental et
+et produire une vérité nouvelle forte d'évidence
+et qu'on doive prêcher, ne vaut-il pas mieux ne pas
+faire trop parade du sérieux de sa science et l'exprimer
+en souriant? Donc c'est à travers le Paris mental et
passionnel, contrastant avec le Paris quotidien et
-d'affaires, que Laforgue va en méditant, en écoutant,
-en répétant. Lors sa complainte est tantôt une sérénade
-à l'impossible, ou la parade du clown qui pourrait
+d'affaires, que Laforgue va en méditant, en écoutant,
+en répétant. Lors sa complainte est tantôt une sérénade
+à l'impossible, ou la parade du clown qui pourrait
expliquer le sens des choses du cirque, mais ne
-veut qu'y faire réfléchir par un trait topique, encore un
+veut qu'y faire réfléchir par un trait topique, encore un
bilan de recueilli qui rentre en sa chambre de travail,
-et récapitule, d'une ironie un peu triste, les disproportions
-(d'autres diront monstruosités) qu'il entrevit
+et récapitule, d'une ironie un peu triste, les disproportions
+(d'autres diront monstruosités) qu'il entrevit
tout le jour.</p>
-<p>C'est étudier la disparate entre le possible et le réel
+<p>C'est étudier la disparate entre le possible et le réel
que composer ainsi; cette disparate est source d'effets
-comiques, oui, au premier degré; mais elle est aussi
+comiques, oui, au premier degré; mais elle est aussi
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tragique ou, mieux, triste, triste pour le contemplateur;
-la nécessité de traduire ces deux nuances exigeait
-un ton spécial, à créer; donc, pas ou peu d'élans
-d'éloquence, des vers très soucieux de l'allure du langage
-contemporain, des strophes nettes, calquées, non
-sur la durée rythmique, mais sur la durée de la phrase
-qui saisit un fait, une sensation; le livre devait être
-comme un ensemble de chansons mélancoliques; pourtant
+la nécessité de traduire ces deux nuances exigeait
+un ton spécial, à créer; donc, pas ou peu d'élans
+d'éloquence, des vers très soucieux de l'allure du langage
+contemporain, des strophes nettes, calquées, non
+sur la durée rythmique, mais sur la durée de la phrase
+qui saisit un fait, une sensation; le livre devait être
+comme un ensemble de chansons mélancoliques; pourtant
comme Laforgue voulait faire voir, et non chanter,
-il s'arrêta à ce titre, à cette gamme des <cite>Complaintes</cite>.
+il s'arrêta à ce titre, à cette gamme des <cite>Complaintes</cite>.
Un errant, plus ou moins musicien, raconte aux passants,
-en langage populaire et poétique, avec des refrains,
+en langage populaire et poétique, avec des refrains,
des faits, et il appuie son dire en exhibant une
image populaire. Tel est le personnage principal qui se
-détaille dans ces <cite>Complaintes</cite> qui demeureront et
+détaille dans ces <cite>Complaintes</cite> qui demeureront et
comme une date et comme une &oelig;uvre.</p>
<p><cite>L'Imitation de Notre-Dame la Lune</cite> est une multiforme
-élégie cosmogonique. C'est l'étude des reflets de
-la Lune à la Terre dans l'âme d'un songeur. C'est l'étude
+élégie cosmogonique. C'est l'étude des reflets de
+la Lune à la Terre dans l'âme d'un songeur. C'est l'étude
de sentiments modernes semblables, quoique
-diminués, à ceux des anciens pour Ph&oelig;bé ou Tanit.
-Ce n'est jamais Hécate. Le règne de l'astre nocturne
-est pacifiant. Le plus révolté de ses sujets, c'est le
-poète rêvant qui la considère, comme autrefois l'astrologue,
-mais sans plus y chercher le chiffre de son mystère.
-Elle est là,&mdash;elle est diverse, pourquoi? et
+diminués, à ceux des anciens pour Ph&oelig;bé ou Tanit.
+Ce n'est jamais Hécate. Le règne de l'astre nocturne
+est pacifiant. Le plus révolté de ses sujets, c'est le
+poète rêvant qui la considère, comme autrefois l'astrologue,
+mais sans plus y chercher le chiffre de son mystère.
+Elle est là,&mdash;elle est diverse, pourquoi? et
comment le savoir. Elle se mire dans des blancheurs
-à son image, âme pure ou c&oelig;ur de romances, Pierrots
-mélancoliques et malins, sceptiques sauf vis-à-vis la
-blanche existence dans des carrières de craie, où ils
-passent le temps à figurer sans parole des représentations
+à son image, âme pure ou c&oelig;ur de romances, Pierrots
+mélancoliques et malins, sceptiques sauf vis-à-vis la
+blanche existence dans des carrières de craie, où ils
+passent le temps à figurer sans parole des représentations
<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
du monde. Elle se mire dans les profondeurs
sous-marines, son reflet est comme un blanc cierge
-sortant des silencieux laboratoires où les êtres glissent
-ou rampent sur des féeries de végétaux pourpres, recouverts
-de l'onde opaque, près des polypiers, des
-assises madréporiques de mondes en formation. Elle
-sait tout, et elle ignore tout, puisque éteinte, puisque
-déserte, puisque seulement réflecteur. Quelle leçon
+sortant des silencieux laboratoires où les êtres glissent
+ou rampent sur des féeries de végétaux pourpres, recouverts
+de l'onde opaque, près des polypiers, des
+assises madréporiques de mondes en formation. Elle
+sait tout, et elle ignore tout, puisque éteinte, puisque
+déserte, puisque seulement réflecteur. Quelle leçon
pour cette Terre, ronde comme un pot-au-feu! comme
-il est dit dans <cite>le Concile féerique</cite>.</p>
-
-<p>Si l'<cite>Imitation de Notre-Dame la Lune</cite> dépeint le
-décor de la nuit, et décore les vitraux de la Basilique
-du Silence, le <cite>Concile féerique</cite> met en scène ceux qui
-viennent détruire cette paix des choses par leurs vouloirs
-et la contorsion de leurs allures en quête de vie et de
-sensations. La Dame cherche le décor de gala et de
-fêtes amusantes qu'elle exige autour d'elle, et le ciel
+il est dit dans <cite>le Concile féerique</cite>.</p>
+
+<p>Si l'<cite>Imitation de Notre-Dame la Lune</cite> dépeint le
+décor de la nuit, et décore les vitraux de la Basilique
+du Silence, le <cite>Concile féerique</cite> met en scène ceux qui
+viennent détruire cette paix des choses par leurs vouloirs
+et la contorsion de leurs allures en quête de vie et de
+sensations. La Dame cherche le décor de gala et de
+fêtes amusantes qu'elle exige autour d'elle, et le ciel
absolument nu se pare pour elle de toute son animation
-intérieure. Le Monsieur n'aperçoit, lui, que le
-monde monotone, sans spectateur éternel. Que faire en
-ce monde sans allées réelles, sans imprévu que les
-frêles embûches de l'illusion? rien de mieux que de les
-croire réelles, et tous deux y croient à demi, se comportent
-comme s'ils y croyaient tout à fait; c'est le destin
-des philosophies que d'être oubliées dans la pratique de
-la vie; à ce prix, au lieu de la désoler, elles en sont ornements
+intérieure. Le Monsieur n'aperçoit, lui, que le
+monde monotone, sans spectateur éternel. Que faire en
+ce monde sans allées réelles, sans imprévu que les
+frêles embûches de l'illusion? rien de mieux que de les
+croire réelles, et tous deux y croient à demi, se comportent
+comme s'ils y croyaient tout à fait; c'est le destin
+des philosophies que d'être oubliées dans la pratique de
+la vie; à ce prix, au lieu de la désoler, elles en sont ornements
et parures, et les deux protagonistes reconnaissent
que la Terre est bonne, en acceptant simplement
les multiples conseils du Ch&oelig;ur et de l'Echo. Vivre en
-toute simplicité et ne plus trop creuser, vivre à la bonne
-franquette, selon l'illusion de fête générale et épanouie
+toute simplicité et ne plus trop creuser, vivre à la bonne
+franquette, selon l'illusion de fête générale et épanouie
<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
-de la Dame, ou bien les tréteaux disparaîtraient pour
-ne plus laisser voir que des déserts gris.</p>
-
-<p>En ces mêmes temps d'où date le <cite>Concile féerique</cite>,
-Laforgue terminait les <cite>Moralités légendaires</cite>. L'essence
-en est semblable à celle de ses poésies, mais ici,
-au lieu que le poète parle, supposant à peine parfois
-comme porte-parole son Pierrot, à la fois madré et de
+de la Dame, ou bien les tréteaux disparaîtraient pour
+ne plus laisser voir que des déserts gris.</p>
+
+<p>En ces mêmes temps d'où date le <cite>Concile féerique</cite>,
+Laforgue terminait les <cite>Moralités légendaires</cite>. L'essence
+en est semblable à celle de ses poésies, mais ici,
+au lieu que le poète parle, supposant à peine parfois
+comme porte-parole son Pierrot, à la fois madré et de
bonne foi, impulsif et philosophe, ce Pierrot nourri
-de métaphysique et discuteur (avec la bonne terminologie)
-qu'il a inventé et qu'il faut mettre à côté des
-autres Pierrots célèbres, celui de la chanson et celui
+de métaphysique et discuteur (avec la bonne terminologie)
+qu'il a inventé et qu'il faut mettre à côté des
+autres Pierrots célèbres, celui de la chanson et celui
de Banville. Laforgue choisit des personnages, et c'est
-Salomé, Andromède, Ophélie, le prince Hamlet, Pan,
-le socialiste Jean-Baptiste qui se jouent dans les événements,
-parmi les décors de rêves ou de réalité transposée.</p>
+Salomé, Andromède, Ophélie, le prince Hamlet, Pan,
+le socialiste Jean-Baptiste qui se jouent dans les événements,
+parmi les décors de rêves ou de réalité transposée.</p>
<p>Oh! l'adorable livre de variations personnelles!
C'est Laforgue qui se transfigure dans ce capricieux
-Hamlet dont l'idée vitale est à tous moments balayée
-par le plaisir qu'il éprouve à rimer la plus petite facette
+Hamlet dont l'idée vitale est à tous moments balayée
+par le plaisir qu'il éprouve à rimer la plus petite facette
de son chagrin; c'est lui encore, le bon monstre
-d'Andromède, dont l'âme s'éveille en belle parure, dès
-que les caresses de la jeune Andromède, enfin apprivoisée,
-l'ont débarrassé de sa forme extérieure et gauche;
+d'Andromède, dont l'âme s'éveille en belle parure, dès
+que les caresses de la jeune Andromède, enfin apprivoisée,
+l'ont débarrassé de sa forme extérieure et gauche;
c'est lui, le Pan qui poursuit la Syrinx en lui expliquant
-son rêve de vie; et les silhouettes féminines qui
-y passent représentent sa notion de la femme, à partir
-de l'idée un peu trop effarouchée et <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> qu'en dessinent
-les <cite>Complaintes</cite> et le <cite>Concile féerique</cite>. Salomé est
-un futur petit Messie féminin, la femme qui a abordé les
+son rêve de vie; et les silhouettes féminines qui
+y passent représentent sa notion de la femme, à partir
+de l'idée un peu trop effarouchée et <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> qu'en dessinent
+les <cite>Complaintes</cite> et le <cite>Concile féerique</cite>. Salomé est
+un futur petit Messie féminin, la femme qui a abordé les
hautes sciences; son boudoir est une coupole d'observatoire,
<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
son piano une lyre pour accompagner non des
romances, mais la traduction lyrique de ses hauts concepts
philosophiques; c'est la femme qui sait, non pas
-d'après les manuels, mais se confronta avec les sciences
-biologiques et astronomiques; quoi d'étonnant que
-cette jeune fille à la si suprême beauté soit savante
-comme un savant de vingt ans doué de génie, et que
-ses points de comparaison elle les établisse, non avec
-les autres petites filles, mais avec les nébuleuses qui se
-créent dans l'infini? Salomé, ce serait peut-être la
+d'après les manuels, mais se confronta avec les sciences
+biologiques et astronomiques; quoi d'étonnant que
+cette jeune fille à la si suprême beauté soit savante
+comme un savant de vingt ans doué de génie, et que
+ses points de comparaison elle les établisse, non avec
+les autres petites filles, mais avec les nébuleuses qui se
+créent dans l'infini? Salomé, ce serait peut-être la
compagne due au prince Hamlet, une union qui serait
collaborative et pensante.</p>
<p>Elsa, la petite Elsa, n'est qu'une jeune fille de la
-foule, parée seulement de beauté. Sa science de la vie,
-précoce quoique sommaire, sa prescience plutôt, non
-documentée mais si bien aiguillée vers les routes des
-sens, déconcerte le jeune Lohengrin, échappé des bureaux
+foule, parée seulement de beauté. Sa science de la vie,
+précoce quoique sommaire, sa prescience plutôt, non
+documentée mais si bien aiguillée vers les routes des
+sens, déconcerte le jeune Lohengrin, échappé des bureaux
de Mont Salvat, comme souvent les jeunes filles
-poussées en pleine serre chaude du monde étonnent le
-bachelier encore engourdi d'humanités. Et Ruth, du
-Miracle des Roses, joint Salomé et Elsa. Elle n'a pas
-les pensées de Salomé ni les curiosités, elle en a le
-calme et les obstinations, et la dernière figure, la plus
-douce, est celle de la Syrinx si fière d'elle, de son intangibilité,
-qu'elle préfère s'évanouir au miroir des
-eaux pour laisser entier le rêve de Pan, lui soustrayant
-la désillusion du tous les jours en le hantant de la musique
+poussées en pleine serre chaude du monde étonnent le
+bachelier encore engourdi d'humanités. Et Ruth, du
+Miracle des Roses, joint Salomé et Elsa. Elle n'a pas
+les pensées de Salomé ni les curiosités, elle en a le
+calme et les obstinations, et la dernière figure, la plus
+douce, est celle de la Syrinx si fière d'elle, de son intangibilité,
+qu'elle préfère s'évanouir au miroir des
+eaux pour laisser entier le rêve de Pan, lui soustrayant
+la désillusion du tous les jours en le hantant de la musique
de sa voix.</p>
-<p>Et, autour de ces silhouettes de pensée pure, quel
-admirable décor tout d'invention, depuis la fête à
-l'Alcazar des Iles Esotériques, avec ses clowns philosophes
+<p>Et, autour de ces silhouettes de pensée pure, quel
+admirable décor tout d'invention, depuis la fête à
+l'Alcazar des Iles Esotériques, avec ses clowns philosophes
<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
et ses acrobates sentencieux, jusqu'au triste Elseneur,
-jusqu'à la vallée du Gazon Diapré irradiée de
+jusqu'à la vallée du Gazon Diapré irradiée de
printemps.</p>
-<p>Ce livre fait foi des beaux livres que nous eût donnés
-Laforgue. Cela et ses poèmes suffisent à constituer sa
-physionomie, à nous faire regretter les développements
-des idées consignées dans les notules fragmentaires
-publiées après sa mort.</p>
+<p>Ce livre fait foi des beaux livres que nous eût donnés
+Laforgue. Cela et ses poèmes suffisent à constituer sa
+physionomie, à nous faire regretter les développements
+des idées consignées dans les notules fragmentaires
+publiées après sa mort.</p>
-<p>Pour dire toutes ces choses ténues, il s'était forgé
-un style d'une extrême souplesse, sa phrase a l'allure
+<p>Pour dire toutes ces choses ténues, il s'était forgé
+un style d'une extrême souplesse, sa phrase a l'allure
d'un bel entrelacs. Point de parures ni de surcharge.
-Elle chemine très vite, pressée d'arriver à une autre
-idée, mais sa hâte ne l'empêche point d'enclore tous
-les mots essentiels; ces mots sont choisis de façon à
-provoquer dans l'esprit de multiples rappels d'idées
-analogues; des parenthèses sont indiquées, contenant
-le germe d'un alinéa que le lecteur peut se construire;
+Elle chemine très vite, pressée d'arriver à une autre
+idée, mais sa hâte ne l'empêche point d'enclore tous
+les mots essentiels; ces mots sont choisis de façon à
+provoquer dans l'esprit de multiples rappels d'idées
+analogues; des parenthèses sont indiquées, contenant
+le germe d'un alinéa que le lecteur peut se construire;
cette phrase est vivante, ondoyante. Peu de musique,
-mais une plastique perpétuellement mobile, perpétuellement
-évocatrice, parfois des allitérations, des rappels
-de sonorité, mais toujours pour le sens. Voyez le
-commencement de Persée et Andromède, la cérémonie
-de Lohengrin, les monologues d'Hamlet, et le chant à
-l'Inconscient, les conseils de Salomé, et pensez que le
-maître alors qui dominait toute prose était Flaubert, et
-qu'il fallait chercher, chacun de son côté, une formule
-qui n'eût pas cette implacable beauté, et cette trop résistante
-certitude, cet absolu de netteté incommode
-pour exprimer les nouvelles idées complexes dont
-c'était l'heure de naître à la littérature.</p>
-
-<p>Sa perte est irréparable dans notre évolution littéraire,
+mais une plastique perpétuellement mobile, perpétuellement
+évocatrice, parfois des allitérations, des rappels
+de sonorité, mais toujours pour le sens. Voyez le
+commencement de Persée et Andromède, la cérémonie
+de Lohengrin, les monologues d'Hamlet, et le chant à
+l'Inconscient, les conseils de Salomé, et pensez que le
+maître alors qui dominait toute prose était Flaubert, et
+qu'il fallait chercher, chacun de son côté, une formule
+qui n'eût pas cette implacable beauté, et cette trop résistante
+certitude, cet absolu de netteté incommode
+pour exprimer les nouvelles idées complexes dont
+c'était l'heure de naître à la littérature.</p>
+
+<p>Sa perte est irréparable dans notre évolution littéraire,
<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
-car il fut avec nous un de ceux de la première
-heure, un de ceux qui fondèrent le mouvement poétique
-actuel. Et sa manière de hardiesse philosophique
+car il fut avec nous un de ceux de la première
+heure, un de ceux qui fondèrent le mouvement poétique
+actuel. Et sa manière de hardiesse philosophique
et de libre style, qui pourrait dire l'avoir reprise?
-Je lui vois des lecteurs qui l'imitent de trop près, je ne
+Je lui vois des lecteurs qui l'imitent de trop près, je ne
lui vois pas de successeur, dans cette note moyenne
-entre le lyrisme et l'ironie, éclairée de grandes échappées
-de lyrisme pur où il excella. Nous étions alors
+entre le lyrisme et l'ironie, éclairée de grandes échappées
+de lyrisme pur où il excella. Nous étions alors
fort peu nombreux, la perte d'un d'entre nous diminuait
-fort notre effectif, et nous nous comptâmes facilement
-en l'accompagnant jusqu'au cimetière perdu,
-quatre au plus, car Paul Bourget, venu là comme son
-ami des plus anciens, n'était pas des nôtres, esthétiquement
+fort notre effectif, et nous nous comptâmes facilement
+en l'accompagnant jusqu'au cimetière perdu,
+quatre au plus, car Paul Bourget, venu là comme son
+ami des plus anciens, n'était pas des nôtres, esthétiquement
parlant, et mon regret contre l'injurieuse
-sottise de la destinée s'accroît, quand je songe aux affections
+sottise de la destinée s'accroît, quand je songe aux affections
nombreuses dont l'entoureraient maintenant
-tant de jeunes écrivains de talent.</p>
+tant de jeunes écrivains de talent.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span></p>
<h3>Georges Rodenbach.</h3>
-<p>Ni forêts ni collines ne bossèlent la largeur plate des
-Flandres. La terre arable s'y enchaîne aux dunes sablonneuses,
+<p>Ni forêts ni collines ne bossèlent la largeur plate des
+Flandres. La terre arable s'y enchaîne aux dunes sablonneuses,
et la plaine continue par la rive mobile de
-l'Océan. Des tours d'église, des chapelles de couvent
-éminent seules, sous le ciel brouillé, du niveau des maisons
+l'Océan. Des tours d'église, des chapelles de couvent
+éminent seules, sous le ciel brouillé, du niveau des maisons
basses, individuelles, au plus familiales qui se
pressent autour d'elles, ouailles, comme autour d'un
-doigt levé, initiateur et guide; et dans ce pays tout
-prairies et champs, jardins et maraîcheries, la race
-ancienne, blonde et têtue, robuste et lourde, prudente
-et avocassière, oscille des frairies aux prières, des kermesses
-aux béguinages. La race est sans nuances. Qu'elle
-contient peu de types qu'on pourrait se représenter méditant,
+doigt levé, initiateur et guide; et dans ce pays tout
+prairies et champs, jardins et maraîcheries, la race
+ancienne, blonde et têtue, robuste et lourde, prudente
+et avocassière, oscille des frairies aux prières, des kermesses
+aux béguinages. La race est sans nuances. Qu'elle
+contient peu de types qu'on pourrait se représenter méditant,
comme dans les panneaux des primitifs, aux
-fenêtres à croisillons d'où s'entrevoit un long canal
-rectiligne et muet, avec sa chaussée d'herbe rase broutée
-par de prospères moutons, et sur ses eaux, une lourde
+fenêtres à croisillons d'où s'entrevoit un long canal
+rectiligne et muet, avec sa chaussée d'herbe rase broutée
+par de prospères moutons, et sur ses eaux, une lourde
barque, ou bien le bateau de voyageurs, fumeux et
-poussif, glissant à travers les traînes recourbées que
-jettent, d'une rive à l'autre, les nénufars et tant de
+poussif, glissant à travers les traînes recourbées que
+jettent, d'une rive à l'autre, les nénufars et tant de
plantes d'eau.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
-La Flandre est restée nationalisée, ses communes
-ont résisté à la poussée d'un gouvernement central,
-mais la machine et l'industrie l'ont profondément modifiée.
-Si le ciel de Flandre est demeuré cette chose
-prodigieusement sensible à toutes variations de couleur
-et dôme encore le paysage d'un successif kaléidoscope,
-varié de toutes féeries de l'humidité, la tuile a chassé
-le chaume; des cubes blancs de briques crépies ont
-remplacé l'ancienne maison basse, et des musiques triviales
+La Flandre est restée nationalisée, ses communes
+ont résisté à la poussée d'un gouvernement central,
+mais la machine et l'industrie l'ont profondément modifiée.
+Si le ciel de Flandre est demeuré cette chose
+prodigieusement sensible à toutes variations de couleur
+et dôme encore le paysage d'un successif kaléidoscope,
+varié de toutes féeries de l'humidité, la tuile a chassé
+le chaume; des cubes blancs de briques crépies ont
+remplacé l'ancienne maison basse, et des musiques triviales
et modernes sonnent aux carillons. L'art de ces
-provinces est dès longtemps en déchéance. Il n'y a
-plus guère de bons peintres flamands; il n'y avait
-plus, dès longtemps, de poètes.</p>
+provinces est dès longtemps en déchéance. Il n'y a
+plus guère de bons peintres flamands; il n'y avait
+plus, dès longtemps, de poètes.</p>
-<p>Georges Rodenbach est le premier qui ait réveillé la
+<p>Georges Rodenbach est le premier qui ait réveillé la
Muse qui dormait en ce pays. Elle sortait d'un long
hiver de songes, quand elle revit autour d'elle le vieux
-décor, la huche, le rouet, l'alcôve profonde dont le
-mur est gaiement bariolé de plaques de faïence, et
-le métier de dentellière, où elle écrivait jadis de si
+décor, la huche, le rouet, l'alcôve profonde dont le
+mur est gaiement bariolé de plaques de faïence, et
+le métier de dentellière, où elle écrivait jadis de si
douces arabesques. Elle se frotta les yeux et sortit,
-pour regarder la façade de la vieille maison qui se répercutait
-encore, comme en un miroir d'étain poli,
-dans le calme canal rectiligne et muet. La façade de
-bois, fouillée industrieusement, comme par un taret
-artiste, était d'un gris plus noirâtre, et les fleurs polychromes
-s'étaient fanées. L'ornement d'or emblématique
-était vert-de-grisé au pignon. Cela tenait pourtant
+pour regarder la façade de la vieille maison qui se répercutait
+encore, comme en un miroir d'étain poli,
+dans le calme canal rectiligne et muet. La façade de
+bois, fouillée industrieusement, comme par un taret
+artiste, était d'un gris plus noirâtre, et les fleurs polychromes
+s'étaient fanées. L'ornement d'or emblématique
+était vert-de-grisé au pignon. Cela tenait pourtant
encore, mais tout autour de sa propre demeure des
-teintes crues s'étaient peintes sur toute la face des maisons
-voisines. Les heurtoirs ouvragés avaient disparu.
+teintes crues s'étaient peintes sur toute la face des maisons
+voisines. Les heurtoirs ouvragés avaient disparu.
Au lieu des mariniers et des bourgeois riches, en file
<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
heureuse, des pauvresses en longues mantes noires, des
-paysans en blouses bleues et des prêtres noirs marchaient
-sur les dalles silencieuses du quai, où autrefois la bonne
+paysans en blouses bleues et des prêtres noirs marchaient
+sur les dalles silencieuses du quai, où autrefois la bonne
Muse avait vu tant de richesses sur les galiotes, tant de
-velours et d'or sur les femmes et de si belles plumes à
+velours et d'or sur les femmes et de si belles plumes à
la toque des hommes; et la Muse avait les cheveux
gris. Elle rejeta comme disparate d'elle son ancien
-manteau de fête, et triste se remit à son métier de
-dentellière, et quand elle rechercha en elle-même les
+manteau de fête, et triste se remit à son métier de
+dentellière, et quand elle rechercha en elle-même les
vieux refrains populaires, elle ne les retrouva plus.
On parlait bien parfois de Tiel Ulenspiegel, mais si
-peu! L'usine fumait, les artisans chantaient des grossièretés;
-aux coins joliets de la rêverie, l'araignée avait
-amoncelé ses toiles, et la pauvre Muse vit bien que le
-passé était enterré sans autre survie qu'elle, et ne pouvant
-guider les hommes par l'ancienne mélopée dont ils
-avaient perdu le sens, elle se mit à réfléchir sur le présent,
-elle chercha à l'expliquer. Elle rêva, en marchant
-à petits pas sur le gazon des béguinages, en parcourant
-lentement les églises, fermant les yeux aux bondieuseries
-de plâtre peint, pour ne les rouvrir qu'à de vieilles
-toiles familières. Elle rêva sur son propre silence, sur
-sa lampe sereine dans la chambre sans murmures, près
+peu! L'usine fumait, les artisans chantaient des grossièretés;
+aux coins joliets de la rêverie, l'araignée avait
+amoncelé ses toiles, et la pauvre Muse vit bien que le
+passé était enterré sans autre survie qu'elle, et ne pouvant
+guider les hommes par l'ancienne mélopée dont ils
+avaient perdu le sens, elle se mit à réfléchir sur le présent,
+elle chercha à l'expliquer. Elle rêva, en marchant
+à petits pas sur le gazon des béguinages, en parcourant
+lentement les églises, fermant les yeux aux bondieuseries
+de plâtre peint, pour ne les rouvrir qu'à de vieilles
+toiles familières. Elle rêva sur son propre silence, sur
+sa lampe sereine dans la chambre sans murmures, près
la rue frigide et calme comme la neige de la nuit au
-premier éveil du matin. Elle se perdit à suivre les
-méandres des broderies. Elle ne chanta plus, elle parla,
-d'une voix précise, mais lointaine, comme atténuée.
-Elle expliqua en rattachant sans cesse le présent à ses
+premier éveil du matin. Elle se perdit à suivre les
+méandres des broderies. Elle ne chanta plus, elle parla,
+d'une voix précise, mais lointaine, comme atténuée.
+Elle expliqua en rattachant sans cesse le présent à ses
vieux souvenirs, comme deux fils qui furent rompus et
-qu'elle réunit en rêvant, tristement et doucement.</p>
+qu'elle réunit en rêvant, tristement et doucement.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span></p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
-<p>Depuis <cite>la Jeunesse blanche</cite> l'estime de ses confrères
-a donné à Rodenbach ses grandes lettres de naturalisation
-française; c'est un de nous. Le causeur qu'il est,
-fin, abondant en notations aiguës, est vivace de notre
-terreau de Paris, et son pays n'est à ces moments pour
-ceux qui l'écoutent que comme un fond discret qu'il
-évoque ou dissipe à sa guise. L'écrivain est resté fidèle
-aux voix d'autrefois, aux horizons plaqués sur les yeux
-de son enfance. Il est, ce qui est assez peu fréquent chez
+<p>Depuis <cite>la Jeunesse blanche</cite> l'estime de ses confrères
+a donné à Rodenbach ses grandes lettres de naturalisation
+française; c'est un de nous. Le causeur qu'il est,
+fin, abondant en notations aiguës, est vivace de notre
+terreau de Paris, et son pays n'est à ces moments pour
+ceux qui l'écoutent que comme un fond discret qu'il
+évoque ou dissipe à sa guise. L'écrivain est resté fidèle
+aux voix d'autrefois, aux horizons plaqués sur les yeux
+de son enfance. Il est, ce qui est assez peu fréquent chez
nous, un intimiste. Il enlumine les missels d'un vieil
-évangile, d'un commentaire vivant, où prient des recluses,
-de scolies, où chante un contemplateur. Dans sa
-terre d'exil, des personnages taciturnes se définissent
+évangile, d'un commentaire vivant, où prient des recluses,
+de scolies, où chante un contemplateur. Dans sa
+terre d'exil, des personnages taciturnes se définissent
le silence et leurs rares mouvements, et se perfectionnent
-entre eux les idées fines que leur inspire l'assiduité
-presque monacale de leurs réflexions sur l'âme
-des choses; il y a là un décor éteint exprès, mi-jouré,
-d'une chapelle à la Vierge où pendent les ex-votos de pèlerins
+entre eux les idées fines que leur inspire l'assiduité
+presque monacale de leurs réflexions sur l'âme
+des choses; il y a là un décor éteint exprès, mi-jouré,
+d'une chapelle à la Vierge où pendent les ex-votos de pèlerins
selon l'Inconscient. Les humbles croyants qui lui
parlent rencontrent un confesseur un peu bouddhiste.
-Mais c'est après s'être grisé de la joie des couleurs d'un
-Chéret, du ballet de la rue parisienne qu'il entre en la
-cellule où il soupèse, sur une balance à lui, les infiniment
+Mais c'est après s'être grisé de la joie des couleurs d'un
+Chéret, du ballet de la rue parisienne qu'il entre en la
+cellule où il soupèse, sur une balance à lui, les infiniment
petits de la rouille des choses. Le glas du Voile, les
-mains lunaires d'Ophélie et ses cheveux inextricables,
+mains lunaires d'Ophélie et ses cheveux inextricables,
il les rencontre partout parce qu'il les porte en lui. Il
<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
sait les vies brillantes et fanfarantes, mais volontairement
-il entoure d'une étamine ou d'une mousseline
-brodée de dessins blancs l'enfant de son rêve, et il a élu
-terre d'évocation Bruges, la ville aux carillons, la ville
-mi-déserte, la ville où les Memling brillent comme
-châsses d'améthyste dans le silence propre d'un hôpital.
-Il a choisi Bruges, non tant le Bruges réel qu'un Bruges-Musée
-qui est à lui et qu'il développe.</p>
+il entoure d'une étamine ou d'une mousseline
+brodée de dessins blancs l'enfant de son rêve, et il a élu
+terre d'évocation Bruges, la ville aux carillons, la ville
+mi-déserte, la ville où les Memling brillent comme
+châsses d'améthyste dans le silence propre d'un hôpital.
+Il a choisi Bruges, non tant le Bruges réel qu'un Bruges-Musée
+qui est à lui et qu'il développe.</p>
<p>Or, Bruges-la-Morte sort du suaire des ans. Bruges-la-Morte
-s'en va pour laisser place à une résurgence, à
-la venue, à l'infiltration d'une vie plus moderne à
+s'en va pour laisser place à une résurgence, à
+la venue, à l'infiltration d'une vie plus moderne à
travers les vieilles pierres, et tel est le sujet du <cite>Carillonneur</cite>.</p>
<p>Il y a dans toute ville morte, mais riche de la gloire
-de l'art, des gens de vrai bon sens, curieux de beauté,
-amoureux de mélancolie, qui adorent les pierres saures,
-l'encens dans l'église silencieuse, la douceur résignée
-d'une vie nonchalante, bousculée à peine un jour par le
-brouhaha d'un marché, et revivant le dimanche de sobres
+de l'art, des gens de vrai bon sens, curieux de beauté,
+amoureux de mélancolie, qui adorent les pierres saures,
+l'encens dans l'église silencieuse, la douceur résignée
+d'une vie nonchalante, bousculée à peine un jour par le
+brouhaha d'un marché, et revivant le dimanche de sobres
pompes de cloches et de processions, et la joie d'une
-quiétude encore plus parfaite. Ceux-ci, à Bruges, eussent
-désiré qu'il y ait chez eux, un point spécial en Europe,
-une ville évocatoire, galerie d'architectures, avec une
-vie d'ancêtres accrochée aux murs et contée par toutes
+quiétude encore plus parfaite. Ceux-ci, à Bruges, eussent
+désiré qu'il y ait chez eux, un point spécial en Europe,
+une ville évocatoire, galerie d'architectures, avec une
+vie d'ancêtres accrochée aux murs et contée par toutes
les boiseries et les meubles d'antan; et ce beau qu'ils
-eussent créé eût été le but de visites de rêveurs, de
-pèlerinages de sages. Les arts graphiques et la pensée
-des philosophes se fussent éjouis de cette ville-asile, de
-ce havre de tranquillité. Quelle belle chose en notre
-Europe financière et militaire, où la meilleure hypothèse
-de demain ne nous offre que la vision horrible d'une armée
+eussent créé eût été le but de visites de rêveurs, de
+pèlerinages de sages. Les arts graphiques et la pensée
+des philosophes se fussent éjouis de cette ville-asile, de
+ce havre de tranquillité. Quelle belle chose en notre
+Europe financière et militaire, où la meilleure hypothèse
+de demain ne nous offre que la vision horrible d'une armée
<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
-industrielle, d'un peuple de comptables mâtés par
-la machinalité du calcul et d'ouvriers peinant près des
+industrielle, d'un peuple de comptables mâtés par
+la machinalité du calcul et d'ouvriers peinant près des
hauts-fourneaux, quelle belle chose qu'un train stoppant
-dans une gare dénuée de wagons de marchandises,
+dans une gare dénuée de wagons de marchandises,
tranquille comme une station de petit village, et qu'on
-entrât dans une cité, où tout serait «luxe, calme et
-beauté» et aussi rêverie près de l'ombre du passé, ville
+entrât dans une cité, où tout serait «luxe, calme et
+beauté» et aussi rêverie près de l'ombre du passé, ville
vivotante sauf les voix amies de l'art, ville-chronique,
-fabuleuse presque d'irréalité par le contraste
+fabuleuse presque d'irréalité par le contraste
avec les turbulences circonvoisines, et que le sable des
-minutes se concrétât en un coin distinct des multitudes,
-et qu'un exemple fût d'une cité de recueillement.</p>
+minutes se concrétât en un coin distinct des multitudes,
+et qu'un exemple fût d'une cité de recueillement.</p>
<p>Mais intervient l'usinier, l'homme d'affaires, le perceur
-d'isthmes, le combleur de rivières, et l'on trouve
-plus facile de transformer que d'aller créer au loin.
-Ceux-ci à Bruges, insoucieux de l'esthétique, poursuivent
-une résurrection, le retour des nefs sous forme
-de steamers, et la création du monstrueux cabaret
+d'isthmes, le combleur de rivières, et l'on trouve
+plus facile de transformer que d'aller créer au loin.
+Ceux-ci à Bruges, insoucieux de l'esthétique, poursuivent
+une résurrection, le retour des nefs sous forme
+de steamers, et la création du monstrueux cabaret
qu'est un port de commerce. Comme ils promettent
-l'or, ils entraînent l'acclamation de la foule. Donc
+l'or, ils entraînent l'acclamation de la foule. Donc
Bruges, munie d'un port, luttera contre Anvers, contre
Hambourg. Les piles de charbon, les entassements des
ballots, toute la broussaille sale des docks s'installera;
-les bordées cosmopolites des matelots s'éjouiront de
-l'orgue mécanique à côté des grossières danses des
+les bordées cosmopolites des matelots s'éjouiront de
+l'orgue mécanique à côté des grossières danses des
paysans devenus mercantis. La chose n'est pas faite
-encore, mais elle est commencée. C'est l'effritement
-d'une tranquillité pieuse que considère Borluut de cette
-cage de carillonneur, où il entreprit de désapprendre
-aux timbres la valse de Faust pour y restaurer l'écho
-des antiques Noëls. C'est la vieille heure, l'heure de la rêverie,
+encore, mais elle est commencée. C'est l'effritement
+d'une tranquillité pieuse que considère Borluut de cette
+cage de carillonneur, où il entreprit de désapprendre
+aux timbres la valse de Faust pour y restaurer l'écho
+des antiques Noëls. C'est la vieille heure, l'heure de la rêverie,
<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
-de la méditation, l'heure longue du repliement sur
-soi-même qu'il écoute à la cadence voilée des vieilles
+de la méditation, l'heure longue du repliement sur
+soi-même qu'il écoute à la cadence voilée des vieilles
horloges que collectionne Van Hulle. Mais cette chanson
-menue comme la sonorité d'une vieille argenterie délicatement
-maniée est trop frêle pour lutter avec le bruit nouveau
+menue comme la sonorité d'une vieille argenterie délicatement
+maniée est trop frêle pour lutter avec le bruit nouveau
de fanfares, d'orchestrions, de clameurs de bourse.
-Son rêve se démolit sur la terre; cependant qu'il s'isole
-de plus en plus haut jusqu'à la dernière plate-forme
-du beffroi les formes parentes de celles à son image ne
-vivent plus que dans les nuées; sur le pavé des places
+Son rêve se démolit sur la terre; cependant qu'il s'isole
+de plus en plus haut jusqu'à la dernière plate-forme
+du beffroi les formes parentes de celles à son image ne
+vivent plus que dans les nuées; sur le pavé des places
on fait des affaires. Le carillonneur est le seul habitant
-mental de la ville qu'il s'est créée. Non! il a trouvé son
-analogue, l'Ève de ce tiède milieu de mémoire réfléchie.
-Mais si l'étreinte du songe laisse Borluut brisé,
+mental de la ville qu'il s'est créée. Non! il a trouvé son
+analogue, l'Ève de ce tiède milieu de mémoire réfléchie.
+Mais si l'étreinte du songe laisse Borluut brisé,
elle la rejette, cette douce Godelieve, dans la file des
-pénitents qui, au jour anniversaire, venus d'un proche
-couvent, marchent pieds nus sur le pavé inégal et dur.
-Les âmes fidèles sont broyées, les âmes de passé se
-cloîtrent, dans le monastère ou l'abdication du bonheur,
-car elles ne peuvent vivre, froissées de bourrades,
-insultées, lapidées dans le tohu-bohu de la ville qui se
-rue au marché et hurle vers les banques. Borluut et
-Godelieve sont des désespérés. Ils apportent en tout
-acte une foi sérieuse et haute, et l'amour leur semble,
-quand ils se rejoignent hors la légalité quotidienne, les
-divines épousailles. Godelieve pour Borluut, c'est la
+pénitents qui, au jour anniversaire, venus d'un proche
+couvent, marchent pieds nus sur le pavé inégal et dur.
+Les âmes fidèles sont broyées, les âmes de passé se
+cloîtrent, dans le monastère ou l'abdication du bonheur,
+car elles ne peuvent vivre, froissées de bourrades,
+insultées, lapidées dans le tohu-bohu de la ville qui se
+rue au marché et hurle vers les banques. Borluut et
+Godelieve sont des désespérés. Ils apportent en tout
+acte une foi sérieuse et haute, et l'amour leur semble,
+quand ils se rejoignent hors la légalité quotidienne, les
+divines épousailles. Godelieve pour Borluut, c'est la
femme et c'est l'agneau. Borluut pour Godelieve, c'est
-le seul homme, parce que seul il écoute et perçoit les
-vibrations de la pensée; ce seraient les amants heureux
-dans les Vérones où a parlé l'Esprit, les blancs catéchumènes
-enchaînés par leur mutuel regard, dansant
+le seul homme, parce que seul il écoute et perçoit les
+vibrations de la pensée; ce seraient les amants heureux
+dans les Vérones où a parlé l'Esprit, les blancs catéchumènes
+enchaînés par leur mutuel regard, dansant
<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
-nus et innocents devant les phalanges célestes. Mais
-quelle impossibilité de vivre dans la ville du port de
+nus et innocents devant les phalanges célestes. Mais
+quelle impossibilité de vivre dans la ville du port de
commerce, parmi les marteaux qui clouent les caisses,
-et les tenailles acharnées à déballer les lointaines épices,
+et les tenailles acharnées à déballer les lointaines épices,
et la voix des crieurs d'additions. Borluut et Godelieve
-peuvent être la vraie vertu; comme ils parlent une
-simple langue d'extase, ils ne pourront passer inaperçus
+peuvent être la vraie vertu; comme ils parlent une
+simple langue d'extase, ils ne pourront passer inaperçus
dans une Babel du chiffre. Godelieve pleurera, Borluut
-mourra, un poète entendra leur élégie.</p>
-
-<p>Légende du Nord, fragment de la nouvelle Vie des
-Saints pareille à l'ancienne, en ce sens qu'elle enregistre
-les miracles de désintéressement, et la vie simple
-de ceux qui ne sont sensibles qu'à l'Infini se manifestant
-en eux et autour d'eux. Les lentes prières accompagnent
-les quenouillées dans les veillées des naïfs
-émus, et quand la prière est finie, avant de recommencer,
+mourra, un poète entendra leur élégie.</p>
+
+<p>Légende du Nord, fragment de la nouvelle Vie des
+Saints pareille à l'ancienne, en ce sens qu'elle enregistre
+les miracles de désintéressement, et la vie simple
+de ceux qui ne sont sensibles qu'à l'Infini se manifestant
+en eux et autour d'eux. Les lentes prières accompagnent
+les quenouillées dans les veillées des naïfs
+émus, et quand la prière est finie, avant de recommencer,
une voix douce conte une illustration de l'acte de
-foi, d'un accent d'amour et de désir, une histoire trempée
-de larmes. Un très court détail des circonstances
-accompagne le récit probant comme un apologue, un
-peu mystérieux comme un lied. On cherche à faire saisir
-la nuance des âmes dont on parle, prochaines de celles
-des auditeurs, mais qui ont déjà vécu toute leur vie. Ce
-sont narrés semblables à celui des amours de Borluut et
-de Godelieve. A travers le décor local et le ton qu'il commande,
-une part de vérité générale le réunit aussi à la
-longue complainte des âmes sentimentales et crucifiées,
-à cette grande laisse qui commence aux amours de Tristan,
-à cette grande phrase à laquelle chaque poète unit
-une parenthèse, la chanson de l'amour béni et savoureux
+foi, d'un accent d'amour et de désir, une histoire trempée
+de larmes. Un très court détail des circonstances
+accompagne le récit probant comme un apologue, un
+peu mystérieux comme un lied. On cherche à faire saisir
+la nuance des âmes dont on parle, prochaines de celles
+des auditeurs, mais qui ont déjà vécu toute leur vie. Ce
+sont narrés semblables à celui des amours de Borluut et
+de Godelieve. A travers le décor local et le ton qu'il commande,
+une part de vérité générale le réunit aussi à la
+longue complainte des âmes sentimentales et crucifiées,
+à cette grande laisse qui commence aux amours de Tristan,
+à cette grande phrase à laquelle chaque poète unit
+une parenthèse, la chanson de l'amour béni et savoureux
que les circonstances brutales modifient en martyrs.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
-Ils sont touchants, ces amoureux pâles, dans la cité
-où les moteurs et les dynamos vont faire irruption. Le
+Ils sont touchants, ces amoureux pâles, dans la cité
+où les moteurs et les dynamos vont faire irruption. Le
carillon de Borluut est comme l'orgue d'un vieux
-maître de chapelle, qu'on taxe de folie, parce qu'il se
+maître de chapelle, qu'on taxe de folie, parce qu'il se
souvient toujours de quelque fulgurante apparition de
-sainte Cécile descendue sur des rayons de mélopée,
-pour ajouter l'ivresse de la beauté entrevue à celle des
+sainte Cécile descendue sur des rayons de mélopée,
+pour ajouter l'ivresse de la beauté entrevue à celle des
vingt ans sonores du musicien. Et la pauvre Godelieve
aux yeux de lac, au teint de lait, n'est-elle pas de la
famille de ces douces femmes closes dans une quotidienne
-simplicité, enrichissant de profondeur tout détail
-de vie qu'elles touchent, à travers qui les peintres
-primitifs ont effigié les saintes femmes, celles qui
+simplicité, enrichissant de profondeur tout détail
+de vie qu'elles touchent, à travers qui les peintres
+primitifs ont effigié les saintes femmes, celles qui
pleurent aux pieds du Christ et les madones un peu
lourdes et gauches, mais d'un si intime recueillement,
-auprès de qui l'enfant Jésus tourne les pages d'un
-livre? Elle est d'une tendresse, sans élans de paroles,
+auprès de qui l'enfant Jésus tourne les pages d'un
+livre? Elle est d'une tendresse, sans élans de paroles,
profonde et victorieuse comme l'habitude, avec des
-ténacités d'héréditaires passions, des souplesses cachées
-de tiges de lierre sous l'épaisseur des feuillures. C'est
-une passionnée aux mains jointes, mais si ardente que
-les feuillets de l'Evangile lui apparaissent semés des
-lettres pourpres de l'amour, et sa logique extase la mène
+ténacités d'héréditaires passions, des souplesses cachées
+de tiges de lierre sous l'épaisseur des feuillures. C'est
+une passionnée aux mains jointes, mais si ardente que
+les feuillets de l'Evangile lui apparaissent semés des
+lettres pourpres de l'amour, et sa logique extase la mène
aux portes de fer rougi de la passion.</p>
<h4>I</h4>
-<p>Rodenbach s'est beaucoup souvenu. C'était son
-droit. Il s'est remémoré la terre natale et l'a démaillotée
+<p>Rodenbach s'est beaucoup souvenu. C'était son
+droit. Il s'est remémoré la terre natale et l'a démaillotée
<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
de l'oubli. Une partie de son talent vient de ses
-solides attaches avec le passé. C'est par là qu'il a
-exercé sur la littérature de sa petite patrie, tout en se
-fondant dans la nôtre (car il n'y a qu'une littérature
-française et on peut y évoquer les Flandres au même
-titre que les villages cévenols), une grosse influence. Il
-a retrouvé des clefs perdues pour rouvrir la chartre de
-l'église des ancêtres. Il a indiqué la voie à ses compatriotes.
+solides attaches avec le passé. C'est par là qu'il a
+exercé sur la littérature de sa petite patrie, tout en se
+fondant dans la nôtre (car il n'y a qu'une littérature
+française et on peut y évoquer les Flandres au même
+titre que les villages cévenols), une grosse influence. Il
+a retrouvé des clefs perdues pour rouvrir la chartre de
+l'église des ancêtres. Il a indiqué la voie à ses compatriotes.
Ils ne le disent pas tous, mais tous le savent.
Et songez qu'il fut seul en cette province immense et
-décuplée par l'indifférence littéraire que fut la Belgique.
-Si un homme a triomphé de son milieu, c'est bien lui.
-Le seul De Coster avait écrit là-bas, au milieu d'académiques
+décuplée par l'indifférence littéraire que fut la Belgique.
+Si un homme a triomphé de son milieu, c'est bien lui.
+Le seul De Coster avait écrit là-bas, au milieu d'académiques
patoisements, bouffons, comme si de beaux
-esprits de canton avaient pratiqué la littérature française,
-ou qu'à la cour de Soulouque le petit nègre eût
-brillé dans les cérémonies officielles. Sans doute Paris
-n'était pas loin, mais, intellectuellement, aussi éloigné
+esprits de canton avaient pratiqué la littérature française,
+ou qu'à la cour de Soulouque le petit nègre eût
+brillé dans les cérémonies officielles. Sans doute Paris
+n'était pas loin, mais, intellectuellement, aussi éloigné
qu'au temps des plus somnolentes diligences. Rodenbach
-a rapproché les distances et donné aux siens un
-salutaire exemple. C'est le moindre de ses mérites,
-mais c'en est un, et actuellement, je tiens à le dire, nos
-lettres et nos lettrés n'ont pas, lorsqu'il quitte Paris
-pour retourner là-bas, d'ami plus chaud, plus sincère,
-plus sûr et plus prêt, sans accentuer un seul de nos
-défauts, à vanter haut et ferme ce que nous pouvons
-avoir de qualités.</p>
+a rapproché les distances et donné aux siens un
+salutaire exemple. C'est le moindre de ses mérites,
+mais c'en est un, et actuellement, je tiens à le dire, nos
+lettres et nos lettrés n'ont pas, lorsqu'il quitte Paris
+pour retourner là-bas, d'ami plus chaud, plus sincère,
+plus sûr et plus prêt, sans accentuer un seul de nos
+défauts, à vanter haut et ferme ce que nous pouvons
+avoir de qualités.</p>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_200"> 200</a></span>
<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></p>
<h3>Villiers de l'Isle-Adam.<br />
-<span class="subh"><i>Notes à propos d'un livre récent.</i></span></h3>
+<span class="subh"><i>Notes à propos d'un livre récent.</i></span></h3>
<h4>I</h4>
-<p>A un temps convenable après la mort de Villiers de
+<p>A un temps convenable après la mort de Villiers de
l'Isle-Adam, M. du Pontavice de Heussey met au jour
-un volume anecdotique touchant la biographie de l'écrivain
+un volume anecdotique touchant la biographie de l'écrivain
disparu, et quelques dates de production de ses
&oelig;uvres. Les premiers chapitres de ce livre sont pieux
-en ce qu'ils fixent la généalogie dont l'écrivain fut fier,
+en ce qu'ils fixent la généalogie dont l'écrivain fut fier,
curieux en ce qu'ils dissipent plausiblement les ombres
que quelques contestations laissaient planer sur ce
-droit aux aïeux dont il fut si jaloux, intéressants parce
-qu'ils nous content des périodes de prime jeunesse sur
-lesquels peu de documents, sauf celui le plus intéressant,
+droit aux aïeux dont il fut si jaloux, intéressants parce
+qu'ils nous content des périodes de prime jeunesse sur
+lesquels peu de documents, sauf celui le plus intéressant,
du commencement de l'<cite>Avertissement</cite> (<cite>Chez
-les Passants</cite>, p. 287). Après ces bonnes pages
-sur les années d'apprentissage, le biographe entame
-l'histoire des années de maîtrise, et là rien n'est à glaner
-d'inédit, rien qui n'eut été conté par le maître ou
+les Passants</cite>, p. 287). Après ces bonnes pages
+sur les années d'apprentissage, le biographe entame
+l'histoire des années de maîtrise, et là rien n'est à glaner
+d'inédit, rien qui n'eut été conté par le maître ou
quelques-uns de ses vieux amis, et rien de saillant
-à relever, que quelques erreurs légères et, il est vrai,
-sans nocivité pour la mémoire du biographié.</p>
+à relever, que quelques erreurs légères et, il est vrai,
+sans nocivité pour la mémoire du biographié.</p>
-<p>La légende d'ailleurs dont l'anecdote et le racontar
+<p>La légende d'ailleurs dont l'anecdote et le racontar
<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
-ont ensablé le souvenir de cette vie, n'est de nul intérêt;
-fondée sur tels passagers avatars imposés à l'écrivain
-par sa détresse, tels récits de concessions à la
-grande presse déterminées par ce même urgent motif,
-sur telle prodigue loquacité à propos de ses prochaines
-&oelig;uvres, naturelle si l'on pense qu'elles étaient, ces
-&oelig;uvres, sa vie même, cette légende est puérile et, à
+ont ensablé le souvenir de cette vie, n'est de nul intérêt;
+fondée sur tels passagers avatars imposés à l'écrivain
+par sa détresse, tels récits de concessions à la
+grande presse déterminées par ce même urgent motif,
+sur telle prodigue loquacité à propos de ses prochaines
+&oelig;uvres, naturelle si l'on pense qu'elles étaient, ces
+&oelig;uvres, sa vie même, cette légende est puérile et, à
vrai dire, ne narre rien.</p>
-<p>Le seul point peut-être qui offrirait quelque intérêt,
-mais celui-là se retrouve en la vie de presque tout
-écrivain d'exception, serait d'énumérer et d'expliquer
-quels furent les éditeurs, inconnus, besogneux, fantastiques
-parfois, éphémères presque toujours qui
-osèrent seuls risquer les responsabilités financières de
-ces livres, et démontrer que sauf vers la fin de la vie
+<p>Le seul point peut-être qui offrirait quelque intérêt,
+mais celui-là se retrouve en la vie de presque tout
+écrivain d'exception, serait d'énumérer et d'expliquer
+quels furent les éditeurs, inconnus, besogneux, fantastiques
+parfois, éphémères presque toujours qui
+osèrent seuls risquer les responsabilités financières de
+ces livres, et démontrer que sauf vers la fin de la vie
de Villiers, ce furent dans les plus jeunes et les moins
-pécuniaires des revues, dans des papiers de lettres
-aussi audacieux qu'éphémères, que furent publiés contes,
-romans et drames, dont ils comptèrent parmi
+pécuniaires des revues, dans des papiers de lettres
+aussi audacieux qu'éphémères, que furent publiés contes,
+romans et drames, dont ils comptèrent parmi
les meilleurs ornements et sacrifices, dont ils demeurent
-pour les bibliographes les plus efficaces curiosités.</p>
+pour les bibliographes les plus efficaces curiosités.</p>
<p>Ainsi <i lang="la" xml:lang="la">passim</i> existent ces pages dans la <cite>Revue fantaisiste</cite>,
-la <cite>Revue des lettres et des arts</cite>, revue fondée par
-Villiers, la <cite>République des lettres</cite>, devenues classiques,
+la <cite>Revue des lettres et des arts</cite>, revue fondée par
+Villiers, la <cite>République des lettres</cite>, devenues classiques,
et d'autres si inconnues comme le <cite>Spectateur</cite>, revue
-franco-russe où parut par exemple l'<em>Inconnue</em> (des
+franco-russe où parut par exemple l'<em>Inconnue</em> (des
<i>Contes cruels</i>).</p>
<p>Comme date (il est inutile de le redire), Villiers de
-l'Isle-Adam appartint et fréquenta au groupe dit le
+l'Isle-Adam appartint et fréquenta au groupe dit le
Parnasse contemporain; dans une explication plus
-large que celle qui enferme cette dénomination de
+large que celle qui enferme cette dénomination de
<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
-groupe sur quelques personnalités qui défendent encore,
-attardés, les vieux rythmes de la poésie romantique,
-les Parnassiens de ce temps étaient, en somme, des novateurs
-sinon de fait, du moins de goût. L'Ecole réclamait,
-contre un modernisme assez lâche, le droit à
-l'évocation des mythes, à la résurrection historique, à
+groupe sur quelques personnalités qui défendent encore,
+attardés, les vieux rythmes de la poésie romantique,
+les Parnassiens de ce temps étaient, en somme, des novateurs
+sinon de fait, du moins de goût. L'Ecole réclamait,
+contre un modernisme assez lâche, le droit à
+l'évocation des mythes, à la résurrection historique, à
l'exotisme; ses alliances allaient vers les peintres symboliques
-et les préraphaélites, et aussi défendaient les
-premiers impressionnistes; son engouement se précisait
+et les préraphaélites, et aussi défendaient les
+premiers impressionnistes; son engouement se précisait
musicalement vers Wagner; en prose les adeptes
-voulaient suivre Théophile Gautier et Banville dans
-leur art de la nouvelle un peu ailée, contemporaine,
-mais de haut. L'influence de Flaubert fécondait leurs
-rêves épiques.</p>
+voulaient suivre Théophile Gautier et Banville dans
+leur art de la nouvelle un peu ailée, contemporaine,
+mais de haut. L'influence de Flaubert fécondait leurs
+rêves épiques.</p>
<p>Villiers fut presque l'un d'eux par quelques-uns de
-ces points communs, mais il s'en distinguait éminemment
+ces points communs, mais il s'en distinguait éminemment
par la possession d'une philosophie personnelle et
-par le don d'ironie, rarement départi aux jeunes écrivains
-de ce moment, et aussi par une souplesse à manier différentes
-formes d'art, rarement exercées dans le cénacle.
-Dramatiste, nouvelliste il le fut avant eux; poète en
+par le don d'ironie, rarement départi aux jeunes écrivains
+de ce moment, et aussi par une souplesse à manier différentes
+formes d'art, rarement exercées dans le cénacle.
+Dramatiste, nouvelliste il le fut avant eux; poète en
leur gamme, il le fut peu et peu de temps; ces brodequins
-lui furent-ils trop étroits, c'est probable, et, en
-ce cas, il rentrerait dans cette nombreuse catégorie des
-poètes français qui rejetèrent le rêche et strict instrument
-de l'alexandrin pour confier alors leur rêve à la
-prose cadencée. Le poème en prose aux proportions
-étendues tout au long d'un conte, souvent aussi le
-poème en prose pris, laissé, repris au long d'un conte
-pour en interpréter les musiques principales et thématiques,
-la large phrase rythmée du poème en prose
+lui furent-ils trop étroits, c'est probable, et, en
+ce cas, il rentrerait dans cette nombreuse catégorie des
+poètes français qui rejetèrent le rêche et strict instrument
+de l'alexandrin pour confier alors leur rêve à la
+prose cadencée. Le poème en prose aux proportions
+étendues tout au long d'un conte, souvent aussi le
+poème en prose pris, laissé, repris au long d'un conte
+pour en interpréter les musiques principales et thématiques,
+la large phrase rythmée du poème en prose
<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
-appliquée à la farce, pour y donner nette la configuration
+appliquée à la farce, pour y donner nette la configuration
d'un personnage et, en face, de vives et cursives
-railleries écrites à plaisir dans l'impersonnel et presque
+railleries écrites à plaisir dans l'impersonnel et presque
le plus administratif des styles, tels sont les deux
-points les plus opposés, contrastants de la manière
-de Villiers. Idéalement des façons d'aborder les sujets
-aux amples développements issues de Poe, d'Hoffmann
-et de Flaubert, des façons de développer (le premier) les
-risibilités d'une certaine science moderne, pratique et
-opaque, procédant en cela de Poe mais avec toute l'invasion
-d'un procédé de plaisanterie résidant en la gravité
-de l'intonation et la pompe des lignes de phrases pour enchâsser
-la calembredaine, et des façons d'insérer en des
-pages narratives et coupées en petits intervalles, des
-crissements secs de formules brèves frappées en médailles,
-déduites en illusoires proverbes et en bouffons
-aphorismes. Ces caractères marquent une série d'&oelig;uvres
-diverses, soit, parmi tant, <cite>l'Amour suprême</cite>, <cite>la Maison
-du bonheur</cite>, <cite>Véra</cite>, <cite>le Phantasme de M. Redoux</cite>, <cite>la
-Machine à gloire</cite>, <cite>le Plus beau dîner du monde</cite>, <cite>la
-Couronne présidentielle</cite>, et, dans de plus amples proportions,
-mais dans une semblable genèse du procédé,
-<cite>Tribulat Bonhomet</cite> et <cite>l'Ève future</cite>.</p>
-
-<p><cite>Bonhomet</cite>, <cite>l'Ève future</cite>, <cite>Axel</cite>, sont les trois points
-élevés de cette série d'&oelig;uvres, de ce laborieux travail
-de trente ans. <cite>Bonhomet</cite> (ici ouvrons une parenthèse);
-en toute &oelig;uvre, si parfaite qu'ait cru l'ériger l'auteur,
-si peu vaniteux que fût, il semble, Villiers, il dut, lui,
-le correcteur perpétuel, croire des pages menées complètement
-à bien, puisqu'il les donna, et ceci dit, en
-faisant toute restriction, puisque la détresse en pouvait
+points les plus opposés, contrastants de la manière
+de Villiers. Idéalement des façons d'aborder les sujets
+aux amples développements issues de Poe, d'Hoffmann
+et de Flaubert, des façons de développer (le premier) les
+risibilités d'une certaine science moderne, pratique et
+opaque, procédant en cela de Poe mais avec toute l'invasion
+d'un procédé de plaisanterie résidant en la gravité
+de l'intonation et la pompe des lignes de phrases pour enchâsser
+la calembredaine, et des façons d'insérer en des
+pages narratives et coupées en petits intervalles, des
+crissements secs de formules brèves frappées en médailles,
+déduites en illusoires proverbes et en bouffons
+aphorismes. Ces caractères marquent une série d'&oelig;uvres
+diverses, soit, parmi tant, <cite>l'Amour suprême</cite>, <cite>la Maison
+du bonheur</cite>, <cite>Véra</cite>, <cite>le Phantasme de M. Redoux</cite>, <cite>la
+Machine à gloire</cite>, <cite>le Plus beau dîner du monde</cite>, <cite>la
+Couronne présidentielle</cite>, et, dans de plus amples proportions,
+mais dans une semblable genèse du procédé,
+<cite>Tribulat Bonhomet</cite> et <cite>l'Ève future</cite>.</p>
+
+<p><cite>Bonhomet</cite>, <cite>l'Ève future</cite>, <cite>Axel</cite>, sont les trois points
+élevés de cette série d'&oelig;uvres, de ce laborieux travail
+de trente ans. <cite>Bonhomet</cite> (ici ouvrons une parenthèse);
+en toute &oelig;uvre, si parfaite qu'ait cru l'ériger l'auteur,
+si peu vaniteux que fût, il semble, Villiers, il dut, lui,
+le correcteur perpétuel, croire des pages menées complètement
+à bien, puisqu'il les donna, et ceci dit, en
+faisant toute restriction, puisque la détresse en pouvait
<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-hâter les publications,&mdash;en toute &oelig;uvre, se produisent
-bientôt des fanures, apparaissent des lézardes, des draperies
-s'éliment, des ors s'émincent, des opales meurent.
-Il semble qu'en le livre ci-étudié une part surtout
-souffre déjà l'injure du temps, et cela parce qu'elle fut
-plus vivement écrite, plus imprégnée du souffle contemporain.
-C'est la comédie, ou plutôt l'intermède
-comique qui s'entrelace aux idées sérieuses, lyriquement
+hâter les publications,&mdash;en toute &oelig;uvre, se produisent
+bientôt des fanures, apparaissent des lézardes, des draperies
+s'éliment, des ors s'émincent, des opales meurent.
+Il semble qu'en le livre ci-étudié une part surtout
+souffre déjà l'injure du temps, et cela parce qu'elle fut
+plus vivement écrite, plus imprégnée du souffle contemporain.
+C'est la comédie, ou plutôt l'intermède
+comique qui s'entrelace aux idées sérieuses, lyriquement
dites; et s'il reste de Bonhomet l'image puissante d'un
-Prudhomme, d'un Prudhomme développé, devenu
-fort, car son ignorance et son incapacité d'intellect
-peuvent à cette heure diriger et utiliser les ressources
+Prudhomme, d'un Prudhomme développé, devenu
+fort, car son ignorance et son incapacité d'intellect
+peuvent à cette heure diriger et utiliser les ressources
pratiques de la science, quelques-uns, beaucoup des
-<em>mots</em> qui émaillent le texte ont pâli. Mais il reste une
-puissante caricature d'un certain esprit, ou plutôt d'une
+<em>mots</em> qui émaillent le texte ont pâli. Mais il reste une
+puissante caricature d'un certain esprit, ou plutôt d'une
certaine allure d'existence scientifique. Bonhomet est
-avec justesse le représentant d'une science qui est
+avec justesse le représentant d'une science qui est
beaucoup plus une nomenclature qu'une science pure,
-et qu'il sait d'ailleurs réduire à la pure nomenclature;
-il est le médecin fier et ignorant et solennel. Il n'est
-pas l'homme de la science; il est le fétichiste des résultats
-grossiers de quelques spéciales méthodes; il est
-à la science ce que les perroquets des <em>plagiaires de la
-foudre</em> (<cite>Histoires insolites</cite>) sont à la littérature.</p>
-
-<p>Aussi dans <cite>l'Ève future</cite>, ce rêve de si loin, qui peut
+et qu'il sait d'ailleurs réduire à la pure nomenclature;
+il est le médecin fier et ignorant et solennel. Il n'est
+pas l'homme de la science; il est le fétichiste des résultats
+grossiers de quelques spéciales méthodes; il est
+à la science ce que les perroquets des <em>plagiaires de la
+foudre</em> (<cite>Histoires insolites</cite>) sont à la littérature.</p>
+
+<p>Aussi dans <cite>l'Ève future</cite>, ce rêve de si loin, qui peut
venir, comme le raconte M. du Pontavice, d'une anecdote
touchant quelque lord anglais dont le singulier
-suicide fut frappant, du propos un peu étonnant au
-moins d'un ingénieur américain, qu'on aperçoit là, ou
-plaisant à froid, ou un peu exalté d'enthousiasme pour
+suicide fut frappant, du propos un peu étonnant au
+moins d'un ingénieur américain, qu'on aperçoit là, ou
+plaisant à froid, ou un peu exalté d'enthousiasme pour
Edison, mais qu'on pourrait aussi voir issu d'un esprit
<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
-préoccupé longtemps du joueur d'échecs de Maelzel
-aussi ayant longtemps sondé le mystère de quelques-unes
+préoccupé longtemps du joueur d'échecs de Maelzel
+aussi ayant longtemps sondé le mystère de quelques-unes
des plus poignantes nouvelles d'Hoffmann (car il
-existe le mythe de Coppélia), dans <cite>l'Ève future</cite>, dans
+existe le mythe de Coppélia), dans <cite>l'Ève future</cite>, dans
cette production bien nouvelle les fanures sont la place
presque maintenant vacante qu'y ont prise les lazzis,
-aussi des manques dans l'intérêt, au premier abord
+aussi des manques dans l'intérêt, au premier abord
toujours croissant, lorsqu'on repasse par les longues
-préparations scientifiques, par où Villiers veut donner
-à son songe les allures de la vraisemblance et de la
-probabilité (soin inutile), tandis que s'ajeunit le long
-développement de l'idée mère «Ah! qui m'ôtera
-cette âme de ce corps» dont l'incantation s'étend en
+préparations scientifiques, par où Villiers veut donner
+à son songe les allures de la vraisemblance et de la
+probabilité (soin inutile), tandis que s'ajeunit le long
+développement de l'idée mère «Ah! qui m'ôtera
+cette âme de ce corps» dont l'incantation s'étend en
longues et lentes musiques captivantes dans les chapitres
-<cite>Par un soir d'éclipse</cite>, <cite>l'Androsphynge</cite>, <cite>l'Auxiliatrice</cite>,
+<cite>Par un soir d'éclipse</cite>, <cite>l'Androsphynge</cite>, <cite>l'Auxiliatrice</cite>,
<cite>Incantation</cite>, <cite>Idylle nocturne</cite>, <cite>Penseroso</cite>.</p>
-<p>A quoi doit-on attribuer ces légères tares de <cite>l'Ève
-future</cite>, cette inutile démonstration de la machine de
-l'Andréide, et les quelques vains soliloques d'Edison,
-et même le superflu de quelques dialogues avec lord
-Ewald; à côté des chapitres précités, à côté de cette
-définition de l'Andréide «dont le propre est d'annuler
-en quelques heures, dans le plus passionné des c&oelig;urs,
-ce qu'il peut contenir pour le modèle de désirs bas et
-dégradants, ceci par le seul fait de les saturer d'une
-solennité inconnue, et dont nul, je crois, ne peut imaginer
-l'irrésistible effet avant de l'avoir éprouvé». A
-côté de «il nous est permis de réaliser, désormais, de
-puissants fantômes, de mystérieuses présences mixtes...
+<p>A quoi doit-on attribuer ces légères tares de <cite>l'Ève
+future</cite>, cette inutile démonstration de la machine de
+l'Andréide, et les quelques vains soliloques d'Edison,
+et même le superflu de quelques dialogues avec lord
+Ewald; à côté des chapitres précités, à côté de cette
+définition de l'Andréide «dont le propre est d'annuler
+en quelques heures, dans le plus passionné des c&oelig;urs,
+ce qu'il peut contenir pour le modèle de désirs bas et
+dégradants, ceci par le seul fait de les saturer d'une
+solennité inconnue, et dont nul, je crois, ne peut imaginer
+l'irrésistible effet avant de l'avoir éprouvé». A
+côté de «il nous est permis de réaliser, désormais, de
+puissants fantômes, de mystérieuses présences mixtes...
cependant ce n'est encore que du diamant brut, c'est
-le squelette d'une ombre attendant que l'ombre soit»,
+le squelette d'une ombre attendant que l'ombre soit»,
<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
pourquoi les inutiles descriptions de la chair artificielle,
-etc. La raison qui nous en apparaîtrait la plus
+etc. La raison qui nous en apparaîtrait la plus
claire, c'est que Villiers, peu confiant en l'intelligence
-philosophique des lecteurs à qui il s'adressait, a cherché
-à créer pour eux un livre philosophique et lyrique
-qui fût en même temps amusant; de là le découpage
-des chapitres; de là des contrastes et des moyens de
-dramaturgie facile; de là la concentration superflue de
-toute l'idée du livre en tout ce récit des aventures de
+philosophique des lecteurs à qui il s'adressait, a cherché
+à créer pour eux un livre philosophique et lyrique
+qui fût en même temps amusant; de là le découpage
+des chapitres; de là des contrastes et des moyens de
+dramaturgie facile; de là la concentration superflue de
+toute l'idée du livre en tout ce récit des aventures de
M<sup>me</sup> Any Anderson, aussi le portrait-charge de Miss
-Alicia Clary, parfois poussé trop au grotesque, émaillé
-de mots d'une condensation plutôt apparente. Villiers a
-voulu être amusant, et dépasser, sur le terrain de la littérature
+Alicia Clary, parfois poussé trop au grotesque, émaillé
+de mots d'une condensation plutôt apparente. Villiers a
+voulu être amusant, et dépasser, sur le terrain de la littérature
fantastique, les adaptateurs heureux, comme il
-espérait en égaler les maîtres réels; les taches de
-l'&OElig;uvre d'art métaphysique, de la légende moderne
-dont il avait conçu l'idée, appartiennent en propre autant
-au milieu ambiant, au milieu qui ne sait tolérer
-l'idée pure qu'enguirlandée d'anecdotes plaisantes,
-qu'au tempérament de l'auteur et à son penchant vers
+espérait en égaler les maîtres réels; les taches de
+l'&OElig;uvre d'art métaphysique, de la légende moderne
+dont il avait conçu l'idée, appartiennent en propre autant
+au milieu ambiant, au milieu qui ne sait tolérer
+l'idée pure qu'enguirlandée d'anecdotes plaisantes,
+qu'au tempérament de l'auteur et à son penchant vers
la raillerie.</p>
<h4>II</h4>
-<p>L'esthétique particulière de Villiers de l'Isle-Adam
+<p>L'esthétique particulière de Villiers de l'Isle-Adam
quelle est-elle?</p>
-<p>«Le génie pur est essentiellement silencieux, sa révélation
-rayonne plutôt dans ce qu'il sous-entend que
+<p>«Le génie pur est essentiellement silencieux, sa révélation
+rayonne plutôt dans ce qu'il sous-entend que
<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
dans ce qu'il exprime; pour se rendre sensible aux
autres esprits, il est contraint de s'amoindrir pour
passer dans l'accessible.</p>
-<p>«Il est obligé d'accepter un voile extérieur, une fiction,
-une trame, une histoire dont la grossièreté est
-nécessaire à la manifestation de sa puissance et à laquelle
-il reste complètement étranger; il ne dépend
-pas, il ne crée pas, il transparaît.</p>
-
-<p>«Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier
-que soit en lui-même ce procédé de la lumière, ne devient-il
-pas absolument admirable lorsque la lumière
-se produit... Le génie n'a point pour mission de créer
-mais d'éclaircir ce qui, sans lui, serait condamné aux
-ténèbres. C'est l'ordonnateur du chaos; il appelle, sépare
-et dispose les éléments aveugles, et quand nous
-sommes enlevés par l'admiration devant une &oelig;uvre
-sublime, ce n'est pas qu'elle crée une idée en nous,
-c'est que, sous l'influence divine du génie, cette idée
-qui était en nous, obscure à elle-même, s'est réveillée
-comme la fille de Jaïre, au toucher de celui qui vient
+<p>«Il est obligé d'accepter un voile extérieur, une fiction,
+une trame, une histoire dont la grossièreté est
+nécessaire à la manifestation de sa puissance et à laquelle
+il reste complètement étranger; il ne dépend
+pas, il ne crée pas, il transparaît.</p>
+
+<p>«Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier
+que soit en lui-même ce procédé de la lumière, ne devient-il
+pas absolument admirable lorsque la lumière
+se produit... Le génie n'a point pour mission de créer
+mais d'éclaircir ce qui, sans lui, serait condamné aux
+ténèbres. C'est l'ordonnateur du chaos; il appelle, sépare
+et dispose les éléments aveugles, et quand nous
+sommes enlevés par l'admiration devant une &oelig;uvre
+sublime, ce n'est pas qu'elle crée une idée en nous,
+c'est que, sous l'influence divine du génie, cette idée
+qui était en nous, obscure à elle-même, s'est réveillée
+comme la fille de Jaïre, au toucher de celui qui vient
d'en haut (Hamlet, <cite>Chez les Passants</cite>, p. 40, un article
-déjà paru dans la <cite>Revue des Lettres et des Arts</cite>,
+déjà paru dans la <cite>Revue des Lettres et des Arts</cite>,
vers 1863.)</p>
-<p>Mon art, c'est ma prière, et, croyez-moi, nul véritable
+<p>Mon art, c'est ma prière, et, croyez-moi, nul véritable
artiste ne chante que ce qu'il croit, ne parle que
-de ce qu'il aime, n'écrit que ce qu'il pense; car ceux-là
-qui mentent se trahissent en leur &oelig;uvre dès lors
-stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir
-&oelig;uvre d'art véritable sans désintéressement, sans sincérité.</p>
+de ce qu'il aime, n'écrit que ce qu'il pense; car ceux-là
+qui mentent se trahissent en leur &oelig;uvre dès lors
+stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir
+&oelig;uvre d'art véritable sans désintéressement, sans sincérité.</p>
-<p>Il faut à l'artiste véritable, à celui qui crée, unit et
+<p>Il faut à l'artiste véritable, à celui qui crée, unit et
<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
transfigure ces deux dons indissolubles dans la science
et la foi. (Souvenir, <cite>Chez les Passants</cite>, p. 43.)</p>
-<p>La littérature proprement dite, n'existant pas plus
+<p>La littérature proprement dite, n'existant pas plus
que l'espace pur, ce que l'on se rappelle d'un grand
-poète, c'est l'impression dite de sublimité qu'il nous a
-laissée, par et à travers son &oelig;uvre, plutôt que l'&oelig;uvre
-elle-même, et cette impression, sous le voile des langages
-humains, pénètre les traductions les plus vulgaires
-(<cite>La Machine à gloire</cite>).</p>
+poète, c'est l'impression dite de sublimité qu'il nous a
+laissée, par et à travers son &oelig;uvre, plutôt que l'&oelig;uvre
+elle-même, et cette impression, sous le voile des langages
+humains, pénètre les traductions les plus vulgaires
+(<cite>La Machine à gloire</cite>).</p>
-<p>La philosophie, nous la trouvons aussi éparse au
+<p>La philosophie, nous la trouvons aussi éparse au
long de son &oelig;uvre en quelques phrases.</p>
-<p>«Mon mégaphone même, s'il peut augmenter la dimension,
+<p>«Mon mégaphone même, s'il peut augmenter la dimension,
pour ainsi dire, des oreilles humaines, ne
-saurait toutefois augmenter de <em>Ce</em> qui écoute en ces
-mêmes oreilles&mdash;... Quand bien même j'arriverais à
+saurait toutefois augmenter de <em>Ce</em> qui écoute en ces
+mêmes oreilles&mdash;... Quand bien même j'arriverais à
faire flotter au vent les pavillons auriculaires de mes
semblables, l'esprit d'analyse ayant aboli dans le tympan
les existences modernes, le sens intime des rumeurs
-du passé (sens qui en constituait encore un
-coup la véritable réalité), j'eusse beau clicher en
-d'autres âges leurs vibrations, celles-ci ne représenteraient
+du passé (sens qui en constituait encore un
+coup la véritable réalité), j'eusse beau clicher en
+d'autres âges leurs vibrations, celles-ci ne représenteraient
plus aujourd'hui, sur mon appareil, que des
sons morts, en un mot que des bruits <i>autres</i> qu'ils
-furent, et que leurs étiquettes phonographiques les
-prétendraient être, <em>puisque c'est en nous que s'est fait
+furent, et que leurs étiquettes phonographiques les
+prétendraient être, <em>puisque c'est en nous que s'est fait
le silence</em>.</p>
<p>Ainsi tu oubliais cependant que la plus certaine de
-toutes les réalités, celle, tu le sais bien, en qui nous
-sommes perdus, et dont l'inévitable substance en nous
-n'est qu'idéale (je parle de l'infini) n'est pas seulement
+toutes les réalités, celle, tu le sais bien, en qui nous
+sommes perdus, et dont l'inévitable substance en nous
+n'est qu'idéale (je parle de l'infini) n'est pas seulement
que raisonnable. Nous en avons une lueur si faible, au
<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
contraire, que nulle raison, bien que constatant cette
-inconditionnelle nécessité, ne saurait en imaginer l'idée
+inconditionnelle nécessité, ne saurait en imaginer l'idée
autrement que par un pressentiment, un vertige; ou un
-désir.» (<cite>Ève future</cite>).</p>
+désir.» (<cite>Ève future</cite>).</p>
-<p>«Maître, je sais que selon la doctrine ancienne,
+<p>«Maître, je sais que selon la doctrine ancienne,
pour devenir tout puissant, il faut vaincre en soi toute
-passion, oublier toute convoitise, détruire toute trace
-humaine, assujettie par le détachement. Homme, si tu
-cesses de limiter une chose en toi, c'est-à-dire de la désirer,
-si, par là, tu te retires d'elle, elle t'arrivera, féminine,
+passion, oublier toute convoitise, détruire toute trace
+humaine, assujettie par le détachement. Homme, si tu
+cesses de limiter une chose en toi, c'est-à-dire de la désirer,
+si, par là, tu te retires d'elle, elle t'arrivera, féminine,
comme l'eau vient remplir la place qu'on lui
-offre dans le creux de la main. Car tu possèdes l'être
-réel de toutes choses en ta pure volonté, et tu es le
+offre dans le creux de la main. Car tu possèdes l'être
+réel de toutes choses en ta pure volonté, et tu es le
dieu que tu peux devenir.</p>
<p>Les dieux sont ceux qui ne doutent jamais. Echappe-toi
-comme eux par la foi dans l'Incréé. Accomplis-toi
-dans ta lumière astrale, surgis, moissonne, monte.
+comme eux par la foi dans l'Incréé. Accomplis-toi
+dans ta lumière astrale, surgis, moissonne, monte.
Deviens ta propre fleur. Tu n'es que ce que tu penses,
-pense donc éternel...</p>
+pense donc éternel...</p>
<p>Ce qui passe ou change vaut-il qu'on se le rappelle?
-Qui peut rien connaître sinon ce qu'il reconnaît. Tu
+Qui peut rien connaître sinon ce qu'il reconnaît. Tu
crois apprendre, tu te retrouves, l'univers n'est qu'un
-prétexte à ce développement de toute conscience. La
-loi, c'est l'énergie des êtres, c'est la notion vive, libre,
-substantielle qui, dans le sensible et l'invisible, émeut,
-anime, immobilise ou transforme la totalité des devenirs.
-Tout en palpite. Te voici incarné sous des voiles
-d'organisme dans une prison de rapports. Attiré par
-les aimants du désir, attrait originel, si tu leur cèdes,
-tu épaissis les liens pénétrants qui t'enveloppent. La
+prétexte à ce développement de toute conscience. La
+loi, c'est l'énergie des êtres, c'est la notion vive, libre,
+substantielle qui, dans le sensible et l'invisible, émeut,
+anime, immobilise ou transforme la totalité des devenirs.
+Tout en palpite. Te voici incarné sous des voiles
+d'organisme dans une prison de rapports. Attiré par
+les aimants du désir, attrait originel, si tu leur cèdes,
+tu épaissis les liens pénétrants qui t'enveloppent. La
sensation que ton esprit caresse va changer tes nerfs en
<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-chaînes de plomb. Et toute cette vieille extériorité,
-maligne, compliquée, inflexible&mdash;qui te guette pour
-se nourrir de la volition vive de ton entité&mdash;te sèmera
-bientôt, poussière précieuse et consciente, en ses chimismes
-et ses contingences, avec la main décisive de
+chaînes de plomb. Et toute cette vieille extériorité,
+maligne, compliquée, inflexible&mdash;qui te guette pour
+se nourrir de la volition vive de ton entité&mdash;te sèmera
+bientôt, poussière précieuse et consciente, en ses chimismes
+et ses contingences, avec la main décisive de
la mort. La mort c'est avoir choisi. L'impersonnel
-c'est le devenir... Ayant conquis l'idée, libre enfin de
-ton être, tu redeviendras, dans l'Intemporel, esprit purifié,
+c'est le devenir... Ayant conquis l'idée, libre enfin de
+ton être, tu redeviendras, dans l'Intemporel, esprit purifié,
distincte essence en l'esprit absolu, le consort
-même de ce que tu appelles une déité... Saches, une
+même de ce que tu appelles une déité... Saches, une
fois pour toujours, qu'il n'est d'univers pour toi que
-la conception même qui s'en réfléchit au fond de tes
-pensées... Si, par impossible, tu pouvais, un moment,
+la conception même qui s'en réfléchit au fond de tes
+pensées... Si, par impossible, tu pouvais, un moment,
embrasser l'omnivision du monde, ce serait encore
-une illusion l'instant d'après, puisque l'univers change
-comme tu changes toi-même et qu'ainsi son apparaître,
-quel qu'il puisse être, n'est en principe que fictif, mobile,
-illusoire, insaisissable... Tu es ton futur créateur...
