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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-07 17:22:57 -0800 |
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MELINE. + + 1850 + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + +LE DÉRIS. + + + + +I + +LE MOUTON COURONNÉ. + + +En 1817, la principale auberge de la ville de Redon était située sur le +port et avait pour enseigne un bélier noir, coiffé d'une auréole. + +On connaissait le _Mouton couronné_ à Rennes, à Vannes et jusqu'à +Nantes; bon logis à pied et à cheval, tenu par le père Géraud, ancien +cuisinier au long cours. + +Redon est une cité de trois mille âmes, assise sur les confins de la +Loire-Inférieure et de l'Ille-et-Vilaine, au bord même de la rivière +qui donne son nom à ce dernier département. Malgré son nom romain, +elle renferme peu de monuments remarquables, et la maison de maître +Géraud, portant six fenêtres de façade, rivalisait avec les édifices +affectés aux plus illustres destinations; c'était bâti en bonnes +pierres comme la sous-préfecture, et grand comme la gendarmerie. + +Devant la maison et au delà de l'étroite bande du quai, la Vilaine +roulait ses eaux marneuses et saumâtres; à marée haute, les petits +navires caboteurs venaient jusque sous les fenêtres de l'auberge. + +Les samedis au soir ou les jours de marché, vous eussiez eu de la peine +à trouver une petite place dans l'établissement de maître Géraud. Il +avait la triple clientèle des marins du port, des métayers et des +gentilshommes. Bien souvent, quand toutes les chambres étaient pleines, +la chaude et vaste cuisine servait de dortoir à un bataillon serré de +matelots et de marchands de bœufs. + +Aussi le père Géraud faisait-il d'excellentes affaires. Bien qu'il fût +vieux déjà, les demoiselles du petit commerce de Redon supputaient +parfois, dans leurs rêves, la somme probable de ses économies. Mais le +père Géraud semblait ennemi du mariage, et comme il n'avait point de +parents, chacun se demandait à qui profiteraient, un jour venant, +ses honnêtes et rondes épargnes. + +On était au milieu de l'automne, et ce n'était ni jour de foire ni +veille de dimanche. Le _Mouton couronné_ chômait ou à peu de chose +près. La cendre était froide dans les fourneaux de la cuisine; les +crocs de fer des landiers ne soutenaient point de broches, et nulle +marmite ne pendait à la grande crémaillère. + +Maître Géraud pouvait fumer sa pipe à l'aise sur le parapet du port. Il +n'y avait dans toute son auberge qu'une seule chambre occupée; encore +était-ce par des hôtes de hasard à qui le père Géraud, courtois envers +tout le monde, mais sachant graduer ses politesses, ne devait point +la respectueuse visite à laquelle s'attendaient ses vieux et fidèles +habitués. + +Ils étaient arrivés on ne savait trop d'où: deux hommes et une jeune +dame. Leurs vêtements et leur apparence de lassitude semblaient +annoncer une longue course à pied; mais le maître du _Mouton couronné_ +n'avait point de défiance, et les avait crus sur parole lorsqu'ils lui +avaient dit descendre de la voiture de Rennes. + +Naturellement, leur bagage était resté au bureau. + +La jeune dame avait une mise plus que modeste. Malgré le froid +humide d'une journée de novembre, c'était une robe d'indienne qui +dessinait la fine cambrure de sa taille. Un petit châle d'étoffe légère +et un chapeau de paille, où s'attachait un voile, complétaient sa +toilette. + +Il y avait en tout cela quelque chose d'indigent et de malheureux; +mais vraiment la jeune femme relevait son costume. Bien qu'on ne pût +apercevoir son visage, on devinait la grâce et la beauté derrière +les plis épais de son voile. Malgré ce grand air, un aubergiste des +environs de Paris eût tiré assurément de la robe d'indienne et du +chapeau de paille quelque dédaigneuse conclusion, mais notre hôte était +habitué aux mœurs économes et prudentes des châtelaines d'alentour. +Il savait qu'en voyage, le long des routes de Bretagne, on trouve +parfois des comtesses et des marquises fort étrangement accoutrées. + +L'un des deux hommes était en blouse; l'autre portait un pantalon et +un habit de coupe élégante, mais qui gardaient de nombreuses traces de +boue à demi effacées. + +En somme, ces trois voyageurs n'étaient pas le Pérou, mais le _Mouton +couronné_, auberge principale de la ville de Redon, en recevait encore +souvent de plus mal habillés, qui avaient de bons écus de six livres +dans leurs poches. + +En Bretagne, surtout, il est dangereux de juger les gens sur +l'apparence. + +Il était environ deux heures après midi. Nos voyageurs avaient été +installés dans une chambre à deux lits, donnant sur le port. Un feu +de bois vert fumait et petillait dans la cheminée. Tandis qu'une +servante joufflue, coiffée du _pignon_ morbihanais, étendait une rude +nappe de chanvre sur la table, l'homme à la blouse et son compagnon +brûlaient leurs pieds humides dans les cendres du foyer. On ne voyait +plus la jeune dame, dont le châle et le chapeau étaient accrochés +à l'espagnolette d'une croisée; mais, dans les moments de silence, +on entendait son souffle égal et doux derrière les rideaux de serge +épaisse de l'un des deux lits. + +—Faut-il mettre trois couverts? demanda la fille. + +L'homme à la blouse ouvrait la bouche pour répondre affirmativement, +mais son compagnon lui coupa la parole. + +—N'en mettez que deux! dit-il avec un accent dur et railleur. + +Puis il ajouta entre ses dents: + +—Qui dort dîne... + +La servante sortit après avoir reçu l'injonction de hâter le repas. + +Nos deux voyageurs, malgré la différence de leurs habits, +semblaient entre eux sur le pied d'une égalité parfaite. A bien les +considérer même, on aurait pu reconnaître, chez celui qui portait +un costume bourgeois, une sorte de déférence combattue. Ils étaient +jeunes tous les deux et assez beaux garçons. Le bourgeois, qui avait +nom Blaise, était un gaillard bien découplé, muni de larges épaules, +et montrant, quand il souriait, deux rangées de dents blanches comme +l'ivoire. Il avait une grosse figure rougeaude et des cheveux blonds +crépus. Le caractère de sa physionomie était une jovialité un peu +brutale, qui se voilait, en ce moment, sous un nuage de mauvaise humeur +non équivoque. + +Les bons amis de Blaise ignoraient, à ce qu'il paraît, son nom de +famille, car, pour le distinguer du commun des Blaises, on l'avait +surnommé _l'Endormeur_. + +L'autre pouvait compter vingt-cinq ans tout au plus, ce qui ne +l'empêchait pas d'avoir dans son passé cinq ou six romans d'un certain +intérêt. Ceux qui le connaissaient intimement lui savaient plus d'un +nom; en ce moment il s'appelait Robert, dit _l'Américain_. Il était un +peu plus petit que son compagnon, et ses membres n'avaient pas la même +apparence de vigueur; mais sa taille était admirablement prise, et la +souplesse de ses mouvements n'excluait point la force. + +Il avait les traits aquilins et sculptés énergiquement; son front +large et couvert d'une forêt de cheveux noirs respirait la volonté +patiente, et il y avait une sorte de puissance dans le dessin hardi +de sa lèvre charnue, qui ressortait, rouge comme du sang, sur le fond +basané de son teint. + +A le voir, quand ses paupières étaient closes, on l'eût jugé pour un +de ces esprits robustes, audacieux, infatigables, qui cherchent la +lutte et se haussent à la taille de tout danger. On eût admiré la forme +ovale de son visage, et cette chaude pâleur de sa joue, sous laquelle +jouaient des muscles d'acier. Mais s'il venait à ouvrir les yeux, le +caractère de sa physionomie changeait comme par enchantement. Il y +avait dans son regard, qui ne savait point se fixer, une agitation +nerveuse et inquiète. C'était quelque chose d'étrange et de pénible: de +grandes prunelles noires, incessamment mobiles, jetant çà et là leurs +œillades aiguës et manœuvrant comme la pointe d'une épée qui +cherche à tromper la parade. + +Ceci, bien entendu, lorsque M. Robert était hors de garde et se croyait +à l'abri de toute investigation curieuse; car M. Robert mettait à +profit l'axiome de la philosophie antique: il se connaissait lui-même +et n'ignorait aucun de ses petits défauts. Il avait fait maintes +fois ses preuves en sa vie et pouvait se grimer à l'occasion aussi bien +que pas un comédien de mérite. + +Ils étaient l'un vis-à-vis de l'autre, aux deux coins de la cheminée, +regardant fumer le feu de bois vert et plongés dans une rêverie qui ne +paraissait point être fort gaie. + +—Satané voyage! dit tout à coup Blaise en donnant un grand coup de +pied dans les bûches du foyer; c'est pourtant toi, Robert, qui as eu +l'idée de venir dans ce pays de loups!... + +Robert prit les pincettes massives et rétablit la symétrie du feu. + +—L'idée peut être mauvaise, répliqua-t-il, comme elle peut être +bonne... Ce n'est pas une raison pour brûler notre seule paire de +bottes. + +Il y avait en effet la même différence entre les chaussures de nos deux +voyageurs que dans le surplus de leur toilette; Robert avait de vieux +souliers éculés et béants, tandis que Blaise, dit l'Endormeur, portait +des bottes en assez bon état. + +Ce dernier frappa violemment son talon contre terre. + +—Il me prend des envies!... grommela-t-il en fronçant ses gros +sourcils blonds, quand je t'entends parler comme ça, M. Robert!... Dire +que voilà des mois que nous courons la pretantaine, cherchant +toujours le pays où les mauviettes tombent toutes cuites du ciel!... A +Paris, au moins, avec Bibandier, on pouvait gagner sa vie... + +—Mauvaise société! interrompit Robert, qui restait toujours, les yeux +baissés, dans une attitude de chagrine insouciance; Bibandier est au +bagne à cette heure. + +—Au bagne, on mange! murmura Blaise. + +L'Américain releva sur lui ses yeux mobiles et perçants; leurs regards +se choquèrent; Blaise tourna la tête en haussant les épaules. + +—Oui, oui..., pensa-t-il tout haut, tu as l'air comme ça d'un malin +et c'est pour cela que je t'ai suivi! Mais tu n'en sais pas plus long +que les autres, mon garçon!... Nous voilà au bout de notre rouleau... +Qu'as-tu fait de bon pendant ces six mois? + +—J'ai tâché..., commença Robert. + +—Peuh!... fit le gros blond; tu tâcheras toute ta vie!... Moi, je +n'aime pas les gens qui ont des idées... avec eux, on n'a qu'une +chance, c'est de se casser le cou. + +Robert ramena son regard vers le foyer où une flamme rougeâtre +commençait à courir parmi la fumée. + +—J'en ai une idée, pourtant!... murmura-t-il. + +L'Endormeur fit comme s'il ne l'avait point entendu. + +—Je peux bien te dire ce que tu as fait, moi!... reprit-il; tu m'as +empêché de travailler, chaque fois que je l'ai voulu... + +—Misères!... dit l'Américain avec mépris. + +—Tu m'as fait toujours pousser en avant, poursuivit Blaise, en me +montrant au bout du voyage je ne sais quelle chimère que j'ai eu la +sottise de prendre au sérieux... + +—Patience!... + +—Patience!... mais nous voilà maintenant à plus de cent lieues de +Paris, avec un habit pour deux et quelques francs!... + +—Sept francs soixante, interrompit l'Américain, qui compta dans le +creux de sa main le contenu de sa poche. + +—Et, par-dessus le marché, poursuivit encore Blaise, dont la colère +faisait place peu à peu à la tristesse, une grande fille que nous +traînons partout... et qui mange!... + +Robert remit son argent sous sa blouse; ses paupières eurent un +battement rapide. + +—Elle est bien belle!... murmura-t-il avec une emphase contenue. + +—A quoi ça peut-il nous servir?... + +L'Américain jeta un regard de côté vers le lit, dont les rideaux +de serge cachaient sa compagne de voyage. + +Puis il prit un air de mystérieuse importance pour répliquer: + +—A tout! + +Blaise mit ses deux coudes sur ses genoux et ne répondit que par un +geste de fatigue ennuyée. + +Il y eut un silence, pendant lequel Robert, attentif et les sourcils +rapprochés par la réflexion, semblait poursuivre une pensée chère. + +Au bout de deux ou trois minutes, une bonne odeur de cuisine, montant +des profondeurs du rez-de-chaussée, filtra par les fentes de la porte +et vint embaumer l'atmosphère de la chambre. + +L'Endormeur se redressa et aspira une forte bouffée de cet air tout +plein de promesses. Ses narines se gonflèrent; sa face s'épanouit en un +gros sourire gourmand. + +—Au diable! s'écria-t-il presque gaiement; nous aurons le temps +de nous battre quand les sept francs seront mangés!... Aide-moi à +rapprocher la table, Robert... Nous allons trinquer encore une fois, +les pieds au feu, comme de bons camarades! + +L'Américain ne fit pas plus d'attention à ce retour subit de joyeuse +humeur qu'à la récente colère de Blaise. Il prêta son aide sans mot +dire, et la table fut poussée jusqu'auprès du foyer. + +La servante revenait en ce moment avec une magnifique omelette et +une épaule de mouton à peine entamée. + +Nos deux compagnons s'assirent l'un vis-à-vis de l'autre, et durant un +gros quart d'heure, leurs bouches pleines ne donnèrent passage qu'à +de rares paroles. C'étaient deux vaillants mangeurs; Blaise surtout +engloutissait les morceaux avec un entrain au-dessus de tout éloge. + +L'omelette et l'épaule de mouton s'évanouirent, arrosées par un petit +vin nantais qui se buvait comme du cidre. + +Il ne resta bientôt plus sur la table qu'un os merveilleusement +nettoyé, avec un tout petit morceau de fromage. + +Blaise tendit le bras pour saisir cette dernière proie, mais il +rencontra la main de Robert, qui semblait vouloir défendre l'assiette. + +—Nous partagerons, dit-il en riant. + +—Ce n'est pas pour moi, répliqua l'Américain. Lola n'a pas mangé +depuis hier. + +La figure de Blaise se rembrunit. + +—Lola!... Lola!... grommela-t-il entre ses dents. + +Puis il ajouta tout haut: + +—M. Robert, tu es comme ces mendiants imbéciles qui jeûnent pour +garder un morceau de pain à leur caniche... mais, cette fois, tu as +trop tardé; il fallait économiser sur ta part. + +L'œil de Robert eut un rayonnement hostile, mais sa main se retira. + +—Tu n'as pas de cœur!... murmura-t-il. + +—J'ai faim, répliqua le gros garçon. + +Il vida dans le verre de son compagnon le reste de la dernière +bouteille, et frappa sur la table à grand bruit. + +—D'autre vin! cria-t-il à la servante qui accourait; du tabac et des +pipes!... + +Quelques secondes après, ils ne se voyaient plus qu'à travers un nuage. +Blaise était dans un état de béatitude incomparable; il ne songeait +ni à la veille ni au lendemain. Robert lui-même avait évidemment subi +l'influence heureuse du copieux repas qui venait après une longue +diète; son visage exprimait le bien-être et le repos; mais il semblait +réfléchir toujours. + +—Est-ce que tu me gardes rancune? demanda l'Endormeur. + +—Pourquoi?... + +—Pour Lola. + +—Non. + +—A la bonne heure!... Vois-tu bien, Robert, si je te savais amoureux, +je te passerais pas mal de choses... Mais du diable si tu es capable +d'être amoureux, toi! + +Robert, qui venait de bourrer sa pipe, regardait machinalement les +lignes imprimées sur le papier du cornet à tabac. + +Tout à coup ses yeux brillèrent en même temps que de profondes rides se +creusaient à son front. + +—Comme cela ferait notre affaire!... murmura-t-il. + +Et, au lieu de répondre à la muette question que lui adressait le +regard de Blaise, il ajouta: + +—Cinq mille francs de contributions directes!... ça suppose bien +quarante mille livres de rente... n'est-ce pas, l'Endormeur? + +—A peu près. + +—Quarante mille livres de rente en bons immeubles!... Toi qui as été +dans les affaires, Blaise, combien ça peut-il valoir en capital? + +—C'est selon les pays. + +—En Bretagne... ici... aux environs de Redon? + +Blaise compta sur ses doigts; il était d'humeur à se prêter à toute +fantaisie. + +—Ici, répliqua-t-il, on afferme mal. Il faut bien des bouts de terre +pour faire mille francs de rente... Ça doit valoir douze à quinze cent +mille francs. + +Robert s'agita sur sa chaise et ses yeux brillèrent davantage. + +Il versa le tabac sur la nappe et déroula le cornet, afin de lire +mieux. + +On eût dit que les lignes tracées sur ce chiffon de papier avaient +un mystérieux pouvoir, tant l'émotion de l'Américain était visible. + +—Quinze cent mille francs! répétait-il en caressant le cornet du +regard; ça vaut la peine, au moins!... + +L'Endormeur se pencha en avant pour voir ce mystérieux papier qui +semblait jeter son camarade en de si profondes rêveries. + +C'était tout simplement un rôle de contributions pour l'année 1816, +signé par M. le percepteur du canton de la Gacilly. + +Blaise se renversa sur le dossier de son siége. A tout hasard, il avait +espéré mieux. + +L'Américain, cependant, lisait lentement et à demi-voix: + + +«René-Charles-Julien le Tixier, vicomte de Penhoël, propriétaire, pour +sa maison de Penhoël et retenue, trois cent cinquante francs; pour +sa métairie de la Lande-Triste, soixante et quatorze francs; pour sa +chanvrière du Port-Corbeau et dépendances, cent cinquante francs; pour +sa métairie du Pré-Neuf, ensemble les taillis de Fontaine, cent francs.» + + +—Ça t'amuse?... interrompit l'Endormeur. + + +«Pour la maison dite de l'Aîné, poursuivit Robert, qui s'absorbait de +plus en plus dans sa lecture, et les moulins des Houssayes, sous le +haut pays, cent vingt-cinq francs. Pour le petit Penhoël avec la futaie +de Quintaine...» + + +Blaise bâilla; puis il se prit à siffler un air de chanson à boire. + +Robert interrompit sa lecture et se mit à contempler le papier avec de +grands yeux fixes. + +—Dire que j'avais l'idée! murmura-t-il en appuyant un doigt sur son +front, et que cela me tombe justement sous la main! + +—Le fait est que c'est un coup du ciel! répliqua Blaise; nous avons +sept francs et je ne sais plus combien de centimes; si nous achetions +le château de Penhoël, les moulins des _Broussailles_, la ferme de +n'importe quoi et la futaie de pretantaine?... + +Robert le regarda fixement et secoua la tête d'un air sérieux. + +—Je ne ris pas, dit-il. + +—Parbleu! je crois bien!... + +—J'ai une idée. + +Blaise fit la grimace. + +—Écoute, reprit l'Américain en rapprochant son siége et d'un ton si +positif que le gros blond perdit son sourire moqueur, nous n'avons +pas de quoi poursuivre notre voyage... nous n'avons pas de quoi +rebrousser chemin... Il faut nous établir ici. + +—Je ne demanderais pas mieux, commença Blaise. + +—Ne m'interromps pas... Paris est bon pour les folies, et les voyages +conviennent aux jeunes gens. Mais te voilà qui arrives à la maturité, +ami Blaise... et moi, je suis plus vieux que mon âge. + +—D'où il faut conclure, murmura l'Endormeur, qu'il y aurait pour nous +avantage à devenir des provinciaux paisibles et payant de notables +contributions... Je suis de ton avis. + +—Moi, je te dis de me laisser poursuivre... Nous sommes venus en +Bretagne sur sa réputation de bonne foi antique et de patriarcale +loyauté... De loin, j'avoue que je la regardais comme une terre +promise... j'ai perdu là-dessus quelques illusions... Mais, en somme, +si nous n'avons rien gagné, c'est que nous n'avons rien risqué... +J'attendais une occasion... je cherchais... nous étions trop riches... +Aujourd'hui nous sommes dans cette excellente situation qui gagna +toutes les grandes batailles: il nous faut vaincre ou mourir! + +Il éleva l'extrait du rôle des contributions au-dessus de sa tête. + +—Voilà le prix de la victoire! s'écria-t-il avec un véritable +enthousiasme; le total est de cinq mille francs, ce qui, d'après ton +propre calcul, donne quarante mille livres de rente, soit cinq cent +mille écus de capital!... Eh bien, au pis aller, quand il ne nous en +reviendrait que la moitié!... + +Le petit vin du Nantais n'abonde pas en principes alcooliques, mais nos +deux voyageurs en avaient bu une quantité considérable. Blaise était +rouge comme une cerise, et le sang se montrait sous la peau basanée de +Robert lui-même. + +Blaise se prit à rire à la conclusion du discours de son frère en +aventures; mais, sous ce rire, qui n'était plus de la franche moquerie, +perçait déjà un vague et secret espoir. + +Nous l'avons dit, Robert, quoique bien jeune, avait fait ses preuves. + +—Je me contenterais du pis aller, dit Blaise. + +—Le hasard est le plus fort de tous les dieux! reprit Robert et je +vois un augure dans ce chiffon qui me tombe du ciel... Veux-tu partager +l'aubaine? + +L'Endormeur hésita un instant, car il restait en lui une bonne dose +d'incrédulité. + +—Décide-toi, poursuivit Robert; à la rigueur, je puis me passer +de ta compagnie... et, franchement, s'il n'était pas pénible... et +dangereux... d'abandonner un bon camarade tel que toi, j'aimerais +à tenter seul l'aventure... + +Blaise, à son tour, rapprocha son siége. + +—Voyons ton idée? dit-il en mettant définitivement de côté son sourire. + +—Acceptes-tu? + +—Quand tu m'auras expliqué... + +—C'est à prendre ou à laisser... Acceptes-tu? + +—J'accepte. + +—Touche là! dit l'Américain dont le regard inquiet prit tout à coup +une fixité résolue; et gare à celui qui renoncera! + +Il se leva et alla ouvrir la porte de la chambre pour voir si par +hasard quelque oreille curieuse n'était point aux écoutes. Il n'y avait +personne dans le corridor. + +En revenant vers le foyer, il s'arrêta devant le lit où reposait sa +compagne de voyage, et en écarta les rideaux doucement. + +Le jour qui pénétra par cette ouverture éclaira une charmante figure de +jeune femme. + +C'était un visage d'une régularité parfaite, mais dont les traits, +fatigués déjà et pâlis, avaient comme un voile de froideur morne. +Peut-être était-ce l'effet de la souffrance ou du sommeil. Lola dormait +profondément. Son front et sa joue se cachaient à moitié sous les +boucles prodigues d'une chevelure noire en désordre. + +Lola s'était jetée tout habillée sur le lit. Elle y gardait la pose +que son extrême fatigue lui avait conseillée au moment de l'arrivée. Sa +tête s'appuyait sur son bras; tout son corps s'affaissait en un abandon +avide de repos. L'étoffe usée de sa robe dessinait ses formes exquises +et jeunes, comme ces indiscrètes draperies que le statuaire colle sur +le nu. + +Robert avait raison: elle était bien belle! + +Il la contempla un instant dans son sommeil de plomb; puis il laissa +retomber les rideaux de serge. + +Un sourire satisfait errait autour de sa lèvre bombée. + +L'Endormeur attendait; ses yeux disaient une curiosité impatiente. + +Robert reprit sa place auprès du feu, et emplit les deux verres +jusqu'aux bords. + + + + +II + +UNE REDINGOTE A DEUX. + + +Robert s'était recueilli un instant. + +—Suis-moi bien, dit-il d'un ton très-froid et en sablant son vin de +Nantes à petites gorgées. Il y a ici un jeune homme fort riche et de +bonne maison qui voyage avec son domestique. + +—Où ça? demanda Blaise dont le regard fit ingénument le tour de la +chambre. + +—Ne te donne pas la peine de chercher, répliqua l'Américain. Le jeune +homme riche et son domestique, c'est toi et c'est moi. + +—Ah!... fit l'Endormeur dont la bouche large resta entr'ouverte. + +—Nous n'avons qu'un habit, poursuivit Robert en forme d'explication; +et il faut pouvoir se présenter si l'on veut faire quelque chose... + +—C'est juste, dit l'Endormeur qui entrevoyait vaguement l'idée de +son camarade; mais c'est que ça peut durer longtemps, et une fois la +comédie entamée, nous ne pourrons plus changer de rôle comme par le +passé. + +Blaise faisait ici allusion aux règles équitables et fraternelles qui +régissaient l'association. Ils avaient quitté tous les deux Paris, +où leur industrie subissait peut-être une de ces crises qui jettent +périodiquement sur la province une nuée de bons garçons de leur sorte. +On leur avait parlé de la Bretagne, ce paradis de bonne foi antique, +où la défiance n'a point encore pénétré. Ils étaient venus l'esprit +tout plein de pensées de conquête, comme Pizarre ou Cortès à la veille +de vaincre Montézume ou les Incas. Mais de Paris à Redon la route est +longue, et ils s'étaient arrêtés plus d'une fois en chemin. On avait +fait argent de tout. + +Depuis que le dernier habit avait été vendu pour subvenir aux frais du +voyage, les deux compagnons se partageaient loyalement les bénéfices de +la redingote. Chacun avait son jour pour porter les bottes presque +neuves, le chapeau noir et le reste du costume bourgeois. Le lendemain +venaient les gros souliers invalides, la blouse et la casquette. + +Robert mit son verre vide sur la table. + +—Il s'agit d'une fortune! dit-il sans élever la voix, mais avec +emphase; voilà des mois entiers que j'arrange tout cela dans ma tête... +J'aime à mûrir un projet, vois-tu bien, et si nous n'étions pas au bord +du fossé, j'attendrais volontiers encore... + +—Quant à cela, interrompit Blaise, moi j'aime assez à faire les choses +en deux temps; mais reste à savoir qui sera le maître et qui sera le +domestique... + +L'Américain plongea sa main sous sa blouse et ramena un jeu de cartes +dont la couleur annonçait un fort long usage. + +—On peut jouer ça, dit-il. + +L'Endormeur regardait avec une certaine défiance les doigts de son +compagnon, qui mettait à brouiller les cartes une surprenante agilité. + +—Hum!... fit-il en secouant la tête; c'est que tu joues diablement +bien, M. Robert! + +Celui-ci cessa de mêler son paquet de cartes. + +—Il y a un autre moyen, murmura-t-il; partageons et séparons-nous! + +Blaise fronça le sourcil et ne répondit point. + +—Mais, surtout, décidons-nous! reprit l'Américain d'un ton +délibéré. Tu pourras m'être fort utile, sans doute; mais en somme, je +ne sais pas encore à quoi!... Pas de surprise!... si l'affaire ne te va +pas, je te rends ta parole! + +—Bien obligé! grommela Blaise; j'aime mieux jouer. + +—Réfléchis bien!... Il ne s'agit ni d'un jour ni d'une semaine... ça +peut durer longtemps, comme tu dis, et une fois l'affaire lancée, je le +répète, gare à qui reculera! + +—Mais, objecta l'Endormeur, le perdant ne sera domestique que pour la +montre? + +—Pas tout à fait!... Assurément, dans le tête-à-tête, nous resterons +deux bons amis comme autrefois... mais, pour tout ce qui regarde +l'affaire, il faudra que le maître puisse commander et que le +domestique obéisse. + +—Diable!... fit Blaise en se grattant l'oreille. + +—Quant à la conduite à tenir devant les étrangers, je n'ai pas besoin +de t'en parler... + +—Sans doute... + +—Tant que durera l'affaire, depuis le premier jour jusqu'au dernier, +respect et obéissance! + +—Mais, dit Blaise, en définitive, combien de temps ça pourrait-il se +prolonger?... + +—Je n'en sais rien. + +—Un mois? + +L'épaule de l'Américain eut un mouvement significatif. + +—Six mois? reprit Blaise; pas possible! + +—Six mois... un an... deux ans, répliqua Robert; on ne peut rien +préciser. + +—Ah çà! s'écria Blaise en fixant sur lui ses gros yeux bleus, tu es +donc bien sûr de gagner la partie? + +Un imperceptible sourire releva la lèvre de l'Américain, qui retint sa +réponse durant deux ou trois secondes. + +—J'y compte, dit-il enfin d'un ton de persuasive franchise. Pourquoi +m'en cacherais-je? Mais quand je devrais perdre dix fois, j'engagerais +encore la partie... Qu'est-ce qu'un an ou deux de travail et de +peine?... et le maître, d'ailleurs, n'aura-t-il pas plus de mal que +le domestique?... Vois-tu, je sens que je ne suis pas à ma place dans +cette vie d'aventures... J'ai des goûts honnêtes et paisibles... Je +regarde le but avant de mesurer l'épreuve... Que diable! mon garçon, il +faut un peu de philosophie! Quand on a la perspective de mourir de faim +un jour ou l'autre, on ne raisonne pas comme un millionnaire... Je n'ai +rien, et je me demande ce que je ne ferais pas pour avoir quelque chose. + +L'Endormeur approuva du bonnet. + +—Je ne suis pas un voleur, moi, reprit Robert qui s'animait en +parlant. J'ai l'ambition d'être un homme d'esprit et de ressources, +voilà tout!... Avec cela et du courage, on trouve toujours un petit +trou par où passer... On cherche longtemps; les sots vous accusent +d'être un songe-creux; puis l'occasion arrive, et vogue la galère!... + +—Ça peut avoir son bon côté, dit Blaise. + +—Qu'importe un an ou deux? poursuivit encore l'Américain. Nous sommes +jeunes, et, pour ma part, quand le tour sera fait, je n'aurai pas même +l'âge d'être électeur. + +—Électeur!... répéta Blaise. + +—Oui, je pense un peu à la politique... Mais c'est une autre +histoire... Y sommes-nous? + +—Donne les cartes, répliqua l'Endormeur non sans un reste de +répugnance; et fais attention que tu ne joues pas contre un bourgeois! + +L'Américain lui jeta le paquet de cartes d'un air superbe. + +—Donne toi-même, dit-il, si tu as peur. + +Et pendant que Blaise mêlait, il ajouta: + +—C'est bien entendu, n'est-ce pas?... Nous savons ce que nous jouons. + +—Pas trop, repartit Blaise, et il faut être bien bas percé pour +risquer comme ça un an ou deux de sa vie, sans être sûr... + +—Deux ans ou plus, interrompit Robert; je vois que tu comprends +parfaitement notre partie. + +—Quel jeu?... demanda l'Endormeur. + +—Celui que tu voudras. + +—C'est que tu les sais tous trop bien!... + +—Tu peux en inventer un nouveau. + +Blaise réfléchit un instant. + +—Eh bien, reprit-il, je vais donner sept cartes sans atout, et celui +qui fera le moins de levées aura gagné. + +—Convenu! + +L'Américain coupa sans avoir l'air d'y toucher, et Blaise fit les jeux. + +Les quatorze cartes tombèrent l'une après l'autre; Robert avait trois +levées et l'Endormeur quatre. + +—Tu as triché! s'écria ce dernier en frappant son poing contre la +table. + +Robert repoussa les cartes. + +—J'ai joué franc jeu, répondit-il, et je vais te dire pourquoi... +Il m'était indifférent de perdre ou de gagner, parce que, dans notre +affaire, le métier de maître sera très-difficile... Je ne t'aurais pas +donné trois jours pour me demander à changer de rôle!... Allons, mon +fils, déshabille-toi! + +Ce disant, l'Américain ôta sa blouse, son pantalon et ses vieux +souliers. + +Blaise ne se pressait point. + +—J'ai froid..., dit Robert. Ce serait dommage de casser les vitres +entre vieux amis!... + +L'Endormeur était d'une force musculaire évidemment supérieure; +cependant cette menace détournée fit quelque effet sur lui, car il se +prit à dépouiller lentement son costume fashionable. + +Robert chaussa les bottes avec un évident plaisir. + +—Te voilà bien malade! disait-il en activant sa toilette; tu vas +être bien logé, bien nourri, bien vêtu, et la fortune te viendra en +dormant... car nous partagerons en frères. + +—Et si tout ça tombe dans l'eau?... soupira Blaise. + +Robert passait la redingote. + +—Écoute, dit-il en jetant un coup d'œil au petit miroir qui pendait +au-dessus de la cheminée; ça commence bien, et j'ai tant de confiance +que je te promettrais presque de te servir, à mon tour, si tu n'es pas +content après l'affaire faite!... + +—Promets, dit Blaise. + +—Eh bien, soit. + +—Le même temps que je t'aurai servi?... + +—Le même temps. + +—Je te préviens, M. Robert, que je n'oublierai pas cela!... +Maintenant, explique-toi en grand, et plutôt deux fois qu'une, car du +diable si je devine la fin de la farce! + +L'échange des costumes était accompli; et, en vérité, les choses +semblaient ainsi bien plus logiquement arrangées. Chacun des deux +compagnons était désormais à sa place: l'Américain avait l'air +d'un monsieur dans toute la force du terme, et la blouse allait à +l'Endormeur comme un gant. + +—Ça s'expliquera de soi-même, répondit Robert, et dans un quart +d'heure tu en sauras tout aussi long que moi; mais, avant tout, il nous +reste quelques petits détails à régler... D'abord, tu as trop d'esprit +pour prendre la chose en mauvaise part, j'aimerais à te voir mettre de +côté cette habitude que tu as de me tutoyer... + +—Ah! fit Blaise. + +—Mesure de prudence, tu m'entends bien?... Ça pourrait t'échapper +devant le monde. + +—On te dira _vous_, M. Robert! + +—A merveille!... A présent ce nom-là lui-même ne me convient plus +guère... Quand on est né un peu, on ne s'appelle pas Robert; il faut +prendre carrément son rang dans le monde... Voyons parmi mes +anciens noms... A Londres, je m'appelais Robert Wolf. + +—C'est trop goddam! dit Blaise. + +—En Italie, on m'appelait Gaëtano. + +—C'est trop ténor! + +—A Vienne, Belowski... + +—C'est trop bottier!... Que diable! je veux au moins être le valet +d'un homme d'importance... Appelle-toi le baron de quelque chose. + +—Peuh! fit l'Américain, on me prendrait pour un sous-préfet de +l'empire... Et puis les titres sont bien usés!... Je m'appellerai tout +bonnement M. Robert de Blois... C'est simple et ça sonne la noblesse +historique... Encore un coup, ami Blaise, et puis nous allons commencer! + +Il versa deux amples rasades et leva son verre comme s'il allait porter +un toast. + +Ses yeux se fixaient à travers les carreaux de la fenêtre sur le port +Saint-Nicolas et les campagnes de la Loire-Inférieure qui s'étendaient, +à perte de vue, au delà de la Vilaine. Le soleil d'automne, à son +déclin, jetait sa lumière rougeâtre sur le paysage. Robert semblait +pris par une subite rêverie. + +—Le pays est mauvais pour les pauvres diables, c'est vrai, +murmura-t-il; mais voilà de bonnes terres et de jolies maisons!... +Un homme sage pourrait être heureux là comme le poisson dans l'eau... +Qui sait si l'une d'elles n'appartient pas à notre brave M. de Penhoël? + +Blaise ne put retenir un sourire. + +—Je ne sais pas ce que tu vas faire, dit-il; mais tu es fameusement +fort, après tout, pour entamer une drôlerie, et j'ai bon espoir... Ce +brave monsieur campagnard!... Il me semble le voir! + +—Et moi aussi! + +—Cinquante-cinq à soixante ans! + +—Plutôt soixante. + +—Front chauve... + +—Deux touffes de cheveux grisâtres sur les tempes! + +—Lunettes d'or... + +—Tabatière dito! + +—Habit marron... + +—Souliers à boucles! + +—Une femme respectable... + +—Qui eut une grande réputation de beauté avant la constituante... + +—Sèche et roide comme un portrait de famille!... + +—Et qui l'a rendu père de huit à dix enfants, décemment échelonnés! + +Blaise tendit son verre. + +—A nos quarante mille livres de rente! dit-il. + +Robert trinqua et but avec action. + +Puis il se redressa tout à coup en secouant son épaisse chevelure noire. + +—A l'œuvre! s'écria-t-il; suivant les circonstances, nous pourrons +avoir une soirée laborieuse... A dater de ce moment, Blaise, vous +entrez en exercice. + +—J'attends les ordres de monsieur, dit l'Endormeur qui gardait au +coin de sa lèvre un reste de sourire sceptique, mais dont le regard +indiquait une singulière curiosité. + +—Vous allez descendre, reprit l'Américain d'un ton de commandement; +sans faire semblant de rien, vous sortirez dans la rue et vous lirez +l'enseigne de l'auberge. + +—Jusqu'à présent, murmura Blaise, ça ne me paraît pas la mer à boire! + +—Une fois pour toutes, répondit Robert en reprenant sa familiarité +accoutumée, il faut bien te mettre dans la tête que j'agis d'après un +plan raisonnable, et que les commissions dont je pourrais te charger +auront toute leur importance... Ris tant que tu voudras, mais exécute +mes ordres à la lettre, ou je ne réponds de rien!... Tu vas donc lire +l'enseigne de l'auberge, et me rapporter le nom de notre hôte... +En revenant, tu prieras le brave homme de monter me parler... va! + +Blaise sortit. + +Le jeune M. de Blois, resté seul, se prit à parcourir la chambre de +long en large. + +Sa tête travaillait énergiquement, et des paroles sans suite tombaient +par instants de ses lèvres. + +C'était véritablement un cavalier assez remarquable. La redingote +indivise que bourrait naguère le gros corps de Blaise dessinait la +grâce souple et forte de sa taille. Il y avait de l'intelligence et de +la volonté sur les traits réguliers de son visage bruni; mais, dans +ce moment où il se savait à l'abri de tout regard, son œil avait +plus que jamais cette étrange expression d'inquiétude qui déparait sa +physionomie. On lisait dans sa prunelle mobile et comme tremblante +une sorte d'agitation maladive, agissant à l'encontre d'une hardiesse +apprise. + +Cet homme devait oser beaucoup, mais trembler en osant. + +Deux ou trois fois, dans sa promenade, il s'arrêta devant le lit +où reposait sa compagne de voyage. La belle Lola dormait toujours, +subissant l'effet d'une lassitude accablante. L'étape de la matinée +avait été rude, puisque Robert et Blaise, jeunes et forts tous les +deux, étaient arrivés haletants et brisés de fatigue. + +Il y avait bien longtemps que la pauvre Lola marchait ainsi chaque +jour, et que les cailloux des routes de Bretagne faisaient saigner ses +petits pieds charmants. + +Chaque fois que Robert s'arrêtait auprès du lit, il restait trois ou +quatre secondes en contemplation devant la beauté de la jeune femme. +Son regard semblait compter les bruns anneaux de la luxueuse chevelure +qui s'éparpillait sur l'oreiller de Lola. Il admirait d'un œil +connaisseur l'ovale pur et gracieux de son visage, la frange riche de +ses cils, et ce bel abandon que le sommeil gardait à sa pose. + +Mais, dans la contemplation de Robert, il n'y avait pas un atome +d'amour. Sa prunelle restait froide, et vous eussiez dit quelque +marchand d'esclaves détaillant les suprêmes beautés d'une almée à +vendre sur le pont d'un corsaire de Turquie. + +Quand il laissait retomber le rideau, un sourire content mais fugitif +errait autour de sa lèvre. + +Puis ses réflexions se renouaient, craintives et agitées; sa paupière +frémissait à son insu; son regard s'agitait, cauteleux et inquiet. + +La porte s'ouvrit, donnant passage à l'aubergiste et à Blaise. + +Au bruit qu'ils firent en entrant, la physionomie de Robert se +remonta brusquement comme par l'effet d'un mystérieux ressort. Son +œil devint calme et souriant: on eût dit un de ces hommes heureux +qui passent dans la vie sans préoccupation et sans soucis. + +L'aubergiste, qui s'arrêta auprès de la porte, la casquette à la main, +dut lui trouver assurément grande mine, car il exécuta le plus beau de +ses saluts. + +Robert lui envoya, en se rasseyant au coin du feu, un bonjour affable +et gracieux. + +—Entrez, mon cher monsieur, dit-il. + +Blaise, qui avait devancé l'aubergiste, passa tout auprès de Robert et +lui glissa ces seuls mots à l'oreille: + +—M. Géraud... + +L'Américain remercia par un signe de tête. + +—Approchez donc..., reprit-il. Je vous demande pardon de vous avoir +dérangé ainsi sans compliment, mais c'est que j'ai beaucoup de choses à +vous demander, mon cher monsieur. + +Les gens de la haute Bretagne sont presque aussi défiants que des +Normands; c'est une rude tâche que de leur accrocher la première parole. + +En revanche, une fois la glace rompue, on est souvent dédommagé trop +amplement. + +L'aubergiste était un vieil homme bien couvert et d'apparence fort +honnête. Ses petits yeux gris avaient cette pointe sournoise +qui, chez les campagnards, n'est pas absolument inconciliable avec la +franchise. + +Il se tenait debout entre Blaise et Robert. Sans faire semblant +de rien, son regard poussait à droite et à gauche de courtes +reconnaissances. Sa casquette, qu'il tortillait entre ses doigts avec +zèle, lui servait de maintien, et le tuyau noir de sa pipe, sortant du +vaste gousset de son gilet, laissait échapper encore un mince filet de +fumée. + +—Ah! ah! fit-il en manière de réponse à l'exorde de Robert. + +Et il salua. + +—Beaucoup de choses, répéta l'Américain. Vous ne vous doutez guère, je +parie, que vous êtes ici en face d'une bien vieille connaissance? + +—Oh! oh! fit le bonhomme en écarquillant les yeux. + +—Ça vous étonne! reprit l'Américain qui redoublait de condescendante +gaieté. Vous ne vous souvenez pas de m'avoir jamais vu? Aussi n'est-ce +pas comme cela que je l'entends... Blaise, mon garçon, tu peux +t'asseoir... En voyage on ne fait pas de façons... Mais, auparavant, +avance un siége à notre hôte... Mon cher monsieur, pas de compliments; +il y a place pour trois. + +L'aubergiste et Blaise s'assirent. + +—Quand je dis que vous êtes pour moi une vieille connaissance, reprit +Robert, c'est que j'ai entendu parler bien souvent de vous. + +—Eh! eh!... fit le bonhomme. + +—Le père Géraud, parbleu!... maître du _Mouton couronné_! + +—Tout ça est sur mon enseigne, grommela l'aubergiste. + +Blaise, qui n'avait rien à faire, sinon à juger les coups, se détourna +pour cacher un sourire. + +L'Américain fit comme s'il n'avait pas entendu. + +—La meilleure auberge de Redon! poursuivit-il, et le plus franc +compère de tout le département d'Ille-et-Vilaine! + +L'aubergiste eut un demi-sourire; le compliment le flattait au vif; +mais sa vieille prudence lui conseillait la retenue. + +—Et ce n'est pas tout près d'ici qu'on me disait cela, père Géraud! +reprit encore Robert. Ce n'est ni à Vannes, ni à Nantes, ni même à +Rennes. + +—A Saint-Brieuc peut-être?... murmura le bonhomme. + +—Non pas!... c'est plus loin encore... Père Géraud, vous êtes connu +jusqu'à Paris! + +Paris est le lieu magique que la province déteste et adore. + +Le maître du _Mouton couronné_ releva ses yeux gris, où brillait un +orgueil modeste, mélangé de curiosité. + +—Ah! ah! fit-il, à Paris!... en la grand'ville!... et qui donc parle +du père Géraud de ce côté-là? + +—C'est là le diable! pensa l'Endormeur. + +Robert mit un reproche caressant dans son sourire. + +—Oh! M. Géraud! M. Géraud!... dit-il. Le bon garçon serait cruellement +mortifié s'il vous entendait faire cette question-là... Vous avez donc +bien des amis à Paris? + +—Non fait! répliqua l'aubergiste; je ne m'en connais même pas du +tout... + +—Ça se gâte! pensa Blaise; mauvaise histoire!... + +—Eh bien, poursuivit Robert, à l'entendre parler de vous, je ne me +serais jamais douté que vous eussiez pu l'oublier! + +—Mais qui donc, à la fin?... + +—Ainsi, vous me laisserez vous dire son nom? prononça Robert avec +lenteur, comme s'il eût voulu laisser à l'ami ingrat le temps de se +souvenir. + +Il n'y avait pas une ombre de trouble sur sa physionomie calme et +souriante. Blaise, au contraire, qui voyait l'audacieux mensonge sur +le point d'être découvert, et la comédie tomber dès la première scène, +cachait mal son désappointement. + +Tandis qu'il maugréait contre l'imprudence de son camarade, celui-ci +regardait toujours l'aubergiste, qui fouillait sa mémoire de la +meilleure foi du monde. + +—Je veux que _Gripi_[1] me brûle..., grommelait le bonhomme. + + [1] Petit nom de Satan dans les campagnes de l'Ille-et-Vilaine. + +Robert l'interrompit en répétant: + +—Ah! M. Géraud!... M. Géraud!... + +Puis il ajouta d'un air presque sévère: + +—Si vous n'avez pas trouvé dans une minute, je vous dirai son nom... +et vous aurez grande honte de l'avoir oublié! + +Il y avait une sincérité si profonde dans l'accent de Robert, que +Blaise lui-même ne savait plus que penser. + +Quant à l'aubergiste, il se creusait la tête de tout son cœur. + +—Je suis un gueux!... s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front +d'un énorme coup de poing. + +A cet instant seulement, un observateur aurait pu deviner combien +grande avait été l'anxiété de Robert. Il respira fortement. Ce fut +l'affaire d'une seconde, et sa physionomie ne trahit aucune surprise. + +—Un gueux! disait cependant le bonhomme; c'est vrai tout de même!... +sans Joseph Gautier, j'aurais passé l'arme à gauche dans la rade de +Brest! Je parie que c'est Joseph Gautier? + +—Parbleu! s'écria Robert. + +Blaise éprouvait ce sentiment d'un dilettante expert qui écoute un +talent de premier ordre. + +—Enfin, père Géraud, continua l'Américain, mieux vaut tard que +jamais!... Ce brave Joseph m'a-t-il souvent parlé de vous au moins!... +Géraud! ancien matelot. + +—Artilleur de marine, puis cuisinier au long cours, rectifia le +bonhomme. + +—A qui le dites-vous!... s'écria Robert; la langue m'a tourné... +Mettez-vous bien dans la tête que je sais votre histoire mieux que +vous-même! + +—C'est égal, dit l'aubergiste; j'aurais dû penser à Gautier tout de +suite!... Mais comment va-t-il à présent? + +—A merveille... sa femme aussi. + +—Sa femme!... depuis quand donc est-il marié? + +—Depuis trois mois... Blaise, mon domestique, a été son garçon de +noces... + +—Oui..., dit l'Endormeur, et ça a été assez bien! + +La bonne figure de l'aubergiste exprima un peu de défiance revenue. + +—Tiens! tiens! murmura-t-il, c'est que Joseph Gautier était un +monsieur, autrefois... + +—Et ça vous surprend qu'il ait choisi un domestique?... commença +Robert. + +—Oh! oh!... dit le père Géraud, je n'ai pas voulu offenser M. Blaise. + +—J'entends bien... mais tel que vous le voyez, Blaise n'est pas tout +à fait un domestique ordinaire... Il a été élevé dans ma famille, et +c'est presque mon ami. + +Le père Géraud salua Blaise. + +—Comme ça ou autrement, dit-il, je n'ai pas besoin de vous faire de +grandes phrases... Puisque vous venez de la part de mon vieux Gautier, +le père Géraud et sa case sont à votre disposition... Une poignée de +mains s'il n'y a pas d'offense? + +Robert s'empressa de tendre sa main que le bonhomme serra en conscience. + +—Et venez-vous comme ça pour passer du temps par chez nous? reprit-il. + +—Je viens de Paris, comme je vous l'ai dit, répliqua Robert; +et même de beaucoup plus loin... Le but de mon voyage est de visiter +un gentilhomme de vos environs que je ne connais pas du tout +personnellement, et au sujet duquel je serais bien aise de prendre +langue à l'avance. + +Cette phrase, malgré sa simplicité apparente, était de celles qui +sonnent toujours mal aux oreilles bretonnes. En ce temps-là, comme +avant et depuis, il y avait force dissidences politiques dans la +province; or, partout où la guerre civile a passé, le questionneur +curieux prend volontiers physionomie d'espion. + +Le petit œil gris du père Géraud se baissa, tandis qu'il murmurait +son prudent: + +—Ah! ah!... + +—Les détails que je demande, reprit l'Américain, sont en définitive +peu de chose, car je sais d'avance que la famille de Penhoël est riche +et respectable... + +—Oh! oh!... fit le bonhomme avec une certaine emphase; il s'agit des +Penhoël?... + +—Un message que j'ai pour le vicomte, et qui m'a fait prendre par +Redon au lieu d'aller tout droit à Nantes... Y a-t-il loin d'ici à +Penhoël? + +—Un bon bout de chemin, répliqua le père Géraud. + +—Et... le vicomte est-il aussi galant homme qu'on le dit? + +Le maître du _Mouton couronné_ fut un instant avant de répondre. + +—Pour ça, répliqua-t-il enfin, Penhoël a toujours été l'honneur du +pays depuis que le monde est monde! Monsieur est un bon chrétien, +madame est une sainte... Mais il y en a qui disent que le nom de +Penhoël serait mieux porté encore si l'aîné n'avait pas quitté le pays +pour aller le bon Dieu sait où... + +—Ah! dit l'Américain, comme s'il eût été initié déjà en partie aux +secrets de cette famille dont un chiffon de papier lui avait révélé +l'existence par hasard, on parle encore de l'aîné? + +—On en parlera toujours, répliqua l'aubergiste avec lenteur et d'un +accent de tristesse. + +—Et cependant, reprit Robert, il y a longtemps déjà qu'il est parti!... + +—Voilà bientôt quinze ans... Mais qu'importent les années quand on a +laissé un bon souvenir au fond de tous les cœurs? + +Robert croisa ses mains sur ses genoux et hocha la tête d'un air +attendri. + +—Pauvre cher Penhoël!... murmura-t-il. + +Le bonhomme Géraud, qui s'était incliné tout pensif, se redressa +vivement et jeta sur Robert un regard étonné. + +Sa surprise n'était pas plus grande que celle de Blaise, qui suivait +cette scène avec la curiosité d'un amateur de spectacle, savourant +les péripéties imprévues d'une première représentation. + +Il connaissait le but de Robert, et, depuis l'arrivée de l'aubergiste, +il devinait peu à peu la route que son compagnon voulait prendre; mais +comme il eût été incapable lui-même de suivre sans broncher cette voie +difficile et périlleuse, chaque pas fait en avant lui était un sujet +d'admiration. + +Robert grandissait à ses yeux et prenait pour lui, depuis quelques +minutes, des proportions héroïques. + +Il attendait, dissimulant de son mieux sa surprise et gardant l'air +indifférent qui convenait à son rôle. + +—Ce sont de bonnes paroles que vous venez de prononcer, M. Géraud, +poursuivait cependant Robert; je ne peux pas vous dire combien elles +m'ont réjoui l'âme!... Ah! si le pauvre Penhoël était seulement là pour +les entendre!... + +L'honnête figure de l'aubergiste devenait toute pâle d'émotion. + +—De quel Penhoël parlez-vous donc, monsieur?... murmura-t-il d'une +voix tremblante. + +—De celui qui est bien loin de la Bretagne, à cette heure. + +—De l'aîné? reprit le père Géraud, dont la voix trembla +davantage; de M. Louis?... il n'est donc pas mort?... + +L'Américain eut un gros rire joyeux et franc. + +—Pas que je sache, répliqua-t-il. + +—Et vous le connaissez? + +—Mon digne M. Géraud, repartit Robert en clignant de l'œil, +pourquoi toutes ces questions?... Depuis deux minutes, vous avez deviné +que je vais au château de la part du pauvre Louis de Penhoël. + +Blaise se mit à tisonner le feu pour dissimuler son enthousiasme. + +Une larme roula sur la joue du père Géraud. + + + + +III + +L'ABSENT. + + +Robert dit l'Américain, M. de Blois, était un de ces fils du hasard +qui naissent on ne sait où et ne tiennent à rien sur la terre. Était-il +Français d'origine ou étranger? Personne n'aurait pu le dire. Son +accent était celui des Parisiens de Paris; mais Paris, tout grand qu'il +est, ne peut accepter la paternité des aventuriers innombrables qui s'y +arrangent une patrie. Ils viennent là, de près, de loin, de partout, +attirés par un irrésistible instinct. Puis, de ce centre héroïque où le +talent et l'audace sont dans l'atmosphère, où les expédients se +respirent, où chacun peut devenir valet de comédie rien qu'à laisser +ses pores absorber le vent d'intrigue, on s'élance, armé de toutes +pièces, à la conquête de l'innocente province. + +Car pour briller à Paris même, il faut être de première force. + +Robert de Blois avait son mérite, mais il n'était point pourtant un de +ces étincelants sujets qui éblouissent de temps en temps la capitale, +et qui portent au bagne de grosses épaulettes avec des titres de duc. +Il y a des degrés dans la profession. Robert ne pouvait guère prétendre +qu'à la bonne bourgeoisie dans la hiérarchie aigrefine. + +Ce n'est pas qu'il fût dépourvu de qualités très-éminentes; seulement +il n'était pas complet. + +Pour faire en quelque mot son bilan moral, il avait, à son actif, +une sécheresse de cœur extrêmement désirable, un grand tact et +beaucoup de cette adresse crochue qui sait harponner un secret au fond +de l'âme la mieux close. Il avait, en outre, du sang-froid, de l'esprit +et de l'élégance. A son passif, il faut placer en première ligne une +irrésolution native qui ne se guérissait qu'en face des situations +extrêmes. Robert était excellent pour entamer une guerre désespérée; au +moment où il fallait choisir entre la mort ou la victoire, la faim +lui donnait du génie. + +Mais dès qu'il avait quelque chose à perdre, son audace se changeait en +mollesse. Il s'arrêtait à moitié chemin par une trop grande frayeur de +se voir enlever le bénéfice déjà conquis. + +Retombait-il tout en bas de sa misère, il redevenait homme. Son esprit +subtil s'aiguisait, ses idées bouillonnaient de nouveau dans sa tête, +et gare aux écus mal gardés! + +En somme, c'était un aventurier d'ordre évidemment secondaire, +mais dangereux outre mesure, et capable d'atteindre, à ses heures, +l'habileté suprême du genre. + +Il avait déjà dix ans de service, ayant pris de l'emploi dans quelque +pendable troupe dès le commencement de sa quinzième année. + +Depuis lors, Dieu sait qu'il avait travaillé tantôt soldat, tantôt +capitaine, tantôt pauvre, tantôt riche, exploitant parfois l'intrigue +de haute comédie, parfois descendant aux tours de l'escroquerie +vulgaire, et risquant sa liberté pour quelques francs. + +Il se formait, cependant, et prenait des idées rassises. Son but était +de voler assez pour jouer à l'honnête homme dans un bon château lui +appartenant, avec une femme aimable et bien apparentée. + +Car Robert détestait le petit monde. + +Blaise et lui s'étaient accolés ensemble à Paris, par suite de +relations communes avec un recéleur du nom de Bibandier qui, peu de +temps auparavant, était allé au bagne de Brest expier son obligeance. +Blaise était un coquin à la douzaine, moins endurci que Robert +peut-être, moins peureux de nature, mais n'ayant pas non plus ce +courage factice et à l'épreuve que l'Américain s'était donné par la +force seule de sa volonté. + +Ils avaient gagné tous les deux leurs surnoms à la bataille, comme +Scipion l'Africain et le grand Fabius. Tous les deux avaient, sinon +inventé, du moins perfectionné notablement des genres de vol qui sont +tombés, de nos jours, à la portée de tout le monde. Pour comprendre le +sens spécial de ces deux sobriquets, _l'Américain_ et _l'Endormeur_, il +suffit d'avoir lu la _Gazette des Tribunaux_ trois fois en sa vie. + +Quant à Lola, Robert l'avait prise sur une corde roide où elle dansait +pour ne pas être battue. Elle avait dix-huit ans. + +Personne n'avait pris souci de lui dire jamais: «Ceci est bien, cela +est mal.» + +Il eût été difficile de savoir ce qu'il y avait au fond du cœur +de cette pauvre belle fille. A contempler son front de marbre et la +hardiesse froide de ses grands yeux noirs, où s'allumait parfois +une volupté de commande, lascive et à la fois glacée, on eût dit que, +derrière tant de beauté, Dieu avait oublié de mettre une âme... + +Aujourd'hui Robert était en une heure de vaillance. Sa poche vide et +la famine menaçante le poussaient. Mais la lutte s'annonçait rude, +et Robert ne se souvenait point d'en avoir affronté jamais de plus +malaisée. En ce moment, ses manières libres et sa physionomie sereine +cachaient le plus énergique effort qu'il eût fait peut-être de sa vie. + +C'était un travail de tous les instants, un sourd combat sans trêve ni +relâche. Il était là, guettant, derrière son sourire, chaque parole du +bon aubergiste, interprétant chaque geste et prodiguant son adresse +consommée à se faire un levier de la moindre circonstance. + +On ne peut dire qu'il eût agi dès l'abord sans réflexion. Tout ce qu'il +avait osé était le résultat d'un calcul; mais il est certain que sa +position extrême l'avait jeté, trop brusquement, à son gré, dans cette +périlleuse épreuve. + +Il avait abordé la bataille sans armes et avec le courage du désespoir. +C'était une partie que l'on pouvait gagner à la rigueur, mais qui, +considérée de sang-froid, présentait mille chances de perte. + +Ces parties-là s'amendent parfois entre les mains d'un joueur +habile; une manœuvre savante peut forcer le sort. A mesure que +l'entrevue avançait, Robert se sentait grandir et prendre de la force. +Sa tentative absurde et impossible se faisait presque raisonnable, tant +il avait tourné habilement les premières difficultés. + +Il n'était déjà plus ce fou qui voit le nom d'un homme par hasard, et +qui s'écrie étourdiment: «A moi cette proie!» La porte close de la +maison de Penhoël s'entr'ouvrait pour lui peu à peu... + +Il avait déjà la moitié d'un secret! + +Bien des choses pouvaient encore déranger son plan fragile et réduire à +néant l'échafaudage de ses mensonges; mais, jusqu'à présent, il avait +marché droit dans les ténèbres, et son pied prudent avait trompé tous +les obstacles de la route inconnue. + +A voir ce début inespéré, Blaise se croyait déjà hors d'affaire, et +avait peine à contenir sa joie. + +L'Américain, lui, n'avait pas encore le temps de se réjouir. Il +était tout entier à son affaire, et son œil de lynx interrogeait +constamment la physionomie du père Géraud, qui était son unique +boussole. + +Il lui restait tant de choses à deviner! Et cette route, où il +avait essayé quelques pas, était si mystérieuse encore! + +Il fallait savoir. Que voulait dire, par exemple, cette larme qui +coulait silencieusement sur la joue du bonhomme? + +Robert attendit quelques secondes, puis il avança son siége et prit +sans mot dire la main de l'aubergiste, qu'il serra entre les siennes. + +—Vous l'aimez?... dit-il d'une voix contenue et qui jouait +admirablement l'émotion. + +Le père Géraud détourna la tête pour cacher ses yeux humides: + +—Tonnerre de Brest! murmura-t-il, je ne suis pas un pleurnicheur, +pourtant!... Mais c'est que M. Louis était presque mon enfant!... Je +l'ai fait sauter si souvent sur mes genoux, quand le commandant venait +en congé au château... J'ai servi vingt ans sous les ordres du père des +jeunes gens, monsieur; et quand on l'avait vu comme moi, le commandant, +deux ou trois douzaines de fois, debout sur son banc de quart, +démolissant l'Anglais en grand costume de capitaine de vaisseau, on lui +aurait donné son corps et son âme, voyez-vous bien!... Et si bon, avec +cela! + +—J'ai entendu parler du commandant de Penhoël, interrompit Robert. + +—Je crois bien!... qui n'en a pas entendu parler!... Ah! c'était +un bon temps!... mais il est mort, et celui de ses fils qui lui +ressemblait le mieux a quitté un beau jour notre Bretagne pour n'y plus +revenir... L'autre... + +—L'autre n'est-il pas digne de son père? demanda l'Américain. + +—Si fait! s'écria vivement le père Géraud. Dieu me garde d'avoir rien +dit qui puisse vous faire penser cela, monsieur!... Le cadet de Penhoël +est un digne jeune homme... Mais votre Louis... + +L'aubergiste s'interrompit et poussa un gros soupir. + +Blaise se disait en remuant les cendres: + +—Il paraît que le brave vicomte aux quarante mille livres de rente n'a +pas tout à fait soixante ans comme nous l'avions pensé!... + +—Notre Louis! poursuivit l'aubergiste; c'est qu'on ne trouverait +pas un cœur comme le sien!..... Mais vous, qui venez de sa part, +monsieur, pouvez-vous me dire où il est et ce qu'il fait? + +—Il est aux États-Unis, répondit l'Américain sans hésiter, +lieutenant-colonel dans l'armée du congrès... + +—Ah! fit l'aubergiste; le brave enfant!... et.... est-il heureux? + +—Non, répliqua Robert. + +Le père Géraud leva les yeux au ciel. + +—Il n'a dit son secret à personne! murmura-t-il; mais on ne s'exile +pas ainsi sans souffrir..... Que Dieu le protége! + +Il y eut un silence, dont Robert profita pour mettre de l'ordre dans +ses batteries. + +—Voyons!... reprit-il tout à coup en feignant de secouer sa prétendue +mélancolie, il ne s'agit pas seulement de s'attendrir.... Moi, je +passerais ma journée à parler de ce cher et bon Louis!... Mais je crois +qu'il vaut mieux faire ses affaires. + +—S'il y a une lettre de lui à porter au manoir, dit l'aubergiste, je +monte ma jument grise et je pars tout de suite... + +Robert secoua la tête. + +—Est-ce qu'il a écrit depuis son départ? demanda-t-il. + +Cette question, si importante pour lui, fut faite de ce ton grave qui +pose les prémisses d'un argument. + +—Une seule fois, répondit l'aubergiste; et c'était une année après son +départ. + +—Eh bien, père Géraud, il faut supposer qu'il a eu ses raisons pour se +taire si longtemps. Pourquoi écrire après quatorze ans de silence? + +—C'est juste... c'est juste, murmura le bonhomme; et pourtant il +aimait si tendrement son frère... Ah! il y a là dedans bien des +choses que je ne comprends pas! + +Il s'arrêta et passa la main sur son front, en homme qui recueille +involontairement ses souvenirs. + +—Jamais on ne vit deux enfants s'aimer comme cela! reprit-il (et +l'Américain, cette fois, n'eut garde de l'interrompre). Depuis le jour +de leur naissance jusqu'à l'âge de vingt ans, on ne les avait jamais +vus l'un sans l'autre. On eût dit qu'ils n'avaient à deux qu'un seul +cœur. Et puis tout à coup, du vivant même du vieux monsieur et de +la vieille dame, qui sont maintenant un saint et une sainte dedans le +ciel, un mystérieux vent de malheur passa sur le manoir... Il y avait +une jeune fille belle comme les anges... + +L'aubergiste s'interrompit encore et poussa un gros soupir. + +L'Américain était tout oreilles. + +—On ne sait pas ce qui eut lieu, poursuivit le père Géraud. Vers ce +temps, les Pontalès revinrent au manoir. Et quand Pontalès serre la +main de Penhoël, le diable rit au fond de l'enfer! + +Une question se pressa sur la lèvre de Robert, qui fit effort pour +garder le silence. + +Le bonhomme reprit: + +—C'est l'eau et le feu!... Les Pontalès avaient autrefois une +petite maison sur la lande... Mon père a vu des sabots à leurs pieds... +A présent la forêt est à eux, la forêt et le grand château!... Mais que +disais-je?... mademoiselle Marthe est la plus belle fille du pays... On +croyait qu'elle aimait M. Louis... Ah! cela étonna bien du monde!... +M. Louis partit, et ceux qui le rencontrèrent en chemin virent bien +qu'il avait des larmes dans les yeux... Ce fut René, le cadet, qui +épousa mademoiselle Marthe... et depuis lors, au manoir, on ne prononça +plus guère le nom de M. Louis, ce nom qui est au fond de tous les bons +cœurs à dix lieues à la ronde... + +Si l'Américain avait eu sa bourse bien garnie, il aurait payé cher +cette courte et vague histoire. + +—Louis m'avait parlé de ces Pontalès, dit-il, mais j'étais loin de les +croire si riches... + +—Trois fois riches comme Penhoël! s'écria le père Géraud avec colère; +et quatre fois aussi, pour sûr!... Ah! le vieux Pontalès est un fin +Normand avec sa figure de brave homme! Il y a plus de ruse sous ses +cheveux blancs que dans un demi-cent de têtes bretonnes... Heureusement +que monsieur l'a encore une fois chassé du manoir, car il y a bien +assez de mauvais présages comme cela autour de Penhoël! + +Il se tut. Un instant Robert attendit, espérant d'autres détails +sur Louis de Penhoël, mais l'aubergiste gardait le silence, et l'on +pouvait voir clairement qu'il n'en savait pas davantage. + +Aussi Robert reprit: + +—Père Géraud, je vous prie en grâce de ne plus me parler de Louis!... +Je vous écoute, voyez-vous, c'est plus fort que moi... et cependant +le temps me presse... dites-moi plutôt ce qui se passe maintenant au +manoir... Si Penhoël n'écrit pas, il veut qu'on lui écrive, et le +moindre détail sera bien précieux... + +L'aubergiste n'en était plus à la défiance. Il eût mis ce qu'il +avait de plus cher sous la garde de cet homme, qui lui apportait des +nouvelles du fils aîné de son maître. + +—Au manoir, répondit-il, je crois qu'on est heureux... En quinze ans +on peut oublier bien des choses quand on a la volonté de ne plus se +souvenir!... Le cadet a recouvré une bonne part des biens de la famille +vendus pendant la révolution... Si ce n'est pas la maison la plus riche +du pays à cause des Pontalès, qui ont acheté en 1793 le vieux château, +la forêt du Cosquer et bien d'autres terres de la famille, c'est +encore, malgré ce qui a pu se passer, la maison la plus respectée... +Quand vous lui écrirez, monsieur, vous lui direz que la fille de son +père, la petite demoiselle Blanche de Penhoël est si belle et si +douce que les bonnes gens l'appellent _l'Ange_, depuis Carentoir +jusqu'à la montée de Redon!... Madame n'a point perdu sa beauté, bien +qu'il y ait depuis longtemps un voile de pâleur sur son visage... Elle +ne se montre guère aux fêtes des châteaux voisins, mais les pauvres +la connaissent et prient pour elle, car elle est la providence du +malheureux... Monsieur est bon mari et bon père, quoique certains aient +dit dans le temps qu'il jetait parfois des regards étranges vers le +berceau de la petite demoiselle Blanche... Il sert l'église, il aime le +roi et sa porte est toujours ouverte; c'est un Penhoël, après tout!... +Mais il y a d'autres hôtes encore au manoir, et ce qui réjouirait le +cœur de l'aîné, j'en suis sûr, ce serait de voir les deux filles de +l'oncle Jean!... + +—Le brave oncle! interrompit Robert, qui cherchait l'occasion de +continuer son rôle et de paraître au fait. + +—L'oncle en sabots! s'écria Géraud; je parie qu'il vous a parlé de +l'oncle en sabots!... + +—Plus de cent fois! + +—Il l'aimait tant!... Oh! et celui-là ne l'a pas oublié!... Quand je +parlais du neveu Louis, combien de fois n'ai-je pas vu sa tête blanche +s'incliner et une larme venir sous sa paupière!... Si vous écrivez à +notre jeune maître, il faudra lui dire tout cela, et lui dire encore +que l'oncle a eu deux filles, sur son vieil âge... Deux petites +demoiselles plus jolies encore, s'il est possible, que Blanche de +Penhoël!... Elles sont là comme les bons génies de la maison; leur gai +sourire réchauffe l'âme; il semble que le malheur ne pourrait point +entrer sous le toit qu'elles habitent, et pourtant... + +Il s'interrompit et ajouta en baissant la voix involontairement: + +—Monsieur Louis vous a-t-il parlé quelquefois de Benoît Haligan?... + +Robert fit semblant de chercher dans sa mémoire. + +—Benoît, le passeur..., reprit l'aubergiste. + +—Attendez donc!... Benoît?... + +—Benoît le sorcier! + +—Mais certainement!... Un drôle de corps!.. + +—Il y en a qui rient de lui... moi je sais qu'il connaît d'étranges +choses!... + +Le père Géraud secoua la tête, et baissant la voix davantage: + +—Il ne faudra pas en parler à M. Louis, quand vous lui écrirez, +murmura-t-il; mais Benoît dit que le manoir perdra bientôt ses douces +joies... Elles s'en iront toutes à Dieu, toutes ensemble!... l'Ange et +les deux filles de l'oncle... Cyprienne, la vive enfant... et Diane, la +jolie sainte!... + +—Quelle folie!... + +—Oui... oui! Benoît les voit en songe, vêtues de longues robes +blanches comme des belles-de-nuit... Mais Benoît se sera trompé +peut-être une fois en sa vie... Dieu le veuille! Dieu le veuille! et +puissent mes pauvres yeux se fermer avant de voir cela! + +La tête de l'aubergiste se pencha sur sa poitrine. Il semblait rêver. +Au bout de quelques secondes, un sourire triste vint à sa lèvre. + +—Les chères enfants!... reprit-il d'une voix plus émue; mais vous +verrez l'Ange, monsieur!... vous verrez Diane et Cyprienne, les perles +du pays, avec leurs jupes en laine rayée et les petites coiffes de +paysannes qui couvrent leurs nobles chevelures... Car, bien qu'elles +soient du plus pur sang de Penhoël, elles n'ont rien en ce monde, et +l'oncle Jean, leur père, veut qu'elles soient habillées comme les +pauvres filles du bourg... mais vous les couvririez de haillons qu'il +faudrait bien encore les saluer quand elles passent... On dirait de +petites reines, monsieur!... Et comment ne seraient-elles pas belles +entre toutes? ajouta le bon aubergiste en souriant tristement; elles +lui ressemblent trait pour trait... + +—A qui? + +—A l'aîné de Penhoël... comme deux filles pourraient ressembler à +leur père. + +—Oh! oh! fit Robert; ce pauvre oncle en sabots!... + +La voix du père Géraud prit un accent sévère: + +—C'est une famille sainte, monsieur! dit-il, et notre Louis respectait +la mère des deux jeunes filles comme sa propre mère... + +L'Américain avait déjà mis de côté son sourire égrillard. + +—Enfin, poursuivit l'aubergiste, quand vous lui aurez dit tout cela, +et le reste, s'il y a encore une petite place et que vous daigniez +prononcer le nom d'un pauvre homme, dites-lui qu'il y a sur le port de +Redon un vieux serviteur de la famille qui donnerait pour lui son sang +jusqu'à la dernière goutte. + +—Il y aura toujours de la place pour cela, mon brave monsieur Géraud, +répliqua Robert de Blois; mais m'avez-vous nommé tous les hôtes du +manoir? + +—Pas encore... Le vieil oncle a un fils plus âgé que Diane et +Cyprienne... Il s'appelle Vincent: c'est, jusqu'ici, le seul héritier +mâle du nom de Penhoël, un brave enfant, un peu rude et sauvage, mais +le cœur sur la main!... Il y a enfin le fils adoptif du vicomte et +de madame, qui a nom Roger de Launoy... C'est une tête vive et +folle, capable de bien des étourderies...; mais je l'aime pour l'amour +sincère qu'il porte à madame... + +—Et combien y a-t-il au juste d'ici jusqu'au château? + +—Deux fortes lieues. + +—La route est-elle bonne? + +—Affreuse, mais toute droite jusqu'au bac de Port-Corbeau. + +Robert regarda par la fenêtre et sembla mesurer la hauteur du soleil, +qui éclairait d'une lueur jaunâtre les maisons du port Saint-Nicolas. + +—Il faut que nous partions sur-le-champ, dit-il. + +—A présent! s'écria l'aubergiste. Il n'y a pas plus d'une heure de +jour... C'est impossible. + +—Cependant, puisque la route est toute droite... + +—Droite, oui, mais défoncée par les dernières pluies et coupée de +fondrières en plus de trente endroits. + +—Avec de bons chevaux, dit Robert, on a raison des fondrières. + +—Pas toujours..., répliqua l'aubergiste... Et puis les chevaux ne +peuvent rien contre les uhlans... + +—Les uhlans?... + +—Une bande de coquins, venant on ne sait d'où, et qui se moquent +de la gendarmerie... Il y a tant de trous maudits dans nos landes! + +—Ce serait bien le diable, dit l'Américain, si les uhlans nous +guettaient justement au passage! + +—Il y en a bien d'autres, murmura l'aubergiste, qui ont parlé comme +vous, et qui s'en sont repentis!... Mais, j'y songe!... vous arrivez de +nuit au bac de Port-Corbeau, et les gens du haut pays disent que l'Oust +est débordé... + +—Quel danger, une fois qu'on est averti?... + +—Vous venez de la part de l'aîné, répondit le père Géraud, et je +m'intéresse à vous comme à un ami... Ne partez pas à cette heure, +monsieur, je vous en prie!... car si le _déris_ (inondation) vous +prenait là-bas, sous Penhoël, vous n'auriez plus qu'à recommander votre +âme à Dieu!... + +L'Américain réfléchit durant quelques instants. + +L'Endormeur, que cette longue énumération des dangers de la route +affriandait médiocrement, avait bonne envie de venir en aide à la +prudence du père Géraud; mais il n'osait pas, parce que Robert venait +de conquérir vis-à-vis de lui une position tout à fait supérieure. + +Il sentait que son rôle était de se taire, et il se taisait. + +L'Américain se leva. + +—Peut-être resterons-nous bien longtemps à Penhoël, dit-il; mais, dans +telles circonstances données, il faut que nous en puissions repartir +demain avec le jour... D'un autre côté, mon message est de nature +à n'être confié à personne... Vous devez sentir cela, père Géraud, +ajouta-t-il en baissant la voix; il ne s'agit pas seulement pour moi de +voir le maître de Penhoël... + +—Vous avez à parler à madame, peut-être?... murmura l'aubergiste d'un +air timide, et comme s'il craignait d'exprimer trop clairement sa +pensée. + +Robert fit un signe de tête affirmatif. + +L'aubergiste leva les yeux au ciel et cessa d'interroger. + +Sa dernière question avait été comme le complément des détails +précédemment fournis. Elle ouvrait à Robert tout un horizon nouveau, +et il en savait à cette heure plus peut-être que le brave aubergiste +lui-même. + +—Quelle que soit l'issue de notre excursion, dit-il, vous nous +reverrez demain, M. Géraud, à moins que vos uhlans ne nous mangent en +route... Il faut, en effet, que je passe à Redon, soit pour prendre des +bagages assez importants que j'ai laissés au bureau des voitures, soit +pour continuer mon voyage, au cas où j'aurais mes raisons pour ne +point abuser de l'hospitalité de Penhoël... Pour le moment, il me reste +à vous prier de faire seller deux bons chevaux. + +—Vous êtes donc bien déterminé à partir?... + +—Très-déterminé... L'heure avance... et plus tôt les chevaux seront +prêts, plus je vous aurai de reconnaissance. + +Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait point de réplique. Le maître du +_Mouton couronné_ sortit en grommelant sa litanie d'objections: + +La nuit qui allait tomber, les fondrières, les uhlans et le _déris_. + +Quand il eut passé la porte, Blaise repoussa son siége et fit une +cabriole. + +—Enlevé! s'écria-t-il. Ah! fameux! fameux! M. Robert!... tu es encore +plus fort que je ne croyais!... Vrai, je ne donnerais pas ma part de +l'affaire pour mille écus! + +—Tout n'est pas dit, murmura l'Américain, dont le front restait +pensif; nous avons encore plus d'un obstacle à tourner... + +—Les uhlans?... commença Blaise. + +Robert haussa les épaules. + +—Au contraire, répliqua-t-il; c'est ce qui me fait partir ce soir... +Les uhlans sont placés là tout exprès pour expliquer l'absence de notre +bagage... Nous aurons été dépouillés en chemin, et le triste état +où nous sommes n'inspirera plus que de la sympathie... + +—C'est pourtant vrai, dit l'Endormeur. Je ne sais pas si tu as ton +pareil sous la calotte des cieux, M. Robert! + +Un mouvement que fit Lola derrière ses rideaux sembla changer +brusquement le cours des idées de l'Américain. + +—Cours après M. Géraud, s'écria-t-il; où diable avais-je l'esprit?... +Je n'ai commandé que deux chevaux, et il nous en faut trois! + +Le front de Blaise se rembrunit. + +—Voilà l'écueil! murmura-t-il. Sans cette femme-là, tu serais le +Napoléon de la chose!... Au nom de Dieu! que veux-tu que nous fassions +d'elle, là-bas avec ces bonnes gens? + +—Va commander un troisième cheval! + +Blaise hocha la tête d'un air de mauvaise humeur, et se dirigea +néanmoins vers la porte, afin d'obéir. + +Mais, avant qu'il eût passé le seuil, l'Américain parut se raviser. + +—Reste! dit-il. Au fait, on peut attendre jusqu'à demain; ça nous +dispensera de régler notre compte avec ce vieil innocent de père +Géraud... + +—Mon opinion, répliqua l'Endormeur, est que nous pourrions bien la +laisser ici tout à fait, en payement du petit vin de Nantes et de +l'omelette. + +Robert était auprès du lit, dont il souleva les rideaux. Les rayons du +soleil couchant envoyèrent un pâle reflet d'or au visage de la jeune +femme endormie. + +Elle semblait sourire... + +L'Américain étendit sa main vers elle, et sa lèvre gonflée eut un +mouvement de sarcastique gaieté. + +—Fou que tu es! prononça-t-il d'une voix sourde et brève; il y a +là-bas un homme jeune encore, un homme simple et ardent sans doute +comme tous les sauvages de ce pays breton... La femme de cet homme ne +l'aime pas, car elle songe à l'absent... et vois comme notre Lola est +belle!... + + + + +IV + +BOSTON DE FONTAINEBLEAU. + + +A trois lieues et demie de Redon, ce qui fait deux bonnes petites +lieues de pays, tout au plus, un peu à droite de la route de Vannes, la +rivière d'Oust coupe en deux une haute colline pour arriver dans les +marais de Glénac. Entre les deux moitiés de la colline il n'y a d'autre +vallée que le cours étroit de la rivière; cela semble tranché de main +d'homme. + +A l'orient de la double rampe, le pays est montueux et présente un +aspect sauvage. Vers le nord-ouest, au contraire, la vallée s'élargit +brusquement, au sortir même de la gorge creusée par le courant de +l'Oust, et forme une assez vaste plaine. Cette plaine s'étend à perte +de vue, entre deux rangées de petites montagnes parallèlement alignées. + +En été, c'est un immense tapis de verdure, où l'œil suit au loin les +courants de l'Oust et de deux ou trois autres petites rivières qui se +rapprochent, qui s'éloignent, qui s'enroulent, semblables à de minces +filets d'argent. L'hiver, c'est un grand lac qui a ses vagues comme la +mer, et où le pêcheur de nacre poursuit son butin chanceux. + +L'été, aussi loin que le regard peut s'étendre, on voit, paissant le +gazon vert, des troupeaux de petits chevaux poilus, de génisses folles +qui secouent en frémissant leur garde-vue de bois, et de moutons +nains dont la chair est fort tendrement appréciée par les gourmets +d'Ille-et-Vilaine. + +Tous les bourgs et les hameaux environnants envoient leurs bestiaux +à ce pacage commun. Le pays est pauvre; chacun profite de l'aubaine, +et il y a tel mois de l'année où l'innombrable troupeau s'étend sans +interruption depuis la gorge de l'Oust, qui a nom Port-Corbeau, +jusqu'aux environs de la Vilaine. Les marais de Glénac et de +Saint-Vincent, transformés en riantes prairies, présentent alors +l'aspect d'une Arcadie fortunée. On ne voit que bergers couchés sur +l'herbe et bergères filant la blonde quenouille. Il y a de longs +flageolets qui valent presque des pipeaux, et, d'une rivière à l'autre, +les couplets alternés de quelque rustique chanson bien souvent vont et +viennent... + +L'hiver, les chalands glissent où paissaient les troupeaux. C'est à +peine si quelques îlots de verdure tachent à de longs intervalles la +plate uniformité du grand lac, où les oiseaux d'eau, rassemblés par +troupes innombrables, remplacent les bestiaux affamés. + +Au lieu de cette vie sereine qui animait la vallée, c'est une solitude +silencieuse et morne, au centre de laquelle, par les froides matinées, +se dresse le fantôme colossal de la _femme blanche_[2]. + + [2] Vapeur qui s'élève vers le milieu du marais de Glénac, + au-dessus du dangereux