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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43436 ***
+
+ L'ILLUSTRATION,
+ JOURNAL UNIVERSEL
+
+[Illustration]
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prx de
+chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
+l'Étranger. - 10 - 20 - 40
+
+Nº 52. VOL. II.-SAMEDI 24 FEVRIER 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+
+SOMMAIRE. Histoire de la Semaine. _Portrait de Marie-Christine_.--De la
+Question de l'Enseignement.--Le Vésuve. _Maison de l'Ermitage du Vésuve;
+Coupe du Cratère du Vésuve._--Algérie. Escadron de dromadaires.
+_Manoeuvres de Dromadaires; Bride et Selle du Dromadaire._--Paris
+souterrain. _Une rue souterraine._--Don Graviel l'Alférez. Fantaisie
+maritime par M. de la Landelle. (Suite),--Courrier de Paris. _Descente
+de la Courtille; un Sergent de Ville le mercredi des cendres; l'Ami
+Carême, fils du Mardi Gras; Mort et Enterrement du Mardi
+Gras._--Théâtres. Opéra-Comique, Cagliostro. _Une Scène de
+Magnétisme_.--Fragments d'un Voyage en Afrique (Suite.)--Musique. Entre
+Pise et Florence. Paroles de M. Philippe Busoni, Musique de M. Gustave
+Hequet.--Bulletin bibliographique.--Modes.
+_Travestissements_.--Amusements des Sciences. _Une Gravure_.--Rébus.
+
+
+Histoire de la Semaine.
+
+La discussion de la loi sur la chasse a encore occupé les trois premiers
+jours de la semaine parlementaire. Cette loi a ouvert ses articles et
+ses paragraphes à une foule d'amendements qui ne la rendront à coup sûr
+pas bonne, qui lui auraient ôté surtout l'esprit d'ensemble, si elle en
+avait eu, mais qui lui ont valu en définitive d'être adoptée à une assez
+forte majorité.
+
+Il était peu de membres de la Chambre qui n'eussent fait admettre, dans
+le cours de cette interminable discussion, leur amendement ou leur
+sous-amendement: chacun était donc poussé par une sorte d'amour-propre
+d'auteur à donner une boule blanche à cette fille de ses oeuvres. Son
+sort à cependant été un instant douteux. Dans la séance de lundi, un
+amendement abrogeant par le fait la législation spéciale aux forêts du
+domaine, de 1790, a fait ranger celles-ci dans la catégorie des forêts
+particulières et a soumis le prince qui en a la jouissance et les siens
+aux mêmes et sévères règles qu'elle impose aux citoyens.
+
+Cette disposition, que le ministère absent ou distrait n'a pas su faire
+rejeter, a, sans aucun doute, attiré d'un côte à la loi des antipathies,
+tandis qu'elle lui assurait quelques suffrages de l'autre. Mais en
+définitive elle aura été la cause de son adoption, car les suffrages
+conquis lui sont restés et les antipathies se sont tues dans l'espoir
+que la Chambre des Pairs n'admettrait pas cet amendement, et qu'une fois
+supprimé, la Chambre des Députés ne le rétablirait pas.
+
+Est venue ensuite la discussion sur la prise en considération de la
+proposition de M. de Rémusat, relative aux incompatibilités. Il était
+difficile de penser que ce débat, qui tant de fois déjà s'est engagé
+devant la Chambre, verrait se produire aujourd'hui de nouveaux motifs.
+Mais les questions personnelles sont venues l'animer et le rajeunir. En
+effet, c'est peut-être le seul qui les comporte ou plutôt les nécessite.
+Pour les partisans de la proposition, là où ils voient un abus ils
+doivent voir nécessairement un argument, et la situation d'un
+fonctionnaire menacée parce qu'il a voté, dans tel ou tel sens comme
+député, ou le vote d'un autre représentant passant du blanc au noir par
+la force de motifs secrets qu'ils ont la curiosité de connaître, tout
+cela trouve naturellement place dans leurs discours. Quelques faits
+récents avaient fourni des arguments de ce genre; il en a été fait usage
+pour la plus grande satisfaction des spectateurs avides d'agitation,
+plutôt que pour l'édification de ceux qui croient à la bonté du
+gouvernement représentatif, honnêtement et sincèrement pratiqué, et qui
+seraient profondément désolés qu'on arrivât à l'user sans s'en être
+servi. MM. Barrot, Thiers et Guizot, sont successivement montés à la
+tribune, qu'ont aussi occupée MM. Dugabé et de Salvandy. La prise en
+considération a été repoussée par une majorité que quelques de membres
+regardent comme douteuse.
+
+[Illustration: Marie-Christine, ex-reine d'Espagne.--Voir à la page
+suivante.]
+
+La loi sur le roulage n'a pas été beaucoup plus heureuse à la Chambre
+des Pairs que la loi sur la chasse à la Chambre des Députés. Ce que l'on
+avait fait il y a deux ans au palais du Luxembourg, il y a un an au
+palais Bourbon, on l'a défait cette année en grande partie. Dans les
+précédentes discussions, on avait paru très-frappé du résultat des
+expériences faites par M. Morin, par ordre du gouvernement, et de la
+nécessité d'imposer, dans l'intérêt des routes et de leur conservation,
+des conditions sévères et d'établir des distinctions tranchées pour la
+largeur des jantes des voitures, selon qu'elles étaient à deux ou quatre
+roues. Cette année on a paru croire beaucoup moins aux résultats des
+expériences de M. Morin, sur lesquels était fondé le projet de loi, et
+beaucoup plus à l'utilité de la liberté en matière de roulage, sinon
+complète encore et illimitée, du moins beaucoup moins restreinte que par
+le passé et que ne l'établissait le projet. Ainsi, sur la proposition
+de M. le comte Daru, cette distinction a disparu pour le minimum des
+jantes des voitures à quatre et des voitures à deux roues; il sera pour
+les unes comme pour les autres indistinctement de 6 centimètres, et le
+maximum de 17. Du reste, et par contre, si l'industrie a été bien
+traitée par ce changement, l'agriculture a vu restreindre les facilités
+que la Chambre des Députés avait voulu lui accorder l'an passé, en
+adoptant un amendement de M. Darblay par lequel les voitures de
+l'agriculture étaient affranchies dans tous les cas, c'est-à-dire
+qu'elles allassent au marché ou qu'elles en revinssent, qu'elles
+transportassent des matériaux pour les constructions de la ferme,
+qu'elles allassent de la ferme aux champs ou des champs à la ferme, des
+règles relatives à la largeur des bandes et à la limitation du poids. La
+Chambre des Pairs a cru devoir restreindre cette exemption au cas
+seulement où les véhicules agricoles vont de la ferme aux champs ou en
+reviennent. Cet amendement oblige, on le voit, les fermiers et les
+agriculteurs à avoir des voitures de plusieurs sortes. Cette loi doit
+revenir de nouveau à la Chambre des Députés.
+
+Nous déplorions dans notre dernier bulletin la vivacité que la
+discussion avait prise dans un des bureaux de cette Chambre, à
+l'occasion de l'admission à la lecture de la proposition de M. de
+Rémusat. Mais ce que nous avons vu ici n'est qu'une gentillesse en
+comparaison de ce qui se passait presque en même temps à la Chambre des
+Représentants des États-Unis et à la Chambre des Lords d'Angleterre. A
+tout seigneur tout honneur: nous commençons par la Chambre anglaise.
+Dans la dernière discussion, à l'occasion des affaires d'Irlande, lord
+Campbell a dit en répondant à lord Brougham:
+
+«Le discours de mon noble et savant ami est parfaitement irrégulier:
+cela ne m'étonne pas, car tout ce qu'il fait dans cette Chambre est
+irrégulier. J'ai demandé hier l'ajournement, parce que je croyais qu'il
+parlerait, et que je voulais lui répondre. J'étais bien pardonnable de
+croire cela, car voilà bien, autant que je m'en souviens, le premier
+débat de quelque importance dans lequel il n'ait parlé, et parlé au
+moins sept fois... Toutes les fois qu'il prêchera les principes qu'il
+condamnait autrefois, je ne me gênerai pas pour le lui rappeler, et pour
+lui remettre devant les yeux ceux qu'il défendait avec moi et qu'il
+abandonne aujourd'hui.» Lord Brougham lui a répondu avec le ton de la
+plus violente colère: «Mylords, on dit que j'ai commis une irrégularité.
+Jamais je n'ai vu dire une aussi grosse absurdité, même par mon noble et
+savant ami. Je ne me laisserai pas faire la leçon par d'ignorants
+nouveaux venus, qui ne connaissent pas l'A B C du règlement, et qui
+montrent une ignorance si _crasse_ que je n'aurais jamais cru personne
+capable d'en montrer une semblable sur quoi que ce soit. Je serai
+heureux qu'on me donne l'occasion de repousser en face cette fausse,
+vile et calomnieuse accusation que l'on me fait, d'avoir abandonné mes
+principes. Je défie qu'on me le prouve, et je jette ce défi avec
+l'assurance que je saurai le justifier.»
+
+En Amérique on est infiniment moins parlementaire encore. M. Stewart,
+membre de la Chambre des Représentants des États-Unis, avait été, il y
+a quelque temps, en butte à une attaque très-vive d'un de ses collègues,
+M. Waller. Un neveu de M. Stewart, M. Schriver, correspondant du
+_Baltimore-Patriot_, et ayant, à ce titre, une place réservée dans
+l'enceinte de la Chambre, avait rendu compte de cette sortie en termes
+qui avaient blessé M. Waller. Celui-ci, rencontrant M. Schriver à la
+Chambre, l'apostropha, et, après l'échange de quelques mots, le frappa.
+Aussitôt ils se prirent au corps. Dans la lutte, les deux combattants
+tombèrent dans une croisée et la défoncèrent. Plusieurs membres de la
+chambre accoururent et essayèrent de les séparer, tandis que d'autres
+criaient: «_Laissez-les se battre comme il faut._» Un membre démocrate
+dit même, en s'adressant au banc des whigs: «S'il y a quelqu'un qui
+veuille prendre part au combat, je pourrai bien m'en mêler un peu.»
+Enfin, après que quelques horions eurent encore été échangés, un membre
+se hasarda à séparer définitivement les deux champions. Plainte fut
+portée par M. Schriver, et caution fournie par M. Waller.
+
+D'importantes nouvelles sont arrivées de Taïti, et quoique depuis
+plusieurs jours le gouvernement ait gardé un silence diversement, mais
+en général peu favorablement interprété, il est impossible de ne pas
+accorder toute confiance aux détails très-concordants qu'ont donnés
+plusieurs correspondances particulières sur les événements dont la
+nouvelle Cythère a été le théâtre. La reine Pomaré, cédant aux
+suggestions de M. Pritchard, missionnaire, négociant et consul anglais,
+se refusait obstinément à exécuter le traité du 9 septembre, après
+l'avoir ratifié, et affectait le plus grand mépris pour le gouvernement
+provisoire institué par l'amiral Dupetit-Thouars, en vertu du
+protectorat de la France, accepté puis méconnu par la reine. Notre
+pavillon avait été amené et remplacé par un chiffon bizarre qu'elle
+avait déclaré être le pavillon taïtien. Cette résistance avait été, nous
+ne dirons pas provoquée, mais très-ostensiblement appuyée par le
+commandant de la frégate anglaise la _Vindictive_, lequel menaça même de
+recourir à la force pour faire prévaloir les nouvelles façons d'agir de
+la reine. Nous n'avions en ce moment que deux corvettes dans ces
+parages; mais leurs officiers et leurs équipages n'hésitèrent pas un
+seul instant, malgré l'inégalité des forces, à prendre l'attitude qui
+convenait à la marine française, en réponse à cet insolent langage. Les
+menaces demeurèrent alors sans effet, et l'amiral anglais Thomas, pour
+éviter un conflit que rendait imminent la présence du commodore
+Nicholas, qui montait _la Vindictive_, la remplaça par la frégate _le
+Dublin_, qui se borna à demeurer spectatrice de nos démêlés avec la
+reine Pomaré. Instruit de cette situation et des faits qui l'avaient
+précédée, l'amiral Dupetit-Thouars se présenta, le 4 novembre dernier,
+devant Papeiti avec les trois frégates _la Reine-Blanche, l'Uranie, la
+Danaé_, dans la pensée que ce déploiement de forces épargnerait une
+lutte déplorable pour l'humanité et enlèverait même à la reine, on
+plutôt à ses imprudents conseillers, toute idée de résistance. Le calcul
+de l'amiral n'était pas complètement exact. Il accorda un premier délai
+qu'on laissa s'écouler sans rentrer dans l'ordre. Alors il en fixa un
+définitif, expirant le 6 à midi, et au terme duquel le traité devait
+avoir été exécuté sous peine de déchéance de la reine. Le capitaine de
+la frégate anglaise, oubliant un moment les recommandations de
+modération et de neutralité que son amiral lui avait faites, se laissa
+aller à déclarer à l'amiral Dupetit-Thouars, sur le pont même de _la
+Reine-Blanche_, qu'il allait faire venir à son bord la reine Pomaré,
+hisser le pavillon taïtien et le saluer de vingt et un coups de canon.
+Justement blessé de cette intervention injustifiable et hautaine, M.
+Dupetit-Thouars répondit au commodore: «A votre aise, monsieur; menez,
+tant qu'il vous plaira cette femme à votre bord, mais gardez-vous de
+hisser le pavillon taïtien; et, si vous le saluez de vingt et un coups
+de canon, vous assumerez sur vous toutes les conséquences qui pourront
+en résulter. Maintenant que vous êtes prévenu, agissez comme il vous
+plaira.» On comprend que la matinée du 6 ait tenu l'escadre française
+dans une attente pleine d'émotions. Mais l'heure dite arriva sans que la
+reine eût arboré le pavillon tricolore; l'ordre du débarquement fut
+aussitôt exécuté que donné, et Pomaré a cessé de régner. Un gouvernement
+a été installé par l'amiral, dont la conduite a été digne de son nom et
+des couleurs sous lesquelles il sert.
+
+La situation de l'Espagne, c'est-à-dire la lutte entre un gouvernement
+qui s'est mis en dehors de toutes les règles constitutionnelles et une
+insurrection qui n'offre pas beaucoup plus de garanties aux hommes qui
+appellent de leurs voeux un gouvernement régulier, cette situation se
+prolonge, et l'on se demande si le retour de la reine Christine en
+Espagne (voir la page, précédente) y mettra fin. Bien des yeux, de
+l'autre côté des Pyrénées, sont tournés vers cette princesse.
+Désavouera-t-elle franchement les actes dictatoriaux du général Narvaez?
+les désapprouvera-t-elle seulement pour la forme, ou enfin le
+suivra-t-elle ouvertement dans cette voie? Voilà les questions que les
+Espagnols s'adressent, et que beaucoup, dans leurs préventions ou dans
+leur confiance, résolvent dans le sens qui justifie ou les unes ou
+l'autre.
+
+Mais la fièvre de l'insurrection et celle des mesures extraordinaires de
+gouvernement ont passé la frontière d'Espagne, et travaillent à leur
+tour et de nouveau le royaume de dona Maria. Une conspiration militaire
+a éclaté en Portugal. Un général considéré, ancien ministre de la
+guerre, le comte de Boulin, est à la tête de ce mouvement, qui fait
+valoir comme griefs les violations qu'on a fait subir au principe de la
+souveraineté nationale, en faisant revivre, sans la faire réviser par
+une Chambre constitutionnelle, la Charte que don Pedro avait octroyée.
+Là, connue en Espagne, les Chambres ont été fermes, la liberté de la
+presse, la liberté individuelle suspendues, et le royaume entier mis en
+état de siège. C'est bien mal commencer; attendons la fin.
+
+Les feuilles françaises et étrangères ont vu cette semaine leurs
+colonnes attristées par le récit de nombreux et déplorables malheurs. Le
+_Standard_ du 17 annonce qu'un terrible accident est arrivé la veille
+dans la houillère de Landshipping. Des mineurs, au nombre de
+cinquante-huit, travaillaient dans l'une des galeries qui passent sous
+la rivière, lorsque tout à coup l'eau fit irruption dans la mine avec
+une telle violence que dix-huit de ces ouvriers seulement eurent le
+temps de se sauver. Les quarante autres ont été noyés.--A Granville,
+dans la nuit du 14 au 15, par un temps fort calme, un canot monté par
+dix hommes ayant chaviré à une brasse ou deux tout au plus du bord du
+quai, sept de ces matelots allèrent au fond, où ils restèrent engagés
+dans des vases molles qui se sont accumulées dans cet endroit.--
+
+Quel douloureux spectacle s'offrit le matin aux regards lorsque la mer
+se fut retirée. Les cadavres de ces sept malheureux gisaient pêle-mêle,
+dans un espace de quelques mètres, les uns retenus par les pieds,
+d'autres engagés jusqu'aux épaules dans la boue noire et fétide du port.
+Pour ceux-ci, l'asphyxie a dû être instantanée, et la position de l'un
+d'eux, qui avait les mains dans les poches ne son paletot, le prouvait
+assez. Six de ces hommes sont pères de famille et le laissent,
+assure-t-on, sans aucune ressource plus de vingt orphelins.--Un des plus
+anciens et des plus justement célèbres de nos généraux, le
+lieutenant-général Pajol, a fait, dans le grand escalier du château des
+Tuileries, une chute affreuse, qui a causé la fracture de la cuisse au
+col du fémur, et donne de vives inquiétudes.--Le savant M. Gay-Lussac,
+qui a la simplicité de faire encore son cours, et qui ne croit pas que
+le rôle d'un professeur doive consister uniquement à se choisir un
+suppléant, a pensé être victime de l'explosion d'un flacon dont le
+contenu s'est enflammé par le contact subit de l'air, au moment où il
+préparait une expérience de laboratoire du Jardin-des-Plantes.
+L'illustre professeur et son jeune préparateur ont été blessés, le
+premier grièvement, le second plus légèrement. L'état de M. Gay-Lussac
+est aujourd'hui complètement rassurant.--On a annoncé, cette semaine, la
+mort d'un homme excellent, d'un homme dont la vie a été vouée aux
+oeuvres utiles, de M. Cassin, agent général des sociétés savantes et de
+bienfaisance.--Un des plus éminents publicistes de la Suisse, le docteur
+Charles Schnell, rédacteur du _Volksfreund_, depuis longtemps en proie à
+une profonde mélancolie, par suite d'un état obstiné de souffrances
+physiques, a mis fin à ses jours. C'était un des plus formidables
+antagonistes de l'aristocratie suisse et de l'aristocratie bernoise en
+particulier.--Le 15 février est mort à White-Lodge (Richmond-Barker),
+dans sa quatre-vingt-septième année, Henry Addington, vicomte de
+Sydmouth. Il avait été président de la Chambre des Communes de 1789 à
+1801, premier lord de la trésorerie et chancelier de l'Échiquier de 1801
+à 1804, lord président du conseil en 1805, lord du sceau privé en 1806,
+secrétaire d'État de l'intérieur de 1812 à 1822.--Les nouvelles de
+Stockholm peignent l'état du roi de Suède comme s'aggravant de jour en
+jour, et nous devons craindre que la notice biographique que nous lui
+avons consacrée ne devienne bientôt une notice nécrologique.
+
+
+
+De la Question de l'Enseignement.
+
+_L'Illustration_ ne saurait se proposer d'entrer dans toutes les
+discussions qui s'engagent chaque jour sur les questions d'organisation
+que le législateur a encore à résoudre. Mais elle regarde comme un
+devoir, auquel elle ne manquera pas, d'exposer l'état de chacune de ces
+questions au fur et à mesure qu'elles arriveront à l'examen des
+Chambres. L'abbé Sieyès a laissé en mourant un manuscrit volumineux
+ayant pour titre cette proposition, à la démonstration de laquelle
+l'ouvrage entier est consacré; _Il n'y a point de questions insolubles,
+il n'y a que des questions mal posées_. Nous pourrons donc croire avoir
+contribué pour notre part à la solution de celles qui seront agitées
+quand nous aurons clairement fait connaître la difficulté qu'il faut
+trancher ou les différents intérêts qu'il s'agit de mettre d'accord.
+
+En remontant dans notre histoire, aux premiers temps où le règne des
+lois régulières commença à s'établir, même au temps où la science était
+presque uniquement cléricale, aux premières années du quatorzième siècle
+(1312), sous Philippe le Bel, on trouve déjà admis et en vigueur le
+principe que l'instruction publique dépend de l'État. Celui-ci eut sans
+aucun doute à défendre son droit contre plus d'une tentative
+empiètement; mais, d'une part, les édits, les ordonnances, etc., de
+l'autre l'action de la magistrature, fixèrent et maintinrent son
+influence. Ainsi, en 1446, une ordonnance de Charles VII vint donner
+juridiction aux Parlements sur les Universités, qui prétendaient ne
+relever que du pouvoir royal et du pape. En même temps, de leur côté,
+les Parlements établissaient par des arrêts le droit d'autorisation et
+d'inspection des Universités sur les écoles particulières, et
+l'obligation pour les maîtres d'être gradués dans les le lettres qu'ils
+enseignaient.--La collation des grades et leur indispensabilité furent
+encore l'objet de prescriptions nouvelles dans l'édit de Blois de mai
+1579.--Elles furent confirmées par l'édit réglementaire de Henri IV sur
+l'Université de Paris, de septembre 1598, édit marquant davantage la
+sécularisation commencée de l'enseignement public.--Une ordonnance
+royale de janvier 1629 dispose également que «nul ne sera reçu aux
+degrés qu'il n'ait étudié l'espace de trois ans en l'Université où
+seront conférés lesdits degrés, ou en une autre pour partie dudit temps,
+et en ladite Université pour le surplus, dont il rapportera certificat
+suffisant; mais elle va plus loin encore, et, ne se contentant pas
+d'imposer des conditions aux hommes qui se vouaient à l'enseignement ou
+aux jeunes gens qui voulaient entrer dans certaines carrières, elle
+subroge en quelque sorte l'État à tous les droits des pères de famille:
+«Nous défendons, y est-il dit, à tous nos sujets, de quelque état et
+condition qu'ils soient, d'envoyer leurs enfants étudier hors de notre
+royaume, pays et terres de notre obéissance, sans notre permission et
+congé.»
