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-The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome
-3, by Frédéric Bastiat
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3
- mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur
-
-Author: Frédéric Bastiat
-
-Editor: Prosper Paillottet
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43315]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 3 ***
-
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-
-
-Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-OEUVRES COMPLÈTES
-
-DE
-
-FRÉDÉRIC BASTIAT
-
-
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-
-LA MÊME ÉDITION
-
-EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º
-
-Prix des 6 volume: 30 fr.
-
-
-CORBEIL, typ. et stér. de CRÉTÉ.
-
-
-
-
-OEUVRES COMPLÈTES
-
-DE
-
-FRÉDÉRIC BASTIAT
-
-
-MISES EN ORDRE
-
-REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR
-
-
-Deuxième Édition.
-
-
-TOME TROISIÈME
-
-
-COBDEN ET LA LIGUE
-
-OU
-
-L'AGITATION ANGLAISE POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES.
-
-3e ÉDITION
-
-
-
-
-PARIS
-
-GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES
-
-Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
-Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
-universel du Commerce et de la Navigation, etc.
-
-RUE RICHELIEU, 14
-
-1864
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-La personne la plus exposée à se faire illusion sur le mérite et la
-portée d'un livre, après l'auteur, c'est certainement le traducteur.
-Peut-être n'échappé-je pas à cette loi, car je n'hésite pas à dire que
-celui que je publie, s'il obtenait d'être lu, serait pour mon pays une
-sorte de révélation. La liberté, en matière d'échanges, est considérée
-chez nous comme une utopie ou quelque chose de pis. On accorde bien,
-abstraitement, la vérité du principe, on veut bien reconnaître qu'il
-figure convenablement dans un ouvrage de théorie. Mais on s'arrête là.
-On ne lui fait même l'honneur de le tenir pour vrai qu'à une
-condition: c'est de rester à jamais relégué, avec le livre qui le
-contient, dans la poudre des bibliothèques, de n'exercer sur la
-pratique aucune influence, et de céder le sceptre des affaires au
-principe antagonique, et par cela même abstraitement faux, de la
-prohibition, de la restriction, de la protection. S'il est encore
-quelques économistes qui, au milieu du vide qui s'est fait autour
-d'eux, n'aient pas tout à fait laissé échapper de leur coeur la sainte
-foi dans le dogme de la liberté, à peine osent-ils, d'un regard
-incertain, en chercher le douteux triomphe dans les profondeurs de
-l'avenir. Comme ces semences recouvertes d'épaisses couches de terre
-inerte et qui n'écloront que lorsque quelque cataclysme, les ramenant
-à la surface, les aura exposés aux rayons vivifiants du soleil, ils
-voient le germe sacré de la liberté enfoui sous la dure enveloppe des
-passions et des préjugés, et ils n'osent compter le nombre des
-révolutions sociales qui devront s'accomplir, avant qu'il soit mis en
-contact avec le soleil de la vérité. Ils ne se doutent pas, ils ne
-paraissent pas du moins se douter que le pain des forts, converti en
-lait pour les faibles, a été distribué sans mesure à toute une
-génération contemporaine; que le grand principe, le droit d'échanger,
-a brisé son enveloppe, qu'il s'est répandu comme un torrent sur les
-intelligences, qu'il anime toute une grande nation, qu'il y a fondé
-une opinion publique indomptable, qu'il va prendre possession des
-affaires humaines, qu'il s'apprête à absorber la législation
-économique d'un grand peuple! C'est là la _bonne nouvelle_ que
-renferme ce livre. Parviendra-t-elle à vos oreilles, amis de la
-liberté, partisans de l'union des peuples, apôtres de l'universelle
-fraternité des hommes, défenseurs des classes laborieuses, sans
-qu'elle réveille dans vos coeurs la confiance, le zèle et le courage?
-Oui, si ce livre pouvait pénétrer sous la froide pierre qui couvre les
-Tracy, les Say, les Comte, je crois que les ossements de ces illustres
-philanthropes tressailliraient de joie dans la tombe.
-
-Mais, hélas! je n'oublie pas la restriction que j'ai posée moi-même:
-_Si ce livre obtient d'être lu._--COBDEN! LIGUE! AFFRANCHISSEMENT DES
-ÉCHANGES!--Qu'est-ce que Cobden? Qui a entendu parler, en France, de
-Cobden? Il est vrai que la postérité attachera son nom à une de ces
-grandes réformes sociales qui marquent, de loin en loin, les pas de
-l'humanité dans la carrière de la civilisation; la restauration, non
-du droit _au_ travail, selon la logomachie du jour, mais du droit
-sacré _du_ travail à sa juste et naturelle rémunération. Il est vrai
-que Cobden est à Smith ce que la propagation est à l'invention;
-qu'aidé de ses nombreux compagnons de travaux, il a vulgarisé la
-science sociale; qu'en dissipant dans l'esprit de ses compatriotes les
-préjugés qui servent de base au monopole, cette spoliation au dedans,
-et à la conquête, cette spoliation au dehors; en ruinant ainsi cet
-aveugle antagonisme qui pousse les classes contre les classes et les
-peuples contre les peuples, il a préparé aux hommes un avenir de paix
-et de fraternité fondé, non sur un chimérique renoncement à soi-même,
-mais sur l'indestructible amour de la conservation et du progrès
-individuels, sentiment qu'on a essayé de flétrir sous le nom d'intérêt
-bien entendu, mais auquel, il est impossible de ne pas le reconnaître,
-il a plu à Dieu de confier la conservation et le progrès de l'espèce;
-il est vrai que cet apostolat s'est exercé de notre temps, sous notre
-ciel, à nos portes, et qu'il agite encore, jusqu'en ses fondements,
-une nation dont les moindres mouvements ont coutume de nous préoccuper
-à l'excès. Et cependant, qui a entendu parler de Cobden? Eh, bon Dieu!
-nous avons bien autre chose à faire qu'à nous occuper de ce qui, après
-tout, ne tend qu'à changer la face du monde. Ne faut-il pas aider M.
-Thiers à remplacer M. Guizot, ou M. Guizot à remplacer M. Thiers? Ne
-sommes-nous pas menacés d'une nouvelle irruption de barbares, sous
-forme d'huile égyptienne ou de viande sarde? et ne serait-il pas bien
-fâcheux que nous reportassions, un moment, sur la libre communication
-des peuples une attention si utilement absorbée par Noukahiva, Papéïti
-et Mascate?
-
-La _Ligue_! De quelle Ligue s'agit-il? L'Angleterre a-t-elle enfanté
-quelque Guise ou quelque Mayenne? Les catholiques et les anglicans
-vont-ils avoir leur bataille d'Ivry?
-
-L'agitation que vous annoncez se rattache-t-elle à l'agitation
-irlandaise? Va-t-il y avoir des guerres, des batailles, du sang
-répandu? Peut-être alors notre curiosité serait-elle éveillée, car
-nous aimons prodigieusement les jeux de la force brutale, et puis nous
-prenons tant d'intérêt aux questions religieuses! nous sommes devenus
-si bons catholiques, si bons papistes, depuis quelque temps.
-
-_Affranchissement des échanges!_ Quelle déception! quelle chute!
-Est-ce que le droit d'échanger, si c'est un droit, vaut la peine que
-nous nous en occupions? Liberté de parler, d'écrire, d'enseigner, à la
-bonne heure; on peut y réfléchir de temps en temps, à moments perdus,
-quand la question suprême, la question ministérielle, laisse à nos
-facultés quelques instants de répit, car enfin ces libertés
-intéressent les hommes qui ont des loisirs. Mais la liberté d'acheter
-et de vendre! la liberté de disposer du fruit de son travail, d'en
-retirer par l'échange tout ce qu'il est susceptible de donner, cela
-intéresse aussi le peuple, l'homme de labeur, cela touche à la vie de
-l'ouvrier. D'ailleurs, échanger, trafiquer, cela est si prosaïque! et
-puis c'est tout au plus une question de bien-être et de justice. _Le
-bien-être!_ oh! c'est trop matériel, trop matérialiste pour un siècle
-d'abnégation comme le nôtre! La _justice_! oh! cela est trop froid. Si
-au moins il s'agissait d'_aumônes_, il y aurait de belles phrases à
-faire. Et n'est-il pas bien doux de persévérer dans l'injustice, quand
-en même temps on est aussi prompt que nous le sommes à faire montre de
-charité et de philanthropie?
-
-«Le sort en est jeté, s'écriait Kepler, j'écris mon livre; on le lira
-dans l'âge présent ou dans la postérité; que m'importe? il pourra
-attendre son lecteur.»--Je ne suis pas Kepler, je n'ai arraché à la
-nature aucun de ses secrets; et je ne suis qu'un simple et
-très-médiocre traducteur. Et cependant j'ose dire comme le grand
-homme: Ce livre peut attendre; le lecteur lui arrivera tôt ou tard.
-Car enfin, pour peu que mon pays s'endorme quelque temps encore dans
-l'ignorance volontaire où il semble se complaire, à l'égard de la
-révolution immense qui fait bouillonner tout le sol britannique, un
-jour il sera frappé de stupeur à l'aspect de ce feu volcanique.....
-non, de cette lumière bienfaisante qu'il verra luire au septentrion.
-Un jour, et ce jour n'est pas éloigné, il apprendra, sans transition,
-sans que rien la lui ait fait présager, cette grande nouvelle:
-l'Angleterre ouvre tous ses ports; elle a renversé toutes les
-barrières qui la séparaient des nations; elle avait cinquante
-colonies, elle n'en a plus qu'une, et c'est l'univers; elle échange
-avec quiconque veut échanger; elle achète sans demander à vendre; elle
-accepte toutes les relations sans en exiger aucune; elle appelle sur
-elle l'_invasion_ de vos produits; l'Angleterre a affranchi le travail
-et l'échange.--Alors, peut-être, on voudra savoir comment, par qui,
-depuis combien de temps cette révolution a été préparée; dans quel
-souterrain impénétrable, dans quelles catacombes ignorées elle a été
-ourdie, quelle franc-maçonnerie mystérieuse en a noué les fils; et ce
-livre sera là pour répondre: Eh, mon Dieu! cela s'est fait en plein
-soleil, ou du moins en plein air (car on dit qu'il n'y a pas de soleil
-en Angleterre). Cela s'est accompli en public, par une discussion qui
-a duré dix ans, soutenue simultanément sur tous les points du
-territoire. Cette discussion a augmenté le nombre des journaux
-anglais, en a allongé le format; elle a enfanté des milliers de tonnes
-de brochures et de pamphlets; on en suivait le cours avec anxiété aux
-États-Unis, en Chine, et jusque chez les hordes sauvages des noirs
-Africains. Vous seuls, Français, ne vous en doutiez pas. Et pourquoi?
-Je pourrais le dire, mais est-ce bien prudent? N'importe! la vérité me
-presse et je la dirai. C'est qu'il y a parmi nous deux grands
-corrupteurs qui soudoient la publicité. L'un s'appelle _Monopole_, et
-l'autre _Esprit de parti_. Le premier a dit: J'ai besoin que la haine
-s'interpose entre la France et l'étranger, car si les nations ne se
-haïssaient pas, elles finiraient par s'entendre, par s'unir, par
-s'aimer, et peut-être, chose horrible à penser! par _échanger_ entre
-elles les fruits de leur industrie. Le second a dit: J'ai besoin des
-inimitiés nationales, parce que j'aspire au pouvoir; et j'y arriverai,
-si je parviens à m'entourer d'autant de popularité que j'en arracherai
-à mes adversaires, si je les montre vendus à un étranger prêt à nous
-envahir, et si je me présente comme le sauveur de la patrie.--Alors
-l'alliance a été conclue entre le monopole et l'esprit de parti, et il
-a été arrêté que toute publicité, à l'égard de ce qui se passe au
-dehors, consisterait en ces deux choses: Dissimuler, dénaturer. C'est
-ainsi que la France a été tenue systématiquement dans l'ignorance du
-fait que ce livre a pour objet de révéler. Mais comment les journaux
-ont-ils pu réussir? Cela vous étonne?--et moi aussi. Mais leur succès
-est irrécusable.
-
-Cependant, et précisément parce que je vais introduire le lecteur (si
-j'ai un lecteur) dans un monde qui lui est complétement étranger, il
-doit m'être permis de faire précéder cette traduction de quelques
-considérations générales sur le régime économique de la
-Grande-Bretagne, sur les causes qui ont donné naissance à la Ligue,
-sur l'esprit et la portée de cette association, au point de vue
-social, moral et politique.
-
-On a dit et on répète souvent que l'école économiste, qui confie à
-leur naturelle gravitation les intérêts des diverses classes de la
-société, était née en Angleterre; et on s'est hâté d'en conclure, avec
-une surprenante légèreté, que cet effrayant contraste d'opulence et de
-misère, qui caractérise la Grande-Bretagne, était le résultat de la
-doctrine proclamée avec tant d'autorité par Ad. Smith, exposée avec
-tant de méthode par J. B. Say. On semble croire que la liberté règne
-souverainement de l'autre côté de la Manche et qu'elle préside à la
-manière inégale dont s'y distribue la richesse.
-
-«Il avait assisté,» disait, ces jours derniers, M. Mignet, en parlant
-de M. Sismondi, «il avait assisté à la grande révolution économique
-opérée de nos jours. Il avait suivi et admiré les brillants effets des
-doctrines qui avaient affranchi le travail, renversé les barrières que
-les jurandes, les maîtrises, les douanes intérieures et les monopoles
-multipliés opposaient à ses produits et à ses échanges; qui avaient
-provoqué l'abondante production et la _libre circulation_ des valeurs,
-etc.
-
-«Mais bientôt il avait pénétré plus avant, et des spectacles moins
-propres à l'enorgueillir des progrès de l'homme et à le rassurer sur
-son bonheur s'étaient montrés à lui, _dans le pays même_ où les
-théories nouvelles s'étaient le plus vite et le plus complétement
-développées, _en Angleterre où elles régnaient avec empire_. Qu'y
-avait-il vu? Toute la grandeur, mais aussi tous les excès de la
-production illimitée,... chaque marché fermé réduisant des populations
-entières à mourir de faim, les déréglements de la concurrence, cet
-état de nature des intérêts, souvent plus meurtrier que les ravages de
-la guerre; il y avait vu l'homme réduit à être un ressort d'une
-machine plus intelligente que lui, entassé dans des lieux malsains où
-la vie n'atteignait pas la moitié de sa durée, où les liens de famille
-se brisaient et les idées de morale se perdaient... En un mot, il y
-avait vu l'extrême misère et une effrayante dégradation racheter
-tristement et menacer sourdement la prospérité et les splendeurs d'un
-grand peuple.
-
-«Surpris et troublé, il se demanda si _une science qui sacrifiait_ le
-bonheur de l'homme à la production de la richesse... était la vraie
-science... Depuis ce moment, il prétendit que l'économie politique
-devait avoir beaucoup moins pour objet la production abstraite de la
-richesse que son équitable distribution.»
-
-Disons en passant que l'économie politique n'a pas plus pour objet la
-production (encore moins la production _abstraite_), que la
-distribution de la richesse. C'est le travail, c'est l'échange qui ont
-ces choses-là pour objet. L'économie politique n'est pas un art, mais
-une science. Elle n'impose rien, elle ne conseille même rien, et par
-conséquent elle ne _sacrifie rien_; elle décrit comment la richesse se
-produit et se distribue, de même que la physiologie décrit le jeu de
-nos organes; et il est aussi injuste d'imputer à l'une les maux de la
-société qu'il le serait, d'attribuer à l'autre les maladies qui
-affligent le corps humain.
-
-Quoiqu'il en soit, les idées très-répandues, dont M. Mignet s'est
-rendu le trop éloquent interprète, conduisent naturellement à
-l'arbitraire. À l'aspect de cette révoltante inégalité que la théorie
-économique, tranchons le mot, que la liberté est censée avoir
-engendrée, _là où elle règne avec le plus d'empire_, il est tout
-naturel qu'on l'accuse, qu'on la repousse, qu'on la flétrisse et qu'on
-se réfugie dans des arrangements sociaux artificiels, dans des
-organisations de travail, dans des associations _forcées_ de capital
-et de main-d'oeuvre, dans des utopies, en un mot, où la liberté est
-préalablement sacrifiée comme incompatible avec le règne de l'égalité
-et de la fraternité parmi les hommes.
-
-Il n'entre pas dans notre sujet d'exposer la doctrine du libre-échange
-ni de combattre les nombreuses manifestations de ces écoles qui, de
-nos jours, ont usurpé le nom de socialisme et qui n'ont entre elles de
-commun que cette usurpation.
-
-Mais il importe d'établir ici que, bien loin que le régime économique
-de la Grande-Bretagne soit fondé sur le principe de la liberté, bien
-loin que la richesse s'y distribue d'une manière naturelle, bien loin
-enfin que, selon l'heureuse expression de M. de Lamartine, chaque
-industrie s'y fasse par la liberté une justice qu'aucun système
-arbitraire ne saurait lui faire, il n'y a pas de pays au monde, sauf
-ceux qu'afflige encore l'esclavage, où la théorie de Smith,--la
-doctrine du laissez-faire, laissez-passer,--soit moins pratiquée qu'en
-Angleterre, et où l'homme soit devenu pour l'homme un objet
-d'exploitation plus systématique.
-
-Et il ne faut pas croire, comme on pourrait nous l'objecter, que c'est
-précisément la libre concurrence qui a amené, à la longue,
-l'asservissement de la main-d'oeuvre aux capitaux, de la classe
-laborieuse à la classe oisive. Non, cette injuste domination ne
-saurait être considérée comme le résultat, ni même l'abus d'un
-principe qui ne dirigea jamais l'industrie britannique; et, pour en
-fixer l'origine, il faudrait remonter à une époque qui n'est certes
-pas un temps de liberté, à la conquête de l'Angleterre par les
-Normands.
-
-Mais sans retracer ici l'histoire des deux races qui foulent le sol
-britannique et s'y sont livré, sur la forme civile, politique,
-religieuse, tant de luttes sanglantes, il est à propos de rappeler
-leur situation respective au point de vue économique.
-
-L'aristocratie anglaise, on le sait, est propriétaire de toute la
-surface du pays. De plus elle tient en ses mains la puissance
-législative. Il ne s'agit que de savoir si elle a usé de cette
-puissance dans l'intérêt de la communauté ou dans son propre intérêt.
-
-«Si notre Code financier,» disait M. Cobden, en s'adressant à
-l'aristocratie elle-même, dans le Parlement, «si le _statute-book_
-pouvait parvenir dans la lune, seul et sans aucun commentaire
-historique, il n'en faudrait pas davantage pour apprendre à ses
-habitants qu'il est l'oeuvre d'une assemblée de seigneurs maîtres du
-sol (_Landlords_).»
-
-Quand une race aristocratique a tout à la fois le droit de faire la
-loi et la force de l'imposer, il est malheureusement trop vrai
-qu'elle la fait à son profit. C'est là une pénible vérité. Elle
-contristera, je le sais, les âmes bienveillantes qui comptent, pour la
-réforme des abus, non sur la réaction de ceux qui les subissent, mais
-sur la libre et fraternelle initiative de ceux qui les exploitent.
-Nous voudrions bien qu'on pût nous signaler dans l'histoire un tel
-exemple d'abnégation. Mais il ne nous a jamais été donné ni par les
-castes dominantes de l'Inde, ni par ces Spartiates, ces Athéniens et
-ces Romains qu'on offre sans cesse à notre admiration, ni par les
-seigneurs féodaux du moyen âge, ni par les planteurs des Antilles, et
-il est même fort douteux que ces oppresseurs de l'humanité aient
-jamais considéré leur puissance comme injuste et illégitime[1].
-
-[Note 1: Deux pensées, que l'auteur devait développer plus tard, en
-écrivant la seconde série des _Sophismes_, apparaissent dans ce
-paragraphe et ceux qui suivent. De l'une procède le chapitre _les Deux
-morales_; de l'autre, le chapitre _Physiologie de la spoliation_. V.
-t. IV, p. 127 et 148.
-
- (_Note de l'éditeur._)]
-
-Si l'on pénètre quelque peu dans les nécessités, on peut dire fatales,
-des races aristocratiques, on s'aperçoit bientôt qu'elles sont
-considérablement modifiées et aggravées par ce qu'on a nommé le
-principe de la population.
-
-Si les classes aristocratiques étaient stationnaires de leur nature;
-si elles n'étaient pas, comme toutes les autres, douées de la faculté
-de multiplier, un certain degré de bonheur et même d'égalité serait
-peut-être compatible avec le régime de la conquête. Une fois les
-terres partagées entre les familles nobles, chacune transmettrait ses
-domaines, de génération en génération, à son unique représentant, et
-l'on conçoit que, dans cet ordre de choses, il ne serait pas
-impossible à une classe industrieuse de s'élever et de prospérer
-paisiblement à côté de la race conquérante.
-
-Mais les conquérants pullulent tout comme de simples _prolétaires_.
-Tandis que les frontières du pays sont immuables, tandis que le nombre
-des domaines seigneuriaux reste le même, parce que, pour ne pas
-affaiblir sa puissance, l'aristocratie prend soin de ne les pas
-diviser et de les transmettre intégralement, de mâle en mâle, dans
-l'ordre de primogéniture; de nombreuses famille de _cadets_ se forment
-et multiplient à leur tour. Elles ne peuvent se soutenir par le
-travail, puisque, dans les idées nobiliaires, le travail est réputé
-infâme. Il n'y a donc qu'un moyen de les pourvoir; ce moyen, c'est
-l'exploitation des classes laborieuses. La spoliation au dehors
-s'appelle guerre, conquêtes, colonies. La spoliation au dedans se
-nomme impôts, places, monopoles. Les aristocraties civilisées se
-livrent généralement à ces deux genres de spoliation; les
-aristocraties barbares sont obligées de s'interdire le second par une
-raison bien simple, c'est qu'il n'y a pas autour d'elles une classe
-industrieuse à dépouiller. Mais quand les ressources de la spoliation
-extérieure viennent aussi à leur manquer, que deviennent donc, chez
-les barbares, les générations aristocratiques des branches cadettes?
-Ce qu'elles deviennent? On les étouffe; car il est dans la nature des
-aristocraties de préférer au travail la mort même.
-
-«Dans les archipels du grand Océan, les cadets de famille n'ont aucune
-part dans la succession de leurs pères. Ils ne peuvent donc vivre que
-des aliments que leur donnent leurs aînés, s'ils restent en famille;
-ou de ce que peut leur donner la population asservie, s'ils entrent
-dans l'association militaire des _arreoys_. Mais, quel que soit celui
-des deux partis qu'ils prennent, ils ne peuvent espérer de perpétuer
-leur race. L'impuissance de transmettre à leurs enfants aucune
-propriété et de les maintenir dans le rang où ils naissent, est sans
-doute ce qui leur a fait une loi de les étouffer[2].»
-
-[Note 2: Anderson, 3e _Voyage de Cook_.]
-
-L'aristocratie anglaise, quoique sous l'influence des mêmes instincts
-qui inspirent l'aristocratie malaie (car les circonstances varient,
-mais la nature humaine est partout la même), s'est trouvée, si je puis
-m'exprimer ainsi, dans un milieu plus favorable. Elle a eu, en face
-d'elle et au-dessous d'elle, la population la plus laborieuse, la plus
-active, la plus persévérante, la plus énergique et en même temps la
-plus docile du globe; elle l'a méthodiquement exploitée.
-
-Rien de plus fortement conçu, de plus énergiquement exécuté que cette
-exploitation. La possession du sol met aux mains de l'oligarchie
-anglaise la puissance législative; par la législation, elle ravit
-systématiquement la richesse à l'industrie. Cette richesse, elle
-l'emploie à poursuivre au dehors ce système d'empiétements qui a
-soumis quarante-cinq colonies à la Grande-Bretagne; et les colonies
-lui servent à leur tour de prétexte pour lever, aux frais de
-l'industrie et au profit des branches cadettes, de lourds impôts, de
-grandes armées, une puissante marine militaire.
-
-Il faut rendre justice à l'oligarchie anglaise. Elle a déployé, dans
-sa double politique de spoliation intérieure et extérieure, une
-habileté merveilleuse. Deux mots, qui impliquent deux préjugés, lui
-ont suffi pour y associer les classes mêmes qui en supportent tout le
-fardeau: elle a donné au monopole le nom de _Protection_, et aux
-colonies celui de _Débouchés_.
-
-Ainsi l'existence de l'oligarchie britannique, ou du moins sa
-prépondérance législative, n'est pas seulement une plaie pour
-l'Angleterre, c'est encore un danger permanent pour l'Europe.
-
-Et s'il en est ainsi, comment est-il possible que la France ne prête
-aucune attention à cette lutte gigantesque que se livrent sous ses
-yeux l'esprit de la civilisation et l'esprit de la féodalité? Comment
-est-il possible qu'elle ne sache pas même les noms de ces hommes
-dignes de toutes les bénédictions de l'humanité, les Cobden, les
-Bright, les Moore, les Villiers, les Thompson, les Fox, les Wilson et
-mille autres qui ont osé engager le combat, qui le soutiennent avec un
-talent, un courage, un dévouement, une énergie admirables? C'est une
-pure question de liberté commerciale, dit-on. Et ne voit-on pas que la
-liberté du commerce doit ravir à l'oligarchie et les ressources de la
-spoliation intérieure,--les monopoles,--et les ressources de la
-spoliation extérieure,--les colonies,--puisque monopoles et colonies
-sont tellement incompatibles avec la liberté des échanges, qu'ils ne
-sont autre chose que la limite arbitraire de cette liberté!
-
-Mais que dis-je? Si la France a quelque vague connaissance de ce
-combat à mort qui va décider pour longtemps du sort de la liberté
-humaine, ce n'est pas à son triomphe qu'elle semble accorder sa
-sympathie. Depuis quelques années, on lui a fait tant de peur des mots
-liberté, concurrence, sur-production; on lui a tant dit que ces mots
-impliquent misère, paupérisme, dégradation des classes ouvrières; on
-lui a tant répété qu'il y avait une économie politique anglaise, qui
-se faisait de la liberté un instrument de machiavélisme et
-d'oppression, et une économie politique française qui, sous les noms
-de philanthropie, socialisme, organisation du travail, allait ramener
-l'égalité des conditions sur la terre,--qu'elle a pris en horreur la
-doctrine qui ne se fonde après tout que sur la justice et le sens
-commun, et qui se résume dans cet axiome: «Que les hommes soient
-libres d'échanger entre eux, quand cela leur convient, les fruits de
-leurs travaux.--Si cette croisade contre la liberté n'était soutenue
-que par les hommes d'imagination, qui veulent formuler la science sans
-s'être préparés par l'étude, le mal ne serait pas grand. Mais n'est-il
-pas douloureux de voir de vrais économistes, poussés sans doute par
-la passion d'une popularité éphémère, céder à ces déclamations
-affectées et se donner l'air de croire ce qu'assurément ils ne croient
-pas, à savoir: que le paupérisme, le prolétariat, les souffrances des
-dernières classes sociales doivent être attribués à ce qu'on nomme
-concurrence exagérée, sur-production?
-
-Ne serait-ce pas, au premier coup d'oeil, une chose bien surprenante
-que la misère, le dénûment, la privation des produits eussent pour
-cause..... quoi? précisément la surabondance des produits? N'est-il
-pas singulier qu'on vienne nous dire que si les hommes n'ont pas
-suffisamment de quoi se nourrir, c'est qu'il y a trop d'aliments dans
-le monde? que s'ils n'ont pas de quoi se vêtir, c'est que les machines
-jettent trop de vêtements sur le marché? Assurément le paupérisme en
-Angleterre est un fait incontestable; l'inégalité des richesses y est
-frappante. Mais pourquoi aller chercher à ces phénomènes une cause si
-bizarre, quand ils s'expliquent par une cause si naturelle: la
-spoliation systématique des travailleurs par les oisifs?
-
-C'est ici le lieu de décrire le régime économique de la
-Grande-Bretagne, tel qu'il était dans les dernières années qui ont
-précédé les réformes partielles, et à certains égards trompeuses,
-dont, depuis 1842, le Parlement est saisi par le cabinet actuel.
-
-La première chose qui frappe dans la législation financière de nos
-voisins, et qui est faite pour étonner les propriétaires du continent,
-c'est l'absence presque totale _d'impôt foncier_, dans un pays grevé
-d'une si lourde dette et d'une si vaste administration.
-
- En 1706 (époque de l'Union, sous la reine Anne), l'impôt foncier
- entrait dans le revenu public pour 1,997,379 liv. st.
- L'accise, pour 1,792,763
- La douane, pour 1,549,351
-
-En 1841, sous la reine Victoria:
-
- Part contributive de l'impôt foncier (_land tax_) 2,037,627
- Part contributive de l'accise 12,858,014
- Part contributive de la douane 19,485,217
-
-Ainsi l'impôt direct est resté le même pendant que les impôts de
-consommation ont décuplé.
-
-Et il faut considérer que, dans ce laps de temps, la rente des terres
-ou le revenu du propriétaire a augmenté dans la proportion de 1 à 7,
-en sorte que le même domaine qui, sous la reine Anne, acquittait 20
-pour 100 de contributions sur le revenu, ne paie pas aujourd'hui 3
-pour 100.
-
-On remarquera aussi que l'impôt foncier n'entre que pour un
-vingt-cinquième dans le revenu public (2 millions sur 50 dont se
-composent les recettes générales). En France, et dans toute l'Europe
-continentale, il en constitue la portion la plus considérable, si l'on
-ajoute à la taxe annuelle les droits perçus à l'occasion des mutations
-et transmissions, droits dont, de l'autre côté de la Manche, la
-propriété immobilière est affranchie, quoique la propriété personnelle
-et industrielle y soit rigoureusement assujettie.
-
-La même partialité se montre dans les taxes indirectes. Comme elles
-sont uniformes au lieu d'être graduées selon les qualités des objets
-qu'elles frappent, il s'ensuit qu'elles pèsent incomparablement plus
-sur les classes pauvres que sur les classes opulentes.
-
-Ainsi le thé Pekoe vaut 4 shillings et le Bohea 9 deniers; le droit
-étant de 2 shillings, le premier est taxé à raison de 50, et le second
-à raison de 300 pour 100.
-
-Ainsi le sucre raffiné valant 71 shillings, et le sucre brut 25
-shillings, le droit fixe de 24 shillings est de 34 pour 100 pour l'un,
-et de 90 pour 100 pour l'autre.
-
-De même le tabac de Virginie commun, le tabac du pauvre, paie 1200
-pour 100, et le Havane 105 pour 100.
-
-Le vin du riche en est quitte pour 28 pour 100. Le vin du pauvre
-acquitte 254 pour 100.
-
-Et ainsi du reste.
-
-Vient ensuite la loi sur les céréales et les comestibles (_corn and
-provisions law_), dont il est nécessaire de se rendre compte.
-
-La loi-céréale, en excluant le blé étranger ou en le frappant
-d'énormes droits d'entrée, a _pour but_ d'élever le prix du blé
-indigène, _pour prétexte_ de protéger l'agriculture, et _pour effet_
-de grossir les rentes des propriétaires du sol.
-
-Que la loi-céréale ait pour but d'élever le prix du blé indigène,
-c'est ce qui est avoué par tous les partis. Par la loi de 1815, le
-Parlement prétendait très-ostensiblement maintenir le froment à 80
-shillings le quarter; par celle de 1828, il voulait assurer au
-producteur 70 shillings. La loi de 1842 (postérieure aux réformes de
-M. Peel, et dont par conséquent nous n'avons pas à nous occuper ici) a
-été calculée pour empêcher que le prix ne descendît au-dessous de 56
-shillings qui est, dit-on, strictement rémunérateur. Il est vrai que
-ces lois ont souvent failli dans l'objet qu'elles avaient en vue; et,
-en ce moment même, les fermiers, qui avaient compté sur ce prix
-législatif de 56 shillings et fait leurs baux en conséquence, sont
-forcés de vendre à 45 shillings. C'est qu'il y a, dans les lois
-naturelles qui tendent à ramener tous les profits à un commun niveau,
-une force que le despotisme ne parvient pas facilement à vaincre.
-
-D'un autre côté, que la prétendue protection à l'agriculture soit un
-prétexte, c'est ce qui n'est pas moins évident. Le nombre des fermes à
-louer est limité; le nombre des fermiers ou des personnes qui peuvent
-le devenir ne l'est pas. La concurrence qu'ils se font entre eux les
-force donc à se contenter des profits les plus bornés auxquels ils
-peuvent se réduire. Si, par suite de la cherté des grains et des
-bestiaux, le métier de fermier devenait très-lucratif, le seigneur ne
-manquerait pas de hausser le prix du bail, et il le ferait d'autant
-mieux que, dans cette hypothèse, les entrepreneurs viendraient
-s'offrir en nombre considérable.
-
-Enfin, que le maître du sol, le _landlord,_ réalise en définitive tout
-le profit de ce monopole, cela ne peut être douteux pour personne.
-L'excédant du prix extorqué au consommateur doit bien aller à
-quelqu'un; et puisqu'il ne peut s'arrêter au fermier, il faut bien
-qu'il arrive au propriétaire.
-
-Mais quelle est au juste la charge que le monopole des blés impose au
-peuple anglais?
-
-Pour le savoir, il suffit de comparer le prix du blé étranger, _à
-l'entrepôt_, avec le prix du blé indigène. La différence, multipliée
-par le nombre de _quarters_ consommés annuellement en Angleterre,
-donnera la mesure exacte de la spoliation légalement exercée, sous
-cette forme, par l'oligarchie britannique.
-
-Les statisticiens ne sont pas d'accord. Il est probable qu'ils se
-laissent aller à quelque exagération en plus ou en moins, selon qu'ils
-appartiennent au parti des spoliateurs ou des spoliés. L'autorité qui
-doit inspirer, le plus de confiance est sans doute celle des officiers
-du bureau du commerce (_Board of trade_), appelés à donner
-solennellement leur avis devant la Chambre des communes réunie en
-comité d'enquête.
-
-Sir Robert Peel, en présentant, en 1842, la première partie de son
-plan financier, disait: «Je crois que toute confiance est due au
-gouvernement de S. M. et aux propositions qu'il vous soumet, d'autant
-que l'attention du Parlement a été sérieusement appelée sur ces
-matières dans l'enquête solennelle de 1839.»
-
-Dans le même discours, le premier ministre disait encore:
-
-«M. Deacon Hume, cet homme dont je suis sûr qu'il n'est aucun de nous
-qui ne déplore la perte, établit que la consommation du pays est d'un
-quarter de blé par habitant.»
-
-Rien ne manque donc à l'autorité sur laquelle je vais m'appuyer, ni la
-compétence de celui qui donnait son avis, ni la solennité des
-circonstances dans lesquelles il a été appelé à l'exprimer, ni même la
-sanction du premier ministre d'Angleterre.
-
-Voici, sur la question qui nous occupe, l'extrait de cet
-interrogatoire remarquable[3].
-
-[Note 3: Voir la traduction de ce document, avant l'appendice.]
-
-Le président: Pendant combien d'années avez-vous occupé des fonctions
-à la douane et au bureau du commerce?
-
-M. Deacon Hume: J'ai servi trente-huit ans dans la douane et ensuite
-onze ans au bureau du commerce.
-
-D. Vous pensez que les droits protecteurs agissent comme une taxe
-directe sur la communauté, en élevant le prix des objets de
-consommation?
-
-R. Très-décidément. Je ne puis décomposer le prix que me coûte un
-objet que de la manière suivante: une portion est le prix naturel;
-l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que ce droit passe de
-ma poche dans celle d'un particulier au lieu d'entrer dans le trésor
-public...
-
-D. Avez-vous jamais calculé quel est le montant de la taxe que paie la
-communauté par suite de l'élévation de prix que le monopole fait
-éprouver au froment et à la viande de boucherie?
-
-R. Je crois qu'on peut connaître très-approximativement le montant de
-cette charge additionnelle. On estime que chaque personne consomme
-annuellement un quarter de blé. On peut porter à 10 shellings ce que
-la protection ajoute au prix naturel. Vous ne pouvez porter à moins du
-double ce qu'elle ajoute, en masse, au prix de la viande, orge,
-avoine, foin, beurre et fromage. Cela monte à 36 millions sterling
-par an (900 millions de francs); et, au fait, le peuple paie cette
-somme de sa poche tout aussi infailliblement que si elle allait au
-trésor, sous la forme de taxes.
-
-D. Par conséquent, il a plus de peine à payer les contributions
-qu'exige le revenu public?
-
-R. Sans doute; ayant payé les taxes personnelles, il est moins en état
-de payer des taxes nationales.
-
-D. N'en résulte-t-il pas aussi la souffrance, la restriction de
-l'industrie de notre pays?
-
-R. Je crois même que vous signalez là l'effet le plus pernicieux. Il
-est moins accessible au calcul, mais si la nation jouissait du
-commerce que lui procurerait, selon moi, l'abolition de toutes ces
-protections, je crois qu'elle pourrait supporter aisément un
-accroissement d'impôts de 30 shellings par habitant.
-
-D. Ainsi, d'après vous, le poids du système protecteur excède celui
-des contributions?
-
-R. Je le crois, en tenant compte de ses effets directs et de ses
-conséquences indirectes plus difficiles à apprécier.
-
-Un autre officier du _Board of trade_, M. Mac-Grégor, répondait:
-
-«Je considère que les taxes prélevées, dans ce pays, sur la production
-de la richesse due au travail et au génie des habitants, par les
-droits restrictifs et prohibitifs, dépassent de beaucoup, et
-probablement de plus du double, le montant des taxes payées au
-trésor.»
-
-M. Porter, autre membre distingué du _Board of trade_, et bien connu
-en France par ses travaux statistiques, déposa dans le même sens[4].
-
-[Note 4: M. G. R. Porter, qui n'a pas survécu longtemps à Bastiat, a
-publié une traduction anglaise de la première série des _Sophismes_.
-Voir, au tome Ier, la notice biographique.
-
- (_Note de l'éditeur._)]
-
-Nous pouvons donc tenir pour certain que l'aristocratie anglaise
-ravit au peuple, par l'opération de cette seule loi (_corn and
-provisions law_), une part du produit de son travail, ou, ce qui
-revient au même, des satisfactions légitimement acquises qu'il
-pourrait s'accorder, part qui s'élève à 1 _milliard_ par an, et
-peut-être 2 _milliards_, si l'on tient compte des effets indirects de
-cette loi. C'est là, à proprement parler, le lot que les
-aristocrates-législateurs, les _aînés_ de famille, se sont fait à
-eux-mêmes.
-
-Restait à pourvoir les _cadets_; car, ainsi que nous l'avons vu, les
-races aristocratiques ne sont pas plus que les autres privées de la
-faculté de multiplier, et, sous peine d'effroyables dissensions
-intestines, il faut bien qu'elles assurent aux branches cadettes un
-sort _convenable_,--c'est-à-dire, en dehors du travail, en d'autres
-termes, par la spoliation,--puisqu'il n'y a et ne peut y avoir que
-deux manières d'acquérir: Produire ou ravir.
-
-Deux sources fécondes de revenus ont été ouvertes aux _cadets_: le
-trésor public et le système colonial. À vrai dire, ces deux
-conceptions n'en font qu'une. On lève des armées, une marine, en un
-mot des taxes pour conquérir des colonies, et l'on conserve les
-colonies pour rendre permanentes la marine, les armées ou les taxes.
-
-Tant qu'on a pu croire que les échanges, qui s'opèrent, en vertu d'un
-contrat de monopole réciproque, entre la métropole et ses colonies,
-étaient d'une nature différente et plus avantageuse que ceux qui
-s'accomplissent entre pays libres, le système colonial a pu être
-soutenu par le préjugé national. Mais lorsque la science et
-l'expérience (et la science n'est que l'_expérience méthodique_) ont
-révélé et mis hors de doute cette simple vérité: _les produits
-s'échangent contre des produits_, il est devenu évident que le sucre,
-le café, le coton, qu'on tire de l'étranger, n'offrent pas moins de
-débouchés à l'industrie des regnicoles que ces mêmes objets venus des
-colonies. Dès lors ce régime, accompagné d'ailleurs de tant de
-violences et de dangers, n'a plus pour point d'appui aucun motif
-raisonnable ou même spécieux. Il n'est que le prétexte et l'occasion
-d'une immense injustice. Essayons d'en calculer la portée.
-
-Quant au peuple anglais, je veux dire la classe productive, il ne
-gagne rien à la vaste extension de ses possessions coloniales. En
-effet, si ce peuple est assez riche pour acheter du sucre, du coton,
-du bois de construction, que lui importe de demander ces choses à la
-Jamaïque, à l'Inde et au Canada, ou bien au Brésil, aux États-Unis, à
-la Baltique? Il faut bien que le travail manufacturier anglais paie le
-travail agricole des Antilles, comme il paierait le travail agricole
-des nations du Nord. C'est donc une folie que de faire entrer dans le
-calcul les prétendus _débouchés_ ouverts à l'Angleterre par ses
-colonies. Ces débouchés, elle les aurait alors même que les colonies
-seraient affranchies, et par cela seul qu'elle y exécuterait des
-achats. Elle aurait de plus les débouchés étrangers, dont elle se
-prive en restreignant ses approvisionnements à ses possessions, en
-leur en conférant le monopole.
-
-Lorsque les États-Unis proclamèrent leur indépendance, les préjugés
-coloniaux étaient dans toute leur force, et tout le monde sait que
-l'Angleterre crut son commerce ruiné. Elle le crut si bien, qu'elle se
-ruinait d'avance en frais de guerre pour retenir ce vaste continent
-sous sa domination. Mais qu'est-il arrivé? En 1776, au commencement de
-la guerre de l'Indépendance, les exportations anglaises à l'Amérique
-du Nord étaient de 1,300,000 liv. sterl., elles s'élevèrent à
-3,600,000 liv. sterl. en 1784, après que l'indépendance eut été
-reconnue; et elles montent aujourd'hui à 12,400,000 liv. sterl., somme
-qui égale presque celle de toutes les exportations que fait
-l'Angleterre à ses quarante-cinq colonies, puisque celles-ci n'ont pas
-dépassé, en 1842, 13,200,000 liv. sterl.--Et, en effet, on ne voit
-pas pourquoi des échanges de fer contre du coton, ou d'étoffes contre
-des farines, ne s'accompliraient plus entre les deux peuples.
-Serait-ce parce que les citoyens des États-Unis sont gouvernés par un
-président de leur choix au lieu de l'être par un lord-lieutenant payé
-aux frais de l'Échiquier? Mais quel rapport y a-t-il entre cette
-circonstance et le commerce? Et si jamais nous nommions nos maires et
-nos préfets, cela empêcherait-il les vins de Bordeaux d'aller à
-Elbeuf, et les draps d'Elbeuf de venir à Bordeaux?
-
-On dira peut-être que, depuis l'acte d'indépendance, l'Angleterre et
-les États-Unis repoussent réciproquement leurs produits, ce qui ne
-serait pas arrivé si le lien colonial n'eût pas été rompu. Mais ceux
-qui font l'objection entendent sans doute présenter un argument en
-faveur de ma thèse; ils entendent insinuer que les deux pays auraient
-gagné à échanger librement entre eux les produits de leur sol et de
-leur industrie. Je demande comment un _troc_ de blé contre du fer, ou
-de tabac contre de la toile, peut être nuisible selon que les deux
-nations qui l'accomplissent sont ou ne sont pas politiquement
-indépendantes l'une de l'autre?--Si les deux grandes familles
-anglo-saxonnes agissent sagement, conformément à leurs vrais intérêts,
-en restreignant leurs échanges réciproques, c'est sans doute parce que
-ces échanges sont funestes; et, en ce cas, elles auraient également
-bien fait de les restreindre alors même qu'un gouverneur anglais
-résiderait encore au Capitole.--Si au contraire elles ont mal fait,
-c'est qu'elles se sont trompées, c'est qu'elles ont mal compris leurs
-intérêts, et l'on ne voit pas comment le lien colonial les eût rendues
-plus clairvoyantes.
-
-Remarquez en outre que les exportations de 1776 s'élevant à 1,300,000
-liv. sterl., ne peuvent pas être supposées avoir donné à l'Angleterre
-plus de vingt pour 100, ou 260,000 liv. sterl. de bénéfice; et
-pense-t-on que l'administration d'un aussi vaste continent n'absorbait
-pas dix fois cette somme?
-
-On s'exagère d'ailleurs le commerce que l'Angleterre fait avec ses
-colonies et surtout les progrès de ce commerce. Malgré que le
-gouvernement anglais contraigne les citoyens à se pourvoir aux
-colonies et les colons à la métropole; malgré que les barrières de
-douane qui séparent l'Angleterre des autres nations se soient, dans
-ces dernières années, prodigieusement multipliées et renforcées, on
-voit le commerce étranger de l'Angleterre se développer plus
-rapidement que son commerce colonial, comme le constate le tableau
-suivant:
-
- EXPORTATIONS.
- ____________________________
- / \ TOTAL.
-
- aux colonies. à l'étranger.
-
- 1831 10,254,940 l. st. 26,909,432 l. st. 37,164,372 l. st.
- 1842 13,261,436 34,119,577 47,381,023
-
-Aux deux époques, le commerce colonial n'entre que pour un peu plus du
-quart dans le commerce général.--L'accroissement, dans onze ans, est
-de trois millions environ. Et il faut remarquer que les Indes
-orientales, auxquelles ont été appliqués, dans l'intervalle, les
-principes de la liberté, entrent pour 1,300,000 liv. dans cet
-accroissement, et Gibraltar,--qui ne donne pas lieu à un commerce
-colonial, mais à un commerce étranger, avec l'Espagne,--pour 600,000
-liv. sterl.; en sorte qu'il ne reste pour l'augmentation réelle du
-commerce colonial, dans un intervalle de onze ans, que 1,100,000 liv.
-sterl.--Pendant ce même temps, et en dépit de nos tarifs, les
-exportations de l'Angleterre en France se sont élevées de liv. sterl.
-602,688 à 3,193,939.
-
-Ainsi le commerce _protégé_ a progressé dans la proportion de 8 pour
-100, et le commerce _contrarié_ de 450 pour 100!
-
-Mais si le peuple anglais n'a pas gagné, s'il a même énormément perdu
-au système colonial, il n'en est pas de même des branches cadettes de
-l'aristocratie britannique.
-
-D'abord ce système exige une armée, une marine, une diplomatie, des
-lords-lieutenants, des gouverneurs, des résidents, des agents de
-toutes sortes et de toutes dénominations.--Quoiqu'il soit présenté
-comme ayant pour but de favoriser l'agriculture, le commerce et
-l'industrie, ce n'est pas, que je sache, à des fermiers, à des
-négociants, à des manufacturiers que ces hautes fonctions sont
-confiées. On peut affirmer qu'une grande partie de ces lourdes taxes,
-que nous avons vues peser principalement sur le peuple, sont destinées
-à salarier tous ces instruments de conquête, qui ne sont autres que
-les puînés de l'aristocratie anglaise.
-
-C'est un fait connu d'ailleurs que ces nobles aventuriers ont acquis
-de vastes domaines dans les colonies. La protection leur a été
-accordée; il est bon de calculer ce qu'elle coûte aux classes
-laborieuses.
-
-Antérieurement à 1825, la législation anglaise sur les sucres était
-très-compliquée.
-
-Le sucre des Antilles payait le moindre droit; celui de Maurice et des
-Indes était soumis à une taxe plus élevée. Le sucre étranger était
-repoussé par un droit prohibitif.
-
-Le 5 juillet 1825, l'île Maurice, et, le 13 août 1836, l'Inde anglaise
-furent placées avec les Antilles sur le pied de l'égalité.
-
-La législation simplifiée ne reconnut plus que deux sucres: le sucre
-colonial et le sucre étranger. Le premier avait à acquitter un droit
-de 24 sh., le second de 63 sh. par quintal.
-
-Si l'on admet, pour un instant, que le _prix de revient_ soit le même
-aux colonies et à l'étranger, par exemple, 20 sh., on comprendra
-aisément les résultats d'une telle législation, soit pour les
-producteurs, soit à l'égard des consommateurs.
-
-L'étranger ne pourra livrer ses produits sur le marché anglais
-au-dessous de 83 sh., savoir: 20 sh. pour couvrir les frais de
-production, et 63 sh., pour acquitter la taxe.--Pour peu que la
-production coloniale soit insuffisante à alimenter ce marché; pour peu
-que le sucre étranger s'y présente, le prix vénal (car il ne peut y
-avoir qu'un prix vénal), sera donc de 83 sh., et ce prix, pour le
-sucre colonial, se décomposera ainsi:
-
- 20 sh. Remboursement des frais de production.
- 24 Part du trésor public ou taxe.
- 39 Montant de la spoliation ou monopole.
- ------
- 83 Prix payé par le consommateur.
-
-On voit que la loi anglaise avait pour but de faire payer au peuple 83
-sh. ce qui n'en vaut que 20, et de partager l'excédant, ou 63 sh., de
-manière à ce que la part du trésor fût de 24, et celle du monopole de
-39 sh.
-
-Si les choses se fussent passées ainsi, si le but de la loi avait été
-atteint, pour connaître le montant de la spoliation exercée par les
-monopoleurs au préjudice du peuple, il suffirait de multiplier par 39
-sh. le nombre de quintaux du sucre consommé en Angleterre.
-
-Mais, pour le sucre comme pour les céréales, la loi a failli dans une
-certaine mesure. La consommation limitée par la cherté n'a pas eu
-recours au sucre étranger, et le prix de 83 sh. n'a pas été atteint.
-
-Sortons du cercle des hypothèses et consultons les faits. Les voici
-soigneusement relevés sur les documents officiels.
-
- +--------+------------+------------+--------------+--------------+
- | | | | PRIX | PRIX |
- | |CONSOMMATION|CONSOMMATION| du | du |
- |ANNÉES | | |SUCRE COLONIAL|SUCRE ÉTRANGER|
- | | TOTALE. |PAR HABITANT|à l'entrepôt. |à l'entrepôt. |
- +--------+------------+------------+--------------+--------------+
- | | | | sh. d. | sh. d. |
- | | | | | |
- | 1837 | 3,954,810 | 16-12/13 | 34 7 | 21 3 |
- +--------+------------+------------+--------------+--------------+
- | 1838 | 3,909,365 | 16-8/13 | 33 8 | 21 3 |
- +--------+------------+------------+--------------+--------------+
- | 1839 | 3,825,599 | 15-12/13 | 39 9 | 22 2 |
- +--------+------------+------------+--------------+--------------+
- | 1840 | 3,594,834 | 14-7/9 | 48 1 | 21 6 |
- +--------+------------+------------+--------------+--------------+
- | 1841 | 4,058,435 | 16-1/2 | 39 8 | 20 6 |
- +--------+------------+------------+--------------+--------------+
- |MOYENNES| 3,868,668 | 16-1/6 | 39 5 | 21 5 |
- +--------+------------+------------+--------------+--------------+
-
-De ce tableau, il est fort aisé de déduire les pertes énormes que le
-monopole a infligées, soit à l'Échiquier, soit au consommateur
-anglais.
-
-Calculons en monnaies françaises et en nombres ronds pour la plus
-facile intelligence du lecteur.
-
-À raison de 49 fr. 20 c. (39 sh. 5 d.), plus 30 fr. de droits (24
-sh.), il en a coûté au peuple anglais, pour consommer annuellement
-3,868,000 quintaux de sucre, la somme de 306 millions et demi, qui se
-décompose ainsi:
-
- 103-1/2 millions qu'aurait coûtés une égale quantité de
- sucre étranger au prix de 29 fr. 75 (21 sh. 5 d.).
-
- 116 millions impôt pour le revenu à 30 fr. (24 sh.).
-
- 86-1/2 millions part du monopole résultant de la différence
- du prix colonial au prix étranger.
- --------
- 306 millions.
-
-Il est clair que, sous le régime de l'égalité et avec un impôt
-uniforme de 30 fr. par quintal, si le peuple anglais eût voulu
-dépenser 306 millions de francs en ce genre de consommation, il en
-aurait eu, au prix de 26 fr. 75, plus 30 francs de taxe, 5,400,000
-quintaux ou 22 kil. par habitant au lieu de 16.--Le trésor, dans cette
-hypothèse, aurait recouvré 162 millions au lieu de 116.
-
-Si le peuple se fût contenté de la consommation actuelle, il aurait
-épargné annuellement 86 millions, qui lui auraient procuré d'autres
-satisfactions et ouvert de nouveaux débouchés à son industrie.
-
-Des calculs semblables, que nous épargnons au lecteur, prouvent que le
-monopole accordé aux propriétaires de bois du Canada coûte aux classes
-laborieuses de la Grande-Bretagne, _indépendamment de la taxe
-fiscale_, un excédant de 30 millions.
-
-Le monopole du café leur impose une surcharge de 6,500,000 fr.
-
-Voilà donc, sur trois articles coloniaux seulement, une somme de 123
-millions enlevée purement et simplement de la bourse des consommateurs
-en excédant du prix naturel des denrées ainsi que des taxes fiscales,
-pour être versée, sans aucune compensation, dans la poche des colons.
-
-Je terminerai cette dissertation, déjà trop longue, par une citation
-que j'emprunte à M. Porter, membre du _Board of trade_.
-
-«Nous avons payé en 1840, et sans parler des droits d'entrée, 5
-millions de livres de plus que n'aurait fait pour une égale quantité
-de sucre toute autre nation. Dans la même année, nous avons exporté
-pour 4,000,000 l. st. aux colonies à sucre; en sorte que nous aurions
-gagné un million à suivre le vrai principe, qui est d'acheter au
-marché le plus avantageux, alors même que nous aurions fait cadeau aux
-planteurs de toutes les marchandises qu'ils nous ont prises.»
-
-M. Ch. Comte avait entrevu, dès 1827, ce que M. Porter établit en
-chiffres. «Si les Anglais, disait-il, calculaient quelle est la
-quantité de marchandises qu'ils doivent vendre aux possesseurs
-d'hommes, pour recouvrer les dépenses qu'ils font dans la vue de
-s'assurer leur pratique, ils se convaincraient que ce qu'ils ont de
-mieux à faire, c'est de leur livrer leurs marchandises pour rien et
-d'acheter, à ce prix, la liberté du commerce.»
-
-Nous sommes maintenant en mesure, ce me semble, d'apprécier le degré
-de liberté dont jouissent en Angleterre le travail et l'échange, et de
-juger si c'est bien dans ce pays qu'il faut aller observer les
-désastreux effets de la libre concurrence sur l'équitable distribution
-de la richesse et l'égalité des conditions.
-
-Récapitulons, concentrons dans un court espace les faits que nous
-venons d'établir.
-
-1º Les branches aînées de l'aristocratie anglaise possèdent toute la
-surface du territoire.
-
-2º L'impôt foncier est demeuré invariable depuis cent cinquante ans,
-quoique la rente des terres ait septuplé. Il n'entre que pour un
-vingt-cinquième dans les recettes publiques.
-
-3º La propriété immobilière est affranchie de droits de succession,
-quoique la propriété personnelle y soit assujettie.
-
-4º Les taxes indirectes pèsent beaucoup moins sur les objets de
-qualités supérieures, à l'usage des riches, que sur les mêmes objets
-de basses qualités, à l'usage du peuple.
-
-5º Au moyen de la loi-céréale, les mêmes branches aînées prélèvent,
-sur la nourriture du peuple, un impôt que les meilleures autorités
-fixent à _un milliard_ de francs.
-
-6º Le système colonial, poursuivi sur une très-grande échelle,
-nécessite de lourds impôts; et ces impôts, payés presque en totalité
-par les classes laborieuses, sont, presque en totalité aussi, le
-patrimoine des branches cadettes des classes oisives.
-
-7º Les taxes locales, comme les dîmes (_tithes_), arrivent aussi à
-ces branches cadettes par l'intermédiaire de l'Église établie.
-
-8º Si le système colonial exige un grand développement de forces, le
-maintien de ces forces a besoin, à son tour, du régime colonial, et ce
-régime entraîne celui des monopoles. On a vu que, sur trois articles
-seulement, ils occasionnent au peuple anglais une perte sèche de 124
-millions.
-
-J'ai cru devoir donner quelque étendue à l'exposé de ces faits parce
-qu'ils me paraissent de nature à dissiper bien des erreurs, bien des
-préjugés, bien des préventions aveugles. Combien de solutions aussi
-évidentes qu'inattendues n'offrent-ils pas aux économistes ainsi
-qu'aux hommes politiques?
-
-Et d'abord, comment ces écoles modernes, qui semblent avoir pris à
-tâche d'entraîner la France dans ce système de spoliations
-réciproques, en lui faisant peur de la concurrence, comment, dis-je,
-ces écoles pourraient-elles persister à soutenir que c'est la liberté
-qui a suscité le paupérisme en Angleterre? Dites donc qu'il est né de
-la spoliation, de la spoliation organisée, systématique, persévérante,
-impitoyable. Cette explication n'est-elle pas plus simple, plus vraie
-et plus satisfaisante à la fois? Quoi! La liberté entraînerait le
-paupérisme! La concurrence, les transactions libres, le droit
-d'échanger une propriété qu'on a le droit de détruire, impliqueraient
-une injuste distribution de la richesse! La loi providentielle serait
-donc bien inique! Il faudrait donc se hâter d'y substituer une loi
-humaine, et quelle loi? Une loi de restriction et d'_empêchement_. Au
-lieu de laisser faire, il faudrait _empêcher_ de faire; au lieu de
-laisser passer, il faudrait _empêcher_ de passer; au lieu de laisser
-échanger, il faudrait _empêcher_ d'échanger; au lieu de laisser la
-rémunération du travail à celui qui l'a accompli, il faudrait en
-investir celui qui ne l'a pas accompli! Ce n'est qu'à cette condition
-qu'on éviterait l'inégalité des fortunes parmi les hommes! «Oui,
-disiez-vous, l'expérience est faite; la liberté et le paupérisme
-coexistent en Angleterre.» Mais vous ne pourrez plus le dire. Bien
-loin que la liberté et la misère y soient dans le rapport de cause à
-effet, l'une d'elles du moins, la liberté, n'y existe même pas. On y
-est bien libre de travailler, mais non de jouir du fruit de son
-travail. Ce qui coexiste en Angleterre, c'est un petit nombre de
-spoliateurs et un grand nombre de spoliés; et il ne faut pas être un
-grand économiste pour en conclure l'opulence des uns et la misère des
-autres.
-
-Ensuite, pour peu qu'on ait embrassé dans son ensemble la situation de
-la Grande-Bretagne, telle que nous venons de la montrer, et l'esprit
-féodal qui domine ses institutions économiques, on sera convaincu que
-la réforme financière et douanière qui s'accomplit dans ce pays est
-une question européenne, humanitaire, aussi bien qu'une question
-anglaise. Il ne s'agit pas seulement d'un changement dans la
-distribution de la richesse au sein du Royaume-Uni, mais encore d'une
-transformation profonde de l'action qu'il exerce au dehors. Avec les
-injustes priviléges de l'aristocratie britannique, tombent évidemment
-et la politique qu'on a tant reprochée à l'Angleterre, et son système
-colonial, et ses usurpations, et ses armées, et sa marine, et sa
-diplomatie, en ce qu'elles ont d'oppressif et de dangereux pour
-l'humanité.
-
-Tel est le glorieux triomphe auquel aspire la LIGUE lorsqu'elle
-réclame «l'abolition totale, immédiate et sans condition de tous les
-monopoles, de tous les droits protecteurs quelconques en faveur de
-l'agriculture, des manufactures, du commerce et de la navigation, en
-un mot la liberté absolue des échanges[5].»
-
-[Note 5: Résolution du conseil de la Ligue, mai 1815.]
-
-Je ne dirai que peu de chose ici de cette puissante association.
-L'esprit qui l'anime, ses commencements, ses progrès, ses travaux, ses
-luttes, ses revers, ses succès, ses vues, ses moyens d'action, tout
-cela se manifestera plein d'action et de vie dans la suite de cet
-ouvrage. Je n'ai pas besoin de décrire minutieusement ce grand corps,
-puisque je l'expose respirant et agissant devant le public français,
-aux yeux de qui, par un miracle incompréhensible d'habileté, la presse
-subventionnée du monopole l'a si longtemps tenu caché[6].
-
-[Note 6: Bon nombre des publicistes enrôlés dans la presse quotidienne
-eussent pu, mais seulement en s'avouant coupables de légèreté et
-d'ignorance, se laver de l'accusation de vénalité que l'auteur portait
-contre eux, en 1845.
-
- (_Note de l'éditeur._)]
-
-Au milieu de la détresse que ne pouvait manquer d'appesantir sur les
-classes laborieuses le régime que nous venons de décrire, sept hommes
-se réunirent à Manchester au mois d'octobre 1838, et, avec cette
-virile détermination qui caractérise la race anglo-saxonne, ils
-résolurent de renverser tous les monopoles par les voies légales, et
-d'accomplir, sans troubles, sans effusion de sang, par la seule
-puissance de l'opinion, une révolution aussi profonde, plus profonde
-peut-être que celle qu'ont opérée nos pères en 1789[7].
-
-[Note 7: Voici les noms de ces hommes bien dignes de notre sympathique
-estime: Edward Baxter, W. A. Cunningham, Andrew Dalziel, James Howie,
-James Leslie, Archibald Prentice, Philip Thomson. Il nous paraît juste
-d'ajouter à ces sept noms celui de M. W. Rawson, arrivé un peu trop
-tard au rendez-vous où la ligue fut résolue, mais qui s'associa de
-tout coeur à la résolution que ses amis venaient de prendre en son
-absence.
-
- (_Note de l'éditeur._)]
-
-Certes, il fallait un courage peu ordinaire pour affronter une telle
-entreprise. Les adversaires qu'il s'agissait de combattre avaient pour
-eux la richesse, l'influence, la législature, l'Église, l'État, le
-trésor public, les terres, les places, les monopoles, et ils étaient
-en outre entourés d'un respect et d'une vénération traditionnels.
-
-Et où trouver un point d'appui contre un ensemble de forces si
-imposant? Dans les classes industrieuses? Hélas! en Angleterre comme
-en France, chaque industrie croit son existence attachée à quelque
-lambeau de monopole. La protection s'est insensiblement étendue à
-tout. Comment faire préférer des intérêts éloignés et, en apparence,
-incertains à des intérêts immédiats et positifs? Comment dissiper tant
-de préjugés, tant de sophismes que le temps et l'égoïsme ont si
-profondément incrustés dans les esprits? Et à supposer qu'on parvienne
-à éclairer l'opinion dans tous les rangs et dans toutes les classes,
-tâche déjà bien lourde, comment lui donner assez d'énergie, de
-persévérance et d'action combinée pour la rendre, par les élections,
-maîtresse de la législature?
-
-L'aspect de ces difficultés n'effraya pas les fondateurs de la Ligue.
-Après les avoir regardées en face et mesurées, ils se crurent de force
-à les vaincre. L'_agitation_ fut décidée.
-
-Manchester fut le berceau de ce grand mouvement. Il était naturel
-qu'il naquît dans le nord de l'Angleterre, parmi les populations
-manufacturières, comme il est naturel qu'il naisse un jour au sein des
-populations agricoles du midi de la France. En effet, les industries
-qui, dans les deux pays, offrent des moyens d'échange sont celles qui
-souffrent le plus immédiatement de leur interdiction, et il est
-évident que s'ils étaient libres, les Anglais nous enverraient du fer,
-de la houille, des machines, des étoffes, en un mot, des produits de
-leurs mines et de leurs fabriques, que nous leur paierions en grains,
-soies, vins, huiles, fruits, c'est-à-dire en produits de notre
-agriculture.
-
-Cela explique jusqu'à un certain point le titre bizarre en apparence
-que prit l'association: ANTI-CORN-LAW-LEAGUE[8]. Cette dénomination
-restreinte n'ayant pas peu contribué sans doute à détourner
-l'attention de l'Europe sur la portée de l'_agitation_, nous croyons
-indispensable de rapporter ici les motifs qui l'ont fait adopter.
-
-[Note 8: Association contre la loi-céréale.]
-
-Rarement la presse française a parlé de la Ligue (nous dirons ailleurs
-pourquoi), et lorsqu'elle n'a pu s'empêcher de le faire, elle a eu
-soin du moins de s'autoriser de ce titre: _Anti-corn-law_, pour
-insinuer qu'il s'agissait d'une question toute spéciale, d'une simple
-réforme dans la loi qui règle en Angleterre les conditions de
-l'importation des grains.
-
-Mais tel n'est pas seulement l'objet de la Ligue. Elle aspire à
-l'entière et radicale destruction de tous les priviléges et de tous
-les monopoles, à la liberté absolue du commerce, à la concurrence
-illimitée, ce qui implique la chute de la prépondérance aristocratique
-en ce qu'elle a d'injuste, la dissolution des liens coloniaux en ce
-qu'ils ont d'exclusif, c'est-à-dire une révolution complète dans la
-politique intérieure et extérieure de la Grande-Bretagne.
-
-Et, pour n'en citer qu'un exemple, nous voyons aujourd'hui les
-_free-traders_ prendre parti pour les États-Unis dans la question de
-l'Orégon et du Texas. Que leur importe, en effet, que ces contrées
-s'administrent elles-mêmes sous la tutelle de l'Union, au lieu d'être
-gouvernées par un président mexicain ou un lord-commissaire anglais,
-pourvu que chacun y puisse vendre, acheter, acquérir, travailler;
-pourvu que toute transaction honnête y soit libre? À ces conditions
-ils abandonneraient encore volontiers aux États-Unis et les deux
-Canada et la Nouvelle-Écosse, et les Antilles par-dessus le marché;
-ils les donneraient même sans cette condition, bien assurés que la
-liberté des échanges sera tôt ou tard la loi des transactions
-internationales[9].
-
-[Note 9: On se rappelle les discours de lord Aberdeen et de sir Robert
-Peel à l'occasion du message du nouveau président des États-Unis.
-Voici comment s'exprimait à ce sujet M. Fox, dans un meeting de la
-Ligue et aux applaudissements de six mille auditeurs:
-
-«Quel est donc ce territoire qu'on se dispute? 300,000 milles carrés
-dont nous revendiquons le tiers; désert aride, lave desséchée, le
-Sahara de l'Amérique, le Botany-Bay des Peaux-Rouges, empire des
-buffles, et tout au plus de quelques Indiens fiers de s'appeler
-Têtes-Plates, Nez-Fendus, etc. Voilà l'objet de la querelle! Autant
-vaudrait que Peel et Polk nous poussassent à nous disputer les
-montagnes de la Lune! Mais que la race humaine s'établisse sur ce
-territoire, que les hommes qui n'ont pas de patrie plus hospitalière
-en soumettent à la culture les parties les moins infertiles; et
-lorsque l'industrie aura promené autour de ses frontières le char de
-son paisible triomphe, lorsque de jeunes cités verront fourmiller dans
-leurs murs d'innombrables multitudes, quand les montagnes Rocheuses
-seront sillonnées de chemins de fer, que des canaux uniront
-l'Atlantique et la mer Pacifique, et que le Colombia verra flotter sur
-ses eaux la voile et la vapeur, alors il sera temps de parler de
-l'Orégon. Mais alors aussi, sans bataillons, sans vaisseaux de ligne,
-sans bombarder des villes ni verser le sang des hommes, le _libre
-commerce_ fera pour nous la conquête de l'Orégon et même des
-États-Unis, si l'on peut appeler conquête ce qui constitue le bien de
-tous. Ils nous enverront leurs produits; nous les paierons avec les
-nôtres. Il n'y aura pas un pionnier qui ne porte dans ses vêtements la
-livrée de Manchester; la marque de Sheffield sera imprimée sur l'arme
-qui atteindra le gibier; et le lin de Spitalfield sera la bannière que
-nous ferons flotter sur les rives du Missouri. L'Orégon sera conquis,
-en effet, car il travaillera volontairement pour nous; et que peut-on
-demander de plus à un peuple conquis? C'est pour nous qu'il fera
-croître le blé, et il nous le livrera sans nous demander en retour que
-nous nous imposions des taxes, afin qu'un gouverneur anglais contrarie
-sa législature ou qu'une soldatesque anglaise sabre sa population. Le
-libre commerce! voilà la vraie conquête; elle est plus sûre que celles
-des armes. Voilà l'empire, en ce qu'il a de noble, voilà la domination
-fondée sur des avantages réciproques, moins dégradante que celle qui
-s'acquiert par l'épée et se conserve sous un sceptre impopulaire.»
-(Acclamations prolongées.)]
-
-Mais il est facile de comprendre pourquoi les _free-traders_ ont
-commencé par réunir toutes leurs forces contre un seul monopole, celui
-des céréales: c'est qu'il est la clef de voûte du système tout entier.
-C'est la part de l'aristocratie, c'est le lot spécial que se sont
-adjugé les législateurs. Qu'on leur arrache ce monopole, et ils feront
-bon marché de tous les autres.
-
-C'est d'ailleurs celui dont le poids est le plus lourd au peuple,
-celui dont l'iniquité est la plus facile à démontrer. L'impôt sur le
-pain! sur la nourriture! sur la vie! Voilà, certes, un mot de
-ralliement merveilleusement propre à réveiller la sympathie des
-masses.
-
-C'est certainement un grand et beau spectacle que de voir un petit
-nombre d'hommes essayant, à force de travaux, de persévérance et
-d'énergie, de détruire le régime le plus oppressif et le plus
-fortement organisé, après l'esclavage, qui ait pesé jamais sur un
-grand peuple et sur l'humanité, et cela sans en appeler à la force
-brutale, sans même essayer de déchaîner l'animadversion publique, mais
-en éclairant d'une vive lumière tous les replis de ce système, en
-réfutant tous les sophismes sur lesquels il s'appuie, en inculquant
-aux masses les connaissances et les vertus qui seules peuvent les
-affranchir du joug qui les écrase.
-
-Mais ce spectacle devient bien plus imposant encore, quand on voit
-l'immensité du champ de bataille s'agrandir chaque jour par le nombre
-des questions et des intérêts qui viennent, les uns après les autres,
-s'engager dans la lutte.
-
-D'abord l'aristocratie dédaigne de descendre dans la lice. Quand elle
-se voit maîtresse de la puissance politique par la possession du sol,
-de la puissance matérielle par l'armée et la marine, de la puissance
-morale par l'Église, de la puissance législative par le Parlement, et
-enfin de celle qui vaut toutes les autres, de la puissance de
-l'opinion publique par cette fausse grandeur nationale qui flatte le
-peuple et qui semble liée aux institutions qu'on ose attaquer; quand
-elle contemple la hauteur, l'épaisseur et la cohésion des
-fortifications dans lesquelles elle s'est retranchée; quand elle
-compare ses forces avec celles que quelques hommes isolés dirigent
-contre elle,--elle croit pouvoir se renfermer dans le silence et le
-dédain.
-
-Cependant la Ligue fait des progrès. Si l'aristocratie a pour elle
-l'Église établie, la Ligue appelle à son aide toutes les Églises
-dissidentes. Celles-ci ne se rattachent pas au monopole par la dîme,
-elles se soutiennent par des dons volontaires, c'est-à-dire par la
-confiance publique. Elles ont bientôt compris que l'exploitation de
-l'homme par l'homme, qu'on la nomme esclavage ou protection, est
-contraire à la charte chrétienne. Seize cents ministres dissidents
-répondent à l'appel de la Ligue. Sept cents d'entre eux, accourus de
-tous les points du royaume, se réunissent à Manchester. Ils
-délibèrent; et le résultat de leur délibération est qu'ils iront
-prêcher, dans toute l'Angleterre, la cause de la liberté des échanges
-comme conforme aux lois providentielles qu'ils ont mission de
-promulguer.
-
-Si l'aristocratie a pour elle la propriété foncière et les classes
-agricoles, la Ligue s'appuie sur la propriété des bras, des facultés
-et de l'intelligence. Rien n'égale le zèle avec lequel les classes
-manufacturières s'empressent de concourir à la grande oeuvre. Les
-souscriptions spontanées versent au fonds de la Ligue 200,000 fr. en
-1841, 600,000 en 1842, un million en 1843, 2 millions en 1844; et en
-1845 une somme double, peut-être triple, sera consacrée à l'un des
-objets que l'association a en vue, l'inscription d'un grand nombre de
-_free traders_ sur les listes électorales. Parmi les faits relatifs à
-cette souscription, il en est un qui produisit sur les esprits une
-profonde sensation. La liste, ouverte à Manchester le 14 novembre
-1844, présenta, à la fin de cette même journée, une recette de 16,000
-livres sterling (400,000 francs). Grâce à ces abondantes ressources,
-la Ligue, revêtant ses doctrines des formes les plus variées et les
-plus lucides, les distribue parmi le peuple dans des brochures, des
-pamphlets, des placards, des journaux innombrables; elle divise
-l'Angleterre en douze districts, dans chacun desquels elle entretient
-un professeur d'économie politique. Elle-même, comme une université
-mouvante, tient ses séances en public dans toutes les villes et tous
-les comtés de la Grande-Bretagne. Il semble d'ailleurs que celui qui
-dirige les événements humains ait ménagé à la Ligue des moyens
-inattendus de succès. La _réforme postale_ lui permet d'entretenir,
-avec les comités électoraux qu'elle a fondés dans tout le pays, une
-correspondance qui comprend annuellement plus de 300,000 dépêches; les
-chemins de fer impriment à ses mouvements un caractère d'ubiquité, et
-l'on voit les mêmes hommes qui ont _agité_ le matin à Liverpool agiter
-le soir à Édimbourg ou à Glasgow; enfin la _réforme électorale_ a
-ouvert à la classe moyenne les portes du Parlement, et les fondateurs
-de la Ligue, les Cobden, les Bright, les Gibson, les Villiers, sont
-admis à combattre le monopole, en face des monopoleurs et dans
-l'enceinte même où il fut décrété. Ils entrent dans la Chambre des
-communes, et ils y forment, en dehors des Whigs et des Torys, un
-parti, si l'on peut lui donner ce nom, qui n'a pas de précédents dans
-les annales des peuples constitutionnels, un parti décidé à ne
-sacrifier jamais la vérité absolue, la justice absolue, les principes
-absolus aux questions de personnes, aux combinaisons, à la stratégie
-des ministères et des oppositions.
-
-Mais il ne suffisait pas de rallier les classes sociales sur qui pèse
-directement le monopole; il fallait encore dessiller les yeux de
-celles qui croient sincèrement leur bien-être et même leur existence
-attachés au système de la protection. M. Cobden entreprend cette rude
-et périlleuse tâche. Dans l'espace de deux mois, il provoque quarante
-meetings au sein même des populations agricoles. Là, entouré souvent
-de milliers de laboureurs et de fermiers, parmi lesquels on pense bien
-que se sont glissés, à l'instigation des intérêts menacés, bien des
-agents de désordre, il déploie un courage, un sang-froid, une
-habileté, une éloquence, qui excitent l'étonnement, si ce n'est la
-sympathie de ses plus ardents adversaires. Placé dans une position
-analogue à celle d'un Français qui irait prêcher la doctrine de la
-liberté commerciale dans les forges de Decazeville ou parmi les
-mineurs d'Anzin, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, dans cet
-homme éminent, à la fois économiste, tribun, homme d'État, tacticien,
-théoricien, et auquel je crois qu'on peut faire une juste application
-de ce qu'on a dit de Destutt de Tracy: «À force de bon sens, il
-atteint au génie.» Ses efforts obtiennent la récompense qu'ils
-méritent, et l'aristocratie a la douleur de voir le principe de la
-liberté gagner rapidement au sein de la population vouée à
-l'agriculture.
-
-Aussi le temps n'est plus où elle s'enveloppait dans sa morgue
-méprisante; elle est enfin sortie de son inertie. Elle essaye de
-reprendre l'offensive, et sa première opération est de calomnier la
-Ligue et ses fondateurs. Elle scrute leur vie publique et privée,
-mais, forcée bientôt d'abandonner le champ de bataille des
-personnalités, où elle pourrait bien laisser plus de morts et de
-blessés que la Ligue, elle appelle à son secours l'armée de sophismes
-qui, dans tous les temps et dans tous les pays, ont servi d'étai au
-monopole. _Protection à l'agriculture, invasion des produits
-étrangers, baisse des salaires résultant de l'abondance des
-subsistances, indépendance nationale, épuisement du numéraire,
-débouchés coloniaux assurés, prépondérance politique, empire des
-mers_; voilà les questions qui s'agitent, non plus entre savants, non
-plus d'école à école, mais devant le peuple, mais de démocratie à
-aristocratie.
-
-Cependant il se rencontre que les Ligueurs ne sont pas seulement des
-agitateurs courageux; ils sont aussi de profonds économistes. Pas un
-de ces nombreux sophismes ne résiste au choc de la discussion; et, au
-besoin, des enquêtes parlementaires, provoquées par la Ligue, viennent
-en démontrer l'inanité.
-
-L'aristocratie adopte alors une autre marche. La misère est immense,
-profonde, horrible, et la cause en est patente; c'est qu'une odieuse
-inégalité préside à la distribution de la richesse sociale. Mais au
-drapeau de la Ligue qui porte inscrit le mot JUSTICE, l'aristocratie
-oppose une bannière où on lit le mot CHARITÉ. Elle ne conteste plus
-les souffrances populaires; mais elle compte sur un puissant moyen de
-diversion, l'aumône. «Tu souffres, dit-elle au peuple; c'est que tu as
-trop multiplié, et je vais te préparer un vaste système d'émigration.
-(Motion de M. Butler.)--Tu meurs d'inanition; je donnerai à chaque
-famille un jardin et une vache. (_Allotments._)--Tu es exténué de
-fatigue; c'est que l'on exige de toi trop de travail, et j'en
-limiterai la durée. (Bill de dix heures.)» Ensuite viennent les
-souscriptions pour procurer gratuitement aux classes pauvres des
-établissements de bains, des lieux de récréations, les bienfaits d'une
-éducation nationale, etc. Toujours des aumônes, toujours des
-palliatifs; mais quant à la cause qui les nécessite, quant au
-monopole, quant à la distribution factice et partiale de la richesse,
-on ne parle pas d'y toucher.
-
-La Ligue a ici à se défendre contre un système d'agression d'autant
-plus perfide, qu'il semble attribuer à ses adversaires, entre autres
-monopoles, le monopole de la philanthropie, et la placer elle-même
-dans ce cercle de justice exacte et froide qui est bien moins propre
-que la charité, même impuissante, même hypocrite, à exciter la
-reconnaissance irréfléchie de ceux qui souffrent.
-
-Je ne reproduirai pas les objections que la Ligue oppose à tous ces
-projets d'institutions prétendues charitables, on en verra
-quelques-unes dans le cours de l'ouvrage. Il me suffira de dire
-qu'elle s'est associée à celles de ces oeuvres qui ont un caractère
-incontestable d'utilité. C'est ainsi que, parmi les _free-traders_ de
-Manchester, il a été recueilli près d'un million pour donner de
-l'espace, de l'air et du jour aux quartiers habités par les classes
-ouvrières. Une somme égale, provenant aussi de souscriptions
-volontaires, a été consacrée dans cette ville à l'établissement de
-maisons d'école. Mais en même temps la Ligue ne s'est pas lassée de
-montrer le piége caché sous ce fastueux étalage de philanthropie:
-«Quand les Anglais meurent de faim, disait-elle, il ne suffit pas de
-leur dire: Nous vous transporterons en Amérique où les aliments
-abondent; il faut laisser ces aliments entrer en Angleterre.--Il ne
-suffit pas de donner aux familles ouvrières un jardin pour y faire
-croître des pommes de terre; il faut surtout ne pas leur ravir une
-partie des profits qui leur procureraient une nourriture plus
-substantielle.--Il ne suffit pas de limiter le travail excessif auquel
-les condamne la spoliation; il faut faire cesser la spoliation même,
-afin que dix heures de travail en valent douze.--Il ne suffit pas de
-leur donner de l'air et de l'eau, il faut leur donner du pain ou du
-moins le droit d'acheter du pain. Ce n'est pas la philanthropie mais
-la liberté qu'on doit opposer à l'oppression; ce n'est pas la charité
-mais la justice qui peut guérir les maux de l'injustice. L'aumône n'a
-et ne peut avoir qu'une action insuffisante, fugitive, incertaine et
-souvent dégradante.»
-
-À bout de ses sophismes, de ses faux-fuyants, de ses prétextes
-dilatoires, il restait une ressource à l'aristocratie: la majorité
-parlementaire, la majorité qui dispense d'avoir raison. Le dernier
-acte de l'agitation devait donc se passer au sein des colléges
-électoraux. Après avoir popularisé les saines doctrines économiques,
-la Ligue avait à donner une direction pratique aux efforts individuels
-de ses innombrables prosélytes. Modifier profondément les constituants
-(_constituencies_), le corps électoral du royaume, saper l'influence
-aristocratique, attirer sur la corruption les châtiments de la loi et
-de l'opinion: telle est la nouvelle phase dans laquelle est entrée
-l'_agitation_, avec une énergie que les progrès semblent accroître.
-_Vires acquirit eundo_. À la voix de Cobden, de Bright et de leurs
-amis, des milliers de _free-traders_ se font inscrire sur les listes
-électorales, des milliers de monopoleurs en sont rayés, et, d'après la
-rapidité de ce mouvement, on peut prévoir le jour où le sénat ne
-représentera plus une classe, mais la communauté.
-
-On demandera peut-être si tant de travaux, tant de zèle, tant de
-dévouement, sont demeurés jusqu'ici sans influence sur la marche des
-affaires publiques, et si le progrès des doctrines libérales dans le
-pays ne s'est pas réfléchi à quelque degré dans la législation.
-
-J'ai exposé, en commençant, le régime économique de l'Angleterre
-antérieurement à la crise commerciale qui a donné naissance à la
-Ligue; j'ai même essayé de soumettre au calcul quelques-unes des
-extorsions que les classes dominatrices exercent sur les classes
-asservies par le double mécanisme des impôts et des monopoles.
-
-Depuis cette époque, les uns et les autres ont été modifiés. Qui n'a
-pas entendu parler du _plan financier_ que sir Robert Peel vient de
-soumettre à la Chambre des communes, plan qui n'est que le
-développement de réformes commencées en 1842 et 1844, et dont la
-complète réalisation est réservée à des sessions ultérieures du
-Parlement? Je crois sincèrement qu'on a méconnu en France l'esprit de
-ces réformes, qu'on en a tour à tour exagéré ou atténué la portée. On
-m'excusera donc si j'entre ici dans quelques détails, que je
-m'efforcerai du reste d'abréger le plus qu'il me sera possible.
-
-La spoliation (qu'on me pardonne le retour fréquent de ce terme; mais
-il est nécessaire pour détruire l'erreur grossière qui est impliquée
-dans son synonyme _protection_), la spoliation, réduite en système de
-gouvernement, avait produit toutes ses naturelles conséquences: une
-extrême inégalité des fortunes, la misère, le crime et le désordre au
-sein des dernières couches sociales, une diminution énorme dans toutes
-les consommations, par suite, l'affaiblissement des recettes publiques
-et le déficit, qui, croissant d'année en année, menaçait d'ébranler le
-crédit de la Grande-Bretagne. Évidemment il n'était pas possible de
-rester dans une situation qui menaçait d'engloutir le vaisseau de
-l'État. L'_Agitation_ irlandaise, l'_Agitation_ commerciale,
-l'Incendiarisme, dans les districts agricoles, le Rébeccaïsme dans le
-pays de Galles, le Chartisme dans les villes manufacturières, ce
-n'étaient là que les symptômes divers d'un phénomène unique, la
-souffrance du peuple. Mais la souffrance du peuple, c'est-à-dire des
-masses, c'est-à-dire encore de la presque universalité des hommes,
-doit à la longue gagner toutes les classes de la société. Quand le
-peuple n'a rien, il n'achète rien; quand il n'achète rien, les
-fabriques s'arrêtent, et les fermiers ne vendent pas leur récolte; et
-s'ils ne vendent pas, ils ne peuvent payer leurs fermages. Ainsi les
-grands seigneurs législateurs eux-mêmes se trouvaient placés, par
-l'effet même de leur loi, entre la banqueroute des fermiers et la
-banqueroute de l'État, et menacés à la fois dans leur fortune
-immobilière et mobilière. Ainsi l'aristocratie sentait le terrain
-trembler sous ses pas. Un de ses membres les plus distingués, sir
-James Graham, aujourd'hui ministre de l'intérieur, avait fait un livre
-pour l'avertir des dangers qui l'entouraient: «Si vous ne cédez une
-partie, vous perdrez tout, disait-il, et une tempête révolutionnaire
-balayera de dessus la surface du pays non-seulement vos monopoles,
-mais vos honneurs, vos priviléges, votre influence et vos richesses
-mal acquises.»
-
-Le premier expédient qui se présenta pour parer au danger le plus
-immédiat, le déficit, fut, selon l'expression consacrée aussi par nos
-hommes d'État, d'_exiger de l'impôt tout ce qu'il peut rendre_. Mais
-il arriva que les taxes mêmes qu'on essaya de renforcer furent celles
-qui laissèrent le plus de vide au Trésor. Il fallut renoncer pour
-longtemps à cette ressource, et le premier soin du cabinet actuel,
-quand il arriva aux affaires, fut de proclamer que l'impôt était
-arrivé à sa dernière limite: «_I am bound to say that the people of
-this country has been brought to the utmost limit of taxation._»
-(Peel, discours du 10 mai 1842.)
-
-Pour peu que l'on ait pénétré dans la situation respective des deux
-grandes classes, dont j'ai décrit les intérêts et les luttes, on
-comprendra aisément quel était, pour chacune d'elles, le problème à
-résoudre.
-
-Pour les _free-traders_, la solution était très-simple: _abroger tous
-les monopoles_. Affranchir les importations, c'était nécessairement
-accroître les échanges et par conséquent les exportations; c'était
-donc donner au peuple tout à la fois du pain et du travail; c'était
-encore favoriser toutes les consommations, par conséquent les taxes
-indirectes, et en définitive rétablir l'équilibre des finances.
-
-Pour les _monopoleurs_, le problème était pour ainsi dire insoluble.
-Il s'agissait de soulager le peuple sans le soustraire aux monopoles,
-de relever le revenu public sans augmenter les taxes, et de conserver
-le système colonial sans diminuer les dépenses nationales.
-
-Le ministère Whig (Russell, Morpeth, Melbourne, Baring, etc.) présenta
-un plan qui se tenait entre ces deux solutions. Il affaiblissait, sans
-les détruire, les monopoles et le système colonial. Il ne fut accepté
-ni par les monopoleurs ni par les _free-traders_. Ceux-là voulaient le
-monopole absolu, ceux-ci la liberté illimitée. Les uns s'écriaient:
-«_Pas de concessions!_» les autres: «_Pas de transactions!_»
-
-Battus au Parlement, les Whigs en appelèrent au corps électoral. Il
-donna amplement gain de cause aux Torys, c'est-à-dire à la protection
-et aux colonies. Le ministère Peel fut constitué (1841) avec mission
-expresse de trouver l'introuvable solution, dont je parlais tout à
-l'heure, au grand et terrible problème posé par le déficit et la
-misère publique; et il faut avouer qu'il a surmonté la difficulté avec
-une sagacité de conception et une énergie d'exécution remarquables.
-
-J'essayerai d'expliquer le plan financier de M. Peel, tel du moins que
-je le comprends.
-
-Il ne faut pas perdre de vue que les divers objets qu'a dû se proposer
-cet homme d'État, eu égard au parti qui l'appuie, sont les suivants:
-
-1º Rétablir l'équilibre des finances;
-
-2º Soulager les consommateurs;
-
-3º Raviver le commerce et l'industrie;
-
-4º Conserver autant que possible le monopole essentiellement
-aristocratique, la loi céréale;
-
-5º Conserver le système colonial et avec lui l'armée, la marine, les
-hautes positions des branches cadettes;
-
-6º On peut croire aussi que cet homme éminent, qui plus que tout autre
-sait lire dans les _signes du temps_, et qui voit le principe de la
-Ligue envahir l'Angleterre à pas de géant, nourrit encore au fond de
-son âme une pensée d'avenir personnelle mais glorieuse, celle de se
-ménager l'appui des _free-traders_ pour l'époque où ils auront conquis
-la majorité, afin d'imprimer de sa main le sceau de la consommation à
-l'oeuvre de la liberté commerciale, sans souffrir qu'un autre nom
-officiel que le sien s'attache à la plus grande révolution des temps
-modernes.
-
-Il n'est pas une des mesures, une des paroles de Sir Robert Peel qui
-ne satisfasse aux conditions prochaines ou éloignées de ce programme.
-On va en juger.
-
-Le pivot autour duquel s'accomplissent toutes les évolutions
-financières et économiques dont il nous reste à parler, c'est
-l'_income-tax_.
-
-L'income-tax, on le sait, est un subside prélevé sur les revenus de
-toute nature. Cet impôt est essentiellement temporaire et patriotique.
-On n'y a recours que dans les circonstances les plus graves, et
-jusqu'ici, en cas de guerre. Sir Robert Peel l'obtint du parlement en
-1842, et pour trois ans; il vient d'être prorogé jusqu'en 1849. C'est
-la première fois qu'au lieu de servir à des fins de destruction et à
-infliger à l'humanité les maux de la guerre, il sera devenu
-l'instrument de ces utiles réformes que cherchent à réaliser les
-nations qui veulent mettre à profit les bienfaits de la paix.
-
-Il est bon de faire observer ici que tous les revenus au-dessous de
-150 liv. sterl. (3,700 fr.) sont affranchis de la taxe, en sorte
-qu'elle frappe exclusivement la classe riche. On a beaucoup répété, de
-ce côté comme de l'autre côté du détroit, que l'_income-tax_ était
-définitivement inscrit dans le Code financier de l'Angleterre. Mais
-quiconque connaît la nature de cet impôt et le mode d'après lequel il
-est perçu, sait bien qu'il ne saurait être établi d'une manière
-permanente, du moins dans sa constitution actuelle; et, si le cabinet
-entretient à cet égard quelque arrière-pensée, il est permis de croire
-qu'en habituant les classes aisées à contribuer dans une plus forte
-proportion aux charges publiques, il songe à mettre l'impôt foncier
-(_land-tax_), dans la Grande-Bretagne, plus en harmonie avec les
-besoins de l'État et les exigences d'une équitable justice
-distributive.
-
-Quoi qu'il en soit, le premier objet que le ministère Tory avait en
-vue, le rétablissement de l'équilibre dans les finances, fut atteint,
-grâce aux ressources de l'income-tax; et le déficit qui menaçait le
-crédit de l'Angleterre a, du moins provisoirement, disparu.
-
-Un excédant de recettes était même prévu dès 1842. Il s'agissait de
-l'appliquer à la seconde et à la troisième condition du programme:
-_Soulager les consommateurs; raviver le commerce et l'industrie_.
-
-Ici nous entrons dans la longue série des réformes douanières
-exécutées en 1842, 1843, 1844 et 1845. Notre intention ne peut être de
-les exposer en détail; nous devons nous borner à faire connaître
-l'esprit dans lequel elles ont été conçues.
-
-Toutes les prohibitions ont été abolies. Les boeufs, les veaux, les
-moutons, la viande fraîche et salée, qui étaient repoussés d'une
-manière absolue, furent admis à des droits modérés: les boeufs, par
-exemple, à 25 fr. par tête (le droit est presque double en France), ce
-qui n'a pas empêché M. Gauthier de Rumilly de dire en pleine Chambre,
-en 1845, sans être contredit par personne, tant les journaux ont eu
-soin de nous tenir dans l'ignorance sur ce qui se passe de l'autre
-côté de la Manche, que les bestiaux sont encore prohibés en
-Angleterre.
-
-Les droits furent abaissés dans une très-forte proportion, et
-quelquefois de moitié, des deux tiers et des trois quarts sur 650
-articles de consommation: entre autres les farines, l'huile, le cuir,
-le riz, le café, le suif, la bière, etc., etc.
-
-Ces droits, d'abord abaissés, ont été complétement abolis en 1845 sur
-430 articles, parmi lesquels figurent toutes les matières premières de
-quelque importance, la laine, le coton, le lin, le vinaigre, etc.,
-etc.
-
-Les droits d'exportation furent aussi radicalement abrogés. Les
-machines et la houille, ces deux puissances dont, dans des idées
-étroites de rivalité commerciale, il serait peut-être assez naturel
-que l'Angleterre se montrât jalouse, sont en ce moment à la
-disposition de l'Europe. Nous en pourrions jouir aux mêmes prix que
-les Anglais, si, par une bizarrerie étrange, mais parfaitement
-conséquente au principe du système protecteur, nous ne nous étions
-placés nous-mêmes, par nos tarifs, dans des conditions d'infériorité à
-l'égard de ces instruments essentiels de travail, au moment même où
-l'égalité nous était offerte ou pour mieux dire conférée sans
-condition.
-
-On conçoit que l'abrogation totale d'un droit d'entrée doit laisser un
-vide définitif; et l'abaissement, un vide au moins momentané dans le
-Trésor. C'est ce vide que les excédants de recette dus à
-l'_income-tax_ sont destinés à couvrir.
-
-Cependant l'_income-tax_ n'a qu'une durée limitée. Le cabinet Tory a
-espéré que l'accroissement de la consommation, l'essor du commerce et
-de l'industrie réagirait sur toutes les branches de revenus de manière
-à ce que l'équilibre des finances fût rétabli en 1849, sans que la
-ressource de l'income-tax fût plus longtemps nécessaire. Autant qu'on
-en peut juger par les résultats de la réforme partielle de 1842, ces
-espérances ne seront pas trompées. Déjà les recettes générales de 1844
-ont dépassé celles de 1843 de liv. sterl. 1,410,726 (35 millions de
-francs).
-
-D'un autre côté, tous les faits concordent à témoigner que l'activité
-a repris dans toutes les branches du travail, et que le bien-être
-s'est répandu dans toutes les classes de la société. Les prisons et
-les workhouses se sont dépeuplées; la taxe des pauvres a baissé;
-l'accise a fructifié; le Rébeccaïsme et l'Incendiarisme se sont
-apaisés; en un mot, le retour de la prospérité se montre par tous les
-signes qui servent à la révéler, et entre autres par les recettes des
-douanes.
-
- Recettes de l'année 1841 (sous le système
- ancien) 19,900,000 l. st.
- -- 1842 18,700,000
- -- 1843, première année de la
- réforme 21,400,000
- -- 1844 23,500,000
-
-Maintenant si l'on considère que, pendant cette dernière année, les
-marchandises qui ont passé par la douane n'ont rien payé _à la sortie_
-(abrogation des droits d'exportation), et n'ont acquitté _à l'entrée_
-que des taxes réduites, au moins pour 650 articles (abaissement des
-droits d'importation), on en conclura rigoureusement que la masse des
-produits importés a dû augmenter dans une proportion énorme pour que
-la recette totale, non-seulement n'ait pas diminué, mais encore se
-soit élevée de cent millions de francs.
-
-Il est vrai que, d'après les économistes de la presse et de la tribune
-françaises, cet accroissement d'importations ne prouve autre chose que
-la décadence de l'industrie de la Grande-Bretagne, l'_invasion_,
-l'_inondation_ de ses marchés par les produits étrangers, et la
-stagnation de son _travail national_! Nous laisserons ces messieurs
-concilier, s'ils le peuvent, cette conclusion avec tous les autres
-signes par lesquels se manifeste la renaissante prospérité de
-l'Angleterre; et, pour nous, qui croyons que _les produits s'échangent
-contre des produits_, satisfaits de trouver, dans l'accord des faits
-qui précèdent, une preuve nouvelle et éclatante de la vérité de cette
-doctrine, nous dirons que Sir Robert Peel a rempli la seconde et la
-troisième condition de son programme: _Soulager le consommateur;
-raviver le commerce et l'industrie_.
-
-Mais ce n'était pas pour cela que les Torys l'avaient porté, le
-soutenaient au pouvoir. Encore tout émus de la frayeur que leur avait
-causée le plan bien autrement radical de John Russell, et de l'orgueil
-de leur récent triomphe sur les Whigs, ils n'étaient pas disposés à
-perdre le fruit de leur victoire, et ils entendaient bien ne laisser
-agir l'homme de leur choix, dans l'accomplissement de son oeuvre,
-qu'autant qu'il ne toucherait pas ou qu'il ne toucherait que d'une
-manière illusoire aux deux grands instruments de rapine que s'est
-législativement attribués l'aristocratie anglaise: La loi-céréale et
-le système colonial.
-
-C'est surtout dans cette difficile partie de sa tâche que le premier
-ministre a déployé toutes les ressources de son esprit fertile en
-expédients.
-
-Lorsqu'un droit d'entrée a fait arriver le prix d'un produit à ce
-taux que la concurrence intérieure ne permet, en aucun cas, de
-dépasser, tout son effet protecteur est obtenu. Ce qu'on ajouterait à
-ce droit serait purement nominal, et ce qu'on en retrancherait, dans
-les limites de cet excédant, serait évidemment inefficace. Supposez
-qu'un produit français, soumis à la rivalité étrangère, se vende à 15
-fr., et qu'affranchi de cette rivalité, il ne puisse, à cause de la
-concurrence intérieure, s'élever au-dessus de 20 fr. En ce cas, un
-droit de 5 ou 6 fr. sur le produit étranger donnera au similaire
-national toute la protection qu'il soit au pouvoir du tarif de
-conférer. Le droit, fût-il porté à 100 fr., n'élèverait pas d'un
-centime le prix du produit, d'après l'hypothèse même, et par
-conséquent toute réduction, qui ne descendrait pas au-dessous de 5 ou
-6 fr., serait de nul effet pour le producteur et pour le consommateur.
-
-Il semble que l'observation de ce phénomène ait dirigé la conduite de
-sir Robert Peel, en ce qui concerne le grand monopole aristocratique,
-le blé, et le grand monopole colonial, le sucre.
-
-Nous avons vu que la loi-céréale, qui avait pour but avoué d'assurer
-au producteur national 54 sh. par quarter de froment avait failli dans
-son objet. L'échelle mobile (_sliding scale_) était bien calculée pour
-atteindre ce but, car elle ajoutait au prix du blé étranger à
-l'entrepôt un droit graduel qui devait faire ressortir le prix vénal à
-70 sh. et plus. Mais la concurrence des producteurs nationaux, d'une
-part, et, de l'autre, la diminution de consommation qui suit la
-cherté, ont concouru à retenir le blé à un taux moyen moins élevé et
-qui n'a pas dépassé 56 sh. Qu'a fait alors sir Robert Peel? Il a
-tranché dans cette portion de droit qui était radicalement inefficace,
-et il a baissé l'échelle mobile de manière, à ce qu'il pensait, à
-fixer le froment à 56 sh., c'est-à-dire au prix le plus élevé que la
-concurrence intérieure lui permette d'atteindre, dans les temps
-ordinaires; en sorte qu'en réalité il n'a rien arraché à
-l'aristocratie ni rien conféré au peuple.
-
-À cet égard, sir Robert n'a pas caché cette politique de
-prestidigitateur, car à toute demande de droits plus élevés, il
-répondait: «Je crois que vous avez eu des preuves concluantes que vous
-êtes arrivés à l'extrême limite de la taxe utile (_profitable
-taxation_), sur les articles de subsistances. Je vous conseille de ne
-pas l'accroître, car, si vous le faites, vous serez certainement
-déjoués dans votre but.» «_Most assuredly you will be defeated in your
-object._»
-
-Je n'ai parlé que du froment, mais il est bon d'observer que la même
-loi embrasse les céréales de toutes sortes. De plus, le beurre et le
-fromage, qui entrent pour beaucoup dans les revenus des domaines
-seigneuriaux, n'ont point été dégrevés. Il est donc bien vrai que le
-monopole aristocratique n'a été que très-inefficacement entamé.
-
-La même pensée a présidé aux diverses modifications introduites dans
-la loi des sucres. Nous avons vu que la prime accordée aux planteurs,
-ou le droit différentiel entre le sucre colonial et le sucre étranger,
-était de 39 sh. par quintal. C'est là la marge que la spoliation avait
-devant elle; mais à cause de la concurrence que se font entre elles
-les colonies, elles n'ont pu extorquer au consommateur, en excédant du
-prix naturel et du droit fiscal, que 18 sh. (Voir ci-dessus, pages 24
-et suiv.) Sir Robert pouvait donc abaisser le droit différentiel de 39
-sh. à 18 sans rien changer, si ce n'est une lettre morte, dans le
-_statute-book_.
-
-Or, qu'a-t-il fait? Il a établi le tarif suivant:
-
- Sucre colonial, brut 14 sh.
- -- terré 16
- Sucre étranger (libre), brut 23
- -- terré 28
- Sucre étranger (esclave) 63
-
-Il estime qu'il entrera en Angleterre, sous l'empire de ce nouveau
-tarif, 230,000 tonnes de sucre colonial; et la protection étant de 10
-sh. par quintal ou 10 liv. st. par tonne, la somme extorquée au
-consommateur, pour être livrée sans compensation aux planteurs, sera
-de 2,300,000 liv. st., ou fr. 57,000,000, au lieu de 86 millions.
-(Voir page 25.)
-
-Mais d'un autre côté, il dit: «La conséquence sera que le Trésor
-recevra du droit sur le sucre, par suite de la réduction, liv. st.
-3,960,000. Le revenu obtenu de cette denrée, l'année dernière, a été
-de 5,216,000 liv.; il y aura donc pour l'année prochaine une perte de
-revenu de 1,300,000 liv. sterl.,» soit fr. 32,500,000, et c'est
-l'_income-tax_, c'est-à-dire un nouvel impôt, qui est chargé de
-remplir le vide laissé à l'Échiquier; en sorte que si le peuple est
-soulagé, en ce qui concerne la consommation du sucre, ce n'est pas au
-préjudice du monopole, mais aux dépens du Trésor, et comme on rend à
-celui-ci par l'_income-tax_ ce qu'il perd sur la douane, il en résulte
-que les spoliations et les charges restent les mêmes, et c'est tout au
-plus si l'on peut dire qu'elles subissent un léger déplacement.
-
-Dans tout l'ensemble des réformes réelles ou apparentes accomplies par
-sir Robert Peel, sa prédilection en faveur du système colonial ne
-cesse de se manifester, et c'est là surtout ce qui le sépare
-profondément des _free-traders_. Chaque fois que le ministre a dégrévé
-une denrée étrangère, il a eu soin de dégréver, dans une proportion au
-moins aussi forte, la denrée similaire venue des colonies anglaises;
-en sorte que la _protection_ reste la même. Ainsi, pour n'en citer
-qu'un exemple, le bois de construction _étranger_ a été réduit des
-cinq sixièmes; mais le bois des colonies l'a été des neuf dixièmes. Le
-patrimoine des branches cadettes de l'aristocratie n'a donc pas été
-sérieusement entamé, pas plus que celui des branches aînées, et, à ce
-point de vue, l'on peut dire que le plan financier (_financial
-statement_), l'audacieuse expérience (_bold experiment_), du ministre
-dirigeant, demeurent renfermés dans les bornes d'une question
-anglaise, et ne s'élèvent pas à la hauteur d'une question humanitaire;
-car l'humanité n'est que fort indirectement intéressée au régime
-intérieur de l'échiquier anglais, mais elle eût été profondément et
-favorablement affectée d'une réforme, même financière, impliquant la
-chute de ce système colonial qui a tant troublé et menace encore si
-gravement la paix et la liberté du monde.
-
-Loin que sir Robert Peel suive la Ligue sur ce terrain, il ne perd pas
-une occasion de se prononcer en faveur des colonies, et, dans l'exposé
-des motifs de son plan financier, après avoir rappelé à la Chambre que
-l'Angleterre possède quarante-cinq colonies, après avoir même demandé
-à ce sujet un accroissement d'allocations, il ajoute: «On pourra dire
-qu'il est contraire à la sagesse d'étendre autant que nous l'avons
-fait notre système colonial. Mais je m'en tiens au fait que vous avez
-des colonies, et que, les ayant, il faut les pourvoir de forces
-suffisantes. Je répugnerais d'ailleurs, quoique je sache combien ce
-système entraîne de dépenses et de dangers, je répugnerais à condamner
-cette politique qui nous a conduits à jeter sur divers points du globe
-les bases de ces possessions animées de l'esprit anglais, parlant la
-langue anglaise et destinées peut-être à s'élever dans l'avenir au
-rang de grandes puissances commerciales!»
-
-Je crois avoir démontré que sir Robert Peel a rempli avec habileté les
-plus funestes parties de son programme. Il me resterait à justifier
-les motifs des prévisions qui m'ont fait dire: «On peut croire encore
-que cet homme éminent qui, plus que tout autre, sait lire dans les
-_signes du temps_, et qui voit le principe de la Ligue envahir
-l'Angleterre à pas de géant, nourrit au fond de son âme une pensée
-personnelle, mais glorieuse, celle de se ménager l'appui des
-_free-traders_ pour l'époque où ils auront conquis la majorité, afin
-d'imprimer de ses mains le sceau de la consommation à l'oeuvre de la
-liberté commerciale, sans souffrir qu'un autre nom officiel que le
-sien s'attache à la plus grande révolution des temps modernes.»
-
-Comme il ne s'agit ici que d'une simple conjecture qui, vu l'humble
-source d'où elle émane, ne peut avoir pour le lecteur qu'une faible
-importance, je ne vois aucune utilité à la justifier à ses yeux[10].
-Je ne crois pas qu'elle ait rien de chimérique pour quiconque a étudié
-la situation économique du Royaume-Uni, le dénoûment probable des
-réformes qu'il subit, le caractère de celui qui les dirige, le
-mouvement et le déplacement, même actuels, des majorités, et surtout
-les rapides progrès de l'opinion dans les masses et au sein du corps
-électoral. Jusqu'ici sir Robert Peel s'est montré grand financier,
-grand ministre, grand homme d'État peut-être; pourquoi n'aspirerait-il
-pas au titre de grand homme, que la postérité ne décernera plus sans
-doute qu'aux bienfaiteurs de l'humanité?
-
-[Note 10: Cette conjecture n'a pas tardé à se vérifier complétement;
-mais l'auteur, tout en applaudissant aux mesures libérales prises
-enfin par le grand ministre, ne l'a pas absous d'en être venu là si
-tard.(V. tome V, pag. 544 et suiv.)
-
- (_Note de l'éditeur._)]
-
-Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour le lecteur d'entrevoir
-l'issue probable des réformes dont nous ne connaissons encore que les
-premiers linéaments. Une brochure récente vient de révéler un _plan
-financier_ qui doit rallier les membres influents de la Ligue. Nous le
-mentionnerons ici, tant à cause de son admirable simplicité et de sa
-parfaite conformité aux principes les plus purs de la liberté
-commerciale, que parce qu'il est loin d'être dépourvu de tout
-caractère officiel. Il émane, en effet, d'un officier du _Board of
-trade_, M. Mac-Grégor, comme la réforme postale eut pour promoteur un
-employé du _post-office_, M. Rowland-Hill. On peut ajouter qu'il a
-assez d'analogie avec les changements opérés par sir Robert Peel pour
-laisser supposer qu'il n'a pas été jeté dans le public à l'insu, et
-moins encore contre la volonté du premier ministre.
-
-Voici le plan du secrétaire du _Board of trade_.
-
-Il suppose que les dépenses s'élèveront comme aujourd'hui, à 50
-millions st. Elles devront subir sans doute une grande diminution, car
-ce plan entraîne une forte réduction dans l'armée, la marine,
-l'administration des colonies et la perception de l'impôt; en ce cas,
-les excédants de recettes pourront être affectés, soit au
-remboursement de la dette, soit au dégrèvement de la contribution
-directe dont il va être parlé.
-
-Les recettes se puiseraient aux sources suivantes:
-
- _Douane._--Les droits seraient uniformes, que les produits viennent
- des colonies ou de l'étranger.
-
- Il n'y aurait que huit articles soumis aux droits d'entrée, savoir:
-
- 1º Thé; 2º sucre; 3º café et cacao; 4º tabac; 5º esprits distillés;
- 6º vins; 7º fruits secs; 8º épiceries.
-
- Produit 21,500,000 l. st.}
- Esprits distillés à l'intérieur 5,000,000 } 31,500,000 l. st.
- Drêche tant indigène qu'importée 4,000,000 }
-
- Ces deux derniers impôts réunis à l'administration des douanes.
-
- _Timbre._--On en éliminerait les droits sur les assurances
- contre les risques de mer et d'incendie, et l'on
- y réunirait les licences, ci 7,500,000
- Taxe foncière, non rachetée 1,200,000
- Déficit à couvrir, la première année, par un impôt
- direct qui est une combinaison de l'_income-tax_ et du
- _land-tax_ 9,800,000
- ----------
- Total égal de la dépense 50,000,000 l. st.
-
-Quant à la poste, M. Mac-Grégor pense qu'elle ne doit pas être une
-source de revenus. On ne peut pas abaisser le tarif actuel, puisqu'il
-est réduit à la plus minime monnaie usitée en Angleterre; mais les
-excédants de recettes seraient appliqués à l'amélioration du service
-et au développement des paquebots à vapeur.
-
-Il faut observer que dans ce système:
-
-1º La protection est complétement abolie, puisque la douane ne frappe
-que des objets que l'Angleterre ne produit pas, excepté les esprits et
-la drêche. Mais ceux-ci sont soumis à un droit égal à leurs similaires
-étrangers.
-
-2º Le système colonial est radicalement renversé. Au point de vue
-commercial, les colonies sont indépendantes de la métropole et la
-métropole des colonies, car les droits sont uniformes; il n'y a plus
-de priviléges, et chacun reste libre de se pourvoir au marché le plus
-avantageux. Il suit de là qu'une colonie qui se séparerait
-politiquement de la mère patrie n'apporterait aucun changement dans
-son commerce et son industrie. Elle ne ferait que soulager ses
-finances.
-
-3º Toute l'administration financière de la Grande-Bretagne se réduit à
-la perception de l'impôt direct, à la douane, considérablement
-simplifiée, et au timbre. Les _assessed taxes_ et l'accise sont
-supprimées, et les transactions intérieures et extérieures laissées à
-une liberté et une rapidité dont les effets sont incalculables.
-
-Tel est, très en abrégé, le plan financier qui semble être comme le
-type, l'idéal vers lequel on ne peut s'empêcher de reconnaître que
-tendent de fort loin, il est vrai, les réformes qui s'accomplissent
-sous les yeux de la France inattentive. Cette digression servira
-peut-être de justification à la conjecture que j'ai osé hasarder sur
-l'avenir et les vues ultérieures de sir Robert Peel.
-
-Je me suis efforcé de poser nettement la question qui s'agite en
-Angleterre. J'ai décrit et le champ de bataille, et la grandeur des
-intérêts qui s'y discutent, et les forces qui s'y rencontrent, et les
-conséquences de la victoire. J'ai démontré, je crois, que, bien que
-toute la chaleur de l'action semble se concentrer sur des questions
-d'impôt, de douanes, de céréales, de sucre,--au fait il s'agit de
-monopole et de liberté, d'aristocratie et de démocratie, d'égalité ou
-d'inégalité dans la distribution du bien-être. Il s'agit de savoir si
-la puissance législative et l'influence politique demeureront aux
-hommes de rapine ou aux hommes de travail, c'est-à-dire si elles
-continueront à jeter dans le monde des ferments de troubles et de
-violences, ou des semences de concorde, d'union, de justice et de
-paix.
-
-Que penserait-on de l'historien qui s'imaginerait que l'Europe en
-armes, au commencement de ce siècle, ne faisait exécuter, sous la
-conduite des plus habiles généraux, tant de savantes manoeuvres à ses
-innombrables armées que pour savoir à qui resteraient les champs
-étroits où se livrèrent les batailles d'Austerlitz ou de Wagram? Les
-dynasties et les empires dépendaient de ces luttes. Mais les triomphes
-de la force peuvent être éphémères; il n'en est pas de même de ceux de
-l'opinion. Et quand nous voyons tout un grand peuple, dont l'action
-sur le monde n'est pas contestée, s'imprégner des doctrines de la
-justice et de la vérité, quand nous le voyons renier les fausses idées
-de suprématie qui l'ont si longtemps rendu dangereux aux nations,
-quand nous le voyons prêt à arracher l'ascendant politique à une
-oligarchie cupide et turbulente, gardons-nous de croire, alors même
-que l'effort des premiers combats se porterait sur des questions
-économiques, que de plus grands et plus nobles intérêts ne sont pas
-engagés dans la lutte. Car, si à travers bien des leçons d'iniquité,
-bien des exemples de perversité internationale, l'Angleterre, ce point
-imperceptible du globe, a vu germer sur son sol tant d'idées grandes
-et utiles; si elle fut le berceau de la presse, du jury, du système
-représentatif, de l'abolition de l'esclavage, malgré les résistances
-d'une oligarchie puissante et impitoyable; que ne doit pas attendre
-l'univers de cette même Angleterre, alors que toute sa puissance
-morale, sociale et politique aura passé aux mains de la démocratie,
-par une révolution lente et pénible, paisiblement accomplie dans les
-esprits, sous la conduite d'une association qui renferme dans son sein
-tant d'hommes, dont l'intelligence supérieure et la moralité éprouvée
-jettent un si grand éclat sur leur pays et sur leur siècle? Une telle
-révolution n'est pas un événement, un accident, une catastrophe due à
-un enthousiasme irrésistible, mais éphémère. C'est, si je puis le
-dire, un lent cataclysme social qui change toutes les conditions
-d'existence de la société, le milieu où elle vit et respire. C'est la
-justice s'emparant de la puissance, et le bon sens entrant en
-possession de l'autorité. C'est le bien général, le bien du peuple,
-des masses, des petits et des grands, des forts et des faibles
-devenant la règle de la politique; c'est le privilége, l'abus, la
-caste disparaissant de dessus la scène, non par une révolution de
-palais ou une émeute de la rue, mais par la progressive et générale
-appréciation des droits et des devoirs de l'homme. En un mot, c'est le
-triomphe de la liberté humaine, c'est la mort du monopole, ce Protée
-aux mille formes, tour à tour conquérant, possesseur d'esclaves,
-théocrate, féodal, industriel, commercial, financier et même
-philanthrope. Quelque déguisement qu'il emprunte, il ne saurait plus
-soutenir le regard de l'opinion publique; car elle a appris à le
-reconnaître sous l'uniforme rouge, comme sous la robe noire, sous la
-veste du planteur, comme sous l'habit brodé du noble pair. Liberté à
-tous! à chacun juste et naturelle rémunération de ses oeuvres! à
-chacun juste et naturelle accession à l'égalité, en proportion de ses
-efforts, de son intelligence, de sa prévoyance et de moralité. Libre
-échange avec l'univers! Paix avec l'univers! Plus d'asservissement
-colonial, plus d'armée, plus de marine que ce qui est nécessaire pour
-le maintien de l'indépendance nationale! Distinction radicale de ce
-qui est et de ce qui n'est pas la mission du gouvernement et de la
-loi! L'association politique réduite à garantir à chacun sa liberté et
-sa sûreté contre toute agression inique, soit au dehors, soit au
-dedans; impôt équitable pour défrayer convenablement les hommes
-chargés de cette mission, et non pour servir de masque, sous le nom de
-_débouchés_, à l'usurpation extérieure, et, sous le nom de
-_protection_, à la spoliation des citoyens les uns par les autres:
-voilà ce qui s'agite en Angleterre, sur le champ de bataille, en
-apparence si restreint, d'une question douanière. Mais cette question
-implique l'esclavage dans sa forme moderne, car, comme le disait au
-Parlement un membre de la Ligue, M. Gibson: «S'emparer des hommes pour
-les faire travailler à son profit, ou s'emparer des fruits de leur
-travail, c'est toujours de l'esclavage'; il n'y a de différence que
-dans le degré.»
-
-À l'aspect de cette révolution qui, je ne dirai pas se prépare, mais
-s'accomplit dans un pays voisin, dont les destinées, on n'en
-disconvient pas, intéressent le monde entier; à l'aspect des symptômes
-évidents de ce travail humanitaire, symptômes qui se révèlent jusque
-dans les régions diplomatiques et parlementaires, par les réformes
-successives arrachées à l'aristocratie depuis quatre ans; à l'aspect
-de cette _agitation_ puissante, bien autrement puissante que
-l'agitation irlandaise, et bien autrement importante par ses
-résultats, puisqu'elle tend, entre autres choses, à modifier les
-relations des peuples entre eux, à changer les conditions de leur
-existence industrielle, et à substituer dans leurs rapports le
-principe de la fraternité à celui de l'antagonisme,--on ne peut
-s'étonner assez du silence profond, universel et systématique que la
-presse française semble s'être imposé. De tous les phénomènes sociaux
-qu'il m'a été donné d'observer, ce silence, et surtout son succès, est
-certainement celui qui me jette dans le plus profond étonnement. Qu'un
-petit prince d'Allemagne, à force de vigilance, fût parvenu, pendant
-quelques mois, à empêcher le bruit de la révolution française de
-retentir dans ses domaines, on pourrait, à la rigueur, le comprendre.
-Mais qu'au sein d'une grande nation, qui se vante de posséder la
-liberté de la presse et de la tribune, les journaux aient réussi à
-soustraire à la connaissance du public, pendant sept années
-consécutives, le plus grand mouvement social des temps modernes, et
-des faits qui, indépendamment de leur portée humanitaire, doivent
-exercer et exercent déjà sur notre propre régime industriel une
-influence irrésistible, c'est là un miracle de stratégie auquel la
-postérité ne pourra pas croire et dont il importe de pénétrer le
-mystère.
-
-Je sais que c'est manquer de prudence, par le temps qui court, que de
-heurter la presse périodique. Elle dispose arbitrairement de nous
-tous. Malheur à qui fuit son despotisme qui veut être absolu! Malheur
-à qui excite son courroux qui est mortel! Le braver, ce n'est pas
-courage, c'est folie, car le courage affronte les chances d'un combat,
-mais la folie seule provoque un combat sans chances; et quelle chance
-peut vous accompagner devant le tribunal de l'opinion publique, alors
-que, même pour vous défendre, il vous faut emprunter la voix de votre
-adversaire, alors qu'il peut vous écraser à son choix par sa parole ou
-son silence?--N'importe! Les choses en sont venues au point qu'un acte
-d'indépendance peut déterminer, dans le journalisme même, une réaction
-favorable. Dans l'ordre physique, l'excès du mal entraîne la
-destruction, mais dans le domaine impérissable de la pensée, il ne
-peut amener qu'un retour au bien. Qu'importe le sort du téméraire qui
-aura _attaché le grelot_? Je crois sincèrement que le journalisme
-trompe le public; je crois sincèrement en savoir la cause, et,
-advienne que pourra, ma conscience me dit que je ne dois pas me taire.
-
-Dans un pays où ne règne pas l'esprit d'association, où les hommes
-n'ont ni la faculté, ni l'habitude, ni peut-être le désir de
-s'assembler pour discuter au grand jour leurs communs intérêts, les
-journaux, quoi qu'on en puisse dire, ne sont pas les organes mais les
-promoteurs de l'opinion publique. Il n'y a que deux choses en France,
-des individualités isolées, sans relations, sans connexion entre
-elles, et une grande voix, la presse, qui retentit incessamment à
-leurs oreilles. Elle est la personnification de la critique, mais ne
-peut être critiquée. Comment l'opinion lui servirait-elle de frein,
-puisqu'elle fait règle, et régente elle-même l'opinion? En Angleterre,
-les journaux sont les commentateurs, les rapporteurs, les véhicules
-d'idées, de sentiments, de passions qui s'élaborent dans les meetings
-de Conciliation-Hall, de Covent-Garden et d'Exeter-Hall. Mais ici, où
-ils dirigent l'esprit public, la seule chance qui nous reste de voir à
-la longue l'erreur succomber et la vérité triompher, c'est la
-contradiction qui existe entre les journaux eux-mêmes et le contrôle
-réciproque qu'ils exercent les uns sur les autres.
-
-On conçoit donc que, s'il était une question entre toutes que les
-journaux de tous les partis eussent intérêt à représenter sous un faux
-jour, ou même à couvrir de silence; on conçoit, dis-je, que, dans
-l'état actuel de nos moeurs et de nos moyens d'investigation, ils
-pourraient, sans trop de témérité, entreprendre d'égarer complétement
-l'opinion publique sur cette question spéciale.--Qu'aurez-vous à
-opposer à cette ligue nouvelle?--Arrivez-vous de Londres? Voulez-vous
-raconter ce que vous avez vu et entendu? Les journaux vous fermeront
-leurs colonnes. Prendrez-vous le parti de faire un livre? Ils le
-décrieront, ou, qui pis est, ils le laisseront mourir de sa belle
-mort, et vous aurez la consolation de le voir un beau jour
-
- Chez l'épicier,
- Roulé dans la boutique en cornets de papier.
-
-Parlerez-vous à la tribune? Votre discours sera tronqué, défiguré ou
-passé sous silence.
-
-Voilà précisément ce qui est arrivé dans la question qui nous occupe.
-
-Que quelques journaux eussent pris en main la cause du monopole et des
-haines nationales, cela ne devrait surprendre personne. Le monopole
-rallie beaucoup d'intérêts; le faux patriotisme est l'âme de beaucoup
-d'intrigues, et il suffit que ces intrigues et ces intérêts existent
-pour que nous ne soyons pas étonné qu'ils aient leurs organes. Mais
-que toute la presse périodique, parisienne ou provinciale, celle du
-Nord comme celle du Midi, celle de gauche comme celle de droite, soit
-unanime pour fouler aux pieds les principes les mieux établis de
-l'économie politique; pour dépouiller l'homme du _droit d'échanger_
-librement selon ses intérêts; pour attiser les inimitiés
-internationales, dans le but patent et presque avoué d'empêcher les
-peuples de se rapprocher et de s'unir par les liens du commerce, et
-pour cacher au public les faits extérieurs qui se lient à cette
-question, c'est un phénomène étrange qui doit avoir sa raison. Je vais
-essayer de l'exposer telle que je la vois dans la sincérité de mon
-âme. Je n'attaque point les opinions sincères, je les respecte toutes;
-je cherche seulement l'explication d'un fait aussi extraordinaire
-qu'incontestable, et la réponse à cette question: Comment est-il
-arrivé que, parmi ce nombre incalculable de journaux qui représentent
-tous les systèmes, même les plus excentriques que l'imagination puisse
-enfanter, alors que le socialisme, le communisme, l'abolition de
-l'hérédité, de la propriété, de la famille, trouvent des organes, le
-droit d'échanger, le droit des hommes à troquer entre eux le fruit de
-leurs travaux n'ait pas rencontré dans la presse un seul défenseur?
-Quel étrange concours de circonstances a amené les journaux de toutes
-couleurs, si divers et si opposés sur toute autre question, à se
-constituer, avec une touchante unanimité, les défenseurs du monopole,
-et les instigateurs infatigables des jalousies nationales, à l'aide
-desquelles il se maintient, se renforce et gagne tous les jours du
-terrain?
-
-D'abord, une première classe de journaux a un intérêt direct à faire
-triompher en France le système de la protection. Je veux parler de
-ceux qui sont notoirement subventionnés par les comités monopoleurs,
-agricoles, manufacturiers ou coloniaux. Étouffer les doctrines des
-économistes, populariser les sophismes qui soutiennent le régime de la
-spoliation, exalter les intérêts individuels qui sont en opposition
-avec l'intérêt général, ensevelir dans le plus profond silence les
-faits qui pourraient réveiller et éclairer l'esprit public: telle est
-la mission qu'ils se sont chargés d'accomplir, et il faut bien qu'ils
-gagnent en conscience la subvention que le monopole leur paye.
-
-Mais cette tâche immorale en entraîne une autre plus immorale encore.
-Il ne suffit pas de systématiser l'erreur, car l'erreur est éphémère
-par nature. Il faut encore prévoir l'époque où la doctrine de la
-liberté des échanges, prévalant dans les esprits, voudra se faire jour
-dans les lois; et ce serait certes un coup de maître que d'en avoir
-d'avance rendu la réalisation impossible. Les journaux auxquels je
-fais allusion ne se sont donc pas bornés à prêcher théoriquement
-l'isolement des peuples. Ils ont encore cherché à susciter entre eux
-une irritation telle qu'ils fussent beaucoup plus disposés à
-_échanger_ des boulets que des produits. Il n'est pas de difficultés
-diplomatiques qu'ils n'aient exploitées dans cette vue: évacuation
-d'Ancône, affaires d'Orient, droit de visite, Taïti, Maroc, tout leur
-a été bon. «Que les peuples se haïssent, a dit le monopole, qu'ils
-s'ignorent, qu'ils se repoussent, qu'ils s'irritent, qu'ils
-s'entr'égorgent, et, quel que soit le sort des doctrines, mon règne
-est pour longtemps assuré!»
-
-Il n'est pas difficile de pénétrer les secrets motifs qui rangent les
-journaux dits de l'_opposition parlementaire_ parmi les adversaires de
-l'union et de la libre communication des peuples.
-
-D'après notre constitution, les contrôleurs des ministres deviennent
-ministres eux-mêmes, s'ils donnent à ce contrôle assez de violence et
-de popularité pour avilir et renverser ceux qu'ils aspirent à
-remplacer. Quoi qu'on puisse penser, à d'autres égards, d'une telle
-organisation, on conviendra du moins qu'elle est merveilleusement
-propre à envenimer la lutte des partis pour la possession du pouvoir.
-Les députés candidats au ministère ne peuvent guère avoir qu'une
-pensée, et cette pensée, le bon sens public l'exprime d'une manière
-triviale mais énergique: «Ôte-toi de là, que je m'y mette.» On conçoit
-que cette opposition personnelle établit naturellement le centre de
-ses opérations sur le terrain des questions extérieures. On ne peut
-pas tromper longtemps le public sur ce qu'il voit, ce qu'il touche, ce
-qui l'affecte directement; mais sur ce qui se passe au dehors, sur ce
-qui ne nous parvient qu'à travers des traductions infidèles et
-tronquées, il n'est pas indispensable d'avoir raison, il suffit, ce
-qui est facile, de produire une illusion quelque peu durable.
-D'ailleurs, en appelant à soi cet esprit de nationalité si puissant en
-France, en se proclamant seul défenseur de notre gloire, de notre
-drapeau, de notre indépendance; en montrant sans cesse l'existence du
-ministère liée à un intérêt étranger, on est sûr de le battre en
-brèche avec une force populaire irrésistible: car quel ministre peut
-espérer de rester au pouvoir si l'opinion le tient pour _lâche,
-traître et vendu à un peuple rival_[11]?
-
-[Note 11: Voir, au tome V, les _Incompatibilités_ parlementaires, p.
-516.
-
- _(Note de l'éditeur.)_]
-
-Les chefs de parti et les journaux qui s'attellent à leur char sont
-donc forcément amenés à fomenter les haines nationales; car comment
-soutenir que le ministère est lâche, sans établir que l'étranger est
-insolent; et que nous sommes gouvernés par des traîtres, sans avoir
-préalablement prouvé que nous sommes entourés d'ennemis qui veulent
-nous dicter des lois?
-
-C'est ainsi que les journaux dévoués à l'élévation d'un nom propre
-concourent, avec ceux que les monopoleurs soudoient, à rendre toujours
-imminente une conflagration générale, et par suite à éloigner tout
-rapprochement international, toute réforme commerciale.
-
-En s'exprimant ainsi, l'auteur de cet ouvrage n'entend pas faire de la
-politique, et encore moins de l'esprit de parti. Il n'est attaché à
-aucune des grandes individualités dont les luttes ont envahi la presse
-et la tribune, mais il adhère de toute son âme aux intérêts généraux
-et permanents de son pays, à la cause de la vérité et de l'éternelle
-justice. Il croit que ces intérêts et ceux de l'humanité se confondent
-loin de se contredire, et dès lors il considère comme le comble de la
-perversité de transformer les haines nationales en _machine de guerre_
-parlementaire. Du reste, il a si peu en vue de justifier la politique
-extérieure du cabinet actuel, qu'il n'oublie pas que celui qui la
-dirige employa contre ses rivaux les mêmes armes que ses rivaux
-tournent aujourd'hui contre lui.
-
-Chercherons-nous l'impartialité internationale et par suite la vérité
-économique dans les journaux légitimistes et républicains? Ces deux
-opinions se meuvent en dehors des questions personnelles, puisque
-l'accès du pouvoir leur est interdit. Il semble dès lors que rien ne
-les empêche de plaider avec indépendance la cause de la liberté
-commerciale. Cependant, nous les voyons s'attacher à faire obstacle à
-la libre communication des peuples. Pourquoi? Je n'attaque ni les
-intentions ni les personnes. Je reconnais qu'il y a, au fond de ces
-deux grands partis, des vues dont on peut contester la justesse, mais
-non la sincérité. Malheureusement, cette sincérité ne se manifeste pas
-toujours dans les journaux qui les représentent. Quand on s'est donné
-la mission de saper journellement un ordre de choses qu'on croit
-mauvais, on finit par n'être pas très-scrupuleux dans le choix des
-moyens. Embarrasser le pouvoir, entraver sa marche, le déconsidérer:
-telles sont les tristes nécessités d'une polémique qui ne songe qu'à
-déblayer le sol des institutions et des hommes qui le régissent, pour
-y substituer d'autres hommes et d'autres institutions. Là, encore, le
-recours aux passions patriotiques, l'appel aux sentiments d'orgueil
-national, de gloire, de suprématie, se présentent comme les armes les
-plus efficaces. L'abus suit de près l'usage; et c'est ainsi que le
-bien-être et la liberté des citoyens, la grande cause de la fraternité
-des nations, sont sacrifiés sans scrupule à cette oeuvre de
-_destruction préalable_, que ces partis considèrent comme leur
-première mission et leur premier devoir.
-
-Si les exigences de la polémique ont fait un besoin à la presse
-opposante de sacrifier la liberté du commerce, parce que, impliquant
-l'harmonie des rapports internationaux, elle leur ravirait un
-merveilleux instrument d'attaque, il semble que, par cela même, la
-presse ministérielle soit intéressée à la soutenir. Il n'en est pas
-ainsi. Le gouvernement, accablé sous le poids d'accusations unanimes,
-en face d'une impopularité qui fait trembler le sol sous ses pieds,
-sent bien que la voix peu retentissante de ses journaux n'étouffera
-pas la clameur de toutes les oppositions réunies. Il a recours à une
-autre tactique.--On l'accuse d'être voué aux intérêts étrangers.... Eh
-bien! il prouvera, par des faits, son indépendance et sa fierté. Il se
-mettra en mesure de pouvoir venir dire au pays:--Voyez, j'aggrave
-partout les tarifs; je ne recule pas devant l'hostilité des droits
-différentiels; et, parmi les îles innombrables du grand Océan, je
-choisis, pour m'en emparer, celle dont la conquête doit susciter le
-plus de collisions et froisser le plus de susceptibilités étrangères!
-
-La presse départementale aurait pu déjouer toutes ces intrigues, en
-les dévoilant.
-
- Une pauvre servante au moins m'était restée,
- Qui de ce mauvais air n'était pas infectée.
-
-Mais au lieu de réagir sur la presse parisienne, elle attend
-humblement, niaisement son mot d'ordre. Elle ne veut pas avoir de vie
-propre. Elle est habituée à recevoir par la poste l'idée qu'il faut
-délayer, la manoeuvre à laquelle il faut concourir, au profit de M.
-Thiers, de M. Molé ou de M. Guizot. Sa plume est à Lyon, à Toulouse, à
-Bordeaux, mais sa tête est à Paris.
-
-Il est donc vrai que la stratégie des journaux, qu'ils émanent de
-Paris ou de la province, qu'ils représentent la gauche, la droite ou
-le centre, les a entraînés à s'unir à ceux que soudoient les comités
-monopoleurs, pour tromper l'opinion publique sur le grand mouvement
-social qui s'accomplit en Angleterre; pour n'en parler jamais, ou, si
-l'on ne peut éviter d'en dire quelques mots, pour le représenter,
-ainsi que l'abolition de l'esclavage, comme l'oeuvre d'un
-machiavélisme profond, qui a pour objet définitif l'exploitation du
-monde, au profit de la Grande-Bretagne, par l'opération de la liberté
-même.
-
-Il me semble que cette puérile prévention ne résisterait pas à la
-lecture de ce livre. En voyant agir les _free-traders_, en les
-entendant parler, en suivant pas à pas les dramatiques péripéties de
-cette agitation puissante, qui remue tout un peuple, et dont le
-dénoûment certain est la chute de cette prépondérance oligarchique qui
-est précisément, selon nous-mêmes, ce qui rend l'Angleterre
-dangereuse; il me semble impossible que l'on persiste à s'imaginer que
-tant d'efforts persévérants, tant de chaleur sincère, tant de vie,
-tant d'action, n'ont absolument qu'un but: tromper un peuple voisin en
-le déterminant à fonder lui-même sa législation industrielle sur les
-bases de la justice et de la liberté.
-
-Car enfin, il faudra bien reconnaître, à cette lecture, qu'il y a en
-Angleterre deux classes, deux peuples, deux intérêts, deux principes,
-en un mot: aristocratie et démocratie.
-
-Si l'une veut l'inégalité, l'autre tend à l'égalité; si l'une défend
-la restriction, l'autre réclame la liberté; si l'une aspire à la
-conquête, au régime colonial, à la suprématie politique, à l'empire
-exclusif des mers, l'autre travaille à l'universel affranchissement;
-c'est-à-dire à répudier la conquête, à briser les liens coloniaux, à
-substituer, dans les relations internationales, aux artificieuses
-combinaisons de la diplomatie, les libres et volontaires relations du
-commerce. Et n'est-il pas absurde d'envelopper dans la même haine ces
-deux classes, ces deux peuples, ces deux principes, dont l'un est, de
-toute nécessité, favorable à l'humanité si l'autre lui est contraire?
-Sous peine de l'inconséquence la plus aveugle et la plus grossière,
-nous devons donner la main au peuple anglais ou à l'aristocratie
-anglaise. Si la liberté, la paix, l'égalité des conditions légales, le
-droit au salaire naturel du travail, sont nos principes, nous devons
-sympathiser avec la Ligue; si, au contraire, nous pensons que la
-spoliation, la conquête, le monopole, l'envahissement successif de
-toutes les régions du globe sont, pour un peuple, des éléments de
-grandeur qui ne contrarient pas le développement régulier des autres
-peuples, c'est à l'aristocratie anglaise qu'il faut nous unir. Mais,
-encore une fois, le comble de l'absurde, ce qui serait éminemment
-propre à nous rendre la risée des nations, et à nous faire rougir plus
-tard de notre propre folie, ce serait d'assister à cette lutte de deux
-principes opposés, en vouant aux soldats des deux camps la même haine
-et la même exécration. Ce sentiment, digne de l'enfance des sociétés
-et qu'on prend si bizarrement pour de la fierté nationale, a pu
-s'expliquer jusqu'ici par l'ignorance complète où nous avons été tenus
-sur le fait même de cette lutte; mais y persévérer alors qu'elle nous
-est révélée, ce serait avouer que nous n'avons ni principes, ni vues,
-ni idées arrêtées: ce serait abdiquer toute dignité; ce serait
-proclamer à la face du monde étonné que nous ne sommes plus des
-hommes, que ce n'est plus la raison, mais l'aveugle instinct qui
-dirige nos actions et nos sympathies.
-
-Si je ne me fais pas illusion, cet ouvrage doit offrir aussi quelque
-intérêt au point de vue littéraire. Les orateurs de la Ligue se sont
-souvent élevés au plus haut degré de l'éloquence politique, et il
-devait en être ainsi. Quelles sont les circonstances extérieures et
-les situations de l'âme les plus propres à développer la puissance
-oratoire? N'est-ce point une grande lutte où l'intérêt individuel de
-l'orateur s'efface devant l'immensité de l'intérêt public? Et quelle
-lutte présentera ce caractère, si ce n'est celle où la plus vivace
-aristocratie et la plus énergique démocratie du monde combattent avec
-les armes de la légalité, de la parole et de la raison, l'une pour ses
-injustes et séculaires priviléges, l'autre pour les droits sacrés du
-travail, la paix, la liberté et la fraternité dans la grande famille
-humaine?
-
-Nos pères aussi ont soutenu ce combat, et l'on vit alors les passions
-révolutionnaires transformer en puissants tribuns des hommes qui, sans
-ces orages, fussent restés enfouis dans la médiocrité, ignorés du
-monde et s'ignorant eux-mêmes. C'est la révolution qui, comme le
-charbon d'Isaïe, toucha leurs lèvres et embrasa leurs coeurs; mais à
-cette époque, la science sociale, la connaissance des lois auxquelles
-obéit l'humanité, ne pouvait nourrir et régler leur fougueuse
-éloquence. Les systématiques doctrines de Raynal et de Rousseau, les
-sentiments surannés empruntés aux Grecs et aux Romains, les erreurs du
-XVIIIe siècle, et la phraséologie déclamatoire, dont, selon l'usage,
-on se croyait obligé de revêtir ces erreurs, si elles n'ôtèrent rien,
-si elles ajoutèrent même au caractère chaleureux de cette éloquence,
-la rendent stérile pour un siècle plus éclairé: car ce n'est pas tout
-que de parler aux passions, il faut aussi parler à l'esprit, et, en
-touchant le coeur, satisfaire l'intelligence.
-
-C'est là ce qu'on trouvera, je crois, dans les discours des Cobden,
-des Thompson, des Fox, des Gibson et des Bright. Ce ne sont plus les
-mots magiques mais indéfinis, liberté, égalité, fraternité, allant
-réveiller des instincts plutôt que des idées; c'est la science, la
-science exacte, la science des Smith et des Say, empruntant à
-l'agitation des temps le feu de la passion, sans que sa pure lumière
-en soit jamais obscurcie.
-
-Loin de moi de contester les talents des orateurs de mon pays. Mais ne
-faut-il pas un public, un théâtre, une cause surtout pour que la
-puissance de la parole s'élève à toute la hauteur qu'il lui est donné
-d'atteindre? Est-ce dans la guerre des portefeuilles, dans les
-rivalités personnelles, dans l'antagonisme des coteries; est-ce quand
-le peuple, la nation et l'humanité sont hors de cause, quand les
-combattants ont répudié tout principe, toute homogénéité dans la
-pensée politique; quand on les voit, à la suite d'une crise
-ministérielle, faire entre eux échange de doctrines en même temps que
-de siéges, en sorte que le fougueux patriote devient diplomate
-prudent, pendant que l'apôtre de la paix se transforme en Tyrtée de la
-guerre? est-ce dans ces données étroites et mesquines que l'esprit
-peut s'agrandir et l'âme s'élever? Non, non, il faut une autre
-atmosphère à l'éloquence politique. Il lui faut la lutte, non point la
-lutte des individualités, mais la lutte de l'éternelle justice contre
-l'opiniâtre iniquité. Il faut que l'oeil se fixe sur de grands
-résultats, que l'âme les contemple, les désire, les espère, les
-chérisse, et que le langage humain ne serve qu'à verser dans d'autres
-âmes sympathiques ces puissants désirs, ces nobles desseins, ce pur
-amour et ces chères espérances.
-
-Un des traits les plus saillants et les plus instructifs, entre tous
-ceux qui caractérisent l'_agitation_ que j'essaye de révéler à mon
-pays, c'est la complète répudiation parmi les _free-traders_ de tout
-_esprit de parti_ et leur séparation des Whigs et des Torys.
-
-Sans doute l'_esprit de parti_ a toujours soin de se décorer lui-même
-du nom d'_esprit public_. Mais il est un signe infaillible auquel on
-peut les distinguer. Quand une mesure est présentée au Parlement,
-l'esprit public lui demande: _Qu'es-tu?_ et l'esprit de parti: _D'où
-viens-tu?_ Le ministre fait cette proposition,--donc elle est mauvaise
-ou doit l'être; et la raison, c'est qu'elle émane du ministre qu'il
-s'agit de renverser.
-
-L'esprit de parti est le plus grand fléau des peuples
-constitutionnels. Par les obstacles incessants qu'il oppose à
-l'administration, il empêche le bien de se réaliser à l'intérieur; et
-comme il cherche son principal point d'appui dans les questions
-extérieures, que sa tactique est de les envenimer pour montrer que le
-cabinet est incapable de les conduire, il s'ensuit que l'esprit de
-parti, dans l'opposition, place la nation dans un antagonisme
-perpétuel avec les autres peuples et dans un danger de guerre toujours
-imminent.
-
-D'un autre côté, l'esprit de parti, aux bancs ministériels, n'est ni
-moins aveugle ni moins compromettant. Puisque les existences
-ministérielles ne se décident plus par l'habileté ou l'impéritie de
-leur administration, mais à coup de boules, résolues à être noires ou
-blanches _quand même_, la grande affaire, pour le cabinet, c'est d'en
-recruter le plus possible par la corruption parlementaire et
-électorale.
-
-La nation anglaise a souffert plus que toute autre de la longue
-domination de l'esprit de parti, et ce n'est pas pour nous une leçon à
-dédaigner que celle que donnent en ce moment les _free-traders_ qui,
-au nombre de plus de cent à la Chambre des communes, sont résolus à
-examiner chaque mesure en elle-même, en la rapportant aux principes de
-la justice universelle et de l'utilité générale, sans s'inquiéter s'il
-convient à Peel ou à Russell, aux Torys ou aux Whigs qu'elle soit
-admise ou repoussée.
-
-Des enseignements utiles et pratiques me semblent devoir encore
-résulter de la lecture de ce livre. Je ne veux point parler des
-connaissances économiques qu'il est si propre à répandre. J'ai
-maintenant en vue la tactique constitutionnelle pour arriver à la
-solution d'une grande question nationale, en d'autres termes l'_art de
-l'agitation_. Nous sommes encore novices en ce genre de stratégie. Je
-ne crains pas de froisser l'amour-propre national en disant qu'une
-longue expérience a donné aux Anglais la connaissance, qui nous
-manque, des moyens par lesquels on arrive à faire triompher un
-principe, non par une échauffourée d'un jour, mais par une lutte
-lente, patiente, obstinée; par la discussion approfondie, par
-l'éducation de l'opinion publique. Il est des pays où celui qui
-conçoit l'idée d'une réforme commence par sommer le gouvernement de la
-réaliser, sans s'inquiéter si les esprits sont prêts à la recevoir. Le
-gouvernement dédaigne, et tout est dit. En Angleterre, l'homme qui a
-une pensée qu'il croit utile s'adresse à ceux de ses concitoyens qui
-sympathisent avec la même idée. On se réunit, on s'organise, on
-cherche à faire des prosélytes; et c'est déjà une première élaboration
-dans laquelle s'évaporent bien des rêves et des utopies. Si cependant
-l'idée a en elle-même quelque valeur, elle gagne du terrain, elle
-pénètre dans toutes les couches sociales, elle s'étend de proche en
-proche. L'idée opposée provoque de son côté des associations, des
-résistances. C'est la période de la discussion publique, universelle,
-des pétitions, des motions sans cesse renouvelées; on compte les voix
-du Parlement, on mesure le progrès, on le seconde en épurant les
-listes électorales, et, quand enfin le jour du triomphe est arrivé, le
-verdict parlementaire n'est pas une révolution, il n'est qu'une
-constatation de l'état des esprits; la réforme de la loi suit la
-réforme des idées, et l'on peut être assuré que la conquête populaire
-est assurée à jamais.
-
-Sous ce point de vue, l'exemple de la Ligue m'a paru mériter d'être
-proposé à notre imitation. Qu'on me permette de citer ce que dit à ce
-sujet un voyageur allemand.
