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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43408 ***
+
+ Au lecteur:
+
+ L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
+ typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
+ corrections se trouve à la fin du texte.
+
+ Une table des matières a été ajoutée.
+
+
+
+
+ LES
+ BELLES-DE-NUIT.
+
+
+
+
+ IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.
+
+
+
+
+ LES
+
+ BELLES-DE-NUIT
+
+ OU
+
+ LES ANGES DE LA FAMILLE
+
+
+ PAR
+
+ Paul Féval.
+
+
+ TOME I
+
+
+ BRUXELLES.
+
+ MELINE, CANS ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS.
+
+ LIVOURNE. LEIPZIG.
+ MÊME MAISON. J. P. MELINE.
+
+ 1850
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+LE DÉRIS.
+
+
+
+
+I
+
+LE MOUTON COURONNÉ.
+
+
+En 1817, la principale auberge de la ville de Redon était située sur le
+port et avait pour enseigne un bélier noir, coiffé d'une auréole.
+
+On connaissait le _Mouton couronné_ à Rennes, à Vannes et jusqu'à
+Nantes; bon logis à pied et à cheval, tenu par le père Géraud, ancien
+cuisinier au long cours.
+
+Redon est une cité de trois mille âmes, assise sur les confins de la
+Loire-Inférieure et de l'Ille-et-Vilaine, au bord même de la rivière
+qui donne son nom à ce dernier département. Malgré son nom romain,
+elle renferme peu de monuments remarquables, et la maison de maître
+Géraud, portant six fenêtres de façade, rivalisait avec les édifices
+affectés aux plus illustres destinations; c'était bâti en bonnes
+pierres comme la sous-préfecture, et grand comme la gendarmerie.
+
+Devant la maison et au delà de l'étroite bande du quai, la Vilaine
+roulait ses eaux marneuses et saumâtres; à marée haute, les petits
+navires caboteurs venaient jusque sous les fenêtres de l'auberge.
+
+Les samedis au soir ou les jours de marché, vous eussiez eu de la peine
+à trouver une petite place dans l'établissement de maître Géraud. Il
+avait la triple clientèle des marins du port, des métayers et des
+gentilshommes. Bien souvent, quand toutes les chambres étaient pleines,
+la chaude et vaste cuisine servait de dortoir à un bataillon serré de
+matelots et de marchands de bœufs.
+
+Aussi le père Géraud faisait-il d'excellentes affaires. Bien qu'il fût
+vieux déjà, les demoiselles du petit commerce de Redon supputaient
+parfois, dans leurs rêves, la somme probable de ses économies. Mais le
+père Géraud semblait ennemi du mariage, et comme il n'avait point de
+parents, chacun se demandait à qui profiteraient, un jour venant,
+ses honnêtes et rondes épargnes.
+
+On était au milieu de l'automne, et ce n'était ni jour de foire ni
+veille de dimanche. Le _Mouton couronné_ chômait ou à peu de chose
+près. La cendre était froide dans les fourneaux de la cuisine; les
+crocs de fer des landiers ne soutenaient point de broches, et nulle
+marmite ne pendait à la grande crémaillère.
+
+Maître Géraud pouvait fumer sa pipe à l'aise sur le parapet du port. Il
+n'y avait dans toute son auberge qu'une seule chambre occupée; encore
+était-ce par des hôtes de hasard à qui le père Géraud, courtois envers
+tout le monde, mais sachant graduer ses politesses, ne devait point
+la respectueuse visite à laquelle s'attendaient ses vieux et fidèles
+habitués.
+
+Ils étaient arrivés on ne savait trop d'où: deux hommes et une jeune
+dame. Leurs vêtements et leur apparence de lassitude semblaient
+annoncer une longue course à pied; mais le maître du _Mouton couronné_
+n'avait point de défiance, et les avait crus sur parole lorsqu'ils lui
+avaient dit descendre de la voiture de Rennes.
+
+Naturellement, leur bagage était resté au bureau.
+
+La jeune dame avait une mise plus que modeste. Malgré le froid
+humide d'une journée de novembre, c'était une robe d'indienne qui
+dessinait la fine cambrure de sa taille. Un petit châle d'étoffe légère
+et un chapeau de paille, où s'attachait un voile, complétaient sa
+toilette.
+
+Il y avait en tout cela quelque chose d'indigent et de malheureux;
+mais vraiment la jeune femme relevait son costume. Bien qu'on ne pût
+apercevoir son visage, on devinait la grâce et la beauté derrière
+les plis épais de son voile. Malgré ce grand air, un aubergiste des
+environs de Paris eût tiré assurément de la robe d'indienne et du
+chapeau de paille quelque dédaigneuse conclusion, mais notre hôte était
+habitué aux mœurs économes et prudentes des châtelaines d'alentour.
+Il savait qu'en voyage, le long des routes de Bretagne, on trouve
+parfois des comtesses et des marquises fort étrangement accoutrées.
+
+L'un des deux hommes était en blouse; l'autre portait un pantalon et
+un habit de coupe élégante, mais qui gardaient de nombreuses traces de
+boue à demi effacées.
+
+En somme, ces trois voyageurs n'étaient pas le Pérou, mais le _Mouton
+couronné_, auberge principale de la ville de Redon, en recevait encore
+souvent de plus mal habillés, qui avaient de bons écus de six livres
+dans leurs poches.
+
+En Bretagne, surtout, il est dangereux de juger les gens sur
+l'apparence.
+
+Il était environ deux heures après midi. Nos voyageurs avaient été
+installés dans une chambre à deux lits, donnant sur le port. Un feu
+de bois vert fumait et petillait dans la cheminée. Tandis qu'une
+servante joufflue, coiffée du _pignon_ morbihanais, étendait une rude
+nappe de chanvre sur la table, l'homme à la blouse et son compagnon
+brûlaient leurs pieds humides dans les cendres du foyer. On ne voyait
+plus la jeune dame, dont le châle et le chapeau étaient accrochés
+à l'espagnolette d'une croisée; mais, dans les moments de silence,
+on entendait son souffle égal et doux derrière les rideaux de serge
+épaisse de l'un des deux lits.
+
+—Faut-il mettre trois couverts? demanda la fille.
+
+L'homme à la blouse ouvrait la bouche pour répondre affirmativement,
+mais son compagnon lui coupa la parole.
+
+—N'en mettez que deux! dit-il avec un accent dur et railleur.
+
+Puis il ajouta entre ses dents:
+
+—Qui dort dîne...
+
+La servante sortit après avoir reçu l'injonction de hâter le repas.
+
+Nos deux voyageurs, malgré la différence de leurs habits,
+semblaient entre eux sur le pied d'une égalité parfaite. A bien les
+considérer même, on aurait pu reconnaître, chez celui qui portait
+un costume bourgeois, une sorte de déférence combattue. Ils étaient
+jeunes tous les deux et assez beaux garçons. Le bourgeois, qui avait
+nom Blaise, était un gaillard bien découplé, muni de larges épaules,
+et montrant, quand il souriait, deux rangées de dents blanches comme
+l'ivoire. Il avait une grosse figure rougeaude et des cheveux blonds
+crépus. Le caractère de sa physionomie était une jovialité un peu
+brutale, qui se voilait, en ce moment, sous un nuage de mauvaise humeur
+non équivoque.
+
+Les bons amis de Blaise ignoraient, à ce qu'il paraît, son nom de
+famille, car, pour le distinguer du commun des Blaises, on l'avait
+surnommé _l'Endormeur_.
+
+L'autre pouvait compter vingt-cinq ans tout au plus, ce qui ne
+l'empêchait pas d'avoir dans son passé cinq ou six romans d'un certain
+intérêt. Ceux qui le connaissaient intimement lui savaient plus d'un
+nom; en ce moment il s'appelait Robert, dit _l'Américain_. Il était un
+peu plus petit que son compagnon, et ses membres n'avaient pas la même
+apparence de vigueur; mais sa taille était admirablement prise, et la
+souplesse de ses mouvements n'excluait point la force.
+
+Il avait les traits aquilins et sculptés énergiquement; son front
+large et couvert d'une forêt de cheveux noirs respirait la volonté
+patiente, et il y avait une sorte de puissance dans le dessin hardi
+de sa lèvre charnue, qui ressortait, rouge comme du sang, sur le fond
+basané de son teint.
+
+A le voir, quand ses paupières étaient closes, on l'eût jugé pour un
+de ces esprits robustes, audacieux, infatigables, qui cherchent la
+lutte et se haussent à la taille de tout danger. On eût admiré la forme
+ovale de son visage, et cette chaude pâleur de sa joue, sous laquelle
+jouaient des muscles d'acier. Mais s'il venait à ouvrir les yeux, le
+caractère de sa physionomie changeait comme par enchantement. Il y
+avait dans son regard, qui ne savait point se fixer, une agitation
+nerveuse et inquiète. C'était quelque chose d'étrange et de pénible: de
+grandes prunelles noires, incessamment mobiles, jetant çà et là leurs
+œillades aiguës et manœuvrant comme la pointe d'une épée qui
+cherche à tromper la parade.
+
+Ceci, bien entendu, lorsque M. Robert était hors de garde et se croyait
+à l'abri de toute investigation curieuse; car M. Robert mettait à
+profit l'axiome de la philosophie antique: il se connaissait lui-même
+et n'ignorait aucun de ses petits défauts. Il avait fait maintes
+fois ses preuves en sa vie et pouvait se grimer à l'occasion aussi bien
+que pas un comédien de mérite.
+
+Ils étaient l'un vis-à-vis de l'autre, aux deux coins de la cheminée,
+regardant fumer le feu de bois vert et plongés dans une rêverie qui ne
+paraissait point être fort gaie.
+
+—Satané voyage! dit tout à coup Blaise en donnant un grand coup de
+pied dans les bûches du foyer; c'est pourtant toi, Robert, qui as eu
+l'idée de venir dans ce pays de loups!...
+
+Robert prit les pincettes massives et rétablit la symétrie du feu.
+
+—L'idée peut être mauvaise, répliqua-t-il, comme elle peut être
+bonne... Ce n'est pas une raison pour brûler notre seule paire de
+bottes.
+
+Il y avait en effet la même différence entre les chaussures de nos deux
+voyageurs que dans le surplus de leur toilette; Robert avait de vieux
+souliers éculés et béants, tandis que Blaise, dit l'Endormeur, portait
+des bottes en assez bon état.
+
+Ce dernier frappa violemment son talon contre terre.
+
+—Il me prend des envies!... grommela-t-il en fronçant ses gros
+sourcils blonds, quand je t'entends parler comme ça, M. Robert!... Dire
+que voilà des mois que nous courons la pretantaine, cherchant
+toujours le pays où les mauviettes tombent toutes cuites du ciel!... A
+Paris, au moins, avec Bibandier, on pouvait gagner sa vie...
+
+—Mauvaise société! interrompit Robert, qui restait toujours, les yeux
+baissés, dans une attitude de chagrine insouciance; Bibandier est au
+bagne à cette heure.
+
+—Au bagne, on mange! murmura Blaise.
+
+L'Américain releva sur lui ses yeux mobiles et perçants; leurs regards
+se choquèrent; Blaise tourna la tête en haussant les épaules.
+
+—Oui, oui..., pensa-t-il tout haut, tu as l'air comme ça d'un malin
+et c'est pour cela que je t'ai suivi! Mais tu n'en sais pas plus long
+que les autres, mon garçon!... Nous voilà au bout de notre rouleau...
+Qu'as-tu fait de bon pendant ces six mois?
+
+—J'ai tâché..., commença Robert.
+
+—Peuh!... fit le gros blond; tu tâcheras toute ta vie!... Moi, je
+n'aime pas les gens qui ont des idées... avec eux, on n'a qu'une
+chance, c'est de se casser le cou.
+
+Robert ramena son regard vers le foyer où une flamme rougeâtre
+commençait à courir parmi la fumée.
+
+—J'en ai une idée, pourtant!... murmura-t-il.
+
+L'Endormeur fit comme s'il ne l'avait point entendu.
+
+—Je peux bien te dire ce que tu as fait, moi!... reprit-il; tu m'as
+empêché de travailler, chaque fois que je l'ai voulu...
+
+—Misères!... dit l'Américain avec mépris.
+
+—Tu m'as fait toujours pousser en avant, poursuivit Blaise, en me
+montrant au bout du voyage je ne sais quelle chimère que j'ai eu la
+sottise de prendre au sérieux...
+
+—Patience!...
+
+—Patience!... mais nous voilà maintenant à plus de cent lieues de
+Paris, avec un habit pour deux et quelques francs!...
+
+—Sept francs soixante, interrompit l'Américain, qui compta dans le
+creux de sa main le contenu de sa poche.
+
+—Et, par-dessus le marché, poursuivit encore Blaise, dont la colère
+faisait place peu à peu à la tristesse, une grande fille que nous
+traînons partout... et qui mange!...
+
+Robert remit son argent sous sa blouse; ses paupières eurent un
+battement rapide.
+
+—Elle est bien belle!... murmura-t-il avec une emphase contenue.
+
+—A quoi ça peut-il nous servir?...
+
+L'Américain jeta un regard de côté vers le lit, dont les rideaux
+de serge cachaient sa compagne de voyage.
+
+Puis il prit un air de mystérieuse importance pour répliquer:
+
+—A tout!
+
+Blaise mit ses deux coudes sur ses genoux et ne répondit que par un
+geste de fatigue ennuyée.
+
+Il y eut un silence, pendant lequel Robert, attentif et les sourcils
+rapprochés par la réflexion, semblait poursuivre une pensée chère.
+
+Au bout de deux ou trois minutes, une bonne odeur de cuisine, montant
+des profondeurs du rez-de-chaussée, filtra par les fentes de la porte
+et vint embaumer l'atmosphère de la chambre.
+
+L'Endormeur se redressa et aspira une forte bouffée de cet air tout
+plein de promesses. Ses narines se gonflèrent; sa face s'épanouit en un
+gros sourire gourmand.
+
+—Au diable! s'écria-t-il presque gaiement; nous aurons le temps
+de nous battre quand les sept francs seront mangés!... Aide-moi à
+rapprocher la table, Robert... Nous allons trinquer encore une fois,
+les pieds au feu, comme de bons camarades!
+
+L'Américain ne fit pas plus d'attention à ce retour subit de joyeuse
+humeur qu'à la récente colère de Blaise. Il prêta son aide sans mot
+dire, et la table fut poussée jusqu'auprès du foyer.
+
+La servante revenait en ce moment avec une magnifique omelette et
+une épaule de mouton à peine entamée.
+
+Nos deux compagnons s'assirent l'un vis-à-vis de l'autre, et durant un
+gros quart d'heure, leurs bouches pleines ne donnèrent passage qu'à
+de rares paroles. C'étaient deux vaillants mangeurs; Blaise surtout
+engloutissait les morceaux avec un entrain au-dessus de tout éloge.
+
+L'omelette et l'épaule de mouton s'évanouirent, arrosées par un petit
+vin nantais qui se buvait comme du cidre.
+
+Il ne resta bientôt plus sur la table qu'un os merveilleusement
+nettoyé, avec un tout petit morceau de fromage.
+
+Blaise tendit le bras pour saisir cette dernière proie, mais il
+rencontra la main de Robert, qui semblait vouloir défendre l'assiette.
+
+—Nous partagerons, dit-il en riant.
+
+—Ce n'est pas pour moi, répliqua l'Américain. Lola n'a pas mangé
+depuis hier.
+
+La figure de Blaise se rembrunit.
+
+—Lola!... Lola!... grommela-t-il entre ses dents.
+
+Puis il ajouta tout haut:
+
+—M. Robert, tu es comme ces mendiants imbéciles qui jeûnent pour
+garder un morceau de pain à leur caniche... mais, cette fois, tu as
+trop tardé; il fallait économiser sur ta part.
+
+L'œil de Robert eut un rayonnement hostile, mais sa main se retira.
+
+—Tu n'as pas de cœur!... murmura-t-il.
+
+—J'ai faim, répliqua le gros garçon.
+
+Il vida dans le verre de son compagnon le reste de la dernière
+bouteille, et frappa sur la table à grand bruit.
+
+—D'autre vin! cria-t-il à la servante qui accourait; du tabac et des
+pipes!...
+
+Quelques secondes après, ils ne se voyaient plus qu'à travers un nuage.
+Blaise était dans un état de béatitude incomparable; il ne songeait
+ni à la veille ni au lendemain. Robert lui-même avait évidemment subi
+l'influence heureuse du copieux repas qui venait après une longue
+diète; son visage exprimait le bien-être et le repos; mais il semblait
+réfléchir toujours.
+
+—Est-ce que tu me gardes rancune? demanda l'Endormeur.
+
+—Pourquoi?...
+
+—Pour Lola.
+
+—Non.
+
+—A la bonne heure!... Vois-tu bien, Robert, si je te savais amoureux,
+je te passerais pas mal de choses... Mais du diable si tu es capable
+d'être amoureux, toi!
+
+Robert, qui venait de bourrer sa pipe, regardait machinalement les
+lignes imprimées sur le papier du cornet à tabac.
+
+Tout à coup ses yeux brillèrent en même temps que de profondes rides se
+creusaient à son front.
+
+—Comme cela ferait notre affaire!... murmura-t-il.
+
+Et, au lieu de répondre à la muette question que lui adressait le
+regard de Blaise, il ajouta:
+
+—Cinq mille francs de contributions directes!... ça suppose bien
+quarante mille livres de rente... n'est-ce pas, l'Endormeur?
+
+—A peu près.
+
+—Quarante mille livres de rente en bons immeubles!... Toi qui as été
+dans les affaires, Blaise, combien ça peut-il valoir en capital?
+
+—C'est selon les pays.
+
+—En Bretagne... ici... aux environs de Redon?
+
+Blaise compta sur ses doigts; il était d'humeur à se prêter à toute
+fantaisie.
+
+—Ici, répliqua-t-il, on afferme mal. Il faut bien des bouts de terre
+pour faire mille francs de rente... Ça doit valoir douze à quinze cent
+mille francs.
+
+Robert s'agita sur sa chaise et ses yeux brillèrent davantage.
+
+Il versa le tabac sur la nappe et déroula le cornet, afin de lire
+mieux.
+
+On eût dit que les lignes tracées sur ce chiffon de papier avaient
+un mystérieux pouvoir, tant l'émotion de l'Américain était visible.
+
+—Quinze cent mille francs! répétait-il en caressant le cornet du
+regard; ça vaut la peine, au moins!...
+
+L'Endormeur se pencha en avant pour voir ce mystérieux papier qui
+semblait jeter son camarade en de si profondes rêveries.
+
+C'était tout simplement un rôle de contributions pour l'année 1816,
+signé par M. le percepteur du canton de la Gacilly.
+
+Blaise se renversa sur le dossier de son siége. A tout hasard, il avait
+espéré mieux.
+
+L'Américain, cependant, lisait lentement et à demi-voix:
+
+
+«René-Charles-Julien le Tixier, vicomte de Penhoël, propriétaire, pour
+sa maison de Penhoël et retenue, trois cent cinquante francs; pour
+sa métairie de la Lande-Triste, soixante et quatorze francs; pour sa
+chanvrière du Port-Corbeau et dépendances, cent cinquante francs; pour
+sa métairie du Pré-Neuf, ensemble les taillis de Fontaine, cent francs.»
+
+
+—Ça t'amuse?... interrompit l'Endormeur.
+
+
+«Pour la maison dite de l'Aîné, poursuivit Robert, qui s'absorbait de
+plus en plus dans sa lecture, et les moulins des Houssayes, sous le
+haut pays, cent vingt-cinq francs. Pour le petit Penhoël avec la futaie
+de Quintaine...»
+
+
+Blaise bâilla; puis il se prit à siffler un air de chanson à boire.
+
+Robert interrompit sa lecture et se mit à contempler le papier avec de
+grands yeux fixes.
+
+—Dire que j'avais l'idée! murmura-t-il en appuyant un doigt sur son
+front, et que cela me tombe justement sous la main!
+
+—Le fait est que c'est un coup du ciel! répliqua Blaise; nous avons
+sept francs et je ne sais plus combien de centimes; si nous achetions
+le château de Penhoël, les moulins des _Broussailles_, la ferme de
+n'importe quoi et la futaie de pretantaine?...
+
+Robert le regarda fixement et secoua la tête d'un air sérieux.
+
+—Je ne ris pas, dit-il.
+
+—Parbleu! je crois bien!...
+
+—J'ai une idée.
+
+Blaise fit la grimace.
+
+—Écoute, reprit l'Américain en rapprochant son siége et d'un ton si
+positif que le gros blond perdit son sourire moqueur, nous n'avons
+pas de quoi poursuivre notre voyage... nous n'avons pas de quoi
+rebrousser chemin... Il faut nous établir ici.
+
+—Je ne demanderais pas mieux, commença Blaise.
+
+—Ne m'interromps pas... Paris est bon pour les folies, et les voyages
+conviennent aux jeunes gens. Mais te voilà qui arrives à la maturité,
+ami Blaise... et moi, je suis plus vieux que mon âge.
+
+—D'où il faut conclure, murmura l'Endormeur, qu'il y aurait pour nous
+avantage à devenir des provinciaux paisibles et payant de notables
+contributions... Je suis de ton avis.
+
+—Moi, je te dis de me laisser poursuivre... Nous sommes venus en
+Bretagne sur sa réputation de bonne foi antique et de patriarcale
+loyauté... De loin, j'avoue que je la regardais comme une terre
+promise... j'ai perdu là-dessus quelques illusions... Mais, en somme,
+si nous n'avons rien gagné, c'est que nous n'avons rien risqué...
+J'attendais une occasion... je cherchais... nous étions trop riches...
+Aujourd'hui nous sommes dans cette excellente situation qui gagna
+toutes les grandes batailles: il nous faut vaincre ou mourir!
+
+Il éleva l'extrait du rôle des contributions au-dessus de sa tête.
+
+—Voilà le prix de la victoire! s'écria-t-il avec un véritable
+enthousiasme; le total est de cinq mille francs, ce qui, d'après ton
+propre calcul, donne quarante mille livres de rente, soit cinq cent
+mille écus de capital!... Eh bien, au pis aller, quand il ne nous en
+reviendrait que la moitié!...
+
+Le petit vin du Nantais n'abonde pas en principes alcooliques, mais nos
+deux voyageurs en avaient bu une quantité considérable. Blaise était
+rouge comme une cerise, et le sang se montrait sous la peau basanée de
+Robert lui-même.
+
+Blaise se prit à rire à la conclusion du discours de son frère en
+aventures; mais, sous ce rire, qui n'était plus de la franche moquerie,
+perçait déjà un vague et secret espoir.
+
+Nous l'avons dit, Robert, quoique bien jeune, avait fait ses preuves.
+
+—Je me contenterais du pis aller, dit Blaise.
+
+—Le hasard est le plus fort de tous les dieux! reprit Robert et je
+vois un augure dans ce chiffon qui me tombe du ciel... Veux-tu partager
+l'aubaine?
+
+L'Endormeur hésita un instant, car il restait en lui une bonne dose
+d'incrédulité.
+
+—Décide-toi, poursuivit Robert; à la rigueur, je puis me passer
+de ta compagnie... et, franchement, s'il n'était pas pénible... et
+dangereux... d'abandonner un bon camarade tel que toi, j'aimerais
+à tenter seul l'aventure...
+
+Blaise, à son tour, rapprocha son siége.
+
+—Voyons ton idée? dit-il en mettant définitivement de côté son sourire.
+
+—Acceptes-tu?
+
+—Quand tu m'auras expliqué...
+
+—C'est à prendre ou à laisser... Acceptes-tu?
+
+—J'accepte.
+
+—Touche là! dit l'Américain dont le regard inquiet prit tout à coup
+une fixité résolue; et gare à celui qui renoncera!
+
+Il se leva et alla ouvrir la porte de la chambre pour voir si par
+hasard quelque oreille curieuse n'était point aux écoutes. Il n'y avait
+personne dans le corridor.
+
+En revenant vers le foyer, il s'arrêta devant le lit où reposait sa
+compagne de voyage, et en écarta les rideaux doucement.
+
+Le jour qui pénétra par cette ouverture éclaira une charmante figure de
+jeune femme.
+
+C'était un visage d'une régularité parfaite, mais dont les traits,
+fatigués déjà et pâlis, avaient comme un voile de froideur morne.
+Peut-être était-ce l'effet de la souffrance ou du sommeil. Lola dormait
+profondément. Son front et sa joue se cachaient à moitié sous les
+boucles prodigues d'une chevelure noire en désordre.
+
+Lola s'était jetée tout habillée sur le lit. Elle y gardait la pose
+que son extrême fatigue lui avait conseillée au moment de l'arrivée. Sa
+tête s'appuyait sur son bras; tout son corps s'affaissait en un abandon
+avide de repos. L'étoffe usée de sa robe dessinait ses formes exquises
+et jeunes, comme ces indiscrètes draperies que le statuaire colle sur
+le nu.
+
+Robert avait raison: elle était bien belle!
+
+Il la contempla un instant dans son sommeil de plomb; puis il laissa
+retomber les rideaux de serge.
+
+Un sourire satisfait errait autour de sa lèvre bombée.
+
+L'Endormeur attendait; ses yeux disaient une curiosité impatiente.
+
+Robert reprit sa place auprès du feu, et emplit les deux verres
+jusqu'aux bords.
+
+
+
+
+II
+
+UNE REDINGOTE A DEUX.
+
+
+Robert s'était recueilli un instant.
+
+—Suis-moi bien, dit-il d'un ton très-froid et en sablant son vin de
+Nantes à petites gorgées. Il y a ici un jeune homme fort riche et de
+bonne maison qui voyage avec son domestique.
+
+—Où ça? demanda Blaise dont le regard fit ingénument le tour de la
+chambre.
+
+—Ne te donne pas la peine de chercher, répliqua l'Américain. Le jeune
+homme riche et son domestique, c'est toi et c'est moi.
+
+—Ah!... fit l'Endormeur dont la bouche large resta entr'ouverte.
+
+—Nous n'avons qu'un habit, poursuivit Robert en forme d'explication;
+et il faut pouvoir se présenter si l'on veut faire quelque chose...
+
+—C'est juste, dit l'Endormeur qui entrevoyait vaguement l'idée de
+son camarade; mais c'est que ça peut durer longtemps, et une fois la
+comédie entamée, nous ne pourrons plus changer de rôle comme par le
+passé.
+
+Blaise faisait ici allusion aux règles équitables et fraternelles qui
+régissaient l'association. Ils avaient quitté tous les deux Paris,
+où leur industrie subissait peut-être une de ces crises qui jettent
+périodiquement sur la province une nuée de bons garçons de leur sorte.
+On leur avait parlé de la Bretagne, ce paradis de bonne foi antique,
+où la défiance n'a point encore pénétré. Ils étaient venus l'esprit
+tout plein de pensées de conquête, comme Pizarre ou Cortès à la veille
+de vaincre Montézume ou les Incas. Mais de Paris à Redon la route est
+longue, et ils s'étaient arrêtés plus d'une fois en chemin. On avait
+fait argent de tout.
+
+Depuis que le dernier habit avait été vendu pour subvenir aux frais du
+voyage, les deux compagnons se partageaient loyalement les bénéfices de
+la redingote. Chacun avait son jour pour porter les bottes presque
+neuves, le chapeau noir et le reste du costume bourgeois. Le lendemain
+venaient les gros souliers invalides, la blouse et la casquette.
+
+Robert mit son verre vide sur la table.
+
+—Il s'agit d'une fortune! dit-il sans élever la voix, mais avec
+emphase; voilà des mois entiers que j'arrange tout cela dans ma tête...
+J'aime à mûrir un projet, vois-tu bien, et si nous n'étions pas au bord
+du fossé, j'attendrais volontiers encore...
+
+—Quant à cela, interrompit Blaise, moi j'aime assez à faire les choses
+en deux temps; mais reste à savoir qui sera le maître et qui sera le
+domestique...
+
+L'Américain plongea sa main sous sa blouse et ramena un jeu de cartes
+dont la couleur annonçait un fort long usage.
+
+—On peut jouer ça, dit-il.
+
+L'Endormeur regardait avec une certaine défiance les doigts de son
+compagnon, qui mettait à brouiller les cartes une surprenante agilité.
+
+—Hum!... fit-il en secouant la tête; c'est que tu joues diablement
+bien, M. Robert!
+
+Celui-ci cessa de mêler son paquet de cartes.
+
+—Il y a un autre moyen, murmura-t-il; partageons et séparons-nous!
+
+Blaise fronça le sourcil et ne répondit point.
+
+—Mais, surtout, décidons-nous! reprit l'Américain d'un ton
+délibéré. Tu pourras m'être fort utile, sans doute; mais en somme, je
+ne sais pas encore à quoi!... Pas de surprise!... si l'affaire ne te va
+pas, je te rends ta parole!
+
+—Bien obligé! grommela Blaise; j'aime mieux jouer.
+
+—Réfléchis bien!... Il ne s'agit ni d'un jour ni d'une semaine... ça
+peut durer longtemps, comme tu dis, et une fois l'affaire lancée, je le
+répète, gare à qui reculera!
+
+—Mais, objecta l'Endormeur, le perdant ne sera domestique que pour la
+montre?
+
+—Pas tout à fait!... Assurément, dans le tête-à-tête, nous resterons
+deux bons amis comme autrefois... mais, pour tout ce qui regarde
+l'affaire, il faudra que le maître puisse commander et que le
+domestique obéisse.
+
+—Diable!... fit Blaise en se grattant l'oreille.
+
+—Quant à la conduite à tenir devant les étrangers, je n'ai pas besoin
+de t'en parler...
+
+—Sans doute...
+
+—Tant que durera l'affaire, depuis le premier jour jusqu'au dernier,
+respect et obéissance!
+
+—Mais, dit Blaise, en définitive, combien de temps ça pourrait-il se
+prolonger?...
+
+—Je n'en sais rien.
+
+—Un mois?
+
+L'épaule de l'Américain eut un mouvement significatif.
+
+—Six mois? reprit Blaise; pas possible!
+
+—Six mois... un an... deux ans, répliqua Robert; on ne peut rien
+préciser.
+
+—Ah çà! s'écria Blaise en fixant sur lui ses gros yeux bleus, tu es
+donc bien sûr de gagner la partie?
+
+Un imperceptible sourire releva la lèvre de l'Américain, qui retint sa
+réponse durant deux ou trois secondes.
+
+—J'y compte, dit-il enfin d'un ton de persuasive franchise. Pourquoi
+m'en cacherais-je? Mais quand je devrais perdre dix fois, j'engagerais
+encore la partie... Qu'est-ce qu'un an ou deux de travail et de
+peine?... et le maître, d'ailleurs, n'aura-t-il pas plus de mal que
+le domestique?... Vois-tu, je sens que je ne suis pas à ma place dans
+cette vie d'aventures... J'ai des goûts honnêtes et paisibles... Je
+regarde le but avant de mesurer l'épreuve... Que diable! mon garçon, il
+faut un peu de philosophie! Quand on a la perspective de mourir de faim
+un jour ou l'autre, on ne raisonne pas comme un millionnaire... Je n'ai
+rien, et je me demande ce que je ne ferais pas pour avoir quelque chose.
+
+L'Endormeur approuva du bonnet.
+
+—Je ne suis pas un voleur, moi, reprit Robert qui s'animait en
+parlant. J'ai l'ambition d'être un homme d'esprit et de ressources,
+voilà tout!... Avec cela et du courage, on trouve toujours un petit
+trou par où passer... On cherche longtemps; les sots vous accusent
+d'être un songe-creux; puis l'occasion arrive, et vogue la galère!...
+
+—Ça peut avoir son bon côté, dit Blaise.
+
+—Qu'importe un an ou deux? poursuivit encore l'Américain. Nous sommes
+jeunes, et, pour ma part, quand le tour sera fait, je n'aurai pas même
+l'âge d'être électeur.
+
+—Électeur!... répéta Blaise.
+
+—Oui, je pense un peu à la politique... Mais c'est une autre
+histoire... Y sommes-nous?
+
+—Donne les cartes, répliqua l'Endormeur non sans un reste de
+répugnance; et fais attention que tu ne joues pas contre un bourgeois!
+
+L'Américain lui jeta le paquet de cartes d'un air superbe.
+
+—Donne toi-même, dit-il, si tu as peur.
+
+Et pendant que Blaise mêlait, il ajouta:
+
+—C'est bien entendu, n'est-ce pas?... Nous savons ce que nous jouons.
+
+—Pas trop, repartit Blaise, et il faut être bien bas percé pour
+risquer comme ça un an ou deux de sa vie, sans être sûr...
+
+—Deux ans ou plus, interrompit Robert; je vois que tu comprends
+parfaitement notre partie.
+
+—Quel jeu?... demanda l'Endormeur.
+
+—Celui que tu voudras.
+
+—C'est que tu les sais tous trop bien!...
+
+—Tu peux en inventer un nouveau.
+
+Blaise réfléchit un instant.
+
+—Eh bien, reprit-il, je vais donner sept cartes sans atout, et celui
+qui fera le moins de levées aura gagné.
+
+—Convenu!
+
+L'Américain coupa sans avoir l'air d'y toucher, et Blaise fit les jeux.
+
+Les quatorze cartes tombèrent l'une après l'autre; Robert avait trois
+levées et l'Endormeur quatre.
+
+—Tu as triché! s'écria ce dernier en frappant son poing contre la
+table.
+
+Robert repoussa les cartes.
+
+—J'ai joué franc jeu, répondit-il, et je vais te dire pourquoi...
+Il m'était indifférent de perdre ou de gagner, parce que, dans notre
+affaire, le métier de maître sera très-difficile... Je ne t'aurais pas
+donné trois jours pour me demander à changer de rôle!... Allons, mon
+fils, déshabille-toi!
+
+Ce disant, l'Américain ôta sa blouse, son pantalon et ses vieux
+souliers.
+
+Blaise ne se pressait point.
+
+—J'ai froid..., dit Robert. Ce serait dommage de casser les vitres
+entre vieux amis!...
+
+L'Endormeur était d'une force musculaire évidemment supérieure;
+cependant cette menace détournée fit quelque effet sur lui, car il se
+prit à dépouiller lentement son costume fashionable.
+
+Robert chaussa les bottes avec un évident plaisir.
+
+—Te voilà bien malade! disait-il en activant sa toilette; tu vas
+être bien logé, bien nourri, bien vêtu, et la fortune te viendra en
+dormant... car nous partagerons en frères.
+
+—Et si tout ça tombe dans l'eau?... soupira Blaise.
+
+Robert passait la redingote.
+
+—Écoute, dit-il en jetant un coup d'œil au petit miroir qui pendait
+au-dessus de la cheminée; ça commence bien, et j'ai tant de confiance
+que je te promettrais presque de te servir, à mon tour, si tu n'es pas
+content après l'affaire faite!...
+
+—Promets, dit Blaise.
+
+—Eh bien, soit.
+
+—Le même temps que je t'aurai servi?...
+
+—Le même temps.
+
+—Je te préviens, M. Robert, que je n'oublierai pas cela!...
+Maintenant, explique-toi en grand, et plutôt deux fois qu'une, car du
+diable si je devine la fin de la farce!
+
+L'échange des costumes était accompli; et, en vérité, les choses
+semblaient ainsi bien plus logiquement arrangées. Chacun des deux
+compagnons était désormais à sa place: l'Américain avait l'air
+d'un monsieur dans toute la force du terme, et la blouse allait à
+l'Endormeur comme un gant.
+
+—Ça s'expliquera de soi-même, répondit Robert, et dans un quart
+d'heure tu en sauras tout aussi long que moi; mais, avant tout, il nous
+reste quelques petits détails à régler... D'abord, tu as trop d'esprit
+pour prendre la chose en mauvaise part, j'aimerais à te voir mettre de
+côté cette habitude que tu as de me tutoyer...
+
+—Ah! fit Blaise.
+
+—Mesure de prudence, tu m'entends bien?... Ça pourrait t'échapper
+devant le monde.
+
+—On te dira _vous_, M. Robert!
+
+—A merveille!... A présent ce nom-là lui-même ne me convient plus
+guère... Quand on est né un peu, on ne s'appelle pas Robert; il faut
+prendre carrément son rang dans le monde... Voyons parmi mes
+anciens noms... A Londres, je m'appelais Robert Wolf.
+
+—C'est trop goddam! dit Blaise.
+
+—En Italie, on m'appelait Gaëtano.
+
+—C'est trop ténor!
+
+—A Vienne, Belowski...
+
+—C'est trop bottier!... Que diable! je veux au moins être le valet
+d'un homme d'importance... Appelle-toi le baron de quelque chose.
+
+—Peuh! fit l'Américain, on me prendrait pour un sous-préfet de
+l'empire... Et puis les titres sont bien usés!... Je m'appellerai tout
+bonnement M. Robert de Blois... C'est simple et ça sonne la noblesse
+historique... Encore un coup, ami Blaise, et puis nous allons commencer!
+
+Il versa deux amples rasades et leva son verre comme s'il allait porter
+un toast.
+
+Ses yeux se fixaient à travers les carreaux de la fenêtre sur le port
+Saint-Nicolas et les campagnes de la Loire-Inférieure qui s'étendaient,
+à perte de vue, au delà de la Vilaine. Le soleil d'automne, à son
+déclin, jetait sa lumière rougeâtre sur le paysage. Robert semblait
+pris par une subite rêverie.
+
+—Le pays est mauvais pour les pauvres diables, c'est vrai,
+murmura-t-il; mais voilà de bonnes terres et de jolies maisons!...
+Un homme sage pourrait être heureux là comme le poisson dans l'eau...
+Qui sait si l'une d'elles n'appartient pas à notre brave M. de Penhoël?
+
+Blaise ne put retenir un sourire.
+
+—Je ne sais pas ce que tu vas faire, dit-il; mais tu es fameusement
+fort, après tout, pour entamer une drôlerie, et j'ai bon espoir... Ce
+brave monsieur campagnard!... Il me semble le voir!
+
+—Et moi aussi!
+
+—Cinquante-cinq à soixante ans!
+
+—Plutôt soixante.
+
+—Front chauve...
+
+—Deux touffes de cheveux grisâtres sur les tempes!
+
+—Lunettes d'or...
+
+—Tabatière dito!
+
+—Habit marron...
+
+—Souliers à boucles!
+
+—Une femme respectable...
+
+—Qui eut une grande réputation de beauté avant la constituante...
+
+—Sèche et roide comme un portrait de famille!...
+
+—Et qui l'a rendu père de huit à dix enfants, décemment échelonnés!
+
+Blaise tendit son verre.
+
+—A nos quarante mille livres de rente! dit-il.
+
+Robert trinqua et but avec action.
+
+Puis il se redressa tout à coup en secouant son épaisse chevelure noire.
+
+—A l'œuvre! s'écria-t-il; suivant les circonstances, nous pourrons
+avoir une soirée laborieuse... A dater de ce moment, Blaise, vous
+entrez en exercice.
+
+—J'attends les ordres de monsieur, dit l'Endormeur qui gardait au
+coin de sa lèvre un reste de sourire sceptique, mais dont le regard
+indiquait une singulière curiosité.
+
+—Vous allez descendre, reprit l'Américain d'un ton de commandement;
+sans faire semblant de rien, vous sortirez dans la rue et vous lirez
+l'enseigne de l'auberge.
+
+—Jusqu'à présent, murmura Blaise, ça ne me paraît pas la mer à boire!
+
+—Une fois pour toutes, répondit Robert en reprenant sa familiarité
+accoutumée, il faut bien te mettre dans la tête que j'agis d'après un
+plan raisonnable, et que les commissions dont je pourrais te charger
+auront toute leur importance... Ris tant que tu voudras, mais exécute
+mes ordres à la lettre, ou je ne réponds de rien!... Tu vas donc lire
+l'enseigne de l'auberge, et me rapporter le nom de notre hôte...
+En revenant, tu prieras le brave homme de monter me parler... va!
+
+Blaise sortit.
+
+Le jeune M. de Blois, resté seul, se prit à parcourir la chambre de
+long en large.
+
+Sa tête travaillait énergiquement, et des paroles sans suite tombaient
+par instants de ses lèvres.
+
+C'était véritablement un cavalier assez remarquable. La redingote
+indivise que bourrait naguère le gros corps de Blaise dessinait la
+grâce souple et forte de sa taille. Il y avait de l'intelligence et de
+la volonté sur les traits réguliers de son visage bruni; mais, dans
+ce moment où il se savait à l'abri de tout regard, son œil avait
+plus que jamais cette étrange expression d'inquiétude qui déparait sa
+physionomie. On lisait dans sa prunelle mobile et comme tremblante
+une sorte d'agitation maladive, agissant à l'encontre d'une hardiesse
+apprise.
+
+Cet homme devait oser beaucoup, mais trembler en osant.
+
+Deux ou trois fois, dans sa promenade, il s'arrêta devant le lit
+où reposait sa compagne de voyage. La belle Lola dormait toujours,
+subissant l'effet d'une lassitude accablante. L'étape de la matinée
+avait été rude, puisque Robert et Blaise, jeunes et forts tous les
+deux, étaient arrivés haletants et brisés de fatigue.
+
+Il y avait bien longtemps que la pauvre Lola marchait ainsi chaque
+jour, et que les cailloux des routes de Bretagne faisaient saigner ses
+petits pieds charmants.
+
+Chaque fois que Robert s'arrêtait auprès du lit, il restait trois ou
+quatre secondes en contemplation devant la beauté de la jeune femme.
+Son regard semblait compter les bruns anneaux de la luxueuse chevelure
+qui s'éparpillait sur l'oreiller de Lola. Il admirait d'un œil
+connaisseur l'ovale pur et gracieux de son visage, la frange riche de
+ses cils, et ce bel abandon que le sommeil gardait à sa pose.
+
+Mais, dans la contemplation de Robert, il n'y avait pas un atome
+d'amour. Sa prunelle restait froide, et vous eussiez dit quelque
+marchand d'esclaves détaillant les suprêmes beautés d'une almée à
+vendre sur le pont d'un corsaire de Turquie.
+
+Quand il laissait retomber le rideau, un sourire content mais fugitif
+errait autour de sa lèvre.
+
+Puis ses réflexions se renouaient, craintives et agitées; sa paupière
+frémissait à son insu; son regard s'agitait, cauteleux et inquiet.
+
+La porte s'ouvrit, donnant passage à l'aubergiste et à Blaise.
+
+Au bruit qu'ils firent en entrant, la physionomie de Robert se
+remonta brusquement comme par l'effet d'un mystérieux ressort. Son
+œil devint calme et souriant: on eût dit un de ces hommes heureux
+qui passent dans la vie sans préoccupation et sans soucis.
+
+L'aubergiste, qui s'arrêta auprès de la porte, la casquette à la main,
+dut lui trouver assurément grande mine, car il exécuta le plus beau de
+ses saluts.
+
+Robert lui envoya, en se rasseyant au coin du feu, un bonjour affable
+et gracieux.
+
+—Entrez, mon cher monsieur, dit-il.
+
+Blaise, qui avait devancé l'aubergiste, passa tout auprès de Robert et
+lui glissa ces seuls mots à l'oreille:
+
+—M. Géraud...
+
+L'Américain remercia par un signe de tête.
+
+—Approchez donc..., reprit-il. Je vous demande pardon de vous avoir
+dérangé ainsi sans compliment, mais c'est que j'ai beaucoup de choses à
+vous demander, mon cher monsieur.
+
+Les gens de la haute Bretagne sont presque aussi défiants que des
+Normands; c'est une rude tâche que de leur accrocher la première parole.
+
+En revanche, une fois la glace rompue, on est souvent dédommagé trop
+amplement.
+
+L'aubergiste était un vieil homme bien couvert et d'apparence fort
+honnête. Ses petits yeux gris avaient cette pointe sournoise
+qui, chez les campagnards, n'est pas absolument inconciliable avec la
+franchise.
+
+Il se tenait debout entre Blaise et Robert. Sans faire semblant
+de rien, son regard poussait à droite et à gauche de courtes
+reconnaissances. Sa casquette, qu'il tortillait entre ses doigts avec
+zèle, lui servait de maintien, et le tuyau noir de sa pipe, sortant du
+vaste gousset de son gilet, laissait échapper encore un mince filet de
+fumée.
+
+—Ah! ah! fit-il en manière de réponse à l'exorde de Robert.
+
+Et il salua.
+
+—Beaucoup de choses, répéta l'Américain. Vous ne vous doutez guère, je
+parie, que vous êtes ici en face d'une bien vieille connaissance?
+
+—Oh! oh! fit le bonhomme en écarquillant les yeux.
+
+—Ça vous étonne! reprit l'Américain qui redoublait de condescendante
+gaieté. Vous ne vous souvenez pas de m'avoir jamais vu? Aussi n'est-ce
+pas comme cela que je l'entends... Blaise, mon garçon, tu peux
+t'asseoir... En voyage on ne fait pas de façons... Mais, auparavant,
+avance un siége à notre hôte... Mon cher monsieur, pas de compliments;
+il y a place pour trois.
+
+L'aubergiste et Blaise s'assirent.
+
+—Quand je dis que vous êtes pour moi une vieille connaissance, reprit
+Robert, c'est que j'ai entendu parler bien souvent de vous.
+
+—Eh! eh!... fit le bonhomme.
+
+—Le père Géraud, parbleu!... maître du _Mouton couronné_!
+
+—Tout ça est sur mon enseigne, grommela l'aubergiste.
+
+Blaise, qui n'avait rien à faire, sinon à juger les coups, se détourna
+pour cacher un sourire.
+
+L'Américain fit comme s'il n'avait pas entendu.
+
+—La meilleure auberge de Redon! poursuivit-il, et le plus franc
+compère de tout le département d'Ille-et-Vilaine!
+
+L'aubergiste eut un demi-sourire; le compliment le flattait au vif;
+mais sa vieille prudence lui conseillait la retenue.
+
+—Et ce n'est pas tout près d'ici qu'on me disait cela, père Géraud!
+reprit encore Robert. Ce n'est ni à Vannes, ni à Nantes, ni même à
+Rennes.
+
+—A Saint-Brieuc peut-être?... murmura le bonhomme.
+
+—Non pas!... c'est plus loin encore... Père Géraud, vous êtes connu
+jusqu'à Paris!
+
+Paris est le lieu magique que la province déteste et adore.
+
+Le maître du _Mouton couronné_ releva ses yeux gris, où brillait un
+orgueil modeste, mélangé de curiosité.
+
+—Ah! ah! fit-il, à Paris!... en la grand'ville!... et qui donc parle
+du père Géraud de ce côté-là?
+
+—C'est là le diable! pensa l'Endormeur.
+
+Robert mit un reproche caressant dans son sourire.
+
+—Oh! M. Géraud! M. Géraud!... dit-il. Le bon garçon serait cruellement
+mortifié s'il vous entendait faire cette question-là... Vous avez donc
+bien des amis à Paris?
+
+—Non fait! répliqua l'aubergiste; je ne m'en connais même pas du
+tout...
+
+—Ça se gâte! pensa Blaise; mauvaise histoire!...
+
+—Eh bien, poursuivit Robert, à l'entendre parler de vous, je ne me
+serais jamais douté que vous eussiez pu l'oublier!
+
+—Mais qui donc, à la fin?...
+
+—Ainsi, vous me laisserez vous dire son nom? prononça Robert avec
+lenteur, comme s'il eût voulu laisser à l'ami ingrat le temps de se
+souvenir.
+
+Il n'y avait pas une ombre de trouble sur sa physionomie calme et
+souriante. Blaise, au contraire, qui voyait l'audacieux mensonge sur
+le point d'être découvert, et la comédie tomber dès la première scène,
+cachait mal son désappointement.
+
+Tandis qu'il maugréait contre l'imprudence de son camarade, celui-ci
+regardait toujours l'aubergiste, qui fouillait sa mémoire de la
+meilleure foi du monde.
+
+—Je veux que _Gripi_[1] me brûle..., grommelait le bonhomme.
+
+ [1] Petit nom de Satan dans les campagnes de l'Ille-et-Vilaine.
+
+Robert l'interrompit en répétant:
+
+—Ah! M. Géraud!... M. Géraud!...
+
+Puis il ajouta d'un air presque sévère:
+
+—Si vous n'avez pas trouvé dans une minute, je vous dirai son nom...
+et vous aurez grande honte de l'avoir oublié!
+
+Il y avait une sincérité si profonde dans l'accent de Robert, que
+Blaise lui-même ne savait plus que penser.
+
+Quant à l'aubergiste, il se creusait la tête de tout son cœur.
+
+—Je suis un gueux!... s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front
+d'un énorme coup de poing.
+
+A cet instant seulement, un observateur aurait pu deviner combien
+grande avait été l'anxiété de Robert. Il respira fortement. Ce fut
+l'affaire d'une seconde, et sa physionomie ne trahit aucune surprise.
+
+—Un gueux! disait cependant le bonhomme; c'est vrai tout de même!...
+sans Joseph Gautier, j'aurais passé l'arme à gauche dans la rade de
+Brest! Je parie que c'est Joseph Gautier?
+
+—Parbleu! s'écria Robert.
+
+Blaise éprouvait ce sentiment d'un dilettante expert qui écoute un
+talent de premier ordre.
+
+—Enfin, père Géraud, continua l'Américain, mieux vaut tard que
+jamais!... Ce brave Joseph m'a-t-il souvent parlé de vous au moins!...
+Géraud! ancien matelot.
+
+—Artilleur de marine, puis cuisinier au long cours, rectifia le
+bonhomme.
+
+—A qui le dites-vous!... s'écria Robert; la langue m'a tourné...
+Mettez-vous bien dans la tête que je sais votre histoire mieux que
+vous-même!
+
+—C'est égal, dit l'aubergiste; j'aurais dû penser à Gautier tout de
+suite!... Mais comment va-t-il à présent?
+
+—A merveille... sa femme aussi.
+
+—Sa femme!... depuis quand donc est-il marié?
+
+—Depuis trois mois... Blaise, mon domestique, a été son garçon de
+noces...
+
+—Oui..., dit l'Endormeur, et ça a été assez bien!
+
+La bonne figure de l'aubergiste exprima un peu de défiance revenue.
+
+—Tiens! tiens! murmura-t-il, c'est que Joseph Gautier était un
+monsieur, autrefois...
+
+—Et ça vous surprend qu'il ait choisi un domestique?... commença
+Robert.
+
+—Oh! oh!... dit le père Géraud, je n'ai pas voulu offenser M. Blaise.
+
+—J'entends bien... mais tel que vous le voyez, Blaise n'est pas tout
+à fait un domestique ordinaire... Il a été élevé dans ma famille, et
+c'est presque mon ami.
+
+Le père Géraud salua Blaise.
+
+—Comme ça ou autrement, dit-il, je n'ai pas besoin de vous faire de
+grandes phrases... Puisque vous venez de la part de mon vieux Gautier,
+le père Géraud et sa case sont à votre disposition... Une poignée de
+mains s'il n'y a pas d'offense?
+
+Robert s'empressa de tendre sa main que le bonhomme serra en conscience.
+
+—Et venez-vous comme ça pour passer du temps par chez nous? reprit-il.
+
+—Je viens de Paris, comme je vous l'ai dit, répliqua Robert;
+et même de beaucoup plus loin... Le but de mon voyage est de visiter
+un gentilhomme de vos environs que je ne connais pas du tout
+personnellement, et au sujet duquel je serais bien aise de prendre
+langue à l'avance.
+
+Cette phrase, malgré sa simplicité apparente, était de celles qui
+sonnent toujours mal aux oreilles bretonnes. En ce temps-là, comme
+avant et depuis, il y avait force dissidences politiques dans la
+province; or, partout où la guerre civile a passé, le questionneur
+curieux prend volontiers physionomie d'espion.
+
+Le petit œil gris du père Géraud se baissa, tandis qu'il murmurait
+son prudent:
+
+—Ah! ah!...
+
+—Les détails que je demande, reprit l'Américain, sont en définitive
+peu de chose, car je sais d'avance que la famille de Penhoël est riche
+et respectable...
+
+—Oh! oh!... fit le bonhomme avec une certaine emphase; il s'agit des
+Penhoël?...
+
+—Un message que j'ai pour le vicomte, et qui m'a fait prendre par
+Redon au lieu d'aller tout droit à Nantes... Y a-t-il loin d'ici à
+Penhoël?
+
+—Un bon bout de chemin, répliqua le père Géraud.
+
+—Et... le vicomte est-il aussi galant homme qu'on le dit?
+
+Le maître du _Mouton couronné_ fut un instant avant de répondre.
+
+—Pour ça, répliqua-t-il enfin, Penhoël a toujours été l'honneur du
+pays depuis que le monde est monde! Monsieur est un bon chrétien,
+madame est une sainte... Mais il y en a qui disent que le nom de
+Penhoël serait mieux porté encore si l'aîné n'avait pas quitté le pays
+pour aller le bon Dieu sait où...
+
+—Ah! dit l'Américain, comme s'il eût été initié déjà en partie aux
+secrets de cette famille dont un chiffon de papier lui avait révélé
+l'existence par hasard, on parle encore de l'aîné?
+
+—On en parlera toujours, répliqua l'aubergiste avec lenteur et d'un
+accent de tristesse.
+
+—Et cependant, reprit Robert, il y a longtemps déjà qu'il est parti!...
+
+—Voilà bientôt quinze ans... Mais qu'importent les années quand on a
+laissé un bon souvenir au fond de tous les cœurs?
+
+Robert croisa ses mains sur ses genoux et hocha la tête d'un air
+attendri.
+
+—Pauvre cher Penhoël!... murmura-t-il.
+
+Le bonhomme Géraud, qui s'était incliné tout pensif, se redressa
+vivement et jeta sur Robert un regard étonné.
+
+Sa surprise n'était pas plus grande que celle de Blaise, qui suivait
+cette scène avec la curiosité d'un amateur de spectacle, savourant
+les péripéties imprévues d'une première représentation.
+
+Il connaissait le but de Robert, et, depuis l'arrivée de l'aubergiste,
+il devinait peu à peu la route que son compagnon voulait prendre; mais
+comme il eût été incapable lui-même de suivre sans broncher cette voie
+difficile et périlleuse, chaque pas fait en avant lui était un sujet
+d'admiration.
+
+Robert grandissait à ses yeux et prenait pour lui, depuis quelques
+minutes, des proportions héroïques.
+
+Il attendait, dissimulant de son mieux sa surprise et gardant l'air
+indifférent qui convenait à son rôle.
+
+—Ce sont de bonnes paroles que vous venez de prononcer, M. Géraud,
+poursuivait cependant Robert; je ne peux pas vous dire combien elles
+m'ont réjoui l'âme!... Ah! si le pauvre Penhoël était seulement là pour
+les entendre!...
+
+L'honnête figure de l'aubergiste devenait toute pâle d'émotion.
+
+—De quel Penhoël parlez-vous donc, monsieur?... murmura-t-il d'une
+voix tremblante.
+
+—De celui qui est bien loin de la Bretagne, à cette heure.
+
+—De l'aîné? reprit le père Géraud, dont la voix trembla
+davantage; de M. Louis?... il n'est donc pas mort?...
+
+L'Américain eut un gros rire joyeux et franc.
+
+—Pas que je sache, répliqua-t-il.
+
+—Et vous le connaissez?
+
+—Mon digne M. Géraud, repartit Robert en clignant de l'œil,
+pourquoi toutes ces questions?... Depuis deux minutes, vous avez deviné
+que je vais au château de la part du pauvre Louis de Penhoël.
+
+Blaise se mit à tisonner le feu pour dissimuler son enthousiasme.
+
+Une larme roula sur la joue du père Géraud.
+
+
+
+
+III
+
+L'ABSENT.
+
+
+Robert dit l'Américain, M. de Blois, était un de ces fils du hasard
+qui naissent on ne sait où et ne tiennent à rien sur la terre. Était-il
+Français d'origine ou étranger? Personne n'aurait pu le dire. Son
+accent était celui des Parisiens de Paris; mais Paris, tout grand qu'il
+est, ne peut accepter la paternité des aventuriers innombrables qui s'y
+arrangent une patrie. Ils viennent là, de près, de loin, de partout,
+attirés par un irrésistible instinct. Puis, de ce centre héroïque où le
+talent et l'audace sont dans l'atmosphère, où les expédients se
+respirent, où chacun peut devenir valet de comédie rien qu'à laisser
+ses pores absorber le vent d'intrigue, on s'élance, armé de toutes
+pièces, à la conquête de l'innocente province.
+
+Car pour briller à Paris même, il faut être de première force.
+
+Robert de Blois avait son mérite, mais il n'était point pourtant un de
+ces étincelants sujets qui éblouissent de temps en temps la capitale,
+et qui portent au bagne de grosses épaulettes avec des titres de duc.
+Il y a des degrés dans la profession. Robert ne pouvait guère prétendre
+qu'à la bonne bourgeoisie dans la hiérarchie aigrefine.
+
+Ce n'est pas qu'il fût dépourvu de qualités très-éminentes; seulement
+il n'était pas complet.
+
+Pour faire en quelque mot son bilan moral, il avait, à son actif,
+une sécheresse de cœur extrêmement désirable, un grand tact et
+beaucoup de cette adresse crochue qui sait harponner un secret au fond
+de l'âme la mieux close. Il avait, en outre, du sang-froid, de l'esprit
+et de l'élégance. A son passif, il faut placer en première ligne une
+irrésolution native qui ne se guérissait qu'en face des situations
+extrêmes. Robert était excellent pour entamer une guerre désespérée; au
+moment où il fallait choisir entre la mort ou la victoire, la faim
+lui donnait du génie.
+
+Mais dès qu'il avait quelque chose à perdre, son audace se changeait en
+mollesse. Il s'arrêtait à moitié chemin par une trop grande frayeur de
+se voir enlever le bénéfice déjà conquis.
+
+Retombait-il tout en bas de sa misère, il redevenait homme. Son esprit
+subtil s'aiguisait, ses idées bouillonnaient de nouveau dans sa tête,
+et gare aux écus mal gardés!
+
+En somme, c'était un aventurier d'ordre évidemment secondaire,
+mais dangereux outre mesure, et capable d'atteindre, à ses heures,
+l'habileté suprême du genre.
+
+Il avait déjà dix ans de service, ayant pris de l'emploi dans quelque
+pendable troupe dès le commencement de sa quinzième année.
+
+Depuis lors, Dieu sait qu'il avait travaillé tantôt soldat, tantôt
+capitaine, tantôt pauvre, tantôt riche, exploitant parfois l'intrigue
+de haute comédie, parfois descendant aux tours de l'escroquerie
+vulgaire, et risquant sa liberté pour quelques francs.
+
+Il se formait, cependant, et prenait des idées rassises. Son but était
+de voler assez pour jouer à l'honnête homme dans un bon château lui
+appartenant, avec une femme aimable et bien apparentée.
+
+Car Robert détestait le petit monde.
+
+Blaise et lui s'étaient accolés ensemble à Paris, par suite de
+relations communes avec un recéleur du nom de Bibandier qui, peu de
+temps auparavant, était allé au bagne de Brest expier son obligeance.
+Blaise était un coquin à la douzaine, moins endurci que Robert
+peut-être, moins peureux de nature, mais n'ayant pas non plus ce
+courage factice et à l'épreuve que l'Américain s'était donné par la
+force seule de sa volonté.
+
+Ils avaient gagné tous les deux leurs surnoms à la bataille, comme
+Scipion l'Africain et le grand Fabius. Tous les deux avaient, sinon
+inventé, du moins perfectionné notablement des genres de vol qui sont
+tombés, de nos jours, à la portée de tout le monde. Pour comprendre le
+sens spécial de ces deux sobriquets, _l'Américain_ et _l'Endormeur_, il
+suffit d'avoir lu la _Gazette des Tribunaux_ trois fois en sa vie.
+
+Quant à Lola, Robert l'avait prise sur une corde roide où elle dansait
+pour ne pas être battue. Elle avait dix-huit ans.
+
+Personne n'avait pris souci de lui dire jamais: «Ceci est bien, cela
+est mal.»
+
+Il eût été difficile de savoir ce qu'il y avait au fond du cœur
+de cette pauvre belle fille. A contempler son front de marbre et la
+hardiesse froide de ses grands yeux noirs, où s'allumait parfois
+une volupté de commande, lascive et à la fois glacée, on eût dit que,
+derrière tant de beauté, Dieu avait oublié de mettre une âme...
+
+Aujourd'hui Robert était en une heure de vaillance. Sa poche vide et
+la famine menaçante le poussaient. Mais la lutte s'annonçait rude,
+et Robert ne se souvenait point d'en avoir affronté jamais de plus
+malaisée. En ce moment, ses manières libres et sa physionomie sereine
+cachaient le plus énergique effort qu'il eût fait peut-être de sa vie.
+
+C'était un travail de tous les instants, un sourd combat sans trêve ni
+relâche. Il était là, guettant, derrière son sourire, chaque parole du
+bon aubergiste, interprétant chaque geste et prodiguant son adresse
+consommée à se faire un levier de la moindre circonstance.
+
+On ne peut dire qu'il eût agi dès l'abord sans réflexion. Tout ce qu'il
+avait osé était le résultat d'un calcul; mais il est certain que sa
+position extrême l'avait jeté, trop brusquement, à son gré, dans cette
+périlleuse épreuve.
+
+Il avait abordé la bataille sans armes et avec le courage du désespoir.
+C'était une partie que l'on pouvait gagner à la rigueur, mais qui,
+considérée de sang-froid, présentait mille chances de perte.
+
+Ces parties-là s'amendent parfois entre les mains d'un joueur
+habile; une manœuvre savante peut forcer le sort. A mesure que
+l'entrevue avançait, Robert se sentait grandir et prendre de la force.
+Sa tentative absurde et impossible se faisait presque raisonnable, tant
+il avait tourné habilement les premières difficultés.
+
+Il n'était déjà plus ce fou qui voit le nom d'un homme par hasard, et
+qui s'écrie étourdiment: «A moi cette proie!» La porte close de la
+maison de Penhoël s'entr'ouvrait pour lui peu à peu...
+
+Il avait déjà la moitié d'un secret!
+
+Bien des choses pouvaient encore déranger son plan fragile et réduire à
+néant l'échafaudage de ses mensonges; mais, jusqu'à présent, il avait
+marché droit dans les ténèbres, et son pied prudent avait trompé tous
+les obstacles de la route inconnue.
+
+A voir ce début inespéré, Blaise se croyait déjà hors d'affaire, et
+avait peine à contenir sa joie.
+
+L'Américain, lui, n'avait pas encore le temps de se réjouir. Il
+était tout entier à son affaire, et son œil de lynx interrogeait
+constamment la physionomie du père Géraud, qui était son unique
+boussole.
+
+Il lui restait tant de choses à deviner! Et cette route, où il
+avait essayé quelques pas, était si mystérieuse encore!
+
+Il fallait savoir. Que voulait dire, par exemple, cette larme qui
+coulait silencieusement sur la joue du bonhomme?
+
+Robert attendit quelques secondes, puis il avança son siége et prit
+sans mot dire la main de l'aubergiste, qu'il serra entre les siennes.
+
+—Vous l'aimez?... dit-il d'une voix contenue et qui jouait
+admirablement l'émotion.
+
+Le père Géraud détourna la tête pour cacher ses yeux humides:
+
+—Tonnerre de Brest! murmura-t-il, je ne suis pas un pleurnicheur,
+pourtant!... Mais c'est que M. Louis était presque mon enfant!... Je
+l'ai fait sauter si souvent sur mes genoux, quand le commandant venait
+en congé au château... J'ai servi vingt ans sous les ordres du père des
+jeunes gens, monsieur; et quand on l'avait vu comme moi, le commandant,
+deux ou trois douzaines de fois, debout sur son banc de quart,
+démolissant l'Anglais en grand costume de capitaine de vaisseau, on lui
+aurait donné son corps et son âme, voyez-vous bien!... Et si bon, avec
+cela!
+
+—J'ai entendu parler du commandant de Penhoël, interrompit Robert.
+
+—Je crois bien!... qui n'en a pas entendu parler!... Ah! c'était
+un bon temps!... mais il est mort, et celui de ses fils qui lui
+ressemblait le mieux a quitté un beau jour notre Bretagne pour n'y plus
+revenir... L'autre...
+
+—L'autre n'est-il pas digne de son père? demanda l'Américain.
+
+—Si fait! s'écria vivement le père Géraud. Dieu me garde d'avoir rien
+dit qui puisse vous faire penser cela, monsieur!... Le cadet de Penhoël
+est un digne jeune homme... Mais votre Louis...
+
+L'aubergiste s'interrompit et poussa un gros soupir.
+
+Blaise se disait en remuant les cendres:
+
+—Il paraît que le brave vicomte aux quarante mille livres de rente n'a
+pas tout à fait soixante ans comme nous l'avions pensé!...
+
+—Notre Louis! poursuivit l'aubergiste; c'est qu'on ne trouverait
+pas un cœur comme le sien!..... Mais vous, qui venez de sa part,
+monsieur, pouvez-vous me dire où il est et ce qu'il fait?
+
+—Il est aux États-Unis, répondit l'Américain sans hésiter,
+lieutenant-colonel dans l'armée du congrès...
+
+—Ah! fit l'aubergiste; le brave enfant!... et.... est-il heureux?
+
+—Non, répliqua Robert.
+
+Le père Géraud leva les yeux au ciel.
+
+—Il n'a dit son secret à personne! murmura-t-il; mais on ne s'exile
+pas ainsi sans souffrir..... Que Dieu le protége!
+
+Il y eut un silence, dont Robert profita pour mettre de l'ordre dans
+ses batteries.
+
+—Voyons!... reprit-il tout à coup en feignant de secouer sa prétendue
+mélancolie, il ne s'agit pas seulement de s'attendrir.... Moi, je
+passerais ma journée à parler de ce cher et bon Louis!... Mais je crois
+qu'il vaut mieux faire ses affaires.
+
+—S'il y a une lettre de lui à porter au manoir, dit l'aubergiste, je
+monte ma jument grise et je pars tout de suite...
+
+Robert secoua la tête.
+
+—Est-ce qu'il a écrit depuis son départ? demanda-t-il.
+
+Cette question, si importante pour lui, fut faite de ce ton grave qui
+pose les prémisses d'un argument.
+
+—Une seule fois, répondit l'aubergiste; et c'était une année après son
+départ.
+
+—Eh bien, père Géraud, il faut supposer qu'il a eu ses raisons pour se
+taire si longtemps. Pourquoi écrire après quatorze ans de silence?
+
+—C'est juste... c'est juste, murmura le bonhomme; et pourtant il
+aimait si tendrement son frère... Ah! il y a là dedans bien des
+choses que je ne comprends pas!
+
+Il s'arrêta et passa la main sur son front, en homme qui recueille
+involontairement ses souvenirs.
+
+—Jamais on ne vit deux enfants s'aimer comme cela! reprit-il (et
+l'Américain, cette fois, n'eut garde de l'interrompre). Depuis le jour
+de leur naissance jusqu'à l'âge de vingt ans, on ne les avait jamais
+vus l'un sans l'autre. On eût dit qu'ils n'avaient à deux qu'un seul
+cœur. Et puis tout à coup, du vivant même du vieux monsieur et de
+la vieille dame, qui sont maintenant un saint et une sainte dedans le
+ciel, un mystérieux vent de malheur passa sur le manoir... Il y avait
+une jeune fille belle comme les anges...
+
+L'aubergiste s'interrompit encore et poussa un gros soupir.
+
+L'Américain était tout oreilles.
+
+—On ne sait pas ce qui eut lieu, poursuivit le père Géraud. Vers ce
+temps, les Pontalès revinrent au manoir. Et quand Pontalès serre la
+main de Penhoël, le diable rit au fond de l'enfer!
+
+Une question se pressa sur la lèvre de Robert, qui fit effort pour
+garder le silence.
+
+Le bonhomme reprit:
+
+—C'est l'eau et le feu!... Les Pontalès avaient autrefois une
+petite maison sur la lande... Mon père a vu des sabots à leurs pieds...
+A présent la forêt est à eux, la forêt et le grand château!... Mais que
+disais-je?... mademoiselle Marthe est la plus belle fille du pays... On
+croyait qu'elle aimait M. Louis... Ah! cela étonna bien du monde!...
+M. Louis partit, et ceux qui le rencontrèrent en chemin virent bien
+qu'il avait des larmes dans les yeux... Ce fut René, le cadet, qui
+épousa mademoiselle Marthe... et depuis lors, au manoir, on ne prononça
+plus guère le nom de M. Louis, ce nom qui est au fond de tous les bons
+cœurs à dix lieues à la ronde...
+
+Si l'Américain avait eu sa bourse bien garnie, il aurait payé cher
+cette courte et vague histoire.
+
+—Louis m'avait parlé de ces Pontalès, dit-il, mais j'étais loin de les
+croire si riches...
+
+—Trois fois riches comme Penhoël! s'écria le père Géraud avec colère;
+et quatre fois aussi, pour sûr!... Ah! le vieux Pontalès est un fin
+Normand avec sa figure de brave homme! Il y a plus de ruse sous ses
+cheveux blancs que dans un demi-cent de têtes bretonnes... Heureusement
+que monsieur l'a encore une fois chassé du manoir, car il y a bien
+assez de mauvais présages comme cela autour de Penhoël!
+
+Il se tut. Un instant Robert attendit, espérant d'autres détails
+sur Louis de Penhoël, mais l'aubergiste gardait le silence, et l'on
+pouvait voir clairement qu'il n'en savait pas davantage.
+
+Aussi Robert reprit:
+
+—Père Géraud, je vous prie en grâce de ne plus me parler de Louis!...
+Je vous écoute, voyez-vous, c'est plus fort que moi... et cependant
+le temps me presse... dites-moi plutôt ce qui se passe maintenant au
+manoir... Si Penhoël n'écrit pas, il veut qu'on lui écrive, et le
+moindre détail sera bien précieux...
+
+L'aubergiste n'en était plus à la défiance. Il eût mis ce qu'il
+avait de plus cher sous la garde de cet homme, qui lui apportait des
+nouvelles du fils aîné de son maître.
+
+—Au manoir, répondit-il, je crois qu'on est heureux... En quinze ans
+on peut oublier bien des choses quand on a la volonté de ne plus se
+souvenir!... Le cadet a recouvré une bonne part des biens de la famille
+vendus pendant la révolution... Si ce n'est pas la maison la plus riche
+du pays à cause des Pontalès, qui ont acheté en 1793 le vieux château,
+la forêt du Cosquer et bien d'autres terres de la famille, c'est
+encore, malgré ce qui a pu se passer, la maison la plus respectée...
+Quand vous lui écrirez, monsieur, vous lui direz que la fille de son
+père, la petite demoiselle Blanche de Penhoël est si belle et si
+douce que les bonnes gens l'appellent _l'Ange_, depuis Carentoir
+jusqu'à la montée de Redon!... Madame n'a point perdu sa beauté, bien
+qu'il y ait depuis longtemps un voile de pâleur sur son visage... Elle
+ne se montre guère aux fêtes des châteaux voisins, mais les pauvres
+la connaissent et prient pour elle, car elle est la providence du
+malheureux... Monsieur est bon mari et bon père, quoique certains aient
+dit dans le temps qu'il jetait parfois des regards étranges vers le
+berceau de la petite demoiselle Blanche... Il sert l'église, il aime le
+roi et sa porte est toujours ouverte; c'est un Penhoël, après tout!...
+Mais il y a d'autres hôtes encore au manoir, et ce qui réjouirait le
+cœur de l'aîné, j'en suis sûr, ce serait de voir les deux filles de
+l'oncle Jean!...
+
+—Le brave oncle! interrompit Robert, qui cherchait l'occasion de
+continuer son rôle et de paraître au fait.
+
+—L'oncle en sabots! s'écria Géraud; je parie qu'il vous a parlé de
+l'oncle en sabots!...
+
+—Plus de cent fois!
+
+—Il l'aimait tant!... Oh! et celui-là ne l'a pas oublié!... Quand je
+parlais du neveu Louis, combien de fois n'ai-je pas vu sa tête blanche
+s'incliner et une larme venir sous sa paupière!... Si vous écrivez à
+notre jeune maître, il faudra lui dire tout cela, et lui dire encore
+que l'oncle a eu deux filles, sur son vieil âge... Deux petites
+demoiselles plus jolies encore, s'il est possible, que Blanche de
+Penhoël!... Elles sont là comme les bons génies de la maison; leur gai
+sourire réchauffe l'âme; il semble que le malheur ne pourrait point
+entrer sous le toit qu'elles habitent, et pourtant...
+
+Il s'interrompit et ajouta en baissant la voix involontairement:
+
+—Monsieur Louis vous a-t-il parlé quelquefois de Benoît Haligan?...
+
+Robert fit semblant de chercher dans sa mémoire.
+
+—Benoît, le passeur..., reprit l'aubergiste.
+
+—Attendez donc!... Benoît?...
+
+—Benoît le sorcier!
+
+—Mais certainement!... Un drôle de corps!..
+
+—Il y en a qui rient de lui... moi je sais qu'il connaît d'étranges
+choses!...
+
+Le père Géraud secoua la tête, et baissant la voix davantage:
+
+—Il ne faudra pas en parler à M. Louis, quand vous lui écrirez,
+murmura-t-il; mais Benoît dit que le manoir perdra bientôt ses douces
+joies... Elles s'en iront toutes à Dieu, toutes ensemble!... l'Ange et
+les deux filles de l'oncle... Cyprienne, la vive enfant... et Diane, la
+jolie sainte!...
+
+—Quelle folie!...
+
+—Oui... oui! Benoît les voit en songe, vêtues de longues robes
+blanches comme des belles-de-nuit... Mais Benoît se sera trompé
+peut-être une fois en sa vie... Dieu le veuille! Dieu le veuille! et
+puissent mes pauvres yeux se fermer avant de voir cela!
+
+La tête de l'aubergiste se pencha sur sa poitrine. Il semblait rêver.
+Au bout de quelques secondes, un sourire triste vint à sa lèvre.
+
+—Les chères enfants!... reprit-il d'une voix plus émue; mais vous
+verrez l'Ange, monsieur!... vous verrez Diane et Cyprienne, les perles
+du pays, avec leurs jupes en laine rayée et les petites coiffes de
+paysannes qui couvrent leurs nobles chevelures... Car, bien qu'elles
+soient du plus pur sang de Penhoël, elles n'ont rien en ce monde, et
+l'oncle Jean, leur père, veut qu'elles soient habillées comme les
+pauvres filles du bourg... mais vous les couvririez de haillons qu'il
+faudrait bien encore les saluer quand elles passent... On dirait de
+petites reines, monsieur!... Et comment ne seraient-elles pas belles
+entre toutes? ajouta le bon aubergiste en souriant tristement; elles
+lui ressemblent trait pour trait...
+
+—A qui?
+
+—A l'aîné de Penhoël... comme deux filles pourraient ressembler à
+leur père.
+
+—Oh! oh! fit Robert; ce pauvre oncle en sabots!...
+
+La voix du père Géraud prit un accent sévère:
+
+—C'est une famille sainte, monsieur! dit-il, et notre Louis respectait
+la mère des deux jeunes filles comme sa propre mère...
+
+L'Américain avait déjà mis de côté son sourire égrillard.
+
+—Enfin, poursuivit l'aubergiste, quand vous lui aurez dit tout cela,
+et le reste, s'il y a encore une petite place et que vous daigniez
+prononcer le nom d'un pauvre homme, dites-lui qu'il y a sur le port de
+Redon un vieux serviteur de la famille qui donnerait pour lui son sang
+jusqu'à la dernière goutte.
+
+—Il y aura toujours de la place pour cela, mon brave monsieur Géraud,
+répliqua Robert de Blois; mais m'avez-vous nommé tous les hôtes du
+manoir?
+
+—Pas encore... Le vieil oncle a un fils plus âgé que Diane et
+Cyprienne... Il s'appelle Vincent: c'est, jusqu'ici, le seul héritier
+mâle du nom de Penhoël, un brave enfant, un peu rude et sauvage, mais
+le cœur sur la main!... Il y a enfin le fils adoptif du vicomte et
+de madame, qui a nom Roger de Launoy... C'est une tête vive et
+folle, capable de bien des étourderies...; mais je l'aime pour l'amour
+sincère qu'il porte à madame...
+
+—Et combien y a-t-il au juste d'ici jusqu'au château?
+
+—Deux fortes lieues.
+
+—La route est-elle bonne?
+
+—Affreuse, mais toute droite jusqu'au bac de Port-Corbeau.
+
+Robert regarda par la fenêtre et sembla mesurer la hauteur du soleil,
+qui éclairait d'une lueur jaunâtre les maisons du port Saint-Nicolas.
+
+—Il faut que nous partions sur-le-champ, dit-il.
+
+—A présent! s'écria l'aubergiste. Il n'y a pas plus d'une heure de
+jour... C'est impossible.
+
+—Cependant, puisque la route est toute droite...
+
+—Droite, oui, mais défoncée par les dernières pluies et coupée de
+fondrières en plus de trente endroits.
+
+—Avec de bons chevaux, dit Robert, on a raison des fondrières.
+
+—Pas toujours..., répliqua l'aubergiste... Et puis les chevaux ne
+peuvent rien contre les uhlans...
+
+—Les uhlans?...
+
+—Une bande de coquins, venant on ne sait d'où, et qui se moquent
+de la gendarmerie... Il y a tant de trous maudits dans nos landes!
+
+—Ce serait bien le diable, dit l'Américain, si les uhlans nous
+guettaient justement au passage!
+
+—Il y en a bien d'autres, murmura l'aubergiste, qui ont parlé comme
+vous, et qui s'en sont repentis!... Mais, j'y songe!... vous arrivez de
+nuit au bac de Port-Corbeau, et les gens du haut pays disent que l'Oust
+est débordé...
+
+—Quel danger, une fois qu'on est averti?...
+
+—Vous venez de la part de l'aîné, répondit le père Géraud, et je
+m'intéresse à vous comme à un ami... Ne partez pas à cette heure,
+monsieur, je vous en prie!... car si le _déris_ (inondation) vous
+prenait là-bas, sous Penhoël, vous n'auriez plus qu'à recommander votre
+âme à Dieu!...
+
+L'Américain réfléchit durant quelques instants.
+
+L'Endormeur, que cette longue énumération des dangers de la route
+affriandait médiocrement, avait bonne envie de venir en aide à la
+prudence du père Géraud; mais il n'osait pas, parce que Robert venait
+de conquérir vis-à-vis de lui une position tout à fait supérieure.
+
+Il sentait que son rôle était de se taire, et il se taisait.
+
+L'Américain se leva.
+
+—Peut-être resterons-nous bien longtemps à Penhoël, dit-il; mais, dans
+telles circonstances données, il faut que nous en puissions repartir
+demain avec le jour... D'un autre côté, mon message est de nature
+à n'être confié à personne... Vous devez sentir cela, père Géraud,
+ajouta-t-il en baissant la voix; il ne s'agit pas seulement pour moi de
+voir le maître de Penhoël...
+
+—Vous avez à parler à madame, peut-être?... murmura l'aubergiste d'un
+air timide, et comme s'il craignait d'exprimer trop clairement sa
+pensée.
+
+Robert fit un signe de tête affirmatif.
+
+L'aubergiste leva les yeux au ciel et cessa d'interroger.
+
+Sa dernière question avait été comme le complément des détails
+précédemment fournis. Elle ouvrait à Robert tout un horizon nouveau,
+et il en savait à cette heure plus peut-être que le brave aubergiste
+lui-même.
+
+—Quelle que soit l'issue de notre excursion, dit-il, vous nous
+reverrez demain, M. Géraud, à moins que vos uhlans ne nous mangent en
+route... Il faut, en effet, que je passe à Redon, soit pour prendre des
+bagages assez importants que j'ai laissés au bureau des voitures, soit
+pour continuer mon voyage, au cas où j'aurais mes raisons pour ne
+point abuser de l'hospitalité de Penhoël... Pour le moment, il me reste
+à vous prier de faire seller deux bons chevaux.
+
+—Vous êtes donc bien déterminé à partir?...
+
+—Très-déterminé... L'heure avance... et plus tôt les chevaux seront
+prêts, plus je vous aurai de reconnaissance.
+
+Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait point de réplique. Le maître du
+_Mouton couronné_ sortit en grommelant sa litanie d'objections:
+
+La nuit qui allait tomber, les fondrières, les uhlans et le _déris_.
+
+Quand il eut passé la porte, Blaise repoussa son siége et fit une
+cabriole.
+
+—Enlevé! s'écria-t-il. Ah! fameux! fameux! M. Robert!... tu es encore
+plus fort que je ne croyais!... Vrai, je ne donnerais pas ma part de
+l'affaire pour mille écus!
+
+—Tout n'est pas dit, murmura l'Américain, dont le front restait
+pensif; nous avons encore plus d'un obstacle à tourner...
+
+—Les uhlans?... commença Blaise.
+
+Robert haussa les épaules.
+
+—Au contraire, répliqua-t-il; c'est ce qui me fait partir ce soir...
+Les uhlans sont placés là tout exprès pour expliquer l'absence de notre
+bagage... Nous aurons été dépouillés en chemin, et le triste état
+où nous sommes n'inspirera plus que de la sympathie...
+
+—C'est pourtant vrai, dit l'Endormeur. Je ne sais pas si tu as ton
+pareil sous la calotte des cieux, M. Robert!
+
+Un mouvement que fit Lola derrière ses rideaux sembla changer
+brusquement le cours des idées de l'Américain.
+
+—Cours après M. Géraud, s'écria-t-il; où diable avais-je l'esprit?...
+Je n'ai commandé que deux chevaux, et il nous en faut trois!
+
+Le front de Blaise se rembrunit.
+
+—Voilà l'écueil! murmura-t-il. Sans cette femme-là, tu serais le
+Napoléon de la chose!... Au nom de Dieu! que veux-tu que nous fassions
+d'elle, là-bas avec ces bonnes gens?
+
+—Va commander un troisième cheval!
+
+Blaise hocha la tête d'un air de mauvaise humeur, et se dirigea
+néanmoins vers la porte, afin d'obéir.
+
+Mais, avant qu'il eût passé le seuil, l'Américain parut se raviser.
+
+—Reste! dit-il. Au fait, on peut attendre jusqu'à demain; ça nous
+dispensera de régler notre compte avec ce vieil innocent de père
+Géraud...