+
+Nous pourrions montrer également la constante surveillance de l'État sur
+les Universités; sa vigilance à ne laisser établir aucun collège, qu'il
+fût fondé par une dotation particulière, ou entretenu par une ville, ou
+même doté sur des biens ecclésiastiques, sans une autorisation spéciale
+et l'intervention d'une ordonnance du roi. Nous pourrions rappeler
+comment, à diverses reprises, furent refoulés les empiètements des
+jésuites et montrer comment, dès 1708, fut imposée l'obligation de
+fréquenter les collèges aux élèves de tout établissement particulier
+d'instruction; mais l'historique de l'instruction publique en France et
+la préexistence presque immémoriale de toutes les prescriptions dont
+Napoléon, en les coordonnant, a fait le code de Université, sont trop
+clairement et trop complètement déduits et démontrés dans l'exposé des
+motifs du projet de loi que M. Villemain vient de présenter à la Chambre
+des Pairs, pour que nous n'y renvoyions pas ceux de nos lecteurs qui
+voudraient, à ce sujet plus de preuves et de détails que l'espace ne
+nous permet d'en donner ici.
+
+Si la liberté de l'enseignement n'exista jamais au profit des
+particuliers sous l'ancienne monarchie; et le clergé lui-même, malgré
+ses immenses privilèges, vit continuellement dans cette matière la
+législation et la jurisprudence lui dicter des règles et lui imposer des
+obligations, cette liberté n'exista pas davantage de fait après 1789 et
+sous la République elle-même. L'Assemblée constituante en prononça le
+nom, mais ne la constitua point. La Convention la proclama, mais y mit
+d'abord des conditions qui assuraient qu'il n'en serait point usé sans
+l'agrément de l'autorité; et si la constitution de l'an III ne semblait
+pas imposer les mêmes limites, dès l'année suivante elles furent en
+quelque sorte tracées par le décret du 3 brumaire, et, un peu plus tard,
+la loi du 1er mai 1802 statua positivement que «il ne pourrait être
+établi d'école secondaire sans l'autorisation du gouvernement.»
+
+Enfin vint l'Empire, qui, par la loi du 10 mai 1806 et les décrets du 17
+mars 1809 et du 15 novembre 1811, codifia avec ensemble tout ce que les
+ordonnances des rois et les arrêts des Parlements avaient accumulé de
+précautions et de garanties, les compléta, et faisant des anciennes
+universités autant d'académies, les relia toutes à une seule et puissante
+Université, dépendante de l'État, qui, selon l'expression de M.
+Boyer-Collard, n'était autre chose que le gouvernement appliqué à la
+direction universelle de l'instruction publique, et qui avait le
+monopole de l'éducation à peu près comme les tribunaux ont le monopole
+de la justice, et l'armée celui de la force publique.
+
+Cette organisation puissante fut maintenue par la Restauration, qui ne
+consentit de dérogation à cette règle générale qu'en faveur des écoles
+secondaires ecclésiastiques ou petits séminaires. Dès 1802, les besoins
+du service religieux avaient fait créer par plusieurs évêques, avec des
+secours particuliers, quelques écoles préparatoires à l'enseignement des
+séminaires métropolitains ou diocésains, reconnus par un article du
+Concordat, et, plus tard, organisés par la loi du 14 mars 1804. Un
+décret du 9 avril 1809 mentionna pour la première fois ces écoles
+préparatoires. Un titre spécial du décret du 15 novembre 1811, les
+assimila tout à fait aux écoles ordinaires, leur interdisant de plus de
+s'établir autre part que dans les localités où se trouvait placé un
+collège communal ou un lycée, dont leurs élèves étaient tenus de suivre
+les cours. Un ordonnance royale du 5 octobre 1814 vint dispenser ces
+établissements de ces obligations et autorisa l'augmentation de leur
+nombre. Ces facilités amenèrent un état de choses auquel on crut devoir
+porter remède en 1828. L'exemption de toute obligation de grades quant
+aux maîtres, la dispense de toute rétribution envers l'État quant aux
+élevés, favorisaient les petits séminaires au détriment des collèges et
+des institutions universitaires, et mettant ces derniers établissements
+dans l'impossibilité de soutenir une lutte rendue trop inégale.
+
+C'est alors que, sur la proposition de M. le comte Portalis, ministre de
+la justice, fut instituée, pour constater les faits et proposer les
+mesures à prendre, une commission composée de neuf membres, qui
+choisirent pour rapporteur M. de Quéleu, archevêque de Paris. Son
+travail remarquable constate que, outre le nombre des écoles secondaires
+ecclésiastiques porté à 126, 53 autres établissements s'étaient formés
+comme succursales ou écoles cléricales; que plusieurs étaient dirigées,
+non par des prêtres, mais par des membres de corporations religieuses
+non autorisées par les lois; qu'enfin le but de l'institution des petits
+séminaires était tout a fait dépassé. Il conclut à ce que nulle nouvelle
+école secondaire ecclésiastique ne fût établie sans une autorisation
+spéciale; à ce qu'on ne fît dans ces écoles que des études compatibles
+avec l'état ecclésiastique; que l'habit y fût pris par les élèves ayant
+deux ans d'études; qu'il leur fût interdit de recevoir des externes, et
+enfin à ce que tous les élèves qui auraient abandonné l'état
+ecclésiastique après leurs cours d'études, fussent tenus, pour obtenir
+le diplôme de bachelier ès-lettres, _de se soumettre de nouveau aux
+études et aux examens, selon les règlements de l'Université._
+
+Les ordonnances du 16 juin 1828 ne furent que la mise en pratique et en
+vigueur de ces principes et de ces conclusions. Elles furent présentées
+à la signature de Charles X par M. Feutrier, évêque de Beauvais,
+ministre des affaires ecclésiastiques, à la suite d'un rapport au roi où
+ce prélat faisait ressortir la nécessité de conserver aux écoles
+ecclésiastiques un caractère tout spécial, de le maintenir par la
+condition relative, au baccalauréat, par l'obligation de porter le
+vêtement ecclésiastique; et où il établissait, par des calculs bien
+déduits, que le nombre de vingt mille élèves était largement suffisant
+pour répondre à tous les besoins à venir du culte, et devait être fixé
+comme une limite légale.
+
+Ces ordonnances furent exécutées immédiatement; mais vint la révolution
+de 1830, qui, dans un des articles de sa Charte nouvelle, consacra le
+principe de la liberté de l'enseignement, et promit la présentation d'un
+projet de loi pour réglementer l'exercice de cette liberté En 1836, en
+1841, deux projets furent portés aux Chambres; mais, à l'une comme à
+l'autre de ces époques, beaucoup de personnes voulurent voir dans la
+démarche ministérielle plutôt un acte conservatoire pour empêcher la
+prescription de la promesse de la Constitution que la pensée bien
+sérieuse de fixer immédiatement et définitivement la législation. On ne
+fit rien pour démentir ces suppositions, car ni l'un ni l'autre de ces
+projets n'arriva à la sanction royale, et il allèrent reposer dans les
+archives des Chambres. L'hésitation à résoudre une question difficile, à
+prononcer entre des prétentions aminées était explicable; mais ce qui
+devait être d'une évidence non moins grande, c'est qu'il ne pouvait être
+sans de nombreux inconvénients de prolonger la situation dans laquelle
+on se trouvait: car les lois dont la Charte de 1830 avait promis la
+révision d'après un principe qui n'était pas celui qui avait inspiré
+leur rédaction, ces lois avaient inévitablement, par cette promesse
+même, perdu de leur empire; les parties intéressées mettaient de
+l'empressement à s'y soustraire comme à une législation caduque, et
+l'administration incitait peut-être trop de faiblesse à faire exécuter
+leurs plus importantes prescriptions; car, enfin, bien que condamnées à
+une refonte, à ses yeux, elles devaient former encore le code de
+l'enseignement jusqu'à la promulgation d'un code nouveau. En
+législation, un interrègne c'est l'anarchie.
+
+De cette situation prolongée il est résulté que, tandis que l'Université
+se bornait à élever quelques collèges communaux au titre de collège
+royal, il s'est formé à côté d'elle une sorte d'Université
+ecclésiastique, jouissant du privilège de ne pas payer le droit
+universitaire, auquel les élèves des collèges, internes et externes,
+sont tous tenus, et multipliant ses établissements grâce à cet avantage
+et à son activité. Il n'y a aujourd'hui, en France, que 46 collèges
+royaux et 312 collèges communaux, tandis que l'on compte 1,137
+établissements particuliers et séminaires indépendants de l'Université.
+Les établissements de l'Université ne sont fréquentés que par 45,581
+élèves, sur lesquels 25,000 sont externes, et soumis pour l'éducation
+morale à toute l'influence de la famille. Les établissements
+particuliers, au contraire, comptent 63,000 élèves.
+
+On comprend que si la liberté de l'enseignement eût été réglementée en
+1830, aussitôt que le principe fut proclamé, l'enseignement
+ecclésiastique, qui était à cette époque renfermé dans les limites
+tracées par les ordonnances de 1828, se fût montré de facile composition
+pour un état de choses qui serait venu rendre plus favorable sa
+situation. Mais quatorze années se sont passées depuis lors, quatorze
+aimées durant lesquelles la liberté promise par la Charte a été à peu
+près accordée dans le fait à cette nature d'établissements, et accordée
+par l'État, gardant pour les siens toute la charge dont il exemptait ses
+rivaux; le point de départ n'est plus le même, et les exigences ont
+changé comme lui.
+
+Les prétentions aujourd'hui sont celles-ci:
+
+Une partie du clergé, en demandant pour les établissements qu'il a
+fondés, et pour ceux qu'il serait maître de fonder encore, une complète
+liberté, semble vouloir se réserver une sorte de censure sur les
+établissements universitaires, en en retirant ou en y laissant à son gré
+les aumôniers.
+
+Une autre partie se borne à réclamer la liberté, mais la liberté
+entière, c'est-à-dire le droit d'élever non-seulement les jeunes gens
+qui se destinent au culte, mais tous ceux qu'elle amènerait les parents
+à lui confier, et sans que ces jeunes gens, pour être reçus bacheliers
+ès-lettres, fussent tenus, comme le prescrivent les ordonnances de 1828,
+de se soumettre aux études et aux examens selon les règlements de
+l'Université.
+
+L'opinion la plus générale demande au gouvernement de fixer les
+conditions auxquelles toute personne les remplissant pourra ouvrir un
+établissement d'éducation, mais de traiter chacun également, de
+n'accorder de privilège particulier et d'exemption de faveur à personne.
+De ce côté on est tout disposé à reconnaître l'action supérieure et la
+surveillance constante de l'État; on ne prétend point qu'elle ne doive
+s'exercer sur les maisons d'éducation que comme celle de la police
+s'exerce sur les lieux publics; on reconnaît qu'il est du droit, du
+devoir du gouvernement d'exiger des garanties particulières des
+établissements où se forment de jeunes citoyens, les intérêts de l'État
+et ceux des pères de famille ne sauraient, aux yeux des hommes éclairés
+et de bonne foi, être des intérêts opposés. On ne demande pas qu'on
+soumette les écoles ecclésiastiques à la rétribution universitaire, mais
+qu'on exempte toutes les institutions de cet impôt fort malentendu, fort
+lourd, et arbitrairement assis. On ne demande pas que les grades ne
+soient pas délivrés par l'État, et qu'il ne soit pas appelé à juger, par
+l'intervention de ses fonctionnaires, de la capacité de ceux qui se
+présentent pour les obtenir, mais que ce soit lui, désintéressé dans la
+question d'amour-propre, et non des hommes que leur situation de
+rivalité rend juges et parties, qui reconnaisse et proclame la capacité;
+en un mot, que le grand-maître de l'Université et le ministre de
+l'instruction publique soient deux fonctionnaires distincts, l'un
+dirigeant, sous les ordres de ce dernier, les établissements dont l'État
+aura pris le patronage spécial, et où il placera ses boursiers; l'autre
+surveillant et gouvernant tous les établissements, qu'ils dépendent de
+l'Université ou qu'ils soient dirigés par les hommes qui les auront
+ouverts à leur compte, après avoir rempli les formalités voulues et
+satisfait aux conditions imposées.
+
+Voilà les exigences, les prétentions et les demandes en présence
+desquelles se trouve M. Villemain. Comment y a-t-il répondu, et quelle
+transaction a-t-il su trouver? C'est ce qui demandera de notre part ou
+de celle de l'historien de la Semaine un examen à part, et quelques
+développements nouveaux, quand le projet présenté arrivera à la
+discussion définitive, car nous ne sommes pas de ceux qui pensent que ce
+projet n'a été porté d'abord à Chambre des Pairs que pour qu'il ne
+revint pas, en temps utile, à la Chambre de Députés, et pour qu'une
+solution, difficile sans doute, se trouvât encore une fois différé.
+Mais, aujourd'hui, nous ne nous sommes proposé que d'exposer la
+question. Une autre fois nous examinerons de quelle façon on entreprend
+de la trancher.
+
+
+
+Le Vésuve.
+
+Nous empruntons à un ouvrage qui paraîtra prochainement quelques détails
+curieux sur le Vésuve. Quoique le sujet ait fourni la matière de
+beaucoup de volumes, chaque nouveau récit présente encore de l'intérêt,
+surtout quand il contient, comme les extraits suivants, les impressions
+et les expériences de deux savants tels que les docteurs Magendie et
+Constantin James, auxquels nous devons cette communication.
+
+«Depuis le bas de la montagne jusqu'à l'Ermitage, les substances qui
+proviennent de la décomposition des cendres vomies par le cratère
+recouvrent la lave d'un terreau extrêmement fertile. C'est là qu'on
+récolte le fameux vin de Lacryma-Christi. Triste fécondité cependant que
+celle qui est achetée au prix d'incessantes alarmes!
+
+«Il était une heure quand j'arrivai à l'Ermitage. Je m'attendais à
+rencontrer là quelqu'un de ces vénérables religieux qui inspirent à la
+fois l'admiration et le respect. Je fus bien désappointé. L'ermite du
+Vésuve est tout bonnement un cabaretier qui a pris à ferme l'Ermitage,
+et vend fort cher de très-mauvais vin. Il n'a d'un ermite que la robe de
+bure, le capuchon et un gros trousseau de clefs, auxquelles il manque
+des serrures à ouvrir.
+
+«A partir de l'Ermitage, le chemin cesse bientôt d'être praticable pour
+nos montures. Nous nous trouvons au milieu d'une nature aride, désolée,
+morte, sans trace aucune de végétation. Le sol, bouleversé affreusement,
+est partout hérissé de masses volcaniques d'un gris plombé, miroitantes,
+jetées pêle-mêle les unes à côté des autres, et unies entre elles par un
+ciment de lave. Il nous faut marcher sur les aspérités des roches, et
+souvent sauter par-dessus de larges crevasses. A notre gauche est le
+cratère à demi écroulé de l'ancien volcan, aujourd'hui éteint et appelé
+_Monte di summa_, le même qui a enseveli Pompéi, Herculanum et Stabia
+(1). Sur la droite, l'épaisse coulée de lave de la dernière éruption,
+celle de 1839. En face de nous, le cône de cendre qui nous reste à
+gravir.
+
+ [Note 1: L'an 79 de notre ère. Parti du cap Visene pour aller
+ étudier de plus près le phénomène de l'éruption, Pline fut étouffé
+ à Herculanum sous les cendres vomies par le volcan. Voir
+ l'admirable lettre de Pline le jeune à Tacite, dans laquelle il
+ raconte la mort de son oncle, et les détails de la catastrophe.]
+
+«Mon thermomètre indique 19 degrés. On aperçoit de distance en distance
+des fumaroles, et on commence à entendre les détonations du volcan.
+
+«Notre marche devient de plus en plus pénible. La cendre superposée par
+couches molles et fines constitue un plancher mouvant qui s'affaisse
+sous les pas, et dans lequel on peut craindre à chaque instant de rester
+embourbé. Nous enfoncions quelquefois jusqu'au-dessus du genou. A mesure
+qu'on s'approche de la cime du cône, cette cendre s'échauffe et fume.
+J'ai vu le thermomètre, que j'y plongeais, s'élever jusqu'à 55 degrés.
+
+«Enfin, nous voici au sommet du volcan, dont la hauteur totale est de
+1,207 mètres. Il est trois heures. Mon oeil plonge dans le cratère. Quel
+imposant spectacle!
+
+«Représentez-vous un large gouffre, profond de plus de cent pieds,
+irrégulièrement circulaire, d'où s'échappe un nuage de fumée suffocante
+et roussâtre. Enveloppé de ténèbres, il s'illumine par intervalle de
+jets de lumière, accompagnés d'explosions, qui sont immédiatement
+suivies d'une chute de pierres sur des surfaces retentissantes. On
+dirait souvent d'un bouquet d'artifices. Ainsi, au fond de l'abîme,
+l'éclair a brillé; une fusée s'élance, s'irradie à une certaine hauteur,
+retombe verticalement, et ruisselle en filons étincelants sur les
+facettes sonores d'une pyramide. La base de cette pyramide repose au
+milieu d'une nappe de feu semée de fissures en zigzag, qui reflètent
+inégalement la lueur de l'incendie. Cependant le sol que nous foulons
+est brûlant. Dans certains endroits, la chaleur est si forte qu'elle
+pénétré la chaussure, l'attaque, et oblige de changer de place
+fréquemment.
+
+«Ce gouffre, ces vapeurs, l'horreur des ténèbres, ces conflagrations
+constituent un panorama dont aucune expression ne pourrait traduire la
+terrible harmonie. Aussi le premier sentiment que j'éprouvai fut-il un
+sentiment de stupeur mêlée de crainte. J'osais à peine circuler autour
+du cratère; je sentais la poussière crépiter sous mes pas, et il me
+fallait prendre garde aux inégalités du terrain.
+
+«Le jour paraît. Il éclaire peu à peu l'intérieur du volcan; les objets
+se dessinent; les scènes de la nuit s'expliquent et diminuent le
+prestige.
+
+«Le cratère a la forme d'un immense entonnoir, dont l'orifice évasé
+couronne la crête de la montagne, et se continue insensiblement avec les
+parois de l'infundibulum. Des parois aboutissent à un étroite enceinte,
+qu'elles circonscrivent.
+
+Au centre est la bouche du cratère. Celle-ci n'occupe pas la partie la
+plus déclive de l'excavation, mais au contraire le sommet tronqué d'un
+cône qui se dresse comme une île au milieu de la lave, et dont la
+formation est facile à comprendre.
+
+«Supposons une surface plane percée d'un trou. Des pierres sortent de ce
+trou par jets alternatifs et retombent les unes dans le trou, les autres
+autour. Ces dernières, s'entassant graduellement, finissent par figurer
+un cône ou pyramide, dont le conduit central se continue avec le trou
+d'émission. Vous diriez presque d'un tuyau de cheminée. Telle est, sur
+une plus grande échelle, la manière dont se forme et s'accroît la
+pyramide du volcan.
+
+«En effet, le sommet de cette pyramide vomit des matières
+incandescentes. Des matières retombent les unes perpendiculairement dans
+la bombe du cratère, les autres sur son pourtour, d'autres enfin roulent
+jusqu'à la base ou bondissent, en se brisant sur les arêtes de la
+pyramide. A mesure qu'elles se refroidissent, elles passent par diverses
+nuances de coloration, dont on n'apprécie bien la teinte que pendant la
+nuit.
+
+«Ces éruptions se succèdent toutes les huit ou dix secondes. Elles sont
+précédées d'un murmure profond, et la bouche du volcan paraît embrassée.
+Puis on entend une explosion pareille à un coup de pistolet, à un coup
+de canon ou même au roulement de la foudre. C'est la lave qui jaillit.
+La hauteur du jet dépasse rarement trente ou quarante pieds. Court
+moment de silence; puis un pétillement sec, à grains nombreux et gros,
+indique que la lave retombe en pluie sur la pyramide.
+
+«La quantité et le volume des matières lancées ainsi par chaque éruption
+sont très-variables. Tantôt il n'y a que quelques scories de la grosseur
+du poing; d'autres fois, des fragments de roches fondues en nombre
+considérable.
+
+«Je ne suis encore qu'à la moitié de mes explorations. Il s'agit
+maintenant de descendre dans le cratère.
+
+«Il n'y a pas de chemin tracé. Les parois du cratère me rappelaient
+assez ces grandes falaises qui bordent le rivage de certaines côtes,
+excepte qu'au lieu d'être taillées à pic, elles représentent un plan
+incliné dont la surface est inégalement onduleuse. La pente est trop
+rapide pour qu'on puisse, suivre une ligne directe. Je marchais donc en
+biaisant, tantôt à droite, tantôt à gauche, revenant souvent sur mes
+pas, en un mot obéissant à tous les caprices du terrain. Le guide allait
+devant moi, sondant avec son bâton les endroits suspects. On ne peut pas
+se traîner sur les genoux, ni se cramponner avec les mains, car le sol
+n'est formé que de cendres et de roches brûlantes. Des roches sont de
+nature sulfureuse. Elles offrent, suivant leur degré plus ou moins
+avancé de combustion, toutes les nuances possibles de couleur, depuis le
+jaune safrané jusqu'au jaune paille.
+
+«On rencontre à chaque pas des fumaroles. Ce sont autant de bouches de
+vapeur dont les émanations, semblables à celles du soufre qui brûle,
+provoquent la toux et oppressent. La température de ces fumaroles est
+d'environ 60 degrés. Quand on plonge le thermomètre dans les points d'où
+la fumée s'échappe, le mercure monte rapidement jusqu'à 90 et 95 degrés.