-Ta vérité sera ce que tu l'auras conçue.». <cite>Axel.</cite></p>
+une illusion l'instant d'après, puisque l'univers change
+comme tu changes toi-même et qu'ainsi son apparaître,
+quel qu'il puisse être, n'est en principe que fictif, mobile,
+illusoire, insaisissable... Tu es ton futur créateur...
+Ta vérité sera ce que tu l'auras conçue.». <cite>Axel.</cite></p>
<p>Partout, dans l'&oelig;uvre de Villiers, contes ironiques,
-contes philosophiques, drames à longs pans allégoriques,
-cet hégélianisme poussé au nihilisme presque vis-à-vis
-du monde extérieur.</p>
+contes philosophiques, drames à longs pans allégoriques,
+cet hégélianisme poussé au nihilisme presque vis-à-vis
+du monde extérieur.</p>
-<p>Présentée, ironiquement, en charge, en longues
-phrases grandiloquentes, partout la même idée; dans
+<p>Présentée, ironiquement, en charge, en longues
+phrases grandiloquentes, partout la même idée; dans
un monde d'ombre et d'illusion, des passants vont, irresponsables,
-sans lumière, sans bâton, sans guides,
-emmurés dans leurs sens, la sottise humaine n'étant
-que l'ignorance ou le mépris par ignorance d'anciennes
-et immuables vérités; les passants circulent autour de
-rares initiés, qui se doivent reconnaître seuls en leurs
+sans lumière, sans bâton, sans guides,
+emmurés dans leurs sens, la sottise humaine n'étant
+que l'ignorance ou le mépris par ignorance d'anciennes
+et immuables vérités; les passants circulent autour de
+rares initiés, qui se doivent reconnaître seuls en leurs
<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
cerveaux, seuls en leurs volitions, et dont le devoir est
-de se créer sans cesse supérieurs par l'affinement de
-leurs désirs vers la pureté et l'idée. Ces gens d'élite
-portent dans leur âme le reflet des richesses stériles
-d'un grand nombre de rois oubliés (<cite>Souvenirs occultes</cite>);
-si vous élargissez le sens de cette phrase, vous aurez
-l'idée-mère d'<cite>Axel</cite>.</p>
-
-<p>A cette constatation quasi désespérée dans sa noblesse,&mdash;à
-savoir qu'il n'est nul but que l'existence même, à
-condition qu'elle soit cérébrale,&mdash;pour adoucir le dur
-chemin solitaire, Villiers offre la foi, la foi en des êtres
-de limbes, semi-existants vers la limite du monde réel,
-fantômes de bonté, anges perceptibles à qui les peut
-apercevoir. «Impénétrable à des yeux d'argile, la face
-du messager ne peut être perçue que par l'esprit.
-Efflux et assises de la nécessité divine, les anges ne
-sont, en substance, que dans la libre sublimité des
-cieux absolus, où la réalité s'unifie avec l'Idéal. Ce
-sont des pensers de Dieu discontinués en êtres distincts
-par l'effectualité de la toute-puissance.</p>
-
-<p>&mdash;Réflexes, ils ne s'extériorisent que dans l'extase
-qu'ils suscitent et qui fait partie d'eux-mêmes.»</p>
-
-<p>Ces êtres de limbes apparaissent aux prédestinés, à
-ceux qui ont su garder le libre état de leur conscience
+de se créer sans cesse supérieurs par l'affinement de
+leurs désirs vers la pureté et l'idée. Ces gens d'élite
+portent dans leur âme le reflet des richesses stériles
+d'un grand nombre de rois oubliés (<cite>Souvenirs occultes</cite>);
+si vous élargissez le sens de cette phrase, vous aurez
+l'idée-mère d'<cite>Axel</cite>.</p>
+
+<p>A cette constatation quasi désespérée dans sa noblesse,&mdash;à
+savoir qu'il n'est nul but que l'existence même, à
+condition qu'elle soit cérébrale,&mdash;pour adoucir le dur
+chemin solitaire, Villiers offre la foi, la foi en des êtres
+de limbes, semi-existants vers la limite du monde réel,
+fantômes de bonté, anges perceptibles à qui les peut
+apercevoir. «Impénétrable à des yeux d'argile, la face
+du messager ne peut être perçue que par l'esprit.
+Efflux et assises de la nécessité divine, les anges ne
+sont, en substance, que dans la libre sublimité des
+cieux absolus, où la réalité s'unifie avec l'Idéal. Ce
+sont des pensers de Dieu discontinués en êtres distincts
+par l'effectualité de la toute-puissance.</p>
+
+<p>&mdash;Réflexes, ils ne s'extériorisent que dans l'extase
+qu'ils suscitent et qui fait partie d'eux-mêmes.»</p>
+
+<p>Ces êtres de limbes apparaissent aux prédestinés, à
+ceux qui ont su garder le libre état de leur conscience
et de leur sens, dans le sommeil, dans la vision, dans
-des minutes rares et brèves d'exaltation; les contacts
-qu'ils font subir étant de nature toute spéciale, et n'engendrant
+des minutes rares et brèves d'exaltation; les contacts
+qu'ils font subir étant de nature toute spéciale, et n'engendrant
que des vibrations tout intellectuelles, il faut,
-pour éprouver le choc et ne le point laisser passer
-comme une léthargique minute, y être préparé, pour
-le comprendre, il faut y avoir, dès l'abord, réfléchi,
+pour éprouver le choc et ne le point laisser passer
+comme une léthargique minute, y être préparé, pour
+le comprendre, il faut y avoir, dès l'abord, réfléchi,
<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
-savoir que tout dans la matière est complexe, que dans
-la vie intellectuelle tout est ténèbres, sauf ce point fixe
-auquel il faut croire, qu'elle est éternelle et émanée d'un
+savoir que tout dans la matière est complexe, que dans
+la vie intellectuelle tout est ténèbres, sauf ce point fixe
+auquel il faut croire, qu'elle est éternelle et émanée d'un
Dieu.</p>
<p>C'est la foi, la foi philosophique que Villiers admet
comme constat de la vie, avec ses troubles et ses lacunes,
-et comme solide bâton d'appui, il offre la foi en
+et comme solide bâton d'appui, il offre la foi en
Dieu, sous les auspices du christianisme. Il aime le
christianisme, de race, de foi, d'admiration pour ses
-martyrs et aussi de dilection pour l'habileté de ses ministres.
-Grands ils sont à ses yeux comme consolateurs,
-grands comme impeccablement obéissants à des
+martyrs et aussi de dilection pour l'habileté de ses ministres.
+Grands ils sont à ses yeux comme consolateurs,
+grands comme impeccablement obéissants à des
maximes dont ils n'ont d'autre clef pour les bien comprendre
-que de les connaître supérieures à leurs cerveaux
-par l'étrangeté poussée à l'absurde de leurs propositions;
+que de les connaître supérieures à leurs cerveaux
+par l'étrangeté poussée à l'absurde de leurs propositions;
si l'homme les pouvait comprendre, seraient-elles
d'origine divine, Villiers ne le croit pas. Donc,
-en principe, deux choses sont établies, l'homme n'est
-qu'un cerveau reflétant des pensées, sa joie est rêve
-(<cite>Véra</cite>), sa douleur est déception (<cite>La Torture par l'espérance</cite>),
-et son éphémère existence, si elle n'est celle
-d'un <em>passant</em>, ne peut se résoudre que dans l'affirmation
-par le talent ou la vertu d'une identité du vivant,
-ou d'une recherche de ressemblance tentée par lui vers
-une belle minute d'éternité, c'est-à-dire une minute
+en principe, deux choses sont établies, l'homme n'est
+qu'un cerveau reflétant des pensées, sa joie est rêve
+(<cite>Véra</cite>), sa douleur est déception (<cite>La Torture par l'espérance</cite>),
+et son éphémère existence, si elle n'est celle
+d'un <em>passant</em>, ne peut se résoudre que dans l'affirmation
+par le talent ou la vertu d'une identité du vivant,
+ou d'une recherche de ressemblance tentée par lui vers
+une belle minute d'éternité, c'est-à-dire une minute
de Dieu.</p>
<p>Sa foi, sa philosophie, qui se confondent sont, en
-ses &oelig;uvres, éparses. Descendant de ses principes,
-Villiers, s'il considère le monde vivant, le traduira
+ses &oelig;uvres, éparses. Descendant de ses principes,
+Villiers, s'il considère le monde vivant, le traduira
dans les <cite>Contes cruels</cite>, et sous ce titre: <cite>Chez les Passants</cite>.
Des fantaisies politiques alterneront avec des
<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-peintures de natures inférieures, un peu par-ci, par-là,
-pour le contraste, émaillées de belles apparitions
-d'âme. Son découragement se traduira par <cite>l'Ève future</cite>,
-n&oelig;uds d'impossibilité sur impossibilités dénouées
-par un impossible savant, pour un homme taxé à
-l'avance d'être unique. S'il incarne un rêve plus élevé,
-plus près de la raison pure et de l'éternelle passion, ce
+peintures de natures inférieures, un peu par-ci, par-là,
+pour le contraste, émaillées de belles apparitions
+d'âme. Son découragement se traduira par <cite>l'Ève future</cite>,
+n&oelig;uds d'impossibilité sur impossibilités dénouées
+par un impossible savant, pour un homme taxé à
+l'avance d'être unique. S'il incarne un rêve plus élevé,
+plus près de la raison pure et de l'éternelle passion, ce
sera <cite>Axel</cite>.</p>
<p>L'Eglise et toutes ses promesses de paix, la science
et tous ses infinis de connaissances, l'or fantastique en
-ses puissances et ses quantités les plus hautes, si démesurées
-«qu'il en devient un sceptre», l'amour de
-deux êtres prédestinés, exceptionnels, plus qu'uniques,
+ses puissances et ses quantités les plus hautes, si démesurées
+«qu'il en devient un sceptre», l'amour de
+deux êtres prédestinés, exceptionnels, plus qu'uniques,
fruit de la recherche de deux races l'une vers l'autre
-aidées par d'occultes presciences, les sciences d'Orient,
-les traditions des Rose-Croix, la noblesse, et la beauté,
-ne peuvent aboutir qu'à un dialogue et à la mort&mdash;l'or
-et l'amour n'auront pu servir par leur échec qu'à
-créer un signe nouveau; les deux renonciateurs qui se
-seront trouvés par la prédestination, et la féerie du devenir,
-exposeront ainsi la désertion des Idéals.</p>
-
-<p>Cette &oelig;uvre d'<cite>Axel</cite>, ce beau poème dramatique (car
-fût-il avec ses larges développements du discours
-conçu pour quelque scène?), on nous la présente volontiers,
-comme le testament littéraire et philosophique
-de Villiers. Et de fait, toutes ses idées antérieures
-s'y représentent revêtues de plus mystiques et plus ouvrés
-vêtements, ses symboles y apparaissent plus détachés
+aidées par d'occultes presciences, les sciences d'Orient,
+les traditions des Rose-Croix, la noblesse, et la beauté,
+ne peuvent aboutir qu'à un dialogue et à la mort&mdash;l'or
+et l'amour n'auront pu servir par leur échec qu'à
+créer un signe nouveau; les deux renonciateurs qui se
+seront trouvés par la prédestination, et la féerie du devenir,
+exposeront ainsi la désertion des Idéals.</p>
+
+<p>Cette &oelig;uvre d'<cite>Axel</cite>, ce beau poème dramatique (car
+fût-il avec ses larges développements du discours
+conçu pour quelque scène?), on nous la présente volontiers,
+comme le testament littéraire et philosophique
+de Villiers. Et de fait, toutes ses idées antérieures
+s'y représentent revêtues de plus mystiques et plus ouvrés
+vêtements, ses symboles y apparaissent plus détachés
de la trame anecdotique; nous la devons donc
-accepter ainsi comme &oelig;uvre capitale et caractéristique,
-surtout, seulement même parce que la mort est venue
+accepter ainsi comme &oelig;uvre capitale et caractéristique,
+surtout, seulement même parce que la mort est venue
<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
-interrompre le défilé des &oelig;uvres; ces tables de promesse
-en tête des livres, et des phrases éparses dans
-les textes démontrent clairement qu'<cite>Axel</cite> n'était pas
-l'expression de sa pensée définitive. Au moment du
-duel, Axel dit au commandeur: «Vous avez, j'imagine,
+interrompre le défilé des &oelig;uvres; ces tables de promesse
+en tête des livres, et des phrases éparses dans
+les textes démontrent clairement qu'<cite>Axel</cite> n'était pas
+l'expression de sa pensée définitive. Au moment du
+duel, Axel dit au commandeur: «Vous avez, j'imagine,
entendu parler d'un jeune homme des jours de
-jadis qui, du fond de son château d'Alamont, bâti sur
-ce plateau syrien surnommé le Toit du monde, contraignait
-les rois lointains à lui payer tribut. On l'appelait,
+jadis qui, du fond de son château d'Alamont, bâti sur
+ce plateau syrien surnommé le Toit du monde, contraignait
+les rois lointains à lui payer tribut. On l'appelait,
je crois, le vieux de la Montagne, eh bien... je
-suis, moi, le vieux de la Forêt.»</p>
-
-<p>Nul doute que ce vieux de la Montagne indiqué
-comme en préparation, à tel début du livre, n'eût apporté,
-parallèlement à Axel, une autre note, et nous
-eût démontré dans l'âme de Villiers de l'Isle-Adam
-plus encore de complexité.</p>
-
-<p>Sa métaphysique dont nous ne connaissons que les
-résultantes par ces quelques phrases qu'échangent Hadaly
-et lord Ewald, Maître Janus et Axel, phrases
-poussées nécessairement à la pompe du drame, et quoique
-explicites non très développées, nous en eussions
+suis, moi, le vieux de la Forêt.»</p>
+
+<p>Nul doute que ce vieux de la Montagne indiqué
+comme en préparation, à tel début du livre, n'eût apporté,
+parallèlement à Axel, une autre note, et nous
+eût démontré dans l'âme de Villiers de l'Isle-Adam
+plus encore de complexité.</p>
+
+<p>Sa métaphysique dont nous ne connaissons que les
+résultantes par ces quelques phrases qu'échangent Hadaly
+et lord Ewald, Maître Janus et Axel, phrases
+poussées nécessairement à la pompe du drame, et quoique
+explicites non très développées, nous en eussions
eu le commentaire dans ces trois tomes: <cite>De l'Illusionnisme</cite>,
-<cite>De la Connaissance de l'Utile</cite>, <cite>L'Exégèse divine</cite>.
+<cite>De la Connaissance de l'Utile</cite>, <cite>L'Exégèse divine</cite>.
Evidemment, d'avoir lu, on peut s'imaginer quelles
-idées ce seraient, sous ces trois titres, construites et
-expliquées, mais la certitude ne se pourrait établir que
+idées ce seraient, sous ces trois titres, construites et
+expliquées, mais la certitude ne se pourrait établir que
si des notes ou des fragments de ces livres sont un
-jour décelés à la curiosité.</p>
+jour décelés à la curiosité.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span></p>
@@ -6811,111 +6773,111 @@ jour décelés à la curiosité.</p>
<p>La formation intellectuelle de Villiers, la date de
ses &oelig;uvres, l'heure des influences et quelles sur sa
-pensée et sa production; nul n'en ignore; récapitulons
-qu'après les premières poésies déjà deux drames: <cite>Elen</cite>
+pensée et sa production; nul n'en ignore; récapitulons
+qu'après les premières poésies déjà deux drames: <cite>Elen</cite>
et <cite>Morgane</cite>, affirmaient un auteur dramatique, et que
le faire d'<cite>Axel</cite> s'y trouve embryonnaire. Dans <cite>Elen</cite>,
-drame de cape et d'épée, avec les romantiques
-pourpoints et les épées des étudiants du Tugendbund,
-s'isole, fragment égal à des &oelig;uvres futures, un rêve
-d'opium. <cite>Isis</cite>, l'&oelig;uvre interrompue, amène, avec un
-art complet et complexe, tout le livre, vers une très
-large et belle scène finale; <cite>Bonhomet</cite>, qui fut long à
-paraître en librairie, la <cite>Revue des Lettres et des Arts</cite>
-en donnait déjà <cite>Claire Lenoir</cite>, le fragment le plus important,
-et non dépassé par les additions postérieures;
-les <cite>Contes cruels</cite> s'éparpillaient depuis cette date au
-long des revues; puis ce fut <cite>L'Ève future</cite>, plusieurs
-fois réécrite, puis <cite>Akédysseril</cite>, puis <cite>L'Amour suprême</cite>,
+drame de cape et d'épée, avec les romantiques
+pourpoints et les épées des étudiants du Tugendbund,
+s'isole, fragment égal à des &oelig;uvres futures, un rêve
+d'opium. <cite>Isis</cite>, l'&oelig;uvre interrompue, amène, avec un
+art complet et complexe, tout le livre, vers une très
+large et belle scène finale; <cite>Bonhomet</cite>, qui fut long à
+paraître en librairie, la <cite>Revue des Lettres et des Arts</cite>
+en donnait déjà <cite>Claire Lenoir</cite>, le fragment le plus important,
+et non dépassé par les additions postérieures;
+les <cite>Contes cruels</cite> s'éparpillaient depuis cette date au
+long des revues; puis ce fut <cite>L'Ève future</cite>, plusieurs
+fois réécrite, puis <cite>Akédysseril</cite>, puis <cite>L'Amour suprême</cite>,
les <cite>Histoires insolites</cite> et <cite>Axel</cite>.</p>
-<p>L'influence la plus profonde qu'on puisse déterminer
+<p>L'influence la plus profonde qu'on puisse déterminer
est celle d'Edgar Poe. Dans les hautes conceptions
-de ses personnages féminins, d'une si stricte
-élégance et de sobre éloquence, on entrevoit des souvenirs
+de ses personnages féminins, d'une si stricte
+élégance et de sobre éloquence, on entrevoit des souvenirs
de <cite>Ligeia</cite>. Aussi, dans le tour plaisant des contes
grotesques, Hoffmann lui fut inspirateur par cette
<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
-double vision de la personnalité humaine; des âmes
+double vision de la personnalité humaine; des âmes
pures presque invisibles, circulant au milieu de caricaturales
et presque animales apparences. De Baudelaire
-sans doute sont venues à lui de belles visions de
-nuit, et de tristesse sous les étoiles, et de Wagner, la
-méthode symphonique de ses dernières &oelig;uvres et le
+sans doute sont venues à lui de belles visions de
+nuit, et de tristesse sous les étoiles, et de Wagner, la
+méthode symphonique de ses dernières &oelig;uvres et le
culte de la cadence dans les phrases initiales des tirades.
-Certaines sont scandées, développées, rythmées
-comme de la musique. Le procédé éclate surtout dans
-<cite>l'Ève future</cite>. Dans <cite>Axel</cite>, la recherche de la cadence
+Certaines sont scandées, développées, rythmées
+comme de la musique. Le procédé éclate surtout dans
+<cite>l'Ève future</cite>. Dans <cite>Axel</cite>, la recherche de la cadence
musicale est moins profonde, et fait place le plus souvent
-à une recherche de proportions serrées dans les
-répons dramatiques et les scènes antithétiques les unes
-aux autres. A côté de cette influence sur la façon
-d'écrire (car il n'en est guère trace dans l'intime pensée
-que reflètent les livres), Wagner eut encore pour
-l'écrivain français le prestige de celui qui avait fait son
-&oelig;uvre, toute son &oelig;uvre, grâce au concours des circonstances
-et de sa volonté (voir la <cite>Légende moderne</cite>, <cite>Histoires
-insolites</cite>), et peut-être l'exemple du réformateur
-allemand arrivé, après transes, au fate de toute gloire,
-soutint-il souvent, dans la pénible vie littéraire, Villiers,
+à une recherche de proportions serrées dans les
+répons dramatiques et les scènes antithétiques les unes
+aux autres. A côté de cette influence sur la façon
+d'écrire (car il n'en est guère trace dans l'intime pensée
+que reflètent les livres), Wagner eut encore pour
+l'écrivain français le prestige de celui qui avait fait son
+&oelig;uvre, toute son &oelig;uvre, grâce au concours des circonstances
+et de sa volonté (voir la <cite>Légende moderne</cite>, <cite>Histoires
+insolites</cite>), et peut-être l'exemple du réformateur
+allemand arrivé, après transes, au fate de toute gloire,
+soutint-il souvent, dans la pénible vie littéraire, Villiers,
et l'aida-t-il vers la force qui permet les &oelig;uvres de longue
haleine.</p>
<p>La langue de Villiers est pure et son style ample;
-sa nouveauté en français est sa rythmique musicale,
-non pas neuve en son existence même, puisque <cite>Les
+sa nouveauté en français est sa rythmique musicale,
+non pas neuve en son existence même, puisque <cite>Les
Bienfaits de la Lune</cite> l'indiquaient, mais en son harmonieux
arrangement, sur la longue surface d'un livre
ou d'un drame. S'il fallait, en faisant la part des influences
-citées plus haut, du temps et des matières de
+citées plus haut, du temps et des matières de
<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
-pensées nouvelles, que Villiers apporte, évoquer l'écrivain
+pensées nouvelles, que Villiers apporte, évoquer l'écrivain
duquel il dresse le souvenir, nous penserions
-à Chateaubriand, au Chateaubriand des dernières
-&oelig;uvres, <cite>Les Mémoires d'Outre-Tombe</cite>, et le <cite>Discours
-à la Chambre des pairs</cite>, et ce n'est pas la rythmique
-seule de l'éloquence qui les réunit, en l'esprit du lecteur,
-mais là les rapprochements sont si évidents et
+à Chateaubriand, au Chateaubriand des dernières
+&oelig;uvres, <cite>Les Mémoires d'Outre-Tombe</cite>, et le <cite>Discours
+à la Chambre des pairs</cite>, et ce n'est pas la rythmique
+seule de l'éloquence qui les réunit, en l'esprit du lecteur,
+mais là les rapprochements sont si évidents et
d'un ordre tellement simple, que mieux vaut se borner
-à juxtaposer ces deux noms.</p>
+à juxtaposer ces deux noms.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></p>
<h3>Gabriel Vicaire.</h3>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>J'ai vu le cimetière</p>
-<p>Du bon pays d'Ambérieux,</p>
+<p>J'ai vu le cimetière</p>
+<p>Du bon pays d'Ambérieux,</p>
<p>Qui m'a fait le c&oelig;ur joyeux</p>
-<p class="i2"> Pour la vie entière.</p>
+<p class="i2"> Pour la vie entière.</p>
</div>
<div class="stanza">
<p>Et sous la mousse et le thym,</p>
-<p>Près des arbres de la cure,</p>
-<p>J'ai marqué la place obscure</p>
-<p class="i2"> Où quelque matin</p>
+<p>Près des arbres de la cure,</p>
+<p>J'ai marqué la place obscure</p>
+<p class="i2"> Où quelque matin</p>
</div>
<div class="stanza">
<p>Quand, dans la farce commune,</p>
-<p>J'aurai joué mon rôlet</p>
-<p>Et récité mon couplet</p>
+<p>J'aurai joué mon rôlet</p>
+<p>Et récité mon couplet</p>
<p class="i2"> Au clair de la lune,</p>
</div>
<div class="stanza">
<p>Libre, enfin, de tout fardeau,</p>
<p>J'irai tranquillement faire,</p>
-<p>Entre mon père et ma mère,</p>
+<p>Entre mon père et ma mère,</p>
<p class="i2"> Mon dernier dodo.</p>
</div>
<div class="stanza">
-<p>Pas d'épitaphe superbe,</p>
+<p>Pas d'épitaphe superbe,</p>
<p>Pas le moindre tralala,</p>
-<p>Seulement, par-ci, par-là,</p>
+<p>Seulement, par-ci, par-là,</p>
<p class="i2"> Des roses dans l'herbe,</p>
</div>
<div class="stanza">
<div><span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span></div>
-<p>Et de la mousse à foison,</p>
+<p>Et de la mousse à foison,</p>
<p>De la luzerne fleurie,</p>
<p>Avec un bout de prairie,</p>
<p class="i2"> A mon horizon.</p>
@@ -6923,166 +6885,166 @@ d'un ordre tellement simple, que mieux vaut se borner
<p>Ainsi Gabriel Vicaire, dans son premier recueil, les
<cite>Emaux Bressans</cite>, indique son v&oelig;u d'outre-vie! Le
-poète était né en 1848. Les <cite>Emaux Bressans</cite> virent le
+poète était né en 1848. Les <cite>Emaux Bressans</cite> virent le
jour en 1884. Vicaire avait alors trente-six ans. Cette
-pièce n'est sans doute pas une des dernières écrites;
-aussi, faut-il y voir, plutôt qu'une ombre jetée sur
-l'âme du poète par l'appétit de la mort, la préoccupation
+pièce n'est sans doute pas une des dernières écrites;
+aussi, faut-il y voir, plutôt qu'une ombre jetée sur
+l'âme du poète par l'appétit de la mort, la préoccupation
du tombeau ou quelque pessimisme, le souci simplement
-d'écrire une pièce aimable sur un sujet triste,
-ou même quelque narquoiserie de bon vivant en face
-de la Camarde. Le poète aussi a pu vouloir, par un
-poème, en apparence sans façon, au fond très de rhétorique,
+d'écrire une pièce aimable sur un sujet triste,
+ou même quelque narquoiserie de bon vivant en face
+de la Camarde. Le poète aussi a pu vouloir, par un
+poème, en apparence sans façon, au fond très de rhétorique,
se rattacher plus fortement au sol qu'il chantait,
-en y fixant par avance sa demeure dernière. Ce
-n'est point de ces épitaphes comme s'empressent, dès
-leurs premiers chants, les poètes romans de s'en confectionner
+en y fixant par avance sa demeure dernière. Ce
+n'est point de ces épitaphes comme s'empressent, dès
+leurs premiers chants, les poètes romans de s'en confectionner
mutuellement; c'est plus simple de ton,
-c'est tout de même artificiel. Cela appelle comme pendant
+c'est tout de même artificiel. Cela appelle comme pendant
un <i lang="la" xml:lang="la">hoc erat in votis</i>, et si nous le trouvons, ce
-sera, sur l'esprit de l'auteur, une clarté. Sans feuilleter
-beaucoup, le voilà cet <i lang="la" xml:lang="la">hoc erat in votis</i>. Il s'appelle
-Bonheur Bressan. L'auteur déclare refaire à sa manière
-le rêve de Jean-Jacques:</p>
+sera, sur l'esprit de l'auteur, une clarté. Sans feuilleter
+beaucoup, le voilà cet <i lang="la" xml:lang="la">hoc erat in votis</i>. Il s'appelle
+Bonheur Bressan. L'auteur déclare refaire à sa manière
+le rêve de Jean-Jacques:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Avoir, près d'un pêcher qui fleurirait à Pâques,</p>
+<p>Avoir, près d'un pêcher qui fleurirait à Pâques,</p>
<p>Un bout de maison blanche au fond d'un chemin creux.</p>
</div></div>
-<p>près des bois, et là vivre en paysan calme et réfléchi,
+<p>près des bois, et là vivre en paysan calme et réfléchi,
<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
avec quelque beuverie et ripaille saine, de temps en
temps, sous une tonnelle fleurie.</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>Ainsi je vieillirai et j'attendrai mon tour,</p>
-<p>A ne jamais rien faire occupé tout le jour,</p>
+<p>A ne jamais rien faire occupé tout le jour,</p>
<p>Je n'en demanderais, ma foi, pas davantage,</p>
-<p>Mais s'il venait, rêveuse, un soir à l'Ermitage,</p>
+<p>Mais s'il venait, rêveuse, un soir à l'Ermitage,</p>
<p>Quelque fillette blonde avec de jolis yeux,</p>
<p>Pour la bien recevoir on ferait de son mieux.</p>
</div></div>
-<p>Il y a là non de la banalité, mais de l'extrême simplicité,
-avec une pointe de sentiment. Voilà une des caractéristiques
-du poète: assez peu difficile sur le choix
-de son sujet, et sur l'ordre de l'émotion, il sait colorer
+<p>Il y a là non de la banalité, mais de l'extrême simplicité,
+avec une pointe de sentiment. Voilà une des caractéristiques
+du poète: assez peu difficile sur le choix
+de son sujet, et sur l'ordre de l'émotion, il sait colorer
d'expression son fond un peu terne et il sait dominer,
-et concréter sobrement une sentimentalité sans grand
-raffinement, au moins à ce début de sa vie littéraire.
-Le poète dit avoir écrit, loin des foules, là où l'inspiration
-le prit, où le désir de traduire une allure jolie de
-vie rustique s'est imposé en lui, soit qu'il vaguât dans
-une cour de ferme, qu'au cours d'une flânerie il se soit
-arrêté, dans quelque bouchon, à goûter ce petit vin
-blanc perfide et follet, dont il écrivit qu'il est dur au
-pauvre monde, et que, sous son air très doux, «il vous
-mène tambour battant voir du paysage». Vicaire a
+et concréter sobrement une sentimentalité sans grand
+raffinement, au moins à ce début de sa vie littéraire.
+Le poète dit avoir écrit, loin des foules, là où l'inspiration
+le prit, où le désir de traduire une allure jolie de
+vie rustique s'est imposé en lui, soit qu'il vaguât dans
+une cour de ferme, qu'au cours d'une flânerie il se soit
+arrêté, dans quelque bouchon, à goûter ce petit vin
+blanc perfide et follet, dont il écrivit qu'il est dur au
+pauvre monde, et que, sous son air très doux, «il vous
+mène tambour battant voir du paysage». Vicaire a
voulu donner non des Kohinnors radieusement sertis,
-mais des émaux tels que les portent, aux jours de loisir
-et de fêtes, les fermières cossues de sa Bresse bien-aimée:
+mais des émaux tels que les portent, aux jours de loisir
+et de fêtes, les fermières cossues de sa Bresse bien-aimée:
c'est un tout petit peu d'or qui fournit le substrat
de ces croix ou de ces broches, et tout autour c'est
-du bleu, du vert, du rose, et il a cherché l'équivalent
-de ces couleurs fixées au feu sur les joyaux rustiques,
+du bleu, du vert, du rose, et il a cherché l'équivalent
+de ces couleurs fixées au feu sur les joyaux rustiques,
<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
dans le bleu clair d'un ciel doux, dans le vert d'un
-verger; il y ajouta des opales qui font songer «au lait
-qui court parmi les gaudes». Chemin faisant, non
+verger; il y ajouta des opales qui font songer «au lait
+qui court parmi les gaudes». Chemin faisant, non
seulement il regardait fort les belles filles, mais aussi il
-écoutait et notait leurs chansons. Il en a retenu de joliettes,
-qu'il a répétées en maniant ses émaux. Tandis
+écoutait et notait leurs chansons. Il en a retenu de joliettes,
+qu'il a répétées en maniant ses émaux. Tandis
qu'il chante les louanges de la petite Annette:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>La rose du pays bressan,</p>
<p>Le merle et la bergeronnette</p>
<p>Lui font la conduite en dansant.</p>
-<p>La voici fraîche, gaie, alerte,</p>
+<p>La voici fraîche, gaie, alerte,</p>
<p>Ainsi que le furet des bois,</p>
<p>A ses pieds la mousse est plus verte,</p>
-<p>Le buisson fleurit à sa voix.</p>
+<p>Le buisson fleurit à sa voix.</p>
</div></div>
<p>qu'il chante aussi Claudine, car il ne faut pas se piquer
-de ridicule fidélité, ou bien Rose, Rosette à qui
-il redit en son style les vers à Cassandre, de Ronsard,
+de ridicule fidélité, ou bien Rose, Rosette à qui
+il redit en son style les vers à Cassandre, de Ronsard,
ou telle ballade de Villon:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Que c'était donc chose légère,</p>
-<p>Ce c&oelig;ur joli, ce c&oelig;ur, bergère,</p>
-<p>Dont si gaîment tu faisais don;</p>
+<p>Que c'était donc chose légère,</p>
+<p>Ce c&oelig;ur joli, ce c&oelig;ur, bergère,</p>
+<p>Dont si gaîment tu faisais don;</p>
<p>Vois, ce n'est plus qu'une amusette,</p>
<p class="i2"> Rose, Rosette,</p>
<p class="i2"> A l'abandon.</p>
</div></div>
-<p>il s'amuse aussi à noter des silhouettes un peu balourdes,
+<p>il s'amuse aussi à noter des silhouettes un peu balourdes,
de gaies silhouettes du pays de tous les jours:
-le curé de chez nous, fort bonhomme, mais savant incomplet,
-et toujours écouté avec respect par ses
-ouailles qui n'en constatent pas moins avec quelle sérénité
+le curé de chez nous, fort bonhomme, mais savant incomplet,
+et toujours écouté avec respect par ses
+ouailles qui n'en constatent pas moins avec quelle sérénité
<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
-il s'embrouille dans ses allocutions, la mère
-Gagnoux, l'aubergiste chez qui tout arrive à point; «la
-danse, l'omelette» et bien des gens de Bresse, gras et
+il s'embrouille dans ses allocutions, la mère
+Gagnoux, l'aubergiste chez qui tout arrive à point; «la
+danse, l'omelette» et bien des gens de Bresse, gras et
dodus qu'il compare aux poulardes de leurs pays. Il
-chante une berceuse à de vaillants poupards aux faces
-bien rondes qui épuisent leurs nourrices et donnent
-lieu à ce pronostic, qu'ils ne seront pas des penseurs,
-mais de bons vivants. Il chante aussi avec luxe, variété
-et précision tout ce qui se mange et tout ce qui
-se boit. Il ne s'arrête pas, comme d'autres poètes de la
-rusticité, à décrire les pintes florées, les assiettes où se
-hérissent des coquelets, les bassines reluisantes, les
-marmites aux panses profondes, il va à l'essentiel, à la
-bonne chère. Il dit la louange de la vie facile, et sa
-morale et son pittoresque il les résumerait:</p>
+chante une berceuse à de vaillants poupards aux faces
+bien rondes qui épuisent leurs nourrices et donnent
+lieu à ce pronostic, qu'ils ne seront pas des penseurs,
+mais de bons vivants. Il chante aussi avec luxe, variété
+et précision tout ce qui se mange et tout ce qui
+se boit. Il ne s'arrête pas, comme d'autres poètes de la
+rusticité, à décrire les pintes florées, les assiettes où se
+hérissent des coquelets, les bassines reluisantes, les
+marmites aux panses profondes, il va à l'essentiel, à la
+bonne chère. Il dit la louange de la vie facile, et sa
+morale et son pittoresque il les résumerait:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Que faut-il pour être heureux en ce monde,</p>
-<p>Avoir à sa droite un pot de vin vieux,</p>
-<p>En poche un écu, du soleil aux yeux</p>
+<p>Que faut-il pour être heureux en ce monde,</p>
+<p>Avoir à sa droite un pot de vin vieux,</p>
+<p>En poche un écu, du soleil aux yeux</p>
<p>Et sur les genoux sa petite blonde...</p>
</div></div>
-<p>Ce serait, avec, en plus, la compréhension et le
-goût des beautés de Nature, une sagesse un peu à la
+<p>Ce serait, avec, en plus, la compréhension et le
+goût des beautés de Nature, une sagesse un peu à la
Duclos, que nous apporteraient les <cite>Emaux Bressans</cite>.
-Un de plus alors, parmi les poètes de la joie légère,
+Un de plus alors, parmi les poètes de la joie légère,
du cabaret, presque du Caveau!</p>
-<p>Heureusement que la sensibilité du poète le conduit,
-malgré un dessein arrêté de terre à terre, de
-terre à terre de terroir, à plus d'émotion, et voici dans
-les <cite>Emaux Bressans</cite> une pièce qui élève singulièrement
-le volume, une pièce d'anthologie, au meilleur
+<p>Heureusement que la sensibilité du poète le conduit,
+malgré un dessein arrêté de terre à terre, de
+terre à terre de terroir, à plus d'émotion, et voici dans
+les <cite>Emaux Bressans</cite> une pièce qui élève singulièrement
+le volume, une pièce d'anthologie, au meilleur
sens du mot: la <cite>Pauvre Lise</cite>: c'est rustique, c'est
<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
-familier, c'est éloquent, c'est sobre, c'est de la beauté
+familier, c'est éloquent, c'est sobre, c'est de la beauté
simple. Lise est une fille qui aima: la voici dans
-l'église sous le drap noir. Les amoureux sont ingrats,
-ou du moins sont-ils amoureux ailleurs avec la même
-dévotion qu'ils eurent pour Lise, et le soin d'Annette
-ou de Claudine les a tenus absorbés loin de tout souvenir
-de la petite morte. Aussi pas de cierges. L'église
-se vide de gens pressés, qui viennent de se confesser,
-et ont hâte d'aller restaurer leur c&oelig;ur allégé; le curé,
-aussi, craint que son déjeuner ne brûle; mauvaise disposition
-pour convoquer une âme vers Dieu! et il bâcle
+l'église sous le drap noir. Les amoureux sont ingrats,
+ou du moins sont-ils amoureux ailleurs avec la même
+dévotion qu'ils eurent pour Lise, et le soin d'Annette
+ou de Claudine les a tenus absorbés loin de tout souvenir
+de la petite morte. Aussi pas de cierges. L'église
+se vide de gens pressés, qui viennent de se confesser,
+et ont hâte d'aller restaurer leur c&oelig;ur allégé; le curé,
+aussi, craint que son déjeuner ne brûle; mauvaise disposition
+pour convoquer une âme vers Dieu! et il bâcle
sa messe:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Aux malheureux courte prière,</p>
-<p>Ça ne rapporte presque rien,</p>
-<p>Pas une âme autour de la bière,</p>
+<p>Aux malheureux courte prière,</p>
+<p>Ça ne rapporte presque rien,</p>
+<p>Pas une âme autour de la bière,</p>
<p>On dirait qu'on enterre un chien.</p>
</div></div>
-<p>et le poète se met à rêver à Lise, telle qu'il l'aima (car
-lui, est venu honorer son souvenir), à ses cheveux que
+<p>et le poète se met à rêver à Lise, telle qu'il l'aima (car
+lui, est venu honorer son souvenir), à ses cheveux que
le soleil venait dorer,</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -7090,10 +7052,10 @@ le soleil venait dorer,</p>
<p>Si doux lorsque je l'aimais.</p>
</div></div>
-<p>et outré de cet abandon il s'en ira, pour le repos de
-Lise, en pèlerinage vers Notre-Dame de Fourvières;
-pour mieux capter sa bienveillance, il n'offrira pas à
-la Vierge un <i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i>, mais il donnera au petit Jésus
+<p>et outré de cet abandon il s'en ira, pour le repos de
+Lise, en pèlerinage vers Notre-Dame de Fourvières;
+pour mieux capter sa bienveillance, il n'offrira pas à
+la Vierge un <i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i>, mais il donnera au petit Jésus
qu'elle porte,</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -7102,391 +7064,391 @@ qu'elle porte,</p>
</div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
-ce qui sera un peu l'image de l'âme légère, pure tout
-de même, mais si sensible au vent de tout caprice que
-fut Lise, et lorsque la Vierge, la seule peut-être, avec
-lui, qui se souciera de Lise désormais, pensera à la
-pauvrette, ce sera avec une compassion mêlée d'un
-sourire, avec un sentiment léger, gai à la fois et
-mouillé, et tendre comme furent ceux de l'amoureuse
-morte. Tout ce petit poème, en sa brièveté, est parfait.
-C'est dans ce livre de débuts où une personnalité
-s'affirme malgré, des tics et des imitations, la page
-d'amour qui permet de conclure à un artiste véritable,
-plus encore que le <cite>Poème du paysan</cite>, d'ambition
-plus grande, mais moins réussi. La <cite>Pauvre Lise</cite>
+ce qui sera un peu l'image de l'âme légère, pure tout
+de même, mais si sensible au vent de tout caprice que
+fut Lise, et lorsque la Vierge, la seule peut-être, avec
+lui, qui se souciera de Lise désormais, pensera à la
+pauvrette, ce sera avec une compassion mêlée d'un
+sourire, avec un sentiment léger, gai à la fois et
+mouillé, et tendre comme furent ceux de l'amoureuse
+morte. Tout ce petit poème, en sa brièveté, est parfait.
+C'est dans ce livre de débuts où une personnalité
+s'affirme malgré, des tics et des imitations, la page
+d'amour qui permet de conclure à un artiste véritable,
+plus encore que le <cite>Poème du paysan</cite>, d'ambition
+plus grande, mais moins réussi. La <cite>Pauvre Lise</cite>
donne le gage que Gabriel Vicaire peut prendre rang
-par la sincérité et l'émotion parmi les petits maîtres,
-et que s'il n'apporte pas une manière de sentir et de
-s'exprimer toute neuve, il peut placer, à côté des belles
-choses du passé, des choses originales, originelles de
-lui, gravées avec le burin que lui laissèrent des maîtres
-disparus. Un peu de Villon, un peu d'un Béranger
+par la sincérité et l'émotion parmi les petits maîtres,
+et que s'il n'apporte pas une manière de sentir et de
+s'exprimer toute neuve, il peut placer, à côté des belles
+choses du passé, des choses originales, originelles de
+lui, gravées avec le burin que lui laissèrent des maîtres
+disparus. Un peu de Villon, un peu d'un Béranger
qui serait lyrique! Ce n'est pas germain du tout, ce
-poème de Lise; c'est, dans une langue rajeunie, un
+poème de Lise; c'est, dans une langue rajeunie, un
peu de l'esprit de nos vieux auteurs; ce n'est pas lyrique
par expansion mais par concision, marque de
-bons esprits de notre littérature classique.</p>
+bons esprits de notre littérature classique.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
<p>Je viens de parler d'imitations, de modes suivies, et
-je voudrais expliquer, car les <cite>Emaux Bressans</cite> diffèrent
-fortement des volumes de vers qui parurent à la même
+je voudrais expliquer, car les <cite>Emaux Bressans</cite> diffèrent
+fortement des volumes de vers qui parurent à la même
<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
-époque. Si éloignés pourtant que ces Emaux soient,
+époque. Si éloignés pourtant que ces Emaux soient,
au premier aspect, de la production ambiante, ils y
-tiennent par bien des liens, et s'il n'y a pas, à proprement
-parler, des imitations de poèmes d'autrui, définies,
-des influences s'exercèrent sur Vicaire. Gabriel
-Vicaire débute dans les lettres au moment où le Parnasse,
-après une longue lutte, commence à être reconnu par le
-public. Après les plaisanteries du début, Leconte de
-Lisle et Banville sont dans la gloire; on prise à leur
-valeur les vers de Catulle Mendès et de Dierx et très
-au-dessus de leur valeur ceux de Coppée et de Sully
+tiennent par bien des liens, et s'il n'y a pas, à proprement
+parler, des imitations de poèmes d'autrui, définies,
+des influences s'exercèrent sur Vicaire. Gabriel
+Vicaire débute dans les lettres au moment où le Parnasse,
+après une longue lutte, commence à être reconnu par le
+public. Après les plaisanteries du début, Leconte de
+Lisle et Banville sont dans la gloire; on prise à leur
+valeur les vers de Catulle Mendès et de Dierx et très
+au-dessus de leur valeur ceux de Coppée et de Sully
Prudhomme. L'opinion ne fait pas, des Parnassiens,
-cas de grands poètes; le dire du lecteur de goût ou de
-l'universitaire au courant se synthétise en phrases de ce
-genre. «Ils ont créé un merveilleux outil pour la poésie,
-ils ont aménagé de belles ressources pour un grand
-poète, qui viendra peut-être, qui n'est pas parmi eux,
-c'est sûr», c'est la phrase typique qu'on sert aux groupes
-de poètes, à la veille d'une consécration, durant
-une période plus ou moins longue, d'une façon plus ou
-moins générale, et à cela que répondre du camp des
-poètes, sinon: «faites mieux que nous». A ce moment,
-en général, il y a déjà, parmi l'école, des dissidences,
-et les générations plus jeunes sont déjà à la
-recherche d'un idéal autre que celui qui guida leurs
-aînés de vingt ans, et que ces jeunes générations viennent
-à peine, en quittant les bancs de l'école, de cesser
-d'aimer. A ce moment, où Vicaire publiait, le Parnasse
-avait reçu le premier heurt. Il lui venait de Jean
+cas de grands poètes; le dire du lecteur de goût ou de
+l'universitaire au courant se synthétise en phrases de ce
+genre. «Ils ont créé un merveilleux outil pour la poésie,
+ils ont aménagé de belles ressources pour un grand
+poète, qui viendra peut-être, qui n'est pas parmi eux,
+c'est sûr», c'est la phrase typique qu'on sert aux groupes
+de poètes, à la veille d'une consécration, durant
+une période plus ou moins longue, d'une façon plus ou
+moins générale, et à cela que répondre du camp des
+poètes, sinon: «faites mieux que nous». A ce moment,
+en général, il y a déjà, parmi l'école, des dissidences,
+et les générations plus jeunes sont déjà à la
+recherche d'un idéal autre que celui qui guida leurs
+aînés de vingt ans, et que ces jeunes générations viennent
+à peine, en quittant les bancs de l'école, de cesser
+d'aimer. A ce moment, où Vicaire publiait, le Parnasse
+avait reçu le premier heurt. Il lui venait de Jean
Richepin, et de ses acolytes: Maurice Bouchor et
-Raoul Ponchon. «Ils étaient les vivants, parce que
+Raoul Ponchon. «Ils étaient les vivants, parce que
<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
-nous étions les impassibles», a dit Catulle Mendès en
-précisant la lutte du moment entre ses amis et les
+nous étions les impassibles», a dit Catulle Mendès en
+précisant la lutte du moment entre ses amis et les
nouveaux venus.</p>
-<p>Evidemment, ils manifestaient leur parfait éloignement
-des Dieux hindous et tout ce qui découle des
-Runes, leur animadversion pour Pallas, leur préférence
-pour des Aphrodites toutes modernes; ils désiraient
-s'éloigner de l'Acropole vers les Pantins et les
-<em>fortifs</em>! Il y avait bien des Parnassiens qui allaient à
-la guinguette et à la flâne dans Paris, des Albert Mérat,
-des Antony Valabrègue, mais Richepin voulait des
+<p>Evidemment, ils manifestaient leur parfait éloignement
+des Dieux hindous et tout ce qui découle des
+Runes, leur animadversion pour Pallas, leur préférence
+pour des Aphrodites toutes modernes; ils désiraient
+s'éloigner de l'Acropole vers les Pantins et les
+<em>fortifs</em>! Il y avait bien des Parnassiens qui allaient à
+la guinguette et à la flâne dans Paris, des Albert Mérat,
+des Antony Valabrègue, mais Richepin voulait des
promenades plus truculentes, et le voisinage des gueux,
-et l'interprétation de leurs enthousiasmes, de leurs
-siestes, de leur langue. Il donnait le modèle, assez
-souvent repris depuis, d'une poésie argotique. Il voulait
-être robuste et se servir d'une forme plus libre,
+et l'interprétation de leurs enthousiasmes, de leurs
+siestes, de leur langue. Il donnait le modèle, assez
+souvent repris depuis, d'une poésie argotique. Il voulait
+être robuste et se servir d'une forme plus libre,
plus forte, plus frondante que celle des Parnassiens.</p>
-<p>Dans ces voyages, à la quête du pittoresque, on
+<p>Dans ces voyages, à la quête du pittoresque, on
s'attardait sous des tonnelles et on faisait attention aux
refrains de la route, aux complaintes des chemineaux,
-aux rengaines des compagnons. Les poètes voulaient de
+aux rengaines des compagnons. Les poètes voulaient de
la vie, rapide et fruste, et ils chantaient le vin des
-aïeux, le vin de l'ouvrier, presque le vin du trimardeur.
+aïeux, le vin de l'ouvrier, presque le vin du trimardeur.
Richepin disait les <cite>Gueux</cite>, Bouchor chantait les <cite>Chansons
Joyeuses</cite>, et modulait des odelettes shakespeariennes,
Ponchon s'extasiait devant la truffe, la poularde
-et le piot. Ils mettaient à déménager l'Olympe le
-même zèle que les Parnassiens donnèrent à empiler de
-côté le Saint-Sulpice des Lamartiniens et les petites
-terres cuites des Mimi-Pinson d'après Musset.</p>
+et le piot. Ils mettaient à déménager l'Olympe le
+même zèle que les Parnassiens donnèrent à empiler de
+côté le Saint-Sulpice des Lamartiniens et les petites
+terres cuites des Mimi-Pinson d'après Musset.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
-Ce furent ces nouveaux venus qui influencèrent Gabriel
-Vicaire, et le décidèrent à un rythme doué d'abandon,
-à une langue qui recherche le savoureux plus que
-l'élégant, ne se refuse pas une trivialité pittoresque,
+Ce furent ces nouveaux venus qui influencèrent Gabriel
+Vicaire, et le décidèrent à un rythme doué d'abandon,
+à une langue qui recherche le savoureux plus que
+l'élégant, ne se refuse pas une trivialité pittoresque,
vise le truculent, le haut en couleurs, le sain, le quotidien;
-ils le guidèrent vers une enquête sur le tout
-ordinaire à mettre en valeur, vers le chemin des fermes,
-près des haies où murmurent les oiselets, vers la chanson
+ils le guidèrent vers une enquête sur le tout
+ordinaire à mettre en valeur, vers le chemin des fermes,
+près des haies où murmurent les oiselets, vers la chanson
populaire et le vin qu'on boit en la chantant, et
-dont on chante aussi l'agrément.</p>
+dont on chante aussi l'agrément.</p>
-<p>C'est à ce groupe de Richepin, de Maupassant, poète
-éphémère, déduit de Flaubert moderniste, qu'il appartient;
-il est de ceux qui louèrent avec joie le <cite>Ventre
+<p>C'est à ce groupe de Richepin, de Maupassant, poète
+éphémère, déduit de Flaubert moderniste, qu'il appartient;
+il est de ceux qui louèrent avec joie le <cite>Ventre
de Paris</cite>, et la symphonie des fromages, comme on
-disait alors; il fut un des poètes réalistes, il fut un
-poète de terroir, parce qu'aussi à ce moment on découvrait
-de ce côté; on formait les bibliothèques du
-folk-lore, on écoutait, publiait et compilait les belles
-fleurs des champs des provinces françaises; il choisit
-la sienne, fleurant le bon-vivre parce que tel était le
-goût d'alors et sa propre inclination, il se trouva une
+disait alors; il fut un des poètes réalistes, il fut un
+poète de terroir, parce qu'aussi à ce moment on découvrait
+de ce côté; on formait les bibliothèques du
+folk-lore, on écoutait, publiait et compilait les belles
+fleurs des champs des provinces françaises; il choisit
+la sienne, fleurant le bon-vivre parce que tel était le
+goût d'alors et sa propre inclination, il se trouva une
sorte de patron bressan, Faret, qui crayonnait de ses
vers les murs d'un cabaret, Faret, l'ami de Saint-Amant,
ce qui est son meilleur titre de gloire.</p>
<p>En fraternisant avec Faret et Saint-Amant, il fraternisait
-aussi avec Richepin, dans le présent, et dans le
-passé avec les maîtres aimés de ce nouveau groupe de
-poètes, Mathurin Régnier et les vieux auteurs de fabliaux,
+aussi avec Richepin, dans le présent, et dans le
+passé avec les maîtres aimés de ce nouveau groupe de
+poètes, Mathurin Régnier et les vieux auteurs de fabliaux,
Ruteb&oelig;uf, et les anonymes dont la gloire s'est
-marquée en un trait, en un dicton, sans éclairer leurs
-noms. Il y eût, certes, influence; il gardait une personnalité
+marquée en un trait, en un dicton, sans éclairer leurs
+noms. Il y eût, certes, influence; il gardait une personnalité
<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
-parce qu'il se délimitait; sa personnalité était
+parce qu'il se délimitait; sa personnalité était
de chanter sa province, et aussi cette petite note de
-sensitivité brève, tout de même un peu contemplative,
-dont il resserrait l'expression à la fin de ses poèmes à
-la bonne chère et à la joie de vivre. Ses deux qualités
-n'étaient point disparates. Il y avait en ce moment-là
-plus de poètes locaux qu'il n'y en avait eu auparavant;
-maintenant, après un intervalle, le même phénomène
-se renouvelle, et les poètes locaux refleurissent nombreux.
+sensitivité brève, tout de même un peu contemplative,
+dont il resserrait l'expression à la fin de ses poèmes à
+la bonne chère et à la joie de vivre. Ses deux qualités
+n'étaient point disparates. Il y avait en ce moment-là
+plus de poètes locaux qu'il n'y en avait eu auparavant;
+maintenant, après un intervalle, le même phénomène
+se renouvelle, et les poètes locaux refleurissent nombreux.
Mais n'est-ce point choisir, pour chanter la
-province natale, le moment où elle va cesser d'être
-particulière et tranchée, de par les communications
-nombreuses, et la centralisation des intelligences à
-Paris. Il semble que si les poètes mettent grand souci
-à conter les villes et les campagnes d'autour de leurs
+province natale, le moment où elle va cesser d'être
+particulière et tranchée, de par les communications
+nombreuses, et la centralisation des intelligences à
+Paris. Il semble que si les poètes mettent grand souci
+à conter les villes et les campagnes d'autour de leurs
berceaux, c'est qu'il est temps d'enclore d'un dernier
-regard des choses qui vont disparaître; la campagne
-natale leur apparaît avec cette absolue netteté que
-prennent les êtres et les décors à l'heure d'un peu avant
-le crépuscule. Il n'y a plus là d'ensoleillement qui
-rend confuses les fortes poussées des frondaisons. Tout
+regard des choses qui vont disparaître; la campagne
+natale leur apparaît avec cette absolue netteté que
+prennent les êtres et les décors à l'heure d'un peu avant
+le crépuscule. Il n'y a plus là d'ensoleillement qui
+rend confuses les fortes poussées des frondaisons. Tout
devient calme, tout prend sa stature exacte; c'est un
bon moment pour inventorier; et puis arrivent les
-premiers attendrissements de la sensibilité du soir;
-dans le silence qui apaise toute la contrée, il y a une
-marche dolente des gens qui ont laissé le labeur, et
-une gravité sur l'aspect de tout, de tout qui va se simplifier
+premiers attendrissements de la sensibilité du soir;
+dans le silence qui apaise toute la contrée, il y a une
+marche dolente des gens qui ont laissé le labeur, et
+une gravité sur l'aspect de tout, de tout qui va se simplifier
dans le soir, s'unifier. Les gestes particuliers
tombent, on va ne plus percevoir qu'une silhouette
-générale; c'est alors que les poètes pieux recueillent
-toutes ces particularités vieillotes, émouvantes et charmantes,
+générale; c'est alors que les poètes pieux recueillent
+toutes ces particularités vieillotes, émouvantes et charmantes,
<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
et loin du soleil de la grande ville, et du disque
de feu des trains, ils en font des chansons; mais s'ils
-se hâtent de les écrire, c'est qu'ils sentent bien que les
+se hâtent de les écrire, c'est qu'ils sentent bien que les
pourpres du couchant vont ensevelir leurs visions, et
-que rien n'est moins sûr que d'espérer les retrouver à
+que rien n'est moins sûr que d'espérer les retrouver à
l'aube du prochain matin. C'est pourquoi, je crois,
-que la gauloiserie de Vicaire tient de fort près à cette
-petite et aimable sensitivité qui fait le grand mérite des
-meilleurs poèmes des <cite>Emaux Bressans</cite>, que même ce
-sont là deux faces du même sentiment qui vibre sous
-la truculence de l'ode à la victuaille.</p>
+que la gauloiserie de Vicaire tient de fort près à cette
+petite et aimable sensitivité qui fait le grand mérite des
+meilleurs poèmes des <cite>Emaux Bressans</cite>, que même ce
+sont là deux faces du même sentiment qui vibre sous
+la truculence de l'ode à la victuaille.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
-<p>L'évolution marche toujours, et l'évolution de la
-poésie lyrique, dans le dernier quart de ce siècle, fut
+<p>L'évolution marche toujours, et l'évolution de la
+poésie lyrique, dans le dernier quart de ce siècle, fut
plus active en transformations qu'en aucun autre temps;
-à peine Vicaire s'était-il signalé bon poète en un genre,
-non sans nouveauté, que voici surgir de nouvelles nouveautés,
-de nouveaux poètes, des hommes jeunes qui se
-déclaraient vers-libristes et symbolistes. Leur arrivée
-notoire en pleine lumière de l'art, coïncidait avec un
-sursaut d'activité et d'admirable production de Paul
+à peine Vicaire s'était-il signalé bon poète en un genre,
+non sans nouveauté, que voici surgir de nouvelles nouveautés,
+de nouveaux poètes, des hommes jeunes qui se
+déclaraient vers-libristes et symbolistes. Leur arrivée
+notoire en pleine lumière de l'art, coïncidait avec un
+sursaut d'activité et d'admirable production de Paul
Verlaine, revenu d'exil, retour de passion et de tristesse,
-redonnant des éditions épuisées, les <cite>Fêtes Galantes</cite>
+redonnant des éditions épuisées, les <cite>Fêtes Galantes</cite>
et la <cite>Bonne chanson</cite> et les <cite>Romances sans paroles</cite>, et
-<cite>Sagesse</cite>, publiant <cite>Jadis et Naguère</cite>, et formulant un
-art poétique qui voisinait avec certaines des recherches
-de ses admirateurs. La jeunesse avait à payer à Verlaine
-un arriéré de gloire, elle le fit; la presse s'en exagéra
+<cite>Sagesse</cite>, publiant <cite>Jadis et Naguère</cite>, et formulant un
+art poétique qui voisinait avec certaines des recherches
+de ses admirateurs. La jeunesse avait à payer à Verlaine
+un arriéré de gloire, elle le fit; la presse s'en exagéra
<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
-l'influence exacte de Verlaine. Ces écrivains nouveaux
-aimaient aussi à porter à Stéphane Mallarmé l'hommage
-dû à sa belle vie contemplative, toute dédiée à l'art pur,
-dédaigneuse des besognes. Ils admiraient la beauté
-verbale de ses poèmes et sa didactique lorsqu'il esthétisait,
-et son exégèse du beau difficile, du rare, de
-l'absolu. Le poète berné de la «Pénultième» devenait
-le visionnaire radieux de <cite>l'Après-midi d'un Faune</cite>. Gabriel
-Vicaire ne comprit pas. Il eut été digne de mieux
-accueillir un effort d'art très élevé que par des quolibets.
+l'influence exacte de Verlaine. Ces écrivains nouveaux
+aimaient aussi à porter à Stéphane Mallarmé l'hommage
+dû à sa belle vie contemplative, toute dédiée à l'art pur,
+dédaigneuse des besognes. Ils admiraient la beauté
+verbale de ses poèmes et sa didactique lorsqu'il esthétisait,
+et son exégèse du beau difficile, du rare, de
+l'absolu. Le poète berné de la «Pénultième» devenait
+le visionnaire radieux de <cite>l'Après-midi d'un Faune</cite>. Gabriel
+Vicaire ne comprit pas. Il eut été digne de mieux
+accueillir un effort d'art très élevé que par des quolibets.
Ce ne fut pas la plus haute partie de son esprit
-qui lui dicta l'idée des <cite>Déliquescences</cite> d'Adoré Floupette,
-chez <em>Lion Vanné à Byzance</em>, plaisanterie d'ailleurs
+qui lui dicta l'idée des <cite>Déliquescences</cite> d'Adoré Floupette,
+chez <em>Lion Vanné à Byzance</em>, plaisanterie d'ailleurs
courtoise et inoffensive. Vicaire ne se donna pas le
temps de voir, d'apprendre, de savoir; lui et son collaborateur
-Bauclair, l'auteur estimé de jolies nouvelles,
-partirent sur quelques détails d'extériorité. Ils firent
-des confusions parmi les écrivains, prenant un peu
-légèrement les uns pour les autres, mêlant pour ainsi
-dire bousingots et romantiques et de là ce petit volume,
-pas méchant, pas amusant non plus, qui fit en son
-temps un assez joli bruit. On préféra croire que d'aller
+Bauclair, l'auteur estimé de jolies nouvelles,
+partirent sur quelques détails d'extériorité. Ils firent
+des confusions parmi les écrivains, prenant un peu
+légèrement les uns pour les autres, mêlant pour ainsi
+dire bousingots et romantiques et de là ce petit volume,
+pas méchant, pas amusant non plus, qui fit en son
+temps un assez joli bruit. On préféra croire que d'aller
voir et l'on fut d'accord pour admettre, sans examen,
-que les parodies de Floupette étaient presque des
-calques. Ce n'était que farce légère précédée d'une préface.
-Le titre en était presque tout le piquant: <em>Lion
-Vanné à Byzance!</em> Vanné était un mot populaire, récent,
-il avait passé par les petits théâtres, par le langage populaire,
-il était expressif et vrai; Vicaire eût pu le recueillir
+que les parodies de Floupette étaient presque des
+calques. Ce n'était que farce légère précédée d'une préface.
+Le titre en était presque tout le piquant: <em>Lion
+Vanné à Byzance!</em> Vanné était un mot populaire, récent,
+il avait passé par les petits théâtres, par le langage populaire,
+il était expressif et vrai; Vicaire eût pu le recueillir
dans une chanson de Paris, ce mot qui dit le vide de
-l'épi travaillé et battu, et assimile à une cosse vide le
+l'épi travaillé et battu, et assimile à une cosse vide le
<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-cerveau lassé, mais il le trouvait dans les complaintes
-de Laforgue, employé dans son sens d'argot demi-mondain,</p>
+cerveau lassé, mais il le trouvait dans les complaintes
+de Laforgue, employé dans son sens d'argot demi-mondain,</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Ah! vous m'avez trop, trop vanné,</p>
+<p>Ah! vous m'avez trop, trop vanné,</p>
<p>Bals blancs, hanches roses.</p>
</div></div>
-<p>et ce qui eût dû lui paraître tout naturel lui parut comique.
-Byzance synthétisait les accusations de décadence.
+<p>et ce qui eût dû lui paraître tout naturel lui parut comique.
+Byzance synthétisait les accusations de décadence.
Cela avait un reflet des paroles tonnantes de
-politiciens flétrissant les bleus et les verts, ceux qui
-discutaient des vertus théologales pendant que les Turcs
-étaient aux portes de Constantinople, et appariant à
+politiciens flétrissant les bleus et les verts, ceux qui
+discutaient des vertus théologales pendant que les Turcs
+étaient aux portes de Constantinople, et appariant à
ces Grecs des gens de Paris. L'affabulation de ce livret
est simple: elle rappelle assez une partie de <cite>Jean des
-Figues</cite>, un roman de Paul Arène, qui alors était sur la
-rive gauche, (car Vicaire, très Bressan, était aussi très
-Rive-Gauche,) un des champions violents de la clarté,
-de la simplicité, de l'atticisme opposé au byzantinisme;
-c'était, cette préface, l'arrivée à Paris d'un provincial
-mis en présence des jeunes poètes du temps, par un
-autre provincial arrivé à Paris un peu avant lui, pour
+Figues</cite>, un roman de Paul Arène, qui alors était sur la
+rive gauche, (car Vicaire, très Bressan, était aussi très
+Rive-Gauche,) un des champions violents de la clarté,
+de la simplicité, de l'atticisme opposé au byzantinisme;
+c'était, cette préface, l'arrivée à Paris d'un provincial
+mis en présence des jeunes poètes du temps, par un
+autre provincial arrivé à Paris un peu avant lui, pour
pouvoir l'introduire, d'abord, pour y tenir une pharmacie
ensuite, et lui soumettre un cahier de vers imbus
-des nouveaux et déplorables principes. Plaisanterie
-légère! cela soulignera par contraste une date; qu'importe
-que Mallarmé ait été pris à partie sous le nom
-d'Etienne Arsenal, l'important c'est que la poésie
-plaisantée ait eu la vie plus dure que la plaisanterie et
+des nouveaux et déplorables principes. Plaisanterie
+légère! cela soulignera par contraste une date; qu'importe
+que Mallarmé ait été pris à partie sous le nom
+d'Etienne Arsenal, l'important c'est que la poésie
+plaisantée ait eu la vie plus dure que la plaisanterie et
l'ait vue, tout de suite, se faner. Vicaire, d'ailleurs,
-depuis, avait échangé des sonnets dédicatoires avec
+depuis, avait échangé des sonnets dédicatoires avec
Verlaine, il en avait subi l'influence rythmique.
<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
-Vicaire avait mieux à faire que de méchantes parodies,
-et, à cette époque même, il faisait mieux. C'était une
-petite chose très jolie, très touchante, une très aimable
+Vicaire avait mieux à faire que de méchantes parodies,
+et, à cette époque même, il faisait mieux. C'était une
+petite chose très jolie, très touchante, une très aimable
fleur d'art, le <cite>Miracle de saint Nicolas</cite>, son &oelig;uvre
-maîtresse.</p>
+maîtresse.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
-<p>Gabriel Vicaire s'est de nouveau adressé à ce qui fut
-son fond le plus ferme, la légende aimable et jolie;
-souvent, lorsqu'il s'agit pour lui de poésie populaire et
-de chansons populaires, il se trompe; sa fidélité, à des
-refrains entendus, est trop complète; il lui manque
-sur ce point d'être un symboliste. En bon symbolisme,
-on tenterait de se mettre au point de vue même des
+<p>Gabriel Vicaire s'est de nouveau adressé à ce qui fut
+son fond le plus ferme, la légende aimable et jolie;
+souvent, lorsqu'il s'agit pour lui de poésie populaire et
+de chansons populaires, il se trompe; sa fidélité, à des
+refrains entendus, est trop complète; il lui manque
+sur ce point d'être un symboliste. En bon symbolisme,
+on tenterait de se mettre au point de vue même des
auteurs de chansons populaires et d'extraire l'essence
du dict qu'on leur <em>supposerait</em>; il faudrait donner le
-charme et l'émotion d'une chanson du vieux temps,
+charme et l'émotion d'une chanson du vieux temps,
sans en traduire les rides, sans reproduire les tics. On
-a agité cette question dans le camp symboliste et sans
-grande justesse. Certains ont cru que se réclamer de
-la chanson populaire, c'était rééditer, et rafraîchir; il
+a agité cette question dans le camp symboliste et sans
+grande justesse. Certains ont cru que se réclamer de
+la chanson populaire, c'était rééditer, et rafraîchir; il
ne s'agit point de cela: on a fait un chant populaire,
-lorsque l'on a créé une chanson dont la spontanéité de
-jet et la généralité d'inspiration est suffisante pour
-que, si elle n'était datée et si elle n'était signée, on la
-pût croire un lied ou une chanson populaire écrite en
+lorsque l'on a créé une chanson dont la spontanéité de
+jet et la généralité d'inspiration est suffisante pour
+que, si elle n'était datée et si elle n'était signée, on la
+pût croire un lied ou une chanson populaire écrite en
style moderne. Vicaire, trop souvent (en dehors de ces
-discussions) a écrit des chansons populaires en en reproduisant
-les refrains; tantôt ce refrain est joli,
-«vole, mon c&oelig;ur vole», et rien à dire à ce qu'il y enguirlande
+discussions) a écrit des chansons populaires en en reproduisant
+les refrains; tantôt ce refrain est joli,
+«vole, mon c&oelig;ur vole», et rien à dire à ce qu'il y enguirlande
<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
-des variations, tantôt il est nul, c'est des
-drelin, din, din, et autres onomatopées qu'il est bien
-inutile de retirer de la désuétude et qui n'ajoutent à la
+des variations, tantôt il est nul, c'est des
+drelin, din, din, et autres onomatopées qu'il est bien
+inutile de retirer de la désuétude et qui n'ajoutent à la
strophe qu'une laideur. Beaucoup de ses chansons sont
ainsi alourdies.</p>
-<p>Dans le <cite>Miracle de saint Nicolas</cite>, il a tenté ce que
-nous venons de dire être le devoir, la tâche du poète
+<p>Dans le <cite>Miracle de saint Nicolas</cite>, il a tenté ce que
+nous venons de dire être le devoir, la tâche du poète
qui s'inspire de la chanson populaire; il a voulu donner
-l'essence d'une légende en une &oelig;uvre à lui d'un ton
-personnel, en bien des pages il y a réussi, et c'est
-avant la lettre, un Hænsel et Gretel français qu'il a
-créé là.</p>
+l'essence d'une légende en une &oelig;uvre à lui d'un ton
+personnel, en bien des pages il y a réussi, et c'est
+avant la lettre, un Hænsel et Gretel français qu'il a
+créé là.</p>
-<p>La légende, on la connaît, Nerval l'avait recueillie,
-et bien d'autres après lui en donnèrent des variations.
+<p>La légende, on la connaît, Nerval l'avait recueillie,
+et bien d'autres après lui en donnèrent des variations.
Saint Nicolas, c'est dans tout l'Est, en Flandre, en
-Brabant, en Lorraine, au pays Rhénan, vers le Jura
-jusqu'au Rhône, le patron des enfants. Il arrive à la
-date de sa fête, vers décembre, avec les premiers froids,
+Brabant, en Lorraine, au pays Rhénan, vers le Jura
+jusqu'au Rhône, le patron des enfants. Il arrive à la
+date de sa fête, vers décembre, avec les premiers froids,
avec les premiers givres, tout couvert de beaux habits
-et menant avec lui un grand train de cadeaux. Il précède
-de quelques semaines le bonhomme Noël; il a le
-même rôle que lui; c'est un peu le même. Comme saint
-Michel a terrassé le Dragon, saint Nicolas a bâillonné
+et menant avec lui un grand train de cadeaux. Il précède
+de quelques semaines le bonhomme Noël; il a le
+même rôle que lui; c'est un peu le même. Comme saint
+Michel a terrassé le Dragon, saint Nicolas a bâillonné
Croquemitaine; il est l'ami de l'homme au sable qui
est utile, mais lors de ses visites dans le monde, il
lui donne tous les ans un jour de repos; c'est un bon
-saint chenu et doux, très fertile en tours ingénieux dès
+saint chenu et doux, très fertile en tours ingénieux dès
qu'il s'agit de fabriquer des jouets. Nulle n'excelle
-comme lui à enfermer de beaux moutons dans une petite
-bergerie. Il a des ateliers à Nuremberg et à Paris du
-côté de la rue des Archives. Avant que ses allures ne
+comme lui à enfermer de beaux moutons dans une petite
+bergerie. Il a des ateliers à Nuremberg et à Paris du
+côté de la rue des Archives. Avant que ses allures ne
<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
-se régularisassent devant les progrès de l'esprit moderne
-qui l'a un peu cantonné, il parcourait les contrées
-pour porter remède aux peines des enfants. Il semble
-qu'il alla toujours à pied, respectant la charge de jouets
-de son bourriquet, qu'il ne se hâta jamais car il laissa
-sept ans dans le saloir les enfants qui l'avaient invoqué
-avant de mourir et que tua le méchant Cagnard, la
-dernière formule de l'ogre, dans le poème de Gabriel
+se régularisassent devant les progrès de l'esprit moderne
+qui l'a un peu cantonné, il parcourait les contrées
+pour porter remède aux peines des enfants. Il semble
+qu'il alla toujours à pied, respectant la charge de jouets
+de son bourriquet, qu'il ne se hâta jamais car il laissa
+sept ans dans le saloir les enfants qui l'avaient invoqué
+avant de mourir et que tua le méchant Cagnard, la
+dernière formule de l'ogre, dans le poème de Gabriel
Vicaire; mais, pendant sept ans, il leur envoya de doux
-rêves.</p>
+rêves.</p>
-<p>Un joli prélude commence ce poème dramatique, ce
-mystère si l'on veut; c'est le los du vieux moine enlumineur
-qui mettait sur le parchemin des clartés de
-verrière, qui écrivait de toute son âme de pieuses et
-naïves complaintes, et qui a fleuri de fraîcheur ce passé
-«mélancolique ami du pauvre monde» et contribué à
-dresser ce décor de rêve où</p>
+<p>Un joli prélude commence ce poème dramatique, ce
+mystère si l'on veut; c'est le los du vieux moine enlumineur
+qui mettait sur le parchemin des clartés de
+verrière, qui écrivait de toute son âme de pieuses et
+naïves complaintes, et qui a fleuri de fraîcheur ce passé
+«mélancolique ami du pauvre monde» et contribué à
+dresser ce décor de rêve où</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Parmi les croix, les ifs et les cyprès moroses,</p>
-<p>L'abeille erre et bourdonne en quête de son miel,</p>
+<p>Parmi les croix, les ifs et les cyprès moroses,</p>
+<p>L'abeille erre et bourdonne en quête de son miel,</p>
<p>Un rayon bleu descend des profondeurs du ciel</p>
-<p>Et la maison des morts s'éveille dans les roses.</p>
+<p>Et la maison des morts s'éveille dans les roses.</p>
</div></div>
<p>Puis, c'est le petit drame des enfants perdus parmi
-la forêt sous l'orage et la description de l'aube de leur
-voyage, et leurs invocations et leurs prières. Tout en
-veillant à la simplicité ou plutôt au fondu du ton, le
-poète ne fait pas parler les enfants comme des enfants.
-Descriptions lyriques et invocations au Saint et à la
-Vierge sont amenées un peu comme des cavatines;
+la forêt sous l'orage et la description de l'aube de leur
+voyage, et leurs invocations et leurs prières. Tout en
+veillant à la simplicité ou plutôt au fondu du ton, le
+poète ne fait pas parler les enfants comme des enfants.
+Descriptions lyriques et invocations au Saint et à la
+Vierge sont amenées un peu comme des cavatines;
aussi c'est en ch&oelig;ur que les enfants prient, et quand
-ils frappent à la porte de Cagnard, c'est toute une
+ils frappent à la porte de Cagnard, c'est toute une
<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
chanson qu'ils lui disent en ch&oelig;ur pour montrer leur
gentillesse, et obtenir que l'huis s'ouvre. Quand ils
-sont à l'abri, le poète quitte cette allure de cantique
-moderne et très doux qu'il a pris, et c'est le ton du
-fabliau, le petit vers pressé de huit pieds, sans formule
-de strophe, qu'il prête au Cagnard pour dire ses misères
+sont à l'abri, le poète quitte cette allure de cantique
+moderne et très doux qu'il a pris, et c'est le ton du
+fabliau, le petit vers pressé de huit pieds, sans formule
+de strophe, qu'il prête au Cagnard pour dire ses misères
et expliquer son crime. C'est au fabliau aussi qu'il
-emprunte l'acrimonie réciproque des deux époux, et
-leurs justes, réciproques aussi, griefs. Il garde pour
-les enfants le ton du cantique, et certes là Vicaire a
-trouvé une de ses plus belles, de ses plus franches et
+emprunte l'acrimonie réciproque des deux époux, et
+leurs justes, réciproques aussi, griefs. Il garde pour
+les enfants le ton du cantique, et certes là Vicaire a
+trouvé une de ses plus belles, de ses plus franches et
simples inspirations: c'est avec Lise (dans <cite>Emaux
Bressans</cite>) et le portrait d'Aelis, dans <cite>Rainouart au
Tinel</cite>, ce que Vicaire a fait de mieux, c'est un cantique
-à la Vierge qui lave les langes de l'Enfant
+à la Vierge qui lave les langes de l'Enfant
divin.</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>La vierge Marie,</p>
-<p>La mère de Dieu,</p>
+<p>La mère de Dieu,</p>
<p>Sort au matin bleu</p>
-<p>De sa métairie.</p>
+<p>De sa métairie.</p>
</div>
<div class="stanza">
<p>Et va sous le pont</p>
@@ -7496,10 +7458,10 @@ divin.</p>
</div></div>
<p>Le battoir d'argent bat les langes que saint Joseph
-se hâte d étendre, la rivière chante et cela enchante les
+se hâte d étendre, la rivière chante et cela enchante les
peupliers de la rive, les vieux ais du pont et l'aube
-éveille les fleurs «qui sont comme des pleurs dans
-l'herbe mouillée».</p>
+éveille les fleurs «qui sont comme des pleurs dans
+l'herbe mouillée».</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span></p>
@@ -7513,45 +7475,45 @@ l'herbe mouillée».</p>
<p>Et la vierge blonde</p>
<p>Comme l'Orient,</p>
<p>Embrasse en riant</p>
-<p>Le Maître du Monde.</p>
+<p>Le Maître du Monde.</p>
</div></div>
-<p>C'est encore de la Madone que les enfants rêveront
-quand saint Nicolas, après avoir pardonné à la Cagnarde
-et imposé une pénitence au Cagnard, réveille
+<p>C'est encore de la Madone que les enfants rêveront
+quand saint Nicolas, après avoir pardonné à la Cagnarde
+et imposé une pénitence au Cagnard, réveille
du saloir les enfants, et tout se termine non pas en
chanson, mais en un frissonnant et frais ensemble de
-cantiques. Cela s'apaise en clarté pure et naïve comme
-cela s'est ouvert, et c'est une pure goutte de lumière
-embrasée de mille douces transparences qu'a laissé là
-tomber de sa plume Gabriel Vicaire. Il n'a point dépassé
+cantiques. Cela s'apaise en clarté pure et naïve comme
+cela s'est ouvert, et c'est une pure goutte de lumière
+embrasée de mille douces transparences qu'a laissé là
+tomber de sa plume Gabriel Vicaire. Il n'a point dépassé
dans toute son &oelig;uvre son Miracle de saint Nicolas,
-il l'a rarement égalé, il s'en est même rarement
-approché.</p>
+il l'a rarement égalé, il s'en est même rarement
+approché.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
<p>L'&oelig;uvre de Vicaire est abondante. Outre les <cite>Emaux
-Bressans</cite> et le <cite>Miracle de saint Nicolas</cite>, voici s'échelonner
-ses livres de vers, car le poète fut (sauf la préface
-des Déliquescences) rebelle à toute prose. Ces recueils
+Bressans</cite> et le <cite>Miracle de saint Nicolas</cite>, voici s'échelonner
+ses livres de vers, car le poète fut (sauf la préface
+des Déliquescences) rebelle à toute prose. Ces recueils
de vers, de titres simples et heureux sont l'<cite>Heure
-enchantée</cite>, à la <cite>Bonne Franquette</cite>, au <cite>Bois-Joli</cite>, le <cite>Clos
-des fées</cite>. Il fit jouer, en collaboration avec M. Truffier,
+enchantée</cite>, à la <cite>Bonne Franquette</cite>, au <cite>Bois-Joli</cite>, le <cite>Clos
+des fées</cite>. Il fit jouer, en collaboration avec M. Truffier,
<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
une farce rajeunie, la <cite>farce du Mari refondu</cite>, qui est
-bien médiocre et une petite comédie, <cite>Fleurs d'Avril</cite>,
-où les jolis couplets abondent, et dont le scénario fin
-et naïf est bien de sa veine. Dans ses volumes de
+bien médiocre et une petite comédie, <cite>Fleurs d'Avril</cite>,
+où les jolis couplets abondent, et dont le scénario fin
+et naïf est bien de sa veine. Dans ses volumes de
vers il y a des chansons qui sont charmantes, et des
-chansons qui ne sont point assez légères. Il y a ce
-que Vielé-Griffin appelait des jeux parnassiens, d'assez
+chansons qui ne sont point assez légères. Il y a ce
+que Vielé-Griffin appelait des jeux parnassiens, d'assez
inutiles ballades. <cite>A la Bonne Franquette</cite> s'ouvre
par vingt-cinq de ces amusettes; on ne voit pas pourquoi
-ce poète ému, à qui l'émotion réussit si bien,
-s'amuse à rechercher de ces vers simples et bêtas
+ce poète ému, à qui l'émotion réussit si bien,
+s'amuse à rechercher de ces vers simples et bêtas
dont on dit qu'ils sont de bons refrains de ballades.
-Oyez plutôt ces vers refrains... Rions donc un peu...</p>
+Oyez plutôt ces vers refrains... Rions donc un peu...</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>Chacun avocasse</p>
@@ -7560,1146 +7522,1146 @@ Oyez plutôt ces vers refrains... Rions donc un peu...</p>
</div></div>
<p>ou bien le vers refrain est: Je me fiche du reste... A la
-grâce de Dieu... Elle est du faubourg Antoine... Banville
-lui-même, avec son clair génie et ses habiletés de
-clown, n'a pu rendre une vie intelligente à ce vieux
-genre. Vicaire y devait échouer. Il y a des sonnets qui
-n'ajoutent rien à sa gloire; il y a un poème sur la
+grâce de Dieu... Elle est du faubourg Antoine... Banville
+lui-même, avec son clair génie et ses habiletés de
+clown, n'a pu rendre une vie intelligente à ce vieux
+genre. Vicaire y devait échouer. Il y a des sonnets qui
+n'ajoutent rien à sa gloire; il y a un poème sur la
Belle-au-Bois-Dormant qui ne rajeunit pas le mythe,
-mais qui est fort joliment dit. Il y a un poème: Quatre-vingt-neuf,
-couronné par un jury à propos de l'Exposition
-de 1889, et sur lequel il vaut mieux ne pas s'arrêter;
-la cantate, c'en est une, n'était pas de son ressort.
