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(Suite),--Courrier de Paris. _Descente +de la Courtille; un Sergent de Ville le mercredi des cendres; l'Ami +Carême, fils du Mardi Gras; Mort et Enterrement du Mardi +Gras._--Théâtres. Opéra-Comique, Cagliostro. _Une Scène de +Magnétisme_.--Fragments d'un Voyage en Afrique (Suite.)--Musique. Entre +Pise et Florence. Paroles de M. Philippe Busoni, Musique de M. Gustave +Hequet.--Bulletin bibliographique.--Modes. +_Travestissements_.--Amusements des Sciences. _Une Gravure_.--Rébus. + + +Histoire de la Semaine. + +La discussion de la loi sur la chasse a encore occupé les trois premiers +jours de la semaine parlementaire. Cette loi a ouvert ses articles et +ses paragraphes à une foule d'amendements qui ne la rendront à coup sûr +pas bonne, qui lui auraient ôté surtout l'esprit d'ensemble, si elle en +avait eu, mais qui lui ont valu en définitive d'être adoptée à une assez +forte majorité. + +Il était peu de membres de la Chambre qui n'eussent fait admettre, dans +le cours de cette interminable discussion, leur amendement ou leur +sous-amendement: chacun était donc poussé par une sorte d'amour-propre +d'auteur à donner une boule blanche à cette fille de ses oeuvres. Son +sort à cependant été un instant douteux. Dans la séance de lundi, un +amendement abrogeant par le fait la législation spéciale aux forêts du +domaine, de 1790, a fait ranger celles-ci dans la catégorie des forêts +particulières et a soumis le prince qui en a la jouissance et les siens +aux mêmes et sévères règles qu'elle impose aux citoyens. + +Cette disposition, que le ministère absent ou distrait n'a pas su faire +rejeter, a, sans aucun doute, attiré d'un côte à la loi des antipathies, +tandis qu'elle lui assurait quelques suffrages de l'autre. Mais en +définitive elle aura été la cause de son adoption, car les suffrages +conquis lui sont restés et les antipathies se sont tues dans l'espoir +que la Chambre des Pairs n'admettrait pas cet amendement, et qu'une fois +supprimé, la Chambre des Députés ne le rétablirait pas. + +Est venue ensuite la discussion sur la prise en considération de la +proposition de M. de Rémusat, relative aux incompatibilités. Il était +difficile de penser que ce débat, qui tant de fois déjà s'est engagé +devant la Chambre, verrait se produire aujourd'hui de nouveaux motifs. +Mais les questions personnelles sont venues l'animer et le rajeunir. En +effet, c'est peut-être le seul qui les comporte ou plutôt les nécessite. +Pour les partisans de la proposition, là où ils voient un abus ils +doivent voir nécessairement un argument, et la situation d'un +fonctionnaire menacée parce qu'il a voté, dans tel ou tel sens comme +député, ou le vote d'un autre représentant passant du blanc au noir par +la force de motifs secrets qu'ils ont la curiosité de connaître, tout +cela trouve naturellement place dans leurs discours. Quelques faits +récents avaient fourni des arguments de ce genre; il en a été fait usage +pour la plus grande satisfaction des spectateurs avides d'agitation, +plutôt que pour l'édification de ceux qui croient à la bonté du +gouvernement représentatif, honnêtement et sincèrement pratiqué, et qui +seraient profondément désolés qu'on arrivât à l'user sans s'en être +servi. MM. Barrot, Thiers et Guizot, sont successivement montés à la +tribune, qu'ont aussi occupée MM. Dugabé et de Salvandy. La prise en +considération a été repoussée par une majorité que quelques de membres +regardent comme douteuse. + +[Illustration: Marie-Christine, ex-reine d'Espagne.--Voir à la page +suivante.] + +La loi sur le roulage n'a pas été beaucoup plus heureuse à la Chambre +des Pairs que la loi sur la chasse à la Chambre des Députés. Ce que l'on +avait fait il y a deux ans au palais du Luxembourg, il y a un an au +palais Bourbon, on l'a défait cette année en grande partie. Dans les +précédentes discussions, on avait paru très-frappé du résultat des +expériences faites par M. Morin, par ordre du gouvernement, et de la +nécessité d'imposer, dans l'intérêt des routes et de leur conservation, +des conditions sévères et d'établir des distinctions tranchées pour la +largeur des jantes des voitures, selon qu'elles étaient à deux ou quatre +roues. Cette année on a paru croire beaucoup moins aux résultats des +expériences de M. Morin, sur lesquels était fondé le projet de loi, et +beaucoup plus à l'utilité de la liberté en matière de roulage, sinon +complète encore et illimitée, du moins beaucoup moins restreinte que par +le passé et que ne l'établissait le projet. Ainsi, sur la proposition +de M. le comte Daru, cette distinction a disparu pour le minimum des +jantes des voitures à quatre et des voitures à deux roues; il sera pour +les unes comme pour les autres indistinctement de 6 centimètres, et le +maximum de 17. Du reste, et par contre, si l'industrie a été bien +traitée par ce changement, l'agriculture a vu restreindre les facilités +que la Chambre des Députés avait voulu lui accorder l'an passé, en +adoptant un amendement de M. Darblay par lequel les voitures de +l'agriculture étaient affranchies dans tous les cas, c'est-à-dire +qu'elles allassent au marché ou qu'elles en revinssent, qu'elles +transportassent des matériaux pour les constructions de la ferme, +qu'elles allassent de la ferme aux champs ou des champs à la ferme, des +règles relatives à la largeur des bandes et à la limitation du poids. La +Chambre des Pairs a cru devoir restreindre cette exemption au cas +seulement où les véhicules agricoles vont de la ferme aux champs ou en +reviennent. Cet amendement oblige, on le voit, les fermiers et les +agriculteurs à avoir des voitures de plusieurs sortes. Cette loi doit +revenir de nouveau à la Chambre des Députés. + +Nous déplorions dans notre dernier bulletin la vivacité que la +discussion avait prise dans un des bureaux de cette Chambre, à +l'occasion de l'admission à la lecture de la proposition de M. de +Rémusat. Mais ce que nous avons vu ici n'est qu'une gentillesse en +comparaison de ce qui se passait presque en même temps à la Chambre des +Représentants des États-Unis et à la Chambre des Lords d'Angleterre. A +tout seigneur tout honneur: nous commençons par la Chambre anglaise. +Dans la dernière discussion, à l'occasion des affaires d'Irlande, lord +Campbell a dit en répondant à lord Brougham: + +«Le discours de mon noble et savant ami est parfaitement irrégulier: +cela ne m'étonne pas, car tout ce qu'il fait dans cette Chambre est +irrégulier. J'ai demandé hier l'ajournement, parce que je croyais qu'il +parlerait, et que je voulais lui répondre. J'étais bien pardonnable de +croire cela, car voilà bien, autant que je m'en souviens, le premier +débat de quelque importance dans lequel il n'ait parlé, et parlé au +moins sept fois... Toutes les fois qu'il prêchera les principes qu'il +condamnait autrefois, je ne me gênerai pas pour le lui rappeler, et pour +lui remettre devant les yeux ceux qu'il défendait avec moi et qu'il +abandonne aujourd'hui.» Lord Brougham lui a répondu avec le ton de la +plus violente colère: «Mylords, on dit que j'ai commis une irrégularité. +Jamais je n'ai vu dire une aussi grosse absurdité, même par mon noble et +savant ami. Je ne me laisserai pas faire la leçon par d'ignorants +nouveaux venus, qui ne connaissent pas l'A B C du règlement, et qui +montrent une ignorance si _crasse_ que je n'aurais jamais cru personne +capable d'en montrer une semblable sur quoi que ce soit. Je serai +heureux qu'on me donne l'occasion de repousser en face cette fausse, +vile et calomnieuse accusation que l'on me fait, d'avoir abandonné mes +principes. Je défie qu'on me le prouve, et je jette ce défi avec +l'assurance que je saurai le justifier.» + +En Amérique on est infiniment moins parlementaire encore. M. Stewart, +membre de la Chambre des Représentants des États-Unis, avait été, il y +a quelque temps, en butte à une attaque très-vive d'un de ses collègues, +M. Waller. Un neveu de M. Stewart, M. Schriver, correspondant du +_Baltimore-Patriot_, et ayant, à ce titre, une place réservée dans +l'enceinte de la Chambre, avait rendu compte de cette sortie en termes +qui avaient blessé M. Waller. Celui-ci, rencontrant M. Schriver à la +Chambre, l'apostropha, et, après l'échange de quelques mots, le frappa. +Aussitôt ils se prirent au corps. Dans la lutte, les deux combattants +tombèrent dans une croisée et la défoncèrent. Plusieurs membres de la +chambre accoururent et essayèrent de les séparer, tandis que d'autres +criaient: «_Laissez-les se battre comme il faut._» Un membre démocrate +dit même, en s'adressant au banc des whigs: «S'il y a quelqu'un qui +veuille prendre part au combat, je pourrai bien m'en mêler un peu.» +Enfin, après que quelques horions eurent encore été échangés, un membre +se hasarda à séparer définitivement les deux champions. Plainte fut +portée par M. Schriver, et caution fournie par M. Waller. + +D'importantes nouvelles sont arrivées de Taïti, et quoique depuis +plusieurs jours le gouvernement ait gardé un silence diversement, mais +en général peu favorablement interprété, il est impossible de ne pas +accorder toute confiance aux détails très-concordants qu'ont donnés +plusieurs correspondances particulières sur les événements dont la +nouvelle Cythère a été le théâtre. La reine Pomaré, cédant aux +suggestions de M. Pritchard, missionnaire, négociant et consul anglais, +se refusait obstinément à exécuter le traité du 9 septembre, après +l'avoir ratifié, et affectait le plus grand mépris pour le gouvernement +provisoire institué par l'amiral Dupetit-Thouars, en vertu du +protectorat de la France, accepté puis méconnu par la reine. Notre +pavillon avait été amené et remplacé par un chiffon bizarre qu'elle +avait déclaré être le pavillon taïtien. Cette résistance avait été, nous +ne dirons pas provoquée, mais très-ostensiblement appuyée par le +commandant de la frégate anglaise la _Vindictive_, lequel menaça même de +recourir à la force pour faire prévaloir les nouvelles façons d'agir de +la reine. Nous n'avions en ce moment que deux corvettes dans ces +parages; mais leurs officiers et leurs équipages n'hésitèrent pas un +seul instant, malgré l'inégalité des forces, à prendre l'attitude qui +convenait à la marine française, en réponse à cet insolent langage. Les +menaces demeurèrent alors sans effet, et l'amiral anglais Thomas, pour +éviter un conflit que rendait imminent la présence du commodore +Nicholas, qui montait _la Vindictive_, la remplaça par la frégate _le +Dublin_, qui se borna à demeurer spectatrice de nos démêlés avec la +reine Pomaré. Instruit de cette situation et des faits qui l'avaient +précédée, l'amiral Dupetit-Thouars se présenta, le 4 novembre dernier, +devant Papeiti avec les trois frégates _la Reine-Blanche, l'Uranie, la +Danaé_, dans la pensée que ce déploiement de forces épargnerait une +lutte déplorable pour l'humanité et enlèverait même à la reine, on +plutôt à ses imprudents conseillers, toute idée de résistance. Le calcul +de l'amiral n'était pas complètement exact. Il accorda un premier délai +qu'on laissa s'écouler sans rentrer dans l'ordre. Alors il en fixa un +définitif, expirant le 6 à midi, et au terme duquel le traité devait +avoir été exécuté sous peine de déchéance de la reine. Le capitaine de +la frégate anglaise, oubliant un moment les recommandations de +modération et de neutralité que son amiral lui avait faites, se laissa +aller à déclarer à l'amiral Dupetit-Thouars, sur le pont même de _la +Reine-Blanche_, qu'il allait faire venir à son bord la reine Pomaré, +hisser le pavillon taïtien et le saluer de vingt et un coups de canon. +Justement blessé de cette intervention injustifiable et hautaine, M. +Dupetit-Thouars répondit au commodore: «A votre aise, monsieur; menez, +tant qu'il vous plaira cette femme à votre bord, mais gardez-vous de +hisser le pavillon taïtien; et, si vous le saluez de vingt et un coups +de canon, vous assumerez sur vous toutes les conséquences qui pourront +en résulter. Maintenant que vous êtes prévenu, agissez comme il vous +plaira.» On comprend que la matinée du 6 ait tenu l'escadre française +dans une attente pleine d'émotions. Mais l'heure dite arriva sans que la +reine eût arboré le pavillon tricolore; l'ordre du débarquement fut +aussitôt exécuté que donné, et Pomaré a cessé de régner. Un gouvernement +a été installé par l'amiral, dont la conduite a été digne de son nom et +des couleurs sous lesquelles il sert. + +La situation de l'Espagne, c'est-à-dire la lutte entre un gouvernement +qui s'est mis en dehors de toutes les règles constitutionnelles et une +insurrection qui n'offre pas beaucoup plus de garanties aux hommes qui +appellent de leurs voeux un gouvernement régulier, cette situation se +prolonge, et l'on se demande si le retour de la reine Christine en +Espagne (voir la page, précédente) y mettra fin. Bien des yeux, de +l'autre côté des Pyrénées, sont tournés vers cette princesse. +Désavouera-t-elle franchement les actes dictatoriaux du général Narvaez? +les désapprouvera-t-elle seulement pour la forme, ou enfin le +suivra-t-elle ouvertement dans cette voie? Voilà les questions que les +Espagnols s'adressent, et que beaucoup, dans leurs préventions ou dans +leur confiance, résolvent dans le sens qui justifie ou les unes ou +l'autre. + +Mais la fièvre de l'insurrection et celle des mesures extraordinaires de +gouvernement ont passé la frontière d'Espagne, et travaillent à leur +tour et de nouveau le royaume de dona Maria. Une conspiration militaire +a éclaté en Portugal. Un général considéré, ancien ministre de la +guerre, le comte de Boulin, est à la tête de ce mouvement, qui fait +valoir comme griefs les violations qu'on a fait subir au principe de la +souveraineté nationale, en faisant revivre, sans la faire réviser par +une Chambre constitutionnelle, la Charte que don Pedro avait octroyée. +Là, connue en Espagne, les Chambres ont été fermes, la liberté de la +presse, la liberté individuelle suspendues, et le royaume entier mis en +état de siège. C'est bien mal commencer; attendons la fin. + +Les feuilles françaises et étrangères ont vu cette semaine leurs +colonnes attristées par le récit de nombreux et déplorables malheurs. Le +_Standard_ du 17 annonce qu'un terrible accident est arrivé la veille +dans la houillère de Landshipping. Des mineurs, au nombre de +cinquante-huit, travaillaient dans l'une des galeries qui passent sous +la rivière, lorsque tout à coup l'eau fit irruption dans la mine avec +une telle violence que dix-huit de ces ouvriers seulement eurent le +temps de se sauver. Les quarante autres ont été noyés.--A Granville, +dans la nuit du 14 au 15, par un temps fort calme, un canot monté par +dix hommes ayant chaviré à une brasse ou deux tout au plus du bord du +quai, sept de ces matelots allèrent au fond, où ils restèrent engagés +dans des vases molles qui se sont accumulées dans cet endroit.-- + +Quel douloureux spectacle s'offrit le matin aux regards lorsque la mer +se fut retirée. Les cadavres de ces sept malheureux gisaient pêle-mêle, +dans un espace de quelques mètres, les uns retenus par les pieds, +d'autres engagés jusqu'aux épaules dans la boue noire et fétide du port. +Pour ceux-ci, l'asphyxie a dû être instantanée, et la position de l'un +d'eux, qui avait les mains dans les poches ne son paletot, le prouvait +assez. Six de ces hommes sont pères de famille et le laissent, +assure-t-on, sans aucune ressource plus de vingt orphelins.--Un des plus +anciens et des plus justement célèbres de nos généraux, le +lieutenant-général Pajol, a fait, dans le grand escalier du château des +Tuileries, une chute affreuse, qui a causé la fracture de la cuisse au +col du fémur, et donne de vives inquiétudes.--Le savant M. Gay-Lussac, +qui a la simplicité de faire encore son cours, et qui ne croit pas que +le rôle d'un professeur doive consister uniquement à se choisir un +suppléant, a pensé être victime de l'explosion d'un flacon dont le +contenu s'est enflammé par le contact subit de l'air, au moment où il +préparait une expérience de laboratoire du Jardin-des-Plantes. +L'illustre professeur et son jeune préparateur ont été blessés, le +premier grièvement, le second plus légèrement. L'état de M. Gay-Lussac +est aujourd'hui complètement rassurant.--On a annoncé, cette semaine, la +mort d'un homme excellent, d'un homme dont la vie a été vouée aux +oeuvres utiles, de M. Cassin, agent général des sociétés savantes et de +bienfaisance.--Un des plus éminents publicistes de la Suisse, le docteur +Charles Schnell, rédacteur du _Volksfreund_, depuis longtemps en proie à +une profonde mélancolie, par suite d'un état obstiné de souffrances +physiques, a mis fin à ses jours. C'était un des plus formidables +antagonistes de l'aristocratie suisse et de l'aristocratie bernoise en +particulier.--Le 15 février est mort à White-Lodge (Richmond-Barker), +dans sa quatre-vingt-septième année, Henry Addington, vicomte de +Sydmouth. Il avait été président de la Chambre des Communes de 1789 à +1801, premier lord de la trésorerie et chancelier de l'Échiquier de 1801 +à 1804, lord président du conseil en 1805, lord du sceau privé en 1806, +secrétaire d'État de l'intérieur de 1812 à 1822.--Les nouvelles de +Stockholm peignent l'état du roi de Suède comme s'aggravant de jour en +jour, et nous devons craindre que la notice biographique que nous lui +avons consacrée ne devienne bientôt une notice nécrologique. + + + +De la Question de l'Enseignement. + +_L'Illustration_ ne saurait se proposer d'entrer dans toutes les +discussions qui s'engagent chaque jour sur les questions d'organisation +que le législateur a encore à résoudre. Mais elle regarde comme un +devoir, auquel elle ne manquera pas, d'exposer l'état de chacune de ces +questions au fur et à mesure qu'elles arriveront à l'examen des +Chambres. L'abbé Sieyès a laissé en mourant un manuscrit volumineux +ayant pour titre cette proposition, à la démonstration de laquelle +l'ouvrage entier est consacré; _Il n'y a point de questions insolubles, +il n'y a que des questions mal posées_. Nous pourrons donc croire avoir +contribué pour notre part à la solution de celles qui seront agitées +quand nous aurons clairement fait connaître la difficulté qu'il faut +trancher ou les différents intérêts qu'il s'agit de mettre d'accord. + +En remontant dans notre histoire, aux premiers temps où le règne des +lois régulières commença à s'établir, même au temps où la science était +presque uniquement cléricale, aux premières années du quatorzième siècle +(1312), sous Philippe le Bel, on trouve déjà admis et en vigueur le +principe que l'instruction publique dépend de l'État. Celui-ci eut sans +aucun doute à défendre son droit contre plus d'une tentative +empiètement; mais, d'une part, les édits, les ordonnances, etc., de +l'autre l'action de la magistrature, fixèrent et maintinrent son +influence. Ainsi, en 1446, une ordonnance de Charles VII vint donner +juridiction aux Parlements sur les Universités, qui prétendaient ne +relever que du pouvoir royal et du pape. En même temps, de leur côté, +les Parlements établissaient par des arrêts le droit d'autorisation et +d'inspection des Universités sur les écoles particulières, et +l'obligation pour les maîtres d'être gradués dans les le lettres qu'ils +enseignaient.--La collation des grades et leur indispensabilité furent +encore l'objet de prescriptions nouvelles dans l'édit de Blois de mai +1579.--Elles furent confirmées par l'édit réglementaire de Henri IV sur +l'Université de Paris, de septembre 1598, édit marquant davantage la +sécularisation commencée de l'enseignement public.