tournant de Trémeulé. Les bonnes + gens voient dans cette brume épaisse et blanche la forme + d'une femme de taille colossale. Il y a dans le pays une + longue légende à ce sujet, et la mort de tous les malheureux + engloutis par le gouffre passe sur le compte de la _femme + blanche_. + +La configuration même des lieux fait que ce changement se produit +presque toujours avec une surprenante rapidité. Il suffit de quelques +heures parfois pour transformer complétement le paysage, et jamais +il ne faut plus d'une nuit. + +C'est par la tranchée du Port-Corbeau qu'arrivent les principaux +affluents de cette petite mer: l'Oust et la Verne réunies. + +L'Oust est une tranquille rivière, dont le cours se déroule en anneaux +de serpent et qui semble copier les méandres de la Seine; mais la +Verne, qui descend du haut pays, s'enfle à la moindre pluie et change +son mince filet d'eau, chaque automne, en torrent redoutable. + +A partir de l'étang où elle prend sa source, à quelques lieues de +là, jusqu'au Port-Corbeau, la nature montueuse du terrain défie +l'inondation; mais, une fois passée la double colline, toute défense +cesse et l'eau victorieuse ne trouve plus un seul obstacle. L'Oust +et la Verne franchissent en bouillonnant la gorge trop étroite et +s'élancent dans la plaine, où les troupeaux fuient devant elles. + +A l'heure de ces crues périodiques et si rapides, un messager à cheval +part des sources de la Verne et devance au grand galop la marche de +l'inondation. Il court le long des rives de la petite rivière et arrive +jusqu'à la porte du marais, où sa trompe lugubre annonce de loin l'eau +menaçante. + +Une demi-heure après que la trompe a sonné, un grand bruit se fait dans +la gorge et une nappe d'écume s'élance sur la route de Redon, qui +disparaît sous l'eau la première. + +Du haut de la colline, coupée en deux par le Port-Corbeau, le paysage +est toujours admirable, soit que l'Oust et la Verne coulent endormies +dans leurs lits sinueux, soit que le _déris_ étende à perte de vue sa +nappe bleuâtre. Du côté du marais, c'est un encadrement de collines +boisées, sur la croupe desquelles s'étagent au loin les maisons de +quelques bons bourgs, dominées par le clocher aigu et gris de la +paroisse. Dans la direction de Vannes, on aperçoit la ligne noire de +l'antique forêt de Penhoël, au-devant de laquelle se dresse le beau +château qui portait autrefois le même nom, et qui, à l'époque où se +passe notre histoire, appartenait à M. de Pontalès. + +De l'autre côté des deux collines, vers le nord et l'orient, c'est une +lande énorme, rase comme velours, et qui va rejoindre à trois lieues +de là les bourgs de Renac et de Saint-Jean. On l'appelle la lande +Triste. Aussi loin que le regard peut se porter, on aperçoit le rose +mélancolique de ses bruyères, où tranche çà et là la voile blanche d'un +moulin à vent. + +Au bord même de l'Oust et sur la rive opposée à la route de Redon, se +trouve une petite cabane couverte en chaume, à demi cachée par +les plants de châtaigniers qui tapissent la montée. C'est la cabane du +passeur de Port-Corbeau, dont le bac est amarré à la sortie de la gorge. + +Au-dessus de cette cabane et le long de la gorge même, court une +massive muraille en maçonnerie, vieille comme les plus vieilles +traditions du pays. La muraille descend en biais, robuste encore et +sans lézardes sous son vêtement de lierre, jusqu'à une vingtaine de +pieds de l'eau. A son extrémité orientale s'élève un petit donjon à +demi ruiné que les paysans connaissent sous le nom de la Tour-du-Cadet. + +C'est là tout ce qui reste d'un château fort appartenant aux sires de +Penhoël, et qui servait sans doute à garder le passage de l'Oust. + +La massive muraille soutenait autrefois une ligne de fortifications +dont la Tour-du-Cadet faisait partie et qui dominait toute la contrée. + +En 1817, ces formidables fondements n'avaient plus déjà leur couronne +de remparts crénelés, et ne supportaient plus qu'un petit manoir +moderne, construit vers la fin du règne de Louis XV. + +C'était là qu'avaient habité jusqu'à la révolution les cadets de la +riche famille de Penhoël, tandis que les aînés demeuraient au grand +château possédé maintenant par les Pontalès. + +Le manoir était en parfait état de conservation et bâti dans +un style assez gracieux; mais, posé comme il l'était au-dessus d'un +véritable précipice et sur l'extrême rebord d'une plate-forme nue, il +prenait un air de tristesse et d'abandon. + +Sa façade, composée d'un petit corps de logis et de deux ailes +en retour, était tournée vers le marais et semblait regarder +mélancoliquement, par delà les verts coteaux de Glénac, le château +antique où résidait jadis l'aîné des Penhoël. Malgré la distance, on +pouvait distinguer encore la fière architecture du château qui se +dressait, superbe, au sommet de la plus haute colline des environs et +entouré d'une magnifique ceinture de futaies. + + * * * * * + +La nuit était tombée depuis quelque temps déjà; c'était environ deux +heures après que M. Robert de Blois et son domestique avaient quitté +l'auberge du Mouton couronné, sur le port de Redon. + +L'Oust coulait, silencieuse, entre les deux rampes de la gorge, et +malgré l'obscurité croissante on voyait encore les divers cours d'eau, +disséminés dans l'étendue du marais, trancher en blanc sur le gazon +noir. + +La partie de la route de Redon qui descendait au Port-Corbeau +était parfaitement sèche, et les petits flots tranquilles qui +clapotaient doucement à l'arrivoir éloignaient jusqu'à l'idée du danger. + +Cependant, une personne du pays même et connaissant les coutumes des +alentours aurait senti d'instinct l'approche d'une crise imminente. + +Le marais restait, en effet, bien plus silencieux que d'habitude à +cette heure. Les bestiaux étaient évidemment rentrés, et Dieu sait que +d'ordinaire les petits chevaux bretons ne craignent point de passer +les nuits d'automne à la belle étoile. Ce soir, le marais était une +solitude. + +Un autre symptôme d'alarme non moins significatif se présentait sous +l'espèce d'une petite lueur, brillant, parmi les châtaigniers, devant +la cabane du passeur. + +Ce n'était pas Benoît Haligan, batelier de Port-Corbeau, qui eût allumé +ainsi sans nécessité une lanterne à sa porte. + +A part cette lueur, on n'apercevait absolument rien dans la campagne, +et pour rencontrer une autre lumière, il fallait que le regard s'élevât +jusqu'au faîte de la colline, où brillaient faiblement les fenêtres du +manoir... + +Au manoir, la famille de Penhoël était rassemblée dans un salon d'assez +vaste étendue, dont les ornements modestes accusaient néanmoins le +style fleuri du XVIIIe siècle. Au fond de la grande cheminée +en marbre brun brûlait un bon feu de souches, dont la flamme vive +éclairait la chambre presque autant que la terne lumière des chandelles. + +Nous eussions trouvé là, réunis et tuant les heures lentes qui +précèdent le souper, tous les personnages mentionnés par maître Géraud +dans le précédent chapitre. + +A l'un des angles du foyer, autour d'une petite table carrée, se +tenaient le maître de Penhoël, l'oncle Jean et deux hôtes du manoir, +engagés dans une partie de cartes. + +René de Penhoël était un homme de trente-cinq ans à peu près, robuste +de corps et pouvant prétendre au titre de beau cavalier. Ses traits +réguliers se chargeaient seulement d'un peu trop d'embonpoint, et les +boucles de ses cheveux châtains tombaient sur un front où manquait +l'énergie. L'aspect général de son visage peignait une humeur +paresseuse et lourde. + +L'oncle Jean était un vieillard. Impossible de voir une figure plus +vénérable et plus digne. La bonté sans bornes se peignait dans ses +grands yeux bleus, baissés presque toujours timidement. Son front large +et un peu fuyant avait une couronne de cheveux blancs, légers et fins. +Son sourire était rêveur et beau comme le sourire d'une femme. + +Il parlait peu; quand il parlait, on s'étonnait d'ouïr la voix douce et +musicale qui tombait de cette bouche sexagénaire. + +Il portait la veste de futaine des paysans du Morbihan, et sa chaussure +consistait en gros sabots, bourrés de peau de mouton. + +Les deux autres joueurs n'étaient rien moins que le père Chauvette, +maître d'école au bourg de Glénac, et maître Protais le Hivain, +jurisconsulte rustique, chargé de cultiver le goût des procès à cinq ou +six lieues à la ronde. + +La Bretagne aime les procès presque autant que la basse Normandie: +il y a des bourgades trop pauvres pour entretenir un médecin et qui +jouissent de leur homme de loi. + +Cela ressemble à ces petits arbres indigents, maigres, étiolés, où se +prélasse quelque grosse et laide chenille... + +Le père Chauvette était un petit homme gras, simple d'esprit, paisible +de mœurs et content de tout le monde, excepté de M. le Hivain, +son ennemi naturel. L'homme de loi avait une figure étroite, sèche, +bilieuse, qui essayait perpétuellement de sourire. Malgré sa gaieté +humble et grimaçante, on devinait en lui l'esprit envieux et méchant. +Sa longue tête osseuse, couronnée de cheveux noirs et plats, lui +avait fait donner par le père Chauvette le sobriquet scientifique de +Macrocéphale, et chaque fois que le bon maître d'école se livrait à +cette plaisanterie, il ajoutait en manière de note: «Genre d'insectes +coléoptères, dont le nom est tiré du grec et qui ont la tête longue +comme M. le Hivain...» + +La table, dressée entre les quatre joueurs, supportait, outre les +cartes et les chandelles de suif, cinq petits paniers remplis de +fiches et une pancarte imprimée contenant les règles du _boston de +Fontainebleau_. + +L'autre angle de la cheminée était occupé par un groupe plus nombreux +où dominait l'élément féminin. Tout auprès du foyer, une femme, jeune +encore, et dont le visage régulièrement beau avait un caractère de +douce dignité, s'asseyait renversée dans une immense bergère à ramages. +Elle tenait entre ses bras une jeune fille de douze ans, dont la tête +blonde s'appuyait sur son sein. + +C'étaient la vicomtesse Marthe de Penhoël et sa fille Blanche, que les +bonnes gens du pays entre Carentoir et Redon avaient surnommée _l'Ange_. + +Les hommes de la campagne sont poëtes. On disait que l'Ange de Penhoël +était trop bonne et trop jolie pour cette terre, et que Dieu la +voudrait bientôt dans son paradis... + +Comme pour confirmer cette croyance, il y avait souvent une +maladive pâleur sur le front de Blanche, et dans son idéale beauté on +devinait la faiblesse et la mélancolie. + +En ce moment, elle semblait reposer. On ne voyait point l'azur céleste +de ses grands yeux, et ses longs cils retombaient sur sa joue. Les +formes enfantines mais toutes gracieuses de son corps s'affaissaient +sur les genoux de sa mère, qui la tenait entre ses bras, et dont le +regard abaissé était empreint d'une tendresse passionnée. + +La mère et la fille formaient ainsi un tableau charmant, tout plein +d'abandon et d'amour. + +De temps à autre, le maître de Penhoël quittait des yeux la partie +engagée, et jetait vers elles une œillade rapide. C'était comme à la +dérobée qu'il les contemplait ainsi, et l'on eût difficilement défini +le vague sentiment de malaise qui assombrissait alors son visage. + +Son sourire, ébauché dans la joie, se teignait d'amertume. Il posait +son jeu sur la table et versait une rasade d'eau-de-vie dans un petit +gobelet d'argent placé auprès de lui sur un guéridon. + +Il y avait dans la salle une autre personne qui regardait l'Ange bien +plus souvent encore: c'était un jeune homme de dix-huit ans, portant +une veste en drap grossier et des culottes de toile écrue. +D'énormes cheveux d'un brun fauve se séparaient au sommet de son front +et retombaient jusque sur ses épaules. Ses traits étaient taillés +fièrement, et son teint, bruni par le soleil, annonçait la vigueur +précoce. Il était beau, malgré le feu sombre et presque sauvage qui +brûlait au fond de son œil. + +C'était Vincent, le fils du pauvre oncle Jean, et le seul héritier mâle +du nom de Penhoël. + +Sa prunelle, large et ardente, semblait fixée sur sa cousine par une +force qui ne dépendait point de lui. Blanche, enfant qu'elle était, +avait inspiré déjà un amour fougueux et poussé jusqu'à l'enthousiasme. + +Dans cet amour, il y avait de l'admiration, du respect, de l'extase. +C'était un culte. + +Et il y avait de la douleur aussi, car la robuste nature du jeune homme +semblait plier parfois sous de navrantes pensées. + +Il se tenait un peu à l'écart, entre les deux groupes, la tête appuyée +sur sa main qui se perdait dans les masses incultes de sa grande +chevelure. Il gardait le silence. Son immobilité complète eût pu faire +croire au sommeil, sans le brûlant éclat dont rayonnait toujours sa +prunelle. + +Derrière la vicomtesse, que nous appellerons _Madame_, pour nous +conformer aux mœurs du manoir, une petite société, composée +d'un jeune garçon et de deux jeunes filles, chuchotait et riait tout +bas. + +Le garçon, qui se nommait Roger de Launoy, était de l'âge de Vincent à +peu près: un joli cavalier au visage étourdi, à la tournure leste et +dégagée, un vrai page, pris à la veille du jour fatal où l'amour rend +les pages langoureux. + +Ses deux compagnes, qui pouvaient avoir quatorze ou quinze ans, étaient +bien les deux créatures les plus mignonnes que l'imagination d'un +peintre puisse rêver. + +Elles étaient habillées toutes deux en paysannes, suivant la volonté +de l'oncle Jean, leur père; mais il y avait dans leurs costumes une +si délicieuse coquetterie, que plus d'une belle dame eût porté envie +à leur toilette. Leurs longs cheveux d'une nuance pareille, tenant le +milieu entre le châtain sombre et le brun, s'échappaient en boucles +abondantes des bords étroitement serrés de leurs bonnets collants. A +chaque mouvement qu'elles faisaient, on voyait ces riches chevelures +ondoyer et se jouer autour de leur cou blanc, où tranchait une petite +ganse noire, supportant une croix d'or. Leurs tailles, souples et +fines, étaient emprisonnées dans des corsages de laine brune, autour +desquels s'attachaient de courtes jupes rayées. Il ne leur +manquait ni le tablier bleu ni les souliers à boucles d'étain de la +paysanne. + +Elles étaient grandes toutes les deux, et de taille à peu près égale. +Là s'arrêtait la parité. + +Vous avez vu souvent deux jeunes filles, dont les traits diffèrent +essentiellement et que rapprochent néanmoins de mystérieux rapports; +elles ont, comme on dit, un air de famille; elles ressemblent toutes +deux à leur mère commune, et ne se ressemblent point entre elles. + +Ainsi étaient Diane et Cyprienne de Penhoël. Seulement le terme commun +auquel on eût pu comparer leurs gracieux visages manquait; leur mère +était morte depuis bien des années, et rien en elles ne rappelait la +grave et douce physionomie de l'oncle Jean, leur père. + +Ceux qui se souvenaient du frère aîné de Monsieur, absent du pays +depuis quinze ans, prétendaient que leurs sourires rappelaient son +sourire; mais la mémoire de Louis de Penhoël était adorée dans le pays, +et quand on songe aux absents aimés, on se fait, comme cela, bien +souvent des idées. + +Cyprienne et Diane étaient venues au monde alors que Louis de Penhoël +avait quitté déjà le manoir de ses pères. + +Cyprienne avait de grands yeux noirs, des traits d'une finesse +extrême dont l'ensemble indiquait une gaieté mutine. Les yeux de Diane +étaient d'un bleu obscur. Il y avait sur son jeune visage quelque chose +de pensif et à la fois d'intrépide. Quand sa physionomie, plus sérieuse +que celle de sa sœur, s'éclairait tout à coup par le sourire, +c'était comme le ciel ouvert... + +On ne voyait jamais l'une des sœurs sans que l'autre fût bien près. +L'amour des bonnes gens de la contrée ne les séparait point, et il +semblait à tous que la rencontre des deux jeunes filles présageait du +bonheur. Leurs caractères différaient et se ressemblaient comme leurs +visages, mais elles n'avaient, à deux, qu'un seul cœur. + +Elles étaient la gaieté de la maison de Penhoël. Leurs innocentes et +vives joies combattaient la monotone tristesse du manoir. + +Ce qu'elles aimaient le plus au monde avec leur père le bon oncle Jean, +c'était Madame; pour Madame toute seule, elles domptaient la pétulance +de leur nature. Elles auraient passé leur vie heureuse à servir Madame +et à l'adorer. + +Marthe de Penhoël, si bonne pour tout le monde, était, chose étrange, +sévère et froide vis-à-vis des deux sœurs, à genoux devant +elle. On eût dit souvent qu'elle s'impatientait de leur caressante +tendresse. D'autres fois, il est vrai, mais bien rarement, son œil +s'attendrissait à les contempler si jolies, et une mystérieuse +émotion semblait monter de son cœur à son visage. Diane et Cyprienne +comptaient chèrement ces heures, où le baiser de Madame s'appuyait sur +leurs fronts, long et doux, presque maternel... + +Hélas! ces heures étaient lentes à revenir! Madame semblait regretter +ses caresses, comme si on lui eût dérobé par surprise une part de +l'amour passionné qu'elle portait à sa fille. + +Diane et Cyprienne, loin d'être jalouses, étendaient à Blanche, leur +cousine, le tendre dévouement qu'elles portaient à Madame... + +Tout en causant et en riant, le petit groupe composé des deux sœurs +et de Roger de Launoy prenait grand soin de ne pas faire de bruit et +respectait le sommeil de l'Ange. De temps en temps Roger se penchait +pour baiser la main de Madame, dont il était le favori. Un peu de +mélancolie venait attrister le sourire des deux jeunes filles, qui se +sentaient moins aimées et qui n'osaient pas demander la même faveur... + +Autour du tapis vert, le boston de Fontainebleau allait son train +paisible et ne nuisait en rien à la conversation. + +—Prussiens!... Prussiens! disait maître le Hivain, l'homme de loi, +pourquoi seraient-ils Prussiens? + +—Leur nom de _uhlans_..., commença le père Chauvette. + +—Leur nom de uhlans ne prouve rien!... J'ai vu les Prussiens à Rennes, +et c'étaient de braves militaires, malgré leur accent... Il ne manque +pas d'anciens soldats de Bonaparte... + +—Prussiens ou soldats de Bonaparte, interrompit le maître d'école, +ils ont brûlé la belle ferme de Pontalès, là-bas, de l'autre côté de +Glénac... + +—C'est bien fait! dit rudement René de Penhoël; si le diable brûlait +Pontalès comme les uhlans ont brûlé sa ferme, ce serait mieux fait +encore!... Je demande six levées... + +L'oncle Jean ne parlait point; il suivait le jeu avec distraction et +semblait combattre une pensée pénible. + +L'oncle Jean était bien pauvre; personne ne faisait grande attention à +lui. + +—Petite misère! dit le père Chauvette. + +—Huit levées! répliqua M. de Penhoël; ces coquins de Pontalès sont-ils +au château, M. le Hivain? + +—Ils sont revenus à cause de la ferme brûlée... et le vieux Pontalès +a dit qu'il ferait la garde lui-même avec son fusil autour de ses +métairies, puisque les gendarmes ne sont bons à rien!... + +Penhoël eut un sourire sec et dédaigneux. + +—Si les uhlans n'ont que lui à craindre, dit-il, ils engraisseront +cet hiver... Pontalès est un lâche!... comme son père!... comme son +grand-père!... comme tout ce qui est de son sang et de son nom! + +Le maître d'école baissa les yeux, et l'homme de loi approuva du bonnet. + +L'oncle en sabots n'avait pas entendu. + +Penhoël but un grand verre d'eau-de-vie. + +—On prétend là-bas, du côté de Rennes, murmura le Hivain d'un ton +doucereux, que le petit M. Alain de Pontalès est un gentil garçon tout +de même!... Vous me devez quatre fiches, M. de Penhoël. + +Celui-ci avait du sang dans les yeux. Depuis qu'on avait prononcé le +nom de Pontalès, une sourde colère contractait sa lèvre et pâlissait sa +joue. Le bon maître d'école se creusait la tête pour trouver un moyen +de changer la conversation, mais c'était en vain. + +L'homme de loi, au contraire, éprouvait un méchant plaisir à chauffer +le courroux de son hôte. + +L'oncle Jean se taisait toujours. Son œil bleu, d'une douceur +presque féminine, regardait à peine ses cartes et se perdait à chaque +instant dans le vide. Quand son regard tombait sur ses deux +filles, par hasard, il se baissait tout à coup chargé d'une mystérieuse +tristesse. + +—Vous aviez un jeu à nous faire boston sur table, M. Jean, reprit le +Hivain; mais du diable si vous n'avez pas martel en tête!... Quant à +Pontalès, on dit qu'il a fait le voyage de Paris... Il a rapporté la +décoration du Lis, et il aura l'an prochain la croix de Saint-Louis... + +—Ce n'est pas vrai, gronda Penhoël, dont la joue devint écarlate; le +roi ne peut pas donner la croix de Saint-Louis à un voleur! + +—Je répète ce qui se dit dans le bourg... Une chose certaine, c'est +qu'il est noble, maintenant... + +Penhoël posa ses cartes sur la table, et ses sourcils se froncèrent +violemment. + +—Coquin de Macrocéphale!... pensa le maître d'école. + +Il fit signe à l'homme de loi de se taire; celui-ci ne voulut point +comprendre et poursuivit: + +—Noble comme Rieux ou Rohan, par ma foi!... Il nous faudra l'appeler +désormais M. le marquis de Pontalès. + +—Et il prendra pour écusson, grommela Monsieur entre ses dents +serrées, un pichet de cidre et un bouchon de buis en souvenir de son +grand-père qui était cabaretier à Carentoir!... J'enlève votre +_piccolo_, papa Chauvette... Grande misère d'écart! + +Ces dernières paroles furent prononcées d'un ton qui ferma +péremptoirement la bouche à maître le Hivain. Le jeu se poursuivit en +silence durant quelques minutes. + +Mais René buvait à chaque instant de l'eau-de-vie, ce qui est un +mauvais moyen pour recouvrer le calme perdu. L'impression produite +par les paroles de l'homme de loi ne s'effaçait point, et il y avait +toujours un nuage sombre sur le front du maître de Penhoël. + +Cependant, la distraction de l'oncle Jean devenait un fait remarquable. +Depuis plus d'une demi-heure, il n'avait pas prononcé une parole, et +son jeu allait à la grâce de Dieu. + +Penhoël était dans cette situation d'esprit où l'on cherche +instinctivement une victime sur qui décharger sa colère. Il avait +accueilli les premières fautes de l'oncle en grondant sourdement. + +Maître le Hivain, dit Macrocéphale, se chargea, comme toujours, de +mettre le feu à la mine. + +—Voilà trois fois que vous mettez du cœur sur du carreau, M. Jean, +dit-il de sa voix sèchement doucereuse; c'est signe d'orage! + +René de Penhoël jeta ses cartes sur la table et se croisa les bras. + +—Il paraît que l'oncle est décidément trop grand seigneur pour +faire la partie de pauvres gens comme nous! prononça-t-il avec amertume. + +La raillerie était d'autant plus rude que le pauvre vieillard, cadet de +famille sans héritage et sans patrimoine, vivait à peu près à la charge +de son neveu. + +Il tressaillit et leva vers ce dernier un regard tout plein de +tristesse, où se peignait la douce patience de son âme. + +—Je vous prie de m'excuser, Penhoël, dit-il. + +René haussa les épaules. Il eût voulu quelqu'un pour lui tenir tête. + +—Vous avez donc des pensées bien intéressantes? reprit-il sans rien +perdre de sa mauvaise humeur. + +L'oncle Jean ne répondit point et sa paupière se baissa. + +—Nous ferez-vous la grâce de nous dire, poursuivit René de Penhoël, +quel est le sujet de vos attachantes méditations? + +L'oncle releva les yeux avec lenteur. Sa paupière était humide. + +—C'est que je me souviens, moi!... dit-il d'une voix basse et presque +solennelle. + +—Et de quoi vous souvenez-vous? + +L'oncle Jean croisa ses bras sur sa poitrine. + +—Il y a aujourd'hui quinze ans, mon neveu, murmura-t-il, que Louis +de Penhoël a quitté la maison de son père pour n'y plus revenir... + +Ce nom tomba au milieu du silence. + +Le maître de Penhoël tressaillit et devint pâle. + +Tous les hôtes du manoir étaient muets. + + + + +V + +CHANSON BRETONNE. + + +On eût dit que ce nom de l'aîné de la famille, jeté ainsi à +l'improviste, avait évoqué un fantôme. Un voile de tristesse était +sur tous les visages, et durant une grande minute un silence presque +lugubre régna dans le salon de Penhoël. + +Cet intérieur, tout à l'heure si calme et au bonheur duquel on ne +pouvait supposer d'autre ennemi que l'ennui monotone de la vie +campagnarde, se montrait tout à coup sous un autre aspect. + +Il y avait un secret dans cette maison. Naguère encore, avant +que le nom de l'aîné eût été prononcé, rien n'expliquait dans la +physionomie du manoir les demi-mots et les mélancoliques réticences du +père Géraud, l'honnête aubergiste de Redon. + +C'était une famille paisible: deux époux, jeunes encore, qui s'aimaient +de la tendresse un peu trop calme du mariage. + +Maintenant, les paroles de l'aubergiste prenaient un sens. Sous cette +paix, on découvrait une sourde souffrance, et le mystère d'un drame de +famille se montrait à demi derrière le rideau soulevé. + +Madame était devenue pâle comme une statue d'albâtre, et ses yeux +baissés ne regardaient plus l'Ange, qui dormait toujours. + +Le maître de Penhoël, qui avait jeté d'abord sur l'oncle Jean un coup +d'œil de reproche, examinait maintenant sa femme avec une attention +sournoise. Ses sourcils se fronçaient, et des rides se creusaient sous +ses cheveux. + +L'oncle Jean appuyait sa tête blanche sur sa main. Le passé +l'absorbait; il semblait se perdre dans de lointains souvenirs, où il y +avait de la joie et des larmes. + +Cyprienne et Diane, vaguement effrayées, avaient perdu leurs jolis +sourires. Elles regardaient, à la dérobée, tantôt le sombre visage +du maître, tantôt la pâle figure de Madame, et leur cœur se serrait. + +Le reste de l'assemblée était immobile et muet. Personne n'osait rompre +le glacial silence. + +Au dehors, il y avait tempête. Le vent hurlait dans les fentes des +croisées et la grêle battait contre les carreaux. + +Deux personnes dans le salon restaient à l'abri du malaise général; +c'était Blanche qui était gardée par son sommeil, et c'était Vincent de +Penhoël qui, perdu dans la contemplation de Blanche, n'entendait ni ne +voyait rien. + +Tandis que ses deux sœurs et Roger de Launoy subissaient de plus +en plus l'effet de cette tristesse morne qui oppressait les hôtes du +manoir, Vincent se prit à sourire parce que l'Ange souriait à son rêve. + +Durant quelques secondes, la pure beauté de l'enfant s'éclaira d'un +rayon de joie. Une teinte rose vint colorer sa joue, et sa bouche +s'entr'ouvrit comme pour murmurer de caressantes paroles... + +Vincent avait les mains jointes et retenait son souffle. + +Puis le sourire de Blanche se voila peu à peu; un nuage douloureux +descendit sur son front. Elle s'agita faiblement contre le sein de sa +mère. + +Puis encore, éveillée par le silence, peut-être autant que par son +rêve, elle se dressa, effrayée, en poussant un faible cri. + +En voyant s'ouvrir ses yeux bleus, doux comme l'amour d'un enfant, on +eût compris pourquoi la poésie des bonnes gens de Bretagne l'avait +surnommée l'Ange. + +Elle jeta tout autour d'elle un regard où il y avait un reste de +crainte; puis elle étendit ses jolis bras demi-nus pour se pendre au +cou de sa mère. + +—Oh!... dit-elle tout bas, comme cela m'a fait peur!... je l'ai vu! je +l'ai vu!... + +Dans le silence contraint qui pesait sur la salle, sa voix arrivait aux +oreilles de chacun. + +—Sais-tu de qui je parle?... reprit-elle voyant que sa mère ne +l'interrogeait pas; tu m'as dit souvent combien il était beau et +bon!... oh! je l'ai bien reconnu tout de suite!... + +La pâleur de Madame devint plus mate. Sa paupière n'osait point se +relever. + +Il y avait dans les yeux du maître de Penhoël un feu étrange et sombre. + +La bouche pincée de l'homme de loi remuait et disait malgré lui toutes +les pensées d'ironie méchante qui traversaient son étroite cervelle. + +Les jeunes gens écoutaient, curieux. Cyprienne et Diane s'étaient +rapprochées de Madame pour caresser les petites mains de Blanche. + +—Tu ne veux pas me dire que tu devines? reprit cette dernière avec un +reproche enfantin; et pourtant tu sais bien de qui je parle, toi qui me +fais prier le bon Dieu tous les soirs pour mon oncle Louis!... + +La respiration du maître de Penhoël s'embarrassa dans sa poitrine. +Il passa le revers de sa main sur son front que mouillaient quelques +gouttes de sueur. + +Madame restait immobile et froide en apparence. + +—Je l'ai vu, reprit Blanche, et j'ai été bien heureuse, car il m'a +prise dans ses bras en me disant: «Conduis-moi vers ta mère!...» Oh! +mère! s'interrompit-elle, comme il avait l'air de nous aimer toutes les +deux!... + +René de Penhoël se leva d'un mouvement violent et se prit à parcourir +la chambre à grands pas. + +Au bruit de sa marche, les yeux baissés de Madame s'ouvrirent, chargés +d'une tristesse profonde, mais fiers et calmes. + +L'Ange ne prenait point garde et continuait: + +—Comme j'allais le mener vers toi, mère, le beau soleil qui brillait +s'est caché derrière la montagne. Il a fait nuit tout à coup. Mon oncle +Louis est devenu pâle... son corps s'allongeait, s'allongeait!... +il avait de grands bras maigres... Il s'est couché sur la terre, et +j'ai vu qu'il était couvert d'un drap blanc... + +Penhoël venait de s'arrêter en face de sa femme, les sourcils +contractés et les bras croisés sur sa poitrine. Ses lèvres tremblaient +comme s'il eût retenu des paroles prêtes à s'élancer. + +Blanche se taisait, pressée contre sa mère. On entendit la voix de +l'oncle Jean étouffée et lente qui disait: + +—Qu'as-tu vu encore, ma fille?... Dieu parle parfois dans les rêves +des enfants... + +Blanche eut un frisson de peur. + +—Oh! je ne voudrais pas revoir cela! murmura-t-elle. Comme il était +étendu par terre, je me suis penchée au-dessus de lui... Où donc était +son beau sourire? Ses yeux ne remuaient plus... je l'ai touché... il +était froid comme du marbre... + +La voix de l'oncle Jean rompit encore le silence. + +—Dans tes prières du soir, ma fille, prononça-t-il lentement, tu +diras désormais: «Mon Dieu! prenez pitié de l'âme de mon pauvre oncle +Louis...» + +Depuis que le jeu de boston avait été interrompu, pas une parole +n'était tombée de la bouche du maître de Penhoël. Ses traits, dont +la régularité lourde n'exprimait, d'ordinaire, que l'apathie et la +paresse de l'intelligence, reflétaient maintenant d'énergiques émotions. + +On eût suivi sur sa physionomie violemment agitée les traces +successives de la colère, de la jalousie, de la douleur poignante, et +peut-être aussi du remords. + +Il avait bu la moitié du flacon d'eau-de-vie. L'alcool se joignait à la +passion excitée pour fouetter la pesanteur épaisse de son sang. + +Un instant, son regard allumé enveloppa sa femme et sa fille dans une +menace muette, mais terrible. + +Ce ne fut qu'un instant. A la voix de l'oncle Jean, ses traits se +détendirent, et sa paupière se baissa comme pour contenir une larme. + +Durant deux ou trois secondes, il lutta contre lui-même; puis il cacha +son visage entre ses deux mains. + +—Mensonge!... mensonge!... murmura-t-il. Je suis le maître ici, et je +défends à qui que ce soit de dire que mon frère Louis est mort!... + +Personne ne répliqua. Un sanglot souleva la forte poitrine de Penhoël. + +—Louis!... mon frère Louis!... reprit-il à voix basse; tout le monde +sait combien je l'aimais!... Non, non, il n'est pas mort!... Dieu +m'aurait envoyé des songes à moi aussi... Je suis son frère... Qui donc +a le droit ici de l'aimer plus que moi? + +A ces derniers mots, son œil eut encore un éclair farouche, et son +regard fit le tour de la chambre comme pour chercher un contradicteur. +Il ne rencontra que des visages mornes et dociles, sa colère tomba. + +Il s'approcha de sa femme et lui baisa la main d'un air qui demandait +pardon; puis il prit Blanche entre ses bras et la pressa passionnément +contre son cœur, tandis que le regard jaloux de Vincent suivait tous +ses mouvements. + +On eût découvert dans les yeux de Madame un sentiment analogue à celui +de Vincent. Elle aussi semblait inquiète, comme si l'enfant n'eût pas +été en sûreté dans les bras de son père. + +Tout cela eût paru bien bizarre à l'étranger qu'on aurait introduit +pour la première fois dans la maison de Penhoël. Il y avait dans la +conduite du maître une énigme inexplicable. L'élan de tendresse qui +l'entraînait maintenant s'adressait à sa femme autant qu'à sa fille, +et contredisait énergiquement ce sombre regard dans lequel il les +enveloppait naguère. + +Une chose non moins étrange, c'était la froideur égale avec laquelle +Madame accueillait les colères, puis le repentir de son mari. + +Il y avait pourtant sur la noble et belle figure de Marthe tous les +indices d'un cœur dévoué... + +Chacun cependant restait silencieux. Roger de Launoy, Cyprienne et +Diane détournaient leurs regards avec une sorte de respectueuse pudeur. +L'oncle rêvait toujours. Le bon maître d'école battait machinalement +les cartes pour se donner une contenance, et l'homme de loi, lorgnant à +la dérobée le flacon d'eau-de-vie à moitié vide, y trouvait évidemment +l'explication de l'incohérente conduite de Penhoël. Un seul être parmi +les hôtes du manoir aurait pu l'expliquer autrement et mieux; mais +c'était une âme discrète et loyale, dans laquelle mouraient les secrets +confiés. + +Penhoël s'était assis auprès de sa femme et caressait les cheveux +blonds de l'Ange qui lui souriait doucement. + +—Marthe, disait-il d'une voix basse et tremblante d'émotion, je suis +un fou!... j'ai trop de bonheur!... et Dieu me punira, car je suis +ingrat envers sa miséricorde. + +Il pressait la main de Madame contre ses lèvres, et son regard voilé +par un reste d'égarement la parcourait avec adoration. + +—Sais-je pourquoi je souffre tant? reprit-il. Oh! Marthe!... +Marthe!... je vous en prie, dites-moi que vous m'aimez. + +—Je vous aime, murmura Madame avec une tranquille docilité. + +Le charitable maître le Hivain, surnommé Macrocéphale, se disait avec +une conviction de plus en plus arrêtée: + +—Il est ivre comme la monture du diable!... + +La physionomie de Penhoël s'était encore une fois transformée, tandis +qu'il poursuivait d'un accent triste et découragé: + +—Comme vous me dites cela, Marthe!... Oh! vous avez un bon cœur... +et vous ne voulez pas me désespérer! + +Blanche perdait son sourire à voir le nuage sombre qui voilait de +nouveau le front de son père. + +La voix de celui-ci se fit rude, et ses sourcils rapprochés couvrirent +le feu de son regard. + +—Madame!... madame!... reprit-il, j'ai beau me dire que je suis fou, +le passé me répond: «Tu es sage...» Je me souviens!... et je crois que +vous vous souvenez mieux encore!... + +Et repoussant d'un geste brutal la pauvre Blanche effrayée, il regagna +la table de jeu où il se versa sans reprendre son siége une large +rasade d'eau-de-vie. + +Blanche tremblait, pâle et faible, contre le sein de sa mère. Dans la +salle, personne n'osait faire un mouvement. + +René leva son verre plein et l'avala d'un trait. + +Il se redressa; une rougeur épaisse couvrit sa joue et ses yeux eurent +un sourire hagard. + +—Qu'avons-nous donc? s'écria-t-il en interrogeant de l'œil tour à +tour chacun de ses hôtes; on dirait un soir d'enterrement!... Ne rit-on +plus, morbleu! au bon manoir de Penhoël?... + +—J'ai peur, murmura l'Ange qui frissonnait. + +Les délicates couleurs de sa joue avaient fait place à la pâleur. Sa +mère l'entourait de ses bras comme pour la protéger, et de loin Vincent +la contemplait avec plus d'inquiétude encore que sa mère, et autant +d'amour. + +La voix du maître criait dans l'obstiné silence: + +—Petites filles, prenez vos harpes et chantez-nous gaiement un air +breton!... C'est pitié! la cloche du souper n'a pas encore sonné et +déjà tout le monde s'endort. + +Cyprienne et Diane se levèrent obéissantes. Dans un coin du salon il y +avait deux harpes à main, montées sur leur petit piédestal en bois doré. + +Avec l'aide de Roger, Cyprienne et Diane les approchèrent de la +cheminée. + +—Que voulez-vous entendre? demanda Diane. + +—Un air à boire, répondit Penhoël. Mais vous n'en savez pas!... +Chantez ce que vous voudrez. + +—Ma chanson, murmura l'Ange. + +Les deux filles de l'oncle Jean n'avaient jamais rien refusé à Blanche +de Penhoël. + +Quelques notes tristes et douces vibrèrent. L'Ange ferma les yeux, et +l'on vit errer autour de sa bouche comme un reflet effacé de son joli +sourire. + +Les harpes poursuivaient le simple et mélodique prélude de la chanson +bretonne. + +Puis deux voix jeunes et pures se mêlèrent aux accords voilés des +harpes. Cyprienne et Diane chantaient: + + Anges de Dieu qui souriez dans l'ombre, + Blanches étoiles, vierges, fleurs, + Vous qui des nuits semez le manteau sombre, + Anges aimés, pour guérir nos terreurs... + +C'était un de ces airs trouvés dans la veille triste par les bardes +de Bretagne, quelques notes lentes, des larmes chantées qui savent le +chemin du cœur. + +Le vent glacé qui pesait sur toutes les poitrines s'attiédit. Une +expression de repos se répandit sur le charmant visage de Blanche. +Madame et Vincent de Penhoël, qui la regardaient, eurent comme un +contre-coup de ce soudain bien-être. L'oncle Jean avait rejeté ses +cheveux blancs en arrière; ses yeux se perdirent au ciel; il semblait +parler à Dieu. + +Le maître du manoir lui-même subissait à son insu l'effet +bienfaisant de cette mélodie; ses sourcils se détendaient, et sa tête +appuyée sur sa main n'exprimait déjà plus de colère. + +Quant à Roger de Launoy, il contemplait tour à tour les deux +chanteuses, cherchant la plus jolie, et s'étonnant à compter les vagues +battements de son cœur. + +Elles ravissaient l'œil et l'oreille. Scheffer ne rêva rien de plus +charmant lorsqu'il jeta ses Mignon sur la toile; Cumberworth n'eut +point de plus délicieuse vision quand il tailla dans le marbre les +pleurs enfantins de sa Lesbia ou le candide sourire de sa Virginie. + +Elles étaient belles comme la poésie naïve et suave du peuple le plus +poëte qui soit sur la terre, et le simple chant de Bretagne prenait une +harmonie sainte en passant par leurs bouches d'enfants... + +Les harpes marièrent quelques accords, puis les deux jeunes filles +dirent le premier couplet: + + Belle-de-nuit, fleur de Marie, + La plus chérie + De celles que l'ange avait mis + Au paradis! + Le frais parfum de ta corolle + Monte et s'envole + Aux pieds du Seigneur, dans le ciel, + Comme un doux miel. + +La tête de l'Ange se renversa parmi ses grands cheveux blonds sur +le sein de sa mère. + +Les deux jeunes filles chantèrent encore: + + Belle-de-nuit, pourquoi ce voile, + Petite étoile + Que le grand nuage endormi + Couvre à demi? + Montre-nous la vive étincelle + De ta prunelle, + Qui semble au bleu du firmament + Un diamant. + +—Laquelle voudra m'aimer?... se demandait Roger de Launoy. + +Penhoël avait repoussé son flacon d'eau-de-vie. + +Le maître d'école et l'homme de loi lui-même écoutaient. Il est vrai +que l'homme de loi bâillait en écoutant. + +Cyprienne et Diane reprirent: + + Belle-de-nuit, ombre gentille, + O jeune fille! + Qui ferma tes beaux yeux au jour? + Est-ce l'amour? + Dis, reviens-tu sur notre terre + Chercher ta mère? + Ou retrouver le lieu si doux + Du rendez-vous?... + + C'est bien toi qu'on voit sous les saules: + Blanches épaules, + Sein de vierge, front gracieux + Et blonds cheveux... + Cette brise, c'est ton haleine, + Pauvre âme en peine, + Et l'eau qui perle sur tes fleurs, + Ce sont tes pleurs[3]... + + [3] Les bonnes gens de la campagne morbihanaise confondent, + sous le nom de _belles-de-nuit_, les fleurs que nous appelons + ainsi, les étoiles, et les jeunes filles mortes avant le + mariage. Cette romance, œuvre de quelque troubadour indigène, + n'est qu'une imitation insuffisante du chant original en + langue bretonne. Nous citons tout au long la traduction + littérale de ce chant, d'autant plus volontiers qu'elle ne se + trouve point dans l'admirable recueil des poésies bretonnes, + publié par M. Théodore de la Villemarqué. + + LES BELLES-DE-NUIT. + + «Petite fille, petite étoile, petite fleur!... + + «La belle-de-nuit est la fleur aimée de la Vierge Marie. + + «La petite fleur plus rose que la rose, plus blanche que le + lis, bleue comme l'azur du paradis. + + «La fleur qui se penche, au matin, semblable à la chrétienne + qui prie...» + + * * * + + «La belle-de-nuit est la petite étoile, pur diamant du ciel. + + «L'étoile qui donne du courage quand on chemine avant le + soleil par les sentiers froids, encore pleins de fantômes...» + + * * * + + «La belle-de-nuit est la jeune fille morte, la jolie et la + douce! morte d'amour... + + «La pauvre fille pâle, qui pleure le long de l'eau et que les + cœurs tristes écoutent. + + «La jolie et la douce qui avait seize ans, hélas! quand nous + la couchâmes sous l'herbe... + + «Le soir elle est derrière les saules, tout habillée de blanc + comme une fiancée. Ce vent qui se plaint dans les branches, + c'est son haleine... + + «Cette perle que le soleil du matin fait luire sur la feuille + tombée, c'est une larme de ses pauvres yeux... + + «Petite fille, petite étoile, petite fleur!...» + +Les notes de la ritournelle vibrèrent, puis moururent. Le silence se +fit. + +Blanche entr'ouvrait maintenant sa jolie bouche. Le chant avait bercé +sa fatigue; elle dormait. Madame baissait les yeux comme si ce +chant eût éveillé au fond de son cœur des émotions nouvelles. + +—Voilà qui est bien, mes filles, dit Penhoël; chantez-nous quelque +chose de plus gai maintenant. + +Les harpes résonnèrent de nouveau; pendant que Cyprienne et Diane +préludaient, René de Penhoël, sur qui la musique avait produit l'effet +d'un véritable calmant, tendit la main à l'oncle Jean. + +—Vous n'êtes pas fâché contre moi, notre oncle? demanda-t-il. + +Le vieillard sembla s'éveiller d'un songe. + +—A quoi diable pensez-vous donc? reprit gaiement Penhoël. + +—Je songeais, répondit l'oncle Jean de sa voix pénétrante +et douce, à la première fois que nous entendîmes ce chant... Vous +souvenez-vous, René?... Ce fut notre Louis qui nous l'apporta du pays +de Vannes. + +Sous la paupière baissée de Madame, une larme furtive se cachait. + +—C'était, en ce temps-là, une heureuse famille que celle de notre +père, mon neveu René, reprit l'oncle; comme Louis vous aimait +tendrement!... et qu'il faisait bon vous voir ensemble tous deux, +beaux, forts, joyeux! + +Le poing fermé du maître de Penhoël, frappant la table avec violence, +fit danser cartes et jetons. + +—Encore!... s'écria-t-il; veut-on me donner la fièvre chaude?... +Taisez-vous, petites filles!... votre musique me fait mal! + +Cyprienne et Diane obéirent aussitôt. On n'entendit plus dans le salon +que le bruit de la tempête qui grandissait au dehors. + +La porte s'ouvrit, et un domestique, en costume de paysan, parut sur le +seuil. + +Maître le Hivain eut un instant l'espoir légitime de voir les +tribulations de cette soirée se terminer enfin par l'annonce du souper. + +—Notre monsieur, dit le domestique, c'est le petit du meunier des +Houssayes qui est venu en courant depuis le barrage. + +—Que veut-il? demanda Penhoël. + +—Il dit que l'eau descend du haut pays... On n'a jamais vu un _déris_ +pareil!... Les pieux du pont tremblent, et ils ont grand'peur là-bas de +voir leur maison emportée... + +Penhoël repoussa son siége précipitamment. L'observateur le moins +clairvoyant eût découvert que cette diversion ne lui déplaisait point. + +—Que le petit s'en retourne, dit-il, je vais aller voir ça... + +—Par le temps qu'il fait?... murmura Madame. + +Penhoël haussa les épaules. + +—Par le temps qu'il fait, répéta-t-il rudement, ce qui pourrait +m'arriver de pis, ce serait de rester au fond de l'eau... et je suis à +me demander le nom de ceux qui me regretteraient, madame! + +—Ah!... René!... René!... dit Marthe avec reproche. + +—Personne ne m'aime!... poursuivit Penhoël; personne!... + +Il s'avançait vers la porte. Madame fit un signe à Roger et à Vincent. + +—Nous allons aller avec vous aux Houssayes, dirent-ils en même temps. + +—Vous allez rester ici! répliqua Penhoël, je vous défends de me +suivre! + +Il passa par-dessus ses habits une veste à capuchon en peau de +loup, qui pendait auprès de la porte, et sortit sans prononcer un mot +de plus. + +—Il est bon, murmura l'oncle Jean comme en se parlant à lui-même; et +son cœur entend encore l'appel des malheureux... + +—C'est qu'il n'y a guère, au pays, de fille aussi belle que la grande +Jeanne des Houssayes! grommela le sceptique Macrocéphale... + +La grêle fouettait les carreaux. Le vent et le tonnerre grondaient. + +René de Penhoël venait de franchir seul la porte du manoir. Le petit +garçon du moulin courait déjà sous la pluie au bas de la montagne. + +René descendait à pas lents la rampe escarpée. Il avait rejeté en +arrière le capuchon de sa peau de loup et ressentait une sorte de +bien-être à livrer sa tête nue aux torrents de pluie que rendait +l'orage. Sous ce déluge son front restait brûlant. + +Il allait la tête baissée, relevant de temps en temps d'un geste +machinal ses cheveux ruisselants qui l'aveuglaient. Et il murmurait +sans savoir: + +—Louis!... Louis!... mon frère!... + +La nuit était sombre; seulement, à de longs intervalles, un éclair +déchirait le ciel noir. + +On voyait alors, pendant une seconde, le marais, immense prairie, +où serpentaient de minces filets d'eau, et les collines lointaines qui +surgissaient pour se replonger soudain dans les ténèbres. + +Penhoël laissa derrière lui le logement de Benoît Haligan, le passeur, +à la porte duquel brûlait toujours une petite lanterne. Il avait à sa +droite le Port-Corbeau, à sa gauche cette antique muraille féodale qui +semblait étayer la colline et qui se terminait par la Tour-du-Cadet. + +Le moulin des Houssayes était situé à un quart de lieue de là, en amont. + +A cet endroit, l'Oust coulait encore lente et tranquille entre ses +hautes rives. + +Avant de tourner l'angle de la muraille, Penhoël jeta un regard vers le +sommet de la colline où brillaient faiblement les croisées du manoir. + +Ses deux mains pressèrent ses tempes ardentes. + +—Ma femme et mon enfant!... murmura-t-il d'une voix découragée; +sais-je si je suis heureux ou misérable?... + +Il demeura un instant immobile, puis il reprit: + +—Je les aime!... Je n'aime qu'elles en ce monde!... et Marthe songe +toujours à l'absent... oh! toujours! toujours!... Et parfois je me +demande si Blanche... + +Il s'interrompit. La nuit cachait la pâleur livide de son visage. Une +pensée affreuse venait de lui traverser le cœur. + +—Louis!... Louis!... mon frère!... prononça-t-il encore en reprenant +sa marche vers le haut pays. + +On n'eût point su dire si l'émotion qui faisait trembler sa voix était +l'angoisse de la tendresse qui regrette ou un amer mouvement de colère +jalouse. + +Durant quelques secondes, il marcha d'un pas rapide, puis il s'arrêta +tout à coup. + +Le son lointain d'une trompe se faisait entendre en avant de lui dans +la direction du cours de la Verne. Des cris, dont il devinait la +signification connue, arrivaient faibles et mouraient à son oreille. + +Ils disaient: + +—L'eau!... l'eau!... l'eau!... + +Quand le vent cessait de mugir, il entendait un bruit sourd, semblable +à un lointain tonnerre. + +C'était l'inondation qui arrivait... + +Penhoël s'éveilla de sa navrante rêverie et se souvint du motif qui +l'avait fait sortir du manoir. + +Il allait se hâter vers le moulin des Houssayes, lorsque des voix +s'élevèrent derrière lui, de l'autre côté de l'Oust. + +—Holà! le passeur! disaient-elles, au bac!... au bac!... + +Ces voix étaient gaillardes et gaies. Elles sonnèrent à l'oreille du +maître de Penhoël comme un cri d'agonie. Son cœur battit avec force. + +Le son de la trompe se rapprochait, ainsi que ce grand murmure +ressemblant aux roulements du tonnerre. + +Et l'on entendait aussi, plus proche, la voix qui criait: + +—L'eau!... l'eau!... l'eau!... + + + + +VI + +DEUX PROPRIÉTAIRES. + + +Ce qui faisait battre le cœur de René de Penhoël, ce n'était ni la +trompe lugubre, jetant ses notes rauques dans les ténèbres, ni les cris +annonçant de loin l'inondation, ni la tonnante menace de l'eau luttant +contre ses rives; c'étaient ces voix joyeuses et insouciantes qui +demandaient le bac de l'autre côté de la rivière. + +Il y avait là des hommes qui ne se doutaient de rien, et dans quelques +secondes le sol où s'appuyaient leurs pieds allait disparaître sous le +_déris_. + +La mort allait les saisir à l'improviste. + +Penhoël éprouvait cette angoisse qu'on aurait à voir un malheureux +aller, souriant et sans crainte, tandis que derrière lui, dans l'ombre, +s'élève la main armée d'un meurtrier. + +Sa première idée fut de les avertir du danger. Il se fit un porte-voix +de ses deux mains et lança quelques paroles; mais le vent qui fouettait +violemment son visage ne lui laissa point de doute sur l'inutilité +de cet expédient. Ce même vent qui apportait si nettes les paroles +criées sur l'autre rive opposait à la voix du maître de Penhoël une +infranchissable barrière. + +Il hésita. Le fracas de l'orage redoublait, et l'on n'entendait plus ni +le son de la trompe ni le bruit de l'eau. + +—J'aurai le temps..., pensa-t-il; le messager est loin encore... + +Revenant aussitôt sur ses pas, il longea de nouveau la muraille et +se dirigea en courant vers la loge de Benoît Haligan, dont la petite +lanterne jetait ses lueurs faibles à travers les branches dépouillées +des châtaigniers. + +Les voyageurs inconnus, arrêtés sur la route de Redon, semblaient +s'impatienter fort et criaient: + +—Holà! le passeur!... au bac!... au bac!... + +La route était difficile; la pluie, qui tombait toujours à +torrents, détrempait la terre et rendait la pente glissante. + +Penhoël n'était pas encore à moitié chemin lorsque, pendant une seconde +de calme où l'orage semblait reprendre haleine, il crut ouïr derrière +lui le galop pesant d'un cheval du pays. Presque au même instant, la +trompe sonnait à vingt pas de lui éclatante et criarde. + +Il vit un cavalier glisser dans l'ombre au-dessous de lui. + +—Messager! cria-t-il. + +—C'est vous, notre monsieur? répondit le cavalier qui s'arrêta; que +Dieu vous bénisse!... Vous allez voir passer tout à l'heure les roues +de votre moulin des Houssayes. + +—Combien as-tu d'avance sur le _déris_? + +—Il va plus vite que mon cheval!... et si je ne suis pas arrivé avant +lui au bourg de Glénac, on ouvrira plus d'une fosse neuve dans le +cimetière... + +Le cheval reprit sa course, tandis que le cavalier jetait à pleins +poumons sa clameur sinistre: + +—L'eau!... l'eau!... l'eau!... + +Penhoël atteignit la loge du passeur, qui était fermée en dedans. + +—Benoît!... dit-il, Benoît Haligan!... debout! + +A l'intérieur, une voix creuse répondit: + +—J'ai mis deux amarres neuves au grand bac et une chaîne au +petit... Vous n'avez rien à craindre pour ce qui est à vous, Penhoël. + +—Ouvrez-moi, reprit celui-ci; il y a des hommes de l'autre côté, sur +la route de Redon... + +—Oui... oui! grommela tranquillement le batelier; je ne suis pas +encore sourd, et je les entends bien faire leur tapage... mais j'ai +entendu aussi la trompe du messager... Il faudrait être possédé du +démon, notre monsieur, pour démarrer le bac à cette heure! + +L'oncle Jean avait raison: René de Penhoël était bon au fond de l'âme, +et l'appel des malheureux trouvait encore le chemin de son cœur. + +Il secoua la porte de la loge avec colère. + +—Ouvre!... répéta-t-il d'un ton impérieux; si tu as peur, donne-moi la +clef du petit bac et j'irai les sauver moi-même! + +—Quant à ça, répliqua le batelier, dont la voix baissa jusqu'au +murmure, j'aimerais mieux oublier le _Pater_ et l'_Ave_... Voyons, +soyez sage, Penhoël!... Vous voyez bien que ce sont des étrangers, +puisqu'ils restent là sur le bord à crier comme des possédés après +le son de la trompe... au lieu de se sauver à toutes jambes!... Les +étrangers, c'est la ruine du pays! + +Penhoël entendit à l'intérieur la voix creuse qui murmurait: + +—Patience!... patience!... pour vous, désormais, la nuit ne sera +pas bien longue... Mais, Jésus Dieu! quel orage!... quel orage!... + +Ce que Benoît entendait était bien en effet l'orage qui redoublait de +fracas, mais c'était aussi l'eau qui arrivait du haut pays, mugissante +et furieuse. + +L'éclair qui venait d'arracher au batelier sa dernière exclamation +avait en quelque sorte pétrifié Penhoël. + +L'éclair lui avait montré d'un côté les deux inconnus debout sur la +rive et sans défiance encore, tandis que leurs chevaux, les jarrets +tendus, les naseaux au vent, semblaient flairer de loin le péril; de +l'autre, un flux écumant et plus blanc que la neige qui se précipitait +impétueusement dans la gorge. + +L'instant d'après, les deux voyageurs poussèrent à la fois un grand cri +de détresse. + +Penhoël prit un élan terrible et jeta en dedans la porte du passeur. + +L'intérieur de la loge était éclairé faiblement par la lueur d'une +mince résine qui brûlait en crépitant contre le mur. Il n'y avait pour +meubles qu'un grabat, surmonté d'un petit crucifix en os, et un bahut +où séchait un carrelet de pêche. + +Benoît Haligan était debout au milieu de la chambre. + +C'était un grand vieillard, maigre et osseux, dont les yeux hagards +avaient quelque chose d'inspiré. Les longues mèches de ses cheveux gris +étaient éparses sur son front. La fièvre des marais avait creusé sa +joue pâle, mais il se tenait droit encore, et sa haute taille avait une +sorte de théâtrale majesté. + +Benoît Haligan exerçait, entre Glénac et le bourg de Bains, sa triple +profession de passeur, de _reboutoux_ (rebouteur, chirurgien) et de +sorcier. Suivant la renommée, le don de seconde vue existait de père en +fils dans sa famille depuis des siècles. On ne savait trop s'il était +bon chrétien, ou serviteur du méchant esprit, mais il inspirait une +grande confiance et une crainte plus grande encore. + +Il avait été chouan du temps des guerres. + +Quand les bonnes gens revenaient de Redon après la brune, et qu'il +leur fallait passer le bac à Port-Corbeau, la peur les prenait une +demi-heure à l'avance, et tout le long du chemin, par prudence, ils +récitaient leurs meilleures prières. + +Mais, à tout prendre, c'était un vrai Breton, qui avait donné de son +sang à son roi et à ses maîtres. + +En voyant sa porte tomber, brisée, Benoît ne bougea pas et garda ses +bras croisés sur sa poitrine. + +—La clef!... la clef!... s'écria Penhoël en s'élançant vers lui. + +—La porte de la maison de votre père a été brisée comme cela une fois, +du temps des bleus, dit le passeur d'un ton de reproche froid; mais +j'étais derrière pour la défendre. + +—La clef! répéta Penhoël haletant d'émotion; n'entends-tu pas leurs +cris d'agonie?... C'est être un assassin que de laisser mourir ainsi +des chrétiens sans secours! + +—J'entends leurs cris, répliqua Benoît; et je prie Dieu de prendre +leurs âmes. + +De temps en temps, la voix des malheureux arrivait parmi les mille +fracas du dehors. + +Ils disaient: + +—Au secours!... au secours!... + +Le maître de Penhoël secouait le vieillard qui demeurait immobile. + +—Je te promets dix écus si tu me donnes la clef, reprit-il d'une voix +étouffée; vingt écus!... trente écus!... + +Benoît Haligan hocha la tête avec lenteur. + +—Je n'ai ni femme ni enfants, répliqua-t-il; que m'importe votre +argent? Dieu ne veut pas que les étrangers viennent dévorer le pauvre +pain de la Bretagne! + +René roulait ses yeux avec fureur, et ses doigts crispés menaçaient le +cou du vieillard. + +—Penhoël, reprit ce dernier d'une voix adoucie, vous pouvez me +tuer... vous savez bien que je ne me défendrai pas contre vous... mais +je ne laisserai pas le fils de votre père aller à son malheur!... +N'y a-t-il donc pas assez de menaces dans l'air autour de vous, +notre monsieur? De vos fenêtres, là-haut, ne pouvez-vous pas voir le +château de votre nom habité par un ennemi mortel? Vous êtes jeune, +voilà vos doigts forts qui s'enfoncent dans les chairs d'un pauvre +vieillard!... Brisez ce bras qui vous a servi soixante ans, Penhoël, +vous n'empêcherez pas Benoît Haligan de parler! + +—Mais, misérable!... s'écria René, tu n'as donc pas d'entrailles?... + +—Votre fille était toute pâle ce matin, Penhoël!... voilà bien +longtemps que je l'ai dit pour la première fois... Avant de mourir, +vous les verrez toutes trois glisser, la nuit, sous les saules... trois +pauvres petites saintes, notre monsieur!... Blanche, Cyprienne et +Diane!... Oh! ça fera trois belles-de-nuit de plus au bord de l'eau... + +—Tu ne veux pas me donner la clef?... cria René menaçant. + +—Et qui sait, reprit le passeur avec sa tristesse calme, qui sait +si ce n'est pas leur mort qui vient là-bas du côté de la ville?... +Écoutez-moi, Penhoël, ajouta-t-il d'un ton sentencieux et plein +d'emphase, quand la main de Dieu est sur un étranger, prenez garde!... +laissez mourir l'étranger, ou il vous prendra le salut de votre âme et +la vie de votre corps!... + +Les cris s'entendaient encore, mais à chaque instant plus faibles. + +—Une dernière fois, dit René dont les paroles avaient peine à passer +entre ses dents serrées, la clef!... ou gare à toi! + +Et comme le passeur n'obéissait point encore, Penhoël le saisit à la +gorge et le terrassa. + +L'instant d'après il se relevait, tenant à la main la clef conquise, et +s'élançait précipitamment au dehors. + +Benoît Haligan se dressa sur ses pieds à son tour et sortit de la loge. + +—Penhoël! criait-il, mon bon maître!... n'allez pas!... au nom de +Dieu!... Nos pères le disaient avant nous... L'étranger qu'on sauve +nous prend le salut de notre âme et la vie de notre corps!... + +René ouvrait le cadenas qui retenait le bac fixé au tronc d'un arbre. + +Les eaux avaient une violence terrible. Il lui fallut toute son +habileté d'homme robuste et jeune pour sauter dans le bateau +qu'emportait déjà le courant. + +Et cependant, quand il se retourna pour saisir la perche, le vieux +Benoît Haligan était debout auprès de lui. + +—J'ai mangé pendant soixante ans le pain de Penhoël, murmurait-il avec +une sombre résignation; que Dieu me garde seulement le salut de mon +âme... Je puis bien donner au fils de mon maître la vie de mon pauvre +vieux corps!... + + * * * * * + +Il restait une heure de jour environ, quand le jeune M. Robert de Blois +et son écuyer Blaise quittèrent l'auberge du _Mouton couronné_. Maître +Géraud, chapeau bas et la pipe dans la poche, leur fit la conduite +jusqu'à cinquante pas de son établissement. + +—Nous réglerons notre petit compte demain, dit Robert. + +—Pour ça, répliqua l'aubergiste, demain ou dans un an... quand vous +voudrez!... Quant à votre jeune dame, on en aura soin comme si elle +était la fille du roi!... + +—Bien obligé, mon bon M. Géraud... et au revoir!... + +—Bon voyage!... + +L'aubergiste fit un beau salut; et tandis que Robert et Blaise +remontaient la grande rue, le brave aubergiste leur criait encore de +loin: + +—Surtout, gare aux fondrières!... et aux uhlans! et au _déris_!... + +Robert et Blaise mirent leurs chevaux au trot, et sortirent de la +ville. + +Quand ils se trouvèrent en pleine campagne, le jour commençait à +baisser. Il faisait un temps magnifique, mais le soleil se couchait +dans un lit de nuages sombres aux franges empourprées, et de temps en +temps de brusques bouffées de vent secouaient les feuilles sèches sur +les branches des arbres. + +Robert réfléchissait, mais sa méditation était joyeuse, et un +triomphant sourire relevait sournoisement les coins de sa lèvre. Blaise +ne se sentait pas d'allégresse. Pendant que son compagnon rêvait, +il se prélassait sur son gros cheval et prenait des poses dignes du +Cirque-Olympique. + +Une seule chose le molestait, c'était le silence. + +—Ah çà! dit-il enfin d'une voix soumise et caressante, on ne peut donc +pas causer, M. Robert?... + +—Cause, si tu veux... + +—A la bonne heure!... Eh bien! mon fils, je te dirai que cette fois-ci +je suis content... mais là, en grand!... Paris ne vaut pas deux sous: +vive la Bretagne! + +Robert pensait toujours. + +Blaise reprit avec un enthousiasme croissant: + +—Bonne affaire, saperlotte, bonne affaire!... Je n'ai jamais vu +entamer une histoire comme ça!... Pendant que tu parlais au vieux +Géraud, M. Robert, j'avais envie de t'embrasser... Comme il donnait là +dedans, tout de même!... Désormais, je n'ai pas d'inquiétude... Tu vas +me tourner tous ces campagnards-là en deux temps... Ils n'y verront que +du feu! + +—Ne chantons pas trop tôt victoire!... murmura Robert. + +—Et de la modestie aussi!... s'écria l'Endormeur attendri. Vrai, +c'est encore de l'honneur pour moi que d'être ton domestique! Veux-tu +que je te dise, nous sommes en veine, c'est clair... et si l'affaire +de Penhoël manquait, par impossible, il nous resterait toujours une +centaine d'écus ou deux dans la poche!... + +—Comment cela? demanda Robert avec distraction. + +—Nous sommes propriétaires de deux bons chevaux, répliqua Blaise en +riant de tout son cœur, et le père Géraud a poussé la précaution +jusqu'à mettre des pistolets dans nos fontes... Tout ça peut se vendre. + +—C'est juste, dit Robert qui ne put s'empêcher de sourire; tu as, toi +aussi, tes talents, ami Blaise... mais nous n'en sommes pas là, Dieu +merci! + +—Enfin, voulut répliquer l'Endormeur, une poire pour la soif ne +fait jamais de mal... + +—Laissons cela!... interrompit Robert; nous avons du travail pour +notre route... sans compter même les fondrières, les uhlans, _et +cætera_... Tous ces renseignements que nous a donnés l'excellent père +Géraud forment notre catéchisme... n'en perdons pas un seul! + +—Diable!... murmura Blaise, si tu comptes sur moi... + +Robert lui coupa la parole. + +—Pendant qu'on préparait les chevaux, dit Robert en tirant un calepin +de sa poche, j'ai fait mes petites provisions... Voyons cela pendant +qu'il reste encore un peu de jour. + +Il leva le calepin à la hauteur de ses yeux et se prit à lire: + +«Louis de Penhoël (l'aîné), parti depuis quinze ans, colonel au service +des États-Unis d'Amérique...» + +—Vois-tu, dit-il en s'interrompant, j'ai noté mes propres paroles +tout aussi bien que celles de notre hôte... Oublier ce que disent les +autres, c'est malheureux... mais oublier ce qu'on a dit soi-même, c'est +terrible! + +Blaise écoutait avec l'attention respectueuse d'un écolier qui se +nourrit de la parole de son maître. + +—Ce Louis de Penhoël, poursuivit Robert, est évidemment l'aigle +de la famille... Une manière de héros de roman!... Il y a dix à parier +contre un qu'il est mort: ce personnage-là, vois-tu, me semble une +véritable trouvaille... Je n'ai point noté ce qui a trait à lui et à la +femme du maître de Penhoël... On n'oublie que les détails, et ceci est +le fond même de notre affaire!... + +Il tourna la page de son calepin et reprit, mêlant à sa lecture les +observations qu'il s'adressait à lui-même: + +«Famille de Pontalès, haine héréditaire...» + +—Cela peut nous servir énormément!... Quand on veut des armes contre +Montaigu, on se fait l'ami de Capulet... + +—Qui sont ces gens-là? demanda l'Endormeur. + +—Des Penhoël et des Pontalès de l'ancien temps, répondit Robert. +Maintenant: «L'oncle en sabots...» Quelque fossile!... C'est peu +intéressant! «M. et madame de Penhoël...» Connus! «La petite Blanche, +leur fille (l'Ange)...» On ne sait pas... une enfant fade et blonde... +Enfin, nous verrons!... «Les deux filles de l'oncle en sabots et leur +frère Vincent, le sauvage... le fils adoptif, Roger de Launoy.» Je +n'aime pas tout ce petit monde-là!... ce sera gênant... et puis ça +fera bien des bouches inutiles!... + +—Tu plaisantes! interrompit Blaise, est-ce que nous garderons tout +cela? + +L'imagination de l'Endormeur avait travaillé; il se croyait sincèrement +et du fond de l'âme l'un des maîtres de Penhoël. + +—Le fait est, dit Robert, que ça deviendrait ruineux!... Sans ces +quatre jeunes gens, le manoir semblait fait tout exprès pour nous... +Mais, pendant que j'y pense, il me manque un nom ici... Le père Géraud +me reparlera peut-être de ce brave camarade qui lui a sauvé la vie dans +la rade de Brest. + +—Et à qui j'ai servi de garçon de noce, dit Blaise. + +—Précisément!... Je ne me souviens pas du tout... + +L'Endormeur se gratta le front et fit semblant de chercher. + +—Est-ce que c'est bien important? demanda-t-il. + +—Très-important! + +—Eh bien, mon bonhomme, s'écria Blaise en se frottant les mains, ça +me fait plaisir! En ce cas-là, je vais sauver la patrie... car je m'en +souviens, moi! Notre nouveau marié s'appelle Gautier! + +Robert écrivit ce nom sur son calepin, qu'il remit ensuite dans sa +poche. + +La nuit tombait rapidement, et à mesure que l'obscurité venait, les +grands nuages noirs où s'était couché le soleil montaient lentement à +l'horizon. + +Ils couvraient déjà le tiers du ciel du côté de l'occident, tandis qu'à +l'orient et au nord les étoiles commençaient à briller. + +Les rafales devenaient de plus en plus rares, et bien qu'on fût à la +fin de l'automne, l'atmosphère lourde semblait chargée d'électricité. + +La route, qui avait suivi jusqu'alors les sommets d'une petite chaîne +de collines, s'enfonçait au loin dans une vallée sombre et boisée. + +Nos deux voyageurs descendirent la côte au trot de leurs chevaux. Ils +gardaient maintenant tous les deux le silence et se perdaient à plaisir +dans des rêves charmants. + +Après bien des traverses, la fortune leur souriait enfin. Adieu les +jours de misère! plus jamais d'inquiétude pour le pain du lendemain! +Ils allaient devenir des gens paisibles et honorés, des propriétaires! + +Chacun d'eux, suivant sa nature, bâtissait ses châteaux. Blaise +hésitait franchement entre la bonne vie de la campagne et les plaisirs +de la ville. Robert songeait à utiliser son influence; il faisait +manœuvrer ses capitaux. D'après le succès de ses spéculations +habilement combinées, la popularité ne pouvait lui faire défaut, +et pour qu'on lui refusât la députation, il eût fallu supposer une +ingratitude qui n'est certes point dans les mœurs bretonnes... + +Une fois député, avec de l'adresse et de la prudence, on a devant soi +une vaste carrière. Robert n'était point gêné par ces convictions +politiques qui sont un embarras et un obstacle. C'était un homme sans +préjugés. En conscience, l'avenir lui appartenait, et il ne savait +point assigner lui-même la limite où s'arrêterait son essor... + +Ils songeaient ainsi. Leur route se poursuivait sans ennui et sans +fatigue. Ils ne s'apercevaient même pas que tout, autour d'eux, avait +changé d'aspect. + +Le chemin étroit et fangeux courait maintenant tout au fond de la +vallée; la nuit était noire; les grands nuages s'étaient élargis comme +un voile sombre sur toute l'étendue du ciel. Des deux côtés de la route +encaissée deux taillis épais arrêtaient le regard. + +—Ce qui est affligeant, dit Blaise répondant à ses propres pensées et +avec un gros soupir, ce sont ces coquins d'impôts!... + +—J'y songeais, répliqua Robert; cinq mille francs pour nos +pauvres quarante mille livres de rente! + +—C'est absurde! + +—Les gouvernements ne comprendront jamais que leurs appuis naturels +sont les propriétaires du sol! + +—Cela nous écrase!... + +—Cela nous ruine!... Avec les réparations et les non-valeurs, c'est à +peine si nous toucherons une trentaine de mille francs tous les ans!... + +Robert prononçait ces paroles avec une conviction triste et profonde. + +Avant que Blaise lui eût donné la réplique, une voix éclatante et +gaillardement timbrée s'éleva dans la nuit. + +—Halte-là!... dit-elle. + +Puis elle ajouta d'un accent impérieux, en s'adressant à des +personnages invisibles: + +—Vous autres, attention, s'il vous plaît!... + +A ce commandement, il se fit un bruit soudain dans le taillis, parmi +les feuilles sèches. + +Robert et Blaise, brusquement éveillés de leur songe, regardèrent +autour d'eux avec effroi. + +A travers les ténèbres épaisses ils aperçurent un homme debout au +milieu de la route. A droite et à gauche, d'autres hommes stationnaient +immobiles. Et le bruit de feuilles sèches continuait dans le taillis. + +Robert et Blaise n'essayèrent même pas de se le dissimuler, la +menace du père Géraud s'accomplissait. Ils étaient cernés de tous côtés +par les terribles uhlans. + + + + +VII + +LES RESSOURCES DE BIBANDIER. + + +Le réveil de nos deux voyageurs fut d'autant plus rude que leur rêve +avait été plus séduisant. Ce coup tombait sur eux à l'improviste. +Néanmoins, ils n'en furent point trop abattus. + +Malgré le nombre imposant des bandits, Blaise eut même une velléité de +résistance. + +—Si nous essayions les pistolets du père Géraud? murmura-t-il. + +Le chef des brigands l'entendit, car il s'écria précipitamment: + +—Martin!... Michel!... Pierre!... Jean! et tous les autres!... ne +bougez pas... Mais si ce monsieur-là fait mine d'armer son pistolet, +fusillez-le-moi comme un lièvre! + +Personne ne répondit. Seulement le bruit de feuilles sèches augmenta +dans le taillis. + +—C'est bien, mes fils, reprit le chef; pas un mot!... c'est la +consigne!... Quand on parle, les voix se reconnaissent, et il en +revient toujours quelque chose à la cour d'assises. + +Tandis que le chef bavard des bandits taciturnes faisait à ses +subordonnés cette leçon de morale, Robert avançait la tête par-dessus +le cou de sa monture et tâchait d'apercevoir ses traits; mais la nuit +était trop profonde. + +Le uhlan reprit en s'adressant aux deux voyageurs: + +—Ah! ah! mes pauvres messieurs!... vous n'avez que quarante mille +francs de rente, et le gouvernement n'a pas honte de vous demander des +impôts!... Savez-vous bien que c'est épouvantable? + +Il s'interrompit pour crier à sa troupe toujours immobile: + +—Vous autres, ne bougez pas!... + +Robert tendait l'oreille et regardait de tous ses yeux. + +Il eût payé dix louis un rayon de lune, sur son aisance future. + +—Allons, mes bons amis, poursuivit le bandit, je ne serai pas si +méchant que le gouvernement, moi... Je ne vous demande rien, sinon ce +que vous avez dans vos poches. + +Il arma le fusil qu'il tenait à la main, et ajouta: + +—Vous autres, mes enfants, ne bougez pas, mais tenez-vous prêts à +faire feu. + +Ses soldats, modèles de discipline militaire, ne firent pas un +mouvement. + +Robert et Blaise ne répondaient point. + +—Eh bien! s'écria le uhlan d'une voix terrifiante, pour avoir votre +bourse, faudra-t-il prendre votre vie? + +Un bruyant et franc éclat de rire accueillit cette sanglante menace. +Blaise ne comprenait point. Quant aux brigands subalternes, ils +gardaient imperturbablement leur immobilité grave. + +—Ah! Bibandier! mon pauvre Bibandier!... s'écria enfin Robert, comme +tu es volé! + +—Bibandier!... répéta Blaise stupéfait. Pas possible! + +Le général en chef des brigands avait tressailli à ce nom. + +—Il me semble que je connais cette voix-là..., grommela-t-il. Ah! +satané pays!... on y trouve jusqu'à des amis!... + +Plus il parlait, plus Robert riait de tout cœur. + +Le brigand posa son fusil par terre et tira un briquet de sa poche. + +—Ah çà! mon brave, reprit Robert, dis un peu à tes hommes que nous +sommes des camarades... + +—Vous autres, ne bougez pas! commanda Bibandier qui alluma une petite +lanterne de poche. + +Il en éclaira successivement le visage des deux voyageurs. + +—L'Endormeur! s'écria-t-il, et ce diable d'Américain!... Ah çà! vous +croyez peut-être que je suis content de vous voir?... + +—Une poignée de main, mon bonhomme, dit Robert. + +—Quand je pense que je les suivais depuis dix minutes, grommela +Bibandier, et que je les entendais parler de leurs rentes!... + +—Et de ces coquines d'impositions, dit Blaise que la gaieté de Robert +gagnait enfin. + +—Ah çà! s'écria Bibandier, vous jouez donc la comédie pour vous tout +seuls? + +—Il y a une chose certaine, mon brave, répliqua Robert, c'est que nous +ne parlions pas à ton intention... Nous te croyions à Brest. + +—J'en viens. + +—Éclaire-toi donc un peu que nous te regardions... + +Bibandier retourna complaisamment l'œil rond de sa petite lanterne, +et nos deux voyageurs virent son visage, qui exprimait en ce moment le +désappointement le plus douloureux. + +C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, maigre et long comme +une gaule. D'énormes favoris, taillés à la Cartouche, essayaient en +vain de lui donner une physionomie féroce. Il avait eu beau mêler sa +barbe et ses cheveux d'une façon sauvage, c'était évidemment un brigand +assez débonnaire. + +—Mon pauvre Bibandier, dit Robert, comme te voilà triste!... Il +me semble pourtant que quand on a la clef des champs et une troupe +superbe... + +Bibandier poussa un gros soupir. + +—Je mange du pain noir et je bois de l'eau, répliqua-t-il d'un accent +plaintif; depuis un mois que je suis dans ces affreuses landes, je n'ai +pas une seule pièce d'argent blanc... je regrette le bagne! + +—Que dis-tu là? + +—Ah! Paris!... Paris!... s'écria Bibandier avec attendrissement; +une heure de faction dans n'importe quelle rue, après minuit sonné, +vous donne de quoi passer joyeusement la quinzaine... c'est +pour retourner à Paris que je travaille... et si vous saviez comme +je me donne du mal!... Ce soir, en vous voyant arriver, je flairais +une aubaine... je me disais: Au moins, ce ne sont pas de ces rustres +du bourg de Bains, du bourg de Glénac ou du bourg de Saint-Vincent, +portant de lourds bâtons pour défendre la demi-douzaine de gros sous +qu'ils ont dans leurs poches... Quand je vous ai entendus parler +de vos rentes, mon cœur a battu... j'ai revu Paris... mon garni +de la Chapelle!... J'ai senti l'odeur de la cuisine bourgeoise où +nous dînions ensemble quand les eaux étaient basses... Mais non! la +_déveine_ est la _déveine_!... et je commence à croire que je mourrai +de faim dans mon trou!... + +—Y a-t-il encore de l'eau-de-vie dans la gourde? demanda Robert. + +—Le père Géraud l'a remplie, répondit Blaise. + +—Alors descends... il est de bonne heure... et on peut bien fumer une +pipe avec un ancien. + +Nos deux voyageurs mirent pied à terre, et attachèrent leurs montures +aux branches du taillis. + +Les feuilles sèches cependant ne remuaient plus. L'armée de Bibandier +gardait son immobilité modèle et semblait attendre un ordre du chef +pour rompre les rangs. + +Un grand chien maigre comme son maître était sorti du bois et +tournait autour des chevaux, la queue basse et d'un air affamé. + +—Ah çà! mon brave, dit Robert en présentant la gourde à Bibandier, je +ne te comprends pas!... Il n'y a pas un pays au monde où une douzaine +de bons garçons ne puissent se tirer d'affaire... Que diable fais-tu +donc de tous ces grands gaillards? + +Le pauvre bandit but une énorme lampée d'eau-de-vie. Cela parut lui +rendre un peu de cœur, et il reprit en essayant de sourire: + +—Cela fait donc de l'effet tout de même? + +Robert et Blaise regardèrent les silencieux brigands. + +—Un effet superbe! répondit Blaise. + +—Avec ça, ajouta Robert, on aurait de quoi arrêter une caravane!... + +Le sourire de Bibandier se changea en un bon gros rire. + +—Oh! oh! oh! fit-il; je ne suis pourtant pas en train de folâtrer!... +Ne bougez pas, vous autres!... Ah! dame! c'est bien obéissant!... Et +puis ça ne coûte pas cher de nourriture! + +Il remit la gourde dans sa bouche, puis il ajouta en secouant la tête: + +—Martin, Michel, Jean, Bonaventure et les autres sont des manches à +balai dévoués que j'habille comme je peux... + +—Bah! firent en même temps Blaise et Robert. Nous les avons +entendus remuer dans le taillis. + +—Ici, Médor!... cria Bibandier. + +Le chien maigre s'approcha en rampant. + +—C'est Médor qui est chargé de ce rôle, reprit le malheureux brigand; +il fouille les feuilles sèches avec ses pattes... et il est dressé à se +démener comme un diable quand je crie: Attention! vous autres!... + +Robert prit la lanterne et alla reconnaître les bandits subalternes, +qui étaient en effet des piquets de bois plantés le long de la route et +affublés de guenilles. + +—Et ne pas gagner sa vie avec une imagination comme cela! murmura +Blaise; il y a des gens qui n'ont pas de chance!... + +—Eh bien! dit Robert, j'aurais cru que le pays était bon pour ce genre +de commerce... on m'a tant parlé des uhlans!... + +—C'est moi qui suis les uhlans, répondit Bibandier; moi et Médor... +c'est-à-dire, il y en a bien d'autres, là-bas, au delà des marais de +Glénac... mais ce sont des poules mouillées qui ne savent rien de +rien!... J'ai voulu m'enrôler parmi eux... pas moyen!... Et maintenant +ils me cherchent partout pour m'étrangler, sous prétexte que je leur +fais une mauvaise