-
-«C'est à Manchester, dit M. J. G. Kohl, que se tiennent les séances
-permanentes du comité de la Ligue. Je dus à la bienveillance d'un ami
-de pénétrer dans la vaste enceinte où j'eus l'occasion de voir et
-d'entendre des choses qui me surprirent au dernier point. George
-Wilson et d'autres chefs renommés de la Ligue, assemblés dans la salle
-du Conseil, me reçurent avec autant de franchise que d'affabilité,
-répondant sur-le-champ à toutes mes questions et me mettant au fait de
-tous les détails de leurs opérations. Je ne pouvais m'empêcher de me
-demander ce qui adviendrait, en Allemagne, d'hommes occupés à attaquer
-avec tant de talent et de hardiesse les lois fondamentales de l'État.
-Il y a longtemps sans doute qu'ils gémiraient dans de sombres cachots,
-au lieu de travailler librement et audacieusement à leur grande
-oeuvre, à la clarté du jour. Je me demandais encore si, en Allemagne,
-de tels hommes admettraient un étranger dans tous leurs secrets avec
-cette franchise et cette cordialité.
-
-«J'étais surpris de voir les Ligueurs, tous hommes privés, marchands,
-fabricants, littérateurs, conduire une grande entreprise politique,
-comme des ministres et des hommes d'État. L'aptitude aux affaires
-publiques semble être la faculté innée des Anglais. Pendant que
-j'étais dans la salle du conseil, un nombre prodigieux de lettres
-étaient apportées, ouvertes, lues et répondues sans interruption ni
-retard. Ces lettres, affluant de tous les points du Royaume-Uni,
-traitaient les matières les plus variées, toutes se rapportant à
-l'objet de l'association. Quelques-unes portaient les nouvelles du
-mouvement des Ligueurs ou de leurs adversaires; car l'oeil de la Ligue
-est toujours ouvert sur les amis comme sur les ennemis....
-
-«Par l'intermédiaire d'associations locales, formées sur tous les
-points de l'Angleterre, la Ligue a étendu maintenant son influence sur
-tout le pays, et est arrivée à un degré d'importance vraiment
-extraordinaire. Ses festivals, ses expositions, ses banquets, ses
-meetings apparaissent comme de grandes solennités publiques.... Tout
-membre qui contribue pour 50 l. (1,250 fr.) a un siége et une voix au
-conseil... Elle a des comités d'ouvriers, pour favoriser la
-propagation de ses doctrines parmi les classes laborieuses; et des
-comités de dames, pour s'assurer la sympathie et la coopération du
-beau sexe. Elle a des professeurs, des orateurs qui parcourent
-incessamment le pays, pour souffler le feu de l'agitation dans
-l'esprit du peuple. Ces orateurs ont fréquemment des conférences et
-des discussions publiques avec les orateurs du parti opposé, et il
-arrive presque toujours que ceux-ci sortent vaincus du champ de
-bataille.... Les Ligueurs écrivent directement à la reine, au duc de
-Wellington, à sir Robert Peel et autres hommes distingués, et ne
-manquent pas de leur envoyer leurs journaux et des rapports
-circonstanciés et toujours fidèles de leurs opérations. Quelquefois
-ils délèguent auprès des hommes les plus éminents de l'aristocratie
-anglaise une députation chargée de leur jeter à la face les vérités
-les plus dures.
-
-«On pense bien que la Ligue ne néglige pas la puissance de ce Briarée
-aux cent bras, la _Presse_. Non-seulement elle répand ses opinions par
-l'organe des journaux qui lui sont favorables; mais encore elle émet
-elle-même un grand nombre de publications périodiques exclusivement
-consacrées à sa cause. Celles-ci contiennent naturellement les comptes
-rendus des opérations, des souscriptions, des meetings, des discours
-contre le régime prohibitif, répétant pour la millième fois que le
-monopole est contraire à l'ordre de la nature et que la Ligue a pour
-but de faire prévaloir l'ordre équitable de la Providence.--....
-L'association pour la liberté du commerce a surtout recours à ces
-pamphlets courts et peu coûteux, appelés _tracts_, arme favorite de la
-polémique anglaise: c'est avec ces courtes et populaires
-dissertations, à deux sous, dues à la plume d'écrivains éminents tels
-que Cobden et Bright, que la Ligue attaque perpétuellement le public,
-et entretient comme une continuelle fusillade à petit plomb. Elle ne
-dédaigne pas des armes plus légères encore; des affiches, des placards
-qui contiennent des devises, des pensées, des sentences, des
-aphorismes, des couplets, graves ou gais, philosophiques ou
-satiriques, mais tous ayant trait à ces deux objets précis: le
-_Monopole_ et le _Libre-Échange_... La Ligue et l'anti-Ligue ont porté
-leur champ de bataille jusque dans les Abécédaires, semant ainsi les
-éléments de la discussion dans l'esprit des générations futures.
-
-«Toutes les publications de la Ligue sont non-seulement écrites, mais
-imprimées, mises sous enveloppe et publiées dans les salles du comité
-de Manchester. Je traversai une foule de pièces où s'accomplissent ces
-diverses opérations jusqu'à ce que j'arrivai à la grande salle de
-dépôt, où livres, journaux, rapports, tableaux, pamphlets, placards,
-étaient empilés, comme des ballots de mousseline ou de calicot. Nous
-parvînmes enfin à la salle des rafraîchissements, où le thé nous fut
-offert par des dames élégantes. La conversation s'engagea, etc...»
-
-Puisque M. Kohl a parlé de la participation des dames anglaises à
-l'oeuvre de la Ligue, j'espère qu'on ne trouvera pas déplacées
-quelques réflexions à ce sujet. Je ne doute pas que le lecteur ne soit
-surpris, et peut-être scandalisé, de voir la femme intervenir dans ces
-orageux débats. Il semble que la femme perde de sa grâce en se
-risquant dans cette mêlée scientifique toute hérissée des mots
-barbares _Tarifs_, _Salaires_, _Profits_, _Monopoles_. Qu'y a-t-il de
-commun entre des dissertations arides et cet être éthéré, cet ange des
-affections douces, cette nature poétique et dévouée dont la seule
-destinée est d'aimer et de plaire, de compatir et de consoler?
-
-Mais si la femme s'effraie à l'aspect du lourd syllogisme et de la
-froide statistique, elle est douée d'une sagacité merveilleuse, d'une
-promptitude, d'une sûreté d'appréciation qui lui font saisir le côté
-par où une entreprise sérieuse sympathise avec le penchant de son
-coeur. Elle a compris que l'effort de la Ligue est une cause de
-justice et de réparation envers les classes souffrantes; elle a
-compris que l'aumône n'est pas la seule forme de la charité. Nous
-sommes toujours prêtes à secourir l'infortune, disent-elles, mais ce
-n'est pas une raison pour que la loi fasse des infortunés. Nous
-voulons nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux qui ont froid; mais nous
-applaudissons à des efforts qui ont pour objet de renverser les
-barrières qui s'interposent entre le vêtement et la nudité, entre la
-subsistance et l'inanition.
-
-Et d'ailleurs, le rôle que les dames anglaises ont su prendre dans
-l'oeuvre de la Ligue n'est-il pas en parfaite harmonie avec la mission
-de la femme dans la société?--Ce sont des fêtes, des soirées données
-aux _free-traders_;--de l'éclat, de la chaleur, de la vie, communiqués
-par leur présence à ces grandes joutes oratoires où se dispute le sort
-des masses;--une coupe magnifique offerte au plus éloquent orateur ou
-au plus infatigable défenseur de la liberté.
-
-Un philosophe a dit: «Un peuple n'a qu'une chose à faire pour
-développer dans son sein toutes les vertus, toutes les énergies
-utiles. C'est tout simplement d'_honorer ce qui est honorable et de
-mépriser ce qui est méprisable_.» Et quel est le dispensateur naturel
-de la honte et de la gloire? C'est la femme; la femme, douée d'un tact
-si sûr pour discerner la moralité du but, la pureté des motifs, la
-convenance des formes; la femme, qui, simple spectateur de nos luttes
-sociales, est toujours dans des conditions d'impartialité trop souvent
-étrangères à notre sexe; la femme, dont un sordide intérêt, un froid
-calcul ne glace jamais la sympathie pour ce qui est noble et beau; la
-femme, enfin, qui défend par une larme et qui commande par un sourire.
-
-Jadis, les dames couronnaient le vainqueur du tournoi. La bravoure,
-l'adresse, la clémence se popularisaient au bruit enivrant de leurs
-applaudissements. Dans ces temps de troubles et de violences, où la
-force brutale s'appesantissait sur les faibles et les petits, ce qu'il
-était bon d'encourager, c'était la générosité dans le courage et la
-loyauté du chevalier unie aux rudes habitudes du soldat.
-
-Eh quoi! parce que les temps sont changés; parce que les siècles ont
-marché; parce que la force musculaire a fait place à l'énergie morale;
-parce que l'injustice et l'oppression empruntent d'autres formes, et
-que la lutte s'est transportée du champ de bataille sur le terrain
-des idées, la mission de la femme sera terminée? Elle sera pour
-toujours reléguée en dehors du mouvement social? Il lui sera interdit
-d'exercer sur des moeurs nouvelles sa bienfaisante influence, et de
-faire éclore, sous son regard, les vertus d'un ordre plus relevé que
-réclame la civilisation moderne?
-
-Non, il ne peut en être ainsi. Il n'est pas de degré dans le mouvement
-ascensionnel de l'humanité, où l'empire de la femme s'arrête à jamais.
-La civilisation se transforme et s'élève; cet empire doit se
-transformer et s'élever avec elle, et non s'anéantir; ce serait un
-vide inexplicable dans l'harmonie sociale et dans l'ordre providentiel
-des choses. De nos jours, il appartient aux femmes de décerner aux
-vertus morales, à la puissance intellectuelle, au courage civil, à la
-probité politique, à la philanthropie éclairée ces prix inestimables,
-ces irrésistibles encouragements qu'elles réservaient autrefois à la
-seule bravoure de l'homme d'armes. Qu'un autre cherche un côté
-ridicule à cette intervention de la femme dans la nouvelle vie du
-siècle; je n'en puis voir que le côté sérieux et touchant. Oh! si la
-femme laissait tomber sur l'abjection politique ce mépris poignant
-dont elle flétrissait autrefois la lâcheté militaire! si elle avait
-pour qui trafique d'un vote, pour qui trahit un mandat, pour qui
-déserte la cause de la vérité et de la justice, quelques-unes de ces
-mortelles ironies dont elle eût accablé, dans d'autres temps, le
-chevalier félon qui aurait abandonné la lice ou acheté la vie au prix
-de l'honneur!... Oh! nos luttes n'offriraient pas sans doute ce
-spectacle de démoralisation et de turpitude qui contriste les coeurs
-élevés, jaloux de la gloire et de la dignité de leur pays... Et
-cependant il existe des hommes au coeur dévoué, à l'intelligence
-puissante; mais, à l'aspect de l'intrigue partout triomphante, ils
-s'environnent d'un voile de réserve et de fierté. On les voit,
-succombant sous la répulsion de la médiocrité envieuse, s'éteindre
-dans une douloureuse agonie, découragés et méconnus. Oh! c'est au
-coeur de la femme à comprendre ces natures d'élite.--Si l'abjection la
-plus dégoûtante a faussé tous les ressorts de nos institutions; si une
-basse cupidité, non contente de régner sans partage, s'érige encore
-effrontément en système; si une atmosphère de plomb pèse sur notre vie
-sociale, peut-être faut-il en chercher la raison dans ce que la femme
-n'a pas encore pris possession de la mission que lui a assignée la
-Providence.
-
-En essayant d'indiquer quelques-uns des enseignements que l'on peut
-retirer de la lecture de ce livre, je n'ai pas besoin de dire que j'en
-attribue exclusivement le mérite aux orateurs dont je traduis les
-discours, car, quant à la traduction, je suis le premier à en
-reconnaître l'extrême faiblesse; j'ai affaibli l'éloquence des Cobden,
-des Fox, des George Thompson; j'ai négligé de faire connaître au
-public français d'autres puissants orateurs de la Ligue, MM. Moore,
-Villiers et le colonel Thompson; j'ai commis la faute de ne pas puiser
-aux sources si abondantes et si dramatiques des débats parlementaires;
-enfin, parmi les immenses matériaux qui étaient à ma disposition,
-j'aurais pu faire un choix plus propre à marquer le progrès de
-l'_agitation_. Pour tous ces défauts, je n'ai qu'une excuse à
-présenter au lecteur. Le temps et l'espace m'ont manqué, l'espace
-surtout; car, comment aurais-je osé risquer plusieurs volumes, quand
-je suis si peu rassuré sur le sort de celui que je soumets au jugement
-du public?
-
-J'espère au moins qu'il réveillera quelques espérances au sein de
-l'école des économistes. Il fut un temps où elle était raisonnablement
-fondée à regarder comme prochain le triomphe de son principe. Si bien
-des préjugés existaient encore dans le vulgaire, la classe
-intelligente, celle qui se livre à l'étude des sciences morales et
-politiques, en était à peu près affranchie. On se séparait encore sur
-des questions d'opportunité, mais, en fait de doctrines, l'autorité
-des Smith et des Say n'était plus contestée.
-
-Cependant vingt années se sont écoulées, et bien loin que l'économie
-politique ait gagné du terrain, ce n'est pas assez de dire qu'elle en
-a perdu, on pourrait presque affirmer qu'il ne lui en reste plus, si
-ce n'est l'étroit espace où s'élève l'Académie des sciences morales.
-En théorie, les billevesées les plus étranges, les visions les plus
-apocalyptiques, les utopies les plus bizarres ont envahi toute la
-génération qui nous suit. Dans l'application, le monopole n'a fait que
-marcher de conquête en conquête. Le système colonial a élargi ses
-bases; le système protecteur a créé pour le travail des récompenses
-factices, et l'intérêt général a été livré au pillage; enfin, l'école
-économiste n'existe plus qu'à l'état, pour ainsi dire, historique, et
-ses livres ne sont plus consultés que comme les monuments qui
-racontent à notre âge les pensées d'un temps qui n'est plus.
-
-Cependant un petit nombre d'hommes sont restés fidèles au principe de
-la liberté. Ils y seraient fidèles encore alors qu'ils se verraient
-dans l'isolement le plus complet, car la vérité économique s'empare de
-l'âme avec une autorité qui ne le cède pas à l'évidence mathématique.
-
-Mais, sans abandonner leur foi dans le triomphe définitif de la
-vérité, il n'est pas possible qu'ils ne ressentent un découragement
-profond à l'aspect de l'état des esprits et de la marche rétrograde
-des doctrines. Ce sentiment se manifeste dans un livre récemment
-publié, et qui est certainement l'oeuvre capitale qu'a produite depuis
-1830 l'école économiste. Sans sacrifier aucun principe, on voit, à
-chaque ligne, que M. Dunoyer en confie la réalisation à un avenir
-éloigné; alors qu'une dure expérience, à défaut de la raison, aura
-dissipé ces préjugés funestes que les intérêts privés entretiennent et
-exploitent avec tant d'habileté.
-
-Dans ces tristes circonstances, je ne puis m'empêcher d'espérer que
-ce livre, malgré ses défauts, offrira bien des consolations,
-réveillera bien des espérances, ranimera le zèle et le dévouement au
-coeur de mes amis politiques, en leur montrant que si le flambeau de
-la vérité a pâli sur un point, il jette sur un autre un éclat
-irrésistible; que l'humanité ne rétrograde pas, mais qu'elle progresse
-à pas de géant, et que le temps n'est pas éloigné où l'union et le
-bien-être des peuples seront fondés sur une base immuable: _La libre
-et fraternelle communication des hommes de toutes les régions, de
-tous les climats et de toutes les races_.
-
-
-
-
-COBDEN ET LA LIGUE
-
-OU
-
-L'AGITATION ANGLAISE
-
-
-La Ligue fut fondée à Manchester en 1838. Ce ne fut qu'en 1843 qu'elle
-commença ses opérations dans la métropole, et nous n'avons pas cru
-devoir remonter plus haut dans le compte rendu de ses travaux. C'eût
-été, sans doute, réclamer du lecteur plus d'attention qu'il n'est
-disposé à nous en accorder.--Cependant, avant de suivre la Ligue à
-Londres, nous avons jugé utile de traduire le discours prononcé à
-Manchester, par M. Cobden, en octobre 1842, parce qu'il résume les
-progrès accomplis jusque-là et les plans ultérieurs de cette puissante
-association.
-
- M. COBDEN.--Monsieur le président, ladies et gentlemen: C'est
- pour l'avenir de notre cause une circonstance d'un augure
- favorable que de voir tant de personnes distinguées, et
- particulièrement un si grand nombre de dames réunies dans cette
- enceinte. Je me réjouis surtout d'y apercevoir de nombreux
- représentants de la classe ouvrière. (Applaudissements.) J'ai
- entendu avec satisfaction les rapports qui nous ont été lus et
- qui ne laissent aucun doute sur les progrès que nous avons faits,
- non-seulement dans cette cité, mais dans toutes les parties du
- royaume. Parmi ces rapports, il en est un qui exige que je m'y
- arrête un instant. M. Murray a fait allusion au mécontentement
- qu'a excité parmi les fermiers la baisse des produits agricoles.
- De graves erreurs ont prévalu à ce sujet. Les fermiers se
- plaignent amèrement de ce qu'ils n'obtiennent plus, pour leurs
- bestiaux, le prix accoutumé, et ils s'en prennent à ce que les
- changements introduits récemment dans les tarifs par sir Robert
- Peel auraient amené du dehors une invasion de quadrupèdes.--Je
- maintiens que c'est là une illusion. Tous les bestiaux que les
- étrangers nous ont envoyés ne suffiraient pas à alimenter la
- consommation de Manchester pendant une semaine. La baisse des
- prix provient d'une tout autre circonstance, qu'il est utile de
- signaler parce qu'elle a un rapport direct avec notre cause. La
- véritable raison de cette baisse, ce n'est pas l'importance des
- arrivages du dehors, mais la ruine complète à l'intérieur de la
- clientèle des fermiers. (Écoutez! écoutez!) J'ai fait des
- recherches à ce sujet, et je me suis assuré qu'à Dundee, Leeds,
- Kendal, Carlisle, Birmingham, Manchester, la consommation de la
- viande, comparée à ce qu'elle était il y a cinq ans, a diminué
- d'un tiers; et comment serait-il possible qu'une telle dépression
- dans le pouvoir de consommer n'amenât une dépression relative
- dans les prix? Pour nous, manufacturiers, qui sommes accoutumés à
- nous enquérir du sort de nos acheteurs, à désirer leur
- prospérité, à en calculer les effets sur notre propre bien-être,
- nous n'aurions point conclu comme les fermiers. Quand notre
- clientèle décline, quand nous la voyons privée des moyens de se
- pourvoir, nous savons que nous ne pouvons qu'en souffrir comme
- vendeurs. Les fermiers n'ont point encore appris cette leçon. Ils
- s'imaginent que la campagne peut prospérer quand la ville
- décline. (Écoutez! écoutez!) À la foire de Chester, le fromage
- est tombé de 20 sh. le quintal, et les fermiers de dire: «Il y a
- du Peel là-dessous.» Mais l'absurdité de cette interprétation
- résulte évidemment de ce que rien n'a été changé au tarif sur ce
- comestible. Le prix du fromage, du lait, du beurre a baissé, et
- pourquoi? parce que les grandes villes manufacturières sont
- ruinées et que Stockport, par exemple, paie en salaires 7,000 l.
- s. (175,000 fr.) de moins, par semaine, qu'il ne faisait il y a
- quelques années. Et en présence de tels faits qui leur crèvent
- les yeux, comment les fermiers peuvent-ils aller quereller sir
- Robert Peel, et chercher dans son tarif la cause de leur
- adversité? Au dernier meeting de Waltham, le duc de Rutland a
- essayé de nier cette dépréciation. Il a eu tort; elle est réelle,
- et nous ne devons pas méconnaître les souffrances des fermiers,
- mais leur en montrer les vraies causes.--Il peut paraître étrange
- que ce soit moi qui vienne ici exonérer sir Robert des reproches
- que lui adressent ses propres amis. Nous ne sommes pas plus
- opposés à sir Robert Peel qu'à tout autre ministre. Nous ne
- sommes pas des hommes de parti, et s'il se rencontre des partis
- politiques, qu'ils s'intitulent whigs ou torys, qui s'efforcent
- d'attribuer à sir Robert des maux résultant de la mauvaise
- politique commerciale adoptée par toutes les administrations
- successives qui ont dirigé les affaires de ce pays, il est de
- notre devoir de rendre justice à sir Robert Peel lui-même, et de
- remettre les fermiers sur la bonne voie. (Applaudissements.)
-
-L'orateur décrit ici la détresse des villes manufacturières et
-continue ainsi:
-
- On s'en prend encore, de nos souffrances, au tarif récemment
- adopté par les États-Unis, et les journaux du monopole ne se font
- faute de railler, à ce sujet, la législation américaine. Mais
- s'ils étaient sincères lorsqu'ils professent que nous devons nous
- suffire à nous-mêmes, et pourvoir directement à tous nos besoins
- par le travail national, assurément ils devraient reconnaître que
- cette politique, qui est bonne pour nous, est bonne pour les
- autres, et en saluer avec joie l'avénement parmi toutes les
- nations du globe. Mais les voilà qui invectivent les Américains
- parce qu'ils agissent d'après nos propres principes.
- (Applaudissements.) Eh bien! qu'ils plaident notre cause au point
- de vue américain s'ils le trouvent bon. Nous les laisserons dans
- le bourbier de leur inconséquence. (Applaudissements.) Mais
- quelle a été l'occasion de ce tarif? Nous ne devons pas perdre de
- vue que ce sont nos fautes qui nous ont fermé les marchés
- d'Amérique. Remontons jusqu'à 1833. À cette époque, une grande
- excitation existait aux États-Unis au sujet des droits élevés
- imposés aux produits de nos manufactures; le mécontentement
- était extrême, et dans un des États, la Caroline du Sud, il fut
- jusqu'à se manifester par la rébellion. Il s'ensuivit qu'en 1833,
- la législature adopta une loi selon laquelle les droits d'entrée
- devaient être abaissés d'année en année, de manière à ce qu'au
- bout de dix ans il n'y en eût aucun qui dépassât le maximum fixé
- à 20 pour cent. Ce terme est expiré cet été. Eh bien! qu'a fait
- notre gouvernement? qu'a fait notre pays pour répondre à cette
- politique libérale et bienveillante? Hélas! un fait si important
- n'a pas plus excité l'attention de nos gouvernements successifs,
- et je suis fâché de le dire, du peuple lui-même, que s'il se fût
- passé dans une autre planète. Nous n'avons eu aucun égard aux
- tentatives qu'ont faites les Américains pour raviver nos échanges
- réciproques. Maintenant ils se mettent à considérer les effets de
- leur politique, et qu'aperçoivent-ils? c'est qu'au bout des dix
- ans, leur commerce avec ce pays est moindre qu'il n'était avant
- la réduction. Leur coton, leur riz, leur tabac a baissé de prix,
- et ce sont les seules choses que nous consentons à recevoir
- d'eux. Nous avons repoussé leurs céréales. Les Américains ont
- donc pensé qu'ils n'avaient aucun motif de persévérer dans leur
- politique, et il a été facile à un petit nombre de leurs
- monopoleurs manufacturiers d'obtenir de nouvelles mesures dont
- l'effet sera d'exclure du continent américain les produits de nos
- fabriques. Cela ne fût point arrivé, si nous avions tendu, à nos
- frères d'au delà de l'Atlantique, la main de réciprocité, sous
- forme d'une loi libérale qui, admettant leurs céréales, aurait
- intéressé les États agricoles de l'Union à voter pour nous, au
- lieu de voter contre nous. Nous eussions ouvert à leurs céréales
- un débouché décuple de celui que leur offrent leurs
- manufacturiers monopoleurs. Les Américains sont gens avisés et
- clairvoyants; et quiconque les connaît sait bien que jamais ils
- n'eussent supporté le tarif actuel, si nous avions répondu à
- leurs avances, et reçu leurs produits agricoles en échange de nos
- produits manufacturés. (Applaudissements.) Je ne veux point dire
- que les Américains ont agi sagement en adoptant ce tarif; il n'a
- pour résultat, à leur égard, que de détruire leur propre revenu.
- Mais enfin les voilà, d'un côté, se tordant les mains à l'aspect
- de leurs greniers pliant sous le poids des récoltes précédentes,
- tandis que le vent agite dans leurs vastes plaines des récoltes
- nouvelles; et voici, d'un autre côté, les Anglais contemplant,
- les bras croisés, leurs magasins encombrés et leurs usines
- silencieuses. Là, on manque de vêtements, ici on meurt de faim,
- et des lois aussi absurdes que barbares s'interposent entre les
- deux pays pour les empêcher d'échanger et de devenir l'un pour
- l'autre, un débouché réciproque. (Écoutez! écoutez!) Oh! cela ne
- peut pas continuer. Un tel système ne peut durer.
- (Applaudissements.) Il répugne trop à l'instinct naturel, au sens
- commun, à la science, à l'humanité, au christianisme.
- (Applaudissements.) Un tel système ne peut durer. (Nouveaux
- applaudissements.) Croyez que, lorsque deux nations telles que
- l'Amérique et l'Angleterre sont intéressées à des échanges
- mutuels, il n'est au pouvoir d'aucun gouvernement de les isoler à
- toujours. (Applaudissements.) Et je crois sincèrement que dans
- dix ans tout ce mécanisme de restriction, ici comme au delà des
- mers, ne vivra plus que dans l'histoire. Je ne demande que dix
- ans pour qu'il devienne aussi impossible aux gouvernements
- d'intervenir dans le travail des hommes, de le restreindre, de le
- limiter, de le pousser vers telle ou telle direction, qu'il le
- serait pour eux de s'immiscer dans les affaires privées,
- d'ordonner les heures des repas, et d'imposer à chaque ménage un
- plan d'économie domestique. (Écoutez! écoutez!) Il y a
- précisément le même degré d'absurdité dans ce système, que dans
- celui qui prévalait, il y a deux siècles, alors que la loi
- réglait la grandeur, la forme, la qualité du linge de table,
- prescrivait la substitution d'une agrafe à un bouton, et
- indiquait le lieu où devait se tisser la serge, et celui où
- devait se fabriquer le drap (Rires et applaudissements.) C'est là
- le principe sur lequel on agit encore. Alors on intervenait dans
- l'industrie des comtés: aujourd'hui on intervient dans
- l'industrie des nations. Dans l'un et l'autre cas, on viole ce
- que je soutiens être le droit naturel de chacun:--échanger là où
- il lui convient. (Applaudissements.)--Messieurs, ce système, cet
- abominable système ne peut pas durer. (Acclamations.) C'est
- pourquoi je me réjouis que nous ayons entrepris de venger les
- lois et les droits de la nature, en employant tous nos efforts
- pour le renverser. (Applaudissements.) Mais, pour arriver au
- triomphe de notre principe, il faut d'abord que nous détruisions,
- en nous-mêmes et dans le pays, les préjugés qui lui font
- obstacle, car, quoique la doctrine que nous combattons nous
- apparaisse, à nous, comme évidemment funeste et odieuse, nous ne
- devons pas oublier qu'elle prévaut, dans ce monde, à peu près
- depuis qu'il est sorti des mains du Créateur. Notre rôle est
- véritablement celui de réformateurs; car nous sommes aux prises
- avec le monopole, système qui, sous une forme ou sous une autre,
- remonte, je crois, à la période adamique, ou du moins aux temps
- diluviens. (Rires.) Ce ne sera pas la moindre gloire de
- l'Angleterre, qui a donné au monde des institutions libres, la
- presse, le jury, les formes du gouvernement représentatif, si
- elle est encore la première à lui donner l'exemple de la liberté
- commerciale. (Bruyantes acclamations.) Car, ne perdez pas de vue
- que ce grand mouvement se distingue, parmi tous ceux qui ont
- agité le pays, en ce qu'il n'a pas exclusivement en vue, comme
- les autres, des intérêts locaux, ou l'amélioration intérieure de
- notre patrie. Vous ne pouvez triompher dans cette lutte, sans que
- les résultats de ce triomphe se fassent ressentir jusqu'aux
- extrémités du monde; et la réalisation de vos doctrines
- n'affectera pas seulement les classes manufacturières et
- commerciales de ce pays, mais les intérêts matériels et moraux de
- l'humanité sur toute la surface du globe. (Applaudissements.) Les
- conséquences morales du principe de la liberté commerciale, pour
- lequel nous combattons, m'ont toujours paru, parmi toutes celles
- qu'implique ce grand mouvement, comme les plus imposantes, les
- plus dignes d'exciter notre émulation et notre zèle. Fonder la
- liberté commerciale, c'est fonder en même temps la paix
- universelle, c'est relier entre eux, par le ciment des échanges
- réciproques, tous les peuples de la terre. (Écoutez! écoutez!)
- C'est rendre la guerre aussi impossible entre deux nations,
- qu'elle l'est entre deux comtés de la Grande-Bretagne. On ne
- verra plus alors toutes ces vexations diplomatiques, et deux
- hommes, à force de protocoliser, par un combat de dextérité entre
- un ministre de Londres et un ministre de Paris, finir par
- envelopper deux grandes nations dans les horreurs d'une lutte
- sanglante. On ne verra plus ces monstrueuses absurdités, alors
- que dans ces deux grandes nations, unies comme elles le seront
- par leurs mutuels intérêts, chaque comptoir, chaque magasin,
- chaque usine, deviendra le centre d'un système de diplomatie qui
- tendra à la paix, en dépit de tout l'art des hommes d'État pour
- faire éclater la guerre. (Tonnerre d'applaudissements.) Je dis
- que ce sont là de nobles et glorieux objets qui, s'ils réclament
- toute l'énergie du sexe à qui reviennent le poids et la fatigue
- de la lutte, méritent aussi le sourire et les encouragements des
- dames que je suis heureux de voir autour de moi.
- (Applaudissements prolongés.) C'est une oeuvre qui devait nous
- assurer, et qui nous a valu, en effet, l'active coopération de
- tout ce qu'il y a dans le pays de ministres chrétiens.
- (Acclamations.) Tel est l'objet que nous avons en vue, et
- gardons-nous de le considérer jamais, ainsi qu'on le fait trop
- souvent, comme une question purement pécuniaire, et affectant
- exclusivement les intérêts d'une classe de manufacturiers et de
- marchands.
-
- Dans le cours des opérations qui ont eu lieu au commencement de
- la séance, j'ai appris, avec une vive satisfaction, que, sous les
- auspices de notre infatigable, de notre indomptable président
- (acclamations), la Ligue se prépare à une campagne d'hiver plus
- audacieuse, et j'espère plus décisive qu'aucune de celles qu'ait
- jamais entreprises cette grande et influente association. En
- entrant dans les bureaux, j'ai été frappé à l'aspect de quatre
- énormes colis emballés et cordés comme les lourdes marchandises
- de nos magasins. J'ai pris des informations, et l'on m'a dit que
- c'étaient des brochures,--environ cinq quintaux de
- brochures--adressées à quatre de nos professeurs, pour être
- immédiatement et gratuitement distribués. (On applaudit.) J'ai
- été curieux de vérifier dans nos livres où en sont les affaires,
- en fait d'impressions.--L'impression sur coton, vous le savez, va
- mal, et menace d'aller plus mal encore; mais l'impression sur
- papier est conduite avec vigueur, sous ce toit, depuis quelque
- temps. Depuis trois semaines la Ligue a reçu des mains des
- imprimeurs trois cent quatre-vingt mille brochures. C'est bien
- quelque chose pour l'oeuvre de trois semaines, mais ce n'est rien
- relativement aux besoins du pays. Le peuple a soif d'information;
- de toutes parts on demande des brochures, des discours, des
- publications; on veut s'éclairer sur ce grand débat. Dans ces
- circonstances, je crois qu'il nous suffit de faire connaître au
- public les moyens d'exécution dont nous pouvons disposer,--que la
- moisson est prête, qu'il ne manque que des bras pour
- l'engranger,--et le public mettra en nos mains toutes les
- ressources nécessaires pour conduire notre campagne d'hiver, avec
- dix fois plus d'énergie que nous n'en avons mis jusqu'ici. Nous
- dépensons 100 l. s. par semaine, à ce que je comprends, pour
- _agiter_ la question. Il faut en dépenser 1,000 par semaine d'ici
- à février prochain. Je crains que Manchester ne se soit un peu
- trop attribué le monopole de cette lutte. Quel que soit l'honneur
- qui lui en revienne, il ne faut pas que Manchester monopolise
- toutes les invectives de la Presse privilégiée. Ouvrons donc
- cordialement nos rangs à ceux de nos nombreux concitoyens des
- autres comtés, qui désirent, j'en suis sûr, devenir nos
- collaborateurs dans cette grande oeuvre. Leeds, Birmingham,
- Glasgow, Sheffield ne demandent pas mieux que de suivre
- Manchester dans la lice. Cela est dans le caractère anglais. Ils
- ne souffriront pas que nous soyons les seuls à les délivrer des
- étreintes du monopole; ce serait s'engager d'avance à se
- reconnaître redevables envers nous de tout ce qui peut leur
- échoir de liberté et de prospérité, et il n'est pas dans le
- caractère des Anglais de rechercher le fardeau de telles
- obligations. Que font nos compatriotes dans les luttes moins
- glorieuses de terre et de mer? Avez-vous entendu dire, avez-vous
- lu dans l'histoire de votre pays, qu'ils laissent à un vaisseau
- ou à un régiment tout l'honneur de la victoire? Non, ils se
- présentent devant l'ennemi, et demandent qu'on les place à
- l'avant-garde.--Il en sera ainsi de Leeds, de Glasgow, de
- Birmingham; offrons-leur une place honorable dans nos
- rangs.--Messieurs, la première considération, c'est le nerf de la
- guerre. Il faut de l'argent pour conduire convenablement une
- telle entreprise. Je sais que notre honorable ami, qui occupe le
- fauteuil, a dans les mains un plan qui ne va à rien moins, vous
- allez être surpris, qu'à demander au pays un subside de 50,000 l.
- s. (Écoutez! écoutez!) C'est juste un million de shillings; et,
- si deux millions de signatures ont réclamé l'abrogation de la
- loi-céréale, quelle difficulté peut présenter le recouvrement
- d'un million de shillings?...--Ladies et gentlemen, ce à quoi
- nous devons aspirer, c'est de disséminer à profusion tous ces
- trésors d'informations enfouis dans les enquêtes parlementaires
- et dans les oeuvres des économistes. Nous n'avons besoin ni de
- force, ni de violence, ni d'exhibition de puissance matérielle
- (applaudissements); tout ce que nous voulons, pour assurer le
- succès de notre cause, c'est de mettre en oeuvre ces armes bien
- plus efficaces, qui s'attaquent à l'esprit. Puisque j'en suis sur
- ce sujet, je ne puis me dispenser de vous recommander la récente
- publication des oeuvres du colonel Thompson (applaudissements);
- c'est un arsenal qui contient plus d'armes qu'il n'en faut pour
- atteindre notre but, si elles étaient distribuées dans tout le
- pays. Il n'est si chétif berger qui, pour abattre le Goliath du
- monopole, n'y trouve un caillou qui aille à son bras. Je ne
- saurais élever trop haut ceux de ces ouvrages qui se rapportent à
- notre question. Le colonel Thompson a été pour nous un trésor
- caché. Nous n'avons ni apprécié ni connu sa valeur. Ses écrits,
- publiés d'abord dans la _Revue de Westminster_, ont passé
- inaperçus pour un grand nombre d'entre nous. Il vient de les
- réunir en corps d'ouvrage, en six volumes complets, au prix de
- sacrifices pécuniaires très-considérables, dont je sais qu'il n'a
- guère de souci, pourvu qu'ils fassent progresser la bonne cause.
- Je n'hésite pas à reconnaître que tout ce que nous disons, tout
- ce que nous écrivons aujourd'hui, a été mieux dit et mieux écrit,
- il y a dix ans, par le colonel Thompson. Il n'est que
- lieutenant-colonel dans l'armée, à ce que je crois, mais c'est un
- vrai Bonaparte dans la grande cause de la liberté. Cette cause,
- nous la ferons triompher en propageant les connaissances qui sont
- exposées dans ses ouvrages, en les publiant par la voie des
- journaux et des revues, en les placardant aux murs de tous les
- ateliers, afin que le peuple soit forcé de lire et de comprendre.
- Qu'on ne dise pas que de tels moyens manquent d'efficacité. Je
- sais qu'ils sont tout-puissants. (Applaudissements.) Je ne suis
- certainement pas entré à la chambre des communes sous l'influence
- de préventions favorables à cette assemblée, mais je puis dire
- qu'elle n'est pas une représentation infidèle de l'opinion
- publique. Cette assertion vous étonne; mais songez donc que, sur
- cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne concourent
- en rien à la formation de l'opinion publique; elles ne veulent
- pas penser par elles-mêmes. (Applaudissements.) À ce point de
- vue, je dis que la chambre des communes représente assez
- fidèlement l'esprit du pays. Ne répond-elle pas d'ailleurs aux
- moindres changements de l'opinion, avec autant de sensibilité et
- de promptitude qu'en met le vaisseau à obéir au gouvernail?
- Voulez-vous donc emporter, dans la chambre des communes, quelque
- question que ce soit? Instruisez le peuple, élevez son
- intelligence au-dessus des sophismes qui sont en usage au
- Parlement sur cette question; que les orateurs n'osent plus avoir
- recours à de tels sophismes, dans la crainte d'une juste
- impopularité au dehors, et la réforme se fera d'elle-même.
- (Applaudissements.) C'est ce qui a été fait déjà à l'occasion de
- grandes mesures, et c'est ce que nous ferons encore.
- (Applaudissements.) Ne craignez pas que, pour obéir à la voix du
- peuple, le Parlement attende jusqu'à ce que la force matérielle
- aille frapper à sa porte. Les membres de la Chambre ont coutume
- d'interroger de jour en jour l'opinion de leurs constituants, et
- d'y conformer leur conduite. Ils peuvent bien traiter, avec un
- mépris affecté, les efforts de cette association, ou de toute
- autre, mais soyez sûrs qu'en face de leurs commettants ils seront
- rampants comme des épagneuls. (Rires et bruyants
- applaudissements.)
-
- Tout nous encourage donc à faire, pendant cette session, un
- effort herculéen.--Je m'entretenais aujourd'hui avec un gentleman
- de cette ville qui arrive de Paris. Il a traversé la Manche avec
- un honorable membre, créature du duc de Buckingham. «Dans mon
- opinion, disait l'honorable député, le droit actuel sur les
- céréales sera converti en un droit fixe, dans une très-prochaine
- session, et j'espère que ce droit sera assez modéré pour être
- permanent.»--Mais quant à nous, veillons à ce qu'il n'y ait pas
- de droit du tout. (Applaudissements.) Si nous avons pu amener une
- créature du duc de Buckingham à désirer une taxe assez modérée
- pour que ces messieurs soient sûrs de la conserver, quelques
- efforts de plus suffiront pour convaincre les fermiers qu'ils
- n'ont à attendre ni stabilité, ni loyale stipulation de rentes,
- ni apaisement de l'agitation actuelle, jusqu'à ce que tous droits
- protecteurs soient entièrement abrogés. C'est pourquoi je vous
- dis: Attachez-vous à ce principe: _abrogation totale et
- immédiate_. (Applaudissements.) N'abandonnez jamais ce cri de
- ralliement: _abrogation totale et immédiate!_ Il y en a qui
- pensent qu'il vaudrait mieux transiger; c'est une grande erreur.
- Rappelez-vous ce que nous disait sir Robert Peel, à M. Villiers
- et à moi: «Je conviens, disait-il, que, comme avocats du
- rappel[12] total et immédiat, vous avez sur moi un grand avantage
- dans la discussion.» Nous séparer de ce principe absolu, ce
- serait donc renoncer à toute la puissance qu'il nous donne,--etc.
-
-[Note 12: Le mot anglais repeal a été mal traduit en français par le
-mot _rappel_. Repeal signifie; abrogation, révocation, cessation.
-L'usage ayant maintenant donné le même sens au mot _rappel_, j'ai cru
-pouvoir le maintenir.]
-
-
-MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.
-
-16 mars 1843.
-
-Une brillante démonstration a eu lieu hier soir au théâtre de
-Drury-Lane. À peine le bruit s'est-il répandu que la Ligue devait
-tenir dans cette vaste enceinte sa première séance hebdomadaire, que
-les cartes d'entrées ont été enlevées. La foule encombrait les avenues
-et les couloirs de l'édifice longtemps après que la salle, les
-galeries et le parterre étaient occupés par la réunion la plus
-distinguée et la mieux choisie dont il nous ait jamais été donné
-d'être les témoins.--Les dames assistaient en grand nombre à la séance
-et paraissaient en suivre les travaux avec le plus vif intérêt.
-
-Nous avons remarqué sur l'estrade MM. Cobden, m. P.[13], Williams, m.
-P., Ewart, m. P., Thomely, m. P., Bowring, m. P., Gibson, m. P.,
-Leader, m. P., Ricardo, m. P., Scholefield, m. P., Wallace, m. P.,
-Chrestie, m. P., Bright, m. P., etc.
-
-[Note 13: m. P., abréviation qui signifie membre du parlement.]
-
-M. George Wilson occupe le fauteuil.
-
-Le président annonce qu'il est prévenu que quelques perturbateurs se
-sont introduits dans l'assemblée avec le projet d'occasionner du
-désordre, soit en éteignant le gaz ou en criant au feu; si de
-pareilles manifestations ont lieu, que chacun se tienne sur ses gardes
-et reste calme à sa place.
-
-M. Ewart parle le premier.
-
-M. Cobden lui succède (bruyants applaudissements). Il s'exprime ainsi:
-
- Monsieur le président, ladies et gentlemen: J'ai assisté à un
- grand nombre de meetings contre les _lois-céréales_[14]. J'en ai
- vu d'aussi imposants par le nombre, le bon ordre et
- l'enthousiasme; mais je crois qu'il y a dans cette enceinte la
- plus grande somme de puissance intellectuelle et d'influence
- morale qui se soit jamais trouvée réunie dans un édifice
- quelconque, pour le progrès de la grande cause que nous avons
- embrassée. Plus cette influence est étendue, plus est grande
- notre responsabilité à l'égard de l'usage que nous en saurons
- faire. Je me sens particulièrement responsable des quelques
- minutes pendant lesquelles j'occuperai votre attention, et je
- désire les faire servir au progrès de la cause commune. Je n'ai
- jamais aimé, dans aucune circonstance, à faire intervenir des
- personnalités dans la défense d'un grand principe. On m'assure
- cependant qu'à Londres on est assez enclin à ranger les opinions
- politiques sous la bannière des noms propres. Peut-être, au
- milieu du perpétuel mouvement d'idées qui s'agitent dans cette
- vaste métropole, cet usage a-t-il prévalu, afin de fixer
- l'attention, par un intérêt plus incisif, sur les questions
- particulières. Mais, ce dont je suis sûr, c'est que ce qui a fait
- notre succès à Manchester, le fera partout où la nature humaine a
- acquis ces nobles qualités, qui la distinguent au sein de la
- capitale industrielle du Royaume-Uni, je veux dire, la ferme
- conviction que, si l'on se renferme dans la défense des
- principes, on acquerra, à la longue, d'autant plus d'influence,
- qu'on se sera, avec plus de soin, interdit le dangereux terrain
- des personnalités. (Écoutez! écoutez!) Je suis pourtant forcé de
- revenir, contre ma volonté, sur ce qui vient de se passer à la
- chambre haute. Nous avons été assaillis--violemment, amèrement,
- malicieusement assaillis,--par un personnage (lord Brougham) qui
- fait profession de partager nos doctrines, d'aimer, d'estimer les
- membres les plus éminents de la Ligue. Je vois, dans les journaux
- de ce matin, un long discours dont les deux tiers sont une
- continuelle invective contre la Ligue, dont l'autre tiers est
- consacré à défendre ses principes. (Écoutez!) Je pense que le
- plus juste châtiment que l'on pourrait infliger à l'homme éminent
- qui s'est rendu coupable de la conduite à laquelle je fais
- allusion, ce serait de l'abandonner à ses propres réflexions;
- car, ce qu'on peut découvrir de plus clair dans la longue
- diatribe du noble lord, c'est que, quelque mécontent qu'il soit
- de la Ligue, il est encore plus mécontent de lui-même. Il est
- vrai que le noble et docte lord n'a pas été très-explicite quant
- aux personnes contre lesquelles il a entendu diriger ses attaques
- réitérées. Eh bien, je lui épargnerai l'embarras de désignations
- plus spéciales, en prenant pour moi le poids de ses invectives et
- de ses sarcasmes. (Applaudissements.) Bien plus, il a attaqué la
- conduite des membres de notre députation; il a blâmé les actes
- des ministres de la religion qui coopèrent à notre oeuvre. Eh
- bien, je me porte fort pour cette conduite et pour ces actes. Il
- ne s'est pas prononcé une parole,--et je désire qu'on comprenne
- bien toute la portée de cette déclaration,--il n'a pas été
- prononcé une seule parole par un ministre de la religion dans nos
- assemblées et nos conférences, dont je ne sois prêt à accepter
- toute la responsabilité, pourvu qu'on ne lui prête qu'une
- interprétation honnête et loyale..... J'ai été blâmé de n'avoir
- pas récusé le langage du Rév. M. Bailey de Sheffield. J'ai été
- accusé d'être son complice, parce que je ne m'étais pas levé pour
- répudier l'imputation dirigée contre lui d'avoir excité le peuple
- de ce pays à commettre un meurtre.--Eh, mon Dieu! cela ne m'est
- pas plus venu dans la pensée que d'aller trouver le lord-maire,
- pour cautionner M. Bailey contre une accusation de cannibalisme.
- M. Bailey, objet de ces imputations, à travers lesquelles perce
- le désir d'atteindre et de détruire la Ligue, est environné de
- respect et de confiance par une nombreuse congrégation de
- chrétiens qui le soutiennent par des cotisations volontaires.
- (Bruyants applaudissements.) C'est un homme de zèle ardent, de
- sentiments élevés, un coeur chaud et ami du bien public. Il y a
- longtemps qu'il s'est dévoué à une oeuvre qui n'a pas d'exemple
- dans ce pays, la fondation d'un collége pour les classes
- laborieuses. C'est un homme d'un talent remarquable,
- supérieur.--Mais à travers ces belles qualités, il peut manquer
- de ce tact, de cette discrétion qui nous est si nécessaire, à
- nous qui savons à quelle sorte d'ennemis et de faux amis nous
- avons affaire. Il n'eut pas plutôt prononcé le discours, qui a
- été si insidieusement commenté, que je l'avertis de ce qui
- l'attendait. Mais ne souffrons pas que ses paroles soient
- défigurées. M. Bailey venait d'avancer que la dépression morale
- du peuple de Sheffield était la conséquence de sa détérioration
- physique. Pour établir son argumentation, pour montrer la
- profonde désaffection des basses classes, il a dit qu'un homme
- s'était vanté d'appartenir à une société de cent personnes, qui
- devaient tirer au sort pour savoir qui serait chargé d'assassiner
- le premier ministre. M. Bailey a exprimé son indignation à cet
- égard, en termes énergiques, et cela était à peine nécessaire. Et
- voilà ce dont on s'empare pour insinuer, par une basse calomnie,
- que M. Bailey est engagé dans une société d'assassins? Il est
- temps de rejeter, à la face des calomniateurs de haut et de bas
- étage, ces fausses imputations; et j'ai honte de ne l'avoir pas
- fait plus tôt. (Approbation.)--La Ligue, le pays, l'univers
- entier, doivent une reconnaissance profonde aux ministres
- dissidents pour leur coopération à notre grande cause. (Bruyantes
- acclamations.) Il y a deux ans, sur l'invitation de leurs frères,
- sept cents ministres de ce corps respectable se réunirent à
- Manchester pour protester contre les _lois-céréales_, contre ce
- Code de la famine; et il est à ma connaissance, que quelques-uns
- d'entre eux se sont éloignés de plus de deux cents milles de
- leurs résidences pour concourir à cette protestation. Quand des
- hommes ont montré un tel dévouement, je rougirais de moi-même si,
- par la considération d'obligations passées, j'hésitais à me lever
- pour les défendre. (Acclamations.) Mais nous avons perdu assez de
- temps au sujet du noble lord. Je pourrais gémir sur sa destinée,
- quand je compare ce qu'il est à ce qu'il a été. (Écoutez!
- écoutez!) Je n'ai pas oublié ce temps où, encore enfant, je me
- plaisais à fréquenter les cours de judicature, pour contempler,
- pour entendre celui que je regardais comme un fils prédestiné de
- la vieille Angleterre. Avec quel enthousiasme ne me suis-je pas
- abreuvé de son éloquence! avec quel orgueil patriotique n'ai-je
- pas suivi, mesuré tous ses pas vers les hautes régions où il est
- parvenu! Et qu'est-il maintenant? hélas! un nouvel exemple, un
- triste, mais éclatant exemple du naufrage qui attend toute
- intelligence que ne préserve pas la rectitude morale.
- (Applaudissements.) Oui, nous pourrions le comparer à ces ruines
- majestueuses, qui, désormais, loin d'offrir un sûr abri au
- voyageur, menacent de destruction quiconque ose se reposer sous
- leur ombre. J'en finis avec ce sujet, sur lequel je n'aurais pas
- détourné votre attention, si je n'y avais été provoqué, et
- j'arrive à l'objet principal de cette réunion.
-
- [Note 14: J'ai cru pouvoir, pour abréger, transporter dans notre
- langue quelques-uns de ces mots composés de deux substantifs, si
- fréquents en anglais, et sacrifier la logique grammaticale à la
- commodité.]
-
- Qu'est-ce que les _lois-céréales_? Vous pûtes le comprendre à
- Londres, le jour où elles furent votées. Il n'y eut pas alors
- (1815) un ouvrier qui ne pressentît les maux horribles qui en
- sont sortis. Il en est beaucoup parmi vous à qui je n'ai pas
- besoin de rappeler cette funèbre histoire; la chambre des
- communes, sous la garde de soldats armés, la foule se pressant
- aux avenues du Parlement, les députés ne pouvant pénétrer dans
- l'enceinte législative qu'au péril de leur vie.....
-
- Mais sous quel prétexte maintient-on ces lois? On nous dit: Pour
- que le sol soit cultivé, et que le peuple trouve ainsi de
- l'emploi. Mais, si c'est là le but, il y a un autre moyen de
- l'atteindre.--Abrogez les lois-céréales, et s'il vous plaît
- ensuite de faire vivre le peuple par le moyen des taxes, ayez
- recours à l'impôt, et non à la disette des choses mêmes qui
- alimentent la vie. (Applaudissements.)--À supposer que la mission
- du législateur soit d'assurer du travail au peuple, et, à défaut
- de travail, du pain, je dis: Pourquoi commencer par imposer ce
- pain lui-même? Imposez plutôt les revenus, et même, si vous le
- voulez, les machines à vapeur (rires), mais ne gênez pas les
- échanges, n'enchaînez pas l'industrie, ne nous plongez pas dans
- la détresse où nous succombons, sous prétexte d'occuper dans le
- Dorsetshire quelques manouvriers à 7 sh. par semaine. (Rires et
- applaudissements.) Le fermier de ce pays est à son seigneur ce
- qu'est le fellah d'Égypte à Méhémet-Ali. Traversant les champs de
- l'Égypte, armé d'un fusil et accompagné d'un interprète, je lui
- demandais comment il réglait ses comptes avec le pacha.
- «Avez-vous pris des arrangements?» lui demandai-je.--Oh! me
- répondit-il, nos arrangements ont à peu près la portée de votre
- fusil (rires); et quant aux comptes, il n'y a pas d'autre manière
- de les régler, sinon que le pacha prend tout, et nous laisse de
- quoi ne pas mourir de faim. (Rires et bruyantes acclamations.)
-
-L'orateur continue pendant longtemps.--M. Bright lui succède.--À 10
-heures le président ferme la séance.
-
-
-MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.
-
-30 mars 1843.
-
-Le troisième meeting de la Ligue contre les lois-céréales s'est tenu
-hier au théâtre de Drury-Lane. La vaste enceinte avait été envahie de
-bonne heure par une société des plus distinguées.
-
-Nous avons remarqué sur l'estrade les personnages dont les noms
-suivent: MM. Villiers, Cobden, Napier, Scholefield, James Wilson,
-Gisborne, Elphinstone, Ricardo, etc.
-
-La séance est ouverte à 7 heures, sous la présidence de M. George
-Wilson.
-
-Le président justifie le comité de s'être vu forcé de refuser un
-grand nombre de billets. La salle eût-elle été deux fois plus vaste,
-elle n'aurait pas pu contenir tous ceux qui désiraient assister à la
-séance. Des arrangements sont pris pour que ceux qui n'ont pu être
-admis aujourd'hui aient leur tour la semaine prochaine.--L'intention
-de votre président était de vous présenter ce soir un rapport sur
-les progrès de notre cause. Mais la liste des orateurs qui doivent
-prendre la parole contient des noms trop connus de vous pour que je
-veuille retarder le plaisir que vous vous promettez à les entendre.
-La tribune sera occupée d'abord par M. James Wilson de Londres
-(applaudissements), ensuite par M. W. J. Fox, de Finsburg
-(applaudissements), Th. Gisborne (applaudissements), et enfin, en
-l'absence de M. Milner Gibson (représentant de Manchester), que de
-douloureuses circonstances empêchent d'assister à la réunion,
-j'aurai le plaisir de vous présenter l'honorable M. Richard Cobden.
-(Applaudissements bruyants et prolongés.)
-
- M. JAMES WILSON se lève.--Après l'annonce que vous venez
- d'entendre, je me sens obligé d'être aussi concis que possible
- dans les remarques que j'ai à vous présenter, et je me
- renfermerai strictement dans mon sujet, ayant une trop haute
- opinion de ceux qui m'écoutent, pour croire qu'un autre but que
- celui que la Ligue a en vue, les a déterminés à se réunir dans
- cette enceinte. Je ne m'écarterai donc pas des principes et des
- faits qu'implique cette grande cause nationale. (Approbation.) La
- question est celle-ci: Les lois qui affectent l'importation des
- céréales et le prix des aliments du peuple, doivent-elles, ou
- non, être maintenues? Je ne fais aucun doute que l'opinion
- publique, quelle que soit celle de la législature, ne les regarde
- comme incompatibles avec l'état de choses actuel. Qu'un
- changement dans cette législation soit devenu indispensable,
- c'est ce qui est admis par toute la communauté, sinon par le
- Parlement. Il est vrai que l'opinion se divise sur la nature de
- ce changement. Le commerce des céréales sera-t-il entièrement
- affranchi, ou soumis à un _droit fixe_? Dans ces derniers temps,
- le système du _droit fixe_ a rencontré beaucoup de
- défenseurs[15]. La _protection_ a été par eux abandonnée, et le
- principe auquel ils adhèrent est celui du _droit fixe_, non point
- en tant que _droit protecteur_, mais en tant que _droit fiscal_.
- Mais la Ligue élève contre ce droit, renfermé dans ces limites,
- une objection péremptoire, savoir qu'il viole les principes
- d'après lesquels doit se prélever le _revenu public_. Le premier
- de ces principes, c'est que l'impôt doit donner la plus grande
- somme possible de revenus à l'État, avec la moindre charge
- possible sur la communauté. Mais, sous l'un et l'autre rapport,
- le but est manqué par le _droit fixe_, car il ne peut produire un
- revenu sans agir comme _protection_, en élevant le prix des
- céréales de tout le montant du droit lui-même. Aux époques où il
- serait efficace, il produirait du revenu, mais il élèverait le
- prix des grains. Aux époques où il ne serait pas efficace, il
- n'influerait pas sur le prix, mais il ne remplirait pas non plus
- le but du chancelier de l'Échiquier. On a dit que le droit serait
- supporté par l'étranger et non par les habitants de ce pays;
- alors, je demande pourquoi fixer le droit à 8 sh.? Pourquoi pas
- 10, 15, 20 sh.? C'est une grande inconséquence que de répondre:
- Au delà de 8 sh., le droit restreindrait l'importation; à 20 sh.,
- il équivaudrait à une prohibition. Car, n'en résulte-t-il pas
- ceci: que 8 sh. laisse plus de place à l'importation que 10 sh.?
- et dès lors ne suis-je pas fondé à dire que l'importation serait
- plus grande avec le droit de 5 sh.; plus grande encore avec celui
- de 2 sh., et la plus grande possible avec la liberté absolue?
- (Approbation.) Il n'y a pas en économie politique de proposition
- mieux établie que celle-ci: Le prix varie suivant la proportion
- de l'offre à la demande.--Si la liberté amène de plus grands
- approvisionnements que le _droit fixe_, il est clair que celui-ci
- restreint l'offre, élève le prix et agit dans le sens de la
- _protection_. C'est pourquoi je comprendrais qu'on défendît le
- _droit fixe_ en tant que _protecteur_, mais je ne puis comprendre
- qu'on le soutienne au point de vue du _revenu public_, et comme
- indifférent à toute action protectrice.--Un droit fixe serait
- certainement quelquefois une source de revenus; autant on en peut
- dire du _droit graduel_ (_sliding scale_). Mais la question, pour
- le public, est précisément de savoir si c'est là un mode juste et
- économique de prélever l'impôt. (Approbation.) Les partisans
- eux-mêmes du droit fixe conviennent que lorsque le froment serait
- arrivé à 70 sh. le quarter, il faudrait renoncer à la taxe et
- affranchir l'importation. C'est avouer qu'il implique tous les
- inconvénients de l'échelle mobile, qu'il nous rejette dans les
- embarras des _prix-moyens_, et dans tous les désavantages du
- système actuel[16].--Je crois être l'interprète fidèle des
- membres de la Ligue, en disant que le blé n'est pas une matière
- qui se puisse convenablement imposer; mais s'il doit être imposé,
- la taxe doit retomber aussi bien sur le blé indigène, que sur le
- blé étranger. (Applaudissements). Les Hollandais mettent une taxe
- de 9 deniers sur le blé, à la mouture. Une taxe semblable
- donnerait autant de revenu à l'Échiquier que le droit de 8 sh.
- sur le blé étranger, et elle n'élèverait le prix du blé pour le
- consommateur, que de 9 deniers au lieu de 8 sh.--Mais le blé,--ce
- premier aliment de la vie,--est la dernière chose qu'un
- gouvernement doive imposer. (Approbation.)--C'est un des premiers
- principes du commerce, que les matières premières ne doivent pas
- être taxées. C'est sur ce principe que notre législature a
- réduit les droits sur toutes les matières premières. L'honorable
- représentant de Dumfries (M. Ewart) a établi, dans une des
- précédentes séances, que le blé est matière première, et cela est
- vrai. Mais il y a plus, c'est la principale matière première de
- toute industrie.--Prenez, au hasard, un des articles qui
- s'exportent le plus de ce pays, l'acier poli, par exemple, et
- considérez l'extrême disproportion qu'il y a entre la valeur de
- la matière première et le prix de l'ouvrage achevé.--Depuis le
- moment où le minerai a été arraché de la terre, jusqu'à celui où
- il s'est transformé en brillant acier, la quantité de travail
- humain qui s'est combinée avec le produit est vraiment immense.
- Or, ce travail représente des aliments. Les aliments sont donc de
- la matière première. (Approbation.) La classe agricole est
- aveugle à cet égard, comme aussi sur l'intérêt dont sont pour
- elle le commerce et l'industrie de ce pays. C'est pourtant ce que
- lui montrent clairement les faits qui se sont passés l'année
- dernière. En 1842, nos exportations sont tombées de 4,500,000 l.
- s. C'est là la vraie cause de la détresse qui règne dans nos
- districts agricoles; car, pour combien les produits de
- l'agriculture entrent-ils dans ce chiffre? Le fer, la soie, la
- laine, le coton, dont ces objets auraient été faits, ne peuvent
- être estimés à plus de 1,500,000 l. Le reste, ou trois millions
- de livres auraient été dépensées en travail humain; et le
- travail, je le répète, représente des aliments ou des produits
- agricoles; en sorte que, sur un déficit de 4,500,000 l. dans nos
- exportations, la part de perte supportée par l'agriculture est de
- trois millions. (Assentiment.)
-
- [Note 15: Le cabinet whig avait proposé un droit de 8 sh. par
- quarter. Le droit actuel est progressif; de 1 sh., quand le blé
- est à 73 sh., il s'élève à 20 sh., quand le blé est à 50 sh. ou
- au-dessous.]
-
- [Note 16: On comprend que le droit se proportionnant au prix, il
- faut connaître à chaque instant ce prix, ce qui exige un appareil
- administratif considérable.]
-
- On a beaucoup parlé de la dépendance où les importations nous
- placeraient à l'égard des nations étrangères. Mais l'Angleterre
- devrait être la dernière des nations à recourir à un tel
- argument; car, même aujourd'hui, il est bien peu de choses que
- nous ne tirions pas du dehors, et le commerce extérieur est
- certainement la base de notre prospérité et de notre grandeur. Je
- suis heureux de voir que le président du conseil, lord
- Wharncliffe, abandonnant enfin cet insoutenable terrain,
- reconnaisse que la protection ne peut plus être soutenue par des
- motifs tirés d'une fausse vue sur ce qui constitue l'indépendance
- nationale. Cependant le noble lord, arguant de ce que
- l'agriculture s'est améliorée depuis vingt-cinq ans, sous
- l'empire des lois-céréales, a conclu en général que la protection
- était nécessaire au perfectionnement de l'industrie nationale.
- Mais, en fait, depuis vingt-cinq ans, il n'est aucune branche
- d'industrie qui soit demeurée aussi stationnaire que
- l'agriculture. Et qui a jamais entendu parler d'améliorations
- agricoles, si ce n'est depuis l'époque récente où la protection
- est menacée? On peut voir maintenant que la libre concurrence a
- effectué ce que la protection n'avait pu faire, et que la Ligue a
- été plus utile à l'agriculture que la prohibition. Je crois
- sincèrement que lorsque l'agitation actuelle sera arrivée au jour
- de son triomphe, les intérêts territoriaux s'apercevront qu'il
- n'est rien à quoi ils soient plus redevables qu'aux efforts de la
- Ligue. (Approbation.) L'argument fondé sur la nécessité de
- protéger l'industrie nationale me paraît reposer sur une
- illusion. Je ne puis faire aucune distinction entre du blé
- d'Amérique ou du comté de Kent, pour s'échanger contre des objets
- manufacturés en Angleterre. Il est un autre argument dont s'est
- servi lord Wharncliffe et que je dois relever. C'est celui tiré
- de la _sur-production_. Nos adversaires attribuent toutes nos
- souffrances à la sur-production. Je pense que c'est là une
- maladie dont nous sommes en bon train de guérir
- radicalement.--Reportons-nous en 1838, alors que survint la
- première mauvaise récolte, et que, par suite, la loi-céréale fut
- de fait ressuscitée, puisqu'une longue succession de bonnes
- années l'avait pour ainsi dire enterrée. Le pays a mis en oeuvre:
-
- En 1838, 4,800,000 l. de soie brute. En 1842, 4,300,000 l.
- En 1838, 1,600,000 quintaux de lin. En 1842, 1,100,000 q.
- En 1838, 56 millions de l. de laines étr. En 1842, 44 millions.
-
- C'est là, je pense, une grave atteinte à cette surabondance de
- production qui est l'objet de tant de plaintes; et si elle était
- la vraie cause de nos maux, certes, ils commenceraient à
- disparaître. Malheureusement, il se trouve qu'à mesure que la
- production diminue, la misère et l'inanition s'étendent sur le
- pays.
-
- Il est ensuite devenu de mode de parler de réciprocité, et un
- sentiment hostile a été excité contre les peuples étrangers comme
- s'ils étaient des rivaux dangereux et non d'utiles amis. De là
- est née cette politique de notre gouvernement, qui consiste à ne
- conférer des avantages au pays, qu'à la condition de décider les
- autres nations à en faire autant. Mais l'Angleterre ne devrait
- pas oublier la grande influence que ses lois et son exemple
- exercent sur le reste du monde. Il n'est pas possible à ce pays
- d'accroître ses importations sans accroître dans le même rapport
- ses exportions sous une forme ou sous une autre. Que ce soit en
- produits manufacturés, en denrées coloniales ou étrangères, ou en
- numéraire, il ne se peut pas que ces échanges n'augmentent
- l'emploi de la main-d'oeuvre, et même, lorsque nous payons les
- marchandises étrangères en argent, cet argent représente le
- produit d'un travail national. Il est tellement impossible de
- prévenir les transactions internationales, lorsqu'elles sont
- avantageuses que, pendant la dernière guerre, lorsque les armées
- de Napoléon et les flottes de l'Angleterre étaient levées pour
- s'opposer à toutes communications entre les deux peuples,
- cependant, dans cette même année 1810, le Royaume-Uni importa
- plus de blé de France qu'il n'avait fait à aucune autre époque.
- D'un autre côté, c'est un fait historique que le prince de
- Talleyrand, chef du cabinet, non-seulement toléra la fraude des
- marchandises anglaises, mais encore la conseilla, l'encouragea,
- et même en tira un grand profit personnel; en sorte que les
- Français étaient vêtus de draps anglais, comme les Anglais
- étaient nourris de blés français, témoignage remarquable de la
- faiblesse et de l'impuissance des gouvernements quand ils
- prétendent contrarier les grands intérêts des nations.
- (Applaudissements.)
-
- On a récemment fait une proposition qui, je le crois, ne
- rencontrera pas beaucoup de sympathie dans cette enceinte. On a
- parlé d'organiser une émigration systématique (murmures), afin de
- se délivrer des embarras d'une excessive multiplication de nos
- frères. (Honte! honte!) Je n'incrimine pas les intentions. Au bas
- du mémoire adressé à ce sujet à sir Robert Peel, j'ai vu figurer
- le nom de personnes que je sais être incapables de rien faire
- sciemment qui soit de nature à infliger un dommage, soit au pays,
- soit à une classe de nos concitoyens. Mais il s'agit ici d'une
- question qui veut être abordée avec prudence, d'une question
- d'où peuvent sortir des dangers et des maux sans nombre. Avant de
- vous faire une opinion à cet égard, laissez-moi mettre sous vos
- yeux quelques documents statistiques. Depuis dix ans, six cent
- mille Anglais ont émigré, moitié vers les États-Unis, moitié vers
- nos autres possessions répandues sur la surface du globe. C'est
- une chose surprenante qu'après deux siècles d'émigration, on
- songe aujourd'hui pour la première fois à transformer les
- émigrants en acheteurs, pour leur avantage comme pour celui de la
- mère-patrie. Il y a, dans les établissements de l'Union
- américaine, une population composée d'hommes qui étaient naguère
- nos compatriotes; une population qui, tout entière, se rattache à
- nous par les liens d'une langue et d'une origine communes; elle
- est active, industrieuse, capable de beaucoup produire et de
- beaucoup consommer; n'est-ce pas une chose étonnante qu'avant de
- penser à la renforcer, on n'ait pas d'abord songé à établir entre
- elle et nous un système d'échanges libres? J'en dirai autant de
- Java avec ses sept millions, du Brésil avec ses huit millions
- d'habitants. Ce sont là des pays riches et fertiles, et tout ce
- qu'il y a à faire, c'est de leur offrir des transactions fondées
- sur la base d'une juste réciprocité. Il n'en faudrait pas
- davantage pour absorber rapidement tout le travail national qui
- se trouve maintenant sans emploi. (Applaudissements.)
-
- Il règne de grandes préventions en faveur des colonies. Pendant
- la guerre, on les regarde comme les soutiens de nos forces
- navales. En temps de paix, on les considère comme offrant au
- commerce les débouchés les plus étendus et les mieux assurés.
- Mais qu'y a-t-il de vrai en cela? Le quart seulement de nos
- exportations va aux colonies, les trois quarts sont destinés à
- l'étranger. Je ne suis point antipathique aux colonies, mais je
- proteste contre un système qui courbe la métropole sous le joug
- d'une évidente oppression. (Applaudissements.) La production des
- Antilles est tombée de trois à deux millions de quintaux de
- sucre. Ce n'est pas, comme on l'a dit, une conséquence de
- l'émancipation des noirs; car quoique nos exportations dans ces
- îles aient d'abord descendu à 2 millions de livres sterling,
- elles se sont depuis relevées à 3 millions et demi. Mais il est
- absurde que ces îles prétendent au privilége exclusif
- d'approvisionner de sucre notre population toujours croissante.
- Aussi qu'est-il arrivé? Cet approvisionnement s'est
- considérablement réduit, et tandis qu'il y a vingt ans, la
- consommation moyenne était de vingt-quatre livres par habitant,
- elle n'est plus que de quinze livres, ce qui est inférieur à ce
- qu'on accorde aux matelots et même aux indigents dans les maisons
- de travail. Veut-on savoir ce que coûte à ce pays le privilége de
- faire le commerce de l'île Maurice? Nous payons le sucre de
- Maurice 15 shil. plus cher que le sucre étranger que nous
- pourrions acheter dans les docks de Londres et de Liverpool, ce
- qui constitue pour nous un excédant de déboursés de 450,000 liv.
- sterl. par an. En retour, nous avons le privilége de vendre à
- cette colonie pour 350,000 liv. sterl. d'objets
- manufacturés.--J'arrive à nos possessions des Indes occidentales.
- En 1840, nous y avons exporté pour 3,500,000 liv. sterl., et nos
- importations ont été de deux millions de quintaux de sucre et
- treize millions de livres de café. Le coût différentiel de ces
- articles, si nous les eussions achetés ailleurs, nous aurait
- épargné 2,500,000 liv. sterl. Sur ces bases, il est clair que
- nous payons aux planteurs des Antilles 2 millions et demi par an
- le privilége de leur livrer pour 3 millions et demi des produits
- de notre travail.--Voilà pour quels avantages illusoires nous
- négligeons nos meilleurs débouchés, nous sacrifions les contrées
- où ils existent, et nous nous efforçons ensuite de les remplacer,
- en poussant, par des lois restrictives et la famine artificielle,
- le peuple de ce pays à une émigration générale. (Approbation.) Je
- crains de fatiguer l'attention de l'assemblée. (Non, non,
- continuez.) Si elle me le permet, je terminerai par la réfutation
- d'un reproche qu'on a adressé à la Ligue. Quelle que soit
- l'opinion du moment, la postérité reconnaîtra, j'en suis
- convaincu, que l'agitation actuelle, qui est irréprochable en
- principe, aura tourné principalement à l'avantage des classes
- agricoles. Quelle a été la conduite de la Ligue? En a-t-elle
- appelé aux passions de la multitude? (Non, non.) Tous ses efforts
- n'ont-ils pas tendu à améliorer l'esprit public, à répandre la
- lumière parmi les classes laborieuses? N'a-t-elle pas cherché par
- là à redresser, relever et éclairer l'opinion? Ne s'est-elle pas
- appliquée à encourager les sentiments les plus moraux? Et
- n'a-t-elle pas cherché son point d'appui dans la classe moyenne,
- dans cette classe qui est le plus ferme soutien du gouvernement,
- qui seule a su jusqu'ici faire triompher les grandes réformes
- constitutionnelles? (Applaudissements.) Quiconque a visité les
- nations étrangères et a pu les comparer à cette grande
- communauté, a sans doute remarqué que ce qui caractérise les
- habitants de ce pays, c'est le respect, je dirai presque le culte
- des lois et des institutions, sentiment si profondément enraciné
- dans le coeur de nos concitoyens. Il a été choqué, sans doute, à
- l'étranger, de l'absence des sentiments de cette nature. Il ne
- faut pas douter que ce respect dont les Anglais entourent la
- constitution ne soit né parmi nous de ce que le peuple possède
- des pouvoirs et des priviléges, ce qui l'accoutume à respecter
- les pouvoirs et les priviléges des autres classes. Je crois que
- le respect que montre le peuple d'Angleterre, pour la propriété
- des classes aristocratiques, est fondé sur cette profonde
- conviction, que ceux à qui elle est échue en partage ont des
- devoirs à remplir aussi bien que des droits à exercer. (M. Wilson
- reprend sa place au bruit d'applaudissements réitérés. Ces
- applaudissements se renouvellent lorsque le président annonce que
- la parole est à M. Fox.)
-
- M. J. W. Fox.--L'orateur qui vient de s'asseoir a relevé
- plusieurs reproches qui ont été adressés à la Ligue et à nos
- meetings, mais il en a oublié un, savoir, que les arguments que
- nous apportons à cette tribune n'ont rien de nouveau. J'admets,
- en ce qui me concerne, la vérité de cette accusation. Je crois
- que les arguments contre la loi-céréale sont entièrement épuisés,
- et tout ce que nous devons attendre, c'est que ces vieux
- arguments se renouvellent aussi longtemps que se renouvellera
- dans le pays le progrès de la misère et du mécontentement,
- l'accroissement du nombre des banqueroutes, et l'extension de la
- souffrance et de la famine. (Bruyantes acclamations.) Il n'est,
- en tout cela, aucun argument nouveau contre le monopole, parce
- qu'on ne saurait rien dire de neuf contre l'oppression et le vol,
- contre l'injustice infligée à la classe pauvre et dénuée, contre
- cette législation, plus meurtrière que la guerre et la peste, qui
- restreint l'alimentation du peuple et couvre le pays de longs
- désordres et de tombeaux prématurés. Il n'y a pas de nouveaux
- arguments, parce que le moment est venu où il faut agir plus que
- parler, et c'est le sentiment profond de cette vérité qui attire
- vers ces meetings d'innombrables multitudes. C'est là ce qui
- soumet à l'aristocratie un problème à résoudre,--problème qui
- implique tout ce que la question renferme de nouveauté,--et ce
- problème est celui-ci: Jusqu'où peut aller la force de l'opinion
- publique et la résistance du gouvernement? (Acclamations.) Ce
- n'est pas la discussion qui résoudra ce problème; si cela était
- en son pouvoir, il y a longtemps qu'il serait résolu. La
- discussion a commencé dans les revues et les journaux; elle s'est
- continuée dans des joutes orales; elle a été éclairée par les
- recherches des statisticiens et les méditations des économistes;
- elle a fait pénétrer des convictions profondes dans les esprits
- aussi bien que des sentiments énergiques dans les coeurs, à
- l'égard de ces sinistres intérêts dont la détresse publique ne
- révèle que trop la présence. (Applaudissements.) Je reviendrai
- pourtant encore sur quelques-uns de ces vieux arguments, bien
- qu'ils se présentent naturellement à quiconque a un peu de
- logique dans la cervelle. J'aurais voulu épargner à nos seigneurs
- terriens et à leurs organes des objections qui les fatiguent.
- S'il leur plaisait de ménager nos poches, nous ménagerions leur
- attention. (Rires.) Mais aussi longtemps qu'ils lèveront une taxe
- sur le pain du peuple, le peuple en lèvera une sur leur patience.
- (Nouveaux rires et applaudissements.)--Les arguments sont
- épuisés, dit-on, mais le sujet ne l'est pas; sans cela, que
- ferions-nous ici?--Les arguments sont épuisés! et pourquoi? parce
- que le principe de la liberté du commerce a surgi, a surmonté
- tous les témoignages qu'on a produits contre lui. De toutes
- parts, au dedans comme au dehors, ce grand et irrésistible
- principe a été opposé à des intérêts de caste. Si vous considérez
- nos relations extérieures, qu'a fait la loi-céréale, si ce n'est
- provoquer l'inimitié et la guerre? Comme question extérieure,
- elle a mis en mouvement contre nous, sinon des armées, du moins
- des tarifs hostiles; elle a détruit les relations amicales des
- gouvernements et ces sentiments de bienveillance et de fraternité
- qui devaient cimenter l'union des peuples. (Acclamations.) Comme
- question intérieure, les lois-céréales font que l'Angleterre
- n'est plus la patrie des Anglais (applaudissements prolongés; les
- cris de «bravo» retentissent dans toute l'assemblée); car, forcer
- les hommes à s'expatrier, plutôt que de laisser importer des
- aliments, n'est-ce pas systématiser la déportation des êtres
- humains? (Acclamations.) L'esprit de cette loi ne diffère pas de
- ce qui se pratiquait en Angleterre, il y a plusieurs siècles,
- alors que les seigneurs saxons élevaient de jeunes hommes pour
- les vendre comme esclaves. Ils les exportaient vers des terres
- lointaines, mais ils les nourrissaient du moins pour accomplir
- leurs desseins. Ils leur donnaient des aliments afin d'en élever
- le prix, tandis que les lois-céréales affament le peuple pour
- élever le prix des aliments. (Bruyantes acclamations; on agite
- les chapeaux et les mouchoirs dans toutes les parties de la
- salle.)--Au point de vue financier, la question est aussi
- épuisée. Et que faut-il penser d'un chancelier de l'Échiquier qui
- ne s'aperçoit pas qu'arracher 40 millions de livres sterling au
- peuple, pour l'avantage d'une classe, c'est diminuer la puissance
- de ce peuple à contribuer aux dépenses nationales? (Approbation.)
- En outre, des états statistiques montrent distinctement qu'à
- mesure que le prix du blé s'élève, le revenu public diminue. Dans
- cet état de choses, je plains les personnes qui voient sans
- s'émouvoir les souffrances du pays, l'augmentation rapide du
- nombre des faillites, la diminution des mariages, l'accroissement
- des décès parmi les classes pauvres, l'extension du crime et de
- la débauche; oui, ce sont là de vieux arguments contre les
- lois-céréales. Si l'aristocratie en veut d'autres, elle les
- trouvera sous l'herbe épaisse qui couvre les tombeaux de ceux
- dont un honnête travail eût dû soutenir l'existence.--Eh quoi! la
- charité elle-même est engagée dans la question; car nous ne
- saurions soulager le pauvre sans payer tribut aux seigneurs, et
- il n'est pas jusqu'au pain de l'aumône dont ils ne s'adjugent une
- fraction. Notre gracieuse souveraine a beau ouvrir une
- souscription en faveur des pauvres de Paisley et d'ailleurs,
- lorsque les 100,000 liv. sterl. seront recueillies, la rapacité
- de la classe dominante viendra en prélever le tiers ou la moitié;
- la charité en sera restreinte et bien des infortunes resteront
- sans soulagement. C'est ainsi que la commisération elle-même est
- soumise à la taxe, et que des limites sont posées aux meilleurs
- sentiments du coeur humain. Ce n'est pas là la leçon que nous
- donne ce livre sacré que les monopoleurs eux-mêmes font
- profession de révérer. Il nous enseigne à demander «le pain de
- chaque jour.» Mais les seigneurs taxent au contraire le pain de
- chaque jour. Le même livre nous montre un jeune homme qui demande
- ce qu'il doit faire. Et il lui est répondu: «Vendez votre bien et
- distribuez-le aux pauvres.» Mais notre législation prend ce
- précepte au rebours, car elle procède de ce principe: «Ôter au
- pauvre pour donner au riche.» (Applaudissements.) Si je viens à
- considérer la question du côté politique, je dirai que
- l'oppression ne cesse pas d'être oppression pour se cacher sous
- des formes légales. Un peuple dont le pain est taxé est un peuple
- esclave, de quelque manière que vous le preniez. La prépondérance
- aristocratique a passé sur les esprits comme la herse sur le
- champ vide, et la corruption y a fait germer une ample moisson de
- votes antipathiques, mais inféodés. C'est donc une question de
- classes, comme toutes celles qui s'agitent dans ce pays. Mais
- quelle est la classe d'habitants intéressés au maintien de ces
- lois? Ce ne sont pas les fermiers, car la rente leur arrache
- jusqu'au dernier shilling qu'elles ajoutent au prix du blé! Ce
- n'est pas la classe ouvrière, puisque les salaires sont arrivés à
- leur dernière expression. Ce n'est pas la classe marchande, car
- nos ports sont déserts et nos usines silencieuses. Ce n'est pas
- la classe littéraire, car les hommes ont peu de goût à la
- nourriture de l'esprit quand le corps est épuisé d'inanition. Eh
- quoi! ce ne sont pas même les seigneurs terriens, si ce n'est un
- petit nombre d'entre eux qui possèdent encore la propriété
- nominale de domaines chargés d'hypothèques. Et c'est dans le seul
- intérêt de ce petit nombre de privilégiés, pour satisfaire à
- leurs exigences, pour alimenter leur prodigalité, que tant de
- maux seront accumulés sur les masses, et que la valeur même du
- sol sera ravie à leurs descendants! Et que gagnent-ils à ce
- système? Ne faut-il pas qu'ils en rachètent les avantages
- passagers en s'endurcissant le coeur? Car ils sentent bien qu'il
- ne sera pas en leur pouvoir de détourner les conséquences
- terribles qui menacent eux-mêmes et le pays; et déjà ils voient
- les classes industrieuses, dont les travaux infatigables et la
- longue résignation méritaient plus de sympathies, se lever, non
- pour les bénir, mais pour les maudire. Ils n'échapperont pas
- toujours aux lois de cette justice distributive qui entre dans
- les desseins de l'éternelle Providence..... (Applaudissements.)
-
- On dit que la loi-céréale doit être continuée pour maintenir le
- salaire de l'ouvrier. Mais, comme ce philosophe d'autrefois, qui
- démontra le mouvement en se prenant à marcher, l'ouvrier répond
- en montrant son métier abandonné et sa table vide.
- (Applaudissements.)--On dit encore que nous devons nous rendre
- indépendants de l'étranger; mais la dépendance et l'indépendance
- sont toujours réciproques, et rendre la Grande-Bretagne
- indépendante du monde, c'est rendre le monde indépendant de la
- Grande-Bretagne. (Bruyantes acclamations.) Le monopole isole le
- pays de la grande famille humaine; il détruit ces liens et ces
- avantages mutuels que la Providence avait en vue le jour où il
- lui plut de répandre tant de diversité parmi toutes les régions
- du globe. La loi-céréale est une expérience faite sur le peuple;
- c'est un défi jeté par l'aristocratie à l'éternelle justice;
- c'est un effort pour élever artificiellement la valeur de la
- propriété d'un homme aux dépens de celle de son frère. Ceux qui
- taxent le pain du peuple taxeraient l'air et la lumière s'ils le
- pouvaient; ils taxeraient les regards que nous jetons sur la
- voûte étoilée; ils soumettraient les cieux avec toutes les
- constellations, et la chevelure de Cassiope, et le baudrier
- d'Orion, et les brillantes Pléiades, et la grande et la petite
- Ourse au jeu de l'échelle mobile. (Rires et applaudissements
- prolongés.)--On a fait valoir en faveur de la nouvelle loi un
- autre argument. «Elle est jeune, a-t-on dit, expérimentez-la
- encore quelque temps.» Oh! l'expérience a déjà dépassé tout ce
- que le peuple peut endurer; et il est temps que ceux qui la font
- sachent bien qu'ils assument sur eux, non plus seulement une
- responsabilité ministérielle, mais ce qui est plus solennel et
- plus sérieux, une responsabilité toute personnelle.
- (Applaudissements prolongés.) La Ligue fait aussi son expérience.
- Elle est venue de Manchester pour expérimenter _l'agitation_. Il
- fallait bien que l'expérience des landlords eût sa
- contre-épreuve; il fallait bien savoir s'ils seront à tout jamais
- les oppresseurs des pauvres. (Applaudissements.) La Ligue et sir
- Robert Peel ont, après tout, une cause commune. L'une et l'autre
- sont les sujets ou plutôt les esclaves de l'aristocratie.
- L'aristocratie, en vertu de la possession du sol, règne sur la
- multitude comme sur les majorités parlementaires. Elle commande
- au peuple et à la législature. Elle possède l'armée, donne la
- marine à ses enfants, s'empare de l'Église et domine la
- souveraine. Notre Angleterre, «grande, libre et glorieuse,» est
- attelée à son char. Nous ne pouvons nous enorgueillir du passé et
- du présent, nous ne saurions rien augurer de l'avenir; nous ne
- pouvons nous rallier à ce drapeau qui, pendant tant de siècles,
- «a bravé le feu et l'ouragan;» nous ne pouvons exalter cet
- audacieux esprit d'entreprise qui a promené nos voiles sur toutes
- les mers; nous ne pouvons faire progresser notre littérature, ni
- réclamer pour notre patrie ce que Milton appelait le plus élevé
- de ses priviléges: «enseigner la vie aux nations.» Non, toutes
- ces gloires n'appartiennent pas au peuple d'Angleterre; elles
- sont l'apanage et comme les dépendances domaniales d'une classe
- cupide.... La dégradation, l'insupportable dégradation, sans
- parler de la détresse matérielle, qu'il faut attribuer à la
- loi-céréale, est devenue horrible, intolérable. C'est pourquoi,
- nous, ceux d'entre nous qui appartiennent à la métropole, nous
- accueillons avec transport la Ligue au milieu de nous; nous
- devenons les enfants, les membres de la Ligue; nous vouons nos
- coeurs et nos bras à la grande oeuvre; nous nous consacrons à
- elle, non point pour obéir à l'aiguillon d'un meeting
- hebdomadaire, mais pour faire de sa noble cause le sujet de nos
- méditations journalières et l'objet de nos infatigables efforts.
- (Bruyantes acclamations.) Nous adoptons solennellement la Ligue;
- nous nous engageons à elle comme à un _covenant religieux_
- (applaudissements enthousiastes); et nous jurons, par celui qui
- vit dans tous les siècles des siècles, que la loi-céréale, cette
- insigne folie, cette basse injustice, cette atroce iniquité,
- sera radicalement abolie. (Tonnerre d'applaudissements.
- L'assemblée se lève d'un mouvement spontané. Les mouchoirs et les
- chapeaux s'agitent pendant longtemps.)
-
-M. GISBORNE succède à M. FOX.
-
-Le Président: Avant de donner la parole à M. Cobden, je dois informer
-l'assemblée qu'à l'occasion du dernier débat du parlement, des
-pétitions nombreuses sont parvenues à l'honorable gentleman, celle de
-Bristol étant revêtue de quatorze mille signatures.
-
- M. COBDEN: Après les remarquables discours que vous venez
- d'entendre, et quoique je sois un vieux praticien de semblables
- meetings, je dois dire que je n'en ai jamais entendu qui les
- aient surpassés; après le discours si philosophique de M. Wilson,
- l'éloquence émouvante de M. Fox, l'ingénieuse et satirique
- allocution de mon ami, M. Gisborne, il eût mieux valu, sans
- doute, et j'aurais désiré que vous eussiez été laissés à vos
- méditations; mais l'autorité de votre président est absolue, et,
- si je lui cède, c'est qu'elle constitue la meilleure forme de
- gouvernement, le despotisme infaillible. (Rires...)
-
- Il est difficile, après ce que vous venez d'entendre, de dire
- quelque chose de neuf sur le sujet qui nous occupe; mais M.
- Wilson a parlé d'émigration. C'est une question qui se lie aux
- lois-céréales, et cette connexité n'est pas nouvelle, car chaque
- fois que le régime restrictif a jeté le pays dans la détresse, on
- n'a jamais manqué de dire: «Transportez les hommes au loin.» Cela
- fut ainsi dans les années 1819, 1829 et 1839. C'est encore ainsi
- en 1843. À toutes ces époques, on entendit la même clameur:
- «Défaisons-nous d'une population surabondante.»--Les boeufs et
- les chevaux maintiennent leur prix sur le marché; mais quant à
- l'homme, cet animal surnuméraire, la seule préoccupation de la
- législation paraît être de savoir comment on s'en débarrassera,
- même à perte. (Approbation.) Je vois maintenant que les banquiers
- et les marchands de Londres commencent aussi à se montrer. Ils ne
- sont plus les froids et apathiques témoins de la misère du pays,
- et les voilà qui se présentent avec un plan pour la soulager.
- Ils proposent une émigration systématique opérée par les soins du
- gouvernement. Mais qui veulent-ils expatrier? Si l'on demandait
- quelle est la classe de la communauté qui contient le plus grand
- nombre d'êtres inutiles, il ne faudrait certes pas aller les
- chercher dans les rangs inférieurs. (Écoutez! écoutez!)--Je
- demandais à un gentleman, signataire de la pétition, si, par
- hasard, les marchands avaient dessein d'émigrer.--Oh! non; aucun
- de nous, me répondit-il.--Qui donc voulez-vous renvoyer? lui
- demandai-je.--Les pauvres, ceux qui ne trouvent pas d'emploi
- ici.--Mais ne vous semble-t-il pas que ces pauvres devraient au
- moins avoir une voix dans la question? (Écoutez!) Ont-ils jamais
- pétitionné le parlement pour qu'il les fît transporter?
- (Écoutez!) À ma connaissance, depuis cinq ans, cinq millions
- d'ouvriers ont présenté des pétitions, pour qu'on laissât les
- aliments venir à eux, mais je ne me souviens pas qu'ils aient
- demandé une seule fois à être envoyés vers les aliments.
- (Écoutez!) Les promoteurs de ce projet s'imaginent-ils que leurs
- compatriotes n'ont aucune valeur? Je leur dirai ce qu'on en pense
- aux États-Unis. J'ai lu dernièrement, dans les journaux de
- New-York, un document qui établit que tout Anglais qui débarque
- sur le sol de l'Union y porte une valeur intrinsèque de 2,000
- dollars. Un nègre s'y vend 1,000 dollars. Ne pensez-vous pas
- qu'il vaut mieux garder notre population, qui a une valeur double
- de toute autre, à nombre égal? Ne vaut-il pas mieux que
- l'Angleterre conserve ses enfants pour l'enrichir et la défendre,
- plutôt que de les expatrier? Mais on dit: «Ces pauvres
- tisserands! (tant on a de sympathie pour les pauvres tisserands)
- certainement il faut les renvoyer.»--Mais qu'en disent les
- tisserands eux-mêmes?--Voici M. Symons, commissaire intelligent,
- qui a été chargé de faire une enquête sur la condition des
- ouvriers. Il rapporte leur avoir fréquemment demandé s'ils
- étaient favorables au système de l'émigration, et qu'ils ont
- constamment répondu: «Il serait bien plus simple et bien plus
- raisonnable de porter les aliments vers nous, que de nous porter
- vers les aliments.» (Applaudissements.) Car pourquoi expatrier le
- peuple? quel est le but de cette mesure? C'est littéralement pour
- le nourrir; il n'y a pas d'autre raison de le jeter sur des
- plages étrangères.--Mais recherchons un moment la possibilité
- pratique de ce système d'émigration. Nous sommes dans une période
- de détresse accablante; dans quelle mesure l'émigration
- pourrait-elle y remédier? Et d'abord, comment transporter un
- million et demi de pauvres à travers les mers? Consultez
- l'histoire; fait-elle mention qu'aucun gouvernement, quelque
- puissant qu'il fût, ait jamais fait traverser l'Océan à une armée
- de cinquante mille hommes? Et puis, que ferez-vous d'un million
- et demi de pauvres, dans le Canada, par exemple? Même en
- Angleterre, malgré l'accumulation des capitaux et des ressources
- de dix siècles, vous trouvez que les maintenir est déjà une
- charge assez lourde. Qui donc les maintiendra au Canada? Ceux qui
- s'adressent à sir Robert Peel imaginent-ils qu'il soit possible
- de jeter sur une terre déserte une population succombant sous le
- poids d'une détresse invétérée, sans apporter sur cette terre le
- capital par lequel cette population sera employée? Si vous
- transportez dans de vastes solitudes une population nombreuse,
- elle doit comprendre tous les éléments de société et de vie qui
- la composent dans la mère patrie. Vous voyez bien qu'il vous
- faudra transporter en même temps des fermiers, des armateurs, des
- fabricants et même des banquiers... (Applaudissements prolongés
- qui ne nous permettent pas de saisir la fin de la phrase.)
- N'est-il pas déplorable de voir, dans cette métropole, proposer
- de tels remèdes à de telles souffrances? Je crois apercevoir
- devant moi quelques-uns des signataires de la pétition, et je
- m'en réjouis; ce sera peut-être l'occasion d'imprimer une autre
- direction à l'esprit de la cité de Londres. (Écoutez!) Ces
- messieurs ont été circonvenus. Ainsi que je l'ai dit souvent,
- tout se fait moutonnièrement dans cette cité. Il semble que ses
- habitants ont renoncé à penser par eux-mêmes. Si j'avais à faire
- prévaloir quelque résolution, comment pensez-vous que je m'y
- prendrais? Je m'adresserais à M. tel, puis à M. tel, et, quand
- j'aurais une demi-douzaine de signatures, les autres viendraient
- à la file. Personne ne lirait le mémoire, mais chacun le
- signerait. (Rires et cris: Oui, cela se ferait ainsi.)--Je dois
- quelques mots d'avis à ceux de mes amis, parmi les membres de la
- Ligue, qui ont attaché leur nom à cette pétition. Qu'ils se
- donnent la peine de remonter à sa source, qu'ils recherchent
- quels en sont les principaux colporteurs. Ne sont-ce point des
- armateurs habitués à passer avec le gouvernement des contrats de
- transport? des propriétaires de terres dans le Canada, ou des
- actionnaires dans les spéculations onéreuses de la
- Nouvelle-Zélande ou de la Nouvelle-Galles du Sud? Oh!
- laissons-les suivre leurs plans tant qu'ils ne font des dupes que
- parmi les monopoleurs. Mais je tiens à voir les membres de la
- Ligue passer pour des hommes trop avisés pour tomber dans ces
- piéges grossiers. Oh! comme le gouvernement et les monopoleurs se
- riraient de nous, si nous leur apportions ce moyen de diversion,
- ce prétexte pour ajourner l'affranchissement du commerce! Sans
- doute, sir Robert Peel, qui, vous le savez, est un admirable
- tacticien, ne se ferait pas personnellement le patron de la
- pétition, mais avec quel empressement ne saisirait-il pas cette
- excellente occasion de venir dire: «Je suis forcé de reconnaître
- que la question est grave, entourée de grandes difficultés, et
- qu'elle exige, de la part du gouvernement de Sa Majesté, une
- prudente réserve (rire général); quelles que soient mes vues
- personnelles sur ce sujet, on ne peut s'empêcher d'admettre
- qu'une proposition de cette nature, émanée du corps respectable
- des banquiers et négociants de cette vaste métropole, mérite une
- considération lentement mûrie, laquelle ne lui manquera pas.»
- (L'orateur excite les applaudissements et les rires de toute
- l'assemblée par la manière heureuse dont il contrefait la pose,
- les gestes et jusqu'à l'organe du très-honorable baronnet à la
- tête du gouvernement.) Qui sait alors si la Chambre ne se formera
- pas en comité, et ne nommera pas un commissaire pour rechercher
- lentement jusqu'à quel point l'exportation des hommes est
- praticable et peut suppléer à l'importation du blé? Quelle joie
- pour les monopoleurs! Je suis bien sûr que la moitié des
- pétitionnaires ont donné leurs signatures sans en connaître la
- portée.
-
- Il y a d'ailleurs à ce système d'émigration systématique par les
- soins du gouvernement un obstacle auquel ses promoteurs n'ont
- probablement pas songé; c'est que le peuple ne consentira pas à
- se laisser transporter. Je puis dire du moins que les habitants
- de Stockport[17], quoique arrivés au dernier degré de misère,
- seraient unanimes pour répondre: «Nous savons trop bien ce qu'est
- la tendre clémence du gouvernement chez nous pour nous mettre à
- sa merci de l'autre côté de l'Atlantique.» (Applaudissements.) Je
- n'ai aucune objection à faire contre l'émigration volontaire.
- Dans un pays comme celui-ci, il y a toujours des hommes que leur
- goût ou les circonstances poussent vers d'autres régions. Mais
- l'émigration, lorsqu'elle provient de la nécessité de fuir la
- _famine légale_, c'est de la déportation et pas autre chose.
- (Bruyantes acclamations.) Si l'on venait vous raconter qu'il
- existe une île dans l'océan Pacifique, à quelques milles du
- continent, dont les habitants sont devenus les esclaves d'une
- caste qui s'empara du sol il y a quelque sept siècles; si l'on
- vous disait que cette caste fait des lois pour empêcher le peuple
- de manger autre chose que ce qu'il plaît au conquérant de lui
- vendre; si l'on ajoutait que ce peuple est devenu si nombreux,
- que le territoire ne suffit plus à sa subsistance, et qu'il est
- réduit à se nourrir de racines; enfin, si l'on vous apprenait que
- ce peuple est doué d'une grande habileté, qu'il a inventé les
- machines les plus ingénieuses, et que néanmoins ses maîtres l'ont
- dépouillé du droit d'échanger les produits de son travail contre
- des aliments; si ces détails vous étaient rapportés par quelque
- voyageur philanthrope, par quelque missionnaire récemment arrivé
- des mers du Sud, et s'il concluait enfin en vous annonçant que la
- caste dominante de cette île s'apprête à en transporter l'habile
- et industrieuse population vers de lointaines et stériles
- solitudes, que diriez-vous, habitants de Londres? que dirait-on à
- Exeter-Hall[18], dans cette enceinte dont l'usage a été refusé à
- la ligue? (Honte! honte!) Oh! Exeter-Hall retentirait des cris
- d'indignation de ces philanthropes dont la charité ne s'exerce
- qu'aux antipodes! On verrait la foule des dames élégantes tremper
- leurs mouchoirs brodés de larmes de pitié, et le clergé
- appellerait le peuple à souscrire pour que des flottes anglaises
- aillent arracher ces malheureux aux mains de leurs oppresseurs!
- (Applaudissements.) Mais cette hypothèse, c'est la réalité pour
- nos compatriotes! (Nouveaux applaudissements.) Rendez au peuple
- de ce pays le droit d'échanger le fruit de ses labeurs contre du
- blé étranger, et il n'y a pas en Angleterre un homme, une femme
- ou un enfant qui ne puisse pourvoir à sa subsistance et jouir
- d'autant de bonheur, sur sa terre natale, qu'il en pourrait
- trouver dans tout autre pays sur toute la surface de la terre.
-
- [Note 17: M. Cobden représente au parlement la ville de
- Stockport.]
-
- [Note 18: C'est la salle où se tiennent les assemblées de
- l'association pour la propagation des missions étrangères.]
-
- Mais puisqu'il s'agit de plans, j'en ai aussi un à proposer aux
- monopoleurs-gouvernants.--Qu'ils laissent les manufacturiers
- travailler _en entrepôt_, qu'ils mettent la population du
- Lancastre _en entrepôt_;--non pour qu'elle échappe aux
- contributions dues à la reine,--non, nous ne voulons pas
- soustraire un farthing au revenu public,--mais qu'ils tirent un
- cordon autour du Lancastre, afin que le duc de Buckingham soit
- bien assuré qu'aucun grain de cet infâme blé étranger ne pénètre
- dans le Cheshire et le Buckinghamshire. Là, les fabricants
- travailleront _à l'entrepôt_, payant exactement leur subside à la
- reine, mais affranchis des exactions des monopoleurs oligarques.
- Si l'on nous permet de suivre ce plan, nous ne serons pas
- embarrassés pour obtenir des subsistances abondantes pour la
- population du Lancastre, quelque dense qu'elle soit; et bien loin
- de redouter de la voir s'augmenter, nous la verrons avec joie
- croître de génération en génération. Le plan que je propose, au
- lieu de dissoudre le lien social, donnera de l'emploi et du
- bien-être à tous; il montrera combien réagirait sur le commerce
- intérieur un peu d'encouragement donné au commerce extérieur par
- l'admission du blé étranger. Cela ne vaut-il pas mieux que
- d'expatrier les hommes?
-
- Mais la question a encore des aspects moraux qu'il est de notre
- devoir d'examiner. L'homme, a-t-on dit, est de tous les êtres
- créés le plus difficile à déplacer du lieu de sa naissance.
- L'arracher à son pays est une tâche plus lourde que celle de
- déraciner un chêne. (Applaudissements.) Oh! les signataires de la
- pétition se sont-ils jamais trouvés au dock de Sainte-Catherine
- au moment où un des navires de l'émigration s'apprêtait à
- entreprendre son funèbre voyage? (Écoutez!) Ont-ils vu les
- pauvres émigrants s'asseoir pour la dernière fois sur les dalles
- du quai, comme pour s'attacher jusqu'au moment suprême à cette
- terre où ils ont reçu le jour? (Écoutez! écoutez!) Avez-vous
- considéré leurs traits? Oh! vous n'avez pas eu à vous informer de
- leurs émotions, car leur coeur se peignait sur leur visage! Les
- avez-vous vus prendre congé de leurs amis? Si vous l'aviez vu,
- vous ne parleriez pas légèrement d'un système d'émigration
- forcée. Pour moi, j'ai été bien des fois témoin de ces scènes
- déchirantes. J'ai vu des femmes vénérables disant à leurs enfants
- un éternel adieu! J'ai vu la mère et l'aïeule se disputer la
- dernière étreinte de leurs fils. (Acclamations.) J'ai vu ces
- navires de l'émigration abandonner la Mersey pour les États-Unis;
- les yeux de tous les proscrits se tourner du tillac vers le
- rivage aimé et perdu pour toujours, et le dernier objet qui
- frappait leurs avides regards, alors que leur terre natale
- s'enfonçait à jamais dans les ténèbres, c'étaient ces vastes
- greniers, ces orgueilleux entrepôts (véhémentes acclamations),
- où, sous la garde, j'allais dire de notre reine,--mais non,--sous
- la garde de l'aristocratie, étaient entassées comme des
- montagnes, des substances alimentaires venues d'Amérique, seuls
- objets que ces tristes exilés allaient chercher au delà des mers.
- (Applaudissements enthousiastes.) Je ne suis pas accoutumé à
- faire du sentiment; on me dépeint comme un homme positif, comme
- un homme d'action et de fait, étranger aux impulsions de
- l'imagination. Je raconte ce que j'ai vu. J'ai vu ces
- souffrances, oui, et je les ai partagées! et c'est nous, membres
- de la Ligue, nous qui voulons aider ces malheureux à demeurer en
- paix auprès de leurs foyers, c'est nous qu'on dénonce comme des
- gens cupides, comme de froids économistes! Quelles seraient vos
- impressions, si un vote du Parlement vous condamnait à
- l'émigration, non point à une excursion temporaire, mais à une
- éternelle séparation de votre terre natale! Rappelez-vous que
- c'est là, après la mort, la plus cruelle pénalité que la loi
- inflige aux criminels! Rappelez-vous aussi que les classes
- populaires ont des liens et des affections comme les vôtres, et
- peut-être plus intimes; et si vous ressentez au coeur ces vives
- impressions, que le cri qui a provoqué le gouvernement à
- organiser l'émigration soit comme un tocsin qui rallie tous vos
- efforts contre cette cruelle calamité. (Applaudissements.) Je
- terminerai en répétant que vous ne devez pas venir ici comme à un
- lieu de diversion. L'objet que nous avons en vue réclame des
- efforts personnels, énergiques et persévérants. Parler sert de
- peu, et j'aurais honte de paraître devant vous, si la parole
- n'était pas le moindre des instruments que j'ai mis au service de
- notre cause. (Applaudissements.) On a dit que c'était ici
- l'agitation de la classe moyenne. Je n'aime pas cette définition,
- car je n'ai pas en vue l'avantage d'une classe, mais celui de
- tout le peuple. Que si, cependant, c'est ici l'agitation de la
- classe moyenne, je vous adjure de ne pas oublier ce qu'est cette
- classe. C'est elle qui nomme les législateurs; c'est elle qui
- soutient la presse. Il est en son pouvoir de signifier sa volonté
- au Parlement; il est en son pouvoir, et je l'engage à en user, de
- soutenir cette portion de la presse par qui elle est soutenue.
- (Acclamations véhémentes.) Faites cela, et vous détournerez la
- nécessité de transporter sur des terres lointaines la plus
- précieuse production des domaines de Sa Majesté, le peuple;
- faites cela, «et le peuple vivra en paix et en joie, à l'ombre de
- sa vigne et de son figuier, sans qu'aucun homme ose l'affliger.»
- (Véhémentes acclamations.)
-
-Le président, en proposant un vote de remercîment envers les orateurs,
-saisit cette occasion pour engager les assistants à propager dans tout
-le pays les journaux qui contiendront le compte rendu le plus fidèle
-du présent meeting.
-
-
-MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.
-
-5 avril 1843.
-
-L'assemblée est aussi nombreuse qu'aux séances précédentes, et nous
-n'y avons jamais remarqué autant de dames. L'attention soutenue prêtée
-aux orateurs, l'ordre et la décence qui règnent dans toutes les
-parties de la salle, témoignent que la Ligue agit avec calme, mais
-avec efficacité sur l'esprit de cette métropole.
-
-Nous avons remarqué sur l'estrade MM. Villiers, Gibson Hume, Cobden,
-Ricardo, le cap. Plumridge, Malculf, Scholefield, Holland, Bowring,
-tous membres du Parlement; Moore, Heyworth, l'amiral Dundas, Pallison,
-etc., etc.
-
-«Le président, M. Georges Wilson, en ouvrant la séance, annonce que
-plusieurs meetings ont été tenus sur divers points du territoire: un
-à Salford, présidé par le premier officier de la municipalité; un
-autre à Doncastre, où plusieurs propriétaires du voisinage se sont
-fait entendre. Dans tous les deux, des résolutions ont été prises
-contre le monopole. Vendredi dernier, un meeting a eu lieu à
-Norwich, auquel assistait une députation de la Ligue, composée du
-col. Thompson, de M. Moore et de M. Cobden. Plus de 4,000 personnes
-assistaient à cette réunion, et les applaudissements dont elles ont
-salué la députation témoignent assez de leur sympathie pour notre
-cause. Samedi, un autre meeting, spécialement destiné à la classe
-des agriculteurs, a été tenu dans la même ville avec l'assistance de
-la même députation. Aucun murmure de désapprobation, aucune parole
-hostile, ne se sont fait entendre[19]. À la fin de la séance, le
-célèbre philanthrope M. John-Joseph Gurney de Norwich a invité le
-peuple à mettre de côté tout esprit de parti, toutes préventions
-politiques, et à ne voir dans cette cause qu'une question de justice
-et d'humanité. (Applaudissements.) Le président se félicite de voir
-aussi l'Irlande entrer dans le mouvement. La semaine dernière un
-grand meeting a eu lieu à Newtownards, sur la propriété de lord
-Londonderry. (Bruyante hilarité.) Faute d'un local assez vaste, la
-réunion a eu lieu en plein air, malgré la rigueur du temps.--Quelque
-importantes que soient ces grandes assemblées, la Ligue n'a pas
-négligé ses autres devoirs. Les professeurs d'économie politique ont
-continué leurs cours. Dès l'origine, la Ligue a senti combien il
-était désirable qu'elle concourût de ses efforts à l'avancement d'un
-bon système d'éducation libérale. Elle aspire à se préparer, pour
-l'époque où elle devra se dissoudre, d'honorables souvenirs, en
-guidant le peuple dans ces voies d'utilité publique qu'elle a eu le
-mérite d'ouvrir. On l'a accusée d'être révolutionnaire; mais les
-trois quarts de ses dépenses ont pour but la diffusion des saines
-doctrines économiques. Si la Ligue est révolutionnaire, Adam Smith
-et Ricardo étaient des révolutionnaires, et le bureau du commerce
-(_board of trade_) est lui-même rempli de révolutionnaires[20].
-(Approbation.) Ce n'est pas ses propres opinions, mais les opinions
-de ces grands hommes, que la Ligue s'efforce de propager; elles
-commencent à dominer dans les esprits et sont destinées à dominer
-aussi dans les conseils publics, dans quelques mains que tombent le
-pouvoir et les portefeuilles.--Il faut excuser les personnes que
-leur intérêt aveugle sur la question du monopole; mais il est
-pénible d'avoir à dire que, dans quelques localités, le clergé de
-l'Église établie n'a pas craint de dégrader son caractère en
-maudissant les écrits de la Ligue, auxquels il n'a ni le talent ni
-le courage de répondre[21]. (Bruyantes acclamations.) Le doyen de
-Hereford a abandonné la présidence de la _Société des ouvriers_,
-parce que l'excellent secrétaire de cette institution avait déposé
-dans les bureaux quelques exemplaires de notre circulaire contre la
-_taxe du pain_ (bread-tax). M. le doyen commença bien par offrir la
-faculté de retirer le malencontreux pamphlet; mais le secrétaire
-ayant préféré son devoir à un acte de courtoisie envers le haut
-dignitaire de l'Église, il en est résulté que la circulaire est
-restée et que c'est le doyen qui est sorti. (Rires.) J'ai devant moi
-une lettre authentique qui établit un cas plus grave. Dans un bourg
-de Norfolk, un gentleman avait été chargé de faire parvenir, par
-l'intermédiaire du sacristain, quelques brochures de la Ligue au
-curé et à la noblesse du voisinage. Le sacristain déposa ces
-brochures sur la table du vestiaire; mais lorsque le ministre entra
-pour revêtir sa robe, il s'en empara, les porta à l'église et en fit
-le texte d'un discours violent, où il traita les membres de la Ligue
-d'assassins (éclats de rires), ajoutant qu'un certain Cobden (on rit
-plus fort) avait menacé sir Robert Peel d'être assassiné s'il ne
-satisfaisait aux voeux de la Ligue; après quoi il fit brûler les
-brochures dans le poêle, disant qu'elles exhalaient une odeur de
-sang. (Nouveaux rires.) Je conviens qu'une telle conduite mérite
-plus de compassion que de colère, compassion pour le troupeau confié
-à la garde d'un tel ministre; compassion surtout pour le ministre
-lui-même, qui demande à son Créateur «le pain de chaque jour» avec
-un coeur fermé aux souffrances de ses frères; pour un ministre qui
-oublie à ce point la sainteté du sabbat et la majesté du temple,
-que de convertir le service divin en diffamation et le sanctuaire en
-une scène de scandale[22].--La parole sera d'abord à M. Joseph Hume,
-cet ami éprouvé du peuple. Vous entendrez ensuite MM. Brotherton et
-Gibson. Nous comptions aussi sur la coopération de M. Bright, mais
-il est allé samedi à Nottingham et à Durham pour prendre part, dans
-l'intérêt de la liberté du commerce, aux luttes électorales de ces
-bourgs.»
-
-[Note 19: On conçoit qu'en Angleterre c'est la classe agricole qui
-s'oppose à la liberté des échanges, comme en France la classe
-manufacturière.]
-
-[Note 20: Le _Board of trade_ est une sorte de ministère du commerce.
-Son président est membre du cabinet.--C'est dans ce bureau, c'est
-grâce aux lumières de ses membres, MM. Porter, Deacon Hume, M'Gregor,
-que s'est préparée la révolution douanière qui s'accomplit en
-Angleterre. Nous traduisons à la fin de ce volume le remarquable
-interrogatoire de M. Deacon Hume, sur lequel nous appelons l'attention
-du lecteur.]
-
-[Note 21: Le clergé d'Angleterre se rattache au monopole par la dîme.
-Il est évident que plus le prix du blé est élevé, plus la dîme est
-lucrative. Il s'y rattache encore par les liens de famille qui
-l'unissent à l'aristocratie.]
-
-[Note 22: J'ai conservé ces détails comme peinture de moeurs et aussi
-pour faire connaître la chaleur de la lutte et l'esprit des diverses
-classes qui y prennent part.]
-
-M. HUME se lève au bruit d'acclamations prolongées. Lorsque le silence
-est rétabli, il s'exprime en ces termes:
-
- Je suis venu à ce meeting pour écouter et non pour parler; mais
- le comité a fait un appel à mon zèle, et ne pouvant comme
- d'autres alléguer le prétexte de l'inhabitude[23] (rires), j'ai
- dû m'exécuter malgré mon insuffisance. C'est avec plaisir que
- j'obéis, car je me rappelle un temps, qui n'est pas très-éloigné,
- où les opinions aujourd'hui généralement adoptées, non-seulement
- au sein de la communauté, mais encore parmi les ministres de la
- couronne, étaient par eux vivement controversées. Mais ces
- hommes, autrefois si opposés à la liberté du commerce,
- reconnaissent enfin la vérité des doctrines de la Ligue, et c'est
- avec une vive satisfaction que j'ai récemment entendu tomber de
- la bouche même de ceux qui furent nos plus chauds adversaires,
- cette déclaration: «Le principe du libre-échange est le principe
- du sens commun[24].» (Acclamations.) Je me présente à ce meeting
- sous des auspices bien différents de ceux qui auraient pu m'y
- accompagner à l'époque à laquelle je fais allusion. Il y a
- quelque quatorze ans que je fis une motion devant une assemblée
- composée de six cent cinquante-huit gentlemen. (Rires. Écoutez,
- écoutez!) qui n'étaient pas des hommes ignorants et illettrés,
- mais connaissant, ou du moins censés connaître leurs devoirs
- envers eux-mêmes et envers le pays. Je proposai à ces six cent
- cinquante-huit gentlemen de retoucher la loi-céréale, de telle
- sorte que l'échelle mobile fût graduellement transformée en droit
- fixe, et que le droit fixe fît place en définitive à la liberté
- absolue. (Applaudissements.) Mais sur ces six cent cinquante-huit
- gentlemen, quatorze seulement me soutinrent. (Écoutez, écoutez.)
- Chaque année, depuis lors, des efforts sont tentés par
- quelques-uns de mes collègues, et il est consolant d'observer que
- chaque année aussi notre grande cause gagne du terrain. Je suis
- fâché de voir que les landlords, et ceux qui vivent sous leur
- dépendance, persistent à ne considérer la question que par le
- côté qui les touche. Plusieurs d'entre eux font partie de la
- législature, et, se plaçant à leur point de vue personnel, ils
- ont fait des lois dont le but avoué est de favoriser leurs
- intérêts privés sans égard à l'intérêt public. C'est là une
- violation des grands principes de notre constitution, qui veut
- que les lois embrassent les intérêts de toutes les classes.
- (Approbation.) Malheureusement la chambre des communes ne
- représente pas les opinions de toutes les classes. (Approbation.)
- Elle ne représente que les opinions d'une certaine classe, celle
- des législateurs eux-mêmes, qui ont fait tourner la puissance
- législative à leur propre avantage, au détriment du reste de la
- communauté. (Applaudissements.) Je voudrais demander à ces
- hommes, qui sont riches et possèdent plus que tous autres les
- moyens de se protéger eux-mêmes, comment ils peuvent, sans que
- leur conscience soit troublée, trouver sur leur chevet un
- paisible sommeil après avoir fait des lois, tellement injustes et
- oppressives, qu'elles vont jusqu'à priver de moyens d'existence
- plusieurs millions de leurs frères. (Applaudissements.) C'est sur
- ce principe que j'ai toujours plaidé la question, et voici la
- seule réponse que j'aie pu obtenir: «Si nous croyions mal agir,
- nous n'agirions pas ainsi.» (Rires.) Vous riez. Messieurs, et
- cependant je puis vous assurer qu'il y a beaucoup de personnes,
- et même de personnages, qui sont si ignorants des plus simples
- principes de l'économie politique, qu'ils n'hésiteraient pas à
- venir répéter cette assertion devant la portion la plus éclairée
- du peuple de ce pays. Mais une lumière nouvelle s'est levée à
- l'horizon des intelligences, et il y a dans les temps des signes
- capables de réveiller ceux-là mêmes qui sont les plus attachés à
- leurs sordides intérêts. (Applaudissements.) Il est temps qu'ils
- regardent autour d'eux et qu'ils s'aperçoivent que le moment est
- venu, où, en toute justice, la balance doit enfin pencher du côté
- de ceux qui sont pauvres et dénués.--L'état de détresse qui pèse
- sur le pays est la conséquence d'une injuste législation; c'est
- pour la renverser que nous sommes unis, et j'espère qu'en dépit
- de la calomnie, la Ligue ne tardera pas à être considérée comme
- l'amie la plus éclairée de l'humanité. Cette grande association,
- j'en ai la confiance, se montrera supérieure aux traits qu'il
- plaira à la malignité de lui infliger; elle apprendra, comme une
- longue expérience me l'a appris à moi-même, que plus elle se
- tiendra dans le sentier de la justice, plus elle sera en butte à
- la persécution. (Applaudissements.) Lorsqu'il m'est arrivé que
- quelque portion de la communauté m'a assailli par des paroles
- violentes, ma règle invariable a été de considérer attentivement
- les imputations dirigées contre moi. Si je leur avais trouvé
- quelque fondement, je me serais empressé de changer de conduite.
- Dans le cas contraire, j'y ai vu une forte présomption que
- j'étais dans le droit sentier et que mon devoir était d'y rester.
- Je ne puis que conseiller à la Ligue de faire de même. Vous êtes
- noblement entrés dans cette grande entreprise; vous n'avez
- épargné ni votre argent ni votre temps; vous avez fait pour le
- triomphe d'une noble cause tout ce qu'il est humainement possible
- de faire, et le temps approche où le succès va couronner vos
- généreux efforts. (Applaudissements.) C'est une idée
- très-répandue que les intérêts territoriaux font la force de ce
- pays; mais les intérêts territoriaux puisent eux-mêmes leur force
- dans la prospérité du commerce et des manufactures, et ils
- commencent enfin à comprendre ce qu'ils ont gagné à priver le
- travail et l'industrie de leur juste rémunération. L'ouvrier ne
- trouve plus de salaire, les moyens d'acheter les produits du sol
- lui échappent: de là, ces plaintes sur l'impossibilité de vendre
- le bétail et le blé. La souffrance pèse en ce moment sur les
- dernières classes, mais elle gagne les classes moyennes, elle
- atteindra les classes élevées, et le jour, peu éloigné, où
- celles-ci se sentiront froissées, ce jour-là elles reconnaîtront
- qu'un changement radical au présent système est devenu
- indispensable. (Approbation.) En me rappelant ce qui s'est passé
- aux dernières élections générales, je ne puis m'empêcher de
- remarquer combien le peuple s'est égaré, lorsqu'il a cru, en
- appuyant les monopoleurs, soutenir les vrais intérêts du pays.
- Les défenseurs de la liberté du commerce voient aujourd'hui avec
- orgueil que ceux-là mêmes qui les accusaient d'être des novateurs
- et qui combattaient la doctrine du libre-échange, ne sont pas
- plutôt arrivés au pouvoir, qu'ils se sont retournés contre leurs
- amis pour devenir les champions de nos principes.
- (Applaudissements.) Tout ce que je leur demande, c'est de suivre
- ces principes dans leurs conséquences. Il n'y a pas un homme,
- dans la chambre des communes ni dans toute l'Angleterre, plus
- capable que sir Robert Peel d'exposer clairement et distinctement
- les doctrines qui devraient régir notre commerce, et qui sont les
- mieux calculées pour promouvoir les intérêts et la prospérité de
- ce pays. (Marques d'approbation.) Le très-honorable baronnet a
- fait un pas dans cette voie, mais ce n'est qu'un pas. Il
- s'attarde et s'alanguit sur la route, sans doute parce que son
- parti ne lui permet pas d'avancer. Il a proclamé le principe, il
- ne lui reste qu'à l'appliquer pour assurer au pays une paix
- solide et une prospérité durable. (Applaudissements.)--Il y a un
- grand nombre de personnes bien intentionnées qui ne peuvent
- comprendre pourquoi une réforme commerciale est plus urgente
- aujourd'hui qu'à des époques antérieures. Les fermiers
- s'imaginent que, parce que au temps de la guerre, ils ont obtenu
- des prix élevés en même temps que les fabriques réalisaient de
- grands profits, il ne s'agit que d'avoir encore la guerre pour
- ramener et ces prix et ces bénéfices. Cette illusion existe même
- parmi quelques manufacturiers; dans les classes agricoles elle
- est presque universelle; mais il est aisé d'en montrer l'inanité.
- Si les circonstances étaient les mêmes qu'aux époques qui ont
- précédé 1815, elles amèneraient sans doute les mêmes résultats.
- Bien heureusement, sous ce rapport du moins, la situation de
- l'Angleterre a tellement changé, qu'il est impossible que des
- conséquences semblables découlent d'une législation identique.
- Pendant la guerre, qui a rempli ce quart de siècle qui s'est
- terminé en 1815, il n'y avait pas de manufactures sur le
- continent, et à la paix, l'Angleterre, qui était en possession de
- pourvoir tous les marchés du monde, put maintenir pour un temps
- les hauts prix occasionnés par la guerre. C'est ce qu'elle fit,
- bien que le prix des aliments fût alors plus élevé de 50 p. 100,
- dans ce pays que partout ailleurs. Mais quel est l'état actuel
- des choses? La paix règne en Europe et en Amérique, et la
- population s'y partage entre l'industrie et l'agriculture. Elle
- rivalise, sur les marchés neutres, avec le fabricant anglais, et
- à moins que celui-ci ne puisse établir les mêmes prix, il lui est
- impossible de soutenir la concurrence. Que veut-il donc quand il
- demande l'abrogation des lois restrictives? Il veut que les ports
- de l'Angleterre soient ouverts aux denrées du monde entier, afin
- qu'elles s'y vendent à leur prix naturel, et que les Anglais
- soient placés sur le même pied que toutes les autres nations.
- Craignez-vous qu'à ces conditions le génie industriel, le capital
- et l'activité de la Grande-Bretagne aient rien à redouter?
- (Acclamation.) Vos acclamations répondent, _Non_. Ne nous lassons
- donc pas de réclamer la liberté du commerce.--J'adresserai
- maintenant quelques paroles à ceux qui jouissent du privilége
- d'envoyer des représentants au Parlement. Une grande
- responsabilité pèse sur eux; car ils ne doivent pas oublier que
- le mandat qu'ils confèrent dure sept ans, et pendant ce temps,
- quelles que soient leurs souffrances, fût-ce une ruine totale,
- ils ne peuvent plus rien pour eux-mêmes. C'est là un grave sujet
- de réflexions pour tous les électeurs. Tous sont intéressés à
- voir le pays florissant, et ce n'est certes pas son état actuel.
- Le seul moyen d'y arriver, c'est d'ouvrir nos ports à toutes les
- marchandises du monde. Je pourrais nommer plusieurs nations dont
- les produits nous conviennent: je n'en citerai qu'une. À un
- meeting tenu en septembre dernier, sous la présidence du duc de
- Rutland, M. Everett, ministre plénipotentiaire de l'Union
- américaine, fut appelé à prendre la parole, et dit en substance:
- «Mon pays désire échanger ses produits contre les vôtres. Vous
- avez beaucoup d'objets qui lui manquent, et il a pour vous payer
- des marchandises qui encombrent ses quais, jusqu'à ce point qu'on
- a été obligé de se servir de salaisons comme de combustibles.»
- (Et en effet un citoyen des États-Unis m'a confirmé qu'il y avait
- sur les quais de la Nouvelle-Orléans des amas de salaisons qu'on
- pourrait vendre à 6 deniers la livre, et qu'on employait en guise
- de charbon, à bord des bateaux à vapeur.) «Nous avons, ajoutait
- M. Everett, du blé qui pourrit dans nos magasins, et nous
- manquons de vêtements et d'instruments de travail.» Qui s'oppose
- à l'échange de ces choses? Le gouvernement britannique: ce que
- nous réclamons, c'est cette liberté d'échanges avec le monde
- entier. Chaque climat, chaque peuple a ses productions spéciales.
- Que toutes puissent librement arriver dans ce pays, pour s'y
- échanger contre ce qu'il produit en surabondance, et tout le
- monde y gagnera. Le manufacturier étendra ses entreprises; les
- salaires hausseront; la consommation des produits agricoles
- s'accroîtra; la propriété foncière et le revenu public sentiront
- le contre-coup de la prospérité générale. Mais avec notre
- législation restrictive, les usines sont de moins en moins
- occupées, les salaires de plus en plus déprimés, les productions
- du sol de plus en plus délaissées, et le mal s'étend à toutes les
- classes. Que ceux donc qui ont à coeur le bien-être de la patrie
- consacrent à ces graves sujets leurs plus sérieuses méditations.
- N'est-il pas vrai que le pays décline visiblement, et ne
- donneriez-vous pas à cette assertion votre témoignage unanime?...
-
- [Note 23: On sait qu'au Parlement M. Hume est toujours sur la
- brèche. Il laisse rarement passer un article du budget des
- dépenses sans demander une économie.]
-
- [Note 24: Ce mot est sir James Graham, ministre secrétaire d'État
- au département de l'intérieur.]
-
- On a dit que la loi-céréale était nécessaire pour soutenir les
- fermiers; mais voilà la quatrième fois que les fermiers sont
- dupes de cette assertion. Le prix de leurs produits s'avilit et
- ne se relèvera pas tant que le travail manquera au peuple. Les
- propriétaires leur disent: «Si vous ne pouvez payer la rente,
- prenez patience, la dépréciation ne sera pas permanente; le cours
- de vos denrées se relèvera, comme il fit après les crises de 1836
- et 1837.» Mais comment pourrait-on assimiler la détresse actuelle
- à celle d'aucune autre époque antérieure? J'ai reçu aujourd'hui
- même d'un fermier de Middlesex, nommé M. Fox, un document qui
- établit que le capital des tenanciers était tombé de 25 p. 100
- dans ces cinq dernières années. Il a calculé que 32 millions de
- bêtes à laine, sept millions de bêtes à cornes et 60 millions de
- quarters de blé, formant ensemble une valeur de 468 millions de
- livres sterling, ont perdu 25 p. 100, ce qui constitue pour les
- fermiers une perte de 117 millions de livres. Ce n'est pas là un
- tableau imaginaire, et, si les capitaux décroissent dans une
- aussi effrayante proportion, comment le pays pourra-t-il
- supporter 55 à 56 millions de subsides?
-
- Les _lois-céréales_ ont pour objet l'avantage des landlords;
- mais, dans mon opinion, elles ne leur ont pas plus profité qu'aux
- autres classes de la communauté. Tout ce qu'on peut dire d'eux,
- c'est qu'après tout ils n'ont que ce qu'ils méritent, puisque ces
- lois sont leur oeuvre. (Rires.) Soyez certains que les rentes
- tomberont aussitôt qu'interviendront entre les fermiers et les
- seigneurs de nouveaux arrangements; car, si le prix des denrées
- décline, il faut bien que les fermages diminuent. Quelle sera
- alors la situation du propriétaire? Le sol est grevé d'une
- première charge, qui est le pauvre; avant que le seigneur touche
- sa rente, il faut que le pauvre soit nourri. Or, il est de fait
- que, dans ces derniers temps, la taxe des pauvres a doublé et
- même triplé! Dans ma paroisse, Mary-le-Bone, qu'on pourrait
- croire une des plus étrangères à la crise actuelle, elle s'est
- élevée de 8,500 à 17,000 l. s. Ainsi une portion considérable de
- la rente réduite passera aux pauvres. Vient ensuite le clergé; et
- l'on sait que depuis la dernière commutation de la loi des dîmes,
- le seigneur ne saurait toucher un farthing de sa rente, que les
- ministres ne soient payés. Voilà une seconde charge.--Et puis,
- voici venir Sir Robert Peel, avec son _income-tax_, qui dit:
- «Vous ne palperez pas un shilling sur vos baux que l'Échiquier ne
- soit satisfait.» Cette taxe a produit un million huit cent mille
- livres sterling pendant ce quartier; mais selon toute apparence,
- une faible partie de cette somme aura été acquittée par les
- seigneurs, car ils sont toujours les derniers à payer. (Rires.)
- C'est une troisième charge de la propriété.--Enfin, s'il est
- vrai, comme je l'ai ouï dire, qu'une grande portion du sol est
- hypothéquée, c'est une quatrième charge.--Que reste-t-il donc aux
- propriétaires campagnards? Je leur conseille d'y regarder de
- près. La difficulté est le fruit de leur impéritie, et elle ne
- fera que s'accroître jusqu'à ce qu'ils viennent eux-mêmes offrir
- leur assistance à la Ligue. (Écoutez! écoutez!) Gentlemen, les
- circonstances travaillent pour vous; l'income-tax plaide pour
- vous; l'abaissement des revenus témoigne pour vous, et il le
- fallait peut-être, car il y en a beaucoup qui ne s'émeuvent que
- lorsque leur bourse est compromise.--D'un autre côté, les prisons
- regorgent; cent cinquante mille personnes y passent tous les ans,
- chacune desquelles suffit ensuite pour en corrompre cinquante
- autres. C'est pourquoi je dis que c'est ici une question qui
- touche à vos devoirs de chrétiens. Nous demandons justice! Nous
- demandons que le gouvernement ne persévère pas dans une voie qui
- conduit le pays dans un état de ruine et de mendicité capable de
- faire frissonner le coeur de tout homme honnête!
- (Applaudissements.)
-
- M. BROTHERTON: Ce n'est pas ici la cause d'un parti, mais celle
- de tout un peuple, ce n'est pas la cause de l'Angleterre, mais
- celle du monde entier; car c'est la cause de la justice et de la
- fraternité. Mon honorable ami a dit que la Ligue soutenait le
- principe du sens commun, et il a été reconnu au Parlement, par le
- premier ministre de la couronne, que vendre et acheter aux prix
- les plus avantageux, étaient le droit de tous les Anglais et de
- tout homme. Lui aussi a proclamé que le principe de la liberté
- des échanges était le principe du sens commun, mais ce qu'il faut
- faire sortir de ce principe, c'est un peu de commune honnêteté.
- (Acclamation.) Les législateurs savent bien ce qui est juste;
- tout ce que le peuple demande, c'est qu'ils le mettent en
- pratique. J'aurai bientôt l'honneur de présenter à la Chambre des
- communes une pétition de mes commettants pour le retrait de la
- loi-céréale (rires), et je crains bien qu'elle n'y reçoive qu'un
- froid accueil. Mes commettants néanmoins veulent que j'en appelle
- non-seulement à la Chambre, mais à ce meeting. C'est au peuple de
- cette métropole que la nation doit en appeler. Le peuple de la
- métropole tient dans ses mains les destinées de l'empire. Il y a
- longtemps que les provinces _agitent_ cette grande question;
- elles en comprennent toute l'importance. C'est la condition la
- plus favorable à une prochaine solution; car dans mon expérience,
- j'ai toujours reconnu que comme toute corruption descend de haut
- en bas, toute réforme procède de bas en haut. (Applaudissements.)
- L'agitation actuelle a commencé parmi de pauvres tisserands.
- Leurs sentiments furent d'abord méconnus, même par les
- manufacturiers, mais ils reconnaissent aujourd'hui que les
- pauvres tisserands avaient raison...
-
- J'ai toujours combattu les lois-céréales au point de vue de la
- justice; car je les considère comme injustes, inhumaines et
- impolitiques. Je dis qu'une loi qui protége une classe de la
- communauté aux dépens des autres classes est une loi injuste. Je
- ne conteste pas aux landlords le droit de disposer de leurs
- propriétés à leur plus grand avantage, et même d'exporter le blé
- s'ils le peuvent produire à meilleur marché qu'au dehors; mais
- les landlords ont fait une loi qui dépouille l'ouvrier du droit
- de disposer du produit de son travail selon sa convenance; et
- c'est pourquoi je dis qu'une telle loi ne saurait se maintenir,
- voyant qu'elle est si manifestement injuste.--La loi-céréale a
- encore le tort d'affecter les diverses classes de la société
- d'une manière fort inégale; si elle ôte cinq pour cent au riche,
- elle arrache cinquante pour cent aux pauvres, et moi qui ne suis
- taxé qu'à cinq pour cent, je finis par oublier jusqu'au sens du
- mot _justice_. Ce qui fait que beaucoup d'hommes ne comprennent
- pas toute la signification de ce mot, c'est que l'intérêt
- personnel les aveugle. Je me rappelle qu'un gentleman, discutant
- au milieu d'un grand nombre de gens d'église, ne pouvait leur
- faire comprendre le sens d'un terme que je supposerai être ce mot
- _justice_. Il écrivit ce mot et demanda: Qu'est-ce que cela
- signifie? Un des ministres s'écria: _Justice_. Le gentleman posa
- une guinée sur le mot et dit: Que voyez-vous maintenant? et le
- ministre répondit: Rien,--car l'or lui interceptait la vue.
- (Rires.)--On dit que ces lois ont été faites, non pour l'avantage
- des landlords, mais pour celui des fermiers et des ouvriers des
- campagnes. Mais il n'est personne qui, après avoir observé les
- effets de ces lois, ne soit arrivé à cette conclusion, qu'elles
- ont profité aux manouvriers des districts agricoles; et quant aux
- fermiers, s'ils étaient appelés en témoignage, ils déclareraient
- qu'ils n'en ont tiré certainement aucun bénéfice. Les seigneurs
- sont donc les seuls auxquels on pourrait supposer qu'elles ont
- profité; mais on reconnaîtra à la fin qu'il n'en a pas été ainsi.
- Je suis assez vieux pour me rappeler les démonstrations
- d'enthousiasme avec lesquelles les seigneurs terriens
- accueillirent la guerre de France, déclarant que, pour la
- soutenir, ils dépenseraient leur dernière guinée et leur dernière
- acre de terre; et chacun se hâta de faire honneur de leur
- désintéressement à leur patriotisme. Tant que dura la guerre, ils
- empruntèrent comme ils purent. Enfin, la paix revint, et avec
- elle l'abondance et le bon marché; mais les landlords qui avaient
- emprunté de l'argent commencèrent à rechercher comment ils
- pourraient en éviter le payement. Quoiqu'ils eussent engagé leur
- dernière acre et leur dernier écu à cette cause glorieuse, payer
- n'était jamais entré dans leurs intentions. (Écoutez! écoutez!)
- Leur premier soin fut de débarrasser leurs épaules de 14 millions
- d'impôts fonciers, et puis ils firent la _loi-céréale_, afin de
- maintenir le taux élevé des rentes. Ils savaient bien que les
- rentes fléchiraient naturellement comme le prix des blés, et ils
- inventèrent les lois-céréales. Lorsqu'elles furent portées pour
- la première fois devant la législature, lord Liverpool admit avec
- franchise et loyauté qu'elles auraient pour effet, et par voie
- d'induction, qu'elles avaient pour but, d'empêcher la dépression
- des rentes. Ainsi, l'aristocratie qui avait hypothéqué ses
- domaines, dans des vues soi-disant patriotiques, au lieu de payer
- elle-même ses dettes, saisit la première occasion d'en reporter
- le fardeau sur les classes laborieuses; et après avoir emprunté
- jusqu'à concurrence de la valeur des terres, elle en a
- législativement doublé la rente, en élevant le prix du pain,
- c'est-à-dire que c'est le peuple et non elle qui paye les
- arrérages. Voilà comment on en a agi envers le peuple de ce pays;
- c'est à lui de dire si cela doit continuer. Le duc de Newcastle a
- demandé s'il n'avait pas le droit d'user comme il l'entendrait de
- sa propriété. (Rires.) Je n'ai pas d'objection à faire contre
- cette doctrine convenablement définie; mais puisque nous nous
- donnons pour un peuple loyal et religieux, nous devons bien
- reconnaître que nul n'a le droit de faire de sa propriété ce
- qu'il veut, à moins que ce qu'il veut ne soit juste. Il me semble
- qu'il nous est commandé de faire aux autres ce que nous voudrions
- qui nous fût fait. Les landlords cependant ont fait des lois pour
- obtenir un prix artificiel des fruits de leurs terres, et en même
- temps pour empêcher le peuple de recevoir le prix naturel de son
- travail. C'est là une grande injustice, et il n'est personne dont
- ce ne soit le devoir d'en poursuivre le redressement. La détresse
- publique est profonde, quoique plusieurs puissent ne pas
- l'éprouver. Elle ne s'est pas encore appesantie sur Londres dans
- toute son intensité, ou plutôt elle y est moins aperçue
- qu'ailleurs, parce que les hautes classes s'y préoccupent peu du
- sort du peuple. Je suis disposé à croire, comme M. Hume, qu'il
- règne ici une grande apathie; mais il n'en est pas moins vrai que
- la population souffre, et nous venons demander aide et assistance
- aux habitants de cette métropole. Il est de leur devoir de
- répondre à cet appel, et de faire tous leurs efforts pour ramener
- la prospérité dans le pays. La détresse a gagné les classes
- agricoles, et elles s'aperçoivent enfin que les meilleurs
- débouchés consistent en une clientèle prospère, ou dans le
- bien-être général. Il est des personnes qui s'imaginent qu'en
- poursuivant le retrait des lois-céréales, les manufacturiers
- travaillent pour leur avantage au détriment des autres classes.
- C'est là une illusion; la chose est impossible. Il n'est pas
- possible que l'activité et l'extension des affaires profitent aux
- uns au préjudice des autres. (Cris: Non, non!) Notre population
- s'accroît de trois cent mille habitants chaque année. Il faut que
- cet excédant soit occupé et nourri. S'il n'est pas nourri au
- dehors des _workhouses_, il faudra qu'il soit nourri au dedans.
- Mais s'il trouve de l'emploi, des moyens de subsistance, par cela
- même il ouvrira aux produits du sol de nouveaux débouchés.
- Aujourd'hui la législation prive les ouvriers de travail, en
- s'interposant dans leurs échanges; elle en fait un fardeau pour
- la propriété. Ainsi que l'a dit M. Hume, il faut bien que ces
- ouvriers soient secourus, et à mesure que leur masse toujours
- croissante pèsera de plus en plus sur la propriété,
- l'aristocratie reconnaîtra que l'honnêteté eût été une meilleure
- politique. (Écoutez! écoutez!) Voulez-vous le maintien des
- lois-céréales? (Non, non!) Eh bien! j'en appelle à tout homme qui
- s'intéresse à l'amélioration du sort du peuple, au progrès de son
- éducation intellectuelle et morale, à la prospérité de
- l'industrie et du commerce, rallions-nous à la Ligue! unissons
- nos efforts pour effacer de nos codes ces lois iniques et
- détestables. (Applaudissements prolongés.)
-
-M. MILNER GIBSON se lève, et après quelques considérations il continue
-en ces termes:
-
- Je ne puis jeter les yeux sur cette nombreuse et brillante
- assemblée, sans me sentir assuré que nous agitons ici une
- question nationale. On a parlé de _meetings_ réunis par surprise;
- mais tant d'hommes distingués ne sauraient se réunir que pour une
- cause qui préoccupe à un haut degré l'esprit public.
- (Assentiment.) Certes, s'il s'agissait de discourir sur le fléau
- de l'abondance, sur les charmes de la disette, sur les bienfaits
- des restrictions industrielles et commerciales, une plus étroite
- enceinte suffirait[25]. (Rires.) Un autre trait caractéristique
- de ces assemblées, et dont je dois vous féliciter, c'est d'être
- sanctionnées et embellies par la plus gracieuse portion de la
- communauté. Comment expliquer la présence du beau sexe dans cette
- enceinte? Il n'est pas disposé d'ordinaire à s'intéresser à de
- pures questions d'argent, et à d'arides problèmes d'économie
- politique. Pour avoir mérité son attention, il faut bien que
- notre cause renferme une question de philanthropie, une question
- qui touche aux intérêts de l'humanité, à la condition morale et
- physique du plus grand nombre de nos frères! et si les dames
- viennent applaudir aux efforts de la Ligue, c'est qu'elles
- entendent soutenir ce grand principe évangélique, ce dogme de la
- fraternité humaine que peuvent seuls réaliser l'affranchissement
- du commerce et la libre communication des peuples.
- (Applaudissements prolongés.) Une autre leçon qui dérive de cette
- grande démonstration, c'est que la philanthropie n'a pas besoin
- de s'égarer dans les régions lointaines pour trouver un but à ses
- efforts. La détresse règne autour de nous; c'est notre propre
- patrie maintenant qui réclame ces nobles travaux humanitaires par
- lesquels elle se distingue avec autant d'honneur.
- (Applaudissements.) J'apprécie les motifs et la générosité de
- ceux qui s'efforcent de répandre jusqu'aux extrémités du globe
- les bienfaits de la foi et de la civilisation; mais je dois dire
- qu'il y a tant de souffrances autour de nos foyers, qu'il n'est
- plus nécessaire d'aller chercher aux antipodes ou en Chine un
- aliment à notre bienveillance. (Applaudissements.) Je regrette
- l'absence d'un gentleman qui devait prendre ce soir la parole.
- (De toutes parts: il est arrivé. En effet, M. Bright vient de
- monter sur l'estrade.) Je veux parler du colonel Thompson, et je
- suis fâché de n'avoir pas plus tôt prononcé son nom. Je regrette
- l'absence de ce gentleman, qui, par ses écrits et ses discours, a
- plus que tout autre fourni des arguments contre le monopole.
- C'est de ses nombreuses publications, et particulièrement de son
- Catéchisme contre les lois-céréales que j'ai tiré les matériaux
- dont je me suis servi pour combattre ces lois. On raconte que
- Georges III rencontra par hasard un mot heureux. Une personne lui
- disait que les avocats étaient des gens habiles, possédant dans
- leur tête une immense provision de science légale pour tous les
- cas. Non, dit Georges III, les avocats ne sont pas plus habiles
- que d'autres et ils n'ont pas plus de lois dans la tête: mais ils
- savent où en trouver quand ils en ont besoin. (Rires.) Dans les
- ouvrages du colonel Thompson, vous trouverez la solution de
- toutes les questions qui se rattachent à notre cause, et vous
- vous rendrez maîtres des arguments qu'il faut opposer aux
- lois-céréales. Que sont ces lois, après tout? On a dit qu'elles
- étaient nécessaires,--pour protéger l'industrie nationale,--pour
- assurer de l'emploi aux ouvriers des campagnes,--pour placer le
- pays dans un état d'indépendance à l'égard de
- l'étranger.--D'abord, en ce qui touche le _travail national_, la
- protection n'est qu'un mot spécieux. Il implique une faveur
- conférée par la législature aux personnes protégées. Quand on y
- regarde de près, en effet, on s'aperçoit que tout se réduit à
- décourager quelques branches d'industrie pour en encourager
- d'autres, c'est-à-dire à gratifier de certaines faveurs des
- classes déterminées. (Ici l'orateur examine l'influence des lois
- restrictives sur la propriété, le fermage et la main-d'oeuvre.)
- Si l'on considère les conséquences des lois-céréales relativement
- à l'industrie, on ne peut nier qu'elles n'aient pour objet direct
- de la contenir dans de certaines limites. Le but qu'on se
- propose, avec une intention bien arrêtée, c'est de prévenir
- l'émancipation et l'accroissement des classes industrieuses,
- d'abord pour conserver aux landlords des rentes exagérées,
- ensuite pour les maintenir dans leur position au plus haut degré
- de l'échelle sociale. (Applaudissements.) Je répète que les
- landlords ont pour but de conserver cet ascendant qu'ils exercent
- sur le pays, ascendant qu'ils ne doivent certes pas à leurs
- talents ou à leur supériorité; ils le veulent conserver néanmoins
- pour demeurer à toujours les dominateurs des classes moyennes et
- laborieuses. (Applaudissements.) Ils voient d'un oeil d'envie les
- progrès de la richesse et de l'intelligence parmi les classes
- rivales, et, dans leur fol amour des distinctions féodales, ils
- ont fait des lois pour assurer leur domination. (Bravos
- prolongés.) On a dit encore que nous proposions une mesure
- violente, et que, eu égard aux tenanciers et aux capitaux engagés
- dans l'agriculture, il ne fallait pas, par trop de précipitation,
- ajouter aux embarras de la situation actuelle. Je réponds, dans
- l'intérêt des tenanciers eux-mêmes, que rien ne saurait leur être
- plus profitable que l'abrogation absolue et immédiate de la loi.
- (Assentiment.) C'est dans leur intérêt surtout qu'il faut
- renouveler entièrement les bases de notre police commerciale. Des
- changements périodiques et successifs ne feraient, pour ainsi
- dire, qu'organiser le désordre. Il vaut mieux pour eux que la
- révolution s'opère complétement et d'un seul coup. Puisqu'on
- reconnaît la justice du principe de la liberté commerciale, je le
- demande, pourquoi refuse-t-on de le mettre en pratique? C'est en
- réclamant, d'une manière absolue, l'abrogation immédiate et
- totale de toutes les lois restrictives; c'est en suivant cette
- ligne de conduite, la seule qui ait pour elle l'autorité des
- principes, que la Ligue a rallié autour d'elle tout ce qu'il y a
- dans le pays d'intelligence, d'enthousiasme et de dévouement. Ce
- n'est pas que je veuille nier qu'une mesure de transaction, telle
- que le droit fixe de 8 shillings, si le dernier cabinet l'eût
- fait prévaloir, n'eût conféré au pays de grands avantages et
- résolu pour un temps de graves questions, etc.....