+
+—Mon opinion, répliqua l'Endormeur, est que nous pourrions bien la
+laisser ici tout à fait, en payement du petit vin de Nantes et de
+l'omelette.
+
+Robert était auprès du lit, dont il souleva les rideaux. Les rayons du
+soleil couchant envoyèrent un pâle reflet d'or au visage de la jeune
+femme endormie.
+
+Elle semblait sourire...
+
+L'Américain étendit sa main vers elle, et sa lèvre gonflée eut un
+mouvement de sarcastique gaieté.
+
+—Fou que tu es! prononça-t-il d'une voix sourde et brève; il y a
+là-bas un homme jeune encore, un homme simple et ardent sans doute
+comme tous les sauvages de ce pays breton... La femme de cet homme ne
+l'aime pas, car elle songe à l'absent... et vois comme notre Lola est
+belle!...
+
+
+
+
+IV
+
+BOSTON DE FONTAINEBLEAU.
+
+
+A trois lieues et demie de Redon, ce qui fait deux bonnes petites
+lieues de pays, tout au plus, un peu à droite de la route de Vannes, la
+rivière d'Oust coupe en deux une haute colline pour arriver dans les
+marais de Glénac. Entre les deux moitiés de la colline il n'y a d'autre
+vallée que le cours étroit de la rivière; cela semble tranché de main
+d'homme.
+
+A l'orient de la double rampe, le pays est montueux et présente un
+aspect sauvage. Vers le nord-ouest, au contraire, la vallée s'élargit
+brusquement, au sortir même de la gorge creusée par le courant de
+l'Oust, et forme une assez vaste plaine. Cette plaine s'étend à perte
+de vue, entre deux rangées de petites montagnes parallèlement alignées.
+
+En été, c'est un immense tapis de verdure, où l'œil suit au loin les
+courants de l'Oust et de deux ou trois autres petites rivières qui se
+rapprochent, qui s'éloignent, qui s'enroulent, semblables à de minces
+filets d'argent. L'hiver, c'est un grand lac qui a ses vagues comme la
+mer, et où le pêcheur de nacre poursuit son butin chanceux.
+
+L'été, aussi loin que le regard peut s'étendre, on voit, paissant le
+gazon vert, des troupeaux de petits chevaux poilus, de génisses folles
+qui secouent en frémissant leur garde-vue de bois, et de moutons
+nains dont la chair est fort tendrement appréciée par les gourmets
+d'Ille-et-Vilaine.
+
+Tous les bourgs et les hameaux environnants envoient leurs bestiaux
+à ce pacage commun. Le pays est pauvre; chacun profite de l'aubaine,
+et il y a tel mois de l'année où l'innombrable troupeau s'étend sans
+interruption depuis la gorge de l'Oust, qui a nom Port-Corbeau,
+jusqu'aux environs de la Vilaine. Les marais de Glénac et de
+Saint-Vincent, transformés en riantes prairies, présentent alors
+l'aspect d'une Arcadie fortunée. On ne voit que bergers couchés sur
+l'herbe et bergères filant la blonde quenouille. Il y a de longs
+flageolets qui valent presque des pipeaux, et, d'une rivière à l'autre,
+les couplets alternés de quelque rustique chanson bien souvent vont et
+viennent...
+
+L'hiver, les chalands glissent où paissaient les troupeaux. C'est à
+peine si quelques îlots de verdure tachent à de longs intervalles la
+plate uniformité du grand lac, où les oiseaux d'eau, rassemblés par
+troupes innombrables, remplacent les bestiaux affamés.
+
+Au lieu de cette vie sereine qui animait la vallée, c'est une solitude
+silencieuse et morne, au centre de laquelle, par les froides matinées,
+se dresse le fantôme colossal de la _femme blanche_[2].
+
+ [2] Vapeur qui s'élève vers le milieu du marais de Glénac,
+ au-dessus du dangereux tournant de Trémeulé. Les bonnes
+ gens voient dans cette brume épaisse et blanche la forme
+ d'une femme de taille colossale. Il y a dans le pays une
+ longue légende à ce sujet, et la mort de tous les malheureux
+ engloutis par le gouffre passe sur le compte de la _femme
+ blanche_.
+
+La configuration même des lieux fait que ce changement se produit
+presque toujours avec une surprenante rapidité. Il suffit de quelques
+heures parfois pour transformer complétement le paysage, et jamais
+il ne faut plus d'une nuit.
+
+C'est par la tranchée du Port-Corbeau qu'arrivent les principaux
+affluents de cette petite mer: l'Oust et la Verne réunies.
+
+L'Oust est une tranquille rivière, dont le cours se déroule en anneaux
+de serpent et qui semble copier les méandres de la Seine; mais la
+Verne, qui descend du haut pays, s'enfle à la moindre pluie et change
+son mince filet d'eau, chaque automne, en torrent redoutable.
+
+A partir de l'étang où elle prend sa source, à quelques lieues de
+là, jusqu'au Port-Corbeau, la nature montueuse du terrain défie
+l'inondation; mais, une fois passée la double colline, toute défense
+cesse et l'eau victorieuse ne trouve plus un seul obstacle. L'Oust
+et la Verne franchissent en bouillonnant la gorge trop étroite et
+s'élancent dans la plaine, où les troupeaux fuient devant elles.
+
+A l'heure de ces crues périodiques et si rapides, un messager à cheval
+part des sources de la Verne et devance au grand galop la marche de
+l'inondation. Il court le long des rives de la petite rivière et arrive
+jusqu'à la porte du marais, où sa trompe lugubre annonce de loin l'eau
+menaçante.
+
+Une demi-heure après que la trompe a sonné, un grand bruit se fait dans
+la gorge et une nappe d'écume s'élance sur la route de Redon, qui
+disparaît sous l'eau la première.
+
+Du haut de la colline, coupée en deux par le Port-Corbeau, le paysage
+est toujours admirable, soit que l'Oust et la Verne coulent endormies
+dans leurs lits sinueux, soit que le _déris_ étende à perte de vue sa
+nappe bleuâtre. Du côté du marais, c'est un encadrement de collines
+boisées, sur la croupe desquelles s'étagent au loin les maisons de
+quelques bons bourgs, dominées par le clocher aigu et gris de la
+paroisse. Dans la direction de Vannes, on aperçoit la ligne noire de
+l'antique forêt de Penhoël, au-devant de laquelle se dresse le beau
+château qui portait autrefois le même nom, et qui, à l'époque où se
+passe notre histoire, appartenait à M. de Pontalès.
+
+De l'autre côté des deux collines, vers le nord et l'orient, c'est une
+lande énorme, rase comme velours, et qui va rejoindre à trois lieues
+de là les bourgs de Renac et de Saint-Jean. On l'appelle la lande
+Triste. Aussi loin que le regard peut se porter, on aperçoit le rose
+mélancolique de ses bruyères, où tranche çà et là la voile blanche d'un
+moulin à vent.
+
+Au bord même de l'Oust et sur la rive opposée à la route de Redon, se
+trouve une petite cabane couverte en chaume, à demi cachée par
+les plants de châtaigniers qui tapissent la montée. C'est la cabane du
+passeur de Port-Corbeau, dont le bac est amarré à la sortie de la gorge.
+
+Au-dessus de cette cabane et le long de la gorge même, court une
+massive muraille en maçonnerie, vieille comme les plus vieilles
+traditions du pays. La muraille descend en biais, robuste encore et
+sans lézardes sous son vêtement de lierre, jusqu'à une vingtaine de
+pieds de l'eau. A son extrémité orientale s'élève un petit donjon à
+demi ruiné que les paysans connaissent sous le nom de la Tour-du-Cadet.
+
+C'est là tout ce qui reste d'un château fort appartenant aux sires de
+Penhoël, et qui servait sans doute à garder le passage de l'Oust.
+
+La massive muraille soutenait autrefois une ligne de fortifications
+dont la Tour-du-Cadet faisait partie et qui dominait toute la contrée.
+
+En 1817, ces formidables fondements n'avaient plus déjà leur couronne
+de remparts crénelés, et ne supportaient plus qu'un petit manoir
+moderne, construit vers la fin du règne de Louis XV.
+
+C'était là qu'avaient habité jusqu'à la révolution les cadets de la
+riche famille de Penhoël, tandis que les aînés demeuraient au grand
+château possédé maintenant par les Pontalès.
+
+Le manoir était en parfait état de conservation et bâti dans
+un style assez gracieux; mais, posé comme il l'était au-dessus d'un
+véritable précipice et sur l'extrême rebord d'une plate-forme nue, il
+prenait un air de tristesse et d'abandon.
+
+Sa façade, composée d'un petit corps de logis et de deux ailes
+en retour, était tournée vers le marais et semblait regarder
+mélancoliquement, par delà les verts coteaux de Glénac, le château
+antique où résidait jadis l'aîné des Penhoël. Malgré la distance, on
+pouvait distinguer encore la fière architecture du château qui se
+dressait, superbe, au sommet de la plus haute colline des environs et
+entouré d'une magnifique ceinture de futaies.
+
+ * * * * *
+
+La nuit était tombée depuis quelque temps déjà; c'était environ deux
+heures après que M. Robert de Blois et son domestique avaient quitté
+l'auberge du Mouton couronné, sur le port de Redon.
+
+L'Oust coulait, silencieuse, entre les deux rampes de la gorge, et
+malgré l'obscurité croissante on voyait encore les divers cours d'eau,
+disséminés dans l'étendue du marais, trancher en blanc sur le gazon
+noir.
+
+La partie de la route de Redon qui descendait au Port-Corbeau
+était parfaitement sèche, et les petits flots tranquilles qui
+clapotaient doucement à l'arrivoir éloignaient jusqu'à l'idée du danger.
+
+Cependant, une personne du pays même et connaissant les coutumes des
+alentours aurait senti d'instinct l'approche d'une crise imminente.
+
+Le marais restait, en effet, bien plus silencieux que d'habitude à
+cette heure. Les bestiaux étaient évidemment rentrés, et Dieu sait que
+d'ordinaire les petits chevaux bretons ne craignent point de passer
+les nuits d'automne à la belle étoile. Ce soir, le marais était une
+solitude.
+
+Un autre symptôme d'alarme non moins significatif se présentait sous
+l'espèce d'une petite lueur, brillant, parmi les châtaigniers, devant
+la cabane du passeur.
+
+Ce n'était pas Benoît Haligan, batelier de Port-Corbeau, qui eût allumé
+ainsi sans nécessité une lanterne à sa porte.
+
+A part cette lueur, on n'apercevait absolument rien dans la campagne,
+et pour rencontrer une autre lumière, il fallait que le regard s'élevât
+jusqu'au faîte de la colline, où brillaient faiblement les fenêtres du
+manoir...
+
+Au manoir, la famille de Penhoël était rassemblée dans un salon d'assez
+vaste étendue, dont les ornements modestes accusaient néanmoins le
+style fleuri du XVIIIe siècle. Au fond de la grande cheminée
+en marbre brun brûlait un bon feu de souches, dont la flamme vive
+éclairait la chambre presque autant que la terne lumière des chandelles.
+
+Nous eussions trouvé là, réunis et tuant les heures lentes qui
+précèdent le souper, tous les personnages mentionnés par maître Géraud
+dans le précédent chapitre.
+
+A l'un des angles du foyer, autour d'une petite table carrée, se
+tenaient le maître de Penhoël, l'oncle Jean et deux hôtes du manoir,
+engagés dans une partie de cartes.
+
+René de Penhoël était un homme de trente-cinq ans à peu près, robuste
+de corps et pouvant prétendre au titre de beau cavalier. Ses traits
+réguliers se chargeaient seulement d'un peu trop d'embonpoint, et les
+boucles de ses cheveux châtains tombaient sur un front où manquait
+l'énergie. L'aspect général de son visage peignait une humeur
+paresseuse et lourde.
+
+L'oncle Jean était un vieillard. Impossible de voir une figure plus
+vénérable et plus digne. La bonté sans bornes se peignait dans ses
+grands yeux bleus, baissés presque toujours timidement. Son front large
+et un peu fuyant avait une couronne de cheveux blancs, légers et fins.
+Son sourire était rêveur et beau comme le sourire d'une femme.
+
+Il parlait peu; quand il parlait, on s'étonnait d'ouïr la voix douce et
+musicale qui tombait de cette bouche sexagénaire.
+
+Il portait la veste de futaine des paysans du Morbihan, et sa chaussure
+consistait en gros sabots, bourrés de peau de mouton.
+
+Les deux autres joueurs n'étaient rien moins que le père Chauvette,
+maître d'école au bourg de Glénac, et maître Protais le Hivain,
+jurisconsulte rustique, chargé de cultiver le goût des procès à cinq ou
+six lieues à la ronde.
+
+La Bretagne aime les procès presque autant que la basse Normandie:
+il y a des bourgades trop pauvres pour entretenir un médecin et qui
+jouissent de leur homme de loi.
+
+Cela ressemble à ces petits arbres indigents, maigres, étiolés, où se
+prélasse quelque grosse et laide chenille...
+
+Le père Chauvette était un petit homme gras, simple d'esprit, paisible
+de mœurs et content de tout le monde, excepté de M. le Hivain,
+son ennemi naturel. L'homme de loi avait une figure étroite, sèche,
+bilieuse, qui essayait perpétuellement de sourire. Malgré sa gaieté
+humble et grimaçante, on devinait en lui l'esprit envieux et méchant.
+Sa longue tête osseuse, couronnée de cheveux noirs et plats, lui
+avait fait donner par le père Chauvette le sobriquet scientifique de
+Macrocéphale, et chaque fois que le bon maître d'école se livrait à
+cette plaisanterie, il ajoutait en manière de note: «Genre d'insectes
+coléoptères, dont le nom est tiré du grec et qui ont la tête longue
+comme M. le Hivain...»
+
+La table, dressée entre les quatre joueurs, supportait, outre les
+cartes et les chandelles de suif, cinq petits paniers remplis de
+fiches et une pancarte imprimée contenant les règles du _boston de
+Fontainebleau_.
+
+L'autre angle de la cheminée était occupé par un groupe plus nombreux
+où dominait l'élément féminin. Tout auprès du foyer, une femme, jeune
+encore, et dont le visage régulièrement beau avait un caractère de
+douce dignité, s'asseyait renversée dans une immense bergère à ramages.
+Elle tenait entre ses bras une jeune fille de douze ans, dont la tête
+blonde s'appuyait sur son sein.
+
+C'étaient la vicomtesse Marthe de Penhoël et sa fille Blanche, que les
+bonnes gens du pays entre Carentoir et Redon avaient surnommée _l'Ange_.
+
+Les hommes de la campagne sont poëtes. On disait que l'Ange de Penhoël
+était trop bonne et trop jolie pour cette terre, et que Dieu la
+voudrait bientôt dans son paradis...
+
+Comme pour confirmer cette croyance, il y avait souvent une
+maladive pâleur sur le front de Blanche, et dans son idéale beauté on
+devinait la faiblesse et la mélancolie.
+
+En ce moment, elle semblait reposer. On ne voyait point l'azur céleste
+de ses grands yeux, et ses longs cils retombaient sur sa joue. Les
+formes enfantines mais toutes gracieuses de son corps s'affaissaient
+sur les genoux de sa mère, qui la tenait entre ses bras, et dont le
+regard abaissé était empreint d'une tendresse passionnée.
+
+La mère et la fille formaient ainsi un tableau charmant, tout plein
+d'abandon et d'amour.
+
+De temps à autre, le maître de Penhoël quittait des yeux la partie
+engagée, et jetait vers elles une œillade rapide. C'était comme à la
+dérobée qu'il les contemplait ainsi, et l'on eût difficilement défini
+le vague sentiment de malaise qui assombrissait alors son visage.
+
+Son sourire, ébauché dans la joie, se teignait d'amertume. Il posait
+son jeu sur la table et versait une rasade d'eau-de-vie dans un petit
+gobelet d'argent placé auprès de lui sur un guéridon.
+
+Il y avait dans la salle une autre personne qui regardait l'Ange bien
+plus souvent encore: c'était un jeune homme de dix-huit ans, portant
+une veste en drap grossier et des culottes de toile écrue.
+D'énormes cheveux d'un brun fauve se séparaient au sommet de son front
+et retombaient jusque sur ses épaules. Ses traits étaient taillés
+fièrement, et son teint, bruni par le soleil, annonçait la vigueur
+précoce. Il était beau, malgré le feu sombre et presque sauvage qui
+brûlait au fond de son œil.
+
+C'était Vincent, le fils du pauvre oncle Jean, et le seul héritier mâle
+du nom de Penhoël.
+
+Sa prunelle, large et ardente, semblait fixée sur sa cousine par une
+force qui ne dépendait point de lui. Blanche, enfant qu'elle était,
+avait inspiré déjà un amour fougueux et poussé jusqu'à l'enthousiasme.
+
+Dans cet amour, il y avait de l'admiration, du respect, de l'extase.
+C'était un culte.
+
+Et il y avait de la douleur aussi, car la robuste nature du jeune homme
+semblait plier parfois sous de navrantes pensées.
+
+Il se tenait un peu à l'écart, entre les deux groupes, la tête appuyée
+sur sa main qui se perdait dans les masses incultes de sa grande
+chevelure. Il gardait le silence. Son immobilité complète eût pu faire
+croire au sommeil, sans le brûlant éclat dont rayonnait toujours sa
+prunelle.
+
+Derrière la vicomtesse, que nous appellerons _Madame_, pour nous
+conformer aux mœurs du manoir, une petite société, composée
+d'un jeune garçon et de deux jeunes filles, chuchotait et riait tout
+bas.
+
+Le garçon, qui se nommait Roger de Launoy, était de l'âge de Vincent à
+peu près: un joli cavalier au visage étourdi, à la tournure leste et
+dégagée, un vrai page, pris à la veille du jour fatal où l'amour rend
+les pages langoureux.
+
+Ses deux compagnes, qui pouvaient avoir quatorze ou quinze ans, étaient
+bien les deux créatures les plus mignonnes que l'imagination d'un
+peintre puisse rêver.
+
+Elles étaient habillées toutes deux en paysannes, suivant la volonté
+de l'oncle Jean, leur père; mais il y avait dans leurs costumes une
+si délicieuse coquetterie, que plus d'une belle dame eût porté envie
+à leur toilette. Leurs longs cheveux d'une nuance pareille, tenant le
+milieu entre le châtain sombre et le brun, s'échappaient en boucles
+abondantes des bords étroitement serrés de leurs bonnets collants. A
+chaque mouvement qu'elles faisaient, on voyait ces riches chevelures
+ondoyer et se jouer autour de leur cou blanc, où tranchait une petite
+ganse noire, supportant une croix d'or. Leurs tailles, souples et
+fines, étaient emprisonnées dans des corsages de laine brune, autour
+desquels s'attachaient de courtes jupes rayées. Il ne leur
+manquait ni le tablier bleu ni les souliers à boucles d'étain de la
+paysanne.
+
+Elles étaient grandes toutes les deux, et de taille à peu près égale.
+Là s'arrêtait la parité.
+
+Vous avez vu souvent deux jeunes filles, dont les traits diffèrent
+essentiellement et que rapprochent néanmoins de mystérieux rapports;
+elles ont, comme on dit, un air de famille; elles ressemblent toutes
+deux à leur mère commune, et ne se ressemblent point entre elles.
+
+Ainsi étaient Diane et Cyprienne de Penhoël. Seulement le terme commun
+auquel on eût pu comparer leurs gracieux visages manquait; leur mère
+était morte depuis bien des années, et rien en elles ne rappelait la
+grave et douce physionomie de l'oncle Jean, leur père.
+
+Ceux qui se souvenaient du frère aîné de Monsieur, absent du pays
+depuis quinze ans, prétendaient que leurs sourires rappelaient son
+sourire; mais la mémoire de Louis de Penhoël était adorée dans le pays,
+et quand on songe aux absents aimés, on se fait, comme cela, bien
+souvent des idées.
+
+Cyprienne et Diane étaient venues au monde alors que Louis de Penhoël
+avait quitté déjà le manoir de ses pères.
+
+Cyprienne avait de grands yeux noirs, des traits d'une finesse
+extrême dont l'ensemble indiquait une gaieté mutine. Les yeux de Diane
+étaient d'un bleu obscur. Il y avait sur son jeune visage quelque chose
+de pensif et à la fois d'intrépide. Quand sa physionomie, plus sérieuse
+que celle de sa sœur, s'éclairait tout à coup par le sourire,
+c'était comme le ciel ouvert...
+
+On ne voyait jamais l'une des sœurs sans que l'autre fût bien près.
+L'amour des bonnes gens de la contrée ne les séparait point, et il
+semblait à tous que la rencontre des deux jeunes filles présageait du
+bonheur. Leurs caractères différaient et se ressemblaient comme leurs
+visages, mais elles n'avaient, à deux, qu'un seul cœur.
+
+Elles étaient la gaieté de la maison de Penhoël. Leurs innocentes et
+vives joies combattaient la monotone tristesse du manoir.
+
+Ce qu'elles aimaient le plus au monde avec leur père le bon oncle Jean,
+c'était Madame; pour Madame toute seule, elles domptaient la pétulance
+de leur nature. Elles auraient passé leur vie heureuse à servir Madame
+et à l'adorer.
+
+Marthe de Penhoël, si bonne pour tout le monde, était, chose étrange,
+sévère et froide vis-à-vis des deux sœurs, à genoux devant
+elle. On eût dit souvent qu'elle s'impatientait de leur caressante
+tendresse. D'autres fois, il est vrai, mais bien rarement, son œil
+s'attendrissait à les contempler si jolies, et une mystérieuse
+émotion semblait monter de son cœur à son visage. Diane et Cyprienne
+comptaient chèrement ces heures, où le baiser de Madame s'appuyait sur
+leurs fronts, long et doux, presque maternel...
+
+Hélas! ces heures étaient lentes à revenir! Madame semblait regretter
+ses caresses, comme si on lui eût dérobé par surprise une part de
+l'amour passionné qu'elle portait à sa fille.
+
+Diane et Cyprienne, loin d'être jalouses, étendaient à Blanche, leur
+cousine, le tendre dévouement qu'elles portaient à Madame...
+
+Tout en causant et en riant, le petit groupe composé des deux sœurs
+et de Roger de Launoy prenait grand soin de ne pas faire de bruit et
+respectait le sommeil de l'Ange. De temps en temps Roger se penchait
+pour baiser la main de Madame, dont il était le favori. Un peu de
+mélancolie venait attrister le sourire des deux jeunes filles, qui se
+sentaient moins aimées et qui n'osaient pas demander la même faveur...
+
+Autour du tapis vert, le boston de Fontainebleau allait son train
+paisible et ne nuisait en rien à la conversation.
+
+—Prussiens!... Prussiens! disait maître le Hivain, l'homme de loi,
+pourquoi seraient-ils Prussiens?
+
+—Leur nom de _uhlans_..., commença le père Chauvette.
+
+—Leur nom de uhlans ne prouve rien!... J'ai vu les Prussiens à Rennes,
+et c'étaient de braves militaires, malgré leur accent... Il ne manque
+pas d'anciens soldats de Bonaparte...
+
+—Prussiens ou soldats de Bonaparte, interrompit le maître d'école,
+ils ont brûlé la belle ferme de Pontalès, là-bas, de l'autre côté de
+Glénac...
+
+—C'est bien fait! dit rudement René de Penhoël; si le diable brûlait
+Pontalès comme les uhlans ont brûlé sa ferme, ce serait mieux fait
+encore!... Je demande six levées...
+
+L'oncle Jean ne parlait point; il suivait le jeu avec distraction et
+semblait combattre une pensée pénible.
+
+L'oncle Jean était bien pauvre; personne ne faisait grande attention à
+lui.
+
+—Petite misère! dit le père Chauvette.
+
+—Huit levées! répliqua M. de Penhoël; ces coquins de Pontalès sont-ils
+au château, M. le Hivain?
+
+—Ils sont revenus à cause de la ferme brûlée... et le vieux Pontalès
+a dit qu'il ferait la garde lui-même avec son fusil autour de ses
+métairies, puisque les gendarmes ne sont bons à rien!...
+
+Penhoël eut un sourire sec et dédaigneux.
+
+—Si les uhlans n'ont que lui à craindre, dit-il, ils engraisseront
+cet hiver... Pontalès est un lâche!... comme son père!... comme son
+grand-père!... comme tout ce qui est de son sang et de son nom!
+
+Le maître d'école baissa les yeux, et l'homme de loi approuva du bonnet.
+
+L'oncle en sabots n'avait pas entendu.
+
+Penhoël but un grand verre d'eau-de-vie.
+
+—On prétend là-bas, du côté de Rennes, murmura le Hivain d'un ton
+doucereux, que le petit M. Alain de Pontalès est un gentil garçon tout
+de même!... Vous me devez quatre fiches, M. de Penhoël.
+
+Celui-ci avait du sang dans les yeux. Depuis qu'on avait prononcé le
+nom de Pontalès, une sourde colère contractait sa lèvre et pâlissait sa
+joue. Le bon maître d'école se creusait la tête pour trouver un moyen
+de changer la conversation, mais c'était en vain.
+
+L'homme de loi, au contraire, éprouvait un méchant plaisir à chauffer
+le courroux de son hôte.
+
+L'oncle Jean se taisait toujours. Son œil bleu, d'une douceur
+presque féminine, regardait à peine ses cartes et se perdait à chaque
+instant dans le vide. Quand son regard tombait sur ses deux
+filles, par hasard, il se baissait tout à coup chargé d'une mystérieuse
+tristesse.
+
+—Vous aviez un jeu à nous faire boston sur table, M. Jean, reprit le
+Hivain; mais du diable si vous n'avez pas martel en tête!... Quant à
+Pontalès, on dit qu'il a fait le voyage de Paris... Il a rapporté la
+décoration du Lis, et il aura l'an prochain la croix de Saint-Louis...
+
+—Ce n'est pas vrai, gronda Penhoël, dont la joue devint écarlate; le
+roi ne peut pas donner la croix de Saint-Louis à un voleur!
+
+—Je répète ce qui se dit dans le bourg... Une chose certaine, c'est
+qu'il est noble, maintenant...
+
+Penhoël posa ses cartes sur la table, et ses sourcils se froncèrent
+violemment.
+
+—Coquin de Macrocéphale!... pensa le maître d'école.
+
+Il fit signe à l'homme de loi de se taire; celui-ci ne voulut point
+comprendre et poursuivit:
+
+—Noble comme Rieux ou Rohan, par ma foi!... Il nous faudra l'appeler
+désormais M. le marquis de Pontalès.
+
+—Et il prendra pour écusson, grommela Monsieur entre ses dents
+serrées, un pichet de cidre et un bouchon de buis en souvenir de son
+grand-père qui était cabaretier à Carentoir!... J'enlève votre
+_piccolo_, papa Chauvette... Grande misère d'écart!
+
+Ces dernières paroles furent prononcées d'un ton qui ferma
+péremptoirement la bouche à maître le Hivain. Le jeu se poursuivit en
+silence durant quelques minutes.
+
+Mais René buvait à chaque instant de l'eau-de-vie, ce qui est un
+mauvais moyen pour recouvrer le calme perdu. L'impression produite
+par les paroles de l'homme de loi ne s'effaçait point, et il y avait
+toujours un nuage sombre sur le front du maître de Penhoël.
+
+Cependant, la distraction de l'oncle Jean devenait un fait remarquable.
+Depuis plus d'une demi-heure, il n'avait pas prononcé une parole, et
+son jeu allait à la grâce de Dieu.
+
+Penhoël était dans cette situation d'esprit où l'on cherche
+instinctivement une victime sur qui décharger sa colère. Il avait
+accueilli les premières fautes de l'oncle en grondant sourdement.
+
+Maître le Hivain, dit Macrocéphale, se chargea, comme toujours, de
+mettre le feu à la mine.
+
+—Voilà trois fois que vous mettez du cœur sur du carreau, M. Jean,
+dit-il de sa voix sèchement doucereuse; c'est signe d'orage!
+
+René de Penhoël jeta ses cartes sur la table et se croisa les bras.
+
+—Il paraît que l'oncle est décidément trop grand seigneur pour
+faire la partie de pauvres gens comme nous! prononça-t-il avec amertume.
+
+La raillerie était d'autant plus rude que le pauvre vieillard, cadet de
+famille sans héritage et sans patrimoine, vivait à peu près à la charge
+de son neveu.
+
+Il tressaillit et leva vers ce dernier un regard tout plein de
+tristesse, où se peignait la douce patience de son âme.
+
+—Je vous prie de m'excuser, Penhoël, dit-il.
+
+René haussa les épaules. Il eût voulu quelqu'un pour lui tenir tête.
+
+—Vous avez donc des pensées bien intéressantes? reprit-il sans rien
+perdre de sa mauvaise humeur.
+
+L'oncle Jean ne répondit point et sa paupière se baissa.
+
+—Nous ferez-vous la grâce de nous dire, poursuivit René de Penhoël,
+quel est le sujet de vos attachantes méditations?
+
+L'oncle releva les yeux avec lenteur. Sa paupière était humide.
+
+—C'est que je me souviens, moi!... dit-il d'une voix basse et presque
+solennelle.
+
+—Et de quoi vous souvenez-vous?
+
+L'oncle Jean croisa ses bras sur sa poitrine.
+
+—Il y a aujourd'hui quinze ans, mon neveu, murmura-t-il, que Louis
+de Penhoël a quitté la maison de son père pour n'y plus revenir...
+
+Ce nom tomba au milieu du silence.
+
+Le maître de Penhoël tressaillit et devint pâle.
+
+Tous les hôtes du manoir étaient muets.
+
+
+
+
+V
+
+CHANSON BRETONNE.
+
+
+On eût dit que ce nom de l'aîné de la famille, jeté ainsi à
+l'improviste, avait évoqué un fantôme. Un voile de tristesse était
+sur tous les visages, et durant une grande minute un silence presque
+lugubre régna dans le salon de Penhoël.
+
+Cet intérieur, tout à l'heure si calme et au bonheur duquel on ne
+pouvait supposer d'autre ennemi que l'ennui monotone de la vie
+campagnarde, se montrait tout à coup sous un autre aspect.
+
+Il y avait un secret dans cette maison. Naguère encore, avant
+que le nom de l'aîné eût été prononcé, rien n'expliquait dans la
+physionomie du manoir les demi-mots et les mélancoliques réticences du
+père Géraud, l'honnête aubergiste de Redon.
+
+C'était une famille paisible: deux époux, jeunes encore, qui s'aimaient
+de la tendresse un peu trop calme du mariage.
+
+Maintenant, les paroles de l'aubergiste prenaient un sens. Sous cette
+paix, on découvrait une sourde souffrance, et le mystère d'un drame de
+famille se montrait à demi derrière le rideau soulevé.
+
+Madame était devenue pâle comme une statue d'albâtre, et ses yeux
+baissés ne regardaient plus l'Ange, qui dormait toujours.
+
+Le maître de Penhoël, qui avait jeté d'abord sur l'oncle Jean un coup
+d'œil de reproche, examinait maintenant sa femme avec une attention
+sournoise. Ses sourcils se fronçaient, et des rides se creusaient sous
+ses cheveux.
+
+L'oncle Jean appuyait sa tête blanche sur sa main. Le passé
+l'absorbait; il semblait se perdre dans de lointains souvenirs, où il y
+avait de la joie et des larmes.
+
+Cyprienne et Diane, vaguement effrayées, avaient perdu leurs jolis
+sourires. Elles regardaient, à la dérobée, tantôt le sombre visage
+du maître, tantôt la pâle figure de Madame, et leur cœur se serrait.
+
+Le reste de l'assemblée était immobile et muet. Personne n'osait rompre
+le glacial silence.
+
+Au dehors, il y avait tempête. Le vent hurlait dans les fentes des
+croisées et la grêle battait contre les carreaux.
+
+Deux personnes dans le salon restaient à l'abri du malaise général;
+c'était Blanche qui était gardée par son sommeil, et c'était Vincent de
+Penhoël qui, perdu dans la contemplation de Blanche, n'entendait ni ne
+voyait rien.
+
+Tandis que ses deux sœurs et Roger de Launoy subissaient de plus
+en plus l'effet de cette tristesse morne qui oppressait les hôtes du
+manoir, Vincent se prit à sourire parce que l'Ange souriait à son rêve.
+
+Durant quelques secondes, la pure beauté de l'enfant s'éclaira d'un
+rayon de joie. Une teinte rose vint colorer sa joue, et sa bouche
+s'entr'ouvrit comme pour murmurer de caressantes paroles...
+
+Vincent avait les mains jointes et retenait son souffle.
+
+Puis le sourire de Blanche se voila peu à peu; un nuage douloureux
+descendit sur son front. Elle s'agita faiblement contre le sein de sa
+mère.
+
+Puis encore, éveillée par le silence, peut-être autant que par son
+rêve, elle se dressa, effrayée, en poussant un faible cri.
+
+En voyant s'ouvrir ses yeux bleus, doux comme l'amour d'un enfant, on
+eût compris pourquoi la poésie des bonnes gens de Bretagne l'avait
+surnommée l'Ange.
+
+Elle jeta tout autour d'elle un regard où il y avait un reste de
+crainte; puis elle étendit ses jolis bras demi-nus pour se pendre au
+cou de sa mère.
+
+—Oh!... dit-elle tout bas, comme cela m'a fait peur!... je l'ai vu! je
+l'ai vu!...
+
+Dans le silence contraint qui pesait sur la salle, sa voix arrivait aux
+oreilles de chacun.
+
+—Sais-tu de qui je parle?... reprit-elle voyant que sa mère ne
+l'interrogeait pas; tu m'as dit souvent combien il était beau et
+bon!... oh! je l'ai bien reconnu tout de suite!...
+
+La pâleur de Madame devint plus mate. Sa paupière n'osait point se
+relever.
+
+Il y avait dans les yeux du maître de Penhoël un feu étrange et sombre.
+
+La bouche pincée de l'homme de loi remuait et disait malgré lui toutes
+les pensées d'ironie méchante qui traversaient son étroite cervelle.
+
+Les jeunes gens écoutaient, curieux. Cyprienne et Diane s'étaient
+rapprochées de Madame pour caresser les petites mains de Blanche.
+
+—Tu ne veux pas me dire que tu devines? reprit cette dernière avec un
+reproche enfantin; et pourtant tu sais bien de qui je parle, toi qui me
+fais prier le bon Dieu tous les soirs pour mon oncle Louis!...
+
+La respiration du maître de Penhoël s'embarrassa dans sa poitrine.
+Il passa le revers de sa main sur son front que mouillaient quelques
+gouttes de sueur.
+
+Madame restait immobile et froide en apparence.
+
+—Je l'ai vu, reprit Blanche, et j'ai été bien heureuse, car il m'a
+prise dans ses bras en me disant: «Conduis-moi vers ta mère!...» Oh!
+mère! s'interrompit-elle, comme il avait l'air de nous aimer toutes les
+deux!...
+
+René de Penhoël se leva d'un mouvement violent et se prit à parcourir
+la chambre à grands pas.
+
+Au bruit de sa marche, les yeux baissés de Madame s'ouvrirent, chargés
+d'une tristesse profonde, mais fiers et calmes.
+
+L'Ange ne prenait point garde et continuait:
+
+—Comme j'allais le mener vers toi, mère, le beau soleil qui brillait
+s'est caché derrière la montagne. Il a fait nuit tout à coup. Mon oncle
+Louis est devenu pâle... son corps s'allongeait, s'allongeait!...
+il avait de grands bras maigres... Il s'est couché sur la terre, et
+j'ai vu qu'il était couvert d'un drap blanc...
+
+Penhoël venait de s'arrêter en face de sa femme, les sourcils
+contractés et les bras croisés sur sa poitrine. Ses lèvres tremblaient
+comme s'il eût retenu des paroles prêtes à s'élancer.
+
+Blanche se taisait, pressée contre sa mère. On entendit la voix de
+l'oncle Jean étouffée et lente qui disait:
+
+—Qu'as-tu vu encore, ma fille?... Dieu parle parfois dans les rêves
+des enfants...
+
+Blanche eut un frisson de peur.
+
+—Oh! je ne voudrais pas revoir cela! murmura-t-elle. Comme il était
+étendu par terre, je me suis penchée au-dessus de lui... Où donc était
+son beau sourire? Ses yeux ne remuaient plus... je l'ai touché... il
+était froid comme du marbre...
+
+La voix de l'oncle Jean rompit encore le silence.
+
+—Dans tes prières du soir, ma fille, prononça-t-il lentement, tu
+diras désormais: «Mon Dieu! prenez pitié de l'âme de mon pauvre oncle
+Louis...»
+
+Depuis que le jeu de boston avait été interrompu, pas une parole
+n'était tombée de la bouche du maître de Penhoël. Ses traits, dont
+la régularité lourde n'exprimait, d'ordinaire, que l'apathie et la
+paresse de l'intelligence, reflétaient maintenant d'énergiques émotions.
+
+On eût suivi sur sa physionomie violemment agitée les traces
+successives de la colère, de la jalousie, de la douleur poignante, et
+peut-être aussi du remords.
+
+Il avait bu la moitié du flacon d'eau-de-vie. L'alcool se joignait à la
+passion excitée pour fouetter la pesanteur épaisse de son sang.
+
+Un instant, son regard allumé enveloppa sa femme et sa fille dans une
+menace muette, mais terrible.
+
+Ce ne fut qu'un instant. A la voix de l'oncle Jean, ses traits se
+détendirent, et sa paupière se baissa comme pour contenir une larme.
+
+Durant deux ou trois secondes, il lutta contre lui-même; puis il cacha
+son visage entre ses deux mains.
+
+—Mensonge!... mensonge!... murmura-t-il. Je suis le maître ici, et je
+défends à qui que ce soit de dire que mon frère Louis est mort!...
+
+Personne ne répliqua. Un sanglot souleva la forte poitrine de Penhoël.
+
+—Louis!... mon frère Louis!... reprit-il à voix basse; tout le monde
+sait combien je l'aimais!... Non, non, il n'est pas mort!... Dieu
+m'aurait envoyé des songes à moi aussi... Je suis son frère... Qui donc
+a le droit ici de l'aimer plus que moi?
+
+A ces derniers mots, son œil eut encore un éclair farouche, et son
+regard fit le tour de la chambre comme pour chercher un contradicteur.
+Il ne rencontra que des visages mornes et dociles, sa colère tomba.
+
+Il s'approcha de sa femme et lui baisa la main d'un air qui demandait
+pardon; puis il prit Blanche entre ses bras et la pressa passionnément
+contre son cœur, tandis que le regard jaloux de Vincent suivait tous
+ses mouvements.
+
+On eût découvert dans les yeux de Madame un sentiment analogue à celui
+de Vincent. Elle aussi semblait inquiète, comme si l'enfant n'eût pas
+été en sûreté dans les bras de son père.
+
+Tout cela eût paru bien bizarre à l'étranger qu'on aurait introduit
+pour la première fois dans la maison de Penhoël. Il y avait dans la
+conduite du maître une énigme inexplicable. L'élan de tendresse qui
+l'entraînait maintenant s'adressait à sa femme autant qu'à sa fille,
+et contredisait énergiquement ce sombre regard dans lequel il les
+enveloppait naguère.
+
+Une chose non moins étrange, c'était la froideur égale avec laquelle
+Madame accueillait les colères, puis le repentir de son mari.
+
+Il y avait pourtant sur la noble et belle figure de Marthe tous les
+indices d'un cœur dévoué...
+
+Chacun cependant restait silencieux. Roger de Launoy, Cyprienne et
+Diane détournaient leurs regards avec une sorte de respectueuse pudeur.
+L'oncle rêvait toujours. Le bon maître d'école battait machinalement
+les cartes pour se donner une contenance, et l'homme de loi, lorgnant à
+la dérobée le flacon d'eau-de-vie à moitié vide, y trouvait évidemment
+l'explication de l'incohérente conduite de Penhoël. Un seul être parmi
+les hôtes du manoir aurait pu l'expliquer autrement et mieux; mais
+c'était une âme discrète et loyale, dans laquelle mouraient les secrets
+confiés.
+
+Penhoël s'était assis auprès de sa femme et caressait les cheveux
+blonds de l'Ange qui lui souriait doucement.
+
+—Marthe, disait-il d'une voix basse et tremblante d'émotion, je suis
+un fou!... j'ai trop de bonheur!... et Dieu me punira, car je suis
+ingrat envers sa miséricorde.
+
+Il pressait la main de Madame contre ses lèvres, et son regard voilé
+par un reste d'égarement la parcourait avec adoration.
+
+—Sais-je pourquoi je souffre tant? reprit-il. Oh! Marthe!...
+Marthe!... je vous en prie, dites-moi que vous m'aimez.
+
+—Je vous aime, murmura Madame avec une tranquille docilité.
+
+Le charitable maître le Hivain, surnommé Macrocéphale, se disait avec
+une conviction de plus en plus arrêtée:
+
+—Il est ivre comme la monture du diable!...
+
+La physionomie de Penhoël s'était encore une fois transformée, tandis
+qu'il poursuivait d'un accent triste et découragé:
+
+—Comme vous me dites cela, Marthe!... Oh! vous avez un bon cœur...
+et vous ne voulez pas me désespérer!
+
+Blanche perdait son sourire à voir le nuage sombre qui voilait de
+nouveau le front de son père.
+
+La voix de celui-ci se fit rude, et ses sourcils rapprochés couvrirent
+le feu de son regard.
+
+—Madame!... madame!... reprit-il, j'ai beau me dire que je suis fou,
+le passé me répond: «Tu es sage...» Je me souviens!... et je crois que
+vous vous souvenez mieux encore!...
+
+Et repoussant d'un geste brutal la pauvre Blanche effrayée, il regagna
+la table de jeu où il se versa sans reprendre son siége une large
+rasade d'eau-de-vie.
+
+Blanche tremblait, pâle et faible, contre le sein de sa mère. Dans la
+salle, personne n'osait faire un mouvement.
+
+René leva son verre plein et l'avala d'un trait.
+
+Il se redressa; une rougeur épaisse couvrit sa joue et ses yeux eurent
+un sourire hagard.
+
+—Qu'avons-nous donc? s'écria-t-il en interrogeant de l'œil tour à
+tour chacun de ses hôtes; on dirait un soir d'enterrement!... Ne rit-on
+plus, morbleu! au bon manoir de Penhoël?...
+
+—J'ai peur, murmura l'Ange qui frissonnait.
+
+Les délicates couleurs de sa joue avaient fait place à la pâleur. Sa
+mère l'entourait de ses bras comme pour la protéger, et de loin Vincent
+la contemplait avec plus d'inquiétude encore que sa mère, et autant
+d'amour.
+
+La voix du maître criait dans l'obstiné silence:
+
+—Petites filles, prenez vos harpes et chantez-nous gaiement un air
+breton!... C'est pitié! la cloche du souper n'a pas encore sonné et
+déjà tout le monde s'endort.
+
+Cyprienne et Diane se levèrent obéissantes. Dans un coin du salon il y
+avait deux harpes à main, montées sur leur petit piédestal en bois doré.
+
+Avec l'aide de Roger, Cyprienne et Diane les approchèrent de la
+cheminée.
+
+—Que voulez-vous entendre? demanda Diane.
+
+—Un air à boire, répondit Penhoël. Mais vous n'en savez pas!...
+Chantez ce que vous voudrez.
+
+—Ma chanson, murmura l'Ange.
+
+Les deux filles de l'oncle Jean n'avaient jamais rien refusé à Blanche
+de Penhoël.
+
+Quelques notes tristes et douces vibrèrent. L'Ange ferma les yeux, et
+l'on vit errer autour de sa bouche comme un reflet effacé de son joli
+sourire.
+
+Les harpes poursuivaient le simple et mélodique prélude de la chanson
+bretonne.
+
+Puis deux voix jeunes et pures se mêlèrent aux accords voilés des
+harpes. Cyprienne et Diane chantaient:
+
+ Anges de Dieu qui souriez dans l'ombre,
+ Blanches étoiles, vierges, fleurs,
+ Vous qui des nuits semez le manteau sombre,
+ Anges aimés, pour guérir nos terreurs...
+
+C'était un de ces airs trouvés dans la veille triste par les bardes
+de Bretagne, quelques notes lentes, des larmes chantées qui savent le
+chemin du cœur.
+
+Le vent glacé qui pesait sur toutes les poitrines s'attiédit. Une
+expression de repos se répandit sur le charmant visage de Blanche.
+Madame et Vincent de Penhoël, qui la regardaient, eurent comme un
+contre-coup de ce soudain bien-être. L'oncle Jean avait rejeté ses
+cheveux blancs en arrière; ses yeux se perdirent au ciel; il semblait
+parler à Dieu.
+
+Le maître du manoir lui-même subissait à son insu l'effet
+bienfaisant de cette mélodie; ses sourcils se détendaient, et sa tête
+appuyée sur sa main n'exprimait déjà plus de colère.
+
+Quant à Roger de Launoy, il contemplait tour à tour les deux
+chanteuses, cherchant la plus jolie, et s'étonnant à compter les vagues
+battements de son cœur.
+
+Elles ravissaient l'œil et l'oreille. Scheffer ne rêva rien de plus
+charmant lorsqu'il jeta ses Mignon sur la toile; Cumberworth n'eut
+point de plus délicieuse vision quand il tailla dans le marbre les
+pleurs enfantins de sa Lesbia ou le candide sourire de sa Virginie.
+
+Elles étaient belles comme la poésie naïve et suave du peuple le plus
+poëte qui soit sur la terre, et le simple chant de Bretagne prenait une
+harmonie sainte en passant par leurs bouches d'enfants...
+
+Les harpes marièrent quelques accords, puis les deux jeunes filles
+dirent le premier couplet:
+
+ Belle-de-nuit, fleur de Marie,
+ La plus chérie
+ De celles que l'ange avait mis
+ Au paradis!
+ Le frais parfum de ta corolle
+ Monte et s'envole
+ Aux pieds du Seigneur, dans le ciel,
+ Comme un doux miel.
+
+La tête de l'Ange se renversa parmi ses grands cheveux blonds sur
+le sein de sa mère.
+
+Les deux jeunes filles chantèrent encore:
+
+ Belle-de-nuit, pourquoi ce voile,
+ Petite étoile
+ Que le grand nuage endormi
+ Couvre à demi?
+ Montre-nous la vive étincelle
+ De ta prunelle,
+ Qui semble au bleu du firmament
+ Un diamant.
+
+—Laquelle voudra m'aimer?... se demandait Roger de Launoy.
+
+Penhoël avait repoussé son flacon d'eau-de-vie.
+
+Le maître d'école et l'homme de loi lui-même écoutaient. Il est vrai
+que l'homme de loi bâillait en écoutant.
+
+Cyprienne et Diane reprirent:
+
+ Belle-de-nuit, ombre gentille,
+ O jeune fille!
+ Qui ferma tes beaux yeux au jour?
+ Est-ce l'amour?
+ Dis, reviens-tu sur notre terre
+ Chercher ta mère?
+ Ou retrouver le lieu si doux
+ Du rendez-vous?...
+
+ C'est bien toi qu'on voit sous les saules:
+ Blanches épaules,
+ Sein de vierge, front gracieux
+ Et blonds cheveux...
+ Cette brise, c'est ton haleine,
+ Pauvre âme en peine,
+ Et l'eau qui perle sur tes fleurs,
+ Ce sont tes pleurs[3]...
+
+ [3] Les bonnes gens de la campagne morbihanaise confondent,
+ sous le nom de _belles-de-nuit_, les fleurs que nous appelons
+ ainsi, les étoiles, et les jeunes filles mortes avant le
+ mariage. Cette romance, œuvre de quelque troubadour indigène,
+ n'est qu'une imitation insuffisante du chant original en
+ langue bretonne. Nous citons tout au long la traduction
+ littérale de ce chant, d'autant plus volontiers qu'elle ne se
+ trouve point dans l'admirable recueil des poésies bretonnes,
+ publié par M. Théodore de la Villemarqué.
+
+ LES BELLES-DE-NUIT.
+
+ «Petite fille, petite étoile, petite fleur!...
+
+ «La belle-de-nuit est la fleur aimée de la Vierge Marie.
+
+ «La petite fleur plus rose que la rose, plus blanche que le
+ lis, bleue comme l'azur du paradis.
+
+ «La fleur qui se penche, au matin, semblable à la chrétienne
+ qui prie...»
+
+ * * *
+
+ «La belle-de-nuit est la petite étoile, pur diamant du ciel.
+
+ «L'étoile qui donne du courage quand on chemine avant le
+ soleil par les sentiers froids, encore pleins de fantômes...»
+
+ * * *
+
+ «La belle-de-nuit est la jeune fille morte, la jolie et la
+ douce! morte d'amour...
+
+ «La pauvre fille pâle, qui pleure le long de l'eau et que les
+ cœurs tristes écoutent.
+
+ «La jolie et la douce qui avait seize ans, hélas! quand nous
+ la couchâmes sous l'herbe...
+
+ «Le soir elle est derrière les saules, tout habillée de blanc
+ comme une fiancée. Ce vent qui se plaint dans les branches,
+ c'est son haleine...
+
+ «Cette perle que le soleil du matin fait luire sur la feuille
+ tombée, c'est une larme de ses pauvres yeux...
+
+ «Petite fille, petite étoile, petite fleur!...»
+
+Les notes de la ritournelle vibrèrent, puis moururent. Le silence se
+fit.
+
+Blanche entr'ouvrait maintenant sa jolie bouche. Le chant avait bercé
+sa fatigue; elle dormait. Madame baissait les yeux comme si ce
+chant eût éveillé au fond de son cœur des émotions nouvelles.
+
+—Voilà qui est bien, mes filles, dit Penhoël; chantez-nous quelque
+chose de plus gai maintenant.
+
+Les harpes résonnèrent de nouveau; pendant que Cyprienne et Diane
+préludaient, René de Penhoël, sur qui la musique avait produit l'effet
+d'un véritable calmant, tendit la main à l'oncle Jean.
+
+—Vous n'êtes pas fâché contre moi, notre oncle? demanda-t-il.
+
+Le vieillard sembla s'éveiller d'un songe.
+
+—A quoi diable pensez-vous donc? reprit gaiement Penhoël.
+
+—Je songeais, répondit l'oncle Jean de sa voix pénétrante
+et douce, à la première fois que nous entendîmes ce chant... Vous
+souvenez-vous, René?... Ce fut notre Louis qui nous l'apporta du pays
+de Vannes.
+
+Sous la paupière baissée de Madame, une larme furtive se cachait.
+
+—C'était, en ce temps-là, une heureuse famille que celle de notre
+père, mon neveu René, reprit l'oncle; comme Louis vous aimait
+tendrement!... et qu'il faisait bon vous voir ensemble tous deux,
+beaux, forts, joyeux!
+
+Le poing fermé du maître de Penhoël, frappant la table avec violence,
+fit danser cartes et jetons.
+
+—Encore!... s'écria-t-il; veut-on me donner la fièvre chaude?...
+Taisez-vous, petites filles!... votre musique me fait mal!
+
+Cyprienne et Diane obéirent aussitôt. On n'entendit plus dans le salon
+que le bruit de la tempête qui grandissait au dehors.
+
+La porte s'ouvrit, et un domestique, en costume de paysan, parut sur le
+seuil.
+
+Maître le Hivain eut un instant l'espoir légitime de voir les
+tribulations de cette soirée se terminer enfin par l'annonce du souper.
+
+—Notre monsieur, dit le domestique, c'est le petit du meunier des
+Houssayes qui est venu en courant depuis le barrage.
+
+—Que veut-il? demanda Penhoël.
+
+—Il dit que l'eau descend du haut pays... On n'a jamais vu un _déris_
+pareil!... Les pieux du pont tremblent, et ils ont grand'peur là-bas de
+voir leur maison emportée...
+
+Penhoël repoussa son siége précipitamment. L'observateur le moins
+clairvoyant eût découvert que cette diversion ne lui déplaisait point.
+
+—Que le petit s'en retourne, dit-il, je vais aller voir ça...
+
+—Par le temps qu'il fait?... murmura Madame.
+
+Penhoël haussa les épaules.
+
+—Par le temps qu'il fait, répéta-t-il rudement, ce qui pourrait
+m'arriver de pis, ce serait de rester au fond de l'eau... et je suis à
+me demander le nom de ceux qui me regretteraient, madame!
+
+—Ah!... René!... René!... dit Marthe avec reproche.
+
+—Personne ne m'aime!... poursuivit Penhoël; personne!...
+
+Il s'avançait vers la porte. Madame fit un signe à Roger et à Vincent.
+
+—Nous allons aller avec vous aux Houssayes, dirent-ils en même temps.
+
+—Vous allez rester ici! répliqua Penhoël, je vous défends de me
+suivre!
+
+Il passa par-dessus ses habits une veste à capuchon en peau de
+loup, qui pendait auprès de la porte, et sortit sans prononcer un mot
+de plus.
+
+—Il est bon, murmura l'oncle Jean comme en se parlant à lui-même; et
+son cœur entend encore l'appel des malheureux...
+
+—C'est qu'il n'y a guère, au pays, de fille aussi belle que la grande
+Jeanne des Houssayes! grommela le sceptique Macrocéphale...
+
+La grêle fouettait les carreaux. Le vent et le tonnerre grondaient.
+
+René de Penhoël venait de franchir seul la porte du manoir. Le petit
+garçon du moulin courait déjà sous la pluie au bas de la montagne.
+
+René descendait à pas lents la rampe escarpée. Il avait rejeté en
+arrière le capuchon de sa peau de loup et ressentait une sorte de
+bien-être à livrer sa tête nue aux torrents de pluie que rendait
+l'orage. Sous ce déluge son front restait brûlant.
+
+Il allait la tête baissée, relevant de temps en temps d'un geste
+machinal ses cheveux ruisselants qui l'aveuglaient. Et il murmurait
+sans savoir:
+
+—Louis!... Louis!... mon frère!...
+
+La nuit était sombre; seulement, à de longs intervalles, un éclair
+déchirait le ciel noir.
+
+On voyait alors, pendant une seconde, le marais, immense prairie,
+où serpentaient de minces filets d'eau, et les collines lointaines qui
+surgissaient pour se replonger soudain dans les ténèbres.
+
+Penhoël laissa derrière lui le logement de Benoît Haligan, le passeur,
+à la porte duquel brûlait toujours une petite lanterne. Il avait à sa
+droite le Port-Corbeau, à sa gauche cette antique muraille féodale qui
+semblait étayer la colline et qui se terminait par la Tour-du-Cadet.
+
+Le moulin des Houssayes était situé à un quart de lieue de là, en amont.
+
+A cet endroit, l'Oust coulait encore lente et tranquille entre ses
+hautes rives.
+
+Avant de tourner l'angle de la muraille, Penhoël jeta un regard vers le
+sommet de la colline où brillaient faiblement les croisées du manoir.
+
+Ses deux mains pressèrent ses tempes ardentes.
+
+—Ma femme et mon enfant!... murmura-t-il d'une voix découragée;
+sais-je si je suis heureux ou misérable?...
+
+Il demeura un instant immobile, puis il reprit:
+
+—Je les aime!... Je n'aime qu'elles en ce monde!... et Marthe songe
+toujours à l'absent... oh! toujours! toujours!... Et parfois je me
+demande si Blanche...
+
+Il s'interrompit. La nuit cachait la pâleur livide de son visage. Une
+pensée affreuse venait de lui traverser le cœur.
+
+—Louis!... Louis!... mon frère!... prononça-t-il encore en reprenant
+sa marche vers le haut pays.
+
+On n'eût point su dire si l'émotion qui faisait trembler sa voix était
+l'angoisse de la tendresse qui regrette ou un amer mouvement de colère
+jalouse.
+
+Durant quelques secondes, il marcha d'un pas rapide, puis il s'arrêta
+tout à coup.
+
+Le son lointain d'une trompe se faisait entendre en avant de lui dans
+la direction du cours de la Verne. Des cris, dont il devinait la
+signification connue, arrivaient faibles et mouraient à son oreille.
+
+Ils disaient:
+
+—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
+
+Quand le vent cessait de mugir, il entendait un bruit sourd, semblable
+à un lointain tonnerre.
+
+C'était l'inondation qui arrivait...
+
+Penhoël s'éveilla de sa navrante rêverie et se souvint du motif qui
+l'avait fait sortir du manoir.
+
+Il allait se hâter vers le moulin des Houssayes, lorsque des voix
+s'élevèrent derrière lui, de l'autre côté de l'Oust.
+
+—Holà! le passeur! disaient-elles, au bac!... au bac!...
+
+Ces voix étaient gaillardes et gaies. Elles sonnèrent à l'oreille du
+maître de Penhoël comme un cri d'agonie. Son cœur battit avec force.
+
+Le son de la trompe se rapprochait, ainsi que ce grand murmure
+ressemblant aux roulements du tonnerre.
+
+Et l'on entendait aussi, plus proche, la voix qui criait:
+
+—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
+
+
+
+
+VI
+
+DEUX PROPRIÉTAIRES.
+
+
+Ce qui faisait battre le cœur de René de Penhoël, ce n'était ni la
+trompe lugubre, jetant ses notes rauques dans les ténèbres, ni les cris
+annonçant de loin l'inondation, ni la tonnante menace de l'eau luttant
+contre ses rives; c'étaient ces voix joyeuses et insouciantes qui
+demandaient le bac de l'autre côté de la rivière.
+
+Il y avait là des hommes qui ne se doutaient de rien, et dans quelques
+secondes le sol où s'appuyaient leurs pieds allait disparaître sous le
+_déris_.
+
+La mort allait les saisir à l'improviste.
+
+Penhoël éprouvait cette angoisse qu'on aurait à voir un malheureux
+aller, souriant et sans crainte, tandis que derrière lui, dans l'ombre,
+s'élève la main armée d'un meurtrier.
+
+Sa première idée fut de les avertir du danger. Il se fit un porte-voix
+de ses deux mains et lança quelques paroles; mais le vent qui fouettait
+violemment son visage ne lui laissa point de doute sur l'inutilité
+de cet expédient. Ce même vent qui apportait si nettes les paroles
+criées sur l'autre rive opposait à la voix du maître de Penhoël une
+infranchissable barrière.
+
+Il hésita. Le fracas de l'orage redoublait, et l'on n'entendait plus ni
+le son de la trompe ni le bruit de l'eau.
+
+—J'aurai le temps..., pensa-t-il; le messager est loin encore...
+
+Revenant aussitôt sur ses pas, il longea de nouveau la muraille et
+se dirigea en courant vers la loge de Benoît Haligan, dont la petite
+lanterne jetait ses lueurs faibles à travers les branches dépouillées
+des châtaigniers.
+
+Les voyageurs inconnus, arrêtés sur la route de Redon, semblaient
+s'impatienter fort et criaient:
+
+—Holà! le passeur!... au bac!... au bac!...
+
+La route était difficile; la pluie, qui tombait toujours à
+torrents, détrempait la terre et rendait la pente glissante.
+
+Penhoël n'était pas encore à moitié chemin lorsque, pendant une seconde
+de calme où l'orage semblait reprendre haleine, il crut ouïr derrière
+lui le galop pesant d'un cheval du pays. Presque au même instant, la
+trompe sonnait à vingt pas de lui éclatante et criarde.
+
+Il vit un cavalier glisser dans l'ombre au-dessous de lui.
+
+—Messager! cria-t-il.
+
+—C'est vous, notre monsieur? répondit le cavalier qui s'arrêta; que
+Dieu vous bénisse!... Vous allez voir passer tout à l'heure les roues
+de votre moulin des Houssayes.
+
+—Combien as-tu d'avance sur le _déris_?
+
+—Il va plus vite que mon cheval!... et si je ne suis pas arrivé avant
+lui au bourg de Glénac, on ouvrira plus d'une fosse neuve dans le
+cimetière...
+
+Le cheval reprit sa course, tandis que le cavalier jetait à pleins
+poumons sa clameur sinistre:
+
+—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
+
+Penhoël atteignit la loge du passeur, qui était fermée en dedans.
+
+—Benoît!... dit-il, Benoît Haligan!... debout!
+
+A l'intérieur, une voix creuse répondit:
+
+—J'ai mis deux amarres neuves au grand bac et une chaîne au
+petit... Vous n'avez rien à craindre pour ce qui est à vous, Penhoël.
+
+—Ouvrez-moi, reprit celui-ci; il y a des hommes de l'autre côté, sur
+la route de Redon...
+
+—Oui... oui! grommela tranquillement le batelier; je ne suis pas
+encore sourd, et je les entends bien faire leur tapage... mais j'ai
+entendu aussi la trompe du messager... Il faudrait être possédé du
+démon, notre monsieur, pour démarrer le bac à cette heure!
+
+L'oncle Jean avait raison: René de Penhoël était bon au fond de l'âme,
+et l'appel des malheureux trouvait encore le chemin de son cœur.
+
+Il secoua la porte de la loge avec colère.
+
+—Ouvre!... répéta-t-il d'un ton impérieux; si tu as peur, donne-moi la
+clef du petit bac et j'irai les sauver moi-même!
+
+—Quant à ça, répliqua le batelier, dont la voix baissa jusqu'au
+murmure, j'aimerais mieux oublier le _Pater_ et l'_Ave_... Voyons,
+soyez sage, Penhoël!... Vous voyez bien que ce sont des étrangers,
+puisqu'ils restent là sur le bord à crier comme des possédés après
+le son de la trompe... au lieu de se sauver à toutes jambes!... Les
+étrangers, c'est la ruine du pays!
+
+Penhoël entendit à l'intérieur la voix creuse qui murmurait:
+
+—Patience!... patience!... pour vous, désormais, la nuit ne sera
+pas bien longue... Mais, Jésus Dieu! quel orage!... quel orage!...
+
+Ce que Benoît entendait était bien en effet l'orage qui redoublait de
+fracas, mais c'était aussi l'eau qui arrivait du haut pays, mugissante
+et furieuse.
+
+L'éclair qui venait d'arracher au batelier sa dernière exclamation
+avait en quelque sorte pétrifié Penhoël.
+
+L'éclair lui avait montré d'un côté les deux inconnus debout sur la
+rive et sans défiance encore, tandis que leurs chevaux, les jarrets
+tendus, les naseaux au vent, semblaient flairer de loin le péril; de
+l'autre, un flux écumant et plus blanc que la neige qui se précipitait
+impétueusement dans la gorge.
+
+L'instant d'après, les deux voyageurs poussèrent à la fois un grand cri
+de détresse.
+
+Penhoël prit un élan terrible et jeta en dedans la porte du passeur.
+
+L'intérieur de la loge était éclairé faiblement par la lueur d'une
+mince résine qui brûlait en crépitant contre le mur. Il n'y avait pour
+meubles qu'un grabat, surmonté d'un petit crucifix en os, et un bahut
+où séchait un carrelet de pêche.
+
+Benoît Haligan était debout au milieu de la chambre.
+
+C'était un grand vieillard, maigre et osseux, dont les yeux hagards
+avaient quelque chose d'inspiré. Les longues mèches de ses cheveux gris
+étaient éparses sur son front. La fièvre des marais avait creusé sa
+joue pâle, mais il se tenait droit encore, et sa haute taille avait une
+sorte de théâtrale majesté.
+
+Benoît Haligan exerçait, entre Glénac et le bourg de Bains, sa triple
+profession de passeur, de _reboutoux_ (rebouteur, chirurgien) et de
+sorcier. Suivant la renommée, le don de seconde vue existait de père en
+fils dans sa famille depuis des siècles. On ne savait trop s'il était
+bon chrétien, ou serviteur du méchant esprit, mais il inspirait une
+grande confiance et une crainte plus grande encore.
+
+Il avait été chouan du temps des guerres.
+
+Quand les bonnes gens revenaient de Redon après la brune, et qu'il
+leur fallait passer le bac à Port-Corbeau, la peur les prenait une
+demi-heure à l'avance, et tout le long du chemin, par prudence, ils
+récitaient leurs meilleures prières.
+
+Mais, à tout prendre, c'était un vrai Breton, qui avait donné de son
+sang à son roi et à ses maîtres.
+
+En voyant sa porte tomber, brisée, Benoît ne bougea pas et garda ses
+bras croisés sur sa poitrine.
+
+—La clef!... la clef!... s'écria Penhoël en s'élançant vers lui.
+
+—La porte de la maison de votre père a été brisée comme cela une fois,
+du temps des bleus, dit le passeur d'un ton de reproche froid; mais
+j'étais derrière pour la défendre.
+
+—La clef! répéta Penhoël haletant d'émotion; n'entends-tu pas leurs
+cris d'agonie?... C'est être un assassin que de laisser mourir ainsi
+des chrétiens sans secours!
+
+—J'entends leurs cris, répliqua Benoît; et je prie Dieu de prendre
+leurs âmes.
+
+De temps en temps, la voix des malheureux arrivait parmi les mille
+fracas du dehors.
+
+Ils disaient:
+
+—Au secours!... au secours!...
+
+Le maître de Penhoël secouait le vieillard qui demeurait immobile.
+
+—Je te promets dix écus si tu me donnes la clef, reprit-il d'une voix
+étouffée; vingt écus!... trente écus!...
+
+Benoît Haligan hocha la tête avec lenteur.
+
+—Je n'ai ni femme ni enfants, répliqua-t-il; que m'importe votre
+argent? Dieu ne veut pas que les étrangers viennent dévorer le pauvre
+pain de la Bretagne!
+
+René roulait ses yeux avec fureur, et ses doigts crispés menaçaient le
+cou du vieillard.
+
+—Penhoël, reprit ce dernier d'une voix adoucie, vous pouvez me
+tuer... vous savez bien que je ne me défendrai pas contre vous... mais
+je ne laisserai pas le fils de votre père aller à son malheur!...
+N'y a-t-il donc pas assez de menaces dans l'air autour de vous,
+notre monsieur? De vos fenêtres, là-haut, ne pouvez-vous pas voir le
+château de votre nom habité par un ennemi mortel? Vous êtes jeune,
+voilà vos doigts forts qui s'enfoncent dans les chairs d'un pauvre
+vieillard!... Brisez ce bras qui vous a servi soixante ans, Penhoël,
+vous n'empêcherez pas Benoît Haligan de parler!
+
+—Mais, misérable!... s'écria René, tu n'as donc pas d'entrailles?...
+
+—Votre fille était toute pâle ce matin, Penhoël!... voilà bien
+longtemps que je l'ai dit pour la première fois... Avant de mourir,
+vous les verrez toutes trois glisser, la nuit, sous les saules... trois
+pauvres petites saintes, notre monsieur!... Blanche, Cyprienne et
+Diane!... Oh! ça fera trois belles-de-nuit de plus au bord de l'eau...
+
+—Tu ne veux pas me donner la clef?... cria René menaçant.
+
+—Et qui sait, reprit le passeur avec sa tristesse calme, qui sait
+si ce n'est pas leur mort qui vient là-bas du côté de la ville?...
+Écoutez-moi, Penhoël, ajouta-t-il d'un ton sentencieux et plein
+d'emphase, quand la main de Dieu est sur un étranger, prenez garde!...
+laissez mourir l'étranger, ou il vous prendra le salut de votre âme et
+la vie de votre corps!...
+
+Les cris s'entendaient encore, mais à chaque instant plus faibles.
+
+—Une dernière fois, dit René dont les paroles avaient peine à passer
+entre ses dents serrées, la clef!... ou gare à toi!
+
+Et comme le passeur n'obéissait point encore, Penhoël le saisit à la
+gorge et le terrassa.
+
+L'instant d'après il se relevait, tenant à la main la clef conquise, et
+s'élançait précipitamment au dehors.
+
+Benoît Haligan se dressa sur ses pieds à son tour et sortit de la loge.
+
+—Penhoël! criait-il, mon bon maître!... n'allez pas!... au nom de
+Dieu!... Nos pères le disaient avant nous... L'étranger qu'on sauve
+nous prend le salut de notre âme et la vie de notre corps!...
+
+René ouvrait le cadenas qui retenait le bac fixé au tronc d'un arbre.
+
+Les eaux avaient une violence terrible. Il lui fallut toute son
+habileté d'homme robuste et jeune pour sauter dans le bateau
+qu'emportait déjà le courant.
+
+Et cependant, quand il se retourna pour saisir la perche, le vieux
+Benoît Haligan était debout auprès de lui.
+
+—J'ai mangé pendant soixante ans le pain de Penhoël, murmurait-il avec
+une sombre résignation; que Dieu me garde seulement le salut de mon
+âme... Je puis bien donner au fils de mon maître la vie de mon pauvre
+vieux corps!...
+
+ * * * * *
+
+Il restait une heure de jour environ, quand le jeune M. Robert de Blois
+et son écuyer Blaise quittèrent l'auberge du _Mouton couronné_. Maître
+Géraud, chapeau bas et la pipe dans la poche, leur fit la conduite
+jusqu'à cinquante pas de son établissement.
+
+—Nous réglerons notre petit compte demain, dit Robert.
+
+—Pour ça, répliqua l'aubergiste, demain ou dans un an... quand vous
+voudrez!... Quant à votre jeune dame, on en aura soin comme si elle
+était la fille du roi!...
+
+—Bien obligé, mon bon M. Géraud... et au revoir!...
+
+—Bon voyage!...
+
+L'aubergiste fit un beau salut; et tandis que Robert et Blaise
+remontaient la grande rue, le brave aubergiste leur criait encore de
+loin:
+
+—Surtout, gare aux fondrières!... et aux uhlans! et au _déris_!...
+
+Robert et Blaise mirent leurs chevaux au trot, et sortirent de la
+ville.
+
+Quand ils se trouvèrent en pleine campagne, le jour commençait à
+baisser. Il faisait un temps magnifique, mais le soleil se couchait
+dans un lit de nuages sombres aux franges empourprées, et de temps en
+temps de brusques bouffées de vent secouaient les feuilles sèches sur
+les branches des arbres.
+
+Robert réfléchissait, mais sa méditation était joyeuse, et un
+triomphant sourire relevait sournoisement les coins de sa lèvre. Blaise
+ne se sentait pas d'allégresse. Pendant que son compagnon rêvait,
+il se prélassait sur son gros cheval et prenait des poses dignes du
+Cirque-Olympique.
+
+Une seule chose le molestait, c'était le silence.
+
+—Ah çà! dit-il enfin d'une voix soumise et caressante, on ne peut donc
+pas causer, M. Robert?...
+
+—Cause, si tu veux...
+
+—A la bonne heure!... Eh bien! mon fils, je te dirai que cette fois-ci
+je suis content... mais là, en grand!... Paris ne vaut pas deux sous:
+vive la Bretagne!
+
+Robert pensait toujours.
+
+Blaise reprit avec un enthousiasme croissant:
+
+—Bonne affaire, saperlotte, bonne affaire!... Je n'ai jamais vu
+entamer une histoire comme ça!... Pendant que tu parlais au vieux
+Géraud, M. Robert, j'avais envie de t'embrasser... Comme il donnait là
+dedans, tout de même!... Désormais, je n'ai pas d'inquiétude... Tu vas
+me tourner tous ces campagnards-là en deux temps... Ils n'y verront que
+du feu!
+
+—Ne chantons pas trop tôt victoire!... murmura Robert.
+
+—Et de la modestie aussi!... s'écria l'Endormeur attendri. Vrai,
+c'est encore de l'honneur pour moi que d'être ton domestique! Veux-tu
+que je te dise, nous sommes en veine, c'est clair... et si l'affaire
+de Penhoël manquait, par impossible, il nous resterait toujours une
+centaine d'écus ou deux dans la poche!...
+
+—Comment cela? demanda Robert avec distraction.
+
+—Nous sommes propriétaires de deux bons chevaux, répliqua Blaise en
+riant de tout son cœur, et le père Géraud a poussé la précaution
+jusqu'à mettre des pistolets dans nos fontes... Tout ça peut se vendre.
+
+—C'est juste, dit Robert qui ne put s'empêcher de sourire; tu as, toi
+aussi, tes talents, ami Blaise... mais nous n'en sommes pas là, Dieu
+merci!
+
+—Enfin, voulut répliquer l'Endormeur, une poire pour la soif ne
+fait jamais de mal...
+
+—Laissons cela!... interrompit Robert; nous avons du travail pour
+notre route... sans compter même les fondrières, les uhlans, _et
+cætera_... Tous ces renseignements que nous a donnés l'excellent père
+Géraud forment notre catéchisme... n'en perdons pas un seul!
+
+—Diable!... murmura Blaise, si tu comptes sur moi...
+
+Robert lui coupa la parole.
+
+—Pendant qu'on préparait les chevaux, dit Robert en tirant un calepin
+de sa poche, j'ai fait mes petites provisions... Voyons cela pendant
+qu'il reste encore un peu de jour.
+
+Il leva le calepin à la hauteur de ses yeux et se prit à lire:
+
+«Louis de Penhoël (l'aîné), parti depuis quinze ans, colonel au service
+des États-Unis d'Amérique...»
+
+—Vois-tu, dit-il en s'interrompant, j'ai noté mes propres paroles
+tout aussi bien que celles de notre hôte... Oublier ce que disent les
+autres, c'est malheureux... mais oublier ce qu'on a dit soi-même, c'est
+terrible!
+
+Blaise écoutait avec l'attention respectueuse d'un écolier qui se
+nourrit de la parole de son maître.
+
+—Ce Louis de Penhoël, poursuivit Robert, est évidemment l'aigle
+de la famille... Une manière de héros de roman!... Il y a dix à parier
+contre un qu'il est mort: ce personnage-là, vois-tu, me semble une
+véritable trouvaille... Je n'ai point noté ce qui a trait à lui et à la
+femme du maître de Penhoël... On n'oublie que les détails, et ceci est
+le fond même de notre affaire!...
+
+Il tourna la page de son calepin et reprit, mêlant à sa lecture les
+observations qu'il s'adressait à lui-même:
+
+«Famille de Pontalès, haine héréditaire...»
+
+—Cela peut nous servir énormément!... Quand on veut des armes contre
+Montaigu, on se fait l'ami de Capulet...
+
+—Qui sont ces gens-là? demanda l'Endormeur.
+
+—Des Penhoël et des Pontalès de l'ancien temps, répondit Robert.
+Maintenant: «L'oncle en sabots...» Quelque fossile!... C'est peu
+intéressant! «M. et madame de Penhoël...» Connus! «La petite Blanche,
+leur fille (l'Ange)...» On ne sait pas... une enfant fade et blonde...
+Enfin, nous verrons!... «Les deux filles de l'oncle en sabots et leur
+frère Vincent, le sauvage... le fils adoptif, Roger de Launoy.» Je
+n'aime pas tout ce petit monde-là!... ce sera gênant... et puis ça
+fera bien des bouches inutiles!...
+
+—Tu plaisantes! interrompit Blaise, est-ce que nous garderons tout
+cela?
+
+L'imagination de l'Endormeur avait travaillé; il se croyait sincèrement
+et du fond de l'âme l'un des maîtres de Penhoël.
+
+—Le fait est, dit Robert, que ça deviendrait ruineux!... Sans ces
+quatre jeunes gens, le manoir semblait fait tout exprès pour nous...
+Mais, pendant que j'y pense, il me manque un nom ici... Le père Géraud
+me reparlera peut-être de ce brave camarade qui lui a sauvé la vie dans
+la rade de Brest.
+
+—Et à qui j'ai servi de garçon de noce, dit Blaise.
+
+—Précisément!... Je ne me souviens pas du tout...
+
+L'Endormeur se gratta le front et fit semblant de chercher.
+
+—Est-ce que c'est bien important? demanda-t-il.
+
+—Très-important!
+
+—Eh bien, mon bonhomme, s'écria Blaise en se frottant les mains, ça
+me fait plaisir! En ce cas-là, je vais sauver la patrie... car je m'en
+souviens, moi! Notre nouveau marié s'appelle Gautier!
+
+Robert écrivit ce nom sur son calepin, qu'il remit ensuite dans sa
+poche.
+
+La nuit tombait rapidement, et à mesure que l'obscurité venait, les
+grands nuages noirs où s'était couché le soleil montaient lentement à
+l'horizon.
+
+Ils couvraient déjà le tiers du ciel du côté de l'occident, tandis qu'à
+l'orient et au nord les étoiles commençaient à briller.
+
+Les rafales devenaient de plus en plus rares, et bien qu'on fût à la
+fin de l'automne, l'atmosphère lourde semblait chargée d'électricité.
+
+La route, qui avait suivi jusqu'alors les sommets d'une petite chaîne
+de collines, s'enfonçait au loin dans une vallée sombre et boisée.
+
+Nos deux voyageurs descendirent la côte au trot de leurs chevaux. Ils
+gardaient maintenant tous les deux le silence et se perdaient à plaisir
+dans des rêves charmants.
+
+Après bien des traverses, la fortune leur souriait enfin. Adieu les
+jours de misère! plus jamais d'inquiétude pour le pain du lendemain!
+Ils allaient devenir des gens paisibles et honorés, des propriétaires!
+
+Chacun d'eux, suivant sa nature, bâtissait ses châteaux. Blaise
+hésitait franchement entre la bonne vie de la campagne et les plaisirs
+de la ville. Robert songeait à utiliser son influence; il faisait
+manœuvrer ses capitaux. D'après le succès de ses spéculations
+habilement combinées, la popularité ne pouvait lui faire défaut,
+et pour qu'on lui refusât la députation, il eût fallu supposer une
+ingratitude qui n'est certes point dans les mœurs bretonnes...
+
+Une fois député, avec de l'adresse et de la prudence, on a devant soi
+une vaste carrière. Robert n'était point gêné par ces convictions
+politiques qui sont un embarras et un obstacle. C'était un homme sans
+préjugés. En conscience, l'avenir lui appartenait, et il ne savait
+point assigner lui-même la limite où s'arrêterait son essor...
+
+Ils songeaient ainsi. Leur route se poursuivait sans ennui et sans
+fatigue. Ils ne s'apercevaient même pas que tout, autour d'eux, avait
+changé d'aspect.
+
+Le chemin étroit et fangeux courait maintenant tout au fond de la
+vallée; la nuit était noire; les grands nuages s'étaient élargis comme
+un voile sombre sur toute l'étendue du ciel. Des deux côtés de la route
+encaissée deux taillis épais arrêtaient le regard.
+
+—Ce qui est affligeant, dit Blaise répondant à ses propres pensées et
+avec un gros soupir, ce sont ces coquins d'impôts!...
+
+—J'y songeais, répliqua Robert; cinq mille francs pour nos
+pauvres quarante mille livres de rente!
+
+—C'est absurde!
+
+—Les gouvernements ne comprendront jamais que leurs appuis naturels
+sont les propriétaires du sol!
+
+—Cela nous écrase!...
+
+—Cela nous ruine!... Avec les réparations et les non-valeurs, c'est à
+peine si nous toucherons une trentaine de mille francs tous les ans!...
+
+Robert prononçait ces paroles avec une conviction triste et profonde.
+
+Avant que Blaise lui eût donné la réplique, une voix éclatante et
+gaillardement timbrée s'éleva dans la nuit.
+
+—Halte-là!... dit-elle.
+
+Puis elle ajouta d'un accent impérieux, en s'adressant à des
+personnages invisibles:
+
+—Vous autres, attention, s'il vous plaît!...
+
+A ce commandement, il se fit un bruit soudain dans le taillis, parmi
+les feuilles sèches.
+
+Robert et Blaise, brusquement éveillés de leur songe, regardèrent
+autour d'eux avec effroi.
+
+A travers les ténèbres épaisses ils aperçurent un homme debout au
+milieu de la route. A droite et à gauche, d'autres hommes stationnaient
+immobiles. Et le bruit de feuilles sèches continuait dans le taillis.
+
+Robert et Blaise n'essayèrent même pas de se le dissimuler, la
+menace du père Géraud s'accomplissait. Ils étaient cernés de tous côtés
+par les terribles uhlans.
+
+
+
+
+VII
+
+LES RESSOURCES DE BIBANDIER.
+
+
+Le réveil de nos deux voyageurs fut d'autant plus rude que leur rêve
+avait été plus séduisant. Ce coup tombait sur eux à l'improviste.
+Néanmoins, ils n'en furent point trop abattus.
+
+Malgré le nombre imposant des bandits, Blaise eut même une velléité de
+résistance.
+
+—Si nous essayions les pistolets du père Géraud? murmura-t-il.
+
+Le chef des brigands l'entendit, car il s'écria précipitamment:
+
+—Martin!... Michel!... Pierre!... Jean! et tous les autres!... ne
+bougez pas... Mais si ce monsieur-là fait mine d'armer son pistolet,
+fusillez-le-moi comme un lièvre!
+
+Personne ne répondit. Seulement le bruit de feuilles sèches augmenta
+dans le taillis.
+
+—C'est bien, mes fils, reprit le chef; pas un mot!... c'est la
+consigne!... Quand on parle, les voix se reconnaissent, et il en
+revient toujours quelque chose à la cour d'assises.
+
+Tandis que le chef bavard des bandits taciturnes faisait à ses
+subordonnés cette leçon de morale, Robert avançait la tête par-dessus
+le cou de sa monture et tâchait d'apercevoir ses traits; mais la nuit
+était trop profonde.
+
+Le uhlan reprit en s'adressant aux deux voyageurs:
+
+—Ah! ah! mes pauvres messieurs!... vous n'avez que quarante mille
+francs de rente, et le gouvernement n'a pas honte de vous demander des
+impôts!... Savez-vous bien que c'est épouvantable?
+
+Il s'interrompit pour crier à sa troupe toujours immobile:
+
+—Vous autres, ne bougez pas!...
+
+Robert tendait l'oreille et regardait de tous ses yeux.
+
+Il eût payé dix louis un rayon de lune, sur son aisance future.
+
+—Allons, mes bons amis, poursuivit le bandit, je ne serai pas si
+méchant que le gouvernement, moi... Je ne vous demande rien, sinon ce
+que vous avez dans vos poches.
+
+Il arma le fusil qu'il tenait à la main, et ajouta:
+
+—Vous autres, mes enfants, ne bougez pas, mais tenez-vous prêts à
+faire feu.
+
+Ses soldats, modèles de discipline militaire, ne firent pas un
+mouvement.
+
+Robert et Blaise ne répondaient point.
+
+—Eh bien! s'écria le uhlan d'une voix terrifiante, pour avoir votre
+bourse, faudra-t-il prendre votre vie?
+
+Un bruyant et franc éclat de rire accueillit cette sanglante menace.