réputation. Je ne tue personne, pourtant, car +mon fusil lui-même n'est qu'une trique de châtaignier. + +—Bourre ta pipe, mon pauvre Bibandier, dit Robert, et asseyons-nous un +petit instant. + +—Attendez, répliqua le chef des uhlans; l'herbe est mouillée, et je +vais vous prêter mes hommes pour vous asseoir. + +Il arrangea en effet les haillons de ses prétendus soldats sur le +talus, déposa son prétendu fusil contre un arbre, et prit place à côté +de nos deux voyageurs. + +D'après les choses qui se dirent dans cette réunion, il eût été facile +de comprendre que Blaise et même le jeune M. Robert de Blois avaient +mené récemment à Paris une vie peu exemplaire. + +On se rappela en commun d'assez bons tours. Nos deux voyageurs et +Bibandier faisaient un trio d'excellents compagnons. + +La gourde se vidait rondement. + +Bibandier ne tarissait pas sur les traverses qu'il avait éprouvées +depuis son évasion du bagne de Brest. + +—Vous voyez bien pourtant que je fais de mon mieux, disait-il avec +mélancolie; je ne demande qu'à travailler honnêtement... mais je crois +que je serai forcé un beau jour, pour éviter la famine, de manger +mon pauvre ami Médor. + +—Triste rôti!... fit observer Blaise. + +Médor hurla plaintivement. + +—Avec mes hommes et mon industrie, reprit l'infortuné bandit, je ne +gagne pas cinq sous par jour... Médor m'apporte parfois une poule +étique que je mets au pot... Ce sont les jours de fête!... Nous +mangeons cela en famille... Le reste du temps il faut jeûner... + +—Où demeures-tu? demanda Robert. + +—Pour ça, je ne suis pas trop mal logé... Il y aura bien où nous +mettre tous trois si vous voulez vous associer à mon commerce... J'ai +un vieux moulin à vent pour moi tout seul... et l'on y est très-bien, +excepté les jours de pluie. + +—La toiture est trouée? + +—Non pas... il n'y a plus de toiture... Mais parlez-moi donc un peu de +vous, mes anciens!... Que venez-vous tramer par ici? + +Robert se leva au lieu de répondre, et secoua les cendres de sa pipe. + +—Il me semble que je sens des gouttes de pluie, dit-il. + +—Ce ne sera rien, mon fils... Tu ne veux donc pas me dire...? + +—J'espère bien que nous nous reverrons!... Mais du diable si ce n'est +pas un orage!... Allons, Blaise!... en route!... + +—En route pour quel pays? demanda encore Bibandier; voulez-vous +m'emmener? + +Robert se mit lestement en selle. + +—Nous voulons faire mieux, répliqua-t-il; quant à moi, je ne peux +pas digérer l'idée de te laisser dans la misère... Il nous reste sept +francs cinquante... + +—Et tu vas partager? s'écria Bibandier attendri. + +—Je te laisse tout! + +Bibandier n'eut que la force de tendre la main, tant il restait +abasourdi devant cet excès de magnanimité. + +—Mais..., voulut dire Blaise. + +—Tais-toi! répliqua Robert; il entrait dans mon plan d'être dévalisé... + +—Voilà un ami! s'écriait cependant le fanatique uhlan avec +componction; y avait-il longtemps que je n'avais palpé de ces pièces +blanches!... Américain! tu es un vrai!... Donne-moi ton adresse et +j'irai te voir au bout du monde!... + +Robert allongea un coup de houssine au cheval de Blaise, et ils +partirent tous les deux au grand trot. + +Bibandier fit un paquet de ses camarades et les emporta sous son bras. +Grâce aux largesses de Robert, il avait de quoi nourrir toute sa troupe +pendant une semaine. + +—Voilà pourtant ce qu'on peut devenir, disait le jeune M. de Blois +à son domestique, quand on n'a pas de tenue!... Ce garçon-là aurait +pu faire quelque chose, mais quelles manières!... Si nous gagnons la +partie, je lui donnerai de quoi retourner à Paris... à moins qu'il n'y +ait à faire quelque besogne désagréable, auquel cas je lui promets la +préférence. + +Blaise était occupé à relever le collet de sa blouse pour se défendre +contre le vent qui lui envoyait de larges gouttes de pluie au visage. + +—Ça s'annonce drôlement bien! grommela-t-il; nous allons en voir de +rudes!... + +La tempête avait, en effet, éclaté avec une violence soudaine. A +peine étaient-ils à trois ou quatre cents pas de l'endroit où ils +avaient fait halte, que déjà leurs habits ruisselaient de pluie. Le +vent grondait furieusement dans les taillis. De temps en temps un +éclair s'allumait dans l'obscurité profonde, et leur montrait la route +fangeuse qui s'allongeait à perte de vue. + +Blaise grelottait et se plaignait. Robert, au contraire, gardait son +imperturbable bonne humeur. + +—Bravo! disait-il; j'aurais commandé cet orage qu'il ne serait pas +tombé plus à propos... Au moins arriverons-nous à Penhoël dans un état +convenable... + +Une demi-heure se passa. La tempête semblait redoubler de rage. +Tout à coup les deux chevaux s'arrêtèrent en même temps. + +Robert voulut pousser le sien, mais l'animal ne bougea pas. + +—Il y a de l'eau là, devant nous, dit l'Endormeur. + +Un éclair se chargea de confirmer son assertion. Durant le quart d'une +seconde ils virent le cours tranquille de l'Oust, la double colline et +la silhouette du manoir de Penhoël. + +—Nous sommes au bout de nos peines! dit Robert. Ah çà! voici un +ruisseau qu'on sauterait à pieds joints... Cette fameuse inondation +dont on nous parlait tant ressemble un peu aux terribles uhlans, +résumés dans la personne de notre ami Bibandier. + +—C'est le pays des bâtons flottants, repartit Blaise ranimé à l'espoir +prochain d'un bon gîte; si nous appelions le passeur?... + +—Au bac!... au bac!... cria Robert. + +Personne ne répondit sur l'autre rive. + +Ils répétèrent leur cri, et durant deux ou trois minutes, ils +s'enrouèrent à l'unisson. + +—En définitive, dit Robert que rien ne pouvait entamer, il ne serait +peut-être pas mauvais de passer ce ruisseau à la nage... Les uhlans, la +tempête, et, pour finir, un bain... avec cela on peut se présenter tout +nus! + +Blaise criait: + +—Au bac!... holà le passeur!... au bac! + +Ils avaient mis pied à terre tous les deux. + +Depuis quelques minutes, ils entendaient derrière les collines le son +rauque d'une trompe et des clameurs lointaines dont ils ne saisissaient +point le sens. + +Blaise était vaguement effrayé. + +—Écoute!... murmura-t-il; la trompe se rapproche... + +—C'est un homme à cheval, répliqua Robert. + +—Que diable signifie tout cela?... + +En ce moment le messager passa au grand galop sur l'autre rive en +jetant son cri: + +—L'eau!... l'eau!... l'eau!... + +Blaise eut un frisson. + +—Rebroussons chemin, prononça-t-il d'une voix déjà effrayée. + +Robert haussa les épaules. + +—Quand le ruisseau croîtrait d'un pied, dit-il, nous en aurions +jusqu'au genou... La belle affaire!... + +Un fracas sourd se faisait derrière les collines. + +Bientôt une masse blanche et phosphorescente se précipita dans la gorge +avec un mugissement. + +Les deux chevaux se dressèrent sur leurs jarrets et reniflèrent +bruyamment; puis ils firent en même temps un bond en arrière et +s'enfuirent au grand galop. + +—Nous sommes perdus!... balbutia Blaise qui essaya de s'enfuir à son +tour. + +Mais il sentit un froid subit à ses pieds, puis tout le long de son +corps: il perdait plante. + +Il y avait six pieds d'eau à l'endroit où Robert et lui étaient debout +naguère, et l'inondation furieuse les entraînait avec une violence +inouïe. + +Ils ne voyaient rien dans les ténèbres profondes, sinon cette +phosphorescence faible qui est à la surface de l'eau bouillonnante. + +Ils criaient au secours de toutes leurs forces, mais il leur semblait +que ces cris impuissants devaient se perdre parmi les mille bruits qui +les entouraient. + +Ils luttaient, mais sans espoir. C'était l'heure de la mort. + + + + +VIII + +LE DÉRIS. + + +Le bac où René de Penhoël venait de monter, en compagnie de Benoît +Haligan le sorcier était un lourd et grossier chaland qui avait fait un +long service, et dont les ais mal joints donnaient passage à l'eau. + +Le courant l'entraînait rapidement dans la direction des marais de +Glénac. La perche de René, trop courte, touchait à peine le fond du lit +de l'Oust. Le chaland tournait sur lui-même et allait à la grâce de +Dieu. + +Benoît Haligan se tenait debout et immobile au centre du bateau, +comme s'il lui eût suffi, pour l'acquit de sa conscience, de partager +le danger de son maître. + +Depuis que René de Penhoël se trouvait au milieu de l'inondation, +le travail désespéré auquel il se livrait et les mille bruits qui +l'entouraient l'empêchaient de reconnaître la direction des cris de +détresse. + +Il les entendait bien encore, mais faiblement, et ces cris, loin de se +rapprocher, semblaient s'éloigner sans cesse. + +Le maître de Penhoël faisait des efforts incroyables pour arrêter ou +changer la marche du bateau, mais il était toujours dans le lit de +l'Oust, et le fond lui manquait. + +Le premier éclair qui ouvrit les nuages lui montra Penhoël et la double +colline déjà dans le lointain. Autour de lui l'inondation étendait une +vaste nappe d'eau. + +Il cessa de percher et prêta l'oreille. Les cris de détresse ne +parvenaient plus jusqu'à lui. + +Alors il jeta la perche au fond du chaland et s'assit, découragé, sur +le bord. La sueur inondait son front, ses pensées se mêlaient confuses, +et il n'avait plus de force. + +—Notre monsieur, dit auprès de lui la voix tranquille du passeur de +Port-Corbeau, nous allons comme ça tout droit au tournant de la +_Femme Blanche_. + +Penhoël releva la tête et sentit comme un superstitieux mouvement de +frayeur en voyant auprès de lui la haute et sombre stature de Benoît +Haligan. Il ne croyait point aux sorciers, mais on n'est pas pour +rien fils des campagnes bretonnes. Une heure vient où l'homme fait se +rappelle les terribles histoires qui bercèrent son enfance. La fibre +du merveilleux, cette mystérieuse corde tendue au fond du cœur de +tout Breton et qui ne s'agite qu'à la pensée des choses de l'autre +monde, peut rester muette bien longtemps et vibrer tout à coup dans la +conscience étonnée. + +Le passeur prenait aux yeux de Penhoël, en ce moment, une taille +surhumaine. Penhoël avait un voile sur la vue, au travers duquel il +pensait apercevoir l'énorme fantôme de la _Femme Blanche_, planant +au-dessus du gouffre avide. + +—Les pauvres malheureux y sont arrivés peut-être avant nous! +murmura-t-il en frissonnant. + +—Non, répondit le passeur. + +Sa voix, que la vieillesse brisait d'ordinaire, semblait ferme et grave +en ce moment solennel. + +Un sentiment dont Penhoël n'aurait point su se rendre compte +l'empêchait d'implorer l'aide de son lugubre compagnon. + +—Savez-vous donc où ils sont? demanda-t-il enfin pourtant. + +—Oui, répliqua Benoît. + +—Eh bien! pourquoi ne prenez-vous pas la perche? + +—Parce que vous ne me l'avez pas ordonné. + +—Qu'est-il besoin?... + +Le passeur l'interrompit. + +—Penhoël, dit-il d'un ton triste, je n'ai pas beaucoup de jours à +vivre désormais... mon corps est à vous, mais je veux garder mon âme... +Je vous ai donné un bon conseil, c'est tout ce qu'un serviteur peut +faire... Voulez-vous encore sauver ces étrangers au risque de votre vie +sur cette terre et de votre salut dans l'autre monde? + +—Je le veux!... prononça Penhoël à voix basse. + +—Eh bien! donnez-moi vos ordres tout haut, afin que Dieu et le démon +les entendent... Je sais bien que je ne sauverai pas mon corps... ces +gens me tueront: c'est la loi mystérieuse... Mais la Vierge aura pitié +de ma pauvre âme! + +—Et moi?... murmura involontairement Penhoël. + +—Vous?... Avant de vous tuer, ils vous damneront! + +Il y eut un silence dans le bateau qui fuyait toujours emporté par +l'eau bouillonnante. + +René de Penhoël eut honte de lui-même. + +—Folie que tout cela! s'écria-t-il; prends la perche et travaille. + +—Vous m'ordonnez de les sauver? dit le vieux Benoît d'une voix lente +et emphatique. + +—Je te l'ordonne! + +—Une fois... + +—Oui! + +—Deux fois... + +—Oui! + +—Trois fois... + +Penhoël frappa de son pied les planches vermoulues du chaland. + +—Cent fois! s'écria-t-il; c'est en laissant mourir des chrétiens sans +secours qu'on livre son âme à Satan; marche! + +Le passeur prit dans un coin du bac la pelle à épuiser l'eau et s'en +servit comme d'une rame pour quitter enfin le lit de la rivière où sa +perche n'aurait point trouvé fond. La lourde barque céda lentement à +l'effort, tourna une dernière fois sur elle-même et entra dans des eaux +plus tranquilles. + +Haligan saisit alors la perche et trouva aisément le fond. Le +chaland nageait au-dessus de ces grandes prairies que nous avons vues +naguère couvertes de troupeaux. + +—Prends garde de faire fausse route, dit Penhoël; nous devons être +bien loin!... + +—Nous sommes en face du bourg de Glénac, répliqua le passeur; juste à +moitié chemin du Port-Corbeau et de la _Femme Blanche_... Si je peux +tomber sur un contre-courant, nous ne mettrons pas plus de temps à +monter que nous n'en avons mis à descendre... + +Tout en parlant, il perchait avec zèle. La nuit était si profonde +qu'on n'apercevait absolument rien autour du bateau, et pourtant nulle +hésitation ne se trahissait dans la manœuvre de Benoît le sorcier. +Il allait, suivant dans les ténèbres une route directe et invisible. +Nul autre que lui n'aurait pu reconnaître les indices vagues et +mystérieux qui lui servaient de boussole. + +Penhoël, debout au milieu du bateau, tremblait de froid et dévorait son +impatience. + +—Depuis le temps que nous marchons, murmura-t-il, nous devrions +entendre leurs cris. + +—Ça ne va pas tarder, répliqua le passeur; je sais où je vais comme +s'il faisait grand soleil... et je sais où ils sont comme si je les +voyais... Écoutez! + +Penhoël tendit l'oreille avec avidité; mais il ne saisit d'autre +bruit que le sourd fracas de l'orage. + +—Il y a trois choses possibles, reprit le passeur: ils ont été +entraînés vers le tournant... ils ont gagné l'autre rive à la nage... +ou bien ils se sont accrochés aux grands saules qui bordent la prairie +sous la route de Redon... S'ils sont dans les saules, nous allons les +entendre tout à l'heure... Écoutez encore! + +Cette fois, un cri faible et perceptible à peine arriva jusqu'aux +oreilles de Penhoël. + +—En avant! s'écria-t-il éveillé tout à coup par cette voix de la +détresse. + +Ses mains tâtaient le fond du chaland pour chercher une seconde perche. + +—Vous pouvez bien patienter quelques minutes..., murmura le vieillard, +car vous aurez toute votre vie pour regretter notre besogne de cette +nuit! + +—En avant!... en avant!... + +Le passeur n'en travaillait ni moins ni davantage. Il allait, tantôt +à droite, tantôt à gauche, se couchant sur sa perche flexible et +louvoyant avec une adresse incroyable au milieu des mille courants qui +se croisent sur l'étendue des marais. + +Le vent portait. On entendait maintenant, distincts et fatigués, +les cris des malheureux en souffrance. Penhoël se faisait un porte-voix +de ses deux mains pour leur répondre. + +Deux ou trois minutes encore, et le chaland touchait les branches +baignées des saules. + +Robert et Blaise étaient dans l'eau jusqu'aux aisselles. Ils +s'accrochaient des deux mains aux troncs chancelants des deux plus +grands saules, et sentaient le niveau de l'inondation monter lentement +le long de leurs poitrines. + +Depuis que la première irruption du _déris_ les avait emportés +violemment, aucune voix n'avait répondu à leurs cris de détresse. + +Nulle part le moindre rayon d'espoir ne se montrait dans ces ténèbres +terribles qui les environnaient. + +Ils ne voyaient rien, sinon l'écume tournoyante; et l'écume montait, +montait aux troncs des saules, qui fléchissaient sous le poids de la +nappe d'eau comme des roseaux battus par le vent. + +Leurs mains se crispaient autour de leurs appuis frêles. Ils ne se +parlaient point; ils criaient. + +Quand la voix de René de Penhoël arriva jusqu'à eux pour la première +fois, leur agonie durait depuis bien longtemps. Leurs bras tendus +faiblissaient, et ils sentaient venir avec désespoir le moment +prochain où il leur faudrait lâcher prise. + +Ils se turent tous les deux à la fois. + +—As-tu entendu? demanda Robert qui n'osait point croire au témoignage +de ses oreilles. + +—Oui, répondit Blaise, mais vont-ils nous trouver?... + +—Ils sont bien loin encore, et je n'ai plus de forces! + +—Il me semble que mes doigts sont morts!... + +Ils prirent haleine et poussèrent ensemble un appel retentissant. + +Cet appel eut comme un écho, faible encore, mais distinct. + +—Ils viennent!... dit Robert avec un élan de joie; si Dieu nous sauve, +Blaise, il faudra faire pénitence et vivre en chrétiens! + +—Pour ma part, je le promets, dit Blaise du fond du cœur. + +—Et moi je le jure! + +La voix du sauveur invisible se rapprochait. + +—Holà!... disait-elle, courage!... tenez-vous ferme! + +—Au secours!... au secours!... répliquèrent à l'unisson Robert et +Blaise. + +Ils commençaient à entendre le bruit de la perche frappant contre les +bords du chaland. + +—Oh! oui, reprit Robert, je veux changer de vie!... plus de +mensonges!... + +—Plus de mauvais coups! dit l'Endormeur repentant et pénétré. + +—Une vie honnête! + +—Qu'importe la pauvreté, quand on a une bonne conscience? + +L'eau montait toujours et passait par-dessus leurs épaules. Ils +parlaient bien sincèrement. + +Quelques secondes s'écoulèrent. Robert distingua le premier dans +l'ombre la forme noire du chaland. Cette bienheureuse vision porta une +notable atteinte à son esprit de pénitence. + +—Attention! murmura-t-il, tout est peut-être pour le mieux... et nous +allons arriver à Penhoël par la bonne porte... + +—Est-ce que tu penses encore à ça? dit Blaise qui gardait son accent +contrit. + +—Regarde!... reprit Robert. + +L'Endormeur aperçut le chaland à son tour. + +—Ah diable!... fit-il, c'est différent!... + +Benoît Haligan poussa le bateau jusqu'au saule où se retenaient nos +deux voyageurs; puis il planta sa perche à l'arrière et se tint le plus +loin possible des étrangers. Le maître de Penhoël opéra tout seul le +sauvetage. + +Robert et Blaise, cependant, ne voyaient point leur sauveur et le +prenaient pour quelque fermier du pays. + +Robert, en touchant du pied le bateau, avait repris son rôle avec un +sang-froid héroïque. + +—Que Dieu vous récompense, mon brave ami! dit-il en s'asseyant, +épuisé, sur l'un des bancs. Vous avez sauvé la vie à un homme qui, ce +matin encore, aurait pu vous récompenser royalement et faire de vous le +métayer le plus riche de la contrée... Mais, à l'heure qu'il est, me +voilà plus pauvre qu'un mendiant. + +—Mon malheureux maître!... soupira Blaise en domestique fidèle et +dévoué. + +—Ne murmurons point, reprit Robert, le ciel pouvait nous prendre aussi +nos vies. + +—Vous avez perdu quelque chose?... demanda le maître de Penhoël, +tandis que Benoît Haligan perchait en silence dans la direction de +Port-Corbeau. + +—J'ai perdu de bien grosses sommes, mon brave ami, répondit Robert +tristement; et pour les remplacer il me faudra attendre longtemps, +car mon pays est au delà de l'Océan... Mais pour ce qui vous regarde, +j'espère que vous ne perdrez pas tout, et que M. le vicomte de Penhoël +me viendra en aide pour payer cette dette sacrée. + +—Vous connaissez le vicomte de Penhoël?... demanda René avec +étonnement. + +Benoît Haligan se prit à écouter de toutes ses oreilles. + +Un faux pas pouvait perdre ici à tout jamais le jeune M. Robert de +Blois et son écuyer fidèle. Mais sa bonne étoile le servit. + +—Je suis étranger, répliqua-t-il, et je n'ai jamais vu le vicomte +de Penhoël. Mais je venais dans cette partie de la Bretagne pour une +affaire qui le regarde, ainsi que sa famille; j'avais lieu de penser +qu'il serait mon obligé... Désormais les rôles sont intervertis, et +je vais être contraint d'implorer son hospitalité, qui est ma seule +ressource. + +Une foule de questions se pressaient sur la lèvre de René, mais il les +contint pour répondre seulement: + +—L'hospitalité de Penhoël ne manque à personne, monsieur; nous allons +vous conduire au manoir. + +Le chaland touchait l'arrivoir du Port-Corbeau. René de Penhoël aida +successivement les deux voyageurs à débarquer. + +—Prenez mon bras, dit-il à Robert; la côte est rude; Benoît, soutiens +l'autre étranger. + +—Pas pour tout l'or de la terre!... répondit le passeur qui s'éloigna +de Blaise comme on eût fait d'un homme atteint de la peste. + +Il gagna sa loge située à une centaine de pas de là, et décrocha +la petite lanterne suspendue au-dessus de la porte. Puis il revint vers +Penhoël et ses deux hôtes qui montaient lentement la colline. + +Il porta la lumière de sa lanterne sur le visage de Robert, puis sur +celui de Blaise, et les examina durant quelques secondes en silence. + +—Penhoël! Penhoël! dit-il ensuite de sa voix creuse et pleine +d'emphase, vous l'avez voulu!... Que Dieu vous pardonne! + +Une de ses mains touchait l'épaule du maître, l'autre désignait Robert +de Blois. + +—C'est lui!... ajouta-t-il plus bas. La ruine et le crime sont là!... +Je suis bien vieux... mais je verrai trois belles-de-nuit de plus sous +mes saules avant de mourir... trois nobles filles!... Penhoël! Penhoël! +le malheur est sur votre maison!... Prenez garde!... + +Robert n'avait pu s'empêcher de tressaillir en apprenant ainsi à +l'improviste le nom de son sauveur. + +René, que la surprise avait tenu d'abord immobile, se tourna vers le +passeur avec colère; mais celui-ci se dirigeait à grands pas déjà vers +sa loge. + +Et tout en marchant il grommelait: + +—Le malheur est sur lui!... et le malheur est sur moi. Mais moi, +la sainte Vierge aura pitié de mon âme! + +Il entra dans sa cabane et replaça tant bien que mal la porte sur ses +gonds. + +Quand Penhoël et ses hôtes passèrent devant le seuil, la loge était +solidement barricadée. + + + + +IX + +UN HOTE CHARMANT. + + +Il y avait une demi-heure environ que Robert de Blois et son domestique +Blaise avaient franchi le seuil du manoir de Penhoël. + +La famille et ses hôtes étaient rassemblés dans la salle à manger +autour d'une grande table en bois de chêne dont la nappe couvrait à +peine une moitié. + +On était en train de souper sur le haut bout de cette table. L'autre +extrémité demeurait nue et déserte. + +Sur la nappe d'une blancheur éclatante, il y avait abondance de +mets. Aux quatre coins, de hautes et belles cruches en faïence brune, +pleines de cidre nouveau, avaient encore leur couronne de mousse. + +Le _bénédicité_ avait été prononcé par Madame; les assiettes étaient +pleines; on mangeait d'excellent appétit. + +Robert de Blois s'asseyait à la droite du maître de Penhoël; il avait +à sa gauche Madame, qui, dans les jours froids de l'hiver, abandonnait +volontiers son poste d'honneur au centre de la table pour se rapprocher +de la cheminée. + +Derrière Robert, se tenait Blaise, à qui l'on avait donné, comme à son +maître, un habillement sec. + +L'Endormeur faisait son apprentissage de valet de chambre. Il y allait +de bon cœur, et se trouvait assurément mieux là qu'entre les +branches de son saule. Néanmoins son œil comptait avec mélancolie +les excellents morceaux dévorés par Robert. + +Il se demandait peut-être si c'était un présage, et si, en toutes +choses, lui, Blaise, à cause de la position qu'il avait acceptée, ne +serait point contraint à vivre sur les restes de Robert... + +Celui-ci, tout en mangeant d'un merveilleux appétit, employait son +temps le mieux qu'il pouvait. + +Grâce aux renseignements du père Géraud, il avait mis un nom, dès +le premier coup d'œil, sur chacune de ces figures inconnues. + +La description de l'aubergiste, exacte et complète, lui était un garant +de l'exactitude des autres détails puisés à la même source. + +Et pourtant, si l'on passait des personnes à l'ensemble de cet +intérieur campagnard, les notes fournies par maître Géraud semblaient +tourner un peu à l'exagération. + +Robert, qui travaillait de l'œil presque autant que de la mâchoire, +cherchait en vain autour de lui ces symptômes annoncés de drame latent +et intime, qui lui eût donné tant de facilité pour pêcher en eau +trouble. + +Toutes les figures lui semblaient d'un calme désespérant. Il ne voyait +là qu'une jeune mère, heureuse entre son mari et son enfant. Le reste +de l'assemblée, l'oncle Jean, ses filles, Vincent et Roger complétaient +pour lui une de ces belles et bonnes familles, dont la félicité +uniforme, et légèrement ennuyeuse, ferait l'effroi de nombre de gens +malheureux dans nos villes. + +Le lecteur, resté sous l'impression de la scène du salon de Penhoël, +aurait lui-même éprouvé, pour un peu, la surprise de Robert. L'aspect +avait en effet changé. Ce n'était plus ce sombre silence, pesant +naguère sur les hôtes du manoir et coupé, à de rares intervalles, +par des paroles de triste augure. + +L'arrivée d'un étranger, qui est toujours un événement dans ce coin +reculé de la Bretagne, empruntait ici aux circonstances qui l'avaient +accompagnée une émotion d'intérêt et de curiosité. Il ne faut pas +entrer brusquement dans le ruisseau dont on veut scruter le cours +tranquille. L'eau se trouble, le poisson se cache, et ce luisant +caillou que vous vouliez voir de plus près a disparu sous la vase +soulevée par votre pied imprudent. + +Robert se faisait écran à lui-même. + +En outre, il faut bien le dire, à l'heure où nous avons pénétré pour +la première fois dans le manoir, René avait auprès de lui un flacon +d'eau-de-vie à moitié vide. Or Penhoël à jeun était un mari confiant et +doux, mais il avait l'ivresse farouche, et l'alcool changeait en noires +visions les souvenirs douloureux qui étaient au fond de son âme. + +L'expédition sur le marais avait entièrement dissipé les fumées de +l'eau-de-vie. Son cerveau était libre, et la conscience qu'il avait +d'avoir sauvé la vie à deux hommes lui mettait du contentement au +cœur. + +Seul, parmi les convives qui entouraient la table, l'oncle Jean avait +gardé la mélancolie que nous avons vue naguère sur son vénérable +visage. Seul il songeait encore à celui dont le nom, prononcé à +l'improviste, avait produit une sensation si pénible, une heure +auparavant, parmi les hôtes de Penhoël. Mais le cœur de l'oncle Jean +n'oubliait jamais l'absent, et il fêtait silencieusement au fond de +son âme aimante et bonne ce jour anniversaire du départ de l'aîné de +Penhoël. + +Tout le reste de l'assemblée s'occupait énormément de l'étranger. +L'homme de loi et le bon maître d'école le considéraient avec cette +attention curieuse que nos badauds de Paris mettent à lorgner un +Éthiopien ou un O-jib-be-was. Les jeunes filles admiraient sa tête +expressive et belle. Roger voyait, à tout hasard, en lui un héros de +roman. Vincent, au contraire, éprouvait à le contempler un sentiment +hostile, et tâchait en vain de s'expliquer à lui-même cette instinctive +aversion. + +Ses yeux allaient incessamment de l'étranger à Blanche de Penhoël, +comme s'il eût redouté pour l'enfant un danger inconnu... + +—A votre santé, mon cher hôte! dit Robert en portant son verre à ses +lèvres; et, pour la centième fois, recevez mes actions de grâces... +Sans vous, Dieu sait où je serais à cette heure! + +—Je n'ai fait que mon devoir, répliqua le maître de Penhoël. + +—Ce n'était pas ainsi que l'entendait votre sombre pilote! reprit +Robert en souriant. + +—Benoît Haligan est un digne cœur! dit Madame; il a sauvé bien des +malheureux en danger de mort... mais son esprit est faible... et nos +campagnes ont des préjugés un peu sauvages... + +Robert s'inclina respectueusement. + +—C'est un pays heureux et béni, madame, murmura-t-il, que celui où +Dieu a mis dans le cœur des puissants le remède à l'ignorance du +pauvre... + +Bien que nous ayons vu Robert en parfait compagnonnage avec le gros +Blaise et Bibandier, il n'avait pas été sans fréquenter probablement +meilleure compagnie; car, à l'occasion, il savait prendre des manières +élégantes et courtoises. Peut-être, dans un de ces salons modèles +qui font la gloire de nos aristocratiques faubourgs, les habiles +eussent-ils distingué quelques taches légères dans son jeu: nous disons +peut-être; mais à Penhoël, son ton semblait exquis, et à chacune de ses +paroles haussait, en quelque sorte, le piédestal de sa supériorité. + +Si quelqu'un éprouvait un peu de gêne, ce n'était pas lui assurément, +mais bien le maître de Penhoël. + +Quant à Madame, ses grâces simples et nobles valaient pour le moins +cet ensemble de conventions subtiles qui est la science du monde. + +—On m'avait bien dit, reprit Robert, ce que je trouverais à +Penhoël!... Mais certaines gens ont le bonheur d'être ainsi faits que, +pour eux, la renommée est toujours au-dessous de la vérité... Peut-être +ne dois-je pas rester en France bien longtemps désormais... Quoi qu'il +en soit, j'aurai vu ce que d'autres cherchent en vain parfois toute +leur vie... la maison d'un vrai gentilhomme!... + +Penhoël rougit d'orgueil. + +Robert tendit son assiette vide par-dessus son épaule, et Blaise la +prit en poussant un gros soupir. + +Robert se retourna vivement. + +—Comment! s'écria-t-il avec une bonté charmante, c'est toi qui es là, +mon pauvre garçon? + +—J'ai voulu servir monsieur..., commença Blaise. + +—Va-t'en bien vite! interrompit Robert. Madame, veuillez me pardonner, +je vous en prie... mais Blaise est un domestique comme on n'en voit +guère... J'ose réclamer pour lui une part des bontés dont vous voulez +bien me combler. + +Tout le monde, à commencer par le maître de Penhoël et Madame, sut +gré à Robert de ce bon mouvement. Ce n'était pas seulement un homme +d'une distinction rare, c'était encore un généreux cœur. + +On éprouve un plaisir véritable à découvrir ainsi des qualités +sérieuses chez l'homme qui a su plaire au premier aspect. Les jeunes +filles et Madame remercièrent l'étranger du regard, et Blaise +reconnaissant gagna l'office. + +Le souper durait depuis vingt minutes, et il y avait bien une heure que +Robert était entré à Penhoël; néanmoins, et malgré cette circonstance +que Robert avait parlé, dans le bateau, d'une mission dont il était +chargé pour le maître du manoir, aucune question ne lui avait été +adressée. + +C'était, à coup sûr, de la fine fleur d'hospitalité. Mais Robert +ne l'appréciait point. Il eût préféré un empressement indiscret et +curieux, parce qu'il avait son histoire toute prête. + +Voyant, cependant, que la question ne venait point, il se résigna à +prendre la parole. + +—Vicomte, dit-il en tendant la main au maître de Penhoël avec un +laisser-aller tout aimable, il ne me convient pas de me prévaloir de +votre réserve, et je veux que vous sachiez, à tout le moins, le nom de +l'hôte que le hasard vous envoie... Je m'appelle Robert de Blois. + +Penhoël s'inclina. + +—C'est un vieux nom breton, dit-il; vous devez connaître cela, mon +oncle? + +L'oncle Jean, comme presque tous les vieux gentilshommes de campagne, +était un vivant armorial. + +—Certes, répliqua-t-il, nous avons plusieurs familles... et sans +parler de la maison ducale dont un membre porta ce nom, il y a les de +Blois de Quimper et les de Blois de Moncontour... + +—Ma famille était, en effet, originaire de basse Bretagne, reprit +Robert; mais je ne puis prétendre qu'à une parenté bien éloignée avec +les races honorables dont vous me parlez, monsieur... car mes pères +habitent l'Amérique depuis fort longtemps déjà. + +L'oncle Jean murmura en recueillant ses souvenirs. + +—J'y suis!... ce doit être cela!... Un chevalier de Blois, du nom +d'Émery, fut contraint d'émigrer lors de l'édit de Nantes... + +Robert regarda l'oncle avec admiration. + +—Il est de fait, dit-il, que mon bisaïeul portait le nom d'Émery!... +Quoi qu'il en soit, j'ai quitté Boston, résidence de mon père, pour +venir traiter en France des affaires assez considérables... Une +de ces affaires m'appelait dans ce pays... Depuis mon arrivée en +France, je n'avais pas eu d'aventures... Paris et ses filous +m'avaient laissé ma bourse... Ma chaise de poste avait roulé, de nuit +comme de jour, sans être arrêtée jamais par aucun de ces bandits +classiques qui deviennent presque aussi rares que les revenants... +mais, aujourd'hui, je me suis dédommagé, je vous jure!... Voici mon +histoire en deux mots... Je suis arrivé ce matin à Redon, porteur de +valeurs importantes... j'avais une mission à remplir dans l'intérieur +du pays... Le bon aubergiste de Redon, maître Géraud, ne m'a pas +laissé ignorer les dangers de la route... mais je n'y voulais point +croire... et d'ailleurs je tenais essentiellement à remplir moi-même +mon message... Je suis parti; à une lieue de Redon, j'ai rencontré des +bandits qui m'ont dévalisé. + +—Les uhlans!... murmura-t-on à la ronde. + +—Je ne saurais pas vous dire au juste... C'était une armée entière de +coquins à mines épouvantables! + +—Et ils vous ont tout pris?... demanda Madame. + +—Tout mon argent... Mais ces brigands ne me paraissent pas arrivés à +un degré très-avancé de civilisation, car ils laissèrent dans ma valise +mon portefeuille, bourré de bank-notes. + +—Ah!... fit-on avec contentement autour de la table. + +—Permettez!... je n'en suis pas beaucoup plus riche... Ma valise et +tous les papiers qu'elle contenait sont maintenant bien loin si votre +infernale rivière a continué de courir le même train... + +—C'est vrai!... le _déris_!... murmura l'assemblée qui prenait au +récit et à l'homme un intérêt de plus en plus vif. + +Les deux charmantes filles de l'oncle Jean oubliaient de manger pour +le regarder. Elles écoutaient, bouche béante, et ne détachaient point +de l'étranger leurs yeux hardis à force de candeur. Elles éprouvaient +au même degré toutes les deux un sentiment étrange et nouveau. Une +corde, qui était restée muette jusque-là, vibrait énergiquement au fond +de leur âme. Un horizon inconnu s'élargissait tout à coup au-devant +d'elles. + +On eût dit qu'elles entrevoyaient le monde... + +Au nom de Paris, elles avaient échangé un rapide regard, et un éclair +s'était allumé dans leurs prunelles. + +Blanche, timide enfant, se cachait à demi derrière sa mère et regardait +à la dérobée. Roger admirait de tout son cœur; il n'avait jamais +rien vu de comparable à ce brillant cavalier, égarant tout à coup +sa fine élégance au milieu des landes bretonnes. + +Quant à Vincent, il gardait toujours sa physionomie rude et sombre. + +Le maître d'école et l'homme de loi, placés côte à côte au bas bout de +la table, avaient surtout envie de savoir ce que contenait d'argent la +fameuse valise. + +—On a retrouvé plus d'une fois sur le gazon du marais, dit le +père Chauvette avec modestie, des objets perdus dans le trajet de +Port-Corbeau. + +—Je promettrais de grand cœur mille louis, s'écria Robert vivement, +à celui qui me rapporterait ma valise! + +L'homme de loi prit note de cet engagement, et fit dessein d'aller le +lendemain de grand matin à la pêche. + +Robert poursuivit en souriant: + +—Mais il ne faut jamais compter sur les miracles, et j'aurais mauvaise +grâce à me plaindre du sort!... Je ne puis pas dire que je ne regrette +point les sommes perdues, car je suis loin de ma famille, et la +position d'un étranger sans argent me paraît peu enviable... mais, en +définitive, ce sont quelques milliers de louis de moins, voilà tout!... +Se laisser abattre pour si peu serait indigne d'un gentleman... Mon +cher hôte, je bois à votre santé! + +Tout parlait en faveur de cet homme. Ses derniers mots avaient été +prononcés avec une franche bonne humeur. Cela indiquait d'abord une +grande fortune, ce que personne ne dédaigne; en outre, ce qui faisait +plus d'impression encore sur la plupart des convives, cela dénotait une +véritable hauteur d'âme. On ne rencontre pas tous les jours un homme +parlant avec gaieté d'une perte semblable. Robert gagnait à chaque +instant dans l'estime des hôtes de Penhoël. + +—Une chose dont je me console moins facilement, reprit-il, c'est de +n'avoir plus entre les mains certaine correspondance qui m'avait été +bien chèrement recommandée... Il y avait dans cette valise, M. de +Penhoël, de quoi payer avec du bonheur la vie que vous m'avez rendue. + +Une nuance de curiosité plus vive se peignit dans tous les regards. On +ne comprenait point encore. + +Robert gardait le silence, et paraissait attendre une question. + +Le maître de Penhoël, au contraire, semblait craindre d'interroger. + +—Là-bas, sur le chaland, dit-il enfin cependant, je crois que vous +avez parlé d'un message dont vous étiez chargé pour le vicomte de +Penhoël? + +—Cela est vrai, mon cher hôte. + +—M'est-il permis de vous demander...? + +—Un message qui venait de bien loin! + +—D'où venait-il? + +—De New-York. + +Penhoël fit un geste de surprise. La belle et calme figure de Madame +exprima enfin un mouvement de curiosité. + +—New-York?... répéta Penhoël. Je ne connais personne à New-York. + +La paupière du jeune M. de Blois se baissa. Son regard, furtif et +rapide, fit à la dérobée le tour de la table. + +—En êtes-vous bien sûr?... murmura-t-il. + +Il examinait à la fois Madame, qui gardait son sourire doux et +courtois, le maître du manoir et le vieil oncle Jean, dont la rêverie +inclinait de nouveau la tête pensive. + +Avant que Penhoël eût répondu, Robert poursuivit d'une voix lente et +basse: + +—L'aîné de Penhoël serait-il oublié dans la maison de son père? + +Si Robert avait voulu frapper un coup violent, il dut être satisfait de +l'effet produit. + +Un nuage voila tous les fronts à la fois. Tous les regards se +baissèrent. + +Penhoël, qui portait en ce moment son verre à ses lèvres, le laissa +échapper, et le verre se brisa. + +Madame tremblait, immobile et pâle. + +L'oncle Jean ressemblait à un homme qui n'en croit pas le +témoignage de ses oreilles. + +Il s'était levé à demi, et s'appuyait des deux mains à la table. Ses +yeux bleus, timides et doux d'ordinaire, se fixaient maintenant sur +l'étranger avec une inquiétude avide. + +Robert mettait toute sa force à contenir l'expression de triomphe qui +voulait envahir ses traits. A voir la tranquillité heureuse de la +famille, il avait douté un instant de l'arme qu'il avait entre les +mains. + +A présent, plus de doutes! L'arme était bonne et savait le défaut de +tous ces cœurs! + +Il releva la tête. Son œil était sévère et froid comme celui d'un +juge. + +On entendait, dans le silence, les respirations courtes et oppressées. + +—Ai-je bien entendu?... dit enfin l'oncle Jean dont l'émotion +étouffait la voix; a-t-on parlé de Louis de Penhoël? + +—J'ai parlé de l'aîné de Penhoël, répondit Robert de Blois. + +—Et vous avez prononcé le mot d'oubli?... reprit le vieillard dont les +yeux se mouillèrent de larmes. Oh! il y a ici plus d'un cœur qui +garde son souvenir! + +René l'interrompit; l'effort qu'il faisait pour parler était visible. + +—Monsieur, dit-il en s'adressant à Robert, tout le monde ici aime +le chef de la maison de Penhoël... Je ne suis que le cadet... et le +jour où Louis voudra revenir, je lui rendrai avec joie la place de +notre père. + +L'oncle Jean avait quitté sa place et faisait d'un pas chancelant le +tour de la table pour se rapprocher de l'étranger. On entendait le bois +de ses sabots résonner contre les dalles, et les longs cheveux blancs +qui couronnaient son front vénérable tombaient sur la bure grossière de +sa veste de paysan. + +—Bien parlé, mon neveu!... dit-il en touchant la main de René qui +détourna les yeux; Dieu vous bénira, car vous êtes un digne fils de +Penhoël... Moi, je ne suis qu'un pauvre vieillard, poursuivit-il en se +tournant vers le jeune M. de Blois, mais j'aimais mon neveu Louis comme +on aime le plus cher de ses enfants!... Parlez, monsieur... Est-ce une +bonne nouvelle que vous apportez?... ou me faut-il prendre le deuil +jusqu'au dernier jour de ma vie?... + +Robert entendit un soupir d'angoisse soulever la poitrine de Madame. + +Penhoël l'entendit aussi, peut-être, car il se pencha en avant, puis +en arrière, pour interroger le visage de Marthe. Mais le jeune M. +de Blois, soit hasard, soit bonne volonté, fit deux mouvements +pareils, et le maître de Penhoël ne put rien voir. + +Autour de la table, on songeait au rêve de l'Ange qui avait vu l'aîné +couché sur l'herbe et blême comme un mort. + +Quand Robert de Blois reprit la parole, chacun retint son souffle pour +écouter mieux. + +—J'apporte de bonnes nouvelles, dit-il, et heureusement ma mésaventure +n'y peut rien changer... Louis de Penhoël, qui est mon ami, m'a chargé +d'embrasser son frère et m'a prié de lui renvoyer des détails sur toute +la famille. + +L'observateur le plus clairvoyant n'aurait point su définir les +sentiments contraires qui venaient en quelque sorte se heurter sur la +physionomie du maître de Penhoël; d'abord un élan d'affection revenue, +un mouvement vif et sincère de tendresse fraternelle; puis quelque +chose de glacial, de la défiance et de la peine. + +Le bon oncle Jean avait pris la main de Robert et la serrait en +pleurant, parce que Robert avait dit: + +—Je suis son ami... + +Ce fut lui qui fit ces questions obligées qu'on aurait voulu entendre +tomber de la bouche du maître du manoir: + +—Où est-il? que fait-il? va-t-il nous revenir?... Pense-t-il à nous, +lui qu'on aime tant?... Est-il toujours beau, noble, fort?... +Est-il heureux?... + +Autour de la table, les convives se rappelaient à voix basse tout ce +qu'on disait dans le pays sur l'absent. + +On parlait de lui aux veillées, et son nom s'entourait de ce mystérieux +respect que les Bretons accordent aux héros de leurs légendes... + +Il était si généreux!... + +L'amour que lui portaient les vieillards arrivait aux jeunes gens à +travers les merveilleux récits du coin du feu. Ce sont des poëtes, +ces rustiques conteurs assis au foyer des chaumières bretonnes; leurs +regrets faisaient à l'absent un piédestal, et ceux qui ne l'avaient +point connu se le figuraient sous des couleurs presque surnaturelles. + +—C'est pourtant moi qui ai été son premier maître! murmura le père +Chauvette attendri. + +—Quel démon! grommelait l'homme de loi; je n'ai jamais pu lui +apprendre le latin!... + +—Il me semble que je le reconnaîtrais, disait Diane, tant j'ai rêvé +souvent de lui!... + +—Oh!... pas plus que moi! répondait Cyprienne. + +—Moi, s'écriait Roger, s'il ne revient pas, j'irai le chercher, fût-il +au bout du monde!... + +Les filles de l'oncle Jean auraient voulu être de jeunes garçons, +pour faire et dire comme Roger de Launoy. + +Et tandis que toutes ces paroles se croisaient émues, c'était miracle +de voir l'immobilité morne du maître de Penhoël et de Madame. + +Robert répondait à peu de chose près comme il l'avait fait au père +Géraud dans la salle du _Mouton couronné_. + +—Il fera jour demain, ajouta-t-il, et je vous donnerai tous les +détails... Seulement, peut-être y avait-il dans les lettres perdues des +choses que je ne pourrai pas vous dire. + +—Ces lettres étaient pour moi?... demanda Penhoël. + +—Il y en avait une pour vous, répliqua Robert. + +—Et pour moi?... demanda timidement l'oncle Jean. + +—Une aussi. + +—Et encore?... dit Penhoël. + +Robert sembla hésiter. Le souffle de Madame s'arrêta dans sa poitrine, +jusqu'au moment où le jeune M. de Blois répondit enfin: + +—Il n'y avait que cela. + +Un peu de sang revint alors aux joues pâles de Marthe de Penhoël. Sa +paupière trembla, et, sous ses longs cils abaissés, on eût pu voir +briller une larme. + +Robert reprit: + +—Il est tard et je suis bien las... Mais je ne voulais pas me reposer +sans savoir les sentiments que l'on gardait ici pour mon pauvre ami +Penhoël. Ce que j'ai vu m'a réjoui le cœur... Et la lettre où je lui +parlerai de son frère, de son oncle... de tout le monde, ajouta-t-il +en se tournant légèrement vers Madame, le rendra bien heureux!... +Maintenant, mon très-cher hôte, je vous demande la permission de me +retirer... Et avant de monter à ma chambre, si ce n'est pas abuser de +votre obligeance, je réclame quelques minutes d'entretien particulier. + +Penhoël se leva vivement, comme si cette requête eût répondu chez lui à +un secret désir. + +—Je suis à vos ordres, dit-il. + +Robert de Blois avait retrouvé son gracieux sourire. Il salua les +convives à la ronde de la plus galante façon, et serra cordialement la +main de l'oncle Jean. + +Mais ce qui enleva surtout les suffrages des jeunes filles et de Roger +de Launoy, ce fut la respectueuse aisance qu'il mit à porter la main de +Madame à ses lèvres. + +Pourtant ni les deux jeunes filles ni Roger ne pouvaient deviner le +mérite de ces baise-mains-là. + +Robert, en effet, en effleurant de ses lèvres les doigts blancs de +la châtelaine, avait prononcé quelques paroles d'une voix si basse que +Marthe elle-même eut de la peine à en saisir le sens. + +—Madame, avait-il murmuré, il y avait trois lettres... + +Le visage de Marthe ne changea point, mais sa main devint froide, et +longtemps après que Robert eut disparu avec le maître de Penhoël, +Marthe restait encore sans mouvement et comme pétrifiée. + +Autour de la table, les langues déliées se dédommageaient amplement de +leur longue contrainte. On ne tarissait pas en éloges sur le jeune M. +de Blois, et Vincent, tout seul, protestait par son silence contre ce +concert de louanges. + +On attendit le maître du manoir d'abord sans impatience. Dix heures +sonnèrent à la grande pendule, enfermée dans son coffre de noyer, puis +onze heures. C'était une veille inusitée. + +Penhoël, cependant, ne reparaissait point, et les convives durent se +séparer avant son retour. + +Les jeunes filles, Roger et Vincent vinrent tendre successivement leurs +fronts au baiser de Madame, qui resta seule avec l'oncle Jean. + +Le vieillard s'assit auprès d'elle, à la place occupée naguère par +l'étranger. + +Ils demeurèrent longtemps ainsi sans échanger une parole. + +Les grands yeux bleus de l'oncle Jean, fixés sur sa nièce avec +mélancolie, disaient une pitié profonde et un amour de père. + +Au bout de quelques minutes, deux larmes silencieuses roulèrent sur la +joue de Madame. + +Le vieillard lui prit la main et la pressa contre son cœur. + +—Marthe!... murmura-t-il, ma pauvre Marthe!... que de bonheur perdu!... + +—Pour toujours!... balbutia la jeune femme tout en pleurs. + +Le vieillard sembla chercher une parole de consolation, mais peut-être +n'y avait-il point de consolation possible. Il appuya son front +découragé sur sa main. + +—Et que de menaces encore dans l'avenir!... reprit Madame avec +désespoir. + +L'oncle releva sur elle son œil inquiet. + +—Vous ne savez pas, reprit Marthe, cet homme me fait peur! + +—Pourquoi? + +—Il m'a parlé tout bas... et peut-être sait-il... + +Le vieillard eut un sourire confiant. + +—C'est un noble cœur que celui de notre Louis! dit-il, et il est +des secrets qu'on ne dit qu'à Dieu seul! + + * * * * * + +Il était plus de minuit lorsque le jeune M. Robert de Blois mit fin +à son entrevue avec le maître de Penhoël pour gagner la chambre qui lui +avait été préparée. + +Dans un cabinet voisin de cette chambre, on avait dressé un lit à +Blaise, qui dormait de tout son cœur. + +Robert, au lieu de se coucher, se prit à parcourir sa chambre à grands +pas. Son esprit travaillait; les heures de la nuit s'écoulaient; il ne +s'en apercevait point. + +Les premiers rayons de l'aube mirent des lueurs grises derrière les +carreaux. La lumière de la lampe pâlit. Le jour était venu... + +Robert ne se lassait point de méditer. + +Il fallut, pour le distraire de ses réflexions profondes, la riante +visite du soleil matinier, qui vint se jouer dans les hauts rideaux de +la croisée. + +Robert ouvrit la fenêtre; sa poitrine fatiguée respira l'air vif et +frais avec avidité. + +C'était une magnifique matinée d'automne. Robert avait devant lui le +grand jardin de Penhoël, qui rejoignait de riches guérets, des bois, +des prairies courant le long de la colline jusqu'au bourg de Glénac. Au +bas du coteau, le marais étendait son immense nappe d'eau, qui était +maintenant tranquille et unie comme une glace. Au loin, le soleil +dorait les sommets des collines de Saint-Vincent et des Fougerays. Sur +l'extrême pointe de la plus haute de ces collines, au milieu d'une +vieille forêt majestueusement étagée, se dressait l'ancien château +seigneurial de Penhoël, possédé maintenant par la famille de Pontalès. + +La belle et fraîche lumière du matin inondait l'opulent paysage. +Impossible de rêver un coup d'œil plus gracieux et plus riche à la +fois. + +Robert souriait. Il comptait les guérets, les taillis, les prairies; et +c'était un regard de conquérant qu'il promenait sur la contrée. + +Il entra dans le cabinet de Blaise, qui dormait toujours comme un +bienheureux. + +—Lève-toi, dit-il en le secouant brusquement. + +Le gros garçon se frotta les yeux et sauta sur le plancher. + +—Diable!... grommela-t-il, je rêvais que nous avions emporté +l'argenterie du château, et que Bibandier, habillé en gendarme, nous +conduisait à la prison. + +Robert le prit par le bras en haussant les épaules, et l'entraîna +jusqu'à la croisée. + +—Regarde!... dit-il d'un ton emphatique. + +—Tiens, tiens!... s'écria Blaise, dont les yeux étaient tombés +tout d'abord sur le marais; ce n'était pas pour rire tout de +même!... et il y avait où nous noyer dans cet étang-là!... Vois donc, +M. Robert... on n'aperçoit presque plus les saules où nous étions +accrochés... Tout de même, quelle bonne touche tu avais, en promettant +au ciel de devenir un honnête homme! + +Robert fit un geste d'impatience. + +—Il s'agit bien de cela! dit-il, c'est par ici que je te dis de +regarder. + +—Une jolie campagne, ma foi! + +—Oui, répéta Robert en lâchant la bride à son enthousiasme, une belle +campagne, mon fils!... Depuis le pied du manoir jusqu'à moitié chemin +de ce village que tu aperçois là-bas, tout cela fait partie du domaine +de Penhoël! + +—Notre patrimoine? dit Blaise; c'est assez gentil... Mais ce beau +château?... ajouta-t-il en montrant du doigt la maison des Pontalès. + +Robert hocha la tête d'un air mystérieux. + +—Ce sont nos alliés naturels, répliqua-t-il, et la journée ne se +passera pas sans que je fasse une visite à ces braves gens-là... En +attendant, songeons à nos petites affaires. + +Il tira de sa poche une longue bourse pleine d'or, et mit une vingtaine +de louis dans la main de Blaise ébahi. + +—Où as-tu pêché cela? murmura ce dernier. + +—Pendant que tu ronflais, je travaillais, mon bonhomme... Je +t'expliquerai cela plus tard, si j'ai le temps... Tu vas te rendre à +Redon, ce matin, afin de payer notre dépense et celle de Lola... + +—Ah!... fit l'Endormeur, Lola revient sur l'eau?... + +—Tu la mèneras chez tous les marchands de Redon, reprit Robert, +afin qu'elle se choisisse une toilette superbe!... Le prix n'y fait +rien!... Quand elle aura achevé ses emplettes, tu la mettras dans la +plus belle voiture que tu pourras trouver là-bas, et tu me la ramèneras +lestement... Tu m'entends bien?... Je veux qu'elle arrive ici avec un +train de princesse! + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + +LE MANOIR. + + + + +I + +L'ÉRÈBE. + + +Nous sommes aux confins de l'ancien monde, sur une rampe abrupte, +jetant du haut de la falaise jusqu'à la grève les degrés gigantesques +d'un escalier de rochers. + +La mer est devant nous. A droite et à gauche, les côtes du Finistère +découpent leurs bizarres festons de granit noir, sur lesquels tranche, +comme une rangée sans fin de dents blanches, l'écume de l'Océan +tourmenté. + +Au dire d'écrivains sérieux et bien dignes de foi, quand la +tempête gronde sur cette mer houleuse et terrible, c'est jour de +grande fête pour les gens de ce pays. Derrière ces rocs noirs, il y a +une population qui vit de naufrages, et qui, selon le théâtre de la +Porte-Saint-Martin, habite d'immenses galeries souterraines où il se +passe un nombre infini de choses dramatiques. + +Dans ces grottes surprenantes, qui forment un curieux décor, tout +acteur représentant un Breton doit ramper ou bondir, mais non pas +marcher; hurler ou glapir, mais non pas parler. Ces Bretons sont +des sauvages et des cannibales. Volontiers nos romanciers leur +donneraient-ils la massue et l'œil farouche de Polyphème; volontiers +nos faiseurs de vignettes, pour raffiner un peu sur la couleur locale, +les dessineraient velus des pieds à la tête comme des orangs-outangs. + +Leur réputation est faite désormais, et quelque jour, sur un théâtre +quelconque, nous les verrons manger des femmes et des petits enfants, +au grand plaisir de notre public parisien. + +Pauvre Bretagne! elle a pourtant des maires et des adjoints, et des +conseillers municipaux! En conscience, a-t-on le droit de calomnier +ainsi, sans pudeur, des gens qui sont jurés et qui font partie de +la garde nationale? Ah! si seulement la basse Bretagne savait lire, +messieurs les mélodramaturges rendraient bon compte de leurs antiques +fadaises et de leurs balourdises éhontées! + +Là-bas, tout au bout de ce cap aigu qui termine la France, la +civilisation marche peut-être moins vite que chez nous; mais, au moins, +ne recule-t-elle pas comme aux environs de nos barrières. + +Elle marche. Cacus n'est pas plus fabuleux que les prétendus fabricants +de naufrages de la baie des Trépassés. Ceux qui exploitent ces +excentricités formidables se trompent tout bonnement de siècle: ils +auraient plus tôt fait de chercher dans notre Paris actuel la cour des +Miracles ou l'hôtel du roi des ribauds... + +Il nous a fallu poser ces prémisses pour avoir le droit de dire que, le +jour où notre récit se reprend, les rivages d'Ouessant et les falaises +de la côte étaient bordés d'un rang de curieux, parmi lesquels on n'eût +pas trouvé un seul de ces féroces pêcheurs qui sucent le sang tiède des +riches négociants surpris par un naufrage, pas une seule prêtresse de +l'île de Sein, pas l'ombre d'un druide. + +C'étaient tous de bonnes gens, travaillant à la terre ou à la mer, +vivant du poisson conquis dans la baie terrible, ou du blé noir +arrosé de leurs sueurs; des paysans comme vous en avez tous vu, sauf +que les visages étaient ici énergiquement marqués de cette empreinte +mélancolique et à la fois vaillante, particulière à la race bretonne. + +Les hommes, avec leurs longs cheveux incultes, les femmes, avec leurs +coiffes blanches où se jouait le vent du large, regardaient de tous +leurs yeux un spectacle qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu +de mémoire d'homme, depuis Saint-Pol jusqu'à Douarnenez. + +Entre la plage, défendue par d'innombrables brisants, et le soleil qui +s'inclinait de plus en plus vers le niveau de la mer, mettant à la +crête de chaque vague mille étincelles mouvantes, on apercevait quelque +chose d'inconnu et d'inouï: une sorte de monstre, nageant sans rame ni +voile au milieu de cette mer flamboyante, et laissant flotter derrière +lui comme une énorme chevelure de fumée. + +Les gens postés sur les falaises du continent voyaient cela confusément +et de trop loin, mais les riverains d'Ouessant, plus rapprochés, +pouvaient distinguer, quand le soleil se voilait à demi sous quelque +nuage, le corps noir et bas d'un navire, d'un vrai navire courant par +le calme avec une vitesse d'enfer. + +Ses mâts faibles et nus avaient toutes leurs voiles carguées; ils +ne présentaient pas un seul pouce de toile au vent. + +Et pourtant il courait, il courait! Son flanc semblait vomir une longue +traînée d'écume, et les rayons du soleil ne pouvaient point percer ce +noir panache de fumée qui se déroulait au loin derrière lui. + +Qu'était-ce? On se signait avec terreur sur les falaises et le long des +rivages de l'île. On interrogeait les vieillards, qui ne savaient point +répondre. Et comme l'idée des choses de l'autre monde vient tout de +suite aux esprits bretons, on se disait bien bas que ce navire inconnu, +poussé par une force mystérieuse, était le fameux vaisseau fantôme, +dont les matelots parlent tant aux veillées et que personne n'a vu +jamais. + +Le vaisseau qui n'a ni gouvernail ni voiles, et qui, remorqué par la +main de Satan, va plus vite que le vent des tempêtes... + +C'était sans nul doute le présage d'un grand malheur. Celles dont +les frères ou les fils étaient sur l'Océan, à la grâce de Dieu, +s'agenouillaient et priaient... + +Le navire cependant glissait sur la mer étincelante, et semblait se +jouer des mille écueils parsemés le long de sa route. + +Il suivait une ligne presque parallèle au rivage, et sa marche +sinueuse évitait les rochers sous-marins, comme si l'être qui tenait le +gouvernail avait eu le don de voir clair au fond de l'eau. + +De près, le mystérieux bâtiment présentait un aspect pour le moins +aussi étrange que de loin; et si les gens de la côte avaient pu jeter +un coup d'œil sur le pont, ils n'auraient point changé d'idée +touchant la nature diabolique du navire. + +C'était une embarcation assez grande, longue, effilée, noire. Le pont +était propre et luisant comme le parquet d'un salon fashionable. + +A l'avant et au pied du grand mât, dont la taille était tout à fait +en désaccord avec les proportions du navire, quelques matelots +travaillaient, et nul franc marin n'aurait su donner un nom à leur +besogne. A l'arrière, outre le timonier, on ne voyait qu'un groupe +composé de trois hommes d'un aspect véritablement extraordinaire. + +Ils étaient abrités contre les rayons du soleil couchant par une +manière de tente dont chaque pan était formé par un grand châle de +cachemire aux douces et chatoyantes couleurs. + +L'un des trois hommes était couché sur une pile de coussins, et tenait +entre ses lèvres le bout d'ambre d'une longue pipe indienne. + +Les Anglais appellent _nababs_ une sorte d'aventuriers, enrichis +dans l'Inde, et qui reviennent en Europe avec des fortunes, pour la +plupart du temps princières, qu'ils dépensent selon les mœurs +asiatiques. + +Notre inconnu n'était en réalité qu'un nabab; mais les bonnes gens de +la côte l'auraient pris assurément pour le roi des enfers en personne. + +C'était un homme jeune encore, d'une taille haute, à la fois robuste +et gracieuse, mais que semblaient amollir des habitudes d'indolente +paresse. Ses traits merveilleusement fins, et réguliers dans leur +mâle ensemble, avaient subi énergiquement l'influence du soleil des +tropiques; mais la teinte de bronze qui couvrait son visage allait bien +à ses yeux noirs, frangés de longs cils soyeux. Ses cheveux relevés +se cachaient presque entièrement sous un bonnet de cachemire; sa +barbe, taillée à la mode des Persans, tombait en masses flexibles et +brillantes jusque sur sa poitrine. Il portait une robe de soie légère +qu'une ceinture lâche retenait autour de ses reins. + +Il fumait lentement, aspirant çà et là une bouffée de son tabac à +la cendre perlée, dont les vapeurs embaumaient la tente. Ses yeux +nageaient dans le vide. On eût dit qu'un divin sommeil le berçait. + +Dans la mollesse profonde de ce repos, il y avait de la force; +sous cette rêverie lourde, on devinait l'intelligence et l'audace +engourdies. Mais ce qui frappait surtout en cet homme, c'était la +beauté. + +Loin de voiler cette beauté hautaine, la nonchalance où il s'endormait +à plaisir lui était comme une de ces fières draperies qui, tout en +recouvrant la ligne antique, l'accusent et en font saillir aux yeux les +nobles perfections. + +L'un de ses deux compagnons, agenouillé à ses pieds, entretenait le +feu dans le fourneau sculpté de sa pipe, et lui offrait de temps en +temps une petite tasse du Japon pleine de sorbet glacé; l'autre, debout +derrière les coussins, agitait au-dessus de son front un éventail de +plumes. + +Ils étaient noirs tous les deux comme des statues d'ébène, mais leurs +traits ne présentaient point ces lignes obtuses et camardes qui +distinguent les nègres de la côte de Guinée. C'étaient deux profils +grecs, taillés dans du marbre noir, et sous le jais luisant de leur +peau il fallait reconnaître le type pur de la race caucasienne. + +Les matelots, disséminés sur le pont, semblaient craindre de franchir +la ligne qui séparait en deux le navire. Le nabab et ses sombres +serviteurs excitaient constamment l'attention curieuse de +l'équipage, mais on ne jetait vers eux que des regards timides. + +Le capitaine, gros Anglais à la figure honnête et froide, se promenait +à pas comptés le long du plat-bord. De l'autre côté du navire, un jeune +marin s'asseyait, les bras croisés, sur les bastingages. Il avait la +tête penchée contre sa poitrine, et sa figure disparaissait presque +tout entière sous ses grands cheveux épars. Malgré ce voile, on sentait +en quelque sorte sur ses traits pâles une douleur morne. Il y avait du +désespoir dans cette pose insouciante et affaissée qui le penchait en +équilibre au-dessus de l'abîme. + +S'il y avait un péril, le jeune matelot ne s'en inquiétait guère. +Parfois même, il s'inclinait davantage en dehors de la balustrade, et +ses yeux, où brillait alors un feu subit, semblaient regarder avec +envie l'eau transparente... + +On ne faisait nulle attention à lui. Tous les regards étaient pour +le nabab. Pour ne point troubler son repos, les ordres se donnaient +presque à voix basse; on menait la manœuvre sans bruit, et le navire +creusait silencieusement son sillage. + +Si quelque barque de pêcheur venait à couper la ligne blanche qu'il +semait loin derrière lui, l'équipage breton, enveloppé soudain dans un +nuage de fumée, se signait en tremblant comme les gens de la côte, +et tâchait d'épeler sur la poupe de l'étrange navire les lettres d'or +qui composaient le mot inconnu: + +EREBUS. + +Mise à part toute idée superstitieuse, les pêcheurs de la côte et +les paysans rassemblés sur le rivage voyaient là une des plus rares +merveilles qu'il eût été donné à l'homme de contempler. De moins +ignorants et de moins crédules eussent éprouvé à cet aspect une +surprise pareille. + +L'œuvre hardie et miraculeuse du génie humain leur apparaissait à +l'improviste. + +_L'Érèbe_ était le premier bâtiment à vapeur qui eût coupé encore les +vagues de l'Océan. + +On niait, en ce temps, la vapeur, non-seulement parmi le peuple, mais +dans les classes les plus éclairées, comme on pourrait nier, de nos +jours, la possibilité des voyages aériens. + +_L'Érèbe_ avait été essayé dans la Tamise, puis frété par notre nabab +pour le trajet de Londres à Bordeaux. + +On se faisait alors une opinion fort exagérée des périls d'une +semblable navigation, et c'était peut-être pour cela que notre nabab +l'avait entreprise. + +Il y a des hommes qui n'aiment point à enfourcher la selle, sinon +sur des chevaux sauvages et fougueux, que nul écuyer n'a su dompter +encore. + +Ce nabab était un personnage remarquable: en dehors même de sa richesse +et de ses mœurs bizarres, il méritait à plus d'un titre l'attention +curieuse que lui portait l'équipage de _l'Érèbe_. + +A bord on savait un peu son histoire. Il se nommait Berry Montalt et +portait le titre de major. Mais c'était de sa part pure modestie, car +on n'ignorait point qu'il avait été général en chef des troupes de +l'iman de Mascate, prince souverain de cet empire africain confinant à +l'Asie, qui mesure plus d'étendue que la France réunie à l'Angleterre. + +Il était arrivé à Londres six ou huit mois auparavant, accompagné d'une +suite vraiment royale. Il avait acheté un de ces rares palais qu'exclut +ordinairement la plate uniformité de Londres, et qui était situé au +bout de Portland-Place, en face du parc du Régent. + +Là son luxe avait étonné la ville qui ne s'étonne de rien. Dans cette +lutte de magnificence effrénée qui commence tous les ans au mois de +mars pour finir vers la fin de juin, et qu'on appelle la _saison_, il +avait vaincu les plus riches et les plus fous. En quelques jours, +Londres avait su son nom, et connu ce visage indolent et hardi qu'on +n'oubliait point après l'avoir regardé seulement une fois. A son insu, +il avait été proclamé le roi de la mode, le lion, le dieu... + +On parlait avec admiration de l'étrange roman de sa vie: Montalt avait +gagné des batailles rangées et conquis des royaumes. Il ne manquait pas +de gens pour citer les noms baroques de ses victoires et suppléer ainsi +au défaut absolu de journaux qui se fait sentir dans l'empire de l'iman +de Mascate. + +Avant de vaincre les hommes, il avait, disait-on, mené une existence +solitaire et sauvage dans l'intérieur de l'Afrique. Il avait terrassé +les grands tigres du Soudan et lutté corps à corps avec les lions de +l'Atlas... + +C'était un héros. Sa gloire, méritée ou non, s'enflait sans relâche. +L'invention s'additionnait avec la réalité pour lui faire une bizarre +et romanesque renommée. + +Et comme il passait, toujours insouciant et dédaigneux, au milieu de la +foule, l'invention s'échauffait jusqu'à l'enthousiasme; car la foule, +semblable à une femme coquette, prodigue ses faveurs à qui ne les veut +point. + +Montalt était beau, jeune, noble. Il avait au plus haut degré ce +prestige que donnent les aventures. C'en était assez, et pourtant +ce n'était pas tout. Sa fortune atteignait, en outre, au dire des +nouvellistes, des proportions inusitées, et ne consistait en rien de ce +qui constitue la fortune dans nos pays européens. + +Il n'avait ni terres, ni châteaux, ni actions de mines, ni créances sur +le trésor. Sa richesse était excentrique comme lui-même. Ses millions +tenaient dans le creux de sa main. + +Il possédait une boîte dont personne n'avait vu jamais le contenu. + +Cette boîte, que le roi George n'aurait peut-être pas pu acheter, était +en bois de sandal, incrustée de diamants, gros et petits, disposés +comme au hasard. + +Il y avait déjà des places vides sur le couvercle de la boîte; car, +aussitôt que l'or manquait dans sa caisse, Montalt arrachait un des +diamants les plus petits, et le vendait, comme un prodigue aliène, +l'une après l'autre, les terres de son héritage. + +Mais on croyait qu'il en restait encore assez pour fatiguer la +prodigalité la plus folle, pendant la plus longue de toutes les vies. + +Aussi ne se gênait-il point. Son hôtel de Portland-Place ressemblait au +palais d'un souverain des _Mille et une Nuits_. On disait qu'il avait +cinquante chevaux sans prix dans son écurie, une armée d'esclaves, +et un sérail de cinquante femmes! + +Ceci, nous devons le reconnaître, n'avait jamais été parfaitement +constaté, mais le fait passait pour acquis, et personne ne songeait à +le révoquer en doute. + +De quoi Montalt n'était-il pas capable?... + +Ce luxe était, quoi qu'il en soit, sans exemple dans l'histoire +de la fashion britannique. Les ladys scandalisées en tenaient bon +compte au nabab. Le harem de Montalt faisait les frais de tous les +thés de la noblesse et du _gentry_ dans le précieux _West-End_. + +Cinquante femmes! Des beautés asiatiques et africaines. Des houris +de Circassie, des Vénus de Madagascar! Et aussi de belles filles +de Londres en vérité, des sylphides de Paris, des Italiennes, des +Espagnoles. On faisait, Dieu merci, la collection complète! Pour +comble, on ajoutait que Berry Montalt s'ennuyait profondément au +sein de ces délices. Ceux qui prétendaient savoir disaient qu'il ne +franchissait jamais les portes closes de son paradis. + +Quel inépuisable sujet d'entretien! Quel plaisir on aurait eu à +surprendre les secrets de ce cœur blasé! Ce qu'on savait donnait si +extrême envie d'en savoir davantage! + +Les on dit se croisaient. Quelques-uns prétendaient que le nabab +avait l'âme dure comme les diamants de sa boîte de sandal, et qu'il +éprouvait un plaisir cruel à broyer sous ses pieds le bonheur d'une +femme. D'autres affirmaient qu'il aimait un être mystérieux, caché à +tous les regards. + +Pour les uns, il était froid comme un Antinoüs de marbre; pour les +autres, il était jaloux comme Othello... + +Pour tous, le secret de son existence avait, sur le chapitre des +femmes, quelque chose de sombre et de terrible... + +Mais il y avait une bien autre énigme! Ces femmes elles-mêmes, qui +pouvait les retenir ainsi cloîtrées dans un pays libre? Était-ce +l'avidité ou l'amour?... + +Quant à la moralité de ce luxe fantastique, il y avait une chose +désolante. Montalt n'avait pas même, pour son sérail, l'excuse de la +religion. Il ne connaissait point Mahomet, et se déclarait aussi bon +calviniste que le doyen de Saint-Paul. + +Les ladys blâmaient énergiquement et se déclaraient _choquées_, ce qui +est le suprême plaisir des ladys; mais elles s'occupaient outre mesure +du major Berry Montalt, et chacune d'elles pouvait se persuader, _in +petto_, que si le nabab avait eu le bonheur de posséder Sa Seigneurie +pour cinquante et unième aimée, il aurait donné congé bien vite à +toutes les autres. + +Un volume ne suffirait pas à rapporter tout ce qui se disait d'absurde +ou de raisonnable sur le major Berry Montalt. C'étaient tantôt des +louanges outrées, tantôt des calomnies folles. Ici on exaltait sa +charité prodigue qui répandait autour de lui l'or à pleines mains; là +on prétendait tout bas qu'un grand crime pesait sur sa vie passée, et +que son opulence avait odeur de sang. Au dire des uns, il était fier +et réservé au point de refuser orgueilleusement sa main d'aventurier à +un membre du haut parlement; au dire des autres, on l'avait vu attablé +dans quelque taverne des environs de Covent-Garden, fraternisant avec +les boxeurs et les entraîneurs. + +Les éclectiques concluaient que tout cela était vrai en masse. Montalt +était généreux et criminel comme les héroïques brigands de théâtre; il +était à la fois superbe et curieux des bizarres joies du bas peuple. +Aroun-al-Raschid et son visir Giafar n'allaient-ils pas jadis courir la +pretantaine dans les cabarets de Bagdad? + +La chose évidente, c'est que Montalt était le plus capricieux des +nababs, étant accordé que les nababs sont les plus capricieux des +hommes... + +Berry Montalt quitta Londres comme il y était entré, à +l'improviste, et d'une façon éblouissante. + +Le jour de son arrivée, on avait vu sa litière indienne, suivie par +des équipages dignes d'un roi, monter lentement Regent-street, au +milieu d'une foule innombrable de _cockneys_, pour gagner son palais de +Portland-Place. + +Le jour de son départ, on vit sa magnifique voiture, entourée de ses +noirs à cheval, se diriger vers la Tamise où l'attendait _l'Érèbe_, +frété par lui seul. + +Une circonstance dut quelque peu dérouter les gloseurs qui avaient +colporté de si belles histoires touchant le harem de Portland-Place. +Montalt n'emmenait avec lui qu'une seule femme, dont le visage se +cachait sous des voiles épais. + +Mais en définitive, cela ne prouvait absolument rien. Les autres +sultanes du nabab avaient été sans doute congédiées avec de riches +présents. + +Et les ladys avaient été trop doucement _choquées_ pour avouer jamais +que le prétendu sérail de Berry Montalt était une pure et simple +chimère... + +Quand les premiers flocons de fumée sortirent des cheminées de +_l'Érèbe_, on ne voyait pas le pavé de London-Bridge, tant la +foule des badauds était drue! + +Au moment où l'eau de la Tamise se blanchit sous les premiers tours des +roues, il y eut de chaudes acclamations. + +On saluait à la fois le premier steamer, affrontant les périls de +l'Océan, et le roi des nababs! + +Berry Montalt était entré avec sa compagne sous la tente de cachemire +qui occupait l'arrière de _l'Érèbe_. Le navire s'ébranla. On aperçut +durant quelques instants encore la noire crinière de fumée, déroulant +au soleil ses masses changeantes, puis tout disparut dans la direction +de Greenwich. + +Londres était veuf de son nabab cher, et retombait en proie à lord +Chesterfield, au marquis de Waterford et à tous ces pauvres seigneurs +qui se damnent, depuis des siècles, avec une tristesse héroïque, +rossant le guet toujours, arrachant les marteaux des portes, ne se +lassant jamais de boxer les porteurs de charbon et de boire en bâillant +des tonneaux de xérès. + + * * * * * + +Il y avait quarante-huit heures que les matelots de _l'Érèbe_ avaient +perdu de vue les tours jumelles de Westminster; aucun accident +n'avait signalé jusqu'alors le voyage; malgré les hésitations de +manœuvres inséparables d'un premier essai, tout donnait à croire que +la traversée serait complétement heureuse, et que _l'Érèbe_ triomphant +ferait le lendemain son entrée solennelle dans le port de Bordeaux. + +La mer, calme et belle, semblait sourire à cet hôte nouveau qui venait +tenter ses hasards. Les trois quarts des matelots étaient oisifs, et +employaient leur temps à causer du nabab. + +Tout ce que nous venons de dire était raconté par les plus savants +avec force addition et variantes. Les marins de tous les pays sont +d'intrépides romanciers. La vie de Montalt, déjà si étrange en +réalité, prenait, en passant par leur bouche, une couleur tout à fait +surnaturelle. + +Et plus l'histoire gagnait en merveilles, plus les regards des +matelots, sans cesse attachés sur Montalt, devenaient curieux et +timides. + +Il y avait pour eux, autour de son mâle visage au repos, comme une +auréole fantastique. Dans la pensée d'une réunion de marins, un tel +être ne pouvait pas rester sans influence sur le sort du bâtiment qui +le portait. + +Les uns croyaient fermement que Berry Montalt était le bonheur du +marin; les autres hochaient la tête en glissant une œillade +craintive vers les deux noirs enfants de Madagascar et disaient: + +—Que Dieu nous protége!... + +Un seul matelot sur le pont de _l'Érèbe_ restait complétement en dehors +de ces préoccupations. C'était le jeune marin à la longue chevelure, +qui se tenait toujours à l'écart, appuyé contre le bastingage. +Il ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui, et sans le +tressaillement douloureux qui agitait parfois le bas de sa figure pâle, +on aurait pu croire que le sommeil l'avait surpris. + +Aux matelots qui prenaient le soin d'arranger sa vie en naïve épopée, +Berry Montalt n'avait pas accordé un coup d'œil; mais son regard +était tombé deux ou trois fois, par aventure, sur le jeune marin qui ne +s'occupait point de lui. + +Il fallait assurément quelque chose de plus grave pour déranger la +paresseuse rêverie du nabab; néanmoins, une fois, au moment où il +regardait le jeune matelot, celui-ci avait rejeté en arrière son +épaisse chevelure, découvrant tout à coup les traits pâles et tristes +de son visage. + +L'œil de Montalt s'était un instant animé, et une nuance d'intérêt +s'était fait jour sous sa nonchalante insouciance. + +Ce visage inconnu faisait-il renaître en lui un lointain souvenir? + +Le soleil se couchait parmi les vapeurs rosées de l'horizon; l'air +était tiède, le ciel limpide. L'œil de Montalt se perdit bientôt de +nouveau dans le vide. + +On avait doublé Ouessant, et l'île de Molène montrait, au sud-est, sa +côte rocheuse. Le nabab repoussa le tuyau de sa pipe et fit un geste de +fatigue. + +—C'est long!... murmura-t-il en se parlant à lui-même; et il n'y a +rien au bout du voyage!... + +Sa tête s'enfonça dans l'édredon des coussins, et ses yeux se fermèrent. + +—Seïd!... dit-il. + +Le noir qui tenait l'éventail se dressa sur ses pieds et demeura +immobile aux côtés de son maître. + +—Va me chercher Mirze, reprit le nabab sans ouvrir les yeux. + +Seïd s'élança vers l'escalier conduisant aux cabines. + +Ses pieds nus effleuraient à peine le parquet brillant du pont. + +Au moment où il atteignait l'écoutille, la voix du nabab s'éleva de +nouveau. + +—Seïd!... + +Le noir revint, docile. + +Montalt murmurait: + +—Que lui dirai-je?... Je ne l'aime pas... Oh! ceux qu'on nomme les +malheureux ont un désir, au moins, et parfois une espérance!... + +Il y avait autour de ses lèvres un sourire amer. + +Les matelots disaient: + +—C'est trop heureux!... ça ne sait pas ce que ça veut!... + +—Rien!... poursuivait Montalt, c'est la vie!... et qu'y a-t-il après +la mort?... + +Il rouvrit les yeux et vit Seïd qui attendait ses ordres. + +—Appelle le capitaine, dit-il. + +Seïd obéit silencieusement comme toujours. + +Le capitaine s'avança le chapeau à la main. + +—Où sommes-nous? demanda Montalt. + +—Sur la côte du Finistère, s'il plaît à Votre Seigneurie, milord, +répondit l'Anglais avec respect. + +—La Bretagne!... gronda Montalt; encore la Bretagne!... Nous verrons +donc toujours ce haïssable pays!... + +Le capitaine était un bon vivant, un de ces Anglais doux, patients, +flegmatiques, entêtés, qui se rencontrent parfois, et dont le commerce +facile contraste avec la repoussante humeur du Saxon de sang pur. Il +n'était pas fâché de causer un peu avec son passager millionnaire. + +—Avec la permission de Votre Seigneurie, répondit-il, nous verrons les +côtes de Bretagne jusqu'à la nuit, qui ne tardera pas à tomber... +et demain nous entrerons dans la rivière de Bordeaux. + +—C'est long!... dit Montalt. + +—Pas trop!... surtout pour Votre Seigneurie qui a fait le tour de +l'Afrique!... Mais ce n'est pas commun, milord, de trouver des gens +qui s'ennuient à regarder les côtes du Finistère! Voilà dix ans que +je fais la traversée de Londres à Bordeaux deux fois par semaine, +sur les anciens paquebots à voiles, et j'ai toujours vu les +_gentlemen_ s'extasier sur la beauté du paysage. Mais milord a +peut-être ses raisons pour ne pas aimer la Bretagne... + +Montalt se souleva sur le coude; ses sourcils s'étaient froncés. + +—La Bretagne!... répéta-t-il, la Bretagne!... Il y a des choses qu'on +déteste sans les connaître... Il me tarde de ne plus voir cette côte +grise et aride que ne peuvent égayer le ciel bleu et le beau soleil... + +Il jeta vers le rivage un regard où il y avait une véritable haine; +puis ses yeux se tournèrent vers la haute mer. + +—Tout ça dépend des goûts, murmura philosophiquement l'Anglais; moi la +Normandie, la Bretagne, la Vendée, la Guienne... ça m'est égal. + +En changeant de direction, l'œil du nabab avait rencontré le +jeune matelot, toujours immobile à la même place. + +—Qu'est-ce que c'est que cet enfant-là?... demanda-t-il. + +—C'est le Breton, répondit le capitaine. + +Les sourcils de Montalt se froncèrent davantage. + +—Encore!... s'écria-t-il; c'est bien cela! on les trouve partout... +comme les juifs qui ont renié Dieu! + +—Décidément, milord n'aime pas la Bretagne, dit le capitaine... La +barre à tribord, toi!... ajouta-t-il en s'adressant au timonier, et +vous autres, chauffez!... Milord, nous allons gagner un peu au large +pour faire plaisir à Votre Seigneurie... Voici la brume qui s'élève du +côté de la terre... dans vingt minutes, nous ne verrons plus que le +ciel et l'eau. + +On entendit grincer les gonds du gouvernail, et la cheminée vomit une +vapeur plus noire. Le navire, changeant de direction, mit le cap sur la +haute mer. + +Mais, au moment où il s'élançait dans cette ligne nouvelle, un fort +craquement se fit entendre sous la hanche droite du navire, et chacun, +sur le pont, éprouva une brusque secousse. Presque au même instant, +_l'Érèbe_ tourna sur lui-même avec rapidité. La roue de gauche, +mue par une vapeur plus intense, faisait jaillir l'eau écumante, mais +la roue de droite ne fonctionnait plus. + +_L'Érèbe_ avait touché contre un de ces nombreux écueils à fleur d'eau +qui défendent les abords d'Ouessant. + +—_Stop!