-Il y a un poème auquel il dut attacher de l'importance,
-car il le publia à part, c'est une Marie-Madeleine,
+mais qui est fort joliment dit. Il y a un poème: Quatre-vingt-neuf,
+couronné par un jury à propos de l'Exposition
+de 1889, et sur lequel il vaut mieux ne pas s'arrêter;
+la cantate, c'en est une, n'était pas de son ressort.
+Il y a un poème auquel il dut attacher de l'importance,
+car il le publia à part, c'est une Marie-Madeleine,
<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
-contée selon l'imagerie populaire et comme un
+contée selon l'imagerie populaire et comme un
conte tout moderne, avec un Christ apparaissant,
comme Uhde, le peintre bavarois, en peignit dans des
-intérieurs modernes d'ouvriers et de paysans, tout
-près, il est vrai, d'Oberammergau. L'intention était
-amusante, pas toute neuve, mais intéressante, et on ne
-l'avait pas tenté en vers. Vicaire est resté, en le faisant,
-au-dessous de lui-même. Cela n'a ni relief, ni vie,
-malgré des alternances de rythmes, par facettes, par
-plans, par séries du poème, on dirait par chants, si ce
-n'était si court; il n'a pas retrouvé dans le ton voulu
+intérieurs modernes d'ouvriers et de paysans, tout
+près, il est vrai, d'Oberammergau. L'intention était
+amusante, pas toute neuve, mais intéressante, et on ne
+l'avait pas tenté en vers. Vicaire est resté, en le faisant,
+au-dessous de lui-même. Cela n'a ni relief, ni vie,
+malgré des alternances de rythmes, par facettes, par
+plans, par séries du poème, on dirait par chants, si ce
+n'était si court; il n'a pas retrouvé dans le ton voulu
artificiel et tendre, la note charmante de saint Nicolas.
-Il y a, dans cette gamme de recherches du poème populaire,
+Il y a, dans cette gamme de recherches du poème populaire,
une fort jolie chose, qui serait exquise, qui serait
-avec un peu plus de beauté verbale, un petit chef-d'&oelig;uvre.
-C'est l'histoire de Fleurette: là-bas, en Bourgogne,
-Fleurette a aimé. Qui? Le plus galant, le plus
+avec un peu plus de beauté verbale, un petit chef-d'&oelig;uvre.
+C'est l'histoire de Fleurette: là-bas, en Bourgogne,
+Fleurette a aimé. Qui? Le plus galant, le plus
brave, mais aussi le plus inconstant des rois, Henry IV.
-C'est lui, le prince, qui l'a rencontrée près de la fontaine
-où elle gardait ses moutons; il l'a regardée, elle
-l'a aimé, il l'a caressée, elle s'est donnée, et tout le
-village a envié sa gloire grande d'être la mie du roi. Et
-puis le roi s'est en allé, vers d'autres amours; le
-village alors a retrouvé sa sévérité, le village l'a
-honnie, et la pauvre Fleurette est allée à la plus claire
-des fontaines, celle où elle fut aimée, pour s'y noyer.
-Or, le roi Henry qui n'a quitté Fleurette que pour
+C'est lui, le prince, qui l'a rencontrée près de la fontaine
+où elle gardait ses moutons; il l'a regardée, elle
+l'a aimé, il l'a caressée, elle s'est donnée, et tout le
+village a envié sa gloire grande d'être la mie du roi. Et
+puis le roi s'est en allé, vers d'autres amours; le
+village alors a retrouvé sa sévérité, le village l'a
+honnie, et la pauvre Fleurette est allée à la plus claire
+des fontaines, celle où elle fut aimée, pour s'y noyer.
+Or, le roi Henry qui n'a quitté Fleurette que pour
courtiser Margot revient dans le pays, et assez gaillardement
-il veut montrer à Margot cet endroit où il a été
-vainqueur, et dont il a gardé un joli parfum; au moment
-où il conte sa prouesse, voici le fil de l'eau qui
+il veut montrer à Margot cet endroit où il a été
+vainqueur, et dont il a gardé un joli parfum; au moment
+où il conte sa prouesse, voici le fil de l'eau qui
<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
-amène devant le couple amoureux, Fleurette morte,
+amène devant le couple amoureux, Fleurette morte,
ses longs cheveux noirs et son corps d'argent; le roi
se trouble, Margot pleure un peu, et Fleurette passe;
-étant apparue elle retourne au néant. C'est fort joli et
-très tendre et très pitoyable, du bon Gabriel Vicaire.
-Il y a de petits poèmes dans le sens des contes en vers,
-des contes en vers de La Fontaine, de Sénecé, des contes
-dans la manière du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, comme la
-<cite>Journée de Javotte</cite>, ils ont quelque élégance, mais ne
-sont pas très frappants. Il y a mieux; des recherches
+étant apparue elle retourne au néant. C'est fort joli et
+très tendre et très pitoyable, du bon Gabriel Vicaire.
+Il y a de petits poèmes dans le sens des contes en vers,
+des contes en vers de La Fontaine, de Sénecé, des contes
+dans la manière du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, comme la
+<cite>Journée de Javotte</cite>, ils ont quelque élégance, mais ne
+sont pas très frappants. Il y a mieux; des recherches
dans le sens des vieux fabliaux, et surtout une tentative
-pour tirer de la vieille chanson de geste française
-un poème moderne. C'est tout au moins une tentative
-d'un grand intérêt et un beau but que le poète s'est
-proposés; comment y est-il arrivé. Voyons le dernier
-des efforts considérables de Vicaire qui soit publié:
+pour tirer de la vieille chanson de geste française
+un poème moderne. C'est tout au moins une tentative
+d'un grand intérêt et un beau but que le poète s'est
+proposés; comment y est-il arrivé. Voyons le dernier
+des efforts considérables de Vicaire qui soit publié:
<cite>Rainouart au Tinel</cite>.</p>
-<p>Rainouart au Tinel est une courte épopée d'un
-millier de vers, insérée au courant des pages du <cite>Clos
-des Fées</cite>. Rien n'annonce que cette &oelig;uvre fut plus
-chère à Vicaire qu'une autre; il était d'ailleurs tout
-dépourvu de charlatanisme et ne soulignait pas l'importance
+<p>Rainouart au Tinel est une courte épopée d'un
+millier de vers, insérée au courant des pages du <cite>Clos
+des Fées</cite>. Rien n'annonce que cette &oelig;uvre fut plus
+chère à Vicaire qu'une autre; il était d'ailleurs tout
+dépourvu de charlatanisme et ne soulignait pas l'importance
plus ou moins grande de ses tentatives;
-seule, une note, toute brève au bas d'une page à propos
-d'un nom propre, renvoie au célèbre poème médiéval
+seule, une note, toute brève au bas d'une page à propos
+d'un nom propre, renvoie au célèbre poème médiéval
d'Aliscans.</p>
-<p>Le poète a voulu traduire la verve héroïque et grossière
-des anciens trouvères. Son Rainouart est un Sarrasin
+<p>Le poète a voulu traduire la verve héroïque et grossière
+des anciens trouvères. Son Rainouart est un Sarrasin
pris tout jeune; il appartient au roi Louis (le
-Débonnaire) et végète dans un coin des cuisines, toujours
-bâfrant, toujours saoul, l'air vacant, les mains
+Débonnaire) et végète dans un coin des cuisines, toujours
+bâfrant, toujours saoul, l'air vacant, les mains
<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-inoccupées, servant de plastron à la foule des marmitons
+inoccupées, servant de plastron à la foule des marmitons
sans avoir l'air de s'en soucier. Cette apathie
-même excite la colère du maître cuisinier Ansaïs, qui
-se dit qu'avec une telle chiffe on peut bien aller jusqu'à
+même excite la colère du maître cuisinier Ansaïs, qui
+se dit qu'avec une telle chiffe on peut bien aller jusqu'à
la voie de fait et qui le frappe au visage. Rainouart sort
-de sa léthargie et écrase Ansaïs contre un pilier. La
-gent marmitonne se précipite sur lui, et malgré une
-belle défense il serait étouffé sous le nombre, si le roi
+de sa léthargie et écrase Ansaïs contre un pilier. La
+gent marmitonne se précipite sur lui, et malgré une
+belle défense il serait étouffé sous le nombre, si le roi
Louis et la reine Blanchefleur, suivis de Garin de
-Raimes, du sage duc Nayme, de Salaün de Bretagne,
-de Guillaume au Court-Nez ne passaient pas là.
-Guillaume au Court-Nez s'éprend de la belle défense
-de Rainouart, et le dégage. Le roi Louis qui n'aime
-point ce grand fainéant de Rainouart, le lui donne. Le
-comte pense le mettre à ses cuisines. Mais, de s'être
+Raimes, du sage duc Nayme, de Salaün de Bretagne,
+de Guillaume au Court-Nez ne passaient pas là.
+Guillaume au Court-Nez s'éprend de la belle défense
+de Rainouart, et le dégage. Le roi Louis qui n'aime
+point ce grand fainéant de Rainouart, le lui donne. Le
+comte pense le mettre à ses cuisines. Mais, de s'être
battu, Rainouart se sent un autre homme. Le sang de
-son père, l'empereur sarrasin Desramé, et de ses aïeux
+son père, l'empereur sarrasin Desramé, et de ses aïeux
bouillonne en lui; mais s'il veut, comme ceux de sa
-lignée, porter les armes, en tant que chrétien c'est
-contre eux qu'il veut lutter et il demande à Guillaume
-d'aller se battre contre les infidèles. Guillaume consent;
-alors Rainouart s'en va dans la forêt, il avise un
+lignée, porter les armes, en tant que chrétien c'est
+contre eux qu'il veut lutter et il demande à Guillaume
+d'aller se battre contre les infidèles. Guillaume consent;
+alors Rainouart s'en va dans la forêt, il avise un
magnifique sapin, sous lequel le roi Louis a coutume
-de s'asseoir pour rendre la justice, il hêle un bûcheron
+de s'asseoir pour rendre la justice, il hêle un bûcheron
et lui ordonne d'abattre l'arbre. Les efforts du
-bûcheron sont infructueux, il s'y met lui-même. Survient
-un forestier qui veut défendre l'arbre du roi.
+bûcheron sont infructueux, il s'y met lui-même. Survient
+un forestier qui veut défendre l'arbre du roi.
Rainouart le fracasse et l'envoie se promener dans les
branches. Muni du tronc de l'arbre, il va chez un
charron, le fait doler sur sept plans, le fait dorer aux
-extrémités, il a maintenant son tinel (levier-massue)
+extrémités, il a maintenant son tinel (levier-massue)
<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
qui deviendra son arme, et en revenant vers Guillaume
au Court-Nez, cet hercule terrible et bon enfant joue
abondamment du tinel sur des bourgeois. Sur ces
-entrefaites il voit, en passant près d'une tour, Aelis la
+entrefaites il voit, en passant près d'une tour, Aelis la
fille du roi Louis. Aelis est charmante.</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Parfois rêveuse, à sa fenêtre, elle se penche,</p>
+<p>Parfois rêveuse, à sa fenêtre, elle se penche,</p>
<p>Elle a l'air de chercher et d'appeler son c&oelig;ur.</p>
-<p>Et la lune folâtre entre dans la tour blanche,</p>
+<p>Et la lune folâtre entre dans la tour blanche,</p>
<p>Aux yeux de cette rose elle met sa langueur.</p>
</div></div>
-<p>A la vue d'Aelis (le portrait en est délicieux), Rainouart
-sent de plus en plus en lui le désir de guerroyer
-et d'acquérir de la gloire. L'occasion est excellente.
-Desramé a envahi le midi de la France.</p>
+<p>A la vue d'Aelis (le portrait en est délicieux), Rainouart
+sent de plus en plus en lui le désir de guerroyer
+et d'acquérir de la gloire. L'occasion est excellente.
+Desramé a envahi le midi de la France.</p>
-<p>Rainouart marche contre lui, tue ses frères, son
-père Desramé, qu'on va chercher à table, pour lui dire
-qu'un ennemi terrible couche son armée par terre. Ici,
-se place une assez jolie chose. Rainouart a fort frappé,
+<p>Rainouart marche contre lui, tue ses frères, son
+père Desramé, qu'on va chercher à table, pour lui dire
+qu'un ennemi terrible couche son armée par terre. Ici,
+se place une assez jolie chose. Rainouart a fort frappé,
le tinel a fait merveille; mais Rainouart se souvient
-que tous ceux qu'il a navrés, ce sont les siens, et une
-grande tristesse le prend. Il n'a pas le temps d'y défaillir,
-car toute une armée est sur lui.</p>
+que tous ceux qu'il a navrés, ce sont les siens, et une
+grande tristesse le prend. Il n'a pas le temps d'y défaillir,
+car toute une armée est sur lui.</p>
<p>Enfin, il est vainqueur. Il retourne avec Guillaume
-au Court-Nez et l'armée vers la cité impériale, vers
-Laon, la cité de fer; il précède l'armée, portant le
-tinel. Il arrive, Guillaume présente le héros au roi
-Louis et à Blanchefleur. Mais celui-ci n'a cure d'eux;
-sans rien demander à personne, il se jette aux pieds
+au Court-Nez et l'armée vers la cité impériale, vers
+Laon, la cité de fer; il précède l'armée, portant le
+tinel. Il arrive, Guillaume présente le héros au roi
+Louis et à Blanchefleur. Mais celui-ci n'a cure d'eux;
+sans rien demander à personne, il se jette aux pieds
d'Aelis, lui dit que c'est elle qui avait combattu par
son bras, qu'elle tait sa force, et qu'il l'adore; si elle
-consent à être sa femme, il se fait fort de lui conquérir
+consent à être sa femme, il se fait fort de lui conquérir
<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
un empire. La jeune fille l'a reconnu, elle consent; le
-roi consent, et voici Rainouart heureux et plongé dans
-les délices de l'amour; de temps à autre il quitte un
+roi consent, et voici Rainouart heureux et plongé dans
+les délices de l'amour; de temps à autre il quitte un
instant sa femme et va voir son cher tinel qui, dans
une chambre haute, repose sur un lit de houx et de
branchages. Le tinel le gourmande (il parle, et pourquoi
pas dans un conte lyrique), lui reproche de s'endormir
-dans l'oisiveté et l'amour, et l'accuse de se
+dans l'oisiveté et l'amour, et l'accuse de se
rouiller, force et courage. Rainouart le croit et repart
-combattre l'infidèle.</p>
+combattre l'infidèle.</p>
-<p>Là, comme toujours, Vicaire réussit moins dans ce
-qu'il recherche, les choses truculentes, violentes, familières,
+<p>Là, comme toujours, Vicaire réussit moins dans ce
+qu'il recherche, les choses truculentes, violentes, familières,
que dans la simple expression de son don
-d'émotion naturelle, de tendresse devant la beauté de
+d'émotion naturelle, de tendresse devant la beauté de
la femme, et ce qu'il y a de remarquable dans Rainouart
au Tinel, ce n'est pas Rainouart mais la douce
Aelis.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
-<p>De cet examen rapide d'une &oelig;uvre considérable, il
-ressort que Gabriel Vicaire, écrivain doué d'une grande
-originalité de détails sans avoir su se trouver un fond propre,
-écrivain précieux et tendre, qui se voulut parfois
+<p>De cet examen rapide d'une &oelig;uvre considérable, il
+ressort que Gabriel Vicaire, écrivain doué d'une grande
+originalité de détails sans avoir su se trouver un fond propre,
+écrivain précieux et tendre, qui se voulut parfois
violent, restera par quelques centaines de beaux vers
-qu'il n'a peut-être pas cru des meilleurs, et lègue (ce qui
-est beaucoup) une petite &oelig;uvre charmante et achevée,
+qu'il n'a peut-être pas cru des meilleurs, et lègue (ce qui
+est beaucoup) une petite &oelig;uvre charmante et achevée,
le <cite>Miracle de saint Nicolas</cite>; cette &oelig;uvre plus que
-toute autre prouve qu'il y eut en lui l'étoffe d'un primitif,
-attendri, bien supérieur au rieur ingénieux qu'il
-voulut être. Né à une époque où la poésie française se
+toute autre prouve qu'il y eut en lui l'étoffe d'un primitif,
+attendri, bien supérieur au rieur ingénieux qu'il
+voulut être. Né à une époque où la poésie française se
<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
-transforme, Vicaire ne put prendre parti, conformément
-à sa nature. Il voulut être un mainteneur de traditions
-et c'est pour cela que, malgré d'heureuses trouvailles
-et bien des jolies choses, il ne fut pas un écrivain
+transforme, Vicaire ne put prendre parti, conformément
+à sa nature. Il voulut être un mainteneur de traditions
+et c'est pour cela que, malgré d'heureuses trouvailles
+et bien des jolies choses, il ne fut pas un écrivain
de premier plan. Il ne compte pas parmi les novateurs
-de cette fin de siècle, et non plus il n'occupe
+de cette fin de siècle, et non plus il n'occupe
un des premiers rangs parmi les Parnassiens; il est un
-Parnassien (car il se rangeait davantage à eux en
+Parnassien (car il se rangeait davantage à eux en
vieillissant) de seconde ligne, de second mouvement,
non un des chefs de file, mais un de leurs bons soutiens.
-La place n'est pas énorme; sa stature, quoique
-bien prise, n'est pas très élevée.</p>
+La place n'est pas énorme; sa stature, quoique
+bien prise, n'est pas très élevée.</p>
<p>Mais dans chaque anthologie bien faite qui voudra
tenir compte, non seulement des lignes essentielles du
-développement de la poésie française, mais des beautés
+développement de la poésie française, mais des beautés
principales qu'elle contient, on devra donner la <cite>Pauvre
Lise</cite>, le <cite>Cantique de Marie</cite>, du <cite>Miracle de saint Nicolas</cite>,
-le Portrait <cite>d'Aelis</cite> et peut-être <cite>Fleurette</cite>; c'est
-déjà un joli bagage qu'on pourra augmenter de
-quelques légères chansons et Vicaire sera un poète
-d'anthologie, ce qu'on appelle un petit maître. Il n'aura
-point perdu une vie trop courte toute dédiée à l'art le
-plus noble, le plus généreusement desservi, et il fut,
-pour citer un de ses poèmes et non des moindres, le
-beau page qui servit la Reine Poésie, n'ayant d'yeux
-que pour elle et ne vivant que pour elle. Et en échange,
-sur sa mémoire, la poésie entretiendra toujours, frais
+le Portrait <cite>d'Aelis</cite> et peut-être <cite>Fleurette</cite>; c'est
+déjà un joli bagage qu'on pourra augmenter de
+quelques légères chansons et Vicaire sera un poète
+d'anthologie, ce qu'on appelle un petit maître. Il n'aura
+point perdu une vie trop courte toute dédiée à l'art le
+plus noble, le plus généreusement desservi, et il fut,
+pour citer un de ses poèmes et non des moindres, le
+beau page qui servit la Reine Poésie, n'ayant d'yeux
+que pour elle et ne vivant que pour elle. Et en échange,
+sur sa mémoire, la poésie entretiendra toujours, frais
et joyeux, un brin du vert laurier.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span></p>
<h3>Arthur Rimbaud.</h3>
-<p>Quand furent publiés, il y a quelque douze ans, les
+<p>Quand furent publiés, il y a quelque douze ans, les
vers et les proses d'Arthur Rimbaud, il parut simple
-à la critique littéraire de circonscrire un peu le sujet;
-il fut de mode de considérer Rimbaud comme uniquement
-le néfaste auteur du <cite>Sonnet des Voyelles</cite>. Rimbaud
-devenait ainsi une sorte d'Arvers, à rebours. Il
-était l'homme qui avait perpétré le mauvais sonnet, le
-sonnet fou, le sonnet pervers. Certains, plus éveillés,
-négligèrent l'&oelig;uvre avec une prudence respectueuse et
-préférèrent butiner des anecdotes. On s'étonna généralement
-qu'un homme qui avait eu de la facilité eût
-négligé les belles heures du succès, qu'il eût certainement
-obtenu, sitôt assagi, ce qui n'eût été évidemment
-qu'une question de peu d'années d'apprentissage. Pour
-quelques-uns, les plus futés, il parut certain que,
-Rimbaud étant l'ami de Verlaine, il était difficile que
-Verlaine, tout en faisant la part de l'affection, se fût
-tout à fait trompé sur la valeur d'art de Rimbaud.
-Donc on plaignait quelques belles facultés perdues
-dans le désert; on goûtait, sauf taches, ellipses et gongorismes
-à contre-poil, <cite>Les Effarés</cite> et le <cite>Bateau
-Ivre</cite>. Et puis, chez des gens même un peu lettrés,
+à la critique littéraire de circonscrire un peu le sujet;
+il fut de mode de considérer Rimbaud comme uniquement
+le néfaste auteur du <cite>Sonnet des Voyelles</cite>. Rimbaud
+devenait ainsi une sorte d'Arvers, à rebours. Il
+était l'homme qui avait perpétré le mauvais sonnet, le
+sonnet fou, le sonnet pervers. Certains, plus éveillés,
+négligèrent l'&oelig;uvre avec une prudence respectueuse et
+préférèrent butiner des anecdotes. On s'étonna généralement
+qu'un homme qui avait eu de la facilité eût
+négligé les belles heures du succès, qu'il eût certainement
+obtenu, sitôt assagi, ce qui n'eût été évidemment
+qu'une question de peu d'années d'apprentissage. Pour
+quelques-uns, les plus futés, il parut certain que,
+Rimbaud étant l'ami de Verlaine, il était difficile que
+Verlaine, tout en faisant la part de l'affection, se fût
+tout à fait trompé sur la valeur d'art de Rimbaud.
+Donc on plaignait quelques belles facultés perdues
+dans le désert; on goûtait, sauf taches, ellipses et gongorismes
+à contre-poil, <cite>Les Effarés</cite> et le <cite>Bateau
+Ivre</cite>. Et puis, chez des gens même un peu lettrés,
<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-on préféra lire la notice de Verlaine dans <cite>Les Poètes
-maudits</cite> que l'&oelig;uvre même, ce qui n'a rien d'étonnant
-dans un pays comme le nôtre, où l'horreur de l'érudition
-est poussée jusqu'à l'amour de la conférence.</p>
-
-<p>M. Paterne Berrichon nous a conté ce qu'il savait
-(et il est le mieux informé) sur les détails de la vie de
-Rimbaud, vie d'ailleurs prédite théoriquement dans
+on préféra lire la notice de Verlaine dans <cite>Les Poètes
+maudits</cite> que l'&oelig;uvre même, ce qui n'a rien d'étonnant
+dans un pays comme le nôtre, où l'horreur de l'érudition
+est poussée jusqu'à l'amour de la conférence.</p>
+
+<p>M. Paterne Berrichon nous a conté ce qu'il savait
+(et il est le mieux informé) sur les détails de la vie de
+Rimbaud, vie d'ailleurs prédite théoriquement dans
ses &oelig;uvres; malheureusement, M. Berrichon n'a pu,
-malgré son zèle, nous renseigner que très incomplètement
-sur la pensée d'Arthur Rimbaud une fois que
-celui-ci eut tourné le dos à la vieille Europe. Il n'est
-pas impossible que, grâce à son activité, des manuscrits
-soient retrouvés, et de quelle curiosité heureuse nous les
+malgré son zèle, nous renseigner que très incomplètement
+sur la pensée d'Arthur Rimbaud une fois que
+celui-ci eut tourné le dos à la vieille Europe. Il n'est
+pas impossible que, grâce à son activité, des manuscrits
+soient retrouvés, et de quelle curiosité heureuse nous les
accueillerions! Il est fort possible aussi que Rimbaud, en
-quittant l'Europe, ait renoncé à la littérature, que cet
-esprit visionnaire, qui n'avait pas besoin de l'écriture
-pour se formuler ses propres idées complètement, pour
-se manifester soi-même à soi-même, ait dédaigné
-d'écrire, ou qu'il en ait remis la préoccupation jusqu'à
+quittant l'Europe, ait renoncé à la littérature, que cet
+esprit visionnaire, qui n'avait pas besoin de l'écriture
+pour se formuler ses propres idées complètement, pour
+se manifester soi-même à soi-même, ait dédaigné
+d'écrire, ou qu'il en ait remis la préoccupation jusqu'à
son retour en Europe, ou encore qu'il ait subi cette
-fascination du grand silence qui tombe à rayons droits
-du soleil d'Orient, leçon de mutisme que donne aussi
-l'immobilité de la nuit pâle et presque crépusculaire
-de ton, et que puisqu'il quittait l'Europe, hanté d'un
-certain dégoût, il ait pris en pitié, à l'égal de nos autres
+fascination du grand silence qui tombe à rayons droits
+du soleil d'Orient, leçon de mutisme que donne aussi
+l'immobilité de la nuit pâle et presque crépusculaire
+de ton, et que puisqu'il quittait l'Europe, hanté d'un
+certain dégoût, il ait pris en pitié, à l'égal de nos autres
coutumes, notre in-12 courant et toutes les habitudes
-de littérature, tirée à la ligne et développée pour le
+de littérature, tirée à la ligne et développée pour le
libraire, que cet in-12 implique ordinairement. Une
-autre opinion a été énoncée, à savoir que Rimbaud,
-ayant donné l'essentiel de sa pensée, ne se soucia pas
-de se reproduire avec plus ou moins d'amélioration
+autre opinion a été énoncée, à savoir que Rimbaud,
+ayant donné l'essentiel de sa pensée, ne se soucia pas
+de se reproduire avec plus ou moins d'amélioration
<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-ou de développement. J'aime mieux croire que l'Orient
-fit de lui quelque contemplateur dédaigneux du calame
-et de l'écritoire.</p>
+ou de développement. J'aime mieux croire que l'Orient
+fit de lui quelque contemplateur dédaigneux du calame
+et de l'écritoire.</p>
<p>En tout cas, l'&oelig;uvre toute de Rimbaud tient dans
-cet in-12 qu'a publié le <cite>Mercure</cite>; l'édition, très soigneusement
-faite, est fort sobrement présentée; s'il
-n'y avait parmi les lecteurs que des poètes, tout commentaire
+cet in-12 qu'a publié le <cite>Mercure</cite>; l'édition, très soigneusement
+faite, est fort sobrement présentée; s'il
+n'y avait parmi les lecteurs que des poètes, tout commentaire
serait oiseux; mais, tout en trouvant parfaitement
-risibles ceux qui déclarent ne rien voir en
-cette &oelig;uvre, nous admettons qu'à certains égards Rimbaud
-est un auteur difficile; de plus, il y a peut-être
-quelque chose à dire sur la genèse et sur les buts de
-ces poésies, de ces <cite>Illuminations</cite> de cette <cite>Saison en Enfer</cite>,
-bref de ce livre où Rimbaud apparaît, selon le
-vers admirable de Stéphane Mallarmé:</p>
+risibles ceux qui déclarent ne rien voir en
+cette &oelig;uvre, nous admettons qu'à certains égards Rimbaud
+est un auteur difficile; de plus, il y a peut-être
+quelque chose à dire sur la genèse et sur les buts de
+ces poésies, de ces <cite>Illuminations</cite> de cette <cite>Saison en Enfer</cite>,
+bref de ce livre où Rimbaud apparaît, selon le
+vers admirable de Stéphane Mallarmé:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p><i>Tel qu'en lui-même enfin l'Eternité le change.</i></p>
+<p><i>Tel qu'en lui-même enfin l'Eternité le change.</i></p>
</div></div>
<h4>I<br />
-<span class="subh">LES PREMIÈRES POÉSIES</span></h4>
+<span class="subh">LES PREMIÈRES POÉSIES</span></h4>
-<p>Les poésies proprement dites d'Arthur Rimbaud,
+<p>Les poésies proprement dites d'Arthur Rimbaud,
celles que ne contiennent pas les <i>Illuminations</i> et la
-<cite>Saison en Enfer</cite>, sont fort inégales, précieuses toutes,
-parce qu'elles permettent d'étudier les influences littéraires
-qui se reflètent dans le début de cet esprit si rapidement
-original. D'abord, fugitive, indiquée par un
-petit poème intitulé <cite>Roman</cite>, assez mauvais, et par
-<cite>Soleil et Chair</cite>, où déjà se trouvent de belles strophes
+<cite>Saison en Enfer</cite>, sont fort inégales, précieuses toutes,
+parce qu'elles permettent d'étudier les influences littéraires
+qui se reflètent dans le début de cet esprit si rapidement
+original. D'abord, fugitive, indiquée par un
+petit poème intitulé <cite>Roman</cite>, assez mauvais, et par
+<cite>Soleil et Chair</cite>, où déjà se trouvent de belles strophes
<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
chantantes et de vraiment beaux vers, l'influence
-de Musset. Un peu de mürgérisme traîne fâcheusement
+de Musset. Un peu de mürgérisme traîne fâcheusement
dans <cite>Ce qui retient Nina</cite>. Voici, dans <cite>Le Forgeron</cite>,
-du Hugo grandiloquent amalgamé avec du Barbier
+du Hugo grandiloquent amalgamé avec du Barbier
ou du Delacroix (celui du tableau des Barricades
-de Juillet); du Hugo des <cite>Pauvres gens</cite>, ou même
-de certaines pièces, les moins bonnes, des <cite>Feuilles d'automne</cite>,
+de Juillet); du Hugo des <cite>Pauvres gens</cite>, ou même
+de certaines pièces, les moins bonnes, des <cite>Feuilles d'automne</cite>,
dans <cite>Les Etrennes des Orphelins</cite>. Et, tout
-de suite, ces traces effacées, dès le <cite>Bal des Pendus</cite>
-et la <cite>Vénus Anadyomène</cite>, voici que Rimbaud entrevoit
-l'âme de Baudelaire, et s'il en imite un peu la
-manie satanique et le pessimisme anti-féministe de
-certaines pièces, il se hausse bientôt jusqu'à l'essence
-même de l'&oelig;uvre. Au regard du <cite>Voyage</cite>, voici le
+de suite, ces traces effacées, dès le <cite>Bal des Pendus</cite>
+et la <cite>Vénus Anadyomène</cite>, voici que Rimbaud entrevoit
+l'âme de Baudelaire, et s'il en imite un peu la
+manie satanique et le pessimisme anti-féministe de
+certaines pièces, il se hausse bientôt jusqu'à l'essence
+même de l'&oelig;uvre. Au regard du <cite>Voyage</cite>, voici le
<cite>Bateau ivre</cite>, et c'est dans <cite>les Paradis artificiels</cite>
-qu'il faut chercher l'idée première du fond des <cite>Illuminations</cite>,
-de même qu'à des vers nostalgiques de Baudelaire
+qu'il faut chercher l'idée première du fond des <cite>Illuminations</cite>,
+de même qu'à des vers nostalgiques de Baudelaire
correspondent des lignes d'<cite>Une Saison en Enfer</cite>,
-de même que le <cite>Sonnet des Voyelles</cite> a des similitudes
-avec «la Nature est un temple où de vivants
-piliers», de même aussi que l'appareillage constant
-des mélancolies de Baudelaire vers le ciel hindou a
-peut-être déposé chez Rimbaud son goût des soleils
-d'Orient: et quoi d'étonnant à cela chez un enfant
-prodigue qui sans doute lisait <cite>les Fleurs du Mal</cite> à l'âge
-où les autres ont à peine fermé <cite>Robinson</cite> ou ses innombrables
+de même que le <cite>Sonnet des Voyelles</cite> a des similitudes
+avec «la Nature est un temple où de vivants
+piliers», de même aussi que l'appareillage constant
+des mélancolies de Baudelaire vers le ciel hindou a
+peut-être déposé chez Rimbaud son goût des soleils
+d'Orient: et quoi d'étonnant à cela chez un enfant
+prodigue qui sans doute lisait <cite>les Fleurs du Mal</cite> à l'âge
+où les autres ont à peine fermé <cite>Robinson</cite> ou ses innombrables
transcriptions?</p>
-<p>Quelle ne devait pas être la séduction de l'&oelig;uvre de
+<p>Quelle ne devait pas être la séduction de l'&oelig;uvre de
Baudelaire sur un esprit de cette vigueur; le vers
-mentalisé, spiritualisé, d'une matière presque minéralisée
-à l'exécution, des strophes où, comme sur
+mentalisé, spiritualisé, d'une matière presque minéralisée
+à l'exécution, des strophes où, comme sur
<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
-un fond de Vinci, des cieux étranges apparaissent:</p>
+un fond de Vinci, des cieux étranges apparaissent:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p><i>Adonaï, dans les terminaisons latines,</i></p>
-<p><i>Des Cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils.</i></p>
+<p><i>Adonaï, dans les terminaisons latines,</i></p>
+<p><i>Des Cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils.</i></p>
</div></div>
-<p>a dit Rimbaud, de même que Baudelaire a dit:</p>
+<p>a dit Rimbaud, de même que Baudelaire a dit:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p><i>Léonard de Vinci, miroir profond et sombre</i></p>
-<p><i>Où des anges charmants, avec un doux souris.</i></p>
-<p><i>Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre</i></p>
+<p><i>Léonard de Vinci, miroir profond et sombre</i></p>
+<p><i>Où des anges charmants, avec un doux souris.</i></p>
+<p><i>Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre</i></p>
<p><i>Des glaciers et des pins qui ferment leur pays.</i></p>
</div></div>
-<p>La forme du poème en prose, souple, fluide, picturale,
-réinventée, poussée&mdash;de l'estampe fantaisiste et
-linéaire, harmonieuse sans doute, de Bertrand&mdash;jusqu'à
-la beauté musicale des <cite>Bienfaits de la lune</cite>, et
+<p>La forme du poème en prose, souple, fluide, picturale,
+réinventée, poussée&mdash;de l'estampe fantaisiste et
+linéaire, harmonieuse sans doute, de Bertrand&mdash;jusqu'à
+la beauté musicale des <cite>Bienfaits de la lune</cite>, et
le rayonnement d'une intelligence large comme celle
d'un Diderot, analytique comme celle d'un Constant,
-intuitive à la façon d'un Michelet, une intelligence sagace
-à découvrir Poe, claire à serrer en trente pages
-les mirages de l'ivresse, lucide à comprendre à la fois
-Delacroix et Guys, clairvoyante à se méfier déjà d'une
-technique poétique pourtant si améliorée par lui-même,
-tels étaient les titres de gloire de Baudelaire, tout récemment
-mort, alors que Rimbaud commença à écrire.
-Joignez que la destinée du grand homme était tragiquement
+intuitive à la façon d'un Michelet, une intelligence sagace
+à découvrir Poe, claire à serrer en trente pages
+les mirages de l'ivresse, lucide à comprendre à la fois
+Delacroix et Guys, clairvoyante à se méfier déjà d'une
+technique poétique pourtant si améliorée par lui-même,
+tels étaient les titres de gloire de Baudelaire, tout récemment
+mort, alors que Rimbaud commença à écrire.
+Joignez que la destinée du grand homme était tragiquement
interrompue, qu'il n'occupait point sa place
-parmi les réputations, qu'on sentait l'&oelig;uvre admirable
-non terminée, que la tombe s'était fermée et qu'avant
-elle la maladie avait mis le sceau sur peut-être des
-pensées bien plus belles encore, dès lors rayées, et vous
-comprendrez ce que <em>devait</em> évoquer à cette heure-là, à
-un jeune homme génial, le nom de Charles Baudelaire.</p>
+parmi les réputations, qu'on sentait l'&oelig;uvre admirable
+non terminée, que la tombe s'était fermée et qu'avant
+elle la maladie avait mis le sceau sur peut-être des
+pensées bien plus belles encore, dès lors rayées, et vous
+comprendrez ce que <em>devait</em> évoquer à cette heure-là, à
+un jeune homme génial, le nom de Charles Baudelaire.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
-Et, dans ces poésies, nulle trace encore de l'influence
+Et, dans ces poésies, nulle trace encore de l'influence
de Paul Verlaine.</p>
<p>Quand je parle ici d'influence de Baudelaire et de
-Verlaine, je ne veux nullement dire que Rimbaud fût
-un esprit imitateur; bien loin de là. Mais il entrait
+Verlaine, je ne veux nullement dire que Rimbaud fût
+un esprit imitateur; bien loin de là. Mais il entrait
dans la vie, il reconnaissait au loin, dans la distance
-et le passé, des esprits avec lesquels il avait des points
+et le passé, des esprits avec lesquels il avait des points
de contact. Si le <cite>Bateau ivre</cite> rappelle en intention
-l'intention du <cite>Voyage</cite>, cela n'empêche pas l'&oelig;uvre
-d'être personnelle, d'être jaillie du fond même de Rimbaud
-et d'avoir en elle l'originalité inhérente et nécessaire
-au chef-d'&oelig;uvre. Là, Rimbaud est comme sur
-le seuil de sa personnalité: sorti des limbes et des
-éducations, il s'aperçoit et s'apparaît en grandes lignes,
-d'un coup. C'est évidemment de beaucoup le plus beau
-de ses poèmes, des quelques-uns destinés à vivre, avec
-<cite>les Effarés</cite> si indépendants et si jolis de ton, des
-quelques féroces caricatures, <cite>Les Assis</cite> et <cite>Les Premières
-Communions</cite>. Et, à côté de ces quelques
-poèmes, déjà si étonnants dans une &oelig;uvre de prime
-jeunesse, voici les pièces qui nous paraissent intéressantes
+l'intention du <cite>Voyage</cite>, cela n'empêche pas l'&oelig;uvre
+d'être personnelle, d'être jaillie du fond même de Rimbaud
+et d'avoir en elle l'originalité inhérente et nécessaire
+au chef-d'&oelig;uvre. Là, Rimbaud est comme sur
+le seuil de sa personnalité: sorti des limbes et des
+éducations, il s'aperçoit et s'apparaît en grandes lignes,
+d'un coup. C'est évidemment de beaucoup le plus beau
+de ses poèmes, des quelques-uns destinés à vivre, avec
+<cite>les Effarés</cite> si indépendants et si jolis de ton, des
+quelques féroces caricatures, <cite>Les Assis</cite> et <cite>Les Premières
+Communions</cite>. Et, à côté de ces quelques
+poèmes, déjà si étonnants dans une &oelig;uvre de prime
+jeunesse, voici les pièces qui nous paraissent intéressantes
au point de vue de la formation du talent de
-Rimbaud: la pièce réaliste <cite>A la Musique</cite> (encore
+Rimbaud: la pièce réaliste <cite>A la Musique</cite> (encore
baudelairienne); <cite>l'Eclatante Victoire de Sarrebruck</cite>,
une amusante transcription d'imagerie, qui n'est pas
la seule dans son &oelig;uvre; <cite>Mes Petites Amoureuses</cite>,
-d'une langue paradoxale et cherchée, indication d'une
-préoccupation de Rimbaud vers une traduction à la
-fois argotique et précieuse des truandailles, (<cite>Fêtes
-de la Faim</cite>), qui précèdent toute une série de poèmes
-en la même note libre et paroxyste.</p>
+d'une langue paradoxale et cherchée, indication d'une
+préoccupation de Rimbaud vers une traduction à la
+fois argotique et précieuse des truandailles, (<cite>Fêtes
+de la Faim</cite>), qui précèdent toute une série de poèmes
+en la même note libre et paroxyste.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
Et <cite>Oraison du Soir</cite>, et <cite>Les Chercheuses de Poux</cite>?
-J'avoue les moins apprécier que le <cite>Bateau ivre</cite> et <cite>Les
-Effarés</cite>, c'est d'une désinvolture un peu trop jeune,
-d'amusant contraste avec la sûreté de la forme, mais
+J'avoue les moins apprécier que le <cite>Bateau ivre</cite> et <cite>Les
+Effarés</cite>, c'est d'une désinvolture un peu trop jeune,
+d'amusant contraste avec la sûreté de la forme, mais
pas plus.</p>
<p>Et le <cite>Sonnet des Voyelles</cite>?</p>
-<p>Le <cite>Sonnet des Voyelles</cite>? ceci demande quelque développement.</p>
-
-<p>Il est vraisemblable qu'un homme extrêmement doué,
-précoce, instruit, qui se destine aux mathématiques ou
-à quelques branches des sciences aura surtout l'ambition
-d'ajouter quelque chose à un patrimoine acquis
-et de mettre son nom à côté de noms justement célèbres
-ou justement classés. Il tendra à découvrir une
-loi non entrevue, au moins à perfectionner une découverte,
-à tirer d'un fait connu des corollaires nouveaux
-et imprévus. En tout cas, ce jeune savant n'aura pas
-de raison de nier la tradition. Un jeune homme précoce,
-génial, instruit, qui songe à s'exprimer par l'art,
-ressentira presque toujours, aux premières heures de
-sa vie, un immense besoin d'originalité. A tort ou à
-raison, il se croira appelé à des modifications radicales
-dans la manière de sentir et de penser des hommes de
+<p>Le <cite>Sonnet des Voyelles</cite>? ceci demande quelque développement.</p>
+
+<p>Il est vraisemblable qu'un homme extrêmement doué,
+précoce, instruit, qui se destine aux mathématiques ou
+à quelques branches des sciences aura surtout l'ambition
+d'ajouter quelque chose à un patrimoine acquis
+et de mettre son nom à côté de noms justement célèbres
+ou justement classés. Il tendra à découvrir une
+loi non entrevue, au moins à perfectionner une découverte,
+à tirer d'un fait connu des corollaires nouveaux
+et imprévus. En tout cas, ce jeune savant n'aura pas
+de raison de nier la tradition. Un jeune homme précoce,
+génial, instruit, qui songe à s'exprimer par l'art,
+ressentira presque toujours, aux premières heures de
+sa vie, un immense besoin d'originalité. A tort ou à
+raison, il se croira appelé à des modifications radicales
+dans la manière de sentir et de penser des hommes de
son temps. A tort, parce qu'il ne se rend pas assez
-compte de la complexité même de son esprit, et de ce
-qu'il contient, à son insu, d'acquis; avec raison, parce
-que ce qui fait sa force, sa valeur, sa sève, c'est justement
-une façon vierge de comprendre les choses; il
-devine son univers, s'y perd et le croit sans frontières.
+compte de la complexité même de son esprit, et de ce
+qu'il contient, à son insu, d'acquis; avec raison, parce
+que ce qui fait sa force, sa valeur, sa sève, c'est justement
+une façon vierge de comprendre les choses; il
+devine son univers, s'y perd et le croit sans frontières.
On repasse mille fois par ses sentiers de jeunesse, sans
-s'apercevoir que c'est le même sentier, car l'humeur
+s'apercevoir que c'est le même sentier, car l'humeur
<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
du matin y a, comme une nature prodigieusement vivace
-et rapide, disposé d'autres fleurettes. La difficulté
-même qu'a un jeune homme d'éteindre et de traduire
+et rapide, disposé d'autres fleurettes. La difficulté
+même qu'a un jeune homme d'éteindre et de traduire
ce qu'il a de vraiment personnel, qui est son regard
sur les choses et le timbre de sa voix pour en parler,
-lui fait apparaître ses pensées existantes, mais difficilement
+lui fait apparaître ses pensées existantes, mais difficilement
saisissables, parce que embryonnaires, comme
-compliquées à l'excès, rares et profondes. Les coteaux
-où mûrit son vin lui paraissent des Himalayas, et la
+compliquées à l'excès, rares et profondes. Les coteaux
+où mûrit son vin lui paraissent des Himalayas, et la
route serpentine qu'il suit, en musant, quoi qu'il en
ait, pour aller cueillir ses grappes, prend des lointains
-à ses lenteurs. Une fois sur sa colline, il aperçoit des
-horizons si candidement clairs qu'il est sûr qu'aucun
+à ses lenteurs. Une fois sur sa colline, il aperçoit des
+horizons si candidement clairs qu'il est sûr qu'aucun
&oelig;il humain ne les a entrevus; il faut bien des noms
-nouveaux pour les fruits des nouvelles Amériques qui
-surgissent à une contemplation toute neuve, et de là
-des trouvailles et des exagérations, des chefs-d'&oelig;uvre
-d'impulsion jeune, et des théories qui attendront confirmation,
-le plus souvent la trouveront dans l'âge mûr,
-en se dépouillant de l'acquis qui les gênait, les notions
-antérieures une fois mieux classées. Rimbaud,
-comme tous les jeunes gens de génie, eût certes désiré
-renouveler entièrement sa langue, trouver, pour y serrer
-ses idées, des gangues d'un cristal inconnu. Sans
-doute Rimbaud était au courant des phénomènes d'audition
-colorée; peut-être connaissait-il par sa propre
-expérience ces phénomènes. Je ne suis pas assez sûr
+nouveaux pour les fruits des nouvelles Amériques qui
+surgissent à une contemplation toute neuve, et de là
+des trouvailles et des exagérations, des chefs-d'&oelig;uvre
+d'impulsion jeune, et des théories qui attendront confirmation,
+le plus souvent la trouveront dans l'âge mûr,
+en se dépouillant de l'acquis qui les gênait, les notions
+antérieures une fois mieux classées. Rimbaud,
+comme tous les jeunes gens de génie, eût certes désiré
+renouveler entièrement sa langue, trouver, pour y serrer
+ses idées, des gangues d'un cristal inconnu. Sans
+doute Rimbaud était au courant des phénomènes d'audition
+colorée; peut-être connaissait-il par sa propre
+expérience ces phénomènes. Je ne suis pas assez sûr
de la date exacte du <cite>Sonnet des Voyelles</cite> pour avancer
-autrement qu'en hypothèse que: Rimbaud a parfaitement
-pu écrire ce sonnet, non en province, mais à
-Paris; que, s'il l'a écrit à Paris, un de ses premiers
+autrement qu'en hypothèse que: Rimbaud a parfaitement
+pu écrire ce sonnet, non en province, mais à
+Paris; que, s'il l'a écrit à Paris, un de ses premiers
<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
-amis dans cette ville ayant été Charles Cros, très au
-fait de toutes ces questions, il a pu contrôler, avec la
-science, réelle et imaginative à la fois, de Charles Cros,
-certaines idées à lui, se clarifier certains rapprochements
-à lui personnels, noter un son et une couleur.
-Les vers du sonnet sont très beaux&mdash;tous font image.
+amis dans cette ville ayant été Charles Cros, très au
+fait de toutes ces questions, il a pu contrôler, avec la
+science, réelle et imaginative à la fois, de Charles Cros,
+certaines idées à lui, se clarifier certains rapprochements
+à lui personnels, noter un son et une couleur.
+Les vers du sonnet sont très beaux&mdash;tous font image.
Rimbaud n'y attache pas d'autre importance, puisqu'on
-ne retrouve plus de notations selon cette théorie dans
-ses autres écrits. Ce sonnet est un amusant paradoxe
-détaillant une des correspondances <em>possibles</em> des choses,
-et, à ce titre, il est beau et curieux. Ce n'est pas la
-faute de Rimbaud si des esprits lourds, fâcheusement
-logiques, s'en sont fait une méthode plutôt divertissante;
-c'est encore moins sa faute si on a attribué à ce
+ne retrouve plus de notations selon cette théorie dans
+ses autres écrits. Ce sonnet est un amusant paradoxe
+détaillant une des correspondances <em>possibles</em> des choses,
+et, à ce titre, il est beau et curieux. Ce n'est pas la
+faute de Rimbaud si des esprits lourds, fâcheusement
+logiques, s'en sont fait une méthode plutôt divertissante;
+c'est encore moins sa faute si on a attribué à ce
sonnet, dans son &oelig;uvre et en n'importe quel sens, une
importance exorbitante.</p>
<h4>II<br />
<span class="subh">UNE SAISON EN ENFER.&mdash;LES ILLUMINATIONS</span></h4>
-<p><cite>Les Illuminations</cite> sont-elles postérieures ou antérieures
-à <cite>Une Saison en Enfer</cite>? Paul Verlaine n'était
-pas très fixé sur ce point. On pourrait induire l'antériorité
+<p><cite>Les Illuminations</cite> sont-elles postérieures ou antérieures
+à <cite>Une Saison en Enfer</cite>? Paul Verlaine n'était
+pas très fixé sur ce point. On pourrait induire l'antériorité
des <cite>Illuminations</cite>, et, au premier aspect, d'une
-façon irréfutable, de ce qu'un chapitre d'<cite>Une Saison
-en Enfer</cite>, «Alchimie du Verbe», traite d'une méthode
+façon irréfutable, de ce qu'un chapitre d'<cite>Une Saison
+en Enfer</cite>, «Alchimie du Verbe», traite d'une méthode
<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
-littéraire appliquée en quelques poèmes et pages en
-prose des <cite>Illuminations</cite>. Il y a là le désaveu (au point
-de vue théorétique) du fameux <cite>Sonnet des Voyelles</cite>, et
-un blâme, des ironies même, à l'égard de certains
-poèmes des <cite>Illuminations</cite>. Notons pourtant que le dégoût
-de l'auteur pour ces poèmes n'est pas suffisant
-pour l'empêcher de les publier là, pour la première
+littéraire appliquée en quelques poèmes et pages en
+prose des <cite>Illuminations</cite>. Il y a là le désaveu (au point
+de vue théorétique) du fameux <cite>Sonnet des Voyelles</cite>, et
+un blâme, des ironies même, à l'égard de certains
+poèmes des <cite>Illuminations</cite>. Notons pourtant que le dégoût
+de l'auteur pour ces poèmes n'est pas suffisant
+pour l'empêcher de les publier là, pour la première
fois. Il serait difficile d'admettre que c'est par une
-humilité toute chrétienne que Rimbaud, se frappant
-la poitrine, offre, en exemple à ne pas suivre, ces
+humilité toute chrétienne que Rimbaud, se frappant
+la poitrine, offre, en exemple à ne pas suivre, ces
vers terriblement mauvais; il vaut mieux croire que,
-tout en abandonnant une technique extrêmement difficile
+tout en abandonnant une technique extrêmement difficile
et dangereuse (ce n'est point de la coloration
des voyelles que je parle, mais des recherches pour
-fixer les silences, et aussi atteindre par la sonorité
+fixer les silences, et aussi atteindre par la sonorité
seule la satisfaction des cinq sens, voir p. 239). Rimbaud
-jugeait alors les poèmes en eux-mêmes dignes de
+jugeait alors les poèmes en eux-mêmes dignes de
mieux que le panier. Condamner la <cite>Chanson de la
-Plus Haute Tour</cite> eût été d'un auto-criticisme un
-peu trop sévère.</p>
+Plus Haute Tour</cite> eût été d'un auto-criticisme un
+peu trop sévère.</p>
<p>Mais si <cite>Alchimie du Verbe</cite> prouve que les vers y
-inclus et certaines proses lui sont antérieurs (pas de
+inclus et certaines proses lui sont antérieurs (pas de
beaucoup), nous verrons que les vers des <cite>Illuminations</cite>
reprennent certains passages d'<cite>Une Saison en Enfer</cite>
-«Mauvais Sang», que la langue des <cite>Illuminations</cite>
-est plus belle, plus ferme, plus concentrée, que celle
+«Mauvais Sang», que la langue des <cite>Illuminations</cite>
+est plus belle, plus ferme, plus concentrée, que celle
d'<cite>Une Saison</cite>.</p>
<p>Nous croyons que si <cite>Une saison en Enfer</cite>, qui forme
-à sa manière un tout, est postérieure à certaines des
-<cite>Illuminations</cite>, elle fut terminée avant que toutes les
-<cite>Illuminations</cite> fussent écrites, et ces <cite>Illuminations</cite> (ce
+à sa manière un tout, est postérieure à certaines des
+<cite>Illuminations</cite>, elle fut terminée avant que toutes les
+<cite>Illuminations</cite> fussent écrites, et ces <cite>Illuminations</cite> (ce
<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
-que nous en possédons) ne formaient pas un livre, ne
-devaient pas former un livre enchaîné, mais un recueil
-de poèmes en prose, qui pouvait se grossir à l'infini,
-ou tout au moins en proportion des idées nouvelles,
-ingénieuses, inattendues qui seraient survenues dans
+que nous en possédons) ne formaient pas un livre, ne
+devaient pas former un livre enchaîné, mais un recueil
+de poèmes en prose, qui pouvait se grossir à l'infini,
+ou tout au moins en proportion des idées nouvelles,
+ingénieuses, inattendues qui seraient survenues dans
le cerveau de Rimbaud; car si Verlaine entend <cite>Illuminations</cite>,
au sens de <i lang="en" xml:lang="en">Coloured plates</i>, en regrettant
-un titre qui fût, non <em>Enluminures</em>, impliquant quelque
+un titre qui fût, non <em>Enluminures</em>, impliquant quelque
fignolage, mais un autre mot sorti du verbe <em>enluminer</em>,
-si Verlaine pense que Rimbaud a cherché un titre emprunté
-à l'imagerie polychrome, il nous est bien difficile,
-texte en main, d'après le titre choisi par Rimbaud
-et la note des poèmes, d'être de son avis. <cite>Illuminations</cite>,
-à notre sens, aurait signifié pour Rimbaud, outre la
-couleur d'Epinal à laquelle il pensait un peu pour le
-procédé (l'Epinal et les albums anglais, surtout les
-albums anglais), le bariolage cherché des fêtes à lanternes
-japonaises et aussi le concours pressé des idées,
-personnifiées en passants accourant, le falot à la main,
-sur la petite place de quelque ville, plus éclairées de
-l'obscurité ambiante, et aussi ce mot <cite>Illuminations</cite> répondait
-à cette acception de <em>brusques éclairs de la pensée</em>,
-aussitôt notés, cursivement et tels quels. La recherche
-d'impressions, l'acceptation d'intuitions aiguës, imprévues,
+si Verlaine pense que Rimbaud a cherché un titre emprunté
+à l'imagerie polychrome, il nous est bien difficile,
+texte en main, d'après le titre choisi par Rimbaud
+et la note des poèmes, d'être de son avis. <cite>Illuminations</cite>,
+à notre sens, aurait signifié pour Rimbaud, outre la
+couleur d'Epinal à laquelle il pensait un peu pour le
+procédé (l'Epinal et les albums anglais, surtout les
+albums anglais), le bariolage cherché des fêtes à lanternes
+japonaises et aussi le concours pressé des idées,
+personnifiées en passants accourant, le falot à la main,
+sur la petite place de quelque ville, plus éclairées de
+l'obscurité ambiante, et aussi ce mot <cite>Illuminations</cite> répondait
+à cette acception de <em>brusques éclairs de la pensée</em>,
+aussitôt notés, cursivement et tels quels. La recherche
+d'impressions, l'acceptation d'intuitions aiguës, imprévues,
la capture d'analogies curieuses, telle est la
-préoccupation des <cite>Illuminations</cite>, de ces improvisations
-parfois si heureusement définitives, parfois indiquées
-d'une phrase initiale, suivie d'un <i lang="la" xml:lang="la">et cætera</i> motivé,
+préoccupation des <cite>Illuminations</cite>, de ces improvisations
+parfois si heureusement définitives, parfois indiquées
+d'une phrase initiale, suivie d'un <i lang="la" xml:lang="la">et cætera</i> motivé,
comme <em>Marine</em> (p. 136 des <cite>Illuminations</cite>).</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span></p>
<h4 class="h4bis"><i>UNE SAISON EN ENFER</i></h4>
-<p><cite>Une saison en Enfer</cite> est l'explication de l'état
-d'âme de Rimbaud généralisé en celui d'un jeune
-homme de son temps, issu du Tiers, gêné par ce
-qu'il sent en lui-même de points d'inhibition dus à son
-atavisme de bourgeoisie. Ça se passe en enfer, parce que
+<p><cite>Une saison en Enfer</cite> est l'explication de l'état
+d'âme de Rimbaud généralisé en celui d'un jeune
+homme de son temps, issu du Tiers, gêné par ce
+qu'il sent en lui-même de points d'inhibition dus à son
+atavisme de bourgeoisie. Ça se passe en enfer, parce que
l'enfer est en bas, si le ciel est en haut, qu'aux yeux
de Rimbaud il y a chez lui, en ce moment de son esprit,
grouillement et non vol, et aussi parce que Baudelaire
-et, à côté de lui, Verlaine est saturnien qui parle
-du seul rire encore logique des têtes de mort. Influence
-dans la position du sujet, mais ensuite quelle indépendance!</p>
-
-<p>Rimbaud cherche les couleurs de son âme; il retrouve
-l'histoire de sa race; il s'est trié en lui-même
-les défauts des Celtes; des instants de mysticisme lui
-ont montré qu'il eût pu être un des compagnons de
-Pierre l'Hermite, un des lépreux chauffant leurs plaies
-au soleil près des vieux murs, munis de l'éternel tesson;
+et, à côté de lui, Verlaine est saturnien qui parle
+du seul rire encore logique des têtes de mort. Influence
+dans la position du sujet, mais ensuite quelle indépendance!</p>
+
+<p>Rimbaud cherche les couleurs de son âme; il retrouve
+l'histoire de sa race; il s'est trié en lui-même
+les défauts des Celtes; des instants de mysticisme lui
+ont montré qu'il eût pu être un des compagnons de
+Pierre l'Hermite, un des lépreux chauffant leurs plaies
+au soleil près des vieux murs, munis de l'éternel tesson;
des instants de violence lui montrent qu'il aurait
-pu être un reître; il eût volontiers fréquenté les sabbats.
+pu être un reître; il eût volontiers fréquenté les sabbats.
Il ne se retrouve plus au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>. Traduisons: il
ne se retrouve plus d'atavisme hors d'un catholicisme
-un peu idolâtre. Il se revoit <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>, il déplore que tout
+un peu idolâtre. Il se revoit <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>, il déplore que tout
n'aboutisse comme philosophie qu'au ravaudage des
-vieux espoirs (voilà pour l'âme) et à la médecine, codification
-des remèdes de bonnes femmes (voilà pour
+vieux espoirs (voilà pour l'âme) et à la médecine, codification
+des remèdes de bonnes femmes (voilà pour
<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
le corps). Que faudrait-il pour que ce jeune homme
-du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle fût heureux? Qu'on aille à l'<em>Esprit</em>.
-Qu'entend-il par là? Qu'on retourne au paganisme,
-qu'on écoute le sang païen, qu'on rejette toute influence
-de l'Evangile: tout le monde héros, et sur-homme,
-comme des philosophes le diront après lui; redevenir
+du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle fût heureux? Qu'on aille à l'<em>Esprit</em>.
+Qu'entend-il par là? Qu'on retourne au paganisme,
+qu'on écoute le sang païen, qu'on rejette toute influence
+de l'Evangile: tout le monde héros, et sur-homme,
+comme des philosophes le diront après lui; redevenir
l'homme qui est dieu par la force et la splendeur, sur
-les débris de l'homme-dieu par solidarité et résignation.
-Mais je ne pense point que, en son désir de se
-retremper au passé, ses désirs d'Antée se bornent à
-la Grèce. Sans doute, il admettrait la définition de
-Michelet: «la Grèce est une étoile, elle en a la forme
-et le rayonnement»; mais c'est vers le soleil qu'il va,
+les débris de l'homme-dieu par solidarité et résignation.
+Mais je ne pense point que, en son désir de se
+retremper au passé, ses désirs d'Antée se bornent à
+la Grèce. Sans doute, il admettrait la définition de
+Michelet: «la Grèce est une étoile, elle en a la forme
+et le rayonnement»; mais c'est vers le soleil qu'il va,
vers le soleil des vieilles races orientales, vers la vie de
-tribu, et, à défaut d'un impossible vieil Orient, il voudra
+tribu, et, à défaut d'un impossible vieil Orient, il voudra
l'Orient des explorateurs, ou la prairie des Comanches,
-comme il sied à quelqu'un qui devine
+comme il sied à quelqu'un qui devine
Nietzsche et se souvient encore de Mayne-Reid: puissance
-des images d'enfance chez un génie de vingt
-ans, d'images, dès lors, reflétées épiques, au point de
-coexister avec la découverte de nouveaux terrains littéraires.
+des images d'enfance chez un génie de vingt
+ans, d'images, dès lors, reflétées épiques, au point de
+coexister avec la découverte de nouveaux terrains littéraires.
On me dira que c'est bizarre. Je pense que
-l'incompréhension des critiques, devant cette &oelig;uvre,
+l'incompréhension des critiques, devant cette &oelig;uvre,
prouve suffisamment que nous sommes dans l'exceptionnel.
-Et son rêve est de se fondre avec des forçats,
+Et son rêve est de se fondre avec des forçats,
comme Jean Valjean qu'il admire aussi, parmi des
-pays où l'on vit d'autres vies. Foin de l'amour divin,
-et des <em>chants raisonnables des anges</em>, foin de <em>l'angélique
-échelle du bon sens</em>, de tout ce qui rend vieille fille, <em>la
-vie est la farce à mener par tous</em>, et mieux vaut la guerre
-et le danger, malgré qu'ironiquement on puisse se
+pays où l'on vit d'autres vies. Foin de l'amour divin,
+et des <em>chants raisonnables des anges</em>, foin de <em>l'angélique
+échelle du bon sens</em>, de tout ce qui rend vieille fille, <em>la
+vie est la farce à mener par tous</em>, et mieux vaut la guerre
+et le danger, malgré qu'ironiquement on puisse se
<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
-rappeler à soi-même des refrains de vieille romance&mdash;la
-<cite>Vie française</cite>, le <cite>Sentier de l'honneur</cite>. Tout est ridicule,
-même le salut. Alors l'alcool («j'ai avalé une
-fameuse gorgée de poison») et les délires.</p>
+rappeler à soi-même des refrains de vieille romance&mdash;la
+<cite>Vie française</cite>, le <cite>Sentier de l'honneur</cite>. Tout est ridicule,
+même le salut. Alors l'alcool («j'ai avalé une
+fameuse gorgée de poison») et les délires.</p>
<p>Ecoutons la confession d'un compagnon d'enfer.
C'est l'Epoux infernal qui singe la voix, les gestes, les
allures de la vierge folle qu'il domine en son corps, et
-dont il tient toute l'âme, sauf une échappatoire, un
+dont il tient toute l'âme, sauf une échappatoire, un
sourire, une ironie, une restriction dans l'admiration.
-«Un jour, peut-être, il disparaîtra merveilleusement;
-mais il faut que je sache s'il doit remonter à un ciel,
-que je voie un peu l'assomption de mon petit ami!»
+«Un jour, peut-être, il disparaîtra merveilleusement;
+mais il faut que je sache s'il doit remonter à un ciel,
+que je voie un peu l'assomption de mon petit ami!»
Et cette simple restriction met tout en question,
-annihile la vassalité de la femme, qui se réfugie en son
-incompréhension de l'époux, comme l'époux croit devoir
-se garantir par des menaces de départ brusque.
-Equilibre instable de deux êtres qui se cherchent en
-eux-mêmes, en faisant semblant de se chercher l'un
-dans l'autre, et pour passer le temps et échapper à la
-psychologie qui s'impose trop, des tournées dans les
-ruelles noires, et des charités à deux, et des cabarets,
+annihile la vassalité de la femme, qui se réfugie en son
+incompréhension de l'époux, comme l'époux croit devoir
+se garantir par des menaces de départ brusque.
+Equilibre instable de deux êtres qui se cherchent en
+eux-mêmes, en faisant semblant de se chercher l'un
+dans l'autre, et pour passer le temps et échapper à la
+psychologie qui s'impose trop, des tournées dans les
+ruelles noires, et des charités à deux, et des cabarets,
des aspects d'idylle exquise dans l'insuffisance de
-l'amour, des désirs d'aventures où l'amour, retrouvant
-toute sa liberté, retrouverait toute sa saveur. Cette
+l'amour, des désirs d'aventures où l'amour, retrouvant
+toute sa liberté, retrouverait toute sa saveur. Cette
confession de l'Epoux infernal, c'est un conte de jeune
-amour complexe, trouble et charmant (à rapprocher
-d'«Ouvriers», <cite>Illuminations</cite>, p. 178). Et si l'amour
-ne comble pas cette âme inquiète, ni l'art qu'il veut
+amour complexe, trouble et charmant (à rapprocher
+d'«Ouvriers», <cite>Illuminations</cite>, p. 178). Et si l'amour
+ne comble pas cette âme inquiète, ni l'art qu'il veut
impossible, alors le travail, la science&mdash;ce n'est
point son affaire, <em>c'est trop simple et il fait trop chaud</em>.
-Exister en s'amusant, histrionner à la Baudelaire, soit
+Exister en s'amusant, histrionner à la Baudelaire, soit
<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
-peindre des fictions, rêver des <em>amours monstres</em> et des
-<em>univers fantastiques</em>, regretter le <em>matin</em>, et les étonnements,
+peindre des fictions, rêver des <em>amours monstres</em> et des
+<em>univers fantastiques</em>, regretter le <em>matin</em>, et les étonnements,
ravis de l'enfance et ses grossissements, avoir
-rêvé d'être mage et retomber paysan... Il faut chercher
-le salut vers des villes de rêve. Sur le seuil de
-l'enfer, il y a des clartés spirituelles vers où tendre;
-armé d'une ardente patience, absorber des réalités;
-être soi totalement, âme et corps, penseur indépendant
+rêvé d'être mage et retomber paysan... Il faut chercher
+le salut vers des villes de rêve. Sur le seuil de
+l'enfer, il y a des clartés spirituelles vers où tendre;
+armé d'une ardente patience, absorber des réalités;
+être soi totalement, âme et corps, penseur indépendant
et chaste.</p>
<p>Telle est cette &oelig;uvre courte et touffue indiquant le
-départ hors d'une vie ordinaire vers quelque vie mentale
+départ hors d'une vie ordinaire vers quelque vie mentale
et personnelle, sur laquelle on ne nous donne pas
-plus de détails.</p>
+plus de détails.</p>
<h4 class="h4bis"><i>LES ILLUMINATIONS</i></h4>
-<p>J'ai dit tout à l'heure ce qu'étaient en général <cite>les
+<p>J'ai dit tout à l'heure ce qu'étaient en général <cite>les
Illuminations</cite>; regardons-les maintenant de plus
-près.</p>
-
-<p>Voici le petit poème <cite>Après le Déluge</cite>, qui nous
-explique la vision de l'écrivain. Rien n'a changé, depuis
-le temps où l'idée du déluge se fut rassise dans
-les esprits, c'est-à-dire peu ou beaucoup de temps
-après un laps de temps inappréciable de cent ou de
-deux mille ans, minute d'éternité. C'est presque en
-même temps qu'il y eut Barbe-Bleue, les gladiateurs,
-que les castors bâtirent, qu'on baptisa le verre de
-café mazagran, que les enfants admirent tourner les
+près.</p>
+
+<p>Voici le petit poème <cite>Après le Déluge</cite>, qui nous
+explique la vision de l'écrivain. Rien n'a changé, depuis
+le temps où l'idée du déluge se fut rassise dans
+les esprits, c'est-à-dire peu ou beaucoup de temps
+après un laps de temps inappréciable de cent ou de
+deux mille ans, minute d'éternité. C'est presque en
+même temps qu'il y eut Barbe-Bleue, les gladiateurs,
+que les castors bâtirent, qu'on baptisa le verre de
+café mazagran, que les enfants admirent tourner les
girouettes et regardent les images, qu'il y a des sentiments
frais et des orgies, de mauvaise musique de
<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
-piano, c'est presque en même temps qu'on bâtira un
-splendide hôtel dans la nuit du Pôle. Tout est dans
-tout, au sens de la durée, naissance des pierres précieuses,
-superstitions, églogues et aussi le mutisme de
-la nature qui cache bien ses secrets. Peut-être les
-montre-t-elle un peu, au lendemain d'un déluge, dans
-sa hâte à se retrouver. Alors on peut avoir des visions
-fraîches. Il serait bon que les déluges ne soient plus
-dissipés, qu'il en revienne un, pas tant pour qu'on
-sache, mais pour qu'on voie. La vision du poète est
+piano, c'est presque en même temps qu'on bâtira un
+splendide hôtel dans la nuit du Pôle. Tout est dans
+tout, au sens de la durée, naissance des pierres précieuses,
+superstitions, églogues et aussi le mutisme de
+la nature qui cache bien ses secrets. Peut-être les
+montre-t-elle un peu, au lendemain d'un déluge, dans
+sa hâte à se retrouver. Alors on peut avoir des visions
+fraîches. Il serait bon que les déluges ne soient plus
+dissipés, qu'il en revienne un, pas tant pour qu'on
+sache, mais pour qu'on voie. La vision du poète est
monotone dans ces grands changements, et, sauf un
-cataclysme, tout est pour elle équivalent et contemporain.
+cataclysme, tout est pour elle équivalent et contemporain.
Les tableaux qui suivront sont pris des sentiments
-et des monuments à la fois éternels et d'une minute de
-cette humanité à la fois stable et kaléidoscopique telle
-que la veut voir le poète.</p>
+et des monuments à la fois éternels et d'une minute de
+cette humanité à la fois stable et kaléidoscopique telle
+que la veut voir le poète.</p>
-<p>Alors des mirages. Après le dernier jour du monde,
-le monde barbare recommençant dans les glaces
+<p>Alors des mirages. Après le dernier jour du monde,
+le monde barbare recommençant dans les glaces
arctiques, et retrouvant, dans un atavisme, par merveille
-de routine demeurée, les fleurs qui n'existent pas,
-les pensées humaines; des paysages figurés où des
-anges dansent tout près des labours, un décor de primitif
-donnant une terre de Jouvence, des décors
-d'étude de nature, faits de tout près, en se penchant,
+de routine demeurée, les fleurs qui n'existent pas,
+les pensées humaines; des paysages figurés où des
+anges dansent tout près des labours, un décor de primitif
+donnant une terre de Jouvence, des décors
+d'étude de nature, faits de tout près, en se penchant,
comme <cite>Fleurs</cite>, grossissement d'une motte de terre
-jusqu'à l'étendue, jusqu'au désir de la mer et du ciel,
-et l'<cite>Aube</cite>, la joie fraîche de saisir les joies de lumière
-des premiers rayons d'été et <cite>Royauté</cite>, une
-sorte de chanson en prose sur la royauté de l'amour,
-et l'esquisse en trois lignes d'une ville esthétique adorant
-la beauté des êtres, des choses et des jardins.</p>
+jusqu'à l'étendue, jusqu'au désir de la mer et du ciel,
+et l'<cite>Aube</cite>, la joie fraîche de saisir les joies de lumière
+des premiers rayons d'été et <cite>Royauté</cite>, une
+sorte de chanson en prose sur la royauté de l'amour,
+et l'esquisse en trois lignes d'une ville esthétique adorant
+la beauté des êtres, des choses et des jardins.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
-Puis des séries.</p>
+Puis des séries.</p>
<p>Voici l'enfance. Des notations d'abord d'objets et,
-relatifs à ces objets, des mots étranges, des noms
-propres bizarres qui ont frappé la jeune imagination,
+relatifs à ces objets, des mots étranges, des noms
+propres bizarres qui ont frappé la jeune imagination,
le grossissement de la nature, le rapport que l'enfant fait
-de tout, arc-en-ciel, fleur ou mer, à ce qui le touche
-le plus immédiatement, et puis les livres et les images,
-leurs fastes, et leur sentimentalité, et l'instinct éveillé
-chez l'enfant, un petit monde visionnaire qui se lève
-en lui et que détruit la parole bienveillante et ennuyeuse
+de tout, arc-en-ciel, fleur ou mer, à ce qui le touche
+le plus immédiatement, et puis les livres et les images,
+leurs fastes, et leur sentimentalité, et l'instinct éveillé
+chez l'enfant, un petit monde visionnaire qui se lève
+en lui et que détruit la parole bienveillante et ennuyeuse
de la sollicitude des parents.</p>
<p>Et puis le paysage s'anime: des revenants, qui ont
-été des âmes tendres et généreuses, des maisons fermées
+été des âmes tendres et généreuses, des maisons fermées
le frappent. Qu'est-ce qu'une absence, un deuil,
-une vente? Qu'est-ce que la tristesse et la désolation?
+une vente? Qu'est-ce que la tristesse et la désolation?
Et les fleurs magiques bourdonnent, le besoin de fixer
-couvre tout. Voici les peurs, qui lui arrivent de la légende:
-il y a un oiseau au bois, une cathédrale qui
+couvre tout. Voici les peurs, qui lui arrivent de la légende:
+il y a un oiseau au bois, une cathédrale qui
descend et un lac qui monte, et la grande peur, celle
d'une voix qu'on entend au loin et qui vous chasse.</p>
-<p>Puis le rêve où l'on se retrouve, où l'on se configure
-à soi-même par ses desseins (V. <cite>Mauvais Sang</cite>).
+<p>Puis le rêve où l'on se retrouve, où l'on se configure
+à soi-même par ses desseins (V. <cite>Mauvais Sang</cite>).
On est le saint des gravures hagiographiques parmi
-les bêtes pacifiques et charmées, le savant de l'estampe
-d'après Rembrandt, le piéton de la découverte et de la
-croisade, et, au bout du rêve, la terreur du silence.
-Brève terreur; on aime bientôt le silence: «Qu'on
-me loue enfin ce tombeau.» Voici le rêve infantile
-d'une vie mystérieuse et contemplative au-dessous
-d'une énorme cité populeuse qu'on dédaigne, où l'on
+les bêtes pacifiques et charmées, le savant de l'estampe
+d'après Rembrandt, le piéton de la découverte et de la
+croisade, et, au bout du rêve, la terreur du silence.
+Brève terreur; on aime bientôt le silence: «Qu'on
+me loue enfin ce tombeau.» Voici le rêve infantile
+d'une vie mystérieuse et contemplative au-dessous
+d'une énorme cité populeuse qu'on dédaigne, où l'on
s'emmure.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
-Et dans <cite>Vie</cite> (qu'il faut comprendre «rêveries»),
-une deuxième épreuve du même sujet, du dernier
-poème d'enfance, l'éveil de l'imagination par les
-textes: les dépassant, s'exaltant, les devinant, le cerveau
+Et dans <cite>Vie</cite> (qu'il faut comprendre «rêveries»),
+une deuxième épreuve du même sujet, du dernier
+poème d'enfance, l'éveil de l'imagination par les
+textes: les dépassant, s'exaltant, les devinant, le cerveau
de l'enfant invente des vies, des drames, il sort
-de sa personnalité étroite, suscite des personnages; un
-brahmane, créé par lui, lui explique les proverbes; les
-pensées se pressent; il existe pour lui des minutes radieuses
-et multiples d'intuitions géniales. «Un envol
-de pigeons écarlates tonne autour de ma pensée.» Le
-roman de jeunesse, et la satiété d'avoir trop vite deviné
-la vie, et de s'être répandu en romans mentaux,
-et un peu de dégoût: «je suis réellement d'outre-tombe
-et pas de commissions.»</p>
-
-<p>Les <cite>Villes</cite> font partie du défilé des féeries qu'a
-voulu Rimbaud: luxe de mirages, paysages de rêve.
-Bien des poètes, à cette heure-là, soit pris par la beauté
-de Paris, ses transformations, son sous-sol, usine dissimulée
-de constructions propres, soit touchés par le
-contact babylonien de Londres, ont rêvé des villes
-énormes, esthétiques, pratiques aussi. Des utopistes
-d'avant la guerre en ont laissé des opuscules, Tony
-Moilin par exemple. C'est cette préoccupation «que
-deviendra Paris, que sera la ville future?» que reprend
-Rimbaud: et il dépeint des villes de joies et de fêtes
-avec des cortèges de Mabs et des Fêtes de la beauté,
-dos beffrois sonnant des musiques neuves et idéalistes;
+de sa personnalité étroite, suscite des personnages; un
+brahmane, créé par lui, lui explique les proverbes; les
+pensées se pressent; il existe pour lui des minutes radieuses
+et multiples d'intuitions géniales. «Un envol
+de pigeons écarlates tonne autour de ma pensée.» Le
+roman de jeunesse, et la satiété d'avoir trop vite deviné
+la vie, et de s'être répandu en romans mentaux,
+et un peu de dégoût: «je suis réellement d'outre-tombe
+et pas de commissions.»</p>
+
+<p>Les <cite>Villes</cite> font partie du défilé des féeries qu'a
+voulu Rimbaud: luxe de mirages, paysages de rêve.
+Bien des poètes, à cette heure-là, soit pris par la beauté
+de Paris, ses transformations, son sous-sol, usine dissimulée
+de constructions propres, soit touchés par le
+contact babylonien de Londres, ont rêvé des villes
+énormes, esthétiques, pratiques aussi. Des utopistes
+d'avant la guerre en ont laissé des opuscules, Tony
+Moilin par exemple. C'est cette préoccupation «que
+deviendra Paris, que sera la ville future?» que reprend
+Rimbaud: et il dépeint des villes de joies et de fêtes
+avec des cortèges de Mabs et des Fêtes de la beauté,
+dos beffrois sonnant des musiques neuves et idéalistes;
il y a des boulevards de Bagdad, des boulevards de
-Mille et Une Nuits où l'on chante l'avènement de
-quelque chose de mieux que la journée de huit heures.
-On synthétise les lignes architecturales: on retrouve,
+Mille et Une Nuits où l'on chante l'avènement de
+quelque chose de mieux que la journée de huit heures.
+On synthétise les lignes architecturales: on retrouve,
<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
-par l'art, la nature primitive, et l'on fait, sur ce modèle,
+par l'art, la nature primitive, et l'on fait, sur ce modèle,
des jardins; des passerelles et des balcons traversent
la ville; un cirque, du genre de celui de Syssites
de Flaubert, enserre tout le commerce de la ville
-et en débarrasse le demeurant; l'argent n'y a plus de
+et en débarrasse le demeurant; l'argent n'y a plus de
prix&mdash;plus de villages, des villes, des faubourgs, et
des campagnes pour la chasse.</p>
-<p>A côté de cette série, des poèmes comme le <cite>Conte</cite>
-du Prince et du Génie, de l'âme inlassable de désirs
+<p>A côté de cette série, des poèmes comme le <cite>Conte</cite>
+du Prince et du Génie, de l'âme inlassable de désirs
et se consumant, et des paysages, violents de traduction
-figurative. Pour dire «du Pas-de-Calais aux Orcades»,
-Rimbaud écrira: «du détroit d'indigo aux
-mers d'Ossian». Il bâtit son paysage de quelques
-traits principaux, accusés et même forcés d'importance:
-«sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel
-vineux». Il a vu et décrit les eaux rougeâtres, les
-fleurs vives, les coins des Venises du nord; il a interprété
-des bousculades de nuages, et tenté de fixer les
+figurative. Pour dire «du Pas-de-Calais aux Orcades»,
+Rimbaud écrira: «du détroit d'indigo aux
+mers d'Ossian». Il bâtit son paysage de quelques
+traits principaux, accusés et même forcés d'importance:
+«sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel
+vineux». Il a vu et décrit les eaux rougeâtres, les
+fleurs vives, les coins des Venises du nord; il a interprété
+des bousculades de nuages, et tenté de fixer les
formes terrestres qu'ils affectent un instant (p. 179).