--Une ordonnance +royale de janvier 1629 dispose également que «nul ne sera reçu aux +degrés qu'il n'ait étudié l'espace de trois ans en l'Université où +seront conférés lesdits degrés, ou en une autre pour partie dudit temps, +et en ladite Université pour le surplus, dont il rapportera certificat +suffisant; mais elle va plus loin encore, et, ne se contentant pas +d'imposer des conditions aux hommes qui se vouaient à l'enseignement ou +aux jeunes gens qui voulaient entrer dans certaines carrières, elle +subroge en quelque sorte l'État à tous les droits des pères de famille: +«Nous défendons, y est-il dit, à tous nos sujets, de quelque état et +condition qu'ils soient, d'envoyer leurs enfants étudier hors de notre +royaume, pays et terres de notre obéissance, sans notre permission et +congé.» + +Nous pourrions montrer également la constante surveillance de l'État sur +les Universités; sa vigilance à ne laisser établir aucun collège, qu'il +fût fondé par une dotation particulière, ou entretenu par une ville, ou +même doté sur des biens ecclésiastiques, sans une autorisation spéciale +et l'intervention d'une ordonnance du roi. Nous pourrions rappeler +comment, à diverses reprises, furent refoulés les empiètements des +jésuites et montrer comment, dès 1708, fut imposée l'obligation de +fréquenter les collèges aux élèves de tout établissement particulier +d'instruction; mais l'historique de l'instruction publique en France et +la préexistence presque immémoriale de toutes les prescriptions dont +Napoléon, en les coordonnant, a fait le code de Université, sont trop +clairement et trop complètement déduits et démontrés dans l'exposé des +motifs du projet de loi que M. Villemain vient de présenter à la Chambre +des Pairs, pour que nous n'y renvoyions pas ceux de nos lecteurs qui +voudraient, à ce sujet plus de preuves et de détails que l'espace ne +nous permet d'en donner ici. + +Si la liberté de l'enseignement n'exista jamais au profit des +particuliers sous l'ancienne monarchie; et le clergé lui-même, malgré +ses immenses privilèges, vit continuellement dans cette matière la +législation et la jurisprudence lui dicter des règles et lui imposer des +obligations, cette liberté n'exista pas davantage de fait après 1789 et +sous la République elle-même. L'Assemblée constituante en prononça le +nom, mais ne la constitua point. La Convention la proclama, mais y mit +d'abord des conditions qui assuraient qu'il n'en serait point usé sans +l'agrément de l'autorité; et si la constitution de l'an III ne semblait +pas imposer les mêmes limites, dès l'année suivante elles furent en +quelque sorte tracées par le décret du 3 brumaire, et, un peu plus tard, +la loi du 1er mai 1802 statua positivement que «il ne pourrait être +établi d'école secondaire sans l'autorisation du gouvernement.» + +Enfin vint l'Empire, qui, par la loi du 10 mai 1806 et les décrets du 17 +mars 1809 et du 15 novembre 1811, codifia avec ensemble tout ce que les +ordonnances des rois et les arrêts des Parlements avaient accumulé de +précautions et de garanties, les compléta, et faisant des anciennes +universités autant d'académies, les relia toutes à une seule et puissante +Université, dépendante de l'État, qui, selon l'expression de M. +Boyer-Collard, n'était autre chose que le gouvernement appliqué à la +direction universelle de l'instruction publique, et qui avait le +monopole de l'éducation à peu près comme les tribunaux ont le monopole +de la justice, et l'armée celui de la force publique. + +Cette organisation puissante fut maintenue par la Restauration, qui ne +consentit de dérogation à cette règle générale qu'en faveur des écoles +secondaires ecclésiastiques ou petits séminaires. Dès 1802, les besoins +du service religieux avaient fait créer par plusieurs évêques, avec des +secours particuliers, quelques écoles préparatoires à l'enseignement des +séminaires métropolitains ou diocésains, reconnus par un article du +Concordat, et, plus tard, organisés par la loi du 14 mars 1804. Un +décret du 9 avril 1809 mentionna pour la première fois ces écoles +préparatoires. Un titre spécial du décret du 15 novembre 1811, les +assimila tout à fait aux écoles ordinaires, leur interdisant de plus de +s'établir autre part que dans les localités où se trouvait placé un +collège communal ou un lycée, dont leurs élèves étaient tenus de suivre +les cours. Un ordonnance royale du 5 octobre 1814 vint dispenser ces +établissements de ces obligations et autorisa l'augmentation de leur +nombre. Ces facilités amenèrent un état de choses auquel on crut devoir +porter remède en 1828. L'exemption de toute obligation de grades quant +aux maîtres, la dispense de toute rétribution envers l'État quant aux +élevés, favorisaient les petits séminaires au détriment des collèges et +des institutions universitaires, et mettant ces derniers établissements +dans l'impossibilité de soutenir une lutte rendue trop inégale. + +C'est alors que, sur la proposition de M. le comte Portalis, ministre de +la justice, fut instituée, pour constater les faits et proposer les +mesures à prendre, une commission composée de neuf membres, qui +choisirent pour rapporteur M. de Quéleu, archevêque de Paris. Son +travail remarquable constate que, outre le nombre des écoles secondaires +ecclésiastiques porté à 126, 53 autres établissements s'étaient formés +comme succursales ou écoles cléricales; que plusieurs étaient dirigées, +non par des prêtres, mais par des membres de corporations religieuses +non autorisées par les lois; qu'enfin le but de l'institution des petits +séminaires était tout a fait dépassé. Il conclut à ce que nulle nouvelle +école secondaire ecclésiastique ne fût établie sans une autorisation +spéciale; à ce qu'on ne fît dans ces écoles que des études compatibles +avec l'état ecclésiastique; que l'habit y fût pris par les élèves ayant +deux ans d'études; qu'il leur fût interdit de recevoir des externes, et +enfin à ce que tous les élèves qui auraient abandonné l'état +ecclésiastique après leurs cours d'études, fussent tenus, pour obtenir +le diplôme de bachelier ès-lettres, _de se soumettre de nouveau aux +études et aux examens, selon les règlements de l'Université._ + +Les ordonnances du 16 juin 1828 ne furent que la mise en pratique et en +vigueur de ces principes et de ces conclusions. Elles furent présentées +à la signature de Charles X par M. Feutrier, évêque de Beauvais, +ministre des affaires ecclésiastiques, à la suite d'un rapport au roi où +ce prélat faisait ressortir la nécessité de conserver aux écoles +ecclésiastiques un caractère tout spécial, de le maintenir par la +condition relative, au baccalauréat, par l'obligation de porter le +vêtement ecclésiastique; et où il établissait, par des calculs bien +déduits, que le nombre de vingt mille élèves était largement suffisant +pour répondre à tous les besoins à venir du culte, et devait être fixé +comme une limite légale. + +Ces ordonnances furent exécutées immédiatement; mais vint la révolution +de 1830, qui, dans un des articles de sa Charte nouvelle, consacra le +principe de la liberté de l'enseignement, et promit la présentation d'un +projet de loi pour réglementer l'exercice de cette liberté En 1836, en +1841, deux projets furent portés aux Chambres; mais, à l'une comme à +l'autre de ces époques, beaucoup de personnes voulurent voir dans la +démarche ministérielle plutôt un acte conservatoire pour empêcher la +prescription de la promesse de la Constitution que la pensée bien +sérieuse de fixer immédiatement et définitivement la législation. On ne +fit rien pour démentir ces suppositions, car ni l'un ni l'autre de ces +projets n'arriva à la sanction royale, et il allèrent reposer dans les +archives des Chambres. L'hésitation à résoudre une question difficile, à +prononcer entre des prétentions aminées était explicable; mais ce qui +devait être d'une évidence non moins grande, c'est qu'il ne pouvait être +sans de nombreux inconvénients de prolonger la situation dans laquelle +on se trouvait: car les lois dont la Charte de 1830 avait promis la +révision d'après un principe qui n'était pas celui qui avait inspiré +leur rédaction, ces lois avaient inévitablement, par cette promesse +même, perdu de leur empire; les parties intéressées mettaient de +l'empressement à s'y soustraire comme à une législation caduque, et +l'administration incitait peut-être trop de faiblesse à faire exécuter +leurs plus importantes prescriptions; car, enfin, bien que condamnées à +une refonte, à ses yeux, elles devaient former encore le code de +l'enseignement jusqu'à la promulgation d'un code nouveau. En +législation, un interrègne c'est l'anarchie. + +De cette situation prolongée il est résulté que, tandis que l'Université +se bornait à élever quelques collèges communaux au titre de collège +royal, il s'est formé à côté d'elle une sorte d'Université +ecclésiastique, jouissant du privilège de ne pas payer le droit +universitaire, auquel les élèves des collèges, internes et externes, +sont tous tenus, et multipliant ses établissements grâce à cet avantage +et à son activité. Il n'y a aujourd'hui, en France, que 46 collèges +royaux et 312 collèges communaux, tandis que l'on compte 1,137 +établissements particuliers et séminaires indépendants de l'Université. +Les établissements de l'Université ne sont fréquentés que par 45,581 +élèves, sur lesquels 25,000 sont externes, et soumis pour l'éducation +morale à toute l'influence de la famille. Les établissements +particuliers, au contraire, comptent 63,000 élèves. + +On comprend que si la liberté de l'enseignement eût été réglementée en +1830, aussitôt que le principe fut proclamé, l'enseignement +ecclésiastique, qui était à cette époque renfermé dans les limites +tracées par les ordonnances de 1828, se fût montré de facile composition +pour un état de choses qui serait venu rendre plus favorable sa +situation. Mais quatorze années se sont passées depuis lors, quatorze +aimées durant lesquelles la liberté promise par la Charte a été à peu +près accordée dans le fait à cette nature d'établissements, et accordée +par l'État, gardant pour les siens toute la charge dont il exemptait ses +rivaux; le point de départ n'est plus le même, et les exigences ont +changé comme lui. + +Les prétentions aujourd'hui sont celles-ci: + +Une partie du clergé, en demandant pour les établissements qu'il a +fondés, et pour ceux qu'il serait maître de fonder encore, une complète +liberté, semble vouloir se réserver une sorte de censure sur les +établissements universitaires, en en retirant ou en y laissant à son gré +les aumôniers. + +Une autre partie se borne à réclamer la liberté, mais la liberté +entière, c'est-à-dire le droit d'élever non-seulement les jeunes gens +qui se destinent au culte, mais tous ceux qu'elle amènerait les parents +à lui confier, et sans que ces jeunes gens, pour être reçus bacheliers +ès-lettres, fussent tenus, comme le prescrivent les ordonnances de 1828, +de se soumettre aux études et aux examens selon les règlements de +l'Université. + +L'opinion la plus générale demande au gouvernement de fixer les +conditions auxquelles toute personne les remplissant pourra ouvrir un +établissement d'éducation, mais de traiter chacun également, de +n'accorder de privilège particulier et d'exemption de faveur à personne. +De ce côté on est tout disposé à reconnaître l'action supérieure et la +surveillance constante de l'État; on ne prétend point qu'elle ne doive +s'exercer sur les maisons d'éducation que comme celle de la police +s'exerce sur les lieux publics; on reconnaît qu'il est du droit, du +devoir du gouvernement d'exiger des garanties particulières des +établissements où se forment de jeunes citoyens, les intérêts de l'État +et ceux des pères de famille ne sauraient, aux yeux des hommes éclairés +et de bonne foi, être des intérêts opposés. On ne demande pas qu'on +soumette les écoles ecclésiastiques à la rétribution universitaire, mais +qu'on exempte toutes les institutions de cet impôt fort malentendu, fort +lourd, et arbitrairement assis. On ne demande pas que les grades ne +soient pas délivrés par l'État, et qu'il ne soit pas appelé à juger, par +l'intervention de ses fonctionnaires, de la capacité de ceux qui se +présentent pour les obtenir, mais que ce soit lui, désintéressé dans la +question d'amour-propre, et non des hommes que leur situation de +rivalité rend juges et parties, qui reconnaisse et proclame la capacité; +en un mot, que le grand-maître de l'Université et le ministre de +l'instruction publique soient deux fonctionnaires distincts, l'un +dirigeant, sous les ordres de ce dernier, les établissements dont l'État +aura pris le patronage spécial, et où il placera ses boursiers; l'autre +surveillant et gouvernant tous les établissements, qu'ils dépendent de +l'Université ou qu'ils soient dirigés par les hommes qui les auront +ouverts à leur compte, après avoir rempli les formalités voulues et +satisfait aux conditions imposées. + +Voilà les exigences, les prétentions et les demandes en présence +desquelles se trouve M. Villemain. Comment y a-t-il répondu, et quelle +transaction a-t-il su trouver? C'est ce qui demandera de notre part ou +de celle de l'historien de la Semaine un examen à part, et quelques +développements nouveaux, quand le projet présenté arrivera à la +discussion définitive, car nous ne sommes pas de ceux qui pensent que ce +projet n'a été porté d'abord à Chambre des Pairs que pour qu'il ne +revint pas, en temps utile, à la Chambre de Députés, et pour qu'une +solution, difficile sans doute, se trouvât encore une fois différé. +Mais, aujourd'hui, nous ne nous sommes proposé que d'exposer la +question. Une autre fois nous examinerons de quelle façon on entreprend +de la trancher. + + + +Le Vésuve. + +Nous empruntons à un ouvrage qui paraîtra prochainement quelques détails +curieux sur le Vésuve. Quoique le sujet ait fourni la matière de +beaucoup de volumes, chaque nouveau récit présente encore de l'intérêt, +surtout quand il contient, comme les extraits suivants, les impressions +et les expériences de deux savants tels que les docteurs Magendie et +Constantin James, auxquels nous devons cette communication. + +«Depuis le bas de la montagne jusqu'à l'Ermitage, les substances qui +proviennent de la décomposition des cendres vomies par le cratère +recouvrent la lave d'un terreau extrêmement fertile. C'est là qu'on +récolte le fameux vin de Lacryma-Christi. Triste fécondité cependant que +celle qui est achetée au prix d'incessantes alarmes! + +«Il était une heure quand j'arrivai à l'Ermitage. Je m'attendais à +rencontrer là quelqu'un de ces vénérables religieux qui inspirent à la +fois l'admiration et le respect. Je fus bien désappointé. L'ermite du +Vésuve est tout bonnement un cabaretier qui a pris à ferme l'Ermitage, +et vend fort cher de très-mauvais vin. Il n'a d'un ermite que la robe de +bure, le capuchon et un gros trousseau de clefs, auxquelles il manque +des serrures à ouvrir. + +«A partir de l'Ermitage, le chemin cesse bientôt d'être praticable pour +nos montures. Nous nous trouvons au milieu d'une nature aride, désolée, +morte, sans trace aucune de végétation. Le sol, bouleversé affreusement, +est partout hérissé de masses volcaniques d'un gris plombé, miroitantes, +jetées pêle-mêle les unes à côté des autres, et unies entre elles par un +ciment de lave. Il nous faut marcher sur les aspérités des roches, et +souvent sauter par-dessus de larges crevasses. A notre gauche est le +cratère à demi écroulé de l'ancien volcan, aujourd'hui éteint et appelé +_Monte di summa_, le même qui a enseveli Pompéi, Herculanum et Stabia +(1). Sur la droite, l'épaisse coulée de lave de la dernière éruption, +celle de 1839. En face de nous, le cône de cendre qui nous reste à +gravir. + + [Note 1: L'an 79 de notre ère. Parti du cap Visene pour aller + étudier de plus près le phénomène de l'éruption, Pline fut étouffé + à Herculanum sous les cendres vomies par le volcan. Voir + l'admirable lettre de Pline le jeune à Tacite, dans laquelle il + raconte la mort de son oncle, et les détails de la catastrophe.] + +«Mon thermomètre indique 19 degrés. On aperçoit de distance en distance +des fumaroles, et on commence à entendre les détonations du volcan. + +«Notre marche devient de plus en plus pénible. La cendre superposée par +couches molles et fines constitue un plancher mouvant qui s'affaisse +sous les pas, et dans lequel on peut craindre à chaque instant de rester +embourbé. Nous enfoncions quelquefois jusqu'au-dessus du genou. A mesure +qu'on s'approche de la cime du cône, cette cendre s'échauffe et fume. +J'ai vu le thermomètre, que j'y plongeais, s'élever jusqu'à 55 degrés. + +«Enfin, nous voici au sommet du volcan, dont la hauteur totale est de +1,207 mètres. Il est trois heures. Mon oeil plonge dans le cratère. Quel +imposant spectacle! + +«Représentez-vous un large gouffre, profond de plus de cent pieds, +irrégulièrement circulaire, d'où s'échappe un nuage de fumée suffocante +et roussâtre. Enveloppé de ténèbres, il s'illumine par intervalle de +jets de lumière, accompagnés d'explosions, qui sont immédiatement +suivies d'une chute de pierres sur des surfaces retentissantes. On +dirait souvent d'un bouquet d'artifices. Ainsi, au fond de l'abîme, +l'éclair a brillé; une fusée s'élance, s'irradie à une certaine hauteur, +retombe verticalement, et ruisselle en filons étincelants sur les +facettes sonores d'une pyramide. La base de cette pyramide repose au +milieu d'une nappe de feu semée de fissures en zigzag, qui reflètent +inégalement la lueur de l'incendie. Cependant le sol que nous foulons +est brûlant. Dans certains endroits, la chaleur est si forte qu'elle +pénétré la chaussure, l'attaque, et oblige de changer de place +fréquemment. + +«Ce gouffre, ces vapeurs, l'horreur des ténèbres, ces conflagrations +constituent un panorama dont aucune expression ne pourrait traduire la +terrible harmonie. Aussi le premier sentiment que j'éprouvai fut-il un +sentiment de stupeur mêlée de crainte. J'osais à peine circuler autour +du cratère; je sentais la poussière crépiter sous mes pas, et il me +fallait prendre garde aux inégalités du terrain. + +«Le jour paraît. Il éclaire peu à peu l'intérieur du volcan; les objets +se dessinent; les scènes de la nuit s'expliquent et diminuent le +prestige. + +«Le cratère a la forme d'un immense entonnoir, dont l'orifice évasé +couronne la crête de la montagne, et se continue insensiblement avec les +parois de l'infundibulum. Des parois aboutissent à un étroite enceinte, +qu'elles circonscrivent. + +Au centre est la bouche du cratère. Celle-ci n'occupe pas la partie la +plus déclive de l'excavation, mais au contraire le sommet tronqué d'un +cône qui se dresse comme une île au milieu de la lave, et dont la +formation est facile à comprendre. + +«Supposons une surface plane percée d'un trou. Des pierres sortent de ce +trou par jets alternatifs et retombent les unes dans le trou, les autres +autour. Ces dernières, s'entassant graduellement, finissent par figurer +un cône ou pyramide, dont le conduit central se continue avec le trou +d'émission. Vous diriez presque d'un tuyau de cheminée. Telle est, sur +une plus grande échelle, la manière dont se forme et s'accroît la +pyramide du volcan. + +«En effet, le sommet de cette pyramide vomit des matières +incandescentes. Des matières retombent les unes perpendiculairement dans +la bombe du cratère, les autres sur son pourtour, d'autres enfin roulent +jusqu'à la base ou bondissent, en se brisant sur les arêtes de la +pyramide. A mesure qu'elles se refroidissent, elles passent par diverses +nuances de coloration, dont on n'apprécie bien la teinte que pendant la +nuit. + +«Ces éruptions se succèdent toutes les huit ou dix secondes. Elles sont +précédées d'un murmure profond, et la bouche du volcan paraît embrassée. +Puis on entend une explosion pareille à un coup de pistolet, à un coup +de canon ou même au roulement de la foudre. C'est la lave qui jaillit. +La hauteur du jet dépasse rarement trente ou quarante pieds. Court +moment de silence; puis un pétillement sec, à grains nombreux et gros, +indique que la lave retombe en pluie sur la pyramide. + +«La quantité et le volume des matières lancées ainsi par chaque éruption +sont très-variables. Tantôt il n'y a que quelques scories de la grosseur +du poing; d'autres fois, des fragments de roches fondues en nombre +considérable. + +«Je ne suis encore qu'à la moitié de mes explorations. Il s'agit +maintenant de descendre dans le cratère. + +«Il n'y a pas de chemin tracé. Les parois du cratère me rappelaient +assez ces grandes falaises qui bordent le rivage de certaines côtes, +excepte qu'au lieu d'être taillées à pic, elles représentent un plan +incliné dont la surface est inégalement onduleuse. La pente est trop +rapide pour qu'on puisse, suivre une ligne directe. Je marchais donc en +biaisant, tantôt à droite, tantôt à gauche, revenant souvent sur mes +pas, en un mot obéissant à tous les caprices du terrain. Le guide allait +devant moi, sondant avec son bâton les endroits suspects. On ne peut pas +se traîner sur les genoux, ni se cramponner avec les mains, car le sol +n'est formé que de cendres et de roches brûlantes. Des roches sont de +nature sulfureuse. Elles