+Il faut retirer l'instrument, de peur que le tube n'éclate.
+
+«J'arrive ainsi non sans peine, jusqu'au fond du cratère. Il est six
+heures. Nous avions mis près de quarante minutes à descendre.
+
+«Pour bien comprendre l'endroit où je pose actuellement le pied, qu'on
+se figure un cirque, et au milieu de l'arène une pyramide. Il règne un
+espace libre entre la base de la pyramide et les premiers gradins du
+cirque. Or, c'est dans cet espace que me voici parvenu. La cheminée, du
+cratère représente la pyramide de l'arène, et le pourtour des parois les
+gradins du cirque.
+
+«La largeur de cet espace est d'environ trois mètres. Son plancher,
+qu'on me pardonne l'expression, est uni et légèrement granuleux comme
+l'asphalte d'un trottoir. Et, en effet, ce n'est autre chose qu'une
+couche de lave refroidie. Cette lave a la solidité de la dalle.
+Frappez-la avec le talon de la chaussure ou l'extrémité ferrée d'un
+bâton, vous ne réussirez pas à l'entamer.
+
+«Peut-on circuler autour de la cheminée du cratère? Oui, mais seulement
+dans un tiers de sa circonférence, car dans les deux autres tiers la
+lave est en pleine ébullition.
+
+«Maintenant que nous nous sommes occupés de ce qui est à nos pieds,
+levons les yeux vers la pyramide du cratère (2).
+
+ [Note 2: Il y a quelques années un Français gravit cette pyramide,
+ et se précipita volontairement dans la bouche du cratère. Il fut
+ rejeté quelques instants après entièrement calciné.]
+
+«Cette pyramide ressemble à un énorme tas de coke, seulement sa couleur
+est d'un gris plus foncé. Ce n'est pourtant pas tout à fait celle du
+charbon de terre, ni surtout son reflet luisant. Les détritus
+volcaniques qui la composent sont entassés grossièrement les uns
+au-dessus des autres, de manière à laisser des creux où l'air pénètre.
+C'est à cette disposition que la pyramide doit sa sonorité, alors que
+les matières lancées par le cratère pleuvait à sa surface.
+
+«Des matières arrivaient quelquefois en roulant jusqu'à nous. On les
+évite aisément; car, arrêtées en chemin à tout instant par leur
+viscosité, elles laissent derrière elles une traînée de feu qui en
+diminue et ralentis la masse. Jamais elles ne sont venues d'emblée de
+notre côté. Pour franchir d'un seul bond la pyramide, il eût fallu
+qu'elles décrivissent dans l'air une parabole, que leur projection
+verticale rendait impossible.
+
+«La lave lancée par le volcan est plus liquide et a une température plus
+élevée que celle qui baigne la base de la pyramide. En voici la preuve.
+
+«Je m'étais amusé à détacher du fond des crevasses des fragments de lave
+liquéfiée dans lesquels j'enfonçais avec mon bâton de petites pièces en
+argent. Je rapprochais ensuite l'orifice du trajet, de manière à n'y
+laisser qu'un simple pertuis. La lave, en se refroidissant, acquérait
+bientôt la dureté de la pierre. Quant à la pièce, elle restait
+emprisonnée sans pouvoir ressortir, puisque son diamètre se trouvait
+devenu plus large que celui du trou qui lui avait livré passage.
+
+«Je veux répéter la même expérience sur un morceau de lave que venait de
+lancer le cratère. La pièce y pénètre par son propre poids, mais à
+l'instant même elle fond, brûle et disparaît. Il me fallut, pour
+prévenir la fusion du métal, laisser s'écouler près d'une demi-minute
+avant d'introduire d'autres pièces dans la lave.
+
+«Ces deux laves, quand elles sont refroidies, ont la même teinte, la
+même consistance, le même poids. J'en ai rapporté plusieurs
+échantillons, que j'ai fait examiner par des personnes très-compétentes.
+On leur a trouvé une composition parfaitement identique. Elles sont en
+très-grande partie formées par du granit fondu, ce qui explique pourquoi
+leur pesanteur est si considérable.
+
+«Chaque éruption du volcan faisait vibrer notre plancher, de lave. Au
+moment des plus fortes détonations, je sentais des oscillations
+véritables. Ces phénomènes étaient produits par l'ébranlement de l'air
+et la conductivité du sol.
+
+[Illustration: Maison de l'Ermitage du Vésuve.]
+
+«Il me sembla aussi plusieurs fois, même en l'absence de l'éruption,
+entendre une suite de mugissement souterrain. Ayant recouvert de mon
+mouchoir un endroit refroidi de la lave, j'y appliquai l'oreille.
+D'abord, il me fut impossible de rien distinguer. J'étais comme assourdi
+par le frétillement des couches voisines en ébullition. Mais bientôt,
+concentrant toute mon attention, j'entendis par intervalle, dans la
+profondeur du volcan, une sorte de clapotement humide, de gargouillement
+tumultueux, qui indiquait des déplacements de gaz et de matières
+liquides.»
+
+[Illustration: Coupe du Cratère du Vésuve.]
+
+
+
+Algérie.--Escadron de Dromadaires.
+
+L'excessive mobilité des tribus arabes et la rapidité avec laquelle
+leurs cavaliers franchissent de grandes distances ont été jusqu'ici de
+sérieux obstacles à l'affermissement de notre domination en Algérie.
+Comment, en effet, triompher d'un ennemi presque insaisissable, et
+imposer une obéissance durable à des populations fugitives? Dès 1843,
+cependant, on avait eu recours, pour les atteindre, à lui expédient
+couronné de succès. Un corps expéditionnaire fut organisé sous les
+ordres du colonel Jusuf, et composé de quelques escadrons de spahis avec
+environ deux mille fantassins montés sur des mulets. Ce corps se mit à
+la poursuite des tribus réfugiées dans le petit Désert, où elles se
+croyaient à l'abri de nos coups. Il ne tarda pas à les rejoindre, et les
+força à rentrer dans le Tell, pour y rester soumises à l'autorité de la
+France.
+
+Dans le courant de la même année, un autre essai fut tenté afin de
+remplacer les mulets par des dromadaires. Un mulet, en filet, revient en
+Afrique à 850 fr.; il coûte 1 fr. 50 c. par jour de nourriture, et ne
+peut servir, terme moyen, que dix-huit mois; taudis qu'un dromadaire ne
+coûte que 200 fr., vit avec ce qu'il trouve, porte le triple du fardeau
+d'un mulet, peut servir vingt ans, parcourt de grands espaces, sans
+éprouver les besoins des autres bêtes de somme, et supporte pendant
+plusieurs jours les privations de boisson et d'aliments. Sous tous les
+rapports, l'usage du dromadaire est donc plus économique et plus
+avantageux que celui du mulet.
+
+[Illustration: Bride du Dromadaire.]
+
+Il existe deux variétés de dromadaires; les uns, très-grands, très-gros,
+très-forts à la marche pesante, sont destinés exclusivement au transport
+des marchandises; les autres, moins grands, de forme moins épaisse,
+sveltes et élancés, sont extrêmement agiles et servent spécialement de
+monture. Ils sont, à l'égard des premiers, comme des chevaux de selle
+auprès des chevaux de trait. Les dromadaires de la grosse espèce portent
+des poids énormes et jusqu'à cinq ou six cents kilogrammes. Comme ils
+sont très-hauts, ils sont dressés à s'accroupir pour recevoir les
+charges énormes que l'on met sur leur dos. Ce sont ceux que l'on a
+appelés avec raison les vaisseaux du désert, et qui le traversent avec
+les caravanes où on les compte souvent par centaines. Les seconds ne
+portent que les hommes; ils sont également dressés à s'accroupir sur les
+genoux, lorsqu'on veut les monter; le cavalier se place alors sur une
+espèce de bât creusé vers le milieu, et garni à chacun des arçons d'un
+morceau de bois arrondi, planté verticalement, qu'il saisit fortement
+avec les mains pour se tenir.
+
+Les dromadaires ne sont pas conduits par le mors. Dans les villes, on
+leur passe aux narines, partie chez eux fort sensible, un anneau auquel
+on attache un bridon. Dans le désert, on se contente de les retenir par
+un licou, et on les frappe avec un kourbach (fouet) du côté où on veut
+les faire avancer. Leur plus grand mérite est d'avoir un trot allongé et
+doux. Leur allure pourtant, très-fatigante pour ceux qui n'y sont pas
+accoutumés, produit sur le cavalier l'effet du roulis.
+
+[Manoeuvres de Dromadaires]
+
+Déjà, dans la célèbre expédition d'Égypte, les dromadaires furent
+enrégimentés avec succès. Les Arabes bédouins inquiétaient les derrières
+de l'armée, venaient jusque dans les faubourgs du Caire commettre des
+vols et des assassinats, et parvenaient presque toujours, grâce à la
+vitesse supérieure de leurs chevaux, à échapper aux poursuites de la
+cavalerie française. Le général Bonaparte, voulant mettre un terme à ces
+incursions, ordonna, par un arrêté du 9 janvier 1799, la formation d'un
+régiment de dromadaires, composé de deux escadrons à quatre compagnies
+de soixante hommes. Chaque dromadaire portait des vivres et de l'eau
+pour cinq ou six jours; il était monté par deux hommes places dos à dos
+et armés d'un fusil de dragon avec baïonnette et d'un sabre de hussard.
+Les officiers avaient des pistolets, et ils étaient munis de boussoles
+pour se diriger dans le désert. L'uniforme, dessiné par Kléber dans le
+goût oriental, était très-brillant. Lorsque, dans les engagements qui
+avaient lieu autour du Caire, une tribu arabe était parvenue à échapper
+à la cavalerie européenne, on dirigeait sur ses traces un détachement du
+corps des dromadaires, et il était rare qu'il ne parvint pas à
+l'atteindre. Les chameaux fléchissant alors le genou, les cavaliers
+descendaient avec leurs armes, entravaient leurs moulures, les
+pelotonnaient toutes ensemble, en laissant au milieu un espace vide
+pour placer quelques hommes chargés de les défendre; puis le reste,
+manoeuvrant en dehors de ce groupe, engageait l'action avec les Arabes,
+déjà découragés par cette attaque inattendue, et ne tardant pas à les
+vaincre.
+
+Au mois d'août 1843, M. le chef de bataillon Carluccia, du 33e de ligne,
+a obtenu, sur sa demande, du gouverneur-général, l'autorisation
+d'organiser à la Maison-Carrée un escadron de cent dromadaires, avec
+deux ceins hommes d'élite du 33e de ligne et du 6e bataillon de
+chasseurs d'Orléans. Il y a ainsi deux hommes pour un dromadaire: un
+seul monte, un autre conduit; ils se relayent à chaque halte; tous deux
+peuvent monter au besoin. C'est sur l'arriére du bât que le cavalier est
+assis; le devant est occupé par les deux sacs des soldats, par deux
+outres contenant de quatre à cinq litres d'eau chaque, ainsi que par un
+grand sac en toile renfermant pour un mois de vivres des deux soldats en
+biscuit, sel, sucre, café et riz.
+
+Le bât se maintient au moyen d'une corde fortement sanglée. A
+l'extrémité d'une des traverses du bât, à laquelle s'attachent les
+bagages ci-dessus mentionnés, vient s'enrouler une double corde que
+traversent deux étriers en bois. Le cavalier est, de cette manière,
+libre de mettre ses pieds à la position qui lui convient le mieux, et de
+se servir des étriers pour monter et descendre.
+
+Le licol est à la fois simple et ingénieux. Au moyen de deux anneaux
+fixés en dessus et en dessous du museau, on fait passer en sens
+contraire une double corde attachée à l'anneau supérieur. A l'aide de
+ces brides, on maîtrise le dromadaire le plus méchant et le plus rétif.
+
+Le soldat monte habituellement sur le dromadaire en faisant agenouiller
+sa monture et en lui mettant le pied sur une des jambes de devant; pour
+descendre, il passe les deux jambes du même côté, et se laisse glisser
+au commandement _à terre!_
+
+Le dimanche 28 janvier 1811, le maréchal gouverneur-général passait en
+revue la gendarmerie, l'artillerie et le génie sur le champ de
+manoeuvres de Mustapha, près d'Alger, quand tout à coup des cris
+sauvages se firent entendre. Aussitôt on vit déboucher par le chemin de
+la Maison-Carrée, en une masse noire et compacte, un groupe de cavaliers
+d'une espèce toute nouvelle, élevant dans les airs, du haut de leurs
+montures africaines, leurs fusils reluisant au soleil; c'était
+l'escadron de dromadaires. La première vue de cette cavalerie provoqua
+un mouvement d'hilarité, que le gouverneur-général réprima en s'écriant:
+«Ne riez pas; la chose est plus sérieuse que vous ne pensez.» En effet,
+l'escadron de dromadaires exécuta sur-le-champ diverses manoeuvres avec
+une extrême précision, marchant tantôt en colonne, tantôt en bataille,
+se formant sur la droite, sur la gauche et en avant en bataille, tantôt
+au pas, tantôt au trot. Bientôt, à un commandement, les hommes sautèrent
+lestement à terre et se portèrent en avant, exécutant des feux de
+tirailleurs, tandis qu'un quart d'entre, eux suivaient le mouvement
+offensif, chaque homme conduisant quatre dromadaires par les rênes.
+
+La promptitude de toutes ces évolutions, la facilité avec laquelle nos
+braves et intelligents fantassins ont appris à manier leurs dromadaires,
+ont vivement frappé toute l'assistance. Aux plaisanteries a succédé
+l'admiration, et chacun a compris tout l'avantage qu'il sera possible de
+retirer de cette institution. Grâce aux escadrons de dromadaires, aucune
+population arabe ne saurait plus désormais trouver dans l'émigration un
+asile où elles soient assurées d'échapper à l'atteinte de nos colonnes
+expéditionnaires.
+
+
+
+Paris souterrain.
+
+[Illustration: Une rue souterraine de Paris.]
+
+I.
+
+Du temps de nos bons aïeux, lorsqu'on croyait encore aux esprits,--car
+nous sommes aujourd'hui trop raisonnables pour y croire,--on avait
+divisé notre momie en trois parties habitées par des êtres de nature
+diverse. L'air et les nuées étaient le domaine des sylphes, esprits
+légers, toujours beaux, toujours jeunes, nés pour la poésie et le
+plaisir, habitant des palais brillants formés de nuages dorés par le
+soleil, étincelants comme l'arc-en-ciel.--Au-dessous d'eux, à la surface
+de la terre, c'était la race humaine, notre domaine à nous, tel que nous
+l'habitons.--et puis, au-dessous encore, dans les entrailles de la
+terre, se trouvait un troisième monde, celui des gnomes, esprits
+souterrains, relégués au dernier degré de l'univers. Ceux-ci, on le
+conçoit, étaient encore moins connus. Des hommes doués de bons yeux, et
+surtout d'une bonne dose de crédulité, pouvaient bien avoir entrevu, par
+intervalles, dans les nuages, les palais fantastiques et les armées
+légères des sylphes rangées en bataille dans le ciel; de graves
+historiens en rapportent mille témoignages. Mais nul regard, si
+complaisant qu'il fût, ne pouvait percer jusqu'aux cavernes
+inaccessibles des gnomes. L'imagination, qui ne fait jamais défaut, y
+suppléait; tantôt, selon le caprice du rêveur, on peignait ces pauvres
+gnomes comme des démons malfaisants, difformes, rabougris, accaparant
+les trésors de la terre, et les enfouissant avec eux par une insatiable
+avarice; tantôt, au contraire, on trouve des palais d'or, de pierres
+précieuses, qui s'ouvrent dans les longues galeries souterraines à la
+lueur étincelante des escarboucles et des ruisseaux de phosphore; pays
+merveilleux où règnent des esprits irrésistibles, vifs et séduisants,
+mais capricieux et fugitifs comme ces feux errants qui scintillent dans
+l'obscurité des cavernes.
+
+Sans doute nos lecteurs ne sont pas sans avoir entendu quelquefois, et
+même avec plaisir, ces récits fantastiques. Eh bien! sans rouvrir les
+vieux contes de la _Bibliothèque bleue_, ou les graves entretiens du
+comte de Gabalis sur les êtres élémentaires, nous allons faire aussi des
+histoires de l'autre monde. Nous allons décrire des régions
+souterraines; nous allons nous promener à vingt pieds, à cent pieds, à
+cent cinquante pieds sous terre, avec les habitants de ces domaines,
+dans le royaume des gnomes et des farfadets; tout cela, sans dire autre
+chose que ce qui est, que ce que nous avons vu et touché,--et sans
+sortir, qui plus est, de l'enceinte de Paris et de sa banlieue.
+
+Nous allons conduire nos lecteurs dans le Paris souterrain. Nous leur
+ferons faire, j'en suis presque certain, d'inévitables découvertes dans
+ce monde nouveau et presque inconnu. Cela ne doit pas surprendre, car la
+superficie du pavé de Paris est souvent assez boueuse pour qu'on ne soit
+guère tenté de regarder dessous. Cependant, à chaque pas, de nombreux
+témoignages viennent révéler l'existence de cette seconde ville enfouie
+sous les pieds de la première. Chacun a sans doute remarqué ces épaisses
+et larges plaques de fonte ciselée, éparpillées çà et là au milieu des
+chaussées, tremblant et résonnant sous les roues des voitures; ce sont
+les portes et les fenêtres des rues souterraines. Il n'est personne qui
+n'ait rencontré, de temps en temps, un escadron de ces hommes armés
+d'échelles, de cordes, de râteaux, et chaussés de ces redoutables bottes
+qui broient le pavé; ou bien encore, ceux que l'on entend et que l'on
+voit le soir, courant sur les trottoirs, fouillant à l'angle des murs et
+des soupiraux, et faisant retentir par intervalles, d'un son stridont et
+cadencé, la barre de fer poli dont ils sont armés?--Ce sont les
+habitants, ou les ambassadeurs de la ville invisible que vous foulez aux
+pieds.
+
+On a décrit, on a peint souvent avec talent l'aspect du Paris à vol
+d'oiseau; nous allons faire le contraire, et donner l'aspect de Paris à
+course de taupe. Au lieu de nous élever, nous descendrons; au lieu de
+voir Paris au-dessus des toits, nous le verrons au-dessous des caves. Ce
+sera peut-être moins facile, moins lumineux; mais ce sera peut-être
+aussi intéressant, et sans doute ce sera plus neuf.
+
+Avant de nous engager dans les détails de ce voyage, prenons d'abord une
+idée générale du pays; et, en voyageurs érudits, prenons-en la
+configuration générale, la disposition et les limites.
+
+De même que ces villes édifiées au pied des volcans et construites sur
+d'autres villes enfouies qui leur servent de base, le Paris souterrain
+compte plusieurs étages de régions souterraines, superposées les unes
+aux autres et descendant ainsi de degré en degré depuis la surface du
+pavé jusqu'à d'immenses profondeurs. Chaque étage caverneux, bien
+distinct de celui qui le précède et de celui qui s'enfonce au-dessous de
+lui, a sa physionomie particulière et ses habitants qui lui
+appartiennent. Aussi, pour procéder par ordre, nous commencerons notre
+voyage par la région la plus.--rapprochée de nous pour descendre ensuite
+de plus en plus. Et, placé d'abord en simple piéton sur le pavé de la
+rue, nous allons, tout à coup, changer de place, et, glissant plus bas,
+regarder dessous...--Voici le premier étage de Paris souterrain.--Que
+vous en semble?
+
+Depuis quelque temps on a beaucoup parlé de travaux d'assainissement, de
+distribution d'eau, d'éclairage public; et on sait bien vaguement que
+toutes ces dispositions exigent des constructions souterraines. Mais,
+malgré tout ce qu'on peut avoir su et entendu, sans doute on ne se
+figure pas ce dédale de cavernes obscure, ce tissu croisé et recroisé de
+tuyaux, de conduites enchevêtrées les unes dans les autres, et les unes
+sur les autres; il est facile de comprendre à cet aspect tout ce
+qu'exige de combinaisons et de travaux le placement, l'entretien et le
+renouvellement d'un semblable appareil.
+
+Il faut penser qu'il existe sous le sol de Paris environ cent vingt
+kilomètres d'égouts, qui représentent par conséquent trente lieues de
+rues souterraines, et environ autant de lieues de conduites d'eau. Quant
+aux conduites de gaz, elles sont encore bien plus étendues. Nous ne
+comptons pas, en outre, tous les embranchements particuliers qui coupent
+les conduites maîtresses pour distribuer droite et à gauche l'eau et le
+gaz dans les maisons ou sur la voie publique.
+
+Nous avons cherché à présenter dans cet aspect du sol de la rue un
+aperçu des principales dispositions adoptées pour l'agencement et le
+service de ces conduites. En voici rapidement l'indication et
+l'explication.
+
+A est la coupe d'un égout. Les balayeurs-égoutiers y descendent à l'aide
+d'une échelle par le tampon de regard B.--C'est une bouche sous
+trottoir, qui absorbe les eaux du ruisseau; et D est un tuyau de chute,
+par lequel les eaux ménagères et pluviales de la maison voisine tombent
+directement dans l'égout. L'administration accorde en effet aux
+propriétaires qui le demandent, l'autorisation de se débarrasser ainsi
+de leurs eaux, moyennant l'apposition de grilles convenablement
+établies, et certaines dispositions qu'exigent la prudence et la sûreté
+publique.--De distance en distance, des trappes de regard sont ouvertes
+sous la voûte de l'égout, afin de pouvoir en opérer la ventilation au
+besoin, et y faire parvenir les ouvriers.