_... cria le capitaine sans trop s'émouvoir. + +La vapeur siffla dans la soupape, et _l'Érèbe_ cessa de tourner. + +—Qu'y a-t-il donc?... demanda Montalt. + +—S'il plaît à Votre Seigneurie, répondit l'Anglais tranquillement, il +y a que nous ne battons plus que d'une aile... Notre roue de tribord +est brisée... et nous allons être forcés, j'en suis désolé pour vous, +milord, de relâcher dans le port de Brest. + +—Je m'y oppose!... dit sèchement Montalt. + +L'Anglais salua. + +—Milord, répliqua-t-il humblement, le navire est à ma garde... et +c'est en virant de bord pour complaire à Votre Seigneurie... + +—Jamais je ne mettrai le pied sur cette terre maudite, interrompit +Montalt dont le front pâlissait sous le bronze de sa peau; jamais, +vivant!... jamais! + +Il y avait sur son visage, tout à l'heure si froid, une émotion +extraordinaire. + +—Milord!... voulut dire le capitaine. + +Montalt l'interrompit encore. + +—Moi, toucher le sol de la Bretagne! reprit-il avec une exaltation +croissante; moi!... moi!... Vous ne savez donc pas?... Je suis l'ennemi +de tout ce qui porte un nom breton... Un Breton!... est-ce un homme?... +Moi qui jette l'or à pleines mains, je verrais un Breton me demander +l'aumône à genoux, sans lui donner un morceau de pain!... Là!... +là!... tenez... sous mes yeux!... ajouta-t-il en montrant la mer avec +un geste d'une énergie terrible, je verrais un Breton périr... périr, +entendez-vous?... et je ne lui tendrais pas la main!... + +Le capitaine regardait Montalt avec étonnement. Aux yeux des hommes +froids, ces colères soudaines dont le motif ne se devine point sont une +grande preuve de faiblesse. + +Le capitaine se tourna vers le groupe des marins qui attendaient, +indécis, auprès de la machine, muette maintenant et immobile. + +—Bordez les voiles! dit-il. Il y a un mois, milord, ajouta-t-il, si +vous m'aviez fait l'honneur de prendre mon ancien paquebot, je vous +aurais assuré de grand cœur contre toutes ces misères... mais on +veut inventer toujours et faire mieux que le bien!... _L'Érèbe_ +est un bateau à vapeur... Malgré tout le désir que j'ai de vous montrer +mon respect, je ne peux pas le mener sous voiles jusqu'à Bordeaux. + +Les yeux noirs du nabab n'avaient plus déjà cet ardent éclat qui +naguère illuminait sa prunelle; ce puissant courroux, qui semblait +devoir briser tout obstacle, tombait peu à peu et s'affaissait sous le +poids de sa paresse. + +—Quand j'ai mis le pied sur votre pont, dit-il pourtant, vous m'avez +affirmé que j'y étais le maître... Jusqu'à cette heure, je n'ai rien +ordonné. + +—Milord, répliqua l'Anglais, je réponds devant Dieu de votre vie et de +celle de mes hommes. + +Les deux noirs écoutaient et regardaient. Leurs sombres visages +disaient naïvement la surprise qu'ils éprouvaient à voir une créature +humaine résister à leur maître. + +Le nabab avait remis sa tête sur les coussins. + +—Si je vous donnais mille livres, murmura-t-il, iriez-vous tout droit +à Bordeaux?... + +—Mille livres! répéta l'Anglais; quand la peste serait sur les côtes +de Bretagne, on n'en ferait pas davantage!... + +—Deux mille livres, dit le nabab qui ferma ses yeux à demi. + +—Impossible! milord. + +Les sourcils de Montalt se rapprochèrent légèrement. Ce fut tout. +Il donna congé au capitaine d'un geste insouciant et ennuyé. Puis, +il ferma tout à fait les yeux, et demanda sa pipe. Un nuage odorant +s'éleva bientôt sous les tentures de cachemire, et, quelques secondes +après, le nabab semblait replongé dans son indolence habituelle. + +Les deux noirs étaient là, l'œil au guet, prêts à deviner sa moindre +fantaisie. Seïd soutenait la pipe d'ambre, tandis que son camarade +agitait doucement les plumes flexibles de l'éventail. + +Impossible de se figurer un degré plus absolu de mollesse. A voir +cet homme, on songeait au somnolent égoïsme de la Sybaris antique. +L'apathie du corps et de la pensée étendait comme un voile lourd sur sa +noble beauté. Il eût fallu la foudre pour l'éveiller de cet accablant +sommeil. On devait se dire que tout était mort en lui, et qu'il aurait +vu sans bouger ni s'évanouir la fin du monde. + +Tout était mort, excepté cette haine bizarre contre un pays inconnu: la +Bretagne... + +Depuis qu'il avait touché la terre d'Europe, son front basané ne +s'était rougi qu'une fois: c'était à l'idée de mettre le pied sur cette +côte de Bretagne! + +Était-ce une folie? Et Dieu châtiait-il ainsi cette fière nature +qui semblait s'anéantir dans l'inertie, après avoir sans doute usé +toutes les délices, épuisé toutes les ivresses?... + +La brume tombait. Les gens d'Ouessant n'avaient pu voir la métamorphose +qui changeait le brillant steamer en une pauvre barque à voiles. +_L'Érèbe_ louvoyait avec lenteur parmi les écueils et les courants qui +sont à l'ouest de Molène. Il gouvernait de son mieux vers la rade de +Brest. + +Le soleil s'était couché au loin dans la haute mer. + +La nuit venait. Il n'y avait point de lune au ciel resplendissant +d'étoiles. + +Montalt, perdu dans un demi-sommeil, voyait glisser autour de lui les +matelots comme autant d'ombres silencieuses. + +Tout à coup il lui sembla qu'une de ces ombres se dressait au-dessus +des autres, à tribord, pour disparaître bientôt dans la nuit. + +La mer rendit un bruit sourd. + +En même temps un cri s'éleva: + +—Un homme à la mer! + +D'autres disaient: + +—Le Breton!... c'est le Breton!... + +Montalt était sur ses pieds. C'eût été merveille pour ceux qui +l'avaient vu naguère annihilé, pour ainsi dire, dans sa précédente +inertie, d'admirer maintenant l'élastique vigueur de sa taille. + +On eût dit un de ces beaux lions du désert qui, s'éveillant tout à coup +de leur superbe paresse, s'élancent d'un seul bond, franchissant des +espaces énormes... + +Avant que le capitaine eût donné les ordres usités en pareil cas, le +pied de Montalt touchait du premier saut la barre de fer du bastingage, +et, l'instant d'après, il disparaissait sous les vagues. + +En même temps que le bruit de sa chute, on entendit deux bruits +pareils: c'étaient Seïd et son noir compagnon qui venaient de plonger à +leur tour. + +Par le calme qu'il faisait, on n'avait pas eu de peine à rendre le +navire stationnaire. Deux minutes s'étaient à peine écoulées que +Montalt, aidé de ses noirs, ramenait le jeune matelot breton, qui +n'avait pas même perdu connaissance. + +Le capitaine tendit la main à Montalt pour l'aider à remonter sur le +pont. Il y avait sur les traits du brave Anglais une véritable émotion. + +—Milord, voulut-il dire, Votre Seigneurie a-t-elle honte de son +cœur généreux et noble?... Vous disiez tout à l'heure... + +Montalt lui imposa silence d'un geste brusque et froid, puis il se +dirigea vers sa cabine en donnant l'ordre qu'on lui amenât le jeune +matelot. + +On avait décoré avec un luxe exquis l'appartement que devait occuper le +nabab durant la traversée. Au milieu d'un petit salon, parfumé selon la +coutume asiatique, et tendu de soie du haut en bas, comme ces coffrets +mignons destinés à renfermer les objets précieux, il y avait une femme +jeune et belle, couchée, elle aussi, sur des coussins, et qui semblait +rêver tristement. A l'entrée de Montalt, elle appela sur ses lèvres un +sourire qui, malgré elle, s'imprégna de mélancolie. + +—Enfin!... murmura-t-elle; je ne vous ai pas vu de tout le jour, +Berry!... et je suis bien malheureuse quand je ne vous vois pas. + +Montalt la baisa au front, et au moment où la jeune femme rougissait de +plaisir, il dit froidement: + +—Je veux être seul, Mirze, laissez-moi. + +La pauvre Mirze courba la tête et se retira, obéissante. + +Seïd introduisait en ce moment le jeune matelot breton. + +Celui-ci avait rejeté en arrière les mèches mouillées de sa chevelure. +On découvrait maintenant son visage qui annonçait une grande +jeunesse, bien qu'il fût amaigri déjà et pâli par la souffrance. + +C'était une physionomie pensive et hautaine où se devinait un cœur +droit, mais défiant, et comme une sauvage ignorance de la vie. + +—Monsieur, lui dit Montalt après avoir éloigné son noir du geste, +répondez-moi franchement ou ne répondez pas du tout... c'est par +l'effet de votre volonté que vous êtes tombé à la mer? + +—Oui..., répliqua le Breton qui tenait la tête haute et les yeux +baissés. + +Montalt le considérait avec une attention croissante et son regard +arrivait à exprimer un degré d'intérêt extraordinaire. On eût dit que +tout au fond de son âme engourdie de vifs souvenirs s'éveillaient. + +—Vous êtes bien jeune, reprit-il, pour être fatigué déjà de la vie. + +—J'ai plus de vingt ans, répliqua le matelot. + +—Vingt ans!... murmura Montalt comme si ces mots se rapportaient à +lui-même dans le passé. + +Puis il ajouta: + +—Pourquoi vouliez-vous mourir? + +Le Breton garda le silence. + +—Est-ce parce que vous êtes pauvre? poursuivit Montalt dont la +voix s'adoucissait jusqu'à devenir paternelle. + +La joue du jeune matelot se couvrit de rougeur. + +—Vous m'avez sauvé la vie..., dit-il comme pour excuser auprès de +lui-même ce que pouvait avoir de blessant cet interrogatoire. + +Ses yeux ne se relevèrent point, mais sa physionomie était un livre +ouvert où s'écrivait lisiblement sa pensée. + +Comme Montalt ne répétait point sa question, il répondit enfin à voix +basse: + +—On ne se tue pas pour cela!... + +—C'est vrai, dit Montalt. Mais pourquoi?... + +La tête du jeune matelot s'inclina sur sa poitrine. + +Montalt attendit un instant; puis il poursuivit encore: + +—Vous êtes Breton? + +—Oui. + +—On dit que les Bretons aiment leur pays, et voilà bien peu de temps +que la France est en paix avec l'Angleterre... Comment se fait-il que +vous soyez sur un navire anglais? + +Cette fois, le matelot répondit sans hésiter: + +—Quand je quittai mon père, ce fut pour servir le roi... On me +fit novice à bord d'une frégate... Un des officiers m'insulta un jour +dans le port de Brest... je le tuai. + +—En duel? + +—Je suis gentilhomme. + +Le sourire amical du nabab eut une légère nuance d'amertume. + +—Ah!... fit-il, vous êtes gentilhomme!... Moi je ne le suis pas!... +Et serait-ce le remords d'avoir commis un meurtre qui vous poussait au +suicide? + +Le Breton secoua la tête. + +—Vous ne voulez pas vous confier à moi? reprit Montalt; c'est votre +droit... le mien est de vous parler comme un père... Je n'aime ni votre +race ni votre caste, jeune homme... mais votre figure est comme le +miroir d'un brave cœur... vous me plaisez... A votre âge un malheur, +si grand qu'il soit, ne peut être sans remède... Il faut que vous me +promettiez de vivre. + +Le Breton releva sur Montalt son regard où il y avait encore un peu de +défiance farouche et beaucoup de gratitude. + +—Depuis que j'ai quitté mon pauvre vieux père, murmura-t-il, je n'ai +trouvé partout qu'indifférence et dureté... Merci, milord... je me +souviendrai de vous et je prierai pour vous... Quant à la promesse +que vous me demandez, je me la suis déjà faite à moi-même... Se tuer +est, dit-on, l'acte d'un lâche et d'un impie... je suis chrétien et +j'ai du cœur! + +Montalt avança involontairement sa main que le jeune matelot toucha +avec respect. + +Il y eut un silence. L'émotion qui était sur le visage du nabab +s'effaçait peu à peu pour faire place à cette nonchalante froideur de +l'homme qui ne croit plus et qui n'espère plus. + +—J'avais vingt ans aussi..., murmura-t-il enfin sans savoir que ses +paroles étaient entendues; je souffrais tant! je pensai à mourir... +Mais, moi aussi, j'étais chrétien et brave!... + +—Oh! s'écria le matelot avec effusion, je répondrais devant Dieu que +vous êtes encore l'un et l'autre!... + +Le regard que lui jeta Montalt glaça son effusion, et le fit presque +repentir de ses paroles. + +—Le suis-je?... prononça le nabab d'un ton sec et froid qui semblait +couvrir un découragement profond. + +Puis changeant d'accent avec brusquerie, il demanda tout à coup: + +—Comment vous nommez-vous? + +—Vincent. + +—Vincent qui?... + +Tout à l'heure, le jeune matelot aurait répondu peut-être, mais le +regard de Montalt lui avait rendu son ombrageuse défiance. + +—Je suis le premier de ma famille, dit-il, qui ait servi l'étranger... +j'aurais honte de prononcer ici le nom de mon père. + +Le nabab étouffa un bâillement, et ses yeux prirent cette expression de +lassitude ennuyée qui semblait leur être devenue naturelle. + +—Monsieur, dit-il, chacun est libre de placer comme il l'entend sa +confiance... Excusez-moi si je vous adresse une dernière question... +Puis-je faire quelque chose pour vous? + +Ceci était dit d'un ton très-froid, qui eût amené un refus sur la lèvre +de tout homme d'une fierté même ordinaire. Pourtant le jeune matelot, +dont la figure annonçait tant de hauteur, hésita un instant. Quand il +prit enfin la parole, ce ne fut pas pour refuser. + +—Milord..., balbutia-t-il le rouge au front et les yeux fixés au +plancher de la cabine, le capitaine m'a compté six livres sterling +pour mes services durant la traversée de Londres à Bordeaux et +retour... j'ai entendu dire que le bâtiment allait relâcher dans le +port de Brest... Si je pouvais rendre les six livres au capitaine, je +retournerais dans mon pays, que je n'aurais pas dû quitter peut-être, +et où j'ai laissé tout ce que j'aime au monde... + +Le nabab retrouva son sourire et tendit une bourse à Vincent avec +toutes les marques d'une franche satisfaction. + +—A la bonne heure! murmura-t-il. + +Vincent, dont la rougeur devenait de plus en plus épaisse, prit la +bourse qui contenait une trentaine de souverains, et fit glisser dans +sa main six pièces d'or. + +—Si vous voulez me dire où vous allez, murmura-t-il, j'acquitterai +cette dette le plus tôt possible. + +Montalt fronça le sourcil. + +Et comme Vincent lui tendait toujours le restant de la bourse, il +s'écria en frappant du pied: + +—Ne pouvez-vous prendre le tout?... + +—Si vous le permettez, dit Vincent, je prendrai encore une livre pour +le voyage. + +—Le tout!... le tout!... le tout!... répéta par trois fois le nabab +avec colère. + +—Non..., dit Vincent qui posa la bourse sur une table; je ne pourrais +pas vous le rendre. + +Montalt saisit la bourse avec violence et la lança dans la mer à +travers le carreau d'un sabord. + +—Ah!... fit-il amèrement, vous êtes un Breton et vous êtes un +gentilhomme, M. Vincent!... c'est bien cela, pardieu!... et je vous +reconnais, quoique j'aie eu la chance de ne pas rencontrer un seul +de vos pareils durant de longues années!... + +—Milord..., voulut dire le jeune matelot, étonné de ce courroux dont +il ne devinait point la cause. + +Montalt s'était levé et parcourait la cabine à grands pas. + +—C'est bien cela!... répétait-il, pas de cœur!... pas de +cœur!... Quand un ami les interroge, le silence... est leur suprême +vertu; c'est cet orgueil hébété qui ne veut rien devoir, même à un +sauveur!... + +Il se jeta sur un divan à l'autre bout de la cabine. Vincent resta, +lui, immobile et stupéfait à la même place. + +Les fantasques colères de cet homme bizarre s'allumaient et +s'éteignaient avec une rapidité pareille. Avant que Vincent fût +revenu de sa surprise, le visage du nabab avait repris sa nonchalante +indifférence. + +Il s'étendit mollement sur son divan, et reprit au bout de quelques +secondes: + +—M. Vincent, nous n'avons plus rien à nous dire... je vous souhaite +beaucoup de bonheur. + +Bien qu'il fût difficile de trouver une forme de congé moins ambiguë, +le jeune matelot ne bougea pas. Il s'était fait en lui, durant cette +dernière minute, un travail rapide, et son cœur honnête lui +avait expliqué le courroux de Montalt. + +—Milord, répliqua-t-il en surmontant son embarras, il se peut que vous +n'ayez plus rien à me dire, mais moi je ne suis pas dans le même cas... +j'ai compris que mon silence était de l'ingratitude... + +—Je vous déclare, M. Vincent, interrompit Montalt, que je n'ai aucune +espèce d'envie d'entendre votre histoire. + +Il fallait du courage pour passer outre. + +Vincent franchit à pas lents la distance qui le séparait du nabab, et +prit sa main avec une respectueuse hardiesse. + +—Vous m'avez fait un reproche cruel, dit-il doucement; c'est pour moi +que je vous prie de m'entendre... Je crois que vous avez rencontré +des hommes mauvais en votre vie, milord... Au moins, si vous vous +souvenez de moi, vous direz qu'il est en Bretagne un cœur confiant +et reconnaissant... + +—Orgueil!... pensa tout haut Montalt dont la voix était pourtant +radoucie; dites ce que vous voudrez, je vous écoute. + +Le jeune matelot se recueillit un instant; et à mesure qu'il faisait +retour vers le passé, un nuage de douleur profonde venait voiler son +regard. + +—Nous sommes une famille autrefois puissante en Bretagne, dit-il; +son nom est désormais tout ce que je vous cacherai, milord... La +branche aînée de cette famille est restée riche, quoique bien déchue... +La branche cadette, dont je suis, est indigente jusqu'à manger le pain +des autres... + +Montalt renversa sa tête sur les coussins et ferma les yeux, suivant sa +coutume. Vincent avait pris la résolution d'expier sa faute prétendue +et d'aller jusqu'au bout. + +—Mes sœurs, mon père et moi, poursuivit-il, nous habitions le +manoir de mon cousin germain, que j'appelais mon oncle à cause de la +différence d'âge... Il était bon pour nous, et mon père nous disait +sans cesse de l'aimer. + +«Mon oncle a une fille qu'on nomme Blanche... Avant de savoir ce que +c'est que l'amour, je l'aimais...» + +—Une idylle bretonne! grommela le nabab avec humeur. + +—Je l'aimais..., continua Vincent qui parut ne point prendre garde à +l'interruption; je ne sais pas si vous avez aimé ainsi en votre vie, +milord... Moi je n'avais qu'une pensée la nuit et le jour... Sais-je +ce que j'aurais fait pour elle?... Quand elle était triste, la pauvre +enfant, mon cœur saignait... Quand elle souriait, je sentais +dans mon âme la joie que les bienheureux doivent avoir au ciel!... + +«Je n'espérais guère, car Blanche était l'unique héritière des biens de +la famille, tandis que moi je n'avais rien... Je ne me demandais jamais +ce que serait l'avenir. Je la voyais: j'étais heureux... + +«Eussé-je possédé tous les trésors du monde, je n'aurais peut-être pas +espéré davantage. Il y avait tant de respect dans mon amour! C'était +d'en bas toujours que je la contemplais, comme on adore les anges de +Dieu...» + +Vincent avait la tête penchée sur sa poitrine. Sa voix tremblait et ses +yeux étaient humides... + +Ce n'était plus de l'ennui qui était sur le visage de Montalt. Une +amère pensée plissait son front, et le récit de Vincent lui causait +évidemment une sensation pénible. + +Le jeune matelot passa le revers de sa main sur son front où perlaient +quelques gouttes de sueur. + +—Je ne peux pas vous dire, moi, milord, reprit-il avec une sorte de +brusquerie, tout ce qu'il y avait de respect timide au fond de mon +cœur!... La regarder seulement me semblait de l'audace... et quand +je me voyais dans mes rêves effleurer sa douce main d'un baiser, +j'avais du froid dans les veines comme à la pensée d'un crime. + +«Oh! il a fallu que Dieu me prît ma raison!... J'étais fou!... plus fou +mille fois que les malheureux qu'on enchaîne à leur grabat derrière des +grilles de fer!...» + +Le nabab écoutait maintenant avec une attention croissante. + +Vincent, au contraire, hésitait à poursuivre. Après s'être arrêté un +instant, il reprit néanmoins avec lenteur et en faisant sur lui-même un +visible effort. + +«Un jour, on donnait fête au manoir... il y a de cela bientôt six +mois... C'était une de ces belles journées qui devancent la saison, et +qui prêtent de brûlants rayons au soleil du printemps. + +«L'atmosphère était tiède; pas un souffle d'air n'agitait la verdure +naissante. + +«J'étais malade depuis plusieurs semaines, et chaque nuit je +tremblais de cette fièvre tenace qui semble s'exhaler de nos marais +d'Ille-et-Vilaine...» + +—Ah!... fit Montalt; vous êtes d'Ille-et-Vilaine? + +—Oui. Ce jour-là, je me souviens que je souffrais davantage... A +table, j'avais peine à me tenir droit sur mon siége. + +«—Allons, Vincent, me dit mon oncle, on n'apporte pas ainsi un +visage d'hôpital parmi de joyeux convives!... Buvez comme un homme, ou +allez vous mettre au lit!... + +«Je fus sur le point de me retirer, mais Blanche était en face de moi, +à côté de sa mère; elle souffrait, elle aussi, d'un mal pareil au mien; +son angélique visage avait comme un voile de pâleur... Mon Dieu! si +vous saviez comme elle était belle!... + +«Je restai: pouvais-je me priver volontairement de sa vue? Et, pour +avoir le droit de rester, je tendis mon verre, et je bus plus souvent +que de coutume. + +«Quand on se leva de table, il y avait une brume mouvante au-devant de +mes yeux, et je voyais les objets tourner confusément autour de moi. + +«Le jour baissait. Je sortis de la maison, et j'errai durant une heure +dans les allées du jardin. + +«Je fuyais la foule. Ma tête brûlait, mon cerveau s'emplissait de rêves +insensés, de rêves comme je n'en avais jamais eu avant ce jour, comme +je n'en ai jamais eu depuis... + +«Les hôtes de mon oncle causaient et jouaient le long des charmilles. +Quand j'entendais le bruit de leurs voix, je m'éloignais, parce que +leur gaieté me blessait le cœur. + +«Il y avait, à l'extrémité la plus reculée du jardin de mon oncle, +un berceau épais où Blanche aimait à se retirer durant la chaleur du +jour. + +«Bien souvent, je passais de longues heures à contempler sa belle +rêverie à travers les branches de la charmille. + +«D'instinct et sans le savoir, je m'étais dirigé vers ce berceau. + +«La nuit était sombre et lourde. Quand j'arrivai au seuil de la chambre +de verdure, je vis une forme blanche étendue sur le banc de gazon qui +en occupait le centre...» + +Le jeune matelot s'arrêta encore. Les paroles tombaient une à une et +comme brisées de sa lèvre pâle. + +Une chose étrange, c'est que le nabab semblait lutter avec lui +d'émotion profonde. Sous le masque de bronze qui couvrait son visage, +Montalt était d'une pâleur livide. + +Pendant le silence qui se fit, on eût pu entendre sa respiration +pénible et oppressée. + +Quand Vincent reprit la parole, sa voix sourde et voilée arrivait à +peine jusqu'aux oreilles de Montalt. + +—Il n'y avait en moi ni raisonnement ni pensée, dit-il; j'entrai dans +le berceau; je m'agenouillai auprès de Blanche endormie et je l'adorai +silencieusement, comme on adore Dieu. + +«J'entendais, tout près de mon oreille, son souffle égal et doux; +je comptais les battements de son cœur... + +«Les instants s'écoulèrent. La nuit avançait. Les voix rieuses des +convives n'arrivaient plus jusqu'à nous. + +«Nous étions seuls, mon sang brûlait mes veines... + +«Blanche dormait toujours, et mes yeux habitués à l'obscurité la +voyaient sourire à son rêve. + +«Je ne sais si mon oreille me trompa. Jamais je ne lui avais dit mon +amour; et pourtant, il me sembla l'entendre prononcer mon nom dans son +sommeil...» + +Vincent tremblait et ses jambes manquaient sous le poids de son +corps. Le nabab demeurait immobile, mais de grosses gouttes de sueur +sillonnaient son front et ses tempes. + +Vincent n'y prenait point garde. + +«—Le démon!... le démon!... murmura-t-il avec égarement; le démon prit +mon âme!... Dieu m'abandonna... je me levai... mes lèvres touchèrent +les lèvres de Blanche... + +«Blanche dormait toujours... + +«Oh! pourquoi la foudre ne m'a-t-elle pas frappé en ce moment? + +«La pauvre enfant s'éveilla entre mes bras qui la pressaient +avec délire. Elle poussa un grand cri. Le remords avait déjà remplacé +l'ivresse... moi, je m'enfuis comme un criminel... + +«Toute la nuit j'errai dans la campagne. L'enfer était au fond de mon +cœur...» + +Montalt ne bougeait pas, mais son visage peignait une indicible torture. + +Il n'écoutait plus le jeune matelot, qui achevait sa confession d'une +voix navrée. + +«—Je la revis le lendemain, disait-il; les anges ne devinent point +le mal... elle ne m'avait pas reconnu... elle ne savait pas... elle +souriait!...» + +Vincent se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot déchira sa +poitrine. + +Il y eut un long silence. + +Tout à coup le jeune matelot sentit une main de fer qui étreignait son +bras; il laissa retomber ses deux mains, croisées au-devant des yeux, +et vit la haute taille du nabab debout et immobile auprès de lui. + +Montalt était si pâle qu'on eût dit un fantôme. Un sourire plein +d'amertume et de douleur relevait les coins de sa lèvre. On lisait dans +son regard une sorte de folie froide et poignante. + +—Où donc avez-vous appris cette histoire?... demanda-t-il d'une voix +basse et saccadée. + +Vincent ouvrit de grands yeux étonnés. + +—Répondez-moi!... répondez-moi!... dit le nabab en secouant son +bras avec une violence terrible; saviez-vous à quoi vous vous exposiez +en venant jusque chez moi me dire que je suis un lâche et un infâme?... + +—Vous!... balbutia Vincent stupéfait. + +—Moi!... moi!... répéta Montalt avec force. + +Puis sa voix faiblit, épuisée, tandis qu'il ajoutait: + +—Tout cela est vrai!... tout cela est bien vrai!... elle était plus +belle que les anges!... et le démon me frappa de folie... Mais n'ai-je +donc pas encore assez souffert pour expier mon crime?... + +Vincent croyait rêver; plus il s'efforçait de comprendre, plus la nuit +se faisait épaisse dans son esprit. + +Montalt lui lâcha le bras tout à coup, et se laissa tomber anéanti sur +son divan. + +Il resta là sans mouvement pendant plus d'une minute; puis il +tressaillit comme on fait à un brusque réveil. + +—Laissez-moi!... dit-il à Vincent. + +Le jeune marin s'éloigna aussitôt. + +Quand il fut parti, Montalt mit ses deux mains sur son cœur qui +défaillait; un gémissement sourd sortit de sa poitrine. + +Puis il fit un effort pour se lever, et gagna en chancelant un meuble +de forme étrangère, qu'il ouvrit à l'aide d'une petite clef +suspendue à son cou par une chaîne d'or. + +Il prit une boîte un peu plus large que la main, dont le couvercle +disparaissait sous une garniture de diamants d'une eau éblouissante. + +Ses doigts tremblaient, tandis qu'il hésitait à soulever le couvercle +de la boîte. + +Quiconque eût assisté à cette scène solitaire, se fût demandé quel +trésor était assez précieux pour mériter une semblable enveloppe. + +Car il y avait plusieurs millions sur le couvercle de cette boîte. + +Montalt l'ouvrit enfin: elle ne contenait qu'une boucle de cheveux +blonds, fins et doux comme des cheveux d'enfant ou de jeune fille. + +Les traits de Montalt peignaient un recueillement grave et profond. Il +contempla durant plus d'une minute la boucle de cheveux. Une sorte de +religieuse extase l'absorbait... + +Ses paupières battirent. Un nom murmuré doucement s'échappa de ses +lèvres, un nom de femme... + +Il tomba sur ses genoux, et deux larmes roulèrent le long de sa joue. + + + + +II + +LA FÊTE. + + +Trois ans s'étaient écoulés depuis ce soir d'orage où le jeune M. +Robert de Blois et son écuyer Blaise avaient franchi pour la première +fois le seuil du manoir de Penhoël. + +La nuit tombait. Le marais cachait déjà sa vaste pelouse coupée çà et +là par quelques ruisseaux paisibles. A la place même où nous avons vu +le bac de Benoît Haligan traîné par l'inondation furieuse, les maigres +troupeaux de Glénac paissaient tranquillement l'herbe parfumée. + +La rivière de l'Oust coulait silencieuse entre les deux collines +au passage de Port-Corbeau. Le ciel était noir. La nuit venait, pesante +et chaude, après une étouffante journée. + +A mesure que l'ombre devenait plus épaisse, on voyait s'allumer des +lueurs le long de ce cordon de petites montagnes qui font une ceinture +aux marais de Glénac. + +Ces lueurs pouvaient se compter par le nombre des bourgs riverains du +marais. Chaque paroisse avait la sienne. Un étranger, arrivant de Redon +par la route de la Gacilly, aurait pu penser que cinq ou six incendies +s'étaient allumés à la même heure dans tous les villages du canton. + +Mais, pour les gens du pays, ces lointaines lumières n'avaient rien de +sinistre. Elles signifiaient, au contraire, ébattement et bombance; +pour les bons gars, course à l'oie, _papegault_[4], lutte corps à corps +et guerre des fouets; pour les filles, concert solennel et danses sur +la place de la mairie; pour tout le monde, le tonneau de cidre, orné +de fraîches ramées de châtaigniers, mis en perce devant la porte de +l'église. + + [4] Tir au fusil. + +C'était le 25 août 1820. On fêtait la Saint-Louis, en l'honneur du roi +Louis XVIII. + +De tous les feux de joie, le plus beau et le mieux flambant était +sans contredit celui de la paroisse de Glénac, allumé dans l'air de la +métairie de Penhoël, au-dessous du manoir. + +Il y avait au moins cinquante fagots et une douzaine de pétards. René +de Penhoël, maire de Glénac, en personne, y avait mis le feu à l'aide +d'une belle torche bleue fleurdelisée d'argent. La flamme montait +gaiement vers le ciel, éclairant à la fois le manoir neuf, les vieilles +murailles gothiques et la Tour-du-Cadet. + +A l'entour, les paysans riaient, buvaient et dansaient. + +Un peu plus loin, dans les jardins illuminés du manoir, la population +noble et bourgeoise de la contrée, la _société_ avait aussi sa fête. +Penhoël, tout en faisant dresser une table pour les paysans dans l'aire +de sa ferme, avait ouvert ses salons aux gentilshommes du voisinage. Il +y avait eu festin, et le bal allait commencer. + +On ne voyait dans les allées du jardin que robes de soie antiques et +beaux habits campagnards. Le vin de Penhoël était bon; le cidre de la +métairie était excellent; les nobles hôtes du jardin rivalisaient de +belle humeur avec les convives de l'aire, de même que les lampions +prodigués luttaient de clartés vives avec le feu de joie. + +C'était un bon jour pour tout le monde, et l'on n'en était pas à +savoir que le maître de Penhoël faisait bien les choses, quand il s'y +mettait. + +Toutes ces lumières, répandues à profusion au sommet de la côte +où s'élevait le manoir, faisaient contraste avec les ténèbres +environnantes, et jetaient dans une nuit plus profonde les versants +boisés de la colline. + +La pente roide qui descendait au Port-Corbeau était surtout plongée +dans une obscurité complète. + +Le taillis de châtaigniers semblait un grand tapis noir, aux bords +duquel le cours tranquille de l'Oust mettait une étroite frange +d'argent. + +La rampe abrupte faisait ombre au bas de la montagne; nul reflet n'y +arrivait, et c'est à peine si quelques échos lointains des mille bruits +de la fête y descendaient comme un murmure perdu. + +Au milieu de ces ténèbres et de ce silence, on voyait pourtant, à +travers les branches des châtaigniers, une petite lueur rougeâtre, et +l'on entendait de temps en temps comme un cri sourd. + +La lueur et le cri sortaient tous deux de la loge de Benoît Haligan, le +sorcier, dont la porte était grande ouverte. + +C'eût été pitié que de voir, si près de cette joie bruyante, la +scène solitaire et désolée qui avait lieu dans la loge du pauvre +passeur. + +L'intérieur de la cabane était tel que nous l'avons vu dans la première +partie de cette histoire: un grabat entre quatre murailles nues et +humides, auxquelles pendaient çà et là quelques instruments de pêche. + +Mais le grabat semblait plus misérable encore qu'autrefois; les +murailles s'étaient lézardées, et les filets de pêche tombaient en +lambeaux. + +Benoît Haligan paraissait avoir subi l'effet du temps plus cruellement +encore que sa loge ruinée. Il était étendu sur son grabat, hâve comme +un spectre, la bouche béante et les yeux fixes. Son souffle râlait dans +sa gorge, et des gouttes de froide sueur brillaient sur sa joue livide +à travers les poils longs et clair-semés de sa barbe. + +Il ne bougeait pas. Seulement, lorsqu'un pétard détonait au haut de la +montagne, ses lèvres se prenaient à remuer lentement. + +Il murmurait une prière pour les _bleus_ qu'il avait tués sur la lande, +durant les guerres de la chouannerie... + +Il y avait bien des mois que le vieux passeur gisait ainsi sur son +lit de souffrance. Depuis deux années et plus, il n'avait pas mis le +pied sur son bac, dont la clef était maintenant au manoir. Son +agonie, trop longue, avait usé à la fois la compassion et la terreur +superstitieuse des bonnes gens du pays. On ne le craignait plus guère, +bien qu'il passât toujours pour sorcier, et ses voisins avaient oublié +la route de sa cabane. + +Il se mourait tout seul, lentement et tristement. Sans les deux jeunes +filles de l'oncle Jean, Diane et Cyprienne de Penhoël, qui venaient +chaque jour s'asseoir à son chevet, des semaines entières se seraient +écoulées sans qu'un être humain passât le seuil de sa cabane. + +Parfois, à les voir paraître belles et douces comme un rayon de +consolation divine, le passeur retrouvait un sourire. Mais d'autres +fois ses paupières se baissaient et un voile de douleur plus morne +tombait sur son visage. + +Ses traits immobiles prenaient alors comme une expression de pitié. + +Il priait à voix basse, et au milieu de sa prière d'étranges paroles +s'échappaient de ses lèvres. On eût dit qu'il voyait les jeunes filles +déjà mortes dans le même cercueil, car, au lieu de demander à Dieu +leur bonheur en ce monde, il priait pour le repos de leurs âmes durant +l'éternité. + +Et il joignait ses mains amaigries en pronostiquant malheur à tout +ce qui portait le nom de Penhoël. + +Mais le vieux Benoît Haligan était fou depuis bien longtemps; chacun +savait cela. + +Personne n'était sans l'avoir entendu dire plus d'une fois que sa +maladie venait du jeune M. Robert de Blois et de son domestique Blaise. + +Depuis ce soir d'orage où il avait monté dans le bac, pour ne point +abandonner le maître de Penhoël, il ne s'était pas relevé. + +Dieu merci, le maître de Penhoël, qui aurait dû partager le même mal, +se portait à merveille, et jamais on n'avait vu paire d'amis s'entendre +mieux que lui et le jeune M. Robert de Blois. + +On laissait dire l'ancien sorcier, qui se mourait tout bonnement de +vieillesse... + +Assurément, parmi les joyeux danseurs qui se trémoussaient sur la terre +battue de l'aire, personne ne songeait à lui en ce moment. Le feu de +joie brûlait, le cidre coulait: Vivent le roi et les jolies filles! + +Et vive aussi l'absent! car cette fête de Louis n'était pas pour le +roi tout seul. L'aîné de Penhoël se nommait Louis comme le roi, et il +y avait là de vieux paysans qui vidaient leur écuelle à son souvenir, +bien plus souvent qu'en l'honneur de Sa Majesté. + +Devant la porte de la ferme, un groupe de graves métayers, présidé +par le père Géraud, aubergiste de Redon, parlait de M. Louis sans +se lasser, avec ce mélancolique bonheur des gens qui aiment et qui +regrettent. + +Là, pas une voix qui ne fût émue en prononçant le nom de l'aîné de +Penhoël. + +Chacun recueillait ses souvenirs: on rappelait une anecdote cent fois +racontée, un trait de courage, une preuve de bon cœur, une joyeuse +étourderie... + +C'était la Saint-Louis. Ce jour appartenait à Penhoël, bien avant que +le roi de France eût repris son trône. Depuis dix-huit ans que le +jeune monsieur était parti, ce jour était consacré tout entier à son +souvenir. Les vieux marins qui avaient servi sous le commandant, les +anciens compagnons de M. Louis se réunissaient tous les ans pour parler +du bon temps passé. + +Quel fier chasseur! On connaissait le son de sa trompe tout le long +du marais, jusqu'au confluent de l'Oust et de la Villaine. Il courait +mieux que les gars de Saint-Vincent! A la lutte, il faisait plier +les reins des glorieux de Saint-Pern et de Questemberg! C'était lui +qui lançait la barre le plus haut et le plus loin, lui toujours! Au +_papegault_, c'était la balle de son beau fusil qui allait se ficher +sur le clou! + +Et quand il avait gagné le prix de la lutte, le prix de la course, +le prix du tir et encore le prix de la barre, ah! personne n'avait +oublié cela: + +—Tiens, papa Géraud, le mouchoir de cou est pour ta femme! Mathurin, +tu es le plus pauvre, à toi le mouton! + +Et la bourse brodée de laine rouge à l'un; et à l'autre, l'épinglette +d'acier avec ses belles touffes de soie!... + +Oh! le cher jeune monsieur!... + +A mesure qu'on parlait, le groupe devenait plus nombreux. Quelques +ménagères s'approchaient; elles avaient peut-être, elles aussi, leurs +souvenirs. Les jeunes gens venaient écouter les récits des vieillards. +Et quand le père Géraud, l'œil humide et la voix tremblante, levait +son verre à la mémoire de Louis de Penhoël, les jeunes gens demandaient: + +—M. Louis avait-il donc le poignet plus vigoureux que Vincent? le pied +plus alerte, la main plus sûre, le cœur plus généreux?... + +Hélas! Vincent aussi avait quitté la maison de son père. On disait +qu'il était parti pour se faire matelot sur un bâtiment du roi. +Matelot, comme le fils d'un pauvre homme, Vincent, le propre neveu du +commandant de Penhoël! + +On avait beau fermer les yeux et vouloir douter, il y avait comme un +malheur autour de cette famille aimée. René de Penhoël restait bien +au manoir, riche encore et respecté, mais ceux qui avaient connu +l'absent disaient tout bas que la vraie gloire de Penhoël était morte... + +Au moment où l'on avait allumé le feu de joie, les nobles hôtes +du manoir avaient daigné se mêler, suivant la coutume, aux danses +villageoises; puis la fête s'était séparée en deux camps: paysans +et paysannes avaient continué de sauter dans l'aire, tandis que les +cavaliers de bonne maison continuaient le bal avec leurs dames dans un +salon de verdure, ménagé au milieu du jardin. + +Notre ami Blaise, le teint fleuri et la mine imposante, présidait +à la fête villageoise. Tout le monde l'appelait M. Blaise bien +respectueusement; il portait un costume d'apparat qui ressemblait plus +à l'habit d'un homme comme il faut qu'à la livrée d'un domestique. +Tandis qu'il dominait les paysans de l'aire de toute la hauteur de son +importance, son maître, M. Robert de Blois, était, dans le jardin, le +roi du bal. + +Personne, en vérité, ne pouvait lutter avec lui d'élégance et de +belles manières. C'était lui qui donnait les ordres et qui faisait les +honneurs. René de Penhoël ne paraissait point, et personne ne songeait +à s'en inquiéter. + +M. de Blois était là; pouvait-on souhaiter un autre amphitryon? Il se +multipliait; il se montrait gracieux pour tous et pour toutes. Il +était si bien l'ami de la maison qu'aisément on eût pu l'en croire le +maître. + +L'assemblée était fort bizarrement composée. Il y avait de charmantes +jeunes filles et des demoiselles d'un ridicule très-avancé. Parmi les +premières, il fallait distinguer Blanche de Penhoël, la plus jolie de +toutes. + +Elle avait maintenant quinze ans. Sa jeunesse tenait complétement ce +qu'avait promis son enfance. Impossible de trouver une beauté plus +douce et plus harmonieuse. Son regard timide avait conservé cette +expression tendre et presque céleste qui lui avait valu de la part des +bonnes gens du pays le surnom de l'Ange de Penhoël. + +Elle portait une robe de mousseline blanche, bordée par une guirlande +de petites fleurs bleues. Cette toilette allait à son visage et à la +grâce languissante de sa taille. + +Quand parfois elle quittait le salon de verdure pour aller chercher +sa mère au jardin, et qu'on la voyait se perdre dans le demi-jour des +longues allées, elle ressemblait à ces pâles et belles visions que se +faisait la poésie des bardes de Bretagne. + +Il y avait des moments où le visage de Blanche exprimait le plaisir +naïf de l'enfant qui se sent naître jeune fille: la joie inconnue du +premier bal. Ses traits rayonnaient alors; un éclair s'allumait +dans l'azur de ses grands yeux. Puis sa paupière retombait, triste; le +sourire ébauché mourait sur sa lèvre. Dans ce cœur de quinze ans, y +avait-il déjà une douleur cachée?... + +Robert de Blois s'empressait beaucoup autour d'elle, et y mettait même +une sorte d'ostentation. Il ne cédait guère l'honneur de prendre sa +main pour la contredanse qu'à un seul rival, auprès de qui ses manières +avaient un singulier mélange de cordialité feinte et d'inquiétude +dissimulée. + +Ce rival n'était autre que le jeune comte Alain de Pontalès, héritier +unique de l'ancienne fortune des Penhoël. + +Car, nous devons le dire tout de suite, cette grande haine de famille, +qui existait autrefois entre Penhoël et Pontalès, avait pris fin, +grâce à l'intervention de Robert. Le manoir et le château voisinaient +maintenant. René s'était résigné à voir des étrangers occuper le +domaine de ses pères. + +En définitive, le vieux Pontalès était un brave homme, capable de +rendre service à l'occasion. Personne n'ignorait que Penhoël avait +puisé plus d'une fois, depuis trois ans, dans sa bourse toujours bien +garnie. Aussi passaient-ils tous les deux pour être les meilleurs amis +du monde. + +Penhoël possédait, comme nous l'avons dit, par lui-même et du chef +de son frère absent, une quarantaine de mille livres de rente. C'était +plus qu'il n'en fallait pour soutenir honorablement le train de vie +adopté par la famille. Mais depuis trois ans les choses avaient changé. +Un élément nouveau avait été introduit au manoir. L'hospitalité grande +et simple s'était transformée en un luxe prodigue, et les quarante +mille livres de rente, doublées tout à coup par miracle, n'auraient +plus suffi aux dépenses de Penhoël. + +Or, chaque fois que les dépenses d'un homme riche excèdent de beaucoup +son revenu, quelque diabolique expédient lui vient en tête: il +faut être sûr que cet homme, sous prétexte d'arrêter le désastre, +précipitera sa ruine. Penhoël était devenu joueur. + +La cause de ces désordres nouveaux était une femme, jeune encore et +remarquablement belle, qui se promenait en ce moment au bras du jeune +Pontalès, dans le salon de verdure, et dont la riche toilette excitait +la jalousie de toute la partie féminine de l'assemblée. + +Dans cette femme fière et portant au mieux sa riche parure, nous +eussions difficilement reconnu la pauvre fille que nous avons vue +arriver autrefois à l'auberge du _Mouton couronné_ avec une +robe poudreuse et des souliers en lambeaux. C'était Lola pourtant, +la dormeuse à qui maître Blaise refusait jadis un petit morceau de +fromage, et qui avait maintenant assez de perles dans ses cheveux noirs +pour payer l'auberge du bon père Géraud. + +Le maître de Penhoël l'aimait d'une passion aveugle, et se ruinait pour +elle. + +Il l'aimait en esclave... un regard de Lola l'eût fait courir au bout +du monde. Et pourtant son amour était plein de remords. La vue de sa +femme qui souffrait sans se plaindre le poursuivait comme un accablant +reproche. Sa fille, surtout, qui avait été si longtemps son adoration +et son orgueil, eût été bien forte contre cet amour, s'il n'y avait eu +au fond du cœur du maître de Penhoël un de ces doutes tenaces qui +empoisonnent la vie... + +Il s'était jeté dans la passion qui l'absorbait maintenant avec fureur, +et comme on s'enivre pour fuir la voix de sa conscience... + +La province a des anathèmes bien amers pour les mœurs parisiennes. +Elle ressemble à ces femmes laides, à cheval sur leur vertu inattaquée, +qui étourdissent les gens au déplaisant fracas de leur austérité. Mais +quand la province se met à faire du vice, elle va plus loin que Paris, +qui garde au moins la pudeur et ne jette jamais le voile. La +province n'y prend point tant de façons; elle va bonnement son chemin, +et voici ce qui arrive: si le vice est pauvre, on l'écrase; si le vice +est riche, on l'accepte. + +Point de milieu! La province ne sait ni fermer les yeux ni tourner la +tête. Elle voit tout, parce que son œil curieux se colle au trou des +serrures. Quand elle a vu, elle compte. Suivant le résultat du calcul, +elle va lever le pied pour écraser le coupable, ou courber la tête pour +le saluer jusqu'à terre. + +René de Penhoël était riche; il avait droit de scandale. Parmi les +quelques hobereaux indigents et les quelques bourgeois, composant +la _société_ du pays, personne n'ignorait sa conduite; et pourtant, +personne ne songeait à l'excommunier. On allait chez lui, on se faisait +même grand honneur de ses invitations; mais pour moitié moins, on eût +lapidé un pauvre diable. + +Seulement, comme certains bruits commençaient à courir dans les +environs, attaquant, non plus la réputation de Penhoël, mais l'état +de sa fortune, la _société_, tout en gardant de prudents dehors de +respect, le déchirait tout bas à belles dents. + +C'était un acquit de conscience. La partie sage de l'assemblée, les +maris graves, les dames décidément trop lourdes pour danser encore et +les demoiselles aigries par un célibat dont le terme ne venait +point, avaient un vague remords de fréquenter ce pécheur, et pensaient +expier leur faute en exagérant ses torts. + +Tandis que les jeunes gens foulaient gaiement le gazon, la galerie +assise glosait, Dieu sait comme! La calomnie est une douce pénitence; +dans leur fureur d'expiation, ces dames et ces messieurs envenimaient +le mal et ne se faisaient point scrupule d'envelopper beaucoup +d'innocents dans leur tardif anathème. + +On était libre en ce moment. La danse avait éloigné du petit cercle +grave toutes les oreilles profanes. René de Penhoël avait quitté le bal +pour s'enfermer avec M. de Pontalès le père, et l'homme de loi. Quant à +Madame, elle se promenait à l'écart, au bras du bon oncle Jean. + +C'était l'instant de mordre. On mordait. Robert, Lola, Penhoël, Madame +elle-même, tout le monde y passait. Parmi les hôtes du manoir, il n'y +avait qu'un seul homme infaillible et impeccable, c'était le vieux +marquis de Pontalès, lequel possédait soixante mille livres de rente au +soleil! + +L'influence de cet honnête cénacle ne s'étendait point jusqu'au bal qui +se poursuivait, joyeux et rieur. L'orchestre campagnard jouait à tour +de bras, et le tapis de verdure ne chômait guère. Il y avait là surtout +deux couples dont la gaieté communicative et jeune ranimait à +chaque instant le plaisir et se chargeait de redonner l'élan à la fête: +c'étaient Cyprienne et Diane de Penhoël, les jolies filles de l'oncle +Jean, avec leurs cavaliers, deux enfants comme elles, deux beaux et +braves enfants dont le sourire vous eût égayé le cœur. + +Cyprienne dansait avec Roger de Launoy, qui était devenu un charmant +cavalier, à la figure hardie et sentimentale en même temps; Diane +donnait sa petite main blanche à un jeune homme dont la mine résolue et +spirituellement insoucieuse eût été remarquée par tous pays. + +C'était un peintre parisien que Penhoël avait fait venir pour orner +dignement les appartements de Lola. + +Depuis deux ans qu'il était en Bretagne, le jeune peintre avait fait +une énorme quantité de fresques et de portraits. Personne, dans la +société, n'était à même de trancher la question de savoir s'il avait ou +non un talent artistique. Lui-même n'en savait trop rien peut-être. Il +peignait ce qu'on voulait et surtout tant qu'on voulait; il prenait la +vie comme on la lui donnait, riant au jour le jour et ne soupçonnant +point qu'on pût songer au lendemain. + +Roger et lui étaient amis jusqu'au dévouement, bien qu'ils ne se +fussent jamais fait de grandes protestations de tendresse. + +Il se nommait Étienne Moreau. Quand on ne lui donnait point de +salle de billard à orner ou des perdrix défuntes à grouper avec des +lièvres assassinés au-dessus des portes; quand il désespérait de +trouver Diane au jardin et qu'il se lassait de courir la campagne avec +Roger, il se retirait seul parfois dans sa chambre. C'était bien rare. +Dans sa chambre il n'y avait qu'une toile ébauchée. + +La plupart du temps, il regardait cette toile, les bras croisés, sans +songer à prendre sa palette. + +Mais parfois, lorsqu'un beau rayon de soleil venait jouer dans les +hauts châssis de sa fenêtre, il saisissait tout à coup ses pinceaux et +ajoutait quelques touches à la toile à peine commencée. + +Cela ne ressemblait point aux fresques de la salle de billard, ni aux +dessus de portes qu'il peignait avec une fécondité si obéissante pour +le maître de Penhoël. C'était une peinture hardie et d'un style étrange. + +Le tableau représentait une jeune fille vêtue en paysanne, et jouant de +la harpe. C'était le portrait de Diane. + +De sa vie, Étienne n'avait rêvé, jusqu'au moment où les traits de Diane +de Penhoël avaient surgi, vivants, de la toile, sous son pinceau timide +et comme incertain. Maintenant, quand il était seul avec son tableau, +il rêvait. + +Il aimait Diane, Diane l'aimait. Ils ne se parlaient jamais d'amour. + +Dans les longues causeries qu'ils cherchaient et qui les faisaient +heureux, ils n'avaient guère qu'un seul sujet d'entretien. C'était un +choix bizarre; ils causaient de Paris. + +L'artiste sans souci enseignait la grande ville à la jeune fille de +Bretagne. + +La jeune fille écoutait, curieuse, émue. Ce n'était jamais elle qui +changeait de conversation, et c'était toujours elle qui ramenait la +première le nom de Paris pour interroger, pour savoir... + +Ses yeux brillants s'animaient. Il y avait en elle un secret dont +Étienne n'avait point sa part. + +Paris! c'était un conte de fées! la ville où la femme est reine, où +les rêves se réalisent, où le vrai touche au merveilleux, où nulle +espérance n'est folle!... + +Étienne disait parfois en finissant: + +—On y souffre comme ailleurs, Diane... plus qu'ailleurs... et Dieu +veuille que vous gardiez toujours votre douce vie de Bretagne! + +Diane ne répondait point. Elle retournait auprès de sa sœur dont la +nature, moins réfléchie, avait aussi moins d'audace, mais qui pourtant +se laissait prendre aux fougueuses imaginations de Diane. + +Paris! Paris! c'était leur songe aimé... + +Mais si, tout à coup, on leur eût montré la route ouverte et la +chaise de poste attelée, eussent-elles osé? eussent-elles voulu? +Madame, qu'il aurait fallu quitter! et Blanche, le pauvre ange!... + +Roger de Launoy, leur compagnon d'enfance, songeait, lui aussi, à +Paris. Il était fier. La douceur de son caractère ne l'empêchait point +de ressentir profondément la froideur avec laquelle Penhoël le traitait +depuis l'arrivée des étrangers au manoir. + +Robert et Lola s'étaient emparés du maître, qui ne voyait plus que +par leurs yeux. Tous ceux qu'on aimait avant cela étaient devenus +indifférents, pour ne rien dire de plus. Sans Madame, qu'il chérissait +d'une tendresse respectueuse et dévouée, sans Cyprienne qu'il aimait +d'amour, Roger de Launoy aurait quitté le manoir déjà depuis longtemps. + +Que fût-il devenu? Il ne savait, mais il était intelligent et il avait +du cœur... + +Aujourd'hui ces préoccupations étaient mises de côté. On était tout +à la fête; on riait, on se croyait heureux! Les deux jeunes filles +portaient toujours leurs costumes de paysannes, mais on eût pu croire +que c'était pure coquetterie, tant la jupe courte et le spencer collant +leur allaient à merveille. Leurs tailles charmantes ressortaient +sous la futaine; les souliers à boucles d'étain ne pouvaient grossir +leurs pieds délicats et mignons; l'étroit serre-tête lui-même, qui +laissait échapper à profusion les masses bouclées de leurs cheveux +châtains, était à leur front comme un bandeau virginal, et mêlait à +la distinction noble de leurs traits la naïve séduction des beautés +rustiques. + +C'était plaisir de les voir sauter sur l'herbe, gracieuses et légères +comme des fées. Il émanait d'elles une gaieté vive et à la fois douce +qui gagnait de proche en proche et qui était le charme du bal. + +Chacun, à son insu, se ressentait de leur contact; la pauvre Blanche +elle-même, si pâle et si frêle, souriait, entraînée par leurs sourires. + +Il y avait pourtant des moments où la joie des deux jeunes filles +semblait se voiler tout à coup; c'était lorsque leurs yeux se +tournaient vers Madame, qui poursuivait lentement sa promenade au bras +de Jean de Penhoël. + +Ces trois dernières années semblaient avoir pesé cruellement +sur Madame. Sa belle tête s'inclinait maintenant fatiguée, et +la résignation morne qui était sur son visage ressemblait à du +découragement. + +L'oncle Jean la contemplait avec un amour de père. Dans les grands yeux +bleus du vieillard, baissés mélancoliquement sur sa nièce aimée, +on lisait l'immense désir de soulager et de consoler. + +Mais la consolation était impossible sans doute, car l'oncle Jean se +taisait comme s'il n'eût point pu trouver de paroles. + +Diane et Cyprienne voyaient cela, et le regard furtif qu'elles +échangeaient alors donnait à penser que leur joie d'enfant n'avait que +les apparences de la franchise. + +Elles voyaient encore autre chose, et c'était bien étrange! + +Robert de Blois, qui dansait toujours avec Blanche, se tournait de +temps en temps vers Madame et lui faisait des signes. + +Diane et Cyprienne avaient cru d'abord se tromper, mais il n'y avait +plus à douter. Madame, à deux ou trois reprises différentes, avait +répondu du regard et du geste aux signes de Robert de Blois, de l'homme +dont la présence au manoir empoisonnait sa vie et menaçait l'avenir de +son enfant!... + +C'était inexplicable. + +Mais le bal était charmant par cette chaude soirée, sous les arbres +touffus. A part Diane et Cyprienne, personne ne s'inquiétait de ces +petits mystères qui s'agitaient sourdement sous la surface tranquille +de la vie du manoir. + +Si la partie grave de la société prévoyait, nous allions dire +espérait quelque malheur, c'était dans un avenir lointain encore. +Le seul accident que l'on pût redouter ce soir, c'était quelque +malencontreuse averse venant clore la fête au meilleur moment. + +Aussi chacun tressaillit de surprise et d'effroi lorsqu'on entendit, +au milieu du bal, un de ces cris plaintifs qu'arrache la souffrance +soudaine et intolérable. + +L'orchestre se tut; les danses cessèrent, et la galerie se leva d'un +commun mouvement. + +Tous les regards effrayés, ou seulement curieux, se portèrent à la fois +vers l'endroit d'où la plainte était partie. + +On vit Blanche de Penhoël, immobile et comme morte, étendue tout de son +long sur l'herbe. + +Robert de Blois était à genoux auprès d'elle et appuyait sa main contre +son cœur. + +Roger, Diane et Cyprienne s'élancèrent en même temps; mais ce fut +Madame qui arriva la première auprès de sa fille. + +Il faut renoncer à peindre tout ce qu'exprimait en ce moment le visage +désolé de Marthe de Penhoël. + +Un rouge ardent et fiévreux avait remplacé la pâleur de sa joue. +L'épouvante qui glaçait son âme de mère était dans ses yeux. +Sa main, forte en cet instant comme la main d'un homme, repoussa +brusquement Robert de Blois, que le choc fit chanceler. + +Elle souleva Blanche sans effort apparent et la soutint, renversée, +entre ses bras. Blanche, évanouie, ne respirait plus. + +Comme Cyprienne et Diane s'empressaient, inquiètes autour d'elle, +Madame les éloigna d'un geste impérieux. + +Robert se rapprocha et s'inclina jusqu'à effleurer presque son oreille. + +—N'oubliez pas!... murmura-t-il froidement. + +Un éclair de haine brilla au milieu de la détresse désespérée qui +voilait le regard de Marthe de Penhoël. + +Mais elle fit sur elle-même un effort violent et se contraignit à +sourire. + +—Je n'oublie rien! dit-elle tout bas. + +Puis elle reprit en s'adressant à Roger et aux deux filles de l'oncle +Jean: + +—Amusez-vous, mes enfants... Voici Blanche qui rouvre les yeux... je +vais vous la ramener tout à l'heure bien guérie... + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + * * * * * + + + TABLE DES MATIÈRES + DU PREMIER VOLUME + + + Première partie + Le déris + + I Le Mouton couronné 1 + II Une redingote a deux 21 + III L'absent 47 + IV Boston de Fontainebleau 69 + V Chanson bretonne 93 + VI Deux propriétaires 115 + VII Les ressources de Bibandier 135 + VIII Le déris 151 + IX Un hôte charmant 165 + + Deuxième partie + Le manoir + + I L'Érèbe 191 + II La fête 239 + + + Corrections: + + Page 88: «Carantoir» remplacé par «Carentoir» (qui était + cabaretier à Carentoir). + Page 129: «Gauthier» par «Gautier» (Notre nouveau marié + s'appelle Gautier). + Page 153: «s» par «su» (Un sentiment dont Penhoël n'aurait + point su). + Page 193: «Sen» par «Sein» (île de Sein). + Page 225: «sais-je» par «suis-je» (—Le suis-je?... prononça + le nabab). + Page 241: «air» par «aire» (allumé dans l'aire de la métairie). + + + + + +End of Project Gutenberg's Les belles-de-nuit, tome I, by Paul Féval + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43408 *** diff --git a/43408-h.zip b/43408-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index da1ed31..0000000 --- a/43408-h.zip +++ /dev/null diff --git a/43408-h/43408-h.htm b/43408-h/43408-h.htm new file mode 100644 index 0000000..20fc308 --- /dev/null +++ b/43408-h/43408-h.htm @@ -0,0 +1,7316 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title>The Project Gutenberg eBook of Les belles-de-nuit Tome I, by Paul Féval.</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + + <style type="text/css"> + +h1,h2,h3 {text-align: center; 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text-decoration: none;} +a:visited {color:#996; text-decoration: none;} +a:hover {color:#000; text-decoration: underline;} + + </style> + </head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43408 ***</div> + +<div class="box" id="au_lecteur"> +<p>Au lecteur:</p> + +<p>L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs +typographiques évidentes ont été corrigées.</p> + +<p><span class="screenonly">Pour voir ces corrections, faites glisser votre souris, sans cliquer, +sur un mot souligné <ins title="texte original">en pointillés gris</ins> et le texte d'origine apparaîtra.</span> +<span class="handonly">La <a href="#cor_list">liste</a> de ces corrections se trouve à la fin du texte.</span></p> + +<p>Une <a href="#toc">table des matières</a> a été ajoutée.</p> +</div> + +<p class="sep4 cent">LES<br /> +<span class="t1">BELLES-DE-NUIT.</span></p> + +<hr class="hr50" /> + +<p class="cent t4 sepb">IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.</p> + +<h1><span class="t4">LES</span><br /> +<span class="t2">BELLES-DE-NUIT</span></h1> + +<p class="sep2 cent"><span class="t4">OU</span></p> + +<p class="cent t2"><b>LES ANGES DE LA FAMILLE</b></p> + +<p class="sep2 cent t4">PAR</p> + +<p class="cent t2"><b>Paul Féval.</b></p> + +<div class="figcenter" style="width: 300px;"> +<img class="sep2" src="images/im-01.jpg" width="300" height="125" alt="" title="" /> +</div> + +<p class="sep2 cent t2">BRUXELLES.</p> + +<p class="cent">MELINE, CANS ET C<sup>ie</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS.</p> + +<table summary="Éditeurs associés"> +<tr> + <td style="border-right: solid 1px; padding-right: 1em;"><p class="cent t4"><b>LIVOURNE.</b><br /> + MÊME MAISON.</p></td> + <td style="padding-left: 1em; padding-right: 1em;"><p class="cent t4"><b>LEIPZIG.</b><br /> + J. P. MELINE.</p></td> +</tr> +</table> + +<hr class="mini" /> + +<p class="cent t2">1850</p> + +<h2 id="Page_1">PREMIÈRE PARTIE.<br /> +<b>LE DÉRIS.</b></h2> + +<div class="figcenter" style="width: 150px;"> +<img class="sep2" src="images/filet.jpg" width="150" height="11" alt="" title="" /> +</div> + +<h3 style="margin-top: 2em;">I<br /> +<b>LE MOUTON COURONNÉ</b>.</h3> + +<p>En 1817, la principale auberge de la ville de Redon était située sur le +port et avait pour enseigne un bélier noir, coiffé d'une auréole.</p> + +<p>On connaissait le <i>Mouton couronné</i> à Rennes, à Vannes et jusqu'à +Nantes; bon logis à pied et à cheval, tenu par le père Géraud, ancien +cuisinier au long cours.</p> + +<p>Redon est une cité de trois mille âmes, assise sur les confins de la +Loire-Inférieure et de l'Ille-et-Vilaine, au bord même de la rivière +qui <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> donne son nom à ce dernier département. Malgré son nom romain, +elle renferme peu de monuments remarquables, et la maison de maître +Géraud, portant six fenêtres de façade, rivalisait avec les édifices +affectés aux plus illustres destinations; c'était bâti en bonnes +pierres comme la sous-préfecture, et grand comme la gendarmerie.</p> + +<p>Devant la maison et au delà de l'étroite bande du quai, la Vilaine +roulait ses eaux marneuses et saumâtres; à marée haute, les petits +navires caboteurs venaient jusque sous les fenêtres de l'auberge.</p> + +<p>Les samedis au soir ou les jours de marché, vous eussiez eu de la peine +à trouver une petite place dans l'établissement de maître Géraud. Il +avait la triple clientèle des marins du port, des métayers et des +gentilshommes. Bien souvent, quand toutes les chambres étaient pleines, +la chaude et vaste cuisine servait de dortoir à un bataillon serré de +matelots et de marchands de bœufs.</p> + +<p>Aussi le père Géraud faisait-il d'excellentes affaires. Bien qu'il fût +vieux déjà, les demoiselles du petit commerce de Redon supputaient +parfois, dans leurs rêves, la somme probable de ses économies. Mais le +père Géraud semblait ennemi du mariage, et comme il n'avait point de +parents, <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> chacun se demandait à qui profiteraient, un jour venant, +ses honnêtes et rondes épargnes.</p> + +<p>On était au milieu de l'automne, et ce n'était ni jour de foire ni +veille de dimanche. Le <i>Mouton couronné</i> chômait ou à peu de chose +près. La cendre était froide dans les fourneaux de la cuisine; les +crocs de fer des landiers ne soutenaient point de broches, et nulle +marmite ne pendait à la grande crémaillère.</p> + +<p>Maître Géraud pouvait fumer sa pipe à l'aise sur le parapet du port. Il +n'y avait dans toute son auberge qu'une seule chambre occupée; encore +était-ce par des hôtes de hasard à qui le père Géraud, courtois envers +tout le monde, mais sachant graduer ses politesses, ne devait point +la respectueuse visite à laquelle s'attendaient ses vieux et fidèles +habitués.</p> + +<p>Ils étaient arrivés on ne savait trop d'où: deux hommes et une jeune +dame. Leurs vêtements et leur apparence de lassitude semblaient +annoncer une longue course à pied; mais le maître du <i>Mouton couronné</i> +n'avait point de défiance, et les avait crus sur parole lorsqu'ils lui +avaient dit descendre de la voiture de Rennes.</p> + +<p>Naturellement, leur bagage était resté au bureau.</p> + +<p>La jeune dame avait une mise plus que modeste. <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> Malgré le froid +humide d'une journée de novembre, c'était une robe d'indienne qui +dessinait la fine cambrure de sa taille. Un petit châle d'étoffe légère +et un chapeau de paille, où s'attachait un voile, complétaient sa +toilette.</p> + +<p>Il y avait en tout cela quelque chose d'indigent et de malheureux; +mais vraiment la jeune femme relevait son costume. Bien qu'on ne pût +apercevoir son visage, on devinait la grâce et la beauté derrière +les plis épais de son voile. Malgré ce grand air, un aubergiste des +environs de Paris eût tiré assurément de la robe d'indienne et du +chapeau de paille quelque dédaigneuse conclusion, mais notre hôte était +habitué aux mœurs économes et prudentes des châtelaines d'alentour. +Il savait qu'en voyage, le long des routes de Bretagne, on trouve +parfois des comtesses et des marquises fort étrangement accoutrées.</p> + +<p>L'un des deux hommes était en blouse; l'autre portait un pantalon et +un habit de coupe élégante, mais qui gardaient de nombreuses traces de +boue à demi effacées.</p> + +<p>En somme, ces trois voyageurs n'étaient pas le Pérou, mais le <i>Mouton +couronné</i>, auberge principale de la ville de Redon, en recevait encore +souvent de plus mal habillés, qui avaient de bons écus de six livres +dans leurs poches.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span> +En Bretagne, surtout, il est dangereux de juger les gens sur +l'apparence.</p> + +<p>Il était environ deux heures après midi. Nos voyageurs avaient été +installés dans une chambre à deux lits, donnant sur le port. Un feu +de bois vert fumait et petillait dans la cheminée. Tandis qu'une +servante joufflue, coiffée du <i>pignon</i> morbihanais, étendait une rude +nappe de chanvre sur la table, l'homme à la blouse et son compagnon +brûlaient leurs pieds humides dans les cendres du foyer. On ne voyait +plus la jeune dame, dont le châle et le chapeau étaient accrochés +à l'espagnolette d'une croisée; mais, dans les moments de silence, +on entendait son souffle égal et doux derrière les rideaux de serge +épaisse de l'un des deux lits.</p> + +<p>—Faut-il mettre trois couverts? demanda la fille.</p> + +<p>L'homme à la blouse ouvrait la bouche pour répondre affirmativement, +mais son compagnon lui coupa la parole.</p> + +<p>—N'en mettez que deux! dit-il avec un accent dur et railleur.</p> + +<p>Puis il ajouta entre ses dents:</p> + +<p>—Qui dort dîne...</p> + +<p>La servante sortit après avoir reçu l'injonction de hâter le repas.</p> + +<p>Nos deux voyageurs, malgré la différence de <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> leurs habits, +semblaient entre eux sur le pied d'une égalité parfaite. A bien les +considérer même, on aurait pu reconnaître, chez celui qui portait +un costume bourgeois, une sorte de déférence combattue. Ils étaient +jeunes tous les deux et assez beaux garçons. Le bourgeois, qui avait +nom Blaise, était un gaillard bien découplé, muni de larges épaules, +et montrant, quand il souriait, deux rangées de dents blanches comme +l'ivoire. Il avait une grosse figure rougeaude et des cheveux blonds +crépus. Le caractère de sa physionomie était une jovialité un peu +brutale, qui se voilait, en ce moment, sous un nuage de mauvaise humeur +non équivoque.</p> + +<p>Les bons amis de Blaise ignoraient, à ce qu'il paraît, son nom de +famille, car, pour le distinguer du commun des Blaises, on l'avait +surnommé <i>l'Endormeur</i>.</p> + +<p>L'autre pouvait compter vingt-cinq ans tout au plus, ce qui ne +l'empêchait pas d'avoir dans son passé cinq ou six romans d'un certain +intérêt. Ceux qui le connaissaient intimement lui savaient plus d'un +nom; en ce moment il s'appelait Robert, dit <i>l'Américain</i>. Il était un +peu plus petit que son compagnon, et ses membres n'avaient pas la même +apparence de vigueur; mais sa taille était admirablement prise, et la +souplesse de ses mouvements n'excluait point la force.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span> +Il avait les traits aquilins et sculptés énergiquement; son front +large et couvert d'une forêt de cheveux noirs respirait la volonté +patiente, et il y avait une sorte de puissance dans le dessin hardi +de sa lèvre charnue, qui ressortait, rouge comme du sang, sur le fond +basané de son teint.</p> + +<p>A le voir, quand ses paupières étaient closes, on l'eût jugé pour un +de ces esprits robustes, audacieux, infatigables, qui cherchent la +lutte et se haussent à la taille de tout danger. On eût admiré la forme +ovale de son visage, et cette chaude pâleur de sa joue, sous laquelle +jouaient des muscles d'acier. Mais s'il venait à ouvrir les yeux, le +caractère de sa physionomie changeait comme par enchantement. Il y +avait dans son regard, qui ne savait point se fixer, une agitation +nerveuse et inquiète. C'était quelque chose d'étrange et de pénible: de +grandes prunelles noires, incessamment mobiles, jetant çà et là leurs +œillades aiguës et manœuvrant comme la pointe d'une épée qui +cherche à tromper la parade.</p> + +<p>Ceci, bien entendu, lorsque M. Robert était hors de garde et se croyait +à l'abri de toute investigation curieuse; car M. Robert mettait à +profit l'axiome de la philosophie antique: il se connaissait lui-même +et n'ignorait aucun de <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> ses petits défauts. Il avait fait maintes +fois ses preuves en sa vie et pouvait se grimer à l'occasion aussi bien +que pas un comédien de mérite.</p> + +<p>Ils étaient l'un vis-à-vis de l'autre, aux deux coins de la cheminée, +regardant fumer le feu de bois vert et plongés dans une rêverie qui ne +paraissait point être fort gaie.</p> + +<p>—Satané voyage! dit tout à coup Blaise en donnant un grand coup de +pied dans les bûches du foyer; c'est pourtant toi, Robert, qui as eu +l'idée de venir dans ce pays de loups!...</p> + +<p>Robert prit les pincettes massives et rétablit la symétrie du feu.</p> + +<p>—L'idée peut être mauvaise, répliqua-t-il, comme elle peut être +bonne... Ce n'est pas une raison pour brûler notre seule paire de +bottes.</p> + +<p>Il y avait en effet la même différence entre les chaussures de nos deux +voyageurs que dans le surplus de leur toilette; Robert avait de vieux +souliers éculés et béants, tandis que Blaise, dit l'Endormeur, portait +des bottes en assez bon état.</p> + +<p>Ce dernier frappa violemment son talon contre terre.</p> + +<p>—Il me prend des envies!... grommela-t-il en fronçant ses gros +sourcils blonds, quand je t'entends parler comme ça, M. Robert!... Dire +que voilà des mois que nous courons la pretantaine, <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> cherchant +toujours le pays où les mauviettes tombent toutes cuites du ciel!... A +Paris, au moins, avec Bibandier, on pouvait gagner sa vie...</p> + +<p>—Mauvaise société! interrompit Robert, qui restait toujours, les yeux +baissés, dans une attitude de chagrine insouciance; Bibandier est au +bagne à cette heure.</p> + +<p>—Au bagne, on mange! murmura Blaise.</p> + +<p>L'Américain releva sur lui ses yeux mobiles et perçants; leurs regards +se choquèrent; Blaise tourna la tête en haussant les épaules.</p> + +<p>—Oui, oui..., pensa-t-il tout haut, tu as l'air comme ça d'un malin +et c'est pour cela que je t'ai suivi! Mais tu n'en sais pas plus long +que les autres, mon garçon!... Nous voilà au bout de notre rouleau... +Qu'as-tu fait de bon pendant ces six mois?</p> + +<p>—J'ai tâché..., commença Robert.</p> + +<p>—Peuh!... fit le gros blond; tu tâcheras toute ta vie!... Moi, je +n'aime pas les gens qui ont des idées... avec eux, on n'a qu'une +chance, c'est de se casser le cou.</p> + +<p>Robert ramena son regard vers le foyer où une flamme rougeâtre +commençait à courir parmi la fumée.</p> + +<p>—J'en ai une idée, pourtant!... murmura-t-il.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span> +L'Endormeur fit comme s'il ne l'avait point entendu.</p> + +<p>—Je peux bien te dire ce que tu as fait, moi!... reprit-il; tu m'as +empêché de travailler, chaque fois que je l'ai voulu...</p> + +<p>—Misères!... dit l'Américain avec mépris.</p> + +<p>—Tu m'as fait toujours pousser en avant, poursuivit Blaise, en me +montrant au bout du voyage je ne sais quelle chimère que j'ai eu la +sottise de prendre au sérieux...</p> + +<p>—Patience!...</p> + +<p>—Patience!... mais nous voilà maintenant à plus de cent lieues de +Paris, avec un habit pour deux et quelques francs!...</p> + +<p>—Sept francs soixante, interrompit l'Américain, qui compta dans le +creux de sa main le contenu de sa poche.</p> + +<p>—Et, par-dessus le marché, poursuivit encore Blaise, dont la colère +faisait place peu à peu à la tristesse, une grande fille que nous +traînons partout... et qui mange!...</p> + +<p>Robert remit son argent sous sa blouse; ses paupières eurent un +battement rapide.</p> + +<p>—Elle est bien belle!... murmura-t-il avec une emphase contenue.</p> + +<p>—A quoi ça peut-il nous servir?...</p> + +<p>L'Américain jeta un regard de côté vers le lit, <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> dont les rideaux +de serge cachaient sa compagne de voyage.</p> + +<p>Puis il prit un air de mystérieuse importance pour répliquer:</p> + +<p>—A tout!</p> + +<p>Blaise mit ses deux coudes sur ses genoux et ne répondit que par un +geste de fatigue ennuyée.</p> + +<p>Il y eut un silence, pendant lequel Robert, attentif et les sourcils +rapprochés par la réflexion, semblait poursuivre une pensée chère.</p> + +<p>Au bout de deux ou trois minutes, une bonne odeur de cuisine, montant +des profondeurs du rez-de-chaussée, filtra par les fentes de la porte +et vint embaumer l'atmosphère de la chambre.</p> + +<p>L'Endormeur se redressa et aspira une forte bouffée de cet air tout +plein de promesses. Ses narines se gonflèrent; sa face s'épanouit en un +gros sourire gourmand.</p> + +<p>—Au diable! s'écria-t-il presque gaiement; nous aurons le temps +de nous battre quand les sept francs seront mangés!... Aide-moi à +rapprocher la table, Robert... Nous allons trinquer encore une fois, +les pieds au feu, comme de bons camarades!</p> + +<p>L'Américain ne fit pas plus d'attention à ce retour subit de joyeuse +humeur qu'à la récente colère de Blaise. Il prêta son aide sans mot +dire, et la table fut poussée jusqu'auprès du foyer.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span> +La servante revenait en ce moment avec une magnifique omelette et +une épaule de mouton à peine entamée.</p> + +<p>Nos deux compagnons s'assirent l'un vis-à-vis de l'autre, et durant un +gros quart d'heure, leurs bouches pleines ne donnèrent passage qu'à +de rares paroles. C'étaient deux vaillants mangeurs; Blaise surtout +engloutissait les morceaux avec un entrain au-dessus de tout éloge.</p> + +<p>L'omelette et l'épaule de mouton s'évanouirent, arrosées par un petit +vin nantais qui se buvait comme du cidre.</p> + +<p>Il ne resta bientôt plus sur la table qu'un os merveilleusement +nettoyé, avec un tout petit morceau de fromage.</p> + +<p>Blaise tendit le bras pour saisir cette dernière proie, mais il +rencontra la main de Robert, qui semblait vouloir défendre l'assiette.</p> + +<p>—Nous partagerons, dit-il en riant.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour moi, répliqua l'Américain. Lola n'a pas mangé +depuis hier.</p> + +<p>La figure de Blaise se rembrunit.</p> + +<p>—Lola!... Lola!... grommela-t-il entre ses dents.</p> + +<p>Puis il ajouta tout haut:</p> + +<p>—M. Robert, tu es comme ces mendiants imbéciles qui jeûnent pour +garder un morceau de pain à leur caniche... mais, cette fois, tu as +<span class="pagenum" id="Page_13">13</span> trop tardé; il fallait économiser sur ta part.</p> + +<p>L'œil de Robert eut un rayonnement hostile, mais sa main se retira.