offrent, suivant leur degré plus ou moins +avancé de combustion, toutes les nuances possibles de couleur, depuis le +jaune safrané jusqu'au jaune paille. + +«On rencontre à chaque pas des fumaroles. Ce sont autant de bouches de +vapeur dont les émanations, semblables à celles du soufre qui brûle, +provoquent la toux et oppressent. La température de ces fumaroles est +d'environ 60 degrés. Quand on plonge le thermomètre dans les points d'où +la fumée s'échappe, le mercure monte rapidement jusqu'à 90 et 95 degrés. +Il faut retirer l'instrument, de peur que le tube n'éclate. + +«J'arrive ainsi non sans peine, jusqu'au fond du cratère. Il est six +heures. Nous avions mis près de quarante minutes à descendre. + +«Pour bien comprendre l'endroit où je pose actuellement le pied, qu'on +se figure un cirque, et au milieu de l'arène une pyramide. Il règne un +espace libre entre la base de la pyramide et les premiers gradins du +cirque. Or, c'est dans cet espace que me voici parvenu. La cheminée, du +cratère représente la pyramide de l'arène, et le pourtour des parois les +gradins du cirque. + +«La largeur de cet espace est d'environ trois mètres. Son plancher, +qu'on me pardonne l'expression, est uni et légèrement granuleux comme +l'asphalte d'un trottoir. Et, en effet, ce n'est autre chose qu'une +couche de lave refroidie. Cette lave a la solidité de la dalle. +Frappez-la avec le talon de la chaussure ou l'extrémité ferrée d'un +bâton, vous ne réussirez pas à l'entamer. + +«Peut-on circuler autour de la cheminée du cratère? Oui, mais seulement +dans un tiers de sa circonférence, car dans les deux autres tiers la +lave est en pleine ébullition. + +«Maintenant que nous nous sommes occupés de ce qui est à nos pieds, +levons les yeux vers la pyramide du cratère (2). + + [Note 2: Il y a quelques années un Français gravit cette pyramide, + et se précipita volontairement dans la bouche du cratère. Il fut + rejeté quelques instants après entièrement calciné.] + +«Cette pyramide ressemble à un énorme tas de coke, seulement sa couleur +est d'un gris plus foncé. Ce n'est pourtant pas tout à fait celle du +charbon de terre, ni surtout son reflet luisant. Les détritus +volcaniques qui la composent sont entassés grossièrement les uns +au-dessus des autres, de manière à laisser des creux où l'air pénètre. +C'est à cette disposition que la pyramide doit sa sonorité, alors que +les matières lancées par le cratère pleuvait à sa surface. + +«Des matières arrivaient quelquefois en roulant jusqu'à nous. On les +évite aisément; car, arrêtées en chemin à tout instant par leur +viscosité, elles laissent derrière elles une traînée de feu qui en +diminue et ralentis la masse. Jamais elles ne sont venues d'emblée de +notre côté. Pour franchir d'un seul bond la pyramide, il eût fallu +qu'elles décrivissent dans l'air une parabole, que leur projection +verticale rendait impossible. + +«La lave lancée par le volcan est plus liquide et a une température plus +élevée que celle qui baigne la base de la pyramide. En voici la preuve. + +«Je m'étais amusé à détacher du fond des crevasses des fragments de lave +liquéfiée dans lesquels j'enfonçais avec mon bâton de petites pièces en +argent. Je rapprochais ensuite l'orifice du trajet, de manière à n'y +laisser qu'un simple pertuis. La lave, en se refroidissant, acquérait +bientôt la dureté de la pierre. Quant à la pièce, elle restait +emprisonnée sans pouvoir ressortir, puisque son diamètre se trouvait +devenu plus large que celui du trou qui lui avait livré passage. + +«Je veux répéter la même expérience sur un morceau de lave que venait de +lancer le cratère. La pièce y pénètre par son propre poids, mais à +l'instant même elle fond, brûle et disparaît. Il me fallut, pour +prévenir la fusion du métal, laisser s'écouler près d'une demi-minute +avant d'introduire d'autres pièces dans la lave. + +«Ces deux laves, quand elles sont refroidies, ont la même teinte, la +même consistance, le même poids. J'en ai rapporté plusieurs +échantillons, que j'ai fait examiner par des personnes très-compétentes. +On leur a trouvé une composition parfaitement identique. Elles sont en +très-grande partie formées par du granit fondu, ce qui explique pourquoi +leur pesanteur est si considérable. + +«Chaque éruption du volcan faisait vibrer notre plancher, de lave. Au +moment des plus fortes détonations, je sentais des oscillations +véritables. Ces phénomènes étaient produits par l'ébranlement de l'air +et la conductivité du sol. + +[Illustration: Maison de l'Ermitage du Vésuve.] + +«Il me sembla aussi plusieurs fois, même en l'absence de l'éruption, +entendre une suite de mugissement souterrain. Ayant recouvert de mon +mouchoir un endroit refroidi de la lave, j'y appliquai l'oreille. +D'abord, il me fut impossible de rien distinguer. J'étais comme assourdi +par le frétillement des couches voisines en ébullition. Mais bientôt, +concentrant toute mon attention, j'entendis par intervalle, dans la +profondeur du volcan, une sorte de clapotement humide, de gargouillement +tumultueux, qui indiquait des déplacements de gaz et de matières +liquides.» + +[Illustration: Coupe du Cratère du Vésuve.] + + + +Algérie.--Escadron de Dromadaires. + +L'excessive mobilité des tribus arabes et la rapidité avec laquelle +leurs cavaliers franchissent de grandes distances ont été jusqu'ici de +sérieux obstacles à l'affermissement de notre domination en Algérie. +Comment, en effet, triompher d'un ennemi presque insaisissable, et +imposer une obéissance durable à des populations fugitives? Dès 1843, +cependant, on avait eu recours, pour les atteindre, à lui expédient +couronné de succès. Un corps expéditionnaire fut organisé sous les +ordres du colonel Jusuf, et composé de quelques escadrons de spahis avec +environ deux mille fantassins montés sur des mulets. Ce corps se mit à +la poursuite des tribus réfugiées dans le petit Désert, où elles se +croyaient à l'abri de nos coups. Il ne tarda pas à les rejoindre, et les +força à rentrer dans le Tell, pour y rester soumises à l'autorité de la +France. + +Dans le courant de la même année, un autre essai fut tenté afin de +remplacer les mulets par des dromadaires. Un mulet, en filet, revient en +Afrique à 850 fr.; il coûte 1 fr. 50 c. par jour de nourriture, et ne +peut servir, terme moyen, que dix-huit mois; taudis qu'un dromadaire ne +coûte que 200 fr., vit avec ce qu'il trouve, porte le triple du fardeau +d'un mulet, peut servir vingt ans, parcourt de grands espaces, sans +éprouver les besoins des autres bêtes de somme, et supporte pendant +plusieurs jours les privations de boisson et d'aliments. Sous tous les +rapports, l'usage du dromadaire est donc plus économique et plus +avantageux que celui du mulet. + +[Illustration: Bride du Dromadaire.] + +Il existe deux variétés de dromadaires; les uns, très-grands, très-gros, +très-forts à la marche pesante, sont destinés exclusivement au transport +des marchandises; les autres, moins grands, de forme moins épaisse, +sveltes et élancés, sont extrêmement agiles et servent spécialement de +monture. Ils sont, à l'égard des premiers, comme des chevaux de selle +auprès des chevaux de trait. Les dromadaires de la grosse espèce portent +des poids énormes et jusqu'à cinq ou six cents kilogrammes. Comme ils +sont très-hauts, ils sont dressés à s'accroupir pour recevoir les +charges énormes que l'on met sur leur dos. Ce sont ceux que l'on a +appelés avec raison les vaisseaux du désert, et qui le traversent avec +les caravanes où on les compte souvent par centaines. Les seconds ne +portent que les hommes; ils sont également dressés à s'accroupir sur les +genoux, lorsqu'on veut les monter; le cavalier se place alors sur une +espèce de bât creusé vers le milieu, et garni à chacun des arçons d'un +morceau de bois arrondi, planté verticalement, qu'il saisit fortement +avec les mains pour se tenir. + +Les dromadaires ne sont pas conduits par le mors. Dans les villes, on +leur passe aux narines, partie chez eux fort sensible, un anneau auquel +on attache un bridon. Dans le désert, on se contente de les retenir par +un licou, et on les frappe avec un kourbach (fouet) du côté où on veut +les faire avancer. Leur plus grand mérite est d'avoir un trot allongé et +doux. Leur allure pourtant, très-fatigante pour ceux qui n'y sont pas +accoutumés, produit sur le cavalier l'effet du roulis. + +[Manoeuvres de Dromadaires] + +Déjà, dans la célèbre expédition d'Égypte, les dromadaires furent +enrégimentés avec succès. Les Arabes bédouins inquiétaient les derrières +de l'armée, venaient jusque dans les faubourgs du Caire commettre des +vols et des assassinats, et parvenaient presque toujours, grâce à la +vitesse supérieure de leurs chevaux, à échapper aux poursuites de la +cavalerie française. Le général Bonaparte, voulant mettre un terme à ces +incursions, ordonna, par un arrêté du 9 janvier 1799, la formation d'un +régiment de dromadaires, composé de deux escadrons à quatre compagnies +de soixante hommes. Chaque dromadaire portait des vivres et de l'eau +pour cinq ou six jours; il était monté par deux hommes places dos à dos +et armés d'un fusil de dragon avec baïonnette et d'un sabre de hussard. +Les officiers avaient des pistolets, et ils étaient munis de boussoles +pour se diriger dans le désert. L'uniforme, dessiné par Kléber dans le +goût oriental, était très-brillant. Lorsque, dans les engagements qui +avaient lieu autour du Caire, une tribu arabe était parvenue à échapper +à la cavalerie européenne, on dirigeait sur ses traces un détachement du +corps des dromadaires, et il était rare qu'il ne parvint pas à +l'atteindre. Les chameaux fléchissant alors le genou, les cavaliers +descendaient avec leurs armes, entravaient leurs moulures, les +pelotonnaient toutes ensemble, en laissant au milieu un espace vide +pour placer quelques hommes chargés de les défendre; puis le reste, +manoeuvrant en dehors de ce groupe, engageait l'action avec les Arabes, +déjà découragés par cette attaque inattendue, et ne tardant pas à les +vaincre. + +Au mois d'août 1843, M. le chef de bataillon Carluccia, du 33e de ligne, +a obtenu, sur sa demande, du gouverneur-général, l'autorisation +d'organiser à la Maison-Carrée un escadron de cent dromadaires, avec +deux ceins hommes d'élite du 33e de ligne et du 6e bataillon de +chasseurs d'Orléans. Il y a ainsi deux hommes pour un dromadaire: un +seul monte, un autre conduit; ils se relayent à chaque halte; tous deux +peuvent monter au besoin. C'est sur l'arriére du bât que le cavalier est +assis; le devant est occupé par les deux sacs des soldats, par deux +outres contenant de quatre à cinq litres d'eau chaque, ainsi que par un +grand sac en toile renfermant pour un mois de vivres des deux soldats en +biscuit, sel, sucre, café et riz. + +Le bât se maintient au moyen d'une corde fortement sanglée. A +l'extrémité d'une des traverses du bât, à laquelle s'attachent les +bagages ci-dessus mentionnés, vient s'enrouler une double corde que +traversent deux étriers en bois. Le cavalier est, de cette manière, +libre de mettre ses pieds à la position qui lui convient le mieux, et de +se servir des étriers pour monter et descendre. + +Le licol est à la fois simple et ingénieux. Au moyen de deux anneaux +fixés en dessus et en dessous du museau, on fait passer en sens +contraire une double corde attachée à l'anneau supérieur. A l'aide de +ces brides, on maîtrise le dromadaire le plus méchant et le plus rétif. + +Le soldat monte habituellement sur le dromadaire en faisant agenouiller +sa monture et en lui mettant le pied sur une des jambes de devant; pour +descendre, il passe les deux jambes du même côté, et se laisse glisser +au commandement _à terre!_ + +Le dimanche 28 janvier 1811, le maréchal gouverneur-général passait en +revue la gendarmerie, l'artillerie et le génie sur le champ de +manoeuvres de Mustapha, près d'Alger, quand tout à coup des cris +sauvages se firent entendre. Aussitôt on vit déboucher par le chemin de +la Maison-Carrée, en une masse noire et compacte, un groupe de cavaliers +d'une espèce toute nouvelle, élevant dans les airs, du haut de leurs +montures africaines, leurs fusils reluisant au soleil; c'était +l'escadron de dromadaires. La première vue de cette cavalerie provoqua +un mouvement d'hilarité, que le gouverneur-général réprima en s'écriant: +«Ne riez pas; la chose est plus sérieuse que vous ne pensez.» En effet, +l'escadron de dromadaires exécuta sur-le-champ diverses manoeuvres avec +une extrême précision, marchant tantôt en colonne, tantôt en bataille, +se formant sur la droite, sur la gauche et en avant en bataille, tantôt +au pas, tantôt au trot. Bientôt, à un commandement, les hommes sautèrent +lestement à terre et se portèrent en avant, exécutant des feux de +tirailleurs, tandis qu'un quart d'entre, eux suivaient le mouvement +offensif, chaque homme conduisant quatre dromadaires par les rênes. + +La promptitude de toutes ces évolutions, la facilité avec laquelle nos +braves et intelligents fantassins ont appris à manier leurs dromadaires, +ont vivement frappé toute l'assistance. Aux plaisanteries a succédé +l'admiration, et chacun a compris tout l'avantage qu'il sera possible de +retirer de cette institution. Grâce aux escadrons de dromadaires, aucune +population arabe ne saurait plus désormais trouver dans l'émigration un +asile où elles soient assurées d'échapper à l'atteinte de nos colonnes +expéditionnaires. + + + +Paris souterrain. + +[Illustration: Une rue souterraine de Paris.] + +I. + +Du temps de nos bons aïeux, lorsqu'on croyait encore aux esprits,--car +nous sommes aujourd'hui trop raisonnables pour y croire,--on avait +divisé notre momie en trois parties habitées par des êtres de nature +diverse. L'air et les nuées étaient le domaine des sylphes, esprits +légers, toujours beaux, toujours jeunes, nés pour la poésie et le +plaisir, habitant des palais brillants formés de nuages dorés par le +soleil, étincelants comme l'arc-en-ciel.--Au-dessous d'eux, à la surface +de la terre, c'était la race humaine, notre domaine à nous, tel que nous +l'habitons.--et puis, au-dessous encore, dans les entrailles de la +terre, se trouvait un troisième monde, celui des gnomes, esprits +souterrains, relégués au dernier degré de l'univers. Ceux-ci, on le +conçoit, étaient encore moins connus. Des hommes doués de bons yeux, et +surtout d'une bonne dose de crédulité, pouvaient bien avoir entrevu, par +intervalles, dans les nuages, les palais fantastiques et les armées +légères des sylphes rangées en bataille dans le ciel; de graves +historiens en rapportent mille témoignages. Mais nul regard, si +complaisant qu'il fût, ne pouvait percer jusqu'aux cavernes +inaccessibles des gnomes. L'imagination, qui ne fait jamais défaut, y +suppléait; tantôt, selon le caprice du rêveur, on peignait ces pauvres +gnomes comme des démons malfaisants, difformes, rabougris, accaparant +les trésors de la terre, et les enfouissant avec eux par une insatiable +avarice; tantôt, au contraire, on trouve des palais d'or, de pierres +précieuses, qui s'ouvrent dans les longues galeries souterraines à la +lueur étincelante des escarboucles et des ruisseaux de phosphore; pays +merveilleux où règnent des esprits irrésistibles, vifs et séduisants, +mais capricieux et fugitifs comme ces feux errants qui scintillent dans +l'obscurité des cavernes. + +Sans doute nos lecteurs ne sont pas sans avoir entendu quelquefois, et +même avec plaisir, ces récits fantastiques. Eh bien! sans rouvrir les +vieux contes de la _Bibliothèque bleue_, ou les graves entretiens du +comte de Gabalis sur les êtres élémentaires, nous allons faire aussi des +histoires de l'autre monde. Nous allons décrire des régions +souterraines; nous allons nous promener à vingt pieds, à cent pieds, à +cent cinquante pieds sous terre, avec les habitants de ces domaines, +dans le royaume des gnomes et des farfadets; tout cela, sans dire autre +chose que ce qui est, que ce que nous avons vu et touché,--et sans +sortir, qui plus est, de l'enceinte de Paris et de sa banlieue. + +Nous allons conduire nos lecteurs dans le Paris souterrain. Nous leur +ferons faire, j'en suis presque certain, d'inévitables découvertes dans +ce monde nouveau et presque inconnu. Cela ne doit pas surprendre, car la +superficie du pavé de Paris est souvent assez boueuse pour qu'on ne soit +guère tenté de regarder dessous. Cependant, à chaque pas, de nombreux +témoignages viennent révéler l'existence de cette seconde ville enfouie +sous les pieds de la première. Chacun a sans doute remarqué ces épaisses +et larges plaques de fonte ciselée, éparpillées çà et là au milieu des +chaussées, tremblant et résonnant sous les roues des voitures; ce sont +les portes et les fenêtres des rues souterraines. Il n'est personne qui +n'ait rencontré, de temps en temps, un escadron de ces hommes armés +d'échelles, de cordes, de râteaux, et chaussés de ces redoutables bottes +qui broient le pavé; ou bien encore, ceux que l'on entend et que l'on +voit le soir, courant sur les trottoirs, fouillant à l'angle des murs et +des soupiraux, et faisant retentir par intervalles, d'un son stridont et +cadencé, la barre de fer poli dont ils sont armés?--Ce sont les +habitants, ou les ambassadeurs de la ville invisible que vous foulez aux +pieds. + +On a décrit, on a peint souvent avec talent l'aspect du Paris à vol +d'oiseau; nous allons faire le contraire, et donner l'aspect de Paris à +course de taupe. Au lieu de nous élever, nous descendrons; au lieu de +voir Paris au-dessus des toits, nous le verrons au-dessous des caves. Ce +sera peut-être moins facile, moins lumineux; mais ce sera peut-être +aussi intéressant, et sans doute ce sera plus neuf. + +Avant de nous engager dans les détails de ce voyage, prenons d'abord une +idée générale du pays; et, en voyageurs érudits, prenons-en la +configuration générale, la disposition et les limites. + +De même que ces villes édifiées au pied des volcans et construites sur +d'autres villes enfouies qui leur servent de base, le Paris souterrain +compte plusieurs étages de régions souterraines, superposées les unes +aux autres et descendant ainsi de degré en degré depuis la surface du +pavé jusqu'à d'immenses profondeurs. Chaque étage caverneux, bien +distinct de celui qui le précède et de celui qui s'enfonce au-dessous de +lui, a sa physionomie particulière et ses habitants qui lui +appartiennent. Aussi, pour procéder par ordre, nous commencerons notre +voyage par la région la plus.--rapprochée de nous pour descendre ensuite +de plus en plus. Et, placé d'abord en simple piéton sur le pavé de la +rue, nous allons, tout à coup, changer de place, et, glissant plus bas, +regarder dessous...--Voici le premier étage de Paris souterrain.--Que +vous en semble? + +Depuis quelque temps on a beaucoup parlé de travaux d'assainissement, de +distribution d'eau, d'éclairage public; et on sait bien vaguement que +toutes ces dispositions exigent des constructions souterraines. Mais, +malgré tout ce qu'on peut avoir su et entendu, sans doute on ne se +figure pas ce dédale de cavernes obscure, ce tissu croisé et recroisé de +tuyaux, de conduites enchevêtrées les unes dans les autres, et les unes +sur les autres; il est facile de comprendre à cet aspect tout ce +qu'exige de combinaisons et de travaux le placement, l'entretien et le +renouvellement d'un semblable appareil. + +Il faut penser qu'il existe sous le sol de Paris environ cent vingt +kilomètres d'égouts, qui représentent par conséquent trente lieues de +rues souterraines, et environ autant de lieues de conduites d'eau. Quant +aux conduites de gaz, elles sont encore bien plus étendues. Nous ne +comptons pas, en outre, tous les embranchements particuliers qui coupent +les conduites maîtresses pour distribuer droite et à gauche l'eau et le +gaz dans les maisons ou sur la voie publique. + +Nous avons cherché à présenter dans cet aspect du sol de la rue un +aperçu des principales dispositions adoptées pour l'agencement et le +service de ces conduites. En voici rapidement l'indication et +l'explication. + +A est la coupe d'un égout. Les balayeurs-égoutiers y descendent à l'aide +d'une échelle par le tampon de regard B.--C'est une bouche sous +trottoir, qui absorbe les eaux du ruisseau; et D est un tuyau de chute, +par lequel les eaux ménagères et pluviales de la maison voisine tombent +directement dans l'égout. L'administration accorde en effet aux +propriétaires qui le demandent, l'autorisation de se débarrasser ainsi +de leurs eaux, moyennant l'apposition de grilles convenablement +établies, et certaines dispositions qu'exigent la prudence et la sûreté +publique.