-
- [Note 25: Allusion aux meetings des prohibitionnistes qui se
- tiennent dans le salon d'une maison particulière de
- _Bond-Street_.]
-
-
- Puisque j'ai parlé du droit fixe, je dois répondre à cette
- étrange assertion, que le droit sur le blé est payé par
- l'étranger. S'il en est ainsi, il ne s'agirait que d'augmenter ce
- droit pour rejeter sur l'étranger tout le fardeau de nos taxes.
- (Rires et applaudissements.) Si toutes nos importations
- provenaient d'une petite île comme Guernesey, je pourrais
- comprendre qu'elles seraient trop disproportionnées avec la
- consommation du pays, pour qu'un droit prélevé sur ce faible
- supplément pût affecter le prix du blé indigène. Dans cette
- hypothèse, abolir le droit, ce serait en faire profiter le
- propriétaire de Guernesey. Mais avec la liberté du commerce, les
- arrivages nous viendraient de tous les points du globe, et
- feraient au blé indigène une concurrence suffisante pour le
- maintenir à bas prix. Dans de telles circonstances, une taxe sur
- le blé étranger ne peut qu'élever le prix du blé national, et
- soumettre par conséquent le peuple à un impôt beaucoup plus lourd
- que celui qui rentre à l'Échiquier.....
-
-
- On dit encore que, si nous supprimons la taxe sur le blé
- exotique, l'étranger pourra le soumettre à un droit
- d'exportation, et attirer vers son trésor public une source de
- revenu, qui maintenant va à notre trésor. Si les étrangers
- interrompaient ainsi le commerce du blé, nos agriculteurs du
- moins ne devraient pas s'en plaindre, puisque c'est ce qu'ils
- font eux-mêmes.--Mais commençons par mettre de notre côté la
- chance que l'étranger s'abstiendra d'établir de tels droits.
- (Approbation.) Ouvrons nos ports, et s'il se rencontre un
- gouvernement qui taxe le blé destiné à l'Angleterre, il sera
- victime de son impéritie, car nous irons chercher nos
- approvisionnements ailleurs.
-
- Il est un autre sophisme qui a fait son entrée dans le monde sous
- le nom de _traités de commerce_[26]. On nous dit: «N'abrogez pas
- les lois-céréales jusqu'à ce que l'étranger réduise les droits
- sur nos produits manufacturés.» Ce sophisme repose sur l'opinion
- que le gouvernement d'un pays est disposé à modifier son tarif à
- la requête des étrangers; il tend à subordonner toute réforme
- chez un peuple à des réformes chez tous les autres.
-
- [Note 26: En 1842, sir Robert Peel, en présentant au Parlement la
- première partie de cette réforme commerciale que nous voyons se
- développer en 1845, disait qu'il n'avait pas touché à plusieurs
- articles importants, tels que le sucre, le vin, etc., pour se
- ménager les moyens d'obtenir des traités de commerce avec le
- Brésil, la France, l'Espagne, le Portugal, etc.; mais il
- reconnaissait en principe, que si les autres nations refusaient
- de recevoir les produits britanniques, ce n'était pas une raison
- pour priver les Anglais de la faculté d'aller acheter là où ils
- trouveraient à le faire avec le plus d'avantage. Ses paroles
- méritent d'être citées:
-
- «We have reserved many articles from immediate reduction in the
- hope that ere long we may attain what is just and right, namely
- increased facilities for our exports in return; at the same time,
- I am bound to say, that it is for the interest of this country to
- buy cheap, whether other countries will buy cheap from us or no.
- We have right to exhaust all means to induce them to do justice,
- but if they persevere in refusing, the penalty is on us if we do
- not buy in the cheapest market.» (Speech of Sir Robert Peel, 10th
- May 1842.)
-
- Toute la science économique, en matière de douanes, est dans ces
- dernières lignes.]
-
- Mais quelle est, au sein d'un peuple, la force capable de
- détruire la protection? Ce n'est pas les prétentions de
- l'étranger, mais l'union et l'énergie du peuple, fatigué d'être
- victime d'intérêts privilégiés. Voyez ce qui se passe ici.
- Qu'est-ce qui maintient les lois restrictives? C'est l'égoïsme et
- la résolution de nos monopoleurs, les Knatchbull, les Buckingham,
- les Richmond. Si l'étranger venait leur demander l'abandon de ces
- lois, adhéreraient-ils à une telle requête? Certainement non. Les
- exigences de l'étranger ne rendraient nos seigneurs ni plus
- généreux, ni plus indifférents à leurs rentes, ni moins soucieux
- de leur prépondérance politique. (Applaudissements.) Eh bien, en
- cela les autres pays ne diffèrent pas de celui-ci; et si nous
- allions réclamer d'eux des réductions de droits, ils ont aussi
- des Knatchbull et des Buckingham engagés dans des priviléges
- manufacturiers, et on les verrait accourir à leur poste pour y
- défendre vigoureusement leurs monopoles. Ailleurs, comme ici, ce
- n'est que la force de l'opinion qui affranchira le commerce.
- (Écoutez! écoutez!) Je vous conseille de ne pas vous laisser
- prendre à ce vieux conte de _réciprocité_; de ne point vous
- laisser détourner de votre but par ces histoires d'ambassadeurs
- allant de nation en nation pour négocier des traités de commerce
- et des réductions réciproques de tarifs. Le peuple de ce pays ne
- doit compter que sur ses propres efforts pour forcer
- l'aristocratie à lâcher prise. (Acclamations.)--La question
- maintenant est de savoir sous quelle forme nous nous adresserons
- à la législature. Demanderons-nous aux landlords l'abrogation des
- lois restrictives comme un acte de charité et de condescendance?
- solliciterons-nous à titre de faveur, ou exigerons-nous comme un
- droit la libre et entière disposition des fruits de notre
- travail, soit que nous les devions à nos bras ou à notre
- intelligence? (Bravos prolongés.) On a dit, je le sais, que le
- joug de l'oppression avait pesé si longtemps sur la classe
- moyenne, qu'elle avait perdu jusqu'au courage de protester, et
- que son coeur et son esprit avaient été domptés par la servilité.
- Je ne le crois pas. (Applaudissements.) Je ne puis pas croire que
- les classes moyennes et laborieuses, du moment qu'elles ont la
- pleine connaissance des maux que leur infligent les nombreuses
- restrictions imposées à leur industrie par la législature,
- reculent devant une démonstration chaleureuse et unanime
- (bruyantes acclamations), pour demander d'être placées, avec les
- classes les plus favorisées, sur le pied d'une parfaite
- égalité.--Les propriétaires terriens me demanderont si, lorsque
- je réclame l'abolition de leurs monopoles, je suis autorisé par
- les manufacturiers à abandonner toutes les protections dont ils
- jouissent. Je réponds qu'ils sont prêts à faire cet abandon
- (applaudissements), et je rougirais de paraître devant cette
- assemblée pour y plaider la cause de l'abrogation des
- lois-céréales, si je ne réclamais en même temps l'abolition
- radicale de tous les droits protecteurs, en quoi qu'ils puissent
- consister. (Applaudissements.) C'est sur ce terrain que nous
- avons pris position et que nous entendons nous maintenir. Les
- lois-céréales, aussi bien que les autres droits protecteurs, ont
- passé au Parlement alors que les classes manufacturières et
- commerciales n'y étaient pas représentées, à une époque où ce
- corps nombreux et intelligent, qui forme la grande masse de la
- communauté, ne pouvait s'y faire entendre par l'organe de ses
- députés. Vainement reproche-t-on aux manufacturiers de jouir des
- bienfaits de la protection, comme par exemple de droits à
- l'entrée des étoffes de coton à Manchester, ou de la houille à
- Newcastle. (Rires.) N'est-il pas clair que les landlords ont
- admis ces priviléges illusoires pour faire passer les leurs?
- (Approbation.) Ce ne sont pas les manufacturiers qui ont établi
- ces droits, c'est l'aristocratie, qui, pénétrant dans leurs
- comptoirs, a la prétention de leur dicter quand, où et comment
- ils doivent accomplir des importations et des échanges. Il est
- puéril de reprocher à l'industrie ces droits protecteurs, car les
- lois existantes n'émanent pas d'elle; et la responsabilité en
- appartient tout entière, ainsi que celle de la détresse
- nationale, au Parlement britannique. (Acclamations prolongées.)
- On a dit que, si la cité de Londres était lente à entrer dans ce
- mouvement, c'est qu'elle ne voulait pas recevoir de lois. Je n'ai
- jamais compris que la Ligue ait cherché à s'imposer à qui que ce
- soit. Nous sommes ici pour un objet commun, le bien-être de la
- communauté, et, par-dessus tout, celui du commerce de Londres.
- Est-il possible, par une interprétation absurde, de nous accuser
- d'outrecuidance, lorsque nous nous bornons à venir dire aux
- classes laborieuses: «Votre industrie sera mieux placée sous
- votre direction que sous celle des chasseurs de renards de la
- Chambre des communes (rires et applaudissements); elle prospérera
- mieux sous le régime de la liberté que sous le contrôle
- oppresseur de ces gentilshommes que des votes corrompus ont
- transformés en législateurs.» (Tonnerre
- d'applaudissements.)--J'arrive maintenant à cette question:
- L'abrogation de la loi-céréale est-elle une mesure praticable? Si
- nous pouvons convaincre le premier ministre et l'administration
- que l'opinion publique est favorable à cette mesure, je suis
- convaincu qu'elle sera proposée au Parlement; elle n'est pas
- hors de notre portée, nous ne courons pas après un objet
- impraticable. Des réformes plus profondes ont été préparées et
- amenées par la discussion, par l'appel à la raison publique et au
- moyen de ce qu'on nomme aujourd'hui _agitation_. Je crois que
- l'aristocratie elle-même, si elle voit que le pays est décidé,
- acquiescera par pudeur, et, sinon par pudeur, du moins par
- crainte. (Bruyantes acclamations.) Vous redoutez la Chambre des
- lords. Mais, quoi! il n'y a pas dans tout le pays un corps plus
- complaisant! (Rires.) Il n'y a pas dans toute la métropole quatre
- murs qui renferment une collection d'hommes si timides! Que le
- pays manifeste donc sa résolution, et l'administration proposera
- la mesure, les communes la renverront aux lords qui la voteront à
- leur tour. Peut-être n'obtiendra-t-elle pas les suffrages du banc
- des évêques, mais Leurs Révérences en seront quittes pour aller
- se promener un moment en dehors de la salle. (Rires.) Les grands
- propriétaires ont déjà montré d'autres sympathies de docilité,
- par exemple en votant l'admission des bestiaux étrangers, ce
- qu'ils se sont hâtés de faire lorsqu'ils ont vu qu'abandonner le
- ministère, c'était renoncer à la portion d'influence que, par
- certains arrangements, le cabinet actuel leur a assurée. Les
- promesses solennelles faites aux fermiers ne les ont pas arrêtés.
- En parcourant ces jours derniers un livre d'histoire naturelle,
- je suis tombé sur la description d'un oiseau, et j'en ai été
- frappé, tant elle s'applique aussi à ces gentilshommes
- campagnards envoyés au Parlement comme monopoleurs, et qui
- néanmoins admettent enfin les principes de la liberté
- commerciale. Le naturaliste dit, en parlant du rouge-queue
- (bruyants éclats de rires): «Son chant sauvage n'a rien
- d'harmonieux; mais lorsqu'il est apprivoisé, il devient d'une
- docilité remarquable. Il apprend des airs à la serinette; il va
- même jusqu'à parler.» (Rires prolongés.) Que l'administration
- présente donc une mesure décisive, et les grands seigneurs s'y
- soumettront, car tout le monde peut avoir remarqué que, dans la
- dernière session, leurs discours ont eu une teinte apologétique,
- et semblent avoir été calculés plutôt pour excuser que pour
- soutenir les lois-céréales. Quelques personnes pourront penser
- que je vais trop loin en demandant l'abrogation totale (non,
- non); mais je les prie d'observer qu'une _protection modérée_
- empêcherait l'entrée d'une certaine quantité de blé, et que,
- relativement à cette quantité, elle agirait comme une
- _prohibition absolue_. C'est donc un sophisme de dire que la
- protection diffère en principe de la prohibition. La différence
- n'est pas dans le principe, mais dans le degré. La Ligue a
- répudié le principe même de la protection. Elle proclame que
- toutes les classes ont un droit égal à la liberté des échanges et
- à la rémunération du travail. (Approbation.) Je sais qu'on me
- dira que l'Angleterre est un pays favorisé, et qu'elle devrait se
- contenter de ses avantages; mais je ne puis voir aucun avantage à
- ce que les ouvriers de l'Angleterre ne soient pas pourvus des
- choses nécessaires à la vie aussi bien que ceux des États-Unis ou
- d'ailleurs. On peut se laisser éblouir et séduire par les parties
- ornementales de notre constitution et l'antiquité vénérable de
- nos institutions; mais la vraie pierre de touche du mérite et de
- l'utilité des institutions, c'est, à mon sens, que le grand corps
- de la communauté atteigne à une juste part des nécessités et du
- confort de la vie. Je dis que, dans un pays comme celui-ci, qui
- possède tant de facilités industrielles et commerciales, tout
- homme sain de corps et de bonne volonté, doit pouvoir atteindre
- non-seulement à ce qui soutient, mais encore à ce qui améliore,
- je dis plus, à ce qui embellit l'existence. (Applaudissements.)
- C'est ce qu'admet la cité de Londres, dans le mémoire qu'elle a
- récemment soumis au premier ministre, au sujet de la
- colonisation. N'ayant pas lu ce mémoire, je ne m'en fais pas le
- juge, mais je sais qu'il a été signé par des adversaires comme
- par des partisans de la liberté commerciale. Quant aux premiers,
- je leur demanderai, avec tout le respect que je leur dois,
- comment ils peuvent, sans tomber en contradiction avec eux-mêmes,
- nous engager à créer au loin et à gros frais de nouveaux marchés
- pour l'avenir, quand ils nous refusent l'usage des marchés déjà
- existants. Je ne puis concilier le refus qu'on nous fait du
- libre-échange avec les États-Unis, où il existe une population
- nombreuse, qui a les mêmes besoins et les mêmes goûts que celle
- de ce pays, avec l'ardeur qu'on montre à créer de nouveaux
- marchés, c'est-à-dire à provoquer l'existence d'une population
- semblable à celle des États-Unis, et cela pour ouvrir dans
- l'avenir des débouchés à notre industrie. C'est là une
- inconséquence manifeste. Quant à ceux qui soutiennent à la fois
- et les principes de la Ligue et le projet de colonisation,
- n'ont-ils pas à craindre de s'être laissé entraîner à appuyer une
- mesure que le monopole considère certainement comme une porte de
- secours, comme une diversion de ce grand mouvement que la Ligue a
- excité dans le pays? (Écoutez!) Je ne veux pas contester les
- avantages de la colonisation; mais il me semble qu'il faut
- savoir, avant tout, si l'ouvrier veut ou ne veut pas vivre sur sa
- terre natale. (Approbation.) Je sais bien que les personnes
- auxquelles je m'adresse n'entendent pas appuyer l'_émigration
- forcée_; je suis loin de leur imputer une telle pensée. Mais il y
- a deux manières de forcer les hommes à l'exil. (Écoutez!
- écoutez!) La première, c'est de les prendre pour ainsi dire corps
- à corps, de les jeter sur un navire, et de là sur une plage
- lointaine; la seconde, c'est de leur rendre la patrie si
- inhospitalière qu'ils ne puissent pas y vivre (acclamation), et
- je crains bien que l'effet des lois restrictives ne soit de
- pousser à l'expatriation des hommes qui eussent préféré le foyer
- domestique. (Applaudissements.) Messieurs, j'ai abusé de votre
- patience. (Non, non, parlez, parlez.) On vous dira que les autres
- nations sont, comme celle-ci, chargées d'entraves et de droits
- protecteurs; cela n'affaiblit en rien mon argumentation. Nous
- devons un exemple au monde. C'est à nous, par notre foi en nos
- principes, à déterminer les autres peuples à se débarrasser des
- liens dont les gouvernements les ont chargés. Notre exemple
- sera-t-il suivi? C'est ce que nous ne saurions prédire. Notre but
- est le bien général, notre moyen un grand acte de justice. C'est
- ainsi que déjà nous avons émancipé les esclaves; et puisque les
- lois-céréales sont aussi l'esclavage sous une autre forme, je ne
- puis mieux terminer que par ces paroles de Sterne, car il n'y en
- a pas de plus vraies: «Déguise-toi comme il te plaira, esclavage,
- ta coupe est toujours amère, et elle n'a pas cessé de l'être
- parce que des milliers d'êtres humains y ont trempé leurs
- lèvres.» (L'orateur s'assoit au bruit d'applaudissements
- prolongés.)
-
-Le président, en introduisant M. Bright, dit que quoiqu'il ne puisse
-pas le présenter à l'assemblée comme représentant de Durham, il n'est
-personne qui mérite plus de sa part un chaleureux et gracieux accueil.
-
-M. Bright raconte qu'étant à Nottingham pour y poser en face des
-électeurs la question commerciale, qui, selon toute apparence,
-triomphera dans la personne d'un membre de la Ligue, M. Gisborne
-(applaudissements), il apprit qu'une réélection allait avoir lieu à
-Durham, où un grand nombre d'électeurs étaient disposés en faveur d'un
-candidat _free-trader_[27]. Je m'empressai de m'y rendre, continue M.
-Bright, sans la moindre intention de me présenter moi-même aux
-suffrages des électeurs, mais pour appuyer tout candidat qui
-professerait nos principes. Par suite de quelques malentendus, aucun
-candidat libéral ne se présentant, des hommes graves et réfléchis me
-pressèrent de me porter moi-même. Le temps me manquait pour prendre
-conseil de mes amis politiques; je me déterminai à publier une adresse
-qui parut à huit heures; à onze l'élection commença.--Lorsqu'on
-considère que Durham est une ville épiscopale (rires); que le marquis
-de Londonderry exerce sur ce bourg une influence énorme quoique
-très-inconstitutionnelle, disposant de cent électeurs qui votent comme
-un seul homme sous ses inspirations; que mon adversaire est un homme
-d'un rang élevé; qu'il a déjà représenté Durham, et qu'il a eu tout le
-temps qu'il a voulu pour préparer l'élection, je crois qu'on peut voir
-dans ce qui vient de se passer le présage certain d'un prochain
-triomphe, puisque j'ai obtenu 406 suffrages contre 507, ce qui
-constitue la plus forte minorité que le parti libéral ait jamais
-obtenue à Durham depuis le bill de réforme, etc.
-
-[Note 27: _Free-trader_, partisan de la liberté commerciale.]
-
-L'orateur continue son discours au milieu d'applaudissements
-réitérés.
-
-Le président, en fermant la séance, renouvelle à tous les assistants
-la recommandation de propager autant que possible les journaux qui
-inséreront le procès-verbal dans leurs colonnes.
-
-
-MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE
-
-13 avril 1843.
-
-Il devient maintenant inutile de parler de l'immense concours
-qu'attirent ces réunions. Quelque vaste que soit le théâtre de
-Drury-Lane, il est à notre connaissance qu'un grand nombre de
-personnes n'ont pu être admises. Le bruit s'étant répandu qu'il n'y
-aurait pas d'autres meetings jusqu'après les fêtes de Pâques, une
-foule considérable affluait dans les rues adjacentes. Il nous a semblé
-que les dames étaient plus nombreuses que dans les occasions
-précédentes, et l'assemblée présentait un air de distinction bien
-propre à soutenir le caractère de ces meetings, qui est de représenter
-la classe moyenne. Nous avons remarqué sur la plate-forme un grand
-nombre de membres du Parlement.
-
-Le président annonce qu'il n'y aura pas de réunion la semaine
-prochaine. Dans l'intervalle, les membres de la Ligue se
-disperseront dans le pays pour exciter cette _agitation_ dont les
-résultats sont sensibles à Londres. Il rend compte de plusieurs
-meetings tenus dans les comtés par les adversaires et par les
-partisans de la liberté commerciale, et particulièrement de celui de
-Somerset, dans lequel se sont fait entendre MM. Cobden, Bright et
-Moore. De semblables réunions auront lieu successivement dans chaque
-comté du royaume tous les samedis. M. Cobden s'est engagé à y
-assister. (Bruyantes acclamations.) Ce système d'agitation ne sera
-plus abandonné tant qu'il restera à visiter un coin du territoire.
-Nous commençons à éprouver les bons effets de la distribution des
-brochures dans les districts agricoles. La faiblesse de nos
-adversaires y devient visible. Nous sommes déterminés à porter la
-guerre jusque dans leurs propres citadelles, et à arracher de leurs
-mains cette influence politique dont ils ont tant abusé.
-(Acclamations.) Vous aurez le plaisir d'entendre ce soir mon
-excellent ami, le docteur Bowring, m. P. (applaudissements), ensuite
-M. Elphinstone, m. P. (applaudissements), et enfin votre estimable
-concitoyen, le révérend John Burnet. (Bruyantes acclamations.) Avant
-la clôture de la séance, M. Heyworth, de Liverpool, vous soumettra
-une proclamation qui a été approuvée par le conseil de la Ligue, et
-que nous nous proposons d'adresser au peuple d'Angleterre.
-
-Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.
-
-Le docteur BOWRING se lève au bruit des applaudissements
-enthousiastes. L'honorable gentleman s'exprime en ces termes:
-
- Ladies et gentlemen: Il est permis d'éprouver quelque embarras et
- quelque anxiété en présence d'un auditoire aussi imposant. Quant
- à moi, qui ai vu les commencements de la Ligue et ses premiers
- combats, quand je compare cette multitude assemblée avec le petit
- nombre d'hommes qui résolurent d'éveiller l'attention publique
- sur cette grave question, et de renoncer à tout repos jusqu'à ce
- qu'ils eussent vaincu le grand abus dont ils voyaient souffrir
- leurs concitoyens, je vous assure, mes amis, que je me sens
- encouragé, car j'éprouve que d'honorables et vertueux efforts
- trouvent toujours une digne récompense. (Applaudissements.) Nous
- avons tous une mission qui nous a été confiée par la Providence.
- Comme hommes, comme chrétiens, comme citoyens, nous avons des
- devoirs à remplir. La femme aussi a sa mission, sa haute et
- sainte mission! Sa présence dans cette enceinte nous prouve
- qu'elle en comprend toute l'étendue et qu'elle se sent appelée à
- porter l'efficace tribut de son concours dans la grande lutte où
- nous sommes engagés. (Bruyantes acclamations.) Les peuples ont
- aussi leur mission; et l'Angleterre, la plus grande des
- nations,--l'Angleterre, qui possède plus de pouvoir et
- d'influence qu'il n'en avait jamais été confié à aucune
- association d'êtres humains,--l'Angleterre, plus grande que la
- Phénicie, alors que Tyr et Sidon remplissaient le monde du bruit
- de leur renommée,--cette noble Angleterre, qui étend ses bras
- jusqu'aux extrémités du globe, qui a fait pénétrer son influence
- parmi les hommes de tous les climats, de toutes les races, de
- toutes les langues, de toutes les religions,--l'Angleterre a
- aussi la plus haute et la plus noble des missions, celle
- d'enseigner au monde que le commerce doit être libre
- (acclamations),--que tous les hommes sont faits pour s'aimer et
- s'entr'aider les uns les autres,--pour se communiquer
- réciproquement les avantages et les bienfaits divers qui leur ont
- été départis par la nature,--pour vivre en bon voisinage comme
- des frères, sans égard aux fleuves ou aux montagnes qui les
- séparent. Oui, c'est la mission de l'Angleterre de montrer aux
- hommes qu'ils remplissent un devoir commun, qu'ils font un moral
- usage des prérogatives qui leur ont été conférées par la
- Providence, qu'ils témoignent de leur fraternité comme enfants
- d'un même père, lorsqu'ils consacrent leurs efforts à émanciper
- le travail, lorsqu'ils ouvrent toute la terre aux libres et
- amicales communications des peuples, lorsqu'ils renversent ces
- barrières élevées, non dans l'intérêt de tous, mais dans
- l'intérêt du petit nombre, dans le sinistre intérêt d'une
- aristocratie qui, pour le malheur de l'humanité, ayant usurpé le
- pouvoir législatif, n'en usa jamais que dans des vues égoïstes et
- personnelles. (Applaudissements.) Que si les peuples ont leur
- mission, les cités ont aussi la leur. Birmingham a _agité_ pour
- le bill de réforme électorale, pour l'émancipation politique de
- l'Angleterre. (Acclamations.) Manchester s'est levée à son tour
- pour l'accomplissement d'un devoir plus élevé, d'une oeuvre plus
- grande et plus sainte; Manchester s'est levée pour émanciper le
- monde industriel; et Manchester,--honneur à cette cité!--a
- produit des hommes dignes que cette sublime mission leur fût
- confiée! (Acclamations prolongées.) Mes amis, je l'ai déjà dit,
- nous ne représentons point ici un égoïste et sinistre intérêt.
- Les doctrines que nous enseignons ici n'intéressent pas nous
- seuls, elles intéressent toute la grande confraternité humaine;
- car la voix de l'Angleterre, cette voix majestueuse, quand elle
- s'élève, retentit jusqu'aux confins de la terre, et les vérités
- que nous proclamons, revêtues de notre belle langue, sont portées
- sur les ailes de tous les vents du ciel. (Applaudissements.) J'ai
- devant moi un document venu de la Chine, cette terre fleurie du
- Céleste Empire; il est rempli des opérations de la Ligue.
- (Acclamations.) Là, vous avez fondé un nouveau pouvoir; vous avez
- porté la terreur de votre nom au milieu d'un peuple innombrable,
- et que vous dit l'écho qui revient de ce lointain pays? Il vous
- dit: Si vous voulez tirer parti de votre influence, affranchissez
- votre commerce, mettez-nous à même d'échanger avec vous, réalisez
- les opinions que votre premier ministre a proclamées devant votre
- Chambre des communes; prouvez-nous que lorsque sir Robert Peel a
- déclaré que «acheter à bon marché et vendre cher, était la
- politique du sens commun,» il croyait à ses propres paroles;
- faites pénétrer dans vos lois cette théorie qu'il a exaltée comme
- celle de tout homme consciencieux et de toute nation intelligente
- et honnête. (Applaudissements.) J'ai encore devant moi une longue
- lettre d'Ava, le royaume du seigneur au pied d'or et de
- l'éléphant blanc, et cette lettre m'annonce que ce qui se passe
- en Angleterre produit une telle excitation dans ces lointaines
- contrées, que l'on s'y est soulevé contre les monopoles. Le
- peuple s'est aperçu que son souverain le pille sous prétexte de
- le protéger, et il est en train de lui donner une leçon qui
- promet des modifications dans les conseils de l'empire. (Rires et
- applaudissements.) Voyez l'Égypte! Il y a dans cette assemblée
- des hommes distingués venus des bords du Nil. Ils désirent savoir
- si on laissera enfin les surabondantes productions de cette terre
- privilégiée venir rassasier le peuple affamé de l'Angleterre. Les
- patriarches des anciens temps descendirent en Égypte pour y
- trouver du soulagement contre les maux de la famine, à une époque
- que nous qualifions de barbare, et cependant aucune loi n'empêcha
- les fils de Jacob d'aller sur les rives du Nil, et de rapporter
- en Palestine la nourriture dont ils avaient besoin. Au temps de
- la révélation mosaïque, et même dans les temps antérieurs, aucun
- obstacle ne s'opposait à ces communications. Sera-t-il dit que le
- christianisme a laissé dégénérer les hommes au-dessous du niveau
- moral auquel ils étaient parvenus dès ces temps reculés! Est-ce
- ainsi que nous devons appliquer le commandement de faire aux
- autres ce que nous voudrions qui nous fût fait? Est-ce là
- l'interprétation que nous donnons à la plus sublime de toutes les
- leçons: «Aimez-vous les uns les autres comme des frères?» Ah!
- l'enseignement du monopole est: «Haïssez-vous, dépouillez-vous
- les uns les autres.» (Bruyantes acclamations.)--Mais la liberté
- du commerce enseigne une tout autre doctrine. Elle introduit
- parmi les hommes et dans leurs transactions journalières la
- religion de l'amour. La liberté du commerce, j'ose le dire, c'est
- le christianisme en action. (Applaudissements.) C'est la
- manifestation de cet esprit de bénignité, de bienveillance et
- d'amour qui cherche partout à éloigner le mal, qui s'efforce en
- tous lieux d'augmenter le bien. (Immenses acclamations.)--On
- parle de l'Orient. Il a été dans ma destinée d'errer parmi les
- ruines de ces anciennes cités auxquelles je faisais tout à
- l'heure allusion. J'ai vu les colonnes de Tyr dans la poussière.
- J'ai vu ce port vers lequel affluaient jadis les vaisseaux de ses
- marchands fastueux, princes et dominateurs de la terre, vêtus de
- pourpre et de lin, et maintenant, il n'y a pas une colonne qui
- soit restée debout; elles sont cachées sous le flot et sous le
- sable; la gloire s'est exilée de ces lieux!--Et qui en a
- recueilli l'héritage? qui, si ce n'est les enfants de
- l'Angleterre? Quand je compare ces vicissitudes et ces destinées,
- quand je me rappelle qu'au temps de la prospérité de Tyr et de
- Sidon, au temps où la Phénicie représentait tout ce qu'il y avait
- de grand et de glorieux sur la terre, notre île n'était qu'un
- désert habité par une poignée de sauvages, je puis bien me
- demander à quelle cause l'une doit son déclin, et l'autre sa
- prodigieuse élévation. C'est le commerce qui nous a faits grands;
- c'est le travail de nos mains industrieuses qui a élevé notre
- puissance. L'industrie a créé nos richesses, et nos richesses ont
- créé cette influence politique qui attire sur nous les regards de
- l'humanité. Et maintenant le monde se demande quel enseignement
- nous allons lui donner. Ah! nous n'avons que trop disséminé sur
- le globe des leçons de folie et d'injustice! Le temps n'est-il
- pas venu où il est de notre devoir de donner des leçons de vertu
- et de sagesse?--Et cette cité,--cette cité qui dans ces temps
- reculés échappait aux regards de la renommée; cette cité qui
- surpasse par le nombre des habitants plusieurs des nations et
- royaumes qui se sont fait un nom dans l'histoire,--ne
- voudra-t-elle pas aussi se montrer digne de sa destinée?
- (Applaudissements.) Non, elle ne restera pas en arrière.
- (Nouveaux applaudissements.) Des réunions comme celle-ci ne
- laissent aucune incertitude, et répondent éloquemment à ceux qui
- disent que la Ligue travaille en vain, qu'elle se lassera de son
- oeuvre, et que le monopole peut dormir en paix à l'ombre du
- mancenillier qu'il a planté sur le sol de la patrie. Oh! qu'il ne
- compte pas sur un tel avenir! Si l'effort que nous faisons
- maintenant, pour affranchir le commerce, le travail et l'échange,
- ne suffit pas, nous en ferons un plus grand (acclamations), et
- puis un plus grand encore. (Tonnerre d'applaudissements.) Nous
- creuserons de plus en plus la mine sous le temple du monopole;
- nous y amoncellerons de plus en plus les matières explosibles,
- jusqu'à ce que le Parlement en approche l'étincelle fatale, et
- que l'orgueilleux édifice vole en éclats dans les airs. Alors de
- libres relations existeront entre toutes les nations de la terre,
- et ce sera la gloire de l'Angleterre d'avoir ouvert la noble
- voie. S'il fallait des exemples pour prouver les fatales
- conséquences du monopole, l'histoire nous en fournirait de toutes
- parts. Considérez les plus belles portions du globe. Voyez
- l'Espagne. Vous avez entendu parler de ses fleuves, qui, selon
- les poëtes, roulent des sables d'or; vous avez entendu parler de
- ses riches vallées, de ses huiles, de ses vins et de ses
- troupeaux; vous avez entendu raconter ses gloires navales et
- militaires, alors que ses grands hommes, marchant de conquêtes en
- conquêtes, ajoutaient des mondes entiers aux domaines de ses
- souverains. L'Espagne ne manifesta pas moins sa supériorité
- intellectuelle par la voix de ses poëtes, de ses fabulistes et de
- ses romanciers. Et maintenant qu'est-elle devenue? Vainement elle
- a subjugué un monde, planté ses bannières au nord et au sud des
- continents américains, acquis des îles innombrables, rapporté de
- l'hémisphère occidental des trésors qu'elle ne comptait pas,
- exercé en Europe une prépondérance à laquelle aucune nation
- n'était parvenue,--l'Espagne a adopté le système prohibitif et
- protecteur, et la voilà plongée dans l'ignorance et la
- désolation. (Applaudissements.) Ses marchands sont des fraudeurs,
- ses négociants des contrebandiers; et ces grandes cités, d'où
- s'élancèrent les Pizarre et les Cortez, voient l'herbe croître
- dans leurs rues et le lézard familier se réchauffer sur leurs
- murs.--Reportez maintenant vos regards vers une autre contrée à
- qui la nature avait refusé tant d'avantages. Regardez la
- Hollande, votre voisine. Son sol est placé au-dessous du niveau
- de la mer; il n'a pu être arraché aux flots de l'Atlantique que
- par la plus haute intelligence et la plus active industrie, unies
- au plus ardent patriotisme. Mais la Hollande a découvert le
- secret de la grandeur des nations: la liberté. Par la liberté du
- commerce, bientôt elle soumit, dompta, enchaîna l'Espagne; et
- tant qu'elle fut fidèle à ses principes, tant qu'elle professa et
- mit en pratique les doctrines de ses grands hommes, elle fut,
- malgré ses étroites limites, assez influente pour être comptée
- parmi les plus puissantes associations humaines. Et voyez
- combien, dans des régions éloignées, la tradition porte haut le
- nom de la Hollande! Parmi les importations récemment arrivées de
- la Chine, se trouve un exemplaire de la géographie enseignée dans
- les écoles du Céleste Empire. Comment croyez-vous qu'on y décrit
- l'Angleterre? le voici: «L'Angleterre est une petite île de
- l'Occident, subjuguée et gouvernée par les Hollandais.» (Hilarité
- prolongée.) D'après cette exhibition de l'état de l'instruction
- en Chine, vous ne serez point surpris que l'Empereur ait été
- saisi d'une inconcevable stupéfaction, lorsque son commissaire
- Ke-Shen lui apprit qu'une poignée de ces barbares avait mis en
- déroute la plus forte armée qu'il lui eût été possible de
- rassembler. Vous vous rappelez qu'il ordonna que Ke-Shen fût scié
- en deux quand celui-ci arriva avec la malencontreuse nouvelle.
- Mais je ne doute pas qu'avant que la présente année ait fini son
- cours, une nouvelle géographie, ou du moins une édition revue et
- corrigée ne soit introduite dans les écoles du Royaume du Milieu.
- (Rires et applaudissements.)--Portez maintenant vos yeux vers
- l'Italie; il n'est pas de pays plus fertile en utiles
- enseignements. Ses pieds sont baignés par la Méditerranée, tous
- ses habitants ont une commune origine; mais les uns sont livrés
- aux bienfaisantes influences de la liberté commerciale, tandis
- que les autres reçoivent les secours et la protection du
- monopole. Comparez la situation de la Toscane à celle des États
- Pontificaux. En Toscane, tout présente l'aspect d'une riante
- félicité.--Le coeur s'y réjouit à la vue d'une population
- satisfaite, d'une moralité élevée, d'un commerce florissant et
- d'une production toujours croissante; car depuis le temps de
- Léopold, elle a été fidèle aux principes posés par cet admirable
- souverain.--Passez la frontière.--Entrez dans les États Romains.
- C'est le même sol, le même climat, le même soleil radieux et
- vivifiant; ce sont les mêmes puissances de production; les hommes
- s'y vantent d'une plus haute origine, et s'y proclament avec
- orgueil les fils des plus illustres héros qui aient jamais foulé
- la surface de ce globe. Je me rappelle avoir été introduit auprès
- du Pape par son secrétaire qui se nommait Publio-Mario. Il
- affirmait descendre de Publius-Marius, et il vivait, disait-il,
- sur les mêmes terres que ses ancêtres occupaient avant la venue
- de Jésus-Christ. (Rires.) Eh bien! dans quel état est l'industrie
- de Rome? Pourriez-vous croire qu'à l'heure qu'il est, sous le
- régime protecteur, les Romains foulent la laine de leurs pieds
- nus, et que les moulins à farine sont d'un usage peu répandu dans
- les États du Pape infaillible?
-
- En fait, que faut-il entendre par l'émancipation du commerce?
- Pourquoi combattons-nous? pourquoi sommes-nous réunis? Nous
- voulons donner à tout homme, à tout ouvrier, à toute entreprise,
- les plus grandes raisons possibles de marcher de perfectionnement
- en perfectionnement. Nous désirons que les Anglais disent au
- monde: «Nous n'appréhendons rien dans la carrière où nous
- entrons. Nous ne demandons qu'à être délivrés des liens qui
- pèsent sur nos membres. Brisez ces chaînes; et nous, race de
- Saxons, nous qui avons porté notre langue, la langue de
- Shakespeare et de Milton aux quatre coins de la terre; nous qui
- avons enseigné le grand droit de représentation au monde altéré
- de liberté; nous qui avons semé des nations destinées à nous
- surpasser nous-mêmes en nombre, en puissance, en gloire et en
- durée, nous ne craignons aucune rivalité (bruyants
- applaudissements), pourvu, car il faut toujours en venir à cette
- simple proposition, que nous soyons libres de _vendre aussi cher
- et d'acheter à aussi bon marché_ que nous pourrons le faire.
- (Applaudissements.) Et quelle est, mes amis, la signification de
- ces magnifiques meetings, tels que celui auquel je m'adresse? Ils
- signifient que vous avez compris ce langage du premier ministre
- de la Grande-Bretagne; que vous ne souffrirez pas que ce langage
- se dissipe aux vents comme une oiseuse théorie qui ne doit être
- l'héritage de personne; que vous l'avez relevé; que vous avez
- conquis sir Robert Peel; que vous lui ferez de sa déclaration un
- cercle de fer (applaudissements); que vous réclamerez du
- Parlement d'Angleterre, au dedans de l'enceinte législative, la
- même vigueur, la même énergie que le peuple déploie au dehors.
- (Applaudissements.) Mes amis, on dit que, dans cette Chambre des
- communes, nous ne sommes qu'une minorité désespérante. Mais, là
- aussi, il y en a plusieurs qui ont rendu d'admirables services à
- la cause populaire, dont l'énergie n'a jamais fait défaut, dont
- les voix n'ont jamais été étouffées, dont les votes ne se sont
- jamais égarés, et qui en appellent toujours à vous pour marcher,
- sans cesse et sans relâche, vers le noble but placé au bout de la
- carrière. (Applaudissements.) Mais après tout, mes amis, nous ne
- sommes, nous, que le petit nombre, et vous, vous êtes le grand
- nombre, et c'est à vous de décider s'il appartient aux intérêts,
- à la voix, à la volonté du grand nombre, de prédominer, ou si la
- Chambre continuera à rester aveugle, sourde, insoucieuse et
- indifférente à la détresse qui l'entoure de toutes parts. En ce
- qui me concerne, je nourris dans mon coeur des espérances plus
- hautes et plus consolantes, car je crois fermement que
- l'énergique volonté de l'Angleterre n'a qu'à se déclarer, comme
- elle le fait en ce moment, pour que toute résistance
- s'évanouisse. (L'orateur reprend son siége au bruit des
- applaudissements enthousiastes.)
-
-MM. ELPHINSTONE, BURNET et HEYWORTH se font entendre; une
-proclamation au peuple est votée à l'unanimité, et la séance est levée
-à 10 heures.
-
-
-MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.
-
-26 avril 1843.
-
-L'affluence est aussi considérable que dans les précédentes occasions.
-On remarque dans l'assemblée plusieurs des membres les plus
-respectables de la société des wesleyens.
-
-À 7 heures, le président, M. Georges Wilson, ouvre la séance. Il
-expose les travaux et les progrès de la Ligue depuis la dernière
-réunion.--«Nous avons distribué, dit-il, des plis contenant douze
-brochures (_tracts_), à chacun des électeurs de 160 bourgs et de 24
-comtés.--Pendant la lecture de la liste de ces bourgs et comtés,
-l'assemblée applaudit avec véhémence, principalement quand il s'agit
-de circonscriptions électorales placées sous l'influence de
-l'aristocratie.--Le président annonce que ce système de distribution
-sera étendu à tout le pays, jusqu'à ce qu'il n'y ait pas un seul
-électeur dans tout le royaume qui ne soit sans excuse, s'il émet un
-vote contraire aux intérêts de ses concitoyens.--Depuis notre dernière
-réunion, de nombreux meetings ont eu lieu, auxquels assistait la
-députation de la Ligue, lundi à Plymouth, mardi à Devonport, mercredi
-à Tavistock, jeudi à Devonport, samedi à Liskeard, dans le comté de
-Cornouailles. En outre, mardi, les ouvriers de Manchester ont donné
-une soirée à laquelle assistaient quatre mille personnes, et qui a eu
-lieu dans les salons de la Ligue (_free-trade hall_). Elle avait pour
-objet la présentation d'une adresse à M. Cobden. Jeudi il y a eu
-meeting à Sheffield, vendredi à Wakefield, lundi à Macclesfield. Il y
-a eu aussi des réunions dans le Cheshire et dans le Sunderland,
-présidées par les premiers officiers municipaux, et j'ai la
-satisfaction d'annoncer qu'elles seront suivies de beaucoup
-d'autres.--C'est le 9 mai prochain que M. Pelham Villiers portera à la
-Chambre des communes sa motion annuelle pour le retrait des
-lois-céréales. (Bruyantes acclamations.) Des délégués de toutes les
-associations du royaume affiliées à la Ligue seront à Londres pour
-surveiller les progrès de notre cause pendant la discussion[28]. La
-parole est au Révérend Thomas Spencer.» (Applaudissements.)
-
-[Note 28: On comprendra aisément et j'ai senti moi-même que ces brèves
-analyses ôtent au compte rendu des séances ce que les détails leur
-donnent toujours de piquant et quelquefois de dramatique. Obligé de me
-borner, j'ai préféré sacrifier ce qui pouvait plaire à ce qui doit
-instruire.]
-
- M. SPENCER: Je n'ai jamais porté la parole devant une aussi
- imposante assemblée, quoique je sois habitué aux grandes
- réunions, ce dont je me félicite en ce moment; car si je n'étais
- enhardi par l'expérience, le courage me manquerait en présence
- d'un tel auditoire. Je me présente ici comme un témoin
- indépendant dans la lutte entre la classe manufacturière et la
- classe agricole. Je n'appartiens ni à l'une ni à l'autre. J'ai
- observé la marche de toutes les deux, sans intérêt personnel dans
- leur conflit; je n'ai de préférence pour aucune, et je respecte
- dans tous les partis les hommes bien intentionnés. C'est pourquoi
- j'espère que ce meeting me permettra d'exposer ce qui est ma
- conviction sincère dans cette grande lutte nationale.
- (Approbation.)--J'ai observé depuis son origine les procédés de
- la Ligue; j'ai entendu beaucoup de discours, j'ai lu beaucoup
- d'écrits émanés de cette puissante association, et, du
- commencement à la fin, je n'y ai rien vu qui ne fût juste, loyal
- et honorable; rien qui tendît le moins du monde à sanctionner la
- violence, et quoiqu'on ait accusé les membres de la Ligue de
- vouloir ravir la _protection_ aux fermiers, tout en la conservant
- pour eux-mêmes, je dois dire que je les ai toujours entendus
- repousser cette imputation, et proclamer qu'ils n'entendaient ni
- laisser profiter personne ni profiter eux-mêmes de ce système de
- priviléges. (Applaudissements.) Spectateur désintéressé de ce
- grand mouvement, je me suis efforcé de le juger avec impartialité
- d'esprit, et de rechercher s'il portait en lui-même les éléments
- du succès.--J'ai vu naître des entreprises qui ne pouvaient
- réussir, et des projets placés sous le patronage de préjugés que
- le temps devait dissiper.--Mais, quant à cette grande
- _agitation_, j'aperçois clairement qu'il est dans sa nature de
- triompher, et je vous en dirai la raison. Je vois des changements
- dans mon pays, et l'histoire m'enseigne qu'il ne recule pas, mais
- qu'il avance; qu'il ne se modifie pas dans un sens rétrograde,
- mais dans un sens progressif. Sans remonter bien loin, dans mon
- enfance on ne connaissait ni l'éclairage au gaz, ni les bateaux à
- vapeur, ni les chemins de fer, et maintenant le gaz illumine
- toutes nos rues, la vapeur parcourt toutes nos rivières, les
- rails sillonnent toutes les provinces de l'empire.
- (Applaudissements.) Dans mon enfance, un catholique romain,
- quelles que fussent sa bonne foi et ses lumières, ne pouvait
- entrer au Parlement, il n'en est pas de même aujourd'hui; dans
- mon enfance, nul ne pouvait être chargé d'une fonction publique,
- s'il n'avait reçu les sacrements de l'Église établie, il n'en est
- pas de même aujourd'hui; dans mon enfance, aucun Anglais,
- n'importent ses scrupules, ne pouvait être marié que par un
- ministre de cette église, il n'en est pas de même aujourd'hui.
- (Applaudissements.) De cette progression, qui n'est pas, si l'on
- veut, arithmétique ou géométrique, mais qui certes est une
- progression intellectuelle, politique et nationale, je tire cette
- conclusion, que non-seulement d'autres progrès nous attendent,
- mais qu'on en pourrait presque calculer la rapidité. Le temps
- passé étant donné, on pourrait presque dire ce que sera le temps
- qui le suit. En astronomie, des savants avaient remarqué dans le
- système solaire un mystère qui leur semblait inexplicable: ils
- avaient vu que les distances du soleil aux planètes étaient entre
- elles comme des nombres harmoniques, sauf qu'il y avait dans la
- série une lacune qui les confondait. À tel point du ciel,
- disaient-ils, il devrait y avoir une planète.--Et en effet, les
- astronomes modernes, armés de plus puissants télescopes, ont
- découvert à la place indiquée quatre petites planètes qui
- complètent la série des nombres harmoniques et prouvent la
- justesse du raisonnement qui avait soupçonné leur existence. Et
- moi, je dis qu'en considérant la série des progrès dans les
- affaires humaines, j'y vois aussi une place vide, quelque chose
- qui manque, et jugeant par le passé, je dis que si le principe de
- la liberté des transactions est vrai, il doit triompher.
- (Applaudissements.) J'ai un autre motif pour espérer ce triomphe:
- quiconque est engagé dans une grande entreprise doit avoir foi
- dans le succès, sous peine de sentir ses mains faiblir et ses
- genoux plier. C'est là d'ailleurs un résultat qu'il est dans les
- lois de la civilisation d'amener. Plusieurs personnes agitaient,
- il y a quelque temps, la question de savoir si la civilisation
- était favorable au bonheur de l'homme; quelques-unes se
- prononçaient pour la négative. Je leur demandai ce qu'elles
- entendaient par _civilisation_, et je découvris, bien plus, elles
- avouèrent qu'elles avaient donné à ce mot une interprétation
- erronée. Il y a plusieurs degrés de civilisation: si vous
- enseignez à un sauvage quelque chose des moeurs de la vieille
- Europe, il mettra probablement son honneur dans ses vêtements; il
- s'adonnera à la mollesse, aux liqueurs spiritueuses, et votre
- civilisation lui donnera la mort. Il en sera de même si vous
- prodiguez l'or à un indigent. Mais regardez dans les rangs élevés
- de la société; considérez un membre de vos nobles familles, qui
- toute sa vie a été accoutumé à ces jouissances et à ce luxe, et
- remarquez cet autre niveau de civilisation qui prévaut dans les
- classes supérieures; et, à cet égard, je puis dire avec sincérité
- que l'aristocratie anglaise donne un grand et utile exemple à
- toutes les aristocraties du monde; elle les a devancées de bien
- loin dans la saine entente de la vie civilisée. Les lords
- d'Angleterre ont abandonné l'orgueil des vêtements, et ils ont
- jeté leurs livrées à leurs domestiques; fuyant la mollesse et les
- excès, ils couchent sur la dure et ont introduit la simplicité
- sur leurs tables; ils ont renoncé aux excès de la boisson. Plus
- vous vous élevez dans l'échelle sociale, plus vous trouverez que
- les hommes agissent sur ce principe, de conserver un esprit sain
- dans un corps vigoureux. Le bonheur de l'homme ne consiste pas
- dans les jouissances des sens, mais dans le développement des
- facultés physiques, intellectuelles et morales, qui le rendent
- capable de faire du bien pendant une longue vie.
- (Applaudissements.) S'il est dans la nature de la civilisation de
- tendre à tout simplifier, qu'y a-t-il de plus simple, en matière
- d'échanges, que la liberté; et si l'Angleterre est le pays du
- monde le plus civilisé, ne dois-je pas m'attendre à voir, dans un
- temps prochain, ce grand résultat du progrès, la
- _simplification_, s'introduire dans nos lois commerciales? Il est
- une autre chose qui doit résulter aussi du progrès de la
- civilisation, c'est que le Parlement se rende un compte plus
- éclairé de sa propre mission. Les membres du Parlement, dans les
- deux Chambres, ont blâmé, et quelquefois dans un langage brutal,
- les ministres de la religion, pour avoir pris part à cette
- _agitation_ au sujet d'une chose aussi temporelle, disent-ils,
- que les lois-céréales. Ils demandent ce qu'il y a de commun entre
- ces lois et le saint ministère; mais ils savent bien que tout
- être humain qui paye une taxe, et qui travaille pour subsister,
- est profondément affecté par ces lois; ils savent bien que tout
- homme qui aime son frère, et qui voit ce qui se passe dans le
- pays, est tenu en conscience de prendre part à cette grande
- agitation. (Approbation.) Eh quoi! les ministres de la religion
- n'ont-ils pas été spécialement appelés à considérer cette
- question? et la lettre de la reine, qui leur a été envoyée pour
- être lue dans toutes les paroisses, ne leur en fait-elle pas,
- pour ainsi dire, un devoir? (Approbation.) Cette lettre, que je
- dois moi-même lire dans l'église de ma paroisse, établit qu'une
- profonde détresse règne sur les districts manufacturiers, que
- cette détresse a pour cause la stagnation du commerce, et elle
- provoque des souscriptions pour subvenir aux besoins des
- indigents. Certes il n'appartient pas à un être intelligent,
- après avoir appris que la détresse pèse sur son pays, de rentrer
- dans l'inaction sans s'inquiéter des causes qui l'ont amenée.
- L'Écriture nous dit: «Occupez votre esprit de tout ce qui est
- juste, vrai, honnête et aimable.» Mais pourquoi en occuper votre
- esprit? Qui voudrait penser, sans jamais réaliser sa pensée dans
- quelque effet pratique? S'il est bon de penser, il est bon
- d'agir, et s'il est bien d'agir, il est bien de se lever pour
- prendre part à ce grand mouvement. (Bruyantes acclamations.) Je
- suis enclin à croire que les personnes, dans l'une et l'autre
- Chambre, qui accusent les ministres de la religion de sortir de
- leur sphère pour s'immiscer dans cette agitation, sont à moitié
- envahies par les erreurs du Puséisme. (Applaudissements.) Le
- Puséisme établit une profonde démarcation entre l'ordre du clergé
- et les autres ordres, distinction injuste et indigne de tout
- esprit libéral et éclairé. Ne voyez-vous pas d'ailleurs que le
- même argument par lequel on voudrait m'empêcher d'intervenir,
- servirait également à prévenir l'intervention de toute autre
- personne, à moins qu'elle n'intervînt du côté du monopole, auquel
- cas on est toujours bien reçu. (Applaudissements prolongés.)
- N'ont-ils pas dit, dans leurs assemblées, que M. Bright n'avait
- que faire de parcourir et d'enseigner le pays, et qu'il ferait
- mieux de rester dans son usine? N'en ont-ils pas dit autant des
- dames qui assistent à ces réunions? Avec cet argument, il n'est
- personne qu'ils ne puissent exclure de toute participation à la
- vie publique. Nous avons tous un emploi, une profession spéciale;
- mais notre devoir n'en est pas moins de nous occuper en commun de
- ce qui intéresse la communauté. Je crains bien que le Parlement
- ne cherche à endormir le peuple par cette argumentation. Et lui
- aussi a sa mission spéciale qui est de faire des lois pour le
- bien de tous; et lorsqu'il fait des lois au détriment du grand
- nombre, ne peut-on pas lui reprocher de se mêler de ce qui ne le
- regarde pas? Ce n'est pas le clergé dissident qui sort de sa
- sphère, c'est le Parlement. Nous supportons le poids des taxes,
- en temps de paix comme en temps de guerre; nous partageons les
- souffrances et le bien-être du peuple. Nous sommes donc justifiés
- dans notre résistance; mais le Parlement n'est pas justifié
- lorsqu'il entrave le commerce et envahit le domaine de l'activité
- privée. (Applaudissements.) Lorsqu'il intervient et dit: «Je
- connais les intérêts de cet homme mieux qu'il ne les connaît
- lui-même; je lui prescrirai sa nourriture et ses vêtements, je
- m'enquerrai du nombre de ses enfants et de la manière dont il les
- élève (applaudissements prolongés), les citoyens seraient fondés
- à répondre: Laissez-nous diriger nos propres affaires et élever
- nos enfants, ces choses-là ne sont point dans vos attributions;
- autant vaudrait que nous nommions aussi des commissions
- d'enquête pour savoir si les membres de l'aristocratie gouvernent
- convenablement leurs domaines et leurs familles.» Mais c'est là
- un jeu dans lequel le droit n'est pas plus d'un côté que de
- l'autre. Que l'aristocratie sache donc qu'il ne lui appartient
- pas de restreindre les échanges et le commerce de la nation.
-
- J'ai dit que je me présentais comme un témoin indépendant et
- impartial dans cette lutte entre les intérêts manufacturiers et
- les intérêts agricoles; mais je déclare que, dans ma conviction,
- les intérêts, bien compris, ne font qu'un. Ce qui affecte l'un
- affecte l'autre.
-
- Supposez qu'il n'y eût au monde qu'une seule famille. Un des
- membres laboure la terre, un autre garde et soigne les troupeaux,
- un troisième confectionne les vêtements, etc.--Si, pendant que le
- laboureur porte la nourriture au berger, il rencontre des
- entraves et des taxes, ne regarderiez-vous pas ces taxes et ces
- entraves comme un dommage pour toute la famille? Tout ce qui
- empêche, tout ce qui retarde, tout ce qui entraîne des dépenses,
- est une perte pour la communauté. Le même raisonnement s'applique
- aux nations, quelles que soient la multiplicité des professions
- et la complication des intérêts.
-
- En ce qui concerne l'état actuel de ce pays, vous avez été
- informés par une haute autorité, par un ministre d'État, que la
- misère, le paupérisme et le crime régnaient sur cette terre
- désolée. C'est à celui qui admet l'existence de ces maux à
- prouver que la Ligue en méconnaît la cause lorsqu'elle les
- attribue à cette législation qui s'interpose entre l'homme et
- l'homme; lorsqu'elle affirme que la liberté du commerce
- entraînerait l'augmentation des salaires, que l'augmentation des
- salaires amènerait la satisfaction des besoins et la diffusion
- des connaissances, et enfin que l'extinction du paupérisme serait
- suivie de l'extinction de la criminalité. (Applaudissements.) Si
- la Ligue a raison, que la législation soit changée; si elle a
- tort, que ses adversaires le prouvent.
-
- Je sais qu'il est de mode de railler les manufacturiers et leur
- prétendu égoïsme; de dire qu'ils exploitent à leur profit des
- milliers d'ouvriers. J'ai visité les districts manufacturiers
- aussi bien que les districts agricoles, et je demande quels sont
- ceux qui fournissent les cotisations les plus abondantes quand il
- s'agit d'une souscription nationale? Où recueille-t-on 1,000 l.
- s. dans une seule séance? À Manchester. J'ai dans les mains la
- liste de plusieurs individus qui donnent 63 liv. par an aux
- missions étrangères, c'est-à-dire de quoi entretenir un
- missionnaire. Je ne vois rien de semblable dans les districts
- agricoles, je ne connais aucun gentilhomme campagnard qui
- maintienne à ses frais un de ces hommes utiles qui s'expatrient
- pour faire le bien. La semaine dernière, j'ai visité une des
- grandes manufactures de Bolton, et je n'ai jamais rencontré nulle
- part une sollicitude plus éclairée pour le bien-être,
- l'instruction et le bonheur des ouvriers.
-
-L'orateur continue à examiner le système restrictif dans ses rapports
-avec l'union des peuples, et termine au milieu des applaudissements.
-
-M. EWART et M. BRIGHT prennent successivement la parole. Ce dernier
-rend compte des nombreux meetings auxquels il a assisté dans les
-districts agricoles.
-
-
-SEPTIÈME MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.
-
-5 mai 1843.
-
-Longtemps avant l'ouverture de la séance, toutes les places sont
-envahies et l'entrée a dû être refusée à plus de trois mille
-personnes.
-
-Le président annonce que, par suite d'une nouvelle résolution prise
-par le directeur du théâtre de Drury-Lane, cet édifice ne sera plus à
-la disposition de la Ligue! Mais les intrigues du monopole seront
-encore déjouées. À Manchester nous avons construit en six semaines une
-salle capable de contenir dix mille personnes. Nous ferons de même à
-Londres, s'il le faut.--Il rend compte des meetings tenus dans les
-provinces pendant cette semaine.
-
- LE RÉV. DOCTEUR COX: Si l'on me demandait pourquoi je me présente
- devant vous, moi, ministre protestant, étranger aux pompes du
- théâtre (rires), quoique familier avec la chaire, je répondrais:
- _Homo sum, nil humani alienum puto_; je suis homme, et, comme
- tel, je ne suis étranger à rien de ce qui intéresse mon pays et
- l'humanité. (Approbation.) J'ai eu ma part de blâme pour m'être
- réuni avec mes confrères à Manchester, il y a deux
- ans.--J'entendis alors, je ne dirai pas les murmures, mais les
- clameurs d'une partie de la presse (honte!), qui nous reprochait
- de nous être rassemblés à l'occasion d'une loi étrangère à notre
- position et à nos études. Maintenant l'on dit qu'en se réunissant
- à Manchester, les ministres protestants avaient fait tout ce
- qu'ils avaient à faire. Monsieur, je ne puis adhérer à ces
- sentiments. Je dis que notre cause réclame toujours nos efforts,
- et j'adopte sans hésiter la maxime de César: «Rien n'est fait
- tant qu'il reste quelque chose à faire!» (Applaudissements.) Il
- ne m'appartient pas de décider si une nouvelle Convention des
- Ministres dissidents serait convenable; mais engagés, comme nous
- le sommes, au nombre de sept cents, dans notre caractère
- collectif, je ne vois pas pourquoi nous ne nous efforcerions pas
- individuellement de faire triompher cette cause que nous avons
- embrassée avec vous, Monsieur, avec M. Cobden, avec les membres
- de la Ligue, cause que nous regardons comme intéressant au plus
- haut degré le bien-être de nos frères. (Approbation.) Et quel est
- mon frère? Ce n'est pas celui qui vit dans mon voisinage, dans la
- rue ou la ville prochaine,--mais c'est l'homme.
- (Applaudissements.) L'homme, quelles que soient les circonstances
- dans lesquelles il se trouve. Le christianisme m'enseigne la
- sympathie pour toute la race humaine, et d'atteindre, si je le
- puis, par mon influence morale, jusqu'aux extrémités du monde. On
- nous dit que comme Ministres nous devons nous en tenir à nos
- fonctions spirituelles;--que nous ne sommes point présumés
- comprendre des questions d'économie politique. Ma réponse est
- celle-ci: Je ne me reconnais pas plus incompétent pour
- comprendre une question, si je veux l'étudier, que tout autre
- individu doué d'honnêteté et de quelque sens commun. J'ai
- d'ailleurs présent à l'esprit que le Sauveur du monde,
- Notre-Seigneur, ne montra pas moins de sollicitude pour les
- intérêts temporels que pour les intérêts spirituels des hommes.
- (Écoutez, écoutez.) Il ne se borna pas à enseigner son éternel
- Évangile, mais il eut aussi compassion de la multitude et lui
- donna une nourriture miraculeuse; ce qui doit me déterminer à
- faire tous mes efforts pour lui donner une nourriture naturelle;
- et si ceux qui font profession d'être les disciples de
- Jésus-Christ, je veux dire les évêques de ce pays (grands cris de
- honte! honte!), qui occupent une si haute position et qui
- s'assoient sur les siéges de velours du Parlement, si les
- évêques, dis-je, combattaient au lieu de les soutenir ces
- lois-céréales qui ont infligé tant de maux à la communauté, je
- leur pardonnerais d'occuper une situation que je regarde comme
- incompatible avec leur caractère sacré (applaudissements), et
- j'oublierais, pour un moment, que j'ai vu la pompe de l'hermine
- et l'éclat de la mitre, là où je me serais attendu à rencontrer
- le manteau de bure et la couronne d'épines! (Écoutez, écoutez.)
- J'ai fait allusion au Parlement, c'est pour moi un sujet délicat
- à traiter; je crois que nous sentons tous que c'est là que nos
- intérêts ont été sacrifiés à l'esprit de parti. (Bruyantes
- acclamations.) C'est là, je crois, que les luttes et les
- rivalités pour le pouvoir et l'influence, pour les places et les
- honneurs, ont fait obstacle à plusieurs des grands principes que
- nous voulons faire prévaloir; et cependant nous pouvons tourner
- nos regards vers cette enceinte élevée avec quelque espérance,
- dans la conviction que le sentiment populaire, qui ne peut y être
- toujours méconnu, y fera tôt ou tard assez d'impression pour
- déterminer le triomphe des principes que nous avons à coeur.
-
- Monsieur, je défendrai la cause de la Ligue au point de vue de
- l'humanité, du patriotisme et de la religion. (Applaudissements.)
- Je dis d'abord, quant à la question d'humanité, que la population
- de ce pays s'est accrue et s'accroît tous les jours, et que la
- première loi de la société est que l'homme doit gagner son pain à
- la sueur de son front. Mais ici, pendant que la population
- s'accroît d'année en année, pendant que le travail de l'homme
- s'accroît de jour en jour, l'ouvrier ne peut gagner son pain à la
- sueur de son front, parce qu'il y a des obstacles sur son chemin,
- et ce sont ces obstacles que la Ligue a pour but de renverser.
- (Applaudissements.) Je plaide cette cause sur le terrain de
- l'humanité, parce que si les intérêts manufacturiers souffrent,
- tous les autres ne peuvent manquer de souffrir aussi, et la
- détresse s'étend sur tout le pays. Je me souviens qu'il y a bien
- des années, M. Fox, combattant dans la Chambre des communes les
- mesures de son antagoniste, M. Pitt, disait ces paroles
- prophétiques: «Si vous persistez dans ce que vous appelez des
- guerres justes et nécessaires, vous finirez par être chargé d'une
- dette nationale de huit cents millions et d'un fardeau de taxes
- qui écrasera et ruinera le pays.» Les législateurs de l'époque se
- moquèrent de M. Fox; ils riaient de ses prévisions et de ce
- qu'ils appelaient ses folles prophéties; qu'est-il arrivé
- cependant? N'avons-nous pas cette dette nationale qui avait été
- prédite? N'avons-nous pas cette taxe que les citoyens ne peuvent
- supporter, à moins d'avoir quelques moyens extraordinaires,
- quelques propriétés héréditaires--ou, ce qui est la propriété du
- peuple, le droit de chercher et d'obtenir du travail?--Je plaide
- cette cause sur le terrain de l'humanité, car sans m'appesantir
- sur la condition profondément misérable des habitants des comtés
- septentrionaux, je pourrais signaler dans cette métropole,--à nos
- portes,--des circonstances de la nature la plus affligeante. J'ai
- en main un rapport qui me vient de la source la plus authentique,
- qui constate que dans le mois de mars dernier et dans une seule
- semaine, il y a eu quatre cas de mort provenant d'inanition.
- (Écoutez, écoutez.) Il est établi par les verdicts que deux de
- ces malheureux sont morts d'épuisement; un à la suite d'un
- complet dénûment, et le quatrième d'inanition absolue. (Écoutez,
- écoutez.) Mais au fait, tous ces mots sont synonymes, et ils
- signifient que, dans Londres, au sein du luxe et de l'abondance,
- quatre personnes dans une semaine sont mortes littéralement de
- faim. (Honte! honte!) Vous faites allusion à l'enceinte où se
- tiennent nos séances; vous parlez de tragédies! Voilà
- certainement de la tragédie, non point de celle qui a pour but
- de distraire le peuple, mais de la tragédie faite pour arracher
- des larmes et éveiller la sympathie la plus profonde. Me plaçant
- donc sur le terrain de l'humanité, lorsqu'il a été prouvé
- surabondamment que, par l'effet des lois-céréales, des milliers
- et des millions d'hommes sont dénués, non-seulement des moyens de
- vivre dans l'aisance, mais encore, à strictement parler, des
- moyens de vivre, quand le peuple souffre depuis le centre de
- cette métropole jusques aux districts les plus reculés du
- royaume,--lorsque le dénûment, la stagnation du travail, la
- famine, avec tous les maux qu'elles engendrent, pèsent de tout
- leur poids sur le pays,--lorsque l'humanité saigne par tous les
- pores, alors, Monsieur, je ne regarde pas si je suis un ministre
- de la religion, mais je me lève en dépit du blâme et de la
- calomnie pour défendre la cause de l'homme, qui est
- essentiellement la cause de Dieu. (Tonnerre d'applaudissements.)
-
- J'ai dit, en second lieu, que je soutiendrais la cause de la
- Ligue sur le terrain du patriotisme, et ici je devrais me
- répéter, car les souffrances des manufactures ne sont-elles pas
- les souffrances de la masse? La détresse du centre ne
- s'étend-elle pas aux extrémités? Je maintiens qu'en principe il
- est faux qu'une partie de la communauté prospérera par la
- détresse d'une autre partie de cette même communauté; que
- l'aristocratie, par exemple, s'élèvera par l'abaissement des
- classes ouvrières. Que j'entende ou non l'économie politique,
- j'en sais assez sur cette matière, j'en sais assez surtout sur la
- morale du christianisme, pour dire que la vraie prospérité d'un
- peuple consiste en ce que chacun trouve le contentement de son
- coeur dans la prospérité de tous; en ce que les volontés soient
- unanimes pour porter le pays au plus haut degré de gloire et de
- félicité temporelle. Ce n'est qu'alors que l'Angleterre s'élèvera
- comme un monument digne d'attirer les regards de l'univers; ce
- n'est qu'alors qu'elle apparaîtra brillante à la clarté du jour,
- et répandra sa gloire sur toutes les nations; ce n'est qu'alors,
- quand tout privilége aura disparu, quand chaque classe, chaque
- parti se réjouira du bonheur des autres, quand ils travailleront
- tous à leur mutuelle satisfaction, que l'Angleterre sera pour
- l'étranger un objet d'étonnement et d'envie, et pour ses enfants
- un objet d'orgueil et de délices!
-
-Après quelques autres considérations, l'orateur continue ainsi:
-
- Enfin, je défends la cause de la liberté commerciale au point de
- vue religieux; je dis que la misère engendre l'égoïsme, les
- mauvais penchants, les dissensions domestiques.--Elle engendre
- l'abattement d'esprit; elle aboutit au suicide et trop souvent au
- meurtre. Les liens les plus tendres, les sympathies les plus
- douces de la vie domestique ont été brisées par la pression de la
- détresse, par l'impuissance de se procurer des moyens de
- subsistance au sein du pays ruiné. L'insanité s'en est suivie, et
- le tombeau prématuré s'est fermé sur ses victimes
- infortunées[29]. Dans ces circonstances je dis, Monsieur, que les
- dominateurs de ce monde se sont placés sous une effrayante
- responsabilité. (Écoutez, écoutez.) C'est pour nous un devoir de
- chrétiens de secourir le pauvre dans sa souffrance et dans sa
- détresse; mais prier pour son soulagement et son bien-être, n'est
- que la moitié de notre devoir. Nous devons encore plaider sa
- cause et faire tous nos efforts pour relever sa condition. À cet
- égard, permettez-moi une citation que je recommande à vos
- méditations. «Les affections qui cimentent la société ne sont
- guère moins importantes que les affections domestiques. Le
- sentiment de l'indépendance et de la dignité personnelle, l'amour
- de la justice, le respect des droits de la propriété, la
- satisfaction de notre position sociale, l'attachement éclairé aux
- institutions qui nous régissent,--ce sont là des éléments
- essentiels au corps politique, et dont la destruction ne peut
- être considérée que comme une calamité nationale. Cependant nous
- les voyons périr autour de nous. Quelque noble répugnance que les
- classes ouvrières aient montrée à accepter le secours de la
- paroisse, il n'est que trop vrai que le coeur de plusieurs a été
- courbé par un long désespoir devant cette humiliation; le
- sentiment du droit s'est évanoui aux approches de la famine, et
- les hommes ont appris à se demander s'il n'existait pas un droit
- primordial, antérieur au droit de propriété, qui les justifie de
- prendre là où ils le rencontrent, ce qui est indispensable au
- soutien de la vie; et finalement, nos institutions nationales si
- longtemps et si cordialement vénérées, ont été accusées, sinon
- d'être la source incurable du mal, du moins de constituer toute
- la force agressive et défensive de ceux qui perpétuent cet abus
- intolérable.» (Écoutez, écoutez.) Nous sommes dans un temps
- d'agitation, de grande et juste agitation parmi le peuple, le
- tonnerre commence à gronder; des bruits prophétiques se font
- entendre sur tous les points de l'horizon, cris pleins d'agonie,
- de désespoir et de détermination; l'électricité s'accumule et la
- tempête commence à éclater. Le peuple est résolu,--non comme tant
- d'autres fois l'épée à la main et en esprit de rébellion, mais en
- esprit de paix et de légalité,--à revendiquer les droits qu'il
- tient de l'auteur des choses, et dont il a été si injustement
- dépouillé. Le peuple veut vaincre et il vaincra. Le flot
- s'avance, les vagues grossissent, et rien ne pourra les
- arrêter.--Les effets de ces lois ont été à un haut degré
- préjudiciables aux intérêts de la religion. En beaucoup
- d'endroits, les hommes du peuple, faute de vêtements convenables,
- se sont éloignés du service divin. (Écoutez.) Les lois-céréales
- tendent en outre directement à restreindre les effets de ces
- institutions charitables, dont l'étendue et la bienveillance ont
- jeté tant de gloire sur le nom britannique, car à mesure que la
- détresse gagne du terrain, toutes les classes sont successivement
- envahies, toutes, excepté celles que défendent la naissance
- aristocratique et les possessions héréditaires. Ces lois ont
- encore un plus funeste résultat en prévenant l'extension de
- l'éducation, ce grand objet que le gouvernement pourrait
- abandonner à lui-même si la misère ne forçait à avoir recours à
- lui. (Écoutez, écoutez.) Je n'ajouterai qu'un mot, comme ami de
- la liberté en toutes choses. Liberté d'action, liberté de pensée,
- liberté d'échange,--car tout ce qu'il y a de bon sur cette terre
- est né de la liberté,--je défendrai cette grande cause tant que
- j'aurai un coeur pour sentir, une voix pour parler et un bras
- pour agir. (Bruyantes acclamations.)
-
-[Note 29: On sait que le suicide est presque toujours attribué dans
-les verdicts à la démence, _insanity_.]
-
-M. COBDEN s'avance au bruit des applaudissements et s'exprime en ces
-termes:
-
- Le Révérend Ministre qui vient de s'asseoir s'est rendu coupable
- au moins d'une oeuvre de surérogation (rires) lorsqu'il a jugé
- nécessaire de défendre les Ministres du culte pour la noble part
- qu'ils ont prise à cette agitation. (Bruyantes acclamations.) Si
- je regrette quelque chose dans le cours de nos opérations
- relatives aux lois-céréales, c'est de ne les avoir peut-être pas
- suffisamment considérées comme affectant les moeurs, la religion
- et l'éducation. On parle d'éducation; l'on demande si le peuple
- désire l'éducation. Je puis affirmer qu'il n'est aucune classe,
- même la plus humble, où les hommes, s'ils en avaient les moyens,
- ne se montrassent aussi empressés de procurer à leurs enfants le
- bienfait de l'éducation qu'on peut l'être dans les classes
- supérieures. Dans les années 1835 et 1836, lorsque le nord de
- l'Angleterre florissait, lorsque l'énergie du peuple n'était pas
- assoupie, lorsque nous n'étions pas engagés comme aujourd'hui
- dans un humiliant combat pour du pain.--Je me rappelle qu'il y
- eut plusieurs magnifiques meetings à Manchester pour l'avancement
- de l'éducation, et dans l'espace de quelques mois on recueillit
- 12,000 livres parmi les classes manufacturières, dans le but de
- construire des maisons d'école convenables. (Applaudissements.)
- Mais la loi-céréale s'élève comme un obstacle sur le seuil de
- toute amélioration morale. Qu'elle soit abrogée, et les classes
- industrieuses auront le moyen, comme elles ont la volonté,
- d'élever leurs enfants. Je regarde encore la question de la
- liberté commerciale comme impliquant la question de la paix
- universelle. Si, comme on peut me l'objecter, de grandes
- puissances, de grandes cités commerciales ont été renommées pour
- leurs guerres et leurs conquêtes, c'est parce qu'elles ne
- pouvaient accroître leur commerce que par l'agrandissement du
- territoire. Il est certain cependant que toutes les fois que les
- villes commerciales se sont confédérées, elles ont eu pour but de
- conserver la paix et non de faire la guerre. (Approbation.)
- Telle fut la confédération des villes Anséatiques. Nous nous
- efforçons maintenant de réaliser une ère nouvelle; nous
- cherchons, par la liberté du commerce, à accroître nos richesses
- et notre prospérité, tout en accroissant les richesses et la
- prospérité de toutes les nations du monde. (Bruyantes
- acclamations.) Introduisez le principe de la liberté commerciale
- parmi les peuples, et la guerre sera aussi impossible entre eux
- qu'elle l'est entre Middlesex et Surrey. Nos adversaires ont
- cessé de nous opposer des arguments, du moins des arguments
- dignes d'une discussion sérieuse. Mais, quoiqu'ils en soient
- venus à admettre à peu près nos principes, ils refusent de les
- mettre en pratique, sous prétexte que ces principes, quelque
- justes et incontestables qu'ils soient, ne sont pas encore
- adoptés par les autres nations. Ces Messieurs se lèvent à la
- Chambre des communes et nous disent que nous ne devons pas
- recevoir le sucre du Brésil et le blé des États-Unis jusqu'à ce
- que ces peuples admettent, sur le pied de l'égalité, nos fers et
- nos tissus. Mais ce que nous combattons, ce n'est point les
- marchands brésiliens ou américains, c'est la peste des monopoles
- intérieurs. (Acclamations prolongées.) La question n'est pas
- brésilienne ni américaine, elle est purement anglaise, et nous ne
- la laisserons pas compliquer par des considérations extérieures.
- Telle qu'elle est, notre tâche a assez de difficultés.--Que
- demandons-nous? Nous demandons la chute de tous les monopoles, et
- d'abord, et surtout, la destruction de la loi-céréale, parce que
- nous la regardons comme la clef de voûte de l'arche du monopole.
- Qu'elle tombe, et le lourd édifice s'écroulera tout entier.
- (Écoutez, écoutez.) Et qu'est-ce que le monopole? C'est le droit
- ou plutôt le tort qu'ont quelques personnes de bénéficier par la
- vente exclusive de certaines marchandises. (Écoutez, écoutez.)
- Voilà ce que c'est que le monopole. Il n'est pas nouveau, dans ce
- pays. Il florissait en Angleterre il y a deux cent cinquante ans,
- et la _loi-céréale_ n'en est qu'une plus subtile variété. Le
- système du monopole avait grandi au temps des Tudors et des
- Stuarts, et il fut renversé, il y a deux siècles et demi, au
- moins dans ses aspects les plus odieux, sous les efforts de nos
- courageux ancêtres. Il est vrai qu'il revêtait, dans ces temps
- reculés, des formes naïvement grossières; on n'avait pas encore,
- à cette époque, inventé les ruses de l'_échelle mobile_ (écoutez,
- écoutez); mais ce n'en étaient pas moins des monopoles, et des
- monopoles très-lourds. Voici en quoi ils consistaient: les ducs
- de ces temps-là, un Buckingham, un Richmond, sollicitaient de la
- reine Élisabeth ou du roi Jacques des lettres-patentes en vertu
- desquelles ils s'assuraient le monopole du sel, du cuir, du
- poisson, n'importe. Ce système fut poussé à une exagération si
- désordonnée que le peuple refusa de le supporter, comme il le
- fait aujourd'hui. Il s'adressa à ses représentants au Parlement
- pour appuyer ses doléances. Nous avons les procès-verbaux des
- discussions auxquelles ces réclamations donnèrent lieu, et
- quoique les discours n'y soient point rapportés assez au long
- pour nous faire connaître les arguments qu'on fit valoir de part
- et d'autre, il nous en reste quelques lambeaux qui ne manquent
- pas d'intérêt. Voici ce que disait un M. Martin, membre de la
- Ligue, assurément (rires), et peut-être représentant de Stockport
- (nouveaux rires,) car il s'exprimait comme j'ai coutume de le
- faire. «Je parle pour une ville qui souffre, languit et succombe
- sous le poids de monstrueux et intolérables monopoles. Toutes les
- denrées y sont accaparées par les sangsues de la république. Tel
- est l'état de ma localité, que le commerce y est anéanti; et si
- on laisse encore ces hommes s'emparer des fruits que la terre
- nous donne, qu'allons-nous devenir, nous qu'ils dépouillent des
- produits de nos travaux et de nos sueurs, forts qu'ils sont des
- actes de l'autorité suprême auxquels de pauvres sujets n'osent
- pas s'opposer?» (Acclamations.) Voilà ce que disait M. Martin, il
- y a deux cent cinquante ans, et je pourrais aujourd'hui tenir
- pour Stockport le même langage.--On nous fait ensuite connaître
- la liste des monopoles dont le peuple se plaignait. Nous y voyons
- figurer drap, fer, étain, houille, verre, cuir, sel, huile,
- vinaigre, fruit, vin, poisson. Ainsi ce que lord _Stanhope_ et le
- _Morning-Post_ appellent _protection de l'industrie nationale_,
- s'étendait à toutes ses branches. (Rires et acclamations
- prolongés.) Le malin journaliste ajoute: «Lorsque la liste des
- monopoles a été lue, une voix s'est écriée: _et le monopole des
- cartes à jouer!_ ce qui a fait rougir sir Walter Raleigh, car
- les cartes sont un de ses monopoles.» Les hommes de cette époque
- étaient délicats sans doute; car, quoique nous ayons un lustre
- puissant à la Chambre des communes, jamais, depuis que j'en fais
- partie, je n'ai vu le rouge monter au front de nos monopoleurs.
- (Éclats de rire.) Le journal continue: «Après la seconde lecture
- de la liste des monopoles, M. Hackewell (autre ligueur sans
- doute) (rires) se lève et dit: Le pain ne figure-t-il point dans
- cette liste?--Le pain! dit l'un;--Le pain! s'écrie un
- second.--Cela est étrange, murmure un troisième.--Eh bien,
- reprend M. Hackewell, retenez mes paroles, si l'on ne met ordre à
- tout ceci, _le pain y passera_.» (Bruyantes acclamations.)--_Et
- le pain y a passé_, et c'est pour cela, Messieurs, que nous
- sommes réunis dans cette enceinte. (Applaudissements prolongés.)
- Le journaliste continue: «Quand la reine Élisabeth eut
- connaissance des plaintes du peuple, elle se rendit au Parlement
- et le remercia d'avoir attiré son attention sur un si grand
- fléau.» S'indignant ensuite d'avoir si longtemps été trompée par
- ses _varlets_ (c'est le terme dont elle jugea à propos de se
- servir à l'égard de ses ministres monopoleurs), «pensent-ils,
- s'écria-t-elle, demeurer impunis, ceux qui vous ont opprimés, qui
- ont méconnu leurs devoirs et l'honneur de la reine? Non,
- assurément. Je n'entends pas que leurs actes oppressifs échappent
- au châtiment qu'ils méritent. Je vois maintenant qu'ils en ont
- agi envers moi comme ces médecins (rires, écoutez, écoutez) qui
- ont soin de relever par une saveur aromatique le breuvage amer
- qu'ils veulent faire accepter, ou qui, voulant administrer une
- pilule (cris répétés: Écoutez, écoutez, c'est le docteur
- Tamworth), ne manquent pas de la dorer.» (Rires universels et
- applaudissements.) Vraiment, on pourrait presque soupçonner dans
- ces paroles quelques rapports prophétiques avec un certain
- docteur homme d'État de notre époque. (Nouveaux éclats de rire.)
- Telle fut, Messieurs, la conduite de la reine Élisabeth. Nous
- vivons maintenant sous une reine qui occupe dignement le trône de
- cette souveraine. (Acclamations.) J'ai la conviction que Sa
- Majesté ne voudrait pas sanctionner personnellement un tort fait
- au plus pauvre ou au plus humble de ses sujets, et quoiqu'elle
- ne soit pas disposée, sans doute, à venir à la Chambre des lords
- pour y dénoncer ses ministres comme des varlets (rires), je crois
- qu'elle donnerait sans difficulté son assentiment à l'abolition
- absolue des lois-céréales. (Applaudissements et cris répétés:
- Dieu sauve la reine!) Tels étaient les priviléges autrefois;
- aujourd'hui les monopoleurs, agissant suivant des principes
- identiques, si ce n'est pires, ont introduit de grands
- raffinements dans les dénominations des choses; ils ont inventé
- l'_échelle mobile_ et le mot _protection_. En reconstruisant ces
- monopoles, l'aristocratie de ce pays s'est formée en une grande
- société par actions pour l'exploitation des abus de toute espèce;
- les uns ont le blé, les autres le sucre, ceux-ci le bois, ceux-là
- le café, ainsi de suite. Chacune de ces classes de monopoleurs
- dit aux autres: «Aidez-moi à arracher le plus d'argent possible
- au peuple, et je vous rendrai le même service.» (Écoutez.) Il n'y
- a pas, en principe, un atome de différence entre le monopole de
- nos jours et celui d'autrefois. Et si nous n'avons pas réussi à
- nous débarrasser des abus qui pèsent sur nous, il faut nous en
- prendre à notre ignorance, à notre apathie, à ce que nous n'avons
- pas déployé ce mâle courage que montrèrent nos ancêtres dans des
- circonstances bien moins avantageuses, à une époque où il n'y
- avait pas de liberté dans les communes, et où la Tour de Londres
- menaçait quiconque osait faire entendre la vérité. (Écoutez.)
- Quelle différence pourrait-on trouver dans les deux cas? Voici
- des hommes qui se sont rendus possesseurs de tout le blé du pays,
- qui ne suffit pas, selon eux-mêmes, à la consommation. Cependant
- ils n'admettent de blé étranger que ce qu'il leur plaît, et
- jamais assez pour ne pas retirer le plus haut prix possible de
- celui qu'ils ont à vendre. (Écoutez, écoutez.) Que faisaient de
- plus les monopoleurs du temps d'Élisabeth? Les monopoleurs de
- sucre ne fournissent pas au peuple d'Angleterre la moitié de
- celui qu'il pourrait consommer, s'il était libre de s'en procurer
- au Brésil, à prix débattu, et en échange de son travail. Il en
- est de même pour le café et autres articles de consommation
- journalière. Combien de temps faudra-t-il donc au peuple
- d'Angleterre pour comprendre ces choses et pour faire ce que
- firent ses ancêtres il y a plus de deux siècles? Ils
- renversèrent l'oppression: pourquoi ne le ferions-nous pas?
- (Applaudissements.)
-
- Vraiment, je sens qu'il y a quelque chose de vrai dans ce que
- disait hier soir mon ami John Bright: «Nous ne sommes, à la
- Chambre des communes, que de beaux diseurs à la langue mielleuse
- et dorée.» Nous ne savons pas parler comme les Martin et les
- Hackewell d'autrefois. (Écoutez! écoutez!) Bien que, après tout,
- ce n'est point dans de rudes paroles mais dans de fortes actions
- qu'il faut placer notre confiance. (Applaudissements.) Ainsi que
- je vous le disais tout à l'heure, lorsque nous demandons au
- gouvernement de mettre un terme à ce système, il nous envoie au
- dehors, au Brésil par exemple, et nous dit de décider ce peuple à
- recevoir nos marchandises contre son sucre; mais quelle est donc
- cette déception dont on nous berce depuis si longtemps? Quel est
- l'objet pratique de ces traités de commerce si attendus? Y a-t-il
- quelque pays, à un degré de latitude donné, qui produise des
- choses que ne puissent produire d'autres pays dans la même
- latitude? Pourquoi, je le demande, devons-nous nous adresser au
- Portugal, et lui donner le privilége exclusif de nous vendre ses
- vins, lui conférant ainsi un monopole contre nous-mêmes? Pourquoi
- nous priver de l'avantage de la concurrence de notre voisine, la
- France, dont le Champagne est décidément supérieur, dans mon
- opinion, au vin épais de Porto? (Applaudissements.) On nous dit
- qu'en donnant la préférence au Portugal, nous forcerons la France
- à réduire ses droits sur nos fils et tissus de lin. Mais cela ne
- pourrait-il pas avoir l'effet contraire? l'expérience en est
- faite. Voilà plus de cent ans que nous avons conclu le fameux
- traité de Methuen, et au lieu de concilier les peuples il les a
- divisés, et a, plus que toute autre chose, provoqué ces guerres
- désastreuses qui ont désolé l'Europe. Au lieu de forcer cette
- brave nation de l'autre côté du canal à venir acheter nos
- produits, il n'a eu d'autre effet que de la décider à doubler les
- droits sur nos marchandises. (Approbation.) Non, non, agissons à
- la façon des ligueurs du temps d'Élisabeth. Renversons nos
- propres monopoles; montrons aux nations que nous avons foi dans
- nos principes; que nous mettons ces principes en pratique, en
- admettant, _sans condition_, le blé, le sucre et tous les
- produits étrangers. S'il y a quelque chose de vrai dans nos
- principes, une prospérité générale suivra cette grande mesure, et
- lorsque les nations étrangères verront, par notre exemple, ce que
- produit le renversement des barrières restrictives, elles seront
- infailliblement disposées à le suivre. (Applaudissements.) Ce
- sophisme, qu'un peuple perd l'excédant de ses importations sur
- ses exportations, ou qu'un pays peut toujours nous donner sans
- jamais recevoir de nous, est de toutes les déceptions la plus
- grande dont j'aie jamais entendu parler. Elle dépasse les cures
- par l'eau froide et les machines volantes. (Éclats de rires.)
- Cela revient tout simplement à dire qu'en refusant les produits
- des autres pays, de peur qu'ils n'acceptent pas nos retours, nous
- obéissons à la crainte que l'étranger, saisi d'un soudain accès
- de philanthropie, ne nous inonde jusqu'aux genoux de blé, de
- sucre, de vins, etc. (Applaudissements.) Au lieu de mesurer
- l'étendue de notre prospérité commerciale par nos exportations,
- j'espère que nous adopterons la doctrine si admirablement exposée
- hier à la Chambre des communes par M. Villiers, et que c'est par
- nos importations que nous apprécierons les progrès de notre
- industrie. (Approbation.) Quels sont les pays qui aient adopté le
- système des libres importations, et qui ne témoignent pas, par
- leur prospérité, de la bonté de ce système! Parcourez la
- Méditerranée. Visitez Trieste et Marseille, et comparez leurs
- progrès. Le commerce de Marseille est protégé et encouragé, comme
- on dit, depuis des siècles par la plus grande puissance du
- continent. Mais il n'a fallu que quelques années à Trieste pour
- dépasser Marseille.--Et pourquoi? parce que Trieste jouit de la
- liberté d'importation en toutes choses. (Bruyants
- applaudissements.) Voyez Hambourg; c'est le port le plus
- important de toute la partie occidentale de l'Europe.--Et
- pourquoi? parce que l'importation y est libre! La Suisse vous
- offre un autre exemple de ce que peut la liberté. J'ai pénétré
- dans ce pays par tous les côtés: par la France, par l'Autriche et
- par l'Italie, et il faut vouloir tenir ses yeux fermés pour ne
- pas apercevoir les remarquables améliorations que la liberté du
- commerce a répandues sur la république; le voyageur n'a pas
- plutôt traversé la frontière, qu'elles se manifestent à lui par
- la supériorité des routes, par l'activité et la prospérité
- croissante des habitants. D'où cela provient-il? de ce que, en
- Suisse, aucune loi ne décourage l'importation. Les habitants des
- pays voisins, les Italiens, les Français, les Allemands y
- apportent leurs produits sans qu'il leur soit fait la moindre
- question, sans éprouver ni empêchement ni retard. Et pense-t-on
- que pour cela le sol ait moins de valeur en Suisse que dans les
- pays limitrophes? J'ai constaté qu'il valait trois fois plus
- qu'au delà de la frontière, et je suis prêt à démontrer qu'il y
- vaut autant qu'en Angleterre, acre par acre, et à égalité de
- situation et de nature, quoiqu'en Suisse la terre seule paye la
- moitié de toutes les taxes publiques. (Écoutez! écoutez!) Et d'où
- vient cette grande prospérité? de ce que tout citoyen qui a
- besoin de quelques marchandises, de quelque instrument, ou de
- quelque matière première, est libre de choisir le point du globe
- sur lequel il lui convient de s'en approvisionner. Je me souviens
- d'avoir visité, avec un ami, le marché de Lausanne, un samedi. La
- ville était remplie de paysans vendant du fruit, de la volaille,
- des oeufs, du beurre et toute espèce de provisions. Je m'informai
- d'où ils venaient?--De la Savoie, pour la plupart, me dit mon
- ami, en me montrant du doigt l'autre rive du lac de Genève.--Et
- entrent-ils sans payer de droit? demandai-je.--Ils n'en payent
- d'aucune espèce, me fut-il répondu, ils entrent librement et
- vendent tant que cela leur convient. Je ne pus m'empêcher de
- m'écrier: «Oh! si le duc de Buckingham voyait ceci, il en
- mourrait assurément.» (Rires et acclamations.) Mais comment ces
- gens-là reçoivent-ils leur payement? demandai-je, car je savais
- que le monopole fermait hermétiquement la frontière de Savoie, et
- que les marchandises suisses ne peuvent y pénétrer. Pour toute
- réponse, mon ami me mena en ville dans l'après-dînée, et là, je
- vis les paysans italiens fourmillant dans les boutiques et
- magasins, où ils achetaient du tabac, des tissus, etc., qu'on
- arrangeait en paquets du poids de 6 livres environ, pour en
- faciliter l'entrée en fraude en Italie. (Rires.) Eh bien, si vous
- ouvrez les ports d'Angleterre, et si les autres nations ne
- veulent pas retirer les droits qui pèsent sur nos produits, j'ose
- prédire que les étrangers qui nous porteront du blé ou du sucre
- rapporteront de nos marchandises en ballots de 6 livres, pour
- éviter la surveillance de leur douane. Mais, après tout, ce ne
- sont là que des excuses et de vains prétextes; nous y sommes
- accoutumés, nous y sommes préparés, on ne peut plus nous y
- prendre; et le mieux est de ne pas les écouter. Sommes-nous
- d'accord sur ce point, qu'il est juste de renverser le monopole?
- Qu'on ne nous parle pas de la Russie, du Portugal ou de
- l'Espagne; nous nous en occuperons plus tard (bien, bien); nous
- ne manquons pas chez nous d'ennemis d'une pire espèce (bravos);
- ne perdons pas de vue l'objet de notre association, qui est
- d'emporter le retrait des lois-céréales, _absolument,
- immédiatement et sans condition_[30]. Si nous renoncions au mot
- _sans condition_, nous aurions un nouveau débordement de
- prétextes à chaque semaine.
-
-[Note 30: Le mot: _unconditional_ (sans condition), adopté par la
-Ligue, se rapporte à l'étranger et signifie: sans demander des
-concessions réciproques.]
-
-Ici l'orateur rend compte de la tournée qu'il a faite dans les
-districts agricoles et de l'état de l'opinion parmi les fermiers.
-
- J'ai assisté dans le comté de Hertford, à un meeting où étaient
- réunis plus de deux mille fermiers; il avait été annoncé
- longtemps à l'avance. Je m'y suis présenté seul
- (applaudissements) sans être accompagné d'un ami, sans avoir une
- seule connaissance dans tout le comté. (Bravos.) Nous nous
- réunîmes d'abord dans le _Shire Hall_ (salle du comté); mais
- n'étant pas assez spacieuse, nous tînmes le meeting à ciel
- ouvert, à Plough-Meal où se font ordinairement les élections. Je
- pris ma place sur un wagon; je débitai mon thème pendant près de
- deux heures (rires et applaudissements); et sur le champ même où,
- il y a près de deux ans, la fine fleur de la chevalerie du comté,
- sous la bannière du _conservatisme_, fit élire par les fermiers
- trois partisans du monopole et de la protection, sur ce même
- champ, je plaidai, il y a une semaine, la cause de l'abrogation
- totale et immédiate des lois-céréales. (Applaudissements.)... Les
- fermiers se divisèrent; les uns parlèrent pour, les autres
- contre; je ne pris plus aucune part aux débats et abandonnai
- entièrement la discussion à elle-même. Vous avez su qu'au moment
- du vote, la motion en faveur du maintien de la protection n'avait
- pas réuni plus de douze suffrages.
-
-Ici M. Cobden annonce qu'un des fermiers de Hertford, M. Latimore, est
-auprès de lui et se fera entendre pendant la séance. L'assemblée
-applaudit avec enthousiasme. M. Cobden continue:
-
- Saisissons cette occasion, puisque nous avons parmi nous un
- représentant de cette digne et excellente classe d'hommes, de lui
- exprimer les sentiments dont nous sommes animés pour l'ordre dont
- il est un membre si distingué. Disons à la _landocratie_ du pays,
- qui prétend maintenir son injuste suprématie,--je dis injuste,
- parce qu'elle se fonde sur le monopole,--disons-lui qu'il n'est
- plus en son pouvoir de séparer, d'exciter l'une contre l'autre
- ces deux grandes classes industrieuses, les manufacturiers et les
- fermiers (applaudissements), identifiés désormais dans les mêmes
- intérêts publics, économiques et sociaux. Présentons la main de
- l'amitié à M. Latimore et à l'ordre auquel il appartient, et
- qu'il soit bien convaincu que toute la puissance qu'exerce la
- Ligue sur l'opinion publique, sera employée à obtenir pour les
- fermiers la même justice que nous réclamons pour nous-mêmes. Le
- temps approche où, industriels et fermiers, serrant leurs rangs,
- marcheront côte à côte à l'attaque des monopoles.
- (Applaudissements.) Souvenez-vous de mes paroles! le temps
- approche où la foule des fermiers, mêlée à la foule des Ligueurs,
- tous animés de la même ardeur, tous sous le poids de la même
- anxiété, attendront dans les couloirs de la Chambre des communes
- le dénoûment de cette grande question; et j'avertis la
- landocratie qu'elle se trompe complétement si elle compte sur le
- concours de ses tenanciers pour combattre la population urbaine,
- quand elle se lève pour la cause de la justice. J'en ai vu assez
- pour être assuré que c'est autour des châteaux de l'aristocratie
- que se trouvent les penchants les moins aristocratiques. Que les
- lois-céréales opèrent quelque temps encore leur oeuvre
- destructive parmi les fermiers, et je ne voudrais pas être chargé
- de braver l'indignation morale qui s'élèvera des districts
- agricoles... Je voudrais bien savoir où les landlords iront
- désormais chercher leur appui. Je les ai combattus jusque dans
- leurs places fortes. (Applaudissements.) Je les ai rencontrés
- dans les comtés de Norfolk, de Hertford et de Somerset.
- (Applaudissements.) La semaine prochaine je serai dans le
- Buckinghamshire, la semaine d'après à Dorchester, et le samedi
- suivant dans le Lincoln. (Applaudissements.) Je l'annonce ici
- publiquement. Je sais que les landlords n'ont pas vu jusqu'ici
- mes pérégrinations avec indifférence, et quand ils n'ont pas
- détourné nos fermiers d'assister à nos meetings, ils les ont
- engagés à y occasionner du désordre. Je leur dis publiquement où
- je vais, et ils n'osent pas venir m'y regarder en face. S'ils
- n'osent pas justifier leur loi en présence de leurs propres
- tenanciers, où donc pouvons-nous espérer de les rencontrer, si ce
- n'est à la chambre des communes et à la chambre des lords?...
-
- J'ai eu un attachement si passionné pour la liberté du commerce,
- que je n'ai jamais regardé au delà; mais il y a des hommes qui
- regardent au delà et qui comptent sur la Ligue pour une oeuvre
- bien autrement radicale que celle qu'elle a en vue. Je n'ai pas
- d'avis à donner à l'aristocratie de ce pays; mon affection pour
- elle ne va pas jusque-là; mais si elle ferme les yeux, dans son
- orgueil, sur le travail qui s'opère au-dessous d'elle, elle verra
- peut-être la question se porter fort au delà d'une simple lutte
- de liberté commerciale, par des hommes qui, après avoir accompli
- une utile réforme, en poursuivront une autre bien autrement
- profonde. (Acclamations.) Si l'on persévère dans ce système,
- alors que le pays rend contre lui un témoignage unanime, je
- répète ici ce que j'ai dit dans une autre enceinte (bruyantes
- acclamations), la responsabilité tout entière en retombera sur le
- pouvoir exécutif (applaudissements), et cette responsabilité
- deviendra tous les jours plus terrible. (Nouveaux
- applaudissements.) Sir Robert Peel dirige le gouvernement en
- sens contraire de ses propres opinions. (Assentiment.) Je
- n'incrimine les intentions de personne; j'observe la conduite des
- hommes publics, et c'est sur elle que je les juge. Mais quand je
- trouve qu'un ministre suit une marche diamétralement opposée à
- ses opinions avouées, j'ai le droit de m'enquérir de ses
- intentions, parce qu'alors sa conduite n'est pas dirigée par les
- règles ordinaires. Et de qui se sert-il pour faire triompher ses
- résolutions? il les obtient d'une majorité brutale. Je dis
- _brutale_, parce qu'elle est irrationnelle; et je ne l'appelle
- pas irrationnelle parce qu'elle ne s'accorde pas avec moi, mais
- parce qu'elle suit un chef qui s'accorde avec moi en principe, et
- adopte une autre marche en pratique. Le ministre qui dirige
- l'administration avec un tel instrument, sachant qu'il est le
- produit de l'intrigue, de l'erreur et de la corruption, lorsqu'il
- voit les mêmes hommes, autrefois trompés par ses créatures,
- s'assembler aujourd'hui à la clarté du jour, et, au milieu de
- l'aristocratie à cheval, voter comme un seul homme contre cet
- odieux système, ce ministre, dis-je, encourt une immense
- responsabilité.
-
-L'orateur annonce que le théâtre de Drury-Lane n'est plus à la
-disposition de la Ligue; et répondant aux personnes qui voudraient que
-les meetings se tinssent en plein air, il dit:
-
- Les personnes se méprennent sur ce qui constitue l'opinion
- publique, qui disent que des meetings à Islington-Green auraient
- plus d'influence que ceux-ci. Ce ne sont pas les tacticiens de
- l'école moderne qui pensent qu'une grande question d'intérêt
- public peut être résolue devant une armée de trente à quarante
- mille hommes rassemblés à Islington ou ailleurs. Mon opinion est
- que depuis la réforme électorale, qui a mis la puissance
- politique aux mains de plus d'un million de personnes appartenant
- à la classe éclairée de ce pays, si cette classe veut agir, sa
- puissance ne sera pas ébranlée, ni par les efforts de
- l'aristocratie d'un côté, ni par les démonstrations populaires de
- l'autre.--Sans vouloir négliger la coopération d'aucune classe,
- je pense que ceux qui veulent emporter une grande question,
- doivent le faire précisément par cette classe dont je suis en ce
- moment entouré. Les applaudissements de la foule, l'enthousiasme
- manifesté par un grand choeur de voix humaines, à Islington,
- pourraient bien nous amuser ou flatter notre amour-propre, mais
- si nous sommes animés d'une passion sincère, si nous voulons
- faire triompher la liberté, ainsi que nous y avons engagé nos
- fortunes, et s'il le faut, nos vies, alors nous prendrons conseil
- de quelque chose de mieux que de la vanité, et nous choisirons
- parmi nos moyens ceux qui sont les plus propres à amener le
- succès. Rien n'est plus propre à le garantir que de semblables
- réunions. C'est un axiome parmi les auteurs dramatiques, que le
- jugement du public est sans appel. Au foyer, les critiques
- peuvent différer et se combattre. Mais si la pièce a réussi à
- Drury-Lane, elle réussira dans tout le royaume. Vous devez bien
- penser que ce n'est pas sans quelque anxiété que nous avons porté
- notre oeuvre devant vous. Mais forts de nos précédents, nous
- rappelant que le succès n'avait jamais manqué à nos démarches les
- plus hardies, nous résolûmes d'affronter votre jugement à
- Drury-Lane. Vous l'avez prononcé, ce jugement, après plusieurs
- épreuves réitérées. De semaine en semaine votre enthousiasme a
- grandi; de séance en séance, les dames, cette meilleure partie de
- la création, sont venues en plus grand nombre sourire à nos
- efforts. (Acclamations.) Maintenant, qu'ils nous retirent l'usage
- de cette enceinte privilégiée!--Nous les remercions de ce qu'ils
- ont fait.--Vous avez condamné le monopole; votre verdict est
- prononcé.... Il n'en sera pas fait appel. (L'honorable gentleman
- s'assoit au milieu des acclamations enthousiastes. L'assemblée se
- lève dans un état d'excitation tumultueux qui se prolonge
- plusieurs minutes.)
-
-MM. LATIMORE et MOORE prennent successivement la parole.
-
-
-MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE À LA SALLE DE L'OPÉRA.
-
-13 mai 1843.
-
-À l'occasion de la discussion sur les lois-céréales, discussion qui a
-occupé cinq séances entières de la Chambre des communes et qui n'est
-pas encore terminée, la Ligue s'est réunie, samedi 13 mai, à la salle
-de l'Opéra. Après un discours éloquent de M. Fox, la parole est à M.
-Cobden.
-
- M. COBDEN: C'est avec surprise que j'ai vu figurer mon nom sur
- l'affiche de la distribution des rôles. (Rires.) Notre président
- est d'un despotisme achevé, et ne laisse ni voix délibérative ni
- voix consultative à ce sujet. Si j'étais libre, j'aimerais mieux,
- pardonnez-le-moi, aller me reposer, car il était cinq heures ce
- matin quand je suis sorti du Parlement, après avoir assisté à une
- scène..... comment la qualifierai-je?..... Une scène digne des
- bêtes sauvages d'Éphèse. (Rires et applaudissements.) Ce n'est
- pas d'ailleurs une tâche aisée que de succéder à M. Fox. Je
- regrette qu'il ne puisse pas répéter, lundi prochain, l'éloquent
- discours que vous venez d'entendre, à la Chambre des communes, où
- son grand talent, vous en conviendrez avec moi, devrait lui
- assurer une place. Mais quoique l'occasion lui en soit refusée,
- je pense qu'il en sera dit quelque chose lundi soir, car autant
- les membres du Parlement sont impatients de la critique qui
- s'attache à leurs _représentations_ de Saint-Stephen, autant ils
- aiment à critiquer nos _représentations_ de Drury-Lane et de
- l'Opera-House. Il n'a guère été question d'autre chose dans les
- derniers débats, et nos opérations sont devenues le thème favori
- du Parlement. Un autre sujet inépuisable pour ces Messieurs,
- c'est le blâme et les plaintes dirigés contre le représentant de
- Stockport. (Rires.) Je ne suis pas surpris que les membres des
- communes supportent impatiemment la critique du public, et
- puisque leurs belles manières devaient se manifester par une
- violence si inusitée, ils ont agi prudemment d'exclure de
- l'enceinte législative les étrangers et les journalistes.--Je
- voudrais que mes compatriotes de la classe ouvrière eussent été
- derrière les coulisses pour voir comment se comportent, en
- quelques occasions, ceux qui se disent leurs supérieurs. (Rires
- et applaudissements.)
-
- Je ne sais vraiment que vous dire sur le fond de la question; je
- me sens tout à fait dans la thèse de sir Robert Peel. Je n'ai pas
- de nouveaux arguments à faire valoir, et je ne puis que vous
- chanter toujours le même refrain. (Rires.) Mais, croyez-moi bien,
- les plus vieux arguments sont les meilleurs. (Écoutez! écoutez!)
- Le tout est de les bien comprendre. Je ne suis pas bien sûr que
- vous ayez aucune raison, ni même aucun droit à obtenir la liberté
- des échanges, si vous ne la comprenez parfaitement, si vous ne la
- désirez avec ardeur. Mais, une chose dont je suis sûr, c'est
- qu'en l'absence de cette intelligence et de cette volonté, vous
- l'auriez aujourd'hui, que vous la perdriez demain.--Je vais donc
- continuer mon cours; ce sera sans doute toujours le vieux
- refrain. Mais je vois parmi vous des jeunes gens; pourquoi ne les
- instruirions-nous pas? pourquoi ne les mettrions-nous pas à même
- de convertir les vieux monopoleurs, en retournant à leurs foyers?
- (Approbation.) Qu'est-ce que le monopole du pain? c'est la
- disette du pain. Vous êtes surpris d'apprendre que la législation
- de ce pays, à ce sujet, n'a pas d'autre objet que de produire la
- plus grande disette de pain qui se puisse supporter? et cependant
- ce n'est pas autre chose. (Écoutez! écoutez!) La législation ne
- peut atteindre le but qu'elle poursuit que par la disette. Ne
- vous semble-t-il pas que c'est assez clair?--Quelle chose
- dégoûtante de voir la Chambre des communes....., je dis
- dégoûtante ici, ailleurs le mot ne serait pas parlementaire. Mon
- ami, le capitaine Bernal, leur a dit le mot en face; mais rappelé
- à l'ordre par le président, il a dû s'excuser et retirer
- l'expression. Mais allez, comme je l'ai fait, d'abord à la barre
- de la Chambre des lords, et puis à la Chambre des communes, et
- vous verrez que le fond de leurs discours c'est: rentes! rentes!
- rentes! cherté! cherté! cherté! rentes! rentes! rentes! (Rires et
- applaudissements.) Qu'est-ce que cela signifie? Voilà une
- collection de grands seigneurs, de dignes gentilshommes
- assurément, et faisant figure sur les coussins de soie de la
- Chambre des lords, mais, du reste, ne dépassant guère le niveau
- de l'intelligence ordinaire, et fort peu au-dessus de la
- médiocrité, selon ce que j'en puis savoir, en vertus et en
- connaissance;--mais enfin les voilà. Et que sont-ils?--des
- marchands de blé et de viande. (Bruyants applaudissements.) C'est
- là ce qui les fait vivre, et ils vont à la législature, pour
- assurer, par acte du parlement, un prix élevé, un prix de
- monopole, à la chose qu'ils mettent en vente. C'est là leur
- grande affaire. Ce que je dis peut n'être pas parlementaire, mais
- c'est la vérité. (Applaudissements.) Voilà encore de grands
- seigneurs à la Chambre des communes, très-dignes gens sans doute,
- et qui représentent fidèlement les lumières et les vertus de
- leurs commettants. Cependant, je suis fâché de le dire, la
- plupart d'entre eux tirent leurs revenus de la vente des blés et
- des bestiaux; et quelle a été leur occupation pendant toute cette
- semaine? de combattre vigoureusement pour maintenir, par acte du
- Parlement, le prix de leurs marchandises. (Applaudissements.)
- S'il y avait un Pasquin sur les murs de Saint-Stephen, j'écrirais
- en vers, au-dessus de son effigie: _Ici résident les marchands de
- grains_.--Vous ne voyez pas les hommes qui ont des cotons, des
- draps, des soieries, ou des fers à vendre, quelle que soit la
- détresse de leur commerce, entrer d'un pas délibéré à la Chambre
- des communes, et y faire des lois pour s'assurer des prix élevés;
- pourquoi les maîtres de forges, les imprimeurs sur étoffes,
- n'auraient-ils pas aussi leur échelle mobile? Ils pourraient
- s'adjuger 1 sh. 2 d. de protection. Et pourquoi pas 1 sh. 6 d.?
- on peut bien être généreux quand on l'est envers soi-même. Mais
- il n'y a pas jusqu'aux grooms qui gardent leurs chevaux à la
- porte de la Chambre qui ne riraient après eux. Pourquoi donc
- tolérez-vous que les grands seigneurs aillent à la Chambre des
- communes, et convertissent en une halle ce qui devrait être le
- temple de la justice? (Approbation.) Pourquoi le peuple
- tolère-t-il cela? parce que, fasciné par le vieux système féodal,
- il voit avec indulgence, que dis-je? avec vénération, de la part
- des possesseurs du sol, des actions pour lesquelles il honnirait
- les hommes qui dirigent, dans la boutique ou l'atelier, une
- honnête industrie. (Applaudissements.) Mais mon devoir est
- d'instruire les enfants mêmes, afin que, rentrés chez eux, ils
- catéchisent jusqu'à leurs grand'mères. (Éclats de rire.) Ces
- enfants entendront dire sans doute que la protection n'a pas pour
- but d'élever le prix du blé, mais d'en augmenter la production
- intérieure. Et comment veut-on arriver à ce résultat? d'abord le
- moyen est bizarre, et le sens commun peut trouver étrange qu'on
- essaye de procurer l'abondance en excluant l'abondance.
- (Écoutez!) Mais voyons les effets. Le peuple est-il nourri de
- pain blanc? Selon le docteur Marsham, cinq millions d'habitants
- vivent de pain d'avoine, et cinq autres millions de pommes de
- terre. Que l'enfant revienne donc vers sa grand'mère, et qu'il
- lui dise: Le plan a failli, car le peuple n'est pas nourri.
- Quelle objection peut-on faire alors à l'essai de notre plan, en
- laissant entrer le blé étranger? Qui le mangera? Ce ne sont pas
- sans doute ceux qui assistent à ce meeting; ils en ont plus qu'il
- ne leur en faut. Si donc il en entre davantage, il sera consommé
- par ceux qui n'en mangent pas assez ou ceux qui n'en mangent pas
- du tout. (Applaudissements.) Donc, laissez arriver le blé. Mais
- ici vous êtes assaillis d'un débordement d'arguments tirés des
- charges qui pèsent sur le sol, du danger de dépendre de
- l'étranger, du développement exagéré des machines, etc. La
- réponse à laquelle l'enfant doit se tenir attaché, est celle-ci:
- Toutes ces choses peuvent être très-fâcheuses, mais rien n'est
- plus fâcheux que la rareté des aliments; il pourrait être bon de
- ne pas dépendre de l'étranger, si nous ne dépendions pas de gens
- qui nous traitent plus mal chez nous. Mes malheureux commettants
- de Stockport dépendent de la production intérieure, et ils se
- trouvent si mal nourris, depuis tantôt cinq ans, qu'ils
- aimeraient mieux dépendre des Russes, des Polonais, des Allemands
- ou des Américains, ou de quelque nation que ce soit sur la
- surface de la terre, plutôt que de se fier aux nobles marchands
- qui ont érigé le système exclusif. Mais les landlords objectent
- qu'ils payent de plus lourdes taxes que les autres classes de la
- société. En admettant que, possédant le pouvoir de manipuler les
- taxes, ces anges de désintéressement les aient toutes placées sur
- leurs propres épaules, comme Sancho Pança; eh bien! dans ce cas
- même, qu'ils les rectifient, qu'ils les fassent passer sur
- d'autres; mais cela ne justifie point la rareté des aliments. Il
- y a une autre grande duperie mise en avant par l'ennemi, et qui a
- trompé beaucoup d'enfants de tous âges. C'est la question des
- machines. Mais une aiguille est une machine, un dé à coudre est
- une machine, c'est un grand progrès sur l'ongle du pouce.
- (Rires.) J'ai toujours trouvé que les plus grandes clameurs
- contre les machines partent de gens qui, d'une façon ou d'une
- autre, se servent de machines pour leurs propres affaires. Mais
- ils ont entendu parler de quelque merveilleuse invention dans le
- nord de l'Angleterre, et les monopoleurs se sont empressés de les
- mettre sur une fausse quête, en leur persuadant que c'est là ce
- qui nuit au peuple, et non la taxe du pain. J'ai rencontré à
- Yarmouth un de ces hommes qui vont vociférant contre les
- machines. Je lui demandai de quelle espèce de machine il se
- plaignait; il me répondit: Du power-loom. Vous en servez-vous à
- Yarmouth? lui dis-je.--À Yarmouth, nous ne tissons ni ne filons,
- mais nous prenons du poisson.--Et quel poisson?--Du hareng.--De
- quoi vous servez-vous pour le prendre?--De filets, et de
- très-grands filets encore.--Pourquoi ne vous servez-vous pas de
- lignes et d'hameçons? (Acclamations.)--La réponse me prouva qu'il
- est dangereux de s'immiscer dans les affaires des autres, car un
- vieux pêcheur prit ma question en très-mauvaise part, et me dit:
- Nous n'avons que faire d'hameçons.--Mais pourquoi?
- insistai-je.--Parce que ce serait trop de peine, répondit le
- vieux pêcheur.--Voilà tout le secret; voilà aussi la raison pour
- laquelle on ne file plus avec la quenouille et le fuseau.--Ce
- serait trop de peine.
-
- En ce qui concerne le manque d'emploi occasionné par les
- machines, il n'y a jamais eu de plus grande méprise depuis le
- commencement du monde. Il y a dans le comté de Lancastre un
- million cinq cent mille habitants, dont cinq cent mille n'y sont
- pas nés, mais sont venus des comtés où les machines sont
- inconnues, vers celui où les inventions les plus merveilleuses
- épargnent de plus en plus le travail de l'homme. C'est là que la
- population s'est le plus rapidement accrue depuis vingt ans. Que
- pensez-vous que soient devenus les enfants dans les villages où
- la population se montre stationnaire? Il y a, dans les districts
- ruraux du Lancastre, des villages qui ne sont pas maintenant plus
- populeux qu'à l'époque où Guillaume le Conquérant fit dresser le
- doomsday-book. Cela peut paraître étonnant, mais cela est vrai.
- Un de mes amis, qui est à côté de moi, s'est beaucoup occupé de
- réfuter cette erreur. Il a pris la peine de parcourir une grande
- partie du Lancastre, principalement là où les machines n'ont pas
- été introduites; il a compulsé les registres des baptêmes et des
- funérailles, et il a trouvé, en général, trois naissances contre
- deux décès; qu'est donc devenue cette population excédante? Elle
- a afflué vers Blackburn, vers Bolton, vers les villes où elle a
- été employée par ces mêmes machines qu'on accuse de détruire
- l'emploi des bras. Je vous dirai quelle est l'utilité des
- machines: c'est d'accroître la puissance de la production; mais à
- mesure qu'elles se multiplient, il faut que le marché du monde
- s'ouvre devant nous. Si nous avions la liberté du commerce,
- chaque perfectionnement mécanique serait suivi d'une diminution
- dans le prix de revient du produit, diminution qui mettrait le
- marchand à même de lui trouver de nouveaux débouchés. Le bon
- marché toujours croissant pousserait toujours nos produits plus
- loin vers les extrémités du globe.--À 1 shilling, tel article
- peut être envoyé en Allemagne;--réduisez-le à 8 d., et il ira en
- Italie; diminuez-le jusqu'à 6 d., et il pénétrera en Turquie;--à
- 4, il se montrera en Perse; à 2, il pénétrera jusque dans les
- régions les plus éloignées de l'Asie centrale. (Bruyants
- applaudissements.) Mais comment le marchand pourrait-il étendre
- ses opérations, s'il ne lui était pas permis de rapporter chez
- nous, en échange de nos produits, les produits que les autres
- peuples ont à nous donner? Le _statute-book_ laisse nos
- négociants exploiter le monde entier, y chercher des objets de
- convenance et de luxe pour la classe riche; mais il ne permet pas
- qu'ils rapportent cette denrée, qui, parmi toutes les autres,
- pourrait contribuer au bien-être et au bonheur des ouvriers et de
- leurs familles, et cependant c'est le rude travail de leurs mains
- calleuses qui paye ces superfluités qu'on tolère, comme il
- payerait les denrées utiles qu'on exclut. Les législateurs
- donnent un libre accès aux objets de luxe qui peuvent décorer
- leurs personnes et embellir leurs fastueux palais: mais pourquoi
- défendent-ils l'entrée du blé? Pourquoi empêchent-ils la Russie,
- la Pologne, l'Amérique de nous fournir du blé? Pourquoi? Parce
- qu'ils sont marchands de blé! Ils devraient inscrire sur la porte
- de leurs demeures ces mots: «Marchands de blé; aucune concurrence
- n'est permise.» (Bruyantes acclamations.)--Je vous ai dit que
- les étourdis qui se laissent prendre à de pareilles jongleries,
- ne sont que des enfants, quel que soit leur âge, et en effet, ne
- faut-il pas être bien novice, que ce soit faute d'années ou faute
- d'intelligence, pour tomber dans des piéges aussi grossiers? Les
- lois-céréales affectent également toute la communauté, et la
- _taxe du pain_ coûte plus aux habitants de Londres qu'à tous ceux
- du Lancastre; et n'est-ce point une véritable puérilité que de se
- laisser mettre sur une fausse quête, et d'aller chercher la cause
- du mal dans le Lancastre, sans regarder autour de nous et chez
- nous? Mais enfin, admettons que les machines aient l'effet qu'on
- leur attribue;--condamnons ces puissantes inventions, ces
- merveilleuses applications de la science, qui ont arraché
- l'espèce humaine à l'état sauvage, et qui ont fait, pour ainsi
- dire, le fer lui-même participant de la vie; ne voyons dans ces
- merveilles que malédictions pour le pays; élevons-nous contre la
- Divinité elle-même: reprochons-lui d'avoir soufflé dans l'esprit
- humain le désir et la faculté de s'élever dans le champ indéfini
- des découvertes; accordons tout cela. Qu'en résultera-t-il?
- Est-ce que les choses en iront mieux, parce qu'une _taxe sur le
- pain_ viendra ajouter ses nuisibles effets aux nuisibles effets
- de ces machines maudites? (Véhémentes acclamations.) Je le
- répète, il n'y a que l'enfance, l'enfance morale, qui puisse être
- dupe de ces clameurs contre les machines, puisque nos maux sont
- les mêmes, que les machines soient une malédiction, ou qu'elles
- soient un bienfait; puisqu'ils pèsent également sur nous tous,
- soit que nous travaillions avec nos dents et nos ongles, soit que
- nous appelions à notre aide les forces des vents et de la
- vapeur,--et ce que je dis des machines, je le dis aussi de toutes
- autres clameurs élevées pour faire perdre de vue le grand fléau,
- la grande iniquité:--la rareté des aliments.
-
- Quelques personnes parlent d'un changement dans la valeur des
- espèces métalliques. Nous ne nous y opposons pas; mais ce dont
- souffre le pays, ce n'est pas la rareté du numéraire, c'est la
- rareté des _aliments_, et jamais nos efforts ne se ralentiront,
- jusqu'à ce que nous ayons renversé toutes les barrières qui nous
- en séparent. (Bruyantes acclamations.) J'appelle une lourde
- responsabilité, comme chrétien et comme citoyen, sur quiconque
- néglige de plaider l'abrogation de la loi-céréale. Je ne veux pas
- qu'on infère de mes paroles qu'il n'y a pas, selon moi, des
- hommes consciencieux parmi nos adversaires; mais, dans l'état
- présent du pays, la neutralité n'a pas d'excuse. Une loi, parmi
- les Spartiates, condamnait à mort les citoyens qui ne prenaient
- pas parti dans les grandes questions d'intérêt public. Quoique la
- Ligue n'entende pas infliger à ceux qui restent neutres
- d'exclusion physique, il est une exclusion civile dont elle
- frappera les citoyens qui n'entrent pas dans ses rangs. Si les
- banquiers, les armateurs et les marchands de la cité de Londres
- ne trouvent pas de loisirs pour étudier cette grande question,
- qu'ils soient moralement déposés du rang qu'ils occupent dans
- l'opinion publique, qu'ils descendent dans l'estime de leurs
- concitoyens au niveau de leurs commis et de leurs portiers; ils
- ne méritent pas d'être élevés sur un piédestal d'or pour être
- vénérés comme des idoles. Qu'ils soient jugés selon leur mérite.
- (Applaudissements.) Tout homme qui comprend la question doit
- sortir de l'inaction et s'efforcer de rallier ses semblables à la
- vérité, car ce n'est que par la force de l'opinion que cette
- grande réforme peut être résolue. Il n'est personne qui ne puisse
- beaucoup pour l'avancement de notre cause. Des hommes, dont les
- noms étaient jusqu'ici inconnus, ont rendu de grands services en
- propageant autour d'eux les doctrines de la liberté commerciale.
- Je citerai un membre de la Société des Amis, qui, depuis deux
- années, a mis à distribuer les pamphlets de la Ligue une
- prodigieuse activité. Il a parcouru à pied tout le pays, depuis
- le comté de Warwick jusqu'au Hampshire, et a disséminé partout
- les vérités et les lumières. Avec le secours de tels auxiliaires,
- il nous est bien permis d'entretenir l'espoir d'un triomphe
- prochain et définitif. Cet humble serviteur de notre oeuvre n'a
- été dirigé que par la conscience d'accomplir envers ses frères un
- grand devoir de charité. (Bruyantes acclamations.) Voilà un homme
- qui ne verserait pas une goutte de sang, même pour défendre sa
- propre vie, qui a visité plus de vingt mille maisons, y a déposé
- le germe de la vérité et de la justice, et qui, pour cette grande
- cause, a supporté plus de fatigues et de travaux que ne fit
- jamais le duc de Wellington lui-même. (Nouvelles acclamations.)
- Et quand le monde saura apprécier la vraie moralité des actions,
- c'est à la mémoire de ce quaker obscur et modeste, plutôt qu'à
- celle de Wellington, qu'il dressera des statues. (Bravos.) Cet
- homme excellent, de même que beaucoup d'autres de ses frères en
- religion, s'est efforcé de propager les principes de la Ligue,
- non-seulement parce qu'il croit que la liberté commerciale fera
- descendre l'aisance et le bien-être dans la masse du peuple, mais
- encore parce qu'il la considère comme le seul moyen humain d'unir
- toutes les nations par les liens d'une paix durable, de faire
- cesser à jamais le fléau de la guerre et d'extirper du sein des
- nations cette force brutale qui, maintenue sous prétexte de les
- défendre, retombe sur elles d'un poids accablant, sous la forme
- de marine militaire et d'armée permanente, funestes et
- prodigieuses créations qui n'ont servi jusqu'ici qu'à élever par
- une route sanglante les Clives et les Wellington. (Acclamations
- prolongées.) Vous avez entendu dire, dans le dernier débat du
- Parlement, que le principe de la liberté des échanges, quoique
- vrai, ne s'adaptait pas aux circonstances actuelles. Un honorable
- membre a dit que c'était la vérité abstraite et sans application
- aux temps modernes. (Écoutez! écoutez!) Quoi donc! Faut-il
- conclure de là que nos chambres législatives n'ont rien de commun
- avec la justice et la vérité? La mission du Parlement est de
- faire justice; et depuis quand la justice n'est-elle point
- applicable à la population de ce pays? Voulez-vous savoir
- pourquoi la justice n'est pas applicable? C'est que la plupart
- des membres de cette assemblée sont intéressés au maintien de
- l'injustice. Le chef des monopoleurs s'est levé dans la chambre
- et il a dit en propres termes au ministre de sa création: «Tu
- iras jusque-là, tu n'iras pas plus loin.» Que penser d'un premier
- ministre qui se soumettrait à une telle domination? (Tonnerre
- d'applaudissements.) Pour moi, si je me complais dans la défense
- du grand principe de la liberté, c'est que, dans ma profonde
- conviction, il implique les plus chers intérêts de l'humanité; il
- tend à unir de plus en plus les nations de la terre, à faire
- prévaloir la paix, la moralité, la sage administration; à saper
- la domination des classes privilégiées. J'en appelle à mon pays,
- j'adjure tous nos concitoyens de se rallier à ce grand mouvement
- contre le monopole, s'ils veulent partager la douce satisfaction
- qui naît de l'accomplissement d'un devoir et de la conscience
- qu'on n'a point refusé aide et assistance à la cause de
- l'humanité. (Applaudissements.)
-
-Au mois d'octobre 1843, la ville de Londres dut procéder à l'élection
-d'un membre de la Chambre des communes. Le candidat était M. Baring,
-chef de la première maison de banque d'Angleterre, frère de lord
-Ashburton, appuyé tout à la fois par l'aristocratie, la banque, le
-haut commerce, le monopole et le gouvernement. C'est dans ces
-circonstances que la Ligue voulut essayer ses forces et son influence.
-Elle suscita pour concurrent à M. Baring un de ses membres, M.
-Pattison. Un grand meeting tenu à Liverpool, le 4 octobre, prit à
-l'unanimité la résolution suivante: «Qu'une vacance ayant lieu dans la
-représentation de la cité de Londres, ce meeting remontrera
-sérieusement aux électeurs de la métropole qu'ils sont appelés à
-exercer leurs droits dans un moment décisif; qu'il importe que la
-première cité commerciale du monde dise si elle entend soutenir un ami
-ou un ennemi de ce commerce qui est la base de sa grandeur; que ce
-meeting fera un appel aux citoyens de Londres pour qu'ils accordent
-leurs suffrages à un avocat de _l'abolition totale, immédiate et sans
-condition des lois-céréales, et de tous les monopoles_, et pour qu'ils
-aident ainsi les amis de la liberté commerciale à faire consacrer le
-droit, pour tout Anglais, de disposer du fruit de son travail sur le
-marché du monde.»
-
-Dès que cette résolution fut prise, la Ligue commença à _agiter_,
-comme elle a coutume de le faire dans toutes les circonstances
-importantes. Il n'entre pas dans notre sujet de consigner ici tous
-les épisodes cette lutte. Les principaux traits s'en sont reproduits
-dans la séance tenue à Covent-Garden le 10 octobre, séance dont nous
-donnons un extrait. On sait d'ailleurs que la Ligue remporta un
-signalé triomphe par la nomination de M. Pattison.
-
-
-GRAND MEETING À COVENT-GARDEN.
-
-Octobre 1843.
-
-L'objet spécial de ce meeting explique l'affluence extraordinaire
-qu'il attire. Malgré qu'il ait été construit des galeries
-supplémentaires, la salle ne peut contenir la moitié des personnes qui
-se présentent.
-
-À sept heures, M. Villiers, m. P., monte au fauteuil et prononce un
-discours fréquemment interrompu par les applaudissements.
-
- M. COBDEN ....... Le président vous a clairement expliqué l'objet
- de ce meeting. Nous ne cherchons pas à cacher que notre but est
- d'en appeler à vos suffrages, de réclamer votre concours
- électoral. À vrai dire, tous nos meetings ont un caractère
- électoral. Mais, dans cette circonstance, tous les électeurs de
- Londres ont été invités à assister à la séance..... Nous sommes
- venus vous demander si vous voulez donner vos voix au _monopole_
- ou à la _liberté_. Par liberté, nous n'entendons pas l'abolition
- de tous droits de douane, ainsi que l'un de vos candidats, M.
- Baring, nous l'impute, sans doute par ignorance. Nous avons
- répété mille fois que nous n'aspirons point à arracher de la
- douane les agents de Sa Majesté, mais les agents que des classes
- particulières y ont introduits dans leur intérêt privé, et pour y
- percevoir des droits qui ne vont pas au trésor public.
- (Applaudissements.) Il y a quelque chose de si évidemment juste
- et honnête dans notre cause, que tout écrivain qui se recueille
- dans le silence du cabinet, et qui aspire à voir son oeuvre
- survivre au terme d'une année, est d'accord avec nous en
- doctrine. Bien plus, nous avons assez vécu pour voir les hommes
- d'État les plus pratiques, pendant qu'ils sont aux affaires,
- amenés par la force de la logique et les lumières de leur siècle,
- à admettre la justesse de notre principe, quoiqu'ils
- condescendent bassement à gouverner par le principe opposé. Il y
- a plus encore; vos candidats, aussi bien M. Baring que M.
- Pattison, se placent en théorie sur le même terrain. Il n'y a
- entre eux que cette différence: l'un promet d'être conséquent
- avec lui-même, et l'autre s'y refuse. (Bruyants
- applaudissements.) Eh bien! nous venons demander si vous voulez
- choisir pour votre représentant un homme qui, reconnaissant la
- justice de la liberté en matière d'échanges, nous la refuse
- néanmoins. Le préférez-vous à un homme qui s'engage à mettre
- d'accord sa conduite et ses opinions?--M. Baring admet que nos
- principes sont vrais, _in abstracto_; cela veut dire que sa
- pratique sera fausse _in abstracto_. (Applaudissements.) Quoi!
- avez-vous jamais ouï parler d'un père qui enseigne à ses enfants
- l'obéissance aux commandements de Dieu, _in abstracto_? Avez-vous
- jamais entendu un accusé, après le verdict de condamnation,
- s'écrier: «J'ai volé ce mouchoir, mais c'est une abstraction.»
-
- --Et le monopole est-il une abstraction? S'il en est ainsi, je
- cède volontiers la place à M. Baring et à son élection. Mais
- c'est là une abstraction qui se montre sous la forme
- très-corporelle de certains monopoleurs, qui se permettent
- d'abstraire ou de soustraire la moitié de votre sucre et de votre
- pain. (Rires et applaudissements.)--Mais plaçons-nous un moment
- sur le terrain de nos adversaires et examinons leur raisonnement,
- quoiqu'à vrai dire ils se sont eux-mêmes interdit la faculté de
- raisonner en admettant que ce qui est vrai en principe est faux
- en conséquence. Sur quel fondement refusent-ils de mettre leur
- théorie en pratique? «Si vous abandonnez le monopole, disent-ils
- d'abord, il vous sera impossible de prélever des taxes
- suffisantes.» Mais, si je comprends bien l'objection, elle
- signifie que nous serons hors d'état de payer à la reine des
- impôts pour la marine, l'armée, la magistrature, à moins que nous
- ne nous mettions sur le dos des taxes à peu près égales en faveur
- du duc de Buckingham, du duc de Richmond et compagnie.
- (Rires.--Écoutez! écoutez!) L'objection signifie cela, ou elle
- ne signifie rien. C'est un pauvre compliment à faire à notre
- siècle que de lui attribuer la découverte de cet argument, car il
- n'était certes venu à l'esprit de personne quand on établit les
- monopoles. Mais voyons comment les monopoles favorisent les
- recettes publiques. En 1834, 35, 36 et 37, le prix du blé fut en
- moyenne à 45 sh. Il arriva que le chancelier de l'Échiquier eut
- des excédants de recettes, et put diminuer les impôts. En 1838,
- 39, 40 et 41, lorsque le monopole, s'il froissait le peuple,
- devait au moins, selon nos adversaires, favoriser le trésor,
- qu'est-il arrivé? les recettes ont baissé; et pendant que le blé
- était à 65 sh., nous avons entendu le premier ministre déclarer
- que la puissance contributive du peuple était épuisée, et qu'il
- ne lui restait d'autre ressource que de mettre un _income-tax_
- sur les classes moyennes. J'avoue que les faits et l'expérience
- me paraissent des guides plus sûrs, pour se faire une opinion,
- que l'autorité, et notamment l'autorité de M. Baring.--Venons au
- sucre. Que fait le sucre pour le trésor?--quel est le prix du
- sucre à l'entrepôt? 21 sh. Que le payez-vous? 41 sh.[31]. Vous
- payez donc un excédant de 20 sh. par quintal, sur 4 millions de
- quintaux. Il vaut la peine de lutter, n'est-ce pas?
- (Applaudissements.) Et vous, boutiquiers, artisans, ouvriers,
- boulangers de Londres, que vous revient-il de ce monopole? Le
- monopole! oh! c 'est un personnage mystérieux qui s'assoit avec
- votre famille autour de la table à thé, et quand vous mettez un
- morceau de sucre dans votre coupe, il en prend vitement un autre
- dans le sucrier (rires et applaudissements); et lorsque votre
- femme et vos enfants réclament ce morceau de sucre qu'ils ont
- bien gagné et qu'ils croient leur appartenir, le mystérieux
- filou, le monopole, leur dit: je le prends pour votre protection.
- (Éclats de rire.) Et combien prend le trésor sur le sucre? M.
- Mac-Grégor, secrétaire du _Board of trade_, dans l'enquête de
- 1840, affirme que si le droit protecteur était aboli, la
- consommation serait double, et le trésor gagnerait trois millions
- sterling. M. Mac-Grégor est encore secrétaire du _Board of
- trade_, position qu'il est certes bien digne d'occuper, et son
- témoignage est là qui nous condamne aux yeux du monde. Quel est
- donc le prétexte du monopole du sucre? On ne peut pas dire qu'il
- est établi dans l'intérêt du trésor, ni dans celui des fermiers
- anglais, ni dans celui des nègres des Antilles? Quel est donc le
- prétexte qu'on met en avant? que nous ne devons pas acheter du
- _sucre-esclave_[32].
-
- [Note 31: Non compris le droit fiscal de 24 sh.]
-
- [Note 32: _Slave-grown sugar, free-grown sugar._ Il faudrait
- traduire sucre produit par les esclaves, ou par les hommes
- libres. Pour abréger, je me suis permis ces néologismes:
- Sucre-esclave, sucre-libre.]
-
- Je crois que l'ambassadeur du Brésil est ici présent, et sans le
- blesser, je puis lui faire jouer un rôle dans une petite scène
- avec le ministre du commerce. Son Excellence est admise à une
- audience avec toute la courtoisie due à son rang. Il présente ses
- lettres de créance, et annonce qu'il vient pour arranger un
- traité de commerce. Il me semble voir le ministre prendre une
- attitude recueillie, solennelle et religieuse[33] (rires) et
- dire: «Vous êtes du Brésil. Nous serions heureux de faire des
- échanges avec votre pays, mais nous ne pouvons, en conscience,
- recevoir des produits-esclaves.» Son Excellence entend bien les
- affaires (cela est assez ordinaire aux gens qui viennent du
- dehors pour traiter avec nous). (Écoutez! écoutez!) «Eh bien,
- dit-elle, nous verrons à vous payer de quelque autre manière.
- Qu'avez-vous à nous vendre?--Des étoffes de coton, dit le
- ministre, nous sommes en ce genre les plus grands pourvoyeurs du
- monde.--Du coton, s'écrie l'ambassadeur, et d'où le
- tirez-vous?--Des États-Unis.--Et est-il produit par des esclaves
- ou par des hommes libres?» Je vous laisse à penser la réponse et
- la contenance de notre président du _Board of trade_.
- (Applaudissements.) (Ici quelque confusion se manifeste dans la
- salle par suite de la chute d'un banc.) Ne vous effrayez pas, dit
- M. Cobden, c'est le présage et le symbole de la chute des
- monopoleurs. (Éclats de rire.)--Y en a-t-il quelques-uns parmi
- vous dont l'humanité et les sympathies se soient laissé prendre à
- ces clameurs contre le sucre-esclave! Connaissez-vous la loi à
- cet égard? Nous envoyons nos produits manufacturés au Brésil, par
- exemple; nous les échangeons contre du sucre-esclave. Ce sucre,
- nous le raffinons dans des entrepôts, c'est-à-dire dans des
- magasins où les Anglais seuls ne peuvent pas acheter. De là, il
- est envoyé par nos marchands, par ces mêmes marchands qui
- déclament aujourd'hui contre le sucre-esclave, et envoyé en
- Russie, en Chine, en Turquie, en Égypte, en un mot, aux quatre
- coins de la terre. Il se distribue parmi cinq cents millions
- d'hommes, et vous seuls ne pouvez y toucher; et pourquoi? parce
- que vous êtes ce que ne sont pas les autres hommes, les esclaves
- de votre oligarchie. Oh! hypocrites! hypocrites!...
-
- [Note 33: Ce ministre était M. Gladstone, que l'on sait être
- sorti depuis des affaires pour des scrupules religieux.]
-
- M. Baring a dit, à ce que m'apprennent les journaux du jour, que
- nous, hommes du Lancastre, nous n'avons rien à voir dans
- l'élection de Londres. Je voudrais bien savoir s'il se fait une
- loi qui n'oblige pas dans le Lancastre aussi bien que dans le
- Middlesex? L'oligarchie du sucre se borne-t-elle à piller ses
- commettants?--Au reste, cette prétention va bien aux monopoleurs.
- Il est assez naturel que les hommes qui prétendent isoler les
- nations, veuillent aussi isoler les provinces. Ils sont
- conséquents, et nous montrent jusqu'où ils portent leurs vues.
- (Applaudissements.)
-
-Ici, M. Cobden dit qu'en parlant de l'opposition que certains
-négociants font à l'élection de M. Pattison, il n'entend pas prétendre
-que toute la classe des négociants est contraire à la liberté
-illimitée du commerce. Il cite l'opinion de MM. Rothschild,
-Samuel-Jones Lloyd et autres riches banquiers. Il continue ainsi:
-
- De toutes parts on alarme, on stimule les propriétaires; on les
- appelle à venir défendre les droits de la propriété qu'on accuse
- la Ligue de vouloir renverser, et je suis personnellement l'objet
- de ces vaines clameurs. J'ose dire que s'il est un homme en
- Angleterre qui plaide la cause de la propriété, cet homme, c'est
- moi. Et que fais-je autre chose depuis cinq ans? à quoi sont
- consacrés tous les travaux de ma vie publique, si ce n'est à
- rendre leurs droits de propriété à ceux qui en ont été
- injustement dépouillés? (Véhémentes acclamations.) Comme il y a
- une espèce particulière de propriété, que M. Baring semble perdre
- entièrement de vue, je ne crois pas pouvoir mieux faire que de le
- renvoyer à Ad. Smith. Cet écrivain s'exprime ainsi: «La propriété
- du travail, étant le fondement de toutes les autres, est la plus
- sacrée et la plus inviolable. Le patrimoine du pauvre consiste
- dans la vigueur et la dextérité de ses bras. L'empêcher
- d'employer cette vigueur et cette dextérité, comme il l'entend,
- sans nuire à autrui, c'est une violation de la plus sacrée de
- toutes les propriétés; c'est une usurpation manifeste des droits
- de l'ouvrier et de ceux qui pourraient l'occuper.» Fort de
- l'autorité d'Adam Smith, je dis que M. Baring et ceux qui
- l'appuient, en tant qu'ils soutiennent les monopoles, violent le
- droit de propriété dans la personne des ouvriers, et en agissant
- ainsi, je répète ici ce que je leur ai dit au dernier meeting, je
- les avertis qu'ils sapent les fondements mêmes de la propriété de
- quelque espèce qu'elle soit. (Applaudissements.)
-
-Ici, l'orateur démontre par des faits nombreux que la prospérité de
-chaque industrie dépend de la prospérité de toutes les autres.
-
-Il vient à parler ensuite de la corruption électorale. Nous traduirons
-un extrait de cette partie du discours de M. Cobden, pour montrer
-l'importance et la hardiesse des résolutions de la Ligue.
-
- Notre adversaire, si l'on en croit le bruit public, a eu recours
- ailleurs à des pratiques que nous ne devons pas tolérer à
- Londres. Il faut que l'on sache ce qui se passa à Yarmouth en
- 1835. On me dira que tout se fit à l'insu du candidat. Mais alors
- cette question se présente naturellement: Qui dirigeait ces
- manoeuvres? (Écoutez! écoutez!) C'est ma ferme conviction
- qu'aucun acte corrupteur n'a lieu sans que le candidat l'autorise
- et le paye... Je dis cela après avoir été candidat moi-même. Je
- n'ai jamais dépensé 10 l. s. sans savoir pourquoi, et je ne
- présume pas que d'autres avancent des 12,000 l. sans en recevoir
- la contre-valeur en suffrages. (Rires et approbation.) Je vois
- dans les journaux que vraisemblablement on aura recours aux mêmes
- manoeuvres dans un quartier de Londres. Le corps électoral
- (_constituency_) de Londres est le plus honnête parce qu'il est
- le plus nombreux. Mais il y a un cancer rongeur à l'une des
- extrémités de la métropole. Je crois utile de prévenir les
- personnes qui pourraient se laisser envelopper dans ces
- intrigues, qu'elles courent aujourd'hui un danger plus grand que
- par le passé, en acceptant des présents, ou d'être défrayées de
- leurs dépenses. Que si l'on dit à un pauvre électeur: «Allez en
- avant; tout s'arrangera quand le terme prescrit par la loi sera
- passé,» je le préviens qu'il n'y a pas de prescription pour la
- fraude. La Ligue, parmi les objets qu'elle a en vue, considère,
- comme un des plus importants, de vaincre la corruption
- électorale; et elle est bien décidée à mettre en oeuvre, dans la
- présente élection, le plan qu'elle a conçu pour atteindre ce but.
- C'est notre intention de poursuivre criminellement quiconque
- pourra être convaincu d'avoir offert, reçu, donné ou demandé un
- présent. De plus, l'intention de la Ligue est d'accorder une
- récompense de 100 l. s. à celui dont le témoignage aura amené la
- condamnation du coupable. Que l'électeur pauvre sache que s'il
- offre son suffrage pour une somme d'argent, ou si quelqu'un lui
- offre de l'argent pour sa voix, ce sont là deux actes criminels
- passibles d'une peine. Je conseille donc au pauvre électeur, si
- on lui offre de l'argent, de saisir le corrupteur au collet, de
- le livrer à l'officier de police et de le suivre devant le
- premier magistrat, veillant bien à ce que, dans le trajet,
- l'accusé ne se défasse d'aucun objet, ou ne détruise aucun
- papier. (Rires et applaudissements.) Je crois que nous
- parviendrons ainsi à prévenir la corruption dans la Cité. Je ne
- dis rien des pétitions contre l'élection frauduleuse, parce que
- nous entendons bien que M. Baring ne sera pas élu; mais, élu ou
- non, tout homme que l'on pourra espérer de convaincre d'un acte
- corrupteur, sera poursuivi criminellement devant la Cour de
- justice. (Applaudissements.) Dans les cas ordinaires, la pénalité
- est d'un an de prison.--Nous préférerions de beaucoup poursuivre
- celui qui offre que celui qui reçoit un don corrupteur; c'est
- pourquoi nous disons au pauvre électeur d'y aviser et de voir
- s'il ne vaut pas mieux, pour lui, gagner 100 l. s. honnêtement,
- que 30 sh. en vendant son suffrage. Il est surprenant que l'on
- ait fait lois sur lois contre la corruption, qu'on les ait
- entassées jusqu'à en faire la risée du peuple, sans qu'on se soit
- jamais avisé d'un moyen aussi simple de la déjouer. On raconte
- que le chancelier Thurlow, s'embarrassant au milieu des
- définitions techniques qu'il voulait donner de la corruption,
- comme les gens de sa profession ont coutume de le faire, un
- plaisant de la Chambre s'écria: «Ne prenez pas tant de peine; il
- n'est aucun de nous qui ne sache fort bien ce que c'est.» (Éclats
- de rire.)--Voilà, Messieurs, ce que nous ferons pour en finir
- avec la corruption électorale. Nous ne nous adresserons pas au
- Parlement, nous ne lui demanderons pas de casser l'élection; nous
- en appellerons directement à un jury de nos concitoyens. Y a-t-il
- quelqu'un qui puisse dire qu'il n'y a pas autant de pureté dans
- notre but que dans nos moyens? Qu'on parle tant qu'on voudra de
- notre violence, du caractère révolutionnaire de nos procédés,
- nous ne nous sommes jamais écartés des voies légales et
- paisibles, etc.