-Et puis, au sortir de cet énorme travail verbal, de cette
-lutte avec le ténu, l'éphémère, la nuance d'un rayon
-de soleil ou d'une clarté lunaire, voici des cantilènes
-toutes dépouillées, toutes calmes, toutes simples, (verlainiennes
-en même temps que les <cite>Romances sans Paroles</cite>,
-moins belles peut-être ou plutôt moins touchantes,
-plus intellectuelles souvent), et des efforts à
+Et puis, au sortir de cet énorme travail verbal, de cette
+lutte avec le ténu, l'éphémère, la nuance d'un rayon
+de soleil ou d'une clarté lunaire, voici des cantilènes
+toutes dépouillées, toutes calmes, toutes simples, (verlainiennes
+en même temps que les <cite>Romances sans Paroles</cite>,
+moins belles peut-être ou plutôt moins touchantes,
+plus intellectuelles souvent), et des efforts à
traduire les phantasmes d'ivresse, et de la satire touchant
-la magie bourgeoise, des féeries et de contrastantes
-notations de la rue, <cite>Hortense</cite>, <cite>Dévotion</cite> des pèlerinages
-à la ville de Circé. Mais, s'il est facile
-d'énumérer et de ramener la vision, on ne pourrait
+la magie bourgeoise, des féeries et de contrastantes
+notations de la rue, <cite>Hortense</cite>, <cite>Dévotion</cite> des pèlerinages
+à la ville de Circé. Mais, s'il est facile
+d'énumérer et de ramener la vision, on ne pourrait
<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
-qu'en citant faire comprendre la beauté complexe
-et sûre, l'agile doigté touchant si rapidement tant
-d'accords qui sont les phrases et les vues synthétiques
+qu'en citant faire comprendre la beauté complexe
+et sûre, l'agile doigté touchant si rapidement tant
+d'accords qui sont les phrases et les vues synthétiques
de Rimbaud.</p>
-<p>C'est par cette habileté verbale, et pour sa franchise
-à présenter des rêveries féeriques et hyperphysiques
-comme de simples états d'âme, à les démontrer état
-d'âme ou d'esprit, et justement puisque son esprit les
-contenait, que Rimbaud vivra. Il a été un des beaux
-servants de la Chimère. Il a été un idéaliste, sans bric
-à brac de passé, sans étude traînante vers des textes
-trop connus. Il a été neuf sans charabia. Il a été un
-puissant créateur de métaphores. On ne pourra regretter
-en cette &oelig;uvre que son absence de maturité et
-aussi sa brièveté.</p>
+<p>C'est par cette habileté verbale, et pour sa franchise
+à présenter des rêveries féeriques et hyperphysiques
+comme de simples états d'âme, à les démontrer état
+d'âme ou d'esprit, et justement puisque son esprit les
+contenait, que Rimbaud vivra. Il a été un des beaux
+servants de la Chimère. Il a été un idéaliste, sans bric
+à brac de passé, sans étude traînante vers des textes
+trop connus. Il a été neuf sans charabia. Il a été un
+puissant créateur de métaphores. On ne pourra regretter
+en cette &oelig;uvre que son absence de maturité et
+aussi sa brièveté.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span></p>
<h3>Le Monument d'Arthur Rimbaud.</h3>
<p>Le 21 juillet, on inaugurait en belle place le buste
-d'Arthur Rimbaud à Charleville, sa ville natale; ce
+d'Arthur Rimbaud à Charleville, sa ville natale; ce
petit fait n'est point sans importance; il marque,
-dans l'histoire littéraire, une date; c'est le commencement
-des honneurs officiels pour cette pléiade de
-poètes qui précédèrent les poètes symbolistes, dont
-ils furent les aînés immédiats, pour ce groupe de
-poètes que Paul Verlaine, un d'entre eux, appela les
-poètes maudits, non sans quelque ressouvenir, peut-être
-un peu suranné, du romantisme.</p>
-
-<p>Dans un volume qui contient six portraits littéraires,
+dans l'histoire littéraire, une date; c'est le commencement
+des honneurs officiels pour cette pléiade de
+poètes qui précédèrent les poètes symbolistes, dont
+ils furent les aînés immédiats, pour ce groupe de
+poètes que Paul Verlaine, un d'entre eux, appela les
+poètes maudits, non sans quelque ressouvenir, peut-être
+un peu suranné, du romantisme.</p>
+
+<p>Dans un volume qui contient six portraits littéraires,
Verlaine analysait et vantait, outre M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore,
-quatre de ses propres émules; c'était
-Tristan Corbière, dont l'ironie neuve, l'émotion picaresque
-et la technique libre et fantasque n'étaient connues
-que de quelque dix personnes. Corbière venait de
-mourir à trente-six ans. C'était Villiers de l'Isle-Adam,
-Stéphane Mallarmé et Arthur Rimbaud. Verlaine
-s'était portraicturé lui sixième, sous le nom de
-Pauvre Lelian; cette fois, et c'était mieux, l'influence
-shakespearienne lui avait glissé cet anagramme.</p>
+quatre de ses propres émules; c'était
+Tristan Corbière, dont l'ironie neuve, l'émotion picaresque
+et la technique libre et fantasque n'étaient connues
+que de quelque dix personnes. Corbière venait de
+mourir à trente-six ans. C'était Villiers de l'Isle-Adam,
+Stéphane Mallarmé et Arthur Rimbaud. Verlaine
+s'était portraicturé lui sixième, sous le nom de
+Pauvre Lelian; cette fois, et c'était mieux, l'influence
+shakespearienne lui avait glissé cet anagramme.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
-La sélection était juste, significative; elle eût été
-complète si Verlaine eût goûté à sa valeur la saveur des
+La sélection était juste, significative; elle eût été
+complète si Verlaine eût goûté à sa valeur la saveur des
vers de Charles Cros et le particulier de sa vie. Le
-choix même de Marceline Desbordes-Valmore, placée
-dans ce livre, pour sa grâce, pour un peu d'oubli qui
+choix même de Marceline Desbordes-Valmore, placée
+dans ce livre, pour sa grâce, pour un peu d'oubli qui
avait suivi une expansion trop restreinte de gloire,
-n'était pas malheureux. Marceline Desbordes-Valmore,
-en effet, avait eu des sincérités et aussi des coquetteries
-de sincérité, des élans simples et un éloignement
-de la rhétorique qui la rapproche de Corbière ou de
+n'était pas malheureux. Marceline Desbordes-Valmore,
+en effet, avait eu des sincérités et aussi des coquetteries
+de sincérité, des élans simples et un éloignement
+de la rhétorique qui la rapproche de Corbière ou de
Verlaine. L'hommage que lui adressait Verlaine lui
-rendit les poètes qui l'oubliaient un peu, depuis que
-Sainte-Beuve et Baudelaire avaient cessé de la vanter.
-D'ailleurs, entre ces poètes que groupait Verlaine, pas
-de ressemblance mais bien des affinités, car rien n'est
+rendit les poètes qui l'oubliaient un peu, depuis que
+Sainte-Beuve et Baudelaire avaient cessé de la vanter.
+D'ailleurs, entre ces poètes que groupait Verlaine, pas
+de ressemblance mais bien des affinités, car rien n'est
aussi dissemblable que l'art de Verlaine et celui de
-Mallarmé. Deux liens les unissaient; d'abord, tous deux
-ils étaient des évadés du Parnasse, ensuite l'admiration
-des jeunes écrivains les citait ensemble; de plus, ils
-goûtaient réciproquement leurs &oelig;uvres.</p>
-
-<p>Les malheurs de Paul Verlaine, sa pauvreté, l'alternance
-de ses chants émus, de ses élégies pieuses avec
-des pièces bacchiques et même érotiques qui sont la
-tare de son &oelig;uvre, l'idéal de perfection difficile d'écriture
-que s'était fixé Stéphane Mallarmé, contrastant
-avec une abondante et lucide causerie où il excella,
+Mallarmé. Deux liens les unissaient; d'abord, tous deux
+ils étaient des évadés du Parnasse, ensuite l'admiration
+des jeunes écrivains les citait ensemble; de plus, ils
+goûtaient réciproquement leurs &oelig;uvres.</p>
+
+<p>Les malheurs de Paul Verlaine, sa pauvreté, l'alternance
+de ses chants émus, de ses élégies pieuses avec
+des pièces bacchiques et même érotiques qui sont la
+tare de son &oelig;uvre, l'idéal de perfection difficile d'écriture
+que s'était fixé Stéphane Mallarmé, contrastant
+avec une abondante et lucide causerie où il excella,
fixent les traits de leur physionomie. Villiers de l'Isle-Adam,
-clown et mage, prosateur éloquent, souvent
-grandiose, ironiste souvent exquis, très rarement un
+clown et mage, prosateur éloquent, souvent
+grandiose, ironiste souvent exquis, très rarement un
peu fatigant, leur ressemble en leur amour de l'art et
-la recherche de l'originalité. Un point aussi les caractérise
+la recherche de l'originalité. Un point aussi les caractérise
<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-tous trois. Ils ont, en quittant le Parnasse, laissé
+tous trois. Ils ont, en quittant le Parnasse, laissé
se diminuer de beaucoup leur admiration pour Leconte
-de Lisle, moins celle qu'ils portaient à Théodore de
-Banville. Ils admettent Hugo comme un très grand
-poète, mais non point comme les Parnassiens à l'état
-de miracle, et ils sont résolus à sortir des routes qu'il
-a tracées. Tous trois sont fortement Baudelairiens, et
+de Lisle, moins celle qu'ils portaient à Théodore de
+Banville. Ils admettent Hugo comme un très grand
+poète, mais non point comme les Parnassiens à l'état
+de miracle, et ils sont résolus à sortir des routes qu'il
+a tracées. Tous trois sont fortement Baudelairiens, et
ils continuent l'&oelig;uvre de l'auteur des <cite>Fleurs du Mal</cite>;
par Baudelaire, ils ont subi l'empreinte de Poe. C'est
-Poe, surtout, le maître de Villiers de l'Isle-Adam; c'est
-Baudelaire et Poe qui apprennent aux poètes qui les
-aiment, à resserrer le champ d'action de la poésie pour
-lui donner plus d'intensité; tous les genres que la
+Poe, surtout, le maître de Villiers de l'Isle-Adam; c'est
+Baudelaire et Poe qui apprennent aux poètes qui les
+aiment, à resserrer le champ d'action de la poésie pour
+lui donner plus d'intensité; tous les genres que la
prose peut prendre, ils les lui abandonnent, surtout ils
-lui laissent tout récit, toute évocation épique. On venait
-d'écrire beaucoup de petites épopées, et la prose
-de <cite>Salammbô</cite> paraissait plus capable de chant héroïque
+lui laissent tout récit, toute évocation épique. On venait
+d'écrire beaucoup de petites épopées, et la prose
+de <cite>Salammbô</cite> paraissait plus capable de chant héroïque
que le vers romantique ou parnassien. Encore un autre
-souci hanta, parmi ce groupe, au cours de leur développement,
-deux poètes, Verlaine et Rimbaud. Ils pensaient
+souci hanta, parmi ce groupe, au cours de leur développement,
+deux poètes, Verlaine et Rimbaud. Ils pensaient
que si Baudelaire avait eu raison de condenser
-le vers romantique que les élèves de Musset et d'Hugo
-avaient relâché, il était temps, la condensation de
-Baudelaire ayant été à son tour exagérée, de rendre ce
-vers plus souple, plus mobile, et de le débarrasser de
-ce qu'on pourrait appeler les difficultés d'amour-propre,
-les petits obstacles qui donnent à bon compte
-de la <em>difficulté vaincue</em>. Ils pratiquaient ce qu'on
-appelle actuellement le vers libéré (très différent de ce
+le vers romantique que les élèves de Musset et d'Hugo
+avaient relâché, il était temps, la condensation de
+Baudelaire ayant été à son tour exagérée, de rendre ce
+vers plus souple, plus mobile, et de le débarrasser de
+ce qu'on pourrait appeler les difficultés d'amour-propre,
+les petits obstacles qui donnent à bon compte
+de la <em>difficulté vaincue</em>. Ils pratiquaient ce qu'on
+appelle actuellement le vers libéré (très différent de ce
qu'est le vers libre, qui prend ailleurs ses moyens de
-structure), ils négligeaient de placer exactement la césure,
+structure), ils négligeaient de placer exactement la césure,
<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
admettaient l'hiatus, abolissaient les rimes pour
-l'&oelig;il, la différence faite entre les singuliers et les pluriels,
-et se soustrayaient à l'obligation édictée par Banville
+l'&oelig;il, la différence faite entre les singuliers et les pluriels,
+et se soustrayaient à l'obligation édictée par Banville
de rimer avec la consonne d'appui. En somme,
-ils voulaient la rime, moins prévue, moins obligatoirement
-sonore, ils la cherchaient moins rhétorique et
-plus musicale, et Verlaine a bien traduit sa pensée en
-traitant la rime de bijou d'un sou, c'est-à-dire d'affiquet
+ils voulaient la rime, moins prévue, moins obligatoirement
+sonore, ils la cherchaient moins rhétorique et
+plus musicale, et Verlaine a bien traduit sa pensée en
+traitant la rime de bijou d'un sou, c'est-à-dire d'affiquet
sans valeur, <em>en toc</em>, dont l'exhibition trop apparente
-était preuve de mauvais goût. Un trait commun
+était preuve de mauvais goût. Un trait commun
relie encore ces artistes, que Verlaine groupait dans
-son livre des <cite>Poètes maudits</cite>: ils ont tous des parties
-de génie, tous sont contrecarrés dans le développement
-de ce génie par quelque côté de leur esprit. Supérieurs
-comme portée à leurs adversaires littéraires,
+son livre des <cite>Poètes maudits</cite>: ils ont tous des parties
+de génie, tous sont contrecarrés dans le développement
+de ce génie par quelque côté de leur esprit. Supérieurs
+comme portée à leurs adversaires littéraires,
ils n'en ont pas toujours eu l'abondance heureuse, ou
-l'opiniâtreté, ou le don de se présenter en une formule
-d'apparence définitive. Il leur a manqué quelque chose
-pour réaliser pleinement un idéal très élevé. Ils ont très
-bien vu ce qui manquait à notre poésie et à notre littérature,
-qu'elle avait trop d'action, pas assez de rêve, et
-qu'on y discourait trop; ils l'ont fortement marqué,
-mais ils n'ont pas mis, à la place de l'idéal qu'ils refusaient,
-un idéal complet; ils n'ont point détrôné les
+l'opiniâtreté, ou le don de se présenter en une formule
+d'apparence définitive. Il leur a manqué quelque chose
+pour réaliser pleinement un idéal très élevé. Ils ont très
+bien vu ce qui manquait à notre poésie et à notre littérature,
+qu'elle avait trop d'action, pas assez de rêve, et
+qu'on y discourait trop; ils l'ont fortement marqué,
+mais ils n'ont pas mis, à la place de l'idéal qu'ils refusaient,
+un idéal complet; ils n'ont point détrôné les
vieilles formules pour en instituer une autre, comme
-c'était leur rêve. Ils n'ont pas fait l'avenir, mais ils ont
-sur lui une influence considérable.</p>
+c'était leur rêve. Ils n'ont pas fait l'avenir, mais ils ont
+sur lui une influence considérable.</p>
-<p>Parmi ces écrivains exceptionnels, Arthur Rimbaud
-est un cas à part; parmi ces figures de haute originalité,
-il est d'apparence légendaire. Sa précocité est
-plus grande que toute autre connue: c'est à l'école
+<p>Parmi ces écrivains exceptionnels, Arthur Rimbaud
+est un cas à part; parmi ces figures de haute originalité,
+il est d'apparence légendaire. Sa précocité est
+plus grande que toute autre connue: c'est à l'école
<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
-qu'il fait ses premiers bons vers; il les envoie à des
-amis à Paris; on lui fait fête, on l'appelle. Théodore
+qu'il fait ses premiers bons vers; il les envoie à des
+amis à Paris; on lui fait fête, on l'appelle. Théodore
de Banville, Cros, Verlaine l'encouragent. Victor Hugo
dit: C'est Shakespeare enfant. Il a dix-huit ans quand
-il écrit son poème le plus fameux: <cite>Le Bateau ivre</cite>; il a
-vingt ans quand il note les <cite>Illuminations</cite>, série de
-poèmes en prose mêlée de quelques poèmes en vers,
-où il y a des éclairs ardents de lyrisme, des concisions
-extraordinaires, des visions neuves, une mêlée
-d'images, de métaphores qui se nuisent par leur complexité
+il écrit son poème le plus fameux: <cite>Le Bateau ivre</cite>; il a
+vingt ans quand il note les <cite>Illuminations</cite>, série de
+poèmes en prose mêlée de quelques poèmes en vers,
+où il y a des éclairs ardents de lyrisme, des concisions
+extraordinaires, des visions neuves, une mêlée
+d'images, de métaphores qui se nuisent par leur complexité
touffue, puis brusquement il prend en haine la
-littérature et va gagner sa vie loin de France, ayant
-pris en dédain la vie d'Europe, soucieux d'autres horizons...</p>
-
-<p>C'est un départ bizarre, si on ne l'explique par la
-lassitude qu'il a d'un monde littéraire si éloigné de ses
-idées, si éloigné de désirer ce que lui veut exiger de
-l'art. Mais c'était un départ raisonné, car désormais
-aucune de ses lettres ne fera à la poésie la plus légère
-allusion. En Éthiopie, où il donnera des soirées en sa
-factorerie, il distraira ses invités par des danses et des
-chansons des pays Gallas ou Amhariques, et s'il écrit,
-ce sont quelques notes précises et documentaires, à la
-Société de géographie. Le poète marcha beaucoup et
-fit des découvertes, mais personne n'eût pu se douter
+littérature et va gagner sa vie loin de France, ayant
+pris en dédain la vie d'Europe, soucieux d'autres horizons...</p>
+
+<p>C'est un départ bizarre, si on ne l'explique par la
+lassitude qu'il a d'un monde littéraire si éloigné de ses
+idées, si éloigné de désirer ce que lui veut exiger de
+l'art. Mais c'était un départ raisonné, car désormais
+aucune de ses lettres ne fera à la poésie la plus légère
+allusion. En Éthiopie, où il donnera des soirées en sa
+factorerie, il distraira ses invités par des danses et des
+chansons des pays Gallas ou Amhariques, et s'il écrit,
+ce sont quelques notes précises et documentaires, à la
+Société de géographie. Le poète marcha beaucoup et
+fit des découvertes, mais personne n'eût pu se douter
qu'il avait eu des ailes. Et encore, on ne pourrait dire
que, lorsqu'il quitta l'Europe, il allait se faire explorateur;
-non, il cherchait seulement à aller le plus loin
-possible, à changer de milieu le plus souvent possible,
-en vivant sur le pays, grâce aux habiletés diverses
-qu'un Européen instruit apporte toujours, dans la
+non, il cherchait seulement à aller le plus loin
+possible, à changer de milieu le plus souvent possible,
+en vivant sur le pays, grâce aux habiletés diverses
+qu'un Européen instruit apporte toujours, dans la
<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
mesure de sa culture scientifique, dans les pays neufs.
-«Si je reviens (en Europe), écrit-il à sa famille (en 1885),
-ce ne sera jamais qu'en été, et je serai forcé de redescendre,
-en hiver au moins, vers la Méditerranée. En
+«Si je reviens (en Europe), écrit-il à sa famille (en 1885),
+ce ne sera jamais qu'en été, et je serai forcé de redescendre,
+en hiver au moins, vers la Méditerranée. En
tout cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait
moins vagabonde. Au contraire. Si j'avais le moyen de
-voyager sans être forcé de séjourner pour travailler et
-gagner l'existence, on ne me verrait pas deux mois à la
-même place. Le monde est plein de contrées magnifiques
-que les existences réunies de mille hommes ne
-suffiraient pas à visiter. Mais d'un autre côté, je ne
-voudrais pas vagabonder dans la misère. Je voudrais
+voyager sans être forcé de séjourner pour travailler et
+gagner l'existence, on ne me verrait pas deux mois à la
+même place. Le monde est plein de contrées magnifiques
+que les existences réunies de mille hommes ne
+suffiraient pas à visiter. Mais d'un autre côté, je ne
+voudrais pas vagabonder dans la misère. Je voudrais
avoir quelques milliers de francs de rente et pouvoir
-passer l'année dans deux ou trois contrées différentes,
-en vivant modestement, et en m'occupant d'une façon
-intelligente à quelques travaux intéressants. Vivre tout
-le temps au même lieu, je trouverai toujours cela très
+passer l'année dans deux ou trois contrées différentes,
+en vivant modestement, et en m'occupant d'une façon
+intelligente à quelques travaux intéressants. Vivre tout
+le temps au même lieu, je trouverai toujours cela très
malheureux. Enfin, le plus probable c'est qu'on va
-plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce
-qu'on ne veut pas faire, et qu'on vit et décide tout autrement
+plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce
+qu'on ne veut pas faire, et qu'on vit et décide tout autrement
qu'on ne le voudrait jamais, cela sans espoir
-d'aucune espèce de compensation.»</p>
+d'aucune espèce de compensation.»</p>
-<p>Dans ses voyages, soit à Aden, soit aux plateaux du
-Harrar, où en rapport avec M. Ilg, M. Chefneux et les
-conseillers européens du négus Ménélick il semble
-avoir exercé quelque influence, on peut croire qu'il n'a
-jamais lu de livre littéraire; les ouvrages qu'il fait
+<p>Dans ses voyages, soit à Aden, soit aux plateaux du
+Harrar, où en rapport avec M. Ilg, M. Chefneux et les
+conseillers européens du négus Ménélick il semble
+avoir exercé quelque influence, on peut croire qu'il n'a
+jamais lu de livre littéraire; les ouvrages qu'il fait
venir sont d'un ordre purement technique, soit les
-Constructions métalliques de Monge, les manuels du
+Constructions métalliques de Monge, les manuels du
charron, du tanneur, du verrier, du briquetier, du fondeur
-en tous métaux, du fabricant de bougies (de chez
+en tous métaux, du fabricant de bougies (de chez
<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
-Roret), un traité de métallurgie, une hydraulique. Sa
-correspondance ne contient pas <em>un mot</em> qui ait trait à
-la littérature; il ne fut en rapport avec aucun écrivain.
-Une seule velléité et pas exclusivement littéraire!
+Roret), un traité de métallurgie, une hydraulique. Sa
+correspondance ne contient pas <em>un mot</em> qui ait trait à
+la littérature; il ne fut en rapport avec aucun écrivain.
+Une seule velléité et pas exclusivement littéraire!
En 1887, il proposa au <cite>Temps</cite> une correspondance
-relative aux opérations de l'armée italienne en Éthiopie;
-la négociation n'aboutit point. M. Paul Bourde,
-son ancien condisciple à qui il s'était adressé, le mit
-au courant, bien incompréhensivement d'ailleurs, du
+relative aux opérations de l'armée italienne en Éthiopie;
+la négociation n'aboutit point. M. Paul Bourde,
+son ancien condisciple à qui il s'était adressé, le mit
+au courant, bien incompréhensivement d'ailleurs, du
bruit qui se faisait autour de ses &oelig;uvres. Il ne semble
-pas s'en être autrement préoccupé. C'était bien, et
-voulu obstinément, le plongeon dans l'ombre, à moins
-qu'il n'ajournât tout après la conquête de cette indépendance
-qu'il se rêvait. C'est en tâchant de la conquérir,
+pas s'en être autrement préoccupé. C'était bien, et
+voulu obstinément, le plongeon dans l'ombre, à moins
+qu'il n'ajournât tout après la conquête de cette indépendance
+qu'il se rêvait. C'est en tâchant de la conquérir,
qu'il tomba malade; il revint en France pour
y agoniser longuement.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
-<p>L'&oelig;uvre poétique d'Arthur Rimbaud, dont on a pu
+<p>L'&oelig;uvre poétique d'Arthur Rimbaud, dont on a pu
reconstituer une notable partie, compte un peu plus
-d'un millier de vers. Les poèmes de la première période
-(il a quinze ans) ne sont point sans réminiscences
-d'Hugo et de Musset, c'est à Hugo qu'il emprunte ce
+d'un millier de vers. Les poèmes de la première période
+(il a quinze ans) ne sont point sans réminiscences
+d'Hugo et de Musset, c'est à Hugo qu'il emprunte ce
<cite>Forgeron</cite>:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p class="i1"> Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant,</p>
<p>D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant</p>
<p>Comme un clairon d'airain avec toute sa bouche</p>
-<p>Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,</p>
+<p>Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,</p>
<div><span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span></div>
-<p>Le Forgeron parlait à Louis XVI, un jour</p>
-<p>Que le Peuple était là, se tordant tout autour</p>
-<p>Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.</p>
+<p>Le Forgeron parlait à Louis XVI, un jour</p>
+<p>Que le Peuple était là, se tordant tout autour</p>
+<p>Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.</p>
</div></div>
-<p>et c'est Musset, le Musset du début de <cite>Rolla</cite> qui lui
+<p>et c'est Musset, le Musset du début de <cite>Rolla</cite> qui lui
inspirera <cite>Soleil et chair</cite>:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p class="i9"> O Vénus, o déesse,</p>
+<p class="i9"> O Vénus, o déesse,</p>
<p>Je regrette les temps de l'antique jeunesse</p>
<p>Des satyres lascifs, des faunes animaux,</p>
-<p>Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux</p>
-<p>Et dans les nénuphars baisaient la Nymphe blonde.</p>
-<p>Je regrette les temps où la sève du monde,</p>
+<p>Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux</p>
+<p>Et dans les nénuphars baisaient la Nymphe blonde.</p>
+<p>Je regrette les temps où la sève du monde,</p>
<p>L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts</p>
<p>Dans les veines de Pan mettaient un univers.</p>
</div></div>
-<p>On notera, dans le même poème, l'influence de
-Théodore de Banville, du Banville des <cite>Exilés</cite>, l'évocateur
-de dieux païens:</p>
+<p>On notera, dans le même poème, l'influence de
+Théodore de Banville, du Banville des <cite>Exilés</cite>, l'évocateur
+de dieux païens:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>O grande Ariadné, qui jettes tes sanglots</p>
-<p>Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,</p>
-<p>Blanche sous le soleil, la voile de Thésée;</p>
-<p>O douce vierge enfant qu'une nuit a brisée,</p>
-<p>Tais-toi! Sur son char d'or bordé de noirs raisins,</p>
-<p>Lysios, promené dans les champs phrygiens</p>
-<p>Par les tigres lascifs et les panthères rousses,</p>
+<p>O grande Ariadné, qui jettes tes sanglots</p>
+<p>Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots,</p>
+<p>Blanche sous le soleil, la voile de Thésée;</p>
+<p>O douce vierge enfant qu'une nuit a brisée,</p>
+<p>Tais-toi! Sur son char d'or bordé de noirs raisins,</p>
+<p>Lysios, promené dans les champs phrygiens</p>
+<p>Par les tigres lascifs et les panthères rousses,</p>
<p>Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.</p>
</div></div>
-<p>Dans sa seconde période (il a seize ans), après encore
-du Musset libertin, une <cite>Comédie en trois baisers</cite>,
-des caricatures féroces comme les Assis, des tableaux
-de genre d'un ton doux, comme ces Effarés, qui lui
-appartiennent en propre avec leur mélange de gaminerie
+<p>Dans sa seconde période (il a seize ans), après encore
+du Musset libertin, une <cite>Comédie en trois baisers</cite>,
+des caricatures féroces comme les Assis, des tableaux
+de genre d'un ton doux, comme ces Effarés, qui lui
+appartiennent en propre avec leur mélange de gaminerie
<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
-et de tendresse, sorte d'image à la Teniers, mais
-émue:</p>
+et de tendresse, sorte d'image à la Teniers, mais
+émue:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>A genoux, cinq petits: misère!</p>
+<p>A genoux, cinq petits: misère!</p>
<p>Regardent le boulanger faire</p>
<p class="i2"> Le lourd pain blond</p>
</div>
<div class="stanza">
<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
<p>Et quand, tandis que minuit sonne,</p>
-<p>Façonné, pétillant et jaune</p>
+<p>Façonné, pétillant et jaune</p>
<p class="i2"> On sort le pain.</p>
</div>
<div class="stanza">
-<p>Quand, sous les poutres enfumées,</p>
-<p>Chantent les croûtes parfumées</p>
+<p>Quand, sous les poutres enfumées,</p>
+<p>Chantent les croûtes parfumées</p>
<p class="i2"> Et les grillons.</p>
</div>
<div class="stanza">
<p>Que ce trou chaud souffle la vie,</p>
-<p>Ils ont leur âme si ravie</p>
+<p>Ils ont leur âme si ravie</p>
<p class="i2"> Sous leurs haillons,</p>
</div>
<div class="stanza">
<p>Ils se ressentent si bien vivre,</p>
<p>Les pauvres petits pleins de givre,</p>
-<p class="i2"> Qu'ils sont là tous.</p>
+<p class="i2"> Qu'ils sont là tous.</p>
</div>
<div class="stanza">
<p>Collant leurs petits museaux roses</p>
@@ -8707,12 +8669,12 @@ et de tendresse, sorte d'image à la Teniers, mais
<p class="i2"> Entre les trous.</p>
</div>
<div class="stanza">
-<p>Mais bien bas, comme une prière,</p>
-<p>Repliés vers cette lumière</p>
+<p>Mais bien bas, comme une prière,</p>
+<p>Repliés vers cette lumière</p>
<p class="i2"> Du ciel rouvert.</p>
</div>
<div class="stanza">
-<p>Si fort qu'ils crèvent leur culotte</p>
+<p>Si fort qu'ils crèvent leur culotte</p>
<p>Et que leur chemise tremblote</p>
<p class="i2"> Au vent d'hiver.</p>
</div></div>
@@ -8722,73 +8684,73 @@ et de tendresse, sorte d'image à la Teniers, mais
<cite>Bateau ivre</cite>, une centaine de vers, d'une expansion
lyrique alors toute neuve, divination d'un adolescent
qui n'avait point vu la mer, page descriptive des plus
-curieuses, transposition aussi de certains états d'âme,
-de certains appétits d'aventures qu'il avait déjà, et de
-la lassitude native. C'est le bateau à la dérive, à qui il
-prête une voix:</p>
+curieuses, transposition aussi de certains états d'âme,
+de certains appétits d'aventures qu'il avait déjà, et de
+la lassitude native. C'est le bateau à la dérive, à qui il
+prête une voix:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,</p>
-<p>L'eau verte pénétra ma coque de sapin</p>
+<p>L'eau verte pénétra ma coque de sapin</p>
<p>Et des taches de vins bleus et des vomissures</p>
<p>Me lava, dispersant gouvernail et grappin.</p>
</div>
<div class="stanza">
-<p>Et dès lors, je me suis baigné dans le poème</p>
+<p>Et dès lors, je me suis baigné dans le poème</p>
<p>De la mer <b>. . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-<p>Où teignant tout à coup les bleuités, délires</p>
+<p>Où teignant tout à coup les bleuités, délires</p>
</div>
<div class="stanza">
<p>Et rythmes lents sous les rutilements du jour</p>
<p>Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres</p>
-<p>Fermentent les rousseurs amères de l'amour.</p>
+<p>Fermentent les rousseurs amères de l'amour.</p>
</div>
<div class="stanza">
<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-<p>J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,</p>
+<p>J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,</p>
<p>Baisers, montant aux yeux des mers avec lenteur;</p>
-<p>La circulation des sèves inouïes</p>
-<p>Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.</p>
+<p>La circulation des sèves inouïes</p>
+<p>Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.</p>
</div>
<div class="stanza">
<p><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></p>
-<p>J'ai vu des archipels sidéraux, et des îles</p>
-<p>Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur,</p>
+<p>J'ai vu des archipels sidéraux, et des îles</p>
+<p>Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur,</p>
<p>Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,</p>
-<p>Million d'oiseaux d'or, ô future vigueur.</p>
+<p>Million d'oiseaux d'or, ô future vigueur.</p>
</div></div>
-<p>La curiosité publique néglige parfois les côtés
-larges d'une &oelig;uvre nouvelle, pour s'arrêter outre
-mesure à quelque détail un peu criard. Ce fut le cas
+<p>La curiosité publique néglige parfois les côtés
+larges d'une &oelig;uvre nouvelle, pour s'arrêter outre
+mesure à quelque détail un peu criard. Ce fut le cas
pour Rimbaud et pour son <cite>Sonnet des Voyelles</cite>. Il faut
<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
-dire que ce ne fut pas tout à fait la faute du public,
-beaucoup de jeunes artistes qui suivaient assez inconsidérément
-le mouvement nouveau, et qui étaient
-surtout sensibles à ses audaces qui furent, pour le symbolisme,
+dire que ce ne fut pas tout à fait la faute du public,
+beaucoup de jeunes artistes qui suivaient assez inconsidérément
+le mouvement nouveau, et qui étaient
+surtout sensibles à ses audaces qui furent, pour le symbolisme,
ce que furent pour le romantisme ses truculences,
-attachèrent eux-mêmes un sens trop capital à
-ce sonnet et s'en firent candidement une esthétique. Il
+attachèrent eux-mêmes un sens trop capital à
+ce sonnet et s'en firent candidement une esthétique. Il
faut remarquer que dans sa <cite>Saison en enfer</cite> Rimbaud,
-pour parler du <cite>Sonnet des Voyelles</cite>, débute ainsi: «A
+pour parler du <cite>Sonnet des Voyelles</cite>, débute ainsi: «A
moi, l'histoire d'une de mes folies.... j'inventai la couleur
des voyelles! A noir, E blanc, I rouge, O bleu,
-U vert. Je réglai la forme et le mouvement de chaque
+U vert. Je réglai la forme et le mouvement de chaque
consonne, et avec des rythmes instinctifs, je me flattai
-d'inventer un verbe poétique, accessible un jour ou
-l'autre à tous les sens... Ce fut d'abord une étude;
-j'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable;
+d'inventer un verbe poétique, accessible un jour ou
+l'autre à tous les sens... Ce fut d'abord une étude;
+j'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable;
je fixais des vertiges.</p>
<p>Le texte est net. Le <cite>Sonnet des Voyelles</cite> ne contient
-pas plus une esthétique qu'il n'est une gageure,
-une gaminerie pour étonner les bourgeois. Rimbaud
-traversa une phase où, tout altéré de nouveauté poétique,
-il chercha dans les indications réunies sur les
-phénomènes d'audition colorée, quelque rudiment
-d'une science des sonorités. Il vivait près de Charles
-Cros, à ce moment hanté de sa photographie des couleurs,
+pas plus une esthétique qu'il n'est une gageure,
+une gaminerie pour étonner les bourgeois. Rimbaud
+traversa une phase où, tout altéré de nouveauté poétique,
+il chercha dans les indications réunies sur les
+phénomènes d'audition colorée, quelque rudiment
+d'une science des sonorités. Il vivait près de Charles
+Cros, à ce moment hanté de sa photographie des couleurs,
et qui put l'orienter vers des recherches de ce
genre. En surplus il ne faut jamais oublier, avec Rimbaud,
l'influence fondamentale de Baudelaire dont les
@@ -8796,531 +8758,531 @@ l'influence fondamentale de Baudelaire dont les
disciples. Rimbaud essaya de noter quelques correspondances
possibles, sur ce terrain de l'harmonie verbale;
<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
-il fit peut-être fausse route, en tout cas il ne se
-servit point de sa méthode. Il reste de cette tentative
+il fit peut-être fausse route, en tout cas il ne se
+servit point de sa méthode. Il reste de cette tentative
les belles analogies que signalent quelques vers de
son sonnet.</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>E, candeur des vapeurs et des tentes,</p>
<p>Lance des glaciers fiers, rois blancs, frisson d'ombelles;</p>
-<p>I, pourpres, sang craché, rires des lèvres belles</p>
-<p>Dans la colère ou les ivresses pénitentes.</p>
+<p>I, pourpres, sang craché, rires des lèvres belles</p>
+<p>Dans la colère ou les ivresses pénitentes.</p>
</div>
<div class="stanza">
<p>U, cycles vibrements divins des mers virides,</p>
-<p>Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides</p>
+<p>Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides</p>
<p>Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux.</p>
</div></div>
-<p>Ce fut après ces recherches d'une poésie infiniment
-compliquée, que Rimbaud donna de douces cantilènes,
-analogues de ton à certaines qui contribuèrent à la
+<p>Ce fut après ces recherches d'une poésie infiniment
+compliquée, que Rimbaud donna de douces cantilènes,
+analogues de ton à certaines qui contribuèrent à la
gloire de Verlaine; il disait dans sa chanson de La
plus haute Tour:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>Oisive jeunesse</p>
<p>A tout asservie</p>
-<p>Par délicatesse</p>
+<p>Par délicatesse</p>
<p>J'ai perdu ma vie.</p>
<p>Ah! que le temps vienne</p>
-<p>Où les c&oelig;urs s'éprennent...</p>
+<p>Où les c&oelig;urs s'éprennent...</p>
</div></div>
-<p>et d'autres poèmes d'un charme neuf; c'était le temps
-où il écrivait les <cite>Illuminations</cite>.</p>
+<p>et d'autres poèmes d'un charme neuf; c'était le temps
+où il écrivait les <cite>Illuminations</cite>.</p>
-<p>Paul Verlaine disait qu'«Illuminations» devait être
+<p>Paul Verlaine disait qu'«Illuminations» devait être
pris un peu en synonyme d'enluminures, d'imageries,
de ce que les Anglais appellent <i lang="en" xml:lang="en">coloured plates</i>. L'ambition
du titre et du livre apparaissent plus grandes. Il
<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
s'est agi pour l'auteur de tirer des feux d'artifice
-d'images. Le livre a paru difficile. Cette difficulté apparente
-c'est que, comme plus ou moins tous les poètes
-qui ont développé l'idée romantique, en se gardant de
-la rhétorique et des longs développements, il supprime
-les transitions, et dédaigne de donner des explications
-préalables. Ainsi ces facettes de prose, intitulées <cite>Enfances</cite>,
-qui procèdent par phrases juxtaposées:</p>
-
-<p>«Je suis le saint en prières sur la terrasse, comme
-les bêtes pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine.</p>
-
-<p>«Je suis le savant au fauteuil sombre; les branches
-et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.</p>
-
-<p>«Je suis le piéton de la grande route par les bois
-nains; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois
-longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant.</p>
-
-<p>«Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée
-portée à la haute mer, le petit valet suivant l'allée dont
+d'images. Le livre a paru difficile. Cette difficulté apparente
+c'est que, comme plus ou moins tous les poètes
+qui ont développé l'idée romantique, en se gardant de
+la rhétorique et des longs développements, il supprime
+les transitions, et dédaigne de donner des explications
+préalables. Ainsi ces facettes de prose, intitulées <cite>Enfances</cite>,
+qui procèdent par phrases juxtaposées:</p>
+
+<p>«Je suis le saint en prières sur la terrasse, comme
+les bêtes pacifiques paissent jusqu'à la mer de Palestine.</p>
+
+<p>«Je suis le savant au fauteuil sombre; les branches
+et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque.</p>
+
+<p>«Je suis le piéton de la grande route par les bois
+nains; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois
+longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant.</p>
+
+<p>«Je serais bien l'enfant abandonné sur la jetée
+portée à la haute mer, le petit valet suivant l'allée dont
le front touche le ciel.</p>
-<p>«Les Sentiers sont âpres; les monticules se couvrent
-de genêts, l'air est immobile. Que les oiseaux et
-les sources sont loin! Ce ne peut être que la fin du
-monde en avançant.»</p>
+<p>«Les Sentiers sont âpres; les monticules se couvrent
+de genêts, l'air est immobile. Que les oiseaux et
+les sources sont loin! Ce ne peut être que la fin du
+monde en avançant.»</p>
-<p>Les phrases forment un fragment indépendant d'une
-série intitulée <cite>Enfances</cite> où Rimbaud a voulu décrire
-ses sensations d'enfance, mais non point en les résumant
+<p>Les phrases forment un fragment indépendant d'une
+série intitulée <cite>Enfances</cite> où Rimbaud a voulu décrire
+ses sensations d'enfance, mais non point en les résumant
didactiquement, mais en essayant de donner, par la
-juxtaposition des idées, l'impression de leur naissance
+juxtaposition des idées, l'impression de leur naissance
rapide et successive, l'impression d'images de lanterne
magique qu'elles purent avoir en passant dans son
jeune esprit. Ce petit fragment contient l'histoire de sa
<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
-rêverie dont les éléments lui sont donnés par des
+rêverie dont les éléments lui sont donnés par des
illustrations de Vies de saints, par quelque Faust,
-quelque conte du Petit Poucet, le tout mêlé à ses souvenirs
-de promenades, à ses impressions personnelles
+quelque conte du Petit Poucet, le tout mêlé à ses souvenirs
+de promenades, à ses impressions personnelles
de nature, ainsi que cela peut se faire chez un enfant
-très liseur et très impressionnable.</p>
+très liseur et très impressionnable.</p>
<p>Ailleurs, dans la <cite>Saison en enfer</cite>, il explique qu'il
-est un Celte, qu'il a, de ses ancêtres gaulois, «l'&oelig;il
-bleu, la cervelle étroite et la maladresse dans la lutte.»
-Il indiquera qu'il sent qu'il a toujours été race inférieure
+est un Celte, qu'il a, de ses ancêtres gaulois, «l'&oelig;il
+bleu, la cervelle étroite et la maladresse dans la lutte.»
+Il indiquera qu'il sent qu'il a toujours été race inférieure
et qu'<em>en sa race</em> il se rappelle l'histoire de la
-France, fille aînée de l'Église. «J'aurais fait, manant,
-le voyage de Terre sainte; j'ai dans la tête des routes
+France, fille aînée de l'Église. «J'aurais fait, manant,
+le voyage de Terre sainte; j'ai dans la tête des routes
dans les plaines souabes, des rues de Byzance, des
remparts de Solyme; le culte de Marie, l'attendrissement
-sur le Crucifié s'éveillent en moi, parmi mille
-féeries profanes. Je suis assis, lépreux, sur les pots
-cassés et les orties, au pied du mur rongé par le soleil;
-plus tard, reître, j'aurais bivouaqué sous les nuits
+sur le Crucifié s'éveillent en moi, parmi mille
+féeries profanes. Je suis assis, lépreux, sur les pots
+cassés et les orties, au pied du mur rongé par le soleil;
+plus tard, reître, j'aurais bivouaqué sous les nuits
d'Allemagne.</p>
-<p>«Ah! encore, je danse le sabbat dans une rouge
-clairière, avec des vieilles et des enfants.»</p>
+<p>«Ah! encore, je danse le sabbat dans une rouge
+clairière, avec des vieilles et des enfants.»</p>
-<p>Je crois qu'on ne trouvera là nulle obscurité; c'est
-une évocation d'âme de roturier, de vilain, selon un
+<p>Je crois qu'on ne trouvera là nulle obscurité; c'est
+une évocation d'âme de roturier, de vilain, selon un
Michelet ou un Thierry, mais le petit mot d'explication
qui placerait tout de suite le lecteur sur le terrain
-historique, l'auteur ne le dira pas. La généralité des
-auteurs cherche à épargner toute fatigue et toute intuition
-nécessaire à leurs lecteurs. Rimbaud exige du sien
+historique, l'auteur ne le dira pas. La généralité des
+auteurs cherche à épargner toute fatigue et toute intuition
+nécessaire à leurs lecteurs. Rimbaud exige du sien
un petit effort. Il ne veut pas alourdir sa phrase par des
-développements qui ne feraient pas corps avec l'idée,
+développements qui ne feraient pas corps avec l'idée,
<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-qui ne seraient qu'explicatifs; le lecteur se refuse à cet
-effort, et alors l'accusation d'obscurité adressée à l'auteur
-se précise.</p>
+qui ne seraient qu'explicatifs; le lecteur se refuse à cet
+effort, et alors l'accusation d'obscurité adressée à l'auteur
+se précise.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
<p>Je ne cite que des cas particuliers, de ces &oelig;uvres en
-prose de Rimbaud si courtes, mais très touffues et profondément
-variées de page en page. Il y aura toujours
+prose de Rimbaud si courtes, mais très touffues et profondément
+variées de page en page. Il y aura toujours
des auteurs difficiles, et il faut sans doute qu'il y en ait
-puisqu'il y en a. L'évolution de la littérature n'est pas
-un phénomène de hasard. Il y a lien et logique entre
-les phénomènes. C'est logiquement que le romantisme
-a produit Baudelaire, que de Baudelaire ont procédé
-les poètes tels que Verlaine et Rimbaud et que le
+puisqu'il y en a. L'évolution de la littérature n'est pas
+un phénomène de hasard. Il y a lien et logique entre
+les phénomènes. C'est logiquement que le romantisme
+a produit Baudelaire, que de Baudelaire ont procédé
+les poètes tels que Verlaine et Rimbaud et que le
symbolisme s'est produit.</p>
-<p>C'est par un jeu fatal de contraste et d'équilibre
-qu'après la poussée symboliste est intervenue une sorte
-de réaction parnassienne; toute action est suivie de
-réaction. Quelle sera l'influence de Rimbaud, nous ne
-pouvons encore le délimiter. Elle sera. S'exercera-t-elle,
-par dilution, chez des écrivains plus abordables,
+<p>C'est par un jeu fatal de contraste et d'équilibre
+qu'après la poussée symboliste est intervenue une sorte
+de réaction parnassienne; toute action est suivie de
+réaction. Quelle sera l'influence de Rimbaud, nous ne
+pouvons encore le délimiter. Elle sera. S'exercera-t-elle,
+par dilution, chez des écrivains plus abordables,
sur le grand public? l'&oelig;uvre de Rimbaud ne sera-t-elle
-qu'un livre rare, où iront se délasser des blasés, des
-amateurs de littérature sans concessions, d'art pour
+qu'un livre rare, où iront se délasser des blasés, des
+amateurs de littérature sans concessions, d'art pour
l'art? C'est le temps qui fixera ces points. Mais notons
-qu'en dehors de tout, c'est une précieuse note psychologique
-pour l'étude de la formation des cerveaux littéraires,
-que cette sorte de poussée de sève, chez un tout
-jeune homme, suivie d'un si long et dédaigneux silence.</p>
+qu'en dehors de tout, c'est une précieuse note psychologique
+pour l'étude de la formation des cerveaux littéraires,
+que cette sorte de poussée de sève, chez un tout
+jeune homme, suivie d'un si long et dédaigneux silence.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
Rimbaud avait-il tout dit? C'est possible. Le doute
-où l'on en est, et que rien ne permet de fixer, laisse sa
-figure plus énigmatique, partant plus curieuse pour le
-critique. Mais pour ceux qui, plus sévères que Victor
-Hugo, ne lui concéderaient pas le génie, il reste un
-être très exceptionnel; nier son expansion intellectuelle
-ne signifierait rien; il vaut mieux tâcher de la comprendre
-et d'établir entre soi et lui, au prix d'un peu
-d'effort, la relativité qu'on peut avoir sans difficulté,
-avec un écrivain quelconque, plus normal ou moins
-ambitieux, ou moins prophète, ou moins doué.</p>
+où l'on en est, et que rien ne permet de fixer, laisse sa
+figure plus énigmatique, partant plus curieuse pour le
+critique. Mais pour ceux qui, plus sévères que Victor
+Hugo, ne lui concéderaient pas le génie, il reste un
+être très exceptionnel; nier son expansion intellectuelle
+ne signifierait rien; il vaut mieux tâcher de la comprendre
+et d'établir entre soi et lui, au prix d'un peu
+d'effort, la relativité qu'on peut avoir sans difficulté,
+avec un écrivain quelconque, plus normal ou moins
+ambitieux, ou moins prophète, ou moins doué.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span></p>
-<h2>ÉTUDES</h2>
+<h2>ÉTUDES</h2>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_282"> 282</a></span>
<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span></p>
-<p class="chapterh">ÉTUDES</p>
-
-<h3>De l'Evolution de la poésie au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</h3>
-
-<p>Au commencement de ce siècle Ballanche qui fut un
-philosophe, et au surplus un académicien, écrivait,
-étant encore un débutant qui cherche sa voie:</p>
-
-<p>«La littérature romantique, créée par Jean-Jacques
-Rousseau, défendue par des écrivains tels que Chateaubriand,
-M<sup>me</sup> de Staël et l'abbé Delille, est destinée à
-triompher de la littérature classique qui sera bientôt
-de l'archéologie.»</p>
-
-<p>Opinion d'homme du public. On est étonné de trouver
-Delille aux côtés de Chateaubriand&mdash;opinion qui a
-pu sembler très tranchante et pourtant vraie. Avant la
-Restauration, la littérature classique était morte au
-contact des &oelig;uvres de Chateaubriand et de M<sup>me</sup> de Staël,
-et même de l'abbé Delille, auquel il faudrait ajouter le
-timide Ducis et Chênedollé, à placer avec beaucoup
-d'autres dans le groupe de Chateaubriand. La littérature
-de cette toute première période est pauvre numériquement
-de talents. La Révolution a coupé bien des
+<p class="chapterh">ÉTUDES</p>
+
+<h3>De l'Evolution de la poésie au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</h3>
+
+<p>Au commencement de ce siècle Ballanche qui fut un
+philosophe, et au surplus un académicien, écrivait,
+étant encore un débutant qui cherche sa voie:</p>
+
+<p>«La littérature romantique, créée par Jean-Jacques
+Rousseau, défendue par des écrivains tels que Chateaubriand,
+M<sup>me</sup> de Staël et l'abbé Delille, est destinée à
+triompher de la littérature classique qui sera bientôt
+de l'archéologie.»</p>
+
+<p>Opinion d'homme du public. On est étonné de trouver
+Delille aux côtés de Chateaubriand&mdash;opinion qui a
+pu sembler très tranchante et pourtant vraie. Avant la
+Restauration, la littérature classique était morte au
+contact des &oelig;uvres de Chateaubriand et de M<sup>me</sup> de Staël,
+et même de l'abbé Delille, auquel il faudrait ajouter le
+timide Ducis et Chênedollé, à placer avec beaucoup
+d'autres dans le groupe de Chateaubriand. La littérature
+de cette toute première période est pauvre numériquement
+de talents. La Révolution a coupé bien des
<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
-têtes, les guerres ont mangé bien des hommes. Une
-sorte de restauration humaniste et mélodieuse de l'antiquité
-a avorté par la mort de Chénier; l'art délicat d'un
-Chamfort a été de même interrompu; un Rivarol,
-émigré à Hambourg, perd dans une ambiance différente
-ses plus claires qualités. C'est sur des décombres d'où
-ne percent que quelques voix médiocres et académiques
+têtes, les guerres ont mangé bien des hommes. Une
+sorte de restauration humaniste et mélodieuse de l'antiquité
+a avorté par la mort de Chénier; l'art délicat d'un
+Chamfort a été de même interrompu; un Rivarol,
+émigré à Hambourg, perd dans une ambiance différente
+ses plus claires qualités. C'est sur des décombres d'où
+ne percent que quelques voix médiocres et académiques
s'occupant de versifier des <cite>Eloges</cite>, que monte le Romantisme
-préparé par l'influence de Rousseau, des
-faux Ossian, des chevauchées des Français à travers
-l'Europe, de leurs contacts avec des races différentes,
+préparé par l'influence de Rousseau, des
+faux Ossian, des chevauchées des Français à travers
+l'Europe, de leurs contacts avec des races différentes,
et de leur connaissance nouvelle d'une Allemagne toute
-neuve qui vient d'échapper aux tutelles étroites de
-notre art Louis XIV, et se réveille avec le <cite>Faust</cite> de
-Goethe. Les <cite>Affinités Electives</cite> relient cet art à celui
-de notre <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle français. Parmi l'essaim nombreux
-des premiers romantiques, s'élèvent Hugo et Lamartine;
-Vigny s'y adjoint, indépendant d'eux, juxtaposé
+neuve qui vient d'échapper aux tutelles étroites de
+notre art Louis XIV, et se réveille avec le <cite>Faust</cite> de
+Goethe. Les <cite>Affinités Electives</cite> relient cet art à celui
+de notre <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle français. Parmi l'essaim nombreux
+des premiers romantiques, s'élèvent Hugo et Lamartine;
+Vigny s'y adjoint, indépendant d'eux, juxtaposé
seulement. Hugo et Lamartine vont plus vite et c'est
-eux les poètes d'une génération qui, par un singulier
-contraste, admet toute leur beauté verbale, et rejette
-leurs idées, comme le prouva juillet 1830. Rien de
-pauvre comme le fond de philosophie cléricale et réactionnaire
-d'où procèdent Hugo et Lamartine. Aussi
+eux les poètes d'une génération qui, par un singulier
+contraste, admet toute leur beauté verbale, et rejette
+leurs idées, comme le prouva juillet 1830. Rien de
+pauvre comme le fond de philosophie cléricale et réactionnaire
+d'où procèdent Hugo et Lamartine. Aussi
le vrai triomphe du Hugo de la Restauration et du
-temps de Charles X est dans la préparation et l'accomplissement
-de sa rénovation dramatique en un genre
-inférieur au poème pur, tout d'action, de cantilène,
-d'éclat. Hugo donne des drames de mouvement, d'extériorité.
+temps de Charles X est dans la préparation et l'accomplissement
+de sa rénovation dramatique en un genre
+inférieur au poème pur, tout d'action, de cantilène,
+d'éclat. Hugo donne des drames de mouvement, d'extériorité.
L'influence de Shakespeare s'universalise, et
-l'influence de Corneille agrafe au patrimoine français les
+l'influence de Corneille agrafe au patrimoine français les
<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
premiers drames d'Hugo; un gai et laborieux man&oelig;uvre,
Alexandre Dumas, en monnaiera la bonne
-nouvelle. Vigny ajoutera quelques pages solides à l'histoire
-de ce théâtre romantique, mais sa belle &oelig;uvre
-est ce poème, tout à fait réalisé: <cite>Moïse</cite>, rivalisant
-avec les plus belles <cite>Méditations</cite> et les <cite>Feuilles d'Automne</cite>.
+nouvelle. Vigny ajoutera quelques pages solides à l'histoire
+de ce théâtre romantique, mais sa belle &oelig;uvre
+est ce poème, tout à fait réalisé: <cite>Moïse</cite>, rivalisant
+avec les plus belles <cite>Méditations</cite> et les <cite>Feuilles d'Automne</cite>.
Voici avec <cite>Cromwel</cite> et <cite>Hernani</cite> le bilan de
-deuxième période romantique, la première ayant été
-surtout illustrée par Chateaubriand. Le romantisme
+deuxième période romantique, la première ayant été
+surtout illustrée par Chateaubriand. Le romantisme
allemand a eu la fortune de s'appuyer tout de suite sur
-le jaillissement de la poésie populaire, d'où, chez lui,
-un pittoresque plus sûr, mais moins éclatant et moins
-varié. Le romantisme allemand va vers l'intimité, le
-romantisme français emprunte davantage à la rhétorique
-et à l'éloquence. Des deux côtés, l'influence
-toute puissante de Racine a vécu.</p>
-
-<p>La troisième période romantique entoure Hugo et Lamartine
-d'une foule de disciples; et Musset crée une alliance
-du vers français nouveau avec d'anciens genres du
-<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle comme le <cite>Conte</cite>. Les premiers romantiques
-n'ont vu qu'<cite>Hamlet</cite> et <cite>Othello</cite>, Musset découvre
+le jaillissement de la poésie populaire, d'où, chez lui,
+un pittoresque plus sûr, mais moins éclatant et moins
+varié. Le romantisme allemand va vers l'intimité, le
+romantisme français emprunte davantage à la rhétorique
+et à l'éloquence. Des deux côtés, l'influence
+toute puissante de Racine a vécu.</p>
+
+<p>La troisième période romantique entoure Hugo et Lamartine
+d'une foule de disciples; et Musset crée une alliance
+du vers français nouveau avec d'anciens genres du
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle comme le <cite>Conte</cite>. Les premiers romantiques
+n'ont vu qu'<cite>Hamlet</cite> et <cite>Othello</cite>, Musset découvre
<cite>Peines d'amour perdues</cite> et <cite>Beaucoup de bruit pour rien</cite>,
-se réunit à Beaumarchais, à Marivaux et crée un romantisme
-classique, sage au fond, débraillé en surface,
+se réunit à Beaumarchais, à Marivaux et crée un romantisme
+classique, sage au fond, débraillé en surface,
pas toujours dans la mesure, rarement audacieux et
-donnant partout l'impression de cette qualité. Les
+donnant partout l'impression de cette qualité. Les
Lamartiniens se perdent en des extases catholiques platement
-versifiées; Barbier s'impose, rude et classique
-de ton, semblable à un Marie-Joseph de Chénier plus
-inspiré et doué du métier élargi des romantiques. La
+versifiées; Barbier s'impose, rude et classique
+de ton, semblable à un Marie-Joseph de Chénier plus
+inspiré et doué du métier élargi des romantiques. La
tentative de compromission entre le romantisme et le
<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
classicisme de Casimir Delavigne, qui, par le choix de
ses sujets et leur maniement, se rattacherait plus qu'il
-ne le croyait à la tragédie de Voltaire, a avorté. C'est
+ne le croyait à la tragédie de Voltaire, a avorté. C'est
le grand temps de l'influence d'Hugo. Les meilleurs
-se rangent près de lui, dont Sainte-Beuve, qui, d'après
-quelques indications anglaises, crée une poésie personnelle,
-pédestre, intime, et explique le romantisme par
-sa critique. Théophile Gautier, critique et prosateur,
-romancier et nouvelliste, s'affirme aussi comme poète,
-quoique sa rhétorique artiste ait donné surtout sa mesure
-plus tard dans les <cite>Emaux et Camées</cite>. Gérard de Nerval,
+se rangent près de lui, dont Sainte-Beuve, qui, d'après
+quelques indications anglaises, crée une poésie personnelle,
+pédestre, intime, et explique le romantisme par
+sa critique. Théophile Gautier, critique et prosateur,
+romancier et nouvelliste, s'affirme aussi comme poète,
+quoique sa rhétorique artiste ait donné surtout sa mesure
+plus tard dans les <cite>Emaux et Camées</cite>. Gérard de Nerval,
plus instruit qu'aucun des romantiques, laisse
-quelques sonnets montrant quel poète en vers il eût
-pu être. Avec lui perce la première lassitude visible de
+quelques sonnets montrant quel poète en vers il eût
+pu être. Avec lui perce la première lassitude visible de
l'instrument romantique du vers, adouci par Lamartine,
-fortifié par Hugo, stylisé par Vigny, enrichi par Gautier.
-Une jolie voix de femme se fait entendre à l'écart
-du cénacle, celle de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore. Le
-théâtre d'Hugo continue à s'affirmer; les <cite>Contemplations</cite>
-et la première <cite>Légende des Siècles</cite> donnent le
+fortifié par Hugo, stylisé par Vigny, enrichi par Gautier.
+Une jolie voix de femme se fait entendre à l'écart
+du cénacle, celle de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore. Le
+théâtre d'Hugo continue à s'affirmer; les <cite>Contemplations</cite>
+et la première <cite>Légende des Siècles</cite> donnent le
maximum de ce qu'a pu le romantisme, et voici avec
-Baudelaire quelque chose de nouveau qui se lève.</p>
+Baudelaire quelque chose de nouveau qui se lève.</p>
-<p>A ce moment, il y a contre la nouvelle école une
-réaction provoquée par l'anormal et l'excès de pittoresque
+<p>A ce moment, il y a contre la nouvelle école une
+réaction provoquée par l'anormal et l'excès de pittoresque
facile de certains romantiques; c'est Ponsard
-qui la formule par un retour inutile à l'art racinien,
+qui la formule par un retour inutile à l'art racinien,
avec des essais malencontreux de drame moderne dans
-la forme classique, un retour agressif de la comédie en
+la forme classique, un retour agressif de la comédie en
cinq actes et en vers. Casimir Delavigne, Casimir Bonjour,
-Francis Ponsard, Emile Augier, chaînons qui
-aboutissent à M. de Bornier et Parodi, de nos jours.
+Francis Ponsard, Emile Augier, chaînons qui
+aboutissent à M. de Bornier et Parodi, de nos jours.
<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
-Il y a contre le romantisme Lamartinien et Mussétique,
-un peu pleurard et faussement folâtre, la réaction de
-Leconte de Lisle qui veut évoquer, et non soupirer,
-déclamer et non chanter; et les visions antiques et
-barbares apparaîtront, plus serrées que chez Hugo,
+Il y a contre le romantisme Lamartinien et Mussétique,
+un peu pleurard et faussement folâtre, la réaction de
+Leconte de Lisle qui veut évoquer, et non soupirer,
+déclamer et non chanter; et les visions antiques et
+barbares apparaîtront, plus serrées que chez Hugo,
plus volontairement plastiques et impassibles, sans que
-le poète intervienne. Il y a la réaction de Baudelaire
-qui pense que l'instrument romantique est trop lâche,
-que le fonds des idées romantiques est banal. Baudelaire
-n'étiquette pas sa recherche, n'a pas souci de choisir
-un adjectif pour fonder une école; il est romantique
-à la façon de Delacroix, et non selon Hugo, et il
-admire Gautier à cause de sa grande souplesse artiste.
-Mais son art procède de lui-même. Avec plus de couleur
+le poète intervienne. Il y a la réaction de Baudelaire
+qui pense que l'instrument romantique est trop lâche,
+que le fonds des idées romantiques est banal. Baudelaire
+n'étiquette pas sa recherche, n'a pas souci de choisir
+un adjectif pour fonder une école; il est romantique
+à la façon de Delacroix, et non selon Hugo, et il
+admire Gautier à cause de sa grande souplesse artiste.
+Mais son art procède de lui-même. Avec plus de couleur
et de rythme que les romantiques, avec plus de
-sonorité intime, d'un verbe plus nourri de latinité, il
-reprend leur préoccupation de poésie personnelle, et
+sonorité intime, d'un verbe plus nourri de latinité, il
+reprend leur préoccupation de poésie personnelle, et
au lieu de la cantonner dans le paysage agreste et l'amour,
-il écoute les songes, les cauchemars et les spleens. Il
-se rattache à Sainte-Beuve par un souci de connaissance
-exacte et reprend l'&oelig;uvre oubliée de Bertrand. Bertrand
-avait voulu par ses poèmes en prose faire l'image stricte,
-sans être gêné par la formule du vers&mdash;pas un mot
-de trop, et par conséquent pas de chevilles&mdash;Baudelaire
-élargit définitivement la forme d'Aloysius Bertrand.
-Il veut trouver à côté du vers, qu'il a fait pourtant
-si plein et si souple, un instrument intermédiaire,
+il écoute les songes, les cauchemars et les spleens. Il
+se rattache à Sainte-Beuve par un souci de connaissance
+exacte et reprend l'&oelig;uvre oubliée de Bertrand. Bertrand
+avait voulu par ses poèmes en prose faire l'image stricte,
+sans être gêné par la formule du vers&mdash;pas un mot
+de trop, et par conséquent pas de chevilles&mdash;Baudelaire
+élargit définitivement la forme d'Aloysius Bertrand.
+Il veut trouver à côté du vers, qu'il a fait pourtant
+si plein et si souple, un instrument intermédiaire,
une forme <em>plus musicale</em>&mdash;second mouvement de lassitude
-contre la stricte monotonie du vers français classique
-insuffisamment libéré par le romantisme. Le premier
+contre la stricte monotonie du vers français classique
+insuffisamment libéré par le romantisme. Le premier
de ces craquements dans la machine d'apparence si
<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
-solide, avait été provoqué inconsciemment par Nerval,
-préférant n'être qu'un écrivain en prose, plutôt que de
+solide, avait été provoqué inconsciemment par Nerval,
+préférant n'être qu'un écrivain en prose, plutôt que de
subir ces inutiles prescriptions de Procuste&mdash;exemple
-que suivra le grand poète Flaubert. Théodore de Banville
-néanmoins continue avec une expansion claire
-et ensoleillée et les plus beaux dons lyriques le jeu purement
+que suivra le grand poète Flaubert. Théodore de Banville
+néanmoins continue avec une expansion claire
+et ensoleillée et les plus beaux dons lyriques le jeu purement
romantique.</p>
-<p>Le Romantisme disloqué à sa base, et voyant pour la
-première fois s'éloigner de lui les plus doués, semble se
-chercher à nouveau; l'évolution des chefs continue.
-Si Gautier demeure le même, toujours épanoui, savant,
-fier et imprévu, Hugo et Lamartine compliquent leur
+<p>Le Romantisme disloqué à sa base, et voyant pour la
+première fois s'éloigner de lui les plus doués, semble se
+chercher à nouveau; l'évolution des chefs continue.
+Si Gautier demeure le même, toujours épanoui, savant,
+fier et imprévu, Hugo et Lamartine compliquent leur
art par un plus large emploi de la vie sociale. Ils vont
-tous deux, avec des allures et succès différents, mais
-d'une même noble allure, vers les revendications populaires,
-vers la liberté. Hugo écrit certains chapitres des
-<cite>Misérables</cite>, qui ne paraîtront que plus tard, mais ses
-poésies et ses discours indiquent son mouvement. Lamartine
-se modifie, se transpose, se fortifie. Si le poète
-n'écrit plus de vers, l'historien des <cite>Girondins</cite> est un
-poète.</p>
-
-<p>Ce fut une belle période, ce fut un beau Paris littéraire
+tous deux, avec des allures et succès différents, mais
+d'une même noble allure, vers les revendications populaires,
+vers la liberté. Hugo écrit certains chapitres des
+<cite>Misérables</cite>, qui ne paraîtront que plus tard, mais ses
+poésies et ses discours indiquent son mouvement. Lamartine
+se modifie, se transpose, se fortifie. Si le poète
+n'écrit plus de vers, l'historien des <cite>Girondins</cite> est un
+poète.</p>
+
+<p>Ce fut une belle période, ce fut un beau Paris littéraire
que celui qui contenait Hugo, Lamartine, Vigny,
Musset, Gautier, Baudelaire, Leconte de Lisle, Balzac,
-Banville, près de Berlioz, de Delacroix, de Decamps,
-et qui s'honorait de la présence d'un auguste
-exilé, Henri Heine. Le romantisme français et le romantisme
-allemand sont rapprochés par la présence à Paris
-et les amitiés de ce grand poète. Heine, Nerval, Gautier
-furent réunis. Le romantisme français et celui d'Allemagne
-furent, à ce moment, frères en quelque idées
+Banville, près de Berlioz, de Delacroix, de Decamps,
+et qui s'honorait de la présence d'un auguste
+exilé, Henri Heine. Le romantisme français et le romantisme
+allemand sont rapprochés par la présence à Paris
+et les amitiés de ce grand poète. Heine, Nerval, Gautier
+furent réunis. Le romantisme français et celui d'Allemagne
+furent, à ce moment, frères en quelque idées
<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
-généreuses. Le génie français avait imprégné Heine qui,
-à son tour, a laissé en France des traces qui, bien plus
-tard, ont abouti dans les dernières recherches d'art de
-ce siècle. Sur les confins des poètes, durant cette troisième
-période, Michelet et Quinet écrivent des évocations
-qui, à défaut de ce mot qui ne représente pas,
-au sens courant, un genre, devraient être traitées de
-poèmes. <cite>Ahasverus</cite> est une &oelig;uvre éloquente et isolée.</p>
-
-<p>A la quatrième période romantique qui correspond à
-peu près à la période du second Empire, il arrive
-d'abord que Béranger meurt. La critique de cette
-époque&mdash;Taine par exemple&mdash;le mettait auprès
+généreuses. Le génie français avait imprégné Heine qui,
+à son tour, a laissé en France des traces qui, bien plus
+tard, ont abouti dans les dernières recherches d'art de
+ce siècle. Sur les confins des poètes, durant cette troisième
+période, Michelet et Quinet écrivent des évocations
+qui, à défaut de ce mot qui ne représente pas,
+au sens courant, un genre, devraient être traitées de
+poèmes. <cite>Ahasverus</cite> est une &oelig;uvre éloquente et isolée.</p>
+
+<p>A la quatrième période romantique qui correspond à
+peu près à la période du second Empire, il arrive
+d'abord que Béranger meurt. La critique de cette
+époque&mdash;Taine par exemple&mdash;le mettait auprès
d'Hugo, Lamartine et Musset, dans une classification
-en quatre grands poètes où Vigny était oublié. Négligence
-dure surtout pour le critique. Béranger emporte
-avec lui une forme bourgeoise, sans grand intérêt. Un
-autre néo-classique, Soumet, donne à ce moment en
-une assez belle épopée le summum de ce que pouvait
-cette école. Les poèmes posthumes de Vigny rendaient
+en quatre grands poètes où Vigny était oublié. Négligence
+dure surtout pour le critique. Béranger emporte
+avec lui une forme bourgeoise, sans grand intérêt. Un
+autre néo-classique, Soumet, donne à ce moment en
+une assez belle épopée le summum de ce que pouvait
+cette école. Les poèmes posthumes de Vigny rendaient
sa tombe plus majestueuse; il renaissait plus grand.
-Baudelaire se décourageait, et l'ombre paralysa des tentatives
-de romans, de contes, de poèmes de forme plus
-libre que celle qu'il avait pratiquée. Ce fut alors la forte
-maturité de Leconte de Lisle et de Théodore de Banville
+Baudelaire se décourageait, et l'ombre paralysa des tentatives
+de romans, de contes, de poèmes de forme plus
+libre que celle qu'il avait pratiquée. Ce fut alors la forte
+maturité de Leconte de Lisle et de Théodore de Banville
sous les auspices de qui se fonda <em>Le Parnasse</em>. Les
-écrivains qui débutaient au moment de cette quatrième
-période romantique, après avoir adressé un salut à Hugo
-là-bas dans son île, avoir porté leur premier livre à
-Sainte-Beuve, fréquenté curieusement Charles Baudelaire
-qu'ils rencontraient chez l'éditeur Poulet-Malassis,
-ces jeunes poètes voyaient surtout Gautier, le roi, si
+écrivains qui débutaient au moment de cette quatrième
+période romantique, après avoir adressé un salut à Hugo
+là-bas dans son île, avoir porté leur premier livre à
+Sainte-Beuve, fréquenté curieusement Charles Baudelaire
+qu'ils rencontraient chez l'éditeur Poulet-Malassis,
+ces jeunes poètes voyaient surtout Gautier, le roi, si
<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
-Hugo était le Dieu, en tous cas le doyen (Lamartine
-finissant oublié) des poètes de Paris et du romantisme.
+Hugo était le Dieu, en tous cas le doyen (Lamartine
+finissant oublié) des poètes de Paris et du romantisme.
Ils furent, les Parnassiens, bien accueillis par les romantiques
-dont ils étaient la continuation exactement; ils
+dont ils étaient la continuation exactement; ils
constituaient le triomphe du romantisme d'Hugo sur
celui de Lamartine et celui de Musset. La vie, l'exil,
-l'&oelig;uvre continue d'Hugo en furent les facteurs déterminants,
-et aussi l'admiration restée intacte de Gautier
-pour son aîné. Ils ne virent pas assez d'abord toute
-l'importance de Baudelaire. Le Parnasse cessa d'être
-une jeune école et choisit comme chefs Leconte de Lisle
-et Banville, les vrais maîtres par les sujets, la forme et
-les traditions verbales&mdash;alors que Hugo était dans
-l'apothéose, que Baudelaire était mort après avoir
-esquissé son &oelig;uvre, et Th. Gautier disparu, ayant
-encore de belles choses à dire. On sait que Victor Hugo
-désigna pour ainsi dire Leconte de Lisle pour remplir,
-après lui, un peu de son principat littéraire, mais beaucoup
+l'&oelig;uvre continue d'Hugo en furent les facteurs déterminants,
+et aussi l'admiration restée intacte de Gautier
+pour son aîné. Ils ne virent pas assez d'abord toute
+l'importance de Baudelaire. Le Parnasse cessa d'être
+une jeune école et choisit comme chefs Leconte de Lisle
+et Banville, les vrais maîtres par les sujets, la forme et
+les traditions verbales&mdash;alors que Hugo était dans
+l'apothéose, que Baudelaire était mort après avoir
+esquissé son &oelig;uvre, et Th. Gautier disparu, ayant
+encore de belles choses à dire. On sait que Victor Hugo
+désigna pour ainsi dire Leconte de Lisle pour remplir,
+après lui, un peu de son principat littéraire, mais beaucoup
de Parnassiens lui adjoignirent toujours, comme
-autre consul, Théodore de Banville qui, dans ces
+autre consul, Théodore de Banville qui, dans ces
temps voisins de la mort de Victor Hugo, avait pris en
-tant que prosateur un superbe développement. L'Académie
-admit Leconte de Lisle pour siéger où avait été
-Hugo mais où se tenaient naguère Autran et encore
+tant que prosateur un superbe développement. L'Académie
+admit Leconte de Lisle pour siéger où avait été
+Hugo mais où se tenaient naguère Autran et encore
Laprade, Lamartinien sans envergure. Avec le Parnasse,
-voisine un prosateur doué, à certains égards, de génie:
+voisine un prosateur doué, à certains égards, de génie:
Villiers de l'Isle-Adam, dont l'&oelig;uvre haute, sans quelque
-inexplicable entichement du passé et des traces de
+inexplicable entichement du passé et des traces de
superstition, contiendrait des chefs-d'&oelig;uvre.</p>
-<p>Dans le premier groupement même du Parnasse où
-MM. Mendès, Coppée, Dierx, Franco, des Essarts, de
+<p>Dans le premier groupement même du Parnasse où
+MM. Mendès, Coppée, Dierx, Franco, des Essarts, de
<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
Heredia, Glatigny, Sully-Prud'homme fraternisaient,
le ferment de quelque chose de neuf se manifesta chez
-deux poètes, amis des Parnassiens, et très temporairement
-des leurs: Mallarmé et Verlaine. Charles Cros y
-passa aussi, mais l'&oelig;uvre de cet homme très doué,
-dispersée et interrompue par la mort, est inférieure
-aux très belles espérances que donnaient son universalité
-et son intelligence. Durant que M. Coppée, parti
+deux poètes, amis des Parnassiens, et très temporairement
+des leurs: Mallarmé et Verlaine. Charles Cros y
+passa aussi, mais l'&oelig;uvre de cet homme très doué,
+dispersée et interrompue par la mort, est inférieure
+aux très belles espérances que donnaient son universalité
+et son intelligence. Durant que M. Coppée, parti
des vers de Sainte-Beuve, non sans rapport avec Brizeux,
-chantait les Humbles et tentait l'épopée familière,
-que M. Sully-Prud'homme se rattachait à Lamartine
-par ses essais d'ampleur religieuse détournée à des entités
+chantait les Humbles et tentait l'épopée familière,
+que M. Sully-Prud'homme se rattachait à Lamartine
+par ses essais d'ampleur religieuse détournée à des entités
sociales, que M. Dierx alternait de belles sensations
-mélancoliques et des légendes lyriques, que
-M. Mendès aux contes épiques ajoutait une gamme
-touffue d'anacréontismes, Mallarmé et Verlaine obliquaient
+mélancoliques et des légendes lyriques, que
+M. Mendès aux contes épiques ajoutait une gamme
+touffue d'anacréontismes, Mallarmé et Verlaine obliquaient
vers un autre art plus distant du romantisme;
-Mallarmé en se mirant librement en ses idées, P. Verlaine
-en se courbant pour écouter sa chanson intérieure.
-Un très grand poète, Rimbaud, entrevit un art
+Mallarmé en se mirant librement en ses idées, P. Verlaine
+en se courbant pour écouter sa chanson intérieure.
+Un très grand poète, Rimbaud, entrevit un art
libre, touffu, plein de perceptions, d'analogies lointaines.
-Par la violence et la simplesse alternées, il est
-tout près de son ami Verlaine; par ses ambitions d'idées
-transcrites en poèmes en prose, de minutes rares traduites,
-il se rapprocherait de Mallarmé qui, je crois,
-ne le connut pas. Les poètes nouveaux doivent saluer,
-en ces trois hommes, des précurseurs, des indicateurs
-qui les relient à Baudelaire. L'&oelig;uvre de Rimbaud, c'est
-trois ou quatre éclairs magnifiques, sur des paysages
+Par la violence et la simplesse alternées, il est
+tout près de son ami Verlaine; par ses ambitions d'idées
+transcrites en poèmes en prose, de minutes rares traduites,
+il se rapprocherait de Mallarmé qui, je crois,
+ne le connut pas. Les poètes nouveaux doivent saluer,
+en ces trois hommes, des précurseurs, des indicateurs
+qui les relient à Baudelaire. L'&oelig;uvre de Rimbaud, c'est
+trois ou quatre éclairs magnifiques, sur des paysages
de demain ou les grandes solitudes de la mer, ou les
-cubes monotonement ajustés de Paris et de Londres.
+cubes monotonement ajustés de Paris et de Londres.
<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
-L'&oelig;uvre de Mallarmé, c'est quelques poèmes où la
-musique traditionnelle du français est épurée, grandie,
+L'&oelig;uvre de Mallarmé, c'est quelques poèmes où la
+musique traditionnelle du français est épurée, grandie,
plus douce que chez Lamartine, profitant des trouvailles
-nombreuses de Baudelaire, et arrivant à se faire entendre
-toute personnelle&mdash;chant de flûte ou musique
-d'orgue profonde, et pages d'une prose qui dénude ou
-revêt de pourpre l'idée.</p>
+nombreuses de Baudelaire, et arrivant à se faire entendre
+toute personnelle&mdash;chant de flûte ou musique
+d'orgue profonde, et pages d'une prose qui dénude ou
+revêt de pourpre l'idée.</p>
-<p>Verlaine, en une &oelig;uvre considérable, souvent hasardeuse,
-géniale souvent, pire quelquefois, a donné les
+<p>Verlaine, en une &oelig;uvre considérable, souvent hasardeuse,
+géniale souvent, pire quelquefois, a donné les
plus jolis rythmes et les cris passionnels les plus vrais;
-Mallarmé et Rimbaud ont pensé, Verlaine, jamais.
-C'est un chanteur des plus profondément charmants,
-ingénu, et, d'autres fois, crédule et religieux&mdash;ce qui
-le gâte. Verlaine laisse beaucoup de beaux poèmes.
-Mallarmé en lègue aussi, en même temps qu'un grand
-exemple, car il s'était mis, seul, à oser avoir sa pensée
-propre devant toute une littéraire presque disciplinée.
-De 1886 (Verlaine et Rimbaud avaient déjà accompli
-pour l'assouplissement du vers les plus intéressants
-efforts) datent les premiers poèmes des vers-libristes.
-Une étiquette commune, le mot <cite>Symboliste</cite>, dérivé
-d'une des préoccupations de Mallarmé, suffit pour désigner
-momentanément un certain nombre d'écrivains
-pourvus d'idéaux très différents; il y eut un très court
+Mallarmé et Rimbaud ont pensé, Verlaine, jamais.
+C'est un chanteur des plus profondément charmants,
+ingénu, et, d'autres fois, crédule et religieux&mdash;ce qui
+le gâte. Verlaine laisse beaucoup de beaux poèmes.
+Mallarmé en lègue aussi, en même temps qu'un grand
+exemple, car il s'était mis, seul, à oser avoir sa pensée
+propre devant toute une littéraire presque disciplinée.
+De 1886 (Verlaine et Rimbaud avaient déjà accompli
+pour l'assouplissement du vers les plus intéressants
+efforts) datent les premiers poèmes des vers-libristes.
+Une étiquette commune, le mot <cite>Symboliste</cite>, dérivé
+d'une des préoccupations de Mallarmé, suffit pour désigner
+momentanément un certain nombre d'écrivains
+pourvus d'idéaux très différents; il y eut un très court
moment d'union effective sur des sympathies et des
-orientations, dans le vague, apparentées entre des esprits
-très différents. Le point capital de cette dernière
-évolution de la poésie française en ce siècle est l'instauration
-du vers libre, bien que depuis les premières
-années de l'évolution actuelle, des réactions aient déjà
-été tentées, les unes voulant renouer l'art actuel à celui
+orientations, dans le vague, apparentées entre des esprits
+très différents. Le point capital de cette dernière
+évolution de la poésie française en ce siècle est l'instauration
+du vers libre, bien que depuis les premières
+années de l'évolution actuelle, des réactions aient déjà
+été tentées, les unes voulant renouer l'art actuel à celui
<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
-de la Pléiade du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, telle l'école romane de
-M. Jean Moréas&mdash;d'autres se rattachant à l'&oelig;uvre
-courte et interrompue d'André Chénier, d'après l'indication
+de la Pléiade du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, telle l'école romane de
+M. Jean Moréas&mdash;d'autres se rattachant à l'&oelig;uvre
+courte et interrompue d'André Chénier, d'après l'indication
de quelques sonnets de M. de Heredia. Ainsi
-agissent MM. H. de Régnier et Samain; ainsi tente,
-en une forme dérivée du vers libre, M. Francis Vielé-Griffin.
-Mais il est prématuré d'indiquer&mdash;autrement
-que par quelques lignes&mdash;qu'il s'est passé en 1885-86
-et années suivantes quelque chose qui était la fin du
-Romantisme ou plutôt la lézarde définitive après les
-chocs donnés d'abord par Baudelaire, ensuite par Mallarmé,
-Verlaine et Rimbaud. Le Romantisme, après
-une pleine carrière de près d'un siècle, évolue et devient
-cet Art Nouveau complexe, diffus et compliqué dans
-ses orientations, mais qui a déjà fait sonner le nom de
-plusieurs poètes.</p>
-
-<p>Je citerai un écrivain disparu fort jeune, dont les
-vers et la prose indiquent une âme délicate et très artiste:
+agissent MM. H. de Régnier et Samain; ainsi tente,
+en une forme dérivée du vers libre, M. Francis Vielé-Griffin.
+Mais il est prématuré d'indiquer&mdash;autrement
+que par quelques lignes&mdash;qu'il s'est passé en 1885-86
+et années suivantes quelque chose qui était la fin du
+Romantisme ou plutôt la lézarde définitive après les
+chocs donnés d'abord par Baudelaire, ensuite par Mallarmé,
+Verlaine et Rimbaud. Le Romantisme, après
+une pleine carrière de près d'un siècle, évolue et devient
+cet Art Nouveau complexe, diffus et compliqué dans
+ses orientations, mais qui a déjà fait sonner le nom de
+plusieurs poètes.</p>
+
+<p>Je citerai un écrivain disparu fort jeune, dont les
+vers et la prose indiquent une âme délicate et très artiste:
Jules Laforgue. Il serait difficile au signataire de
-cet article d'étudier par le menu les quinze ans d'histoire
-de ce mouvement, à cause même de la part qu'il
+cet article d'étudier par le menu les quinze ans d'histoire
+de ce mouvement, à cause même de la part qu'il
y prit.</p>
-<p>Disons seulement que par delà les rythmes anciens
-de la poésie classique, malgré les réactions d'archaïsme
+<p>Disons seulement que par delà les rythmes anciens
+de la poésie classique, malgré les réactions d'archaïsme
trop soumis, le Symbolisme vivra par le vers libre au
-prochain siècle. Sa carrière commence. Quoi qu'il en
-soit de l'avenir de la poésie française que tout fait prévoir
-beau, abondant et varié, si on veut la caractériser
-brièvement au cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>, on peut dire que ce siècle
-vit l'éclosion du romantisme&mdash;préparée depuis le dernier
+prochain siècle. Sa carrière commence. Quoi qu'il en
+soit de l'avenir de la poésie française que tout fait prévoir
+beau, abondant et varié, si on veut la caractériser
+brièvement au cours du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>, on peut dire que ce siècle
+vit l'éclosion du romantisme&mdash;préparée depuis le dernier
quart du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>&mdash;, vit sa croissance, sa grandeur,
<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
-sa maturité, et sa métamorphose en nouveaux éléments.
+sa maturité, et sa métamorphose en nouveaux éléments.