--De distance en distance, des trappes de regard sont ouvertes +sous la voûte de l'égout, afin de pouvoir en opérer la ventilation au +besoin, et y faire parvenir les ouvriers. + +C'est la conduite d'eau qui dessert la rue à main droite; au point F +elle porte une concession particulière servie au moyen d'une bourbe à +clef, dont la manoeuvre peut avoir lieu à travers le madrier perforé G, +à l'affleurement du pavé. Cette conduite d'embranchement E a sa prise +d'eau sur la conduite maîtresse H, qui dessert la rue à main gauche et +fournit la borne-fontaine I; comme elle est placée au niveau de l'égout, +elle rencontre sur sa route les reins de la voûte, et la traverse sur +une espèce de chevalet en fonte qui la soutient dans ce passage. + +La prise d'eau d'embranchement a lieu dans le regard par un double +système, de manière à pouvoir arrêter l'eau de la maîtresse conduite en +amont ou en aval sans arrêter le service de l'embranchement. Le regard +en maçonnerie y est ainsi établi, afin que les agents des eaux de Paris +puissent faire la manoeuvre des robinets d'écoulement et d'arrêt. + +Les conduites E et H ont été posées dans de simples tranchées, et ne +sont à découvert que dans le regard. Il n'en est pas de même de celles +qui sont figurées aux lettres K. L. Celles-ci sont posées sur +encorbellement dans des galeries. Ce système, qui permet de s'assurer à +chaque instant de l'état des conduites, et de les réparer sans +intercepter la circulation et remuer le pavage, peut être adopté pour +les conduites d'eau. Mais cette méthode ne pourrait être employée pour +les tuyaux de gaz, à cause des dangers qui en résulteraient. + +Notre, gravure représente la mise en communication de deux conduites, de +diamètre différent par le tuyau circulaire M, garni de ses robinets +d'écoulement et de vanne. + +Nous n'entrerons pas dans les détails explicatifs sur la forme et la +manoeuvre de ces robinets; ils seraient longs et exigeraient des +développements techniques qui n'intéresseraient qu'un petit nombre de +nos lecteurs. Nous dirons seulement que cette mise en communication des +tuyaux a lieu pour remédier aux irrégularités du service. On tient ainsi +les conduites en charge l'une par l'autre, on supplée au besoin aux eaux +de l'Ourcq, lorsqu'elles font défaut, par les eaux de la Seine, et +réciproquement. Lors d'un accident, la seule manoeuvre d'un robinet +suffit pour procurer l'eau à tout un quartier, que sans cela pourrait en +rester privé fort longtemps. + +Après les conduites d'eau viennent les conduites de gaz. Les tuyaux N. +O. desservent la rue à droite, et les tuyaux P. R. la rue à gauche. Dans +les rues dont la largeur est assez considérable, et qui surtout sont +divisées dans le milieu par un égout, il est d'usage de placer une +conduite de gaz de chaque côté, afin d'éviter les inconvénients qui +résulteraient pour les branchements particuliers des deux côtés de la +rue, s'il fallait à chaque fois traverser toute la largeur de la +chaussée et la maçonnerie de l'égout. Notre gravure ne présente donc que +les conduites nécessaires; les petits tuyaux S sont ceux qui desservent +la borne-fontaine, l'éclairage public, et quelques concessions +particulières d'eau, de gaz, etc. + +Quelquefois le nombre de ces tuyaux est plus considérable. La grosseur +en varie aussi beaucoup, il y en a dont l'énorme diamètre est de 0,50 à +0,60 c. sont de véritables tonneaux; la maîtresse conduite des eaux de +Chaillot est de ce nombre. D'autres, au contraire, n'ont que 0,08 c. Les +petits tuyaux en plomb sont aussi exigus qu'on le désire. + +Les égouts varient également de largeur; ils sont de petite ou de grande +section, pour se servir du terme administratif, selon l'importance et la +longueur de leur parcours, selon le volume des eaux qu'ils sont appelés +à recevoir. Les égouts-galeries sont ceux qui reçoivent en outre une +conduite supportée par encorbellement. + +Voilà donc l'aperçu rapide de ce que l'on trouve sous le pavé, de ce qui +constitue le premier étage de Paris souterrain. Quant au peuple qui +anime et gouverne cette cité suburbaine, sans doute il vaut mieux +n'avoir pas de fréquents rapports avec ses râteaux mal odorants, ses +lampes fumeuses et ses grosses bottes; mais cette existence d'un travail +pénible et rebutant mérite bien aussi quelque intérêt. Passer les jours +entiers dans ces étroites et humides cavernes, sans lumière, sans +soleil, et sans autre air que les émanations fétides des immondices, +gagner sa vie à remuer la fange produite par un million d'individus qui +s'agitent sur leurs tête, certes le salaire de ceux qui se dévouent à +une semblable profession est rudement gagné. D'ailleurs cette existence, +triste toujours, n'est souvent pas sans péril. Ces dédales obscurs ont +vu de sanglantes catastrophes, de terribles agonies, et la funeste +histoire de la galerie des Martyrs n'est pas la seule que les égouts de +Paris aient à déplorer. + +Pour achever cette rapide description du premier plan de la ville +souterraine, nous devons dire qu'elle possède deux fleuves: l'un au +nord, sur la rive droite; l'autre, au sud, sur la rive gauche de la +Seine.--Le premier, que l'on appelle l'aqueduc de ceinture, est une +large galerie voûtée qui reçoit les eaux du canal à la Vilette, et les +mène jusqu'au faubourg du Roule. C'est une rivière claire, limpide et +tranquille.--L'autre..., hélas! elle fut jadis célèbre, et, non contente +de traverser la grande cité aux rayons du soleil, elle la menaçait sans +cesse de sa puissance et de ses colériques débordements. En 1579, la +nuit du 1er avril, elle inonda Paris, et ses eaux montèrent jusqu'au +deuxième étage des maisons. O gloire! ô vanité des puissances déchues! +depuis, la Bièvre n'a menacé que d'empester, par l'infection de sa vase, +les quartiers qu'elle inondait autrefois. On l'a emprisonnée, murée, +voûtée..., et elle n'est plus qu'un égout obscur! + +Mais ce premier étage souterrain est bien près encore de la surface. En +suivant les conduites, en traversant les galeries, nous avons pu heurter +le sol des caves, et mettre la tête aux soupiraux pour demander et +recevoir des nouvelles du monde supérieur. Toutefois, en descendant plus +bas par intervalles, nous avons pu ouïr quelques bruits étranges, +quelques signes précurseurs de demeures plus profondes encore. Nous +avons pu voir que quelques-unes de ces trappes, mystérieuses ouvertures +placées à la superficie du pavé comme les fenêtres de ces habitations +obscures, ne s'étaient pas ouvertes à notre approche. Elles +appartiennent à nue autre cité enfouie. C'est de ce côté que nous allons +diriger notre voyage. + +_(La suite à un prochain numéro.)_ + + + + Don Graviel l'Alférez. + + FANTAISIE MARITIME. + +(Suite.--Voir page 39.) + +II. + +La veille de Noël, tous les officiers de la frégate voulurent aller +passer la nuit à terre, car, après la messe, le gouverneur devait donner +à toutes les autorités civiles et militaires un réveillon suivi d'un +grand bal, qui se prolongerait jusqu'au jour. Don Graviel et son ami +Fernando se chargèrent seuls du service à bord de _la Santa-Fé_. + +Vers minuit, toutes les cloches de la ville commencèrent à carillonner à +qui mieux mieux; les rues, sillonnées par des milliers de torches, +semblaient embrasées; l'obscurité n'en était que plus épaisse dans la +baie de la Havane. Les trois chefs de complot se tenaient à l'arrière de +la frégate. + +«Les armes sont-elles dans la chaloupe? demanda don Graviel au +contre-maître Brombollio. + +--Oui, capitaine. + +--Eh bien! fais embarquer tous nos gens sans bruit; combien sont-ils en +tout? + +--Cinquante; je n'ai pas pu en prendre un de moins, tous des amis, des +matelots achevés, des enragés premier choix. + +--C'est dix de trop; mais allons toujours.» + +Don Graviel avait eu soin d'expédier tous les canots en corvée pour la +nuit entière; il ne restait plus que la chaloupe et une légère yole +réservées aux déserteurs. Fernando et quarante marins, armés jusqu'aux +dents, partirent avec la première; elle déborda mystérieusement, longea +les quais non sans motif, et se perdit ensuite au milieu des bâtiments +de commerce. La yole fut montée par don Graviel, maître Brombollio et +les dix plus robustes matelots. Un poignard en ceinture, un pistolet +caché sous leurs vêtements, des biscaïens estropés au bout de longs +bâtons en manière de fléaux, tel était l'équipement de la bande d'élite. +Ils abandonnèrent la frégate à la garde de Dieu et sans canots. Puis ils +nagèrent droit au rivage, où l'on accosta dans un étroit canal situé +entre deux hautes tes maisons. La petite embarcation, cachée par +l'obscurité la plus profonde touchait cependant le bord; deux hommes y +restèrent; en cas de malheur, ils avaient ordre de s'enfuir, et de +prévenir au plus vite leurs camarades de la chaloupe. + +--Eh bien! Brombollio, le dé est en l'air, disait l'enseigne. + +--La peste étouffe les filles! répondit le maître; cette terre me brûle +les pieds!» + +L'église n'était pas éloignée; les marins y pénétrèrent à la suite de don +Graviel, travesti en matelot; ils se confondirent dans la foule sans +perdre leur officier de vue. + +Du côté des femmes, Dona Juana occupait la place d'honneur. Dans le +choeur étaient groupés don Antonio Barzon, ses aides de camp, le +commandant de _la Santa-Fé_, les officiers de la rade, ceux de la +garnison, l'intendant colonial et tous les dignitaires de la cité. + +«Par quelle porte sortira-t-elle?» se demandait don Graviel avec anxiété, +tandis que maître Brombollio continuait à maugréer tout bas contre les +filles et les amoureux. + +Dona Juana priait dévotement; et, certes, les gais propos du dernier bal +étaient loin de sa mémoire. + +Si elle eut une distraction, ce fut quand elle remarqua, bien malgré +elle, que don Graviel n'était pas venu à la messe avec son commandant; +elle ne conclut qu'il était de service à bord. La fête de la +_Media-noche_ devait suivre l'office, elle regretta peut-être l'absence +du téméraire alférez; mais, hâtons-nous d'ajouter que ces pensées +mondaines n'effleurèrent qu'à peine l'esprit de la jeune fille; encore +se les reprocha-t-elle en faisant son examen de conscience. + +Enfin, la foule s'écoula lentement; don Antonio Barzon sortit du choeur, +s'avança vers sa fille, lui offrit le bras et se dirigea vers la porte +latérale. Un carrosse attendait dehors. Les officiers se pressaient en +foule à la suite du gouverneur; l'issue allait être obstruée. Don +Graviel fit un signe, s'ouvrit passage de vive force à travers les +autorités galonnées, et fut imité par ses compagnons. Une certaine +confusion s'ensuivit. Les dignitaires coloniaux s'indignaient de +l'insolence des rustres qui les coudoyaient, mais les rustres gagnaient +du terrain. + +Déjà le marquis de las Hermaduras présentait la main à sa fille pour la +faire, monter en voiture quand le bouillant alférez le poussa rudement +en arriéré, enleva Juana à bras le corps, et se prit à courir en criant +«Noël!» C'était le mot de ralliement. + +«Au secours! aux armes! soldats et citoyens, à moi!» hurlait avec fureur +don Antonio Barzon. Les officiers tirèrent leurs épées, la garde du +gouverneur croisa la baïonnette. + +«Noël! Noël! en avant les biscaïens!» répondirent les matelots. + +Brombollio et ses huit camarades couvraient la retraite de l'enseigne, +le terrible moulinet de leurs fléaux enferrés tenait en respect la +multitude effrayée. Dona Juana, éperdue, se débattait inutilement entre +les bras de son ravisseur, qui la déposa bientôt dans la yole, s'y jeta +ainsi que ses gens, et poussa au large. + +Tout cela dura moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. + +Mille clameurs partaient du rivage, où régnait un désordre inexprimable. +Cent torches éclairèrent bientôt l'étroite ruelle par laquelle les +marins s'étaient enfuis; les soldats avaient chargé leurs armes, mais +comment tirer? on aurait pu blesser la fille du gouverneur. La yole +d'ailleurs filait plus vite qu'un trait, elle ne tarda pas à s'effacer +dans l'ombre. + +«Des canots! des canots! mort de ma vie! ou je vous fais tous pendre à +l'instant! Des canots! sang et tonnerre!» répétait d'une voix +étourdissante l'illustrissime don Antonio Barzon. + +Les officiers de marine, ceux de _la Santa-Fé_ entre autres, +parcouraient les quais en cherchant des canots partout: mais la +chaloupe, en passant, avait entraîné les uns, engravé les autres, jeté +les avivons à la mer, démonté les gouvernails; et grâce aux précautions +de don Graviel, la frégate, à qui l'on fit en vain des signaux de nuit, +ne put expédier le moindre batelet à terre. + +Pendant que le gouverneur et tous les siens se trouvaient ainsi cloués +au rivage, la yole rejoignait la chaloupe entre deux pontons abandonnés, +lieu convenu de rendez-vous. + +On doit rendre cette justice à l'entreprenant alférez, que son plan +était habilement combiné. L'amour, par exception à l'adage du fabuliste, +n'a point exclu toute prudence, bien que maître Brombollio, qui murmure, +soit loin de partager notre opinion. + +Dona Juana, effrayée, n'avait pas encore reconnu son audacieux +adorateur, qui crut devoir laisser au contre-maître le soin de la +réduire au silence. La mantille de soie de la jeune fille fut galamment +convertie en bâillon: un petit mal pour un grand bien; don Graviel avait +permis cette violence assez peu chevaleresque. Du reste, il gouvernait +et n'ouvrit la bouche que quand il s'agit de donner le mot de passe à +son complice Fernando, et même eut-il la précaution de contrefaire sa +voix. Puis les deux embarcations voguèrent de conserve; les aventuriers +visitèrent leurs amorces de pistolet, et l'on se dirigea, toujours à la +muette, vers le _Caprichoso_ dont on connaît suffisamment la physionomie +extérieure, mais sur lequel de nouveaux détails deviennent nécessaires. + +_Le Caprichoso_ n'était pas navire de guerre; seulement, il portait sur +pivot une longue pièce de 24 en bronze; par son travers grimaçaient dans +la ligne rouge une dizaine de canons en fonte d'un moindre calibre: de +distance en distance, à l'arrière, à l'avant, jusque dans la hune, +s'épanouissaient, comme les fleurs dorées d'un parterre, bon nombre +d'espingoles et de petters de deux à six livres de balles. Le tout était +merveilleusement fourbi et reluisait de la façon la plus appétissante. + +_Le Caprichoso_ n'était pas non plus un navire marchand; seulement, il +était en rapports suivis, avec les gros négociants de la Havane, on +l'avait vu livrer commercialement superbes cargaisons de nègres qui, +disait-on, n'avaient pas dû lui coûter cher. On assurait que son +excellence don Antonio Barzon s'intéressait paternellement aux +opérations de cet estimable spéculateur, dont quarante gaillards de +mauvaise mine composaient l'équipage. Un certain Bertuzzi, assez mal +famé dans ta colonie, quoique fort bien reçu chez le gouverneur, le +commandait. + +«Ho! de la chaloupe!» héla d'une voix éclatante un homme qui se dressa +sur le couronnement; et pourquoi ne dirions-nous pas tout de suite que +cet homme était simplement le capitaine Bertuzzi? + +«Ronde d'officier!» répondit militairement Fernando en longeant le +brick-goélette illuminé de bout en bout, car les négriers aussi +faisaient réveillon. Ils buvaient, dansaient, hurlaient et riaient aux +éclats. Le talia coulait à flots, et le poète de la bande,--où n'y +a-t-il point un poète?--improvisait une chanson de circonstance sur la +capture de quelques traitants dont on avait, le mois dernier, pris les +noirs et brûlé les navires. + +A la réponse rassurante du garde-marine, le capitaine Bertuzzi se +recoucha nonchalamment à plat-pont. Tout en fumant le cigare, et +attendait, le digne homme, que ses jurons en fussent aux coups de +couteau pour mettre le holà et les envoyer dans leurs hamacs. Mais, il +n'avait pas eu le temps de fumer trois bouffées, que son bord fut tout à +coup envahi par les cinquante déserteurs de _la Santa-Fé_, et que lui +personnellement se trouvait aux prises avec quatre vigoureux matelots +dont le dogmatique Fernando dirigeait les mouvements. + +«Capitaine Bertuzzi, pas de colère, je vous en prie, disait posément le +garde-marine; voyez, ce pistolet, si vous faites le méchant, il vous +cassera la tête.» + +Pris au piège où tant de fois il avait fait tomber ses confrères, le +négrier-pirate fut artistement garrotté, bâillonné et déposé dans la +chaloupe. Inutile d'ajouter que les marins de la frégate n'avaient pas +laissé à ceux du brick le temps de courir aux armes. Leurs arguments, +aussi simples que celui de Fernando, eurent un égal succès. Sur ces +entrefaites, par les soins de don Graviel, dona Juana, qui maintenant +pleurait à chaudes larmes, avait été enfermée dans la cabine du +capitaine; enfin, lorsqu'une bonne moitié des négriers eurent été +rangés, pieds et poings liés, à côté du capitaine Bertuzzi, l'enseigne, +dépouillant sa cape de matelot, fit briller son uniforme et s'adressa +aux autres en ces termes: + +«Gens du _Caprichoso_». nous sommes les plus forts et les plus nombreux; +le premier de vous qui témoignera le moindre mécontentement sera jeté à +la mer avec un boulet aux pieds. Soyez donc sages et mignons comme des +brebis. Secondement, si l'un de vous s'avise de toucher une arme, sans +ma permission, il aura le droit d'être immédiatement hissé au bout de la +grand'vergue. D'ailleurs, vous faisiez la course avec Bertuzzi, vous la +ferez avec moi, voilà toute la différence. _Range à larguer les voiles!_ + +--Bien parlé!» dit maître Brombollio en disposant son monde pour +l'appareillage. + +La chaloupe, pleine des hommes dont les capteurs avaient jugé prudent de +se débarrasser, fut abandonnée en dérive, sans avirons. On leva l'ancre, +on établit les voiles, et à l'aide d'une légère bris on navigua sur +l'entrée du port. + +Durant ces diverses opérations, l'alarme allait croissant dans la ville, +l'on y battait la générale, la garnison prenait les armes, le gouverneur +avait enfin des canots à ses ordres, les officiers de terre et de mer se +multipliaient, les forts se mettaient sur la défensive, des coups de +canon de signaux retentissaient sur l'une et l'autre rive du port. + +«Maudite donzelle! murmurait maître Brombollio. Sans elle pourtant +personne ne se douterait de rien, nous filerions notre petit noeud au +large, et, au point du jour, on pourrait nous courir après. + +--Ne me parlez pas des femmes!» répétait dogmatiquement Fernando +Ribalosa. + +Don Graviel était trop occupé de la manoeuvre pour descendre dans la +cabine où l'infortunée Juanita ne cessait de se lamenter, toujours sans +rien comprendre de ce qui lui arrivait. L'entrevue promettait d'être +délicate; elle exigeait du calme, du sang-froid, du temps surtout. D'un +autre côté, la brise de terre mollissait. Le canon de la frégate se fit +entendre à son tour, preuve certaine que le commandant de _la Santa-Fé_ +soit enfin parvenu à rejoindre son bord. La position devenait critique. + +«Il serait dommage de manquer l'affaire après avoir si bien commencé, +murmura l'enseigne. + +--D'autant plus que nous serions inévitablement mis au croc, répondit +maître Brombollio. + +--Comme des goujons au bout d'une ligne, ajouta le garde-marine. + +--Armez les avirons de galère, mes petits coeurs! commanda don Graviel, +et si vous tenez à votre peau, nagez, ventre bleu! nagez, les caïmans, +enlevez-moi çà connue des tigres!» + +Le brick-goélette ne tarda pas à glisser sur la mer unie, à l'aide de +ses longues rames. + +Fernando, sans perdre de temps, faisait charger à double projectile, +boulet et mitraille, toutes les pièces d'artillerie du _Caprichoso_. Les +négriers, voyant qu'on ne leur faisait aucun mal, se prêtèrent à tout de +fort bonne grâce. + +Cependant les embrasures du fort du Morro, sous lequel il faut +nécessairement passer pour sortir, s'illuminaient peu à peu. On voyait +les canonniers apprêter leurs pièces; les murailles du fort de la Puota, +qui défend également l'entrée du port, se garnissaient aussi de soldats. +La frégate _la Santa-Fé_ sembla faire des mouvements: les déserteurs +crurent reconnaître le son de ses trompettes appelant l'équipage aux +postes de combat; bientôt après elle largua ses voiles. Tous les +bâtiments légers de la station, canonnières, goélettes, pataches, +tartanes, se mettaient en route. Les commandements marins résonnaient +d'un bout à l'autre du port, et, chose plus douloureuse encore, le bruit +cadencé des avirons de la flottille de chasse devenait plus distinct de +minute en minute. On avait, à bâbord, le fort du Morro; à tribord, +devant et derrière, des ennemis flottants. + +«Oh! les femmes, les filles, les mantilles, les basquines et les jupons +de malheur! je les voudrais à tous les cinq cent mille diables. Race de +femelles damnées! perdition des hommes! engeance maudite! répétait à +chaque coup de rame maître Brombollio, qui donnait l'exemple de nager +vigoureusement. Il mêlait à ses malédictions des encouragements non +moins énergiques. «Nagez donc, les agneaux! disait-il; souquez! hardi! +ferme, mille millions de tonnerres! ne dormons pas. Voilà une satanée +canonnière qui veut nous couper la route!» + +Fernando, sa longue-vue de nuit en main, examinait la baie, et toussait +à intervalles égaux; c'était sa méthode pour témoigner de l'inquiétude. +Le grave garde-marine s'était spécialement chargé de la pièce à pivot, +qu'il pointait sur la canonnière la plus rapprochée. + +Quant à don Graviel, il commençait à craindre de perdre la partie. + +G. DE LA LANDELLE. + +_(La suite à un prochain numéro.)