-
-L'orateur, après quelques autres considérations, termine au milieu des
-applaudissements.
-
-M. BRIGHT lui succède. Le caractère chaleureux de son éloquence a,
-comme toujours, le privilége d'exciter au plus haut degré
-l'enthousiasme de l'assemblée.
-
- M. W. J. FOX: Dans le choix important que les électeurs de la
- cité de Londres vont être appelés à faire sous peu de jours, il
- est remarquable que le plus solide argument, en faveur d'un des
- candidats, a été fourni par l'autre. «Si l'on me demandait, a dit
- M. Baring, vendredi dernier, dans son exposition de principes aux
- électeurs: Reconnaissez-vous abstractivement la justice de la
- doctrine de la liberté en matière d'échanges? je répondrais: Oui.
- Si l'on me demandait: Désirez-vous voir le commerce dégagé de
- toutes les entraves qui le restreignent? je répondrais: Oui.»
- Voilà les principes proclamés par M. Baring, voilà ses voeux
- avoués. Ce sont précisément les principes que M. Pattison
- s'engage à faire pénétrer dans la pratique; ce sont précisément
- les voeux que sa carrière parlementaire aurait pour objet de
- transformer en réalités. (Applaudissements.) Pourquoi donc M.
- Baring ne se trouve-t-il pas parmi les partisans de M. Pattison?
- (Rires et applaudissements.) Pourquoi n'agit-il pas dans le sens
- de ses propres désirs? Pourquoi repousse-t-il l'application de
- ses propres principes? Est-ce lâcheté? est-ce hypocrisie? Est-il
- de ceux qui mettent toujours un «je n'ose» après un «je
- voudrais;» ou bien qui jettent en avant des phrases sonores pour
- leurrer les simples et les débonnaires? Étale-t-il le principe
- pour capter vos votes, et l'exception pour réserver le sien?
- (Applaudissements.)
-
- C'est la vulgaire stratégie des sophistes, quand ils s'élèvent
- directement contre un grand principe, de lui rendre en paroles un
- hommage révérencieux, et d'envelopper le principe antagonique
- sous la forme d'une exception, et c'est là la stratégie qui est
- l'âme de tout le discours de M. Baring. Il adhère d'abord
- largement et clairement au principe de la liberté des échanges;
- mais ensuite tout le discours est calculé de manière à montrer
- comment et pourquoi ce principe ne doit pas être appliqué,
- comment et pourquoi il faut transiger dans l'intérêt d'une
- classe, d'un parti, du trésor, de la défense nationale, ou sous
- prétexte d'humanité envers les noirs. Mais la chose qu'il plaide,
- et qu'il nomme _protection_, tandis que le vrai nom est
- _monopole_, n'est pas une exception au principe de la liberté,
- c'est un autre principe antagonique à celui-là. Ce qu'il nomme
- protection, c'est ce qui élève le prix des subsistances.
- Protection signifie ce qui diminue la capacité d'acheter.
- Protection signifie ce qui arrache à l'honnête ouvrier une part
- de son juste salaire. Protection désigne toutes les formes
- variées du monopole, et, entre autres choses en ce moment, le
- fardeau de l'_income-tax_. (Applaudissements.) Et à qui entend-il
- accorder protection? Voyez ses votes. Il protége les
- établissements ecclésiastiques dans leur orgueil et leur
- splendeur, mais il ne protége pas le pauvre dissident contre la
- saisie de son lit et de sa Bible, pour parfaire la taxe de
- l'Église. Il protége le riche électeur qui peut se présenter au
- Poll, sûr de ne souffrir ni dans ses moyens pécuniaires, ni dans
- sa position sociale, mais il ne protége pas celui que la dureté
- des temps a arriéré d'un terme dans le paiement des taxes, et qui
- aurait besoin de la protection du scrutin contre les menaces et
- les persécutions des puissants du jour. (Applaudissements.) En un
- mot, sa protection est acquise aux riches, mais non aux pauvres;
- au petit nombre des oppresseurs, mais non aux multitudes
- opprimées et mises au pillage. (Applaudissements.) J'essaierai,
- si vous le permettez, de poursuivre, dans cette argumentation, la
- série des exceptions qu'il oppose à son propre principe. Il dit:
- «Les principes de la liberté du commerce doivent être modifiés
- par les besoins de la défense nationale, par les nécessités du
- trésor, par l'intérêt de quelques classes et par les exigences de
- l'humanité et de la philanthropie.» D'où il suit que ces
- principes de liberté auxquels il fait profession d'adhérer, il
- les croit en même temps en collision avec la sûreté du pays, avec
- ses ressources, avec quelques-unes de ses classes les plus
- importantes, et enfin avec les devoirs de la charité,--étrange
- manière de recommander un principe.... Je crains bien que son
- but, sous prétexte de la défense nationale, ne soit de favoriser
- quelques intérêts monopoleurs. Il cite Adam Smith, pour prouver
- que l'acte de navigation fut un des meilleurs règlements
- commerciaux de l'Angleterre. Mais il ne cite qu'une partie de
- l'opinion de ce grand homme, et ce n'est certainement pas celle
- qui a le mieux résisté à l'épreuve de l'examen et de
- l'expérience, car la loi dont parle Adam Smith n'est pas celle
- qui nous régit. L'intervention et les représailles de l'Amérique
- et de la Prusse nous forcèrent à la modifier profondément; les
- hommes d'État que M. Baring fait profession de révérer l'ont
- jugée inexécutable, l'ont effacée du _statute-book_, et M. Peel
- lui-même, à ce que je crois, a contribué à la réduire à ses
- minimes dimensions actuelles. Si M. Baring eût cité le passage
- entier, la portée de l'argument eût été toute différente, et il
- me semble que c'est manquer de probité logique que d'omettre ce
- membre de phrase. «L'acte de navigation n'est pas favorable au
- commerce extérieur, ni au développement de la richesse qui en
- provient. L'intérêt d'une nation, dans ses relations
- commerciales, comme l'intérêt du marchand dans ses transactions,
- est d'acheter au prix le plus bas et de vendre au prix le plus
- haut possible. En diminuant le nombre de nos vendeurs, nous
- diminuons nécessairement le nombre de nos acheteurs, et nous nous
- plaçons dans cette position, non-seulement d'acheter les produits
- étrangers plus cher, mais encore de vendre les nôtres à meilleur
- marché que si l'échange eût été libre.»--Après tout, que gagne la
- défense nationale à cette première exception au principe, en
- faveur de la navigation? La marine marchande d'Angleterre
- doit-elle sa supériorité au monopole? La cherté artificielle du
- bois de construction nous donne-t-elle de plus grands et de plus
- solides vaisseaux? La cherté artificielle des subsistances nous
- met-elle à même de les mieux approvisionner, et la liberté
- empêcherait-elle qu'il n'y eût des marins sur nos rivages? Qu'a
- donc fait l'acte de navigation pour notre puissance maritime, si
- ce n'est d'engendrer cette loi violente, opprobre de notre
- civilisation, la presse des matelots? La défense nationale en est
- réduite à ce qu'on peut arracher dans les rangs de l'industrie,
- par la pratique de la presse des matelots. (Applaudissements.)
- Nous n'avions pas besoin de l'intervention de cet usage odieux
- pour repousser les agressions du dehors, et un moyen beaucoup
- plus sûr de pourvoir, en tout temps et en toutes circonstances, à
- notre sûreté, c'eût été de laisser au peuple quelque chose à
- défendre de plus qu'il ne possède en ce moment. (Bruyantes
- acclamations.) Il ne se battra pas pour défendre la taxe du pain;
- il ne se battra pas pour servir l'oligarchie qui le foule aux
- pieds; il ne se battra pas pour maintenir des institutions qui
- favorisent le riche, mais qui écrasent le pauvre. Dans
- l'extension, la vaste et rapide extension d'affaires qui naîtrait
- de l'abolition de toutes les entraves commerciales, nous
- trouverions une défense plus sûre que celle des armes: la
- dépendance réciproque des peuples, et par là leur mutuelle
- bienveillance. Cela est plus sûr que l'acte de navigation et la
- loi sur la presse des matelots. La réponse d'un vieux maître de
- boxe trouve ici son application. Quelle est, lui demandait un
- jeune homme querelleur, quelle est la meilleure pose
- défensive?--La meilleure pose de défense, répondit le vétéran,
- c'est de n'avoir jamais dans votre bouche qu'une langue prudente
- et honnête. (Rires.) Le commerce travaillant sans cesse à
- entrelacer et égaliser les intérêts, les besoins et les
- jouissances des peuples, le progrès vers cette unité de sentiment
- et d'esprit, qui naît d'une communication universelle, d'un
- perpétuel échange de produits, de capitaux, d'énergies et
- d'idées, voilà pour la sûreté des nations des garanties plus
- solides que les armées, les marines, l'esprit de lutte et de
- jalousie. Et si Burke a pu dire que l'honneur était pour les
- nations le plus économique des moyens de défense, nous pouvons le
- dire à plus forte raison du commerce. Ce n'est pas seulement une
- défense économique, c'est une défense qui tend à abolir la
- pauvreté, à distribuer dans les masses des satisfactions et du
- bien-être. La seconde exception que fait M. Baring au principe de
- la liberté est fondée sur les intérêts du revenu public. Elle
- dénote une ignorance grossière qui a été souvent exposée dans
- cette enceinte. On vous a dit et répété bien souvent que cette
- agitation n'a rien à démêler avec les taxes qui ont pour but, qui
- ont honnêtement et prudemment pour but le revenu public, mais
- bien avec les taxes qui sont imposées au peuple pour satisfaire
- la rapacité de quelques classes particulières. Ses exemples me
- semblent d'ailleurs mal choisis. Il a dit qu'avec la liberté du
- commerce il serait impossible de taxer le tabac à 1,000 pour
- cent, et le thé à 300 pour cent. Une telle impossibilité le fait
- frissonner, et il y trouve une raison suffisante de modifier son
- principe (écoutez! écoutez!); car ne s'ensuivrait-il pas cet
- horrible événement, que vous ne payeriez plus quatre guinées pour
- un sou valant de tabac, et que vous auriez pour six sous le thé
- qui vous coûte aujourd'hui 2 sh.? Voilà un dénouement, un état de
- choses qui ne saurait être enduré, et il vient vous demander de
- l'envoyer au Parlement, pour s'opposer à ce que ses propres
- principes ne réalisent de si terribles résultats.
- (Rires.)--Arrivant ensuite à la troisième exception à son
- principe tirée des intérêts particuliers, M. Baring, candidat de
- la grande cité commerciale de Londres,--désigne cette classe
- qu'il s'agit de favoriser. Et quelle classe pensez-vous qu'il en
- a vue? les négociants de cette métropole? ses marchands, ses
- ouvriers? C'est la classe agricole dont il signale les intérêts
- particuliers, comme étant de ceux devant qui les principes de la
- liberté doivent courber la tête et passer outre, reconnaissant
- qu'ils sont sans aucune application en cette matière. Mais ce
- n'est là qu'un des traits de cette disposition que montre en
- toutes circonstances le candidat dont je commente les prétentions
- parlementaires. L'esprit des Ashburton vit en lui. Si vous
- l'envoyez au Parlement, il aura le pied sur le premier degré de
- cette échelle de Jacob, qui s'élève au-dessus des barons et des
- chevaliers, et le portera un jour au troisième ciel parmi les
- pairs du royaume. (Rires.) Dans sa première adresse, il exalte
- des services qu'il rendrait, comme membre de la Chambre des
- communes, aux intérêts commerciaux, «qui ont dans ce pays,
- dit-il, une importance nationale.» Il en parle comme d'une chose
- qui a assez grandi pour mériter son patronage, une chose à
- laquelle on peut tendre une main condescendante, tandis que,
- citoyen de Londres, il n'en devrait parler qu'avec fierté. Il ne
- comprend pas cette virile indépendance, cette noble franchise que
- l'industrie a soufflée dans l'esprit de l'homme, et qui valut
- naguère à un monarque de ce royaume cette fière réponse. Dans un
- moment d'humeur, il menaçait de s'éloigner avec sa cour, comme si
- la destruction de la cité avait dû s'ensuivre. «J'espère, lui dit
- respectueusement un citoyen, qu'il plaira à Sa Majesté de laisser
- la Tamise derrière elle.» (Rires.) Mais cette cité a nourri des
- hommes qui connaissent leurs droits et qui les maintiendront.....
-
-L'orateur, avec une force de logique et une vigueur d'éloquence qui
-nous fait regretter d'être forcé d'abréger ce discours, discute ici
-les opinions de M. Baring, et le poursuit à travers ses nombreuses
-contradictions. Nous nous bornerons à citer quelques extraits, où il
-combat des sophismes qui ont aussi bien cours de ce côté que de
-l'autre côté de la Manche.
-
- ..... «Nous produisons» (dit M. Baring, et c'est un de ses
- arguments pour maintenir le monopole des aliments); «j'ose dire
- que, grâce à nos machines, les manufacturiers de ce pays
- disposent d'une puissance de production capable de répondre à
- tous les besoins des contrées qui pourraient nous fournir du
- blé.» S'il en est ainsi, ce doit être en effet une puissance
- merveilleuse que celle qui peut accroître indéfiniment la
- production, sans exiger plus de travail humain. Je n'ai jamais
- ouï parler de machines, quelque ingénieuses qu'elles soient, qui
- se passent de la direction de l'homme, et qui, ayant produit
- jusqu'ici des résultats déterminés avec un travail humain
- déterminé, soient en état de doubler ces résultats sans réclamer
- l'intervention d'un travail additionnel. Mais admettons ce
- phénomène. Quel en est le remède? Tant qu'il y aura des besoins à
- satisfaire, et que cette puissance de production sera le moyen
- d'atteindre ce but, on serait tenté de la considérer comme le don
- le plus précieux du ciel.--Mais admettant qu'elle soit funeste,
- quel en est le remède? L'arrêter, l'anéantir. Nous avons un
- excédant de pouvoir producteur qu'il ne faut pas mettre en
- exercice. N'est-ce point un singulier état de choses qu'une
- immense puissance de production, que la création de choses utiles
- doivent être réprimées et forcées à l'inertie? Eh quoi! si nous
- voulions suivre les conséquences logiques de cette doctrine, à
- quelles absurdités ne nous conduirait-elle pas? Elle nous
- induirait à remplacer une machine puissante par une machine moins
- puissante, et pourquoi pas diminuer aussi la puissance de la
- machine humaine qui met en oeuvre toutes les autres? Si les
- hommes travaillent trop, s'ils ont le pouvoir d'acheter du pain
- au dehors et l'audace de réclamer ce droit, eh bien, diminuez
- cette puissance, coupez-leur les bras et qu'ils ne travaillent
- désormais que dans des limites raisonnables qui satisfassent le
- système protecteur. Je m'imagine que nous serions quelque peu
- surpris si un voyageur nous racontait que, dans ses
- pérégrinations, il a vu un pays où tous les ouvriers avaient subi
- l'amputation de deux doigts, et notre étonnement ne diminuerait
- pas sans doute si un homme politique,--un représentant de cette
- métropole, ou qui aspire à l'être, disait: Je devine que ces
- hommes s'étaient rendus coupables de sur-production. (Rires.)
- Ils travaillaient tant avec leurs cinq doigts infatigables que
- cela ne pouvait plus se tolérer. Le pays ne produisait pas assez
- de blé pour les satisfaire, et la production du blé devant être
- protégée, les propriétaires ont jugé à propos de couper les
- doigts aux ouvriers, en sorte que ce peuple _tridigite_ nous
- offre le plus bel exemple de la sagesse du régime protecteur, et
- combien il est beau d'exclure les _principes abstraits_ de la
- législation commerciale. (Applaudissements.)
-
-L'orateur dit que M. Baring se contredit encore en manifestant sa
-préférence pour le _droit fixe_ tout en s'engageant à soutenir
-l'_échelle mobile_.
-
- ..... Ainsi, dit-il, son opinion est pour le droit fixe, et sa
- volonté pour l'échelle mobile. Son opinion contredit sa volonté,
- et toutes deux violent le principe de la liberté, auquel M.
- Baring fait profession d'adhérer aussi.--Et voilà l'homme que
- soutiennent ceux qui mettaient naguère toute leur énergie à
- renverser l'administration whig parce qu'elle avait osé proposer
- un droit fixe!
-
- Je passe à sa quatrième exception, fondée sur les exigences de
- ses sentiments philanthropiques. Je comprends qu'un homme hésite
- quand il sent qu'il y a contradiction entre les principes et les
- sentiments d'humanité, bien qu'une telle contradiction soit
- certainement une chose étrange. Mais ici quel est le prétexte de
- cet étalage de charité? On veut que le sucre consommé dans ce
- pays soit pur de la tache de l'esclavage. M. Baring a tant de
- sympathie pour les noirs qu'il exclut de l'Angleterre le
- sucre-esclave, tandis qu'il souffre très-bien que ces mêmes noirs
- adoucissent leur grog avec du sucre-esclave, venu du Brésil en
- Angleterre pour y être raffiné et en être réexporté. (Écoutez
- écoutez!) Singulière philanthropie, vraiment! Oh! ce ne sont pas
- les noirs, ce sont les planteurs qui vous préoccupent. Vous ne
- trouvez pas leurs profits satisfaisants. Le noir n'a que faire
- d'une sympathie de cette nature. Il ne regrette pas le fouet et
- la canne à sucre. Sa condition actuelle lui convient. Eh quoi! ne
- se plaint-on pas déjà de ce qu'il devient trop riche? de ce que
- sa femme porte des robes de soie, de ce que lui-même figure dans
- son cabriolet comme un homme «respectable,» et de ce qu'il
- marchande aujourd'hui la propriété qu'il bêchait autrefois?....
- Et voilà sous quel vain prétexte on maintient un système qui
- restreint la consommation du sucre dans ce pays, à tel point que,
- malgré la population toujours croissante, elle est aujourd'hui ce
- qu'elle était il y a vingt ans, au détriment des jouissances et
- du bien-être des classes pauvres! Non, non, à travers toutes ces
- exceptions, règne un même esprit, un même principe. Déchirez le
- masque, et vous trouverez derrière la hideuse et dégoûtante
- figure du monopole.--Monopole de la navigation, monopole du blé,
- monopole du sucre, les voilà, se couvrant du manteau de la
- défense nationale, du revenu public, de l'humanité, mais au fond
- ne signifiant qu'une seule et même chose, la spoliation de la
- multitude laborieuse par le petit nombre. Et c'est pour maintenir
- un tel système qu'on nous invite à sacrifier nos principes, comme
- M. Baring méprise les siens. C'est pour maintenir ces anomalies,
- ces absurdités, cette oppression et ces abus que nous
- abandonnerions l'homme qui veut mettre de l'accord entre ses
- opinions et ses actes, pour nommer celui qui déclare publiquement
- que sa conduite politique ne sera qu'une perpétuelle exception,
- bien plus, une flagrante violation des principes que lui-même
- reconnaît fondés sur la justice et la vérité? Gentlemen, je ne
- suis pas un de ces hommes qui ont leurs foyers dans le Lancastre,
- ce qui, dans certains lieux, semble être une fâcheuse
- recommandation. Mais j'aimerais mieux être du Lancastre et avoir
- fait à mes compatriotes de Londres ce noble appel que leur
- adressent les citoyens de Liverpool, que d'être de Londres, et
- d'émettre, au mépris de cet appel, un vote favorable au monopole
- et funeste à mes frères. Eh! qu'importe d'où viennent ceux qui
- vous adjurent de nommer M. Pattison? J'augurerais mal de Londres,
- si je pouvais croire qu'on y sera arrêté par cette frivole
- objection. Londres s'est-il tellement rétréci et rapetissé qu'il
- n'y ait pas place, qu'il n'y ait pas droit de bourgeoisie pour
- quiconque porte un coeur dévoué et travaille avec ardeur au
- triomphe de la justice? La patrie de ces hommes du Lancastre est
- partout où prévaut l'amour du bien et du vrai. En quelque lieu
- que la science pénètre, en quelque lieu que parviennent leurs
- innombrables écrits, partout où leurs discours ont éclairé les
- intelligences et passionné les coeurs, c'est là qu'est la Ligue.
- Partout où un infatigable travail est privé de sa juste
- rémunération, partout où dans nos populeuses cités l'ouvrier n'a
- qu'une insuffisante nourriture à distribuer à sa famille, partout
- où, dans nos campagnes, le laboureur ne peut donner à sa femme et
- à ses enfants des habits décents qui leur permettent la
- fréquentation de l'église, c'est là qu'est la Ligue, pour relever
- l'abattement par l'espérance et inspirer à l'affliction la
- confiance en des jours meilleurs. Partout où, dans des contrées
- lointaines, la fertilité du sol est frappée d'inertie, partout où
- la terre est condamnée à une stérilité artificielle, parce que le
- monopole s'interpose entre les libres et volontaires échanges des
- hommes, c'est là qu'est la Ligue, promettant au moissonneur de
- plus abondantes récoltes et au vigneron de plus riches vendanges.
- Et partout aussi où se livrera cette grande lutte sur le terrain
- électoral, partout où le génie du monopole opposera ses derniers
- et convulsifs efforts au génie de la liberté, c'est là que la
- Ligue plantera sa tente pour stimuler les forts et encourager les
- faibles, saluer le candidat dévoué aux intérêts sociaux, et
- montrer que ce pays a encore une longue carrière de gloire à
- parcourir. (Applaudissements.) Et j'espère bien que le résultat
- de cette élection sera de montrer au monde que partout où il y a
- une représentation qui tient en mains les destinées d'un grand
- empire, c'est là que sera aussi l'esprit de la Ligue pour
- témoigner que la JUSTICE,--non point la justice abstraite, mais
- la justice réelle envers toutes les classes, depuis la plus
- élevée jusqu'à la plus infime,--que la justice, dis-je, est le
- guide le plus sûr de la législation, comme elle est la source la
- plus abondante de la prospérité nationale. (Applaudissements
- prolongés.)
-
-
-
-
-L'AGITATION EN ÉCOSSE
-
-
-Nous croyons devoir donner ici un compte rendu succinct des travaux de
-la Ligue en Écosse, du 8 au 18 janvier 1844.
-
-Rien ne nous semble plus propre à donner une idée de la puissance de
-l'association, de la vie politique qu'elle fait circuler dans le corps
-social, et de son influence sur la diffusion des lumières. Comment ne
-pas admirer l'activité prodigieuse, le dévouement infatigable des
-Cobden, des Bright, des Thompson? Et quel est le but de tant
-d'efforts? propager, vulgariser un grand principe.
-
-Nous aurions pu choisir toute autre semaine de l'année: elle nous
-aurait montré la même énergie. On devinera aisément pourquoi nous
-avons préféré suivre la Ligue en Écosse.--Il existe en France un
-préjugé contre les économistes anglais. On y est imbu de l'idée que
-s'ils proclament le principe de la liberté commerciale, s'ils
-paraissent même travailler à la réaliser dans la pratique, tout cela
-n'est que ruse, hypocrisie, machiavélisme. On répète contre
-l'agitation commerciale ce qu'on a dit contre l'agitation
-abolitionniste. Ce sont des démonstrations, dit-on, qui cachent un but
-secret et funeste aux intérêts des nations. Le caractère écossais est
-beaucoup moins impopulaire, et c'est le motif pour lequel j'ai, de
-préférence, rendu compte de l'agitation en Écosse. On sera peut-être
-bien aise de voir comment sont accueillis les principes de la liberté
-du commerce, sur cette terre loyale, parmi ce peuple éclairé, qui a le
-premier entendu la grande voix d'Adam Smith.
-
-
-CARLISLE.
-
-Extrait du _Carlisle Journal_, 8 janvier 1844.
-
-Lundi soir, 8 janvier, il y a eu un thé à la salle de l'Athénée.
-L'objet de cette réunion était de recevoir une députation du conseil
-de la Ligue, et d'activer la souscription nationale (_the League fund
-of l. s. 100,000_).
-
-Le meeting a commencé à 6 heures, sous la présidence de M. Joseph
-Fergusson. Vers 8 heures, M. John Bright, m. P., est entré dans la
-salle et a été reçu par des applaudissements enthousiastes. On
-remarquait dans cette réunion les principaux négociants et
-manufacturiers de la cité, et un grand nombre de dames.
-
-Le président, après avoir exposé l'objet de la réunion, donne la
-parole à M. Bright.
-
-M. BRIGHT s'exprime avec sa vigueur et son éloquence accoutumée. Le
-cadre que nous nous sommes imposé ne nous permet pas de donner ici ce
-remarquable discours.
-
-M. Pierre Dixon soumet au meeting la résolution suivante:
-
- «Le meeting exprime son inaltérable confiance en la Ligue, et
- s'engage à l'aider de tous ses efforts dans sa grande lutte pour
- la liberté commerciale.»
-
-Nous remarquons dans le discours de M. Dixon le passage suivant:
-
- «J'ai été grandement désappointé par le bill de réforme
- électorale qui a tant agité ce pays. Nous avons eu un Parlement
- réformé, et qu'a-t-il fait? Au lieu de veiller aux intérêts des
- masses, les représentants n'ont paru s'occuper que de leurs
- propres intérêts. Qu'a fait lord Grey, si ce n'est procurer des
- places à ses cousins? (Rires; écoutez!) Nous lui devons sans
- doute le bill de réforme, mais on en a fait un mauvais usage, et
- cette mesure m'a, je le répète, extrêmement désappointé. Mais
- pendant que le Parlement oublie les souffrances du peuple, la
- Ligue s'est levée pure de tout esprit de parti. C'est l'esprit de
- parti qui ruine le pays, et nous venons d'entendre les membres de
- la Ligue déclarer leur ferme détermination d'en finir avec toutes
- ces questions de factions et de personnes. Le bon sens et la
- vérité prévaudront. À eux appartient l'empire du monde. Je sens
- une profonde reconnaissance envers ces hommes qui sacrifient
- généreusement leur temps et leur tranquillité à l'avancement de
- notre cause. À peine M. Bright a-t-il vu ses foyers depuis un an.
- Nous ne saurions trop honorer de tels services, puisqu'ils sont
- au-dessus de nos forces.»
-
-Plusieurs autres orateurs se font entendre.--À la fin de la séance, on
-procède à la souscription. Elle s'élève à 403 l. s.--Nous remarquons
-sur la liste M. Marshal, m. P., pour 40 l. s.
-
-
-GLASGOW.
-
-BANQUET POUR LE SOUTIEN DES PRINCIPES DE LA LIBERTÉ COMMERCIALE.
-
-Extrait du _Glasgow-Argus_, 10 janvier 1844.
-
-Cette grande et imposante démonstration, en faveur de la liberté
-commerciale, et spécialement du rappel des lois-céréales, a eu lieu
-mercredi soir, 10 de ce mois, dans la salle de la Cité (_City hall_).
-Ainsi que nous l'avions prévu, jamais l'ouest de l'Écosse n'avait vu
-une semblable manifestation de l'opinion publique; jamais, à Glasgow,
-réunion n'avait présenté de tels caractères de distinction, d'ordre,
-de lumières et d'énergie. La vaste salle contenait plus de deux mille
-personnes, cent cinquante dames occupaient la galerie de l'ouest.
-
-Le fauteuil était tenu par l'honorable lord prévôt.
-
-Nous avons remarqué sur l'estrade MM. Fox Maule, m. P., James Oswald,
-m. P., le col. Thompson, le Rév. M. Moore, John Bright, m. P., Arch.
-Hastie, m. P., le prévôt Bain, et une foule d'autres personnages.
-
-Lecture est faite des lettres d'excuses adressées par MM. Dunfermline,
-m. P., lord Kinnaird, m. P., Villiers, m. P., Stewart, m. P., Georges
-Duncan, m. P.
-
-Ces honorables représentants ont été empêchés, malgré leur désir,
-d'assister au banquet de Glasgow, soit parce qu'ils sont appelés à
-d'autres meetings, qui ont pour objet la même cause, soit pour
-d'autres motifs.
-
-Sur la demande du lord prévôt, le doct. Wardlaw, dans une belle et
-touchante prière, appelle sur l'assemblée la bénédiction divine.
-
-Le lord prévôt est accueilli par des applaudissements enthousiastes,
-lorsqu'il se lève pour proposer le premier toast.
-
- «Messieurs, dit-il, c'est avec une profonde satisfaction que
- j'occupe le fauteuil dans cette circonstance. Il y a longtemps
- que les principes de la liberté commerciale ont prévalu parmi les
- citoyens de Glasgow et beaucoup d'entre eux, vers la fin du
- dernier siècle, soutinrent avec zèle les saines doctrines si
- admirablement exposées et développées par l'immortel Adam Smith,
- lorsqu'il occupait une des chaires de notre Université.
- (Applaudissements.) Je suis heureux de voir qu'aujourd'hui les
- négociants et les manufacturiers si éclairés de cette cité
- prennent un intérêt toujours croissant à cette grande cause qui
- embrasse toutes les autres, savoir: l'abolition de tous les
- monopoles,--et rien ne peut m'être plus agréable que de remplir
- mon devoir de premier magistrat de la cité, en prêtant aide et
- assistance, quand l'occasion s'en présente, à ces réformes qui
- ont pour objet le bien-être des classes ouvrières et la
- prospérité de cette métropole commerciale de l'Écosse.»
-
-Après quelques observations, le lord prévôt conclut en ces termes:
-
- «Je vous invite à vous joindre à moi pour rendre hommage à notre
- gracieuse souveraine. La vie de son père, ses propres sentiments
- ne nous laissent aucun doute que nous avons en elle une amie
- éclairée de toute mesure qui tend au bien-être, à la prospérité
- et au bonheur du peuple. À la reine!» (Applaudissements
- prolongés. Toute l'assemblée se lève et reste debout pendant que
- l'orchestre exécute l'hymne national.)
-
-M. FOX MAULE, représentant de Perth,--après quelques réflexions, porte
-le second toast:
-
- «_À la liberté des échanges!_ Messieurs, je ne m'étendrai pas sur
- ces grands principes qui, s'ils vivent quelque part, doivent
- vivre surtout dans cette cité qui, la première, entendit les
- leçons d'Adam Smith. Ils pénètrent de jour en jour, et avec tant
- de force dans les esprits, qu'il serait inutile et pour ainsi
- dire déplacé, de les développer devant vous. Je considère que le
- but de cette réunion est d'examiner en commun les idées pratiques
- qui pourront nous être soumises sur le mode à la fois le plus
- prompt, le plus efficace et le plus sûr de faire enfin pénétrer
- ces principes dans notre gouvernement et notre législature. Vous
- admettez, je crois, que le vieux système des _protections
- spéciales_, alors même qu'on pourrait lui attribuer quelques
- effets momentanément favorables, n'est pas la base sur laquelle
- doivent reposer les grands intérêts permanents de ce pays. Le
- monopole est une plante qu'on peut à la rigueur élever en serre
- chaude, mais qui ne saurait enfoncer profondément ses racines
- dans notre sol, et exposer ses branches à tous les vents de notre
- climat. Nous sommes des hommes libres. Pourquoi n'aurions-nous
- pas un commerce libre? (Bruyants applaudissements.) La raison dit
- que ce système est le meilleur, le plus propre à répandre le
- bien-être parmi les hommes, qui met toutes les denrées du monde à
- notre portée et laisse refluer les produits de notre travail sur
- tous les points de la terre.»
-
-L'orateur traite la question dans ses rapports avec l'agriculture; il
-témoigne toute son admiration pour les utiles efforts de la Ligue, et
-termine en portant ce toast:
-
- «À la liberté du commerce; à la chute du monopole qui est le
- fléau du pays et du peuple.» (Applaudissements enthousiastes.)
-
-Le lord prévôt porte la santé de la députation de la Ligue. M. Cobden
-remercie et prononce un discours qui fait sur l'assemblée une
-profonde impression.
-
- M. Alexandre GRAHAM: «Aux ministres de la religion qui se sont
- réunis à la cause de la liberté du commerce. Dans le cours de ces
- dernières années, deux appels ont été faits au clergé. La
- première fois, sept cents ministres dissidents de toutes les
- dénominations se sont réunis à Manchester, et plus de neuf cents,
- dans leurs lettres d'excuse, ont donné leur approbation à l'objet
- de la Ligue. La seconde réunion de plus de deux cents ministres,
- eut lieu à Édimbourg.»
-
-L'orateur, dans un discours que nous supprimons à regret, examine les
-causes qui tiennent le clergé de l'Église établie éloigné de ce grand
-mouvement.--Il traite ensuite la question de la liberté commerciale,
-au point de vue religieux.
-
- Le Rév. doct. HEUGH: «Au progrès des connaissances, nécessaire et
- seule garantie de l'extension et de la permanence des
- institutions libres.» (Immenses applaudissements. Ce magnifique
- texte fait le sujet d'un discours du rév. ministre, qui est
- écouté avec recueillement.)
-
-D'autres discours sont prononcés par MM. Bright, Thompson, Oswald,
-Hastie. La souscription de Glasgow, au fonds de la Ligue, paraît
-devoir s'élever à plus de 5,000 l. s. (125,000 fr.)
-
-L'assemblée se sépare à 8 heures du soir.
-
-
-GRAND MEETING D'ÉDIMBOURG POUR LE SOUTIEN DE LA LIGUE.
-
-Extrait du _Scotchman_, 11 janvier 1844.
-
-Mardi, 11 de ce mois, un grand meeting a eu lieu dans cette cité, pour
-recevoir la députation de la Ligue, composée de MM. Cobden, Bright, le
-col. Thompson et Moore.--L'objet spécial de la réunion était de
-concourir à la souscription au fonds la Ligue (_the_ 100,000 l.
-_League fund_). La salle de la Société philharmonique, la plus vaste
-d'Édimbourg, était entièrement occupée, et, faute de places, plus de
-mille billets d'entrée ont dû être refusés.
-
-On remarquait dans l'assemblée les citoyens les plus éclairés et les
-plus influents, un grand nombre de dames et trente-quatre ministres du
-culte. Le très-honorable lord prévôt occupait le fauteuil. Les villes
-de Leith, Dalkeith, Musselburgh avaient envoyé des députations.
-
-Nous ne fatiguerons pas le lecteur par la traduction des discours
-prononcés dans cette mémorable séance. Nous nous bornerons à
-reproduire un passage du discours de M. Cobden, parce qu'il répond à
-un argument que l'on oppose souvent à l'affranchissement du commerce,
-aussi bien de ce côté que de l'autre côté de la Manche.
-
- «Tout le monde, ou du moins toutes les personnes dont l'opinion a
- quelque poids, s'accordent sur ce point, que le principe de la
- liberté des échanges est le principe du sens commun, et que,
- considéré d'une manière abstraite, il est aussi juste
- qu'incontestable. (Assentiment.) Mais lorsque vous sommez ces
- personnes de réaliser dans la pratique des principes dont, en
- théorie, elles reconnaissent si volontiers la justice et la
- vérité, on vous objecte que les circonstances du pays s'y
- opposent. Quelles sont ces circonstances? D'abord, nous dit-on,
- par l'ancienneté de la protection, le pays se trouve dans une
- situation économique tout artificielle. À cela je réponds que si
- nous sommes dans une situation artificielle, c'est que nous y
- avons été amenés par des lois arbitraires contraires aux lois de
- la nature. Nous ne pouvons remédier à ce mal qu'en revenant aux
- lois naturelles et en mettant notre législation en harmonie avec
- les desseins visibles de la divine Providence.--Ensuite, on
- allègue que la dette publique et l'Échiquier imposent à
- l'Angleterre de lourdes charges,» etc.
-
-
-PERTH.
-
-Extrait du _Perthshire-Advertiser_, 12 janvier 1844.
-
-Selon l'avis qui en avait été donné, un grand meeting public a eu lieu
-mercredi, 12 de ce mois, dans une des églises de cette ville
-(_North-United secession church_), pour entendre MM. Cobden, Thompson
-et Moore, députés de la Ligue nationale. Plus de deux mille personnes
-étaient présentes, presque toutes appartenant aux classes moyennes, et
-l'on a remarqué l'attention soutenue que les fermiers et les
-agriculteurs, venus de tous les points du comté, ont prêtée aux
-discours qui ont occupé une séance de plus de quatre heures.
-
-M. Maule, m. P., occupait le fauteuil.
-
-Nous ne pouvons rapporter ici les discours prononcés par MM. Maule,
-Cobden, lord Kinnaird, M'Kinloch, Moore, etc.--Cependant, comme les
-arguments qu'on fait valoir en faveur du monopole, sous le nom de
-protection, sont les mêmes en France qu'en Angleterre, nous croyons
-devoir citer de courts extraits du discours de M. Cobden, où
-quelques-uns de ces arguments sont heureusement réfutés.
-
- «Les fermiers et les ouvriers de campagne ont plus souffert que
- tous autres des lois-céréales, et, à cet égard, j'invoque le
- témoignage de ceux d'entre eux qui m'écoutent. Depuis 1815,
- époque où passa cette loi, la Chambre des communes ne s'est pas
- réunie moins de six fois en comité pour s'enquérir de la détresse
- agricole, et, depuis 1837, elle a été solennellement proclamée
- cinq fois dans le discours de la reine à l'ouverture du
- Parlement. J'ai parcouru le pays dans tous les sens; j'ai assisté
- à une multitude de meetings; partout j'ai posé aux fermiers cette
- question: «Avez-vous, dans un certain nombre d'années, et avec un
- capital donné, réalisé autant de profits que les personnes
- engagées dans des industries qui ne reçoivent pas de protection,
- tels que les drapiers, carrossiers, épiciers,» etc.--Partout,
- invariablement, on m'a fait la même réponse: «Non, l'industrie
- agricole est la moins rémunérée.» Si le fait est incontestable,
- il doit avoir une cause, et comme ce ne peut être l'absence de la
- protection, c'est sans doute la protection elle-même. Pour moi,
- je crois qu'il est mauvais de taxer l'industrie; il n'y a qu'une
- chose qui soit pire, c'est de la _protéger_. (Applaudissements.)
- Montrez-moi une industrie _protégée_, et je vous montrerai une
- industrie qui languit. Si l'on accordait, par exemple, des
- priviléges aux épiciers qui habitent tel quartier, pensez-vous
- que les propriétaires des maisons n'en exigeraient pas de plus
- forts loyers? Ils le feraient indubitablement; et c'est ce qu'ont
- fait les landlords, à l'égard des fermiers, sous le manteau de la
- loi-céréale. Un pauvre fermier gallois, nommé John Jonnes, a
- parfaitement expliqué le jeu de cette loi. Il disait: «La loi a
- promis aux fermiers des prix parlementaires. Sur cette promesse,
- les fermiers ont promis aux seigneurs des rentes parlementaires.
- Mais à la halle, le prix parlementaire ne s'est presque jamais
- réalisé, et il n'en a pas moins fallu acquitter la rente
- parlementaire.» Toute la question-céréale est là.
-
- «Pour persuader aux fermiers qu'ils ne peuvent soutenir la
- concurrence étrangère, on leur dit qu'ils ont de lourdes taxes à
- payer, et cela est vrai. Ils payent la taxe des routes, mais ils
- ont les routes, et je puis vous assurer que les fermiers russes
- et polonais voudraient bien en avoir au même prix. Essayez de
- porter vos denrées au marché, par monts et par vaux et à dos de
- mulet, et vous vous convaincrez que l'argent mis sur les chemins
- n'est pas perdu, mais placé, et placé à bon intérêt.--Ils payent
- encore la taxe des pauvres et les taxes ecclésiastiques; mais il
- y a aussi des prêtres et des pauvres sur le continent.»
-
-M. Cobden cite plusieurs exemples pour démontrer que les industries
-libres prospèrent mieux que les industries protégées.
-
- «Voyez la laine; c'est un fait notoire que c'est, depuis qu'elle
- n'est plus favorisée, une branche beaucoup plus lucrative que la
- culture du froment.--Voyez le lin. Pendant que M. Warnes se
- donnait beaucoup de mouvement, dépensait beaucoup d'encre et de
- paroles pour prouver que le fermier anglais ne pouvait soutenir
- la concurrence du dehors, lui-même substituait, et avec succès,
- la culture du lin, qui n'est pas protégée, à celle du froment,
- qui est l'objet de tant de prédilections législatives.....
-
- «Quant aux avantages que la loi-céréale est censée conférer aux
- simples ouvriers des campagnes, j'avance ce fait, et je défie qui
- que ce soit de le contredire: c'est que les salaires vont
- toujours diminuant à mesure qu'on s'éloigne des districts
- manufacturiers et qu'on s'enfonce au coeur des districts
- agricoles. En arrivant dans le Dorsetshire, le plus agricole et
- par conséquent le plus protégé de tous les comtés, on trouve le
- taux des salaires fixé à 6 sh. par semaine. Pour moi, je donne 12
- sh. au moindre de mes ouvriers. J'en ai qui gagnent 20, 30 et
- même 35 sh. Mais quant à ceux qui ne donnent que le travail le
- plus brut, qui ne font que ce que tout homme peut faire, ils
- reçoivent au moins 12 sh.--Je n'en tire pas vanité. Ce n'est ni
- par plaisir ni par philanthropie que j'accorde ce taux; je le
- fais parce que c'est le taux établi par la libre concurrence.
- Voilà un fait général qui ne permet plus de dire que la
- loi-céréale favorise l'ouvrier des campagnes. (Écoutez!
- écoutez!)--Mais j'aperçois ici bon nombre d'ouvriers des
- fabriques. Quant à eux, il est certain que la loi-céréale les
- dépouille, sans aucune compensation, et j'expliquerai comment
- cela se fait. Il y a une certaine doctrine à l'usage des
- ignorants imberbes, selon laquelle les salaires peuvent être
- fixés par acte du Parlement. Je mettrai en lumière et cette
- doctrine et le caractère de la loi-céréale, par une anecdote qui
- se rapporte à un fait parlementaire qui m'est personnel. Lorsque
- sir Robert Peel présenta la dernière loi-céréale à la Chambre des
- communes, loi qui avait pour but avoué de maintenir le prix du
- blé à 56 sh., ainsi que l'auteur le déclare expressément, je fis,
- par voie d'amendement, cette motion: Qu'il est expédient, avant
- de fixer le prix du pain par acte du Parlement, de rechercher les
- moyens de fixer aussi un taux relatif des salaires qui soit en
- harmonie avec ce prix artificiel des aliments.» Proposition bien
- raisonnable, à ce qu'il me paraît, mais qui fut combattue par MM.
- Peel, Gladstone et leurs collègues, au dedans et au dehors des
- Chambres, par cette réponse: «Oh! nous ne pouvons régler ou fixer
- le prix du travail, cela est au-dessus de notre puissance. Le
- taux des salaires s'établit par la concurrence sur le marché du
- monde.»--Néanmoins, quoique je reconnusse la validité de ce
- raisonnement, comme je le crois aussi bien applicable au blé
- qu'au travail, et que je n'aime pas à voir des règles différentes
- appliquées à des cas intrinsèquement identiques, j'insistai pour
- que ma motion fût mise aux voix; et elle fut soutenue par vingt
- ou trente membres qui pensaient, comme moi, que le taux des
- salaires devait être positivement fixé, si l'on était décidé à
- dépouiller l'ouvrier, par un prix des aliments artificiellement
- élevé. Mais, ainsi que je m'y attendais, les monopoleurs de la
- Chambre refusèrent de faire une franche et loyale application de
- leur propre principe, et tous, jusqu'au dernier, votèrent contre
- ma motion.--Sans doute, il est incontestable que le régulateur
- naturel des salaires, c'est le marché, la concurrence, le rapport
- de l'offre à la demande. Mais n'est-il pas évident que le blé
- doit être soumis à la même règle, et valoir plus ou moins, selon
- les besoins d'une part et la faculté de payer de l'autre? Qu'on
- laisse donc le prix du blé s'établir dans le même marché où le
- travail est contraint de chercher sa rémunération. Oh! qui
- pourrait sonder la profonde immoralité de ces hommes qui
- s'adjugent à eux-mêmes un certain prix pour leur blé, et qui
- néanmoins refusent de fixer un prix proportionnel pour les
- salaires qui doivent acheter ce blé?» (Applaudissements
- prolongés.)
-
-
-GREENOCK.
-
-Extrait du _Greenock-Advertiser_, 15 janvier 1844.
-
-Lundi, 15 de ce mois, une députation de la Ligue, composée de M.
-Bright, m. P., et du col. Thompson, a assisté à un grand meeting tenu
-à la chapelle de...
-
-Le prévôt occupait le fauteuil.
-
-Des discours ont été prononcés par MM. Steete, Stewart, m. P., col.
-Thompson, Bright, Robert Wallace, m. P.
-
-Nous avons remarqué, dans le discours du colonel Thompson, la
-démonstration suivante, qui présente, sous une forme sensible, les
-inconvénients des lois restrictives.
-
- «Suivons vos marchandises sur les marchés étrangers, et observons
- ce qui arrive. Je suppose que vous les envoyez à Hambourg. Le
- capitaine débarque, et, s'adressant à un négociant de cette
- ville, il lui dit: «J'amène de Greenock tant de balles de
- marchandises que je désire vendre.--Bien, dit le marchand, je
- vous en donnerai dix thalers.--J'accepte, répond le capitaine; et
- maintenant que pourrais-je acheter avec dix thalers, car je
- désire revenir à Greenock avec un chargement de retour?--Je
- trouve, dit le Hambourgeois, que le blé est à meilleur marché ici
- qu'en Angleterre; achetez du blé.--Oh! répond le capitaine, je ne
- puis pas rapporter du blé, car nous avons dans notre pays une loi
- qui le défend.--Eh bien! prenez du bois de construction.--Nous
- avons encore une loi qui l'empêche.--Dieu me pardonne! s'écrie le
- Hambourgeois, je crois que, vous autres Anglais, vous repoussez
- les choses qui vous sont les plus nécessaires, et n'admettez que
- ce qui ne vous est bon à rien, des sifflets et des cure-dents,
- peut-être. (Éclats de rire.)--Je crains bien qu'il n'en soit
- ainsi, reprend l'Anglais, et je vois que ce que j'ai de mieux à
- faire, c'est de m'en retourner sur lest et de ne plus remettre
- les pieds à Hambourg.»--C'est ainsi que prennent fin nos
- relations avec Hambourg, et successivement avec les autres ports
- étrangers.--Et ne voyez-vous pas que le chargeur de Greenock sera
- forcé de limiter sa fabrication plus qu'il n'aurait fait, si son
- capitaine lui eût porté de meilleures nouvelles? Que si la
- fabrication se ralentit, le travail est moins demandé, les
- salaires sont plus dépréciés, en même temps que les subsistances
- renchérissent?» etc........
-
-
-ABERDEEN.
-
-Extrait de l'_Aberdeen-Herald_, 15 janvier 1844.
-
-La démonstration en faveur de la Ligue a dépassé tout ce que l'on
-pouvait attendre. Lundi, 15 de ce mois, deux meetings ont été tenus,
-l'un le matin, l'autre le soir, et, dans l'un et l'autre, l'accueil le
-plus enthousiaste a été fait à MM. Cobden et Moore. Le meeting du
-matin a eu lieu dans la vaste salle du théâtre, qui s'est trouvée
-cependant trop étroite pour le grand nombre de citoyens distingués qui
-désiraient assister à la séance. Rien n'égale l'intérêt qu'a excité le
-discours clair et nerveux de M. Cobden, et nous avons pu remarquer que
-des hommes, qui prennent rarement part à des démonstrations publiques,
-joignaient chaleureusement leurs applaudissements à ceux de la foule.
-
-Le soir, les classes ouvrières et laborieuses affluaient à la salle de
-la Société de Tempérance, et nous avons entendu dire à M. Cobden qu'il
-n'avait jamais parlé devant un auditoire plus attentif et plus
-intelligent.
-
-Nous avons assisté à bien des meetings publics, nous avons entendu
-tous les grands orateurs de l'époque, mais nous devons dire que jamais
-nous n'avons assisté à un spectacle plus imposant et plus instructif
-que celui qui a été offert aujourd'hui à la population d'Aberdeen.
-(Suit le compte rendu de la séance.)
-
-
-DUNDEE.
-
-16 janvier 1844.
-
-Mardi soir, 16 du courant, une _soirée_ a été donnée, dans le cirque
-royal, à MM. Cobden et Moore, députés de la Ligue nationale. M.
-Edouard Baxter, esquire, occupait le fauteuil.
-
-Les orateurs qui se sont fait entendre, outre MM. Cobden et Moore,
-sont MM. Baxter, James Brow, lord Kinnaird, Georges Duncan, m. P.,
-etc.
-
-
-PAISLEY.
-
-Extrait du _Glasgow-Argus_, 16 janvier 1844.
-
-Mardi soir, 16 de ce mois, une _soirée_ a eu lieu, dans une des
-églises dissidentes de Paisley (_secession church_), à l'effet
-d'accueillir MM. Thompson et Bright, membres de la Ligue, et sous la
-présidence du prévôt Henderson. Nous avons remarqué sur l'estrade MM.
-Stewart, Wallace et Hastie, membres du Parlement, et un grand nombre
-de ministres du culte.
-
-Nous croyons devoir nous dispenser de donner en détail le compte rendu
-de ce meeting, ainsi que de ceux qui suivent, pour éviter de dépasser
-les bornes que nous nous sommes prescrites.
-
-
-AYR.
-
-Extrait de _l'Ayr-Advertiser_.
-
-Mardi matin, 16 de ce mois, un grand meeting public a été tenu au
-théâtre de cette ville, sous la présidence du prévôt Miller pour
-entendre MM. Bright et Thompson, membres de la Ligue.
-
-
-MONTROSE.
-
-Extrait du _Montrose-Review_, 16 janvier 1844.
-
-MM. Cobden et Moore, de passage dans cette ville, pour se rendre
-d'Aberdeen à Dundee, ont été sollicités de s'arrêter quelques heures
-dans l'objet de tenir un meeting public. Malgré la brièveté du temps
-qu'avaient devant eux les amis de la liberté commerciale, une telle
-affluence s'est portée à _Guild-Hall_, à l'heure désignée, que le
-meeting a dû immédiatement se transporter à _George Free Church_. Le
-prévôt Paton a été unanimement appelé au fauteuil.
-
-Après un discours de M. Cobden, qui a fait sur l'assemblée une
-profonde impression, M. Alexandre Watson fait cette motion:
-
- «Que le meeting approuve hautement les infatigables travaux de la
- Ligue, et en particulier les virils et nobles efforts de MM.
- Cobden et Moore, pour propager les principes de la liberté
- commerciale; et que, pour offrir aux citoyens de Montrose
- l'occasion de contribuer au fonds de la Ligue, il nomme, à
- l'effet de recueillir les souscriptions, une commission composée
- de MM. etc.»
-
-La motion est votée à l'unanimité.
-
-
-FORFAR.
-
-Le même journal rend compte du meeting tenu à Forfar, le samedi 10
-janvier, à l'occasion de la présence en cette ville, de MM. Cobden et
-Moore. Les honorables députés de la Ligue n'ont pas eu plutôt accédé
-aux vives instances qui leur étaient adressées pour qu'ils
-s'arrêtassent un moment à Forfar, que toute la population a été
-convoquée à l'église de la paroisse au son du tambour. Les fonctions
-de président étaient remplies par le Rév. ministre, M. Lowe, etc.
-
-
-KILMARNOCK.
-
-Un grand meeting a été tenu dans cette ville, le mardi 16 janvier
-1844, à l'effet d'entendre M. Bright et le colonel Thompson, membres
-de la Ligue.
-
-
-CUPAR.
-
-Extrait du _Fife-Sentinel_, 18 janvier 1844.
-
-L'annonce de la visite d'une députation de la Ligue avait excité au
-plus haut degré l'intérêt du comté. Des délégations de toutes les
-villes environnantes s'étaient rendues à Cupar.--MM. Cobden et Moore
-sont arrivés le 18, à 2 heures. Le meeting avait été convoqué à
-l'église de Westport; mais cet édifice étant insuffisant à contenir la
-foule qui se pressait, il a été décidé qu'on se transporterait dans
-Old-Church.
-
-Le prévôt Nicol occupait le fauteuil.
-
-
-LEITH.
-
-Extrait du _Caledonian-Mercury_, 19 janvier 1844.
-
-Un meeting nombreux a été tenu, vendredi soir 19 du courant, dans
-Relief-Church. MM. Cobden, Thompson, Moore, ont été écoutés avec
-l'intérêt le plus manifeste et la plus vive sympathie, etc.
-
-
-DUMFRIES.
-
-Extrait du _Dumfries-Courrier_, 17 janvier 1844.
-
-Ce journal rend compte du meeting tenu le mercredi 17 janvier, à
-l'occasion de la visite de MM. Bright et Thompson; il présente le même
-caractère que les précédents.
-
-Si nous avons donné au lecteur cette nomenclature aride des nombreux
-meetings que la députation de la Ligue a provoqués en Écosse, pendant
-un séjour de si courte durée, c'est que nous sommes nous-même
-convaincu qu'en France, comme en Angleterre, comme dans tous les pays
-constitutionnels, le seul moyen d'emporter une grande question, c'est
-d'éclairer et de passionner le public. Notre but a été d'appeler
-l'attention sur l'activité et l'énergie que déploie la Ligue, et dont
-les premiers résultats se montrent aujourd'hui aux yeux de l'Europe
-étonnée dans le _plan financier_ de sir Robert Peel.
-
-
-GRAND MEETING DE COVENT-GARDEN.
-
-25 janvier 1844.
-
-Après une interruption de deux mois, la Ligue a repris ses meetings au
-théâtre de Covent-Garden. Jeudi soir, la foule avait envahi le vaste
-édifice. Dans aucune des précédentes occasions elle n'avait montré
-plus de sympathie et d'enthousiasme.
-
-À 7 heures, le président, M. George Wilson, monte au fauteuil. Il
-ouvre la séance par le rapport des travaux de la Ligue, dont nous
-extrayons quelques passages.
-
- «Ladies et gentlemen: Je ne doute pas que la première question
- que vous m'adresserez au moment de la reprise de nos séances, ne
- soit: «Qu'a fait la Ligue depuis la dernière session?» D'abord,
- je n'ai pas besoin de vous dire _qu'elle n'est pas morte_, ainsi
- que ses ennemis l'ont tant de fois répété. Il est vrai que le duc
- de Buckingham ne s'y est pas encore rallié; le duc de Richmond ne
- nous a pas signifié son approbation; sir Edward Knatchbull compte
- toujours sur le monopole pour payer des dots et des hypothèques,
- et le colonel Sibthorp a gratifié de 50 l. s. l'association
- protectionniste. (Rires.) Mais d'un autre côté, le marquis de
- Westminster a donné 500 l. s. à la Ligue. (Applaudissements.) Que
- nous ayons fait quelques progrès, c'est ce que nos adversaires ne
- pourront nier, et ce dont vous jugerez vous-mêmes d'après les
- meetings qui ont eu lieu et dont je vais vous faire
- l'énumération.»
-
-Ici le président nomme les villes où ont été tenus les meetings et les
-sommes qui y ont été souscrites.
-
- Liverpool, 6,000 l. s.
- Ashton, 4,300
- Leeds, 2,700; la maison Marshall a souscrit pour 800 l. s.
- Halifax, 2,000
- Huddersfield, 2,000
- Bradford, 2,000
- Bacup, 1,345
- Bolton, 1,205
- Leicester, 800
- Derby, 1,200; la maison Strutt a donné 500 l. s.
- Nottingham, 520
- Burnley, 1,000
- Oldham, 1,000
- Todmorden, 611
- Strond, 558
-
- (M. Wilson cite encore une douzaine de meetings où des sommes
- moindres ont été recueillies.)
-
- «En outre, une députation de la Ligue, composée de MM. Cobden,
- Bright, Thompson, Moore, Ashworth a parcouru l'Écosse. Nous avons
- reçu:
-
- Glasgow, 3,000 l. s.
- Édimbourg, 1,500
- Dundee, 500
- Leith, 350
- Paisley, 230
- Hawick, 70
-
- (De bruyants applaudissements accompagnent cette lecture.) Tel
- est le témoignage que nous avons à rendre des progrès que fait
- notre cause dans l'esprit public. C'est un nouveau gage d'union,
- un nouveau pacte, un nouveau _covenant_ auquel les amis de la
- Ligue en Écosse et dans le nord de l'Angleterre ont attaché leur
- nom, s'engageant tous envers eux-mêmes, envers vous et envers le
- pays, à persévérer dans la voie qu'ils se sont tracée, et à ne
- prendre aucun repos tant qu'ils se sentiront un reste de force
- et que la Ligue n'aura pas atteint le but qu'elle a en vue......»
-
-M. Bouverie prononce un discours instructif sur la situation
-financière de l'Angleterre et sur la répartition des taxes entre les
-diverses classes de la société.
-
-M. W. J. Fox s'avance au bruit des applaudissements; quand le silence
-est rétabli, il s'exprime en ces termes:
-
- «Je suis appelé à prendre la parole à l'entrée de cette nouvelle
- année d'agitation, dans un moment où la confusion, l'anxiété et
- l'incertitude règnent dans le pays. La législature est convoquée;
- le peuple attend plutôt qu'il n'espère; la Ligue a recruté des
- adhérents, augmenté ses moyens et discipliné ses forces; les
- partis politiques épient les chances de se maintenir dans leur
- position ou de conquérir celle de leurs adversaires; des
- anti-Ligues se forment dans plusieurs comtés. Dans ces
- circonstances, il est à propos d'établir le _principe_ autour
- duquel se rallie notre association, ce principe que nous avons
- tant de fois, mais pas encore assez proclamé; ce principe qui est
- l'objet et le but d'efforts et de travaux qui ne cesseront qu'au
- jour de son triomphe:--la liberté absolue des échanges,--et, en
- ce qui concerne sa réalisation pratique et
- actuelle,--l'abrogation immédiate, totale et sans condition[34]
- de la _loi-céréale_! (Bruyants applaudissements.) Voilà notre
- étoile polaire; voilà le point unique vers lequel nous naviguons,
- sans nous préoccuper d'aucune autre considération. Nous n'avons
- rien de commun avec les factions politiques; nous n'avons aucun
- égard aux démarcations qui séparent les partis de vieille ou de
- fraîche date; peu nous importent les inconséquences de tel ou tel
- meneur d'une portion de la Chambre des communes.--L'abrogation
- totale, immédiate, sans condition des _lois-céréales_, voilà ce
- que nous demandons, tout ce que nous demandons.--Nous n'exigeons
- pas plus, nous n'accepterons pas moins--de Robert Peel ou de John
- Russell,--de lord Melbourne d'un côté, ou de lord Wellington de
- l'autre, ou de lord Brougham de tous les côtés. (Rires et
- approbation.) Nous sommes en paix avec tous ceux qui
- reconnaissent ce principe. Mais nous ferons une guerre éternelle
- à ceux qui ne l'accordent pas.--Et précisément parce que c'est un
- _principe_, il n'admet, dans nos esprits, aucune _transaction_
- quelconque. (Applaudissements.) C'est là notre mot d'ordre. Il y
- a une classe dans le pays qui ne cesse de crier: «_Pas de
- concessions._» Et nous, nous lui répondons: «_Pas de
- transaction._» Si ce mouvement, ainsi qu'on l'a quelquefois
- faussement représenté, n'était qu'une pure combinaison
- industrielle; s'il avait pour objet de relever telle ou telle
- branche de fabrication ou de commerce;--ou bien s'il était
- l'effort d'un parti et s'il aspirait à déplacer le pouvoir au
- détriment d'une classe et au profit d'une autre classe d'hommes
- politiques; ou encore si notre cri: _Liberté d'échanges_, n'était
- qu'un de ces cris populaires, mis en avant dans des vues
- personnelles ou politiques, comme le cri: _À bas le papisme!_ et
- autres semblables, qui ont si souvent égaré la multitude et jeté
- la confusion dans le pays, oh! alors, nous pourrions transiger.
- Mais nous soutenons un _principe_ à l'égard duquel notre
- conviction est faite, et qui est comme la substance de notre
- conscience; nous revendiquons pour l'homme un droit antérieur
- même à toute civilisation, car s'il est un droit qu'on puisse
- appeler naturel, c'est certainement celui qui appartient à tout
- homme d'échanger le produit de son honnête travail, contre ce
- qu'il juge le plus utile à sa subsistance ou à son bien-être.
- (Approbation.) Ce n'est pas là une question qui admette des
- degrés, ni qui se puisse arranger par des fractions. Nous
- respectons tous les droits; mais nous ne respectons aucun abus.
- (Applaudissements.) Nous ne comprenons pas cette doctrine qui
- consiste à tolérer un certain degré de vol, d'iniquité ou
- d'oppression, au préjudice d'un individu ou de la communauté.
- Nous considérons au point de vue du _juste_ et de l'_injuste_ la
- propriété, quelle qu'elle soit, réalisée par le travail et
- sanctionnée par les lois et les institutions humaines. Nous
- proclamons notre profond respect pour la propriété de cette
- classe qui est la plus ardente à s'opposer à nos réclamations.
- Les domaines du seigneur lui appartiennent, nous ne prétendons
- pas y toucher, mettre des limites à leur agglomération et à leur
- division. Nous n'intervenons pas dans l'administration de ce qui
- lui est acquis par achat ou par héritage. Qu'il en fasse ce qu'il
- jugera à propos; il est justiciable de l'opinion s'il viole les
- lois des convenances ou de la moralité. Tant qu'il se renferme
- dans les limites que lui prescrivent les nécessités des sociétés
- humaines, nous respectons tous ses droits. Qu'il proscrive ou
- tolère la chasse; qu'il abatte ou conserve ses forêts; qu'il
- accorde ou refuse des baux, nous ne nous en mêlons pas. Les
- produits de ses domaines sont à lui ou à ceux à qui il les loue.
- Mais il y a une chose qui n'est pas à lui, et c'est le travail
- d'autrui, c'est l'industrie de ses frères, et leur habileté, et
- leur persévérance, et leurs os et leurs muscles, et nous ne lui
- reconnaissons pas le droit de diminuer, par des taxes à son
- profit, le pain qui est le fruit de leurs travaux et de leurs
- sueurs. (Bruyantes acclamations.) Ils sont ses frères, et non pas
- ses esclaves. Les bras de l'ouvrier sont sa propriété, et non pas
- celle du landlord. Nous réclamons pour nous ce que nous accordons
- aux seigneurs, et notre _principe_ exige le même respect, la même
- vénération pour la propriété de celui qui n'a au monde que sa
- force physique pour se procurer le pain du soir par le travail du
- jour, que pour celle de l'héritier du plus vaste domaine dont on
- puisse s'enorgueillir dans la Grande-Bretagne.
- (Applaudissements.) Dans notre attachement à ce principe, nous
- nous opposons à tout empiétement sur la propriété de la classe
- industrieuse, de quelque forme qu'on le revête, quel que soit le
- but auquel on veuille le faire servir. Notre principe exclut le
- _droit fixe_ aussi bien que le _droit graduel_. (Approbation.)
- L'un est aussi bien que l'autre une invasion sur les droits du
- peuple, car quelle est leur commune tendance? Évidemment d'élever
- le prix des aliments, et tout ce qui élève le prix des aliments,
- diminue le légitime bien-être des classes laborieuses. Lorsque
- nous nous rappelons la condition de ces classes; quand nous
- venons à songer que l'ouvrier se lève avant le jour, et qu'il est
- déjà bien tard quand il peut goûter quelque repos et manger le
- pain de l'anxiété; quand nous nous rappelons par quels fatigants
- efforts il obtient dans ce monde sa chétive pitance, et combien
- il y a de malheureuses créatures autour de nous dont toute
- l'histoire est résumée dans ces tristes vers si populaires:
-
- Travaillons, travaillons, travaillons
- Jusqu'à ce que nos yeux soient rouges et obscurcis;
- Travaillons, travaillons, travaillons
- Jusqu'à ce que le vertige nous monte au cerveau.
-
- [Note 34: _Unconditional_; la Ligue entend par là que l'abolition
- des droits d'entrée, sur les grains étrangers, ne doit pas être
- subordonnée à des dégrèvements accordés par les autres nations
- aux produits anglais.]
-
- «Quand nous sommes témoins d'une telle destinée, nous disons que
- le _droit fixe_ ne doit pas prendre même un farthing sur la part
- exiguë du pauvre pour augmenter les trésors d'un duc de
- Buckingham ou de Richmond. (Applaudissements prolongés.) Bien
- plus, il est des cas où le droit fixe aurait plus d'inconvénients
- que l'échelle mobile elle-même. On a déjà fait cette objection
- contre le droit fixe, et je crois qu'elle a déjà frappé ses
- partisans. «Que ferez-vous de votre droit de 10, de 8, de 5 sh.
- lorsque le blé s'élèvera, comme cela peut et doit quelquefois
- arriver, à un prix de famine, _a famine price_? (Écoutez!
- écoutez!) Et l'on a répondu: «Alors, on le suspendra.»--Mais quel
- est le pouvoir qui décidera cette suspension, et sur quelle
- épreuve? Réalisez dans votre imagination la situation d'un
- premier ministre obligé d'observer le pays pour décider si le
- temps approche, si le temps est arrivé où le droit fixe sur le
- blé sera remis, parce que les aliments ont atteint le prix de
- famine! Il faudra qu'il compte dans les journaux combien d'êtres
- humains ont été relevés dans nos rues, tombés par défaut de
- nourriture. Combien faudra-t-il de cas de _morts par inanition_?
- quelle somme de maladies, de typhus, de mortalité sera-t-il
- nécessaire de constater pour justifier la remise du droit? Voilà
- donc les occupations d'un premier ministre! Il faudra donc qu'il
- veille auprès du pays, qu'il compte ses pulsations, comme fait le
- médecin d'un régiment quand on flagelle un soldat,--la main sur
- son poignet, l'oeil sur la blessure saignante, l'oreille
- attentive au bruit du fouet tombant sur les épaules nues, prêt à
- s'écrier: Arrêtez; il se meurt! (Acclamations.) Est-ce là le rôle
- du premier ministre du gouvernement d'un peuple libre? (Non,
- non.)--La pente est glissante quand on quitte le sentier de la
- justice. Oubliez la justice, et vous oublierez bientôt la
- charité, et l'humanité vous trouvera sourde à ses cris.--Un droit
- fixe! Mais c'est toujours la protection sous un autre nom, et la
- protection, c'est cela même que la Ligue est résolue de combattre
- et d'anéantir à jamais.--Et qu'entend-on protéger? L'agriculture,
- dit-on; mais quelle branche d'agriculture? quelle classe de
- personnes? Non, non, dépouillée de sophismes, d'énigmes, de
- circonlocutions, cette protection, c'est _la protection des
- rentes_, et rien de plus. (Approbation.) Protection aux
- fermiers!--Et quel fermier s'est jamais enrichi par
- elle?--Protection à l'ouvrier des campagnes! Oh! oui! vous l'avez
- protégé jusqu'à ce qu'il ait descendu tous les degrés de
- l'échelle sociale; jusqu'à ce que ses vêtements aient été
- convertis en haillons; sa chaumière en une hutte; jusqu'à ce que
- sa femme et ses enfants, faute de vêtements, aient été forcés de
- fuir le service divin. Votre protection l'a poursuivi du champ à
- la maison de travail, et de la maison de travail à la cour de
- justice, et de la cour de justice au cachot, et du cachot à la
- tombe. C'est sous la froide pierre qu'il trouvera enfin plus de
- protection réelle qu'il n'en obtint jamais de vos lois.
- (Acclamations prolongées).....
-
- «Et pourquoi privilégier une classe? Qu'y a-t-il dans la
- condition d'un rentier qui lui donne droit à être protégé aux
- dépens de la communauté? Pourquoi pas protéger aussi le
- philosophe, l'artiste, le poëte? À pareil jour naquit un poëte,
- et les Écossais qui m'entendent savent à qui je fais allusion,
- car beaucoup de leurs compatriotes sont réunis aujourd'hui pour
- célébrer l'anniversaire de Robert Burns. La nature en avait fait
- un poëte; la protection aristocratique en fit un employé. Mais la
- seule protection qui lui convint, c'est celle qu'il devait à ses
- bras vigoureux et à son âme élevée. Le servilisme lui faisait
- dire:
-
- Je n'ai pas besoin de me courber si bas,
- Car, grâce à Dieu, j'ai la force de labourer;
- Et quand cette force viendra à me faire défaut,
- Alors, grâce à Dieu, je pourrai mendier.
-
- «Et il se sentait l'indépendance du mendiant, et, en réalité,
- elle est plus digne et plus respectable que l'indépendance
- pécuniaire de ceux qui l'ont acquise par la rapine et
- l'oppression.
-
- ..... «Et pourquoi la Ligue transigerait-elle aujourd'hui? Si
- elle n'y a pas songé quand elle était faible, comment y
- songerait-elle quand elle est forte? Si nous avons repoussé toute
- transaction quand nous n'étions qu'un petit nombre, pourquoi
- l'accepterions-nous quand nous sommes innombrables? Habitants de
- Londres, permettez-moi de vous le dire, vous n'avez pas l'idée de
- la puissance de la Ligue, et il serait à désirer que vous
- envoyassiez dans les comtés du Nord une députation chargée
- d'observer la nature de cette puissance, sa progression, son
- intensité. (Écoutez! écoutez!) Là, vous verriez les multitudes,
- hommes, femmes, enfants, accourir, s'assembler et mettre la main
- à cette oeuvre si bien faite pour éveiller les plus intimes
- sympathies du coeur humain; les maîtres et les ouvriers porter
- leur cordiale contribution; les femmes payer leur tribut, car
- elles ont compris qu'il leur appartient de soulager ceux qui
- souffrent, et de sympathiser avec les opprimés, et l'enfant même,
- respirer comme une atmosphère d'_agitation_ patriotique,
- pressentant qu'un jour viendra,--alors que tant de glorieux
- dévouements auront assuré le triomphe de la liberté
- commerciale,--où il pourra dire avec orgueil:--«Et moi aussi
- j'étais, encore enfant, un soldat de la Ligue!» Oh! si vous
- pouviez voir l'ardeur qui les anime, vous comprendriez que
- l'arrêt de mort du monopole est prononcé; oui, le jour où Londres
- prendra le rôle qui lui revient, le jour où la voix des provinces
- réveillera l'écho de la métropole, le jour où votre libéralité,
- votre enthousiasme, votre ferme résolution, votre foi dans la
- vérité égalera la libéralité, l'enthousiasme, la détermination et
- la foi de vos frères du Nord, ce jour-là, l'oeuvre sera consommée
- et le monopole anéanti. (Acclamations prolongées.) L'idée de
- transiger n'entrerait pas dans la tête des chefs de la Ligue,
- alors même qu'ils seraient seuls dans la lutte. Rappelez-vous
- qu'ils n'étaient que sept quand ils proclamèrent pour la première
- fois le principe de l'abrogation immédiate et totale. Ils
- persévéreraient encore, quand bien même l'opinion publique
- n'aurait pas été éveillée, quand bien même ces vastes meetings
- n'auraient pas encouragé leurs efforts, car, lorsqu'une fois un
- principe s'empare de l'âme, il est indomptable. C'est ce qui fait
- le martyre ou la victoire! Il peut y avoir des victimes, mais il
- n'y a pas de défaite.--C'est à cette foi individuelle, à cette
- résolution de ne jamais transiger sur un principe, que nous
- devons tout ce qu'il y a de grand et de beau sur cette terre.
- Sans cette foi, nous n'aurions pas eu la liberté politique, la
- réformation, la religion chrétienne. Si la Ligue pouvait fléchir
- dans sa marche; si ceux qui la dirigent pouvaient la trahir, eh
- bien! qu'importe? ils ne sont que l'avant-garde, la grande armée
- leur passerait sur le corps et marcherait toujours jusqu'à la
- grande consommation. (Acclamations.)
-
- «Je le répète donc, pas de transactions. On nous défie, on nous
- appelle au combat; les seigneurs nous jettent le gant et ils
- veulent, disent-ils, abattre la Ligue. (Rires ironiques.) Eh
- bien, nous en ferons l'épreuve.--Ce ne sont plus les fiers barons
- de Runnêymède. Le temps de la chevalerie est passé; il est passé
- pour eux surtout, car il n'y a rien de chevaleresque à se faire
- marchand de blé et à fouler le pays pour grossir son lucre.--Mais
- où veulent-ils en venir en s'isolant ainsi au milieu de la
- communauté? Ils créent la méfiance parmi les fermiers, la haine
- et l'insubordination parmi les ouvriers; ils se déclarent en
- guerre avec tous les intérêts nationaux; ils rejettent les
- Spencer, les Westminster, les Ducie, les Radnor; ils se
- dépouillent de ce qui constitue leur force et leur dignité; où
- veulent-ils en venir, en se séparant du mouvement social, en
- rêvant qu'ils seront toujours assez forts pour écraser leurs
- concitoyens? Ils n'ont rien à attendre de cette politique, si ce
- n'est ruine et confusion! S'ils y persistent, ils ne tarderont
- pas à s'apercevoir qu'ils n'ont d'autre perspective qu'une vie de
- dangers et d'appréhensions; ils sentiront la terre trembler sous
- leurs pas, comme on dit qu'elle tremblait partout où se posait le
- pied du fratricide Caïn. Qu'ils parcourent l'univers; nulle part
- ils ne rencontreront la sympathie de l'affection et le sourire de
- la bienveillance. Ah! qu'ils se joignent à nous; qu'ils
- s'unissent à la nation; c'est là que les attendent le respect, la
- richesse, le bonheur; mais s'ils lui déclarent la guerre, la
- destruction menace cette caste orgueilleuse.»
-
-L'orateur discute quelques-uns des sophismes sur lesquels s'appuie le
-régime restrictif, et en particulier le prétexte tiré de
-l'_indépendance nationale_. Il poursuit en ces termes:
-
- «_Être indépendants de l'étranger_, c'est le thème favori de
- l'aristocratie. Elle oublie qu'elle emploie le _guano_ à
- fertiliser les champs, couvrant ainsi le sol britannique d'une
- surface de sol _étranger_ qui pénétrera chaque atome de blé, et
- lui imprimera la tache de cette _dépendance_ dont elle se montre
- si impatiente. Mais qu'est-il donc ce grand seigneur, cet avocat
- de l'indépendance nationale, cet ennemi de toute dépendance
- étrangère? Examinons sa vie. Voilà un cuisinier _français_ qui
- prépare _le dîner pour le maître_, et un valet _suisse_ qui
- apprête le _maître pour le dîner_. (Éclats de rire.) Milady, qui
- accepte sa main, est toute resplendissante de perles qu'on ne
- trouve jamais dans les huîtres britanniques, et la plume qui
- flotte sur sa tête ne fut jamais la queue d'un dindon anglais.
- Les viandes de sa table viennent de la Belgique; ses vins, du
- Rhin et du Rhône. Il repose sa vue sur des fleurs venues de
- l'_Amérique du Sud_, et il gratifie son odorat de la fumée d'une
- feuille apportée de l'_Amérique du Nord_. Son cheval favori est
- d'origine _arabe_, son petit chien de la race du _Saint-Bernard_.
- Sa galerie est riche de tableaux _flamands_ et de statues
- _grecques_. Veut-il se distraire, il va entendre des chanteurs
- _italiens_ vociférant de la musique _allemande_, le tout suivi
- d'un ballet _français_. S'élève-t-il aux honneurs judiciaires,
- l'hermine qui décore ses épaules n'avait jamais figuré jusque-là,
- sur le dos d'une bête britannique. (Éclats de rire.) Son esprit
- même est une bigarrure de contributions exotiques. Sa philosophie
- et sa poésie viennent de la Grèce et de Rome; sa géométrie,
- d'Alexandrie; son arithmétique d'Arabie, et sa religion de
- Palestine. Dès son berceau, il presse ses dents naissantes sur le
- corail de l'océan Indien, et lorsqu'il mourra, le marbre de
- Carrare surmontera sa tombe. (Bruyants applaudissements.) Et
- voilà l'homme qui dit: Soyons indépendants de l'étranger!
- Soumettons le peuple à la taxe; admettons la privation, le
- besoin, les angoisses et les étreintes de l'inanition même; mais
- soyons indépendants de l'étranger! (Écoutez!) Je ne lui dispute
- pas son luxe; ce que je lui reproche c'est le sophisme,
- l'hypocrisie, l'iniquité de parler d'indépendance, quant aux
- aliments, alors qu'il se soumet à dépendre de l'étranger pour
- tous ces objets de jouissance et de faste. Ce que les étrangers
- désirent surtout nous vendre, ce que nos compatriotes désirent
- surtout acheter, c'est le blé; et il ne lui appartient pas, à
- lui, qui n'est de la tête aux pieds que l'oeuvre de l'industrie
- étrangère, de s'interposer et de dire: «Vous serez indépendants,
- moi seul je me dévoue à porter le poids de la dépendance.» Nous
- ne transigeons pas avec de tels adversaires, non, ni même avec la
- législature. Nous ne recourrons pas à la législature dans cette
- session. (Écoutez! écoutez!) Plus de pétitions. (Approbation.)
- Membres de la Chambre des communes, membres de la Chambre des
- lords, faites ce qu'il vous plaira et comme il vous plaira,--nous
- en appelons _à vos maîtres_. (Tonnerre d'applaudissements qui se
- renouvellent à plusieurs reprises.) La Ligue en appelle à vos
- commettants, aux créateurs des législateurs; elle leur dit qu'ils
- ont mal rempli leur tâche, elle leur enseigne à la mieux remplir
- à la première occasion. (Nouveaux applaudissements.) C'est sur ce
- terrain que nous transportons la lutte; et nos moyens sont, non
- point, comme on l'a dit faussement, la calomnie, l'erreur, la
- corruption, mais de persévérants efforts pour faire pénétrer dans
- ceux qui possèdent le pouvoir politique, l'intelligence et
- l'indépendance qui ennoblissent l'humanité. Remarquons qu'un
- notable changement s'est déjà manifesté dans les élections,
- depuis que la Ligue a adopté cette nouvelle ligne de conduite.
- Tandis que ses adversaires recherchent tous les sales recoins,
- toutes les taches de boue qui peuvent se trouver dans le
- caractère de l'homme, pour bâtir là-dessus; tandis que les gens
- qui exploitent en grand le monopole du sol britannique, vont
- chassant au tailleur et au cordonnier et lui disent: «N'avez-vous
- pas aussi quelque petit monopole? Soutenez-nous, nous vous
- soutiendrons.» Tandis qu'ils gouvernent avec les mauvaises
- passions, avec ce qu'il y a de folie et de bassesse dans la
- nature humaine, la Ligue s'efforce de mettre en oeuvre les
- principes, la vérité; et réveillant, non la partie brutale, mais
- la partie divine de l'âme, de réaliser cet esprit d'indépendance
- sans lequel ni les institutions, ni les garanties politiques, ni
- les droits de suffrage, ne firent et ne feront jamais un peuple
- grand et libre. C'est pour cela qu'ils nous appellent des
- _étrangers_ et des _intrus_...»
-
-L'orateur établit ici des documents statistiques qui prouvent que la
-_mortalité_ et la _criminalité_ ont toujours été en raison directe de
-l'élévation du prix des aliments. Il continue ainsi:
-
- «Voilà l'expérience d'un grand nombre d'années résumée en
- chiffres. Elle fait connaître les résultats de ce système,
- horrible calcul, qui montre l'âme succombant aussi bien que les
- corps, les tendances les plus généreuses et les plus naturelles
- conduisant au crime, l'amour de la famille transformé en un
- irrésistible aiguillon au mal, et la perversité décrétée pour
- ainsi dire par acte de la législature. (Écoutez! écoutez!) Oh! je
- le déclare à la face du ciel et de la terre, j'aimerais mieux
- comparaître à la barre d'Old-Bailey comme prévenu d'un de ces
- crimes auxquels poussent fatalement ces lois iniques, que d'être
- du nombre de ceux qui profitent de ces lois pour extraire de l'or
- des entrailles, du coeur et de la conscience de leurs frères.
- (Immenses acclamations, l'auditoire se lève en masse, agitant les
- chapeaux et les mouchoirs.)
-
- «Nous dira-t-on qu'il faut attendre une plus longue expérience?
- Qu'il faut éprouver encore le tarif de R. Peel ou de nouvelles
- formes du monopole? Mais, c'est expérimenter la privation,
- l'incertitude, la souffrance, la faim, le crime et la mort. C'est
- un vieil axiome médical que les expériences doivent se faire sur
- la vile matière. Mais voici des lois qui expérimentent
- cruellement sur le corps même d'une grande et malheureuse nation.
- (Applaudissements.) Oh! c'en est assez pour réveiller tous les
- sentiments de l'âme; hommes, femmes, enfants, levons-nous,
- prêchons la croisade contre cette horrible iniquité, et fermons
- l'oreille à toute proposition jusqu'à ce qu'elle soit anéantie à
- jamais. Habitants de cette métropole, prenez dans nos rangs la
- place qui vous convient. Combinons nos efforts, et ne nous
- accordons aucun repos jusqu'à ce que nos yeux soient témoins de
- ce spectacle si désiré: le géant du _travail libre_ assis sur les
- ruines de tous les monopoles. (Applaudissements.) C'est pour cela
- que nous _agitons_ d'année en année, et tant qu'il restera un
- atome de restriction sur le _statute-book_, tant qu'il restera
- une taxe sur la nourriture du peuple, tant qu'il restera une loi
- contraire aux droits de l'industrie et du travail; nous ne nous
- désisterons jamais de l'_agitation_, jamais! jamais! jamais!
- (Applaudissements enthousiastes.) Nous marchons vers la
- consommation de cette oeuvre, convaincus que nous réalisons le
- bien, non de quelques-uns, mais de tous, même de ceux qui
- s'aveuglent sur leurs vrais intérêts, car l'universelle liberté
- garantit aussi bien le plus vaste domaine que l'humble travail de
- celui qui n'a que ses bras. Nous croyons que la liberté
- commerciale développera la liberté morale et intellectuelle,
- enseignera à toutes les classes leur mutuelle dépendance, unira
- tous les peuples par les liens de fraternité, et réalisera enfin
- les espérances du grand poëte qui fut donné, à pareil jour, à
- l'Écosse et au monde:
-
- Prions, prions pour qu'arrive bientôt
- Comme il doit arriver, ce jour
- Où, sur toute la surface du monde,
- L'homme sera un frère pour l'homme!»
-
-(Longtemps après que l'honorable orateur a repris son siége, les
-acclamations enthousiastes retentissent dans la salle.)
-
-MM. Milner Gibson et le Rév. J. Burnett parlent après M. Fox. La
-séance est levée à 11 heures.
-
-
-SECOND MEETING AU THÉÂTRE DE COVENT-GARDEN.
-
-1er février 1844.
-
-Le second meeting hebdomadaire de la Ligue avait attiré, mardi soir,
-au théâtre de Covent-Garden, une foule nombreuse et enthousiaste. Le
-nom de lord Morpeth circule dans toute la salle. On parle d'une
-entrevue qui eut lieu à Wakefield, hier, entre le noble lord, membre
-de la dernière administration, et M. Cobden. Cette nouvelle provoque
-une vive satisfaction, à laquelle succède le désappointement lorsqu'on
-apprend que Sa Seigneurie n'a pas complétement répondu aux espérances
-que la Ligue avait fondées sur son noble caractère, son humanité et
-son patriotisme.
-
-Le président rend compte des nombreux meetings qui ont été tenus dans
-les provinces depuis la dernière séance, ainsi que des sommes qui ont
-été recueillies.
-
-Au moment où nous sommes parvenus, un grand changement s'est opéré
-dans l'attitude de l'aristocratie. Jusqu'ici nous l'avons vue
-dédaigner le réveil de l'opinion publique, et chercher à l'égarer en
-lui présentant, comme remède aux souffrances du peuple, des plans plus
-ou moins _charitables_, plus ou moins réalisables, tantôt le travail
-limité par la loi (le bill des dix heures), tantôt l'émigration
-forcée.
-
-Aujourd'hui que l'action intellectuelle et morale de la Ligue menace
-de devenir irrésistible, l'aristocratie sort enfin de sa dédaigneuse
-apathie. L'apaisement de l'agitation irlandaise et la dissolution du
-meeting de Clontarf lui donnent l'espérance d'étouffer l'agitation
-commerciale par l'intervention de la loi. Et en même temps qu'elle
-dénonce, comme dangereux et illégaux, les meetings de la Ligue, par
-une contradiction manifeste, elle organise un vaste système
-d'associations affiliées entre elles, ayant pour but, sous le nom
-d'anti-Ligue, le maintien des monopoles et de la protection.--La lutte
-devient donc plus serrée, plus personnelle, plus animée. Chacune de
-son côté, la Ligue et l'anti-Ligue avaient espéré que leurs efforts,
-influant sur la marche des affaires, trouveraient quelque écho dans le
-discours de la reine. Les _free-traders_ espéraient que Sir Robert
-Peel donnerait, dans la présente session, quelque développement à son
-plan de réforme financière et commerciale. Les prohibitionnistes ne
-doutaient pas, au contraire, que le premier ministre, cédant à la
-pression de cette majorité qui l'a porté au pouvoir, ne revînt sur
-quelques-unes des mesures libérales adoptées en 1842. Mais le discours
-du trône, prononcé dans la journée même, a trompé l'attente des deux
-partis. Le ministère y garde le silence le plus absolu à l'égard de la
-détresse publique et des moyens d'y remédier.
-
-Tels sont les objets qui servent de texte aux discours prononcés, dans
-le meeting du 1er février, par le docteur Bowring, le col. Thompson et
-M. Bright. Bien qu'ils doivent avoir pour le public anglais un intérêt
-plus actuel, plus incisif, que des dissertations purement économiques,
-fidèles à la loi que nous nous sommes imposée de sacrifier ce qui peut
-plaire à ce qui doit instruire, nous nous abstenons d'appeler
-l'attention du public français sur cette nouvelle phase de
-l'agitation.
-
-Nous croyons utile, cependant, de donner une relation succincte de
-l'entrevue de lord Morpeth avec M. Cobden. Lord Morpeth, ayant été un
-des chefs influents de l'administration whig, renversée en 1841 par
-les torys, on comprend que son adhésion aux principes absolus de la
-Ligue devait être considérée comme un fait grave, et de nature à
-exercer une grande influence sur le mouvement des majorités et des
-partis. L'attitude de ces deux hommes d'ailleurs, la franchise de
-leurs explications, leur fidélité aux principes, nous ont semblé une
-peinture de moeurs constitutionnelles, dignes d'être proposées pour
-exemple à nos hommes politiques.
-
-
-WAKEFIELD.
-
-Extrait du _Morning-Chronicle_, 31 janvier 1844.
-
-La démonstration des _free-traders_ du West-Riding du Yorkshire a eu
-lieu ce soir dans la vaste salle de la Halle aux blés, qui était
-magnifiquement décorée de draperies et ornée de fleurs. Six cent
-trente-trois siéges avaient été préparés autour de la table du
-banquet.
-
-Vingt-cinq villes du Yorkshire avaient envoyé des délégués à la
-séance.--Le fauteuil est occupé par M. Marshall, qui a, à sa droite,
-lord Morpeth, et à sa gauche M. Cobden.
-
-Après les toasts d'usage, le président se lève et dit:
-
- «Nous sommes réunis aujourd'hui, en dehors de toute distinction
- de partis et d'opinions politiques, pour discuter les avantages
- de la liberté absolue de l'industrie, du travail et du commerce.
- Nous reconnaissons ce grand principe comme l'unique objet du
- meeting. Il y a dans cette enceinte des hommes qui représentent
- toutes les nuances des opinions politiques, et ils entendent bien
- se réserver, à cet égard, toute leur indépendance. Quand nous
- jetons nos regards autour de nous, quand nous voyons ce qu'est
- l'Angleterre, ce que l'industrie l'a faite, et que nous venons à
- penser que le peuple, qui a élevé la nation à ce degré de
- grandeur, travaille sous le poids des chaînes, sous la pression
- des monopoles, au milieu des entraves de la restriction, ne
- sentons-nous pas la honte nous brûler le front? Pouvons-nous être
- témoins d'un phénomène aussi étrange, sans sentir profondément
- gravé dans nos coeurs le désir de vouer toute notre énergie à
- combattre une telle servitude, jusqu'à ce qu'elle soit
- radicalement détruite, jusqu'à ce que notre industrie soit aussi
- libre que nos personnes et nos pensées? Je ne m'étendrai pourtant
- pas sur ce sujet qu'il appartient à d'autres que moi de traiter.
- Je me bornerai à rapporter une preuve, et de la bonté de notre
- cause, et de l'efficacité avec laquelle elle a été soutenue; et
- cette preuve, c'est le nombre toujours croissant de nouveaux
- adhérents à nos principes qui, de toutes les classes de la
- société, et de tous les points du royaume, accourent en foule
- dans notre camp. Ces conquêtes n'ont été acquises à la ligue par
- aucune concession, par aucune transaction sur son principe. C'est
- au principe qu'il faut nous attacher; il est le gage de notre
- union et de notre force. Ce n'est pas un de nos moindres
- encouragements que de voir maintenant nos plus fermes soutiens
- sortir des rangs les plus nobles et des plus opulents
- propriétaires terriens (applaudissements), des plus habiles et
- des plus riches agriculteurs, aussi bien que des classes
- manufacturières. Mais si nous offrons notre accueil hospitalier à
- tant de nouveaux adhérents, il en est un surtout dont nous devons
- saluer la bienvenue, lord Morpeth. (Ici l'assemblée se lève comme
- un seul homme, et des salves d'applaudissements se succèdent
- pendant plusieurs minutes. Parfois, il semble que le silence va
- se rétablir, mais les acclamations se renouvellent à plusieurs
- reprises avec une énergie croissante.) Lord Morpeth n'est pas un
- nouveau converti aux principes de la liberté du commerce; ce
- n'est pas la première fois qu'il assiste aux meetings du
- West-Riding. C'est parce que nous le connaissons bien, parce que
- nous apprécions en lui l'homme privé aussi bien que l'homme
- d'État, parce que nous admirons la puissance de son intelligence
- comme les qualités de son coeur, c'est pour ce motif que le
- retour de lord Morpeth parmi nous est accueilli avec ce respect,
- cette cordialité que devait exciter la coopération à notre oeuvre
- d'un nom aussi distingué. Gentlemen, je propose la santé du
- très-honorable vicomte Morpeth.»
-
-Lord MORPETH se lève (applaudissements), et après avoir remercié, il
-s'exprime ainsi:
-
- «Si je ne me trompe, le principal objet de cette réunion est, de
- la part du West-Riding du Yorkshire, d'honorer et d'encourager la
- Ligue, ainsi que sa députation ici présente, et de déterminer,
- autant que cela dépend d'elle, l'abrogation totale et immédiate
- des lois-céréales. (Bruyants applaudissements.) Vous m'informez
- que c'est bien là le but de cette assemblée. (Oui, certainement.)
- Eh bien, je sais qu'il me sera demandé par les amis comme par les
- ennemis: «Êtes-vous préparé à aller aussi loin?» La dernière
- fois, ainsi que vous vous le rappelez sans doute, que je me suis
- occupé des lois-céréales, c'était en 1841, alors que, comme
- membre du cabinet de cette époque, j'étais un des promoteurs du
- droit fixe de 8 shillings. (Écoutez! écoutez!) Cette proposition
- entraîna notre chute, parce que les défenseurs du système actuel,
- qui étaient nos adversaires alors, comme ils sont les vôtres
- aujourd'hui, pensèrent que nous accordions trop, et que notre
- mesure était surabondamment libérale envers le consommateur. Mais
- bien loin que l'insuccès m'ait changé et que notre chute m'ait
- ébranlé, je crois qu'il est maintenant trop tard pour transiger
- sur ces termes (ici l'assemblée se lève en masse et applaudit
- avec enthousiasme), et que ce qui était alors considéré comme
- _trop_ par les constituants de l'empire, serait _trop peu_
- aujourd'hui. En outre, le fait même de ma présence dans cette
- enceinte, libre de toute influence, sans avoir pris conseil de
- personne, sans m'être entendu avec qui que ce soit, agissant
- entièrement et exclusivement pour moi-même, tout cela, gentlemen,
- vous donne la preuve que je ne refuse pas de reconnaître le zèle
- et l'énergie déployés par la Ligue (sans accepter naturellement
- la responsabilité de tout ce qu'elle a pu dire ou pu faire); que
- je ne refuse pas ma sympathie à cette lutte que vous, mes
- commettants du Yorkshire, vous soutenez avec tant de courage, et
- comme vous l'avez prouvé récemment, avec tant de libéralité, dans
- une cause où vous pensez, et vous pensez avec raison
- (applaudissements), que vos plus chers intérêts sont profondément
- engagés. Mais, gentlemen, quoiqu'il me fût facile de m'envelopper
- dans de vagues généralités, et de m'abstenir de toute expression
- contraire même à ceux d'entre vous dont les idées sont les plus
- absolues, cependant en votre présence, en présence de vos hôtes
- distingués, dussé-je réprimer ces applaudissements que vous avez
- fait retentir autour de moi, et refroidir l'ardeur qui se montre
- dans votre accueil, je me fais un devoir de déclarer que je ne
- suis pas préparé à m'interdire pour l'avenir,--soit que je vienne
- à penser que l'intérêt bien entendu du trésor le réclame, ou que
- je ne voie pas d'autre solution plus efficace à la question qui
- nous agite, soit encore que je le considère comme un grand pas
- dans la bonne voie,--dans ces hypothèses et autres semblables, je
- ne m'interdis pas la faculté d'acquiescer à un droit fixe et
- modéré. (Grands cris: «Non, non, cela ne nous convient pas.»
- Marques de désapprobation.) Je m'attendais à ce que la liberté
- que je dois néanmoins me réserver provoquerait ces signes de
- dissentiment. Mais après m'être prononcé comme je crois qu'il
- appartient à un honnête homme, qui ne saurait prévoir dans quel
- concours de circonstances il peut se trouver engagé, je déclare,
- avec la même franchise, que je ne suis nullement infatué du
- _droit fixe_. À vrai dire, réduit au taux modéré que j'ai
- indiqué, je ne lui vois plus cette importance qu'y attachent ses
- défenseurs et ses adversaires; et je suis sûr au moins de ceci:
- que je préférerais l'abrogation, même l'abrogation totale et
- immédiate, à la permanence de la loi actuelle pendant une année.
- (Tonnerre d'applaudissements.) Et même, si dans le cours de la
- présente année l'abrogation totale et immédiate pouvait être
- emportée,--comme je me doute que cela arriverait, gentlemen, si
- la décision dépendait de vous,--je ne serais certainement pas
- inconsolable, ni bien longtemps à en prendre mon parti.
- (Applaudissements.)--Sa Seigneurie déclare qu'elle a partagé la
- satisfaction de l'assemblée lorsque M. Plint a rendu compte des
- progrès de la cause de la liberté. Elle annonce qu'elle va porter
- ce toast: «À la prospérité du West-Riding; puissent les classes
- agricoles, manufacturières et commerciales, reconnaître que leurs
- vrais et permanents intérêts sont indissolublement unis et ont
- leur base la plus solide dans la liberté du travail et des
- échanges.» Après avoir peint en termes chaleureux les heureux
- résultats du commerce libre, le noble lord ajoute: «Je ne veux
- pas, gentlemen, développer ici une argumentation sérieuse et
- solennelle, peu en harmonie avec le caractère de cette fête,
- quoique je ne doute pas que votre détermination ne soit calme,
- mais sérieuse. (Oui! oui! nous sommes déterminés.) Mais ce que
- je voudrais faire pénétrer dans l'esprit de nos adversaires, des
- adversaires de la liberté de l'industrie, c'est que leur système
- lutte contre la nature elle-même et contre les lois qui régissent
- l'univers. (Applaudissements.) Car, gentlemen, quelle est
- l'évidente signification de cette diversité répandue sur la
- surface du globe, ici tant de besoins, là tant de superflu; tant
- de dénûment sur un point, et, sur un autre, une profusion si
- libérale? Les poëtes se sont plu quelquefois à peupler de voix
- les brises du rivage, et à prêter un sens aux échos des
- montagnes; mais les mots réels que la nature fait entendre, dans
- l'infinie variété de ses phénomènes, c'est: _Travaillez,
- échangez_,» etc.
-
-Le maire de Leeds porte la santé de MM. Cobden, Bright et des autres
-membres de la députation de la Ligue.
-
- M. COBDEN. (Pendant plusieurs minutes les acclamations qui
- retentissent dans la salle empêchent l'orateur de se faire
- entendre. Quand le silence est rétabli, il déclare qu'il
- n'accepte pour lui et pour M. Bright qu'une partie des éloges qui
- ont été exprimés par le maire de Leeds. Il y a dans la Ligue
- d'énergiques ouvriers dont le nom n'est guère entendu au delà de
- la salle du conseil, et qui cependant ne travaillent pas avec
- moins de dévouement et d'efficacité que ceux qui, par la nature
- de leurs fonctions, sont plus en contact avec le public. Après
- quelques autres considérations, l'orateur continue ainsi): On
- nous a objecté dans une autre enceinte que le blé était une
- _matière imposable_. Gentlemen, comme _free-traders_, nous
- n'entendons pas nous immiscer dans le système des taxes levées
- sur le pays, et si l'on proposait de lever loyalement et
- équitablement un impôt sur le blé, sans que cet impôt, par une
- voie insidieuse, impliquât un odieux monopole, je ne pense pas
- qu'en tant que membres de la Ligue nous soyons appelés à
- intervenir, quoique une taxe sur le pain soit une mesure dont je
- ne connais aucun exemple dans l'histoire des pays même les plus
- barbares. Mais que nous propose-t-on? De taxer le blé étranger
- sans taxer le blé indigène; et l'objet notoire de ce procédé,
- c'est de conférer une _protection_ au producteur national. Eh
- bien! nous nous opposons à cela, parce que c'est du monopole;
- nous nous opposons à cela en nous fondant sur un principe, et
- notre opposition est d'autant plus énergique, qu'il s'agit d'une
- taxe qui n'offre aucune compensation à la très-grande majorité de
- ceux qu'elle frappe. Il n'est pas au pouvoir du gouvernement, en
- effet, de donner _protection_ aux manufacturiers et aux ouvriers;
- et, quant à eux, le monopole du pain est une pure injustice. S'il
- y a quelques personnes qui désirent, en toute honnêteté, asseoir
- une taxe sur le blé, qu'elles proposent, afin de montrer la
- loyauté de leur dessein, de prélever cette taxe, par l'accise, et
- sur le blé, _à la mouture_. Personnellement, je résisterai à cet
- impôt. Mais parlant comme _free-trader_, je dis que si l'on veut
- une loi céréale qui n'inflige pas un monopole au pays, il faut
- taxer les céréales de toutes provenances à la mouture, et laisser
- entrer librement les grains étrangers. Alors quiconque mangera du
- pain paiera la taxe; et quiconque produira du blé ne bénéficiera
- pas par la taxe. Je crois que lorsque la proposition se
- présentera sous cette forme, elle ne rencontrera pas
- _l'agitation_ dans le pays, pas plus que la taxe du sel qui ne
- confère à personne d'injustes avantages (Applaudissements.) S'il
- faut que le trésor public prélève un revenu sur le blé, il en
- tirera dix fois plus d'une taxe _à la mouture_ que d'un droit de
- douane, sans que le premier mode élève plus que le second le prix
- du pain[35].
-
-[Note 35: Cela se comprend aisément. Supposons que la consommation du
-blé en Angleterre soit de 60 millions d'hectolitres, dont 54 millions
-de blé indigène et 6 millions de blé étranger.
-
-Supposons encore que ce dernier vaut _à l'entrepôt_ 20 fr.
-l'hectolitre. Un droit de 2 fr. à la mouture frapperait les 60
-millions d'hectolitres et donnerait au trésor un produit de 120
-millions. De plus, il établirait le cours du grain sur le marché à 22
-francs.
-
-Un droit de douane de 2 fr. fixerait aussi le cours du blé à 22 fr.,
-puisque, d'après l'hypothèse, l'étranger ne saurait vendre au-dessous.
-Mais le droit, ne se prélevant que sur 6 millions d'hectolitres, ne
-produirait à l'Échiquier que 12 millions.
-
-Ce sont les monopoleurs qui gagnent la différence.]
-
-M. Cobden répond à l'accusation qu'on a dirigée contre la Ligue,
-d'être trop absolue. Il adjure le meeting de ne se séparer jamais de
-la justice abstraite et des principes absolus. Nos progrès, dit-il,
-démontrent assez ce qu'il y a de force dans la ferme adhésion à un
-principe. Nous avions à instruire la nation, et qu'est-ce qui nous a
-soutenus? la vérité, la justice, le soin de ne nous laisser pas
-détourner par la séduction d'un avantage momentané, par aucune
-considération de parti, ou de stratégie parlementaire.
-
- M. COBDEN continue ainsi: Nous ne sommes point des hommes
- politiques; nous ne sommes point des hommes d'État, et n'avons
- jamais aspiré à l'être. Nous avons été arrachés à nos occupations
- presque sans nous y attendre. Je le déclare solennellement, si
- j'avais pu prévoir il y a cinq ans que je serais graduellement et
- insensiblement porté à la position que j'occupe, et dont je ne
- saurais revenir par aucune voie qui se puisse concilier avec
- l'honneur (bruyantes acclamations), si j'avais prévu, dis-je,
- tout ce que j'ai eu à sacrifier de temps, d'argent et de repos
- domestique à cette grande cause, quel que soit le dévouement
- qu'elle m'inspire, je crois que je n'aurais pas osé, considérant
- ce que je me dois à moi-même, ce que je dois à ceux qui tiennent
- de la nature des droits sacrés sur mon existence, accepter le
- rôle qui m'a été fait. (Acclamations.) Mais notre cause s'est peu
- à peu élevée à la hauteur d'une grande question politique et
- nationale; et maintenant que nous l'avons portée au premier rang
- entre toutes celles qui préoccupent le sénat, il nous manque des
- hommes dans ce sénat;--des hommes dont le caractère comme hommes
- d'État soit établi dans l'opinion,--des hommes qui, par leur
- position sociale, leurs priviléges et leurs précédents, soient en
- possession d'être considérés par le peuple comme des chefs
- politiques. Il nous manque de tels hommes dans la Chambre à qui
- nous puissions confier le dénoûment de cette lutte.
- (Applaudissements.) Et s'il est un sentiment qui, dans mon
- esprit, ait prévalu sur tous les autres, quand je suis entré dans
- cette enceinte, sachant que j'allais y rencontrer cet homme
- d'État distingué que ses commettants considèrent autant et plus
- que tout autre, comme le chef prédestiné à la conduite des
- affaires publiques de ce pays, si, dis-je, un sentiment a prévalu
- dans mon esprit, c'était l'espoir de saluer le nouveau Moïse qui
- doit, à travers le désert, nous faire arriver à la terre de
- promission. (Acclamations longtemps prolongées.) Je le déclare de
- la manière la plus solennelle, en mon nom, comme au nom de mes
- collègues, c'est avec bonheur que nous remettrions notre cause
- entre les mains d'un tel homme, s'il se faisait à la Chambre des
- communes le défenseur de notre principe; c'est avec bonheur que
- nous travaillerions encore aux derniers rangs, là où nos services
- seraient le plus efficaces, afin d'aider loyalement un tel homme
- d'État à attacher son nom à la plus grande réforme, que dis-je? à
- la plus grande révolution dont le monde ait jamais été témoin.
- (Applaudissements.)--Gentlemen, je ne désespère pas (les
- acclamations redoublent); nous travaillerons une autre année.
- (Applaudissements.) Je crois que le noble lord a parlé d'une
- année, il a demandé une année. Eh bien, nous travaillerons
- volontiers pour lui encore une année. (Applaudissements.) Et
- alors, quand il aura réfléchi sur nos principes; quand il se sera
- assuré de la justice de notre cause; quand ses calmes
- méditations, guidées par la délicatesse de sa conscience,
- l'auront amené à cette conviction que le droit et la justice sont
- de notre côté, j'espère qu'au terme de l'année qu'il se réserve,
- il se lèvera courageusement, pour imprimer à notre cause, au sein
- des communes, le sceau du triomphe. (Bruyantes acclamations.)
- Mais, après avoir exprimé cette sincère espérance, je dois vous
- rappeler que nous sommes ici comme membres de la Ligue. Nous
- sommes engagés à un principe, et je dois vous dire, habitants du
- West-Riding, qu'il est de votre devoir de montrer une entière
- loyauté dans votre attachement à ce principe. Vous pouvez être
- appelés à faire le sacrifice d'une affection personnelle aussi
- bien placée que bien méritée, à consommer, comme électeurs de ce
- pays, le plus douloureux sacrifice qui puisse vous être commandé.
- Je ne cherche ni à séduire ni à menacer le noble lord. Je sais
- qu'il est compétent, par l'étendue de son esprit et l'intégrité
- de son caractère, à juger par lui-même. Mais quant à nous, nos
- engagements ne sont pas envers les whigs ou envers les torys,
- mais envers le peuple. Je n'ajouterai qu'un mot. Le noble lord
- nous a dit: «Dieu vous protége; vous êtes dans la bonne voie, et
- j'espère que vous y avancerez sous votre bannière triomphante.»
- Et moi je lui dis: «Vous êtes dans le droit sentier, et Dieu vous
- protége tant que vous n'en dévierez pas!...»
-
-Quelle que soit l'éloquence déployée par les orateurs qui se sont
-succédé, l'assemblée demeure longtemps encore sous l'impression de
-cette conférence qui laisse indécis un événement d'une haute
-importance.--Elle se sépare à minuit, des trains spéciaux ayant été
-retenus sur tous les chemins de fer, pour ramener chacun des
-assistants à son domicile.
-
-
-MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE.
-
-15 février 1844.
-
-Le meeting hebdomadaire de la Ligue a eu lieu jeudi soir au théâtre de
-Covent-Garden.--En l'absence du président, M. George Wilson, M.
-Villiers, membre du Parlement, occupe le fauteuil. Nous avons extrait
-de son discours les passages suivants:
-
- «Messieurs, notre estimable ami, M. Wilson, forcément retenu à la
- campagne, m'a requis d'occuper le fauteuil. Malgré mon
- inexpérience, j'ai accepté cette mission, parce que je crois que
- le temps est venu où il n'est permis à personne de rejeter le
- fardeau sur autrui, et de refuser sa cordiale assistance à
- l'oeuvre de cette grande et utile association. L'objet de la
- Ligue est identifié avec le bien-être de la nation, mais le
- sinistre intérêt que nous combattons est malheureusement
- identifié avec le pouvoir et les majorités parlementaires. La
- Ligue a donc à surmonter de graves difficultés, et il lui faut
- redoubler d'énergie. (Applaudissements.) Nous vivons dans un
- temps où l'on ne manque pas de tirer avantage de ce qu'il reste
- au peuple d'ignorance et d'apathie à l'égard de ses vrais
- intérêts, et il ne faut pas espérer d'arriver à un gouvernement
- juste et sage, autrement que par la vigoureuse expression d'une
- opinion publique éclairée. C'est à ce résultat, c'est à réprimer
- le sordide abus de la puissance législative que la Ligue a
- consacré ses efforts incessants et dévoués. Le soin que mettent
- ses adversaires à calomnier ses desseins, montre assez combien
- ils redoutent ses progrès, et combien sa marche ferme et loyale
- trompe leur attente. L'objet que la Ligue a en vue a toujours été
- clair et bien défini; je ne sache pas qu'il ait changé. Elle
- aspire à populariser, à rendre manifestes, aux yeux de tous, ces
- doctrines industrielles et commerciales, qui ont été proclamées
- par les plus hautes intelligences. (Écoutez! écoutez!) Doctrines
- dont la vérité est accessible aux intelligences les plus
- ordinaires, dont l'application, commandée d'ailleurs par les
- circonstances de ce pays, a été conseillée par tout ce qu'il
- renferme d'hommes pratiques, prudents et expérimentés. Ce but, de
- quelque manière qu'il plaise aux monopoleurs et aux ministres qui
- leur obéissent de le présenter, mérite bien l'appui et la
- sympathie de quiconque porte un coeur ami du bien et de la
- justice. Depuis notre dernière réunion, je comprends que ce mot
- que l'autorité a mis à la mode, et sur lequel elle compte pour
- étouffer les plaintes de nos frères d'Irlande (immenses
- acclamations), je veux dire le mot _conspiration_, a été appliqué
- à ces meetings. (Rires ironiques.) Jusqu'à quel point ce mot
- s'applique-t-il avec quelque justesse à nos réunions? Je
- l'ignore. Ce que je sais, c'est que considérant le but pour
- lequel on allègue que nous sommes associés, il n'y a pas lieu de
- s'étonner si nos travaux ont répandu la colère et l'alarme dans
- le camp ennemi, et si nous sommes désignés comme des
- conspirateurs, sur l'autorité de celui à qui l'on attribue
- d'avoir proclamé que les doctrines que nous cherchons à faire
- prévaloir sont les doctrines du _sens commun_[36]. (Rires.) Car,
- certes, on ne saurait rien concevoir de plus funeste que le _sens
- commun_, à ceux qui ont fondé leur puissance sur les préjugés,
- l'ignorance et les divisions du peuple, à ceux qui ont tout à
- redouter de sa sagesse, et rien à gagner à son perfectionnement.
- (Applaudissements.) S'ils déploient maintenant contre la Ligue
- une nouvelle énergie, peut-être faut-il les excuser, car elle
- naît de cette conviction qui a envahi leur esprit, que nos
- doctrines font d'irrésistibles progrès, et que le temps approche
- où ce sentiment profond qu'on appelle _sens commun_ prévaudra
- enfin dans le pays. En cela, du moins, je crois qu'ils ont
- raison, et tout--jusqu'aux procédés de l'anti-Ligue, qui a sans
- doute en vue autre chose que le sens commun,--concourt à ce
- résultat. Lorsqu'il s'agit de disculper une loi qui a provoqué
- contre elle cette puissante agitation, il faut autre chose, le
- _sens commun_ réclame autre chose que l'invective, qui fait le
- fond de leur éloquence. Il faut autre chose pour disculper une
- loi accusée de n'avoir été faite à une autre fin que d'infliger
- la famine à une terre chrétienne (écoutez! écoutez!), alors
- surtout que cette loi, condamnée par les hommes de l'autorité la
- plus compétente, par les Russell et les Fitzwilliams, condamnée
- par le spectacle des maux qu'elle répand au sein d'une population
- toujours croissante, est maintenue par des législateurs qui ont à
- la maintenir un intérêt direct et pécuniaire. Je le répète, si
- l'invective grossière est la seule réponse que l'on sait faire à
- des imputations si graves et si sérieuses, c'est qu'il n'y en a
- pas d'autre; et alors le peuple est bien près de comprendre que
- demander pour le travail honnête sa légitime rémunération, pour
- les capitaux leurs profits naturels, sans la funeste intervention
- de la loi, que vouloir réduire la classe oisive et improductive à
- sa propriété, c'est proclamer non-seulement la doctrine du _sens
- commun_, mais la doctrine de l'éternelle justice. Les
- _conspirateurs_ qui se sont unis pour répandre cette doctrine
- parmi le peuple, recueilleront, en dépit de l'injuste censure de
- l'autorité, l'honnête et cordial assentiment d'une nation
- reconnaissante.» (Applaudissements prolongés.)
-
-[Note 36: «Prétendre enrichir un peuple par la disette artificielle,
-c'est une politique en contradiction avec le sens commun.» (Sir James
-Graham, ministre de l'intérieur.)]
-
-Le meeting entend MM. Hume et Christie, membres du Parlement. La
-parole est ensuite à M. J. W. Fox.
-
- M. FOX: Si les honorables membres du Parlement que vous venez
- d'entendre étaient condamnés à subir cet arrêt qui, grâces au
- ciel, se présente plus rarement qu'autrefois sur les lèvres du
- juge: «Qu'on les ramène d'où ils sont venus,» ils pourraient, je
- crois, annoncer à la Chambre des communes que _la Ligue vit
- encore_; car, pas plus tard qu'hier, on y affirmait que, depuis
- la déclaration de sir Robert Peel, au premier jour de la session,
- notre _agitation_ était _tombée dans l'insignifiance_[37].
- (Rires.) Oui, elle est tombée de chute en chute, d'un revenu de
- 50,000 liv. sterl. à un revenu de 100,000 liv.;--de petits
- meetings provinciaux à de splendides réunions comme celle qui
- m'entoure, et de l'humiliation de pétitionner la Chambre à
- l'honneur de guider dans la lutte les maîtres de cette assemblée.
- (Acclamations.) Quelle idée confuse, imparfaite, étrange, ne
- faut-il pas se faire de la Ligue, pour imaginer qu'elle va
- s'anéantir au souffle des membres du Parlement ou des ministres
- de la couronne! Eh quoi! les législateurs du monopole ne
- verraient-ils dans la Ligue qu'une mesquine coterie, qu'une
- pitoyable manoeuvre de parti, choses qui leur sont beaucoup plus
- familières que les grands principes de la vérité et de la
- justice, que les puissants mouvements de l'opinion nationale? Et
- celui, entre tous, devant la volonté de qui la Ligue est le moins
- disposée à se courber, c'est ce ministre dont la bouche a si
- souvent soufflé le chaud et le froid, et qui dénonçait jadis,
- comme destructives de la constitution politique et de
- l'établissement religieux du royaume, ces mêmes mesures dont il
- se soumet maintenant à se faire l'introducteur. L'existence de la
- Ligue, le triomphe prochain qui l'attend, ne dépendent ni de Sir
- Robert Peel, ni d'aucun autre chef de parti. Nous abjurons toute
- alliance avec les partis. L'anti-Ligue s'enorgueillissait
- récemment d'avoir rallié à elle un grand nombre de whigs. Tant
- pis pour les whigs, mais non pas pour la Ligue. (Écoutez!) Notre
- force est dans notre principe; dans la certitude que la liberté
- du commerce est fatalement arrêtée dans les conseils de Dieu
- comme un des grands pas de l'homme dans la carrière de la
- civilisation. Les droits de l'industrie à la liberté des
- échanges peuvent être momentanément violés, confisqués par la
- ruse ou la violence; mais ils ne peuvent être refusés d'une
- manière permanente aux exigences de l'humanité.
- (Applaudissements.)... Mais ce que le monopole n'a pu faire avec
- toutes les ressources d'une constitution partiale, il espère le
- réaliser par le concours d'associations volontaires et d'efforts
- combinés. Non content de cette grande anti-Ligue, la Chambre des
- lords, et de cette anti-Ligue supplémentaire, la Chambre des
- communes, il couvre le pays de petites associations qui vont
- s'écriant:
-
- Oh! laissez mon petit navire tendre aussi sa voile,
- Partager la même brise et courir au même triomphe.
-
- [Note 37: Sir Robert Peel avait annoncé que son intention n'était
- pas de reviser la _loi-céréale_.]
-
- Et voyez jusqu'où les conduit l'esprit d'imitation! Elles se
- prennent à nous copier nous-mêmes. Elles commencent à pétitionner
- le Parlement, justement quand nous en avons fini avec les
- pétitions.--Elles dénoncent l'_agitation_. «L'agitation est
- immorale,» s'écrie le duc de Richmond, et disant cela, il se met
- à la tête d'une agitation nouvelle... Les monopoleurs déclarent
- que nous sommes passibles des peines de la loi. Mais s'il y a
- quelque impartialité dans la distribution de la justice, que
- font-ils autre chose, en nous imitant, que nous garantir contre
- ces peines? Non que je prenne grand souci du mot
- _conspiration_[38]; et en débutant tout à l'heure, j'aurais pu
- aussi bien choisir ce terme que tout autre et vous apostropher
- ainsi: «_Mes chers conspirateurs._» Je ne tiens pas à déshonneur
- qu'on m'applique cette expression ou toute autre, quand j'ai la
- conscience que je poursuis un but légitime par des moyens
- légitimes. (Applaudissements.) Quel que soit l'objet spécial de
- notre réunion, je rougirais de moi-même et de vous, si nous
- usions du privilége de la libre parole et du libre meeting, sans
- exprimer notre sympathie envers ceux de nos frères d'Irlande que
- menacent des châtiments pour avoir usé des mêmes droits.
- (Acclamations enthousiastes et prolongées.) Je dis que c'est de
- la sympathie pour nous-mêmes et non pour eux. Car, entre tous
- les hommes, _celui-là_, sans doute, a moins besoin de sympathie
- que nul autre, qui, du fond de son cachot, si on l'y plonge,
- régnera encore sur la pensée, sur le coeur, sur le dévouement de
- la nation à laquelle il a consacré ses services. (Les
- acclamations se renouvellent.) C'est à nous-mêmes qu'elle est
- due, c'est au plus sacré, au plus cher des droits que possède le
- peuple de ce pays,--le droit de s'assembler librement,--en nombre
- proportionné à la grandeur de ses souffrances,--pour exposer ses
- griefs et en demander le redressement. Ce droit ne doit être
- menacé, où que ce soit, à l'égard de qui que ce soit, sans
- qu'aussitôt une protestation énergique et passionnée émane de
- quiconque apprécie la liberté publique et les intérêts d'une
- nation qui n'a d'autres garanties que la hardiesse de sa parole
- et son esprit d'indépendance. (Acclamations.)--Mais je reviens
- aux associations des prohibitionnistes. Incriminer la Ligue,
- semble être leur premier besoin et leur première pensée. Mais de
- quoi nous accusent-ils? Parmi leurs plates et mesquines
- imputations, les plus pitoyables figurent toujours au premier
- rang. La première résolution prise par une de ces associations
- agricoles consiste à déclarer que la Ligue fait une chose
- intolérable en envoyant dans le pays des professeurs salariés.
- Mais au moins elles ne peuvent pas nous accuser de salarier des
- rustres pour porter le désordre dans leurs meetings. Elles
- oublient aussi que la Ligue dispose d'une puissance
- d'enseignement qu'aucune richesse humaine ne saurait payer;
- puissance invisible, mais formidable, descendue du ciel pour
- pénétrer au coeur de l'humanité; puissance qui ouvre l'oreille de
- celui qui écoute et enflamme la lèvre de celui qui parle;
- puissance immortelle, partout engagée à faire triompher la
- liberté, à renverser l'oppression; et le nom de cette puissance,
- c'est l'_amour de la justice_. (Applaudissements.) Elles se
- plaignent aussi de nos pétitions, maintenant que nous y avons
- renoncé. Une foule d'anecdotes nous sont attribuées, parmi
- lesquelles celle d'un homme qui aurait inscrit de faux noms au
- bas d'une pétition contre la loi-céréale. Ils racontent, avec
- assez peu de discernement dans le choix de leur exemple, qu'un
- homme a été vu dans les cimetières inscrivant sur la pétition
- des noms relevés sur la pierre des tombeaux. (Rires.) Il ne
- manquait pas de subtilité, le malheureux, s'il en a agi ainsi, et
- il faut que le sens moral de nos adversaires soit bien émoussé
- pour qu'ils osent citer un tel fait à l'appui de leur accusation;
- car combien d'êtres inanimés peuplent les cimetières de nos
- villes et de nos campagnes, qui y ont été poussés par l'effet de
- cette loi maudite. Ah! si les morts pouvaient se mêler à notre
- oeuvre, des myriades d'entre eux auraient le droit de signer des
- pétitions sur cette matière. Ils ont été victimes de ce système
- qui pèse encore sur les vivants, et s'il existait une puissance
- qui pût souffler sur cette poussière aride pour la réveiller, si
- ces pensées et ces sentiments d'autrefois pouvaient reprendre
- possession de la vie, si la tombe pouvait nous rendre ceux
- qu'elle a reçus sans cortége et sans prières:
-
- «Car elle est petite la cloche qui annonce à la hâte le convoi
- du pauvre;»
-
- s'ils accouraient du champ de repos vers ce palais où l'on
- codifie sur la mort et sur la vie, oh! la foule serait si pressée
- que les avenues du Parlement seraient inaccessibles; il faudrait
- une armée, Wellington en tête, pour frayer aux sénateurs un
- passage à travers cette multitude, et peut-être ils ne
- parviendraient à l'orgueilleuse enceinte que pour entendre le
- chapelain de Westminster prêcher sur ce texte: «Le sang de ton
- frère crie vers moi de la terre.» (Vive sensation.)
-
- [Note 38: Il faut se rappeler que ce discours fut prononcé à
- l'époque du procès d'O'Connell.]
-
- Après cette folle disposition à calomnier la Ligue, ce qui
- caractérise le plus les sociétés monopolistes, c'est une
- avalanche de professions d'_attachement à l'ouvrier_. Cette
- tendresse défraye leurs résolutions et leurs discours; il semble
- que le bien-être de l'ouvrier soit la cause finale de leur
- existence. (Rires.) Il semble, à les entendre, que les landlords
- n'ont été créés et mis au monde que pour aimer les ouvriers.
- (Nouveaux rires). Ils aiment l'ouvrier avec tant de tendresse,
- qu'ils prennent soin que des vêtements trop amples et une
- nourriture trop abondante ne déguisent pas sa grâce et n'altèrent
- pas ses belles proportions. Ils aiment sans doute, sur le
- principe invoqué par certain pasteur à qui l'on reprochait une
- douteuse orthodoxie. Que voulez-vous? disait-il, je ne puis
- croire qu'à raison de 80 liv. sterl. par an, tandis que mon
- évêque croit sur le taux de 15,000 livres. (Éclats de rires.)
- C'est ainsi que, dans leurs meetings, les landlords font montre
- envers les ouvriers d'un amour de 50 et 80,000 livres par an,
- mais ceux-ci ne peuvent les payer de retour que sur le pied de 7
- à 8 shillings par semaine. (Rires prolongés...) Mais quand donc a
- commencé cet amour? Quelle est l'histoire de cette tendresse
- ardente et passionnée de l'aristocratie pour l'habitant des
- campagnes? Dans quel siècle est-elle née? Est-ce dans les temps
- reculés où le vieux cultivateur était tenu de dénoncer sur son
- bail le nombre d'_attelages de boeufs_ et le nombre d'_attelages
- d'hommes_? Lorsque l'on engraissait les esclaves dans ce pays
- pour les vendre en Irlande, jusqu'à ce qu'il y eût sur le marché
- engorgement de ce genre de produits? Est-ce dans le quatorzième
- siècle, lorsque la peste ayant dépeuplé les campagnes, et que le
- manque de bras eût pu élever le taux de la main-d'oeuvre,
- l'aristocratie décréta le _Code des ouvriers_,--loi dont on a
- fait l'éloge de nos jours,--qui ordonnait que les ouvriers
- seraient forcés de travailler sous le fouet et sans augmentation
- de salaires? Est-ce dans le quinzième siècle, quand la loi
- voulait que celui qui avait été cultivateur douze ans, fût pour
- le reste de sa vie attaché aux manches de sa charrue, sans qu'il
- pût même faire apprendre un métier à son fils, de peur que le
- maître du sol ne perdît les services d'un de ses serfs? Est-ce
- dans le seizième siècle, quand un landlord pouvait s'emparer des
- vagabonds, les forcer au travail, les réduire en esclavage et
- même les _marquer_, afin qu'ils fussent reconnus partout comme sa
- propriété? Est-ce à l'époque plus récente qui a précédé
- immédiatement la naissance de l'industrie manufacturière, période
- pendant laquelle les salaires mesurés en froment, baissèrent de
- moitié, tandis que le prix de ce même froment haussa du double et
- plus encore? Est-ce dans les temps postérieurs, sous l'ancienne
- ou la nouvelle loi des pauvres, qui, tantôt assujettissait
- l'ouvrier à la dégradation de recevoir de la paroisse, à titre
- d'aumône, un salaire honnêtement gagné, tantôt lui disait: Tu
- arrives trop tard au banquet de la nature, il n'y a pas de
- couvert pour toi; sois _indépendant_? Est-ce maintenant enfin,
- où l'ouvrier est gratifié de 2 shillings par jour quand il fait
- beau, qu'il perd s'il vient à pleuvoir, et où sa vie se consume
- en un travail incessant, jour après jour, et de semaine en
- semaine? À quelle époque donc trouvons-nous l'origine, où
- lisons-nous l'histoire, où voyons-nous les marques de cette
- paternelle sollicitude, qui, à en croire l'aristocratie, a placé
- la classe ouvrière sous sa tendre et spéciale protection?
- (Acclamations bruyantes et prolongées.) Si tels sont les
- sentiments de l'aristocratie envers les ouvriers, pourquoi ne
- donne-t-elle pas une attention plus exclusive à leurs intérêts?
- Les législateurs de cette classe ne s'abstiennent pas,
- d'habitude, de se mêler des affaires d'autrui. Ils se préoccupent
- des manufactures, où les salaires sont pourtant plus élevés que
- sur leurs domaines; ils réglementent les heures de travail et les
- écoles; ils sont toujours prêts à s'ingérer dans les fabriques de
- soie, de laine, de coton, en toutes choses au monde; et, sur ces
- entrefaites, voilà ces ouvriers qu'ils aiment tant, les voilà les
- plus misérables et les plus abandonnés de toutes les créatures!
- Quelquefois peut-être on distribuera à ceux d'entre eux qui
- auront servi vingt ans le même maître un prix de 10 shillings,
- toujours accompagné de la part du révérend président du meeting
- de cette allocution: «Méfiez-vous des novateurs, car la Bible
- enseigne qu'il y aura toujours des pauvres parmi vous.» (Honte!
- honte!)
-
- Et que dirons-nous de la prétention des propriétaires au titre
- d'agriculteurs? On n'est pas savant parce qu'on possède une
- bibliothèque; et comme l'a dit énergiquement M. Cobden: «on n'est
- pas marin parce qu'on est armateur.» Les propriétaires de grands
- domaines n'ont pas davantage droit au titre honorable
- «d'agriculteurs.» Ils ne cultivent pas le sol; ils se bornent à
- en recueillir les fruits, ayant soin de s'adjuger la part du
- lion. Si un tel langage prévalait en d'autres matières, s'il
- fallait juger des qualités personnelles et des occupations d'un
- homme, par l'usage auquel ses propriétés sont destinées, il
- s'ensuivrait qu'un noble membre de la Ligue, le marquis de
- Westminster[39] serait le plus grand tuilier de Londres (rires),
- que le duc de Bedfort[40] en serait le musicien et le dramatiste
- le plus distingué, et que les membres du clergé de l'abbaye de
- Westminster, dont les propriétés sont affectées à un usage fort
- équivoque, seraient d'éminents professeurs de prostitution.
- (Rires et applaudissements.) Entre la Ligue et ses adversaires
- toute la question, dégagée de ces vains sophismes, se réduit à
- savoir si les seigneurs terriens, au lieu de n'être dans la
- nation qu'une classe respectable et influente, absorberont tous
- les pouvoirs et seront la nation, toute la nation, car c'est à
- quoi ils aspirent. Ils reconnaissent la reine, mais ils lui
- imposent des ministres; ils reconnaissent la législature, mais
- ils constituent une Chambre et tiennent l'autre sous leur
- influence; ils reconnaissent la classe moyenne, mais ils
- commandent ses suffrages et s'efforcent de nourrir dans son sein
- les habitudes d'une dégradante servilité; ils reconnaissent la
- classe industrielle, mais ils restreignent ses transactions et
- paralysent ses entreprises; ils reconnaissent la classe ouvrière,
- mais ils taxent son travail, et ses os, et ses muscles, et
- jusqu'au pain qui la nourrit. (Applaudissements.) J'accorde
- qu'ils furent autrefois «la nation». Il fut un temps où les
- possesseurs du sol en Angleterre formaient la nation, et où il
- n'y avait pas d'autre pouvoir reconnu. Mais qu'était-ce que ce
- temps-là? Un temps où le peuple était serf, était «chose»,
- pouvait être fouetté, marqué et vendu. Ils étaient la nation!
- Mais où étaient alors tous les arts de la vie? où étaient alors
- la littérature et la science? Le philosophe ne sortait de sa
- retraite que pour être, au milieu de la foule ignorante, un objet
- de défiance et peut-être de persécution; bon tout au plus à
- vendre au riche un secret magique pour gagner le coeur d'une dame
- ou paralyser le bras d'un rival. Ils étaient la nation! et on les
- voyait s'élancer dans leur armure de fer, conduisant leurs
- vassaux au carnage, tandis que les malheureux qu'ils foulaient
- aux pieds n'avaient d'autres chances pour s'en défaire que de les
- écraser, comme des crustacés dans leur écaille. Ils étaient la
- nation! et quel était alors le sort des cités? Tout citoyen qui
- avait quelque chose à perdre était obligé de chercher auprès du
- trône un abri contre leur tyrannie, et de renforcer le despotisme
- pour ne pas demeurer sans ressources devant ces oligarques; en ce
- temps-là, s'il y avait eu un Rothschild, ils auraient eu sa
- dernière dent pour arriver à son dernier écu. Quand ils étaient
- la nation, aucune invention n'enrichissait le pays, ne faisait
- exécuter au bois et au fer l'oeuvre de millions de bras; la
- presse n'avait pas disséminé les connaissances sur toute la
- surface du pays et fait pénétrer la lumière jusque dans la
- mansarde et la cabane; la marine marchande ne couvrait pas la mer
- et ne présentait pas ses voiles à tous les vents du ciel, pour
- atteindre quelque lointain rivage et en rapporter le nécessaire
- pour le pauvre et le superflu pour le riche. Non, non, la
- domination du sol n'est pas la nationalité; la pairie n'est pas
- la nation. Les coeurs et les cerveaux entrent pour quelque chose
- dans la constitution d'un peuple. Le philosophe qui pense,
- l'homme d'État qui agit, le poëte qui chante, la multitude qui
- travaille; voilà la nation. (Applaudissements.) L'aristocratie y
- prend noblement sa place, lorsque, ainsi que plusieurs de ses
- membres qui appartiennent à notre association, elle coopère du
- coeur et du bras à la cause de la patrie et au perfectionnement
- de l'humanité. De tels hommes rachètent l'ordre auquel ils
- appartiennent et le couvrent d'un lustre inhérent à leur propre
- individualité. Nous regardons comme membre de la communauté
- quiconque travaille, soit par l'intelligence, soit d'une main
- calleuse, à rendre la nation grande, libre et prospère! Certes,
- si nous considérons la situation des seigneurs terriens dans ce
- pays, nous les voyons dotés de tant d'avantages, dont ils ne
- sauraient être dépouillés par aucune circonstance, aucun
- événement, à moins d'une convulsion sociale, terrible et
- universelle, qu'en vérité ils devraient bien s'en contenter,
- «trop heureux s'ils connaissaient leur bonheur.» Car il est vrai,
- comme on l'a dit souvent, que l'Angleterre est le paradis des
- propriétaires, grâce à l'indomptable énergie, à l'audacieux
- esprit d'entreprise de ses enfants. Que veulent-ils de plus? Le
- sol n'est-il pas à eux d'un rivage à l'autre? N'est-il pas à eux,
- l'air que sillonnent les oiseaux du ciel? Il n'est pas un coin de
- la terre où nous puissions enfoncer la charrue sans leur
- permission, bâtir une chaumière sans leur consentement; ils
- foulent le sol anglais comme s'ils étaient les dieux qui l'ont
- tiré du néant, et ils veulent encore élever artificiellement le
- prix de leurs produits! Maîtres du sol, ils veulent encore être
- les maîtres de l'industrie et s'adjuger une part jusque sur le
- pain du peuple! Que leur faut-il donc pour les contenter? Ils ont
- affranchi de toutes charges ces domaines acquis non par une
- honnête industrie, mais par l'épée, la rapine et la violence.
- Jadis ils avaient à soutenir l'Église et l'État, à lever les
- corps de troupes, quand il plaisait au roi de les requérir, pour
- la conquête, ou pour la défense nationale. Maintenant
- l'aristocratie a su convertir en sources d'émoluments les charges
- mêmes qui pesaient sur ses terres, et elle tire de l'armée, de
- l'église et de toutes nos institutions, des ressources pour ses
- enfants et ses créatures; et cependant elle veut encore écraser
- l'industrie sous le poids d'un fardeau plus lourd qu'aucun de
- ceux qui pesèrent jamais sur ses domaines!--Libre échange! ce
- fut, il y a des siècles, le cri de Jean Tyler et de ses
- compagnons, que le fléau des monopoles avait poussés à
- l'insurrection. L'épée qui le frappa brille encore dans l'écusson
- de la corporation de Londres, comme pour nous avertir de fuir
- toute violence, nous qui avons embrassé la même cause et élevé le
- même cri: Libre échange! (Applaudissements enthousiastes.) Libre
- échange, non pour l'Angleterre seulement, mais pour tout
- l'univers. (Acclamations.) Quoi! ils trafiquent librement de la
- plume, de la parole et des suffrages électoraux, et nous ne
- pouvons pas échanger entre nous le fruit de nos sueurs? Nous
- demandons que l'échange soit libre comme l'air, libre comme les
- vagues de l'Océan, libre comme les pensées qui naissent au coeur
- de l'homme! (Applaudissements.) Ne prennent-ils pas aussi leur
- part, et la part du lion, dans la prospérité commerciale? Qu'ont
- fait les machines, les bateaux à vapeur, les chemins de fer, pour
- le bien-être du peuple, qui n'ait servi aussi à élever la valeur
- du sol et le taux de la rente? Leurs journaux font grand bruit
- depuis quelques jours de ce qu'ils appellent un «grand fait». «Le
- froment, disent-ils, n'est pas plus cher aujourd'hui qu'en 1791,
- et comment le cultivateur pourrait-il soutenir la concurrence
- étrangère, lorsque, pendant cette période, ses taxes se sont
- accrues dans une si énorme proportion?» Mais ils omettent de dire
- que, quoique le prix du blé n'ait pas varié depuis 1791, la rente
- a doublé et plus que doublé. (Écoutez!) Et voilà le vrai fardeau
- qui pèse sur le fermier, qui l'écrase, comme il écrase tout notre
- système industriel.--Oh! que l'aristocratie jouisse de sa
- prospérité, mais qu'elle cesse de contrarier, d'enchaîner
- l'infatigable travail auquel elle la doit. Nous ne la craignons
- pas, avec ses forfanteries et ses menaces. Nous sommes ici
- librement, et ils siégent à Westminster par mandat royal; nos
- assemblées sont accessibles à tous les hommes de coeur, et leurs
- salles sénatoriales ne sont que des enceintes d'exclusion. Ici,
- nous nous appuyons sur le _droit_; là, ils s'appuient sur la
- _force_; ils nous jettent le gant, nous le relevons et nous leur
- jetons le défi à la face. (Acclamations, l'assemblée se lève
- saisie d'enthousiasme; on agite pendant plusieurs minutes les
- chapeaux et les mouchoirs.) Nous marcherons vers la
- lutte,--opinion contre force,--respectant la loi, _leur loi_, en
- esprit d'ordre, de paix et de moralité; nous ferons triompher
- cette grande cause, et ainsi nous affranchirons,--_eux_, de la
- malédiction qui pèse toujours sur la tête de
- l'oppresseur,--_nous_, de la spoliation et de l'esclavage,--le
- pays, de la confusion, de l'abattement, de l'anarchie et de la
- désolation. (Applaudissements.) Le siècle de la féodalité est
- passé; l'esprit de la féodalité ne peut plus gouverner ce pays.
- Il peut être fort encore du prestige du passé; il peut briller
- dans la splendeur dont les efforts de l'industrie l'ont
- environné; il peut se retrancher derrière les remparts de nos
- institutions; il peut s'entourer d'une multitude servile; mais
- l'esprit féodal n'en doit pas moins succomber devant le génie de
- l'humanité. L'esprit, le génie, le pouvoir de la féodalité, ont
- fait leur temps. Qu'ils fassent place aux droits du travail, aux
- progrès des nations vers leur affranchissement commercial,
- intellectuel et politique! (L'orateur reprend sa place au milieu
- d'applaudissements enthousiastes qui se renouvellent longtemps
- avec une énergie dont il est impossible de donner une idée.)
-
- [Note 39: Propriétaire d'une partie de Londres.]
-
- [Note 40: Propriétaire du théâtre de Covent-Garden.]
-
- LE PRÉSIDENT: Ladies et gentlemen, les travaux du meeting sont
- terminés. Après l'admirable discours que vous venez d'entendre,
- je suis fâché de vous retenir un moment; mais un fait vient de
- parvenir à ma connaissance et je crois devoir le communiquer au
- meeting avant qu'il se disperse.--L'homme éminent auquel M. Fox a
- fait allusion dans son éloquent discours, ce grand homme qui, par
- la cause qu'il représente et le traitement qu'il a reçu, excite,
- j'ose le dire, plus d'intérêt et de sympathie que tout autre
- sujet de la reine, M. O'Connell (tonnerre d'applaudissements), a
- été prié d'assister au prochain meeting, et toujours fidèle à
- notre cause, il a déclaré qu'il saisirait la première occasion de
- manifester son attachement inébranlable aux principes de la
- Ligue. (Acclamations.)
-
-Le meeting se sépare après avoir poussé trois hurrahs en faveur de M.
-O'Connell.
-
-
-MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE AU THÉÂTRE DE COVENT-GARDEN.
-
-21 février 1844.
-
-Le meeting métropolitain de la Ligue, tenu mercredi dernier au théâtre
-de Covent-Garden, formera certainement un des traits les plus
-remarquables dans l'histoire de l'_agitation_ commerciale.
-
-Le nombre des billets demandés pendant la semaine a dépassé trente
-mille. Il n'y a aucune exagération à dire que si la salle eût pu
-contenir ce nombre d'assistants, elle aurait été encore bien étroite
-relativement aux besoins de la circonstance. Longtemps avant cinq
-heures, la foule encombrait toutes les avenues du théâtre; elle est
-devenue telle, en peu de temps, qu'on a jugé à propos d'ouvrir toutes
-les portes. Aussitôt toutes les parties de la salle ont été envahies,
-une foule épaisse a stationné pendant toute la soirée dans les rues
-adjacentes, répondant par des applaudissements enthousiastes aux
-acclamations qui s'élevaient dans l'enceinte du meeting. À sept
-heures, le président, accompagné des membres du conseil et d'un grand
-nombre de personnages de distinction, s'est présenté sur l'estrade,
-mais M. O'Connell n'est arrivé qu'à près de 8 heures. Lorsque
-l'honorable membre a fait son entrée, l'enthousiasme de l'assemblée
-n'a plus connu de bornes. Les acclamations de l'auditoire, répétées au
-dehors, ont duré un quart d'heure, et il n'a fallu rien moins pour les
-apaiser que l'épuisement des forces physiques. Une autre circonstance,
-qui a excité au plus haut degré l'intérêt du meeting, c'est la
-présence de M. Georges Thompson, récemment arrivé de l'Inde. Nous
-avons remarqué, sur la plate-forme, des Aldermen, plusieurs généraux
-et une trentaine de membres du Parlement.
-
-M. James Wilson a la parole. Malgré l'excitation de l'assemblée, ce
-profond économiste traite avec sa vigueur accoutumée quelques points
-relatifs à la liberté du commerce. Il est plusieurs fois interrompu
-par la fausse annonce de M. O'Connell. Enfin on apprend que le grand
-patriote irlandais va paraître. Toute l'assemblée se lève spontanément
-et ébranle les voûtes de Covent-Garden par des salves réitérées
-d'applaudissements. Les acclamations durent sans interruption pendant
-dix minutes consécutives. Toutes les voix s'unissent, tous les bras
-sont tendus, on agite les chapeaux, les mouchoirs, les shalls. M.
-O'Connell s'avance et salue l'assemblée à plusieurs reprises, mais
-chacun de ses saluts ne fait que provoquer de nouvelles manifestations
-d'enthousiasme. Enfin l'honorable gentleman prend sa place, et M.
-Wilson continue son discours. Mais c'est surtout quand M. O'Connell se
-présente devant la table des orateurs que l'enthousiasme atteint son
-paroxysme. Covent-Garden en est ébranlé jusques aux fondements. Il est
-impossible d'exprimer ce qu'il y a d'imposant dans les acclamations de
-six mille voix auxquelles répondent du dehors les applaudissements
-d'une multitude innombrable. M. O'Connell paraît très-ému. Il essaye
-en vain de se faire entendre. Enfin le silence s'étant fait, il
-s'exprime en ces termes:
-
- En me présentant au milieu de vous, mon intention était de faire
- ce soir un discours éloquent; mais j'en cède la partie la plus
- sonore à un autre, et je commence par vous présenter 100 l. s. de
- la part d'un de mes amis qui est aussi un _ami de la justice_.
- (Applaudissements.) De telles souscriptions ont aussi leur
- éloquence, et si vous en obtenez 999 semblables, vous aurez vos
- 100,000 l. s. (Rires d'approbation.) Mais hélas! là s'arrête mon
- éloquence, car où trouverais-je des expressions, de quel langage
- humain pourrais-je revêtir les sentiments de gratitude et de
- reconnaissance dont mon coeur est en ce moment pénétré? On dit
- que ma chère langue irlandaise excelle à exprimer les affections
- tendres, mais il n'est pas au pouvoir d'une langue humaine, il
- n'est pas au pouvoir de l'éloquence, fût-elle imprégnée de la
- plus séraphique douceur, de rendre ces élans de gratitude,
- d'orgueil, d'excitation d'âme que votre accueil me fait éprouver.
- (Nouvelles acclamations.) Oh! cela est bien à vous! et c'est pour
- cela que vous l'avez fait. Cela est généreux de votre part, et
- vous avez voulu me donner cette consolation! À toute autre époque
- de ma vie j'aurais été justement fier de votre réception; mais je
- puis dire que je me trouve dans des circonstances, auxquelles je
- ne ferai pas autrement allusion[41],--qui décuplent et centuplent
- ma reconnaissance.--Je suis venu ici ce soir résolu à garder
- cette neutralité politique qui est le caractère distinctif de
- votre grande lutte. Il doit m'être permis de dire cependant,
- puisqu'aussi bien cela ne s'écarte pas de la question des
- lois-céréales, que je me réjouis de voir les ducs de Buckingham
- et de Richmond commencer à soupçonner qu'ils pourraient bien, eux
- aussi, être des «conspirateurs[42].» (Approbation et rires.)
- C'est pourquoi ils sont partis--couple de vaillants
- chevaliers,--et de peur de se laisser entraîner par trop de
- vaillance, ils s'adressent à un magicien, dans le temple--un
- certain M. Platt--bonne créature--et lui demandent humblement:
- Dites, sommes-nous des _conspirateurs_?--«Non, dit M. Platt, vous
- ne l'êtes pas.»--Il les regarde et voit qu'ils n'appartiennent
- pas à cette classe qui produit les conspirateurs, car le
- conspirateur penche toujours quelque peu du côté populaire.
- (Nouveaux rires.)--«Non, répète M. Platt, vous n'êtes pas des
- conspirateurs.» Mais malgré cette décision, je ne conseille pas
- aux nobles ducs de tenter l'épreuve de l'autre côté du canal.