Le romantisme naquit dans la tourmente et disparut
-après avoir engendré. On verra plus tard ce que produira
-sa postérité. En détaillant avec trop de précision
+après avoir engendré. On verra plus tard ce que produira
+sa postérité. En détaillant avec trop de précision
la chronique du mouvement nouveau, on risquerait de
ressembler au Ballanche du commencement de ce
-siècle, et d'assimiler à de réels novateurs de modernes
-abbé Delille.</p>
+siècle, et d'assimiler à de réels novateurs de modernes
+abbé Delille.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span></p>
@@ -9328,888 +9290,888 @@ abbé Delille.</p>
<h4>I</h4>
-<p>On réveille, depuis quelque temps, dans les revues
-où il est parlé de littérature, la vieille question des buts
-de l'art. On se demande si l'art doit se suffire à lui-même:
-doctrine de l'art pour l'art; s'il doit belligérer
-au profit d'idées sociales, d'intérêts contemporains et
-généraux: doctrine de l'art social. C'est déjà un ancien
-démêlé entre écrivains, une recherche contradictoire
-souvent commencée, jamais terminée.</p>
-
-<p>A quoi tient la fréquence des enquêtes sur ces deux
-postulats, et leur irréductibilité? Peut-être à ce que la
-question est mal posée, que les termes du problème ne
+<p>On réveille, depuis quelque temps, dans les revues
+où il est parlé de littérature, la vieille question des buts
+de l'art. On se demande si l'art doit se suffire à lui-même:
+doctrine de l'art pour l'art; s'il doit belligérer
+au profit d'idées sociales, d'intérêts contemporains et
+généraux: doctrine de l'art social. C'est déjà un ancien
+démêlé entre écrivains, une recherche contradictoire
+souvent commencée, jamais terminée.</p>
+
+<p>A quoi tient la fréquence des enquêtes sur ces deux
+postulats, et leur irréductibilité? Peut-être à ce que la
+question est mal posée, que les termes du problème ne
sont pas nets. Pourtant on discute rarement si longtemps,
-à reprises variées, uniquement sur des mots. Il
-y a donc quelque chose là à élucider, mais peut-être,
-et cela nous expliquerait les vicissitudes des deux thèses,
-faut-il plutôt clarifier des sentiments, déterminer des
+à reprises variées, uniquement sur des mots. Il
+y a donc quelque chose là à élucider, mais peut-être,
+et cela nous expliquerait les vicissitudes des deux thèses,
+faut-il plutôt clarifier des sentiments, déterminer des
questions de mesure, qu'examiner la valeur de deux
-théories adverses. Sans doute y a-t-il un courant d'opinions
-et un peu des mots sonores à circonscrire, plutôt
-que des thèses proprement dites à étayer ou un choix
+théories adverses. Sans doute y a-t-il un courant d'opinions
+et un peu des mots sonores à circonscrire, plutôt
+que des thèses proprement dites à étayer ou un choix
<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
-à faire entre deux propositions se targuant chacune
-d'être la vérité.</p>
-
-<p>Ce sont les derniers événements sociologiques, la
-puissance nouvelle du socialisme, le développement des
-idées anarchistes, la présence de belles utopies familières
-à des William Morris (et prenons le mot utopie
-dans le meilleur sens), qui ont resservi de point de départ
-à des idéalistes d'art social. Aussi bien le réalisme
-fatigué devait-il tenter de se renouveler, de puiser une
+à faire entre deux propositions se targuant chacune
+d'être la vérité.</p>
+
+<p>Ce sont les derniers événements sociologiques, la
+puissance nouvelle du socialisme, le développement des
+idées anarchistes, la présence de belles utopies familières
+à des William Morris (et prenons le mot utopie
+dans le meilleur sens), qui ont resservi de point de départ
+à des idéalistes d'art social. Aussi bien le réalisme
+fatigué devait-il tenter de se renouveler, de puiser une
force nouvelle dans les questions vives, faisant davantage
-corps avec la réalité quotidienne, bref, inclinant
-encore la littérature vers sa forme courante du journalisme,
-évoquant pour elle les ressources de l'information
+corps avec la réalité quotidienne, bref, inclinant
+encore la littérature vers sa forme courante du journalisme,
+évoquant pour elle les ressources de l'information
bien faite.</p>
<p>Dans tous les cas, il faudrait distinguer, et noter
-qu'on ne doit pas englober parmi un groupe d'écrivains
-d'art social tels ou tels artistes que leurs opinions déterminèrent
-à des articles purement politiques, philosophiques,
+qu'on ne doit pas englober parmi un groupe d'écrivains
+d'art social tels ou tels artistes que leurs opinions déterminèrent
+à des articles purement politiques, philosophiques,
sur une question se posant brusquement dans
-l'ordre des faits. Le fait de s'intéresser à un phénomène
-qui se passe, d'avoir quelque chose à dire, et de le dire,
-sur un fait quotidien, sur les conséquences d'une catastrophe,
-sur une nécessité de clémence ou de justice,
-sur une organisation meilleure à donner à la cité, n'implique
-pas que le but d'art d'un écrivain soit social. Il
-n'y a art social que lorsqu'il y a mélange, confusion
-des formes, que la thèse, défendue par des moyens d'art
-étranger à son développement normal, conclut de plain
+l'ordre des faits. Le fait de s'intéresser à un phénomène
+qui se passe, d'avoir quelque chose à dire, et de le dire,
+sur un fait quotidien, sur les conséquences d'une catastrophe,
+sur une nécessité de clémence ou de justice,
+sur une organisation meilleure à donner à la cité, n'implique
+pas que le but d'art d'un écrivain soit social. Il
+n'y a art social que lorsqu'il y a mélange, confusion
+des formes, que la thèse, défendue par des moyens d'art
+étranger à son développement normal, conclut de plain
pied sur des faits trop courants, surtout lorsque l'&oelig;uvre
-est de tendances prédicatrices.</p>
+est de tendances prédicatrices.</p>
-<p>C'est surtout cet élément vaticinant combiné avec
+<p>C'est surtout cet élément vaticinant combiné avec
<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
-des professions de foi politique qui caractérise les plus
-nombreux échantillons de l'art à tendance sociale. Si
-quelques nouveaux écrivains offrent des exemples de
-cette façon d'aborder le sujet, ce sont surtout de doctes
-moralistes un peu passés qui forment les rangs serrés
-de la légion utilitaire et moralisante. A côté des jeunes
-écrivains, ardents, qui stigmatisent le temps présent et
-promettent des âges d'or, voici des critiques à mi-voix
-qui, universitairement, dénoncent les périls de l'art, et
-somment les écrivains de vouer leur plume au développement
+des professions de foi politique qui caractérise les plus
+nombreux échantillons de l'art à tendance sociale. Si
+quelques nouveaux écrivains offrent des exemples de
+cette façon d'aborder le sujet, ce sont surtout de doctes
+moralistes un peu passés qui forment les rangs serrés
+de la légion utilitaire et moralisante. A côté des jeunes
+écrivains, ardents, qui stigmatisent le temps présent et
+promettent des âges d'or, voici des critiques à mi-voix
+qui, universitairement, dénoncent les périls de l'art, et
+somment les écrivains de vouer leur plume au développement
des saines morales. Voici, bien loin apparemment
-et en réalité très près d'eux, des romanciers qui, comme
+et en réalité très près d'eux, des romanciers qui, comme
Bellamy, endorment leur personnage principal pour
-le réveiller en l'an 2 000, et à quelle fin? pour le faire
-vivre en un milieu perfectionné, que tout habitant de
+le réveiller en l'an 2 000, et à quelle fin? pour le faire
+vivre en un milieu perfectionné, que tout habitant de
capitale, un peu lecteur de journaux et de brochures,
-peut s'inventer comme rêve familier, même sans effort.
-Le rêve du théâtrophone, du grand dépôt de denrées
-de la cité, des beaux squares et de l'armée industrielle,
+peut s'inventer comme rêve familier, même sans effort.
+Le rêve du théâtrophone, du grand dépôt de denrées
+de la cité, des beaux squares et de l'armée industrielle,
n'exigea jamais une forte imaginative, surtout chez
-qui ne fit que les vulgariser. Et voici, des académiciens
-au doigt levé vers la porte close de l'avenir, qu'ils
-n'entre-bâillent d'ailleurs point, dont ils ne sauraient
-éclairer nulle fente, et des pasteurs au parler un peu
-glacé et trop correct. Ils sont nombreux. On les pourrait
+qui ne fit que les vulgariser. Et voici, des académiciens
+au doigt levé vers la porte close de l'avenir, qu'ils
+n'entre-bâillent d'ailleurs point, dont ils ne sauraient
+éclairer nulle fente, et des pasteurs au parler un peu
+glacé et trop correct. Ils sont nombreux. On les pourrait
diviser en deux classes: les sociologues et les moralistes;
et, parmi ces deux classes, distinguer deux
-partis: ceux qui règlent l'avenir d'après les hommes
-calmes et conservateurs du passé; ceux qui l'entrevoient
-à la lumière des rêveurs généreux et des progressistes
-déterminés du même passé, avec autant de
+partis: ceux qui règlent l'avenir d'après les hommes
+calmes et conservateurs du passé; ceux qui l'entrevoient
+à la lumière des rêveurs généreux et des progressistes
+déterminés du même passé, avec autant de
<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
-nuances que vous voudrez, selon le goût particulier que
-vous portez non à tel écrivain, mais à telle théorie,
-plus ou moins brillante. Ce sont des écrivains d'art
-utilitaire, d'appétit moralisant, des écrivains d'art
+nuances que vous voudrez, selon le goût particulier que
+vous portez non à tel écrivain, mais à telle théorie,
+plus ou moins brillante. Ce sont des écrivains d'art
+utilitaire, d'appétit moralisant, des écrivains d'art
social.</p>
-<p>Est-ce à dire qu'un art soucieux des développements
-de l'existence humaine, anxieux de quelques clartés
-sur ce que nous serons demain, soit forcément gris,
-terne et dépourvu de ces rapides et elliptiques perceptions
+<p>Est-ce à dire qu'un art soucieux des développements
+de l'existence humaine, anxieux de quelques clartés
+sur ce que nous serons demain, soit forcément gris,
+terne et dépourvu de ces rapides et elliptiques perceptions
qui constituent, aux yeux des partisans de l'art
-pour l'art, le véritable artiste? Certes non; s'il est avéré
+pour l'art, le véritable artiste? Certes non; s'il est avéré
pour nous que l'auteur de <cite>l'An 2000</cite> n'est qu'un vulgarisateur,
-et si nous lui savons peu de gré d'avoir
-groupé, sous forme romanesque, tant de petites utopies
-d'organisation, éparses dans les livres théoriques, nous
+et si nous lui savons peu de gré d'avoir
+groupé, sous forme romanesque, tant de petites utopies
+d'organisation, éparses dans les livres théoriques, nous
admettons qu'un penseur puisse donner, sans transition
-obligée, de suite, la forme littéraire du poème ou
-du roman, à ses idées sur le développement du monde
+obligée, de suite, la forme littéraire du poème ou
+du roman, à ses idées sur le développement du monde
encore que nous attendions davantage de sa recherche
de belles phrases, de nobles mouvements, et de la peinture
-d'intéressants états de son cerveau, et de généreuses
-et altruistes méditations, que des formules et
-des éléments tout préparés d'un projet de loi. S'il en
-était autrement, il y aurait confusion des genres, et
-dans le seul cas où cela ne soit point du tout loisible,
-car les vérités sociologiques ont besoin, pour être exposées,
-du cadre à rigueur scientifique, du livre de théorie,
-et doivent pouvoir traverser des aridités nécessaires,
+d'intéressants états de son cerveau, et de généreuses
+et altruistes méditations, que des formules et
+des éléments tout préparés d'un projet de loi. S'il en
+était autrement, il y aurait confusion des genres, et
+dans le seul cas où cela ne soit point du tout loisible,
+car les vérités sociologiques ont besoin, pour être exposées,
+du cadre à rigueur scientifique, du livre de théorie,
+et doivent pouvoir traverser des aridités nécessaires,
dont ne s'accommoderait point une &oelig;uvre d'art.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span></p>
<h4>II</h4>
-<p>La doctrine de l'art pour l'art est aussi difficile à
-définir précisément que la doctrine antagoniste. Elle
-est difficile à définir à cause de son évidence même;
+<p>La doctrine de l'art pour l'art est aussi difficile à
+définir précisément que la doctrine antagoniste. Elle
+est difficile à définir à cause de son évidence même;
c'est trop clair. Pratique l'art pour l'art tout artiste
-occupé à développer son rêve de beauté, beauté faite de
-ce que l'on appelle, sans équivoque possible, la beauté,
-beauté physique, plastique, sculpturaire, architecturale,
-etc., puis beauté dans le sens plus abstrait, des
-musiques, des tendresses, des émotions, des parfums.
-Tout artiste qui ne plaide ni ne prêche l'allocution morale,
-l'exemple, le conseil pratique, est un féal de l'art
-pour l'art. La fidélité instinctive ou raisonnée à cette
-théorie est le lien d'unité de nos grands écrivains. Sans
+occupé à développer son rêve de beauté, beauté faite de
+ce que l'on appelle, sans équivoque possible, la beauté,
+beauté physique, plastique, sculpturaire, architecturale,
+etc., puis beauté dans le sens plus abstrait, des
+musiques, des tendresses, des émotions, des parfums.
+Tout artiste qui ne plaide ni ne prêche l'allocution morale,
+l'exemple, le conseil pratique, est un féal de l'art
+pour l'art. La fidélité instinctive ou raisonnée à cette
+théorie est le lien d'unité de nos grands écrivains. Sans
doute Rousseau est l'auteur de l'<cite>Emile</cite> et du <cite>Contrat
-social</cite>, et Voltaire agitait des idées politiques, mais pas
+social</cite>, et Voltaire agitait des idées politiques, mais pas
toujours, et ces exceptions n'infirmeraient point la
-ligne générale qui, de nos vieux écrivains, arrive jusqu'à
+ligne générale qui, de nos vieux écrivains, arrive jusqu'à
Flaubert. Sans doute d'autres que Rousseau et Voltaire
-vécurent la vie des faits, Lamartine, Hugo; mais ne
-se gardèrent-ils pas de confondre les genres, et n'y
+vécurent la vie des faits, Lamartine, Hugo; mais ne
+se gardèrent-ils pas de confondre les genres, et n'y
eut-il point deux parts dans leur vie et dans leurs
-livres? Il est évident que si l'on voulait restreindre
-l'idée de l'art pour l'art à des écrivains comme Gautier,
-à des conteurs, à des lyriques purs, Vigny, Baudelaire,
-etc., on arriverait à en restreindre le nombre et
-à en fausser la définition; mais pourrait-on raisonnablement
-classer les autres parmi les prédicateurs d'art
+livres? Il est évident que si l'on voulait restreindre
+l'idée de l'art pour l'art à des écrivains comme Gautier,
+à des conteurs, à des lyriques purs, Vigny, Baudelaire,
+etc., on arriverait à en restreindre le nombre et
+à en fausser la définition; mais pourrait-on raisonnablement
+classer les autres parmi les prédicateurs d'art
<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
social, et la plus grande partie, la plus belle de leurs
&oelig;uvres ne protesterait-elle pas?</p>
-<p>En se servant même du sévère critère de Poe et,
-d'après lui, de Baudelaire, en retranchant de la poésie
-ceux qui cédèrent, un temps, au désir de promulguer
+<p>En se servant même du sévère critère de Poe et,
+d'après lui, de Baudelaire, en retranchant de la poésie
+ceux qui cédèrent, un temps, au désir de promulguer
des lois morales, on n'atteindrait que des parties
d'&oelig;uvres et, pour abandonner quelques esprits, on ne
-toucherait à rien d'essentiel ni parmi le romantisme,
-ni parmi les écoles suivantes.</p>
-
-<p>Nous avons évoqué le cas de Lamartine, d'Hugo. Il
-en est de même pour Michelet, voyant, évocateur, poète
-beaucoup plus que théoricien; pour Quinet, qui,
-soigneusement, délimite son &oelig;uvre théorique et ses
-poèmes. Pour choisir un exemple vis-à-vis de celui de
-Poe presque naturalisé chez nous par Baudelaire, si
-nous pensons à Henri Heine, il faut bien concéder que
-c'est surtout un lyrique pur, et le fait d'avoir vécu
-grâce à des correspondances de journaux, qu'il faisait
-admirables parce que tel était son don d'ennoblir tout
+toucherait à rien d'essentiel ni parmi le romantisme,
+ni parmi les écoles suivantes.</p>
+
+<p>Nous avons évoqué le cas de Lamartine, d'Hugo. Il
+en est de même pour Michelet, voyant, évocateur, poète
+beaucoup plus que théoricien; pour Quinet, qui,
+soigneusement, délimite son &oelig;uvre théorique et ses
+poèmes. Pour choisir un exemple vis-à-vis de celui de
+Poe presque naturalisé chez nous par Baudelaire, si
+nous pensons à Henri Heine, il faut bien concéder que
+c'est surtout un lyrique pur, et le fait d'avoir vécu
+grâce à des correspondances de journaux, qu'il faisait
+admirables parce que tel était son don d'ennoblir tout
ce qu'il touchait, prouve simplement qu'entre deux
-poèmes il donnait son opinion sur la vie courante, sur
-un ministère nouveau, le rôle de M. Thiers ou un concert
-de Liszt avec un égal talent.</p>
+poèmes il donnait son opinion sur la vie courante, sur
+un ministère nouveau, le rôle de M. Thiers ou un concert
+de Liszt avec un égal talent.</p>
-<p>Mais, objectera-t-on, son rôle et ses visées politiques
+<p>Mais, objectera-t-on, son rôle et ses visées politiques
ne sont point contestables, il y a <cite>Germania</cite>! Qu'importe!
-si les <cite>Lieds</cite>, si <cite>Atta-Troll</cite> en demeurent tout à fait
-purs. Il rentrerait comme Hugo dans la catégorie de
-ceux qui ont fait deux choses à la fois.</p>
+si les <cite>Lieds</cite>, si <cite>Atta-Troll</cite> en demeurent tout à fait
+purs. Il rentrerait comme Hugo dans la catégorie de
+ceux qui ont fait deux choses à la fois.</p>
-<p>Ceci d'ailleurs nous mène à l'essence de la question.</p>
+<p>Ceci d'ailleurs nous mène à l'essence de la question.</p>
-<p>L'artiste tire tous ses éléments d'art et de talent de
+<p>L'artiste tire tous ses éléments d'art et de talent de
<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
-sa sensibilité, de son contact avec les contingences. Il
-y a des artistes évidemment qui les tirent de livres déjà
-publiés; mais ceux-ci appartiendraient à une autre
-catégorie que les grands artistes, ce seraient des manières
-d'érudits, des vulgarisateurs doués pour l'exposition
-verbalement rafraîchie de choses connues, nature
-d'esprits en somme peu nécessaire; mais les vrais artistes,
-les trouveurs, se développent surtout grâce à
-leur sensibilité au contact des choses. Vivant sur le
-même fonds que leurs contemporains, ils perçoivent
-mille images, mille possibilités, mille détours fantaisistes
+sa sensibilité, de son contact avec les contingences. Il
+y a des artistes évidemment qui les tirent de livres déjà
+publiés; mais ceux-ci appartiendraient à une autre
+catégorie que les grands artistes, ce seraient des manières
+d'érudits, des vulgarisateurs doués pour l'exposition
+verbalement rafraîchie de choses connues, nature
+d'esprits en somme peu nécessaire; mais les vrais artistes,
+les trouveurs, se développent surtout grâce à
+leur sensibilité au contact des choses. Vivant sur le
+même fonds que leurs contemporains, ils perçoivent
+mille images, mille possibilités, mille détours fantaisistes
et vrais des choses, que les autres ne voient point.
Tout le monde fait de l'histoire, les artistes seuls font
-du rêve et perçoivent les aspects divers qu'aurait pu
+du rêve et perçoivent les aspects divers qu'aurait pu
prendre l'histoire, si les masses, au lieu de marcher
-tout droit, avaient obliqué, ce qui est toujours possible,
-à droite ou à gauche.</p>
+tout droit, avaient obliqué, ce qui est toujours possible,
+à droite ou à gauche.</p>
-<p>Il est donc évident que l'artiste doué d'une sensibilité
-très fine, s'il est d'habitude disposé à négliger les
+<p>Il est donc évident que l'artiste doué d'une sensibilité
+très fine, s'il est d'habitude disposé à négliger les
importantes et usuelles questions de tarifs, de douanes,
-de budgets, peut n'en être pas moins prêt à saisir les
+de budgets, peut n'en être pas moins prêt à saisir les
lignes essentielles de l'avenir, les aspects fermes ou mobiles
-du présent, et énoncer sur l'heure où il vit les
-plus sages aperçus. Il n'est nullement nécessaire que
-l'écrivain soit égoïste ou purement passionnel. Mais
-pour rendre bien sensible la différence de l'artiste pur
-à l'artiste sociologue, supposons-les tous les deux devant
-le même sujet, pratique, quotidien, politique.
-Le premier, le poète, donnera bref, large, son avis; il
-tâchera de dépouiller son sujet des contingences trop
-strictes, trop déterminées, il généralisera la question
+du présent, et énoncer sur l'heure où il vit les
+plus sages aperçus. Il n'est nullement nécessaire que
+l'écrivain soit égoïste ou purement passionnel. Mais
+pour rendre bien sensible la différence de l'artiste pur
+à l'artiste sociologue, supposons-les tous les deux devant
+le même sujet, pratique, quotidien, politique.
+Le premier, le poète, donnera bref, large, son avis; il
+tâchera de dépouiller son sujet des contingences trop
+strictes, trop déterminées, il généralisera la question
<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
-dont il s'occupe; l'écrivain d'art social, au contraire,
-précisera et diminuera, et il plaidera, il laissera entrer
+dont il s'occupe; l'écrivain d'art social, au contraire,
+précisera et diminuera, et il plaidera, il laissera entrer
dans l'art ce que Poe en excluait si soigneusement, non
-pas la morale, mais la conférence moralisante, le discours
+pas la morale, mais la conférence moralisante, le discours
au peuple, la propagande, la vulgarisation, qui
-ne va jamais sans entraîner quelque absence des témoignages
-immédiats de l'art, la concentration et le
+ne va jamais sans entraîner quelque absence des témoignages
+immédiats de l'art, la concentration et le
style.</p>
<h4>III</h4>
-<p>Nous croyons avoir montré qu'il y a là surtout une
-question de forme; en littérature c'est d'ailleurs à peu
-près tout, car la forme n'est pas seulement la phrase
-et sa coupe plus ou moins élégante, mais la disposition
-des phrases, c'est-à-dire le groupement des détails,
+<p>Nous croyons avoir montré qu'il y a là surtout une
+question de forme; en littérature c'est d'ailleurs à peu
+près tout, car la forme n'est pas seulement la phrase
+et sa coupe plus ou moins élégante, mais la disposition
+des phrases, c'est-à-dire le groupement des détails,
celle des chapitres ou fragments divers de l'&oelig;uvre,
-c'est-à-dire le processus des idées. Nul ne peut interdire
-à l'écrivain des développements sociologiques,
-mais à la condition qu'il en fasse de l'art; pour nettifier,
-concevons le même exemple, celui de Bellamy,
+c'est-à-dire le processus des idées. Nul ne peut interdire
+à l'écrivain des développements sociologiques,
+mais à la condition qu'il en fasse de l'art; pour nettifier,
+concevons le même exemple, celui de Bellamy,
qui ne fait point d'art puisqu'il ne nous donne aucune
-jouissance esthétique, et qui ne fait point non plus de
-sociologie, puisqu'il répète des choses trop sues. Opposons-lui
-les tentatives récentes de Paul Adam, <cite>le
-Mystère des Foules</cite> ou les <cite>C&oelig;urs nouveaux</cite>. Il apparaîtra
-que, dans les intéressantes recherches d'Adam, ce
-n'est point le fonds sociologique qui nous intéresse,
-mais sa vigoureuse présentation, mais le détail, mais
-la vie des personnages qui représentent un fait, soit,
-mais qui se meuvent en types dramatiques; art à tendances
+jouissance esthétique, et qui ne fait point non plus de
+sociologie, puisqu'il répète des choses trop sues. Opposons-lui
+les tentatives récentes de Paul Adam, <cite>le
+Mystère des Foules</cite> ou les <cite>C&oelig;urs nouveaux</cite>. Il apparaîtra
+que, dans les intéressantes recherches d'Adam, ce
+n'est point le fonds sociologique qui nous intéresse,
+mais sa vigoureuse présentation, mais le détail, mais
+la vie des personnages qui représentent un fait, soit,
+mais qui se meuvent en types dramatiques; art à tendances
<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
sociales, oui, mais art surtout dramatique, et
-ce sont les qualités de couleur et de mouvement qui
-agrègent à l'art ces romans. Ce n'est point le phalanstère
-des <cite>C&oelig;urs nouveaux</cite> qui peut nous arrêter une
-minute; l'idée de phalanstère nous est trop connue;
-mais nous regarderons avec curiosité la forme, le
-détail architectural de ce phalanstère, les paysages qui
-l'entourent, le rêve de l'homme qui fit de l'édification
-de ce phalanstère le but de sa vie, et c'est parce qu'il
-ne réussit point, et qu'il souffre dans son âme de la
-ruine de son essai de matérialisation de son rêve, que
-cet homme nous intéresse.</p>
-
-<p>Si nous retournons aux grands exemples déjà de
-passé qu'évoquent les partisans de l'art sociologique,
-est-ce que Tolstoï, dans ses chefs-d'&oelig;uvre, et Dostoïevski
-ne présentent pas le même phénomène. Je
-pense que peu de gens, lisant <cite>Anna Karénine</cite>, songent
-à prendre parti entre Lévine, qui n'aime pas la
-vie politique, et son frère, qui la lui conseille et la
-lui vante. Aussi, les projets d'amélioration agricole
-de Lévine nous laissent froids; mais la beauté du
-livre réside dans la présentation vive des bonheurs que
+ce sont les qualités de couleur et de mouvement qui
+agrègent à l'art ces romans. Ce n'est point le phalanstère
+des <cite>C&oelig;urs nouveaux</cite> qui peut nous arrêter une
+minute; l'idée de phalanstère nous est trop connue;
+mais nous regarderons avec curiosité la forme, le
+détail architectural de ce phalanstère, les paysages qui
+l'entourent, le rêve de l'homme qui fit de l'édification
+de ce phalanstère le but de sa vie, et c'est parce qu'il
+ne réussit point, et qu'il souffre dans son âme de la
+ruine de son essai de matérialisation de son rêve, que
+cet homme nous intéresse.</p>
+
+<p>Si nous retournons aux grands exemples déjà de
+passé qu'évoquent les partisans de l'art sociologique,
+est-ce que Tolstoï, dans ses chefs-d'&oelig;uvre, et Dostoïevski
+ne présentent pas le même phénomène. Je
+pense que peu de gens, lisant <cite>Anna Karénine</cite>, songent
+à prendre parti entre Lévine, qui n'aime pas la
+vie politique, et son frère, qui la lui conseille et la
+lui vante. Aussi, les projets d'amélioration agricole
+de Lévine nous laissent froids; mais la beauté du
+livre réside dans la présentation vive des bonheurs que
l'homme peut rencontrer sur la voie rectiligne et ordinaire
-(Lévine fauchant les foins,&mdash;les joies et les douleurs
-de Lévine pendant l'accouchement de sa femme)
+(Lévine fauchant les foins,&mdash;les joies et les douleurs
+de Lévine pendant l'accouchement de sa femme)
et, en face, du bonheur et des douleurs et des catastrophes
de la passion (vie de Wronsky et d'Anna).
-C'est en faisant ressortir, avec une intensité toute nouvelle
-et particulière, le sens et l'allure d'événements
-quotidiens que Tolstoï fut grand par ce livre, et
+C'est en faisant ressortir, avec une intensité toute nouvelle
+et particulière, le sens et l'allure d'événements
+quotidiens que Tolstoï fut grand par ce livre, et
non par la solution qu'il offre et la morale qu'il
<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
-prêche, car elle est simple et n'était pas inédite.</p>
+prêche, car elle est simple et n'était pas inédite.</p>
-<p>Considérons Dostoïevski. En éclairant ses livres par
-ce que l'on sait de sa vie, en scrutant le livre dépourvu
+<p>Considérons Dostoïevski. En éclairant ses livres par
+ce que l'on sait de sa vie, en scrutant le livre dépourvu
de tout corollaire critique, on sent fort bien que les
-idées de liberté, les anxiétés et les espoirs pour l'avenir
-le passionnent; mais l'instinct d'art de Dostoïevski est
-bien trop grand pour que sa pitié ou ses espoirs débordent
-en conseils, en chapitres à tendance; il provoque
-la pitié pour ses personnages et laisse réfléchir et
+idées de liberté, les anxiétés et les espoirs pour l'avenir
+le passionnent; mais l'instinct d'art de Dostoïevski est
+bien trop grand pour que sa pitié ou ses espoirs débordent
+en conseils, en chapitres à tendance; il provoque
+la pitié pour ses personnages et laisse réfléchir et
conclure.</p>
<p>Ibsen, plus nettement moraliste, aurait-il eu l'influence
qu'il a acquise si la formule de son drame, si ses
-savantes simplifications n'avaient pas intéressé notre
-sens artiste, le vieil instinct qui aime à voir poser et
-résoudre élégamment un problème, beaucoup plus que
-sa doctrine elle-même? Ethique nouvelle! a-t-on dit.
+savantes simplifications n'avaient pas intéressé notre
+sens artiste, le vieil instinct qui aime à voir poser et
+résoudre élégamment un problème, beaucoup plus que
+sa doctrine elle-même? Ethique nouvelle! a-t-on dit.
Je n'en crois rien. Formule nouvelle, oui, sensation
exotique et rajeunie de choses entrevues et connues,
-présentées avec une belle rigueur, oui! C'est encore
-de l'art, de la littérature, à tendances si l'on veut, mais
-présentée comme l'eût fait un théoricien de l'art pour
+présentées avec une belle rigueur, oui! C'est encore
+de l'art, de la littérature, à tendances si l'on veut, mais
+présentée comme l'eût fait un théoricien de l'art pour
l'art.</p>
-<p>D'ailleurs, à une certaine hauteur, la question cesse
+<p>D'ailleurs, à une certaine hauteur, la question cesse
d'exister. Un artiste pur, consciencieux et connaissant
-ses moyens d'action, ne considérera jamais le développement
+ses moyens d'action, ne considérera jamais le développement
politique du monde que comme des vestitures
-variées qui couvrent la vraie face d'Isis. En écartant
-comme un léger rideau les faits proches, on retrouve
-l'éternelle et infinie complexité des passions, qui sont
-tout l'homme, toute la nature et qui ne varient guère
-que de mode. L'artiste, évidemment, se rangera à la
+variées qui couvrent la vraie face d'Isis. En écartant
+comme un léger rideau les faits proches, on retrouve
+l'éternelle et infinie complexité des passions, qui sont
+tout l'homme, toute la nature et qui ne varient guère
+que de mode. L'artiste, évidemment, se rangera à la
<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
-théorie de l'art pour l'art, qui lui évite des mouvements
+théorie de l'art pour l'art, qui lui évite des mouvements
inutiles, des efforts disparates, et il aura volontiers
-confiance aux purs savants pour délimiter les détails de
-l'existence des sociétés, attaché qu'il est à la contemplation
+confiance aux purs savants pour délimiter les détails de
+l'existence des sociétés, attaché qu'il est à la contemplation
des ressorts principaux. Inversement, je n'aimerais
pas voir conclure de ces lignes que tous les partisans
de l'art pour l'art sont des aigles et que tous les
-partisans de l'art social sont des écrivains inférieurs.
-Il y a une façon de comprendre la poésie, strictement
-littéraire, qui ressemble fort à l'art d'accommoder les
+partisans de l'art social sont des écrivains inférieurs.
+Il y a une façon de comprendre la poésie, strictement
+littéraire, qui ressemble fort à l'art d'accommoder les
restes, et il y a parmi des &oelig;uvres sociales, presque politiques,
-de beaux élans vraiment littéraires; l'homme
-est bien trop complexe, et l'écrivain, en général, trop
-épris de beauté pour ne pas passer à travers les mailles
-des définitions dont il s'enveloppe, et personne, heureusement
-pour la littérature, en son &oelig;uvre de divulguer
-l'inconscient et d'embellir l'idée, n'est profondément,
-exactement, complètement logique.</p>
+de beaux élans vraiment littéraires; l'homme
+est bien trop complexe, et l'écrivain, en général, trop
+épris de beauté pour ne pas passer à travers les mailles
+des définitions dont il s'enveloppe, et personne, heureusement
+pour la littérature, en son &oelig;uvre de divulguer
+l'inconscient et d'embellir l'idée, n'est profondément,
+exactement, complètement logique.</p>
<h4>IV</h4>
-<p>M. Bernard Lazare, en une conférence, développait
-un idéal d'art social, un de ceux qu'on peut concevoir,
+<p>M. Bernard Lazare, en une conférence, développait
+un idéal d'art social, un de ceux qu'on peut concevoir,
et je pense qu'il ne parlait qu'en son propre nom; il
-est probable que M. Eekhoud, exposant son idéal d'art
-à lui, n'eût pas dit les mêmes choses, et certainement
-leur conception diffère fortement de celle de M. Paul
-Adam. D'après Bernard Lazare, l'art social reprendrait
+est probable que M. Eekhoud, exposant son idéal d'art
+à lui, n'eût pas dit les mêmes choses, et certainement
+leur conception diffère fortement de celle de M. Paul
+Adam. D'après Bernard Lazare, l'art social reprendrait
la tentative naturaliste, en lui ajoutant les vertus qui
lui manquaient.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
-Il considère certainement qu'il en manque beaucoup,
-et je doute qu'il vénère M. Paul Alexis. Mais, pourtant,
-son jugement porté sur quelques poètes, qu'il ne précise
-pas en nom et en nombre, n'est pas très différent
-de celui de M. Alexis qui, dans un assez récent article,
-avant <cite>Manette Salomon</cite><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>, je crois, se plut à qualifier ce
-qu'il appelle les décadents de honte littéraire, opprobre
-sur le siècle finissant. Cette déclaration, cette boutade
-de M. Alexis, confiée (s'il vous plaît) aux colonnes du
+Il considère certainement qu'il en manque beaucoup,
+et je doute qu'il vénère M. Paul Alexis. Mais, pourtant,
+son jugement porté sur quelques poètes, qu'il ne précise
+pas en nom et en nombre, n'est pas très différent
+de celui de M. Alexis qui, dans un assez récent article,
+avant <cite>Manette Salomon</cite><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>, je crois, se plut à qualifier ce
+qu'il appelle les décadents de honte littéraire, opprobre
+sur le siècle finissant. Cette déclaration, cette boutade
+de M. Alexis, confiée (s'il vous plaît) aux colonnes du
<cite>Figaro</cite> avait de quoi surprendre, un peu comme une
-ruade imprévue d'un cheval très calmé. C'était amusant.
-Chez M. Lazare, l'opinion est plus sérieuse, et,
-quoiqu'elle ne soit pas très circonstanciée, elle est à
-constater, puisqu'elle est émise à côté de promesses de
-renouvellement littéraire.</p>
+ruade imprévue d'un cheval très calmé. C'était amusant.
+Chez M. Lazare, l'opinion est plus sérieuse, et,
+quoiqu'elle ne soit pas très circonstanciée, elle est à
+constater, puisqu'elle est émise à côté de promesses de
+renouvellement littéraire.</p>
<p>Mais prenons M. Bernard Lazare, sur un des rares
-points où il précise. Pourquoi reprocher à M. Maeterlinck
+points où il précise. Pourquoi reprocher à M. Maeterlinck
d'avoir traduit Ruysbroeck et Novalis?</p>
<p>Ce sont, dit M. Lazare, de pauvres esprits, des mystiques
-de nul intérêt, on n'a pas le droit de les représenter
-comme l'élite de l'humanité...: ceci est de l'appréciation
+de nul intérêt, on n'a pas le droit de les représenter
+comme l'élite de l'humanité...: ceci est de l'appréciation
purement personnelle.</p>
-<p>Il me semble, au contraire, que, pour les écrivains
-de toutes nuances de pensée, fussent-ils des rêveurs
-blancs, fussent-ils d'acharnés et patients analystes, de
-sincères modernistes, ou simplement des critiques soucieux
-d'être informés sur l'évolution de l'esprit humain,
-il est fort intéressant que des Ruysbroeck, des Novalis
-et d'autres semblables soient mis en bonne lumière et
+<p>Il me semble, au contraire, que, pour les écrivains
+de toutes nuances de pensée, fussent-ils des rêveurs
+blancs, fussent-ils d'acharnés et patients analystes, de
+sincères modernistes, ou simplement des critiques soucieux
+d'être informés sur l'évolution de l'esprit humain,
+il est fort intéressant que des Ruysbroeck, des Novalis
+et d'autres semblables soient mis en bonne lumière et
<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
surtout par des gens qui les aiment, parce que c'est
eux qui s'acquittent le mieux de ce travail; et si je
-croyais aux mêmes dieux que M. Lazare, je serais enchanté
-de voir mes contradicteurs apporter avec zèle
-leur part des pièces du procès qui se juge perpétuellement,
-car une littérature doit être au courant de ses
-origines; pour être au courant, les écrivains doivent
-connaître le plus possible d'âmes d'écrivains; et qui
-les tentera davantage que les âmes d'exception, que
-ceux qui pensèrent à part, autrement, et n'accordèrent
-pas leurs méditations aux sujets que, nécessairement,
-tous, et à tous instants, sont forcés de traiter? Un courant
-littéraire, qui contient toujours au moins une
-petite part de vérité, qu'est-ce, sinon le sillon d'un
-esprit d'exception, que suivent et généralisent de leur
-démarche adhésive un certain nombre d'esprits réguliers?</p>
+croyais aux mêmes dieux que M. Lazare, je serais enchanté
+de voir mes contradicteurs apporter avec zèle
+leur part des pièces du procès qui se juge perpétuellement,
+car une littérature doit être au courant de ses
+origines; pour être au courant, les écrivains doivent
+connaître le plus possible d'âmes d'écrivains; et qui
+les tentera davantage que les âmes d'exception, que
+ceux qui pensèrent à part, autrement, et n'accordèrent
+pas leurs méditations aux sujets que, nécessairement,
+tous, et à tous instants, sont forcés de traiter? Un courant
+littéraire, qui contient toujours au moins une
+petite part de vérité, qu'est-ce, sinon le sillon d'un
+esprit d'exception, que suivent et généralisent de leur
+démarche adhésive un certain nombre d'esprits réguliers?</p>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_308"> 308</a></span>
<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span></p>
-<h3>LA LITTÉRATURE DES JEUNES
+<h3>LA LITTÉRATURE DES JEUNES
ET SON ORIENTATION ACTUELLE</h3>
<h4>I<br />
-<span class="subh">Le poème et le roman.</span></h4>
-
-<p>C'est peut-être une illusion qui régna à toutes les
-époques, que de considérer la période d'années dont
-on est le spectateur, comme l'exemple, en son développement
-artistique et littéraire, d'une complexité
-jusque-là inconnue. C'est peut-être faute de recul, et
-par difficulté d'établir sur des contemporains un de
-ces classements simples où excella l'ancienne critique.
-Ces classements ne présentent d'ailleurs qu'une simplicité
-très artificielle due à des coupes sombres dans le
-taillis ou la forêt qu'on eut à inventorier.</p>
-
-<p>La preuve en est que cette besogne n'est jamais définitive,
-qu'à peine les critiques-jurés ont terminé leurs
-pesées, organisé leur mise en place des génies et corollairement
-des talents, les protestations s'élèvent.</p>
-
-<p>D'une part, les érudits, tout en acceptant, en sa généralité,
-l'ordonnance que signifièrent les critiques,
-leur apportent par brassées ou par petits paquets des
+<span class="subh">Le poème et le roman.</span></h4>
+
+<p>C'est peut-être une illusion qui régna à toutes les
+époques, que de considérer la période d'années dont
+on est le spectateur, comme l'exemple, en son développement
+artistique et littéraire, d'une complexité
+jusque-là inconnue. C'est peut-être faute de recul, et
+par difficulté d'établir sur des contemporains un de
+ces classements simples où excella l'ancienne critique.
+Ces classements ne présentent d'ailleurs qu'une simplicité
+très artificielle due à des coupes sombres dans le
+taillis ou la forêt qu'on eut à inventorier.</p>
+
+<p>La preuve en est que cette besogne n'est jamais définitive,
+qu'à peine les critiques-jurés ont terminé leurs
+pesées, organisé leur mise en place des génies et corollairement
+des talents, les protestations s'élèvent.</p>
+
+<p>D'une part, les érudits, tout en acceptant, en sa généralité,
+l'ordonnance que signifièrent les critiques,
+leur apportent par brassées ou par petits paquets des
<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
-documents nouveaux ou au moins tirés de l'oubli, et la
-ligne générale, si élégamment tracée, s'altère; d'autre
-part, les écrivains, les poètes s'insurgent; ils apportent,
-avec preuves à l'appui, avec l'affirmation d'une admiration
-qui trouve des échos, telles &oelig;uvres négligées,
-reléguées, et font reviser le procès de ces dédaignées.
-Cette double voie de protestation n'est guère possible
-contre des jugements contemporains, éphémères, qui
-sont amendés souvent par une évolution intellectuelle
-des juges ou infirmés par de nouvelles &oelig;uvres de ces
-mêmes auteurs, pour lesquels on avait tenté, un peu
-prématurément, un essai de classement. De plus, les
-critiques n'aiment point formuler, sur le phénomène
+documents nouveaux ou au moins tirés de l'oubli, et la
+ligne générale, si élégamment tracée, s'altère; d'autre
+part, les écrivains, les poètes s'insurgent; ils apportent,
+avec preuves à l'appui, avec l'affirmation d'une admiration
+qui trouve des échos, telles &oelig;uvres négligées,
+reléguées, et font reviser le procès de ces dédaignées.
+Cette double voie de protestation n'est guère possible
+contre des jugements contemporains, éphémères, qui
+sont amendés souvent par une évolution intellectuelle
+des juges ou infirmés par de nouvelles &oelig;uvres de ces
+mêmes auteurs, pour lesquels on avait tenté, un peu
+prématurément, un essai de classement. De plus, les
+critiques n'aiment point formuler, sur le phénomène
mouvant qu'est la production contemporaine, une mise
-en place, qui serait fort difficile, s'il fallait à toute
-&oelig;uvre attribuer, au juste, sa valeur de beauté; on
-pourrait plus facilement tracer autour des écrivains
-et des livres caractéristiques leur sphère d'influence;
-mais encore il y faudrait un large appareil dépassant
-le cadre d'une étude. C'est pourquoi nous n'avons pas,
-sous forme brève, de carte, pour ainsi dire, du ou des
-mouvements littéraires actuels. On voudrait, ici, indiquer
-à travers leur apparente confusion quelques lignes
+en place, qui serait fort difficile, s'il fallait à toute
+&oelig;uvre attribuer, au juste, sa valeur de beauté; on
+pourrait plus facilement tracer autour des écrivains
+et des livres caractéristiques leur sphère d'influence;
+mais encore il y faudrait un large appareil dépassant
+le cadre d'une étude. C'est pourquoi nous n'avons pas,
+sous forme brève, de carte, pour ainsi dire, du ou des
+mouvements littéraires actuels. On voudrait, ici, indiquer
+à travers leur apparente confusion quelques lignes
d'ensemble.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
<p>Quelque jugement qu'on porte sur la valeur, la
-beauté, l'opportunité du mouvement symboliste, il est
-certain que ce furent les écrivains englobés sous ce
+beauté, l'opportunité du mouvement symboliste, il est
+certain que ce furent les écrivains englobés sous ce
<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
nom qui produisirent (vers 1885 et 86) le premier
-mouvement qui se dessina avec carrure depuis l'avènement,
-antérieur à eux d'une quinzaine d'années, du
+mouvement qui se dessina avec carrure depuis l'avènement,
+antérieur à eux d'une quinzaine d'années, du
naturalisme. Ils trouvaient devant eux le naturalisme
-triomphant sur le terrain du roman moderne, et c'était
-les Parnassiens qui écrivaient des poèmes.</p>
+triomphant sur le terrain du roman moderne, et c'était
+les Parnassiens qui écrivaient des poèmes.</p>
-<p>Ici une parenthèse me semble utile.</p>
+<p>Ici une parenthèse me semble utile.</p>
-<p>On a discuté passablement sur l'alternance des écoles,
-leur nécessité, leur bien fondé, leurs liens entre elles,
+<p>On a discuté passablement sur l'alternance des écoles,
+leur nécessité, leur bien fondé, leurs liens entre elles,
leurs oppositions; il semble que, de l'examen de ce
-siècle, une sorte de loi se dégage ressortissant d'ailleurs
-des phénomènes de contraste. Elle est applicable surtout
-aux périodes de développement d'art libre, non
-gêné par des influences religieuses ou royales qui purent,
-à certaines époques, modifier sérieusement la
-marche des choses; elle pourrait se résumer ainsi:
-quand une élite a apporté son &oelig;uvre et qu'on est en
+siècle, une sorte de loi se dégage ressortissant d'ailleurs
+des phénomènes de contraste. Elle est applicable surtout
+aux périodes de développement d'art libre, non
+gêné par des influences religieuses ou royales qui purent,
+à certaines époques, modifier sérieusement la
+marche des choses; elle pourrait se résumer ainsi:
+quand une élite a apporté son &oelig;uvre et qu'on est en
train de tirer de cette &oelig;uvre le maximum d'effets
-qu'elle comporte, une autre élite, plus jeune, prépare
-un canon de l'&oelig;uvre d'art absolument différent, et qui
-a son expansion pleine à la période suivante. Ce mouvement
-neuf est alors combattu ou par une réaction
-vers l'école précédente, ou par une formule nouvelle:
-c'est-à-dire qu'au moment où une formule est en vigueur,
-où une école est maîtresse en apparence du
-champ littéraire, un groupe composé d'artistes plus
-jeunes se prépare obscurément à apporter aux hommes
-une matière de joie ou d'ennui tout opposée, une modulation
-tout diverse des sentiments. Au moment où
-cette nouvelle école éclate, souvent elle ne trouve plus
-devant elle les protagonistes même de l'école précédente,
+qu'elle comporte, une autre élite, plus jeune, prépare
+un canon de l'&oelig;uvre d'art absolument différent, et qui
+a son expansion pleine à la période suivante. Ce mouvement
+neuf est alors combattu ou par une réaction
+vers l'école précédente, ou par une formule nouvelle:
+c'est-à-dire qu'au moment où une formule est en vigueur,
+où une école est maîtresse en apparence du
+champ littéraire, un groupe composé d'artistes plus
+jeunes se prépare obscurément à apporter aux hommes
+une matière de joie ou d'ennui tout opposée, une modulation
+tout diverse des sentiments. Au moment où
+cette nouvelle école éclate, souvent elle ne trouve plus
+devant elle les protagonistes même de l'école précédente,
<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
-mais plus généralement des disciples intelligents.
-C'est l'école nouvelle qui compte des cerveaux créateurs,
-et après une lutte plus ou moins longue, elle
+mais plus généralement des disciples intelligents.
+C'est l'école nouvelle qui compte des cerveaux créateurs,
+et après une lutte plus ou moins longue, elle
triomphe. Ainsi, durant que le Romantisme portait
-l'attention sur le poème, le théâtre en vers, le roman
-idéaliste, Stendhal et Constant avaient travaillé avec
-moins d'éclat (selon l'opinion de leur temps) mais préparaient
-Balzac, dont l'expansion glorieuse amena l'avènement
+l'attention sur le poème, le théâtre en vers, le roman
+idéaliste, Stendhal et Constant avaient travaillé avec
+moins d'éclat (selon l'opinion de leur temps) mais préparaient
+Balzac, dont l'expansion glorieuse amena l'avènement
du naturalisme. Or, tandis que le naturalisme
-s'épandait en plein succès par Goncourt, et surtout
-par Zola, le symbolisme se préparait, méditait le roman
-lyrique, comme il préparait une refonte du vers,
-en dehors des héritiers du romantisme, les Parnassiens.
+s'épandait en plein succès par Goncourt, et surtout
+par Zola, le symbolisme se préparait, méditait le roman
+lyrique, comme il préparait une refonte du vers,
+en dehors des héritiers du romantisme, les Parnassiens.
Quand le symbolisme victorieux aura sa pleine expansion
-(qui ne se fera peut-être pas dans les mêmes
+(qui ne se fera peut-être pas dans les mêmes
modes que celle du romantisme, ou du naturalisme,
-car ces aspects se modifient un peu avec l'état social),
-un autre groupe se présentera qui fera droit à des formes
-d'art, à des modes de penser que le symbolisme
-aura négligés; car, en principe, aucun groupement
-littéraire ne peut donner une formule, sur tous points
+car ces aspects se modifient un peu avec l'état social),
+un autre groupe se présentera qui fera droit à des formes
+d'art, à des modes de penser que le symbolisme
+aura négligés; car, en principe, aucun groupement
+littéraire ne peut donner une formule, sur tous points
satisfaisante et de plus il fatigue la formule dont il se
sert.</p>
-<p>Il est évident qu'il y a toujours des isolés et des indépendants,
-des esprits libres et hantés d'horizons divers,
-qu'on ne peut ranger dans aucune école et qui
-font prévoir les générations futures, pour l'embryon
-de leur développement. Ainsi furent Baudelaire, romantique
-jusqu'à un certain point, et Flaubert, dont
-le réalisme se doublait d'une manière de romantisme,
-mais, comme celui de Baudelaire, épris de concision et
+<p>Il est évident qu'il y a toujours des isolés et des indépendants,
+des esprits libres et hantés d'horizons divers,
+qu'on ne peut ranger dans aucune école et qui
+font prévoir les générations futures, pour l'embryon
+de leur développement. Ainsi furent Baudelaire, romantique
+jusqu'à un certain point, et Flaubert, dont
+le réalisme se doublait d'une manière de romantisme,
+mais, comme celui de Baudelaire, épris de concision et
<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
-d'exactitude, tandis que le romantisme courant était
+d'exactitude, tandis que le romantisme courant était
d'abondance, d'hyperbole et de paroxysme; pourtant
-ils ne dérangent pas l'ensemble de la règle et la rendent
+ils ne dérangent pas l'ensemble de la règle et la rendent
seulement plus complexe.</p>
<p>Les symbolistes avaient beaucoup lu Baudelaire et
-Flaubert, et les réfractaires du Parnasse, Mallarmé,
+Flaubert, et les réfractaires du Parnasse, Mallarmé,
Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam, Charles Cros, et ce
-réfractaire du naturalisme, Huysmans. Les premiers
-étaient en marge par esprit de création, et naïvement;
-le dernier l'était, en prenant le vent et par amalgame,
-très influencé de Théophile Gautier, par exemple; les
-jeunes écrivains leur reconnaissaient toute leur valeur;
-mais la grande route était tenue d'un côté par les Parnassiens,
-Leconte de Lisle, Banville, Mendès, et de
+réfractaire du naturalisme, Huysmans. Les premiers
+étaient en marge par esprit de création, et naïvement;
+le dernier l'était, en prenant le vent et par amalgame,
+très influencé de Théophile Gautier, par exemple; les
+jeunes écrivains leur reconnaissaient toute leur valeur;
+mais la grande route était tenue d'un côté par les Parnassiens,
+Leconte de Lisle, Banville, Mendès, et de
l'autre par le naturalisme de Goncourt, de Daudet, de
-Zola. C'était Zola qui accaparait l'acclamation. Les
-autres naturalistes, à côté de lui, trouvaient l'admiration,
-mais ce n'était point eux qui l'avaient forcée.</p>
+Zola. C'était Zola qui accaparait l'acclamation. Les
+autres naturalistes, à côté de lui, trouvaient l'admiration,
+mais ce n'était point eux qui l'avaient forcée.</p>
-<p>Les jeunes de ce temps-là avaient à reprocher au
-Parnasse qu'il n'était point une école neuve, mais une
+<p>Les jeunes de ce temps-là avaient à reprocher au
+Parnasse qu'il n'était point une école neuve, mais une
fin de romantisme, une variation sur le romantisme,
-un romantisme classicisant et hellénisant; au naturalisme
+un romantisme classicisant et hellénisant; au naturalisme
ils objectaient qu'il ne tenait aucun compte des
-besoins d'évocations, de légendes, de songe, de fantaisie
-dont ils avaient la notion depuis les &oelig;uvres étrangères
-d'un Poe ou d'un Heine. Des écrivains eussent
-pu satisfaire ces désirs nouveaux, sans des tics spéciaux
+besoins d'évocations, de légendes, de songe, de fantaisie
+dont ils avaient la notion depuis les &oelig;uvres étrangères
+d'un Poe ou d'un Heine. Des écrivains eussent
+pu satisfaire ces désirs nouveaux, sans des tics spéciaux
venus d'habitudes d'esprit des temps qui venaient de
-s'écouler, tel Villiers de l'Isle-Adam, si grand par la
+s'écouler, tel Villiers de l'Isle-Adam, si grand par la
couleur verbale et de beaux paroxysmes nobles, mais
-si entaché d'occultisme et de religiosité combative. Verlaine
+si entaché d'occultisme et de religiosité combative. Verlaine
<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
-rachetait la fréquence de ses oraisons par la sorte
-de candeur (malgré malices éparses) qu'il jetait sur
-tout ce qu'il produisait. Huysmans mettait, à ses notations
-curieuses, toute la lourdeur et l'énervement gastralgique
-de sa forme. Rimbaud était inconnu et, malgré
-la beauté de ses &oelig;uvres, souvent trop schématique
-et trop spécial. Léon Dierx trop enfermé dans son naturisme
-pessimiste. Mallarmé eut une influence de
-grand honnête homme; le désintéressement de son
+rachetait la fréquence de ses oraisons par la sorte
+de candeur (malgré malices éparses) qu'il jetait sur
+tout ce qu'il produisait. Huysmans mettait, à ses notations
+curieuses, toute la lourdeur et l'énervement gastralgique
+de sa forme. Rimbaud était inconnu et, malgré
+la beauté de ses &oelig;uvres, souvent trop schématique
+et trop spécial. Léon Dierx trop enfermé dans son naturisme
+pessimiste. Mallarmé eut une influence de
+grand honnête homme; le désintéressement de son
&oelig;uvre et de sa vie, et la hauteur de sa parole, devait
-plaire plus encore que la très grande beauté de son
-&oelig;uvre restreinte, à des jeunes gens épris d'art, et l'avoir
-aimé est une bonne note pour ceux qui l'approchèrent,
-des premiers, pour confronter au sien leur idéal d'art,
+plaire plus encore que la très grande beauté de son
+&oelig;uvre restreinte, à des jeunes gens épris d'art, et l'avoir
+aimé est une bonne note pour ceux qui l'approchèrent,
+des premiers, pour confronter au sien leur idéal d'art,
et non plus, comme cela se fit plus tard, pour glaner
-près des javelles de ce causeur charmant (qui, s'il dédaignait
-d'écrire d'une foule de choses, les éclairait,
-en passant, d'un mot), des épis rares et précieux.</p>
+près des javelles de ce causeur charmant (qui, s'il dédaignait
+d'écrire d'une foule de choses, les éclairait,
+en passant, d'un mot), des épis rares et précieux.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
<p>L'apport le plus net du symbolisme, c'est le vers
libre. Si le mot de Symbolisme est aussi confus que
celui de romantisme, qui n'a pris, qu'en fin de compte,
-sa signification très claire, le vers librisme est quelque
-chose de très tranché. C'est le vers individualiste qui a
-été trouvé, non pas une formule plus large que celle
-du vers romantique, mais une formule élastique qui,
+sa signification très claire, le vers librisme est quelque
+chose de très tranché. C'est le vers individualiste qui a
+été trouvé, non pas une formule plus large que celle
+du vers romantique, mais une formule élastique qui,
en affranchissant l'oreille du ronron toujours binaire
de l'ancien vers, et supprimant cette cadence empirique
-qui semblait rappeler sans cesse à la poésie son
+qui semblait rappeler sans cesse à la poésie son
<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
-origine mnémotechnique, permet à chacun d'écouter
+origine mnémotechnique, permet à chacun d'écouter
la chanson qui est en soi et de la traduire le plus strictement
-possible. C'est à cause de la largeur même de
-son ambition que le vers libre, s'il a des définitions,
+possible. C'est à cause de la largeur même de
+son ambition que le vers libre, s'il a des définitions,
n'a pas de prosodie, et quand il en aura une, ce ne
-pourra être un petit code fondé sur des habitudes de
-l'oreille et la tradition comme l'antérieure prosodie,
-mais une poétique tenant compte des lois du langage
-et de l'émotion artiste.</p>
+pourra être un petit code fondé sur des habitudes de
+l'oreille et la tradition comme l'antérieure prosodie,
+mais une poétique tenant compte des lois du langage
+et de l'émotion artiste.</p>
-<p>Quant au symbolisme<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a>, la meilleure définition en
+<p>Quant au symbolisme<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a>, la meilleure définition en
est encore la plus large; ce serait celle de M. de Gourmont
-dans sa préface du livre des <cite>Masques</cite>: «Admettons
-que le symbolisme c'est même excessive, même
-intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'individualisme
-dans l'art.» Ajoutons que c'est un retour
-à la nature et à la vie, très accentué, puisqu'il s'agit
-pour l'écrivain qui veut créer, de se consulter lui-même
-en sa propre intelligence, au lieu d'écrire d'après une
+dans sa préface du livre des <cite>Masques</cite>: «Admettons
+que le symbolisme c'est même excessive, même
+intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'individualisme
+dans l'art.» Ajoutons que c'est un retour
+à la nature et à la vie, très accentué, puisqu'il s'agit
+pour l'écrivain qui veut créer, de se consulter lui-même
+en sa propre intelligence, au lieu d'écrire d'après une
tradition livresque, qui est le plus souvent, pour les
-débutants de toutes les époques, la tradition mise à la
-mode par les derniers succès.</p>
+débutants de toutes les époques, la tradition mise à la
+mode par les derniers succès.</p>
<p>Au plus lointain des revues symbolistes, on trouve
-auprès d'&oelig;uvres de Mallarmé et Paul Verlaine et la
-réimpression ou impression première des &oelig;uvres de
+auprès d'&oelig;uvres de Mallarmé et Paul Verlaine et la
+réimpression ou impression première des &oelig;uvres de
Rimbaud, alors disparu, les noms de Jules Laforgue,
-de M. Jean Moréas, de M. Paul Adam et celui du signataire
-de cet article. Très rapidement de nouveaux
+de M. Jean Moréas, de M. Paul Adam et celui du signataire
+de cet article. Très rapidement de nouveaux
<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
-symbolistes apportèrent poèmes et livres, et la liste
-actuelle de ceux qui acceptèrent cette appellation serait
+symbolistes apportèrent poèmes et livres, et la liste
+actuelle de ceux qui acceptèrent cette appellation serait
nombreuse. Ce serait MM. Maurice Maeterlinck,
-Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin,
+Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin,
Stuart Merrill, Dubus, Charles Morice, Remy
-de Gourmont, Saint-Pol Roux, Albert Mockel, André
+de Gourmont, Saint-Pol Roux, Albert Mockel, André
Gide, Paul Claudel, Max Elskamp, Paul Fort, Charles
-Henry Hirsch, André Fontainas, Charles van Lerberghe,
-Adolphe Retté, Robert de Souza, Camille
+Henry Hirsch, André Fontainas, Charles van Lerberghe,
+Adolphe Retté, Robert de Souza, Camille
Mauclair, Robert Scheffer, Dumur, Albert Saint-Paul,
-Ferdinand Herold, Y. Rambosson, Paul Gérardy,
+Ferdinand Herold, Y. Rambosson, Paul Gérardy,
Tristan Klingsor, Edmond Pilon, Henry Degron, A.
-Thibaudet, Marcel Réja, etc... Parallèlement au mouvement
+Thibaudet, Marcel Réja, etc... Parallèlement au mouvement
symboliste, des artistes qui n'acceptaient point
le vers libre participaient par certaines nuances fondamentales
au groupe nouveau, tels Albert Samain,
-M. Pierre Quillard, M. Paul Valéry. M. Pierre Louys
-ne fut jamais un vers libriste, ni peut-être tout à fait
+M. Pierre Quillard, M. Paul Valéry. M. Pierre Louys
+ne fut jamais un vers libriste, ni peut-être tout à fait
un symboliste, il voisina. D'ailleurs l'ampleur du mouvement
-fut assez grande pour que des groupes différents
-s'y pussent former, que de nombreuses diversités
+fut assez grande pour que des groupes différents
+s'y pussent former, que de nombreuses diversités
s'y montrassent, ce qui est le cas d'un mouvement individualiste,
-ayant pris en passant une étiquette, plutôt
-pour se différencier des écoles en vigueur que pour
-se désigner effectivement.</p>
-
-<p>Le symbolisme projeta ainsi d'abord l'école romane,
-M. Jean Moréas, M. Raymond de la Tailhède,
-M. Raynaud, M. Du Plessys voulurent, ce qui était
-l'antithèse d'un mouvement individualiste, se conformer
-à l'union artificielle que fut la Pléiade du
-<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. La Pléiade recherchant un but commun,
+ayant pris en passant une étiquette, plutôt
+pour se différencier des écoles en vigueur que pour
+se désigner effectivement.</p>
+
+<p>Le symbolisme projeta ainsi d'abord l'école romane,
+M. Jean Moréas, M. Raymond de la Tailhède,
+M. Raynaud, M. Du Plessys voulurent, ce qui était
+l'antithèse d'un mouvement individualiste, se conformer
+à l'union artificielle que fut la Pléiade du
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. La Pléiade recherchant un but commun,
<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
-une modernisation, par archaïsme, de la langue, pouvait
-affecter cet aspect ordonné et quasi-scolaire. Ces messieurs
-imitèrent la Pléiade, par quelques-uns de ses
-défauts les plus apparents, par l'épitaphe commune et le
-sonnet dédicatoire, par quelques archaïsmes, puis revinrent
-à leur nature de bons poètes un peu classiques
-et les <cite>Stances</cite> que publie M. Jean Moréas, délivrées de
-ce jargon, semblent devoir être la meilleure &oelig;uvre du
-poète des <cite>Cantilènes</cite> et sa plus individuelle encore que
-certaine gracilité de l'idée en dépare la pure forme.</p>
-
-<p>Ensuite parut un groupement où figuraient surtout
-M. André Gide et Henry Maubel, et qui parla d'un
-certain idéo-réalisme qui eût eu pour but d'exprimer
-des sensations très rares, de recréer la vie et le rêve,
-de donner des impressions de silence, de phénomènes
-d'âmes, de paysages d'âmes, en prose ou en vers dans
+une modernisation, par archaïsme, de la langue, pouvait
+affecter cet aspect ordonné et quasi-scolaire. Ces messieurs
+imitèrent la Pléiade, par quelques-uns de ses
+défauts les plus apparents, par l'épitaphe commune et le
+sonnet dédicatoire, par quelques archaïsmes, puis revinrent
+à leur nature de bons poètes un peu classiques
+et les <cite>Stances</cite> que publie M. Jean Moréas, délivrées de
+ce jargon, semblent devoir être la meilleure &oelig;uvre du
+poète des <cite>Cantilènes</cite> et sa plus individuelle encore que
+certaine gracilité de l'idée en dépare la pure forme.</p>
+
+<p>Ensuite parut un groupement où figuraient surtout
+M. André Gide et Henry Maubel, et qui parla d'un
+certain idéo-réalisme qui eût eu pour but d'exprimer
+des sensations très rares, de recréer la vie et le rêve,
+de donner des impressions de silence, de phénomènes
+d'âmes, de paysages d'âmes, en prose ou en vers dans
une forme plus unie que celle des premiers symbolistes,
-le <cite>Voyage d'Urien</cite>, <cite>Paludes</cite>, <cite>Dans l'Ile</cite>, tout récemment
+le <cite>Voyage d'Urien</cite>, <cite>Paludes</cite>, <cite>Dans l'Ile</cite>, tout récemment
la <cite>Connaissance de l'Est</cite> de Paul Claudel ressortent
-de cette esthétique.</p>
-
-<p>Pendant ce temps le Parnasse continuait à vivre et
-les poètes parnassiens à publier. Ni M. Mendès, ni
-Dierx n'apportèrent à leur esthétique poétique de modification.
-M. de Heredia non plus; néanmoins la publication,
-en 1892, des <cite>Trophées</cite><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a>, crée une date
-d'influence et une esthétique se présenta sinon nouvelle,
+de cette esthétique.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le Parnasse continuait à vivre et
+les poètes parnassiens à publier. Ni M. Mendès, ni
+Dierx n'apportèrent à leur esthétique poétique de modification.
+M. de Heredia non plus; néanmoins la publication,
+en 1892, des <cite>Trophées</cite><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a>, crée une date
+d'influence et une esthétique se présenta sinon nouvelle,
au moins dans toute sa carrure; il semble que
-ce courant ait prévalu auprès de quelques symbolistes
+ce courant ait prévalu auprès de quelques symbolistes
<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
-qui ont joint à certaines de leurs anciennes préoccupations,
-des désirs plus précisés de décors antiques et de
-vers plus classiques et plus réguliers. Ainsi M. H. de
-Régnier, ainsi l'auteur d'<cite>Aphrodite</cite>. En tant que sonnetiste
+qui ont joint à certaines de leurs anciennes préoccupations,
+des désirs plus précisés de décors antiques et de
+vers plus classiques et plus réguliers. Ainsi M. H. de
+Régnier, ainsi l'auteur d'<cite>Aphrodite</cite>. En tant que sonnetiste
exclusif, M. de Heredia est surtout suivi par
-M. Léonce Depont, ou M. Legouis, artistes de réelle
-valeur. Mais une partie de l'impression antique et évocatrice
-de décors qui se dégage des <cite>Trophées</cite> se retrouverait
-dans un sillon plus large. Cette esthétique, en
+M. Léonce Depont, ou M. Legouis, artistes de réelle
+valeur. Mais une partie de l'impression antique et évocatrice
+de décors qui se dégage des <cite>Trophées</cite> se retrouverait
+dans un sillon plus large. Cette esthétique, en
tenant compte en route d'admirations romantiques et
-parnassiennes, se rattache surtout à Chénier, et par lui
-au classique du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> et à l'antique. Elle infirmerait,
+parnassiennes, se rattache surtout à Chénier, et par lui
+au classique du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> et à l'antique. Elle infirmerait,
en tant que tendance, la recherche romantique du
-pittoresque et les recherches de réalité du réalisme et
+pittoresque et les recherches de réalité du réalisme et
du naturalisme et en reviendrait aux belles fables
-païennes, librement restituées du grec, avec quelques
-nuances de symbole moderne. Parallèlement au symbolisme,
-un poète très distingué, Georges Rodenbach,
-qui lors de ses débuts avait manié un vers parnassien
+païennes, librement restituées du grec, avec quelques
+nuances de symbole moderne. Parallèlement au symbolisme,
+un poète très distingué, Georges Rodenbach,
+qui lors de ses débuts avait manié un vers parnassien
souple et familier, progressait lentement vers un art
plus personnel et plus profond que celui de ses premiers
-volumes. Il apportait un joli chant d'intimités,
-une attention douce et sérieuse à noter de la vie intime
-et douloureuse, à décrire des sensations brèves et
-blanches, à analyser de la vie comme en rêve. C'était
-tantôt de calmes béguinages, des traductions de Vies
+volumes. Il apportait un joli chant d'intimités,
+une attention douce et sérieuse à noter de la vie intime
+et douloureuse, à décrire des sensations brèves et
+blanches, à analyser de la vie comme en rêve. C'était
+tantôt de calmes béguinages, des traductions de Vies
muettes (comme dit si joliment l'allemand au lieu de
notre affreux mot nature morte, des <i lang="de" xml:lang="de">stilleben</i>) des vies
encloses, selon son expression. Certaines contemplations
-ardentes de silence d'eau et de lune font penser à
+ardentes de silence d'eau et de lune font penser à
Jules Laforgue, et le dernier livre de Georges Rodenbach,
<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
-<cite>le Miroir du ciel natal</cite>, est écrit en vers libres.
-C'était, pour le vers librisme, la plus précieuse des amitiés
+<cite>le Miroir du ciel natal</cite>, est écrit en vers libres.
+C'était, pour le vers librisme, la plus précieuse des amitiés
nouvelles.</p>
-<p>La liste des jeunes poètes qui se sont adonnés à
-écrire des intimités est d'ailleurs nombreuse et variée,
+<p>La liste des jeunes poètes qui se sont adonnés à
+écrire des intimités est d'ailleurs nombreuse et variée,
et les talents ici abondent, chez les vers libristes, et
-chez ceux qui conservent une forme régulière; c'est là
-d'ailleurs, dans ces visions courtes, que la forme régulière
-offre le moins de danger, car la rhétorique, sa
-conséquence ordinaire, y est plus difficile, et détonne
+chez ceux qui conservent une forme régulière; c'est là
+d'ailleurs, dans ces visions courtes, que la forme régulière
+offre le moins de danger, car la rhétorique, sa
+conséquence ordinaire, y est plus difficile, et détonne
si fort qu'on peut mieux la supprimer. Ce sont, ces
-poètes: Francis Jammes qui sait, en des vers très parfumés
-d'épithètes colorantes et exactes, dire tout le détail
-des beautés de nature, des feuilles, des fleurs, de
+poètes: Francis Jammes qui sait, en des vers très parfumés
+d'épithètes colorantes et exactes, dire tout le détail
+des beautés de nature, des feuilles, des fleurs, de
l'ombre et tout l'ardent soleil et tout le nonchaloir de
-son pays de Béarn, et aussi les joies et les tristesses
-des humbles. M. Henry Bataille (dont le développement
-dramatique est puissant) a donné, dans la <cite>Chambre
+son pays de Béarn, et aussi les joies et les tristesses
+des humbles. M. Henry Bataille (dont le développement
+dramatique est puissant) a donné, dans la <cite>Chambre
Blanche</cite>, les plus minutieuses sensations de convalescence;
-il a publié aussi de très curieuses notations versifiées
-des &oelig;uvres peintes. M. Charles Guérin est un
-poète tendre et ému, dans sa forme un peu grise et à
-trop longues traînes. M. Jules Laforgue, dans son
-livre, <cite>les Premiers Pas</cite>, et des poèmes épars, a traduit
-le soleil et la glèbe de son Quercy natal en des vers
-fermes ou attendris. MM. René d'Avril et Paul Briquel
-ont fait défiler des heures transparentes du paysage
-lorrain. M. Henri Ghéon, dans les <cite>Chansons d'Aube</cite>,
-a chanté à la beauté des choses une jolie sérénade matinale.</p>
+il a publié aussi de très curieuses notations versifiées
+des &oelig;uvres peintes. M. Charles Guérin est un
+poète tendre et ému, dans sa forme un peu grise et à
+trop longues traînes. M. Jules Laforgue, dans son
+livre, <cite>les Premiers Pas</cite>, et des poèmes épars, a traduit
+le soleil et la glèbe de son Quercy natal en des vers
+fermes ou attendris. MM. René d'Avril et Paul Briquel
+ont fait défiler des heures transparentes du paysage
+lorrain. M. Henri Ghéon, dans les <cite>Chansons d'Aube</cite>,
+a chanté à la beauté des choses une jolie sérénade matinale.</p>
<p>C'est aussi parmi les intimistes, en notant qu'il est
<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
-infiniment plus curieux de l'âme humaine et de la
-passion amoureuse que de son décor, qu'il faut ranger
-M. André Rivoire dont <cite>le Songe de l'amour</cite>, narre par
-l'essentiel et au moyen de courtes pièces serrant les
-crises d'âme, un roman de tendresse; il faudrait noter
+infiniment plus curieux de l'âme humaine et de la
+passion amoureuse que de son décor, qu'il faut ranger
+M. André Rivoire dont <cite>le Songe de l'amour</cite>, narre par
+l'essentiel et au moyen de courtes pièces serrant les
+crises d'âme, un roman de tendresse; il faudrait noter
aussi de celui-ci, une amusante tentative d'imagerie
-littéraire, une <cite>Berthe aux grands pieds</cite>, rajeunie et
-modernisée de l'ancienne légende, amusante et lyrique:
-M. André Dumas se tient dans la même région
-d'art que M. André Rivoire.</p>
+littéraire, une <cite>Berthe aux grands pieds</cite>, rajeunie et
+modernisée de l'ancienne légende, amusante et lyrique:
+M. André Dumas se tient dans la même région
+d'art que M. André Rivoire.</p>
-<p>D'autres jeunes poètes vibrent au contact des choses
+<p>D'autres jeunes poètes vibrent au contact des choses
et leur recherche serait de chanter les forces sociales,
-et d'être les poètes du désir libertaire de fraternité et
-de solidarité. C'est évidemment le but et la fonction
-de tous les poètes et les derniers venus n'ont pas plus
-inventé cette gamme généreuse, que les naturistes
-n'ont retrouvé le sentiment de la nature, inlassablement
-gardé à travers toutes les écoles depuis et y compris
-le romantisme; je veux dire que ces jeunes poètes
-s'y spécialisent et certes, non ennemis d'une certaine
-rhétorique, qui, pour être plus dissimulée, n'en existe
-pas moins, ils précisent cette poésie fraternelle et humanitaire,
+et d'être les poètes du désir libertaire de fraternité et
+de solidarité. C'est évidemment le but et la fonction
+de tous les poètes et les derniers venus n'ont pas plus
+inventé cette gamme généreuse, que les naturistes
+n'ont retrouvé le sentiment de la nature, inlassablement
+gardé à travers toutes les écoles depuis et y compris
+le romantisme; je veux dire que ces jeunes poètes
+s'y spécialisent et certes, non ennemis d'une certaine
+rhétorique, qui, pour être plus dissimulée, n'en existe
+pas moins, ils précisent cette poésie fraternelle et humanitaire,
comme il est le plus simple de le faire, en la restreignant.
Ce sont M. Fernand Gregh, et aussi M. Georges
Pioch, et M. Jean Vignaud et M. Marcel Roland.
-Aussi les toutes dernières années ont vu se présenter
-deux groupements assez différents, quoique avec certains
+Aussi les toutes dernières années ont vu se présenter
+deux groupements assez différents, quoique avec certains
points d'attache avec cette branche du symbolisme qui
-s'adonna à l'intimisme, ce qui n'est pas très étonnant,
-car ces catégories sont toujours un peu artificielles ou
-les poètes plus complexes que la définition qu'ils
+s'adonna à l'intimisme, ce qui n'est pas très étonnant,
+car ces catégories sont toujours un peu artificielles ou
+les poètes plus complexes que la définition qu'ils
<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
-donnent d'eux-mêmes; c'est le groupement toulousain
+donnent d'eux-mêmes; c'est le groupement toulousain
et le groupement des Naturistes. Un point commun
-leur fut d'être une réaction contre le symbolisme, plus
-prononcée chez les Naturistes que chez les Toulousains.</p>
+leur fut d'être une réaction contre le symbolisme, plus
+prononcée chez les Naturistes que chez les Toulousains.</p>
<p>Ce groupe des Toulousains est d'ailleurs, des deux,
de beaucoup le moins artificiel; le lien qui unit
MM. Delbousquet, Magre, Laforgue, Viollis, Tallet,
Marival, Camo, Frejaville, M. et M<sup>me</sup> Nervat, etc., c'est
un lien d'origine. Jeunes gens de Toulouse ou environ,
-ils aiment à se tenir en grande union, et cela sans que
-la forme de leurs vers soit nécessairement uniforme.
-Leur réaction contre le symbolisme est du reste faible.
-Un grand souci de passé simple les tient, les amène à la
-rhétorique et à l'éloquence quasi politique; ils ont
-aussi presque en commun la préoccupation de peindre
+ils aiment à se tenir en grande union, et cela sans que
+la forme de leurs vers soit nécessairement uniforme.
+Leur réaction contre le symbolisme est du reste faible.
+Un grand souci de passé simple les tient, les amène à la
+rhétorique et à l'éloquence quasi politique; ils ont
+aussi presque en commun la préoccupation de peindre
les choses de tous les jours, et la recherche d'un accent
-grand, et large et général. Je ne dis pas qu'ils n'y
-réussissent parfois. Mais si M. Magre pratique obstinément
-l'alexandrin libéré de quelques contraintes,
-M. Viollis ou M. Laforgue sont les auteurs de poèmes
-libres qui ne manquent ni de cadence ni d'ingéniosité.
-M. Delbousquet, leur aîné, tient au Parnasse absolument.
+grand, et large et général. Je ne dis pas qu'ils n'y
+réussissent parfois. Mais si M. Magre pratique obstinément
+l'alexandrin libéré de quelques contraintes,
+M. Viollis ou M. Laforgue sont les auteurs de poèmes
+libres qui ne manquent ni de cadence ni d'ingéniosité.
+M. Delbousquet, leur aîné, tient au Parnasse absolument.
Beaucoup d'entre eux s'orientent vers la recherche d'une
-simplicité excessive, qui ne dépasse pas en sincérité les
+simplicité excessive, qui ne dépasse pas en sincérité les
recherches les plus abstruses du symbolisme.</p>
-<p>Mais, tout en faisant des réserves sur ce que les volitions
+<p>Mais, tout en faisant des réserves sur ce que les volitions
de ces jeunes gens contiennent encore de trop
facile, on peut admettre que les vers de M. Viollis ou
de M. Laforgue, auxquels beaucoup se sont plu, s'ils
n'apportent rien de bien inattendu, apportent de la
<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
-fraîcheur, une certaine individualité et un parfum de
-terroir qui est loin d'être négligeable. Mais pour eux
+fraîcheur, une certaine individualité et un parfum de
+terroir qui est loin d'être négligeable. Mais pour eux
comme pour les autres, je crois qu'il doit y avoir une
-façon plus lyrique, plus profonde et moins gâtée par
-des ronrons d'éloquence, sinon plus généreuse, d'aller
-vers le peuple et de lui dire des poèmes en ses réunions
+façon plus lyrique, plus profonde et moins gâtée par
+des ronrons d'éloquence, sinon plus généreuse, d'aller
+vers le peuple et de lui dire des poèmes en ses réunions
du soir.</p>
-<p>Les Naturistes, dans le fond, ne seraient pas très distincts
-des Toulousains, ou des poètes vibrants comme
-M. Georges Pioch, ou de poètes de la nature comme
-M. Ghéon, s'ils ne se cantonnaient (sauf M. Albert
-Fleury), dans l'alexandrin libéré et dans une formule
-de prose tant soit peu vague, pompeuse et déclamatoire.
-C'est avec une affection d'ingénuité, un peu trop
-de rhétorique et d'éloquence. Ils ont le tort d'abonder
+<p>Les Naturistes, dans le fond, ne seraient pas très distincts
+des Toulousains, ou des poètes vibrants comme
+M. Georges Pioch, ou de poètes de la nature comme
+M. Ghéon, s'ils ne se cantonnaient (sauf M. Albert
+Fleury), dans l'alexandrin libéré et dans une formule
+de prose tant soit peu vague, pompeuse et déclamatoire.
+C'est avec une affection d'ingénuité, un peu trop
+de rhétorique et d'éloquence. Ils ont le tort d'abonder
en programmes auxquels ils ne donnent pas toute satisfaction
-(à dire vrai ils ne sont pas les seuls). M. de
-Bouhélier, le chef reconnu de l'Ecole, a fait entendre
-trop souvent ses proclamations qui masquèrent ce que
-laissait voir de talent ses &oelig;uvres de début et la valeur
-d'un réel labeur, aux fruits inégaux mais intéressants.
-M. Montfort dépense autour de ses émotions
+(à dire vrai ils ne sont pas les seuls). M. de
+Bouhélier, le chef reconnu de l'Ecole, a fait entendre
+trop souvent ses proclamations qui masquèrent ce que
+laissait voir de talent ses &oelig;uvres de début et la valeur
+d'un réel labeur, aux fruits inégaux mais intéressants.
+M. Montfort dépense autour de ses émotions
trop de mots. M. Abadie publie de jolis vers. Il faut,
-je crois, considérer l'état actuel du naturisme comme
-transitoire; il est probable que ces jeunes écrivains, à
-qui ne manquent point des dons d'abondance, d'émotion
-et de facilité, verront leur idéal se présenter à leurs
-yeux plus complexe, et que leur développement personnel
-dépassera leurs doctrines présentes. Tout
-groupe nouveau a besoin d'éviter l'influence de celui
-qui l'a précédé presque immédiatement et d'apporter
+je crois, considérer l'état actuel du naturisme comme
+transitoire; il est probable que ces jeunes écrivains, à
+qui ne manquent point des dons d'abondance, d'émotion
+et de facilité, verront leur idéal se présenter à leurs
+yeux plus complexe, et que leur développement personnel
+dépassera leurs doctrines présentes. Tout
+groupe nouveau a besoin d'éviter l'influence de celui
+qui l'a précédé presque immédiatement et d'apporter
<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
-d'autres ambitions et une esthétique différente. C'est
-ce qui explique la critique injuste qu'ils appliquèrent
-à leurs immédiats prédécesseurs. On leur doit surtout
-souhaiter de rêver de progrès et non de réaction littéraire.</p>
+d'autres ambitions et une esthétique différente. C'est
+ce qui explique la critique injuste qu'ils appliquèrent
+à leurs immédiats prédécesseurs. On leur doit surtout
+souhaiter de rêver de progrès et non de réaction littéraire.</p>
-<p>Quoi qu'il en soit de l'avenir du naturisme, de son développement
+<p>Quoi qu'il en soit de l'avenir du naturisme, de son développement
futur, de sa diffusion, on peut dire qu'il ne
-tenta rien que n'aient auparavant tenté des symbolistes,
-et que le naturisme n'est point très différent, sauf couleur
+tenta rien que n'aient auparavant tenté des symbolistes,
+et que le naturisme n'est point très différent, sauf couleur
verbale, de l'amour de la nature, selon MM. Jammes,
ou Paul Fort. M. Paul Fort, qui tient au symbolisme
-par sa curiosité de formule neuve, a condensé, sous le
-titre de ballades, un grand luxe d'images, de métaphores,
-de versets émus. Très inégal, quelquefois doué
-d'un ton de synthèse jolie, parfois à côté et se trompant
-à fond, il est rarement indifférent. Il a compris la poésie
+par sa curiosité de formule neuve, a condensé, sous le
+titre de ballades, un grand luxe d'images, de métaphores,
+de versets émus. Très inégal, quelquefois doué
+d'un ton de synthèse jolie, parfois à côté et se trompant
+à fond, il est rarement indifférent. Il a compris la poésie
populaire et s'en est heureusement servi. Sur les
confins du symbolisme nous trouvons un artiste des
-plus intéressants et des plus doués, M. Saint-Pol Roux.