+Blaise ne comprenait point. Quant aux brigands subalternes, ils
+gardaient imperturbablement leur immobilité grave.
+
+—Ah! Bibandier! mon pauvre Bibandier!... s'écria enfin Robert, comme
+tu es volé!
+
+—Bibandier!... répéta Blaise stupéfait. Pas possible!
+
+Le général en chef des brigands avait tressailli à ce nom.
+
+—Il me semble que je connais cette voix-là..., grommela-t-il. Ah!
+satané pays!... on y trouve jusqu'à des amis!...
+
+Plus il parlait, plus Robert riait de tout cœur.
+
+Le brigand posa son fusil par terre et tira un briquet de sa poche.
+
+—Ah çà! mon brave, reprit Robert, dis un peu à tes hommes que nous
+sommes des camarades...
+
+—Vous autres, ne bougez pas! commanda Bibandier qui alluma une petite
+lanterne de poche.
+
+Il en éclaira successivement le visage des deux voyageurs.
+
+—L'Endormeur! s'écria-t-il, et ce diable d'Américain!... Ah çà! vous
+croyez peut-être que je suis content de vous voir?...
+
+—Une poignée de main, mon bonhomme, dit Robert.
+
+—Quand je pense que je les suivais depuis dix minutes, grommela
+Bibandier, et que je les entendais parler de leurs rentes!...
+
+—Et de ces coquines d'impositions, dit Blaise que la gaieté de Robert
+gagnait enfin.
+
+—Ah çà! s'écria Bibandier, vous jouez donc la comédie pour vous tout
+seuls?
+
+—Il y a une chose certaine, mon brave, répliqua Robert, c'est que nous
+ne parlions pas à ton intention... Nous te croyions à Brest.
+
+—J'en viens.
+
+—Éclaire-toi donc un peu que nous te regardions...
+
+Bibandier retourna complaisamment l'œil rond de sa petite lanterne,
+et nos deux voyageurs virent son visage, qui exprimait en ce moment le
+désappointement le plus douloureux.
+
+C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, maigre et long comme
+une gaule. D'énormes favoris, taillés à la Cartouche, essayaient en
+vain de lui donner une physionomie féroce. Il avait eu beau mêler sa
+barbe et ses cheveux d'une façon sauvage, c'était évidemment un brigand
+assez débonnaire.
+
+—Mon pauvre Bibandier, dit Robert, comme te voilà triste!... Il
+me semble pourtant que quand on a la clef des champs et une troupe
+superbe...
+
+Bibandier poussa un gros soupir.
+
+—Je mange du pain noir et je bois de l'eau, répliqua-t-il d'un accent
+plaintif; depuis un mois que je suis dans ces affreuses landes, je n'ai
+pas une seule pièce d'argent blanc... je regrette le bagne!
+
+—Que dis-tu là?
+
+—Ah! Paris!... Paris!... s'écria Bibandier avec attendrissement;
+une heure de faction dans n'importe quelle rue, après minuit sonné,
+vous donne de quoi passer joyeusement la quinzaine... c'est
+pour retourner à Paris que je travaille... et si vous saviez comme
+je me donne du mal!... Ce soir, en vous voyant arriver, je flairais
+une aubaine... je me disais: Au moins, ce ne sont pas de ces rustres
+du bourg de Bains, du bourg de Glénac ou du bourg de Saint-Vincent,
+portant de lourds bâtons pour défendre la demi-douzaine de gros sous
+qu'ils ont dans leurs poches... Quand je vous ai entendus parler
+de vos rentes, mon cœur a battu... j'ai revu Paris... mon garni
+de la Chapelle!... J'ai senti l'odeur de la cuisine bourgeoise où
+nous dînions ensemble quand les eaux étaient basses... Mais non! la
+_déveine_ est la _déveine_!... et je commence à croire que je mourrai
+de faim dans mon trou!...
+
+—Y a-t-il encore de l'eau-de-vie dans la gourde? demanda Robert.
+
+—Le père Géraud l'a remplie, répondit Blaise.
+
+—Alors descends... il est de bonne heure... et on peut bien fumer une
+pipe avec un ancien.
+
+Nos deux voyageurs mirent pied à terre, et attachèrent leurs montures
+aux branches du taillis.
+
+Les feuilles sèches cependant ne remuaient plus. L'armée de Bibandier
+gardait son immobilité modèle et semblait attendre un ordre du chef
+pour rompre les rangs.
+
+Un grand chien maigre comme son maître était sorti du bois et
+tournait autour des chevaux, la queue basse et d'un air affamé.
+
+—Ah çà! mon brave, dit Robert en présentant la gourde à Bibandier, je
+ne te comprends pas!... Il n'y a pas un pays au monde où une douzaine
+de bons garçons ne puissent se tirer d'affaire... Que diable fais-tu
+donc de tous ces grands gaillards?
+
+Le pauvre bandit but une énorme lampée d'eau-de-vie. Cela parut lui
+rendre un peu de cœur, et il reprit en essayant de sourire:
+
+—Cela fait donc de l'effet tout de même?
+
+Robert et Blaise regardèrent les silencieux brigands.
+
+—Un effet superbe! répondit Blaise.
+
+—Avec ça, ajouta Robert, on aurait de quoi arrêter une caravane!...
+
+Le sourire de Bibandier se changea en un bon gros rire.
+
+—Oh! oh! oh! fit-il; je ne suis pourtant pas en train de folâtrer!...
+Ne bougez pas, vous autres!... Ah! dame! c'est bien obéissant!... Et
+puis ça ne coûte pas cher de nourriture!
+
+Il remit la gourde dans sa bouche, puis il ajouta en secouant la tête:
+
+—Martin, Michel, Jean, Bonaventure et les autres sont des manches à
+balai dévoués que j'habille comme je peux...
+
+—Bah! firent en même temps Blaise et Robert. Nous les avons
+entendus remuer dans le taillis.
+
+—Ici, Médor!... cria Bibandier.
+
+Le chien maigre s'approcha en rampant.
+
+—C'est Médor qui est chargé de ce rôle, reprit le malheureux brigand;
+il fouille les feuilles sèches avec ses pattes... et il est dressé à se
+démener comme un diable quand je crie: Attention! vous autres!...
+
+Robert prit la lanterne et alla reconnaître les bandits subalternes,
+qui étaient en effet des piquets de bois plantés le long de la route et
+affublés de guenilles.
+
+—Et ne pas gagner sa vie avec une imagination comme cela! murmura
+Blaise; il y a des gens qui n'ont pas de chance!...
+
+—Eh bien! dit Robert, j'aurais cru que le pays était bon pour ce genre
+de commerce... on m'a tant parlé des uhlans!...
+
+—C'est moi qui suis les uhlans, répondit Bibandier; moi et Médor...
+c'est-à-dire, il y en a bien d'autres, là-bas, au delà des marais de
+Glénac... mais ce sont des poules mouillées qui ne savent rien de
+rien!... J'ai voulu m'enrôler parmi eux... pas moyen!... Et maintenant
+ils me cherchent partout pour m'étrangler, sous prétexte que je leur
+fais une mauvaise réputation. Je ne tue personne, pourtant, car
+mon fusil lui-même n'est qu'une trique de châtaignier.
+
+—Bourre ta pipe, mon pauvre Bibandier, dit Robert, et asseyons-nous un
+petit instant.
+
+—Attendez, répliqua le chef des uhlans; l'herbe est mouillée, et je
+vais vous prêter mes hommes pour vous asseoir.
+
+Il arrangea en effet les haillons de ses prétendus soldats sur le
+talus, déposa son prétendu fusil contre un arbre, et prit place à côté
+de nos deux voyageurs.
+
+D'après les choses qui se dirent dans cette réunion, il eût été facile
+de comprendre que Blaise et même le jeune M. Robert de Blois avaient
+mené récemment à Paris une vie peu exemplaire.
+
+On se rappela en commun d'assez bons tours. Nos deux voyageurs et
+Bibandier faisaient un trio d'excellents compagnons.
+
+La gourde se vidait rondement.
+
+Bibandier ne tarissait pas sur les traverses qu'il avait éprouvées
+depuis son évasion du bagne de Brest.
+
+—Vous voyez bien pourtant que je fais de mon mieux, disait-il avec
+mélancolie; je ne demande qu'à travailler honnêtement... mais je crois
+que je serai forcé un beau jour, pour éviter la famine, de manger
+mon pauvre ami Médor.
+
+—Triste rôti!... fit observer Blaise.
+
+Médor hurla plaintivement.
+
+—Avec mes hommes et mon industrie, reprit l'infortuné bandit, je ne
+gagne pas cinq sous par jour... Médor m'apporte parfois une poule
+étique que je mets au pot... Ce sont les jours de fête!... Nous
+mangeons cela en famille... Le reste du temps il faut jeûner...
+
+—Où demeures-tu? demanda Robert.
+
+—Pour ça, je ne suis pas trop mal logé... Il y aura bien où nous
+mettre tous trois si vous voulez vous associer à mon commerce... J'ai
+un vieux moulin à vent pour moi tout seul... et l'on y est très-bien,
+excepté les jours de pluie.
+
+—La toiture est trouée?
+
+—Non pas... il n'y a plus de toiture... Mais parlez-moi donc un peu de
+vous, mes anciens!... Que venez-vous tramer par ici?
+
+Robert se leva au lieu de répondre, et secoua les cendres de sa pipe.
+
+—Il me semble que je sens des gouttes de pluie, dit-il.
+
+—Ce ne sera rien, mon fils... Tu ne veux donc pas me dire...?
+
+—J'espère bien que nous nous reverrons!... Mais du diable si ce n'est
+pas un orage!... Allons, Blaise!... en route!...
+
+—En route pour quel pays? demanda encore Bibandier; voulez-vous
+m'emmener?
+
+Robert se mit lestement en selle.
+
+—Nous voulons faire mieux, répliqua-t-il; quant à moi, je ne peux
+pas digérer l'idée de te laisser dans la misère... Il nous reste sept
+francs cinquante...
+
+—Et tu vas partager? s'écria Bibandier attendri.
+
+—Je te laisse tout!
+
+Bibandier n'eut que la force de tendre la main, tant il restait
+abasourdi devant cet excès de magnanimité.
+
+—Mais..., voulut dire Blaise.
+
+—Tais-toi! répliqua Robert; il entrait dans mon plan d'être dévalisé...
+
+—Voilà un ami! s'écriait cependant le fanatique uhlan avec
+componction; y avait-il longtemps que je n'avais palpé de ces pièces
+blanches!... Américain! tu es un vrai!... Donne-moi ton adresse et
+j'irai te voir au bout du monde!...
+
+Robert allongea un coup de houssine au cheval de Blaise, et ils
+partirent tous les deux au grand trot.
+
+Bibandier fit un paquet de ses camarades et les emporta sous son bras.
+Grâce aux largesses de Robert, il avait de quoi nourrir toute sa troupe
+pendant une semaine.
+
+—Voilà pourtant ce qu'on peut devenir, disait le jeune M. de Blois
+à son domestique, quand on n'a pas de tenue!... Ce garçon-là aurait
+pu faire quelque chose, mais quelles manières!... Si nous gagnons la
+partie, je lui donnerai de quoi retourner à Paris... à moins qu'il n'y
+ait à faire quelque besogne désagréable, auquel cas je lui promets la
+préférence.
+
+Blaise était occupé à relever le collet de sa blouse pour se défendre
+contre le vent qui lui envoyait de larges gouttes de pluie au visage.
+
+—Ça s'annonce drôlement bien! grommela-t-il; nous allons en voir de
+rudes!...
+
+La tempête avait, en effet, éclaté avec une violence soudaine. A
+peine étaient-ils à trois ou quatre cents pas de l'endroit où ils
+avaient fait halte, que déjà leurs habits ruisselaient de pluie. Le
+vent grondait furieusement dans les taillis. De temps en temps un
+éclair s'allumait dans l'obscurité profonde, et leur montrait la route
+fangeuse qui s'allongeait à perte de vue.
+
+Blaise grelottait et se plaignait. Robert, au contraire, gardait son
+imperturbable bonne humeur.
+
+—Bravo! disait-il; j'aurais commandé cet orage qu'il ne serait pas
+tombé plus à propos... Au moins arriverons-nous à Penhoël dans un état
+convenable...
+
+Une demi-heure se passa. La tempête semblait redoubler de rage.
+Tout à coup les deux chevaux s'arrêtèrent en même temps.
+
+Robert voulut pousser le sien, mais l'animal ne bougea pas.
+
+—Il y a de l'eau là, devant nous, dit l'Endormeur.
+
+Un éclair se chargea de confirmer son assertion. Durant le quart d'une
+seconde ils virent le cours tranquille de l'Oust, la double colline et
+la silhouette du manoir de Penhoël.
+
+—Nous sommes au bout de nos peines! dit Robert. Ah çà! voici un
+ruisseau qu'on sauterait à pieds joints... Cette fameuse inondation
+dont on nous parlait tant ressemble un peu aux terribles uhlans,
+résumés dans la personne de notre ami Bibandier.
+
+—C'est le pays des bâtons flottants, repartit Blaise ranimé à l'espoir
+prochain d'un bon gîte; si nous appelions le passeur?...
+
+—Au bac!... au bac!... cria Robert.
+
+Personne ne répondit sur l'autre rive.
+
+Ils répétèrent leur cri, et durant deux ou trois minutes, ils
+s'enrouèrent à l'unisson.
+
+—En définitive, dit Robert que rien ne pouvait entamer, il ne serait
+peut-être pas mauvais de passer ce ruisseau à la nage... Les uhlans, la
+tempête, et, pour finir, un bain... avec cela on peut se présenter tout
+nus!
+
+Blaise criait:
+
+—Au bac!... holà le passeur!... au bac!
+
+Ils avaient mis pied à terre tous les deux.
+
+Depuis quelques minutes, ils entendaient derrière les collines le son
+rauque d'une trompe et des clameurs lointaines dont ils ne saisissaient
+point le sens.
+
+Blaise était vaguement effrayé.
+
+—Écoute!... murmura-t-il; la trompe se rapproche...
+
+—C'est un homme à cheval, répliqua Robert.
+
+—Que diable signifie tout cela?...
+
+En ce moment le messager passa au grand galop sur l'autre rive en
+jetant son cri:
+
+—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
+
+Blaise eut un frisson.
+
+—Rebroussons chemin, prononça-t-il d'une voix déjà effrayée.
+
+Robert haussa les épaules.
+
+—Quand le ruisseau croîtrait d'un pied, dit-il, nous en aurions
+jusqu'au genou... La belle affaire!...
+
+Un fracas sourd se faisait derrière les collines.
+
+Bientôt une masse blanche et phosphorescente se précipita dans la gorge
+avec un mugissement.
+
+Les deux chevaux se dressèrent sur leurs jarrets et reniflèrent
+bruyamment; puis ils firent en même temps un bond en arrière et
+s'enfuirent au grand galop.
+
+—Nous sommes perdus!... balbutia Blaise qui essaya de s'enfuir à son
+tour.
+
+Mais il sentit un froid subit à ses pieds, puis tout le long de son
+corps: il perdait plante.
+
+Il y avait six pieds d'eau à l'endroit où Robert et lui étaient debout
+naguère, et l'inondation furieuse les entraînait avec une violence
+inouïe.
+
+Ils ne voyaient rien dans les ténèbres profondes, sinon cette
+phosphorescence faible qui est à la surface de l'eau bouillonnante.
+
+Ils criaient au secours de toutes leurs forces, mais il leur semblait
+que ces cris impuissants devaient se perdre parmi les mille bruits qui
+les entouraient.
+
+Ils luttaient, mais sans espoir. C'était l'heure de la mort.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE DÉRIS.
+
+
+Le bac où René de Penhoël venait de monter, en compagnie de Benoît
+Haligan le sorcier était un lourd et grossier chaland qui avait fait un
+long service, et dont les ais mal joints donnaient passage à l'eau.
+
+Le courant l'entraînait rapidement dans la direction des marais de
+Glénac. La perche de René, trop courte, touchait à peine le fond du lit
+de l'Oust. Le chaland tournait sur lui-même et allait à la grâce de
+Dieu.
+
+Benoît Haligan se tenait debout et immobile au centre du bateau,
+comme s'il lui eût suffi, pour l'acquit de sa conscience, de partager
+le danger de son maître.
+
+Depuis que René de Penhoël se trouvait au milieu de l'inondation,
+le travail désespéré auquel il se livrait et les mille bruits qui
+l'entouraient l'empêchaient de reconnaître la direction des cris de
+détresse.
+
+Il les entendait bien encore, mais faiblement, et ces cris, loin de se
+rapprocher, semblaient s'éloigner sans cesse.
+
+Le maître de Penhoël faisait des efforts incroyables pour arrêter ou
+changer la marche du bateau, mais il était toujours dans le lit de
+l'Oust, et le fond lui manquait.
+
+Le premier éclair qui ouvrit les nuages lui montra Penhoël et la double
+colline déjà dans le lointain. Autour de lui l'inondation étendait une
+vaste nappe d'eau.
+
+Il cessa de percher et prêta l'oreille. Les cris de détresse ne
+parvenaient plus jusqu'à lui.
+
+Alors il jeta la perche au fond du chaland et s'assit, découragé, sur
+le bord. La sueur inondait son front, ses pensées se mêlaient confuses,
+et il n'avait plus de force.
+
+—Notre monsieur, dit auprès de lui la voix tranquille du passeur de
+Port-Corbeau, nous allons comme ça tout droit au tournant de la
+_Femme Blanche_.
+
+Penhoël releva la tête et sentit comme un superstitieux mouvement de
+frayeur en voyant auprès de lui la haute et sombre stature de Benoît
+Haligan. Il ne croyait point aux sorciers, mais on n'est pas pour
+rien fils des campagnes bretonnes. Une heure vient où l'homme fait se
+rappelle les terribles histoires qui bercèrent son enfance. La fibre
+du merveilleux, cette mystérieuse corde tendue au fond du cœur de
+tout Breton et qui ne s'agite qu'à la pensée des choses de l'autre
+monde, peut rester muette bien longtemps et vibrer tout à coup dans la
+conscience étonnée.
+
+Le passeur prenait aux yeux de Penhoël, en ce moment, une taille
+surhumaine. Penhoël avait un voile sur la vue, au travers duquel il
+pensait apercevoir l'énorme fantôme de la _Femme Blanche_, planant
+au-dessus du gouffre avide.
+
+—Les pauvres malheureux y sont arrivés peut-être avant nous!
+murmura-t-il en frissonnant.
+
+—Non, répondit le passeur.
+
+Sa voix, que la vieillesse brisait d'ordinaire, semblait ferme et grave
+en ce moment solennel.
+
+Un sentiment dont Penhoël n'aurait point su se rendre compte
+l'empêchait d'implorer l'aide de son lugubre compagnon.
+
+—Savez-vous donc où ils sont? demanda-t-il enfin pourtant.
+
+—Oui, répliqua Benoît.
+
+—Eh bien! pourquoi ne prenez-vous pas la perche?
+
+—Parce que vous ne me l'avez pas ordonné.
+
+—Qu'est-il besoin?...
+
+Le passeur l'interrompit.
+
+—Penhoël, dit-il d'un ton triste, je n'ai pas beaucoup de jours à
+vivre désormais... mon corps est à vous, mais je veux garder mon âme...
+Je vous ai donné un bon conseil, c'est tout ce qu'un serviteur peut
+faire... Voulez-vous encore sauver ces étrangers au risque de votre vie
+sur cette terre et de votre salut dans l'autre monde?
+
+—Je le veux!... prononça Penhoël à voix basse.
+
+—Eh bien! donnez-moi vos ordres tout haut, afin que Dieu et le démon
+les entendent... Je sais bien que je ne sauverai pas mon corps... ces
+gens me tueront: c'est la loi mystérieuse... Mais la Vierge aura pitié
+de ma pauvre âme!
+
+—Et moi?... murmura involontairement Penhoël.
+
+—Vous?... Avant de vous tuer, ils vous damneront!
+
+Il y eut un silence dans le bateau qui fuyait toujours emporté par
+l'eau bouillonnante.
+
+René de Penhoël eut honte de lui-même.
+
+—Folie que tout cela! s'écria-t-il; prends la perche et travaille.
+
+—Vous m'ordonnez de les sauver? dit le vieux Benoît d'une voix lente
+et emphatique.
+
+—Je te l'ordonne!
+
+—Une fois...
+
+—Oui!
+
+—Deux fois...
+
+—Oui!
+
+—Trois fois...
+
+Penhoël frappa de son pied les planches vermoulues du chaland.
+
+—Cent fois! s'écria-t-il; c'est en laissant mourir des chrétiens sans
+secours qu'on livre son âme à Satan; marche!
+
+Le passeur prit dans un coin du bac la pelle à épuiser l'eau et s'en
+servit comme d'une rame pour quitter enfin le lit de la rivière où sa
+perche n'aurait point trouvé fond. La lourde barque céda lentement à
+l'effort, tourna une dernière fois sur elle-même et entra dans des eaux
+plus tranquilles.
+
+Haligan saisit alors la perche et trouva aisément le fond. Le
+chaland nageait au-dessus de ces grandes prairies que nous avons vues
+naguère couvertes de troupeaux.
+
+—Prends garde de faire fausse route, dit Penhoël; nous devons être
+bien loin!...
+
+—Nous sommes en face du bourg de Glénac, répliqua le passeur; juste à
+moitié chemin du Port-Corbeau et de la _Femme Blanche_... Si je peux
+tomber sur un contre-courant, nous ne mettrons pas plus de temps à
+monter que nous n'en avons mis à descendre...
+
+Tout en parlant, il perchait avec zèle. La nuit était si profonde
+qu'on n'apercevait absolument rien autour du bateau, et pourtant nulle
+hésitation ne se trahissait dans la manœuvre de Benoît le sorcier.
+Il allait, suivant dans les ténèbres une route directe et invisible.
+Nul autre que lui n'aurait pu reconnaître les indices vagues et
+mystérieux qui lui servaient de boussole.
+
+Penhoël, debout au milieu du bateau, tremblait de froid et dévorait son
+impatience.
+
+—Depuis le temps que nous marchons, murmura-t-il, nous devrions
+entendre leurs cris.
+
+—Ça ne va pas tarder, répliqua le passeur; je sais où je vais comme
+s'il faisait grand soleil... et je sais où ils sont comme si je les
+voyais... Écoutez!
+
+Penhoël tendit l'oreille avec avidité; mais il ne saisit d'autre
+bruit que le sourd fracas de l'orage.
+
+—Il y a trois choses possibles, reprit le passeur: ils ont été
+entraînés vers le tournant... ils ont gagné l'autre rive à la nage...
+ou bien ils se sont accrochés aux grands saules qui bordent la prairie
+sous la route de Redon... S'ils sont dans les saules, nous allons les
+entendre tout à l'heure... Écoutez encore!
+
+Cette fois, un cri faible et perceptible à peine arriva jusqu'aux
+oreilles de Penhoël.
+
+—En avant! s'écria-t-il éveillé tout à coup par cette voix de la
+détresse.
+
+Ses mains tâtaient le fond du chaland pour chercher une seconde perche.
+
+—Vous pouvez bien patienter quelques minutes..., murmura le vieillard,
+car vous aurez toute votre vie pour regretter notre besogne de cette
+nuit!
+
+—En avant!... en avant!...
+
+Le passeur n'en travaillait ni moins ni davantage. Il allait, tantôt
+à droite, tantôt à gauche, se couchant sur sa perche flexible et
+louvoyant avec une adresse incroyable au milieu des mille courants qui
+se croisent sur l'étendue des marais.
+
+Le vent portait. On entendait maintenant, distincts et fatigués,
+les cris des malheureux en souffrance. Penhoël se faisait un porte-voix
+de ses deux mains pour leur répondre.
+
+Deux ou trois minutes encore, et le chaland touchait les branches
+baignées des saules.
+
+Robert et Blaise étaient dans l'eau jusqu'aux aisselles. Ils
+s'accrochaient des deux mains aux troncs chancelants des deux plus
+grands saules, et sentaient le niveau de l'inondation monter lentement
+le long de leurs poitrines.
+
+Depuis que la première irruption du _déris_ les avait emportés
+violemment, aucune voix n'avait répondu à leurs cris de détresse.
+
+Nulle part le moindre rayon d'espoir ne se montrait dans ces ténèbres
+terribles qui les environnaient.
+
+Ils ne voyaient rien, sinon l'écume tournoyante; et l'écume montait,
+montait aux troncs des saules, qui fléchissaient sous le poids de la
+nappe d'eau comme des roseaux battus par le vent.
+
+Leurs mains se crispaient autour de leurs appuis frêles. Ils ne se
+parlaient point; ils criaient.
+
+Quand la voix de René de Penhoël arriva jusqu'à eux pour la première
+fois, leur agonie durait depuis bien longtemps. Leurs bras tendus
+faiblissaient, et ils sentaient venir avec désespoir le moment
+prochain où il leur faudrait lâcher prise.
+
+Ils se turent tous les deux à la fois.
+
+—As-tu entendu? demanda Robert qui n'osait point croire au témoignage
+de ses oreilles.
+
+—Oui, répondit Blaise, mais vont-ils nous trouver?...
+
+—Ils sont bien loin encore, et je n'ai plus de forces!
+
+—Il me semble que mes doigts sont morts!...
+
+Ils prirent haleine et poussèrent ensemble un appel retentissant.
+
+Cet appel eut comme un écho, faible encore, mais distinct.
+
+—Ils viennent!... dit Robert avec un élan de joie; si Dieu nous sauve,
+Blaise, il faudra faire pénitence et vivre en chrétiens!
+
+—Pour ma part, je le promets, dit Blaise du fond du cœur.
+
+—Et moi je le jure!
+
+La voix du sauveur invisible se rapprochait.
+
+—Holà!... disait-elle, courage!... tenez-vous ferme!
+
+—Au secours!... au secours!... répliquèrent à l'unisson Robert et
+Blaise.
+
+Ils commençaient à entendre le bruit de la perche frappant contre les
+bords du chaland.
+
+—Oh! oui, reprit Robert, je veux changer de vie!... plus de
+mensonges!...
+
+—Plus de mauvais coups! dit l'Endormeur repentant et pénétré.
+
+—Une vie honnête!
+
+—Qu'importe la pauvreté, quand on a une bonne conscience?
+
+L'eau montait toujours et passait par-dessus leurs épaules. Ils
+parlaient bien sincèrement.
+
+Quelques secondes s'écoulèrent. Robert distingua le premier dans
+l'ombre la forme noire du chaland. Cette bienheureuse vision porta une
+notable atteinte à son esprit de pénitence.
+
+—Attention! murmura-t-il, tout est peut-être pour le mieux... et nous
+allons arriver à Penhoël par la bonne porte...
+
+—Est-ce que tu penses encore à ça? dit Blaise qui gardait son accent
+contrit.
+
+—Regarde!... reprit Robert.
+
+L'Endormeur aperçut le chaland à son tour.
+
+—Ah diable!... fit-il, c'est différent!...
+
+Benoît Haligan poussa le bateau jusqu'au saule où se retenaient nos
+deux voyageurs; puis il planta sa perche à l'arrière et se tint le plus
+loin possible des étrangers. Le maître de Penhoël opéra tout seul le
+sauvetage.
+
+Robert et Blaise, cependant, ne voyaient point leur sauveur et le
+prenaient pour quelque fermier du pays.
+
+Robert, en touchant du pied le bateau, avait repris son rôle avec un
+sang-froid héroïque.
+
+—Que Dieu vous récompense, mon brave ami! dit-il en s'asseyant,
+épuisé, sur l'un des bancs. Vous avez sauvé la vie à un homme qui, ce
+matin encore, aurait pu vous récompenser royalement et faire de vous le
+métayer le plus riche de la contrée... Mais, à l'heure qu'il est, me
+voilà plus pauvre qu'un mendiant.
+
+—Mon malheureux maître!... soupira Blaise en domestique fidèle et
+dévoué.
+
+—Ne murmurons point, reprit Robert, le ciel pouvait nous prendre aussi
+nos vies.
+
+—Vous avez perdu quelque chose?... demanda le maître de Penhoël,
+tandis que Benoît Haligan perchait en silence dans la direction de
+Port-Corbeau.
+
+—J'ai perdu de bien grosses sommes, mon brave ami, répondit Robert
+tristement; et pour les remplacer il me faudra attendre longtemps,
+car mon pays est au delà de l'Océan... Mais pour ce qui vous regarde,
+j'espère que vous ne perdrez pas tout, et que M. le vicomte de Penhoël
+me viendra en aide pour payer cette dette sacrée.
+
+—Vous connaissez le vicomte de Penhoël?... demanda René avec
+étonnement.
+
+Benoît Haligan se prit à écouter de toutes ses oreilles.
+
+Un faux pas pouvait perdre ici à tout jamais le jeune M. Robert de
+Blois et son écuyer fidèle. Mais sa bonne étoile le servit.
+
+—Je suis étranger, répliqua-t-il, et je n'ai jamais vu le vicomte
+de Penhoël. Mais je venais dans cette partie de la Bretagne pour une
+affaire qui le regarde, ainsi que sa famille; j'avais lieu de penser
+qu'il serait mon obligé... Désormais les rôles sont intervertis, et
+je vais être contraint d'implorer son hospitalité, qui est ma seule
+ressource.
+
+Une foule de questions se pressaient sur la lèvre de René, mais il les
+contint pour répondre seulement:
+
+—L'hospitalité de Penhoël ne manque à personne, monsieur; nous allons
+vous conduire au manoir.
+
+Le chaland touchait l'arrivoir du Port-Corbeau. René de Penhoël aida
+successivement les deux voyageurs à débarquer.
+
+—Prenez mon bras, dit-il à Robert; la côte est rude; Benoît, soutiens
+l'autre étranger.
+
+—Pas pour tout l'or de la terre!... répondit le passeur qui s'éloigna
+de Blaise comme on eût fait d'un homme atteint de la peste.
+
+Il gagna sa loge située à une centaine de pas de là, et décrocha
+la petite lanterne suspendue au-dessus de la porte. Puis il revint vers
+Penhoël et ses deux hôtes qui montaient lentement la colline.
+
+Il porta la lumière de sa lanterne sur le visage de Robert, puis sur
+celui de Blaise, et les examina durant quelques secondes en silence.
+
+—Penhoël! Penhoël! dit-il ensuite de sa voix creuse et pleine
+d'emphase, vous l'avez voulu!... Que Dieu vous pardonne!
+
+Une de ses mains touchait l'épaule du maître, l'autre désignait Robert
+de Blois.
+
+—C'est lui!... ajouta-t-il plus bas. La ruine et le crime sont là!...
+Je suis bien vieux... mais je verrai trois belles-de-nuit de plus sous
+mes saules avant de mourir... trois nobles filles!... Penhoël! Penhoël!
+le malheur est sur votre maison!... Prenez garde!...
+
+Robert n'avait pu s'empêcher de tressaillir en apprenant ainsi à
+l'improviste le nom de son sauveur.
+
+René, que la surprise avait tenu d'abord immobile, se tourna vers le
+passeur avec colère; mais celui-ci se dirigeait à grands pas déjà vers
+sa loge.
+
+Et tout en marchant il grommelait:
+
+—Le malheur est sur lui!... et le malheur est sur moi. Mais moi,
+la sainte Vierge aura pitié de mon âme!
+
+Il entra dans sa cabane et replaça tant bien que mal la porte sur ses
+gonds.
+
+Quand Penhoël et ses hôtes passèrent devant le seuil, la loge était
+solidement barricadée.
+
+
+
+
+IX
+
+UN HOTE CHARMANT.
+
+
+Il y avait une demi-heure environ que Robert de Blois et son domestique
+Blaise avaient franchi le seuil du manoir de Penhoël.
+
+La famille et ses hôtes étaient rassemblés dans la salle à manger
+autour d'une grande table en bois de chêne dont la nappe couvrait à
+peine une moitié.
+
+On était en train de souper sur le haut bout de cette table. L'autre
+extrémité demeurait nue et déserte.
+
+Sur la nappe d'une blancheur éclatante, il y avait abondance de
+mets. Aux quatre coins, de hautes et belles cruches en faïence brune,
+pleines de cidre nouveau, avaient encore leur couronne de mousse.
+
+Le _bénédicité_ avait été prononcé par Madame; les assiettes étaient
+pleines; on mangeait d'excellent appétit.
+
+Robert de Blois s'asseyait à la droite du maître de Penhoël; il avait
+à sa gauche Madame, qui, dans les jours froids de l'hiver, abandonnait
+volontiers son poste d'honneur au centre de la table pour se rapprocher
+de la cheminée.
+
+Derrière Robert, se tenait Blaise, à qui l'on avait donné, comme à son
+maître, un habillement sec.
+
+L'Endormeur faisait son apprentissage de valet de chambre. Il y allait
+de bon cœur, et se trouvait assurément mieux là qu'entre les
+branches de son saule. Néanmoins son œil comptait avec mélancolie
+les excellents morceaux dévorés par Robert.
+
+Il se demandait peut-être si c'était un présage, et si, en toutes
+choses, lui, Blaise, à cause de la position qu'il avait acceptée, ne
+serait point contraint à vivre sur les restes de Robert...
+
+Celui-ci, tout en mangeant d'un merveilleux appétit, employait son
+temps le mieux qu'il pouvait.
+
+Grâce aux renseignements du père Géraud, il avait mis un nom, dès
+le premier coup d'œil, sur chacune de ces figures inconnues.
+
+La description de l'aubergiste, exacte et complète, lui était un garant
+de l'exactitude des autres détails puisés à la même source.
+
+Et pourtant, si l'on passait des personnes à l'ensemble de cet
+intérieur campagnard, les notes fournies par maître Géraud semblaient
+tourner un peu à l'exagération.
+
+Robert, qui travaillait de l'œil presque autant que de la mâchoire,
+cherchait en vain autour de lui ces symptômes annoncés de drame latent
+et intime, qui lui eût donné tant de facilité pour pêcher en eau
+trouble.
+
+Toutes les figures lui semblaient d'un calme désespérant. Il ne voyait
+là qu'une jeune mère, heureuse entre son mari et son enfant. Le reste
+de l'assemblée, l'oncle Jean, ses filles, Vincent et Roger complétaient
+pour lui une de ces belles et bonnes familles, dont la félicité
+uniforme, et légèrement ennuyeuse, ferait l'effroi de nombre de gens
+malheureux dans nos villes.
+
+Le lecteur, resté sous l'impression de la scène du salon de Penhoël,
+aurait lui-même éprouvé, pour un peu, la surprise de Robert. L'aspect
+avait en effet changé. Ce n'était plus ce sombre silence, pesant
+naguère sur les hôtes du manoir et coupé, à de rares intervalles,
+par des paroles de triste augure.
+
+L'arrivée d'un étranger, qui est toujours un événement dans ce coin
+reculé de la Bretagne, empruntait ici aux circonstances qui l'avaient
+accompagnée une émotion d'intérêt et de curiosité. Il ne faut pas
+entrer brusquement dans le ruisseau dont on veut scruter le cours
+tranquille. L'eau se trouble, le poisson se cache, et ce luisant
+caillou que vous vouliez voir de plus près a disparu sous la vase
+soulevée par votre pied imprudent.
+
+Robert se faisait écran à lui-même.
+
+En outre, il faut bien le dire, à l'heure où nous avons pénétré pour
+la première fois dans le manoir, René avait auprès de lui un flacon
+d'eau-de-vie à moitié vide. Or Penhoël à jeun était un mari confiant et
+doux, mais il avait l'ivresse farouche, et l'alcool changeait en noires
+visions les souvenirs douloureux qui étaient au fond de son âme.
+
+L'expédition sur le marais avait entièrement dissipé les fumées de
+l'eau-de-vie. Son cerveau était libre, et la conscience qu'il avait
+d'avoir sauvé la vie à deux hommes lui mettait du contentement au
+cœur.
+
+Seul, parmi les convives qui entouraient la table, l'oncle Jean avait
+gardé la mélancolie que nous avons vue naguère sur son vénérable
+visage. Seul il songeait encore à celui dont le nom, prononcé à
+l'improviste, avait produit une sensation si pénible, une heure
+auparavant, parmi les hôtes de Penhoël. Mais le cœur de l'oncle Jean
+n'oubliait jamais l'absent, et il fêtait silencieusement au fond de
+son âme aimante et bonne ce jour anniversaire du départ de l'aîné de
+Penhoël.
+
+Tout le reste de l'assemblée s'occupait énormément de l'étranger.
+L'homme de loi et le bon maître d'école le considéraient avec cette
+attention curieuse que nos badauds de Paris mettent à lorgner un
+Éthiopien ou un O-jib-be-was. Les jeunes filles admiraient sa tête
+expressive et belle. Roger voyait, à tout hasard, en lui un héros de
+roman. Vincent, au contraire, éprouvait à le contempler un sentiment
+hostile, et tâchait en vain de s'expliquer à lui-même cette instinctive
+aversion.
+
+Ses yeux allaient incessamment de l'étranger à Blanche de Penhoël,
+comme s'il eût redouté pour l'enfant un danger inconnu...
+
+—A votre santé, mon cher hôte! dit Robert en portant son verre à ses
+lèvres; et, pour la centième fois, recevez mes actions de grâces...
+Sans vous, Dieu sait où je serais à cette heure!
+
+—Je n'ai fait que mon devoir, répliqua le maître de Penhoël.
+
+—Ce n'était pas ainsi que l'entendait votre sombre pilote! reprit
+Robert en souriant.
+
+—Benoît Haligan est un digne cœur! dit Madame; il a sauvé bien des
+malheureux en danger de mort... mais son esprit est faible... et nos
+campagnes ont des préjugés un peu sauvages...
+
+Robert s'inclina respectueusement.
+
+—C'est un pays heureux et béni, madame, murmura-t-il, que celui où
+Dieu a mis dans le cœur des puissants le remède à l'ignorance du
+pauvre...
+
+Bien que nous ayons vu Robert en parfait compagnonnage avec le gros
+Blaise et Bibandier, il n'avait pas été sans fréquenter probablement
+meilleure compagnie; car, à l'occasion, il savait prendre des manières
+élégantes et courtoises. Peut-être, dans un de ces salons modèles
+qui font la gloire de nos aristocratiques faubourgs, les habiles
+eussent-ils distingué quelques taches légères dans son jeu: nous disons
+peut-être; mais à Penhoël, son ton semblait exquis, et à chacune de ses
+paroles haussait, en quelque sorte, le piédestal de sa supériorité.
+
+Si quelqu'un éprouvait un peu de gêne, ce n'était pas lui assurément,
+mais bien le maître de Penhoël.
+
+Quant à Madame, ses grâces simples et nobles valaient pour le moins
+cet ensemble de conventions subtiles qui est la science du monde.
+
+—On m'avait bien dit, reprit Robert, ce que je trouverais à
+Penhoël!... Mais certaines gens ont le bonheur d'être ainsi faits que,
+pour eux, la renommée est toujours au-dessous de la vérité... Peut-être
+ne dois-je pas rester en France bien longtemps désormais... Quoi qu'il
+en soit, j'aurai vu ce que d'autres cherchent en vain parfois toute
+leur vie... la maison d'un vrai gentilhomme!...
+
+Penhoël rougit d'orgueil.
+
+Robert tendit son assiette vide par-dessus son épaule, et Blaise la
+prit en poussant un gros soupir.
+
+Robert se retourna vivement.
+
+—Comment! s'écria-t-il avec une bonté charmante, c'est toi qui es là,
+mon pauvre garçon?
+
+—J'ai voulu servir monsieur..., commença Blaise.
+
+—Va-t'en bien vite! interrompit Robert. Madame, veuillez me pardonner,
+je vous en prie... mais Blaise est un domestique comme on n'en voit
+guère... J'ose réclamer pour lui une part des bontés dont vous voulez
+bien me combler.
+
+Tout le monde, à commencer par le maître de Penhoël et Madame, sut
+gré à Robert de ce bon mouvement. Ce n'était pas seulement un homme
+d'une distinction rare, c'était encore un généreux cœur.
+
+On éprouve un plaisir véritable à découvrir ainsi des qualités
+sérieuses chez l'homme qui a su plaire au premier aspect. Les jeunes
+filles et Madame remercièrent l'étranger du regard, et Blaise
+reconnaissant gagna l'office.
+
+Le souper durait depuis vingt minutes, et il y avait bien une heure que
+Robert était entré à Penhoël; néanmoins, et malgré cette circonstance
+que Robert avait parlé, dans le bateau, d'une mission dont il était
+chargé pour le maître du manoir, aucune question ne lui avait été
+adressée.
+
+C'était, à coup sûr, de la fine fleur d'hospitalité. Mais Robert
+ne l'appréciait point. Il eût préféré un empressement indiscret et
+curieux, parce qu'il avait son histoire toute prête.
+
+Voyant, cependant, que la question ne venait point, il se résigna à
+prendre la parole.
+
+—Vicomte, dit-il en tendant la main au maître de Penhoël avec un
+laisser-aller tout aimable, il ne me convient pas de me prévaloir de
+votre réserve, et je veux que vous sachiez, à tout le moins, le nom de
+l'hôte que le hasard vous envoie... Je m'appelle Robert de Blois.
+
+Penhoël s'inclina.
+
+—C'est un vieux nom breton, dit-il; vous devez connaître cela, mon
+oncle?
+
+L'oncle Jean, comme presque tous les vieux gentilshommes de campagne,
+était un vivant armorial.
+
+—Certes, répliqua-t-il, nous avons plusieurs familles... et sans
+parler de la maison ducale dont un membre porta ce nom, il y a les de
+Blois de Quimper et les de Blois de Moncontour...
+
+—Ma famille était, en effet, originaire de basse Bretagne, reprit
+Robert; mais je ne puis prétendre qu'à une parenté bien éloignée avec
+les races honorables dont vous me parlez, monsieur... car mes pères
+habitent l'Amérique depuis fort longtemps déjà.
+
+L'oncle Jean murmura en recueillant ses souvenirs.
+
+—J'y suis!... ce doit être cela!... Un chevalier de Blois, du nom
+d'Émery, fut contraint d'émigrer lors de l'édit de Nantes...
+
+Robert regarda l'oncle avec admiration.
+
+—Il est de fait, dit-il, que mon bisaïeul portait le nom d'Émery!...
+Quoi qu'il en soit, j'ai quitté Boston, résidence de mon père, pour
+venir traiter en France des affaires assez considérables... Une
+de ces affaires m'appelait dans ce pays... Depuis mon arrivée en
+France, je n'avais pas eu d'aventures... Paris et ses filous
+m'avaient laissé ma bourse... Ma chaise de poste avait roulé, de nuit
+comme de jour, sans être arrêtée jamais par aucun de ces bandits
+classiques qui deviennent presque aussi rares que les revenants...
+mais, aujourd'hui, je me suis dédommagé, je vous jure!... Voici mon
+histoire en deux mots... Je suis arrivé ce matin à Redon, porteur de
+valeurs importantes... j'avais une mission à remplir dans l'intérieur
+du pays... Le bon aubergiste de Redon, maître Géraud, ne m'a pas
+laissé ignorer les dangers de la route... mais je n'y voulais point
+croire... et d'ailleurs je tenais essentiellement à remplir moi-même
+mon message... Je suis parti; à une lieue de Redon, j'ai rencontré des
+bandits qui m'ont dévalisé.
+
+—Les uhlans!... murmura-t-on à la ronde.
+
+—Je ne saurais pas vous dire au juste... C'était une armée entière de
+coquins à mines épouvantables!
+
+—Et ils vous ont tout pris?... demanda Madame.
+
+—Tout mon argent... Mais ces brigands ne me paraissent pas arrivés à
+un degré très-avancé de civilisation, car ils laissèrent dans ma valise
+mon portefeuille, bourré de bank-notes.
+
+—Ah!... fit-on avec contentement autour de la table.
+
+—Permettez!... je n'en suis pas beaucoup plus riche... Ma valise et
+tous les papiers qu'elle contenait sont maintenant bien loin si votre
+infernale rivière a continué de courir le même train...
+
+—C'est vrai!... le _déris_!... murmura l'assemblée qui prenait au
+récit et à l'homme un intérêt de plus en plus vif.
+
+Les deux charmantes filles de l'oncle Jean oubliaient de manger pour
+le regarder. Elles écoutaient, bouche béante, et ne détachaient point
+de l'étranger leurs yeux hardis à force de candeur. Elles éprouvaient
+au même degré toutes les deux un sentiment étrange et nouveau. Une
+corde, qui était restée muette jusque-là, vibrait énergiquement au fond
+de leur âme. Un horizon inconnu s'élargissait tout à coup au-devant
+d'elles.
+
+On eût dit qu'elles entrevoyaient le monde...
+
+Au nom de Paris, elles avaient échangé un rapide regard, et un éclair
+s'était allumé dans leurs prunelles.
+
+Blanche, timide enfant, se cachait à demi derrière sa mère et regardait
+à la dérobée. Roger admirait de tout son cœur; il n'avait jamais
+rien vu de comparable à ce brillant cavalier, égarant tout à coup
+sa fine élégance au milieu des landes bretonnes.
+
+Quant à Vincent, il gardait toujours sa physionomie rude et sombre.
+
+Le maître d'école et l'homme de loi, placés côte à côte au bas bout de
+la table, avaient surtout envie de savoir ce que contenait d'argent la
+fameuse valise.
+
+—On a retrouvé plus d'une fois sur le gazon du marais, dit le
+père Chauvette avec modestie, des objets perdus dans le trajet de
+Port-Corbeau.
+
+—Je promettrais de grand cœur mille louis, s'écria Robert vivement,
+à celui qui me rapporterait ma valise!
+
+L'homme de loi prit note de cet engagement, et fit dessein d'aller le
+lendemain de grand matin à la pêche.
+
+Robert poursuivit en souriant:
+
+—Mais il ne faut jamais compter sur les miracles, et j'aurais mauvaise
+grâce à me plaindre du sort!... Je ne puis pas dire que je ne regrette
+point les sommes perdues, car je suis loin de ma famille, et la
+position d'un étranger sans argent me paraît peu enviable... mais, en
+définitive, ce sont quelques milliers de louis de moins, voilà tout!...
+Se laisser abattre pour si peu serait indigne d'un gentleman... Mon
+cher hôte, je bois à votre santé!
+
+Tout parlait en faveur de cet homme. Ses derniers mots avaient été
+prononcés avec une franche bonne humeur. Cela indiquait d'abord une
+grande fortune, ce que personne ne dédaigne; en outre, ce qui faisait
+plus d'impression encore sur la plupart des convives, cela dénotait une
+véritable hauteur d'âme. On ne rencontre pas tous les jours un homme
+parlant avec gaieté d'une perte semblable. Robert gagnait à chaque
+instant dans l'estime des hôtes de Penhoël.
+
+—Une chose dont je me console moins facilement, reprit-il, c'est de
+n'avoir plus entre les mains certaine correspondance qui m'avait été
+bien chèrement recommandée... Il y avait dans cette valise, M. de
+Penhoël, de quoi payer avec du bonheur la vie que vous m'avez rendue.
+
+Une nuance de curiosité plus vive se peignit dans tous les regards. On
+ne comprenait point encore.
+
+Robert gardait le silence, et paraissait attendre une question.
+
+Le maître de Penhoël, au contraire, semblait craindre d'interroger.
+
+—Là-bas, sur le chaland, dit-il enfin cependant, je crois que vous
+avez parlé d'un message dont vous étiez chargé pour le vicomte de
+Penhoël?
+
+—Cela est vrai, mon cher hôte.
+
+—M'est-il permis de vous demander...?
+
+—Un message qui venait de bien loin!
+
+—D'où venait-il?
+
+—De New-York.
+
+Penhoël fit un geste de surprise. La belle et calme figure de Madame
+exprima enfin un mouvement de curiosité.
+
+—New-York?... répéta Penhoël. Je ne connais personne à New-York.
+
+La paupière du jeune M. de Blois se baissa. Son regard, furtif et
+rapide, fit à la dérobée le tour de la table.
+
+—En êtes-vous bien sûr?... murmura-t-il.
+
+Il examinait à la fois Madame, qui gardait son sourire doux et
+courtois, le maître du manoir et le vieil oncle Jean, dont la rêverie
+inclinait de nouveau la tête pensive.
+
+Avant que Penhoël eût répondu, Robert poursuivit d'une voix lente et
+basse:
+
+—L'aîné de Penhoël serait-il oublié dans la maison de son père?
+
+Si Robert avait voulu frapper un coup violent, il dut être satisfait de
+l'effet produit.
+
+Un nuage voila tous les fronts à la fois. Tous les regards se
+baissèrent.
+
+Penhoël, qui portait en ce moment son verre à ses lèvres, le laissa
+échapper, et le verre se brisa.
+
+Madame tremblait, immobile et pâle.
+
+L'oncle Jean ressemblait à un homme qui n'en croit pas le
+témoignage de ses oreilles.
+
+Il s'était levé à demi, et s'appuyait des deux mains à la table. Ses
+yeux bleus, timides et doux d'ordinaire, se fixaient maintenant sur
+l'étranger avec une inquiétude avide.
+
+Robert mettait toute sa force à contenir l'expression de triomphe qui
+voulait envahir ses traits. A voir la tranquillité heureuse de la
+famille, il avait douté un instant de l'arme qu'il avait entre les
+mains.
+
+A présent, plus de doutes! L'arme était bonne et savait le défaut de
+tous ces cœurs!
+
+Il releva la tête. Son œil était sévère et froid comme celui d'un
+juge.
+
+On entendait, dans le silence, les respirations courtes et oppressées.
+
+—Ai-je bien entendu?... dit enfin l'oncle Jean dont l'émotion
+étouffait la voix; a-t-on parlé de Louis de Penhoël?
+
+—J'ai parlé de l'aîné de Penhoël, répondit Robert de Blois.
+
+—Et vous avez prononcé le mot d'oubli?... reprit le vieillard dont les
+yeux se mouillèrent de larmes. Oh! il y a ici plus d'un cœur qui
+garde son souvenir!
+
+René l'interrompit; l'effort qu'il faisait pour parler était visible.
+
+—Monsieur, dit-il en s'adressant à Robert, tout le monde ici aime
+le chef de la maison de Penhoël... Je ne suis que le cadet... et le
+jour où Louis voudra revenir, je lui rendrai avec joie la place de
+notre père.
+
+L'oncle Jean avait quitté sa place et faisait d'un pas chancelant le
+tour de la table pour se rapprocher de l'étranger. On entendait le bois
+de ses sabots résonner contre les dalles, et les longs cheveux blancs
+qui couronnaient son front vénérable tombaient sur la bure grossière de
+sa veste de paysan.
+
+—Bien parlé, mon neveu!... dit-il en touchant la main de René qui
+détourna les yeux; Dieu vous bénira, car vous êtes un digne fils de
+Penhoël... Moi, je ne suis qu'un pauvre vieillard, poursuivit-il en se
+tournant vers le jeune M. de Blois, mais j'aimais mon neveu Louis comme
+on aime le plus cher de ses enfants!... Parlez, monsieur... Est-ce une
+bonne nouvelle que vous apportez?... ou me faut-il prendre le deuil
+jusqu'au dernier jour de ma vie?...
+
+Robert entendit un soupir d'angoisse soulever la poitrine de Madame.
+
+Penhoël l'entendit aussi, peut-être, car il se pencha en avant, puis
+en arrière, pour interroger le visage de Marthe. Mais le jeune M.
+de Blois, soit hasard, soit bonne volonté, fit deux mouvements
+pareils, et le maître de Penhoël ne put rien voir.
+
+Autour de la table, on songeait au rêve de l'Ange qui avait vu l'aîné
+couché sur l'herbe et blême comme un mort.
+
+Quand Robert de Blois reprit la parole, chacun retint son souffle pour
+écouter mieux.
+
+—J'apporte de bonnes nouvelles, dit-il, et heureusement ma mésaventure
+n'y peut rien changer... Louis de Penhoël, qui est mon ami, m'a chargé
+d'embrasser son frère et m'a prié de lui renvoyer des détails sur toute
+la famille.
+
+L'observateur le plus clairvoyant n'aurait point su définir les
+sentiments contraires qui venaient en quelque sorte se heurter sur la
+physionomie du maître de Penhoël; d'abord un élan d'affection revenue,
+un mouvement vif et sincère de tendresse fraternelle; puis quelque
+chose de glacial, de la défiance et de la peine.
+
+Le bon oncle Jean avait pris la main de Robert et la serrait en
+pleurant, parce que Robert avait dit:
+
+—Je suis son ami...
+
+Ce fut lui qui fit ces questions obligées qu'on aurait voulu entendre
+tomber de la bouche du maître du manoir:
+
+—Où est-il? que fait-il? va-t-il nous revenir?... Pense-t-il à nous,
+lui qu'on aime tant?... Est-il toujours beau, noble, fort?...
+Est-il heureux?...
+
+Autour de la table, les convives se rappelaient à voix basse tout ce
+qu'on disait dans le pays sur l'absent.
+
+On parlait de lui aux veillées, et son nom s'entourait de ce mystérieux
+respect que les Bretons accordent aux héros de leurs légendes...
+
+Il était si généreux!...
+
+L'amour que lui portaient les vieillards arrivait aux jeunes gens à
+travers les merveilleux récits du coin du feu. Ce sont des poëtes,
+ces rustiques conteurs assis au foyer des chaumières bretonnes; leurs
+regrets faisaient à l'absent un piédestal, et ceux qui ne l'avaient
+point connu se le figuraient sous des couleurs presque surnaturelles.
+
+—C'est pourtant moi qui ai été son premier maître! murmura le père
+Chauvette attendri.
+
+—Quel démon! grommelait l'homme de loi; je n'ai jamais pu lui
+apprendre le latin!...
+
+—Il me semble que je le reconnaîtrais, disait Diane, tant j'ai rêvé
+souvent de lui!...
+
+—Oh!... pas plus que moi! répondait Cyprienne.
+
+—Moi, s'écriait Roger, s'il ne revient pas, j'irai le chercher, fût-il
+au bout du monde!...
+
+Les filles de l'oncle Jean auraient voulu être de jeunes garçons,
+pour faire et dire comme Roger de Launoy.
+
+Et tandis que toutes ces paroles se croisaient émues, c'était miracle
+de voir l'immobilité morne du maître de Penhoël et de Madame.
+
+Robert répondait à peu de chose près comme il l'avait fait au père
+Géraud dans la salle du _Mouton couronné_.
+
+—Il fera jour demain, ajouta-t-il, et je vous donnerai tous les
+détails... Seulement, peut-être y avait-il dans les lettres perdues des
+choses que je ne pourrai pas vous dire.
+
+—Ces lettres étaient pour moi?... demanda Penhoël.
+
+—Il y en avait une pour vous, répliqua Robert.
+
+—Et pour moi?... demanda timidement l'oncle Jean.
+
+—Une aussi.
+
+—Et encore?... dit Penhoël.
+
+Robert sembla hésiter. Le souffle de Madame s'arrêta dans sa poitrine,
+jusqu'au moment où le jeune M. de Blois répondit enfin:
+
+—Il n'y avait que cela.
+
+Un peu de sang revint alors aux joues pâles de Marthe de Penhoël. Sa
+paupière trembla, et, sous ses longs cils abaissés, on eût pu voir
+briller une larme.
+
+Robert reprit:
+
+—Il est tard et je suis bien las... Mais je ne voulais pas me reposer
+sans savoir les sentiments que l'on gardait ici pour mon pauvre ami
+Penhoël. Ce que j'ai vu m'a réjoui le cœur... Et la lettre où je lui
+parlerai de son frère, de son oncle... de tout le monde, ajouta-t-il
+en se tournant légèrement vers Madame, le rendra bien heureux!...
+Maintenant, mon très-cher hôte, je vous demande la permission de me
+retirer... Et avant de monter à ma chambre, si ce n'est pas abuser de
+votre obligeance, je réclame quelques minutes d'entretien particulier.
+
+Penhoël se leva vivement, comme si cette requête eût répondu chez lui à
+un secret désir.
+
+—Je suis à vos ordres, dit-il.
+
+Robert de Blois avait retrouvé son gracieux sourire. Il salua les
+convives à la ronde de la plus galante façon, et serra cordialement la
+main de l'oncle Jean.
+
+Mais ce qui enleva surtout les suffrages des jeunes filles et de Roger
+de Launoy, ce fut la respectueuse aisance qu'il mit à porter la main de
+Madame à ses lèvres.
+
+Pourtant ni les deux jeunes filles ni Roger ne pouvaient deviner le
+mérite de ces baise-mains-là.
+
+Robert, en effet, en effleurant de ses lèvres les doigts blancs de
+la châtelaine, avait prononcé quelques paroles d'une voix si basse que
+Marthe elle-même eut de la peine à en saisir le sens.
+
+—Madame, avait-il murmuré, il y avait trois lettres...
+
+Le visage de Marthe ne changea point, mais sa main devint froide, et
+longtemps après que Robert eut disparu avec le maître de Penhoël,
+Marthe restait encore sans mouvement et comme pétrifiée.
+
+Autour de la table, les langues déliées se dédommageaient amplement de
+leur longue contrainte. On ne tarissait pas en éloges sur le jeune M.
+de Blois, et Vincent, tout seul, protestait par son silence contre ce
+concert de louanges.
+
+On attendit le maître du manoir d'abord sans impatience. Dix heures
+sonnèrent à la grande pendule, enfermée dans son coffre de noyer, puis
+onze heures. C'était une veille inusitée.
+
+Penhoël, cependant, ne reparaissait point, et les convives durent se
+séparer avant son retour.
+
+Les jeunes filles, Roger et Vincent vinrent tendre successivement leurs
+fronts au baiser de Madame, qui resta seule avec l'oncle Jean.
+
+Le vieillard s'assit auprès d'elle, à la place occupée naguère par
+l'étranger.
+
+Ils demeurèrent longtemps ainsi sans échanger une parole.
+
+Les grands yeux bleus de l'oncle Jean, fixés sur sa nièce avec
+mélancolie, disaient une pitié profonde et un amour de père.
+
+Au bout de quelques minutes, deux larmes silencieuses roulèrent sur la
+joue de Madame.
+
+Le vieillard lui prit la main et la pressa contre son cœur.
+
+—Marthe!... murmura-t-il, ma pauvre Marthe!... que de bonheur perdu!...
+
+—Pour toujours!... balbutia la jeune femme tout en pleurs.
+
+Le vieillard sembla chercher une parole de consolation, mais peut-être
+n'y avait-il point de consolation possible. Il appuya son front
+découragé sur sa main.
+
+—Et que de menaces encore dans l'avenir!... reprit Madame avec
+désespoir.
+
+L'oncle releva sur elle son œil inquiet.
+
+—Vous ne savez pas, reprit Marthe, cet homme me fait peur!
+
+—Pourquoi?
+
+—Il m'a parlé tout bas... et peut-être sait-il...
+
+Le vieillard eut un sourire confiant.
+
+—C'est un noble cœur que celui de notre Louis! dit-il, et il est
+des secrets qu'on ne dit qu'à Dieu seul!
+
+ * * * * *
+
+Il était plus de minuit lorsque le jeune M. Robert de Blois mit fin
+à son entrevue avec le maître de Penhoël pour gagner la chambre qui lui
+avait été préparée.
+
+Dans un cabinet voisin de cette chambre, on avait dressé un lit à
+Blaise, qui dormait de tout son cœur.
+
+Robert, au lieu de se coucher, se prit à parcourir sa chambre à grands
+pas. Son esprit travaillait; les heures de la nuit s'écoulaient; il ne
+s'en apercevait point.
+
+Les premiers rayons de l'aube mirent des lueurs grises derrière les
+carreaux. La lumière de la lampe pâlit. Le jour était venu...
+
+Robert ne se lassait point de méditer.
+
+Il fallut, pour le distraire de ses réflexions profondes, la riante
+visite du soleil matinier, qui vint se jouer dans les hauts rideaux de
+la croisée.
+
+Robert ouvrit la fenêtre; sa poitrine fatiguée respira l'air vif et
+frais avec avidité.
+
+C'était une magnifique matinée d'automne. Robert avait devant lui le
+grand jardin de Penhoël, qui rejoignait de riches guérets, des bois,
+des prairies courant le long de la colline jusqu'au bourg de Glénac. Au
+bas du coteau, le marais étendait son immense nappe d'eau, qui était
+maintenant tranquille et unie comme une glace. Au loin, le soleil
+dorait les sommets des collines de Saint-Vincent et des Fougerays. Sur
+l'extrême pointe de la plus haute de ces collines, au milieu d'une
+vieille forêt majestueusement étagée, se dressait l'ancien château
+seigneurial de Penhoël, possédé maintenant par la famille de Pontalès.
+
+La belle et fraîche lumière du matin inondait l'opulent paysage.
+Impossible de rêver un coup d'œil plus gracieux et plus riche à la
+fois.
+
+Robert souriait. Il comptait les guérets, les taillis, les prairies; et
+c'était un regard de conquérant qu'il promenait sur la contrée.
+
+Il entra dans le cabinet de Blaise, qui dormait toujours comme un
+bienheureux.
+
+—Lève-toi, dit-il en le secouant brusquement.
+
+Le gros garçon se frotta les yeux et sauta sur le plancher.
+
+—Diable!... grommela-t-il, je rêvais que nous avions emporté
+l'argenterie du château, et que Bibandier, habillé en gendarme, nous
+conduisait à la prison.
+
+Robert le prit par le bras en haussant les épaules, et l'entraîna
+jusqu'à la croisée.
+
+—Regarde!... dit-il d'un ton emphatique.
+
+—Tiens, tiens!... s'écria Blaise, dont les yeux étaient tombés
+tout d'abord sur le marais; ce n'était pas pour rire tout de
+même!... et il y avait où nous noyer dans cet étang-là!... Vois donc,
+M. Robert... on n'aperçoit presque plus les saules où nous étions
+accrochés... Tout de même, quelle bonne touche tu avais, en promettant
+au ciel de devenir un honnête homme!
+
+Robert fit un geste d'impatience.
+
+—Il s'agit bien de cela! dit-il, c'est par ici que je te dis de
+regarder.
+
+—Une jolie campagne, ma foi!
+
+—Oui, répéta Robert en lâchant la bride à son enthousiasme, une belle
+campagne, mon fils!... Depuis le pied du manoir jusqu'à moitié chemin
+de ce village que tu aperçois là-bas, tout cela fait partie du domaine
+de Penhoël!
+
+—Notre patrimoine? dit Blaise; c'est assez gentil... Mais ce beau
+château?... ajouta-t-il en montrant du doigt la maison des Pontalès.
+
+Robert hocha la tête d'un air mystérieux.
+
+—Ce sont nos alliés naturels, répliqua-t-il, et la journée ne se
+passera pas sans que je fasse une visite à ces braves gens-là... En
+attendant, songeons à nos petites affaires.
+
+Il tira de sa poche une longue bourse pleine d'or, et mit une vingtaine
+de louis dans la main de Blaise ébahi.
+
+—Où as-tu pêché cela? murmura ce dernier.
+
+—Pendant que tu ronflais, je travaillais, mon bonhomme... Je
+t'expliquerai cela plus tard, si j'ai le temps... Tu vas te rendre à
+Redon, ce matin, afin de payer notre dépense et celle de Lola...
+
+—Ah!... fit l'Endormeur, Lola revient sur l'eau?...
+
+—Tu la mèneras chez tous les marchands de Redon, reprit Robert,
+afin qu'elle se choisisse une toilette superbe!... Le prix n'y fait
+rien!... Quand elle aura achevé ses emplettes, tu la mettras dans la
+plus belle voiture que tu pourras trouver là-bas, et tu me la ramèneras
+lestement... Tu m'entends bien?... Je veux qu'elle arrive ici avec un
+train de princesse!
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+LE MANOIR.
+
+
+
+
+I
+
+L'ÉRÈBE.
+
+
+Nous sommes aux confins de l'ancien monde, sur une rampe abrupte,
+jetant du haut de la falaise jusqu'à la grève les degrés gigantesques
+d'un escalier de rochers.
+
+La mer est devant nous. A droite et à gauche, les côtes du Finistère
+découpent leurs bizarres festons de granit noir, sur lesquels tranche,
+comme une rangée sans fin de dents blanches, l'écume de l'Océan
+tourmenté.
+
+Au dire d'écrivains sérieux et bien dignes de foi, quand la
+tempête gronde sur cette mer houleuse et terrible, c'est jour de
+grande fête pour les gens de ce pays. Derrière ces rocs noirs, il y a
+une population qui vit de naufrages, et qui, selon le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin, habite d'immenses galeries souterraines où il se
+passe un nombre infini de choses dramatiques.
+
+Dans ces grottes surprenantes, qui forment un curieux décor, tout
+acteur représentant un Breton doit ramper ou bondir, mais non pas
+marcher; hurler ou glapir, mais non pas parler. Ces Bretons sont
+des sauvages et des cannibales. Volontiers nos romanciers leur
+donneraient-ils la massue et l'œil farouche de Polyphème; volontiers
+nos faiseurs de vignettes, pour raffiner un peu sur la couleur locale,
+les dessineraient velus des pieds à la tête comme des orangs-outangs.
+
+Leur réputation est faite désormais, et quelque jour, sur un théâtre
+quelconque, nous les verrons manger des femmes et des petits enfants,
+au grand plaisir de notre public parisien.
+
+Pauvre Bretagne! elle a pourtant des maires et des adjoints, et des
+conseillers municipaux! En conscience, a-t-on le droit de calomnier
+ainsi, sans pudeur, des gens qui sont jurés et qui font partie de
+la garde nationale? Ah! si seulement la basse Bretagne savait lire,
+messieurs les mélodramaturges rendraient bon compte de leurs antiques
+fadaises et de leurs balourdises éhontées!
+
+Là-bas, tout au bout de ce cap aigu qui termine la France, la
+civilisation marche peut-être moins vite que chez nous; mais, au moins,
+ne recule-t-elle pas comme aux environs de nos barrières.
+
+Elle marche. Cacus n'est pas plus fabuleux que les prétendus fabricants
+de naufrages de la baie des Trépassés. Ceux qui exploitent ces
+excentricités formidables se trompent tout bonnement de siècle: ils
+auraient plus tôt fait de chercher dans notre Paris actuel la cour des
+Miracles ou l'hôtel du roi des ribauds...
+
+Il nous a fallu poser ces prémisses pour avoir le droit de dire que, le
+jour où notre récit se reprend, les rivages d'Ouessant et les falaises
+de la côte étaient bordés d'un rang de curieux, parmi lesquels on n'eût
+pas trouvé un seul de ces féroces pêcheurs qui sucent le sang tiède des
+riches négociants surpris par un naufrage, pas une seule prêtresse de
+l'île de Sein, pas l'ombre d'un druide.
+
+C'étaient tous de bonnes gens, travaillant à la terre ou à la mer,
+vivant du poisson conquis dans la baie terrible, ou du blé noir
+arrosé de leurs sueurs; des paysans comme vous en avez tous vu, sauf
+que les visages étaient ici énergiquement marqués de cette empreinte
+mélancolique et à la fois vaillante, particulière à la race bretonne.
+
+Les hommes, avec leurs longs cheveux incultes, les femmes, avec leurs
+coiffes blanches où se jouait le vent du large, regardaient de tous
+leurs yeux un spectacle qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu
+de mémoire d'homme, depuis Saint-Pol jusqu'à Douarnenez.
+
+Entre la plage, défendue par d'innombrables brisants, et le soleil qui
+s'inclinait de plus en plus vers le niveau de la mer, mettant à la
+crête de chaque vague mille étincelles mouvantes, on apercevait quelque
+chose d'inconnu et d'inouï: une sorte de monstre, nageant sans rame ni
+voile au milieu de cette mer flamboyante, et laissant flotter derrière
+lui comme une énorme chevelure de fumée.
+
+Les gens postés sur les falaises du continent voyaient cela confusément
+et de trop loin, mais les riverains d'Ouessant, plus rapprochés,
+pouvaient distinguer, quand le soleil se voilait à demi sous quelque
+nuage, le corps noir et bas d'un navire, d'un vrai navire courant par
+le calme avec une vitesse d'enfer.
+
+Ses mâts faibles et nus avaient toutes leurs voiles carguées; ils
+ne présentaient pas un seul pouce de toile au vent.
+
+Et pourtant il courait, il courait! Son flanc semblait vomir une longue
+traînée d'écume, et les rayons du soleil ne pouvaient point percer ce
+noir panache de fumée qui se déroulait au loin derrière lui.
+
+Qu'était-ce? On se signait avec terreur sur les falaises et le long des
+rivages de l'île. On interrogeait les vieillards, qui ne savaient point
+répondre. Et comme l'idée des choses de l'autre monde vient tout de
+suite aux esprits bretons, on se disait bien bas que ce navire inconnu,
+poussé par une force mystérieuse, était le fameux vaisseau fantôme,
+dont les matelots parlent tant aux veillées et que personne n'a vu
+jamais.
+
+Le vaisseau qui n'a ni gouvernail ni voiles, et qui, remorqué par la
+main de Satan, va plus vite que le vent des tempêtes...
+
+C'était sans nul doute le présage d'un grand malheur. Celles dont
+les frères ou les fils étaient sur l'Océan, à la grâce de Dieu,
+s'agenouillaient et priaient...
+
+Le navire cependant glissait sur la mer étincelante, et semblait se
+jouer des mille écueils parsemés le long de sa route.
+
+Il suivait une ligne presque parallèle au rivage, et sa marche
+sinueuse évitait les rochers sous-marins, comme si l'être qui tenait le
+gouvernail avait eu le don de voir clair au fond de l'eau.
+
+De près, le mystérieux bâtiment présentait un aspect pour le moins
+aussi étrange que de loin; et si les gens de la côte avaient pu jeter
+un coup d'œil sur le pont, ils n'auraient point changé d'idée
+touchant la nature diabolique du navire.
+
+C'était une embarcation assez grande, longue, effilée, noire. Le pont
+était propre et luisant comme le parquet d'un salon fashionable.
+
+A l'avant et au pied du grand mât, dont la taille était tout à fait
+en désaccord avec les proportions du navire, quelques matelots
+travaillaient, et nul franc marin n'aurait su donner un nom à leur
+besogne. A l'arrière, outre le timonier, on ne voyait qu'un groupe
+composé de trois hommes d'un aspect véritablement extraordinaire.
+
+Ils étaient abrités contre les rayons du soleil couchant par une
+manière de tente dont chaque pan était formé par un grand châle de
+cachemire aux douces et chatoyantes couleurs.
+
+L'un des trois hommes était couché sur une pile de coussins, et tenait
+entre ses lèvres le bout d'ambre d'une longue pipe indienne.
+
+Les Anglais appellent _nababs_ une sorte d'aventuriers, enrichis
+dans l'Inde, et qui reviennent en Europe avec des fortunes, pour la
+plupart du temps princières, qu'ils dépensent selon les mœurs
+asiatiques.
+
+Notre inconnu n'était en réalité qu'un nabab; mais les bonnes gens de
+la côte l'auraient pris assurément pour le roi des enfers en personne.
+
+C'était un homme jeune encore, d'une taille haute, à la fois robuste
+et gracieuse, mais que semblaient amollir des habitudes d'indolente
+paresse. Ses traits merveilleusement fins, et réguliers dans leur
+mâle ensemble, avaient subi énergiquement l'influence du soleil des
+tropiques; mais la teinte de bronze qui couvrait son visage allait bien
+à ses yeux noirs, frangés de longs cils soyeux. Ses cheveux relevés
+se cachaient presque entièrement sous un bonnet de cachemire; sa
+barbe, taillée à la mode des Persans, tombait en masses flexibles et
+brillantes jusque sur sa poitrine. Il portait une robe de soie légère
+qu'une ceinture lâche retenait autour de ses reins.
+
+Il fumait lentement, aspirant çà et là une bouffée de son tabac à
+la cendre perlée, dont les vapeurs embaumaient la tente. Ses yeux
+nageaient dans le vide. On eût dit qu'un divin sommeil le berçait.
+
+Dans la mollesse profonde de ce repos, il y avait de la force;
+sous cette rêverie lourde, on devinait l'intelligence et l'audace
+engourdies. Mais ce qui frappait surtout en cet homme, c'était la
+beauté.
+
+Loin de voiler cette beauté hautaine, la nonchalance où il s'endormait
+à plaisir lui était comme une de ces fières draperies qui, tout en
+recouvrant la ligne antique, l'accusent et en font saillir aux yeux les
+nobles perfections.
+
+L'un de ses deux compagnons, agenouillé à ses pieds, entretenait le
+feu dans le fourneau sculpté de sa pipe, et lui offrait de temps en
+temps une petite tasse du Japon pleine de sorbet glacé; l'autre, debout
+derrière les coussins, agitait au-dessus de son front un éventail de
+plumes.
+
+Ils étaient noirs tous les deux comme des statues d'ébène, mais leurs
+traits ne présentaient point ces lignes obtuses et camardes qui
+distinguent les nègres de la côte de Guinée. C'étaient deux profils
+grecs, taillés dans du marbre noir, et sous le jais luisant de leur
+peau il fallait reconnaître le type pur de la race caucasienne.
+
+Les matelots, disséminés sur le pont, semblaient craindre de franchir
+la ligne qui séparait en deux le navire. Le nabab et ses sombres
+serviteurs excitaient constamment l'attention curieuse de
+l'équipage, mais on ne jetait vers eux que des regards timides.
+
+Le capitaine, gros Anglais à la figure honnête et froide, se promenait
+à pas comptés le long du plat-bord. De l'autre côté du navire, un jeune
+marin s'asseyait, les bras croisés, sur les bastingages. Il avait la
+tête penchée contre sa poitrine, et sa figure disparaissait presque
+tout entière sous ses grands cheveux épars. Malgré ce voile, on sentait
+en quelque sorte sur ses traits pâles une douleur morne. Il y avait du
+désespoir dans cette pose insouciante et affaissée qui le penchait en
+équilibre au-dessus de l'abîme.
+
+S'il y avait un péril, le jeune matelot ne s'en inquiétait guère.
+Parfois même, il s'inclinait davantage en dehors de la balustrade, et
+ses yeux, où brillait alors un feu subit, semblaient regarder avec
+envie l'eau transparente...
+
+On ne faisait nulle attention à lui. Tous les regards étaient pour
+le nabab. Pour ne point troubler son repos, les ordres se donnaient
+presque à voix basse; on menait la manœuvre sans bruit, et le navire
+creusait silencieusement son sillage.
+
+Si quelque barque de pêcheur venait à couper la ligne blanche qu'il
+semait loin derrière lui, l'équipage breton, enveloppé soudain dans un
+nuage de fumée, se signait en tremblant comme les gens de la côte,
+et tâchait d'épeler sur la poupe de l'étrange navire les lettres d'or
+qui composaient le mot inconnu:
+
+EREBUS.
+
+Mise à part toute idée superstitieuse, les pêcheurs de la côte et
+les paysans rassemblés sur le rivage voyaient là une des plus rares
+merveilles qu'il eût été donné à l'homme de contempler. De moins
+ignorants et de moins crédules eussent éprouvé à cet aspect une
+surprise pareille.
+
+L'œuvre hardie et miraculeuse du génie humain leur apparaissait à
+l'improviste.
+
+_L'Érèbe_ était le premier bâtiment à vapeur qui eût coupé encore les
+vagues de l'Océan.
+
+On niait, en ce temps, la vapeur, non-seulement parmi le peuple, mais
+dans les classes les plus éclairées, comme on pourrait nier, de nos
+jours, la possibilité des voyages aériens.
+
+_L'Érèbe_ avait été essayé dans la Tamise, puis frété par notre nabab
+pour le trajet de Londres à Bordeaux.
+
+On se faisait alors une opinion fort exagérée des périls d'une
+semblable navigation, et c'était peut-être pour cela que notre nabab
+l'avait entreprise.
+
+Il y a des hommes qui n'aiment point à enfourcher la selle, sinon
+sur des chevaux sauvages et fougueux, que nul écuyer n'a su dompter
+encore.
+
+Ce nabab était un personnage remarquable: en dehors même de sa richesse
+et de ses mœurs bizarres, il méritait à plus d'un titre l'attention
+curieuse que lui portait l'équipage de _l'Érèbe_.
+
+A bord on savait un peu son histoire. Il se nommait Berry Montalt et
+portait le titre de major. Mais c'était de sa part pure modestie, car
+on n'ignorait point qu'il avait été général en chef des troupes de
+l'iman de Mascate, prince souverain de cet empire africain confinant à
+l'Asie, qui mesure plus d'étendue que la France réunie à l'Angleterre.
+
+Il était arrivé à Londres six ou huit mois auparavant, accompagné d'une
+suite vraiment royale. Il avait acheté un de ces rares palais qu'exclut
+ordinairement la plate uniformité de Londres, et qui était situé au
+bout de Portland-Place, en face du parc du Régent.
+
+Là son luxe avait étonné la ville qui ne s'étonne de rien. Dans cette
+lutte de magnificence effrénée qui commence tous les ans au mois de
+mars pour finir vers la fin de juin, et qu'on appelle la _saison_, il
+avait vaincu les plus riches et les plus fous. En quelques jours,
+Londres avait su son nom, et connu ce visage indolent et hardi qu'on
+n'oubliait point après l'avoir regardé seulement une fois. A son insu,
+il avait été proclamé le roi de la mode, le lion, le dieu...
+
+On parlait avec admiration de l'étrange roman de sa vie: Montalt avait
+gagné des batailles rangées et conquis des royaumes. Il ne manquait pas
+de gens pour citer les noms baroques de ses victoires et suppléer ainsi
+au défaut absolu de journaux qui se fait sentir dans l'empire de l'iman
+de Mascate.
+
+Avant de vaincre les hommes, il avait, disait-on, mené une existence
+solitaire et sauvage dans l'intérieur de l'Afrique. Il avait terrassé
+les grands tigres du Soudan et lutté corps à corps avec les lions de
+l'Atlas...
+
+C'était un héros. Sa gloire, méritée ou non, s'enflait sans relâche.
+L'invention s'additionnait avec la réalité pour lui faire une bizarre
+et romanesque renommée.
+
+Et comme il passait, toujours insouciant et dédaigneux, au milieu de la
+foule, l'invention s'échauffait jusqu'à l'enthousiasme; car la foule,
+semblable à une femme coquette, prodigue ses faveurs à qui ne les veut
+point.
+
+Montalt était beau, jeune, noble. Il avait au plus haut degré ce
+prestige que donnent les aventures. C'en était assez, et pourtant
+ce n'était pas tout. Sa fortune atteignait, en outre, au dire des
+nouvellistes, des proportions inusitées, et ne consistait en rien de ce
+qui constitue la fortune dans nos pays européens.
+
+Il n'avait ni terres, ni châteaux, ni actions de mines, ni créances sur
+le trésor. Sa richesse était excentrique comme lui-même. Ses millions
+tenaient dans le creux de sa main.
+
+Il possédait une boîte dont personne n'avait vu jamais le contenu.
+
+Cette boîte, que le roi George n'aurait peut-être pas pu acheter, était
+en bois de sandal, incrustée de diamants, gros et petits, disposés
+comme au hasard.
+
+Il y avait déjà des places vides sur le couvercle de la boîte; car,
+aussitôt que l'or manquait dans sa caisse, Montalt arrachait un des
+diamants les plus petits, et le vendait, comme un prodigue aliène,
+l'une après l'autre, les terres de son héritage.
+
+Mais on croyait qu'il en restait encore assez pour fatiguer la
+prodigalité la plus folle, pendant la plus longue de toutes les vies.
+
+Aussi ne se gênait-il point. Son hôtel de Portland-Place ressemblait au
+palais d'un souverain des _Mille et une Nuits_. On disait qu'il avait
+cinquante chevaux sans prix dans son écurie, une armée d'esclaves,
+et un sérail de cinquante femmes!
+
+Ceci, nous devons le reconnaître, n'avait jamais été parfaitement
+constaté, mais le fait passait pour acquis, et personne ne songeait à
+le révoquer en doute.
+
+De quoi Montalt n'était-il pas capable?...
+
+Ce luxe était, quoi qu'il en soit, sans exemple dans l'histoire
+de la fashion britannique. Les ladys scandalisées en tenaient bon
+compte au nabab. Le harem de Montalt faisait les frais de tous les
+thés de la noblesse et du _gentry_ dans le précieux _West-End_.
+
+Cinquante femmes! Des beautés asiatiques et africaines. Des houris
+de Circassie, des Vénus de Madagascar! Et aussi de belles filles
+de Londres en vérité, des sylphides de Paris, des Italiennes, des
+Espagnoles. On faisait, Dieu merci, la collection complète! Pour
+comble, on ajoutait que Berry Montalt s'ennuyait profondément au
+sein de ces délices. Ceux qui prétendaient savoir disaient qu'il ne
+franchissait jamais les portes closes de son paradis.
+
+Quel inépuisable sujet d'entretien! Quel plaisir on aurait eu à
+surprendre les secrets de ce cœur blasé! Ce qu'on savait donnait si
+extrême envie d'en savoir davantage!
+
+Les on dit se croisaient. Quelques-uns prétendaient que le nabab
+avait l'âme dure comme les diamants de sa boîte de sandal, et qu'il
+éprouvait un plaisir cruel à broyer sous ses pieds le bonheur d'une
+femme. D'autres affirmaient qu'il aimait un être mystérieux, caché à
+tous les regards.
+
+Pour les uns, il était froid comme un Antinoüs de marbre; pour les
+autres, il était jaloux comme Othello...
+
+Pour tous, le secret de son existence avait, sur le chapitre des
+femmes, quelque chose de sombre et de terrible...
+
+Mais il y avait une bien autre énigme! Ces femmes elles-mêmes, qui
+pouvait les retenir ainsi cloîtrées dans un pays libre? Était-ce
+l'avidité ou l'amour?...
+
+Quant à la moralité de ce luxe fantastique, il y avait une chose
+désolante. Montalt n'avait pas même, pour son sérail, l'excuse de la
+religion. Il ne connaissait point Mahomet, et se déclarait aussi bon
+calviniste que le doyen de Saint-Paul.
+
+Les ladys blâmaient énergiquement et se déclaraient _choquées_, ce qui
+est le suprême plaisir des ladys; mais elles s'occupaient outre mesure
+du major Berry Montalt, et chacune d'elles pouvait se persuader, _in
+petto_, que si le nabab avait eu le bonheur de posséder Sa Seigneurie
+pour cinquante et unième aimée, il aurait donné congé bien vite à
+toutes les autres.