- (Rires prolongés et acclamations.) Oui, votre réception m'est
- délicieuse, et je sens mon coeur prêt à éclater sous le sentiment
- de la joie, à l'aspect de cette sympathie entre les enfants de
- l'Angleterre et de l'Irlande. (Bruyantes acclamations.) Je vous
- ai dit que votre générosité me touche. Ah! croyez bien que s'il
- existe sous le ciel une vertu qui surpasse la virile générosité
- des Anglais, on ne pourrait la trouver que dans la reconnaissance
- des Irlandais.--Oui, je le répète, votre conduite est noble, mais
- elle ne s'adresse pas à un ingrat.
-
- [Note 41: M. O'Connell parut au meeting de
- L'Anti-corn-law-league, dans l'intervalle qui sépara sa
- condamnation de son emprisonnement (21 février 1844).]
-
- [Note 42: À cette époque, l'aristocratie anglaise organisait une
- _agitation_ en faveur des monopoles; la loi lui était aussi bien
- applicable qu'à l'agitation irlandaise.]
-
- Votre vénéré président a daigné m'introduire auprès de vous par
- quelques paroles bienveillantes. Il m'a rendu justice en disant
- que je suis, que j'ai toujours été un constant ami de la Ligue.
- Je le suis non par choix ou par prédilection, mais par la
- profonde conviction que ses principes sont ceux du bien général.
- (Écoutez! écoutez!) J'ai été élu au présent Parlement par deux
- comtés d'Irlande qui présentent ensemble une population agricole
- de plus de 1,100,000 habitants: les comtés de Meath et de Cork.
- Je représente le comté de Cork qui contient 756,000 habitants
- voués à l'agriculture. Je n'avais aucun moyen d'acheter ou
- d'intimider leurs suffrages, aucun ascendant seigneurial pour
- influencer leurs convictions consciencieuses; mon élection ne m'a
- pas coûté un shilling, et une majorité de 1,100 votants, dans un
- district agricole, m'a envoyé au Parlement, sachant fort bien
- mes sentiments à l'égard des lois-céréales, et que j'étais
- l'ennemi très-décidé de toute taxe sur le pain du peuple.
- (Acclamations.) Bien plus, non-seulement mon opinion était
- connue, mais je l'avais si souvent émise et développée, que la
- même conviction s'était étendue dans tout le pays, à tel point
- que les monopoleurs n'ont pas essayé d'un seul meeting dans toute
- l'Irlande.--Je me trompe, ils en ont eu un où ils furent battus
- (rires); milord Mountcashel y assistait. (Murmures et sifflets.)
- Le pauvre homme! il y était, et en vérité il y faisait une triste
- figure; car il disait: «Nous autres, de la noblesse, nous avons
- des dettes, nos domaines sont hypothéqués, et nous avons des
- charges domestiques.» Un pauvre diable s'écria dans la foule:
- «Que ne les payez-vous?» (Rires.) Quelle fut la réponse, ou du
- moins le sens de la réponse? «Grand merci, dit milord, je ne
- paierai pas mes dettes, mais les classes laborieuses les
- paieront. J'obtiens un prix élevé de mes blés sous le régime
- actuel. Je serais disposé à être un bon maître et à réduire les
- fermages, si je le pouvais. Mais j'ai des dettes, je dois
- maintenir mes rentes, pour cela assurer à mes blés un prix élevé,
- et, au moyen de cette extorsion, je paierai mes créanciers...
- quand il me plaira.» (Rires.)--Il n'y a en tout cela qu'une
- proposition qui soit parfaitement assurée, c'est que milord
- Mountcashel obtiendra un grand prix de son blé; quant à
- l'acquittement des dettes, il reste dans ce qu'on appelle à
- l'école le _paulò post futurum_, c'est-à-dire cela arrivera une
- fois ou autre. (Rires.)
-
- Et, pas plus tard qu'hier, voici que le duc de Northumberland
- s'écrie, dans une proclamation à ses tenanciers: «Vous devez
- former des associations pour le maintien des lois-céréales; car
- ces misérables et importuns conspirateurs de la Ligue vous disent
- que si ces lois sont abrogées, vous aurez le pain à bon marché.
- N'en croyez pas un mot,» ajoute-t-il.--Je pense pouvoir vous
- prouver qu'il ne s'en croit pas lui-même. Ne serait-ce pas une
- chose curieuse de voir un noble duc forcé de reconnaître qu'il ne
- croit pas à ses propres paroles? (Rires.) Cependant en voici la
- preuve. Il a conclu par ces mots: «La protection nous est
- nécessaire.» Mais quel est le sens de ce mot: _protection_?
- Protection veut dire 6 deniers de plus pour chaque pain. C'est là
- la vraie traduction irlandaise. (Rires et applaudissements.)
- Protection, c'est le mot anglais qui signifie 6 deniers
- additionnels, et, qui plus est, 6 deniers _extorqués_.--Vous
- voyez bien que _protection_, c'est _spoliation_
- (applaudissements) et spoliation du pauvre par le riche; car si
- le pauvre et le riche paient également ce prix additionnel de 6
- deniers par chaque pain, le pain n'entre pas pour la millième
- partie dans la dépense d'un Northumberland, tandis qu'il
- constitue les neuf dixièmes de celle de la pauvre veuve et de
- l'ouvrier; mais c'est un de vos puissants aristocrates, un de vos
- excessivement grands hommes, et son ombre ose à peine le suivre.
- (Rires bruyants et prolongés.) En voici un autre qui est un
- _Ligueur_, mais de cette Ligue qui a pour objet la cherté du
- pain; c'est un autre protectionniste, c'est un autre homme de
- rapine. (Rires.) Il dit: «Oh! ne laissez pas baisser le prix du
- pain, cela serait horrible!» (Ici quelque confusion se manifeste
- au fond du parterre.)--Je crois qu'il y a là-bas quelques
- mangeurs de gens qui viennent troubler nos opérations.--Ce grand
- homme dit donc: «Cela serait horrible de vendre le pain à bon
- marché, car alors les bras seraient moins employés, et le taux
- des salaires baisserait.» Voyons comment cela peut être. Si le
- pain était à bon marché, ce serait parce que le blé viendrait des
- pays où on l'obtient à bas prix. Pour chaque livre sterling de
- blé que vous achèteriez dans ces pays, vous y enverriez pour une
- livre sterling d'objets manufacturés, de manière qu'au lieu de
- voir les salaires diminués, vous verriez certainement les bras
- plus recherchés. Cela est clair comme 2 et 2 font 4, et
- l'objection tombe complétement. Je parle ici comme un
- représentant de l'Irlande, et fort de la connaissance que j'ai de
- ce pays essentiellement agricole. Si votre législation devait
- avoir pour effet d'élever le taux des salaires, cet effet se
- serait fait sentir surtout en Irlande. Oserait-on dire qu'il en a
- été ainsi? Oh! non, car vous pouvez y faire travailler un homme
- tout un jour pour 4 deniers. (Honte! honte!) L'ouvrier regarde
- comme son bienfaiteur le maître qui lui paie 6 deniers, et il
- croit atteindre la félicité suprême quand il obtient 8
- deniers.--Tel est l'effet de la loi-céréale, elle agit en
- Irlande dans toute sa force, elle fait pour ce pays tout ce
- qu'elle peut faire, et cependant voilà le taux des salaires, et
- ce qu'il y a de pis, c'est que l'on n'y trouve pas d'emploi, même
- à ce taux.--Voilà pourquoi le peuple d'Irlande, et ceux même de
- la noblesse qui étudient en conscience les affaires publiques,
- voient cette question au même point de vue que je la vois
- moi-même; en sorte que bien loin que l'Irlande soit un obstacle
- sur votre route, bien loin qu'elle soit _une de vos difficultés_
- (rires), elle est à vous tout entière, et de coeur et d'âme.
- (Applaudissements enthousiastes.) N'en avons-nous pas une preuve
- dans la présence au milieu de nous du représentant de Rochdale
- (acclamations), qui est un des plus grands propriétaires de
- l'Irlande, et un ami, vous le savez, de la liberté partout et
- pour tous. Je fais allusion à M. Crawford, qui représentait un
- comté d'Irlande avant de représenter un bourg d'Angleterre, et
- qui était Ligueur dans l'âme avant d'être membre du Parlement.
- (Bruyantes acclamations.) Il est donc clair que vous avez pour
- vous l'assentiment et les voeux de l'Irlande, et vous n'aurez pas
- peu de part dans sa reconnaissance, quand elle apprendra
- l'accueil que je reçois de vous. Non, Anglais, le bruit des
- acclamations dont vous avez salué ma présence n'expirera pas dans
- les murs de cette enceinte. Il retentira dans votre métropole;
- les vents d'orient le porteront en Irlande; il remontera les
- rives du Shannon, de la Nore, de la Suir et du Barrow; il
- réveillera tous les échos de nos vallées; l'Irlande y répondra
- par des accents d'affection et de fraternité; elle dira que les
- enfants de l'Angleterre ne doivent pas être affamés par la loi.
- (Acclamations qui durent plusieurs minutes.)--Je vous déclare que
- l'injustice et l'iniquité de l'aristocratie m'accablent d'une
- horreur et d'un dégoût que je suis incapable d'exprimer. Eh quoi!
- si la loi-céréale actuelle n'existait pas; si le ministère osait
- présenter un bill de taxes sur le pain; s'il plaçait un agent à
- la porte du boulanger, chargé d'exiger le tiers du prix de chaque
- pain, taxe que le boulanger se ferait naturellement rembourser
- par le consommateur, y a-t-il un homme dans tout le pays qui
- supporterait une telle oppression? (Grands cris: Écoutez!
- écoutez!) Il ne servirait de rien au ministre de dire: «Cet
- argent est nécessaire à mes plans financiers; j'en ai besoin pour
- l'équilibre des recettes et des dépenses.» John Bull
- vociférerait: «Taxez ce qu'il vous plaira, mais ne taxez pas le
- pain.» Mais ne voit-on pas que, par le chemin détourné de la
- _protection_, ils font absolument la même chose? Ils taxent le
- pain, non pour le bien de l'État,--du moins chacun y
- participerait,--non pour repousser l'invasion étrangère et pour
- maintenir la paix intérieure, mais pour le profit d'une classe,
- pour mettre l'argent dans la poche de certains individus.
- (Écoutez! écoutez!) Véritablement, c'est trop mauvais pour que
- vous le supportiez et prétendiez passer pour un peuple jaloux de
- ses droits. (Rires.)
-
- Je ne voudrais pas sans doute en ce moment vous manquer de
- respect; mais tout ceci dénote quelque chose de dur et d'épais
- dans les intelligences que je ne m'explique pas. (Murmures
- d'approbation.) Duc de Northumberland! vous n'êtes pas mon roi!
- je ne suis pas votre homme-lige, je ne vous paierai pas de taxes.
- (Bruyantes acclamations.) Duc de Richmond! il y a eu des Richmond
- avant vous, vous pouvez avoir du sang royal dans vos veines; vous
- n'êtes pas mon roi cependant, je ne suis pas votre homme-lige, et
- je ne vous paierai pas de taxes! (Applaudissements.) Qu'ils
- s'unissent tous; c'est à nous de nous unir aussi,--paisibles,
- mais résolus,--tranquilles, mais fermes, décidés à en finir avec
- ces sophismes, ces tromperies et ces extorsions.--J'aimerais à
- voir un de ces nobles ducs prélever sa taxe en
- nature.--J'aimerais à le voir, pénétrant dans une des étroites
- rues de nos villes manufacturières, et s'avançant vers le pauvre
- père de famille qui, après le poids du jour, affecte d'être
- rassasié pour que ses enfants affamés se partagent une bouchée de
- plus,--ou vers cette malheureuse mère qui s'efforce en vain de
- donner un peu de lait à son nourrisson, pendant que son autre
- fils verse des larmes parce qu'il a faim.--J'aimerais, dis-je, à
- voir le noble duc survenir au milieu de ces scènes de désolation,
- s'emparer de la plus grosse portion de pain, disant: «Voilà ma
- part, la part de ma taxe, mangez le reste si vous voulez.» Si la
- taxe se prélevait ainsi, vous ne la toléreriez pas, et cependant,
- voilà ce que fait le lord, sous une autre forme. Il ne vous
- laisse pas entrevoir le fragment de pain, avant de l'emporter,
- seulement il prend soin qu'il ne vous arrive pas, et il vous fait
- payer de ce pain un prix pour lequel vous pourriez avoir et ce
- pain et le fragment en sus, si ce n'était la loi. (Écoutez!
- écoutez!) Oh! j'aurais mieux auguré de l'ancienne noblesse
- d'Angleterre; je me serais attendu à quelque chose de moins vil
- de la part de ces hommes qui, je ne dirai pas «_conspirent_», car
- ils ne sont pas _conspirateurs_,--je ne dirai pas «_se
- concertent_,» quoique ce soit un crime qu'on ne punit guère que
- chez les pauvres,--mais qui _se réunissent_ pour décider que le
- peuple paiera le pain plus cher qu'il ne vaut. Je répéterai ma
- proposition encore et encore, parce que je désire la fixer dans
- l'esprit de ceux qui m'écoutent; c'est du vol, c'est du pillage.
- Ne nous laissons pas prendre à l'appât de l'_augmentation des
- salaires_. Augmentation des salaires! mais ouvrez le premier
- livre venu d'économie politique, vous y verrez que chaque fois
- que le pain a été à bas prix, les salaires ont été élevés; ils
- ont été doublement élevés puisque l'ouvrier avait plus d'argent
- et achetait plus de choses avec le même argent. Tout cela est
- aussi clair que le soleil--et nous nous laissons embarrasser par
- ces sophismes! Il semble que nous soyons des bipèdes sans tête et
- qui pis est sans coeur. Oh! finissons-en avec ce système!
- (Applaudissements.)
-
- Le Parlement n'est-il pas composé de monopoleurs? n'y sont-ils
- pas venus en grande majorité, non-seulement des comtés, grâce à
- la clause Chandos, moins encore en achetant des bourgs[43]!
-
- [Note 43: Il y a à la Chambre des communes deux classes de
- représentants, ceux des comtés et ceux des bourgs.--Pour être
- électeur de comté, il suffit d'avoir une propriété (_freehold_)
- de 40 sh. de rente. C'est ce qu'on nomme la clause Chandos. Il
- est aisé de comprendre que les possesseurs du sol ont pu faire
- autant d'électeurs qu'ils ont voulu. C'est en mettant en oeuvre
- cette clause sur une grande échelle qu'ils acquirent, en 1841,
- cette majorité qui renversa le cabinet whig. Jusqu'ici la Ligue
- n'avait pu porter la bataille électorale que dans les villes et
- bourgs. On verra plus loin que M. Cobden a proposé et fait
- accepter un plan qui semble donner des chances aux _free-traders_
- même dans les comtés. Ce plan consiste à décider tous les amis de
- la liberté du commerce, et particulièrement les ouvriers, à
- consacrer en acquisitions de _freeholds_ toutes leurs
- économies.]
-
- Il y a deux ans, on admettait ouvertement, aux deux côtés de la
- Chambre, que jamais la corruption n'avait autant influencé
- l'élection d'un Parlement. M. Roebuck le proclamait d'un côté;
- sir R. Peel l'admettait de l'autre sans difficulté. Quoique
- opposés en toute autre chose, ils étaient au moins parfaitement
- d'accord sur ce point. (Rires.)--Et voilà vos modèles de vertu et
- de piété; voilà les soutiens de l'Église; voilà les hommes qui
- puniraient volontiers un malheureux s'il venait à se tromper le
- dimanche sur le chemin qui conduit au temple; oui, ces grands
- modèles de moralité lèvent vers le ciel le blanc des yeux,
- contristés qu'ils sont par l'iniquité d'autrui, lorsqu'eux-mêmes
- mettent les mains dans les poches du malheureux qui a besoin de
- nourrir sa famille! (Immenses acclamations.) Oh! cela est trop
- mauvais. Voilà ce qu'il faudrait «proclamer» dans tout le pays.
- Voilà ce qui doit inspirer aux hommes justes et sages de la
- défiance, de la désaffection et du dégoût. Si les nobles
- seigneurs épousent la cause du pauvre et du petit, oh! que toutes
- les bénédictions du ciel se répandent sur eux; mais s'ils
- persistent à appauvrir le pauvre, à augmenter la souffrance de
- celui qui souffre, à accroître la misère et le dénûment,--afin
- que le riche devienne plus riche et fasse servir la taxe du pain
- à libérer ses domaines, alors je dis: Honte à eux, qui pratiquent
- l'iniquité; et honte à ceux qui ne font pas entendre leurs
- doléances, jusqu'à ce que la grande voix de l'humanité, comme un
- tonnerre, effraye le coupable, et donne au pays et au peuple la
- liberté. (Bruyantes acclamations.) Oui, mes seigneurs, vous
- entrez dans la bonne voie et je suis convaincu que vos efforts
- pour contre-balancer ceux de la Ligue auront un effet contraire.
- Nous voici donc à même d'argumenter avec eux. Amenez-les à
- raisonner, et ils sont perdus. Qu'ils viennent à l'école primaire
- (et beaucoup d'entre eux n'ont guère jamais été au delà), nous
- leur disputerons le terrain pied à pied; nous les combattrons de
- point en point. Plus ils entraîneront de monde à leurs meetings,
- plus nous aurons de chances de voir la vérité se répandre, et
- les fermiers surmonter l'illusion dont on les aveugle.--Pourquoi
- les seigneurs n'accordent-ils pas de baux aux fermiers? Ceux-ci
- ne seraient-ils pas mis à même par là de nourrir leurs ouvriers
- et de prendre part dans leur voisinage aux associations de
- bienfaisance? Mais non; le seigneur veut tout avoir. Son nom est
- Behemoth, et il est insatiable. (Rires et applaudissements.) Vous
- êtes engagés dans une lutte glorieuse, et je suis fier qu'il me
- soit donné d'y prendre part avec vous. C'est avec une joie
- profonde que j'y apporte la coopération de mes talents, quelque
- faibles qu'ils soient, et le secours d'une voix fatiguée par de
- longues épreuves. Tels qu'ils sont, je les consacre de grand
- coeur à votre cause sacrée. (Applaudissements.) Je me hasarderai
- à dire de moi-même qu'on m'a trouvé du côté de la liberté dans
- toutes les questions qui ont été agitées, depuis que je fais
- partie du Parlement. Je ne demande pas à quelle race, à quelle
- caste, à quelle couleur appartient une créature humaine, je
- réclame pour elle les priviléges et les droits de l'homme, et la
- protection, non du vol et du pillage, mais la protection contre
- l'iniquité quelle qu'elle soit. (Bruyantes acclamations.) Je ne
- puis donc que m'unir à vous; et, quel que soit le sort qui
- m'attend,--que ce soit la prison ou même l'échafaud (grands cris:
- Non, non, jamais! jamais!)--je suis convaincu que si cela
- dépendait de vos votes, il n'en serait pas ainsi. (Une voix: Nous
- ne sommes pas contre vous.) Je crois à votre sincérité
- (rires),--je me félicite d'être engagé avec vous dans cette
- lutte. J'en comprends toute la portée. Je sais combien la liberté
- des échanges favoriserait votre commerce en vous ouvrant des
- débouchés; je sais combien elle contribuerait à renverser
- l'ascendant politique d'une classe, ascendant qui me semble avoir
- sa racine dans la loi-céréale. C'est là un stimulant à tous les
- genres d'iniquité. L'aristocratie comprend l'injustice de sa
- position, et elle appelle à sa défense toute la force, toutes les
- formalités de la législation. Mais elle ne réussira pas,--les
- yeux du peuple sont ouverts; l'esprit public est éveillé. Jamais
- l'Angleterre n'a voulu et voulu en vain.--Jadis elle poussa sa
- volonté jusqu'à l'extravagance, et fit tomber sur l'échafaud la
- tête d'un monarque insensé. Ce fut une folie, car elle amena le
- despotisme militaire qui suit toujours la violence. Plus tard, le
- fils de ce roi viola les lois du pays, et le peuple, instruit par
- l'expérience, n'abattit pas sa tête, mais se contenta de l'exiler
- pour avoir foulé aux pieds les droits de la nation.--Ces
- violentes mesures ne sont plus nécessaires; elles ne sont plus en
- harmonie avec notre époque. Ce qui est nécessaire, c'est un
- effort concerté et public; cet effort commun qui naît de la
- sympathie, de l'électricité de l'opinion publique. Oh oui! cette
- puissante électricité de l'opinion s'étendra sur tout l'empire.
- L'Écosse partagera notre enthousiasme; les classes
- manufacturières sont déjà debout, les classes agricoles
- commencent à comprendre qu'elles ont les mêmes intérêts. Le temps
- approche... il est irrésistible. Ils peuvent tromper çà et là
- quelques électeurs; d'autres peuvent être intimidés; mais
- l'intelligence publique marche, comme les puissantes vagues de
- l'Océan. Le tyran des temps anciens ordonna aux flots de
- s'arrêter, mais les flots s'avancèrent malgré ses ordres et
- engloutirent l'insensé qui voulait arrêter leurs progrès.--Pour
- nous, nous n'avons pas besoin d'engloutir les grands seigneurs,
- nous nous contenterons de leur mouiller la plante des pieds.
- (Rires.) Mais, vraiment, cette lutte offre un spectacle
- magnifique; quel pays sur la surface de la terre aurait pu faire
- ce que vous avez fait? L'année dernière, vous avez souscrit
- 50,000 liv. sterl., c'est le revenu de deux ou trois petits
- souverains d'Allemagne. Cette année vous aurez 100,000 liv.
- sterl., et, s'il le faut, vous en aurez le double l'année
- prochaine. (Applaudissements.) Oui, ce mouvement présente le
- spectacle d'un majestueux progrès. Chaque jour de nouvelles
- recrues grossissent nos rangs; et nous, vétérans de cette grande
- cause, nous contemplons avec délices et la force toujours
- croissante de notre armée et l'esprit de paix qui l'anime.--La
- puissance de l'opinion se manifeste en tous lieux. Les plus
- violents despotes, à l'exception du monstre Nicolas,
- s'interdisent ces actes cruels qui leur étaient autrefois
- familiers. L'esprit de l'Angleterre veille, il ne s'endormira
- plus jusqu'à ce que le pauvre ait reconquis ses droits et que le
- riche soit forcé d'être honnête. (L'honorable et docte gentleman
- s'assoit au bruit d'acclamations véhémentes et prolongées.)
-
- M. GEORGE THOMPSON s'avance au bruit des applaudissements et
- s'exprime en ces termes: M. le président, quand je suis venu ce
- soir dans cette enceinte pour assister à la réception de M.
- O'Connell, je ne pensais pas à être appelé à prendre la parole,
- et je sens bien que je ne puis guère être que cette ombre dont
- parlait M. O'Connell, qui ne suivait de loin son maître qu'avec
- crainte.
-
- Messieurs, le spectacle dont je suis témoin est bien fait pour
- enivrer mon coeur. Depuis deux ans, j'ai été absent de mon pays,
- et j'ai parcouru des régions lointaines qui n'ont jamais vu des
- scènes, qui n'ont jamais entendu des accents tels que ceux qui
- viennent de réjouir ma vue et mes oreilles. Mais quoique je me
- sois éloigné de plus de 15,000 milles de l'endroit où nous sommes
- réunis, jamais je ne suis parvenu en un lieu où ne soit pas
- arrivé le bruit de vos glorieux travaux; partout j'ai entendu
- parler de cette association gigantesque, qui a entrepris de
- purifier, de diriger et de préparer pour un grand et définitif
- triomphe les sentiments et l'opinion publique de la
- Grande-Bretagne. Il a été dans ma destinée, sinon de m'associer
- intimement aux efforts de la Ligue, du moins de suivre ses
- progrès depuis son origine, et de compter mes meilleurs et mes
- plus vieux amis parmi ceux qui ont accepté avec tant de
- dévouement le poids du travail et la chaleur du jour. De retour
- sur ma terre natale, je me plais à comparer la situation de cette
- cause à ce qu'elle était quand je pris congé à Manchester d'un
- meeting rassemblé pour le même objet qui vous réunit dans cette
- enceinte. Je me séparai de la Ligue au milieu d'une assemblée
- provinciale de douze cents personnes, et je la retrouve
- représentée par six fois ce nombre dans le plus vaste édifice de
- la métropole. Alors, vous luttiez contre des adversaires
- silencieux,--pleins de confiance en leur rang, en leurs
- richesses, en leurs grandeurs,--spectateurs muets de vos progrès
- parmi les classes laborieuses.--Maintenant je vous retrouve
- combattant ouvertement et à armes courtoises ces mêmes
- adversaires; mais ils ont rompu le silence; leurs plans sont
- déconcertés, leurs espérances évanouies, leurs forces diminuées,
- et les voilà forcés, dans l'intérêt de leur défense, de recourir
- à ces mêmes mesures qu'ils ont tant de fois blâmées.
- (Acclamations.) Faut-il mal augurer de votre cause parce qu'ils
- imitent vos procédés? Non, certainement. Je crois au contraire
- que rien ne peut vous être plus favorable que d'être mis à même
- de connaître tous les _arguments_,--si on peut leur donner ce
- nom,--par lesquels ils s'efforcent de soutenir, au dedans comme
- au dehors des Chambres, les monopoles dont ils profitent.
- Gentlemen, je vous félicite de vos progrès; je vous félicite de
- la fermeté avec laquelle vous avez toujours adhéré aux vrais
- principes, et de l'assentiment que vous avez obtenu des
- intelligences les plus éclairées. Je vous félicite d'avoir
- maintenant réuni autour de votre bannière à peu près tout ce
- qu'il y a d'estimable et d'excellent dans notre chère
- patrie.--Partout où j'ai porté mes pas, en Égypte comme dans
- l'Inde, j'ai vu le plus vif intérêt se manifester pour les
- travaux de cette association; partout j'ai entendu exprimer le
- plus profond étonnement de la folie et de l'infatuation de ceux
- qui prétendent fonder leur prospérité sur les désastres et la
- pauvreté, et la faim, et la nudité et le crime du peuple,
- prospérité bien odieuse et bien coupable achetée à ce prix! Il
- n'y a qu'une opinion à cet égard parmi les hommes que n'aveuglent
- pas l'esprit de parti ou l'intérêt personnel. Ils ne peuvent
- traverser des plaines incommensurables, en calculer les
- ressources, estimer la facilité avec laquelle on pourrait
- transporter sur le rivage, et de là à travers l'Océan, vers notre
- pays, des objets propres à soutenir la vie de tant de nos frères
- qui périssent jusque sous nos yeux; ils ne peuvent savoir que la
- valeur de ces aliments reviendrait vers les lieux de leur origine
- sous une autre forme également avantageuse; ils ne peuvent,
- dis-je, voir et comprendre ces choses sans être frappés
- d'étonnement à l'aspect de la monstrueuse et révoltante
- spoliation qui se pratique dans ce pays. (Acclamations.)
- Gentlemen, je n'ai jamais eu qu'une vue sur le régime restrictif,
- et c'est une vue qui les embrasse toutes; qui satisfait
- pleinement mon esprit et qui a fait de moi ce que je suis: un
- ennemi déclaré absolu, universel, éternel des lois qui
- circonscrivent les bienfaits de la divine Providence, et disent
- aux dons que Dieu a répandus avec tant de libéralité sur la
- surface de la terre: «Vous irez jusque-là, vous n'irez pas plus
- loin.» (Tonnerre d'applaudissements.) Tout point de vue
- étroit,--je dirai même national,--de la question,--perd à mes
- yeux de son importance, quand je viens à penser qu'il n'a pu
- entrer dans les desseins de Dieu, qu'un peuple toujours
- croissant, dans l'enceinte de frontières immuables, dépendît de
- son sol pour sa subsistance; tandis que les routes de l'Océan, le
- génie des hommes de science, la bravoure de nos marins, l'audace
- de nos armateurs, la fécondité des régions lointaines, la
- prospérité du monde, et la variété qui se montre dans la
- dispensation et dans la paternelle sollicitude de notre Créateur,
- révèlent assez qu'il a voulu que les hommes échangeassent entre
- eux les dons divers qu'ils tiennent de sa munificence, et que
- l'abondance d'une région contribuât au bien-être et au bonheur de
- toutes. (Acclamations.) À mes yeux, l'offense commise par les
- promoteurs de ces lois, est une de celles qui atteint le trône de
- Dieu même. Le monopole, c'est la négation pratique des dons que
- le Tout-Puissant destinait à ses créatures. Il arrête ces dons au
- moment où ils s'échappaient des mains de la Providence pour aller
- réjouir le coeur et ranimer les forces défaillantes de ceux à qui
- elle les avait destinés. Sur une rive, les aliments surabondent;
- sur l'autre, voilà des hommes affamés qui commettraient un crime
- s'ils touchaient un grain de ces moissons jaunissantes qui ont
- été prodiguées à la terre pour le bien de tous. Que me parle-t-on
- d'intérêts engagés, de droits acquis, du droit exclusif de
- l'aristocratie à ces moissons? Je connais ces droits. Je respecte
- le rang de l'aristocratie, alors surtout qu'elle y joint ce qui
- est plus respectable que le rang, cette sympathie pour ses frères
- qui doit s'accroître en proportion de ce que Dieu a été bon pour
- elle, et qu'il a jugé à propos de leur retirer ses bienfaits
- temporels. (Acclamations.) Que le seigneur garde ce qui lui
- appartient loyalement; qu'il possède ses enclos, ses parcs et ses
- chasses; qu'il les entoure de murs, s'il le veut, et qu'il fasse
- inscrire sur les poteaux: «Ici on a tendu des piéges aux hommes.»
- Je n'entreprendrai pas sur ses domaines, je ne regarderai pas
- par-dessus ses murs, je me contenterai de suivre la route
- poudreuse, pourvu qu'arrivé au terme de mon voyage, je puisse
- acheter pour ma famille le pain que la bonté de Dieu lui a
- destiné. (Applaudissements.) L'opulent seigneur demande
- _protection_! Mais il la possède. Il la possède dans la
- supériorité de ses domaines, dans leur proximité des centres de
- population; il la possède dans l'éloignement des plaines rivales,
- dans les tempêtes et les naufrages auxquels sont exposés sur
- l'Océan les vaisseaux qui apportent dans ce pays les productions
- étrangères; dans les frais de toutes sortes, assurances,
- magasinages, commissions dont ces produits sont grevés. Voilà ce
- qui constitue en sa faveur une protection naturelle aussi durable
- que l'Océan et dont personne ne peut le priver. Mais il veut
- plus; il veut que la loi élève encore artificiellement le prix de
- son blé, et que le pauvre lui-même soit forcé de le lui acheter,
- ne lui rendant le droit de se pourvoir dans le marché du monde
- que lorsque la possibilité lui échappe de bénéficier par la
- confiscation de ce droit.
-
- ..... Gentlemen, la législation de ce pays a beaucoup pris sur
- elle. On parle de désaffection, d'insubordination, de
- conspiration! Je demande où sont les causes de ces maux. Je
- cherche le coupable; je m'adresse à celui qui tient en ses mains
- le châtiment, et je lui dis: c'est toi! (Écoutez!) Une loi
- injuste, c'est un germe révolutionnaire. Suivez-la dans son
- action jusqu'à ce qu'elle commence à flétrir, appauvrir, fouler
- et provoquer l'humanité. Puis vient le temps de l'appel des
- patriotes; puis celui de l'écho populaire; puis l'attitude de la
- détermination et du défi, et puis enfin les persécutions, la
- prison, l'échafaud, les martyres. (Acclamations.) Mais je remonte
- aux criminels originaires, aux hommes qui ont conçu la funeste
- loi, et je leur dis: Vous avez fomenté la désaffection, vous avez
- popularisé la résistance patriotique; vous avez provoqué les
- plaintes du peuple; vous avez organisé la persécution; c'est vous
- qui commettez le crime, c'est vous qui devez subir le châtiment.
- Gentlemen, telle est mon opinion; si les gouvernements étaient
- justes, l'esprit de sédition mourrait faute d'aliment (écoutez),
- et si les lois étaient équitables, les chaînes seraient livrées à
- la rouille. C'est pourquoi je m'en prends aux mauvaises lois, et
- j'en vois beaucoup dans cette île et plus encore dans une île
- voisine. Elles nous avertissent que si nous voulons rétablir la
- paix et l'amitié, maintenir l'union et la loyauté, si nous
- voulons que la Grande-Bretagne soit ce qu'elle a toujours été,
- «maîtresse des mers, invincible dans les combats,» nous devons
- faire justice au peuple, et non-seulement rendre la liberté aux
- noirs des Antilles, mais encore affranchir le pain de l'ouvrier
- anglais. (Applaudissements.)
-
-
- Séance du 28 février 1844.
-
- M. ASHWORTH: Ce n'est pas une chose ordinaire que de voir un
- manufacturier du Nord abandonner ses foyers et ses occupations
- pour se montrer devant une telle assemblée. Un manufacturier a
- autre chose à faire, et il est peu enclin à recourir à ses
- concitoyens alors même qu'il se sent lésé. Il répugne
- naturellement à l'_agitation_; et absorbé par l'étude pratique
- des sciences et des arts qui se lient à l'accomplissement de son
- oeuvre, il aimerait à ne pas s'éloigner de ses intérêts
- domestiques, s'il n'y était forcé par des lois pernicieuses.
- Messieurs, c'est avec une pleine confiance que j'en appelle à
- vous, comme manufacturier, parce que j'ai la conviction que
- j'appartiens à une classe d'hommes qui ne réclame que ses droits.
- (Applaudissements.) On les a accusés d'être difficiles dans leurs
- marchés; ils ont cela de commun avec tous les hommes prudents, et
- vous comme les autres, sans doute. (Rires.) Mais on ne peut au
- moins leur imputer d'avoir une grande maison commerciale, sous le
- nom de Parlement, de s'en servir pour circonvenir les intérêts de
- la communauté, et fixer eux-mêmes le prix de leur marchandise.
- Messieurs, les manufacturiers ne jouissent d'aucune protection;
- ils n'en demandent pas; ils repoussent le système protecteur tout
- entier, et tout ce qu'ils réclament, c'est que tous les sujets de
- S. M. soient placés à cet égard, ainsi qu'eux-mêmes, sur le pied
- de l'égalité. (Écoutez! écoutez!) Est-ce là une exigence
- déraisonnable? (Bien.) Les landlords vous disent qu'ils ont
- besoin de protection; qu'ils ont droit à être protégés par
- certaines considérations. Je ne vous dirai pas quelles sont ces
- considérations. Je laisse ce soin à lord Mountcashel et sir
- Edward Knatchbull. Ils ne vous l'ont pas laissé ignoré[44].
- (Rires et applaudissements.) Ils disent encore qu'ils ont besoin
- de protection pour lutter contre l'étranger. Pour ce qui me
- regarde, je ne sais pas sous quels rapports le peuple anglais est
- inférieur aux autres peuples. Je suis convaincu que les fermiers
- anglais, et notamment les ouvriers des campagnes, sont capables
- d'autant de travail que toute autre classe de la communauté; et
- il n'en est pas qui soient plus en mesure de soutenir la
- concurrence étrangère, pourvu que les landlords leur permettent
- de se procurer les aliments à un prix naturel.
- (Applaudissements.) Les manufacturiers sont bien exposés à cette
- concurrence. Pourquoi les landlords en seraient-ils affranchis?
- (Très-bien.) Je le répète, les manufacturiers ne jouissent
- d'aucuns priviléges; ils n'en veulent pas. Ils n'ont, sous le
- rapport des machines, aucun avantage qui ne soit commun au monde
- entier. (Écoutez! écoutez!) Nous empruntons aux autres peuples
- leurs inventions et leurs perfectionnements; nous les appliquons
- à nos machines et en augmentons ainsi la puissance; et si
- l'exportation de ces machines perfectionnées fut autrefois
- prohibée, elle est libre aujourd'hui, et il n'est aucun peuple
- qui ne puisse se les procurer à aussi bon marché que nous-mêmes.
- La loi prohibitive de l'exportation des machines a été abrogée,
- il y a un an ou deux; et quoique à cette époque notre industrie
- fût dans une situation déplorable,--quoiqu'il ne manquât pas de
- bons esprits qui regardaient la libre exportation de nos belles
- machines, comme une mesure hasardeuse pour le maintien de notre
- supériorité manufacturière,--cependant, nous ne fîmes aucune
- opposition à cette mesure, et nous la laissâmes s'accomplir sans
- hésiter, sans incidenter, en esprit de justice et de loyauté.
- (Acclamations.) Ainsi, après avoir conféré à l'étranger tous les
- avantages que nous pouvions retirer de la supériorité de nos
- machines, nous demandons à être affranchis de toutes
- restrictions, et nous posons en principe que, puisque les
- manufacturiers sont abandonnés à l'universelle concurrence, ils
- ont le droit de dire qu'il leur est fait injustice si une autre
- classe--et notamment l'opulente classe des landlords--jouit
- d'avantages exclusifs, d'avantages qui ne soient pas communs à
- toutes les autres.
-
- [Note 44: Allusion à l'aveu fait par ces deux personnages que la
- protection leur était nécessaire pour payer leurs dettes, dégager
- leurs domaines et doter leurs filles.]
-
- On a dit que le marché intérieur était le plus important pour
- l'industrie manufacturière.--Je suis en mesure d'évaluer
- l'importance du marché intérieur en ce qui concerne ma propre
- industrie, l'industrie cotonnière. Elle s'alimente principalement
- par l'exportation. On voit dans l'ouvrage de Brom, qu'une balle
- seulement de coton sur sept est mise en oeuvre pour la
- consommation du pays, et, par conséquent, cette consommation ne
- paie qu'un septième de la main-d'oeuvre britannique qui est
- consacrée à cette branche, ou environ un jour par semaine.
- (Écoutez! écoutez!) Ne perdez pas de vue que c'est là la totalité
- de la consommation du pays. Ainsi, cette clientèle de
- l'aristocratie terrienne, qu'on nous dépeint en termes si
- pompeux, se réduit, quand nous venons à l'examiner de près, à
- payer une fraction d'un jour pour une semaine de travail; et
- quant aux débouchés que nous offrent les autres classes,--car les
- landlords ne sont pas nos seuls acheteurs,--je me bornerai à dire
- que cette métropole seule consomme plus que toute l'Irlande; et
- la ville de Manchester, plus que le comté de Buckingham.
- (Écoutez! écoutez!)--Venons aux exportations.--Je viens de vous
- dire qu'elles s'élèvent aux six septièmes de ce que nous
- fabriquons. Il en résulte que nous dépendons de l'étranger pour
- les six septièmes de notre travail, et comme nous n'avons aucun
- empire sur la législation étrangère, nous sommes incapables de
- recevoir aucune protection, dans cette mesure, alors qu'elle nous
- serait offerte.--Considérons maintenant l'intérêt agricole. La
- _fabrication des aliments_ n'est pas, dans ce pays, une industrie
- d'exportation. Elle possède, dans le pays même, le meilleur
- marché du monde, et jouit encore de la protection. Il fut un
- temps où les produits agricoles de l'Angleterre étaient exportés,
- où les landlords vendaient leurs céréales au dehors. Ce temps
- n'est plus. Aujourd'hui notre population consomme tous les grains
- que le pays peut produire, et ses besoins en réclameraient bien
- davantage, s'il lui était permis d'en recevoir. (Écoutez!
- écoutez!) Ainsi, les propriétaires, voyant que notre population
- manufacturière consomme tous leurs produits, ont cessé de les
- exporter, car ils ont l'avantage de vendre cet insuffisant
- produit sur un marché où l'offre est constamment inférieure à la
- demande. Ce n'est point là, comme je viens de le démontrer, la
- situation de l'industrie manufacturière. Les six septièmes de ses
- produits sont exportés. Arrêtez un moment votre attention aux
- conséquences de cet état de choses, _les aliments sont la matière
- première du travail_, précisément comme le coton est la matière
- première de l'étoffe. Il s'ensuit que les balles de produits
- fabriqués que nous exportons contiennent _virtuellement_ du
- froment et autres produits agricoles aussi bien que du coton.
- (Écoutez! écoutez!) C'est ainsi que les propriétaires du sol,
- tout en cessant de vendre directement au dehors, se sont
- déchargés de ce soin sur les manufacturiers, et se sont mis en
- possession d'un moyen indirect d'exportation beaucoup plus
- commode et surtout plus profitable. Ils se sont épargné les
- embarras de convertir leurs denrées en argent sur les marchés
- étrangers, et les manufacturiers, par la circulation que je viens
- de décrire, ont pris cette peine à leur charge. (Écoutez!
- écoutez!) Ainsi le manufacturier anglais, qui accomplit ses
- opérations sous l'influence des lois-céréales, est d'abord
- contraint de payer un prix _législativement artificiel_ pour ses
- aliments et ceux de ses ouvriers; ensuite, puisque ses produits
- sont destinés à l'exportation, et puisqu'ils sont une sorte
- d'incarnation de denrées agricoles anglaises, combinées, sous
- forme de travail, avec le coton et autres matières premières, il
- devient l'intermédiaire malheureux de la revente de ces mêmes
- aliments, livré à la concurrence du monde entier, sur des marchés
- lointains, où les produits similaires se vendent peut-être pour
- la moitié du prix qu'ils lui ont coûté dans la Grande-Bretagne.
- (Applaudissements.) Ainsi, nous sommes devenus les instruments du
- propriétaire pour la défaite de ses denrées, et, ce qu'il y a de
- pire, l'opération nous constitue en perte pour la moitié de leur
- valeur. (Écoutez! écoutez!) Comme manufacturier travaillant pour
- l'exportation, je m'arrêterai encore un moment sur cette partie
- de mon sujet. Vous n'aurez pas de peine à comprendre cet axiome
- général: _Les importateurs sont des acheteurs_. Donc, le
- criterium de la prospérité d'un pays ce n'est pas ses
- _exportations_, mais ses _importations_. Je le répète, _les
- importateurs sont des acheteurs_. Permettez-moi d'éclairer ceci
- par un exemple. Le navire qui aborde nos rivages chargé de
- marchandises, n'importe la provenance, est la personnification
- d'un marchand étranger à la bourse bien garnie; car le chargement
- est bientôt converti en argent, et cet argent est à la
- disposition du consignataire pour être de nouveau converti en
- marchandises d'exportation. Plus donc il nous arrive de ces
- navires, plus il nous arrive d'acheteurs.--Au sujet de nos
- impôts, je vous ferai observer que les marchandises qui nous
- viennent du dehors ne passent pas directement du rivage au
- magasin du négociant. Elles s'arrêtent d'abord à la douane, et
- là, elles payent un droit fiscal. Comme _free-traders_ nous
- n'avons pas d'objection contre un tel droit. Il est juste et
- convenable d'asseoir une partie des recettes publiques sur les
- marchandises étrangères. Mais ici nous distinguons et nous
- disons: S'il est juste que nous payions un droit pour le revenu
- public, il ne l'est pas que nous en payions un autre pour des
- avantages personnels, et notamment pour grossir les rentes des
- propriétaires du sol. Messieurs, nos importations devraient être
- libres. Dans un pays éclairé, elles seraient libres comme les
- vents qui les poussent vers nos rivages. (Applaudissements.)
- Supposez-vous transportés par la pensée dans un autre pays,--car
- je ne veux pas vous offenser inutilement en citant votre propre
- patrie,--supposez que vous voyez sur les côtes des hommes en
- uniforme, allant et venant, un mousquet d'une main et une lunette
- de l'autre. Si l'on vous disait qu'il s'agit d'un service
- préventif, d'un service destiné par le gouvernement à empêcher
- l'arrivage des navires, et, par suite, l'introduction des
- produits étrangers, ne déclareriez-vous pas que c'est là pour ce
- pays, l'indice d'une ignorance qui va jusqu'au suicide? et ne
- jugeriez-vous pas que ses lois commerciales remontent aux siècles
- les plus barbares? C'est pourtant l'esprit, je regrette de le
- dire, qui caractérise notre législation. Nos lois admettent les
- objets de luxe, les vins, les soieries, les rubans à l'usage des
- grands et des riches; elles laissent librement entrer ces choses
- moyennant un droit fiscal, et elles prohibent l'importation des
- aliments, c'est-à-dire de ce qui affecte le plus les classes
- pauvres et laborieuses. De telles lois sont le fruit de
- l'injustice, et nous nous élevons contre leur partialité. Les
- seigneurs disent que c'est là une question manufacturière. S'ils
- l'ont ainsi stigmatisée, c'est qu'ils ont surtout trouvé les
- manufacturiers prompts et persévérants à combattre leurs
- priviléges. Mais nous repoussons leur imputation. Non, ce n'est
- pas la cause des manufacturiers; c'est _votre_ cause; c'est la
- _mienne_, c'est la cause de _tous_. Ce n'est pas une question
- _individuelle_, c'est une question _générale_, qui intéresse
- toute la communauté! Le manufacturier voit son industrie lésée,
- ses ouvriers affamés, et dès lors il lui appartient, il
- appartient à tout homme dans cette situation, de se
- plaindre.--Cette vaine clameur des landlords est suivie d'une
- autre. C'est la _sur-production_[45], disent-ils, qui fait tout
- le mal. On les entend crier: «Ces manufacturiers prétendent vêtir
- l'univers entier.» Peut-être feraient-ils mieux de nous laisser
- d'abord vêtir l'univers, et si, par là, nous portions le trouble
- et la misère dans le pays, ils seraient à temps de gémir. (Rires
- et approbations.) Cependant examinons la question de plus près.
- Supposez que nous parvinssions à habiller l'univers entier, nous
- n'avons pas encore trouvé le secret de faire des calicots
- éternels (rires), ils s'usent, et dès lors ceux que nous avons
- accoutumés à en porter en réclameront d'autres. Voilà donc une
- source permanente de travail. (Écoutez!) Ne serait-ce point une
- chose plaisante de voir venir à cette tribune un manufacturier du
- Lancastre, pleurant comme Alexandre, de ce qu'il ne lui reste
- point un autre monde, non à _conquérir_, mais à _habiller_?
- (Éclats de rire.) En tout cas, au milieu de son chagrin, il
- aurait au moins cette consolation, fondement d'une espérance
- légitime, que s'il parvient à vêtir l'univers, c'est bien le
- moins qu'il ait le droit d'être nourri. (Acclamations.) Je n'ai
- encore entendu personne se plaindre qu'il avait trop de
- vêtements. (Une voix dans les galeries: Je suis sans. Rire
- universel.) Quel que soit leur bas prix, nul ne se fâche de les
- avoir à trop bon marché. Les landlords se réunissent de temps à
- autre, et on les entend se flatter d'être de bons patriotes,
- parce qu'ils font deux coupes de foin là où ils n'en faisaient
- qu'une autrefois. Gentlemen, à ce compte, je puis aussi, comme
- manufacturier, réclamer le titre de patriote, car je fais
- maintenant deux chemises pour moins qu'une seule ne me coûtait il
- y a quelques années. (Rires). Mais je n'accepte ni pour les
- landlords ni pour moi-même la qualification de patriote ou de
- philanthrope à ce titre. La même cause, la même impulsion nous
- fait agir, et c'est notre _intérêt éclairé_. (Écoutez! écoutez!)
- Mais voici une autre clameur de l'aristocratie. Elle s'en prend
- aux machines.
-
-[Note 45: Sur-production, autre néologisme pour traduire le mot
-_over-production_, excès de production. Ici au moins je puis m'étayer
-de l'autorité de M. de Sismondi.]
-
-Ici l'orateur combat l'erreur qui fait considérer les machines comme
-nuisibles à l'emploi du travail humain. Il établit, par des faits
-nombreux, qu'il y a dans tous les comtés où les machines ne sont pas
-employées, une tendance à émigrer vers ceux où elles sont le plus
-multipliées. Ce sujet ayant déjà été traité par d'autres orateurs, et
-notamment par M. Cobden, nous supprimons, quoiqu'à regret, cette
-partie du remarquable discours de M. Ashworth.
-
-
-Séance du 17 avril.--Présidence de M. Cobden.
-
-Le président rend compte des nombreux meetings auxquels les
-députations de la Ligue ont assisté, depuis la dernière réunion de
-Covent-Garden, à Bristol, Wolwerhampton, Liverpool, etc.--Il parle
-aussi des mesures prises par l'association pour porter principalement
-la discussion partout où se font des élections, afin de répandre la
-lumière précisément au moment où l'excitation, qui accompagne toujours
-les luttes électorales, dispose le public à la recevoir. C'est
-pourquoi dorénavant la Ligue portera toutes ses forces dans tout
-bourg où un certain nombre d'électeurs, quelque petit qu'il soit, sera
-disposé à appuyer la candidature d'un _free-trader_.
-
-M. WARD, membre du Parlement, prononce un discours plein de faits
-curieux, de données statistiques et de solides arguments.
-
-Le colonel THOMPSON succède à M. Ward. Ce vétéran de la cause de la
-liberté commerciale s'est acquis en Angleterre une immense réputation
-par ses discours et ses nombreux écrits. Nous aurions beaucoup désiré
-le faire connaître au public français. Malheureusement pour nous, le
-brave officier est dans l'usage de revêtir des pensées profondes de
-formes originales, et d'un langage incisif et populaire entièrement
-intraduisible.--Nous essayerons peut-être, à la fin de cet ouvrage, de
-faire passer dans notre langue, au risque de les affaiblir,
-quelques-unes de ses _pensées_.
-
- LE PRÉSIDENT. J'ai l'honneur de vous présenter un des orateurs
- les plus accomplis de l'époque, un homme qui a déjà déployé des
- talents de l'ordre le plus élevé dans une grande cause
- humanitaire, égale en importance à celle qui nous réunit
- aujourd'hui. Il a puissamment contribué à l'émancipation des
- esclaves de nos colonies des Indes occidentales et, quant à moi,
- je n'ai jamais pu apercevoir la moindre différence entre spolier
- l'homme tout entier en le forçant au travail et le dépouiller du
- fruit de son travail. J'introduis auprès de vous M. George
- Thompson. (Tonnerre d'applaudissements.)
-
-Les événements qui se passent dans la Grande-Bretagne ont
-naturellement leur retentissement dans les meetings de la Ligue,
-surtout quand ils ont quelque connexité avec la cause qu'elle défend.
-On a pu voir déjà l'opinion qui s'était manifestée au sein de cette
-puissante association au sujet de l'émigration forcée (_compulsory
-emigration_), quand cette question était traitée au Parlement. On a vu
-aussi l'effet qu'avait produit sur la Ligue l'accusation de
-conspiration dirigée contre O'Connell et l'agitation irlandaise.--À
-l'époque où nous sommes parvenus, une seconde modification dans les
-tarifs était soumise aux Chambres par le cabinet Peel, et comme elle
-servira dorénavant de texte à plusieurs orateurs, il n'est pas sans
-utilité de dire ici en quoi ces modifications consistent.
-
-Le droit sur le sucre colonial était de 24 sh., et sur le sucre
-étranger de 63. La différence ou 39 sh. était ce qui constituait
-proprement la _protection_.--Le gouvernement proposait, tout en
-maintenant le droit sur le sucre des colonies à 24, de réduire le
-droit sur le sucre étranger à 34, c'est-à-dire de limiter la
-protection à 10 sh.--C'eût été un grand pas dans la voie de la liberté
-commerciale, si le cabinet anglais n'eût en même temps restreint le
-dégrèvement au sucre _produit par le travail libre_ (_free-grown
-sugar_). Mais en laissant peser le droit de 63 sh. sur le sucre
-produit dans les pays à esclaves (_slave-grown sugar_), on excluait
-les sucres du Brésil, de Cuba, etc. Cette distinction étant évidemment
-un moyen indirect de maintenir le monopole, autant que la diffusion
-des lumières et les circonstances le permettaient, elle avait la
-chance de rallier beaucoup d'hommes honnêtes, en leur présentant la
-mesure proposée comme dirigée contre l'esclavage; et la preuve que les
-monopoleurs avaient bien calculé, c'est qu'ils sont parvenus à rallier
-à leurs vues un grand nombre d'abolitionnistes, et de se créer ainsi
-en Angleterre un appui sur lequel ils ne pouvaient compter que grâce à
-cette distinction hypocrite.--On verra dans la suite l'opinion des
-_free-traders_ et les péripéties de ce débat.
-
- M. George THOMPSON, après avoir réclamé, vu l'état de sa santé,
- l'indulgence de l'assemblée, s'exprime ainsi: Comme l'honorable
- et brave officier qui vient de s'asseoir, je pense que la
- question de la liberté commerciale, et notamment de l'abrogation
- des lois-céréales, en tant qu'elle touche au bien-être et au
- bonheur de la race humaine, à la stabilité et à l'honneur de
- l'empire britannique, ne le cède point en grandeur et en
- solennité à cette autre question à laquelle, dans d'autres temps,
- je consacrai mes efforts. Si je réclamais alors la liberté de
- l'homme, je réclame aujourd'hui la franchise de ses aliments.
- (Acclamations.) Dieu a voulu que l'homme fût libre; et je crois
- qu'il a voulu aussi que l'homme vécût. C'est un crime de lui
- ravir la liberté, mais c'est aussi un crime d'élever le prix,
- d'altérer la qualité ou de diminuer la quantité de ses aliments;
- et quand je viens à considérer que la loi-céréale affecte les
- salaires, rompt l'équilibre entre l'offre et la demande des bras,
- jette hors d'emploi des millions d'ouvriers, ne laisse à ceux qui
- sont assez heureux pour s'en procurer que la moitié d'une juste
- rémunération, et les force en outre de payer le pain à un prix
- double de celui qu'il aurait sans son intervention, alors je dis
- qu'une telle loi m'apparaît comme une monstrueuse spoliation
- (applaudissements), et comme la violation de cette charte
- descendue du ciel sur la terre: «Homme, tu mangeras les fruits de
- la terre; la saison de semer et la saison de moissonner, l'hiver
- et l'été se succéderont à perpétuité, afin que les créatures de
- Dieu ne soient pas privées de nourriture.» Quel est le grand
- principe d'économie sociale dont nous confions la propagation à
- nos concitoyens, pour leur bonheur, celui de la patrie et du
- monde? Quelle est cette doctrine que la Ligue, comme une mouvante
- université, prêche et enseigne en tous lieux? C'est que toutes
- les classes de la communauté doivent être abandonnées à leur
- libre action, dans la conduite de leurs transactions
- commerciales, tout autant que ces transactions soient en
- elles-mêmes honnêtes et honorables;--c'est qu'on ne doit souffrir
- aucune intervention, aucun contrôle, et moins encore aucune
- contrainte législative en matière de travail, d'industrie et
- d'échanges. (Écoutez! écoutez!) Nous avons foi dans la vérité de
- cette doctrine; mais nous ne nous bornons pas à l'ériger en un
- système abstrait, qu'on prend et qu'on laisse à volonté. Nous la
- regardons comme d'une importance pratique et capitale pour ce
- pays et pour tous les pays, pour ce temps et pour tous les temps.
- Dans son application honnête et impartiale, elle implique la
- chute de toutes les restrictions qui ont été si souvent dénoncées
- dans cette enceinte; elle ouvre le monde au travail de l'homme;
- elle soustrait au domaine de la loi anglaise l'échange des fruits
- de notre travail et de notre habileté avec les nations du globe;
- elle appelle sur nos rivages les innombrables tribus répandues
- sous tous les climats. Comme la piété, elle est deux fois bénie;
- bénie dans celui qui donne, bénie dans celui qui reçoit.
- (Écoutez!) Ce n'est pas sans un sentiment profond de douleur que
- nous pouvons, comme Anglais, contempler les scènes de désolation
- qui se sont passées sous nos yeux depuis deux ans; et si la
- situation de ce pays est pour nous un juste sujet d'orgueil, d'un
- autre côté elle est bien propre à exciter notre compassion. Notre
- grandeur comme nation est incontestable. Des rivages de cette
- île, nous nous sommes élancés sur le vaste Océan; nous y avons
- promené nos voiles aventureuses; nous avons visité et exploré les
- régions les plus reculées de la terre; nous avons fait plus, nous
- avons cultivé et colonisé les plus belles et les plus riches
- contrées du globe; aux hommes qui reconnaissent l'empire de notre
- gracieuse et bien-aimée souveraine, nous avons ajouté des hommes
- de tous les climats et de toutes les races; par la valeur de nos
- soldats et de nos marins, l'habileté de nos officiers de terre et
- de mer, l'esprit d'entreprise de nos armateurs et de nos
- matelots, les talents de nos hommes d'État au dedans et de nos
- diplomates au dehors, nous avons soumis bien des nations, formé
- des alliances avec toutes, fait reconnaître en tous lieux notre
- prééminence industrielle, et c'est ainsi que la puissance
- combinée de notre influence morale, physique et politique a rendu
- l'univers notre tributaire, le forçant de jeter à nos pieds ses
- innombrables trésors. (Acclamations prolongées.) En ce moment,
- nos capitaux surabondent, nos vaisseaux flottent sur toutes les
- eaux et n'attendent que le signal de cette nation,--que de voir
- se dérouler au vent le drapeau de la liberté illimitée du
- commerce pour amener et verser sur nos rivages les produits de
- notre mère commune. Des millions d'être humains ne demandent qu'à
- échanger les fruits de leur jeune civilisation contre les
- produits plus coûteux, plus élaborés de notre civilisation
- avancée. (Nouvelles acclamations.) Ici la puissance de la
- production est incommensurable; sous nos pieds gisent
- d'insondables couches de minéraux divers, dans un si étroit
- voisinage, que des métaux plus précieux que l'or peuvent être
- extraits, fondus et façonnés sur place pour l'usage des hommes de
- tous les pays. Dans nos vertes vallées, se précipitent des
- rivières capables de mouvoir dix mille fois dix mille machines,
- et l'homme règne sur cette île, qui est «comme un diadème de
- gloire sur la création.» Le premier, quoique entré le dernier
- dans la carrière de la civilisation, montrant au monde combien
- est vaste sa capacité et combien il doit à la libéralité de la
- nature; appréciant la valeur et la destination de toutes les
- puissances qui l'entourent, il a un oeil pour la beauté, une
- intelligence pour la science, un bras pour le travail, un coeur
- pour la patrie, une âme pour la religion. (Applaudissements.)
- L'air, la terre, l'océan lui sont familiers dans tous leurs
- aspects, leurs changements, leurs usages et leurs applications.
- Chacun d'eux paye à ses investigations le tribut qu'il refuse à
- une apathique ignorance; chacun d'eux lui révèle ses secrets avec
- certitude, quoique avec une lente réserve. Le voilà debout,
- éternel objet d'étonnement et de terreur pour les peuples lâches,
- objet d'une noble émulation pour les nations dignes de la
- liberté. À la hauteur où il est parvenu, s'élever encore ou
- tomber, voilà sa seule alternative. Il ne peut s'arrêter, et il
- dédaigne de tomber, car la trempe de son esprit le soutient et la
- vigueur de son génie le pousse en avant. Telles sont
- quelques-unes des circonstances que j'avais à l'esprit quand je
- vous disais que, comme Anglais, nous sommes justifiés de nous
- complaire dans des sentiments d'orgueil national. Mais, hélas!
- combien de causes ne viennent-elles pas froisser ces sentiments
- et les convertir en une profonde humiliation! Car pourrait-on
- jamais croire que cette Angleterre, si illimitée dans son empire,
- si riche de ressources, si supérieure par ses armées et sa
- marine, si fière de ses alliances, si incomparable dans son génie
- productif, quelles que soient l'abondance de ses capitaux, la
- surabondance de ses bras et de son habileté, orgueilleuse de sa
- littérature puisée aux sources les plus pures, de sa moralité qui
- respire la bienveillance universelle, et de sa religion qui est
- divine,--que l'Angleterre ne peut pas, ne veut pas nourrir ses
- propres enfants; mais qu'elle les voit errer dans l'oisiveté,
- s'accroupir dans l'abattement, et languir et mourir d'inanition
- sous les murs de ses monuments, sur les marches de ses palais,
- sous les portiques et jusque dans le sanctuaire de ses temples!
- Quel est l'étranger connaissant notre position géographique,
- l'étendue et les ressources de notre empire, le génie, l'habileté
- et l'énergie de nos concitoyens, qui pourrait jamais croire
- qu'ici où siége le gouvernement, dans ce pays, la grande usine du
- monde, le centre du commerce; dans ce pays où s'entreposent tant
- de richesses, où s'élaborent tant d'idées et d'intelligence, il y
- a plus d'oisiveté, de misère, de privation, de souffrances
- physiques et morales, qu'on n'en pourrait trouver, à population
- égale, dans aucune autre contrée du monde? Et pourtant voilà où
- en est la puissante Angleterre. Peut-être les choses se
- sont-elles un peu améliorées dans quelques comtés de la
- Grande-Bretagne, et, s'il en est ainsi, nous en remercions le
- Dieu tout-puissant, au nom des malheureux et des indigents. Mais
- même en ce moment, vous pouvez rencontrer des multitudes d'hommes
- oisifs tout le jour, tandis que ceux qui sont occupés ne
- reçoivent que d'insuffisants salaires et n'obtiennent, après une
- longue semaine de travail incessant, qu'une chétive pitance à
- peine suffisante au soutien de la vie... Oh! si vous cherchez,
- vous trouverez bien des intérieurs désolés,--où le feu s'est
- éteint au foyer,--où la coupe est vide,--où les couches ont été
- dépouillées et les couvertures vendues pour du pain,--où la mère
- a laissé sur la paille l'enfant s'endormir au bruit de ses
- propres vagissements,--où le père de famille qui, s'il eût été
- libre, aurait pu et voulu être un artisan honnête, actif et
- satisfait, n'est qu'un vagabond affamé, sans ressources, sans
- courage et sans espoir;--triste famille, ou plutôt, quand elle
- est réunie dans sa sale nudité, triste juxtaposition de créatures
- dégradées, dont l'irrésistible action de la misère a détruit les
- mutuelles sympathies. Là, vous ne rencontrerez plus le sentiment
- de la dignité personnelle. Là, le murmure s'élève contre Dieu,
- comme la malédiction contre les gouvernants et les législateurs.
- Là, s'est éteinte toute vénération pour les lois sociales ou pour
- les divins commandements. Là, des projets de rapine se
- complotent sans remords. Là, enfin, des créatures proscrites, se
- croyant abandonnées de Dieu et de l'homme, se regardent comme les
- victimes de la législation, ou sentant du moins qu'elle n'est
- pour elles ni une protection ni un refuge, s'insurgent contre la
- société, puisque aussi bien le sort qui les attend ne saurait
- être pire que celui qu'elles endurent. (Bruyantes acclamations.)
- Voilà ce qui se passe en Angleterre.--Je veux que vous compreniez
- bien que l'existence d'un tel état de choses révèle l'existence
- de quelque mauvaise loi, qui étouffe le commerce de ce pays, qui
- nous ferme les marchés du monde, en empêchant les produits des
- autres contrées de venir ici pour satisfaire à nos besoins. Une
- misère aussi profonde, une indigence aussi abjecte, une
- souffrance aussi incurable n'existe ailleurs nulle part. Quoi
- qu'aient pu faire dans d'autres pays le despotisme et la
- superstition, ils ne sont point parvenus, comme nos lois, à
- affamer une population active et laborieuse, à qui il reste au
- moins la faculté d'échanger ce qu'elle produit contre ce dont
- elle a besoin. (Acclamations bruyantes et prolongées.)--J'ai
- beaucoup voyagé; j'ai vu l'ignorance la plus profonde; la
- superstition la plus sombre et la plus terrible; le despotisme le
- plus illimité et le plus rigoureux; la théocratie la plus
- orgueilleuse et la plus tyrannique; mais une misère semblable à
- celle que je vois ici et qui nous entoure, je ne l'ai vue nulle
- part. (Applaudissements.)
-
-Ici l'orateur discute le principe et les effets des lois-céréales, et
-arrivant à la question des sucres, il continue en ces termes:
-
- Je viens de vous parler des lois-céréales; permettez-moi de vous
- entretenir de la loi des sucres.--Personne ne me soupçonnera, je
- pense, de désirer le maintien de l'esclavage. S'il se trouvait
- dans cette enceinte quelque personne disposée à diriger contre
- moi une telle accusation, il me suffirait de lui dire, en
- signalant l'histoire de mes actes et de ma vie passée:--Voilà ma
- réponse. (Acclamation.)--J'ai le regret de différer d'opinion
- avec d'anciens amis, qui, dirigés par les plus pures intentions,
- croient maintenant devoir s'opposer au triomphe de la liberté
- commerciale dans la question des sucres. J'ai examiné la question
- maturément, pendant de longues années; je me suis efforcé
- d'arriver à une saine et juste conclusion, et je combattrai
- énergiquement, sans m'écarter du respect et de l'affection que je
- leur ai voués, cette doctrine qu'il appartient au gouvernement de
- fermer au sucre produit par les esclaves l'accès de notre marché
- national. Nous sommes d'accord sur l'esclavage; nous l'avons
- également en horreur; nous croyons que réduire ou retenir les
- hommes dans l'esclavage, les forcer au travail, tout en retenant
- le juste salaire qui leur est dû, ce sont des crimes aux yeux de
- Dieu, et d'horribles empiétements sur les droits et l'égalité des
- hommes. Nous croyons aussi que c'est le devoir de tout homme
- éclairé et de tout chrétien d'élever la voix contre l'esclavage
- sous toutes ses formes, et d'employer tous les moyens moraux et
- légitimes pour avancer le jour où cessera la servitude et avec
- elle le trafic sur l'espèce humaine. (Écoutez! écoutez!) Il faut
- donc se demander, d'abord, quels sont les droits du peuple de ce
- pays; ensuite, quels sont les moyens de saper l'esclavage qu'on
- peut considérer comme honnêtes et légitimes, c'est-à-dire qui,
- tout en ayant pour fin la justice due aux hommes des autres
- contrées, n'interviennent pas cependant dans l'action de la
- liberté civile et dans les justes prérogatives de nos
- concitoyens.--J'admets la vérité de cette proposition: que les
- hommes ont droit à la liberté personnelle; qu'ils doivent
- demeurer en plein exercice de leur liberté, dans le choix de
- leurs chefs[46], de la nature et du lieu de leurs occupations, et
- du marché sur lequel ils jugent à propos d'apporter ou leur
- travail, ou les résultats de leur travail.--Mais il est également
- clair à mon esprit que les hommes de ce pays et de tous les pays
- doivent être libres aussi (je veux dire libres par rapport à
- l'intervention de la loi civile) de choisir, comme consommateurs,
- parmi tous les produits portés des diverses régions du globe sur
- le marché commun. (Bruyantes acclamations.) Je ne vois pas qu'ils
- puissent avec justice être empêchés d'acheter les produits du
- Brésil et de Cuba sur le fondement que ces produits sont le fruit
- de l'esclavage. Je ne vois pas qu'ils puissent, avec justice être
- placés dans l'alternative ou d'acheter les produits des Antilles
- britanniques, ou de se passer d'une chose qui leur est
- nécessaire.
-
- [Note 46: Employers.]
-
- J'admets que c'est un droit et un devoir de dénoncer l'esclavage,
- et de propager les saines idées parmi toutes les classes,
- relativement à la criminalité de ce système. C'est un droit et un
- devoir de mettre en lumière l'obligation, pour chacun, de retirer
- tout encouragement à ceux qui commettent le crime de retenir les
- hommes en servitude. Chaque fois que, par le raisonnement, la
- persuasion et la prière, nous amènerons un homme à agir comme
- nous, en cette matière, on pourra dire, dans le langage de
- l'Écriture: «Tu as gagné ton frère!» C'est là un moyen légitime
- de détourner les hommes d'une pratique mauvaise et un pas fait
- dans la bonne voie, vers l'extinction d'un système que nous avons
- en égale exécration. Mais la prohibition législative, c'est de la
- violence et non du raisonnement; c'est de la force et non de la
- raison; de la tyrannie et non de la persuasion. De tels actes
- sont la perversion et l'abus de la puissance législative. Il n'y
- a pas de garantie contre un tel exercice de l'autorité. C'est, de
- la part du Parlement, une usurpation sur la conscience des
- hommes, dans un sujet où ils ont le droit de juger par eux-mêmes
- et de se conduire comme des êtres moraux et responsables. Une loi
- telle que celle à laquelle je fais allusion, et qui est en ce
- moment en pleine vigueur dans ce pays, ne peut être considérée
- comme émanée du peuple ou comme un acte conforme à sa volonté;
- car, s'il en était ainsi, la loi elle-même serait superflue, et
- le produit qu'elle prohibe, débarqué sur nos rivages et exposé en
- vente, ne trouverait pas d'acheteurs et serait délaissé comme
- flétri de la pollution morale qui y est attachée.--Même, en tant
- qu'imposée par des hommes parlementaires, cette loi prohibitive
- manque manifestement de sincérité; car ces mêmes hommes
- permettent que le sucre-esclave soit débarqué et raffiné dans ce
- pays,--ils en encouragent l'exportation sur des bâtiments
- anglais; ils sanctionnent le commerce qu'en font nos négociants
- avec les nations étrangères.--Ils savent bien qu'il est consommé
- au dehors, à l'état raffiné, et malgré cette coûteuse
- préparation, à un prix moins élevé que le sucre brut dans notre
- île. Ils encouragent ce commerce, jusqu'à ce qu'il approche de
- cette limite où il affecterait leur propre monopole, et alors
- seulement ils le prohibent sous le prétexte qu'il porte la tache
- de la servitude... Malheureusement pour la sincérité de ces
- hommes, ils sont les mêmes qui, dans les temps passés, mirent
- tant d'éloquence au service de la cause de l'esclavage. (Écoutez!
- écoutez!) J'ouvre le livre bleu; il mentionne les noms de ceux
- qui ont reçu indemnité sur le fonds de vingt millions voté pour
- opérer l'émancipation, et je trouve qu'ils étaient les principaux
- copartageants de ce qu'ils appellent maintenant le prix de
- l'injustice. Je scrute leurs votes au Parlement, et je les vois
- résistant opiniâtrement, d'année en année, à toute tentative pour
- adoucir les horreurs de l'esclavage des nègres, jusque-là qu'ils
- repoussaient l'abolition de cette coutume barbare, la
- flagellation des femmes. (Écoutez!) Je rencontre les mêmes hommes
- imposant des droits monstrueux sur le sucre de l'Inde, quoique
- produit par un travail libre; je les rencontre encore prodiguant
- annuellement des millions sous la forme de _drawbacks_, de
- primes, de protection, aux planteurs des Antilles, possesseurs
- d'esclaves.--Eh quoi! ils étaient alors producteurs de sucre
- comme ils le sont aujourd'hui; ils étaient, comme ils le sont
- encore, producteurs de céréales. Montrez-leur un article qu'ils
- ne produisent pas, et ils en permettront volontiers l'importation
- et la consommation, fût-il saturé des larmes et du sang des
- malheureux esclaves (acclamations): mais montrez-leur un article
- qu'ils produisent, et ils prohibent les articles similaires, que
- ce soit du blé de l'Ohio ou des Indes, ou du sucre du Brésil ou
- de Cuba. (Écoutez! écoutez!)--Est-ce là de la philanthropie
- sincère? (Écoutez! écoutez!) Tout homme doué de sentiments droits
- ne peut qu'éprouver les nausées d'un indicible dégoût, en voyant
- ces hommes se poser au Parlement comme les Élisées de
- l'abolition, et verser des larmes de feinte compassion sur les
- souffrances des travailleurs du Brésil. Voilà pourtant les hommes
- qui vous contestaient le droit d'intervenir dans leurs propriétés
- quand ils étaient possesseurs d'esclaves. Ils nous arrêtaient à
- chaque pas, quand nous nous efforcions de détruire par la loi ce
- qui avait été créé par la loi. (Écoutez!) Ils défendirent
- jusqu'au dernier moment les prétendus droits des planteurs, et
- refusèrent d'accorder la liberté aux nègres jusqu'à ce qu'on leur
- eût jeté et qu'ils se fussent partagé la plus grande somme
- d'argent qui ait jamais été votée dans des vues d'humanité! Alors
- comme aujourd'hui, ils étaient les organes du monopole; ils
- parlaient et agissaient comme des hommes profondément intéressés
- au maintien des restrictions. Le sentiment public était contre
- eux alors; le sentiment national est encore contre eux
- maintenant.--Ils n'étaient pas sincères alors, ou ils pratiquent
- la déception aujourd'hui. Ils parlent et votent contre leur
- conscience maintenant, ou ils doivent être préparés à dire qu'ils
- parlaient et votaient contre leur conscience autrefois.
- (Écoutez!) Pour nous, nous sommes sur le terrain où nous étions
- il y a quatorze ans. Nous disons que l'esclavage est un crime;
- que travailler par des moyens honnêtes à son abolition, c'est le
- devoir des individus et des nations. C'était notre droit de
- pétitionner contre l'esclavage; c'était le droit de la
- législature de l'abolir par acte du Parlement passé en conformité
- de la volonté nationale.--Mais forcer trente millions de citoyens
- de payer des sommes énormes sous forme de prix additionnel pour
- une denrée de première nécessité;--diminuer de moitié, par
- l'emploi de la force brutale, l'approvisionnement de cette
- denrée;--dépouiller les hommes du droit d'acheter ce qui est
- porté sur le marché, parce que dans les opérations de la
- production une injustice a été commise en pays étrangers,--ce
- n'est pas du droit, c'est de la rapine (bruyants
- applaudissements); et agir ainsi sous le prétexte de prendre en
- main la cause de la liberté et de l'humanité, quand nous savons
- (autant qu'il est possible d'avoir cette certitude) que ce
- prétexte est faux, vide et hypocrite, c'est ajouter la fraude
- mentale à la tyrannie législative, et pratiquer la dissimulation
- aux yeux de Dieu en même temps que l'injustice à l'égard des
- hommes. Ce serait au moins faire montre de quelque honnêteté que
- d'appliquer le principe avec impartialité; mais c'est ce qu'on ne
- fait pas. Le droit sur le sucre du Brésil est prohibitif.
- Pourquoi n'augmentent-ils pas aussi le droit sur le tabac jusqu'à
- ce qu'il produise le même effet que pour le sucre, c'est-à-dire
- jusqu'à ce qu'il en prévienne la consommation?--Parce que ces
- hommes ne produisent pas le tabac, et qu'ils sont à cet égard
- sans intérêt personnel.--Pourquoi n'appliquent-ils pas leur
- principe au coton, produit par des esclaves, et ne se
- contentent-ils pas du coton excru sur ces vastes plaines que je
- viens de parcourir? Nous admettons le coton des États-Unis, et
- nous repoussons leur blé! Ô triste inconséquence! S'ils
- permettent à nos armateurs de porter du coton, produit de
- l'esclavage, à nos courtiers de le vendre, à nos capitalistes de
- le filer et de le tisser dans de vastes usines, aux femmes et aux
- enfants de ce pays de le façonner pour l'usage des citoyens,
- depuis la reine sur le trône jusqu'au mendiant de la rue;
- pourquoi, lorsque nos industrieux compatriotes ont gagné par le
- travail de la semaine un chétif salaire, leur défendent-ils d'en
- employer une partie, le samedi soir, à l'achat d'un peu de sucre
- à bon marché? Pourquoi? Parce qu'ils ne sont pas producteurs de
- coton, tandis qu'ils sont producteurs de sucre; il n'y a pas
- d'autre raison. Voici trente années que nous affirmons, que nous
- essayons de prouver que le travail libre revient moins cher que
- le travail des esclaves; que les mettre loyalement aux prises,
- c'est le moyen le plus pacifique et le plus efficace de détruire
- l'esclavage. C'est pour propager cette vérité que nous avons
- distribué à profusion les écrits de Fearon, de Hodgson, de
- Cropper, de Jérémie, de Conder, de Dickson et de bien d'autres.
- Donnerons-nous maintenant un démenti pratique à nos affirmations
- antérieures en invoquant la prohibition, funeste même au travail
- libre, et l'intervention arbitraire de la loi dans le domaine de
- la raison individuelle et de la libre action de l'homme?--J'ai lu
- avec plaisir une déclaration solennelle et officielle émanée des
- chefs des abolitionnistes, par laquelle ils expriment que, dans
- leur conviction, il est funeste et dispendieux, dangereux et
- criminel, de faire intervenir les armes dans la cause de
- l'abolition. Je partage cette conviction[47]. L'arithmétique et
- l'histoire prouveront la première partie de cette proposition; le
- sens commun et le christianisme se chargent de la seconde. Mais
- l'analogie n'est-elle pas parfaite entre l'intervention armée et
- des actes du Parlement, qui seraient vains et de nul effet, s'ils
- ne puisaient leur force dans les peines, les châtiments, le
- blocus de nos côtes et les armées permanentes? Qu'est-ce qui
- communique quelque puissance à cette loi, naturellement opposée
- aux droits et aux sentiments du peuple? N'est-ce point
- l'irrésistible force physique du gouvernement? Quelles seraient
- les suites de la désobéissance? Nous savons tous que peu de
- personnes respectent une loi qui force le peuple à assister au
- réembarquement du sucre du Brésil, raffiné ici pour être vendu
- ailleurs à 4 d., tandis que lui-même ne peut obtenir le sucre
- brut qu'à 8 d.; mais chacun craint d'enfreindre la loi à cause
- des conséquences terribles attachées à cette infraction. Aussi,
- ce n'est point aux vues et aux idées des monopoleurs que l'on
- croit; mais c'est le douanier, la cour de l'Échiquier, l'amende
- et le cachot que l'on craint. (Approbation.) Est-ce ainsi qu'il
- convient de rendre les hommes abolitionnistes? Est-ce ainsi qu'il
- faut rendre l'esclave à la liberté? Toutes nos anciennes maximes
- d'économie politique sont-elles changées? N'est-il pas possible
- d'atteindre l'objet que nous avons en vue par l'action combinée
- du travail libre au dehors, et d'un loyal appel à la conscience
- des hommes au dedans?
-
- [Note 47: Ceci prouve, pour le dire en passant, que le droit de
- visite n'était pas, de l'autre côté du détroit, aussi populaire
- qu'on le suppose en France, puisqu'il était repoussé par deux
- puissantes associations: les _abolitionnistes_ et les
- _free-traders_.]
-
- Je comprends, qu'autant pour se montrer conséquents avec leurs
- principes que pour décourager l'esclavage, les hommes
- s'abstiennent de l'usage des produits du travail des noirs; mais
- je dénie formellement à la législature (alors surtout qu'elle ne
- s'appuie pas sur la voix du peuple) le droit de forcer qui que ce
- soit à une semblable privation. C'est à nos yeux, je l'avoue, une
- choquante inconséquence de prétendre maintenir un principe par la
- violation d'un autre principe;--de défendre dans un sens les
- droits des hommes et de les usurper et de les détruire dans un
- autre sens. (Écoutez!) Combien il serait plus noble de dire: «Nos
- ports sont ouverts;--ouverts aux produits de tous les climats,
- afin que notre peuple se procure toutes choses au meilleur marché
- possible. Nous n'intervenons dans la conscience de personne. Nous
- ne forçons qui que ce soit à acheter ceci, à s'abstenir de cela.
- Aux nations qui conservent des esclaves nous disons: Nous ne nous
- battrons pas avec vous, car ce serait faire le mal pour que le
- bien se fasse; nous n'imposerons pas des droits prohibitifs, car
- ce serait violer le principe de la liberté des échanges, et
- employer à l'égard de nos citoyens des mesures coercitives. Mais
- nous ne cesserons jamais de vouer votre système d'esclavage à la
- censure et à l'exécration universelles; de faire retentir nos
- protestations comme individus, comme associations, comme peuple.
- (Applaudissements.) Nous encouragerons dans tous les recoins du
- globe le travail libre, votre rival. Nous rendrons enfin, comme
- gouvernement, justice et liberté à nos magnifiques possessions.
- Au lieu d'arrêter le développement de l'industrie indigène dans
- l'Inde, nous l'encouragerons par de nobles récompenses. Nous
- accueillerons le sucre, le riz, le coton, le tabac des contrées
- où les soupirs de l'esclave ne se mêlent pas au murmure des
- vents, mais où la joyeuse voix du travailleur volontaire retentit
- sur des champs aimés, autour de foyers indépendants et
- heureux.--Vendez comme vous pourrez vos sucres et vos cafés. En
- attendant, nous travaillerons la conscience des hommes jusqu'à ce
- qu'ils rejettent volontairement tout ce qui porte la tache de
- l'esclavage. (Applaudissements.) Oui, et nous attaquerons aussi
- vos consciences. Nos canons sont encloués et livrés à la rouille;
- mais nous aurons recours aux armes morales, et nous porterons des
- coups qui, s'ils ne brisent pas les membres et ne répandent pas
- le sang, pénètrent néanmoins jusqu'au coeur des hommes, les
- forcent à céder à la voix de la justice, et leur enseignent que
- l'honnêteté est la meilleure politique. (Écoutez! écoutez! et
- applaudissements.) Nous ne tomberons pas dans cette contradiction
- de blâmer chez vous la spoliation des facultés humaines, pendant
- que nous tolérons chez nous la spoliation du produit de ces
- facultés; nous n'aurons donc point de lois restrictives. Nous
- avons foi dans les principes universels d'une saine et honnête
- économie sociale. Nous avons foi dans la puissance de l'exemple,
- que n'affaiblissent pas la restriction et la contrainte. Nous
- avons foi dans la fécondité de ces régions où l'esclavage n'a pas
- porté sa rouille et ses malédictions. Nous avons foi dans cette
- doctrine qu'un but honnête n'a pas besoin de la coopération de
- moyens déshonnêtes. Nous nourrissons d'autres espérances; et,
- tant que nous pourvoirons aux besoins et veillerons sur les
- droits de nos laborieux enfants; tant que nous donnerons un grand
- exemple au monde en renversant les barrières qui environnent
- cette maison de servitude, en ouvrant nos ports aux produits de
- tous les climats, afin que ceux qui ont faim soient rassasiés, et
- que ceux qui sont oisifs soient occupés; tant que nous
- préférerons le fruit du travail libre au produit du travail
- servile, nous espérons que Dieu répandra sur nous ses
- bénédictions, et nous choisira entre tous les peuples pour
- arracher les nations aux voies tortueuses et mauvaises, et les
- replacer dans le droit sentier de la justice et de la liberté.»
- (Applaudissements.) Que si nos adversaires nous menacent des
- conséquences de la liberté commerciale, nous acceptons ces
- conséquences, car nous avons foi en nos principes; nous avons foi
- dans la parole de Dieu; nous avons foi dans la réciprocité des
- intérêts humains; nous croyons que le système le plus simple, le
- plus équitable, le plus juste, est aussi celui qui répandra le
- plus de bienfaits sur les habitants de ce pays. (Acclamations.)
- Éloignons donc de nous toute impression de doute ou de
- découragement à l'égard de l'issue de notre entreprise. Un
- progrès rapide et sans précédent a été fait. Des difficultés
- énormes ont été vaincues et tout nous présage un prochain
- triomphe. Des siècles d'obscurité et d'ignorance, d'erreurs et de
- méprises, quant aux effets des lois protectrices, se sont
- écoulés. Notre pernicieux exemple, il est vrai, a entraîné les
- autres peuples, par de fausses inductions, à adopter nos
- suicides[48] théories. Tout le mécanisme des luttes de parti,
- tout le poids de l'influence gouvernementale, ont été engagés en
- faveur de la cause du monopole.--Mais enfin le jour se fait. Des
- vérités cachées pendant des siècles ont été mises en lumière. Le
- monde, dans ses belles et infinies variétés de sols, de climats,
- de productions et d'intérêts, a été observé à la lumière du sens
- commun, et sous l'impression du désir sincère et respectueux de
- discerner la volonté de Dieu, révélée par les oeuvres de ses
- mains et par les dispensations de sa providence. On a constaté
- une consolante harmonie entre les maximes les plus profondes de
- l'économie sociale et les plus nobles desseins de la
- philanthropie et d'une religion d'amour et de paix. Ce n'est pas
- tout. Des hommes ont apparu, qu'on peut avec justice signaler
- comme les apôtres de la liberté commerciale. (Écoutez! écoutez!)
- Ils ont révélé des vérités découvertes dans le silence du cabinet
- par le philosophe, ou déduites par l'homme du monde de
- l'observation éclairée de la situation, des circonstances
- spéciales et de la dépendance mutuelle des hommes et des nations,
- et ils ont parcouru le pays dans tous les sens proclamant et
- vulgarisant ces grandes vérités. Leur voix vibrante a frappé
- l'oreille de millions de nos concitoyens. La chaire, la bourse,
- la place publique, le salon du riche, le parloir du fermier, le
- boudoir, et jusqu'aux chemins et aux sentiers de l'Empire, tout
- est devenu le théâtre de cette discussion animée et instructive.
- Aucune portion de la population n'a été oubliée, ou méprisée, ou
- négligée. L'almanach du _free-trader_ est suspendu au mur de la
- chaumière; le pamphlet du _free-trader_ se trouve sur la table du
- plus humble citoyen, et celui même qui ne sait pas lire a été
- instruit par des peintures éloquentes. Chacun a pu étudier et
- comprendre la philosophie du travail, de l'échange, des salaires,
- de l'offre et de la demande. La lumière a pénétré là où elle
- était le plus nécessaire,--dans le Sénat. Un économiste s'est
- rencontré qui a revêtu la vérité du langage le plus convaincant,
- qui a su disposer son argumentation dans un degré de simplicité
- et de clarté qui n'avait jamais été égalé, qui a fait dominer
- les principes sur le tumulte des luttes parlementaires. Son
- éloquence et sa modération ont arraché l'admiration de ses
- adversaires, et on les aurait vus accourir sous son drapeau s'ils
- n'eussent été retenus par les liens des hypothèques et par la
- soif indomptable des rentes élevées. Cet homme a demandé audience
- aux monopoleurs, et il les a forcés d'entendre sa voix retentir
- sous les voûtes de leurs orgueilleux palais; ils ont été muets
- pendant qu'il parlait, et ils sont restés muets quand il cessait
- de parler; car, triste alternative! ils ne savaient point
- répondre et ils ne voulaient pas céder. (Bruyantes acclamations.)
- Ayez donc bon courage. Fuyez les piéges, les manoeuvres et les
- expédients de l'esprit de parti. Laissez aux principes leur
- propre poids et leur légitime influence. Quand le jour de
- l'épreuve sera venu, soyez justes et ne craignez rien.--Le devoir
- est à nous; les conséquences appartiennent à Dieu. Celui qui suit
- les inspirations de sa conscience, les lois de la nature et les
- commandements du ciel, peut en toute sécurité abandonner le
- reste. Au lit de mort, son esprit revenant sur ses actions
- passées, prononcera ce verdict consolant: Tu as vu ton devoir et
- tu l'as rempli.--(Applaudissements prolongés.)
-
-[Note 48: On a fait des adjectifs des mots homicides, régicides,
-liberticides. On peut dire une théorie homicide. Pourquoi ne ferait-on
-pas aussi un adjectif du mot _suicide_.--Qu'on me permette donc encore
-ce néologisme, sans lequel il n'est pas possible de traduire ces mots:
-_suicidal_, _self-destructing_.]
-
-
-Séance du 1er mai 1844.
-
-Le fauteuil est occupé par un membre de l'aristocratie, lord Kinnaird,
-un des plus grands propriétaires et des plus savants agronomes de la
-Grande-Bretagne. Cette circonstance répand un nouvel intérêt sur cette
-séance. Je n'ai pourtant pas cru devoir traduire le discours du noble
-lord, tant parce que l'espace et le temps me font défaut, qu'à cause
-du caractère agricole et pratique de ce discours, qui, quoique
-très-adapté au but de la Ligue, n'offrirait que peu d'intérêt au
-public français.
-
- M. RICARDO. (L'orateur se livre à quelques réflexions générales
- et continue ainsi:) Je viens ici sous l'impression du dégoût et
- n'espérant plus rien de cette autre enceinte où je me suis
- efforcé de soutenir votre cause. Je viens ici pour en appeler de
- l'oppresseur à l'opprimé,--de ceux qui font la loi à ceux qui
- sont victimes de la loi. (Bruyante approbation). Ce n'est pas
- qu'en quelques occasions, je n'aie entendu développer au
- Parlement d'excellentes doctrines économiques. J'y ai entendu
- professer les plus saines doctrines à propos de _liéges_ (rires),
- et je me suis d'abord étonné de l'unanime accueil qu'elles y ont
- reçu. (Écoutez! écoutez!) Mais en regardant autour de moi, j'ai
- vu qu'il n'y avait pas de fabricants de bouchons dans la Chambre.
- (Nouveaux rires.) J'ai vu encore étaler d'excellents principes au
- sujet de _paille tressée_; mais il n'y a pas d'ouvriers
- empailleurs derrière les bancs de la trésorerie (on rit plus
- fort), et cette nuit même, j'ai été surpris de voir comme a été
- bien reçu le dogme de la liberté à propos de raisins de Corinthe.
- Seulement, je me suis pris à penser que, dans tous mes voyages en
- chemin de fer dans le pays, je n'ai jamais traversé une
- plantation de cette espèce. De tout cela je conclus que vous
- pouvez en user sans façon avec les pauvres bouchonniers,
- empailleurs, et renverser toute la nichée des petits monopoles;
- mais ôtez un brin de paille à la ruche des grands monopoles, et
- vous serez assailli par une nuée de frelons (bruyants
- applaudissements), qui vous feraient un mauvais parti si leur
- aiguillon répondait à leur bourdonnement. (Rires et
- acclamations.) Il n'est pas hors de propos de dire comment nous
- avons été traités dans cette Chambre. Je me souviens que les
- seuls arguments qu'on opposa à M. Villiers, la première fois
- qu'il porta la question au Parlement, ce furent des murmures et
- des ricanements. Mais quand l'opinion publique a été éveillée
- dans le pays, ils ont jugé prudent de rompre le silence, et,
- descendant de leur dédaigneuse position, ils se sont mis à parler
- de _droits acquis_. Plus tard, et à mesure que le public a pris
- la question avec plus de chaleur, ils ont commencé à argumenter.
- Battus sur tous les points, chassés de position en position,
- incapables de rester debout, les voilà maintenant qui reviennent
- sur leurs pas et ne savent plus qu'invoquer les _droits acquis_.
- Notre noble Président a déjà fort bien dévoilé la nature de ces
- droits acquis. Excusez-moi si je m'arrête un moment à expliquer
- en quoi ils consistent. À ma manière de voir, posséder un droit
- acquis, c'est avoir dérobé quelque chose à quelqu'un. (Rires.)
- C'est avoir volé la propriété d'autrui et prétendre qu'on y a
- droit parce qu'on l'a volée depuis _longtemps_.
- (Acclamations.)--Il en est beaucoup d'entre vous qui ont été en
- France, et ils savent qu'on n'y connaît pas cette classe d'hommes
- que nous appelons _boueurs_ (Rires.) On est dans l'usage de
- déposer les cendres et les balayures devant les maisons. Certains
- industriels, qu'on nomme _chiffonniers_ viennent remuer cette
- ordure pour y ramasser les chiffons et autres objets de quelque
- valeur, et se procurent ainsi une chétive subsistance. À l'époque
- du choléra, le gouvernement français pensa que ces tas
- d'immondices contribuaient à étendre le fléau et ordonna leur
- enlèvement; mais en cela il touchait aux _droits acquis_ des
- chiffonniers. Ceux-ci se soulevèrent; ils avaient des droits
- acquis sur les immondices, si bien que l'administration,
- craignant une émeute, ne put prendre des mesures de salubrité et
- ne les a pas prises encore. (Rires.) La même chose est arrivée à
- Madrid. Il est d'usage dans cette capitale d'approvisionner les
- maisons d'eau apportée d'une distance considérable. Il fut
- question de construire un aqueduc; mais les porteurs d'eau
- trouvèrent que c'était toucher à leurs _droits acquis_. Ils
- avaient un droit acquis sur l'eau et nul ne pouvait s'en procurer
- qu'en la leur achetant à haut prix. Eh bien! quelque absurdes et
- ridicules que paraissent ces exemples de droits acquis, je dis
- qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils soient aussi absurdes, aussi
- déshonnêtes, aussi funestes que les _droits acquis_ qu'invoque
- l'aristocratie de ce pays. (Approbation.) Quelle fut l'origine de
- ces prétendus droits? Une guerre longue et terrible, et le prix
- élevé auquel elle porta les aliments ne fut pas le moins
- désastreux de ses effets. Elle fut un fléau pour le pays, mais un
- bienfait pour les propriétaires terriens. Aussi, quand elle fut
- terminée, au prix des plus grands sacrifices, ils vinrent à la
- Chambre des communes, et, s'appuyant sur ces mêmes baïonnettes
- qui avaient combattu l'ennemi, ils firent passer une loi qui
- avait pour but de maintenir la disette artificielle des aliments
- et de dépouiller le pays du plus grand bienfait que la paix
- puisse conférer. (Approbation.) Ils ont, eux aussi, des droits
- acquis à la disette. Mais le pays a des droits acquis à
- l'abondance, droits fondés sur une loi antérieure à celles qui
- émanent du Parlement, car les produits sont répandus dans le
- monde, non pour l'avantage exclusif des lieux où ils naissent,
- mais afin que tous les hommes, par des échanges réciproques,
- puisent à la masse commune une juste part des bienfaits qu'il a
- plu à la Providence de répandre sur l'humanité. (Acclamations.)
- Quand nous voyons ces choses, quand nous ne pouvons nous empêcher
- de les voir, quand il n'est pas un négociant, un manufacturier,
- un fermier, un propriétaire, un ouvrier à qui elles ne sautent
- aux yeux, ne faut-il pas s'étonner, je le demande, de voir tout
- un peuple demeurer dans l'apathie à l'aspect de ses droits foulés
- aux pieds, à l'aspect de milliers de créatures humaines poussées
- par la faim dans les maisons de travail? Ne devons-nous pas être
- frappés de surprise, quand nous entendons un membre du parti
- protectionniste dire (et pour tout l'univers je ne voudrais pas
- qu'on eût à me reprocher ces insolentes paroles) que, pour ceux
- qui n'ont pas de pain, il y a de l'avoine et des pommes de terre?
- et lorsque, pour toute réponse, un ministre d'État vient nous
- affirmer que plusieurs millions de quarters de blé pourrissent,
- en ce moment, dans les greniers de l'Amérique, et qu'il
- considérerait leur introduction dans ce pays comme une calamité
- publique? (Applaudissements.) Quoi! les citoyens des États-Unis,
- les habitants de l'Ukraine et de Pultawa voient leur blé se
- pourrir; et on vient nous dire que l'échange de ce blé, dont nous
- manquons, contre des marchandises, dont ils ont besoin, serait
- une calamité universelle! mais quand ils proclament ouvertement
- de telles doctrines, en ont-ils bien pesé toutes les
- conséquences? Ne s'aperçoivent-ils pas que pendant qu'ils
- croient, par des lois de fer, environner leurs propriétés d'un
- mur impénétrable, il est fort possible qu'ils ne fassent que
- susciter des ennemis à la propriété elle-même? Qu'ils se
- rappellent les paroles qui ont été prononcées, non par un
- ligueur, non dans cette enceinte, mais par un serviteur du
- pouvoir: «Le peuple de ce pays reconnaît le droit de propriété.
- Mais si quelqu'un vient nous dire qu'il y a dans sa propriété
- quelque attribut particulier qui l'autorise à envahir la nôtre,
- que nous avons acquise par le travail de nos mains, il est
- possible que nous nous prenions à penser qu'il y a, dans cette
- nature de propriété, quelque anomalie, quelque injustice que nous
- devons loyalement nous efforcer de détruire.» (Approbation.) Ce
- sont là des sujets sur lesquels je n'aime pas à m'appesantir. Il
- n'a fallu rien moins pour m'y décider que le souvenir du
- traitement qu'on nous fait éprouver. (Écoutez!) Je ne vous
- retiendrai pas plus longtemps; mais avant de m'asseoir, je
- réclamerai votre assistance, car vous pouvez et vous pouvez seuls
- nous assister. Nous présentons le clou, mais vous êtes le marteau
- qui l'enfonce. (Bruyants applaudissements.) Vos ancêtres vous ont
- légué la liberté civile et religieuse. Ils la conquirent à la
- pointe de l'épée, au péril de leur vie et de leur fortune. Je ne
- vous demande pas de tels sacrifices; mais n'oubliez pas que vous
- devez aussi un héritage à vos enfants, et c'est _la liberté
- commerciale_. (Tonnerre d'applaudissements.) Si vous l'obtenez,
- vous ne regretterez pas vos efforts et vos sacrifices.
- Rappelez-vous que vos noms seront inscrits dans les annales de la
- patrie, et, en les voyant, vos enfants et les enfants de vos
- enfants diront avec orgueil: Voilà ceux qui ont affranchi le
- commerce de l'Angleterre. (L'honorable membre reprend sa place au
- bruit d'applaudissements prolongés.)
-
-M. SOMMERS, fermier du comté de Somerset, succède à M. Ricardo, et
-traite la question au point de vue de l'intérêt agricole.
-
-La parole est ensuite à M. Cobden. À peine le président a prononcé ce
-nom, que les applaudissements éclatent dans toute la salle et
-empêchent pendant longtemps l'honorable orateur de se faire entendre.
-Le calme étant enfin rétabli, M. COBDEN s'exprime en ces termes:
-
- ..... Que vous dirai-je sur la question générale de la liberté du
- commerce, Messieurs, puisque vous êtes tous d'accord à ce sujet?
- Je ne puis que me borner à vous féliciter de ce que, pendant
- cette semaine, notre cause n'a pas laissé que de faire quelque
- progrès en haut lieu. Nous avons eu la présentation du
- budget,--je ne puis pas dire que ce soit un budget _free-trader_,
- car lorsque nous autres, ligueurs, arriverons au pouvoir, nous en
- présenterons un beaucoup meilleur (Rires; écoutez! écoutez!);
- mais enfin, il a été fait quelques petites choses lundi soir à la
- Chambre des communes, et tout ce qui a été fait, a été dans le
- sens de la liberté du commerce. Que faisaient pendant ce temps-là
- le duc de Richmond et les protectionnistes? Réunis dans le
- parloir de Sa Grâce, ils ont, à ce que je crois, déclaré que le
- premier ministre était allé si loin, qu'il ne lui sera pas permis
- de passer outre. Mais il est évident pour moi que le premier
- ministre ne s'inquiète guère de leur ardeur chevaleresque, et
- qu'il compte plus sur nous qu'il ne les redoute. (Écoutez!)--Il y
- a une mesure prise par le gouvernement, et qui est excellente en
- ce qu'elle est _totale_ et _immédiate_[49]. Je veux parler de
- l'abolition du droit protecteur sur la laine.--Il y a vingt-cinq
- ans qu'il y eut une levée en masse de tous les Knatchbulls,
- Buckinghams et Richmonds de l'époque, qui dirent: «Nous exigeons
- un droit de 6 d. par livre sur la laine étrangère, afin de
- protéger nos produits.» Leur volonté fut faite. À cinq ans de là,
- M. Huskisson déclara que, selon les avis qu'il recevait des
- manufactures de Leeds, si ce droit n'était pas profondément
- altéré et presque aboli, toutes les fabriques de drap étaient
- perdues, et que, dès lors, les fermiers anglais verraient se
- fermer pour leurs laines le marché intérieur. À force d'habileté
- et d'éloquence, M. Huskisson réduisit alors ce droit de 6 à 1
- denier, et c'est ce dernier denier dont nous nous sommes
- débarrassés la semaine dernière.--Lorsqu'il fut proposé de
- toucher à ce droit, les agriculteurs (j'entends les Knatchbulls
- et les Buckinghams d'alors) exposèrent que, s'il était aboli, il
- n'y aurait plus de bergers ni de moutons dans le pays. À les
- entendre, les bergers seraient contraints de se réfugier dans les
- workhouses, et quant aux pauvres moutons, on aurait dit qu'ils
- portaient sur leurs dos toute la richesse et la prospérité du
- pays. Enfin il ne resterait plus qu'à pendre les chiens.--Les
- voilà forcés maintenant d'exercer l'industrie pastorale sans
- protection. Pourquoi ne pratiqueraient-ils pas la culture et la
- vente du blé sur le même principe? Si l'abolition _totale_ et
- _immédiate_ des droits sur le blé est déraisonnable, pourquoi le
- gouvernement opère-t-il l'abolition _totale_ et _immédiate_ du
- droit sur la laine? Ainsi, chaque pas que font nos adversaires,
- nous fournit un sujet d'espérance et de solides arguments. Voyez
- pour le café! nous n'en avons pas _entièrement fini_, mais _à
- moitié fini_ avec cette denrée. Le droit était primitivement et
- est encore de 4 d. sur le café colonial et de 8 d. sur le café
- étranger. Cela conférait justement une prime de 4 d. par livre
- aux monopoleurs, puisqu'ils pouvaient vendre à 4 d. plus cher
- qu'ils n'auraient fait sans ce droit. Sir Robert Peel a réduit la
- taxe sur le café étranger, sans toucher à celle du café colonial,
- ne laissant plus à celui-ci qu'une prime de 2 deniers par livre.
- Je ne puis donc pas dire: _C'en est fait_, mais _c'est à moitié
- fait_. Nous obtiendrons l'autre moitié en temps et lieu.
- (Très-bien.) Vient ensuite le sucre. Mesdames, vous ne pouvez
- faire le café sans sucre, et toute la douceur de vos sourires ne
- parviendrait pas à le sucrer. (Rires.) Mais nous nous trouvons
- dans quelque embarras à ce sujet, car il est survenu au
- gouvernement de ce pays des _scrupules de conscience_. Il ne peut
- admettre le sucre étranger, parce qu'il porte la _tache de
- l'esclavage_. Gentlemen, je vais divulguer un secret d'État. Il
- existe sur ce sujet une correspondance secrète entre les
- gouvernements anglais et brésilien. Vous savez que les hommes
- d'État écrivent quelquefois à leurs agents au dehors des lettres
- et des instructions confidentielles, qui ne sont publiées qu'au
- bout de _cent ans_, quand elles n'ont plus qu'un intérêt de
- curiosité. Je vais vous en communiquer une de notre gouvernement
- à son ambassadeur au Brésil, qui ne devait être publiée que dans
- cent ans. Vous n'ignorez pas que c'est sur la question des sucres
- que le cabinet actuel évinça l'administration antérieure. Lord
- Sandon, lorsqu'il s'opposa, par un amendement, à l'introduction
- du sucre étranger proposée par le ministère whig, se fonda sur ce
- qu'il serait impie de consommer du sucre-esclave. Mais il ne dit
- pas un mot du café. La lettre dont je vais vous donner
- connaissance vous expliquera le reste: «Informez le gouvernement
- brésilien que nous avons des engagements relativement au sucre,
- et qu'en présentant le budget, nous nous verrons forcés de dire
- au peuple d'Angleterre, très-crédule de sa nature et disposé à
- accueillir tout ce qu'il nous plaira, de lui dire de dessus nos
- siéges de la Chambre des communes, qu'il serait criminel
- d'encourager l'esclavage et la traite par l'admission du sucre du
- Brésil.--Mais afin de prouver au gouvernement brésilien que nous
- n'avons aucune intention de lui nuire, nous aurons soin de faire
- précéder nos réserves, à l'égard du sucre, de la déclaration que
- nous admettons le café brésilien sous la réduction de 2 d. par
- livre du droit actuel.--Et comme quatre esclaves sur cinq sont
- employés au Brésil sur les plantations de café, et que cet
- article forme les trois cinquièmes de toutes les exportations de
- ce pays (toutes choses que le peuple d'Angleterre ignore
- profondément), le gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité
- demeurera convaincu que nous ne voulons aucun mal à ses
- plantations, que l'esclavage et la traite ne nous préoccupent
- guère, mais que nous sommes contraints d'exclure leur sucre par
- les exigences de notre parti et de notre position particulière.
- Mais faites-lui bien comprendre en même temps avec quelle adresse
- nous avons désarçonné les whigs par cette _manoeuvre_.» (Rires et
- applaudissements.) Telle est la teneur de la dépêche du cabinet
- actuel à son envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire
- au Brésil, dépêche qui sera publiée dans cent ans d'ici. Il n'est
- pas douteux que beaucoup de gens se sont laissé prendre à cet
- étalage d'intérêt affecté au sujet de l'esclavage; bons et
- honnêtes philanthropes, si tant est que ce ne soit pas trop
- s'avancer que de décerner ce titre à des hommes qui se
- complaisent dans la pure satisfaction d'une conscience aveugle,
- car la bienveillance du vrai philanthrope doit bien être guidée
- par quelque chose qui ressemble à la raison. Il y a une classe
- d'individus qui se sont acquis de nos jours une certaine
- renommée, qui veulent absolument nous assujettir, non aux
- inspirations d'une charité éclairée, mais au contrôle d'un pur
- fanatisme. Ces hommes, sous le prétexte d'être les avocats de
- l'_abolition_, pétitionnent le gouvernement pour qu'il interdise
- au peuple de ce pays l'usage du sucre, à moins qu'il ne soit
- prouvé que ce sucre est pur de la _tache de l'esclavage_, comme
- ils l'appellent. Y a-t-il quelque chose dans l'ordre moral,
- analogue à ce qui se passe dans l'ordre physique, d'où l'on
- puisse inférer que certains objets sont _conducteurs_, d'autres
- _non conducteurs_ d'immoralité? (Rires.) Que le café, par
- exemple, n'est pas _conducteur_ de l'immoralité de l'esclavage;
- mais que le _sucre_ est très-_conducteur_, et qu'en conséquence
- il n'en faut pas manger? J'ai rencontré de ces philanthropes sans
- logique, et ils m'ont personnellement appelé à répondre à leurs
- objections contre le _sucre-esclave_. Je me rappelle, entre
- autres circonstances, avoir discuté la question avec un
- très-bienveillant gentleman, enveloppé d'une belle cravate de
- mousseline blanche. (Rires.) «N'ajoutez pas un mot, lui dis-je,
- avant d'avoir arraché cette cravate de votre cou.» (Éclats de
- rire.) Il me répondit que cela n'était pas praticable. (Oh! oh!)
- «J'insiste, lui répondis-je, cela est praticable, car je connais
- un gentleman qui se refuse des bas de coton, même en été (rires),
- et qui ne porterait pas des habits cousus avec du fil de coton
- s'il le savait.» (Nouveaux rires.) Je puis vous assurer que je
- connais un philanthrope qui s'est imposé ce sacrifice.--«Mais,
- ajoutai-je, s'il n'est pas praticable pour vous, qui êtes là
- devant moi avec du produit esclave autour de votre cou, de vous
- passer de tels produits, cela est-il praticable pour tout le
- peuple d'Angleterre? Cela est-il praticable pour nous comme
- nation? (Applaudissements.) Vous pouvez bien, si cela vous plaît,
- défendre par une loi l'introduction du sucre-esclave en
- Angleterre. Mais atteindrez-vous par là votre but? Vous recevez
- dans ce pays du sucre-libre; cela fait un vide en Hollande ou
- ailleurs qui sera comblé avec du _sucre-esclave_.»
- (Applaudissements.) Avant que des hommes aient le droit de
- prêcher de telles doctrines et d'appeler à leur aide la force du
- gouvernement, qu'ils donnent, par leur propre abnégation, la
- preuve de leur sincérité. (Écoutez! écoutez!) Quel droit ont les
- Anglais, qui sont les plus grands consommateurs de coton du
- monde, d'aller au Brésil sur des navires chargés de cette
- marchandise, et là, levant les yeux au ciel, versant sur le sort
- des esclaves des larmes de crocodile, de dire: Nous voici avec
- nos chargements de cotons; mais nous éprouvons des scrupules de
- conscience, des spasmes religieux, et nous ne pouvons recevoir
- votre sucre-esclave en retour de notre coton-esclave? (Bruyants
- applaudissements.) Il y a là à la fois inconséquence et
- hypocrisie. Croyez-moi, d'habiles fripons se servent du fanatisme
- pour imposer au peuple d'Angleterre un lourd fardeau. (Écoutez!
- écoutez!) Ce n'est pas autre chose. Des hommes rusés et égoïstes
- exploitent sa crédulité et abusent de ce que sa bienveillance
- n'est pas raisonnée. Nous devons en finir avec cette dictature
- que la raison ne guide pas. (Applaudissements.) Oseront-ils dire
- que je suis l'avocat de l'esclavage, parce que je soutiens la
- liberté du commerce? Non, je proclame ici, comme je le ferai
- partout, que deux principes également bons, justes et vrais, ne
- peuvent jamais se contrarier l'un l'autre. Si vous me démontrez
- que la liberté du commerce est calculée pour favoriser, propager
- et perpétuer l'esclavage, alors je m'arrêterai dans le doute et
- l'hésitation, j'examinerai laquelle des deux, de la liberté
- personnelle ou de la liberté des échanges, est la plus conforme
- aux principes de la justice et de la vérité; et comme il ne peut
- y avoir de doute que la possession d'êtres humains, comme choses
- ou marchandises, ne soit contraire aux premiers principes du
- christianisme, j'en conclurai que l'esclavage est le pire fléau,
- et je serai préparé à abandonner la cause de la liberté
- commerciale elle-même. (Applaudissements enthousiastes.) Mais
- j'ai toujours été d'opinion avec les grands écrivains qui ont
- traité ce sujet, avec les Smith, les Burke, les Franklin, les
- Hume,--les plus grands penseurs du siècle,--que le travail
- esclave est plus coûteux que le travail libre, et que s'ils
- étaient livrés à la libre concurrence, celui-ci surmonterait
- celui-là.
-
-[Note 49: On a vu ailleurs que c'est la formule employée par la Ligue
-dans ses réclamations.]
-
-L'orateur développe cette proposition. Il démontre par plusieurs
-citations d'enquêtes et de délibérations émanées de la société contre
-l'esclavage (_anti-slavery society_), que cette grande association a
-toujours considéré la libre concurrence comme le moyen le plus
-efficace de détruire l'esclavage, en abaissant assez le prix des
-produits pour le rendre onéreux.
-
- Et maintenant, continue-t-il, j'adjure les abolitionnistes de
- faire ce que font les _free-traders_, _d'avoir foi dans leurs
- propres principes_ (applaudissements), de se confier, à travers
- les difficultés de la route, à la puissance de la vérité. Comme
- _free-traders_, nous ne demandons pas l'admission du
- sucre-esclave, parce que nous préférons le travail de l'esclave à
- celui de l'homme libre, mais parce que nous nous opposons à ce
- qu'un injuste monopole soit infligé au peuple d'Angleterre, sous
- le prétexte d'abolir l'esclavage. Nous nions que ce soit là un
- moyen loyal et efficace d'atteindre ce but. Bien au contraire,
- c'est assujettir le peuple de la Grande-Bretagne à un genre
- d'oppression et d'extorsion qui n'est dépassé en iniquité que par
- l'esclavage lui-même. Nous soutenons, avec la Convention des
- abolitionnistes (_anti-slavery convention_), que le libre
- travail, mis en concurrence avec le travail esclave, ressortira
- moins cher, sera plus productif, qu'il l'étouffera à la fin, à
- force de rendre onéreux au planteur l'affreux système de retenir
- ses frères en servitude. (Applaudissements.) Eh quoi! ne
- serait-ce point une chose monstrueuse que, dans la disposition du
- gouvernement moral de ce monde, les choses fussent arrangées de
- telle sorte que l'homme fût rémunéré pour avoir exercé
- l'injustice envers son semblable! L'abondance et le bon marché:
- voilà les récompenses promises dès le commencement à ceux qui
- suivent le droit sentier. Mais si un meilleur marché, une plus
- grande abondance, sont le partage de celui qui s'empare de son
- frère et le force au travail sous le fouet, plutôt que de celui
- qui offre une loyale récompense à l'ouvrier volontaire; s'il en
- est ainsi, je dis que cela bouleverse toutes les notions que nous
- nous faisions du juste, et que c'est en contradiction avec ce que
- nous croyons du gouvernement moral de l'univers. (Bruyants
- applaudissements.) Si donc il est dans la destinée de la libre
- concurrence de renverser l'esclavage, je demande aux
- abolitionnistes qui ont proclamé cette vérité, comment ils
- peuvent aujourd'hui, en restant conséquents avec eux-mêmes,
- venir pétitionner la Chambre des communes, lui demander
- d'interdire cette libre concurrence, c'est-à-dire d'empêcher que
- les moyens mêmes qu'ils ont proclamés les plus efficaces contre
- l'esclavage ne soient mis en oeuvre dans ce pays. Je veux bien
- croire que beaucoup de ces individus sont honnêtes. Ils ont
- prouvé leur désintéressement par les travaux auxquels ils se sont
- livrés; mais qu'ils prennent bien garde de n'être pas les
- instruments aveugles d'hommes subtils et égoïstes; d'hommes qui
- ont intérêt à maintenir le monopole du sucre, qui est aussi pour
- ce pays l'esclavage sous une autre forme, d'hommes qui, pour
- arriver à leur fin personnelle et inique, s'empareront
- effrontément des sentiments de ce peuple, et exploiteront sans
- scrupule cette vieille horreur britannique contre l'esclavage.
-
-Le reste de ce discours a trait aux mesures prises par l'association
-pour élargir et purifier les cadres du corps électoral. La Ligue
-s'étant plus tard exclusivement occupée de cette oeuvre, nous aurons
-occasion de faire connaître ses plans et ses moyens d'exécution.
-
-On remarquera les efforts auxquels sont obligés de se livrer les
-_free-traders_ pour prémunir le peuple contre l'exploitation par les
-monopoleurs du sentiment public à l'égard de l'esclavage; ce qui
-prouve au moins l'existence, la sincérité et même la force aveugle de
-ce sentiment.
-
-
-Séance du 14 mai 1844.
-
-Le fauteuil est occupé par M. John Bright, m. P., qui ouvre la séance
-par l'allocution suivante, dont nous donnons ici des extraits,
-quoiqu'elle n'ait qu'un rapport indirect avec la question de la
-liberté commerciale, mais parce qu'elle nous paraît propre à initier
-le lecteur français dans les moeurs anglaises, sous le rapport
-électoral.
-
- Ladies et gentlemen, le président du conseil de la Ligue devait
- aujourd'hui occuper le fauteuil; mais quand je vous aurai
- expliqué la cause de son absence, vous serez, comme moi,
- convaincus qu'il ne pouvait pas être plus utilement occupé dans
- l'intérêt de notre cause. Il est en ce moment engagé dans les
- dispositions qu'exige la grande lutte électorale qui se prépare
- dans le Sud-Lancastre; et connaissant, comme je le fais,
- l'habileté extraordinaire de M. G. Wilson en cette matière, je
- suis certain qu'il n'est aucun homme dont on eût plus mal à
- propos négligé les services. (Bruyantes acclamations.) Lorsque je
- promène mes regards sur la foule qui se presse dans ce vaste
- édifice, quand je considère combien de fois elle y a déployé son
- enthousiasme, combien de fois elle y est accourue, non pour
- s'abreuver des charmes de l'éloquence, mais pour montrer au monde
- qu'elle adhère pleinement aux principes que la Ligue veut faire
- prévaloir, je suis certain aussi qu'en ce moment des milliers de
- coeurs battent dans cette enceinte, animés du vif désir de voir
- la lutte qui vient de s'ouvrir dans le Lancastre se terminer par
- le triomphe de la cause de la liberté commerciale. (Acclamations
- prolongées.) Il y a des bourgs de peu d'importance où nous ne
- pouvons compter sur aucune ou presque aucune voix indépendante,
- et, sous ce rapport, les résolutions du Lancastre ont plus de
- poids que celles d'une douzaine de bourgs tels que Woodstock ou
- Abingdon. C'est pourquoi les vives sympathies de ce meeting se
- manifestent au sujet de la lutte actuelle, et il désire que les
- électeurs du Lancastre sachent bien toute l'importance qu'il y
- attache. Et quelle que soit notre anxiété, je crains encore que
- nous ne voyons pas ce grand débat avec tout l'intérêt qu'il
- mérite (Écoutez!) J'ai souvent rencontré des personnes dans le
- sud de l'Angleterre qui parlent du Lancastre comme d'un comté
- d'une importance ordinaire; comme n'en sachant pas autre chose,
- si ce n'est--qu'il renferme un grand nombre de manufacturiers
- avares et cupides, dont quelques-uns très-riches, et une
- population compacte d'ouvriers brutalisés, mal payés et
- dégradés;--qu'il contient un grand nombre de villes
- considérables, de morne apparence, reliées entre elles par des
- chemins de fer (rires); que chaque trait de ce pays est plus
- fait pour inspirer la tristesse que le contentement; qu'il n'a
- de valeur que par ce qu'on en retire; que c'est une terre, en un
- mot, dont le touriste et l'amateur du pittoresque doivent
- soigneusement s'éloigner. (Rires et applaudissements.)--Je suis
- né dans ce comté, j'y ai vécu trente ans; j'en connais la
- population, l'industrie et les ressources, et j'ai la conviction,
- j'ai la certitude qu'il n'y a pas en Angleterre un autre comté
- qui puisse lui être comparé, et dont l'importance influe au même
- degré sur le bien-être et la grandeur de l'empire. (Bruyantes
- acclamations.) C'est certainement le plus populeux, le plus
- industrieux, le plus riche comté de l'Angleterre. Comment cela
- est-il arrivé? Il fut un temps où il présentait un aspect bien
- différent. On le considérait comme un désert, il y a deux cent
- quarante ans. Cambden, dans son voyage, traversa le pays de York
- à Durham, et sur le point de pénétrer dans le Lancastre, son
- esprit se remplit d'appréhension. «J'approche du Lancastre,
- écrivait-il, avec une sorte de terreur.» (De notre temps il ne
- manque pas de gens qui ne pensent aussi au Lancastre qu'avec
- terreur.) (Rires et applaudissements.) «Puisse-t-elle n'être pas
- un triste présage! cependant pour n'avoir pas l'air d'éviter ce
- pays, je suis décidé à tenter les hasards de l'entreprise, et
- j'espère que l'assistance de Dieu, qui m'a accompagné jusqu'ici,
- ne m'abandonnera pas en cette circonstance.» (Écoutez! écoutez!)
- Il parle de Rochdale, Bury, Blackburn, Preston, Manchester, comme
- de villes de quelque industrie; il mentionne
- _Liverpool_--_Litherpool_, et par abréviation _Lerpool_, comme
- une petite place sur le rivage, bien située pour faire voile vers
- l'Irlande. Mais il ne dit pas un mot de Ashton, Bolton, Oldham,
- Salford et autres villes, et il n'y a aucune raison de croire
- qu'elles étaient connues à cette époque. (Écoutez! écoutez!) Il
- n'est pas inutile de consacrer quelques instants à examiner le
- prodigieux accroissement de valeur qu'a acquis la propriété dans
- ce comté. En 1692, il y a un siècle et demi, la valeur annuelle
- était de 7,000 liv. sterl. En 1841, elle était de 6,192,000 liv.
- sterl. (Bruyantes acclamations.) Ainsi l'accroissement moyen dans
- ce comté, pendant cent cinquante ans, a été de 6,300 pour cent.
- Par là les landlords peuvent apprécier combien l'industrie
- réagit favorablement sur la propriété.
-
-L'orateur entre ici dans quelques détails statistiques sur les
-étonnants progrès du Lancastre, et poursuit ainsi:
-
- À qui sont dus ces grands changements? (Acclamations.) Est-ce aux
- seigneurs terriens? (Non, non.) Il y a quarante-quatre ans que
- l'antiquaire Whittaker, dans son histoire de Whalley, dépeignait
- l'état des propriétaires terriens du Lancastre, comme n'ayant
- subi aucun changement depuis deux siècles. «Ils aiment,
- disait-il, la vie de famille; sont sans curiosité et sans
- ambition. Ils demeurent beaucoup chez eux, et s'occupent
- d'amusements domestiques peu délicats, mais aussi peu coûteux.»
- Il ajoute qu'il ne rencontra parmi eux qu'un homme ayant de la
- littérature. (Rires.) Si tels étaient les propriétaires du
- Lancashire, ce ne sont donc pas eux qui l'ont fait ce qu'il est.
- Il existe dans ce comté beaucoup de vieilles demeures, résidences
- d'anciennes familles, maintenant éteintes pour la plupart; elles
- se sont vu dépasser dans la carrière par une autre classe
- d'hommes. Leurs habitations sont transformées en manufactures, et
- elles-mêmes ont été balayées de toute la partie méridionale du
- comté; non qu'elles aient souffert la persécution ou la guerre,
- car elles ont eu les mêmes chances ouvertes à tous les citoyens;
- mais, _fruges consumere nati_, elles n'ont pas jugé nécessaire de
- cultiver leur intelligence, elles n'ont cru devoir se livrer à
- aucun travail. D'autres hommes se sont élevés, qui, s'emparant
- des inventions de Watt et d'Arkwright, dédaignées par les classes
- nobles, ont effacé les anciens magnats du pays et se sont mis à
- la tête de cette grande population. (Acclamations.) C'est
- l'industrie, l'intelligence et la persévérance de ces générations
- nouvelles qui, en se combinant, ont fait du Lancastre ce que nous
- le voyons aujourd'hui. Ses minéraux sont inappréciables; mais
- gisant depuis des siècles sous la surface de son territoire, il a
- fallu que des races nouvelles, pleines de séve et de jeunesse,
- les ramenassent à la lumière, pour les transformer en ces
- machines puissantes si méprisées par d'autres classes; machines
- qui sont comme les bras de l'Angleterre, dont elle se sert pour
- disséminer dans le monde les richesses de son industrie,
- rapporter et répandre avec profusion, au sein de l'empire, les
- trésors accumulés dans tout l'univers. (Tonnerre
- d'applaudissements.) Ce souple et léger duvet arraché à la fleur
- du cotonnier, telle est la substance à laquelle cette grande
- nation doit sa puissance et sa splendeur. (Applaudissements.)
- Ainsi, le Lancastre est l'enfant du travail et de l'industrie
- sous leurs formes les plus magnifiques. Naguère il essayait
- encore ses premiers pas dans la vie; il est maintenant plein de
- force et de puissance, et dans le court espace de temps qui
- suffit à l'enfant pour devenir homme, il est devenu un géant aux
- proportions colossales. Et pourtant, malgré sa vigueur, ce géant
- languit comme abattu sous les liens et les chaînes qu'une
- politique imprévoyante, ignorante et arriérée a imposés à ses
- membres musculeux. (Applaudissements prolongés.) La question,
- pour les électeurs du Lancastre, est donc de savoir si ces
- entraves doivent durer à toujours. (Écoutez! écoutez!)
- Riveront-ils eux-mêmes ces fers par leurs suffrages, ou
- sauront-ils s'en dégager comme des hommes? Si les électeurs
- savaient tout ce qui dépend de leurs votes, quel est l'homme,
- dans ce comté, ou ailleurs, qui oserait aller leur demander leurs
- voix en faveur de ce fléau pestilentiel--la loi-céréale, et tous
- les monopoles qui l'accompagnent? (Bruyantes acclamations.) S'ils
- étaient pénétrés de cette conviction (et je crois qu'elle a gagné
- beaucoup d'entre eux) que la détresse des cinq dernières années
- doit son origine à cette loi; s'ils savaient qu'elle a précipité
- bien des négociants de la prospérité à la ruine, et bien des
- artisans de l'aisance à la misère; qu'elle a poussé le peuple à
- l'expatriation, porté la désolation dans des milliers de
- chaumières, la douleur et le découragement dans le coeur de
- millions de nos frères; s'ils savaient cela, croyez-vous qu'ils
- iraient appuyer de leurs suffrages la plus aveugle, la plus
- hypocrite folie qui soit jamais entrée dans l'esprit de la
- législation d'aucun peuple de la terre? (Acclamations
- prolongées.) Oh! si les électeurs pouvaient voir ce meeting; si
- chacun d'eux, debout sur cette estrade, pouvait sentir les
- regards de six mille de ses compatriotes se fixer sur son coeur
- et sur sa conscience et y chercher si l'on y découvre quelque
- souci du bien public, quelque trace de l'amour du pays, je vous
- le demande, en est-il un seul assez dur et assez stupide pour se
- présenter ensuite aux hustings et y lever la main en faveur de
- cet effroyable fléau?--Mais je conçois d'autres et de meilleures
- espérances. J'espère que le résultat de cette lutte tournera à la
- gloire de notre grande cause. Le principe de la liberté gagne du
- terrain de toutes parts.--Il peut arriver encore, pendant quelque
- temps, que vous ne réussirez pas dans les élections; il se peut
- que votre minorité actuelle dans le Parlement ne soit pas près de
- se transformer en majorité; il peut se rencontrer encore des
- organes de la presse qui nient nos progrès, raillent nos efforts
- et cherchent à les paralyser.--Tout cela peut être; mais le flot
- est en mouvement; il s'enfle, il s'avance et ne reculera pas.
- Dans les assemblées publiques, comme au sein des foyers
- domestiques, partout où nous allons, partout où nous nous mêlons,
- nous voyons le préjugé de la «protection» mis à nu, et le
- principe de la liberté dominer les intelligences.
- (Applaudissements bruyants et prolongés.)
-
- La lutte actuelle du Lancashire nous offre encore un sujet de
- satisfaction. Le candidat des _free-traders_ est le chef d'une
- des maisons de commerce les plus puissantes de ce royaume, et
- peut-être du monde. C'est un homme de haute position, de longue
- expérience, de vastes richesses, et de grand caractère. Il a
- d'énormes capitaux engagés, soit dans des entreprises
- commerciales, soit dans des propriétés territoriales. Ses
- principales relations sont aux États-Unis, et c'est ce qui me
- plaît dans sa candidature. Il a vécu longtemps en Amérique; il y
- a un établissement considérable; il sent avec quelle profusion la
- Providence a accordé à ce pays les moyens de satisfaire les
- besoins de celui-ci, et combien, d'un autre côté, le génie,
- l'industrie et le capital de l'Angleterre sont merveilleusement
- calculés pour répandre sur nos frères d'outre-mer les bienfaits
- de l'aisance et du bien-être. (Acclamations.) Il est un de ces
- hommes qui sont debout, pour ainsi dire, sur les rivages de cette
- île, comme représentant les classes laborieuses, et qui
- échangent, par-dessus l'Atlantique, les vêtements que nous
- produisons contre les aliments qui nous manquent. Si ce n'était
- cette loi, que sa mission au Parlement sera de déraciner à
- jamais; si ce n'était cette loi, il ne rapporterait pas seulement
- d'Amérique du coton, du riz, du tabac, et d'autres produits de
- cette provenance, mais encore et surtout ce qui les vaut tous,
- l'_aliment_, l'aliment substantiel pour les millions de nos
- concitoyens réduits à la plus cruelle des privations. (Les
- acclamations se renouvellent avec un enthousiasme toujours
- croissant.) L'accueil que vous faites aux sentiments que
- j'exprime prouve qu'il y a dans cette assemblée une anxiété
- profonde quant au résultat de cette grande lutte électorale, et
- que nous, qu'elle concerne plus spécialement, dans les meetings
- que nous tiendrons dans le Lancastre, dans les discours que nous
- y prononcerons, dans les écrits que nous y ferons circuler, nous
- sommes autorisés à dire aux 18,000 électeurs de ce comté que les
- habitants de cette métropole, représentés par la foule qui
- m'entoure, les prient, les exhortent, les adjurent, par tout ce
- qu'il y a de plus sacré au monde, de rejeter au loin toute
- manoeuvre, tout préjugé, tout esprit de parti; de mépriser les
- vieux cris de guerre des factions; de marcher noblement et
- virilement sous la bannière qui fait flotter dans les airs cette
- devise: _Liberté du commerce pour le monde entier; pleine justice
- aux classes laborieuses de l'Angleterre_.
-
-À la fin de ce brillant discours, l'assemblée se lève en masse et fait
-retentir pendant plusieurs minutes des applaudissements enthousiastes,
-au milieu desquels M. Bright reprend le fauteuil. Au bout d'un moment,
-il s'avance encore et dit: Le meeting entendra maintenant M. James
-Wilson que j'ai le plaisir d'introduire auprès de vous comme un des
-plus savants économistes de l'époque.
-
-M. JAMES WILSON s'avance et est accueilli par des marques de
-satisfaction. Il s'exprime en ces termes:
-
- Monsieur le président, ladies et gentlemen, pour ceux qui, depuis
- plusieurs années, ont suivi avec un profond intérêt les progrès
- de cette question, il n'est peut-être pas de spectacle plus
- consolant à la fois et plus encourageant que celui que nous
- offrent ces vastes réunions. Nous ne devons pas perdre de vue
- cependant que la forte conviction qui nous anime n'a pas encore
- gagné l'ensemble du pays, la grande masse des électeurs du
- royaume, et malheureusement la plus grande portion de la
- législature; et nous devons nous rappeler que, sur le sujet qui
- nous occupe, les esprits flottent encore au gré d'un grand nombre
- de préjugés spécieux, qu'il est de notre devoir de combattre et
- de dissiper par tous les moyens raisonnables. Un de ces
- sophismes, qui peut-être en ce moment nuit plus que tout autre au
- progrès de la cause de la liberté commerciale, c'est l'accusation
- d'inconséquence qui nous est adressée, relativement à une double
- assertion que nous avons souvent à reproduire. Cette imputation
- est souvent répétée au dedans et au dehors des Chambres; elle est
- dans la bouche de toutes les personnes qui soutiennent des
- doctrines opposées aux nôtres, et je crois que, présentée sans
- explication, elle ne manque pas d'un certain degré de raison
- apparente. Par ce motif, nous devons nous attacher à détruire ce
- préjugé. J'ai l'habitude de considérer ces meetings comme des
- occasions d'instruction plutôt que d'amusement. Lors donc que je
- me propose d'élucider une ou deux difficultés qui me paraissent,
- dans le moment actuel, agir contre le progrès de notre cause,
- j'ai la confiance que vous m'excuserez si je renferme mes
- remarques dans ce qui est capable de procurer une instruction
- solide, plutôt que dans ce qui serait de nature à divertir les
- esprits ou exciter les passions. Cette inconséquence, à laquelle
- je faisais allusion, et qu'on nous attribue trop souvent,
- consisterait en ceci: que, lorsque nous nous adressons aux
- classes manufacturières et commerciales, nous représentons les
- effets des lois-céréales comme désastreux, en conséquence de la
- _cherté des aliments qu'elles infligent au consommateur_; tandis
- que d'un autre côté, quand nous nous adressons à la population
- agricole, nous lui disons que la liberté commerciale ne _nuira
- pas à ses intérêts quant aux prix actuels_, et moins encore
- peut-être, quant aux _prix relatifs_.--Ces assertions, j'en
- conviens, paraissent se contredire, et cependant je crois
- pouvoir prouver qu'elles sont toutes deux exactes.--Il faut
- toujours avoir présent à l'esprit que la «cherté» et le «bon
- marché» peuvent être l'effet de deux causes distinctes.--La
- _cherté_ peut provenir ou de la rareté, ou d'une grande puissance
- de consommation dans la communauté. Si la cherté provient de la
- rareté, alors les prix s'élèvent pour les consommateurs au-dessus
- de leurs moyens relatifs d'acquisition. Si la cherté est l'effet
- d'un accroissement dans la demande, cela implique une plus grande
- puissance de consommation, ou, en d'autres termes, le progrès de
- la richesse publique. D'un autre côté, le bon marché dérive aussi
- de deux causes. Il peut être le résultat de l'_abondance_, et
- alors c'est un bien pour tous; mais il peut être produit aussi,
- ainsi que nous en avons eu la preuve dans ces deux dernières
- années, par l'impuissance du consommateur à acheter les objets de
- première nécessité.--Maintenant, ce que je soutiens, c'est que
- les restrictions et les monopoles tendent à créer cette sorte de
- _cherté_ qui est préjudiciable, parce qu'elle naît de la
- _rareté_; tandis que la liberté du commerce pourrait bien aussi
- amener la cherté, mais seulement cette sorte de cherté qui suit
- le progrès de la richesse et accompagne le développement de la
- puissance de consommation.--De même, il peut arriver que les
- mesures restrictives soient suivies du bon marché, non de ce bon
- marché qui est l'effet de l'_abondance_, mais de ce bon marché
- qui prouve l'absence de facultés parmi les consommateurs. C'est
- pourquoi je dis que la première tendance des lois-céréales,
- l'objet et le but même de notre législation restrictive, c'est de
- _limiter la quantité_. Si elles limitent la quantité, leur
- premier effet, j'en conviens, est d'élever le prix.--Mais l'effet
- d'approvisionnements restreints, c'est diminution d'industrie,
- suivie de diminution dans l'emploi, suivie elle-même de
- diminution dans les moyens de consommer, d'où résulte, pour effet
- dernier et définitif, diminution de prix. (Bruyants
- applaudissements.) Sur ce fondement, je soutiens que les
- lois-céréales, ou toutes autres mesures restrictives, manquent
- leur propre but, et cessent, à la longue, de profiter à ceux-là
- mêmes dont elles avaient l'avantage en vue. En effet, ce système
- produit d'abord des prix élevés, mais trompeurs, parce qu'il ne
- peut les maintenir. Il entraîne dans des marchés qu'on ne peut
- tenir, dans des contrats qui se terminent par le désappointement;
- il sape dans leur base même les ressources de la communauté,
- parce qu'il lèse les intérêts et détruit les facultés de la
- consommation. Combien est clair et palpable cet enchaînement
- d'effets, en ce qui concerne la restriction, qui nous occupe
- principalement, la _loi-céréale_! Sa tendance est d'abord de
- limiter la quantité des aliments, et par conséquent d'en élever
- le prix; mais sa seconde tendance est de détruire
- l'industrie.--Cependant, le fermier a stipulé sur son bail une
- rente calculée sur le haut prix promis par la législature; mais,
- dans la suite des événements, l'industrie est paralysée, le
- travail délaissé, les moyens de consommer diminuent, et en
- définitive, le prix des aliments baisse, au désappointement du
- fermier et pour la ruine de tout ce qui l'entoure.
- (Approbation.)--Raisonnons maintenant dans l'hypothèse d'une
- parfaite liberté dans le commerce des céréales. L'argument serait
- le même pour toute autre denrée, mais bornons-nous aux
- céréales.--Si l'importation était libre, la tendance immédiate
- serait d'augmenter la quantité, et il s'ensuivrait peut-être une
- diminution de prix. Mais avec des quantités croissantes vous
- auriez un travail croissant, et avec un travail croissant, plus
- d'emploi pour vos navires et vos usines, vos marins et vos
- ouvriers, plus de communications intérieures, une meilleure
- distribution des aliments parmi les classes de la communauté,
- finalement plus de travail, afin de créer précisément les choses
- que vous auriez à donner en payement du blé ou du sucre. Je dis
- donc que, quoique la première tendance de la liberté commerciale
- soit de réduire les prix, son effet ultérieur est de les relever,
- de les maintenir à un niveau plus égal et plus régulier que ne
- peut le faire le système restrictif. Il n'y a peut-être pas
- d'erreur plus grossière que celle qui consiste à attribuer trop
- d'importance aux _prix absolus_. Quand nous parlons de diminuer
- les droits, on nous dit sans cesse: «Cela fera tout au plus une
- différence d'un farthing ou d'un penny par livre, et qu'est-ce
- que cela dans la consommation d'un individu?» Mais quand la
- différence serait nulle, quand le sucre conserverait son prix
- actuel, s'il est vrai que la diminution du droit doit amener dans
- le pays une quantité additionnelle de sucre, cela même est un
- grand bien pour la communauté. En un mot si la nation peut
- importer plus de sucre, et payer, la plus grande quantité au même
- prix qu'elle payait la plus petite, c'est là précisément ce qui
- témoigne de son progrès, parce que cela prouve que son travail
- s'est assez accru pour la mettre en mesure de consommer, au même
- taux, des quantités additionnelles.
-
- Nous avons eu, l'année dernière, des preuves remarquables de la
- vérité de ces principes. Au commencement de l'an, les prix en
- toutes choses étaient extraordinairement réduits. Les produits
- agricoles de toute nature, les objets manufacturés de toute
- espèce étaient à très-bon marché, et les matières premières de
- toute sorte, à des prix plus bas qu'on ne les avait jamais vues.
- La conséquence de ce bon marché (et ces faits se suivent toujours
- aussi régulièrement que les variations du mercure suivent, dans
- le baromètre, les variations de la pesanteur de l'air), la
- conséquence de ce bon marché, dis-je, fut de donner à l'industrie
- une impulsion qui réagit sur les prix. Pendant l'année, vous avez
- vu s'accroître l'importation de presque toutes les matières
- premières, et spécialement de cet article (la laine) dont
- s'occupe maintenant la législature et qui témoigne si hautement
- de la vérité de nos principes. Le duc de Richmond se plaint
- amèrement de ce que sir Robert Peel se propose d'abolir le droit
- sur la laine. Il est persuadé que la libre introduction de la
- laine étrangère diminuera la valeur des toisons que lui
- fournissent ses nombreux troupeaux du nord de l'Écosse. Mais si
- le noble duc s'était donné la peine d'examiner la statistique
- commerciale du pays (et il n'a certes pas cette prétention), il
- aurait trouvé que nos plus fortes importations ont toujours
- coïncidé avec l'élévation du prix des laines indigènes, et que
- c'est quand nous cessons d'importer que ces prix s'avilissent. En
- 1819, la laine étrangère était assujettie à un droit de 6 d. par
- livre, et nos importations étaient de 19,000,000 livres. M.
- Huskisson décida le gouvernement et la législature à réduire le
- droit à 1 d., et depuis ce moment, l'importation s'accrut
- jusqu'à ce qu'elle a atteint, en 1836, le chiffre de 64,000,000
- liv.; durant cette période, le prix de la laine indigène, au lieu
- de baisser par l'effet d'importations croissantes, s'éleva de 12
- à 19 d. par livre. Depuis 1836 (et ceci est à remarquer), pendant
- les années des crises commerciales, l'importation de la laine est
- tombée de 64 millions à 40 millions de livres (1842), et pendant
- ce temps, bien que la laine indigène n'ait eu à lutter que contre
- une concurrence étrangère réduite de 20 millions de livres, elle
- a baissé de 19 d. à 10 d.--Enfin, l'année dernière, l'état des
- affaires s'est amélioré. J'ai dans les mains un document qui
- constate l'importation des trois premiers mois de l'année
- dernière, comparée à celle de la période correspondante de cette
- année. Je trouve qu'elle fut alors de 4,500,000 livres, et
- qu'elle a été maintenant de 9,500,000 livres; et dans le moment
- actuel, le producteur anglais, malgré une importation plus que
- double, reçoit un prix plus élevé de 25 pour 100. Ces principes
- sont si vrais, que les faits viennent, pour ainsi dire, les
- consacrer de mois en mois. J'en rappellerai encore un bien propre
- à résoudre la question, et je le soumets au noble duc et à tous
- ceux qui s'opposent à la mesure proposée par le ministère. Je
- viens de dire qu'en 1842 l'importation fut de 4,500,000 livres,
- et le prix de 10 d.,--en 1843, l'importation a été de 9,500,000
- livres et le prix de 13 d. Mais il faut examiner l'autre face de
- la question; il faut s'enquérir de nos exportations d'étoffes de
- laine, car c'est là qu'est la solution du problème. Nous ne
- pouvons en effet acheter au dehors sans y vendre; y augmenter vos
- achats, c'est y augmenter vos ventes. Il est évident que
- l'étranger ne vous donne rien pour rien, et si vous _pouvez_
- importer, cela prouve que vous _devez_ exporter. (Bruyantes
- acclamations.) Je trouve que, dans les trois premiers mois de
- 1842, quand vous importiez peu de laines et que les prix étaient
- avilis, vos exportations ne s'élevèrent qu'à 1,300,000 l. st.
- Mais cette année, avec une importation de 9,500,000 l. st., avec
- des prix beaucoup plus élevés, vous avez exporté pour 1,700,000
- l. st. C'est là qu'est l'explication. Vos croissantes
- importations ont amené de croissantes exportations et une
- amélioration dans les prix. (Écoutez! écoutez!) Je voudrais bien
- demander au duc de Richmond et à ceux qui pensent comme lui en
- cette matière, à quelle condition ils amèneraient l'industrie de
- ce pays, s'ils donnaient pleine carrière à leurs principes
- restrictifs? S'ils disent: «Nous circonscrirons l'industrie de la
- nation à ses propres produits,» il s'ensuit que nous aurons de
- moins en moins de produits à échanger, de moins en moins
- d'affaires, de moins en moins de travail, et finalement de plus
- en plus de paupérisme.--Au contraire, si vous agissez selon les
- principes de la liberté, plus vous leur laisserez d'influence,
- plus leurs effets se feront sentir. Tout accroissement
- d'importation amènera un accroissement correspondant
- d'exportation et réciproquement, et ainsi de suite sans limite et
- sans terme. Plus vous ajouterez à la richesse et au bien-être de
- la race humaine, dans le monde entier, plus elle aura la
- puissance et la volonté d'ajouter à votre propre richesse, à
- votre propre bien-être. (Applaudissements.) À chaque pas, le
- principe de la restriction s'aheurte à une nouvelle difficulté;
- tandis qu'à chaque pas le principe de la liberté acquiert plus
- d'influence sur le bonheur de la grande famille humaine. (Les
- applaudissements se renouvellent.) Il y a, dans les doctrines que
- les gouvernements ont de tous temps appliquées et appliquent
- encore au commerce, une inconséquence dont il est difficile de se
- rendre compte. Ce n'est pas que le principe pour lequel nous
- combattons soit nouveau, car il n'est pas d'hommes d'État, de
- philosophes, d'hommes d'affaires et même de grands seigneurs,
- doués d'une vaste intelligence, qui ne répètent depuis des
- siècles, dans leurs écrits et leurs discours, les mêmes paroles
- qu'à chaque meeting nous faisons retentir à cette tribune. Nous
- en trouvons partout la preuve; hier encore, il me tomba par
- hasard sous les yeux un discours prononcé il y a quatre-vingts
- ans à la Chambre des communes, par lord Chatam, et le langage
- qu'il tenait alors ne serait certes pas déplacé aujourd'hui dans
- cette enceinte. En parlant de l'extension du commerce, il disait:
- «Je ne désespère pas de mon pays, et je n'éprouve aucune
- difficulté à dire ce qui, dans mon opinion, pourrait lui rendre
- son ancienne splendeur. Donnez de la liberté au commerce, allégez
- le fardeau des taxes, et vous n'entendrez point de plaintes sur
- vos places publiques. Le commerce étant un échange de valeurs
- égales, une nation qui ne veut pas acheter ne peut pas vendre, et
- toute restriction à l'importation fait obstacle à l'exportation.
- Au contraire, plus nous admettrons les produits de l'étranger,
- plus il demandera de nos produits. Que notre absurde système de
- lois-céréales soit graduellement, prudemment aboli; que les
- productions agricoles de l'Europe septentrionale, de l'Amérique
- et de l'Afrique entrent librement dans nos ports, et nous
- obtiendrons, pour nos produits manufacturés, un débouché
- illimité. Une économie sévère, efficace, systématique des deniers
- publics, en nous permettant de supprimer les taxes sur le sel, le
- savon, le cuir, le fer et sur les principaux articles de
- subsistance, laissera toute leur influence à nos avantages
- naturels; et par notre position insulaire, par l'abondance de nos
- mines, de nos combustibles, par l'habileté et l'énergie de notre
- population, ces avantages sont tels, que, si ce n'étaient ces
- restrictions absurdes et ces taxes accablantes, la
- Grande-Bretagne serait encore pendant des siècles le grand
- atelier de l'univers.» (Pendant la lecture de cette citation, les
- applaudissements éclatent à plusieurs reprises.)