_ + + + +Courrier de Paris. + +La semaine n'a produit que des oeuvres dramatiques médiocrement +récréatives, et qui méritent à peine une rapide mention; _le Vieux +Consul_ aurait mieux fait, par exemple, d'attendre le carême; il est +d'un intérêt assez maigre pour qu'on regrette qu'il n'ait point patienté +jusqu'à cette époque si conforme à son tempérament. Ce vieux consul +n'est rien moins que Marius le proscripteur; or, je vous demande si les +proscriptions conviennent à la saison des bals masqués; quelques beaux +vers, une ou deux scènes énergiques, ont pu difficilement préserver +Marius du péril résultant de son apparition en plein carnaval; il a eu +affaire à un parterre d'étudiants encore tout émus du galop de la veille +et qui riaient aux éclats et jouaient, peu s'en faut, des scènes de +débardeurs aux moments les plus pathétiques; pour rien au monde, nos +étourdis ne voulaient de tragédie ce jour-là. Le mercredi des cendres, +le _Marius_ de M. Ponroy aurait peut-être monté aux nues! Il n'y a rien +de tel que de choisir son temps: arriver à propos est un grand art. + +Vous parlerai-je des vaudevilles venus au monde à la même époque, +pauvres créatures chétives, qui n'ont ni jeunesse ni gaieté et sont +peut-être déjà mortes, pour la plupart, au moment où je parle; _les +Oppressions de voyage_ enterrées en une soirée, sous les sifflets; _les +Comédiens ambulants_ reproduisant pour la centième fois, sans beaucoup +d'adresse ni d'esprit, le roman comique de Scarron; _le Nouveau +Rodolphe_, parodie des _Mystères de Paris_, que le parterre a sifflé +sans mystère? Non, vraiment, je n'abuserai ni de mon temps ni du vôtre +pour vous entretenir de ces fadaises; un seul vaudeville a survécu à +cette mortalité universelle: c'est _le Major Cravachon_. Ce brave major +ne manque ni de franchise ni de gaieté, il a servi sous Napoléon; on +s'en aperçoit à son ton vainqueur et à ses redoutables moustaches; et, +bien qu'il ait déposé son glaive, Cravachon n'en a pas moins l'humeur +terriblement belliqueuse; si vous n'avez pas pourfendu au moins trois ou +quatre chrétiens, vous n'êtes pas son homme; imaginez, d'après cet +échantillon, ce que Cravachon exigerait de celui qui s'aviserait +d'aspirer à l'honneur d'être son gendre; à moins d'être un foudre de +guerre, ne vous y frottez pas; or, les Césars et les Cravachons sont +rares, et notre vaillant major en est réduit à éconduire, l'un après +l'autre, une quantité de soupirants qui prétendent à la main de sa +fille. Quoi donc? faudra-t-il que la pauvre petite sèche et dessèche +dans les ennuis du célibat? Ne trouverons-nous pas, à la fin, un +fier-à-bras pour conclure ses noces? Cravachon commence à désespérer; le +monde n'est plus rempli que de lièvres, pense-t-il; enfin, un lion lui +arrive; celui-là a le poignet fort, le coeur vaillant, le jarret +intrépide; il donne à Cravachon un grand coup d'épée pour premier +certificat. Cravachon ne se sent pas d'aise, lui tend les bras, le +caresse, l'embrasse et lui dit; «Touchez là, vous avez ma fille!»--Cette +recette pour le mariage n'est pas encore très-répandue, et fort peu de +beaux-pères s'accommoderaient de recevoir le coup d'épée reçu par +Cravachon, au risque de rester comme lui six mois au lit à se faire +panser; mais ne sommes-nous pas dans un siècle original? Patience donc! +le goût en viendra peut-être, et ces demoiselles ne se marieront plus +autrement.--Les auteurs de cette petite pièce comique sont MM. Lefranc +et Labiche. + +La semaine du moins a été particulièrement remarquable par l'apparition +d'un important personnage; pendant deux jours il a visité les quartiers +les plus fréquentés et les rues les plus fameuses, excitant partout une +curiosité immense, et recevant des honneurs magnifiques: des hérauts +d'armes, des gardes à pied, des cavaliers le casque en tête, lui +servaient de cortège, au roulement du tambour, au bruit d'une musique +militaire; son état-major se composait de Grecs, de Romains, de +chevaliers armés de pied en cap, de gentilshommes ressuscités de la cour +de Louis XIII et de Louis XIV. C'est peu encore; les dieux et demi-dieux +s'étaient mis à sa suite; Hercule, Hébé, Vénus, Mars, Cupidon, Bacchus, +Junon, Minerve, Apollon, Jupiter lui même, le terrible Jupiter, lui +faisaient escorte; et le vieux Saturne n'avait pas dédaigné de monter +sur un char et d'en tenir les rênes. + +Un autre aurait pu tirer vanité de ces honneurs inouïs, et attendre que +des gens qui désiraient le visiter et le voir fissent auprès de lui les +premières démonstrations; mais le personnage en question a montré qu'il +n'était ni difficile ni exigeant sur l'affaire de l'étiquette; il a +tranché la difficulté en faisant, de sa propre personne, des visites +empressées aux notables habitants de la ville. C'est ainsi qu'il est +allé saluer successivement M. le ministre des finances, M. Sauzet, +président de la Chambre des Députés, M. le maréchal Soult, M. +l'ambassadeur d'Autriche, M. le président de la Chambre des Pairs, M. +Crinin-Gridame et M. Duchatel; mais son hommage le plus solennel a été +pour le château des Tuileries: c'est là qu'il s'est efforcé surtout +d'être agréable et de réussir. + +De quoi s'agit-il? dites-vous.--Mais d'un personnage de poids, du poids +de 1,370 kilogrammes.--Vous l'appelez?--Le boeuf gras, roi du carnaval; +son règne a duré trois jours: commencé et inauguré dimanche à dix heures +du matin, il s'achevait mardi soir aux abattoirs Montmartre. Les +courtisans et les grands-officiers de carnaval, qui l'avaient servi et +flatté pendant sa puissance, l'ont mangé en beefteack après sa chute; ô +fragilité des grosseurs humaines! + +Le boeuf gras mort, tout est dit, le carnaval est enterré. Un soleil +charmant, un ciel d'azur, ont éclairé son dernier jour; il est +impossible de finir plus gaiement, et surtout d'avoir pour cortège, et +pour témoins de sa journée suprême, des amis plus nombreux et plus +empressés.--Dès midi, une moitié de Paris s'était mise à ses fenêtres +pour voir passer le carnaval; l'autre moitié se répandait dans les rues; +de la Madeleine à la bastille, le boulevard était couvert d'une +population immense, qui s'agitait tumultueusement et se pressait sur les +dalles des contre-allées, tandis qu'une double haie de voitures occupait +les bas-côtés, s'allongeant à perte de vue; c'était l'image de l'égalité +parfaite; l'équipage armorié était rangé sur la même ligne que le +fiacre plébéien; l'élégante calèche et l'humble vinaigrette marchaient +du même pas monotone et lent; quant au carnaval, il était difficile de +l'apercevoir. Les curieux ne manquaient pas; ils arrivaient par +milliers, à pied, à cheval, en voiture, pour assister aux exercices du +dieu burlesque; mais le dieu daignait à peine se manifester çà et là, +sous la forme de quelques débardeurs crottés, trottant pédestrement à +travers la foule, qui les saluait de ses huées; et à peine deux ou trois +calèches chargées de masques venaient-elles, de loin en loin, témoigner +qu'en effet Paris était en plein mardi-gras. + +Le carnaval est encore une de ces vieilles institutions que le temps a +modifiées, sinon complètement détruites; autrefois, messire carnaval +s'éveillait dès le matin, s'affublait de son costume bigarré, couvrait +son visage du masque joyeux ou grotesque, et s'en allait par toute la +ville agitant ses grelots et amusant les passants, les scandalisant +quelquefois de ses lazzi et de ses propos effrontés; le carnaval +agissait en plein jour et à la face de tout le monde; ses desservants +innombrables, répandus de tous côtés, transformaient Paris, pendant deux +ou trois journées, en un immense magasin de masques en plein vent. + +Le carnaval d'aujourd'hui a d'autres fantaisies et d'autres habitudes; +il trônait autrefois dans la rue; il envahissait les carrefours, les +boulevards, les places publiques; on le rencontrait à chaque pas; +c'était lui, toujours lui; il était maître de la cité et de ses +faubourgs. Maintenant la lumière lui déplaît; la vie publique n'est plus +son affaire; d'année en aimée il s'est retiré de la rue, et on peut +prédire que dans peu de temps il en aura complètement disparu; il ne +restera du carnaval en plein air que cette population ambulante et +curieuse,--qui viendra encore le chercher à travers la ville, longtemps +après qu'il n'y sera plus. + +Il ne faut pas conclure de ce qui précède que le carnaval est défunt; il +n'a jamais eu, au contraire, une vie plus agitée et plus furieuse; il ne +s'est jamais livré à sa folle passion avec moins de modération et de +retenue: mais, au lieu du jour, c'est la nuit qu'il recherche; le +carnaval est devenu noctambule. Honnêtes curieux désappointés, qui avez +passé toute votre journée à courir vainement après le carnaval en +soufflant dans vos doigts, si le soir, minuit venu, vous étiez entrés +dans la salle de l'Opéra-Comique ou de l'Opéra, si vous vous étiez +glissés au Prado et dans tous les lieux nocturnes où le bal trouve +asile, c'est pour le coup que le carnaval vous aurait apparu dans toute +sa force et sa souveraineté.--Oui, le voilà! c'est bien le carnaval, on +le reconnaît à ses cris, à son agitation, à ses traits convulsifs, à son +effronterie, à sa fureur pour le plaisir; c'est lui qui a revêtu de ses +oripeaux cette multitude diaprée; c'est lui qui la précipite dans cette +joie violente, dans cette danse à tous crins, dans cete valse à tous +bras!--Tout s'explique; le carnaval se calme et se repose pendant le +jour, afin d'avoir assez de force pour soutenir le choc de ses nuits +terribles. Il fait comme ces gastronomes et ces débauchés prudents qui +se préparent, par un peu de diète et d'abstinence aux excès d'un énorme +repas et d'une orgie. + +Quant à su mort et à sa sépulture, le carnaval n'a rien changé aux +usages passés; c'est toujours le lendemain du mardi gras qu'il expire; +c'est toujours à la Courtille que se célèbre, la cérémonie funèbre, et +que les adorateurs du carnaval viennent l'escorter en grande pompe et +assister à son dernier soupir. + +Le carnaval de 1844 a été inhumé avec un cérémonial inaccoutumé et une +si grande affluence de fidèles que nous sommes obligés, en conscience, +d'en faire part aux abonnés du _l'Illustration_, et de leur mettre sous +les yeux les traits principaux de cette fin mémorable. + +Il est six heures du matin; les réverbères mêlent au jour naissant leurs +dernières lueurs blafardes. Cette rue qui s'allonge devant vous se nomme +la rue du Faubourg-du-Temple. Il est aisé de la reconnaître à l'enseigne +qui se fait voir à gauche avec ces mots; _Vendanges de Bourgogne._--Les +bals viennent de cesser; les danseurs, pâles, haletants, les yeux caves, +harassés des joies de la nuit, se sont jetés pêle-mêle, ceux-ci dans le +fiacre, ceux-là dans le cabriolet, d'autres dans la calèche béante; ils +s'en vont tous à la Courtille user de leur dernière heure et saluer de +leurs derniers cris d'amour le carnaval qui finit, à la barbe du +mercredi des cendres.--Vous les voyez qui vont et viennent, montent et +descendent; la rue est encombrée de voitures et de mascarades. En voici +une qui s'arrête. Quels gestes! Quelles attitudes! D'où vient cette +halte? Pourquoi cette pantomime énergique et cet air agressif? Eh! ne +faut-il pas que ces vaillants masques se défendent? Se laisseront-ils +impunément railler par cette commère à l'éloquence hasardée, qui leur +montre le poing et leur lance à bout portant des fragments de dialogue +qui n'ont rien d'attique? Ce n'est pas à cette heure, et dans la rue du +Temple, qu'il faut compter sur des voix mélodieuses comme la voix de +Cinti-Damoreau ou de Persiani; ce n'est pas à la descente de la +Courtille qu'on enseigne les belles manières et la modestie; ce n'est +pas entre débardeurs qu'on tient école de marivaudage. Cependant un +sergent de ville, las de cette rude campagne du carnaval, s'endort à ce +terrible vacarme, comme Tytire au doux murmure d'une source limpide. +Mais que vois-je près de lui? Un enfant tout nu! c'est l'ami Carême, +fils posthume du Carnaval. + +[Illustration: Descente de la Courtille.] + +[Illustration: Un Sergent de Ville le mercredi des cendres.] + +Puisque Carême vient de naître, il est clair que Carnaval est trépassé. +Le père n'a jamais pu vivre avec le fils. Et, en effet, Carnaval n'est +plus, voici qu'on le fait porter en terre, non pas comme feu M. de +Marlborough, «par quatre-z-officiers,» mais accompagné d'un cortège +digne du défunt, et tout à fait de circonstance. + +Le Mardi gras est couché sur le dos, comme il convient à un mort; on a +eu soin de le revêtir de tous ses insignes, ordres de toute espèce et +décorations. Tandis que le pauvre hère, tout à l'heure si tapageur et si +bon vivant, garde cette position immobile, on voit à droite le Mercredi +_descendre_ de son échelle; Mercredi ne se décide pas à cet exercice +sans quelque hésitation; il a peur du Mardi gras, tout mort qu'il paraît +être; tels les héritiers du grand Alexandre ne pouvaient approcher de +ses restes sans pâlir. Le Temps, qui n'entend pas raison sur cette +question et veut que ses affaires marchent, le Temps pousse +très-positivement Mercredi par derrière pour lui donner de l'audace et +l'obliger à sauter le pas. + +Mercredi mène à sa suite le cortège ordinaire et la cour de sa très-pâle +et très-étique majesté Carême: poissons de mer et d'eau douce, oeufs +frais, panais, carottes, choux, salades, oignons, épinards, chicorées, +toute l'insipide nation des légumes. Un peu plus loin, le dieu Mars +survient absolument comme mars en carême. + +L'apparition du Mercredi des cendres et la mort du Mardi gras produisent +des émotions diverses: chacun, selon ses intérêts, fête l'avènement de +l'un ou regrette le trépas de l'autre. Les sergents de ville, ces +martyrs du carnaval, saluent avec joie l'arrivée de Mercredi, comme le +signal du repos et de la délivrance; cependant au son de la cloche que +Mercredi fait résonner dans ses mains, les débardeurs, effrayés, sentant +leur fin prochaine, se dispersent avec effroi; c'est pour eux le +tintement du jugement dernier. Quelques intrépides s'efforcent de faire +bonne contenance et de défendre pied à pied l'empire du Mardi gras; ils +forment un bataillon sacré et luttent jusqu'à la dernière extrémité, +menaçant Mercredi du geste et de la parole. Vain courage! héroïsme +inutile! qui peut arrêter le Temps? Mardi n'est plus; Mercredi s'empare +invariablement de son domaine et règne à sa place, en attendant que +Jeudi le détrône à son tour, et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde +et des calendriers. + +[Illustration: l'Ami Carême, fils posthume de Mardi Gras] + +[Illustration: Enterrement du Carnaval.] + +Ce personnage qui pleure à chaudes larmes sent bien que le mal est +irrémédiable; c'est un garçon de café-restaurant: il est plus +particulièrement frappé que d'autres par la mort du Mardi gras. Que de +petits soupers il y perd, et que de pourboires! aussi voyez ses yeux se +fondre en eau; est-il une plus belle oraison funèbre? et que ce Mardi +gras est heureux d'ètre si tendrement regretté!--_De profundis!_ de la +part du petit Carême, fils de Mardi gras, qu'on élève secrètement au +champagne-Darbo pour le fortifier et en faire le Mardi gras de l'année +1845. + +Adieu, cher lecteur, et au revoir; j'espère que tu vas passer ton carême +honnêtement et que tu rachèteras tes péchés petits ou gros du carnaval +dernier. + + + +Théâtre royal de l'Opéra-Comique. + +CAGLIOSTRO, OPÉRA-COMIQUE EN TROIS ACTES, PAROLES DE MM. SCRIBE ET DE +SAINT-GEORGES, MUSIQUE DE M. ADOLPHE ADAM. + +On connaît l'histoire du grand Cagliostro, soi-disant fils d'un grand +maître de Malte, élevé secrètement en Arabie par le sage _Althotas_, +initié aux sciences occultes dans les pyramides d'Égypte, lequel +prédisait l'avenir, guérissait toutes les maladies, prolongeait la vie +indéfiniment et évoquait les morts. Le plus merveilleux n'est pas qu'un +homme ait imaginé toutes ces absurdités, c'est qu'il soit parvenu à les +faire croire, et cela à Paris, au dix-huitième siècle, vingt-cinq ans +après la publication de l'Encyclopédie, huit ans après la mort de +Voltaire, quatre ans avant la convocation des États-Généraux, qui furent +l'Assemblée nationale. Et qui avait-il pour adeptes? des couturières, +des blanchisseuses? Non pas, s'il vous plaît, mais de belles dames et de +grands seigneurs, et à leur tête un archevêque, prince de l'Église, et +longtemps ambassadeur du roi Très-Chrétien, le cardinal de Rohan! + +Ce héros singulier vient d'avoir son tour auprès de la muse de M. +Scribe, muse, comme on sait, d'humeur facile, et incapable de rebuter +qui que ce soit. + +M. Scribe a mis sur le théâtre le personnage, mais non son histoire, ou +du moins aucun acte qui nous soit positivement connu. Mais si Cagliostro +n'a pas fait ce que M. Scribe lui prête, du moins il a pu le faire. Que +peut-on exiger de plus du drame en général et de l'opéra-comique en +particulier? + +[Illustration: Opéra-Comique: _Cagliostro_ 3e acte, scène du +magnétisme.--Madame Anna Thillon, Corilla; madame Boulanger, la marquise +Pottier, Cecilli; M. Chollet, Cagliostro; M. Henri, Caracoli; M. Mocker, +le chevalier.] + +Au moment où commence la pièce, toutes les imaginations sont frappées +des prodiges accomplis par Cagliostro, Paris et Versailles ont à la fois +les yeux sur lui, et les journaux sont pleins de récits merveilleux dont +il est le héros. + +Parmi les personnes qui croient Cagliostro sur parole, il faut mettre en +première ligne un prince bavarois tout récemment débarqué à Paris, et +une certaine marquise de Volmérange, femme jadis à la mode, qui doit +avoir été charmante du temps du cardinal de Fleury, et qui, j'en suis +sûr, n'était pas encore trop mal en point sous le règne de madame la +marquise de Pompadour. Elle a vu longtemps à ses pieds,--c'est elle qui +le dit,--le roi Louis XV et toute sa cour; mais tout est bien changé +depuis le nouveau règne. Ses beaux jours sont passés, ses honneurs sont +détruits. Comment les faire renaître? comment remonter le cours des +années? comment effacer les fâcheuses traces que cet insolent vieillard +qu'on nomme le Temps a imprimées sur son visage? Assurément il faut +toute la science et tout le pouvoir d'un Cagliostro pour cela. + +Le Bavarois n'est guère moins embarrassé: il est amoureux, cet infortuné +prince, amoureux d'une cantatrice appelée Corilla, artiste célèbre, qui, +depuis trois ans, occupe tous les _dilettanti_ et tous les badauds de +l'Italie. Mais il a eu beau lui peindre sa passion dans les termes les +plus pathétiques, et joindre à l'offre de sa fortune celle de sa main, +il n'a pu rien obtenir, Corilla lui rit au nez toutes les fois qu'il +entame le chapitre de son amour.--C'est donc une étrange bégueule, +dites-vous, que cette Corilla?--Point du tout, lecteur; attendez la fin +de mon récit, et ne faites pas de jugement téméraire. + +«Monsieur le comte, dit le prince au charlatan, ne pourriez-vous me +donner quelque secret, quelque philtre pour me faire aimer d'une +cruelle?» Cagliostro, qui a vu jouer _le Philtre_ à l'Académie royale de +Musique, et qui sait son Scribe par coeur, répond sans hésiter: + +--Dans notre état, nous en tenons beaucoup. + +--Il serait vrai? + +--Chaque jour j'en compose, car on en demande partout. + +--Et vous en vendez? + +--Oui. + +--Et combien? + +--Peu de chose. + +«Dix mille livres le flacon, pour ne point vous faire marchander.