+
+Un volume ne suffirait pas à rapporter tout ce qui se disait d'absurde
+ou de raisonnable sur le major Berry Montalt. C'étaient tantôt des
+louanges outrées, tantôt des calomnies folles. Ici on exaltait sa
+charité prodigue qui répandait autour de lui l'or à pleines mains; là
+on prétendait tout bas qu'un grand crime pesait sur sa vie passée, et
+que son opulence avait odeur de sang. Au dire des uns, il était fier
+et réservé au point de refuser orgueilleusement sa main d'aventurier à
+un membre du haut parlement; au dire des autres, on l'avait vu attablé
+dans quelque taverne des environs de Covent-Garden, fraternisant avec
+les boxeurs et les entraîneurs.
+
+Les éclectiques concluaient que tout cela était vrai en masse. Montalt
+était généreux et criminel comme les héroïques brigands de théâtre; il
+était à la fois superbe et curieux des bizarres joies du bas peuple.
+Aroun-al-Raschid et son visir Giafar n'allaient-ils pas jadis courir la
+pretantaine dans les cabarets de Bagdad?
+
+La chose évidente, c'est que Montalt était le plus capricieux des
+nababs, étant accordé que les nababs sont les plus capricieux des
+hommes...
+
+Berry Montalt quitta Londres comme il y était entré, à
+l'improviste, et d'une façon éblouissante.
+
+Le jour de son arrivée, on avait vu sa litière indienne, suivie par
+des équipages dignes d'un roi, monter lentement Regent-street, au
+milieu d'une foule innombrable de _cockneys_, pour gagner son palais de
+Portland-Place.
+
+Le jour de son départ, on vit sa magnifique voiture, entourée de ses
+noirs à cheval, se diriger vers la Tamise où l'attendait _l'Érèbe_,
+frété par lui seul.
+
+Une circonstance dut quelque peu dérouter les gloseurs qui avaient
+colporté de si belles histoires touchant le harem de Portland-Place.
+Montalt n'emmenait avec lui qu'une seule femme, dont le visage se
+cachait sous des voiles épais.
+
+Mais en définitive, cela ne prouvait absolument rien. Les autres
+sultanes du nabab avaient été sans doute congédiées avec de riches
+présents.
+
+Et les ladys avaient été trop doucement _choquées_ pour avouer jamais
+que le prétendu sérail de Berry Montalt était une pure et simple
+chimère...
+
+Quand les premiers flocons de fumée sortirent des cheminées de
+_l'Érèbe_, on ne voyait pas le pavé de London-Bridge, tant la
+foule des badauds était drue!
+
+Au moment où l'eau de la Tamise se blanchit sous les premiers tours des
+roues, il y eut de chaudes acclamations.
+
+On saluait à la fois le premier steamer, affrontant les périls de
+l'Océan, et le roi des nababs!
+
+Berry Montalt était entré avec sa compagne sous la tente de cachemire
+qui occupait l'arrière de _l'Érèbe_. Le navire s'ébranla. On aperçut
+durant quelques instants encore la noire crinière de fumée, déroulant
+au soleil ses masses changeantes, puis tout disparut dans la direction
+de Greenwich.
+
+Londres était veuf de son nabab cher, et retombait en proie à lord
+Chesterfield, au marquis de Waterford et à tous ces pauvres seigneurs
+qui se damnent, depuis des siècles, avec une tristesse héroïque,
+rossant le guet toujours, arrachant les marteaux des portes, ne se
+lassant jamais de boxer les porteurs de charbon et de boire en bâillant
+des tonneaux de xérès.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait quarante-huit heures que les matelots de _l'Érèbe_ avaient
+perdu de vue les tours jumelles de Westminster; aucun accident
+n'avait signalé jusqu'alors le voyage; malgré les hésitations de
+manœuvres inséparables d'un premier essai, tout donnait à croire que
+la traversée serait complétement heureuse, et que _l'Érèbe_ triomphant
+ferait le lendemain son entrée solennelle dans le port de Bordeaux.
+
+La mer, calme et belle, semblait sourire à cet hôte nouveau qui venait
+tenter ses hasards. Les trois quarts des matelots étaient oisifs, et
+employaient leur temps à causer du nabab.
+
+Tout ce que nous venons de dire était raconté par les plus savants
+avec force addition et variantes. Les marins de tous les pays sont
+d'intrépides romanciers. La vie de Montalt, déjà si étrange en
+réalité, prenait, en passant par leur bouche, une couleur tout à fait
+surnaturelle.
+
+Et plus l'histoire gagnait en merveilles, plus les regards des
+matelots, sans cesse attachés sur Montalt, devenaient curieux et
+timides.
+
+Il y avait pour eux, autour de son mâle visage au repos, comme une
+auréole fantastique. Dans la pensée d'une réunion de marins, un tel
+être ne pouvait pas rester sans influence sur le sort du bâtiment qui
+le portait.
+
+Les uns croyaient fermement que Berry Montalt était le bonheur du
+marin; les autres hochaient la tête en glissant une œillade
+craintive vers les deux noirs enfants de Madagascar et disaient:
+
+—Que Dieu nous protége!...
+
+Un seul matelot sur le pont de _l'Érèbe_ restait complétement en dehors
+de ces préoccupations. C'était le jeune marin à la longue chevelure,
+qui se tenait toujours à l'écart, appuyé contre le bastingage.
+Il ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui, et sans le
+tressaillement douloureux qui agitait parfois le bas de sa figure pâle,
+on aurait pu croire que le sommeil l'avait surpris.
+
+Aux matelots qui prenaient le soin d'arranger sa vie en naïve épopée,
+Berry Montalt n'avait pas accordé un coup d'œil; mais son regard
+était tombé deux ou trois fois, par aventure, sur le jeune marin qui ne
+s'occupait point de lui.
+
+Il fallait assurément quelque chose de plus grave pour déranger la
+paresseuse rêverie du nabab; néanmoins, une fois, au moment où il
+regardait le jeune matelot, celui-ci avait rejeté en arrière son
+épaisse chevelure, découvrant tout à coup les traits pâles et tristes
+de son visage.
+
+L'œil de Montalt s'était un instant animé, et une nuance d'intérêt
+s'était fait jour sous sa nonchalante insouciance.
+
+Ce visage inconnu faisait-il renaître en lui un lointain souvenir?
+
+Le soleil se couchait parmi les vapeurs rosées de l'horizon; l'air
+était tiède, le ciel limpide. L'œil de Montalt se perdit bientôt de
+nouveau dans le vide.
+
+On avait doublé Ouessant, et l'île de Molène montrait, au sud-est, sa
+côte rocheuse. Le nabab repoussa le tuyau de sa pipe et fit un geste de
+fatigue.
+
+—C'est long!... murmura-t-il en se parlant à lui-même; et il n'y a
+rien au bout du voyage!...
+
+Sa tête s'enfonça dans l'édredon des coussins, et ses yeux se fermèrent.
+
+—Seïd!... dit-il.
+
+Le noir qui tenait l'éventail se dressa sur ses pieds et demeura
+immobile aux côtés de son maître.
+
+—Va me chercher Mirze, reprit le nabab sans ouvrir les yeux.
+
+Seïd s'élança vers l'escalier conduisant aux cabines.
+
+Ses pieds nus effleuraient à peine le parquet brillant du pont.
+
+Au moment où il atteignait l'écoutille, la voix du nabab s'éleva de
+nouveau.
+
+—Seïd!...
+
+Le noir revint, docile.
+
+Montalt murmurait:
+
+—Que lui dirai-je?... Je ne l'aime pas... Oh! ceux qu'on nomme les
+malheureux ont un désir, au moins, et parfois une espérance!...
+
+Il y avait autour de ses lèvres un sourire amer.
+
+Les matelots disaient:
+
+—C'est trop heureux!... ça ne sait pas ce que ça veut!...
+
+—Rien!... poursuivait Montalt, c'est la vie!... et qu'y a-t-il après
+la mort?...
+
+Il rouvrit les yeux et vit Seïd qui attendait ses ordres.
+
+—Appelle le capitaine, dit-il.
+
+Seïd obéit silencieusement comme toujours.
+
+Le capitaine s'avança le chapeau à la main.
+
+—Où sommes-nous? demanda Montalt.
+
+—Sur la côte du Finistère, s'il plaît à Votre Seigneurie, milord,
+répondit l'Anglais avec respect.
+
+—La Bretagne!... gronda Montalt; encore la Bretagne!... Nous verrons
+donc toujours ce haïssable pays!...
+
+Le capitaine était un bon vivant, un de ces Anglais doux, patients,
+flegmatiques, entêtés, qui se rencontrent parfois, et dont le commerce
+facile contraste avec la repoussante humeur du Saxon de sang pur. Il
+n'était pas fâché de causer un peu avec son passager millionnaire.
+
+—Avec la permission de Votre Seigneurie, répondit-il, nous verrons les
+côtes de Bretagne jusqu'à la nuit, qui ne tardera pas à tomber...
+et demain nous entrerons dans la rivière de Bordeaux.
+
+—C'est long!... dit Montalt.
+
+—Pas trop!... surtout pour Votre Seigneurie qui a fait le tour de
+l'Afrique!... Mais ce n'est pas commun, milord, de trouver des gens
+qui s'ennuient à regarder les côtes du Finistère! Voilà dix ans que
+je fais la traversée de Londres à Bordeaux deux fois par semaine,
+sur les anciens paquebots à voiles, et j'ai toujours vu les
+_gentlemen_ s'extasier sur la beauté du paysage. Mais milord a
+peut-être ses raisons pour ne pas aimer la Bretagne...
+
+Montalt se souleva sur le coude; ses sourcils s'étaient froncés.
+
+—La Bretagne!... répéta-t-il, la Bretagne!... Il y a des choses qu'on
+déteste sans les connaître... Il me tarde de ne plus voir cette côte
+grise et aride que ne peuvent égayer le ciel bleu et le beau soleil...
+
+Il jeta vers le rivage un regard où il y avait une véritable haine;
+puis ses yeux se tournèrent vers la haute mer.
+
+—Tout ça dépend des goûts, murmura philosophiquement l'Anglais; moi la
+Normandie, la Bretagne, la Vendée, la Guienne... ça m'est égal.
+
+En changeant de direction, l'œil du nabab avait rencontré le
+jeune matelot, toujours immobile à la même place.
+
+—Qu'est-ce que c'est que cet enfant-là?... demanda-t-il.
+
+—C'est le Breton, répondit le capitaine.
+
+Les sourcils de Montalt se froncèrent davantage.
+
+—Encore!... s'écria-t-il; c'est bien cela! on les trouve partout...
+comme les juifs qui ont renié Dieu!
+
+—Décidément, milord n'aime pas la Bretagne, dit le capitaine... La
+barre à tribord, toi!... ajouta-t-il en s'adressant au timonier, et
+vous autres, chauffez!... Milord, nous allons gagner un peu au large
+pour faire plaisir à Votre Seigneurie... Voici la brume qui s'élève du
+côté de la terre... dans vingt minutes, nous ne verrons plus que le
+ciel et l'eau.
+
+On entendit grincer les gonds du gouvernail, et la cheminée vomit une
+vapeur plus noire. Le navire, changeant de direction, mit le cap sur la
+haute mer.
+
+Mais, au moment où il s'élançait dans cette ligne nouvelle, un fort
+craquement se fit entendre sous la hanche droite du navire, et chacun,
+sur le pont, éprouva une brusque secousse. Presque au même instant,
+_l'Érèbe_ tourna sur lui-même avec rapidité. La roue de gauche,
+mue par une vapeur plus intense, faisait jaillir l'eau écumante, mais
+la roue de droite ne fonctionnait plus.
+
+_L'Érèbe_ avait touché contre un de ces nombreux écueils à fleur d'eau
+qui défendent les abords d'Ouessant.
+
+—_Stop!_... cria le capitaine sans trop s'émouvoir.
+
+La vapeur siffla dans la soupape, et _l'Érèbe_ cessa de tourner.
+
+—Qu'y a-t-il donc?... demanda Montalt.
+
+—S'il plaît à Votre Seigneurie, répondit l'Anglais tranquillement, il
+y a que nous ne battons plus que d'une aile... Notre roue de tribord
+est brisée... et nous allons être forcés, j'en suis désolé pour vous,
+milord, de relâcher dans le port de Brest.
+
+—Je m'y oppose!... dit sèchement Montalt.
+
+L'Anglais salua.
+
+—Milord, répliqua-t-il humblement, le navire est à ma garde... et
+c'est en virant de bord pour complaire à Votre Seigneurie...
+
+—Jamais je ne mettrai le pied sur cette terre maudite, interrompit
+Montalt dont le front pâlissait sous le bronze de sa peau; jamais,
+vivant!... jamais!
+
+Il y avait sur son visage, tout à l'heure si froid, une émotion
+extraordinaire.
+
+—Milord!... voulut dire le capitaine.
+
+Montalt l'interrompit encore.
+
+—Moi, toucher le sol de la Bretagne! reprit-il avec une exaltation
+croissante; moi!... moi!... Vous ne savez donc pas?... Je suis l'ennemi
+de tout ce qui porte un nom breton... Un Breton!... est-ce un homme?...
+Moi qui jette l'or à pleines mains, je verrais un Breton me demander
+l'aumône à genoux, sans lui donner un morceau de pain!... Là!...
+là!... tenez... sous mes yeux!... ajouta-t-il en montrant la mer avec
+un geste d'une énergie terrible, je verrais un Breton périr... périr,
+entendez-vous?... et je ne lui tendrais pas la main!...
+
+Le capitaine regardait Montalt avec étonnement. Aux yeux des hommes
+froids, ces colères soudaines dont le motif ne se devine point sont une
+grande preuve de faiblesse.
+
+Le capitaine se tourna vers le groupe des marins qui attendaient,
+indécis, auprès de la machine, muette maintenant et immobile.
+
+—Bordez les voiles! dit-il. Il y a un mois, milord, ajouta-t-il, si
+vous m'aviez fait l'honneur de prendre mon ancien paquebot, je vous
+aurais assuré de grand cœur contre toutes ces misères... mais on
+veut inventer toujours et faire mieux que le bien!... _L'Érèbe_
+est un bateau à vapeur... Malgré tout le désir que j'ai de vous montrer
+mon respect, je ne peux pas le mener sous voiles jusqu'à Bordeaux.
+
+Les yeux noirs du nabab n'avaient plus déjà cet ardent éclat qui
+naguère illuminait sa prunelle; ce puissant courroux, qui semblait
+devoir briser tout obstacle, tombait peu à peu et s'affaissait sous le
+poids de sa paresse.
+
+—Quand j'ai mis le pied sur votre pont, dit-il pourtant, vous m'avez
+affirmé que j'y étais le maître... Jusqu'à cette heure, je n'ai rien
+ordonné.
+
+—Milord, répliqua l'Anglais, je réponds devant Dieu de votre vie et de
+celle de mes hommes.
+
+Les deux noirs écoutaient et regardaient. Leurs sombres visages
+disaient naïvement la surprise qu'ils éprouvaient à voir une créature
+humaine résister à leur maître.
+
+Le nabab avait remis sa tête sur les coussins.
+
+—Si je vous donnais mille livres, murmura-t-il, iriez-vous tout droit
+à Bordeaux?...
+
+—Mille livres! répéta l'Anglais; quand la peste serait sur les côtes
+de Bretagne, on n'en ferait pas davantage!...
+
+—Deux mille livres, dit le nabab qui ferma ses yeux à demi.
+
+—Impossible! milord.
+
+Les sourcils de Montalt se rapprochèrent légèrement. Ce fut tout.
+Il donna congé au capitaine d'un geste insouciant et ennuyé. Puis,
+il ferma tout à fait les yeux, et demanda sa pipe. Un nuage odorant
+s'éleva bientôt sous les tentures de cachemire, et, quelques secondes
+après, le nabab semblait replongé dans son indolence habituelle.
+
+Les deux noirs étaient là, l'œil au guet, prêts à deviner sa moindre
+fantaisie. Seïd soutenait la pipe d'ambre, tandis que son camarade
+agitait doucement les plumes flexibles de l'éventail.
+
+Impossible de se figurer un degré plus absolu de mollesse. A voir
+cet homme, on songeait au somnolent égoïsme de la Sybaris antique.
+L'apathie du corps et de la pensée étendait comme un voile lourd sur sa
+noble beauté. Il eût fallu la foudre pour l'éveiller de cet accablant
+sommeil. On devait se dire que tout était mort en lui, et qu'il aurait
+vu sans bouger ni s'évanouir la fin du monde.
+
+Tout était mort, excepté cette haine bizarre contre un pays inconnu: la
+Bretagne...
+
+Depuis qu'il avait touché la terre d'Europe, son front basané ne
+s'était rougi qu'une fois: c'était à l'idée de mettre le pied sur cette
+côte de Bretagne!
+
+Était-ce une folie? Et Dieu châtiait-il ainsi cette fière nature
+qui semblait s'anéantir dans l'inertie, après avoir sans doute usé
+toutes les délices, épuisé toutes les ivresses?...
+
+La brume tombait. Les gens d'Ouessant n'avaient pu voir la métamorphose
+qui changeait le brillant steamer en une pauvre barque à voiles.
+_L'Érèbe_ louvoyait avec lenteur parmi les écueils et les courants qui
+sont à l'ouest de Molène. Il gouvernait de son mieux vers la rade de
+Brest.
+
+Le soleil s'était couché au loin dans la haute mer.
+
+La nuit venait. Il n'y avait point de lune au ciel resplendissant
+d'étoiles.
+
+Montalt, perdu dans un demi-sommeil, voyait glisser autour de lui les
+matelots comme autant d'ombres silencieuses.
+
+Tout à coup il lui sembla qu'une de ces ombres se dressait au-dessus
+des autres, à tribord, pour disparaître bientôt dans la nuit.
+
+La mer rendit un bruit sourd.
+
+En même temps un cri s'éleva:
+
+—Un homme à la mer!
+
+D'autres disaient:
+
+—Le Breton!... c'est le Breton!...
+
+Montalt était sur ses pieds. C'eût été merveille pour ceux qui
+l'avaient vu naguère annihilé, pour ainsi dire, dans sa précédente
+inertie, d'admirer maintenant l'élastique vigueur de sa taille.
+
+On eût dit un de ces beaux lions du désert qui, s'éveillant tout à coup
+de leur superbe paresse, s'élancent d'un seul bond, franchissant des
+espaces énormes...
+
+Avant que le capitaine eût donné les ordres usités en pareil cas, le
+pied de Montalt touchait du premier saut la barre de fer du bastingage,
+et, l'instant d'après, il disparaissait sous les vagues.
+
+En même temps que le bruit de sa chute, on entendit deux bruits
+pareils: c'étaient Seïd et son noir compagnon qui venaient de plonger à
+leur tour.
+
+Par le calme qu'il faisait, on n'avait pas eu de peine à rendre le
+navire stationnaire. Deux minutes s'étaient à peine écoulées que
+Montalt, aidé de ses noirs, ramenait le jeune matelot breton, qui
+n'avait pas même perdu connaissance.
+
+Le capitaine tendit la main à Montalt pour l'aider à remonter sur le
+pont. Il y avait sur les traits du brave Anglais une véritable émotion.
+
+—Milord, voulut-il dire, Votre Seigneurie a-t-elle honte de son
+cœur généreux et noble?... Vous disiez tout à l'heure...
+
+Montalt lui imposa silence d'un geste brusque et froid, puis il se
+dirigea vers sa cabine en donnant l'ordre qu'on lui amenât le jeune
+matelot.
+
+On avait décoré avec un luxe exquis l'appartement que devait occuper le
+nabab durant la traversée. Au milieu d'un petit salon, parfumé selon la
+coutume asiatique, et tendu de soie du haut en bas, comme ces coffrets
+mignons destinés à renfermer les objets précieux, il y avait une femme
+jeune et belle, couchée, elle aussi, sur des coussins, et qui semblait
+rêver tristement. A l'entrée de Montalt, elle appela sur ses lèvres un
+sourire qui, malgré elle, s'imprégna de mélancolie.
+
+—Enfin!... murmura-t-elle; je ne vous ai pas vu de tout le jour,
+Berry!... et je suis bien malheureuse quand je ne vous vois pas.
+
+Montalt la baisa au front, et au moment où la jeune femme rougissait de
+plaisir, il dit froidement:
+
+—Je veux être seul, Mirze, laissez-moi.
+
+La pauvre Mirze courba la tête et se retira, obéissante.
+
+Seïd introduisait en ce moment le jeune matelot breton.
+
+Celui-ci avait rejeté en arrière les mèches mouillées de sa chevelure.
+On découvrait maintenant son visage qui annonçait une grande
+jeunesse, bien qu'il fût amaigri déjà et pâli par la souffrance.
+
+C'était une physionomie pensive et hautaine où se devinait un cœur
+droit, mais défiant, et comme une sauvage ignorance de la vie.
+
+—Monsieur, lui dit Montalt après avoir éloigné son noir du geste,
+répondez-moi franchement ou ne répondez pas du tout... c'est par
+l'effet de votre volonté que vous êtes tombé à la mer?
+
+—Oui..., répliqua le Breton qui tenait la tête haute et les yeux
+baissés.
+
+Montalt le considérait avec une attention croissante et son regard
+arrivait à exprimer un degré d'intérêt extraordinaire. On eût dit que
+tout au fond de son âme engourdie de vifs souvenirs s'éveillaient.
+
+—Vous êtes bien jeune, reprit-il, pour être fatigué déjà de la vie.
+
+—J'ai plus de vingt ans, répliqua le matelot.
+
+—Vingt ans!... murmura Montalt comme si ces mots se rapportaient à
+lui-même dans le passé.
+
+Puis il ajouta:
+
+—Pourquoi vouliez-vous mourir?
+
+Le Breton garda le silence.
+
+—Est-ce parce que vous êtes pauvre? poursuivit Montalt dont la
+voix s'adoucissait jusqu'à devenir paternelle.
+
+La joue du jeune matelot se couvrit de rougeur.
+
+—Vous m'avez sauvé la vie..., dit-il comme pour excuser auprès de
+lui-même ce que pouvait avoir de blessant cet interrogatoire.
+
+Ses yeux ne se relevèrent point, mais sa physionomie était un livre
+ouvert où s'écrivait lisiblement sa pensée.
+
+Comme Montalt ne répétait point sa question, il répondit enfin à voix
+basse:
+
+—On ne se tue pas pour cela!...
+
+—C'est vrai, dit Montalt. Mais pourquoi?...
+
+La tête du jeune matelot s'inclina sur sa poitrine.
+
+Montalt attendit un instant; puis il poursuivit encore:
+
+—Vous êtes Breton?
+
+—Oui.
+
+—On dit que les Bretons aiment leur pays, et voilà bien peu de temps
+que la France est en paix avec l'Angleterre... Comment se fait-il que
+vous soyez sur un navire anglais?
+
+Cette fois, le matelot répondit sans hésiter:
+
+—Quand je quittai mon père, ce fut pour servir le roi... On me
+fit novice à bord d'une frégate... Un des officiers m'insulta un jour
+dans le port de Brest... je le tuai.
+
+—En duel?
+
+—Je suis gentilhomme.
+
+Le sourire amical du nabab eut une légère nuance d'amertume.
+
+—Ah!... fit-il, vous êtes gentilhomme!... Moi je ne le suis pas!...
+Et serait-ce le remords d'avoir commis un meurtre qui vous poussait au
+suicide?
+
+Le Breton secoua la tête.
+
+—Vous ne voulez pas vous confier à moi? reprit Montalt; c'est votre
+droit... le mien est de vous parler comme un père... Je n'aime ni votre
+race ni votre caste, jeune homme... mais votre figure est comme le
+miroir d'un brave cœur... vous me plaisez... A votre âge un malheur,
+si grand qu'il soit, ne peut être sans remède... Il faut que vous me
+promettiez de vivre.
+
+Le Breton releva sur Montalt son regard où il y avait encore un peu de
+défiance farouche et beaucoup de gratitude.
+
+—Depuis que j'ai quitté mon pauvre vieux père, murmura-t-il, je n'ai
+trouvé partout qu'indifférence et dureté... Merci, milord... je me
+souviendrai de vous et je prierai pour vous... Quant à la promesse
+que vous me demandez, je me la suis déjà faite à moi-même... Se tuer
+est, dit-on, l'acte d'un lâche et d'un impie... je suis chrétien et
+j'ai du cœur!
+
+Montalt avança involontairement sa main que le jeune matelot toucha
+avec respect.
+
+Il y eut un silence. L'émotion qui était sur le visage du nabab
+s'effaçait peu à peu pour faire place à cette nonchalante froideur de
+l'homme qui ne croit plus et qui n'espère plus.
+
+—J'avais vingt ans aussi..., murmura-t-il enfin sans savoir que ses
+paroles étaient entendues; je souffrais tant! je pensai à mourir...
+Mais, moi aussi, j'étais chrétien et brave!...
+
+—Oh! s'écria le matelot avec effusion, je répondrais devant Dieu que
+vous êtes encore l'un et l'autre!...
+
+Le regard que lui jeta Montalt glaça son effusion, et le fit presque
+repentir de ses paroles.
+
+—Le suis-je?... prononça le nabab d'un ton sec et froid qui semblait
+couvrir un découragement profond.
+
+Puis changeant d'accent avec brusquerie, il demanda tout à coup:
+
+—Comment vous nommez-vous?
+
+—Vincent.
+
+—Vincent qui?...
+
+Tout à l'heure, le jeune matelot aurait répondu peut-être, mais le
+regard de Montalt lui avait rendu son ombrageuse défiance.
+
+—Je suis le premier de ma famille, dit-il, qui ait servi l'étranger...
+j'aurais honte de prononcer ici le nom de mon père.
+
+Le nabab étouffa un bâillement, et ses yeux prirent cette expression de
+lassitude ennuyée qui semblait leur être devenue naturelle.
+
+—Monsieur, dit-il, chacun est libre de placer comme il l'entend sa
+confiance... Excusez-moi si je vous adresse une dernière question...
+Puis-je faire quelque chose pour vous?
+
+Ceci était dit d'un ton très-froid, qui eût amené un refus sur la lèvre
+de tout homme d'une fierté même ordinaire. Pourtant le jeune matelot,
+dont la figure annonçait tant de hauteur, hésita un instant. Quand il
+prit enfin la parole, ce ne fut pas pour refuser.
+
+—Milord..., balbutia-t-il le rouge au front et les yeux fixés au
+plancher de la cabine, le capitaine m'a compté six livres sterling
+pour mes services durant la traversée de Londres à Bordeaux et
+retour... j'ai entendu dire que le bâtiment allait relâcher dans le
+port de Brest... Si je pouvais rendre les six livres au capitaine, je
+retournerais dans mon pays, que je n'aurais pas dû quitter peut-être,
+et où j'ai laissé tout ce que j'aime au monde...
+
+Le nabab retrouva son sourire et tendit une bourse à Vincent avec
+toutes les marques d'une franche satisfaction.
+
+—A la bonne heure! murmura-t-il.
+
+Vincent, dont la rougeur devenait de plus en plus épaisse, prit la
+bourse qui contenait une trentaine de souverains, et fit glisser dans
+sa main six pièces d'or.
+
+—Si vous voulez me dire où vous allez, murmura-t-il, j'acquitterai
+cette dette le plus tôt possible.
+
+Montalt fronça le sourcil.
+
+Et comme Vincent lui tendait toujours le restant de la bourse, il
+s'écria en frappant du pied:
+
+—Ne pouvez-vous prendre le tout?...
+
+—Si vous le permettez, dit Vincent, je prendrai encore une livre pour
+le voyage.
+
+—Le tout!... le tout!... le tout!... répéta par trois fois le nabab
+avec colère.
+
+—Non..., dit Vincent qui posa la bourse sur une table; je ne pourrais
+pas vous le rendre.
+
+Montalt saisit la bourse avec violence et la lança dans la mer à
+travers le carreau d'un sabord.
+
+—Ah!... fit-il amèrement, vous êtes un Breton et vous êtes un
+gentilhomme, M. Vincent!... c'est bien cela, pardieu!... et je vous
+reconnais, quoique j'aie eu la chance de ne pas rencontrer un seul
+de vos pareils durant de longues années!...
+
+—Milord..., voulut dire le jeune matelot, étonné de ce courroux dont
+il ne devinait point la cause.
+
+Montalt s'était levé et parcourait la cabine à grands pas.
+
+—C'est bien cela!... répétait-il, pas de cœur!... pas de
+cœur!... Quand un ami les interroge, le silence... est leur suprême
+vertu; c'est cet orgueil hébété qui ne veut rien devoir, même à un
+sauveur!...
+
+Il se jeta sur un divan à l'autre bout de la cabine. Vincent resta,
+lui, immobile et stupéfait à la même place.
+
+Les fantasques colères de cet homme bizarre s'allumaient et
+s'éteignaient avec une rapidité pareille. Avant que Vincent fût
+revenu de sa surprise, le visage du nabab avait repris sa nonchalante
+indifférence.
+
+Il s'étendit mollement sur son divan, et reprit au bout de quelques
+secondes:
+
+—M. Vincent, nous n'avons plus rien à nous dire... je vous souhaite
+beaucoup de bonheur.
+
+Bien qu'il fût difficile de trouver une forme de congé moins ambiguë,
+le jeune matelot ne bougea pas. Il s'était fait en lui, durant cette
+dernière minute, un travail rapide, et son cœur honnête lui
+avait expliqué le courroux de Montalt.
+
+—Milord, répliqua-t-il en surmontant son embarras, il se peut que vous
+n'ayez plus rien à me dire, mais moi je ne suis pas dans le même cas...
+j'ai compris que mon silence était de l'ingratitude...
+
+—Je vous déclare, M. Vincent, interrompit Montalt, que je n'ai aucune
+espèce d'envie d'entendre votre histoire.
+
+Il fallait du courage pour passer outre.
+
+Vincent franchit à pas lents la distance qui le séparait du nabab, et
+prit sa main avec une respectueuse hardiesse.
+
+—Vous m'avez fait un reproche cruel, dit-il doucement; c'est pour moi
+que je vous prie de m'entendre... Je crois que vous avez rencontré
+des hommes mauvais en votre vie, milord... Au moins, si vous vous
+souvenez de moi, vous direz qu'il est en Bretagne un cœur confiant
+et reconnaissant...
+
+—Orgueil!... pensa tout haut Montalt dont la voix était pourtant
+radoucie; dites ce que vous voudrez, je vous écoute.
+
+Le jeune matelot se recueillit un instant; et à mesure qu'il faisait
+retour vers le passé, un nuage de douleur profonde venait voiler son
+regard.
+
+—Nous sommes une famille autrefois puissante en Bretagne, dit-il;
+son nom est désormais tout ce que je vous cacherai, milord... La
+branche aînée de cette famille est restée riche, quoique bien déchue...
+La branche cadette, dont je suis, est indigente jusqu'à manger le pain
+des autres...
+
+Montalt renversa sa tête sur les coussins et ferma les yeux, suivant sa
+coutume. Vincent avait pris la résolution d'expier sa faute prétendue
+et d'aller jusqu'au bout.
+
+—Mes sœurs, mon père et moi, poursuivit-il, nous habitions le
+manoir de mon cousin germain, que j'appelais mon oncle à cause de la
+différence d'âge... Il était bon pour nous, et mon père nous disait
+sans cesse de l'aimer.
+
+«Mon oncle a une fille qu'on nomme Blanche... Avant de savoir ce que
+c'est que l'amour, je l'aimais...»
+
+—Une idylle bretonne! grommela le nabab avec humeur.
+
+—Je l'aimais..., continua Vincent qui parut ne point prendre garde à
+l'interruption; je ne sais pas si vous avez aimé ainsi en votre vie,
+milord... Moi je n'avais qu'une pensée la nuit et le jour... Sais-je
+ce que j'aurais fait pour elle?... Quand elle était triste, la pauvre
+enfant, mon cœur saignait... Quand elle souriait, je sentais
+dans mon âme la joie que les bienheureux doivent avoir au ciel!...
+
+«Je n'espérais guère, car Blanche était l'unique héritière des biens de
+la famille, tandis que moi je n'avais rien... Je ne me demandais jamais
+ce que serait l'avenir. Je la voyais: j'étais heureux...
+
+«Eussé-je possédé tous les trésors du monde, je n'aurais peut-être pas
+espéré davantage. Il y avait tant de respect dans mon amour! C'était
+d'en bas toujours que je la contemplais, comme on adore les anges de
+Dieu...»
+
+Vincent avait la tête penchée sur sa poitrine. Sa voix tremblait et ses
+yeux étaient humides...
+
+Ce n'était plus de l'ennui qui était sur le visage de Montalt. Une
+amère pensée plissait son front, et le récit de Vincent lui causait
+évidemment une sensation pénible.
+
+Le jeune matelot passa le revers de sa main sur son front où perlaient
+quelques gouttes de sueur.
+
+—Je ne peux pas vous dire, moi, milord, reprit-il avec une sorte de
+brusquerie, tout ce qu'il y avait de respect timide au fond de mon
+cœur!... La regarder seulement me semblait de l'audace... et quand
+je me voyais dans mes rêves effleurer sa douce main d'un baiser,
+j'avais du froid dans les veines comme à la pensée d'un crime.
+
+«Oh! il a fallu que Dieu me prît ma raison!... J'étais fou!... plus fou
+mille fois que les malheureux qu'on enchaîne à leur grabat derrière des
+grilles de fer!...»
+
+Le nabab écoutait maintenant avec une attention croissante.
+
+Vincent, au contraire, hésitait à poursuivre. Après s'être arrêté un
+instant, il reprit néanmoins avec lenteur et en faisant sur lui-même un
+visible effort.
+
+«Un jour, on donnait fête au manoir... il y a de cela bientôt six
+mois... C'était une de ces belles journées qui devancent la saison, et
+qui prêtent de brûlants rayons au soleil du printemps.
+
+«L'atmosphère était tiède; pas un souffle d'air n'agitait la verdure
+naissante.
+
+«J'étais malade depuis plusieurs semaines, et chaque nuit je
+tremblais de cette fièvre tenace qui semble s'exhaler de nos marais
+d'Ille-et-Vilaine...»
+
+—Ah!... fit Montalt; vous êtes d'Ille-et-Vilaine?
+
+—Oui. Ce jour-là, je me souviens que je souffrais davantage... A
+table, j'avais peine à me tenir droit sur mon siége.
+
+«—Allons, Vincent, me dit mon oncle, on n'apporte pas ainsi un
+visage d'hôpital parmi de joyeux convives!... Buvez comme un homme, ou
+allez vous mettre au lit!...
+
+«Je fus sur le point de me retirer, mais Blanche était en face de moi,
+à côté de sa mère; elle souffrait, elle aussi, d'un mal pareil au mien;
+son angélique visage avait comme un voile de pâleur... Mon Dieu! si
+vous saviez comme elle était belle!...
+
+«Je restai: pouvais-je me priver volontairement de sa vue? Et, pour
+avoir le droit de rester, je tendis mon verre, et je bus plus souvent
+que de coutume.
+
+«Quand on se leva de table, il y avait une brume mouvante au-devant de
+mes yeux, et je voyais les objets tourner confusément autour de moi.
+
+«Le jour baissait. Je sortis de la maison, et j'errai durant une heure
+dans les allées du jardin.
+
+«Je fuyais la foule. Ma tête brûlait, mon cerveau s'emplissait de rêves
+insensés, de rêves comme je n'en avais jamais eu avant ce jour, comme
+je n'en ai jamais eu depuis...
+
+«Les hôtes de mon oncle causaient et jouaient le long des charmilles.
+Quand j'entendais le bruit de leurs voix, je m'éloignais, parce que
+leur gaieté me blessait le cœur.
+
+«Il y avait, à l'extrémité la plus reculée du jardin de mon oncle,
+un berceau épais où Blanche aimait à se retirer durant la chaleur du
+jour.
+
+«Bien souvent, je passais de longues heures à contempler sa belle
+rêverie à travers les branches de la charmille.
+
+«D'instinct et sans le savoir, je m'étais dirigé vers ce berceau.
+
+«La nuit était sombre et lourde. Quand j'arrivai au seuil de la chambre
+de verdure, je vis une forme blanche étendue sur le banc de gazon qui
+en occupait le centre...»
+
+Le jeune matelot s'arrêta encore. Les paroles tombaient une à une et
+comme brisées de sa lèvre pâle.
+
+Une chose étrange, c'est que le nabab semblait lutter avec lui
+d'émotion profonde. Sous le masque de bronze qui couvrait son visage,
+Montalt était d'une pâleur livide.
+
+Pendant le silence qui se fit, on eût pu entendre sa respiration
+pénible et oppressée.
+
+Quand Vincent reprit la parole, sa voix sourde et voilée arrivait à
+peine jusqu'aux oreilles de Montalt.
+
+—Il n'y avait en moi ni raisonnement ni pensée, dit-il; j'entrai dans
+le berceau; je m'agenouillai auprès de Blanche endormie et je l'adorai
+silencieusement, comme on adore Dieu.
+
+«J'entendais, tout près de mon oreille, son souffle égal et doux;
+je comptais les battements de son cœur...
+
+«Les instants s'écoulèrent. La nuit avançait. Les voix rieuses des
+convives n'arrivaient plus jusqu'à nous.
+
+«Nous étions seuls, mon sang brûlait mes veines...
+
+«Blanche dormait toujours, et mes yeux habitués à l'obscurité la
+voyaient sourire à son rêve.
+
+«Je ne sais si mon oreille me trompa. Jamais je ne lui avais dit mon
+amour; et pourtant, il me sembla l'entendre prononcer mon nom dans son
+sommeil...»
+
+Vincent tremblait et ses jambes manquaient sous le poids de son
+corps. Le nabab demeurait immobile, mais de grosses gouttes de sueur
+sillonnaient son front et ses tempes.
+
+Vincent n'y prenait point garde.
+
+«—Le démon!... le démon!... murmura-t-il avec égarement; le démon prit
+mon âme!... Dieu m'abandonna... je me levai... mes lèvres touchèrent
+les lèvres de Blanche...
+
+«Blanche dormait toujours...
+
+«Oh! pourquoi la foudre ne m'a-t-elle pas frappé en ce moment?
+
+«La pauvre enfant s'éveilla entre mes bras qui la pressaient
+avec délire. Elle poussa un grand cri. Le remords avait déjà remplacé
+l'ivresse... moi, je m'enfuis comme un criminel...
+
+«Toute la nuit j'errai dans la campagne. L'enfer était au fond de mon
+cœur...»
+
+Montalt ne bougeait pas, mais son visage peignait une indicible torture.
+
+Il n'écoutait plus le jeune matelot, qui achevait sa confession d'une
+voix navrée.
+
+«—Je la revis le lendemain, disait-il; les anges ne devinent point
+le mal... elle ne m'avait pas reconnu... elle ne savait pas... elle
+souriait!...»
+
+Vincent se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot déchira sa
+poitrine.
+
+Il y eut un long silence.
+
+Tout à coup le jeune matelot sentit une main de fer qui étreignait son
+bras; il laissa retomber ses deux mains, croisées au-devant des yeux,
+et vit la haute taille du nabab debout et immobile auprès de lui.
+
+Montalt était si pâle qu'on eût dit un fantôme. Un sourire plein
+d'amertume et de douleur relevait les coins de sa lèvre. On lisait dans
+son regard une sorte de folie froide et poignante.
+
+—Où donc avez-vous appris cette histoire?... demanda-t-il d'une voix
+basse et saccadée.
+
+Vincent ouvrit de grands yeux étonnés.
+
+—Répondez-moi!... répondez-moi!... dit le nabab en secouant son
+bras avec une violence terrible; saviez-vous à quoi vous vous exposiez
+en venant jusque chez moi me dire que je suis un lâche et un infâme?...
+
+—Vous!... balbutia Vincent stupéfait.
+
+—Moi!... moi!... répéta Montalt avec force.
+
+Puis sa voix faiblit, épuisée, tandis qu'il ajoutait:
+
+—Tout cela est vrai!... tout cela est bien vrai!... elle était plus
+belle que les anges!... et le démon me frappa de folie... Mais n'ai-je
+donc pas encore assez souffert pour expier mon crime?...
+
+Vincent croyait rêver; plus il s'efforçait de comprendre, plus la nuit
+se faisait épaisse dans son esprit.
+
+Montalt lui lâcha le bras tout à coup, et se laissa tomber anéanti sur
+son divan.
+
+Il resta là sans mouvement pendant plus d'une minute; puis il
+tressaillit comme on fait à un brusque réveil.
+
+—Laissez-moi!... dit-il à Vincent.
+
+Le jeune marin s'éloigna aussitôt.
+
+Quand il fut parti, Montalt mit ses deux mains sur son cœur qui
+défaillait; un gémissement sourd sortit de sa poitrine.
+
+Puis il fit un effort pour se lever, et gagna en chancelant un meuble
+de forme étrangère, qu'il ouvrit à l'aide d'une petite clef
+suspendue à son cou par une chaîne d'or.
+
+Il prit une boîte un peu plus large que la main, dont le couvercle
+disparaissait sous une garniture de diamants d'une eau éblouissante.
+
+Ses doigts tremblaient, tandis qu'il hésitait à soulever le couvercle
+de la boîte.
+
+Quiconque eût assisté à cette scène solitaire, se fût demandé quel
+trésor était assez précieux pour mériter une semblable enveloppe.
+
+Car il y avait plusieurs millions sur le couvercle de cette boîte.
+
+Montalt l'ouvrit enfin: elle ne contenait qu'une boucle de cheveux
+blonds, fins et doux comme des cheveux d'enfant ou de jeune fille.
+
+Les traits de Montalt peignaient un recueillement grave et profond. Il
+contempla durant plus d'une minute la boucle de cheveux. Une sorte de
+religieuse extase l'absorbait...
+
+Ses paupières battirent. Un nom murmuré doucement s'échappa de ses
+lèvres, un nom de femme...
+
+Il tomba sur ses genoux, et deux larmes roulèrent le long de sa joue.
+
+
+
+
+II
+
+LA FÊTE.
+
+
+Trois ans s'étaient écoulés depuis ce soir d'orage où le jeune M.
+Robert de Blois et son écuyer Blaise avaient franchi pour la première
+fois le seuil du manoir de Penhoël.
+
+La nuit tombait. Le marais cachait déjà sa vaste pelouse coupée çà et
+là par quelques ruisseaux paisibles. A la place même où nous avons vu
+le bac de Benoît Haligan traîné par l'inondation furieuse, les maigres
+troupeaux de Glénac paissaient tranquillement l'herbe parfumée.
+
+La rivière de l'Oust coulait silencieuse entre les deux collines
+au passage de Port-Corbeau. Le ciel était noir. La nuit venait, pesante
+et chaude, après une étouffante journée.
+
+A mesure que l'ombre devenait plus épaisse, on voyait s'allumer des
+lueurs le long de ce cordon de petites montagnes qui font une ceinture
+aux marais de Glénac.
+
+Ces lueurs pouvaient se compter par le nombre des bourgs riverains du
+marais. Chaque paroisse avait la sienne. Un étranger, arrivant de Redon
+par la route de la Gacilly, aurait pu penser que cinq ou six incendies
+s'étaient allumés à la même heure dans tous les villages du canton.
+
+Mais, pour les gens du pays, ces lointaines lumières n'avaient rien de
+sinistre. Elles signifiaient, au contraire, ébattement et bombance;
+pour les bons gars, course à l'oie, _papegault_[4], lutte corps à corps
+et guerre des fouets; pour les filles, concert solennel et danses sur
+la place de la mairie; pour tout le monde, le tonneau de cidre, orné
+de fraîches ramées de châtaigniers, mis en perce devant la porte de
+l'église.
+
+ [4] Tir au fusil.
+
+C'était le 25 août 1820. On fêtait la Saint-Louis, en l'honneur du roi
+Louis XVIII.
+
+De tous les feux de joie, le plus beau et le mieux flambant était
+sans contredit celui de la paroisse de Glénac, allumé dans l'air de la
+métairie de Penhoël, au-dessous du manoir.
+
+Il y avait au moins cinquante fagots et une douzaine de pétards. René
+de Penhoël, maire de Glénac, en personne, y avait mis le feu à l'aide
+d'une belle torche bleue fleurdelisée d'argent. La flamme montait
+gaiement vers le ciel, éclairant à la fois le manoir neuf, les vieilles
+murailles gothiques et la Tour-du-Cadet.
+
+A l'entour, les paysans riaient, buvaient et dansaient.
+
+Un peu plus loin, dans les jardins illuminés du manoir, la population
+noble et bourgeoise de la contrée, la _société_ avait aussi sa fête.
+Penhoël, tout en faisant dresser une table pour les paysans dans l'aire
+de sa ferme, avait ouvert ses salons aux gentilshommes du voisinage. Il
+y avait eu festin, et le bal allait commencer.
+
+On ne voyait dans les allées du jardin que robes de soie antiques et
+beaux habits campagnards. Le vin de Penhoël était bon; le cidre de la
+métairie était excellent; les nobles hôtes du jardin rivalisaient de
+belle humeur avec les convives de l'aire, de même que les lampions
+prodigués luttaient de clartés vives avec le feu de joie.
+
+C'était un bon jour pour tout le monde, et l'on n'en était pas à
+savoir que le maître de Penhoël faisait bien les choses, quand il s'y
+mettait.
+
+Toutes ces lumières, répandues à profusion au sommet de la côte
+où s'élevait le manoir, faisaient contraste avec les ténèbres
+environnantes, et jetaient dans une nuit plus profonde les versants
+boisés de la colline.
+
+La pente roide qui descendait au Port-Corbeau était surtout plongée
+dans une obscurité complète.
+
+Le taillis de châtaigniers semblait un grand tapis noir, aux bords
+duquel le cours tranquille de l'Oust mettait une étroite frange
+d'argent.
+
+La rampe abrupte faisait ombre au bas de la montagne; nul reflet n'y
+arrivait, et c'est à peine si quelques échos lointains des mille bruits
+de la fête y descendaient comme un murmure perdu.
+
+Au milieu de ces ténèbres et de ce silence, on voyait pourtant, à
+travers les branches des châtaigniers, une petite lueur rougeâtre, et
+l'on entendait de temps en temps comme un cri sourd.
+
+La lueur et le cri sortaient tous deux de la loge de Benoît Haligan, le
+sorcier, dont la porte était grande ouverte.
+
+C'eût été pitié que de voir, si près de cette joie bruyante, la
+scène solitaire et désolée qui avait lieu dans la loge du pauvre
+passeur.
+
+L'intérieur de la cabane était tel que nous l'avons vu dans la première
+partie de cette histoire: un grabat entre quatre murailles nues et
+humides, auxquelles pendaient çà et là quelques instruments de pêche.
+
+Mais le grabat semblait plus misérable encore qu'autrefois; les
+murailles s'étaient lézardées, et les filets de pêche tombaient en
+lambeaux.
+
+Benoît Haligan paraissait avoir subi l'effet du temps plus cruellement
+encore que sa loge ruinée. Il était étendu sur son grabat, hâve comme
+un spectre, la bouche béante et les yeux fixes. Son souffle râlait dans
+sa gorge, et des gouttes de froide sueur brillaient sur sa joue livide
+à travers les poils longs et clair-semés de sa barbe.
+
+Il ne bougeait pas. Seulement, lorsqu'un pétard détonait au haut de la
+montagne, ses lèvres se prenaient à remuer lentement.
+
+Il murmurait une prière pour les _bleus_ qu'il avait tués sur la lande,
+durant les guerres de la chouannerie...
+
+Il y avait bien des mois que le vieux passeur gisait ainsi sur son
+lit de souffrance. Depuis deux années et plus, il n'avait pas mis le
+pied sur son bac, dont la clef était maintenant au manoir. Son
+agonie, trop longue, avait usé à la fois la compassion et la terreur
+superstitieuse des bonnes gens du pays. On ne le craignait plus guère,
+bien qu'il passât toujours pour sorcier, et ses voisins avaient oublié
+la route de sa cabane.
+
+Il se mourait tout seul, lentement et tristement. Sans les deux jeunes
+filles de l'oncle Jean, Diane et Cyprienne de Penhoël, qui venaient
+chaque jour s'asseoir à son chevet, des semaines entières se seraient
+écoulées sans qu'un être humain passât le seuil de sa cabane.
+
+Parfois, à les voir paraître belles et douces comme un rayon de
+consolation divine, le passeur retrouvait un sourire. Mais d'autres
+fois ses paupières se baissaient et un voile de douleur plus morne
+tombait sur son visage.
+
+Ses traits immobiles prenaient alors comme une expression de pitié.
+
+Il priait à voix basse, et au milieu de sa prière d'étranges paroles
+s'échappaient de ses lèvres. On eût dit qu'il voyait les jeunes filles
+déjà mortes dans le même cercueil, car, au lieu de demander à Dieu
+leur bonheur en ce monde, il priait pour le repos de leurs âmes durant
+l'éternité.
+
+Et il joignait ses mains amaigries en pronostiquant malheur à tout
+ce qui portait le nom de Penhoël.
+
+Mais le vieux Benoît Haligan était fou depuis bien longtemps; chacun
+savait cela.
+
+Personne n'était sans l'avoir entendu dire plus d'une fois que sa
+maladie venait du jeune M. Robert de Blois et de son domestique Blaise.
+
+Depuis ce soir d'orage où il avait monté dans le bac, pour ne point
+abandonner le maître de Penhoël, il ne s'était pas relevé.
+
+Dieu merci, le maître de Penhoël, qui aurait dû partager le même mal,
+se portait à merveille, et jamais on n'avait vu paire d'amis s'entendre
+mieux que lui et le jeune M. Robert de Blois.
+
+On laissait dire l'ancien sorcier, qui se mourait tout bonnement de
+vieillesse...
+
+Assurément, parmi les joyeux danseurs qui se trémoussaient sur la terre
+battue de l'aire, personne ne songeait à lui en ce moment. Le feu de
+joie brûlait, le cidre coulait: Vivent le roi et les jolies filles!
+
+Et vive aussi l'absent! car cette fête de Louis n'était pas pour le
+roi tout seul. L'aîné de Penhoël se nommait Louis comme le roi, et il
+y avait là de vieux paysans qui vidaient leur écuelle à son souvenir,
+bien plus souvent qu'en l'honneur de Sa Majesté.
+
+Devant la porte de la ferme, un groupe de graves métayers, présidé
+par le père Géraud, aubergiste de Redon, parlait de M. Louis sans
+se lasser, avec ce mélancolique bonheur des gens qui aiment et qui
+regrettent.
+
+Là, pas une voix qui ne fût émue en prononçant le nom de l'aîné de
+Penhoël.
+
+Chacun recueillait ses souvenirs: on rappelait une anecdote cent fois
+racontée, un trait de courage, une preuve de bon cœur, une joyeuse
+étourderie...
+
+C'était la Saint-Louis. Ce jour appartenait à Penhoël, bien avant que
+le roi de France eût repris son trône. Depuis dix-huit ans que le
+jeune monsieur était parti, ce jour était consacré tout entier à son
+souvenir. Les vieux marins qui avaient servi sous le commandant, les
+anciens compagnons de M. Louis se réunissaient tous les ans pour parler
+du bon temps passé.
+
+Quel fier chasseur! On connaissait le son de sa trompe tout le long
+du marais, jusqu'au confluent de l'Oust et de la Villaine. Il courait
+mieux que les gars de Saint-Vincent! A la lutte, il faisait plier
+les reins des glorieux de Saint-Pern et de Questemberg! C'était lui
+qui lançait la barre le plus haut et le plus loin, lui toujours! Au
+_papegault_, c'était la balle de son beau fusil qui allait se ficher
+sur le clou!
+
+Et quand il avait gagné le prix de la lutte, le prix de la course,
+le prix du tir et encore le prix de la barre, ah! personne n'avait
+oublié cela:
+
+—Tiens, papa Géraud, le mouchoir de cou est pour ta femme! Mathurin,
+tu es le plus pauvre, à toi le mouton!
+
+Et la bourse brodée de laine rouge à l'un; et à l'autre, l'épinglette
+d'acier avec ses belles touffes de soie!...
+
+Oh! le cher jeune monsieur!...
+
+A mesure qu'on parlait, le groupe devenait plus nombreux. Quelques
+ménagères s'approchaient; elles avaient peut-être, elles aussi, leurs
+souvenirs. Les jeunes gens venaient écouter les récits des vieillards.
+Et quand le père Géraud, l'œil humide et la voix tremblante, levait
+son verre à la mémoire de Louis de Penhoël, les jeunes gens demandaient:
+
+—M. Louis avait-il donc le poignet plus vigoureux que Vincent? le pied
+plus alerte, la main plus sûre, le cœur plus généreux?...
+
+Hélas! Vincent aussi avait quitté la maison de son père. On disait
+qu'il était parti pour se faire matelot sur un bâtiment du roi.
+Matelot, comme le fils d'un pauvre homme, Vincent, le propre neveu du
+commandant de Penhoël!
+
+On avait beau fermer les yeux et vouloir douter, il y avait comme un
+malheur autour de cette famille aimée. René de Penhoël restait bien
+au manoir, riche encore et respecté, mais ceux qui avaient connu
+l'absent disaient tout bas que la vraie gloire de Penhoël était morte...
+
+Au moment où l'on avait allumé le feu de joie, les nobles hôtes
+du manoir avaient daigné se mêler, suivant la coutume, aux danses
+villageoises; puis la fête s'était séparée en deux camps: paysans
+et paysannes avaient continué de sauter dans l'aire, tandis que les
+cavaliers de bonne maison continuaient le bal avec leurs dames dans un
+salon de verdure, ménagé au milieu du jardin.
+
+Notre ami Blaise, le teint fleuri et la mine imposante, présidait
+à la fête villageoise. Tout le monde l'appelait M. Blaise bien
+respectueusement; il portait un costume d'apparat qui ressemblait plus
+à l'habit d'un homme comme il faut qu'à la livrée d'un domestique.
+Tandis qu'il dominait les paysans de l'aire de toute la hauteur de son
+importance, son maître, M. Robert de Blois, était, dans le jardin, le
+roi du bal.
+
+Personne, en vérité, ne pouvait lutter avec lui d'élégance et de
+belles manières. C'était lui qui donnait les ordres et qui faisait les
+honneurs. René de Penhoël ne paraissait point, et personne ne songeait
+à s'en inquiéter.
+
+M. de Blois était là; pouvait-on souhaiter un autre amphitryon? Il se
+multipliait; il se montrait gracieux pour tous et pour toutes. Il
+était si bien l'ami de la maison qu'aisément on eût pu l'en croire le
+maître.
+
+L'assemblée était fort bizarrement composée. Il y avait de charmantes
+jeunes filles et des demoiselles d'un ridicule très-avancé. Parmi les
+premières, il fallait distinguer Blanche de Penhoël, la plus jolie de
+toutes.
+
+Elle avait maintenant quinze ans. Sa jeunesse tenait complétement ce
+qu'avait promis son enfance. Impossible de trouver une beauté plus
+douce et plus harmonieuse. Son regard timide avait conservé cette
+expression tendre et presque céleste qui lui avait valu de la part des
+bonnes gens du pays le surnom de l'Ange de Penhoël.
+
+Elle portait une robe de mousseline blanche, bordée par une guirlande
+de petites fleurs bleues. Cette toilette allait à son visage et à la
+grâce languissante de sa taille.
+
+Quand parfois elle quittait le salon de verdure pour aller chercher
+sa mère au jardin, et qu'on la voyait se perdre dans le demi-jour des
+longues allées, elle ressemblait à ces pâles et belles visions que se
+faisait la poésie des bardes de Bretagne.
+
+Il y avait des moments où le visage de Blanche exprimait le plaisir
+naïf de l'enfant qui se sent naître jeune fille: la joie inconnue du
+premier bal. Ses traits rayonnaient alors; un éclair s'allumait
+dans l'azur de ses grands yeux. Puis sa paupière retombait, triste; le
+sourire ébauché mourait sur sa lèvre. Dans ce cœur de quinze ans, y
+avait-il déjà une douleur cachée?...
+
+Robert de Blois s'empressait beaucoup autour d'elle, et y mettait même
+une sorte d'ostentation. Il ne cédait guère l'honneur de prendre sa
+main pour la contredanse qu'à un seul rival, auprès de qui ses manières
+avaient un singulier mélange de cordialité feinte et d'inquiétude
+dissimulée.
+
+Ce rival n'était autre que le jeune comte Alain de Pontalès, héritier
+unique de l'ancienne fortune des Penhoël.
+
+Car, nous devons le dire tout de suite, cette grande haine de famille,
+qui existait autrefois entre Penhoël et Pontalès, avait pris fin,
+grâce à l'intervention de Robert. Le manoir et le château voisinaient
+maintenant. René s'était résigné à voir des étrangers occuper le
+domaine de ses pères.
+
+En définitive, le vieux Pontalès était un brave homme, capable de
+rendre service à l'occasion. Personne n'ignorait que Penhoël avait
+puisé plus d'une fois, depuis trois ans, dans sa bourse toujours bien
+garnie. Aussi passaient-ils tous les deux pour être les meilleurs amis
+du monde.
+
+Penhoël possédait, comme nous l'avons dit, par lui-même et du chef
+de son frère absent, une quarantaine de mille livres de rente. C'était
+plus qu'il n'en fallait pour soutenir honorablement le train de vie
+adopté par la famille. Mais depuis trois ans les choses avaient changé.
+Un élément nouveau avait été introduit au manoir. L'hospitalité grande
+et simple s'était transformée en un luxe prodigue, et les quarante
+mille livres de rente, doublées tout à coup par miracle, n'auraient
+plus suffi aux dépenses de Penhoël.
+
+Or, chaque fois que les dépenses d'un homme riche excèdent de beaucoup
+son revenu, quelque diabolique expédient lui vient en tête: il
+faut être sûr que cet homme, sous prétexte d'arrêter le désastre,
+précipitera sa ruine. Penhoël était devenu joueur.
+
+La cause de ces désordres nouveaux était une femme, jeune encore et
+remarquablement belle, qui se promenait en ce moment au bras du jeune
+Pontalès, dans le salon de verdure, et dont la riche toilette excitait
+la jalousie de toute la partie féminine de l'assemblée.
+
+Dans cette femme fière et portant au mieux sa riche parure, nous
+eussions difficilement reconnu la pauvre fille que nous avons vue
+arriver autrefois à l'auberge du _Mouton couronné_ avec une
+robe poudreuse et des souliers en lambeaux. C'était Lola pourtant,
+la dormeuse à qui maître Blaise refusait jadis un petit morceau de
+fromage, et qui avait maintenant assez de perles dans ses cheveux noirs
+pour payer l'auberge du bon père Géraud.
+
+Le maître de Penhoël l'aimait d'une passion aveugle, et se ruinait pour
+elle.
+
+Il l'aimait en esclave... un regard de Lola l'eût fait courir au bout
+du monde. Et pourtant son amour était plein de remords. La vue de sa
+femme qui souffrait sans se plaindre le poursuivait comme un accablant
+reproche. Sa fille, surtout, qui avait été si longtemps son adoration
+et son orgueil, eût été bien forte contre cet amour, s'il n'y avait eu
+au fond du cœur du maître de Penhoël un de ces doutes tenaces qui
+empoisonnent la vie...
+
+Il s'était jeté dans la passion qui l'absorbait maintenant avec fureur,
+et comme on s'enivre pour fuir la voix de sa conscience...
+
+La province a des anathèmes bien amers pour les mœurs parisiennes.
+Elle ressemble à ces femmes laides, à cheval sur leur vertu inattaquée,
+qui étourdissent les gens au déplaisant fracas de leur austérité. Mais
+quand la province se met à faire du vice, elle va plus loin que Paris,
+qui garde au moins la pudeur et ne jette jamais le voile. La
+province n'y prend point tant de façons; elle va bonnement son chemin,
+et voici ce qui arrive: si le vice est pauvre, on l'écrase; si le vice
+est riche, on l'accepte.
+
+Point de milieu! La province ne sait ni fermer les yeux ni tourner la
+tête. Elle voit tout, parce que son œil curieux se colle au trou des
+serrures. Quand elle a vu, elle compte. Suivant le résultat du calcul,
+elle va lever le pied pour écraser le coupable, ou courber la tête pour
+le saluer jusqu'à terre.
+
+René de Penhoël était riche; il avait droit de scandale. Parmi les
+quelques hobereaux indigents et les quelques bourgeois, composant
+la _société_ du pays, personne n'ignorait sa conduite; et pourtant,
+personne ne songeait à l'excommunier. On allait chez lui, on se faisait
+même grand honneur de ses invitations; mais pour moitié moins, on eût
+lapidé un pauvre diable.
+
+Seulement, comme certains bruits commençaient à courir dans les
+environs, attaquant, non plus la réputation de Penhoël, mais l'état
+de sa fortune, la _société_, tout en gardant de prudents dehors de
+respect, le déchirait tout bas à belles dents.
+
+C'était un acquit de conscience. La partie sage de l'assemblée, les
+maris graves, les dames décidément trop lourdes pour danser encore et
+les demoiselles aigries par un célibat dont le terme ne venait
+point, avaient un vague remords de fréquenter ce pécheur, et pensaient
+expier leur faute en exagérant ses torts.
+
+Tandis que les jeunes gens foulaient gaiement le gazon, la galerie
+assise glosait, Dieu sait comme! La calomnie est une douce pénitence;
+dans leur fureur d'expiation, ces dames et ces messieurs envenimaient
+le mal et ne se faisaient point scrupule d'envelopper beaucoup
+d'innocents dans leur tardif anathème.
+
+On était libre en ce moment. La danse avait éloigné du petit cercle
+grave toutes les oreilles profanes. René de Penhoël avait quitté le bal
+pour s'enfermer avec M. de Pontalès le père, et l'homme de loi. Quant à
+Madame, elle se promenait à l'écart, au bras du bon oncle Jean.
+
+C'était l'instant de mordre. On mordait. Robert, Lola, Penhoël, Madame
+elle-même, tout le monde y passait. Parmi les hôtes du manoir, il n'y
+avait qu'un seul homme infaillible et impeccable, c'était le vieux
+marquis de Pontalès, lequel possédait soixante mille livres de rente au
+soleil!
+
+L'influence de cet honnête cénacle ne s'étendait point jusqu'au bal qui
+se poursuivait, joyeux et rieur. L'orchestre campagnard jouait à tour
+de bras, et le tapis de verdure ne chômait guère. Il y avait là surtout
+deux couples dont la gaieté communicative et jeune ranimait à
+chaque instant le plaisir et se chargeait de redonner l'élan à la fête:
+c'étaient Cyprienne et Diane de Penhoël, les jolies filles de l'oncle
+Jean, avec leurs cavaliers, deux enfants comme elles, deux beaux et
+braves enfants dont le sourire vous eût égayé le cœur.
+
+Cyprienne dansait avec Roger de Launoy, qui était devenu un charmant
+cavalier, à la figure hardie et sentimentale en même temps; Diane
+donnait sa petite main blanche à un jeune homme dont la mine résolue et
+spirituellement insoucieuse eût été remarquée par tous pays.
+
+C'était un peintre parisien que Penhoël avait fait venir pour orner
+dignement les appartements de Lola.
+
+Depuis deux ans qu'il était en Bretagne, le jeune peintre avait fait
+une énorme quantité de fresques et de portraits. Personne, dans la
+société, n'était à même de trancher la question de savoir s'il avait ou
+non un talent artistique. Lui-même n'en savait trop rien peut-être. Il
+peignait ce qu'on voulait et surtout tant qu'on voulait; il prenait la
+vie comme on la lui donnait, riant au jour le jour et ne soupçonnant
+point qu'on pût songer au lendemain.
+
+Roger et lui étaient amis jusqu'au dévouement, bien qu'ils ne se
+fussent jamais fait de grandes protestations de tendresse.
+
+Il se nommait Étienne Moreau. Quand on ne lui donnait point de
+salle de billard à orner ou des perdrix défuntes à grouper avec des
+lièvres assassinés au-dessus des portes; quand il désespérait de
+trouver Diane au jardin et qu'il se lassait de courir la campagne avec
+Roger, il se retirait seul parfois dans sa chambre. C'était bien rare.
+Dans sa chambre il n'y avait qu'une toile ébauchée.
+
+La plupart du temps, il regardait cette toile, les bras croisés, sans
+songer à prendre sa palette.
+
+Mais parfois, lorsqu'un beau rayon de soleil venait jouer dans les
+hauts châssis de sa fenêtre, il saisissait tout à coup ses pinceaux et
+ajoutait quelques touches à la toile à peine commencée.
+
+Cela ne ressemblait point aux fresques de la salle de billard, ni aux
+dessus de portes qu'il peignait avec une fécondité si obéissante pour
+le maître de Penhoël. C'était une peinture hardie et d'un style étrange.
+
+Le tableau représentait une jeune fille vêtue en paysanne, et jouant de
+la harpe. C'était le portrait de Diane.
+
+De sa vie, Étienne n'avait rêvé, jusqu'au moment où les traits de Diane
+de Penhoël avaient surgi, vivants, de la toile, sous son pinceau timide
+et comme incertain. Maintenant, quand il était seul avec son tableau,
+il rêvait.
+
+Il aimait Diane, Diane l'aimait. Ils ne se parlaient jamais d'amour.
+
+Dans les longues causeries qu'ils cherchaient et qui les faisaient
+heureux, ils n'avaient guère qu'un seul sujet d'entretien. C'était un
+choix bizarre; ils causaient de Paris.
+
+L'artiste sans souci enseignait la grande ville à la jeune fille de
+Bretagne.
+
+La jeune fille écoutait, curieuse, émue. Ce n'était jamais elle qui
+changeait de conversation, et c'était toujours elle qui ramenait la
+première le nom de Paris pour interroger, pour savoir...
+
+Ses yeux brillants s'animaient. Il y avait en elle un secret dont
+Étienne n'avait point sa part.
+
+Paris! c'était un conte de fées! la ville où la femme est reine, où
+les rêves se réalisent, où le vrai touche au merveilleux, où nulle
+espérance n'est folle!...
+
+Étienne disait parfois en finissant:
+
+—On y souffre comme ailleurs, Diane... plus qu'ailleurs... et Dieu
+veuille que vous gardiez toujours votre douce vie de Bretagne!
+
+Diane ne répondait point. Elle retournait auprès de sa sœur dont la
+nature, moins réfléchie, avait aussi moins d'audace, mais qui pourtant
+se laissait prendre aux fougueuses imaginations de Diane.
+
+Paris! Paris! c'était leur songe aimé...
+
+Mais si, tout à coup, on leur eût montré la route ouverte et la
+chaise de poste attelée, eussent-elles osé? eussent-elles voulu?
+Madame, qu'il aurait fallu quitter! et Blanche, le pauvre ange!...
+
+Roger de Launoy, leur compagnon d'enfance, songeait, lui aussi, à
+Paris. Il était fier. La douceur de son caractère ne l'empêchait point
+de ressentir profondément la froideur avec laquelle Penhoël le traitait
+depuis l'arrivée des étrangers au manoir.
+
+Robert et Lola s'étaient emparés du maître, qui ne voyait plus que
+par leurs yeux. Tous ceux qu'on aimait avant cela étaient devenus
+indifférents, pour ne rien dire de plus. Sans Madame, qu'il chérissait
+d'une tendresse respectueuse et dévouée, sans Cyprienne qu'il aimait
+d'amour, Roger de Launoy aurait quitté le manoir déjà depuis longtemps.
+
+Que fût-il devenu? Il ne savait, mais il était intelligent et il avait
+du cœur...
+
+Aujourd'hui ces préoccupations étaient mises de côté. On était tout
+à la fête; on riait, on se croyait heureux! Les deux jeunes filles
+portaient toujours leurs costumes de paysannes, mais on eût pu croire
+que c'était pure coquetterie, tant la jupe courte et le spencer collant
+leur allaient à merveille. Leurs tailles charmantes ressortaient
+sous la futaine; les souliers à boucles d'étain ne pouvaient grossir
+leurs pieds délicats et mignons; l'étroit serre-tête lui-même, qui
+laissait échapper à profusion les masses bouclées de leurs cheveux
+châtains, était à leur front comme un bandeau virginal, et mêlait à
+la distinction noble de leurs traits la naïve séduction des beautés
+rustiques.
+
+C'était plaisir de les voir sauter sur l'herbe, gracieuses et légères
+comme des fées. Il émanait d'elles une gaieté vive et à la fois douce
+qui gagnait de proche en proche et qui était le charme du bal.
+
+Chacun, à son insu, se ressentait de leur contact; la pauvre Blanche
+elle-même, si pâle et si frêle, souriait, entraînée par leurs sourires.
+
+Il y avait pourtant des moments où la joie des deux jeunes filles
+semblait se voiler tout à coup; c'était lorsque leurs yeux se
+tournaient vers Madame, qui poursuivait lentement sa promenade au bras
+de Jean de Penhoël.
+
+Ces trois dernières années semblaient avoir pesé cruellement
+sur Madame. Sa belle tête s'inclinait maintenant fatiguée, et
+la résignation morne qui était sur son visage ressemblait à du
+découragement.
+
+L'oncle Jean la contemplait avec un amour de père. Dans les grands yeux
+bleus du vieillard, baissés mélancoliquement sur sa nièce aimée,
+on lisait l'immense désir de soulager et de consoler.
+
+Mais la consolation était impossible sans doute, car l'oncle Jean se
+taisait comme s'il n'eût point pu trouver de paroles.
+
+Diane et Cyprienne voyaient cela, et le regard furtif qu'elles
+échangeaient alors donnait à penser que leur joie d'enfant n'avait que
+les apparences de la franchise.
+
+Elles voyaient encore autre chose, et c'était bien étrange!
+
+Robert de Blois, qui dansait toujours avec Blanche, se tournait de
+temps en temps vers Madame et lui faisait des signes.
+
+Diane et Cyprienne avaient cru d'abord se tromper, mais il n'y avait
+plus à douter. Madame, à deux ou trois reprises différentes, avait
+répondu du regard et du geste aux signes de Robert de Blois, de l'homme
+dont la présence au manoir empoisonnait sa vie et menaçait l'avenir de
+son enfant!...
+
+C'était inexplicable.
+
+Mais le bal était charmant par cette chaude soirée, sous les arbres
+touffus. A part Diane et Cyprienne, personne ne s'inquiétait de ces
+petits mystères qui s'agitaient sourdement sous la surface tranquille
+de la vie du manoir.
+
+Si la partie grave de la société prévoyait, nous allions dire
+espérait quelque malheur, c'était dans un avenir lointain encore.
+Le seul accident que l'on pût redouter ce soir, c'était quelque
+malencontreuse averse venant clore la fête au meilleur moment.
+
+Aussi chacun tressaillit de surprise et d'effroi lorsqu'on entendit,
+au milieu du bal, un de ces cris plaintifs qu'arrache la souffrance
+soudaine et intolérable.
+
+L'orchestre se tut; les danses cessèrent, et la galerie se leva d'un
+commun mouvement.
+
+Tous les regards effrayés, ou seulement curieux, se portèrent à la fois
+vers l'endroit d'où la plainte était partie.
+
+On vit Blanche de Penhoël, immobile et comme morte, étendue tout de son
+long sur l'herbe.
+
+Robert de Blois était à genoux auprès d'elle et appuyait sa main contre
+son cœur.
+
+Roger, Diane et Cyprienne s'élancèrent en même temps; mais ce fut
+Madame qui arriva la première auprès de sa fille.
+
+Il faut renoncer à peindre tout ce qu'exprimait en ce moment le visage
+désolé de Marthe de Penhoël.
+
+Un rouge ardent et fiévreux avait remplacé la pâleur de sa joue.
+L'épouvante qui glaçait son âme de mère était dans ses yeux.
+Sa main, forte en cet instant comme la main d'un homme, repoussa
+brusquement Robert de Blois, que le choc fit chanceler.
+
+Elle souleva Blanche sans effort apparent et la soutint, renversée,
+entre ses bras. Blanche, évanouie, ne respirait plus.
+
+Comme Cyprienne et Diane s'empressaient, inquiètes autour d'elle,
+Madame les éloigna d'un geste impérieux.
+
+Robert se rapprocha et s'inclina jusqu'à effleurer presque son oreille.
+
+—N'oubliez pas!... murmura-t-il froidement.
+
+Un éclair de haine brilla au milieu de la détresse désespérée qui
+voilait le regard de Marthe de Penhoël.
+
+Mais elle fit sur elle-même un effort violent et se contraignit à
+sourire.
+
+—Je n'oublie rien! dit-elle tout bas.
+
+Puis elle reprit en s'adressant à Roger et aux deux filles de l'oncle
+Jean:
+
+—Amusez-vous, mes enfants... Voici Blanche qui rouvre les yeux... je
+vais vous la ramener tout à l'heure bien guérie...
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU PREMIER VOLUME
+
+
+ Première partie
+ Le déris
+
+ I Le Mouton couronné 1
+ II Une redingote a deux 21
+ III L'absent 47
+ IV Boston de Fontainebleau 69
+ V Chanson bretonne 93
+ VI Deux propriétaires 115
+ VII Les ressources de Bibandier 135
+ VIII Le déris 151
+ IX Un hôte charmant 165
+
+ Deuxième partie
+ Le manoir
+
+ I L'Érèbe 191
+ II La fête 239
+
+
+ Corrections:
+
+ Page 88: «Carantoir» remplacé par «Carentoir» (qui était
+ cabaretier à Carentoir).
+ Page 129: «Gauthier» par «Gautier» (Notre nouveau marié
+ s'appelle Gautier).
+ Page 153: «s» par «su» (Un sentiment dont Penhoël n'aurait
+ point su).
+ Page 193: «Sen» par «Sein» (île de Sein).
+ Page 225: «sais-je» par «suis-je» (—Le suis-je?... prononça
+ le nabab).
+ Page 241: «air» par «aire» (allumé dans l'aire de la métairie).
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les belles-de-nuit, tome I, by Paul Féval
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43408 ***
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+<div class="box" id="au_lecteur">
+<p>Au lecteur:</p>
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+<p>L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
+typographiques évidentes ont été corrigées.</p>
+
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+<p>Une <a href="#toc">table des matières</a> a été ajoutée.</p>
+</div>
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+<p class="sep4 cent">LES<br />
+<span class="t1">BELLES-DE-NUIT.</span></p>
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+<hr class="hr50" />
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+<p class="cent t4 sepb">IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.</p>
+
+<h1><span class="t4">LES</span><br />
+<span class="t2">BELLES-DE-NUIT</span></h1>
+
+<p class="sep2 cent"><span class="t4">OU</span></p>
+
+<p class="cent t2"><b>LES ANGES DE LA FAMILLE</b></p>
+
+<p class="sep2 cent t4">PAR</p>
+
+<p class="cent t2"><b>Paul Féval.</b></p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 300px;">
+<img class="sep2" src="images/im-01.jpg" width="300" height="125" alt="" title="" />
+</div>
+
+<p class="sep2 cent t2">BRUXELLES.</p>
+
+<p class="cent">MELINE, CANS ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS.</p>
+
+<table summary="Éditeurs associés">
+<tr>
+ <td style="border-right: solid 1px; padding-right: 1em;"><p class="cent t4"><b>LIVOURNE.</b><br />
+ MÊME MAISON.</p></td>
+ <td style="padding-left: 1em; padding-right: 1em;"><p class="cent t4"><b>LEIPZIG.</b><br />
+ J. P. MELINE.</p></td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr class="mini" />
+
+<p class="cent t2">1850</p>
+
+<h2 id="Page_1">PREMIÈRE PARTIE.<br />
+<b>LE DÉRIS.</b></h2>
+
+<div class="figcenter" style="width: 150px;">
+<img class="sep2" src="images/filet.jpg" width="150" height="11" alt="" title="" />
+</div>
+
+<h3 style="margin-top: 2em;">I<br />
+<b>LE MOUTON COURONNÉ</b>.</h3>
+
+<p>En 1817, la principale auberge de la ville de Redon était située sur le
+port et avait pour enseigne un bélier noir, coiffé d'une auréole.</p>
+
+<p>On connaissait le <i>Mouton couronné</i> à Rennes, à Vannes et jusqu'à
+Nantes; bon logis à pied et à cheval, tenu par le père Géraud, ancien
+cuisinier au long cours.</p>
+
+<p>Redon est une cité de trois mille âmes, assise sur les confins de la
+Loire-Inférieure et de l'Ille-et-Vilaine, au bord même de la rivière
+qui <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> donne son nom à ce dernier département. Malgré son nom romain,
+elle renferme peu de monuments remarquables, et la maison de maître
+Géraud, portant six fenêtres de façade, rivalisait avec les édifices
+affectés aux plus illustres destinations; c'était bâti en bonnes
+pierres comme la sous-préfecture, et grand comme la gendarmerie.</p>
+
+<p>Devant la maison et au delà de l'étroite bande du quai, la Vilaine
+roulait ses eaux marneuses et saumâtres; à marée haute, les petits
+navires caboteurs venaient jusque sous les fenêtres de l'auberge.</p>
+
+<p>Les samedis au soir ou les jours de marché, vous eussiez eu de la peine
+à trouver une petite place dans l'établissement de maître Géraud. Il
+avait la triple clientèle des marins du port, des métayers et des
+gentilshommes. Bien souvent, quand toutes les chambres étaient pleines,
+la chaude et vaste cuisine servait de dortoir à un bataillon serré de
+matelots et de marchands de b&oelig;ufs.</p>
+
+<p>Aussi le père Géraud faisait-il d'excellentes affaires. Bien qu'il fût
+vieux déjà, les demoiselles du petit commerce de Redon supputaient
+parfois, dans leurs rêves, la somme probable de ses économies. Mais le
+père Géraud semblait ennemi du mariage, et comme il n'avait point de
+parents, <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> chacun se demandait à qui profiteraient, un jour venant,
+ses honnêtes et rondes épargnes.</p>
+
+<p>On était au milieu de l'automne, et ce n'était ni jour de foire ni
+veille de dimanche. Le <i>Mouton couronné</i> chômait ou à peu de chose
+près. La cendre était froide dans les fourneaux de la cuisine; les
+crocs de fer des landiers ne soutenaient point de broches, et nulle
+marmite ne pendait à la grande crémaillère.</p>
+
+<p>Maître Géraud pouvait fumer sa pipe à l'aise sur le parapet du port. Il
+n'y avait dans toute son auberge qu'une seule chambre occupée; encore
+était-ce par des hôtes de hasard à qui le père Géraud, courtois envers
+tout le monde, mais sachant graduer ses politesses, ne devait point
+la respectueuse visite à laquelle s'attendaient ses vieux et fidèles
+habitués.</p>
+
+<p>Ils étaient arrivés on ne savait trop d'où: deux hommes et une jeune
+dame. Leurs vêtements et leur apparence de lassitude semblaient
+annoncer une longue course à pied; mais le maître du <i>Mouton couronné</i>
+n'avait point de défiance, et les avait crus sur parole lorsqu'ils lui
+avaient dit descendre de la voiture de Rennes.</p>
+
+<p>Naturellement, leur bagage était resté au bureau.</p>
+
+<p>La jeune dame avait une mise plus que modeste. <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> Malgré le froid
+humide d'une journée de novembre, c'était une robe d'indienne qui
+dessinait la fine cambrure de sa taille. Un petit châle d'étoffe légère
+et un chapeau de paille, où s'attachait un voile, complétaient sa
+toilette.</p>
+
+<p>Il y avait en tout cela quelque chose d'indigent et de malheureux;
+mais vraiment la jeune femme relevait son costume. Bien qu'on ne pût
+apercevoir son visage, on devinait la grâce et la beauté derrière
+les plis épais de son voile. Malgré ce grand air, un aubergiste des
+environs de Paris eût tiré assurément de la robe d'indienne et du
+chapeau de paille quelque dédaigneuse conclusion, mais notre hôte était
+habitué aux m&oelig;urs économes et prudentes des châtelaines d'alentour.