</p> + +<p>—Tu n'as pas de cœur!... murmura-t-il.</p> + +<p>—J'ai faim, répliqua le gros garçon.</p> + +<p>Il vida dans le verre de son compagnon le reste de la dernière +bouteille, et frappa sur la table à grand bruit.</p> + +<p>—D'autre vin! cria-t-il à la servante qui accourait; du tabac et des +pipes!...</p> + +<p>Quelques secondes après, ils ne se voyaient plus qu'à travers un nuage. +Blaise était dans un état de béatitude incomparable; il ne songeait +ni à la veille ni au lendemain. Robert lui-même avait évidemment subi +l'influence heureuse du copieux repas qui venait après une longue +diète; son visage exprimait le bien-être et le repos; mais il semblait +réfléchir toujours.</p> + +<p>—Est-ce que tu me gardes rancune? demanda l'Endormeur.</p> + +<p>—Pourquoi?...</p> + +<p>—Pour Lola.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—A la bonne heure!... Vois-tu bien, Robert, si je te savais amoureux, +je te passerais pas mal de choses... Mais du diable si tu es capable +d'être amoureux, toi!</p> + +<p>Robert, qui venait de bourrer sa pipe, regardait <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> machinalement les +lignes imprimées sur le papier du cornet à tabac.</p> + +<p>Tout à coup ses yeux brillèrent en même temps que de profondes rides se +creusaient à son front.</p> + +<p>—Comme cela ferait notre affaire!... murmura-t-il.</p> + +<p>Et, au lieu de répondre à la muette question que lui adressait le +regard de Blaise, il ajouta:</p> + +<p>—Cinq mille francs de contributions directes!... ça suppose bien +quarante mille livres de rente... n'est-ce pas, l'Endormeur?</p> + +<p>—A peu près.</p> + +<p>—Quarante mille livres de rente en bons immeubles!... Toi qui as été +dans les affaires, Blaise, combien ça peut-il valoir en capital?</p> + +<p>—C'est selon les pays.</p> + +<p>—En Bretagne... ici... aux environs de Redon?</p> + +<p>Blaise compta sur ses doigts; il était d'humeur à se prêter à toute +fantaisie.</p> + +<p>—Ici, répliqua-t-il, on afferme mal. Il faut bien des bouts de terre +pour faire mille francs de rente... Ça doit valoir douze à quinze cent +mille francs.</p> + +<p>Robert s'agita sur sa chaise et ses yeux brillèrent davantage.</p> + +<p>Il versa le tabac sur la nappe et déroula le cornet, afin de lire +mieux.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_15">15</span> +On eût dit que les lignes tracées sur ce chiffon de papier avaient +un mystérieux pouvoir, tant l'émotion de l'Américain était visible.</p> + +<p>—Quinze cent mille francs! répétait-il en caressant le cornet du +regard; ça vaut la peine, au moins!...</p> + +<p>L'Endormeur se pencha en avant pour voir ce mystérieux papier qui +semblait jeter son camarade en de si profondes rêveries.</p> + +<p>C'était tout simplement un rôle de contributions pour l'année 1816, +signé par M. le percepteur du canton de la Gacilly.</p> + +<p>Blaise se renversa sur le dossier de son siége. A tout hasard, il avait +espéré mieux.</p> + +<p>L'Américain, cependant, lisait lentement et à demi-voix:</p> + +<p class="sep2">«René-Charles-Julien le Tixier, vicomte de Penhoël, propriétaire, +pour sa maison de Penhoël et retenue, trois cent cinquante +francs; pour sa métairie de la Lande-Triste, soixante et quatorze +francs; pour sa chanvrière du Port-Corbeau et dépendances, cent +cinquante francs; pour sa métairie du Pré-Neuf, ensemble les +taillis de Fontaine, cent francs.»</p> + +<p class="sep2">—Ça t'amuse?... interrompit l'Endormeur.</p> + +<p class="sep2">«Pour la maison dite de l'Aîné, poursuivit <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> Robert, qui +s'absorbait de plus en plus dans sa lecture, et les moulins des +Houssayes, sous le haut pays, cent vingt-cinq francs. Pour le +petit Penhoël avec la futaie de Quintaine...»</p> + +<p class="sep2">Blaise bâilla; puis il se prit à siffler un air de chanson à boire.</p> + +<p>Robert interrompit sa lecture et se mit à contempler le papier avec de +grands yeux fixes.</p> + +<p>—Dire que j'avais l'idée! murmura-t-il en appuyant un doigt sur son +front, et que cela me tombe justement sous la main!</p> + +<p>—Le fait est que c'est un coup du ciel! répliqua Blaise; nous avons +sept francs et je ne sais plus combien de centimes; si nous achetions +le château de Penhoël, les moulins des <i>Broussailles</i>, la ferme de +n'importe quoi et la futaie de pretantaine?...</p> + +<p>Robert le regarda fixement et secoua la tête d'un air sérieux.</p> + +<p>—Je ne ris pas, dit-il.</p> + +<p>—Parbleu! je crois bien!...</p> + +<p>—J'ai une idée.</p> + +<p>Blaise fit la grimace.</p> + +<p>—Écoute, reprit l'Américain en rapprochant son siége et d'un ton si +positif que le gros blond perdit son sourire moqueur, nous n'avons +pas <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> de quoi poursuivre notre voyage... nous n'avons pas de quoi +rebrousser chemin... Il faut nous établir ici.</p> + +<p>—Je ne demanderais pas mieux, commença Blaise.</p> + +<p>—Ne m'interromps pas... Paris est bon pour les folies, et les voyages +conviennent aux jeunes gens. Mais te voilà qui arrives à la maturité, +ami Blaise... et moi, je suis plus vieux que mon âge.</p> + +<p>—D'où il faut conclure, murmura l'Endormeur, qu'il y aurait pour nous +avantage à devenir des provinciaux paisibles et payant de notables +contributions... Je suis de ton avis.</p> + +<p>—Moi, je te dis de me laisser poursuivre... Nous sommes venus en +Bretagne sur sa réputation de bonne foi antique et de patriarcale +loyauté... De loin, j'avoue que je la regardais comme une terre +promise... j'ai perdu là-dessus quelques illusions... Mais, en somme, +si nous n'avons rien gagné, c'est que nous n'avons rien risqué... +J'attendais une occasion... je cherchais... nous étions trop riches... +Aujourd'hui nous sommes dans cette excellente situation qui gagna +toutes les grandes batailles: il nous faut vaincre ou mourir!</p> + +<p>Il éleva l'extrait du rôle des contributions au-dessus de sa tête.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_18">18</span> +—Voilà le prix de la victoire! s'écria-t-il avec un véritable +enthousiasme; le total est de cinq mille francs, ce qui, d'après ton +propre calcul, donne quarante mille livres de rente, soit cinq cent +mille écus de capital!... Eh bien, au pis aller, quand il ne nous en +reviendrait que la moitié!...</p> + +<p>Le petit vin du Nantais n'abonde pas en principes alcooliques, mais nos +deux voyageurs en avaient bu une quantité considérable. Blaise était +rouge comme une cerise, et le sang se montrait sous la peau basanée de +Robert lui-même.</p> + +<p>Blaise se prit à rire à la conclusion du discours de son frère en +aventures; mais, sous ce rire, qui n'était plus de la franche moquerie, +perçait déjà un vague et secret espoir.</p> + +<p>Nous l'avons dit, Robert, quoique bien jeune, avait fait ses preuves.</p> + +<p>—Je me contenterais du pis aller, dit Blaise.</p> + +<p>—Le hasard est le plus fort de tous les dieux! reprit Robert et je +vois un augure dans ce chiffon qui me tombe du ciel... Veux-tu partager +l'aubaine?</p> + +<p>L'Endormeur hésita un instant, car il restait en lui une bonne dose +d'incrédulité.</p> + +<p>—Décide-toi, poursuivit Robert; à la rigueur, je puis me passer +de ta compagnie... et, franchement, s'il n'était pas pénible... et +dangereux... <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> d'abandonner un bon camarade tel que toi, j'aimerais +à tenter seul l'aventure...</p> + +<p>Blaise, à son tour, rapprocha son siége.</p> + +<p>—Voyons ton idée? dit-il en mettant définitivement de côté son sourire.</p> + +<p>—Acceptes-tu?</p> + +<p>—Quand tu m'auras expliqué...</p> + +<p>—C'est à prendre ou à laisser... Acceptes-tu?</p> + +<p>—J'accepte.</p> + +<p>—Touche là! dit l'Américain dont le regard inquiet prit tout à coup +une fixité résolue; et gare à celui qui renoncera!</p> + +<p>Il se leva et alla ouvrir la porte de la chambre pour voir si par +hasard quelque oreille curieuse n'était point aux écoutes. Il n'y avait +personne dans le corridor.</p> + +<p>En revenant vers le foyer, il s'arrêta devant le lit où reposait sa +compagne de voyage, et en écarta les rideaux doucement.</p> + +<p>Le jour qui pénétra par cette ouverture éclaira une charmante figure de +jeune femme.</p> + +<p>C'était un visage d'une régularité parfaite, mais dont les traits, +fatigués déjà et pâlis, avaient comme un voile de froideur morne. +Peut-être était-ce l'effet de la souffrance ou du sommeil. Lola dormait +profondément. Son front et sa joue se cachaient à moitié sous les +boucles prodigues d'une chevelure noire en désordre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span> +Lola s'était jetée tout habillée sur le lit. Elle y gardait la pose +que son extrême fatigue lui avait conseillée au moment de l'arrivée. Sa +tête s'appuyait sur son bras; tout son corps s'affaissait en un abandon +avide de repos. L'étoffe usée de sa robe dessinait ses formes exquises +et jeunes, comme ces indiscrètes draperies que le statuaire colle sur +le nu.</p> + +<p>Robert avait raison: elle était bien belle!</p> + +<p>Il la contempla un instant dans son sommeil de plomb; puis il laissa +retomber les rideaux de serge.</p> + +<p>Un sourire satisfait errait autour de sa lèvre bombée.</p> + +<p>L'Endormeur attendait; ses yeux disaient une curiosité impatiente.</p> + +<p>Robert reprit sa place auprès du feu, et emplit les deux verres +jusqu'aux bords.</p> + +<h3 id="Page_21">II<br /> +<b>UNE REDINGOTE A DEUX</b>.</h3> + +<p>Robert s'était recueilli un instant.</p> + +<p>—Suis-moi bien, dit-il d'un ton très-froid et en sablant son vin de +Nantes à petites gorgées. Il y a ici un jeune homme fort riche et de +bonne maison qui voyage avec son domestique.</p> + +<p>—Où ça? demanda Blaise dont le regard fit ingénument le tour de la +chambre.</p> + +<p>—Ne te donne pas la peine de chercher, répliqua l'Américain. Le jeune +homme riche et son domestique, c'est toi et c'est moi.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span> +—Ah!... fit l'Endormeur dont la bouche large resta entr'ouverte.</p> + +<p>—Nous n'avons qu'un habit, poursuivit Robert en forme d'explication; +et il faut pouvoir se présenter si l'on veut faire quelque chose...</p> + +<p>—C'est juste, dit l'Endormeur qui entrevoyait vaguement l'idée de +son camarade; mais c'est que ça peut durer longtemps, et une fois la +comédie entamée, nous ne pourrons plus changer de rôle comme par le +passé.</p> + +<p>Blaise faisait ici allusion aux règles équitables et fraternelles qui +régissaient l'association. Ils avaient quitté tous les deux Paris, +où leur industrie subissait peut-être une de ces crises qui jettent +périodiquement sur la province une nuée de bons garçons de leur sorte. +On leur avait parlé de la Bretagne, ce paradis de bonne foi antique, +où la défiance n'a point encore pénétré. Ils étaient venus l'esprit +tout plein de pensées de conquête, comme Pizarre ou Cortès à la veille +de vaincre Montézume ou les Incas. Mais de Paris à Redon la route est +longue, et ils s'étaient arrêtés plus d'une fois en chemin. On avait +fait argent de tout.</p> + +<p>Depuis que le dernier habit avait été vendu pour subvenir aux frais du +voyage, les deux compagnons se partageaient loyalement les bénéfices de +la redingote. Chacun avait son jour <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> pour porter les bottes presque +neuves, le chapeau noir et le reste du costume bourgeois. Le lendemain +venaient les gros souliers invalides, la blouse et la casquette.</p> + +<p>Robert mit son verre vide sur la table.</p> + +<p>—Il s'agit d'une fortune! dit-il sans élever la voix, mais avec +emphase; voilà des mois entiers que j'arrange tout cela dans ma tête... +J'aime à mûrir un projet, vois-tu bien, et si nous n'étions pas au bord +du fossé, j'attendrais volontiers encore...</p> + +<p>—Quant à cela, interrompit Blaise, moi j'aime assez à faire les choses +en deux temps; mais reste à savoir qui sera le maître et qui sera le +domestique...</p> + +<p>L'Américain plongea sa main sous sa blouse et ramena un jeu de cartes +dont la couleur annonçait un fort long usage.</p> + +<p>—On peut jouer ça, dit-il.</p> + +<p>L'Endormeur regardait avec une certaine défiance les doigts de son +compagnon, qui mettait à brouiller les cartes une surprenante agilité.</p> + +<p>—Hum!... fit-il en secouant la tête; c'est que tu joues diablement +bien, M. Robert!</p> + +<p>Celui-ci cessa de mêler son paquet de cartes.</p> + +<p>—Il y a un autre moyen, murmura-t-il; partageons et séparons-nous!</p> + +<p>Blaise fronça le sourcil et ne répondit point.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_24">24</span> +—Mais, surtout, décidons-nous! reprit l'Américain d'un ton +délibéré. Tu pourras m'être fort utile, sans doute; mais en somme, je +ne sais pas encore à quoi!... Pas de surprise!... si l'affaire ne te va +pas, je te rends ta parole!</p> + +<p>—Bien obligé! grommela Blaise; j'aime mieux jouer.</p> + +<p>—Réfléchis bien!... Il ne s'agit ni d'un jour ni d'une semaine... ça +peut durer longtemps, comme tu dis, et une fois l'affaire lancée, je le +répète, gare à qui reculera!</p> + +<p>—Mais, objecta l'Endormeur, le perdant ne sera domestique que pour la +montre?</p> + +<p>—Pas tout à fait!... Assurément, dans le tête-à-tête, nous resterons +deux bons amis comme autrefois... mais, pour tout ce qui regarde +l'affaire, il faudra que le maître puisse commander et que le +domestique obéisse.</p> + +<p>—Diable!... fit Blaise en se grattant l'oreille.</p> + +<p>—Quant à la conduite à tenir devant les étrangers, je n'ai pas besoin +de t'en parler...</p> + +<p>—Sans doute...</p> + +<p>—Tant que durera l'affaire, depuis le premier jour jusqu'au dernier, +respect et obéissance!</p> + +<p>—Mais, dit Blaise, en définitive, combien de temps ça pourrait-il se +prolonger?...</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span> +—Un mois?</p> + +<p>L'épaule de l'Américain eut un mouvement significatif.</p> + +<p>—Six mois? reprit Blaise; pas possible!</p> + +<p>—Six mois... un an... deux ans, répliqua Robert; on ne peut rien +préciser.</p> + +<p>—Ah çà! s'écria Blaise en fixant sur lui ses gros yeux bleus, tu es +donc bien sûr de gagner la partie?</p> + +<p>Un imperceptible sourire releva la lèvre de l'Américain, qui retint sa +réponse durant deux ou trois secondes.</p> + +<p>—J'y compte, dit-il enfin d'un ton de persuasive franchise. Pourquoi +m'en cacherais-je? Mais quand je devrais perdre dix fois, j'engagerais +encore la partie... Qu'est-ce qu'un an ou deux de travail et de +peine?... et le maître, d'ailleurs, n'aura-t-il pas plus de mal que +le domestique?... Vois-tu, je sens que je ne suis pas à ma place dans +cette vie d'aventures... J'ai des goûts honnêtes et paisibles... Je +regarde le but avant de mesurer l'épreuve... Que diable! mon garçon, il +faut un peu de philosophie! Quand on a la perspective de mourir de faim +un jour ou l'autre, on ne raisonne pas comme un millionnaire... Je n'ai +rien, et je me demande ce que je ne ferais pas pour avoir quelque chose.</p> + +<p>L'Endormeur approuva du bonnet.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_26">26</span> +—Je ne suis pas un voleur, moi, reprit Robert qui s'animait en +parlant. J'ai l'ambition d'être un homme d'esprit et de ressources, +voilà tout!... Avec cela et du courage, on trouve toujours un petit +trou par où passer... On cherche longtemps; les sots vous accusent +d'être un songe-creux; puis l'occasion arrive, et vogue la galère!...</p> + +<p>—Ça peut avoir son bon côté, dit Blaise.</p> + +<p>—Qu'importe un an ou deux? poursuivit encore l'Américain. Nous sommes +jeunes, et, pour ma part, quand le tour sera fait, je n'aurai pas même +l'âge d'être électeur.</p> + +<p>—Électeur!... répéta Blaise.</p> + +<p>—Oui, je pense un peu à la politique... Mais c'est une autre +histoire... Y sommes-nous?</p> + +<p>—Donne les cartes, répliqua l'Endormeur non sans un reste de +répugnance; et fais attention que tu ne joues pas contre un bourgeois!</p> + +<p>L'Américain lui jeta le paquet de cartes d'un air superbe.</p> + +<p>—Donne toi-même, dit-il, si tu as peur.</p> + +<p>Et pendant que Blaise mêlait, il ajouta:</p> + +<p>—C'est bien entendu, n'est-ce pas?... Nous savons ce que nous jouons.</p> + +<p>—Pas trop, repartit Blaise, et il faut être <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> bien bas percé pour +risquer comme ça un an ou deux de sa vie, sans être sûr...</p> + +<p>—Deux ans ou plus, interrompit Robert; je vois que tu comprends +parfaitement notre partie.</p> + +<p>—Quel jeu?... demanda l'Endormeur.</p> + +<p>—Celui que tu voudras.</p> + +<p>—C'est que tu les sais tous trop bien!...</p> + +<p>—Tu peux en inventer un nouveau.</p> + +<p>Blaise réfléchit un instant.</p> + +<p>—Eh bien, reprit-il, je vais donner sept cartes sans atout, et celui +qui fera le moins de levées aura gagné.</p> + +<p>—Convenu!</p> + +<p>L'Américain coupa sans avoir l'air d'y toucher, et Blaise fit les jeux.</p> + +<p>Les quatorze cartes tombèrent l'une après l'autre; Robert avait trois +levées et l'Endormeur quatre.</p> + +<p>—Tu as triché! s'écria ce dernier en frappant son poing contre la +table.</p> + +<p>Robert repoussa les cartes.</p> + +<p>—J'ai joué franc jeu, répondit-il, et je vais te dire pourquoi... +Il m'était indifférent de perdre ou de gagner, parce que, dans notre +affaire, le métier de maître sera très-difficile... Je ne t'aurais pas +donné trois jours pour me demander à changer de rôle!... Allons, mon +fils, déshabille-toi!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span> +Ce disant, l'Américain ôta sa blouse, son pantalon et ses vieux +souliers.</p> + +<p>Blaise ne se pressait point.</p> + +<p>—J'ai froid..., dit Robert. Ce serait dommage de casser les vitres +entre vieux amis!...</p> + +<p>L'Endormeur était d'une force musculaire évidemment supérieure; +cependant cette menace détournée fit quelque effet sur lui, car il se +prit à dépouiller lentement son costume fashionable.</p> + +<p>Robert chaussa les bottes avec un évident plaisir.</p> + +<p>—Te voilà bien malade! disait-il en activant sa toilette; tu vas +être bien logé, bien nourri, bien vêtu, et la fortune te viendra en +dormant... car nous partagerons en frères.</p> + +<p>—Et si tout ça tombe dans l'eau?... soupira Blaise.</p> + +<p>Robert passait la redingote.</p> + +<p>—Écoute, dit-il en jetant un coup d'œil au petit miroir qui pendait +au-dessus de la cheminée; ça commence bien, et j'ai tant de confiance +que je te promettrais presque de te servir, à mon tour, si tu n'es pas +content après l'affaire faite!...</p> + +<p>—Promets, dit Blaise.</p> + +<p>—Eh bien, soit.</p> + +<p>—Le même temps que je t'aurai servi?...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_29">29</span> +—Le même temps.</p> + +<p>—Je te préviens, M. Robert, que je n'oublierai pas cela!... +Maintenant, explique-toi en grand, et plutôt deux fois qu'une, car du +diable si je devine la fin de la farce!</p> + +<p>L'échange des costumes était accompli; et, en vérité, les choses +semblaient ainsi bien plus logiquement arrangées. Chacun des deux +compagnons était désormais à sa place: l'Américain avait l'air +d'un monsieur dans toute la force du terme, et la blouse allait à +l'Endormeur comme un gant.</p> + +<p>—Ça s'expliquera de soi-même, répondit Robert, et dans un quart +d'heure tu en sauras tout aussi long que moi; mais, avant tout, il nous +reste quelques petits détails à régler... D'abord, tu as trop d'esprit +pour prendre la chose en mauvaise part, j'aimerais à te voir mettre de +côté cette habitude que tu as de me tutoyer...</p> + +<p>—Ah! fit Blaise.</p> + +<p>—Mesure de prudence, tu m'entends bien?... Ça pourrait t'échapper +devant le monde.</p> + +<p>—On te dira <i>vous</i>, M. Robert!</p> + +<p>—A merveille!... A présent ce nom-là lui-même ne me convient plus +guère... Quand on est né un peu, on ne s'appelle pas Robert; il faut +prendre carrément son rang dans le monde... <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> Voyons parmi mes +anciens noms... A Londres, je m'appelais Robert Wolf.</p> + +<p>—C'est trop goddam! dit Blaise.</p> + +<p>—En Italie, on m'appelait Gaëtano.</p> + +<p>—C'est trop ténor!</p> + +<p>—A Vienne, Belowski...</p> + +<p>—C'est trop bottier!... Que diable! je veux au moins être le valet +d'un homme d'importance... Appelle-toi le baron de quelque chose.</p> + +<p>—Peuh! fit l'Américain, on me prendrait pour un sous-préfet de +l'empire... Et puis les titres sont bien usés!... Je m'appellerai tout +bonnement M. Robert de Blois... C'est simple et ça sonne la noblesse +historique... Encore un coup, ami Blaise, et puis nous allons commencer!</p> + +<p>Il versa deux amples rasades et leva son verre comme s'il allait porter +un toast.</p> + +<p>Ses yeux se fixaient à travers les carreaux de la fenêtre sur le port +Saint-Nicolas et les campagnes de la Loire-Inférieure qui s'étendaient, +à perte de vue, au delà de la Vilaine. Le soleil d'automne, à son +déclin, jetait sa lumière rougeâtre sur le paysage. Robert semblait +pris par une subite rêverie.</p> + +<p>—Le pays est mauvais pour les pauvres diables, c'est vrai, +murmura-t-il; mais voilà de <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> bonnes terres et de jolies maisons!... +Un homme sage pourrait être heureux là comme le poisson dans l'eau... +Qui sait si l'une d'elles n'appartient pas à notre brave M. de Penhoël?</p> + +<p>Blaise ne put retenir un sourire.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que tu vas faire, dit-il; mais tu es fameusement +fort, après tout, pour entamer une drôlerie, et j'ai bon espoir... Ce +brave monsieur campagnard!... Il me semble le voir!</p> + +<p>—Et moi aussi!</p> + +<p>—Cinquante-cinq à soixante ans!</p> + +<p>—Plutôt soixante.</p> + +<p>—Front chauve...</p> + +<p>—Deux touffes de cheveux grisâtres sur les tempes!</p> + +<p>—Lunettes d'or...</p> + +<p>—Tabatière dito!</p> + +<p>—Habit marron...</p> + +<p>—Souliers à boucles!</p> + +<p>—Une femme respectable...</p> + +<p>—Qui eut une grande réputation de beauté avant la constituante...</p> + +<p>—Sèche et roide comme un portrait de famille!...</p> + +<p>—Et qui l'a rendu père de huit à dix enfants, décemment échelonnés!</p> + +<p>Blaise tendit son verre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_32">32</span> +—A nos quarante mille livres de rente! dit-il.</p> + +<p>Robert trinqua et but avec action.</p> + +<p>Puis il se redressa tout à coup en secouant son épaisse chevelure noire.</p> + +<p>—A l'œuvre! s'écria-t-il; suivant les circonstances, nous pourrons +avoir une soirée laborieuse... A dater de ce moment, Blaise, vous +entrez en exercice.</p> + +<p>—J'attends les ordres de monsieur, dit l'Endormeur qui gardait au +coin de sa lèvre un reste de sourire sceptique, mais dont le regard +indiquait une singulière curiosité.</p> + +<p>—Vous allez descendre, reprit l'Américain d'un ton de commandement; +sans faire semblant de rien, vous sortirez dans la rue et vous lirez +l'enseigne de l'auberge.</p> + +<p>—Jusqu'à présent, murmura Blaise, ça ne me paraît pas la mer à boire!</p> + +<p>—Une fois pour toutes, répondit Robert en reprenant sa familiarité +accoutumée, il faut bien te mettre dans la tête que j'agis d'après un +plan raisonnable, et que les commissions dont je pourrais te charger +auront toute leur importance... Ris tant que tu voudras, mais exécute +mes ordres à la lettre, ou je ne réponds de rien!... Tu vas donc lire +l'enseigne de l'auberge, et me rapporter le nom de notre hôte... <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> +En revenant, tu prieras le brave homme de monter me parler... va!</p> + +<p>Blaise sortit.</p> + +<p>Le jeune M. de Blois, resté seul, se prit à parcourir la chambre de +long en large.</p> + +<p>Sa tête travaillait énergiquement, et des paroles sans suite tombaient +par instants de ses lèvres.</p> + +<p>C'était véritablement un cavalier assez remarquable. La redingote +indivise que bourrait naguère le gros corps de Blaise dessinait la +grâce souple et forte de sa taille. Il y avait de l'intelligence et de +la volonté sur les traits réguliers de son visage bruni; mais, dans +ce moment où il se savait à l'abri de tout regard, son œil avait +plus que jamais cette étrange expression d'inquiétude qui déparait sa +physionomie. On lisait dans sa prunelle mobile et comme tremblante +une sorte d'agitation maladive, agissant à l'encontre d'une hardiesse +apprise.</p> + +<p>Cet homme devait oser beaucoup, mais trembler en osant.</p> + +<p>Deux ou trois fois, dans sa promenade, il s'arrêta devant le lit +où reposait sa compagne de voyage. La belle Lola dormait toujours, +subissant l'effet d'une lassitude accablante. L'étape de la matinée +avait été rude, puisque Robert et Blaise, jeunes et forts tous les +deux, étaient arrivés haletants et brisés de fatigue.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span> +Il y avait bien longtemps que la pauvre Lola marchait ainsi chaque +jour, et que les cailloux des routes de Bretagne faisaient saigner ses +petits pieds charmants.</p> + +<p>Chaque fois que Robert s'arrêtait auprès du lit, il restait trois ou +quatre secondes en contemplation devant la beauté de la jeune femme. +Son regard semblait compter les bruns anneaux de la luxueuse chevelure +qui s'éparpillait sur l'oreiller de Lola. Il admirait d'un œil +connaisseur l'ovale pur et gracieux de son visage, la frange riche de +ses cils, et ce bel abandon que le sommeil gardait à sa pose.</p> + +<p>Mais, dans la contemplation de Robert, il n'y avait pas un atome +d'amour. Sa prunelle restait froide, et vous eussiez dit quelque +marchand d'esclaves détaillant les suprêmes beautés d'une almée à +vendre sur le pont d'un corsaire de Turquie.</p> + +<p>Quand il laissait retomber le rideau, un sourire content mais fugitif +errait autour de sa lèvre.</p> + +<p>Puis ses réflexions se renouaient, craintives et agitées; sa paupière +frémissait à son insu; son regard s'agitait, cauteleux et inquiet.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, donnant passage à l'aubergiste et à Blaise.</p> + +<p>Au bruit qu'ils firent en entrant, la physionomie <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> de Robert se +remonta brusquement comme par l'effet d'un mystérieux ressort. Son +œil devint calme et souriant: on eût dit un de ces hommes heureux +qui passent dans la vie sans préoccupation et sans soucis.</p> + +<p>L'aubergiste, qui s'arrêta auprès de la porte, la casquette à la main, +dut lui trouver assurément grande mine, car il exécuta le plus beau de +ses saluts.</p> + +<p>Robert lui envoya, en se rasseyant au coin du feu, un bonjour affable +et gracieux.</p> + +<p>—Entrez, mon cher monsieur, dit-il.</p> + +<p>Blaise, qui avait devancé l'aubergiste, passa tout auprès de Robert et +lui glissa ces seuls mots à l'oreille:</p> + +<p>—M. Géraud...</p> + +<p>L'Américain remercia par un signe de tête.</p> + +<p>—Approchez donc..., reprit-il. Je vous demande pardon de vous avoir +dérangé ainsi sans compliment, mais c'est que j'ai beaucoup de choses à +vous demander, mon cher monsieur.</p> + +<p>Les gens de la haute Bretagne sont presque aussi défiants que des +Normands; c'est une rude tâche que de leur accrocher la première parole.</p> + +<p>En revanche, une fois la glace rompue, on est souvent dédommagé trop +amplement.</p> + +<p>L'aubergiste était un vieil homme bien couvert et d'apparence fort +honnête. Ses petits yeux <span class="pagenum" id="Page_36">36</span> gris avaient cette pointe sournoise +qui, chez les campagnards, n'est pas absolument inconciliable avec la +franchise.</p> + +<p>Il se tenait debout entre Blaise et Robert. Sans faire semblant +de rien, son regard poussait à droite et à gauche de courtes +reconnaissances. Sa casquette, qu'il tortillait entre ses doigts avec +zèle, lui servait de maintien, et le tuyau noir de sa pipe, sortant du +vaste gousset de son gilet, laissait échapper encore un mince filet de +fumée.</p> + +<p>—Ah! ah! fit-il en manière de réponse à l'exorde de Robert.</p> + +<p>Et il salua.</p> + +<p>—Beaucoup de choses, répéta l'Américain. Vous ne vous doutez guère, je +parie, que vous êtes ici en face d'une bien vieille connaissance?</p> + +<p>—Oh! oh! fit le bonhomme en écarquillant les yeux.</p> + +<p>—Ça vous étonne! reprit l'Américain qui redoublait de condescendante +gaieté. Vous ne vous souvenez pas de m'avoir jamais vu? Aussi n'est-ce +pas comme cela que je l'entends... Blaise, mon garçon, tu peux +t'asseoir... En voyage on ne fait pas de façons... Mais, auparavant, +avance un siége à notre hôte... Mon cher monsieur, pas de compliments; +il y a place pour trois.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_37">37</span> +L'aubergiste et Blaise s'assirent.</p> + +<p>—Quand je dis que vous êtes pour moi une vieille connaissance, reprit +Robert, c'est que j'ai entendu parler bien souvent de vous.</p> + +<p>—Eh! eh!... fit le bonhomme.</p> + +<p>—Le père Géraud, parbleu!... maître du <i>Mouton couronné</i>!</p> + +<p>—Tout ça est sur mon enseigne, grommela l'aubergiste.</p> + +<p>Blaise, qui n'avait rien à faire, sinon à juger les coups, se détourna +pour cacher un sourire.</p> + +<p>L'Américain fit comme s'il n'avait pas entendu.</p> + +<p>—La meilleure auberge de Redon! poursuivit-il, et le plus franc +compère de tout le département d'Ille-et-Vilaine!</p> + +<p>L'aubergiste eut un demi-sourire; le compliment le flattait au vif; +mais sa vieille prudence lui conseillait la retenue.</p> + +<p>—Et ce n'est pas tout près d'ici qu'on me disait cela, père Géraud! +reprit encore Robert. Ce n'est ni à Vannes, ni à Nantes, ni même à +Rennes.</p> + +<p>—A Saint-Brieuc peut-être?... murmura le bonhomme.</p> + +<p>—Non pas!... c'est plus loin encore... Père Géraud, vous êtes connu +jusqu'à Paris!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span> +Paris est le lieu magique que la province déteste et adore.</p> + +<p>Le maître du <i>Mouton couronné</i> releva ses yeux gris, où brillait un +orgueil modeste, mélangé de curiosité.</p> + +<p>—Ah! ah! fit-il, à Paris!... en la grand'ville!... et qui donc parle +du père Géraud de ce côté-là?</p> + +<p>—C'est là le diable! pensa l'Endormeur.</p> + +<p>Robert mit un reproche caressant dans son sourire.</p> + +<p>—Oh! M. Géraud! M. Géraud!... dit-il. Le bon garçon serait cruellement +mortifié s'il vous entendait faire cette question-là... Vous avez donc +bien des amis à Paris?</p> + +<p>—Non fait! répliqua l'aubergiste; je ne m'en connais même pas du +tout...</p> + +<p>—Ça se gâte! pensa Blaise; mauvaise histoire!...</p> + +<p>—Eh bien, poursuivit Robert, à l'entendre parler de vous, je ne me +serais jamais douté que vous eussiez pu l'oublier!</p> + +<p>—Mais qui donc, à la fin?...</p> + +<p>—Ainsi, vous me laisserez vous dire son nom? prononça Robert avec +lenteur, comme s'il eût voulu laisser à l'ami ingrat le temps de se +souvenir.</p> + +<p>Il n'y avait pas une ombre de trouble sur sa <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> physionomie calme et +souriante. Blaise, au contraire, qui voyait l'audacieux mensonge sur +le point d'être découvert, et la comédie tomber dès la première scène, +cachait mal son désappointement.</p> + +<p>Tandis qu'il maugréait contre l'imprudence de son camarade, celui-ci +regardait toujours l'aubergiste, qui fouillait sa mémoire de la +meilleure foi du monde.</p> + +<p>—Je veux que <i>Gripi</i><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> me brûle..., grommelait le bonhomme.</p> + +<p>Robert l'interrompit en répétant:</p> + +<p>—Ah! M. Géraud!... M. Géraud!...</p> + +<p>Puis il ajouta d'un air presque sévère:</p> + +<p>—Si vous n'avez pas trouvé dans une minute, je vous dirai son nom... +et vous aurez grande honte de l'avoir oublié!</p> + +<p>Il y avait une sincérité si profonde dans l'accent de Robert, que +Blaise lui-même ne savait plus que penser.</p> + +<p>Quant à l'aubergiste, il se creusait la tête de tout son cœur.</p> + +<p>—Je suis un gueux!... s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front +d'un énorme coup de poing.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span> +A cet instant seulement, un observateur aurait pu deviner combien +grande avait été l'anxiété de Robert. Il respira fortement. Ce fut +l'affaire d'une seconde, et sa physionomie ne trahit aucune surprise.</p> + +<p>—Un gueux! disait cependant le bonhomme; c'est vrai tout de même!... +sans Joseph Gautier, j'aurais passé l'arme à gauche dans la rade de +Brest! Je parie que c'est Joseph Gautier?</p> + +<p>—Parbleu! s'écria Robert.</p> + +<p>Blaise éprouvait ce sentiment d'un dilettante expert qui écoute un +talent de premier ordre.</p> + +<p>—Enfin, père Géraud, continua l'Américain, mieux vaut tard que +jamais!... Ce brave Joseph m'a-t-il souvent parlé de vous au moins!... +Géraud! ancien matelot.</p> + +<p>—Artilleur de marine, puis cuisinier au long cours, rectifia le +bonhomme.</p> + +<p>—A qui le dites-vous!... s'écria Robert; la langue m'a tourné... +Mettez-vous bien dans la tête que je sais votre histoire mieux que +vous-même!</p> + +<p>—C'est égal, dit l'aubergiste; j'aurais dû penser à Gautier tout de +suite!... Mais comment va-t-il à présent?</p> + +<p>—A merveille... sa femme aussi.</p> + +<p>—Sa femme!... depuis quand donc est-il marié?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span> +—Depuis trois mois... Blaise, mon domestique, a été son garçon de +noces...</p> + +<p>—Oui..., dit l'Endormeur, et ça a été assez bien!</p> + +<p>La bonne figure de l'aubergiste exprima un peu de défiance revenue.</p> + +<p>—Tiens! tiens! murmura-t-il, c'est que Joseph Gautier était un +monsieur, autrefois...</p> + +<p>—Et ça vous surprend qu'il ait choisi un domestique?... commença +Robert.</p> + +<p>—Oh! oh!... dit le père Géraud, je n'ai pas voulu offenser M. Blaise.</p> + +<p>—J'entends bien... mais tel que vous le voyez, Blaise n'est pas tout +à fait un domestique ordinaire... Il a été élevé dans ma famille, et +c'est presque mon ami.</p> + +<p>Le père Géraud salua Blaise.</p> + +<p>—Comme ça ou autrement, dit-il, je n'ai pas besoin de vous faire de +grandes phrases... Puisque vous venez de la part de mon vieux Gautier, +le père Géraud et sa case sont à votre disposition... Une poignée de +mains s'il n'y a pas d'offense?</p> + +<p>Robert s'empressa de tendre sa main que le bonhomme serra en conscience.</p> + +<p>—Et venez-vous comme ça pour passer du temps par chez nous? reprit-il.</p> + +<p>—Je viens de Paris, comme je vous l'ai dit, <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> répliqua Robert; +et même de beaucoup plus loin... Le but de mon voyage est de visiter +un gentilhomme de vos environs que je ne connais pas du tout +personnellement, et au sujet duquel je serais bien aise de prendre +langue à l'avance.</p> + +<p>Cette phrase, malgré sa simplicité apparente, était de celles qui +sonnent toujours mal aux oreilles bretonnes. En ce temps-là, comme +avant et depuis, il y avait force dissidences politiques dans la +province; or, partout où la guerre civile a passé, le questionneur +curieux prend volontiers physionomie d'espion.</p> + +<p>Le petit œil gris du père Géraud se baissa, tandis qu'il murmurait +son prudent:</p> + +<p>—Ah! ah!...</p> + +<p>—Les détails que je demande, reprit l'Américain, sont en définitive +peu de chose, car je sais d'avance que la famille de Penhoël est riche +et respectable...</p> + +<p>—Oh! oh!... fit le bonhomme avec une certaine emphase; il s'agit des +Penhoël?...</p> + +<p>—Un message que j'ai pour le vicomte, et qui m'a fait prendre par +Redon au lieu d'aller tout droit à Nantes... Y a-t-il loin d'ici à +Penhoël?</p> + +<p>—Un bon bout de chemin, répliqua le père Géraud.</p> + +<p>—Et... le vicomte est-il aussi galant homme qu'on le dit?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span> +Le maître du <i>Mouton couronné</i> fut un instant avant de répondre.</p> + +<p>—Pour ça, répliqua-t-il enfin, Penhoël a toujours été l'honneur du +pays depuis que le monde est monde! Monsieur est un bon chrétien, +madame est une sainte... Mais il y en a qui disent que le nom de +Penhoël serait mieux porté encore si l'aîné n'avait pas quitté le pays +pour aller le bon Dieu sait où...</p> + +<p>—Ah! dit l'Américain, comme s'il eût été initié déjà en partie aux +secrets de cette famille dont un chiffon de papier lui avait révélé +l'existence par hasard, on parle encore de l'aîné?</p> + +<p>—On en parlera toujours, répliqua l'aubergiste avec lenteur et d'un +accent de tristesse.</p> + +<p>—Et cependant, reprit Robert, il y a longtemps déjà qu'il est parti!...</p> + +<p>—Voilà bientôt quinze ans... Mais qu'importent les années quand on a +laissé un bon souvenir au fond de tous les cœurs?</p> + +<p>Robert croisa ses mains sur ses genoux et hocha la tête d'un air +attendri.</p> + +<p>—Pauvre cher Penhoël!... murmura-t-il.</p> + +<p>Le bonhomme Géraud, qui s'était incliné tout pensif, se redressa +vivement et jeta sur Robert un regard étonné.</p> + +<p>Sa surprise n'était pas plus grande que celle de Blaise, qui suivait +cette scène avec la curiosité <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> d'un amateur de spectacle, savourant +les péripéties imprévues d'une première représentation.</p> + +<p>Il connaissait le but de Robert, et, depuis l'arrivée de l'aubergiste, +il devinait peu à peu la route que son compagnon voulait prendre; mais +comme il eût été incapable lui-même de suivre sans broncher cette voie +difficile et périlleuse, chaque pas fait en avant lui était un sujet +d'admiration.</p> + +<p>Robert grandissait à ses yeux et prenait pour lui, depuis quelques +minutes, des proportions héroïques.</p> + +<p>Il attendait, dissimulant de son mieux sa surprise et gardant l'air +indifférent qui convenait à son rôle.</p> + +<p>—Ce sont de bonnes paroles que vous venez de prononcer, M. Géraud, +poursuivait cependant Robert; je ne peux pas vous dire combien elles +m'ont réjoui l'âme!... Ah! si le pauvre Penhoël était seulement là pour +les entendre!...</p> + +<p>L'honnête figure de l'aubergiste devenait toute pâle d'émotion.</p> + +<p>—De quel Penhoël parlez-vous donc, monsieur?... murmura-t-il d'une +voix tremblante.</p> + +<p>—De celui qui est bien loin de la Bretagne, à cette heure.</p> + +<p>—De l'aîné? reprit le père Géraud, dont la <span class="pagenum" id="Page_45">45</span> voix trembla +davantage; de M. Louis?... il n'est donc pas mort?...</p> + +<p>L'Américain eut un gros rire joyeux et franc.</p> + +<p>—Pas que je sache, répliqua-t-il.</p> + +<p>—Et vous le connaissez?</p> + +<p>—Mon digne M. Géraud, repartit Robert en clignant de l'œil, +pourquoi toutes ces questions?... Depuis deux minutes, vous avez deviné +que je vais au château de la part du pauvre Louis de Penhoël.</p> + +<p>Blaise se mit à tisonner le feu pour dissimuler son enthousiasme.</p> + +<p>Une larme roula sur la joue du père Géraud.</p> + +<h3 id="Page_47">III<br /> +<b>L'ABSENT</b>.</h3> + +<p>Robert dit l'Américain, M. de Blois, était un de ces fils du hasard +qui naissent on ne sait où et ne tiennent à rien sur la terre. Était-il +Français d'origine ou étranger? Personne n'aurait pu le dire. Son +accent était celui des Parisiens de Paris; mais Paris, tout grand qu'il +est, ne peut accepter la paternité des aventuriers innombrables qui s'y +arrangent une patrie. Ils viennent là, de près, de loin, de partout, +attirés par un irrésistible instinct. Puis, de ce centre héroïque où le +talent et l'audace sont dans l'atmosphère, <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> où les expédients se +respirent, où chacun peut devenir valet de comédie rien qu'à laisser +ses pores absorber le vent d'intrigue, on s'élance, armé de toutes +pièces, à la conquête de l'innocente province.</p> + +<p>Car pour briller à Paris même, il faut être de première force.</p> + +<p>Robert de Blois avait son mérite, mais il n'était point pourtant un de +ces étincelants sujets qui éblouissent de temps en temps la capitale, +et qui portent au bagne de grosses épaulettes avec des titres de duc. +Il y a des degrés dans la profession. Robert ne pouvait guère prétendre +qu'à la bonne bourgeoisie dans la hiérarchie aigrefine.</p> + +<p>Ce n'est pas qu'il fût dépourvu de qualités très-éminentes; seulement +il n'était pas complet.</p> + +<p>Pour faire en quelque mot son bilan moral, il avait, à son actif, +une sécheresse de cœur extrêmement désirable, un grand tact et +beaucoup de cette adresse crochue qui sait harponner un secret au fond +de l'âme la mieux close. Il avait, en outre, du sang-froid, de l'esprit +et de l'élégance. A son passif, il faut placer en première ligne une +irrésolution native qui ne se guérissait qu'en face des situations +extrêmes. Robert était excellent pour entamer une guerre désespérée; au +moment où il fallait choisir entre <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> la mort ou la victoire, la faim +lui donnait du génie.</p> + +<p>Mais dès qu'il avait quelque chose à perdre, son audace se changeait en +mollesse. Il s'arrêtait à moitié chemin par une trop grande frayeur de +se voir enlever le bénéfice déjà conquis.</p> + +<p>Retombait-il tout en bas de sa misère, il redevenait homme. Son esprit +subtil s'aiguisait, ses idées bouillonnaient de nouveau dans sa tête, +et gare aux écus mal gardés!</p> + +<p>En somme, c'était un aventurier d'ordre évidemment secondaire, +mais dangereux outre mesure, et capable d'atteindre, à ses heures, +l'habileté suprême du genre.</p> + +<p>Il avait déjà dix ans de service, ayant pris de l'emploi dans quelque +pendable troupe dès le commencement de sa quinzième année.</p> + +<p>Depuis lors, Dieu sait qu'il avait travaillé tantôt soldat, tantôt +capitaine, tantôt pauvre, tantôt riche, exploitant parfois l'intrigue +de haute comédie, parfois descendant aux tours de l'escroquerie +vulgaire, et risquant sa liberté pour quelques francs.</p> + +<p>Il se formait, cependant, et prenait des idées rassises. Son but était +de voler assez pour jouer à l'honnête homme dans un bon château lui +appartenant, avec une femme aimable et bien apparentée.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_50">50</span> +Car Robert détestait le petit monde.</p> + +<p>Blaise et lui s'étaient accolés ensemble à Paris, par suite de +relations communes avec un recéleur du nom de Bibandier qui, peu de +temps auparavant, était allé au bagne de Brest expier son obligeance. +Blaise était un coquin à la douzaine, moins endurci que Robert +peut-être, moins peureux de nature, mais n'ayant pas non plus ce +courage factice et à l'épreuve que l'Américain s'était donné par la +force seule de sa volonté.</p> + +<p>Ils avaient gagné tous les deux leurs surnoms à la bataille, comme +Scipion l'Africain et le grand Fabius. Tous les deux avaient, sinon +inventé, du moins perfectionné notablement des genres de vol qui sont +tombés, de nos jours, à la portée de tout le monde. Pour comprendre le +sens spécial de ces deux sobriquets, <i>l'Américain</i> et <i>l'Endormeur</i>, il +suffit d'avoir lu la <i>Gazette des Tribunaux</i> trois fois en sa vie.</p> + +<p>Quant à Lola, Robert l'avait prise sur une corde roide où elle dansait +pour ne pas être battue. Elle avait dix-huit ans.</p> + +<p>Personne n'avait pris souci de lui dire jamais: «Ceci est bien, cela +est mal.»</p> + +<p>Il eût été difficile de savoir ce qu'il y avait au fond du cœur +de cette pauvre belle fille. A contempler son front de marbre et la +hardiesse <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> froide de ses grands yeux noirs, où s'allumait parfois +une volupté de commande, lascive et à la fois glacée, on eût dit que, +derrière tant de beauté, Dieu avait oublié de mettre une âme...</p> + +<p>Aujourd'hui Robert était en une heure de vaillance. Sa poche vide et +la famine menaçante le poussaient. Mais la lutte s'annonçait rude, +et Robert ne se souvenait point d'en avoir affronté jamais de plus +malaisée. En ce moment, ses manières libres et sa physionomie sereine +cachaient le plus énergique effort qu'il eût fait peut-être de sa vie.</p> + +<p>C'était un travail de tous les instants, un sourd combat sans trêve ni +relâche. Il était là, guettant, derrière son sourire, chaque parole du +bon aubergiste, interprétant chaque geste et prodiguant son adresse +consommée à se faire un levier de la moindre circonstance.</p> + +<p>On ne peut dire qu'il eût agi dès l'abord sans réflexion. Tout ce qu'il +avait osé était le résultat d'un calcul; mais il est certain que sa +position extrême l'avait jeté, trop brusquement, à son gré, dans cette +périlleuse épreuve.</p> + +<p>Il avait abordé la bataille sans armes et avec le courage du désespoir. +C'était une partie que l'on pouvait gagner à la rigueur, mais qui, +considérée de sang-froid, présentait mille chances de perte.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_52">52</span> +Ces parties-là s'amendent parfois entre les mains d'un joueur +habile; une manœuvre savante peut forcer le sort. A mesure que +l'entrevue avançait, Robert se sentait grandir et prendre de la force. +Sa tentative absurde et impossible se faisait presque raisonnable, tant +il avait tourné habilement les premières difficultés.</p> + +<p>Il n'était déjà plus ce fou qui voit le nom d'un homme par hasard, et +qui s'écrie étourdiment: «A moi cette proie!» La porte close de la +maison de Penhoël s'entr'ouvrait pour lui peu à peu...</p> + +<p>Il avait déjà la moitié d'un secret!</p> + +<p>Bien des choses pouvaient encore déranger son plan fragile et réduire à +néant l'échafaudage de ses mensonges; mais, jusqu'à présent, il avait +marché droit dans les ténèbres, et son pied prudent avait trompé tous +les obstacles de la route inconnue.</p> + +<p>A voir ce début inespéré, Blaise se croyait déjà hors d'affaire, et +avait peine à contenir sa joie.</p> + +<p>L'Américain, lui, n'avait pas encore le temps de se réjouir. Il +était tout entier à son affaire, et son œil de lynx interrogeait +constamment la physionomie du père Géraud, qui était son unique +boussole.</p> + +<p>Il lui restait tant de choses à deviner! Et <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> cette route, où il +avait essayé quelques pas, était si mystérieuse encore!</p> + +<p>Il fallait savoir. Que voulait dire, par exemple, cette larme qui +coulait silencieusement sur la joue du bonhomme?</p> + +<p>Robert attendit quelques secondes, puis il avança son siége et prit +sans mot dire la main de l'aubergiste, qu'il serra entre les siennes.</p> + +<p>—Vous l'aimez?... dit-il d'une voix contenue et qui jouait +admirablement l'émotion.</p> + +<p>Le père Géraud détourna la tête pour cacher ses yeux humides:</p> + +<p>—Tonnerre de Brest! murmura-t-il, je ne suis pas un pleurnicheur, +pourtant!... Mais c'est que M. Louis était presque mon enfant!... Je +l'ai fait sauter si souvent sur mes genoux, quand le commandant venait +en congé au château... J'ai servi vingt ans sous les ordres du père des +jeunes gens, monsieur; et quand on l'avait vu comme moi, le commandant, +deux ou trois douzaines de fois, debout sur son banc de quart, +démolissant l'Anglais en grand costume de capitaine de vaisseau, on lui +aurait donné son corps et son âme, voyez-vous bien!... Et si bon, avec +cela!</p> + +<p>—J'ai entendu parler du commandant de Penhoël, interrompit Robert.</p> + +<p>—Je crois bien!... qui n'en a pas entendu <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> parler!... Ah! c'était +un bon temps!... mais il est mort, et celui de ses fils qui lui +ressemblait le mieux a quitté un beau jour notre Bretagne pour n'y plus +revenir... L'autre...</p> + +<p>—L'autre n'est-il pas digne de son père? demanda l'Américain.</p> + +<p>—Si fait! s'écria vivement le père Géraud. Dieu me garde d'avoir rien +dit qui puisse vous faire penser cela, monsieur!... Le cadet de Penhoël +est un digne jeune homme... Mais votre Louis...</p> + +<p>L'aubergiste s'interrompit et poussa un gros soupir.</p> + +<p>Blaise se disait en remuant les cendres:</p> + +<p>—Il paraît que le brave vicomte aux quarante mille livres de rente n'a +pas tout à fait soixante ans comme nous l'avions pensé!...</p> + +<p>—Notre Louis! poursuivit l'aubergiste; c'est qu'on ne trouverait +pas un cœur comme le sien!..... Mais vous, qui venez de sa part, +monsieur, pouvez-vous me dire où il est et ce qu'il fait?</p> + +<p>—Il est aux États-Unis, répondit l'Américain sans hésiter, +lieutenant-colonel dans l'armée du congrès...</p> + +<p>—Ah! fit l'aubergiste; le brave enfant!... et.... est-il heureux?</p> + +<p>—Non, répliqua Robert.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_55">55</span> +Le père Géraud leva les yeux au ciel.</p> + +<p>—Il n'a dit son secret à personne! murmura-t-il; mais on ne s'exile +pas ainsi sans souffrir..... Que Dieu le protége!</p> + +<p>Il y eut un silence, dont Robert profita pour mettre de l'ordre dans +ses batteries.</p> + +<p>—Voyons!... reprit-il tout à coup en feignant de secouer sa prétendue +mélancolie, il ne s'agit pas seulement de s'attendrir.... Moi, je +passerais ma journée à parler de ce cher et bon Louis!... Mais je crois +qu'il vaut mieux faire ses affaires.</p> + +<p>—S'il y a une lettre de lui à porter au manoir, dit l'aubergiste, je +monte ma jument grise et je pars tout de suite...</p> + +<p>Robert secoua la tête.</p> + +<p>—Est-ce qu'il a écrit depuis son départ? demanda-t-il.</p> + +<p>Cette question, si importante pour lui, fut faite de ce ton grave qui +pose les prémisses d'un argument.</p> + +<p>—Une seule fois, répondit l'aubergiste; et c'était une année après son +départ.</p> + +<p>—Eh bien, père Géraud, il faut supposer qu'il a eu ses raisons pour se +taire si longtemps. Pourquoi écrire après quatorze ans de silence?</p> + +<p>—C'est juste... c'est juste, murmura le bonhomme; et pourtant il +aimait si tendrement son <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> frère... Ah! il y a là dedans bien des +choses que je ne comprends pas!</p> + +<p>Il s'arrêta et passa la main sur son front, en homme qui recueille +involontairement ses souvenirs.</p> + +<p>—Jamais on ne vit deux enfants s'aimer comme cela! reprit-il (et +l'Américain, cette fois, n'eut garde de l'interrompre). Depuis le jour +de leur naissance jusqu'à l'âge de vingt ans, on ne les avait jamais +vus l'un sans l'autre. On eût dit qu'ils n'avaient à deux qu'un seul +cœur. Et puis tout à coup, du vivant même du vieux monsieur et de +la vieille dame, qui sont maintenant un saint et une sainte dedans le +ciel, un mystérieux vent de malheur passa sur le manoir... Il y avait +une jeune fille belle comme les anges...</p> + +<p>L'aubergiste s'interrompit encore et poussa un gros soupir.</p> + +<p>L'Américain était tout oreilles.</p> + +<p>—On ne sait pas ce qui eut lieu, poursuivit le père Géraud. Vers ce +temps, les Pontalès revinrent au manoir. Et quand Pontalès serre la +main de Penhoël, le diable rit au fond de l'enfer!</p> + +<p>Une question se pressa sur la lèvre de Robert, qui fit effort pour +garder le silence.</p> + +<p>Le bonhomme reprit:</p> + +<p>—C'est l'eau et le feu!... Les Pontalès avaient <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> autrefois une +petite maison sur la lande... Mon père a vu des sabots à leurs pieds... +A présent la forêt est à eux, la forêt et le grand château!... Mais que +disais-je?... mademoiselle Marthe est la plus belle fille du pays... On +croyait qu'elle aimait M. Louis... Ah! cela étonna bien du monde!... +M. Louis partit, et ceux qui le rencontrèrent en chemin virent bien +qu'il avait des larmes dans les yeux... Ce fut René, le cadet, qui +épousa mademoiselle Marthe... et depuis lors, au manoir, on ne prononça +plus guère le nom de M. Louis, ce nom qui est au fond de tous les bons +cœurs à dix lieues à la ronde...</p> + +<p>Si l'Américain avait eu sa bourse bien garnie, il aurait payé cher +cette courte et vague histoire.</p> + +<p>—Louis m'avait parlé de ces Pontalès, dit-il, mais j'étais loin de les +croire si riches...</p> + +<p>—Trois fois riches comme Penhoël! s'écria le père Géraud avec colère; +et quatre fois aussi, pour sûr!... Ah! le vieux Pontalès est un fin +Normand avec sa figure de brave homme! Il y a plus de ruse sous ses +cheveux blancs que dans un demi-cent de têtes bretonnes... Heureusement +que monsieur l'a encore une fois chassé du manoir, car il y a bien +assez de mauvais présages comme cela autour de Penhoël!</p> + +<p>Il se tut. Un instant Robert attendit, espérant <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> d'autres détails +sur Louis de Penhoël, mais l'aubergiste gardait le silence, et l'on +pouvait voir clairement qu'il n'en savait pas davantage.</p> + +<p>Aussi Robert reprit:</p> + +<p>—Père Géraud, je vous prie en grâce de ne plus me parler de Louis!... +Je vous écoute, voyez-vous, c'est plus fort que moi... et cependant +le temps me presse... dites-moi plutôt ce qui se passe maintenant au +manoir... Si Penhoël n'écrit pas, il veut qu'on lui écrive, et le +moindre détail sera bien précieux...</p> + +<p>L'aubergiste n'en était plus à la défiance. Il eût mis ce qu'il +avait de plus cher sous la garde de cet homme, qui lui apportait des +nouvelles du fils aîné de son maître.</p> + +<p>—Au manoir, répondit-il, je crois qu'on est heureux... En quinze ans +on peut oublier bien des choses quand on a la volonté de ne plus se +souvenir!... Le cadet a recouvré une bonne part des biens de la famille +vendus pendant la révolution... Si ce n'est pas la maison la plus riche +du pays à cause des Pontalès, qui ont acheté en 1793 le vieux château, +la forêt du Cosquer et bien d'autres terres de la famille, c'est +encore, malgré ce qui a pu se passer, la maison la plus respectée... +Quand vous lui écrirez, monsieur, vous lui direz que la fille de son +père, la petite demoiselle Blanche de Penhoël est si belle et si <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> +douce que les bonnes gens l'appellent <i>l'Ange</i>, depuis Carentoir +jusqu'à la montée de Redon!... Madame n'a point perdu sa beauté, bien +qu'il y ait depuis longtemps un voile de pâleur sur son visage... Elle +ne se montre guère aux fêtes des châteaux voisins, mais les pauvres +la connaissent et prient pour elle, car elle est la providence du +malheureux... Monsieur est bon mari et bon père, quoique certains aient +dit dans le temps qu'il jetait parfois des regards étranges vers le +berceau de la petite demoiselle Blanche... Il sert l'église, il aime le +roi et sa porte est toujours ouverte; c'est un Penhoël, après tout!... +Mais il y a d'autres hôtes encore au manoir, et ce qui réjouirait le +cœur de l'aîné, j'en suis sûr, ce serait de voir les deux filles de +l'oncle Jean!...</p> + +<p>—Le brave oncle! interrompit Robert, qui cherchait l'occasion de +continuer son rôle et de paraître au fait.</p> + +<p>—L'oncle en sabots! s'écria Géraud; je parie qu'il vous a parlé de +l'oncle en sabots!...</p> + +<p>—Plus de cent fois!</p> + +<p>—Il l'aimait tant!... Oh! et celui-là ne l'a pas oublié!... Quand je +parlais du neveu Louis, combien de fois n'ai-je pas vu sa tête blanche +s'incliner et une larme venir sous sa paupière!... Si vous écrivez à +notre jeune maître, il faudra lui dire tout cela, et lui dire encore +que l'oncle <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> a eu deux filles, sur son vieil âge... Deux petites +demoiselles plus jolies encore, s'il est possible, que Blanche de +Penhoël!... Elles sont là comme les bons génies de la maison; leur gai +sourire réchauffe l'âme; il semble que le malheur ne pourrait point +entrer sous le toit qu'elles habitent, et pourtant...</p> + +<p>Il s'interrompit et ajouta en baissant la voix involontairement:</p> + +<p>—Monsieur Louis vous a-t-il parlé quelquefois de Benoît Haligan?...</p> + +<p>Robert fit semblant de chercher dans sa mémoire.</p> + +<p>—Benoît, le passeur..., reprit l'aubergiste.</p> + +<p>—Attendez donc!... Benoît?...</p> + +<p>—Benoît le sorcier!</p> + +<p>—Mais certainement!... Un drôle de corps!..</p> + +<p>—Il y en a qui rient de lui... moi je sais qu'il connaît d'étranges +choses!...</p> + +<p>Le père Géraud secoua la tête, et baissant la voix davantage:</p> + +<p>—Il ne faudra pas en parler à M. Louis, quand vous lui écrirez, +murmura-t-il; mais Benoît dit que le manoir perdra bientôt ses douces +joies... Elles s'en iront toutes à Dieu, toutes ensemble!... l'Ange et +les deux filles de l'oncle... Cyprienne, la vive enfant... et Diane, la +jolie sainte!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_61">61</span> +—Quelle folie!...</p> + +<p>—Oui... oui! Benoît les voit en songe, vêtues de longues robes +blanches comme des belles-de-nuit... Mais Benoît se sera trompé +peut-être une fois en sa vie... Dieu le veuille! Dieu le veuille! et +puissent mes pauvres yeux se fermer avant de voir cela!</p> + +<p>La tête de l'aubergiste se pencha sur sa poitrine. Il semblait rêver. +Au bout de quelques secondes, un sourire triste vint à sa lèvre.</p> + +<p>—Les chères enfants!... reprit-il d'une voix plus émue; mais vous +verrez l'Ange, monsieur!... vous verrez Diane et Cyprienne, les perles +du pays, avec leurs jupes en laine rayée et les petites coiffes de +paysannes qui couvrent leurs nobles chevelures... Car, bien qu'elles +soient du plus pur sang de Penhoël, elles n'ont rien en ce monde, et +l'oncle Jean, leur père, veut qu'elles soient habillées comme les +pauvres filles du bourg... mais vous les couvririez de haillons qu'il +faudrait bien encore les saluer quand elles passent... On dirait de +petites reines, monsieur!... Et comment ne seraient-elles pas belles +entre toutes? ajouta le bon aubergiste en souriant tristement; elles +lui ressemblent trait pour trait...</p> + +<p>—A qui?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span> +—A l'aîné de Penhoël... comme deux filles pourraient ressembler à +leur père.</p> + +<p>—Oh! oh! fit Robert; ce pauvre oncle en sabots!...</p> + +<p>La voix du père Géraud prit un accent sévère:</p> + +<p>—C'est une famille sainte, monsieur! dit-il, et notre Louis respectait +la mère des deux jeunes filles comme sa propre mère...</p> + +<p>L'Américain avait déjà mis de côté son sourire égrillard.</p> + +<p>—Enfin, poursuivit l'aubergiste, quand vous lui aurez dit tout cela, +et le reste, s'il y a encore une petite place et que vous daigniez +prononcer le nom d'un pauvre homme, dites-lui qu'il y a sur le port de +Redon un vieux serviteur de la famille qui donnerait pour lui son sang +jusqu'à la dernière goutte.</p> + +<p>—Il y aura toujours de la place pour cela, mon brave monsieur Géraud, +répliqua Robert de Blois; mais m'avez-vous nommé tous les hôtes du +manoir?</p> + +<p>—Pas encore... Le vieil oncle a un fils plus âgé que Diane et +Cyprienne... Il s'appelle Vincent: c'est, jusqu'ici, le seul héritier +mâle du nom de Penhoël, un brave enfant, un peu rude et sauvage, mais +le cœur sur la main!... Il y a enfin le fils adoptif du vicomte et +de madame, qui a nom Roger de Launoy... C'est une tête <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> vive et +folle, capable de bien des étourderies...; mais je l'aime pour l'amour +sincère qu'il porte à madame...</p> + +<p>—Et combien y a-t-il au juste d'ici jusqu'au château?</p> + +<p>—Deux fortes lieues.</p> + +<p>—La route est-elle bonne?</p> + +<p>—Affreuse, mais toute droite jusqu'au bac de Port-Corbeau.</p> + +<p>Robert regarda par la fenêtre et sembla mesurer la hauteur du soleil, +qui éclairait d'une lueur jaunâtre les maisons du port Saint-Nicolas.</p> + +<p>—Il faut que nous partions sur-le-champ, dit-il.</p> + +<p>—A présent! s'écria l'aubergiste. Il n'y a pas plus d'une heure de +jour... C'est impossible.</p> + +<p>—Cependant, puisque la route est toute droite...</p> + +<p>—Droite, oui, mais défoncée par les dernières pluies et coupée de +fondrières en plus de trente endroits.</p> + +<p>—Avec de bons chevaux, dit Robert, on a raison des fondrières.</p> + +<p>—Pas toujours..., répliqua l'aubergiste... Et puis les chevaux ne +peuvent rien contre les uhlans...</p> + +<p>—Les uhlans?...</p> + +<p>—Une bande de coquins, venant on ne sait <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> d'où, et qui se moquent +de la gendarmerie... Il y a tant de trous maudits dans nos landes!</p> + +<p>—Ce serait bien le diable, dit l'Américain, si les uhlans nous +guettaient justement au passage!</p> + +<p>—Il y en a bien d'autres, murmura l'aubergiste, qui ont parlé comme +vous, et qui s'en sont repentis!... Mais, j'y songe!... vous arrivez de +nuit au bac de Port-Corbeau, et les gens du haut pays disent que l'Oust +est débordé...</p> + +<p>—Quel danger, une fois qu'on est averti?...</p> + +<p>—Vous venez de la part de l'aîné, répondit le père Géraud, et je +m'intéresse à vous comme à un ami... Ne partez pas à cette heure, +monsieur, je vous en prie!... car si le <i>déris</i> (inondation) vous +prenait là-bas, sous Penhoël, vous n'auriez plus qu'à recommander votre +âme à Dieu!...</p> + +<p>L'Américain réfléchit durant quelques instants.</p> + +<p>L'Endormeur, que cette longue énumération des dangers de la route +affriandait médiocrement, avait bonne envie de venir en aide à la +prudence du père Géraud; mais il n'osait pas, parce que Robert venait +de conquérir vis-à-vis de lui une position tout à fait supérieure.</p> + +<p>Il sentait que son rôle était de se taire, et il se taisait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span> +L'Américain se leva.</p> + +<p>—Peut-être resterons-nous bien longtemps à Penhoël, dit-il; mais, dans +telles circonstances données, il faut que nous en puissions repartir +demain avec le jour... D'un autre côté, mon message est de nature +à n'être confié à personne... Vous devez sentir cela, père Géraud, +ajouta-t-il en baissant la voix; il ne s'agit pas seulement pour moi de +voir le maître de Penhoël...</p> + +<p>—Vous avez à parler à madame, peut-être?... murmura l'aubergiste d'un +air timide, et comme s'il craignait d'exprimer trop clairement sa +pensée.</p> + +<p>Robert fit un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>L'aubergiste leva les yeux au ciel et cessa d'interroger.</p> + +<p>Sa dernière question avait été comme le complément des détails +précédemment fournis. Elle ouvrait à Robert tout un horizon nouveau, +et il en savait à cette heure plus peut-être que le brave aubergiste +lui-même.</p> + +<p>—Quelle que soit l'issue de notre excursion, dit-il, vous nous +reverrez demain, M. Géraud, à moins que vos uhlans ne nous mangent en +route... Il faut, en effet, que je passe à Redon, soit pour prendre des +bagages assez importants que j'ai laissés au bureau des voitures, soit +pour <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> continuer mon voyage, au cas où j'aurais mes raisons pour ne +point abuser de l'hospitalité de Penhoël... Pour le moment, il me reste +à vous prier de faire seller deux bons chevaux.</p> + +<p>—Vous êtes donc bien déterminé à partir?...</p> + +<p>—Très-déterminé... L'heure avance... et plus tôt les chevaux seront +prêts, plus je vous aurai de reconnaissance.</p> + +<p>Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait point de réplique. Le maître du +<i>Mouton couronné</i> sortit en grommelant sa litanie d'objections:</p> + +<p>La nuit qui allait tomber, les fondrières, les uhlans et le <i>déris</i>.</p> + +<p>Quand il eut passé la porte, Blaise repoussa son siége et fit une +cabriole.</p> + +<p>—Enlevé! s'écria-t-il. Ah! fameux! fameux! M. Robert!... tu es encore +plus fort que je ne croyais!... Vrai, je ne donnerais pas ma part de +l'affaire pour mille écus!</p> + +<p>—Tout n'est pas dit, murmura l'Américain, dont le front restait +pensif; nous avons encore plus d'un obstacle à tourner...</p> + +<p>—Les uhlans?... commença Blaise.</p> + +<p>Robert haussa les épaules.</p> + +<p>—Au contraire, répliqua-t-il; c'est ce qui me fait partir ce soir... +Les uhlans sont placés là tout exprès pour expliquer l'absence de notre +bagage... Nous aurons été dépouillés en chemin, <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> et le triste état +où nous sommes n'inspirera plus que de la sympathie...</p> + +<p>—C'est pourtant vrai, dit l'Endormeur. Je ne sais pas si tu as ton +pareil sous la calotte des cieux, M. Robert!</p> + +<p>Un mouvement que fit Lola derrière ses rideaux sembla changer +brusquement le cours des idées de l'Américain.</p> + +<p>—Cours après M. Géraud, s'écria-t-il; où diable avais-je l'esprit?... +Je n'ai commandé que deux chevaux, et il nous en faut trois!</p> + +<p>Le front de Blaise se rembrunit.</p> + +<p>—Voilà l'écueil! murmura-t-il. Sans cette femme-là, tu serais le +Napoléon de la chose!... Au nom de Dieu! que veux-tu que nous fassions +d'elle, là-bas avec ces bonnes gens?</p> + +<p>—Va commander un troisième cheval!</p> + +<p>Blaise hocha la tête d'un air de mauvaise humeur, et se dirigea +néanmoins vers la porte, afin d'obéir.</p> + +<p>Mais, avant qu'il eût passé le seuil, l'Américain parut se raviser.</p> + +<p>—Reste! dit-il. Au fait, on peut attendre jusqu'à demain; ça nous +dispensera de régler notre compte avec ce vieil innocent de père +Géraud...</p> + +<p>—Mon opinion, répliqua l'Endormeur, est que nous pourrions bien la +laisser ici tout à fait, <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> en payement du petit vin de Nantes et de +l'omelette.</p> + +<p>Robert était auprès du lit, dont il souleva les rideaux. Les rayons du +soleil couchant envoyèrent un pâle reflet d'or au visage de la jeune +femme endormie.</p> + +<p>Elle semblait sourire...</p> + +<p>L'Américain étendit sa main vers elle, et sa lèvre gonflée eut un +mouvement de sarcastique gaieté.</p> + +<p>—Fou que tu es! prononça-t-il d'une voix sourde et brève; il y a +là-bas un homme jeune encore, un homme simple et ardent sans doute +comme tous les sauvages de ce pays breton... La femme de cet homme ne +l'aime pas, car elle songe à l'absent... et vois comme notre Lola est +belle!...</p> + +<h3 id="Page_69">IV<br /> +<b>BOSTON DE FONTAINEBLEAU</b>.</h3> + +<p>A trois lieues et demie de Redon, ce qui fait deux bonnes petites +lieues de pays, tout au plus, un peu à droite de la route de Vannes, la +rivière d'Oust coupe en deux une haute colline pour arriver dans les +marais de Glénac. Entre les deux moitiés de la colline il n'y a d'autre +vallée que le cours étroit de la rivière; cela semble tranché de main +d'homme.</p> + +<p>A l'orient de la double rampe, le pays est montueux et présente un +aspect sauvage. Vers le nord-ouest, au contraire, la vallée s'élargit +<span class="pagenum" id="Page_70">70</span> brusquement, au sortir même de la gorge creusée par le courant de +l'Oust, et forme une assez vaste plaine. Cette plaine s'étend à perte +de vue, entre deux rangées de petites montagnes parallèlement alignées.</p> + +<p>En été, c'est un immense tapis de verdure, où l'œil suit au loin les +courants de l'Oust et de deux ou trois autres petites rivières qui se +rapprochent, qui s'éloignent, qui s'enroulent, semblables à de minces +filets d'argent. L'hiver, c'est un grand lac qui a ses vagues comme la +mer, et où le pêcheur de nacre poursuit son butin chanceux.</p> + +<p>L'été, aussi loin que le regard peut s'étendre, on voit, paissant le +gazon vert, des troupeaux de petits chevaux poilus, de génisses folles +qui secouent en frémissant leur garde-vue de bois, et de moutons +nains dont la chair est fort tendrement appréciée par les gourmets +d'Ille-et-Vilaine.</p> + +<p>Tous les bourgs et les hameaux environnants envoient leurs bestiaux +à ce pacage commun. Le pays est pauvre; chacun profite de l'aubaine, +et il y a tel mois de l'année où l'innombrable troupeau s'étend sans +interruption depuis la gorge de l'Oust, qui a nom Port-Corbeau, +jusqu'aux environs de la Vilaine. Les marais de Glénac et de +Saint-Vincent, transformés en riantes prairies, <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> présentent alors +l'aspect d'une Arcadie fortunée. On ne voit que bergers couchés sur +l'herbe et bergères filant la blonde quenouille. Il y a de longs +flageolets qui valent presque des pipeaux, et, d'une rivière à l'autre, +les couplets alternés de quelque rustique chanson bien souvent vont et +viennent...</p> + +<p>L'hiver, les chalands glissent où paissaient les troupeaux. C'est à +peine si quelques îlots de verdure tachent à de longs intervalles la +plate uniformité du grand lac, où les oiseaux d'eau, rassemblés par +troupes innombrables, remplacent les bestiaux affamés.</p> + +<p>Au lieu de cette vie sereine qui animait la vallée, c'est une solitude +silencieuse et morne, au centre de laquelle, par les froides matinées, +se dresse le fantôme colossal de la <i>femme blanche</i><a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>La configuration même des lieux fait que ce changement se produit +presque toujours avec une surprenante rapidité. Il suffit de quelques +heures parfois pour transformer complétement <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> le paysage, et jamais +il ne faut plus d'une nuit.</p> + +<p>C'est par la tranchée du Port-Corbeau qu'arrivent les principaux +affluents de cette petite mer: l'Oust et la Verne réunies.</p> + +<p>L'Oust est une tranquille rivière, dont le cours se déroule en anneaux +de serpent et qui semble copier les méandres de la Seine; mais la +Verne, qui descend du haut pays, s'enfle à la moindre pluie et change +son mince filet d'eau, chaque automne, en torrent redoutable.</p> + +<p>A partir de l'étang où elle prend sa source, à quelques lieues de +là, jusqu'au Port-Corbeau, la nature montueuse du terrain défie +l'inondation; mais, une fois passée la double colline, toute défense +cesse et l'eau victorieuse ne trouve plus un seul obstacle. L'Oust +et la Verne franchissent en bouillonnant la gorge trop étroite et +s'élancent dans la plaine, où les troupeaux fuient devant elles.</p> + +<p>A l'heure de ces crues périodiques et si rapides, un messager à cheval +part des sources de la Verne et devance au grand galop la marche de +l'inondation. Il court le long des rives de la petite rivière et arrive +jusqu'à la porte du marais, où sa trompe lugubre annonce de loin l'eau +menaçante.</p> + +<p>Une demi-heure après que la trompe a sonné, un grand bruit se fait dans +la gorge et une nappe <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> d'écume s'élance sur la route de Redon, qui +disparaît sous l'eau la première.</p> + +<p>Du haut de la colline, coupée en deux par le Port-Corbeau, le paysage +est toujours admirable, soit que l'Oust et la Verne coulent endormies +dans leurs lits sinueux, soit que le <i>déris</i> étende à perte de vue sa +nappe bleuâtre. Du côté du marais, c'est un encadrement de collines +boisées, sur la croupe desquelles s'étagent au loin les maisons de +quelques bons bourgs, dominées par le clocher aigu et gris de la +paroisse. Dans la direction de Vannes, on aperçoit la ligne noire de +l'antique forêt de Penhoël, au-devant de laquelle se dresse le beau +château qui portait autrefois le même nom, et qui, à l'époque où se +passe notre histoire, appartenait à M. de Pontalès.</p> + +<p>De l'autre côté des deux collines, vers le nord et l'orient, c'est une +lande énorme, rase comme velours, et qui va rejoindre à trois lieues +de là les bourgs de Renac et de Saint-Jean. On l'appelle la lande +Triste. Aussi loin que le regard peut se porter, on aperçoit le rose +mélancolique de ses bruyères, où tranche çà et là la voile blanche d'un +moulin à vent.</p> + +<p>Au bord même de l'Oust et sur la rive opposée à la route de Redon, se +trouve une petite cabane couverte en chaume, à demi cachée par <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> +les plants de châtaigniers qui tapissent la montée. C'est la cabane du +passeur de Port-Corbeau, dont le bac est amarré à la sortie de la gorge.</p> + +<p>Au-dessus de cette cabane et le long de la gorge même, court une +massive muraille en maçonnerie, vieille comme les plus vieilles +traditions du pays. La muraille descend en biais, robuste encore et +sans lézardes sous son vêtement de lierre, jusqu'à une vingtaine de +pieds de l'eau. A son extrémité orientale s'élève un petit donjon à +demi ruiné que les paysans connaissent sous le nom de la Tour-du-Cadet.</p> + +<p>C'est là tout ce qui reste d'un château fort appartenant aux sires de +Penhoël, et qui servait sans doute à garder le passage de l'Oust.</p> + +<p>La massive muraille soutenait autrefois une ligne de fortifications +dont la Tour-du-Cadet faisait partie et qui dominait toute la contrée.</p> + +<p>En 1817, ces formidables fondements n'avaient plus déjà leur couronne +de remparts crénelés, et ne supportaient plus qu'un petit manoir +moderne, construit vers la fin du règne de Louis XV.</p> + +<p>C'était là qu'avaient habité jusqu'à la révolution les cadets de la +riche famille de Penhoël, tandis que les aînés demeuraient au grand +château possédé maintenant par les Pontalès.</p> + +<p>Le manoir était en parfait état de conservation <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> et bâti dans +un style assez gracieux; mais, posé comme il l'était au-dessus d'un +véritable précipice et sur l'extrême rebord d'une plate-forme nue, il +prenait un air de tristesse et d'abandon.</p> + +<p>Sa façade, composée d'un petit corps de logis et de deux ailes +en retour, était tournée vers le marais et semblait regarder +mélancoliquement, par delà les verts coteaux de Glénac, le château +antique où résidait jadis l'aîné des Penhoël. Malgré la distance, on +pouvait distinguer encore la fière architecture du château qui se +dressait, superbe, au sommet de la plus haute colline des environs et +entouré d'une magnifique ceinture de futaies.</p> + +<hr class="dotted" /> + +<p>La nuit était tombée depuis quelque temps déjà; c'était environ deux +heures après que M. Robert de Blois et son domestique avaient quitté +l'auberge du Mouton couronné, sur le port de Redon.</p> + +<p>L'Oust coulait, silencieuse, entre les deux rampes de la gorge, et +malgré l'obscurité croissante on voyait encore les divers cours d'eau, +disséminés dans l'étendue du marais, trancher en blanc sur le gazon +noir.</p> + +<p>La partie de la route de Redon qui descendait au Port-Corbeau +était parfaitement sèche, et <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> les petits flots tranquilles qui +clapotaient doucement à l'arrivoir éloignaient jusqu'à l'idée du danger.</p> + +<p>Cependant, une personne du pays même et connaissant les coutumes des +alentours aurait senti d'instinct l'approche d'une crise imminente.</p> + +<p>Le marais restait, en effet, bien plus silencieux que d'habitude à +cette heure. Les bestiaux étaient évidemment rentrés, et Dieu sait que +d'ordinaire les petits chevaux bretons ne craignent point de passer +les nuits d'automne à la belle étoile. Ce soir, le marais était une +solitude.</p> + +<p>Un autre symptôme d'alarme non moins significatif se présentait sous +l'espèce d'une petite lueur, brillant, parmi les châtaigniers, devant +la cabane du passeur.</p> + +<p>Ce n'était pas Benoît Haligan, batelier de Port-Corbeau, qui eût allumé +ainsi sans nécessité une lanterne à sa porte.</p> + +<p>A part cette lueur, on n'apercevait absolument rien dans la campagne, +et pour rencontrer une autre lumière, il fallait que le regard s'élevât +jusqu'au faîte de la colline, où brillaient faiblement les fenêtres du +manoir...</p> + +<p>Au manoir, la famille de Penhoël était rassemblée dans un salon d'assez +vaste étendue, <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> dont les ornements modestes accusaient néanmoins le +style fleuri du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle. Au fond de la grande cheminée +en marbre brun brûlait un bon feu de souches, dont la flamme vive +éclairait la chambre presque autant que la terne lumière des chandelles.</p> + +<p>Nous eussions trouvé là, réunis et tuant les heures lentes qui +précèdent le souper, tous les personnages mentionnés par maître Géraud +dans le précédent chapitre.</p> + +<p>A l'un des angles du foyer, autour d'une petite table carrée, se +tenaient le maître de Penhoël, l'oncle Jean et deux hôtes du manoir, +engagés dans une partie de cartes.