--Ah! +c'est pour rien, en vérité, et je vous devrai la vie.» + +La consultation de la marquise, est bien plus importante encore. +«Monsieur le comte, ne pourriez-vous me rendre mes beaux jours +d'autrefois, l'éclat dont brillaient jadis les roses qui +s'épanouissaient sur mon visage, et le timbre argentin de ma voix, qui +chevrote si misérablement aujourd'hui?--Oui, madame.--Oh! donnez, +donnez, et toute ma fortune...--Doucement! il faut du temps pour +composer ce breuvage; il se fait avec le suc de plantes qu'on ne peut +cueillir que sur les plus hautes montagnes du globe. Un de mes amis en a +consommé, il y a quelques jours, le dernier flacon; il n'en a rien +laissé. Ah! si fait! il en reste deux ou trois gouttes.--Ah! +donnez-les-moi, monsieur le comte!-Hélas! madame la marquise, il y a à +peine dix minutes de jeunesse au fond de cette petite bouteille.--Eh +bien! ce seront dix minutes pendant lesquelles j'oublierai mon +chagrin.--Au fait, dit tout bas Cagliostro en regardant autour de lui, +il n'y a pas de glaces dans ce salon, et quant à ce miroir, je puis m'en +défaire.» II jette le miroir par la fenêtre, et donne le précieux +flacon. + +La marquise boit, puis cherche partout son miroir, mais en vain. Quel +désespoir! Être jeune, et ne pouvoir pas jouir de sa jeunesse, même par +la vue! ne pouvoir pas s'assurer de sa métamorphose! L'idée ne lui vient +pas, à cette pauvre marquise, qui n'a pas de glaces dans son salon, +d'aller consulter au moins sa toilette dans sa chambre à coucher, ou de +s'assurer avec ses deux mains si sa taille est redevenue fine et svelte +comme autrefois; elle ne sait que crier à tue-tête: «Mon miroir! où est +donc mon miroir?» Quand soudain le marquis de Caracoli se présente, +s'incline devant elle, et dit d'un air étonné: «Quelle est donc cette +jeune fille?» Ah! pauvre marquise! quelle vieille, ne fut-elle qu'une +petite bourgeoise, ne se pâmerait d'aise en entendant faire une pareille +question? + +Ce Caracoli, vous l'avez, deviné sans doute, clairvoyant lecteur, n'est +autre qu'un adroit compère, introduit dans la maison par Cagliostro, +pour l'aider à ses tours de passe-passe. Il a fort bien débuté, en +tombant de voiture tout exprès pour se faire guérir des suites de ce +terrible accident. «Ah! monsieur le comte, s'écrie la vieille, un flacon +de votre eau de Jouvence, et je n'aurai rien à vous refuser. Vous +n'aurez, qu'à dire.--Madame, dit l'élève d'Althotas, vous savez que ce +n'est jamais l'intérêt qui me guide. Il n'y a qu'une récompense à +laquelle j'aspire; c'est la main de votre charmante nièce.» + +La charmante nièce a un million de dot. + +Malheureusement, elle est peu disposée à jouer ce rôle de lettre de +change, car elle aime de tout son coeur son cousin le chevalier de +Saint-Luc, qui le lui rend de son mieux. Mais Cagliostro a des moyens à +lui pour vaincre toutes les difficultés, comme il a des remèdes pour +guérir toutes les maladies. + +Le compère Caracoli, très-subtil espion, je vous le jure, a surpris une +conversation fort intéressante entre le chevalier et une jeune étrangère +qui est venue lui rappeler d'anciennes amours et d'anciens serments. +L'étrangère est justement cette Corilla dont je vous ai déjà parlé, et +vous comprenez, maintenant, pourquoi le prince a toujours perdu auprès +d'elle son temps et son... bavarois. Caracoli va chez elle, lui apprend +la trahison du chevalier, et l'amène en secret dans un cabinet voisin du +laboratoire de son maître. Là elle acquerra des preuves palpables de +l'infidélité de son muant. Bientôt, en effet, le prince, la marquise, et +sa nièce Cécile, arrivent dans ce laboratoire. Cagliostro débute par +faire de l'or en leur présence. C'est une des merveilles dont ils sont +le plus curieux.--«Je donnerais mille louis, dit la marquise, pour voir +faire devant moi un grain d'or.»--A ce prix-là, on comprend que +l'opération ne serait pas difficile; et, de fait il n'en coûte pas tant +à Cagliostro. Il lui suffit de glisser adroitement dans le creuset +embrasé le lorgnon du compère Caracoli, lequel est cruellement mystifié +par ce tour de physique amusante. Le pauvre homme tenait beaucoup à son +lorgnon. Il faut vous dire que ce Caracoli, si spirituel et si fin au +premier acte, n'est plus, au deuxième, qu'un sot et qu'un poltron. Si +cette métamorphose était l'ouvrage de Cagliostro, ce serait la preuve la +plus incontestable qu'il pût donner de son savoir-faire. + +Le _grand oeuvre_ accompli, Cagliostro parle mariage, et la marquise se +montre fort bien disposée en sa faveur, mais non le chevalier, et encore +moins Cécile, qui déclare aimer passionnément son cousin.--«Bah! dit +Cagliostro, vous ne l'aimerez longtemps; passez, seulement cinq minutes +toute seule dans ce cabinet.» Cécile y entre; elle y trouve Corilla, et +reparaît bientôt pâle et agitée.--«Mon cousin, tout est fini entre +nous!... Monsieur, voici ma main.» + +Qui est étonné? Le chevalier; mais bientôt Corilla se montre, et tout +s'explique.--«Oui, traître! oui, ingrat! c'est moi qui ai tout fait; je +lui ai révélé notre amour; je lui ai montré ton portrait, les lettres et +le poignard que tu m'as donné pour le percer le coeur, si jamais ce +coeur devenait infidèle...--«Ma foi, répond tranquillement le chevalier, +je vous avoue, ma bonne, que vous n'en trouverez jamais une meilleure +occasion. Je ne vous aime plus du tout, parole d'honneur! mais, en +revanche, j'aime ma cousine comme je ne vous ai jamais aimée.» + +La déclaration est tout à fait galante! + +Là-dessus vous croyez, que Corilla arrache les deux yeux au butor, ou +qu'au moins elle se trouve mal. Tant s'en faut! «A la bonne heure, +monsieur. J'aime cette franchise; mon amour n'était qu'un pur +enfantillage, n'en parlons plus. Pst!... le voilà parti, et je ne veux +plus m'occuper que du vôtre.» + +Voilà un bel exemple, madame, et je vous conseille, dans l'occasion, de +ne pas manquer n'imiter Corilla. + +A eux deux ils viennent bientôt à bout du Caracoli, qui craint la +potence, et qui, pour se mettre en sûreté, vend, moyennant cinq cents +louis, tous les secrets de son maître. Ces secrets sont écrits de la +propre main du charlatan sur un gros cahier de papier. Ces habiles de +comédie sont toujours prêts à faire, quand l'auteur en a besoin, les +plus grosses maladresses et les plus insignes bévues. + +Armé de ces terribles papiers, le chevalier aborde Cagliostro d'un air +triomphant. «Vous allez, écrire ici même, tout de suite, et sous ma +dictée, votre renonciation à la main de Cécile.--Volontiers,» dit +Cagliostro, et il écrit. Puis, s'interrompant d'un air indifférent et +lui présentant sa tabatière: «En usez-vous?--Volontiers,» dit le +chevalier, lequel devient à son tour un sot, pour ménager à M. de +Saint-Georges nue péripétie. Ce tabac, comme il devrait bien s'en +douter, n'est pas du tabac, mais de la belladone. Il ne tarde pus à +s'endormir, et Cagliostro reprend ses papiers. Puis il pousse un +ressort, et le trop confiant chevalier descend par une trappe... où il +vous plaira. + +Voilà Cagliostro à Versailles, chez la marquise, où le mariage doit +avoir lieu. Avant la noce, madame de Volmérange a promis aux conviés de +les régaler d'une scène de magnétisme. Cagliostro a chargé Caracoli de +lui amener une somnambule lucide, dont il a d'avance mis par écrit les +réponses. Il vaudrait mieux sans doute qu'il fit ses affaires lui-même; +mais les grands hommes sont toujours si occupés! + +La harpe résonne; la porte retentit. Une femme voilée s'avance et +s'assied sur le fauteuil préparé pour elle au milieu de la brillante +assemblée. Cagliostro s'approche et exécute autour de la tête du sujet +toutes les passes usitées en pareil cas. Puis il écarte le voile... O +surprise! ô terreur!... C'est sa femme qu'il croyait bien loin et qu'il +retrouve à ce moment fatal. Et qui est cette femme qui revient si mal à +propos? Corilla en personne, qui l'avait quitté jadis, exaspérée par ses +mauvais traitements, et n'avait fait qu'un saut du toit conjugal sur le +théâtre! Or, la polygamie est un cas pendable: force est donc au grand +Cagliostro de se désister de ses hautes prétentions. Mais du moins il se +vengera sur sa femme... Vain espoir! Corilla lui présente un bref du +pape qui casse son mariage. Puis elle unit de sa main Cécile au +chevalier, et couronne enfin la constance du Bavarois, lequel ne manque +pas d'attribuer ce dénoûment inespéré au philtre qu'il a bu dans la +matinée. + +Tout cela forme un drame très-compliqué, mais cependant très-clair. On +reconnaît toute l'habileté de M. Scribe à l'aisance avec laquelle il +dispose ces faits et amène les innombrables péripéties au milieu +desquelles tout autre que lui se serait vingt fois perdu. Mais tout son +savoir-faire n'a pu réussir à intéresser le spectateur à cette +collection de sots, de fripons, ou de gens froidement honnêtes, et +dépourvus de sentiments énergiques et de passions sincères. Ces +messieurs et ces dames ont souvent de l'esprit, mais ils n'ont presque +jamais du coeur. + +Quelle est cependant la mission de la musique, si ce n'est de traduire +en un langage harmonieux les mouvements du coeur? + +Il n'est donc pas étonnant que M. Ad. Adam, chargé d'ajuster de la +musique à ce drame, ait senti plus d'une fois son imagination défaillir +et sa verve lui faire défaut. Dans tout le cours du ces trois actes, il +n'a presque jamais à mettre en musique que de froides plaisanteries. +Tantôt ce sont des couplets où le bavarois dresse l'inventaire des +prodiges accomplis par Cagliostro, tantôt c'est un air où Cagliostro se +moque, à part lui, de la crédulité parisienne. Quand Corilla vient de +recevoir à bout portant la gracieuse déclaration que je vous ai +racontée, restée seule, elle se met à chanter _victoire! victoire!_ En +vérité il n'y a pas de quoi. Cécile et le chevalier n'échangent pas, de +l'exposition au dénouement, une seule note qui ait pour objet de peindre +leurs froides amours. Le prince bavarois lui-même, dont la passion est +ridicule, mais sincère, ne chante pas une seule mesure qui ait quelque +rapport à l'état de son âme. + +Il ne faut donc pas reprocher trop rudement à M. Adam d'avoir produit +une partition froide, monotone et décolorée. C'était la conséquence +nécessaire de la position où il s'était mis. La passion sérieuse était +d'avance exclue de sa partition. Il y restait à la vérité la passion +_bouffe_, et, sous ce rapport, il avait quelques scènes assez heureuses +à traiter, par exemple, celle où la marquise boit la prétendue eau de +Jouvence, et se croit rajeunie; celle où Cagliostro fait de l'or; +d'autres encore. Mais la gaieté vive et la verve bouffonne ne sont pas +le caractère du talent de M. Adam; et, bien qu'il ait mis dans ces +scènes-là, comme dans tout le reste, une habileté de détails +incontestable, il me semble qu'il est presque toujours resté un peu +au-dessous des situations qu'il avait à peindre. Son ouvrage atteste, en +général, du soin et un travail assez consciencieux; le style en est +correct, l'instrumentation habile; chaque morceau pris en particulier +est très-bien fait, mais presque tous manquent d'inspiration, de chaleur +et de vie. + + +Fragments d'un Voyage en Afrique(3). + +(Suite.--Voir t. II, p. 354, 371 et 390.) + + [Note 3: La reproduction de ces fragments est interdite.] + +Tandis que j'habitais Tekedempt, je fus souvent appelé auprès du l'émir, +soit pour lui servir d'interprète, soit pour l'entretenir de divers +projets. Sa confiance en moi était extrême; aussi étions-nous fort bien +ensemble. Il a la parole familière et rapide, le geste expressif; sa +voix n'a rien de mâle; il saisit facilement et se montre toujours avide +d'instruction; il ne s'exprime qu'en arabe et se croirait damné s'il +parlait la langue des chrétiens; cependant il connaît un peu de français +et prononce _chassurs_ lorsqu'il veut désigner les chasseurs d'Afrique. +Son caractère est ferme dans toutes les circonstances; il est doux, +affable, charitable, mais d'une excessive sévérité. Quand il a prononcé +une sentence, il faut qu'elle s'exécute. Vers la fin de 1839, il fit +publier que quiconque serait pris se rendant dans nos possessions ou +convaincu d'avoir assisté à nos marchés, aurait la tête tranchée. Deux +Arabes enfreignirent cet ordre: ils étaient allés vendre des boeufs à +Bouffarick. A leur retour, ils furent mis à mort, et leurs corps +demeurèrent exposés pendant trois jours au marché de Médéah. En juillet +1840, étant au camp du Chélif, je vis arriver dix-sept Arabes pris en +flagrant délit de commerce avec les français. L'émir les condamna au +supplice, parmi eux était un jeune homme de quatorze ans qui avait suivi +son père; son jeune âge toucha plusieurs kalifats, qui demandèrent grâce +pour lui. L'émir fut insensible à leurs prières; on alla même jusqu'à +proposer 1.000 piastres fortes d'Espagne pour la rançon du jeune homme. +Peine inutile! «Citez-moi, dit Abd-el-Kader à ses lieutenants un seul +exemple où j'ai révoqué un ordre, et je pardonne.» Cinq minutes après, +le yatagan d'un cavalier envoyait le fils rejoindre son père! + +Abd-el-Kader est né dans la province d'El-Beris, à l'est de Mascara, de +Sidi-Hadji-Muhydin, marabout très-vénéré dans le pays. Il pousse l'amour +de l'islamisme jusqu'au fanatisme. Depuis son retour de la Mecque, où il +se rendit à l'âge de vingt et un ans, il passe une grande partie des +nuits à lire le koran; il jeûne presque tous les jours, ce qui ruine sa +santé. Son état est maladif, et pourtant son activité ne se ralentit +point. En voyage, il est toujours prêt à marcher; je l'ai vu aller de +Tlemcem à Tekedempt en trois jours, tandis que ses courriers en mettent +huit. L'orgueil et l'ambition dirigent son coeur et sa tête; il +n'hésiterait pas, s'il le pouvait, à mettre un pied dans la régence de +Tunis et l'autre dans l'empire de Maroc. Parlez-lui d'innovations, de +grands projets, d'entreprises hardies, et vous voyez, ses traits +s'animer et ses yeux lancer des éclairs. J'ai parlé plus haut de son +costume; il est d'une simplicité dont rien n'approche. Une culotte de +toile à voile ou de laine, une chemise d'escamile, une autre en laine, +un gilet et une veste de la même étoffe, un haick grossier et deux ou +trois burnous, voilà toute sa garde-robe: sa tête est serrée par une +corde en poil de chameau, son gilet est retenu par une ceinture rouge à +laquelle est suspendu un mauvais mouchoir. Ses habits, parfumés au musc +du reste, forment un singulier contraste avec l'or et l'argent qui +brillent sur ceux des grands dignitaires. + +Le marabout Hadji-Mahydin avait deviné la haute fortune de son fils. Il +jouissait parmi les Arabes d'une grande influence qu'il devait à la +sainteté de son caractère. Ses trois fils, Tidi-Saïd, Abd-el-Kader et +Sidi-Mustapha, élevés dans la crainte du Prophète, se partageaient avec +lui l'admiration des Arabes. Après la perte d'Alger, d'Oran, etc, les +habitants de ces villes qui s'étalent réfugiés dans l'intérieur allèrent +demander un chef au vieux Mahydin; ils désignèrent même son fils aîné +Tidi-Saïd. Le marabout, après avoir réfléchi quelques instants, leur +dit, en leur montrant son second fils: «Voici votre chef; il est seul +capable de prendre les rênes d'un gouvernement naissant. «L'événement a +justifié sa prédilection. Abd-el-Kader avait vingt-six ans à l'époque où +on le salua du titre de Sultan. Son orgueil dut s'accroître +naturellement lorsqu'il se vit, si jeune, appelé à régénérer l'Afrique, +l'énergie de son caractère et son désir de renommée le rendirent propre +à de grandes choses. Il rechercha toutes les occasions de mettre en +évidence les qualités qui le distinguaient de ses frères. Les +commencements lui furent très-pénibles. Il avait à combattre les +Français d'un côté, et de l'autre les tribus révoltées. Sans armée, sans +argent, il fallait qu'iI ne compromît point ses mandataires et qu'il +répondît à leur confiance. Alors il fit appel aux hommes de bonne +volonté, et contracta des emprunts considérables à Mascara. Avec +l'argent qu'il obtint, il acheta des armes et des munitions. Son étoile +fit le reste. Il eut bientôt réuni quatre mille réguliers volontaires et +six mille auxiliaires. Cette armée envahit le territoire des tribus +insoumises et les mit à contribution. Il paya ses créanciers et organisa +sa cour. Son nom devint un épouvantail pour les Arabes; on se soumit et +on admira cet homme, qui venait de créer un empire sans autre ressource +que son génie. Pendant quelque temps il put se reposer sur sa gloire; +mais les Français l'inquiétaient au dehors. Il les attaqua, et leur fit +éprouver d'abord quelques pertes. Son triomphe ne fut pas de longue +durée; car, peu de temps après, au moment où il s'y attendait le moins, +nos troupes fondirent sur son camp, et massacrèrent la moitié de son +armée. Il ne dut la vie qu'à l'agilité de son cheval. Le danger qu'il +courut alors parut si imminent aux Arabes, qu'ils pensent tous que leur +chef est muni d'un talisman qui le met à l'abri des balles. Ce revers, +loin d'abattre son courage, ne fit que l'augmenter. Il attaqua les +Français pendant l'expédition de Mascara. Vaincu pour la seconde fois, +il se replia sur Tlemcem, qu'il quitta bientôt, à l'approche de l'armée +française, emportant avec lui ce que la ville contenait de plus +précieux. Menacé dans la dernière retraite qu'il s'était ménagée à +Tekedempt, il n'eut d'autre moyen de relever sa fortune que de faire la +paix. Des négociations s'ouvrirent aussitôt: le traité de la Tafna en +fut la suite. Nos troupes abandonnèrent Mascara et Médéah; Tlemcem fut +rendue à l'émir. Celui-ci devait, en retour, fournir à nos troupes des +boeufs, de l'orge et du blé, tandis qu'il en recevrait deux cents fusils +et mille quintaux de poudre. Pendant qu'il traitait avec la France, les +tribus de l'intérieur se soulevèrent de nouveau contre son autorité: il +profita de la trêve pour les faire rentrer sous le joug. Sa gloire ne +fit que grandir dans toutes ces campagnes qu'il termina à son avantage. +Il a soumis les Oueuseris, les Ziben, les Ghronat, et beaucoup d'autres +tribus contre lesquelles avaient échoué les efforts réunis de plusieurs +beys. Il a bloqué pendant huit mois son redoutable rival Tedjini (le +lion du désert) dans son inaccessible tanière d'Ain-Mahdin, que trois +beys ont vainement assiégée. Il s'en empara en sacrifiant à cette +conquête stérile ses trésors et ses sujets. Son armée fut réduite de +moitié par les périls du siège, et la perte lui fut d'autant plus +sensible, qu'il comptait dans ses rangs un grand nombre de déserteurs +français. + +On lui doit la justice de dire qu'il est digne de commander aux Arabes. +Il a tout ce qui constitue le chef de gouvernement: la fermeté, la +prudence, la bravoure, l'intelligence, l'activité. Son intérieur répond +à son costume. Toutes ses habitudes trahissent une indifférence profonde +à l'endroit des biens de la terre. Il habite rarement la ville. Son +douair est à quelques milles de Tekedempt. Lui et sa famille campent +sous une tente assez vaste et d'une élégante simplicité. C'est là qu'il +donne audience et réunit son conseil. Tout ce qui touche à +l'administration passe par ses mains, et il n'appose son sceau sur +aucune lettre avant de l'avoir lue. Rien n'échappe à sa vigilance; mais +il ne traite les affaires sérieuses qu'après avoir consulté ses +ministres. Voici l'emploi ordinaire de sa journée: il sort de son +habitation vers neuf heures, pour se rendre à la tente d'audience. Après +une courte prière, il s'entretient avec ses conseillers, puis il +explique le Koran au peuple jusqu'au _dhoour_ (une heure d'après-midi); +il fait alors une nouvelle prière à haute voix, à laquelle s'associent +les assistants; puis il rentré sous la tente, où il se livre, jusqu'au +coucher du soleil, aux soins administratifs. Après le _meraoub_ (coucher +du soleil), il tient conseil, fait sa correspondance, médite le livre +saint, et enfin se couche. Il est à remarquer que, depuis le matin, il +reste immobile sous sa tente, assis à l'orientale, les jambes croisées. +Il ne prend aucune nourriture pendant tout ce temps, quoiqu'il ne cesse +point de parler, de crier et de