-Gongoriste et précieux souvent à l'excès, exagérant
-des facultés remarquables de vision aiguë et précise,
-trouveur infatigable de métaphores fréquemment justes,
-toujours hardies, souvent exquises, qu'il développa en
-courts poèmes en prose dont la formule fut, il y a dix
-ans, presque imprévue, M. Saint-Pol Roux sait aussi
-peindre de larges fresques, et son drame, <cite>la Dame à la
-faulx</cite>, offre, dans une complication peut-être trop
-touffue, des scènes belles et grandes; c'est un des
+plus intéressants et des plus doués, M. Saint-Pol Roux.
+Gongoriste et précieux souvent à l'excès, exagérant
+des facultés remarquables de vision aiguë et précise,
+trouveur infatigable de métaphores fréquemment justes,
+toujours hardies, souvent exquises, qu'il développa en
+courts poèmes en prose dont la formule fut, il y a dix
+ans, presque imprévue, M. Saint-Pol Roux sait aussi
+peindre de larges fresques, et son drame, <cite>la Dame à la
+faulx</cite>, offre, dans une complication peut-être trop
+touffue, des scènes belles et grandes; c'est un des
meilleurs efforts de ces derniers temps.</p>
<p>Mais comme nous l'avons dit, le symbolisme est un
@@ -10217,969 +10179,969 @@ mouvement si large que ni le vers librisme seul, ni la
<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
recherche des symboles, vers laquelle d'aucuns s'efforcent
en se servant du vers traditionnel, ne peuvent
-complètement l'enclore, et quoique fidèle à la technique
-du passé, et rénovant sa langue aux sources du
-<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, c'est avec le symbolisme que se compte le
-vaillant pamphlétaire, et l'éloquent chanteur de la
-beauté, le poète de premier ordre qu'est M. Laurent
-Tailhade. C'est le souci du neuf qui range du même
-côté un artiste comme M. Albert Mockel, critique
-sincère et profond, poète doué, et un artiste fougueux
+complètement l'enclore, et quoique fidèle à la technique
+du passé, et rénovant sa langue aux sources du
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, c'est avec le symbolisme que se compte le
+vaillant pamphlétaire, et l'éloquent chanteur de la
+beauté, le poète de premier ordre qu'est M. Laurent
+Tailhade. C'est le souci du neuf qui range du même
+côté un artiste comme M. Albert Mockel, critique
+sincère et profond, poète doué, et un artiste fougueux
et violent comme M. Emile Verhaeren. C'est d'origine
-symboliste qu'est M. Adolphe Retté, comme M. Robert
+symboliste qu'est M. Adolphe Retté, comme M. Robert
de Souza; c'est un symboliste, encore que son
dernier livre se retrempe volontiers aux sources de
-pitié sociale que M. Stuart Merrill, qui ajouta aux
-formes connues du vers quelques rythmes, particulièrement
+pitié sociale que M. Stuart Merrill, qui ajouta aux
+formes connues du vers quelques rythmes, particulièrement
un vers de quatorze syllabes qui est un alexandrin
-plus long, et viable, dans son harmonie également
-balancée. Symboliste, M. Valentin Mandelstamm, un
-esprit très libre dont le vers frissonne souvent d'images
-neuves et justes. Aussi M. F. T. Marinetti, poète très personnel
-et coloriste très doué. Aussi M. Tristan Klingsor
-qui a apporté d'élégantes chansons de joie et un Orient
-joli, et M. Edmond Pilon qui eut de très tendres pages,
+plus long, et viable, dans son harmonie également
+balancée. Symboliste, M. Valentin Mandelstamm, un
+esprit très libre dont le vers frissonne souvent d'images
+neuves et justes. Aussi M. F. T. Marinetti, poète très personnel
+et coloriste très doué. Aussi M. Tristan Klingsor
+qui a apporté d'élégantes chansons de joie et un Orient
+joli, et M. Edmond Pilon qui eut de très tendres pages,
et des dons remarquables de rythmiste et une valeur
-de décorateur ingénieux. Aussi M. Henry Degron qui
-a de jolies chansons émues. De même M. André Fontainas
-qui use le plus souvent d'un alexandrin, puisé
-aux sources mallarméennes pour la concision, traditionnel
-néanmoins pour la cadence, est un symboliste
-par l'essence même de ses recherches. C'est encore
+de décorateur ingénieux. Aussi M. Henry Degron qui
+a de jolies chansons émues. De même M. André Fontainas
+qui use le plus souvent d'un alexandrin, puisé
+aux sources mallarméennes pour la concision, traditionnel
+néanmoins pour la cadence, est un symboliste
+par l'essence même de ses recherches. C'est encore
<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
-sous le nom du symbolisme bien des efforts différents,
+sous le nom du symbolisme bien des efforts différents,
mais si l'on se reporte au romantisme, on conviendra,
-je pense, que Lamartine était un romantique;&mdash;or,
+je pense, que Lamartine était un romantique;&mdash;or,
qu'y a-t-il de moins romantique au sens qui s'imposa
sur le tard, de par Hugo et Gautier, que Lamartine et
-les poètes lamartiniens.</p>
+les poètes lamartiniens.</p>
<p>Ainsi, parnassien par la forme, symboliste par le
-fond, M. Sébastien Charles Leconte est fort difficile à
-classer, sauf parmi les poètes de grand talent, si l'on
-ne fait abstraction d'école. Il y a une large nuance
+fond, M. Sébastien Charles Leconte est fort difficile à
+classer, sauf parmi les poètes de grand talent, si l'on
+ne fait abstraction d'école. Il y a une large nuance
entre lui et les Parnassiens nouveaux tels que M. de
-Guerne, tels que tout différent M. Jacques Madeleine,
-l'auteur d'<cite>Hellas</cite> et <cite>A l'Orée</cite>, si curieusement sylvain.
-M. Henry Barbusse ne s'associerait à aucun groupe,
-sauf à celui des intimistes, à Jammes, à Rivoire, encore
-que bien loin d'eux en ses soucis de notation très
+Guerne, tels que tout différent M. Jacques Madeleine,
+l'auteur d'<cite>Hellas</cite> et <cite>A l'Orée</cite>, si curieusement sylvain.
+M. Henry Barbusse ne s'associerait à aucun groupe,
+sauf à celui des intimistes, à Jammes, à Rivoire, encore
+que bien loin d'eux en ses soucis de notation très
claire, et de rythmique traditionnelle.</p>
-<p>Maintenant que la liberté du vers est admise, que la
-recherche des analogies, l'imprévu de la métaphore,
-les libertés de syntaxe, le droit au sérieux profond, à
-la traduction nette de la méditation, même un peu
-abstruse, que demandait le symbolisme en ses premières
-&oelig;uvres, le droit à la vie vraie sans rhétorique
-qu'il réclamait sont en principe admis, le symbolisme
-se développera encore, fera éclater la gaine si
-fragile de son titre, et se décomposera encore en courants
-divers qui n'ont pas de désignations, mais à qui
-les noms des principaux poètes symbolistes peuvent en
-tenir lieu, et on marchera vers une poésie de plus en
+<p>Maintenant que la liberté du vers est admise, que la
+recherche des analogies, l'imprévu de la métaphore,
+les libertés de syntaxe, le droit au sérieux profond, à
+la traduction nette de la méditation, même un peu
+abstruse, que demandait le symbolisme en ses premières
+&oelig;uvres, le droit à la vie vraie sans rhétorique
+qu'il réclamait sont en principe admis, le symbolisme
+se développera encore, fera éclater la gaine si
+fragile de son titre, et se décomposera encore en courants
+divers qui n'ont pas de désignations, mais à qui
+les noms des principaux poètes symbolistes peuvent en
+tenir lieu, et on marchera vers une poésie de plus en
plus libre et ample. Tout mouvement qui conclut vers
-une somme plus large de liberté a raison. Le symbolisme
+une somme plus large de liberté a raison. Le symbolisme
<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
-eut donc raison à son heure, il aura raison dans
-ses conséquences, et quand on aura compris qu'il
-n'avait rien de commun avec l'occultisme, avec l'hermétisme,
-et des gageures maladroites, ou d'incompréhensifs
+eut donc raison à son heure, il aura raison dans
+ses conséquences, et quand on aura compris qu'il
+n'avait rien de commun avec l'occultisme, avec l'hermétisme,
+et des gageures maladroites, ou d'incompréhensifs
et compromettants disciples, on rendra pleine
-justice à sa tendance et aux &oelig;uvres qui le représentent.</p>
+justice à sa tendance et aux &oelig;uvres qui le représentent.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span></p>
<h4>Le Roman.</h4>
-<p>Le Naturalisme ne produisit pas ses &oelig;uvres à l'image
-complète de sa théorie, c'est-à-dire que l'enquête réaliste
-de Zola se complique toujours à l'exécution du
-livre de belles scènes romantiques et de fragments
-quasi-lyriques. L'influence d'Emile Zola ne créa pas
-d'&oelig;uvres de jeunes écrivains, conçues, soit suivant sa
-formule théorique, soit suivant son exécution livresque.
-L'idéal qui sortit des efforts de Zola et qu'admettait la
-moyenne des écrivains tenait davantage de Maupassant
-et de Daudet que de lui. Ce fut un réalisme tempéré
-ou brutal qu'exercèrent ses disciples, un réalisme plus
-proche qu'ils ne le pensèrent du roman psychologique,
+<p>Le Naturalisme ne produisit pas ses &oelig;uvres à l'image
+complète de sa théorie, c'est-à-dire que l'enquête réaliste
+de Zola se complique toujours à l'exécution du
+livre de belles scènes romantiques et de fragments
+quasi-lyriques. L'influence d'Emile Zola ne créa pas
+d'&oelig;uvres de jeunes écrivains, conçues, soit suivant sa
+formule théorique, soit suivant son exécution livresque.
+L'idéal qui sortit des efforts de Zola et qu'admettait la
+moyenne des écrivains tenait davantage de Maupassant
+et de Daudet que de lui. Ce fut un réalisme tempéré
+ou brutal qu'exercèrent ses disciples, un réalisme plus
+proche qu'ils ne le pensèrent du roman psychologique,
qui suivit, en date, le roman naturaliste et qui, tout
-en l'admettant comme son aîné, se cherchait des
-pères légitimes, plus loin que lui, à travers lui, chez
+en l'admettant comme son aîné, se cherchait des
+pères légitimes, plus loin que lui, à travers lui, chez
Balzac, Stendahl et Constant.</p>
<p>Le roman psychologique fut surtout l'apport de
-Paul Bourget. Néanmoins la critique au temps de
-<cite>Cruelle énigme</cite> aimait associer à son nom ceux de
-MM. Hervieu, Mirbeau et Robert de Bonnières. Ce
+Paul Bourget. Néanmoins la critique au temps de
+<cite>Cruelle énigme</cite> aimait associer à son nom ceux de
+MM. Hervieu, Mirbeau et Robert de Bonnières. Ce
groupement qui put avoir son instant d'exactitude est
-bien détruit et depuis longtemps. Tandis que M. Bourget
+bien détruit et depuis longtemps. Tandis que M. Bourget
<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
-publiait ses livres dont le meilleur avant son évolution
-actuelle vers un catholicisme d'Etat et une réaction
-politique semble être <cite>Le Disciple</cite>, M. Robert de
-Bonnières ne donna au roman psychologique qu'une
+publiait ses livres dont le meilleur avant son évolution
+actuelle vers un catholicisme d'Etat et une réaction
+politique semble être <cite>Le Disciple</cite>, M. Robert de
+Bonnières ne donna au roman psychologique qu'une
assez faible contribution; M. Hervieu apportait des
-notes d'ironie qui distinguèrent très rapidement son
-&oelig;uvre des sortes de discours et récits moraux qu'écrivait
-Bourget. Quant à M. Octave Mirbeau, il serait fort
-difficile de classer, plus d'un moment, plus que la période
-d'exécution d'un livre, cette intelligence toujours
-en évolution et en ébullition.</p>
-
-<p><cite>Le Calvaire</cite>, roman passionné et douloureux, n'avait
-déjà avec le roman psychologique que de très légers
-points de contact: et M. Mirbeau en est arrivé très
-vite au roman pamphlet, à une manière de roman à
-lui personnel, où l'auteur, tout en s'effaçant apparemment
-selon la méthode réaliste, ne se laisse pas oublier
-un seul instant; il a donné le summum de cette ardente
-énergie et de cette vision combative dans le
+notes d'ironie qui distinguèrent très rapidement son
+&oelig;uvre des sortes de discours et récits moraux qu'écrivait
+Bourget. Quant à M. Octave Mirbeau, il serait fort
+difficile de classer, plus d'un moment, plus que la période
+d'exécution d'un livre, cette intelligence toujours
+en évolution et en ébullition.</p>
+
+<p><cite>Le Calvaire</cite>, roman passionné et douloureux, n'avait
+déjà avec le roman psychologique que de très légers
+points de contact: et M. Mirbeau en est arrivé très
+vite au roman pamphlet, à une manière de roman à
+lui personnel, où l'auteur, tout en s'effaçant apparemment
+selon la méthode réaliste, ne se laisse pas oublier
+un seul instant; il a donné le summum de cette ardente
+énergie et de cette vision combative dans le
<cite>Journal d'une femme de chambre</cite>, cette puissante et
-violente exhibition des dessous d'une société. C'est,
+violente exhibition des dessous d'une société. C'est,
parmi les romanciers actuels, celui qui montre le plus
-de points de contacts avec Zola, par sa violence théorique
+de points de contacts avec Zola, par sa violence théorique
et pratique, par son amour de la vie ambiante,
-sa méthode franche de l'étudier et de l'exposer et aussi
+sa méthode franche de l'étudier et de l'exposer et aussi
par le souci humanitaire et social qu'il y apporte, mais
-non par la forte et harmonieuse mesure qui se développe
-à travers un roman de Zola.</p>
+non par la forte et harmonieuse mesure qui se développe
+à travers un roman de Zola.</p>
-<p>En même temps que le roman psychologique conquérait
-sa place, une scission s'opérait dans le camp
+<p>En même temps que le roman psychologique conquérait
+sa place, une scission s'opérait dans le camp
naturaliste.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
-Las de la prédication d'Emile Zola, las aussi que
-tout roman réaliste portât pour le public l'estampille
-de son influence, et aussi croyant avoir à parler en
-leur propre nom, cinq romanciers renoncèrent, par un
-manifeste, aux théories du maître des Rougon-Macquart.
+Las de la prédication d'Emile Zola, las aussi que
+tout roman réaliste portât pour le public l'estampille
+de son influence, et aussi croyant avoir à parler en
+leur propre nom, cinq romanciers renoncèrent, par un
+manifeste, aux théories du maître des Rougon-Macquart.
Ce furent MM. Bonnetain, Rosny, Descaves,
Paul Margueritte et Guiches. Le manifeste des cinq
accusait Zola d'exclusivisme en sa recherche d'art et
-d'une attention trop vive portée vers la vie animale
-dans l'homme. Des cinq littérateurs qui signèrent ce
-manifeste, le premier, M. Paul Bonnetain, était un
-écrivain d'assez mince importance, dont le début, un
-livre de scandale, paraissait la parodie même des procédés
-naturalistes; c'était surtout un journaliste assez
-bien placé. M. Guiches, par toute son &oelig;uvre laborieuse
-et parfois amusante, ressortirait plutôt du mouvement
-des psychologues. M. Lucien Descaves a prouvé dans
-les <cite>Emmurés</cite>, un livre de pitié profonde et de portée
+d'une attention trop vive portée vers la vie animale
+dans l'homme. Des cinq littérateurs qui signèrent ce
+manifeste, le premier, M. Paul Bonnetain, était un
+écrivain d'assez mince importance, dont le début, un
+livre de scandale, paraissait la parodie même des procédés
+naturalistes; c'était surtout un journaliste assez
+bien placé. M. Guiches, par toute son &oelig;uvre laborieuse
+et parfois amusante, ressortirait plutôt du mouvement
+des psychologues. M. Lucien Descaves a prouvé dans
+les <cite>Emmurés</cite>, un livre de pitié profonde et de portée
sociale, et par <cite>la Colonne</cite> qu'il pouvait mener des &oelig;uvres
-à bonne fin. M. Margueritte prend surtout
-maintenant, par des livres sur la guerre écrits en collaboration
-avec son frère, Victor Margueritte, toute
-son importance; si tout n'est point parfait dans le <cite>Désastre</cite>
-et les <cite>Tronçons du glaive</cite>, si l'on en peut critiquer
-la manière un peu anecdotique, on ne peut nier
-qu'il n'y ait là un effort considérable et de bonnes pages.
-Mais le plus important des manifestants était M. Rosny,
-et c'était lui, en somme, qui avait des théories à
-émettre.</p>
-
-<p>Il est difficile, en quelques lignes, de caractériser totalement
-les frères Rosny. Comme beaucoup de romanciers
+à bonne fin. M. Margueritte prend surtout
+maintenant, par des livres sur la guerre écrits en collaboration
+avec son frère, Victor Margueritte, toute
+son importance; si tout n'est point parfait dans le <cite>Désastre</cite>
+et les <cite>Tronçons du glaive</cite>, si l'on en peut critiquer
+la manière un peu anecdotique, on ne peut nier
+qu'il n'y ait là un effort considérable et de bonnes pages.
+Mais le plus important des manifestants était M. Rosny,
+et c'était lui, en somme, qui avait des théories à
+émettre.</p>
+
+<p>Il est difficile, en quelques lignes, de caractériser totalement
+les frères Rosny. Comme beaucoup de romanciers
<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
-féconds, ils sont inégaux; comme beaucoup
-d'idéologues, ils sont sujets à l'erreur, et quand ils se
+féconds, ils sont inégaux; comme beaucoup
+d'idéologues, ils sont sujets à l'erreur, et quand ils se
trompent, ils se trompent d'une allure scientifique,
-c'est-à-dire raisonnée et poussée à ses limites, logiquement,
-c'est-à-dire à fond. Parfois aussi, plus soucieux
-du développement de l'idée que de sa forme, ils
-laissent subsister de légères macules, et sont trop disposés
-à user sans ménagement de termes scientifiques;
+c'est-à-dire raisonnée et poussée à ses limites, logiquement,
+c'est-à-dire à fond. Parfois aussi, plus soucieux
+du développement de l'idée que de sa forme, ils
+laissent subsister de légères macules, et sont trop disposés
+à user sans ménagement de termes scientifiques;
mais le double courant de leur &oelig;uvre, l'un moderniste
-et d'enseignement, l'autre de science et d'évocation,
-leur mise en place des phénomènes modernes et passionnels
+et d'enseignement, l'autre de science et d'évocation,
+leur mise en place des phénomènes modernes et passionnels
parmi l'universelle nature, leur science du
contact des psychologies individuelles avec les courants
-généraux des âmes et l'allure du monde sont du
-plus haut intérêt, et leur assigne place de novateurs.
+généraux des âmes et l'allure du monde sont du
+plus haut intérêt, et leur assigne place de novateurs.
Le courant naturaliste nous donne aussi, parmi ceux
-qui furent le plus près de Zola, Céard, dont le long silence
-n'a pas fait oublier les débuts brillants, Léon
+qui furent le plus près de Zola, Céard, dont le long silence
+n'a pas fait oublier les débuts brillants, Léon
Hennique, possesseur d'une formule concise et pleine
-dont le livre le plus récent, <cite>Minnie Brandon</cite>, d'une
-forte étoffe, d'une sobre exécution, reste digne de son
-roman le plus connu, <cite>Un Caractère</cite>. J. K. Huysmans,
-devenu religieux, a abandonné la vision aiguë qu'il
+dont le livre le plus récent, <cite>Minnie Brandon</cite>, d'une
+forte étoffe, d'une sobre exécution, reste digne de son
+roman le plus connu, <cite>Un Caractère</cite>. J. K. Huysmans,
+devenu religieux, a abandonné la vision aiguë qu'il
donnait de Paris, l'observation chagrine qui fait le
-prix d'<cite>En Ménage</cite>, pour construire de fortes &oelig;uvres
-presque hagiographiques, d'une charpente à la fois solide
-et enchevêtrée; mais quel que soit le succès de ses
+prix d'<cite>En Ménage</cite>, pour construire de fortes &oelig;uvres
+presque hagiographiques, d'une charpente à la fois solide
+et enchevêtrée; mais quel que soit le succès de ses
efforts, et quelque avis qu'on puisse avoir sur le fond
-de sa doctrine, il ne semble point gagner à se spécialiser
+de sa doctrine, il ne semble point gagner à se spécialiser
dans la foi et l'Eglise.</p>
-<p>C'est au roman psychologique, combiné avec des
+<p>C'est au roman psychologique, combiné avec des
<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
-recherches qu'eut autrefois le roman idéaliste à la manière
+recherches qu'eut autrefois le roman idéaliste à la manière
de M<sup>me</sup> Sand ou de Feuillet, qu'il faut rattacher les
-premières &oelig;uvres de M. Marcel Prévost. M. Marcel Prévost
-préconisait, à ce moment, le roman romanesque;
-il avait l'ambition de réveiller la péripétie et d'y associer
-l'observation exacte. Y réussit-il? le public a dit
-oui, les confrères ont fait leurs réserves; on a reproché
-à juste titre à M. Marcel Prévost le peu de luxe de sa
-forme et les allures endimanchées qu'elle prit. L'écrivain
-semble d'ailleurs actuellement avoir subordonné
-ses anciens buts à celui d'écrire des romans à thèse. Il
-est un des observateurs les plus empressés du développement
-du féminisme, et il alterne avec M. Jules Bois
-les louanges de l'Ève nouvelle; ce peut être du roman
-très curieux que le roman de M. Prévost, ce n'est point
-du roman artiste, et quelque problème nouveau qu'il
-agite, si imprévue soit la solution qu'il en propose, ce
+premières &oelig;uvres de M. Marcel Prévost. M. Marcel Prévost
+préconisait, à ce moment, le roman romanesque;
+il avait l'ambition de réveiller la péripétie et d'y associer
+l'observation exacte. Y réussit-il? le public a dit
+oui, les confrères ont fait leurs réserves; on a reproché
+à juste titre à M. Marcel Prévost le peu de luxe de sa
+forme et les allures endimanchées qu'elle prit. L'écrivain
+semble d'ailleurs actuellement avoir subordonné
+ses anciens buts à celui d'écrire des romans à thèse. Il
+est un des observateurs les plus empressés du développement
+du féminisme, et il alterne avec M. Jules Bois
+les louanges de l'Ève nouvelle; ce peut être du roman
+très curieux que le roman de M. Prévost, ce n'est point
+du roman artiste, et quelque problème nouveau qu'il
+agite, si imprévue soit la solution qu'il en propose, ce
n'est point de l'art neuf que le sien. Avec infiniment
-de vigueur, de tact, d'honnêteté et de style sobre, ardent
-et poussé, M. Jules Case a extrait de la doctrine
-réaliste, les méthodes d'instauration nouvelle d'un roman
-idéaliste. Nul romancier n'a placé si haut son
-idéal et ne le poursuit de plus de conscience; le roman
-de M. Case est tantôt d'enquête sociale comme <cite>Bonnet
-rouge</cite>, d'enquête spéciale portant sur les liens de
+de vigueur, de tact, d'honnêteté et de style sobre, ardent
+et poussé, M. Jules Case a extrait de la doctrine
+réaliste, les méthodes d'instauration nouvelle d'un roman
+idéaliste. Nul romancier n'a placé si haut son
+idéal et ne le poursuit de plus de conscience; le roman
+de M. Case est tantôt d'enquête sociale comme <cite>Bonnet
+rouge</cite>, d'enquête spéciale portant sur les liens de
l'homme et de la femme, comme l'<cite>Amour artificiel</cite>,
-sur l'âme retranchée des liens généraux comme celle
-du prêtre, l'<cite>Ame en peine</cite>; mais ses meilleurs livres
-sont deux poèmes, presque, de tristesse et d'angoisse,
+sur l'âme retranchée des liens généraux comme celle
+du prêtre, l'<cite>Ame en peine</cite>; mais ses meilleurs livres
+sont deux poèmes, presque, de tristesse et d'angoisse,
<cite>Promesses</cite> et l'<cite>Etranger</cite>, ce dernier, en sa concision
-précise, un chef-d'&oelig;uvre, et les <cite>Sept Visages</cite> donnent
+précise, un chef-d'&oelig;uvre, et les <cite>Sept Visages</cite> donnent
<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
-en un court roman d'analyse, en même temps un conte
+en un court roman d'analyse, en même temps un conte
de douleur et de remords qui atteint parfois, par des
-moyens tout analytiques, à la hantise profonde des
+moyens tout analytiques, à la hantise profonde des
contes tragiques d'Edgard Poe. L'&oelig;uvre de M. Jules
-Case n'a point encore donné tout son développement,
+Case n'a point encore donné tout son développement,
et le sillon d'influence qu'il trace ne se discerne pas
-encore tout entier, mais c'est un développement qui
-apparaîtra, un matin de littérature pure, avec toute
-évidence.</p>
+encore tout entier, mais c'est un développement qui
+apparaîtra, un matin de littérature pure, avec toute
+évidence.</p>
-<p>Maurice Barrès, qui eut quelque temps contact avec
+<p>Maurice Barrès, qui eut quelque temps contact avec
le symbolisme, et dont on aima les premiers livrets
-élégants et secs, dédiés au culte du moi, et à un amusant
-égotisme, s'est développé en romancier social. Il
-semble qu'il a pris là une tâche un peu lourde pour
-lui, et que très capable d'évoquer l'histoire d'une province
-et de la résumer, il n'excelle pas à la grande
+élégants et secs, dédiés au culte du moi, et à un amusant
+égotisme, s'est développé en romancier social. Il
+semble qu'il a pris là une tâche un peu lourde pour
+lui, et que très capable d'évoquer l'histoire d'une province
+et de la résumer, il n'excelle pas à la grande
fresque sociale. Encore qu'il complique un roman
-comme les <cite>Déracinés</cite>, de politique courante, de portraits
-actuels et qu'il sache placer d'intéressants épisodes,
+comme les <cite>Déracinés</cite>, de politique courante, de portraits
+actuels et qu'il sache placer d'intéressants épisodes,
il ne tient point les promesses de ses premiers
livres, et pour avoir voulu faire plus vaste, il fait
moins bien<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>.</p>
-<p>Mais je voudrais arriver au roman de poète; le roman
-de poète se diversifie toujours du roman de l'écrivain,
-uniquement prosateur, par des qualités spéciales
-que certains jugent des défauts et qui peuvent le paraître,
+<p>Mais je voudrais arriver au roman de poète; le roman
+de poète se diversifie toujours du roman de l'écrivain,
+uniquement prosateur, par des qualités spéciales
+que certains jugent des défauts et qui peuvent le paraître,
de par leur utilisation inopportune, mais n'en
<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
-sont point au fond. Le roman de poète pratique parfois
-la digression, prend des envolées, suit quelquefois
-l'image plus que le héros; mais ce sont les plus utiles,
-au fond, des écoles buissonnières, et le lecteur apprend
+sont point au fond. Le roman de poète pratique parfois
+la digression, prend des envolées, suit quelquefois
+l'image plus que le héros; mais ce sont les plus utiles,
+au fond, des écoles buissonnières, et le lecteur apprend
plus en ses courses d'un instant dans la marge du sujet,
-qu'auprès de bien des maîtres assidus et ternes, et
-ne quittant point d'une semelle leur idée générale.</p>
-
-<p>Durant la période naturaliste, après les derniers romans
-de Victor Hugo, après <cite>Quatre-vingt-treize</cite>, ce
-fut M. Catulle Mendès qui tint d'une robuste activité
-le roman de poète, et l'on sait la suite de livres qui
-s'ajouta au <cite>Roi Vierge</cite> et aux <cite>Mères ennemies</cite>, jusqu'aux
-deux meilleurs et presque les plus récents, <cite>La
-Maison de la Vieille</cite> et <cite>Gog</cite>, &oelig;uvre de poète, d'évocateur,
-de narrateur lyrique. L'<cite>Ève future</cite>, de Villiers de
-l'Ile-Adam, plaça un chef-d'&oelig;uvre dans la lignée de
+qu'auprès de bien des maîtres assidus et ternes, et
+ne quittant point d'une semelle leur idée générale.</p>
+
+<p>Durant la période naturaliste, après les derniers romans
+de Victor Hugo, après <cite>Quatre-vingt-treize</cite>, ce
+fut M. Catulle Mendès qui tint d'une robuste activité
+le roman de poète, et l'on sait la suite de livres qui
+s'ajouta au <cite>Roi Vierge</cite> et aux <cite>Mères ennemies</cite>, jusqu'aux
+deux meilleurs et presque les plus récents, <cite>La
+Maison de la Vieille</cite> et <cite>Gog</cite>, &oelig;uvre de poète, d'évocateur,
+de narrateur lyrique. L'<cite>Ève future</cite>, de Villiers de
+l'Ile-Adam, plaça un chef-d'&oelig;uvre dans la lignée de
nos romans. M. Anatole France, dont le roman tient
du roman psychologique, du roman social, et dont les
vers ne sont ni la part abondante, ni la part la plus
haute de l'&oelig;uvre, est pourtant dans ses romans un
-poète, et nul n'écrivit davantage des romans de poète.
+poète, et nul n'écrivit davantage des romans de poète.
Son art, de proportions modestes dans ses premiers
-livres, plus ferme en <cite>Thaïs</cite>, émouvant mais livresque,
-d'une beauté achevée mais sans nouveauté absolue
-(puisque Flaubert...), d'une beauté plutôt d'&oelig;uvre critique,
-s'est affirmé tellement plus grand depuis le <cite>Lys
-Rouge</cite> et le <cite>Mannequin d'Osier</cite> qu'on peut considérer
-son développement comme récent. Et, de fait, M. Anatole
+livres, plus ferme en <cite>Thaïs</cite>, émouvant mais livresque,
+d'une beauté achevée mais sans nouveauté absolue
+(puisque Flaubert...), d'une beauté plutôt d'&oelig;uvre critique,
+s'est affirmé tellement plus grand depuis le <cite>Lys
+Rouge</cite> et le <cite>Mannequin d'Osier</cite> qu'on peut considérer
+son développement comme récent. Et, de fait, M. Anatole
France a infiniment plus de talent depuis dix ans
-qu'auparavant. Il arrive actuellement à dépouiller le
+qu'auparavant. Il arrive actuellement à dépouiller le
roman de tout ce qui n'est point l'ornement essentiel,
<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
-ne se sert du fond que comme d'un prétexte à la variation
+ne se sert du fond que comme d'un prétexte à la variation
philosophique, qui est tout, et donne l'impression
-d'un sage ému, souriant, malin et casuiste pour la
+d'un sage ému, souriant, malin et casuiste pour la
bonne cause, celle de l'intelligence et de l'art.</p>
-<p>M. Elémir Bourges n'est pas un poète; pourtant
-c'est tout près des poètes auteurs de romans qu'il faut
-classer ce romancier; d'abord son esthétique se réclame
+<p>M. Elémir Bourges n'est pas un poète; pourtant
+c'est tout près des poètes auteurs de romans qu'il faut
+classer ce romancier; d'abord son esthétique se réclame
de celle de Shakespeare et des dramaturges de
-la pléiade Elisabethaine, dans l'art violent desquels il
-voit l'homme à la stature qu'il lui désire, aussi à cause
-de l'ingénieux décor où il place l'action de ses romans.
+la pléiade Elisabethaine, dans l'art violent desquels il
+voit l'homme à la stature qu'il lui désire, aussi à cause
+de l'ingénieux décor où il place l'action de ses romans.
<cite>Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent</cite>, son dernier
et son plus beau livre, semble, dans une vision
moderne et tragique, une transcription grandiose du
-vieux récit d'Orient, tel le <cite>Conte du Dormeur éveillé</cite>.
-On aimerait que la production de M. Bourges fût plus
+vieux récit d'Orient, tel le <cite>Conte du Dormeur éveillé</cite>.
+On aimerait que la production de M. Bourges fût plus
touffue pour avoir l'occasion d'en jouir plus souvent,
-mais il faut s'incliner devant le sérieux et la haute portée
+mais il faut s'incliner devant le sérieux et la haute portée
de son effort.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
<p>Le Symbolisme, quoique le plus important et le
-début même de son &oelig;uvre collective consiste en
-&oelig;uvres poétiques, n'en a pas moins contribué, pour
+début même de son &oelig;uvre collective consiste en
+&oelig;uvres poétiques, n'en a pas moins contribué, pour
une large part, au roman contemporain, en nombre,
-en qualité et en direction d'idée.</p>
+en qualité et en direction d'idée.</p>
<p>M. Paul Adam, un des premiers champions du
-Symbolisme, le seul qui fût exclusivement prosateur,
-s'est développé en une large série de volumes qui enserrent
-tout sujet, depuis l'anecdote boulevardière et
+Symbolisme, le seul qui fût exclusivement prosateur,
+s'est développé en une large série de volumes qui enserrent
+tout sujet, depuis l'anecdote boulevardière et
<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
-un peu scabreuse jusqu'à la restitution de la Byzance
-antique, en passant par des romans de foules à tendances
-sociales, et des romans où il essaie de décrire
+un peu scabreuse jusqu'à la restitution de la Byzance
+antique, en passant par des romans de foules à tendances
+sociales, et des romans où il essaie de décrire
les pompes et les courages militaires. <cite>La Force</cite> de Paul
-Adam commence une synthèse historique du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle
+Adam commence une synthèse historique du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle
dont le portique spacieux et clair fait augurer une belle
-&oelig;uvre; la brève nouvelle de Paul Adam, plus encore
-que son roman, est attachante et souvent imprévue, et
-donne une sensation d'art plus complète. Cela tient
-souvent à ce que le style de M. Paul Adam, dans ses
+&oelig;uvre; la brève nouvelle de Paul Adam, plus encore
+que son roman, est attachante et souvent imprévue, et
+donne une sensation d'art plus complète. Cela tient
+souvent à ce que le style de M. Paul Adam, dans ses
romans, est d'une inutile tension et que les passages
-ternes y sont revêtus pour l'illusion d'une grandiloquence
-disproportionnée.</p>
+ternes y sont revêtus pour l'illusion d'une grandiloquence
+disproportionnée.</p>
-<p>Le labeur de M. Adam a déjà enfanté plus de vingt
-volumes divers, reliés au fil un peu empirique d'une
-sorte d'épopée de la volonté, et par ce besoin de concentration
+<p>Le labeur de M. Adam a déjà enfanté plus de vingt
+volumes divers, reliés au fil un peu empirique d'une
+sorte d'épopée de la volonté, et par ce besoin de concentration
de ses efforts partiels, M. Adam, tout en
-restant symboliste, se rattache à Balzac.</p>
-
-<p>M. Pierre Louys, qui n'est pas tout à fait un symboliste,
-même d'origine, a tracé ce joli conte antique
-d'<cite>Aphrodite</cite> à qui tel succès a été fait; il a été moins
-heureux dans la <cite>Femme et le Pantin</cite>, où beaucoup de
-talent n'empêchait point d'être frappé du déjà vu de
-l'&oelig;uvre et du déjà dit; M. Pierre Louys, outre un
-clair talent de styliste un peu froid, possède une variété
-de façons spirituelles et compatissantes de regarder
-les petites Tanagréennes anciennes et modernes,
-et s'il note leurs légers caprices et leurs babils, il leur
-prête parfois aussi de furieuses colères de figurines.
+restant symboliste, se rattache à Balzac.</p>
+
+<p>M. Pierre Louys, qui n'est pas tout à fait un symboliste,
+même d'origine, a tracé ce joli conte antique
+d'<cite>Aphrodite</cite> à qui tel succès a été fait; il a été moins
+heureux dans la <cite>Femme et le Pantin</cite>, où beaucoup de
+talent n'empêchait point d'être frappé du déjà vu de
+l'&oelig;uvre et du déjà dit; M. Pierre Louys, outre un
+clair talent de styliste un peu froid, possède une variété
+de façons spirituelles et compatissantes de regarder
+les petites Tanagréennes anciennes et modernes,
+et s'il note leurs légers caprices et leurs babils, il leur
+prête parfois aussi de furieuses colères de figurines.
Les <cite>Chansons de Bilitis</cite>, si leur sous-titre de roman
-lyrique n'est point dépourvu d'artifice, et si la juxtaposition
+lyrique n'est point dépourvu d'artifice, et si la juxtaposition
<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
-de ces petits poèmes en prose ne réalise pas
-en sa structure l'idée que tout le monde peut se faire
-d'un roman lyrique, sont néanmoins, réunies et agrégées,
-de séduisants poèmes.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Rachilde est un écrivain de valeur. Après
-quelques romans et nouvelles médiocres, elle s'est relevée
-d'un vigoureux effort à des fictions très romantiquement
-développées sur un fond de réalité exceptionnelle
-ou de vraisemblance rare. L'idée fondamentale
-est souvent rêche et âpre, elle est développée
-toujours avec brio, et les curieuses notations féminines
+de ces petits poèmes en prose ne réalise pas
+en sa structure l'idée que tout le monde peut se faire
+d'un roman lyrique, sont néanmoins, réunies et agrégées,
+de séduisants poèmes.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Rachilde est un écrivain de valeur. Après
+quelques romans et nouvelles médiocres, elle s'est relevée
+d'un vigoureux effort à des fictions très romantiquement
+développées sur un fond de réalité exceptionnelle
+ou de vraisemblance rare. L'idée fondamentale
+est souvent rêche et âpre, elle est développée
+toujours avec brio, et les curieuses notations féminines
alternent avec quelque chose de mieux, avec des divinations
-sur le fond animal du bipède pensant et aimant,
-qui sont souvent fort belles. De courts poèmes
-en prose comme la <cite>Panthère</cite> donnent l'essence de ce
-talent robuste et félin.</p>
+sur le fond animal du bipède pensant et aimant,
+qui sont souvent fort belles. De courts poèmes
+en prose comme la <cite>Panthère</cite> donnent l'essence de ce
+talent robuste et félin.</p>
<p>M. Remy de Gourmont, un des plus curieux savants
-et subtils écrivains qui soit, si intelligemment
-complexe en ses désirs de roman mythique et de romans
-contemporains, érudit et critique de valeur, a
-donné, dans les <cite>Chevaux de Diomède</cite>, des pages remplies
-de métaphores neuves et ardentes.</p>
+et subtils écrivains qui soit, si intelligemment
+complexe en ses désirs de roman mythique et de romans
+contemporains, érudit et critique de valeur, a
+donné, dans les <cite>Chevaux de Diomède</cite>, des pages remplies
+de métaphores neuves et ardentes.</p>
<p>Dans les romans et les nouvelles de M. Henri de
-Régnier, les jeux mythologiques du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle
-s'allient à l'accent large des Mémoires d'Outre-Tombe,
-et les pages où il suit le plus nettement l'esprit des
-anciens conteurs français ne manquent ni d'agrément,
-ni d'intérêt, ni de bonnes images calmes.</p>
-
-<p>M. Hugues Rebell est un robuste écrivain, de verve
-audacieuse, parfois lubrique, plein d'irrespect, doué
-supérieurement pour la reconstitution historique des
+Régnier, les jeux mythologiques du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle
+s'allient à l'accent large des Mémoires d'Outre-Tombe,
+et les pages où il suit le plus nettement l'esprit des
+anciens conteurs français ne manquent ni d'agrément,
+ni d'intérêt, ni de bonnes images calmes.</p>
+
+<p>M. Hugues Rebell est un robuste écrivain, de verve
+audacieuse, parfois lubrique, plein d'irrespect, doué
+supérieurement pour la reconstitution historique des
<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
-époques toutes proches et dont pourtant seuls des
-vieillards demeurent les témoins oculaires, témoins
-d'avis différent et qu'il faut la plus grande perspicacité
-pour écouter. M. Rebell a aussi remis sur pied, dans
-un livre énorme et grouillant, l'ancienne Venise du
-<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, des grands artistes, des moines sales, du
-vice local, du vice importé d'Orient et il communique
-à tout sujet qu'il touche un fort cachet de dramatique
-véhémence.</p>
-
-<p>Et auprès de ces artistes la liste est longue des romanciers
+époques toutes proches et dont pourtant seuls des
+vieillards demeurent les témoins oculaires, témoins
+d'avis différent et qu'il faut la plus grande perspicacité
+pour écouter. M. Rebell a aussi remis sur pied, dans
+un livre énorme et grouillant, l'ancienne Venise du
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, des grands artistes, des moines sales, du
+vice local, du vice importé d'Orient et il communique
+à tout sujet qu'il touche un fort cachet de dramatique
+véhémence.</p>
+
+<p>Et auprès de ces artistes la liste est longue des romanciers
issus du Symbolisme, ou s'y rattachant plus
-qu'à tout autre groupe, et voisinant par des préoccupations
-de synthèse ou de style: c'est Louis Dumur,
-très consciencieux écrivain, développant, avec une impassibilité
-émue, des thèses intéressantes, plus auteur
+qu'à tout autre groupe, et voisinant par des préoccupations
+de synthèse ou de style: c'est Louis Dumur,
+très consciencieux écrivain, développant, avec une impassibilité
+émue, des thèses intéressantes, plus auteur
dramatique d'ailleurs que romancier, et ayant obtenu
-au théâtre avec son collaborateur Virgile Josz, l'éminent
-critique d'art, des succès de réelle estime;
-M. Albert Delacour, l'auteur d'un frénétique roman,
-<cite>le Roy</cite>, non négligeable; M. Charles Henry Hirsch,
-poète distingué, poète racinien, dont le roman de début
+au théâtre avec son collaborateur Virgile Josz, l'éminent
+critique d'art, des succès de réelle estime;
+M. Albert Delacour, l'auteur d'un frénétique roman,
+<cite>le Roy</cite>, non négligeable; M. Charles Henry Hirsch,
+poète distingué, poète racinien, dont le roman de début
<cite>la Possession</cite>, trop long et touffu, contait une jolie
-légende et décrivait de beaux paysages; M. Eugène
+légende et décrivait de beaux paysages; M. Eugène
Demolder, l'auteur d'un des meilleurs romans de ce
-temps, cette <cite>Route d'Emeraude</cite> toute chauffée du reflet
+temps, cette <cite>Route d'Emeraude</cite> toute chauffée du reflet
des Rembrandt, excellente reconstitution historique de
-la vie hollandaise au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, se concluant sur un
-très gracieux épisode d'amour: et ce roman vient, dans
-l'&oelig;uvre d'Eugène Demolder, après les plus curieuses
-notations de légendes évangéliques d'après les primitifs
+la vie hollandaise au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, se concluant sur un
+très gracieux épisode d'amour: et ce roman vient, dans
+l'&oelig;uvre d'Eugène Demolder, après les plus curieuses
+notations de légendes évangéliques d'après les primitifs
de Flandres; M. Henry Bourgerel dont le roman
<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
un peu lourd, <cite>les Pierres qui pleurent</cite>, annoncent une
-&oelig;uvre qu'on ne pourra juger qu'après son entier développement;
-M. Marcel Batilliat dont <cite>la Beauté</cite> donne
-une plénitude de satisfaction d'art, par l'alerte forme
-imagée dont il sait se servir; M. Albert Lantoine qui,
-à côté de beaux poèmes bibliques, a écrit sur la vie
+&oelig;uvre qu'on ne pourra juger qu'après son entier développement;
+M. Marcel Batilliat dont <cite>la Beauté</cite> donne
+une plénitude de satisfaction d'art, par l'alerte forme
+imagée dont il sait se servir; M. Albert Lantoine qui,
+à côté de beaux poèmes bibliques, a écrit sur la vie
militaire le plus poignant, le plus curieux, le plus vrai
des romans et sans doute le meilleur des romans de ce
genre, <cite>la Caserne</cite>; M. Alfred Jarry, l'extraordinaire
dramaturge d'<cite>Ubu Roi</cite>, qui vient de dire en belles
-phrases à longues traînes la Beauté de <cite>Messaline</cite> et les
-Petites rues de Rome; M. Eugène Morel, dont <cite>Terre
-Promise</cite> et <cite>la Prisonnière</cite> ont affirmé la haute valeur.</p>
+phrases à longues traînes la Beauté de <cite>Messaline</cite> et les
+Petites rues de Rome; M. Eugène Morel, dont <cite>Terre
+Promise</cite> et <cite>la Prisonnière</cite> ont affirmé la haute valeur.</p>
-<p>M. Eugène Veeck a réalisé un curieux roman d'une
-éthique singulière et attachante.</p>
+<p>M. Eugène Veeck a réalisé un curieux roman d'une
+éthique singulière et attachante.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
-<p>Les romanciers humoristes ne font point défaut à
-notre période. C'est M. Jules Renard, qui a cet honneur
-d'avoir créé un type, <cite>Poil de carotte</cite>, et d'avoir
-triomphé de cette difficulté d'accuser un type d'enfant
+<p>Les romanciers humoristes ne font point défaut à
+notre période. C'est M. Jules Renard, qui a cet honneur
+d'avoir créé un type, <cite>Poil de carotte</cite>, et d'avoir
+triomphé de cette difficulté d'accuser un type d'enfant
ni trop sentimental, ni trop convenu. M. Pierre Veber,
-d'une gaieté assez grosse, mais communicative. Tristan
-Bernard, dont les <cite>Mémoires d'un jeune homme rangé</cite>
-seront un document très exact sur la médiocrité de la
+d'une gaieté assez grosse, mais communicative. Tristan
+Bernard, dont les <cite>Mémoires d'un jeune homme rangé</cite>
+seront un document très exact sur la médiocrité de la
vie moderne, tout en restant un des plus amusants
-d'entre les livres. M. René Boyslève, romancier spirituel
-et ardent, qui redécouvre la vieille province française,
-et avec peut-être un peu de paradoxe en dessine
-d'un trait précis les figures un peu oubliées, et par le
+d'entre les livres. M. René Boyslève, romancier spirituel
+et ardent, qui redécouvre la vieille province française,
+et avec peut-être un peu de paradoxe en dessine
+d'un trait précis les figures un peu oubliées, et par le
<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
naturalisme et par le symbolisme. M. Lucien Muhlfeld,
-qui apporte un roman plus causé qu'écrit, sans lyrisme
+qui apporte un roman plus causé qu'écrit, sans lyrisme
aucun, sans extraordinaire dans la bouffonnerie non
-plus, sans exceptionnelles qualités littéraires mais très
-agile, et de note juste. Le premier roman de M. André
-Beaunier, qui est aussi un très clairvoyant critique,
+plus, sans exceptionnelles qualités littéraires mais très
+agile, et de note juste. Le premier roman de M. André
+Beaunier, qui est aussi un très clairvoyant critique,
peut se classer parmi les plus spirituels romans de ces
-dernières années; l'humour de M. Beaunier, très alerte
+dernières années; l'humour de M. Beaunier, très alerte
et signifiant, pose dans les <cite>Dupont-Leterrier</cite> son point
-de départ de la façon la plus significative et la plus
+de départ de la façon la plus significative et la plus
alerte. M. Maurice Beaubourg, auteur dramatique de
-grand talent, est un romancier très spécial dont
-l'&oelig;uvre aiguë a des frémissements sensitifs auprès de
-railleries cruelles et très poussées. M. Maurice Beaubourg
+grand talent, est un romancier très spécial dont
+l'&oelig;uvre aiguë a des frémissements sensitifs auprès de
+railleries cruelles et très poussées. M. Maurice Beaubourg
est parmi les humoristes celui qui parle la
langue la plus artiste, et celui chez qui l'humorisme
-sait confiner à quelque chose de profond et de tragique.
+sait confiner à quelque chose de profond et de tragique.
La liste serait longue des romanciers humoristes, de
-ceux qui voient avec esprit défiler la vie du boulevard,
-car c'est toujours un peu le genre à la mode, et s'il ne
-produit pas de ces fortes poussées qui accusent dans
+ceux qui voient avec esprit défiler la vie du boulevard,
+car c'est toujours un peu le genre à la mode, et s'il ne
+produit pas de ces fortes poussées qui accusent dans
l'art des temps des lignes directrices, il ne laisse pas:
-soit d'être exercé par des gens de talent qui en font
-leur genre unique, soit de servir pour une fois de délassement
-à des écrivains voués à d'autres travaux;
+soit d'être exercé par des gens de talent qui en font
+leur genre unique, soit de servir pour une fois de délassement
+à des écrivains voués à d'autres travaux;
mais il faut citer aux confins du terrain de l'humour,
vers le roman utopique, qui participe du roman de
-m&oelig;urs et de la fantaisie romanesque, le très beau livre
+m&oelig;urs et de la fantaisie romanesque, le très beau livre
de Camille de Sainte-Croix, <cite>Pantalonie</cite>, qui rappelle
-sans désavantage les grands noms des allégoristes
-railleurs du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Ce ne sont pas des humoristes
+sans désavantage les grands noms des allégoristes
+railleurs du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Ce ne sont pas des humoristes
<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
-tout à fait que M. Marcel Boulenger, Jean Roanne,
+tout à fait que M. Marcel Boulenger, Jean Roanne,
leur souple prestesse les y apparentent toutefois. Ils
ont bien du talent.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
-<p>Il y a certes en ce moment une recrudescence de curiosité
+<p>Il y a certes en ce moment une recrudescence de curiosité
vers le roman historique. Le naturalisme l'avait
-laissé aux vieilleries romantiques; les derniers romantiques
+laissé aux vieilleries romantiques; les derniers romantiques
aimaient mieux la formule fantaisiste de
-l'Homme qui rit, par exemple, et dédaignaient Walter
+l'Homme qui rit, par exemple, et dédaignaient Walter
Scott, en souriant d'Alexandre Dumas. Les symbolistes
-furent plus touchés de l'aspect général d'une époque
-ou d'une idée qui pouvait les conduire à un roman
-mythique ou critique, qu'à la reconstitution de détail
-que donne le roman historique; l'énorme succès de
-M. Sienkiewicz vient d'accentuer encore le succès du
-roman d'histoire anecdotique, de la petite épopée familière,
-où des amoureux traversent un formidable
-choc de passions, à une époque célèbre de l'histoire,
+furent plus touchés de l'aspect général d'une époque
+ou d'une idée qui pouvait les conduire à un roman
+mythique ou critique, qu'à la reconstitution de détail
+que donne le roman historique; l'énorme succès de
+M. Sienkiewicz vient d'accentuer encore le succès du
+roman d'histoire anecdotique, de la petite épopée familière,
+où des amoureux traversent un formidable
+choc de passions, à une époque célèbre de l'histoire,
ce qui est la trame classique du roman historique.</p>
-<p>Il serait injuste, lorsqu'on attribuera à M. Sienkiewicz
+<p>Il serait injuste, lorsqu'on attribuera à M. Sienkiewicz
une renaissance du roman historique en France,
-d'oublier les efforts récents qui furent faits chez nous,
+d'oublier les efforts récents qui furent faits chez nous,
en ce sens, et d'abord l'&oelig;uvre un peu lourde, barbare
-de terminologie, mais intéressante aux points essentiels
+de terminologie, mais intéressante aux points essentiels
de Jean Lombard, quelques romans de M. Paul
Adam ayant points de contact avec le roman historique,
comme <cite>la Force</cite> et surtout <cite>Basile et Sophia</cite> qui
est dans le meilleur sens un roman historique, et qui
satisfait parfois aux exigences de reconstitution difficile
<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
-qui sont permises, depuis <cite>Salammbô</cite>, au lecteur
-français. C'est du roman historique d'après la tradition
-indiquée par W. Scott, et aussi d'après la tradition infiniment
-plus sérieuse que légua Vitet, dans ses beaux
-romans dialogués sur la Ligue, que les romans de
-M. Maindron, curieuses études très informées à coup
-sûr dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, si elles sont discutables en tant
-qu'&oelig;uvres d'art. C'est un mélange du roman utopique
+qui sont permises, depuis <cite>Salammbô</cite>, au lecteur
+français. C'est du roman historique d'après la tradition
+indiquée par W. Scott, et aussi d'après la tradition infiniment
+plus sérieuse que légua Vitet, dans ses beaux
+romans dialogués sur la Ligue, que les romans de
+M. Maindron, curieuses études très informées à coup
+sûr dans le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, si elles sont discutables en tant
+qu'&oelig;uvres d'art. C'est un mélange du roman utopique
et du roman historique que le <cite>Voyage de Shakespeare</cite>
-de M. Léon Daudet, et M. Elémir Bourges, dans le
-<cite>Crépuscule des Dieux</cite>, a raconté la plus curieuse histoire
-de prince déchu, comme il a effleuré l'apparition
+de M. Léon Daudet, et M. Elémir Bourges, dans le
+<cite>Crépuscule des Dieux</cite>, a raconté la plus curieuse histoire
+de prince déchu, comme il a effleuré l'apparition
neuve de l'empire d'Allemagne.</p>
-<p>C'est une lassitude du roman réaliste qui prend en
-France cette forme d'appétit du roman historique. Ce
-goût de l'histoire anecdotique et présentée en tableaux,
+<p>C'est une lassitude du roman réaliste qui prend en
+France cette forme d'appétit du roman historique. Ce
+goût de l'histoire anecdotique et présentée en tableaux,
nous l'avons vu se manifester ailleurs que chez les
-lecteurs des romans, et il a fourni les plus éclatants
-succès du théâtre le plus récent. Quel avenir est réservé
-à cette curiosité renouvelée de nos premiers romantiques.
-C'est ce que les &oelig;uvres des années proches
+lecteurs des romans, et il a fourni les plus éclatants
+succès du théâtre le plus récent. Quel avenir est réservé
+à cette curiosité renouvelée de nos premiers romantiques.
+C'est ce que les &oelig;uvres des années proches
nous apprendront.</p>
<p><span class="pagenumh"><a id="Page_342"> 342</a></span>
<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span></p>
-<h3>Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne.</h3>
+<h3>Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne.</h3>
<h4>I</h4>
-<p>Il semble que le moment soit venu où l'on peut, avec
-opportunité, essayer d'émettre un jugement d'ensemble
+<p>Il semble que le moment soit venu où l'on peut, avec
+opportunité, essayer d'émettre un jugement d'ensemble
sur l'&oelig;uvre des Parnassiens; non point que
-l'impartialité nécessaire ait été jamais plus difficile envers
+l'impartialité nécessaire ait été jamais plus difficile envers
eux qu'envers tout autre groupe d'artistes; elle
-n'a point manqué, en général, au jugement de ceux qui
-furent, quelque vingt ans après eux, la jeunesse littéraire,
-et qui ne partagèrent pas leur avis, sur une foule
-de détails et bien des points du fond. L'impétuosité
-même des attaques des Parnassiens contre leurs émules,
+n'a point manqué, en général, au jugement de ceux qui
+furent, quelque vingt ans après eux, la jeunesse littéraire,
+et qui ne partagèrent pas leur avis, sur une foule
+de détails et bien des points du fond. L'impétuosité
+même des attaques des Parnassiens contre leurs émules,
contre leurs successeurs, et l'obstination (chez presque
-tous) du dénigrement et du refus à essayer de comprendre
-n'oblitérèrent pas la vision de ceux qui avaient
-à les étudier, car il faut admettre chez les aînés ces robustes
-attachements à d'anciens principes, aimés durant
-toute une vie, et c'était le droit des Parnassiens
+tous) du dénigrement et du refus à essayer de comprendre
+n'oblitérèrent pas la vision de ceux qui avaient
+à les étudier, car il faut admettre chez les aînés ces robustes
+attachements à d'anciens principes, aimés durant
+toute une vie, et c'était le droit des Parnassiens
de se serrer, lianes strictes autour de l'arbre Hugo.
-Hugo n'y pouvait trouver à reprendre; aucun grand
-vieillard ne saurait se refuser à la déification; puis
-Hugo n'a pas eu les éléments nécessaires pour prévoir
+Hugo n'y pouvait trouver à reprendre; aucun grand
+vieillard ne saurait se refuser à la déification; puis
+Hugo n'a pas eu les éléments nécessaires pour prévoir
<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
-la rénovation poétique qui prétendit à modifier son
-&oelig;uvre et à retoucher sa technique du vers. On sait
+la rénovation poétique qui prétendit à modifier son
+&oelig;uvre et à retoucher sa technique du vers. On sait
d'Hugo qu'il qualifia Arthur Rimbaud de Shakespeare
-enfant, qu'il eut un mot aimable pour Stéphane
-Mallarmé, à l'apparition de l'<cite>Après-midi d'un Faune</cite>,
-l'appelant le poète impressionniste. Mais ce qu'il connaissait
-de Rimbaud et de Mallarmé ne modifiait pas
-l'instrument lyrique, n'interrompait point le règne du
-Romantisme poétique, qui durait, non tel qu'il l'avait
-fait, mais augmenté et embelli, en dehors de lui, par
+enfant, qu'il eut un mot aimable pour Stéphane
+Mallarmé, à l'apparition de l'<cite>Après-midi d'un Faune</cite>,
+l'appelant le poète impressionniste. Mais ce qu'il connaissait
+de Rimbaud et de Mallarmé ne modifiait pas
+l'instrument lyrique, n'interrompait point le règne du
+Romantisme poétique, qui durait, non tel qu'il l'avait
+fait, mais augmenté et embelli, en dehors de lui, par
Gautier, Vigny, Baudelaire, Leconte de Lisle et Banville.</p>
-<p>Il vaut mieux d'ailleurs qu'il en ait été ainsi, et que le
-grand survivant de l'admirable période de 1830 soit
-mort sans avoir rien su de l'évolution qui se formulait,
-encore que Léon Cladel eût, dit-on, profité d'instants
-où les Épigones favoris surveillaient de moins près la
+<p>Il vaut mieux d'ailleurs qu'il en ait été ainsi, et que le
+grand survivant de l'admirable période de 1830 soit
+mort sans avoir rien su de l'évolution qui se formulait,
+encore que Léon Cladel eût, dit-on, profité d'instants
+où les Épigones favoris surveillaient de moins près la
conversation pour lui apprendre l'ascension, dans les
esprits nouveaux, de Charles Baudelaire. Mais, encore
-une fois, ce grandissement de Baudelaire n'était point
-absolument un échec pour la technique romantique,
+une fois, ce grandissement de Baudelaire n'était point
+absolument un échec pour la technique romantique,
ni pour sa conception de la mise en &oelig;uvre des territoires
lyriques.</p>
-<p>Stéphane Mallarmé a dit excellemment:</p>
+<p>Stéphane Mallarmé a dit excellemment:</p>
<p class="blockquote">
-«Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose,
-philosophie, éloquence, histoire, au vers, et comme il était
+«Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose,
+philosophie, éloquence, histoire, au vers, et comme il était
le vers personnellement, il confisqua chez qui pense, discourt
-ou narre presque le droit à s'énoncer... Le Vers, je
-crois, avec respect attendit que le géant, qui l'identifiait à
-sa main tenace et plus ferme toujours de forgeron, vînt à
-manquer, pour lui, se rompre. Toute la langue, ajustée
+ou narre presque le droit à s'énoncer... Le Vers, je
+crois, avec respect attendit que le géant, qui l'identifiait à
+sa main tenace et plus ferme toujours de forgeron, vînt à
+manquer, pour lui, se rompre. Toute la langue, ajustée
<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
-à la métrique y recouvrant ses coupes vitales, s'évade selon
-une libre disjonction aux mille éléments simples; et, je
-l'indiquerai, pas sans similitude avec la multiplicité des
-cris d'une orchestration qui reste verbale.» (<cite>Divagations</cite>,
+à la métrique y recouvrant ses coupes vitales, s'évade selon
+une libre disjonction aux mille éléments simples; et, je
+l'indiquerai, pas sans similitude avec la multiplicité des
+cris d'une orchestration qui reste verbale.» (<cite>Divagations</cite>,
p. 230.)
</p>
-<p>La réforme poétique était préparée, ébauchée plusieurs
-années avant la mort d'Hugo, et il ne faudrait
-pas s'exagérer la coïncidence de sa disparition et de la
+<p>La réforme poétique était préparée, ébauchée plusieurs
+années avant la mort d'Hugo, et il ne faudrait
+pas s'exagérer la coïncidence de sa disparition et de la
diffusion du mouvement vers-libriste: pour qu'on
-ajoutât en proportions notables à sa vision, à sa disposition
-des ressources de la langue (en matière poétique)
-et qu'on franchît un degré de l'évolution, il avait
-fallu que passât un certain nombre de générations, et
-celle qui entreprit résolument de substituer une esthétique
-neuve à l'esthétique romantique ne fut tout à fait
-prête qu'à sa mort. Mais la phrase de Stéphane Mallarmé
-demeure très juste pour les Parnassiens et caractérise
-leur nuance de vénération.</p>
-
-<p>Ici une remarque est nécessaire.</p>
+ajoutât en proportions notables à sa vision, à sa disposition
+des ressources de la langue (en matière poétique)
+et qu'on franchît un degré de l'évolution, il avait
+fallu que passât un certain nombre de générations, et
+celle qui entreprit résolument de substituer une esthétique
+neuve à l'esthétique romantique ne fut tout à fait
+prête qu'à sa mort. Mais la phrase de Stéphane Mallarmé
+demeure très juste pour les Parnassiens et caractérise
+leur nuance de vénération.</p>
+
+<p>Ici une remarque est nécessaire.</p>
<p>On peut admirer Hugo, sans l'admirer exactement
-de la même façon, au même degré, ni identiquement
-au même titre que le font les poètes parnassiens. Ce
-n'est que pour eux qu'il est exactement le Père. De plus,
+de la même façon, au même degré, ni identiquement
+au même titre que le font les poètes parnassiens. Ce
+n'est que pour eux qu'il est exactement le Père. De plus,
le fait d'admirer Hugo ne comporte point, pour un
-poète nouveau, en rigoureux corollaire, un sentiment
+poète nouveau, en rigoureux corollaire, un sentiment
tout pareil pour ses admirateurs, disciples ou imitateurs,
-pour les défenseurs de ses principes et de sa
+pour les défenseurs de ses principes et de sa
technique. Au contraire, cette admiration aveugle et
-étendue méconnaîtrait gravement l'essence rénovatrice
-du génie d'Hugo. Si Hugo, à ses débuts, avait été
+étendue méconnaîtrait gravement l'essence rénovatrice
+du génie d'Hugo. Si Hugo, à ses débuts, avait été
d'un autre avis que celui que nous exprimons
<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
-ici, il ne se fût pas cru le droit d'attaquer Luce
-de Lancival, à cause du culte de ce poète pour Racine,
-ni Viennet, qui se plaçait sous l'égide de
-La Fontaine et des grands tragiques. Sans établir
-aucune parité entre Lancival, Viennet et les poètes parnassiens,
+ici, il ne se fût pas cru le droit d'attaquer Luce
+de Lancival, à cause du culte de ce poète pour Racine,
+ni Viennet, qui se plaçait sous l'égide de
+La Fontaine et des grands tragiques. Sans établir
+aucune parité entre Lancival, Viennet et les poètes parnassiens,
il faut se rendre compte que Lancival et
-Viennet étaient des élèves de Racine, de même que les
-Parnassiens le furent d'Hugo, à cela près qu'ils n'aimèrent
+Viennet étaient des élèves de Racine, de même que les
+Parnassiens le furent d'Hugo, à cela près qu'ils n'aimèrent
point personnellement Racine, nuance morale importante,
-mais nuance sans valeur, esthétiquement.
+mais nuance sans valeur, esthétiquement.
Dans leur lutte contre les Classiques, les Romantiques
admirent qu'il valait mieux renverser en bloc, et condamner
-Racine en même temps que Lancival plutôt
-que de tenir compte à ce dernier de ses affinités électives
-avec le maître d'<cite>Athalie</cite>.</p>
-
-<p>Nous n'avons point été si injustes; tout en prenant
-bonne note de tout ce que les Parnassiens doivent à
-Hugo (ce qui est nécessaire pour les étudier), nous
-isolons Hugo comme il doit l'être, sauf rapports avec
-ceux de son temps d'origine et de développement, et ne
+Racine en même temps que Lancival plutôt
+que de tenir compte à ce dernier de ses affinités électives
+avec le maître d'<cite>Athalie</cite>.</p>
+
+<p>Nous n'avons point été si injustes; tout en prenant
+bonne note de tout ce que les Parnassiens doivent à
+Hugo (ce qui est nécessaire pour les étudier), nous
+isolons Hugo comme il doit l'être, sauf rapports avec
+ceux de son temps d'origine et de développement, et ne
le reconnaissons responsable que de son &oelig;uvre. On
-doit aux Parnassiens de les juger en eux-mêmes. Le
+doit aux Parnassiens de les juger en eux-mêmes. Le
fait qu'ils exercent une technique traditionnelle n'augmente
en rien leur valeur; un groupe n'est riche que
de ses inventions et de ses trouvailles, et si leur formule
-est la même (on doit faire néanmoins, vis-à-vis
-de cette assertion, infiniment de réserves) que celle de
-Rutebeuf, de Villon, de Ronsard, de Corneille, de Molière,
-de Chénier, de Musset, de Gautier, ainsi que le
-faisait remarquer M. Mendès en une occasion que je
+est la même (on doit faire néanmoins, vis-à-vis
+de cette assertion, infiniment de réserves) que celle de
+Rutebeuf, de Villon, de Ronsard, de Corneille, de Molière,
+de Chénier, de Musset, de Gautier, ainsi que le
+faisait remarquer M. Mendès en une occasion que je
n'oublie pas, cela ne prouve pas qu'ils eurent raison de
<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
-ne rien ajouter à la technique de leurs devanciers, de
-ne point chercher suffisamment à différencier leur art,
-ni que cet amas de gloire traditionnelle leur soit, même
-d'un millimètre, un grandissement, car, s'il est bien
+ne rien ajouter à la technique de leurs devanciers, de
+ne point chercher suffisamment à différencier leur art,
+ni que cet amas de gloire traditionnelle leur soit, même
+d'un millimètre, un grandissement, car, s'il est bien
de maintenir, il est mieux d'augmenter, de trouver des
-domaines nouveaux, et si l'ancienneté d'une forme est
-une garantie de ses mérites, la jeunesse pour une nouvelle
+domaines nouveaux, et si l'ancienneté d'une forme est
+une garantie de ses mérites, la jeunesse pour une nouvelle
formule et aussi la logique sont bien des arguments et
-des vertus. Le raisonnement par l'accumulation des générations
-glorieuses n'est pas assez scientifique pour être
-admis en matière de critique littéraire. En transposant
-sur le terrain d'un autre art le même raisonnement, on
-aurait Auber ou Gounod opposant à Wagner ou Berlioz
+des vertus. Le raisonnement par l'accumulation des générations
+glorieuses n'est pas assez scientifique pour être
+admis en matière de critique littéraire. En transposant
+sur le terrain d'un autre art le même raisonnement, on
+aurait Auber ou Gounod opposant à Wagner ou Berlioz
toute la liste glorieuse des grands musiciens, et Cabanel,
-qui n'avait même pas le droit de se réclamer
-d'Ingres, écrasant les Impressionnistes sous toute la
-tradition de la peinture, au moins de la façon qu'on a
-de concevoir les lignes historiques d'un développement
-d'art dans les milieux académiques, c'est-à-dire
-inexactement, chimériquement et partialement. Je ne
-compare pas les Parnassiens à tels peintres ou musiciens,
-mais leur raisonnement est le même.</p>
+qui n'avait même pas le droit de se réclamer
+d'Ingres, écrasant les Impressionnistes sous toute la
+tradition de la peinture, au moins de la façon qu'on a
+de concevoir les lignes historiques d'un développement
+d'art dans les milieux académiques, c'est-à-dire
+inexactement, chimériquement et partialement. Je ne
+compare pas les Parnassiens à tels peintres ou musiciens,
+mais leur raisonnement est le même.</p>
<h4>II</h4>
-<p>Le Parnasse est la dernière période du Romantisme.
-Le Symbolisme est la résultante du Romantisme en son
-évolution. Le Romantisme a donné avec le Parnasse sa
+<p>Le Parnasse est la dernière période du Romantisme.
+Le Symbolisme est la résultante du Romantisme en son
+évolution. Le Romantisme a donné avec le Parnasse sa
<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
-floraison dernière, en sa forme maintenue, et il s'est
-mué en Symbolisme en léguant au Symbolisme son
-appétit de nouveauté, sa recherche d'un coloris neuf,
-sa tendance à l'évolution rythmique, c'est-à-dire son
-essence même. Le Parnasse a jeté comme branche un
-groupe néo-classique, qui ne tient du Romantisme que
-des éléments de couleur pittoresque, empruntés aux
-résultats acquis par le Romantisme et fortifiés par le
-Parnasse. Ces éléments contrastent d'ailleurs avec l'esthétique
+floraison dernière, en sa forme maintenue, et il s'est
+mué en Symbolisme en léguant au Symbolisme son
+appétit de nouveauté, sa recherche d'un coloris neuf,
+sa tendance à l'évolution rythmique, c'est-à-dire son
+essence même. Le Parnasse a jeté comme branche un
+groupe néo-classique, qui ne tient du Romantisme que
+des éléments de couleur pittoresque, empruntés aux
+résultats acquis par le Romantisme et fortifiés par le
+Parnasse. Ces éléments contrastent d'ailleurs avec l'esthétique
du groupe. C'est un des faits qui bornent la
-vie du Parnasse que cette évolution (à base d'archaïsme)
-vers le classicisme de Chénier (très retouché, il est vrai,
-d'après les nuances de Leconte de Lisle), qui est la
+vie du Parnasse que cette évolution (à base d'archaïsme)
+vers le classicisme de Chénier (très retouché, il est vrai,
+d'après les nuances de Leconte de Lisle), qui est la
route de M. de Heredia, et de ceux qui suivent ou son
exemple ou son enseignement.</p>
-<p>Pour être clair en définissant la formation du Parnasse,
-retraçons que le romantisme d'Hugo, après
-avoir vécu parallèle à celui de Lamartine, mitigé de
-classicisme et qu'influence Chateaubriand, à celui de
-Vigny, différemment mais au même degré mêlé de
-classicisme, a jeté un surgeon vivace dans le romantisme
+<p>Pour être clair en définissant la formation du Parnasse,
+retraçons que le romantisme d'Hugo, après
+avoir vécu parallèle à celui de Lamartine, mitigé de
+classicisme et qu'influence Chateaubriand, à celui de
+Vigny, différemment mais au même degré mêlé de
+classicisme, a jeté un surgeon vivace dans le romantisme
de Gautier, plus romantique qu'Hugo dans la
recherche de la couleur, dans le choix des sujets, mais
-plus classique dans l'expression; quant à l'application
-du vers à l'idée, au choix du sujet, Gautier se retranche
-les terroirs d'éloquence, de politique, etc. Après Gautier,
+plus classique dans l'expression; quant à l'application
+du vers à l'idée, au choix du sujet, Gautier se retranche
+les terroirs d'éloquence, de politique, etc. Après Gautier,
Leconte de Lisle, d'essence romantique puisqu'il
-marque une évolution, se débarrassant d'un préjugé
-issu de la dernière lutte, où l'on avait abandonné les
+marque une évolution, se débarrassant d'un préjugé
+issu de la dernière lutte, où l'on avait abandonné les
sujets antiques, que les classiques de la Restauration
-avaient ridiculisés, ajoute au Romantisme l'Hellénisme
+avaient ridiculisés, ajoute au Romantisme l'Hellénisme
<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
-retrouvé à ses sources vraies par-dessus l'interprétation
-du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+retrouvé à ses sources vraies par-dessus l'interprétation
+du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-<p>Ce fut également un des labeurs de Théodore de
-Banville, qui, puisque c'était son don admirable, y mit
-de la fantaisie, et évoqua des dieux grecs à lui personnels
-(voir <cite>les Exilés</cite>).</p>
+<p>Ce fut également un des labeurs de Théodore de
+Banville, qui, puisque c'était son don admirable, y mit
+de la fantaisie, et évoqua des dieux grecs à lui personnels
+(voir <cite>les Exilés</cite>).</p>
-<p>D'un autre côté, le romantisme d'Hugo n'avait point
-étouffé la veine, presque purement classique dans le
+<p>D'un autre côté, le romantisme d'Hugo n'avait point
+étouffé la veine, presque purement classique dans le
bon sens du mot, de Sainte-Beuve. Son esprit aigu,
-son souple sens critique et ses quelques études scientifiques
-dictaient à Sainte-Beuve un art mesuré, prudent,
+son souple sens critique et ses quelques études scientifiques
+dictaient à Sainte-Beuve un art mesuré, prudent,
non de lyrisme, mais d'observation, d'auto-analyse,
-que le peu d'étendue de ses facultés poétiques ne lui
-permit pas de réaliser fortement. Baudelaire apporta
-quelque attention à cette &oelig;uvre, moins sans doute
-qu'à celle de Gautier, et il y trouva les premiers linéaments
+que le peu d'étendue de ses facultés poétiques ne lui
+permit pas de réaliser fortement. Baudelaire apporta
+quelque attention à cette &oelig;uvre, moins sans doute
+qu'à celle de Gautier, et il y trouva les premiers linéaments
de son romantisme psychique et moderniste,
-gâté, à quelques poèmes, de ce satanisme et de ce mauvais
+gâté, à quelques poèmes, de ce satanisme et de ce mauvais
dandysme religieux qui justement, par une bizarrerie
-du sort, donnent prise contre lui à quelque récents
-pédants de sacristie.</p>
+du sort, donnent prise contre lui à quelque récents
+pédants de sacristie.</p>
-<p>Quand le Parnasse se constitua, les autorités aimées
-et respectées par les jeunes poètes qui en firent partie
-étaient de deux sortes et formaient, pour ainsi dire,
+<p>Quand le Parnasse se constitua, les autorités aimées
+et respectées par les jeunes poètes qui en firent partie
+étaient de deux sortes et formaient, pour ainsi dire,
deux bans.</p>
-<p>Ils avaient leurs préférés parmi les fondateurs du
-Romantisme et leurs émules immédiats. Les Parnassiens
-étaient étrangers à Lamartine et suivaient (officiellement
-du moins) à propos de Musset l'indication de
-Baudelaire, à savoir que c'était un mauvais écrivain. Il
+<p>Ils avaient leurs préférés parmi les fondateurs du
+Romantisme et leurs émules immédiats. Les Parnassiens
+étaient étrangers à Lamartine et suivaient (officiellement
+du moins) à propos de Musset l'indication de
+Baudelaire, à savoir que c'était un mauvais écrivain. Il
y eut, pourtant, des filtrations nombreuses d'influence
<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
-de Musset sur les &oelig;uvres. C'était d'ailleurs plutôt contre
+de Musset sur les &oelig;uvres. C'était d'ailleurs plutôt contre
les lamartiniens et les mauvais rejetons de Musset qu'ils
-étaient en lutte. Ils admirent (Hugo mis à part et au-dessus
-de tout, «le Père qui est là-bas dans l'Ile»,
+étaient en lutte. Ils admirent (Hugo mis à part et au-dessus
+de tout, «le Père qui est là-bas dans l'Ile»,
comme leur disait Banville, le Mancenilier, comme il
-fut dit plus tard), ils respectèrent Vigny, célébrèrent
+fut dit plus tard), ils respectèrent Vigny, célébrèrent
fort Gautier; leur sympathie alla, diversement chaude,
-à Auguste Barbier et aux frères Deschamps.</p>
+à Auguste Barbier et aux frères Deschamps.</p>
-<p>Plus proches d'eux par l'âge, c'étaient Leconte de
+<p>Plus proches d'eux par l'âge, c'étaient Leconte de
Lisle, Banville et Baudelaire. Baudelaire leur apprit
-beaucoup de choses, mais on ne saurait à aucun degré
+beaucoup de choses, mais on ne saurait à aucun degré
le traiter de parnassien.</p>
-<p>Il est à noter que, quoique les Parnassiens se soient
-toujours réclamés de Baudelaire, aucun n'affiche jamais
+<p>Il est à noter que, quoique les Parnassiens se soient
+toujours réclamés de Baudelaire, aucun n'affiche jamais
pour lui une admiration aussi lyrique, aussi expansive
-que celles dont furent honorés Leconte de Lisle et Banville.
+que celles dont furent honorés Leconte de Lisle et Banville.
La cause en est que les rapports entre Baudelaire
-et les jeunes poètes du Parnasse étaient fortuits.
-Baudelaire, épris de musique autant que de plasticité,
-cherchant un vers d'une sonorité encore plus suggestive
+et les jeunes poètes du Parnasse étaient fortuits.
+Baudelaire, épris de musique autant que de plasticité,
+cherchant un vers d'une sonorité encore plus suggestive
que pleine, devait leur plaire parce qu'il les avait
-devancés dans la lutte contre les lamartiniens et les
-mussettistes aux expansions fluentes; ils le goûtèrent
-aussi en tant que critique, mais ne le comprirent entièrement
-ou ne l'adoptèrent pas à fond; l'indifférence
+devancés dans la lutte contre les lamartiniens et les
+mussettistes aux expansions fluentes; ils le goûtèrent
+aussi en tant que critique, mais ne le comprirent entièrement
+ou ne l'adoptèrent pas à fond; l'indifférence
de Baudelaire pour les dieux hindous, les
urnes, les armures y fut pour quelque chose. Ils
ressentirent toujours envers lui un peu de ce sentiment
-de gêne qui dictait à Sainte-Beuve et à Théophile
+de gêne qui dictait à Sainte-Beuve et à Théophile
Gautier, lorsqu'ils parlaient de Baudelaire, des
-paroles restrictives, disant que Baudelaire s'était fait,
+paroles restrictives, disant que Baudelaire s'était fait,
<span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span>
sur les confins du romantisme, une yourte ou telle
autre construction barbare: ceci provenant, chez
-Sainte-Beuve, d'une défiance contre le satanisme, dont
-il craignait l'influence peu littéraire, et à bon droit, et,
-chez Gautier, d'étonnement devant un homme qui éliminait
-du romantisme toute couleur plaquée et infirmait
+Sainte-Beuve, d'une défiance contre le satanisme, dont
+il craignait l'influence peu littéraire, et à bon droit, et,
+chez Gautier, d'étonnement devant un homme qui éliminait
+du romantisme toute couleur plaquée et infirmait
ainsi, pour son compte, une partie des acquisitions
d'Hugo, la plus visible, celle qu'adopte le plus
-Leconte de Lisle. Néanmoins l'influence de Baudelaire
-exista, pour le fond et les sonorités, chez M. Léon
+Leconte de Lisle. Néanmoins l'influence de Baudelaire
+exista, pour le fond et les sonorités, chez M. Léon
Dierx, s'affirma chez Villiers de l'Isle-Adam, qu'on ne
peut tenir pour un parnassien, et on la retrouve sur des
-points de détail que nous verrons tout à l'heure.</p>
+points de détail que nous verrons tout à l'heure.</p>
<p>Leconte de Lisle et Banville, eux, furent bien les
-initiateurs du Parnasse, à tel point qu'on les compta
-parmi et en tête des Parnassiens.</p>
+initiateurs du Parnasse, à tel point qu'on les compta
+parmi et en tête des Parnassiens.</p>
<p>Il est une indication pourtant qu'il faut tenir pour
-exacte, puisqu'elle est à la fois d'un contemporain informé
-et d'un intéressé: M. Catulle Mendès, dont
+exacte, puisqu'elle est à la fois d'un contemporain informé
+et d'un intéressé: M. Catulle Mendès, dont
nous pouvons admettre comme source historique <cite>la
-Légende du Parnasse contemporain</cite>, les considère
-comme des aînés, comme des romantiques (d'un troisième
+Légende du Parnasse contemporain</cite>, les considère
+comme des aînés, comme des romantiques (d'un troisième
ban du romantisme), et fait dater l'existence du
Parnasse de la rencontre des admirateurs de ces derniers
-poètes, admirateurs qui sont et Glatigny, et M. Mendès
-lui-même, et M. Coppée, M. Dierx, Armand Silvestre,
-Verlaine, Mallarmé, ces deux derniers revendiqués à
-tort, puisqu'ils s'évadèrent, indiqués avec raison puisqu'ils
-débutèrent là, Villiers de l'Isle-Adam, M. Sully
-Prudhomme, M. Xavier de Ricard, M. Léon Valade,
-M. Albert Mérat, M. Ernest d'Hervilly.</p>
+poètes, admirateurs qui sont et Glatigny, et M. Mendès
+lui-même, et M. Coppée, M. Dierx, Armand Silvestre,
+Verlaine, Mallarmé, ces deux derniers revendiqués à
+tort, puisqu'ils s'évadèrent, indiqués avec raison puisqu'ils
+débutèrent là, Villiers de l'Isle-Adam, M. Sully
+Prudhomme, M. Xavier de Ricard, M. Léon Valade,
+M. Albert Mérat, M. Ernest d'Hervilly.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span>
-M. Catulle Mendès indique comme recrues, comme
-adhérents du lendemain, M. Anatole France, M. Jean
-Aicard, M André Theuriet.</p>
+M. Catulle Mendès indique comme recrues, comme
+adhérents du lendemain, M. Anatole France, M. Jean
+Aicard, M André Theuriet.</p>
<p>Ainsi donc, le premier parnassien, c'est Glatigny, le
-réel Brisacier incarnant les légendes du Chariot de
-Thespis, apprenant à lire par amour, rencontrant par
-hasard les <cite>Stalactites</cite> de Théodore de Banville et s'en
-énamourant, poète agile, aimable, ému, souriant et
-dont on cherche, non sans raison, à créer dramatiquement
-la légende. M. Catulle Mendès y trouvera vraisemblablement
+réel Brisacier incarnant les légendes du Chariot de
+Thespis, apprenant à lire par amour, rencontrant par
+hasard les <cite>Stalactites</cite> de Théodore de Banville et s'en
+énamourant, poète agile, aimable, ému, souriant et
+dont on cherche, non sans raison, à créer dramatiquement
+la légende. M. Catulle Mendès y trouvera vraisemblablement
le Cyrano du Parnasse.</p>
-<p>Puis ce fut M. Catulle Mendès, et des poètes qui se
-trouvèrent aux bureaux de sa <cite>Revue fantaisiste</cite>; ce
-furent des débutants qu'on adopta, comme M. Coppée,
-des poètes qui fréquentaient chez Leconte de Lisle,
-comme M. Dierx et M. de Heredia, ou amenés par
-Charles Baudelaire, comme Léon Cladel. Bref, le Parnasse
+<p>Puis ce fut M. Catulle Mendès, et des poètes qui se
+trouvèrent aux bureaux de sa <cite>Revue fantaisiste</cite>; ce
+furent des débutants qu'on adopta, comme M. Coppée,
+des poètes qui fréquentaient chez Leconte de Lisle,
+comme M. Dierx et M. de Heredia, ou amenés par
+Charles Baudelaire, comme Léon Cladel. Bref, le Parnasse
se constitua d'admirateurs et d'amis de Leconte
de Lisle, de Banville et de Baudelaire. M. Emmanuel
-des Essarts, dans un article énumératoire, dit que ce fut
+des Essarts, dans un article énumératoire, dit que ce fut
sous ces trois grands arbres un semis de fleurettes bizarres
-qui s'abritèrent à leur ombre.</p>
-
-<p>Postérieurement à <cite>la Légende du Parnasse contemporain</cite>,
-tout récemment, dans le <cite>Braises du cendrier</cite>,
-M. Catulle Mendès fait, non sans fierté, le dénombrement
-de ses frères d'armes: il énumère Glatigny,
-M. Coppée, Stéphane Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam,
-Armand Silvestre, M. Albert Mérat, M. Sully
+qui s'abritèrent à leur ombre.</p>
+
+<p>Postérieurement à <cite>la Légende du Parnasse contemporain</cite>,
+tout récemment, dans le <cite>Braises du cendrier</cite>,
+M. Catulle Mendès fait, non sans fierté, le dénombrement
+de ses frères d'armes: il énumère Glatigny,
+M. Coppée, Stéphane Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam,
+Armand Silvestre, M. Albert Mérat, M. Sully
Prudhomme, Paul Verlaine, M. Anatole France, M. de
-Heredia, M. Léon Dierx.</p>
+Heredia, M. Léon Dierx.</p>
<p>Il faut bien dire tout de suite que Villiers de l'Isle-Adam
<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
-a plus longé le Parnasse qu'il n'en fit partie;
+a plus longé le Parnasse qu'il n'en fit partie;
que l'y ranger, c'est, de la part des Parnassiens, transporter
-sur le terrain littéraire une amicale contemporanéité.