+
+C'est la conduite d'eau qui dessert la rue à main droite; au point F
+elle porte une concession particulière servie au moyen d'une bourbe à
+clef, dont la manoeuvre peut avoir lieu à travers le madrier perforé G,
+à l'affleurement du pavé. Cette conduite d'embranchement E a sa prise
+d'eau sur la conduite maîtresse H, qui dessert la rue à main gauche et
+fournit la borne-fontaine I; comme elle est placée au niveau de l'égout,
+elle rencontre sur sa route les reins de la voûte, et la traverse sur
+une espèce de chevalet en fonte qui la soutient dans ce passage.
+
+La prise d'eau d'embranchement a lieu dans le regard par un double
+système, de manière à pouvoir arrêter l'eau de la maîtresse conduite en
+amont ou en aval sans arrêter le service de l'embranchement. Le regard
+en maçonnerie y est ainsi établi, afin que les agents des eaux de Paris
+puissent faire la manoeuvre des robinets d'écoulement et d'arrêt.
+
+Les conduites E et H ont été posées dans de simples tranchées, et ne
+sont à découvert que dans le regard. Il n'en est pas de même de celles
+qui sont figurées aux lettres K. L. Celles-ci sont posées sur
+encorbellement dans des galeries. Ce système, qui permet de s'assurer à
+chaque instant de l'état des conduites, et de les réparer sans
+intercepter la circulation et remuer le pavage, peut être adopté pour
+les conduites d'eau. Mais cette méthode ne pourrait être employée pour
+les tuyaux de gaz, à cause des dangers qui en résulteraient.
+
+Notre, gravure représente la mise en communication de deux conduites, de
+diamètre différent par le tuyau circulaire M, garni de ses robinets
+d'écoulement et de vanne.
+
+Nous n'entrerons pas dans les détails explicatifs sur la forme et la
+manoeuvre de ces robinets; ils seraient longs et exigeraient des
+développements techniques qui n'intéresseraient qu'un petit nombre de
+nos lecteurs. Nous dirons seulement que cette mise en communication des
+tuyaux a lieu pour remédier aux irrégularités du service. On tient ainsi
+les conduites en charge l'une par l'autre, on supplée au besoin aux eaux
+de l'Ourcq, lorsqu'elles font défaut, par les eaux de la Seine, et
+réciproquement. Lors d'un accident, la seule manoeuvre d'un robinet
+suffit pour procurer l'eau à tout un quartier, que sans cela pourrait en
+rester privé fort longtemps.
+
+Après les conduites d'eau viennent les conduites de gaz. Les tuyaux N.
+O. desservent la rue à droite, et les tuyaux P. R. la rue à gauche. Dans
+les rues dont la largeur est assez considérable, et qui surtout sont
+divisées dans le milieu par un égout, il est d'usage de placer une
+conduite de gaz de chaque côté, afin d'éviter les inconvénients qui
+résulteraient pour les branchements particuliers des deux côtés de la
+rue, s'il fallait à chaque fois traverser toute la largeur de la
+chaussée et la maçonnerie de l'égout. Notre gravure ne présente donc que
+les conduites nécessaires; les petits tuyaux S sont ceux qui desservent
+la borne-fontaine, l'éclairage public, et quelques concessions
+particulières d'eau, de gaz, etc.
+
+Quelquefois le nombre de ces tuyaux est plus considérable. La grosseur
+en varie aussi beaucoup, il y en a dont l'énorme diamètre est de 0,50 à
+0,60 c. sont de véritables tonneaux; la maîtresse conduite des eaux de
+Chaillot est de ce nombre. D'autres, au contraire, n'ont que 0,08 c. Les
+petits tuyaux en plomb sont aussi exigus qu'on le désire.
+
+Les égouts varient également de largeur; ils sont de petite ou de grande
+section, pour se servir du terme administratif, selon l'importance et la
+longueur de leur parcours, selon le volume des eaux qu'ils sont appelés
+à recevoir. Les égouts-galeries sont ceux qui reçoivent en outre une
+conduite supportée par encorbellement.
+
+Voilà donc l'aperçu rapide de ce que l'on trouve sous le pavé, de ce qui
+constitue le premier étage de Paris souterrain. Quant au peuple qui
+anime et gouverne cette cité suburbaine, sans doute il vaut mieux
+n'avoir pas de fréquents rapports avec ses râteaux mal odorants, ses
+lampes fumeuses et ses grosses bottes; mais cette existence d'un travail
+pénible et rebutant mérite bien aussi quelque intérêt. Passer les jours
+entiers dans ces étroites et humides cavernes, sans lumière, sans
+soleil, et sans autre air que les émanations fétides des immondices,
+gagner sa vie à remuer la fange produite par un million d'individus qui
+s'agitent sur leurs tête, certes le salaire de ceux qui se dévouent à
+une semblable profession est rudement gagné. D'ailleurs cette existence,
+triste toujours, n'est souvent pas sans péril. Ces dédales obscurs ont
+vu de sanglantes catastrophes, de terribles agonies, et la funeste
+histoire de la galerie des Martyrs n'est pas la seule que les égouts de
+Paris aient à déplorer.
+
+Pour achever cette rapide description du premier plan de la ville
+souterraine, nous devons dire qu'elle possède deux fleuves: l'un au
+nord, sur la rive droite; l'autre, au sud, sur la rive gauche de la
+Seine.--Le premier, que l'on appelle l'aqueduc de ceinture, est une
+large galerie voûtée qui reçoit les eaux du canal à la Vilette, et les
+mène jusqu'au faubourg du Roule. C'est une rivière claire, limpide et
+tranquille.--L'autre..., hélas! elle fut jadis célèbre, et, non contente
+de traverser la grande cité aux rayons du soleil, elle la menaçait sans
+cesse de sa puissance et de ses colériques débordements. En 1579, la
+nuit du 1er avril, elle inonda Paris, et ses eaux montèrent jusqu'au
+deuxième étage des maisons. O gloire! ô vanité des puissances déchues!
+depuis, la Bièvre n'a menacé que d'empester, par l'infection de sa vase,
+les quartiers qu'elle inondait autrefois. On l'a emprisonnée, murée,
+voûtée..., et elle n'est plus qu'un égout obscur!
+
+Mais ce premier étage souterrain est bien près encore de la surface. En
+suivant les conduites, en traversant les galeries, nous avons pu heurter
+le sol des caves, et mettre la tête aux soupiraux pour demander et
+recevoir des nouvelles du monde supérieur. Toutefois, en descendant plus
+bas par intervalles, nous avons pu ouïr quelques bruits étranges,
+quelques signes précurseurs de demeures plus profondes encore. Nous
+avons pu voir que quelques-unes de ces trappes, mystérieuses ouvertures
+placées à la superficie du pavé comme les fenêtres de ces habitations
+obscures, ne s'étaient pas ouvertes à notre approche. Elles
+appartiennent à nue autre cité enfouie. C'est de ce côté que nous allons
+diriger notre voyage.
+
+_(La suite à un prochain numéro.)_
+
+
+
+ Don Graviel l'Alférez.
+
+ FANTAISIE MARITIME.
+
+(Suite.--Voir page 39.)
+
+II.
+
+La veille de Noël, tous les officiers de la frégate voulurent aller
+passer la nuit à terre, car, après la messe, le gouverneur devait donner
+à toutes les autorités civiles et militaires un réveillon suivi d'un
+grand bal, qui se prolongerait jusqu'au jour. Don Graviel et son ami
+Fernando se chargèrent seuls du service à bord de _la Santa-Fé_.
+
+Vers minuit, toutes les cloches de la ville commencèrent à carillonner à
+qui mieux mieux; les rues, sillonnées par des milliers de torches,
+semblaient embrasées; l'obscurité n'en était que plus épaisse dans la
+baie de la Havane. Les trois chefs de complot se tenaient à l'arrière de
+la frégate.
+
+«Les armes sont-elles dans la chaloupe? demanda don Graviel au
+contre-maître Brombollio.
+
+--Oui, capitaine.
+
+--Eh bien! fais embarquer tous nos gens sans bruit; combien sont-ils en
+tout?
+
+--Cinquante; je n'ai pas pu en prendre un de moins, tous des amis, des
+matelots achevés, des enragés premier choix.
+
+--C'est dix de trop; mais allons toujours.»
+
+Don Graviel avait eu soin d'expédier tous les canots en corvée pour la
+nuit entière; il ne restait plus que la chaloupe et une légère yole
+réservées aux déserteurs. Fernando et quarante marins, armés jusqu'aux
+dents, partirent avec la première; elle déborda mystérieusement, longea
+les quais non sans motif, et se perdit ensuite au milieu des bâtiments
+de commerce. La yole fut montée par don Graviel, maître Brombollio et
+les dix plus robustes matelots. Un poignard en ceinture, un pistolet
+caché sous leurs vêtements, des biscaïens estropés au bout de longs
+bâtons en manière de fléaux, tel était l'équipement de la bande d'élite.
+Ils abandonnèrent la frégate à la garde de Dieu et sans canots. Puis ils
+nagèrent droit au rivage, où l'on accosta dans un étroit canal situé
+entre deux hautes tes maisons. La petite embarcation, cachée par
+l'obscurité la plus profonde touchait cependant le bord; deux hommes y
+restèrent; en cas de malheur, ils avaient ordre de s'enfuir, et de
+prévenir au plus vite leurs camarades de la chaloupe.
+
+--Eh bien! Brombollio, le dé est en l'air, disait l'enseigne.
+
+--La peste étouffe les filles! répondit le maître; cette terre me brûle
+les pieds!»
+
+L'église n'était pas éloignée; les marins y pénétrèrent à la suite de don
+Graviel, travesti en matelot; ils se confondirent dans la foule sans
+perdre leur officier de vue.
+
+Du côté des femmes, Dona Juana occupait la place d'honneur. Dans le
+choeur étaient groupés don Antonio Barzon, ses aides de camp, le
+commandant de _la Santa-Fé_, les officiers de la rade, ceux de la
+garnison, l'intendant colonial et tous les dignitaires de la cité.
+
+«Par quelle porte sortira-t-elle?» se demandait don Graviel avec anxiété,
+tandis que maître Brombollio continuait à maugréer tout bas contre les
+filles et les amoureux.
+
+Dona Juana priait dévotement; et, certes, les gais propos du dernier bal
+étaient loin de sa mémoire.
+
+Si elle eut une distraction, ce fut quand elle remarqua, bien malgré
+elle, que don Graviel n'était pas venu à la messe avec son commandant;
+elle ne conclut qu'il était de service à bord. La fête de la
+_Media-noche_ devait suivre l'office, elle regretta peut-être l'absence
+du téméraire alférez; mais, hâtons-nous d'ajouter que ces pensées
+mondaines n'effleurèrent qu'à peine l'esprit de la jeune fille; encore
+se les reprocha-t-elle en faisant son examen de conscience.
+
+Enfin, la foule s'écoula lentement; don Antonio Barzon sortit du choeur,
+s'avança vers sa fille, lui offrit le bras et se dirigea vers la porte
+latérale. Un carrosse attendait dehors. Les officiers se pressaient en
+foule à la suite du gouverneur; l'issue allait être obstruée. Don
+Graviel fit un signe, s'ouvrit passage de vive force à travers les
+autorités galonnées, et fut imité par ses compagnons. Une certaine
+confusion s'ensuivit. Les dignitaires coloniaux s'indignaient de
+l'insolence des rustres qui les coudoyaient, mais les rustres gagnaient
+du terrain.
+
+Déjà le marquis de las Hermaduras présentait la main à sa fille pour la
+faire, monter en voiture quand le bouillant alférez le poussa rudement
+en arriéré, enleva Juana à bras le corps, et se prit à courir en criant
+«Noël!» C'était le mot de ralliement.
+
+«Au secours! aux armes! soldats et citoyens, à moi!» hurlait avec fureur
+don Antonio Barzon. Les officiers tirèrent leurs épées, la garde du
+gouverneur croisa la baïonnette.
+
+«Noël! Noël! en avant les biscaïens!» répondirent les matelots.
+
+Brombollio et ses huit camarades couvraient la retraite de l'enseigne,
+le terrible moulinet de leurs fléaux enferrés tenait en respect la
+multitude effrayée. Dona Juana, éperdue, se débattait inutilement entre
+les bras de son ravisseur, qui la déposa bientôt dans la yole, s'y jeta
+ainsi que ses gens, et poussa au large.
+
+Tout cela dura moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
+
+Mille clameurs partaient du rivage, où régnait un désordre inexprimable.
+Cent torches éclairèrent bientôt l'étroite ruelle par laquelle les
+marins s'étaient enfuis; les soldats avaient chargé leurs armes, mais
+comment tirer? on aurait pu blesser la fille du gouverneur. La yole
+d'ailleurs filait plus vite qu'un trait, elle ne tarda pas à s'effacer
+dans l'ombre.
+
+«Des canots! des canots! mort de ma vie! ou je vous fais tous pendre à
+l'instant! Des canots! sang et tonnerre!» répétait d'une voix
+étourdissante l'illustrissime don Antonio Barzon.
+
+Les officiers de marine, ceux de _la Santa-Fé_ entre autres,
+parcouraient les quais en cherchant des canots partout: mais la
+chaloupe, en passant, avait entraîné les uns, engravé les autres, jeté
+les avivons à la mer, démonté les gouvernails; et grâce aux précautions
+de don Graviel, la frégate, à qui l'on fit en vain des signaux de nuit,
+ne put expédier le moindre batelet à terre.
+
+Pendant que le gouverneur et tous les siens se trouvaient ainsi cloués
+au rivage, la yole rejoignait la chaloupe entre deux pontons abandonnés,
+lieu convenu de rendez-vous.
+
+On doit rendre cette justice à l'entreprenant alférez, que son plan
+était habilement combiné. L'amour, par exception à l'adage du fabuliste,
+n'a point exclu toute prudence, bien que maître Brombollio, qui murmure,
+soit loin de partager notre opinion.
+
+Dona Juana, effrayée, n'avait pas encore reconnu son audacieux
+adorateur, qui crut devoir laisser au contre-maître le soin de la
+réduire au silence. La mantille de soie de la jeune fille fut galamment
+convertie en bâillon: un petit mal pour un grand bien; don Graviel avait
+permis cette violence assez peu chevaleresque. Du reste, il gouvernait
+et n'ouvrit la bouche que quand il s'agit de donner le mot de passe à
+son complice Fernando, et même eut-il la précaution de contrefaire sa
+voix. Puis les deux embarcations voguèrent de conserve; les aventuriers
+visitèrent leurs amorces de pistolet, et l'on se dirigea, toujours à la
+muette, vers le _Caprichoso_ dont on connaît suffisamment la physionomie
+extérieure, mais sur lequel de nouveaux détails deviennent nécessaires.
+
+_Le Caprichoso_ n'était pas navire de guerre; seulement, il portait sur
+pivot une longue pièce de 24 en bronze; par son travers grimaçaient dans
+la ligne rouge une dizaine de canons en fonte d'un moindre calibre: de
+distance en distance, à l'arrière, à l'avant, jusque dans la hune,
+s'épanouissaient, comme les fleurs dorées d'un parterre, bon nombre
+d'espingoles et de petters de deux à six livres de balles. Le tout était
+merveilleusement fourbi et reluisait de la façon la plus appétissante.
+
+_Le Caprichoso_ n'était pas non plus un navire marchand; seulement, il
+était en rapports suivis, avec les gros négociants de la Havane, on
+l'avait vu livrer commercialement superbes cargaisons de nègres qui,
+disait-on, n'avaient pas dû lui coûter cher. On assurait que son
+excellence don Antonio Barzon s'intéressait paternellement aux
+opérations de cet estimable spéculateur, dont quarante gaillards de
+mauvaise mine composaient l'équipage. Un certain Bertuzzi, assez mal
+famé dans ta colonie, quoique fort bien reçu chez le gouverneur, le
+commandait.
+
+«Ho! de la chaloupe!» héla d'une voix éclatante un homme qui se dressa
+sur le couronnement; et pourquoi ne dirions-nous pas tout de suite que
+cet homme était simplement le capitaine Bertuzzi?
+
+«Ronde d'officier!» répondit militairement Fernando en longeant le
+brick-goélette illuminé de bout en bout, car les négriers aussi
+faisaient réveillon. Ils buvaient, dansaient, hurlaient et riaient aux
+éclats. Le talia coulait à flots, et le poète de la bande,--où n'y
+a-t-il point un poète?--improvisait une chanson de circonstance sur la
+capture de quelques traitants dont on avait, le mois dernier, pris les
+noirs et brûlé les navires.
+
+A la réponse rassurante du garde-marine, le capitaine Bertuzzi se
+recoucha nonchalamment à plat-pont. Tout en fumant le cigare, et
+attendait, le digne homme, que ses jurons en fussent aux coups de
+couteau pour mettre le holà et les envoyer dans leurs hamacs. Mais, il
+n'avait pas eu le temps de fumer trois bouffées, que son bord fut tout à
+coup envahi par les cinquante déserteurs de _la Santa-Fé_, et que lui
+personnellement se trouvait aux prises avec quatre vigoureux matelots
+dont le dogmatique Fernando dirigeait les mouvements.
+
+«Capitaine Bertuzzi, pas de colère, je vous en prie, disait posément le
+garde-marine; voyez, ce pistolet, si vous faites le méchant, il vous
+cassera la tête.»
+
+Pris au piège où tant de fois il avait fait tomber ses confrères, le
+négrier-pirate fut artistement garrotté, bâillonné et déposé dans la
+chaloupe. Inutile d'ajouter que les marins de la frégate n'avaient pas
+laissé à ceux du brick le temps de courir aux armes. Leurs arguments,
+aussi simples que celui de Fernando, eurent un égal succès. Sur ces
+entrefaites, par les soins de don Graviel, dona Juana, qui maintenant
+pleurait à chaudes larmes, avait été enfermée dans la cabine du
+capitaine; enfin, lorsqu'une bonne moitié des négriers eurent été
+rangés, pieds et poings liés, à côté du capitaine Bertuzzi, l'enseigne,
+dépouillant sa cape de matelot, fit briller son uniforme et s'adressa
+aux autres en ces termes:
+
+«Gens du _Caprichoso_». nous sommes les plus forts et les plus nombreux;
+le premier de vous qui témoignera le moindre mécontentement sera jeté à
+la mer avec un boulet aux pieds. Soyez donc sages et mignons comme des
+brebis. Secondement, si l'un de vous s'avise de toucher une arme, sans
+ma permission, il aura le droit d'être immédiatement hissé au bout de la
+grand'vergue. D'ailleurs, vous faisiez la course avec Bertuzzi, vous la
+ferez avec moi, voilà toute la différence. _Range à larguer les voiles!_
+
+--Bien parlé!» dit maître Brombollio en disposant son monde pour
+l'appareillage.
+
+La chaloupe, pleine des hommes dont les capteurs avaient jugé prudent de
+se débarrasser, fut abandonnée en dérive, sans avirons. On leva l'ancre,
+on établit les voiles, et à l'aide d'une légère bris on navigua sur
+l'entrée du port.
+
+Durant ces diverses opérations, l'alarme allait croissant dans la ville,
+l'on y battait la générale, la garnison prenait les armes, le gouverneur
+avait enfin des canots à ses ordres, les officiers de terre et de mer se
+multipliaient, les forts se mettaient sur la défensive, des coups de
+canon de signaux retentissaient sur l'une et l'autre rive du port.
+
+«Maudite donzelle! murmurait maître Brombollio. Sans elle pourtant
+personne ne se douterait de rien, nous filerions notre petit noeud au
+large, et, au point du jour, on pourrait nous courir après.
+
+--Ne me parlez pas des femmes!» répétait dogmatiquement Fernando
+Ribalosa.
+
+Don Graviel était trop occupé de la manoeuvre pour descendre dans la
+cabine où l'infortunée Juanita ne cessait de se lamenter, toujours sans
+rien comprendre de ce qui lui arrivait. L'entrevue promettait d'être
+délicate; elle exigeait du calme, du sang-froid, du temps surtout. D'un
+autre côté, la brise de terre mollissait. Le canon de la frégate se fit
+entendre à son tour, preuve certaine que le commandant de _la Santa-Fé_
+soit enfin parvenu à rejoindre son bord. La position devenait critique.
+
+«Il serait dommage de manquer l'affaire après avoir si bien commencé,
+murmura l'enseigne.
+
+--D'autant plus que nous serions inévitablement mis au croc, répondit
+maître Brombollio.
+
+--Comme des goujons au bout d'une ligne, ajouta le garde-marine.
+
+--Armez les avirons de galère, mes petits coeurs! commanda don Graviel,
+et si vous tenez à votre peau, nagez, ventre bleu! nagez, les caïmans,
+enlevez-moi çà connue des tigres!»
+
+Le brick-goélette ne tarda pas à glisser sur la mer unie, à l'aide de
+ses longues rames.
+
+Fernando, sans perdre de temps, faisait charger à double projectile,
+boulet et mitraille, toutes les pièces d'artillerie du _Caprichoso_. Les
+négriers, voyant qu'on ne leur faisait aucun mal, se prêtèrent à tout de
+fort bonne grâce.
+
+Cependant les embrasures du fort du Morro, sous lequel il faut
+nécessairement passer pour sortir, s'illuminaient peu à peu. On voyait
+les canonniers apprêter leurs pièces; les murailles du fort de la Puota,
+qui défend également l'entrée du port, se garnissaient aussi de soldats.
+La frégate _la Santa-Fé_ sembla faire des mouvements: les déserteurs
+crurent reconnaître le son de ses trompettes appelant l'équipage aux
+postes de combat; bientôt après elle largua ses voiles. Tous les
+bâtiments légers de la station, canonnières, goélettes, pataches,
+tartanes, se mettaient en route. Les commandements marins résonnaient
+d'un bout à l'autre du port, et, chose plus douloureuse encore, le bruit
+cadencé des avirons de la flottille de chasse devenait plus distinct de
+minute en minute. On avait, à bâbord, le fort du Morro; à tribord,
+devant et derrière, des ennemis flottants.