+Il savait qu'en voyage, le long des routes de Bretagne, on trouve
+parfois des comtesses et des marquises fort étrangement accoutrées.</p>
+
+<p>L'un des deux hommes était en blouse; l'autre portait un pantalon et
+un habit de coupe élégante, mais qui gardaient de nombreuses traces de
+boue à demi effacées.</p>
+
+<p>En somme, ces trois voyageurs n'étaient pas le Pérou, mais le <i>Mouton
+couronné</i>, auberge principale de la ville de Redon, en recevait encore
+souvent de plus mal habillés, qui avaient de bons écus de six livres
+dans leurs poches.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span>
+En Bretagne, surtout, il est dangereux de juger les gens sur
+l'apparence.</p>
+
+<p>Il était environ deux heures après midi. Nos voyageurs avaient été
+installés dans une chambre à deux lits, donnant sur le port. Un feu
+de bois vert fumait et petillait dans la cheminée. Tandis qu'une
+servante joufflue, coiffée du <i>pignon</i> morbihanais, étendait une rude
+nappe de chanvre sur la table, l'homme à la blouse et son compagnon
+brûlaient leurs pieds humides dans les cendres du foyer. On ne voyait
+plus la jeune dame, dont le châle et le chapeau étaient accrochés
+à l'espagnolette d'une croisée; mais, dans les moments de silence,
+on entendait son souffle égal et doux derrière les rideaux de serge
+épaisse de l'un des deux lits.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il mettre trois couverts? demanda la fille.</p>
+
+<p>L'homme à la blouse ouvrait la bouche pour répondre affirmativement,
+mais son compagnon lui coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;N'en mettez que deux! dit-il avec un accent dur et railleur.</p>
+
+<p>Puis il ajouta entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Qui dort dîne...</p>
+
+<p>La servante sortit après avoir reçu l'injonction de hâter le repas.</p>
+
+<p>Nos deux voyageurs, malgré la différence de <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> leurs habits,
+semblaient entre eux sur le pied d'une égalité parfaite. A bien les
+considérer même, on aurait pu reconnaître, chez celui qui portait
+un costume bourgeois, une sorte de déférence combattue. Ils étaient
+jeunes tous les deux et assez beaux garçons. Le bourgeois, qui avait
+nom Blaise, était un gaillard bien découplé, muni de larges épaules,
+et montrant, quand il souriait, deux rangées de dents blanches comme
+l'ivoire. Il avait une grosse figure rougeaude et des cheveux blonds
+crépus. Le caractère de sa physionomie était une jovialité un peu
+brutale, qui se voilait, en ce moment, sous un nuage de mauvaise humeur
+non équivoque.</p>
+
+<p>Les bons amis de Blaise ignoraient, à ce qu'il paraît, son nom de
+famille, car, pour le distinguer du commun des Blaises, on l'avait
+surnommé <i>l'Endormeur</i>.</p>
+
+<p>L'autre pouvait compter vingt-cinq ans tout au plus, ce qui ne
+l'empêchait pas d'avoir dans son passé cinq ou six romans d'un certain
+intérêt. Ceux qui le connaissaient intimement lui savaient plus d'un
+nom; en ce moment il s'appelait Robert, dit <i>l'Américain</i>. Il était un
+peu plus petit que son compagnon, et ses membres n'avaient pas la même
+apparence de vigueur; mais sa taille était admirablement prise, et la
+souplesse de ses mouvements n'excluait point la force.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span>
+Il avait les traits aquilins et sculptés énergiquement; son front
+large et couvert d'une forêt de cheveux noirs respirait la volonté
+patiente, et il y avait une sorte de puissance dans le dessin hardi
+de sa lèvre charnue, qui ressortait, rouge comme du sang, sur le fond
+basané de son teint.</p>
+
+<p>A le voir, quand ses paupières étaient closes, on l'eût jugé pour un
+de ces esprits robustes, audacieux, infatigables, qui cherchent la
+lutte et se haussent à la taille de tout danger. On eût admiré la forme
+ovale de son visage, et cette chaude pâleur de sa joue, sous laquelle
+jouaient des muscles d'acier. Mais s'il venait à ouvrir les yeux, le
+caractère de sa physionomie changeait comme par enchantement. Il y
+avait dans son regard, qui ne savait point se fixer, une agitation
+nerveuse et inquiète. C'était quelque chose d'étrange et de pénible: de
+grandes prunelles noires, incessamment mobiles, jetant çà et là leurs
+&oelig;illades aiguës et man&oelig;uvrant comme la pointe d'une épée qui
+cherche à tromper la parade.</p>
+
+<p>Ceci, bien entendu, lorsque M. Robert était hors de garde et se croyait
+à l'abri de toute investigation curieuse; car M. Robert mettait à
+profit l'axiome de la philosophie antique: il se connaissait lui-même
+et n'ignorait aucun de <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> ses petits défauts. Il avait fait maintes
+fois ses preuves en sa vie et pouvait se grimer à l'occasion aussi bien
+que pas un comédien de mérite.</p>
+
+<p>Ils étaient l'un vis-à-vis de l'autre, aux deux coins de la cheminée,
+regardant fumer le feu de bois vert et plongés dans une rêverie qui ne
+paraissait point être fort gaie.</p>
+
+<p>&mdash;Satané voyage! dit tout à coup Blaise en donnant un grand coup de
+pied dans les bûches du foyer; c'est pourtant toi, Robert, qui as eu
+l'idée de venir dans ce pays de loups!...</p>
+
+<p>Robert prit les pincettes massives et rétablit la symétrie du feu.</p>
+
+<p>&mdash;L'idée peut être mauvaise, répliqua-t-il, comme elle peut être
+bonne... Ce n'est pas une raison pour brûler notre seule paire de
+bottes.</p>
+
+<p>Il y avait en effet la même différence entre les chaussures de nos deux
+voyageurs que dans le surplus de leur toilette; Robert avait de vieux
+souliers éculés et béants, tandis que Blaise, dit l'Endormeur, portait
+des bottes en assez bon état.</p>
+
+<p>Ce dernier frappa violemment son talon contre terre.</p>
+
+<p>&mdash;Il me prend des envies!... grommela-t-il en fronçant ses gros
+sourcils blonds, quand je t'entends parler comme ça, M. Robert!... Dire
+que voilà des mois que nous courons la pretantaine, <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> cherchant
+toujours le pays où les mauviettes tombent toutes cuites du ciel!... A
+Paris, au moins, avec Bibandier, on pouvait gagner sa vie...</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise société! interrompit Robert, qui restait toujours, les yeux
+baissés, dans une attitude de chagrine insouciance; Bibandier est au
+bagne à cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;Au bagne, on mange! murmura Blaise.</p>
+
+<p>L'Américain releva sur lui ses yeux mobiles et perçants; leurs regards
+se choquèrent; Blaise tourna la tête en haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui..., pensa-t-il tout haut, tu as l'air comme ça d'un malin
+et c'est pour cela que je t'ai suivi! Mais tu n'en sais pas plus long
+que les autres, mon garçon!... Nous voilà au bout de notre rouleau...
+Qu'as-tu fait de bon pendant ces six mois?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tâché..., commença Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh!... fit le gros blond; tu tâcheras toute ta vie!... Moi, je
+n'aime pas les gens qui ont des idées... avec eux, on n'a qu'une
+chance, c'est de se casser le cou.</p>
+
+<p>Robert ramena son regard vers le foyer où une flamme rougeâtre
+commençait à courir parmi la fumée.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai une idée, pourtant!... murmura-t-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span>
+L'Endormeur fit comme s'il ne l'avait point entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Je peux bien te dire ce que tu as fait, moi!... reprit-il; tu m'as
+empêché de travailler, chaque fois que je l'ai voulu...</p>
+
+<p>&mdash;Misères!... dit l'Américain avec mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as fait toujours pousser en avant, poursuivit Blaise, en me
+montrant au bout du voyage je ne sais quelle chimère que j'ai eu la
+sottise de prendre au sérieux...</p>
+
+<p>&mdash;Patience!...</p>
+
+<p>&mdash;Patience!... mais nous voilà maintenant à plus de cent lieues de
+Paris, avec un habit pour deux et quelques francs!...</p>
+
+<p>&mdash;Sept francs soixante, interrompit l'Américain, qui compta dans le
+creux de sa main le contenu de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Et, par-dessus le marché, poursuivit encore Blaise, dont la colère
+faisait place peu à peu à la tristesse, une grande fille que nous
+traînons partout... et qui mange!...</p>
+
+<p>Robert remit son argent sous sa blouse; ses paupières eurent un
+battement rapide.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien belle!... murmura-t-il avec une emphase contenue.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi ça peut-il nous servir?...</p>
+
+<p>L'Américain jeta un regard de côté vers le lit, <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> dont les rideaux
+de serge cachaient sa compagne de voyage.</p>
+
+<p>Puis il prit un air de mystérieuse importance pour répliquer:</p>
+
+<p>&mdash;A tout!</p>
+
+<p>Blaise mit ses deux coudes sur ses genoux et ne répondit que par un
+geste de fatigue ennuyée.</p>
+
+<p>Il y eut un silence, pendant lequel Robert, attentif et les sourcils
+rapprochés par la réflexion, semblait poursuivre une pensée chère.</p>
+
+<p>Au bout de deux ou trois minutes, une bonne odeur de cuisine, montant
+des profondeurs du rez-de-chaussée, filtra par les fentes de la porte
+et vint embaumer l'atmosphère de la chambre.</p>
+
+<p>L'Endormeur se redressa et aspira une forte bouffée de cet air tout
+plein de promesses. Ses narines se gonflèrent; sa face s'épanouit en un
+gros sourire gourmand.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable! s'écria-t-il presque gaiement; nous aurons le temps
+de nous battre quand les sept francs seront mangés!... Aide-moi à
+rapprocher la table, Robert... Nous allons trinquer encore une fois,
+les pieds au feu, comme de bons camarades!</p>
+
+<p>L'Américain ne fit pas plus d'attention à ce retour subit de joyeuse
+humeur qu'à la récente colère de Blaise. Il prêta son aide sans mot
+dire, et la table fut poussée jusqu'auprès du foyer.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span>
+La servante revenait en ce moment avec une magnifique omelette et
+une épaule de mouton à peine entamée.</p>
+
+<p>Nos deux compagnons s'assirent l'un vis-à-vis de l'autre, et durant un
+gros quart d'heure, leurs bouches pleines ne donnèrent passage qu'à
+de rares paroles. C'étaient deux vaillants mangeurs; Blaise surtout
+engloutissait les morceaux avec un entrain au-dessus de tout éloge.</p>
+
+<p>L'omelette et l'épaule de mouton s'évanouirent, arrosées par un petit
+vin nantais qui se buvait comme du cidre.</p>
+
+<p>Il ne resta bientôt plus sur la table qu'un os merveilleusement
+nettoyé, avec un tout petit morceau de fromage.</p>
+
+<p>Blaise tendit le bras pour saisir cette dernière proie, mais il
+rencontra la main de Robert, qui semblait vouloir défendre l'assiette.</p>
+
+<p>&mdash;Nous partagerons, dit-il en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour moi, répliqua l'Américain. Lola n'a pas mangé
+depuis hier.</p>
+
+<p>La figure de Blaise se rembrunit.</p>
+
+<p>&mdash;Lola!... Lola!... grommela-t-il entre ses dents.</p>
+
+<p>Puis il ajouta tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;M. Robert, tu es comme ces mendiants imbéciles qui jeûnent pour
+garder un morceau de pain à leur caniche... mais, cette fois, tu as
+<span class="pagenum" id="Page_13">13</span> trop tardé; il fallait économiser sur ta part.</p>
+
+<p>L'&oelig;il de Robert eut un rayonnement hostile, mais sa main se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas de c&oelig;ur!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim, répliqua le gros garçon.</p>
+
+<p>Il vida dans le verre de son compagnon le reste de la dernière
+bouteille, et frappa sur la table à grand bruit.</p>
+
+<p>&mdash;D'autre vin! cria-t-il à la servante qui accourait; du tabac et des
+pipes!...</p>
+
+<p>Quelques secondes après, ils ne se voyaient plus qu'à travers un nuage.
+Blaise était dans un état de béatitude incomparable; il ne songeait
+ni à la veille ni au lendemain. Robert lui-même avait évidemment subi
+l'influence heureuse du copieux repas qui venait après une longue
+diète; son visage exprimait le bien-être et le repos; mais il semblait
+réfléchir toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu me gardes rancune? demanda l'Endormeur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour Lola.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!... Vois-tu bien, Robert, si je te savais amoureux,
+je te passerais pas mal de choses... Mais du diable si tu es capable
+d'être amoureux, toi!</p>
+
+<p>Robert, qui venait de bourrer sa pipe, regardait <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> machinalement les
+lignes imprimées sur le papier du cornet à tabac.</p>
+
+<p>Tout à coup ses yeux brillèrent en même temps que de profondes rides se
+creusaient à son front.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela ferait notre affaire!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et, au lieu de répondre à la muette question que lui adressait le
+regard de Blaise, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Cinq mille francs de contributions directes!... ça suppose bien
+quarante mille livres de rente... n'est-ce pas, l'Endormeur?</p>
+
+<p>&mdash;A peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante mille livres de rente en bons immeubles!... Toi qui as été
+dans les affaires, Blaise, combien ça peut-il valoir en capital?</p>
+
+<p>&mdash;C'est selon les pays.</p>
+
+<p>&mdash;En Bretagne... ici... aux environs de Redon?</p>
+
+<p>Blaise compta sur ses doigts; il était d'humeur à se prêter à toute
+fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, répliqua-t-il, on afferme mal. Il faut bien des bouts de terre
+pour faire mille francs de rente... Ça doit valoir douze à quinze cent
+mille francs.</p>
+
+<p>Robert s'agita sur sa chaise et ses yeux brillèrent davantage.</p>
+
+<p>Il versa le tabac sur la nappe et déroula le cornet, afin de lire
+mieux.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_15">15</span>
+On eût dit que les lignes tracées sur ce chiffon de papier avaient
+un mystérieux pouvoir, tant l'émotion de l'Américain était visible.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze cent mille francs! répétait-il en caressant le cornet du
+regard; ça vaut la peine, au moins!...</p>
+
+<p>L'Endormeur se pencha en avant pour voir ce mystérieux papier qui
+semblait jeter son camarade en de si profondes rêveries.</p>
+
+<p>C'était tout simplement un rôle de contributions pour l'année 1816,
+signé par M. le percepteur du canton de la Gacilly.</p>
+
+<p>Blaise se renversa sur le dossier de son siége. A tout hasard, il avait
+espéré mieux.</p>
+
+<p>L'Américain, cependant, lisait lentement et à demi-voix:</p>
+
+<p class="sep2">«René-Charles-Julien le Tixier, vicomte de Penhoël, propriétaire,
+pour sa maison de Penhoël et retenue, trois cent cinquante
+francs; pour sa métairie de la Lande-Triste, soixante et quatorze
+francs; pour sa chanvrière du Port-Corbeau et dépendances, cent
+cinquante francs; pour sa métairie du Pré-Neuf, ensemble les
+taillis de Fontaine, cent francs.»</p>
+
+<p class="sep2">&mdash;Ça t'amuse?... interrompit l'Endormeur.</p>
+
+<p class="sep2">«Pour la maison dite de l'Aîné, poursuivit <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> Robert, qui
+s'absorbait de plus en plus dans sa lecture, et les moulins des
+Houssayes, sous le haut pays, cent vingt-cinq francs. Pour le
+petit Penhoël avec la futaie de Quintaine...»</p>
+
+<p class="sep2">Blaise bâilla; puis il se prit à siffler un air de chanson à boire.</p>
+
+<p>Robert interrompit sa lecture et se mit à contempler le papier avec de
+grands yeux fixes.</p>
+
+<p>&mdash;Dire que j'avais l'idée! murmura-t-il en appuyant un doigt sur son
+front, et que cela me tombe justement sous la main!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que c'est un coup du ciel! répliqua Blaise; nous avons
+sept francs et je ne sais plus combien de centimes; si nous achetions
+le château de Penhoël, les moulins des <i>Broussailles</i>, la ferme de
+n'importe quoi et la futaie de pretantaine?...</p>
+
+<p>Robert le regarda fixement et secoua la tête d'un air sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne ris pas, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je crois bien!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une idée.</p>
+
+<p>Blaise fit la grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, reprit l'Américain en rapprochant son siége et d'un ton si
+positif que le gros blond perdit son sourire moqueur, nous n'avons
+pas <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> de quoi poursuivre notre voyage... nous n'avons pas de quoi
+rebrousser chemin... Il faut nous établir ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demanderais pas mieux, commença Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'interromps pas... Paris est bon pour les folies, et les voyages
+conviennent aux jeunes gens. Mais te voilà qui arrives à la maturité,
+ami Blaise... et moi, je suis plus vieux que mon âge.</p>
+
+<p>&mdash;D'où il faut conclure, murmura l'Endormeur, qu'il y aurait pour nous
+avantage à devenir des provinciaux paisibles et payant de notables
+contributions... Je suis de ton avis.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je te dis de me laisser poursuivre... Nous sommes venus en
+Bretagne sur sa réputation de bonne foi antique et de patriarcale
+loyauté... De loin, j'avoue que je la regardais comme une terre
+promise... j'ai perdu là-dessus quelques illusions... Mais, en somme,
+si nous n'avons rien gagné, c'est que nous n'avons rien risqué...
+J'attendais une occasion... je cherchais... nous étions trop riches...
+Aujourd'hui nous sommes dans cette excellente situation qui gagna
+toutes les grandes batailles: il nous faut vaincre ou mourir!</p>
+
+<p>Il éleva l'extrait du rôle des contributions au-dessus de sa tête.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_18">18</span>
+&mdash;Voilà le prix de la victoire! s'écria-t-il avec un véritable
+enthousiasme; le total est de cinq mille francs, ce qui, d'après ton
+propre calcul, donne quarante mille livres de rente, soit cinq cent
+mille écus de capital!... Eh bien, au pis aller, quand il ne nous en
+reviendrait que la moitié!...</p>
+
+<p>Le petit vin du Nantais n'abonde pas en principes alcooliques, mais nos
+deux voyageurs en avaient bu une quantité considérable. Blaise était
+rouge comme une cerise, et le sang se montrait sous la peau basanée de
+Robert lui-même.</p>
+
+<p>Blaise se prit à rire à la conclusion du discours de son frère en
+aventures; mais, sous ce rire, qui n'était plus de la franche moquerie,
+perçait déjà un vague et secret espoir.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, Robert, quoique bien jeune, avait fait ses preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Je me contenterais du pis aller, dit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard est le plus fort de tous les dieux! reprit Robert et je
+vois un augure dans ce chiffon qui me tombe du ciel... Veux-tu partager
+l'aubaine?</p>
+
+<p>L'Endormeur hésita un instant, car il restait en lui une bonne dose
+d'incrédulité.</p>
+
+<p>&mdash;Décide-toi, poursuivit Robert; à la rigueur, je puis me passer
+de ta compagnie... et, franchement, s'il n'était pas pénible... et
+dangereux... <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> d'abandonner un bon camarade tel que toi, j'aimerais
+à tenter seul l'aventure...</p>
+
+<p>Blaise, à son tour, rapprocha son siége.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ton idée? dit-il en mettant définitivement de côté son sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Acceptes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu m'auras expliqué...</p>
+
+<p>&mdash;C'est à prendre ou à laisser... Acceptes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Touche là! dit l'Américain dont le regard inquiet prit tout à coup
+une fixité résolue; et gare à celui qui renoncera!</p>
+
+<p>Il se leva et alla ouvrir la porte de la chambre pour voir si par
+hasard quelque oreille curieuse n'était point aux écoutes. Il n'y avait
+personne dans le corridor.</p>
+
+<p>En revenant vers le foyer, il s'arrêta devant le lit où reposait sa
+compagne de voyage, et en écarta les rideaux doucement.</p>
+
+<p>Le jour qui pénétra par cette ouverture éclaira une charmante figure de
+jeune femme.</p>
+
+<p>C'était un visage d'une régularité parfaite, mais dont les traits,
+fatigués déjà et pâlis, avaient comme un voile de froideur morne.
+Peut-être était-ce l'effet de la souffrance ou du sommeil. Lola dormait
+profondément. Son front et sa joue se cachaient à moitié sous les
+boucles prodigues d'une chevelure noire en désordre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span>
+Lola s'était jetée tout habillée sur le lit. Elle y gardait la pose
+que son extrême fatigue lui avait conseillée au moment de l'arrivée. Sa
+tête s'appuyait sur son bras; tout son corps s'affaissait en un abandon
+avide de repos. L'étoffe usée de sa robe dessinait ses formes exquises
+et jeunes, comme ces indiscrètes draperies que le statuaire colle sur
+le nu.</p>
+
+<p>Robert avait raison: elle était bien belle!</p>
+
+<p>Il la contempla un instant dans son sommeil de plomb; puis il laissa
+retomber les rideaux de serge.</p>
+
+<p>Un sourire satisfait errait autour de sa lèvre bombée.</p>
+
+<p>L'Endormeur attendait; ses yeux disaient une curiosité impatiente.</p>
+
+<p>Robert reprit sa place auprès du feu, et emplit les deux verres
+jusqu'aux bords.</p>
+
+<h3 id="Page_21">II<br />
+<b>UNE REDINGOTE A DEUX</b>.</h3>
+
+<p>Robert s'était recueilli un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-moi bien, dit-il d'un ton très-froid et en sablant son vin de
+Nantes à petites gorgées. Il y a ici un jeune homme fort riche et de
+bonne maison qui voyage avec son domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Où ça? demanda Blaise dont le regard fit ingénument le tour de la
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te donne pas la peine de chercher, répliqua l'Américain. Le jeune
+homme riche et son domestique, c'est toi et c'est moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span>
+&mdash;Ah!... fit l'Endormeur dont la bouche large resta entr'ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons qu'un habit, poursuivit Robert en forme d'explication;
+et il faut pouvoir se présenter si l'on veut faire quelque chose...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit l'Endormeur qui entrevoyait vaguement l'idée de
+son camarade; mais c'est que ça peut durer longtemps, et une fois la
+comédie entamée, nous ne pourrons plus changer de rôle comme par le
+passé.</p>
+
+<p>Blaise faisait ici allusion aux règles équitables et fraternelles qui
+régissaient l'association. Ils avaient quitté tous les deux Paris,
+où leur industrie subissait peut-être une de ces crises qui jettent
+périodiquement sur la province une nuée de bons garçons de leur sorte.
+On leur avait parlé de la Bretagne, ce paradis de bonne foi antique,
+où la défiance n'a point encore pénétré. Ils étaient venus l'esprit
+tout plein de pensées de conquête, comme Pizarre ou Cortès à la veille
+de vaincre Montézume ou les Incas. Mais de Paris à Redon la route est
+longue, et ils s'étaient arrêtés plus d'une fois en chemin. On avait
+fait argent de tout.</p>
+
+<p>Depuis que le dernier habit avait été vendu pour subvenir aux frais du
+voyage, les deux compagnons se partageaient loyalement les bénéfices de
+la redingote. Chacun avait son jour <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> pour porter les bottes presque
+neuves, le chapeau noir et le reste du costume bourgeois. Le lendemain
+venaient les gros souliers invalides, la blouse et la casquette.</p>
+
+<p>Robert mit son verre vide sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'une fortune! dit-il sans élever la voix, mais avec
+emphase; voilà des mois entiers que j'arrange tout cela dans ma tête...
+J'aime à mûrir un projet, vois-tu bien, et si nous n'étions pas au bord
+du fossé, j'attendrais volontiers encore...</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cela, interrompit Blaise, moi j'aime assez à faire les choses
+en deux temps; mais reste à savoir qui sera le maître et qui sera le
+domestique...</p>
+
+<p>L'Américain plongea sa main sous sa blouse et ramena un jeu de cartes
+dont la couleur annonçait un fort long usage.</p>
+
+<p>&mdash;On peut jouer ça, dit-il.</p>
+
+<p>L'Endormeur regardait avec une certaine défiance les doigts de son
+compagnon, qui mettait à brouiller les cartes une surprenante agilité.</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... fit-il en secouant la tête; c'est que tu joues diablement
+bien, M. Robert!</p>
+
+<p>Celui-ci cessa de mêler son paquet de cartes.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un autre moyen, murmura-t-il; partageons et séparons-nous!</p>
+
+<p>Blaise fronça le sourcil et ne répondit point.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_24">24</span>
+&mdash;Mais, surtout, décidons-nous! reprit l'Américain d'un ton
+délibéré. Tu pourras m'être fort utile, sans doute; mais en somme, je
+ne sais pas encore à quoi!... Pas de surprise!... si l'affaire ne te va
+pas, je te rends ta parole!</p>
+
+<p>&mdash;Bien obligé! grommela Blaise; j'aime mieux jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchis bien!... Il ne s'agit ni d'un jour ni d'une semaine... ça
+peut durer longtemps, comme tu dis, et une fois l'affaire lancée, je le
+répète, gare à qui reculera!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, objecta l'Endormeur, le perdant ne sera domestique que pour la
+montre?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait!... Assurément, dans le tête-à-tête, nous resterons
+deux bons amis comme autrefois... mais, pour tout ce qui regarde
+l'affaire, il faudra que le maître puisse commander et que le
+domestique obéisse.</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... fit Blaise en se grattant l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la conduite à tenir devant les étrangers, je n'ai pas besoin
+de t'en parler...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Tant que durera l'affaire, depuis le premier jour jusqu'au dernier,
+respect et obéissance!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Blaise, en définitive, combien de temps ça pourrait-il se
+prolonger?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span>
+&mdash;Un mois?</p>
+
+<p>L'épaule de l'Américain eut un mouvement significatif.</p>
+
+<p>&mdash;Six mois? reprit Blaise; pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Six mois... un an... deux ans, répliqua Robert; on ne peut rien
+préciser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! s'écria Blaise en fixant sur lui ses gros yeux bleus, tu es
+donc bien sûr de gagner la partie?</p>
+
+<p>Un imperceptible sourire releva la lèvre de l'Américain, qui retint sa
+réponse durant deux ou trois secondes.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte, dit-il enfin d'un ton de persuasive franchise. Pourquoi
+m'en cacherais-je? Mais quand je devrais perdre dix fois, j'engagerais
+encore la partie... Qu'est-ce qu'un an ou deux de travail et de
+peine?... et le maître, d'ailleurs, n'aura-t-il pas plus de mal que
+le domestique?... Vois-tu, je sens que je ne suis pas à ma place dans
+cette vie d'aventures... J'ai des goûts honnêtes et paisibles... Je
+regarde le but avant de mesurer l'épreuve... Que diable! mon garçon, il
+faut un peu de philosophie! Quand on a la perspective de mourir de faim
+un jour ou l'autre, on ne raisonne pas comme un millionnaire... Je n'ai
+rien, et je me demande ce que je ne ferais pas pour avoir quelque chose.</p>
+
+<p>L'Endormeur approuva du bonnet.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_26">26</span>
+&mdash;Je ne suis pas un voleur, moi, reprit Robert qui s'animait en
+parlant. J'ai l'ambition d'être un homme d'esprit et de ressources,
+voilà tout!... Avec cela et du courage, on trouve toujours un petit
+trou par où passer... On cherche longtemps; les sots vous accusent
+d'être un songe-creux; puis l'occasion arrive, et vogue la galère!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça peut avoir son bon côté, dit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe un an ou deux? poursuivit encore l'Américain. Nous sommes
+jeunes, et, pour ma part, quand le tour sera fait, je n'aurai pas même
+l'âge d'être électeur.</p>
+
+<p>&mdash;Électeur!... répéta Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je pense un peu à la politique... Mais c'est une autre
+histoire... Y sommes-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Donne les cartes, répliqua l'Endormeur non sans un reste de
+répugnance; et fais attention que tu ne joues pas contre un bourgeois!</p>
+
+<p>L'Américain lui jeta le paquet de cartes d'un air superbe.</p>
+
+<p>&mdash;Donne toi-même, dit-il, si tu as peur.</p>
+
+<p>Et pendant que Blaise mêlait, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien entendu, n'est-ce pas?... Nous savons ce que nous jouons.</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop, repartit Blaise, et il faut être <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> bien bas percé pour
+risquer comme ça un an ou deux de sa vie, sans être sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Deux ans ou plus, interrompit Robert; je vois que tu comprends
+parfaitement notre partie.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jeu?... demanda l'Endormeur.</p>
+
+<p>&mdash;Celui que tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tu les sais tous trop bien!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux en inventer un nouveau.</p>
+
+<p>Blaise réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit-il, je vais donner sept cartes sans atout, et celui
+qui fera le moins de levées aura gagné.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu!</p>
+
+<p>L'Américain coupa sans avoir l'air d'y toucher, et Blaise fit les jeux.</p>
+
+<p>Les quatorze cartes tombèrent l'une après l'autre; Robert avait trois
+levées et l'Endormeur quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as triché! s'écria ce dernier en frappant son poing contre la
+table.</p>
+
+<p>Robert repoussa les cartes.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai joué franc jeu, répondit-il, et je vais te dire pourquoi...
+Il m'était indifférent de perdre ou de gagner, parce que, dans notre
+affaire, le métier de maître sera très-difficile... Je ne t'aurais pas
+donné trois jours pour me demander à changer de rôle!... Allons, mon
+fils, déshabille-toi!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span>
+Ce disant, l'Américain ôta sa blouse, son pantalon et ses vieux
+souliers.</p>
+
+<p>Blaise ne se pressait point.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai froid..., dit Robert. Ce serait dommage de casser les vitres
+entre vieux amis!...</p>
+
+<p>L'Endormeur était d'une force musculaire évidemment supérieure;
+cependant cette menace détournée fit quelque effet sur lui, car il se
+prit à dépouiller lentement son costume fashionable.</p>
+
+<p>Robert chaussa les bottes avec un évident plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà bien malade! disait-il en activant sa toilette; tu vas
+être bien logé, bien nourri, bien vêtu, et la fortune te viendra en
+dormant... car nous partagerons en frères.</p>
+
+<p>&mdash;Et si tout ça tombe dans l'eau?... soupira Blaise.</p>
+
+<p>Robert passait la redingote.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, dit-il en jetant un coup d'&oelig;il au petit miroir qui pendait
+au-dessus de la cheminée; ça commence bien, et j'ai tant de confiance
+que je te promettrais presque de te servir, à mon tour, si tu n'es pas
+content après l'affaire faite!...</p>
+
+<p>&mdash;Promets, dit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit.</p>
+
+<p>&mdash;Le même temps que je t'aurai servi?...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_29">29</span>
+&mdash;Le même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je te préviens, M. Robert, que je n'oublierai pas cela!...
+Maintenant, explique-toi en grand, et plutôt deux fois qu'une, car du
+diable si je devine la fin de la farce!</p>
+
+<p>L'échange des costumes était accompli; et, en vérité, les choses
+semblaient ainsi bien plus logiquement arrangées. Chacun des deux
+compagnons était désormais à sa place: l'Américain avait l'air
+d'un monsieur dans toute la force du terme, et la blouse allait à
+l'Endormeur comme un gant.</p>
+
+<p>&mdash;Ça s'expliquera de soi-même, répondit Robert, et dans un quart
+d'heure tu en sauras tout aussi long que moi; mais, avant tout, il nous
+reste quelques petits détails à régler... D'abord, tu as trop d'esprit
+pour prendre la chose en mauvaise part, j'aimerais à te voir mettre de
+côté cette habitude que tu as de me tutoyer...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Mesure de prudence, tu m'entends bien?... Ça pourrait t'échapper
+devant le monde.</p>
+
+<p>&mdash;On te dira <i>vous</i>, M. Robert!</p>
+
+<p>&mdash;A merveille!... A présent ce nom-là lui-même ne me convient plus
+guère... Quand on est né un peu, on ne s'appelle pas Robert; il faut
+prendre carrément son rang dans le monde... <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> Voyons parmi mes
+anciens noms... A Londres, je m'appelais Robert Wolf.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop goddam! dit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;En Italie, on m'appelait Gaëtano.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop ténor!</p>
+
+<p>&mdash;A Vienne, Belowski...</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop bottier!... Que diable! je veux au moins être le valet
+d'un homme d'importance... Appelle-toi le baron de quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! fit l'Américain, on me prendrait pour un sous-préfet de
+l'empire... Et puis les titres sont bien usés!... Je m'appellerai tout
+bonnement M. Robert de Blois... C'est simple et ça sonne la noblesse
+historique... Encore un coup, ami Blaise, et puis nous allons commencer!</p>
+
+<p>Il versa deux amples rasades et leva son verre comme s'il allait porter
+un toast.</p>
+
+<p>Ses yeux se fixaient à travers les carreaux de la fenêtre sur le port
+Saint-Nicolas et les campagnes de la Loire-Inférieure qui s'étendaient,
+à perte de vue, au delà de la Vilaine. Le soleil d'automne, à son
+déclin, jetait sa lumière rougeâtre sur le paysage. Robert semblait
+pris par une subite rêverie.</p>
+
+<p>&mdash;Le pays est mauvais pour les pauvres diables, c'est vrai,
+murmura-t-il; mais voilà de <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> bonnes terres et de jolies maisons!...
+Un homme sage pourrait être heureux là comme le poisson dans l'eau...
+Qui sait si l'une d'elles n'appartient pas à notre brave M. de Penhoël?</p>
+
+<p>Blaise ne put retenir un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que tu vas faire, dit-il; mais tu es fameusement
+fort, après tout, pour entamer une drôlerie, et j'ai bon espoir... Ce
+brave monsieur campagnard!... Il me semble le voir!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante-cinq à soixante ans!</p>
+
+<p>&mdash;Plutôt soixante.</p>
+
+<p>&mdash;Front chauve...</p>
+
+<p>&mdash;Deux touffes de cheveux grisâtres sur les tempes!</p>
+
+<p>&mdash;Lunettes d'or...</p>
+
+<p>&mdash;Tabatière dito!</p>
+
+<p>&mdash;Habit marron...</p>
+
+<p>&mdash;Souliers à boucles!</p>
+
+<p>&mdash;Une femme respectable...</p>
+
+<p>&mdash;Qui eut une grande réputation de beauté avant la constituante...</p>
+
+<p>&mdash;Sèche et roide comme un portrait de famille!...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui l'a rendu père de huit à dix enfants, décemment échelonnés!</p>
+
+<p>Blaise tendit son verre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_32">32</span>
+&mdash;A nos quarante mille livres de rente! dit-il.</p>
+
+<p>Robert trinqua et but avec action.</p>
+
+<p>Puis il se redressa tout à coup en secouant son épaisse chevelure noire.</p>
+
+<p>&mdash;A l'&oelig;uvre! s'écria-t-il; suivant les circonstances, nous pourrons
+avoir une soirée laborieuse... A dater de ce moment, Blaise, vous
+entrez en exercice.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends les ordres de monsieur, dit l'Endormeur qui gardait au
+coin de sa lèvre un reste de sourire sceptique, mais dont le regard
+indiquait une singulière curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez descendre, reprit l'Américain d'un ton de commandement;
+sans faire semblant de rien, vous sortirez dans la rue et vous lirez
+l'enseigne de l'auberge.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à présent, murmura Blaise, ça ne me paraît pas la mer à boire!</p>
+
+<p>&mdash;Une fois pour toutes, répondit Robert en reprenant sa familiarité
+accoutumée, il faut bien te mettre dans la tête que j'agis d'après un
+plan raisonnable, et que les commissions dont je pourrais te charger
+auront toute leur importance... Ris tant que tu voudras, mais exécute
+mes ordres à la lettre, ou je ne réponds de rien!... Tu vas donc lire
+l'enseigne de l'auberge, et me rapporter le nom de notre hôte... <span class="pagenum" id="Page_33">33</span>
+En revenant, tu prieras le brave homme de monter me parler... va!</p>
+
+<p>Blaise sortit.</p>
+
+<p>Le jeune M. de Blois, resté seul, se prit à parcourir la chambre de
+long en large.</p>
+
+<p>Sa tête travaillait énergiquement, et des paroles sans suite tombaient
+par instants de ses lèvres.</p>
+
+<p>C'était véritablement un cavalier assez remarquable. La redingote
+indivise que bourrait naguère le gros corps de Blaise dessinait la
+grâce souple et forte de sa taille. Il y avait de l'intelligence et de
+la volonté sur les traits réguliers de son visage bruni; mais, dans
+ce moment où il se savait à l'abri de tout regard, son &oelig;il avait
+plus que jamais cette étrange expression d'inquiétude qui déparait sa
+physionomie. On lisait dans sa prunelle mobile et comme tremblante
+une sorte d'agitation maladive, agissant à l'encontre d'une hardiesse
+apprise.</p>
+
+<p>Cet homme devait oser beaucoup, mais trembler en osant.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois, dans sa promenade, il s'arrêta devant le lit
+où reposait sa compagne de voyage. La belle Lola dormait toujours,
+subissant l'effet d'une lassitude accablante. L'étape de la matinée
+avait été rude, puisque Robert et Blaise, jeunes et forts tous les
+deux, étaient arrivés haletants et brisés de fatigue.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span>
+Il y avait bien longtemps que la pauvre Lola marchait ainsi chaque
+jour, et que les cailloux des routes de Bretagne faisaient saigner ses
+petits pieds charmants.</p>
+
+<p>Chaque fois que Robert s'arrêtait auprès du lit, il restait trois ou
+quatre secondes en contemplation devant la beauté de la jeune femme.
+Son regard semblait compter les bruns anneaux de la luxueuse chevelure
+qui s'éparpillait sur l'oreiller de Lola. Il admirait d'un &oelig;il
+connaisseur l'ovale pur et gracieux de son visage, la frange riche de
+ses cils, et ce bel abandon que le sommeil gardait à sa pose.</p>
+
+<p>Mais, dans la contemplation de Robert, il n'y avait pas un atome
+d'amour. Sa prunelle restait froide, et vous eussiez dit quelque
+marchand d'esclaves détaillant les suprêmes beautés d'une almée à
+vendre sur le pont d'un corsaire de Turquie.</p>
+
+<p>Quand il laissait retomber le rideau, un sourire content mais fugitif
+errait autour de sa lèvre.</p>
+
+<p>Puis ses réflexions se renouaient, craintives et agitées; sa paupière
+frémissait à son insu; son regard s'agitait, cauteleux et inquiet.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, donnant passage à l'aubergiste et à Blaise.</p>
+
+<p>Au bruit qu'ils firent en entrant, la physionomie <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> de Robert se
+remonta brusquement comme par l'effet d'un mystérieux ressort. Son
+&oelig;il devint calme et souriant: on eût dit un de ces hommes heureux
+qui passent dans la vie sans préoccupation et sans soucis.</p>
+
+<p>L'aubergiste, qui s'arrêta auprès de la porte, la casquette à la main,
+dut lui trouver assurément grande mine, car il exécuta le plus beau de
+ses saluts.</p>
+
+<p>Robert lui envoya, en se rasseyant au coin du feu, un bonjour affable
+et gracieux.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, mon cher monsieur, dit-il.</p>
+
+<p>Blaise, qui avait devancé l'aubergiste, passa tout auprès de Robert et
+lui glissa ces seuls mots à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;M. Géraud...</p>
+
+<p>L'Américain remercia par un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez donc..., reprit-il. Je vous demande pardon de vous avoir
+dérangé ainsi sans compliment, mais c'est que j'ai beaucoup de choses à
+vous demander, mon cher monsieur.</p>
+
+<p>Les gens de la haute Bretagne sont presque aussi défiants que des
+Normands; c'est une rude tâche que de leur accrocher la première parole.</p>
+
+<p>En revanche, une fois la glace rompue, on est souvent dédommagé trop
+amplement.</p>
+
+<p>L'aubergiste était un vieil homme bien couvert et d'apparence fort
+honnête. Ses petits yeux <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> gris avaient cette pointe sournoise
+qui, chez les campagnards, n'est pas absolument inconciliable avec la
+franchise.</p>
+
+<p>Il se tenait debout entre Blaise et Robert. Sans faire semblant
+de rien, son regard poussait à droite et à gauche de courtes
+reconnaissances. Sa casquette, qu'il tortillait entre ses doigts avec
+zèle, lui servait de maintien, et le tuyau noir de sa pipe, sortant du
+vaste gousset de son gilet, laissait échapper encore un mince filet de
+fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit-il en manière de réponse à l'exorde de Robert.</p>
+
+<p>Et il salua.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup de choses, répéta l'Américain. Vous ne vous doutez guère, je
+parie, que vous êtes ici en face d'une bien vieille connaissance?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit le bonhomme en écarquillant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous étonne! reprit l'Américain qui redoublait de condescendante
+gaieté. Vous ne vous souvenez pas de m'avoir jamais vu? Aussi n'est-ce
+pas comme cela que je l'entends... Blaise, mon garçon, tu peux
+t'asseoir... En voyage on ne fait pas de façons... Mais, auparavant,
+avance un siége à notre hôte... Mon cher monsieur, pas de compliments;
+il y a place pour trois.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span>
+L'aubergiste et Blaise s'assirent.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je dis que vous êtes pour moi une vieille connaissance, reprit
+Robert, c'est que j'ai entendu parler bien souvent de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh!... fit le bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Le père Géraud, parbleu!... maître du <i>Mouton couronné</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça est sur mon enseigne, grommela l'aubergiste.</p>
+
+<p>Blaise, qui n'avait rien à faire, sinon à juger les coups, se détourna
+pour cacher un sourire.</p>
+
+<p>L'Américain fit comme s'il n'avait pas entendu.</p>
+
+<p>&mdash;La meilleure auberge de Redon! poursuivit-il, et le plus franc
+compère de tout le département d'Ille-et-Vilaine!</p>
+
+<p>L'aubergiste eut un demi-sourire; le compliment le flattait au vif;
+mais sa vieille prudence lui conseillait la retenue.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas tout près d'ici qu'on me disait cela, père Géraud!
+reprit encore Robert. Ce n'est ni à Vannes, ni à Nantes, ni même à
+Rennes.</p>
+
+<p>&mdash;A Saint-Brieuc peut-être?... murmura le bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas!... c'est plus loin encore... Père Géraud, vous êtes connu
+jusqu'à Paris!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span>
+Paris est le lieu magique que la province déteste et adore.</p>
+
+<p>Le maître du <i>Mouton couronné</i> releva ses yeux gris, où brillait un
+orgueil modeste, mélangé de curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit-il, à Paris!... en la grand'ville!... et qui donc parle
+du père Géraud de ce côté-là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est là le diable! pensa l'Endormeur.</p>
+
+<p>Robert mit un reproche caressant dans son sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! M. Géraud! M. Géraud!... dit-il. Le bon garçon serait cruellement
+mortifié s'il vous entendait faire cette question-là... Vous avez donc
+bien des amis à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Non fait! répliqua l'aubergiste; je ne m'en connais même pas du
+tout...</p>
+
+<p>&mdash;Ça se gâte! pensa Blaise; mauvaise histoire!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, poursuivit Robert, à l'entendre parler de vous, je ne me
+serais jamais douté que vous eussiez pu l'oublier!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc, à la fin?...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous me laisserez vous dire son nom? prononça Robert avec
+lenteur, comme s'il eût voulu laisser à l'ami ingrat le temps de se
+souvenir.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas une ombre de trouble sur sa <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> physionomie calme et
+souriante. Blaise, au contraire, qui voyait l'audacieux mensonge sur
+le point d'être découvert, et la comédie tomber dès la première scène,
+cachait mal son désappointement.</p>
+
+<p>Tandis qu'il maugréait contre l'imprudence de son camarade, celui-ci
+regardait toujours l'aubergiste, qui fouillait sa mémoire de la
+meilleure foi du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que <i>Gripi</i><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> me brûle..., grommelait le bonhomme.</p>
+
+<p>Robert l'interrompit en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! M. Géraud!... M. Géraud!...</p>
+
+<p>Puis il ajouta d'un air presque sévère:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'avez pas trouvé dans une minute, je vous dirai son nom...
+et vous aurez grande honte de l'avoir oublié!</p>
+
+<p>Il y avait une sincérité si profonde dans l'accent de Robert, que
+Blaise lui-même ne savait plus que penser.</p>
+
+<p>Quant à l'aubergiste, il se creusait la tête de tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un gueux!... s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front
+d'un énorme coup de poing.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span>
+A cet instant seulement, un observateur aurait pu deviner combien
+grande avait été l'anxiété de Robert. Il respira fortement. Ce fut
+l'affaire d'une seconde, et sa physionomie ne trahit aucune surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Un gueux! disait cependant le bonhomme; c'est vrai tout de même!...
+sans Joseph Gautier, j'aurais passé l'arme à gauche dans la rade de
+Brest! Je parie que c'est Joseph Gautier?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! s'écria Robert.</p>
+
+<p>Blaise éprouvait ce sentiment d'un dilettante expert qui écoute un
+talent de premier ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, père Géraud, continua l'Américain, mieux vaut tard que
+jamais!... Ce brave Joseph m'a-t-il souvent parlé de vous au moins!...
+Géraud! ancien matelot.</p>
+
+<p>&mdash;Artilleur de marine, puis cuisinier au long cours, rectifia le
+bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;A qui le dites-vous!... s'écria Robert; la langue m'a tourné...
+Mettez-vous bien dans la tête que je sais votre histoire mieux que
+vous-même!</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, dit l'aubergiste; j'aurais dû penser à Gautier tout de
+suite!... Mais comment va-t-il à présent?</p>
+
+<p>&mdash;A merveille... sa femme aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Sa femme!... depuis quand donc est-il marié?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span>
+&mdash;Depuis trois mois... Blaise, mon domestique, a été son garçon de
+noces...</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., dit l'Endormeur, et ça a été assez bien!</p>
+
+<p>La bonne figure de l'aubergiste exprima un peu de défiance revenue.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! murmura-t-il, c'est que Joseph Gautier était un
+monsieur, autrefois...</p>
+
+<p>&mdash;Et ça vous surprend qu'il ait choisi un domestique?... commença
+Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!... dit le père Géraud, je n'ai pas voulu offenser M. Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien... mais tel que vous le voyez, Blaise n'est pas tout
+à fait un domestique ordinaire... Il a été élevé dans ma famille, et
+c'est presque mon ami.</p>
+
+<p>Le père Géraud salua Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça ou autrement, dit-il, je n'ai pas besoin de vous faire de
+grandes phrases... Puisque vous venez de la part de mon vieux Gautier,
+le père Géraud et sa case sont à votre disposition... Une poignée de
+mains s'il n'y a pas d'offense?</p>
+
+<p>Robert s'empressa de tendre sa main que le bonhomme serra en conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Et venez-vous comme ça pour passer du temps par chez nous? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de Paris, comme je vous l'ai dit, <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> répliqua Robert;
+et même de beaucoup plus loin... Le but de mon voyage est de visiter
+un gentilhomme de vos environs que je ne connais pas du tout
+personnellement, et au sujet duquel je serais bien aise de prendre
+langue à l'avance.</p>
+
+<p>Cette phrase, malgré sa simplicité apparente, était de celles qui
+sonnent toujours mal aux oreilles bretonnes. En ce temps-là, comme
+avant et depuis, il y avait force dissidences politiques dans la
+province; or, partout où la guerre civile a passé, le questionneur
+curieux prend volontiers physionomie d'espion.</p>
+
+<p>Le petit &oelig;il gris du père Géraud se baissa, tandis qu'il murmurait
+son prudent:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Les détails que je demande, reprit l'Américain, sont en définitive
+peu de chose, car je sais d'avance que la famille de Penhoël est riche
+et respectable...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!... fit le bonhomme avec une certaine emphase; il s'agit des
+Penhoël?...</p>
+
+<p>&mdash;Un message que j'ai pour le vicomte, et qui m'a fait prendre par
+Redon au lieu d'aller tout droit à Nantes... Y a-t-il loin d'ici à
+Penhoël?</p>
+
+<p>&mdash;Un bon bout de chemin, répliqua le père Géraud.</p>
+
+<p>&mdash;Et... le vicomte est-il aussi galant homme qu'on le dit?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span>
+Le maître du <i>Mouton couronné</i> fut un instant avant de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, répliqua-t-il enfin, Penhoël a toujours été l'honneur du
+pays depuis que le monde est monde! Monsieur est un bon chrétien,
+madame est une sainte... Mais il y en a qui disent que le nom de
+Penhoël serait mieux porté encore si l'aîné n'avait pas quitté le pays
+pour aller le bon Dieu sait où...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit l'Américain, comme s'il eût été initié déjà en partie aux
+secrets de cette famille dont un chiffon de papier lui avait révélé
+l'existence par hasard, on parle encore de l'aîné?</p>
+
+<p>&mdash;On en parlera toujours, répliqua l'aubergiste avec lenteur et d'un
+accent de tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, reprit Robert, il y a longtemps déjà qu'il est parti!...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bientôt quinze ans... Mais qu'importent les années quand on a
+laissé un bon souvenir au fond de tous les c&oelig;urs?</p>
+
+<p>Robert croisa ses mains sur ses genoux et hocha la tête d'un air
+attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre cher Penhoël!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>Le bonhomme Géraud, qui s'était incliné tout pensif, se redressa
+vivement et jeta sur Robert un regard étonné.</p>
+
+<p>Sa surprise n'était pas plus grande que celle de Blaise, qui suivait
+cette scène avec la curiosité <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> d'un amateur de spectacle, savourant
+les péripéties imprévues d'une première représentation.</p>
+
+<p>Il connaissait le but de Robert, et, depuis l'arrivée de l'aubergiste,
+il devinait peu à peu la route que son compagnon voulait prendre; mais
+comme il eût été incapable lui-même de suivre sans broncher cette voie
+difficile et périlleuse, chaque pas fait en avant lui était un sujet
+d'admiration.</p>
+
+<p>Robert grandissait à ses yeux et prenait pour lui, depuis quelques
+minutes, des proportions héroïques.</p>
+
+<p>Il attendait, dissimulant de son mieux sa surprise et gardant l'air
+indifférent qui convenait à son rôle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de bonnes paroles que vous venez de prononcer, M. Géraud,
+poursuivait cependant Robert; je ne peux pas vous dire combien elles
+m'ont réjoui l'âme!... Ah! si le pauvre Penhoël était seulement là pour
+les entendre!...</p>
+
+<p>L'honnête figure de l'aubergiste devenait toute pâle d'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;De quel Penhoël parlez-vous donc, monsieur?... murmura-t-il d'une
+voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;De celui qui est bien loin de la Bretagne, à cette heure.</p>
+
+<p>&mdash;De l'aîné? reprit le père Géraud, dont la <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> voix trembla
+davantage; de M. Louis?... il n'est donc pas mort?...</p>
+
+<p>L'Américain eut un gros rire joyeux et franc.</p>
+
+<p>&mdash;Pas que je sache, répliqua-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Mon digne M. Géraud, repartit Robert en clignant de l'&oelig;il,
+pourquoi toutes ces questions?... Depuis deux minutes, vous avez deviné
+que je vais au château de la part du pauvre Louis de Penhoël.</p>
+
+<p>Blaise se mit à tisonner le feu pour dissimuler son enthousiasme.</p>
+
+<p>Une larme roula sur la joue du père Géraud.</p>
+
+<h3 id="Page_47">III<br />
+<b>L'ABSENT</b>.</h3>
+
+<p>Robert dit l'Américain, M. de Blois, était un de ces fils du hasard
+qui naissent on ne sait où et ne tiennent à rien sur la terre. Était-il
+Français d'origine ou étranger? Personne n'aurait pu le dire. Son
+accent était celui des Parisiens de Paris; mais Paris, tout grand qu'il
+est, ne peut accepter la paternité des aventuriers innombrables qui s'y
+arrangent une patrie. Ils viennent là, de près, de loin, de partout,
+attirés par un irrésistible instinct. Puis, de ce centre héroïque où le
+talent et l'audace sont dans l'atmosphère, <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> où les expédients se
+respirent, où chacun peut devenir valet de comédie rien qu'à laisser
+ses pores absorber le vent d'intrigue, on s'élance, armé de toutes
+pièces, à la conquête de l'innocente province.</p>
+
+<p>Car pour briller à Paris même, il faut être de première force.</p>
+
+<p>Robert de Blois avait son mérite, mais il n'était point pourtant un de
+ces étincelants sujets qui éblouissent de temps en temps la capitale,
+et qui portent au bagne de grosses épaulettes avec des titres de duc.
+Il y a des degrés dans la profession. Robert ne pouvait guère prétendre
+qu'à la bonne bourgeoisie dans la hiérarchie aigrefine.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il fût dépourvu de qualités très-éminentes; seulement
+il n'était pas complet.</p>
+
+<p>Pour faire en quelque mot son bilan moral, il avait, à son actif,
+une sécheresse de c&oelig;ur extrêmement désirable, un grand tact et
+beaucoup de cette adresse crochue qui sait harponner un secret au fond
+de l'âme la mieux close. Il avait, en outre, du sang-froid, de l'esprit
+et de l'élégance. A son passif, il faut placer en première ligne une
+irrésolution native qui ne se guérissait qu'en face des situations
+extrêmes. Robert était excellent pour entamer une guerre désespérée; au
+moment où il fallait choisir entre <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> la mort ou la victoire, la faim
+lui donnait du génie.</p>
+
+<p>Mais dès qu'il avait quelque chose à perdre, son audace se changeait en
+mollesse. Il s'arrêtait à moitié chemin par une trop grande frayeur de
+se voir enlever le bénéfice déjà conquis.</p>
+
+<p>Retombait-il tout en bas de sa misère, il redevenait homme. Son esprit
+subtil s'aiguisait, ses idées bouillonnaient de nouveau dans sa tête,
+et gare aux écus mal gardés!</p>
+
+<p>En somme, c'était un aventurier d'ordre évidemment secondaire,
+mais dangereux outre mesure, et capable d'atteindre, à ses heures,
+l'habileté suprême du genre.</p>
+
+<p>Il avait déjà dix ans de service, ayant pris de l'emploi dans quelque
+pendable troupe dès le commencement de sa quinzième année.</p>
+
+<p>Depuis lors, Dieu sait qu'il avait travaillé tantôt soldat, tantôt
+capitaine, tantôt pauvre, tantôt riche, exploitant parfois l'intrigue
+de haute comédie, parfois descendant aux tours de l'escroquerie
+vulgaire, et risquant sa liberté pour quelques francs.</p>
+
+<p>Il se formait, cependant, et prenait des idées rassises. Son but était
+de voler assez pour jouer à l'honnête homme dans un bon château lui
+appartenant, avec une femme aimable et bien apparentée.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_50">50</span>
+Car Robert détestait le petit monde.</p>
+
+<p>Blaise et lui s'étaient accolés ensemble à Paris, par suite de
+relations communes avec un recéleur du nom de Bibandier qui, peu de
+temps auparavant, était allé au bagne de Brest expier son obligeance.
+Blaise était un coquin à la douzaine, moins endurci que Robert
+peut-être, moins peureux de nature, mais n'ayant pas non plus ce
+courage factice et à l'épreuve que l'Américain s'était donné par la
+force seule de sa volonté.</p>
+
+<p>Ils avaient gagné tous les deux leurs surnoms à la bataille, comme
+Scipion l'Africain et le grand Fabius. Tous les deux avaient, sinon
+inventé, du moins perfectionné notablement des genres de vol qui sont
+tombés, de nos jours, à la portée de tout le monde. Pour comprendre le
+sens spécial de ces deux sobriquets, <i>l'Américain</i> et <i>l'Endormeur</i>, il
+suffit d'avoir lu la <i>Gazette des Tribunaux</i> trois fois en sa vie.</p>
+
+<p>Quant à Lola, Robert l'avait prise sur une corde roide où elle dansait
+pour ne pas être battue. Elle avait dix-huit ans.</p>
+
+<p>Personne n'avait pris souci de lui dire jamais: «Ceci est bien, cela
+est mal.»</p>
+
+<p>Il eût été difficile de savoir ce qu'il y avait au fond du c&oelig;ur
+de cette pauvre belle fille. A contempler son front de marbre et la
+hardiesse <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> froide de ses grands yeux noirs, où s'allumait parfois
+une volupté de commande, lascive et à la fois glacée, on eût dit que,
+derrière tant de beauté, Dieu avait oublié de mettre une âme...</p>
+
+<p>Aujourd'hui Robert était en une heure de vaillance. Sa poche vide et
+la famine menaçante le poussaient. Mais la lutte s'annonçait rude,
+et Robert ne se souvenait point d'en avoir affronté jamais de plus
+malaisée. En ce moment, ses manières libres et sa physionomie sereine
+cachaient le plus énergique effort qu'il eût fait peut-être de sa vie.</p>
+
+<p>C'était un travail de tous les instants, un sourd combat sans trêve ni
+relâche. Il était là, guettant, derrière son sourire, chaque parole du
+bon aubergiste, interprétant chaque geste et prodiguant son adresse
+consommée à se faire un levier de la moindre circonstance.</p>
+
+<p>On ne peut dire qu'il eût agi dès l'abord sans réflexion. Tout ce qu'il
+avait osé était le résultat d'un calcul; mais il est certain que sa
+position extrême l'avait jeté, trop brusquement, à son gré, dans cette
+périlleuse épreuve.</p>
+
+<p>Il avait abordé la bataille sans armes et avec le courage du désespoir.
+C'était une partie que l'on pouvait gagner à la rigueur, mais qui,
+considérée de sang-froid, présentait mille chances de perte.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_52">52</span>
+Ces parties-là s'amendent parfois entre les mains d'un joueur
+habile; une man&oelig;uvre savante peut forcer le sort. A mesure que
+l'entrevue avançait, Robert se sentait grandir et prendre de la force.
+Sa tentative absurde et impossible se faisait presque raisonnable, tant
+il avait tourné habilement les premières difficultés.</p>
+
+<p>Il n'était déjà plus ce fou qui voit le nom d'un homme par hasard, et
+qui s'écrie étourdiment: «A moi cette proie!» La porte close de la
+maison de Penhoël s'entr'ouvrait pour lui peu à peu...</p>
+
+<p>Il avait déjà la moitié d'un secret!</p>
+
+<p>Bien des choses pouvaient encore déranger son plan fragile et réduire à
+néant l'échafaudage de ses mensonges; mais, jusqu'à présent, il avait
+marché droit dans les ténèbres, et son pied prudent avait trompé tous
+les obstacles de la route inconnue.</p>
+
+<p>A voir ce début inespéré, Blaise se croyait déjà hors d'affaire, et
+avait peine à contenir sa joie.</p>
+
+<p>L'Américain, lui, n'avait pas encore le temps de se réjouir. Il
+était tout entier à son affaire, et son &oelig;il de lynx interrogeait
+constamment la physionomie du père Géraud, qui était son unique
+boussole.</p>
+
+<p>Il lui restait tant de choses à deviner! Et <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> cette route, où il
+avait essayé quelques pas, était si mystérieuse encore!</p>
+
+<p>Il fallait savoir. Que voulait dire, par exemple, cette larme qui
+coulait silencieusement sur la joue du bonhomme?</p>
+
+<p>Robert attendit quelques secondes, puis il avança son siége et prit
+sans mot dire la main de l'aubergiste, qu'il serra entre les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez?... dit-il d'une voix contenue et qui jouait
+admirablement l'émotion.</p>
+
+<p>Le père Géraud détourna la tête pour cacher ses yeux humides:</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre de Brest! murmura-t-il, je ne suis pas un pleurnicheur,
+pourtant!... Mais c'est que M. Louis était presque mon enfant!... Je
+l'ai fait sauter si souvent sur mes genoux, quand le commandant venait
+en congé au château... J'ai servi vingt ans sous les ordres du père des
+jeunes gens, monsieur; et quand on l'avait vu comme moi, le commandant,
+deux ou trois douzaines de fois, debout sur son banc de quart,
+démolissant l'Anglais en grand costume de capitaine de vaisseau, on lui
+aurait donné son corps et son âme, voyez-vous bien!... Et si bon, avec
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu parler du commandant de Penhoël, interrompit Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien!... qui n'en a pas entendu <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> parler!... Ah! c'était
+un bon temps!... mais il est mort, et celui de ses fils qui lui
+ressemblait le mieux a quitté un beau jour notre Bretagne pour n'y plus
+revenir... L'autre...</p>
+
+<p>&mdash;L'autre n'est-il pas digne de son père? demanda l'Américain.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! s'écria vivement le père Géraud. Dieu me garde d'avoir rien
+dit qui puisse vous faire penser cela, monsieur!... Le cadet de Penhoël
+est un digne jeune homme... Mais votre Louis...</p>
+
+<p>L'aubergiste s'interrompit et poussa un gros soupir.</p>
+
+<p>Blaise se disait en remuant les cendres:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que le brave vicomte aux quarante mille livres de rente n'a
+pas tout à fait soixante ans comme nous l'avions pensé!...</p>
+
+<p>&mdash;Notre Louis! poursuivit l'aubergiste; c'est qu'on ne trouverait
+pas un c&oelig;ur comme le sien!..... Mais vous, qui venez de sa part,
+monsieur, pouvez-vous me dire où il est et ce qu'il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il est aux États-Unis, répondit l'Américain sans hésiter,
+lieutenant-colonel dans l'armée du congrès...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit l'aubergiste; le brave enfant!... et.... est-il heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répliqua Robert.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span>
+Le père Géraud leva les yeux au ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a dit son secret à personne! murmura-t-il; mais on ne s'exile
+pas ainsi sans souffrir..... Que Dieu le protége!</p>
+
+<p>Il y eut un silence, dont Robert profita pour mettre de l'ordre dans
+ses batteries.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!... reprit-il tout à coup en feignant de secouer sa prétendue
+mélancolie, il ne s'agit pas seulement de s'attendrir.... Moi, je
+passerais ma journée à parler de ce cher et bon Louis!... Mais je crois
+qu'il vaut mieux faire ses affaires.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a une lettre de lui à porter au manoir, dit l'aubergiste, je
+monte ma jument grise et je pars tout de suite...</p>
+
+<p>Robert secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il a écrit depuis son départ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Cette question, si importante pour lui, fut faite de ce ton grave qui
+pose les prémisses d'un argument.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule fois, répondit l'aubergiste; et c'était une année après son
+départ.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, père Géraud, il faut supposer qu'il a eu ses raisons pour se
+taire si longtemps. Pourquoi écrire après quatorze ans de silence?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste... c'est juste, murmura le bonhomme; et pourtant il
+aimait si tendrement son <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> frère... Ah! il y a là dedans bien des
+choses que je ne comprends pas!</p>
+
+<p>Il s'arrêta et passa la main sur son front, en homme qui recueille
+involontairement ses souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais on ne vit deux enfants s'aimer comme cela! reprit-il (et
+l'Américain, cette fois, n'eut garde de l'interrompre). Depuis le jour
+de leur naissance jusqu'à l'âge de vingt ans, on ne les avait jamais
+vus l'un sans l'autre. On eût dit qu'ils n'avaient à deux qu'un seul
+c&oelig;ur. Et puis tout à coup, du vivant même du vieux monsieur et de
+la vieille dame, qui sont maintenant un saint et une sainte dedans le
+ciel, un mystérieux vent de malheur passa sur le manoir... Il y avait
+une jeune fille belle comme les anges...</p>
+
+<p>L'aubergiste s'interrompit encore et poussa un gros soupir.</p>
+
+<p>L'Américain était tout oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas ce qui eut lieu, poursuivit le père Géraud. Vers ce
+temps, les Pontalès revinrent au manoir. Et quand Pontalès serre la
+main de Penhoël, le diable rit au fond de l'enfer!</p>
+
+<p>Une question se pressa sur la lèvre de Robert, qui fit effort pour
+garder le silence.</p>
+
+<p>Le bonhomme reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'eau et le feu!... Les Pontalès avaient <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> autrefois une
+petite maison sur la lande... Mon père a vu des sabots à leurs pieds...
+A présent la forêt est à eux, la forêt et le grand château!... Mais que
+disais-je?... mademoiselle Marthe est la plus belle fille du pays... On
+croyait qu'elle aimait M. Louis... Ah! cela étonna bien du monde!...
+M. Louis partit, et ceux qui le rencontrèrent en chemin virent bien
+qu'il avait des larmes dans les yeux... Ce fut René, le cadet, qui
+épousa mademoiselle Marthe... et depuis lors, au manoir, on ne prononça
+plus guère le nom de M. Louis, ce nom qui est au fond de tous les bons
+c&oelig;urs à dix lieues à la ronde...</p>
+
+<p>Si l'Américain avait eu sa bourse bien garnie, il aurait payé cher
+cette courte et vague histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Louis m'avait parlé de ces Pontalès, dit-il, mais j'étais loin de les
+croire si riches...</p>
+
+<p>&mdash;Trois fois riches comme Penhoël! s'écria le père Géraud avec colère;
+et quatre fois aussi, pour sûr!... Ah! le vieux Pontalès est un fin
+Normand avec sa figure de brave homme! Il y a plus de ruse sous ses
+cheveux blancs que dans un demi-cent de têtes bretonnes... Heureusement
+que monsieur l'a encore une fois chassé du manoir, car il y a bien
+assez de mauvais présages comme cela autour de Penhoël!</p>
+
+<p>Il se tut. Un instant Robert attendit, espérant <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> d'autres détails
+sur Louis de Penhoël, mais l'aubergiste gardait le silence, et l'on
+pouvait voir clairement qu'il n'en savait pas davantage.</p>
+
+<p>Aussi Robert reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Père Géraud, je vous prie en grâce de ne plus me parler de Louis!...
+Je vous écoute, voyez-vous, c'est plus fort que moi... et cependant
+le temps me presse... dites-moi plutôt ce qui se passe maintenant au
+manoir... Si Penhoël n'écrit pas, il veut qu'on lui écrive, et le
+moindre détail sera bien précieux...</p>
+
+<p>L'aubergiste n'en était plus à la défiance. Il eût mis ce qu'il
+avait de plus cher sous la garde de cet homme, qui lui apportait des
+nouvelles du fils aîné de son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Au manoir, répondit-il, je crois qu'on est heureux... En quinze ans
+on peut oublier bien des choses quand on a la volonté de ne plus se
+souvenir!... Le cadet a recouvré une bonne part des biens de la famille
+vendus pendant la révolution... Si ce n'est pas la maison la plus riche
+du pays à cause des Pontalès, qui ont acheté en 1793 le vieux château,
+la forêt du Cosquer et bien d'autres terres de la famille, c'est
+encore, malgré ce qui a pu se passer, la maison la plus respectée...
+Quand vous lui écrirez, monsieur, vous lui direz que la fille de son
+père, la petite demoiselle Blanche de Penhoël est si belle et si <span class="pagenum" id="Page_59">59</span>
+douce que les bonnes gens l'appellent <i>l'Ange</i>, depuis Carentoir
+jusqu'à la montée de Redon!... Madame n'a point perdu sa beauté, bien
+qu'il y ait depuis longtemps un voile de pâleur sur son visage... Elle
+ne se montre guère aux fêtes des châteaux voisins, mais les pauvres
+la connaissent et prient pour elle, car elle est la providence du
+malheureux... Monsieur est bon mari et bon père, quoique certains aient
+dit dans le temps qu'il jetait parfois des regards étranges vers le
+berceau de la petite demoiselle Blanche... Il sert l'église, il aime le
+roi et sa porte est toujours ouverte; c'est un Penhoël, après tout!...
+Mais il y a d'autres hôtes encore au manoir, et ce qui réjouirait le
+c&oelig;ur de l'aîné, j'en suis sûr, ce serait de voir les deux filles de
+l'oncle Jean!...</p>
+
+<p>&mdash;Le brave oncle! interrompit Robert, qui cherchait l'occasion de
+continuer son rôle et de paraître au fait.</p>
+
+<p>&mdash;L'oncle en sabots! s'écria Géraud; je parie qu'il vous a parlé de
+l'oncle en sabots!...</p>
+
+<p>&mdash;Plus de cent fois!</p>
+
+<p>&mdash;Il l'aimait tant!... Oh! et celui-là ne l'a pas oublié!... Quand je
+parlais du neveu Louis, combien de fois n'ai-je pas vu sa tête blanche
+s'incliner et une larme venir sous sa paupière!... Si vous écrivez à
+notre jeune maître, il faudra lui dire tout cela, et lui dire encore
+que l'oncle <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> a eu deux filles, sur son vieil âge... Deux petites
+demoiselles plus jolies encore, s'il est possible, que Blanche de
+Penhoël!... Elles sont là comme les bons génies de la maison; leur gai
+sourire réchauffe l'âme; il semble que le malheur ne pourrait point
+entrer sous le toit qu'elles habitent, et pourtant...</p>
+
+<p>Il s'interrompit et ajouta en baissant la voix involontairement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Louis vous a-t-il parlé quelquefois de Benoît Haligan?...</p>
+
+<p>Robert fit semblant de chercher dans sa mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Benoît, le passeur..., reprit l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc!... Benoît?...</p>
+
+<p>&mdash;Benoît le sorcier!</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement!... Un drôle de corps!..</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a qui rient de lui... moi je sais qu'il connaît d'étranges
+choses!...</p>
+
+<p>Le père Géraud secoua la tête, et baissant la voix davantage:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faudra pas en parler à M. Louis, quand vous lui écrirez,
+murmura-t-il; mais Benoît dit que le manoir perdra bientôt ses douces
+joies... Elles s'en iront toutes à Dieu, toutes ensemble!... l'Ange et
+les deux filles de l'oncle... Cyprienne, la vive enfant... et Diane, la
+jolie sainte!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_61">61</span>
+&mdash;Quelle folie!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui! Benoît les voit en songe, vêtues de longues robes
+blanches comme des belles-de-nuit... Mais Benoît se sera trompé
+peut-être une fois en sa vie... Dieu le veuille! Dieu le veuille! et
+puissent mes pauvres yeux se fermer avant de voir cela!</p>
+
+<p>La tête de l'aubergiste se pencha sur sa poitrine. Il semblait rêver.
+Au bout de quelques secondes, un sourire triste vint à sa lèvre.</p>
+
+<p>&mdash;Les chères enfants!... reprit-il d'une voix plus émue; mais vous
+verrez l'Ange, monsieur!... vous verrez Diane et Cyprienne, les perles
+du pays, avec leurs jupes en laine rayée et les petites coiffes de
+paysannes qui couvrent leurs nobles chevelures... Car, bien qu'elles
+soient du plus pur sang de Penhoël, elles n'ont rien en ce monde, et
+l'oncle Jean, leur père, veut qu'elles soient habillées comme les
+pauvres filles du bourg... mais vous les couvririez de haillons qu'il
+faudrait bien encore les saluer quand elles passent... On dirait de
+petites reines, monsieur!... Et comment ne seraient-elles pas belles
+entre toutes? ajouta le bon aubergiste en souriant tristement; elles
+lui ressemblent trait pour trait...</p>
+
+<p>&mdash;A qui?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span>
+&mdash;A l'aîné de Penhoël... comme deux filles pourraient ressembler à
+leur père.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit Robert; ce pauvre oncle en sabots!...</p>
+
+<p>La voix du père Géraud prit un accent sévère:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une famille sainte, monsieur! dit-il, et notre Louis respectait
+la mère des deux jeunes filles comme sa propre mère...</p>
+
+<p>L'Américain avait déjà mis de côté son sourire égrillard.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, poursuivit l'aubergiste, quand vous lui aurez dit tout cela,
+et le reste, s'il y a encore une petite place et que vous daigniez
+prononcer le nom d'un pauvre homme, dites-lui qu'il y a sur le port de
+Redon un vieux serviteur de la famille qui donnerait pour lui son sang
+jusqu'à la dernière goutte.</p>
+
+<p>&mdash;Il y aura toujours de la place pour cela, mon brave monsieur Géraud,
+répliqua Robert de Blois; mais m'avez-vous nommé tous les hôtes du
+manoir?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore... Le vieil oncle a un fils plus âgé que Diane et
+Cyprienne... Il s'appelle Vincent: c'est, jusqu'ici, le seul héritier
+mâle du nom de Penhoël, un brave enfant, un peu rude et sauvage, mais
+le c&oelig;ur sur la main!... Il y a enfin le fils adoptif du vicomte et
+de madame, qui a nom Roger de Launoy... C'est une tête <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> vive et
+folle, capable de bien des étourderies...; mais je l'aime pour l'amour
+sincère qu'il porte à madame...</p>
+
+<p>&mdash;Et combien y a-t-il au juste d'ici jusqu'au château?</p>
+
+<p>&mdash;Deux fortes lieues.</p>
+
+<p>&mdash;La route est-elle bonne?</p>
+
+<p>&mdash;Affreuse, mais toute droite jusqu'au bac de Port-Corbeau.</p>
+
+<p>Robert regarda par la fenêtre et sembla mesurer la hauteur du soleil,
+qui éclairait d'une lueur jaunâtre les maisons du port Saint-Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que nous partions sur-le-champ, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;A présent! s'écria l'aubergiste. Il n'y a pas plus d'une heure de
+jour... C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, puisque la route est toute droite...</p>
+
+<p>&mdash;Droite, oui, mais défoncée par les dernières pluies et coupée de
+fondrières en plus de trente endroits.</p>
+
+<p>&mdash;Avec de bons chevaux, dit Robert, on a raison des fondrières.</p>
+
+<p>&mdash;Pas toujours..., répliqua l'aubergiste... Et puis les chevaux ne
+peuvent rien contre les uhlans...</p>
+
+<p>&mdash;Les uhlans?...</p>
+
+<p>&mdash;Une bande de coquins, venant on ne sait <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> d'où, et qui se moquent
+de la gendarmerie... Il y a tant de trous maudits dans nos landes!</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait bien le diable, dit l'Américain, si les uhlans nous
+guettaient justement au passage!</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a bien d'autres, murmura l'aubergiste, qui ont parlé comme
+vous, et qui s'en sont repentis!... Mais, j'y songe!... vous arrivez de
+nuit au bac de Port-Corbeau, et les gens du haut pays disent que l'Oust
+est débordé...</p>
+
+<p>&mdash;Quel danger, une fois qu'on est averti?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de la part de l'aîné, répondit le père Géraud, et je
+m'intéresse à vous comme à un ami... Ne partez pas à cette heure,
+monsieur, je vous en prie!... car si le <i>déris</i> (inondation) vous
+prenait là-bas, sous Penhoël, vous n'auriez plus qu'à recommander votre
+âme à Dieu!...</p>
+
+<p>L'Américain réfléchit durant quelques instants.</p>
+
+<p>L'Endormeur, que cette longue énumération des dangers de la route
+affriandait médiocrement, avait bonne envie de venir en aide à la
+prudence du père Géraud; mais il n'osait pas, parce que Robert venait
+de conquérir vis-à-vis de lui une position tout à fait supérieure.</p>
+
+<p>Il sentait que son rôle était de se taire, et il se taisait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span>
+L'Américain se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être resterons-nous bien longtemps à Penhoël, dit-il; mais, dans
+telles circonstances données, il faut que nous en puissions repartir
+demain avec le jour... D'un autre côté, mon message est de nature
+à n'être confié à personne... Vous devez sentir cela, père Géraud,
+ajouta-t-il en baissant la voix; il ne s'agit pas seulement pour moi de
+voir le maître de Penhoël...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez à parler à madame, peut-être?... murmura l'aubergiste d'un
+air timide, et comme s'il craignait d'exprimer trop clairement sa
+pensée.</p>
+
+<p>Robert fit un signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>L'aubergiste leva les yeux au ciel et cessa d'interroger.</p>
+
+<p>Sa dernière question avait été comme le complément des détails
+précédemment fournis. Elle ouvrait à Robert tout un horizon nouveau,
+et il en savait à cette heure plus peut-être que le brave aubergiste
+lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle que soit l'issue de notre excursion, dit-il, vous nous
+reverrez demain, M. Géraud, à moins que vos uhlans ne nous mangent en
+route... Il faut, en effet, que je passe à Redon, soit pour prendre des
+bagages assez importants que j'ai laissés au bureau des voitures, soit
+pour <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> continuer mon voyage, au cas où j'aurais mes raisons pour ne
+point abuser de l'hospitalité de Penhoël... Pour le moment, il me reste
+à vous prier de faire seller deux bons chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc bien déterminé à partir?...</p>
+
+<p>&mdash;Très-déterminé... L'heure avance... et plus tôt les chevaux seront
+prêts, plus je vous aurai de reconnaissance.</p>
+
+<p>Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait point de réplique. Le maître du
+<i>Mouton couronné</i> sortit en grommelant sa litanie d'objections:</p>
+
+<p>La nuit qui allait tomber, les fondrières, les uhlans et le <i>déris</i>.</p>
+
+<p>Quand il eut passé la porte, Blaise repoussa son siége et fit une
+cabriole.</p>
+
+<p>&mdash;Enlevé! s'écria-t-il. Ah! fameux! fameux! M. Robert!... tu es encore
+plus fort que je ne croyais!... Vrai, je ne donnerais pas ma part de
+l'affaire pour mille écus!</p>
+
+<p>&mdash;Tout n'est pas dit, murmura l'Américain, dont le front restait
+pensif; nous avons encore plus d'un obstacle à tourner...</p>
+
+<p>&mdash;Les uhlans?... commença Blaise.</p>
+
+<p>Robert haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, répliqua-t-il; c'est ce qui me fait partir ce soir...
+Les uhlans sont placés là tout exprès pour expliquer l'absence de notre
+bagage... Nous aurons été dépouillés en chemin, <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> et le triste état
+où nous sommes n'inspirera plus que de la sympathie...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai, dit l'Endormeur. Je ne sais pas si tu as ton
+pareil sous la calotte des cieux, M. Robert!</p>
+
+<p>Un mouvement que fit Lola derrière ses rideaux sembla changer
+brusquement le cours des idées de l'Américain.</p>
+
+<p>&mdash;Cours après M. Géraud, s'écria-t-il; où diable avais-je l'esprit?...
+Je n'ai commandé que deux chevaux, et il nous en faut trois!</p>
+
+<p>Le front de Blaise se rembrunit.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'écueil! murmura-t-il. Sans cette femme-là, tu serais le
+Napoléon de la chose!... Au nom de Dieu! que veux-tu que nous fassions
+d'elle, là-bas avec ces bonnes gens?</p>
+
+<p>&mdash;Va commander un troisième cheval!</p>
+
+<p>Blaise hocha la tête d'un air de mauvaise humeur, et se dirigea
+néanmoins vers la porte, afin d'obéir.</p>
+
+<p>Mais, avant qu'il eût passé le seuil, l'Américain parut se raviser.</p>
+
+<p>&mdash;Reste! dit-il. Au fait, on peut attendre jusqu'à demain; ça nous
+dispensera de régler notre compte avec ce vieil innocent de père
+Géraud...</p>
+
+<p>&mdash;Mon opinion, répliqua l'Endormeur, est que nous pourrions bien la
+laisser ici tout à fait, <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> en payement du petit vin de Nantes et de
+l'omelette.</p>
+
+<p>Robert était auprès du lit, dont il souleva les rideaux. Les rayons du
+soleil couchant envoyèrent un pâle reflet d'or au visage de la jeune
+femme endormie.</p>
+
+<p>Elle semblait sourire...</p>
+
+<p>L'Américain étendit sa main vers elle, et sa lèvre gonflée eut un
+mouvement de sarcastique gaieté.</p>
+
+<p>&mdash;Fou que tu es! prononça-t-il d'une voix sourde et brève; il y a
+là-bas un homme jeune encore, un homme simple et ardent sans doute
+comme tous les sauvages de ce pays breton... La femme de cet homme ne
+l'aime pas, car elle songe à l'absent... et vois comme notre Lola est
+belle!...</p>
+
+<h3 id="Page_69">IV<br />
+<b>BOSTON DE FONTAINEBLEAU</b>.</h3>
+
+<p>A trois lieues et demie de Redon, ce qui fait deux bonnes petites
+lieues de pays, tout au plus, un peu à droite de la route de Vannes, la
+rivière d'Oust coupe en deux une haute colline pour arriver dans les
+marais de Glénac. Entre les deux moitiés de la colline il n'y a d'autre
+vallée que le cours étroit de la rivière; cela semble tranché de main
+d'homme.</p>
+
+<p>A l'orient de la double rampe, le pays est montueux et présente un
+aspect sauvage. Vers le nord-ouest, au contraire, la vallée s'élargit
+<span class="pagenum" id="Page_70">70</span> brusquement, au sortir même de la gorge creusée par le courant de
+l'Oust, et forme une assez vaste plaine. Cette plaine s'étend à perte
+de vue, entre deux rangées de petites montagnes parallèlement alignées.</p>
+
+<p>En été, c'est un immense tapis de verdure, où l'&oelig;il suit au loin les
+courants de l'Oust et de deux ou trois autres petites rivières qui se
+rapprochent, qui s'éloignent, qui s'enroulent, semblables à de minces
+filets d'argent. L'hiver, c'est un grand lac qui a ses vagues comme la
+mer, et où le pêcheur de nacre poursuit son butin chanceux.</p>
+
+<p>L'été, aussi loin que le regard peut s'étendre, on voit, paissant le
+gazon vert, des troupeaux de petits chevaux poilus, de génisses folles
+qui secouent en frémissant leur garde-vue de bois, et de moutons
+nains dont la chair est fort tendrement appréciée par les gourmets
+d'Ille-et-Vilaine.</p>
+
+<p>Tous les bourgs et les hameaux environnants envoient leurs bestiaux
+à ce pacage commun. Le pays est pauvre; chacun profite de l'aubaine,
+et il y a tel mois de l'année où l'innombrable troupeau s'étend sans
+interruption depuis la gorge de l'Oust, qui a nom Port-Corbeau,
+jusqu'aux environs de la Vilaine. Les marais de Glénac et de
+Saint-Vincent, transformés en riantes prairies, <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> présentent alors
+l'aspect d'une Arcadie fortunée. On ne voit que bergers couchés sur
+l'herbe et bergères filant la blonde quenouille. Il y a de longs
+flageolets qui valent presque des pipeaux, et, d'une rivière à l'autre,
+les couplets alternés de quelque rustique chanson bien souvent vont et
+viennent...</p>
+
+<p>L'hiver, les chalands glissent où paissaient les troupeaux. C'est à
+peine si quelques îlots de verdure tachent à de longs intervalles la
+plate uniformité du grand lac, où les oiseaux d'eau, rassemblés par
+troupes innombrables, remplacent les bestiaux affamés.</p>
+
+<p>Au lieu de cette vie sereine qui animait la vallée, c'est une solitude
+silencieuse et morne, au centre de laquelle, par les froides matinées,
+se dresse le fantôme colossal de la <i>femme blanche</i><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>La configuration même des lieux fait que ce changement se produit
+presque toujours avec une surprenante rapidité. Il suffit de quelques
+heures parfois pour transformer complétement <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> le paysage, et jamais
+il ne faut plus d'une nuit.</p>
+
+<p>C'est par la tranchée du Port-Corbeau qu'arrivent les principaux
+affluents de cette petite mer: l'Oust et la Verne réunies.</p>
+
+<p>L'Oust est une tranquille rivière, dont le cours se déroule en anneaux
+de serpent et qui semble copier les méandres de la Seine; mais la
+Verne, qui descend du haut pays, s'enfle à la moindre pluie et change
+son mince filet d'eau, chaque automne, en torrent redoutable.</p>
+
+<p>A partir de l'étang où elle prend sa source, à quelques lieues de
+là, jusqu'au Port-Corbeau, la nature montueuse du terrain défie
+l'inondation; mais, une fois passée la double colline, toute défense
+cesse et l'eau victorieuse ne trouve plus un seul obstacle. L'Oust
+et la Verne franchissent en bouillonnant la gorge trop étroite et
+s'élancent dans la plaine, où les troupeaux fuient devant elles.</p>
+
+<p>A l'heure de ces crues périodiques et si rapides, un messager à cheval
+part des sources de la Verne et devance au grand galop la marche de
+l'inondation. Il court le long des rives de la petite rivière et arrive
+jusqu'à la porte du marais, où sa trompe lugubre annonce de loin l'eau
+menaçante.</p>
+
+<p>Une demi-heure après que la trompe a sonné, un grand bruit se fait dans
+la gorge et une nappe <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> d'écume s'élance sur la route de Redon, qui
+disparaît sous l'eau la première.</p>
+
+<p>Du haut de la colline, coupée en deux par le Port-Corbeau, le paysage
+est toujours admirable, soit que l'Oust et la Verne coulent endormies
+dans leurs lits sinueux, soit que le <i>déris</i> étende à perte de vue sa
+nappe bleuâtre. Du côté du marais, c'est un encadrement de collines
+boisées, sur la croupe desquelles s'étagent au loin les maisons de
+quelques bons bourgs, dominées par le clocher aigu et gris de la
+paroisse. Dans la direction de Vannes, on aperçoit la ligne noire de
+l'antique forêt de Penhoël, au-devant de laquelle se dresse le beau
+château qui portait autrefois le même nom, et qui, à l'époque où se
+passe notre histoire, appartenait à M. de Pontalès.</p>
+
+<p>De l'autre côté des deux collines, vers le nord et l'orient, c'est une
+lande énorme, rase comme velours, et qui va rejoindre à trois lieues
+de là les bourgs de Renac et de Saint-Jean. On l'appelle la lande
+Triste. Aussi loin que le regard peut se porter, on aperçoit le rose
+mélancolique de ses bruyères, où tranche çà et là la voile blanche d'un
+moulin à vent.</p>
+
+<p>Au bord même de l'Oust et sur la rive opposée à la route de Redon, se
+trouve une petite cabane couverte en chaume, à demi cachée par <span class="pagenum" id="Page_74">74</span>
+les plants de châtaigniers qui tapissent la montée. C'est la cabane du
+passeur de Port-Corbeau, dont le bac est amarré à la sortie de la gorge.</p>
+
+<p>Au-dessus de cette cabane et le long de la gorge même, court une
+massive muraille en maçonnerie, vieille comme les plus vieilles
+traditions du pays. La muraille descend en biais, robuste encore et
+sans lézardes sous son vêtement de lierre, jusqu'à une vingtaine de
+pieds de l'eau. A son extrémité orientale s'élève un petit donjon à
+demi ruiné que les paysans connaissent sous le nom de la Tour-du-Cadet.</p>
+
+<p>C'est là tout ce qui reste d'un château fort appartenant aux sires de
+Penhoël, et qui servait sans doute à garder le passage de l'Oust.</p>
+
+<p>La massive muraille soutenait autrefois une ligne de fortifications
+dont la Tour-du-Cadet faisait partie et qui dominait toute la contrée.</p>
+
+<p>En 1817, ces formidables fondements n'avaient plus déjà leur couronne
+de remparts crénelés, et ne supportaient plus qu'un petit manoir
+moderne, construit vers la fin du règne de Louis XV.</p>
+
+<p>C'était là qu'avaient habité jusqu'à la révolution les cadets de la
+riche famille de Penhoël, tandis que les aînés demeuraient au grand
+château possédé maintenant par les Pontalès.</p>
+
+<p>Le manoir était en parfait état de conservation <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> et bâti dans
+un style assez gracieux; mais, posé comme il l'était au-dessus d'un
+véritable précipice et sur l'extrême rebord d'une plate-forme nue, il
+prenait un air de tristesse et d'abandon.</p>
+
+<p>Sa façade, composée d'un petit corps de logis et de deux ailes
+en retour, était tournée vers le marais et semblait regarder
+mélancoliquement, par delà les verts coteaux de Glénac, le château
+antique où résidait jadis l'aîné des Penhoël. Malgré la distance, on
+pouvait distinguer encore la fière architecture du château qui se
+dressait, superbe, au sommet de la plus haute colline des environs et
+entouré d'une magnifique ceinture de futaies.</p>
+
+<hr class="dotted" />
+
+<p>La nuit était tombée depuis quelque temps déjà; c'était environ deux
+heures après que M. Robert de Blois et son domestique avaient quitté
+l'auberge du Mouton couronné, sur le port de Redon.</p>
+
+<p>L'Oust coulait, silencieuse, entre les deux rampes de la gorge, et
+malgré l'obscurité croissante on voyait encore les divers cours d'eau,
+disséminés dans l'étendue du marais, trancher en blanc sur le gazon
+noir.</p>
+
+<p>La partie de la route de Redon qui descendait au Port-Corbeau
+était parfaitement sèche, et <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> les petits flots tranquilles qui
+clapotaient doucement à l'arrivoir éloignaient jusqu'à l'idée du danger.</p>
+
+<p>Cependant, une personne du pays même et connaissant les coutumes des
+alentours aurait senti d'instinct l'approche d'une crise imminente.</p>
+
+<p>Le marais restait, en effet, bien plus silencieux que d'habitude à
+cette heure. Les bestiaux étaient évidemment rentrés, et Dieu sait que
+d'ordinaire les petits chevaux bretons ne craignent point de passer
+les nuits d'automne à la belle étoile. Ce soir, le marais était une
+solitude.</p>
+
+<p>Un autre symptôme d'alarme non moins significatif se présentait sous
+l'espèce d'une petite lueur, brillant, parmi les châtaigniers, devant
+la cabane du passeur.</p>
+
+<p>Ce n'était pas Benoît Haligan, batelier de Port-Corbeau, qui eût allumé
+ainsi sans nécessité une lanterne à sa porte.</p>
+
+<p>A part cette lueur, on n'apercevait absolument rien dans la campagne,
+et pour rencontrer une autre lumière, il fallait que le regard s'élevât
+jusqu'au faîte de la colline, où brillaient faiblement les fenêtres du
+manoir...</p>
+
+<p>Au manoir, la famille de Penhoël était rassemblée dans un salon d'assez
+vaste étendue, <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> dont les ornements modestes accusaient néanmoins le
+style fleuri du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle. Au fond de la grande cheminée
+en marbre brun brûlait un bon feu de souches, dont la flamme vive
+éclairait la chambre presque autant que la terne lumière des chandelles.</p>
+
+<p>Nous eussions trouvé là, réunis et tuant les heures lentes qui
+précèdent le souper, tous les personnages mentionnés par maître Géraud
+dans le précédent chapitre.</p>
+
+<p>A l'un des angles du foyer, autour d'une petite table carrée, se
+tenaient le maître de Penhoël, l'oncle Jean et deux hôtes du manoir,
+engagés dans une partie de cartes.</p>
+
+<p>René de Penhoël était un homme de trente-cinq ans à peu près, robuste
+de corps et pouvant prétendre au titre de beau cavalier. Ses traits
+réguliers se chargeaient seulement d'un peu trop d'embonpoint, et les
+boucles de ses cheveux châtains tombaient sur un front où manquait
+l'énergie. L'aspect général de son visage peignait une humeur
+paresseuse et lourde.</p>
+
+<p>L'oncle Jean était un vieillard. Impossible de voir une figure plus
+vénérable et plus digne. La bonté sans bornes se peignait dans ses
+grands yeux bleus, baissés presque toujours timidement. Son front large
+et un peu fuyant avait une couronne de cheveux blancs, légers et fins.