-
- Ainsi, ces principes ont été proclamés par tous les hommes qui se
- sont fait un nom dans l'histoire comme hommes d'État et comme
- philosophes. Cependant, nous trouvons que jusqu'à ce jour, ces
- mêmes principes sont répudiés par tous les gouvernements sur la
- surface de la terre. Quel témoignage plus éclatant de
- l'inconséquence de leur politique que ce principe qui la dirige,
- savoir: _La chose dont le pays manque le plus sera le plus
- rigidement exclue; la chose que le pays possède en plus grande
- abondance sera le plus librement admise._ (Écoutez! écoutez!) La
- France nous donne un remarquable exemple de cette inconséquence,
- et il vaut la peine de le rapporter, car nous jugeons toujours
- avec plus de sang-froid, de calme et d'impartialité la folie
- d'autrui que la nôtre. Il y a environ trois ans, un de mes amis
- fut envoyé sur le continent par le dernier cabinet pour conclure
- un traité avec la France. Elle consentait à admettre nos fers
- ouvrés, notre coutellerie et nos tissus de lin, à des droits
- plus modérés. Mais la principale chose que les Français
- stipulèrent en retour, c'est qu'ils pourraient recevoir nos
- machines à filer et tisser le lin. Cela était regardé par la
- France comme une grande concession. Elle se souciait peu des
- _machines_ à filer le coton, ayant appris depuis longtemps à les
- faire aussi bien que nous. Mais elle désirait ardemment recevoir
- nos _machines linières_, branche d'industrie dans laquelle nous
- faisions de rapides progrès.--La stipulation fut arrêtée, nos
- manufacturiers consultés acquiescèrent libéralement à
- l'exportation des _machines linières_.--Sur ces entrefaites,
- l'ancien cabinet fut renversé et le traité de commerce n'eut pas
- de suite.--Cependant, l'année dernière, notre gouvernement, sans
- avoir en vue aucun traité, affranchit le commerce des machines,
- comme il devrait faire de tous les autres. Il purgea notre Code
- commercial, notre tarif, de ce fléau, la prohibition de
- l'exportation des machines.--Eh bien, quoique la libre
- exportation des machines linières de ce pays pour la France fût
- précisément la stipulation qui lui tenait tant au coeur, il y a
- trois ans, quelle a été sa première démarche alors que nous avons
- affranchi ces machines de tous droits? Dans cette session, dans
- ce moment même, elle fait des lois pour exclure nos machines; et
- ce qui est le comble de l'inconséquence, elle va mettre un droit
- de 30 fr. par cent kilog. sur les machines cotonnières dont elle
- ne s'inquiétait pas, et un droit de 50 fr. sur les machines
- linières dont elle désirait avec tant d'ardeur la libre
- introduction. (Écoutez! écoutez!) Et comment justifie-t-on une
- conduite si déraisonnable? Si vous parlez de cela à un Français,
- il vous dira: «L'Angleterre est devenue puissante par ses
- machines; donc il importe à un pays d'avoir des machines, et par
- ce motif nous exclurons les vôtres afin d'encourager nos propres
- mécaniciens.» Voilà une manière d'agir qui nous semble bien
- inconséquente, bien extravagante dans les Français; mais il n'est
- pas une des restrictions que nous imposons à notre commerce qui
- ne soit entachée de la même inconséquence, d'une semblable
- absurdité. (Écoutez! écoutez!) Passez en revue tous les articles
- de notre tarif; choisissez les articles dont nous avons le plus
- grand besoin, et vous les verrez assujettis aux plus sévères
- restrictions. Prenez ensuite les objets qui ne nous sont pas
- nécessaires, et vous les trouverez affranchis de toute entrave.
- (Écoutez! écoutez!) Il est notoire que ce pays-ci manque de
- produits agricoles et que nous sommes obligés d'en importer
- périodiquement des quantités énormes. Eh bien, ce sont ces
- produits qui sont exclus avec le plus de rigueur. À peine
- laisse-t-on à cette branche de commerce comme une soupape de
- sûreté, sous la forme de l'échelle mobile (_sliding scale_), de
- peur que la chaudière ne s'échauffe trop et ne vole en éclats.
- (Approbation.) L'importation est donc tolérée dans les années de
- cruelles détresses.--Mais les choses que vous avez en abondance
- ne sont assujetties à aucune restriction. Ainsi, cette même
- inconséquence que nos ministres reprochent aux gouvernements
- étrangers, et au sujet de laquelle ils écrivent tant de notes
- diplomatiques, ils la pratiquent sur nous-mêmes. (Acclamations.)
- Ils la pratiquent non-seulement à l'égard des choses que nous ne
- produisons pas au dedans en assez grande abondance, mais aussi à
- l'égard des produits insuffisants de nos colonies. S'il est une
- denrée dont les colonies nous laissent manquer, c'est celle-là
- même que l'on repousse par de fortes taxes. Voyez le sucre, objet
- de première nécessité, dont la production coloniale ne répond pas
- à notre consommation; c'est précisément l'article que notre
- gouvernement exclut avec le plus de rigueur et soumet à la plus
- forte taxe. Mais enfin, la liberté commerciale obtient en ce
- moment ce que je considère comme un triomphe signalé. Le
- ministère actuel, après avoir renversé le cabinet whig à propos
- de la question des sucres, entraîné maintenant par les nécessités
- du pays et par le progrès de l'opinion publique, présente une
- mesure dans le sens de la liberté. (Écoutez! écoutez!) Je suis
- loin de vouloir déprécier le changement proposé[50], et je serais
- plutôt disposé à lui attribuer plus d'importance que ne semblent
- l'admettre les ministres et les planteurs des Antilles. Je
- regarde cette mesure comme aussi libérale, plus libérale même (en
- tant qu'un droit de 34 sh. est moindre qu'un droit de 36 sh.) que
- celle à l'occasion de laquelle lord Sandon et sir Robert Peel
- renversèrent lord John Russell et ses collègues. Il est bien vrai
- qu'il y a entre les deux mesures une prétendue différence. La
- dernière aspire à établir une distinction entre le _sucre-libre_
- et le _sucre-esclave_. (Écoutez! écoutez!) Mais la moindre
- investigation suffit pour démontrer que cette distinction n'a
- rien de réel. Si le ministère eût présenté le plan que M. Hawes
- soumit l'année dernière à la Chambre des communes, et qui ne
- parlait ni de sucre-libre ni de sucre-esclave, le résultat eût
- été absolument le même; et en ce qui me concerne, je me réjouis
- que cela n'ait pas été aperçu; car, si cela eût été aperçu, il
- n'est pas douteux qu'on n'eût fait une plus large part à la
- protection. Examinons, en effet, la portée de cette prétendue
- différence. On nous dit que nous ne pouvons, sans nous mettre en
- contradiction avec les principes de moralité que nous professons
- et avec ce que nous avons fait pour abolir l'esclavage, recevoir
- du sucre produit à l'étranger par le travail des esclaves. Je
- crois que ceux qui soutiennent aujourd'hui la liberté
- commerciale, furent aussi les plus ardents défenseurs de la
- liberté personnelle. (Acclamations.) C'est pourquoi, dans les
- observations que j'ai à présenter, veuillez ne pas supposer un
- seul instant que je sois favorable au maintien de l'esclavage
- dans aucune partie du monde. Seulement, je pense que la mesure
- proposée ne tend point directement ni efficacement à l'abolition;
- je crois que, comme peuple, nous nous livrons au mépris du monde,
- lorsque, sous prétexte de poursuivre un but louable, que nous
- savons bien ne pouvoir atteindre par ce moyen, nous en avons en
- vue un autre moins honnête, auquel nous tendons par voie
- détournée, n'osant le faire ouvertement. (Applaudissements.) On
- nous dit que nous pourrons porter sur le marché autant de
- sucre-libre que nous voudrons. En examinant de près quelle est la
- quantité de sucre-libre dont nous pouvons disposer, je trouve que
- Java, Sumatra et Manille en produisent environ 93,000 tonnes
- annuellement. En même temps, j'ai la conviction que, sous
- l'empire du droit proposé, nous ne pouvons, sur ces 93,000
- tonnes, en consommer plus de 40,000. Il en restera donc plus de
- 50,000 tonnes qui devront se vendre sur le continent ou ailleurs
- et au cours. Vous voyez donc que celui qui arrivera ici sera
- précisément au même prix que le sucre-esclave sur le continent.
- Chaque quintal de ce sucre que nous importons, lequel aurait été
- en Hollande, en Allemagne ou dans la Méditerranée, y sera
- remplacé par un quintal de sucre-esclave que nous aurons refusé
- de l'Amérique. Ainsi, bornons-nous à dire que nous recevons le
- sucre destiné à la Hollande et à l'Allemagne, où cela occasionne
- un vide qui sera comblé par du sucre-esclave. Transporté sur
- _nos_ navires, acheté de _notre_ argent, échangé contre _nos_
- produits, ce sucre-esclave sera _nôtre_, entièrement _nôtre, sauf
- qu'il ne nous sera pas permis de le consommer_. Nous l'enverrons
- remplacer ailleurs le sucre-libre que nous aurons porté ici. Ne
- serons-nous donc pas les agents de toutes ces transactions, tout
- comme si nous introduisions ce sucre-esclave dans nos magasins?
- (Écoutez! écoutez!) Eh quoi! nous le portons dans nos magasins,
- nous l'y entreposons pour le raffiner! Nous nous rendrons la
- risée de l'Europe continentale, etc.
-
-[Note 50: Les droits sur les sucres étaient:
-
- Sucre étranger. Sucre colonial.
-
- En 1840 69 sh. 24 sh.
- Proposition Russell 36 24
- Proposition Peel 34 24
-
-Mais selon le projet de M. Peel, converti en loi, on n'admet au droit
-de 34 sh. que le sucre produit du travail libre.]
-
-L'orateur continue à discuter la question des sucres. Il traite
-ensuite avec une grande supériorité la question du numéraire et des
-instruments d'échange, à propos du bill de renouvellement de la Banque
-d'Angleterre, présenté par sir Robert Peel. Cette question n'ayant pas
-un intérêt actuel pour le public français, nous supprimons, mais non
-sans regret, cette partie du discours de M. Wilson.
-
-La parole est prise successivement par M. TURNER, fermier dans le
-Somersetshire, et le Rév. JOHN BURNET.
-
-La séance est levée.
-
-
-Séance du 22 mai 1844.--Présidence du général Briggs.
-
-Le meeting entend d'abord le Rév. SAM. GREENE; ensuite M. RICHARD
-TAYLOR, common-councilman de Faringdon. Le président donne la parole à
-M. George Thompson.
-
-M. THOMPSON est accueilli par des salves réitérées d'applaudissements.
-Quand le silence est rétabli, il s'exprime en ces termes:
-
- Monsieur le président, ladies et gentlemen, en me levant devant
- ce splendide meeting, j'éprouve un embarras qui prend sa source
- dans le sentiment de mon insuffisance; mais je me console en
- pensant que vous entendrez après moi un orateur qui vous
- dédommagera amplement du temps que vous m'accorderez. J'espère
- donc que vous m'excuserez si je me décharge, sinon entièrement,
- du moins en grande partie, du devoir qui vient de m'être
- inopinément imposé par le conseil de la Ligue. (Cris: non! non!)
- Monsieur le président, je regrette infiniment que cette assemblée
- n'ait pas eu ce soir l'occasion d'entendre votre opinion sur la
- grande question qui nous rassemble. Je sais pertinemment qu'il
- est en votre pouvoir d'établir devant ce meeting des faits et des
- arguments d'une grande valeur pour notre cause, des faits et des
- arguments qui ne sont pas à la disposition de la plupart de nos
- orateurs, parce qu'il en est bien peu qui aient eu, comme vous,
- l'occasion d'étudier les hommes et les choses dans les contrées
- lointaines; il en est peu qui aient passé, comme vous, une grande
- partie de la vie là où le fléau du monopole et les effets des
- lois restrictives se montrent d'une manière plus manifeste que
- dans ce pays; dans ce pays qui, quels que soient les liens qui
- arrêtent son essor, est, grâce au ciel, notre terre natale. Car,
- après tout, nous avons une patrie que, malgré ses erreurs et ses
- fautes, nous pouvons aimer, non-seulement parce que nous y avons
- reçu le jour, mais encore parce qu'elle est riche de bénédictions
- obtenues par le courage, l'intégrité et la persévérance de nos
- ancêtres. (Acclamations.) J'ai la confiance que vous n'avez
- qu'ajourné l'accomplissement d'un devoir dont j'espérais vous
- voir vous acquitter aujourd'hui, et que vous vous empresserez de
- remplir, j'en ai la certitude, dans une prochaine occasion. Je
- pensais ce soir combien c'est un glorieux spectacle que de voir
- une grande nation presque unanime, poursuivant un but tel que
- celui que nous avons en vue, par des moyens aussi conformes à la
- justice universelle que ceux qu'emploie l'_Association_. En 1826,
- le secrétaire d'État, qui occupe aujourd'hui le ministère de
- l'intérieur, fit un livre pour persuader aux monopoleurs de
- renoncer à leurs priviléges, et il les avertissait que, s'ils ne
- s'empressaient pas de céder et de subordonner les intérêts privés
- aux grands et légitimes intérêts des masses, le temps viendrait
- où, dans ce pays, comme dans un pays voisin, le peuple se
- lèverait dans sa force et dans sa majesté, et balaierait de
- dessus le sol de la patrie et leurs honneurs, et leurs titres, et
- leurs distinctions, et leurs richesses mal acquises. Qu'est-ce
- qui a détourné, qu'est-ce qui détourne encore cette catastrophe
- dont l'idée seule fait reculer d'horreur? C'est l'intervention de
- la _Ligue_ avec son action purement morale, intellectuelle et
- pacifique, rassemblant autour d'elle et accueillant dans son sein
- les hommes de la moralité la plus pure, non moins attachés aux
- principes du christianisme qu'à ceux de la liberté, et décidés à
- ne poursuivre leur but, quelque glorieux qu'il soit, que par des
- moyens dont la droiture soit en harmonie avec la légitimité de la
- cause qu'ils ont embrassée. Si l'ignorance, l'avarice et
- l'orgueil se sont unis pour retarder le triomphe de cette cause
- sacrée, une chose du moins est propre à nous consoler et à
- soutenir notre courage, c'est que chaque heure de retard est
- employée par dix mille de nos associés à propager les
- connaissances les plus utiles parmi toutes les classes de la
- communauté. Je ne sais vraiment pas, s'il était possible de
- supputer le bien qui résulte de l'_agitation_ actuelle, je ne
- sais pas, dis-je, s'il ne présenterait pas une ample compensation
- au mal que peuvent produire, dans le même espace de temps, les
- lois qu'elle a pour objet de combattre. Le peuple a été éclairé,
- la science et la moralité ont pénétré dans la multitude, et si le
- monopole a empiré la condition physique des hommes, l'association
- a élevé leur esprit et donné de la vigueur à leur intelligence.
- Il semble qu'après tant d'années de discussions les faits et les
- arguments doivent être épuisés. Cependant nos auditeurs sont
- toujours plus nombreux, nos orateurs plus féconds, et tous les
- jours ils exposent les principes les plus abstraits de la science
- sous les formes les plus variées et les plus attrayantes. Quel
- homme, attiré dans ces meetings par la curiosité, n'en sort pas
- meilleur et plus éclairé! Quel immense bienfait pour ce pays que
- la Ligue! Pour moi, je suis le premier à reconnaître tout ce que
- je lui dois, et je suppose qu'il n'est personne qui ne se sente
- sous le poids des mêmes obligations. Avant l'existence de la
- _Ligue_, avais-je l'idée de l'importance du grand principe de la
- liberté des échanges? l'avais-je considéré sous tous ses aspects?
- avais-je reconnu aussi distinctement les causes qui ont fait
- peser la misère, répandu le crime, propagé l'immoralité parmi
- tant de millions de nos frères? savais-je apprécier, comme je le
- fais aujourd'hui, toute l'influence de la libre communication des
- peuples sur leur union et leur fraternité? avais-je reconnu le
- grand obstacle au progrès et à la diffusion par toute la terre de
- ces principes moraux et religieux qui font tout à la fois la
- gloire, l'orgueil et la stabilité de ce pays? Non, certainement
- non. D'où est sorti ce torrent de lumière? _De l'association pour
- la liberté du commerce._ Ah! c'est avec raison que les amis de
- l'ignorance et de la compression des forces populaires
- s'efforcent de renverser la _Ligue_, car sa durée est le gage de
- son triomphe, et plus ce triomphe est retardé, plus la vérité
- descend dans tous les rangs et s'imprime dans tous les coeurs.
- Quand l'heure du succès sera arrivée, il sera démontré qu'il est
- dû tout entier à la puissance morale du peuple. Alors ces vivaces
- énergies, devenues inutiles à notre cause, ne seront point
- perdues, disséminées ou inertes; mais, j'en ai la confiance,
- elles seront convoquées de nouveau, consolidées et dirigées vers
- l'accomplissement de quelque autre glorieuse entreprise. Il me
- tarde de voir ce jour, par cette raison entre autres, que la
- lumière, qui a été si abondamment répandue, a révélé d'autres
- maux et d'autres griefs que ceux qui nous occupent aujourd'hui.
- La règle et le cordeau qui nous ont servi à mesurer ce qu'il y a
- de malfaisant dans le monopole des aliments du pauvre, ont
- montré aussi combien d'autres institutions, combien de mesures,
- combien de coutumes s'éloignent des prescriptions de la justice
- et violent les droits nationaux, et j'ajouterai les droits
- naturels du peuple.
-
- Hâtons donc le moment où, vainqueurs dans cette lutte, sans que
- notre drapeau ait été terni, sans que nos armes soient teintes de
- sang, sans que les soupirs de la veuve, de l'orphelin ou de
- l'affligé se mêlent à nos chants de triomphe, nous pourrons
- diriger sur quelque autre objet cette puissante armée qui s'est
- levée contre le monopole, et conduire à de nouveaux succès un
- peuple qui aura tout à la fois obtenu le juste salaire de son
- travail et fait l'épreuve de sa force morale. Nous faisons une
- expérience dont le monde entier profitera. Nous enseignons aux
- hommes de tous les pays comment on triomphe sans intrigue, sans
- transaction, sans crime et sans remords, sans verser le sang
- humain, sans enfreindre les lois de la société et encore moins
- les commandements de Dieu. J'ai la confiance que le jour approche
- où nous serons délivrés des entraves qui nous gênent, et où les
- autres nations, encouragées par les résultats que nous aurons
- obtenus, entreront dans la même voie et imiteront notre exemple.
- Quelle est en effet, monsieur, l'opinion qu'on a de nous en pays
- étranger, grâce à ces funestes lois-céréales? Un excellent
- philanthrope, dont le coeur embrasse le monde, fut, aux
- États-Unis, chargé d'une mission de bienfaisance en faveur des
- malheureux nègres de ce pays, je veux parler de M. Joseph Sturge.
- (Bruyantes acclamations.) Il n'y avait pas trente-six heures
- qu'il était débarqué, qu'un heureux hasard le conduisit à l'hôtel
- où j'étais avec ma femme et mes enfants. Mais quelles furent les
- paroles dont on le salua à son arrivée à New-York? «Ami, lui
- dit-on, retournez en Angleterre. Vous avez des lois-céréales qui
- affament vos compatriotes. Regardez leurs pâles figures et leurs
- formes exténuées, et lorsque vous aurez aboli ces lois, lorsque
- vous aurez affranchi l'industrie britannique, revenez et laissez
- éclater votre mépris pour notre système d'esclavage.»
- (Applaudissements.) Quel était, il y a quelques jours, le langage
- d'un des grands journaux de Paris[51]? «Angleterre, orgueilleuse
- Angleterre, efface de ton écusson le fier lion britannique et
- mets à la place un ouvrier mourant en implorant vainement du
- pain.» (Acclamations prolongées.) Que répondit Méhémet-Ali à un
- Anglais qui lui reprochait son système de monopole, car il est le
- grand et universel monopoleur de l'Égypte? «Allez, dit le pacha,
- allez abolir chez vous le monopole des céréales, et vous me
- trouverez prêt ensuite à vous accorder toutes les facilités
- commerciales que vous pouvez désirer.» Ainsi, soit le grave pacha
- d'Alexandrie, soit l'Américain susceptible ou le Français aux
- formes polies, chacun nous jette à la face notre propre
- inconséquence; et on ne peut pas comprendre comment le peuple
- d'Angleterre, qui prétend se gouverner par un Parlement de son
- choix, tolère ce fléau destructeur qu'on appelle _lois-céréales_.
- (Acclamations.) Mais il est consolant de penser que nous sommes
- enfin aux prises avec la dernière difficulté. La Chambre des
- communes n'était pas notre plus grand obstacle. Je crois qu'on
- peut dire avec vérité de la plupart des grandes questions,
- qu'elles seront emportées, quelle que soit la composition de la
- Chambre des communes, aussitôt que le peuple appréciera
- pleinement, généralement et universellement la nature et la
- portée de ce qu'il demande. Je ne puis voir avec découragement la
- Chambre des communes, toute mauvaise qu'elle est. Considérée en
- elle-même et dans les éléments de réforme qu'elle recèle, elle
- est incurable, dépourvue qu'elle est de tout germe de
- restauration ou de rénovation. Mais je sais aussi, par l'histoire
- des trente dernières années, que le peuple n'a qu'à être unanime
- pour réussir. (Bruyants applaudissements.) Si nous avons obtenu
- le rappel de l'acte de coopération, d'un Parlement
- anglican,--l'émancipation catholique, d'une législature
- Orangiste,--la réforme électorale d'une Chambre nommée par les
- bourgs-pourris,--l'abolition de la traite et de l'esclavage,
- d'une assemblée de possesseurs d'hommes, eh bien! nous
- arracherons la liberté commerciale à un Parlement de monopoleurs.
- (Applaudissements.)
-
- [Note 51: _Le National._]
-
- Permettez-moi de vous dire quelques mots sur la question des
- sucres. Je le fais avec quelque répugnance, car dans une occasion
- récente, où ma santé m'a empêché d'assister à votre réunion,
- vous avez entendu sur ce sujet un orateur dont je reconnais
- l'extrême supériorité; je veux parler de ce profond économiste,
- qui, malgré sa modestie, quelque soin qu'il prenne de se cacher,
- n'en est pas moins un des plus utiles ouvriers de notre cause, M.
- James Wilson. (Applaudissements.) Mais j'ai plusieurs motifs pour
- dire ce soir quelques mots sur la question des sucres. D'abord,
- parce qu'il existe sur ce sujet une _honnête_ différence
- d'opinion parmi nous; je dis une _honnête_ différence, car je
- reconnais la sincérité de nos adversaires, comme je me plais à
- croire que la nôtre n'est pas contestée.--Ensuite, parce que
- cette branche si importante de la question commerciale sera
- bientôt discutée au Parlement, et que les opérations de la
- législature, du moins quant aux résultats, subissent toujours
- l'influence de l'opinion publique du dehors. J'ai peut-être été
- plus à même qu'un autre d'apprécier les scrupules de ceux de nos
- amis qui ont embrassé l'autre côté de la question, ayant toujours
- été uni à eux, comme je le suis encore, en ce qui concerne
- l'objet général qu'ils ont en vue, quoique, à mon grand regret,
- je ne partage pas leur opinion sur l'objet spécial dont il s'agit
- maintenant. Je respecte leur manière de voir; je sais qu'ils n'en
- changeront pas si nous ne parvenons à les vaincre par de fortes
- et suffisantes raisons,--je retire le mot _vaincre_,--si nous ne
- parvenons à leur démontrer que les sentiments d'humanité,
- auxquels ils croient devoir céder, trouveront une plus ample et
- prompte satisfaction dans le triomphe de nos desseins que dans
- l'accomplissement de leurs vues. Et enfin, parce que j'aime à
- rencontrer des occasions qui mettent nos principes à l'épreuve.
- Voici une de ces occasions. Un abolitionniste me demande:
- «Êtes-vous pour la liberté commerciale, alors même qu'elle
- donnerait accès dans ce pays aux produits du travail esclave?» Je
- réponds formellement: Je suis pour la liberté commerciale; si
- elle ne peut s'établir universellement, ou si elle conduit à
- l'esclavage, le principe est faux; mais je l'adopte parce que je
- le crois juste; comme je m'unis aux abolitionnistes, parce que
- leur principe est juste.
-
- Deux principes justes ne peuvent s'entre-croiser et se combattre;
- ils doivent suivre des parallèles pendant toute l'éternité. Si
- notre principe est bon pour ce pays, il est bon pour les hommes
- de toutes les races, de toutes les conditions, il engendre le
- bien dans tous les temps et dans tous les lieux.
- (Applaudissements.) Plusieurs de nos amis de l'association contre
- l'esclavage disent qu'ils ne peuvent s'accorder avec nous sur ce
- sujet. Je me suis fait un devoir d'assister au meeting
- d'Exeter-Hall, vendredi soir. (Applaudissements.) Je n'y aurais
- pas paru si je n'avais consulté que mes sentiments personnels,
- l'amitié ou la popularité. J'ai gardé le silence sur cette partie
- de la question. J'ai cru que mes amis étaient dans l'erreur, et
- que, contre leur intention, ils faisaient tort à une noble cause
- en mettant des arguments dans la bouche de nos adversaires. Dans
- mon opinion, ils favorisaient, et en tant qu'ils agissent selon
- leur principe, ils favoriseront la perpétration d'une fraude
- déplorable au sein du Parlement. J'aurais voulu voir le monopole
- s'y montrer dans sa nudité, dans sa laideur et dans son égoïsme.
- J'aurais voulu le voir réduit à ces arguments qui se réfutent
- d'eux-mêmes, tant ils sont empreints d'avarice et de
- personnalité. Je regrette qu'il soit aujourd'hui placé dans des
- circonstances qui lui permettent de jeter derrière lui ces
- arguments et de leur en préférer d'autres, qui lui sont fournis
- du dehors par une association estimable, et qui sont sanctionnés
- par le principe de l'humanité. (Applaudissements.) Les feuilles
- publiques vous ont appris les résultats de cette mémorable
- séance. (Écoutez! écoutez!) Si j'éprouve un sentiment de
- satisfaction du succès qu'a obtenu dans cette assemblée un
- amendement dans le sens de la liberté commerciale, je regrette
- encore plus peut-être qu'une telle démarche ait été nécessaire et
- qu'elle ait rencontré l'opposition d'une aussi forte minorité.
- Cependant, les membres de cette minorité ont émis un vote
- sincère. Dès qu'ils seront convaincus, ils seront avec nous; leur
- intégrité et leur inflexibilité seront de notre côté, dès qu'ils
- comprendront, ce qui, je l'espère, ne peut tarder, que le grand
- principe auquel ils veulent faire des exceptions dans des cas
- particuliers, doit régner universellement pour le bien de
- l'humanité.
-
- J'ai reçu bien des lettres de mes amis qui m'accusent
- d'inconséquence, parce qu'ayant été jusqu'ici l'avocat de
- l'abolition, je me présente aujourd'hui, disent-ils, comme un
- promoteur de l'esclavage. Monsieur, en mon nom, au nom de tous
- ceux qui partagent mes vues, je proteste contre cette imputation.
- Je ne suis pas plus le promoteur de l'esclavage, parce que je
- défends la liberté commerciale, que je ne suis un ami de l'erreur
- parce que je m'oppose à ce que la peine de mort soit infligée à
- quiconque émet ou propage de fausses opinions.
- (Applaudissements.) Je crois que l'esclavage est efficacement
- combattu par la liberté des échanges, comme je crois que la
- vérité n'a pas besoin pour se défendre de gibets, de chaînes, de
- tortures et de cachots. (Bruyantes acclamations.) Eh quoi!
- appeler le monopole en aide à l'abolition de l'esclavage! mais
- l'esclavage a sa racine dans le monopole. Le monopole l'a
- engendré; il l'a nourri, il l'a élevé, il l'a maintenu et le
- maintient encore. _La mort du monopole, il y a cinquante ans,
- c'eût été probablement, certainement, la mort de l'esclavage_
- (écoutez! écoutez!) et cela sans croisières, sans protocoles,
- sans traités, sans l'intervention de l'agitation abolitionniste,
- sans la dépense de 20 millions sterl. (Écoutez! écoutez!) Je
- demande qu'il me soit permis de dire que je n'ai pas changé
- d'opinion à cet égard. Pour vous en convaincre, je vous lirai
- quelques lignes d'un discours que je prononçai, en 1839,
- longtemps avant que j'eusse jamais pris la parole dans un meeting
- de la Ligue, parce qu'alors j'étais absorbé par d'autres
- occupations et n'avais encore pris aucune part au mouvement
- actuel. Le discours auquel je fais allusion fut prononcé à
- Manchester, au sujet de l'abolition de l'esclavage, et de
- l'amélioration de la condition des Indiens, dans le but de faire
- progresser simultanément leur bien-être et celui de la population
- de ce pays. Veuillez me pardonner ce qu'il y a de personnel dans
- cette remarque, si j'ajoute que, dans le même espace de temps, je
- ne sache pas qu'aucun homme ait travaillé, avec plus d'ardeur et
- d'énergie que je ne l'ai fait, à éveiller l'attention du peuple
- d'Angleterre sur la nécessité d'encourager le travail libre dans
- toutes les parties de l'univers. (Écoutez! écoutez!) En plaidant
- la cause du travail libre, je disais: «Quoique le désir de mon
- coeur, et ma prière de tous les jours, soit que le jour arrive
- bientôt où il n'y ait plus une fibre du coton travaillé ou
- consommé dans ce pays, qui ne soit le produit du travail libre,
- cependant je ne demande ni restrictions, ni règlements, ni droits
- prohibitifs, ni rien qui ferme nos ports aux produits de quelque
- provenance et de quelque nature que ce puisse être, que ce soit
- du coton pour vêtir ceux qui sont nus, ou du blé pour nourrir
- ceux qui ont faim. Grâce aux imprescriptibles lois qui gouvernent
- le monde social, de tels remèdes ne sont pas nécessaires. Je ne
- demande que liberté, justice, impartialité, convaincu que, si
- elles nous sont accordées, tout système fondé sur le monopole, ou
- mis en oeuvre par l'esclavage, s'écroulera pour toujours.» Je
- tenais ce langage dans un meeting mémorable de la _Société des
- Amis_ à Manchester, devant un auditoire composé en grande partie
- de membres de ce corps respectable de chrétiens. Le lendemain,
- dans la même enceinte, je disais: «Si nous laissons une libre
- carrière à la concurrence du travail libre de l'Orient et du
- travail esclave de l'Occident, nous pouvons ouvrir tous nos
- ports, laisser à toutes les nations du globe la chance de vendre
- leurs produits sur notre marché, bien assurés que le génie de la
- liberté l'emportera sur la torpeur de la servitude.» J'adhère
- encore à ce sentiment, je crois fermement que tout autre moyen
- est comparativement impuissant. Je ne veux pas dire que tous les
- autres doivent être exclus. Je ne présente pas la liberté
- commerciale comme le seul agent de l'abolition. J'admets qu'il
- peut se combiner avec d'autres moyens, pourvu qu'ils soient
- justes, tels que la chaire, la tribune et la presse. Que le
- Parlement fasse son devoir, non en imposant, mais en détruisant
- les restrictions, en affranchissant l'industrie, en lui laissant
- sa rémunération légitime. Si je suis dans l'erreur sur ce sujet,
- c'est avec les hommes les plus remarquables de la Société contre
- l'esclavage. (Écoutez! écoutez!) Il fut un temps, et
- principalement vers l'époque de son triomphe, où j'étais
- intimement identifié à cette association estimable, qui avait
- avec la Ligue bien des traits de ressemblance. Je me souviens
- qu'à cette époque elle me fournissait des ouvrages où je pus
- puiser des exemples et des arguments propres à dévoiler
- l'iniquité et le faux calcul de l'esclavage. Je conserve ces
- ouvrages et je les trouve encore éminemment instructifs. J'y
- cherche quel était alors notre symbole abolitionniste. Voici une
- lettre d'un grand mérite adressée en 1823 à M. J. B. Say, par M.
- Adam Hodgson, chef d'une grande maison de Liverpool, sur la
- dépense du travail esclave comparée à celle du travail libre.
- Cette lettre fut répandue à profusion dans tout le royaume. Que
- disait M. Hodgson? «La nation ne consentira pas longtemps à
- soutenir un ruineux système de culture, au prix de ses plus chers
- intérêts, sacrifiant pour cela ses transactions avec 100 millions
- de sujets de la Grande-Bretagne. Le travail esclave de l'ouest
- doit succomber devant le travail libre de l'est.» (Approbation.)
- Voici encore un livre dont je désire vous citer quelques
- extraits. J'espère que vous m'excuserez. Nous ne devons pas
- perdre de vue que les discours prononcés dans cette enceinte
- s'adressent aussi au dehors. Grâce à ces messieurs, devant moi,
- dont les plumes rapides fixent en caractères indélébiles des
- pensées qui, sans cela, s'évanouiraient dans l'espace, les
- sentiments que nous exprimons ici arrivent aux extrémités de la
- terre. Qu'il me soit donc permis de parler, de cette tribune, à
- des amis absents, à des hommes que j'honore et que j'aime, et
- puissé-je les convaincre qu'ils ne sauraient mieux faire que de
- venir grossir nos rangs; que nous marchons sur une ligne droite
- qui ne heurte aucun principe de rectitude et qui s'associe
- spécialement avec la grande cause qu'ils ont pris à tâche de
- faire prévaloir.--Ce livre me fut donné, il y a bien des années,
- par l'_Anti-slavery Society_. Il est écrit avec soin, et a pour
- but de montrer que si le travail libre et le travail esclave
- étaient laissés à une loyale concurrence, le dernier, à cause de
- sa cherté, devrait succomber devant la perfection plus économique
- du premier. L'auteur est M. Sturge, non point Joseph Sturge, mais
- son frère à jamais regretté, qui, s'il m'est permis de prononcer
- un jugement, est mort trop tôt pour la cause de l'humanité et de
- la bienfaisance. Quel était le principe fondamental sur lequel il
- s'appuyait? «Aucun système qui contredit les lois de Dieu, et qui
- blesse sa créature raisonnable, ne peut être définitivement
- avantageux.» Comme _free-traders_, ces paroles couvrent
- entièrement notre position. (Écoutez! écoutez!) Nous soutenons
- que les restrictions et les taxes, qui ferment nos ports aux
- productions des autres régions, qui interdisent l'échange entre
- un homme industrieux qui produit une chose et un autre homme
- industrieux qui en produit une autre,--sont «contraires aux lois
- de Dieu et funestes à sa créature raisonnable,» et que ce système
- ne peut être définitivement avantageux ni aux individus ni aux
- masses. Voyons ce qu'ajoute M. Sturge: «Nous croyons que les
- faits que nous allons établir convaincront tout observateur
- sincère et dégagé de passion de la vérité de cet axiome: Le
- travail de l'homme libre est plus économique que celui de
- l'esclave. En poursuivant les conséquences de ce principe
- général, nous aurons fréquemment l'occasion d'admirer la sagesse
- consommée qui a préparé par un moyen si simple un remède au plus
- détestable abus qu'ait jamais inventé la perversité humaine. Nous
- sentirons la consolation pénétrer dans nos coeurs, lorsque,
- détournant nos regards des crimes et des malheurs de l'homme, et
- de l'inefficacité de sa puissance, nous viendrons à contempler
- l'action silencieuse mais irrésistible de ces lois qui ont été
- assignées, dans les conseils de la Providence, pour mettre un
- terme à l'oppression de la race africaine.» (Écoutez! écoutez!)
- Monsieur le président, ce n'est pas la première fois que je cite
- ces extraits. Ce livre est couvert de notes que j'y écrivis il y
- a douze ans, quand il me fut remis alors que, pour la première
- fois, ces nobles sentiments réveillant toutes les sympathies de
- mon coeur, je me levai pour proclamer ces glorieux principes et
- cette doctrine fatale au maintien de la servitude. Je pourrais
- multiplier les citations. Je me bornerai à une dernière. Veuillez
- remarquer le fait qu'établit M. Sturge comme preuve de la vérité
- de son axiome: «Il y a quarante ans, il ne s'exportait pas
- d'indigo des Indes orientales. Tout ce qui s'en consommait en
- Europe était le produit du travail esclave. Quelques personnes
- employèrent leur capital et leur intelligence à diriger
- l'industrie des habitants du Bengale vers cette culture, à leur
- enseigner à préparer l'indigo pour les marchés de l'Europe, et
- quoique de graves obstacles leur aient été opposés dans le
- commencement, cependant, les droits ayant été nivelés, leurs
- efforts furent couronnés d'un plein succès. Telle a été la
- puissance du capital et de l'habileté britannique, que, quoique
- les premières importations eussent à supporter un fret quintuple
- du taux actuel, l'indigo de l'Inde a graduellement remplacé sur
- le marché l'indigo produit par les esclaves, jusqu'à ce qu'enfin,
- grâce à la liberté du commerce, il ne se vend plus en Europe une
- once d'indigo qui soit le fruit de la servitude.» (Acclamations.)
- Vous savez très-bien, monsieur, ce que M. Sturge appelle _liberté
- du commerce_; le principe même n'en était pas reconnu à cette
- époque, etc.
-
-L'orateur cite encore un passage dans lequel M. Sturge établit que ce
-qui est arrivé pour l'indigo arriverait pour le sucre. Il se termine
-ainsi:
-
- «Ces faits sont de la plus haute importance, non-seulement parce
- qu'ils confirment le principe général que nous proclamons, mais
- encore parce qu'ils nous conduisent au but de nos recherches, et
- nous signalent le moyen spécifique d'abolir l'esclavage et la
- traite. Laissez sa libre action à ce principe, et il étendra sa
- bénigne influence sur toute créature humaine actuellement retenue
- en servitude.» (Écoutez! écoutez!) Et qui donc a abandonné ce
- principe? Très-certainement ce n'est pas nous.--J'arrive
- maintenant à la Convention de 1840, à laquelle, dans une occasion
- récente, faisait allusion ce grand homme qui dirige la Ligue,
- notre maître à tous, qui s'est créé lui-même ou qui a été créé à
- cette fin, je veux parler de M. Cobden. (Des applaudissements
- enthousiastes éclatent dans toute la salle.)
-
-L'orateur cite ici des délibérations, des rapports, des enquêtes
-émanés de la Convention, et qui démontrent que cette association
-s'était rattachée au principe exposé plus haut par M. Sturge. Il
-continue ainsi:
-
- Je le demande encore: Qui rend maintenant hommage à ce principe?
- N'est-ce pas ceux qui disent: Nous ne reculons pas devant les
- résultats; nous n'avons pas posé un principe comme étant la loi
- de la nature et de Dieu; nous n'avons pas prouvé par les annales
- de l'humanité que le malheur et la ruine ont toujours suivi sa
- violation, pour venir, maintenant que le temps de l'application
- est arrivé, dans les circonstances les plus favorables, reculer
- et dire: Nous n'en parlions que comme d'une abstraction; nous
- n'osons pas le mettre en oeuvre; nous contemplons avec horreur le
- moment où il va lutter loyalement contre le principe opposé!--Que
- l'on ne dise pas que nous voulons favoriser l'esclavage et la
- traite; car bien loin de là, quand nous plaidons la cause de la
- liberté illimitée du commerce, nous sommes influencés par cette
- ferme croyance qu'elle est le moyen le plus doux, le plus
- pacifique de réaliser l'abolition de la traite et de l'esclavage.
- Nous marchons dans vos sentiers; nous adoptons vos doctrines;
- nous applaudissons à l'habileté avec laquelle vous avez révélé la
- beauté de cette loi divine qui a ordonné que, dans tous les cas
- où une franche rivalité est admise, les systèmes fondés sur
- l'oppression doivent être détruits par ceux qui ont pour base
- l'honnêteté et la justice. Nous vous imitons en tout, excepté
- dans votre pusillanimité et dans ce que nous ne pouvons nous
- empêcher de regarder comme votre inconséquence. Ne nous blâmez
- pas de ce que notre foi est plus forte que la vôtre. Nous
- honorons vos sentiments d'humanité. Votre erreur consiste, selon
- nous, en ce que vous vous laissez entraîner par ces sentiments à
- quelque chose qui ressemble à la négation de vos propres
- doctrines. Tout ce que nous vous demandons, c'est de rester
- attachés à vos principes; de les appliquer courageusement; et si
- vous ne l'osez, permettez-nous du moins de ne pas suivre les
- conseils d'hommes qui manquent de courage, quand le moment est
- venu de prouver qu'ils ont foi dans l'infaillibilité des
- principes qu'ils ont proclamés eux-mêmes.--Aujourd'hui nos amis
- fondent leur opposition à leur grand principe, sur ce qu'il ne
- saurait être appliqué d'une manière absolue sans entraîner des
- conséquences désastreuses. Mais je leur rappellerai que ce n'est
- point ainsi qu'ils raisonnaient autrefois. Ils en demandaient
- l'application immédiate sans égard aux conséquences fatales que
- prédisaient leurs adversaires. Ils croyaient sincèrement ces
- craintes chimériques, et fussent-elles fondées, ce n'était pas
- une raison, disaient-ils, pour ajourner un grand acte de justice.
- On nous disait: Vous faites tort à ceux à qui vous voulez faire
- du bien, aux nègres. On nous opposait sans cesse le danger pour
- les noirs de leur affranchissement immédiat. Un membre du
- Parlement m'affirmait un jour, devant des milliers de nos
- concitoyens réunis pour nous entendre discuter cette question,
- que si nous émancipions les nègres, ils rétrograderaient dans
- leur condition; qu'au lieu de se tenir debout comme des hommes,
- ils prendraient bientôt l'humble attitude des quadrupèdes.
- (Rires.) Il faisait un tableau effrayant de la misère qui les
- attendait, et y opposait la poétique description de leur bonheur,
- de leur innocence et même de leur luxe actuels. (Rires.) Si vous
- doutez de ce que je dis, informez-vous auprès du membre du
- Parlement qui parla le dernier, hier soir, à la Chambre. (Rires.)
- Oui, on nous disait gravement que l'émancipation empirerait le
- sort des noirs, et paralyserait les philanthropiques projets des
- planteurs. Les Antilles, d'ailleurs, allaient être inondées de
- sang, les habitations incendiées, et nos navires devaient pourrir
- dans nos ports. Vous pouvez, monsieur le président, attester la
- vérité de mes paroles. On calculait le nombre de vaisseaux
- devenus inutiles et les millions anéantis. Au milieu de tous ces
- pronostics funèbres, quelle était notre devise? _Fiat justitia,
- ruat coelum._ Quelle était notre constante maxime? «Le devoir est
- à nous; les événements sont à Dieu.» Non, le triomphe d'un grand
- principe ne peut avoir une issue funeste. Lancez-le au milieu du
- peuple, et il en est comme lorsqu'une montagne est précipitée
- dans l'Océan: l'onde s'agite, tourbillonne, écume, mais bientôt
- elle s'apaise et son niveau poli reflète la splendeur du soleil.
- (Applaudissements prolongés.) Avons-nous, ou n'avons-nous pas un
- principe dans ce grand mouvement? Si nous l'avons, poussons-le
- jusqu'au bout. Il a été éloquemment démontré dans une précédente
- séance, par l'orateur qui doit me succéder à cette tribune, que
- ce que nous défendons, c'est la cause de la moralité; par des
- centaines de ministres accourus de toutes les parties du
- royaume, que c'est la cause de la religion; que c'est le droit de
- l'homme, le devoir de la législature, que l'honneur et la
- prospérité de ce pays, que les intérêts des régions lointaines
- sont attachés au triomphe de ce principe; eh bien, poussons-le
- jusqu'au bout. (Applaudissements.)
-
- Mais, disent quelques-uns de nos amis, «nous exceptons Cuba et le
- Brésil.» Je ne répéterai pas, avec M. Wilson, qu'il est
- indifférent pour les nègres que vous consommiez du sucre-esclave
- ou du sucre-libre, car si c'est de ce dernier, il ne peut arriver
- sur notre marché qu'en faisant quelque part un vide qui sera
- comblé par du sucre-esclave; mais je demanderai à nos adversaires
- quel droit ils ont de réclamer l'intervention de la législature
- dans une matière aussi exclusivement religieuse que celle-ci, où
- il s'agit d'incriminer ou d'innocenter telle ou telle
- consommation? Ils n'en ont aucun. Je veux qu'on réunisse des
- hommes appartenant à toutes les sectes religieuses, les hommes de
- la plus haute intelligence; je veux qu'ils aient le respect le
- plus profond pour la volonté du Créateur et toute la délicatesse
- imaginable en matière de moralité et de scrupules; et j'ose
- affirmer qu'ils ne s'accorderont pas sur la question de savoir
- s'il est criminel de se servir d'une chose, parce que sa
- production, dans des contrées lointaines, a donné lieu à quelques
- abus, et je crois que la grande majorité d'entre eux décidera
- qu'une telle question est entre la conscience individuelle et
- Dieu. Je suis certain du moins qu'elle n'est point du domaine de
- la Chambre des communes. (Écoutez! écoutez!)
-
- Un mot encore, et je finis. Je voudrais conseiller à nos amis de
- bien réfléchir avant de fournir de tels arguments au cabinet
- actuel ou à tout autre. Si sir Robert Peel n'avait pas été mis à
- même de dérouler sur le bureau de la Chambre le mémoire
- abolitionniste qui porte la vénérable signature de M. Thomas
- Clarkson, il eût été privé du plus fort argument dont il s'est
- servi pour résister au principe que nous soutenons, la liberté
- d'échanges avec le Brésil comme avec l'univers. Mais il a imposé
- silence à ses adhérents. Il a dit aux planteurs des Antilles:
- Tenez-vous tranquilles. J'ai par devers moi quelque chose qui
- vaut mieux que tout ce que vous pourriez dire comme propriétaires
- dans les Indes occidentales. Et s'adressant à la Chambre des
- communes, il a dit: «Les abolitionnistes sont contre vous. Ils
- nous adjurent au nom de l'humanité d'exclure les produits du
- Brésil. Si nous le faisons, ce n'est pas parce que nous possédons
- de grandes plantations dans l'Inde et à Demerara; parce que les
- Chandos et les Buckingham ont de vastes propriétés à la Jamaïque.
- Non, nous ne cédons pas à de telles considérations. Ce n'est pas
- non plus parce que nous sommes obligés de ménager les colons,
- d'autant plus que si nous les blessions, ils renverseraient dès
- demain la loi-céréale. Nous ne sommes déterminés par aucune de
- ces raisons; nous sommes parfaitement désintéressés, et nous
- ferions bon accueil au sucre du Brésil, s'il n'était teint du
- sang des esclaves. Il est vrai que nous fûmes toujours les
- adversaires de l'émancipation, et que lorsqu'il ne nous a plus
- été possible de reculer, nous avons imposé à la nation une charge
- de vingt millions sterling que nous avons distribués non aux
- esclaves, mais à leurs oppresseurs. (Bruyantes acclamations.) Le
- sens du juste est si délicat chez nous que nous avons indemnisé
- le tyran et non la victime. (Nouvelles acclamations.) Nous avons
- payé les planteurs pour qu'ils s'abstinssent du crime; nous avons
- sauvé leur réputation et peut-être leur âme. Nous avons fait tout
- cela, c'est vrai, mais nous sommes bien changés aujourd'hui.
- N'ai-je pas assisté aux meetings d'Exeter-Hall? N'y ai-je point
- péroré? N'y ai-je point entendu l'orgue saluer la présence et la
- parole de Daniel O'Connell? Nous sommes bien changés. Nous sommes
- maintenant les disciples, les représentants des Grenville, des
- Sharpe, des Wilberforce, qui se reposent de leurs travaux. Nous
- nous couvrons de leur manteau, et nous vous adjurons, au nom de
- deux millions et demi d'esclaves, de ne pas manger de sucre du
- Brésil.» (Applaudissements prolongés.) Après ce discours, il
- regardera sans doute les monopoleurs par-dessus les épaules, et
- dira: «Vous ne vous souciez guère du café, n'est-ce pas?--Non,
- disent-ils.--Très-bien, reprend sir Robert, nous réduirons le
- droit du café de 25 p. 0/0, et nous prohiberons le sucre.--Et
- c'est ainsi que toute cette belle philanthropie passe de la
- cafetière dans le sucrier. (Rires.)
-
-Après quelques autres considérations, M. Thompson, revenant à cette
-idée, que l'abstention de la consommation du sucre-esclave est une
-affaire de conscience, termine ainsi:
-
- Ma force est dans mes arguments, et je n'en appelle qu'à la
- raison. Si je puis éveiller votre conscience et convaincre votre
- jugement, vous m'appartenez. Si je ne le puis, que Dieu vous
- juge, quant à moi, je ne vous jugerai pas. Je m'efforcerai de
- vous persuader de bien faire, et vous plaindrai si vous faites
- mal. Je poursuivrai le bien moi-même, et n'emploierai d'autres
- efforts pour conquérir mes frères que la raison, la tolérance et
- l'amour. (À la fin de ce discours, l'assemblée se lève en masse,
- les chapeaux et les mouchoirs s'agitent, et les applaudissements
- retentissent pendant plusieurs minutes.)
-
- * * * * *
-
-La séance du 29 mai fut présidée par le comte Ducie, qui a traité
-longuement la question de la liberté commerciale au point de vue de
-l'agriculture pratique. Le meeting a entendu MM. Cobden, Perronet
-Thompson, Holland, propriétaire dans le Worcestershire, et M. Bright,
-m. P.
-
-
-Séance du 5 juin 1844.
-
-Le fauteuil est occupé par M. George Wilson.
-
-Le premier orateur entendu est M. EDWARD BOUVERIE, membre du Parlement
-pour Kilmarnock.
-
-L'honorable membre examine l'esprit de la législature actuelle
-manifesté par ses actes. La majorité ayant toujours maintenu les
-lois-céréales, sous le prétexte de faire fleurir l'agriculture, et
-avec elle toutes les classes qui se livrent aux travaux des champs, M.
-Cobden a demandé qu'il fût fait une enquête dans les comtés agricoles,
-afin de savoir si la loi avait atteint son but, et si, sous l'empire
-de cette loi, les fermiers et les ouvriers des campagnes jouissaient
-de quelque aisance et de quelque sécurité. Il semble que les amis du
-monopole, qui s'intitulent exclusivement aussi «les amis des
-fermiers», auraient dû saisir avidement cette occasion de montrer
-qu'en appuyant la protection, ils suivaient une saine politique. Mais,
-continue M. Bouverie, ils ont dit: «Nous ne voulons pas d'enquête.» Et
-pourquoi? Parce qu'ils savent bien qu'elle démontrerait l'absurdité et
-la futilité de leurs doctrines; que la protection n'est que déception;
-que ce n'est autre chose que le public mis au pillage. Ils préfèrent
-les ténèbres à la lumière. Ils craignent la lumière, parce que leurs
-actions ne sont pas pures.
-
-Est venu ensuite le bill sur les travaux des manufactures, connu sous
-le nom de «bill des dix heures». Et qu'avons-nous vu? Une majorité
-étalant sa fastueuse sympathie pour les classes ouvrières, déclarant
-que le peuple de ce pays est soumis à un trop rude travail, et que
-l'intensité de ce travail, pour les femmes et les enfants, est
-incompatible avec la santé de leur corps et même de leur âme. Mais
-quoi! c'est cette même majorité qui, en maintenant la loi-céréale,
-force le peuple à demander sa subsistance à un travail excessif. La
-loi-céréale dit au peuple: «Tu n'auras pas à ta disposition les mêmes
-moyens d'existence que si le commerce des blés était libre. Tu n'auras
-pas les mêmes moyens de travail que si de grandes importations
-provoquaient des exportations correspondantes et augmentaient ainsi
-l'emploi des bras.» C'est donc cette loi qui broie le peuple et le
-force à chercher une maigre pitance dans des sueurs excessives, dans
-un travail incessant, incompatible avec le maintien de sa santé, de
-ses forces et de son bien-être. Mais nous avons vu autre chose. Nous
-avons vu tomber cette philanthropie affectée; et dès l'instant que le
-ministère eut déclaré qu'il s'opposait à cette proposition et en
-faisait une question de cabinet, nous avons vu la majorité défaire ce
-qu'elle avait fait, moins soucieuse de sa prétendue sympathie pour le
-peuple que de maintenir le pouvoir aux mains des ministres de son
-choix.
-
-Ce n'est pas qu'il n'ait été fait quelques timides pas dans la voie de
-la liberté commerciale. On a diminué les droits sur les raisins de
-Corinthe (_currants_). (Rires.) J'en félicite sincèrement les amateurs
-de _puddings_. (Éclats de rire.) Mais il faut autre chose que du
-raisin pour faire du _pudding_. Il y entre aussi de la farine; et en
-abrogeant la taxe sur le blé, on eût mieux servi les intérêts de ceux
-qui mangent du _pudding_, et de l'immense multitude de nos frères qui
-n'en ont jamais vu, même en rêve. C'est au peuple de leur dire: «Vous
-deviez faire ces choses, sans négliger le reste.»
-
-L'orateur aborde la question des sucres et la distinction proposée
-entre le produit du travail libre et celui du travail esclave.--Si
-nous adoptons cette distinction en principe, dit-il, où nous
-arrêterons-nous? Si nous devons nous enquérir de la tradition sociale,
-morale et politique de tous les peuples avec lesquels il nous sera
-permis d'entretenir des relations, où poserons-nous la limite? Une
-grande partie du blé qui arrive dans ce pays, même sous la loi
-actuelle (et il en viendrait davantage si elle ne s'y opposait),
-provient d'un pays où l'esclavage est dans toute sa force, je veux
-parler de la Russie. (Grognements.) Vraiment, je suis surpris que les
-sociétés en faveur de la protection, qui battent les buissons pour
-chasser aux arguments, et ne sont pas difficiles, ne se soient pas
-encore emparées de celui-ci: «Maintenons la loi-céréale pour exclure
-le blé russe.»
-
-M. MILNER GIBSON, m. P. pour Manchester. (Nous sommes forcé par le
-défaut d'espace à nous renfermer dans l'analyse et quelques extraits
-du remarquable discours de l'honorable représentant de Manchester.)
-
- Monsieur le président, c'est avec bonheur que je vous ai entendu
- déclarer, à l'ouverture de la séance, que vous étiez résolu à ne
- jamais ralentir vos efforts jusqu'au triomphe de la liberté
- commerciale. Je me réjouis de vous entendre exprimer que vous
- sentez profondément la justice de cette cause, car je sais que
- cette association et ces meetings ne surgissent pas d'une
- impulsion nouvelle et soudaine, mais qu'ils sont fondés sur la
- large et éternelle base de la justice immuable. (Acclamations.)
- La liberté commerciale n'est pas une question de sous, de
- shillings et de guinées. C'est une question qui implique les
- droits de l'homme, le droit, pour chacun, d'acheter et de vendre,
- le droit d'obtenir une juste rémunération du travail; et je dis
- qu'il n'est aucun des droits, pour la protection desquels les
- gouvernements sont établis, qui soit plus précieux que celui de
- vivre d'un travail libre de toute entrave et de toute
- restriction. (Acclamations.)
-
-L'honorable orateur traite longuement la question à ce point de vue.
-
- Je me rappelle que le duc de Richmond disait dans une occasion:
- «Si l'on abroge les lois-céréales, je quitte le pays.» (Éclats de
- rire.) On lui répondit: «Au moins vous n'emporterez pas vos
- terres.» (Nouveaux rires.) Mais considérons la position où se
- place un homme qui fait une telle déclaration. Qu'est-ce que la
- loi-céréale? Quelle est sa nature? Cela se réduit à ceci: Des
- gens qui tiennent boutique d'objets de consommation ne veulent
- pas que d'autres vendent des objets similaires. Le noble duc est
- grandement engagé dans ce genre d'affaires, et il voudrait bien
- être une sorte de marchand breveté. (Rires.) Mais je dis que tout
- Anglais a le même droit que lui d'approvisionner le marché de
- blé, pourvu qu'il l'ait acquis honnêtement. Comme Anglais, j'ai
- le droit de vendre du blé que je me suis procuré par l'échange,
- justement comme le duc de Richmond a le droit de vendre du blé
- qu'il s'est procuré par la culture. Mais, me dit-on, vous ne
- devez pas le faire, parce que cela empêcherait le noble duc de
- tirer un parti aussi avantageux de sa propriété. Et quel droit
- ce grand seigneur a-t-il sur moi? Je ne sache pas lui devoir
- quelque chose, qu'il existe des comptes entre lui et moi, et
- qu'il doive avoir un contrôle sur mon industrie.--À ce point de
- vue, oh! combien est monstrueuse l'intervention de la loi-céréale
- sur la liberté civile des sujets de S. M. la reine!
- (Acclamations.) Quel est le but du gouvernement? quel est le but
- de la société? L'objet unique du gouvernement est d'empêcher les
- citoyens de se faire déloyalement du tort les uns aux autres,
- d'empêcher une classe d'envahir les droits d'une autre classe.
- Or, je dis que le droit de suivre une branche d'affaires, le
- commerce, est à ma portée, que c'est une propriété que le
- gouvernement doit me garantir. Mais qu'a fait le gouvernement? Il
- a aidé une classe de la communauté à me dépouiller de ce droit,
- de cette propriété, à m'interdire l'échange du produit de mon
- travail; il s'est départi de sa vraie et seule légitime mission.
- (Acclamations.) J'espère, monsieur, que l'on me pardonnera
- d'insister autant sur ce sujet (Continuez, continuez!); mais je
- considère ce point de vue comme le plus important dans la
- question. Je crois qu'on n'a pas assez considéré le système
- protecteur au point de vue de la liberté civile. Je soutiens que,
- comme vous avez aboli l'esclavage dans vos colonies, comme vous
- avez aboli, dans toute l'étendue des possessions britanniques, la
- faculté pour l'homme de faire de son frère sa propriété, vous
- devez, pour être conséquent à ce principe, abolir aussi le
- monopole. (Acclamations.) Qu'est-ce que l'esclavage? La
- prétention, de la part d'une classe d'hommes, au contrôle du
- travail d'une autre classe et à l'usurpation des produits de ce
- travail;--mais n'est-ce pas là le monopole? (Applaudissements
- prolongés.) En détruisant l'un, vous vous êtes engagé à détruire
- l'autre. La servitude reconnaît, dans un homme, un droit
- personnel à s'emparer de l'esprit, du corps et des muscles de son
- semblable. Le monopole reconnaît aussi le droit inhérent à
- l'aristocratie de s'emparer de la rémunération industrielle qui
- appartient et doit être laissée aux classes laborieuses.
- (Applaudissements longtemps prolongés.) Entre l'esclavage et le
- monopole, je ne vois de différence que le degré. En principe,
- c'est une seule et même chose. Car pourquoi le planteur avait-il
- des esclaves? Ce n'est pas pour en faire parade ou pour les
- garder comme des canaris en cage, mais pour consommer le fruit de
- leur travail. Or, c'est précisément là le principe qui dirige les
- défenseurs de la loi-céréale. Ils veulent s'attribuer, sur le
- produit des classes manufacturières et commerciales, une plus
- grande part que celle à laquelle ils ont un juste droit...
-
- La question, dans ses rapports avec la liberté civile, me paraît
- donc aussi simple qu'importante. Cependant j'ai entendu de
- profonds théologiens, versés dans la philosophie ancienne, dans
- les mathématiques, capables d'écrire et de composer en hébreu et
- en sanscrit, déclarer que cette loi-céréale était si compliquée,
- si difficile, si inextricable, qu'ils n'osaient s'en occuper. Je
- crains bien que ces excellents théologiens de l'Église
- d'Angleterre n'aperçoivent ces difficultés que parce qu'ils
- oublient cette maxime, que pourtant ils citent souvent: «Mon
- royaume n'est pas de ce monde.» Je crains que l'acte de
- commutation des dîmes ecclésiastiques n'ait introduit dans leur
- esprit des idées préconçues, et que ce qu'ils redoutent surtout,
- c'est que l'abrogation des lois-céréales, en diminuant le prix du
- pain, ne diminue aussi la valeur de leur dîme. Si ce n'était
- cette appréhension, j'ose croire que le clergé anglican serait
- pour nous, car le principe de la liberté est en parfaite harmonie
- avec la morale chrétienne, et les meilleurs arguments qu'on
- puisse invoquer en sa faveur se trouvent encore dans la Bible.
- (Applaudissements.)
-
- ..... La liberté commerciale tend à réaliser par elle-même tout
- ce qui fait l'objet des voeux du philanthrope. Elle offre les
- moyens de répandre la civilisation et la liberté religieuse,
- non-seulement dans les possessions britanniques, mais dans toutes
- les parties du globe. Si nous voulons voir le Brésil et Cuba
- affranchir leurs esclaves, il ne faut pas isoler ces contrées des
- nations plus civilisées où l'esclavage est en horreur. Quelle
- était notre conduite, alors que nous étions nous-mêmes
- possesseurs d'esclaves, alors que nous tous, hélas! et jusqu'aux
- évêques de la Chambre des lords, soutenions la traite des nègres?
- Comment agissions-nous? Le gouvernement de ce pays connaissait
- bien l'influence des communications commerciales sur la
- propagation des idées, et il ne manqua pas d'interdire toutes
- relations entre nos colonies occidentales et Saint-Domingue de
- peur de leur inoculer le venin de la liberté. Les transactions
- commerciales sont, croyez-le bien, les moyens auxquels la
- Providence a confié la civilisation du genre humain, ou du moins
- la diffusion des vérités civilisatrices. En ce moment, l'empereur
- de Russie est à Londres. (Grognements et sifflets.) Quand j'ai
- nommé ce souverain, je n'ai pas voulu provoquer des marques de
- désapprobation. Je pense que nous ne devons voir en cette
- circonstance que la simple visite d'un homme privé, sans reporter
- notre pensée sur l'état de la Russie. Quoi qu'il en soit, ce
- monarque est parmi nous, ainsi que le roi de Saxe, et l'on attend
- le roi des Français. On nous assure que les visites réciproques
- de ces augustes personnages tendent à affermir la paix du monde.
- Je me réjouis d'être témoin de ces communications amicales; mais
- pour établir la paix sur des bases solides, il faut autre chose,
- il faut faire triompher les principes de la Ligue, il faut
- attacher les nations les unes aux autres par les liens d'un
- commun intérêt, et étouffer l'esprit d'antagonisme dans son
- germe, la jalousie nationale. (Acclamations.) Les empereurs et
- les ambassadeurs y peuvent quelque chose sans doute, mais leur
- influence est bien inefficace auprès de cet intérêt commun qui
- naîtra parmi les peuples de la liberté de leurs transactions. Que
- les hommes soient tous entre eux des clients réciproques, qu'ils
- dépendent les uns des autres pour leur bien-être, pour la
- rémunération de leur travail; et vous verrez s'élever une opinion
- publique parmi les nations qui ne permettra pas aux souverains et
- à leurs ambassadeurs de les entraîner dans la guerre, comme cela
- est trop souvent arrivé autrefois.....
-
-Nous citerons un dernier extrait de ce discours pour montrer que la
-question est plus près de sa solution qu'on ne s'en doute en France.
-
- «Le ministère demande à être forcé; il vous invite à le forcer.
- Plus vous le presserez, plus il vous accordera. Je suis persuadé
- qu'à aucune époque de notre histoire, on n'a vu les ministres de
- la couronne en appeler aussi directement à l'agitation et
- insinuer à l'opposition qu'ils ne demandent qu'à avoir la main
- forcée. Vous les voyez fréquemment emporter les questions, non
- par le secours de leurs amis qui ne sont que des dupes, mais par
- l'influence de leurs adversaires. «Voyez, disent-ils, le bruit
- que font tous ces messieurs engagés dans la Ligue; nous ne
- pouvons plus maintenir ces lois de protection. Vous devez y
- renoncer. Le pays est en danger; si vous n'abandonnez pas la
- protection, vous serez réduits à abandonner bien davantage. Soyez
- donc prudents à propos, car la pression est devenue trop forte
- pour pouvoir y résister. Vous ne pouvez chercher les éléments
- d'une administration dans la Société centrale pour la protection
- de l'agriculture, ni dans l'association des Antilles. Elles ne
- présentent pas des hommes assez forts. Pour avoir un cabinet
- conservateur, il vous faut avoir recours à nous, et (ajoute sir
- Robert Peel), je vous le déclare, gentlemen, la pression du parti
- _free-trader_ est devenue irrésistible, et je ne veux pas que de
- vaines considérations, une exagération de persistance, viennent
- me faire obstacle quand j'ai un grand devoir à remplir. Ainsi,
- acceptez la liberté commerciale, ou renoncez à mon concours.»
- (Rires prolongés.) C'est là un bon et prudent avis. Nous suivons,
- je le crois, une marche convenable et patriotique à tous égards,
- soit au point de vue des considérations morales, soit sous le
- rapport de l'accumulation des richesses. Je dis que nous suivons
- une marche convenable, quand nous nous efforçons de former,
- autant qu'il est en nous, une opinion publique qui est
- l'instrument dont le ministère se servira pour abroger ces lois
- funestes. Quand il dit à l'aristocratie qu'elle doit renoncer à
- la protection, ou à bien d'autres priviléges plus importants, il
- lui donne un sage conseil, car je me rappelle, et beaucoup
- d'entre vous se rappellent aussi, sans doute, l'éloquente
- expression du révérend Robert Stall, qui disait: «Il y a une
- tache de putridité à la racine de l'arbre social qui gagnera les
- branches extrêmes et les flétrira, quelque élevées qu'elles
- puissent être.» (M. Gibson reprend sa place au bruit
- d'applaudissements enthousiastes.)
-
-M. ROBERT MOORE lui succède.
-
- * * * * *
-
-Les deux grandes questions sur lesquelles se portent les efforts
-opposés des _free-traders_ et des prohibitionnistes, savoir: la
-loi-céréale et la loi des sucres, approchent enfin, sinon de leur
-dénoûment définitif, du moins de la solution provisoire qu'elles
-doivent recevoir cette année par un vote du Parlement. Nous
-terminerons donc, du moins pour cette campagne, l'oeuvre que nous
-avons entreprise, par l'analyse succincte des débats et des péripéties
-parlementaires auxquels auront donné lieu ces votes mémorables.
-Commençons par la loi des sucres.
-
-Il semble que cette question n'a qu'un médiocre intérêt pour le public
-français; cependant elle a fait ressortir d'une manière si remarquable
-les aberrations de l'esprit de parti, et le soin minutieux qu'ont pris
-les membres de la Ligue de se défaire de cette rouille, qui semblait
-inhérente aux gouvernements constitutionnels, que l'on ne lira pas
-sans intérêt, nous le croyons, les phases de cette grande lutte, qui,
-on se le rappelle, compromit un instant l'existence du ministère.
-
-Établissons d'abord l'état de la question.
-
-La législation ancienne, et encore en vigueur au moment du vote,
-frappait le sucre colonial d'un droit de 24 sh., et le sucre étranger
-d'une taxe de 63 sh.--La différence, ou 39 sh., était donc la part
-faite à la _protection_.
-
-Sous le ministère de lord John Russell, le gouvernement proposa de
-modifier ainsi ces taxes:
-
-Sucre colonial, 24 sh.--Sucre étranger, 36 sh. Ainsi, la protection
-était réduite à 12 sh. au lieu de 39, et l'abandon de ce système
-colonial, auquel on croit l'Angleterre si attachée, consommé dans
-cette mesure. C'est à l'occasion de cette proposition que, par
-l'influence combinée des monopoleurs, le cabinet whig fut renversé.
-
-Les torys arrivés au pouvoir avec la mission expresse de maintenir la
-protection, forcés eux-mêmes de céder aux exigences de l'opinion
-publique éclairée par les travaux de la Ligue, proposèrent, en 1844,
-par l'organe de M. Peel, la modification suivante:
-
-Sucre colonial, 24 sh.--Sucre étranger, 34 sh.
-
-La protection est ainsi réduite à 10 sh.
-
-Il semble d'abord que cette mesure, présentée par les torys, soit plus
-libérale que celle qui les mit à même de renverser les whigs.
-
-Mais il faut prendre garde que la réduction de 63 à 34 sh. n'est
-accordée par sir R. Peel qu'au sucre étranger produit par le _travail
-libre_ (_free-grown sugar_). Ainsi, le monopole se trouve affranchi de
-la concurrence de Cuba et du Brésil, qui était pour lui la plus
-redoutable.
-
-Les monopoleurs, qui, à leur grand regret, ne peuvent marcher qu'avec
-l'opinion publique, se sont emparés ici, avec une habileté
-incontestable, du sentiment d'horreur que l'esclavage inspire à toutes
-les classes du peuple anglais. Ce sentiment fomenté, exalté pendant
-les quarante années de l'_agitation abolitionniste_, a servi, dans son
-aveuglement, à la perpétration d'une fraude grossière dans le
-Parlement.
-
-On a vu dans le compte rendu des meetings de la Ligue, l'opinion de
-cette association relativement à cette distinction entre le
-sucre-libre et le sucre-esclave.
-
-Il est bon de dire ici, qu'en présentant cette loi, sir Robert Peel a
-déclaré que, si l'état du revenu public le permettait, il se proposait
-de pousser beaucoup plus loin la réforme en 1845, mais qu'il tenait à
-faire prévaloir en principe, et dès cette année, la distinction entre
-les deux sucres, afin de la faire reparaître lorsqu'il s'agirait d'un
-nouvel abaissement des droits. Il est permis de croire que son
-_arrière-pensée_ était de se ménager un moyen de conclure un traité de
-commerce avec le Brésil, et nous savons en effet que des commissaires
-anglais sont en ce moment chargés de cette mission.
-
-Ainsi, la mesure soumise au Parlement était celle-ci:
-
-Sucre colonial, 24 sh.--Sucre-libre étranger, 34 sh.--Sucre-esclave
-étranger, 63 sh.
-
-Le premier amendement fut proposé par lord John Russell. Il tendait à
-faire disparaître la distinction entre le sucre-libre et le
-sucre-esclave; en d'autres termes, il proposait 24 sh. pour le sucre
-colonial, et 34 pour le sucre étranger, de toutes provenances.
-
-Cet amendement fut repoussé par 197 voix contre 128.
-
-Un second amendement fut présenté par M. Ewart, membre de la Ligue. En
-harmonie avec les doctrines de cette puissante association, il
-n'allait à rien moins qu'à la suppression de tous droits
-différentiels, non point entre le sucre-libre et le sucre-esclave,
-mais entre le sucre colonial et le sucre étranger. En un mot, M. Ewart
-proposait le droit de 24 sh. pour tous les sucres, sans distinction
-d'aucune espèce.
-
-Les Ligueurs ne pouvaient espérer de faire triompher leurs vues, mais
-ils voulaient une discussion de principes; et en effet, dans cette
-séance mémorable, les principes de la liberté absolue, les vices du
-système colonial furent exposés avec une grande force par MM. Ewart,
-Bright, Cobden, Roebuck et Warburton.
-
-Cependant l'amendement fut repoussé par 259 voix contre 36.
-
-Enfin est venu le captieux amendement de M. Philips Miles, député de
-Bristol, qui a un moment ébranlé le cabinet tory. Voici cet
-amendement:
-
-Sucre colonial, 20 sh.--Sucre-libre étranger, d'une certaine qualité,
-30 sh. (_brown, muscovado or clayed_).--Sucre-libre étranger, d'une
-autre qualité, 34 sh. (_white clayed or equivalent_).
-
-Cet amendement était parfaitement calculé pour jeter le trouble dans
-toutes les dispositions de la Chambre des communes. Il laissait à la
-protection une marge de 10 sh. dans un cas, et de 14 dans l'autre. Il
-pouvait plaire aux _free-traders_, car il paraissait abaisser le
-niveau général des droits de tous les sucres, même coloniaux. Il
-devait convenir aux monopoleurs qui le mettaient en avant, sachant
-bien que dans la pratique il leur donnerait une prime de 14 sh.,
-presque tout le sucre qui s'importe en Angleterre étant de cette
-qualité spéciale soumise au droit de 34 sh.
-
-Aussi cet amendement passa-t-il à la première épreuve.
-
-Mais la confusion fut bien plus grande encore lorsque le ministère
-vint déclarer qu'il se retirerait si la Chambre persistait dans sa
-résolution.
-
-On comprend facilement que l'_esprit de parti_ vint s'attacher
-beaucoup plus à la question de cabinet qu'à la question des sucres.
-
-Par le fait, l'une et l'autre étaient à la disposition de la Ligue.
-Disposant de plus de cent voix, elle pouvait à son gré faire pencher
-la balance en faveur des whigs ou des torys. Chacun avait les yeux
-fixés sur les Ligueurs.
-
-Quelle fut pourtant leur conduite? Quoique naturellement plus portés
-pour Russell que pour Peel, ils se mirent à étudier la question,
-abstraction faite de tout esprit de parti, de toute combinaison
-parlementaire et ministérielle, et au seul point de vue de la _liberté
-commerciale_. Ils crurent que la proposition du gouvernement était
-plus _libérale_ que celle de M. Miles. Ils repoussèrent l'amendement,
-et le ministère Peel fut maintenu.
-
-On a beaucoup reproché aux ligueurs cette conduite. On a dit qu'ils
-avaient sacrifié à une simple question d'argent une grande révolution
-ministérielle, qui aurait plus tard profité au principe de la liberté
-commerciale.
-
-Le remarquable discours prononcé par M. Cobden au meeting de la Ligue
-du 19 juin, fera connaître les motifs de l'Association, et initiera le
-lecteur à cet esprit nouveau qui surgit en Angleterre, et qui
-étouffera jusqu'aux derniers restes du fléau destructeur qu'on nomme:
-Esprit de parti.
-
-
-Séance du 19 juin 1844.
-
-M. Cobden est reçu avec enthousiasme par une assemblée des plus
-nombreuses et des plus distinguées qui ait jamais assisté aux meetings
-de Covent-Garden. Quand le silence est rétabli, il s'exprime en ces
-termes:
-
- Monsieur le président, ladies et gentlemen, je viens d'apprendre
- que le docteur Bowring, que vous espériez entendre ce soir, avait
- été inévitablement forcé de s'absenter. Je me présente donc pour
- remplir la place qu'il a malheureusement laissée vide. Des sujets
- nouveaux sur notre grande cause me feraient défaut peut-être, si,
- devenue prédominante dans tout le pays, elle ne présentait chaque
- semaine quelque phase nouvelle pour servir de texte à nos
- entretiens. Gentlemen, la semaine dernière, nous avons eu deux
- discussions à la Chambre des communes, et si l'esprit de parti
- n'avait pas mis de côté la pauvre économie politique, cette
- assemblée serait devenue une grande école bien propre à instruire
- le public sur une matière qui, je crois, n'est pas suffisamment
- comprise. Je veux parler de ce qu'on nomme _Droits
- différentiels_. (Écoutez! écoutez!) Malheureusement aux deux
- côtés de la Chambre, plusieurs personnages, au lieu de ne voir
- dans le débat que 4 sh. de plus ou de moins à accorder à la
- protection du sucre, se sont persuadés qu'il s'agissait de
- places, de pouvoir, d'influence à conquérir pour eux-mêmes.
- (Écoutez! écoutez!) La vraie question a été ainsi absorbée dans
- des récriminations, des invectives, des reproches rétrospectifs,
- à l'occasion d'actes qui remontent à 1835. En un mot, ceux qui
- sont en dehors comme ceux qui sont au dedans du pouvoir,
- paraissaient sous l'influence d'une seule cause d'anxiété,
- savoir, si les uns chasseraient les autres et se mettraient à
- leur place. (Applaudissements.) Ladies et gentlemen, cette
- enceinte est aussi une école d'économie politique, et si vous le
- permettez, je vous donnerai une leçon sur le sujet qui était le
- vrai texte du débat à la Chambre des communes, et qui a été
- étouffé, au grand détriment de l'intérêt public, par d'autres
- matières, selon moi, beaucoup moins importantes. Je voudrais que
- le pays comprît bien la signification de ces expressions: _Droits
- différentiels_; et je crois pouvoir en donner une explication si
- simple, qu'après l'avoir entendue, un enfant sera en mesure de
- faire à son tour la leçon à son vieux grand-père auprès du
- foyer.--Vous savez que le marché de Covent-Garden, où se vendent
- les légumes pour la consommation de la métropole, appartient au
- duc de Bedfort.--Je supposerai qu'un certain nombre de
- jardiniers, propriétaires d'une étendue limitée de terrain dans
- le voisinage, par exemple, la paroisse de Hammersmith, décident
- le duc de Bedfort à établir un droit de 10 sh. par charge sur
- tous les choux qui viendront des environs, comme Battersea et
- autres paroisses, en exceptant celle de Hammersmith. Quelle
- serait la conséquence? Comme la paroisse à laquelle serait
- conféré le privilége ne produit pas assez de choux pour la
- consommation de la métropole, les jardiniers de Hammersmith
- s'abstiendraient de vendre jusqu'à ce qu'ils pussent obtenir le
- même prix que ceux de Battersea, lesquels, ayant à payer 10 sh.
- au duc de Bedfort, ajouteraient naturellement le montant de ce
- droit au prix naturel de leurs légumes. Que résulterait-il donc
- de là? Le voici: le noble duc de Bedfort recevrait 10 sh. par
- charge pour tous les choux venus de Battersea ou d'ailleurs.--Les
- jardiniers de Hammersmith vendraient aussi à 10 sh. plus cher
- qu'autrefois, et n'ayant pas à payer le droit, ils
- l'empocheraient; quant au public, _il paierait 10 sh. d'extra,
- sur les choux de toutes les provenances_.
-
- Supposons maintenant que le noble duc a besoin de tirer de ces
- choux un peu plus de revenu, et que voulant néanmoins continuer à
- favoriser les jardiniers de Hammersmith, il propose de prélever
- sur leurs choux une taxe de 10 sh., mais en même temps de porter
- à 20 sh., le droit sur les choux de Battersea et d'ailleurs.
- Voyons l'effet de cette mesure. Comme dans le cas précédent, les
- hommes de Hammersmith tiendront la main haute, jusqu'à ce que le
- prix des choux soit fixé par les jardiniers de Battersea qui ont
- à payer un droit de 20 sh., tandis que leurs concurrents ne
- paient que 10 sh. De quelle manière ces combinaisons
- affecteront-elles le public?--Il paiera 20 sh. au delà de la
- valeur naturelle sur tous les choux qu'il achètera. Le duc de
- Bedfort recouvrera la totalité du droit de 20 sh. sur les choux
- de Battersea, il recouvrera aussi 10 sh. sur ceux de Hammersmith,
- et les jardiniers de Hammersmith empocheront les 10 autres
- shillings. Mais quant au public il paiera dans tous les cas une
- taxe de 20 sh.
-
- Quelque temps après, les jardiniers de Hammersmith désirent avoir
- un peu plus de monopole. En ayant goûté les douceurs, ils veulent
- y revenir, cela est bien naturel (rires); et, en conséquence, ils
- s'assemblent et mettent toutes leurs ruses en commun. Ils ne
- jugent pas à propos de réclamer du duc de Bedfort une nouvelle
- aggravation de droits sur les choux de Battersea, parce que la
- mesure serait extrêmement impopulaire. Ils imaginent d'élever ce
- cri: _Les choux à bon marché!_ et disent au noble propriétaire de
- Covent-Garden: «Réduisez le droit sur les choux de Hammersmith de
- 10 à 6 sh., laissant la taxe sur ceux de Battersea telle qu'elle
- est maintenant à 20 sh.»
-
- Revêtus du manteau du patriotisme, ils s'adressent à lord John
- Russell et le prient d'intervenir auprès de son frère, le duc de
- Bedfort, afin qu'il adopte cette admirable combinaison. Le noble
- duc, que je suppose un homme avisé, réplique: Votre devise: _les
- choux à bon marché!_ n'est qu'un prétexte pour cacher votre
- égoïsme.--Si je réduis votre taxe de 4 sh., laissant celle de
- Battersea à 20 sh. comme à présent, vous continuerez à vendre vos
- choux au même prix que vos concurrents, et le seul résultat,
- c'est que je perdrai 4 sh. que vous empocherez, et le public
- paiera précisément le même prix qu'auparavant.
- (Applaudissements.) Mettez le mot «sucre» à la place du mot
- «chou», et vous aurez une complète intelligence de la motion
- récemment proposée par nos anciens adversaires, les planteurs des
- Indes occidentales. (Écoutez! écoutez!) Le gouvernement avait
- proposé de fixer le droit sur le sucre étranger à 34 sh. et le
- sucre colonial à 24 sh., c'était donner au producteur de ce
- dernier un _extra-prix_ de 10 sh., parce que, comme dans
- l'hypothèse des choux de Hammersmith, les fournitures des colons
- sont insuffisantes pour notre marché, et ils ne vendront pas une
- once de leur sucre jusqu'à ce qu'ils retirent le même prix que
- les planteurs de Java, lesquels, sur ce prix, ont à payer un
- droit de 10 sh. plus élevé que nos colons. Voyons à combien monte
- ce droit _protecteur_? Nos colonies fournissent, en nombre rond,
- à ce pays, environ 4,000,000 quintaux de sucre; 10 sh. par
- quintal, sur cette quantité, cela fait bien, si je sais compter,
- 2 millions sterling. Cette somme immense, c'est la prime, ou,
- comme on l'appelle, la _protection_ que le gouvernement propose
- d'accorder aux planteurs des Indes occidentales. Gentlemen,
- quelle a été la conduite des _free-traders_ par rapport à ce
- monopole? Nous avons mis en avant une motion pour l'égalisation
- des droits sur tous les sucres, afin que tous les producteurs de
- sucre payassent une taxe égale, sous forme de droit, à la reine
- Victoria, et qu'il ne fût permis à aucun de mettre une portion de
- cette taxe dans sa poche. (Bruyants applaudissements.) Nous avons
- soutenu cette proposition à la Chambre des communes, et bien que,
- à ce que je crois, nous les ayons indubitablement battus par les
- arguments, ils nous ont battus par les votes. Est venu alors
- l'amendement de M. Miles, qui proposait un droit de 20 sh. sur le
- sucre colonial, et 30 sh. sur le sucre étranger. Mais en même
- temps, introduisant dans sa mesure une distinction omise dans le
- projet du gouvernement, il voulait que tout sucre étranger, d'une
- espèce particulière appelée _white-clayed_, payât 34 sh.--Je suis
- informé qu'un grand nombre de personnes, même dans cette capitale
- éclairée, pensent que les _free-traders_ ont eu tort de résister
- à l'amendement de M. Miles. (Écoutez!) D'abord, un fort soupçon,
- pour ne rien dire de plus, s'attachait à l'origine de cette
- proposition; cependant, je ne la juge pas d'après cette
- circonstance. Les planteurs des Antilles se plaignaient de ce que
- la motion de sir Robert Peel causait leur ruine, et c'est
- pourquoi ils lui opposaient l'amendement de M. Miles. Il y a
- pourtant des gens assez bénévoles pour croire que cette dernière
- mesure est moins protectrice que la première. Mais ne jugeons pas
- sur l'apparence; n'apprécions pas la mesure par le caractère de
- ceux qui la proposent, mais examinons-en la portée et la tendance
- réelle. La réduction de 4 sh. sur le sucre colonial embrasse tout
- le sucre colonial, quelle qu'en soit la qualité. La réduction de
- 4 sh. sur le sucre étranger, c'est seulement la réduction sur une
- certaine qualité de sucre étranger. Recherchons donc quelle est
- la nature du sucre étranger que l'on excepte de cette réduction
- et sur lequel le droit de 34 sh. continuera à être prélevé, car
- c'est là qu'est toute la question. Les hommes qui ne sont pas
- versés dans le commerce du sucre, ne sont que des juges fort
- incompétents du mérite et des effets de l'exception proposée.
- Quelques-uns d'entre nous, _free-traders_, nous avons pensé qu'il
- valait la peine d'aller aux informations dans la Cité, pour
- savoir enfin ce que c'était que ce _clayed sugar_, qui nous vient
- de pays étrangers. Nous avons cru que nous n'avions rien de mieux
- à faire, et, en conséquence, nous avons consulté une vingtaine de
- raffineurs et de marchands parmi lesquels, etc...
-
-M. Cobden cite ici l'opinion d'un grand nombre d'hommes spéciaux qui
-s'accordent à dire que cette qualité de sucre étranger (_white
-clayed_), qui est exceptée par l'amendement de M. Miles du bénéfice de
-la réduction de 4 sh., forme en ce moment et formera en toutes
-circonstances les trois quarts de l'importation étrangère.
-
- D'après cela, messieurs, je n'hésite pas à déclarer que
- l'amendement de M. Miles n'était autre chose qu'un piége tendu
- aux _free-traders_ inattentifs. (Écoutez! écoutez!) Je n'accuse
- pas M. Miles d'être l'inventeur ou le complice de cette déception
- calculée. Mais je crois que ce plan artificieux a été combiné à
- Minenglane par des hommes qui savaient très-bien ce qu'ils
- faisaient, et qui espéraient enlacer les _free-traders_ de la
- Chambre des communes dans leurs spécieux artifices. Quel eût été
- l'effet de l'amendement s'il eût été adopté? Le droit sur le
- sucre colonial eût été abaissé de 24 à 20 sh. La grande masse de
- sucre étranger eût payé 34 sh. Ainsi, la prime de protection en
- faveur des intérêts coloniaux eût été de 14 sh. au lieu de 10 que
- leur accorde la proposition ministérielle. (Écoutez! écoutez!)
- Cependant il y a des hommes simples qui nous disent: «Pourvu que
- l'amendement Miles nous fasse obtenir le sucre à meilleur marché,
- quel mal y a-t-il à ce que les planteurs y trouvent aussi quelque
- avantage?» Mais le fait est qu'il ne nous fera pas avoir le sucre
- à meilleur marché. Une réduction de 4 sh. sur le sucre colonial
- se bornerait à faire passer une certaine somme du revenu public
- dans la poche des monopoleurs. 4 sh. sur 4,000,000 quintaux qui
- viennent annuellement de nos colonies, équivalent à 800,000 1.
- st. qui seraient enlevées à l'Échiquier national et que vous vous
- verriez contraints d'y restituer par quelque autre impôt. Prenez
- bien garde à ceci: le revenu public et le revenu national
- naviguent dans la même barque; les monopoleurs sont dans une
- autre, et si vous ôtez au revenu public pour donner au monopole,
- il faut vous soumettre à des taxes nouvelles. Qu'est-ce que le
- plan de M. Miles? Rien autre chose que l'absorption par les
- monopoleurs d'un revenu destiné à la reine Victoria, c'est le
- renouvellement de mesures qui nous ont déjà conduits à
- l'_income-tax_. (Approbation.) Il y en a qui disent que la somme
- ainsi distraite de l'Échiquier est insignifiante. Mais il faut se
- rappeler qu'il s'agit de 800,000 liv. st. par an, et que cette
- somme à 4 pour 0/0 répond à un capital de 20 millions de liv. st.
- Ainsi la proposition de M. Miles revient à ceci, ni plus ni
- moins: Prendre, pour la seconde fois, 20 millions dans les poches
- du public pour les livrer aux intérêts coloniaux. J'ai dit à mes
- amis et je répète ici,--car je reconnais à certains signes qu'il
- y en a parmi vous qui ont été dupes de cette proposition
- insidieuse,--je répète qu'une réduction de droit sur le sucre
- colonial ne fera pas baisser le sucre d'un farthing tant que le
- droit sur le sucre étranger restera le même.--Et puisqu'on nous
- a annoncé qu'à une époque très-prochaine, probablement dans un
- an, il y aurait un changement profond dans les droits sur le
- sucre, profitons du temps pour bien apprendre d'ici là notre
- leçon et savoir ce que c'est que les _droits différentiels_; et
- si nous parvenons à en bien faire comprendre au public la vraie
- nature, soyez certains qu'en février prochain, il n'est pas de
- ministère qui ose les proposer. (Applaudissements.) Je vous
- répète encore que, si le gouvernement venait à effacer
- radicalement le droit sur le sucre colonial, laissant subsister
- le droit actuel sur le sucre étranger, vous n'en payeriez pas
- votre sucre un farthing de moins. Vous ne pouvez obtenir cet
- article à meilleur marché qu'en augmentant la quantité importée.
- Il n'y a pas d'autre moyen d'abaisser le prix des choses que d'en
- accroître l'offre, la demande restant la même. Ainsi, le seul
- résultat de l'abolition totale du droit sur le sucre colonial
- serait de transférer quatre ou cinq millions par an du trésor
- public aux monopoleurs, somme que vous auriez à restituer à
- l'Échiquier par un autre _income-tax_. Que ces questions soient
- enfin bien comprises, que le public y voie ce qu'elles
- renferment; et nous en aurons bientôt fini avec toutes ces
- impositions infligées au peuple dans des intérêts privés, sous
- forme de droits différentiels. Quand les colons viennent au
- Parlement et proposent «la protection» comme le remède à tous
- leurs maux, enquérons-nous du moins si ce système de protection
- profite même à ceux qui le réclament. Eh quoi! j'ai vu les
- honorables gentlemen, propriétaires aux Indes occidentales, se
- lever à la Chambre des communes, pleurer sur leur détresse et
- celle de leurs familles. «Nous sommes ruinés, disaient-ils; notre
- propriété est sans valeur; au lieu de tirer du revenu de nos
- domaines, nous sommes forcés d'envoyer d'ici de l'argent pour
- leur entretien.» Et dans quelles circonstances les frappe cette
- détresse? Dans un moment où ils jouissent d'une protection
- illimitée; où ils sont affranchis de toute concurrence étrangère:
- car vous ne pouvez acheter du sucre à nul autre qu'à eux qu'en
- vous soumettant au droit de 64 sh. qui équivaut à une
- prohibition. Si ce système de monopole ne les a pas mis en état
- de soutenir avantageusement leur industrie; s'ils déclinent et
- tombent sous une telle protection, cela ne prouve-t-il pas qu'ils
- sont dans une mauvaise voie, et que ce système, si onéreux pour
- les consommateurs, n'a pas eu les résultats qu'en attendaient
- ceux-là mêmes en faveur de qui il nous fut imposé? Il faut voir
- les choses sous leur vrai jour. Mon honorable ami, M. Milner
- Gibson, dans sa manière ingénieuse, disait une chose bien juste.
- Au lieu d'envelopper subrepticement des primes aux monopoleurs,
- dans un acte du Parlement qui a pour but ostensible d'allouer des
- subsides à la couronne, votons séparément ces subsides, et si les
- colons ont de justes droits sur nous à faire valoir, qu'ils les
- établissent clairement, et accordons-leur aussi séparément ce qui
- leur est légitimement dû. Mais dès qu'ils se présenteront devant
- nous dans cette nouvelle attitude, nous aurons à pousser notre
- enquête au delà du fait matériel de leur détresse. Il faudra
- savoir s'ils ont convenablement géré leurs propriétés. Quand un
- homme réunit ses créanciers, et leur déclare qu'il ne peut faire
- honneur à ses engagements, ils s'enquièrent naturellement des
- habitudes de cet homme, et ils examinent s'il a conduit ses
- affaires avec prudence et habileté. Nous poserons quelques
- questions semblables aux planteurs des Antilles, si vous le
- voulez bien. Je dis qu'ils sont au-dessous de leurs affaires
- parce qu'ils les ont dirigées sans habileté et sans économie. Je
- me rappelle avoir traversé l'Atlantique, il y a sept ans, avec un
- voyageur très-éclairé et qui avait parcouru toutes les régions du
- globe où croît la canne à sucre; il me disait: «Il y a entre la
- culture et la fabrication du sucre, dans nos colonies
- occidentales, et celles des pays qui ne jouissent pas du même
- monopole, autant de différence qu'il peut y en avoir entre vos
- filatures actuelles et celles dont vous faisiez usage en 1815.»
- Donc, s'il en est ainsi, je dis: Arrière cette tutelle de la
- protection qui rend paresseux et impotents ceux qui s'endorment
- sous son influence. Mettez ces colons sur le pied d'une loyale et
- parfaite égalité avec leurs concurrents, et qu'ils luttent pour
- eux-mêmes, sans faveurs et à armes égales, comme nous sommes
- obligés de le faire nous-mêmes. Gentlemen, j'ai exposé devant
- vous les motifs qui m'ont déterminé à voter contre l'amendement
- de M. Miles. Je vous avouerai franchement que je ne me suis pas
- douté du piége qu'on nous tendait jusqu'à vendredi matin,
- c'est-à-dire jusqu'au jour même du vote. Le jeudi encore, j'étais
- décidé à l'adopter, m'imaginant, simple que j'étais, que quelque
- chose de bon pouvait venir de l'honorable représentant de
- Bristol. (Rires.) Je veux croire, je ne doute même pas que
- plusieurs _free-traders_, et des plus ardents, ont voté pour
- l'amendement, sous l'influence du même malentendu qui me l'aurait
- fait accueillir moi-même, si le débat eût eu lieu la veille du
- jour où les informations me sont parvenues. Mais, messieurs, si
- les _free-traders_ ont été égarés de bonne foi, nous ne devons
- pas nous dissimuler que d'autres personnages, dans la Chambre des
- communes, n'ont vu en tout ceci qu'une question de parti.
- (Écoutez! écoutez!) Je vois bien que les journaux, organes de ces
- partis, sont très-mécontents de ce que nous, qui avons en vue des
- principes et non des combinaisons de partis et des desseins
- factieux, nous avons refusé d'accueillir un amendement pire que
- la mesure, déjà assez mauvaise, de sir Robert Peel, alors que,
- par ce moyen, nous pouvions contribuer à arrêter le char
- politique. (Approbation.) Je ne vois pas, dans les opérations du
- Parlement, une occasion de lutte pour les partis. Je n'ai jamais
- émis au Parlement un vote factieux, et j'espère que je ne le
- ferai jamais. (Acclamations.) Je cherche à obtenir le mieux
- possible. Je ne proposerai jamais une mesure mauvaise, je
- n'appuierai jamais le pire quand le mieux se présentera. Mais
- alors même que je serais un homme de parti; quand je serais
- disposé à ne voir cette question que dans ses rapports avec la
- tactique des partis, et à travers le prisme de l'opposition, que
- devrais-je encore penser de la sagesse de cette tactique en cette
- occasion? Voici une coalition.--Et quelle coalition?--J'ai
- entendu dire à des hommes raisonnables que nous verrions bientôt
- une coalition dans la Chambre des communes; qu'il y a 250 membres
- des plus modérés sur les bancs des Torys, et 100 membres des plus
- conservateurs du côté des Whigs, dont les vues politiques sont
- maintenant si près d'être homogènes, qu'ils pourraient siéger
- côte à côte sous la conduite du même chef, si ce n'était la
- difficulté de concilier les prétentions personnelles. Il est des
- gens qui pensent qu'il y a du bon sens et de la politique dans
- une coalition de cette nature. Mais quelle sorte de coalition
- était celle de lundi dernier, entre les libéraux d'un côté et les
- ultra-monopoleurs de l'autre, entre lord John Russell avec ses
- Whigs et lord John Manners avec sa «jeune Angleterre»? Si
- l'esprit de faction n'aveuglait pas les hommes; s'il ne les
- empêchait pas de voir plus loin que leur nez, ne se
- demanderaient-ils pas à quoi cela peut mener? En admettant que
- cette combinaison réussît à renverser leur rival, où les
- conduirait-elle eux-mêmes? Au premier vote, on verrait une
- majorité, composée de tels ingrédients, se dissoudre et se
- transformer en une impuissante minorité. Et qu'en résulterait-il
- pour sir Robert Peel? Supposez que la reine envoie chercher lord
- John Russell et lui demande de former un cabinet, quel conseil
- donnerait lord John à Sa Majesté? Probablement d'envoyer querir
- sir Robert de nouveau.
-
- Pense-t-on qu'avec une majorité de 90 voix, dans toutes les
- questions politiques, sir Robert peut être dépossédé par d'aussi
- misérables manoeuvres? Si les partis se balançaient à peu près,
- s'ils présentaient les mêmes forces à 10 ou 20 voix près, il y
- aurait peut-être ouverture à cette tactique des partis. Mais,
- avec une majorité de 90 à 100 voix du côté de sir Robert Peel,
- comment de telles intrigues porteraient-elles ses adversaires au
- pouvoir? Non, non, le moyen d'arriver au pouvoir, si lord John
- Russell et les Whigs le désirent tant, ce n'est pas de
- s'associer, au mépris des principes, avec les ultra-monopoleurs;
- cette tactique ne réussirait pas, même en France, où les hommes
- politiques sont moins scrupuleux qu'en Angleterre, et moins
- retenus par le contrôle éclairé de l'opinion publique; mais si ce
- noble lord veut arriver au pouvoir, qu'il déploie sa force au
- dehors, afin d'accroître son influence dans la Chambre des
- communes. (Acclamations.) Et quel est pour lui, comme pour tout
- homme politique, le moyen d'acquérir du crédit au dehors? Ce
- n'est point de faire obstacle à cette liberté commerciale qu'il
- fait profession d'admettre en principe, mais, au contraire,
- d'adhérer étroitement à ce principe, prêt à s'élever ou à tomber
- avec lui. Je suis fâché de dire que telles sont les idées des
- deux grands partis parlementaires,--je veux parler des Whigs et
- des Torys,--que le peuple ne se soucie guère de l'un plus que de
- l'autre, (écoutez! écoutez!) et je crois vraiment qu'il les
- vendrait tous les deux pour une légère réduction de taxes et de
- prohibitions. (Rires.) Gentlemen, la Ligue, au moins en ce qui me
- concerne, n'appartient à aucune de ces deux factions. Ni les
- Whigs ni les Torys ne sont des _free-traders_ pratiques. Nous ne
- tenons encore aucun gage du chef des Whigs non plus que du chef
- des Torys, duquel nous puissions inférer qu'il est prêt à pousser
- à bout le principe de la liberté des échanges. Nous avons bien
- entendu de vagues déclarations, mais cela ne peut nous suffire,
- et il nous faut des _votes_ à l'appui. On trouve toujours quelque
- prétexte pour continuer la protection du sucre et quelque
- justification en faveur de la protection du blé. Tant que nous
- n'aurons pas amené l'un ou l'autre parti politique à embrasser,
- sans arrière-pensée, la cause de la liberté contre celle de la
- protection, qui n'est que le pillage organisé, je ne crois pas
- que la Ligue, comme Ligue, agirait avec sagesse et politique, si
- elle s'identifiait avec l'un des deux. Gentlemen, mon opinion
- est, qu'encore que nous soyons isolés comme corps, pourvu que
- nous soyons un corps, nous aurons plus de force à la Chambre et
- dans le pays, quoique privés de la force numérique, que si nous
- nous laissions absorber par les Whigs ou les Torys.
- (Acclamations.) Je vois la confusion des partis et le chaos dans
- lequel tombent les factions politiques; je ne m'en afflige pas.
- Mais je dis: Formons un corps compacte de _free-traders_, et plus
- sera grande la confusion et la complication entre les Whigs et
- les Torys, plus tôt nous réussirons à faire triompher notre
- principe. (Applaudissements enthousiastes.)
-
- Le révérend T. SPENCER: Monsieur le président, ladies et
- gentlemen, comme vous tous, j'ai écouté avec le plus grand
- intérêt le discours de M. Cobden, et je me réjouis de voir
- l'esprit de parti tomber enfin dans le discrédit; je me réjouis
- de penser que bientôt disparaîtront les vaines dénominations de
- Whigs et de Torys. J'espère,--et il y a longtemps que je nourris
- cette espérance,--que sur les ruines de ces partis, il s'en
- élèvera un troisième que le peuple appellera le _parti de la
- justice_ (bruyants applaudissements), parce qu'il n'aura d'autre
- règle que la justice, non justice pour quelques-uns, mais justice
- pour tous (acclamations); parce qu'il ne favorisera pas la classe
- riche, ou la classe pauvre, ou la classe moyenne, mais qu'il
- tiendra la balance égale, faisant ce qui est bien et ce qui est
- droit, en tout temps et en toutes circonstances. (Acclamations.)
- J'espère voir en même temps changer l'esprit des journaux. Au
- lieu d'être calculés et écrits pour égarer le public, ou pour
- acquérir de la popularité; au lieu d'en appeler constamment aux
- passions; au lieu de ces vieux journaux Whigs et Torys, j'espère
- voir les _journaux de la Vérité_, constater les événements sans
- chercher à les colorer, enregistrer les faits tels qu'ils sont
- (applaudissements), de manière à ce que le peuple puisse croire
- ce qu'il lit, ce qu'il ne peut faire maintenant, obligé qu'il
- est, pour arriver à la vérité, de lire les journaux de tous les
- partis et de juger entre eux. (Acclamations.) Comme prêtre de
- l'Église d'Angleterre, je dois me défier de ma propre opinion
- quand je vois la grande majorité du clergé penser autrement que
- moi en matière politique. Cependant, il n'est pas impossible que
- la minorité ait raison. On a vu la vérité soutenue par le petit
- nombre, et même un homme rester seul debout; et en tout cas
- penser pour soi-même est le droit de chacun. Il s'agit de savoir
- de quel côté est la vérité et non de quel côté est le nombre.
- (Approbation.) Je suis fâché d'être, à cet égard, de l'avis de
- l'évêque Butler, qui disait: «La plupart des hommes pensent par
- les autres;» je ne veux rien dire qui s'écarte du respect que je
- dois à mes semblables, mais je crois que le prélat avait raison,
- et que beaucoup d'hommes sont moralement, sinon physiquement,
- indolents. Ils n'aiment pas à étudier, à travailler, à penser, et
- même quand ils lisent, ils font souvent, comme il disait encore:
- «acte de paresse.» Nous les voyons dévorer un roman,--cela n'est
- pas une étude;--ou parcourir un journal;--il n'y a pas là travail
- intellectuel, investigation, recherche de la vérité. C'est ainsi
- qu'on se charge la mémoire, qu'on se bourre l'esprit, jusqu'à ce
- qu'un accès d'indigestion vide l'un et l'autre; car,
- permettez-moi de vous le dire, rien n'affaiblit plus la mémoire
- que ces immenses lectures que la méditation ne transforme pas,
- par le travail intime de l'assimilation, en la substance même de
- notre esprit. J'attribue le premier obstacle que rencontre la
- Ligue à ce défaut de _pensée_ de la part du peuple. La Ligue est
- obligée de penser pour lui. Il est comme ces hommes qui
- abandonnent leur santé au médecin, leurs domaines à l'intendant,
- leurs discussions à l'avocat et leur âme au prêtre. (Rires et
- applaudissements.) Ils ne suivent pas l'Écriture, car elle dit:
- Examinez, et eux disent: «Qu'un autre examine pour moi.» (Rires.)
- C'est ainsi qu'ils se déchargent de toute responsabilité et ne
- font rien que par procuration. (Nouveaux rires.) Mais aussitôt
- que le peuple de ce pays voudra penser par lui-même,--surtout
- quand il examinera par lui-même ce que c'est que la vraie
- religion, quand il comprendra qu'elle ne consiste pas en de
- vaines simagrées, à montrer des figures allongées, à réciter des
- prières et à chanter des psaumes, mais à mettre la rectitude et
- la justice dans nos paroles et nos actions, alors la Ligue
- parcourra le pays, recrutant tant de prosélytes, que ses
- triomphes de quelques semaines effaceront ceux qu'elle doit à
- plusieurs années de labeurs. (Applaudissements.) La seconde
- raison qui empêche la Ligue de faire des progrès plus rapides,
- c'est que parmi ceux-là mêmes qui _pensent un peu_ (et penser
- mène nécessairement au principe de la liberté commerciale), il en
- est beaucoup qui laissent à d'autres le soin d'_agir_. Ils
- disent: «Il n'est pas nécessaire que je me donne tant de peine;
- voilà M. Cobden (tonnerre d'applaudissements), voilà M. Cobden,
- il pourvoira à tout. Voilà notre représentant à la Chambre des
- communes; c'est un brave homme, il parlera pour moi. Voici des
- hommes qui tiennent des meetings et signent des pétitions. Voici
- des agents salariés et d'autres qui ne le sont pas, et voici la
- Ligue, et ses journaux, et ses pamphlets; tout cela fait
- merveille. À quoi bon dépenser mon temps, mes peines, mon argent,
- me faire des ennemis, négliger mes affaires? Je m'en rapporte aux
- autres.» (Applaudissements.) Voilà ce qui a perdu plus d'une
- noble cause. (Cris: Écoutez!) L'homme véritablement grand se dit:
- «_J'agirai_, fussé-je seul. Si les autres négligent leur devoir,
- je ferai le mien, et quoique j'aie foi dans la suprême
- intervention de la Providence, je travaillerai comme si elle
- n'aidait que ceux qui s'aident eux-mêmes.»
-
-L'orateur traite ici la question de la liberté commerciale au point de
-vue religieux. Il cherche des autorités dans la Bible, dans le livre
-de prières, dans les opinions des sectaires les plus célèbres. Nous
-regrettons que le défaut de temps et d'espace ne nous permette pas de
-reproduire cette argumentation si étrange pour des oreilles
-françaises, et si propre à initier le lecteur dans le génie de la
-nation britannique. De la prière pour obtenir la pluie, l'orateur
-conclut que l'Église demande l'abondance, ce qui est le but de la
-liberté commerciale. La prière en faveur du Parlement lui fournit
-l'occasion d'interpeller sir Robert Peel. «Ô Dieu, dit cette prière,
-faites que tout s'ordonne et s'arrange par les efforts du Parlement
-sur la base la plus solide, afin que la paix et le bonheur, la vérité
-et la justice, la religion et la piété règnent parmi nous jusqu'à la
-dernière génération.»--Or, sir Robert a reconnu que la plus solide
-base du commerce était de laisser «chacun acheter et vendre au marché
-le plus avantageux;» d'où l'orateur tire cette conséquence que,
-puisque sir Robert Peel ne donne pas la liberté au commerce, il ne
-peut honnêtement faire la prière du dimanche.
-
-Il aborde ensuite la question à l'ordre du jour, la distinction entre
-les deux sucres. Comme on devait s'y attendre, il déploie un grand
-luxe d'érudition biblique pour démontrer que le gouvernement n'a pas
-le droit d'imposer au consommateur une telle distinction; et malgré
-que tout semble avoir été dit par les précédents orateurs, M. Spencer
-ne laisse pas que d'opposer au projet du gouvernement une solide
-argumentation.
-
- «Je suis convaincu, dit-il, que le maître que nous servons, notre
- Créateur, n'a pas entendu nous assujettir à examiner l'origine
- de toutes les choses dont nous nous servons. Ce livre (montrant
- le livre de prières) est fait avec du coton produit par le
- travail esclave. Dieu n'attend pas de nous que nous tremblions à
- chaque pas, et ne nous imputera pas à péché l'usage de tels
- objets. C'est pourquoi je pense que le gouvernement a tort de
- s'emparer de telles idées, momentanément dominantes dans le
- public, pour s'en faire des arguments de circonstance. Je ne
- doute pas que chacun des membres qui composent le cabinet a des
- idées plus justes; mais ils ne veulent pas froisser les
- sentiments de ceux qui pensent différemment. Il est à regretter
- que ce sentiment ait prévalu; il est à regretter qu'il existe
- dans l'esprit d'un grand nombre d'hommes honnêtes. Quand la pitié
- et la charité prennent dans l'esprit la place de la justice, il
- en résulte toutes sortes de méprises. Tout ce que je puis dire,
- c'est que la Bible ne sanctionne pas cette substitution de la
- charité à la justice. Elle dit: «Soyez justes,» et ensuite:
- «Aimez la pitié,» fondez toutes choses sur la vérité, sur
- l'honnêteté, sur la loyauté, sur l'équité; payez ce que vous
- devez; faites ce qui est bien, et ensuite, si vous en avez les
- moyens, montrez-vous généreux[52]. Et même encore la charité de
- la Bible n'est pas la charité moderne,--cette charité qui
- s'exerce aux dépens du public,--qui dit aux hommes: «Soyez bien
- vêtus, bien chauffés,» en ajoutant: «Adressez-vous à la
- paroisse;» non, la charité de la Bible est volontaire, et chacun
- la puise dans son coeur et dans sa bourse. (Applaudissements.) Je
- vous raconterai un acte de vraie charité dont j'ai eu hier
- connaissance. Un de mes amis me racontait qu'il voyageait dans
- une voiture publique, de compagnie avec un lord anglais, par une
- terrible nuit d'hiver. Il y avait sur la voiture la femme d'un
- soldat et son enfant exposés à une pluie battante et à un vent
- glacial. Le noble lord, dès qu'il apprit cette circonstance, et
- quoique le voyage fût long, établit la femme du soldat et son
- enfant dans sa bonne place de l'intérieur, et supporta pendant de
- longues heures les assauts d'une violente tempête.
- (Applaudissements.) Ce gentleman est un noble _free-trader_ dont
- le nom est _Radnor_. (L'assemblée se lève en masse et applaudit à
- outrance.)--Le principe que je voulais établir devant vous est
- celui-ci: Quand la détresse règne dans le pays, il ne faut pas se
- contenter, selon le système moderne, de replâtrer, de corriger,
- de rapiécer, il faut aller à la source du mal et en détruire la
- cause.
-
-[Note 52: À l'époque où ce discours fut prononcé, le parti qui
-soutenait le monopole des céréales et la cherté du pain proposait une
-foule de plans philanthropiques pour le soulagement du peuple.]
-
-Et ailleurs:
-
- Je n'admets pas qu'on puisse revenir sans cesse sur une règle
- solidement établie. Si un homme, par exemple, après avoir examiné
- la Bible, s'est une fois assuré, par l'évidence intérieure et
- extérieure, que ses pages sont pures et authentiques, il ne peut
- être reçu à pointiller sur chaque expression particulière, et il
- doit adhérer à sa conclusion générale et primitive. (Écoutez!
- écoutez!) Chaque science prend pour reçus un certain nombre
- d'axiomes et de définitions. Euclide commence par les établir. Si
- vous les admettez à l'origine, vous devez les regarder comme
- établis pendant tout le cours de la démonstration. De même, sir
- Isaac Newton pose des axiomes et des propositions simples à
- l'entrée de son livre des _Principes_. Si nous les lui accordons
- une fois, il ne faut pas, plus tard, faire porter la discussion
- sur ce point. Il en est de même pour la liberté commerciale.
- Reconnaissons-nous que la liberté d'échanger est un des droits de
- l'homme; que chacun est admis à tirer pour lui-même le meilleur
- parti de ses forces dans le marché du monde; vous ne devez point
- ensuite dévier de ce principe à chaque occasion particulière.
- Vous ne pouvez plus dire au peuple: «Tu n'échangeras pas avec la
- Russie, parce que la conduite de son empereur envers les Polonais
- n'a pas notre approbation; tu n'échangeras pas avec tel peuple,
- parce qu'il est mahométan; avec tel autre, parce qu'il est
- idolâtre, et ne rend pas à Dieu le culte qui lui est dû.» Le
- peuple anglais n'est pas responsable de ces choses. Ma question
- est celle-ci: Sommes-nous tombés d'accord que la liberté des
- échanges est fondée sur la justice? Si cela est, adhérez
- virilement à ce que vous avez une fois approuvé, soyez
- conséquents et ne revenons pas sans cesse sur les fondements de
- cette croyance. (Applaudissements.)
-
-Qu'il me soit permis de faire ici une réflexion. La question des
-sucres, telle qu'elle est posée en Angleterre, n'a pas pour le lecteur
-français un intérêt actuel. Nous n'en sommes pas à savoir si nous
-repousserons le sucre des Antilles comme portant la tache de
-l'esclavage. J'ai cru pourtant devoir citer quelques-uns des arguments
-qui se sont produits dans les meetings de la Ligue à ce sujet, et mon
-but a été principalement de faire connaître l'état de l'opinion
-publique en Angleterre. Nous autres Français, grâce à l'influence
-d'une presse périodique sans conscience, nous sommes imbus de l'idée
-que l'horreur de l'esclavage n'est point, chez les Anglais, un
-sentiment réel, mais un sentiment hypocrite, un sentiment de pure
-parade, mis en avant pour tromper les autres peuples et masquer les
-calculs profonds d'une politique machiavélique. Nous oublions que le
-peuple anglais est, plus que tout autre peuple, peut-être, sous
-l'influence des idées religieuses. Nous oublions que, pendant quarante
-ans, _l'agitation abolitionniste_ a travaillé à susciter ce sentiment
-dans toutes les classes de la société. Mais comment croire que ce
-sentiment n'existe pas, quand nous le voyons mettre obstacle à la
-réalisation de la liberté commerciale, admise en principe par tous les
-hommes d'État éclairés du Royaume-Uni, quand nous voyons les chefs de
-la Ligue occupés, meeting après meeting, à en combattre l'exagération?
-À qui s'adressent tous ces discours, tous ces arguments, toutes ces
-démonstrations? Est-ce à nos journaux français qui ne s'occupent
-jamais de la Ligue et en ont à peine révélé l'existence? À qui
-fera-t-on croire que les monopoleurs, dans cette circonstance, se sont
-emparés, à leur profit, avec tant d'habileté, d'un sentiment public
-qui n'existe pas?
-
-On peut faire la même réflexion sur l'agitation commerciale. Nos
-journaux n'en parlent jamais, ou, s'ils sont forcés par quelque
-circonstance impérieuse d'en dire un mot, c'est pour y chercher ce
-qu'ils appellent le machiavélisme britannique. À les entendre, on
-dirait que ces efforts presque surhumains, tous ces discours, tous ces
-meetings, toutes ces luttes parlementaires et électorales, n'ont
-absolument qu'un but: tromper la France, en imposer à la France,
-l'entraîner dans la voie de la liberté pour l'y laisser plus tard
-marcher toute seule. Mais, chose extraordinaire, la France ne s'occupe
-jamais de la Ligue, pas plus que la Ligue ne paraît s'occuper d'elle,
-et il faut avouer que, si l'agitation n'a que ce but hypocrite, elle
-s'enferre niaisement, car elle aboutit à faire opérer en Angleterre
-même ces réformes qu'on l'accuse de redouter, sans faire faire un pas
-à notre législation douanière.
-
-Quand donc en finirons-nous avec ces puérilités? Quand le public
-français se fatiguera-t-il d'être traité par la _Presse_, par le
-_Commerce_, par le comité _Mimerel_, comme une dupe, comme un enfant
-crédule, toujours prêt à se blesser, à s'avilir lui-même, pourvu qu'on
-fasse retentir à ses oreilles ces grands mots: la France, la généreuse
-France; l'Angleterre, la perfide Angleterre? Non, ils ne sont pas
-Français ceux qui, par leurs sophismes, retiennent les Français dans
-une enfance perpétuelle; ils n'aiment pas véritablement la France,
-ceux qui l'exposent sciemment à la risée des nations et travaillent de
-tout leur pouvoir à abaisser notre niveau moral au plus bas degré de
-l'échelle sociale.
-
-Que penserions-nous, si nous venions à apprendre que, pendant dix
-années, la presse et l'opposition espagnoles, profitant de ce que la
-langue française est peu répandue au delà des Pyrénées, ont travaillé
-et sont parvenues à persuader au peuple que tout ce qui se fait, tout
-ce qui se dit en France, a pour but de tromper, d'opprimer et
-d'exploiter l'Espagne? que nos débats sur l'adresse, sur les sucres,
-sur les fonds secrets, sur les réformes parlementaire et électorale,
-ne sont que des masques que nous empruntons pour cacher, à l'égard de
-l'Espagne, les plus perfides desseins? si, après avoir excité le
-sentiment national contre la France, les partis politiques s'en
-emparaient, comme d'une machine de guerre, pour battre en brèche tous
-les ministères? Nous dirions: Bons Espagnols, vous êtes des dupes.
-Nous ne nous occupons point de vous. Nous avons bien assez d'affaires.
-Tâchez d'arranger les vôtres, et croyez que tout un grand peuple
-n'agit pas, ne pense pas, ne vit pas, ne respire pas uniquement pour
-en tromper un autre. Faites rentrer vos journaux et vos hommes
-politiques dans une autre voie, si vous ne voulez être un objet de
-mépris et de pitié aux yeux de tous les peuples.
-
-La question est toujours de savoir ce qui vaut le mieux, de la liberté
-ou de l'absence de liberté. Au moins ceux qui admettent que la liberté
-a des avantages doivent-ils admettre aussi que les Anglais la
-réclament de bonne foi; et n'est-ce point une chose monstrueuse et
-décourageante d'entendre nos _libéraux_ mettre à la suite l'une de
-l'autre ces deux phrases contradictoires: La liberté est le fondement
-de la prospérité des peuples.--Les Anglais travaillent depuis vingt
-ans à conquérir la liberté, mais avec la perfide arrière-pensée de
-nous la faire adopter pour la répudier eux-mêmes l'instant
-d'après?--Se peut-il concevoir une absurdité plus exorbitante?
-
-Nous terminerons le compte rendu de cette séance par le discours de M.
-Fox, dont nous ne traduisons que l'exorde et la péroraison.
-
- M. W. J. FOX: La motion que l'honorable M. Ch. Pelham Villiers
- doit proposer mardi prochain, pour l'abrogation des
- lois-céréales, marque le terme d'une autre année de l'_agitation_
- de la Ligue. C'est le moment de constater les progrès de notre
- cause; et le résultat de cette motion fera connaître l'état de
- l'opinion du Parlement relativement à la liberté commerciale,
- comparée à ce qu'elle était l'année dernière. J'avoue que de ce
- côté je n'ai pas de grandes espérances. Le révérend ministre, qui
- m'a précédé à cette tribune, vous a fort à propos rappelé la
- prière qui se répète dans toute l'Angleterre pour la Chambre des
- communes. Mais avec quelque sincérité qu'elle soit offerte, je
- crains qu'elle ne soit à peu près aussi inefficace qu'une
- proposition qu'on faisait il y a quelques jours, dans un village
- agricole où les fermiers souffrent de cette sécheresse dont
- parlait M. Spencer. On invitait le curé à dire une prière pour
- demander la pluie. Il consulta un vieux fermier des environs et
- voulut savoir s'il acquiesçait à la requête de ses autres
- paroissiens: «Oh! monsieur le curé, dit le fermier, dans mon
- opinion, il est inutile de prier pour la pluie tant que le vent
- soufflera du nord-est.» (Rires.) Et pour moi, je crains que les
- prières de l'Église ne soient aussi inefficaces à amener
- l'établissement de la liberté commerciale sur les bases de la
- justice et de la vérité, par l'intervention de la Chambre des
- communes, tant que les vents régnants y souffleront des froides
- et dures régions du monopole. (Applaudissements.) J'attends peu
- de chose, dans une question qui s'agite entre une classe et le
- public, d'une assemblée fondée et élue par cette classe. Le mal
- est dans les organes vitaux, et il ne faut rien moins qu'une
- régénération du corps législatif pour que des millions de nos
- frères puissent espérer justice, sinon charité, de ceux qui se
- sont constitués les arbitres de nos destinées. Il y a d'ailleurs
- des symptômes propres à modérer notre attente sur le vote
- prochain du Parlement. Je ne serais pas surpris que nos forces
- parussent être diminuées depuis le dernier débat, et je ne me
- laisserai pas décourager par un tel phénomène; car il est à
- remarquer que toutes les fois que le parti whig a entrevu le
- pouvoir en perspective, des phrases et des expressions, que le
- progrès de cette controverse semblait avoir vieillies, ne
- manquent pas de se reproduire; et dans les récents événements
- parlementaires, il n'a pas plutôt aperçu la chance de supplanter
- le parti rival qu'on a vu la doctrine du _droit fixe_ reparaître
- dans ses journaux. (UNE VOIX: Ils ont le droit d'agir ainsi.)
- Sans doute, ils ont le droit d'agir ainsi; ils ont le droit de
- faire revivre le droit fixe comme vous avez le droit d'arracher
- un cadavre à la terre, si cette terre vous appartient. Mais vous
- n'avez pas le droit de jeter cette masse de corruption au milieu
- des vivants et de dire: Ceci est l'un de vous; il vient partager
- vos travaux et vos priviléges. (Applaudissements.) Il n'y a pas
- encore bien longtemps, qu'au grand jour de la discussion publique
- le _droit fixe_ est mort, enseveli, corrompu et oublié pour
- toujours; et il ne reparaît sur la scène que parce qu'un certain
- parti parlementaire croit avoir amélioré sa position et s'être
- ouvert une brèche vers le pouvoir. Mais au _droit fixe_ comme à
- l'échelle mobile, la Ligue déclare une guerre éternelle.
- (Écoutez!) L'intégrité de notre principe répugne à l'un comme à
- l'autre. Nous ne transigerons jamais avec une taxe sur le pain,
- quel qu'en soit le mode, et nous les repousserons tous les deux,
- comme des obstacles divers qui viennent s'interposer entre les
- dons de la Providence et le bien-être de l'humanité.....
-
-À propos des crises ministérielles que venaient d'occasionner coup sur
-coup la loi sur les sucres et le bill des dix heures, l'orateur
-s'écrie:
-
- Des symptômes de nos progrès se révèlent dans la condition
- actuelle des partis qui nous sont hostiles. Où est cette phalange
- serrée qui se leva contre nous il y a deux ans? Où est cette
- puissance qui, aux élections de 1841, balayait tout devant elle
- comme un tourbillon? Divisée sur toutes les questions qui
- surgissent, tourmentée par une guerre intestine à propos d'un
- évêché dans le pays de Galles, à propos des chapelles des
- dissidents, à propos de la loi des pauvres, de celle du travail
- dans les manufactures, la voilà encore livrée à l'anarchie au
- sujet de la loi des sucres. (Applaudissements.) Les voilà! Église
- orthodoxe contre Église modérée; vieux Torys contre conservateurs
- modernes; vieille Angleterre contre jeune Angleterre.--Voilà la
- grande majorité dont sir Robert Peel a mis dix ans à amalgamer
- les ingrédients. (Rires et applaudissements.) L'état présent de
- la Chambre des communes est une haute leçon de moralité pour les
- hommes d'État à venir. Elle les avertit de la vanité des efforts
- qu'ils pourraient tenter pour former un parti sans un principe,
- ou, ce qui ne vaut guère mieux, avec une douzaine de principes
- antipathiques. Quand il était dans l'opposition, sir Robert Peel
- courtisait tous les partis, évitant, avec une dextérité
- merveilleuse, de se commettre avec aucun. Il leur donnait à
- entendre--confidentiellement sans doute--que la coalition
- tournerait à leur avantage. Il ne s'agissait que de déplacer les
- Whigs. Tout le reste devait s'ensuivre. Enfin la coalition a
- réussi; et voilà qu'elle montre le très-honorable baronnet dans
- la plus piteuse situation où se soit jamais trouvé, à ma
- connaissance, un premier ministre d'Angleterre. Accepté seulement
- à cause de sa dextérité, nécessaire à tous, méprisé de tous,
- contrarié par tous, il est l'objet de récriminations unanimes, et
- les reproches dont il est assailli de toutes parts se résument
- cependant avec une écrasante uniformité par le mot:
- «Trahison.....»
-
- C'était hier l'anniversaire de la bataille de Waterloo. Les
- guerriers qui triomphèrent dans cette terrible journée se
- reposent à l'ombre de leurs lauriers. Plusieurs d'entre eux
- occupent des positions élevées, et je désirerais que cette
- occasion leur suggérât l'idée de rechercher quelles furent les
- causes qui avaient affaibli la puissance sociale de Napoléon,
- longtemps avant que sa force militaire reçût un dernier coup sur
- le champ de Waterloo. Pour les trouver, je crois que, remontant
- le cours des événements, nous devrions revenir jusqu'au décret de
- Berlin qui déclara le blocus des îles Britanniques[53]. Les lois
- naturelles du commerce, on l'a dit avec raison, le brisèrent
- comme un roseau. L'opinion s'était retirée de lui, sa politique
- avait perdu en Europe tout respect et toute confiance avant le
- prodigieux revers que ses armes subirent le 18 juin. Lui-même
- s'était porté le premier coup par les proclamations antisociales
- auxquelles je fais allusion. Eh bien! que ces guerriers, qui
- renversèrent alors le blocus de la Grande-Bretagne, y songent
- bien avant de s'unir à une classe qui s'efforce de la soumettre à
- un autre blocus. (Écoutez!) La loi-céréale, c'est un blocus. Elle
- éloigne de nos rivages les navires étrangers; elle nous sépare de
- nos aliments; elle nous traite en peuple assiégé; elle nous
- enveloppe comme pour nous chasser du pays par la famine. Le
- blocus que rompit le duc de Wellington ne portait pas les
- caractères essentiels d'un blocus plus que celui que nous impose
- le monopole; seulement le premier prétendait se justifier par une
- grande politique nationale, et le second ne s'appuie que sur les
- misérables intérêts d'une classe. Il ne s'agit plus de l'empire
- du monde, mais d'une question de revenus privés.
- (Applaudissements.) Ce n'est plus la lutte des rois contre les
- nations; il n'y a d'engagés que les intérêts des oisifs
- propriétaires du sol, et c'est pour cela qu'ils font la guerre,
- et c'est pour cela qu'ils renferment dans leur blocus les
- multitudes industrieuses et laborieuses de la Grande-Bretagne.
- (Applaudissements.) Le système du monopole est aussi antinational
- que la politique commerciale de Napoléon était hostile aux vrais
- intérêts de l'Europe, et il doit s'écrouler comme elle. Il n'est
- pas de puissance, quels que soient ses succès passagers, qui
- puisse maintenir le monopole. Ce blocus nouveau aura aussi sa
- défaite de Waterloo, et la législation monopoliste son rocher de
- Sainte-Hélène, par delà les limites du monde civilisé.
- (Acclamations prolongées.) J'ai la confiance que les guerriers
- qui s'assemblèrent hier, contents de leurs triomphes passés, se
- réjouissent dans leur coeur de ce que l'occasion ne s'est plus
- offerte à eux de conquérir de nouveaux lauriers, et de ce que la
- paix n'a pas été rompue. Oh! puisse-t-elle durer toujours!
- (Écoutez! écoutez!) Mais, soit qu'il faille assigner la cessation
- de l'état de guerre à l'épuisement des ressources des nations, ce
- qui y est sans doute pour beaucoup,--ou au progrès de
- l'opinion,--et j'espère qu'elle n'y a pas été sans
- influence--(j'entends cette opinion qui repousse le recours aux
- armes dans les questions internationales, qui, avec de la bonne
- foi et de la tolérance, peuvent être amiablement
- arrangées);--quelles que soient ces causes, ou dans quelques
- proportions qu'elles se combinent, les principes qui sont
- antipathiques à la guerre sont également antipathiques au
- monopole. Si les nations ne peuvent plus combattre parce qu'elles
- sont épuisées, certainement, par le même motif, elles ne peuvent
- plus supporter le poids du monopole.--Si l'opinion s'est élevée
- contre les luttes de nation à nation, l'opinion se prononce aussi
- contre les luttes de classe à classe, et spécialement s'il s'agit
- pour les riches et les puissants de s'attribuer une part dans la
- rémunération des classes pauvres et laborieuses.
- (Applaudissements.) L'action de ces causes détruira, j'espère,
- l'un de ces fléaux comme elle a détruit l'autre. Leurs caractères
- sont les mêmes. Si la guerre appauvrit la société, si elle
- renverse le négociant des hauteurs de la fortune, si elle dissipe
- les ressources des nations, et si elle enfonce le pauvre dans une
- pauvreté de plus en plus profonde, le monopole reproduit les
- mêmes scènes et exerce la même influence. Si la guerre dévaste la
- face de la nature, change les cités en ruines, et transforme en
- déserts les champs que couvraient les moissons mouvantes, quelle
- est aussi la tendance du monopole, si ce n'est de faire pousser
- l'herbe dans les rues des cités autrefois populeuses, et de
- rendre solitaires et vides des provinces entières, qui, par la
- liberté des échanges, eussent préparé une abondante nourriture
- pour des milliers d'hommes laborieux, vivant sous d'autres cieux
- et dans des conditions différentes? Si la guerre tue, si elle
- imbibe de sang humain le champ du carnage, le monopole aussi
- détruit des milliers d'existences, et cela après une lente agonie
- plus douloureuse cent fois que le boulet et la pointe de l'épée.
- Si la guerre démoralise et prépare pour les temps de paix les
- recrues du cachot, le monopole ouvre aussi toutes les sources du
- crime, le propage dans tous les rangs de la société, et dirige
- sur le crime et la violence la vengeance et le glaive de la loi.
- (Applaudissements.) Semblables par les maux qu'ils engendrent,
- minés par l'action des mêmes causes, condamnés pour la
- criminalité qui est en eux, par la même loi morale, je m'en
- remets au même plan providentiel de leur complète destruction.
- (Applaudissements enthousiastes.)
-
-[Note 53: M. Fox aurait pu s'étayer ici de l'opinion de Napoléon
-lui-même. En parlant du décret de Berlin, il dit: «La lutte n'est
-devenue périlleuse que depuis lors. J'en reçus l'impression en signant
-le décret. Je soupçonnai qu'il n'y aurait plus de repos pour moi et
-que ma vie se passerait à combattre des résistances.»
-
- (_Note du traducteur._)]
-
-Nous ne pouvons pas nous dissimuler que l'_esprit de parti_, cette
-rouille des États constitutionnels, fait en France, comme en
-Angleterre, comme en Espagne, d'épouvantables ravages. Grâce à lui,
-les questions les plus vitales, les questions dont dépendent le
-bien-être national, la paix des nations et le repos du monde, ne sont
-pas envisagées dans leurs conséquences et considérées en elles-mêmes,
-mais seulement dans leur rapport avec le triomphe d'un nom propre. La
-presse, la tribune, et enfin l'opinion publique, y cherchent des
-moyens de déplacer le pouvoir, de le faire passer d'une main dans une
-autre. Sous ce rapport, l'apparition au Parlement britannique d'un
-petit nombre d'hommes résolus à n'avoir en vue, dans chaque question,
-que l'intérêt public qui y est impliqué, est un fait d'une grande
-importance et d'une haute moralité. Le jour où un député français
-prendra cette position à la Chambre, s'il sait la maintenir avec
-courage et talent, ce jour-là sera l'aurore d'une résolution profonde
-dans nos moeurs et dans nos idées; car, il n'est pas possible que cet
-homme ne rallie à lui l'assentiment et la sympathie de tous les amis
-de la justice, de la patrie et de l'humanité. Pleins de cette idée,
-nous espérons ne pas fatiguer inutilement le public en traduisant ici
-l'opinion d'un des organes de la presse anglaise, sur le rôle qu'ont
-joué les _free-traders_ dans la question des sucres.
-
- «Ce qu'il s'agissait de démêler, c'était de savoir laquelle des
- deux propositions, celle de R. Peel et celle de M. Miles,
- s'approchait pratiquement le plus des principes de la liberté
- commerciale. Et cette question, M. Miles la résolvait lui-même en
- fondant son amendement sur ce que le plan ministériel n'accordait
- pas une suffisante protection au monopole des planteurs des
- Antilles. Dépouillée de ses artifices technologiques, elle était
- calculée pour accroître la protection en faveur du sucre
- colonial, et nous ne pouvons pas comprendre comment une pareille
- mesure aurait pu, sans inconséquence, recevoir l'appui de gens
- qui font profession de dénoncer toute protection comme injuste,
- et tout monopole comme funeste.»
-
- «On dit que, selon les règles de moralité à l'usage des partis,
- le principe abstrait aurait dû céder devant les nécessités d'une
- manoeuvre, et que la proposition de M. Miles aurait dû être
- soutenue, afin que sir R. Peel, perdant la majorité, fût forcé de
- résigner le pouvoir; on fait entendre que, dans la crise
- ministérielle, les _free-traders_ auraient sans doute obtenu des
- avantages qu'on ne spécifie pas. Eh bien, même sur ce terrain
- abject des expédients, et mettant de côté toute considération de
- principe, nous sommes convaincus qu'en votant avec sir R. Peel,
- les _free-traders_ ont adopté la ligne de conduite non-seulement
- la plus juste, mais encore la plus prudente qu'ils pussent
- choisir dans la circonstance. Il est bien clair qu'une majorité
- contre sir Robert Peel ne pouvait être obtenue que par la
- coalition des partis. Mais voyons avec qui les _free-traders_ se
- seraient coalisés. Il suffit de jeter les yeux sur la liste des
- membres qui ont voté avec M. Miles, pour s'assurer qu'elle
- présente les noms des plus fanatiques monopoleurs de l'empire,
- des plus désespérés adhérents au vieux système de priviléges en
- faveur du sucre et des céréales, tels qu'ils existaient dans les
- plus beaux jours des bourgs-pourris; gens qui n'ont rien oublié
- ni rien appris, pour qui le flot du temps coule en vain, et dont
- les voeux non dissimulés sont le retour des vieux abus et la
- restauration de la corruption électorale.--Quel principe commun
- unit ces hommes aux _free-traders_? Absolument aucun. Leur
- concours fortuit n'eût donc été qu'une coalition en dehors des
- principes, et l'histoire d'Angleterre a été écrite en vain, si
- elle ne nous apprend pas que de telles coalitions ont toujours
- été funestes au pays. C'est là qu'a toujours été la pierre
- d'achoppement des Whigs, et la raison qui explique pourquoi les
- hommes d'État de ce parti n'ont jamais inspiré à l'opinion
- publique une pleine confiance dans l'honnêteté et la droiture de
- leur politique. La fameuse coalition de M. Fox avec lord North,
- qu'il avait si souvent dépeint comme quelque chose de pis qu'un
- démon incarné, fit reculer de plus d'un demi-siècle la cause de
- la réforme en Angleterre, et permit à notre oligarchie de nous
- plonger dans une guerre contre la France, dont les conséquences
- pèseront encore sur bien des générations futures. Dans le débat
- auquel donna lieu le traité de commerce avec la France, en
- février 1787, on vit M. Fox plaider formellement l'exclusion des
- produits français de nos marchés, se fondant sur ce que les
- Français étaient «nos ennemis naturels,» et qu'il fallait par
- conséquent éviter tout rapprochement commercial ou politique
- entre les deux nations. En se faisant, dans des vues spéciales et
- temporaires, le héraut de ce vieux préjugé, M. Fox rendit
- d'avance complétement inefficaces tous les efforts qu'il devait
- faire plus tard pour empêcher la guerre contre la France. De
- même, l'adoption temporaire de la bannière de la _protection_ par
- les chefs des Whigs dans la question des sucres, les eût forcés,
- le jour où ils seraient arrivés aux affaires, à se mettre en état
- d'hostilité contre la liberté du commerce.--La récente coalition
- de lord John Russell avec lord Ashley, dont, pendant qu'il était
- au pouvoir, il avait traité les propositions de toute la hauteur
- de son mépris[54], est un autre exemple du danger de subordonner
- les principes au triomphe réel ou imaginaire d'une manoeuvre de
- parti; et s'il rentre au pouvoir, il s'apercevra qu'il s'est
- préparé une série d'embarras auxquels il ne pourra échapper
- qu'aux dépens de sa dignité.--Pour ne parler que du cabinet
- actuel, chacun sait que les plus grandes difficultés que
- rencontre l'administration de sir R. Peel proviennent des
- encouragements pleins de partialité qu'il donna aux
- démonstrations de lord Sandon, des calomnies prodiguées au clergé
- d'Irlande, des appels faits aux préjugés nationaux contre le
- peuple irlandais, et de l'acquiescement plus qu'implicite par
- lequel il seconda les clameurs des classes privilégiées contre
- les réformes commerciales, proposées par les Whigs en 1841. On
- dit proverbialement: «C'est l'opposition Peel qui tue le
- ministère Peel.» Avec de tels exemples sous les yeux, les
- _free-traders_ se seraient montrés incapables de profiter des
- leçons de l'histoire et de l'expérience, s'ils fussent entrés
- dans une coalition immorale avec les fanatiques du monopole, dans
- le seul but de fomenter le désordre d'une crise ministérielle.»
-
- [Note 54: On sait que la motion de lord Ashley consiste à limiter
- à dix heures le travail des manufactures, et que sir Robert Peel,
- qui s'y oppose, en fait une question de cabinet.]
-
- «Les chefs des Whigs viennent de se coaliser, dans deux occasions
- récentes, avec les exaltés du parti opposé, pour renverser le
- ministère. Mais leur influence morale dans le pays y a-t-elle
- gagné? Bien au contraire, et ils se sont placés eux-mêmes dans
- cette situation que la victoire eût amené leur ruine, et qu'ils
- ont trouvé leur salut dans la défaite. S'ils avaient renversé le
- gouvernement à l'occasion du bill de lord Ashley, ils étaient
- réduits à se présenter devant le pays sous l'engagement d'imposer
- des restrictions à la liberté du travail. Vainqueurs avec M.
- Miles, ils étaient également engagés à imposer des restrictions à
- la liberté du commerce. On a dit que la Ligue avait sauvé sir R.
- Peel; mais on peut affirmer avec plus de raison qu'elle a
- affranchi le parti _libéral_ de la honte de paraître en face de
- la nation, portant empreints sur son front les mots «restriction
- et monopole». Mais, après tout, ce sont là des conséquences de
- votes whigs ou torys, avec lesquelles les _free-traders_ n'ont
- rien à démêler. Ils ont exposé et soutenu leurs principes, sans
- égard à aucune considération prise de l'esprit de parti; ils
- n'ont reculé devant aucun engagement; ils n'ont parlementé avec
- aucun monopole; ils n'ont abandonné aucun principe; ils ont
- adhéré simplement et pleinement à la vérité, refusant de
- transiger avec l'erreur. Quand viendra le jour de la justice,
- comme il viendra certainement, ils n'auront pas à payer la dette
- du déshonneur, et ne seront pas réduits à sacrifier, en tout ou
- en partie, l'intérêt national, pour racheter des antécédents
- factieux.»
-
-On pourra soupçonner ce jugement de partialité, comme émané de la
-Ligue elle-même. Mais nous pourrions prouver ici, en invoquant le
-témoignage de la presse provinciale d'Angleterre, que l'opinion
-publique, un moment incertaine, a fini par sanctionner la conduite des
-_free-traders_. On comprend qu'au delà, comme en deçà du détroit, les
-journaux de la capitale doivent être beaucoup plus engagés dans les
-manoeuvres des partis. Aussi vit-on le _Morning-Chronicle_, qui
-d'ordinaire soutient la Ligue, s'élever avec indignation contre M.
-Cobden et ses adhérents. D'après ce journal, les _free-traders_
-auraient dû considérer «qu'il ne s'agissait plus d'un droit sur le
-sucre un peu plus ou un peu moins élevé, mais de choisir entre sir
-Robert Peel et son _échelle mobile_ d'un côté et lord John Russell et
-le _droit fixe_ de l'autre,--et qui sait? peut-être entre sir Robert
-Peel et lord Spencer avec l'_abolition totale_.»
-
-Il est consolant, pour les personnes qui se préoccupent de l'avenir
-constitutionnel des nations, de voir avec quel ensemble la presse
-impartiale, la presse de province, a repoussé cette manière de poser
-la question. Sur cent journaux, quatre-vingt-dix ont approuvé la
-Ligue, parmi lesquels ceux-ci: _Liverpool-Mercury_, _Leeds-Mercury_,
-_Northern-Whig_, _Oxford-Chronicle_, _Manchester-Times_,
-_Sunderland-Herald_, _Kent-Herald_, _Edimburg-Weekly-Chronicle_,
-_Carlisle-Journal_, _Bristol-Mercury_, _Sussex-Advertiser_, etc.
-D'autres blâmèrent, dans le premier moment, et ne tardèrent pas à se
-rétracter. «Après mûr examen, dit le _Stirling-Observer_, nous nous
-voyons obligé de modifier profondément, sinon de retirer complétement
-nos premières remarques; et nous avouons avec franchise que les chefs
-de la Ligue ont voté d'après une connaissance des faits et des
-circonstances, que nous ne possédons nous-mêmes que depuis peu de
-jours.»
-
-Combien il serait à désirer que la presse départementale sût se
-soustraire, en France, au despotisme de la presse parisienne; et quel
-immense service rendraient les journaux de province, s'ils se
-consacraient à étudier les questions _en elles-mêmes_, s'ils
-démasquaient leurs confrères de Paris, toujours disposés et même
-intéressés à transformer les plus graves questions en machines de
-guerre parlementaire! Les feuilles qui se publient à Bordeaux, à
-Nantes, à Toulouse, à Marseille, à Lyon, ne sont pas soudoyées par
-l'ambassade russe, ou par les comités agricoles et manufacturiers, ou
-par les délégués des colonies. Leurs rédacteurs n'entrent pas, par
-l'élévation de tel ou tel chef de parti, dans la région universitaire
-ou diplomatique. Rien donc n'explique l'abjection servile avec
-laquelle ils reçoivent les inspirations de la presse parisienne, si ce
-n'est qu'ils sont dupes eux-mêmes de cette stratégie cupide dont ils
-se font aveuglément les instruments ridicules. _Servum pecus!_ Pour
-moi, je l'avoue, quand au fond d'une province je découvre un homme qui
-ne manque pas de talent et même de sincérité, qui sait manier une
-plume, et que le public qui l'entoure est habitué à considérer comme
-une lumière; quand je vois cet homme se passionner sur le mot d'ordre
-de ses collègues de Paris; pour une question de cabinet, négliger,
-froisser les intérêts de l'humanité, de la France, et même de son
-public spécial; soutenir, par exemple, ou les fortifications de Paris,
-ou le régime protecteur, ou le mépris des traités, et cela uniquement
-pour faire pièce à un ministre, au profit d'intérêts qui lui sont
-étrangers comme ils le sont au pays, je crois avoir sous les yeux la
-personnification de la plus profonde dégradation où il soit donné à
-l'espèce humaine de descendre.
-
- * * * * *
-
-Le 25 juin 1844, l'ordre du jour de la Chambre des communes amena
-enfin la discussion sur la motion annuelle de M. Ch. Pelham Villiers,
-pour l'abrogation de la loi-céréale.
-
-La composition actuelle de la Chambre ne permet pas de penser que les
-_free-traders_ se bercent de l'espoir de faire triompher cette mesure
-radicale. Ils la présentent néanmoins, d'abord, pour faire naître
-l'occasion d'une discussion solennelle sur le terrain des principes,
-sachant fort bien que la raison, sinon le nombre, sera de leur côté,
-et qu'à la longue le nombre se rallie à la raison; ensuite, afin de
-constater l'état de l'opinion publique, là où elle leur est
-certainement le plus défavorable, c'est-à-dire au Parlement.
-
-L'annonce de cette grande discussion avait agité toute l'Angleterre.
-De toutes parts il se formait des meetings, où les électeurs
-(_constituencies_) formulaient des requêtes à leurs mandataires pour
-les sommer de respecter les droits du travail, de l'industrie et du
-commerce.
-
-Ainsi qu'on l'a vu, dans le discours de M. Fox, les circonstances
-n'étaient pas favorables à la motion de M. Villiers. D'abord les
-Whigs, toujours prêts à mettre l'intérêt général au second rang et
-l'intérêt de parti au premier, se montraient peu disposés à seconder
-les _free-traders_. Ils ne pouvaient oublier que, quelques jours
-avant, et dans deux occasions successives, les _free-traders_ leur
-avaient fait manquer l'occasion de ressaisir le pouvoir. «Ils nous ont
-abandonnés, disaient-ils, et nous les abandonnons à notre tour.» Mais
-il y a cette différence que les Cobden, les Gibson, les Villiers
-avaient sacrifié les partis aux principes, tandis que les Whigs
-sacrifiaient les principes aux partis.
-
-Les Whigs avaient d'ailleurs un autre motif de se montrer moins
-radicaux que l'année précédente. Les événements récents, en ébranlant
-le ministère Tory, leur avaient laissé entrevoir une chance d'arriver
-aux portefeuilles. Dès lors, ils avaient fait revivre le _droit fixe_,
-cet ancien projet de lord John Russell, et ils ne voulaient pas
-s'engager en votant pour l'abolition immédiate et totale de tous
-droits protecteurs.