+
+«Oh! les femmes, les filles, les mantilles, les basquines et les jupons
+de malheur! je les voudrais à tous les cinq cent mille diables. Race de
+femelles damnées! perdition des hommes! engeance maudite! répétait à
+chaque coup de rame maître Brombollio, qui donnait l'exemple de nager
+vigoureusement. Il mêlait à ses malédictions des encouragements non
+moins énergiques. «Nagez donc, les agneaux! disait-il; souquez! hardi!
+ferme, mille millions de tonnerres! ne dormons pas. Voilà une satanée
+canonnière qui veut nous couper la route!»
+
+Fernando, sa longue-vue de nuit en main, examinait la baie, et toussait
+à intervalles égaux; c'était sa méthode pour témoigner de l'inquiétude.
+Le grave garde-marine s'était spécialement chargé de la pièce à pivot,
+qu'il pointait sur la canonnière la plus rapprochée.
+
+Quant à don Graviel, il commençait à craindre de perdre la partie.
+
+G. DE LA LANDELLE.
+
+_(La suite à un prochain numéro.)_
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+La semaine n'a produit que des oeuvres dramatiques médiocrement
+récréatives, et qui méritent à peine une rapide mention; _le Vieux
+Consul_ aurait mieux fait, par exemple, d'attendre le carême; il est
+d'un intérêt assez maigre pour qu'on regrette qu'il n'ait point patienté
+jusqu'à cette époque si conforme à son tempérament. Ce vieux consul
+n'est rien moins que Marius le proscripteur; or, je vous demande si les
+proscriptions conviennent à la saison des bals masqués; quelques beaux
+vers, une ou deux scènes énergiques, ont pu difficilement préserver
+Marius du péril résultant de son apparition en plein carnaval; il a eu
+affaire à un parterre d'étudiants encore tout émus du galop de la veille
+et qui riaient aux éclats et jouaient, peu s'en faut, des scènes de
+débardeurs aux moments les plus pathétiques; pour rien au monde, nos
+étourdis ne voulaient de tragédie ce jour-là. Le mercredi des cendres,
+le _Marius_ de M. Ponroy aurait peut-être monté aux nues! Il n'y a rien
+de tel que de choisir son temps: arriver à propos est un grand art.
+
+Vous parlerai-je des vaudevilles venus au monde à la même époque,
+pauvres créatures chétives, qui n'ont ni jeunesse ni gaieté et sont
+peut-être déjà mortes, pour la plupart, au moment où je parle; _les
+Oppressions de voyage_ enterrées en une soirée, sous les sifflets; _les
+Comédiens ambulants_ reproduisant pour la centième fois, sans beaucoup
+d'adresse ni d'esprit, le roman comique de Scarron; _le Nouveau
+Rodolphe_, parodie des _Mystères de Paris_, que le parterre a sifflé
+sans mystère? Non, vraiment, je n'abuserai ni de mon temps ni du vôtre
+pour vous entretenir de ces fadaises; un seul vaudeville a survécu à
+cette mortalité universelle: c'est _le Major Cravachon_. Ce brave major
+ne manque ni de franchise ni de gaieté, il a servi sous Napoléon; on
+s'en aperçoit à son ton vainqueur et à ses redoutables moustaches; et,
+bien qu'il ait déposé son glaive, Cravachon n'en a pas moins l'humeur
+terriblement belliqueuse; si vous n'avez pas pourfendu au moins trois ou
+quatre chrétiens, vous n'êtes pas son homme; imaginez, d'après cet
+échantillon, ce que Cravachon exigerait de celui qui s'aviserait
+d'aspirer à l'honneur d'être son gendre; à moins d'être un foudre de
+guerre, ne vous y frottez pas; or, les Césars et les Cravachons sont
+rares, et notre vaillant major en est réduit à éconduire, l'un après
+l'autre, une quantité de soupirants qui prétendent à la main de sa
+fille. Quoi donc? faudra-t-il que la pauvre petite sèche et dessèche
+dans les ennuis du célibat? Ne trouverons-nous pas, à la fin, un
+fier-à-bras pour conclure ses noces? Cravachon commence à désespérer; le
+monde n'est plus rempli que de lièvres, pense-t-il; enfin, un lion lui
+arrive; celui-là a le poignet fort, le coeur vaillant, le jarret
+intrépide; il donne à Cravachon un grand coup d'épée pour premier
+certificat. Cravachon ne se sent pas d'aise, lui tend les bras, le
+caresse, l'embrasse et lui dit; «Touchez là, vous avez ma fille!»--Cette
+recette pour le mariage n'est pas encore très-répandue, et fort peu de
+beaux-pères s'accommoderaient de recevoir le coup d'épée reçu par
+Cravachon, au risque de rester comme lui six mois au lit à se faire
+panser; mais ne sommes-nous pas dans un siècle original? Patience donc!
+le goût en viendra peut-être, et ces demoiselles ne se marieront plus
+autrement.--Les auteurs de cette petite pièce comique sont MM. Lefranc
+et Labiche.
+
+La semaine du moins a été particulièrement remarquable par l'apparition
+d'un important personnage; pendant deux jours il a visité les quartiers
+les plus fréquentés et les rues les plus fameuses, excitant partout une
+curiosité immense, et recevant des honneurs magnifiques: des hérauts
+d'armes, des gardes à pied, des cavaliers le casque en tête, lui
+servaient de cortège, au roulement du tambour, au bruit d'une musique
+militaire; son état-major se composait de Grecs, de Romains, de
+chevaliers armés de pied en cap, de gentilshommes ressuscités de la cour
+de Louis XIII et de Louis XIV. C'est peu encore; les dieux et demi-dieux
+s'étaient mis à sa suite; Hercule, Hébé, Vénus, Mars, Cupidon, Bacchus,
+Junon, Minerve, Apollon, Jupiter lui même, le terrible Jupiter, lui
+faisaient escorte; et le vieux Saturne n'avait pas dédaigné de monter
+sur un char et d'en tenir les rênes.
+
+Un autre aurait pu tirer vanité de ces honneurs inouïs, et attendre que
+des gens qui désiraient le visiter et le voir fissent auprès de lui les
+premières démonstrations; mais le personnage en question a montré qu'il
+n'était ni difficile ni exigeant sur l'affaire de l'étiquette; il a
+tranché la difficulté en faisant, de sa propre personne, des visites
+empressées aux notables habitants de la ville. C'est ainsi qu'il est
+allé saluer successivement M. le ministre des finances, M. Sauzet,
+président de la Chambre des Députés, M. le maréchal Soult, M.
+l'ambassadeur d'Autriche, M. le président de la Chambre des Pairs, M.
+Crinin-Gridame et M. Duchatel; mais son hommage le plus solennel a été
+pour le château des Tuileries: c'est là qu'il s'est efforcé surtout
+d'être agréable et de réussir.
+
+De quoi s'agit-il? dites-vous.--Mais d'un personnage de poids, du poids
+de 1,370 kilogrammes.--Vous l'appelez?--Le boeuf gras, roi du carnaval;
+son règne a duré trois jours: commencé et inauguré dimanche à dix heures
+du matin, il s'achevait mardi soir aux abattoirs Montmartre. Les
+courtisans et les grands-officiers de carnaval, qui l'avaient servi et
+flatté pendant sa puissance, l'ont mangé en beefteack après sa chute; ô
+fragilité des grosseurs humaines!
+
+Le boeuf gras mort, tout est dit, le carnaval est enterré. Un soleil
+charmant, un ciel d'azur, ont éclairé son dernier jour; il est
+impossible de finir plus gaiement, et surtout d'avoir pour cortège, et
+pour témoins de sa journée suprême, des amis plus nombreux et plus
+empressés.--Dès midi, une moitié de Paris s'était mise à ses fenêtres
+pour voir passer le carnaval; l'autre moitié se répandait dans les rues;
+de la Madeleine à la bastille, le boulevard était couvert d'une
+population immense, qui s'agitait tumultueusement et se pressait sur les
+dalles des contre-allées, tandis qu'une double haie de voitures occupait
+les bas-côtés, s'allongeant à perte de vue; c'était l'image de l'égalité
+parfaite; l'équipage armorié était rangé sur la même ligne que le
+fiacre plébéien; l'élégante calèche et l'humble vinaigrette marchaient
+du même pas monotone et lent; quant au carnaval, il était difficile de
+l'apercevoir. Les curieux ne manquaient pas; ils arrivaient par
+milliers, à pied, à cheval, en voiture, pour assister aux exercices du
+dieu burlesque; mais le dieu daignait à peine se manifester çà et là,
+sous la forme de quelques débardeurs crottés, trottant pédestrement à
+travers la foule, qui les saluait de ses huées; et à peine deux ou trois
+calèches chargées de masques venaient-elles, de loin en loin, témoigner
+qu'en effet Paris était en plein mardi-gras.
+
+Le carnaval est encore une de ces vieilles institutions que le temps a
+modifiées, sinon complètement détruites; autrefois, messire carnaval
+s'éveillait dès le matin, s'affublait de son costume bigarré, couvrait
+son visage du masque joyeux ou grotesque, et s'en allait par toute la
+ville agitant ses grelots et amusant les passants, les scandalisant
+quelquefois de ses lazzi et de ses propos effrontés; le carnaval
+agissait en plein jour et à la face de tout le monde; ses desservants
+innombrables, répandus de tous côtés, transformaient Paris, pendant deux
+ou trois journées, en un immense magasin de masques en plein vent.
+
+Le carnaval d'aujourd'hui a d'autres fantaisies et d'autres habitudes;
+il trônait autrefois dans la rue; il envahissait les carrefours, les
+boulevards, les places publiques; on le rencontrait à chaque pas;
+c'était lui, toujours lui; il était maître de la cité et de ses
+faubourgs. Maintenant la lumière lui déplaît; la vie publique n'est plus
+son affaire; d'année en aimée il s'est retiré de la rue, et on peut
+prédire que dans peu de temps il en aura complètement disparu; il ne
+restera du carnaval en plein air que cette population ambulante et
+curieuse,--qui viendra encore le chercher à travers la ville, longtemps
+après qu'il n'y sera plus.
+
+Il ne faut pas conclure de ce qui précède que le carnaval est défunt; il
+n'a jamais eu, au contraire, une vie plus agitée et plus furieuse; il ne
+s'est jamais livré à sa folle passion avec moins de modération et de
+retenue: mais, au lieu du jour, c'est la nuit qu'il recherche; le
+carnaval est devenu noctambule. Honnêtes curieux désappointés, qui avez
+passé toute votre journée à courir vainement après le carnaval en
+soufflant dans vos doigts, si le soir, minuit venu, vous étiez entrés
+dans la salle de l'Opéra-Comique ou de l'Opéra, si vous vous étiez
+glissés au Prado et dans tous les lieux nocturnes où le bal trouve
+asile, c'est pour le coup que le carnaval vous aurait apparu dans toute
+sa force et sa souveraineté.--Oui, le voilà! c'est bien le carnaval, on
+le reconnaît à ses cris, à son agitation, à ses traits convulsifs, à son
+effronterie, à sa fureur pour le plaisir; c'est lui qui a revêtu de ses
+oripeaux cette multitude diaprée; c'est lui qui la précipite dans cette
+joie violente, dans cette danse à tous crins, dans cete valse à tous
+bras!--Tout s'explique; le carnaval se calme et se repose pendant le
+jour, afin d'avoir assez de force pour soutenir le choc de ses nuits
+terribles. Il fait comme ces gastronomes et ces débauchés prudents qui
+se préparent, par un peu de diète et d'abstinence aux excès d'un énorme
+repas et d'une orgie.
+
+Quant à su mort et à sa sépulture, le carnaval n'a rien changé aux
+usages passés; c'est toujours le lendemain du mardi gras qu'il expire;
+c'est toujours à la Courtille que se célèbre, la cérémonie funèbre, et
+que les adorateurs du carnaval viennent l'escorter en grande pompe et
+assister à son dernier soupir.
+
+Le carnaval de 1844 a été inhumé avec un cérémonial inaccoutumé et une
+si grande affluence de fidèles que nous sommes obligés, en conscience,
+d'en faire part aux abonnés du _l'Illustration_, et de leur mettre sous
+les yeux les traits principaux de cette fin mémorable.
+
+Il est six heures du matin; les réverbères mêlent au jour naissant leurs
+dernières lueurs blafardes. Cette rue qui s'allonge devant vous se nomme
+la rue du Faubourg-du-Temple. Il est aisé de la reconnaître à l'enseigne
+qui se fait voir à gauche avec ces mots; _Vendanges de Bourgogne._--Les
+bals viennent de cesser; les danseurs, pâles, haletants, les yeux caves,
+harassés des joies de la nuit, se sont jetés pêle-mêle, ceux-ci dans le
+fiacre, ceux-là dans le cabriolet, d'autres dans la calèche béante; ils
+s'en vont tous à la Courtille user de leur dernière heure et saluer de
+leurs derniers cris d'amour le carnaval qui finit, à la barbe du
+mercredi des cendres.--Vous les voyez qui vont et viennent, montent et
+descendent; la rue est encombrée de voitures et de mascarades. En voici
+une qui s'arrête. Quels gestes! Quelles attitudes! D'où vient cette
+halte? Pourquoi cette pantomime énergique et cet air agressif? Eh! ne
+faut-il pas que ces vaillants masques se défendent? Se laisseront-ils
+impunément railler par cette commère à l'éloquence hasardée, qui leur
+montre le poing et leur lance à bout portant des fragments de dialogue
+qui n'ont rien d'attique? Ce n'est pas à cette heure, et dans la rue du
+Temple, qu'il faut compter sur des voix mélodieuses comme la voix de
+Cinti-Damoreau ou de Persiani; ce n'est pas à la descente de la
+Courtille qu'on enseigne les belles manières et la modestie; ce n'est
+pas entre débardeurs qu'on tient école de marivaudage. Cependant un
+sergent de ville, las de cette rude campagne du carnaval, s'endort à ce
+terrible vacarme, comme Tytire au doux murmure d'une source limpide.
+Mais que vois-je près de lui? Un enfant tout nu! c'est l'ami Carême,
+fils posthume du Carnaval.
+
+[Illustration: Descente de la Courtille.]
+
+[Illustration: Un Sergent de Ville le mercredi des cendres.]
+
+Puisque Carême vient de naître, il est clair que Carnaval est trépassé.
+Le père n'a jamais pu vivre avec le fils. Et, en effet, Carnaval n'est
+plus, voici qu'on le fait porter en terre, non pas comme feu M. de
+Marlborough, «par quatre-z-officiers,» mais accompagné d'un cortège
+digne du défunt, et tout à fait de circonstance.
+
+Le Mardi gras est couché sur le dos, comme il convient à un mort; on a
+eu soin de le revêtir de tous ses insignes, ordres de toute espèce et
+décorations. Tandis que le pauvre hère, tout à l'heure si tapageur et si
+bon vivant, garde cette position immobile, on voit à droite le Mercredi
+_descendre_ de son échelle; Mercredi ne se décide pas à cet exercice
+sans quelque hésitation; il a peur du Mardi gras, tout mort qu'il paraît
+être; tels les héritiers du grand Alexandre ne pouvaient approcher de
+ses restes sans pâlir. Le Temps, qui n'entend pas raison sur cette
+question et veut que ses affaires marchent, le Temps pousse
+très-positivement Mercredi par derrière pour lui donner de l'audace et
+l'obliger à sauter le pas.
+
+Mercredi mène à sa suite le cortège ordinaire et la cour de sa très-pâle
+et très-étique majesté Carême: poissons de mer et d'eau douce, oeufs
+frais, panais, carottes, choux, salades, oignons, épinards, chicorées,
+toute l'insipide nation des légumes. Un peu plus loin, le dieu Mars
+survient absolument comme mars en carême.
+
+L'apparition du Mercredi des cendres et la mort du Mardi gras produisent
+des émotions diverses: chacun, selon ses intérêts, fête l'avènement de
+l'un ou regrette le trépas de l'autre. Les sergents de ville, ces
+martyrs du carnaval, saluent avec joie l'arrivée de Mercredi, comme le
+signal du repos et de la délivrance; cependant au son de la cloche que
+Mercredi fait résonner dans ses mains, les débardeurs, effrayés, sentant
+leur fin prochaine, se dispersent avec effroi; c'est pour eux le
+tintement du jugement dernier. Quelques intrépides s'efforcent de faire
+bonne contenance et de défendre pied à pied l'empire du Mardi gras; ils
+forment un bataillon sacré et luttent jusqu'à la dernière extrémité,
+menaçant Mercredi du geste et de la parole. Vain courage! héroïsme
+inutile! qui peut arrêter le Temps? Mardi n'est plus; Mercredi s'empare
+invariablement de son domaine et règne à sa place, en attendant que
+Jeudi le détrône à son tour, et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde
+et des calendriers.
+
+[Illustration: l'Ami Carême, fils posthume de Mardi Gras]
+
+[Illustration: Enterrement du Carnaval.]
+
+Ce personnage qui pleure à chaudes larmes sent bien que le mal est
+irrémédiable; c'est un garçon de café-restaurant: il est plus
+particulièrement frappé que d'autres par la mort du Mardi gras. Que de
+petits soupers il y perd, et que de pourboires! aussi voyez ses yeux se
+fondre en eau; est-il une plus belle oraison funèbre? et que ce Mardi
+gras est heureux d'ètre si tendrement regretté!--_De profundis!_ de la
+part du petit Carême, fils de Mardi gras, qu'on élève secrètement au
+champagne-Darbo pour le fortifier et en faire le Mardi gras de l'année
+1845.
+
+Adieu, cher lecteur, et au revoir; j'espère que tu vas passer ton carême
+honnêtement et que tu rachèteras tes péchés petits ou gros du carnaval
+dernier.
+
+
+
+Théâtre royal de l'Opéra-Comique.
+
+CAGLIOSTRO, OPÉRA-COMIQUE EN TROIS ACTES, PAROLES DE MM. SCRIBE ET DE
+SAINT-GEORGES, MUSIQUE DE M. ADOLPHE ADAM.
+
+On connaît l'histoire du grand Cagliostro, soi-disant fils d'un grand
+maître de Malte, élevé secrètement en Arabie par le sage _Althotas_,
+initié aux sciences occultes dans les pyramides d'Égypte, lequel
+prédisait l'avenir, guérissait toutes les maladies, prolongeait la vie
+indéfiniment et évoquait les morts. Le plus merveilleux n'est pas qu'un
+homme ait imaginé toutes ces absurdités, c'est qu'il soit parvenu à les
+faire croire, et cela à Paris, au dix-huitième siècle, vingt-cinq ans
+après la publication de l'Encyclopédie, huit ans après la mort de
+Voltaire, quatre ans avant la convocation des États-Généraux, qui furent
+l'Assemblée nationale. Et qui avait-il pour adeptes? des couturières,
+des blanchisseuses? Non pas, s'il vous plaît, mais de belles dames et de
+grands seigneurs, et à leur tête un archevêque, prince de l'Église, et
+longtemps ambassadeur du roi Très-Chrétien, le cardinal de Rohan!
+
+Ce héros singulier vient d'avoir son tour auprès de la muse de M.
+Scribe, muse, comme on sait, d'humeur facile, et incapable de rebuter
+qui que ce soit.
+
+M. Scribe a mis sur le théâtre le personnage, mais non son histoire, ou
+du moins aucun acte qui nous soit positivement connu. Mais si Cagliostro
+n'a pas fait ce que M. Scribe lui prête, du moins il a pu le faire. Que
+peut-on exiger de plus du drame en général et de l'opéra-comique en
+particulier?
+
+[Illustration: Opéra-Comique: _Cagliostro_ 3e acte, scène du
+magnétisme.--Madame Anna Thillon, Corilla; madame Boulanger, la marquise
+Pottier, Cecilli; M. Chollet, Cagliostro; M. Henri, Caracoli; M. Mocker,
+le chevalier.]
+
+Au moment où commence la pièce, toutes les imaginations sont frappées
+des prodiges accomplis par Cagliostro, Paris et Versailles ont à la fois
+les yeux sur lui, et les journaux sont pleins de récits merveilleux dont
+il est le héros.
+
+Parmi les personnes qui croient Cagliostro sur parole, il faut mettre en
+première ligne un prince bavarois tout récemment débarqué à Paris, et
+une certaine marquise de Volmérange, femme jadis à la mode, qui doit
+avoir été charmante du temps du cardinal de Fleury, et qui, j'en suis
+sûr, n'était pas encore trop mal en point sous le règne de madame la
+marquise de Pompadour. Elle a vu longtemps à ses pieds,--c'est elle qui
+le dit,--le roi Louis XV et toute sa cour; mais tout est bien changé
+depuis le nouveau règne. Ses beaux jours sont passés, ses honneurs sont
+détruits. Comment les faire renaître? comment remonter le cours des
+années? comment effacer les fâcheuses traces que cet insolent vieillard
+qu'on nomme le Temps a imprimées sur son visage? Assurément il faut
+toute la science et tout le pouvoir d'un Cagliostro pour cela.
+
+Le Bavarois n'est guère moins embarrassé: il est amoureux, cet infortuné
+prince, amoureux d'une cantatrice appelée Corilla, artiste célèbre, qui,
+depuis trois ans, occupe tous les _dilettanti_ et tous les badauds de
+l'Italie. Mais il a eu beau lui peindre sa passion dans les termes les
+plus pathétiques, et joindre à l'offre de sa fortune celle de sa main,
+il n'a pu rien obtenir, Corilla lui rit au nez toutes les fois qu'il
+entame le chapitre de son amour.--C'est donc une étrange bégueule,
+dites-vous, que cette Corilla?--Point du tout, lecteur; attendez la fin
+de mon récit, et ne faites pas de jugement téméraire.
+
+«Monsieur le comte, dit le prince au charlatan, ne pourriez-vous me
+donner quelque secret, quelque philtre pour me faire aimer d'une
+cruelle?» Cagliostro, qui a vu jouer _le Philtre_ à l'Académie royale de
+Musique, et qui sait son Scribe par coeur, répond sans hésiter:
+
+--Dans notre état, nous en tenons beaucoup.