</p> + +<p>René de Penhoël était un homme de trente-cinq ans à peu près, robuste +de corps et pouvant prétendre au titre de beau cavalier. Ses traits +réguliers se chargeaient seulement d'un peu trop d'embonpoint, et les +boucles de ses cheveux châtains tombaient sur un front où manquait +l'énergie. L'aspect général de son visage peignait une humeur +paresseuse et lourde.</p> + +<p>L'oncle Jean était un vieillard. Impossible de voir une figure plus +vénérable et plus digne. La bonté sans bornes se peignait dans ses +grands yeux bleus, baissés presque toujours timidement. Son front large +et un peu fuyant avait une couronne de cheveux blancs, légers et fins. +<span class="pagenum" id="Page_78">78</span> Son sourire était rêveur et beau comme le sourire d'une femme.</p> + +<p>Il parlait peu; quand il parlait, on s'étonnait d'ouïr la voix douce et +musicale qui tombait de cette bouche sexagénaire.</p> + +<p>Il portait la veste de futaine des paysans du Morbihan, et sa chaussure +consistait en gros sabots, bourrés de peau de mouton.</p> + +<p>Les deux autres joueurs n'étaient rien moins que le père Chauvette, +maître d'école au bourg de Glénac, et maître Protais le Hivain, +jurisconsulte rustique, chargé de cultiver le goût des procès à cinq ou +six lieues à la ronde.</p> + +<p>La Bretagne aime les procès presque autant que la basse Normandie: +il y a des bourgades trop pauvres pour entretenir un médecin et qui +jouissent de leur homme de loi.</p> + +<p>Cela ressemble à ces petits arbres indigents, maigres, étiolés, où se +prélasse quelque grosse et laide chenille...</p> + +<p>Le père Chauvette était un petit homme gras, simple d'esprit, paisible +de mœurs et content de tout le monde, excepté de M. le Hivain, +son ennemi naturel. L'homme de loi avait une figure étroite, sèche, +bilieuse, qui essayait perpétuellement de sourire. Malgré sa gaieté +humble et grimaçante, on devinait en lui l'esprit envieux et méchant. +Sa longue tête osseuse, couronnée <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> de cheveux noirs et plats, lui +avait fait donner par le père Chauvette le sobriquet scientifique de +Macrocéphale, et chaque fois que le bon maître d'école se livrait à +cette plaisanterie, il ajoutait en manière de note: «Genre d'insectes +coléoptères, dont le nom est tiré du grec et qui ont la tête longue +comme M. le Hivain...»</p> + +<p>La table, dressée entre les quatre joueurs, supportait, outre les +cartes et les chandelles de suif, cinq petits paniers remplis de +fiches et une pancarte imprimée contenant les règles du <i>boston de +Fontainebleau</i>.</p> + +<p>L'autre angle de la cheminée était occupé par un groupe plus nombreux +où dominait l'élément féminin. Tout auprès du foyer, une femme, jeune +encore, et dont le visage régulièrement beau avait un caractère de +douce dignité, s'asseyait renversée dans une immense bergère à ramages. +Elle tenait entre ses bras une jeune fille de douze ans, dont la tête +blonde s'appuyait sur son sein.</p> + +<p>C'étaient la vicomtesse Marthe de Penhoël et sa fille Blanche, que les +bonnes gens du pays entre Carentoir et Redon avaient surnommée <i>l'Ange</i>.</p> + +<p>Les hommes de la campagne sont poëtes. On disait que l'Ange de Penhoël +était trop bonne et trop jolie pour cette terre, et que Dieu la +voudrait bientôt dans son paradis...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_80">80</span> +Comme pour confirmer cette croyance, il y avait souvent une +maladive pâleur sur le front de Blanche, et dans son idéale beauté on +devinait la faiblesse et la mélancolie.</p> + +<p>En ce moment, elle semblait reposer. On ne voyait point l'azur céleste +de ses grands yeux, et ses longs cils retombaient sur sa joue. Les +formes enfantines mais toutes gracieuses de son corps s'affaissaient +sur les genoux de sa mère, qui la tenait entre ses bras, et dont le +regard abaissé était empreint d'une tendresse passionnée.</p> + +<p>La mère et la fille formaient ainsi un tableau charmant, tout plein +d'abandon et d'amour.</p> + +<p>De temps à autre, le maître de Penhoël quittait des yeux la partie +engagée, et jetait vers elles une œillade rapide. C'était comme à la +dérobée qu'il les contemplait ainsi, et l'on eût difficilement défini +le vague sentiment de malaise qui assombrissait alors son visage.</p> + +<p>Son sourire, ébauché dans la joie, se teignait d'amertume. Il posait +son jeu sur la table et versait une rasade d'eau-de-vie dans un petit +gobelet d'argent placé auprès de lui sur un guéridon.</p> + +<p>Il y avait dans la salle une autre personne qui regardait l'Ange bien +plus souvent encore: c'était un jeune homme de dix-huit ans, portant +une veste en drap grossier et des culottes de toile <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> écrue. +D'énormes cheveux d'un brun fauve se séparaient au sommet de son front +et retombaient jusque sur ses épaules. Ses traits étaient taillés +fièrement, et son teint, bruni par le soleil, annonçait la vigueur +précoce. Il était beau, malgré le feu sombre et presque sauvage qui +brûlait au fond de son œil.</p> + +<p>C'était Vincent, le fils du pauvre oncle Jean, et le seul héritier mâle +du nom de Penhoël.</p> + +<p>Sa prunelle, large et ardente, semblait fixée sur sa cousine par une +force qui ne dépendait point de lui. Blanche, enfant qu'elle était, +avait inspiré déjà un amour fougueux et poussé jusqu'à l'enthousiasme.</p> + +<p>Dans cet amour, il y avait de l'admiration, du respect, de l'extase. +C'était un culte.</p> + +<p>Et il y avait de la douleur aussi, car la robuste nature du jeune homme +semblait plier parfois sous de navrantes pensées.</p> + +<p>Il se tenait un peu à l'écart, entre les deux groupes, la tête appuyée +sur sa main qui se perdait dans les masses incultes de sa grande +chevelure. Il gardait le silence. Son immobilité complète eût pu faire +croire au sommeil, sans le brûlant éclat dont rayonnait toujours sa +prunelle.</p> + +<p>Derrière la vicomtesse, que nous appellerons <i>Madame</i>, pour nous +conformer aux mœurs du <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> manoir, une petite société, composée +d'un jeune garçon et de deux jeunes filles, chuchotait et riait tout +bas.</p> + +<p>Le garçon, qui se nommait Roger de Launoy, était de l'âge de Vincent à +peu près: un joli cavalier au visage étourdi, à la tournure leste et +dégagée, un vrai page, pris à la veille du jour fatal où l'amour rend +les pages langoureux.</p> + +<p>Ses deux compagnes, qui pouvaient avoir quatorze ou quinze ans, étaient +bien les deux créatures les plus mignonnes que l'imagination d'un +peintre puisse rêver.</p> + +<p>Elles étaient habillées toutes deux en paysannes, suivant la volonté +de l'oncle Jean, leur père; mais il y avait dans leurs costumes une +si délicieuse coquetterie, que plus d'une belle dame eût porté envie +à leur toilette. Leurs longs cheveux d'une nuance pareille, tenant le +milieu entre le châtain sombre et le brun, s'échappaient en boucles +abondantes des bords étroitement serrés de leurs bonnets collants. A +chaque mouvement qu'elles faisaient, on voyait ces riches chevelures +ondoyer et se jouer autour de leur cou blanc, où tranchait une petite +ganse noire, supportant une croix d'or. Leurs tailles, souples et +fines, étaient emprisonnées dans des corsages de laine brune, autour +desquels s'attachaient <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> de courtes jupes rayées. Il ne leur +manquait ni le tablier bleu ni les souliers à boucles d'étain de la +paysanne.</p> + +<p>Elles étaient grandes toutes les deux, et de taille à peu près égale. +Là s'arrêtait la parité.</p> + +<p>Vous avez vu souvent deux jeunes filles, dont les traits diffèrent +essentiellement et que rapprochent néanmoins de mystérieux rapports; +elles ont, comme on dit, un air de famille; elles ressemblent toutes +deux à leur mère commune, et ne se ressemblent point entre elles.</p> + +<p>Ainsi étaient Diane et Cyprienne de Penhoël. Seulement le terme commun +auquel on eût pu comparer leurs gracieux visages manquait; leur mère +était morte depuis bien des années, et rien en elles ne rappelait la +grave et douce physionomie de l'oncle Jean, leur père.</p> + +<p>Ceux qui se souvenaient du frère aîné de Monsieur, absent du pays +depuis quinze ans, prétendaient que leurs sourires rappelaient son +sourire; mais la mémoire de Louis de Penhoël était adorée dans le pays, +et quand on songe aux absents aimés, on se fait, comme cela, bien +souvent des idées.</p> + +<p>Cyprienne et Diane étaient venues au monde alors que Louis de Penhoël +avait quitté déjà le manoir de ses pères.</p> + +<p>Cyprienne avait de grands yeux noirs, des <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> traits d'une finesse +extrême dont l'ensemble indiquait une gaieté mutine. Les yeux de Diane +étaient d'un bleu obscur. Il y avait sur son jeune visage quelque chose +de pensif et à la fois d'intrépide. Quand sa physionomie, plus sérieuse +que celle de sa sœur, s'éclairait tout à coup par le sourire, +c'était comme le ciel ouvert...</p> + +<p>On ne voyait jamais l'une des sœurs sans que l'autre fût bien près. +L'amour des bonnes gens de la contrée ne les séparait point, et il +semblait à tous que la rencontre des deux jeunes filles présageait du +bonheur. Leurs caractères différaient et se ressemblaient comme leurs +visages, mais elles n'avaient, à deux, qu'un seul cœur.</p> + +<p>Elles étaient la gaieté de la maison de Penhoël. Leurs innocentes et +vives joies combattaient la monotone tristesse du manoir.</p> + +<p>Ce qu'elles aimaient le plus au monde avec leur père le bon oncle Jean, +c'était Madame; pour Madame toute seule, elles domptaient la pétulance +de leur nature. Elles auraient passé leur vie heureuse à servir Madame +et à l'adorer.</p> + +<p>Marthe de Penhoël, si bonne pour tout le monde, était, chose étrange, +sévère et froide vis-à-vis des deux sœurs, à genoux devant +elle. On eût dit souvent qu'elle s'impatientait de leur caressante +tendresse. D'autres fois, il est vrai, mais bien rarement, son œil +s'attendrissait <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> à les contempler si jolies, et une mystérieuse +émotion semblait monter de son cœur à son visage. Diane et Cyprienne +comptaient chèrement ces heures, où le baiser de Madame s'appuyait sur +leurs fronts, long et doux, presque maternel...</p> + +<p>Hélas! ces heures étaient lentes à revenir! Madame semblait regretter +ses caresses, comme si on lui eût dérobé par surprise une part de +l'amour passionné qu'elle portait à sa fille.</p> + +<p>Diane et Cyprienne, loin d'être jalouses, étendaient à Blanche, leur +cousine, le tendre dévouement qu'elles portaient à Madame...</p> + +<p>Tout en causant et en riant, le petit groupe composé des deux sœurs +et de Roger de Launoy prenait grand soin de ne pas faire de bruit et +respectait le sommeil de l'Ange. De temps en temps Roger se penchait +pour baiser la main de Madame, dont il était le favori. Un peu de +mélancolie venait attrister le sourire des deux jeunes filles, qui se +sentaient moins aimées et qui n'osaient pas demander la même faveur...</p> + +<p>Autour du tapis vert, le boston de Fontainebleau allait son train +paisible et ne nuisait en rien à la conversation.</p> + +<p>—Prussiens!... Prussiens! disait maître le Hivain, l'homme de loi, +pourquoi seraient-ils Prussiens?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span> +—Leur nom de <i>uhlans</i>..., commença le père Chauvette.</p> + +<p>—Leur nom de uhlans ne prouve rien!... J'ai vu les Prussiens à Rennes, +et c'étaient de braves militaires, malgré leur accent... Il ne manque +pas d'anciens soldats de Bonaparte...</p> + +<p>—Prussiens ou soldats de Bonaparte, interrompit le maître d'école, +ils ont brûlé la belle ferme de Pontalès, là-bas, de l'autre côté de +Glénac...</p> + +<p>—C'est bien fait! dit rudement René de Penhoël; si le diable brûlait +Pontalès comme les uhlans ont brûlé sa ferme, ce serait mieux fait +encore!... Je demande six levées...</p> + +<p>L'oncle Jean ne parlait point; il suivait le jeu avec distraction et +semblait combattre une pensée pénible.</p> + +<p>L'oncle Jean était bien pauvre; personne ne faisait grande attention à +lui.</p> + +<p>—Petite misère! dit le père Chauvette.</p> + +<p>—Huit levées! répliqua M. de Penhoël; ces coquins de Pontalès sont-ils +au château, M. le Hivain?</p> + +<p>—Ils sont revenus à cause de la ferme brûlée... et le vieux Pontalès +a dit qu'il ferait la garde lui-même avec son fusil autour de ses +métairies, puisque les gendarmes ne sont bons à rien!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span> +Penhoël eut un sourire sec et dédaigneux.</p> + +<p>—Si les uhlans n'ont que lui à craindre, dit-il, ils engraisseront +cet hiver... Pontalès est un lâche!... comme son père!... comme son +grand-père!... comme tout ce qui est de son sang et de son nom!</p> + +<p>Le maître d'école baissa les yeux, et l'homme de loi approuva du bonnet.</p> + +<p>L'oncle en sabots n'avait pas entendu.</p> + +<p>Penhoël but un grand verre d'eau-de-vie.</p> + +<p>—On prétend là-bas, du côté de Rennes, murmura le Hivain d'un ton +doucereux, que le petit M. Alain de Pontalès est un gentil garçon tout +de même!... Vous me devez quatre fiches, M. de Penhoël.</p> + +<p>Celui-ci avait du sang dans les yeux. Depuis qu'on avait prononcé le +nom de Pontalès, une sourde colère contractait sa lèvre et pâlissait sa +joue. Le bon maître d'école se creusait la tête pour trouver un moyen +de changer la conversation, mais c'était en vain.</p> + +<p>L'homme de loi, au contraire, éprouvait un méchant plaisir à chauffer +le courroux de son hôte.</p> + +<p>L'oncle Jean se taisait toujours. Son œil bleu, d'une douceur +presque féminine, regardait à peine ses cartes et se perdait à chaque +instant dans le vide. Quand son regard tombait sur ses <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> deux +filles, par hasard, il se baissait tout à coup chargé d'une mystérieuse +tristesse.</p> + +<p>—Vous aviez un jeu à nous faire boston sur table, M. Jean, reprit le +Hivain; mais du diable si vous n'avez pas martel en tête!... Quant à +Pontalès, on dit qu'il a fait le voyage de Paris... Il a rapporté la +décoration du Lis, et il aura l'an prochain la croix de Saint-Louis...</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai, gronda Penhoël, dont la joue devint écarlate; le +roi ne peut pas donner la croix de Saint-Louis à un voleur!</p> + +<p>—Je répète ce qui se dit dans le bourg... Une chose certaine, c'est +qu'il est noble, maintenant...</p> + +<p>Penhoël posa ses cartes sur la table, et ses sourcils se froncèrent +violemment.</p> + +<p>—Coquin de Macrocéphale!... pensa le maître d'école.</p> + +<p>Il fit signe à l'homme de loi de se taire; celui-ci ne voulut point +comprendre et poursuivit:</p> + +<p>—Noble comme Rieux ou Rohan, par ma foi!... Il nous faudra l'appeler +désormais M. le marquis de Pontalès.</p> + +<p id="cor_1">—Et il prendra pour écusson, grommela Monsieur entre ses dents +serrées, un pichet de cidre et un bouchon de buis en souvenir de son +grand-père qui était cabaretier à <ins title="original: Carantoir">Carentoir</ins>!... <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> J'enlève votre +<i>piccolo</i>, papa Chauvette... Grande misère d'écart!</p> + +<p>Ces dernières paroles furent prononcées d'un ton qui ferma +péremptoirement la bouche à maître le Hivain. Le jeu se poursuivit en +silence durant quelques minutes.</p> + +<p>Mais René buvait à chaque instant de l'eau-de-vie, ce qui est un +mauvais moyen pour recouvrer le calme perdu. L'impression produite +par les paroles de l'homme de loi ne s'effaçait point, et il y avait +toujours un nuage sombre sur le front du maître de Penhoël.</p> + +<p>Cependant, la distraction de l'oncle Jean devenait un fait remarquable. +Depuis plus d'une demi-heure, il n'avait pas prononcé une parole, et +son jeu allait à la grâce de Dieu.</p> + +<p>Penhoël était dans cette situation d'esprit où l'on cherche +instinctivement une victime sur qui décharger sa colère. Il avait +accueilli les premières fautes de l'oncle en grondant sourdement.</p> + +<p>Maître le Hivain, dit Macrocéphale, se chargea, comme toujours, de +mettre le feu à la mine.</p> + +<p>—Voilà trois fois que vous mettez du cœur sur du carreau, M. Jean, +dit-il de sa voix sèchement doucereuse; c'est signe d'orage!</p> + +<p>René de Penhoël jeta ses cartes sur la table et se croisa les bras.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_90">90</span> +—Il paraît que l'oncle est décidément trop grand seigneur pour +faire la partie de pauvres gens comme nous! prononça-t-il avec amertume.</p> + +<p>La raillerie était d'autant plus rude que le pauvre vieillard, cadet de +famille sans héritage et sans patrimoine, vivait à peu près à la charge +de son neveu.</p> + +<p>Il tressaillit et leva vers ce dernier un regard tout plein de +tristesse, où se peignait la douce patience de son âme.</p> + +<p>—Je vous prie de m'excuser, Penhoël, dit-il.</p> + +<p>René haussa les épaules. Il eût voulu quelqu'un pour lui tenir tête.</p> + +<p>—Vous avez donc des pensées bien intéressantes? reprit-il sans rien +perdre de sa mauvaise humeur.</p> + +<p>L'oncle Jean ne répondit point et sa paupière se baissa.</p> + +<p>—Nous ferez-vous la grâce de nous dire, poursuivit René de Penhoël, +quel est le sujet de vos attachantes méditations?</p> + +<p>L'oncle releva les yeux avec lenteur. Sa paupière était humide.</p> + +<p>—C'est que je me souviens, moi!... dit-il d'une voix basse et presque +solennelle.</p> + +<p>—Et de quoi vous souvenez-vous?</p> + +<p>L'oncle Jean croisa ses bras sur sa poitrine.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_91">91</span> +—Il y a aujourd'hui quinze ans, mon neveu, murmura-t-il, que Louis +de Penhoël a quitté la maison de son père pour n'y plus revenir...</p> + +<p>Ce nom tomba au milieu du silence.</p> + +<p>Le maître de Penhoël tressaillit et devint pâle.</p> + +<p>Tous les hôtes du manoir étaient muets.</p> + +<h3 id="Page_93">V<br /> +<b>CHANSON BRETONNE</b>.</h3> + +<p>On eût dit que ce nom de l'aîné de la famille, jeté ainsi à +l'improviste, avait évoqué un fantôme. Un voile de tristesse était +sur tous les visages, et durant une grande minute un silence presque +lugubre régna dans le salon de Penhoël.</p> + +<p>Cet intérieur, tout à l'heure si calme et au bonheur duquel on ne +pouvait supposer d'autre ennemi que l'ennui monotone de la vie +campagnarde, se montrait tout à coup sous un autre aspect.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_94">94</span> +Il y avait un secret dans cette maison. Naguère encore, avant +que le nom de l'aîné eût été prononcé, rien n'expliquait dans la +physionomie du manoir les demi-mots et les mélancoliques réticences du +père Géraud, l'honnête aubergiste de Redon.</p> + +<p>C'était une famille paisible: deux époux, jeunes encore, qui s'aimaient +de la tendresse un peu trop calme du mariage.</p> + +<p>Maintenant, les paroles de l'aubergiste prenaient un sens. Sous cette +paix, on découvrait une sourde souffrance, et le mystère d'un drame de +famille se montrait à demi derrière le rideau soulevé.</p> + +<p>Madame était devenue pâle comme une statue d'albâtre, et ses yeux +baissés ne regardaient plus l'Ange, qui dormait toujours.</p> + +<p>Le maître de Penhoël, qui avait jeté d'abord sur l'oncle Jean un coup +d'œil de reproche, examinait maintenant sa femme avec une attention +sournoise. Ses sourcils se fronçaient, et des rides se creusaient sous +ses cheveux.</p> + +<p>L'oncle Jean appuyait sa tête blanche sur sa main. Le passé +l'absorbait; il semblait se perdre dans de lointains souvenirs, où il y +avait de la joie et des larmes.</p> + +<p>Cyprienne et Diane, vaguement effrayées, avaient perdu leurs jolis +sourires. Elles regardaient, <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> à la dérobée, tantôt le sombre visage +du maître, tantôt la pâle figure de Madame, et leur cœur se serrait.</p> + +<p>Le reste de l'assemblée était immobile et muet. Personne n'osait rompre +le glacial silence.</p> + +<p>Au dehors, il y avait tempête. Le vent hurlait dans les fentes des +croisées et la grêle battait contre les carreaux.</p> + +<p>Deux personnes dans le salon restaient à l'abri du malaise général; +c'était Blanche qui était gardée par son sommeil, et c'était Vincent de +Penhoël qui, perdu dans la contemplation de Blanche, n'entendait ni ne +voyait rien.</p> + +<p>Tandis que ses deux sœurs et Roger de Launoy subissaient de plus +en plus l'effet de cette tristesse morne qui oppressait les hôtes du +manoir, Vincent se prit à sourire parce que l'Ange souriait à son rêve.</p> + +<p>Durant quelques secondes, la pure beauté de l'enfant s'éclaira d'un +rayon de joie. Une teinte rose vint colorer sa joue, et sa bouche +s'entr'ouvrit comme pour murmurer de caressantes paroles...</p> + +<p>Vincent avait les mains jointes et retenait son souffle.</p> + +<p>Puis le sourire de Blanche se voila peu à peu; un nuage douloureux +descendit sur son front. Elle s'agita faiblement contre le sein de sa +mère.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_96">96</span> +Puis encore, éveillée par le silence, peut-être autant que par son +rêve, elle se dressa, effrayée, en poussant un faible cri.</p> + +<p>En voyant s'ouvrir ses yeux bleus, doux comme l'amour d'un enfant, on +eût compris pourquoi la poésie des bonnes gens de Bretagne l'avait +surnommée l'Ange.</p> + +<p>Elle jeta tout autour d'elle un regard où il y avait un reste de +crainte; puis elle étendit ses jolis bras demi-nus pour se pendre au +cou de sa mère.</p> + +<p>—Oh!... dit-elle tout bas, comme cela m'a fait peur!... je l'ai vu! je +l'ai vu!...</p> + +<p>Dans le silence contraint qui pesait sur la salle, sa voix arrivait aux +oreilles de chacun.</p> + +<p>—Sais-tu de qui je parle?... reprit-elle voyant que sa mère ne +l'interrogeait pas; tu m'as dit souvent combien il était beau et +bon!... oh! je l'ai bien reconnu tout de suite!...</p> + +<p>La pâleur de Madame devint plus mate. Sa paupière n'osait point se +relever.</p> + +<p>Il y avait dans les yeux du maître de Penhoël un feu étrange et sombre.</p> + +<p>La bouche pincée de l'homme de loi remuait et disait malgré lui toutes +les pensées d'ironie méchante qui traversaient son étroite cervelle.</p> + +<p>Les jeunes gens écoutaient, curieux. Cyprienne <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> et Diane s'étaient +rapprochées de Madame pour caresser les petites mains de Blanche.</p> + +<p>—Tu ne veux pas me dire que tu devines? reprit cette dernière avec un +reproche enfantin; et pourtant tu sais bien de qui je parle, toi qui me +fais prier le bon Dieu tous les soirs pour mon oncle Louis!...</p> + +<p>La respiration du maître de Penhoël s'embarrassa dans sa poitrine. +Il passa le revers de sa main sur son front que mouillaient quelques +gouttes de sueur.</p> + +<p>Madame restait immobile et froide en apparence.</p> + +<p>—Je l'ai vu, reprit Blanche, et j'ai été bien heureuse, car il m'a +prise dans ses bras en me disant: «Conduis-moi vers ta mère!...» Oh! +mère! s'interrompit-elle, comme il avait l'air de nous aimer toutes les +deux!...</p> + +<p>René de Penhoël se leva d'un mouvement violent et se prit à parcourir +la chambre à grands pas.</p> + +<p>Au bruit de sa marche, les yeux baissés de Madame s'ouvrirent, chargés +d'une tristesse profonde, mais fiers et calmes.</p> + +<p>L'Ange ne prenait point garde et continuait:</p> + +<p>—Comme j'allais le mener vers toi, mère, le beau soleil qui brillait +s'est caché derrière la montagne. Il a fait nuit tout à coup. Mon oncle +<span class="pagenum" id="Page_98">98</span> Louis est devenu pâle... son corps s'allongeait, s'allongeait!... +il avait de grands bras maigres... Il s'est couché sur la terre, et +j'ai vu qu'il était couvert d'un drap blanc...</p> + +<p>Penhoël venait de s'arrêter en face de sa femme, les sourcils +contractés et les bras croisés sur sa poitrine. Ses lèvres tremblaient +comme s'il eût retenu des paroles prêtes à s'élancer.</p> + +<p>Blanche se taisait, pressée contre sa mère. On entendit la voix de +l'oncle Jean étouffée et lente qui disait:</p> + +<p>—Qu'as-tu vu encore, ma fille?... Dieu parle parfois dans les rêves +des enfants...</p> + +<p>Blanche eut un frisson de peur.</p> + +<p>—Oh! je ne voudrais pas revoir cela! murmura-t-elle. Comme il était +étendu par terre, je me suis penchée au-dessus de lui... Où donc était +son beau sourire? Ses yeux ne remuaient plus... je l'ai touché... il +était froid comme du marbre...</p> + +<p>La voix de l'oncle Jean rompit encore le silence.</p> + +<p>—Dans tes prières du soir, ma fille, prononça-t-il lentement, tu +diras désormais: «Mon Dieu! prenez pitié de l'âme de mon pauvre oncle +Louis...»</p> + +<p>Depuis que le jeu de boston avait été interrompu, pas une parole +n'était tombée de la <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> bouche du maître de Penhoël. Ses traits, dont +la régularité lourde n'exprimait, d'ordinaire, que l'apathie et la +paresse de l'intelligence, reflétaient maintenant d'énergiques émotions.</p> + +<p>On eût suivi sur sa physionomie violemment agitée les traces +successives de la colère, de la jalousie, de la douleur poignante, et +peut-être aussi du remords.</p> + +<p>Il avait bu la moitié du flacon d'eau-de-vie. L'alcool se joignait à la +passion excitée pour fouetter la pesanteur épaisse de son sang.</p> + +<p>Un instant, son regard allumé enveloppa sa femme et sa fille dans une +menace muette, mais terrible.</p> + +<p>Ce ne fut qu'un instant. A la voix de l'oncle Jean, ses traits se +détendirent, et sa paupière se baissa comme pour contenir une larme.</p> + +<p>Durant deux ou trois secondes, il lutta contre lui-même; puis il cacha +son visage entre ses deux mains.</p> + +<p>—Mensonge!... mensonge!... murmura-t-il. Je suis le maître ici, et je +défends à qui que ce soit de dire que mon frère Louis est mort!...</p> + +<p>Personne ne répliqua. Un sanglot souleva la forte poitrine de Penhoël.</p> + +<p>—Louis!... mon frère Louis!... reprit-il à voix basse; tout le monde +sait combien je l'aimais!... Non, non, il n'est pas mort!... Dieu <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> +m'aurait envoyé des songes à moi aussi... Je suis son frère... Qui donc +a le droit ici de l'aimer plus que moi?</p> + +<p>A ces derniers mots, son œil eut encore un éclair farouche, et son +regard fit le tour de la chambre comme pour chercher un contradicteur. +Il ne rencontra que des visages mornes et dociles, sa colère tomba.</p> + +<p>Il s'approcha de sa femme et lui baisa la main d'un air qui demandait +pardon; puis il prit Blanche entre ses bras et la pressa passionnément +contre son cœur, tandis que le regard jaloux de Vincent suivait tous +ses mouvements.</p> + +<p>On eût découvert dans les yeux de Madame un sentiment analogue à celui +de Vincent. Elle aussi semblait inquiète, comme si l'enfant n'eût pas +été en sûreté dans les bras de son père.</p> + +<p>Tout cela eût paru bien bizarre à l'étranger qu'on aurait introduit +pour la première fois dans la maison de Penhoël. Il y avait dans la +conduite du maître une énigme inexplicable. L'élan de tendresse qui +l'entraînait maintenant s'adressait à sa femme autant qu'à sa fille, +et contredisait énergiquement ce sombre regard dans lequel il les +enveloppait naguère.</p> + +<p>Une chose non moins étrange, c'était la froideur égale avec laquelle +Madame accueillait les colères, puis le repentir de son mari.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span> +Il y avait pourtant sur la noble et belle figure de Marthe tous les +indices d'un cœur dévoué...</p> + +<p>Chacun cependant restait silencieux. Roger de Launoy, Cyprienne et +Diane détournaient leurs regards avec une sorte de respectueuse pudeur. +L'oncle rêvait toujours. Le bon maître d'école battait machinalement +les cartes pour se donner une contenance, et l'homme de loi, lorgnant à +la dérobée le flacon d'eau-de-vie à moitié vide, y trouvait évidemment +l'explication de l'incohérente conduite de Penhoël. Un seul être parmi +les hôtes du manoir aurait pu l'expliquer autrement et mieux; mais +c'était une âme discrète et loyale, dans laquelle mouraient les secrets +confiés.</p> + +<p>Penhoël s'était assis auprès de sa femme et caressait les cheveux +blonds de l'Ange qui lui souriait doucement.</p> + +<p>—Marthe, disait-il d'une voix basse et tremblante d'émotion, je suis +un fou!... j'ai trop de bonheur!... et Dieu me punira, car je suis +ingrat envers sa miséricorde.</p> + +<p>Il pressait la main de Madame contre ses lèvres, et son regard voilé +par un reste d'égarement la parcourait avec adoration.</p> + +<p>—Sais-je pourquoi je souffre tant? reprit-il. Oh! Marthe!... +Marthe!... je vous en prie, dites-moi que vous m'aimez.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_102">102</span> +—Je vous aime, murmura Madame avec une tranquille docilité.</p> + +<p>Le charitable maître le Hivain, surnommé Macrocéphale, se disait avec +une conviction de plus en plus arrêtée:</p> + +<p>—Il est ivre comme la monture du diable!...</p> + +<p>La physionomie de Penhoël s'était encore une fois transformée, tandis +qu'il poursuivait d'un accent triste et découragé:</p> + +<p>—Comme vous me dites cela, Marthe!... Oh! vous avez un bon cœur... +et vous ne voulez pas me désespérer!</p> + +<p>Blanche perdait son sourire à voir le nuage sombre qui voilait de +nouveau le front de son père.</p> + +<p>La voix de celui-ci se fit rude, et ses sourcils rapprochés couvrirent +le feu de son regard.</p> + +<p>—Madame!... madame!... reprit-il, j'ai beau me dire que je suis fou, +le passé me répond: «Tu es sage...» Je me souviens!... et je crois que +vous vous souvenez mieux encore!...</p> + +<p>Et repoussant d'un geste brutal la pauvre Blanche effrayée, il regagna +la table de jeu où il se versa sans reprendre son siége une large +rasade d'eau-de-vie.</p> + +<p>Blanche tremblait, pâle et faible, contre le sein de sa mère. Dans la +salle, personne n'osait faire un mouvement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_103">103</span> +René leva son verre plein et l'avala d'un trait.</p> + +<p>Il se redressa; une rougeur épaisse couvrit sa joue et ses yeux eurent +un sourire hagard.</p> + +<p>—Qu'avons-nous donc? s'écria-t-il en interrogeant de l'œil tour à +tour chacun de ses hôtes; on dirait un soir d'enterrement!... Ne rit-on +plus, morbleu! au bon manoir de Penhoël?...</p> + +<p>—J'ai peur, murmura l'Ange qui frissonnait.</p> + +<p>Les délicates couleurs de sa joue avaient fait place à la pâleur. Sa +mère l'entourait de ses bras comme pour la protéger, et de loin Vincent +la contemplait avec plus d'inquiétude encore que sa mère, et autant +d'amour.</p> + +<p>La voix du maître criait dans l'obstiné silence:</p> + +<p>—Petites filles, prenez vos harpes et chantez-nous gaiement un air +breton!... C'est pitié! la cloche du souper n'a pas encore sonné et +déjà tout le monde s'endort.</p> + +<p>Cyprienne et Diane se levèrent obéissantes. Dans un coin du salon il y +avait deux harpes à main, montées sur leur petit piédestal en bois doré.</p> + +<p>Avec l'aide de Roger, Cyprienne et Diane les approchèrent de la +cheminée.</p> + +<p>—Que voulez-vous entendre? demanda Diane.</p> + +<p>—Un air à boire, répondit Penhoël. Mais vous n'en savez pas!... +Chantez ce que vous voudrez.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_104">104</span> +—Ma chanson, murmura l'Ange.</p> + +<p>Les deux filles de l'oncle Jean n'avaient jamais rien refusé à Blanche +de Penhoël.</p> + +<p>Quelques notes tristes et douces vibrèrent. L'Ange ferma les yeux, et +l'on vit errer autour de sa bouche comme un reflet effacé de son joli +sourire.</p> + +<p>Les harpes poursuivaient le simple et mélodique prélude de la chanson +bretonne.</p> + +<p>Puis deux voix jeunes et pures se mêlèrent aux accords voilés des +harpes. Cyprienne et Diane chantaient:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<div class="verse10">Anges de Dieu qui souriez dans l'ombre,</div> +<div class="verse8">Blanches étoiles, vierges, fleurs,</div> +<div class="verse10">Vous qui des nuits semez le manteau sombre,</div> +<div class="verse10">Anges aimés, pour guérir nos terreurs...</div> +</div></div> + +<p>C'était un de ces airs trouvés dans la veille triste par les bardes +de Bretagne, quelques notes lentes, des larmes chantées qui savent le +chemin du cœur.</p> + +<p>Le vent glacé qui pesait sur toutes les poitrines s'attiédit. Une +expression de repos se répandit sur le charmant visage de Blanche. +Madame et Vincent de Penhoël, qui la regardaient, eurent comme un +contre-coup de ce soudain bien-être. L'oncle Jean avait rejeté ses +cheveux blancs en arrière; ses yeux se perdirent au ciel; il semblait +parler à Dieu.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span> +Le maître du manoir lui-même subissait à son insu l'effet +bienfaisant de cette mélodie; ses sourcils se détendaient, et sa tête +appuyée sur sa main n'exprimait déjà plus de colère.</p> + +<p>Quant à Roger de Launoy, il contemplait tour à tour les deux +chanteuses, cherchant la plus jolie, et s'étonnant à compter les vagues +battements de son cœur.</p> + +<p>Elles ravissaient l'œil et l'oreille. Scheffer ne rêva rien de plus +charmant lorsqu'il jeta ses Mignon sur la toile; Cumberworth n'eut +point de plus délicieuse vision quand il tailla dans le marbre les +pleurs enfantins de sa Lesbia ou le candide sourire de sa Virginie.</p> + +<p>Elles étaient belles comme la poésie naïve et suave du peuple le plus +poëte qui soit sur la terre, et le simple chant de Bretagne prenait une +harmonie sainte en passant par leurs bouches d'enfants...</p> + +<p>Les harpes marièrent quelques accords, puis les deux jeunes filles +dirent le premier couplet:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<div class="verse8">Belle-de-nuit, fleur de Marie,</div> +<div class="verse4">La plus chérie</div> +<div class="verse8">De celles que l'ange avait mis</div> +<div class="verse4">Au paradis!</div> +<div class="verse8">Le frais parfum de ta corolle</div> +<div class="verse4">Monte et s'envole</div> +<div class="verse8">Aux pieds du Seigneur, dans le ciel,</div> +<div class="verse4">Comme un doux miel.</div> +</div></div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span> +La tête de l'Ange se renversa parmi ses grands cheveux blonds sur +le sein de sa mère.</p> + +<p>Les deux jeunes filles chantèrent encore:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<div class="verse8">Belle-de-nuit, pourquoi ce voile,</div> +<div class="verse4">Petite étoile</div> +<div class="verse8">Que le grand nuage endormi</div> +<div class="verse4">Couvre à demi?</div> +<div class="verse8">Montre-nous la vive étincelle</div> +<div class="verse4">De ta prunelle,</div> +<div class="verse8">Qui semble au bleu du firmament</div> +<div class="verse4">Un diamant.</div> +</div></div> + +<p>—Laquelle voudra m'aimer?... se demandait Roger de Launoy.</p> + +<p>Penhoël avait repoussé son flacon d'eau-de-vie.</p> + +<p>Le maître d'école et l'homme de loi lui-même écoutaient. Il est vrai +que l'homme de loi bâillait en écoutant.</p> + +<p>Cyprienne et Diane reprirent:</p> + +<div class="poem"> +<div class="stanza"> +<div class="verse8">Belle-de-nuit, ombre gentille,</div> +<div class="verse4">O jeune fille!</div> +<div class="verse8">Qui ferma tes beaux yeux au jour?</div> +<div class="verse4">Est-ce l'amour?</div> +<div class="verse8">Dis, reviens-tu sur notre terre</div> +<div class="verse4">Chercher ta mère?</div> +<div class="verse8">Ou retrouver le lieu si doux</div> +<div class="verse4">Du rendez-vous?...</div> +</div> +<div class="stanza"> +<div class="verse8">C'est bien toi qu'on voit sous les saules:</div> +<div class="verse4">Blanches épaules,</div> +<div class="verse8"><span class="pagenum" id="Page_107">107</span> +Sein de vierge, front gracieux</div> +<div class="verse4">Et blonds cheveux...</div> +<div class="verse8">Cette brise, c'est ton haleine,</div> +<div class="verse4">Pauvre âme en peine,</div> +<div class="verse8">Et l'eau qui perle sur tes fleurs,</div> +<div class="verse4">Ce sont tes pleurs<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>...</div> +</div></div> + +<p>Les notes de la ritournelle vibrèrent, puis moururent. Le silence se +fit.</p> + +<p>Blanche entr'ouvrait maintenant sa jolie bouche. Le chant avait bercé +sa fatigue; elle dormait. Madame baissait les yeux comme si ce <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> +chant eût éveillé au fond de son cœur des émotions nouvelles.</p> + +<p>—Voilà qui est bien, mes filles, dit Penhoël; chantez-nous quelque +chose de plus gai maintenant.</p> + +<p>Les harpes résonnèrent de nouveau; pendant que Cyprienne et Diane +préludaient, René de Penhoël, sur qui la musique avait produit l'effet +d'un véritable calmant, tendit la main à l'oncle Jean.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas fâché contre moi, notre oncle? demanda-t-il.</p> + +<p>Le vieillard sembla s'éveiller d'un songe.</p> + +<p>—A quoi diable pensez-vous donc? reprit gaiement Penhoël.</p> + +<p>—Je songeais, répondit l'oncle Jean de sa <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> voix pénétrante +et douce, à la première fois que nous entendîmes ce chant... Vous +souvenez-vous, René?... Ce fut notre Louis qui nous l'apporta du pays +de Vannes.</p> + +<p>Sous la paupière baissée de Madame, une larme furtive se cachait.</p> + +<p>—C'était, en ce temps-là, une heureuse famille que celle de notre +père, mon neveu René, reprit l'oncle; comme Louis vous aimait +tendrement!... et qu'il faisait bon vous voir ensemble tous deux, +beaux, forts, joyeux!</p> + +<p>Le poing fermé du maître de Penhoël, frappant la table avec violence, +fit danser cartes et jetons.</p> + +<p>—Encore!... s'écria-t-il; veut-on me donner la fièvre chaude?... +Taisez-vous, petites filles!... votre musique me fait mal!</p> + +<p>Cyprienne et Diane obéirent aussitôt. On n'entendit plus dans le salon +que le bruit de la tempête qui grandissait au dehors.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, et un domestique, en costume de paysan, parut sur le +seuil.</p> + +<p>Maître le Hivain eut un instant l'espoir légitime de voir les +tribulations de cette soirée se terminer enfin par l'annonce du souper.</p> + +<p>—Notre monsieur, dit le domestique, c'est le petit du meunier des +Houssayes qui est venu en courant depuis le barrage.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_110">110</span> +—Que veut-il? demanda Penhoël.</p> + +<p>—Il dit que l'eau descend du haut pays... On n'a jamais vu un <i>déris</i> +pareil!... Les pieux du pont tremblent, et ils ont grand'peur là-bas de +voir leur maison emportée...</p> + +<p>Penhoël repoussa son siége précipitamment. L'observateur le moins +clairvoyant eût découvert que cette diversion ne lui déplaisait point.</p> + +<p>—Que le petit s'en retourne, dit-il, je vais aller voir ça...</p> + +<p>—Par le temps qu'il fait?... murmura Madame.</p> + +<p>Penhoël haussa les épaules.</p> + +<p>—Par le temps qu'il fait, répéta-t-il rudement, ce qui pourrait +m'arriver de pis, ce serait de rester au fond de l'eau... et je suis à +me demander le nom de ceux qui me regretteraient, madame!</p> + +<p>—Ah!... René!... René!... dit Marthe avec reproche.</p> + +<p>—Personne ne m'aime!... poursuivit Penhoël; personne!...</p> + +<p>Il s'avançait vers la porte. Madame fit un signe à Roger et à Vincent.</p> + +<p>—Nous allons aller avec vous aux Houssayes, dirent-ils en même temps.</p> + +<p>—Vous allez rester ici! répliqua Penhoël, je vous défends de me +suivre!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_111">111</span> +Il passa par-dessus ses habits une veste à capuchon en peau de +loup, qui pendait auprès de la porte, et sortit sans prononcer un mot +de plus.</p> + +<p>—Il est bon, murmura l'oncle Jean comme en se parlant à lui-même; et +son cœur entend encore l'appel des malheureux...</p> + +<p>—C'est qu'il n'y a guère, au pays, de fille aussi belle que la grande +Jeanne des Houssayes! grommela le sceptique Macrocéphale...</p> + +<p>La grêle fouettait les carreaux. Le vent et le tonnerre grondaient.</p> + +<p>René de Penhoël venait de franchir seul la porte du manoir. Le petit +garçon du moulin courait déjà sous la pluie au bas de la montagne.</p> + +<p>René descendait à pas lents la rampe escarpée. Il avait rejeté en +arrière le capuchon de sa peau de loup et ressentait une sorte de +bien-être à livrer sa tête nue aux torrents de pluie que rendait +l'orage. Sous ce déluge son front restait brûlant.</p> + +<p>Il allait la tête baissée, relevant de temps en temps d'un geste +machinal ses cheveux ruisselants qui l'aveuglaient. Et il murmurait +sans savoir:</p> + +<p>—Louis!... Louis!... mon frère!...</p> + +<p>La nuit était sombre; seulement, à de longs intervalles, un éclair +déchirait le ciel noir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_112">112</span> +On voyait alors, pendant une seconde, le marais, immense prairie, +où serpentaient de minces filets d'eau, et les collines lointaines qui +surgissaient pour se replonger soudain dans les ténèbres.</p> + +<p>Penhoël laissa derrière lui le logement de Benoît Haligan, le passeur, +à la porte duquel brûlait toujours une petite lanterne. Il avait à sa +droite le Port-Corbeau, à sa gauche cette antique muraille féodale qui +semblait étayer la colline et qui se terminait par la Tour-du-Cadet.</p> + +<p>Le moulin des Houssayes était situé à un quart de lieue de là, en amont.</p> + +<p>A cet endroit, l'Oust coulait encore lente et tranquille entre ses +hautes rives.</p> + +<p>Avant de tourner l'angle de la muraille, Penhoël jeta un regard vers le +sommet de la colline où brillaient faiblement les croisées du manoir.</p> + +<p>Ses deux mains pressèrent ses tempes ardentes.</p> + +<p>—Ma femme et mon enfant!... murmura-t-il d'une voix découragée; +sais-je si je suis heureux ou misérable?...</p> + +<p>Il demeura un instant immobile, puis il reprit:</p> + +<p>—Je les aime!... Je n'aime qu'elles en ce monde!... et Marthe songe +toujours à l'absent... <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> oh! toujours! toujours!... Et parfois je me +demande si Blanche...</p> + +<p>Il s'interrompit. La nuit cachait la pâleur livide de son visage. Une +pensée affreuse venait de lui traverser le cœur.</p> + +<p>—Louis!... Louis!... mon frère!... prononça-t-il encore en reprenant +sa marche vers le haut pays.</p> + +<p>On n'eût point su dire si l'émotion qui faisait trembler sa voix était +l'angoisse de la tendresse qui regrette ou un amer mouvement de colère +jalouse.</p> + +<p>Durant quelques secondes, il marcha d'un pas rapide, puis il s'arrêta +tout à coup.</p> + +<p>Le son lointain d'une trompe se faisait entendre en avant de lui dans +la direction du cours de la Verne. Des cris, dont il devinait la +signification connue, arrivaient faibles et mouraient à son oreille.</p> + +<p>Ils disaient:</p> + +<p>—L'eau!... l'eau!... l'eau!...</p> + +<p>Quand le vent cessait de mugir, il entendait un bruit sourd, semblable +à un lointain tonnerre.</p> + +<p>C'était l'inondation qui arrivait...</p> + +<p>Penhoël s'éveilla de sa navrante rêverie et se souvint du motif qui +l'avait fait sortir du manoir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_114">114</span> +Il allait se hâter vers le moulin des Houssayes, lorsque des voix +s'élevèrent derrière lui, de l'autre côté de l'Oust.</p> + +<p>—Holà! le passeur! disaient-elles, au bac!... au bac!...</p> + +<p>Ces voix étaient gaillardes et gaies. Elles sonnèrent à l'oreille du +maître de Penhoël comme un cri d'agonie. Son cœur battit avec force.</p> + +<p>Le son de la trompe se rapprochait, ainsi que ce grand murmure +ressemblant aux roulements du tonnerre.</p> + +<p>Et l'on entendait aussi, plus proche, la voix qui criait:</p> + +<p>—L'eau!... l'eau!... l'eau!...</p> + +<h3 id="Page_115">VI<br /> +<b>DEUX PROPRIÉTAIRES</b>.</h3> + +<p>Ce qui faisait battre le cœur de René de Penhoël, ce n'était ni la +trompe lugubre, jetant ses notes rauques dans les ténèbres, ni les cris +annonçant de loin l'inondation, ni la tonnante menace de l'eau luttant +contre ses rives; c'étaient ces voix joyeuses et insouciantes qui +demandaient le bac de l'autre côté de la rivière.</p> + +<p>Il y avait là des hommes qui ne se doutaient de rien, et dans quelques +secondes le sol où s'appuyaient leurs pieds allait disparaître sous le +<i>déris</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_116">116</span> +La mort allait les saisir à l'improviste.</p> + +<p>Penhoël éprouvait cette angoisse qu'on aurait à voir un malheureux +aller, souriant et sans crainte, tandis que derrière lui, dans l'ombre, +s'élève la main armée d'un meurtrier.</p> + +<p>Sa première idée fut de les avertir du danger. Il se fit un porte-voix +de ses deux mains et lança quelques paroles; mais le vent qui fouettait +violemment son visage ne lui laissa point de doute sur l'inutilité +de cet expédient. Ce même vent qui apportait si nettes les paroles +criées sur l'autre rive opposait à la voix du maître de Penhoël une +infranchissable barrière.</p> + +<p>Il hésita. Le fracas de l'orage redoublait, et l'on n'entendait plus ni +le son de la trompe ni le bruit de l'eau.</p> + +<p>—J'aurai le temps..., pensa-t-il; le messager est loin encore...</p> + +<p>Revenant aussitôt sur ses pas, il longea de nouveau la muraille et +se dirigea en courant vers la loge de Benoît Haligan, dont la petite +lanterne jetait ses lueurs faibles à travers les branches dépouillées +des châtaigniers.</p> + +<p>Les voyageurs inconnus, arrêtés sur la route de Redon, semblaient +s'impatienter fort et criaient:</p> + +<p>—Holà! le passeur!... au bac!... au bac!...</p> + +<p>La route était difficile; la pluie, qui tombait <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> toujours à +torrents, détrempait la terre et rendait la pente glissante.</p> + +<p>Penhoël n'était pas encore à moitié chemin lorsque, pendant une seconde +de calme où l'orage semblait reprendre haleine, il crut ouïr derrière +lui le galop pesant d'un cheval du pays. Presque au même instant, la +trompe sonnait à vingt pas de lui éclatante et criarde.</p> + +<p>Il vit un cavalier glisser dans l'ombre au-dessous de lui.</p> + +<p>—Messager! cria-t-il.</p> + +<p>—C'est vous, notre monsieur? répondit le cavalier qui s'arrêta; que +Dieu vous bénisse!... Vous allez voir passer tout à l'heure les roues +de votre moulin des Houssayes.</p> + +<p>—Combien as-tu d'avance sur le <i>déris</i>?</p> + +<p>—Il va plus vite que mon cheval!... et si je ne suis pas arrivé avant +lui au bourg de Glénac, on ouvrira plus d'une fosse neuve dans le +cimetière...</p> + +<p>Le cheval reprit sa course, tandis que le cavalier jetait à pleins +poumons sa clameur sinistre:</p> + +<p>—L'eau!... l'eau!... l'eau!...</p> + +<p>Penhoël atteignit la loge du passeur, qui était fermée en dedans.</p> + +<p>—Benoît!... dit-il, Benoît Haligan!... debout!</p> + +<p>A l'intérieur, une voix creuse répondit:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_118">118</span> +—J'ai mis deux amarres neuves au grand bac et une chaîne au +petit... Vous n'avez rien à craindre pour ce qui est à vous, Penhoël.</p> + +<p>—Ouvrez-moi, reprit celui-ci; il y a des hommes de l'autre côté, sur +la route de Redon...</p> + +<p>—Oui... oui! grommela tranquillement le batelier; je ne suis pas +encore sourd, et je les entends bien faire leur tapage... mais j'ai +entendu aussi la trompe du messager... Il faudrait être possédé du +démon, notre monsieur, pour démarrer le bac à cette heure!</p> + +<p>L'oncle Jean avait raison: René de Penhoël était bon au fond de l'âme, +et l'appel des malheureux trouvait encore le chemin de son cœur.</p> + +<p>Il secoua la porte de la loge avec colère.</p> + +<p>—Ouvre!... répéta-t-il d'un ton impérieux; si tu as peur, donne-moi la +clef du petit bac et j'irai les sauver moi-même!</p> + +<p>—Quant à ça, répliqua le batelier, dont la voix baissa jusqu'au +murmure, j'aimerais mieux oublier le <i>Pater</i> et l'<i>Ave</i>... Voyons, +soyez sage, Penhoël!... Vous voyez bien que ce sont des étrangers, +puisqu'ils restent là sur le bord à crier comme des possédés après +le son de la trompe... au lieu de se sauver à toutes jambes!... Les +étrangers, c'est la ruine du pays!</p> + +<p>Penhoël entendit à l'intérieur la voix creuse qui murmurait:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_119">119</span> +—Patience!... patience!... pour vous, désormais, la nuit ne sera +pas bien longue... Mais, Jésus Dieu! quel orage!... quel orage!...</p> + +<p>Ce que Benoît entendait était bien en effet l'orage qui redoublait de +fracas, mais c'était aussi l'eau qui arrivait du haut pays, mugissante +et furieuse.</p> + +<p>L'éclair qui venait d'arracher au batelier sa dernière exclamation +avait en quelque sorte pétrifié Penhoël.</p> + +<p>L'éclair lui avait montré d'un côté les deux inconnus debout sur la +rive et sans défiance encore, tandis que leurs chevaux, les jarrets +tendus, les naseaux au vent, semblaient flairer de loin le péril; de +l'autre, un flux écumant et plus blanc que la neige qui se précipitait +impétueusement dans la gorge.</p> + +<p>L'instant d'après, les deux voyageurs poussèrent à la fois un grand cri +de détresse.</p> + +<p>Penhoël prit un élan terrible et jeta en dedans la porte du passeur.</p> + +<p>L'intérieur de la loge était éclairé faiblement par la lueur d'une +mince résine qui brûlait en crépitant contre le mur. Il n'y avait pour +meubles qu'un grabat, surmonté d'un petit crucifix en os, et un bahut +où séchait un carrelet de pêche.</p> + +<p>Benoît Haligan était debout au milieu de la chambre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_120">120</span> +C'était un grand vieillard, maigre et osseux, dont les yeux hagards +avaient quelque chose d'inspiré. Les longues mèches de ses cheveux gris +étaient éparses sur son front. La fièvre des marais avait creusé sa +joue pâle, mais il se tenait droit encore, et sa haute taille avait une +sorte de théâtrale majesté.</p> + +<p>Benoît Haligan exerçait, entre Glénac et le bourg de Bains, sa triple +profession de passeur, de <i>reboutoux</i> (rebouteur, chirurgien) et de +sorcier. Suivant la renommée, le don de seconde vue existait de père en +fils dans sa famille depuis des siècles. On ne savait trop s'il était +bon chrétien, ou serviteur du méchant esprit, mais il inspirait une +grande confiance et une crainte plus grande encore.</p> + +<p>Il avait été chouan du temps des guerres.</p> + +<p>Quand les bonnes gens revenaient de Redon après la brune, et qu'il +leur fallait passer le bac à Port-Corbeau, la peur les prenait une +demi-heure à l'avance, et tout le long du chemin, par prudence, ils +récitaient leurs meilleures prières.</p> + +<p>Mais, à tout prendre, c'était un vrai Breton, qui avait donné de son +sang à son roi et à ses maîtres.</p> + +<p>En voyant sa porte tomber, brisée, Benoît ne bougea pas et garda ses +bras croisés sur sa poitrine.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span> +—La clef!... la clef!... s'écria Penhoël en s'élançant vers lui.</p> + +<p>—La porte de la maison de votre père a été brisée comme cela une fois, +du temps des bleus, dit le passeur d'un ton de reproche froid; mais +j'étais derrière pour la défendre.</p> + +<p>—La clef! répéta Penhoël haletant d'émotion; n'entends-tu pas leurs +cris d'agonie?... C'est être un assassin que de laisser mourir ainsi +des chrétiens sans secours!</p> + +<p>—J'entends leurs cris, répliqua Benoît; et je prie Dieu de prendre +leurs âmes.</p> + +<p>De temps en temps, la voix des malheureux arrivait parmi les mille +fracas du dehors.</p> + +<p>Ils disaient:</p> + +<p>—Au secours!... au secours!...</p> + +<p>Le maître de Penhoël secouait le vieillard qui demeurait immobile.</p> + +<p>—Je te promets dix écus si tu me donnes la clef, reprit-il d'une voix +étouffée; vingt écus!... trente écus!...</p> + +<p>Benoît Haligan hocha la tête avec lenteur.</p> + +<p>—Je n'ai ni femme ni enfants, répliqua-t-il; que m'importe votre +argent? Dieu ne veut pas que les étrangers viennent dévorer le pauvre +pain de la Bretagne!</p> + +<p>René roulait ses yeux avec fureur, et ses doigts crispés menaçaient le +cou du vieillard.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_122">122</span> +—Penhoël, reprit ce dernier d'une voix adoucie, vous pouvez me +tuer... vous savez bien que je ne me défendrai pas contre vous... mais +je ne laisserai pas le fils de votre père aller à son malheur!... +N'y a-t-il donc pas assez de menaces dans l'air autour de vous, +notre monsieur? De vos fenêtres, là-haut, ne pouvez-vous pas voir le +château de votre nom habité par un ennemi mortel? Vous êtes jeune, +voilà vos doigts forts qui s'enfoncent dans les chairs d'un pauvre +vieillard!... Brisez ce bras qui vous a servi soixante ans, Penhoël, +vous n'empêcherez pas Benoît Haligan de parler!</p> + +<p>—Mais, misérable!... s'écria René, tu n'as donc pas d'entrailles?...</p> + +<p>—Votre fille était toute pâle ce matin, Penhoël!... voilà bien +longtemps que je l'ai dit pour la première fois... Avant de mourir, +vous les verrez toutes trois glisser, la nuit, sous les saules... trois +pauvres petites saintes, notre monsieur!... Blanche, Cyprienne et +Diane!... Oh! ça fera trois belles-de-nuit de plus au bord de l'eau...</p> + +<p>—Tu ne veux pas me donner la clef?... cria René menaçant.</p> + +<p>—Et qui sait, reprit le passeur avec sa tristesse calme, qui sait +si ce n'est pas leur mort qui vient là-bas du côté de la ville?... +Écoutez-moi, Penhoël, ajouta-t-il d'un ton sentencieux et plein <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> +d'emphase, quand la main de Dieu est sur un étranger, prenez garde!... +laissez mourir l'étranger, ou il vous prendra le salut de votre âme et +la vie de votre corps!...</p> + +<p>Les cris s'entendaient encore, mais à chaque instant plus faibles.</p> + +<p>—Une dernière fois, dit René dont les paroles avaient peine à passer +entre ses dents serrées, la clef!... ou gare à toi!</p> + +<p>Et comme le passeur n'obéissait point encore, Penhoël le saisit à la +gorge et le terrassa.</p> + +<p>L'instant d'après il se relevait, tenant à la main la clef conquise, et +s'élançait précipitamment au dehors.</p> + +<p>Benoît Haligan se dressa sur ses pieds à son tour et sortit de la loge.</p> + +<p>—Penhoël! criait-il, mon bon maître!... n'allez pas!... au nom de +Dieu!... Nos pères le disaient avant nous... L'étranger qu'on sauve +nous prend le salut de notre âme et la vie de notre corps!...</p> + +<p>René ouvrait le cadenas qui retenait le bac fixé au tronc d'un arbre.</p> + +<p>Les eaux avaient une violence terrible. Il lui fallut toute son +habileté d'homme robuste et jeune pour sauter dans le bateau +qu'emportait déjà le courant.</p> + +<p>Et cependant, quand il se retourna pour saisir <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> la perche, le vieux +Benoît Haligan était debout auprès de lui.</p> + +<p>—J'ai mangé pendant soixante ans le pain de Penhoël, murmurait-il avec +une sombre résignation; que Dieu me garde seulement le salut de mon +âme... Je puis bien donner au fils de mon maître la vie de mon pauvre +vieux corps!...</p> + +<hr class="dotted" /> + +<p>Il restait une heure de jour environ, quand le jeune M. Robert de Blois +et son écuyer Blaise quittèrent l'auberge du <i>Mouton couronné</i>. Maître +Géraud, chapeau bas et la pipe dans la poche, leur fit la conduite +jusqu'à cinquante pas de son établissement.</p> + +<p>—Nous réglerons notre petit compte demain, dit Robert.</p> + +<p>—Pour ça, répliqua l'aubergiste, demain ou dans un an... quand vous +voudrez!... Quant à votre jeune dame, on en aura soin comme si elle +était la fille du roi!...</p> + +<p>—Bien obligé, mon bon M. Géraud... et au revoir!...</p> + +<p>—Bon voyage!...</p> + +<p>L'aubergiste fit un beau salut; et tandis que Robert et Blaise +remontaient la grande rue, le brave aubergiste leur criait encore de +loin:</p> + +<p>—Surtout, gare aux fondrières!... et aux uhlans! et au <i>déris</i>!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_125">125</span> +Robert et Blaise mirent leurs chevaux au trot, et sortirent de la +ville.</p> + +<p>Quand ils se trouvèrent en pleine campagne, le jour commençait à +baisser. Il faisait un temps magnifique, mais le soleil se couchait +dans un lit de nuages sombres aux franges empourprées, et de temps en +temps de brusques bouffées de vent secouaient les feuilles sèches sur +les branches des arbres.</p> + +<p>Robert réfléchissait, mais sa méditation était joyeuse, et un +triomphant sourire relevait sournoisement les coins de sa lèvre. Blaise +ne se sentait pas d'allégresse. Pendant que son compagnon rêvait, +il se prélassait sur son gros cheval et prenait des poses dignes du +Cirque-Olympique.</p> + +<p>Une seule chose le molestait, c'était le silence.</p> + +<p>—Ah çà! dit-il enfin d'une voix soumise et caressante, on ne peut donc +pas causer, M. Robert?...</p> + +<p>—Cause, si tu veux...</p> + +<p>—A la bonne heure!... Eh bien! mon fils, je te dirai que cette fois-ci +je suis content... mais là, en grand!... Paris ne vaut pas deux sous: +vive la Bretagne!</p> + +<p>Robert pensait toujours.</p> + +<p>Blaise reprit avec un enthousiasme croissant:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span> +—Bonne affaire, saperlotte, bonne affaire!... Je n'ai jamais vu +entamer une histoire comme ça!... Pendant que tu parlais au vieux +Géraud, M. Robert, j'avais envie de t'embrasser... Comme il donnait là +dedans, tout de même!... Désormais, je n'ai pas d'inquiétude... Tu vas +me tourner tous ces campagnards-là en deux temps... Ils n'y verront que +du feu!</p> + +<p>—Ne chantons pas trop tôt victoire!... murmura Robert.</p> + +<p>—Et de la modestie aussi!... s'écria l'Endormeur attendri. Vrai, +c'est encore de l'honneur pour moi que d'être ton domestique! Veux-tu +que je te dise, nous sommes en veine, c'est clair... et si l'affaire +de Penhoël manquait, par impossible, il nous resterait toujours une +centaine d'écus ou deux dans la poche!...</p> + +<p>—Comment cela? demanda Robert avec distraction.</p> + +<p>—Nous sommes propriétaires de deux bons chevaux, répliqua Blaise en +riant de tout son cœur, et le père Géraud a poussé la précaution +jusqu'à mettre des pistolets dans nos fontes... Tout ça peut se vendre.</p> + +<p>—C'est juste, dit Robert qui ne put s'empêcher de sourire; tu as, toi +aussi, tes talents, ami Blaise... mais nous n'en sommes pas là, Dieu +merci!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_127">127</span> +—Enfin, voulut répliquer l'Endormeur, une poire pour la soif ne +fait jamais de mal...</p> + +<p>—Laissons cela!... interrompit Robert; nous avons du travail pour +notre route... sans compter même les fondrières, les uhlans, <i>et +cætera</i>... Tous ces renseignements que nous a donnés l'excellent père +Géraud forment notre catéchisme... n'en perdons pas un seul!</p> + +<p>—Diable!... murmura Blaise, si tu comptes sur moi...</p> + +<p>Robert lui coupa la parole.</p> + +<p>—Pendant qu'on préparait les chevaux, dit Robert en tirant un calepin +de sa poche, j'ai fait mes petites provisions... Voyons cela pendant +qu'il reste encore un peu de jour.</p> + +<p>Il leva le calepin à la hauteur de ses yeux et se prit à lire:</p> + +<p>«Louis de Penhoël (l'aîné), parti depuis quinze ans, colonel au service +des États-Unis d'Amérique...»</p> + +<p>—Vois-tu, dit-il en s'interrompant, j'ai noté mes propres paroles +tout aussi bien que celles de notre hôte... Oublier ce que disent les +autres, c'est malheureux... mais oublier ce qu'on a dit soi-même, c'est +terrible!</p> + +<p>Blaise écoutait avec l'attention respectueuse d'un écolier qui se +nourrit de la parole de son maître.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span> +—Ce Louis de Penhoël, poursuivit Robert, est évidemment l'aigle +de la famille... Une manière de héros de roman!... Il y a dix à parier +contre un qu'il est mort: ce personnage-là, vois-tu, me semble une +véritable trouvaille... Je n'ai point noté ce qui a trait à lui et à la +femme du maître de Penhoël... On n'oublie que les détails, et ceci est +le fond même de notre affaire!...</p> + +<p>Il tourna la page de son calepin et reprit, mêlant à sa lecture les +observations qu'il s'adressait à lui-même:</p> + +<p>«Famille de Pontalès, haine héréditaire...»</p> + +<p>—Cela peut nous servir énormément!... Quand on veut des armes contre +Montaigu, on se fait l'ami de Capulet...</p> + +<p>—Qui sont ces gens-là? demanda l'Endormeur.</p> + +<p>—Des Penhoël et des Pontalès de l'ancien temps, répondit Robert. +Maintenant: «L'oncle en sabots...» Quelque fossile!... C'est peu +intéressant! «M. et madame de Penhoël...» Connus! «La petite Blanche, +leur fille (l'Ange)...» On ne sait pas... une enfant fade et blonde... +Enfin, nous verrons!... «Les deux filles de l'oncle en sabots et leur +frère Vincent, le sauvage... le fils adoptif, Roger de Launoy.» Je +n'aime pas tout ce petit monde-là!... ce sera <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> gênant... et puis ça +fera bien des bouches inutiles!...</p> + +<p>—Tu plaisantes! interrompit Blaise, est-ce que nous garderons tout +cela?</p> + +<p>L'imagination de l'Endormeur avait travaillé; il se croyait sincèrement +et du fond de l'âme l'un des maîtres de Penhoël.</p> + +<p>—Le fait est, dit Robert, que ça deviendrait ruineux!... Sans ces +quatre jeunes gens, le manoir semblait fait tout exprès pour nous... +Mais, pendant que j'y pense, il me manque un nom ici... Le père Géraud +me reparlera peut-être de ce brave camarade qui lui a sauvé la vie dans +la rade de Brest.</p> + +<p>—Et à qui j'ai servi de garçon de noce, dit Blaise.</p> + +<p>—Précisément!... Je ne me souviens pas du tout...</p> + +<p>L'Endormeur se gratta le front et fit semblant de chercher.</p> + +<p>—Est-ce que c'est bien important? demanda-t-il.</p> + +<p>—Très-important!</p> + +<p id="cor_2">—Eh bien, mon bonhomme, s'écria Blaise en se frottant les mains, ça +me fait plaisir! En ce cas-là, je vais sauver la patrie... car je m'en +souviens, moi! Notre nouveau marié s'appelle <ins title="original: Gauthier">Gautier</ins>!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span> +Robert écrivit ce nom sur son calepin, qu'il remit ensuite dans sa +poche.</p> + +<p>La nuit tombait rapidement, et à mesure que l'obscurité venait, les +grands nuages noirs où s'était couché le soleil montaient lentement à +l'horizon.</p> + +<p>Ils couvraient déjà le tiers du ciel du côté de l'occident, tandis qu'à +l'orient et au nord les étoiles commençaient à briller.</p> + +<p>Les rafales devenaient de plus en plus rares, et bien qu'on fût à la +fin de l'automne, l'atmosphère lourde semblait chargée d'électricité.</p> + +<p>La route, qui avait suivi jusqu'alors les sommets d'une petite chaîne +de collines, s'enfonçait au loin dans une vallée sombre et boisée.</p> + +<p>Nos deux voyageurs descendirent la côte au trot de leurs chevaux. Ils +gardaient maintenant tous les deux le silence et se perdaient à plaisir +dans des rêves charmants.</p> + +<p>Après bien des traverses, la fortune leur souriait enfin. Adieu les +jours de misère! plus jamais d'inquiétude pour le pain du lendemain! +Ils allaient devenir des gens paisibles et honorés, des propriétaires!</p> + +<p>Chacun d'eux, suivant sa nature, bâtissait ses châteaux. Blaise +hésitait franchement entre la bonne vie de la campagne et les plaisirs +de la ville. Robert songeait à utiliser son influence; <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> il faisait +manœuvrer ses capitaux. D'après le succès de ses spéculations +habilement combinées, la popularité ne pouvait lui faire défaut, +et pour qu'on lui refusât la députation, il eût fallu supposer une +ingratitude qui n'est certes point dans les mœurs bretonnes...</p> + +<p>Une fois député, avec de l'adresse et de la prudence, on a devant soi +une vaste carrière. Robert n'était point gêné par ces convictions +politiques qui sont un embarras et un obstacle. C'était un homme sans +préjugés. En conscience, l'avenir lui appartenait, et il ne savait +point assigner lui-même la limite où s'arrêterait son essor...</p> + +<p>Ils songeaient ainsi. Leur route se poursuivait sans ennui et sans +fatigue. Ils ne s'apercevaient même pas que tout, autour d'eux, avait +changé d'aspect.</p> + +<p>Le chemin étroit et fangeux courait maintenant tout au fond de la +vallée; la nuit était noire; les grands nuages s'étaient élargis comme +un voile sombre sur toute l'étendue du ciel. Des deux côtés de la route +encaissée deux taillis épais arrêtaient le regard.</p> + +<p>—Ce qui est affligeant, dit Blaise répondant à ses propres pensées et +avec un gros soupir, ce sont ces coquins d'impôts!...</p> + +<p>—J'y songeais, répliqua Robert; cinq mille <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> francs pour nos +pauvres quarante mille livres de rente!</p> + +<p>—C'est absurde!</p> + +<p>—Les gouvernements ne comprendront jamais que leurs appuis naturels +sont les propriétaires du sol!</p> + +<p>—Cela nous écrase!...</p> + +<p>—Cela nous ruine!... Avec les réparations et les non-valeurs, c'est à +peine si nous toucherons une trentaine de mille francs tous les ans!...</p> + +<p>Robert prononçait ces paroles avec une conviction triste et profonde.</p> + +<p>Avant que Blaise lui eût donné la réplique, une voix éclatante et +gaillardement timbrée s'éleva dans la nuit.</p> + +<p>—Halte-là!... dit-elle.</p> + +<p>Puis elle ajouta d'un accent impérieux, en s'adressant à des +personnages invisibles:</p> + +<p>—Vous autres, attention, s'il vous plaît!...</p> + +<p>A ce commandement, il se fit un bruit soudain dans le taillis, parmi +les feuilles sèches.</p> + +<p>Robert et Blaise, brusquement éveillés de leur songe, regardèrent +autour d'eux avec effroi.</p> + +<p>A travers les ténèbres épaisses ils aperçurent un homme debout au +milieu de la route. A droite et à gauche, d'autres hommes stationnaient +immobiles. Et le bruit de feuilles sèches continuait dans le taillis.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span> +Robert et Blaise n'essayèrent même pas de se le dissimuler, la +menace du père Géraud s'accomplissait. Ils étaient cernés de tous côtés +par les terribles uhlans.</p> + +<h3 id="Page_135">VII<br /> +<b>LES RESSOURCES DE BIBANDIER</b>.</h3> + +<p>Le réveil de nos deux voyageurs fut d'autant plus rude que leur rêve +avait été plus séduisant. Ce coup tombait sur eux à l'improviste. +Néanmoins, ils n'en furent point trop abattus.</p> + +<p>Malgré le nombre imposant des bandits, Blaise eut même une velléité de +résistance.</p> + +<p>—Si nous essayions les pistolets du père Géraud? murmura-t-il.</p> + +<p>Le chef des brigands l'entendit, car il s'écria précipitamment:</p> + +<p>—Martin!... Michel!... Pierre!... Jean! et <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> tous les autres!... ne +bougez pas... Mais si ce monsieur-là fait mine d'armer son pistolet, +fusillez-le-moi comme un lièvre!</p> + +<p>Personne ne répondit. Seulement le bruit de feuilles sèches augmenta +dans le taillis.</p> + +<p>—C'est bien, mes fils, reprit le chef; pas un mot!... c'est la +consigne!... Quand on parle, les voix se reconnaissent, et il en +revient toujours quelque chose à la cour d'assises.</p> + +<p>Tandis que le chef bavard des bandits taciturnes faisait à ses +subordonnés cette leçon de morale, Robert avançait la tête par-dessus +le cou de sa monture et tâchait d'apercevoir ses traits; mais la nuit +était trop profonde.</p> + +<p>Le uhlan reprit en s'adressant aux deux voyageurs:</p> + +<p>—Ah! ah! mes pauvres messieurs!... vous n'avez que quarante mille +francs de rente, et le gouvernement n'a pas honte de vous demander des +impôts!... Savez-vous bien que c'est épouvantable?</p> + +<p>Il s'interrompit pour crier à sa troupe toujours immobile:</p> + +<p>—Vous autres, ne bougez pas!...</p> + +<p>Robert tendait l'oreille et regardait de tous ses yeux.</p> + +<p>Il eût payé dix louis un rayon de lune, sur son aisance future.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_137">137</span> +—Allons, mes bons amis, poursuivit le bandit, je ne serai pas si +méchant que le gouvernement, moi... Je ne vous demande rien, sinon ce +que vous avez dans vos poches.</p> + +<p>Il arma le fusil qu'il tenait à la main, et ajouta:</p> + +<p>—Vous autres, mes enfants, ne bougez pas, mais tenez-vous prêts à +faire feu.</p> + +<p>Ses soldats, modèles de discipline militaire, ne firent pas un +mouvement.</p> + +<p>Robert et Blaise ne répondaient point.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria le uhlan d'une voix terrifiante, pour avoir votre +bourse, faudra-t-il prendre votre vie?</p> + +<p>Un bruyant et franc éclat de rire accueillit cette sanglante menace. +Blaise ne comprenait point. Quant aux brigands subalternes, ils +gardaient imperturbablement leur immobilité grave.</p> + +<p>—Ah! Bibandier! mon pauvre Bibandier!... s'écria enfin Robert, comme +tu es volé!</p> + +<p>—Bibandier!... répéta Blaise stupéfait. Pas possible!</p> + +<p>Le général en chef des brigands avait tressailli à ce nom.</p> + +<p>—Il me semble que je connais cette voix-là..., grommela-t-il. Ah! +satané pays!... on y trouve jusqu'à des amis!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_138">138</span> +Plus il parlait, plus Robert riait de tout cœur.</p> + +<p>Le brigand posa son fusil par terre et tira un briquet de sa poche.</p> + +<p>—Ah çà! mon brave, reprit Robert, dis un peu à tes hommes que nous +sommes des camarades...</p> + +<p>—Vous autres, ne bougez pas! commanda Bibandier qui alluma une petite +lanterne de poche.</p> + +<p>Il en éclaira successivement le visage des deux voyageurs.</p> + +<p>—L'Endormeur! s'écria-t-il, et ce diable d'Américain!... Ah çà! vous +croyez peut-être que je suis content de vous voir?...</p> + +<p>—Une poignée de main, mon bonhomme, dit Robert.</p> + +<p>—Quand je pense que je les suivais depuis dix minutes, grommela +Bibandier, et que je les entendais parler de leurs rentes!...</p> + +<p>—Et de ces coquines d'impositions, dit Blaise que la gaieté de Robert +gagnait enfin.</p> + +<p>—Ah çà! s'écria Bibandier, vous jouez donc la comédie pour vous tout +seuls?</p> + +<p>—Il y a une chose certaine, mon brave, répliqua Robert, c'est que nous +ne parlions pas à ton intention... Nous te croyions à Brest.</p> + +<p>—J'en viens.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_139">139</span> +—Éclaire-toi donc un peu que nous te regardions...</p> + +<p>Bibandier retourna complaisamment l'œil rond de sa petite lanterne, +et nos deux voyageurs virent son visage, qui exprimait en ce moment le +désappointement le plus douloureux.</p> + +<p>C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, maigre et long comme +une gaule. D'énormes favoris, taillés à la Cartouche, essayaient en +vain de lui donner une physionomie féroce. Il avait eu beau mêler sa +barbe et ses cheveux d'une façon sauvage, c'était évidemment un brigand +assez débonnaire.</p> + +<p>—Mon pauvre Bibandier, dit Robert, comme te voilà triste!... Il +me semble pourtant que quand on a la clef des champs et une troupe +superbe...</p> + +<p>Bibandier poussa un gros soupir.</p> + +<p>—Je mange du pain noir et je bois de l'eau, répliqua-t-il d'un accent +plaintif; depuis un mois que je suis dans ces affreuses landes, je n'ai +pas une seule pièce d'argent blanc... je regrette le bagne!</p> + +<p>—Que dis-tu là?</p> + +<p>—Ah! Paris!... Paris!... s'écria Bibandier avec attendrissement; +une heure de faction dans n'importe quelle rue, après minuit sonné, +vous donne de quoi passer joyeusement la quinzaine... <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> c'est +pour retourner à Paris que je travaille... et si vous saviez comme +je me donne du mal!... Ce soir, en vous voyant arriver, je flairais +une aubaine... je me disais: Au moins, ce ne sont pas de ces rustres +du bourg de Bains, du bourg de Glénac ou du bourg de Saint-Vincent, +portant de lourds bâtons pour défendre la demi-douzaine de gros sous +qu'ils ont dans leurs poches... Quand je vous ai entendus parler +de vos rentes, mon cœur a battu... j'ai revu Paris... mon garni +de la Chapelle!... J'ai senti l'odeur de la cuisine bourgeoise où +nous dînions ensemble quand les eaux étaient basses... Mais non! la +<i>déveine</i> est la <i>déveine</i>!... et je commence à croire que je mourrai +de faim dans mon trou!...</p> + +<p>—Y a-t-il encore de l'eau-de-vie dans la gourde? demanda Robert.</p> + +<p>—Le père Géraud l'a remplie, répondit Blaise.</p> + +<p>—Alors descends... il est de bonne heure... et on peut bien fumer une +pipe avec un ancien.</p> + +<p>Nos deux voyageurs mirent pied à terre, et attachèrent leurs montures +aux branches du taillis.</p> + +<p>Les feuilles sèches cependant ne remuaient plus. L'armée de Bibandier +gardait son immobilité modèle et semblait attendre un ordre du chef +pour rompre les rangs.</p> + +<p>Un grand chien maigre comme son maître <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> était sorti du bois et +tournait autour des chevaux, la queue basse et d'un air affamé.</p> + +<p>—Ah çà! mon brave, dit Robert en présentant la gourde à Bibandier, je +ne te comprends pas!... Il n'y a pas un pays au monde où une douzaine +de bons garçons ne puissent se tirer d'affaire... Que diable fais-tu +donc de tous ces grands gaillards?</p> + +<p>Le pauvre bandit but une énorme lampée d'eau-de-vie. Cela parut lui +rendre un peu de cœur, et il reprit en essayant de sourire:</p> + +<p>—Cela fait donc de l'effet tout de même?</p> + +<p>Robert et Blaise regardèrent les silencieux brigands.</p> + +<p>—Un effet superbe! répondit Blaise.</p> + +<p>—Avec ça, ajouta Robert, on aurait de quoi arrêter une caravane!...</p> + +<p>Le sourire de Bibandier se changea en un bon gros rire.</p> + +<p>—Oh! oh! oh! fit-il; je ne suis pourtant pas en train de folâtrer!... +Ne bougez pas, vous autres!... Ah! dame! c'est bien obéissant!... Et +puis ça ne coûte pas cher de nourriture!</p> + +<p>Il remit la gourde dans sa bouche, puis il ajouta en secouant la tête:</p> + +<p>—Martin, Michel, Jean, Bonaventure et les autres sont des manches à +balai dévoués que j'habille comme je peux...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_142">142</span> +—Bah! firent en même temps Blaise et Robert. Nous les avons +entendus remuer dans le taillis.</p> + +<p>—Ici, Médor!... cria Bibandier.</p> + +<p>Le chien maigre s'approcha en rampant.</p> + +<p>—C'est Médor qui est chargé de ce rôle, reprit le malheureux brigand; +il fouille les feuilles sèches avec ses pattes... et il est dressé à se +démener comme un diable quand je crie: Attention! vous autres!...</p> + +<p>Robert prit la lanterne et alla reconnaître les bandits subalternes, +qui étaient en effet des piquets de bois plantés le long de la route et +affublés de guenilles.</p> + +<p>—Et ne pas gagner sa vie avec une imagination comme cela! murmura +Blaise; il y a des gens qui n'ont pas de chance!...</p> + +<p>—Eh bien! dit Robert, j'aurais cru que le pays était bon pour ce genre +de commerce... on m'a tant parlé des uhlans!...</p> + +<p>—C'est moi qui suis les uhlans, répondit Bibandier; moi et Médor... +c'est-à-dire, il y en a bien d'autres, là-bas, au delà des marais de +Glénac... mais ce sont des poules mouillées qui ne savent rien de +rien!... J'ai voulu m'enrôler parmi eux... pas moyen!... Et maintenant +ils me cherchent partout pour m'étrangler, sous prétexte que je leur +fais une mauvaise réputation. <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> Je ne tue personne, pourtant, car +mon fusil lui-même n'est qu'une trique de châtaignier.</p> + +<p>—Bourre ta pipe, mon pauvre Bibandier, dit Robert, et asseyons-nous un +petit instant.</p> + +<p>—Attendez, répliqua le chef des uhlans; l'herbe est mouillée, et je +vais vous prêter mes hommes pour vous asseoir.</p> + +<p>Il arrangea en effet les haillons de ses prétendus soldats sur le +talus, déposa son prétendu fusil contre un arbre, et prit place à côté +de nos deux voyageurs.</p> + +<p>D'après les choses qui se dirent dans cette réunion, il eût été facile +de comprendre que Blaise et même le jeune M. Robert de Blois avaient +mené récemment à Paris une vie peu exemplaire.</p> + +<p>On se rappela en commun d'assez bons tours. Nos deux voyageurs et +Bibandier faisaient un trio d'excellents compagnons.