-
-La forme que M. Villiers avait donnée à sa proposition était aussi
-combinée de manière à faire reconnaître les forces des purs
-_free-traders_. C'était, selon l'expression anglaise, «_a rigid
-test_,» une pierre de touche sévère. En 1843, la motion de M. Villiers
-était ainsi formulée: «Que la Chambre se forme en comité pour
-_examiner_ la convenance d'abroger les lois-céréales.» On conçoit que
-les partisans du droit fixe, et les hommes sincères dont l'opinion
-n'est pas bien arrêtée, pouvaient se rallier à une telle proposition,
-qui avait moins pour objet de résoudre la question que de la mettre
-officiellement à l'étude.
-
-Mais, en 1844, la motion de M. Villiers était conçue ainsi:
-
-«Que la Chambre se forme en comité pour examiner les résolutions
-suivantes:
-
-«Il résulte du dernier recensement que la population du royaume
-s'accroît rapidement;
-
-«La Chambre reconnaît qu'un très-grand nombre de sujets de Sa Majesté
-est insuffisamment pourvu des objets de première nécessité;
-
-«Que cependant une loi est en vigueur qui restreint les
-approvisionnements, et, par conséquent, diminue l'abondance des
-aliments;
-
-«Que toute restriction ayant pour objet d'empêcher l'achat des choses
-nécessaires à la subsistance du peuple est insoutenable en principe,
-funeste en fait, et doit être abolie;
-
-«Que, par ces motifs, il est expédient d'abroger immédiatement les
-_actes_ 5 et 6. _Victoria_, c. 14.»
-
-Il est bien évident qu'une telle proposition ne pouvait être
-accueillie que par les membres préparés à reconnaître la vérité
-théorique et les avantages pratiques du principe de la liberté
-illimitée du commerce.
-
-Après un débat qui se prolongea jusqu'au vendredi 28 juin, la
-division donna les résultats suivants.
-
- Pour la motion de M. Villiers 124 voix.
- Contre 330
- Majorité 206.
-
-À ces 124 voix, il faut en ajouter 11, dites _paired_, selon les
-usages parlementaires de la Chambre[55], et 30 de membres absents, ce
-qui forme une masse compacte de purs _free-traders_ de 165 membres.
-
-[Note 55: Lorsque deux membres d'opinion différente ont besoin de
-s'absenter, ils s'entendent et sortent ensemble sans altérer le
-résultat du vote.]
-
-En résumé, la majorité contre l'abrogation avait été, en 1842, de
-303,--en 1843, de 256,--en 1844, de 206.
-
-Nous ne traduisons pas ici les discours prononcés dans cette mémorable
-circonstance de crainte de fatiguer le lecteur. Nous nous bornerons à
-dire que, dans le cours de la discussion, on a accusé les
-_free-traders_ de ne demander que la liberté du commerce des céréales,
-et on a, par conséquent, présenté la motion comme faite dans un
-intérêt purement manufacturier. M. Cobden a répondu que le système
-protecteur avait principalement en vue les intérêts du sol; que les
-propriétaires du sol étant en même temps les maîtres du Parlement, la
-Ligue avait considéré le système tout entier comme n'ayant d'autre
-point d'appui que cette branche particulière de protection. Dans la
-nécessité de concentrer ses forces, pour leur donner plus
-d'efficacité, elle a résolu d'attaquer surtout la loi-céréale, sachant
-fort bien que, si elle en obtenait l'abrogation, les propriétaires
-eux-mêmes seraient les premiers à détruire toutes autres mesures
-protectrices. «Je déclare ici, dit-il, très-sincèrement et
-très-formellement, que je me présente comme l'avocat de la liberté des
-échanges _en toutes choses_, et, dans le cas où vous vous formeriez en
-comité au sujet des lois-céréales, si les règles de la Chambre me le
-permettent, je suis prêt à ajouter à la motion l'abrogation de tous
-les droits protecteurs sur quelque chose que ce soit.»
-
-Nous avons remarqué encore un argument, émané de M. Milner Gibson, et
-qui nous paraît mériter l'attention des personnes qui aiment à
-considérer les questions d'un point de vue philosophique.
-
-Après avoir exposé les conséquences funestes du régime restrictif, M.
-Gibson ajoute:
-
- J'adjure le très-honorable baronnet (sir Robert Peel), j'adjure
- le payeur général de l'armée (sir E. Knatchbull), dont
- l'expérience est si ancienne, et qui ont entendu dans cette
- session comme dans les précédentes tant d'arguments pour et
- contre la question, je les adjure de se lever dans cette
- enceinte, et de déclarer, une fois pour toutes, sur quel
- fondement ils pensent que l'aristocratie de ce pays peut réclamer
- pour elle-même, avec justice, le droit de s'interposer dans la
- liberté de l'industrie. (Écoutez! écoutez!) C'est là une
- interpellation loyale. Je me souviens d'avoir lu, à l'Université
- de Cambridge, dans les oeuvres du docteur Paley, que toute
- restriction était _per se_ un mal; qu'il incombe à ceux qui la
- proposent ou la maintiennent de prouver qu'elle apportait à la
- communauté de grands et incontestables avantages, de le prouver
- distinctement, jusqu'à l'évidence et par delà l'ombre du doute.
- Il ajoutait qu'il n'incombe pas à ceux qui en souffrent de faire
- aucunes preuves. C'est pourquoi je vous interpelle en stricte
- conformité des principes que j'ai appris dans vos universités. Au
- nom de la philosophie du docteur Paley, puisqu'il existe une
- restriction dont j'ai à me plaindre, je vous somme, vous le
- législateur du pays, vous le gouvernement du pays, je vous somme,
- et j'ai le droit de le faire, de venir justifier votre
- restriction, et jusqu'à ce que vous l'ayez fait clairement et
- explicitement, il m'appartient, sans autre explication, d'en
- demander l'abrogation complète et immédiate.
-
-Sir Robert Peel, sûr de la majorité, ne paraissait guère disposé à
-s'expliquer. Cependant, il est des convenances et une opinion
-publique qu'il faut bien respecter. Vaincu par ces interpellations
-directes, vers la fin du débat, il prit la parole, et, selon sa
-coutume, il fit de larges concessions aux principes sans s'engager à
-rien pour la pratique:
-
- «Dans l'état artificiel de la société actuelle, dit-il, nous ne
- pouvons agir sur de pures abstractions, et nous déterminer par
- des maximes philosophiques dont, en principe, je ne conteste pas
- la vérité. Nous devons prendre en considération les circonstances
- dans lesquelles nous avons progressé et les intérêts engagés.»
-
-Après cette épreuve, une séance générale de l'association pour la
-liberté commerciale eut lieu au théâtre de Covent-Garden, le 3 juillet
-1844. Nous regrettons que le temps nous manque pour rapporter ici les
-discours remarquables de MM. Villiers, Cobden, Bright, etc.
-
-À partir de cette époque, la Ligue s'est consacrée surtout à donner de
-nouveaux développements à son action. On peut partager sa carrière en
-trois grandes époques. Dans la première, elle s'était occupée de
-s'organiser, de fixer son but, de tracer sa marche, de réunir dans son
-sein un grand nombre d'économistes éclairés. Dans la seconde, elle
-s'adressa à l'opinion publique. Nous venons de la voir, multipliant
-les meetings dans toutes les provinces, envoyant de toutes parts des
-brochures, des journaux, des professeurs, essayant enfin de vaincre la
-résistance du Parlement par la pression d'une opinion nationale forte
-et éclairée. À l'époque où nous sommes parvenus, nous allons la voir
-donner à ses travaux une direction plus pratique, et aspirer à
-modifier profondément, dans son personnel, la constitution de la
-Chambre des communes. Pour cela, il s'agissait de mettre en oeuvre la
-loi électorale et de tirer tout le parti possible des réformes
-introduites par les Whigs dans la législation.
-
-Ce n'est pas que la Ligue fût restée étrangère jusque-là aux luttes
-électorales. Déjà elle avait essayé ses forces sur ce terrain.
-Rarement elle avait manqué l'occasion de mettre, dans chaque bourg, un
-candidat _free-trader_ aux prises avec un candidat monopoleur. Partout
-on l'avait vue élever drapeau contre drapeau et principe contre
-principe. Elle consacrait une partie de son royal budget à poursuivre
-devant les tribunaux la corruption électorale, et l'on se rappelle
-qu'elle fit passer, à Londres même, un _free-trader_, M. Pattison,
-quoiqu'il eût pour concurrent un des hommes les plus riches et les
-plus haut placés de cette métropole, le banquier Baring, soutenu
-d'ailleurs par toutes les influences réunies des aristocraties
-terrienne, commerciale, ecclésiastique et gouvernementale.
-
-Mais la Ligue n'apportait guère alors aux élections que son influence
-morale et n'opérait qu'avec les éléments existants. Nous allons la
-voir essayer de changer ces éléments eux-mêmes, et de remettre la
-puissance élective aux mains des classes aisées et laborieuses.
-
-Des comités s'organisent sur toute la surface du Royaume-Uni. Ils ont
-pour mission de faire porter sur les listes électorales tout
-_free-trader_ qui remplit les conditions exigées par la loi, et d'en
-faire rayer tout monopoleur qui n'a pas le droit d'y figurer. Des
-milliers de procès sont soutenus à la fois devant l'autorité
-compétente, et avec tant de succès, qu'on peut déjà prévoir qu'au sein
-de beaucoup de colléges la majorité sera déplacée.
-
-Mais M. Cobden, cet homme éminent qui est l'âme de la Ligue, et qui la
-dirige, à travers mille obstacles, d'une manière si habile et si
-ferme, conçoit un plan bien autrement gigantesque.
-
-En France, pour être électeur, il faut payer 200 fr. d'impôts directs.
-La loi anglaise ne procède point avec cette uniformité. Une multitude
-de positions diverses peuvent donner le droit de voter. Parmi les
-dispositions de la loi, il en est une, appelée la clause Chandos,
-selon laquelle est électeur quiconque a une propriété libre
-(_freehold_), donnant 40 sh. de revenu net, c'est-à-dire pouvant
-s'acquérir moyennant un capital de 50 à 60 1. s.
-
-Le plan de M. Cobden consiste à faire arriver au droit électoral, par
-le moyen de cette clause, un nombre suffisant d'hommes indépendants
-pour contre-balancer la masse d'électeurs dont l'aristocratie anglaise
-dispose, comme d'une dépendance et appartenance de ses vastes
-domaines.
-
-Dans l'espace de quarante jours, M. Cobden s'est présenté devant
-trente-cinq meetings, principalement dans les comtés de Lancastre,
-d'York, de Chester, afin de divulguer et de populariser son projet. La
-variété qu'il a su répandre sur tant de discours, fondés sur le même
-thème et tendant au même but, révèle une puissance de facultés et une
-étendue de connaissances qu'on est heureux de voir associées à la
-vertu la plus pure et au caractère le plus élevé. Son collègue, M.
-Bright, n'a pas déployé moins de zèle, de talent et d'énergie.
-
-On n'attend pas de nous que nous suivions pas à pas la Ligue dans
-cette nouvelle phase de l'agitation. Nous nous bornerons dorénavant à
-recueillir, dans les innombrables documents que nous avons sous les
-yeux, les arguments qui pourront nous paraître nouveaux et les
-circonstances propres à jeter quelque jour sur l'esprit de la Ligue et
-les moeurs anglaises.
-
-
-Séance du 7 août 1844.
-
-Nous voici arrivés à l'époque où les relations entre la France et
-l'Angleterre, et par suite la paix du monde, paraissaient gravement
-compromises. La presse des deux côtés du détroit, et malheureusement
-dans des vues peu honorables, s'efforçait de réveiller tous les vieux
-instincts de haine nationale. On dit que, dans la salle d'Exeter-Hall,
-des missionnaires fanatiques faisaient entendre des paroles irritantes
-peu en harmonie avec le caractère dont ils sont revêtus. Sir Robert
-Peel enfin, peut-être dominé par le déchaînement des passions ardentes
-du dehors, venait de prononcer devant le Parlement les paroles
-impolitiques et imprudentes qui rendaient si difficile l'arrangement
-des affaires de Taïti.
-
-Jusqu'à ce moment, pas une allusion n'avait été faite au sein des
-meetings de la Ligue sur les rapports de la France avec l'Angleterre.
-Cette circonstance nous semble mériter toute l'attention du lecteur
-impartial; car enfin, les occasions n'avaient pas manqué; l'affaire
-d'Alger, celle du Maroc, celle du droit de visite, l'hostilité de nos
-tarifs, manifestée par des droits différentiels mis à la charge des
-produits anglais, et bien d'autres circonstances offraient aux
-orateurs de la Ligue un texte facile à exploiter, dans l'intérêt de
-leur popularité, un instrument fécond pour arracher des
-applaudissements à la multitude. Comment se fait-il que ces hommes,
-parlant tous les jours en présence de cinq à six mille personnes
-réunies, et dans les circonstances où il leur était si facile de
-ménager à leur amour-propre d'orateur toutes les ovations de
-l'enthousiasme politique, se soient constamment abstenus de céder à
-cette si séduisante tentation? Comment des manufacturiers, des
-négociants, des fermiers se sont-ils montrés à cet égard si supérieurs
-à des missionnaires, à des journalistes, et même aux hommes d'État les
-plus haut placés?
-
-Il n'y a qu'une circonstance qui puisse expliquer raisonnablement ce
-phénomène, et cette circonstance est si importante, qu'il doit m'être
-permis de la révéler au public français.--C'est que la Ligue s'adresse
-à la classe industrieuse et laborieuse, et que cette classe, en
-Angleterre, n'est point animée des sentiments haineux contre la
-France que nos journaux, par des motifs expliqués ailleurs, lui
-attribuent avec tant d'obstination.--J'ai lu plus de trois cents
-discours prononcés par les orateurs de la Ligue dans toutes les villes
-importantes de la Grande-Bretagne. J'ai lu un nombre immense de
-brochures, de pamphlets populaires, de journaux émanés de cette
-puissante association, et j'affirme sur l'honneur que je n'y ai jamais
-vu un mot blessant pour notre dignité nationale, ni une allusion
-directe ou indirecte à l'état de nos relations politiques avec
-l'Angleterre.
-
-C'est que, dans ce pays, les classes industrieuses ont vraiment
-l'esprit d'industrie qui est opposé à l'esprit militaire. C'est que
-les haines nationales, grâce aux progrès de l'opinion, leur sont
-devenues aussi étrangères que le sont maintenant parmi nous les haines
-de ville à ville et de province à province.
-
-Cependant, au moment où la paix du monde était sérieusement menacée,
-il était difficile que l'émotion générale ne se fît pas aussi sentir
-parmi ces multitudes assemblées à Covent-Garden, ou dans le
-_free-trade-hall_ de Manchester. On verra, dans les discours qui
-suivent, à quel point de vue les graves événements du mois d'août 1844
-étaient envisagés par les membres de la Ligue.
-
-
-7 août 1844.
-
-Le dernier meeting de la Ligue, pour cette saison, a eu lieu mercredi
-soir au théâtre de Covent-Garden. Une affluence extraordinaire de
-_free-traders_ remplissait toutes les parties du vaste édifice.
-Pendant toute la séance, les dames, par leurs physionomies animées et
-leurs applaudissements réitérés, ont montré qu'elles prennent un vif
-intérêt au sort des classes souffrantes et opprimées.--M. G. Wilson
-occupait le fauteuil. Un grand nombre de membres du Parlement et
-d'hommes distingués avaient pris place autour de lui sur l'estrade.
-
-Le président, en ouvrant la séance, annonce que la parole sera prise
-successivement par M. Milner Gibson, m. P., par M. Richard Cobden, m.
-P., en remplacement de M. George Thompson, absent, et par M. Fox.
-
- M. GIBSON: Monsieur, j'ai eu le bonheur d'assister à un grand
- nombre de meetings de la Ligue, mais jamais une aussi magnifique
- assemblée que celle qui est en ce moment réunie dans ces murs
- n'avait encore frappé mes regards, et j'ajoute, monsieur, que
- cette marque signalée de l'approbation publique, à ce dernier
- meeting d'adieu, est pour nous un juste sujet d'espérance et de
- félicitation. À l'aspect d'une assemblée aussi imposante, il est
- impossible de croire qu'une cause rétrograde, d'imaginer qu'une
- question a perdu du terrain dans l'esprit et l'estime du peuple.
- (Applaudissements.)
-
- ....... Je crois sincèrement que tout homme impartial qui jettera
- les yeux autour de lui, et qui se demandera quels sont les
- premiers besoins sociaux, quelles sont les nécessités qui se
- manifestent en première ligne non-seulement dans les possessions
- britanniques, mais dans la plus grande partie de l'Europe,
- reconnaîtra que ces besoins et ces nécessités se lient intimement
- à la souffrance physique. Il reconnaîtra que toute grande
- amélioration sociale ne peut venir qu'après l'amélioration
- matérielle de la condition du peuple. On montre un grand désir
- d'instruire le peuple; on se plaint de son ignorance; on se
- plaint de ce qu'il manque d'éducation morale. Mais que sert de
- vouloir faire germer la vertu parmi des hommes courbés sous la
- misère, flétris par une pénurie désespérante et qui ne sont point
- en état de recevoir les leçons du prêtre ou du moraliste?
- Croyez-le bien, si nous voulons que la vertu, la science, la
- religion, prennent racine dans le coeur de l'homme laborieux,
- commençons par améliorer sa condition physique. Nous devons
- arracher l'ouvrier des campagnes à l'état d'abaissement où il est
- maintenant placé. En vain nous cherchons à restreindre
- l'immoralité, à diminuer le crime dans le pays, tant que la
- classe laborieuse, en levant les yeux sur ceux qui occupent des
- positions plus élevées dans l'échelle sociale, se sentira d'une
- autre caste, pour ainsi dire, et se croira rejetée comme une
- superfétation inutile, aussi peu digne, moins digne d'égards
- peut-être que la nature animale engraissée sur les domaines de
- l'aristocratie.
-
-L'orateur rappelle ici qu'ayant voulu parler à la Chambre des communes
-de la situation de l'ouvrier des campagnes, et s'étant étayé de
-l'autorité d'un ministre du culte dont le nom est vénéré dans tout le
-royaume, M. Godolphin Osborn, le ministre secrétaire d'État pour le
-département de l'intérieur, avait parlé de prélats courant après la
-popularité.
-
- Je voudrais de tout mon coeur, continue M. Gibson, voir beaucoup
- de nos prêtres et même de nos évêques condescendre à une telle
- conduite. Je me rappelle un célèbre écrivain qui disait qu'une
- très-utile association pourrait être fondée, et dans le fait
- cette institution manque à l'Angleterre, dans le but de convertir
- l'épiscopat au christianisme. (Applaudissements prolongés.) J'ai
- la certitude absolue que la liberté du commerce est en parfaite
- harmonie avec l'esprit de l'Évangile, et que la libre
- communication des peuples est le moyen le plus efficace de
- répandre la foi et la civilisation sur toute la surface de la
- terre. Je ne pense pas que les efforts des missionnaires, quels
- que soient leurs bonnes intentions et leur mérite, puissent
- obtenir un succès complet tant que les gouvernements sépareront
- les nations par des barrières artificielles, sous forme de tarifs
- hostiles, et leur inculqueront, au lieu de sentiments fraternels
- fondés sur des intérêts réciproques, des sentiments de jalousie
- si prompts à éclater en vaste incendie. (Bruyantes acclamations.)
- C'est une chose surprenante que l'excessive délicatesse, en
- matière d'honneur national, qui s'est tout à coup révélée parmi
- nos grands seigneurs trafiquants de céréales. On croirait voir
- des coursiers _entraînés_ pour le turf. (Rires.) Mais qu'est-ce
- que cela signifie? Cela signifie que, pour ces messieurs,
- _guerre_ est synonyme de _rentes_. (Approbation et rires.)
- J'ignore s'ils aperçoivent aussi clairement que je le fais la
- liaison de ces deux idées. La première conséquence de la guerre,
- c'est la cherté du blé; la seconde, c'est un accroissement
- d'influence ministérielle, dont une bonne part revient toujours à
- nos seigneurs terriens. Quelque lourdes que soient les charges,
- quelque lamentables que soient les maux que la guerre infligerait
- à la communauté, tenez pour certain que, s'il est possible
- qu'elle profite à une classe, ce sera à la classe aristocratique.
- Je crois très-consciencieusement qu'il y a dans ce pays un grand
- parti lié avec l'intérêt territorial, parti représenté par le
- _Morning-Post_ (rires), qui s'efforce de susciter un sentiment
- antifrançais (_an anti-french-feeling_), dans l'unique but de
- maintenir le monopole des grains. (Rires.) Qu'est-ce que la
- guerre pour ces messieurs? Ils s'en tiennent bien loin. (Rires.)
- Ils envoient leurs compatriotes au champ du carnage, et, quant à
- eux, ils profitent de l'interruption du commerce pour tenir à
- haut prix la subsistance du peuple; et quand revient la paix, ils
- se font un titre de cette cherté même, pour continuer et
- renforcer la protection. Nous avons vu tout cela dans la dernière
- guerre. (Applaudissements.)
-
- Une autre de leurs raisons pour pousser à la guerre, c'est qu'ils
- y voient un moyen de détourner l'attention publique de ces
- mouvements sociaux qui les mettent maintenant si mal à l'aise.
- «Une bonne guerre, disent-ils, c'est une excellente diversion.»
- Il y a très-peu de jours, un homme distingué, dont je ne me crois
- pas autorisé à proclamer le nom dans cette enceinte, me disait:
- Quoi qu'on en ait dit sur les maux de la guerre, quoi qu'en aient
- écrit les moralistes et les philosophes, je crois que ce pays a
- besoin d'une bonne guerre, et qu'elle nous délivrerait de bien
- des difficultés. (Rires bruyants.)--C'est la vieille doctrine.
- Bien heureusement, il ne sera pas en leur pouvoir de pousser le
- peuple de ce pays vers ces folles exhibitions d'un faux
- patriotisme. Il y a dans la nation britannique un bon sens, un
- esprit de justice, qui, depuis les terribles luttes du
- commencement de ce siècle, ont jeté de profondes racines; et il
- sera difficile de lui persuader de se lancer dans toutes les
- horreurs de la guerre pour le seul avantage de gorger notre riche
- aristocratie aux dépens de la communauté. (Applaudissements
- prolongés.)
-
-Qu'il nous soit permis de faire une remarque sur ce passage du
-discours de M. Gibson. Ne pourrait-il pas être très-à-propos prononcé
-devant une assemblée française?
-
-C'est une chose surprenante (dirait-on) que l'excessive délicatesse,
-en matière d'honneur national, qui s'est tout à coup révélée parmi nos
-trafiquants de fer et de houille. Mais qu'est-ce que cela signifie?
-Cela signifie que pour ces messieurs _guerre_ est synonyme de
-_cherté_; entente cordiale est synonyme de commerce, d'échanges, de
-concurrence à redouter. Je crois très-consciencieusement qu'il y a,
-dans ce pays, un grand parti lié avec l'intérêt _manufacturier_, parti
-représenté par la _Presse_ et le journal du _Commerce_, qui s'efforce
-de susciter un sentiment anti-anglais, dans l'unique but de maintenir
-le haut prix des draps, des toiles, de la houille et du fer, etc.,
-etc.
-
-Après cette courte observation, nous reprenons le compte rendu de la
-séance du 7 août, et nous consignons ici notre regret de ne pouvoir
-traduire le remarquable discours de M. Cobden. Nous nous bornerons,
-forcé que nous sommes de nous restreindre, à citer quelques passages
-de l'allocution de M. Fox, et particulièrement la péroraison qui se
-lie au sujet traité par le représentant de Manchester.
-
-M. Fox. L'orateur, prenant texte d'un article du _Morning-Post_ qui
-annonce pour la vingtième fois que la Ligue est morte après avoir
-totalement échoué dans sa mission, passe en revue le passé de cette
-institution, et montre l'influence qu'elle a exercée sur
-l'administration des Whigs et ensuite sur celle des Torys, influence à
-laquelle il faut attribuer les modifications récemment introduites
-dans la législation commerciale de la Grande-Bretagne. Il parle
-ensuite du progrès qu'elle a fait faire à l'opinion publique.
-
- On peut dire de l'économie politique ce qu'on disait de la
- philosophie, elle est descendue des nuages et a pénétré dans la
- demeure des mortels; elle se mêle à toutes leurs pensées et fait
- le sujet de tous leurs entretiens. C'est ainsi que la Ligue a
- propagé dans le pays une sagacité politique qui finira par bannir
- de ce monde les préjugés, les sophismes et les faussetés par
- lesquels le genre humain s'est laissé si longtemps égarer. Nous
- touchons presque au temps où deux grands hommes d'État, Pitt et
- Fox, remplissaient l'univers de leurs luttes; et l'on ne saurait
- encore décider lequel des deux était le plus profondément
- ignorant des doctrines économiques. Et maintenant, il n'y a pas
- un dandy, un incroyable, qui se présente devant les électeurs
- d'un bourg-pourri, pour y recueillir un mandat de famille, qui ne
- se soit gorgé d'Adam Smith, au moins dans l'édition de M.
- Cayley[56]. (Rires.) Quand un peuple a acquis de telles lumières,
- on ne se joue plus de lui. C'est pour la Ligue un sujet de juste
- orgueil d'avoir disséminé dans le pays, non-seulement des
- connaissances positives et de bonnes habitudes intellectuelles,
- mais encore un véritable esprit d'indépendance morale. Partout où
- je trouve une disposition à secouer cette servilité abjecte qui a
- si longtemps pesé sur une portion du peuple de ce pays; partout
- où je le vois donner aux choses leurs vrais noms, quels que
- soient les fallacieux synonymes dont on les décore; quand je vois
- le faible et le fort, le pauvre et le riche, le paysan et le pair
- d'Angleterre, tous également jugés selon les règles du juste et
- de l'injuste; quand je rencontre une ferme volonté de rendre
- témoignage aux principes de l'équité et de la justice, en même
- temps qu'une profonde sympathie pour les souffrances des classes
- malheureuses et opprimées, alors je reconnais l'influence de la
- Ligue; je la vois se répandre dans toutes les classes de la
- société, j'adhère à cette ferme détermination de faire régner le
- bien, de détruire le mal par des moyens paisibles, légaux, mais
- honorables et sûrs, dont les fondateurs de cette grande
- institution ont eu la gloire de faire adopter l'usage par leurs
- concitoyens. (Applaudissements.) Je sais que ces grands et nobles
- résultats n'ont pas atteint les limites auxquelles aspirent les
- hommes de coeur qui dirigent la Ligue. Nous en avons le
- témoignage par des faits irrécusables, que nous ne nions pas et
- qu'au contraire nous regardons loyalement en face. Ils nous sont
- d'ailleurs rappelés surabondamment par certains journaux. «Voyez,
- disent-ils, dans combien d'élections la Ligue a échoué, dans
- combien elle n'a pas osé accepter le combat! Elle a été battue
- dans le Sud-Lancastre et à Birmingham.»--Il est vrai que nous
- n'avons pu soutenir la lutte à Hortham, Cirencester et ailleurs.
- Qu'est-ce à dire? Je ne m'en afflige pas. Il est bien que dans
- une cause comme celle-ci--qui intéresse une multitude de
- personnes étrangères aux agitations politiques et aux rudes
- travaux qui peuvent seuls assurer le succès d'une grande réforme
- sociale--il est bien qu'on ne se laisse point dominer par cette
- idée, qu'il suffit d'instruire le peuple de ce qui est juste et
- vrai, pour que le vrai et le juste triomphent d'eux-mêmes. Car,
- si ces élections eussent amené d'autres résultats, quel
- enseignement en aurions-nous obtenu? Quel effet auraient-elles
- produit sur le grand nombre de ceux qui, pour la première fois,
- s'unissant à la Ligue, se sont précipités dans le tumulte de
- l'_agitation_? Ils n'auraient pas manqué de penser que les
- électeurs sont libres dans leur opinion et dans leur action, que
- l'intimidation, la corruption et les menées de sinistres intérêts
- n'interviennent pas pour pervertir la conscience des votants, et
- les vaincre en dépit de leurs idées et de leurs sentiments; et
- cet enseignement eût été un mensonge. Ils en auraient conclu
- encore que le monopole, loin de songer à faire des efforts
- vigoureux et désespérés, loin d'avoir recours aux armes les plus
- déloyales, n'attend pour abandonner la lutte que de voir la
- vanité et l'injustice de ses prétentions bien comprises par le
- public;--et cet enseignement aussi eût été un mensonge.--Ces
- faciles triomphes eussent fait croire que l'esprit de parti est
- vaincu; qu'il a appris la sagesse et la droiture; et que, dans le
- vain but de soutenir quelque point de sectairianisme politique,
- l'opposition ne se laisserait pas vaincre en se divisant alors
- qu'elle peut être victorieuse par l'unité;--et cet enseignement
- aussi eût été un mensonge.--Ils eussent encore suggéré cette idée
- que les combinaisons législatives actuelles sont plus que
- suffisantes pour protéger aux élections les droits et les
- intérêts du peuple; que nos institutions et notre mécanisme
- politique ont toute la perfection qu'on peut imaginer et
- désirer;--et cet enseignement aussi eût été un mensonge,--un
- grossier mensonge.--Dans mon opinion, subir quelques défaites
- partielles, quelques désastres momentanés, quelques retards dans
- le dénoûment de cette grande lutte, ce n'est pas acheter trop
- cher les bonnes habitudes, l'expérience et la discipline que ces
- revers mêmes font pénétrer dans l'esprit de la multitude, la
- préparant à travailler avec constance et avec succès à la défense
- des intérêts de la communauté. À ceux qui font de ces défaites
- électorales un sujet de mépris envers nous, et d'orgueil pour
- eux-mêmes, je dirai: Vous vous jouez avec ce qui vous suscitera
- une puissance antagonique, une force à laquelle rien ne pourra
- résister. Ces mêmes défaites nous apprennent l'art d'_agiter_.
- Elles nous ont instruits, elles nous instruiront bien plus encore
- jusqu'au jour où la communauté s'apercevra qu'en croyant ne
- diriger son énergie que sur un seul point et ne poursuivre que le
- triomphe d'un seul principe, la Ligue a jeté les fondements de
- tout ce qui constitue la dignité, la grandeur et la prospérité
- nationales. (Applaudissements.)
-
- [Note 56: M. Cayley avait cité des extraits d'Adam Smith qu'il
- avait rendus, en les falsifiant, favorables au système
- protecteur.]
-
- Il est une autre chose que la Ligue a accomplie, et c'était un
- objet bien digne de ses efforts. Elle a démasqué les classes
- privilégiées! (Écoutez! écoutez!) Leurs traits sont maintenant
- connus de tous, et il n'est plus en leur pouvoir de se déguiser.
- Le temps n'est pas éloigné où régnait une sorte de mystification
- à l'égard des pairs et des hommes de haut parage, comme si le
- sang qui coule dans leurs veines était d'une autre nature que
- celui qui fait battre le coeur du peuple. Il a fallu que les
- principes de la liberté commerciale fussent soumis à cette
- discussion serrée, continuelle et animée qu'ils sont condamnés à
- subir, pour qu'on reconnût la vraie portée de ces associations
- féodales; pour qu'on s'assurât que ces grands hommes sont aussi
- bien des _marchands_ que s'ils ouvraient boutique à Cheapside;
- et que ces écussons, regardés jusqu'ici comme les emblèmes d'une
- dignité quasi royale, ne sont autre chose que des enseignes où
- l'on peut lire: _Acres à louer, blés à vendre_.
- (Applaudissements.) Oui, ce sont des marchands; ce sont tous des
- marchands. Ils trafiquent de terres aussi bien que de blés. Ils
- trafiquent des aliments, depuis le pain de l'homme jusqu'à la
- graine légère qui nourrit l'oiseau prisonnier dans sa cage.
- (Rires.) Ils trafiquent de poissons, de faisans, de gibier; ils
- trafiquent de terrains pour les courses de chevaux; ils y perdent
- même l'argent qu'ils y parient et font ensuite des lois au
- Parlement pour être dispensés de payer leurs dettes.
- (Applaudissements.) Ils trafiquent d'étoiles, de jarretières, de
- rubans--spécialement de rubans bleus--et, ce qui est le pis de
- tout, ils trafiquent des lois par lesquelles ils rendent leur
- négoce plus lucratif. Ils poussent des clameurs contre le petit
- boutiquier qui instruit son apprenti dans l'art de «tondre la
- pratique», tandis qu'ils font bien pis, eux nobles législateurs,
- car ils tondent la nation, et surtout, ils tondent court et ras
- l'indigent affamé..... La Ligue a montré les classes privilégiées
- sous un autre jour, en stimulant leurs vertus, en provoquant leur
- philanthropie. Oh! combien elles étalent de charité, pourvu que
- la loi-céréale s'en échappe saine et sauve! Des plans pour
- l'amélioration de la condition du peuple sont en grande faveur,
- et chaque section politique présente le sien.
-
-L'orateur énumère ici et critique un grand nombre de projets tous
-aspirant à réparer par la charité les maux faits par l'injustice, tels
-que le système des _allotments_ (V. p. 39), le bill des dix heures,
-les sociétés pour l'encouragement de telles ou telles industries,
-etc.--Il continue et termine ainsi:
-
- Si notre cause s'élève contre le monopole, elle est encore plus
- opposée à une guerre qui prendrait pour prétexte l'intérêt
- national. J'espère que les sages avertissements qui sont sortis
- de la bouche de l'honorable représentant de Manchester (M.
- Gibson) pénétreront dans vos esprits et dans vos coeurs; car,
- quand nous voyons à quels moyens le monopole a recours, il n'y a
- rien de chimérique à redouter que, par un machiavélisme
- monstrueux, il ne s'efforce, dans un sordide intérêt, de plonger
- la nation dans toutes les calamités de la guerre. Si nous étions
- menacés d'une telle éventualité, j'ai la confiance que le peuple
- de ce pays se lèverait comme un seul homme pour protester contre
- tout appel à ces moyens sanguinaires qui devront être relégués à
- jamais dans les annales des temps barbares. Cette agitation doit
- se maintenir et progresser, parce qu'elle se fonde sur une vue
- complète des vrais intérêts nationaux et sur les principes de la
- morale. Oui, nous soulevons une question morale. Laissons à nos
- adversaires les avantages dont ils s'enorgueillissent. Ils
- possèdent de vastes domaines, une influence incontestable; ils
- sont maîtres de la Chambre des lords, de la Chambre des communes,
- d'une grande partie de la presse périodique et du secret des
- lettres (applaudissements); à eux encore le patronage de l'armée
- et de la marine, et la prépondérance de l'Église. Voilà leurs
- priviléges, et la longue énumération ne nous en effraye pas, car
- nous avons contre eux ce qui est plus fort que toutes ces choses
- réunies: le sentiment du juste gravé au coeur de l'homme.
- (Acclamations.) C'est une puissance dont ils ne savent pas se
- servir, mais qui nous fera triompher d'eux; c'est une puissance
- plus ancienne que leurs races les plus antiques, que leurs
- châteaux et leurs cathédrales, que l'Église et que l'État; aussi
- ancienne, que dis-je? plus ancienne que la création même, car
- elle existait avant que les montagnes fussent nées, avant que la
- terre reposât sur ses fondements; elle habitait avec la sagesse
- dans l'esprit de l'Éternel. Elle fut soufflée sur la face de
- l'homme avec le premier souffle de vie, et elle ne périra pas en
- lui tant que sa race n'aura pas compté tous ses jours sur cette
- terre. Il est aussi vain de lutter contre elle que contre les
- étoiles du firmament. Elle verra, bien plus, elle opérera la
- destruction de tout ce qu'il y a d'injustice au fond de toutes
- les institutions politiques et sociales. Oh! puisse la Providence
- consommer bientôt sur le genre humain cette sainte bénédiction!
- (Applaudissements prolongés.)
-
-Après une courte allocution dans laquelle le président, au nom de la
-Ligue, adresse aux habitants de la métropole des remercîments et des
-adieux, la session de 1844 est close et l'assemblée se sépare.
-
- * * * * *
-
-Dans un des passages du discours précédent, M. Fox avait fait allusion
-à un meeting tenu, deux jours avant, à Northampton. Le but de cette
-publication étant de jeter quelque jour sur les moeurs politiques de
-nos voisins, et de montrer, _en action_, l'immense liberté
-d'association dont ils ont le bonheur de jouir, nous croyons devoir
-dire un mot de ce meeting.
-
-
-LES FREE-TRADERS ET LES CHARTISTES À NORTHAMPTON.
-
-Lundi 5 juin 1844, un important meeting a eu lieu dans le comté et
-dans la ville de Northampton.
-
-Quelques jours d'avance, un grand nombre de manufacturiers, de
-fermiers, de négociants et d'ouvriers avaient présenté une requête à
-MM. Cobden et Bright, pour les prier d'assister au meeting et d'y
-discuter la question de la liberté commerciale. Ces messieurs
-acceptèrent l'invitation.
-
-Une autre requête avait été présentée, par les partisans du régime
-protecteur, à M. O'Brien, représentant du comté, et membre de la
-Société centrale pour la protection agricole. M. O'Brien déclina
-l'invitation, se fondant sur ce que les requérants étaient bien en
-état de se former une opinion par eux-mêmes, sans appeler des
-étrangers à leur aide.
-
-Enfin, les chartistes de Northampton avaient, de leur côté, réclamé
-l'assistance de M. Fergus O'Connor qui, dans leur pensée, devait
-s'unir à M. O'Brien pour combattre M. Cobden. M. Fergus O'Connor avait
-promis son concours.
-
-Le square dans lequel se tenait le meeting contenait plus de 6,000
-personnes. Les _free-traders_ proposèrent pour président lord Fitz
-Williams, maire, mais les chartistes exigèrent que le fauteuil fût
-occupé par M. Grandy, ce qui fut accepté.
-
-M. Cobden soumet à l'assemblée la résolution suivante:
-
- «Que les lois-céréales et toutes les lois qui restreignent le
- commerce dans le but de protéger certaines classes sont injustes
- et doivent être abrogées.»
-
-M. Fergus O'Connor propose un amendement fort étendu qu'on peut
-résumer ainsi:
-
- «Les habitants de Northampton sont d'avis que toutes
- modifications aux lois-céréales, toutes réformes commerciales,
- doivent être ajournées jusqu'à ce que la charte du peuple soit
- devenue la base de la constitution britannique.»
-
-De nombreux orateurs se sont fait entendre. Le président ayant
-consulté l'assemblée, la résolution de M. Cobden a été adoptée à une
-grande majorité.
-
- * * * * *
-
-Un autre trait caractéristique des moeurs politiques que la liberté
-paraît avoir pour tendance de développer, c'est l'affranchissement de
-la femme, et son intervention, du moins comme juge, dans les grandes
-questions sociales. Nous croyons que la femme a su prendre le rôle le
-mieux approprié à la nature de ses facultés, dans une réunion dont,
-par ce motif, nous croyons devoir analyser succinctement le
-procès-verbal.
-
-
-DÉMONSTRATION EN FAVEUR DE LA LIBERTÉ COMMERCIALE À WALSALL.
-
-Présentation d'une coupe à M. John B. Smith.
-
-En 1841, la lutte s'établit entre le monopole et la liberté aux
-élections de Walsall. M. Smith était le candidat des _free-traders_,
-et l'influence de la corruption, portée à ses dernières limites,
-assura aux monopoleurs un triomphe momentané. L'énergie et la loyauté,
-qui présidèrent à la conduite de M. Smith dans cette circonstance, lui
-concilièrent l'estime et l'affection de toutes les classes de la
-société, et les clames de Walsall résolurent de lui en donner un
-témoignage public. Elles formèrent entre elles une souscription dont
-le produit a été consacré à faire ciseler une magnifique coupe
-d'argent. Mercredi soir (11 septembre 1844), une _soirée_ a eu lieu
-dans de vastes salons, décorés avec goût, et où était réunie la plus
-brillante assemblée. M. Robert Scott occupait le fauteuil.
-
-Après le thé, M. le président se lève pour proposer la santé de la
-reine. «Dans une assemblée, dit-il, embellie par la présence d'un si
-grand nombre de dames, il serait inconvenant de ne pas commencer par
-payer un juste tribut de respect à notre gracieuse et bien-aimée
-souveraine. C'est une des gloires de l'Angleterre de s'être soumise à
-la domination de la femme, et ce n'est pas un des traits les moins
-surprenants de son histoire, que la nation ait joui de plus de bonheur
-et de prospérité, sous l'empire de ses souveraines, que n'ont pu lui
-en procurer les règnes des plus grands hommes, etc.»
-
-Après un discours de M. Walker, en réponse à ce toast, le président
-arrive à l'objet de la réunion. Il rappelle qu'en 1841, un appel fut
-fait aux habitants de Walsall pour poser aux électeurs la question de
-la liberté commerciale. C'était la première fois que cette grande
-cause subissait l'épreuve électorale. Nous avions alors un candidat
-whig qui n'allait pas, sur cette matière, jusqu'à l'affranchissement
-absolu des échanges. Il sentit la nécessité de se retirer, et le champ
-restait libre aux manoeuvres du candidat conservateur. Un grand nombre
-d'électeurs lui promirent imprudemment leurs votes, sans considérer
-que la loi leur a confié un dépôt sacré dont ils ne sont pas libres de
-disposer à leur avantage, mais dont ils doivent compte à ceux qui ne
-jouissent pas du même privilége. Vous vous rappelez l'anxiété qui
-régna alors parmi les _free-traders_, et les difficultés qu'ils
-rencontrèrent à trouver un candidat à qui l'on pût confier la défense
-du grand principe que nous posions devant le corps électoral. C'est
-dans ce moment qu'un homme d'une position élevée, d'un noble caractère
-et d'un grand talent, M. Smith (applaudissements), accepta sans
-hésiter la candidature et entreprit de relever ce bourg de la longue
-servitude à laquelle il était accoutumé. M. Smith était alors
-président de la chambre de commerce de Manchester, président de la
-Ligue. Sur notre demande, il vint à Walsall et dirigea la lutte avec
-une vigueur et une loyauté qui lui valurent, non-seulement l'estime de
-ses amis, mais encore l'approbation de ses adversaires. L'Angleterre
-et l'Irlande s'intéressaient au succès de ce grand débat, où les plus
-chers intérêts du pays étaient engagés. Grâce à des influences que
-vous n'avez pas oubliées, nous fûmes vaincus cependant, mais non sans
-avoir réduit la majorité de nos adversaires dans une telle proportion
-qu'il ne leur reste plus aucune chance pour l'avenir. Les dames de
-Walsall, profondément reconnaissantes des services éminents rendus par
-M. Smith à la cause de la pureté électorale non moins qu'à celle de la
-liberté, résolurent de lui donner un témoignage public de leur estime.
-Je ne vous retiendrai pas plus longtemps, et ne veux point retarder
-les opérations qui sont l'objet principal de cette réunion.
-
-Mme. Cox se lève, et s'adressant à M. Smith, elle dit: «J'ai l'honneur
-de vous présenter cette coupe, au nom des dames de Walsall.»
-
-M. Smith reçoit ce magnifique ouvrage d'orfévrerie, d'un travail
-exquis, qui porte l'inscription suivante:
-
- «_Présenté à M. J. B._ SMITH, _esq._
-
-«Par les dames de Walsall, comme un témoignage de leur estime et de
-leur gratitude, pour le courage et le patriotisme avec lesquels il a
-soutenu la lutte électorale de 1841, dans ce bourg, contre un candidat
-monopoleur,--pour l'indépendance de sa conduite et l'urbanité de ses
-manières,--pour ses infatigables efforts dans la défense des droits du
-travail contre les intérêts égoïstes et la domination usurpée d'une
-classe.
-
-«Puisse-t-il vivre assez pour jouir de la récompense de ses travaux et
-voir la vérité triompher et la patrie heureuse!»
-
-M. Smith remercie et prononce un discours que le cadre de cet ouvrage
-ne nous permet pas de rapporter.
-
-Le but que nous nous sommes proposé était de faire connaître la Ligue,
-ses principaux chefs, les doctrines qu'elle soutient, les arguments
-par lesquels elle combat le monopole; nous ne pouvions songer à
-initier le lecteur dans tous les détails des opérations de cette
-grande association. Il est pourtant certain que les efforts
-persévérants, mais silencieux, par lesquels elle essaye de rénover,
-non-seulement l'esprit, mais encore le personnel du corps électoral,
-ont peut-être une importance plus pratique que la partie apparente et
-populaire de ses travaux.
-
-Sans vouloir changer notre plan et attirer l'attention du lecteur sur
-les travaux électoraux de la Ligue, ce qui exigerait de sa part
-l'étude approfondie d'un système électif beaucoup plus compliqué que
-le nôtre, nous croyons cependant ne pouvoir terminer sans dire
-quelques mots et rapporter quelques discours relatifs à cette phase de
-l'_agitation_.
-
-Nous avons vu précédemment qu'il y a en Angleterre deux classes de
-députés, et, par conséquent, d'électeurs.--158 membres du Parlement
-sont nommés par les comtés, et tous sont dévoués au monopole.--Jusqu'à
-la fin de 1844, les _free-traders_ n'avaient en vue que d'obtenir, sur
-les députés des bourgs, une majorité suffisante pour contre-balancer
-l'influence de ce corps compacte de 158 protectionnistes.--Pour cela,
-il s'agissait de faire inscrire sur les listes électorales autant de
-_free-traders_, et d'en éliminer autant de créatures de l'aristocratie
-que possible. Un comité de la Ligue a été chargé et s'est acquitté
-pendant plusieurs années de ce pénible et difficile travail, qui a
-exigé une multitude innombrable de procès devant les cours compétentes
-(_courts of registration_), et le résultat a été d'assurer aux
-principes de la Ligue une majorité certaine dans un grand nombre de
-villes et de bourgs.
-
-Mais, à la fin de 1844, M. Cobden conçut l'idée de porter la lutte
-jusque dans les comtés. Son plan consistait à mettre à profit ce qu'on
-nomme la clause Chandos, qui confère le droit d'élire, au comté, à
-quiconque possède une propriété immobilière donnant un revenu net de
-40 schellings. De même que l'aristocratie avait, en 1841, mis un grand
-nombre de ses créatures en possession du droit électoral par l'action
-de cette clause, il s'agissait de déterminer les classes
-manufacturières et commerciales à en faire autant, en investissant les
-ouvriers des mêmes franchises, et en les transformant en
-_propriétaires_, en _landlords_ au petit pied.--Le temps pressait, car
-on était au mois de décembre 1844, quand M. Cobden soumit son plan au
-conseil de la Ligue, et on n'avait que jusqu'au 31 janvier 1845, pour
-se faire inscrire sur les listes électorales qui doivent servir en cas
-de dissolution jusqu'en 1847.
-
-Aussitôt le plan arrêté, la Ligue le mit à exécution avec cette
-activité prodigieuse qui ne lui a jamais fait défaut, et que nous
-avons peine à croire, tant elle est loin de nos idées et de nos
-moeurs politiques. Dans l'espace de dix semaines, M. Cobden a assisté
-à _trente-cinq_ grands meetings publics, tenus dans les divers comtés
-du nord de l'Angleterre dans le seul but de propager cette nouvelle
-croisade électorale.--Nous nous bornerons à donner ici la relation
-d'un de ces meetings, celui de Londres, qui ouvre d'ailleurs la
-troisième année de l'agitation dans la métropole.
-
-
-GRAND MEETING DE LA LIGUE AU THÉÂTRE DE COVENT-GARDEN.
-
-11 décembre 1844.
-
-Six mille personnes assistent à la réunion. Le président de la Ligue,
-M. George Wilson, occupe le fauteuil.
-
-En ouvrant la séance, après quelques observations générales, le
-président ajoute:
-
- Vous avez peut-être entendu dire que depuis notre dernier meeting
- la Ligue avait «pris sa retraite». Mais soyez assurés qu'elle n'a
- pas perdu son temps dans les cours d'enregistrement
- (_registration courts_). Nous avons envoyé des hommes
- expérimentés dans 140 bourgs, dans le but d'organiser des comités
- électoraux là où il n'en existe pas, et de donner une bonne
- direction aux efforts des _free-traders_ là où il existe de
- semblables institutions. Depuis, les cours de révision ont été
- ouvertes. C'est là que la lutte a été sérieuse. Je n'ai pas
- encore les rapports relatifs à la totalité de ces 140 bourgs,
- mais seulement à 108 d'entre eux. Dans 98 bourgs nous avons
- introduit sur les listes électorales plus de _free-traders_ que
- nos adversaires n'y ont fait admettre de monopoleurs; et d'un
- autre côté nous avons fait rayer de ces listes un grand nombre de
- nos ennemis. Dans 8 bourgs seulement la balance nous a été
- défavorable, sans mettre cependant notre majorité en péril.
- (Applaudissements.)
-
-Le président entre ici dans des détails de chiffres inutiles à
-reproduire; il expose ensuite les moyens de conquérir une majorité
-dans les comtés.
-
-M. Villiers, m. P., prononce un discours. La parole est ensuite à M.
-Cobden. Nous extrayons du discours de l'honorable membre les passages
-qui nous ont paru d'un intérêt général.
-
- M. COBDEN..... Les monopoleurs ont fait circuler à profusion une
- brochure adressée aux ouvriers, qui porte pour épigraphe une
- sentence qui a pour elle l'autorité républicaine, celle de M.
- Henry Clay. Je suis bien aise qu'ils aient inscrit son nom et
- cité ses paroles sur le frontispice de cette oeuvre, car les
- ouvriers n'oublieront pas que, depuis sa publication, M. Henry
- Clay a été repoussé de la présidence des États-Unis. Il demandait
- cet honneur à trois millions de citoyens libres, et il fondait
- ses droits sur ce qu'il est l'auteur et le père du système
- protecteur en Amérique. J'ai suivi avec une vive anxiété les
- progrès de cette lutte, et reçu des dépêches par tous les
- paquebots. J'ai lu le compte rendu de leurs discours et de leurs
- processions. Vraiment les harangues de Clay et de Webster
- auraient fait honneur aux ducs de Richmond et de Buckingham
- eux-mêmes. (Rires.) Leurs bannières portaient toutes des devises,
- telles que celles-ci: «Protection au travail national.»
- «Protection contre le travail non rémunéré d'Europe.» «Défense de
- l'industrie du pays.» «Défense du système américain.» «Henry Clay
- et protection.» (Rires.) Voilà ce qu'on disait à la démocratie
- américaine, comme vous le dit votre aristocratie dans ce même
- pamphlet. Et qu'a répondu le peuple américain? Il a rejeté Henry
- Clay; il l'a rendu à la vie privée. (Applaudissements.) Je crois
- que nos sociétés prohibitionnistes, s'il leur reste encore un
- grand dépôt de cette brochure, pourront l'offrir à bon marché.
- (Rires.) Elles seront toujours bonnes à allumer des cigares.
- (Nouveaux rires.)....
-
- Eh bien! habitants de Londres! Qu'y a-t-il de nouveau parmi vous?
- Vous avez su quelque chose de ce que nous avons fait dans le
- Nord; que se passe-t-il par ici? Je crois que j'ai aperçu
- quelques signes, sinon d'opposition, du moins de ce que j'appelle
- des tentatives de diversion. Vous avez eu de grands meetings,
- remplis de beaux projets pour le soulagement du peuple..... Mon
- ami M. Villiers vous a parlé du grand développement de l'esprit
- charitable parmi les monopoleurs et de leur manie de tout
- arranger par l'_aumône_. En admettant que cette charité soit bien
- sincère et qu'elle dépasse celle des autres classes, j'ai de
- graves objections à opposer à un système qui fait dépendre une
- portion de la communauté des aumônes de l'autre portion.
- (Écoutez! écoutez!) Mais je nie cette philanthropie elle-même,
- et, relevant l'accusation qu'ils dirigent contre nous,--froids
- économistes,--je dis que c'est parmi les _free-traders_ que se
- trouve la vraie philanthropie. Ils ont tenu un grand meeting, il
- y a deux mois, dans le Suffolk. Beaucoup de seigneurs, de nobles,
- de squires, de prêtres se sont réunis, et pourquoi? Pour
- remédier, par un projet philanthropique, à la détresse générale.
- Ils ont ouvert une souscription. Ils se sont inscrits séance
- tenante; et qu'est-il arrivé depuis? Où sont les effets de cette
- oeuvre qui devait fermer toutes les plaies? J'oserais affirmer
- qu'il est tel ligueur de Manchester qui a plus donné pour établir
- dans cette ville des lieux de récréation pour les ouvriers, qu'il
- n'a été recueilli parmi toute la noblesse de Suffolk pour le
- soulagement des ouvriers des campagnes. Ne vous méprenez pas,
- messieurs, nous ne venons pas ici faire parade de générosité,
- mais décrier ces accusations sans cesse dirigées contre le corps
- le plus intelligent de la classe moyenne de ce pays, et cela
- parce qu'il veut se faire une idée scientifique et éclairée de la
- vraie mission d'un bon gouvernement. Ils nous appellent
- «économistes politiques; durs et secs utilitaires». Je réponds
- que les «économistes» ont la vraie charité et sont les plus
- sincères amis du peuple. Ces messieurs veulent absolument que le
- peuple vive d'aumônes; je les somme de nous donner au moins une
- garantie qu'en ce cas le peuple ne sera pas affamé. Oh! il est
- fort commode à eux de flétrir, par une dénomination odieuse, une
- politique qui scrute leurs procédés. (Rires.) Nous nous
- reconnaissons «économistes», et nous le sommes, parce que nous ne
- voulons pas voir le peuple se fier, pour sa subsistance, aux
- aumônes de l'aristocratie, sachant fort bien que, s'il le fait,
- sa condition sera vraiment désespérée. (Applaudissements.) Nous
- voulons que le gouvernement agisse sur des principes qui
- permettent à chacun de pourvoir à son existence par un travail
- honnête et indépendant. Ces grands messieurs ont tenu un autre
- meeting aujourd'hui. On y a traité de toutes sortes de sujets,
- excepté du sujet essentiel. (Écoutez!) Une réunion a eu lieu ce
- matin à Exeter-Hall, où il y avait des gens de toute espèce, et
- dans quel but? Afin d'imaginer des moyens et de fonder une
- société pour «l'assainissement des villes.» (Rires.) Ils vous
- donneront de la ventilation, de l'air, de l'eau, des
- desséchements, des promenades, de tout, excepté du pain.
- (Applaudissements.) Cependant, du moins en ce qui concerne le
- Lancashire, nous avons les registres généraux de la mortalité qui
- montrent distinctement le nombre des décès s'élevant et
- s'abaissant d'année en année, avec le prix du blé, et tous pouvez
- suivre cette connexité avec autant de certitude que si elle
- résultait d'une enquête du coroner. Il y a eu trois mille morts
- de plus dans les années de cherté que depuis que le blé est
- descendu à un prix naturel, et cela dans un très-petit district
- du Lancastre. Et ces messieurs, dans leurs sociétés de
- bienveillance, parlent d'eau, d'air, de tout, excepté du pain qui
- est le soutien et comme l'étoffe de la vie! Je ne m'oppose pas à
- des oeuvres de charité; je les appuie de toute mon âme; mais je
- dis: Soyons justes d'abord, ensuite nous serons charitables.
- (Applaudissements.) Je ne doute nullement de la pureté des motifs
- qui dirigent ces messieurs; je ne les accuserai point ici
- d'hypocrisie, mais je leur dirai: «Répondez à la question, ne
- l'escamotez pas.»
-
- Je me plains particulièrement d'une partie de l'aristocratie[57],
- qui affiche sans cesse des prétentions à une charité sans égale,
- dont, sans doute par ce motif, les lois-céréales froissent la
- conscience, et qui les maintient cependant, sans les discuter et
- même sans vouloir formuler son opinion. Je fais surtout allusion
- à un noble seigneur qui en a agi ainsi l'année dernière, à
- l'occasion de la motion de M. Villiers, quoique, en toutes
- circonstances, il fasse profession d'une grande sympathie pour
- les souffrances du peuple. Il ne prit pas part à la discussion,
- n'assista pas même aux débats, et ne vint pas moins au dernier
- moment voter contre la motion. (Grands cris: Honte! honte! le
- nom! le nom!) Je vous dirai le nom; c'est lord Ashley. (Murmures
- et sifflets.) Eh bien, je dis: Admettons la pureté de leurs
- motifs, mais stipulons au moins qu'ils discuteront la question et
- qu'ils l'examineront avec le même soin qu'ils donnent «aux
- approvisionnements d'eau et aux renouvellements de l'air.» Ne
- permettons pas qu'ils ferment les yeux sur ce sujet. Comment se
- conduisent-ils en ce qui concerne la ventilation? Ils appellent à
- leur aide les hommes de science. Ils s'adressent au docteur
- Southwood-Smith, et lui disent: Comment faut-il s'y prendre pour
- que le peuple respire un bon air? Eh bien! quand il s'agit de
- donner au peuple du travail et des aliments, nous les sommons
- d'interroger aussi les hommes de science, les hommes qui ont
- passé leur vie à étudier ce sujet, et qui ont consigné dans leurs
- écrits des opinions reconnues pour vraies dans tout le monde
- éclairé. Comme ils appellent dans leurs conseils Southwood-Smith,
- nous leur demandons d'y appeler aussi Adam Smith, et nous les
- sommons ou de réfuter ses principes ou d'y conformer leurs votes.
- (Applaudissements.) Il ne suffit pas de se tordre les bras, de
- s'essuyer les yeux et de s'imaginer que dans ce siècle
- intelligent et éclairé le sentimentalisme peut être de mise au
- sénat. Que dirions-nous de ces messieurs qui gémissent sur les
- souffrances du peuple, si, pour des fléaux d'une autre nature,
- ils refusaient de prendre conseil de la science, de
- l'observation, de l'expérience? S'ils entraient dans un hôpital,
- par exemple, et si, à l'aspect des douleurs et des gémissements
- dont leurs sens seraient frappés, ces grands philanthropes
- mettaient à la porte les médecins et les pharmaciens, et tournant
- au ciel leurs yeux attendris, ils se mettaient à traiter et
- médicamenter à leur façon? (Rires et applaudissements.) J'aime
- ces meetings de Covent-Garden, et je vous dirai pourquoi. Nous
- exerçons ici une sorte de police intellectuelle. Byron a dit que
- nous étions dans un siècle d'affectation; il n'y a rien de plus
- difficile à saisir que l'affectation. Mais je crois que si
- quelque chose a contribué à élever le niveau moral de cette
- métropole, ce sont ces grandes réunions et les discussions qui
- ont lieu dans cette enceinte. (Acclamations.) Il va y avoir un
- autre meeting ce soir dans le but d'offrir à sir Henry Pottinger
- un don patriotique. Je veux vous en dire quelques mots. Et
- d'abord, qu'a fait sir Henry Pottinger pour ces monopoleurs?--Je
- parle de ces marchands et millionnaires monopoleurs, y compris la
- maison Baring et Cie, qui a souscrit pour 50 liv. st. à
- Liverpool, et souscrira sans doute à Londres. Je le demande, qu'a
- fait M. Pottinger pour provoquer cette détermination des
- princes-marchands de la Cité? Je vous le dirai. Il est allé en
- Chine, et il a arraché au gouvernement de ce pays, pour son bien
- sans doute, un tarif. Mais de quelle espèce est ce tarif? Il est
- fondé sur trois principes. Le premier, c'est qu'il n'y aura aucun
- droit d'aucune espèce sur les céréales et toutes sortes
- d'aliments importés dans le Céleste Empire. (Écoutez! Écoutez!)
- Bien plus, si un bâtiment arrive chargé d'aliments, non-seulement
- la marchandise ne paye aucun droit, mais le navire lui-même est
- exempt de tous droits d'ancrage, de port, etc., et c'est la seule
- exception de cette nature qui existe au monde. Le second
- principe, c'est qu'il n'y aura aucun droit _pour la protection_.
- (Écoutez!) Le troisième, c'est qu'il y aura des droits modérés
- _pour le revenu_. (Écoutez! écoutez!) Eh quoi! c'est pour obtenir
- un semblable tarif, que nous, membres de la Ligue, combattons
- depuis cinq ans! La différence qu'il y a entre sir Henry
- Pottinger et nous, la voici: c'est que pendant qu'il a réussi à
- conférer, par la force, un tarif aussi avantageux au peuple
- chinois, nous avons échoué jusqu'ici dans nos efforts pour
- obtenir de l'aristocratie, par la raison, un bienfait semblable
- en faveur du peuple anglais. (Applaudissements.) Il y a encore
- cette différence: c'est que, en même temps que ces marchands
- monopoleurs préparent une splendide réception à sir Henry
- Pottinger pour ses succès en Chine, ils déversent sur nous
- l'invective, l'insulte et la calomnie, parce que nous poursuivons
- ici, et inutilement jusqu'à ce jour, un succès de même nature. Et
- pourquoi n'avons-nous pas réussi? Parce que nous avons rencontré
- sur notre chemin la résistance et l'opposition de ces mêmes
- hommes inconséquents, qui vont maintenant saluant de leurs toasts
- et de leurs hurrahs la liberté du commerce... en Chine.
- (Applaudissements.) Je leur adresserai à ce sujet une ou deux
- questions. Ces messieurs pensent-ils que le tarif que M.
- Pottinger a obtenu des Chinois sera avantageux pour ce peuple? À
- en juger par ce qu'on leur entend répéter en toute occasion, ils
- ne peuvent réellement pas le croire. Ils disent que les aliments
- à bon marché et la libre importation du blé seraient
- préjudiciables à la classe ouvrière et abaisseraient le taux des
- salaires. Qu'ils répondent catégoriquement. Pensent-ils que le
- tarif sera avantageux aux Chinois? S'ils le pensent, quelle
- inconséquence n'est-ce pas de refuser le même bienfait à leurs
- concitoyens et à leurs frères! S'ils ne le pensent pas, s'ils
- supposent que le tarif aura pour les Chinois tous ces effets
- funestes qu'un semblable tarif aurait, à ce qu'ils disent, pour
- l'Angleterre, alors ils ne sont pas chrétiens, car ils font aux
- Chinois ce qu'ils ne voudraient pas qu'on fît à eux-mêmes.
- (Bruyantes acclamations.) Je les laisse entre les cornes de ce
- dilemme et entièrement maîtres de choisir.
-
- [Note 57: L'orateur désigne ici le parti qui s'intitule «la jeune
- Angleterre,» et qui a pour chefs lord Ashley, Manners, d'Israëli,
- etc. Lord Ashley, cherchant à rejeter sur les manufacturiers les
- imputations que la Ligue dirige contre les maîtres du sol,
- attribue les souffrances du peuple à l'excès du travail. En
- conséquence, de même que M. Villiers propose chaque année la
- libre introduction du blé étranger, lord Ashley propose la
- limitation des heures de travail. L'un cherche le remède à la
- détresse générale dans la liberté, l'autre dans de nouvelles
- restrictions.--Ainsi, ces deux écoles économiques sont toujours
- et partout en présence.]
-
- Il y a quelque chose de sophistique et d'erroné à représenter,
- comme on le fait, le tarif chinois comme un traité de commerce.
- Ce n'est point un traité de commerce. Sir Henry Pottinger a
- imposé ce tarif au gouvernement chinois, non en notre faveur,
- mais en faveur du monde entier. (Écoutez! écoutez!) Et que nous
- disent les monopoleurs? «Nous n'avons pas d'objection contre la
- liberté commerciale, si vous obtenez la _réciprocité_ des autres
- pays.» Et les voilà, à cette heure même, nous pourrions presque
- entendre d'ici leur «_hip, hip, hip, hurrah! hurrah!_» les voilà
- saluant et glorifiant sir Henry Pottinger pour avoir donné aux
- Chinois un tarif sans réciprocité avec aucune nation sur la
- surface de la terre! (Écoutez!) Après cela pensez-vous que sir
- Thomas Baring osera se présenter encore devant Londres? (Rires et
- cris: Non! non!) Lorsqu'il manqua son élection l'année dernière,
- il disait que vous étiez une race ignorante. Je vous donnerai un
- mot d'avis au cas qu'il se représente. Demandez-lui s'il est
- préparé à donner à l'Angleterre un tarif aussi libéral que celui
- que sir Henry Pottinger a donné à la Chine, et sinon, qu'il vous
- explique les motifs qui l'ont déterminé à souscrire pour cette
- pièce d'orfévrerie qu'on présente à M. Pottinger. Nous ne
- manquons pas, à Manchester même, de monopoleurs de cette force
- qui ont souscrit aussi à ce don patriotique. On fait toujours les
- choses en grand dans cette ville, et pendant que vous avez
- recueilli ici mille livres sterling dans cet objet, ils ont levé
- là-bas trois mille livres, presque tout parmi les monopoleurs qui
- ne sont ni les plus éclairés, ni les plus riches, ni les plus
- généreux de notre classe, quoiqu'ils aient cette prétention. Ils
- se sont joints à cette démonstration en faveur de sir Henry
- Pottinger. J'ai été invité aussi à souscrire. Voici ma réponse:
- Je tiens sir Henry Pottinger pour un très-digne homme, supérieur
- à tous égards à beaucoup de ceux qui lui préparent ce splendide
- accueil. Je ne doute nullement qu'il n'ait rendu d'excellents
- services au peuple chinois; et si ce peuple peut envoyer un sir
- Henry Pottinger en Angleterre, si ce Pottinger chinois réussit
- par la force de la raison (car nous n'admettons pas ici
- l'intervention des armes), si, dis-je, par la puissance de la
- logique, à supposer que la logique chinoise ait une telle
- puissance (rires), il arrache au coeur de fer de notre
- aristocratie monopoliste le même tarif pour l'Angleterre que
- notre général a donné à la Chine, j'entrerai de tout mon coeur
- dans une souscription pour offrir à ce diplomate chinois une
- pièce d'orfévrerie. (Rires et acclamations prolongés.) Mais,
- gentlemen, il faut en venir à parler d'affaires. Notre digne
- président vous a dit quelque chose de nos derniers travaux.
- Quelques-uns de nos pointilleux amis, et il n'en manque pas de
- cette espèce,--gens d'un tempérament bilieux et enclins à la
- critique, qui, ne voulant ni agir par eux-mêmes, ni aider les
- autres dans l'action, de peur d'être rangés dans le _servum
- pecus_, n'ont autre chose à faire qu'à s'asseoir et à
- blâmer,--ces hommes vont répétant: «Voici un nouveau mouvement de
- la Ligue; elle attaque les landlords jusque dans les comtés; elle
- a changé sa tactique.» Mais non, nous n'avons rien changé, rien
- modifié; nous avons développé. Je suis convaincu que chaque pas
- que nous avons fait était nécessaire pour élever l'_agitation_ là
- où nous la voyons aujourd'hui. (Écoutez!) Nous avons commencé par
- enseigner, par distribuer des pamphlets, afin de créer une
- opinion publique éclairée. Cela nous a tenu nécessairement deux
- ou trois ans. Nous avons ensuite porté nos opérations dans les
- colléges électoraux des bourgs; et jamais, à aucune époque,
- autant d'attention systématique, autant d'argent, autant de
- travaux n'avaient été consacrés à dépouiller, surveiller,
- rectifier les listes électorales des bourgs d'Angleterre. Quant à
- l'enseignement par la parole, nous le continuons encore;
- seulement, au lieu de nous faire entendre dans quelque étroit
- salon d'un troisième étage, comme il le fallait bien à l'origine,
- nous nous adressons à de magnifiques assemblées telles que celle
- qui est devant moi. Nous distribuons encore nos pamphlets, mais
- sous une autre forme: nous avons notre organe, le journal _la
- Ligue_, dont vingt mille exemplaires se distribuent dans le pays,
- chaque semaine. Je ne doute pas que ce journal ne pénètre dans
- toutes les paroisses du royaume, et ne circule dans toute
- l'étendue de chaque district. Maintenant, nous allons plus loin,
- et nous avons la confiance d'aller troubler les monopoleurs
- jusque dans leurs comtés. (Applaudissements.) La première
- objection qu'on fait à ce plan, c'est que c'est un jeu à la
- portée des deux partis, et que les monopoleurs peuvent adopter la
- même marche que nous. J'ai déjà répondu à cela en disant que nous
- sommes dans cette heureuse situation de nous asseoir devant un
- tapis vert où tout l'enjeu appartient à nos adversaires et où
- nous n'avons rien à perdre. (Écoutez!) Il y a longtemps qu'ils
- jouent et ils ont gagné tous les comtés. Mon ami M. Villiers n'a
- eu l'appui d'aucun comté la dernière fois qu'il a porté sa motion
- à la Chambre. Il y a là 152 députés des comtés, et je crois que
- si M. Villiers voulait prouver clairement qu'il peut obtenir la
- majorité, sans en détacher quelques-uns, il y perdrait son
- arithmétique. Nous allons donc essayer de lui en donner un
- certain nombre.
-
-Ici l'orateur passe en revue les diverses clauses de la loi électorale
-et indique, pour chaque position, les moyens d'acquérir le droit de
-suffrage soit dans les bourgs, soit dans les comtés. Nous n'avons pas
-cru devoir reproduire ces détails qui ne pourraient intéresser qu'un
-bien petit nombre de lecteurs.
-
- ..... Les monopoleurs ont des yeux de lynx pour découvrir les
- moyens d'atteindre leur but. Ils dénichèrent dans le bill de
- réforme la clause Chandos, et la mirent immédiatement en oeuvre.
- Sous prétexte de faire inscrire leurs fermiers sur les listes
- électorales, ils y ont fait porter les fils, les neveux, les
- oncles, les frères de leurs fermiers, jusqu'à la troisième
- génération, jurant au besoin qu'ils étaient associés à la ferme,
- quoiqu'ils n'y fussent pas plus associés que vous. C'est ainsi
- qu'ils ont gagné les comtés. Mais il y a une autre clause dans le
- bill de réforme, que nous, hommes de travail et d'industrie,
- n'avions pas su découvrir; celle qui confère le droit électoral
- au propriétaire d'un _freehold_ de 40 shillings de revenu.
- J'élèverai cette clause contre la clause Chandos et nous les
- battrons dans les comtés mêmes. (Bruyantes acclamations.).....
-
- ..... Il y a un très-grand nombre d'ouvriers qui parviennent à
- économiser 50 à 60 liv. sterl., et ils sont peut-être accoutumés
- à les déposer à la caisse d'épargne. Je suis bien éloigné de
- vouloir dire un seul mot qui tende à déprécier cette institution;
- mais la propriété d'un cottage et de son enclos donne un intérêt
- double de celui qu'accorde la caisse d'épargne. Et puis, quelle
- satisfaction pour un ouvrier de croiser ses bras et de faire le
- tour de son petit domaine, disant: «Ceci est à moi, je l'ai
- acquis par mon travail!» Parmi les pères dont les fils arrivent à
- l'âge de maturité, il y en a beaucoup qui sont enclins à les
- tenir en dehors des affaires et étrangers au gouvernement de la
- propriété. Mon opinion est que vous ne sauriez trop tôt montrer
- de la confiance en vos enfants et les familiariser avec la
- direction des affaires. Avez-vous un fils qui arrive à ses vingt
- et un ans? Ce que vous avez de mieux à faire, si vous le pouvez,
- c'est de lui conférer un vote de comté. Cela l'accoutume à gérer
- une propriété et à exercer ses droits de citoyen, pendant que
- vous vivez encore, et que vous pouvez au besoin exercer votre
- paternel et judicieux contrôle. Je connais quelques pères qui
- disent: «Je mettrais mon fils en possession du droit électoral,
- mais je redoute les frais.» Je donnerai un avis au fils. Allez
- trouver votre père et offrez-lui de faire vous-même cette
- dépense. Si vous ne le voulez pas, et que votre père s'adresse à
- moi, je la ferai. (Applaudissements.) C'est ainsi que nous
- gagnerons Middlesex. Mais ce n'est pas tout que de vous faire
- inscrire. Il faut encore faire rayer ceux qui sont sans droit. On
- a dit que c'était une mauvaise tactique et qu'elle tendait à
- diminuer les franchises du peuple. Si nos adversaires
- consentaient à ce que les listes s'allongeassent de faux
- électeurs des deux côtés, nous pourrions ne pas faire
- d'objections. Mais s'ils scrutent nos droits sans que nous
- scrutions les leurs, il est certain que nous serons toujours
- battus.....
-
- ..... L'Écosse a les yeux sur vous. On dit dans ce pays-là: Oh!
- si nous n'étions soumis qu'à ce cens de 40 shillings, nous
- serions bientôt maîtres de nos 12 comtés. L'Irlande aussi a les
- yeux sur vous. Son cens, comme en Écosse, est fixé à 10 liv.
- sterlings.--Quoi! l'Angleterre, l'opulente Angleterre, n'aurait
- qu'un cens nominal de 40 shillings, elle aurait une telle arme
- dans les mains, et elle ne battrait pas cette oligarchie
- inintelligente et incapable qui l'opprime! Je ne le croirai
- jamais! Nous élèverons nos voix dans tout le pays; il n'est pas
- de si légère éminence dont nous ne nous ferons un piédestal pour
- crier: Aux listes! aux listes! aux listes! Inscrivez-vous,
- non-seulement dans l'intérêt de millions de travailleurs, mais
- encore dans celui de l'aristocratie elle-même; car, si elle est
- abandonnée à son impéritie et à son ignorance, elle fera bientôt
- descendre l'Angleterre au niveau de l'Espagne et de la Sicile, et
- subira le sort de la grandesse castillane. Pour détourner de
- telles calamités, je répète donc: Aux listes! aux listes! aux
- listes! (Tonnerre d'applaudissements.)
-
-Nous terminerons ce choix ou plutôt ce recueil de discours (car nous
-pouvons dire avec vérité que le hasard nous a plus souvent guidé que
-le choix), par le compte rendu du meeting tenu à Manchester le 22
-janvier 1845, meeting où ont été rendus les comptes de l'exercice
-1844, et qui clôt, par conséquent, la cinquième année de l'agitation.
-Encore, dans cette séance, nous nous bornerons à traduire le discours
-de M. Bright qui résume les travaux et la situation de la Ligue. M.
-Bright est certainement un des membres de la Ligue les plus zélés,
-les plus infatigables et en même temps les plus éloquents. La verve et
-la chaleur de Fox, le profond bon sens et le génie pratique de Cobden
-semblent tour à tour tributaires du genre d'éloquence de M. Bright.
-Ainsi que nous venons de le dire, au milieu des richesses oratoires
-qui étaient à notre disposition, nous avons dû nous fier au hasard et
-nous nous apercevons un peu tard qu'il nous a mal servi en ceci que
-notre recueil ne renferme presque aucun discours de M. Bright. Nous
-saisissons donc cette occasion de réparer envers nos lecteurs un oubli
-involontaire.
-
-
-MEETING GÉNÉRAL DE LA LIGUE À MANCHESTER.
-
-22 janvier 1845.
-
-Une première séance a lieu le matin. Elle a pour objet la reddition
-des comptes, au nom du conseil de la Ligue, aux membres de
-l'association. Les opérations de cette séance ne pourraient avoir
-qu'un faible intérêt pour le public français.
-
-Le soir, une immense assemblée est réunie dans la grande salle de
-l'édifice élevé à Manchester par la Ligue. Plus de six cents des
-principaux membres de l'association sont sur la plate-forme. À 7
-heures, M. Georges Wilson occupe le fauteuil. On ne peut pas estimer à
-moins de 10,000 le nombre des spectateurs présents à la réunion.
-
-M. HICKIN, secrétaire de la Ligue, présente le compte rendu des
-opérations pendant l'exercice de 1844. Nous nous bornerons à extraire
-de ce rapport les faits suivants.
-
- En conformité du plan de la Ligue, l'Angleterre a été divisée en
- treize districts électoraux. Des agents éclairés, rompus dans la
- connaissance et la pratique des lois, ont été assignés à chaque
- district pour surveiller la formation des listes électorales, et
- en poursuivre la rectification devant les tribunaux.
-
- L'opération a été exécutée dans 160 bourgs. La masse des
- informations ainsi obtenues permettra de donner à l'avenir aux
- efforts de la Ligue plus d'ensemble et d'efficacité. Jusqu'ici,
- on peut considérer que les _free-traders_ ont eu l'avantage sur
- les monopoleurs dans 112 de ces bourgs, et, dans le plus grand
- nombre, cet avantage suffit pour assurer la nomination de
- candidats engagés dans la cause du libre-commerce.
-
- Plus de 200 meetings ont été tenus en Angleterre et en Écosse, à
- ne parler que de ceux où ont assisté les députations de la Ligue.
-
- Les professeurs de la Ligue ont ouvert des cours dans trente-six
- comtés sur quarante. Partout, et principalement dans les
- districts agricoles, on demande plus de professeurs que la Ligue
- n'en peut fournir.
-
- Il a été distribué 2 millions de brochures, et 1,340,000
- exemplaires du journal _la Ligue_.
-
- Les bureaux de l'association ont reçu un nombre immense de
- lettres et en ont expédié environ 300,000.
-
- Ce n'est que dans ces derniers temps que la Ligue a dirigé son
- attention sur les listes électorales des comtés. En peu de jours,
- la balance en faveur des _free-traders_ s'est accrue de 1,750
- pour le Lancastre du nord, de 500 pour le Lancastre du sud et de
- 500 pour le Middlesex. Le mouvement se propage dans les comtés de
- Chester, d'York, etc.
-
- Les recettes de la Ligue se sont élevées à 86,009 liv. sterl.
- Les dépenses à 59,333
- ------
- Balance en caisse 26,676
-
-L'annonce de ces faits (que, pressé par l'espace, nous nous bornons à
-extraire du rapport de M. Hickin), est accueillie par des
-applaudissements enthousiastes.
-
- M. BRIGHT. (Mouvement de satisfaction.) C'est, ce me semble, une
- chose convenable que le conseil de la Ligue vienne faire son
- rapport annuel à cette assemblée, dans cette salle et sur le lieu
- qu'elle occupe; car cette assemblée est la représentation fidèle
- des multitudes qui, dans tout le pays, ont engagé leur influence
- dans la cause du _libre-commerce_. Cette salle est un temple
- élevé à l'indépendance, à la justice, en un mot aux principes du
- _libre-commerce_, et ce lieu est à jamais mémorable dans les
- fastes de la lutte du monopole et du _libre-commerce_; car, à
- l'endroit même où je parle, il y a un quart de siècle, vos
- concitoyens furent attaqués par une soldatesque lâche et brutale,
- et l'on vit couler le sang d'hommes inoffensifs et de faibles
- femmes qui s'étaient réunis pour protester contre l'iniquité des
- lois-céréales. (Écoutez! écoutez!) Deux choses qui se lient à ce
- sujet frappent mon esprit en ce moment. La première c'est que
- l'objet et la tendance de toutes les lois-céréales qui se sont
- succédées ont été les mêmes, à savoir: spolier les classes
- industrieuses par la famine artificielle; enrichir les grands
- propriétaires du sol, ceux qui se disent la noblesse de la terre.
- (Bruyants applaudissements.) Lorsque la loi fut adoptée en 1815,
- elle avait pour objet de fixer le prix du froment à 80 sh. le
- quarter. Ce prix est maintenant à 45 sh. ou un peu plus de
- moitié. Or, nous sommes convaincus que 80 sh. c'est un _prix de
- famine_. C'était donc un prix de famine que la loi entendait
- rendre permanent. Il est vrai que, depuis cette époque, deux
- années seulement ont vu le blé à 80 sh. En 1817 et 1818, le prix
- de famine légale fut atteint, et ce furent deux années
- d'effroyable détresse, de mécontentement, où l'insurrection
- faillit éclater dans tous les districts populeux du royaume. Mais
- la loi entendait bien que le prix de famine fût maintenu, non
- point pendant deux ans, mais à toujours, aussi longtemps qu'elle
- existerait elle-même. Les vues de ses promoteurs, leur objet
- avoué, n'avaient d'autre limite que celle-ci: approcher toujours
- du prix autant que cela sera compatible avec notre sécurité.
- (Bruyantes acclamations.) Arracher à l'industrie tout ce qu'elle
- voudra se laisser arracher tranquillement. (Écoutez!) Ne craignez
- pas d'affamer quelques pauvres; ils descendront prématurément
- dans la tombe, et leur voix ne se fera plus entendre au milieu
- des dissensions des partis et des luttes que suscite la soif de
- la puissance politique. (Nouvelles acclamations.) Oh! cette loi
- est sans pitié! et ses promoteurs furent sans pitié.--Nous avons
- eu des périodes où le pays était comparativement affranchi de sa
- détresse habituelle; nous traversons maintenant un de ces courts
- intervalles; mais si nous ne sommes point plongés dans la
- désolation, nous n'en devons aucune reconnaissance à la loi. Vous
- avez entendu dire et je le répète ici, qu'il y a une puissance,
- une puissance miséricordieuse qui, dans ses voies cachées, ne
- consulte pas les vues ignorantes et sordides des propriétaires du
- sol britannique; c'est cette puissance infinie, qui voit
- au-dessous d'elle ces potentats qui siégent dans l'enceinte où
- s'élaborent les lois humaines, c'est cette puissance qui,
- déconcertant les projets des promoteurs de la loi-céréale, répand
- en ce moment sur le peuple d'Angleterre le bien-être et
- l'abondance. Nous apprenons quelquefois que l'esclave a fui loin
- du fouet et de la chaîne et qu'il a échappé à la sagacité de la
- meute lancée sur sa trace. Mais est-il jamais venu dans la pensée
- de personne de faire honneur de sa fuite et de sa sûreté à la
- clémence des maîtres ou à celle des dogues altérés de sang?
- Est-il un homme qui osât dire que ce pays est redevable à la
- protection, à une clémence cachée au fond du système protecteur,
- s'il n'est point, à cette heure, accablé sous le poids du
- paupérisme, et si ses nobles et chères institutions ne sont pas
- menacées par la révolte de multitudes affamées? La seconde chose
- que je veux rappeler, et qu'il ne faut pas perdre de vue un seul
- instant, c'est que cette loi a été imposée par la force militaire
- et par cette force seule (écoutez! écoutez!), que, le jour où
- elle fut votée, on vit, dans cette terre de liberté, une garnison
- occuper l'enceinte législative; que cette même police, cette même
- force armée, que nourrissent les contributions du peuple, fut
- employée à imposer, à river sur le front du peuple ce joug
- odieux, qui devait être à la fois et le signe de sa servitude et
- le tribut que lui coûte son propre asservissement. Dans nos
- villes, c'est encore la force, dans nos campagnes, c'est la
- fraude qui maintient cette loi. Le peuple ne l'a jamais demandée.
- On n'a jamais vu de pétitions au Parlement pour demander la
- disette. Jamais même le peuple n'a tacitement accepté une telle
- législation et, depuis l'heure fatale où elle fut promulguée, il
- n'a pas cessé un seul jour de protester contre son iniquité. Ce
- meeting ensanglanté, dont je parlais tout à l'heure, n'était
- qu'une protestation; et depuis ce moment terrible jusqu'à celui
- où je parle, il s'est toujours rencontré des hommes, parmi les
- plus éclairés de cet empire et du monde, pour dénoncer l'infamie
- de ces lois. (Applaudissements.) La Ligue elle-même, qu'est-ce
- autre chose, sinon l'incarnation, pour ainsi dire, d'une opinion
- ancienne, d'un sentiment vivace dans le pays? Nous n'avons fait
- que relever la question qui préoccupait profondément nos pères.
- Nous sommes mieux organisés, plus résolus peut-être, et c'est en
- cela seulement que cette agitation diffère de celle qui s'émut,
- il y a un quart de siècle, sur le lieu même où s'élève cette
- enceinte.--Nos adversaires nous demandent souvent ce qu'a fait la
- Ligue. Quand il s'agit d'une oeuvre matérielle, de l'érection
- d'un vaste édifice, le progrès se montre de jour en jour, la
- pierre vient se placer sur la pierre jusqu'à ce que le noble
- monument soit achevé. Nous ne pouvons pas nous attendre à suivre
- de même, dans ses progrès, la destruction du système protecteur.
- Notre oeuvre, les résultats de nos travaux, ne sont pas aussi
- visibles à l'oeil extérieur. Nous aspirons à créer le sentiment
- public, à tourner le sentiment public contre ce système, et cela
- avec une puissance telle que la loi maudite en soit virtuellement
- abrogée, notre triomphe consommé, et que l'acte du Parlement, la
- sanction législative, ne soit que la reconnaissance, la formelle
- ratification de ce que l'opinion publique aura déjà décrété.
- (Applaudissements.)
-
- Je repassais nos progrès dans mon esprit, et je me rappelais
- qu'en 1839 la Ligue leva une souscription de 5,000 liv. sterl.
- (125,000 fr.), ce fut alors regardé comme une chose sérieuse; en
- 1840, une autre souscription eut lieu. En 1841, intervint ce
- meeting mémorable qui réunit dans cette ville sept cents
- ministres de la religion, délégués par autant de congrégations
- chrétiennes. Ces hommes, avec toute l'autorité que leur donnaient
- leur caractère et leur mission, dénoncèrent la loi-céréale comme
- une violation des droits de l'homme et de la volonté de Dieu. Oh!
- ce fut un noble spectacle (applaudissements)! et il n'a pas été
- assez apprécié! Mais dans nos nombreuses pérégrinations à travers
- toutes les parties du royaume, nous avons retrouvé ces mêmes
- hommes; nous avons vu qu'en se séparant à Manchester, ils sont
- allés répandre jusqu'aux extrémités de cette île les principes
- que ce grand meeting avait ravivés dans leur âme, organisant
- ainsi en faveur du _libre-commerce_ de nombreux centres
- d'agitation, dont les résultats nous ont puissamment secondés.
-
- En 1842, nous eûmes un bazar à Manchester qui réalisa 10,000 l.
- s., somme qui dépasse de plusieurs milliers de livres celles qui
- ont été jamais recueillies dans ce pays par des établissements
- analogues, quelque nobles que fussent leurs patrons et leurs
- dames patronnesses. En 1843, nous levâmes une souscription de
- 50,000 l. s. (1,250,000 fr.) (Bruyantes acclamations.) En 1844,
- nous avons demandé 100,000 l. s. (2,500,000 f.) et vous venez
- d'entendre que 83,000 l. s. avaient déjà été reçues, quoique un
- des moyens les plus puissants qui devait concourir à cette oeuvre
- ait été ajourné[58]. Mais que dirai-je de l'année 1845, dont le
- premier mois n'est pas encore écoulé? Sachez donc que depuis
- trois mois, sur l'appel du conseil de la Ligue, aidé de nombreux
- meetings, auxquels la députation a assisté, les _free-traders_
- des comtés de Lancastre, d'York et de Chester ont certainement
- dépensé un quart de million sterling pour acquérir des votes dans
- les comtés que je viens de nommer. (Bruyantes acclamations.) Vous
- vous rappelez ce que disait le _Times_ il y a moins d'un an,
- alors qu'un petit nombre de manufacturiers, objets de vains
- mépris, souscrivaient à Manchester et dans une seule séance
- 12,000 liv. sterl. (300,000 fr.) en faveur de la Ligue. On ne
- peut nier, disait-il, que ce ne soit «un grand fait.» Maintenant,
- je serais curieux de savoir ce qu'il dira de celui que je
- signale, savoir que, dans l'espace de trois mois, et à notre
- recommandation, plus de 200,000 liv. sterl., j'oserais dire
- 250,000 liv. sterl. (6,250,000 fr.) ont été consacrés à
- l'acquisition de propriétés dans le seul but d'augmenter
- l'influence électorale des _free-traders_ dans trois comtés.
- (Applaudissements.) Je le demande à ce meeting, après cette
- succincte description de nos progrès, ce mouvement peut-il
- s'arrêter? (Cris: Non, non, jamais!) Je le demande à ceux des
- monopoleurs qui ont quelque étincelle d'intelligence, et qui
- savent comment se résolvent dans ce pays les grandes questions
- publiques; je demande aux ministres mêmes du gouvernement de la
- reine, s'ils pensent qu'il peut y avoir quelque repos pour ce
- cabinet ou tout autre qui serait appelé à lui succéder, tant que
- cette infâme loi-céréale déshonorera notre Code commercial.
- (Applaudissements et cris: Jamais!) Cette agitation naquit quand
- le commerce commença à décliner; elle se renforça quand ses
- souffrances furent extrêmes; elle traversa cette douloureuse
- époque, et elle marche encore, d'un pas plus ferme et plus
- audacieux, aujourd'hui que les jours de prospérité se sont de
- nouveau levés sur l'Angleterre. Quelle illusion, quelle misérable
- illusion n'est-ce pas que de voir dans ce retour de prospérité
- industrielle la chute de notre agitation! Oh! les hommes que nous
- combattons ne nous ont jamais compris. Ils ont cru que nous
- étions comme l'un d'eux, que nous étions mus par l'intérêt, la
- soif du pouvoir ou l'amour de la popularité. Mais quelle que soit
- la diversité de nos motifs, quelle que soit notre fragilité à
- tous, j'ose dire qu'il n'est pas un membre de la Ligue qui
- obéisse à d'aussi indignes inspirations. (Tonnerre
- d'applaudissements.) Ce mouvement est né d'une conviction
- profonde--conviction qui est devenue une foi--foi entière dès
- l'origine, et qu'a renforcée encore l'expérience des dernières
- années. Nous avons devant nous des preuves si extraordinaires,
- que si on me demandait des faits pour établir notre cause, je
- n'en voudrais pas d'autres que ceux que chaque année qui passe
- apporte à notre connaissance. (Écoutez! écoutez!) Pendant cinq
- ans, de 1838 à 1842, le prix moyen du blé a été de 65 sh.,--il
- est maintenant de 45 sh.--c'est 20 sh. de différence. Qu'en
- résulte-t-il? (Écoutez!) Si nous consommons 20 millions de
- quarters de blé, nous épargnons 20 millions de livres dans
- l'achat de notre subsistance, comparativement aux années de
- cherté auxquelles je faisais allusion.--Alors les seigneurs
- dominaient, et abaissant leur grande éponge féodale (rires), ils
- puisaient 20 millions de livres dans l'industrie des classes
- laborieuses, sans leur en rendre un atome sous quelque forme que
- ce soit. (Applaudissements.) Maintenant, ces 20 millions
- circulent par des milliers de canaux, ils vont encourager toutes
- les industries, fertiliser toutes les provinces, et répandre en
- tous lieux le contentement et le bien-être. (Immenses
- acclamations.) On parlait dernièrement du bien que fait
- l'ouverture du marché chinois. Cela est vrai, mais combien est
- plus favorable l'ouverture de ce nouveau marché anglais.
- (Applaudissements.) Si vous considérez la totalité de nos
- exportations vers nos colonies, vous trouverez qu'elles se sont
- élevées, en 1842, à 13 millions. Les marchés réunis de
- l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie, la Russie, la
- Belgique et le Brésil nous ont acheté pour 20,206,446 livres
- sterling.--Vous voyez bien que cette simple réduction de 20 sh.
- dans le prix du blé, nous a ouvert un débouché intérieur égal à
- celui que nous offrent toutes ces nations ensemble, et supérieur
- de moitié à celui que nous ont ouvert nos innombrables colonies
- répandues sur tous les points du globe. (Bruyantes acclamations.)
- Il est donc vrai que notre prospérité même nous fait une loi de
- continuer cette agitation. (Nouvelles acclamations.) Et en tout
- cas la détresse agricole nous en imposerait le devoir..... La
- lutte dans laquelle nous sommes engagés est la lutte de
- l'industrie contre la spoliation seigneuriale.
- (Applaudissements.) Vous savez comment ils parlent de
- l'industrie. Vous savez ou vous devez savoir ce que le _Standard_
- a dit de cette province. «L'Angleterre serait aussi grande et
- chaque utile enfant de l'Angleterre aussi riche et heureux qu'ils
- le sont maintenant, alors même que toutes les villes et toutes
- les provinces manufacturières du royaume seraient englouties dans
- une ruine commune.» Oh! ce fut là une malheureuse inspiration!
- c'est là un horrible et diabolique sentiment! mais il ne dépare
- pas la feuille où il a trouvé accès. On a bien des fois essayé
- depuis de lui donner une interprétation moins odieuse, et on
- avait raison; car si ce sentiment doit être considéré comme
- l'expression réelle des idées de nos adversaires, il ne sera pas
- difficile de susciter dans toutes les classes industrieuses du
- pays un cri d'exécration contre une telle tyrannie, et de la
- balayer pour toujours de dessus la surface de l'empire.
- (Applaudissements.) C'est ici la lutte de l'honnête industrie
- contre l'oisiveté déshonnête. On a dit que quelques-uns des
- promoteurs de ce mouvement étaient filateurs ou imprimeurs sur
- étoffes. Nous l'avouons. Nous confessons que nous sommes
- coupables et que nos pères ont été coupables de vivre de travail.
- Nous n'avons pas de prétention à une haute naissance, ni même à
- de nobles manières. Si nos pères se sont courbés sur le
- métier,--et je ne nierai jamais que ce fut la destinée du mien
- (applaudissements),--nous n'en sommes pas moins nés sur le sol de
- l'Angleterre, et quel que soit le gouvernement qui dirige ses
- destinées, nous sommes pénétrés de cette forte conviction qu'il
- nous doit, comme aux plus riches et aux plus nobles de nos
- concitoyens, impartialité et justice. (Bruyantes acclamations.)
- Mais enfin l'industrie se relève, elle regarde autour d'elle, et
- ne perd pas de vue ceux qui l'ont jusqu'ici tenue courbée dans la
- poussière. L'industrie conquiert, sur les listes électorales, ses
- droits de franchise. Ce grand mouvement, cette dernière arme aux
- mains de la Ligue, fait et fera encore des miracles en faveur du
- travail et du commerce de ce pays. Lorsque je considère les
- effets qu'elle a déjà produits, l'enthousiasme qu'elle a excité,
- il me semble voir un champ de bataille: le monopole est d'un
- côté, et le libre-commerce de l'autre; la lutte a été longue et
- sanglante, les forces se balancent, la victoire est incertaine,
- lorsque une intelligence supérieure jette aux guerriers de la
- liberté une armure invulnérable et des traits d'une trempe si
- exquise que la résistance de leurs ennemis est devenue
- impossible. (Tonnerre d'applaudissements.) C'est une lutte
- solennelle, une lutte à mort, une lutte d'homme à homme, de
- principe à principe. Mais ne sentons-nous pas grandir notre
- courage quand nous venons à considérer le terrain déjà conquis et
- les dangers déjà surmontés? (Acclamations.) Je vous le demande,
- hommes de Manchester, vous dont la postérité dira, à votre gloire
- éternelle, que dans vos murs fut fondé le berceau de la Ligue, je
- vous le demande, ne voulez-vous point vous montrer encore
- valeureux? (Cris: Oui! oui!) Je sens qu'à chaque pas le terrain
- se raffermit sous nos pieds; que l'ennemi bat en retraite de
- toutes parts, et par tout ce que je vois, par tout ce que
- j'entends, par la présence de tant de nos concitoyens qui sont
- venus de tous les points de l'empire pour nous prêter assistance,
- je sens que nous approchons du terme de ce conflit; et après les
- travaux, les périls et les sacrifices de la guerre, viendront
- enfin, comme une digne récompense, les douceurs d'une paix
- éternelle et dignement acquise. (À la fin du discours de M.
- Bright l'assemblée se lève en masse et les applaudissements
- retentissent longtemps dans la salle.)
-
-[Note 58: Le bazar de Londres qui a été tenu en mai 1845 et a produit
-plus de 25,000 liv. st. (625,000 fr.).]
-
-Ainsi s'est close la sixième année de l'agitation. Nous devons ajouter
-que la motion annuelle de M. Villiers présentée cette année au
-Parlement dans la forme la plus absolue, puisqu'elle avait pour objet
-l'abrogation _totale_ et _immédiate_ de la loi-céréale, n'a été
-repoussée que par une majorité de 132 voix, majorité qui, on le voit,
-va s'affaiblissant d'année en année. Ainsi le moment approche où va
-s'accomplir, en Angleterre, la réforme radicale que la Ligue a en vue.
-Je laisse aux hommes d'État de mon pays le soin d'en calculer
-l'influence sur nos destinées industrielles, et particulièrement sur
-ces branches du travail national qui ne portent pas en elles-mêmes des
-éléments de vitalité. Si, d'un autre côté, le public apprend par ce
-livre quelle est la puissance de l'association, lorsqu'elle se
-renferme dans la défense d'un principe, et qu'elle commence par faire
-pénétrer, dans les esprits et dans les moeurs, la pensée qu'elle veut
-introduire dans les lois; s'il reste convaincu que, dans les États
-représentatifs, l'association est à la fois l'utile complément et le
-frein nécessaire de la presse périodique, je croirai pouvoir répéter,
-après un orateur de la Ligue[59]: j'ai fait mon devoir, les événements
-appartiennent à Dieu!
-
-[Note 59: M. George Thompson. Voir pages 298 et 340.]
-
-Je termine en appelant l'attention du lecteur sur l'extrait suivant de
-l'interrogatoire de M. Deacon Hume, secrétaire du _Board of Trade_.
-
-
-
-
-INTERROGATOIRE
-
-DE
-
-JACQUES DEACON HUME, ESQ.,
-
-Ancien secrétaire du _Board of trade_
-
-SUR LA LOI DES CÉRÉALES,
-
-DEVANT LE COMITÉ DE LA CHAMBRE DES COMMUNES CHARGÉ DE PRÉPARER LE
-PROJET RELATIF AUX DROITS D'IMPORTATION POUR 1839.
-
- «Je trouve que M. Deacon Hume, cet homme éminent dont
- tous déplorons tous la perte, établit que la
- consommation de ce pays est d'un quartes de froment par
- personne.»
-
- Sir ROBERT PEEL (séance du 9 février 1842).
-
-
- LE PRÉSIDENT: Pendant combien d'années avez-vous occupé des
- fonctions à la douane et au bureau du commerce?--J'ai demeuré
- trente-huit ans dans la douane et ensuite onze ans au bureau du
- commerce.
-
- Vous vous êtes retiré l'année dernière?--Il n'y a que quelques
- mois.
-
- M. VILLIERS: Qu'entendez-vous par le principe de la _protection_?
- est-ce de soutenir un intérêt existant qui ne saurait se soutenir
- de lui-même?--Oui; elle ne peut servir de rien qu'à des
- industries qui sont naturellement en perte.
-
- Et ces industries peuvent-elles se soutenir si la communauté peut
- se pourvoir ailleurs à meilleur marché?--Non, certainement, si la
- protection leur était nécessaire.
-
- La protection est donc toujours à la charge du
- consommateur?--Cela est manifeste.
-
- Avez-vous toujours pensé ainsi?--J'ai toujours cru que
- l'augmentation du prix, conséquence de la protection, équivalait
- à une taxe. Si la loi me force à payer 1 sh. 6 d. une chose que
- sans elle j'aurais eue pour 1 sh., je regarde ces 6 d. comme une
- taxe, et je la paie à regret, parce qu'elle n'entre pas au trésor
- public, et que dès lors je n'ai pas ma part dans l'emploi que le
- Trésor en aurait fait. Il me faudra lui payer une seconde taxe.
-
- LE PRÉSIDENT: Ainsi, vous pensez que tout droit protecteur opère
- comme une taxe sur la communauté?--Oui, très-décidément.
-
- M. VILLIERS: Pensez-vous qu'il imprime aussi une fausse direction
- au travail et aux capitaux?--Oui, il les attire dans une
- industrie par un appui factice, qui à la fin peut être trompeur.
- Je me suis souvent étonné que des hommes d'État aient osé assumer
- sur eux la responsabilité d'une telle politique.
-
- LE PRÉSIDENT: Les droits protecteurs et les monopoles
- soumettent-ils les industries privilégiées à des
- fluctuations?--Je pense qu'une industrie qui est arrachée par la
- protection à son cours naturel est plus exposée qu'une autre à de
- grandes fluctuations.
-
- M. TUFNELL: Ainsi, vous croyez que, dans aucune circonstance, il
- n'est au pouvoir des droits protecteurs de conférer à la
- communauté un avantage général et permanent?--Je ne le crois pas;
- s'ils opèrent en faveur de l'industrie qu'on veut favoriser, ils
- pèsent toujours sur la communauté; cette industrie reste en face
- du danger de ne pouvoir se soutenir par sa propre force, et la
- protection peut un jour être impuissante à la maintenir. La
- question est de savoir si l'on veut servir la nation ou un
- intérêt individuel.
-
- M. VILLIERS: Avez-vous reconnu par expérience qu'une protection
- sert de prétexte pour en établir d'autres?--Je crois que cela a
- toujours été l'argument des propriétaires fonciers. Ils ont, dans
- un grand nombre d'occasions, considéré la protection accordée aux
- manufactures comme une raison d'en accorder aux produits du
- sol.....
-
- Plusieurs intérêts ne se font-ils pas un argument, pour réclamer
- la protection, de ce que la pesanteur des taxes et la cherté des
- moyens d'existence les empêchent de soutenir la concurrence
- étrangère?--J'ai entendu faire ce raisonnement; et non-seulement
- je le regarde comme mal fondé, mais je crois, de plus, que la
- vérité est dans la proposition contraire. Un peuple chargé
- d'impôts ne peut suffire à donner des protections; un individu
- obligé à de grandes dépenses ne saurait faire des largesses.
-
- Ne devons-nous pas conclure de là qu'il faut maintenir la
- protection à chaque industrie ou la retirer à toutes?--Oui, je
- pense que la considération des taxes entraîne une protection
- universelle, jusqu'à ce qu'en voulant affranchir tout le monde de
- la taxe, on finit par n'en affranchir personne.
-
- LE PRÉSIDENT: Avez-vous connaissance que les pays étrangers, en
- s'imposant des droits d'entrée, ont été entraînés par l'exemple
- de l'Angleterre?--Je crois que notre système a fortement
- impressionné tous les étrangers; ils s'imaginent que nous nous
- sommes élevés à notre état présent de prospérité par le régime de
- la protection, et qu'il leur suffit d'adopter ce régime pour
- progresser comme nous.
-
- Lorsque vous parlez de donner l'exemple à l'Europe, pensez-vous
- que, si l'Angleterre retirait toute protection aux étoffes de
- coton et autres objets manufacturés, cela pourrait conduire les
- autres peuples à adopter un système plus libéral, et, par
- conséquent, à recevoir une plus grande proportion de produits
- fabriqués anglais?--Je crois que très-probablement cet effet
- serait obtenu, même par cet abandon partiel, de notre part, du
- régime protecteur; mais j'ai la conviction la plus forte que si
- nous l'abandonnions en entier, il serait impossible aux autres
- nations de le maintenir chez elles.
-
- Voulez-vous dire que nous devions abandonner la protection sans
- que l'étranger en fasse autant?--Très-certainement, et sans même
- le lui demander. J'ai la plus entière confiance que, si nous
- renversions le régime protecteur, chacun des autres pays voudrait
- être le premier, ou du moins ne pas être le dernier, à venir
- profiter des avantages du commerce que nous leur aurions ouvert.
-
- M. VILLIERS: Regardez-vous les représailles comme un dommage
- ajouté à celui que nous font les restrictions adoptées par les
- étrangers?--Je les ai toujours considérées ainsi. Je répugne à
- tous traités en cette matière; je voudrais acheter ce dont j'ai
- besoin, et laisser aux autres le soin d'apprécier la valeur de
- notre clientèle.
-
- LE PRÉSIDENT: Ainsi, vous voudriez appliquer ce principe à
- l'ensemble des relations commerciales de ce pays?--Oui, d'une
- manière absolue; je voudrais que nos lois fussent faites en
- considération de nos intérêts, qui sont certainement de laisser
- la plus grande liberté à l'introduction des marchandises
- étrangères, abandonnant aux autres le soin de profiter ou de ne
- pas profiter de cet avantage, selon qu'ils le jugeraient
- convenable. Il ne peut pas y avoir de doute que si nous retirions
- une quantité notable de marchandises d'un pays qui protégerait
- ses fabriques, les producteurs de ces marchandises éprouveraient
- bientôt la difficulté d'en opérer les retours; et, au lieu de
- solliciter nous-mêmes ces gouvernements d'admettre nos produits,
- nos avocats, pour cette admission, seraient dans leur propre
- pays. Il surgirait là des industries qui donneraient lieu, chez
- nous, à des exportations.
-
- M. CHAPMAN: Êtes-vous d'opinion que l'Angleterre prospérerait
- davantage en l'absence de traités de commerce avec les autres
- nations?--Je crois que nous établirions mieux notre commerce par
- nous-mêmes, sans nous efforcer de faire avec d'autres pays des
- arrangements particuliers. Nous leur faisons des propositions
- qu'ils n'acceptent pas; après cela, nous éprouvons de la
- répugnance à faire ce par quoi nous aurions dû commencer. Je me
- fonde sur ce principe qu'il est impossible que nous importions
- trop; que nous devons nous tenir pour assurés que l'exportation
- s'ensuivra d'une manière ou de l'autre; et que la production des
- articles ainsi exportés ouvrira un emploi infiniment plus
- avantageux au travail national que celle qui aura succombé à la
- concurrence.
-
- LE PRÉSIDENT: Pensez-vous que les principes que vous venez
- d'exposer sont également applicables aux articles de
- _subsistances_ dont la plupart sont exclus de notre marché?--Si
- j'étais forcé de choisir, la nourriture est la dernière chose sur
- laquelle je voudrais mettre des droits protecteurs.
-
- C'est donc la première chose que vous voudriez soustraire à la
- protection?--Oui, il est évident que ce pays a besoin d'un grand
- supplément de produits agricoles qu'il ne faut pas mesurer par la
- quantité des céréales importées, puisque nous importons, en
- outre, et sur une grande échelle, d'autres produits agricoles qui
- peuvent croître sur notre sol; cela prouve que notre puissance
- d'approvisionner le pays est restreinte, que nos besoins
- dépassent notre production; et, dans ces circonstances, exclure
- les approvisionnements, c'est infliger à la nation des privations
- cruelles.
-
- Vous pensez que les droits protecteurs agissent comme une taxe
- directe sur la communauté en élevant le prix des objets de
- consommation?--Très-décidément. Je ne puis décomposer le prix que
- me coûte un objet que de la manière suivante: Une portion est le
- prix naturel; l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que
- ce droit passe de ma poche dans celle d'un particulier au lieu
- d'entrer dans le revenu public.....
-
- Vous avez souvent entendu établir que le peuple d'Angleterre,
- plus surchargé d'impôts que tout autre, ne pourrait soutenir la
- concurrence, en ce qui concerne le prix de la nourriture, si les
- droits protecteurs étaient abolis?--J'ai entendu faire cet
- argument; et il m'a toujours étonné, car il me semble que c'est
- précisément parce que le revenu public nous impose de lourdes
- taxes que nous ne devrions pas nous taxer encore les uns les
- autres.
-
- Vous pensez que c'est là une déception?--La plus grande déception
- qu'on puisse concevoir, c'est l'antipode même d'une proposition
- vraie.
-
-(Le reste de cette enquête roule sur des effets particuliers de la
-loi des céréales et a moins d'intérêt pour un lecteur français. Je me
-bornerai à en extraire encore quelques passages d'une portée plus
-générale.)
-
- Vous considérez qu'il importe peu au consommateur de surpayer sa
- nourriture sous forme d'une taxe pour le Trésor ou sous forme
- d'une taxe de protection?--La cause de l'élévation de prix ne
- change rien à l'effet. Je suppose qu'au lieu de protéger la terre
- par un droit sur les grains étrangers, le pays fût libre de se
- pourvoir au meilleur marché et qu'une contribution fût imposée
- dans le but spécial de favoriser la terre. L'injustice serait
- trop palpable; on ne s'y soumettrait pas. Je conçois pourtant que
- l'effet du régime actuel est absolument le même pour le
- consommateur; et s'il y a quelque chose à dire, la prime vaudrait
- mieux, serait plus économique que la protection actuelle, parce
- qu'elle laisserait au commerce sa liberté.
-
- En supposant qu'une taxe fût imposée sur le grain au moment de la
- mouture, elle pèserait sur tout le monde; ne pensez-vous pas
- qu'elle donnerait un revenu considérable?--Elle donnerait selon
- le taux.
-
- Le peuple en souffrirait-il moins que des droits protecteurs
- actuels?--Elle serait moins nuisible.
-
- Un grand revenu pourrait-il être levé par ce moyen?--Oui, sans
- que le peuple payât le pain plus cher qu'aujourd'hui.
-
- Quoi! le Trésor pourrait gagner un revenu, et le peuple avoir du
- pain à meilleur marché?--Oui, parce que ce serait une taxe et non
- un obstacle au commerce.
-
- J'entends dans mes questions une parfaite liberté de commerce et
- une taxe à la mouture?--Oui, un droit intérieur et l'importation
- libre.
-
- La communauté ne serait pas aussi foulée qu'à présent, et l'État
- prélèverait un grand revenu?--Je suis convaincu que si le droit
- imposé à la mouture équivalait à ce que le public paye pour la
- protection, non-seulement le revenu public gagnerait un large
- subside, mais encore cela serait moins dommageable à la nation.
-
- Vous voulez dire moins dommageable au commerce?--Certainement, et
- même alors que la taxe serait calculée de manière à maintenir le
- pain au prix actuel, malgré la libre importation du froment.
-
- LE PRÉSIDENT: Avez-vous jamais calculé ce que coûte au pays le
- monopole des céréales et de la viande?--Je crois qu'on peut
- connaître très-approximativement le taux de cette charge. On
- estime que chaque personne consomme, en moyenne, un quarter de
- blé. On peut porter à 10 sh. ce que la protection ajoute au prix
- naturel. Vous ne pouvez pas porter à moins du double, ou 20 sh.,
- l'augmentation que la protection ajoute au prix de la viande,
- orge pour faire la bière, avoine pour les chevaux, foin, beurre
- et fromage. Cela monte à 36 millions de livres sterling par an;
- et, en fait, le peuple paye cette somme de sa poche tout aussi
- infailliblement que si elle allait au Trésor sous forme de taxes.
-
- Par conséquent, il a plus de peine à payer les contributions
- qu'exige le revenu public?--Sans doute; ayant payé des taxes
- personnelles, il est moins en état de payer des taxes nationales.
-
- N'en résulte-t-il pas encore la souffrance, la restriction de
- l'industrie de notre pays?--Je crois même que vous touchez là à
- l'effet le plus pernicieux. Il est moins accessible au calcul,
- mais si la nation jouissait du commerce que lui procurerait,
- selon moi, l'abolition de toutes ces protections, je crois
- qu'elle pourrait supporter aisément un accroissement d'impôts de
- 30 sh. par habitant.
-
- Ainsi, d'après vous, le poids du système protecteur excède celui
- des contributions?--Je le crois, en tenant compte de ses effets
- directs et de ses conséquences indirectes, plus difficiles à
- apprécier.
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-
-
-FIN DE LA PREMIÈRE CAMPAGNE DE LA LIGUE ANGLAISE.
-
-
-Le triomphe que Bastiat prédisait aux ligueurs, dans les pages qui
-précèdent, ne se fit pas longtemps attendre; mais tout ne fut pas
-consommé, pour lui, le jour où il vit les lois-céréales abolies et la
-Ligue dissoute. Du principe qui venait enfin de prévaloir dans la
-législation anglaise devaient découler bien d'autres légitimes
-conséquences. Et si dorénavant les souscriptions, les prédications,
-les immenses meetings devenaient des armes inutiles, s'il n'était plus
-besoin de la force du nombre, c'est que la puissance morale du
-principe allait agir d'elle-même, c'est que les chefs de la Ligue
-siégeant au Parlement ne manqueraient pas d'y réclamer le complément
-naturel de leur victoire. Ces chefs avaient donc encore une tâche, une
-grande tâche, à remplir. Bastiat les suivait de l'oeil et du coeur au
-milieu de leur efforts, et, pour lui, là où se signalaient Cobden et
-Bright, là était la Ligue. En se plaçant à ce point de vue, il avait
-projeté, sous le titre de _Seconde Campagne de la Ligue anglaise_, un
-écrit qu'il n'eut pas le temps de composer. Divers matériaux destinés
-à cette oeuvre sont dans nos mains et méritent de passer sous les yeux
-du public. Qu'il nous soit cependant permis, avant de donner ces
-fragments sur _une seconde Campagne de la Ligue_, d'exposer en peu de
-mots comment se termina _la première_[60].
-
-[Note 60: Nous empruntons les détails qui suivent à l'excellent
-ouvrage de M. Archibald Prentice: _History of the Anti-corn-law
-League_.]
-
-En 1845, l'opinion publique se prononçait de plus en plus contre les
-lois-céréales. Elle se manifestait sur tous les points du Royaume-Uni
-par la fréquentation plus empressée des meetings de la Ligue et le
-progrès des souscriptions pécuniaires. Pendant que la confiance et le
-zèle des ligueurs recevaient cet encouragement, l'esprit de conduite
-et la résolution abandonnaient leurs adversaires. Quant aux hommes
-politiques, ceux qui possédaient le pouvoir comme ceux qui aspiraient
-à le posséder, ceux qu'auraient dû retenir des engagements électoraux
-comme ceux qui n'étaient retenus que par leur penchant pour les moyens
-termes, sir Robert Peel comme lord John Russell se rapprochaient peu à
-peu des conclusions de la Ligue. Tout cela devenait manifeste pour les
-protectionnistes intelligents. Ils voyaient leur cause abandonnée par
-l'homme même sur l'habileté duquel ils avaient placé leur dernière
-espérance. De là leur colère et l'amertume de leur langage.--Ce fut
-dans la séance du 17 mars, à la Chambre des communes, que M. d'Israëli
-termina un discours plein de sarcasmes contre le premier ministre par
-cette véhémente apostrophe: «Pour mon compte, si nous devons subir le
-libre-échange, je préférerais, parce que j'honore le talent, qu'une
-telle mesure fût proposée par le représentant de Stockport (M.
-Cobden), au lieu de l'être par une habileté parlementaire qui s'est
-fait un jeu de la confiance généreuse d'un grand parti et d'un grand
-peuple. Oui, advienne que pourra! Dissolvez, si cela vous plaît, le
-Parlement que vous avez trahi, appelez-en au peuple, qui, je l'espère,
-ne croit plus en vous; il me reste au moins cette satisfaction de
-déclarer publiquement ici, qu'à mes yeux le cabinet conservateur n'est
-que l'hypocrisie organisée.»--Deux jours après s'engagea une mesquine
-discussion sur la graisse et le lard, articles dont le gouvernement
-proposait d'affranchir l'importation de toute taxe. Il se trouva des
-orateurs qui combattirent la mesure, au nom de l'intérêt agricole, que
-menacerait, disaient-ils, l'invasion du beurre étranger; et pour les
-rassurer, un membre de l'administration exposa que le beurre étranger
-ne serait admis en franchise que mélangé avec une certaine quantité de
-goudron, c'est-à-dire rendu impropre à la nourriture de l'homme.--Le
-spirituel colonel Thompson, qui parcourait alors l'Écosse, dit à ce
-sujet dans une réunion de libres-échangistes écossais: «Vous avez
-fondé de nombreuses écoles pour l'enfance, dans le voisinage de vos
-manufactures; mais dans les livres élémentaires, que vous mettez aux
-mains des élèves, j'aperçois une omission et vous engage à la réparer.
-Il faut qu'à la question,--_À quoi sert le gouvernement?_--ces enfants
-sachent répondre:--_À mettre du goudron dans notre beurre_.»
-
-Le 10 juin, l'honorable M. Villiers renouvela sa proposition
-annuelle[61], proposition toujours rejetée par la Chambre et toujours
-reproduite, dans les délais du règlement, par son habile et courageux
-auteur. Elle eut le même sort que par le passé. Combattue par le
-ministère, elle fut repoussée. Mais dans cet insuccès même on pouvait
-trouver un point de vue rassurant. Les adversaires faiblissaient; et
-comme le dit avec beaucoup de justesse lord Howich, dans le cours du
-débat, s'il se fût agi d'une abolition _graduelle_, la proposition de
-M. Villiers n'eût pas pu être mieux appuyée que par le discours
-prononcé par sir Robert Peel à l'effet d'écarter l'abolition
-_immédiate_.
-
-[Note 61: Voir p. 384 à 387.]
-
-Aussitôt les journaux protectionnistes jetèrent ce cri d'alarme: Voilà
-le gouvernement qui admet explicitement les principes du libre-échange
-et n'oppose plus à leur application que l'inopportunité!
-
-Cette question devait encore appeler l'attention de la Chambre, dans
-la séance finale du 5 août, qui fut, comme de coutume, consacrée à la
-revue rétrospective des actes du Parlement pendant la session. Pour
-lord John Russell ce fut une occasion nouvelle de démontrer que les
-ministres actuels étaient arrivés au pouvoir en déguisant leurs
-véritables opinions, notamment à l'égard des lois-céréales. Et comme,
-à cette époque, la saison devenue pluvieuse faisait naître des
-inquiétudes sur la récolte, l'orateur en prit texte pour accuser le
-ministère d'ajouter, en matière de subsistances, à une incertitude
-naturelle une incertitude artificielle, qui doublait l'ardeur des
-spéculations hasardeuses, au grand détriment du pays. Il rappela qu'un
-membre connu par son dévouement ministériel avait déclaré
-publiquement, depuis peu de jours, que la loi-céréale n'aurait
-probablement plus que deux ans de durée. S'il en est ainsi,
-ajouta-t-il, si cette loi doit être abolie, pourquoi nous laisse-t-on
-dans une incertitude pleine de périls et de malheurs?--À cela sir
-James Graham répliqua seulement par un argument _ad hominem_. «Est-ce
-que le noble lord, qui était au pouvoir en 1839, dans des
-circonstances bien autrement alarmantes pour le bien-être du pays, se
-crut obligé de proposer comme un remède à cette triste situation
-l'abolition des lois-céréales? Non, il ne fit rien de semblable ni en
-1839, ni en 1840, ni en 1841.»--L'argument était sans force contre les
-libres-échangistes. Ceux-ci, par l'organe de MM. Villiers et Gibson,
-renouvelèrent les protestations les plus chaleureuses contre l'inique
-monopole des landlords.--Bientôt il fut reconnu que ce monopole avait
-rencontré un ennemi des plus redoutables dans le caprice des saisons.
-À la suite d'un été pluvieux, il fut constaté de la manière la plus
-certaine, vers le milieu d'octobre, que la récolte en blé était
-insuffisante en quantité comme en qualité, et que la récolte en pommes
-de terre était presque entièrement perdue. Alors un cri en faveur de
-la libre entrée des grains étrangers s'éleva dans toute l'Angleterre,
-cri devant lequel les protectionnistes les moins endurcis commencèrent
-à lâcher pied, tandis qu'il doubla l'énergie des ligueurs. Dans un
-meeting tenu le 28 octobre à Manchester, l'un des orateurs, M. Henry
-Ashworth, de Turton, prononça ces paroles: «Je vois autour de moi nos
-dignes chefs, sur le front desquels la lutte des sept dernières
-années a imprimé des rides; mais je suis sûr qu'ils sont prêts tous à
-mettre au service de notre cause, s'il en est besoin, sept autres
-années de labeur et à dépenser en outre un quart de million[62].»
-
-[Note 62: Un quart de million sterling, plus de six millions de
-francs.]
-
-De tout côté, cependant, on signalait au ministère la nécessité de
-prendre des mesures décisives contre la disette. Il y avait émulation
-entre les conseils municipaux, les corporations et les chambres de
-commerce pour l'assaillir, à cet effet, de pétitions, de mémoires, de
-remontrances. Au milieu de cette excitation, une lettre adressée
-d'Édimbourg, le 22 novembre, par lord John Russell, aux électeurs de
-Londres, fut publiée. «J'avoue, disait le noble lord, que, dans
-l'espace de vingt ans, mes opinions sur la loi-céréale se sont
-grandement modifiées... _le moment de s'occuper d'un droit fixe est
-passé_. Proposer maintenant, comme solution, une taxe sur le blé, si
-faible qu'elle fût, sans une clause d'abolition complète et prochaine,
-ne ferait que prolonger un débat qui a produit déjà trop d'animosité
-et de mécontentement...» Le 24 septembre, lord Morpeth, autre membre
-de l'ancien cabinet Whig, exprima aussi par écrit sa conviction que
-l'heure du rappel définitif de la loi-céréale avait sonné.--Voilà les
-Whigs ralliés au programme de la Ligue: Que va faire Peel? ira-t-il
-jusqu'à y donner de même son adhésion? Cette question faisait le fond
-de toutes les conversations politiques, lorsque le _Times_, journal
-ordinairement bien informé, annonça, dans son numéro du 4 décembre,
-que l'intention du gouvernement était d'abolir la loi-céréale et, à
-cet effet, de convoquer en janvier les deux Chambres. Mais un autre
-journal, en relations connues avec certains membres du cabinet, le
-_Standard_, démentit aussitôt la nouvelle donnée par le _Times_, en la
-qualifiant d'_atroce invention_. La vérité fut bientôt révélée par la
-démission collective des ministres, dont les uns accédaient à la
-grande mesure _du rappel_, tandis que les autres ne s'y résignaient
-pas ou du moins ne voulaient pas en être les instruments[63]. Lord
-John Russell, qui se trouvait alors à Édimbourg, mandé en toute hâte
-par la reine, échoua dans la tentative de créer un nouveau cabinet; en
-sorte que le jour même où sir Robert Peel se présentait devant la
-reine, pour prendre congé d'elle et remettre son portefeuille aux
-mains d'un successeur, il reçut au contraire la mission de
-reconstituer un ministère, mission qu'il put remplir sans difficulté.
-Excepté lord Stanley, qui se retira, et lord Wharncliffe qui mourut
-subitement, le cabinet nouveau conservait tous les membres de
-l'ancien.
-
-[Note 63: En se reportant à cette phase des progrès de la Ligue, à
-l'ascendant qu'elle parvint à exercer sur les hommes politiques de
-tous les partis, il est impossible de ne pas reconnaître combien
-Bastiat, qui la voyait personnifiée dans son principal chef, était
-fondé à porter, quatre ans plus tard, le jugement suivant:
-
-«Que dirai-je du libre-échange, dont le triomphe est dû à Cobden, non
-à Robert Peel; car l'apôtre aurait toujours fait surgir un homme
-d'État, _tandis que l'homme_ d'État ne pouvait se passer de l'apôtre?»
-(Tom. VI, chap. XIV.)]
-
-La situation ne porta nullement les libres-échangistes à se relâcher
-de leur vigilance et de leur activité. Un grand meeting eut lieu le 23
-décembre à Manchester, auquel se rendirent toutes les notabilités
-manufacturières des environs. Il y fut résolu à l'unanimité de réunir
-une somme de 250,000 livres sterling pour subvenir aux dépenses
-futures de la Ligue. Immédiatement ouverte, la souscription atteignit
-en peu d'instants le chiffre de 60 mille livres (1 million 500 mille
-francs). Cette manifestation frappante du zèle des ligueurs leur gagna
-de nouveaux adhérents et consterna leurs adversaires. Au bout d'un
-mois, la souscription s'élevait déjà à 150 mille livres.
-
-Ce fut le 19 janvier 1846 que s'ouvrit le Parlement. Dans le débat sur
-l'_adresse_, sir Robert Peel fit une déclaration de principes, qu'un
-libre-échangiste n'eût pas désavouée, et termina son discours par une
-allusion à sa position personnelle vis-à-vis des torys. Je n'entends
-pas, dit-il, que dans mes mains le pouvoir soit réduit en servage.
-Huit jours après, il exposa son plan qui, à l'égard de l'importation
-des grains, se résumait ainsi:
-
-Échelle mobile très-réduite pendant trois années encore;
-
-Suppression de tout droit, à partir du 1er février 1849.
-
-Le délai de trois ans était un mécompte pour la Ligue. Aussi dès le
-surlendemain, c'est-à-dire le 29 janvier, son conseil d'administration
-se réunit à Manchester et prit la résolution de provoquer, par toutes
-les voies constitutionnelles, la suppression _immédiate_ de toute taxe
-sur les aliments provenant de l'étranger. Aucune crainte d'embarrasser
-sir Robert Peel ne pouvait arrêter les ligueurs; et d'ailleurs, en
-présence de l'opposition furieuse des conservateurs-bornés, il était
-vraisemblable qu'une opposition en sens contraire lui servirait plutôt
-de point d'appui. La discussion sur l'ensemble des mesures qu'il
-proposait s'ouvrit le lundi 9 février. Sauf de courtes interruptions,
-elle occupa, sans arriver à son terme, toutes les séances de la
-chambre pendant cette semaine. Le lundi suivant, à 10 heures du soir,
-le premier ministre prit la parole. Tour à tour logicien serré,
-orateur entraînant, administrateur habile, on eût dit qu'affranchi
-d'un joug longtemps détesté, son talent se manifestait pour la
-première fois dans toute sa plénitude. Il termina son discours, qui
-dura près de trois heures, par cet appel aux sentiments de justice et
-d'humanité de la Chambre:
-
-«Les hivers de 1841 et 42 ne s'effaceront jamais de ma mémoire, et la
-tâche qu'ils nous donnèrent doit être présente à vos souvenirs. Alors,
-dans toutes les occasions où la reine assemblait le Parlement, on y
-entendait l'expression d'une sympathie profonde pour les privations et
-les souffrances de nos concitoyens, d'une vive admiration pour leur
-patience et leur courage. Ces temps malheureux peuvent revenir. Aux
-années d'abondance peuvent succéder les années de disette... J'adjure
-tous ceux qui m'écoutent d'interroger leur coeur, d'y chercher une
-réponse à la question que je vais leur poser. Si ces calamités nous
-assaillent encore, si nous avons à exprimer de nouveau notre
-sollicitude pour le malheur, à répéter nos exhortations à la patience
-et à la fermeté, ne puiserons-nous pas une grande force dans la
-conviction que nous avons repoussé, dès aujourd'hui, la responsabilité
-si lourde de réglementer l'alimentation de nos semblables? Est-ce que
-nos paroles de sympathie ne paraîtront pas plus sincères? est-ce que
-nos encouragements à la résignation ne seront pas plus efficaces, si
-nous pouvons ajouter, avec orgueil, qu'en un temps d'abondance
-relative, sans y être contraints par la nécessité, sans attendre les
-clameurs de la foule, nous avons su prévoir les époques difficiles et
-écarter tout obstacle à la libre circulation des dons du Créateur? Ne
-sera-ce pas pour nous une précieuse et durable consolation que de
-pouvoir dire au peuple: Les maux que vous endurez sont les châtiments
-d'une Providence bienfaisante et sage qui nous les inflige à bon
-escient, peut-être pour nous rappeler au sentiment de notre
-dépendance, abattre notre orgueil, nous convaincre de notre néant; il
-faut les subir sans murmure contre la main qui les dispense, car ils
-ne sont aggravés par aucun pouvoir terrestre, par aucune loi de
-restriction sur la nourriture de l'homme!»
-
-Dans la séance du lendemain, on lui prodiguait l'accusation de
-trahison, de manque de foi, de fourberie et de lâcheté. Alors M.
-Bright se lève mû par un sentiment généreux et prend la défense de son
-ancien adversaire. «J'ai suivi du regard le très-honorable baronnet,
-dit-il, lorsque la nuit dernière il regagnait sa demeure, et j'avoue
-que je lui enviais la noble satisfaction qui devait remplir son coeur,
-après le discours qu'il venait de prononcer, discours, j'ose le dire,
-le plus éloquent, le plus admirable qui, de mémoire d'homme, ait
-retenti dans cette enceinte.» En poursuivant, il apostropha en ces
-termes ceux qui déversaient le blâme et l'injure sur le ministre,
-après avoir été ses partisans déclarés. «Quand le très-honorable
-baronnet se démit récemment de ses fonctions, il cessa d'être _votre_
-ministre, sachez-le bien; et quand il reprit le portefeuille, ce fut
-en qualité de ministre du souverain, de ministre du peuple,--non de
-ministre d'une coterie, pour servir d'instrument docile à son
-égoïsme.» À ce témoignage inattendu de bienveillance pour lui, les
-membres qui siégeaient près de sir Robert Peel, virent des larmes
-mouiller sa paupière.
-
-La discussion générale durait encore le vendredi suivant. Dans cette
-nuit du vendredi au samedi, M. Cobden battit en brèche avec grande
-vigueur un argument spécial, au moyen duquel les protectionnistes
-s'efforçaient de renvoyer la décision à une autre législature. À trois
-heures et demie du matin, on mit aux voix la question de savoir si la
-proposition ministérielle serait examinée et discutée dans ses
-détails. 337 membres votèrent pour l'affirmative et 240 contre. Si
-favorable que fût ce vote, il n'assurait pas l'adoption complète du
-plan soumis au débat. Une scission pouvait se produire dans une
-majorité improvisée, dont les éléments étaient fort hétérogènes; et la
-minorité ne manquait pas de chances pour obtenir que la taxe proposée,
-tout en conservant le caractère mobile et temporaire, fût plus élevée
-et plus durable que ne le voulaient les ministres. L'événement ne
-confirma pas ces conjectures. En vain les protectionnistes disputèrent
-le terrain et employèrent tous les moyens de prolonger la lutte; le 27
-mars, la seconde lecture du bill fut adoptée par une majorité de 88
-membres, et la troisième lecture, le 16 mai, par une majorité de 98
-(327 contre 229).
-
-Dans la Chambre des lords, le bill rencontra moins d'obstacles et de
-lenteurs qu'on ne s'y attendait. Le 26 mai, il devint définitivement
-loi de l'État.
-
-Peu après sir Robert Peel rentrait dans la vie privée. Au moment de
-quitter le pouvoir, dans un dernier discours parlementaire, il dit, au
-sujet des grandes mesures qu'il avait inaugurées:
-
-«Le mérite de ces mesures, je le déclare à l'égard des honorables
-membres de l'opposition comme à l'égard de nous-mêmes, ce mérite
-n'appartient exclusivement à aucun parti. Il s'est produit entre les
-partis une fusion qui, aidée de l'influence du gouvernement, a
-déterminé le succès définitif. Mais le nom qui doit être et sera
-certainement associé à ces mesures, c'est celui d'un homme, mû par le
-motif le plus désintéressé et le plus pur, qui, dans son infatigable
-énergie, en faisant appel à la raison publique, a démontré leur
-nécessité avec une éloquence d'autant plus admirable qu'elle était
-simple et sans apprêt; c'est le nom de RICHARD COBDEN. Maintenant,
-monsieur le Président, je termine ce discours, qu'il était de mon
-devoir d'adresser à la Chambre, en la remerciant de la faveur qu'elle
-me témoigne pendant que j'accomplis le dernier acte de ma carrière
-politique. Dans quelques instants cette faveur que j'ai conservée cinq
-années se reportera sur un autre; j'énonce le fait sans m'en affliger
-ni m'en plaindre, plus vivement ému au souvenir de l'appui et de la
-confiance qui m'ont été prodigués qu'à celui des difficultés récemment
-semées sur ma voie. Je quitte le pouvoir, après avoir attiré sur moi,
-je le crains, l'improbation d'un assez grand nombre d'hommes qui, au
-point de vue de la chose publique, regrettent profondément la rupture
-des liens de parti, regrettent profondément cette rupture non par des
-motifs personnels, mais dans la ferme conviction que la fidélité aux
-engagements de parti, que l'existence d'un grand parti politique est
-un des plus puissants rouages du gouvernement. Je me retire, en butte
-aux censures sévères d'autres hommes qui, sans obéir à une inspiration
-égoïste, adhèrent au principe de la protection et en considèrent le
-maintien comme essentiel au bien-être et aux intérêts du pays. Quant à
-ceux qui défendent la protection par des motifs moins respectables et
-uniquement parce qu'elle sert leur intérêt privé, quant à ces
-partisans du monopole, leur exécration est à jamais acquise à mon nom;
-mais IL SE PEUT QUE CE NOM SOIT PLUS D'UNE FOIS PRONONCÉ AVEC
-BIENVEILLANCE SOUS L'HUMBLE TOIT DES OUVRIERS, DE CEUX QUI GAGNENT
-CHAQUE JOUR LEUR VIE À LA SUEUR DE LEUR FRONT, EUX QUI AURONT
-DÉSORMAIS, POUR RÉPARER LEURS FORCES ÉPUISÉES, LE PAIN EN ABONDANCE ET
-SANS PAYER DE TAXE,--PAIN D'AUTANT MEILLEUR QU'IL NE S'Y MÊLERA PLUS,
-COMME UN LEVAIN AMER, LE RESSENTIMENT CONTRE UNE INJUSTICE.»
-
-Ces dernières paroles, expression d'un sentiment touchant, ont été
-gravées, après la mort de sir R. Peel, sur le piédestal d'une des
-statues élevées à sa mémoire. Si le passant qui les lit donne à
-l'homme d'État un souvenir reconnaissant, sans doute il sentira dans
-son coeur une sympathie encore plus vive pour les généreux citoyens
-dont le dévouement et la persévérance ont doté leur pays de la liberté
-commerciale.
-
-Le 22 juillet, au sein du Conseil exécutif de la Ligue, réuni à
-Manchester, les résolutions suivantes furent adoptées: 1º Suspension
-des opérations de la Ligue; 2º exemption pour les souscripteurs au
-fonds de 250,000 livres de tout versement au delà d'un à-compte de 20
-pour 100; 3º attribution aux membres du Conseil exécutif, si le
-protectionnisme renouvelait quelques tentatives hostiles, de pleins
-pouvoirs pour réorganiser l'agitation qu'ils avaient conduite avec
-tant de zèle et d'habileté.--Le cas prévu par cette dernière
-résolution parut se réaliser six ans plus tard, à l'avénement du
-ministère Derby-d'Israëli; et l'on vit aussitôt la Ligue sur pied,
-jusqu'à ce qu'il fût constaté qu'il y avait eu fausse alerte.
-
-Dans cette même séance du 22 juillet 1846, d'autres motions furent
-faites qui obtinrent l'assentiment unanime. M. Wilson, président, et
-les autres principaux membres du Conseil exécutif, MM. Archibald
-Prentice, S. Lees, W. Rawson, T. Woolley, W. Bickham, W. Evans et
-Henry Rawson, furent priés d'accepter un témoignage de gratitude pour
-les travaux incessants et gratuits dont ils s'étaient acquittés. On
-offrit à M. Wilson une somme de 10,000 livres st. (250,000 fr.
-environ), et à chacun de ses collègues précités un service à thé, en
-argent, du poids de 240 onces.
-
-Un autre témoignage de gratitude suivit de près la clôture
-des opérations de la Ligue. Par un mouvement spontané, les
-libres-échangistes anglais se réunirent pour faire présent à leur
-chef reconnu, M. Cobden, d'une somme de 75,000 livres, et à son ami,
-son digne auxiliaire, M. Bright, d'une magnifique bibliothèque. Mais
-pour de tels hommes la plus précieuse des récompenses est la
-conviction d'avoir servi la cause de l'humanité.
-
-Quand on connaît le but des ligueurs et les moyens employés pour
-l'atteindre, on ne saurait hésiter à voir, dans l'oeuvre qu'ils ont
-accomplie, une des plus belles manifestations du progrès social dont
-puisse s'honorer notre siècle. Puisse cette oeuvre, appréciée à sa
-juste valeur, leur assurer la reconnaissance de toutes les nations et
-particulièrement celle de la France, où leur exemple a suscité
-Bastiat!
-
- (_Note de l'éditeur._)
-
-
-
-
-SECONDE CAMPAGNE
-
-DE LA LIGUE
-
-(_Libre-Échange_, nº du 7 novembre 1847.)
-
-
-Le Parlement anglais est convoqué pour le 18 de ce mois.
-
-C'est la situation critique des affaires qui a déterminé le cabinet à
-hâter cette année la réunion des Communes.
-
-Tout en déplorant la crise qui pèse sur le commerce et l'industrie
-britanniques, nous ne pouvons nous empêcher d'espérer qu'il en sortira
-de grandes réformes pour l'Angleterre et pour le monde. Ce ne sera pas
-la première fois, ni la dernière sans doute, que le progrès aura été
-enfanté dans la douleur. Le libre arbitre, noble apanage de l'homme,
-ou la _liberté de choisir_, implique la possibilité de faire un
-mauvais choix. L'erreur entraîne des conséquences funestes, et
-celles-ci sont le plus dur mais le plus efficace des enseignements.
-Ainsi nous arrivons toujours, à la longue, dans la bonne voie. Si la
-Prévoyance ne nous y a mis, l'Expérience est là pour nous y ramener.
-
-Nous ne doutons pas que des voix se feront entendre dans le Parlement
-pour signaler à l'Angleterre la fausse direction de sa politique trop
-vantée.
-
-«_Rendre à toutes les colonies, l'Inde comprise, la liberté
-d'échanger avec le monde entier, sans privilége pour la métropole._
-
-«_Proclamer le principe de non-intervention dans les affaires
-intérieures des autres nations; mettre fin à toutes les intrigues
-diplomatiques; renoncer aux vaines illusions de ce qu'on nomme
-influence, prépondérance, prépotence, suprématie._
-
-«_Abolir les lois de navigation._
-
-«_Réduire les forces de terre et de mer à ce qui est indispensable
-pour la sécurité du pays._»
-
-Tel devra être certainement le programme recommandé et énergiquement
-soutenu par le parti libéral, par tous les membres de la _Ligue_,
-parce qu'il se déduit rigoureusement du libre-échange, parce qu'il est
-le libre-échange même.
-
-En effet, quand on pénètre les causes qui soumettent à tant de
-fluctuations et de crises le commerce de la Grande-Bretagne, à tant de
-souffrances sa laborieuse population, on reste convaincu qu'elles se
-rattachent à une Erreur d'économie sociale, laquelle, par un
-enchaînement fatal, entraîne à une fausse politique, à une fausse
-diplomatie; en sorte que cette imposante mais vaine apparence qu'on
-nomme la _puissance anglaise_ repose sur une base fragile comme tout
-ce qui est artificiel et contre nature.
-
-L'Angleterre a partagé cette erreur commune, que l'habileté
-commerciale consiste à PEU ACHETER ET BEAUCOUP VENDRE, _afin de
-recevoir la différence en or_.
-
-Cette idée implique nécessairement celle de _suprématie_, et par suite
-celle de _violence_.
-
-Pour _acheter peu_, la violence est nécessaire à l'égard des citoyens.
-Il faut les soumettre à des restrictions législatives.
-
-Pour _vendre beaucoup_ (alors surtout que les autres nations, sous
-l'influence de la même idée, voulant _acheter peu_, se ferment chez
-elles et défendent leur or), la violence est nécessaire à l'égard des
-étrangers. Il faut étendre ses conquêtes; assujettir des
-consommateurs, accaparer des colonies, en chasser les marchands du
-dehors, et accroître sans cesse le cercle des envahissements.
-
-Dès lors on est entraîné à s'environner de forces considérables,
-c'est-à-dire à détourner une portion notable du travail national de sa
-destination naturelle, qui est de satisfaire les besoins des
-travailleurs.
-
-Ce n'est pas seulement pour étendre indéfiniment ses conquêtes qu'une
-telle nation a besoin de grandes forces militaires et navales. Le but
-qu'elle poursuit lui crée partout des jalousies, des inimitiés, des
-haines contre lesquelles elle a à se prémunir ou à se défendre.
-
-Et comme les inimitiés communes tendent toujours à se coaliser, il ne
-lui suffit pas d'avoir des forces supérieures à celles de chacun des
-autres peuples, pris isolément, mais de tous les peuples réunis. Quand
-un peuple entre dans cette voie, il est condamné à être, coûte que
-coûte, le plus fort partout et toujours.
-
-La difficulté de soutenir le poids d'un tel établissement militaire le
-poussera à chercher un auxiliaire dans la ruse. Il entretiendra des
-agents auprès de toutes les cours; il fomentera et réchauffera partout
-les germes de dissensions; il affaiblira ses rivaux les uns par les
-autres; il leur créera des embarras et des obstacles; il suscitera les
-rois contre les peuples, et les peuples contre les rois; il opposera
-le Nord au Midi; il se servira des peuples au sein desquels l'esprit
-de liberté a réveillé quelque énergie pour tenir en échec la puissance
-des despotes, et en même temps il fera alliance avec les despotes pour
-comprimer la force que donne ailleurs l'esprit de liberté. Sa
-diplomatie sera toute ruse et duplicité; elle invoquera selon les
-temps et les lieux les principes les plus opposés; elle sera démocrate
-ici, aristocrate là; autocrate plus loin, constitutionnelle,
-révolutionnaire, philanthrope, déloyale, loyale même au besoin; elle
-aura tous les caractères, excepté celui de la sincérité. Enfin, on
-verra ce peuple, dans la terrible nécessité où il s'est placé, aller
-jusqu'à contracter des dettes accablantes pour soudoyer les rois, les
-peuples, les nations qu'il aura mis aux prises.
-
-Mais l'intelligence humaine ne perd jamais ses droits. Bientôt les
-nations comprendront le but de ces menées. La défiance, l'irritation
-et la haine ne feront que s'amasser dans leur coeur; et le peuple dont
-nous retraçons la triste histoire sera condamné à ne voir dans ses
-gigantesques efforts que les pierres d'attente, pour ainsi parler,
-d'efforts plus gigantesques encore.
-
-Or, ces efforts coûtent du travail à ce peuple.--Cela peut paraître
-extraordinaire, mais il est cependant certain, quoique les hommes n'en
-soient pas encore bien convaincus, que ce _qui est produit une fois ne
-peut pas être dépensé deux_, et que cette portion de travail qui est
-destinée à atteindre un but ne peut être en même temps consacrée à en
-obtenir un autre. Si la moitié de l'activité nationale est détournée
-vers des conquêtes ou la défense d'une sécurité qu'on a
-systématiquement compromise, il ne peut rester que l'autre moitié de
-l'activité des travailleurs pour satisfaire les besoins réels
-(physiques, intellectuels ou moraux) des travailleurs eux-mêmes. On a
-beau subtiliser et théoriser, les arsenaux ne se font pas d'eux-mêmes,
-ni les vaisseaux de guerre non plus; ils ne sont pas pourvus d'armes,
-de munitions, de canons et de vivres par une opération cabalistique.
-Les soldats mangent et se vêtissent comme les autres hommes, et les
-diplomates plus encore. Il faut pourtant bien que quelqu'un produise
-ce que ces classes consomment; et si ce dernier genre de consommation
-va sans cesse croissant comme le système l'exige, un moment arrive de
-toute nécessité où les vrais travailleurs n'y peuvent suffire.
-
-Remarquez que toutes ces conséquences sont contenues très-logiquement
-dans cette idée: _Pour progresser, un peuple doit vendre plus qu'il
-n'achète_.--Et si cette idée est fausse, même au point de vue
-économique, à quelle immense déception ne conduit-elle pas un peuple,
-puisqu'elle exige de lui tant d'efforts, tant de sacrifices et tant
-d'iniquités pour ne lui offrir en toute compensation qu'une chimère,
-une ombre?
-
-Admettons la vérité de cette autre doctrine: LES EXPORTATIONS D'UN
-PEUPLE NE SONT QUE LE PAIEMENT DE SES IMPORTATIONS.
-
-Puisque le principe est diamétralement opposé, toutes les conséquences
-économiques, politiques, diplomatiques, doivent être aussi
-diamétralement opposées.
-
-Si, dans ses relations commerciales, un peuple n'a à se préoccuper que
-d'acheter au meilleur marché, laissant, comme disent les
-_free-traders_, les exportations prendre soin d'elles-mêmes,--comme
-acheter à bon marché est la tendance universelle des hommes, ils n'ont
-besoin à cet égard que de liberté. Il n'y a donc pas ici de violence à
-exercer au dedans.--Il n'y a pas non plus de violences à exercer au
-dehors; car il n'est pas besoin de contrainte pour déterminer les
-autres peuples à _vendre_.