+
+--Il serait vrai?
+
+--Chaque jour j'en compose, car on en demande partout.
+
+--Et vous en vendez?
+
+--Oui.
+
+--Et combien?
+
+--Peu de chose.
+
+«Dix mille livres le flacon, pour ne point vous faire marchander.--Ah!
+c'est pour rien, en vérité, et je vous devrai la vie.»
+
+La consultation de la marquise, est bien plus importante encore.
+«Monsieur le comte, ne pourriez-vous me rendre mes beaux jours
+d'autrefois, l'éclat dont brillaient jadis les roses qui
+s'épanouissaient sur mon visage, et le timbre argentin de ma voix, qui
+chevrote si misérablement aujourd'hui?--Oui, madame.--Oh! donnez,
+donnez, et toute ma fortune...--Doucement! il faut du temps pour
+composer ce breuvage; il se fait avec le suc de plantes qu'on ne peut
+cueillir que sur les plus hautes montagnes du globe. Un de mes amis en a
+consommé, il y a quelques jours, le dernier flacon; il n'en a rien
+laissé. Ah! si fait! il en reste deux ou trois gouttes.--Ah!
+donnez-les-moi, monsieur le comte!-Hélas! madame la marquise, il y a à
+peine dix minutes de jeunesse au fond de cette petite bouteille.--Eh
+bien! ce seront dix minutes pendant lesquelles j'oublierai mon
+chagrin.--Au fait, dit tout bas Cagliostro en regardant autour de lui,
+il n'y a pas de glaces dans ce salon, et quant à ce miroir, je puis m'en
+défaire.» II jette le miroir par la fenêtre, et donne le précieux
+flacon.
+
+La marquise boit, puis cherche partout son miroir, mais en vain. Quel
+désespoir! Être jeune, et ne pouvoir pas jouir de sa jeunesse, même par
+la vue! ne pouvoir pas s'assurer de sa métamorphose! L'idée ne lui vient
+pas, à cette pauvre marquise, qui n'a pas de glaces dans son salon,
+d'aller consulter au moins sa toilette dans sa chambre à coucher, ou de
+s'assurer avec ses deux mains si sa taille est redevenue fine et svelte
+comme autrefois; elle ne sait que crier à tue-tête: «Mon miroir! où est
+donc mon miroir?» Quand soudain le marquis de Caracoli se présente,
+s'incline devant elle, et dit d'un air étonné: «Quelle est donc cette
+jeune fille?» Ah! pauvre marquise! quelle vieille, ne fut-elle qu'une
+petite bourgeoise, ne se pâmerait d'aise en entendant faire une pareille
+question?
+
+Ce Caracoli, vous l'avez, deviné sans doute, clairvoyant lecteur, n'est
+autre qu'un adroit compère, introduit dans la maison par Cagliostro,
+pour l'aider à ses tours de passe-passe. Il a fort bien débuté, en
+tombant de voiture tout exprès pour se faire guérir des suites de ce
+terrible accident. «Ah! monsieur le comte, s'écrie la vieille, un flacon
+de votre eau de Jouvence, et je n'aurai rien à vous refuser. Vous
+n'aurez, qu'à dire.--Madame, dit l'élève d'Althotas, vous savez que ce
+n'est jamais l'intérêt qui me guide. Il n'y a qu'une récompense à
+laquelle j'aspire; c'est la main de votre charmante nièce.»
+
+La charmante nièce a un million de dot.
+
+Malheureusement, elle est peu disposée à jouer ce rôle de lettre de
+change, car elle aime de tout son coeur son cousin le chevalier de
+Saint-Luc, qui le lui rend de son mieux. Mais Cagliostro a des moyens à
+lui pour vaincre toutes les difficultés, comme il a des remèdes pour
+guérir toutes les maladies.
+
+Le compère Caracoli, très-subtil espion, je vous le jure, a surpris une
+conversation fort intéressante entre le chevalier et une jeune étrangère
+qui est venue lui rappeler d'anciennes amours et d'anciens serments.
+L'étrangère est justement cette Corilla dont je vous ai déjà parlé, et
+vous comprenez, maintenant, pourquoi le prince a toujours perdu auprès
+d'elle son temps et son... bavarois. Caracoli va chez elle, lui apprend
+la trahison du chevalier, et l'amène en secret dans un cabinet voisin du
+laboratoire de son maître. Là elle acquerra des preuves palpables de
+l'infidélité de son muant. Bientôt, en effet, le prince, la marquise, et
+sa nièce Cécile, arrivent dans ce laboratoire. Cagliostro débute par
+faire de l'or en leur présence. C'est une des merveilles dont ils sont
+le plus curieux.--«Je donnerais mille louis, dit la marquise, pour voir
+faire devant moi un grain d'or.»--A ce prix-là, on comprend que
+l'opération ne serait pas difficile; et, de fait il n'en coûte pas tant
+à Cagliostro. Il lui suffit de glisser adroitement dans le creuset
+embrasé le lorgnon du compère Caracoli, lequel est cruellement mystifié
+par ce tour de physique amusante. Le pauvre homme tenait beaucoup à son
+lorgnon. Il faut vous dire que ce Caracoli, si spirituel et si fin au
+premier acte, n'est plus, au deuxième, qu'un sot et qu'un poltron. Si
+cette métamorphose était l'ouvrage de Cagliostro, ce serait la preuve la
+plus incontestable qu'il pût donner de son savoir-faire.
+
+Le _grand oeuvre_ accompli, Cagliostro parle mariage, et la marquise se
+montre fort bien disposée en sa faveur, mais non le chevalier, et encore
+moins Cécile, qui déclare aimer passionnément son cousin.--«Bah! dit
+Cagliostro, vous ne l'aimerez longtemps; passez, seulement cinq minutes
+toute seule dans ce cabinet.» Cécile y entre; elle y trouve Corilla, et
+reparaît bientôt pâle et agitée.--«Mon cousin, tout est fini entre
+nous!... Monsieur, voici ma main.»
+
+Qui est étonné? Le chevalier; mais bientôt Corilla se montre, et tout
+s'explique.--«Oui, traître! oui, ingrat! c'est moi qui ai tout fait; je
+lui ai révélé notre amour; je lui ai montré ton portrait, les lettres et
+le poignard que tu m'as donné pour le percer le coeur, si jamais ce
+coeur devenait infidèle...--«Ma foi, répond tranquillement le chevalier,
+je vous avoue, ma bonne, que vous n'en trouverez jamais une meilleure
+occasion. Je ne vous aime plus du tout, parole d'honneur! mais, en
+revanche, j'aime ma cousine comme je ne vous ai jamais aimée.»
+
+La déclaration est tout à fait galante!
+
+Là-dessus vous croyez, que Corilla arrache les deux yeux au butor, ou
+qu'au moins elle se trouve mal. Tant s'en faut! «A la bonne heure,
+monsieur. J'aime cette franchise; mon amour n'était qu'un pur
+enfantillage, n'en parlons plus. Pst!... le voilà parti, et je ne veux
+plus m'occuper que du vôtre.»
+
+Voilà un bel exemple, madame, et je vous conseille, dans l'occasion, de
+ne pas manquer n'imiter Corilla.
+
+A eux deux ils viennent bientôt à bout du Caracoli, qui craint la
+potence, et qui, pour se mettre en sûreté, vend, moyennant cinq cents
+louis, tous les secrets de son maître. Ces secrets sont écrits de la
+propre main du charlatan sur un gros cahier de papier. Ces habiles de
+comédie sont toujours prêts à faire, quand l'auteur en a besoin, les
+plus grosses maladresses et les plus insignes bévues.
+
+Armé de ces terribles papiers, le chevalier aborde Cagliostro d'un air
+triomphant. «Vous allez, écrire ici même, tout de suite, et sous ma
+dictée, votre renonciation à la main de Cécile.--Volontiers,» dit
+Cagliostro, et il écrit. Puis, s'interrompant d'un air indifférent et
+lui présentant sa tabatière: «En usez-vous?--Volontiers,» dit le
+chevalier, lequel devient à son tour un sot, pour ménager à M. de
+Saint-Georges nue péripétie. Ce tabac, comme il devrait bien s'en
+douter, n'est pas du tabac, mais de la belladone. Il ne tarde pus à
+s'endormir, et Cagliostro reprend ses papiers. Puis il pousse un
+ressort, et le trop confiant chevalier descend par une trappe... où il
+vous plaira.
+
+Voilà Cagliostro à Versailles, chez la marquise, où le mariage doit
+avoir lieu. Avant la noce, madame de Volmérange a promis aux conviés de
+les régaler d'une scène de magnétisme. Cagliostro a chargé Caracoli de
+lui amener une somnambule lucide, dont il a d'avance mis par écrit les
+réponses. Il vaudrait mieux sans doute qu'il fit ses affaires lui-même;
+mais les grands hommes sont toujours si occupés!
+
+La harpe résonne; la porte retentit. Une femme voilée s'avance et
+s'assied sur le fauteuil préparé pour elle au milieu de la brillante
+assemblée. Cagliostro s'approche et exécute autour de la tête du sujet
+toutes les passes usitées en pareil cas. Puis il écarte le voile... O
+surprise! ô terreur!... C'est sa femme qu'il croyait bien loin et qu'il
+retrouve à ce moment fatal. Et qui est cette femme qui revient si mal à
+propos? Corilla en personne, qui l'avait quitté jadis, exaspérée par ses
+mauvais traitements, et n'avait fait qu'un saut du toit conjugal sur le
+théâtre! Or, la polygamie est un cas pendable: force est donc au grand
+Cagliostro de se désister de ses hautes prétentions. Mais du moins il se
+vengera sur sa femme... Vain espoir! Corilla lui présente un bref du
+pape qui casse son mariage. Puis elle unit de sa main Cécile au
+chevalier, et couronne enfin la constance du Bavarois, lequel ne manque
+pas d'attribuer ce dénoûment inespéré au philtre qu'il a bu dans la
+matinée.
+
+Tout cela forme un drame très-compliqué, mais cependant très-clair. On
+reconnaît toute l'habileté de M. Scribe à l'aisance avec laquelle il
+dispose ces faits et amène les innombrables péripéties au milieu
+desquelles tout autre que lui se serait vingt fois perdu. Mais tout son
+savoir-faire n'a pu réussir à intéresser le spectateur à cette
+collection de sots, de fripons, ou de gens froidement honnêtes, et
+dépourvus de sentiments énergiques et de passions sincères. Ces
+messieurs et ces dames ont souvent de l'esprit, mais ils n'ont presque
+jamais du coeur.
+
+Quelle est cependant la mission de la musique, si ce n'est de traduire
+en un langage harmonieux les mouvements du coeur?
+
+Il n'est donc pas étonnant que M. Ad. Adam, chargé d'ajuster de la
+musique à ce drame, ait senti plus d'une fois son imagination défaillir
+et sa verve lui faire défaut. Dans tout le cours du ces trois actes, il
+n'a presque jamais à mettre en musique que de froides plaisanteries.
+Tantôt ce sont des couplets où le bavarois dresse l'inventaire des
+prodiges accomplis par Cagliostro, tantôt c'est un air où Cagliostro se
+moque, à part lui, de la crédulité parisienne. Quand Corilla vient de
+recevoir à bout portant la gracieuse déclaration que je vous ai
+racontée, restée seule, elle se met à chanter _victoire! victoire!_ En
+vérité il n'y a pas de quoi. Cécile et le chevalier n'échangent pas, de
+l'exposition au dénouement, une seule note qui ait pour objet de peindre
+leurs froides amours. Le prince bavarois lui-même, dont la passion est
+ridicule, mais sincère, ne chante pas une seule mesure qui ait quelque
+rapport à l'état de son âme.
+
+Il ne faut donc pas reprocher trop rudement à M. Adam d'avoir produit
+une partition froide, monotone et décolorée. C'était la conséquence
+nécessaire de la position où il s'était mis. La passion sérieuse était
+d'avance exclue de sa partition. Il y restait à la vérité la passion
+_bouffe_, et, sous ce rapport, il avait quelques scènes assez heureuses
+à traiter, par exemple, celle où la marquise boit la prétendue eau de
+Jouvence, et se croit rajeunie; celle où Cagliostro fait de l'or;
+d'autres encore. Mais la gaieté vive et la verve bouffonne ne sont pas
+le caractère du talent de M. Adam; et, bien qu'il ait mis dans ces
+scènes-là, comme dans tout le reste, une habileté de détails
+incontestable, il me semble qu'il est presque toujours resté un peu
+au-dessous des situations qu'il avait à peindre. Son ouvrage atteste, en
+général, du soin et un travail assez consciencieux; le style en est
+correct, l'instrumentation habile; chaque morceau pris en particulier
+est très-bien fait, mais presque tous manquent d'inspiration, de chaleur
+et de vie.
+
+
+Fragments d'un Voyage en Afrique(3).
+
+(Suite.--Voir t. II, p. 354, 371 et 390.)
+
+ [Note 3: La reproduction de ces fragments est interdite.]
+
+Tandis que j'habitais Tekedempt, je fus souvent appelé auprès du l'émir,
+soit pour lui servir d'interprète, soit pour l'entretenir de divers
+projets. Sa confiance en moi était extrême; aussi étions-nous fort bien
+ensemble. Il a la parole familière et rapide, le geste expressif; sa
+voix n'a rien de mâle; il saisit facilement et se montre toujours avide
+d'instruction; il ne s'exprime qu'en arabe et se croirait damné s'il
+parlait la langue des chrétiens; cependant il connaît un peu de français
+et prononce _chassurs_ lorsqu'il veut désigner les chasseurs d'Afrique.
+Son caractère est ferme dans toutes les circonstances; il est doux,
+affable, charitable, mais d'une excessive sévérité. Quand il a prononcé
+une sentence, il faut qu'elle s'exécute. Vers la fin de 1839, il fit
+publier que quiconque serait pris se rendant dans nos possessions ou
+convaincu d'avoir assisté à nos marchés, aurait la tête tranchée. Deux
+Arabes enfreignirent cet ordre: ils étaient allés vendre des boeufs à
+Bouffarick. A leur retour, ils furent mis à mort, et leurs corps
+demeurèrent exposés pendant trois jours au marché de Médéah. En juillet
+1840, étant au camp du Chélif, je vis arriver dix-sept Arabes pris en
+flagrant délit de commerce avec les français. L'émir les condamna au
+supplice, parmi eux était un jeune homme de quatorze ans qui avait suivi
+son père; son jeune âge toucha plusieurs kalifats, qui demandèrent grâce
+pour lui. L'émir fut insensible à leurs prières; on alla même jusqu'à
+proposer 1.000 piastres fortes d'Espagne pour la rançon du jeune homme.
+Peine inutile! «Citez-moi, dit Abd-el-Kader à ses lieutenants un seul
+exemple où j'ai révoqué un ordre, et je pardonne.» Cinq minutes après,
+le yatagan d'un cavalier envoyait le fils rejoindre son père!
+
+Abd-el-Kader est né dans la province d'El-Beris, à l'est de Mascara, de
+Sidi-Hadji-Muhydin, marabout très-vénéré dans le pays. Il pousse l'amour
+de l'islamisme jusqu'au fanatisme. Depuis son retour de la Mecque, où il
+se rendit à l'âge de vingt et un ans, il passe une grande partie des
+nuits à lire le koran; il jeûne presque tous les jours, ce qui ruine sa
+santé. Son état est maladif, et pourtant son activité ne se ralentit
+point. En voyage, il est toujours prêt à marcher; je l'ai vu aller de
+Tlemcem à Tekedempt en trois jours, tandis que ses courriers en mettent
+huit. L'orgueil et l'ambition dirigent son coeur et sa tête; il
+n'hésiterait pas, s'il le pouvait, à mettre un pied dans la régence de
+Tunis et l'autre dans l'empire de Maroc. Parlez-lui d'innovations, de
+grands projets, d'entreprises hardies, et vous voyez, ses traits
+s'animer et ses yeux lancer des éclairs. J'ai parlé plus haut de son
+costume; il est d'une simplicité dont rien n'approche. Une culotte de
+toile à voile ou de laine, une chemise d'escamile, une autre en laine,
+un gilet et une veste de la même étoffe, un haick grossier et deux ou
+trois burnous, voilà toute sa garde-robe: sa tête est serrée par une
+corde en poil de chameau, son gilet est retenu par une ceinture rouge à
+laquelle est suspendu un mauvais mouchoir. Ses habits, parfumés au musc
+du reste, forment un singulier contraste avec l'or et l'argent qui
+brillent sur ceux des grands dignitaires.
+
+Le marabout Hadji-Mahydin avait deviné la haute fortune de son fils. Il
+jouissait parmi les Arabes d'une grande influence qu'il devait à la
+sainteté de son caractère. Ses trois fils, Tidi-Saïd, Abd-el-Kader et
+Sidi-Mustapha, élevés dans la crainte du Prophète, se partageaient avec
+lui l'admiration des Arabes. Après la perte d'Alger, d'Oran, etc, les
+habitants de ces villes qui s'étalent réfugiés dans l'intérieur allèrent
+demander un chef au vieux Mahydin; ils désignèrent même son fils aîné
+Tidi-Saïd. Le marabout, après avoir réfléchi quelques instants, leur
+dit, en leur montrant son second fils: «Voici votre chef; il est seul
+capable de prendre les rênes d'un gouvernement naissant. «L'événement a
+justifié sa prédilection. Abd-el-Kader avait vingt-six ans à l'époque où
+on le salua du titre de Sultan. Son orgueil dut s'accroître
+naturellement lorsqu'il se vit, si jeune, appelé à régénérer l'Afrique,
+l'énergie de son caractère et son désir de renommée le rendirent propre
+à de grandes choses. Il rechercha toutes les occasions de mettre en
+évidence les qualités qui le distinguaient de ses frères. Les
+commencements lui furent très-pénibles. Il avait à combattre les
+Français d'un côté, et de l'autre les tribus révoltées. Sans armée, sans
+argent, il fallait qu'iI ne compromît point ses mandataires et qu'il
+répondît à leur confiance. Alors il fit appel aux hommes de bonne
+volonté, et contracta des emprunts considérables à Mascara. Avec
+l'argent qu'il obtint, il acheta des armes et des munitions. Son étoile
+fit le reste. Il eut bientôt réuni quatre mille réguliers volontaires et
+six mille auxiliaires. Cette armée envahit le territoire des tribus
+insoumises et les mit à contribution. Il paya ses créanciers et organisa
+sa cour. Son nom devint un épouvantail pour les Arabes; on se soumit et
+on admira cet homme, qui venait de créer un empire sans autre ressource
+que son génie. Pendant quelque temps il put se reposer sur sa gloire;
+mais les Français l'inquiétaient au dehors. Il les attaqua, et leur fit
+éprouver d'abord quelques pertes. Son triomphe ne fut pas de longue
+durée; car, peu de temps après, au moment où il s'y attendait le moins,
+nos troupes fondirent sur son camp, et massacrèrent la moitié de son
+armée. Il ne dut la vie qu'à l'agilité de son cheval. Le danger qu'il
+courut alors parut si imminent aux Arabes, qu'ils pensent tous que leur
+chef est muni d'un talisman qui le met à l'abri des balles. Ce revers,
+loin d'abattre son courage, ne fit que l'augmenter. Il attaqua les
+Français pendant l'expédition de Mascara. Vaincu pour la seconde fois,
+il se replia sur Tlemcem, qu'il quitta bientôt, à l'approche de l'armée
+française, emportant avec lui ce que la ville contenait de plus
+précieux. Menacé dans la dernière retraite qu'il s'était ménagée à
+Tekedempt, il n'eut d'autre moyen de relever sa fortune que de faire la
+paix. Des négociations s'ouvrirent aussitôt: le traité de la Tafna en
+fut la suite. Nos troupes abandonnèrent Mascara et Médéah; Tlemcem fut
+rendue à l'émir. Celui-ci devait, en retour, fournir à nos troupes des
+boeufs, de l'orge et du blé, tandis qu'il en recevrait deux cents fusils
+et mille quintaux de poudre. Pendant qu'il traitait avec la France, les
+tribus de l'intérieur se soulevèrent de nouveau contre son autorité: il
+profita de la trêve pour les faire rentrer sous le joug. Sa gloire ne
+fit que grandir dans toutes ces campagnes qu'il termina à son avantage.
+Il a soumis les Oueuseris, les Ziben, les Ghronat, et beaucoup d'autres
+tribus contre lesquelles avaient échoué les efforts réunis de plusieurs
+beys. Il a bloqué pendant huit mois son redoutable rival Tedjini (le
+lion du désert) dans son inaccessible tanière d'Ain-Mahdin, que trois
+beys ont vainement assiégée. Il s'en empara en sacrifiant à cette
+conquête stérile ses trésors et ses sujets. Son armée fut réduite de
+moitié par les périls du siège, et la perte lui fut d'autant plus
+sensible, qu'il comptait dans ses rangs un grand nombre de déserteurs
+français.
+
+On lui doit la justice de dire qu'il est digne de commander aux Arabes.