+<span class="pagenum" id="Page_78">78</span> Son sourire était rêveur et beau comme le sourire d'une femme.</p>
+
+<p>Il parlait peu; quand il parlait, on s'étonnait d'ouïr la voix douce et
+musicale qui tombait de cette bouche sexagénaire.</p>
+
+<p>Il portait la veste de futaine des paysans du Morbihan, et sa chaussure
+consistait en gros sabots, bourrés de peau de mouton.</p>
+
+<p>Les deux autres joueurs n'étaient rien moins que le père Chauvette,
+maître d'école au bourg de Glénac, et maître Protais le Hivain,
+jurisconsulte rustique, chargé de cultiver le goût des procès à cinq ou
+six lieues à la ronde.</p>
+
+<p>La Bretagne aime les procès presque autant que la basse Normandie:
+il y a des bourgades trop pauvres pour entretenir un médecin et qui
+jouissent de leur homme de loi.</p>
+
+<p>Cela ressemble à ces petits arbres indigents, maigres, étiolés, où se
+prélasse quelque grosse et laide chenille...</p>
+
+<p>Le père Chauvette était un petit homme gras, simple d'esprit, paisible
+de m&oelig;urs et content de tout le monde, excepté de M. le Hivain,
+son ennemi naturel. L'homme de loi avait une figure étroite, sèche,
+bilieuse, qui essayait perpétuellement de sourire. Malgré sa gaieté
+humble et grimaçante, on devinait en lui l'esprit envieux et méchant.
+Sa longue tête osseuse, couronnée <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> de cheveux noirs et plats, lui
+avait fait donner par le père Chauvette le sobriquet scientifique de
+Macrocéphale, et chaque fois que le bon maître d'école se livrait à
+cette plaisanterie, il ajoutait en manière de note: «Genre d'insectes
+coléoptères, dont le nom est tiré du grec et qui ont la tête longue
+comme M. le Hivain...»</p>
+
+<p>La table, dressée entre les quatre joueurs, supportait, outre les
+cartes et les chandelles de suif, cinq petits paniers remplis de
+fiches et une pancarte imprimée contenant les règles du <i>boston de
+Fontainebleau</i>.</p>
+
+<p>L'autre angle de la cheminée était occupé par un groupe plus nombreux
+où dominait l'élément féminin. Tout auprès du foyer, une femme, jeune
+encore, et dont le visage régulièrement beau avait un caractère de
+douce dignité, s'asseyait renversée dans une immense bergère à ramages.
+Elle tenait entre ses bras une jeune fille de douze ans, dont la tête
+blonde s'appuyait sur son sein.</p>
+
+<p>C'étaient la vicomtesse Marthe de Penhoël et sa fille Blanche, que les
+bonnes gens du pays entre Carentoir et Redon avaient surnommée <i>l'Ange</i>.</p>
+
+<p>Les hommes de la campagne sont poëtes. On disait que l'Ange de Penhoël
+était trop bonne et trop jolie pour cette terre, et que Dieu la
+voudrait bientôt dans son paradis...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_80">80</span>
+Comme pour confirmer cette croyance, il y avait souvent une
+maladive pâleur sur le front de Blanche, et dans son idéale beauté on
+devinait la faiblesse et la mélancolie.</p>
+
+<p>En ce moment, elle semblait reposer. On ne voyait point l'azur céleste
+de ses grands yeux, et ses longs cils retombaient sur sa joue. Les
+formes enfantines mais toutes gracieuses de son corps s'affaissaient
+sur les genoux de sa mère, qui la tenait entre ses bras, et dont le
+regard abaissé était empreint d'une tendresse passionnée.</p>
+
+<p>La mère et la fille formaient ainsi un tableau charmant, tout plein
+d'abandon et d'amour.</p>
+
+<p>De temps à autre, le maître de Penhoël quittait des yeux la partie
+engagée, et jetait vers elles une &oelig;illade rapide. C'était comme à la
+dérobée qu'il les contemplait ainsi, et l'on eût difficilement défini
+le vague sentiment de malaise qui assombrissait alors son visage.</p>
+
+<p>Son sourire, ébauché dans la joie, se teignait d'amertume. Il posait
+son jeu sur la table et versait une rasade d'eau-de-vie dans un petit
+gobelet d'argent placé auprès de lui sur un guéridon.</p>
+
+<p>Il y avait dans la salle une autre personne qui regardait l'Ange bien
+plus souvent encore: c'était un jeune homme de dix-huit ans, portant
+une veste en drap grossier et des culottes de toile <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> écrue.
+D'énormes cheveux d'un brun fauve se séparaient au sommet de son front
+et retombaient jusque sur ses épaules. Ses traits étaient taillés
+fièrement, et son teint, bruni par le soleil, annonçait la vigueur
+précoce. Il était beau, malgré le feu sombre et presque sauvage qui
+brûlait au fond de son &oelig;il.</p>
+
+<p>C'était Vincent, le fils du pauvre oncle Jean, et le seul héritier mâle
+du nom de Penhoël.</p>
+
+<p>Sa prunelle, large et ardente, semblait fixée sur sa cousine par une
+force qui ne dépendait point de lui. Blanche, enfant qu'elle était,
+avait inspiré déjà un amour fougueux et poussé jusqu'à l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Dans cet amour, il y avait de l'admiration, du respect, de l'extase.
+C'était un culte.</p>
+
+<p>Et il y avait de la douleur aussi, car la robuste nature du jeune homme
+semblait plier parfois sous de navrantes pensées.</p>
+
+<p>Il se tenait un peu à l'écart, entre les deux groupes, la tête appuyée
+sur sa main qui se perdait dans les masses incultes de sa grande
+chevelure. Il gardait le silence. Son immobilité complète eût pu faire
+croire au sommeil, sans le brûlant éclat dont rayonnait toujours sa
+prunelle.</p>
+
+<p>Derrière la vicomtesse, que nous appellerons <i>Madame</i>, pour nous
+conformer aux m&oelig;urs du <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> manoir, une petite société, composée
+d'un jeune garçon et de deux jeunes filles, chuchotait et riait tout
+bas.</p>
+
+<p>Le garçon, qui se nommait Roger de Launoy, était de l'âge de Vincent à
+peu près: un joli cavalier au visage étourdi, à la tournure leste et
+dégagée, un vrai page, pris à la veille du jour fatal où l'amour rend
+les pages langoureux.</p>
+
+<p>Ses deux compagnes, qui pouvaient avoir quatorze ou quinze ans, étaient
+bien les deux créatures les plus mignonnes que l'imagination d'un
+peintre puisse rêver.</p>
+
+<p>Elles étaient habillées toutes deux en paysannes, suivant la volonté
+de l'oncle Jean, leur père; mais il y avait dans leurs costumes une
+si délicieuse coquetterie, que plus d'une belle dame eût porté envie
+à leur toilette. Leurs longs cheveux d'une nuance pareille, tenant le
+milieu entre le châtain sombre et le brun, s'échappaient en boucles
+abondantes des bords étroitement serrés de leurs bonnets collants. A
+chaque mouvement qu'elles faisaient, on voyait ces riches chevelures
+ondoyer et se jouer autour de leur cou blanc, où tranchait une petite
+ganse noire, supportant une croix d'or. Leurs tailles, souples et
+fines, étaient emprisonnées dans des corsages de laine brune, autour
+desquels s'attachaient <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> de courtes jupes rayées. Il ne leur
+manquait ni le tablier bleu ni les souliers à boucles d'étain de la
+paysanne.</p>
+
+<p>Elles étaient grandes toutes les deux, et de taille à peu près égale.
+Là s'arrêtait la parité.</p>
+
+<p>Vous avez vu souvent deux jeunes filles, dont les traits diffèrent
+essentiellement et que rapprochent néanmoins de mystérieux rapports;
+elles ont, comme on dit, un air de famille; elles ressemblent toutes
+deux à leur mère commune, et ne se ressemblent point entre elles.</p>
+
+<p>Ainsi étaient Diane et Cyprienne de Penhoël. Seulement le terme commun
+auquel on eût pu comparer leurs gracieux visages manquait; leur mère
+était morte depuis bien des années, et rien en elles ne rappelait la
+grave et douce physionomie de l'oncle Jean, leur père.</p>
+
+<p>Ceux qui se souvenaient du frère aîné de Monsieur, absent du pays
+depuis quinze ans, prétendaient que leurs sourires rappelaient son
+sourire; mais la mémoire de Louis de Penhoël était adorée dans le pays,
+et quand on songe aux absents aimés, on se fait, comme cela, bien
+souvent des idées.</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane étaient venues au monde alors que Louis de Penhoël
+avait quitté déjà le manoir de ses pères.</p>
+
+<p>Cyprienne avait de grands yeux noirs, des <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> traits d'une finesse
+extrême dont l'ensemble indiquait une gaieté mutine. Les yeux de Diane
+étaient d'un bleu obscur. Il y avait sur son jeune visage quelque chose
+de pensif et à la fois d'intrépide. Quand sa physionomie, plus sérieuse
+que celle de sa s&oelig;ur, s'éclairait tout à coup par le sourire,
+c'était comme le ciel ouvert...</p>
+
+<p>On ne voyait jamais l'une des s&oelig;urs sans que l'autre fût bien près.
+L'amour des bonnes gens de la contrée ne les séparait point, et il
+semblait à tous que la rencontre des deux jeunes filles présageait du
+bonheur. Leurs caractères différaient et se ressemblaient comme leurs
+visages, mais elles n'avaient, à deux, qu'un seul c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elles étaient la gaieté de la maison de Penhoël. Leurs innocentes et
+vives joies combattaient la monotone tristesse du manoir.</p>
+
+<p>Ce qu'elles aimaient le plus au monde avec leur père le bon oncle Jean,
+c'était Madame; pour Madame toute seule, elles domptaient la pétulance
+de leur nature. Elles auraient passé leur vie heureuse à servir Madame
+et à l'adorer.</p>
+
+<p>Marthe de Penhoël, si bonne pour tout le monde, était, chose étrange,
+sévère et froide vis-à-vis des deux s&oelig;urs, à genoux devant
+elle. On eût dit souvent qu'elle s'impatientait de leur caressante
+tendresse. D'autres fois, il est vrai, mais bien rarement, son &oelig;il
+s'attendrissait <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> à les contempler si jolies, et une mystérieuse
+émotion semblait monter de son c&oelig;ur à son visage. Diane et Cyprienne
+comptaient chèrement ces heures, où le baiser de Madame s'appuyait sur
+leurs fronts, long et doux, presque maternel...</p>
+
+<p>Hélas! ces heures étaient lentes à revenir! Madame semblait regretter
+ses caresses, comme si on lui eût dérobé par surprise une part de
+l'amour passionné qu'elle portait à sa fille.</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne, loin d'être jalouses, étendaient à Blanche, leur
+cousine, le tendre dévouement qu'elles portaient à Madame...</p>
+
+<p>Tout en causant et en riant, le petit groupe composé des deux s&oelig;urs
+et de Roger de Launoy prenait grand soin de ne pas faire de bruit et
+respectait le sommeil de l'Ange. De temps en temps Roger se penchait
+pour baiser la main de Madame, dont il était le favori. Un peu de
+mélancolie venait attrister le sourire des deux jeunes filles, qui se
+sentaient moins aimées et qui n'osaient pas demander la même faveur...</p>
+
+<p>Autour du tapis vert, le boston de Fontainebleau allait son train
+paisible et ne nuisait en rien à la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Prussiens!... Prussiens! disait maître le Hivain, l'homme de loi,
+pourquoi seraient-ils Prussiens?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span>
+&mdash;Leur nom de <i>uhlans</i>..., commença le père Chauvette.</p>
+
+<p>&mdash;Leur nom de uhlans ne prouve rien!... J'ai vu les Prussiens à Rennes,
+et c'étaient de braves militaires, malgré leur accent... Il ne manque
+pas d'anciens soldats de Bonaparte...</p>
+
+<p>&mdash;Prussiens ou soldats de Bonaparte, interrompit le maître d'école,
+ils ont brûlé la belle ferme de Pontalès, là-bas, de l'autre côté de
+Glénac...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien fait! dit rudement René de Penhoël; si le diable brûlait
+Pontalès comme les uhlans ont brûlé sa ferme, ce serait mieux fait
+encore!... Je demande six levées...</p>
+
+<p>L'oncle Jean ne parlait point; il suivait le jeu avec distraction et
+semblait combattre une pensée pénible.</p>
+
+<p>L'oncle Jean était bien pauvre; personne ne faisait grande attention à
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Petite misère! dit le père Chauvette.</p>
+
+<p>&mdash;Huit levées! répliqua M. de Penhoël; ces coquins de Pontalès sont-ils
+au château, M. le Hivain?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont revenus à cause de la ferme brûlée... et le vieux Pontalès
+a dit qu'il ferait la garde lui-même avec son fusil autour de ses
+métairies, puisque les gendarmes ne sont bons à rien!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span>
+Penhoël eut un sourire sec et dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Si les uhlans n'ont que lui à craindre, dit-il, ils engraisseront
+cet hiver... Pontalès est un lâche!... comme son père!... comme son
+grand-père!... comme tout ce qui est de son sang et de son nom!</p>
+
+<p>Le maître d'école baissa les yeux, et l'homme de loi approuva du bonnet.</p>
+
+<p>L'oncle en sabots n'avait pas entendu.</p>
+
+<p>Penhoël but un grand verre d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>&mdash;On prétend là-bas, du côté de Rennes, murmura le Hivain d'un ton
+doucereux, que le petit M. Alain de Pontalès est un gentil garçon tout
+de même!... Vous me devez quatre fiches, M. de Penhoël.</p>
+
+<p>Celui-ci avait du sang dans les yeux. Depuis qu'on avait prononcé le
+nom de Pontalès, une sourde colère contractait sa lèvre et pâlissait sa
+joue. Le bon maître d'école se creusait la tête pour trouver un moyen
+de changer la conversation, mais c'était en vain.</p>
+
+<p>L'homme de loi, au contraire, éprouvait un méchant plaisir à chauffer
+le courroux de son hôte.</p>
+
+<p>L'oncle Jean se taisait toujours. Son &oelig;il bleu, d'une douceur
+presque féminine, regardait à peine ses cartes et se perdait à chaque
+instant dans le vide. Quand son regard tombait sur ses <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> deux
+filles, par hasard, il se baissait tout à coup chargé d'une mystérieuse
+tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez un jeu à nous faire boston sur table, M. Jean, reprit le
+Hivain; mais du diable si vous n'avez pas martel en tête!... Quant à
+Pontalès, on dit qu'il a fait le voyage de Paris... Il a rapporté la
+décoration du Lis, et il aura l'an prochain la croix de Saint-Louis...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, gronda Penhoël, dont la joue devint écarlate; le
+roi ne peut pas donner la croix de Saint-Louis à un voleur!</p>
+
+<p>&mdash;Je répète ce qui se dit dans le bourg... Une chose certaine, c'est
+qu'il est noble, maintenant...</p>
+
+<p>Penhoël posa ses cartes sur la table, et ses sourcils se froncèrent
+violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Coquin de Macrocéphale!... pensa le maître d'école.</p>
+
+<p>Il fit signe à l'homme de loi de se taire; celui-ci ne voulut point
+comprendre et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Noble comme Rieux ou Rohan, par ma foi!... Il nous faudra l'appeler
+désormais M. le marquis de Pontalès.</p>
+
+<p id="cor_1">&mdash;Et il prendra pour écusson, grommela Monsieur entre ses dents
+serrées, un pichet de cidre et un bouchon de buis en souvenir de son
+grand-père qui était cabaretier à <ins title="original: Carantoir">Carentoir</ins>!... <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> J'enlève votre
+<i>piccolo</i>, papa Chauvette... Grande misère d'écart!</p>
+
+<p>Ces dernières paroles furent prononcées d'un ton qui ferma
+péremptoirement la bouche à maître le Hivain. Le jeu se poursuivit en
+silence durant quelques minutes.</p>
+
+<p>Mais René buvait à chaque instant de l'eau-de-vie, ce qui est un
+mauvais moyen pour recouvrer le calme perdu. L'impression produite
+par les paroles de l'homme de loi ne s'effaçait point, et il y avait
+toujours un nuage sombre sur le front du maître de Penhoël.</p>
+
+<p>Cependant, la distraction de l'oncle Jean devenait un fait remarquable.
+Depuis plus d'une demi-heure, il n'avait pas prononcé une parole, et
+son jeu allait à la grâce de Dieu.</p>
+
+<p>Penhoël était dans cette situation d'esprit où l'on cherche
+instinctivement une victime sur qui décharger sa colère. Il avait
+accueilli les premières fautes de l'oncle en grondant sourdement.</p>
+
+<p>Maître le Hivain, dit Macrocéphale, se chargea, comme toujours, de
+mettre le feu à la mine.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà trois fois que vous mettez du c&oelig;ur sur du carreau, M. Jean,
+dit-il de sa voix sèchement doucereuse; c'est signe d'orage!</p>
+
+<p>René de Penhoël jeta ses cartes sur la table et se croisa les bras.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_90">90</span>
+&mdash;Il paraît que l'oncle est décidément trop grand seigneur pour
+faire la partie de pauvres gens comme nous! prononça-t-il avec amertume.</p>
+
+<p>La raillerie était d'autant plus rude que le pauvre vieillard, cadet de
+famille sans héritage et sans patrimoine, vivait à peu près à la charge
+de son neveu.</p>
+
+<p>Il tressaillit et leva vers ce dernier un regard tout plein de
+tristesse, où se peignait la douce patience de son âme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de m'excuser, Penhoël, dit-il.</p>
+
+<p>René haussa les épaules. Il eût voulu quelqu'un pour lui tenir tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc des pensées bien intéressantes? reprit-il sans rien
+perdre de sa mauvaise humeur.</p>
+
+<p>L'oncle Jean ne répondit point et sa paupière se baissa.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferez-vous la grâce de nous dire, poursuivit René de Penhoël,
+quel est le sujet de vos attachantes méditations?</p>
+
+<p>L'oncle releva les yeux avec lenteur. Sa paupière était humide.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je me souviens, moi!... dit-il d'une voix basse et presque
+solennelle.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi vous souvenez-vous?</p>
+
+<p>L'oncle Jean croisa ses bras sur sa poitrine.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_91">91</span>
+&mdash;Il y a aujourd'hui quinze ans, mon neveu, murmura-t-il, que Louis
+de Penhoël a quitté la maison de son père pour n'y plus revenir...</p>
+
+<p>Ce nom tomba au milieu du silence.</p>
+
+<p>Le maître de Penhoël tressaillit et devint pâle.</p>
+
+<p>Tous les hôtes du manoir étaient muets.</p>
+
+<h3 id="Page_93">V<br />
+<b>CHANSON BRETONNE</b>.</h3>
+
+<p>On eût dit que ce nom de l'aîné de la famille, jeté ainsi à
+l'improviste, avait évoqué un fantôme. Un voile de tristesse était
+sur tous les visages, et durant une grande minute un silence presque
+lugubre régna dans le salon de Penhoël.</p>
+
+<p>Cet intérieur, tout à l'heure si calme et au bonheur duquel on ne
+pouvait supposer d'autre ennemi que l'ennui monotone de la vie
+campagnarde, se montrait tout à coup sous un autre aspect.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_94">94</span>
+Il y avait un secret dans cette maison. Naguère encore, avant
+que le nom de l'aîné eût été prononcé, rien n'expliquait dans la
+physionomie du manoir les demi-mots et les mélancoliques réticences du
+père Géraud, l'honnête aubergiste de Redon.</p>
+
+<p>C'était une famille paisible: deux époux, jeunes encore, qui s'aimaient
+de la tendresse un peu trop calme du mariage.</p>
+
+<p>Maintenant, les paroles de l'aubergiste prenaient un sens. Sous cette
+paix, on découvrait une sourde souffrance, et le mystère d'un drame de
+famille se montrait à demi derrière le rideau soulevé.</p>
+
+<p>Madame était devenue pâle comme une statue d'albâtre, et ses yeux
+baissés ne regardaient plus l'Ange, qui dormait toujours.</p>
+
+<p>Le maître de Penhoël, qui avait jeté d'abord sur l'oncle Jean un coup
+d'&oelig;il de reproche, examinait maintenant sa femme avec une attention
+sournoise. Ses sourcils se fronçaient, et des rides se creusaient sous
+ses cheveux.</p>
+
+<p>L'oncle Jean appuyait sa tête blanche sur sa main. Le passé
+l'absorbait; il semblait se perdre dans de lointains souvenirs, où il y
+avait de la joie et des larmes.</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane, vaguement effrayées, avaient perdu leurs jolis
+sourires. Elles regardaient, <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> à la dérobée, tantôt le sombre visage
+du maître, tantôt la pâle figure de Madame, et leur c&oelig;ur se serrait.</p>
+
+<p>Le reste de l'assemblée était immobile et muet. Personne n'osait rompre
+le glacial silence.</p>
+
+<p>Au dehors, il y avait tempête. Le vent hurlait dans les fentes des
+croisées et la grêle battait contre les carreaux.</p>
+
+<p>Deux personnes dans le salon restaient à l'abri du malaise général;
+c'était Blanche qui était gardée par son sommeil, et c'était Vincent de
+Penhoël qui, perdu dans la contemplation de Blanche, n'entendait ni ne
+voyait rien.</p>
+
+<p>Tandis que ses deux s&oelig;urs et Roger de Launoy subissaient de plus
+en plus l'effet de cette tristesse morne qui oppressait les hôtes du
+manoir, Vincent se prit à sourire parce que l'Ange souriait à son rêve.</p>
+
+<p>Durant quelques secondes, la pure beauté de l'enfant s'éclaira d'un
+rayon de joie. Une teinte rose vint colorer sa joue, et sa bouche
+s'entr'ouvrit comme pour murmurer de caressantes paroles...</p>
+
+<p>Vincent avait les mains jointes et retenait son souffle.</p>
+
+<p>Puis le sourire de Blanche se voila peu à peu; un nuage douloureux
+descendit sur son front. Elle s'agita faiblement contre le sein de sa
+mère.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_96">96</span>
+Puis encore, éveillée par le silence, peut-être autant que par son
+rêve, elle se dressa, effrayée, en poussant un faible cri.</p>
+
+<p>En voyant s'ouvrir ses yeux bleus, doux comme l'amour d'un enfant, on
+eût compris pourquoi la poésie des bonnes gens de Bretagne l'avait
+surnommée l'Ange.</p>
+
+<p>Elle jeta tout autour d'elle un regard où il y avait un reste de
+crainte; puis elle étendit ses jolis bras demi-nus pour se pendre au
+cou de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... dit-elle tout bas, comme cela m'a fait peur!... je l'ai vu! je
+l'ai vu!...</p>
+
+<p>Dans le silence contraint qui pesait sur la salle, sa voix arrivait aux
+oreilles de chacun.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu de qui je parle?... reprit-elle voyant que sa mère ne
+l'interrogeait pas; tu m'as dit souvent combien il était beau et
+bon!... oh! je l'ai bien reconnu tout de suite!...</p>
+
+<p>La pâleur de Madame devint plus mate. Sa paupière n'osait point se
+relever.</p>
+
+<p>Il y avait dans les yeux du maître de Penhoël un feu étrange et sombre.</p>
+
+<p>La bouche pincée de l'homme de loi remuait et disait malgré lui toutes
+les pensées d'ironie méchante qui traversaient son étroite cervelle.</p>
+
+<p>Les jeunes gens écoutaient, curieux. Cyprienne <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> et Diane s'étaient
+rapprochées de Madame pour caresser les petites mains de Blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas me dire que tu devines? reprit cette dernière avec un
+reproche enfantin; et pourtant tu sais bien de qui je parle, toi qui me
+fais prier le bon Dieu tous les soirs pour mon oncle Louis!...</p>
+
+<p>La respiration du maître de Penhoël s'embarrassa dans sa poitrine.
+Il passa le revers de sa main sur son front que mouillaient quelques
+gouttes de sueur.</p>
+
+<p>Madame restait immobile et froide en apparence.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu, reprit Blanche, et j'ai été bien heureuse, car il m'a
+prise dans ses bras en me disant: «Conduis-moi vers ta mère!...» Oh!
+mère! s'interrompit-elle, comme il avait l'air de nous aimer toutes les
+deux!...</p>
+
+<p>René de Penhoël se leva d'un mouvement violent et se prit à parcourir
+la chambre à grands pas.</p>
+
+<p>Au bruit de sa marche, les yeux baissés de Madame s'ouvrirent, chargés
+d'une tristesse profonde, mais fiers et calmes.</p>
+
+<p>L'Ange ne prenait point garde et continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Comme j'allais le mener vers toi, mère, le beau soleil qui brillait
+s'est caché derrière la montagne. Il a fait nuit tout à coup. Mon oncle
+<span class="pagenum" id="Page_98">98</span> Louis est devenu pâle... son corps s'allongeait, s'allongeait!...
+il avait de grands bras maigres... Il s'est couché sur la terre, et
+j'ai vu qu'il était couvert d'un drap blanc...</p>
+
+<p>Penhoël venait de s'arrêter en face de sa femme, les sourcils
+contractés et les bras croisés sur sa poitrine. Ses lèvres tremblaient
+comme s'il eût retenu des paroles prêtes à s'élancer.</p>
+
+<p>Blanche se taisait, pressée contre sa mère. On entendit la voix de
+l'oncle Jean étouffée et lente qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu vu encore, ma fille?... Dieu parle parfois dans les rêves
+des enfants...</p>
+
+<p>Blanche eut un frisson de peur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne voudrais pas revoir cela! murmura-t-elle. Comme il était
+étendu par terre, je me suis penchée au-dessus de lui... Où donc était
+son beau sourire? Ses yeux ne remuaient plus... je l'ai touché... il
+était froid comme du marbre...</p>
+
+<p>La voix de l'oncle Jean rompit encore le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tes prières du soir, ma fille, prononça-t-il lentement, tu
+diras désormais: «Mon Dieu! prenez pitié de l'âme de mon pauvre oncle
+Louis...»</p>
+
+<p>Depuis que le jeu de boston avait été interrompu, pas une parole
+n'était tombée de la <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> bouche du maître de Penhoël. Ses traits, dont
+la régularité lourde n'exprimait, d'ordinaire, que l'apathie et la
+paresse de l'intelligence, reflétaient maintenant d'énergiques émotions.</p>
+
+<p>On eût suivi sur sa physionomie violemment agitée les traces
+successives de la colère, de la jalousie, de la douleur poignante, et
+peut-être aussi du remords.</p>
+
+<p>Il avait bu la moitié du flacon d'eau-de-vie. L'alcool se joignait à la
+passion excitée pour fouetter la pesanteur épaisse de son sang.</p>
+
+<p>Un instant, son regard allumé enveloppa sa femme et sa fille dans une
+menace muette, mais terrible.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un instant. A la voix de l'oncle Jean, ses traits se
+détendirent, et sa paupière se baissa comme pour contenir une larme.</p>
+
+<p>Durant deux ou trois secondes, il lutta contre lui-même; puis il cacha
+son visage entre ses deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Mensonge!... mensonge!... murmura-t-il. Je suis le maître ici, et je
+défends à qui que ce soit de dire que mon frère Louis est mort!...</p>
+
+<p>Personne ne répliqua. Un sanglot souleva la forte poitrine de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Louis!... mon frère Louis!... reprit-il à voix basse; tout le monde
+sait combien je l'aimais!... Non, non, il n'est pas mort!... Dieu <span class="pagenum" id="Page_100">100</span>
+m'aurait envoyé des songes à moi aussi... Je suis son frère... Qui donc
+a le droit ici de l'aimer plus que moi?</p>
+
+<p>A ces derniers mots, son &oelig;il eut encore un éclair farouche, et son
+regard fit le tour de la chambre comme pour chercher un contradicteur.
+Il ne rencontra que des visages mornes et dociles, sa colère tomba.</p>
+
+<p>Il s'approcha de sa femme et lui baisa la main d'un air qui demandait
+pardon; puis il prit Blanche entre ses bras et la pressa passionnément
+contre son c&oelig;ur, tandis que le regard jaloux de Vincent suivait tous
+ses mouvements.</p>
+
+<p>On eût découvert dans les yeux de Madame un sentiment analogue à celui
+de Vincent. Elle aussi semblait inquiète, comme si l'enfant n'eût pas
+été en sûreté dans les bras de son père.</p>
+
+<p>Tout cela eût paru bien bizarre à l'étranger qu'on aurait introduit
+pour la première fois dans la maison de Penhoël. Il y avait dans la
+conduite du maître une énigme inexplicable. L'élan de tendresse qui
+l'entraînait maintenant s'adressait à sa femme autant qu'à sa fille,
+et contredisait énergiquement ce sombre regard dans lequel il les
+enveloppait naguère.</p>
+
+<p>Une chose non moins étrange, c'était la froideur égale avec laquelle
+Madame accueillait les colères, puis le repentir de son mari.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span>
+Il y avait pourtant sur la noble et belle figure de Marthe tous les
+indices d'un c&oelig;ur dévoué...</p>
+
+<p>Chacun cependant restait silencieux. Roger de Launoy, Cyprienne et
+Diane détournaient leurs regards avec une sorte de respectueuse pudeur.
+L'oncle rêvait toujours. Le bon maître d'école battait machinalement
+les cartes pour se donner une contenance, et l'homme de loi, lorgnant à
+la dérobée le flacon d'eau-de-vie à moitié vide, y trouvait évidemment
+l'explication de l'incohérente conduite de Penhoël. Un seul être parmi
+les hôtes du manoir aurait pu l'expliquer autrement et mieux; mais
+c'était une âme discrète et loyale, dans laquelle mouraient les secrets
+confiés.</p>
+
+<p>Penhoël s'était assis auprès de sa femme et caressait les cheveux
+blonds de l'Ange qui lui souriait doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Marthe, disait-il d'une voix basse et tremblante d'émotion, je suis
+un fou!... j'ai trop de bonheur!... et Dieu me punira, car je suis
+ingrat envers sa miséricorde.</p>
+
+<p>Il pressait la main de Madame contre ses lèvres, et son regard voilé
+par un reste d'égarement la parcourait avec adoration.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-je pourquoi je souffre tant? reprit-il. Oh! Marthe!...
+Marthe!... je vous en prie, dites-moi que vous m'aimez.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_102">102</span>
+&mdash;Je vous aime, murmura Madame avec une tranquille docilité.</p>
+
+<p>Le charitable maître le Hivain, surnommé Macrocéphale, se disait avec
+une conviction de plus en plus arrêtée:</p>
+
+<p>&mdash;Il est ivre comme la monture du diable!...</p>
+
+<p>La physionomie de Penhoël s'était encore une fois transformée, tandis
+qu'il poursuivait d'un accent triste et découragé:</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous me dites cela, Marthe!... Oh! vous avez un bon c&oelig;ur...
+et vous ne voulez pas me désespérer!</p>
+
+<p>Blanche perdait son sourire à voir le nuage sombre qui voilait de
+nouveau le front de son père.</p>
+
+<p>La voix de celui-ci se fit rude, et ses sourcils rapprochés couvrirent
+le feu de son regard.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... madame!... reprit-il, j'ai beau me dire que je suis fou,
+le passé me répond: «Tu es sage...» Je me souviens!... et je crois que
+vous vous souvenez mieux encore!...</p>
+
+<p>Et repoussant d'un geste brutal la pauvre Blanche effrayée, il regagna
+la table de jeu où il se versa sans reprendre son siége une large
+rasade d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Blanche tremblait, pâle et faible, contre le sein de sa mère. Dans la
+salle, personne n'osait faire un mouvement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_103">103</span>
+René leva son verre plein et l'avala d'un trait.</p>
+
+<p>Il se redressa; une rougeur épaisse couvrit sa joue et ses yeux eurent
+un sourire hagard.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avons-nous donc? s'écria-t-il en interrogeant de l'&oelig;il tour à
+tour chacun de ses hôtes; on dirait un soir d'enterrement!... Ne rit-on
+plus, morbleu! au bon manoir de Penhoël?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur, murmura l'Ange qui frissonnait.</p>
+
+<p>Les délicates couleurs de sa joue avaient fait place à la pâleur. Sa
+mère l'entourait de ses bras comme pour la protéger, et de loin Vincent
+la contemplait avec plus d'inquiétude encore que sa mère, et autant
+d'amour.</p>
+
+<p>La voix du maître criait dans l'obstiné silence:</p>
+
+<p>&mdash;Petites filles, prenez vos harpes et chantez-nous gaiement un air
+breton!... C'est pitié! la cloche du souper n'a pas encore sonné et
+déjà tout le monde s'endort.</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane se levèrent obéissantes. Dans un coin du salon il y
+avait deux harpes à main, montées sur leur petit piédestal en bois doré.</p>
+
+<p>Avec l'aide de Roger, Cyprienne et Diane les approchèrent de la
+cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous entendre? demanda Diane.</p>
+
+<p>&mdash;Un air à boire, répondit Penhoël. Mais vous n'en savez pas!...
+Chantez ce que vous voudrez.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_104">104</span>
+&mdash;Ma chanson, murmura l'Ange.</p>
+
+<p>Les deux filles de l'oncle Jean n'avaient jamais rien refusé à Blanche
+de Penhoël.</p>
+
+<p>Quelques notes tristes et douces vibrèrent. L'Ange ferma les yeux, et
+l'on vit errer autour de sa bouche comme un reflet effacé de son joli
+sourire.</p>
+
+<p>Les harpes poursuivaient le simple et mélodique prélude de la chanson
+bretonne.</p>
+
+<p>Puis deux voix jeunes et pures se mêlèrent aux accords voilés des
+harpes. Cyprienne et Diane chantaient:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<div class="verse10">Anges de Dieu qui souriez dans l'ombre,</div>
+<div class="verse8">Blanches étoiles, vierges, fleurs,</div>
+<div class="verse10">Vous qui des nuits semez le manteau sombre,</div>
+<div class="verse10">Anges aimés, pour guérir nos terreurs...</div>
+</div></div>
+
+<p>C'était un de ces airs trouvés dans la veille triste par les bardes
+de Bretagne, quelques notes lentes, des larmes chantées qui savent le
+chemin du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le vent glacé qui pesait sur toutes les poitrines s'attiédit. Une
+expression de repos se répandit sur le charmant visage de Blanche.
+Madame et Vincent de Penhoël, qui la regardaient, eurent comme un
+contre-coup de ce soudain bien-être. L'oncle Jean avait rejeté ses
+cheveux blancs en arrière; ses yeux se perdirent au ciel; il semblait
+parler à Dieu.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span>
+Le maître du manoir lui-même subissait à son insu l'effet
+bienfaisant de cette mélodie; ses sourcils se détendaient, et sa tête
+appuyée sur sa main n'exprimait déjà plus de colère.</p>
+
+<p>Quant à Roger de Launoy, il contemplait tour à tour les deux
+chanteuses, cherchant la plus jolie, et s'étonnant à compter les vagues
+battements de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elles ravissaient l'&oelig;il et l'oreille. Scheffer ne rêva rien de plus
+charmant lorsqu'il jeta ses Mignon sur la toile; Cumberworth n'eut
+point de plus délicieuse vision quand il tailla dans le marbre les
+pleurs enfantins de sa Lesbia ou le candide sourire de sa Virginie.</p>
+
+<p>Elles étaient belles comme la poésie naïve et suave du peuple le plus
+poëte qui soit sur la terre, et le simple chant de Bretagne prenait une
+harmonie sainte en passant par leurs bouches d'enfants...</p>
+
+<p>Les harpes marièrent quelques accords, puis les deux jeunes filles
+dirent le premier couplet:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<div class="verse8">Belle-de-nuit, fleur de Marie,</div>
+<div class="verse4">La plus chérie</div>
+<div class="verse8">De celles que l'ange avait mis</div>
+<div class="verse4">Au paradis!</div>
+<div class="verse8">Le frais parfum de ta corolle</div>
+<div class="verse4">Monte et s'envole</div>
+<div class="verse8">Aux pieds du Seigneur, dans le ciel,</div>
+<div class="verse4">Comme un doux miel.</div>
+</div></div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span>
+La tête de l'Ange se renversa parmi ses grands cheveux blonds sur
+le sein de sa mère.</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles chantèrent encore:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<div class="verse8">Belle-de-nuit, pourquoi ce voile,</div>
+<div class="verse4">Petite étoile</div>
+<div class="verse8">Que le grand nuage endormi</div>
+<div class="verse4">Couvre à demi?</div>
+<div class="verse8">Montre-nous la vive étincelle</div>
+<div class="verse4">De ta prunelle,</div>
+<div class="verse8">Qui semble au bleu du firmament</div>
+<div class="verse4">Un diamant.</div>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Laquelle voudra m'aimer?... se demandait Roger de Launoy.</p>
+
+<p>Penhoël avait repoussé son flacon d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Le maître d'école et l'homme de loi lui-même écoutaient. Il est vrai
+que l'homme de loi bâillait en écoutant.</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane reprirent:</p>
+
+<div class="poem">
+<div class="stanza">
+<div class="verse8">Belle-de-nuit, ombre gentille,</div>
+<div class="verse4">O jeune fille!</div>
+<div class="verse8">Qui ferma tes beaux yeux au jour?</div>
+<div class="verse4">Est-ce l'amour?</div>
+<div class="verse8">Dis, reviens-tu sur notre terre</div>
+<div class="verse4">Chercher ta mère?</div>
+<div class="verse8">Ou retrouver le lieu si doux</div>
+<div class="verse4">Du rendez-vous?...</div>
+</div>
+<div class="stanza">
+<div class="verse8">C'est bien toi qu'on voit sous les saules:</div>
+<div class="verse4">Blanches épaules,</div>
+<div class="verse8"><span class="pagenum" id="Page_107">107</span>
+Sein de vierge, front gracieux</div>
+<div class="verse4">Et blonds cheveux...</div>
+<div class="verse8">Cette brise, c'est ton haleine,</div>
+<div class="verse4">Pauvre âme en peine,</div>
+<div class="verse8">Et l'eau qui perle sur tes fleurs,</div>
+<div class="verse4">Ce sont tes pleurs<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>...</div>
+</div></div>
+
+<p>Les notes de la ritournelle vibrèrent, puis moururent. Le silence se
+fit.</p>
+
+<p>Blanche entr'ouvrait maintenant sa jolie bouche. Le chant avait bercé
+sa fatigue; elle dormait. Madame baissait les yeux comme si ce <span class="pagenum" id="Page_108">108</span>
+chant eût éveillé au fond de son c&oelig;ur des émotions nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est bien, mes filles, dit Penhoël; chantez-nous quelque
+chose de plus gai maintenant.</p>
+
+<p>Les harpes résonnèrent de nouveau; pendant que Cyprienne et Diane
+préludaient, René de Penhoël, sur qui la musique avait produit l'effet
+d'un véritable calmant, tendit la main à l'oncle Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas fâché contre moi, notre oncle? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le vieillard sembla s'éveiller d'un songe.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi diable pensez-vous donc? reprit gaiement Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Je songeais, répondit l'oncle Jean de sa <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> voix pénétrante
+et douce, à la première fois que nous entendîmes ce chant... Vous
+souvenez-vous, René?... Ce fut notre Louis qui nous l'apporta du pays
+de Vannes.</p>
+
+<p>Sous la paupière baissée de Madame, une larme furtive se cachait.</p>
+
+<p>&mdash;C'était, en ce temps-là, une heureuse famille que celle de notre
+père, mon neveu René, reprit l'oncle; comme Louis vous aimait
+tendrement!... et qu'il faisait bon vous voir ensemble tous deux,
+beaux, forts, joyeux!</p>
+
+<p>Le poing fermé du maître de Penhoël, frappant la table avec violence,
+fit danser cartes et jetons.</p>
+
+<p>&mdash;Encore!... s'écria-t-il; veut-on me donner la fièvre chaude?...
+Taisez-vous, petites filles!... votre musique me fait mal!</p>
+
+<p>Cyprienne et Diane obéirent aussitôt. On n'entendit plus dans le salon
+que le bruit de la tempête qui grandissait au dehors.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et un domestique, en costume de paysan, parut sur le
+seuil.</p>
+
+<p>Maître le Hivain eut un instant l'espoir légitime de voir les
+tribulations de cette soirée se terminer enfin par l'annonce du souper.</p>
+
+<p>&mdash;Notre monsieur, dit le domestique, c'est le petit du meunier des
+Houssayes qui est venu en courant depuis le barrage.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_110">110</span>
+&mdash;Que veut-il? demanda Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Il dit que l'eau descend du haut pays... On n'a jamais vu un <i>déris</i>
+pareil!... Les pieux du pont tremblent, et ils ont grand'peur là-bas de
+voir leur maison emportée...</p>
+
+<p>Penhoël repoussa son siége précipitamment. L'observateur le moins
+clairvoyant eût découvert que cette diversion ne lui déplaisait point.</p>
+
+<p>&mdash;Que le petit s'en retourne, dit-il, je vais aller voir ça...</p>
+
+<p>&mdash;Par le temps qu'il fait?... murmura Madame.</p>
+
+<p>Penhoël haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Par le temps qu'il fait, répéta-t-il rudement, ce qui pourrait
+m'arriver de pis, ce serait de rester au fond de l'eau... et je suis à
+me demander le nom de ceux qui me regretteraient, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... René!... René!... dit Marthe avec reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne m'aime!... poursuivit Penhoël; personne!...</p>
+
+<p>Il s'avançait vers la porte. Madame fit un signe à Roger et à Vincent.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons aller avec vous aux Houssayes, dirent-ils en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez rester ici! répliqua Penhoël, je vous défends de me
+suivre!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_111">111</span>
+Il passa par-dessus ses habits une veste à capuchon en peau de
+loup, qui pendait auprès de la porte, et sortit sans prononcer un mot
+de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bon, murmura l'oncle Jean comme en se parlant à lui-même; et
+son c&oelig;ur entend encore l'appel des malheureux...</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il n'y a guère, au pays, de fille aussi belle que la grande
+Jeanne des Houssayes! grommela le sceptique Macrocéphale...</p>
+
+<p>La grêle fouettait les carreaux. Le vent et le tonnerre grondaient.</p>
+
+<p>René de Penhoël venait de franchir seul la porte du manoir. Le petit
+garçon du moulin courait déjà sous la pluie au bas de la montagne.</p>
+
+<p>René descendait à pas lents la rampe escarpée. Il avait rejeté en
+arrière le capuchon de sa peau de loup et ressentait une sorte de
+bien-être à livrer sa tête nue aux torrents de pluie que rendait
+l'orage. Sous ce déluge son front restait brûlant.</p>
+
+<p>Il allait la tête baissée, relevant de temps en temps d'un geste
+machinal ses cheveux ruisselants qui l'aveuglaient. Et il murmurait
+sans savoir:</p>
+
+<p>&mdash;Louis!... Louis!... mon frère!...</p>
+
+<p>La nuit était sombre; seulement, à de longs intervalles, un éclair
+déchirait le ciel noir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_112">112</span>
+On voyait alors, pendant une seconde, le marais, immense prairie,
+où serpentaient de minces filets d'eau, et les collines lointaines qui
+surgissaient pour se replonger soudain dans les ténèbres.</p>
+
+<p>Penhoël laissa derrière lui le logement de Benoît Haligan, le passeur,
+à la porte duquel brûlait toujours une petite lanterne. Il avait à sa
+droite le Port-Corbeau, à sa gauche cette antique muraille féodale qui
+semblait étayer la colline et qui se terminait par la Tour-du-Cadet.</p>
+
+<p>Le moulin des Houssayes était situé à un quart de lieue de là, en amont.</p>
+
+<p>A cet endroit, l'Oust coulait encore lente et tranquille entre ses
+hautes rives.</p>
+
+<p>Avant de tourner l'angle de la muraille, Penhoël jeta un regard vers le
+sommet de la colline où brillaient faiblement les croisées du manoir.</p>
+
+<p>Ses deux mains pressèrent ses tempes ardentes.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme et mon enfant!... murmura-t-il d'une voix découragée;
+sais-je si je suis heureux ou misérable?...</p>
+
+<p>Il demeura un instant immobile, puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je les aime!... Je n'aime qu'elles en ce monde!... et Marthe songe
+toujours à l'absent... <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> oh! toujours! toujours!... Et parfois je me
+demande si Blanche...</p>
+
+<p>Il s'interrompit. La nuit cachait la pâleur livide de son visage. Une
+pensée affreuse venait de lui traverser le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Louis!... Louis!... mon frère!... prononça-t-il encore en reprenant
+sa marche vers le haut pays.</p>
+
+<p>On n'eût point su dire si l'émotion qui faisait trembler sa voix était
+l'angoisse de la tendresse qui regrette ou un amer mouvement de colère
+jalouse.</p>
+
+<p>Durant quelques secondes, il marcha d'un pas rapide, puis il s'arrêta
+tout à coup.</p>
+
+<p>Le son lointain d'une trompe se faisait entendre en avant de lui dans
+la direction du cours de la Verne. Des cris, dont il devinait la
+signification connue, arrivaient faibles et mouraient à son oreille.</p>
+
+<p>Ils disaient:</p>
+
+<p>&mdash;L'eau!... l'eau!... l'eau!...</p>
+
+<p>Quand le vent cessait de mugir, il entendait un bruit sourd, semblable
+à un lointain tonnerre.</p>
+
+<p>C'était l'inondation qui arrivait...</p>
+
+<p>Penhoël s'éveilla de sa navrante rêverie et se souvint du motif qui
+l'avait fait sortir du manoir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_114">114</span>
+Il allait se hâter vers le moulin des Houssayes, lorsque des voix
+s'élevèrent derrière lui, de l'autre côté de l'Oust.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! le passeur! disaient-elles, au bac!... au bac!...</p>
+
+<p>Ces voix étaient gaillardes et gaies. Elles sonnèrent à l'oreille du
+maître de Penhoël comme un cri d'agonie. Son c&oelig;ur battit avec force.</p>
+
+<p>Le son de la trompe se rapprochait, ainsi que ce grand murmure
+ressemblant aux roulements du tonnerre.</p>
+
+<p>Et l'on entendait aussi, plus proche, la voix qui criait:</p>
+
+<p>&mdash;L'eau!... l'eau!... l'eau!...</p>
+
+<h3 id="Page_115">VI<br />
+<b>DEUX PROPRIÉTAIRES</b>.</h3>
+
+<p>Ce qui faisait battre le c&oelig;ur de René de Penhoël, ce n'était ni la
+trompe lugubre, jetant ses notes rauques dans les ténèbres, ni les cris
+annonçant de loin l'inondation, ni la tonnante menace de l'eau luttant
+contre ses rives; c'étaient ces voix joyeuses et insouciantes qui
+demandaient le bac de l'autre côté de la rivière.</p>
+
+<p>Il y avait là des hommes qui ne se doutaient de rien, et dans quelques
+secondes le sol où s'appuyaient leurs pieds allait disparaître sous le
+<i>déris</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_116">116</span>
+La mort allait les saisir à l'improviste.</p>
+
+<p>Penhoël éprouvait cette angoisse qu'on aurait à voir un malheureux
+aller, souriant et sans crainte, tandis que derrière lui, dans l'ombre,
+s'élève la main armée d'un meurtrier.</p>
+
+<p>Sa première idée fut de les avertir du danger. Il se fit un porte-voix
+de ses deux mains et lança quelques paroles; mais le vent qui fouettait
+violemment son visage ne lui laissa point de doute sur l'inutilité
+de cet expédient. Ce même vent qui apportait si nettes les paroles
+criées sur l'autre rive opposait à la voix du maître de Penhoël une
+infranchissable barrière.</p>
+
+<p>Il hésita. Le fracas de l'orage redoublait, et l'on n'entendait plus ni
+le son de la trompe ni le bruit de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai le temps..., pensa-t-il; le messager est loin encore...</p>
+
+<p>Revenant aussitôt sur ses pas, il longea de nouveau la muraille et
+se dirigea en courant vers la loge de Benoît Haligan, dont la petite
+lanterne jetait ses lueurs faibles à travers les branches dépouillées
+des châtaigniers.</p>
+
+<p>Les voyageurs inconnus, arrêtés sur la route de Redon, semblaient
+s'impatienter fort et criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Holà! le passeur!... au bac!... au bac!...</p>
+
+<p>La route était difficile; la pluie, qui tombait <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> toujours à
+torrents, détrempait la terre et rendait la pente glissante.</p>
+
+<p>Penhoël n'était pas encore à moitié chemin lorsque, pendant une seconde
+de calme où l'orage semblait reprendre haleine, il crut ouïr derrière
+lui le galop pesant d'un cheval du pays. Presque au même instant, la
+trompe sonnait à vingt pas de lui éclatante et criarde.</p>
+
+<p>Il vit un cavalier glisser dans l'ombre au-dessous de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Messager! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, notre monsieur? répondit le cavalier qui s'arrêta; que
+Dieu vous bénisse!... Vous allez voir passer tout à l'heure les roues
+de votre moulin des Houssayes.</p>
+
+<p>&mdash;Combien as-tu d'avance sur le <i>déris</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Il va plus vite que mon cheval!... et si je ne suis pas arrivé avant
+lui au bourg de Glénac, on ouvrira plus d'une fosse neuve dans le
+cimetière...</p>
+
+<p>Le cheval reprit sa course, tandis que le cavalier jetait à pleins
+poumons sa clameur sinistre:</p>
+
+<p>&mdash;L'eau!... l'eau!... l'eau!...</p>
+
+<p>Penhoël atteignit la loge du passeur, qui était fermée en dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Benoît!... dit-il, Benoît Haligan!... debout!</p>
+
+<p>A l'intérieur, une voix creuse répondit:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span>
+&mdash;J'ai mis deux amarres neuves au grand bac et une chaîne au
+petit... Vous n'avez rien à craindre pour ce qui est à vous, Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-moi, reprit celui-ci; il y a des hommes de l'autre côté, sur
+la route de Redon...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui! grommela tranquillement le batelier; je ne suis pas
+encore sourd, et je les entends bien faire leur tapage... mais j'ai
+entendu aussi la trompe du messager... Il faudrait être possédé du
+démon, notre monsieur, pour démarrer le bac à cette heure!</p>
+
+<p>L'oncle Jean avait raison: René de Penhoël était bon au fond de l'âme,
+et l'appel des malheureux trouvait encore le chemin de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il secoua la porte de la loge avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre!... répéta-t-il d'un ton impérieux; si tu as peur, donne-moi la
+clef du petit bac et j'irai les sauver moi-même!</p>
+
+<p>&mdash;Quant à ça, répliqua le batelier, dont la voix baissa jusqu'au
+murmure, j'aimerais mieux oublier le <i>Pater</i> et l'<i>Ave</i>... Voyons,
+soyez sage, Penhoël!... Vous voyez bien que ce sont des étrangers,
+puisqu'ils restent là sur le bord à crier comme des possédés après
+le son de la trompe... au lieu de se sauver à toutes jambes!... Les
+étrangers, c'est la ruine du pays!</p>
+
+<p>Penhoël entendit à l'intérieur la voix creuse qui murmurait:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_119">119</span>
+&mdash;Patience!... patience!... pour vous, désormais, la nuit ne sera
+pas bien longue... Mais, Jésus Dieu! quel orage!... quel orage!...</p>
+
+<p>Ce que Benoît entendait était bien en effet l'orage qui redoublait de
+fracas, mais c'était aussi l'eau qui arrivait du haut pays, mugissante
+et furieuse.</p>
+
+<p>L'éclair qui venait d'arracher au batelier sa dernière exclamation
+avait en quelque sorte pétrifié Penhoël.</p>
+
+<p>L'éclair lui avait montré d'un côté les deux inconnus debout sur la
+rive et sans défiance encore, tandis que leurs chevaux, les jarrets
+tendus, les naseaux au vent, semblaient flairer de loin le péril; de
+l'autre, un flux écumant et plus blanc que la neige qui se précipitait
+impétueusement dans la gorge.</p>
+
+<p>L'instant d'après, les deux voyageurs poussèrent à la fois un grand cri
+de détresse.</p>
+
+<p>Penhoël prit un élan terrible et jeta en dedans la porte du passeur.</p>
+
+<p>L'intérieur de la loge était éclairé faiblement par la lueur d'une
+mince résine qui brûlait en crépitant contre le mur. Il n'y avait pour
+meubles qu'un grabat, surmonté d'un petit crucifix en os, et un bahut
+où séchait un carrelet de pêche.</p>
+
+<p>Benoît Haligan était debout au milieu de la chambre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_120">120</span>
+C'était un grand vieillard, maigre et osseux, dont les yeux hagards
+avaient quelque chose d'inspiré. Les longues mèches de ses cheveux gris
+étaient éparses sur son front. La fièvre des marais avait creusé sa
+joue pâle, mais il se tenait droit encore, et sa haute taille avait une
+sorte de théâtrale majesté.</p>
+
+<p>Benoît Haligan exerçait, entre Glénac et le bourg de Bains, sa triple
+profession de passeur, de <i>reboutoux</i> (rebouteur, chirurgien) et de
+sorcier. Suivant la renommée, le don de seconde vue existait de père en
+fils dans sa famille depuis des siècles. On ne savait trop s'il était
+bon chrétien, ou serviteur du méchant esprit, mais il inspirait une
+grande confiance et une crainte plus grande encore.</p>
+
+<p>Il avait été chouan du temps des guerres.</p>
+
+<p>Quand les bonnes gens revenaient de Redon après la brune, et qu'il
+leur fallait passer le bac à Port-Corbeau, la peur les prenait une
+demi-heure à l'avance, et tout le long du chemin, par prudence, ils
+récitaient leurs meilleures prières.</p>
+
+<p>Mais, à tout prendre, c'était un vrai Breton, qui avait donné de son
+sang à son roi et à ses maîtres.</p>
+
+<p>En voyant sa porte tomber, brisée, Benoît ne bougea pas et garda ses
+bras croisés sur sa poitrine.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span>
+&mdash;La clef!... la clef!... s'écria Penhoël en s'élançant vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;La porte de la maison de votre père a été brisée comme cela une fois,
+du temps des bleus, dit le passeur d'un ton de reproche froid; mais
+j'étais derrière pour la défendre.</p>
+
+<p>&mdash;La clef! répéta Penhoël haletant d'émotion; n'entends-tu pas leurs
+cris d'agonie?... C'est être un assassin que de laisser mourir ainsi
+des chrétiens sans secours!</p>
+
+<p>&mdash;J'entends leurs cris, répliqua Benoît; et je prie Dieu de prendre
+leurs âmes.</p>
+
+<p>De temps en temps, la voix des malheureux arrivait parmi les mille
+fracas du dehors.</p>
+
+<p>Ils disaient:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours!... au secours!...</p>
+
+<p>Le maître de Penhoël secouait le vieillard qui demeurait immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Je te promets dix écus si tu me donnes la clef, reprit-il d'une voix
+étouffée; vingt écus!... trente écus!...</p>
+
+<p>Benoît Haligan hocha la tête avec lenteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai ni femme ni enfants, répliqua-t-il; que m'importe votre
+argent? Dieu ne veut pas que les étrangers viennent dévorer le pauvre
+pain de la Bretagne!</p>
+
+<p>René roulait ses yeux avec fureur, et ses doigts crispés menaçaient le
+cou du vieillard.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_122">122</span>
+&mdash;Penhoël, reprit ce dernier d'une voix adoucie, vous pouvez me
+tuer... vous savez bien que je ne me défendrai pas contre vous... mais
+je ne laisserai pas le fils de votre père aller à son malheur!...
+N'y a-t-il donc pas assez de menaces dans l'air autour de vous,
+notre monsieur? De vos fenêtres, là-haut, ne pouvez-vous pas voir le
+château de votre nom habité par un ennemi mortel? Vous êtes jeune,
+voilà vos doigts forts qui s'enfoncent dans les chairs d'un pauvre
+vieillard!... Brisez ce bras qui vous a servi soixante ans, Penhoël,
+vous n'empêcherez pas Benoît Haligan de parler!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, misérable!... s'écria René, tu n'as donc pas d'entrailles?...</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille était toute pâle ce matin, Penhoël!... voilà bien
+longtemps que je l'ai dit pour la première fois... Avant de mourir,
+vous les verrez toutes trois glisser, la nuit, sous les saules... trois
+pauvres petites saintes, notre monsieur!... Blanche, Cyprienne et
+Diane!... Oh! ça fera trois belles-de-nuit de plus au bord de l'eau...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas me donner la clef?... cria René menaçant.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui sait, reprit le passeur avec sa tristesse calme, qui sait
+si ce n'est pas leur mort qui vient là-bas du côté de la ville?...
+Écoutez-moi, Penhoël, ajouta-t-il d'un ton sentencieux et plein <span class="pagenum" id="Page_123">123</span>
+d'emphase, quand la main de Dieu est sur un étranger, prenez garde!...
+laissez mourir l'étranger, ou il vous prendra le salut de votre âme et
+la vie de votre corps!...</p>
+
+<p>Les cris s'entendaient encore, mais à chaque instant plus faibles.</p>
+
+<p>&mdash;Une dernière fois, dit René dont les paroles avaient peine à passer
+entre ses dents serrées, la clef!... ou gare à toi!</p>
+
+<p>Et comme le passeur n'obéissait point encore, Penhoël le saisit à la
+gorge et le terrassa.</p>
+
+<p>L'instant d'après il se relevait, tenant à la main la clef conquise, et
+s'élançait précipitamment au dehors.</p>
+
+<p>Benoît Haligan se dressa sur ses pieds à son tour et sortit de la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Penhoël! criait-il, mon bon maître!... n'allez pas!... au nom de
+Dieu!... Nos pères le disaient avant nous... L'étranger qu'on sauve
+nous prend le salut de notre âme et la vie de notre corps!...</p>
+
+<p>René ouvrait le cadenas qui retenait le bac fixé au tronc d'un arbre.</p>
+
+<p>Les eaux avaient une violence terrible. Il lui fallut toute son
+habileté d'homme robuste et jeune pour sauter dans le bateau
+qu'emportait déjà le courant.</p>
+
+<p>Et cependant, quand il se retourna pour saisir <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> la perche, le vieux
+Benoît Haligan était debout auprès de lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mangé pendant soixante ans le pain de Penhoël, murmurait-il avec
+une sombre résignation; que Dieu me garde seulement le salut de mon
+âme... Je puis bien donner au fils de mon maître la vie de mon pauvre
+vieux corps!...</p>
+
+<hr class="dotted" />
+
+<p>Il restait une heure de jour environ, quand le jeune M. Robert de Blois
+et son écuyer Blaise quittèrent l'auberge du <i>Mouton couronné</i>. Maître
+Géraud, chapeau bas et la pipe dans la poche, leur fit la conduite
+jusqu'à cinquante pas de son établissement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous réglerons notre petit compte demain, dit Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, répliqua l'aubergiste, demain ou dans un an... quand vous
+voudrez!... Quant à votre jeune dame, on en aura soin comme si elle
+était la fille du roi!...</p>
+
+<p>&mdash;Bien obligé, mon bon M. Géraud... et au revoir!...</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage!...</p>
+
+<p>L'aubergiste fit un beau salut; et tandis que Robert et Blaise
+remontaient la grande rue, le brave aubergiste leur criait encore de
+loin:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, gare aux fondrières!... et aux uhlans! et au <i>déris</i>!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_125">125</span>
+Robert et Blaise mirent leurs chevaux au trot, et sortirent de la
+ville.</p>
+
+<p>Quand ils se trouvèrent en pleine campagne, le jour commençait à
+baisser. Il faisait un temps magnifique, mais le soleil se couchait
+dans un lit de nuages sombres aux franges empourprées, et de temps en
+temps de brusques bouffées de vent secouaient les feuilles sèches sur
+les branches des arbres.</p>
+
+<p>Robert réfléchissait, mais sa méditation était joyeuse, et un
+triomphant sourire relevait sournoisement les coins de sa lèvre. Blaise
+ne se sentait pas d'allégresse. Pendant que son compagnon rêvait,
+il se prélassait sur son gros cheval et prenait des poses dignes du
+Cirque-Olympique.</p>
+
+<p>Une seule chose le molestait, c'était le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! dit-il enfin d'une voix soumise et caressante, on ne peut donc
+pas causer, M. Robert?...</p>
+
+<p>&mdash;Cause, si tu veux...</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!... Eh bien! mon fils, je te dirai que cette fois-ci
+je suis content... mais là, en grand!... Paris ne vaut pas deux sous:
+vive la Bretagne!</p>
+
+<p>Robert pensait toujours.</p>
+
+<p>Blaise reprit avec un enthousiasme croissant:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span>
+&mdash;Bonne affaire, saperlotte, bonne affaire!... Je n'ai jamais vu
+entamer une histoire comme ça!... Pendant que tu parlais au vieux
+Géraud, M. Robert, j'avais envie de t'embrasser... Comme il donnait là
+dedans, tout de même!... Désormais, je n'ai pas d'inquiétude... Tu vas
+me tourner tous ces campagnards-là en deux temps... Ils n'y verront que
+du feu!</p>
+
+<p>&mdash;Ne chantons pas trop tôt victoire!... murmura Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Et de la modestie aussi!... s'écria l'Endormeur attendri. Vrai,
+c'est encore de l'honneur pour moi que d'être ton domestique! Veux-tu
+que je te dise, nous sommes en veine, c'est clair... et si l'affaire
+de Penhoël manquait, par impossible, il nous resterait toujours une
+centaine d'écus ou deux dans la poche!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda Robert avec distraction.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes propriétaires de deux bons chevaux, répliqua Blaise en
+riant de tout son c&oelig;ur, et le père Géraud a poussé la précaution
+jusqu'à mettre des pistolets dans nos fontes... Tout ça peut se vendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit Robert qui ne put s'empêcher de sourire; tu as, toi
+aussi, tes talents, ami Blaise... mais nous n'en sommes pas là, Dieu
+merci!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_127">127</span>
+&mdash;Enfin, voulut répliquer l'Endormeur, une poire pour la soif ne
+fait jamais de mal...</p>
+
+<p>&mdash;Laissons cela!... interrompit Robert; nous avons du travail pour
+notre route... sans compter même les fondrières, les uhlans, <i>et
+cætera</i>... Tous ces renseignements que nous a donnés l'excellent père
+Géraud forment notre catéchisme... n'en perdons pas un seul!</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... murmura Blaise, si tu comptes sur moi...</p>
+
+<p>Robert lui coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant qu'on préparait les chevaux, dit Robert en tirant un calepin
+de sa poche, j'ai fait mes petites provisions... Voyons cela pendant
+qu'il reste encore un peu de jour.</p>
+
+<p>Il leva le calepin à la hauteur de ses yeux et se prit à lire:</p>
+
+<p>«Louis de Penhoël (l'aîné), parti depuis quinze ans, colonel au service
+des États-Unis d'Amérique...»</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, dit-il en s'interrompant, j'ai noté mes propres paroles
+tout aussi bien que celles de notre hôte... Oublier ce que disent les
+autres, c'est malheureux... mais oublier ce qu'on a dit soi-même, c'est
+terrible!</p>
+
+<p>Blaise écoutait avec l'attention respectueuse d'un écolier qui se
+nourrit de la parole de son maître.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span>
+&mdash;Ce Louis de Penhoël, poursuivit Robert, est évidemment l'aigle
+de la famille... Une manière de héros de roman!... Il y a dix à parier
+contre un qu'il est mort: ce personnage-là, vois-tu, me semble une
+véritable trouvaille... Je n'ai point noté ce qui a trait à lui et à la
+femme du maître de Penhoël... On n'oublie que les détails, et ceci est
+le fond même de notre affaire!...</p>
+
+<p>Il tourna la page de son calepin et reprit, mêlant à sa lecture les
+observations qu'il s'adressait à lui-même:</p>
+
+<p>«Famille de Pontalès, haine héréditaire...»</p>
+
+<p>&mdash;Cela peut nous servir énormément!... Quand on veut des armes contre
+Montaigu, on se fait l'ami de Capulet...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont ces gens-là? demanda l'Endormeur.</p>
+
+<p>&mdash;Des Penhoël et des Pontalès de l'ancien temps, répondit Robert.
+Maintenant: «L'oncle en sabots...» Quelque fossile!... C'est peu
+intéressant! «M. et madame de Penhoël...» Connus! «La petite Blanche,
+leur fille (l'Ange)...» On ne sait pas... une enfant fade et blonde...
+Enfin, nous verrons!... «Les deux filles de l'oncle en sabots et leur
+frère Vincent, le sauvage... le fils adoptif, Roger de Launoy.» Je
+n'aime pas tout ce petit monde-là!... ce sera <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> gênant... et puis ça
+fera bien des bouches inutiles!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu plaisantes! interrompit Blaise, est-ce que nous garderons tout
+cela?</p>
+
+<p>L'imagination de l'Endormeur avait travaillé; il se croyait sincèrement
+et du fond de l'âme l'un des maîtres de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit Robert, que ça deviendrait ruineux!... Sans ces
+quatre jeunes gens, le manoir semblait fait tout exprès pour nous...
+Mais, pendant que j'y pense, il me manque un nom ici... Le père Géraud
+me reparlera peut-être de ce brave camarade qui lui a sauvé la vie dans
+la rade de Brest.</p>
+
+<p>&mdash;Et à qui j'ai servi de garçon de noce, dit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément!... Je ne me souviens pas du tout...</p>
+
+<p>L'Endormeur se gratta le front et fit semblant de chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est bien important? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Très-important!</p>
+
+<p id="cor_2">&mdash;Eh bien, mon bonhomme, s'écria Blaise en se frottant les mains, ça
+me fait plaisir! En ce cas-là, je vais sauver la patrie... car je m'en
+souviens, moi! Notre nouveau marié s'appelle <ins title="original: Gauthier">Gautier</ins>!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span>
+Robert écrivit ce nom sur son calepin, qu'il remit ensuite dans sa
+poche.</p>
+
+<p>La nuit tombait rapidement, et à mesure que l'obscurité venait, les
+grands nuages noirs où s'était couché le soleil montaient lentement à
+l'horizon.</p>
+
+<p>Ils couvraient déjà le tiers du ciel du côté de l'occident, tandis qu'à
+l'orient et au nord les étoiles commençaient à briller.</p>
+
+<p>Les rafales devenaient de plus en plus rares, et bien qu'on fût à la
+fin de l'automne, l'atmosphère lourde semblait chargée d'électricité.</p>
+
+<p>La route, qui avait suivi jusqu'alors les sommets d'une petite chaîne
+de collines, s'enfonçait au loin dans une vallée sombre et boisée.</p>
+
+<p>Nos deux voyageurs descendirent la côte au trot de leurs chevaux. Ils
+gardaient maintenant tous les deux le silence et se perdaient à plaisir
+dans des rêves charmants.</p>
+
+<p>Après bien des traverses, la fortune leur souriait enfin. Adieu les
+jours de misère! plus jamais d'inquiétude pour le pain du lendemain!
+Ils allaient devenir des gens paisibles et honorés, des propriétaires!</p>
+
+<p>Chacun d'eux, suivant sa nature, bâtissait ses châteaux. Blaise
+hésitait franchement entre la bonne vie de la campagne et les plaisirs
+de la ville. Robert songeait à utiliser son influence; <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> il faisait
+man&oelig;uvrer ses capitaux. D'après le succès de ses spéculations
+habilement combinées, la popularité ne pouvait lui faire défaut,
+et pour qu'on lui refusât la députation, il eût fallu supposer une
+ingratitude qui n'est certes point dans les m&oelig;urs bretonnes...</p>
+
+<p>Une fois député, avec de l'adresse et de la prudence, on a devant soi
+une vaste carrière. Robert n'était point gêné par ces convictions
+politiques qui sont un embarras et un obstacle. C'était un homme sans
+préjugés. En conscience, l'avenir lui appartenait, et il ne savait
+point assigner lui-même la limite où s'arrêterait son essor...</p>
+
+<p>Ils songeaient ainsi. Leur route se poursuivait sans ennui et sans
+fatigue. Ils ne s'apercevaient même pas que tout, autour d'eux, avait
+changé d'aspect.</p>
+
+<p>Le chemin étroit et fangeux courait maintenant tout au fond de la
+vallée; la nuit était noire; les grands nuages s'étaient élargis comme
+un voile sombre sur toute l'étendue du ciel. Des deux côtés de la route
+encaissée deux taillis épais arrêtaient le regard.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est affligeant, dit Blaise répondant à ses propres pensées et
+avec un gros soupir, ce sont ces coquins d'impôts!...</p>
+
+<p>&mdash;J'y songeais, répliqua Robert; cinq mille <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> francs pour nos
+pauvres quarante mille livres de rente!</p>
+
+<p>&mdash;C'est absurde!</p>
+
+<p>&mdash;Les gouvernements ne comprendront jamais que leurs appuis naturels
+sont les propriétaires du sol!</p>
+
+<p>&mdash;Cela nous écrase!...</p>
+
+<p>&mdash;Cela nous ruine!... Avec les réparations et les non-valeurs, c'est à
+peine si nous toucherons une trentaine de mille francs tous les ans!...</p>
+
+<p>Robert prononçait ces paroles avec une conviction triste et profonde.</p>
+
+<p>Avant que Blaise lui eût donné la réplique, une voix éclatante et
+gaillardement timbrée s'éleva dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Halte-là!... dit-elle.</p>
+
+<p>Puis elle ajouta d'un accent impérieux, en s'adressant à des
+personnages invisibles:</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres, attention, s'il vous plaît!...</p>
+
+<p>A ce commandement, il se fit un bruit soudain dans le taillis, parmi
+les feuilles sèches.</p>
+
+<p>Robert et Blaise, brusquement éveillés de leur songe, regardèrent
+autour d'eux avec effroi.</p>
+
+<p>A travers les ténèbres épaisses ils aperçurent un homme debout au
+milieu de la route. A droite et à gauche, d'autres hommes stationnaient
+immobiles. Et le bruit de feuilles sèches continuait dans le taillis.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span>
+Robert et Blaise n'essayèrent même pas de se le dissimuler, la
+menace du père Géraud s'accomplissait. Ils étaient cernés de tous côtés
+par les terribles uhlans.</p>
+
+<h3 id="Page_135">VII<br />
+<b>LES RESSOURCES DE BIBANDIER</b>.</h3>
+
+<p>Le réveil de nos deux voyageurs fut d'autant plus rude que leur rêve
+avait été plus séduisant. Ce coup tombait sur eux à l'improviste.
+Néanmoins, ils n'en furent point trop abattus.</p>
+
+<p>Malgré le nombre imposant des bandits, Blaise eut même une velléité de
+résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous essayions les pistolets du père Géraud? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Le chef des brigands l'entendit, car il s'écria précipitamment:</p>
+
+<p>&mdash;Martin!... Michel!... Pierre!... Jean! et <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> tous les autres!... ne
+bougez pas... Mais si ce monsieur-là fait mine d'armer son pistolet,
+fusillez-le-moi comme un lièvre!</p>
+
+<p>Personne ne répondit. Seulement le bruit de feuilles sèches augmenta
+dans le taillis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mes fils, reprit le chef; pas un mot!... c'est la
+consigne!... Quand on parle, les voix se reconnaissent, et il en
+revient toujours quelque chose à la cour d'assises.</p>
+
+<p>Tandis que le chef bavard des bandits taciturnes faisait à ses
+subordonnés cette leçon de morale, Robert avançait la tête par-dessus
+le cou de sa monture et tâchait d'apercevoir ses traits; mais la nuit
+était trop profonde.</p>
+
+<p>Le uhlan reprit en s'adressant aux deux voyageurs:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! mes pauvres messieurs!... vous n'avez que quarante mille
+francs de rente, et le gouvernement n'a pas honte de vous demander des
+impôts!... Savez-vous bien que c'est épouvantable?</p>
+
+<p>Il s'interrompit pour crier à sa troupe toujours immobile:</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres, ne bougez pas!...</p>
+
+<p>Robert tendait l'oreille et regardait de tous ses yeux.</p>
+
+<p>Il eût payé dix louis un rayon de lune, sur son aisance future.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_137">137</span>
+&mdash;Allons, mes bons amis, poursuivit le bandit, je ne serai pas si
+méchant que le gouvernement, moi... Je ne vous demande rien, sinon ce
+que vous avez dans vos poches.</p>
+
+<p>Il arma le fusil qu'il tenait à la main, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres, mes enfants, ne bougez pas, mais tenez-vous prêts à
+faire feu.</p>
+
+<p>Ses soldats, modèles de discipline militaire, ne firent pas un
+mouvement.</p>
+
+<p>Robert et Blaise ne répondaient point.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'écria le uhlan d'une voix terrifiante, pour avoir votre
+bourse, faudra-t-il prendre votre vie?</p>
+
+<p>Un bruyant et franc éclat de rire accueillit cette sanglante menace.
+Blaise ne comprenait point. Quant aux brigands subalternes, ils
+gardaient imperturbablement leur immobilité grave.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Bibandier! mon pauvre Bibandier!... s'écria enfin Robert, comme
+tu es volé!</p>
+
+<p>&mdash;Bibandier!... répéta Blaise stupéfait. Pas possible!</p>
+
+<p>Le général en chef des brigands avait tressailli à ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je connais cette voix-là..., grommela-t-il. Ah!
+satané pays!... on y trouve jusqu'à des amis!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_138">138</span>
+Plus il parlait, plus Robert riait de tout c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le brigand posa son fusil par terre et tira un briquet de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mon brave, reprit Robert, dis un peu à tes hommes que nous
+sommes des camarades...</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres, ne bougez pas! commanda Bibandier qui alluma une petite
+lanterne de poche.</p>
+
+<p>Il en éclaira successivement le visage des deux voyageurs.</p>
+
+<p>&mdash;L'Endormeur! s'écria-t-il, et ce diable d'Américain!... Ah çà! vous
+croyez peut-être que je suis content de vous voir?...</p>
+
+<p>&mdash;Une poignée de main, mon bonhomme, dit Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je pense que je les suivais depuis dix minutes, grommela
+Bibandier, et que je les entendais parler de leurs rentes!...</p>
+
+<p>&mdash;Et de ces coquines d'impositions, dit Blaise que la gaieté de Robert
+gagnait enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! s'écria Bibandier, vous jouez donc la comédie pour vous tout
+seuls?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chose certaine, mon brave, répliqua Robert, c'est que nous
+ne parlions pas à ton intention... Nous te croyions à Brest.</p>
+
+<p>&mdash;J'en viens.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_139">139</span>
+&mdash;Éclaire-toi donc un peu que nous te regardions...</p>
+
+<p>Bibandier retourna complaisamment l'&oelig;il rond de sa petite lanterne,
+et nos deux voyageurs virent son visage, qui exprimait en ce moment le
+désappointement le plus douloureux.</p>
+
+<p>C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, maigre et long comme
+une gaule. D'énormes favoris, taillés à la Cartouche, essayaient en
+vain de lui donner une physionomie féroce. Il avait eu beau mêler sa
+barbe et ses cheveux d'une façon sauvage, c'était évidemment un brigand
+assez débonnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Bibandier, dit Robert, comme te voilà triste!... Il
+me semble pourtant que quand on a la clef des champs et une troupe
+superbe...</p>
+
+<p>Bibandier poussa un gros soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Je mange du pain noir et je bois de l'eau, répliqua-t-il d'un accent
+plaintif; depuis un mois que je suis dans ces affreuses landes, je n'ai
+pas une seule pièce d'argent blanc... je regrette le bagne!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu là?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Paris!... Paris!... s'écria Bibandier avec attendrissement;
+une heure de faction dans n'importe quelle rue, après minuit sonné,
+vous donne de quoi passer joyeusement la quinzaine... <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> c'est
+pour retourner à Paris que je travaille... et si vous saviez comme
+je me donne du mal!... Ce soir, en vous voyant arriver, je flairais
+une aubaine... je me disais: Au moins, ce ne sont pas de ces rustres
+du bourg de Bains, du bourg de Glénac ou du bourg de Saint-Vincent,
+portant de lourds bâtons pour défendre la demi-douzaine de gros sous
+qu'ils ont dans leurs poches... Quand je vous ai entendus parler
+de vos rentes, mon c&oelig;ur a battu... j'ai revu Paris... mon garni
+de la Chapelle!... J'ai senti l'odeur de la cuisine bourgeoise où
+nous dînions ensemble quand les eaux étaient basses... Mais non! la
+<i>déveine</i> est la <i>déveine</i>!... et je commence à croire que je mourrai
+de faim dans mon trou!...</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il encore de l'eau-de-vie dans la gourde? demanda Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Le père Géraud l'a remplie, répondit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Alors descends... il est de bonne heure... et on peut bien fumer une
+pipe avec un ancien.</p>
+
+<p>Nos deux voyageurs mirent pied à terre, et attachèrent leurs montures
+aux branches du taillis.</p>
+
+<p>Les feuilles sèches cependant ne remuaient plus. L'armée de Bibandier
+gardait son immobilité modèle et semblait attendre un ordre du chef
+pour rompre les rangs.</p>
+
+<p>Un grand chien maigre comme son maître <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> était sorti du bois et
+tournait autour des chevaux, la queue basse et d'un air affamé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! mon brave, dit Robert en présentant la gourde à Bibandier, je
+ne te comprends pas!... Il n'y a pas un pays au monde où une douzaine
+de bons garçons ne puissent se tirer d'affaire... Que diable fais-tu
+donc de tous ces grands gaillards?</p>
+
+<p>Le pauvre bandit but une énorme lampée d'eau-de-vie. Cela parut lui
+rendre un peu de c&oelig;ur, et il reprit en essayant de sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait donc de l'effet tout de même?</p>
+
+<p>Robert et Blaise regardèrent les silencieux brigands.</p>
+
+<p>&mdash;Un effet superbe! répondit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça, ajouta Robert, on aurait de quoi arrêter une caravane!...</p>
+
+<p>Le sourire de Bibandier se changea en un bon gros rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! oh! fit-il; je ne suis pourtant pas en train de folâtrer!...