-
-Dès lors, les colonies, les possessions lointaines sont considérées
-non-seulement comme des inutilités, mais comme des fardeaux; dès lors
-leur acquisition et leur conservation ne peuvent plus servir de
-prétexte à un grand développement de forces navales; dès lors on
-n'excite plus la jalousie et la haine des autres peuples; dès lors la
-sécurité ne s'achète pas au prix d'immenses sacrifices; dès lors
-enfin, le travail national n'est pas détourné de sa vraie destination,
-qui est de satisfaire les besoins des travailleurs.--Et quant aux
-étrangers, le seul voeu qu'on forme à leur égard, c'est de les voir
-prospérer, progresser par une production de plus en plus abondante,
-de moins en moins dispendieuse, parlant toujours de ce point, que tout
-progrès qui se traduit en abondance et en bon marché profite à tous et
-surtout au peuple acheteur.
-
-L'importance des effets opposés, qui découlent des deux axiomes
-économiques que nous avons mis en regard l'un de l'autre, serait notre
-justification si nous recherchions ici théoriquement de quel côté est
-la vérité. Nous nous en abstiendrons, puisque cette recherche est
-après tout l'objet de notre publication tout entière.
-
-Mais on nous accordera bien que les _free-traders_ d'Angleterre
-professent à cet égard les mêmes opinions que nous-mêmes.
-
-Donc, leur rôle, au prochain Parlement, sera de demander l'entière
-réalisation du programme que nous avons placé au commencement de cet
-article.
-
-Les événements de 1846 et de 1847 leur faciliteront cette noble tâche.
-
-En 1846, ils ont détrôné cette vieille maxime, que _l'avantage d'un
-peuple était d'acheter peu et de vendre beaucoup pour recevoir la
-différence en or_. Ils ont fait reconnaître officiellement cette autre
-doctrine, que _les exportations d'un peuple ne sont que le paiement de
-ses importations_. Ayant fait triompher le principe, ils seront bien
-plus forts pour en réclamer les conséquences. Il serait par trop
-absurde que l'Angleterre, renonçant à un faux système commercial,
-retînt le dispendieux et dangereux appareil militaire et diplomatique
-que ce système seul avait exigé.
-
-Les événements de cette année donneront de la puissance et de
-l'autorité aux réclamations des _free-traders_. On aura beau vouloir
-attribuer la crise actuelle à des causes mystérieuses, il n'y a pas de
-mystère là-dessous. Le travail énergique, persévérant, intelligent
-d'un peuple actif et laborieux ne suffit pas à son bien-être;
-pourquoi? parce qu'une portion immense de ce travail est consacrée à
-autre chose qu'à son bien-être, à payer des marins, des soldats, des
-diplomates, des gouverneurs de colonies, des vaisseaux de guerre, des
-subsides,--le désordre, le trouble et l'oppression.
-
-Certainement, la lutte sera ardente au Parlement, et nous n'avons pas
-l'espoir que les FREE-TRADERS emportent la place au premier assaut.
-Les abus, les préjugés, les droits acquis sont les maîtres dans cette
-citadelle. C'est même là que leurs forces sont concentrées.
-L'aristocratie anglaise y défendra énergiquement ses positions. Les
-gouvernements à l'extérieur, les hauts emplois, les grades dans
-l'armée et la marine, la diplomatie et l'Église, sont à ses yeux son
-légitime patrimoine; elle ne le cédera pas sans combat; et nous qui
-savons quelle est, dans son aveuglement, la puissance de l'orgueil
-national, nous ne pouvons nous empêcher de craindre que l'oligarchie
-britannique ne trouve de trop puissants auxiliaires dans les préjugés
-populaires, qu'une politique dominatrice a su faire pénétrer au coeur
-des travailleurs anglais eux-mêmes. Là, comme ailleurs, on leur dira
-que la destinée des peuples n'est pas le bien-être, qu'ils ont une
-mission plus noble, et qu'ils doivent repousser toute politique
-_égoïste_ et _matérialiste_.--Et tout cela, pour les faire persévérer
-dans le matérialisme le plus brutal, dans l'égoïsme sous sa forme la
-plus abjecte: l'appel à la violence pour nuire à autrui en se nuisant
-à soi-même.
-
-Mais rien ne résiste à la vérité, quand son temps est venu et que les
-faits, dans leur impérieux langage, la font éclater de toutes parts.
-
-Si le peuple anglais, dans son intérêt, abolit les lois de navigation,
-s'il rend à ses colonies la liberté commerciale, si tout homme, à
-quelque nation qu'il appartienne, peut aller échanger dans l'Inde, à
-la Jamaïque, au Canada, au même titre qu'un Anglais, quel prétexte
-restera-t-il à l'aristocratie britannique pour retenir les forces qui
-en ce moment écrasent l'Angleterre?
-
-Dira-t-elle qu'elle veut conserver les possessions acquises?
-
-On lui répondra que nul désormais n'est intéressé à les enlever à
-l'Angleterre, puisque chacun peut en user comme elle, et de plus que
-l'Angleterre, par le même motif, n'est plus intéressée à les
-conserver.
-
-Dira-t-elle qu'elle aspire à de nouvelles conquêtes?
-
-On lui objectera que le moment est singulièrement choisi de courir à
-de nouvelles conquêtes quand, sous l'inspiration de l'intérêt,
-d'accord cette fois avec la justice, on renonce à des conquêtes déjà
-réalisées.
-
-Dira-t-elle qu'il faut s'emparer au moins de positions militaires
-telles que Gibraltar, Malte, Héligoland?
-
-On lui répondra que c'est un cercle vicieux; que ces positions étaient
-sans doute une partie obligée du système de domination universelle;
-mais qu'on ne détruit pas l'ensemble pour en conserver précisément la
-partie onéreuse.
-
-Fera-t-elle valoir la nécessité de protéger le commerce, dans les
-régions lointaines, par la présence de forces imposantes?
-
-On lui dira que le commerce avec des barbares est une déception, s'il
-coûte plus indirectement qu'il ne vaut directement.
-
-Exposera-t-elle qu'il faut au moins que l'Angleterre se prémunisse
-contre tout danger d'invasion?
-
-On lui accordera que cela est juste et utile. Mais on lui fera
-observer qu'il est de la nature d'un tel danger de s'affaiblir, à
-mesure que les étrangers auront moins sujet de haïr la politique
-britannique et que les Anglais auront plus raison de l'aimer.
-
-On dira sans doute que nous nous faisons une trop haute idée de la
-_philanthropie_ anglaise.
-
-Nous ne croyons pas que la philanthropie détermine aucun peuple, pas
-plus le peuple anglais que les autres, à agir sciemment contre ses
-intérêts permanents.
-
-Mais nous croyons que les intérêts permanents d'un peuple sont
-d'accord avec la justice, et nous ne voyons pas pourquoi il
-n'arriverait pas, par la diffusion des lumières, et au besoin par
-l'expérience, à la connaissance de cette vérité.
-
-En un mot, nous avons foi, une foi entière, dans le principe du
-libre-échange.
-
-Nous croyons que, selon qu'un peuple prend ou ne prend pas pour règle
-de son économie industrielle la théorie de la _balance du commerce_,
-il doit adopter une politique toute différente.
-
-Dans le premier cas, il veut _vendre_ à toute force; et ce besoin le
-conduit à aspirer à la domination universelle.
-
-Dans le second, il ne demande qu'à _acheter_, sachant que le vendeur
-prendra soin du paiement; et, pour acheter, il ne faut faire violence
-à personne.
-
-Or, si la violence est inutile, ce n'est pas se faire une trop haute
-idée d'un peuple que de supposer qu'il repoussera les charges et les
-risques de la violence.
-
-Et si nous sommes pleins de confiance, c'est parce que, sur ce point,
-le vrai intérêt de l'Angleterre et de ses classes laborieuses nous
-paraît d'accord avec la cause de la justice et de l'humanité.
-
-Car si nous avions le malheur de croire à l'efficacité du régime
-restrictif, sachant quelles idées et quels sentiments il développe,
-nous désespérerions de tout ordre, de toute paix, de toute harmonie.
-Toutes les déclamations à la mode contre le _vil intérêt_ ne nous
-feraient pas admettre que l'Angleterre renoncera à sa politique
-envahissante et turbulente, laquelle, dans cette hypothèse, serait
-conforme à ses intérêts. Tout au plus, nous pourrions penser
-qu'arrivée à l'apogée de la grandeur, elle succomberait sous la
-réaction universelle; mais seulement pour céder son rôle à un autre
-peuple, qui, après avoir parcouru le même cercle, le céderait à un
-troisième, et cela sans fin et sans cesse jusqu'à ce que la dernière
-des hordes régnât enfin sur des débris. Telle est la triste destinée
-que la _Presse_ annonçait ces jours derniers aux nations; et comme
-elle croit au régime prohibitif, sa prédiction était logique.
-
-Au moment où le Parlement va s'ouvrir, nous avons cru devoir signaler
-la ligne que suivra, selon nous, le parti libéral. Si le monde est sur
-le point d'assister à une grande révolution pacifique, à la solution
-d'un problème terrible:--l'écroulement de la puissance anglaise en ce
-qu'elle a de pernicieux, et cela non par la force des armes, mais par
-l'influence d'un principe,--c'est un spectacle assurément bien digne
-d'attirer les regards impartiaux de la presse française. Est-ce trop
-exiger d'elle que de l'inviter à ne pas envelopper de silence cette
-dernière évolution de la Ligue comme elle a fait de la première? Le
-drame n'intéresse-t-il pas assez le monde et la France? Sans doute
-nous avons été profondément étonnés et affligés de voir la presse
-française, et principalement la presse démocratique, tout en fulminant
-tous les jours contre le machiavélisme britannique, faire une
-monstrueuse alliance avec les hommes et les idées qui sont en
-Angleterre la vie de ce machiavélisme. C'est le résultat de quelque
-étrange combinaison d'idées qu'il ne nous est pas donné de pénétrer.
-Mais, à moins qu'il n'y ait parti pris, ce que nous ne pouvons croire,
-de tromper le pays jusqu'au bout, nous ne pensons pas que cette
-combinaison d'idées, quelle qu'elle soit, puisse tenir devant la
-lutte qui va s'engager dans quelques jours au Parlement.
-
-
-
-
-DEUX ANGLETERRE
-
-(_Libre-Échange_ du 6 février 1848.)
-
-Quand nous avons entrepris d'appeler l'attention de nos concitoyens
-sur la question de la liberté commerciale, nous n'avons pas pensé ni
-pu penser que nous nous faisions les organes d'une opinion en majorité
-dans le pays, et qu'il ne s'agît pour nous que d'enfoncer une porte
-ouverte.
-
-D'après les délibérations bien connues de nombreuses chambres de
-commerce, nous pouvions espérer, il est vrai, d'être soutenus par une
-forte minorité, qui, ayant pour elle le bon sens et le bien général,
-n'aurait que quelques efforts à faire pour devenir majorité.
-
-Mais cela ne nous empêchait pas de prévoir que notre association
-provoquerait la résistance désespérée de quelques privilégiés, appuyée
-sur les alarmes sincères du grand nombre.
-
-Nous ne mettions pas en doute qu'on saisirait toutes les occasions de
-grossir ces alarmes. L'expérience du passé nous disait que les
-protectionnistes exploiteraient surtout le _sentiment national_, si
-facile à égarer dans tous les pays. Nous prévoyions que la politique
-fournirait de nombreux aliments à cette tactique; que, sur ce
-terrain, il serait facile aux monopoleurs de faire alliance avec les
-partis mécontents; qu'ils nous créeraient tous les obstacles d'une
-impopularité factice et qu'ils iraient au besoin jusqu'à élever contre
-nous ce cri: Vous êtes les agents de Pitt et de Cobourg. Il faudrait
-que nous n'eussions jamais ouvert un livre d'histoire, si nous ne
-savions que le privilége ne succombe jamais sans avoir épuisé tous les
-moyens de vivre.
-
-Mais nous avions foi dans la vérité. Nous étions convaincus, comme
-nous le sommes encore, qu'il n'y a pas une Angleterre, mais deux
-Angleterre. Il y a l'Angleterre oligarchique et monopoliste, celle qui
-a infligé tant de maux au monde, exercé et étendu partout une injuste
-domination, celle qui a fait l'acte de navigation, celle qui a fait la
-loi-céréale, celle qui a fait de l'Église établie une institution
-politique, celle qui a fait la guerre à l'indépendance des États-Unis,
-celle qui a d'abord exaspéré et ensuite combattu à outrance la
-révolution française, et accumulé, en définitive, des maux sans
-nombre, non-seulement sur tous les peuples, mais sur le peuple anglais
-lui-même.--Et nous disons que, s'il y a des Français qui manquent de
-patriotisme, ce sont ceux qui sympathisent avec cette Angleterre.
-
-Il y a ensuite l'Angleterre démocratique et laborieuse, celle qui a
-besoin d'ordre, de paix et de liberté, celle qui a besoin pour
-prospérer que tous les peuples prospèrent, celle qui a renversé la
-loi-céréale, celle qui s'apprête à renverser la loi de navigation,
-celle qui sape le système colonial, cause de tant de guerres, celle
-qui a obtenu le bill de la réforme, celle qui a obtenu l'émancipation
-catholique, celle qui demande l'abolition des substitutions, cette
-clef de voûte de l'édifice oligarchique, celle qui applaudit, en 1787,
-à l'acte par lequel l'Amérique proclama son indépendance, celle qu'il
-fallut sabrer dans les rues de Londres avant de faire la guerre de
-1792, celle qui, en 1830, renversa les torys prêts à former contre la
-France une nouvelle coalition.--Et nous disons que c'est abuser
-étrangement de la crédulité publique que de représenter comme manquant
-de patriotisme ceux qui sympathisent avec cette Angleterre.
-
-Après tout, le meilleur moyen de les juger, c'est de les voir agir; et
-certes ce serait le devoir de la presse de faire assister le public à
-cette grande lutte, à laquelle se rattachent l'indépendance du monde
-et la sécurité de l'avenir.
-
-Absorbée par d'autres soins, influencée par des motifs qu'il ne nous
-est pas donné de comprendre, elle répudie cette mission. On sait que
-la plus puissante manifestation de l'esprit du siècle, agissant par la
-Ligue contre la loi-céréale, a agité pendant sept ans les trois
-royaumes, sans que nos journaux aient daigné s'en occuper.
-
-Après les réformes de 1846, après l'abrogation du privilége foncier,
-au moment où la lutte va s'engager en Angleterre sur un terrain plus
-brûlant encore, l'_acte de navigation_, qui a été le principe, le
-symbole, l'instrument et l'incarnation du régime restrictif, on aurait
-pu croire que la presse française, renonçant enfin à son silence
-systématique, ne pourrait s'empêcher de donner quelque attention à une
-expérience qui nous touche de si près, à une révolution économique
-qui, de quelque manière qu'on la juge, est destinée à exercer une si
-grande influence sur le monde commercial et politique.
-
-Mais puisqu'elle continue à la tenir dans l'ombre, c'est à nous de la
-mettre en lumière. C'est pourquoi nous publions le compte rendu de la
-séance par laquelle les chefs de la Ligue viennent pour ainsi dire de
-réorganiser à Manchester cette puissante association.
-
-Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur les discours qui ont été
-prononcés dans cette assemblée, et nous leur demanderons de dire, la
-main sur la conscience, de quel côté est le vrai _patriotisme_; s'il
-est en nous, qui sympathisons de tout notre coeur avec l'infaillible
-et prochain triomphe de la Ligue, ou s'il est dans nos adversaires,
-qui réservent toute leur admiration pour la cause du privilége, du
-monopole, du régime colonial, des grands armements, des haines
-nationales et de l'oligarchie britannique.
-
-Après avoir lu le discours, si nourri de faits, de M. Gibson,
-vice-président du _Board of trade_, l'éloquente et chaleureuse
-allocution de M. Bright, et ces nobles paroles par lesquelles M.
-Cobden a prouvé qu'il était prêt à tout sacrifier, même l'avenir qui
-s'ouvre devant lui, même sa popularité, pour accomplir sa belle mais
-rude mission, nous demandons à nos lecteurs de dire, la main sur la
-conscience, si ces orateurs ne défendent pas ces vrais intérêts
-britanniques qui coïncident et se confondent avec les vrais intérêts
-de l'humanité?
-
-Le _Moniteur industriel_ et le _Journal d'Elbeuf_ ne manqueront pas de
-dire: «Tout cela est du machiavélisme; depuis dix ans M. Cobden, M.
-Bright, sir R. Peel, jouent la comédie. Les discours qu'ils
-prononcent, comédie; l'enthousiasme des auditeurs, comédie; les faits
-accomplis, comédie; le rappel de la loi-céréale, comédie; l'abolition
-des droits sur tous les aliments et sur toutes les matières premières,
-comédie; le renversement de l'acte de navigation, comédie;
-l'affranchissement commercial des colonies, comédie; et, comme disait
-il y a quelques jours un journal protectionniste, l'Angleterre se
-coupe la gorge devant l'Europe sur le simple espoir que l'Europe
-l'imitera.
-
-Et nous, nous disons que s'il y a une ridicule comédie au monde, c'est
-ce langage des protectionnistes. Certes, il faut prendre en
-considération les longues, et nous ajouterons les justes préventions
-de notre pays; mais ne faudrait-il pas rougir enfin de sa crédulité,
-si cette comédie pouvait être plus longtemps représentée devant lui au
-bruit de ses applaudissements?
-
-
-
-
-GRAND MEETING À MANCHESTER
-
-
-Jeudi soir, 25 janvier 1848, un grand meeting de ligueurs a été tenu à
-Manchester pour célébrer l'entrée au Parlement des principaux apôtres
-de la liberté commerciale.
-
-Trois mille personnes s'étaient rendues à la réunion. Au nombre des
-assistants on comptait une trentaine de membres du Parlement, et parmi
-eux MM. Cobden, Milner Gibson, Bright, Bowring, le colonel Thompson,
-G. Thompson, Ewart, W. Brown, Ricardo, le maire de Manchester et celui
-d'Ashton.
-
-Le meeting était présidé par M. George Wilson, président de la Ligue.
-
- M. GEORGE WILSON, dans une brève allocution, signale d'abord le
- progrès qui s'est accompli dans les élections depuis le
- _Reform-bill_; les électeurs, dit-il, s'occupent aujourd'hui
- beaucoup moins de la naissance que du mérite réel des candidats.
- On nous reproche, je le sais, ajoute-t-il, de nommer des gens
- dont les ancêtres n'ont jamais fait parler d'eux, mais
- qu'importe, s'ils ont la confiance du peuple? Nous les avons
- choisis à cause de leur mérite et non pas à cause de leurs
- titres. (Applaudissements.) L'orateur expose ensuite les progrès
- de la liberté commerciale. Le succès du tarif libre-échangiste de
- sir Robert Peel, dit-il, est maintenant reconnu par tout le
- monde, excepté par les protectionnistes exagérés, qui envoient
- encore de loin en loin de petites notes aux journaux. Le succès
- du tarif libre-échangiste des États-Unis n'a pas été moindre que
- celui du nôtre. On peut se faire une idée aussi de l'influence
- rapide que l'opinion publique de l'Angleterre exerce sur les
- classes intelligentes et éclairées du continent, par la réception
- qui a été faite à M. Cobden dans tous les pays qu'il a visités.
- (Applaudissements.) Il nous paraît certain aujourd'hui que nos
- vieux amis les protectionnistes ont quitté le champ de bataille,
- et que la salle du nº 17, Old-Bond-street, sera mise incessamment
- à louer. Depuis les dernières élections aucun d'eux n'a proposé,
- devant la plus petite assemblée de fermiers, le rétablissement
- des _lois-céréales_ qui doivent mourir en 1849. (Mouvement
- d'attention.) Je ne pense pas non plus qu'ils blâmeraient
- beaucoup lord John Russell s'il faisait ce que je pense qu'il
- devrait faire, s'il suspendait les lois-céréales jusqu'à ce
- qu'elles soient définitivement abolies en 1849. (Vifs
- applaudissements.) Mais ils veulent combattre en faveur des lois
- de navigation. Eh bien! nous les suivrons sur ce terrain-là, et
- avec un vigoureux effort nous leur enlèverons les lois de
- navigation comme nous leur avons enlevé les lois-céréales. Ils
- nous attaqueront ensuite sur les intérêts des Indes occidentales;
- nous ne demandons pas mieux, et de nouveau nous les battrons sur
- cette question comme sur toutes les autres. (Applaudissements.)
-
- M. WILSON porte un toast à la reine; après lui, M. ARMITAGE,
- maire de Manchester, propose le toast suivant:
-
- Aux membres libres-échangistes des deux Chambres du Parlement; au
- succès de leurs efforts pour compléter la chute de tous les
- monopoles!
-
- M. F. M. GIBSON, membre du Parlement de Manchester, et
- vice-président du _Board of trade_, répond à ce toast. L'orateur
- remercie d'abord l'auteur du toast au nom de ses collègues
- absents; puis il s'excuse sur son émotion: Je devrais être,
- direz-vous peut-être, rassuré comme le chasseur qui entend le son
- du cor; car ce n'est pas la première fois que je prends la parole
- dans cette enceinte; mais je vous affirme que lorsque je pense à
- quel public éclairé et au courant de la question j'ai affaire,
- il m'est impossible de maîtriser mon embarras. J'ai cru
- toutefois, qu'il était de mon devoir de me trouver au milieu de
- mes commettants dans cette occasion importante.
- (Applaudissements.) J'ai cru que toute autre considération devait
- céder à ce devoir; car, ancien membre de la Ligue, je m'honore,
- par-dessus tout, d'avoir fait partie de cette association qui, en
- éclairant l'opinion publique, a permis au gouvernement d'abolir
- l'odieux monopole du blé. (Applaudissements.) Je regrette
- toutefois de paraître devant vous dans un moment de dépression
- commerciale, dans un moment de grande anxiété pour tous ceux qui
- se trouvent engagés dans les affaires, dans un moment où s'est
- manifestée une crise grave, à laquelle nous n'avons pas encore
- entièrement échappé. Mais je pense, messieurs, que la politique
- de la liberté commerciale n'est pour rien dans les causes qui ont
- amené cette dépression (vifs applaudissements); je pense, au
- contraire, que la crise aurait été bien plus intense si les
- réformes commerciales n'avaient pas eu lieu. (Nouveaux
- applaudissements.)
-
- Quoique, actuellement, la confiance soit bien altérée dans le
- monde commercial, il y a certains éléments sur lesquels il est
- permis de compter pour le rétablissement de la prospérité future.
- L'approvisionnement des articles manufacturés est modéré; les
- prix des matières premières sont bas, et nous avons en
- perspective un prix modéré des subsistances. (Une voix: Non pas
- si les lois-céréales sont remises en vigueur.) Nous avons devant
- nous toutes ces choses (mouvement d'attention), et je crois que
- l'on peut, sans se faire illusion, croire que le retour de la
- confiance amènera le retour de la prospérité. (Applaudissements.)
- Mais permettez-moi, messieurs, de demander à ceux qui accusent
- par leurs vagues déclamations la liberté commerciale d'avoir
- causé la détresse actuelle, permettez-moi de leur demander d'être
- intelligibles une fois et de désigner les droits qui auraient
- prévenu cette détresse, s'ils n'avaient point été abolis.
- Était-ce le droit sur le coton? Était-ce le droit sur la laine ou
- le droit sur le verre? (Applaudissements et rires.) Est-ce que,
- pendant une période de famine, il aurait été sage de maintenir
- les droits sur les articles de subsistance? Quels sont donc les
- droits qui auraient empêché la crise de se produire?
- (Applaudissements.)
-
- On nous accuse encore, nous autres libres-échangistes, d'avoir
- préconisé une politique qui a diminué le revenu. Diminué le
- revenu! Est-ce que ceux qui émettent de semblables assertions ont
- bien comparé le revenu tel qu'il était, avant les réformes
- commencées en 1842, et tel qu'il a été depuis? Quels sont les
- faits? Le revenu, au 5 janvier 1842, s'élevait à environ
- 47,500,000 liv. st.; au 5 janvier 1848, il n'était plus que de
- 44,300,000 liv. st. Mais quelles ont été, dans l'intervalle, les
- réductions opérées dans les taxes? Il est vrai qu'on a établi, en
- 1842, un _income-tax_ s'élevant à environ 5,500,000 liv. st. par
- an. Mais, d'un autre côté, on a retranché à la fois de la douane
- et de l'excise des droits qui rapportaient environ 8,000,000 liv.
- st., ce qui donne en faveur des réductions une balance de
- 3,000,000 liv. st. Il ne saurait y avoir rien de bien mauvais
- dans une politique qui a augmenté le revenu par une réduction des
- droits sur les articles de consommation. Souvenez-vous aussi que
- cette politique a été adoptée en 1842, après que l'on eut essayé
- de la politique opposée, après que l'on eut essayé d'augmenter le
- revenu en élevant les droits de la douane et de l'excise. On
- ajouta 5% aux droits de douane; mais les douanes ne donnèrent
- pas, avec cette augmentation, la moitié de ce qu'on avait estimé
- qu'elles rendraient. L'augmentation échoua complétement, et ce
- fut après la chute de cette expérience que l'on avait faite
- d'accroître le revenu du pays en augmentant les droits de
- l'excise et de la douane, que l'on adopta heureusement l'impôt
- direct, et qu'on affranchit de leurs entraves l'industrie et le
- commerce de ce pays, en réduisant les taxes indirectes. Si nous
- considérons isolément les chiffres du revenu des douanes et de
- l'excise, nous verrons qu'ils présentent une justification
- remarquable de la politique adoptée par sir Robert Peel. Après la
- réduction de 8,000,000 liv. st., dont 7,000,000 liv. st. environ
- pour la douane, la totalité de cette somme, à l'exception de 7 à
- 8,000 liv. st., a été remplacée par le pays; c'est à peine s'il y
- a eu une baisse dans le revenu de la douane. On élève une autre
- accusation contre la liberté du commerce, à propos des
- exportations et des importations. On nous dit que nous avons
- importé plus que nous n'avons exporté, et que nos importations
- ont plus de valeur que nos exportations. Je réponds: S'il en est
- ainsi, tant mieux! (Applaudissements.)
-
- Ce serait une chose singulière que des marchands exportassent
- leurs marchandises pour recevoir en retour des produits qui
- auraient précisément la même valeur: espérons qu'il y a quelque
- gain dans l'échange des denrées; et, si nos importations ont
- excédé nos exportations, c'est nous qui avons gagné. Mais,
- ajoute-t-on, une quantité d'or est sortie du pays, notre
- numéraire a été exporté et nos intérêts commerciaux en ont
- souffert. À cela je puis répondre que si la balance, comme on la
- nomme, a été soldée en numéraire, c'est parce que le numéraire
- était à cette époque la marchandise la plus convenable et la
- moins chère que l'on pût exporter, et qu'il y avait plus de
- bénéfice à l'exporter qu'à exporter les autres marchandises.
- Voilà tout! À la vérité, on fait revivre aujourd'hui la vieille
- doctrine de la balance du commerce. Avant d'avoir lu les articles
- du _Blackwood's Magazine_ et de la _Quarterly Review_, j'espérais
- qu'elle était morte et enterrée, et qu'elle ne ressusciterait
- plus; mais nos adversaires y tiennent! Je ne vous ferais pas
- l'injure de défendre davantage devant vous la politique de la
- liberté commerciale,--laquelle certes n'a pas besoin d'être
- défendue,--si depuis quelque temps les organes du parti
- protectionniste ne s'étaient plus que jamais efforcés de donner
- le change au pays, s'ils n'avaient prétendu que nous nous étions
- montrés de mauvais prophètes et qu'un grand nombre de nos
- prévisions n'avaient abouti qu'à des déceptions; mais il m'est
- impossible de laisser passer de semblables accusations sans y
- répondre. Voyons d'abord les prophéties. Avons-nous oublié celles
- des protectionnistes? Avons-nous oublié qu'ils prédisaient que
- les bonnes terres de l'Angleterre seraient laissées sans culture
- si les _lois-céréales_ étaient révoquées (rires)? que les
- meilleurs terrains deviendraient des garennes de lapins et des
- repaires de bêtes fauves? (Rires.) Avez-vous oublié cela?
- Avez-vous oublié les menaces alarmantes que proférait un noble
- duc (le duc de Richmond) en 1839, lorsque j'eus l'honneur de
- paraître pour la première fois devant vous? Souvenez-vous de la
- menace qu'il nous faisait de quitter le pays si les corn-laws
- étaient révoquées. Souvenez-nous qu'il affirmait qu'alors
- l'Angleterre ne serait plus digne d'être habitée par des
- _gentlemen_. (Rires.) Mais félicitons-nous de posséder encore
- parmi nous le noble duc, félicitons-nous de ce qu'il n'a point
- abandonné sa patrie (rires); et espérons qu'il demeurera
- longtemps parmi nous, afin de rendre à ses concitoyens de
- meilleurs services que ceux qu'il leur a rendus jusqu'ici.
- (Tonnerre d'applaudissements.) Je me souviens de beaucoup
- d'autres prédictions qui ont été faites à la Chambre des
- communes, au sujet du rappel des lois-céréales. Je me rappelle
- que M. Hudson, l'honorable représentant de Sunderland, disait, en
- février 1839, que si les lois-céréales étaient abolies, les
- fermiers anglais ne pourraient plus cultiver le sol, même si la
- rente se trouvait entièrement supprimée, et que la terre devrait
- être laissée en friche, parce qu'on ne pourrait plus trouver un
- prix rémunérateur pour ses produits. Je suis charmé que M. Hudson
- ait montré un plus mauvais jugement en cette matière qu'il ne l'a
- fait dans la direction des entreprises de chemins de fer. Dans le
- monde des chemins de fer, il s'est montré un homme habile et
- entreprenant; mais, en fait de prophéties, nous opposerions
- volontiers le plus mauvais prophète que la Ligue ait jamais
- produit, à l'honorable représentant de Sunderland.
- (Applaudissements et rires.)
-
-L'orateur, après avoir réfuté d'autres critiques qui se rattachent à
-la situation des colonies anglaises, dans les Indes occidentales,
-poursuit en ces termes:
-
- Nous avons eu, dans ces derniers temps, des preuves si nombreuses
- des bons résultats de la réduction des droits et des avantages de
- la suppression des entraves apportées au commerce, non-seulement
- dans ce pays, mais encore à l'étranger, que je crois inutile de
- m'étendre plus longuement sur cet objet. Il y a cependant, dans
- nos relations extérieures, un fait sur lequel je veux appeler un
- instant votre attention: il s'agit de notre commerce avec la
- France. (Mouvement d'attention.) Considéré d'une manière
- absolue, ce commerce peut être regardé comme faible encore, mais
- il n'y en a pas qui se soit développé plus rapidement. La valeur
- déclarée de nos exportations pour la France s'est élevée, il y a
- peu de temps, à 3,000,000 de liv. st., et maintenant elle est de
- 2,700,000 liv. st. Or, en 1815, elle était à peine de 300,000
- liv. st. La plus grande partie de cet accroissement a eu lieu, il
- faut bien le remarquer, à une époque récente, et le progrès s'est
- accompli à la suite des réductions opérées dans notre tarif, sans
- qu'il y ait eu la moindre réciprocité de la part de la France. Je
- mentionne ce fait, parce qu'il renferme un très-fort argument
- contre ce que l'on a nommé le système de réciprocité. Vous avez
- augmenté matériellement votre commerce avec la France, en
- réduisant vos droits sur les importations de ce pays, quoiqu'il
- n'ait point, de son côté, réduit ses droits sur les importations
- anglaises. (Applaudissements.) Je cite aussi le commerce avec la
- France, pour vous prouver que nous faisons autant d'affaires avec
- ce pays qu'avec les Indes occidentales. Ainsi donc, ces terribles
- Français, que l'on nous apprend à considérer comme nos ennemis
- naturels, sont pour nous d'aussi bonnes pratiques que nos
- propriétaires aimés et privilégiés des Indes occidentales.
- (Applaudissements.) Les Français nous prennent pour 2,700,000
- liv. st. de marchandises, et les propriétaires des Indes
- occidentales pour 2 millions 300,000 liv. st. seulement. Et, de
- plus, les colons demandent pour leurs sucres une protection égale
- en valeur au montant de toutes nos exportations pour les Indes
- occidentales. Je n'exagère rien (applaudissements); je mentionne
- simplement les faits, avec les documents parlementaires sous les
- yeux.
-
- Maintenant, je vous le demande, quand on jette un coup d'oeil sur
- l'augmentation de notre commerce avec la France, ne s'aperçoit-on
- pas en même temps que ce commerce a établi entre les deux pays
- des liens d'amitié et d'intérêt, des liens qu'il serait plus
- difficile de briser que si leurs transactions en étaient encore
- au chiffre de 300,000 liv. st. comme en 1815? (Applaudissements.)
- Pour moi, messieurs, j'ai la conviction entière, et je l'exprime
- sans hésiter devant cette assemblée publique, que, nonobstant les
- services que les diplomates peuvent avoir rendus au monde, rien
- n'a autant de pouvoir pour prévenir la guerre et pour maintenir
- la paix que le développement du commerce international.
- (Applaudissements prolongés.) On nous avertit cependant dans le
- sud,--et de plus on nous rappelle qu'une lettre émanée d'un homme
- célèbre dans ce district (rires) nous a donné le même avis,--on
- nous avertit, dis-je, que, malgré cet accroissement de notre
- commerce avec la France, nous devons nous attendre à une invasion
- de la part des Français (explosion de rires), et que nous nous
- endormirions dans une sécurité trompeuse si nous ne préparions
- des forces considérables pour repousser cette invasion longuement
- méditée. (Rires.) Eh bien! je ne saurais dire que je pense que
- vous puissiez vous dispenser de toute espèce de force militaire.
- Je ne saurais dire et je ne crois pas que mon excellent ami M.
- Cobden ait jamais dit qu'il faille détruire toutes nos défenses
- militaires, de terre et de mer. Il y a, je le sais, des personnes
- qui seraient charmées que M. Cobden eût proposé cela, mais je ne
- crois pas qu'il l'ait fait. Mais voici ce que nous avons à dire
- sur cette question. Nous sommes d'accord à penser, la grande
- majorité des hommes s'accorde à penser comme nous, que si les
- armées pouvaient être supprimées par le fait du développement des
- communications internationales, ce serait un immense progrès, le
- plus grand progrès qui eût jamais été accompli dans le monde, et
- le meilleur auxiliaire qui ait été donné à la civilisation, à la
- moralité et au bon vouloir mutuel des peuples.
- (Applaudissements.) Nous sommes tous d'accord là-dessus. Aucun
- homme, aucun homme doué de sentiments d'humanité, pourvu qu'il
- n'ait pas intérêt au maintien des choses (rires), ne saurait
- penser autrement. Néanmoins, je crois,--et je donne ici mon
- opinion personnelle,--que nous ne sommes pas dans une situation
- qui nous permette de nous dispenser de moyens de défense. Nous
- avons dépensé chaque année, depuis 1815, 16,000,000 de liv. st.
- pour la défense de notre pays, et je crois que nous avons
- toujours eu des moyens de défense suffisants. Je nie qu'aucun
- fait se soit produit qui puisse nous faire redouter aujourd'hui
- cette soudaine invasion des Français dont on nous menace. C'est,
- au reste, une vieille histoire que cette invasion. Je me
- souviens que M. Thomas Atwood, l'un des représentants de
- Birmingham, se leva, un jour, à la Chambre des communes, et dans
- un discours de quatre heures, que beaucoup de gens considérèrent
- comme un excellent discours d'invasion, prouva que l'on devait
- s'attendre à ce que les Russes feraient un beau matin leur
- apparition au pont de Londres, sans en donner le moindre avis et
- sans que personne se fût douté le moins du monde de leur
- intention de nous envahir. (Rires.) Mais aujourd'hui nous
- laissons la Russie de côté; c'est de la France que nous avons
- peur. (Rires et mouvements.)
-
- Le budget français nous annonce une réduction dans l'effectif
- militaire pour l'année prochaine. Je ne vois donc dans ce budget
- aucune raison de craindre; je n'y vois rien qui me porte à
- craindre que la France se prépare à envahir l'Angleterre.
- Pourquoi réduit-on le budget de la marine, de telle sorte que
- l'on demandera en France, l'année prochaine, 13 navires et 2,000
- hommes de moins que les années précédentes? (Mouvement.) Mais les
- gentlemen de l'invasion nous disent: «Il ne faut pas vous fier au
- budget; on ne le réduit que pour vous aveugler et vous plonger
- dans une fausse sécurité.» (Rires.) D'après cet argument, plus
- les Français réduiront leurs armements, plus nous devrons
- augmenter les nôtres. Probablement, la France a des méthodes de
- recueillir de l'argent que nous ne connaissons point; elle a des
- moyens de lever des hommes, d'armer des vaisseaux, dont personne
- ne sait rien; si bien qu'elle réduit son budget uniquement pour
- jeter de la poudre dans les yeux du pauvre John Bull! (Mouvements
- et rires.) Je sais peu de chose sur ces matières; mais je crois,
- en vérité, que tous ces rapports alarmistes ne méritent guère de
- crédit. Chaque fois que l'on construit en France un bassin pour
- l'amélioration d'un port, chaque fois que l'on y creuse un fossé,
- c'est, aux yeux des trembleurs de l'invasion, pour y lancer des
- steamers de guerre. Selon ces gens-là, ces travaux ne sont
- nullement entrepris dans l'intention d'accroître et de
- perfectionner l'industrie et le commerce de la France. Toutes les
- mesures adoptées pour améliorer la situation du peuple français
- ou pour augmenter son commerce, telles, par exemple, que
- l'agrandissement des ports, le creusement de nouveaux bassins au
- Havre et à Cherbourg, sont regardées par eux comme des moyens de
- préparer et de faciliter l'envahissement de la Grande-Bretagne.
- Ils disent que le peuple français ne se soucie pas du commerce,
- et que les bassins creusés par les Français ne sont pas destinés
- aux vaisseaux marchands, mais bien aux steamers de guerre. Eh
- bien! je ne suis pas de cet avis, et je crois que nous tous, en
- Angleterre, nous avons intérêt à l'amélioration des ports de
- France. (Écoutez! écoutez!) Comme Anglais, je n'éprouve aucun
- sentiment de jalousie à l'aspect de semblables travaux
- (applaudissements); au contraire, je ressens de la satisfaction
- et de la joie lorsque j'apprends que des améliorations ont lieu
- dans n'importe quelle partie du globe, dans n'importe quel pays!
- (Applaudissements prolongés.) Et si l'on me dit que nous devons
- voir avec jalousie les travaux qui s'opèrent en France pour
- l'amélioration des ports et pour la construction de la digue de
- Cherbourg, laquelle est une oeuvre dont tout le monde profitera
- (applaudissements); si l'on me dit que nous devons regarder ces
- travaux avec des pensées d'animosité et de haine, je répondrai
- que je ne saurais partager de semblables pensées
- (applaudissements), et qu'elles ne m'inspirent aucune sympathie.
- (Nouveaux applaudissements.) Je suis charmé de tous ces progrès,
- et je crois en outre que vous n'avez pas le droit d'imputer à une
- grande nation la pensée d'une invasion digne tout au plus d'une
- horde de sauvages. (Vifs applaudissements.) Descendre en
- Angleterre sans aucun autre dessein que celui d'humilier le
- peuple de ce pays, de le priver du produit de son travail et
- d'insulter toutes les classes de la population, en vérité cela ne
- serait pas digne d'une grande nation. Vous n'avez pas le droit de
- jeter à la face d'un peuple de semblables imputations.
- (Applaudissements.) Il y a une chose que nous pouvons dire, c'est
- que nous voulons conserver l'appareil militaire qui sera jugé le
- plus convenable, parce que le monde ne nous paraît pas encore en
- état de se passer de moyens de défense, et que nous voulons avoir
- les moyens de protéger le pays; mais autre chose est d'imputer à
- une nation voisine et amie des desseins qui ne peuvent manquer de
- soulever l'indignation de tout honnête homme en France! Quoi!
- après une si longue paix, après tant de relations amicales nouées
- entre les deux pays, la France serait jugée capable de si
- détestables desseins! En vérité, messieurs, je ne saurais
- m'arrêter patiemment à cette idée que des hostilités soient
- encore nécessaires entre la France et l'Angleterre!
- (Applaudissements prolongés.) Je ne pense pas qu'il soit
- possible, dans l'état actuel du monde, que ces nations voisines
- et maintenant en paix, l'une et l'autre avancées en civilisation,
- soient maintenues par n'importe quelle ruse dans un état de
- mutuelle haine! (Adhésions.)
-
- J'espère, messieurs, dans tout ce que j'ai dit, n'avoir pas
- employé un mot qui puisse faire mal interpréter ma pensée. Je
- sais que les hommes de Manchester n'aiment pas les titres; je
- sais qu'ils sont naturellement portés à suspecter les membres du
- gouvernement (rires), et aujourd'hui même j'ai entendu dire à un
- honorable gentleman qu'il s'attendait à ce que je serais atteint
- soudainement d'un accès de grippe (rires) et hors d'état de me
- trouver au milieu de vous. Je sais que l'on croit généralement
- que les hommes n'aiment pas à dire leur pensée lorsqu'ils sont
- aux affaires (rires); mais je n'ai jamais trouvé que la franchise
- fût une mauvaise politique. (Applaudissements.)
-
- Je vous ai dit sincèrement que je n'ai aucune sympathie pour ce
- que l'on appelle l'esprit militaire (applaudissements); je vous
- l'ai dit, mais je ne veux pas m'engager devant cette assemblée à
- agir de telle ou telle façon particulière dans cette question;
- j'ignore encore ce que veut faire le gouvernement; peut-être
- a-t-il la même opinion que moi sur l'invasion et sur la folie de
- la panique; mais tout ce que je puis dire, c'est ceci: attendez,
- attendez, et avant de prononcer sur ses actes sachez ce qu'il
- proposera. Donnez votre opinion sur la lettre du comté de
- Lancastre; donnez votre opinion sur M. Pigon[64] et sur la lettre
- du duc de Wellington; mais ne vous prononcez pas sur les
- intentions du gouvernement avant de les connaître.
- (Applaudissements.) Laissez-moi aussi toute ma liberté d'opinion;
- et si mon vote ou ma conduite dans cette question ou dans toute
- autre vous déplaît, vous aurez certainement l'occasion de régler
- mon compte d'une manière que je ne veux point nommer devant cette
- assemblée.
-
- [Note 64: M. Pigon, grand fabricant de poudre et l'un des
- principaux instigateurs de la panique.]
-
- L'orateur s'occupe ensuite de l'acte qui a récemment affranchi
- les juifs de leurs incapacités légales, et il prononce quelques
- paroles, chaudement applaudies, en faveur de la liberté de
- conscience. J'espère, dit-il en terminant, aider dans le
- Parlement à l'abolition de tous les monopoles qui subsistent
- encore aujourd'hui, et j'ai la confiance que, sur n'importe quel
- point où se porte la lutte des grands principes de la liberté
- civile, commerciale ou religieuse, vous ne me trouverez pas en
- défaut, non plus qu'aucun de mes amis les partisans de la liberté
- des échanges. (Tonnerre d'applaudissements.)
-
- M. KERSHAW, m. P., propose le toast suivant: Aux électeurs du sud
- et du nord Lancastre; aux électeurs du West-Riding de
- l'Yorkshire, et à tous ceux qui ont envoyé des _free-traders_ au
- Parlement.
-
- M. COBDEN se lève et est accueilli par de nombreuses salves
- d'applaudissements. Après avoir remercié l'auteur du toast, il
- continue ainsi: On m'a demandé, messieurs, au moins une douzaine
- de fois, quel est l'objet de ce meeting. J'avoue que je ne désire
- pas qu'il soit regardé comme un meeting destiné à célébrer des
- triomphes passés, et encore moins à nous glorifier nous-mêmes ou
- les uns les autres. Je désire plutôt qu'on le considère comme
- ayant eu lieu pour témoigner que nous sommes encore en vie pour
- l'avenir (applaudissements); qu'ayant obtenu une garantie sur le
- _statute-book_ pour la liberté du commerce des grains, nous
- entendons en obtenir une autre pour la liberté de la navigation;
- que nous entendons bien empêcher les propriétaires des Indes
- occidentales de taxer à leur profit les membres de la communauté;
- et, en résumé, que nous entendons appliquer à tous les articles
- du commerce les principes que nous avons appliqués au blé.
- (Applaudissements.) Messieurs, notre honorable représentant a
- traité d'une manière si habile et si complète quelques points
- dont j'avais l'intention de m'occuper, relativement à la question
- des sucres et à la justification de nos principes de liberté
- commerciale, que je me trouve dégagé de la nécessité d'y revenir,
- et je le remercie de tout mon coeur de son discours, l'un des
- meilleurs que j'aie entendus dans cette enceinte.
- (Applaudissements.) Je crois que la question de la liberté du
- commerce,--la question de la liberté du commerce dans tous ses
- détails,--est connue de cette assemblée; je crois que toutes les
- réformes dont je vous ai fait l'énumération comme devant être
- poursuivies par nous ont l'assentiment de cette assemblée, et que
- tous les honorables membres qui m'écoutent sur cette plate-forme
- se joindront à nous pour obtenir la complète application de nos
- principes dans le Parlement. (Écoutez! écoutez!) Maintenant,
- messieurs, je vais m'occuper d'un autre sujet, et quoique ce
- sujet soit intimement lié à la question de la liberté
- commerciale, je désire cependant qu'on ne pense pas que je
- veuille exprimer les sentiments d'aucun de mes collègues dans le
- Parlement; je parle seulement en mon nom, et je ne veux
- compromettre personne. Je touche, comme vous l'avez probablement
- deviné, à l'intention que l'on a manifestée d'augmenter nos
- armements. (Applaudissements.) Personne ne me démentira si je dis
- que les hommes qui, pendant la longue agitation du _free-trade_,
- ont coopéré le plus énergiquement à cette oeuvre sont ceux qui
- prêchaient la liberté des échanges, non pas seulement pour les
- avantages matériels qu'elle devait amener, mais aussi pour le
- motif beaucoup plus élevé d'assurer la paix entre les nations.
- (Applaudissements.)
-
- Je crois que c'est ce motif qui a amené dans nos rangs la grande
- armée des ministres de la religion, laquelle a donné une
- impulsion si puissante à nos progrès dans les commencements de la
- Ligue. J'ai connu un grand nombre des chefs de notre armée, j'ai
- eu l'occasion de savoir à quels mobiles ils obéissaient, et je
- crois que les plus ardents, les plus persévérants et les plus
- dévoués d'entre nos collègues, ont été des hommes qui se
- trouvaient stimulés par le motif purement moral et religieux dont
- j'ai parlé, par le désir de la paix. (Applaudissements.) Et je
- suis certain que chacun de ces hommes a partagé l'étonnement que
- j'ai éprouvé, lorsqu'à peine douze mois après que notre nation
- s'est proclamée libre-échangiste à la face du monde, on est venu
- nous annoncer qu'il fallait augmenter nos armements.
- (Applaudissements.) Quelle est, je le demande, la cause de cette
- panique? Probablement nous pourrons la trouver dans la lettre du
- duc de Wellington, dans les démarches particulières qu'il annonce
- avoir faites auprès du gouvernement, et dans sa correspondance
- avec lord John Russell. Nous pouvons l'attribuer au duc de
- Wellington, à sa lettre et à ses démarches particulières. Je ne
- professe pas, je l'avoue, l'admiration que quelques hommes
- éprouvent pour les guerriers heureux; mais y a-t-il, je le
- demande, parmi les plus fervents admirateurs du duc, un homme
- doué des sentiments ordinaires d'humanité qui ne souhaitât que
- cette lettre n'eût jamais été écrite ni publiée? (Mouvements
- d'attention et applaudissements.) Le duc a passé déjà presque les
- limites de l'existence humaine, et nous pouvons dire sans figure
- oratoire qu'il est penché sur le bord de la tombe. N'est-il pas
- lamentable (applaudissements), n'est-ce pas un spectacle
- lamentable que cette main, qui n'est plus capable de soutenir le
- poids d'une épée, emploie le peu qui lui reste de forces à écrire
- une lettre,--probablement la dernière que ce vieillard adressera
- à ses concitoyens,--une lettre destinée à susciter de mauvaises
- passions et des animosités dans les coeurs des deux grandes
- nations voisines? (Applaudissements.) N'aurait-il pas mieux fait
- de prêcher le pardon et l'oubli du passé, que de raviver les
- souvenirs de Toulon, de Paris et de Waterloo, et de faire tout ce
- qu'il faut pour engager une nation courageuse à user enfin de
- représailles, et à se venger de ses désastres passés? (Écoutez!
- écoutez!) N'aurait-il pas accompli une oeuvre plus glorieuse en
- mettant de l'huile sur ces blessures, maintenant à peu près
- guéries, au lieu de les rouvrir, en laissant à une autre
- génération le soin de réparer les maux accomplis par lui? En
- lisant la lettre du duc, je laisse de côté l'objet de cette
- lettre, et j'arrive à la fin, lorsqu'il dit: «Je suis dans ma 77e
- année.» Et moi j'ajoute: Cela explique et cela excuse tout!
- (Applaudissements.) Nous n'avons pas, au reste, à nous occuper du
- duc de Wellington; nous avons à nous occuper de ces hommes plus
- jeunes qui se servent de son autorité pour faire réussir leurs
- desseins particuliers. (Écoutez! écoutez!) Ce dont j'ai besoin
- d'abord de vous faire convenir, vous et le peuple anglais, c'est
- que la question qui nous occupe n'est ni une question militaire
- ni une question navale, mais que c'est une question qu'il
- appartient aux citoyens de décider. (Mouvements d'attention et
- applaudissements.) Lorsque nous sommes en guerre, les hommes qui
- portent l'habit rouge et l'épée au côté peuvent prendre le pas
- sur nous pour aller à leur besogne,--une besogne peu enviable et
- qu'un excellent militaire, sir Harry Smith, a très-heureusement
- caractérisée en disant «que c'était un damnable commerce.» Mais
- nous sommes maintenant dans une situation différente, et nous
- voulons recueillir les fruits du passé. Il faut donc que nous
- calculions nous-mêmes les probabilités d'une guerre. Je disais
- tout à l'heure que c'était une question du ressort des citoyens.
- C'est une question du ressort des contribuables, qui ont à
- soutenir de leurs deniers l'armée et la flotte.
- (Applaudissements.) C'est une question du ressort des marchands,
- des manufacturiers, des boutiquiers, des ouvriers et des fermiers
- de ce pays. Et j'en demande pardon à lord Ellesmere, mais c'est
- une question du ressort des imprimeurs de calicots aussi.
- (Applaudissements prolongés.) Quelles sont les chances de guerre?
- D'où la guerre doit-elle venir? Vous êtes, je l'affirme, plus
- compétents pour en juger que les hommes de guerre, vous êtes plus
- impartiaux, car, à tout événement, votre intérêt n'est pas du
- côté de la guerre. Et tout homme qui est en état de lire un livre
- renfermant une description de la France actuelle, tout homme qui
- est en état de lire une traduction d'un journal français, tout
- homme qui veut prendre la peine de consulter le tableau des
- progrès du commerce, des manufactures et de la richesse des
- Français, tout homme, dis-je, qui est en état d'étudier ces
- choses, est aussi compétent qu'un soldat pour juger des
- probabilités de la guerre. (Applaudissements.) J'ajoute qu'il n'y
- a aucune époque dans l'histoire de France où ce pays ait été plus
- qu'en ce moment disposé à embrasser une politique pacifique,
- particulièrement à l'égard de l'Angleterre. Le peuple français se
- trouve maintenant dans une situation qui doit l'éloigner de la
- guerre. Il a traversé une révolution sociale qui a tellement
- égalisé le partage du sol, que la masse contribue à peu près
- d'une manière égale à l'entretien du gouvernement. L'impôt est en
- grande partie direct, ce qui rend le peuple très-sensible à
- l'endroit des dépenses publiques, et ce qui doit nécessairement
- le détourner de la guerre. La propriété n'est pas en France ce
- qu'elle est dans ce pays. Il y a en France cinq à six millions de
- propriétaires de terres, tandis que nous n'avons pas ici la
- dixième partie de ce nombre. Tous sont des hommes laborieux,
- économes de leurs pièces de cinq francs, et très-désireux de
- laisser quelque chose à leurs enfants. Je puis dire, sans crainte
- d'être démenti, qu'il n'y a pas au monde un peuple plus
- affectueux et mieux doué des sentiments de famille que le peuple
- français. Aussi, ai-je vu avec horreur, honte et indignation, la
- manière dont quelques-uns de nos journaux en ont parlé. Ils l'ont
- représenté comme étant dans une situation misérable et dégradée,
- en proie à une basse ignorance. Je suis bien charmé que
- l'occasion se présente à moi de démentir de pareilles fables, et
- de montrer sous leur vrai jour la situation et les sentiments
- véritables du peuple français. Il y a dans cette ville un journal
- qui se servait, la semaine passée, de l'argument suivant; que
- nous étions obligés d'avoir une police à Manchester pour nous
- protéger contre les voleurs, les filous et les assassins, et,
- pour la même raison, qu'il nous fallait une armée pour nous
- protéger contre les Français. (Rires.)--Comme si les Français
- étaient des voleurs, des filous ou des meurtriers! La nation
- française est maintenant aussi bien organisée, elle jouit
- d'autant d'ordre que la nôtre; il n'y a pas eu, depuis cinq ou
- six ans, plus de désordres en France qu'en Angleterre. Il y a un
- autre journal à Londres, un journal hebdomadaire[65], qui à
- coutume d'écrire avec beaucoup de gravité, mais à qui la panique
- a probablement enlevé son sang-froid (rires); ce journal nous
- affirme que le premier engagement avec la France aura lieu sans
- déclaration de guerre, et que nous serons obligés de protéger Sa
- Majesté, dans Osborne-house, contre ces Français peu scrupuleux
- qui voudraient nous l'enlever. (Rires.) Quelle leçon notre
- courageuse reine a donnée récemment à ces gens-là! Elle est allée
- en France sans la moindre protection, et elle a abordé au rivage
- du château d'Eu, littéralement dans une baignoire. (Rires.) Il
- faut donc, messieurs, qu'il y ait un bien grand courage d'un
- côté, ou une insigne couardise de l'autre! (Rires et
- applaudissements.) Mais, à vrai dire, cette panique est une sorte
- de maladie périodique. Je la compare quelquefois au choléra, car
- je crois qu'elle nous a visités, la dernière fois, en même temps
- que le choléra. On nous disait alors que nous aurions une
- invasion des Russes, et je m'occupai de l'invasion des Russes. Je
- crois que si je n'avais pas été choqué de la folie de quelques
- journaux (et il y en a aujourd'hui qui sont presque aussi fous
- que ceux-là),--lesquels prétendaient que les Russes allaient
- aborder d'un moment à l'autre à Portsmouth,--je crois, dis-je,
- que je ne serais jamais devenu ni auteur ni homme public, que je
- n'aurais jamais écrit de pamphlets ni prononcé de discours, et
- que je serais demeuré jusqu'aujourd'hui un laborieux imprimeur
- sur calicots. (Applaudissements prolongés.) Maintenant,
- messieurs, il importe que nous connaissions un peu mieux les
- étrangers. Vous vous souvenez qu'il y a trois semaines ou un
- mois, j'eus l'occasion de prononcer quelques mots au sujet de
- l'élection de mon ami, M. Henri, à Newton, et que je m'occupai de
- la réduction de nos armements; je démontrai combien il était
- nécessaire de réduire nos dépenses, si nous voulions poursuivre
- nos réformes fiscales. Dans le moment même où je parlais, un
- grand meeting avait lieu à Rouen, le Manchester de la France;
- 1800 électeurs s'y trouvaient rassemblés pour faire une
- manifestation en faveur de la réforme électorale. Dans cette
- assemblée, un orateur, M. Visinet, a prononcé un discours dirigé
- absolument dans le même sens que le mien. Je vais vous en lire un
- morceau, en signalant les marques d'approbation donnée dans
- l'auditoire.
-
-[Note 65: Le _Spectator_.]
-
-Après cette lecture, M. Cobden ajoute:
-
- Ces extraits sont un peu longs; mais j'ai pensé qu'ils vous
- intéresseraient (applaudissements); j'ai pensé que vous seriez
- charmés d'apprendre ce qui s'est passé au sein d'une assemblée
- représentant l'opinion d'une immense ville manufacturière de
- France: et quand vous voyez que de pareils sentiments sont
- applaudis comme ils l'ont été dans une assemblée française,
- comment voulez-vous croire, hommes de Manchester, que la France
- soit la nation de bandits que certains journaux vous dépeignent?
- (Applaudissements.) Je ne veux pas dire qu'il n'y ait des
- préjugés à déraciner en France comme il y en a en Angleterre;
- mais je dis qu'il ne faut pas chercher querelle à un petit nombre
- d'hommes à Paris,--d'hommes sans considération et sans influence
- en France;--mais que nous devons tendre la main aux hommes dont
- je vous parlais tout à l'heure. (Applaudissements.)
-
- Maintenant, je tâcherai de traiter avec vous d'une manière
- pratique et détaillée cette question des armements; car c'est
- probablement la dernière fois que j'aurai à vous en parler, avant
- qu'elle ne soit portée devant la Chambre. C'est, je le répète,
- une question sur laquelle la masse des citoyens doit prononcer;
- les hommes spéciaux n'ont rien à y voir. Je n'ai pas le dessein
- d'entrer dans les détails du métier; je ne crois pas qu'il soit
- utile pour vous d'avoir la moindre connaissance pratique de
- l'horrible métier de la guerre. (Applaudissements.) Je veux
- seulement vous demander si, dans un état de paix profonde, vous
- autres contribuables, vous voulez vous décider à courir les
- risques de la guerre en gardant votre argent dans vos poches, ou
- bien si vous voulez permettre à un plus grand nombre d'hommes de
- vivre dans la paresse, en se couvrant d'une casaque rouge ou
- d'une jaquette bleue, sous le prétexte de vous protéger?
- (Mouvement.) Pour moi, je crois que nous devons agir en toutes
- choses selon la justice et l'honnêteté, et partager la branche de
- l'olivier avec le monde entier; et aussi longtemps que nous
- agirons ainsi, je veux bien courir les risques de tout ce qui
- pourra arriver, sans payer un soldat ou un marin de plus! (Vifs
- applaudissements.) Mais ce n'est pas seulement la question de
- savoir si nous devons augmenter nos armements qu'il s'agit de
- décider. Vous avez déjà dépensé, cette année, 17,000,000 liv. st.
- en armements, et vous êtes très-aptes à décider si vous n'auriez
- pas pu faire un meilleur emploi de votre argent.
- (Applaudissements.) Vous êtes-vous informés si la marine que vous
- payez si largement est employée de la meilleure manière possible?
- (Écoutez! écoutez! et applaudissements.) Où sont ces grands
- vaisseaux qui vous coûtent si cher? Ordinairement ils voyagent en
- faisant un grand étalage de puissance; mais ils ne vont ni à
- Hambourg ni dans la Baltique, où il y a un si grand commerce.
- Non! ils ne vont pas là; la température est rude, et il y a peu
- d'agrément à se trouver sur ces rivages. (Rires et
- applaudissements.) Vont-ils davantage dans l'Amérique du Nord,
- aux États-Unis, avec lesquels nous faisons la cinquième ou la
- sixième partie de notre commerce étranger? Non pas! L'arrivée
- d'un vaisseau de guerre anglais dans ces parages est signalée par
- les journaux comme un événement extraordinaire. Les matelots des
- navires de guerre sont fainéants, et c'est pourquoi ils font bien
- de n'aller pas souvent dans ce pays-là. En résumé, on n'a besoin
- d'eux dans aucune région commerçante. (Applaudissements.) À la
- fin de notre petite session, j'ai demandé un rapport sur les
- stations occupées par nos navires, et je vous prierai de jeter
- les yeux sur ce rapport. J'ai demandé un rapport sur les forces
- navales qui se trouvaient dans le Tage et dans les eaux du
- Portugal, au commencement de chaque mois, pendant l'année
- dernière, avec les noms des navires, le nombre des hommes et des
- canons. Lorsqu'il sera sous vos yeux, je ne serai aucunement
- surpris si vous lisez que les forces navales que nous avons dans
- le Tage et le Douro, et sur les côtes du Portugal, dépassent
- l'ensemble des forces navales américaines. Il est vrai que
- Lisbonne est une ville agréable, je puis en témoigner, car je
- l'ai visitée;--le climat en est délicieux; on voit là des
- géraniums en plein air au mois de janvier. (Rires et
- applaudissements.) Je ne veux pas disputer sur les goûts des
- capitaines et des amiraux qui ne demandent pas mieux que de
- passer l'année dans le Tage, si vous voulez bien le leur
- permettre. (Applaudissements.) On vous affirme qu'ils y sont pour
- servir vos intérêts; mais je puis vous assurer qu'il n'en est
- rien; votre flotte a été mise dans le Tage à l'entière
- disposition de la reine de Portugal et de ses ministres; et elle
- est tenue de leur porter secours dans le cas où ils encourraient
- l'indignation du peuple par leur mauvaise administration. Voilà
- tout! Sans manquer aux convenances, je puis dire qu'aujourd'hui
- le Portugal est le plus petit et le plus misérable des États de
- l'Europe; et je me demande ce que l'Angleterre peut gagner à
- prendre de semblables pays sous sa protection? Le Portugal compte
- environ 3 millions d'habitants; nous sommes sûrs de son commerce,
- par la raison fort simple que nous prenons les quatre cinquièmes
- du vin de Porto qu'il produit;--et si nous ne le prenions pas,
- personne n'en voudrait. (Rires et applaudissements.) J'espère
- qu'on ne m'imputera point un sentiment odieux, j'espère que l'on
- prendra uniquement au point de vue économique l'argument que je
- vais employer; mais je dis que si le tremblement de terre qui a
- ruiné Lisbonne se faisait sentir de nouveau et engloutissait le
- Portugal sous les eaux de l'Océan, une grande source de
- dilapidation serait fermée pour le peuple anglais.
-
- Je n'accuse point les Portugais; ils font ce qu'ils peuvent pour
- s'assister eux-mêmes. Dernièrement encore, un de leurs députés a
- été renvoyé aux cortez par le cri unanime du peuple, lequel, au
- dire de lord Palmerston et Cie, n'exerce aucune influence en
- Portugal (applaudissements); mais chaque fois que la nation
- essaie de se révolter, les Anglais font usage de leur puissance
- pour comprimer ses efforts! Que la reine et ses ministres
- administrent convenablement leur pays et le peuple sera leur
- meilleur soutien! Je vous engage à suivre cette question du
- Portugal; étudiez-la et examinez bien ses rapports avec la
- question des armements. Je sais qu'il y a en Angleterre une
- grande aversion pour la politique extérieure, et cela vient sans
- doute de ce que cette politique ne nous a jamais fait aucun bien.
- (Mouvement.) Mais je puis vous garantir que si vous voulez
- secouer votre apathie et exercer une surveillance active sur les
- faits et gestes du département des affaires étrangères, vous
- épargnerez de bonnes sommes d'argent,--ce qui, à tout prendre,
- serait un bon résultat par le temps qui court.
- (Applaudissements.)--Maintenant, messieurs, je poserai cette
- question: si les gens de Brighton,--si les vieilles femmes des
- deux sexes de Brighton,--craignent qu'on ne vienne les arracher
- de leurs lits (rires), pourquoi ne rappelle-t-on pas la flotte
- qui est dans le Tage pour la faire croiser dans la Manche?
- (Applaudissements.) Je ne suis pas marin; mais je crois qu'aucun
- marin ne me démentira, si je dis qu'il vaudrait mieux pour nos
- équipages qu'ils naviguassent dans la Manche, que de croupir à
- Lisbonne dans la paresse et la démoralisation.
-
- Nous avons des navires de guerre qui vont de Portsmouth
- directement à Malte, car Malte est le grand hôpital de notre
- marine. (Applaudissements prolongés.) Je me trouvais à Malte au
- commencement de l'hiver, au mois de novembre. Pendant mon séjour,
- un de nos vaisseaux de ligne arriva de Portsmouth; il entra dans
- le port de Valette et il y demeura pendant que j'allai de Malte à
- Naples, et de là en Grèce et en Égypte; il y était encore quand
- je retournai à Malte. Les principaux officiers étaient sur la
- côte, où ils vivaient dans les clubs, et le reste de l'équipage
- avait toutes les peines du monde à se créer l'apparence d'une
- occupation utile, en hissant et en abaissant alternativement les
- voiles et en nettoyant le pont. (Éclats de rire.) Je fus
- introduit chez le consul américain, qui m'entretint beaucoup de
- notre marine. Il me dit: «Nous autres Américains, nous regardons
- votre marine comme très-molle.--Qu'entendez-vous par molle?--Oh!
- répliqua-t-il, les équipages de vos navires sont trop paresseux;
- ils n'ont rien à faire. Vous ne pouvez espérer d'avoir de bons
- équipages si vos navires séjournent pendant de longs mois dans le
- port. Nous autres Américains, nous n'avons jamais plus de trois
- navires dans la Méditerranée, et un seul de ces trois navires est
- plus considérable qu'une frégate; mais les instructions de notre
- gouvernement sont que les navires américains ne doivent jamais
- séjourner dans un port, qu'ils doivent traverser constamment la
- Méditerranée dans l'un ou l'autre sens; visiter tantôt un port,
- tantôt un autre, et donner la chasse aux pirates quand il s'en
- montre. Nos navires sont toujours en mouvement, et il en résulte
- que leur discipline est meilleure que celle des navires anglais,
- dont les équipages demeurent dans un état de perpétuelle
- oisiveté.» (Mouvement.)
-
- L'orateur revient ensuite sur la mauvaise interprétation que l'on
- avait donnée de son opinion, relativement à la question du
- désarmement. J'ai déclaré franchement à Stockport ce que je
- déclare encore aujourd'hui, ce que j'ai déclaré depuis douze ans
- dans mes écrits,--à savoir, que nous ne pourrons pas réduire
- matériellement nos armements aussi longtemps qu'il ne sera opéré
- aucun changement dans les esprits, relativement à la politique
- extérieure. Il faut que le peuple anglais se défasse de cette
- idée, qu'il lui appartient de régler les affaires du monde
- entier. Je ne blâme pas le ministère de maintenir nos armements;
- je veux seulement appeler l'attention publique sur la folie que
- l'on commet en dirigeant aujourd'hui notre politique extérieure
- comme on le faisait autrefois. (Applaudissements.) Lorsque
- l'opinion publique,--lorsque la majorité de l'opinion
- publique,--se trouvera de mon côté, je serai charmé de voir
- appliquer mes vues; mais jusque-là je veux bien être en minorité,
- et en minorité je resterai jusqu'à ce que je réussisse à
- transformer la minorité en majorité. (Applaudissements.) Mais la
- question qui s'agite devant vous n'est pas de savoir si nous
- devons démanteler notre flotte; la question est de savoir si vous
- voulez ou non augmenter votre armée et votre marine. Tout en
- admettant que l'opinion publique n'adopte pas mes vues, à ce
- point de consentir à une réduction dans nos armements, je
- prétends, néanmoins, au nom du West-Riding de l'Yorkshire
- (applaudissements); au nom du comté de Lancastre, au nom de
- Londres, d'Édimbourg et de Glascow, que l'opinion publique est
- avec moi. (Tonnerre d'applaudissements.--L'assemblée se lève
- comme un seul homme en faisant entendre des hourras prolongés.)
- Et si l'opinion publique s'exprime partout comme elle vient de le
- faire ici, nos armements ne seront pas augmentés.
- (Applaudissements.) Mais que cette manifestation ait lieu ou
- non,--je parle pour moi-même comme membre indépendant du
- Parlement,--on n'ajoutera pas un shilling au budget de notre
- armée et de notre flotte, sans qu'auparavant j'aie forcé la
- Chambre à une _division_ sur cet objet. (Vifs applaudissements.)
-
- Messieurs, en commençant, je vous ai montré le lien qui unit la
- question des armements à celle de la liberté du commerce; en
- terminant, je vous dirai que la question de la liberté du
- commerce est grandement compromise en Europe par les mesures
- proposées au sujet de nos défenses nationales. Je reçois des
- journaux de Paris, et je vous dirai qu'à Paris il y a des
- libres-échangistes qui se sont associés et qui publient un
- journal hebdomadaire pour éclairer les esprits, comme notre Ligue
- a publié le sien. Ce journal est dirigé par mon habile et
- excellent ami M. Bastiat, et la semaine dernière il s'affligeait
- des remarques d'un autre journal, le _Moniteur industriel_, qui
- prétendait que l'Angleterre n'était pas sincère dans sa politique
- de liberté commerciale, et que, s'apercevant que les principes
- proclamés par elle n'étaient pas adoptés en Europe, elle
- préparait ses armements pour enlever par la force ce qu'elle
- avait cru pouvoir enlever par la ruse. J'exhorte mes concitoyens
- à résister à cette tentative, qui est faite pour répandre de
- l'odieux sur nos principes. Nous avons commencé à prêcher la
- liberté commerciale, avec la conviction qu'elle amènerait la paix
- et l'harmonie parmi les nations; mais les _free-traders_ les plus
- enthousiastes n'ont jamais dit, comme le prétendent certains
- journaux, qu'ils s'attendaient à ce que la liberté commerciale
- amènerait l'ère rêvée par les millénaires. Nous ne nous sommes
- jamais attendus à rien de semblable. Nous nous sommes attendus à
- ce que les autres nations demanderaient du temps, comme la nôtre
- l'a fait, pour adopter nos vues; mais ce que nous avons toujours
- espéré, le voici: c'est que les peuples de l'Europe ne nous
- verraient point douter nous-mêmes les premiers de la tendance de
- nos propres principes, et nous armer contre les peuples avec
- lesquels nous voulions entretenir seulement des relations
- d'amitié. Nous avons entrepris de faire du libre-échange
- l'avant-coureur de la paix; voilà tout! Lorsque nous avons planté
- l'olivier, nous n'avons jamais pensé que ses fruits mûriraient en
- un jour, mais nous avons eu l'espoir de les recueillir dans leur
- saison; et avec l'aide du Ciel et la vôtre, il en sera ainsi!
- (Applaudissements prolongés.)
-
- Le colonel THOMPSON propose un toast à la Ligue et à ses travaux,
- dont l'utilité a été si grande pour le pays et pour le monde.
-
- M. BRIGHT répond à ce toast:
-
- Si quelqu'un dans cette assemblée avait, en venant ici, quelques
- doutes sur le véritable objet de notre réunion, ses doutes
- doivent être maintenant dissipés. On m'a demandé pourquoi nous
- nous réunissions, maintenant que le monde politique est si calme,
- et que les réformes que nous avons poursuivies dans cette
- enceinte sont pour la plupart accomplies; j'ai répondu que nous
- nous réunissions pour faire honneur au grand principe qui a
- triomphé, et à un autre principe qui marche vers un plus grand
- triomphe encore,--à ce principe que, dans l'avenir, l'opinion du
- peuple sera le seul guide, et l'intérêt du peuple le seul objet
- du gouvernement de ce pays. Je n'aurai pas besoin de faire
- longuement l'apologie de la liberté commerciale. Si jamais
- principe a été triomphant, si jamais but poursuivi par une grande
- association a été justifié par les résultats, c'est bien le
- principe de la liberté du commerce et le but qui a été poursuivi
- par les agitateurs de notre association. (Applaudissements.)
- N'avons-nous pas entendu dire, pendant de longues années, qu'il
- fallait que ce pays fût entièrement indépendant de l'étranger? Et
- maintenant ne devons-nous pas avouer que c'est grâce aux
- importations de subsistances de l'étranger que plusieurs millions
- de nos concitoyens ont conservé la vie, pendant ces dix-huit
- mois? Ne nous disait-on pas que le meilleur moyen d'avoir un
- approvisionnement sûr et abondant de subsistance, c'était de
- protéger nos cultivateurs? Et n'est-il pas prouvé à présent
- qu'après trente années d'une protection rigoureuse, des millions
- de nos concitoyens seraient morts de faim, si nous n'avions pas
- reçu du blé du dehors? Ne nous disait-on pas encore que si nous
- achetions du blé à l'étranger, nous serions obligés d'exporter
- des masses considérables d'or, et que cet or servirait à édifier
- des manufactures rivales des nôtres? Eh bien! il y a eu des
- importations et des exportations considérables de numéraire
- destinées au paiement du blé, mais où le numéraire a-t-il été
- retenu? Ne nous revient-il pas, en ce moment, aussi vite qu'il
- s'en était allé? Et, de plus, la nation qui a pris la plus grande
- partie de cet or, les États-Unis n'ont-ils pas doublé ou triplé
- leurs achats de nos marchandises depuis un an?
- (Applaudissements.) Si quelqu'un vient se plaindre à moi de la
- liberté commerciale,--quoique je doive dire que peu d'hommes s'en
- plaignent, si ce n'est quelques esprits obtus que nous ne
- parviendrons jamais à convaincre,--si quelqu'un me demande si la
- liberté commerciale a triomphé, si notre politique a réussi, je
- lui cite les seize millions de quarters de blé qui ont été
- importés dans les seize derniers mois et je lui demande:
- qu'auriez-vous fait sans cette importation? Vous auriez eu une
- anarchie, une ruine, une mortalité sans exemple dans aucun temps
- et dans aucun pays; vous auriez souffert toutes ces épouvantables
- calamités si votre politique de restriction et d'exclusion était
- demeurée plus longtemps en vigueur. (Applaudissements.) Jamais
- l'efficacité d'un principe n'a été aussi admirablement prouvée
- que l'a été celle du nôtre, pendant les douze derniers mois. Si
- un homme avait pu s'élever assez haut pour embrasser le monde de
- son regard, qu'aurait-il vu? Que faisait alors pour notre pays le
- génie du commerce? Nous étions abattus par la peur, nous étions
- en proie à la famine, nous implorions du monde entier notre
- salut; et le commerce nous a répondu de toutes les régions du
- globe. Sur les bords de la mer Noire et de la Baltique, auprès du
- Nil classique et du Gange sacré, sur les rives du Saint-Laurent
- et du Mississipi, dans les îles éloignées de l'Inde, dans le
- naissant empire de l'Australie, des créatures humaines
- s'occupaient de recueillir et d'expédier les fruits de leurs
- moissons pour nourrir le peuple affamé de ce royaume.
- (Applaudissements.) L'orateur s'occupe ensuite des résultats
- politiques de la liberté des échanges. Le rappel des
- lois-céréales, dit-il, peut être comparé, dans le monde
- politique, à la débâcle qui suit une longue gelée. Lorsque le
- dégel arrive, vous voyez sur les fleuves des masses de glaçons se
- disloquer et se disjoindre; ils se mettent séparément en marche;
- tantôt ils se touchent, tantôt ils se séparent, mais tous tendent
- au même but, tous sont entraînés vers l'Océan. C'est ainsi que
- nous voyons dans notre Parlement les vieux partis se dissoudre
- pour toujours. Et dans notre Parlement comme au dehors, nous
- voyons la masse aspirer et marcher vers une liberté plus grande
- que celle dont nous avons joui jusqu'à ce jour.
- (Applaudissements.) Où donc allons-nous? (L'orateur énumère les
- réformes qui restent à accomplir; en première ligne il place la
- réforme de l'Église établie, puis celle de la transmission des
- propriétés.) Cette question de la tenure du sol et du mode selon
- lequel il doit être transmis de main en main et de père en fils,
- intéresse l'Angleterre et l'Écosse aussi bien que l'Irlande. Les
- abus qui subsistent depuis si longtemps ont pris naissance à une
- époque où la population était clair-semée et où le peuple n'avait
- aucun pouvoir. Il s'agit maintenant de les détruire; et de même
- que le Parlement a admis la libre introduction des blés
- étrangers, de même--quoi que puissent faire les influences
- aristocratiques--il admettra avant peu l'affranchissement du
- sol,--la liberté sera donnée à la terre comme elle a été donnée à
- ses produits. (Applaudissements.)
-
- Il est singulier que, dans ce meeting, toutes les pensées se
- soient tournées vers une question à laquelle personne ne songeait
- il y a quelques semaines; je veux parler du cri de guerre qui a
- été jeté dans le pays. J'entends dire de tout côté qu'il y a eu
- une panique. Eh bien! moi, je suis persuadé du contraire: il n'y
- a pas eu de panique. Voici ce qui est arrivé. Mon honorable ami
- le représentant du West-Riding de l'Yorkshire (M. Cobden) est
- allé au fond du Cornouailles; il y a lu les journaux de Londres
- et il s'est imaginé que nous ajoutions foi à ce qu'ils disaient.
- (Rires.) Il faut que je vous donne une autre preuve de sa
- crédulité. Lorsqu'il se trouvait en Espagne, il m'écrivit une
- lettre à peu près au moment où une querelle paraissait s'être
- élevée entre lord Palmerston et _quelqu'un_ à Paris, à propos du
- mariage de la reine d'Espagne, et savez-vous ce qu'il disait? Il
- nous suppliait de ne pas entreprendre une guerre à ce sujet, il
- nous suppliait de ne pas nous livrer à la manie de la guerre.
- Étant en Espagne, il avait évidemment tout à fait oublié le
- caractère du peuple au milieu duquel il avait vécu! (Rires.) Il a
- lu les journaux de Londres, et il s'est imaginé que nous tous y
- écrivions des _premiers Londres_. Le fait est que la panique est
- demeurée tout entière parmi les chefs du parti militaire de ce
- pays et les rédacteurs en chef des journaux. (Rires.) Pour moi,
- je suis persuadé que toute cette panique n'est qu'une feinte. Je
- crois que je puis vous en donner le secret. C'est la coutume
- dans ce pays que plus un homme est riche, moins il laisse au plus
- grand nombre de ses enfants. (Écoutez--et applaudissements.) Si
- un honnête fabricant de coton, ou un marchand, ou un imprimeur
- sur calicots, vient à amasser 20,000 ou 30,000 liv. st., il
- s'arrange ordinairement de manière à partager également cette
- somme entre ses enfants lorsqu'il quitte la terre.
- (Applaudissements.) Je ne sais vraiment comment un homme qui
- possède des sentiments naturels et une dose ordinaire d'honnêteté
- pourrait faire autrement. Mais plus un homme titré possède de
- propriétés, surtout si ces propriétés consistent en champs, plus
- il juge nécessaire que son fils aîné les possède toutes après
- lui. Le colonel Thompson, en donnant l'explication du fait, dit
- que l'intention de cet homme est de rendre _une main assez forte_
- pour contraindre le public à entretenir le reste de la famille.
- (Rires.) Or, vous savez que les familles aristocratiques se
- multiplient tout comme les familles des autres classes. (Rires.)
- Il y a d'abord un ou deux enfants autour de la table;
- puis,--petit à petit,--il en vient six ou huit, ou dix ou douze,
- comme le bon Dieu les envoie. Tous ces enfants sont entretenus
- dans l'idée qu'ils souffriraient dans leur dignité, si on les
- voyait offrir quelque chose à vendre. Ils n'embrassent pas la
- carrière commerciale, ils suivent celle des emplois publics.
- (Rires.) Ils sont tellement pleins de patriotisme qu'ils ne
- veulent rien faire, si ce n'est consacrer leurs services à leurs
- concitoyens. Mais la pitance devient de jour en jour plus maigre.
- (Rires.) Les classes moyennes ont, de jour en jour, fourni un
- plus grand nombre d'hommes actifs, habiles et intelligents, qui
- sont venus faire concurrence aux membres de l'aristocratie, dans
- les services publics. La conséquence de ce fait était facile à
- prévoir. Comme dirait le colonel Thompson, il est arrivé que
- cette population a pressé sur les moyens de subsistance. (Rires.)
- Elle a besoin aujourd'hui d'une carrière plus large pour déployer
- son énergie,--qu'elle applique principalement à ne rien faire et
- à manger des taxes. (Rires et applaudissements.)
-
- Songez qu'il s'est passé, depuis une trentaine d'années, des
- choses qui ont dû plonger dans le désespoir une portion
- considérable de la classe aristocratique. Prenez les vingt-cinq
- dernières années et comparez-les à n'importe quelle période de
- vingt-cinq ans de notre histoire, et vous verrez que nous avons
- accompli une véritable révolution, une révolution glorieuse et
- pacifique, et d'autant plus glorieuse qu'elle a été plus
- pacifique. Nous avons eu, dans nos lois et dans nos institutions,
- dans la politique de notre gouvernement, dans la constitution
- même du pouvoir, des changements plus considérables que d'autres
- n'en ont obtenu par des révolutions sanglantes. Et qui sait ce
- qui pourra survenir encore? «Si nous avons trente autres années
- de paix et si des clubs pour la liberté du commerce s'ouvrent
- dans toutes les grandes villes du royaume, disent les membres de
- l'aristocratie, nous voudrions bien savoir ce qui adviendra.»
- Sans aucun doute, quelque chose de très-sérieux pour quelques-uns
- d'entre eux. Ils en sont, du reste, bien persuadés. Il y a un
- duel à mort entre l'esprit de guerre et le progrès politique,
- social et industriel. Nous servirions les desseins de cette
- classe antinationale, si nous permettions à l'esprit de guerre de
- se répandre dans la Grande-Bretagne. Laissez-le prévaloir,
- laissez la guerre désoler de nouveau le monde, et vous aurez beau
- faire des meetings, aucune nouvelle réforme sociale et
- industrielle ne s'accomplira dans le gouvernement du Royaume-Uni.
- (Applaudissements.) Je sais bien que si vous jetez un regard sur
- les pages de notre histoire dans ces trente dernières années,
- elles ne vous paraîtront pas aussi brillantes que celles des
- trente années précédentes. Il n'y a pas eu autant d'hommes nés
- pour être de grands généraux ou des amiraux; il n'y a pas eu
- autant de grandes victoires par mer et par terre; vos églises et
- vos cathédrales n'ont pas été, dirai-je _ornées_? ne devrais-je
- pas plutôt dire _souillées_? par les trophées de la guerre. Un
- illustre Français, Lamartine, a dit: «Le sang est ce qui brille
- le plus dans l'histoire, cela est vrai, mais il tache.» «Le sang
- et la liberté s'excluent,» dit-il encore. Je vous en supplie,
- messieurs, par toutes les victoires que vous avez déjà
- remportées, par toutes celles que vous pouvez remporter encore,
- résistez, résistez énergiquement à tout ce que l'on pourrait vous
- dire pour entretenir en vous des pensées hostiles aux étrangers,
- à tout ce que l'on pourrait vous dire pour vous engager à
- augmenter la somme que vous dépensez en armements.
- (Applaudissements.)
-
- Messieurs, le pouvoir du peuple s'étend chaque jour;
- efforçons-nous bien de prouver que ce pouvoir est un bienfait
- pour ceux qui le possèdent. J'imagine quelles seront les
- exclamations de l'_United Service_ et du club de l'armée et de la
- marine, lorsque les journaux arriveront à Londres avec un compte
- rendu de ce meeting. Oh! c'est une époque glorieuse que celle où
- des milliers de citoyens peuvent se réunir librement! car il
- n'est pas de liberté plus grande, plus féconde, que celle dont
- nous jouissons aujourd'hui,--de discuter librement et
- ouvertement, d'approuver librement ou de condamner librement la
- politique de ceux qui gouvernent ce grand empire.
- (Applaudissements.) Je suis resté souvent debout sur le rivage,
- lorsqu'il n'y avait pas un souffle d'air qui ridât la surface de
- l'Océan. J'ai vu la marée s'élever, comme si elle était mue par
- quelque impulsion mystérieuse et irrésistible qui lançait
- successivement les vagues sur le rivage. Nous qui sommes une
- grande et magnanime nation, ayons dans nos âmes ce souffle
- mystérieux et irrésistible, cet amour pour la liberté, cet amour
- pour la justice! Il nous poussera en avant, en avant toujours, et
- nous fera obtenir triomphe sur triomphe, jusqu'à ce que cette
- nation soit--comme toutes les nations peuvent l'être un jour--une
- communauté heureuse et fortunée, que le monde se proposera pour
- modèle. (Applaudissements prolongés.)
-
- M. BROTHERTON propose un autre toast à la liberté du commerce et
- à la paix.
-
- M. GEORGE THOMPSON répond au toast porté par M. Brotherton. Ne
- laissons pas revivre, dit-il, les animosités nationales, lorsque
- les Français eux-mêmes nous donnent un exemple que nous pourrions
- suivre avec profit. Dans chacun des soixante banquets qui ont eu
- lieu récemment pour la réforme électorale, un toast a été porté
- «à la liberté, à l'égalité et à la fraternité.» M. le colonel
- Thompson se demandait alors ce que penserait un naturel d'un pays
- éloigné, converti au christianisme par un de nos missionnaires,
- si, venant dans ce pays, il nous trouvait occupés à nous préparer
- à la guerre contre une nation qui ne nous a pas témoigné le
- moindre sentiment d'hostilité. Si les classes ouvrières sont
- appelées à faire partie de la milice, qu'elles demandent au moins
- au gouvernement de connaître la cause pour laquelle elles sont
- destinées à combattre; qu'elles prennent avantage de l'obligation
- qu'on leur imposera de verser leur sang, s'il en est besoin, pour
- revendiquer les droits du citoyen et quelques biens qui valent la
- peine d'être défendus. (Applaudissements.)
-
- Des remercîments sont ensuite votés aux membres du Parlement qui
- ont honoré le banquet de leur présence; puis l'assemblée se
- sépare.
-
- * * * * *
-
- À partir de la révolution de Février, des devoirs nouveaux et
- impérieux réclament tous les instants de Bastiat. Il s'y dévoue
- avec une ardeur funeste à sa santé et interrompt la tâche qu'il
- s'était donnée de signaler à la France les bienfaits de la
- liberté commerciale en Angleterre.
-
- Une invitation lui parvint, le 11 janvier 1849, de la part des
- _free-traders_, qui avaient résolu de célébrer à Manchester le
- 1er février, ce jour où, conformément aux prescriptions
- législatives, toute restriction sur le commerce des grains devait
- cesser. Nous reproduisons la réponse qu'il fit alors à M. George
- Wilson, l'ancien président de la Ligue et l'organe du comité
- chargé des préparatifs de cette fête.
-
-MONSIEUR,
-
-«Veuillez exprimer à votre comité toute ma reconnaissance pour
-l'invitation flatteuse que vous m'adressez en son nom. Il m'eût été
-bien doux de m'y rendre, car, Monsieur, je le dis hautement, il ne
-s'est rien accompli de plus grand dans ce monde, à mon avis, que cette
-réforme que vous vous apprêtez à célébrer. J'éprouve l'admiration la
-plus profonde pour les hommes que j'eusse rencontrés à ce banquet,
-pour les George Wilson, les Villiers, les Bright, les Cobden, les
-Thompson et tant d'autres qui ont réalisé le triomphe de la liberté
-commerciale, ou plutôt, donné à cette grande cause une première et
-décisive impulsion. Je ne sais ce que j'admire le plus de la grandeur
-du but que vous avez poursuivi ou de la moralité des moyens que vous
-avez mis en oeuvre. Mon esprit hésite quand il compare le bien direct
-que vous avez fait au bien indirect que vous avez préparé; quand il
-cherche à apprécier, d'un côté, la réforme même que vous avez opérée,
-et de l'autre, l'art de poursuivre légalement et pacifiquement toutes
-les réformes, art précieux dont vous avez donné la théorie et le
-modèle.
-
-Autant que qui que ce soit au monde, j'apprécie les bienfaits de la
-liberté commerciale, et cependant je ne puis borner à ce point de vue
-les espérances que l'humanité doit fonder sur le triomphe de votre
-_agitation_.
-
-Vous n'avez pu démontrer le droit d'échanger, sans discuter et
-consolider, chemin faisant, le droit de propriété. Et peut-être
-l'Angleterre doit-elle à votre propagande de n'être pas, à l'heure
-qu'il est infestée, comme le continent, de ces fausses doctrines
-communistes qui ne sont, ainsi que le protectionnisme, que des
-négations, sous formes diverses, du droit de propriété.
-
-Vous n'avez pu démontrer le droit d'échanger, sans éclairer d'une vive
-lumière les légitimes attributions du gouvernement et les limites
-naturelles de la loi. Or, une fois ces attributions comprises, ces
-limites fixées, les gouvernés n'attendront plus des gouvernements
-prospérité, bien-être, bonheur absolu; mais justice égale pour tous.
-Dès lors les gouvernements, circonscrits dans leur action simple, ne
-comprimant plus les énergies individuelles, ne dissipant plus la
-richesse publique à mesure qu'elle se forme, seront eux-mêmes dégagés
-de l'immense responsabilité que les espérances chimériques des peuples
-font peser sur eux. On ne les culbutera pas à chaque déception
-inévitable, et la principale cause des révolutions violentes sera
-détruite.
-
-Vous n'avez pu démontrer, au point de vue économique, la doctrine du
-libre-échange sans ruiner à jamais dans les esprits ce triste et
-funeste aphorisme: _Le bien de l'un, c'est le dommage de l'autre_.
-Tant que cette odieuse maxime a été la foi du monde, il y avait
-incompatibilité radicale entre la prospérité simultanée et la paix des
-nations. Prouver l'harmonie des intérêts, c'était donc préparer la
-voie à l'universelle fraternité.
-
-Dans ses aspects plus immédiatement pratiques, je suis convaincu que
-votre réforme commerciale n'est que le premier chaînon d'une longue
-série de réformes plus précieuses encore. Peut-elle manquer, par
-exemple, de faire sortir la Grande-Bretagne de cette situation
-violente, anormale, antipathique aux autres peuples, et par conséquent
-pleine de dangers, où le régime protecteur l'avait entraînée? L'idée
-d'accaparer les consommateurs vous avait conduits à poursuivre la
-domination sur tout le globe. Eh bien! je ne puis plus douter que
-votre système colonial ne soit sur le point de subir la plus heureuse
-transformation. Je n'oserais prédire, bien que ce soit ma pensée, que
-vous serez amenés, par la loi de votre intérêt, à vous séparer
-volontairement de vos colonies; mais alors même que vous les
-retiendrez, elles s'ouvriront au commerce du monde, et ne pourront
-plus être raisonnablement un objet de jalousie et de convoitise pour
-personne.
-
-Dès lors que deviendra ce célèbre argument en cercle vicieux: «Il faut
-une marine pour avoir des colonies, il faut des colonies pour avoir
-une marine?» Le peuple anglais se fatiguera de payer _seul_ les frais
-de ses nombreuses possessions, dans lesquelles il n'aura pas plus de
-priviléges qu'il n'en a aux États-Unis. Vous diminuerez vos armées et
-vos flottes; car il serait absurde, après avoir anéanti le danger, de
-retenir les précautions onéreuses que ce danger seul pouvait
-justifier. Il y a encore là un double et solide gage pour la paix du
-monde.
-
-Je m'arrête, ma lettre prendrait des proportions inconvenantes, si je
-voulais y signaler tous les fruits dont le libre échange est le germe.
-
-Convaincu de la fécondité de cette grande cause, j'aurais voulu y
-travailler activement dans mon pays. Nulle part les intelligences ne
-sont plus vives; nulle part les coeurs ne sont plus embrasés de
-l'amour de la justice universelle, du bien absolu, de la perfection
-idéale. La France se fût passionnée pour la grandeur, la moralité, la
-simplicité, la vérité du libre-échange. Il ne s'agissait que de
-vaincre un préjugé purement économique, d'établir pour ainsi dire un
-compte commercial, et de prouver que l'échange, loin de nuire au
-_travail national_, s'étend toujours tant qu'il fait du bien, et
-s'arrête, par sa nature, en vertu de sa propre loi, quand il
-commencerait à faire du mal; d'où il suit qu'il n'a pas besoin
-d'obstacles artificiels et législatifs. L'occasion était belle,--au
-milieu du choc des doctrines qui se sont heurtées dans ce pays,--pour
-y élever le drapeau de la liberté. Il eût certainement rallié à lui
-toutes les espérances et toutes les convictions. C'est dans ce moment
-qu'il a plu à la Providence, dont je ne bénis pas moins les décrets,
-de me retirer ce qu'elle m'avait accordé de force et de santé; ce sera
-donc à un autre d'accomplir l'oeuvre que j'avais rêvée, et puisse-t-il
-se lever bientôt!
-
-C'est ce motif de santé, ainsi que mes devoirs parlementaires, qui me
-forcent à m'abstenir de paraître à la démocratique solennité à
-laquelle vous me conviez. Je le regrette profondément, c'eût été un
-bel épisode de ma vie et un précieux souvenir pour le reste de mes
-jours. Veuillez faire agréer mes excuses au comité et permettez-moi,
-en terminant, de m'associer de coeur à votre fête par ce toast:
-
-À la liberté commerciale des peuples! à la libre circulation des
-hommes, des choses et des idées! au libre-échange universel et à
-toutes ses conséquences économiques, politiques et morales!
-
-_Je suis, Monsieur, votre très-dévoué_,
-
- FRÉDÉRIC BASTIAT.
-
- 15 janvier 1849.
- À M. George Wilson.
-
-
-
-
-RÉFORME COLONIALE
-
-EN ANGLETERRE
-
-DISCOURS PRONONCÉ AU MEETING DE BRADFORD, PAR M. COBDEN.
-
-(_Journal des Économistes_, nº du 15 février 1850.)
-
-
-Les _free-traders_ anglais poursuivent, avec une ardeur que nous
-sommes, hélas! impuissants à imiter, la réforme de la vieille
-législation économique de la Grande-Bretagne. Aux protectionnistes qui
-demandent la restauration des vieux abus, ils ne répondent qu'en
-exigeant incessamment des réformes nouvelles. Non contents d'avoir
-obtenu la suppression complète et définitive des lois-céréales, la
-modification presque radicale des lois de navigation, l'égalisation
-des droits sur les sucres, ils demandent aujourd'hui, entre autres
-réformes, la suppression entière du vieux régime colonial,
-l'émancipation politique des colonies. Comme toujours, M. Cobden a
-pris les devants dans cette question. C'est dans la tournée qu'il
-vient de faire pour combattre dans ses foyers mêmes l'agitation
-protectionniste, qu'il a fait lever ce nouveau lièvre, pour ainsi dire
-entre les jambes de ses adversaires. Les applaudissements qui ont
-accueilli ses paroles nous prouvent, du reste, que la cause de
-l'émancipation coloniale est déjà plus qu'à moitié gagnée dans
-l'opinion, tant les saines doctrines de la science économique sont
-devenues populaires dans la Grande-Bretagne!
-
-C'est dans un meeting convoqué à la Société de tempérance de Bradford,
-et où affluait la population intelligente de cette ville, que M.
-Cobden, assisté du colonel Thompson, a exposé, avec le plus de
-développements, ses idées sur la réforme coloniale. Nous reproduisons
-les principaux passages de son discours, qui est destiné à servir de
-point de départ à une réforme nouvelle.
-
- M. COBDEN. Je compte vous entretenir aujourd'hui principalement
- de nos relations avec nos colonies. Vous avez eu connaissance,
- sans doute, des mauvaises nouvelles qui sont venues du Canada, du
- cap de Bonne-Espérance et de l'Australie. Vous avez pu voir un
- manifeste, émanant du Canada, dans lequel on attribue la détresse
- présente aux réformes commerciales. Les protectionnistes n'ont
- pas manqué d'en tirer parti. Voyez, se sont-ils écriés, comme ces
- _free-traders_ de malheur ont ruiné nos colonies! (Rires.)
- Examinons donc ce que disent nos concitoyens du Canada. Ils se
- plaignent de leur situation rétrograde, en comparaison de celle
- des États-Unis. Ils nous disent que, tandis que les États-Unis
- sont couverts de chemins de fer et de télégraphes électriques,
- ils possèdent à peine cinquante milles de chemins de fer. Encore
- ces tronçons de chemins perdent-ils 50 ou 80 pour 100. Mais, je
- le demande, aucun homme sensé pourra-t-il prétendre que la
- liberté du commerce des grains, qui existe seulement depuis cette
- année, a empêché le Canada de construire des chemins de fer,
- tandis que les États-Unis en construisent depuis plus de quinze
- ans?--On ne saurait nier que le Canada ne soit au moins de
- cinquante années en arrière des États-Unis. Il y a quelques
- années, lorsque je voyageais dans le Canada, je demeurai frappé
- de cette infériorité. Cependant, alors, la protection était
- pleinement en vigueur; le Canada jouissait de tous les bienfaits
- de cette protection prétendue. Pourquoi donc le Canada
- florissait-il moins alors que les États-Unis? Tout simplement
- parce qu'il était sous notre protection; parce que les
- États-Unis dépendaient d'eux-mêmes (applaudissements), se
- soutenaient et se gouvernaient eux-mêmes (applaudissements),
- tandis que le Canada était obligé non-seulement de recourir à
- l'Angleterre pour son commerce et son bien-être matériel, mais
- encore de s'adresser à l'hôtel de Downing-street pour tout ce qui
- concernait son gouvernement. (Applaudissements.)
-
- Je poserai d'abord cette question préliminaire au sujet de notre
- régime colonial. Le Canada, avec une surface cinq ou six fois
- plus considérable que celle de la Grande-Bretagne, peut-il
- dépendre toujours du gouvernement de l'Angleterre? N'est-ce pas
- une absurdité monstrueuse, une chose contraire à la nature, de
- supposer que le Canada, ou l'Australie, qui est presque aussi
- grande que toute la partie habitable de l'Europe, ou le cap de
- Bonne-Espérance, dont le territoire est double du nôtre; n'est-il
- pas, dis-je, absurde de supposer que ces pays, qui finiront
- probablement par contenir des centaines de millions d'habitants,
- demeureront d'une manière permanente la propriété politique de ce
- pays? (Applaudissements.) Eh bien! je le demande, est-il possible
- que les Anglais de la mère patrie et les Anglais des colonies
- engagent une guerre fratricide, à l'occasion d'une suprématie
- temporaire, que nous voudrions prolonger sur ces contrées?
- (Applaudissements.) En ce qui concerne nos colonies, ma doctrine
- est celle-ci: Je voudrais accorder à nos concitoyens du Canada ou
- d'ailleurs une aussi grande part de _self-government_ qu'ils
- pourraient en demander. Je dis que des Anglais, soit qu'ils
- vivent à Bradford, ou à Montréal, ou à Sidney, ou à Cape-Town,
- ont naturellement droit à tous les avantages du self-government.
- (Applaudissements.) Notre Constitution tout entière leur donne le
- droit de se taxer eux-mêmes par leurs représentants, et d'élire
- leurs propres fonctionnaires. Ce droit, qui appartient aux
- Anglais au dehors, est le même que celui dont nous jouissons
- ici.--Si nous accordions à nos colonies le droit de se gouverner
- elles-mêmes, cela impliquerait, sans doute, la suppression de la
- plus grande partie du patronage de notre aristocratie. Cela
- impliquerait le remplacement des Anglais de Downing-street, dans
- les fonctions coloniales, par les Anglais de là-bas. Il en
- résulterait que nous lirions plus rarement dans la _Gazette_ des
- avis de cette espèce: John Thompson, esquire, a été appelé aux
- fonctions de solliciteur général, dans telle île, aux antipodes
- (rires); ou David Smith, esquire, a été appelé aux fonctions de
- contrôleur des douanes, dans tel autre endroit, à peu près
- inconnu (rires), et toute une série de nominations de cette
- espèce. Vous n'entendriez plus parler de ces sortes d'affaires,
- parce que les colons nommeraient eux-mêmes leurs fonctionnaires
- et les salarieraient eux-mêmes. (Applaudissements.) Que si vous
- persistez à faire ces nominations et à maintenir votre patronage
- sur les colonies, dans l'intérêt de vos protégés de ce pays, il
- arrivera de deux choses l'une: ou que vous devrez continuer à
- soutenir à vos frais les fonctionnaires que vous aurez nommés, ou
- que les colons seront obligés de les payer eux-mêmes; et, dans ce
- cas, ils se croiront naturellement en droit de vous demander
- quelques compensations en échange. Jusqu'à présent, vous leur
- avez accordé une protection illusoire, une protection qui, aux
- colonies comme dans la métropole, a conduit aux plus funestes
- extravagances; mais le temps de cette protection est fini.
- (Applaudissements prolongés.)
-
- C'est au point de vue de la réforme financière que je veux
- surtout envisager la question. Vous ne pouvez plus faire aucune
- réforme importante; vous ne pouvez plus réduire les droits sur le
- thé, sur le café, sur le sucre; vous ne pouvez supprimer le droit
- sur le savon, la taxe odieuse qui, en grevant la fabrication du
- papier, atteint la diffusion des connaissances humaines
- (applaudissements); et cette autre taxe, la plus odieuse de
- toutes, qui pèse sur les journaux (tonnerre d'applaudissements);
- vous ne pouvez modifier ou supprimer ces taxes et beaucoup
- d'autres encore, si vous ne commencez par remanier complétement
- votre système colonial. (Applaudissements.) C'est le premier
- argument qu'on nous oppose à la Chambre des communes, lorsque mon
- ami M. Hume ou moi nous demandons une réduction de notre effectif
- militaire. Nous proposons, par exemple, de renvoyer dix mille
- hommes dans leurs foyers. Aussitôt M. Fox Maule, le secrétaire de
- la guerre, ou lord John Russell, ou tous les deux, se récrient:
- «Nous avons, disent-ils, au delà de quarante colonies, et nous
- entretenons des garnisons dans toutes ces colonies; or, comme on
- ne peut se passer d'avoir dans la métropole un nombre suffisant
- de dépôts pour alimenter les garnisons de dehors, comme nous
- avons toujours plusieurs milliers d'hommes en mer, soit qu'ils se
- rendent dans nos colonies, soit qu'ils en reviennent, il nous
- sera impossible de réduire notre armée, aussi longtemps que nous
- aurons cet immense empire colonial à soutenir.»
-
- Pour moi, je voudrais dire aux colons: «Je vous accorde dans
- toute son étendue le bienfait du self-government; et
- j'ajouterais: Vous serez tenus aussi de payer le prix du
- self-government. (Applaudissements.) Vous devrez en supporter
- tous les frais, comme font les États-Unis, par exemple, à qui
- cela réussit si admirablement. Vous payerez pour votre marine,
- vous payerez pour vos établissements civils et ecclésiastiques.
- (Applaudissements.) Que pourraient-ils objecter à cela? Je suis
- convaincu qu'aucune assemblée de colons, aucune assemblée
- composée, comme celle-ci, d'Anglais éclairés et intelligents,
- soit au Canada, au cap de Bonne-Espérance ou en Australie,
- n'infirmerait la justesse et l'opportunité de mes propositions.
- Je suis convaincu qu'aucune ne réclamerait le maintien des
- dépenses que nos colonies occasionnent aujourd'hui à la
- métropole.
-
- Nos colonies de l'Amérique du Nord, qui sont en contact immédiat
- avec les États-Unis par une frontière de 2,000 milles de
- longueur, contiennent environ 2 millions d'habitants. Quelle
- force militaire croyez-vous que nous entretenions dans ces
- colonies? Nous y avons, dans ce moment, 8 à 9,000 hommes, sans
- compter les artilleurs, les sapeurs et les mineurs. Quelle est
- l'armée permanente des États-Unis? 8,700 hommes! Voilà quelle est
- l'armée permanente d'un pays qui compte environ 20 millions
- d'habitants. (Applaudissements.) En sorte que nous entretenons,
- pour 2 millions d'habitants, dans nos colonies de l'Amérique du
- Nord, la même force qui suffit à nos voisins pour 20 millions. Si
- l'armée des États-Unis était proportionnée à notre armée du
- Canada, elle serait de 80,000 hommes au lieu de 8,000.
-
- Je me demande où est la nécessité pour nous d'entretenir une
- armée dans le Canada. Souvenez-vous bien que nos colonies ne nous
- payent pas un shilling pour l'entretien de nos forces militaires.
- Rien de pareil s'est-il jamais vu sur la surface de la terre? Et
- je ne croirai jamais que si le gouvernement de ce pays eût été
- entre les mains de la grande masse de nos classes moyennes, au
- lieu d'être exclusivement entre les mains de l'aristocratie, je
- ne croirai jamais, dis-je, que ce ruineux système colonial se fût
- maintenu. (Applaudissements.) D'autres nations, l'Espagne et la
- Hollande, réussissent encore à tirer quelque profit de leurs
- colonies. Mais, en Angleterre, lorsque je consulte notre budget
- annuel, je vois bien une multitude d'_item_ pour les gouverneurs,
- députés, secrétaires, munitionnaires, évêques, diacres et tout le
- reste; mais je ne vois jamais le moindre _item_ fourni par nos
- colonies pour le remboursement de ces dépenses. Je vous ai dit
- quel était le montant de notre armée dans le Canada; mais nous y
- entretenons, en outre, tout un matériel de guerre, des
- équipements, de l'artillerie, etc. Rien qu'en matériel, nous y
- avons pour 650,000 liv. st. (Honte!) Ils ne contribuent pas même
- à entretenir les amorces de leurs fusils! Mais ce n'est pas tout
- encore: nous entretenons aussi leurs établissements
- ecclésiastiques; j'en ai justement le détail sous la main.
- L'évêque de Montréal nous coûte 1,000 liv. st.; l'archevêque de
- Québec, 500 liv. st.; le recteur de Québec, pour son loyer, 90
- liv. st. (honte!); pour le cimetière des presbytériens, 21 liv.
- 18 sch. 6 pence. L'évêque de la Nouvelle-Écosse, 2,000 liv.,
- etc., etc. Voilà ce que nous coûtent, chaque année, les
- établissements ecclésiastiques de l'Amérique du Nord. C'est nous
- qui faisons les frais de la nourriture spirituelle des
- catholiques, des épiscopaux et des presbytériens de nos colonies.
- Ils ne peuvent ni être baptisés, ni se marier, ni se faire
- enterrer à leurs frais. (Applaudissements.)
-
- Je ne demande pas, certes, que nous établissions des
- contributions sur nos colonies; car, comme Anglais, les colons
- pourraient nous répondre, en se fondant sur notre Constitution,
- qu'une contribution sans représentation n'est autre chose qu'un
- vol. (Applaudissements.) Du reste, depuis notre essai malheureux
- de taxer nos colonies d'Amérique et la rupture qui en a été la
- suite, nous avons renoncé à ce système. Mais comment donc se
- fait-il que nous n'en ayons pas moins continué à étendre les
- limites de notre empire colonial? Comment se fait-il que nous
- ayons consenti à augmenter par là même, d'année en année, la
- somme de nos dépenses? Peut-on pousser plus loin la folie!--Les
- colonies n'ont pas gagné plus que nous à ce système. Comparez le
- Canada aux États-Unis, et vous aurez la preuve que les dépenses
- énormes que nous avons supportées pour entretenir les forces
- militaires de cette colonie, construire ses fortifications et ses
- places, soutenir ses établissements ecclésiastiques, n'ont
- contribué en rien à sa prospérité. J'ajoute que la situation
- présente du Canada nous prouve aussi que, quels que soient les
- bénéfices qu'une classe de sycophantes puisse réaliser en
- trafiquant des places de nos établissements militaires, quels que
- soient les avantages que les classes qui nous gouvernent retirent
- de ce système, en y trouvant des moyens de patronage, et trop
- souvent aussi,--dans les temps passés,--des moyens de corruption,
- néanmoins, il n'est ni de l'intérêt des colons, ni de l'intérêt
- du peuple de le maintenir. Je dis que ce système n'aurait jamais
- dû être maintenu, et qu'il ne doit pas l'être davantage.
- (Applaudissements prolongés.)
-
- M. Cobden s'occupe ensuite de la colonie du Cap, qui a refusé de
- recevoir les convicts de la métropole.--Les colons nous menacent
- d'une résistance armée,--et ils ont raison;--mais est-on bien
- fondé à prétendre que ces colons belliqueux ont besoin de 2,000 à
- 3,500 de nos meilleurs soldats pour se protéger contre les
- sauvages? Ne sont-ils pas fort capables de se protéger eux-mêmes?
- L'Australie aussi ne veut plus de nos convicts. En effet, de quel
- droit répandrions-nous notre virus moral parmi les populations
- des autres contrées? Nos colonies ne sont-elles pas bien fondées
- à refuser de nous servir de bagnes? Mais si elles ne peuvent même
- nous tenir lieu de prisons, pourquoi en ferions-nous les
- frais?--M. Cobden s'élève encore contre la prise de possession
- d'un rocher sur la côte de Bornéo. Nous avons voté, dit-il,
- 2,000 liv. st. pour le gouverneur de ce rocher, qui ne possédait
- pas un seul habitant; c'est plus que ne coûte le gouverneur de la
- Californie. Ce n'est pas tout. Notre rajah Brooke a fait une
- battue sur les côtes de Bornéo, et il a massacré environ 1,500
- indigènes sans défense (honte!), et c'est nous qui avons supporté
- la honte et payé les frais de cette indigne guerre. Notre
- gouverneur des îles Ioniennes nous a déconsidérés de même, auprès
- de tous les peuples de l'Europe. Comme si nous n'avions pas assez
- de nos colonies, nous nous sommes avisés encore de protéger un
- roi des Mosquitos. Il paraît que le principal talent de ce
- monarque, qui a été couronné à la Jamaïque,--toujours à nos
- frais,--consiste à extraire une sorte d'insectes qui
- s'introduisent sous la plante des pieds. C'est, en un mot, un
- excellent pédicure. Cependant, c'est à l'occasion d'un monarque
- de cette espèce, que nous sommes en train de nous quereller avec
- les États-Unis; quoi de plus pitoyable?
-
- Le système colonial a toujours été funeste au peuple anglais.
- Nous nous sommes emparés de certains pays éloignés, dans l'idée
- que nous trouverions profit à en accaparer le commerce, à
- l'exclusion de tous les autres peuples. C'était absolument comme
- si un individu de cette ville disait: «Je ne veux plus aller au
- marché pour acheter mes légumes, mais je veux avoir un jardin à
- moi pour cultiver moi-même des légumes.» Notre langage est le
- même en ce qui concerne les colonies. Nous disons: Nous voulons
- prendre exclusivement possession de cette île-ci ou de cette
- île-là, et nous voulons accaparer son commerce, en restreignant
- ses productions à notre propre usage. Comme s'il n'était pas
- infiniment plus profitable pour un peuple d'avoir un marché
- ouvert où tout le monde puisse venir! Les colonies se trouvent, à
- cet égard, dans la même situation que nous. Comme nous, elles
- auraient plus d'intérêt à jouir d'une entière liberté commerciale
- qu'à vivre sous le régime des restrictions. J'espère donc que
- vous pousserez unanimement le cri de _self-government_ pour les
- colonies; j'espère que vous demanderez qu'il ne soit plus voté un
- shilling dans ce pays pour les dépenses civiles et militaires des
- colonies.
-
- Si je vous ai longuement entretenus de cette question, c'est
- qu'elle sera un des principaux thèmes des débats du Parlement
- dans la prochaine session; c'est aussi que les destinées futures
- de notre pays dépendent beaucoup de la manière dont elle sera
- comprise par vous. Nous devons reconnaître le droit de nos
- colonies à se gouverner elles-mêmes; et, en même temps, comme
- elles sont en âge de réclamer les droits des adultes et de se
- tirer d'affaire elles-mêmes, nous pouvons exiger qu'elles ne
- recourent plus à leur vieux père, déjà suffisamment obéré, pour
- couvrir les dépenses de leur ménage; cela ne saurait évidemment
- devenir le sujet d'une querelle entre nous et nos colonies.--Si
- quelques-uns, exploitant un vieux préjugé de notre nation,
- m'accusent de vouloir démembrer cet empire par l'abandon de nos
- colonies, je leur répondrai que je veux que les colonies
- appartiennent aux Anglais qui les habitent. Est-ce là les
- abandonner? Pourquoi en avons-nous pris possession, si ce n'est
- pour que des Anglais pussent s'y établir? Et maintenant qu'ils
- s'y trouvent établis, n'est-il pas essentiel à leur prospérité
- qu'ils y jouissent des priviléges du self-government? On
- m'objecte aussi que l'application de ma doctrine aurait pour
- résultat d'affaiblir de plus en plus les liens qui unissent la
- métropole et les colonies. Les liens politiques, oui, sans doute!
- Mais si nous accordons de plein gré, cordialement, à nos colonies
- le droit de se gouverner elles-mêmes, croyez-vous qu'elles ne se
- rattacheront pas à nous par des liens moraux et commerciaux
- beaucoup plus solides qu'aucun lien politique? Je veux donc que
- la mère patrie renonce à toute suprématie politique sur ses
- colonies, et qu'elle s'en tienne uniquement aux liens naturels
- qu'une origine commune, des lois communes, une religion et une
- littérature communes ont donnés à tous les membres de la race
- anglo-saxonne disséminés sur la surface du globe.
- (Applaudissements.)
-
- N'oublions pas, non plus, que nous sommes des _free-traders_.
- Nous avons adopté le principe de la liberté du commerce; et en
- agissant ainsi, nous avons déclaré que nous aurions le monde
- entier pour consommateur. Or, s'il y a quelque vérité dans les
- principes de la liberté du commerce, que nous avons adoptés
- comme vrais, il doit en résulter qu'au lieu de nous laisser
- confinés dans le commerce, comparativement insignifiant, d'îles
- ou de continents presque déserts, la liberté du commerce nous
- donnera accès sur le marché du monde entier. En abandonnant le
- monopole du commerce de nos colonies, nous ne ferons qu'échanger
- un privilége misérable, contre le privilége du commerce avec le
- monde entier. Que personne ne vienne donc dire qu'en abandonnant
- ce monopole, l'Angleterre nuira à sa puissance ou à sa prospérité
- futures! On m'objecte enfin que nos colonies servent d'exutoires
- à notre population surabondante, et, qu'en les laissant, nous
- fermerons ces exutoires utiles. À quoi je réponds que si nous
- permettons à nos colonies de se gouverner elles-mêmes, elles
- offriront plus de ressources à nos émigrants que si elles
- continuent à être mal gouvernées par la métropole. D'ailleurs,
- que se passe-t-il aujourd'hui? Beaucoup plus d'Anglais émigrent
- chaque année aux États-Unis que dans toutes nos colonies réunies.
- (Applaudissements.) Pourquoi? parce que, grâce à la liberté dont
- jouissent les États-Unis, l'accroissement du capital y est tel,
- qu'un plus grand nombre de travailleurs peuvent y trouver de bons
- salaires que dans les pays que nous gouvernons. Accordez à nos
- colonies une liberté et une indépendance semblables à celles dont
- jouissent les États-Unis, accordez-leur l'élection de leurs
- fonctionnaires et la faculté de pourvoir elles-mêmes à leurs
- propres dépenses, accordez-leur ce stimulant; et elles
- progresseront bientôt assez pour donner à votre émigration une
- issue plus large et meilleure. Un autre avantage que je trouve
- dans l'application du self-government à nos colonies, c'est
- qu'elles ouvriront une carrière plus large à l'ambition des
- classes supérieures. Les membres de ces classes se rendront aux
- colonies lorsque le self-government fournira une carrière à leur
- capacité de juges, d'administrateurs, etc., tandis que la
- centralisation du bureau de Downing-street les décourage
- aujourd'hui d'y aller. Ce n'est pas que je veuille jeter un blâme
- spécial sur le colonial-office. Je crois que les colonies
- seraient gouvernées plus mal encore par la Chambre des communes;
- c'est le système que je blâme. Je conclus donc en vous suppliant
- de demander pour nos colonies les bienfaits de l'émancipation
- politique, et de refuser désormais de subvenir à leurs frais de
- gouvernement. Qu'elles nomment elles-mêmes leurs gouverneurs,
- leurs contrôleurs, leurs douaniers, leurs évêques et leurs
- diacres, et qu'elles payent elles-mêmes les rentes de leurs
- cimetières! (Applaudissements.) Cessons à tout jamais de nous
- mêler de leurs affaires. Ne nous occupons plus de cette question
- coloniale que pour la régler à la pleine et entière satisfaction
- de nos concitoyens des colonies, en leur accordant tous les
- droits politiques qu'ils pourront nous demander.
- (Applaudissements prolongés.)
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-
-
-PLAN DE LORD JOHN RUSSELL
-
-(_Journal des Économistes_, nº du 15 avril 1850.)
-
-
-Si l'on demandait quel est le phénomène économique qui, dans les temps
-modernes, a exercé le plus d'influence sur les destinées de l'Europe,
-peut-être pourrait-on répondre: C'est l'aspiration de certains
-peuples, et particulièrement du peuple anglais, vers les colonies.
-
-Existe-t-il au monde une source qui ait vomi sur l'humanité autant de
-guerres, de luttes, d'oppression, de coalitions, d'intrigues
-diplomatiques, de haines, de jalousies internationales, de sang versé,
-de travail déplacé, de crises industrielles, de préjugés sociaux, de
-déceptions, de monopoles, de misères de toutes sortes?
-
-Le premier coup porté volontairement, scientifiquement au système
-colonial, dans le pays même où il a été pratiqué avec le plus de
-succès, est donc un des plus grands faits que puissent présenter les
-annales de la civilisation. Il faudrait être dépourvu de la faculté de
-rattacher les effets aux causes pour n'y point voir l'aurore d'une ère
-nouvelle dans l'industrie, le commerce et la politique des peuples.
-
-Avoir de nombreuses colonies et constituer ces colonies, à l'égard de
-la mère patrie, sur les bases du monopole réciproque, telle est la
-pensée qui domine depuis des siècles la politique de la
-Grande-Bretagne. Or, ai-je besoin de dire quelle est cette politique?
-S'emparer d'un territoire, briser pour toujours ses communications
-avec le reste du monde, c'est là un acte de violence qui ne peut être
-accompli que par la force. Il provoque la réaction du pays conquis,
-celle des pays exclus, et la résistance de la nature même des choses.
-Un peuple qui entre dans cette voie se met dans la nécessité d'être
-partout et toujours le plus fort, de travailler sans cesse à affaiblir
-les autres peuples.
-
-Supposez qu'au bout de ce système, l'Angleterre ait rencontré une
-déception. Supposez qu'elle ait constaté, pour ainsi dire
-arithmétiquement, que ses colonies, organisées sur ce principe, ont
-été pour elle un fardeau; qu'en conséquence, son intérêt est de les
-laisser se gouverner elles-mêmes, autrement dit, de les
-affranchir;--il est aisé de voir que, dans cette hypothèse, l'action
-funeste, que la puissance britannique a exercée sur la marche des
-événements humains, se transformerait en une action bienfaisante.
-
-Or, il est certain qu'il y a en Angleterre des hommes qui, acceptant
-dans tout leur ensemble les enseignements de la science économique,
-réclament non par philanthropie, mais par intérêt, en vue de ce qu'ils
-considèrent comme le bien général de l'Angleterre elle-même, la
-rupture du lien qui enchaîne la métropole à ses cinquante colonies.
-
-Mais ils ont à lutter contre deux grandes puissances: l'orgueil
-national et l'intérêt aristocratique.
-
-La lutte est commencée. Il appartenait à M. Cobden de frapper le
-premier coup. Nous avons porté à la connaissance de nos lecteurs le
-discours prononcé au meeting de Bradford, par l'illustre réformateur
-(v. pages 497 et suiv.); aujourd'hui nous avons à leur faire connaître
-le plan adopté par le gouvernement anglais, tel qu'il a été exposé
-par le chef du cabinet, lord John Russell, à la Chambre des communes,
-dans la séance du 8 février dernier.
-
-Le premier ministre commence par faire l'énumération des colonies
-anglaises.
-
-Ensuite il signale les principes sur lesquels elles ont été
-organisées:
-
- En premier lieu, dit-il, l'objet de l'Angleterre semble avoir été
- d'envoyer de ce pays des émigrants pour coloniser ces contrées
- lointaines. Mais, en second lieu, ce fut évidemment le système de
- ce pays,--comme celui de toutes les nations européennes à cette
- époque,--de maintenir strictement le monopole commercial entre la
- mère patrie et ses possessions. Par une multitude de statuts,
- nous avons eu soin de centraliser en Angleterre tout le commerce
- des colonies, de faire arriver ici toutes leurs productions, et
- de ne pas souffrir qu'aucune autre nation pût aller les acheter
- pour les porter ici ou ailleurs. C'était l'opinion universelle
- que nous tirions de grands avantages de ce monopole, et cette
- opinion persistait encore en 1796, comme on le voit par un
- discours de M. Dundas, qui disait: «Si nous ne nous assurons pas,
- par le monopole, le commerce des colonies, leurs denrées
- trouveront d'autres débouchés, au grand détriment de la nation.»
-
- Un autre trait fort remarquable caractérisait nos rapports avec
- nos colonies, et c'est celui-ci: il était de principe que partout
- où des citoyens anglais jugeaient à propos de s'établir, ils
- portaient en eux-mêmes la liberté des institutions de la mère
- patrie.
-
-À ce propos, lord John Russell cite des lettres patentes émanées de
-Charles Ier, desquelles il résulte que les premiers fondateurs des
-colonies avaient le droit de _faire des lois, avec le consentement,
-l'assentiment et l'approbation des habitants libres des dites
-provinces_; que leurs successeurs auraient les mêmes droits, comme
-s'ils étaient nés en Angleterre, possédant toutes les _libertés,
-franchises et priviléges attachés à la qualité de citoyens anglais_.
-
-Il est aisé de comprendre que ces deux principes, savoir: 1º le
-monopole réciproque commercial; 2º le droit pour les colonies de se
-gouverner elles-mêmes, ne pouvaient pas marcher ensemble. Le premier a
-anéanti le second, ou du moins il n'en est resté que la faculté assez
-illusoire de décider ces petites affaires municipales, qui ne
-pouvaient froisser les préjugés restrictifs dominants à cette époque.
-
-Mais ces préjugés ont succombé dans l'opinion publique. Ils ont aussi
-succombé dans la législation par la réforme commerciale accomplie dans
-ces dernières années.
-
-En vertu de cette réforme, les Anglais de la mère patrie et les
-Anglais des colonies sont rentrés dans la liberté d'acheter et de
-vendre selon leurs convenances respectives et leurs intérêts. Le lien
-du monopole est donc brisé, et la franchise commerciale étant
-réalisée, rien ne s'oppose plus à proclamer aussi la franchise
-politique.
-
- Je pense qu'il est absolument nécessaire que le gouvernement et
- la Chambre proclament les principes qui doivent désormais les
- diriger; s'il est de notre devoir, comme je le crois fermement,
- de conserver notre grand et précieux empire colonial, veillons à
- ce qu'il ne repose que sur des principes justes, propres à faire
- honneur à ce pays et à contribuer au bonheur, à la prospérité de
- nos possessions.
-
- En ce qui concerne notre politique commerciale, j'ai déjà dit que
- le système entier du monopole n'est plus. La seule précaution que
- nous ayons désormais à prendre, c'est que nos colonies
- n'accordent aucun privilége à une nation au détriment d'une
- autre, et qu'elles n'imposent pas des droits assez élevés sur nos
- produits pour équivaloir à une prohibition. Je crois que nous
- sommes fondés à leur faire cette demande en retour de la sécurité
- que nous leur procurons.
-
- J'arrive maintenant au mode de gouvernement de nos colonies. Je
- crois que, comme règle générale, nous ne pouvons mieux faire que
- de nous référer à ces maximes de politique qui guidaient nos
- ancêtres en cette matière. Il me semble qu'ils agissaient avec
- justice et sagesse, quand ils prenaient soin que partout où les
- Anglais s'établissaient, ils jouissent de la liberté anglaise et
- qu'ils eussent des institutions anglaises. Une telle politique
- était certainement calculée pour faire naître des sentiments de
- bienveillance entre la mère patrie et les colonies; et elle
- mettait ceux de nos concitoyens, qui se transportaient dans des
- contrées lointaines, à même de jeter les semences de vastes
- communautés, dont l'Angleterre peut être fière.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- _Canada._--Jusqu'en 1828, il y a eu de graves dissensions entre
- les ministres de la couronne et le peuple canadien. Le
- gouvernement de ce pays crut pouvoir régler les impôts du Canada,
- sans l'autorité et le consentement des habitants de la colonie.
- M. Huskisson proposa une enquête à ce sujet. Le Parlement s'en
- occupa longuement: des comités furent réunis, des commissions
- furent envoyées sur les lieux; mais à la fin une insurrection
- éclata. Le gouvernement, dont je faisais partie, jugea à propos
- de suspendre, pour un temps, la constitution de la colonie. Plus
- tard, il proposa de réunir les deux provinces et de leur donner
- d'amples pouvoirs législatifs. En établissant ce mode de
- gouvernement, dans une colonie si importante, nous rencontrâmes
- une question, qui, je l'espère, a été résolue à la satisfaction
- du peuple canadien, quoiqu'elle ne pût pas être tranchée de la
- même manière dans une province moins vaste et moins peuplée. Le
- parti populaire du Canada réclamait ce qu'il appelait un
- gouvernement responsable, c'est-à-dire qu'il ne se contentait pas
- d'une législature librement élue, mais il voulait encore que le
- gouverneur général, au lieu de nommer son ministère, abstraction
- faite de l'opinion de la législature, ainsi que cela était devenu
- l'usage, fût obligé de le choisir dans la majorité de
- l'Assemblée. Ce plan fut adopté.
-
- ..... Dans ces dernières années, le gouvernement a été dirigé, en
- conformité de ce que les ministres de Sa Majesté croient être
- l'opinion du peuple canadien. Quand lord Elgin vit que son
- ministère n'avait qu'une majorité insignifiante, il proposa, soit
- de le maintenir jusqu'à ce qu'il rencontrât des votes décidément
- adverses, soit de dissoudre l'Assemblée. L'Assemblée fut
- dissoute. Les élections donnèrent la majorité à l'opposition, et
- lord Elgin céda les portefeuilles à ses adversaires. Je ne crois
- pas qu'il fût possible de respecter plus complétement et plus
- loyalement le principe de laisser la colonie s'administrer
- elle-même.
-
- _New-Brunswick et Nouvelle-Écosse._--Le ministre rappelle que,
- dans ces provinces, le conseil exécutif est récemment devenu
- électif, de telle sorte que les affaires du pays se traitent par
- les habitants eux-mêmes, ce qui a fait cesser les malheureuses
- dissensions qui agitaient ces provinces.
-
- _Cap de Bonne-Espérance._--Le ministre annonce qu'après de
- longues discussions et malgré de sérieuses difficultés, il a été
- décidé que le gouvernement représentatif serait introduit au cap
- de Bonne-Espérance. L'Assemblée représentative sera élue par les
- habitants qui présenteront certaines garanties. On demandera des
- garanties plus étendues pour élire les membres du Conseil. Les
- membres de l'Assemblée seront élus pour cinq ans, ceux du Conseil
- pour dix ans, renouvelables, par moitié, tous les cinq ans.
-
- _Australie._--Je ne propose pas, pour l'Australie, une Assemblée
- et un Conseil, en imitation de nos institutions métropolitaines,
- mais un seul Conseil élu, pour les deux tiers, par le peuple, et
- pour un tiers, par le gouverneur. Ce qui m'a fait arriver à cette
- résolution, c'est que cette forme a prévalu avec succès dans la
- Nouvelle-Galles du Sud, et, autant que nous pouvons en juger,
- elle y est préférée par l'opinion populaire à des institutions
- plus analogues à celles de la mère patrie. (Écoutez! écoutez! et
- cris: Non! non!) Tout ce que je puis dire, c'est que nous avons
- cru adopter la forme la plus agréable à la colonie, et s'il eût
- existé, dans la Nouvelle-Galles du Sud, une opinion bien arrêtée
- sur la convenance de substituer un Conseil et une Assemblée à la
- constitution actuelle, nous nous serions hâtés d'accéder à ce
- voeu.... J'ajoute que, tout en proposant pour la colonie cette
- forme de gouvernement, notre intention est de lui laisser la
- faculté d'en changer. Si c'est l'opinion des habitants, qu'ils se
- trouveraient mieux d'un Conseil et d'une Assemblée, ils ne
- rencontreront pas d'opposition de la part de la couronne.
-
- L'année dernière, nous avions proposé que les droits de douane
- actuellement existants à la Nouvelle-Galles du Sud fussent
- étendus, par acte du Parlement, à toutes les colonies
- australiennes. Quelque désirable que soit cette uniformité, nous
- ne croyons pas qu'il soit convenable de l'imposer par l'autorité
- du Parlement, et nous préférons laisser chacune de ces colonies
- voter son propre tarif, et décider pour elle-même.
-
- Nous proposons qu'un Conseil électif, semblable à celui de la
- Nouvelle-Galles du Sud, soit accordé au district de
- Port-Philippe, un autre à la terre de Van-Diémen, un autre à
- l'Australie méridionale.
-
- Nous proposons, en outre, que, sur la demande de deux de ces
- colonies, il y ait une réunion générale de tous ces Conseils
- australiens, afin de régler, en commun, des affaires communes,
- comme l'uniformité du tarif, l'uniformité de la mise à prix des
- terres à vendre.
-
- Je n'entrerai pas dans plus de détails sur la portée de ce bill,
- puisqu'il est sous vos yeux. J'en ai dit assez pour montrer notre
- disposition à introduire, soit dans nos colonies américaines,
- soit dans nos colonies australiennes, des institutions
- représentatives, de donner pleine carrière à la volonté de leurs
- habitants, afin qu'ils apprennent à se frayer eux-mêmes la voie
- vers leur propre prospérité, d'une manière beaucoup plus sûre que
- si leurs affaires étaient réglementées et contrôlées par des
- décrets émanés de la mère patrie.
-
- _Nouvelle-Zélande._--En ce qui concerne la Nouvelle-Zélande, nous
- montrâmes dès 1846, et peut-être d'une manière un peu précipitée,
- notre disposition à introduire dans ce pays des institutions
- représentatives. L'homme supérieur qui gouverne en ce moment la
- colonie nous a signalé la différence qui existe entre les
- naturels de la Nouvelle-Zélande et ceux de nos autres
- possessions, soit en Amérique, soit en Afrique, dans la
- Nouvelle-Hollande, ou la terre de Van-Diémen. Il nous a fait
- remarquer leur aptitude à la civilisation et avec quelle
- répugnance ils supporteraient la suprématie d'un petit nombre de
- personnes de race anglaise, seules chargées de l'autorité
- législative. Ces objections ont frappé le gouvernement par leur
- justesse, et, en conséquence, nous proposâmes de suspendre la
- constitution. Maintenant le gouverneur écrit qu'il a institué un
- Conseil législatif dans la partie méridionale de la
- Nouvelle-Zélande. Il nous informe en outre que, dans son opinion,
- les institutions représentatives peuvent être introduites sans
- danger et avec utilité dans toute la colonie. En conséquence, et
- croyant son opinion fondée, nous n'attendons plus, pour agir, que
- quelques nouvelles informations de détail et le terme fixé par
- l'acte du Parlement.
-
-Le ministre expose ensuite le plan qu'il se propose de suivre à
-l'égard de la Jamaïque, des Barbades, de la Guyane anglaise, de la
-Trinité, de Maurice et de Malte. Il parle de la répugnance que
-manifestent toutes les colonies à recevoir les condamnés à la
-transportation, et en conclut à la nécessité de restreindre ce mode de
-châtiment.
-
-Quant à l'émigration qui, dans ces dernières années surtout, a acquis
-des proportions énormes, il se félicite de ce que le gouvernement
-s'est abstenu de toute intervention au-delà de quelques primes et
-secours temporaires. «L'émigration, dit-il, s'est élevée, depuis trois
-ans, à deux cent soixante-cinq mille personnes annuellement.» Il
-n'estime pas à moins de 1,500,000 livres sterling la dépense qu'elle a
-entraînée.
-
- Les classes laborieuses ont trouvé pour elles-mêmes les
- combinaisons les plus ingénieuses. Par les relations qui existent
- entre les anciens émigrants et ceux qui désirent émigrer, des
- fonds se trouvent préparés, des moyens de travail et d'existence
- assurés à ces derniers, au moment même où ils mettent le pied sur
- ces terres lointaines. Si nous avions mis à la charge du trésor
- cette somme de 1,500,000 liv. st., indépendamment du fardeau qui
- en serait résulté pour le peuple de ce pays, nous aurions
- provoqué toutes sortes d'abus. Nous aurions facilité l'émigration
- de personnes impropres ou dangereuses, qui auraient été
- accueillies avec malédiction aux États-Unis et dans nos propres
- colonies. Ces contrées n'auraient pas manqué de nous dire: «Ne
- nous envoyez pas vos paresseux, vos impotents, vos estropiés, la
- lie de votre population. Si tel est le caractère de votre
- émigration, nous aurons certainement le droit d'intervenir pour
- la repousser.» Telle eût été, je n'en doute pas, la conséquence
- de l'intervention gouvernementale exercée sur une grande échelle.
-
-Après quelques autres considérations, lord John Russell termine ainsi:
-
- Voici ce qui résulte de tout ce que je viens de dire. En premier
- lieu, quel que soit le mécontentement, souvent bien fondé, qu'a
- fait naître la transition pénible pour nos colonies du système du
- monopole au système du libre-échange, nous ne reviendrons pas sur
- cette résolution que désormais votre commerce avec les colonies
- est fondé sur ce principe: vous êtes libres de recevoir les
- produits de tous les pays, qui peuvent vous les fournir à
- meilleur marché et de meilleure qualité que les colonies; et d'un
- autre côté les colonies sont libres de commercer avec toutes les
- parties du globe, de la manière qu'elles jugeront la plus
- avantageuse à leurs intérêts. C'est là, dis-je, qu'est pour
- l'avenir le point cardinal de notre politique.
-
- En second lieu, conformément à la politique que vous avez suivie
- à l'égard des colonies de l'Amérique du Nord, vous agirez sur ce
- principe d'introduire et maintenir, autant que possible, la
- liberté politique dans toutes vos colonies. Je crois que toutes
- les fois que vous affirmerez que la liberté politique ne peut pas
- être introduite, c'est à vous de donner des raisons pour
- l'exception; et il vous incombe de démontrer qu'il s'agit d'une
- race qui ne peut encore admettre les institutions libres; que la
- colonie n'est pas composée de citoyens anglais, ou qu'ils n'y
- sont qu'en trop faible proportion pour pouvoir soutenir de telles
- institutions avec quelque sécurité. À moins que vous ne fassiez
- cette preuve, et chaque fois qu'il s'agira d'une population
- britannique capable de se gouverner elle-même, si vous continuez
- à être leurs représentants en ce qui concerne la politique
- extérieure, vous n'avez plus à intervenir dans leurs affaires
- domestiques, au delà de ce qui est clairement et décidément
- indispensable pour prévenir un conflit dans la colonie elle-même.
-
- Je crois que ce sont là les deux principes sur lesquels vous
- devez agir. Je suis sûr au moins que ce sont ceux que le
- gouvernement actuel a adoptés, et je ne doute pas qu'ils
- n'obtiennent l'assentiment de la Chambre....
-
- Non-seulement je crois que ces principes sont ceux qui doivent
- vous diriger, sans aucun danger pour le présent, mais je pense
- encore qu'ils serviront à résoudre, dans l'avenir, de graves
- questions, sans nous exposer à une collision aussi malheureuse
- que celle qui marqua la fin du dernier siècle. En revenant sur
- l'origine de cette guerre fatale avec les contrées qui sont
- devenues les États-Unis de l'Amérique, je ne puis m'empêcher de
- croire qu'elle fut le résultat non d'une simple erreur, d'une
- simple faute, mais d'une série répétée de fautes et d'erreurs,
- d'une politique malheureuse de concessions tardives et
- d'exigences inopportunes. J'ai la confiance que nous n'aurons
- plus à déplorer de tels conflits. Sans doute, je prévois, avec
- tous les bons esprits, que quelques-unes de nos colonies
- grandiront tellement en population et en richesse qu'elles
- viendront nous dire un jour: «Nous avons assez de force pour être
- indépendantes de l'Angleterre. Le lien qui nous attache à elle
- nous est devenu onéreux et le moment est arrivé où, en toute
- amitié et en bonne alliance avec la mère patrie, nous voulons
- maintenir notre indépendance.» Je ne crois pas que ce temps soit
- très-rapproché, mais faisons tout ce qui est en nous pour les
- rendre aptes à se gouverner elles-mêmes. Donnons-leur autant que
- possible la faculté de diriger leurs propres affaires. Qu'elles
- croissent en nombre et en bien-être, et, quelque chose qui
- arrive, nous, citoyens de ce grand empire, nous aurons la
- consolation de dire que nous avons contribué au bonheur du monde.
-
-Il n'est pas possible d'annoncer de plus grandes choses avec plus de
-simplicité, et c'est ainsi que, sans la chercher, on rencontre la
-véritable éloquence.
-
- La reproduction que nous venons de faire a dû suffire pour
- démontrer que si la Ligue n'agit plus en corps, son esprit est
- une des forces vives de la démocratie anglaise, et qu'il anime
- des hommes dont la foi ardente, les lumières et les talents
- peuvent surmonter bien des obstacles. Bastiat, qui attendait
- beaucoup de ces hommes, vécut assez pour assister à la
- réalisation d'une partie de ses espérances. Il vit l'Angleterre
- abolir ses droits de navigation et réformer profondément son
- régime colonial. Depuis sa mort, de tristes événements, en
- modifiant la situation de l'Europe, ont rendu bien difficile la
- seconde partie de la tâche qu'il assignait aux ligueurs; nous
- voulons dire l'_application du principe de non-intervention et la
- réduction des forces militaires_. Mais quelque éloigné que puisse
- être le jour où s'accompliront de tels voeux,--où la civilisation
- obtiendra des succès décisifs dans sa lutte contre le fléau de la
- guerre,--on peut affirmer dès aujourd'hui que les apôtres du
- libre-échange auront leur part dans les actions de grâces et les
- bénédictions qui accueilleront cette incomparable victoire.
-
- (_Note de l'Éditeur._)
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-DU TROISIÈME VOLUME
-
-
- INTRODUCTION 1
- Meeting à Manchester, en octobre 1842.--Discours de M. Cobden 81
- Meeting à Londres, 16 mars 1843, théâtre de Drury-Lane.--Discours
- de M. Cobden 91
- -- -- 30 mars 1843.--Discours de MM. James Wilson,
- J. W. Fox et Cobden 96
- -- -- 5 avril 1843.--Exposé du président; discours
- de MM. Hume, Brotherton, Milner Gibson 118
- -- -- 13 avril 1843.--Discours du D. Bowring 144
- -- -- 26 avril 1843.--Discours du R. Th. Spencer 153
- -- -- 5 mai 1843.--Discours du R. Cox et de
- M. Cobden 160
- -- -- 13 mai 1843, salle de l'Opéra.--Discours de
- M. Cobden 179
- -- -- octobre 1843, théâtre de Covent-Garden.--Discours
- de MM. Cobden et J. W. Fox 190
- Meetings en Écosse, du 8 au 18 janvier 1844.--Allocutions diverses;
- extraits des discours de M. Cobden, à Perth,
- et du colonel Thompson, à Greenock, etc. 207
- Meeting à Londres, 25 janvier 1844, théâtre de Covent-Garden.--Discours
- de MM. George Wilson et J. W. Fox 223
- -- -- 1er février 1844.--Compte rendu 236
- Banquet à Wakefield (Yorkshire), le 31 janvier 1844.--Allocution
- du président, M. Marshall, et discours de
- lord Morpeth et de M. Cobden 238
- Meeting à Londres, 15 février 1844.--Discours de MM. Villiers
- et J. W. Fox 246
- -- -- 21 février 1844.--Compte rendu; discours
- de MM. O'Connell et George Thompson 259
- -- -- 28 février 1844.--Discours de M. Ashworth 275
- -- -- 17 avril 1844.--Compte rendu; discours de
- M. George Thompson 281
- -- -- 1er mai 1844.--Discours de MM. Ricardo et
- Cobden 298
- -- -- 14 mai 1844.--Discours de MM. Bright et
- James Wilson 309
- -- -- 22 mai 1844.--Discours de M. George Thompson 327
- -- -- 5 Juin 1844.--Résumé d'un discours de
- M. Bouverie, et discours de M. Milner
- Gibson 343
- Exposé du dissentiment sur le tarif des sucres 351
- Meeting à Londres, le 19 juin 1844.--Discours du R. Th. Spencer
- et de MM. Cobden et Fox. Réflexions du
- traducteur 355
- Débat à la Chambre des communes sur la proposition de M.
- Villiers.--Argument de M. Milner
- Gibson.--Résumé historique 384
- Meeting à Londres, le 7 août 1844.--Considérations sur l'esprit
- de paix.--Discours de M. Milner Gibson
- et de M. Fox 391
- Les _free-traders_ et les chartistes à Northampton 403
- Démonstrations en faveur de la liberté commerciale à
- Walsall.--Présentation d'une coupe à M.
- John B. Smith 404
- Grand meeting de la Ligue au théâtre de Covent-Garden, 17 décembre
- 1844.--Discours de M. Cobden 409
- Meeting général de la Ligue à Manchester, 22 janvier 1845.
- Discours de M. J. Bright 420
- Interrogatoire de Jacques Deacon Hume, esq, ancien secrétaire
- du _Board of trade_, sur la loi des
- céréales, devant le comité de la Chambre
- des communes chargé de préparer le projet
- de loi relatif aux droits d'importation
- pour 1839 430
-
-
- Appendice.
-
- Fin de la première campagne de la Ligue anglaise 437
- SECONDE CAMPAGNE DE LA LIGUE 449
- Deux Angleterre 459
- Meeting du 25 janvier 1848, à Manchester.--Discours de MM.
- Milner Gibson, Cobden et J. Bright 463
- Lettre de Bastiat à M. G. Wilson, du 15 janvier 1849 492
- La réforme coloniale en Angleterre.--Discours de M. Cobden à
- Bradford 497
- Discours de John Russell au Parlement 508
-
-
- Récapitulation des discours contenus dans ce volume et l'Appendice.
-
- 13 de M. Cobden pages 81, 92, 111, 167, 180, 190, 213
- et 214, 242, 302, 355, 410, 474,
- 498.
- 6 de M. J. W. Fox -- 105, 197, 225, 248, 373, 398.
- 4 de M. Milner Gibson -- 133, 346, 388 et 394, 464.
- 3 de M. George Thompson -- 271, 283, 327.
- 3 de M. John Bright -- 310, 421, 486.
- 2 de M. James Wilson -- 97, 315.
- 2 du Révérend Th. Spencer -- 154, 365.
- 1 de M. Hume -- 122.
- 1 du docteur Bowring -- 145.
- 1 du Révérend Cox -- 161.
- 1 du colonel Perronet Thompson -- 218.
- 1 de M. George Wilson -- 238.
- 1 de M. Marshall -- 238.
- 1 de le lord Morpeth -- 239.
- 1 de M. Villiers -- 246.
- 1 de O'Connell -- 261.
- 1 de M. Ashworth -- 275.
- 1 de M. Ricardo -- 298.
- 1 de lord John Russell -- 510.
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-CORBEIL, TYP. ET STÉR. DE CRÉTÉ.
-
-
-[Note au lecteur de ce fichier numérique:
-
-Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
-
-Page 223: Dans la phrase "c'est ce que nos adversaires pourront nier",
-"ne" a été rajouté, "c'est ce que nos adversaires ne pourront nier".
-
-Page 502: Dans la phrase "Je me demande où la nécessité pour nous
-d'entretenir", "est" a été rajouté, "Je me demande où est la nécessité
-pour nous d'entretenir".]
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat,
-tome 3, by Frédéric Bastiat
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 3 ***
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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-information can be found at the Foundation's web site and official
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-
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-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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