</p> + +<p>La gourde se vidait rondement.</p> + +<p>Bibandier ne tarissait pas sur les traverses qu'il avait éprouvées +depuis son évasion du bagne de Brest.</p> + +<p>—Vous voyez bien pourtant que je fais de mon mieux, disait-il avec +mélancolie; je ne demande qu'à travailler honnêtement... mais je crois +que je serai forcé un beau jour, pour éviter <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> la famine, de manger +mon pauvre ami Médor.</p> + +<p>—Triste rôti!... fit observer Blaise.</p> + +<p>Médor hurla plaintivement.</p> + +<p>—Avec mes hommes et mon industrie, reprit l'infortuné bandit, je ne +gagne pas cinq sous par jour... Médor m'apporte parfois une poule +étique que je mets au pot... Ce sont les jours de fête!... Nous +mangeons cela en famille... Le reste du temps il faut jeûner...</p> + +<p>—Où demeures-tu? demanda Robert.</p> + +<p>—Pour ça, je ne suis pas trop mal logé... Il y aura bien où nous +mettre tous trois si vous voulez vous associer à mon commerce... J'ai +un vieux moulin à vent pour moi tout seul... et l'on y est très-bien, +excepté les jours de pluie.</p> + +<p>—La toiture est trouée?</p> + +<p>—Non pas... il n'y a plus de toiture... Mais parlez-moi donc un peu de +vous, mes anciens!... Que venez-vous tramer par ici?</p> + +<p>Robert se leva au lieu de répondre, et secoua les cendres de sa pipe.</p> + +<p>—Il me semble que je sens des gouttes de pluie, dit-il.</p> + +<p>—Ce ne sera rien, mon fils... Tu ne veux donc pas me dire...?</p> + +<p>—J'espère bien que nous nous reverrons!... Mais du diable si ce n'est +pas un orage!... Allons, Blaise!... en route!...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_145">145</span> +—En route pour quel pays? demanda encore Bibandier; voulez-vous +m'emmener?</p> + +<p>Robert se mit lestement en selle.</p> + +<p>—Nous voulons faire mieux, répliqua-t-il; quant à moi, je ne peux +pas digérer l'idée de te laisser dans la misère... Il nous reste sept +francs cinquante...</p> + +<p>—Et tu vas partager? s'écria Bibandier attendri.</p> + +<p>—Je te laisse tout!</p> + +<p>Bibandier n'eut que la force de tendre la main, tant il restait +abasourdi devant cet excès de magnanimité.</p> + +<p>—Mais..., voulut dire Blaise.</p> + +<p>—Tais-toi! répliqua Robert; il entrait dans mon plan d'être dévalisé...</p> + +<p>—Voilà un ami! s'écriait cependant le fanatique uhlan avec +componction; y avait-il longtemps que je n'avais palpé de ces pièces +blanches!... Américain! tu es un vrai!... Donne-moi ton adresse et +j'irai te voir au bout du monde!...</p> + +<p>Robert allongea un coup de houssine au cheval de Blaise, et ils +partirent tous les deux au grand trot.</p> + +<p>Bibandier fit un paquet de ses camarades et les emporta sous son bras. +Grâce aux largesses de Robert, il avait de quoi nourrir toute sa troupe +pendant une semaine.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_146">146</span> +—Voilà pourtant ce qu'on peut devenir, disait le jeune M. de Blois +à son domestique, quand on n'a pas de tenue!... Ce garçon-là aurait +pu faire quelque chose, mais quelles manières!... Si nous gagnons la +partie, je lui donnerai de quoi retourner à Paris... à moins qu'il n'y +ait à faire quelque besogne désagréable, auquel cas je lui promets la +préférence.</p> + +<p>Blaise était occupé à relever le collet de sa blouse pour se défendre +contre le vent qui lui envoyait de larges gouttes de pluie au visage.</p> + +<p>—Ça s'annonce drôlement bien! grommela-t-il; nous allons en voir de +rudes!...</p> + +<p>La tempête avait, en effet, éclaté avec une violence soudaine. A +peine étaient-ils à trois ou quatre cents pas de l'endroit où ils +avaient fait halte, que déjà leurs habits ruisselaient de pluie. Le +vent grondait furieusement dans les taillis. De temps en temps un +éclair s'allumait dans l'obscurité profonde, et leur montrait la route +fangeuse qui s'allongeait à perte de vue.</p> + +<p>Blaise grelottait et se plaignait. Robert, au contraire, gardait son +imperturbable bonne humeur.</p> + +<p>—Bravo! disait-il; j'aurais commandé cet orage qu'il ne serait pas +tombé plus à propos... Au moins arriverons-nous à Penhoël dans un état +convenable...</p> + +<p>Une demi-heure se passa. La tempête semblait <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> redoubler de rage. +Tout à coup les deux chevaux s'arrêtèrent en même temps.</p> + +<p>Robert voulut pousser le sien, mais l'animal ne bougea pas.</p> + +<p>—Il y a de l'eau là, devant nous, dit l'Endormeur.</p> + +<p>Un éclair se chargea de confirmer son assertion. Durant le quart d'une +seconde ils virent le cours tranquille de l'Oust, la double colline et +la silhouette du manoir de Penhoël.</p> + +<p>—Nous sommes au bout de nos peines! dit Robert. Ah çà! voici un +ruisseau qu'on sauterait à pieds joints... Cette fameuse inondation +dont on nous parlait tant ressemble un peu aux terribles uhlans, +résumés dans la personne de notre ami Bibandier.</p> + +<p>—C'est le pays des bâtons flottants, repartit Blaise ranimé à l'espoir +prochain d'un bon gîte; si nous appelions le passeur?...</p> + +<p>—Au bac!... au bac!... cria Robert.</p> + +<p>Personne ne répondit sur l'autre rive.</p> + +<p>Ils répétèrent leur cri, et durant deux ou trois minutes, ils +s'enrouèrent à l'unisson.</p> + +<p>—En définitive, dit Robert que rien ne pouvait entamer, il ne serait +peut-être pas mauvais de passer ce ruisseau à la nage... Les uhlans, la +tempête, et, pour finir, un bain... avec cela on peut se présenter tout +nus!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_148">148</span> +Blaise criait:</p> + +<p>—Au bac!... holà le passeur!... au bac!</p> + +<p>Ils avaient mis pied à terre tous les deux.</p> + +<p>Depuis quelques minutes, ils entendaient derrière les collines le son +rauque d'une trompe et des clameurs lointaines dont ils ne saisissaient +point le sens.</p> + +<p>Blaise était vaguement effrayé.</p> + +<p>—Écoute!... murmura-t-il; la trompe se rapproche...</p> + +<p>—C'est un homme à cheval, répliqua Robert.</p> + +<p>—Que diable signifie tout cela?...</p> + +<p>En ce moment le messager passa au grand galop sur l'autre rive en +jetant son cri:</p> + +<p>—L'eau!... l'eau!... l'eau!...</p> + +<p>Blaise eut un frisson.</p> + +<p>—Rebroussons chemin, prononça-t-il d'une voix déjà effrayée.</p> + +<p>Robert haussa les épaules.</p> + +<p>—Quand le ruisseau croîtrait d'un pied, dit-il, nous en aurions +jusqu'au genou... La belle affaire!...</p> + +<p>Un fracas sourd se faisait derrière les collines.</p> + +<p>Bientôt une masse blanche et phosphorescente se précipita dans la gorge +avec un mugissement.</p> + +<p>Les deux chevaux se dressèrent sur leurs jarrets <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> et reniflèrent +bruyamment; puis ils firent en même temps un bond en arrière et +s'enfuirent au grand galop.</p> + +<p>—Nous sommes perdus!... balbutia Blaise qui essaya de s'enfuir à son +tour.</p> + +<p>Mais il sentit un froid subit à ses pieds, puis tout le long de son +corps: il perdait plante.</p> + +<p>Il y avait six pieds d'eau à l'endroit où Robert et lui étaient debout +naguère, et l'inondation furieuse les entraînait avec une violence +inouïe.</p> + +<p>Ils ne voyaient rien dans les ténèbres profondes, sinon cette +phosphorescence faible qui est à la surface de l'eau bouillonnante.</p> + +<p>Ils criaient au secours de toutes leurs forces, mais il leur semblait +que ces cris impuissants devaient se perdre parmi les mille bruits qui +les entouraient.</p> + +<p>Ils luttaient, mais sans espoir. C'était l'heure de la mort.</p> + +<h3 id="Page_151">VIII<br /> +<b>LE DÉRIS</b>.</h3> + +<p>Le bac où René de Penhoël venait de monter, en compagnie de Benoît +Haligan le sorcier était un lourd et grossier chaland qui avait fait un +long service, et dont les ais mal joints donnaient passage à l'eau.</p> + +<p>Le courant l'entraînait rapidement dans la direction des marais de +Glénac. La perche de René, trop courte, touchait à peine le fond du lit +de l'Oust. Le chaland tournait sur lui-même et allait à la grâce de +Dieu.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_152">152</span> +Benoît Haligan se tenait debout et immobile au centre du bateau, +comme s'il lui eût suffi, pour l'acquit de sa conscience, de partager +le danger de son maître.</p> + +<p>Depuis que René de Penhoël se trouvait au milieu de l'inondation, +le travail désespéré auquel il se livrait et les mille bruits qui +l'entouraient l'empêchaient de reconnaître la direction des cris de +détresse.</p> + +<p>Il les entendait bien encore, mais faiblement, et ces cris, loin de se +rapprocher, semblaient s'éloigner sans cesse.</p> + +<p>Le maître de Penhoël faisait des efforts incroyables pour arrêter ou +changer la marche du bateau, mais il était toujours dans le lit de +l'Oust, et le fond lui manquait.</p> + +<p>Le premier éclair qui ouvrit les nuages lui montra Penhoël et la double +colline déjà dans le lointain. Autour de lui l'inondation étendait une +vaste nappe d'eau.</p> + +<p>Il cessa de percher et prêta l'oreille. Les cris de détresse ne +parvenaient plus jusqu'à lui.</p> + +<p>Alors il jeta la perche au fond du chaland et s'assit, découragé, sur +le bord. La sueur inondait son front, ses pensées se mêlaient confuses, +et il n'avait plus de force.</p> + +<p>—Notre monsieur, dit auprès de lui la voix tranquille du passeur de +Port-Corbeau, nous <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> allons comme ça tout droit au tournant de la +<i>Femme Blanche</i>.</p> + +<p>Penhoël releva la tête et sentit comme un superstitieux mouvement de +frayeur en voyant auprès de lui la haute et sombre stature de Benoît +Haligan. Il ne croyait point aux sorciers, mais on n'est pas pour +rien fils des campagnes bretonnes. Une heure vient où l'homme fait se +rappelle les terribles histoires qui bercèrent son enfance. La fibre +du merveilleux, cette mystérieuse corde tendue au fond du cœur de +tout Breton et qui ne s'agite qu'à la pensée des choses de l'autre +monde, peut rester muette bien longtemps et vibrer tout à coup dans la +conscience étonnée.</p> + +<p>Le passeur prenait aux yeux de Penhoël, en ce moment, une taille +surhumaine. Penhoël avait un voile sur la vue, au travers duquel il +pensait apercevoir l'énorme fantôme de la <i>Femme Blanche</i>, planant +au-dessus du gouffre avide.</p> + +<p>—Les pauvres malheureux y sont arrivés peut-être avant nous! +murmura-t-il en frissonnant.</p> + +<p>—Non, répondit le passeur.</p> + +<p>Sa voix, que la vieillesse brisait d'ordinaire, semblait ferme et grave +en ce moment solennel.</p> + +<p id="cor_3">Un sentiment dont Penhoël n'aurait point <ins title="original: s">su</ins> <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> se rendre compte +l'empêchait d'implorer l'aide de son lugubre compagnon.</p> + +<p>—Savez-vous donc où ils sont? demanda-t-il enfin pourtant.</p> + +<p>—Oui, répliqua Benoît.</p> + +<p>—Eh bien! pourquoi ne prenez-vous pas la perche?</p> + +<p>—Parce que vous ne me l'avez pas ordonné.</p> + +<p>—Qu'est-il besoin?...</p> + +<p>Le passeur l'interrompit.</p> + +<p>—Penhoël, dit-il d'un ton triste, je n'ai pas beaucoup de jours à +vivre désormais... mon corps est à vous, mais je veux garder mon âme... +Je vous ai donné un bon conseil, c'est tout ce qu'un serviteur peut +faire... Voulez-vous encore sauver ces étrangers au risque de votre vie +sur cette terre et de votre salut dans l'autre monde?</p> + +<p>—Je le veux!... prononça Penhoël à voix basse.</p> + +<p>—Eh bien! donnez-moi vos ordres tout haut, afin que Dieu et le démon +les entendent... Je sais bien que je ne sauverai pas mon corps... ces +gens me tueront: c'est la loi mystérieuse... Mais la Vierge aura pitié +de ma pauvre âme!</p> + +<p>—Et moi?... murmura involontairement Penhoël.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span> +—Vous?... Avant de vous tuer, ils vous damneront!</p> + +<p>Il y eut un silence dans le bateau qui fuyait toujours emporté par +l'eau bouillonnante.</p> + +<p>René de Penhoël eut honte de lui-même.</p> + +<p>—Folie que tout cela! s'écria-t-il; prends la perche et travaille.</p> + +<p>—Vous m'ordonnez de les sauver? dit le vieux Benoît d'une voix lente +et emphatique.</p> + +<p>—Je te l'ordonne!</p> + +<p>—Une fois...</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Deux fois...</p> + +<p>—Oui!</p> + +<p>—Trois fois...</p> + +<p>Penhoël frappa de son pied les planches vermoulues du chaland.</p> + +<p>—Cent fois! s'écria-t-il; c'est en laissant mourir des chrétiens sans +secours qu'on livre son âme à Satan; marche!</p> + +<p>Le passeur prit dans un coin du bac la pelle à épuiser l'eau et s'en +servit comme d'une rame pour quitter enfin le lit de la rivière où sa +perche n'aurait point trouvé fond. La lourde barque céda lentement à +l'effort, tourna une dernière fois sur elle-même et entra dans des eaux +plus tranquilles.</p> + +<p>Haligan saisit alors la perche et trouva aisément <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> le fond. Le +chaland nageait au-dessus de ces grandes prairies que nous avons vues +naguère couvertes de troupeaux.</p> + +<p>—Prends garde de faire fausse route, dit Penhoël; nous devons être +bien loin!...</p> + +<p>—Nous sommes en face du bourg de Glénac, répliqua le passeur; juste à +moitié chemin du Port-Corbeau et de la <i>Femme Blanche</i>... Si je peux +tomber sur un contre-courant, nous ne mettrons pas plus de temps à +monter que nous n'en avons mis à descendre...</p> + +<p>Tout en parlant, il perchait avec zèle. La nuit était si profonde +qu'on n'apercevait absolument rien autour du bateau, et pourtant nulle +hésitation ne se trahissait dans la manœuvre de Benoît le sorcier. +Il allait, suivant dans les ténèbres une route directe et invisible. +Nul autre que lui n'aurait pu reconnaître les indices vagues et +mystérieux qui lui servaient de boussole.</p> + +<p>Penhoël, debout au milieu du bateau, tremblait de froid et dévorait son +impatience.</p> + +<p>—Depuis le temps que nous marchons, murmura-t-il, nous devrions +entendre leurs cris.</p> + +<p>—Ça ne va pas tarder, répliqua le passeur; je sais où je vais comme +s'il faisait grand soleil... et je sais où ils sont comme si je les +voyais... Écoutez!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span> +Penhoël tendit l'oreille avec avidité; mais il ne saisit d'autre +bruit que le sourd fracas de l'orage.</p> + +<p>—Il y a trois choses possibles, reprit le passeur: ils ont été +entraînés vers le tournant... ils ont gagné l'autre rive à la nage... +ou bien ils se sont accrochés aux grands saules qui bordent la prairie +sous la route de Redon... S'ils sont dans les saules, nous allons les +entendre tout à l'heure... Écoutez encore!</p> + +<p>Cette fois, un cri faible et perceptible à peine arriva jusqu'aux +oreilles de Penhoël.</p> + +<p>—En avant! s'écria-t-il éveillé tout à coup par cette voix de la +détresse.</p> + +<p>Ses mains tâtaient le fond du chaland pour chercher une seconde perche.</p> + +<p>—Vous pouvez bien patienter quelques minutes..., murmura le vieillard, +car vous aurez toute votre vie pour regretter notre besogne de cette +nuit!</p> + +<p>—En avant!... en avant!...</p> + +<p>Le passeur n'en travaillait ni moins ni davantage. Il allait, tantôt +à droite, tantôt à gauche, se couchant sur sa perche flexible et +louvoyant avec une adresse incroyable au milieu des mille courants qui +se croisent sur l'étendue des marais.</p> + +<p>Le vent portait. On entendait maintenant, <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> distincts et fatigués, +les cris des malheureux en souffrance. Penhoël se faisait un porte-voix +de ses deux mains pour leur répondre.</p> + +<p>Deux ou trois minutes encore, et le chaland touchait les branches +baignées des saules.</p> + +<p>Robert et Blaise étaient dans l'eau jusqu'aux aisselles. Ils +s'accrochaient des deux mains aux troncs chancelants des deux plus +grands saules, et sentaient le niveau de l'inondation monter lentement +le long de leurs poitrines.</p> + +<p>Depuis que la première irruption du <i>déris</i> les avait emportés +violemment, aucune voix n'avait répondu à leurs cris de détresse.</p> + +<p>Nulle part le moindre rayon d'espoir ne se montrait dans ces ténèbres +terribles qui les environnaient.</p> + +<p>Ils ne voyaient rien, sinon l'écume tournoyante; et l'écume montait, +montait aux troncs des saules, qui fléchissaient sous le poids de la +nappe d'eau comme des roseaux battus par le vent.</p> + +<p>Leurs mains se crispaient autour de leurs appuis frêles. Ils ne se +parlaient point; ils criaient.</p> + +<p>Quand la voix de René de Penhoël arriva jusqu'à eux pour la première +fois, leur agonie durait depuis bien longtemps. Leurs bras tendus +faiblissaient, et ils sentaient venir avec désespoir <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> le moment +prochain où il leur faudrait lâcher prise.</p> + +<p>Ils se turent tous les deux à la fois.</p> + +<p>—As-tu entendu? demanda Robert qui n'osait point croire au témoignage +de ses oreilles.</p> + +<p>—Oui, répondit Blaise, mais vont-ils nous trouver?...</p> + +<p>—Ils sont bien loin encore, et je n'ai plus de forces!</p> + +<p>—Il me semble que mes doigts sont morts!...</p> + +<p>Ils prirent haleine et poussèrent ensemble un appel retentissant.</p> + +<p>Cet appel eut comme un écho, faible encore, mais distinct.</p> + +<p>—Ils viennent!... dit Robert avec un élan de joie; si Dieu nous sauve, +Blaise, il faudra faire pénitence et vivre en chrétiens!</p> + +<p>—Pour ma part, je le promets, dit Blaise du fond du cœur.</p> + +<p>—Et moi je le jure!</p> + +<p>La voix du sauveur invisible se rapprochait.</p> + +<p>—Holà!... disait-elle, courage!... tenez-vous ferme!</p> + +<p>—Au secours!... au secours!... répliquèrent à l'unisson Robert et +Blaise.</p> + +<p>Ils commençaient à entendre le bruit de la perche frappant contre les +bords du chaland.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_160">160</span> +—Oh! oui, reprit Robert, je veux changer de vie!... plus de +mensonges!...</p> + +<p>—Plus de mauvais coups! dit l'Endormeur repentant et pénétré.</p> + +<p>—Une vie honnête!</p> + +<p>—Qu'importe la pauvreté, quand on a une bonne conscience?</p> + +<p>L'eau montait toujours et passait par-dessus leurs épaules. Ils +parlaient bien sincèrement.</p> + +<p>Quelques secondes s'écoulèrent. Robert distingua le premier dans +l'ombre la forme noire du chaland. Cette bienheureuse vision porta une +notable atteinte à son esprit de pénitence.</p> + +<p>—Attention! murmura-t-il, tout est peut-être pour le mieux... et nous +allons arriver à Penhoël par la bonne porte...</p> + +<p>—Est-ce que tu penses encore à ça? dit Blaise qui gardait son accent +contrit.</p> + +<p>—Regarde!... reprit Robert.</p> + +<p>L'Endormeur aperçut le chaland à son tour.</p> + +<p>—Ah diable!... fit-il, c'est différent!...</p> + +<p>Benoît Haligan poussa le bateau jusqu'au saule où se retenaient nos +deux voyageurs; puis il planta sa perche à l'arrière et se tint le plus +loin possible des étrangers. Le maître de Penhoël opéra tout seul le +sauvetage.</p> + +<p>Robert et Blaise, cependant, ne voyaient <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> point leur sauveur et le +prenaient pour quelque fermier du pays.</p> + +<p>Robert, en touchant du pied le bateau, avait repris son rôle avec un +sang-froid héroïque.</p> + +<p>—Que Dieu vous récompense, mon brave ami! dit-il en s'asseyant, +épuisé, sur l'un des bancs. Vous avez sauvé la vie à un homme qui, ce +matin encore, aurait pu vous récompenser royalement et faire de vous le +métayer le plus riche de la contrée... Mais, à l'heure qu'il est, me +voilà plus pauvre qu'un mendiant.</p> + +<p>—Mon malheureux maître!... soupira Blaise en domestique fidèle et +dévoué.</p> + +<p>—Ne murmurons point, reprit Robert, le ciel pouvait nous prendre aussi +nos vies.</p> + +<p>—Vous avez perdu quelque chose?... demanda le maître de Penhoël, +tandis que Benoît Haligan perchait en silence dans la direction de +Port-Corbeau.</p> + +<p>—J'ai perdu de bien grosses sommes, mon brave ami, répondit Robert +tristement; et pour les remplacer il me faudra attendre longtemps, +car mon pays est au delà de l'Océan... Mais pour ce qui vous regarde, +j'espère que vous ne perdrez pas tout, et que M. le vicomte de Penhoël +me viendra en aide pour payer cette dette sacrée.</p> + +<p>—Vous connaissez le vicomte de Penhoël?... demanda René avec +étonnement.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span> +Benoît Haligan se prit à écouter de toutes ses oreilles.</p> + +<p>Un faux pas pouvait perdre ici à tout jamais le jeune M. Robert de +Blois et son écuyer fidèle. Mais sa bonne étoile le servit.</p> + +<p>—Je suis étranger, répliqua-t-il, et je n'ai jamais vu le vicomte +de Penhoël. Mais je venais dans cette partie de la Bretagne pour une +affaire qui le regarde, ainsi que sa famille; j'avais lieu de penser +qu'il serait mon obligé... Désormais les rôles sont intervertis, et +je vais être contraint d'implorer son hospitalité, qui est ma seule +ressource.</p> + +<p>Une foule de questions se pressaient sur la lèvre de René, mais il les +contint pour répondre seulement:</p> + +<p>—L'hospitalité de Penhoël ne manque à personne, monsieur; nous allons +vous conduire au manoir.</p> + +<p>Le chaland touchait l'arrivoir du Port-Corbeau. René de Penhoël aida +successivement les deux voyageurs à débarquer.</p> + +<p>—Prenez mon bras, dit-il à Robert; la côte est rude; Benoît, soutiens +l'autre étranger.</p> + +<p>—Pas pour tout l'or de la terre!... répondit le passeur qui s'éloigna +de Blaise comme on eût fait d'un homme atteint de la peste.</p> + +<p>Il gagna sa loge située à une centaine de pas <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> de là, et décrocha +la petite lanterne suspendue au-dessus de la porte. Puis il revint vers +Penhoël et ses deux hôtes qui montaient lentement la colline.</p> + +<p>Il porta la lumière de sa lanterne sur le visage de Robert, puis sur +celui de Blaise, et les examina durant quelques secondes en silence.</p> + +<p>—Penhoël! Penhoël! dit-il ensuite de sa voix creuse et pleine +d'emphase, vous l'avez voulu!... Que Dieu vous pardonne!</p> + +<p>Une de ses mains touchait l'épaule du maître, l'autre désignait Robert +de Blois.</p> + +<p>—C'est lui!... ajouta-t-il plus bas. La ruine et le crime sont là!... +Je suis bien vieux... mais je verrai trois belles-de-nuit de plus sous +mes saules avant de mourir... trois nobles filles!... Penhoël! Penhoël! +le malheur est sur votre maison!... Prenez garde!...</p> + +<p>Robert n'avait pu s'empêcher de tressaillir en apprenant ainsi à +l'improviste le nom de son sauveur.</p> + +<p>René, que la surprise avait tenu d'abord immobile, se tourna vers le +passeur avec colère; mais celui-ci se dirigeait à grands pas déjà vers +sa loge.</p> + +<p>Et tout en marchant il grommelait:</p> + +<p>—Le malheur est sur lui!... et le malheur <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> est sur moi. Mais moi, +la sainte Vierge aura pitié de mon âme!</p> + +<p>Il entra dans sa cabane et replaça tant bien que mal la porte sur ses +gonds.</p> + +<p>Quand Penhoël et ses hôtes passèrent devant le seuil, la loge était +solidement barricadée.</p> + +<h3 id="Page_165">IX<br /> +<b>UN HOTE CHARMANT</b>.</h3> + +<p>Il y avait une demi-heure environ que Robert de Blois et son domestique +Blaise avaient franchi le seuil du manoir de Penhoël.</p> + +<p>La famille et ses hôtes étaient rassemblés dans la salle à manger +autour d'une grande table en bois de chêne dont la nappe couvrait à +peine une moitié.</p> + +<p>On était en train de souper sur le haut bout de cette table. L'autre +extrémité demeurait nue et déserte.</p> + +<p>Sur la nappe d'une blancheur éclatante, il y <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> avait abondance de +mets. Aux quatre coins, de hautes et belles cruches en faïence brune, +pleines de cidre nouveau, avaient encore leur couronne de mousse.</p> + +<p>Le <i>bénédicité</i> avait été prononcé par Madame; les assiettes étaient +pleines; on mangeait d'excellent appétit.</p> + +<p>Robert de Blois s'asseyait à la droite du maître de Penhoël; il avait +à sa gauche Madame, qui, dans les jours froids de l'hiver, abandonnait +volontiers son poste d'honneur au centre de la table pour se rapprocher +de la cheminée.</p> + +<p>Derrière Robert, se tenait Blaise, à qui l'on avait donné, comme à son +maître, un habillement sec.</p> + +<p>L'Endormeur faisait son apprentissage de valet de chambre. Il y allait +de bon cœur, et se trouvait assurément mieux là qu'entre les +branches de son saule. Néanmoins son œil comptait avec mélancolie +les excellents morceaux dévorés par Robert.</p> + +<p>Il se demandait peut-être si c'était un présage, et si, en toutes +choses, lui, Blaise, à cause de la position qu'il avait acceptée, ne +serait point contraint à vivre sur les restes de Robert...</p> + +<p>Celui-ci, tout en mangeant d'un merveilleux appétit, employait son +temps le mieux qu'il pouvait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span> +Grâce aux renseignements du père Géraud, il avait mis un nom, dès +le premier coup d'œil, sur chacune de ces figures inconnues.</p> + +<p>La description de l'aubergiste, exacte et complète, lui était un garant +de l'exactitude des autres détails puisés à la même source.</p> + +<p>Et pourtant, si l'on passait des personnes à l'ensemble de cet +intérieur campagnard, les notes fournies par maître Géraud semblaient +tourner un peu à l'exagération.</p> + +<p>Robert, qui travaillait de l'œil presque autant que de la mâchoire, +cherchait en vain autour de lui ces symptômes annoncés de drame latent +et intime, qui lui eût donné tant de facilité pour pêcher en eau +trouble.</p> + +<p>Toutes les figures lui semblaient d'un calme désespérant. Il ne voyait +là qu'une jeune mère, heureuse entre son mari et son enfant. Le reste +de l'assemblée, l'oncle Jean, ses filles, Vincent et Roger complétaient +pour lui une de ces belles et bonnes familles, dont la félicité +uniforme, et légèrement ennuyeuse, ferait l'effroi de nombre de gens +malheureux dans nos villes.</p> + +<p>Le lecteur, resté sous l'impression de la scène du salon de Penhoël, +aurait lui-même éprouvé, pour un peu, la surprise de Robert. L'aspect +avait en effet changé. Ce n'était plus ce sombre silence, pesant +naguère sur les hôtes du manoir <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> et coupé, à de rares intervalles, +par des paroles de triste augure.</p> + +<p>L'arrivée d'un étranger, qui est toujours un événement dans ce coin +reculé de la Bretagne, empruntait ici aux circonstances qui l'avaient +accompagnée une émotion d'intérêt et de curiosité. Il ne faut pas +entrer brusquement dans le ruisseau dont on veut scruter le cours +tranquille. L'eau se trouble, le poisson se cache, et ce luisant +caillou que vous vouliez voir de plus près a disparu sous la vase +soulevée par votre pied imprudent.</p> + +<p>Robert se faisait écran à lui-même.</p> + +<p>En outre, il faut bien le dire, à l'heure où nous avons pénétré pour +la première fois dans le manoir, René avait auprès de lui un flacon +d'eau-de-vie à moitié vide. Or Penhoël à jeun était un mari confiant et +doux, mais il avait l'ivresse farouche, et l'alcool changeait en noires +visions les souvenirs douloureux qui étaient au fond de son âme.</p> + +<p>L'expédition sur le marais avait entièrement dissipé les fumées de +l'eau-de-vie. Son cerveau était libre, et la conscience qu'il avait +d'avoir sauvé la vie à deux hommes lui mettait du contentement au +cœur.</p> + +<p>Seul, parmi les convives qui entouraient la table, l'oncle Jean avait +gardé la mélancolie que <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> nous avons vue naguère sur son vénérable +visage. Seul il songeait encore à celui dont le nom, prononcé à +l'improviste, avait produit une sensation si pénible, une heure +auparavant, parmi les hôtes de Penhoël. Mais le cœur de l'oncle Jean +n'oubliait jamais l'absent, et il fêtait silencieusement au fond de +son âme aimante et bonne ce jour anniversaire du départ de l'aîné de +Penhoël.</p> + +<p>Tout le reste de l'assemblée s'occupait énormément de l'étranger. +L'homme de loi et le bon maître d'école le considéraient avec cette +attention curieuse que nos badauds de Paris mettent à lorgner un +Éthiopien ou un O-jib-be-was. Les jeunes filles admiraient sa tête +expressive et belle. Roger voyait, à tout hasard, en lui un héros de +roman. Vincent, au contraire, éprouvait à le contempler un sentiment +hostile, et tâchait en vain de s'expliquer à lui-même cette instinctive +aversion.</p> + +<p>Ses yeux allaient incessamment de l'étranger à Blanche de Penhoël, +comme s'il eût redouté pour l'enfant un danger inconnu...</p> + +<p>—A votre santé, mon cher hôte! dit Robert en portant son verre à ses +lèvres; et, pour la centième fois, recevez mes actions de grâces... +Sans vous, Dieu sait où je serais à cette heure!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_170">170</span> +—Je n'ai fait que mon devoir, répliqua le maître de Penhoël.</p> + +<p>—Ce n'était pas ainsi que l'entendait votre sombre pilote! reprit +Robert en souriant.</p> + +<p>—Benoît Haligan est un digne cœur! dit Madame; il a sauvé bien des +malheureux en danger de mort... mais son esprit est faible... et nos +campagnes ont des préjugés un peu sauvages...</p> + +<p>Robert s'inclina respectueusement.</p> + +<p>—C'est un pays heureux et béni, madame, murmura-t-il, que celui où +Dieu a mis dans le cœur des puissants le remède à l'ignorance du +pauvre...</p> + +<p>Bien que nous ayons vu Robert en parfait compagnonnage avec le gros +Blaise et Bibandier, il n'avait pas été sans fréquenter probablement +meilleure compagnie; car, à l'occasion, il savait prendre des manières +élégantes et courtoises. Peut-être, dans un de ces salons modèles +qui font la gloire de nos aristocratiques faubourgs, les habiles +eussent-ils distingué quelques taches légères dans son jeu: nous disons +peut-être; mais à Penhoël, son ton semblait exquis, et à chacune de ses +paroles haussait, en quelque sorte, le piédestal de sa supériorité.</p> + +<p>Si quelqu'un éprouvait un peu de gêne, ce n'était pas lui assurément, +mais bien le maître de Penhoël.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span> +Quant à Madame, ses grâces simples et nobles valaient pour le moins +cet ensemble de conventions subtiles qui est la science du monde.</p> + +<p>—On m'avait bien dit, reprit Robert, ce que je trouverais à +Penhoël!... Mais certaines gens ont le bonheur d'être ainsi faits que, +pour eux, la renommée est toujours au-dessous de la vérité... Peut-être +ne dois-je pas rester en France bien longtemps désormais... Quoi qu'il +en soit, j'aurai vu ce que d'autres cherchent en vain parfois toute +leur vie... la maison d'un vrai gentilhomme!...</p> + +<p>Penhoël rougit d'orgueil.</p> + +<p>Robert tendit son assiette vide par-dessus son épaule, et Blaise la +prit en poussant un gros soupir.</p> + +<p>Robert se retourna vivement.</p> + +<p>—Comment! s'écria-t-il avec une bonté charmante, c'est toi qui es là, +mon pauvre garçon?</p> + +<p>—J'ai voulu servir monsieur..., commença Blaise.</p> + +<p>—Va-t'en bien vite! interrompit Robert. Madame, veuillez me pardonner, +je vous en prie... mais Blaise est un domestique comme on n'en voit +guère... J'ose réclamer pour lui une part des bontés dont vous voulez +bien me combler.</p> + +<p>Tout le monde, à commencer par le maître <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> de Penhoël et Madame, sut +gré à Robert de ce bon mouvement. Ce n'était pas seulement un homme +d'une distinction rare, c'était encore un généreux cœur.</p> + +<p>On éprouve un plaisir véritable à découvrir ainsi des qualités +sérieuses chez l'homme qui a su plaire au premier aspect. Les jeunes +filles et Madame remercièrent l'étranger du regard, et Blaise +reconnaissant gagna l'office.</p> + +<p>Le souper durait depuis vingt minutes, et il y avait bien une heure que +Robert était entré à Penhoël; néanmoins, et malgré cette circonstance +que Robert avait parlé, dans le bateau, d'une mission dont il était +chargé pour le maître du manoir, aucune question ne lui avait été +adressée.</p> + +<p>C'était, à coup sûr, de la fine fleur d'hospitalité. Mais Robert +ne l'appréciait point. Il eût préféré un empressement indiscret et +curieux, parce qu'il avait son histoire toute prête.</p> + +<p>Voyant, cependant, que la question ne venait point, il se résigna à +prendre la parole.</p> + +<p>—Vicomte, dit-il en tendant la main au maître de Penhoël avec un +laisser-aller tout aimable, il ne me convient pas de me prévaloir de +votre réserve, et je veux que vous sachiez, à tout le moins, le nom de +l'hôte que le hasard vous envoie... Je m'appelle Robert de Blois.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span> +Penhoël s'inclina.</p> + +<p>—C'est un vieux nom breton, dit-il; vous devez connaître cela, mon +oncle?</p> + +<p>L'oncle Jean, comme presque tous les vieux gentilshommes de campagne, +était un vivant armorial.</p> + +<p>—Certes, répliqua-t-il, nous avons plusieurs familles... et sans +parler de la maison ducale dont un membre porta ce nom, il y a les de +Blois de Quimper et les de Blois de Moncontour...</p> + +<p>—Ma famille était, en effet, originaire de basse Bretagne, reprit +Robert; mais je ne puis prétendre qu'à une parenté bien éloignée avec +les races honorables dont vous me parlez, monsieur... car mes pères +habitent l'Amérique depuis fort longtemps déjà.</p> + +<p>L'oncle Jean murmura en recueillant ses souvenirs.</p> + +<p>—J'y suis!... ce doit être cela!... Un chevalier de Blois, du nom +d'Émery, fut contraint d'émigrer lors de l'édit de Nantes...</p> + +<p>Robert regarda l'oncle avec admiration.</p> + +<p>—Il est de fait, dit-il, que mon bisaïeul portait le nom d'Émery!... +Quoi qu'il en soit, j'ai quitté Boston, résidence de mon père, pour +venir traiter en France des affaires assez considérables... Une +de ces affaires m'appelait dans ce pays... Depuis mon arrivée en +France, je <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> n'avais pas eu d'aventures... Paris et ses filous +m'avaient laissé ma bourse... Ma chaise de poste avait roulé, de nuit +comme de jour, sans être arrêtée jamais par aucun de ces bandits +classiques qui deviennent presque aussi rares que les revenants... +mais, aujourd'hui, je me suis dédommagé, je vous jure!... Voici mon +histoire en deux mots... Je suis arrivé ce matin à Redon, porteur de +valeurs importantes... j'avais une mission à remplir dans l'intérieur +du pays... Le bon aubergiste de Redon, maître Géraud, ne m'a pas +laissé ignorer les dangers de la route... mais je n'y voulais point +croire... et d'ailleurs je tenais essentiellement à remplir moi-même +mon message... Je suis parti; à une lieue de Redon, j'ai rencontré des +bandits qui m'ont dévalisé.</p> + +<p>—Les uhlans!... murmura-t-on à la ronde.</p> + +<p>—Je ne saurais pas vous dire au juste... C'était une armée entière de +coquins à mines épouvantables!</p> + +<p>—Et ils vous ont tout pris?... demanda Madame.</p> + +<p>—Tout mon argent... Mais ces brigands ne me paraissent pas arrivés à +un degré très-avancé de civilisation, car ils laissèrent dans ma valise +mon portefeuille, bourré de bank-notes.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span> +—Ah!... fit-on avec contentement autour de la table.</p> + +<p>—Permettez!... je n'en suis pas beaucoup plus riche... Ma valise et +tous les papiers qu'elle contenait sont maintenant bien loin si votre +infernale rivière a continué de courir le même train...</p> + +<p>—C'est vrai!... le <i>déris</i>!... murmura l'assemblée qui prenait au +récit et à l'homme un intérêt de plus en plus vif.</p> + +<p>Les deux charmantes filles de l'oncle Jean oubliaient de manger pour +le regarder. Elles écoutaient, bouche béante, et ne détachaient point +de l'étranger leurs yeux hardis à force de candeur. Elles éprouvaient +au même degré toutes les deux un sentiment étrange et nouveau. Une +corde, qui était restée muette jusque-là, vibrait énergiquement au fond +de leur âme. Un horizon inconnu s'élargissait tout à coup au-devant +d'elles.</p> + +<p>On eût dit qu'elles entrevoyaient le monde...</p> + +<p>Au nom de Paris, elles avaient échangé un rapide regard, et un éclair +s'était allumé dans leurs prunelles.</p> + +<p>Blanche, timide enfant, se cachait à demi derrière sa mère et regardait +à la dérobée. Roger admirait de tout son cœur; il n'avait jamais +rien vu de comparable à ce brillant cavalier, <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> égarant tout à coup +sa fine élégance au milieu des landes bretonnes.</p> + +<p>Quant à Vincent, il gardait toujours sa physionomie rude et sombre.</p> + +<p>Le maître d'école et l'homme de loi, placés côte à côte au bas bout de +la table, avaient surtout envie de savoir ce que contenait d'argent la +fameuse valise.</p> + +<p>—On a retrouvé plus d'une fois sur le gazon du marais, dit le +père Chauvette avec modestie, des objets perdus dans le trajet de +Port-Corbeau.</p> + +<p>—Je promettrais de grand cœur mille louis, s'écria Robert vivement, +à celui qui me rapporterait ma valise!</p> + +<p>L'homme de loi prit note de cet engagement, et fit dessein d'aller le +lendemain de grand matin à la pêche.</p> + +<p>Robert poursuivit en souriant:</p> + +<p>—Mais il ne faut jamais compter sur les miracles, et j'aurais mauvaise +grâce à me plaindre du sort!... Je ne puis pas dire que je ne regrette +point les sommes perdues, car je suis loin de ma famille, et la +position d'un étranger sans argent me paraît peu enviable... mais, en +définitive, ce sont quelques milliers de louis de moins, voilà tout!... +Se laisser abattre pour si peu serait indigne d'un gentleman... Mon +cher hôte, je bois à votre santé!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span> +Tout parlait en faveur de cet homme. Ses derniers mots avaient été +prononcés avec une franche bonne humeur. Cela indiquait d'abord une +grande fortune, ce que personne ne dédaigne; en outre, ce qui faisait +plus d'impression encore sur la plupart des convives, cela dénotait une +véritable hauteur d'âme. On ne rencontre pas tous les jours un homme +parlant avec gaieté d'une perte semblable. Robert gagnait à chaque +instant dans l'estime des hôtes de Penhoël.</p> + +<p>—Une chose dont je me console moins facilement, reprit-il, c'est de +n'avoir plus entre les mains certaine correspondance qui m'avait été +bien chèrement recommandée... Il y avait dans cette valise, M. de +Penhoël, de quoi payer avec du bonheur la vie que vous m'avez rendue.</p> + +<p>Une nuance de curiosité plus vive se peignit dans tous les regards. On +ne comprenait point encore.</p> + +<p>Robert gardait le silence, et paraissait attendre une question.</p> + +<p>Le maître de Penhoël, au contraire, semblait craindre d'interroger.</p> + +<p>—Là-bas, sur le chaland, dit-il enfin cependant, je crois que vous +avez parlé d'un message dont vous étiez chargé pour le vicomte de +Penhoël?</p> + +<p>—Cela est vrai, mon cher hôte.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_178">178</span> +—M'est-il permis de vous demander...?</p> + +<p>—Un message qui venait de bien loin!</p> + +<p>—D'où venait-il?</p> + +<p>—De New-York.</p> + +<p>Penhoël fit un geste de surprise. La belle et calme figure de Madame +exprima enfin un mouvement de curiosité.</p> + +<p>—New-York?... répéta Penhoël. Je ne connais personne à New-York.</p> + +<p>La paupière du jeune M. de Blois se baissa. Son regard, furtif et +rapide, fit à la dérobée le tour de la table.</p> + +<p>—En êtes-vous bien sûr?... murmura-t-il.</p> + +<p>Il examinait à la fois Madame, qui gardait son sourire doux et +courtois, le maître du manoir et le vieil oncle Jean, dont la rêverie +inclinait de nouveau la tête pensive.</p> + +<p>Avant que Penhoël eût répondu, Robert poursuivit d'une voix lente et +basse:</p> + +<p>—L'aîné de Penhoël serait-il oublié dans la maison de son père?</p> + +<p>Si Robert avait voulu frapper un coup violent, il dut être satisfait de +l'effet produit.</p> + +<p>Un nuage voila tous les fronts à la fois. Tous les regards se +baissèrent.</p> + +<p>Penhoël, qui portait en ce moment son verre à ses lèvres, le laissa +échapper, et le verre se brisa.</p> + +<p>Madame tremblait, immobile et pâle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span> +L'oncle Jean ressemblait à un homme qui n'en croit pas le +témoignage de ses oreilles.</p> + +<p>Il s'était levé à demi, et s'appuyait des deux mains à la table. Ses +yeux bleus, timides et doux d'ordinaire, se fixaient maintenant sur +l'étranger avec une inquiétude avide.</p> + +<p>Robert mettait toute sa force à contenir l'expression de triomphe qui +voulait envahir ses traits. A voir la tranquillité heureuse de la +famille, il avait douté un instant de l'arme qu'il avait entre les +mains.</p> + +<p>A présent, plus de doutes! L'arme était bonne et savait le défaut de +tous ces cœurs!</p> + +<p>Il releva la tête. Son œil était sévère et froid comme celui d'un +juge.</p> + +<p>On entendait, dans le silence, les respirations courtes et oppressées.</p> + +<p>—Ai-je bien entendu?... dit enfin l'oncle Jean dont l'émotion +étouffait la voix; a-t-on parlé de Louis de Penhoël?</p> + +<p>—J'ai parlé de l'aîné de Penhoël, répondit Robert de Blois.</p> + +<p>—Et vous avez prononcé le mot d'oubli?... reprit le vieillard dont les +yeux se mouillèrent de larmes. Oh! il y a ici plus d'un cœur qui +garde son souvenir!</p> + +<p>René l'interrompit; l'effort qu'il faisait pour parler était visible.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_180">180</span> +—Monsieur, dit-il en s'adressant à Robert, tout le monde ici aime +le chef de la maison de Penhoël... Je ne suis que le cadet... et le +jour où Louis voudra revenir, je lui rendrai avec joie la place de +notre père.</p> + +<p>L'oncle Jean avait quitté sa place et faisait d'un pas chancelant le +tour de la table pour se rapprocher de l'étranger. On entendait le bois +de ses sabots résonner contre les dalles, et les longs cheveux blancs +qui couronnaient son front vénérable tombaient sur la bure grossière de +sa veste de paysan.</p> + +<p>—Bien parlé, mon neveu!... dit-il en touchant la main de René qui +détourna les yeux; Dieu vous bénira, car vous êtes un digne fils de +Penhoël... Moi, je ne suis qu'un pauvre vieillard, poursuivit-il en se +tournant vers le jeune M. de Blois, mais j'aimais mon neveu Louis comme +on aime le plus cher de ses enfants!... Parlez, monsieur... Est-ce une +bonne nouvelle que vous apportez?... ou me faut-il prendre le deuil +jusqu'au dernier jour de ma vie?...</p> + +<p>Robert entendit un soupir d'angoisse soulever la poitrine de Madame.</p> + +<p>Penhoël l'entendit aussi, peut-être, car il se pencha en avant, puis +en arrière, pour interroger le visage de Marthe. Mais le jeune M. +de Blois, soit hasard, soit bonne volonté, fit deux mouvements <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> +pareils, et le maître de Penhoël ne put rien voir.</p> + +<p>Autour de la table, on songeait au rêve de l'Ange qui avait vu l'aîné +couché sur l'herbe et blême comme un mort.</p> + +<p>Quand Robert de Blois reprit la parole, chacun retint son souffle pour +écouter mieux.</p> + +<p>—J'apporte de bonnes nouvelles, dit-il, et heureusement ma mésaventure +n'y peut rien changer... Louis de Penhoël, qui est mon ami, m'a chargé +d'embrasser son frère et m'a prié de lui renvoyer des détails sur toute +la famille.</p> + +<p>L'observateur le plus clairvoyant n'aurait point su définir les +sentiments contraires qui venaient en quelque sorte se heurter sur la +physionomie du maître de Penhoël; d'abord un élan d'affection revenue, +un mouvement vif et sincère de tendresse fraternelle; puis quelque +chose de glacial, de la défiance et de la peine.</p> + +<p>Le bon oncle Jean avait pris la main de Robert et la serrait en +pleurant, parce que Robert avait dit:</p> + +<p>—Je suis son ami...</p> + +<p>Ce fut lui qui fit ces questions obligées qu'on aurait voulu entendre +tomber de la bouche du maître du manoir:</p> + +<p>—Où est-il? que fait-il? va-t-il nous revenir?... Pense-t-il à nous, +lui qu'on aime tant?... <span class="pagenum" id="Page_182">182</span> Est-il toujours beau, noble, fort?... +Est-il heureux?...</p> + +<p>Autour de la table, les convives se rappelaient à voix basse tout ce +qu'on disait dans le pays sur l'absent.</p> + +<p>On parlait de lui aux veillées, et son nom s'entourait de ce mystérieux +respect que les Bretons accordent aux héros de leurs légendes...</p> + +<p>Il était si généreux!...</p> + +<p>L'amour que lui portaient les vieillards arrivait aux jeunes gens à +travers les merveilleux récits du coin du feu. Ce sont des poëtes, +ces rustiques conteurs assis au foyer des chaumières bretonnes; leurs +regrets faisaient à l'absent un piédestal, et ceux qui ne l'avaient +point connu se le figuraient sous des couleurs presque surnaturelles.</p> + +<p>—C'est pourtant moi qui ai été son premier maître! murmura le père +Chauvette attendri.</p> + +<p>—Quel démon! grommelait l'homme de loi; je n'ai jamais pu lui +apprendre le latin!...</p> + +<p>—Il me semble que je le reconnaîtrais, disait Diane, tant j'ai rêvé +souvent de lui!...</p> + +<p>—Oh!... pas plus que moi! répondait Cyprienne.</p> + +<p>—Moi, s'écriait Roger, s'il ne revient pas, j'irai le chercher, fût-il +au bout du monde!...</p> + +<p>Les filles de l'oncle Jean auraient voulu être <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> de jeunes garçons, +pour faire et dire comme Roger de Launoy.</p> + +<p>Et tandis que toutes ces paroles se croisaient émues, c'était miracle +de voir l'immobilité morne du maître de Penhoël et de Madame.</p> + +<p>Robert répondait à peu de chose près comme il l'avait fait au père +Géraud dans la salle du <i>Mouton couronné</i>.</p> + +<p>—Il fera jour demain, ajouta-t-il, et je vous donnerai tous les +détails... Seulement, peut-être y avait-il dans les lettres perdues des +choses que je ne pourrai pas vous dire.</p> + +<p>—Ces lettres étaient pour moi?... demanda Penhoël.</p> + +<p>—Il y en avait une pour vous, répliqua Robert.</p> + +<p>—Et pour moi?... demanda timidement l'oncle Jean.</p> + +<p>—Une aussi.</p> + +<p>—Et encore?... dit Penhoël.</p> + +<p>Robert sembla hésiter. Le souffle de Madame s'arrêta dans sa poitrine, +jusqu'au moment où le jeune M. de Blois répondit enfin:</p> + +<p>—Il n'y avait que cela.</p> + +<p>Un peu de sang revint alors aux joues pâles de Marthe de Penhoël. Sa +paupière trembla, et, sous ses longs cils abaissés, on eût pu voir +briller une larme.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_184">184</span> +Robert reprit:</p> + +<p>—Il est tard et je suis bien las... Mais je ne voulais pas me reposer +sans savoir les sentiments que l'on gardait ici pour mon pauvre ami +Penhoël. Ce que j'ai vu m'a réjoui le cœur... Et la lettre où je lui +parlerai de son frère, de son oncle... de tout le monde, ajouta-t-il +en se tournant légèrement vers Madame, le rendra bien heureux!... +Maintenant, mon très-cher hôte, je vous demande la permission de me +retirer... Et avant de monter à ma chambre, si ce n'est pas abuser de +votre obligeance, je réclame quelques minutes d'entretien particulier.</p> + +<p>Penhoël se leva vivement, comme si cette requête eût répondu chez lui à +un secret désir.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, dit-il.</p> + +<p>Robert de Blois avait retrouvé son gracieux sourire. Il salua les +convives à la ronde de la plus galante façon, et serra cordialement la +main de l'oncle Jean.</p> + +<p>Mais ce qui enleva surtout les suffrages des jeunes filles et de Roger +de Launoy, ce fut la respectueuse aisance qu'il mit à porter la main de +Madame à ses lèvres.</p> + +<p>Pourtant ni les deux jeunes filles ni Roger ne pouvaient deviner le +mérite de ces baise-mains-là.</p> + +<p>Robert, en effet, en effleurant de ses lèvres <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> les doigts blancs de +la châtelaine, avait prononcé quelques paroles d'une voix si basse que +Marthe elle-même eut de la peine à en saisir le sens.</p> + +<p>—Madame, avait-il murmuré, il y avait trois lettres...</p> + +<p>Le visage de Marthe ne changea point, mais sa main devint froide, et +longtemps après que Robert eut disparu avec le maître de Penhoël, +Marthe restait encore sans mouvement et comme pétrifiée.</p> + +<p>Autour de la table, les langues déliées se dédommageaient amplement de +leur longue contrainte. On ne tarissait pas en éloges sur le jeune M. +de Blois, et Vincent, tout seul, protestait par son silence contre ce +concert de louanges.</p> + +<p>On attendit le maître du manoir d'abord sans impatience. Dix heures +sonnèrent à la grande pendule, enfermée dans son coffre de noyer, puis +onze heures. C'était une veille inusitée.</p> + +<p>Penhoël, cependant, ne reparaissait point, et les convives durent se +séparer avant son retour.</p> + +<p>Les jeunes filles, Roger et Vincent vinrent tendre successivement leurs +fronts au baiser de Madame, qui resta seule avec l'oncle Jean.</p> + +<p>Le vieillard s'assit auprès d'elle, à la place occupée naguère par +l'étranger.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span> +Ils demeurèrent longtemps ainsi sans échanger une parole.</p> + +<p>Les grands yeux bleus de l'oncle Jean, fixés sur sa nièce avec +mélancolie, disaient une pitié profonde et un amour de père.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, deux larmes silencieuses roulèrent sur la +joue de Madame.</p> + +<p>Le vieillard lui prit la main et la pressa contre son cœur.</p> + +<p>—Marthe!... murmura-t-il, ma pauvre Marthe!... que de bonheur perdu!...</p> + +<p>—Pour toujours!... balbutia la jeune femme tout en pleurs.</p> + +<p>Le vieillard sembla chercher une parole de consolation, mais peut-être +n'y avait-il point de consolation possible. Il appuya son front +découragé sur sa main.</p> + +<p>—Et que de menaces encore dans l'avenir!... reprit Madame avec +désespoir.</p> + +<p>L'oncle releva sur elle son œil inquiet.</p> + +<p>—Vous ne savez pas, reprit Marthe, cet homme me fait peur!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Il m'a parlé tout bas... et peut-être sait-il...</p> + +<p>Le vieillard eut un sourire confiant.</p> + +<p>—C'est un noble cœur que celui de notre Louis! dit-il, et il est +des secrets qu'on ne dit qu'à Dieu seul!</p> + +<hr class="dotted" /> + +<p><span class="pagenum" id="Page_187">187</span> +Il était plus de minuit lorsque le jeune M. Robert de Blois mit fin +à son entrevue avec le maître de Penhoël pour gagner la chambre qui lui +avait été préparée.</p> + +<p>Dans un cabinet voisin de cette chambre, on avait dressé un lit à +Blaise, qui dormait de tout son cœur.</p> + +<p>Robert, au lieu de se coucher, se prit à parcourir sa chambre à grands +pas. Son esprit travaillait; les heures de la nuit s'écoulaient; il ne +s'en apercevait point.</p> + +<p>Les premiers rayons de l'aube mirent des lueurs grises derrière les +carreaux. La lumière de la lampe pâlit. Le jour était venu...</p> + +<p>Robert ne se lassait point de méditer.</p> + +<p>Il fallut, pour le distraire de ses réflexions profondes, la riante +visite du soleil matinier, qui vint se jouer dans les hauts rideaux de +la croisée.</p> + +<p>Robert ouvrit la fenêtre; sa poitrine fatiguée respira l'air vif et +frais avec avidité.</p> + +<p>C'était une magnifique matinée d'automne. Robert avait devant lui le +grand jardin de Penhoël, qui rejoignait de riches guérets, des bois, +des prairies courant le long de la colline jusqu'au bourg de Glénac. Au +bas du coteau, le marais étendait son immense nappe d'eau, qui était +maintenant tranquille et unie comme une <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> glace. Au loin, le soleil +dorait les sommets des collines de Saint-Vincent et des Fougerays. Sur +l'extrême pointe de la plus haute de ces collines, au milieu d'une +vieille forêt majestueusement étagée, se dressait l'ancien château +seigneurial de Penhoël, possédé maintenant par la famille de Pontalès.</p> + +<p>La belle et fraîche lumière du matin inondait l'opulent paysage. +Impossible de rêver un coup d'œil plus gracieux et plus riche à la +fois.</p> + +<p>Robert souriait. Il comptait les guérets, les taillis, les prairies; et +c'était un regard de conquérant qu'il promenait sur la contrée.</p> + +<p>Il entra dans le cabinet de Blaise, qui dormait toujours comme un +bienheureux.</p> + +<p>—Lève-toi, dit-il en le secouant brusquement.</p> + +<p>Le gros garçon se frotta les yeux et sauta sur le plancher.</p> + +<p>—Diable!... grommela-t-il, je rêvais que nous avions emporté +l'argenterie du château, et que Bibandier, habillé en gendarme, nous +conduisait à la prison.</p> + +<p>Robert le prit par le bras en haussant les épaules, et l'entraîna +jusqu'à la croisée.</p> + +<p>—Regarde!... dit-il d'un ton emphatique.</p> + +<p>—Tiens, tiens!... s'écria Blaise, dont les yeux étaient tombés +tout d'abord sur le marais; <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> ce n'était pas pour rire tout de +même!... et il y avait où nous noyer dans cet étang-là!... Vois donc, +M. Robert... on n'aperçoit presque plus les saules où nous étions +accrochés... Tout de même, quelle bonne touche tu avais, en promettant +au ciel de devenir un honnête homme!</p> + +<p>Robert fit un geste d'impatience.</p> + +<p>—Il s'agit bien de cela! dit-il, c'est par ici que je te dis de +regarder.</p> + +<p>—Une jolie campagne, ma foi!</p> + +<p>—Oui, répéta Robert en lâchant la bride à son enthousiasme, une belle +campagne, mon fils!... Depuis le pied du manoir jusqu'à moitié chemin +de ce village que tu aperçois là-bas, tout cela fait partie du domaine +de Penhoël!</p> + +<p>—Notre patrimoine? dit Blaise; c'est assez gentil... Mais ce beau +château?... ajouta-t-il en montrant du doigt la maison des Pontalès.</p> + +<p>Robert hocha la tête d'un air mystérieux.</p> + +<p>—Ce sont nos alliés naturels, répliqua-t-il, et la journée ne se +passera pas sans que je fasse une visite à ces braves gens-là... En +attendant, songeons à nos petites affaires.</p> + +<p>Il tira de sa poche une longue bourse pleine d'or, et mit une vingtaine +de louis dans la main de Blaise ébahi.</p> + +<p>—Où as-tu pêché cela? murmura ce dernier.</p> + +<p>—Pendant que tu ronflais, je travaillais, mon <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> bonhomme... Je +t'expliquerai cela plus tard, si j'ai le temps... Tu vas te rendre à +Redon, ce matin, afin de payer notre dépense et celle de Lola...</p> + +<p>—Ah!... fit l'Endormeur, Lola revient sur l'eau?...</p> + +<p>—Tu la mèneras chez tous les marchands de Redon, reprit Robert, +afin qu'elle se choisisse une toilette superbe!... Le prix n'y fait +rien!... Quand elle aura achevé ses emplettes, tu la mettras dans la +plus belle voiture que tu pourras trouver là-bas, et tu me la ramèneras +lestement... Tu m'entends bien?... Je veux qu'elle arrive ici avec un +train de princesse!</p> + +<p class="sep4 cent t4">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p> + +<h2 id="Page_191" class="sep4 cent t2">DEUXIÈME PARTIE.<br /> +<b>LE MANOIR.</b></h2> + +<div class="figcenter" style="width: 150px;"> +<img class="sep2" src="images/filet.jpg" width="150" height="11" alt="" title="" /> +</div> + +<h3 style="margin-top: 2em;">I<br /> +<b>L'ÉRÈBE</b>.</h3> + +<p>Nous sommes aux confins de l'ancien monde, sur une rampe abrupte, +jetant du haut de la falaise jusqu'à la grève les degrés gigantesques +d'un escalier de rochers.</p> + +<p>La mer est devant nous. A droite et à gauche, les côtes du Finistère +découpent leurs bizarres festons de granit noir, sur lesquels tranche, +comme une rangée sans fin de dents blanches, l'écume de l'Océan +tourmenté.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_192">192</span> +Au dire d'écrivains sérieux et bien dignes de foi, quand la +tempête gronde sur cette mer houleuse et terrible, c'est jour de +grande fête pour les gens de ce pays. Derrière ces rocs noirs, il y a +une population qui vit de naufrages, et qui, selon le théâtre de la +Porte-Saint-Martin, habite d'immenses galeries souterraines où il se +passe un nombre infini de choses dramatiques.</p> + +<p>Dans ces grottes surprenantes, qui forment un curieux décor, tout +acteur représentant un Breton doit ramper ou bondir, mais non pas +marcher; hurler ou glapir, mais non pas parler. Ces Bretons sont +des sauvages et des cannibales. Volontiers nos romanciers leur +donneraient-ils la massue et l'œil farouche de Polyphème; volontiers +nos faiseurs de vignettes, pour raffiner un peu sur la couleur locale, +les dessineraient velus des pieds à la tête comme des orangs-outangs.</p> + +<p>Leur réputation est faite désormais, et quelque jour, sur un théâtre +quelconque, nous les verrons manger des femmes et des petits enfants, +au grand plaisir de notre public parisien.</p> + +<p>Pauvre Bretagne! elle a pourtant des maires et des adjoints, et des +conseillers municipaux! En conscience, a-t-on le droit de calomnier +ainsi, sans pudeur, des gens qui sont jurés et <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> qui font partie de +la garde nationale? Ah! si seulement la basse Bretagne savait lire, +messieurs les mélodramaturges rendraient bon compte de leurs antiques +fadaises et de leurs balourdises éhontées!</p> + +<p>Là-bas, tout au bout de ce cap aigu qui termine la France, la +civilisation marche peut-être moins vite que chez nous; mais, au moins, +ne recule-t-elle pas comme aux environs de nos barrières.</p> + +<p>Elle marche. Cacus n'est pas plus fabuleux que les prétendus fabricants +de naufrages de la baie des Trépassés. Ceux qui exploitent ces +excentricités formidables se trompent tout bonnement de siècle: ils +auraient plus tôt fait de chercher dans notre Paris actuel la cour des +Miracles ou l'hôtel du roi des ribauds...</p> + +<p id="cor_4">Il nous a fallu poser ces prémisses pour avoir le droit de dire que, le +jour où notre récit se reprend, les rivages d'Ouessant et les falaises +de la côte étaient bordés d'un rang de curieux, parmi lesquels on n'eût +pas trouvé un seul de ces féroces pêcheurs qui sucent le sang tiède des +riches négociants surpris par un naufrage, pas une seule prêtresse de +l'île de <ins title="original: Sen">Sein</ins>, pas l'ombre d'un druide.</p> + +<p>C'étaient tous de bonnes gens, travaillant à la terre ou à la mer, +vivant du poisson conquis <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> dans la baie terrible, ou du blé noir +arrosé de leurs sueurs; des paysans comme vous en avez tous vu, sauf +que les visages étaient ici énergiquement marqués de cette empreinte +mélancolique et à la fois vaillante, particulière à la race bretonne.</p> + +<p>Les hommes, avec leurs longs cheveux incultes, les femmes, avec leurs +coiffes blanches où se jouait le vent du large, regardaient de tous +leurs yeux un spectacle qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu +de mémoire d'homme, depuis Saint-Pol jusqu'à Douarnenez.</p> + +<p>Entre la plage, défendue par d'innombrables brisants, et le soleil qui +s'inclinait de plus en plus vers le niveau de la mer, mettant à la +crête de chaque vague mille étincelles mouvantes, on apercevait quelque +chose d'inconnu et d'inouï: une sorte de monstre, nageant sans rame ni +voile au milieu de cette mer flamboyante, et laissant flotter derrière +lui comme une énorme chevelure de fumée.</p> + +<p>Les gens postés sur les falaises du continent voyaient cela confusément +et de trop loin, mais les riverains d'Ouessant, plus rapprochés, +pouvaient distinguer, quand le soleil se voilait à demi sous quelque +nuage, le corps noir et bas d'un navire, d'un vrai navire courant par +le calme avec une vitesse d'enfer.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_195">195</span> +Ses mâts faibles et nus avaient toutes leurs voiles carguées; ils +ne présentaient pas un seul pouce de toile au vent.</p> + +<p>Et pourtant il courait, il courait! Son flanc semblait vomir une longue +traînée d'écume, et les rayons du soleil ne pouvaient point percer ce +noir panache de fumée qui se déroulait au loin derrière lui.</p> + +<p>Qu'était-ce? On se signait avec terreur sur les falaises et le long des +rivages de l'île. On interrogeait les vieillards, qui ne savaient point +répondre. Et comme l'idée des choses de l'autre monde vient tout de +suite aux esprits bretons, on se disait bien bas que ce navire inconnu, +poussé par une force mystérieuse, était le fameux vaisseau fantôme, +dont les matelots parlent tant aux veillées et que personne n'a vu +jamais.</p> + +<p>Le vaisseau qui n'a ni gouvernail ni voiles, et qui, remorqué par la +main de Satan, va plus vite que le vent des tempêtes...</p> + +<p>C'était sans nul doute le présage d'un grand malheur. Celles dont +les frères ou les fils étaient sur l'Océan, à la grâce de Dieu, +s'agenouillaient et priaient...</p> + +<p>Le navire cependant glissait sur la mer étincelante, et semblait se +jouer des mille écueils parsemés le long de sa route.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_196">196</span> +Il suivait une ligne presque parallèle au rivage, et sa marche +sinueuse évitait les rochers sous-marins, comme si l'être qui tenait le +gouvernail avait eu le don de voir clair au fond de l'eau.</p> + +<p>De près, le mystérieux bâtiment présentait un aspect pour le moins +aussi étrange que de loin; et si les gens de la côte avaient pu jeter +un coup d'œil sur le pont, ils n'auraient point changé d'idée +touchant la nature diabolique du navire.</p> + +<p>C'était une embarcation assez grande, longue, effilée, noire. Le pont +était propre et luisant comme le parquet d'un salon fashionable.</p> + +<p>A l'avant et au pied du grand mât, dont la taille était tout à fait +en désaccord avec les proportions du navire, quelques matelots +travaillaient, et nul franc marin n'aurait su donner un nom à leur +besogne. A l'arrière, outre le timonier, on ne voyait qu'un groupe +composé de trois hommes d'un aspect véritablement extraordinaire.</p> + +<p>Ils étaient abrités contre les rayons du soleil couchant par une +manière de tente dont chaque pan était formé par un grand châle de +cachemire aux douces et chatoyantes couleurs.</p> + +<p>L'un des trois hommes était couché sur une pile de coussins, et tenait +entre ses lèvres le bout d'ambre d'une longue pipe indienne.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span> +Les Anglais appellent <i>nababs</i> une sorte d'aventuriers, enrichis +dans l'Inde, et qui reviennent en Europe avec des fortunes, pour la +plupart du temps princières, qu'ils dépensent selon les mœurs +asiatiques.</p> + +<p>Notre inconnu n'était en réalité qu'un nabab; mais les bonnes gens de +la côte l'auraient pris assurément pour le roi des enfers en personne.</p> + +<p>C'était un homme jeune encore, d'une taille haute, à la fois robuste +et gracieuse, mais que semblaient amollir des habitudes d'indolente +paresse. Ses traits merveilleusement fins, et réguliers dans leur +mâle ensemble, avaient subi énergiquement l'influence du soleil des +tropiques; mais la teinte de bronze qui couvrait son visage allait bien +à ses yeux noirs, frangés de longs cils soyeux. Ses cheveux relevés +se cachaient presque entièrement sous un bonnet de cachemire; sa +barbe, taillée à la mode des Persans, tombait en masses flexibles et +brillantes jusque sur sa poitrine. Il portait une robe de soie légère +qu'une ceinture lâche retenait autour de ses reins.</p> + +<p>Il fumait lentement, aspirant çà et là une bouffée de son tabac à +la cendre perlée, dont les vapeurs embaumaient la tente. Ses yeux +nageaient dans le vide. On eût dit qu'un divin sommeil le berçait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span> +Dans la mollesse profonde de ce repos, il y avait de la force; +sous cette rêverie lourde, on devinait l'intelligence et l'audace +engourdies. Mais ce qui frappait surtout en cet homme, c'était la +beauté.</p> + +<p>Loin de voiler cette beauté hautaine, la nonchalance où il s'endormait +à plaisir lui était comme une de ces fières draperies qui, tout en +recouvrant la ligne antique, l'accusent et en font saillir aux yeux les +nobles perfections.</p> + +<p>L'un de ses deux compagnons, agenouillé à ses pieds, entretenait le +feu dans le fourneau sculpté de sa pipe, et lui offrait de temps en +temps une petite tasse du Japon pleine de sorbet glacé; l'autre, debout +derrière les coussins, agitait au-dessus de son front un éventail de +plumes.</p> + +<p>Ils étaient noirs tous les deux comme des statues d'ébène, mais leurs +traits ne présentaient point ces lignes obtuses et camardes qui +distinguent les nègres de la côte de Guinée. C'étaient deux profils +grecs, taillés dans du marbre noir, et sous le jais luisant de leur +peau il fallait reconnaître le type pur de la race caucasienne.</p> + +<p>Les matelots, disséminés sur le pont, semblaient craindre de franchir +la ligne qui séparait en deux le navire. Le nabab et ses sombres +serviteurs <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> excitaient constamment l'attention curieuse de +l'équipage, mais on ne jetait vers eux que des regards timides.</p> + +<p>Le capitaine, gros Anglais à la figure honnête et froide, se promenait +à pas comptés le long du plat-bord. De l'autre côté du navire, un jeune +marin s'asseyait, les bras croisés, sur les bastingages. Il avait la +tête penchée contre sa poitrine, et sa figure disparaissait presque +tout entière sous ses grands cheveux épars. Malgré ce voile, on sentait +en quelque sorte sur ses traits pâles une douleur morne. Il y avait du +désespoir dans cette pose insouciante et affaissée qui le penchait en +équilibre au-dessus de l'abîme.</p> + +<p>S'il y avait un péril, le jeune matelot ne s'en inquiétait guère. +Parfois même, il s'inclinait davantage en dehors de la balustrade, et +ses yeux, où brillait alors un feu subit, semblaient regarder avec +envie l'eau transparente...</p> + +<p>On ne faisait nulle attention à lui. Tous les regards étaient pour +le nabab. Pour ne point troubler son repos, les ordres se donnaient +presque à voix basse; on menait la manœuvre sans bruit, et le navire +creusait silencieusement son sillage.</p> + +<p>Si quelque barque de pêcheur venait à couper la ligne blanche qu'il +semait loin derrière lui, l'équipage breton, enveloppé soudain dans un +<span class="pagenum" id="Page_200">200</span> nuage de fumée, se signait en tremblant comme les gens de la côte, +et tâchait d'épeler sur la poupe de l'étrange navire les lettres d'or +qui composaient le mot inconnu:</p> + +<p class="cent">EREBUS.</p> + +<p>Mise à part toute idée superstitieuse, les pêcheurs de la côte et +les paysans rassemblés sur le rivage voyaient là une des plus rares +merveilles qu'il eût été donné à l'homme de contempler. De moins +ignorants et de moins crédules eussent éprouvé à cet aspect une +surprise pareille.</p> + +<p>L'œuvre hardie et miraculeuse du génie humain leur apparaissait à +l'improviste.</p> + +<p><i>L'Érèbe</i> était le premier bâtiment à vapeur qui eût coupé encore les +vagues de l'Océan.</p> + +<p>On niait, en ce temps, la vapeur, non-seulement parmi le peuple, mais +dans les classes les plus éclairées, comme on pourrait nier, de nos +jours, la possibilité des voyages aériens.</p> + +<p><i>L'Érèbe</i> avait été essayé dans la Tamise, puis frété par notre nabab +pour le trajet de Londres à Bordeaux.</p> + +<p>On se faisait alors une opinion fort exagérée des périls d'une +semblable navigation, et c'était peut-être pour cela que notre nabab +l'avait entreprise.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_201">201</span> +Il y a des hommes qui n'aiment point à enfourcher la selle, sinon +sur des chevaux sauvages et fougueux, que nul écuyer n'a su dompter +encore.</p> + +<p>Ce nabab était un personnage remarquable: en dehors même de sa richesse +et de ses mœurs bizarres, il méritait à plus d'un titre l'attention +curieuse que lui portait l'équipage de <i>l'Érèbe</i>.</p> + +<p>A bord on savait un peu son histoire. Il se nommait Berry Montalt et +portait le titre de major. Mais c'était de sa part pure modestie, car +on n'ignorait point qu'il avait été général en chef des troupes de +l'iman de Mascate, prince souverain de cet empire africain confinant à +l'Asie, qui mesure plus d'étendue que la France réunie à l'Angleterre.</p> + +<p>Il était arrivé à Londres six ou huit mois auparavant, accompagné d'une +suite vraiment royale. Il avait acheté un de ces rares palais qu'exclut +ordinairement la plate uniformité de Londres, et qui était situé au +bout de Portland-Place, en face du parc du Régent.</p> + +<p>Là son luxe avait étonné la ville qui ne s'étonne de rien. Dans cette +lutte de magnificence effrénée qui commence tous les ans au mois de +mars pour finir vers la fin de juin, et qu'on appelle la <i>saison</i>, il +avait vaincu les plus riches et les <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> plus fous. En quelques jours, +Londres avait su son nom, et connu ce visage indolent et hardi qu'on +n'oubliait point après l'avoir regardé seulement une fois. A son insu, +il avait été proclamé le roi de la mode, le lion, le dieu...</p> + +<p>On parlait avec admiration de l'étrange roman de sa vie: Montalt avait +gagné des batailles rangées et conquis des royaumes. Il ne manquait pas +de gens pour citer les noms baroques de ses victoires et suppléer ainsi +au défaut absolu de journaux qui se fait sentir dans l'empire de l'iman +de Mascate.</p> + +<p>Avant de vaincre les hommes, il avait, disait-on, mené une existence +solitaire et sauvage dans l'intérieur de l'Afrique. Il avait terrassé +les grands tigres du Soudan et lutté corps à corps avec les lions de +l'Atlas...</p> + +<p>C'était un héros. Sa gloire, méritée ou non, s'enflait sans relâche. +L'invention s'additionnait avec la réalité pour lui faire une bizarre +et romanesque renommée.</p> + +<p>Et comme il passait, toujours insouciant et dédaigneux, au milieu de la +foule, l'invention s'échauffait jusqu'à l'enthousiasme; car la foule, +semblable à une femme coquette, prodigue ses faveurs à qui ne les veut +point.</p> + +<p>Montalt était beau, jeune, noble. Il avait au plus haut degré ce +prestige que donnent les <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> aventures. C'en était assez, et pourtant +ce n'était pas tout. Sa fortune atteignait, en outre, au dire des +nouvellistes, des proportions inusitées, et ne consistait en rien de ce +qui constitue la fortune dans nos pays européens.</p> + +<p>Il n'avait ni terres, ni châteaux, ni actions de mines, ni créances sur +le trésor. Sa richesse était excentrique comme lui-même. Ses millions +tenaient dans le creux de sa main.</p> + +<p>Il possédait une boîte dont personne n'avait vu jamais le contenu.</p> + +<p>Cette boîte, que le roi George n'aurait peut-être pas pu acheter, était +en bois de sandal, incrustée de diamants, gros et petits, disposés +comme au hasard.</p> + +<p>Il y avait déjà des places vides sur le couvercle de la boîte; car, +aussitôt que l'or manquait dans sa caisse, Montalt arrachait un des +diamants les plus petits, et le vendait, comme un prodigue aliène, +l'une après l'autre, les terres de son héritage.</p> + +<p>Mais on croyait qu'il en restait encore assez pour fatiguer la +prodigalité la plus folle, pendant la plus longue de toutes les vies.</p> + +<p>Aussi ne se gênait-il point. Son hôtel de Portland-Place ressemblait au +palais d'un souverain des <i>Mille et une Nuits</i>. On disait qu'il avait +cinquante chevaux sans prix dans son écurie, <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> une armée d'esclaves, +et un sérail de cinquante femmes!</p> + +<p>Ceci, nous devons le reconnaître, n'avait jamais été parfaitement +constaté, mais le fait passait pour acquis, et personne ne songeait à +le révoquer en doute.</p> + +<p>De quoi Montalt n'était-il pas capable?...</p> + +<p>Ce luxe était, quoi qu'il en soit, sans exemple dans l'histoire +de la fashion britannique. Les ladys scandalisées en tenaient bon +compte au nabab. Le harem de Montalt faisait les frais de tous les +thés de la noblesse et du <i lang="en" xml:lang="en">gentry</i> dans le précieux <i lang="en" xml:lang="en">West-End</i>.</p> + +<p>Cinquante femmes! Des beautés asiatiques et africaines. Des houris +de Circassie, des Vénus de Madagascar! Et aussi de belles filles +de Londres en vérité, des sylphides de Paris, des Italiennes, des +Espagnoles. On faisait, Dieu merci, la collection complète! Pour +comble, on ajoutait que Berry Montalt s'ennuyait profondément au +sein de ces délices. Ceux qui prétendaient savoir disaient qu'il ne +franchissait jamais les portes closes de son paradis.</p> + +<p>Quel inépuisable sujet d'entretien! Quel plaisir on aurait eu à +surprendre les secrets de ce cœur blasé! Ce qu'on savait donnait si +extrême envie d'en savoir davantage!</p> + +<p>Les on dit se croisaient. Quelques-uns prétendaient <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> que le nabab +avait l'âme dure comme les diamants de sa boîte de sandal, et qu'il +éprouvait un plaisir cruel à broyer sous ses pieds le bonheur d'une +femme. D'autres affirmaient qu'il aimait un être mystérieux, caché à +tous les regards.</p> + +<p>Pour les uns, il était froid comme un Antinoüs de marbre; pour les +autres, il était jaloux comme Othello...</p> + +<p>Pour tous, le secret de son existence avait, sur le chapitre des +femmes, quelque chose de sombre et de terrible...</p> + +<p>Mais il y avait une bien autre énigme! Ces femmes elles-mêmes, qui +pouvait les retenir ainsi cloîtrées dans un pays libre? Était-ce +l'avidité ou l'amour?...</p> + +<p>Quant à la moralité de ce luxe fantastique, il y avait une chose +désolante. Montalt n'avait pas même, pour son sérail, l'excuse de la +religion. Il ne connaissait point Mahomet, et se déclarait aussi bon +calviniste que le doyen de Saint-Paul.</p> + +<p>Les ladys blâmaient énergiquement et se déclaraient <i>choquées</i>, ce qui +est le suprême plaisir des ladys; mais elles s'occupaient outre mesure +du major Berry Montalt, et chacune d'elles pouvait se persuader, <i>in +petto</i>, que si le nabab avait eu le bonheur de posséder Sa Seigneurie +pour <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> cinquante et unième aimée, il aurait donné congé bien vite à +toutes les autres.</p> + +<p>Un volume ne suffirait pas à rapporter tout ce qui se disait d'absurde +ou de raisonnable sur le major Berry Montalt. C'étaient tantôt des +louanges outrées, tantôt des calomnies folles. Ici on exaltait sa +charité prodigue qui répandait autour de lui l'or à pleines mains; là +on prétendait tout bas qu'un grand crime pesait sur sa vie passée, et +que son opulence avait odeur de sang. Au dire des uns, il était fier +et réservé au point de refuser orgueilleusement sa main d'aventurier à +un membre du haut parlement; au dire des autres, on l'avait vu attablé +dans quelque taverne des environs de Covent-Garden, fraternisant avec +les boxeurs et les entraîneurs.</p> + +<p>Les éclectiques concluaient que tout cela était vrai en masse. Montalt +était généreux et criminel comme les héroïques brigands de théâtre; il +était à la fois superbe et curieux des bizarres joies du bas peuple. +Aroun-al-Raschid et son visir Giafar n'allaient-ils pas jadis courir la +pretantaine dans les cabarets de Bagdad?</p> + +<p>La chose évidente, c'est que Montalt était le plus capricieux des +nababs, étant accordé que les nababs sont les plus capricieux des +hommes...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_207">207</span> +Berry Montalt quitta Londres comme il y était entré, à +l'improviste, et d'une façon éblouissante.</p> + +<p>Le jour de son arrivée, on avait vu sa litière indienne, suivie par +des équipages dignes d'un roi, monter lentement Regent-street, au +milieu d'une foule innombrable de <i>cockneys</i>, pour gagner son palais de +Portland-Place.</p> + +<p>Le jour de son départ, on vit sa magnifique voiture, entourée de ses +noirs à cheval, se diriger vers la Tamise où l'attendait <i>l'Érèbe</i>, +frété par lui seul.