lire. Ses repas se composent +ordinairement de couscoussou. Abd-el-Kader se couche ordinairement à +minuit pour se lever à quatre heures. A moins qu'il ne voyage ou ne +fasse la guerre, il ne change rien à l'emploi de sa journée. Quand les +affaire de son gouvernement l'exigent, il se retire à une heure avancée +de la nuit, car il ne lève jamais la séance sans terminer les affaires +qui lui sont présentées; dans ce cas il consacre à la prière et à la +lecture une partie de ses heures de repos. + +Il fuit l'éclat et le luxe extérieurs. Le service de sa maison est fait +par douze esclaves, qu'il a achetés avec sa propre bourse. Il ne +détourne jamais rien à son profit des fonds affectés aux services +publics; il s'en considère comme l'administrateur, et non comme le +propriétaire. Ses dépenses sont prélevées sur les revenus de terres +qu'il fait cultiver dans l'intérieur. Le patrimoine de son père suffit à +ses besoins domestiques. L'émir manque quelquefois d'argent, et je l'ai +vu vendre une de ses négresses pour couvrir les dépenses de sa famille. + +Abd-el-Kader est souvent visité par des musulmans, qui le consultent sur +leurs intérêts et paient ses conseils. Il reçoit tout ce qu'on lui +offre; mais cet argent passe presque aussitôt entre les mains des +indigents qui assiègent sa tente. Un jour il leur donna son burnous et +une de ses chemises. Chaque fois qu'il sort, une foule innombrable se +précipite sur ses pas, le presse et baise tour à tour ses mains, ses +épaules et ses habits: on l'empêche même d'avancer; alors les _tchiaoux_ +(espèce de gardes du corps) s'arment de bâtons et ouvrent un passage à +leur souverain en chassant le peuple devant eux. «Que faites-vous? +s'écrie l'émir; qui vous a ordonné de battre ces croyants? Sont-ce des +chrétiens? Laissez-les, puisque je ne me plains pas.» + +Tous les cadeaux que le gouvernement français offrit, dans le temps, au +sultan, et qui consistaient en tapis, sabres, pistolets, fusils, +services de porcelaines, etc., etc., sont restés peu de temps chez lui; +il les a envoyés à l'empereur de Maroc en échange de quelques quintaux +de poudre. Son intérieur est moins soigné que celui des Arabes aisés. Le +douair ne se compose que de deux grandes tentes en poil de chèvre noir +et de six autres plus petites. Une palissade de branches sèches et un +petit mur en pierres font le tour du douair. La famille de l'émir se +compose de sa mère, de sa femme, de sa fille et des esclaves. Il aime +beaucoup sa femme, à qui il n'a pas voulu donner de rivale, +contrairement à la coutume des Arabes, qui ont quelquefois jusqu'à +quatre femmes légitimes. Sa vénération pour si mère est inexprimable; il +n'est pas de soins qu'il ne lui prodigue. C'est une femme de +soixante-dix ans à peu près, et d'un naturel maladif. Elle est fille +d'Alonet, de la province d'Elzeris. Elle est venue retrouver son fils à +la mort de son époux Mahydin, qui fut empoisonné il y a quelques années. +Abd-el-Kader avait un fils qui mourut à l'âge de cinq ans, lors de la +signature du traité de Tafna. La mort de l'héritier de sa puissance +l'attriste beaucoup, et il y pense sans cesse. Depuis, il a reporté +toute son affection sur sa tille, qui compte à peine une douzaine de +printemps. + +La femme de l'émir est née dans la province de Mascara, d'un négociant +nommé Sidi-Kratir. A l'époque dont je parle, elle pouvait avoir de +vingt-sept à vingt-huit ans; sa peau est d'une blancheur éblouissante; +ses yeux sont grands et expressifs; elle a la taille élancée, le pied +petit, les traits assez jolis; son caractère est doux et affectueux. Je +suis sûr que les prisonnières qui sont attachées à sa personne doivent +être bien traitées. Elle est très-curieuse des coutumes françaises. Son +costume est modeste comme celui des musulmanes d'Alger: elle emploie +rarement le velours et la soie; soit modestie, soit condescendance pour +son mari, elle leur préfère la percale et la laine. Ses bras sont ornés +le plus souvent de deux bracelets en argent, et elle porte aux pieds des +anneaux de ce métal. Ses oreilles sont encadrées dans de lourds pendants +en or; elle ceint quelquefois sa tête d'un foulard de soie, mais elle ne +porte point de diadème comme le veut la mode d'Afrique. Une ceinture de +laine complète sa toilette. + +Cet homme, qui vit sous la tente avec sa famille comme un patriarche de +l'antiquité, qui semble faire consister sa gloire à fuir l'éclat et la +représentation, est le chef d'un immense empire. Abd-el-Kader, que nous +appelons le sultan des Arabes, et qui reçoit de ces derniers le titre +d'émir des croyants, étend son administration de l'est à l'ouest, depuis +le Ziben jusqu'à la Tafna, qui sépare Tlemcem du royaume de Fez. Du nord +au sud, depuis nos limites jusque dans le désert, au Ghronat, il a six +kalifats qui administrent en son nom une population de quatre à cinq +cents mille individus. Ses revenus ne s'élèvent guère qu'à 4,000,000 de +francs. Il lève encore quelques impôts dans les tribus qui ne +reconnaissent pas son autorité. + +En développant, autant qu'il m'a été permis de le faire, le caractère de +l'émir, j'ai parlé, je crois, de sa fidélité à sa parole. Que ses +intérêts soient compromis ou lésés, il tient toutes ses promesses. +«J'aurais du le prévoir, dit-il, et ne pas m'engager follement.» Mais +lorsqu'il s'agit des chrétiens, c'est bien différent: il signe des +traités auxquels il manque sans scrupule. Il s'appuie sur ce précepte du +Koran: Employez tous les moyens en votre pouvoir, mettez en jeu toutes +vos ressources pour détruire les infidèles. Le traité de la Tafna est la +preuve éclatante de ce qu'il fera plus tard s'il arrive à la France de +pactiser encore avec lui. Son inimitié pour les Français durera autant +que sa vie. Voici ce qu'il me dit avoir écrit autrefois au commandant de +la division, après la prise de Chercheh: «Mande à ton sultan qu'il +cherche vainement à m'atteindre; il n'y parviendra jamais. Je n'ai point +de ville où siège ma puissance; je n'ai pas de trésor; mon gouvernement +est à dos de chameau. Quand tu marcheras vers un lieu où je serai, +j'irai plus loin; quand tu me poursuivras, j'irai plus loin encore, et +toujours, jusqu'au désert. De là, je défierai toutes les armées de la +terre, mais je ne le perdrai pas de vue; je serai toujours à tes +trousses, et je ne déposerai pas mes armes, quand j'en serais réduit à +combattre seul.» A cette constance dans sa haine, Abd-el-Kader joint +aussi la ruse instinctive de l'Arabe. Il a toujours refusé les secours +de ses voisins: l'empereur de Maroc lui a souvent proposé d'envoyer à +son aide son fils aîné avec dix mille hommes; il lui a fait répondre +qu'avec l'aide de Dieu et du Prophète, il se tirerait d'affaire sans le +secours de personne; mais il accepte toutes les munitions qu'on lui +envoie. J'ai vu arriver à Tekedempt plusieurs convois de poudre: +l'empereur n'était alors que le commissionnaire de l'émir; celui-ci +payait les caravanes, et ne faisait de nouvelles demandes que lorsqu'il +avait réuni les fonds nécessaires. Les deux milles fusils jetés à +Milianah en 1838 avaient été débarqués à Titouan. L'émir est aussi en +relation avec des Européens qui le visitent _incognito_, et vont faire, +pour son compte, des achats d'armes et de munitions; ces objets sont +déposés à Gibraltar, et de là on les dirige sur divers points du Maroc. + +En campagne, l'émir emploie la ruse lorsqu'il voit l'ardeur des Arabes +se ralentir. Ainsi il fit, dans le temps, courir le bruit que la France +était en guerre avec l'Angleterre, que nous ne pouvions nous maintenir +en Afrique, et que le moment était venu de fondre sur nous. Ce sont des +insinuations de ce genre qui ont provoqué l'attaque de Mazagran. + +Les populations sont, en général, lasses de la guerre; il est arrivé +souvent que des récoltes entières ont été détruites, soit par les +colonnes françaises, soit par les cavaliers arabes. La misère est à son +comble dans les parties dévastées, et l'émir ne sait quelquefois où +donner de la tête: il vit au jour le jour, et ne parvient à satisfaire +ses besoins les plus urgents qu'en faisant irruption à main armée dans +les tribus, sous le prétexte le plus frivole. Les troupes régulières ne +touchent pas exactement leur solde, dans ces cas-là; et les volontaires, +ou du moins ceux qu'on force de marcher sous cette dénomination, +appauvris par les exactions des kalifats et par les ravages de l'ennemi, +désespérés d'abandonner leurs foyers et leurs femmes pour suivre l'émir +dans ses courses ne marchent qu'avec dégoût à la guerre. Notre tactique +les éblouit, du reste; ils redoutent surtout les chasseurs d'Afrique et +l'artillerie: un escadron de cavalerie et une pièce de canon feraient +fuir des nuées de bédouins, qui viendraient peut-être tomber sans pâlir +sous le feu d'un bataillon carré. + +Les kalifats ne sont pas tous entièrement attachés à l'émir: El-Berkam +kalifat de Médéah ne paie jamais de sa personne, et n'inspire pas une +grande confiance à son maître; celui de Mascara, +Hadji-Mustapha-Ben-Thamy, est mou et paresseux comme un Turc; +Bou-Hamidy, kalifat de Tlemcem, et Ben-Allel (4), kalifat de Milianah, +sont les seuls homme» sur lesquels Abd-el-Kader puisse compter. Le +premier, intrépide guerrier et le meilleur cavalier de la régence, +gouverne brutalement ses tribus; comme Tarquin, il fait tomber les plus +hautes têtes, et la terreur qu'il inspire est égale à la haine qu'il +nous porte. Le second emploie à peu près les mêmes moyens, mais il +éprouve une grande résistance dans la tribu des Ouenseris, qui, +retranchée sur sa montagne inaccessible, défie de là ses sanglantes +fureurs. + + [Note 4: Ben-Allel est le même qui a trouvé la mort dans le combat + livré récemment par la division du général Tempoure.] + +Observateur comme tous les Arabes, Abd-el-Kader dépeint lui-même en +quelques mots le caractère de ses lieutenants: + +«Berkany, dit-il, me craint, mais ne craint pas Dieu; + +«Ben-Allel craint Dieu et me craint; + +«Ben-Thamy craint Dieu, mais ne me craint pas; + +«Bou-Hamidy ne me craint pas plus que Dieu.» + +Entre, autres bonnes fortunes, je fus invité un jour par le premier +ministre, Sidi-el-Kraroubi, à un grand dîner que l'émir donnait aux +chefs de son armée. Les hostilités étant près de commencer, Abd-el-Kader +voulut inaugurer la campagne par une revue générale des troupes; il les +avait rassemblées à Tekedempt, dans le but de les diriger ensuite vers +les lieux qu'il avait à défendre. Le repas était le prélude de la +solennité militaire. Dès que j'arrivai dans sa tente, l'émir porta la +main à son coeur et à sa tête; je m'inclinai, suivant l'usage, en lui +disant: «Tu es aussi bon pour moi que grand pour tes sujets.» Mon +compliment le fit sourire; il m'indiqua du doigt la salle, où nous +trouvâmes la table préparée: quand je dis la table, c'est par habitude, +car les plats étaient étalés sur le sol; nous prîmes place tout autour +en assez grand nombre. L'émir seul reposait sur un coussin; quant à +nous, nous fîmes ce que font nos soldats en campagne; la terre nous +servit de siège, et nous dévorâmes le dîner avec un appétit qui enchanta +Abd-el-Kader. + +Comme il n'est pas ordinaire de prendre part au repas d'un Arabe, et +encore moins à un festin d'apparat donné par le sultan, j'observai +attentivement les plats qui nous furent offerts, et la manière dont le +service s'exécutait. Autour du cercle que nous formions, se tenaient +debout plusieurs Bédouins à l'air rébarbatif, dont les fonctions +consistaient à enlever les débris des mets à mesure que les convives +paraissaient y renoncer. Le service se composait d'un boeuf coupé en +deux parties égales, et placées à chaque bout de la table, de deux +agneaux et de deux béliers rôtis tout entiers, et qu'on avait +symétriquement arrangés sur le sol. Le couscoussou, quelques crêpes +faites avec de l'huile et de la farine, du lait et du miel, qui, par +parenthèse, étaient excellents, formaient l'accompagnement obligé de ces +immenses édifices de viande encore saignante. Au dessert, nous eûmes +quelques figues de Barbarie d'une fadeur rebutante, puis on nous versa +du café bien noir dans de mauvaises écuelles de bois. Du reste, pas de +serviettes, pas de fourchettes, par de cuillers! c'est un luxe auquel +les Arabes ne sont pas encore faits. Les yatagans servaient à dépecer, +et nous déchirions avec nos ongles les morceaux de chair mal coupés. +C'est à peine s'ils connaissent les assiettes, et encore les petits +morceaux de bois à peine polis sur lesquels nous étendîmes le miel ne +méritent guère ce nom, quoique servant au même usage. + +Tel était le menu de ce magnifique festin, qui fut servi au son des +instruments. Je ne manquai pas de remarquer qu'il était loin de valoir +le plus mauvais dîner dans la plus mauvaise gargote du plus mauvais +village de France; que la viande des animaux était brûlée à l'extérieur +et à peine cuite à l'intérieur; que le cuisinier de l'émir n'était pas +plus fort en cuisine que ses artistes en musique; mais, comme la faim +criait haut et ferme, je n'hésitai pas à la satisfaire; elle me fit même +trouver le dîner moins détestable qu'il ne l'était réellement, tant il +est vrai que l'appétit assaisonne tout! Abd-el-Kader prit sans doute ma +_razzia gastronomique_ pour un hommage rendu à son office, tandis que +tout l'honneur en revenait à mon appétit. J'avais enduré dans la même +journée les deux plus grands supplices qui puissent être infligés à un +homme raisonnable, savoir; un concert d'amateurs et un repas à la +fortune du pot. + +Dieu vous garde, ami lecteur, de pareil repas et de pareil concert! + +Quand tout le monde eut bien dîné, l'émir se leva, et chacun suivit son +exemple. On amena des chevaux à l'entrée de la tente, et nous allâmes +voir évoluer les troupes. + +_(La suite à un prochain numéro.)_ + + + [Partition musicale.] + + ENTRE PISE + ET FLORENCE. + + Paroles de M. Philippe BISONI. + Musique de Gustave RIQUET. + + Entre Pise et Florence + Aux vergers d'Empoli + Vois la nuit qui s'avance + Car le jour a pâli. + + Étranger quelle belle + Languis-tu? Languis-tu de revoir? + Entre sous ma tonnelle + Si riante le soir. + + Écoute rien n'égale + Mon raisin del Bosco + Mes pommes de finale + Mon Aléatico. + + Mais à la fille étrusque + Qui rougissant sourit + L'ingrat jette un mot brusque + par Satan même écrit. + + Ah voyageur prends garde + Prends garde voyageur + La Madone regarde + Elle a vu ma rougeur. + + Adieu la nuit s'avance + Adieu la nuit s'avance + Te voilà sous sa main + Te voilà sous sa main. + + Et long est le chemin + Entre Pise et Florence + Long est le chemin + Entre Pise et Florence. + + + +Bulletin bibliographique. + +_Histoire de France_, Louis XI et Charles le Téméraire, par M. MICHELET. +Tome VI, 1 vol. in-8 de 500 pages.--Paris, 1844. _Hachette_. 7 fr. 50. + +M. Michelet, trop longtemps méconnu, commence enfin à être apprécié à sa +juste valeur, en France, les nombreux admirateurs de son beau talent, +qui ne peuvent pas trouver place dans l'amphithéâtre trop petit du +collège de France, attendent avec la plus vive impatience la publication +de ses leçons. A chaque nouveau volume de l'_Histoire de France_, le +succès, d'abord faible et incertain, se consolide et grandit. De Paris, +où elle a pris naissance, la réputation de l'éloquent professeur s'est +répandue dans les départements, puis elle a franchi le Rhin, traverse +les Alpes, passe le détroit; l'Allemagne, l'Italie et l'Angleterre +étudient et admirent M. Michelet, autant et plus peut-être que la +France. Deux des revues trimestrielles de la Grande-Bretagne, la +_Foreign and British Review_ et l' _Edinburgh Review_, viennent de lui +consacrer (faveur bien rare), dans leurs derniers numéros, deux longs +articles. Les critiques anglais, de même que les critiques allemands, +déclarent et prouvent en même temps que M. Michelet mérite d'être placé +au premier rang parmi les historiens contemporains. + +Ce grand et légitime succès tient à plusieurs causes. M. Michelet réunit +en effet de nombreuses qualités qui, séparées, suffiraient encore pur +faire la fortune d'un historien. Savant et poète tout à la fois, il a +l'érudition patiente d'un bénédictin et l'imagination vive et hardie +d'un artiste. De plus, il est philosophe; en d'autres termes, il ne se +contente pas d'essayer de nous représenter la vie du passé telle qu'elle +fut réellement, il cherche à la comprendre, il veut nous en révéler le +véritable sens. Enfin, et ce n'est pas son moindre mérite, il +n'appartient pas à cette catégorie d'écrivains qui fabriquent des +ouvrages historiques à la douzaine, soit pour s'enrichir aux dépens du +public trompé, soit pour faire acheter par des ministres corrupteurs +leur plume vénale. L'histoire, tel a été, tel sera le noble but de sa +vie entière. En vain on lui offrirait l'autorité et les honneurs dont +tant d'autres hommes distingués sont si avides, il les refuserait. +Servir son pays, en lui apprenant à connaître le passé et en lui +montrant les grands enseignements qu'il contient, voilà toute son +ambition, et cette ambition, heureusement pour la France et pour lui, il +a eu la gloire de la satisfaire. + +M. Michelet a, qu'on nous permette cette expression, les défauts de ses +qualités: il est parfois trop savant, trop poète et trop philosophe. +Ici, il donne une importance exagérée à des détails qu'il devrait, sinon +ignorer, du moins négliger; là, son esprit aventureux l'emporte hors des +bornes de la raison et du bon goût; plus loin, il se laisse entraîner, +par son désir de tout expliquer, dans d'incompréhensibles rêveries. Du +reste, si bizarres que soient ses pensées, quelque forme étrange qu'elle +revêtent, il ne cesse jamais de tenir son lecteur sous le charme +fascinateur de son génie. On critique, mais on admire ces écarts +extraordinaires qui dénotent un esprit vigoureux, doué des plus +éminentes facultés. L'éloge suit toujours le blâme, et, la lecture +achevée, le sentiment qu'elle ne peut manquer de faire naître est une +admiration passionnée. + +Le volume que vient de publier M. Michelet,--Louis XI et Charles le +Téméraire,--le tome sixième de cette grande histoire de France en douze +volumes qu'il a entreprise et qu'il terminera bientôt, nous semble +d'ailleurs supérieur encore à ceux qui l'ont précédé. Parvenu à une +époque mieux connue, M. Michelet ne peut plus se livrer aussi souvent à +sa malheureuse passion pour les symboles; force lui est de croire à des +faits dont l'authenticité ne saurait être sérieusement révoquée en +doute. Le poète le plus hardi n'osera jamais métamorphoser en mythes +Louis XI et Charles le Téméraire. Le style est aussi plus grave, plus +égal, moins saccadé. Bien que certains chapitres y occupent peut-être +une trop grande place, l'ensemble de ce volume paraît plus complet et +mieux proportionné. + +Cette lutte terrible de la royauté et de la féodalité, représentée, +l'une par Louis XI, et l'autre par Charles le Téméraire, M. Michelet l'a +admirablement comprise et racontée. On la lit, depuis l'avènement de +Louis XI jusqu'à sa mort, avec tout l'intérêt d'un des plus beaux +chefs-d'oeuvre de Walter Scott. Que de péripéties imprévues et +sanglantes viennent chaque année en retarder le dénoûment fatal! D'abord +la Ligue du Bien public. Cette contre-révolution Féodale qui s'oppose à +la révolution royale; puis la guerre des Roses, le sac de Dinant, +l'entrevue de Péronne, la destruction de Liège, les exécutions de +Jacques d'Armagnac, de Saint-Pol et de Nemours, l'empoisonnement du duc +de Guienne, les sièges de Beauvais et «de Neuss, la descente anglaise, +les batailles de Granson, de Morat et de Nancy, le mariage de Marie de +Bourgogne et de Maximilien d'Autriche... M. Michelet résume, ainsi le +dénoûment de ce grand drame: + +«Tout allait bien pour Louis XI, il était comblé de la fortune; +seulement il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquiété +du jugement de l'avenir. Il se fit apporter les chroniques de +Saint-Denis, les voulut lire, et sans doute y trouva peu de chose. Le +moine chroniqueur pouvait encore moins que le roi, distinguer, parmi +tant d'événements, les résultats du règne, ce qui en resterait. + +«Une chose restait d'abord, et fort mauvaise, c'est que Louis VI, sans +être pire que la plupart des rois de cette triste époque, _avait porté +une plus grave atteinte à la moralité du temps_. Pourquoi? il réussit. +On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succès