+sur le terrain littéraire une amicale contemporanéité.
Villiers est un prosateur, il a fait peu de vers,
-et ses premières poésies, qu'on ne peut considérer
+et ses premières poésies, qu'on ne peut considérer
comme importantes dans son &oelig;uvre, portent surtout
l'empreinte d'Alfred de Musset. M. Anatole France
-n'est point, à proprement parler, un parnassien, étant
-devenu lui-même un point de départ et dans une orientation
-si différente. Il voisine par <cite>les Noces corinthiennes</cite>
-et ses poèmes, puis il bifurque. Il faut surtout dire
-et redire que c'est indûment que le Parnasse revendiquerait
-Mallarmé et Verlaine. Ils ont débuté avec les
+n'est point, à proprement parler, un parnassien, étant
+devenu lui-même un point de départ et dans une orientation
+si différente. Il voisine par <cite>les Noces corinthiennes</cite>
+et ses poèmes, puis il bifurque. Il faut surtout dire
+et redire que c'est indûment que le Parnasse revendiquerait
+Mallarmé et Verlaine. Ils ont débuté avec les
Parnassiens, d'accord; mais leur gloire douloureuse et
-magnifique, ils l'acquirent pour s'en être séparés, en
-vue d'une vie d'art particulière qui fit d'eux les précurseurs
-du Symbolisme. Stéphane Mallarmé rêva la
-courbe d'art qui le mena, d'une volonté de faire aboutir
-logiquement l'idéal du vers selon Gautier et Baudelaire,
+magnifique, ils l'acquirent pour s'en être séparés, en
+vue d'une vie d'art particulière qui fit d'eux les précurseurs
+du Symbolisme. Stéphane Mallarmé rêva la
+courbe d'art qui le mena, d'une volonté de faire aboutir
+logiquement l'idéal du vers selon Gautier et Baudelaire,
au vers libre<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>.</p>
-<p>Paul Verlaine se prit à chanter à sa guise et à tordre
-métaphoriquement le cou à la rime, ce bijou d'un sou
-selon lui, ce kohinnor d'après les Parnassiens. Il faut,
+<p>Paul Verlaine se prit à chanter à sa guise et à tordre
+métaphoriquement le cou à la rime, ce bijou d'un sou
+selon lui, ce kohinnor d'après les Parnassiens. Il faut,
d'ailleurs, admettre que le Parnasse est, sur ce point,
-peu cohérent dans ses dires, car, dans <cite>la Légende du
-Parnasse contemporain</cite>, Verlaine et Mallarmé ne sont
+peu cohérent dans ses dires, car, dans <cite>la Légende du
+Parnasse contemporain</cite>, Verlaine et Mallarmé ne sont
<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
-admis que très sur la lisière. M. Catulle Mendès, en
-reconnaissant la beauté des <cite>Fleurs</cite> de Mallarmé ou des
-sonnets de Verlaine, déclare, en 1884, qu'il conçoit
-seulement la technique de Mallarmé, sans l'admettre,
-et dit, à propos de Verlaine, que les <cite>Fêtes Galantes</cite>
-font preuve d'une meilleure santé intellectuelle que les
-<cite>Poèmes Saturniens</cite>. C'est le droit absolu de M. Catulle
-Mendès d'indiquer une démarcation, et cela fait l'éloge
+admis que très sur la lisière. M. Catulle Mendès, en
+reconnaissant la beauté des <cite>Fleurs</cite> de Mallarmé ou des
+sonnets de Verlaine, déclare, en 1884, qu'il conçoit
+seulement la technique de Mallarmé, sans l'admettre,
+et dit, à propos de Verlaine, que les <cite>Fêtes Galantes</cite>
+font preuve d'une meilleure santé intellectuelle que les
+<cite>Poèmes Saturniens</cite>. C'est le droit absolu de M. Catulle
+Mendès d'indiquer une démarcation, et cela fait l'éloge
de sa critique d'avoir tout de suite senti une antinomie,
-mais alors pourquoi, depuis, cette revendication obstinée?</p>
+mais alors pourquoi, depuis, cette revendication obstinée?</p>
-<p>Cette coupe nécessaire faite, on trouverait comme
-principaux Parnassiens: Glatigny, M. Mendès, Armand
-Silvestre, M. Mérat, Léon Valade, M. Coppée, M. Sully
-Prudhomme, M. de Heredia, M. Léon Dierx.</p>
+<p>Cette coupe nécessaire faite, on trouverait comme
+principaux Parnassiens: Glatigny, M. Mendès, Armand
+Silvestre, M. Mérat, Léon Valade, M. Coppée, M. Sully
+Prudhomme, M. de Heredia, M. Léon Dierx.</p>
-<p>Théophile Gautier, dans son Rapport sur les Progrès
-de la Poésie française, en 1867, après les avoir cités
+<p>Théophile Gautier, dans son Rapport sur les Progrès
+de la Poésie française, en 1867, après les avoir cités
(en leur joignant MM. Winter, Luzarche et des Essarts),
-prononce: «Il est bien difficile de caractériser, à
-moins de nombreuses citations, la manière et le type de
-ces jeunes écrivains dont l'originalité n'est pas encore
-bien dégagée des premières incertitudes. Quelques-uns
-imitent la sérénité impassible de Leconte de Lisle,
+prononce: «Il est bien difficile de caractériser, à
+moins de nombreuses citations, la manière et le type de
+ces jeunes écrivains dont l'originalité n'est pas encore
+bien dégagée des premières incertitudes. Quelques-uns
+imitent la sérénité impassible de Leconte de Lisle,
d'autres l'ampleur harmonique de Banville, ceux-ci
-l'âpre concentration de Baudelaire, ceux-là la grandeur
-farouche de la dernière manière d'Hugo; chacun,
-bien entendu, a son accent propre qui se mêle à la note
-empruntée»; et Gautier louera M. Sully Prudhomme
-de la bonne composition de ses poèmes, dira de M. de
-Heredia que son nom espagnol ne l'empêche pas de
-trouver de beaux sonnets en notre langue, de Stéphane
+l'âpre concentration de Baudelaire, ceux-là la grandeur
+farouche de la dernière manière d'Hugo; chacun,
+bien entendu, a son accent propre qui se mêle à la note
+empruntée»; et Gautier louera M. Sully Prudhomme
+de la bonne composition de ses poèmes, dira de M. de
+Heredia que son nom espagnol ne l'empêche pas de
+trouver de beaux sonnets en notre langue, de Stéphane
<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
-Mallarmé que «son extravagance un peu voulue est
-traversée de brillants éclairs», de M. François Coppée
+Mallarmé que «son extravagance un peu voulue est
+traversée de brillants éclairs», de M. François Coppée
que son <cite>Reliquaire</cite> est un charmant volume qui promet
et qui tient.</p>
-<p>M. Coppée est celui qui reçoit le plus beau compliment;
-il avait déjà ses deux gammes très diverses, dont
+<p>M. Coppée est celui qui reçoit le plus beau compliment;
+il avait déjà ses deux gammes très diverses, dont
l'une vient de Gautier et l'autre un peu de Musset et
-davantage de Murger. La première lui dictait à ce moment,
-dans <cite>le Jongleur</cite>, ce poème qui donna à M. Catulle
-Mendès l'impression que M. Coppée dominait désormais
-son inspiration, des vers comme ceux-ci, très
-<cite>Emaux et Camées</cite>:</p>
+davantage de Murger. La première lui dictait à ce moment,
+dans <cite>le Jongleur</cite>, ce poème qui donna à M. Catulle
+Mendès l'impression que M. Coppée dominait désormais
+son inspiration, des vers comme ceux-ci, très
+<cite>Emaux et Camées</cite>:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>Si la gitane de Cordoue,</p>
@@ -11190,12 +11152,12 @@ son inspiration, des vers comme ceux-ci, très
<div class="stanza">
<p>Trompant un hercule de foire,</p>
<p>Stupide et fort comme un cheval,</p>
-<p>M'accorde un soir d'été la gloire</p>
-<p>D'avoir un géant pour rival...</p>
+<p>M'accorde un soir d'été la gloire</p>
+<p>D'avoir un géant pour rival...</p>
</div></div>
<p>et, la seconde, des strophes comme celle-ci, contenant
-en germe le Parnasse non héroïque, ni farce, mitoyen,
+en germe le Parnasse non héroïque, ni farce, mitoyen,
dirons-nous:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -11203,549 +11165,549 @@ dirons-nous:</p>
<p>Ne saura plus le charme infini des aveux</p>
<p class="i3"> Et le bonheur qui vous inonde,</p>
<p>Parce qu'un soir de mai, dans le bois de Meudon,</p>
-<p>Sur votre épaule, avec un geste d'abandon,</p>
-<p class="i3"> Elle a posé sa tête blonde.</p>
+<p>Sur votre épaule, avec un geste d'abandon,</p>
+<p class="i3"> Elle a posé sa tête blonde.</p>
</div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span>
Si froidement que parle Gautier des Parnassiens,
-c'était les défendre chaudement, étant donné l'état de
-l'opinion courante à leur égard. Ce tollé de la presse
-est au surplus tout à leur honneur, et, s'ils en ont un
-peu oublié la leçon lors des débuts du Symbolisme,
+c'était les défendre chaudement, étant donné l'état de
+l'opinion courante à leur égard. Ce tollé de la presse
+est au surplus tout à leur honneur, et, s'ils en ont un
+peu oublié la leçon lors des débuts du Symbolisme,
nous devons le leur compter comme preuve que leur
-art contenait une portion de nouveauté, qui maintenant
-nous échappe un peu, qui était toute de forme, mais
+art contenait une portion de nouveauté, qui maintenant
+nous échappe un peu, qui était toute de forme, mais
assez vive en sa substance pour faire comprendre les
-colères qui les accueillaient. Gautier énumère dans son
-Rapport les poètes qui en même temps qu'eux, sous
-d'autres couleurs, abordaient la poésie et qui furent
-leurs adversaires; les louanges sont peut-être plus abondamment
-départies aux non-Parnassiens et notamment
-à Ratisbonne, Lacaussade, Maxime Du Camp, André
-Lefèvre (qui tient une grande place), Auguste Desplaces,
-Levavasseur, M. Prarond, Valéry Vernier, Eugène
-Grenier, Eugène Manuel, Stéphane du Halga, Thalès
+colères qui les accueillaient. Gautier énumère dans son
+Rapport les poètes qui en même temps qu'eux, sous
+d'autres couleurs, abordaient la poésie et qui furent
+leurs adversaires; les louanges sont peut-être plus abondamment
+départies aux non-Parnassiens et notamment
+à Ratisbonne, Lacaussade, Maxime Du Camp, André
+Lefèvre (qui tient une grande place), Auguste Desplaces,
+Levavasseur, M. Prarond, Valéry Vernier, Eugène
+Grenier, Eugène Manuel, Stéphane du Halga, Thalès
Bernard, Max Buchon, Grandet, Bataille, Du Boys et
Rolland. Il semble, dans la juxtaposition des deux
-séries, avoir eu tort, comme dans une exaltation un
+séries, avoir eu tort, comme dans une exaltation un
peu excessive d'Autran parmi les artistes plus anciens;
l'essentiel est la configuration qu'il fournit du groupe,
et le fond de son opinion.</p>
-<p>Il y a encore une autre façon documentaire de dénombrer
+<p>Il y a encore une autre façon documentaire de dénombrer
les Parnassiens, c'est celle que fournit le <cite>Parnasse
contemporain</cite>, recueil paru chez Lemerre et qui,
-sauf népotismes et intercalations amicales, donne toute
-la figure de l'école, y compris, ce dont il serait injuste
-de la priver en une étude sérieuse, son rayonnement,
+sauf népotismes et intercalations amicales, donne toute
+la figure de l'école, y compris, ce dont il serait injuste
+de la priver en une étude sérieuse, son rayonnement,
ses adeptes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
-Dans le premier <cite>Parnasse</cite>, les aînés admis sont
+Dans le premier <cite>Parnasse</cite>, les aînés admis sont
Gautier, Banville, Leconte de Lisle, Vacquerie, Baudelaire,
-Arsène Houssaye, Philoxène Boyer, les frères
+Arsène Houssaye, Philoxène Boyer, les frères
Deschamps, Auguste Barbier.</p>
-<p>Outre ces noms, outre ceux que réclame <cite>la Légende
-du Parnasse contemporain</cite>, on trouve Louis Ménard,
-qui n'apparut qu'une fois, étranger au mouvement de
-par les faibles qualités de son vers, mais dont on lut,
-de ce côté, avec profit, les &oelig;uvres philosophiques en
-prose et les évocations du polythéisme hellénique,
-André Lemoyne, poète aimable et bien différent, puis
-MM. Xavier de Ricard, Léon Valade, Cazalis, Emmanuel
-des Essarts, Henry Winter, Armand Renaud, Eugène
-Lefébure, Edmond Lapelletier, Auguste de Chatillon,
-Jules Forni, Charles Coran, Eugène Villemin, Robert
-Luzarche, Alexandre Piédagnel, F. Fertiault, Francis
-Tesson, Alexis Martin. Une série terminale de sonnets
-semble constituer une sélection voulue.</p>
-
-<p>La seconde série du <cite>Parnasse</cite> accueille M<sup>me</sup> de Callias,
+<p>Outre ces noms, outre ceux que réclame <cite>la Légende
+du Parnasse contemporain</cite>, on trouve Louis Ménard,
+qui n'apparut qu'une fois, étranger au mouvement de
+par les faibles qualités de son vers, mais dont on lut,
+de ce côté, avec profit, les &oelig;uvres philosophiques en
+prose et les évocations du polythéisme hellénique,
+André Lemoyne, poète aimable et bien différent, puis
+MM. Xavier de Ricard, Léon Valade, Cazalis, Emmanuel
+des Essarts, Henry Winter, Armand Renaud, Eugène
+Lefébure, Edmond Lapelletier, Auguste de Chatillon,
+Jules Forni, Charles Coran, Eugène Villemin, Robert
+Luzarche, Alexandre Piédagnel, F. Fertiault, Francis
+Tesson, Alexis Martin. Une série terminale de sonnets
+semble constituer une sélection voulue.</p>
+
+<p>La seconde série du <cite>Parnasse</cite> accueille M<sup>me</sup> de Callias,
M<sup>me</sup> Blanchecotte (une doyenne), MM. Ernest d'Hervilly,
Henri Rey, M<sup>me</sup> Louise Colet, M. Anatole France,
-Léon Cladel, Alfred des Essarts, Antony Valabrègue,
-MM. Armand Renaud, André Theuriet, Jean Aicard,
-Georges Lafenestre, Frédéric Plessis, Robinot-Bertrand,
-Léon Grandet, Gustave Pradelle, M<sup>me</sup> Penquer, Louis
-Salles, Eugène Manuel. Laprade et Soulary y furent
-vraisemblablement invités, ainsi que Charles Cros,
-poète trop autonome pour être là autrement qu'en visiteur.</p>
-
-<p>A la troisième série du <cite>Parnasse</cite>, l'effectif s'accroît;
-d'autres déférentes invitations amènent M<sup>me</sup> Ackermann,
+Léon Cladel, Alfred des Essarts, Antony Valabrègue,
+MM. Armand Renaud, André Theuriet, Jean Aicard,
+Georges Lafenestre, Frédéric Plessis, Robinot-Bertrand,
+Léon Grandet, Gustave Pradelle, M<sup>me</sup> Penquer, Louis
+Salles, Eugène Manuel. Laprade et Soulary y furent
+vraisemblablement invités, ainsi que Charles Cros,
+poète trop autonome pour être là autrement qu'en visiteur.</p>
+
+<p>A la troisième série du <cite>Parnasse</cite>, l'effectif s'accroît;
+d'autres déférentes invitations amènent M<sup>me</sup> Ackermann,
<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
-Autran, Jules Breton, peintre critique et poète (où excella-t-il!),
-Edouard Grenier, poète universitaire des
-plus médiocres, dont quelques études sur Heine sont
-curieuses à cause d'un ton d'égalité comique, Paul
-de Musset, Ratisbonne; à côté d'eux, des jeunes chez
+Autran, Jules Breton, peintre critique et poète (où excella-t-il!),
+Edouard Grenier, poète universitaire des
+plus médiocres, dont quelques études sur Heine sont
+curieuses à cause d'un ton d'égalité comique, Paul
+de Musset, Ratisbonne; à côté d'eux, des jeunes chez
qui l'influence parnassienne se manifeste vraiment,
MM. Armand d'Artois, Emile Bergerat (chez qui le
-chroniqueur éclipse le poète), Émile Blémont, Robert
-de Bonnières, qui donna quelques sonnets du genre
+chroniqueur éclipse le poète), Émile Blémont, Robert
+de Bonnières, qui donna quelques sonnets du genre
de ceux de M. de Heredia, puis entreprit vainement la
-réhabilitation du conte en vers, Raoul Gineste, Charles
+réhabilitation du conte en vers, Raoul Gineste, Charles
Grandmougin, Guy de Binos, Isabelle Guyon, Auguste
-Lacaussade, déjà connu par des poèmes naturistes,
-créole comme Leconte de Lisle ou Dierx, abordant les
-mêmes paysages, Paul Marrot, poète plutôt réaliste et
-fantaisiste, Achille Millien, Monnier, Amédée Pigeon,
+Lacaussade, déjà connu par des poèmes naturistes,
+créole comme Leconte de Lisle ou Dierx, abordant les
+mêmes paysages, Paul Marrot, poète plutôt réaliste et
+fantaisiste, Achille Millien, Monnier, Amédée Pigeon,
Claudius Popelin, Gustave Ringal, Gabriel Vicaire,
comme aussi Rollinat et Paul Bourget.</p>
<p>Mais ces trois derniers ne sont pas des Parnassiens:
-Rollinat, comme Vicaire, tiendrait plutôt au groupe
+Rollinat, comme Vicaire, tiendrait plutôt au groupe
de Richepin et de Maurice Bouchor qui protesta vivement
non pas tant contre la rythmique que contre le
-fonds d'idées, l'impassibilité, le non-réalisme des
-Parnassiens et aussi contre leur vocabulaire, et réclamèrent
-avec quelque éclat un retour à la simplicité et
-à la découverte de la vie. L'intrusion du Symbolisme a
-resserré ces deux groupes jadis ennemis, au moins sur
-un point, et ceux qu'on accusa âprement de vouloir
-disloquer le vers ont été amnistiés <em>de plano</em>. Ce fut
-néanmoins la première fois qu'on barrait la route au
-Parnasse depuis ses débuts, la chose se passant
+fonds d'idées, l'impassibilité, le non-réalisme des
+Parnassiens et aussi contre leur vocabulaire, et réclamèrent
+avec quelque éclat un retour à la simplicité et
+à la découverte de la vie. L'intrusion du Symbolisme a
+resserré ces deux groupes jadis ennemis, au moins sur
+un point, et ceux qu'on accusa âprement de vouloir
+disloquer le vers ont été amnistiés <em>de plano</em>. Ce fut
+néanmoins la première fois qu'on barrait la route au
+Parnasse depuis ses débuts, la chose se passant
<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
-vers 1878. Richepin écrivait <cite>la Chanson des Gueux</cite>,
+vers 1878. Richepin écrivait <cite>la Chanson des Gueux</cite>,
M. Paul Bourget <cite>Edel</cite>, M. Bouchor les <cite>Chansons joyeuses</cite>
-et ce fut d'avoir eu trop confiance en leur rhétorique
-qui les empêcha d'imposer une esthétique qui s'appuyait
+et ce fut d'avoir eu trop confiance en leur rhétorique
+qui les empêcha d'imposer une esthétique qui s'appuyait
d'ailleurs sur le naturalisme, dont on pensa
-quelque temps qu'ils allaient devenir les poètes. Ils ne
-manquèrent point de talent ni de truculence, mais bien
-d'indépendance et d'audace.</p>
+quelque temps qu'ils allaient devenir les poètes. Ils ne
+manquèrent point de talent ni de truculence, mais bien
+d'indépendance et d'audace.</p>
<p>Il faut supprimer de la liste que fournit le <cite>Parnasse
-contemporain</cite> le nom des poètes qui tournèrent court,
-après un ou deux volumes de vers, entrèrent dans la
+contemporain</cite> le nom des poètes qui tournèrent court,
+après un ou deux volumes de vers, entrèrent dans la
politique ou l'administration, et se turent; certains
-furent des créations de M. Lemerre. Postérieurement
+furent des créations de M. Lemerre. Postérieurement
au <cite>Parnasse contemporain</cite>, on trouverait aussi de nouvelles
recrues pour le Parnasse, mais il faudrait distinguer,
parmi ces fervents de l'art traditionnel, ceux qui
-procèdent du romantisme pur et les lamartiniens, de
-ceux que directement tel ou tel des Parnassiens influença.
-Si on peut porter à l'acquis du Parnasse des
-poètes tels que M. de Guerne, M. Jacques Madeleine,
-et très à la rigueur M. Henry Barbusse, on ne saurait
-lui attribuer ceux qui, quoique résolus au vers régulier,
+procèdent du romantisme pur et les lamartiniens, de
+ceux que directement tel ou tel des Parnassiens influença.
+Si on peut porter à l'acquis du Parnasse des
+poètes tels que M. de Guerne, M. Jacques Madeleine,
+et très à la rigueur M. Henry Barbusse, on ne saurait
+lui attribuer ceux qui, quoique résolus au vers régulier,
ont d'autres attaches, comme M. Quillard, comme
-Albert Samain. Ce n'est point sans arrière-pensée que
-le Parnasse réclame Verlaine: c'est non seulement à
-cause de sa gloire, c'est à cause des verlainiens, car
+Albert Samain. Ce n'est point sans arrière-pensée que
+le Parnasse réclame Verlaine: c'est non seulement à
+cause de sa gloire, c'est à cause des verlainiens, car
l'empreinte de Verlaine se trouve, et forte, chez des
suivants du rythme traditionnel.</p>
<p>L'art de M. Tailhade ne s'apparente intellectuellement
-qu'à des tentatives de rénovation, si strictement
-traditionnelle soit sa métrique, et on sent bien en lisant
+qu'à des tentatives de rénovation, si strictement
+traditionnelle soit sa métrique, et on sent bien en lisant
<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
-M. Sébastien-Charles Leconte qu'il s'est passé quelque
-chose depuis le Parnasse, grâce à quoi, malgré la vive
-admiration du poète pour Leconte de Lisle et M. Dierx,
-on ne peut le considérer comme un parnassien: ce
-serait un néo-classique, avec des recherches particulières
-de synthèse et de musique.</p>
-
-<p>Quant à M. Rostand, quoique évidemment ses sympathies
-d'art affichées soient avec le Parnasse, il a trop le
-goût de l'anachronisme, l'indifférence de la valeur du
-terme et de la solidité du vers pour qu'on puisse le
-compter parmi eux. Son lavis est l'antithèse de leur
-eau-forte, au moins théorique. Dans la pratique, il y a
+M. Sébastien-Charles Leconte qu'il s'est passé quelque
+chose depuis le Parnasse, grâce à quoi, malgré la vive
+admiration du poète pour Leconte de Lisle et M. Dierx,
+on ne peut le considérer comme un parnassien: ce
+serait un néo-classique, avec des recherches particulières
+de synthèse et de musique.</p>
+
+<p>Quant à M. Rostand, quoique évidemment ses sympathies
+d'art affichées soient avec le Parnasse, il a trop le
+goût de l'anachronisme, l'indifférence de la valeur du
+terme et de la solidité du vers pour qu'on puisse le
+compter parmi eux. Son lavis est l'antithèse de leur
+eau-forte, au moins théorique. Dans la pratique, il y a
avec certains des Parnassiens plus de ressemblances
-réelles.</p>
+réelles.</p>
-<p>Pour être complet, il faut noter l'expansion belge du
+<p>Pour être complet, il faut noter l'expansion belge du
Parnasse. Georges Rodenbach, dont toutes les volitions
-d'intimisme et de musique discrète sont opposées
-à l'art parnassien, aboutissait au vers libre, et sa mort
-prématurée ne l'a point interrompu avant qu'il n'en ait
-laissé pour témoignage ce beau livre, <cite>le Miroir du Ciel
-natal</cite>. Il demeure donc au Parnasse, de ce côté,
-M. Iwan Gilkin et M. Albert Giraud, qui sont très exactement
-de ses fidèles, encore que M. Giraud doive
-infiniment à Paul Verlaine.</p>
+d'intimisme et de musique discrète sont opposées
+à l'art parnassien, aboutissait au vers libre, et sa mort
+prématurée ne l'a point interrompu avant qu'il n'en ait
+laissé pour témoignage ce beau livre, <cite>le Miroir du Ciel
+natal</cite>. Il demeure donc au Parnasse, de ce côté,
+M. Iwan Gilkin et M. Albert Giraud, qui sont très exactement
+de ses fidèles, encore que M. Giraud doive
+infiniment à Paul Verlaine.</p>
<h4>III</h4>
-<p>Un livre technique apparaît à la maturité du Parnasse:
-c'est le <cite>Petit Traité de poésie française</cite> de Théodore
+<p>Un livre technique apparaît à la maturité du Parnasse:
+c'est le <cite>Petit Traité de poésie française</cite> de Théodore
<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
Banville. Ce livre a paru vers 1876<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a>; il n'a pu
-servir à l'instruction poétique d'aucun des premiers
-Parnassiens, mais il résume un enseignement oral
-qu'ils écoutèrent.</p>
+servir à l'instruction poétique d'aucun des premiers
+Parnassiens, mais il résume un enseignement oral
+qu'ils écoutèrent.</p>
-<p>D'ailleurs, en ajoutant à la prosodie de Tennint, et
+<p>D'ailleurs, en ajoutant à la prosodie de Tennint, et
en la refondant, et en la noyant autant que faire se
-pouvait dans de la fantaisie élégante et joyeuse, Théodore
-de Banville est très prudent: il ne présente son
-livre que comme un petit manuel destiné aux gens du
-monde. Il préconise, pour les poètes, uniquement la
-lecture des maîtres comme moyen d'instruction, et
-prétend s'adresser à un candidat au Parnasse qui voudrait
-faire des vers malgré Minerve. Il y a peut-être là
-coquetterie d'un grand lyrique, ennuyé de professer et
-de donner des recettes. D'autres réserves, que le
-poète fait pour sa conscience, sont plus importantes:
+pouvait dans de la fantaisie élégante et joyeuse, Théodore
+de Banville est très prudent: il ne présente son
+livre que comme un petit manuel destiné aux gens du
+monde. Il préconise, pour les poètes, uniquement la
+lecture des maîtres comme moyen d'instruction, et
+prétend s'adresser à un candidat au Parnasse qui voudrait
+faire des vers malgré Minerve. Il y a peut-être là
+coquetterie d'un grand lyrique, ennuyé de professer et
+de donner des recettes. D'autres réserves, que le
+poète fait pour sa conscience, sont plus importantes:
il s'agit pour lui de ne pas fermer son livre sans lui
-laisser une issue sur l'avenir. Plus près que les Parnassiens
-de la révolution romantique, plus créateur
-qu'eux et de beaucoup, il n'a pas, étant un inspirateur,
+laisser une issue sur l'avenir. Plus près que les Parnassiens
+de la révolution romantique, plus créateur
+qu'eux et de beaucoup, il n'a pas, étant un inspirateur,
la foi aveugle des adeptes: c'est pourquoi il
-regrette que la révolution d'Hugo soit restée incomplète,
-que les romantiques n'aient rien ajouté à cette
-révolution, que leur rôle y ait été plutôt restrictif.
-Ces concessions faites à l'avenir, il pose son principe
+regrette que la révolution d'Hugo soit restée incomplète,
+que les romantiques n'aient rien ajouté à cette
+révolution, que leur rôle y ait été plutôt restrictif.
+Ces concessions faites à l'avenir, il pose son principe
de la Rime puissance absolue, le seul mot, dira-t-il,
-qu'on entende dans le vers; il la considère comme
-une nécessité de technique, aussi comme un tremplin;
+qu'on entende dans le vers; il la considère comme
+une nécessité de technique, aussi comme un tremplin;
<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
sa nature heureuse lui en avait fait une baguette magique,
-et il en vante aux autres les puissances cachées,
+et il en vante aux autres les puissances cachées,
la force inventive.</p>
-<p>Très louablement opposé aux licences qui déforment
-la phrase, par exemple à l'inversion, il accuse la lâcheté
-humaine de s'opposer à l'emploi de l'hiatus.</p>
+<p>Très louablement opposé aux licences qui déforment
+la phrase, par exemple à l'inversion, il accuse la lâcheté
+humaine de s'opposer à l'emploi de l'hiatus.</p>
-<p>Il ressort de ses lignes qu'étant donnée une technique
-dont il ne discute pas la base scientifique ni la légitimité,
+<p>Il ressort de ses lignes qu'étant donnée une technique
+dont il ne discute pas la base scientifique ni la légitimité,
ceux qui l'abordent doivent s'en tirer sans trucs
-et sans facilités convenues, obtenues aux dépens du tour
-logique de la phrase; cela donne la main aux théories
+et sans facilités convenues, obtenues aux dépens du tour
+logique de la phrase; cela donne la main aux théories
des vers-libristes qui ne subordonnent jamais cette
-allure nécessaire de la phrase au redoublement des sonorités,
-à la redondance de la strophe, ni à la rotondité
-du rythme, comme dirait M. Mendès.</p>
+allure nécessaire de la phrase au redoublement des sonorités,
+à la redondance de la strophe, ni à la rotondité
+du rythme, comme dirait M. Mendès.</p>
-<p>Mais Banville ne persévère par sur cette indication
-qu'il a fait luire, et, avec une belle franchise, facile à son
-énorme et souriante habileté dont l'acrobatisme n'est
+<p>Mais Banville ne persévère par sur cette indication
+qu'il a fait luire, et, avec une belle franchise, facile à son
+énorme et souriante habileté dont l'acrobatisme n'est
qu'un province, il conseille nettement de cheviller. Il
-prend pour exemple un fragment du <cite>Régiment du Baron
+prend pour exemple un fragment du <cite>Régiment du Baron
Madruce</cite>, en dispose les images principales, les
-mots essentiels placés à la rime, et indique que la besogne,
+mots essentiels placés à la rime, et indique que la besogne,
une fois le premier travail fait, est de rejoindre
-avec élégance et sans qu'aucune bavure dénonce le travail
-de mosaïque, les images principales, les rimes principales.
-Evidemment, il eût été moins fécond et moins
-lyrique s'il se fût toujours soumis à cette méthode.
-Enfin, chevillage habile ou mosaïque ingénieuse, et
-rime rare à consonne d'appui, voilà la base même de
+avec élégance et sans qu'aucune bavure dénonce le travail
+de mosaïque, les images principales, les rimes principales.
+Evidemment, il eût été moins fécond et moins
+lyrique s'il se fût toujours soumis à cette méthode.
+Enfin, chevillage habile ou mosaïque ingénieuse, et
+rime rare à consonne d'appui, voilà la base même de
son enseignement.</p>
<p>D'ailleurs, les influences de Banville et de Leconte
<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
de Lisle, les plus importantes techniquement (celle de
-Baudelaire fut plutôt mentale), sauf sur ce point que
-toutes deux indiquent une nécessité de serrer le vers
-relâché par les lamartiniens et les mauvais élèves
-d'Hugo et de Musset, sont diverses et même contradictoires.
-Le <cite>Petit Traité de poésie</cite> de Banville contient,
-avec luxe de détails relativement à ses dimensions,
-l'étude des formes fixes. Toutes y trouvent leur place,
-et Banville les tenta toutes; le grand poète des <cite>Exilés</cite>
-perdit beaucoup de temps à tourner des babioles. Les
-Parnassiens le suivirent dans cette voie, et, à son instar,
+Baudelaire fut plutôt mentale), sauf sur ce point que
+toutes deux indiquent une nécessité de serrer le vers
+relâché par les lamartiniens et les mauvais élèves
+d'Hugo et de Musset, sont diverses et même contradictoires.
+Le <cite>Petit Traité de poésie</cite> de Banville contient,
+avec luxe de détails relativement à ses dimensions,
+l'étude des formes fixes. Toutes y trouvent leur place,
+et Banville les tenta toutes; le grand poète des <cite>Exilés</cite>
+perdit beaucoup de temps à tourner des babioles. Les
+Parnassiens le suivirent dans cette voie, et, à son instar,
firent nombre de ballades, de rondels, de triolets.
-C'était l'aboutissement du mouvement de curiosité qui
-avait entraîné les Romantiques vers l'étude assez détaillée
-du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, comme firent Sainte-Beuve et
-Nerval. Après avoir joui des petits rythmes en curieux,
-très désireux de trouver un terrain où Hugo n'eut pas
-mis le pied, les Parnassiens se précipitèrent sur celui-là.</p>
+C'était l'aboutissement du mouvement de curiosité qui
+avait entraîné les Romantiques vers l'étude assez détaillée
+du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, comme firent Sainte-Beuve et
+Nerval. Après avoir joui des petits rythmes en curieux,
+très désireux de trouver un terrain où Hugo n'eut pas
+mis le pied, les Parnassiens se précipitèrent sur celui-là.</p>
<p>Leconte de Lisle avait des ambitions trop solennelles,
-je ne dis pas hautes parce que celles de Banville étaient
-aussi hautes, pour s'amuser à ces gentillesses du vieil
-esprit français, qui sont à la poésie lyrique ce que les
-vieux fabliaux sont au roman de m&oelig;urs on d'évocation;
-il y eut là beaucoup de talent perdu. La fidélité à ces
+je ne dis pas hautes parce que celles de Banville étaient
+aussi hautes, pour s'amuser à ces gentillesses du vieil
+esprit français, qui sont à la poésie lyrique ce que les
+vieux fabliaux sont au roman de m&oelig;urs on d'évocation;
+il y eut là beaucoup de talent perdu. La fidélité à ces
deux influences&mdash;la marche au grandiose, selon
Hugo et Leconte de Lisle, la danse vers le plaisant et
-le spirituel, d'après Banville,&mdash;communique aux premiers
+le spirituel, d'après Banville,&mdash;communique aux premiers
volumes des Parnassiens un aspect un peu hybride.
-Catulle Mendès, au début de sa carrière longue
-et remplie, fait voisiner Kamadéva,&mdash;</p>
+Catulle Mendès, au début de sa carrière longue
+et remplie, fait voisiner Kamadéva,&mdash;</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span></p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>L'ombre diminuée</p>
-<p>Voit flotter la nuée</p>
+<p>L'ombre diminuée</p>
+<p>Voit flotter la nuée</p>
<p>De tes parfums ravis</p>
-<p>Aux Madhâvis&mdash;</p>
+<p>Aux Madhâvis&mdash;</p>
</div></div>
<p>les soutras, les aras, les roses radambas, les grands
dieux de l'Inde, les personnages de la Saga avec Tin-Si-O-Sai-Tsin,
et aussi avec Philis et les petits amours
-débauchés qui veulent fonder des évêchés dans la Cythère
-libertine; il a des chansons espagnoles où luit du
+débauchés qui veulent fonder des évêchés dans la Cythère
+libertine; il a des chansons espagnoles où luit du
clair de lune germanique, et il resserre, en de brefs
-contes épiques, des crises d'âme héroïque. M. Dierx
-racontera Hemrik le Veuf, en même temps qu'il parlera
-de la beauté des Yeux; et chez tous, c'est la même
-juxtaposition (sauf que M. Dierx n'a manié que le lyrisme
-soit en effusion de poésie personnelle, soit en
-courtes pièces avec une nuance épique), c'est le même
-mélange de poésie biblique, légendaire, funambulesque,
+contes épiques, des crises d'âme héroïque. M. Dierx
+racontera Hemrik le Veuf, en même temps qu'il parlera
+de la beauté des Yeux; et chez tous, c'est la même
+juxtaposition (sauf que M. Dierx n'a manié que le lyrisme
+soit en effusion de poésie personnelle, soit en
+courtes pièces avec une nuance épique), c'est le même
+mélange de poésie biblique, légendaire, funambulesque,
libertine, descriptive et, plus tard, didactique,
-grâce à M. Sully Prudhomme, qui, lui, ne marivauda
+grâce à M. Sully Prudhomme, qui, lui, ne marivauda
jamais.</p>
-<p>Cette simultanéité d'excursions dans des genres différents,
-ils la tinrent pour variété, et, comme il la fallait
-expliquer, qu'ils avaient rencontré la conception de
-Banville, d'après laquelle le poète, artisan averti impeccablement
-d'un métier, doit pouvoir fournir tout poème
+<p>Cette simultanéité d'excursions dans des genres différents,
+ils la tinrent pour variété, et, comme il la fallait
+expliquer, qu'ils avaient rencontré la conception de
+Banville, d'après laquelle le poète, artisan averti impeccablement
+d'un métier, doit pouvoir fournir tout poème
pour toute circonstance, et tient en somme sur le Parnasse,
ou pour le journal ou pour les particuliers, une
-échoppe d'écrivain public idéal (conception qui a ses
-droits), ils se déclarèrent non pas des inspirés, mais des
-praticiens scrupuleux, savants et indifférents. C'est de
-ce temps à programme que datent les fières déclarations
+échoppe d'écrivain public idéal (conception qui a ses
+droits), ils se déclarèrent non pas des inspirés, mais des
+praticiens scrupuleux, savants et indifférents. C'est de
+ce temps à programme que datent les fières déclarations
<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
-d'impassibilité procédant de Leconte de Lisle:</p>
+d'impassibilité procédant de Leconte de Lisle:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>La grande Muse porte un péplos bien sculpté</p>
-<p>Et le trouble est banni des âmes qu'elle hante</p>
+<p>La grande Muse porte un péplos bien sculpté</p>
+<p>Et le trouble est banni des âmes qu'elle hante</p>
</div></div>
<p>ou le</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Nous qui faisons des vers émus très froidement.</p>
+<p>Nous qui faisons des vers émus très froidement.</p>
</div></div>
-<p>Notons-le en passant, cet émotif de Verlaine est, à
-cette date, bien le plus résolu à mater énergiquement
-l'inspiration et l'émotion, et son impassibilité du moment
-prête au sourire. Mais ces vers, ces aphorismes,
+<p>Notons-le en passant, cet émotif de Verlaine est, à
+cette date, bien le plus résolu à mater énergiquement
+l'inspiration et l'émotion, et son impassibilité du moment
+prête au sourire. Mais ces vers, ces aphorismes,
ces programmes sont de contenance. Les Parnassiens
-travaillèrent sous les influences précitées qui firent les
-uns sataniques, les autres épiques, les autres funambulesques,
-ou plutôt les décidèrent presque tous à toucher
-à ces cordes diverses, et à alterner l'épopée et le
+travaillèrent sous les influences précitées qui firent les
+uns sataniques, les autres épiques, les autres funambulesques,
+ou plutôt les décidèrent presque tous à toucher
+à ces cordes diverses, et à alterner l'épopée et le
triolet. Souplesse profonde, oui, mais non point don
lyrique.</p>
<p>Les vers des Parnassiens ont entre eux des points
-communs, grâce à leur fidélité aux mêmes principes;
-les individualités y font pourtant des différences.</p>
+communs, grâce à leur fidélité aux mêmes principes;
+les individualités y font pourtant des différences.</p>
-<p>Le vers de M. Mendès,&mdash;souple, éclatant, oratoire,
-théâtral, parfois cursif (eu égard à sa règle), offrant
-souvent, dans les pièces légères, grâce à un métier bien
-tenu et quelque nonchalance touchant la rareté des
+<p>Le vers de M. Mendès,&mdash;souple, éclatant, oratoire,
+théâtral, parfois cursif (eu égard à sa règle), offrant
+souvent, dans les pièces légères, grâce à un métier bien
+tenu et quelque nonchalance touchant la rareté des
rimes, un aspect d'improvisation heureuse, solide et
-fort dans les contes épiques, dominé par la rime quand
-le poète s'<em>esclaffe</em>,&mdash;diffère beaucoup du vers serré,
-avec des résonances d'intimité et des traînes de musique
+fort dans les contes épiques, dominé par la rime quand
+le poète s'<em>esclaffe</em>,&mdash;diffère beaucoup du vers serré,
+avec des résonances d'intimité et des traînes de musique
que fait M. Dierx. Ces deux formules doivent
-être très différenciées du système de lignes de prose
+être très différenciées du système de lignes de prose
<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
-exactement césurées et ponctuées par une rime avec
-consonne d'appui qu'emploie le plus fréquemment
-M. François Coppée. Un vers prosaïque sera toujours
-de la prose, malgré toutes les prosodies qui garantiront
+exactement césurées et ponctuées par une rime avec
+consonne d'appui qu'emploie le plus fréquemment
+M. François Coppée. Un vers prosaïque sera toujours
+de la prose, malgré toutes les prosodies qui garantiront
le contraire, et ce membre de phrase,</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Que le bon directeur avait versé lui-même,</p>
+<p>Que le bon directeur avait versé lui-même,</p>
</div></div>
-<p>ne saurait être considéré comme un vers. C'est l'erreur,
-toute l'erreur du Parnasse, d'avoir considéré la versification
-comme indépendante de la pensée. Cette formule
-de M. Coppée est dissemblable de la forme souvent
-gauche, imprécise et sans éclat, si elle n'est pas
-toujours dépourvue d'un joli flou lamartinien, qui distingue
-M. Sully Prudhomme, et de la technique serrée,
-trop serrée, encore qu'elle se permette la cheville (Banville
+<p>ne saurait être considéré comme un vers. C'est l'erreur,
+toute l'erreur du Parnasse, d'avoir considéré la versification
+comme indépendante de la pensée. Cette formule
+de M. Coppée est dissemblable de la forme souvent
+gauche, imprécise et sans éclat, si elle n'est pas
+toujours dépourvue d'un joli flou lamartinien, qui distingue
+M. Sully Prudhomme, et de la technique serrée,
+trop serrée, encore qu'elle se permette la cheville (Banville
l'a permise) de M. de Heredia, prodigue de rimes
trop riches, trop monotones, coulant toute vision dans
-ce moule unique et forcément monotone du sonnet.</p>
+ce moule unique et forcément monotone du sonnet.</p>
-<p>Les différences, déjà visibles au début, entre les
-poètes parnassiens, se sont accentuées: les uns ont des
-dons d'image ou de musique; d'autres en sont dépourvus.
+<p>Les différences, déjà visibles au début, entre les
+poètes parnassiens, se sont accentuées: les uns ont des
+dons d'image ou de musique; d'autres en sont dépourvus.
Le choix entre Leconte de Lisle et Banville
-se manifeste encore; il était d'ailleurs inspiré au début
-par des raisons profondes de tempérament. Ces variations
-sont assez grandes pour qu'on ait été parfois tenté
-de voir dans le Parnasse, plutôt qu'un groupement logique,
+se manifeste encore; il était d'ailleurs inspiré au début
+par des raisons profondes de tempérament. Ces variations
+sont assez grandes pour qu'on ait été parfois tenté
+de voir dans le Parnasse, plutôt qu'un groupement logique,
une coalition. On aurait tort: ce qui donne au
Parnasse cet aspect disparate, c'est qu'il constitue la fin
-du Romantisme, et qu'il s'y rencontre, mêlés aux dons
+du Romantisme, et qu'il s'y rencontre, mêlés aux dons
personnels, des reflets de toutes les directions romantiques,
-poétiquement s'entend, car c'est une des infériorités
+poétiquement s'entend, car c'est une des infériorités
<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
-de l'école, comme du Naturalisme d'ailleurs, de
-n'avoir pas également abordé la prose et le vers, l'&oelig;uvre
-lyrique et l'&oelig;uvre d'analyse et de synthèse; c'est ce
-qui la rejette au second plan. Sans M. Catulle Mendès,
+de l'école, comme du Naturalisme d'ailleurs, de
+n'avoir pas également abordé la prose et le vers, l'&oelig;uvre
+lyrique et l'&oelig;uvre d'analyse et de synthèse; c'est ce
+qui la rejette au second plan. Sans M. Catulle Mendès,
nous ne saurions pas comment un Parnassien entend la
-prose, en dehors du poème en prose, et encore, exception
-faite pour <cite>le Livre de Jade</cite>, en négligeant les
-&oelig;uvres peu caractéristiques de M. de Lyvron et ne
-pouvant attribuer au Parnasse les poèmes en prose de
-Mallarmé, malgré que certains des plus beaux aient
-paru à <cite>la République des Lettres</cite>, où M. Mendès élargissait
+prose, en dehors du poème en prose, et encore, exception
+faite pour <cite>le Livre de Jade</cite>, en négligeant les
+&oelig;uvres peu caractéristiques de M. de Lyvron et ne
+pouvant attribuer au Parnasse les poèmes en prose de
+Mallarmé, malgré que certains des plus beaux aient
+paru à <cite>la République des Lettres</cite>, où M. Mendès élargissait
le Parnasse autant qu'il le pouvait, ni les jolies
fantaisies qui terminent <cite>le Coffret de Santal</cite> de Charles
-Cros, c'est M. Mendès, aussi que nous trouvons
-occupé à représenter le Parnasse dans le maniement de
-cette forme créée par Bertrand, mais recréée par Baudelaire
-(qui y déposa le germe révolutionnaire) et que
-le Symbolisme a absorbé, en ses cadences et en son
+Cros, c'est M. Mendès, aussi que nous trouvons
+occupé à représenter le Parnasse dans le maniement de
+cette forme créée par Bertrand, mais recréée par Baudelaire
+(qui y déposa le germe révolutionnaire) et que
+le Symbolisme a absorbé, en ses cadences et en son
respect de la phrase, dans le vers libre. Muni de
-cette forme féconde, le Parnasse en avait tiré de
+cette forme féconde, le Parnasse en avait tiré de
coquettes babioles et de jolis divertissements. Il faudrait,
-d'ailleurs, si l'on étudiait le poème en prose chez
-les Parnassiens, faire très attention aux dates et considérer
-que les Symbolistes ont fortement influencé la
-façon qu'avaient les Parnassiens de le concevoir dès les
-débuts du groupe, bien antérieurement même à 1886.</p>
-
-<p>Le livre de Théodore de Banville qui ouvre l'ère
-parnassienne, c'est le lit de Procuste dissimulé sous des
+d'ailleurs, si l'on étudiait le poème en prose chez
+les Parnassiens, faire très attention aux dates et considérer
+que les Symbolistes ont fortement influencé la
+façon qu'avaient les Parnassiens de le concevoir dès les
+débuts du groupe, bien antérieurement même à 1886.</p>
+
+<p>Le livre de Théodore de Banville qui ouvre l'ère
+parnassienne, c'est le lit de Procuste dissimulé sous des
amas de roses. M. Sully Prudhomme donne au Parnasse
-finissant son livre théorique, qu'il appelle son
-<cite>Testament poétique</cite>. Ce n'est point que M. Sully
+finissant son livre théorique, qu'il appelle son
+<cite>Testament poétique</cite>. Ce n'est point que M. Sully
<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
-Prudhomme soit absolument qualifié pour cela, et
+Prudhomme soit absolument qualifié pour cela, et
nous ne pouvons admettre cette extension de son livre,
-que par suite de l'affirmation, souvent répétée par les
+que par suite de l'affirmation, souvent répétée par les
Parnassiens, de leur admiration mutuelle et de leur
-accord sur des principes généraux, car M. Sully
-Prudhomme n'est pas, il s'en faut, le plus représentatif
+accord sur des principes généraux, car M. Sully
+Prudhomme n'est pas, il s'en faut, le plus représentatif
des Parnassiens.</p>
<p>Le livre de M. Sully Prudhomme n'a pas non plus
-l'importance que l'auteur a voulu lui déléguer par le
-titre choisi. Ce <cite>Testament poétique</cite> contient infiniment
-de petits morceaux extraits de préfaces, de toasts à des
-inaugurations, à des repas de corps. Fidèle au système
-de la mosaïque, M. Sully Prudhomme a rejoint,
-avec plus ou moins de soin, des aphorismes émis à diverses
-périodes de sa vie au bénéfice de lecteurs de tel
+l'importance que l'auteur a voulu lui déléguer par le
+titre choisi. Ce <cite>Testament poétique</cite> contient infiniment
+de petits morceaux extraits de préfaces, de toasts à des
+inaugurations, à des repas de corps. Fidèle au système
+de la mosaïque, M. Sully Prudhomme a rejoint,
+avec plus ou moins de soin, des aphorismes émis à diverses
+périodes de sa vie au bénéfice de lecteurs de tel
volume de M. Dorchain ou de M<sup>me</sup> Marguerite Comert,
-pour les membres de la Société des gens de lettres (si
-épris de poésie pure), pour les admirateurs décidés de
-Corneille, groupés en Société, etc... Mais il n'y en a pas
-moins, dans la première partie du volume, un résumé
-succinct et net du misonéisme de M. Sully Prudhomme
-et de ses opinions sur la technique poétique. La haine
-que porte M. Sully Prudhomme aux vers-libristes est célèbre:
+pour les membres de la Société des gens de lettres (si
+épris de poésie pure), pour les admirateurs décidés de
+Corneille, groupés en Société, etc... Mais il n'y en a pas
+moins, dans la première partie du volume, un résumé
+succinct et net du misonéisme de M. Sully Prudhomme
+et de ses opinions sur la technique poétique. La haine
+que porte M. Sully Prudhomme aux vers-libristes est célèbre:
elle se manifesta un jour par des remerciements
-publics et commémoratifs qu'il adressa à Alfred de
-Vigny, le louant de n'avoir point été un décadent. Elle
-l'a mené, dans un de ces discours qui ornent le <cite>Testament
-poétique</cite>, à indiquer comme fondateur du vers-librisme
-Chateaubriand, «qui, lui, du moins, garde
-l'aspect de la prose, et ne va pas emprunter à la typographie
-des ressources poétiques». Je cite cela en
+publics et commémoratifs qu'il adressa à Alfred de
+Vigny, le louant de n'avoir point été un décadent. Elle
+l'a mené, dans un de ces discours qui ornent le <cite>Testament
+poétique</cite>, à indiquer comme fondateur du vers-librisme
+Chateaubriand, «qui, lui, du moins, garde
+l'aspect de la prose, et ne va pas emprunter à la typographie
+des ressources poétiques». Je cite cela en
<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
passant, et je trouve cette haine, non point comique,
-mais touchante; et cette valeur d'émotion, elle l'emprunte
-à la très réelle infériorité de M. Sully
+mais touchante; et cette valeur d'émotion, elle l'emprunte
+à la très réelle infériorité de M. Sully
Prudhomme, en tant qu'artiste verbal et qu'ouvrier
-du vers, à côté des autres Parnassiens: il y a du martyre
-dans le cas de cet homme distingué.</p>
+du vers, à côté des autres Parnassiens: il y a du martyre
+dans le cas de cet homme distingué.</p>
-<p>En dehors de ce désir de nuire aux vers-libristes
+<p>En dehors de ce désir de nuire aux vers-libristes
dans l'esprit des personnes auxquelles il s'adresse,
-M. Sully Prudhomme a encore quelque chose à expliquer
-avec insistance: c'est que la poésie personnelle
+M. Sully Prudhomme a encore quelque chose à expliquer
+avec insistance: c'est que la poésie personnelle
peut avoir quelque importance, mais qu'il ne faut point
-oublier que le summum de l'art, c'est la poésie didactique
+oublier que le summum de l'art, c'est la poésie didactique
et philosophique, dont il faut sous-entendre que
<cite>Justice</cite> est un des ornements parfaits. D'autres avertissements
-sont adressés aux confrères parnassiens.
-M. Sully Prudhomme, après avoir regretté que le
-chemin du rire ait été déserté par les Romantiques,
+sont adressés aux confrères parnassiens.
+M. Sully Prudhomme, après avoir regretté que le
+chemin du rire ait été déserté par les Romantiques,
fait observer que, <em>seul</em>, Banville a ragaillardi la veine
-française, et demande: «Où sont ses élèves?» ce qui
+française, et demande: «Où sont ses élèves?» ce qui
n'est pas aimable pour l'auteur de <cite>la Grive des Vignes</cite>.
Un autre coin de mandement pourrait concerner
-M. de Heredia; je me reprocherais d'interpréter ce
-morceau d'éloquence académique, au lieu de le citer.</p>
+M. de Heredia; je me reprocherais d'interpréter ce
+morceau d'éloquence académique, au lieu de le citer.</p>
<div class="blockquote">
-<p>«Une forme a persisté, qui ne pouvait pas périr, car
-elle est admirablement assortie à la secrète horreur des
-compositions étendues, c'est le sonnet.</p>
+<p>«Une forme a persisté, qui ne pouvait pas périr, car
+elle est admirablement assortie à la secrète horreur des
+compositions étendues, c'est le sonnet.</p>
-<p>Le sonnet présente le rare avantage de s'adapter à toute
-espèce de sujet simple. Il n'est donné qu'aux maîtres d'en
+<p>Le sonnet présente le rare avantage de s'adapter à toute
+espèce de sujet simple. Il n'est donné qu'aux maîtres d'en
sentir les intimes conditions, qui sont les plus laborieuses
-à remplir, mais il demeure difficile pour tous, ne fût-ce que
-par le choix des rimes redoublées. Il n'effraie pourtant pas
-les indolents, au contraire. A cet égard, la psychologie de
+à remplir, mais il demeure difficile pour tous, ne fût-ce que
+par le choix des rimes redoublées. Il n'effraie pourtant pas
+les indolents, au contraire. A cet égard, la psychologie de
<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span>
-sa confection est très curieuse. Ce travail exige, outre l'habileté,
-beaucoup de persévérance; mais comme il n'engage
-pas l'activité mentale à long terme comme un grand poème,
-la persévérance peut prendre son temps et faciliter l'effort
+sa confection est très curieuse. Ce travail exige, outre l'habileté,
+beaucoup de persévérance; mais comme il n'engage
+pas l'activité mentale à long terme comme un grand poème,
+la persévérance peut prendre son temps et faciliter l'effort
en le divisant par des relais; elle peut, en un mot, le concilier
avec la nonchalance. La lenteur des points ne compromet
-pas l'achèvement de cette exquise tapisserie, et
-n'eût-on pas la patience de l'achever, on n'aurait pas à
-sacrifier un commencement trop considérable; mais on la
+pas l'achèvement de cette exquise tapisserie, et
+n'eût-on pas la patience de l'achever, on n'aurait pas à
+sacrifier un commencement trop considérable; mais on la
termine, tout le canevas tient dans la main, et rien ne favorise
-mieux la constance. De là, vint qu'on n'a jamais
-fabriqué tant de sonnets qu'aujourd'hui. Mais combien en
-faut-il pour valoir un long poème?&mdash;Un seul, répondent
-nos jeunes confrères! Oh! celui-là est rare, nous savons
-tous où il se trouve, mais ce n'est pas chez eux. Qu'ils
-l'accomplissent donc, et je pardonnerai de bon c&oelig;ur, à cet
-ouvrage d'une valeur sans mesure, l'étroite mesure de son
-cadre qui le rend complice de leur faible essor.»</p>
+mieux la constance. De là, vint qu'on n'a jamais
+fabriqué tant de sonnets qu'aujourd'hui. Mais combien en
+faut-il pour valoir un long poème?&mdash;Un seul, répondent
+nos jeunes confrères! Oh! celui-là est rare, nous savons
+tous où il se trouve, mais ce n'est pas chez eux. Qu'ils
+l'accomplissent donc, et je pardonnerai de bon c&oelig;ur, à cet
+ouvrage d'une valeur sans mesure, l'étroite mesure de son
+cadre qui le rend complice de leur faible essor.»</p>
</div>
<p>Ce filet n'est pas sans justesse, et, encore que le
sonnet soit la plus raisonnable des formes fixes, sa culture
exclusive n'est pas faite pour ne communiquer
-aucun étonnement, mais ce n'est point pour les mêmes
+aucun étonnement, mais ce n'est point pour les mêmes
raisons que M. Sully Prudhomme que nous serions
-d'un avis semblable au sien; peut-être même avons-nous
+d'un avis semblable au sien; peut-être même avons-nous
plus de sympathie que lui et d'admiration pour le
-sonnet, quand il est manié, en passant, parmi le labeur
+sonnet, quand il est manié, en passant, parmi le labeur
de l'&oelig;uvre, par des sonnettistes tels que Baudelaire,
-Mallarmé ou Verlaine. Nous serions aussi d'accord
-avec M. Sully Prudhomme, en désirant que les questions
-de rythmique soient bien posées, scientifiquement
-posées. Or, ce n'est point ce qu'il fait. En
-appeler à la phonétique, qui n'est pas une science très
-scientifique, du moins d'une rigueur mathématique,
+Mallarmé ou Verlaine. Nous serions aussi d'accord
+avec M. Sully Prudhomme, en désirant que les questions
+de rythmique soient bien posées, scientifiquement
+posées. Or, ce n'est point ce qu'il fait. En
+appeler à la phonétique, qui n'est pas une science très
+scientifique, du moins d'une rigueur mathématique,
<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
est bien, mais M. Sully Prudhomme ne tire pas de son
intention un parti suffisant, et ce n'est pas encore lui
-qui aura donné au vers parnassien un substrat scientifique.
-Il s'efforce surtout à différencier l'aspiration
-poétique et la traduction verbale, ou versification. Il
-ne se rend pas compte que notre effort a été surtout de
-réduire cette versification artificielle au minimum, et
-d'effacer de la versification ce qu'elle avait de mnémotechnique.
-Nous n'admettons même pas qu'il y ait versification,
-mais seulement revêtement rythmé de
-l'émotion. Au contraire, M. Sully Prudhomme, partant
-sur son idée spéciale de rhétorique poétique qui
-permet d'exprimer n'importe quoi, même une géométrie,
-sous forme de phrases de prose césurées exactement
-et ponctuées d'une rime, regrette le vers-maxime,
-le vers-aphorisme, le vers oratoire à la façon de la
-tragédie classique, et, le premier depuis longtemps, il
-accuse Hugo d'excès de révolte technique, proteste
+qui aura donné au vers parnassien un substrat scientifique.
+Il s'efforce surtout à différencier l'aspiration
+poétique et la traduction verbale, ou versification. Il
+ne se rend pas compte que notre effort a été surtout de
+réduire cette versification artificielle au minimum, et
+d'effacer de la versification ce qu'elle avait de mnémotechnique.
+Nous n'admettons même pas qu'il y ait versification,
+mais seulement revêtement rythmé de
+l'émotion. Au contraire, M. Sully Prudhomme, partant
+sur son idée spéciale de rhétorique poétique qui
+permet d'exprimer n'importe quoi, même une géométrie,
+sous forme de phrases de prose césurées exactement
+et ponctuées d'une rime, regrette le vers-maxime,
+le vers-aphorisme, le vers oratoire à la façon de la
+tragédie classique, et, le premier depuis longtemps, il
+accuse Hugo d'excès de révolte technique, proteste
contre l'enjambement, et donne d'excellents arguments
-à ceux qui veulent établir l'artificialité excessive du
+à ceux qui veulent établir l'artificialité excessive du
vers traditionnel<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a>.</p>
<h4>IV</h4>
@@ -11753,710 +11715,710 @@ vers traditionnel<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" clas
<p>L'&oelig;uvre du Parnasse n'est pas close, et demain
apportera des &oelig;uvres; il est plus que probable que ces
<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
-&oelig;uvres n'infirmeront point les caractères généraux
-déjà affirmés, et ce sera dans la même voie que les
+&oelig;uvres n'infirmeront point les caractères généraux
+déjà affirmés, et ce sera dans la même voie que les
Parnassiens nous donneront des &oelig;uvres plus typiques.
-On peut donc résumer leur action.</p>
+On peut donc résumer leur action.</p>
-<p>Restitution faite aux autres groupes des personnalités
+<p>Restitution faite aux autres groupes des personnalités
qui leur appartiennent mieux qu'au Parnasse,
-déduction établie des non-valeurs et des acceptations
+déduction établie des non-valeurs et des acceptations
par camaraderie, et en ne comptant que les chefs de
-file, le Parnasse demeure composé de Glatigny,
-d'Armand Silvestre, de M. Coppée, de M. Sully
-Prudhomme, de M. Albert Mérat, de M. de Heredia,
-de M. Léon Dierx, de M. Catulle Mendès. On voit
-par cette simple énumération qu'il a fourni deux courants
-principaux. L'un, familier, bourgeoisant, prosaïste,
-est celui de MM. Coppée et Sully Prudhomme.
-Quelques notables différences qu'il y ait entre le poète
+file, le Parnasse demeure composé de Glatigny,
+d'Armand Silvestre, de M. Coppée, de M. Sully
+Prudhomme, de M. Albert Mérat, de M. de Heredia,
+de M. Léon Dierx, de M. Catulle Mendès. On voit
+par cette simple énumération qu'il a fourni deux courants
+principaux. L'un, familier, bourgeoisant, prosaïste,
+est celui de MM. Coppée et Sully Prudhomme.
+Quelques notables différences qu'il y ait entre le poète
des <cite>Humbles</cite>, le dramaturge de <cite>Pour la Couronne</cite>, et
-le poète des <cite>Solitudes</cite> et de <cite>Justice</cite>, ils sont à part des
-autres Parnassiens par leur dévotion moins grande ou
-leur talent moins fortifié pour la beauté de la forme.
-Fervents des principes parnassiens, ils n'arrivent pas à
+le poète des <cite>Solitudes</cite> et de <cite>Justice</cite>, ils sont à part des
+autres Parnassiens par leur dévotion moins grande ou
+leur talent moins fortifié pour la beauté de la forme.
+Fervents des principes parnassiens, ils n'arrivent pas à
les soutenir d'exemple. En outre, on ne retrouve pas
-chez les autres Parnassiens la curiosité des fonds populaires,
-le goût du poème qui peut être récité par
-une jeune fille, presque du monologue, ni les curiosités
-d'épopée familière qui distinguent M. Coppée. La curiosité
+chez les autres Parnassiens la curiosité des fonds populaires,
+le goût du poème qui peut être récité par
+une jeune fille, presque du monologue, ni les curiosités
+d'épopée familière qui distinguent M. Coppée. La curiosité
philosophique des Parnassiens n'a jamais pris
-non plus le chemin didactique où M. Sully Prudhomme
-a tenté ses plus gros efforts; leur philosophie, peu
-fréquente, a des apparitions courtes, et si M. Sully
-Prudhomme ne recule pas devant les sécheresses, au
+non plus le chemin didactique où M. Sully Prudhomme
+a tenté ses plus gros efforts; leur philosophie, peu
+fréquente, a des apparitions courtes, et si M. Sully
+Prudhomme ne recule pas devant les sécheresses, au
<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
-moins évite-t-il la galvanisation des dieux hindous.
-C'est presque par camaraderie que MM. Coppée et
+moins évite-t-il la galvanisation des dieux hindous.
+C'est presque par camaraderie que MM. Coppée et
Sully Prudhomme sont des Parnassiens; ils le veulent
-énergiquement, ils l'ont proclamé, réaffirmé: personne
-n'a rien à y dire. Bornons-nous à constater que
-l'élève mental de Lamartine, de Brizeux, de Gautier,
-d'Hugo, de Musset et de Murger qu'est M. Coppée, et
+énergiquement, ils l'ont proclamé, réaffirmé: personne
+n'a rien à y dire. Bornons-nous à constater que
+l'élève mental de Lamartine, de Brizeux, de Gautier,
+d'Hugo, de Musset et de Murger qu'est M. Coppée, et
M. Sully Prudhomme, lamartinien scientifique, ont
-entre eux ce point d'unité de trancher fortement sur
+entre eux ce point d'unité de trancher fortement sur
les autres par quelque chose qui leur est commun, et
-qui est le refus, en général, du grand geste romantique,
-et une certaine tranquillité bourgeoise, qui fut
-longtemps la marque de la poésie académique depuis
-1830<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a> et qui fut académisée en eux, avant, bien que
-M. Leconte de Lisle fût admis dans la Compagnie.</p>
-
-<p>M. de Heredia se détache du demeurant du groupe,
-par sa fidélité au sonnet et par son goût classique:
-c'est là une branche nouvelle du Parnasse qui commence;
-elle s'appuie sur Chénier, sur Leconte de
-Lisle. Elle sourit à certaines volontés du Symbolisme,
-pas les essentielles; c'est là une école en formation;
+qui est le refus, en général, du grand geste romantique,
+et une certaine tranquillité bourgeoise, qui fut
+longtemps la marque de la poésie académique depuis
+1830<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a> et qui fut académisée en eux, avant, bien que
+M. Leconte de Lisle fût admis dans la Compagnie.</p>
+
+<p>M. de Heredia se détache du demeurant du groupe,
+par sa fidélité au sonnet et par son goût classique:
+c'est là une branche nouvelle du Parnasse qui commence;
+elle s'appuie sur Chénier, sur Leconte de
+Lisle. Elle sourit à certaines volontés du Symbolisme,
+pas les essentielles; c'est là une école en formation;
on ne peut que regretter ce maniement exclusif
-d'une forme et on ne la pourra juger qu'après peut-être
+d'une forme et on ne la pourra juger qu'après peut-être
de nouveaux travaux de M. de Heredia, de
-M. Léonce Depont, de M. Legouis.</p>
+M. Léonce Depont, de M. Legouis.</p>
-<p>Il est probable que cette pléiade de sonnettistes
-n'apportera à la poésie qu'un curieux et très intéressant
+<p>Il est probable que cette pléiade de sonnettistes
+n'apportera à la poésie qu'un curieux et très intéressant
<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span>
-intermède; mais il faut attendre pour juger loyalement
-la portée du mouvement. Quant à l'&oelig;uvre originaire,
-<cite>les Trophées</cite>, il est simple d'y reconnaître ce
-qu'elle contient: des beautés, de la monotonie, un jeu
-exagéré des richesses verbales et décoratives, une négligence
-absolue de ce qui pourrait être d'intérêt fondamental;
-c'est une &oelig;uvre de luxe et d'évocations résonnantes,
-courtes forcément et pas assez imprévues.</p>
-
-<p>MM. Dierx, Catulle Mendès, Silvestre, forment un
-groupe homogène; les différences sont d'individualité
-de tempérament.</p>
-
-<p>Un poète tel que M. Léon Dierx, qui a poussé les
-plus beaux cris pessimistes et qui a trouvé le <cite>Soir
-d'octobre</cite>, honorerait toute école, et si son &oelig;uvre
-manque de volume et aussi de variété, le nombre des
-beaux fragments y est assez considérable pour compenser
+intermède; mais il faut attendre pour juger loyalement
+la portée du mouvement. Quant à l'&oelig;uvre originaire,
+<cite>les Trophées</cite>, il est simple d'y reconnaître ce
+qu'elle contient: des beautés, de la monotonie, un jeu
+exagéré des richesses verbales et décoratives, une négligence
+absolue de ce qui pourrait être d'intérêt fondamental;
+c'est une &oelig;uvre de luxe et d'évocations résonnantes,
+courtes forcément et pas assez imprévues.</p>
+
+<p>MM. Dierx, Catulle Mendès, Silvestre, forment un
+groupe homogène; les différences sont d'individualité
+de tempérament.</p>
+
+<p>Un poète tel que M. Léon Dierx, qui a poussé les
+plus beaux cris pessimistes et qui a trouvé le <cite>Soir
+d'octobre</cite>, honorerait toute école, et si son &oelig;uvre
+manque de volume et aussi de variété, le nombre des
+beaux fragments y est assez considérable pour compenser
tout regret.</p>
-<p>M. Catulle Mendès, c'est l'activité même, et c'est le
+<p>M. Catulle Mendès, c'est l'activité même, et c'est le
parnassien-type. S'il y eut Parnasse, ce fut un peu par
-réaction de son esprit sur des esprits différents qu'il
-sut retenir un instant à l'écouter et surtout par sa fréquente
+réaction de son esprit sur des esprits différents qu'il
+sut retenir un instant à l'écouter et surtout par sa fréquente
affirmation qu'il y avait Parnasse. La formule
du Parnasse, cette formule de recherche sur tous les
-terrains, d'excursions fantaisistes, héroïques, bouffonnes,
-variées surtout, c'est la formule de son esprit
-apparenté à celui de Banville. Il est kaléidoscopique. Il
-parcourt, toujours affairé, ardent, et vraiment à la
-chasse de l'idée, un parc aux mille sentiers; c'est parce
-qu'il est si emballé vers ses réalisations, qu'il ne
-s'aperçoit pas qu'il les retrouve sur les mêmes chemins
-où il a déjà passé. Critique, il est plein de parti-pris,
+terrains, d'excursions fantaisistes, héroïques, bouffonnes,
+variées surtout, c'est la formule de son esprit
+apparenté à celui de Banville. Il est kaléidoscopique. Il
+parcourt, toujours affairé, ardent, et vraiment à la
+chasse de l'idée, un parc aux mille sentiers; c'est parce
+qu'il est si emballé vers ses réalisations, qu'il ne
+s'aperçoit pas qu'il les retrouve sur les mêmes chemins
+où il a déjà passé. Critique, il est plein de parti-pris,
<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span>
d'injustice, d'erreurs (je ne parle pas de sa remarquable
-critique dramatique, mais de la critique littéraire qu'il
-y insère théâtre-faisant); mais, quand il se trompe,
-c'est toujours sincèrement ou par fidélité à un idéal
-auquel il s'est attaché éperdument. Il est, en tout cas,
-la plus large ou la plus variée personnalité parnassienne,
-car s'il a des défauts de rhétorique et d'afféterie,
-il possède quelques-unes des belles qualités du
-romantisme, et parmi ses romans romantiques, héritiers
-de la dernière manière d'Hugo, additionnée de
-Chamfort et de Crebillon fils, assaisonnée de lyrisme
-légendaire, «l'eau du Gange en gouttelettes dans son
-vin de Champagne», quelques-uns compteront. C'est
-lui aussi qui a conté le plus de beaux contes épiques,
-chanté le plus de jolies chansons, et a publié le plus
-de rimes inutiles, qui a le plus fréquemment plié le
-vers à la chronique.</p>
-
-<p>Armand Silvestre, improvisateur expéditif et averti,
-très maître d'un métier souple sans recherche, très indulgent
-à sa facilité, laisse, parmi tant de poèmes doués
-d'un excessif air de famille, les beaux vers de <cite>la Gloire du Souvenir</cite> et des <cite>Sonnets païens</cite>, comme pour montrer
-qu'il était supérieur à sa production ordinaire. Il
-a eu de francs accès de verve, qui lui marquent une
+critique dramatique, mais de la critique littéraire qu'il
+y insère théâtre-faisant); mais, quand il se trompe,
+c'est toujours sincèrement ou par fidélité à un idéal
+auquel il s'est attaché éperdument. Il est, en tout cas,
+la plus large ou la plus variée personnalité parnassienne,
+car s'il a des défauts de rhétorique et d'afféterie,
+il possède quelques-unes des belles qualités du
+romantisme, et parmi ses romans romantiques, héritiers
+de la dernière manière d'Hugo, additionnée de
+Chamfort et de Crebillon fils, assaisonnée de lyrisme
+légendaire, «l'eau du Gange en gouttelettes dans son
+vin de Champagne», quelques-uns compteront. C'est
+lui aussi qui a conté le plus de beaux contes épiques,
+chanté le plus de jolies chansons, et a publié le plus
+de rimes inutiles, qui a le plus fréquemment plié le
+vers à la chronique.</p>
+
+<p>Armand Silvestre, improvisateur expéditif et averti,
+très maître d'un métier souple sans recherche, très indulgent
+à sa facilité, laisse, parmi tant de poèmes doués
+d'un excessif air de famille, les beaux vers de <cite>la Gloire du Souvenir</cite> et des <cite>Sonnets païens</cite>, comme pour montrer
+qu'il était supérieur à sa production ordinaire. Il
+a eu de francs accès de verve, qui lui marquent une
belle place parmi les conteurs <em>gaulois</em>; il a la verve, les
-procédés, l'abondance et le facile accueil aux bons mots
-de terroir et de corporation des meilleurs écrivains de
+procédés, l'abondance et le facile accueil aux bons mots
+de terroir et de corporation des meilleurs écrivains de
ce genre.</p>
-<p>A côté de ces poètes, le Parnasse a ses <em>minores</em>, dont
+<p>A côté de ces poètes, le Parnasse a ses <em>minores</em>, dont
plusieurs laissent ou laisseront au moins quelques
-pièces d'anthologie. Le type en est Glatigny, dont on
+pièces d'anthologie. Le type en est Glatigny, dont on
<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span>
-lira longtemps <cite>la Normande, Maritorne, la Lettre à
-Mallarmé</cite>, poèmes rimés d'une certaine habileté. Il a
-servi de type à cette leçon du Parnasse sur l'agilité du
-versificateur et sur le don spécial du poète, qui consiste
-à attribuer à Glatigny, artiste médiocre, un don
-réel, considérable, constituant le poète et que n'aurait
-point eu un Flaubert, écarté des vers par les chinoiseries
-du métier poétique. Il est juste de citer M. Albert
-Mérat, paysagiste de ville, que les jardinets des fenêtres
-de Paris, les Asnières, les Meudon, les passages
-de canotiers sur une Seine ensoleillée ont intéressé
-et qui en a tiré d'agréables poèmes.</p>
-
-<p>Près de M. Mérat il faut citer, par similitude de
-genre, M. Antony Valabrègue, qui fut un critique d'art
+lira longtemps <cite>la Normande, Maritorne, la Lettre à
+Mallarmé</cite>, poèmes rimés d'une certaine habileté. Il a
+servi de type à cette leçon du Parnasse sur l'agilité du
+versificateur et sur le don spécial du poète, qui consiste
+à attribuer à Glatigny, artiste médiocre, un don
+réel, considérable, constituant le poète et que n'aurait
+point eu un Flaubert, écarté des vers par les chinoiseries
+du métier poétique. Il est juste de citer M. Albert
+Mérat, paysagiste de ville, que les jardinets des fenêtres
+de Paris, les Asnières, les Meudon, les passages
+de canotiers sur une Seine ensoleillée ont intéressé
+et qui en a tiré d'agréables poèmes.</p>
+
+<p>Près de M. Mérat il faut citer, par similitude de
+genre, M. Antony Valabrègue, qui fut un critique d'art
instruit (les petits Parnassiens furent parfois de bons
-critiques d'art, comme M. Lefébure qui donna un judicieux
+critiques d'art, comme M. Lefébure qui donna un judicieux
volume sur la Dentelle; on peut aussi parler de
-M. Georges Lafenestre, auteur de vers légers et faciles).
-M. Valabrègue nota non sans finesse bien des
-décors de berge, de fêtes, de soirs de banlieue.</p>
+M. Georges Lafenestre, auteur de vers légers et faciles).
+M. Valabrègue nota non sans finesse bien des
+décors de berge, de fêtes, de soirs de banlieue.</p>
-<p>Léon Valade, qui collabora avec M. Mérat pour une
+<p>Léon Valade, qui collabora avec M. Mérat pour une
traduction de l'<cite>Intermezzo</cite> de Heine, est mort jeune;
-il laisse une &oelig;uvre trop brève, où des pièces tendres
-sont tout à fait jolies, et, dans une gamme restreinte,
-il donne une sincérité d'émotion rare dans son groupe et
-que ne dépare point la rhétorique. M. Ernest d'Hervilly
-a brillé dans la gamme funambulesque. Il amusa beaucoup,
-aux débuts du Parnasse, par son <cite>Harem</cite>, où les
-diverses beautés du monde, de l'anglaise à la négresse,
-sont caractérisées avec quelque ironie. Rien ne vieillit si
-vite qu'une pièce gaie, mais des poèmes descriptifs de
+il laisse une &oelig;uvre trop brève, où des pièces tendres
+sont tout à fait jolies, et, dans une gamme restreinte,
+il donne une sincérité d'émotion rare dans son groupe et
+que ne dépare point la rhétorique. M. Ernest d'Hervilly
+a brillé dans la gamme funambulesque. Il amusa beaucoup,
+aux débuts du Parnasse, par son <cite>Harem</cite>, où les
+diverses beautés du monde, de l'anglaise à la négresse,
+sont caractérisées avec quelque ironie. Rien ne vieillit si
+vite qu'une pièce gaie, mais des poèmes descriptifs de
<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
sensation exotique, sur la Louisiane entre autres, certifient
-la valeur poétique de M. d'Hervilly, qui semble
-avoir abandonné la poésie pour entasser une Babel
-d'histoires légères et courtes dont certaines sont fines et
-d'un véritable humour. M. Emmanuel des Essarts,
-poète d'ambition et de bonne volonté, a tenté, dans ses
-<cite>Poèmes de la Révolution</cite>, un gros effort qui l'a laissé
+la valeur poétique de M. d'Hervilly, qui semble
+avoir abandonné la poésie pour entasser une Babel
+d'histoires légères et courtes dont certaines sont fines et
+d'un véritable humour. M. Emmanuel des Essarts,
+poète d'ambition et de bonne volonté, a tenté, dans ses
+<cite>Poèmes de la Révolution</cite>, un gros effort qui l'a laissé
au-dessous de son sujet. M. Xavier de Ricard, dont le
-livre <cite>Ciel, Rue et Foyer</cite> contient des pages intéressantes,
+livre <cite>Ciel, Rue et Foyer</cite> contient des pages intéressantes,
l'inventeur ou au moins le fervent assidu, au commencement
du Parnasse, du sonnet estrambote qui eut les
-honneurs de la parodie du <cite>Parnassiculet</cite>, s'est dirigé
-depuis longtemps vers les études politiques et sociales,
-et sa plume fut une des plus généreuses parmi celles des
-écrivains des <cite>Droits de l'homme</cite>. M. Cazalis a tiré des
-poèmes hindous et des poèmes persans la matière d'adaptations
-assez bien faites, et la beauté des modèles
+honneurs de la parodie du <cite>Parnassiculet</cite>, s'est dirigé
+depuis longtemps vers les études politiques et sociales,
+et sa plume fut une des plus généreuses parmi celles des
+écrivains des <cite>Droits de l'homme</cite>. M. Cazalis a tiré des
+poèmes hindous et des poèmes persans la matière d'adaptations
+assez bien faites, et la beauté des modèles
n'a point perdu tous ses rayons en passant par ses vers
-souples. Quelques poèmes en prose agréablement cadencés
-complètent son &oelig;uvre courte que rehausse une
-bonne histoire élémentaire de la littérature hindoue, très
-séduisante et attachante. Jean Marras, qui vient de
-mourir, était un ami très chaud et très dévoué des
-Parnassiens, profondément pénétré de la vérité de leur
-esthétique, mais non un parnassien, non plus que
-Cladel, dont les quelques vers (le sonnet à son âne et
-quelques courts poèmes) ne sont qu'une part insignifiante
-de l'&oelig;uvre. M. Frédéric Plessis, d'un vers ferme
-et distingué, augmenta le nombre des poèmes antiques.