+Il a tout ce qui constitue le chef de gouvernement: la fermeté, la
+prudence, la bravoure, l'intelligence, l'activité. Son intérieur répond
+à son costume. Toutes ses habitudes trahissent une indifférence profonde
+à l'endroit des biens de la terre. Il habite rarement la ville. Son
+douair est à quelques milles de Tekedempt. Lui et sa famille campent
+sous une tente assez vaste et d'une élégante simplicité. C'est là qu'il
+donne audience et réunit son conseil. Tout ce qui touche à
+l'administration passe par ses mains, et il n'appose son sceau sur
+aucune lettre avant de l'avoir lue. Rien n'échappe à sa vigilance; mais
+il ne traite les affaires sérieuses qu'après avoir consulté ses
+ministres. Voici l'emploi ordinaire de sa journée: il sort de son
+habitation vers neuf heures, pour se rendre à la tente d'audience. Après
+une courte prière, il s'entretient avec ses conseillers, puis il
+explique le Koran au peuple jusqu'au _dhoour_ (une heure d'après-midi);
+il fait alors une nouvelle prière à haute voix, à laquelle s'associent
+les assistants; puis il rentré sous la tente, où il se livre, jusqu'au
+coucher du soleil, aux soins administratifs. Après le _meraoub_ (coucher
+du soleil), il tient conseil, fait sa correspondance, médite le livre
+saint, et enfin se couche. Il est à remarquer que, depuis le matin, il
+reste immobile sous sa tente, assis à l'orientale, les jambes croisées.
+Il ne prend aucune nourriture pendant tout ce temps, quoiqu'il ne cesse
+point de parler, de crier et de lire. Ses repas se composent
+ordinairement de couscoussou. Abd-el-Kader se couche ordinairement à
+minuit pour se lever à quatre heures. A moins qu'il ne voyage ou ne
+fasse la guerre, il ne change rien à l'emploi de sa journée. Quand les
+affaire de son gouvernement l'exigent, il se retire à une heure avancée
+de la nuit, car il ne lève jamais la séance sans terminer les affaires
+qui lui sont présentées; dans ce cas il consacre à la prière et à la
+lecture une partie de ses heures de repos.
+
+Il fuit l'éclat et le luxe extérieurs. Le service de sa maison est fait
+par douze esclaves, qu'il a achetés avec sa propre bourse. Il ne
+détourne jamais rien à son profit des fonds affectés aux services
+publics; il s'en considère comme l'administrateur, et non comme le
+propriétaire. Ses dépenses sont prélevées sur les revenus de terres
+qu'il fait cultiver dans l'intérieur. Le patrimoine de son père suffit à
+ses besoins domestiques. L'émir manque quelquefois d'argent, et je l'ai
+vu vendre une de ses négresses pour couvrir les dépenses de sa famille.
+
+Abd-el-Kader est souvent visité par des musulmans, qui le consultent sur
+leurs intérêts et paient ses conseils. Il reçoit tout ce qu'on lui
+offre; mais cet argent passe presque aussitôt entre les mains des
+indigents qui assiègent sa tente. Un jour il leur donna son burnous et
+une de ses chemises. Chaque fois qu'il sort, une foule innombrable se
+précipite sur ses pas, le presse et baise tour à tour ses mains, ses
+épaules et ses habits: on l'empêche même d'avancer; alors les _tchiaoux_
+(espèce de gardes du corps) s'arment de bâtons et ouvrent un passage à
+leur souverain en chassant le peuple devant eux. «Que faites-vous?
+s'écrie l'émir; qui vous a ordonné de battre ces croyants? Sont-ce des
+chrétiens? Laissez-les, puisque je ne me plains pas.»
+
+Tous les cadeaux que le gouvernement français offrit, dans le temps, au
+sultan, et qui consistaient en tapis, sabres, pistolets, fusils,
+services de porcelaines, etc., etc., sont restés peu de temps chez lui;
+il les a envoyés à l'empereur de Maroc en échange de quelques quintaux
+de poudre. Son intérieur est moins soigné que celui des Arabes aisés. Le
+douair ne se compose que de deux grandes tentes en poil de chèvre noir
+et de six autres plus petites. Une palissade de branches sèches et un
+petit mur en pierres font le tour du douair. La famille de l'émir se
+compose de sa mère, de sa femme, de sa fille et des esclaves. Il aime
+beaucoup sa femme, à qui il n'a pas voulu donner de rivale,
+contrairement à la coutume des Arabes, qui ont quelquefois jusqu'à
+quatre femmes légitimes. Sa vénération pour si mère est inexprimable; il
+n'est pas de soins qu'il ne lui prodigue. C'est une femme de
+soixante-dix ans à peu près, et d'un naturel maladif. Elle est fille
+d'Alonet, de la province d'Elzeris. Elle est venue retrouver son fils à
+la mort de son époux Mahydin, qui fut empoisonné il y a quelques années.
+Abd-el-Kader avait un fils qui mourut à l'âge de cinq ans, lors de la
+signature du traité de Tafna. La mort de l'héritier de sa puissance
+l'attriste beaucoup, et il y pense sans cesse. Depuis, il a reporté
+toute son affection sur sa tille, qui compte à peine une douzaine de
+printemps.
+
+La femme de l'émir est née dans la province de Mascara, d'un négociant
+nommé Sidi-Kratir. A l'époque dont je parle, elle pouvait avoir de
+vingt-sept à vingt-huit ans; sa peau est d'une blancheur éblouissante;
+ses yeux sont grands et expressifs; elle a la taille élancée, le pied
+petit, les traits assez jolis; son caractère est doux et affectueux. Je
+suis sûr que les prisonnières qui sont attachées à sa personne doivent
+être bien traitées. Elle est très-curieuse des coutumes françaises. Son
+costume est modeste comme celui des musulmanes d'Alger: elle emploie
+rarement le velours et la soie; soit modestie, soit condescendance pour
+son mari, elle leur préfère la percale et la laine. Ses bras sont ornés
+le plus souvent de deux bracelets en argent, et elle porte aux pieds des
+anneaux de ce métal. Ses oreilles sont encadrées dans de lourds pendants
+en or; elle ceint quelquefois sa tête d'un foulard de soie, mais elle ne
+porte point de diadème comme le veut la mode d'Afrique. Une ceinture de
+laine complète sa toilette.
+
+Cet homme, qui vit sous la tente avec sa famille comme un patriarche de
+l'antiquité, qui semble faire consister sa gloire à fuir l'éclat et la
+représentation, est le chef d'un immense empire. Abd-el-Kader, que nous
+appelons le sultan des Arabes, et qui reçoit de ces derniers le titre
+d'émir des croyants, étend son administration de l'est à l'ouest, depuis
+le Ziben jusqu'à la Tafna, qui sépare Tlemcem du royaume de Fez. Du nord
+au sud, depuis nos limites jusque dans le désert, au Ghronat, il a six
+kalifats qui administrent en son nom une population de quatre à cinq
+cents mille individus. Ses revenus ne s'élèvent guère qu'à 4,000,000 de
+francs. Il lève encore quelques impôts dans les tribus qui ne
+reconnaissent pas son autorité.
+
+En développant, autant qu'il m'a été permis de le faire, le caractère de
+l'émir, j'ai parlé, je crois, de sa fidélité à sa parole. Que ses
+intérêts soient compromis ou lésés, il tient toutes ses promesses.
+«J'aurais du le prévoir, dit-il, et ne pas m'engager follement.» Mais
+lorsqu'il s'agit des chrétiens, c'est bien différent: il signe des
+traités auxquels il manque sans scrupule. Il s'appuie sur ce précepte du
+Koran: Employez tous les moyens en votre pouvoir, mettez en jeu toutes
+vos ressources pour détruire les infidèles. Le traité de la Tafna est la
+preuve éclatante de ce qu'il fera plus tard s'il arrive à la France de
+pactiser encore avec lui. Son inimitié pour les Français durera autant
+que sa vie. Voici ce qu'il me dit avoir écrit autrefois au commandant de
+la division, après la prise de Chercheh: «Mande à ton sultan qu'il
+cherche vainement à m'atteindre; il n'y parviendra jamais. Je n'ai point
+de ville où siège ma puissance; je n'ai pas de trésor; mon gouvernement
+est à dos de chameau. Quand tu marcheras vers un lieu où je serai,
+j'irai plus loin; quand tu me poursuivras, j'irai plus loin encore, et
+toujours, jusqu'au désert. De là, je défierai toutes les armées de la
+terre, mais je ne le perdrai pas de vue; je serai toujours à tes
+trousses, et je ne déposerai pas mes armes, quand j'en serais réduit à
+combattre seul.» A cette constance dans sa haine, Abd-el-Kader joint
+aussi la ruse instinctive de l'Arabe. Il a toujours refusé les secours
+de ses voisins: l'empereur de Maroc lui a souvent proposé d'envoyer à
+son aide son fils aîné avec dix mille hommes; il lui a fait répondre
+qu'avec l'aide de Dieu et du Prophète, il se tirerait d'affaire sans le
+secours de personne; mais il accepte toutes les munitions qu'on lui
+envoie. J'ai vu arriver à Tekedempt plusieurs convois de poudre:
+l'empereur n'était alors que le commissionnaire de l'émir; celui-ci
+payait les caravanes, et ne faisait de nouvelles demandes que lorsqu'il
+avait réuni les fonds nécessaires. Les deux milles fusils jetés à
+Milianah en 1838 avaient été débarqués à Titouan. L'émir est aussi en
+relation avec des Européens qui le visitent _incognito_, et vont faire,
+pour son compte, des achats d'armes et de munitions; ces objets sont
+déposés à Gibraltar, et de là on les dirige sur divers points du Maroc.
+
+En campagne, l'émir emploie la ruse lorsqu'il voit l'ardeur des Arabes
+se ralentir. Ainsi il fit, dans le temps, courir le bruit que la France
+était en guerre avec l'Angleterre, que nous ne pouvions nous maintenir
+en Afrique, et que le moment était venu de fondre sur nous. Ce sont des
+insinuations de ce genre qui ont provoqué l'attaque de Mazagran.
+
+Les populations sont, en général, lasses de la guerre; il est arrivé
+souvent que des récoltes entières ont été détruites, soit par les
+colonnes françaises, soit par les cavaliers arabes. La misère est à son
+comble dans les parties dévastées, et l'émir ne sait quelquefois où
+donner de la tête: il vit au jour le jour, et ne parvient à satisfaire
+ses besoins les plus urgents qu'en faisant irruption à main armée dans
+les tribus, sous le prétexte le plus frivole. Les troupes régulières ne
+touchent pas exactement leur solde, dans ces cas-là; et les volontaires,
+ou du moins ceux qu'on force de marcher sous cette dénomination,
+appauvris par les exactions des kalifats et par les ravages de l'ennemi,
+désespérés d'abandonner leurs foyers et leurs femmes pour suivre l'émir
+dans ses courses ne marchent qu'avec dégoût à la guerre. Notre tactique
+les éblouit, du reste; ils redoutent surtout les chasseurs d'Afrique et
+l'artillerie: un escadron de cavalerie et une pièce de canon feraient
+fuir des nuées de bédouins, qui viendraient peut-être tomber sans pâlir
+sous le feu d'un bataillon carré.
+
+Les kalifats ne sont pas tous entièrement attachés à l'émir: El-Berkam
+kalifat de Médéah ne paie jamais de sa personne, et n'inspire pas une
+grande confiance à son maître; celui de Mascara,
+Hadji-Mustapha-Ben-Thamy, est mou et paresseux comme un Turc;
+Bou-Hamidy, kalifat de Tlemcem, et Ben-Allel (4), kalifat de Milianah,
+sont les seuls homme» sur lesquels Abd-el-Kader puisse compter. Le
+premier, intrépide guerrier et le meilleur cavalier de la régence,
+gouverne brutalement ses tribus; comme Tarquin, il fait tomber les plus
+hautes têtes, et la terreur qu'il inspire est égale à la haine qu'il
+nous porte. Le second emploie à peu près les mêmes moyens, mais il
+éprouve une grande résistance dans la tribu des Ouenseris, qui,
+retranchée sur sa montagne inaccessible, défie de là ses sanglantes
+fureurs.
+
+ [Note 4: Ben-Allel est le même qui a trouvé la mort dans le combat
+ livré récemment par la division du général Tempoure.]
+
+Observateur comme tous les Arabes, Abd-el-Kader dépeint lui-même en
+quelques mots le caractère de ses lieutenants:
+
+«Berkany, dit-il, me craint, mais ne craint pas Dieu;
+
+«Ben-Allel craint Dieu et me craint;
+
+«Ben-Thamy craint Dieu, mais ne me craint pas;
+
+«Bou-Hamidy ne me craint pas plus que Dieu.»
+
+Entre, autres bonnes fortunes, je fus invité un jour par le premier
+ministre, Sidi-el-Kraroubi, à un grand dîner que l'émir donnait aux
+chefs de son armée. Les hostilités étant près de commencer, Abd-el-Kader
+voulut inaugurer la campagne par une revue générale des troupes; il les
+avait rassemblées à Tekedempt, dans le but de les diriger ensuite vers
+les lieux qu'il avait à défendre. Le repas était le prélude de la
+solennité militaire. Dès que j'arrivai dans sa tente, l'émir porta la
+main à son coeur et à sa tête; je m'inclinai, suivant l'usage, en lui
+disant: «Tu es aussi bon pour moi que grand pour tes sujets.» Mon
+compliment le fit sourire; il m'indiqua du doigt la salle, où nous
+trouvâmes la table préparée: quand je dis la table, c'est par habitude,
+car les plats étaient étalés sur le sol; nous prîmes place tout autour
+en assez grand nombre. L'émir seul reposait sur un coussin; quant à
+nous, nous fîmes ce que font nos soldats en campagne; la terre nous
+servit de siège, et nous dévorâmes le dîner avec un appétit qui enchanta
+Abd-el-Kader.
+
+Comme il n'est pas ordinaire de prendre part au repas d'un Arabe, et
+encore moins à un festin d'apparat donné par le sultan, j'observai
+attentivement les plats qui nous furent offerts, et la manière dont le
+service s'exécutait. Autour du cercle que nous formions, se tenaient
+debout plusieurs Bédouins à l'air rébarbatif, dont les fonctions
+consistaient à enlever les débris des mets à mesure que les convives
+paraissaient y renoncer. Le service se composait d'un boeuf coupé en
+deux parties égales, et placées à chaque bout de la table, de deux
+agneaux et de deux béliers rôtis tout entiers, et qu'on avait
+symétriquement arrangés sur le sol. Le couscoussou, quelques crêpes
+faites avec de l'huile et de la farine, du lait et du miel, qui, par
+parenthèse, étaient excellents, formaient l'accompagnement obligé de ces
+immenses édifices de viande encore saignante. Au dessert, nous eûmes
+quelques figues de Barbarie d'une fadeur rebutante, puis on nous versa
+du café bien noir dans de mauvaises écuelles de bois. Du reste, pas de
+serviettes, pas de fourchettes, par de cuillers! c'est un luxe auquel
+les Arabes ne sont pas encore faits. Les yatagans servaient à dépecer,
+et nous déchirions avec nos ongles les morceaux de chair mal coupés.
+C'est à peine s'ils connaissent les assiettes, et encore les petits
+morceaux de bois à peine polis sur lesquels nous étendîmes le miel ne
+méritent guère ce nom, quoique servant au même usage.
+
+Tel était le menu de ce magnifique festin, qui fut servi au son des
+instruments. Je ne manquai pas de remarquer qu'il était loin de valoir
+le plus mauvais dîner dans la plus mauvaise gargote du plus mauvais
+village de France; que la viande des animaux était brûlée à l'extérieur
+et à peine cuite à l'intérieur; que le cuisinier de l'émir n'était pas
+plus fort en cuisine que ses artistes en musique; mais, comme la faim
+criait haut et ferme, je n'hésitai pas à la satisfaire; elle me fit même
+trouver le dîner moins détestable qu'il ne l'était réellement, tant il
+est vrai que l'appétit assaisonne tout! Abd-el-Kader prit sans doute ma
+_razzia gastronomique_ pour un hommage rendu à son office, tandis que
+tout l'honneur en revenait à mon appétit. J'avais enduré dans la même
+journée les deux plus grands supplices qui puissent être infligés à un
+homme raisonnable, savoir; un concert d'amateurs et un repas à la
+fortune du pot.
+
+Dieu vous garde, ami lecteur, de pareil repas et de pareil concert!
+
+Quand tout le monde eut bien dîné, l'émir se leva, et chacun suivit son
+exemple. On amena des chevaux à l'entrée de la tente, et nous allâmes
+voir évoluer les troupes.
+
+_(La suite à un prochain numéro.)_
+
+
+ [Partition musicale.]
+
+ ENTRE PISE
+ ET FLORENCE.
+
+ Paroles de M. Philippe BISONI.
+ Musique de Gustave RIQUET.
+
+ Entre Pise et Florence
+ Aux vergers d'Empoli
+ Vois la nuit qui s'avance
+ Car le jour a pâli.
+
+ Étranger quelle belle
+ Languis-tu? Languis-tu de revoir?
+ Entre sous ma tonnelle
+ Si riante le soir.
+
+ Écoute rien n'égale
+ Mon raisin del Bosco
+ Mes pommes de finale
+ Mon Aléatico.
+
+ Mais à la fille étrusque
+ Qui rougissant sourit
+ L'ingrat jette un mot brusque
+ par Satan même écrit.
+
+ Ah voyageur prends garde
+ Prends garde voyageur
+ La Madone regarde
+ Elle a vu ma rougeur.
+
+ Adieu la nuit s'avance
+ Adieu la nuit s'avance
+ Te voilà sous sa main
+ Te voilà sous sa main.
+
+ Et long est le chemin
+ Entre Pise et Florence
+ Long est le chemin
+ Entre Pise et Florence.
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_Histoire de France_, Louis XI et Charles le Téméraire, par M. MICHELET.
+Tome VI, 1 vol. in-8 de 500 pages.--Paris, 1844. _Hachette_. 7 fr. 50.
+
+M. Michelet, trop longtemps méconnu, commence enfin à être apprécié à sa
+juste valeur, en France, les nombreux admirateurs de son beau talent,
+qui ne peuvent pas trouver place dans l'amphithéâtre trop petit du
+collège de France, attendent avec la plus vive impatience la publication
+de ses leçons. A chaque nouveau volume de l'_Histoire de France_, le
+succès, d'abord faible et incertain, se consolide et grandit. De Paris,
+où elle a pris naissance, la réputation de l'éloquent professeur s'est
+répandue dans les départements, puis elle a franchi le Rhin, traverse
+les Alpes, passe le détroit; l'Allemagne, l'Italie et l'Angleterre
+étudient et admirent M. Michelet, autant et plus peut-être que la
+France. Deux des revues trimestrielles de la Grande-Bretagne, la
+_Foreign and British Review_ et l' _Edinburgh Review_, viennent de lui
+consacrer (faveur bien rare), dans leurs derniers numéros, deux longs
+articles. Les critiques anglais, de même que les critiques allemands,
+déclarent et prouvent en même temps que M. Michelet mérite d'être placé
+au premier rang parmi les historiens contemporains.
+
+Ce grand et légitime succès tient à plusieurs causes. M. Michelet réunit
+en effet de nombreuses qualités qui, séparées, suffiraient encore pur
+faire la fortune d'un historien. Savant et poète tout à la fois, il a
+l'érudition patiente d'un bénédictin et l'imagination vive et hardie
+d'un artiste. De plus, il est philosophe; en d'autres termes, il ne se
+contente pas d'essayer de nous représenter la vie du passé telle qu'elle
+fut réellement, il cherche à la comprendre, il veut nous en révéler le
+véritable sens. Enfin, et ce n'est pas son moindre mérite, il
+n'appartient pas à cette catégorie d'écrivains qui fabriquent des
+ouvrages historiques à la douzaine, soit pour s'enrichir aux dépens du
+public trompé, soit pour faire acheter par des ministres corrupteurs
+leur plume vénale. L'histoire, tel a été, tel sera le noble but de sa
+vie entière. En vain on lui offrirait l'autorité et les honneurs dont
+tant d'autres hommes distingués sont si avides, il les refuserait.
+Servir son pays, en lui apprenant à connaître le passé et en lui
+montrant les grands enseignements qu'il contient, voilà toute son
+ambition, et cette ambition, heureusement pour la France et pour lui, il
+a eu la gloire de la satisfaire.
+
+M. Michelet a, qu'on nous permette cette expression, les défauts de ses
+qualités: il est parfois trop savant, trop poète et trop philosophe.
+Ici, il donne une importance exagérée à des détails qu'il devrait, sinon
+ignorer, du moins négliger; là, son esprit aventureux l'emporte hors des
+bornes de la raison et du bon goût; plus loin, il se laisse entraîner,
+par son désir de tout expliquer, dans d'incompréhensibles rêveries. Du
+reste, si bizarres que soient ses pensées, quelque forme étrange qu'elle
+revêtent, il ne cesse jamais de tenir son lecteur sous le charme
+fascinateur de son génie. On critique, mais on admire ces écarts
+extraordinaires qui dénotent un esprit vigoureux, doué des plus
+éminentes facultés. L'éloge suit toujours le blâme, et, la lecture
+achevée, le sentiment qu'elle ne peut manquer de faire naître est une
+admiration passionnée.
+
+Le volume que vient de publier M. Michelet,--Louis XI et Charles le
+Téméraire,--le tome sixième de cette grande histoire de France en douze
+volumes qu'il a entreprise et qu'il terminera bientôt, nous semble
+d'ailleurs supérieur encore à ceux qui l'ont précédé. Parvenu à une
+époque mieux connue, M. Michelet ne peut plus se livrer aussi souvent à
+sa malheureuse passion pour les symboles; force lui est de croire à des
+faits dont l'authenticité ne saurait être sérieusement révoquée en
+doute. Le poète le plus hardi n'osera jamais métamorphoser en mythes
+Louis XI et Charles le Téméraire. Le style est aussi plus grave, plus
+égal, moins saccadé. Bien que certains chapitres y occupent peut-être
+une trop grande place, l'ensemble de ce volume paraît plus complet et
+mieux proportionné.