+Ne bougez pas, vous autres!... Ah! dame! c'est bien obéissant!... Et
+puis ça ne coûte pas cher de nourriture!</p>
+
+<p>Il remit la gourde dans sa bouche, puis il ajouta en secouant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Martin, Michel, Jean, Bonaventure et les autres sont des manches à
+balai dévoués que j'habille comme je peux...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_142">142</span>
+&mdash;Bah! firent en même temps Blaise et Robert. Nous les avons
+entendus remuer dans le taillis.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, Médor!... cria Bibandier.</p>
+
+<p>Le chien maigre s'approcha en rampant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Médor qui est chargé de ce rôle, reprit le malheureux brigand;
+il fouille les feuilles sèches avec ses pattes... et il est dressé à se
+démener comme un diable quand je crie: Attention! vous autres!...</p>
+
+<p>Robert prit la lanterne et alla reconnaître les bandits subalternes,
+qui étaient en effet des piquets de bois plantés le long de la route et
+affublés de guenilles.</p>
+
+<p>&mdash;Et ne pas gagner sa vie avec une imagination comme cela! murmura
+Blaise; il y a des gens qui n'ont pas de chance!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Robert, j'aurais cru que le pays était bon pour ce genre
+de commerce... on m'a tant parlé des uhlans!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui suis les uhlans, répondit Bibandier; moi et Médor...
+c'est-à-dire, il y en a bien d'autres, là-bas, au delà des marais de
+Glénac... mais ce sont des poules mouillées qui ne savent rien de
+rien!... J'ai voulu m'enrôler parmi eux... pas moyen!... Et maintenant
+ils me cherchent partout pour m'étrangler, sous prétexte que je leur
+fais une mauvaise réputation. <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> Je ne tue personne, pourtant, car
+mon fusil lui-même n'est qu'une trique de châtaignier.</p>
+
+<p>&mdash;Bourre ta pipe, mon pauvre Bibandier, dit Robert, et asseyons-nous un
+petit instant.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, répliqua le chef des uhlans; l'herbe est mouillée, et je
+vais vous prêter mes hommes pour vous asseoir.</p>
+
+<p>Il arrangea en effet les haillons de ses prétendus soldats sur le
+talus, déposa son prétendu fusil contre un arbre, et prit place à côté
+de nos deux voyageurs.</p>
+
+<p>D'après les choses qui se dirent dans cette réunion, il eût été facile
+de comprendre que Blaise et même le jeune M. Robert de Blois avaient
+mené récemment à Paris une vie peu exemplaire.</p>
+
+<p>On se rappela en commun d'assez bons tours. Nos deux voyageurs et
+Bibandier faisaient un trio d'excellents compagnons.</p>
+
+<p>La gourde se vidait rondement.</p>
+
+<p>Bibandier ne tarissait pas sur les traverses qu'il avait éprouvées
+depuis son évasion du bagne de Brest.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien pourtant que je fais de mon mieux, disait-il avec
+mélancolie; je ne demande qu'à travailler honnêtement... mais je crois
+que je serai forcé un beau jour, pour éviter <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> la famine, de manger
+mon pauvre ami Médor.</p>
+
+<p>&mdash;Triste rôti!... fit observer Blaise.</p>
+
+<p>Médor hurla plaintivement.</p>
+
+<p>&mdash;Avec mes hommes et mon industrie, reprit l'infortuné bandit, je ne
+gagne pas cinq sous par jour... Médor m'apporte parfois une poule
+étique que je mets au pot... Ce sont les jours de fête!... Nous
+mangeons cela en famille... Le reste du temps il faut jeûner...</p>
+
+<p>&mdash;Où demeures-tu? demanda Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, je ne suis pas trop mal logé... Il y aura bien où nous
+mettre tous trois si vous voulez vous associer à mon commerce... J'ai
+un vieux moulin à vent pour moi tout seul... et l'on y est très-bien,
+excepté les jours de pluie.</p>
+
+<p>&mdash;La toiture est trouée?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas... il n'y a plus de toiture... Mais parlez-moi donc un peu de
+vous, mes anciens!... Que venez-vous tramer par ici?</p>
+
+<p>Robert se leva au lieu de répondre, et secoua les cendres de sa pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je sens des gouttes de pluie, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera rien, mon fils... Tu ne veux donc pas me dire...?</p>
+
+<p>&mdash;J'espère bien que nous nous reverrons!... Mais du diable si ce n'est
+pas un orage!... Allons, Blaise!... en route!...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_145">145</span>
+&mdash;En route pour quel pays? demanda encore Bibandier; voulez-vous
+m'emmener?</p>
+
+<p>Robert se mit lestement en selle.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulons faire mieux, répliqua-t-il; quant à moi, je ne peux
+pas digérer l'idée de te laisser dans la misère... Il nous reste sept
+francs cinquante...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu vas partager? s'écria Bibandier attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Je te laisse tout!</p>
+
+<p>Bibandier n'eut que la force de tendre la main, tant il restait
+abasourdi devant cet excès de magnanimité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., voulut dire Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! répliqua Robert; il entrait dans mon plan d'être dévalisé...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un ami! s'écriait cependant le fanatique uhlan avec
+componction; y avait-il longtemps que je n'avais palpé de ces pièces
+blanches!... Américain! tu es un vrai!... Donne-moi ton adresse et
+j'irai te voir au bout du monde!...</p>
+
+<p>Robert allongea un coup de houssine au cheval de Blaise, et ils
+partirent tous les deux au grand trot.</p>
+
+<p>Bibandier fit un paquet de ses camarades et les emporta sous son bras.
+Grâce aux largesses de Robert, il avait de quoi nourrir toute sa troupe
+pendant une semaine.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_146">146</span>
+&mdash;Voilà pourtant ce qu'on peut devenir, disait le jeune M. de Blois
+à son domestique, quand on n'a pas de tenue!... Ce garçon-là aurait
+pu faire quelque chose, mais quelles manières!... Si nous gagnons la
+partie, je lui donnerai de quoi retourner à Paris... à moins qu'il n'y
+ait à faire quelque besogne désagréable, auquel cas je lui promets la
+préférence.</p>
+
+<p>Blaise était occupé à relever le collet de sa blouse pour se défendre
+contre le vent qui lui envoyait de larges gouttes de pluie au visage.</p>
+
+<p>&mdash;Ça s'annonce drôlement bien! grommela-t-il; nous allons en voir de
+rudes!...</p>
+
+<p>La tempête avait, en effet, éclaté avec une violence soudaine. A
+peine étaient-ils à trois ou quatre cents pas de l'endroit où ils
+avaient fait halte, que déjà leurs habits ruisselaient de pluie. Le
+vent grondait furieusement dans les taillis. De temps en temps un
+éclair s'allumait dans l'obscurité profonde, et leur montrait la route
+fangeuse qui s'allongeait à perte de vue.</p>
+
+<p>Blaise grelottait et se plaignait. Robert, au contraire, gardait son
+imperturbable bonne humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! disait-il; j'aurais commandé cet orage qu'il ne serait pas
+tombé plus à propos... Au moins arriverons-nous à Penhoël dans un état
+convenable...</p>
+
+<p>Une demi-heure se passa. La tempête semblait <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> redoubler de rage.
+Tout à coup les deux chevaux s'arrêtèrent en même temps.</p>
+
+<p>Robert voulut pousser le sien, mais l'animal ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de l'eau là, devant nous, dit l'Endormeur.</p>
+
+<p>Un éclair se chargea de confirmer son assertion. Durant le quart d'une
+seconde ils virent le cours tranquille de l'Oust, la double colline et
+la silhouette du manoir de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes au bout de nos peines! dit Robert. Ah çà! voici un
+ruisseau qu'on sauterait à pieds joints... Cette fameuse inondation
+dont on nous parlait tant ressemble un peu aux terribles uhlans,
+résumés dans la personne de notre ami Bibandier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le pays des bâtons flottants, repartit Blaise ranimé à l'espoir
+prochain d'un bon gîte; si nous appelions le passeur?...</p>
+
+<p>&mdash;Au bac!... au bac!... cria Robert.</p>
+
+<p>Personne ne répondit sur l'autre rive.</p>
+
+<p>Ils répétèrent leur cri, et durant deux ou trois minutes, ils
+s'enrouèrent à l'unisson.</p>
+
+<p>&mdash;En définitive, dit Robert que rien ne pouvait entamer, il ne serait
+peut-être pas mauvais de passer ce ruisseau à la nage... Les uhlans, la
+tempête, et, pour finir, un bain... avec cela on peut se présenter tout
+nus!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_148">148</span>
+Blaise criait:</p>
+
+<p>&mdash;Au bac!... holà le passeur!... au bac!</p>
+
+<p>Ils avaient mis pied à terre tous les deux.</p>
+
+<p>Depuis quelques minutes, ils entendaient derrière les collines le son
+rauque d'une trompe et des clameurs lointaines dont ils ne saisissaient
+point le sens.</p>
+
+<p>Blaise était vaguement effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute!... murmura-t-il; la trompe se rapproche...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme à cheval, répliqua Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable signifie tout cela?...</p>
+
+<p>En ce moment le messager passa au grand galop sur l'autre rive en
+jetant son cri:</p>
+
+<p>&mdash;L'eau!... l'eau!... l'eau!...</p>
+
+<p>Blaise eut un frisson.</p>
+
+<p>&mdash;Rebroussons chemin, prononça-t-il d'une voix déjà effrayée.</p>
+
+<p>Robert haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Quand le ruisseau croîtrait d'un pied, dit-il, nous en aurions
+jusqu'au genou... La belle affaire!...</p>
+
+<p>Un fracas sourd se faisait derrière les collines.</p>
+
+<p>Bientôt une masse blanche et phosphorescente se précipita dans la gorge
+avec un mugissement.</p>
+
+<p>Les deux chevaux se dressèrent sur leurs jarrets <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> et reniflèrent
+bruyamment; puis ils firent en même temps un bond en arrière et
+s'enfuirent au grand galop.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes perdus!... balbutia Blaise qui essaya de s'enfuir à son
+tour.</p>
+
+<p>Mais il sentit un froid subit à ses pieds, puis tout le long de son
+corps: il perdait plante.</p>
+
+<p>Il y avait six pieds d'eau à l'endroit où Robert et lui étaient debout
+naguère, et l'inondation furieuse les entraînait avec une violence
+inouïe.</p>
+
+<p>Ils ne voyaient rien dans les ténèbres profondes, sinon cette
+phosphorescence faible qui est à la surface de l'eau bouillonnante.</p>
+
+<p>Ils criaient au secours de toutes leurs forces, mais il leur semblait
+que ces cris impuissants devaient se perdre parmi les mille bruits qui
+les entouraient.</p>
+
+<p>Ils luttaient, mais sans espoir. C'était l'heure de la mort.</p>
+
+<h3 id="Page_151">VIII<br />
+<b>LE DÉRIS</b>.</h3>
+
+<p>Le bac où René de Penhoël venait de monter, en compagnie de Benoît
+Haligan le sorcier était un lourd et grossier chaland qui avait fait un
+long service, et dont les ais mal joints donnaient passage à l'eau.</p>
+
+<p>Le courant l'entraînait rapidement dans la direction des marais de
+Glénac. La perche de René, trop courte, touchait à peine le fond du lit
+de l'Oust. Le chaland tournait sur lui-même et allait à la grâce de
+Dieu.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_152">152</span>
+Benoît Haligan se tenait debout et immobile au centre du bateau,
+comme s'il lui eût suffi, pour l'acquit de sa conscience, de partager
+le danger de son maître.</p>
+
+<p>Depuis que René de Penhoël se trouvait au milieu de l'inondation,
+le travail désespéré auquel il se livrait et les mille bruits qui
+l'entouraient l'empêchaient de reconnaître la direction des cris de
+détresse.</p>
+
+<p>Il les entendait bien encore, mais faiblement, et ces cris, loin de se
+rapprocher, semblaient s'éloigner sans cesse.</p>
+
+<p>Le maître de Penhoël faisait des efforts incroyables pour arrêter ou
+changer la marche du bateau, mais il était toujours dans le lit de
+l'Oust, et le fond lui manquait.</p>
+
+<p>Le premier éclair qui ouvrit les nuages lui montra Penhoël et la double
+colline déjà dans le lointain. Autour de lui l'inondation étendait une
+vaste nappe d'eau.</p>
+
+<p>Il cessa de percher et prêta l'oreille. Les cris de détresse ne
+parvenaient plus jusqu'à lui.</p>
+
+<p>Alors il jeta la perche au fond du chaland et s'assit, découragé, sur
+le bord. La sueur inondait son front, ses pensées se mêlaient confuses,
+et il n'avait plus de force.</p>
+
+<p>&mdash;Notre monsieur, dit auprès de lui la voix tranquille du passeur de
+Port-Corbeau, nous <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> allons comme ça tout droit au tournant de la
+<i>Femme Blanche</i>.</p>
+
+<p>Penhoël releva la tête et sentit comme un superstitieux mouvement de
+frayeur en voyant auprès de lui la haute et sombre stature de Benoît
+Haligan. Il ne croyait point aux sorciers, mais on n'est pas pour
+rien fils des campagnes bretonnes. Une heure vient où l'homme fait se
+rappelle les terribles histoires qui bercèrent son enfance. La fibre
+du merveilleux, cette mystérieuse corde tendue au fond du c&oelig;ur de
+tout Breton et qui ne s'agite qu'à la pensée des choses de l'autre
+monde, peut rester muette bien longtemps et vibrer tout à coup dans la
+conscience étonnée.</p>
+
+<p>Le passeur prenait aux yeux de Penhoël, en ce moment, une taille
+surhumaine. Penhoël avait un voile sur la vue, au travers duquel il
+pensait apercevoir l'énorme fantôme de la <i>Femme Blanche</i>, planant
+au-dessus du gouffre avide.</p>
+
+<p>&mdash;Les pauvres malheureux y sont arrivés peut-être avant nous!
+murmura-t-il en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le passeur.</p>
+
+<p>Sa voix, que la vieillesse brisait d'ordinaire, semblait ferme et grave
+en ce moment solennel.</p>
+
+<p id="cor_3">Un sentiment dont Penhoël n'aurait point <ins title="original: s">su</ins> <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> se rendre compte
+l'empêchait d'implorer l'aide de son lugubre compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous donc où ils sont? demanda-t-il enfin pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua Benoît.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pourquoi ne prenez-vous pas la perche?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne me l'avez pas ordonné.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il besoin?...</p>
+
+<p>Le passeur l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Penhoël, dit-il d'un ton triste, je n'ai pas beaucoup de jours à
+vivre désormais... mon corps est à vous, mais je veux garder mon âme...
+Je vous ai donné un bon conseil, c'est tout ce qu'un serviteur peut
+faire... Voulez-vous encore sauver ces étrangers au risque de votre vie
+sur cette terre et de votre salut dans l'autre monde?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux!... prononça Penhoël à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donnez-moi vos ordres tout haut, afin que Dieu et le démon
+les entendent... Je sais bien que je ne sauverai pas mon corps... ces
+gens me tueront: c'est la loi mystérieuse... Mais la Vierge aura pitié
+de ma pauvre âme!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi?... murmura involontairement Penhoël.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span>
+&mdash;Vous?... Avant de vous tuer, ils vous damneront!</p>
+
+<p>Il y eut un silence dans le bateau qui fuyait toujours emporté par
+l'eau bouillonnante.</p>
+
+<p>René de Penhoël eut honte de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Folie que tout cela! s'écria-t-il; prends la perche et travaille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'ordonnez de les sauver? dit le vieux Benoît d'une voix lente
+et emphatique.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ordonne!</p>
+
+<p>&mdash;Une fois...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Deux fois...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Trois fois...</p>
+
+<p>Penhoël frappa de son pied les planches vermoulues du chaland.</p>
+
+<p>&mdash;Cent fois! s'écria-t-il; c'est en laissant mourir des chrétiens sans
+secours qu'on livre son âme à Satan; marche!</p>
+
+<p>Le passeur prit dans un coin du bac la pelle à épuiser l'eau et s'en
+servit comme d'une rame pour quitter enfin le lit de la rivière où sa
+perche n'aurait point trouvé fond. La lourde barque céda lentement à
+l'effort, tourna une dernière fois sur elle-même et entra dans des eaux
+plus tranquilles.</p>
+
+<p>Haligan saisit alors la perche et trouva aisément <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> le fond. Le
+chaland nageait au-dessus de ces grandes prairies que nous avons vues
+naguère couvertes de troupeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde de faire fausse route, dit Penhoël; nous devons être
+bien loin!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes en face du bourg de Glénac, répliqua le passeur; juste à
+moitié chemin du Port-Corbeau et de la <i>Femme Blanche</i>... Si je peux
+tomber sur un contre-courant, nous ne mettrons pas plus de temps à
+monter que nous n'en avons mis à descendre...</p>
+
+<p>Tout en parlant, il perchait avec zèle. La nuit était si profonde
+qu'on n'apercevait absolument rien autour du bateau, et pourtant nulle
+hésitation ne se trahissait dans la man&oelig;uvre de Benoît le sorcier.
+Il allait, suivant dans les ténèbres une route directe et invisible.
+Nul autre que lui n'aurait pu reconnaître les indices vagues et
+mystérieux qui lui servaient de boussole.</p>
+
+<p>Penhoël, debout au milieu du bateau, tremblait de froid et dévorait son
+impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis le temps que nous marchons, murmura-t-il, nous devrions
+entendre leurs cris.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne va pas tarder, répliqua le passeur; je sais où je vais comme
+s'il faisait grand soleil... et je sais où ils sont comme si je les
+voyais... Écoutez!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span>
+Penhoël tendit l'oreille avec avidité; mais il ne saisit d'autre
+bruit que le sourd fracas de l'orage.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois choses possibles, reprit le passeur: ils ont été
+entraînés vers le tournant... ils ont gagné l'autre rive à la nage...
+ou bien ils se sont accrochés aux grands saules qui bordent la prairie
+sous la route de Redon... S'ils sont dans les saules, nous allons les
+entendre tout à l'heure... Écoutez encore!</p>
+
+<p>Cette fois, un cri faible et perceptible à peine arriva jusqu'aux
+oreilles de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! s'écria-t-il éveillé tout à coup par cette voix de la
+détresse.</p>
+
+<p>Ses mains tâtaient le fond du chaland pour chercher une seconde perche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez bien patienter quelques minutes..., murmura le vieillard,
+car vous aurez toute votre vie pour regretter notre besogne de cette
+nuit!</p>
+
+<p>&mdash;En avant!... en avant!...</p>
+
+<p>Le passeur n'en travaillait ni moins ni davantage. Il allait, tantôt
+à droite, tantôt à gauche, se couchant sur sa perche flexible et
+louvoyant avec une adresse incroyable au milieu des mille courants qui
+se croisent sur l'étendue des marais.</p>
+
+<p>Le vent portait. On entendait maintenant, <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> distincts et fatigués,
+les cris des malheureux en souffrance. Penhoël se faisait un porte-voix
+de ses deux mains pour leur répondre.</p>
+
+<p>Deux ou trois minutes encore, et le chaland touchait les branches
+baignées des saules.</p>
+
+<p>Robert et Blaise étaient dans l'eau jusqu'aux aisselles. Ils
+s'accrochaient des deux mains aux troncs chancelants des deux plus
+grands saules, et sentaient le niveau de l'inondation monter lentement
+le long de leurs poitrines.</p>
+
+<p>Depuis que la première irruption du <i>déris</i> les avait emportés
+violemment, aucune voix n'avait répondu à leurs cris de détresse.</p>
+
+<p>Nulle part le moindre rayon d'espoir ne se montrait dans ces ténèbres
+terribles qui les environnaient.</p>
+
+<p>Ils ne voyaient rien, sinon l'écume tournoyante; et l'écume montait,
+montait aux troncs des saules, qui fléchissaient sous le poids de la
+nappe d'eau comme des roseaux battus par le vent.</p>
+
+<p>Leurs mains se crispaient autour de leurs appuis frêles. Ils ne se
+parlaient point; ils criaient.</p>
+
+<p>Quand la voix de René de Penhoël arriva jusqu'à eux pour la première
+fois, leur agonie durait depuis bien longtemps. Leurs bras tendus
+faiblissaient, et ils sentaient venir avec désespoir <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> le moment
+prochain où il leur faudrait lâcher prise.</p>
+
+<p>Ils se turent tous les deux à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu entendu? demanda Robert qui n'osait point croire au témoignage
+de ses oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Blaise, mais vont-ils nous trouver?...</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont bien loin encore, et je n'ai plus de forces!</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que mes doigts sont morts!...</p>
+
+<p>Ils prirent haleine et poussèrent ensemble un appel retentissant.</p>
+
+<p>Cet appel eut comme un écho, faible encore, mais distinct.</p>
+
+<p>&mdash;Ils viennent!... dit Robert avec un élan de joie; si Dieu nous sauve,
+Blaise, il faudra faire pénitence et vivre en chrétiens!</p>
+
+<p>&mdash;Pour ma part, je le promets, dit Blaise du fond du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je le jure!</p>
+
+<p>La voix du sauveur invisible se rapprochait.</p>
+
+<p>&mdash;Holà!... disait-elle, courage!... tenez-vous ferme!</p>
+
+<p>&mdash;Au secours!... au secours!... répliquèrent à l'unisson Robert et
+Blaise.</p>
+
+<p>Ils commençaient à entendre le bruit de la perche frappant contre les
+bords du chaland.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_160">160</span>
+&mdash;Oh! oui, reprit Robert, je veux changer de vie!... plus de
+mensonges!...</p>
+
+<p>&mdash;Plus de mauvais coups! dit l'Endormeur repentant et pénétré.</p>
+
+<p>&mdash;Une vie honnête!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe la pauvreté, quand on a une bonne conscience?</p>
+
+<p>L'eau montait toujours et passait par-dessus leurs épaules. Ils
+parlaient bien sincèrement.</p>
+
+<p>Quelques secondes s'écoulèrent. Robert distingua le premier dans
+l'ombre la forme noire du chaland. Cette bienheureuse vision porta une
+notable atteinte à son esprit de pénitence.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! murmura-t-il, tout est peut-être pour le mieux... et nous
+allons arriver à Penhoël par la bonne porte...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu penses encore à ça? dit Blaise qui gardait son accent
+contrit.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde!... reprit Robert.</p>
+
+<p>L'Endormeur aperçut le chaland à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Ah diable!... fit-il, c'est différent!...</p>
+
+<p>Benoît Haligan poussa le bateau jusqu'au saule où se retenaient nos
+deux voyageurs; puis il planta sa perche à l'arrière et se tint le plus
+loin possible des étrangers. Le maître de Penhoël opéra tout seul le
+sauvetage.</p>
+
+<p>Robert et Blaise, cependant, ne voyaient <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> point leur sauveur et le
+prenaient pour quelque fermier du pays.</p>
+
+<p>Robert, en touchant du pied le bateau, avait repris son rôle avec un
+sang-froid héroïque.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous récompense, mon brave ami! dit-il en s'asseyant,
+épuisé, sur l'un des bancs. Vous avez sauvé la vie à un homme qui, ce
+matin encore, aurait pu vous récompenser royalement et faire de vous le
+métayer le plus riche de la contrée... Mais, à l'heure qu'il est, me
+voilà plus pauvre qu'un mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon malheureux maître!... soupira Blaise en domestique fidèle et
+dévoué.</p>
+
+<p>&mdash;Ne murmurons point, reprit Robert, le ciel pouvait nous prendre aussi
+nos vies.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez perdu quelque chose?... demanda le maître de Penhoël,
+tandis que Benoît Haligan perchait en silence dans la direction de
+Port-Corbeau.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai perdu de bien grosses sommes, mon brave ami, répondit Robert
+tristement; et pour les remplacer il me faudra attendre longtemps,
+car mon pays est au delà de l'Océan... Mais pour ce qui vous regarde,
+j'espère que vous ne perdrez pas tout, et que M. le vicomte de Penhoël
+me viendra en aide pour payer cette dette sacrée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez le vicomte de Penhoël?... demanda René avec
+étonnement.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span>
+Benoît Haligan se prit à écouter de toutes ses oreilles.</p>
+
+<p>Un faux pas pouvait perdre ici à tout jamais le jeune M. Robert de
+Blois et son écuyer fidèle. Mais sa bonne étoile le servit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis étranger, répliqua-t-il, et je n'ai jamais vu le vicomte
+de Penhoël. Mais je venais dans cette partie de la Bretagne pour une
+affaire qui le regarde, ainsi que sa famille; j'avais lieu de penser
+qu'il serait mon obligé... Désormais les rôles sont intervertis, et
+je vais être contraint d'implorer son hospitalité, qui est ma seule
+ressource.</p>
+
+<p>Une foule de questions se pressaient sur la lèvre de René, mais il les
+contint pour répondre seulement:</p>
+
+<p>&mdash;L'hospitalité de Penhoël ne manque à personne, monsieur; nous allons
+vous conduire au manoir.</p>
+
+<p>Le chaland touchait l'arrivoir du Port-Corbeau. René de Penhoël aida
+successivement les deux voyageurs à débarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez mon bras, dit-il à Robert; la côte est rude; Benoît, soutiens
+l'autre étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour tout l'or de la terre!... répondit le passeur qui s'éloigna
+de Blaise comme on eût fait d'un homme atteint de la peste.</p>
+
+<p>Il gagna sa loge située à une centaine de pas <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> de là, et décrocha
+la petite lanterne suspendue au-dessus de la porte. Puis il revint vers
+Penhoël et ses deux hôtes qui montaient lentement la colline.</p>
+
+<p>Il porta la lumière de sa lanterne sur le visage de Robert, puis sur
+celui de Blaise, et les examina durant quelques secondes en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Penhoël! Penhoël! dit-il ensuite de sa voix creuse et pleine
+d'emphase, vous l'avez voulu!... Que Dieu vous pardonne!</p>
+
+<p>Une de ses mains touchait l'épaule du maître, l'autre désignait Robert
+de Blois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui!... ajouta-t-il plus bas. La ruine et le crime sont là!...
+Je suis bien vieux... mais je verrai trois belles-de-nuit de plus sous
+mes saules avant de mourir... trois nobles filles!... Penhoël! Penhoël!
+le malheur est sur votre maison!... Prenez garde!...</p>
+
+<p>Robert n'avait pu s'empêcher de tressaillir en apprenant ainsi à
+l'improviste le nom de son sauveur.</p>
+
+<p>René, que la surprise avait tenu d'abord immobile, se tourna vers le
+passeur avec colère; mais celui-ci se dirigeait à grands pas déjà vers
+sa loge.</p>
+
+<p>Et tout en marchant il grommelait:</p>
+
+<p>&mdash;Le malheur est sur lui!... et le malheur <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> est sur moi. Mais moi,
+la sainte Vierge aura pitié de mon âme!</p>
+
+<p>Il entra dans sa cabane et replaça tant bien que mal la porte sur ses
+gonds.</p>
+
+<p>Quand Penhoël et ses hôtes passèrent devant le seuil, la loge était
+solidement barricadée.</p>
+
+<h3 id="Page_165">IX<br />
+<b>UN HOTE CHARMANT</b>.</h3>
+
+<p>Il y avait une demi-heure environ que Robert de Blois et son domestique
+Blaise avaient franchi le seuil du manoir de Penhoël.</p>
+
+<p>La famille et ses hôtes étaient rassemblés dans la salle à manger
+autour d'une grande table en bois de chêne dont la nappe couvrait à
+peine une moitié.</p>
+
+<p>On était en train de souper sur le haut bout de cette table. L'autre
+extrémité demeurait nue et déserte.</p>
+
+<p>Sur la nappe d'une blancheur éclatante, il y <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> avait abondance de
+mets. Aux quatre coins, de hautes et belles cruches en faïence brune,
+pleines de cidre nouveau, avaient encore leur couronne de mousse.</p>
+
+<p>Le <i>bénédicité</i> avait été prononcé par Madame; les assiettes étaient
+pleines; on mangeait d'excellent appétit.</p>
+
+<p>Robert de Blois s'asseyait à la droite du maître de Penhoël; il avait
+à sa gauche Madame, qui, dans les jours froids de l'hiver, abandonnait
+volontiers son poste d'honneur au centre de la table pour se rapprocher
+de la cheminée.</p>
+
+<p>Derrière Robert, se tenait Blaise, à qui l'on avait donné, comme à son
+maître, un habillement sec.</p>
+
+<p>L'Endormeur faisait son apprentissage de valet de chambre. Il y allait
+de bon c&oelig;ur, et se trouvait assurément mieux là qu'entre les
+branches de son saule. Néanmoins son &oelig;il comptait avec mélancolie
+les excellents morceaux dévorés par Robert.</p>
+
+<p>Il se demandait peut-être si c'était un présage, et si, en toutes
+choses, lui, Blaise, à cause de la position qu'il avait acceptée, ne
+serait point contraint à vivre sur les restes de Robert...</p>
+
+<p>Celui-ci, tout en mangeant d'un merveilleux appétit, employait son
+temps le mieux qu'il pouvait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span>
+Grâce aux renseignements du père Géraud, il avait mis un nom, dès
+le premier coup d'&oelig;il, sur chacune de ces figures inconnues.</p>
+
+<p>La description de l'aubergiste, exacte et complète, lui était un garant
+de l'exactitude des autres détails puisés à la même source.</p>
+
+<p>Et pourtant, si l'on passait des personnes à l'ensemble de cet
+intérieur campagnard, les notes fournies par maître Géraud semblaient
+tourner un peu à l'exagération.</p>
+
+<p>Robert, qui travaillait de l'&oelig;il presque autant que de la mâchoire,
+cherchait en vain autour de lui ces symptômes annoncés de drame latent
+et intime, qui lui eût donné tant de facilité pour pêcher en eau
+trouble.</p>
+
+<p>Toutes les figures lui semblaient d'un calme désespérant. Il ne voyait
+là qu'une jeune mère, heureuse entre son mari et son enfant. Le reste
+de l'assemblée, l'oncle Jean, ses filles, Vincent et Roger complétaient
+pour lui une de ces belles et bonnes familles, dont la félicité
+uniforme, et légèrement ennuyeuse, ferait l'effroi de nombre de gens
+malheureux dans nos villes.</p>
+
+<p>Le lecteur, resté sous l'impression de la scène du salon de Penhoël,
+aurait lui-même éprouvé, pour un peu, la surprise de Robert. L'aspect
+avait en effet changé. Ce n'était plus ce sombre silence, pesant
+naguère sur les hôtes du manoir <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> et coupé, à de rares intervalles,
+par des paroles de triste augure.</p>
+
+<p>L'arrivée d'un étranger, qui est toujours un événement dans ce coin
+reculé de la Bretagne, empruntait ici aux circonstances qui l'avaient
+accompagnée une émotion d'intérêt et de curiosité. Il ne faut pas
+entrer brusquement dans le ruisseau dont on veut scruter le cours
+tranquille. L'eau se trouble, le poisson se cache, et ce luisant
+caillou que vous vouliez voir de plus près a disparu sous la vase
+soulevée par votre pied imprudent.</p>
+
+<p>Robert se faisait écran à lui-même.</p>
+
+<p>En outre, il faut bien le dire, à l'heure où nous avons pénétré pour
+la première fois dans le manoir, René avait auprès de lui un flacon
+d'eau-de-vie à moitié vide. Or Penhoël à jeun était un mari confiant et
+doux, mais il avait l'ivresse farouche, et l'alcool changeait en noires
+visions les souvenirs douloureux qui étaient au fond de son âme.</p>
+
+<p>L'expédition sur le marais avait entièrement dissipé les fumées de
+l'eau-de-vie. Son cerveau était libre, et la conscience qu'il avait
+d'avoir sauvé la vie à deux hommes lui mettait du contentement au
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Seul, parmi les convives qui entouraient la table, l'oncle Jean avait
+gardé la mélancolie que <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> nous avons vue naguère sur son vénérable
+visage. Seul il songeait encore à celui dont le nom, prononcé à
+l'improviste, avait produit une sensation si pénible, une heure
+auparavant, parmi les hôtes de Penhoël. Mais le c&oelig;ur de l'oncle Jean
+n'oubliait jamais l'absent, et il fêtait silencieusement au fond de
+son âme aimante et bonne ce jour anniversaire du départ de l'aîné de
+Penhoël.</p>
+
+<p>Tout le reste de l'assemblée s'occupait énormément de l'étranger.
+L'homme de loi et le bon maître d'école le considéraient avec cette
+attention curieuse que nos badauds de Paris mettent à lorgner un
+Éthiopien ou un O-jib-be-was. Les jeunes filles admiraient sa tête
+expressive et belle. Roger voyait, à tout hasard, en lui un héros de
+roman. Vincent, au contraire, éprouvait à le contempler un sentiment
+hostile, et tâchait en vain de s'expliquer à lui-même cette instinctive
+aversion.</p>
+
+<p>Ses yeux allaient incessamment de l'étranger à Blanche de Penhoël,
+comme s'il eût redouté pour l'enfant un danger inconnu...</p>
+
+<p>&mdash;A votre santé, mon cher hôte! dit Robert en portant son verre à ses
+lèvres; et, pour la centième fois, recevez mes actions de grâces...
+Sans vous, Dieu sait où je serais à cette heure!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_170">170</span>
+&mdash;Je n'ai fait que mon devoir, répliqua le maître de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas ainsi que l'entendait votre sombre pilote! reprit
+Robert en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Benoît Haligan est un digne c&oelig;ur! dit Madame; il a sauvé bien des
+malheureux en danger de mort... mais son esprit est faible... et nos
+campagnes ont des préjugés un peu sauvages...</p>
+
+<p>Robert s'inclina respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un pays heureux et béni, madame, murmura-t-il, que celui où
+Dieu a mis dans le c&oelig;ur des puissants le remède à l'ignorance du
+pauvre...</p>
+
+<p>Bien que nous ayons vu Robert en parfait compagnonnage avec le gros
+Blaise et Bibandier, il n'avait pas été sans fréquenter probablement
+meilleure compagnie; car, à l'occasion, il savait prendre des manières
+élégantes et courtoises. Peut-être, dans un de ces salons modèles
+qui font la gloire de nos aristocratiques faubourgs, les habiles
+eussent-ils distingué quelques taches légères dans son jeu: nous disons
+peut-être; mais à Penhoël, son ton semblait exquis, et à chacune de ses
+paroles haussait, en quelque sorte, le piédestal de sa supériorité.</p>
+
+<p>Si quelqu'un éprouvait un peu de gêne, ce n'était pas lui assurément,
+mais bien le maître de Penhoël.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span>
+Quant à Madame, ses grâces simples et nobles valaient pour le moins
+cet ensemble de conventions subtiles qui est la science du monde.</p>
+
+<p>&mdash;On m'avait bien dit, reprit Robert, ce que je trouverais à
+Penhoël!... Mais certaines gens ont le bonheur d'être ainsi faits que,
+pour eux, la renommée est toujours au-dessous de la vérité... Peut-être
+ne dois-je pas rester en France bien longtemps désormais... Quoi qu'il
+en soit, j'aurai vu ce que d'autres cherchent en vain parfois toute
+leur vie... la maison d'un vrai gentilhomme!...</p>
+
+<p>Penhoël rougit d'orgueil.</p>
+
+<p>Robert tendit son assiette vide par-dessus son épaule, et Blaise la
+prit en poussant un gros soupir.</p>
+
+<p>Robert se retourna vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria-t-il avec une bonté charmante, c'est toi qui es là,
+mon pauvre garçon?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu servir monsieur..., commença Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en bien vite! interrompit Robert. Madame, veuillez me pardonner,
+je vous en prie... mais Blaise est un domestique comme on n'en voit
+guère... J'ose réclamer pour lui une part des bontés dont vous voulez
+bien me combler.</p>
+
+<p>Tout le monde, à commencer par le maître <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> de Penhoël et Madame, sut
+gré à Robert de ce bon mouvement. Ce n'était pas seulement un homme
+d'une distinction rare, c'était encore un généreux c&oelig;ur.</p>
+
+<p>On éprouve un plaisir véritable à découvrir ainsi des qualités
+sérieuses chez l'homme qui a su plaire au premier aspect. Les jeunes
+filles et Madame remercièrent l'étranger du regard, et Blaise
+reconnaissant gagna l'office.</p>
+
+<p>Le souper durait depuis vingt minutes, et il y avait bien une heure que
+Robert était entré à Penhoël; néanmoins, et malgré cette circonstance
+que Robert avait parlé, dans le bateau, d'une mission dont il était
+chargé pour le maître du manoir, aucune question ne lui avait été
+adressée.</p>
+
+<p>C'était, à coup sûr, de la fine fleur d'hospitalité. Mais Robert
+ne l'appréciait point. Il eût préféré un empressement indiscret et
+curieux, parce qu'il avait son histoire toute prête.</p>
+
+<p>Voyant, cependant, que la question ne venait point, il se résigna à
+prendre la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Vicomte, dit-il en tendant la main au maître de Penhoël avec un
+laisser-aller tout aimable, il ne me convient pas de me prévaloir de
+votre réserve, et je veux que vous sachiez, à tout le moins, le nom de
+l'hôte que le hasard vous envoie... Je m'appelle Robert de Blois.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span>
+Penhoël s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un vieux nom breton, dit-il; vous devez connaître cela, mon
+oncle?</p>
+
+<p>L'oncle Jean, comme presque tous les vieux gentilshommes de campagne,
+était un vivant armorial.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, répliqua-t-il, nous avons plusieurs familles... et sans
+parler de la maison ducale dont un membre porta ce nom, il y a les de
+Blois de Quimper et les de Blois de Moncontour...</p>
+
+<p>&mdash;Ma famille était, en effet, originaire de basse Bretagne, reprit
+Robert; mais je ne puis prétendre qu'à une parenté bien éloignée avec
+les races honorables dont vous me parlez, monsieur... car mes pères
+habitent l'Amérique depuis fort longtemps déjà.</p>
+
+<p>L'oncle Jean murmura en recueillant ses souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis!... ce doit être cela!... Un chevalier de Blois, du nom
+d'Émery, fut contraint d'émigrer lors de l'édit de Nantes...</p>
+
+<p>Robert regarda l'oncle avec admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Il est de fait, dit-il, que mon bisaïeul portait le nom d'Émery!...
+Quoi qu'il en soit, j'ai quitté Boston, résidence de mon père, pour
+venir traiter en France des affaires assez considérables... Une
+de ces affaires m'appelait dans ce pays... Depuis mon arrivée en
+France, je <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> n'avais pas eu d'aventures... Paris et ses filous
+m'avaient laissé ma bourse... Ma chaise de poste avait roulé, de nuit
+comme de jour, sans être arrêtée jamais par aucun de ces bandits
+classiques qui deviennent presque aussi rares que les revenants...
+mais, aujourd'hui, je me suis dédommagé, je vous jure!... Voici mon
+histoire en deux mots... Je suis arrivé ce matin à Redon, porteur de
+valeurs importantes... j'avais une mission à remplir dans l'intérieur
+du pays... Le bon aubergiste de Redon, maître Géraud, ne m'a pas
+laissé ignorer les dangers de la route... mais je n'y voulais point
+croire... et d'ailleurs je tenais essentiellement à remplir moi-même
+mon message... Je suis parti; à une lieue de Redon, j'ai rencontré des
+bandits qui m'ont dévalisé.</p>
+
+<p>&mdash;Les uhlans!... murmura-t-on à la ronde.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais pas vous dire au juste... C'était une armée entière de
+coquins à mines épouvantables!</p>
+
+<p>&mdash;Et ils vous ont tout pris?... demanda Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Tout mon argent... Mais ces brigands ne me paraissent pas arrivés à
+un degré très-avancé de civilisation, car ils laissèrent dans ma valise
+mon portefeuille, bourré de bank-notes.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span>
+&mdash;Ah!... fit-on avec contentement autour de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez!... je n'en suis pas beaucoup plus riche... Ma valise et
+tous les papiers qu'elle contenait sont maintenant bien loin si votre
+infernale rivière a continué de courir le même train...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!... le <i>déris</i>!... murmura l'assemblée qui prenait au
+récit et à l'homme un intérêt de plus en plus vif.</p>
+
+<p>Les deux charmantes filles de l'oncle Jean oubliaient de manger pour
+le regarder. Elles écoutaient, bouche béante, et ne détachaient point
+de l'étranger leurs yeux hardis à force de candeur. Elles éprouvaient
+au même degré toutes les deux un sentiment étrange et nouveau. Une
+corde, qui était restée muette jusque-là, vibrait énergiquement au fond
+de leur âme. Un horizon inconnu s'élargissait tout à coup au-devant
+d'elles.</p>
+
+<p>On eût dit qu'elles entrevoyaient le monde...</p>
+
+<p>Au nom de Paris, elles avaient échangé un rapide regard, et un éclair
+s'était allumé dans leurs prunelles.</p>
+
+<p>Blanche, timide enfant, se cachait à demi derrière sa mère et regardait
+à la dérobée. Roger admirait de tout son c&oelig;ur; il n'avait jamais
+rien vu de comparable à ce brillant cavalier, <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> égarant tout à coup
+sa fine élégance au milieu des landes bretonnes.</p>
+
+<p>Quant à Vincent, il gardait toujours sa physionomie rude et sombre.</p>
+
+<p>Le maître d'école et l'homme de loi, placés côte à côte au bas bout de
+la table, avaient surtout envie de savoir ce que contenait d'argent la
+fameuse valise.</p>
+
+<p>&mdash;On a retrouvé plus d'une fois sur le gazon du marais, dit le
+père Chauvette avec modestie, des objets perdus dans le trajet de
+Port-Corbeau.</p>
+
+<p>&mdash;Je promettrais de grand c&oelig;ur mille louis, s'écria Robert vivement,
+à celui qui me rapporterait ma valise!</p>
+
+<p>L'homme de loi prit note de cet engagement, et fit dessein d'aller le
+lendemain de grand matin à la pêche.</p>
+
+<p>Robert poursuivit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne faut jamais compter sur les miracles, et j'aurais mauvaise
+grâce à me plaindre du sort!... Je ne puis pas dire que je ne regrette
+point les sommes perdues, car je suis loin de ma famille, et la
+position d'un étranger sans argent me paraît peu enviable... mais, en
+définitive, ce sont quelques milliers de louis de moins, voilà tout!...
+Se laisser abattre pour si peu serait indigne d'un gentleman... Mon
+cher hôte, je bois à votre santé!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span>
+Tout parlait en faveur de cet homme. Ses derniers mots avaient été
+prononcés avec une franche bonne humeur. Cela indiquait d'abord une
+grande fortune, ce que personne ne dédaigne; en outre, ce qui faisait
+plus d'impression encore sur la plupart des convives, cela dénotait une
+véritable hauteur d'âme. On ne rencontre pas tous les jours un homme
+parlant avec gaieté d'une perte semblable. Robert gagnait à chaque
+instant dans l'estime des hôtes de Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Une chose dont je me console moins facilement, reprit-il, c'est de
+n'avoir plus entre les mains certaine correspondance qui m'avait été
+bien chèrement recommandée... Il y avait dans cette valise, M. de
+Penhoël, de quoi payer avec du bonheur la vie que vous m'avez rendue.</p>
+
+<p>Une nuance de curiosité plus vive se peignit dans tous les regards. On
+ne comprenait point encore.</p>
+
+<p>Robert gardait le silence, et paraissait attendre une question.</p>
+
+<p>Le maître de Penhoël, au contraire, semblait craindre d'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Là-bas, sur le chaland, dit-il enfin cependant, je crois que vous
+avez parlé d'un message dont vous étiez chargé pour le vicomte de
+Penhoël?</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, mon cher hôte.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_178">178</span>
+&mdash;M'est-il permis de vous demander...?</p>
+
+<p>&mdash;Un message qui venait de bien loin!</p>
+
+<p>&mdash;D'où venait-il?</p>
+
+<p>&mdash;De New-York.</p>
+
+<p>Penhoël fit un geste de surprise. La belle et calme figure de Madame
+exprima enfin un mouvement de curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;New-York?... répéta Penhoël. Je ne connais personne à New-York.</p>
+
+<p>La paupière du jeune M. de Blois se baissa. Son regard, furtif et
+rapide, fit à la dérobée le tour de la table.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous bien sûr?... murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il examinait à la fois Madame, qui gardait son sourire doux et
+courtois, le maître du manoir et le vieil oncle Jean, dont la rêverie
+inclinait de nouveau la tête pensive.</p>
+
+<p>Avant que Penhoël eût répondu, Robert poursuivit d'une voix lente et
+basse:</p>
+
+<p>&mdash;L'aîné de Penhoël serait-il oublié dans la maison de son père?</p>
+
+<p>Si Robert avait voulu frapper un coup violent, il dut être satisfait de
+l'effet produit.</p>
+
+<p>Un nuage voila tous les fronts à la fois. Tous les regards se
+baissèrent.</p>
+
+<p>Penhoël, qui portait en ce moment son verre à ses lèvres, le laissa
+échapper, et le verre se brisa.</p>
+
+<p>Madame tremblait, immobile et pâle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span>
+L'oncle Jean ressemblait à un homme qui n'en croit pas le
+témoignage de ses oreilles.</p>
+
+<p>Il s'était levé à demi, et s'appuyait des deux mains à la table. Ses
+yeux bleus, timides et doux d'ordinaire, se fixaient maintenant sur
+l'étranger avec une inquiétude avide.</p>
+
+<p>Robert mettait toute sa force à contenir l'expression de triomphe qui
+voulait envahir ses traits. A voir la tranquillité heureuse de la
+famille, il avait douté un instant de l'arme qu'il avait entre les
+mains.</p>
+
+<p>A présent, plus de doutes! L'arme était bonne et savait le défaut de
+tous ces c&oelig;urs!</p>
+
+<p>Il releva la tête. Son &oelig;il était sévère et froid comme celui d'un
+juge.</p>
+
+<p>On entendait, dans le silence, les respirations courtes et oppressées.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je bien entendu?... dit enfin l'oncle Jean dont l'émotion
+étouffait la voix; a-t-on parlé de Louis de Penhoël?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai parlé de l'aîné de Penhoël, répondit Robert de Blois.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez prononcé le mot d'oubli?... reprit le vieillard dont les
+yeux se mouillèrent de larmes. Oh! il y a ici plus d'un c&oelig;ur qui
+garde son souvenir!</p>
+
+<p>René l'interrompit; l'effort qu'il faisait pour parler était visible.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_180">180</span>
+&mdash;Monsieur, dit-il en s'adressant à Robert, tout le monde ici aime
+le chef de la maison de Penhoël... Je ne suis que le cadet... et le
+jour où Louis voudra revenir, je lui rendrai avec joie la place de
+notre père.</p>
+
+<p>L'oncle Jean avait quitté sa place et faisait d'un pas chancelant le
+tour de la table pour se rapprocher de l'étranger. On entendait le bois
+de ses sabots résonner contre les dalles, et les longs cheveux blancs
+qui couronnaient son front vénérable tombaient sur la bure grossière de
+sa veste de paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Bien parlé, mon neveu!... dit-il en touchant la main de René qui
+détourna les yeux; Dieu vous bénira, car vous êtes un digne fils de
+Penhoël... Moi, je ne suis qu'un pauvre vieillard, poursuivit-il en se
+tournant vers le jeune M. de Blois, mais j'aimais mon neveu Louis comme
+on aime le plus cher de ses enfants!... Parlez, monsieur... Est-ce une
+bonne nouvelle que vous apportez?... ou me faut-il prendre le deuil
+jusqu'au dernier jour de ma vie?...</p>
+
+<p>Robert entendit un soupir d'angoisse soulever la poitrine de Madame.</p>
+
+<p>Penhoël l'entendit aussi, peut-être, car il se pencha en avant, puis
+en arrière, pour interroger le visage de Marthe. Mais le jeune M.
+de Blois, soit hasard, soit bonne volonté, fit deux mouvements <span class="pagenum" id="Page_181">181</span>
+pareils, et le maître de Penhoël ne put rien voir.</p>
+
+<p>Autour de la table, on songeait au rêve de l'Ange qui avait vu l'aîné
+couché sur l'herbe et blême comme un mort.</p>
+
+<p>Quand Robert de Blois reprit la parole, chacun retint son souffle pour
+écouter mieux.</p>
+
+<p>&mdash;J'apporte de bonnes nouvelles, dit-il, et heureusement ma mésaventure
+n'y peut rien changer... Louis de Penhoël, qui est mon ami, m'a chargé
+d'embrasser son frère et m'a prié de lui renvoyer des détails sur toute
+la famille.</p>
+
+<p>L'observateur le plus clairvoyant n'aurait point su définir les
+sentiments contraires qui venaient en quelque sorte se heurter sur la
+physionomie du maître de Penhoël; d'abord un élan d'affection revenue,
+un mouvement vif et sincère de tendresse fraternelle; puis quelque
+chose de glacial, de la défiance et de la peine.</p>
+
+<p>Le bon oncle Jean avait pris la main de Robert et la serrait en
+pleurant, parce que Robert avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis son ami...</p>
+
+<p>Ce fut lui qui fit ces questions obligées qu'on aurait voulu entendre
+tomber de la bouche du maître du manoir:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? que fait-il? va-t-il nous revenir?... Pense-t-il à nous,
+lui qu'on aime tant?... <span class="pagenum" id="Page_182">182</span> Est-il toujours beau, noble, fort?...
+Est-il heureux?...</p>
+
+<p>Autour de la table, les convives se rappelaient à voix basse tout ce
+qu'on disait dans le pays sur l'absent.</p>
+
+<p>On parlait de lui aux veillées, et son nom s'entourait de ce mystérieux
+respect que les Bretons accordent aux héros de leurs légendes...</p>
+
+<p>Il était si généreux!...</p>
+
+<p>L'amour que lui portaient les vieillards arrivait aux jeunes gens à
+travers les merveilleux récits du coin du feu. Ce sont des poëtes,
+ces rustiques conteurs assis au foyer des chaumières bretonnes; leurs
+regrets faisaient à l'absent un piédestal, et ceux qui ne l'avaient
+point connu se le figuraient sous des couleurs presque surnaturelles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant moi qui ai été son premier maître! murmura le père
+Chauvette attendri.</p>
+
+<p>&mdash;Quel démon! grommelait l'homme de loi; je n'ai jamais pu lui
+apprendre le latin!...</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je le reconnaîtrais, disait Diane, tant j'ai rêvé
+souvent de lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... pas plus que moi! répondait Cyprienne.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, s'écriait Roger, s'il ne revient pas, j'irai le chercher, fût-il
+au bout du monde!...</p>
+
+<p>Les filles de l'oncle Jean auraient voulu être <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> de jeunes garçons,
+pour faire et dire comme Roger de Launoy.</p>
+
+<p>Et tandis que toutes ces paroles se croisaient émues, c'était miracle
+de voir l'immobilité morne du maître de Penhoël et de Madame.</p>
+
+<p>Robert répondait à peu de chose près comme il l'avait fait au père
+Géraud dans la salle du <i>Mouton couronné</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Il fera jour demain, ajouta-t-il, et je vous donnerai tous les
+détails... Seulement, peut-être y avait-il dans les lettres perdues des
+choses que je ne pourrai pas vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ces lettres étaient pour moi?... demanda Penhoël.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en avait une pour vous, répliqua Robert.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour moi?... demanda timidement l'oncle Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Une aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Et encore?... dit Penhoël.</p>
+
+<p>Robert sembla hésiter. Le souffle de Madame s'arrêta dans sa poitrine,
+jusqu'au moment où le jeune M. de Blois répondit enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait que cela.</p>
+
+<p>Un peu de sang revint alors aux joues pâles de Marthe de Penhoël. Sa
+paupière trembla, et, sous ses longs cils abaissés, on eût pu voir
+briller une larme.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_184">184</span>
+Robert reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il est tard et je suis bien las... Mais je ne voulais pas me reposer
+sans savoir les sentiments que l'on gardait ici pour mon pauvre ami
+Penhoël. Ce que j'ai vu m'a réjoui le c&oelig;ur... Et la lettre où je lui
+parlerai de son frère, de son oncle... de tout le monde, ajouta-t-il
+en se tournant légèrement vers Madame, le rendra bien heureux!...
+Maintenant, mon très-cher hôte, je vous demande la permission de me
+retirer... Et avant de monter à ma chambre, si ce n'est pas abuser de
+votre obligeance, je réclame quelques minutes d'entretien particulier.</p>
+
+<p>Penhoël se leva vivement, comme si cette requête eût répondu chez lui à
+un secret désir.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, dit-il.</p>
+
+<p>Robert de Blois avait retrouvé son gracieux sourire. Il salua les
+convives à la ronde de la plus galante façon, et serra cordialement la
+main de l'oncle Jean.</p>
+
+<p>Mais ce qui enleva surtout les suffrages des jeunes filles et de Roger
+de Launoy, ce fut la respectueuse aisance qu'il mit à porter la main de
+Madame à ses lèvres.</p>
+
+<p>Pourtant ni les deux jeunes filles ni Roger ne pouvaient deviner le
+mérite de ces baise-mains-là.</p>
+
+<p>Robert, en effet, en effleurant de ses lèvres <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> les doigts blancs de
+la châtelaine, avait prononcé quelques paroles d'une voix si basse que
+Marthe elle-même eut de la peine à en saisir le sens.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, avait-il murmuré, il y avait trois lettres...</p>
+
+<p>Le visage de Marthe ne changea point, mais sa main devint froide, et
+longtemps après que Robert eut disparu avec le maître de Penhoël,
+Marthe restait encore sans mouvement et comme pétrifiée.</p>
+
+<p>Autour de la table, les langues déliées se dédommageaient amplement de
+leur longue contrainte. On ne tarissait pas en éloges sur le jeune M.
+de Blois, et Vincent, tout seul, protestait par son silence contre ce
+concert de louanges.</p>
+
+<p>On attendit le maître du manoir d'abord sans impatience. Dix heures
+sonnèrent à la grande pendule, enfermée dans son coffre de noyer, puis
+onze heures. C'était une veille inusitée.</p>
+
+<p>Penhoël, cependant, ne reparaissait point, et les convives durent se
+séparer avant son retour.</p>
+
+<p>Les jeunes filles, Roger et Vincent vinrent tendre successivement leurs
+fronts au baiser de Madame, qui resta seule avec l'oncle Jean.</p>
+
+<p>Le vieillard s'assit auprès d'elle, à la place occupée naguère par
+l'étranger.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span>
+Ils demeurèrent longtemps ainsi sans échanger une parole.</p>
+
+<p>Les grands yeux bleus de l'oncle Jean, fixés sur sa nièce avec
+mélancolie, disaient une pitié profonde et un amour de père.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, deux larmes silencieuses roulèrent sur la
+joue de Madame.</p>
+
+<p>Le vieillard lui prit la main et la pressa contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Marthe!... murmura-t-il, ma pauvre Marthe!... que de bonheur perdu!...</p>
+
+<p>&mdash;Pour toujours!... balbutia la jeune femme tout en pleurs.</p>
+
+<p>Le vieillard sembla chercher une parole de consolation, mais peut-être
+n'y avait-il point de consolation possible. Il appuya son front
+découragé sur sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Et que de menaces encore dans l'avenir!... reprit Madame avec
+désespoir.</p>
+
+<p>L'oncle releva sur elle son &oelig;il inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas, reprit Marthe, cet homme me fait peur!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a parlé tout bas... et peut-être sait-il...</p>
+
+<p>Le vieillard eut un sourire confiant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un noble c&oelig;ur que celui de notre Louis! dit-il, et il est
+des secrets qu'on ne dit qu'à Dieu seul!</p>
+
+<hr class="dotted" />
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_187">187</span>
+Il était plus de minuit lorsque le jeune M. Robert de Blois mit fin
+à son entrevue avec le maître de Penhoël pour gagner la chambre qui lui
+avait été préparée.</p>
+
+<p>Dans un cabinet voisin de cette chambre, on avait dressé un lit à
+Blaise, qui dormait de tout son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Robert, au lieu de se coucher, se prit à parcourir sa chambre à grands
+pas. Son esprit travaillait; les heures de la nuit s'écoulaient; il ne
+s'en apercevait point.</p>
+
+<p>Les premiers rayons de l'aube mirent des lueurs grises derrière les
+carreaux. La lumière de la lampe pâlit. Le jour était venu...</p>
+
+<p>Robert ne se lassait point de méditer.</p>
+
+<p>Il fallut, pour le distraire de ses réflexions profondes, la riante
+visite du soleil matinier, qui vint se jouer dans les hauts rideaux de
+la croisée.</p>
+
+<p>Robert ouvrit la fenêtre; sa poitrine fatiguée respira l'air vif et
+frais avec avidité.</p>
+
+<p>C'était une magnifique matinée d'automne. Robert avait devant lui le
+grand jardin de Penhoël, qui rejoignait de riches guérets, des bois,
+des prairies courant le long de la colline jusqu'au bourg de Glénac. Au
+bas du coteau, le marais étendait son immense nappe d'eau, qui était
+maintenant tranquille et unie comme une <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> glace. Au loin, le soleil
+dorait les sommets des collines de Saint-Vincent et des Fougerays. Sur
+l'extrême pointe de la plus haute de ces collines, au milieu d'une
+vieille forêt majestueusement étagée, se dressait l'ancien château
+seigneurial de Penhoël, possédé maintenant par la famille de Pontalès.</p>
+
+<p>La belle et fraîche lumière du matin inondait l'opulent paysage.
+Impossible de rêver un coup d'&oelig;il plus gracieux et plus riche à la
+fois.</p>
+
+<p>Robert souriait. Il comptait les guérets, les taillis, les prairies; et
+c'était un regard de conquérant qu'il promenait sur la contrée.</p>
+
+<p>Il entra dans le cabinet de Blaise, qui dormait toujours comme un
+bienheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Lève-toi, dit-il en le secouant brusquement.</p>
+
+<p>Le gros garçon se frotta les yeux et sauta sur le plancher.</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... grommela-t-il, je rêvais que nous avions emporté
+l'argenterie du château, et que Bibandier, habillé en gendarme, nous
+conduisait à la prison.</p>
+
+<p>Robert le prit par le bras en haussant les épaules, et l'entraîna
+jusqu'à la croisée.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde!... dit-il d'un ton emphatique.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens!... s'écria Blaise, dont les yeux étaient tombés
+tout d'abord sur le marais; <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> ce n'était pas pour rire tout de
+même!... et il y avait où nous noyer dans cet étang-là!... Vois donc,
+M. Robert... on n'aperçoit presque plus les saules où nous étions
+accrochés... Tout de même, quelle bonne touche tu avais, en promettant
+au ciel de devenir un honnête homme!</p>
+
+<p>Robert fit un geste d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien de cela! dit-il, c'est par ici que je te dis de
+regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Une jolie campagne, ma foi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répéta Robert en lâchant la bride à son enthousiasme, une belle
+campagne, mon fils!... Depuis le pied du manoir jusqu'à moitié chemin
+de ce village que tu aperçois là-bas, tout cela fait partie du domaine
+de Penhoël!</p>
+
+<p>&mdash;Notre patrimoine? dit Blaise; c'est assez gentil... Mais ce beau
+château?... ajouta-t-il en montrant du doigt la maison des Pontalès.</p>
+
+<p>Robert hocha la tête d'un air mystérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont nos alliés naturels, répliqua-t-il, et la journée ne se
+passera pas sans que je fasse une visite à ces braves gens-là... En
+attendant, songeons à nos petites affaires.</p>
+
+<p>Il tira de sa poche une longue bourse pleine d'or, et mit une vingtaine
+de louis dans la main de Blaise ébahi.</p>
+
+<p>&mdash;Où as-tu pêché cela? murmura ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que tu ronflais, je travaillais, mon <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> bonhomme... Je
+t'expliquerai cela plus tard, si j'ai le temps... Tu vas te rendre à
+Redon, ce matin, afin de payer notre dépense et celle de Lola...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit l'Endormeur, Lola revient sur l'eau?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu la mèneras chez tous les marchands de Redon, reprit Robert,
+afin qu'elle se choisisse une toilette superbe!... Le prix n'y fait
+rien!... Quand elle aura achevé ses emplettes, tu la mettras dans la
+plus belle voiture que tu pourras trouver là-bas, et tu me la ramèneras
+lestement... Tu m'entends bien?... Je veux qu'elle arrive ici avec un
+train de princesse!</p>
+
+<p class="sep4 cent t4">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p>
+
+<h2 id="Page_191" class="sep4 cent t2">DEUXIÈME PARTIE.<br />
+<b>LE MANOIR.</b></h2>
+
+<div class="figcenter" style="width: 150px;">
+<img class="sep2" src="images/filet.jpg" width="150" height="11" alt="" title="" />
+</div>
+
+<h3 style="margin-top: 2em;">I<br />
+<b>L'ÉRÈBE</b>.</h3>
+
+<p>Nous sommes aux confins de l'ancien monde, sur une rampe abrupte,
+jetant du haut de la falaise jusqu'à la grève les degrés gigantesques
+d'un escalier de rochers.</p>
+
+<p>La mer est devant nous. A droite et à gauche, les côtes du Finistère
+découpent leurs bizarres festons de granit noir, sur lesquels tranche,
+comme une rangée sans fin de dents blanches, l'écume de l'Océan
+tourmenté.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_192">192</span>
+Au dire d'écrivains sérieux et bien dignes de foi, quand la
+tempête gronde sur cette mer houleuse et terrible, c'est jour de
+grande fête pour les gens de ce pays. Derrière ces rocs noirs, il y a
+une population qui vit de naufrages, et qui, selon le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin, habite d'immenses galeries souterraines où il se
+passe un nombre infini de choses dramatiques.</p>
+
+<p>Dans ces grottes surprenantes, qui forment un curieux décor, tout
+acteur représentant un Breton doit ramper ou bondir, mais non pas
+marcher; hurler ou glapir, mais non pas parler. Ces Bretons sont
+des sauvages et des cannibales. Volontiers nos romanciers leur
+donneraient-ils la massue et l'&oelig;il farouche de Polyphème; volontiers
+nos faiseurs de vignettes, pour raffiner un peu sur la couleur locale,
+les dessineraient velus des pieds à la tête comme des orangs-outangs.</p>
+
+<p>Leur réputation est faite désormais, et quelque jour, sur un théâtre
+quelconque, nous les verrons manger des femmes et des petits enfants,
+au grand plaisir de notre public parisien.</p>
+
+<p>Pauvre Bretagne! elle a pourtant des maires et des adjoints, et des
+conseillers municipaux! En conscience, a-t-on le droit de calomnier
+ainsi, sans pudeur, des gens qui sont jurés et <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> qui font partie de
+la garde nationale? Ah! si seulement la basse Bretagne savait lire,
+messieurs les mélodramaturges rendraient bon compte de leurs antiques
+fadaises et de leurs balourdises éhontées!</p>
+
+<p>Là-bas, tout au bout de ce cap aigu qui termine la France, la
+civilisation marche peut-être moins vite que chez nous; mais, au moins,
+ne recule-t-elle pas comme aux environs de nos barrières.</p>
+
+<p>Elle marche. Cacus n'est pas plus fabuleux que les prétendus fabricants
+de naufrages de la baie des Trépassés. Ceux qui exploitent ces
+excentricités formidables se trompent tout bonnement de siècle: ils
+auraient plus tôt fait de chercher dans notre Paris actuel la cour des
+Miracles ou l'hôtel du roi des ribauds...</p>
+
+<p id="cor_4">Il nous a fallu poser ces prémisses pour avoir le droit de dire que, le
+jour où notre récit se reprend, les rivages d'Ouessant et les falaises
+de la côte étaient bordés d'un rang de curieux, parmi lesquels on n'eût
+pas trouvé un seul de ces féroces pêcheurs qui sucent le sang tiède des
+riches négociants surpris par un naufrage, pas une seule prêtresse de
+l'île de <ins title="original: Sen">Sein</ins>, pas l'ombre d'un druide.</p>
+
+<p>C'étaient tous de bonnes gens, travaillant à la terre ou à la mer,
+vivant du poisson conquis <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> dans la baie terrible, ou du blé noir
+arrosé de leurs sueurs; des paysans comme vous en avez tous vu, sauf
+que les visages étaient ici énergiquement marqués de cette empreinte
+mélancolique et à la fois vaillante, particulière à la race bretonne.</p>
+
+<p>Les hommes, avec leurs longs cheveux incultes, les femmes, avec leurs
+coiffes blanches où se jouait le vent du large, regardaient de tous
+leurs yeux un spectacle qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu
+de mémoire d'homme, depuis Saint-Pol jusqu'à Douarnenez.</p>
+
+<p>Entre la plage, défendue par d'innombrables brisants, et le soleil qui
+s'inclinait de plus en plus vers le niveau de la mer, mettant à la
+crête de chaque vague mille étincelles mouvantes, on apercevait quelque
+chose d'inconnu et d'inouï: une sorte de monstre, nageant sans rame ni
+voile au milieu de cette mer flamboyante, et laissant flotter derrière
+lui comme une énorme chevelure de fumée.</p>
+
+<p>Les gens postés sur les falaises du continent voyaient cela confusément
+et de trop loin, mais les riverains d'Ouessant, plus rapprochés,
+pouvaient distinguer, quand le soleil se voilait à demi sous quelque
+nuage, le corps noir et bas d'un navire, d'un vrai navire courant par
+le calme avec une vitesse d'enfer.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_195">195</span>
+Ses mâts faibles et nus avaient toutes leurs voiles carguées; ils
+ne présentaient pas un seul pouce de toile au vent.</p>
+
+<p>Et pourtant il courait, il courait! Son flanc semblait vomir une longue
+traînée d'écume, et les rayons du soleil ne pouvaient point percer ce
+noir panache de fumée qui se déroulait au loin derrière lui.</p>
+
+<p>Qu'était-ce? On se signait avec terreur sur les falaises et le long des
+rivages de l'île. On interrogeait les vieillards, qui ne savaient point
+répondre. Et comme l'idée des choses de l'autre monde vient tout de
+suite aux esprits bretons, on se disait bien bas que ce navire inconnu,
+poussé par une force mystérieuse, était le fameux vaisseau fantôme,
+dont les matelots parlent tant aux veillées et que personne n'a vu
+jamais.</p>
+
+<p>Le vaisseau qui n'a ni gouvernail ni voiles, et qui, remorqué par la
+main de Satan, va plus vite que le vent des tempêtes...</p>
+
+<p>C'était sans nul doute le présage d'un grand malheur. Celles dont
+les frères ou les fils étaient sur l'Océan, à la grâce de Dieu,
+s'agenouillaient et priaient...</p>
+
+<p>Le navire cependant glissait sur la mer étincelante, et semblait se
+jouer des mille écueils parsemés le long de sa route.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_196">196</span>
+Il suivait une ligne presque parallèle au rivage, et sa marche
+sinueuse évitait les rochers sous-marins, comme si l'être qui tenait le
+gouvernail avait eu le don de voir clair au fond de l'eau.</p>
+
+<p>De près, le mystérieux bâtiment présentait un aspect pour le moins
+aussi étrange que de loin; et si les gens de la côte avaient pu jeter
+un coup d'&oelig;il sur le pont, ils n'auraient point changé d'idée
+touchant la nature diabolique du navire.</p>
+
+<p>C'était une embarcation assez grande, longue, effilée, noire. Le pont
+était propre et luisant comme le parquet d'un salon fashionable.</p>
+
+<p>A l'avant et au pied du grand mât, dont la taille était tout à fait
+en désaccord avec les proportions du navire, quelques matelots
+travaillaient, et nul franc marin n'aurait su donner un nom à leur
+besogne. A l'arrière, outre le timonier, on ne voyait qu'un groupe
+composé de trois hommes d'un aspect véritablement extraordinaire.</p>
+
+<p>Ils étaient abrités contre les rayons du soleil couchant par une
+manière de tente dont chaque pan était formé par un grand châle de
+cachemire aux douces et chatoyantes couleurs.</p>
+
+<p>L'un des trois hommes était couché sur une pile de coussins, et tenait
+entre ses lèvres le bout d'ambre d'une longue pipe indienne.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span>
+Les Anglais appellent <i>nababs</i> une sorte d'aventuriers, enrichis
+dans l'Inde, et qui reviennent en Europe avec des fortunes, pour la
+plupart du temps princières, qu'ils dépensent selon les m&oelig;urs
+asiatiques.</p>
+
+<p>Notre inconnu n'était en réalité qu'un nabab; mais les bonnes gens de
+la côte l'auraient pris assurément pour le roi des enfers en personne.</p>
+
+<p>C'était un homme jeune encore, d'une taille haute, à la fois robuste
+et gracieuse, mais que semblaient amollir des habitudes d'indolente
+paresse. Ses traits merveilleusement fins, et réguliers dans leur
+mâle ensemble, avaient subi énergiquement l'influence du soleil des
+tropiques; mais la teinte de bronze qui couvrait son visage allait bien
+à ses yeux noirs, frangés de longs cils soyeux. Ses cheveux relevés
+se cachaient presque entièrement sous un bonnet de cachemire; sa
+barbe, taillée à la mode des Persans, tombait en masses flexibles et
+brillantes jusque sur sa poitrine. Il portait une robe de soie légère
+qu'une ceinture lâche retenait autour de ses reins.</p>
+
+<p>Il fumait lentement, aspirant çà et là une bouffée de son tabac à
+la cendre perlée, dont les vapeurs embaumaient la tente. Ses yeux
+nageaient dans le vide. On eût dit qu'un divin sommeil le berçait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span>
+Dans la mollesse profonde de ce repos, il y avait de la force;
+sous cette rêverie lourde, on devinait l'intelligence et l'audace
+engourdies. Mais ce qui frappait surtout en cet homme, c'était la
+beauté.</p>
+
+<p>Loin de voiler cette beauté hautaine, la nonchalance où il s'endormait
+à plaisir lui était comme une de ces fières draperies qui, tout en
+recouvrant la ligne antique, l'accusent et en font saillir aux yeux les
+nobles perfections.</p>
+
+<p>L'un de ses deux compagnons, agenouillé à ses pieds, entretenait le
+feu dans le fourneau sculpté de sa pipe, et lui offrait de temps en
+temps une petite tasse du Japon pleine de sorbet glacé; l'autre, debout
+derrière les coussins, agitait au-dessus de son front un éventail de
+plumes.</p>
+
+<p>Ils étaient noirs tous les deux comme des statues d'ébène, mais leurs
+traits ne présentaient point ces lignes obtuses et camardes qui
+distinguent les nègres de la côte de Guinée. C'étaient deux profils
+grecs, taillés dans du marbre noir, et sous le jais luisant de leur
+peau il fallait reconnaître le type pur de la race caucasienne.</p>
+
+<p>Les matelots, disséminés sur le pont, semblaient craindre de franchir
+la ligne qui séparait en deux le navire. Le nabab et ses sombres
+serviteurs <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> excitaient constamment l'attention curieuse de
+l'équipage, mais on ne jetait vers eux que des regards timides.</p>
+
+<p>Le capitaine, gros Anglais à la figure honnête et froide, se promenait
+à pas comptés le long du plat-bord. De l'autre côté du navire, un jeune
+marin s'asseyait, les bras croisés, sur les bastingages. Il avait la
+tête penchée contre sa poitrine, et sa figure disparaissait presque
+tout entière sous ses grands cheveux épars. Malgré ce voile, on sentait
+en quelque sorte sur ses traits pâles une douleur morne. Il y avait du
+désespoir dans cette pose insouciante et affaissée qui le penchait en
+équilibre au-dessus de l'abîme.</p>
+
+<p>S'il y avait un péril, le jeune matelot ne s'en inquiétait guère.
+Parfois même, il s'inclinait davantage en dehors de la balustrade, et
+ses yeux, où brillait alors un feu subit, semblaient regarder avec
+envie l'eau transparente...</p>
+
+<p>On ne faisait nulle attention à lui. Tous les regards étaient pour
+le nabab. Pour ne point troubler son repos, les ordres se donnaient
+presque à voix basse; on menait la man&oelig;uvre sans bruit, et le navire
+creusait silencieusement son sillage.</p>
+
+<p>Si quelque barque de pêcheur venait à couper la ligne blanche qu'il
+semait loin derrière lui, l'équipage breton, enveloppé soudain dans un
+<span class="pagenum" id="Page_200">200</span> nuage de fumée, se signait en tremblant comme les gens de la côte,
+et tâchait d'épeler sur la poupe de l'étrange navire les lettres d'or
+qui composaient le mot inconnu:</p>
+
+<p class="cent">EREBUS.</p>
+
+<p>Mise à part toute idée superstitieuse, les pêcheurs de la côte et
+les paysans rassemblés sur le rivage voyaient là une des plus rares
+merveilles qu'il eût été donné à l'homme de contempler. De moins
+ignorants et de moins crédules eussent éprouvé à cet aspect une
+surprise pareille.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre hardie et miraculeuse du génie humain leur apparaissait à
+l'improviste.</p>
+
+<p><i>L'Érèbe</i> était le premier bâtiment à vapeur qui eût coupé encore les
+vagues de l'Océan.</p>
+
+<p>On niait, en ce temps, la vapeur, non-seulement parmi le peuple, mais
+dans les classes les plus éclairées, comme on pourrait nier, de nos
+jours, la possibilité des voyages aériens.</p>
+
+<p><i>L'Érèbe</i> avait été essayé dans la Tamise, puis frété par notre nabab
+pour le trajet de Londres à Bordeaux.</p>
+
+<p>On se faisait alors une opinion fort exagérée des périls d'une
+semblable navigation, et c'était peut-être pour cela que notre nabab
+l'avait entreprise.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_201">201</span>
+Il y a des hommes qui n'aiment point à enfourcher la selle, sinon
+sur des chevaux sauvages et fougueux, que nul écuyer n'a su dompter
+encore.</p>
+
+<p>Ce nabab était un personnage remarquable: en dehors même de sa richesse
+et de ses m&oelig;urs bizarres, il méritait à plus d'un titre l'attention
+curieuse que lui portait l'équipage de <i>l'Érèbe</i>.</p>
+
+<p>A bord on savait un peu son histoire. Il se nommait Berry Montalt et
+portait le titre de major. Mais c'était de sa part pure modestie, car
+on n'ignorait point qu'il avait été général en chef des troupes de
+l'iman de Mascate, prince souverain de cet empire africain confinant à
+l'Asie, qui mesure plus d'étendue que la France réunie à l'Angleterre.</p>
+
+<p>Il était arrivé à Londres six ou huit mois auparavant, accompagné d'une
+suite vraiment royale. Il avait acheté un de ces rares palais qu'exclut
+ordinairement la plate uniformité de Londres, et qui était situé au
+bout de Portland-Place, en face du parc du Régent.</p>
+
+<p>Là son luxe avait étonné la ville qui ne s'étonne de rien. Dans cette
+lutte de magnificence effrénée qui commence tous les ans au mois de
+mars pour finir vers la fin de juin, et qu'on appelle la <i>saison</i>, il
+avait vaincu les plus riches et les <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> plus fous. En quelques jours,
+Londres avait su son nom, et connu ce visage indolent et hardi qu'on
+n'oubliait point après l'avoir regardé seulement une fois. A son insu,
+il avait été proclamé le roi de la mode, le lion, le dieu...</p>
+
+<p>On parlait avec admiration de l'étrange roman de sa vie: Montalt avait
+gagné des batailles rangées et conquis des royaumes. Il ne manquait pas
+de gens pour citer les noms baroques de ses victoires et suppléer ainsi
+au défaut absolu de journaux qui se fait sentir dans l'empire de l'iman
+de Mascate.</p>
+
+<p>Avant de vaincre les hommes, il avait, disait-on, mené une existence
+solitaire et sauvage dans l'intérieur de l'Afrique. Il avait terrassé
+les grands tigres du Soudan et lutté corps à corps avec les lions de
+l'Atlas...</p>
+
+<p>C'était un héros. Sa gloire, méritée ou non, s'enflait sans relâche.
+L'invention s'additionnait avec la réalité pour lui faire une bizarre
+et romanesque renommée.</p>
+
+<p>Et comme il passait, toujours insouciant et dédaigneux, au milieu de la
+foule, l'invention s'échauffait jusqu'à l'enthousiasme; car la foule,
+semblable à une femme coquette, prodigue ses faveurs à qui ne les veut
+point.</p>
+
+<p>Montalt était beau, jeune, noble. Il avait au plus haut degré ce
+prestige que donnent les <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> aventures. C'en était assez, et pourtant
+ce n'était pas tout. Sa fortune atteignait, en outre, au dire des
+nouvellistes, des proportions inusitées, et ne consistait en rien de ce
+qui constitue la fortune dans nos pays européens.</p>
+
+<p>Il n'avait ni terres, ni châteaux, ni actions de mines, ni créances sur
+le trésor. Sa richesse était excentrique comme lui-même. Ses millions
+tenaient dans le creux de sa main.</p>
+
+<p>Il possédait une boîte dont personne n'avait vu jamais le contenu.</p>
+
+<p>Cette boîte, que le roi George n'aurait peut-être pas pu acheter, était
+en bois de sandal, incrustée de diamants, gros et petits, disposés
+comme au hasard.</p>
+
+<p>Il y avait déjà des places vides sur le couvercle de la boîte; car,
+aussitôt que l'or manquait dans sa caisse, Montalt arrachait un des
+diamants les plus petits, et le vendait, comme un prodigue aliène,
+l'une après l'autre, les terres de son héritage.</p>
+
+<p>Mais on croyait qu'il en restait encore assez pour fatiguer la
+prodigalité la plus folle, pendant la plus longue de toutes les vies.</p>
+
+<p>Aussi ne se gênait-il point. Son hôtel de Portland-Place ressemblait au
+palais d'un souverain des <i>Mille et une Nuits</i>. On disait qu'il avait
+cinquante chevaux sans prix dans son écurie, <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> une armée d'esclaves,
+et un sérail de cinquante femmes!</p>
+
+<p>Ceci, nous devons le reconnaître, n'avait jamais été parfaitement
+constaté, mais le fait passait pour acquis, et personne ne songeait à
+le révoquer en doute.</p>
+
+<p>De quoi Montalt n'était-il pas capable?...</p>
+
+<p>Ce luxe était, quoi qu'il en soit, sans exemple dans l'histoire
+de la fashion britannique. Les ladys scandalisées en tenaient bon
+compte au nabab. Le harem de Montalt faisait les frais de tous les
+thés de la noblesse et du <i lang="en" xml:lang="en">gentry</i> dans le précieux <i lang="en" xml:lang="en">West-End</i>.</p>
+
+<p>Cinquante femmes! Des beautés asiatiques et africaines. Des houris
+de Circassie, des Vénus de Madagascar! Et aussi de belles filles
+de Londres en vérité, des sylphides de Paris, des Italiennes, des
+Espagnoles. On faisait, Dieu merci, la collection complète! Pour
+comble, on ajoutait que Berry Montalt s'ennuyait profondément au
+sein de ces délices. Ceux qui prétendaient savoir disaient qu'il ne
+franchissait jamais les portes closes de son paradis.</p>
+
+<p>Quel inépuisable sujet d'entretien! Quel plaisir on aurait eu à
+surprendre les secrets de ce c&oelig;ur blasé! Ce qu'on savait donnait si
+extrême envie d'en savoir davantage!</p>
+
+<p>Les on dit se croisaient. Quelques-uns prétendaient <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> que le nabab
+avait l'âme dure comme les diamants de sa boîte de sandal, et qu'il
+éprouvait un plaisir cruel à broyer sous ses pieds le bonheur d'une
+femme. D'autres affirmaient qu'il aimait un être mystérieux, caché à
+tous les regards.</p>
+
+<p>Pour les uns, il était froid comme un Antinoüs de marbre; pour les
+autres, il était jaloux comme Othello...</p>
+
+<p>Pour tous, le secret de son existence avait, sur le chapitre des
+femmes, quelque chose de sombre et de terrible...</p>
+
+<p>Mais il y avait une bien autre énigme! Ces femmes elles-mêmes, qui
+pouvait les retenir ainsi cloîtrées dans un pays libre? Était-ce
+l'avidité ou l'amour?...</p>
+
+<p>Quant à la moralité de ce luxe fantastique, il y avait une chose
+désolante. Montalt n'avait pas même, pour son sérail, l'excuse de la
+religion. Il ne connaissait point Mahomet, et se déclarait aussi bon
+calviniste que le doyen de Saint-Paul.</p>
+
+<p>Les ladys blâmaient énergiquement et se déclaraient <i>choquées</i>, ce qui
+est le suprême plaisir des ladys; mais elles s'occupaient outre mesure
+du major Berry Montalt, et chacune d'elles pouvait se persuader, <i>in
+petto</i>, que si le nabab avait eu le bonheur de posséder Sa Seigneurie
+pour <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> cinquante et unième aimée, il aurait donné congé bien vite à
+toutes les autres.</p>
+
+<p>Un volume ne suffirait pas à rapporter tout ce qui se disait d'absurde
+ou de raisonnable sur le major Berry Montalt. C'étaient tantôt des
+louanges outrées, tantôt des calomnies folles. Ici on exaltait sa
+charité prodigue qui répandait autour de lui l'or à pleines mains; là
+on prétendait tout bas qu'un grand crime pesait sur sa vie passée, et
+que son opulence avait odeur de sang. Au dire des uns, il était fier
+et réservé au point de refuser orgueilleusement sa main d'aventurier à
+un membre du haut parlement; au dire des autres, on l'avait vu attablé
+dans quelque taverne des environs de Covent-Garden, fraternisant avec
+les boxeurs et les entraîneurs.</p>
+
+<p>Les éclectiques concluaient que tout cela était vrai en masse. Montalt
+était généreux et criminel comme les héroïques brigands de théâtre; il
+était à la fois superbe et curieux des bizarres joies du bas peuple.