</p> + +<p>Une circonstance dut quelque peu dérouter les gloseurs qui avaient +colporté de si belles histoires touchant le harem de Portland-Place. +Montalt n'emmenait avec lui qu'une seule femme, dont le visage se +cachait sous des voiles épais.</p> + +<p>Mais en définitive, cela ne prouvait absolument rien. Les autres +sultanes du nabab avaient été sans doute congédiées avec de riches +présents.</p> + +<p>Et les ladys avaient été trop doucement <i>choquées</i> pour avouer jamais +que le prétendu sérail de Berry Montalt était une pure et simple +chimère...</p> + +<p>Quand les premiers flocons de fumée sortirent des cheminées de +<i>l'Érèbe</i>, on ne voyait pas le <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> pavé de London-Bridge, tant la +foule des badauds était drue!</p> + +<p>Au moment où l'eau de la Tamise se blanchit sous les premiers tours des +roues, il y eut de chaudes acclamations.</p> + +<p>On saluait à la fois le premier steamer, affrontant les périls de +l'Océan, et le roi des nababs!</p> + +<p>Berry Montalt était entré avec sa compagne sous la tente de cachemire +qui occupait l'arrière de <i>l'Érèbe</i>. Le navire s'ébranla. On aperçut +durant quelques instants encore la noire crinière de fumée, déroulant +au soleil ses masses changeantes, puis tout disparut dans la direction +de Greenwich.</p> + +<p>Londres était veuf de son nabab cher, et retombait en proie à lord +Chesterfield, au marquis de Waterford et à tous ces pauvres seigneurs +qui se damnent, depuis des siècles, avec une tristesse héroïque, +rossant le guet toujours, arrachant les marteaux des portes, ne se +lassant jamais de boxer les porteurs de charbon et de boire en bâillant +des tonneaux de xérès.</p> + +<hr class="dotted" /> + +<p>Il y avait quarante-huit heures que les matelots de <i>l'Érèbe</i> avaient +perdu de vue les tours jumelles de Westminster; aucun accident +n'avait signalé jusqu'alors le voyage; malgré les <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> hésitations de +manœuvres inséparables d'un premier essai, tout donnait à croire que +la traversée serait complétement heureuse, et que <i>l'Érèbe</i> triomphant +ferait le lendemain son entrée solennelle dans le port de Bordeaux.</p> + +<p>La mer, calme et belle, semblait sourire à cet hôte nouveau qui venait +tenter ses hasards. Les trois quarts des matelots étaient oisifs, et +employaient leur temps à causer du nabab.</p> + +<p>Tout ce que nous venons de dire était raconté par les plus savants +avec force addition et variantes. Les marins de tous les pays sont +d'intrépides romanciers. La vie de Montalt, déjà si étrange en +réalité, prenait, en passant par leur bouche, une couleur tout à fait +surnaturelle.</p> + +<p>Et plus l'histoire gagnait en merveilles, plus les regards des +matelots, sans cesse attachés sur Montalt, devenaient curieux et +timides.</p> + +<p>Il y avait pour eux, autour de son mâle visage au repos, comme une +auréole fantastique. Dans la pensée d'une réunion de marins, un tel +être ne pouvait pas rester sans influence sur le sort du bâtiment qui +le portait.</p> + +<p>Les uns croyaient fermement que Berry Montalt était le bonheur du +marin; les autres hochaient la tête en glissant une œillade +craintive vers les deux noirs enfants de Madagascar et disaient:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_210">210</span> +—Que Dieu nous protége!...</p> + +<p>Un seul matelot sur le pont de <i>l'Érèbe</i> restait complétement en dehors +de ces préoccupations. C'était le jeune marin à la longue chevelure, +qui se tenait toujours à l'écart, appuyé contre le bastingage. +Il ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui, et sans le +tressaillement douloureux qui agitait parfois le bas de sa figure pâle, +on aurait pu croire que le sommeil l'avait surpris.</p> + +<p>Aux matelots qui prenaient le soin d'arranger sa vie en naïve épopée, +Berry Montalt n'avait pas accordé un coup d'œil; mais son regard +était tombé deux ou trois fois, par aventure, sur le jeune marin qui ne +s'occupait point de lui.</p> + +<p>Il fallait assurément quelque chose de plus grave pour déranger la +paresseuse rêverie du nabab; néanmoins, une fois, au moment où il +regardait le jeune matelot, celui-ci avait rejeté en arrière son +épaisse chevelure, découvrant tout à coup les traits pâles et tristes +de son visage.</p> + +<p>L'œil de Montalt s'était un instant animé, et une nuance d'intérêt +s'était fait jour sous sa nonchalante insouciance.</p> + +<p>Ce visage inconnu faisait-il renaître en lui un lointain souvenir?</p> + +<p>Le soleil se couchait parmi les vapeurs rosées <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> de l'horizon; l'air +était tiède, le ciel limpide. L'œil de Montalt se perdit bientôt de +nouveau dans le vide.</p> + +<p>On avait doublé Ouessant, et l'île de Molène montrait, au sud-est, sa +côte rocheuse. Le nabab repoussa le tuyau de sa pipe et fit un geste de +fatigue.</p> + +<p>—C'est long!... murmura-t-il en se parlant à lui-même; et il n'y a +rien au bout du voyage!...</p> + +<p>Sa tête s'enfonça dans l'édredon des coussins, et ses yeux se fermèrent.</p> + +<p>—Seïd!... dit-il.</p> + +<p>Le noir qui tenait l'éventail se dressa sur ses pieds et demeura +immobile aux côtés de son maître.</p> + +<p>—Va me chercher Mirze, reprit le nabab sans ouvrir les yeux.</p> + +<p>Seïd s'élança vers l'escalier conduisant aux cabines.</p> + +<p>Ses pieds nus effleuraient à peine le parquet brillant du pont.</p> + +<p>Au moment où il atteignait l'écoutille, la voix du nabab s'éleva de +nouveau.</p> + +<p>—Seïd!...</p> + +<p>Le noir revint, docile.</p> + +<p>Montalt murmurait:</p> + +<p>—Que lui dirai-je?... Je ne l'aime pas... Oh! ceux qu'on nomme les +malheureux ont un désir, <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> au moins, et parfois une espérance!...</p> + +<p>Il y avait autour de ses lèvres un sourire amer.</p> + +<p>Les matelots disaient:</p> + +<p>—C'est trop heureux!... ça ne sait pas ce que ça veut!...</p> + +<p>—Rien!... poursuivait Montalt, c'est la vie!... et qu'y a-t-il après +la mort?...</p> + +<p>Il rouvrit les yeux et vit Seïd qui attendait ses ordres.</p> + +<p>—Appelle le capitaine, dit-il.</p> + +<p>Seïd obéit silencieusement comme toujours.</p> + +<p>Le capitaine s'avança le chapeau à la main.</p> + +<p>—Où sommes-nous? demanda Montalt.</p> + +<p>—Sur la côte du Finistère, s'il plaît à Votre Seigneurie, milord, +répondit l'Anglais avec respect.</p> + +<p>—La Bretagne!... gronda Montalt; encore la Bretagne!... Nous verrons +donc toujours ce haïssable pays!...</p> + +<p>Le capitaine était un bon vivant, un de ces Anglais doux, patients, +flegmatiques, entêtés, qui se rencontrent parfois, et dont le commerce +facile contraste avec la repoussante humeur du Saxon de sang pur. Il +n'était pas fâché de causer un peu avec son passager millionnaire.</p> + +<p>—Avec la permission de Votre Seigneurie, répondit-il, nous verrons les +côtes de Bretagne <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> jusqu'à la nuit, qui ne tardera pas à tomber... +et demain nous entrerons dans la rivière de Bordeaux.</p> + +<p>—C'est long!... dit Montalt.</p> + +<p>—Pas trop!... surtout pour Votre Seigneurie qui a fait le tour de +l'Afrique!... Mais ce n'est pas commun, milord, de trouver des gens +qui s'ennuient à regarder les côtes du Finistère! Voilà dix ans que +je fais la traversée de Londres à Bordeaux deux fois par semaine, +sur les anciens paquebots à voiles, et j'ai toujours vu les +<i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i> s'extasier sur la beauté du paysage. Mais milord a +peut-être ses raisons pour ne pas aimer la Bretagne...</p> + +<p>Montalt se souleva sur le coude; ses sourcils s'étaient froncés.</p> + +<p>—La Bretagne!... répéta-t-il, la Bretagne!... Il y a des choses qu'on +déteste sans les connaître... Il me tarde de ne plus voir cette côte +grise et aride que ne peuvent égayer le ciel bleu et le beau soleil...</p> + +<p>Il jeta vers le rivage un regard où il y avait une véritable haine; +puis ses yeux se tournèrent vers la haute mer.</p> + +<p>—Tout ça dépend des goûts, murmura philosophiquement l'Anglais; moi la +Normandie, la Bretagne, la Vendée, la Guienne... ça m'est égal.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_214">214</span> +En changeant de direction, l'œil du nabab avait rencontré le +jeune matelot, toujours immobile à la même place.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cet enfant-là?... demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est le Breton, répondit le capitaine.</p> + +<p>Les sourcils de Montalt se froncèrent davantage.</p> + +<p>—Encore!... s'écria-t-il; c'est bien cela! on les trouve partout... +comme les juifs qui ont renié Dieu!</p> + +<p>—Décidément, milord n'aime pas la Bretagne, dit le capitaine... La +barre à tribord, toi!... ajouta-t-il en s'adressant au timonier, et +vous autres, chauffez!... Milord, nous allons gagner un peu au large +pour faire plaisir à Votre Seigneurie... Voici la brume qui s'élève du +côté de la terre... dans vingt minutes, nous ne verrons plus que le +ciel et l'eau.</p> + +<p>On entendit grincer les gonds du gouvernail, et la cheminée vomit une +vapeur plus noire. Le navire, changeant de direction, mit le cap sur la +haute mer.</p> + +<p>Mais, au moment où il s'élançait dans cette ligne nouvelle, un fort +craquement se fit entendre sous la hanche droite du navire, et chacun, +sur le pont, éprouva une brusque secousse. Presque au même instant, +<i>l'Érèbe</i> tourna sur <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> lui-même avec rapidité. La roue de gauche, +mue par une vapeur plus intense, faisait jaillir l'eau écumante, mais +la roue de droite ne fonctionnait plus.</p> + +<p><i>L'Érèbe</i> avait touché contre un de ces nombreux écueils à fleur d'eau +qui défendent les abords d'Ouessant.</p> + +<p>—<i>Stop!</i>... cria le capitaine sans trop s'émouvoir.</p> + +<p>La vapeur siffla dans la soupape, et <i>l'Érèbe</i> cessa de tourner.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc?... demanda Montalt.</p> + +<p>—S'il plaît à Votre Seigneurie, répondit l'Anglais tranquillement, il +y a que nous ne battons plus que d'une aile... Notre roue de tribord +est brisée... et nous allons être forcés, j'en suis désolé pour vous, +milord, de relâcher dans le port de Brest.</p> + +<p>—Je m'y oppose!... dit sèchement Montalt.</p> + +<p>L'Anglais salua.</p> + +<p>—Milord, répliqua-t-il humblement, le navire est à ma garde... et +c'est en virant de bord pour complaire à Votre Seigneurie...</p> + +<p>—Jamais je ne mettrai le pied sur cette terre maudite, interrompit +Montalt dont le front pâlissait sous le bronze de sa peau; jamais, +vivant!... jamais!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_216">216</span> +Il y avait sur son visage, tout à l'heure si froid, une émotion +extraordinaire.</p> + +<p>—Milord!... voulut dire le capitaine.</p> + +<p>Montalt l'interrompit encore.</p> + +<p>—Moi, toucher le sol de la Bretagne! reprit-il avec une exaltation +croissante; moi!... moi!... Vous ne savez donc pas?... Je suis l'ennemi +de tout ce qui porte un nom breton... Un Breton!... est-ce un homme?... +Moi qui jette l'or à pleines mains, je verrais un Breton me demander +l'aumône à genoux, sans lui donner un morceau de pain!... Là!... +là!... tenez... sous mes yeux!... ajouta-t-il en montrant la mer avec +un geste d'une énergie terrible, je verrais un Breton périr... périr, +entendez-vous?... et je ne lui tendrais pas la main!...</p> + +<p>Le capitaine regardait Montalt avec étonnement. Aux yeux des hommes +froids, ces colères soudaines dont le motif ne se devine point sont une +grande preuve de faiblesse.</p> + +<p>Le capitaine se tourna vers le groupe des marins qui attendaient, +indécis, auprès de la machine, muette maintenant et immobile.</p> + +<p>—Bordez les voiles! dit-il. Il y a un mois, milord, ajouta-t-il, si +vous m'aviez fait l'honneur de prendre mon ancien paquebot, je vous +aurais assuré de grand cœur contre toutes ces misères... mais on +veut inventer toujours et faire mieux <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> que le bien!... <i>L'Érèbe</i> +est un bateau à vapeur... Malgré tout le désir que j'ai de vous montrer +mon respect, je ne peux pas le mener sous voiles jusqu'à Bordeaux.</p> + +<p>Les yeux noirs du nabab n'avaient plus déjà cet ardent éclat qui +naguère illuminait sa prunelle; ce puissant courroux, qui semblait +devoir briser tout obstacle, tombait peu à peu et s'affaissait sous le +poids de sa paresse.</p> + +<p>—Quand j'ai mis le pied sur votre pont, dit-il pourtant, vous m'avez +affirmé que j'y étais le maître... Jusqu'à cette heure, je n'ai rien +ordonné.</p> + +<p>—Milord, répliqua l'Anglais, je réponds devant Dieu de votre vie et de +celle de mes hommes.</p> + +<p>Les deux noirs écoutaient et regardaient. Leurs sombres visages +disaient naïvement la surprise qu'ils éprouvaient à voir une créature +humaine résister à leur maître.</p> + +<p>Le nabab avait remis sa tête sur les coussins.</p> + +<p>—Si je vous donnais mille livres, murmura-t-il, iriez-vous tout droit +à Bordeaux?...</p> + +<p>—Mille livres! répéta l'Anglais; quand la peste serait sur les côtes +de Bretagne, on n'en ferait pas davantage!...</p> + +<p>—Deux mille livres, dit le nabab qui ferma ses yeux à demi.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_218">218</span> +—Impossible! milord.</p> + +<p>Les sourcils de Montalt se rapprochèrent légèrement. Ce fut tout. +Il donna congé au capitaine d'un geste insouciant et ennuyé. Puis, +il ferma tout à fait les yeux, et demanda sa pipe. Un nuage odorant +s'éleva bientôt sous les tentures de cachemire, et, quelques secondes +après, le nabab semblait replongé dans son indolence habituelle.</p> + +<p>Les deux noirs étaient là, l'œil au guet, prêts à deviner sa moindre +fantaisie. Seïd soutenait la pipe d'ambre, tandis que son camarade +agitait doucement les plumes flexibles de l'éventail.</p> + +<p>Impossible de se figurer un degré plus absolu de mollesse. A voir +cet homme, on songeait au somnolent égoïsme de la Sybaris antique. +L'apathie du corps et de la pensée étendait comme un voile lourd sur sa +noble beauté. Il eût fallu la foudre pour l'éveiller de cet accablant +sommeil. On devait se dire que tout était mort en lui, et qu'il aurait +vu sans bouger ni s'évanouir la fin du monde.</p> + +<p>Tout était mort, excepté cette haine bizarre contre un pays inconnu: la +Bretagne...</p> + +<p>Depuis qu'il avait touché la terre d'Europe, son front basané ne +s'était rougi qu'une fois: c'était à l'idée de mettre le pied sur cette +côte de Bretagne!</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span> +Était-ce une folie? Et Dieu châtiait-il ainsi cette fière nature +qui semblait s'anéantir dans l'inertie, après avoir sans doute usé +toutes les délices, épuisé toutes les ivresses?...</p> + +<p>La brume tombait. Les gens d'Ouessant n'avaient pu voir la métamorphose +qui changeait le brillant steamer en une pauvre barque à voiles. +<i>L'Érèbe</i> louvoyait avec lenteur parmi les écueils et les courants qui +sont à l'ouest de Molène. Il gouvernait de son mieux vers la rade de +Brest.</p> + +<p>Le soleil s'était couché au loin dans la haute mer.</p> + +<p>La nuit venait. Il n'y avait point de lune au ciel resplendissant +d'étoiles.</p> + +<p>Montalt, perdu dans un demi-sommeil, voyait glisser autour de lui les +matelots comme autant d'ombres silencieuses.</p> + +<p>Tout à coup il lui sembla qu'une de ces ombres se dressait au-dessus +des autres, à tribord, pour disparaître bientôt dans la nuit.</p> + +<p>La mer rendit un bruit sourd.</p> + +<p>En même temps un cri s'éleva:</p> + +<p>—Un homme à la mer!</p> + +<p>D'autres disaient:</p> + +<p>—Le Breton!... c'est le Breton!...</p> + +<p>Montalt était sur ses pieds. C'eût été merveille pour ceux qui +l'avaient vu naguère annihilé, <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> pour ainsi dire, dans sa précédente +inertie, d'admirer maintenant l'élastique vigueur de sa taille.</p> + +<p>On eût dit un de ces beaux lions du désert qui, s'éveillant tout à coup +de leur superbe paresse, s'élancent d'un seul bond, franchissant des +espaces énormes...</p> + +<p>Avant que le capitaine eût donné les ordres usités en pareil cas, le +pied de Montalt touchait du premier saut la barre de fer du bastingage, +et, l'instant d'après, il disparaissait sous les vagues.</p> + +<p>En même temps que le bruit de sa chute, on entendit deux bruits +pareils: c'étaient Seïd et son noir compagnon qui venaient de plonger à +leur tour.</p> + +<p>Par le calme qu'il faisait, on n'avait pas eu de peine à rendre le +navire stationnaire. Deux minutes s'étaient à peine écoulées que +Montalt, aidé de ses noirs, ramenait le jeune matelot breton, qui +n'avait pas même perdu connaissance.</p> + +<p>Le capitaine tendit la main à Montalt pour l'aider à remonter sur le +pont. Il y avait sur les traits du brave Anglais une véritable émotion.</p> + +<p>—Milord, voulut-il dire, Votre Seigneurie a-t-elle honte de son +cœur généreux et noble?... Vous disiez tout à l'heure...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_221">221</span> +Montalt lui imposa silence d'un geste brusque et froid, puis il se +dirigea vers sa cabine en donnant l'ordre qu'on lui amenât le jeune +matelot.</p> + +<p>On avait décoré avec un luxe exquis l'appartement que devait occuper le +nabab durant la traversée. Au milieu d'un petit salon, parfumé selon la +coutume asiatique, et tendu de soie du haut en bas, comme ces coffrets +mignons destinés à renfermer les objets précieux, il y avait une femme +jeune et belle, couchée, elle aussi, sur des coussins, et qui semblait +rêver tristement. A l'entrée de Montalt, elle appela sur ses lèvres un +sourire qui, malgré elle, s'imprégna de mélancolie.</p> + +<p>—Enfin!... murmura-t-elle; je ne vous ai pas vu de tout le jour, +Berry!... et je suis bien malheureuse quand je ne vous vois pas.</p> + +<p>Montalt la baisa au front, et au moment où la jeune femme rougissait de +plaisir, il dit froidement:</p> + +<p>—Je veux être seul, Mirze, laissez-moi.</p> + +<p>La pauvre Mirze courba la tête et se retira, obéissante.</p> + +<p>Seïd introduisait en ce moment le jeune matelot breton.</p> + +<p>Celui-ci avait rejeté en arrière les mèches mouillées de sa chevelure. +On découvrait maintenant <span class="pagenum" id="Page_222">222</span> son visage qui annonçait une grande +jeunesse, bien qu'il fût amaigri déjà et pâli par la souffrance.</p> + +<p>C'était une physionomie pensive et hautaine où se devinait un cœur +droit, mais défiant, et comme une sauvage ignorance de la vie.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit Montalt après avoir éloigné son noir du geste, +répondez-moi franchement ou ne répondez pas du tout... c'est par +l'effet de votre volonté que vous êtes tombé à la mer?</p> + +<p>—Oui..., répliqua le Breton qui tenait la tête haute et les yeux +baissés.</p> + +<p>Montalt le considérait avec une attention croissante et son regard +arrivait à exprimer un degré d'intérêt extraordinaire. On eût dit que +tout au fond de son âme engourdie de vifs souvenirs s'éveillaient.</p> + +<p>—Vous êtes bien jeune, reprit-il, pour être fatigué déjà de la vie.</p> + +<p>—J'ai plus de vingt ans, répliqua le matelot.</p> + +<p>—Vingt ans!... murmura Montalt comme si ces mots se rapportaient à +lui-même dans le passé.</p> + +<p>Puis il ajouta:</p> + +<p>—Pourquoi vouliez-vous mourir?</p> + +<p>Le Breton garda le silence.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_223">223</span> +—Est-ce parce que vous êtes pauvre? poursuivit Montalt dont la +voix s'adoucissait jusqu'à devenir paternelle.</p> + +<p>La joue du jeune matelot se couvrit de rougeur.</p> + +<p>—Vous m'avez sauvé la vie..., dit-il comme pour excuser auprès de +lui-même ce que pouvait avoir de blessant cet interrogatoire.</p> + +<p>Ses yeux ne se relevèrent point, mais sa physionomie était un livre +ouvert où s'écrivait lisiblement sa pensée.</p> + +<p>Comme Montalt ne répétait point sa question, il répondit enfin à voix +basse:</p> + +<p>—On ne se tue pas pour cela!...</p> + +<p>—C'est vrai, dit Montalt. Mais pourquoi?...</p> + +<p>La tête du jeune matelot s'inclina sur sa poitrine.</p> + +<p>Montalt attendit un instant; puis il poursuivit encore:</p> + +<p>—Vous êtes Breton?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—On dit que les Bretons aiment leur pays, et voilà bien peu de temps +que la France est en paix avec l'Angleterre... Comment se fait-il que +vous soyez sur un navire anglais?</p> + +<p>Cette fois, le matelot répondit sans hésiter:</p> + +<p>—Quand je quittai mon père, ce fut pour <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> servir le roi... On me +fit novice à bord d'une frégate... Un des officiers m'insulta un jour +dans le port de Brest... je le tuai.</p> + +<p>—En duel?</p> + +<p>—Je suis gentilhomme.</p> + +<p>Le sourire amical du nabab eut une légère nuance d'amertume.</p> + +<p>—Ah!... fit-il, vous êtes gentilhomme!... Moi je ne le suis pas!... +Et serait-ce le remords d'avoir commis un meurtre qui vous poussait au +suicide?</p> + +<p>Le Breton secoua la tête.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas vous confier à moi? reprit Montalt; c'est votre +droit... le mien est de vous parler comme un père... Je n'aime ni votre +race ni votre caste, jeune homme... mais votre figure est comme le +miroir d'un brave cœur... vous me plaisez... A votre âge un malheur, +si grand qu'il soit, ne peut être sans remède... Il faut que vous me +promettiez de vivre.</p> + +<p>Le Breton releva sur Montalt son regard où il y avait encore un peu de +défiance farouche et beaucoup de gratitude.</p> + +<p>—Depuis que j'ai quitté mon pauvre vieux père, murmura-t-il, je n'ai +trouvé partout qu'indifférence et dureté... Merci, milord... je me +souviendrai de vous et je prierai pour vous... <span class="pagenum" id="Page_225">225</span> Quant à la promesse +que vous me demandez, je me la suis déjà faite à moi-même... Se tuer +est, dit-on, l'acte d'un lâche et d'un impie... je suis chrétien et +j'ai du cœur!</p> + +<p>Montalt avança involontairement sa main que le jeune matelot toucha +avec respect.</p> + +<p>Il y eut un silence. L'émotion qui était sur le visage du nabab +s'effaçait peu à peu pour faire place à cette nonchalante froideur de +l'homme qui ne croit plus et qui n'espère plus.</p> + +<p>—J'avais vingt ans aussi..., murmura-t-il enfin sans savoir que ses +paroles étaient entendues; je souffrais tant! je pensai à mourir... +Mais, moi aussi, j'étais chrétien et brave!...</p> + +<p>—Oh! s'écria le matelot avec effusion, je répondrais devant Dieu que +vous êtes encore l'un et l'autre!...</p> + +<p>Le regard que lui jeta Montalt glaça son effusion, et le fit presque +repentir de ses paroles.</p> + +<p id="cor_5">—Le <ins title="original: sais-je">suis-je</ins>?... prononça le nabab d'un ton sec et froid qui semblait +couvrir un découragement profond.</p> + +<p>Puis changeant d'accent avec brusquerie, il demanda tout à coup:</p> + +<p>—Comment vous nommez-vous?</p> + +<p>—Vincent.</p> + +<p>—Vincent qui?...</p> + +<p>Tout à l'heure, le jeune matelot aurait répondu <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> peut-être, mais le +regard de Montalt lui avait rendu son ombrageuse défiance.</p> + +<p>—Je suis le premier de ma famille, dit-il, qui ait servi l'étranger... +j'aurais honte de prononcer ici le nom de mon père.</p> + +<p>Le nabab étouffa un bâillement, et ses yeux prirent cette expression de +lassitude ennuyée qui semblait leur être devenue naturelle.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, chacun est libre de placer comme il l'entend sa +confiance... Excusez-moi si je vous adresse une dernière question... +Puis-je faire quelque chose pour vous?</p> + +<p>Ceci était dit d'un ton très-froid, qui eût amené un refus sur la lèvre +de tout homme d'une fierté même ordinaire. Pourtant le jeune matelot, +dont la figure annonçait tant de hauteur, hésita un instant. Quand il +prit enfin la parole, ce ne fut pas pour refuser.</p> + +<p>—Milord..., balbutia-t-il le rouge au front et les yeux fixés au +plancher de la cabine, le capitaine m'a compté six livres sterling +pour mes services durant la traversée de Londres à Bordeaux et +retour... j'ai entendu dire que le bâtiment allait relâcher dans le +port de Brest... Si je pouvais rendre les six livres au capitaine, je +retournerais dans mon pays, que je n'aurais pas dû quitter peut-être, +et où j'ai laissé tout ce que j'aime au monde...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span> +Le nabab retrouva son sourire et tendit une bourse à Vincent avec +toutes les marques d'une franche satisfaction.</p> + +<p>—A la bonne heure! murmura-t-il.</p> + +<p>Vincent, dont la rougeur devenait de plus en plus épaisse, prit la +bourse qui contenait une trentaine de souverains, et fit glisser dans +sa main six pièces d'or.</p> + +<p>—Si vous voulez me dire où vous allez, murmura-t-il, j'acquitterai +cette dette le plus tôt possible.</p> + +<p>Montalt fronça le sourcil.</p> + +<p>Et comme Vincent lui tendait toujours le restant de la bourse, il +s'écria en frappant du pied:</p> + +<p>—Ne pouvez-vous prendre le tout?...</p> + +<p>—Si vous le permettez, dit Vincent, je prendrai encore une livre pour +le voyage.</p> + +<p>—Le tout!... le tout!... le tout!... répéta par trois fois le nabab +avec colère.</p> + +<p>—Non..., dit Vincent qui posa la bourse sur une table; je ne pourrais +pas vous le rendre.</p> + +<p>Montalt saisit la bourse avec violence et la lança dans la mer à +travers le carreau d'un sabord.</p> + +<p>—Ah!... fit-il amèrement, vous êtes un Breton et vous êtes un +gentilhomme, M. Vincent!... c'est bien cela, pardieu!... et je vous +reconnais, quoique j'aie eu la chance de ne pas rencontrer <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> un seul +de vos pareils durant de longues années!...</p> + +<p>—Milord..., voulut dire le jeune matelot, étonné de ce courroux dont +il ne devinait point la cause.</p> + +<p>Montalt s'était levé et parcourait la cabine à grands pas.</p> + +<p>—C'est bien cela!... répétait-il, pas de cœur!... pas de +cœur!... Quand un ami les interroge, le silence... est leur suprême +vertu; c'est cet orgueil hébété qui ne veut rien devoir, même à un +sauveur!...</p> + +<p>Il se jeta sur un divan à l'autre bout de la cabine. Vincent resta, +lui, immobile et stupéfait à la même place.</p> + +<p>Les fantasques colères de cet homme bizarre s'allumaient et +s'éteignaient avec une rapidité pareille. Avant que Vincent fût +revenu de sa surprise, le visage du nabab avait repris sa nonchalante +indifférence.</p> + +<p>Il s'étendit mollement sur son divan, et reprit au bout de quelques +secondes:</p> + +<p>—M. Vincent, nous n'avons plus rien à nous dire... je vous souhaite +beaucoup de bonheur.</p> + +<p>Bien qu'il fût difficile de trouver une forme de congé moins ambiguë, +le jeune matelot ne bougea pas. Il s'était fait en lui, durant cette +dernière minute, un travail rapide, et son <span class="pagenum" id="Page_229">229</span> cœur honnête lui +avait expliqué le courroux de Montalt.</p> + +<p>—Milord, répliqua-t-il en surmontant son embarras, il se peut que vous +n'ayez plus rien à me dire, mais moi je ne suis pas dans le même cas... +j'ai compris que mon silence était de l'ingratitude...</p> + +<p>—Je vous déclare, M. Vincent, interrompit Montalt, que je n'ai aucune +espèce d'envie d'entendre votre histoire.</p> + +<p>Il fallait du courage pour passer outre.</p> + +<p>Vincent franchit à pas lents la distance qui le séparait du nabab, et +prit sa main avec une respectueuse hardiesse.</p> + +<p>—Vous m'avez fait un reproche cruel, dit-il doucement; c'est pour moi +que je vous prie de m'entendre... Je crois que vous avez rencontré +des hommes mauvais en votre vie, milord... Au moins, si vous vous +souvenez de moi, vous direz qu'il est en Bretagne un cœur confiant +et reconnaissant...</p> + +<p>—Orgueil!... pensa tout haut Montalt dont la voix était pourtant +radoucie; dites ce que vous voudrez, je vous écoute.</p> + +<p>Le jeune matelot se recueillit un instant; et à mesure qu'il faisait +retour vers le passé, un nuage de douleur profonde venait voiler son +regard.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_230">230</span> +—Nous sommes une famille autrefois puissante en Bretagne, dit-il; +son nom est désormais tout ce que je vous cacherai, milord... La +branche aînée de cette famille est restée riche, quoique bien déchue... +La branche cadette, dont je suis, est indigente jusqu'à manger le pain +des autres...</p> + +<p>Montalt renversa sa tête sur les coussins et ferma les yeux, suivant sa +coutume. Vincent avait pris la résolution d'expier sa faute prétendue +et d'aller jusqu'au bout.</p> + +<p>—Mes sœurs, mon père et moi, poursuivit-il, nous habitions le +manoir de mon cousin germain, que j'appelais mon oncle à cause de la +différence d'âge... Il était bon pour nous, et mon père nous disait +sans cesse de l'aimer.</p> + +<p>«Mon oncle a une fille qu'on nomme Blanche... Avant de savoir ce que +c'est que l'amour, je l'aimais...»</p> + +<p>—Une idylle bretonne! grommela le nabab avec humeur.</p> + +<p>—Je l'aimais..., continua Vincent qui parut ne point prendre garde à +l'interruption; je ne sais pas si vous avez aimé ainsi en votre vie, +milord... Moi je n'avais qu'une pensée la nuit et le jour... Sais-je +ce que j'aurais fait pour elle?... Quand elle était triste, la pauvre +enfant, mon cœur saignait... Quand elle souriait, je sentais <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> +dans mon âme la joie que les bienheureux doivent avoir au ciel!...</p> + +<p>«Je n'espérais guère, car Blanche était l'unique héritière des biens de +la famille, tandis que moi je n'avais rien... Je ne me demandais jamais +ce que serait l'avenir. Je la voyais: j'étais heureux...</p> + +<p>«Eussé-je possédé tous les trésors du monde, je n'aurais peut-être pas +espéré davantage. Il y avait tant de respect dans mon amour! C'était +d'en bas toujours que je la contemplais, comme on adore les anges de +Dieu...»</p> + +<p>Vincent avait la tête penchée sur sa poitrine. Sa voix tremblait et ses +yeux étaient humides...</p> + +<p>Ce n'était plus de l'ennui qui était sur le visage de Montalt. Une +amère pensée plissait son front, et le récit de Vincent lui causait +évidemment une sensation pénible.</p> + +<p>Le jeune matelot passa le revers de sa main sur son front où perlaient +quelques gouttes de sueur.</p> + +<p>—Je ne peux pas vous dire, moi, milord, reprit-il avec une sorte de +brusquerie, tout ce qu'il y avait de respect timide au fond de mon +cœur!... La regarder seulement me semblait de l'audace... et quand +je me voyais dans mes rêves effleurer sa douce main d'un baiser, +j'avais <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> du froid dans les veines comme à la pensée d'un crime.</p> + +<p>«Oh! il a fallu que Dieu me prît ma raison!... J'étais fou!... plus fou +mille fois que les malheureux qu'on enchaîne à leur grabat derrière des +grilles de fer!...»</p> + +<p>Le nabab écoutait maintenant avec une attention croissante.</p> + +<p>Vincent, au contraire, hésitait à poursuivre. Après s'être arrêté un +instant, il reprit néanmoins avec lenteur et en faisant sur lui-même un +visible effort.</p> + +<p>«Un jour, on donnait fête au manoir... il y a de cela bientôt six +mois... C'était une de ces belles journées qui devancent la saison, et +qui prêtent de brûlants rayons au soleil du printemps.</p> + +<p>«L'atmosphère était tiède; pas un souffle d'air n'agitait la verdure +naissante.</p> + +<p>«J'étais malade depuis plusieurs semaines, et chaque nuit je +tremblais de cette fièvre tenace qui semble s'exhaler de nos marais +d'Ille-et-Vilaine...»</p> + +<p>—Ah!... fit Montalt; vous êtes d'Ille-et-Vilaine?</p> + +<p>—Oui. Ce jour-là, je me souviens que je souffrais davantage... A +table, j'avais peine à me tenir droit sur mon siége.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span> +«—Allons, Vincent, me dit mon oncle, on n'apporte pas ainsi un +visage d'hôpital parmi de joyeux convives!... Buvez comme un homme, ou +allez vous mettre au lit!...</p> + +<p>«Je fus sur le point de me retirer, mais Blanche était en face de moi, +à côté de sa mère; elle souffrait, elle aussi, d'un mal pareil au mien; +son angélique visage avait comme un voile de pâleur... Mon Dieu! si +vous saviez comme elle était belle!...</p> + +<p>«Je restai: pouvais-je me priver volontairement de sa vue? Et, pour +avoir le droit de rester, je tendis mon verre, et je bus plus souvent +que de coutume.</p> + +<p>«Quand on se leva de table, il y avait une brume mouvante au-devant de +mes yeux, et je voyais les objets tourner confusément autour de moi.</p> + +<p>«Le jour baissait. Je sortis de la maison, et j'errai durant une heure +dans les allées du jardin.</p> + +<p>«Je fuyais la foule. Ma tête brûlait, mon cerveau s'emplissait de rêves +insensés, de rêves comme je n'en avais jamais eu avant ce jour, comme +je n'en ai jamais eu depuis...</p> + +<p>«Les hôtes de mon oncle causaient et jouaient le long des charmilles. +Quand j'entendais le bruit de leurs voix, je m'éloignais, parce que +leur gaieté me blessait le cœur.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_234">234</span> +«Il y avait, à l'extrémité la plus reculée du jardin de mon oncle, +un berceau épais où Blanche aimait à se retirer durant la chaleur du +jour.</p> + +<p>«Bien souvent, je passais de longues heures à contempler sa belle +rêverie à travers les branches de la charmille.</p> + +<p>«D'instinct et sans le savoir, je m'étais dirigé vers ce berceau.</p> + +<p>«La nuit était sombre et lourde. Quand j'arrivai au seuil de la chambre +de verdure, je vis une forme blanche étendue sur le banc de gazon qui +en occupait le centre...»</p> + +<p>Le jeune matelot s'arrêta encore. Les paroles tombaient une à une et +comme brisées de sa lèvre pâle.</p> + +<p>Une chose étrange, c'est que le nabab semblait lutter avec lui +d'émotion profonde. Sous le masque de bronze qui couvrait son visage, +Montalt était d'une pâleur livide.</p> + +<p>Pendant le silence qui se fit, on eût pu entendre sa respiration +pénible et oppressée.</p> + +<p>Quand Vincent reprit la parole, sa voix sourde et voilée arrivait à +peine jusqu'aux oreilles de Montalt.</p> + +<p>—Il n'y avait en moi ni raisonnement ni pensée, dit-il; j'entrai dans +le berceau; je m'agenouillai auprès de Blanche endormie et je l'adorai +silencieusement, comme on adore Dieu.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_235">235</span> +«J'entendais, tout près de mon oreille, son souffle égal et doux; +je comptais les battements de son cœur...</p> + +<p>«Les instants s'écoulèrent. La nuit avançait. Les voix rieuses des +convives n'arrivaient plus jusqu'à nous.</p> + +<p>«Nous étions seuls, mon sang brûlait mes veines...</p> + +<p>«Blanche dormait toujours, et mes yeux habitués à l'obscurité la +voyaient sourire à son rêve.</p> + +<p>«Je ne sais si mon oreille me trompa. Jamais je ne lui avais dit mon +amour; et pourtant, il me sembla l'entendre prononcer mon nom dans son +sommeil...»</p> + +<p>Vincent tremblait et ses jambes manquaient sous le poids de son +corps. Le nabab demeurait immobile, mais de grosses gouttes de sueur +sillonnaient son front et ses tempes.</p> + +<p>Vincent n'y prenait point garde.</p> + +<p>«—Le démon!... le démon!... murmura-t-il avec égarement; le démon prit +mon âme!... Dieu m'abandonna... je me levai... mes lèvres touchèrent +les lèvres de Blanche...</p> + +<p>«Blanche dormait toujours...</p> + +<p>«Oh! pourquoi la foudre ne m'a-t-elle pas frappé en ce moment?</p> + +<p>«La pauvre enfant s'éveilla entre mes bras <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> qui la pressaient +avec délire. Elle poussa un grand cri. Le remords avait déjà remplacé +l'ivresse... moi, je m'enfuis comme un criminel...</p> + +<p>«Toute la nuit j'errai dans la campagne. L'enfer était au fond de mon +cœur...»</p> + +<p>Montalt ne bougeait pas, mais son visage peignait une indicible torture.</p> + +<p>Il n'écoutait plus le jeune matelot, qui achevait sa confession d'une +voix navrée.</p> + +<p>«—Je la revis le lendemain, disait-il; les anges ne devinent point +le mal... elle ne m'avait pas reconnu... elle ne savait pas... elle +souriait!...»</p> + +<p>Vincent se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot déchira sa +poitrine.</p> + +<p>Il y eut un long silence.</p> + +<p>Tout à coup le jeune matelot sentit une main de fer qui étreignait son +bras; il laissa retomber ses deux mains, croisées au-devant des yeux, +et vit la haute taille du nabab debout et immobile auprès de lui.</p> + +<p>Montalt était si pâle qu'on eût dit un fantôme. Un sourire plein +d'amertume et de douleur relevait les coins de sa lèvre. On lisait dans +son regard une sorte de folie froide et poignante.</p> + +<p>—Où donc avez-vous appris cette histoire?... demanda-t-il d'une voix +basse et saccadée.</p> + +<p>Vincent ouvrit de grands yeux étonnés.</p> + +<p>—Répondez-moi!... répondez-moi!... dit le <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> nabab en secouant son +bras avec une violence terrible; saviez-vous à quoi vous vous exposiez +en venant jusque chez moi me dire que je suis un lâche et un infâme?...</p> + +<p>—Vous!... balbutia Vincent stupéfait.</p> + +<p>—Moi!... moi!... répéta Montalt avec force.</p> + +<p>Puis sa voix faiblit, épuisée, tandis qu'il ajoutait:</p> + +<p>—Tout cela est vrai!... tout cela est bien vrai!... elle était plus +belle que les anges!... et le démon me frappa de folie... Mais n'ai-je +donc pas encore assez souffert pour expier mon crime?...</p> + +<p>Vincent croyait rêver; plus il s'efforçait de comprendre, plus la nuit +se faisait épaisse dans son esprit.</p> + +<p>Montalt lui lâcha le bras tout à coup, et se laissa tomber anéanti sur +son divan.</p> + +<p>Il resta là sans mouvement pendant plus d'une minute; puis il +tressaillit comme on fait à un brusque réveil.</p> + +<p>—Laissez-moi!... dit-il à Vincent.</p> + +<p>Le jeune marin s'éloigna aussitôt.</p> + +<p>Quand il fut parti, Montalt mit ses deux mains sur son cœur qui +défaillait; un gémissement sourd sortit de sa poitrine.</p> + +<p>Puis il fit un effort pour se lever, et gagna en chancelant un meuble +de forme étrangère, qu'il <span class="pagenum" id="Page_238">238</span> ouvrit à l'aide d'une petite clef +suspendue à son cou par une chaîne d'or.</p> + +<p>Il prit une boîte un peu plus large que la main, dont le couvercle +disparaissait sous une garniture de diamants d'une eau éblouissante.</p> + +<p>Ses doigts tremblaient, tandis qu'il hésitait à soulever le couvercle +de la boîte.</p> + +<p>Quiconque eût assisté à cette scène solitaire, se fût demandé quel +trésor était assez précieux pour mériter une semblable enveloppe.</p> + +<p>Car il y avait plusieurs millions sur le couvercle de cette boîte.</p> + +<p>Montalt l'ouvrit enfin: elle ne contenait qu'une boucle de cheveux +blonds, fins et doux comme des cheveux d'enfant ou de jeune fille.</p> + +<p>Les traits de Montalt peignaient un recueillement grave et profond. Il +contempla durant plus d'une minute la boucle de cheveux. Une sorte de +religieuse extase l'absorbait...</p> + +<p>Ses paupières battirent. Un nom murmuré doucement s'échappa de ses +lèvres, un nom de femme...</p> + +<p>Il tomba sur ses genoux, et deux larmes roulèrent le long de sa joue.</p> + +<h3 id="Page_239">II<br /> +<b>LA FÊTE</b>.</h3> + +<p>Trois ans s'étaient écoulés depuis ce soir d'orage où le jeune M. +Robert de Blois et son écuyer Blaise avaient franchi pour la première +fois le seuil du manoir de Penhoël.</p> + +<p>La nuit tombait. Le marais cachait déjà sa vaste pelouse coupée çà et +là par quelques ruisseaux paisibles. A la place même où nous avons vu +le bac de Benoît Haligan traîné par l'inondation furieuse, les maigres +troupeaux de Glénac paissaient tranquillement l'herbe parfumée.</p> + +<p>La rivière de l'Oust coulait silencieuse entre les <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> deux collines +au passage de Port-Corbeau. Le ciel était noir. La nuit venait, pesante +et chaude, après une étouffante journée.</p> + +<p>A mesure que l'ombre devenait plus épaisse, on voyait s'allumer des +lueurs le long de ce cordon de petites montagnes qui font une ceinture +aux marais de Glénac.</p> + +<p>Ces lueurs pouvaient se compter par le nombre des bourgs riverains du +marais. Chaque paroisse avait la sienne. Un étranger, arrivant de Redon +par la route de la Gacilly, aurait pu penser que cinq ou six incendies +s'étaient allumés à la même heure dans tous les villages du canton.</p> + +<p>Mais, pour les gens du pays, ces lointaines lumières n'avaient rien de +sinistre. Elles signifiaient, au contraire, ébattement et bombance; +pour les bons gars, course à l'oie, <i>papegault</i><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, lutte corps à corps +et guerre des fouets; pour les filles, concert solennel et danses sur +la place de la mairie; pour tout le monde, le tonneau de cidre, orné +de fraîches ramées de châtaigniers, mis en perce devant la porte de +l'église.</p> + +<p>C'était le 25 août 1820. On fêtait la Saint-Louis, en l'honneur du roi +Louis XVIII.</p> + +<p id="cor_6"><span class="pagenum" id="Page_241">241</span> +De tous les feux de joie, le plus beau et le mieux flambant était +sans contredit celui de la paroisse de Glénac, allumé dans l'<ins title="original: air">aire</ins> de la +métairie de Penhoël, au-dessous du manoir.</p> + +<p>Il y avait au moins cinquante fagots et une douzaine de pétards. René +de Penhoël, maire de Glénac, en personne, y avait mis le feu à l'aide +d'une belle torche bleue fleurdelisée d'argent. La flamme montait +gaiement vers le ciel, éclairant à la fois le manoir neuf, les vieilles +murailles gothiques et la Tour-du-Cadet.</p> + +<p>A l'entour, les paysans riaient, buvaient et dansaient.</p> + +<p>Un peu plus loin, dans les jardins illuminés du manoir, la population +noble et bourgeoise de la contrée, la <i>société</i> avait aussi sa fête. +Penhoël, tout en faisant dresser une table pour les paysans dans l'aire +de sa ferme, avait ouvert ses salons aux gentilshommes du voisinage. Il +y avait eu festin, et le bal allait commencer.</p> + +<p>On ne voyait dans les allées du jardin que robes de soie antiques et +beaux habits campagnards. Le vin de Penhoël était bon; le cidre de la +métairie était excellent; les nobles hôtes du jardin rivalisaient de +belle humeur avec les convives de l'aire, de même que les lampions +prodigués luttaient de clartés vives avec le feu de joie.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_242">242</span> +C'était un bon jour pour tout le monde, et l'on n'en était pas à +savoir que le maître de Penhoël faisait bien les choses, quand il s'y +mettait.</p> + +<p>Toutes ces lumières, répandues à profusion au sommet de la côte +où s'élevait le manoir, faisaient contraste avec les ténèbres +environnantes, et jetaient dans une nuit plus profonde les versants +boisés de la colline.</p> + +<p>La pente roide qui descendait au Port-Corbeau était surtout plongée +dans une obscurité complète.</p> + +<p>Le taillis de châtaigniers semblait un grand tapis noir, aux bords +duquel le cours tranquille de l'Oust mettait une étroite frange +d'argent.</p> + +<p>La rampe abrupte faisait ombre au bas de la montagne; nul reflet n'y +arrivait, et c'est à peine si quelques échos lointains des mille bruits +de la fête y descendaient comme un murmure perdu.</p> + +<p>Au milieu de ces ténèbres et de ce silence, on voyait pourtant, à +travers les branches des châtaigniers, une petite lueur rougeâtre, et +l'on entendait de temps en temps comme un cri sourd.</p> + +<p>La lueur et le cri sortaient tous deux de la loge de Benoît Haligan, le +sorcier, dont la porte était grande ouverte.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_243">243</span> +C'eût été pitié que de voir, si près de cette joie bruyante, la +scène solitaire et désolée qui avait lieu dans la loge du pauvre +passeur.</p> + +<p>L'intérieur de la cabane était tel que nous l'avons vu dans la première +partie de cette histoire: un grabat entre quatre murailles nues et +humides, auxquelles pendaient çà et là quelques instruments de pêche.</p> + +<p>Mais le grabat semblait plus misérable encore qu'autrefois; les +murailles s'étaient lézardées, et les filets de pêche tombaient en +lambeaux.</p> + +<p>Benoît Haligan paraissait avoir subi l'effet du temps plus cruellement +encore que sa loge ruinée. Il était étendu sur son grabat, hâve comme +un spectre, la bouche béante et les yeux fixes. Son souffle râlait dans +sa gorge, et des gouttes de froide sueur brillaient sur sa joue livide +à travers les poils longs et clair-semés de sa barbe.</p> + +<p>Il ne bougeait pas. Seulement, lorsqu'un pétard détonait au haut de la +montagne, ses lèvres se prenaient à remuer lentement.</p> + +<p>Il murmurait une prière pour les <i>bleus</i> qu'il avait tués sur la lande, +durant les guerres de la chouannerie...</p> + +<p>Il y avait bien des mois que le vieux passeur gisait ainsi sur son +lit de souffrance. Depuis deux années et plus, il n'avait pas mis le +pied <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> sur son bac, dont la clef était maintenant au manoir. Son +agonie, trop longue, avait usé à la fois la compassion et la terreur +superstitieuse des bonnes gens du pays. On ne le craignait plus guère, +bien qu'il passât toujours pour sorcier, et ses voisins avaient oublié +la route de sa cabane.</p> + +<p>Il se mourait tout seul, lentement et tristement. Sans les deux jeunes +filles de l'oncle Jean, Diane et Cyprienne de Penhoël, qui venaient +chaque jour s'asseoir à son chevet, des semaines entières se seraient +écoulées sans qu'un être humain passât le seuil de sa cabane.</p> + +<p>Parfois, à les voir paraître belles et douces comme un rayon de +consolation divine, le passeur retrouvait un sourire. Mais d'autres +fois ses paupières se baissaient et un voile de douleur plus morne +tombait sur son visage.</p> + +<p>Ses traits immobiles prenaient alors comme une expression de pitié.</p> + +<p>Il priait à voix basse, et au milieu de sa prière d'étranges paroles +s'échappaient de ses lèvres. On eût dit qu'il voyait les jeunes filles +déjà mortes dans le même cercueil, car, au lieu de demander à Dieu +leur bonheur en ce monde, il priait pour le repos de leurs âmes durant +l'éternité.</p> + +<p>Et il joignait ses mains amaigries en pronostiquant <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> malheur à tout +ce qui portait le nom de Penhoël.</p> + +<p>Mais le vieux Benoît Haligan était fou depuis bien longtemps; chacun +savait cela.</p> + +<p>Personne n'était sans l'avoir entendu dire plus d'une fois que sa +maladie venait du jeune M. Robert de Blois et de son domestique Blaise.</p> + +<p>Depuis ce soir d'orage où il avait monté dans le bac, pour ne point +abandonner le maître de Penhoël, il ne s'était pas relevé.</p> + +<p>Dieu merci, le maître de Penhoël, qui aurait dû partager le même mal, +se portait à merveille, et jamais on n'avait vu paire d'amis s'entendre +mieux que lui et le jeune M. Robert de Blois.</p> + +<p>On laissait dire l'ancien sorcier, qui se mourait tout bonnement de +vieillesse...</p> + +<p>Assurément, parmi les joyeux danseurs qui se trémoussaient sur la terre +battue de l'aire, personne ne songeait à lui en ce moment. Le feu de +joie brûlait, le cidre coulait: Vivent le roi et les jolies filles!</p> + +<p>Et vive aussi l'absent! car cette fête de Louis n'était pas pour le +roi tout seul. L'aîné de Penhoël se nommait Louis comme le roi, et il +y avait là de vieux paysans qui vidaient leur écuelle à son souvenir, +bien plus souvent qu'en l'honneur de Sa Majesté.</p> + +<p>Devant la porte de la ferme, un groupe de <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> graves métayers, présidé +par le père Géraud, aubergiste de Redon, parlait de M. Louis sans +se lasser, avec ce mélancolique bonheur des gens qui aiment et qui +regrettent.</p> + +<p>Là, pas une voix qui ne fût émue en prononçant le nom de l'aîné de +Penhoël.</p> + +<p>Chacun recueillait ses souvenirs: on rappelait une anecdote cent fois +racontée, un trait de courage, une preuve de bon cœur, une joyeuse +étourderie...</p> + +<p>C'était la Saint-Louis. Ce jour appartenait à Penhoël, bien avant que +le roi de France eût repris son trône. Depuis dix-huit ans que le +jeune monsieur était parti, ce jour était consacré tout entier à son +souvenir. Les vieux marins qui avaient servi sous le commandant, les +anciens compagnons de M. Louis se réunissaient tous les ans pour parler +du bon temps passé.</p> + +<p>Quel fier chasseur! On connaissait le son de sa trompe tout le long +du marais, jusqu'au confluent de l'Oust et de la Villaine. Il courait +mieux que les gars de Saint-Vincent! A la lutte, il faisait plier +les reins des glorieux de Saint-Pern et de Questemberg! C'était lui +qui lançait la barre le plus haut et le plus loin, lui toujours! Au +<i>papegault</i>, c'était la balle de son beau fusil qui allait se ficher +sur le clou!</p> + +<p>Et quand il avait gagné le prix de la lutte, le <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> prix de la course, +le prix du tir et encore le prix de la barre, ah! personne n'avait +oublié cela:</p> + +<p>—Tiens, papa Géraud, le mouchoir de cou est pour ta femme! Mathurin, +tu es le plus pauvre, à toi le mouton!</p> + +<p>Et la bourse brodée de laine rouge à l'un; et à l'autre, l'épinglette +d'acier avec ses belles touffes de soie!...</p> + +<p>Oh! le cher jeune monsieur!...</p> + +<p>A mesure qu'on parlait, le groupe devenait plus nombreux. Quelques +ménagères s'approchaient; elles avaient peut-être, elles aussi, leurs +souvenirs. Les jeunes gens venaient écouter les récits des vieillards. +Et quand le père Géraud, l'œil humide et la voix tremblante, levait +son verre à la mémoire de Louis de Penhoël, les jeunes gens demandaient:</p> + +<p>—M. Louis avait-il donc le poignet plus vigoureux que Vincent? le pied +plus alerte, la main plus sûre, le cœur plus généreux?...</p> + +<p>Hélas! Vincent aussi avait quitté la maison de son père. On disait +qu'il était parti pour se faire matelot sur un bâtiment du roi. +Matelot, comme le fils d'un pauvre homme, Vincent, le propre neveu du +commandant de Penhoël!</p> + +<p>On avait beau fermer les yeux et vouloir douter, il y avait comme un +malheur autour de cette famille aimée. René de Penhoël restait bien +au <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> manoir, riche encore et respecté, mais ceux qui avaient connu +l'absent disaient tout bas que la vraie gloire de Penhoël était morte...</p> + +<p>Au moment où l'on avait allumé le feu de joie, les nobles hôtes +du manoir avaient daigné se mêler, suivant la coutume, aux danses +villageoises; puis la fête s'était séparée en deux camps: paysans +et paysannes avaient continué de sauter dans l'aire, tandis que les +cavaliers de bonne maison continuaient le bal avec leurs dames dans un +salon de verdure, ménagé au milieu du jardin.</p> + +<p>Notre ami Blaise, le teint fleuri et la mine imposante, présidait +à la fête villageoise. Tout le monde l'appelait M. Blaise bien +respectueusement; il portait un costume d'apparat qui ressemblait plus +à l'habit d'un homme comme il faut qu'à la livrée d'un domestique. +Tandis qu'il dominait les paysans de l'aire de toute la hauteur de son +importance, son maître, M. Robert de Blois, était, dans le jardin, le +roi du bal.</p> + +<p>Personne, en vérité, ne pouvait lutter avec lui d'élégance et de +belles manières. C'était lui qui donnait les ordres et qui faisait les +honneurs. René de Penhoël ne paraissait point, et personne ne songeait +à s'en inquiéter.</p> + +<p>M. de Blois était là; pouvait-on souhaiter un autre amphitryon? Il se +multipliait; il se montrait <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> gracieux pour tous et pour toutes. Il +était si bien l'ami de la maison qu'aisément on eût pu l'en croire le +maître.</p> + +<p>L'assemblée était fort bizarrement composée. Il y avait de charmantes +jeunes filles et des demoiselles d'un ridicule très-avancé. Parmi les +premières, il fallait distinguer Blanche de Penhoël, la plus jolie de +toutes.</p> + +<p>Elle avait maintenant quinze ans. Sa jeunesse tenait complétement ce +qu'avait promis son enfance. Impossible de trouver une beauté plus +douce et plus harmonieuse. Son regard timide avait conservé cette +expression tendre et presque céleste qui lui avait valu de la part des +bonnes gens du pays le surnom de l'Ange de Penhoël.</p> + +<p>Elle portait une robe de mousseline blanche, bordée par une guirlande +de petites fleurs bleues. Cette toilette allait à son visage et à la +grâce languissante de sa taille.</p> + +<p>Quand parfois elle quittait le salon de verdure pour aller chercher +sa mère au jardin, et qu'on la voyait se perdre dans le demi-jour des +longues allées, elle ressemblait à ces pâles et belles visions que se +faisait la poésie des bardes de Bretagne.</p> + +<p>Il y avait des moments où le visage de Blanche exprimait le plaisir +naïf de l'enfant qui se sent naître jeune fille: la joie inconnue du +premier <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> bal. Ses traits rayonnaient alors; un éclair s'allumait +dans l'azur de ses grands yeux. Puis sa paupière retombait, triste; le +sourire ébauché mourait sur sa lèvre. Dans ce cœur de quinze ans, y +avait-il déjà une douleur cachée?...</p> + +<p>Robert de Blois s'empressait beaucoup autour d'elle, et y mettait même +une sorte d'ostentation. Il ne cédait guère l'honneur de prendre sa +main pour la contredanse qu'à un seul rival, auprès de qui ses manières +avaient un singulier mélange de cordialité feinte et d'inquiétude +dissimulée.</p> + +<p>Ce rival n'était autre que le jeune comte Alain de Pontalès, héritier +unique de l'ancienne fortune des Penhoël.</p> + +<p>Car, nous devons le dire tout de suite, cette grande haine de famille, +qui existait autrefois entre Penhoël et Pontalès, avait pris fin, +grâce à l'intervention de Robert. Le manoir et le château voisinaient +maintenant. René s'était résigné à voir des étrangers occuper le +domaine de ses pères.</p> + +<p>En définitive, le vieux Pontalès était un brave homme, capable de +rendre service à l'occasion. Personne n'ignorait que Penhoël avait +puisé plus d'une fois, depuis trois ans, dans sa bourse toujours bien +garnie. Aussi passaient-ils tous les deux pour être les meilleurs amis +du monde.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_251">251</span> +Penhoël possédait, comme nous l'avons dit, par lui-même et du chef +de son frère absent, une quarantaine de mille livres de rente. C'était +plus qu'il n'en fallait pour soutenir honorablement le train de vie +adopté par la famille. Mais depuis trois ans les choses avaient changé. +Un élément nouveau avait été introduit au manoir. L'hospitalité grande +et simple s'était transformée en un luxe prodigue, et les quarante +mille livres de rente, doublées tout à coup par miracle, n'auraient +plus suffi aux dépenses de Penhoël.</p> + +<p>Or, chaque fois que les dépenses d'un homme riche excèdent de beaucoup +son revenu, quelque diabolique expédient lui vient en tête: il +faut être sûr que cet homme, sous prétexte d'arrêter le désastre, +précipitera sa ruine. Penhoël était devenu joueur.</p> + +<p>La cause de ces désordres nouveaux était une femme, jeune encore et +remarquablement belle, qui se promenait en ce moment au bras du jeune +Pontalès, dans le salon de verdure, et dont la riche toilette excitait +la jalousie de toute la partie féminine de l'assemblée.</p> + +<p>Dans cette femme fière et portant au mieux sa riche parure, nous +eussions difficilement reconnu la pauvre fille que nous avons vue +arriver autrefois à l'auberge du <i>Mouton couronné</i> avec <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> une +robe poudreuse et des souliers en lambeaux. C'était Lola pourtant, +la dormeuse à qui maître Blaise refusait jadis un petit morceau de +fromage, et qui avait maintenant assez de perles dans ses cheveux noirs +pour payer l'auberge du bon père Géraud.</p> + +<p>Le maître de Penhoël l'aimait d'une passion aveugle, et se ruinait pour +elle.</p> + +<p>Il l'aimait en esclave... un regard de Lola l'eût fait courir au bout +du monde. Et pourtant son amour était plein de remords. La vue de sa +femme qui souffrait sans se plaindre le poursuivait comme un accablant +reproche. Sa fille, surtout, qui avait été si longtemps son adoration +et son orgueil, eût été bien forte contre cet amour, s'il n'y avait eu +au fond du cœur du maître de Penhoël un de ces doutes tenaces qui +empoisonnent la vie...</p> + +<p>Il s'était jeté dans la passion qui l'absorbait maintenant avec fureur, +et comme on s'enivre pour fuir la voix de sa conscience...</p> + +<p>La province a des anathèmes bien amers pour les mœurs parisiennes. +Elle ressemble à ces femmes laides, à cheval sur leur vertu inattaquée, +qui étourdissent les gens au déplaisant fracas de leur austérité. Mais +quand la province se met à faire du vice, elle va plus loin que Paris, +qui garde au moins la pudeur et ne jette jamais le <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> voile. La +province n'y prend point tant de façons; elle va bonnement son chemin, +et voici ce qui arrive: si le vice est pauvre, on l'écrase; si le vice +est riche, on l'accepte.</p> + +<p>Point de milieu! La province ne sait ni fermer les yeux ni tourner la +tête. Elle voit tout, parce que son œil curieux se colle au trou des +serrures. Quand elle a vu, elle compte. Suivant le résultat du calcul, +elle va lever le pied pour écraser le coupable, ou courber la tête pour +le saluer jusqu'à terre.</p> + +<p>René de Penhoël était riche; il avait droit de scandale. Parmi les +quelques hobereaux indigents et les quelques bourgeois, composant +la <i>société</i> du pays, personne n'ignorait sa conduite; et pourtant, +personne ne songeait à l'excommunier. On allait chez lui, on se faisait +même grand honneur de ses invitations; mais pour moitié moins, on eût +lapidé un pauvre diable.</p> + +<p>Seulement, comme certains bruits commençaient à courir dans les +environs, attaquant, non plus la réputation de Penhoël, mais l'état +de sa fortune, la <i>société</i>, tout en gardant de prudents dehors de +respect, le déchirait tout bas à belles dents.</p> + +<p>C'était un acquit de conscience. La partie sage de l'assemblée, les +maris graves, les dames décidément trop lourdes pour danser encore et +<span class="pagenum" id="Page_254">254</span> les demoiselles aigries par un célibat dont le terme ne venait +point, avaient un vague remords de fréquenter ce pécheur, et pensaient +expier leur faute en exagérant ses torts.</p> + +<p>Tandis que les jeunes gens foulaient gaiement le gazon, la galerie +assise glosait, Dieu sait comme! La calomnie est une douce pénitence; +dans leur fureur d'expiation, ces dames et ces messieurs envenimaient +le mal et ne se faisaient point scrupule d'envelopper beaucoup +d'innocents dans leur tardif anathème.</p> + +<p>On était libre en ce moment. La danse avait éloigné du petit cercle +grave toutes les oreilles profanes. René de Penhoël avait quitté le bal +pour s'enfermer avec M. de Pontalès le père, et l'homme de loi. Quant à +Madame, elle se promenait à l'écart, au bras du bon oncle Jean.</p> + +<p>C'était l'instant de mordre. On mordait. Robert, Lola, Penhoël, Madame +elle-même, tout le monde y passait. Parmi les hôtes du manoir, il n'y +avait qu'un seul homme infaillible et impeccable, c'était le vieux +marquis de Pontalès, lequel possédait soixante mille livres de rente au +soleil!</p> + +<p>L'influence de cet honnête cénacle ne s'étendait point jusqu'au bal qui +se poursuivait, joyeux et rieur. L'orchestre campagnard jouait à tour +de bras, et le tapis de verdure ne chômait guère. Il y avait là surtout +deux couples dont la gaieté <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> communicative et jeune ranimait à +chaque instant le plaisir et se chargeait de redonner l'élan à la fête: +c'étaient Cyprienne et Diane de Penhoël, les jolies filles de l'oncle +Jean, avec leurs cavaliers, deux enfants comme elles, deux beaux et +braves enfants dont le sourire vous eût égayé le cœur.</p> + +<p>Cyprienne dansait avec Roger de Launoy, qui était devenu un charmant +cavalier, à la figure hardie et sentimentale en même temps; Diane +donnait sa petite main blanche à un jeune homme dont la mine résolue et +spirituellement insoucieuse eût été remarquée par tous pays.</p> + +<p>C'était un peintre parisien que Penhoël avait fait venir pour orner +dignement les appartements de Lola.</p> + +<p>Depuis deux ans qu'il était en Bretagne, le jeune peintre avait fait +une énorme quantité de fresques et de portraits. Personne, dans la +société, n'était à même de trancher la question de savoir s'il avait ou +non un talent artistique. Lui-même n'en savait trop rien peut-être. Il +peignait ce qu'on voulait et surtout tant qu'on voulait; il prenait la +vie comme on la lui donnait, riant au jour le jour et ne soupçonnant +point qu'on pût songer au lendemain.</p> + +<p>Roger et lui étaient amis jusqu'au dévouement, bien qu'ils ne se +fussent jamais fait de grandes protestations de tendresse.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_256">256</span> +Il se nommait Étienne Moreau. Quand on ne lui donnait point de +salle de billard à orner ou des perdrix défuntes à grouper avec des +lièvres assassinés au-dessus des portes; quand il désespérait de +trouver Diane au jardin et qu'il se lassait de courir la campagne avec +Roger, il se retirait seul parfois dans sa chambre. C'était bien rare. +Dans sa chambre il n'y avait qu'une toile ébauchée.</p> + +<p>La plupart du temps, il regardait cette toile, les bras croisés, sans +songer à prendre sa palette.</p> + +<p>Mais parfois, lorsqu'un beau rayon de soleil venait jouer dans les +hauts châssis de sa fenêtre, il saisissait tout à coup ses pinceaux et +ajoutait quelques touches à la toile à peine commencée.</p> + +<p>Cela ne ressemblait point aux fresques de la salle de billard, ni aux +dessus de portes qu'il peignait avec une fécondité si obéissante pour +le maître de Penhoël. C'était une peinture hardie et d'un style étrange.</p> + +<p>Le tableau représentait une jeune fille vêtue en paysanne, et jouant de +la harpe. C'était le portrait de Diane.</p> + +<p>De sa vie, Étienne n'avait rêvé, jusqu'au moment où les traits de Diane +de Penhoël avaient surgi, vivants, de la toile, sous son pinceau timide +et comme incertain. Maintenant, quand il était seul avec son tableau, +il rêvait.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_257">257</span> +Il aimait Diane, Diane l'aimait. Ils ne se parlaient jamais d'amour.</p> + +<p>Dans les longues causeries qu'ils cherchaient et qui les faisaient +heureux, ils n'avaient guère qu'un seul sujet d'entretien. C'était un +choix bizarre; ils causaient de Paris.</p> + +<p>L'artiste sans souci enseignait la grande ville à la jeune fille de +Bretagne.</p> + +<p>La jeune fille écoutait, curieuse, émue. Ce n'était jamais elle qui +changeait de conversation, et c'était toujours elle qui ramenait la +première le nom de Paris pour interroger, pour savoir...</p> + +<p>Ses yeux brillants s'animaient. Il y avait en elle un secret dont +Étienne n'avait point sa part.</p> + +<p>Paris! c'était un conte de fées! la ville où la femme est reine, où +les rêves se réalisent, où le vrai touche au merveilleux, où nulle +espérance n'est folle!...</p> + +<p>Étienne disait parfois en finissant:</p> + +<p>—On y souffre comme ailleurs, Diane... plus qu'ailleurs... et Dieu +veuille que vous gardiez toujours votre douce vie de Bretagne!</p> + +<p>Diane ne répondait point. Elle retournait auprès de sa sœur dont la +nature, moins réfléchie, avait aussi moins d'audace, mais qui pourtant +se laissait prendre aux fougueuses imaginations de Diane.</p> + +<p>Paris! Paris! c'était leur songe aimé...</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_258">258</span> +Mais si, tout à coup, on leur eût montré la route ouverte et la +chaise de poste attelée, eussent-elles osé? eussent-elles voulu? +Madame, qu'il aurait fallu quitter! et Blanche, le pauvre ange!...</p> + +<p>Roger de Launoy, leur compagnon d'enfance, songeait, lui aussi, à +Paris. Il était fier. La douceur de son caractère ne l'empêchait point +de ressentir profondément la froideur avec laquelle Penhoël le traitait +depuis l'arrivée des étrangers au manoir.</p> + +<p>Robert et Lola s'étaient emparés du maître, qui ne voyait plus que +par leurs yeux. Tous ceux qu'on aimait avant cela étaient devenus +indifférents, pour ne rien dire de plus. Sans Madame, qu'il chérissait +d'une tendresse respectueuse et dévouée, sans Cyprienne qu'il aimait +d'amour, Roger de Launoy aurait quitté le manoir déjà depuis longtemps.</p> + +<p>Que fût-il devenu? Il ne savait, mais il était intelligent et il avait +du cœur...</p> + +<p>Aujourd'hui ces préoccupations étaient mises de côté. On était tout +à la fête; on riait, on se croyait heureux! Les deux jeunes filles +portaient toujours leurs costumes de paysannes, mais on eût pu croire +que c'était pure coquetterie, tant la jupe courte et le spencer collant +leur allaient à merveille. Leurs tailles charmantes ressortaient <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> +sous la futaine; les souliers à boucles d'étain ne pouvaient grossir +leurs pieds délicats et mignons; l'étroit serre-tête lui-même, qui +laissait échapper à profusion les masses bouclées de leurs cheveux +châtains, était à leur front comme un bandeau virginal, et mêlait à +la distinction noble de leurs traits la naïve séduction des beautés +rustiques.</p> + +<p>C'était plaisir de les voir sauter sur l'herbe, gracieuses et légères +comme des fées. Il émanait d'elles une gaieté vive et à la fois douce +qui gagnait de proche en proche et qui était le charme du bal.</p> + +<p>Chacun, à son insu, se ressentait de leur contact; la pauvre Blanche +elle-même, si pâle et si frêle, souriait, entraînée par leurs sourires.</p> + +<p>Il y avait pourtant des moments où la joie des deux jeunes filles +semblait se voiler tout à coup; c'était lorsque leurs yeux se +tournaient vers Madame, qui poursuivait lentement sa promenade au bras +de Jean de Penhoël.</p> + +<p>Ces trois dernières années semblaient avoir pesé cruellement +sur Madame. Sa belle tête s'inclinait maintenant fatiguée, et +la résignation morne qui était sur son visage ressemblait à du +découragement.</p> + +<p>L'oncle Jean la contemplait avec un amour de père. Dans les grands yeux +bleus du vieillard, <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> baissés mélancoliquement sur sa nièce aimée, +on lisait l'immense désir de soulager et de consoler.</p> + +<p>Mais la consolation était impossible sans doute, car l'oncle Jean se +taisait comme s'il n'eût point pu trouver de paroles.</p> + +<p>Diane et Cyprienne voyaient cela, et le regard furtif qu'elles +échangeaient alors donnait à penser que leur joie d'enfant n'avait que +les apparences de la franchise.</p> + +<p>Elles voyaient encore autre chose, et c'était bien étrange!</p> + +<p>Robert de Blois, qui dansait toujours avec Blanche, se tournait de +temps en temps vers Madame et lui faisait des signes.</p> + +<p>Diane et Cyprienne avaient cru d'abord se tromper, mais il n'y avait +plus à douter. Madame, à deux ou trois reprises différentes, avait +répondu du regard et du geste aux signes de Robert de Blois, de l'homme +dont la présence au manoir empoisonnait sa vie et menaçait l'avenir de +son enfant!...</p> + +<p>C'était inexplicable.</p> + +<p>Mais le bal était charmant par cette chaude soirée, sous les arbres +touffus. A part Diane et Cyprienne, personne ne s'inquiétait de ces +petits mystères qui s'agitaient sourdement sous la surface tranquille +de la vie du manoir.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_261">261</span> +Si la partie grave de la société prévoyait, nous allions dire +espérait quelque malheur, c'était dans un avenir lointain encore. +Le seul accident que l'on pût redouter ce soir, c'était quelque +malencontreuse averse venant clore la fête au meilleur moment.</p> + +<p>Aussi chacun tressaillit de surprise et d'effroi lorsqu'on entendit, +au milieu du bal, un de ces cris plaintifs qu'arrache la souffrance +soudaine et intolérable.</p> + +<p>L'orchestre se tut; les danses cessèrent, et la galerie se leva d'un +commun mouvement.</p> + +<p>Tous les regards effrayés, ou seulement curieux, se portèrent à la fois +vers l'endroit d'où la plainte était partie.</p> + +<p>On vit Blanche de Penhoël, immobile et comme morte, étendue tout de son +long sur l'herbe.</p> + +<p>Robert de Blois était à genoux auprès d'elle et appuyait sa main contre +son cœur.</p> + +<p>Roger, Diane et Cyprienne s'élancèrent en même temps; mais ce fut +Madame qui arriva la première auprès de sa fille.</p> + +<p>Il faut renoncer à peindre tout ce qu'exprimait en ce moment le visage +désolé de Marthe de Penhoël.</p> + +<p>Un rouge ardent et fiévreux avait remplacé la pâleur de sa joue. +L'épouvante qui glaçait son <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> âme de mère était dans ses yeux. +Sa main, forte en cet instant comme la main d'un homme, repoussa +brusquement Robert de Blois, que le choc fit chanceler.</p> + +<p>Elle souleva Blanche sans effort apparent et la soutint, renversée, +entre ses bras. Blanche, évanouie, ne respirait plus.</p> + +<p>Comme Cyprienne et Diane s'empressaient, inquiètes autour d'elle, +Madame les éloigna d'un geste impérieux.</p> + +<p>Robert se rapprocha et s'inclina jusqu'à effleurer presque son oreille.</p> + +<p>—N'oubliez pas!... murmura-t-il froidement.</p> + +<p>Un éclair de haine brilla au milieu de la détresse désespérée qui +voilait le regard de Marthe de Penhoël.</p> + +<p>Mais elle fit sur elle-même un effort violent et se contraignit à +sourire.</p> + +<p>—Je n'oublie rien! dit-elle tout bas.</p> + +<p>Puis elle reprit en s'adressant à Roger et aux deux filles de l'oncle +Jean:</p> + +<p>—Amusez-vous, mes enfants... Voici Blanche qui rouvre les yeux... je +vais vous la ramener tout à l'heure bien guérie...</p> + +<div class="footnote npage"> +<p><b>NOTES</b></p> + +<p class="sep2"><span class="label"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1">[1]</a></span> +Petit nom de Satan dans les campagnes de +l'Ille-et-Vilaine.</p> + +<p class="sep2"><span class="label"><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2">[2]</a></span> +Vapeur qui s'élève vers le milieu du marais de Glénac, +au-dessus du dangereux tournant de Trémeulé. Les bonnes gens voient +dans cette brume épaisse et blanche la forme d'une femme de taille +colossale. Il y a dans le pays une longue légende à ce sujet, et la +mort de tous les malheureux engloutis par le gouffre passe sur le +compte de la <i>femme blanche</i>.</p> + +<p class="sep2"><span class="label"><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3">[3]</a></span> +Les bonnes gens de la campagne morbihanaise confondent, +sous le nom de <i>belles-de-nuit</i>, les fleurs que nous appelons ainsi, +les étoiles, et les jeunes filles mortes avant le mariage. Cette +romance, œuvre de quelque troubadour indigène, n'est qu'une +imitation insuffisante du chant original en langue bretonne. Nous +citons tout au long la traduction littérale de ce chant, d'autant plus +volontiers qu'elle ne se trouve point dans l'admirable recueil des +poésies bretonnes, publié par M. Théodore de la Villemarqué.</p> + +<p class="sep2 cent">LES BELLES-DE-NUIT.</p> + +<p class="sep0">«Petite fille, petite étoile, petite fleur!...</p> + +<p class="sep0">«La belle-de-nuit est la fleur aimée de la Vierge Marie.</p> + +<p class="sep0">«La petite fleur plus rose que la rose, plus blanche que le lis, +bleue comme l'azur du paradis.</p> + +<p class="sep0">«La fleur qui se penche, au matin, semblable à la chrétienne qui +prie...»</p> + +<hr class="midi" /> + +<p class="sep0">«La belle-de-nuit est la petite étoile, pur diamant du ciel.</p> + +<p class="sep0">«L'étoile qui donne du courage quand on chemine avant le soleil +par les sentiers froids, encore pleins de fantômes...»</p> + +<hr class="midi" /> + +<p class="sep0">«La belle-de-nuit est la jeune fille morte, la jolie et la douce! +morte d'amour...</p> + +<p class="sep0">«La pauvre fille pâle, qui pleure le long de l'eau et que les +cœurs tristes écoutent.</p> + +<p class="sep0">«La jolie et la douce qui avait seize ans, hélas! quand nous la +couchâmes sous l'herbe...</p> + +<p class="sep0">«Le soir elle est derrière les saules, tout habillée de blanc +comme une fiancée. Ce vent qui se plaint dans les branches, c'est +son haleine...</p> + +<p class="sep0">«Cette perle que le soleil du matin fait luire sur la feuille +tombée, c'est une larme de ses pauvres yeux...</p> + +<p class="sep0">«Petite fille, petite étoile, petite fleur!...»</p> + +<p class="sep2"><span class="label"><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4">[4]</a></span> +Tir au fusil.</p> +</div> + +<p class="sep4 cent t4">FIN DU TOME PREMIER.</p> + +<h2 id="toc">TABLE DES MATIÈRES<br /> +<span class="t5">DU PREMIER VOLUME</span></h2> + +<table summary="Table" class="sepb"> + <tr style="height: 4em;"> + <td colspan="3"><b>Première partie</b><br />Le déris</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdn">I</td> + <td class="tdl">Le Mouton couronné</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdn">II</td> + <td class="tdl">Une redingote à deux</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_21">21</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdn">III</td> + <td class="tdl">L'absent</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdn">IV</td> + <td class="tdl">Boston de Fontainebleau</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdn">V</td> + <td class="tdl">Chanson bretonne</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdn">VI</td> + <td class="tdl">Deux propriétaires</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_115">115</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdn">VII</td> + <td class="tdl">Les ressources de Bibandier</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_135">135</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdn">VIII</td> + <td class="tdl">Le déris</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_151">151</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdn">IX</td> + <td class="tdl">Un hôte charmant</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_165">165</a></td> + </tr> + <tr style="height: 4em;"> + <td colspan="3"><b>Deuxième partie</b><br />Le manoir</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdn">I</td> + <td class="tdl">L'Érèbe</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_191">191</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdn">II</td> + <td class="tdl">La fête</td> + <td class="tdr"><a href="#Page_239">239</a></td> + </tr> +</table> + +<div class="box sep4 handonly npage" id="cor_list"> + +<p>Corrections:</p> + +<table summary="Corrections"> + <tr> + <td class="tdp">Page</td> + <td class="tdl"> </td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_1">88</a></td> + <td class="tdl">«Carantoir» remplacé par «Carentoir» + (qui était cabaretier à Carentoir).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_2">129</a></td> + <td class="tdl">«Gauthier» par «Gautier» + (Notre nouveau marié s'appelle Gautier).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_3">153</a></td> + <td class="tdl">«s» par «su» + (Un sentiment dont Penhoël n'aurait point su).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_4">193</a></td> + <td class="tdl">«Sen» par «Sein» + (île de Sein).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_5">225</a></td> + <td class="tdl">«sais-je» par «suis-je» + (—Le suis-je?... prononça le nabab).</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdp"><a href="#cor_6">241</a></td> + <td class="tdl">«air» par «aire» + (allumé dans l'aire de la métairie).</td> + </tr> + +</table> +</div> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43408 ***</div> +</body> +</html> |