+
+Cette lutte terrible de la royauté et de la féodalité, représentée,
+l'une par Louis XI, et l'autre par Charles le Téméraire, M. Michelet l'a
+admirablement comprise et racontée. On la lit, depuis l'avènement de
+Louis XI jusqu'à sa mort, avec tout l'intérêt d'un des plus beaux
+chefs-d'oeuvre de Walter Scott. Que de péripéties imprévues et
+sanglantes viennent chaque année en retarder le dénoûment fatal! D'abord
+la Ligue du Bien public. Cette contre-révolution Féodale qui s'oppose à
+la révolution royale; puis la guerre des Roses, le sac de Dinant,
+l'entrevue de Péronne, la destruction de Liège, les exécutions de
+Jacques d'Armagnac, de Saint-Pol et de Nemours, l'empoisonnement du duc
+de Guienne, les sièges de Beauvais et «de Neuss, la descente anglaise,
+les batailles de Granson, de Morat et de Nancy, le mariage de Marie de
+Bourgogne et de Maximilien d'Autriche... M. Michelet résume, ainsi le
+dénoûment de ce grand drame:
+
+«Tout allait bien pour Louis XI, il était comblé de la fortune;
+seulement il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquiété
+du jugement de l'avenir. Il se fit apporter les chroniques de
+Saint-Denis, les voulut lire, et sans doute y trouva peu de chose. Le
+moine chroniqueur pouvait encore moins que le roi, distinguer, parmi
+tant d'événements, les résultats du règne, ce qui en resterait.
+
+«Une chose restait d'abord, et fort mauvaise, c'est que Louis VI, sans
+être pire que la plupart des rois de cette triste époque, _avait porté
+une plus grave atteinte à la moralité du temps_. Pourquoi? il réussit.
+On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succès qui
+finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour
+longtemps l'admiration de la ruse et la religion du succès.
+
+«Un autre mal très-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la
+féodalité, périssant sous une telle main, eut l'air de périr victime
+d'un guet-apens. Le dernier de chaque maison resta le bon duc, le bon
+Comte. La féodalité, ce Vieux tyran caduc, gagna fort à mourir de la
+main d'un tyran.
+
+«Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert,
+acquit ses indispensables barrières, sa ceinture de Picardie, Bourgogne
+et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la première fois, et la
+paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du centre.»
+
+En mettant en vente ce sixième volume, l'éditeur des ouvrages de M.
+annonce que les tome VII et VI sont sous presse et qu'ils paraîtront
+prochainement.
+
+M. J.
+
+
+_Encyclopédie des Chemins de Fer et des machines à vapeur_, à l'usage
+des praticiens et des gens du monde; par Félix TOURNEUX, ingénieur,
+ancien élève de l'École Polytechnique. I vol--1844. _Jules Renouard_.
+
+Le titre d'encyclopédie, dans le sens académique du mot, est trop
+général pour l'ouvrage de M Félix Tourneux; aussi l'a-t-il restreint en
+indiquant qu'il ne traitait que des chemins de fer et des machines à
+vapeur. Acceptons-le donc dans ses limites, et voyons comment M.
+Tourneux s'est tiré de la tache immense s'était imposée. On n'attend pas
+de nous une analyse de cet ouvrage. En effet, si quelque chose se refuse
+à l'analyse, c'est un livre de cette forme, un dictionnaire où l'on peut
+aller chercher l'explication du terme qui embarrasse, du phénomène dont
+on ne s'explique pas les causes.
+
+Les deux plus grandes inventions industrielles des temps modernes sont
+sans contredit la machine à vapeur comme agent, et la locomotion rapide
+comme effet. De la première datent les grands progrès dans toutes les
+branches manufacturières, dans l'exploitation des mines, dans
+l'alimentation et l'assainissement des villes. Les chemins de fer, qui
+ne sont encore qu'à leur aurore, ont déjà réalisé des merveilles, et
+l'esprit se perd à suivre jusque dans leurs dernières conséquences les
+résultats probables de leur emploi. Il était donc important de fixer dès
+à présent l'état de la science, de poser pour ainsi dire un jalon qui
+pût, par la suite, servir de terme de comparaison pour constater le
+progrès et l'amélioration. D'ailleurs, dans notre temps de paix, la
+langue industrielle, la langue des travaux publics doit être à la portée
+de tous, et rien ne pouvait être plus utile, pour la vulgariser, qu'un
+livre qui en donnât les éléments, et permît à chacun et à tous
+d'employer les termes propres en connaissance de cause. Vous dire si
+l'ouvrage est complet nous paraît impossible: l'auteur doit le savoir
+mieux que nous, et probablement il prépare déjà les matériaux d'une
+édition plus complète, si tant est qu'il ait omis quelque chose. Ce que
+nous pouvons dire, c'est que nous nous sommes imposé la tache de trouver
+l'auteur en défaut, que nous avons cherché tous les mots de la langue
+des travaux publics qui nous sont venus à l'esprit et toujours nous
+avons trouvé le mot cherché, et, avec ce mot, une explication claire,
+succincte et complète; une explication telle qu'aux praticiens elle
+rappelle en quelques lignes les notions qui peuvent les intéresser, et
+qu'aux gens du monde elle donne la définition limpide d'un terme
+technique trop souvent inintelligible pour eux, et la solution qu'ils
+auraient en vain cherchée ailleurs.
+
+Vous ne pouvons mieux terminer qu'en transcrivant ce que dit l'auteur
+lui-même de l'esprit qui l'a guidé dans la rédaction de son livre:
+«L'auteur est du nombre de ceux qui pensent que jamais, et sur quoi que
+ce soit, l'humanité ne donnera son dernier mot. Peut-être la machine à
+vapeur et les chemins de fer ont-ils tracé à l'industrie une voie dans
+laquelle elle demeurera longtemps. Peut-être, au contraire, doivent-ils
+céder la place à d'autres agents de production et de mouvements plus
+énergiques encore inconnus à cette heure. Quel que soit leur avenir, ils
+auront contribué pour une forte part au progrès de la puissance morale
+et matérielle de l'homme dans la génération présente; ils auront été une
+manifestation nouvelle de la faculté que Dieu a mise en nous de
+développer et d'étendre à notre profit les oeuvres, immortelles de sa
+création.»
+
+P. T.
+
+
+_La France statistique_; par M. Alfred LEGOYT, sous-chef du bureau de
+statistique au ministère de l'intérieur.--I vol. in-8. _Guillaumin_.
+
+L'ouvrage qui fait l'objet de cet article se recommande principalement
+par son utilité pratique. «Les documents officiels, s'est dit l'auteur,
+ne reçoivent qu'une publicité très-restreinte, et souvent même ne
+sortent pas de l'administration qui les a recueillis. D'un autre côté,
+on ne saurait les étudier avec succès, sans avoir sur les matières
+qu'ils embrassent des connaissances préliminaires assez étendues;
+quelquefois ils laissent à désirer pour l'ordre et la clarté; enfin, ils
+ne se relient point entre eux, parce qu'ils ne sont pas le fruit d'une
+pensée commune et unitaire. Un livre qui présenterait une analyse
+suffisamment détaillée de ces documents, qui les disposerait
+méthodiquement et! les développerait par un texte explicatif et
+supplétif, ce livre rendrait certainement un service signalé à
+l'économiste, au publiciste, à l'homme politique et à l'administrateur.»
+
+Tel est le but que s'est proposé M. Legoyt.
+
+Son livre est divise en deux parties: les _tableaux_ et le _texte_. Les
+tableaux, au nombre de vingt environ, embrassent tous les documents qui
+composent la statistique générale du royaume. Voici l'analyse succincte
+des plus importants:
+
+1° _Population du royaume d'après le recensement de 1811_. Ce tableau
+comprend le chiffre des habitants par département, leur subdivision par
+sexe et par état civil et leur répartition en agglomérés et non
+agglomérés. Ces deux derniers renseignements sont complètement inédits.
+Tout en se référant au dénombrement de 1811, comme le plus récent, M.
+Legoyt émet des doutes qui nous paraissent fondés sur la sincérité des
+résultats qu'il a produits. On se rappelle, en effet, que cette
+importante mesure partagea la défaveur dont fut frappé, à tort ou à
+raison, le recensement prescrit par le ministère des finances. Il est
+certain, en effet, que l'augmentation de population constatée em 1811
+est inférieure à celle qui a été constatée en 1826, 1834, 1836; et rien
+ne saurait justifier, dans l'état de paix et de prospérité où se trouve
+le pays, ce temps d'arrêt dans le mouvement de sa population, même en
+tenant compte des émigrations pour l'Algérie et l'Amérique du Sud,
+pertes largement compensées par de nombreuses immigrations d'étrangers
+venant apporter leurs capitaux, leurs bras et leur industrie en France.
+
+2º _Mouvement de la population_. Naissances, décès, mariages.
+_Naissances_.--Sous ce titre. M. Legoyt donne le nombre moyen annuel des
+naissances légitimes, naturelles, la proportion de ces deux catégories
+de naissances pour 1,000 habitants, le rapport des sexes, et le chiffre
+des enfants trouvés et abandonnés. Ses calculs ont été faits sur la
+période décennale de 1831 à 1840.
+
+_Décès_. Les subdivisions de l'auteur, relativement aux décès, ne sont
+pas moins nombreuses: elles embrassent l'ensemble des renseignements
+curieux ou utiles à connaître sur la mortalité en France; nous citerons
+surtout celui qui est intitulé: _Tableau des enfants morts-nés ou
+décédés avant la déclaration de naissance._. M. Legoyt s'est livré à un
+travail fort important sur cette nature de décès. Il est parvenu à
+démontrer ce fait remarquable et qui nous paraît devoir exercer une
+certaine influence sur la question des enfants-trouvés, c'est que
+partout où les tours ont été supprimées et les déplacements effectués,
+le nombre des enfants morts-nés a augmenté dans les proportions les plus
+considérables; nous renvoyons le lecteur aux développements dans
+lesquels l'auteur est entré à ce sujet et à la suite desquels il conclut
+que cette augmentation doit être attribuée à des infanticides non
+constatés.
+
+_Mariages_. Le tableau consacré à ce document indique leur nombre moyen
+annuel total et leur nombre pour mille habitants, l'âge moyen des
+contractants pour les deux sexes et le chiffre moyen des enfants pour
+chaque mariage. M. Legoyt a complété ses recherches sur la population
+par une nouvelle loi de la mortalité en France, qui nous a paru
+s'éloigner beaucoup des résultats de la table de Duvillard, et se
+rapprocher, au contraire, de celle de Price, et surtout de celle de M.
+de Montferrand. D'après les calculs de M. Legoyt, la durée de la vie
+moyenne, en France, serait considérablement accrue depuis un siècle,
+puisqu'elle serait aussi longue aujourd'hui pour la population générale
+qu'elle l'était du temps de Price, pour des têtes choisies. Mais
+l'auteur a soin de nous avertir que les documents officiels sur l'âge
+par rapport aux décès ne sont pas assez exacts pour donner à une table
+de mortalité un caractère d'authenticité.
+
+_3º France intellectuelle_--Ce tableau résume les plus récentes
+publications des ministères de l'instruction publique et de la guerre,
+instruction des conscrits, sur l'état actuel de l'instruction primaire.
+Nous aurions désiré que l'auteur eût justifié plus complètement son
+titre par une statistique de l'instruction secondaire et supérieure;
+mais peut-être son livre était-il écrit avant que la publication de M.
+Villemain sur les collèges eût paru; dans ce cas, il serait possible que
+les documents lui eussent manqué.
+
+_4º France morale_.--C'est le bilan de la moralité officielle du pays;
+on y voit figurer le nombre annuel des crimes et délits, les modes de
+perpétration, l'âge', le degré d'instruction des accusés, des récidives,
+le rapport des condamnés aux accusés, des accusés aux crimes commis, la
+nature et le chiffre des peines prononcées, rapport des crimes ou délits
+poursuivis aux crimes ou délits constatés; enfin l'influence sur le
+chiffre des condamnations de l'application des circonstances
+atténuantes. L'auteur apprécie encore la moralité de chaque département
+sur le nombre annuel des naissances naturelles, des suicides et des
+séparation de corps. Ces faits divers, quoique d'une valeur inégale, ont
+généralement un grave intérêt. Ils se complètent d'ailleurs l'un par
+l'autre.
+
+_5º France financière et industrielle._--Ce tableau se divise en deux
+parties: dans l'une on trouve le chiffre des contributions de toute
+nature que paie chaque département; dans l'autre, une appréciation de
+l'état industriel et du paupérisme en France. Il est à regretter que,
+pour cette seconde partie, l'auteur n'ait pu disposer que de documents
+remontant déjà à une époque éloignée.
+
+_6° France judiciaire._--C'est le classement des départements par le
+nombre annuel des affaires civiles et commerciales. Les éléments de
+cette statistique ont moins d'intérêt qu'on devrait s'y attendre. Ils
+n'établissent pas nettement, en effet, ce qu'on y cherche tout d'abord,
+si le nombre des affaires est en rapport avec la population et le
+chiffre des contributions. On aurait, en outre, besoin de connaître, non
+pas seulement le nombre, mais encore l'importance des affaires. Une
+pareille recherche présente sans doute de graves difficultés car il y a
+des procès où l'évaluation en argent des intérêts qui y sont engagés ne
+peut être que très-hypothétiquement établie. Nous ne croyons pas
+toutefois cet obstacle insurmontable, et avec un peu de résolution et de
+constance, l'administration pourra enrichir de ce document ses
+statistiques judiciaires.
+
+_7º France politique_--Nous n'avons trouvé nulle part encore une
+statistique électorale de la France; la _France statistique_ nous la
+donne aussi complète que possible. Ce tableau, emprunté aux sources
+officielles, indique le chiffre des électeurs politiques départementaux
+et communaux; il contient en outre, des renseignements détaillés sur le
+_maximum_, le _minimum_, et la moyenne des divers cens électoraux.
+
+_8º France militaire:_--M. Legoyt a donné ce titre à une série de
+documents sur les ressources que le contingent annuel, les réserves,
+l'effectif de l'armée, et la garde-nationale pourraient offrir au pays,
+en cas de conflit extérieur. Parmi ces documents, il en est un que nous
+croyons inédit et qui a une véritable importance. C'est le nombre total
+des gardes nationaux mobilisables, d'après le recensement prescrit par
+le gouvernement, après la signature du traité du 13 juillet.
+
+_9º France physique._--Les éléments de ce tableau sont puisés, comme
+ceux du précédent, dans les excellentes publications du ministère de la
+guerre; les départements y sont classés d'après le nombre des soldats
+valides qu'ils fournissent au recrutement, par rapport au chiffre
+demandé. Rien de plus curieux et de plus instructif à la fois que
+l'énumération des diverses maladies et infirmités qui, dans chaque
+département, ont été des causes d'exemption. Il y aurait un sujet
+d'études d'une haute portée dans le rapprochement l'état _pathologique_
+des diverses localités avec leur situation topographique, les causes
+d'insalubrité et l'état du paupérisme.
+
+_10º France territoriale et agricole._--Il était difficile de présenter,
+sous une meilleure forme et dans un cadre plus habilement disposé, les
+volumineuses publications du ministère du commerce sur l'agriculture en
+France. Étendue du domaine arable, constitution du sol, nature, qualité,
+prix des produits de toute espèce, rapport des produits aux semences,
+importance moyenne annuelle des récoltes, animaux domestiques destinés à
+l'agriculture ou à la consommation, etc., M. Legoyt n'a rien oublié de
+ce qui peut faire apprécier jusque dans ses moindres détails cette
+première branche de la richesse nationale.
+
+_11° Consommation annuelle par individu_--Ce tableau, qui clôt la
+première partie de l'ouvrage, n'est pas moins digne d'attention que les
+précédents. Comme le titre l'annonce, il assigne pour chaque individu et
+par département, la mesure de sa consommation en blé, viandes et
+poissons.
+
+ [Note du transcripteur: Le reste de cette colonne, soit environ 20
+ lignes, est illisible dans le document qui nous a été fourni.]
+
+
+
+Modes.--Travestissements.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.
+
+I. Supposons que ces trois objets soient un anneau, un étui et un gant.
+Affectez mentalement la lettre A au premier objet, la lettre E au
+second, la lettre I au troisième.
+
+Donnez aussi par la pensée des numéros aux trois personnes: l'une
+portera le n° 1, une autre le nº 2, la troisième le nº 5.
+
+Prenez 24 jetons et donnez 1 jeton à la première personne, 2 à la
+seconde, 5 à la troisième; puis, laissant les 18 autres jetons à la
+disposition de ces personnes, retirez-vous à l'écart en les invitant à
+prendre chacune un des trois objets et une partie des jetons que vous
+avez laisses, de manière que celle qui aura l'anneau prenne autant de
+jetons que vous lui en avez donné d'abord; que celle qui a l'étui prenne
+le double du nombre de jetons qu'elle a reçus; enfin, que celle qui a le
+gant prenne, sur le reste des jetons, quatre fois autant de jetons
+qu'elle en a reçu de vous.
+
+Cela fait, regardez le nombre des jetons qui restent sur la table; ce
+nombre ne peut être que l'un des six suivants:
+
+ 1 2 3 5 6 7
+
+au devant desquels vous mettrez, par la pensée les mots suivants:
+
+pAh-fEr cEsAr jAdIs dEvInt sI grAnd prIncE
+
+dont voici l'usage:
+
+Les deux voyelles A et E, que nous avons mises en capitales dans les
+deux mots pAh-fEr, correspondant au chiffre 1, indiquent que lorsqu'il
+ne reste qu'un jeton sur la table, c'est la première personne qui a pris
+l'anneau (A) et la seconde qui a pris l'étui (E); de sorte que la
+troisième a nécessairement le gant.
+
+On verrait de même que les deux lettres E, A suivant l'ordre où elles se
+présentent dans le mot cEsAr, qui correspond à un reste de deux jetons,
+indiquent que la première personne a pris l'étui et la seconde l'anneau,
+et ainsi de suite.
+
+II. On sait que l'usage de tenir la pointe du pied en dehors n'a pas
+toujours été de rigueur. Il paraît que, dans l'ancienne Rome, on
+marchait avec la pointe du pied en avant, sans l'incliner en dehors plus
+qu'en dedans. Parmi les Orientaux, au contraire, la dignité de la
+démarche exige une position de jambe qui passerait pour ridicule
+aujourd'hui chez les nations civilisées.--On peut en dire à peu près
+autant de la démarche des grands personnages du dix-septième et du
+dix-huitième siècle, telle que nous la représentent les dessins de
+l'époque.
+
+Cependant on ne peut disconvenir que l'équilibre du corps ne devienne
+plus stable dans la marche ordinaire ou dans la station, lorsque la
+pointe du pied est tournée modérément en dehors. C'est un fait
+d'expérience journalière que chacun peut vérifier à chaque instant.
+Montuela, géomètre distingué du siècle dernier, raconte avec une
+bonhomie pleine de sens qu'il a cherché à confirmer ce fait par le
+calcul, et à justifier par les lois de la mécanique l'idée de grâce que
+nous attachons à l'usage de nous tenir avec les pieds en dehors. Voici
+comment il a résolu le problème: Il pose dans le cinquantième numéro de
+notre journal.
+
+L'équilibre du corps sera d'autant plus stable que la base comprise
+entre les points d'appui que nos pieds lui offrent sur le sol sera plus
+considérable, car la verticale qui passe par notre centre de gravite
+tombera plus difficilement en dehors de cette hase. Il s'agit donc,
+étant donnée la position des talons, de chercher l'inclinaison la plus
+avantageuse de la ligne médiane des pieds, pour que la surface de la
+base qu'ils déterminent soit la plus grande possible. Or, ceci devient
+un problème de géométrie dont l'énoncé serait le suivant: _Deux lignes
+AD, BC, égales et mobiles sur les points A et B comme centres étant
+données, déterminer leur position lorsque le quadrilatère ou trapèze
+ABCD sera le plus grand possible._ Ce problème se résout avec la plus
+grande facilité par les méthodes connues des géomètres pour les
+problèmes de ce genre, et l'on déduit de cette solution la construction
+suivante.
+
+[Illustration.]
+
+Sur la ligne Ad, égale à AD ou BC, faites le triangle isocèle HI;
+ensuite, avant pris AI égal à AG ou un quart de AB, tirez la ligne KI et
+prenez IE égale IK; puis sur GE élevez une perpendiculaire indéfinie qui
+coupe en D le cercle décrit de A, comme centre, avec le rayon Ad:
+l'angle DAE sera l'angle cherché.
+
+Si la ligne AB, et conséquemment AG ou AI, est nulle, on trouvera que AE
+sera égal à AH, et que l'angle DAE sera demi-droit. Ainsi, lorsqu'on a
+les talons absolument appliqués l'un contre l'autre, l'angle que doivent
+faire ensemble les lignes longitudinales de la plante des pieds est
+demi-droit ou bien approchant du demi-droit, à cause de la petite
+distance qu'il y a alors entre les deux points de rotation qui sont au
+milieu des talons.
+
+[Illustration.]
+
+Supposons maintenant que la distance AB est égale à AD, on trouverait,
+par le calcul, que l'angle DAE devrait être de 60 degrés.
+
+En supposant AH égal à deux AD, ce calcul donnera l'angle DAE de 70
+degrés à très-peu près. En faisant AB égal à trois fois la ligne AD,
+l'angle DAE se trouvera à bien peu près de 74° 30'.
+
+Le calcul confirme donc ce fait d'expérience, que les pieds doivent
+tendre vers le parallélisme à mesure qu'ils s'écartent davantage, ainsi
+que l'habitude reçue de les tourner légèrement en dehors pour un
+écartement ordinaire.
+
+
+NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
+
+I. Plusieurs nombres pris suivant leur suite naturelle étant disposés en
+rond, deviner celui que quelqu'un aura pensé.
+
+II. Donner un moyen sûr, au jeu de billard, pour amener la bille de son
+adversaire dans une blouse en frappant obliquement cette blouse.
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DES DERNIERS RÉBUS:
+
+I.
+
+Tout ou rien.
+
+II.
+
+Tout passe avec le temps.
+
+III.
+
+Un grand homme appartient à l'univers.
+
+
+[Illustration: nouveau rébus.]
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+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0052, 24 Février
+1844, by Various
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43436 ***