+Aroun-al-Raschid et son visir Giafar n'allaient-ils pas jadis courir la
+pretantaine dans les cabarets de Bagdad?</p>
+
+<p>La chose évidente, c'est que Montalt était le plus capricieux des
+nababs, étant accordé que les nababs sont les plus capricieux des
+hommes...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_207">207</span>
+Berry Montalt quitta Londres comme il y était entré, à
+l'improviste, et d'une façon éblouissante.</p>
+
+<p>Le jour de son arrivée, on avait vu sa litière indienne, suivie par
+des équipages dignes d'un roi, monter lentement Regent-street, au
+milieu d'une foule innombrable de <i>cockneys</i>, pour gagner son palais de
+Portland-Place.</p>
+
+<p>Le jour de son départ, on vit sa magnifique voiture, entourée de ses
+noirs à cheval, se diriger vers la Tamise où l'attendait <i>l'Érèbe</i>,
+frété par lui seul.</p>
+
+<p>Une circonstance dut quelque peu dérouter les gloseurs qui avaient
+colporté de si belles histoires touchant le harem de Portland-Place.
+Montalt n'emmenait avec lui qu'une seule femme, dont le visage se
+cachait sous des voiles épais.</p>
+
+<p>Mais en définitive, cela ne prouvait absolument rien. Les autres
+sultanes du nabab avaient été sans doute congédiées avec de riches
+présents.</p>
+
+<p>Et les ladys avaient été trop doucement <i>choquées</i> pour avouer jamais
+que le prétendu sérail de Berry Montalt était une pure et simple
+chimère...</p>
+
+<p>Quand les premiers flocons de fumée sortirent des cheminées de
+<i>l'Érèbe</i>, on ne voyait pas le <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> pavé de London-Bridge, tant la
+foule des badauds était drue!</p>
+
+<p>Au moment où l'eau de la Tamise se blanchit sous les premiers tours des
+roues, il y eut de chaudes acclamations.</p>
+
+<p>On saluait à la fois le premier steamer, affrontant les périls de
+l'Océan, et le roi des nababs!</p>
+
+<p>Berry Montalt était entré avec sa compagne sous la tente de cachemire
+qui occupait l'arrière de <i>l'Érèbe</i>. Le navire s'ébranla. On aperçut
+durant quelques instants encore la noire crinière de fumée, déroulant
+au soleil ses masses changeantes, puis tout disparut dans la direction
+de Greenwich.</p>
+
+<p>Londres était veuf de son nabab cher, et retombait en proie à lord
+Chesterfield, au marquis de Waterford et à tous ces pauvres seigneurs
+qui se damnent, depuis des siècles, avec une tristesse héroïque,
+rossant le guet toujours, arrachant les marteaux des portes, ne se
+lassant jamais de boxer les porteurs de charbon et de boire en bâillant
+des tonneaux de xérès.</p>
+
+<hr class="dotted" />
+
+<p>Il y avait quarante-huit heures que les matelots de <i>l'Érèbe</i> avaient
+perdu de vue les tours jumelles de Westminster; aucun accident
+n'avait signalé jusqu'alors le voyage; malgré les <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> hésitations de
+man&oelig;uvres inséparables d'un premier essai, tout donnait à croire que
+la traversée serait complétement heureuse, et que <i>l'Érèbe</i> triomphant
+ferait le lendemain son entrée solennelle dans le port de Bordeaux.</p>
+
+<p>La mer, calme et belle, semblait sourire à cet hôte nouveau qui venait
+tenter ses hasards. Les trois quarts des matelots étaient oisifs, et
+employaient leur temps à causer du nabab.</p>
+
+<p>Tout ce que nous venons de dire était raconté par les plus savants
+avec force addition et variantes. Les marins de tous les pays sont
+d'intrépides romanciers. La vie de Montalt, déjà si étrange en
+réalité, prenait, en passant par leur bouche, une couleur tout à fait
+surnaturelle.</p>
+
+<p>Et plus l'histoire gagnait en merveilles, plus les regards des
+matelots, sans cesse attachés sur Montalt, devenaient curieux et
+timides.</p>
+
+<p>Il y avait pour eux, autour de son mâle visage au repos, comme une
+auréole fantastique. Dans la pensée d'une réunion de marins, un tel
+être ne pouvait pas rester sans influence sur le sort du bâtiment qui
+le portait.</p>
+
+<p>Les uns croyaient fermement que Berry Montalt était le bonheur du
+marin; les autres hochaient la tête en glissant une &oelig;illade
+craintive vers les deux noirs enfants de Madagascar et disaient:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_210">210</span>
+&mdash;Que Dieu nous protége!...</p>
+
+<p>Un seul matelot sur le pont de <i>l'Érèbe</i> restait complétement en dehors
+de ces préoccupations. C'était le jeune marin à la longue chevelure,
+qui se tenait toujours à l'écart, appuyé contre le bastingage.
+Il ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui, et sans le
+tressaillement douloureux qui agitait parfois le bas de sa figure pâle,
+on aurait pu croire que le sommeil l'avait surpris.</p>
+
+<p>Aux matelots qui prenaient le soin d'arranger sa vie en naïve épopée,
+Berry Montalt n'avait pas accordé un coup d'&oelig;il; mais son regard
+était tombé deux ou trois fois, par aventure, sur le jeune marin qui ne
+s'occupait point de lui.</p>
+
+<p>Il fallait assurément quelque chose de plus grave pour déranger la
+paresseuse rêverie du nabab; néanmoins, une fois, au moment où il
+regardait le jeune matelot, celui-ci avait rejeté en arrière son
+épaisse chevelure, découvrant tout à coup les traits pâles et tristes
+de son visage.</p>
+
+<p>L'&oelig;il de Montalt s'était un instant animé, et une nuance d'intérêt
+s'était fait jour sous sa nonchalante insouciance.</p>
+
+<p>Ce visage inconnu faisait-il renaître en lui un lointain souvenir?</p>
+
+<p>Le soleil se couchait parmi les vapeurs rosées <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> de l'horizon; l'air
+était tiède, le ciel limpide. L'&oelig;il de Montalt se perdit bientôt de
+nouveau dans le vide.</p>
+
+<p>On avait doublé Ouessant, et l'île de Molène montrait, au sud-est, sa
+côte rocheuse. Le nabab repoussa le tuyau de sa pipe et fit un geste de
+fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est long!... murmura-t-il en se parlant à lui-même; et il n'y a
+rien au bout du voyage!...</p>
+
+<p>Sa tête s'enfonça dans l'édredon des coussins, et ses yeux se fermèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Seïd!... dit-il.</p>
+
+<p>Le noir qui tenait l'éventail se dressa sur ses pieds et demeura
+immobile aux côtés de son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Va me chercher Mirze, reprit le nabab sans ouvrir les yeux.</p>
+
+<p>Seïd s'élança vers l'escalier conduisant aux cabines.</p>
+
+<p>Ses pieds nus effleuraient à peine le parquet brillant du pont.</p>
+
+<p>Au moment où il atteignait l'écoutille, la voix du nabab s'éleva de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Seïd!...</p>
+
+<p>Le noir revint, docile.</p>
+
+<p>Montalt murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Que lui dirai-je?... Je ne l'aime pas... Oh! ceux qu'on nomme les
+malheureux ont un désir, <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> au moins, et parfois une espérance!...</p>
+
+<p>Il y avait autour de ses lèvres un sourire amer.</p>
+
+<p>Les matelots disaient:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop heureux!... ça ne sait pas ce que ça veut!...</p>
+
+<p>&mdash;Rien!... poursuivait Montalt, c'est la vie!... et qu'y a-t-il après
+la mort?...</p>
+
+<p>Il rouvrit les yeux et vit Seïd qui attendait ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Appelle le capitaine, dit-il.</p>
+
+<p>Seïd obéit silencieusement comme toujours.</p>
+
+<p>Le capitaine s'avança le chapeau à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Où sommes-nous? demanda Montalt.</p>
+
+<p>&mdash;Sur la côte du Finistère, s'il plaît à Votre Seigneurie, milord,
+répondit l'Anglais avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;La Bretagne!... gronda Montalt; encore la Bretagne!... Nous verrons
+donc toujours ce haïssable pays!...</p>
+
+<p>Le capitaine était un bon vivant, un de ces Anglais doux, patients,
+flegmatiques, entêtés, qui se rencontrent parfois, et dont le commerce
+facile contraste avec la repoussante humeur du Saxon de sang pur. Il
+n'était pas fâché de causer un peu avec son passager millionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la permission de Votre Seigneurie, répondit-il, nous verrons les
+côtes de Bretagne <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> jusqu'à la nuit, qui ne tardera pas à tomber...
+et demain nous entrerons dans la rivière de Bordeaux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est long!... dit Montalt.</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop!... surtout pour Votre Seigneurie qui a fait le tour de
+l'Afrique!... Mais ce n'est pas commun, milord, de trouver des gens
+qui s'ennuient à regarder les côtes du Finistère! Voilà dix ans que
+je fais la traversée de Londres à Bordeaux deux fois par semaine,
+sur les anciens paquebots à voiles, et j'ai toujours vu les
+<i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> s'extasier sur la beauté du paysage. Mais milord a
+peut-être ses raisons pour ne pas aimer la Bretagne...</p>
+
+<p>Montalt se souleva sur le coude; ses sourcils s'étaient froncés.</p>
+
+<p>&mdash;La Bretagne!... répéta-t-il, la Bretagne!... Il y a des choses qu'on
+déteste sans les connaître... Il me tarde de ne plus voir cette côte
+grise et aride que ne peuvent égayer le ciel bleu et le beau soleil...</p>
+
+<p>Il jeta vers le rivage un regard où il y avait une véritable haine;
+puis ses yeux se tournèrent vers la haute mer.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça dépend des goûts, murmura philosophiquement l'Anglais; moi la
+Normandie, la Bretagne, la Vendée, la Guienne... ça m'est égal.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_214">214</span>
+En changeant de direction, l'&oelig;il du nabab avait rencontré le
+jeune matelot, toujours immobile à la même place.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cet enfant-là?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le Breton, répondit le capitaine.</p>
+
+<p>Les sourcils de Montalt se froncèrent davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Encore!... s'écria-t-il; c'est bien cela! on les trouve partout...
+comme les juifs qui ont renié Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, milord n'aime pas la Bretagne, dit le capitaine... La
+barre à tribord, toi!... ajouta-t-il en s'adressant au timonier, et
+vous autres, chauffez!... Milord, nous allons gagner un peu au large
+pour faire plaisir à Votre Seigneurie... Voici la brume qui s'élève du
+côté de la terre... dans vingt minutes, nous ne verrons plus que le
+ciel et l'eau.</p>
+
+<p>On entendit grincer les gonds du gouvernail, et la cheminée vomit une
+vapeur plus noire. Le navire, changeant de direction, mit le cap sur la
+haute mer.</p>
+
+<p>Mais, au moment où il s'élançait dans cette ligne nouvelle, un fort
+craquement se fit entendre sous la hanche droite du navire, et chacun,
+sur le pont, éprouva une brusque secousse. Presque au même instant,
+<i>l'Érèbe</i> tourna sur <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> lui-même avec rapidité. La roue de gauche,
+mue par une vapeur plus intense, faisait jaillir l'eau écumante, mais
+la roue de droite ne fonctionnait plus.</p>
+
+<p><i>L'Érèbe</i> avait touché contre un de ces nombreux écueils à fleur d'eau
+qui défendent les abords d'Ouessant.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Stop!</i>... cria le capitaine sans trop s'émouvoir.</p>
+
+<p>La vapeur siffla dans la soupape, et <i>l'Érèbe</i> cessa de tourner.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc?... demanda Montalt.</p>
+
+<p>&mdash;S'il plaît à Votre Seigneurie, répondit l'Anglais tranquillement, il
+y a que nous ne battons plus que d'une aile... Notre roue de tribord
+est brisée... et nous allons être forcés, j'en suis désolé pour vous,
+milord, de relâcher dans le port de Brest.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y oppose!... dit sèchement Montalt.</p>
+
+<p>L'Anglais salua.</p>
+
+<p>&mdash;Milord, répliqua-t-il humblement, le navire est à ma garde... et
+c'est en virant de bord pour complaire à Votre Seigneurie...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne mettrai le pied sur cette terre maudite, interrompit
+Montalt dont le front pâlissait sous le bronze de sa peau; jamais,
+vivant!... jamais!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span>
+Il y avait sur son visage, tout à l'heure si froid, une émotion
+extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Milord!... voulut dire le capitaine.</p>
+
+<p>Montalt l'interrompit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, toucher le sol de la Bretagne! reprit-il avec une exaltation
+croissante; moi!... moi!... Vous ne savez donc pas?... Je suis l'ennemi
+de tout ce qui porte un nom breton... Un Breton!... est-ce un homme?...
+Moi qui jette l'or à pleines mains, je verrais un Breton me demander
+l'aumône à genoux, sans lui donner un morceau de pain!... Là!...
+là!... tenez... sous mes yeux!... ajouta-t-il en montrant la mer avec
+un geste d'une énergie terrible, je verrais un Breton périr... périr,
+entendez-vous?... et je ne lui tendrais pas la main!...</p>
+
+<p>Le capitaine regardait Montalt avec étonnement. Aux yeux des hommes
+froids, ces colères soudaines dont le motif ne se devine point sont une
+grande preuve de faiblesse.</p>
+
+<p>Le capitaine se tourna vers le groupe des marins qui attendaient,
+indécis, auprès de la machine, muette maintenant et immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Bordez les voiles! dit-il. Il y a un mois, milord, ajouta-t-il, si
+vous m'aviez fait l'honneur de prendre mon ancien paquebot, je vous
+aurais assuré de grand c&oelig;ur contre toutes ces misères... mais on
+veut inventer toujours et faire mieux <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> que le bien!... <i>L'Érèbe</i>
+est un bateau à vapeur... Malgré tout le désir que j'ai de vous montrer
+mon respect, je ne peux pas le mener sous voiles jusqu'à Bordeaux.</p>
+
+<p>Les yeux noirs du nabab n'avaient plus déjà cet ardent éclat qui
+naguère illuminait sa prunelle; ce puissant courroux, qui semblait
+devoir briser tout obstacle, tombait peu à peu et s'affaissait sous le
+poids de sa paresse.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'ai mis le pied sur votre pont, dit-il pourtant, vous m'avez
+affirmé que j'y étais le maître... Jusqu'à cette heure, je n'ai rien
+ordonné.</p>
+
+<p>&mdash;Milord, répliqua l'Anglais, je réponds devant Dieu de votre vie et de
+celle de mes hommes.</p>
+
+<p>Les deux noirs écoutaient et regardaient. Leurs sombres visages
+disaient naïvement la surprise qu'ils éprouvaient à voir une créature
+humaine résister à leur maître.</p>
+
+<p>Le nabab avait remis sa tête sur les coussins.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous donnais mille livres, murmura-t-il, iriez-vous tout droit
+à Bordeaux?...</p>
+
+<p>&mdash;Mille livres! répéta l'Anglais; quand la peste serait sur les côtes
+de Bretagne, on n'en ferait pas davantage!...</p>
+
+<p>&mdash;Deux mille livres, dit le nabab qui ferma ses yeux à demi.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_218">218</span>
+&mdash;Impossible! milord.</p>
+
+<p>Les sourcils de Montalt se rapprochèrent légèrement. Ce fut tout.
+Il donna congé au capitaine d'un geste insouciant et ennuyé. Puis,
+il ferma tout à fait les yeux, et demanda sa pipe. Un nuage odorant
+s'éleva bientôt sous les tentures de cachemire, et, quelques secondes
+après, le nabab semblait replongé dans son indolence habituelle.</p>
+
+<p>Les deux noirs étaient là, l'&oelig;il au guet, prêts à deviner sa moindre
+fantaisie. Seïd soutenait la pipe d'ambre, tandis que son camarade
+agitait doucement les plumes flexibles de l'éventail.</p>
+
+<p>Impossible de se figurer un degré plus absolu de mollesse. A voir
+cet homme, on songeait au somnolent égoïsme de la Sybaris antique.
+L'apathie du corps et de la pensée étendait comme un voile lourd sur sa
+noble beauté. Il eût fallu la foudre pour l'éveiller de cet accablant
+sommeil. On devait se dire que tout était mort en lui, et qu'il aurait
+vu sans bouger ni s'évanouir la fin du monde.</p>
+
+<p>Tout était mort, excepté cette haine bizarre contre un pays inconnu: la
+Bretagne...</p>
+
+<p>Depuis qu'il avait touché la terre d'Europe, son front basané ne
+s'était rougi qu'une fois: c'était à l'idée de mettre le pied sur cette
+côte de Bretagne!</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span>
+Était-ce une folie? Et Dieu châtiait-il ainsi cette fière nature
+qui semblait s'anéantir dans l'inertie, après avoir sans doute usé
+toutes les délices, épuisé toutes les ivresses?...</p>
+
+<p>La brume tombait. Les gens d'Ouessant n'avaient pu voir la métamorphose
+qui changeait le brillant steamer en une pauvre barque à voiles.
+<i>L'Érèbe</i> louvoyait avec lenteur parmi les écueils et les courants qui
+sont à l'ouest de Molène. Il gouvernait de son mieux vers la rade de
+Brest.</p>
+
+<p>Le soleil s'était couché au loin dans la haute mer.</p>
+
+<p>La nuit venait. Il n'y avait point de lune au ciel resplendissant
+d'étoiles.</p>
+
+<p>Montalt, perdu dans un demi-sommeil, voyait glisser autour de lui les
+matelots comme autant d'ombres silencieuses.</p>
+
+<p>Tout à coup il lui sembla qu'une de ces ombres se dressait au-dessus
+des autres, à tribord, pour disparaître bientôt dans la nuit.</p>
+
+<p>La mer rendit un bruit sourd.</p>
+
+<p>En même temps un cri s'éleva:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme à la mer!</p>
+
+<p>D'autres disaient:</p>
+
+<p>&mdash;Le Breton!... c'est le Breton!...</p>
+
+<p>Montalt était sur ses pieds. C'eût été merveille pour ceux qui
+l'avaient vu naguère annihilé, <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> pour ainsi dire, dans sa précédente
+inertie, d'admirer maintenant l'élastique vigueur de sa taille.</p>
+
+<p>On eût dit un de ces beaux lions du désert qui, s'éveillant tout à coup
+de leur superbe paresse, s'élancent d'un seul bond, franchissant des
+espaces énormes...</p>
+
+<p>Avant que le capitaine eût donné les ordres usités en pareil cas, le
+pied de Montalt touchait du premier saut la barre de fer du bastingage,
+et, l'instant d'après, il disparaissait sous les vagues.</p>
+
+<p>En même temps que le bruit de sa chute, on entendit deux bruits
+pareils: c'étaient Seïd et son noir compagnon qui venaient de plonger à
+leur tour.</p>
+
+<p>Par le calme qu'il faisait, on n'avait pas eu de peine à rendre le
+navire stationnaire. Deux minutes s'étaient à peine écoulées que
+Montalt, aidé de ses noirs, ramenait le jeune matelot breton, qui
+n'avait pas même perdu connaissance.</p>
+
+<p>Le capitaine tendit la main à Montalt pour l'aider à remonter sur le
+pont. Il y avait sur les traits du brave Anglais une véritable émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Milord, voulut-il dire, Votre Seigneurie a-t-elle honte de son
+c&oelig;ur généreux et noble?... Vous disiez tout à l'heure...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_221">221</span>
+Montalt lui imposa silence d'un geste brusque et froid, puis il se
+dirigea vers sa cabine en donnant l'ordre qu'on lui amenât le jeune
+matelot.</p>
+
+<p>On avait décoré avec un luxe exquis l'appartement que devait occuper le
+nabab durant la traversée. Au milieu d'un petit salon, parfumé selon la
+coutume asiatique, et tendu de soie du haut en bas, comme ces coffrets
+mignons destinés à renfermer les objets précieux, il y avait une femme
+jeune et belle, couchée, elle aussi, sur des coussins, et qui semblait
+rêver tristement. A l'entrée de Montalt, elle appela sur ses lèvres un
+sourire qui, malgré elle, s'imprégna de mélancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!... murmura-t-elle; je ne vous ai pas vu de tout le jour,
+Berry!... et je suis bien malheureuse quand je ne vous vois pas.</p>
+
+<p>Montalt la baisa au front, et au moment où la jeune femme rougissait de
+plaisir, il dit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux être seul, Mirze, laissez-moi.</p>
+
+<p>La pauvre Mirze courba la tête et se retira, obéissante.</p>
+
+<p>Seïd introduisait en ce moment le jeune matelot breton.</p>
+
+<p>Celui-ci avait rejeté en arrière les mèches mouillées de sa chevelure.
+On découvrait maintenant <span class="pagenum" id="Page_222">222</span> son visage qui annonçait une grande
+jeunesse, bien qu'il fût amaigri déjà et pâli par la souffrance.</p>
+
+<p>C'était une physionomie pensive et hautaine où se devinait un c&oelig;ur
+droit, mais défiant, et comme une sauvage ignorance de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit Montalt après avoir éloigné son noir du geste,
+répondez-moi franchement ou ne répondez pas du tout... c'est par
+l'effet de votre volonté que vous êtes tombé à la mer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., répliqua le Breton qui tenait la tête haute et les yeux
+baissés.</p>
+
+<p>Montalt le considérait avec une attention croissante et son regard
+arrivait à exprimer un degré d'intérêt extraordinaire. On eût dit que
+tout au fond de son âme engourdie de vifs souvenirs s'éveillaient.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien jeune, reprit-il, pour être fatigué déjà de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai plus de vingt ans, répliqua le matelot.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt ans!... murmura Montalt comme si ces mots se rapportaient à
+lui-même dans le passé.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vouliez-vous mourir?</p>
+
+<p>Le Breton garda le silence.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span>
+&mdash;Est-ce parce que vous êtes pauvre? poursuivit Montalt dont la
+voix s'adoucissait jusqu'à devenir paternelle.</p>
+
+<p>La joue du jeune matelot se couvrit de rougeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez sauvé la vie..., dit-il comme pour excuser auprès de
+lui-même ce que pouvait avoir de blessant cet interrogatoire.</p>
+
+<p>Ses yeux ne se relevèrent point, mais sa physionomie était un livre
+ouvert où s'écrivait lisiblement sa pensée.</p>
+
+<p>Comme Montalt ne répétait point sa question, il répondit enfin à voix
+basse:</p>
+
+<p>&mdash;On ne se tue pas pour cela!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Montalt. Mais pourquoi?...</p>
+
+<p>La tête du jeune matelot s'inclina sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Montalt attendit un instant; puis il poursuivit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes Breton?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que les Bretons aiment leur pays, et voilà bien peu de temps
+que la France est en paix avec l'Angleterre... Comment se fait-il que
+vous soyez sur un navire anglais?</p>
+
+<p>Cette fois, le matelot répondit sans hésiter:</p>
+
+<p>&mdash;Quand je quittai mon père, ce fut pour <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> servir le roi... On me
+fit novice à bord d'une frégate... Un des officiers m'insulta un jour
+dans le port de Brest... je le tuai.</p>
+
+<p>&mdash;En duel?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis gentilhomme.</p>
+
+<p>Le sourire amical du nabab eut une légère nuance d'amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit-il, vous êtes gentilhomme!... Moi je ne le suis pas!...
+Et serait-ce le remords d'avoir commis un meurtre qui vous poussait au
+suicide?</p>
+
+<p>Le Breton secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas vous confier à moi? reprit Montalt; c'est votre
+droit... le mien est de vous parler comme un père... Je n'aime ni votre
+race ni votre caste, jeune homme... mais votre figure est comme le
+miroir d'un brave c&oelig;ur... vous me plaisez... A votre âge un malheur,
+si grand qu'il soit, ne peut être sans remède... Il faut que vous me
+promettiez de vivre.</p>
+
+<p>Le Breton releva sur Montalt son regard où il y avait encore un peu de
+défiance farouche et beaucoup de gratitude.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que j'ai quitté mon pauvre vieux père, murmura-t-il, je n'ai
+trouvé partout qu'indifférence et dureté... Merci, milord... je me
+souviendrai de vous et je prierai pour vous... <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> Quant à la promesse
+que vous me demandez, je me la suis déjà faite à moi-même... Se tuer
+est, dit-on, l'acte d'un lâche et d'un impie... je suis chrétien et
+j'ai du c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Montalt avança involontairement sa main que le jeune matelot toucha
+avec respect.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. L'émotion qui était sur le visage du nabab
+s'effaçait peu à peu pour faire place à cette nonchalante froideur de
+l'homme qui ne croit plus et qui n'espère plus.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais vingt ans aussi..., murmura-t-il enfin sans savoir que ses
+paroles étaient entendues; je souffrais tant! je pensai à mourir...
+Mais, moi aussi, j'étais chrétien et brave!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria le matelot avec effusion, je répondrais devant Dieu que
+vous êtes encore l'un et l'autre!...</p>
+
+<p>Le regard que lui jeta Montalt glaça son effusion, et le fit presque
+repentir de ses paroles.</p>
+
+<p id="cor_5">&mdash;Le <ins title="original: sais-je">suis-je</ins>?... prononça le nabab d'un ton sec et froid qui semblait
+couvrir un découragement profond.</p>
+
+<p>Puis changeant d'accent avec brusquerie, il demanda tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous nommez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vincent.</p>
+
+<p>&mdash;Vincent qui?...</p>
+
+<p>Tout à l'heure, le jeune matelot aurait répondu <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> peut-être, mais le
+regard de Montalt lui avait rendu son ombrageuse défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le premier de ma famille, dit-il, qui ait servi l'étranger...
+j'aurais honte de prononcer ici le nom de mon père.</p>
+
+<p>Le nabab étouffa un bâillement, et ses yeux prirent cette expression de
+lassitude ennuyée qui semblait leur être devenue naturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, chacun est libre de placer comme il l'entend sa
+confiance... Excusez-moi si je vous adresse une dernière question...
+Puis-je faire quelque chose pour vous?</p>
+
+<p>Ceci était dit d'un ton très-froid, qui eût amené un refus sur la lèvre
+de tout homme d'une fierté même ordinaire. Pourtant le jeune matelot,
+dont la figure annonçait tant de hauteur, hésita un instant. Quand il
+prit enfin la parole, ce ne fut pas pour refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Milord..., balbutia-t-il le rouge au front et les yeux fixés au
+plancher de la cabine, le capitaine m'a compté six livres sterling
+pour mes services durant la traversée de Londres à Bordeaux et
+retour... j'ai entendu dire que le bâtiment allait relâcher dans le
+port de Brest... Si je pouvais rendre les six livres au capitaine, je
+retournerais dans mon pays, que je n'aurais pas dû quitter peut-être,
+et où j'ai laissé tout ce que j'aime au monde...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span>
+Le nabab retrouva son sourire et tendit une bourse à Vincent avec
+toutes les marques d'une franche satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Vincent, dont la rougeur devenait de plus en plus épaisse, prit la
+bourse qui contenait une trentaine de souverains, et fit glisser dans
+sa main six pièces d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez me dire où vous allez, murmura-t-il, j'acquitterai
+cette dette le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Montalt fronça le sourcil.</p>
+
+<p>Et comme Vincent lui tendait toujours le restant de la bourse, il
+s'écria en frappant du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvez-vous prendre le tout?...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le permettez, dit Vincent, je prendrai encore une livre pour
+le voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Le tout!... le tout!... le tout!... répéta par trois fois le nabab
+avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Non..., dit Vincent qui posa la bourse sur une table; je ne pourrais
+pas vous le rendre.</p>
+
+<p>Montalt saisit la bourse avec violence et la lança dans la mer à
+travers le carreau d'un sabord.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit-il amèrement, vous êtes un Breton et vous êtes un
+gentilhomme, M. Vincent!... c'est bien cela, pardieu!... et je vous
+reconnais, quoique j'aie eu la chance de ne pas rencontrer <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> un seul
+de vos pareils durant de longues années!...</p>
+
+<p>&mdash;Milord..., voulut dire le jeune matelot, étonné de ce courroux dont
+il ne devinait point la cause.</p>
+
+<p>Montalt s'était levé et parcourait la cabine à grands pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela!... répétait-il, pas de c&oelig;ur!... pas de
+c&oelig;ur!... Quand un ami les interroge, le silence... est leur suprême
+vertu; c'est cet orgueil hébété qui ne veut rien devoir, même à un
+sauveur!...</p>
+
+<p>Il se jeta sur un divan à l'autre bout de la cabine. Vincent resta,
+lui, immobile et stupéfait à la même place.</p>
+
+<p>Les fantasques colères de cet homme bizarre s'allumaient et
+s'éteignaient avec une rapidité pareille. Avant que Vincent fût
+revenu de sa surprise, le visage du nabab avait repris sa nonchalante
+indifférence.</p>
+
+<p>Il s'étendit mollement sur son divan, et reprit au bout de quelques
+secondes:</p>
+
+<p>&mdash;M. Vincent, nous n'avons plus rien à nous dire... je vous souhaite
+beaucoup de bonheur.</p>
+
+<p>Bien qu'il fût difficile de trouver une forme de congé moins ambiguë,
+le jeune matelot ne bougea pas. Il s'était fait en lui, durant cette
+dernière minute, un travail rapide, et son <span class="pagenum" id="Page_229">229</span> c&oelig;ur honnête lui
+avait expliqué le courroux de Montalt.</p>
+
+<p>&mdash;Milord, répliqua-t-il en surmontant son embarras, il se peut que vous
+n'ayez plus rien à me dire, mais moi je ne suis pas dans le même cas...
+j'ai compris que mon silence était de l'ingratitude...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous déclare, M. Vincent, interrompit Montalt, que je n'ai aucune
+espèce d'envie d'entendre votre histoire.</p>
+
+<p>Il fallait du courage pour passer outre.</p>
+
+<p>Vincent franchit à pas lents la distance qui le séparait du nabab, et
+prit sa main avec une respectueuse hardiesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait un reproche cruel, dit-il doucement; c'est pour moi
+que je vous prie de m'entendre... Je crois que vous avez rencontré
+des hommes mauvais en votre vie, milord... Au moins, si vous vous
+souvenez de moi, vous direz qu'il est en Bretagne un c&oelig;ur confiant
+et reconnaissant...</p>
+
+<p>&mdash;Orgueil!... pensa tout haut Montalt dont la voix était pourtant
+radoucie; dites ce que vous voudrez, je vous écoute.</p>
+
+<p>Le jeune matelot se recueillit un instant; et à mesure qu'il faisait
+retour vers le passé, un nuage de douleur profonde venait voiler son
+regard.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_230">230</span>
+&mdash;Nous sommes une famille autrefois puissante en Bretagne, dit-il;
+son nom est désormais tout ce que je vous cacherai, milord... La
+branche aînée de cette famille est restée riche, quoique bien déchue...
+La branche cadette, dont je suis, est indigente jusqu'à manger le pain
+des autres...</p>
+
+<p>Montalt renversa sa tête sur les coussins et ferma les yeux, suivant sa
+coutume. Vincent avait pris la résolution d'expier sa faute prétendue
+et d'aller jusqu'au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Mes s&oelig;urs, mon père et moi, poursuivit-il, nous habitions le
+manoir de mon cousin germain, que j'appelais mon oncle à cause de la
+différence d'âge... Il était bon pour nous, et mon père nous disait
+sans cesse de l'aimer.</p>
+
+<p>«Mon oncle a une fille qu'on nomme Blanche... Avant de savoir ce que
+c'est que l'amour, je l'aimais...»</p>
+
+<p>&mdash;Une idylle bretonne! grommela le nabab avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aimais..., continua Vincent qui parut ne point prendre garde à
+l'interruption; je ne sais pas si vous avez aimé ainsi en votre vie,
+milord... Moi je n'avais qu'une pensée la nuit et le jour... Sais-je
+ce que j'aurais fait pour elle?... Quand elle était triste, la pauvre
+enfant, mon c&oelig;ur saignait... Quand elle souriait, je sentais <span class="pagenum" id="Page_231">231</span>
+dans mon âme la joie que les bienheureux doivent avoir au ciel!...</p>
+
+<p>«Je n'espérais guère, car Blanche était l'unique héritière des biens de
+la famille, tandis que moi je n'avais rien... Je ne me demandais jamais
+ce que serait l'avenir. Je la voyais: j'étais heureux...</p>
+
+<p>«Eussé-je possédé tous les trésors du monde, je n'aurais peut-être pas
+espéré davantage. Il y avait tant de respect dans mon amour! C'était
+d'en bas toujours que je la contemplais, comme on adore les anges de
+Dieu...»</p>
+
+<p>Vincent avait la tête penchée sur sa poitrine. Sa voix tremblait et ses
+yeux étaient humides...</p>
+
+<p>Ce n'était plus de l'ennui qui était sur le visage de Montalt. Une
+amère pensée plissait son front, et le récit de Vincent lui causait
+évidemment une sensation pénible.</p>
+
+<p>Le jeune matelot passa le revers de sa main sur son front où perlaient
+quelques gouttes de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas vous dire, moi, milord, reprit-il avec une sorte de
+brusquerie, tout ce qu'il y avait de respect timide au fond de mon
+c&oelig;ur!... La regarder seulement me semblait de l'audace... et quand
+je me voyais dans mes rêves effleurer sa douce main d'un baiser,
+j'avais <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> du froid dans les veines comme à la pensée d'un crime.</p>
+
+<p>«Oh! il a fallu que Dieu me prît ma raison!... J'étais fou!... plus fou
+mille fois que les malheureux qu'on enchaîne à leur grabat derrière des
+grilles de fer!...»</p>
+
+<p>Le nabab écoutait maintenant avec une attention croissante.</p>
+
+<p>Vincent, au contraire, hésitait à poursuivre. Après s'être arrêté un
+instant, il reprit néanmoins avec lenteur et en faisant sur lui-même un
+visible effort.</p>
+
+<p>«Un jour, on donnait fête au manoir... il y a de cela bientôt six
+mois... C'était une de ces belles journées qui devancent la saison, et
+qui prêtent de brûlants rayons au soleil du printemps.</p>
+
+<p>«L'atmosphère était tiède; pas un souffle d'air n'agitait la verdure
+naissante.</p>
+
+<p>«J'étais malade depuis plusieurs semaines, et chaque nuit je
+tremblais de cette fièvre tenace qui semble s'exhaler de nos marais
+d'Ille-et-Vilaine...»</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fit Montalt; vous êtes d'Ille-et-Vilaine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Ce jour-là, je me souviens que je souffrais davantage... A
+table, j'avais peine à me tenir droit sur mon siége.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span>
+«&mdash;Allons, Vincent, me dit mon oncle, on n'apporte pas ainsi un
+visage d'hôpital parmi de joyeux convives!... Buvez comme un homme, ou
+allez vous mettre au lit!...</p>
+
+<p>«Je fus sur le point de me retirer, mais Blanche était en face de moi,
+à côté de sa mère; elle souffrait, elle aussi, d'un mal pareil au mien;
+son angélique visage avait comme un voile de pâleur... Mon Dieu! si
+vous saviez comme elle était belle!...</p>
+
+<p>«Je restai: pouvais-je me priver volontairement de sa vue? Et, pour
+avoir le droit de rester, je tendis mon verre, et je bus plus souvent
+que de coutume.</p>
+
+<p>«Quand on se leva de table, il y avait une brume mouvante au-devant de
+mes yeux, et je voyais les objets tourner confusément autour de moi.</p>
+
+<p>«Le jour baissait. Je sortis de la maison, et j'errai durant une heure
+dans les allées du jardin.</p>
+
+<p>«Je fuyais la foule. Ma tête brûlait, mon cerveau s'emplissait de rêves
+insensés, de rêves comme je n'en avais jamais eu avant ce jour, comme
+je n'en ai jamais eu depuis...</p>
+
+<p>«Les hôtes de mon oncle causaient et jouaient le long des charmilles.
+Quand j'entendais le bruit de leurs voix, je m'éloignais, parce que
+leur gaieté me blessait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_234">234</span>
+«Il y avait, à l'extrémité la plus reculée du jardin de mon oncle,
+un berceau épais où Blanche aimait à se retirer durant la chaleur du
+jour.</p>
+
+<p>«Bien souvent, je passais de longues heures à contempler sa belle
+rêverie à travers les branches de la charmille.</p>
+
+<p>«D'instinct et sans le savoir, je m'étais dirigé vers ce berceau.</p>
+
+<p>«La nuit était sombre et lourde. Quand j'arrivai au seuil de la chambre
+de verdure, je vis une forme blanche étendue sur le banc de gazon qui
+en occupait le centre...»</p>
+
+<p>Le jeune matelot s'arrêta encore. Les paroles tombaient une à une et
+comme brisées de sa lèvre pâle.</p>
+
+<p>Une chose étrange, c'est que le nabab semblait lutter avec lui
+d'émotion profonde. Sous le masque de bronze qui couvrait son visage,
+Montalt était d'une pâleur livide.</p>
+
+<p>Pendant le silence qui se fit, on eût pu entendre sa respiration
+pénible et oppressée.</p>
+
+<p>Quand Vincent reprit la parole, sa voix sourde et voilée arrivait à
+peine jusqu'aux oreilles de Montalt.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait en moi ni raisonnement ni pensée, dit-il; j'entrai dans
+le berceau; je m'agenouillai auprès de Blanche endormie et je l'adorai
+silencieusement, comme on adore Dieu.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span>
+«J'entendais, tout près de mon oreille, son souffle égal et doux;
+je comptais les battements de son c&oelig;ur...</p>
+
+<p>«Les instants s'écoulèrent. La nuit avançait. Les voix rieuses des
+convives n'arrivaient plus jusqu'à nous.</p>
+
+<p>«Nous étions seuls, mon sang brûlait mes veines...</p>
+
+<p>«Blanche dormait toujours, et mes yeux habitués à l'obscurité la
+voyaient sourire à son rêve.</p>
+
+<p>«Je ne sais si mon oreille me trompa. Jamais je ne lui avais dit mon
+amour; et pourtant, il me sembla l'entendre prononcer mon nom dans son
+sommeil...»</p>
+
+<p>Vincent tremblait et ses jambes manquaient sous le poids de son
+corps. Le nabab demeurait immobile, mais de grosses gouttes de sueur
+sillonnaient son front et ses tempes.</p>
+
+<p>Vincent n'y prenait point garde.</p>
+
+<p>«&mdash;Le démon!... le démon!... murmura-t-il avec égarement; le démon prit
+mon âme!... Dieu m'abandonna... je me levai... mes lèvres touchèrent
+les lèvres de Blanche...</p>
+
+<p>«Blanche dormait toujours...</p>
+
+<p>«Oh! pourquoi la foudre ne m'a-t-elle pas frappé en ce moment?</p>
+
+<p>«La pauvre enfant s'éveilla entre mes bras <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> qui la pressaient
+avec délire. Elle poussa un grand cri. Le remords avait déjà remplacé
+l'ivresse... moi, je m'enfuis comme un criminel...</p>
+
+<p>«Toute la nuit j'errai dans la campagne. L'enfer était au fond de mon
+c&oelig;ur...»</p>
+
+<p>Montalt ne bougeait pas, mais son visage peignait une indicible torture.</p>
+
+<p>Il n'écoutait plus le jeune matelot, qui achevait sa confession d'une
+voix navrée.</p>
+
+<p>«&mdash;Je la revis le lendemain, disait-il; les anges ne devinent point
+le mal... elle ne m'avait pas reconnu... elle ne savait pas... elle
+souriait!...»</p>
+
+<p>Vincent se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot déchira sa
+poitrine.</p>
+
+<p>Il y eut un long silence.</p>
+
+<p>Tout à coup le jeune matelot sentit une main de fer qui étreignait son
+bras; il laissa retomber ses deux mains, croisées au-devant des yeux,
+et vit la haute taille du nabab debout et immobile auprès de lui.</p>
+
+<p>Montalt était si pâle qu'on eût dit un fantôme. Un sourire plein
+d'amertume et de douleur relevait les coins de sa lèvre. On lisait dans
+son regard une sorte de folie froide et poignante.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc avez-vous appris cette histoire?... demanda-t-il d'une voix
+basse et saccadée.</p>
+
+<p>Vincent ouvrit de grands yeux étonnés.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez-moi!... répondez-moi!... dit le <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> nabab en secouant son
+bras avec une violence terrible; saviez-vous à quoi vous vous exposiez
+en venant jusque chez moi me dire que je suis un lâche et un infâme?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... balbutia Vincent stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... moi!... répéta Montalt avec force.</p>
+
+<p>Puis sa voix faiblit, épuisée, tandis qu'il ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est vrai!... tout cela est bien vrai!... elle était plus
+belle que les anges!... et le démon me frappa de folie... Mais n'ai-je
+donc pas encore assez souffert pour expier mon crime?...</p>
+
+<p>Vincent croyait rêver; plus il s'efforçait de comprendre, plus la nuit
+se faisait épaisse dans son esprit.</p>
+
+<p>Montalt lui lâcha le bras tout à coup, et se laissa tomber anéanti sur
+son divan.</p>
+
+<p>Il resta là sans mouvement pendant plus d'une minute; puis il
+tressaillit comme on fait à un brusque réveil.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi!... dit-il à Vincent.</p>
+
+<p>Le jeune marin s'éloigna aussitôt.</p>
+
+<p>Quand il fut parti, Montalt mit ses deux mains sur son c&oelig;ur qui
+défaillait; un gémissement sourd sortit de sa poitrine.</p>
+
+<p>Puis il fit un effort pour se lever, et gagna en chancelant un meuble
+de forme étrangère, qu'il <span class="pagenum" id="Page_238">238</span> ouvrit à l'aide d'une petite clef
+suspendue à son cou par une chaîne d'or.</p>
+
+<p>Il prit une boîte un peu plus large que la main, dont le couvercle
+disparaissait sous une garniture de diamants d'une eau éblouissante.</p>
+
+<p>Ses doigts tremblaient, tandis qu'il hésitait à soulever le couvercle
+de la boîte.</p>
+
+<p>Quiconque eût assisté à cette scène solitaire, se fût demandé quel
+trésor était assez précieux pour mériter une semblable enveloppe.</p>
+
+<p>Car il y avait plusieurs millions sur le couvercle de cette boîte.</p>
+
+<p>Montalt l'ouvrit enfin: elle ne contenait qu'une boucle de cheveux
+blonds, fins et doux comme des cheveux d'enfant ou de jeune fille.</p>
+
+<p>Les traits de Montalt peignaient un recueillement grave et profond. Il
+contempla durant plus d'une minute la boucle de cheveux. Une sorte de
+religieuse extase l'absorbait...</p>
+
+<p>Ses paupières battirent. Un nom murmuré doucement s'échappa de ses
+lèvres, un nom de femme...</p>
+
+<p>Il tomba sur ses genoux, et deux larmes roulèrent le long de sa joue.</p>
+
+<h3 id="Page_239">II<br />
+<b>LA FÊTE</b>.</h3>
+
+<p>Trois ans s'étaient écoulés depuis ce soir d'orage où le jeune M.
+Robert de Blois et son écuyer Blaise avaient franchi pour la première
+fois le seuil du manoir de Penhoël.</p>
+
+<p>La nuit tombait. Le marais cachait déjà sa vaste pelouse coupée çà et
+là par quelques ruisseaux paisibles. A la place même où nous avons vu
+le bac de Benoît Haligan traîné par l'inondation furieuse, les maigres
+troupeaux de Glénac paissaient tranquillement l'herbe parfumée.</p>
+
+<p>La rivière de l'Oust coulait silencieuse entre les <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> deux collines
+au passage de Port-Corbeau. Le ciel était noir. La nuit venait, pesante
+et chaude, après une étouffante journée.</p>
+
+<p>A mesure que l'ombre devenait plus épaisse, on voyait s'allumer des
+lueurs le long de ce cordon de petites montagnes qui font une ceinture
+aux marais de Glénac.</p>
+
+<p>Ces lueurs pouvaient se compter par le nombre des bourgs riverains du
+marais. Chaque paroisse avait la sienne. Un étranger, arrivant de Redon
+par la route de la Gacilly, aurait pu penser que cinq ou six incendies
+s'étaient allumés à la même heure dans tous les villages du canton.</p>
+
+<p>Mais, pour les gens du pays, ces lointaines lumières n'avaient rien de
+sinistre. Elles signifiaient, au contraire, ébattement et bombance;
+pour les bons gars, course à l'oie, <i>papegault</i><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, lutte corps à corps
+et guerre des fouets; pour les filles, concert solennel et danses sur
+la place de la mairie; pour tout le monde, le tonneau de cidre, orné
+de fraîches ramées de châtaigniers, mis en perce devant la porte de
+l'église.</p>
+
+<p>C'était le 25 août 1820. On fêtait la Saint-Louis, en l'honneur du roi
+Louis XVIII.</p>
+
+<p id="cor_6"><span class="pagenum" id="Page_241">241</span>
+De tous les feux de joie, le plus beau et le mieux flambant était
+sans contredit celui de la paroisse de Glénac, allumé dans l'<ins title="original: air">aire</ins> de la
+métairie de Penhoël, au-dessous du manoir.</p>
+
+<p>Il y avait au moins cinquante fagots et une douzaine de pétards. René
+de Penhoël, maire de Glénac, en personne, y avait mis le feu à l'aide
+d'une belle torche bleue fleurdelisée d'argent. La flamme montait
+gaiement vers le ciel, éclairant à la fois le manoir neuf, les vieilles
+murailles gothiques et la Tour-du-Cadet.</p>
+
+<p>A l'entour, les paysans riaient, buvaient et dansaient.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, dans les jardins illuminés du manoir, la population
+noble et bourgeoise de la contrée, la <i>société</i> avait aussi sa fête.
+Penhoël, tout en faisant dresser une table pour les paysans dans l'aire
+de sa ferme, avait ouvert ses salons aux gentilshommes du voisinage. Il
+y avait eu festin, et le bal allait commencer.</p>
+
+<p>On ne voyait dans les allées du jardin que robes de soie antiques et
+beaux habits campagnards. Le vin de Penhoël était bon; le cidre de la
+métairie était excellent; les nobles hôtes du jardin rivalisaient de
+belle humeur avec les convives de l'aire, de même que les lampions
+prodigués luttaient de clartés vives avec le feu de joie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_242">242</span>
+C'était un bon jour pour tout le monde, et l'on n'en était pas à
+savoir que le maître de Penhoël faisait bien les choses, quand il s'y
+mettait.</p>
+
+<p>Toutes ces lumières, répandues à profusion au sommet de la côte
+où s'élevait le manoir, faisaient contraste avec les ténèbres
+environnantes, et jetaient dans une nuit plus profonde les versants
+boisés de la colline.</p>
+
+<p>La pente roide qui descendait au Port-Corbeau était surtout plongée
+dans une obscurité complète.</p>
+
+<p>Le taillis de châtaigniers semblait un grand tapis noir, aux bords
+duquel le cours tranquille de l'Oust mettait une étroite frange
+d'argent.</p>
+
+<p>La rampe abrupte faisait ombre au bas de la montagne; nul reflet n'y
+arrivait, et c'est à peine si quelques échos lointains des mille bruits
+de la fête y descendaient comme un murmure perdu.</p>
+
+<p>Au milieu de ces ténèbres et de ce silence, on voyait pourtant, à
+travers les branches des châtaigniers, une petite lueur rougeâtre, et
+l'on entendait de temps en temps comme un cri sourd.</p>
+
+<p>La lueur et le cri sortaient tous deux de la loge de Benoît Haligan, le
+sorcier, dont la porte était grande ouverte.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_243">243</span>
+C'eût été pitié que de voir, si près de cette joie bruyante, la
+scène solitaire et désolée qui avait lieu dans la loge du pauvre
+passeur.</p>
+
+<p>L'intérieur de la cabane était tel que nous l'avons vu dans la première
+partie de cette histoire: un grabat entre quatre murailles nues et
+humides, auxquelles pendaient çà et là quelques instruments de pêche.</p>
+
+<p>Mais le grabat semblait plus misérable encore qu'autrefois; les
+murailles s'étaient lézardées, et les filets de pêche tombaient en
+lambeaux.</p>
+
+<p>Benoît Haligan paraissait avoir subi l'effet du temps plus cruellement
+encore que sa loge ruinée. Il était étendu sur son grabat, hâve comme
+un spectre, la bouche béante et les yeux fixes. Son souffle râlait dans
+sa gorge, et des gouttes de froide sueur brillaient sur sa joue livide
+à travers les poils longs et clair-semés de sa barbe.</p>
+
+<p>Il ne bougeait pas. Seulement, lorsqu'un pétard détonait au haut de la
+montagne, ses lèvres se prenaient à remuer lentement.</p>
+
+<p>Il murmurait une prière pour les <i>bleus</i> qu'il avait tués sur la lande,
+durant les guerres de la chouannerie...</p>
+
+<p>Il y avait bien des mois que le vieux passeur gisait ainsi sur son
+lit de souffrance. Depuis deux années et plus, il n'avait pas mis le
+pied <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> sur son bac, dont la clef était maintenant au manoir. Son
+agonie, trop longue, avait usé à la fois la compassion et la terreur
+superstitieuse des bonnes gens du pays. On ne le craignait plus guère,
+bien qu'il passât toujours pour sorcier, et ses voisins avaient oublié
+la route de sa cabane.</p>
+
+<p>Il se mourait tout seul, lentement et tristement. Sans les deux jeunes
+filles de l'oncle Jean, Diane et Cyprienne de Penhoël, qui venaient
+chaque jour s'asseoir à son chevet, des semaines entières se seraient
+écoulées sans qu'un être humain passât le seuil de sa cabane.</p>
+
+<p>Parfois, à les voir paraître belles et douces comme un rayon de
+consolation divine, le passeur retrouvait un sourire. Mais d'autres
+fois ses paupières se baissaient et un voile de douleur plus morne
+tombait sur son visage.</p>
+
+<p>Ses traits immobiles prenaient alors comme une expression de pitié.</p>
+
+<p>Il priait à voix basse, et au milieu de sa prière d'étranges paroles
+s'échappaient de ses lèvres. On eût dit qu'il voyait les jeunes filles
+déjà mortes dans le même cercueil, car, au lieu de demander à Dieu
+leur bonheur en ce monde, il priait pour le repos de leurs âmes durant
+l'éternité.</p>
+
+<p>Et il joignait ses mains amaigries en pronostiquant <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> malheur à tout
+ce qui portait le nom de Penhoël.</p>
+
+<p>Mais le vieux Benoît Haligan était fou depuis bien longtemps; chacun
+savait cela.</p>
+
+<p>Personne n'était sans l'avoir entendu dire plus d'une fois que sa
+maladie venait du jeune M. Robert de Blois et de son domestique Blaise.</p>
+
+<p>Depuis ce soir d'orage où il avait monté dans le bac, pour ne point
+abandonner le maître de Penhoël, il ne s'était pas relevé.</p>
+
+<p>Dieu merci, le maître de Penhoël, qui aurait dû partager le même mal,
+se portait à merveille, et jamais on n'avait vu paire d'amis s'entendre
+mieux que lui et le jeune M. Robert de Blois.</p>
+
+<p>On laissait dire l'ancien sorcier, qui se mourait tout bonnement de
+vieillesse...</p>
+
+<p>Assurément, parmi les joyeux danseurs qui se trémoussaient sur la terre
+battue de l'aire, personne ne songeait à lui en ce moment. Le feu de
+joie brûlait, le cidre coulait: Vivent le roi et les jolies filles!</p>
+
+<p>Et vive aussi l'absent! car cette fête de Louis n'était pas pour le
+roi tout seul. L'aîné de Penhoël se nommait Louis comme le roi, et il
+y avait là de vieux paysans qui vidaient leur écuelle à son souvenir,
+bien plus souvent qu'en l'honneur de Sa Majesté.</p>
+
+<p>Devant la porte de la ferme, un groupe de <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> graves métayers, présidé
+par le père Géraud, aubergiste de Redon, parlait de M. Louis sans
+se lasser, avec ce mélancolique bonheur des gens qui aiment et qui
+regrettent.</p>
+
+<p>Là, pas une voix qui ne fût émue en prononçant le nom de l'aîné de
+Penhoël.</p>
+
+<p>Chacun recueillait ses souvenirs: on rappelait une anecdote cent fois
+racontée, un trait de courage, une preuve de bon c&oelig;ur, une joyeuse
+étourderie...</p>
+
+<p>C'était la Saint-Louis. Ce jour appartenait à Penhoël, bien avant que
+le roi de France eût repris son trône. Depuis dix-huit ans que le
+jeune monsieur était parti, ce jour était consacré tout entier à son
+souvenir. Les vieux marins qui avaient servi sous le commandant, les
+anciens compagnons de M. Louis se réunissaient tous les ans pour parler
+du bon temps passé.</p>
+
+<p>Quel fier chasseur! On connaissait le son de sa trompe tout le long
+du marais, jusqu'au confluent de l'Oust et de la Villaine. Il courait
+mieux que les gars de Saint-Vincent! A la lutte, il faisait plier
+les reins des glorieux de Saint-Pern et de Questemberg! C'était lui
+qui lançait la barre le plus haut et le plus loin, lui toujours! Au
+<i>papegault</i>, c'était la balle de son beau fusil qui allait se ficher
+sur le clou!</p>
+
+<p>Et quand il avait gagné le prix de la lutte, le <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> prix de la course,
+le prix du tir et encore le prix de la barre, ah! personne n'avait
+oublié cela:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, papa Géraud, le mouchoir de cou est pour ta femme! Mathurin,
+tu es le plus pauvre, à toi le mouton!</p>
+
+<p>Et la bourse brodée de laine rouge à l'un; et à l'autre, l'épinglette
+d'acier avec ses belles touffes de soie!...</p>
+
+<p>Oh! le cher jeune monsieur!...</p>
+
+<p>A mesure qu'on parlait, le groupe devenait plus nombreux. Quelques
+ménagères s'approchaient; elles avaient peut-être, elles aussi, leurs
+souvenirs. Les jeunes gens venaient écouter les récits des vieillards.
+Et quand le père Géraud, l'&oelig;il humide et la voix tremblante, levait
+son verre à la mémoire de Louis de Penhoël, les jeunes gens demandaient:</p>
+
+<p>&mdash;M. Louis avait-il donc le poignet plus vigoureux que Vincent? le pied
+plus alerte, la main plus sûre, le c&oelig;ur plus généreux?...</p>
+
+<p>Hélas! Vincent aussi avait quitté la maison de son père. On disait
+qu'il était parti pour se faire matelot sur un bâtiment du roi.
+Matelot, comme le fils d'un pauvre homme, Vincent, le propre neveu du
+commandant de Penhoël!</p>
+
+<p>On avait beau fermer les yeux et vouloir douter, il y avait comme un
+malheur autour de cette famille aimée. René de Penhoël restait bien
+au <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> manoir, riche encore et respecté, mais ceux qui avaient connu
+l'absent disaient tout bas que la vraie gloire de Penhoël était morte...</p>
+
+<p>Au moment où l'on avait allumé le feu de joie, les nobles hôtes
+du manoir avaient daigné se mêler, suivant la coutume, aux danses
+villageoises; puis la fête s'était séparée en deux camps: paysans
+et paysannes avaient continué de sauter dans l'aire, tandis que les
+cavaliers de bonne maison continuaient le bal avec leurs dames dans un
+salon de verdure, ménagé au milieu du jardin.</p>
+
+<p>Notre ami Blaise, le teint fleuri et la mine imposante, présidait
+à la fête villageoise. Tout le monde l'appelait M. Blaise bien
+respectueusement; il portait un costume d'apparat qui ressemblait plus
+à l'habit d'un homme comme il faut qu'à la livrée d'un domestique.
+Tandis qu'il dominait les paysans de l'aire de toute la hauteur de son
+importance, son maître, M. Robert de Blois, était, dans le jardin, le
+roi du bal.</p>
+
+<p>Personne, en vérité, ne pouvait lutter avec lui d'élégance et de
+belles manières. C'était lui qui donnait les ordres et qui faisait les
+honneurs. René de Penhoël ne paraissait point, et personne ne songeait
+à s'en inquiéter.</p>
+
+<p>M. de Blois était là; pouvait-on souhaiter un autre amphitryon? Il se
+multipliait; il se montrait <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> gracieux pour tous et pour toutes. Il
+était si bien l'ami de la maison qu'aisément on eût pu l'en croire le
+maître.</p>
+
+<p>L'assemblée était fort bizarrement composée. Il y avait de charmantes
+jeunes filles et des demoiselles d'un ridicule très-avancé. Parmi les
+premières, il fallait distinguer Blanche de Penhoël, la plus jolie de
+toutes.</p>
+
+<p>Elle avait maintenant quinze ans. Sa jeunesse tenait complétement ce
+qu'avait promis son enfance. Impossible de trouver une beauté plus
+douce et plus harmonieuse. Son regard timide avait conservé cette
+expression tendre et presque céleste qui lui avait valu de la part des
+bonnes gens du pays le surnom de l'Ange de Penhoël.</p>
+
+<p>Elle portait une robe de mousseline blanche, bordée par une guirlande
+de petites fleurs bleues. Cette toilette allait à son visage et à la
+grâce languissante de sa taille.</p>
+
+<p>Quand parfois elle quittait le salon de verdure pour aller chercher
+sa mère au jardin, et qu'on la voyait se perdre dans le demi-jour des
+longues allées, elle ressemblait à ces pâles et belles visions que se
+faisait la poésie des bardes de Bretagne.</p>
+
+<p>Il y avait des moments où le visage de Blanche exprimait le plaisir
+naïf de l'enfant qui se sent naître jeune fille: la joie inconnue du
+premier <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> bal. Ses traits rayonnaient alors; un éclair s'allumait
+dans l'azur de ses grands yeux. Puis sa paupière retombait, triste; le
+sourire ébauché mourait sur sa lèvre. Dans ce c&oelig;ur de quinze ans, y
+avait-il déjà une douleur cachée?...</p>
+
+<p>Robert de Blois s'empressait beaucoup autour d'elle, et y mettait même
+une sorte d'ostentation. Il ne cédait guère l'honneur de prendre sa
+main pour la contredanse qu'à un seul rival, auprès de qui ses manières
+avaient un singulier mélange de cordialité feinte et d'inquiétude
+dissimulée.</p>
+
+<p>Ce rival n'était autre que le jeune comte Alain de Pontalès, héritier
+unique de l'ancienne fortune des Penhoël.</p>
+
+<p>Car, nous devons le dire tout de suite, cette grande haine de famille,
+qui existait autrefois entre Penhoël et Pontalès, avait pris fin,
+grâce à l'intervention de Robert. Le manoir et le château voisinaient
+maintenant. René s'était résigné à voir des étrangers occuper le
+domaine de ses pères.</p>
+
+<p>En définitive, le vieux Pontalès était un brave homme, capable de
+rendre service à l'occasion. Personne n'ignorait que Penhoël avait
+puisé plus d'une fois, depuis trois ans, dans sa bourse toujours bien
+garnie. Aussi passaient-ils tous les deux pour être les meilleurs amis
+du monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_251">251</span>
+Penhoël possédait, comme nous l'avons dit, par lui-même et du chef
+de son frère absent, une quarantaine de mille livres de rente. C'était
+plus qu'il n'en fallait pour soutenir honorablement le train de vie
+adopté par la famille. Mais depuis trois ans les choses avaient changé.
+Un élément nouveau avait été introduit au manoir. L'hospitalité grande
+et simple s'était transformée en un luxe prodigue, et les quarante
+mille livres de rente, doublées tout à coup par miracle, n'auraient
+plus suffi aux dépenses de Penhoël.</p>
+
+<p>Or, chaque fois que les dépenses d'un homme riche excèdent de beaucoup
+son revenu, quelque diabolique expédient lui vient en tête: il
+faut être sûr que cet homme, sous prétexte d'arrêter le désastre,
+précipitera sa ruine. Penhoël était devenu joueur.</p>
+
+<p>La cause de ces désordres nouveaux était une femme, jeune encore et
+remarquablement belle, qui se promenait en ce moment au bras du jeune
+Pontalès, dans le salon de verdure, et dont la riche toilette excitait
+la jalousie de toute la partie féminine de l'assemblée.</p>
+
+<p>Dans cette femme fière et portant au mieux sa riche parure, nous
+eussions difficilement reconnu la pauvre fille que nous avons vue
+arriver autrefois à l'auberge du <i>Mouton couronné</i> avec <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> une
+robe poudreuse et des souliers en lambeaux. C'était Lola pourtant,
+la dormeuse à qui maître Blaise refusait jadis un petit morceau de
+fromage, et qui avait maintenant assez de perles dans ses cheveux noirs
+pour payer l'auberge du bon père Géraud.</p>
+
+<p>Le maître de Penhoël l'aimait d'une passion aveugle, et se ruinait pour
+elle.</p>
+
+<p>Il l'aimait en esclave... un regard de Lola l'eût fait courir au bout
+du monde. Et pourtant son amour était plein de remords. La vue de sa
+femme qui souffrait sans se plaindre le poursuivait comme un accablant
+reproche. Sa fille, surtout, qui avait été si longtemps son adoration
+et son orgueil, eût été bien forte contre cet amour, s'il n'y avait eu
+au fond du c&oelig;ur du maître de Penhoël un de ces doutes tenaces qui
+empoisonnent la vie...</p>
+
+<p>Il s'était jeté dans la passion qui l'absorbait maintenant avec fureur,
+et comme on s'enivre pour fuir la voix de sa conscience...</p>
+
+<p>La province a des anathèmes bien amers pour les m&oelig;urs parisiennes.
+Elle ressemble à ces femmes laides, à cheval sur leur vertu inattaquée,
+qui étourdissent les gens au déplaisant fracas de leur austérité. Mais
+quand la province se met à faire du vice, elle va plus loin que Paris,
+qui garde au moins la pudeur et ne jette jamais le <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> voile. La
+province n'y prend point tant de façons; elle va bonnement son chemin,
+et voici ce qui arrive: si le vice est pauvre, on l'écrase; si le vice
+est riche, on l'accepte.</p>
+
+<p>Point de milieu! La province ne sait ni fermer les yeux ni tourner la
+tête. Elle voit tout, parce que son &oelig;il curieux se colle au trou des
+serrures. Quand elle a vu, elle compte. Suivant le résultat du calcul,
+elle va lever le pied pour écraser le coupable, ou courber la tête pour
+le saluer jusqu'à terre.</p>
+
+<p>René de Penhoël était riche; il avait droit de scandale. Parmi les
+quelques hobereaux indigents et les quelques bourgeois, composant
+la <i>société</i> du pays, personne n'ignorait sa conduite; et pourtant,
+personne ne songeait à l'excommunier. On allait chez lui, on se faisait
+même grand honneur de ses invitations; mais pour moitié moins, on eût
+lapidé un pauvre diable.</p>
+
+<p>Seulement, comme certains bruits commençaient à courir dans les
+environs, attaquant, non plus la réputation de Penhoël, mais l'état
+de sa fortune, la <i>société</i>, tout en gardant de prudents dehors de
+respect, le déchirait tout bas à belles dents.</p>
+
+<p>C'était un acquit de conscience. La partie sage de l'assemblée, les
+maris graves, les dames décidément trop lourdes pour danser encore et
+<span class="pagenum" id="Page_254">254</span> les demoiselles aigries par un célibat dont le terme ne venait
+point, avaient un vague remords de fréquenter ce pécheur, et pensaient
+expier leur faute en exagérant ses torts.</p>
+
+<p>Tandis que les jeunes gens foulaient gaiement le gazon, la galerie
+assise glosait, Dieu sait comme! La calomnie est une douce pénitence;
+dans leur fureur d'expiation, ces dames et ces messieurs envenimaient
+le mal et ne se faisaient point scrupule d'envelopper beaucoup
+d'innocents dans leur tardif anathème.</p>
+
+<p>On était libre en ce moment. La danse avait éloigné du petit cercle
+grave toutes les oreilles profanes. René de Penhoël avait quitté le bal
+pour s'enfermer avec M. de Pontalès le père, et l'homme de loi. Quant à
+Madame, elle se promenait à l'écart, au bras du bon oncle Jean.</p>
+
+<p>C'était l'instant de mordre. On mordait. Robert, Lola, Penhoël, Madame
+elle-même, tout le monde y passait. Parmi les hôtes du manoir, il n'y
+avait qu'un seul homme infaillible et impeccable, c'était le vieux
+marquis de Pontalès, lequel possédait soixante mille livres de rente au
+soleil!</p>
+
+<p>L'influence de cet honnête cénacle ne s'étendait point jusqu'au bal qui
+se poursuivait, joyeux et rieur. L'orchestre campagnard jouait à tour
+de bras, et le tapis de verdure ne chômait guère. Il y avait là surtout
+deux couples dont la gaieté <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> communicative et jeune ranimait à
+chaque instant le plaisir et se chargeait de redonner l'élan à la fête:
+c'étaient Cyprienne et Diane de Penhoël, les jolies filles de l'oncle
+Jean, avec leurs cavaliers, deux enfants comme elles, deux beaux et
+braves enfants dont le sourire vous eût égayé le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Cyprienne dansait avec Roger de Launoy, qui était devenu un charmant
+cavalier, à la figure hardie et sentimentale en même temps; Diane
+donnait sa petite main blanche à un jeune homme dont la mine résolue et
+spirituellement insoucieuse eût été remarquée par tous pays.</p>
+
+<p>C'était un peintre parisien que Penhoël avait fait venir pour orner
+dignement les appartements de Lola.</p>
+
+<p>Depuis deux ans qu'il était en Bretagne, le jeune peintre avait fait
+une énorme quantité de fresques et de portraits. Personne, dans la
+société, n'était à même de trancher la question de savoir s'il avait ou
+non un talent artistique. Lui-même n'en savait trop rien peut-être. Il
+peignait ce qu'on voulait et surtout tant qu'on voulait; il prenait la
+vie comme on la lui donnait, riant au jour le jour et ne soupçonnant
+point qu'on pût songer au lendemain.</p>
+
+<p>Roger et lui étaient amis jusqu'au dévouement, bien qu'ils ne se
+fussent jamais fait de grandes protestations de tendresse.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_256">256</span>
+Il se nommait Étienne Moreau. Quand on ne lui donnait point de
+salle de billard à orner ou des perdrix défuntes à grouper avec des
+lièvres assassinés au-dessus des portes; quand il désespérait de
+trouver Diane au jardin et qu'il se lassait de courir la campagne avec
+Roger, il se retirait seul parfois dans sa chambre. C'était bien rare.
+Dans sa chambre il n'y avait qu'une toile ébauchée.</p>
+
+<p>La plupart du temps, il regardait cette toile, les bras croisés, sans
+songer à prendre sa palette.</p>
+
+<p>Mais parfois, lorsqu'un beau rayon de soleil venait jouer dans les
+hauts châssis de sa fenêtre, il saisissait tout à coup ses pinceaux et
+ajoutait quelques touches à la toile à peine commencée.</p>
+
+<p>Cela ne ressemblait point aux fresques de la salle de billard, ni aux
+dessus de portes qu'il peignait avec une fécondité si obéissante pour
+le maître de Penhoël. C'était une peinture hardie et d'un style étrange.</p>
+
+<p>Le tableau représentait une jeune fille vêtue en paysanne, et jouant de
+la harpe. C'était le portrait de Diane.</p>
+
+<p>De sa vie, Étienne n'avait rêvé, jusqu'au moment où les traits de Diane
+de Penhoël avaient surgi, vivants, de la toile, sous son pinceau timide
+et comme incertain. Maintenant, quand il était seul avec son tableau,
+il rêvait.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_257">257</span>
+Il aimait Diane, Diane l'aimait. Ils ne se parlaient jamais d'amour.</p>
+
+<p>Dans les longues causeries qu'ils cherchaient et qui les faisaient
+heureux, ils n'avaient guère qu'un seul sujet d'entretien. C'était un
+choix bizarre; ils causaient de Paris.</p>
+
+<p>L'artiste sans souci enseignait la grande ville à la jeune fille de
+Bretagne.</p>
+
+<p>La jeune fille écoutait, curieuse, émue. Ce n'était jamais elle qui
+changeait de conversation, et c'était toujours elle qui ramenait la
+première le nom de Paris pour interroger, pour savoir...</p>
+
+<p>Ses yeux brillants s'animaient. Il y avait en elle un secret dont
+Étienne n'avait point sa part.</p>
+
+<p>Paris! c'était un conte de fées! la ville où la femme est reine, où
+les rêves se réalisent, où le vrai touche au merveilleux, où nulle
+espérance n'est folle!...</p>
+
+<p>Étienne disait parfois en finissant:</p>
+
+<p>&mdash;On y souffre comme ailleurs, Diane... plus qu'ailleurs... et Dieu
+veuille que vous gardiez toujours votre douce vie de Bretagne!</p>
+
+<p>Diane ne répondait point. Elle retournait auprès de sa s&oelig;ur dont la
+nature, moins réfléchie, avait aussi moins d'audace, mais qui pourtant
+se laissait prendre aux fougueuses imaginations de Diane.</p>
+
+<p>Paris! Paris! c'était leur songe aimé...</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span>
+Mais si, tout à coup, on leur eût montré la route ouverte et la
+chaise de poste attelée, eussent-elles osé? eussent-elles voulu?
+Madame, qu'il aurait fallu quitter! et Blanche, le pauvre ange!...</p>
+
+<p>Roger de Launoy, leur compagnon d'enfance, songeait, lui aussi, à
+Paris. Il était fier. La douceur de son caractère ne l'empêchait point
+de ressentir profondément la froideur avec laquelle Penhoël le traitait
+depuis l'arrivée des étrangers au manoir.</p>
+
+<p>Robert et Lola s'étaient emparés du maître, qui ne voyait plus que
+par leurs yeux. Tous ceux qu'on aimait avant cela étaient devenus
+indifférents, pour ne rien dire de plus. Sans Madame, qu'il chérissait
+d'une tendresse respectueuse et dévouée, sans Cyprienne qu'il aimait
+d'amour, Roger de Launoy aurait quitté le manoir déjà depuis longtemps.</p>
+
+<p>Que fût-il devenu? Il ne savait, mais il était intelligent et il avait
+du c&oelig;ur...</p>
+
+<p>Aujourd'hui ces préoccupations étaient mises de côté. On était tout
+à la fête; on riait, on se croyait heureux! Les deux jeunes filles
+portaient toujours leurs costumes de paysannes, mais on eût pu croire
+que c'était pure coquetterie, tant la jupe courte et le spencer collant
+leur allaient à merveille. Leurs tailles charmantes ressortaient <span class="pagenum" id="Page_259">259</span>
+sous la futaine; les souliers à boucles d'étain ne pouvaient grossir
+leurs pieds délicats et mignons; l'étroit serre-tête lui-même, qui
+laissait échapper à profusion les masses bouclées de leurs cheveux
+châtains, était à leur front comme un bandeau virginal, et mêlait à
+la distinction noble de leurs traits la naïve séduction des beautés
+rustiques.</p>
+
+<p>C'était plaisir de les voir sauter sur l'herbe, gracieuses et légères
+comme des fées. Il émanait d'elles une gaieté vive et à la fois douce
+qui gagnait de proche en proche et qui était le charme du bal.</p>
+
+<p>Chacun, à son insu, se ressentait de leur contact; la pauvre Blanche
+elle-même, si pâle et si frêle, souriait, entraînée par leurs sourires.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant des moments où la joie des deux jeunes filles
+semblait se voiler tout à coup; c'était lorsque leurs yeux se
+tournaient vers Madame, qui poursuivait lentement sa promenade au bras
+de Jean de Penhoël.</p>
+
+<p>Ces trois dernières années semblaient avoir pesé cruellement
+sur Madame. Sa belle tête s'inclinait maintenant fatiguée, et
+la résignation morne qui était sur son visage ressemblait à du
+découragement.</p>
+
+<p>L'oncle Jean la contemplait avec un amour de père. Dans les grands yeux
+bleus du vieillard, <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> baissés mélancoliquement sur sa nièce aimée,
+on lisait l'immense désir de soulager et de consoler.</p>
+
+<p>Mais la consolation était impossible sans doute, car l'oncle Jean se
+taisait comme s'il n'eût point pu trouver de paroles.</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne voyaient cela, et le regard furtif qu'elles
+échangeaient alors donnait à penser que leur joie d'enfant n'avait que
+les apparences de la franchise.</p>
+
+<p>Elles voyaient encore autre chose, et c'était bien étrange!</p>
+
+<p>Robert de Blois, qui dansait toujours avec Blanche, se tournait de
+temps en temps vers Madame et lui faisait des signes.</p>
+
+<p>Diane et Cyprienne avaient cru d'abord se tromper, mais il n'y avait
+plus à douter. Madame, à deux ou trois reprises différentes, avait
+répondu du regard et du geste aux signes de Robert de Blois, de l'homme
+dont la présence au manoir empoisonnait sa vie et menaçait l'avenir de
+son enfant!...</p>
+
+<p>C'était inexplicable.</p>
+
+<p>Mais le bal était charmant par cette chaude soirée, sous les arbres
+touffus. A part Diane et Cyprienne, personne ne s'inquiétait de ces
+petits mystères qui s'agitaient sourdement sous la surface tranquille
+de la vie du manoir.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_261">261</span>
+Si la partie grave de la société prévoyait, nous allions dire
+espérait quelque malheur, c'était dans un avenir lointain encore.
+Le seul accident que l'on pût redouter ce soir, c'était quelque
+malencontreuse averse venant clore la fête au meilleur moment.</p>
+
+<p>Aussi chacun tressaillit de surprise et d'effroi lorsqu'on entendit,
+au milieu du bal, un de ces cris plaintifs qu'arrache la souffrance
+soudaine et intolérable.</p>
+
+<p>L'orchestre se tut; les danses cessèrent, et la galerie se leva d'un
+commun mouvement.</p>
+
+<p>Tous les regards effrayés, ou seulement curieux, se portèrent à la fois
+vers l'endroit d'où la plainte était partie.</p>
+
+<p>On vit Blanche de Penhoël, immobile et comme morte, étendue tout de son
+long sur l'herbe.</p>
+
+<p>Robert de Blois était à genoux auprès d'elle et appuyait sa main contre
+son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Roger, Diane et Cyprienne s'élancèrent en même temps; mais ce fut
+Madame qui arriva la première auprès de sa fille.</p>
+
+<p>Il faut renoncer à peindre tout ce qu'exprimait en ce moment le visage
+désolé de Marthe de Penhoël.</p>
+
+<p>Un rouge ardent et fiévreux avait remplacé la pâleur de sa joue.
+L'épouvante qui glaçait son <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> âme de mère était dans ses yeux.
+Sa main, forte en cet instant comme la main d'un homme, repoussa
+brusquement Robert de Blois, que le choc fit chanceler.</p>
+
+<p>Elle souleva Blanche sans effort apparent et la soutint, renversée,
+entre ses bras. Blanche, évanouie, ne respirait plus.</p>
+
+<p>Comme Cyprienne et Diane s'empressaient, inquiètes autour d'elle,
+Madame les éloigna d'un geste impérieux.</p>
+
+<p>Robert se rapprocha et s'inclina jusqu'à effleurer presque son oreille.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas!... murmura-t-il froidement.</p>
+
+<p>Un éclair de haine brilla au milieu de la détresse désespérée qui
+voilait le regard de Marthe de Penhoël.</p>
+
+<p>Mais elle fit sur elle-même un effort violent et se contraignit à
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oublie rien! dit-elle tout bas.</p>
+
+<p>Puis elle reprit en s'adressant à Roger et aux deux filles de l'oncle
+Jean:</p>
+
+<p>&mdash;Amusez-vous, mes enfants... Voici Blanche qui rouvre les yeux... je
+vais vous la ramener tout à l'heure bien guérie...</p>
+
+<div class="footnote npage">
+<p><b>NOTES</b></p>
+
+<p class="sep2"><span class="label"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1">[1]</a></span>
+Petit nom de Satan dans les campagnes de
+l'Ille-et-Vilaine.</p>
+
+<p class="sep2"><span class="label"><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2">[2]</a></span>
+Vapeur qui s'élève vers le milieu du marais de Glénac,
+au-dessus du dangereux tournant de Trémeulé. Les bonnes gens voient
+dans cette brume épaisse et blanche la forme d'une femme de taille
+colossale. Il y a dans le pays une longue légende à ce sujet, et la
+mort de tous les malheureux engloutis par le gouffre passe sur le
+compte de la <i>femme blanche</i>.</p>
+
+<p class="sep2"><span class="label"><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3">[3]</a></span>
+Les bonnes gens de la campagne morbihanaise confondent,
+sous le nom de <i>belles-de-nuit</i>, les fleurs que nous appelons ainsi,
+les étoiles, et les jeunes filles mortes avant le mariage. Cette
+romance, &oelig;uvre de quelque troubadour indigène, n'est qu'une
+imitation insuffisante du chant original en langue bretonne. Nous
+citons tout au long la traduction littérale de ce chant, d'autant plus
+volontiers qu'elle ne se trouve point dans l'admirable recueil des
+poésies bretonnes, publié par M. Théodore de la Villemarqué.</p>
+
+<p class="sep2 cent">LES BELLES-DE-NUIT.</p>
+
+<p class="sep0">«Petite fille, petite étoile, petite fleur!...</p>
+
+<p class="sep0">«La belle-de-nuit est la fleur aimée de la Vierge Marie.</p>
+
+<p class="sep0">«La petite fleur plus rose que la rose, plus blanche que le lis,
+bleue comme l'azur du paradis.</p>
+
+<p class="sep0">«La fleur qui se penche, au matin, semblable à la chrétienne qui
+prie...»</p>
+
+<hr class="midi" />
+
+<p class="sep0">«La belle-de-nuit est la petite étoile, pur diamant du ciel.</p>
+
+<p class="sep0">«L'étoile qui donne du courage quand on chemine avant le soleil
+par les sentiers froids, encore pleins de fantômes...»</p>
+
+<hr class="midi" />
+
+<p class="sep0">«La belle-de-nuit est la jeune fille morte, la jolie et la douce!
+morte d'amour...</p>
+
+<p class="sep0">«La pauvre fille pâle, qui pleure le long de l'eau et que les
+c&oelig;urs tristes écoutent.</p>
+
+<p class="sep0">«La jolie et la douce qui avait seize ans, hélas! quand nous la
+couchâmes sous l'herbe...</p>
+
+<p class="sep0">«Le soir elle est derrière les saules, tout habillée de blanc
+comme une fiancée. Ce vent qui se plaint dans les branches, c'est
+son haleine...</p>
+
+<p class="sep0">«Cette perle que le soleil du matin fait luire sur la feuille
+tombée, c'est une larme de ses pauvres yeux...</p>
+
+<p class="sep0">«Petite fille, petite étoile, petite fleur!...»</p>
+
+<p class="sep2"><span class="label"><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4">[4]</a></span>
+Tir au fusil.</p>
+</div>
+
+<p class="sep4 cent t4">FIN DU TOME PREMIER.</p>
+
+<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES<br />
+<span class="t5">DU PREMIER VOLUME</span></h2>
+
+<table summary="Table" class="sepb">
+ <tr style="height: 4em;">
+ <td colspan="3"><b>Première partie</b><br />Le déris</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">I</td>
+ <td class="tdl">Le Mouton couronné</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">II</td>
+ <td class="tdl">Une redingote à deux</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">III</td>
+ <td class="tdl">L'absent</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">IV</td>
+ <td class="tdl">Boston de Fontainebleau</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">V</td>
+ <td class="tdl">Chanson bretonne</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">VI</td>
+ <td class="tdl">Deux propriétaires</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_115">115</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">VII</td>
+ <td class="tdl">Les ressources de Bibandier</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_135">135</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">VIII</td>
+ <td class="tdl">Le déris</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_151">151</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">IX</td>
+ <td class="tdl">Un hôte charmant</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_165">165</a></td>
+ </tr>
+ <tr style="height: 4em;">
+ <td colspan="3"><b>Deuxième partie</b><br />Le manoir</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">I</td>
+ <td class="tdl">L'Érèbe</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_191">191</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdn">II</td>
+ <td class="tdl">La fête</td>
+ <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td>
+ </tr>
+</table>
+
+<div class="box sep4 handonly npage" id="cor_list">
+
+<p>Corrections:</p>
+
+<table summary="Corrections">
+ <tr>
+ <td class="tdp">Page</td>
+ <td class="tdl">&nbsp;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_1">88</a></td>
+ <td class="tdl">«Carantoir» remplacé par «Carentoir»
+ (qui était cabaretier à Carentoir).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_2">129</a></td>
+ <td class="tdl">«Gauthier» par «Gautier»
+ (Notre nouveau marié s'appelle Gautier).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_3">153</a></td>
+ <td class="tdl">«s» par «su»
+ (Un sentiment dont Penhoël n'aurait point su).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_4">193</a></td>
+ <td class="tdl">«Sen» par «Sein»
+ (île de Sein).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_5">225</a></td>
+ <td class="tdl">«sais-je» par «suis-je»
+ (&mdash;Le suis-je?... prononça le nabab).</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdp"><a href="#cor_6">241</a></td>
+ <td class="tdl">«air» par «aire»
+ (allumé dans l'aire de la métairie).</td>
+ </tr>
+
+</table>
+</div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43408 ***</div>
+</body>
+</html>