+souples. Quelques poèmes en prose agréablement cadencés
+complètent son &oelig;uvre courte que rehausse une
+bonne histoire élémentaire de la littérature hindoue, très
+séduisante et attachante. Jean Marras, qui vient de
+mourir, était un ami très chaud et très dévoué des
+Parnassiens, profondément pénétré de la vérité de leur
+esthétique, mais non un parnassien, non plus que
+Cladel, dont les quelques vers (le sonnet à son âne et
+quelques courts poèmes) ne sont qu'une part insignifiante
+de l'&oelig;uvre. M. Frédéric Plessis, d'un vers ferme
+et distingué, augmenta le nombre des poèmes antiques.
C'est, parmi le premier ban des Parnassiens et leurs
-immédiates recrues, ceux qu'on peut citer, à moins
+immédiates recrues, ceux qu'on peut citer, à moins
<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
-qu'on ajoute des élèves particuliers de MM. F. Coppée
-ou Sully Prudhomme, comme M. Dorchain, poète de
-facture pâle, mais non sans distinction, ou des écrivains
-tels que M. André Theuriet, qui n'a fait dans la
-poésie qu'un court passage et a dilué son sentiment de
-la nature et son érudition florale et sylvestre dans des
+qu'on ajoute des élèves particuliers de MM. F. Coppée
+ou Sully Prudhomme, comme M. Dorchain, poète de
+facture pâle, mais non sans distinction, ou des écrivains
+tels que M. André Theuriet, qui n'a fait dans la
+poésie qu'un court passage et a dilué son sentiment de
+la nature et son érudition florale et sylvestre dans des
romans genre <cite>Revue des Deux-Mondes</cite>, ou bien M. Jean
Aicard; mais il n'est pas certain alors que les Parnassiens
-ne m'accuseraient pas d'abuser de quelques déclarations
+ne m'accuseraient pas d'abuser de quelques déclarations
parnassiennes de M. Jean Aicard pour leur infliger
-un élève dont ils se soucient peu; tout de même,
-une fois au moins, M. Catulle Mendès l'a revendiqué.</p>
+un élève dont ils se soucient peu; tout de même,
+une fois au moins, M. Catulle Mendès l'a revendiqué.</p>
<h4>V</h4>
<p>Il semble que le reproche qu'on sera en droit
-d'adresser au Parnasse, ce sera de n'avoir rien innové
+d'adresser au Parnasse, ce sera de n'avoir rien innové
et que les quelques hommes de talent qu'il compta ne
-se soient préoccupés que de tenir honorablement un
-rang à la suite du Romantisme. Ils n'ont eu ni le
-souci ni l'intelligence de l'évolution littéraire. Par leur
-maniement particulier du vers faussement marmoréen
-(il n'y a qu'à lire M. Coppée, M. Sully Prudhomme
-pour voir que ce vers est beaucoup plus <em>garni</em> à la
-façon d'une poupée moderne que marmoréen comme
+se soient préoccupés que de tenir honorablement un
+rang à la suite du Romantisme. Ils n'ont eu ni le
+souci ni l'intelligence de l'évolution littéraire. Par leur
+maniement particulier du vers faussement marmoréen
+(il n'y a qu'à lire M. Coppée, M. Sully Prudhomme
+pour voir que ce vers est beaucoup plus <em>garni</em> à la
+façon d'une poupée moderne que marmoréen comme
une statue antique), par la dispersion du rythme sur
-toutes sortes de sujets peu poétiques, ils avaient rendu
-le public lettré français indifférent à la poésie, et il a
+toutes sortes de sujets peu poétiques, ils avaient rendu
+le public lettré français indifférent à la poésie, et il a
<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
-fallu l'évolution symboliste et la mise en question de la
+fallu l'évolution symboliste et la mise en question de la
prosodie traditionnelle pour provoquer un sursaut et
un retour d'attention, dont ils ont, d'ailleurs, pour
-leur part bénéficié.</p>
-
-<p>Le mouvement symboliste a déplacé la question
-pour le Parnasse qui devenait, aux yeux de tous, dûment
-ce qu'il était, un parti, pour ainsi dire conservateur;
-et contre les novateurs qui ont réformé la
-technique et réinfusé de la vie à la poésie, il s'est fait
-une alliance, à peu près, de tous les poètes fidèles au
-rythme traditionnel; cela a rapproché du Parnasse
-une foule de fidèles du Classicisme ou du Romantisme,
+leur part bénéficié.</p>
+
+<p>Le mouvement symboliste a déplacé la question
+pour le Parnasse qui devenait, aux yeux de tous, dûment
+ce qu'il était, un parti, pour ainsi dire conservateur;
+et contre les novateurs qui ont réformé la
+technique et réinfusé de la vie à la poésie, il s'est fait
+une alliance, à peu près, de tous les poètes fidèles au
+rythme traditionnel; cela a rapproché du Parnasse
+une foule de fidèles du Classicisme ou du Romantisme,
des lamartiniens ou des mussettistes exactement
-pareils à ceux qu'on maudissait à l'hôtel du Dragon-Bleu
+pareils à ceux qu'on maudissait à l'hôtel du Dragon-Bleu
et qui auparavant niaient les Parnassiens, quoi
-que ceux-ci fussent alors les plus intéressants des
-poètes de tradition ancienne. Il faut pourtant se rendre
+que ceux-ci fussent alors les plus intéressants des
+poètes de tradition ancienne. Il faut pourtant se rendre
compte que ces adeptes nouveaux, pas plus que les
-jeunes écrivains amis du Parnasse qui pratiquent le
-vers libéré, ne sont des Parnassiens, et il ne faut pas
-croire à un grandissement subit et tardif de l'école.
+jeunes écrivains amis du Parnasse qui pratiquent le
+vers libéré, ne sont des Parnassiens, et il ne faut pas
+croire à un grandissement subit et tardif de l'école.
C'est un beau coucher de soleil et non une aurore.
C'est la fin, dans le respect et l'attention admirative et
-émue, d'un groupe qui fit son devoir, qui sut maintenir
+émue, d'un groupe qui fit son devoir, qui sut maintenir
la gloire du vers, et qui, s'il n'augmenta rien, ne
-laissa pas déchoir. Les Anthologies tiendront grand
-compte de leur production. Il leur a manqué que l'un
-d'eux, soit M. Mendès, soit M. Dierx, écrivît un livre
-de vers qui s'imposât tout entier comme <cite>la Légende
-des Siècles, les Destinées, les Fleurs du mal</cite> ou <cite>les Exilés</cite>.
+laissa pas déchoir. Les Anthologies tiendront grand
+compte de leur production. Il leur a manqué que l'un
+d'eux, soit M. Mendès, soit M. Dierx, écrivît un livre
+de vers qui s'imposât tout entier comme <cite>la Légende
+des Siècles, les Destinées, les Fleurs du mal</cite> ou <cite>les Exilés</cite>.
Il est honorable pour eux qu'on puisse penser que,
<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span>
s'ils ne l'ont pas fait, c'est par esprit de discipline et
-par respect envers les maîtres.</p>
+par respect envers les maîtres.</p>
-<p>M. Catulle Mendès le dit dans sa <cite>Légende du Parnasse
-contemporain</cite> après qu'il a comparé le groupe
+<p>M. Catulle Mendès le dit dans sa <cite>Légende du Parnasse
+contemporain</cite> après qu'il a comparé le groupe
des Parnassiens aux Trois Mousquetaires, M. Dierx
-étant Athos, Glatigny d'Artagnan (Glatigny a dit:</p>
+étant Athos, Glatigny d'Artagnan (Glatigny a dit:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>Père de la savante escrime</p>
-<p>Qui préside au duel de la rime,</p>
+<p>Père de la savante escrime</p>
+<p>Qui préside au duel de la rime,</p>
</div></div>
-<p>comparaison fâcheuse et qui résume assez clairement
-la technique factice de l'école) et M. Coppée Aramis,
-ce qui n'est point sans dénoter chez M. Mendès des
-dons psychologiques et même prophétiques: le but des
-Parnassiens était de développer leur originalité sur les
-terrains, les mondes, si vous préférez, conquis par
-Hugo. Ils s'y sont bornés.</p>
+<p>comparaison fâcheuse et qui résume assez clairement
+la technique factice de l'école) et M. Coppée Aramis,
+ce qui n'est point sans dénoter chez M. Mendès des
+dons psychologiques et même prophétiques: le but des
+Parnassiens était de développer leur originalité sur les
+terrains, les mondes, si vous préférez, conquis par
+Hugo. Ils s'y sont bornés.</p>
<p>En 1902, demain, lors du Centenaire d'Hugo,
-M. Catulle Mendès et ses amis d'art seront là; ils
-croiront, de bonne foi absolue, qu'ils sont les héritiers
-directs d'Hugo et qu'ils le représentent. Ils auront
-tort. Il n'a tenu qu'à eux qu'ils eussent raison. Ils auraient
-pu continuer l'évolution romantique: ils l'ont
-figée. Ils célébreront leur grand homme, leur Père,
+M. Catulle Mendès et ses amis d'art seront là; ils
+croiront, de bonne foi absolue, qu'ils sont les héritiers
+directs d'Hugo et qu'ils le représentent. Ils auront
+tort. Il n'a tenu qu'à eux qu'ils eussent raison. Ils auraient
+pu continuer l'évolution romantique: ils l'ont
+figée. Ils célébreront leur grand homme, leur Père,
mais parmi les pompes d'une Religion qui s'en va justement
-parce qu'on l'a déclarée fermée et qu'on n'y
+parce qu'on l'a déclarée fermée et qu'on n'y
veut plus rien changer.</p>
<p>L'Evolution passe et laisse les plus pures croyances
-devenir des documents pour servir à l'histoire des religions
-et, dans le cas présent, des Ecoles poétiques.</p>
+devenir des documents pour servir à l'histoire des religions
+et, dans le cas présent, des Ecoles poétiques.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span></p>
<h3>Le roman socialiste.</h3>
-<p>Il est assez particulier que le roman français, une
-fois entré dans sa phase expérimentale, n'ait pas, tout
-de suite, fixé son attention sur le socialisme, sur les
-questions ouvrières, sur la révolte en armes ou l'organisation
-militante du prolétariat. Cela donnerait à
-croire que nos grands romanciers furent plus habiles à
-noter des faits, à constater des événements qu'à prévoir.
-Seul, Stendahl, dans un roman que tout récemment
+<p>Il est assez particulier que le roman français, une
+fois entré dans sa phase expérimentale, n'ait pas, tout
+de suite, fixé son attention sur le socialisme, sur les
+questions ouvrières, sur la révolte en armes ou l'organisation
+militante du prolétariat. Cela donnerait à
+croire que nos grands romanciers furent plus habiles à
+noter des faits, à constater des événements qu'à prévoir.
+Seul, Stendahl, dans un roman que tout récemment
republiait M. de Milly, dans <cite>Lucien Leuwen</cite>,
-place, dans les préoccupations désagréables d'un jeune
-officier de service à Nancy, la crainte d'être un jour
-forcé d'aller sabrer des ouvriers affamés et mécontents
+place, dans les préoccupations désagréables d'un jeune
+officier de service à Nancy, la crainte d'être un jour
+forcé d'aller sabrer des ouvriers affamés et mécontents
dans des villages industriels de Lorraine.</p>
-<p>Balzac, si attentif, dans sa <cite>Comédie humaine</cite>, à décrire
+<p>Balzac, si attentif, dans sa <cite>Comédie humaine</cite>, à décrire
le jeu des institutions de la monarchie de Juillet,
-la poussée, vers les honneurs et la fortune, de la bourgeoisie,
-ne s'est pas avisé de prédire le prolétariat. Evidemment,
-les idées réactionnaires et catholiques de ce
-grand écrivain, qui regrettait le droit d'aînessse, la
+la poussée, vers les honneurs et la fortune, de la bourgeoisie,
+ne s'est pas avisé de prédire le prolétariat. Evidemment,
+les idées réactionnaires et catholiques de ce
+grand écrivain, qui regrettait le droit d'aînessse, la
pairie, les majorats, et en somme, le faisceau des puissances
aristocratiques, lui masque cet avenir qui, pourtant,
-éclatait dans le présent, auprès de lui, à coups de
+éclatait dans le présent, auprès de lui, à coups de
<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span>
fusil souvent, ou avec le fracas des machines infernales.</p>
-<p>Il faut dire que, comme l'a si bien démontré
-M. Paul Louis dans son <cite>Histoire du Socialisme français</cite>,
-le prolétariat ne prend sa forme complète qu'après
+<p>Il faut dire que, comme l'a si bien démontré
+M. Paul Louis dans son <cite>Histoire du Socialisme français</cite>,
+le prolétariat ne prend sa forme complète qu'après
l'installation dans tous les centres industriels de la machine;
-n'importe, les émeutes de Lyon en 1832, la rue
+n'importe, les émeutes de Lyon en 1832, la rue
Transnonain, le souvenir vivant chez tant de groupes,
-de la conspiration de Gracchus Bab&oelig;uf, aurait dû
-éveiller l'attention de Balzac; le grand analyste qui
-a tant étudié les modes de puissance et les modalités
-génératrices de l'argent n'a point eu conscience ni
+de la conspiration de Gracchus Bab&oelig;uf, aurait dû
+éveiller l'attention de Balzac; le grand analyste qui
+a tant étudié les modes de puissance et les modalités
+génératrices de l'argent n'a point eu conscience ni
connaissance de tout un substrat de l'histoire qui se
-concrétait sous ses yeux; M. Paul Louis nous indique
-bien qu'avant que ce fût l'ouvrier qui fût l'acteur principal
-du drame socialiste, toute l'attention des réformateurs
-se portait sur le paysan. Là, Balzac, si contestable
-soit sa théorie de la grande propriété, a jeté
+concrétait sous ses yeux; M. Paul Louis nous indique
+bien qu'avant que ce fût l'ouvrier qui fût l'acteur principal
+du drame socialiste, toute l'attention des réformateurs
+se portait sur le paysan. Là, Balzac, si contestable
+soit sa théorie de la grande propriété, a jeté
son coup de sonde, et la petite bourgeoisie rurale qui,
au moyen des paysans, exproprie par force et par astuce
-le général Moncornet, est définie de main de maître;
-mais c'est surtout la défense de la grande propriété
-que Balzac a entreprise là.</p>
-
-<p>Il y a vu un drame de foule, une ruée de ce héros à
-mille têtes, un canton, contre cette entité: le Château.
-Cette exception, dans son &oelig;uvre, n'empêche que, tout
-préoccupé par l'imbroglio présent de la politique, par
+le général Moncornet, est définie de main de maître;
+mais c'est surtout la défense de la grande propriété
+que Balzac a entreprise là.</p>
+
+<p>Il y a vu un drame de foule, une ruée de ce héros à
+mille têtes, un canton, contre cette entité: le Château.
+Cette exception, dans son &oelig;uvre, n'empêche que, tout
+préoccupé par l'imbroglio présent de la politique, par
le coup de baguette de juillet, pour adapter son expression
sur le coup de baguette de la Restauration, Balzac
-ait négligé d'ajouter à son ample comédie un acte social,
-et si sa réputation d'historien en demeure intacte, sa
-gloire d'intuitif et de divinateur ne s'en peut accroître.</p>
+ait négligé d'ajouter à son ample comédie un acte social,
+et si sa réputation d'historien en demeure intacte, sa
+gloire d'intuitif et de divinateur ne s'en peut accroître.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span>
-Ni Champfleury, ni Duranty, les chefs, après lui, du
-roman d'observation, ne portent là leur attention. Flaubert
-en son génie synthétique s'aperçut de ce mouvement.
-Flaubert n'était pas homme à traverser la tourmente
+Ni Champfleury, ni Duranty, les chefs, après lui, du
+roman d'observation, ne portent là leur attention. Flaubert
+en son génie synthétique s'aperçut de ce mouvement.
+Flaubert n'était pas homme à traverser la tourmente
de 1848 sans nous en garder une notation; et
-du temps que Théophile Gautier passa à tourner ces
-admirables ronds de serviettes poétiques que sont les
-<cite>Eaux et Camées</cite>, Flaubert garda les pages qui devinrent
+du temps que Théophile Gautier passa à tourner ces
+admirables ronds de serviettes poétiques que sont les
+<cite>Eaux et Camées</cite>, Flaubert garda les pages qui devinrent
l'<cite>Education sentimentale</cite>. Mais Flaubert, peu sociologue
-(le mot lui eût déplu), vit la Révolution de
-1848 à la façon d'un Daumier. D'un &oelig;il aussi exercé
-que le génial caricaturiste, d'un outil au moins aussi
-acéré, il nous sertit tous les fantoches bêtes ou cruels,
-versatiles, cupides, ambitieux, qui furent les caméléons
-de cette époque, et il nous laissa une fresque admirablement
-brossée des terreurs de la bourgeoisie et
-de la férocité de la répression durant les émeutes, de
-la chute du Roi au rétablissement de l'Empire.</p>
-
-<p>Du côté du roman idéaliste, il y eut plus de clairvoyance.
-Georges Sand, ce grand lac tranquille où se
-mirèrent tant de reflets, traduisit les idées de Pierre
+(le mot lui eût déplu), vit la Révolution de
+1848 à la façon d'un Daumier. D'un &oelig;il aussi exercé
+que le génial caricaturiste, d'un outil au moins aussi
+acéré, il nous sertit tous les fantoches bêtes ou cruels,
+versatiles, cupides, ambitieux, qui furent les caméléons
+de cette époque, et il nous laissa une fresque admirablement
+brossée des terreurs de la bourgeoisie et
+de la férocité de la répression durant les émeutes, de
+la chute du Roi au rétablissement de l'Empire.</p>
+
+<p>Du côté du roman idéaliste, il y eut plus de clairvoyance.
+Georges Sand, ce grand lac tranquille où se
+mirèrent tant de reflets, traduisit les idées de Pierre
Leroux; l'intention du roman social et du roman socialiste
-exista chez elle, après qu'elle eut terminé
-sa série de romans féministes. Hugo avait, dans les
-<cite>Misérables</cite>, des pages d'histoire, à la vérité, par le
-mode de présentation et la largeur voulue de la phrase,
+exista chez elle, après qu'elle eut terminé
+sa série de romans féministes. Hugo avait, dans les
+<cite>Misérables</cite>, des pages d'histoire, à la vérité, par le
+mode de présentation et la largeur voulue de la phrase,
un peu visionnaires.</p>
-<p>Mais c'est dans Zola que pour la première fois le roman
-social, inconnu à Goncourt, fermé à Daudet,
+<p>Mais c'est dans Zola que pour la première fois le roman
+social, inconnu à Goncourt, fermé à Daudet,
prend de l'ampleur. Roman politique encore quand il
-dit la résistance des insurgés de province au coup
+dit la résistance des insurgés de province au coup
<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
-d'Etat, son roman s'élève au roman social avec <cite>Germinal</cite>,
-où il étudie tout pittoresquement, il est vrai,
-mais avec profondeur, l'état de la mine et l'histoire
-de la grève. On trouve corollaire à lui la même étude
+d'Etat, son roman s'élève au roman social avec <cite>Germinal</cite>,
+où il étudie tout pittoresquement, il est vrai,
+mais avec profondeur, l'état de la mine et l'histoire
+de la grève. On trouve corollaire à lui la même étude
dans le <cite>Happe-Chair</cite> de Camille Lemonnier, dans
-quelques nouvelles de Léon Cladel. Et tout récemment
+quelques nouvelles de Léon Cladel. Et tout récemment
dans <cite>Travail</cite>, Zola abordait le roman purement socialiste,
-une des manières d'être du roman socialiste,
-l'hypothèse du bonheur pour tous dans <cite>Travail</cite>.</p>
+une des manières d'être du roman socialiste,
+l'hypothèse du bonheur pour tous dans <cite>Travail</cite>.</p>
-<p>Ce genre de roman, il ne l'a pas développé le premier.
+<p>Ce genre de roman, il ne l'a pas développé le premier.
Il existe un certain nombre de ces romans utopiques,
-dont le sujet, généralement traité de façon similaire,
-suppose qu'un homme du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, qui s'est
-endormi un beau soir de <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, se réveille un beau
-matin de l'an 2000, et assiste à une vie toute renouvelée,
+dont le sujet, généralement traité de façon similaire,
+suppose qu'un homme du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, qui s'est
+endormi un beau soir de <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle, se réveille un beau
+matin de l'an 2000, et assiste à une vie toute renouvelée,
avec laquelle il confronte tous ses souvenirs de
-civilisé arriéré de notre temps. Ainsi l'Américain
-Bellamy fait assister son héros à une vie corporative
-et communiste, dont (son imagination n'étant pas d'une
-débordante richesse) nous connaissons tous les éléments.
-Théâtres gratuits, théâtrophone chez soi, magasins
-généraux où l'on paie en bons de rémunération
-de travail, grands jardins où se délassent les enrégimentés
-de l'armée industrielle et où se chauffent au
-soleil, tant qu'ils le veulent, les invalides, les retraités
-de cette armée, où le service est obligatoire pour tous
-les citoyens, et aussi l'union libre désormais généralisée,
+civilisé arriéré de notre temps. Ainsi l'Américain
+Bellamy fait assister son héros à une vie corporative
+et communiste, dont (son imagination n'étant pas d'une
+débordante richesse) nous connaissons tous les éléments.
+Théâtres gratuits, théâtrophone chez soi, magasins
+généraux où l'on paie en bons de rémunération
+de travail, grands jardins où se délassent les enrégimentés
+de l'armée industrielle et où se chauffent au
+soleil, tant qu'ils le veulent, les invalides, les retraités
+de cette armée, où le service est obligatoire pour tous
+les citoyens, et aussi l'union libre désormais généralisée,
tel est le programme.</p>
<p>L'Anglais William Morris, artiste d'un tout autre
-talent, poète, dessinateur, industriel, nous fait assister
-à un semblable réveil dans une cité de verdure, de générosité,
+talent, poète, dessinateur, industriel, nous fait assister
+à un semblable réveil dans une cité de verdure, de générosité,
<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
-de richesse généralisée; la thèse contraire a
-été développée, avec son grand talent, par l'Anglais
-Wells, la thèse pessimiste, qui met tous les capitaux
+de richesse généralisée; la thèse contraire a
+été développée, avec son grand talent, par l'Anglais
+Wells, la thèse pessimiste, qui met tous les capitaux
aux mains de quelques trusts, et enfourne dans des
-galeries souterraines la population ouvrière ilotisée et
-même idiotisée. Ce n'est plus le bagne capitaliste, c'est
+galeries souterraines la population ouvrière ilotisée et
+même idiotisée. Ce n'est plus le bagne capitaliste, c'est
l'Enfer capitaliste.</p>
<p class="asterism">&#8258;</p>
-<p>De jeunes écrivains se sont voués, ces temps-ci, à
-l'édification du roman socialiste. Ce n'est point que,
-parmi leurs aînés immédiats, le roman politique n'ait
-point reçu d'excellents apports, au premier rang
+<p>De jeunes écrivains se sont voués, ces temps-ci, à
+l'édification du roman socialiste. Ce n'est point que,
+parmi leurs aînés immédiats, le roman politique n'ait
+point reçu d'excellents apports, au premier rang
desquels je mettrais <cite>Bonnet Rouge</cite>, de Jules Case, qui
-a aussi, dans l'<cite>Ame en peine</cite>, touché d'une main délicate
-et forte, le problème religieux. Paul Adam, dans
-le <cite>Mystère des Foules</cite>, a également donné une vision,
-à plusieurs égards remarquable, de la vie électorale,
-politique, militaire, et a donné, encore pittoresquement,
-des aspects d'élections et d'orages politiques. Le
-gros effort historique et romanesque de Maurice Barrès,
-les <cite>Déracinés</cite>, doit être signalé. Il est déparé par
+a aussi, dans l'<cite>Ame en peine</cite>, touché d'une main délicate
+et forte, le problème religieux. Paul Adam, dans
+le <cite>Mystère des Foules</cite>, a également donné une vision,
+à plusieurs égards remarquable, de la vie électorale,
+politique, militaire, et a donné, encore pittoresquement,
+des aspects d'élections et d'orages politiques. Le
+gros effort historique et romanesque de Maurice Barrès,
+les <cite>Déracinés</cite>, doit être signalé. Il est déparé par
l'insertion d'articles de journaux, par de la politique
trop usuelle, par du pamphlet contre les parlementaires
-qui sent sa petite presse, et aussi par la thèse
-même de la déracination, par une sorte de fédéralisme
+qui sent sa petite presse, et aussi par la thèse
+même de la déracination, par une sorte de fédéralisme
nuageux. Pas assez historique, ce n'est pas non plus
-assez politique, et l'agrément de forme n'est pas assez
-considérable pour parer aux défauts des idées fondamentales.
+assez politique, et l'agrément de forme n'est pas assez
+considérable pour parer aux défauts des idées fondamentales.
Les jeunes romanciers qui abordent ces
<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
questions y sont plus libres et d'une adaptation plus
-complète, qui s'explique par leur jeunesse plus récente
-et par une contemporanéité plus exacte de leurs années
+complète, qui s'explique par leur jeunesse plus récente
+et par une contemporanéité plus exacte de leurs années
d'apprentissage et de formation intellectuelle, avec le
-mouvement socialiste, tel qu'il se présente, théorisé et
-urgent, ayant choisi ses moyens, en voie d'exécution
+mouvement socialiste, tel qu'il se présente, théorisé et
+urgent, ayant choisi ses moyens, en voie d'exécution
de plusieurs parties du programme socialiste.</p>
<p>M. Louis Lumet compte parmi ce jeune groupe
de romanciers. M. Lumet est un militant de l'art
-social et de l'art pour tous. Dans les coins différents
+social et de l'art pour tous. Dans les coins différents
du Paris populaire, il convie, moyennant le plus
-bas droit d'entrée, de quoi payer la location de la salle
-choisie et la lumière, les gens du quatrième Etat,
-désireux d'entendre des vers, des fragments de romans,
-et cette tentative d'éducation populaire, par l'&oelig;uvre
-d'art, donne de beaux résultats moraux. Dans des romans
-dont deux ont été accueillis par le succès, la <i>Fièvre</i>
+bas droit d'entrée, de quoi payer la location de la salle
+choisie et la lumière, les gens du quatrième Etat,
+désireux d'entendre des vers, des fragments de romans,
+et cette tentative d'éducation populaire, par l'&oelig;uvre
+d'art, donne de beaux résultats moraux. Dans des romans
+dont deux ont été accueillis par le succès, la <i>Fièvre</i>
d'abord, et le <cite>Chaos</cite>, il explique la vie du jeune homme
-de l'heure présente dont l'ambition est de vivre pour
-un but élevé, de faire de l'art sous forme créatrice ou
-sous forme appliquée, d'être un promoteur d'idées, ou
-au moins un remueur d'idées, ou un producteur intelligent
+de l'heure présente dont l'ambition est de vivre pour
+un but élevé, de faire de l'art sous forme créatrice ou
+sous forme appliquée, d'être un promoteur d'idées, ou
+au moins un remueur d'idées, ou un producteur intelligent
dont l'ordre artistique et industriel, et aussi de
-contribuer à répandre autour de lui la plus grande
-somme de bonheur et de lumière possible.</p>
+contribuer à répandre autour de lui la plus grande
+somme de bonheur et de lumière possible.</p>
-<p>Louis Léclat, le héros de M. Lumet, naît dans une
+<p>Louis Léclat, le héros de M. Lumet, naît dans une
petite ville, d'une souche de vignerons qui ont pris
naissance politiquement et intellectuellement lors de la
-Révolution, lors de la création des magistratures municipales,
-et de la création des juges de paix. La famille Léclat
-est républicaine et les proscriptions ne l'ont pas épargnée.
+Révolution, lors de la création des magistratures municipales,
+et de la création des juges de paix. La famille Léclat
+est républicaine et les proscriptions ne l'ont pas épargnée.
<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
-Ataviquement, Louis Léclat est républicain. Dans la
-<i>Fièvre</i>, il se débat contre les mauvaises habitudes de
+Ataviquement, Louis Léclat est républicain. Dans la
+<i>Fièvre</i>, il se débat contre les mauvaises habitudes de
notre vie politique, dans sa petite ville de province,
-semblable à toutes. Il fait la campagne électorale et le
-journal républicain, pour le candidat de son choix, ou
+semblable à toutes. Il fait la campagne électorale et le
+journal républicain, pour le candidat de son choix, ou
au moins de son parti, car ce candidat ne le satisfait
-guère. Il se rend compte que, sur cette petite scène, la
-vie politique est tarée de toutes les compétitions particulières,
+guère. Il se rend compte que, sur cette petite scène, la
+vie politique est tarée de toutes les compétitions particulières,
par des formes nouvelles de candidature officielle,
par toutes les ambitions et toutes les man&oelig;uvres
suspectes que met en branle l'obtention, par la faveur
-du suffrage, des fonctions de député, et il part éc&oelig;uré
-pour Paris, pour la ville large, au désintéressement
+du suffrage, des fonctions de député, et il part éc&oelig;uré
+pour Paris, pour la ville large, au désintéressement
plus grand.</p>
-<p>Le <i>Chaos</i> nous décrit, et c'est sa meilleure qualité,
-de la façon la plus vive, la plus nette et la plus colorée,
-ces nouveaux milieux qu'a créés dans la vie politique
+<p>Le <i>Chaos</i> nous décrit, et c'est sa meilleure qualité,
+de la façon la plus vive, la plus nette et la plus colorée,
+ces nouveaux milieux qu'a créés dans la vie politique
le mouvement ouvrier. Ce sont, dans les nouveaux
-quartiers qui se sont aérés sur l'emplacement des anciens
-terrains vagues et des îlots de bâtisses poudreuses et malsaines,
-des réunions populaires. Il nous y présente, outre
-cette nouvelle classe d'ouvriers avertis, affranchis, aptes à
-saisir le mouvement d'idées générales, en tant qu'elles
-touchent à leur situation et à leur rôle politique, les
+quartiers qui se sont aérés sur l'emplacement des anciens
+terrains vagues et des îlots de bâtisses poudreuses et malsaines,
+des réunions populaires. Il nous y présente, outre
+cette nouvelle classe d'ouvriers avertis, affranchis, aptes à
+saisir le mouvement d'idées générales, en tant qu'elles
+touchent à leur situation et à leur rôle politique, les
meneurs des petits centres: petits patrons ratiocinateurs,
-employés qui utilisent leurs loisirs à lire les
-philosophes et les économistes; il donne une idée juste
-de cette classe qui se forme, résultat de la diffusion des
-études primaires, sur la lisière du prolétariat et de la
-petite bourgeoisie. Ses personnages sont dessinés d'un
-contour très net; ils ont de la vie, et sont marqués d'un
+employés qui utilisent leurs loisirs à lire les
+philosophes et les économistes; il donne une idée juste
+de cette classe qui se forme, résultat de la diffusion des
+études primaires, sur la lisière du prolétariat et de la
+petite bourgeoisie. Ses personnages sont dessinés d'un
+contour très net; ils ont de la vie, et sont marqués d'un
<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span>
-trait caractéristique, soit qu'il note le vieil ouvrier chez
-qui un amalgame de vieux fourriérisme, d'un peu
-même de Saint-Simonisme, s'est cimenté avec les opinions
-qu'a répandues le <i>Capital</i> de Karl Marx, ou qu'il
-nous révèle les nouveaux agissants, ceux de demain,
-ceux qui se préparent dans des réunions et dans des
-comités électoraux, devant les syndicats réunis, à
-paraître au congrès socialiste et dans les grandes
-assemblées délibérantes que commence à tenir le
-quatrième Etat.</p>
+trait caractéristique, soit qu'il note le vieil ouvrier chez
+qui un amalgame de vieux fourriérisme, d'un peu
+même de Saint-Simonisme, s'est cimenté avec les opinions
+qu'a répandues le <i>Capital</i> de Karl Marx, ou qu'il
+nous révèle les nouveaux agissants, ceux de demain,
+ceux qui se préparent dans des réunions et dans des
+comités électoraux, devant les syndicats réunis, à
+paraître au congrès socialiste et dans les grandes
+assemblées délibérantes que commence à tenir le
+quatrième Etat.</p>
<p>Sans nous occuper ici de la valeur ni des chances
-de succès des diverses théories sociales en présence, en
-ce temps que trouble justement l'indécision qui fait
-osciller entre tant de panacées et de palliatifs proposés,
-il faut reconnaître tout l'intérêt qui s'attache à ces
-questions. Il est très curieux d'assister ainsi à la genèse
-de groupes nouveaux, et à l'arrivée au grand jour politique
-de ceux qui contribueront à faire l'histoire de demain.</p>
+de succès des diverses théories sociales en présence, en
+ce temps que trouble justement l'indécision qui fait
+osciller entre tant de panacées et de palliatifs proposés,
+il faut reconnaître tout l'intérêt qui s'attache à ces
+questions. Il est très curieux d'assister ainsi à la genèse
+de groupes nouveaux, et à l'arrivée au grand jour politique
+de ceux qui contribueront à faire l'histoire de demain.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span></p>
-<h3>L'Académie et le vers libre<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a></h3>
+<h3>L'Académie et le vers libre<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a></h3>
-<p>La maison de Montyon, c'est l'Académie que je
-veux dire, a varié hier la récitation de son palmarès
-par quelques aperçus sur la contenance qu'elle entend
+<p>La maison de Montyon, c'est l'Académie que je
+veux dire, a varié hier la récitation de son palmarès
+par quelques aperçus sur la contenance qu'elle entend
prendre avec le vers libre. A vrai dire, on ne le lui avait
-pas demandé, et il n'y avait pas urgence.</p>
-
-<p>Les vrais poètes du vers libre se moquent un peu de
-l'Académie, mais l'Académie voulait tant faire savoir
-qu'elle reste fidèle à son rôle de vieille bonne femme
-sourde qu'elle s'est précipitée sur quelques malheureux
-vers libres, épars et gênés de leur présence dans
-le sage recueil de M. Fernand Gregh, et s'est hâtée
-d'en prendre texte! on a par deux fois donné de la publicité
-à cette imposante démonstration. En laissant savoir
+pas demandé, et il n'y avait pas urgence.</p>
+
+<p>Les vrais poètes du vers libre se moquent un peu de
+l'Académie, mais l'Académie voulait tant faire savoir
+qu'elle reste fidèle à son rôle de vieille bonne femme
+sourde qu'elle s'est précipitée sur quelques malheureux
+vers libres, épars et gênés de leur présence dans
+le sage recueil de M. Fernand Gregh, et s'est hâtée
+d'en prendre texte! on a par deux fois donné de la publicité
+à cette imposante démonstration. En laissant savoir
qu'on primait M. Gregh, en le primant publiquement,
-on a bien spécifié que c'est non parce que, mais
-quoique; on lui a compté comme circonstances atténuantes
-qu'il n'était pas le créateur de ce dangereux
-système.</p>
+on a bien spécifié que c'est non parce que, mais
+quoique; on lui a compté comme circonstances atténuantes
+qu'il n'était pas le créateur de ce dangereux
+système.</p>
-<p>Evidemment ce créateur n'est pas M. Gregh, puisque
+<p>Evidemment ce créateur n'est pas M. Gregh, puisque
<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span>
-c'est moi; c'est donc à moi que s'adressait
-M. Boissier, c'est à moi de lui répondre; et voici:</p>
+c'est moi; c'est donc à moi que s'adressait
+M. Boissier, c'est à moi de lui répondre; et voici:</p>
-<p>Personnellement, quoique jugeant que l'argent légué
-à l'Académie pour aider ou récompenser les efforts
-d'art est assez mal distribué, je n'en ai jamais demandé
+<p>Personnellement, quoique jugeant que l'argent légué
+à l'Académie pour aider ou récompenser les efforts
+d'art est assez mal distribué, je n'en ai jamais demandé
et n'en demanderai jamais. Pourquoi? Parce qu'il
-me faudrait le demander et par cela même me soumettre
-à la juridiction de l'Académie. Je m'y refuse
-et n'envoie aucun livre à l'Académie. Pourquoi?
-1<sup>o</sup> Parce que la compagnie de médiocres, de toujours
-médiocres (en très grande majorité), qui n'a reconnu
+me faudrait le demander et par cela même me soumettre
+à la juridiction de l'Académie. Je m'y refuse
+et n'envoie aucun livre à l'Académie. Pourquoi?
+1<sup>o</sup> Parce que la compagnie de médiocres, de toujours
+médiocres (en très grande majorité), qui n'a reconnu
ni Balzac, ni Nerval, ni Gautier, ni Baudelaire, n'a
-pas qualité pour juger les novateurs ni en leur esprit
-ni en leur langue. 2<sup>o</sup> Parce que l'Académie actuelle en
-son assemblage de lettrés aimables, de vaudevillistes à
-tout faire, de poètes parnassiens (il en manque <em>et les
-meilleurs</em>), d'historiens spécialistes et de critiques
-étroits, ne peut pas comprendre une théorie nouvelle.
-Eussent-ils isolément de l'esprit et du jugement, ils le
-perdent étant réunis. 3<sup>o</sup> Parce que l'Académie, en cette
-occasion écoutant la voix de ses poètes naturellement
+pas qualité pour juger les novateurs ni en leur esprit
+ni en leur langue. 2<sup>o</sup> Parce que l'Académie actuelle en
+son assemblage de lettrés aimables, de vaudevillistes à
+tout faire, de poètes parnassiens (il en manque <em>et les
+meilleurs</em>), d'historiens spécialistes et de critiques
+étroits, ne peut pas comprendre une théorie nouvelle.
+Eussent-ils isolément de l'esprit et du jugement, ils le
+perdent étant réunis. 3<sup>o</sup> Parce que l'Académie, en cette
+occasion écoutant la voix de ses poètes naturellement
conservateurs, et de ses critiques naturellement conservateurs,
-n'apporte en ces questions aucune impartialité,
-et que ses moyens d'action, ses prix, sont utilisés
+n'apporte en ces questions aucune impartialité,
+et que ses moyens d'action, ses prix, sont utilisés
comme moyens de combat, au service de ce qu'ils
-appellent la bonne cause, sans voir assez l'interprétation
-défavorable qu'on peut avoir de leur conduite;
+appellent la bonne cause, sans voir assez l'interprétation
+défavorable qu'on peut avoir de leur conduite;
car l'admiration qu'on peut avoir pour eux est intimement
-dépendante de la conservation du vieux système.</p>
+dépendante de la conservation du vieux système.</p>
-<p>Or, contre le flot montant des théories et surtout
+<p>Or, contre le flot montant des théories et surtout
<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span>
-des poèmes nouveaux, contre l'influence indéniable
-exercée pendant dix ans par le vers libre, influence à
-laquelle aucun bon poète jeune, pas même M. Gregh,
-n'a échappé, on lutte à coup de récompenses; on
+des poèmes nouveaux, contre l'influence indéniable
+exercée pendant dix ans par le vers libre, influence à
+laquelle aucun bon poète jeune, pas même M. Gregh,
+n'a échappé, on lutte à coup de récompenses; on
lutte avec ce qu'on peut, et je ne dis pas que pour la
-majorité de la jeunesse cette arme ne soit la meilleure.
-Il restera toujours une minorité qui se fera gloire
-comme nous de son indépendance littéraire, par-dessus
+majorité de la jeunesse cette arme ne soit la meilleure.
+Il restera toujours une minorité qui se fera gloire
+comme nous de son indépendance littéraire, par-dessus
tout.</p>
-<p>En tout cas, la jeunesse est prévenue. Des vers
+<p>En tout cas, la jeunesse est prévenue. Des vers
libres&mdash;pas de prix, pas de vers libres&mdash;des
prix.</p>
-<p>Cela, je le répète, promulgué sans occasion (car
-M. Gregh ne prêtait pas bien cette occasion), mais
-promulgué parce qu'on avait résolu de saisir la première
+<p>Cela, je le répète, promulgué sans occasion (car
+M. Gregh ne prêtait pas bien cette occasion), mais
+promulgué parce qu'on avait résolu de saisir la première
occasion.</p>
-<p>L'Académie n'étant, comme nous l'avons dit, qu'une
-compagnie médiocre en goût et en connaissances, et
-absolument esclave du gros goût public qui demande
-longtemps à être conquis, nous n'avons jamais conçu
-l'espérance ni le désir ni d'être couronné par elle, ni
-d'être admis à en faire partie. Pour n'engager personne,
-je spécialiserai. Je ne désire de l'Académie
-aucune approbation d'une façon quelconque. Je
+<p>L'Académie n'étant, comme nous l'avons dit, qu'une
+compagnie médiocre en goût et en connaissances, et
+absolument esclave du gros goût public qui demande
+longtemps à être conquis, nous n'avons jamais conçu
+l'espérance ni le désir ni d'être couronné par elle, ni
+d'être admis à en faire partie. Pour n'engager personne,
+je spécialiserai. Je ne désire de l'Académie
+aucune approbation d'une façon quelconque. Je
note seulement son avis sur le vers libre, pour plus
tard.</p>
-<p>L'Académie couronnera nos élèves, et elle élira nos
-élèves qui couronneront les élèves de nos élèves, et elle
+<p>L'Académie couronnera nos élèves, et elle élira nos
+élèves qui couronneront les élèves de nos élèves, et elle
demeurera ainsi dans sa tradition, qui n'est pas une
noble tradition.</p>
<p>J'en aurais fini si je ne voulais relever un petit mot
<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span>
de M. Gaston Boissier, qui n'est d'ailleurs en cette
-occasion que le porte-parole des poètes et des critiques
-académiciens&mdash;«ce que l'Académie refuse à un système
-dont il (M. Gregh) n'est pas le créateur et que
-quelques-uns de ses amis ont déconsidéré par leurs
-exagérations». On aimerait être fixé. Qui vise-t-on
-ici. Si l'on avait affaire en M. Boissier et ses amis, à
-des gens bien informés, il faudrait croire qu'un ami
+occasion que le porte-parole des poètes et des critiques
+académiciens&mdash;«ce que l'Académie refuse à un système
+dont il (M. Gregh) n'est pas le créateur et que
+quelques-uns de ses amis ont déconsidéré par leurs
+exagérations». On aimerait être fixé. Qui vise-t-on
+ici. Si l'on avait affaire en M. Boissier et ses amis, à
+des gens bien informés, il faudrait croire qu'un ami
de M. Gregh, un jeune homme comme lui de vingt-cinq
-ans, a coupablement distendu et exagéré la rythmique
-du vers libre. Mais ce ne doit pas être cela. Je
-penserai plutôt que l'Académie adresse habilement une
-tendresse à des poètes qui ne sont pas entrés franchement
+ans, a coupablement distendu et exagéré la rythmique
+du vers libre. Mais ce ne doit pas être cela. Je
+penserai plutôt que l'Académie adresse habilement une
+tendresse à des poètes qui ne sont pas entrés franchement
dans la voie du vers libre, et ne sont pas non
-plus restés absolument fidèles à l'ancienne technique.
-M. Henri de Régnier représente notamment ce compromis.
+plus restés absolument fidèles à l'ancienne technique.
+M. Henri de Régnier représente notamment ce compromis.
Et alors, dans ce sens, ce seraient les vrais
-vers libristes qui seraient accusés d'aller trop loin.
-L'Académie, toujours fine, et instruite, au lieu de savoir
-qu'il y a eu réforme, et qu'ensuite certains esprits
-ont jugé sage de choisir dans cette réforme les éléments
-qui leur convenaient, et de les juxtaposer à leurs
-connaissances traditionnelles, s'imagine qu'on a commencé
-par de timides efforts pour se déganguer et
-qu'ensuite certains, moi peut-être, ont été excessifs,
+vers libristes qui seraient accusés d'aller trop loin.
+L'Académie, toujours fine, et instruite, au lieu de savoir
+qu'il y a eu réforme, et qu'ensuite certains esprits
+ont jugé sage de choisir dans cette réforme les éléments
+qui leur convenaient, et de les juxtaposer à leurs
+connaissances traditionnelles, s'imagine qu'on a commencé
+par de timides efforts pour se déganguer et
+qu'ensuite certains, moi peut-être, ont été excessifs,
vraiment excessifs. Non, Monsieur Boissier, le vers libre
-est allé tout d'un coup, lors de sa création, jusqu'au
-bout de ses nécessaires audaces, et s'il y a eu des assagissements
-et des arrangements, cela est postérieur.</p>
+est allé tout d'un coup, lors de sa création, jusqu'au
+bout de ses nécessaires audaces, et s'il y a eu des assagissements
+et des arrangements, cela est postérieur.</p>
-<p>L'histoire de cette question est, je crois, connue à
-l'Académie, au rebours; ce n'est pas la seule question
+<p>L'histoire de cette question est, je crois, connue à
+l'Académie, au rebours; ce n'est pas la seule question
<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
-qui apparaisse ainsi à la docte assemblée. Cela n'a
-d'ailleurs pas d'importance. La conscience d'avoir créé
-quelque chose en poésie française nous suffit, et nous
+qui apparaisse ainsi à la docte assemblée. Cela n'a
+d'ailleurs pas d'importance. La conscience d'avoir créé
+quelque chose en poésie française nous suffit, et nous
n'avons pas besoin de lauriers officiels et conventionnels.</p>
-<p>Nous avions eu déjà cette année quelques notions
-de l'opinion académique, d'abord à la <cite>Revue des Deux-Mondes</cite>
-où il serait parfois curieux, à titre de document,
-d'avoir l'opinion de M. Brunetière. Malheureusement,
+<p>Nous avions eu déjà cette année quelques notions
+de l'opinion académique, d'abord à la <cite>Revue des Deux-Mondes</cite>
+où il serait parfois curieux, à titre de document,
+d'avoir l'opinion de M. Brunetière. Malheureusement,
depuis qu'il s'exporte, on n'a que celle de
-M. Doumic, inutile à garder. M. Doumic a écrit sur
-la poésie nouvelle, cette année, une petite drôlerie trop
+M. Doumic, inutile à garder. M. Doumic a écrit sur
+la poésie nouvelle, cette année, une petite drôlerie trop
sotte pour nous occuper. M. Deschamps, du <cite>Temps</cite>, a
-vagué autour de ce terrain, et c'est à lui que j'ai une
-observation à présenter.</p>
+vagué autour de ce terrain, et c'est à lui que j'ai une
+observation à présenter.</p>
<p>M. Deschamps cite des vers de M. de Souza; c'est
-son droit; il peut à sa guise les citer et même les
-aimer par-dessus tout; ce qu'il ne peut, sans être taxé
-d'ignorance ou de mauvaise foi, c'est décerner à M. de
+son droit; il peut à sa guise les citer et même les
+aimer par-dessus tout; ce qu'il ne peut, sans être taxé
+d'ignorance ou de mauvaise foi, c'est décerner à M. de
Souza le titre peu enviable de Boileau de la nouvelle
-école poétique, et le constituer de son plein droit un
-exemple théorique et pratique (pour ses lecteurs) de
-ce que je fais, de ce que font d'autres poètes, Verhaeren,
-par exemple. Il y a là une nuance. M. de Souza
-s'est rangé dans les rangs de la nouvelle école, quelques
-années après son éclosion. Il émet à côté des
+école poétique, et le constituer de son plein droit un
+exemple théorique et pratique (pour ses lecteurs) de
+ce que je fais, de ce que font d'autres poètes, Verhaeren,
+par exemple. Il y a là une nuance. M. de Souza
+s'est rangé dans les rangs de la nouvelle école, quelques
+années après son éclosion. Il émet à côté des
vers-libristes plus anciens ses opinions et publie ses
-poèmes. Je ne discute nullement ici son talent, j'infirme
-seulement, mais absolument, le rôle extensif que
+poèmes. Je ne discute nullement ici son talent, j'infirme
+seulement, mais absolument, le rôle extensif que
M. Deschamps, par simplisme ou par non-simplisme,
veut lui attribuer aux yeux des lecteurs du <cite>Temps</cite>, dans
le mouvement du vers libre.</p>
@@ -12465,272 +12427,272 @@ le mouvement du vers libre.</p>
<h3>Doumic contre Verlaine.</h3>
-<p>M. René Doumic vient de publier, dans la <cite>Revue
+<p>M. René Doumic vient de publier, dans la <cite>Revue
des Deux-Mondes</cite>, un article sur Paul Verlaine.</p>
-<p>Il y est dit&mdash;qu'il est fort heureux que nous possédions
-enfin une édition complète et compacte de l'&oelig;uvre
+<p>Il y est dit&mdash;qu'il est fort heureux que nous possédions
+enfin une édition complète et compacte de l'&oelig;uvre
de Paul Verlaine, que nous l'avions lu, dans ces
minces plaquettes qui paraissaient, du vivant de Paul
Verlaine, <em>tapageuses</em> et <em>furtives</em>; maintenant, nous
avons tout, les <em>farces</em>, <em>les calembours</em>, <em>les jurons</em>, <em>les
ordures</em>, <em>les non-sens</em>, <em>tout le bavardage</em>, <em>tout le radotage</em>,
-<em>tout le fatras</em> où sont noyés quelques vers d'un
+<em>tout le fatras</em> où sont noyés quelques vers d'un
charme <em>morbide</em>. Cette publication a l'avantage de remettre
-les choses au point et de faire apprécier l'<em>égale
-platitude du personnage et de son &oelig;uvre</em>. Le succès de
-Verlaine serait dû à une insolente mystification. Verlaine
-était un mauvais élève du Parnasse, qui tomba
-aux pires déchéances, et, à son retour en France, après
-quelques années de Belgique, il fut mis à la mode par
-ce petit fait, qu'étant l'homme qu'il était, il fut publié
-par un éditeur catholique; il y eut dans son cas ce petit
-brin d'originalité qui constitue, pour une grande part,
-le fait Paris. Les Parnassiens célèbres, auprès de qui il
-avait rimé, eurent pitié et l'aidèrent. En plus, la critique
+les choses au point et de faire apprécier l'<em>égale
+platitude du personnage et de son &oelig;uvre</em>. Le succès de
+Verlaine serait dû à une insolente mystification. Verlaine
+était un mauvais élève du Parnasse, qui tomba
+aux pires déchéances, et, à son retour en France, après
+quelques années de Belgique, il fut mis à la mode par
+ce petit fait, qu'étant l'homme qu'il était, il fut publié
+par un éditeur catholique; il y eut dans son cas ce petit
+brin d'originalité qui constitue, pour une grande part,
+le fait Paris. Les Parnassiens célèbres, auprès de qui il
+avait rimé, eurent pitié et l'aidèrent. En plus, la critique
<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
-du temps, qui était impressionniste et s'amusait
-aux jeux d'ironie, saisit l'occasion pour s'amuser à
-faire un grand poète, d'où le Choulette de M. Anatole
-France et des articles de Jules Lemaître.</p>
+du temps, qui était impressionniste et s'amusait
+aux jeux d'ironie, saisit l'occasion pour s'amuser à
+faire un grand poète, d'où le Choulette de M. Anatole
+France et des articles de Jules Lemaître.</p>
-<p>Verlaine n'a jamais traduit que des états de sensibilité;
+<p>Verlaine n'a jamais traduit que des états de sensibilité;
cet art est le contraire d'un art nouveau. La jeunesse
se tromperait en prenant un Verlaine pour guide;
-il est la convulsion dernière du romantisme: on ne
+il est la convulsion dernière du romantisme: on ne
pourrait, d'ailleurs, rien lui reprocher si l'on admettait
-les théories du romantisme dont il est la sénile
+les théories du romantisme dont il est la sénile
expression. De plus, Verlaine ne <em>sait pas sa langue</em>, il
-n'a jamais été qu'un <em>très médiocre écrivain</em>. Il y a
-chez lui de la <em>fumisterie</em>, de l'<em>incohérence des idées</em>,
-<em>des mots</em>, incontinence de <em>verbiage</em>. Sa prétendue primitivité
-n'est que de la <em>sénilité</em>. Son art est tout à fait
-stérile, maigre floraison sur un arbuste épuisé.</p>
-
-<p>Voici la conclusion après l'argumentation: «Il est
-à craindre que Verlaine ne soit pas complètement oublié...
+n'a jamais été qu'un <em>très médiocre écrivain</em>. Il y a
+chez lui de la <em>fumisterie</em>, de l'<em>incohérence des idées</em>,
+<em>des mots</em>, incontinence de <em>verbiage</em>. Sa prétendue primitivité
+n'est que de la <em>sénilité</em>. Son art est tout à fait
+stérile, maigre floraison sur un arbuste épuisé.</p>
+
+<p>Voici la conclusion après l'argumentation: «Il est
+à craindre que Verlaine ne soit pas complètement oublié...
Qu'il ait pu grouper des admirateurs, dont quelques-uns
-étaient de bonne foi, que sa poésie ait pu
-trouver un écho dans des âmes qui y reconnaissaient
-quelque chose d'elles-mêmes, c'est un exemple qu'on
-citera pour caractériser un moment de notre littérature,
-et montrer à quelle déliquescence les notions de
-morale et le sentiment artistique ont, à une certaine
+étaient de bonne foi, que sa poésie ait pu
+trouver un écho dans des âmes qui y reconnaissaient
+quelque chose d'elles-mêmes, c'est un exemple qu'on
+citera pour caractériser un moment de notre littérature,
+et montrer à quelle déliquescence les notions de
+morale et le sentiment artistique ont, à une certaine
date et dans un certain groupe, failli se dissoudre, se
-perdre et sombrer.»</p>
+perdre et sombrer.»</p>
<p class="p2">Je ne veux pas discuter cet article; ce serait peine
-perdue: l'admiration des poètes, soit qu'elle admette
+perdue: l'admiration des poètes, soit qu'elle admette
l'&oelig;uvre en son ensemble, soit qu'elle choisisse, et
<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
-qu'elle écarte quelques volumes de la fin de vie malade
+qu'elle écarte quelques volumes de la fin de vie malade
et pauvre de Verlaine, soit qu'elle se limite aux quatre
-ou cinq premiers recueils du poète, salue en lui une âme
-tendre, un poète charmant, un rythmiste très habile et
-un novateur dont on a pu exagérer l'apport, mais dont
-l'apport existe très considérable. Cette admiration des
-poètes vaut bien le dédain de quelques critiques, surtout
+ou cinq premiers recueils du poète, salue en lui une âme
+tendre, un poète charmant, un rythmiste très habile et
+un novateur dont on a pu exagérer l'apport, mais dont
+l'apport existe très considérable. Cette admiration des
+poètes vaut bien le dédain de quelques critiques, surtout
quand ces critiques sont de purs sectaires. Je ne
-relèverai pas autrement que d'une indication ceci: c'est
-que M. Doumic n'est pas, à fond, le fervent indigné
-qu'il paraît. Il y a eu, dans son cas, beaucoup du désir
-de tirer un pétard, et aussi un désir encore moins élevé,
-qui a été d'imiter avec le plus d'exactitude possible le
-<em>maniaque obscène</em>, glapi derrière l'ombre de Baudelaire,
-par M. Brunetière. Mais enfin, mieux vaut prêter aux
+relèverai pas autrement que d'une indication ceci: c'est
+que M. Doumic n'est pas, à fond, le fervent indigné
+qu'il paraît. Il y a eu, dans son cas, beaucoup du désir
+de tirer un pétard, et aussi un désir encore moins élevé,
+qui a été d'imiter avec le plus d'exactitude possible le
+<em>maniaque obscène</em>, glapi derrière l'ombre de Baudelaire,
+par M. Brunetière. Mais enfin, mieux vaut prêter aux
gens les motifs les plus nobles possible, et admettre,
-presque contre l'évidence, que M. Doumic n'a insulté
-la mémoire de Verlaine que parce que, littérairement,
-il le trouve un poète inférieur, et ici la question devient
-plus intéressante parce que, tout en ne cessant point de
-concerner Verlaine, elle s'élargit au-dessus de M. Doumic,
-elle concerne tous les grands poètes morts et tous
+presque contre l'évidence, que M. Doumic n'a insulté
+la mémoire de Verlaine que parce que, littérairement,
+il le trouve un poète inférieur, et ici la question devient
+plus intéressante parce que, tout en ne cessant point de
+concerner Verlaine, elle s'élargit au-dessus de M. Doumic,
+elle concerne tous les grands poètes morts et tous
les petits critiques.</p>
<p>La critique bien entendue serait un art. Actuellement,
-elle est surtout un métier que des gens exercent
-sans aucune aptitude. Au lieu d'être une explication
+elle est surtout un métier que des gens exercent
+sans aucune aptitude. Au lieu d'être une explication
d'&oelig;uvres et de courants d'&oelig;uvres, elle confine, d'un
-côté, à la publicité et, de l'autre, au pamphlet.</p>
+côté, à la publicité et, de l'autre, au pamphlet.</p>
-<p>On a perdu de vue les nécessités intellectuelles de
-la critique, on ne se rend pas compte qu'elle nécessite
+<p>On a perdu de vue les nécessités intellectuelles de
+la critique, on ne se rend pas compte qu'elle nécessite
chez le critique une information et aussi qu'elle ne
<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span>
-peut être exercée utilement, sauf exceptions infiniment
-rares et toutes récentes, que par un artiste sachant de
-quoi il retourne et capable de mener à bonne fin lui-même
+peut être exercée utilement, sauf exceptions infiniment
+rares et toutes récentes, que par un artiste sachant de
+quoi il retourne et capable de mener à bonne fin lui-même
des &oelig;uvres d'art.</p>
-<p>La <cite>Revue des Deux-Mondes</cite> résout le problème du
-choix du critique en appelant à elle un professeur. Il y
-a là une insuffisance. Non que je veuille proscrire d'un
-coup, hors la connaissance littéraire, des hommes instruits,
-érudits, comme il n'en manque pas dans l'Université,
-et certains écrivent sur l'art et la littérature
-avec goût et de façon amusante, sinon révélatrice. Mais
-le professeur, critique par échappées, est professionnellement
-un peu manieur de férule. De là, chez les
-meilleurs, une tendance à préférer aux classifications
-méthodiques un mode de palmarès et de distributions
-de récompenses. Le professeur a un peu l'habitude de
+<p>La <cite>Revue des Deux-Mondes</cite> résout le problème du
+choix du critique en appelant à elle un professeur. Il y
+a là une insuffisance. Non que je veuille proscrire d'un
+coup, hors la connaissance littéraire, des hommes instruits,
+érudits, comme il n'en manque pas dans l'Université,
+et certains écrivent sur l'art et la littérature
+avec goût et de façon amusante, sinon révélatrice. Mais
+le professeur, critique par échappées, est professionnellement
+un peu manieur de férule. De là, chez les
+meilleurs, une tendance à préférer aux classifications
+méthodiques un mode de palmarès et de distributions
+de récompenses. Le professeur a un peu l'habitude de
faire de l'esprit aux frais des intelligences un peu lentes
de sa classe; il transporte parfois dans la critique ce
-ton léger et un peu discourtois. Le professeur devant
-sa classe est infaillible, et devant ses supérieurs et ses
-doyens ne parle que de ce qu'il sait. De là une habitude
+ton léger et un peu discourtois. Le professeur devant
+sa classe est infaillible, et devant ses supérieurs et ses
+doyens ne parle que de ce qu'il sait. De là une habitude
d'avoir raison, dont il transporte dans sa critique
le ton d'assurance.</p>
<p>Mais c'est qu'ici la question change. Le professeur
-se trouve devant des phénomènes d'ordre nouveau, sur
-lesquels il n'a plus de lumières spéciales et acquises. Il
+se trouve devant des phénomènes d'ordre nouveau, sur
+lesquels il n'a plus de lumières spéciales et acquises. Il
lui arrive alors de se tromper d'un petit ton d'assurance
-un peu gênant. De plus, il y a un point à fixer qui est
+un peu gênant. De plus, il y a un point à fixer qui est
celui-ci:</p>
-<p>Le professeur, nourri d'humanités, nourri de critique
-antérieure, au fait de Sophocle et aussi de Nisard,
+<p>Le professeur, nourri d'humanités, nourri de critique
+antérieure, au fait de Sophocle et aussi de Nisard,
<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span>
-se croit le gardien d'un héritage précieux. Du fait
-qu'il est un de ceux qui transmettent le moyen d'étudier
+se croit le gardien d'un héritage précieux. Du fait
+qu'il est un de ceux qui transmettent le moyen d'étudier
les textes des langues mortes, il se figure assez volontiers
-que Sophocle lui appartient davantage qu'à
-ceux qui ne savent pas le grec. Et là il a un peu raison.
-Mais, ceci posé, il a tort de deux façons.</p>
-
-<p>D'abord, le fait de connaître Sophocle n'indique
-point qu'on participe de ses mérites, et, s'il est beau
-d'être le gardien d'une tradition antique, il ne faut pas
-s'identifier, même légèrement, aux créateurs de cette
-tradition, et se croire leur égal en quoi que ce soit, et
-de là prendre, envers les malheureux écrivains d'âge
-récent et de langue vulgaire, l'attitude d'un ancêtre
-chargé de gloire. Il ne faut pas croire non plus, parce
-qu'on s'essaie à écrire exactement comme les gens du
-<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, qu'on est supérieur à Banville ou à Goncourt
-(que M. Doumic traite avec un cocasse dédain). Il ne
-faut pas croire, parce qu'on a étudié les siècles d'art,
-qu'on les représente. Ce serait comme si l'ange placé à
+que Sophocle lui appartient davantage qu'à
+ceux qui ne savent pas le grec. Et là il a un peu raison.
+Mais, ceci posé, il a tort de deux façons.</p>
+
+<p>D'abord, le fait de connaître Sophocle n'indique
+point qu'on participe de ses mérites, et, s'il est beau
+d'être le gardien d'une tradition antique, il ne faut pas
+s'identifier, même légèrement, aux créateurs de cette
+tradition, et se croire leur égal en quoi que ce soit, et
+de là prendre, envers les malheureux écrivains d'âge
+récent et de langue vulgaire, l'attitude d'un ancêtre
+chargé de gloire. Il ne faut pas croire non plus, parce
+qu'on s'essaie à écrire exactement comme les gens du
+<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, qu'on est supérieur à Banville ou à Goncourt
+(que M. Doumic traite avec un cocasse dédain). Il ne
+faut pas croire, parce qu'on a étudié les siècles d'art,
+qu'on les représente. Ce serait comme si l'ange placé à
la porte du Paradis terrestre se croyait Dieu, ou, pour
-nous exprimer à l'aide d'un souvenir d'un de nos meilleurs
-classiques, imiter l'âne porteur de reliques du
+nous exprimer à l'aide d'un souvenir d'un de nos meilleurs
+classiques, imiter l'âne porteur de reliques du
bon La Fontaine.</p>
<p>Pas plus que le professeur ne doit se croire Eschyle
-ou La Bruyère, il ne doit se figurer qu'il est leur représentant
-désigné de droit d'examen, et qu'il tient la
-clef qui ouvre les portes du passé, et que, seul, il
-porte les noms sur les listes de Mémoire. Les manuels
-d'histoire littéraire, qui ne sont pas toujours très bien
-faits, ont coutume, même quand ils ont quelque valeur,
-de s'arrêter à une certaine date. Ce fut 1789, ce
+ou La Bruyère, il ne doit se figurer qu'il est leur représentant
+désigné de droit d'examen, et qu'il tient la
+clef qui ouvre les portes du passé, et que, seul, il
+porte les noms sur les listes de Mémoire. Les manuels
+d'histoire littéraire, qui ne sont pas toujours très bien
+faits, ont coutume, même quand ils ont quelque valeur,
+de s'arrêter à une certaine date. Ce fut 1789, ce
<span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span>
-fut 1815. C'est maintenant après l'éclosion définitive
-du Romantisme qu'on arrête ces travaux et on les fait
-suivre d'un léger appendice, où se trouvent des noms
-et des opinions sur ces noms qui n'ont plus la même
-valeur de certitude, et cette timide sélection est en général
+fut 1815. C'est maintenant après l'éclosion définitive
+du Romantisme qu'on arrête ces travaux et on les fait
+suivre d'un léger appendice, où se trouvent des noms
+et des opinions sur ces noms qui n'ont plus la même
+valeur de certitude, et cette timide sélection est en général
mal faite. Mais le professeur se tromperait en
croyant qu'ainsi faisant, il a promu ou fait attendre.
-On comprend que l'Université n'étant pas créée pour
-mettre ses élèves au courant du dernier mouvement littéraire,
-s'arrête après le dernier mouvement bien déterminé
+On comprend que l'Université n'étant pas créée pour
+mettre ses élèves au courant du dernier mouvement littéraire,
+s'arrête après le dernier mouvement bien déterminé
et compte sur la vie pour que ses jeunes gens,
-plus tard, apprennent le reste. Mais le professeur de l'âge
+plus tard, apprennent le reste. Mais le professeur de l'âge
suivant, qui pousse de vingt ans plus loin le manuel,
-n'a pas toujours l'occasion de ratifier complètement
-l'appendice de son prédécesseur, et, le ferait-il, qu'importe?
-L'Université fit à Victor Hugo la guerre la plus
+n'a pas toujours l'occasion de ratifier complètement
+l'appendice de son prédécesseur, et, le ferait-il, qu'importe?
+L'Université fit à Victor Hugo la guerre la plus
ouverte. Actuellement, c'est au nom d'Hugo que les
critiques de provenance universitaire nous combattent.
Si les choses vont logiquement, c'est en notre nom
qu'on combattra nos successeurs; mais bien du temps
-encore s'écoulera. En général, ce sont les petits-neveux
-qui sont témoins de cette agrégation posthume au patrimoine
-autorisé de l'esprit français.</p>
-
-<p>Tous ces défauts qui infirment la critique professorale
-se rachètent chez l'un ou l'autre par telle
-qualité, et puis il y a des exceptions; mais quand la
-critique est maniée par M. Doumic, tous ces défauts
-prennent des proportions énormes, et l'on arrive à ce
-phénomène, de voir un pur et simple essayiste traiter
-un grand poète comme un écolier et, sans notion des
-distances, l'insulter après sa mort. Je pourrais dire ici
+encore s'écoulera. En général, ce sont les petits-neveux
+qui sont témoins de cette agrégation posthume au patrimoine
+autorisé de l'esprit français.</p>
+
+<p>Tous ces défauts qui infirment la critique professorale
+se rachètent chez l'un ou l'autre par telle
+qualité, et puis il y a des exceptions; mais quand la
+critique est maniée par M. Doumic, tous ces défauts
+prennent des proportions énormes, et l'on arrive à ce
+phénomène, de voir un pur et simple essayiste traiter
+un grand poète comme un écolier et, sans notion des
+distances, l'insulter après sa mort. Je pourrais dire ici
<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span>
-à M. Doumic que si tous les gens qui s'habillent irréprochablement,
+à M. Doumic que si tous les gens qui s'habillent irréprochablement,
au lieu, comme Verlaine, de porter des
loques, que si tous les gens qui recherchent des notions
-morales dans la littérature étaient pareils à lui, Doumic,
+morales dans la littérature étaient pareils à lui, Doumic,
Verlaine aurait eu parfaitement raison de mettre entre
-eux et lui, Verlaine, tout l'intervalle de sa supériorité.
+eux et lui, Verlaine, tout l'intervalle de sa supériorité.
Nous pouvons admettre le point de vue prudent et
-même réactionnaire de certaine critique où la bonne foi
-n'est pas suffisamment aidée de clairvoyance, nous pouvons
-admettre l'erreur qui est humaine, même quand
+même réactionnaire de certaine critique où la bonne foi
+n'est pas suffisamment aidée de clairvoyance, nous pouvons
+admettre l'erreur qui est humaine, même quand
elle prend un ton agressif qui est de trop, nous pouvons
-hausser les épaules devant les assertions de critiques
+hausser les épaules devant les assertions de critiques
qui n'ont pas su se manifester autrement que sous les
-espèces d'articles de critique; tant pis pour eux s'ils
-sont en baudruche, et malgré que l'homme devrait savoir
-le métier qu'il prétend exercer, nous pouvons ne
-pas nous soucier qu'un critique, placé dans une chaire
-retentissante, ne dise que des pauvretés.</p>
+espèces d'articles de critique; tant pis pour eux s'ils
+sont en baudruche, et malgré que l'homme devrait savoir
+le métier qu'il prétend exercer, nous pouvons ne
+pas nous soucier qu'un critique, placé dans une chaire
+retentissante, ne dise que des pauvretés.</p>
<p>Ce que nous ne pouvons pas admettre, c'est ce ton d'insulte
-envers un poète qui n'est plus là pour répondre,
-c'est cette lâche attaque à un mort dans son talent et dans
-son caractère. On n'admettrait pas qu'un homme quelconque
-qui n'a point fait de vers, qui a exercé une profession
-quelconque fût ainsi vilipendé par delà le tombeau.
-Il ne faudrait pas que le fait d'avoir eu du génie
-engendrât comme conséquence naturelle qu'on est voué
+envers un poète qui n'est plus là pour répondre,
+c'est cette lâche attaque à un mort dans son talent et dans
+son caractère. On n'admettrait pas qu'un homme quelconque
+qui n'a point fait de vers, qui a exercé une profession
+quelconque fût ainsi vilipendé par delà le tombeau.
+Il ne faudrait pas que le fait d'avoir eu du génie
+engendrât comme conséquence naturelle qu'on est voué
aux outrages ignominieux, et c'est non tant la sottise de
-M. Doumic que son inconvenance que je flétris ici.</p>
+M. Doumic que son inconvenance que je flétris ici.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span></p>
<h3>NOTE FINALE</h3>
<p>Ce livre, encore que compact, ne donne pas toute
-l'histoire du symbolisme; il lui manque, pour être
-complet, de contenir une étude détaillée de l'&oelig;uvre de
-chaque symboliste, et conséquemment une étude des
-nuances, des différences, et même des contrastes entre
-les nombreux écrivains qui constituent le <em>Symbolisme</em>.</p>
-
-<p>Cette étude détaillée, cette histoire du symbolisme depuis
-son épanouissement jusqu'à l'année qui s'écoule
-sera la matière d'un nouveau et prochain volume.</p>
-
-<p>Il nous a paru que le mieux était de commencer par
-le commencement, c'est-à-dire, d'indiquer exactement
+l'histoire du symbolisme; il lui manque, pour être
+complet, de contenir une étude détaillée de l'&oelig;uvre de
+chaque symboliste, et conséquemment une étude des
+nuances, des différences, et même des contrastes entre
+les nombreux écrivains qui constituent le <em>Symbolisme</em>.</p>
+
+<p>Cette étude détaillée, cette histoire du symbolisme depuis
+son épanouissement jusqu'à l'année qui s'écoule
+sera la matière d'un nouveau et prochain volume.</p>
+
+<p>Il nous a paru que le mieux était de commencer par
+le commencement, c'est-à-dire, d'indiquer exactement
les origines du symbolisme, puis d'en donner la ligne
-générale, non tant par l'étude intérieure du mouvement,
+générale, non tant par l'étude intérieure du mouvement,
que par ses entours, d'indiquer contre quoi il luttait,
-de dire son milieu et son opportunité.</p>
+de dire son milieu et son opportunité.</p>
-<p>Ce volume, en somme, traite des précurseurs, des origines
+<p>Ce volume, en somme, traite des précurseurs, des origines
et un peu de l'avenir du mouvement. Le second
-traitera de ses individualités, de son irradiation qui a
-été grande, et reviendra plus fortement sur son avenir.
+traitera de ses individualités, de son irradiation qui a
+été grande, et reviendra plus fortement sur son avenir.
De braves personnes vont disant que cet avenir n'existe
-pas. C'est bien ce qu'on disait du Romantisme après
-le succès de la <cite>Lucrèce</cite> de Ponsard. Il semble que ce
+pas. C'est bien ce qu'on disait du Romantisme après
+le succès de la <cite>Lucrèce</cite> de Ponsard. Il semble que ce
<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span>
-jugement a été infirmé; comme tant d'autres! La critique
-passe son temps à rectifier ces pronostics hâtifs et
-ces notations excessives d'après les petits phénomènes
-de réaction.</p>
-
-<p>Certaines personnes se plaisent à croire que le symbolisme
-met toujours en scène un chevalier qui s'adresse
-à une dame, ou qu'il consiste uniquement dans la recherche
+jugement a été infirmé; comme tant d'autres! La critique
+passe son temps à rectifier ces pronostics hâtifs et
+ces notations excessives d'après les petits phénomènes
+de réaction.</p>
+
+<p>Certaines personnes se plaisent à croire que le symbolisme
+met toujours en scène un chevalier qui s'adresse
+à une dame, ou qu'il consiste uniquement dans la recherche
d'une langue curieuse et rare; d'autres reprochent
au chevalier d'importance si accrue d'habiter une
-Tour d'Ivoire où il entretient le sommeil de la Belle
-au Bois dormant. Ce livre a suffi à prouver le contraire,
+Tour d'Ivoire où il entretient le sommeil de la Belle
+au Bois dormant. Ce livre a suffi à prouver le contraire,
et le suivant le confirmera de plus de preuves.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span></p>
@@ -12738,70 +12700,70 @@ et le suivant le confirmera de plus de preuves.</p>
<div class="p4 footnotes"><h2>NOTES:</h2>
<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Je n'excepte que les Propos de littérature de M. Albert
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Je n'excepte que les Propos de littérature de M. Albert
Mockel des articles de M. Remy de Gourmont et des articles
-publiés l'année dernière et cette année même par M. André Beaunier.</p>
+publiés l'année dernière et cette année même par M. André Beaunier.</p>
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Voir dans ce volume: <cite>de l'Evolution de la poésie au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>
-siècle</cite>; page 283.</p>
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Voir dans ce volume: <cite>de l'Evolution de la poésie au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>
+siècle</cite>; page 283.</p>
-<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Article paru à la <cite>Revue Bleue</cite>.</p>
+<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Article paru à la <cite>Revue Bleue</cite>.</p>
<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> Ardennais de race.</p>
<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Origine Tarbaise et Bretonne.</p>
-<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> M. Brunetière, alors, demandait ces éclaircissements, parlait
-du Symbolisme, sans clarté mais avec sympathie. Encore
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> M. Brunetière, alors, demandait ces éclaircissements, parlait
+du Symbolisme, sans clarté mais avec sympathie. Encore
que ce fut par haine du Naturalisme et du Parnasse, il fallait lui
-tenir compte de cette même bonne intention.</p>
+tenir compte de cette même bonne intention.</p>
-<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> L'adaptation scénique du roman de Goncourt.</p>
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> L'adaptation scénique du roman de Goncourt.</p>
-<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Voir sur cette question, <cite>Les Propos de littérature</cite>, de
+<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Voir sur cette question, <cite>Les Propos de littérature</cite>, de
M. Albert Mockel et le livre des <cite>Masques</cite> de M. Remy de Gourmont,
<cite>L'Art symboliste</cite>, de M. Georges Vanor, contemporain de
la naissance du mouvement.</p>
-<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> Voir une consciencieuse étude de M. Antoine Albalat sur
+<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> Voir une consciencieuse étude de M. Antoine Albalat sur
M. de Heredia.</p>
<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Il faudrait encore citer les nouvelles de Geffroy, les romans
-de Georges Lecomte, d'Albert Boissière, etc. Mais cette étude
-ne peut donner qu'une ligne générale; pour noter tous les bons
+de Georges Lecomte, d'Albert Boissière, etc. Mais cette étude
+ne peut donner qu'une ligne générale; pour noter tous les bons
efforts, il faudrait l'espace d'un livre.</p>
-<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Malgré que de très jeunes critiques l'ignorent la dernière
-publication poétique de Stéphane Mallarmé est en vers libres.
-C'est: <cite>Un coup de dés jamais n'abolira le hasard</cite>, poème paru
-dans <cite>Cosmopolis</cite>, et qui devait être le premier d'une série de
-dix poèmes en vers libres. La mort interrompit.</p>
+<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Malgré que de très jeunes critiques l'ignorent la dernière
+publication poétique de Stéphane Mallarmé est en vers libres.
+C'est: <cite>Un coup de dés jamais n'abolira le hasard</cite>, poème paru
+dans <cite>Cosmopolis</cite>, et qui devait être le premier d'une série de
+dix poèmes en vers libres. La mort interrompit.</p>
-<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> La première édition, chez Cinqualbre, éditeur fugitif, qui
-donna aussi une réédition d'Arvers et <cite>Ompdrailles le tombeau des
+<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> La première édition, chez Cinqualbre, éditeur fugitif, qui
+donna aussi une réédition d'Arvers et <cite>Ompdrailles le tombeau des
lutteurs</cite>.</p>
-<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Il est à noter que M. Sully Prudhomme, après avoir fait
-grand étalage de la phonétique, déclare, à d'autres pages, qu'il
-ne faut pas toucher au vers traditionnel, fruit de tant de tâtonnements;
-en parlant de tâtonnements, il admet donc l'empirisme
-des méthodes qui le créèrent.</p>
+<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Il est à noter que M. Sully Prudhomme, après avoir fait
+grand étalage de la phonétique, déclare, à d'autres pages, qu'il
+ne faut pas toucher au vers traditionnel, fruit de tant de tâtonnements;
+en parlant de tâtonnements, il admet donc l'empirisme
+des méthodes qui le créèrent.</p>
<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Sauf pour Hugo, Vigny, Musset, Leconte de Lisle qui
-tranchaient; voir, dans les <cite>Souvenirs</cite> de Théodore de Banville,
-l'étude sur Alfred de Vigny, où sa vie académique est caractérisée.</p>
+tranchaient; voir, dans les <cite>Souvenirs</cite> de Théodore de Banville,
+l'étude sur Alfred de Vigny, où sa vie académique est caractérisée.</p>
-<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> Article publié lors du prix décerné au premier volume de
+<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> Article publié lors du prix décerné au premier volume de
vers de M. Gregh.</p>
</div>
</div>
-<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
<table id="toc" summary="contents">
<tr>
- <td><span class="smcap">Préface</span>: Les origines du symbolisme</td>
+ <td><span class="smcap">Préface</span>: Les origines du symbolisme</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -12812,7 +12774,7 @@ vers de M. Gregh.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_76">76</a></td>
</tr>
<tr>
- <td>Paul Verlaine: à propos d'un article</td>
+ <td>Paul Verlaine: à propos d'un article</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -12828,27 +12790,27 @@ vers de M. Gregh.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_102">102</a></td>
</tr>
<tr>
- <td>De Victor Hugo à M. Lavedan</td>
+ <td>De Victor Hugo à M. Lavedan</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_106">106</a></td>
</tr>
<tr>
- <td>Crime et châtiment</td>
+ <td>Crime et châtiment</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td>
</tr>
<tr>
- <td>Les Poètes maudits</td>
+ <td>Les Poètes maudits</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_135">135</a></td>
</tr>
<tr>
- <td>Les Poèmes de Poe</td>
+ <td>Les Poèmes de Poe</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_145">145</a></td>
</tr>
<tr>
- <td>Le socialisme du comte Tolstoï</td>
+ <td>Le socialisme du comte Tolstoï</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_154">154</a></td>
</tr>
<tr>
- <td>A M. Brunetière</td>
+ <td>A M. Brunetière</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_163">163</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -12884,10 +12846,10 @@ vers de M. Gregh.</p>
<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span></td>
</tr>
<tr>
- <th colspan="2" class="tdc"><b>Études.</b></th>
+ <th colspan="2" class="tdc"><b>Études.</b></th>
</tr>
<tr>
- <td>De l'Evolution de la Poésie au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle</td>
+ <td>De l'Evolution de la Poésie au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_283">283</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -12895,11 +12857,11 @@ vers de M. Gregh.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_295">295</a></td>
</tr>
<tr>
- <td>La littérature des jeunes et son orientation</td>
+ <td>La littérature des jeunes et son orientation</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_309">309</a></td>
</tr>
<tr>
- <td>Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne</td>
+ <td>Le Parnasse et l'Esthétique parnassienne</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_343">343</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -12907,7 +12869,7 @@ vers de M. Gregh.</p>
<td class="tdr"><a href="#Page_381">381</a></td>
</tr>
<tr>
- <td>L'Académie et le vers libre</td>
+ <td>L'Académie et le vers libre</td>
<td class="tdr"><a href="#Page_389">389</a></td>
</tr>
<tr>
@@ -12922,384 +12884,8 @@ vers de M. Gregh.</p>
<p class="center p2 small">FIN DE LA TABLE</p>
-<p class="p4 center small">Saint-Amand (Cher).&mdash;Imprimerie BUSSIÈRE.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Symbolistes et Décadents, by Gustave Kahn
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SYMBOLISTES ET DÉCADENTS ***
-
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-1.E.9.
-
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-
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-
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-
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-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-</pre>
+<p class="p4 center small">Saint-Amand (Cher).&mdash;Imprimerie BUSSIÈRE.</p>
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43441 ***</div>
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