qui +finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour +longtemps l'admiration de la ruse et la religion du succès. + +«Un autre mal très-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la +féodalité, périssant sous une telle main, eut l'air de périr victime +d'un guet-apens. Le dernier de chaque maison resta le bon duc, le bon +Comte. La féodalité, ce Vieux tyran caduc, gagna fort à mourir de la +main d'un tyran. + +«Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert, +acquit ses indispensables barrières, sa ceinture de Picardie, Bourgogne +et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la première fois, et la +paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du centre.» + +En mettant en vente ce sixième volume, l'éditeur des ouvrages de M. +annonce que les tome VII et VI sont sous presse et qu'ils paraîtront +prochainement. + +M. J. + + +_Encyclopédie des Chemins de Fer et des machines à vapeur_, à l'usage +des praticiens et des gens du monde; par Félix TOURNEUX, ingénieur, +ancien élève de l'École Polytechnique. I vol--1844. _Jules Renouard_. + +Le titre d'encyclopédie, dans le sens académique du mot, est trop +général pour l'ouvrage de M Félix Tourneux; aussi l'a-t-il restreint en +indiquant qu'il ne traitait que des chemins de fer et des machines à +vapeur. Acceptons-le donc dans ses limites, et voyons comment M. +Tourneux s'est tiré de la tache immense s'était imposée. On n'attend pas +de nous une analyse de cet ouvrage. En effet, si quelque chose se refuse +à l'analyse, c'est un livre de cette forme, un dictionnaire où l'on peut +aller chercher l'explication du terme qui embarrasse, du phénomène dont +on ne s'explique pas les causes. + +Les deux plus grandes inventions industrielles des temps modernes sont +sans contredit la machine à vapeur comme agent, et la locomotion rapide +comme effet. De la première datent les grands progrès dans toutes les +branches manufacturières, dans l'exploitation des mines, dans +l'alimentation et l'assainissement des villes. Les chemins de fer, qui +ne sont encore qu'à leur aurore, ont déjà réalisé des merveilles, et +l'esprit se perd à suivre jusque dans leurs dernières conséquences les +résultats probables de leur emploi. Il était donc important de fixer dès +à présent l'état de la science, de poser pour ainsi dire un jalon qui +pût, par la suite, servir de terme de comparaison pour constater le +progrès et l'amélioration. D'ailleurs, dans notre temps de paix, la +langue industrielle, la langue des travaux publics doit être à la portée +de tous, et rien ne pouvait être plus utile, pour la vulgariser, qu'un +livre qui en donnât les éléments, et permît à chacun et à tous +d'employer les termes propres en connaissance de cause. Vous dire si +l'ouvrage est complet nous paraît impossible: l'auteur doit le savoir +mieux que nous, et probablement il prépare déjà les matériaux d'une +édition plus complète, si tant est qu'il ait omis quelque chose. Ce que +nous pouvons dire, c'est que nous nous sommes imposé la tache de trouver +l'auteur en défaut, que nous avons cherché tous les mots de la langue +des travaux publics qui nous sont venus à l'esprit et toujours nous +avons trouvé le mot cherché, et, avec ce mot, une explication claire, +succincte et complète; une explication telle qu'aux praticiens elle +rappelle en quelques lignes les notions qui peuvent les intéresser, et +qu'aux gens du monde elle donne la définition limpide d'un terme +technique trop souvent inintelligible pour eux, et la solution qu'ils +auraient en vain cherchée ailleurs. + +Vous ne pouvons mieux terminer qu'en transcrivant ce que dit l'auteur +lui-même de l'esprit qui l'a guidé dans la rédaction de son livre: +«L'auteur est du nombre de ceux qui pensent que jamais, et sur quoi que +ce soit, l'humanité ne donnera son dernier mot. Peut-être la machine à +vapeur et les chemins de fer ont-ils tracé à l'industrie une voie dans +laquelle elle demeurera longtemps. Peut-être, au contraire, doivent-ils +céder la place à d'autres agents de production et de mouvements plus +énergiques encore inconnus à cette heure. Quel que soit leur avenir, ils +auront contribué pour une forte part au progrès de la puissance morale +et matérielle de l'homme dans la génération présente; ils auront été une +manifestation nouvelle de la faculté que Dieu a mise en nous de +développer et d'étendre à notre profit les oeuvres, immortelles de sa +création.» + +P. T. + + +_La France statistique_; par M. Alfred LEGOYT, sous-chef du bureau de +statistique au ministère de l'intérieur.--I vol. in-8. _Guillaumin_. + +L'ouvrage qui fait l'objet de cet article se recommande principalement +par son utilité pratique. «Les documents officiels, s'est dit l'auteur, +ne reçoivent qu'une publicité très-restreinte, et souvent même ne +sortent pas de l'administration qui les a recueillis. D'un autre côté, +on ne saurait les étudier avec succès, sans avoir sur les matières +qu'ils embrassent des connaissances préliminaires assez étendues; +quelquefois ils laissent à désirer pour l'ordre et la clarté; enfin, ils +ne se relient point entre eux, parce qu'ils ne sont pas le fruit d'une +pensée commune et unitaire. Un livre qui présenterait une analyse +suffisamment détaillée de ces documents, qui les disposerait +méthodiquement et! les développerait par un texte explicatif et +supplétif, ce livre rendrait certainement un service signalé à +l'économiste, au publiciste, à l'homme politique et à l'administrateur.» + +Tel est le but que s'est proposé M. Legoyt. + +Son livre est divise en deux parties: les _tableaux_ et le _texte_. Les +tableaux, au nombre de vingt environ, embrassent tous les documents qui +composent la statistique générale du royaume. Voici l'analyse succincte +des plus importants: + +1° _Population du royaume d'après le recensement de 1811_. Ce tableau +comprend le chiffre des habitants par département, leur subdivision par +sexe et par état civil et leur répartition en agglomérés et non +agglomérés. Ces deux derniers renseignements sont complètement inédits. +Tout en se référant au dénombrement de 1811, comme le plus récent, M. +Legoyt émet des doutes qui nous paraissent fondés sur la sincérité des +résultats qu'il a produits. On se rappelle, en effet, que cette +importante mesure partagea la défaveur dont fut frappé, à tort ou à +raison, le recensement prescrit par le ministère des finances. Il est +certain, en effet, que l'augmentation de population constatée em 1811 +est inférieure à celle qui a été constatée en 1826, 1834, 1836; et rien +ne saurait justifier, dans l'état de paix et de prospérité où se trouve +le pays, ce temps d'arrêt dans le mouvement de sa population, même en +tenant compte des émigrations pour l'Algérie et l'Amérique du Sud, +pertes largement compensées par de nombreuses immigrations d'étrangers +venant apporter leurs capitaux, leurs bras et leur industrie en France. + +2º _Mouvement de la population_. Naissances, décès, mariages. +_Naissances_.--Sous ce titre. M. Legoyt donne le nombre moyen annuel des +naissances légitimes, naturelles, la proportion de ces deux catégories +de naissances pour 1,000 habitants, le rapport des sexes, et le chiffre +des enfants trouvés et abandonnés. Ses calculs ont été faits sur la +période décennale de 1831 à 1840. + +_Décès_. Les subdivisions de l'auteur, relativement aux décès, ne sont +pas moins nombreuses: elles embrassent l'ensemble des renseignements +curieux ou utiles à connaître sur la mortalité en France; nous citerons +surtout celui qui est intitulé: _Tableau des enfants morts-nés ou +décédés avant la déclaration de naissance._. M. Legoyt s'est livré à un +travail fort important sur cette nature de décès. Il est parvenu à +démontrer ce fait remarquable et qui nous paraît devoir exercer une +certaine influence sur la question des enfants-trouvés, c'est que +partout où les tours ont été supprimées et les déplacements effectués, +le nombre des enfants morts-nés a augmenté dans les proportions les plus +considérables; nous renvoyons le lecteur aux développements dans +lesquels l'auteur est entré à ce sujet et à la suite desquels il conclut +que cette augmentation doit être attribuée à des infanticides non +constatés. + +_Mariages_. Le tableau consacré à ce document indique leur nombre moyen +annuel total et leur nombre pour mille habitants, l'âge moyen des +contractants pour les deux sexes et le chiffre moyen des enfants pour +chaque mariage. M. Legoyt a complété ses recherches sur la population +par une nouvelle loi de la mortalité en France, qui nous a paru +s'éloigner beaucoup des résultats de la table de Duvillard, et se +rapprocher, au contraire, de celle de Price, et surtout de celle de M. +de Montferrand. D'après les calculs de M. Legoyt, la durée de la vie +moyenne, en France, serait considérablement accrue depuis un siècle, +puisqu'elle serait aussi longue aujourd'hui pour la population générale +qu'elle l'était du temps de Price, pour des têtes choisies. Mais +l'auteur a soin de nous avertir que les documents officiels sur l'âge +par rapport aux décès ne sont pas assez exacts pour donner à une table +de mortalité un caractère d'authenticité. + +_3º France intellectuelle_--Ce tableau résume les plus récentes +publications des ministères de l'instruction publique et de la guerre, +instruction des conscrits, sur l'état actuel de l'instruction primaire. +Nous aurions désiré que l'auteur eût justifié plus complètement son +titre par une statistique de l'instruction secondaire et supérieure; +mais peut-être son livre était-il écrit avant que la publication de M. +Villemain sur les collèges eût paru; dans ce cas, il serait possible que +les documents lui eussent manqué. + +_4º France morale_.--C'est le bilan de la moralité officielle du pays; +on y voit figurer le nombre annuel des crimes et délits, les modes de +perpétration, l'âge', le degré d'instruction des accusés, des récidives, +le rapport des condamnés aux accusés, des accusés aux crimes commis, la +nature et le chiffre des peines prononcées, rapport des crimes ou délits +poursuivis aux crimes ou délits constatés; enfin l'influence sur le +chiffre des condamnations de l'application des circonstances +atténuantes. L'auteur apprécie encore la moralité de chaque département +sur le nombre annuel des naissances naturelles, des suicides et des +séparation de corps. Ces faits divers, quoique d'une valeur inégale, ont +généralement un grave intérêt. Ils se complètent d'ailleurs l'un par +l'autre. + +_5º France financière et industrielle._--Ce tableau se divise en deux +parties: dans l'une on trouve le chiffre des contributions de toute +nature que paie chaque département; dans l'autre, une appréciation de +l'état industriel et du paupérisme en France. Il est à regretter que, +pour cette seconde partie, l'auteur n'ait pu disposer que de documents +remontant déjà à une époque éloignée. + +_6° France judiciaire._--C'est le classement des départements par le +nombre annuel des affaires civiles et commerciales. Les éléments de +cette statistique ont moins d'intérêt qu'on devrait s'y attendre. Ils +n'établissent pas nettement, en effet, ce qu'on y cherche tout d'abord, +si le nombre des affaires est en rapport avec la population et le +chiffre des contributions. On aurait, en outre, besoin de connaître, non +pas seulement le nombre, mais encore l'importance des affaires. Une +pareille recherche présente sans doute de graves difficultés car il y a +des procès où l'évaluation en argent des intérêts qui y sont engagés ne +peut être que très-hypothétiquement établie. Nous ne croyons pas +toutefois cet obstacle insurmontable, et avec un peu de résolution et de +constance, l'administration pourra enrichir de ce document ses +statistiques judiciaires. + +_7º France politique_--Nous n'avons trouvé nulle part encore une +statistique électorale de la France; la _France statistique_ nous la +donne aussi complète que possible. Ce tableau, emprunté aux sources +officielles, indique le chiffre des électeurs politiques départementaux +et communaux; il contient en outre, des renseignements détaillés sur le +_maximum_, le _minimum_, et la moyenne des divers cens électoraux. + +_8º France militaire:_--M. Legoyt a donné ce titre à une série de +documents sur les ressources que le contingent annuel, les réserves, +l'effectif de l'armée, et la garde-nationale pourraient offrir au pays, +en cas de conflit extérieur. Parmi ces documents, il en est un que nous +croyons inédit et qui a une véritable importance. C'est le nombre total +des gardes nationaux mobilisables, d'après le recensement prescrit par +le gouvernement, après la signature du traité du 13 juillet. + +_9º France physique._--Les éléments de ce tableau sont puisés, comme +ceux du précédent, dans les excellentes publications du ministère de la +guerre; les départements y sont classés d'après le nombre des soldats +valides qu'ils fournissent au recrutement, par rapport au chiffre +demandé. Rien de plus curieux et de plus instructif à la fois que +l'énumération des diverses maladies et infirmités qui, dans chaque +département, ont été des causes d'exemption. Il y aurait un sujet +d'études d'une haute portée dans le rapprochement l'état _pathologique_ +des diverses localités avec leur situation topographique, les causes +d'insalubrité et l'état du paupérisme. + +_10º France territoriale et agricole._--Il était difficile de présenter, +sous une meilleure forme et dans un cadre plus habilement disposé, les +volumineuses publications du ministère du commerce sur l'agriculture en +France. Étendue du domaine arable, constitution du sol, nature, qualité, +prix des produits de toute espèce, rapport des produits aux semences, +importance moyenne annuelle des récoltes, animaux domestiques destinés à +l'agriculture ou à la consommation, etc., M. Legoyt n'a rien oublié de +ce qui peut faire apprécier jusque dans ses moindres détails cette +première branche de la richesse nationale. + +_11° Consommation annuelle par individu_--Ce tableau, qui clôt la +première partie de l'ouvrage, n'est pas moins digne d'attention que les +précédents. Comme le titre l'annonce, il assigne pour chaque individu et +par département, la mesure de sa consommation en blé, viandes et +poissons. + + [Note du transcripteur: Le reste de cette colonne, soit environ 20 + lignes, est illisible dans le document qui nous a été fourni.] + + + +Modes.--Travestissements. + +[Illustration.] + + + +SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO. + +I. Supposons que ces trois objets soient un anneau, un étui et un gant. +Affectez mentalement la lettre A au premier objet, la lettre E au +second, la lettre I au troisième. + +Donnez aussi par la pensée des numéros aux trois personnes: l'une +portera le n° 1, une autre le nº 2, la troisième le nº 5. + +Prenez 24 jetons et donnez 1 jeton à la première personne, 2 à la +seconde, 5 à la troisième; puis, laissant les 18 autres jetons à la +disposition de ces personnes, retirez-vous à l'écart en les invitant à +prendre chacune un des trois objets et une partie des jetons que vous +avez laisses, de manière que celle qui aura l'anneau prenne autant de +jetons que vous lui en avez donné d'abord; que celle qui a l'étui prenne +le double du nombre de jetons qu'elle a reçus; enfin, que celle qui a le +gant prenne, sur le reste des jetons, quatre fois autant de jetons +qu'elle en a reçu de vous. + +Cela fait, regardez le nombre des jetons qui restent sur la table; ce +nombre ne peut être que l'un des six suivants: + + 1 2 3 5 6 7 + +au devant desquels vous mettrez, par la pensée les mots suivants: + +pAh-fEr cEsAr jAdIs dEvInt sI grAnd prIncE + +dont voici l'usage: + +Les deux voyelles A et E, que nous avons mises en capitales dans les +deux mots pAh-fEr, correspondant au chiffre 1, indiquent que lorsqu'il +ne reste qu'un jeton sur la table, c'est la première personne qui a pris +l'anneau (A) et la seconde qui a pris l'étui (E); de sorte que la +troisième a nécessairement le gant. + +On verrait de même que les deux lettres E, A suivant l'ordre où elles se +présentent dans le mot cEsAr, qui correspond à un reste de deux jetons, +indiquent que la première personne a pris l'étui et la seconde l'anneau, +et ainsi de suite. + +II. On sait que l'usage de tenir la pointe du pied en dehors n'a pas +toujours été de rigueur. Il paraît que, dans l'ancienne Rome, on +marchait avec la pointe du pied en avant, sans l'incliner en dehors plus +qu'en dedans. Parmi les Orientaux, au contraire, la dignité de la +démarche exige une position de jambe qui passerait pour ridicule +aujourd'hui chez les nations civilisées.--On peut en dire à peu près +autant de la démarche des grands personnages du dix-septième et du +dix-huitième siècle, telle que nous la représentent les dessins de +l'époque. + +Cependant on ne peut disconvenir que l'équilibre du corps ne devienne +plus stable dans la marche ordinaire ou dans la station, lorsque la +pointe du pied est tournée modérément en dehors. C'est un fait +d'expérience journalière que chacun peut vérifier à chaque instant. +Montuela, géomètre distingué du siècle dernier, raconte avec une +bonhomie pleine de sens qu'il a cherché à confirmer ce fait par le +calcul, et à justifier par les lois de la mécanique l'idée de grâce que +nous attachons à l'usage de nous tenir avec les pieds en dehors. Voici +comment il a résolu le problème: Il pose dans le cinquantième numéro de +notre journal. + +L'équilibre du corps sera d'autant plus stable que la base comprise +entre les points d'appui que nos pieds lui offrent sur le sol sera plus +considérable, car la verticale qui passe par notre centre de gravite +tombera plus difficilement en dehors de cette hase. Il s'agit donc, +étant donnée la position des talons, de chercher l'inclinaison la plus +avantageuse de la ligne médiane des pieds, pour que la surface de la +base qu'ils déterminent soit la plus grande possible. Or, ceci devient +un problème de géométrie dont l'énoncé serait le suivant: _Deux lignes +AD, BC, égales et mobiles sur les points A et B comme centres étant +données, déterminer leur position lorsque le quadrilatère ou trapèze +ABCD sera le plus grand possible._ Ce problème se résout avec la plus +grande facilité par les méthodes connues des géomètres pour les +problèmes de ce genre, et l'on déduit de cette solution la construction +suivante. + +[Illustration.] + +Sur la ligne Ad, égale à AD ou BC, faites le triangle isocèle HI; +ensuite, avant pris AI égal à AG ou un quart de AB, tirez la ligne KI et +prenez IE égale IK; puis sur GE élevez une perpendiculaire indéfinie qui +coupe en D le cercle décrit de A, comme centre, avec le rayon Ad: +l'angle DAE sera l'angle cherché. + +Si la ligne AB, et conséquemment AG ou AI, est nulle, on trouvera que AE +sera égal à AH, et que l'angle DAE sera demi-droit. Ainsi, lorsqu'on a +les talons absolument appliqués l'un contre l'autre, l'angle que doivent +faire ensemble les lignes longitudinales de la plante des pieds est +demi-droit ou bien approchant du demi-droit, à cause de la petite +distance qu'il y a alors entre les deux points de rotation qui sont au +milieu des talons. + +[Illustration.] + +Supposons maintenant que la distance AB est égale à AD, on trouverait, +par le calcul, que l'angle DAE devrait être de 60 degrés. + +En supposant AH égal à deux AD, ce calcul donnera l'angle DAE de 70 +degrés à très-peu près. En faisant AB égal à trois fois la ligne AD, +l'angle DAE se trouvera à bien peu près de 74° 30'. + +Le calcul confirme donc ce fait d'expérience, que les pieds doivent +tendre vers le parallélisme à mesure qu'ils s'écartent davantage, ainsi +que l'habitude reçue de les tourner légèrement en dehors pour un +écartement ordinaire. + + +NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. + +I. Plusieurs nombres pris suivant leur suite naturelle étant disposés en +rond, deviner celui que quelqu'un aura pensé. + +II. Donner un moyen sûr, au jeu de billard, pour amener la bille de son +adversaire dans une blouse en frappant obliquement cette blouse. + + + +Rébus. + +EXPLICATION DES DERNIERS RÉBUS: + +I. + +Tout ou rien. + +II. + +Tout passe avec le temps. + +III. + +Un grand homme appartient à l'univers. + + +[Illustration: nouveau rébus.] + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0052, 24 Février +1844, by Various + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43436 *** |
