diff options
Diffstat (limited to '43315-8.txt')
| -rw-r--r-- | 43315-8.txt | 19266 |
1 files changed, 0 insertions, 19266 deletions
diff --git a/43315-8.txt b/43315-8.txt deleted file mode 100644 index 150699e..0000000 --- a/43315-8.txt +++ /dev/null @@ -1,19266 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome -3, by Frédéric Bastiat - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 - mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur - -Author: Frédéric Bastiat - -Editor: Prosper Paillottet - -Release Date: July 26, 2013 [EBook #43315] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 3 *** - - - - -Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -OEUVRES COMPLÈTES - -DE - -FRÉDÉRIC BASTIAT - - - - -LA MÊME ÉDITION - -EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º - -Prix des 6 volume: 30 fr. - - -CORBEIL, typ. et stér. de CRÉTÉ. - - - - -OEUVRES COMPLÈTES - -DE - -FRÉDÉRIC BASTIAT - - -MISES EN ORDRE - -REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR - - -Deuxième Édition. - - -TOME TROISIÈME - - -COBDEN ET LA LIGUE - -OU - -L'AGITATION ANGLAISE POUR LA LIBERTÉ DES ÉCHANGES. - -3e ÉDITION - - - - -PARIS - -GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES - -Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux -Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire -universel du Commerce et de la Navigation, etc. - -RUE RICHELIEU, 14 - -1864 - - - - -INTRODUCTION - - -La personne la plus exposée à se faire illusion sur le mérite et la -portée d'un livre, après l'auteur, c'est certainement le traducteur. -Peut-être n'échappé-je pas à cette loi, car je n'hésite pas à dire que -celui que je publie, s'il obtenait d'être lu, serait pour mon pays une -sorte de révélation. La liberté, en matière d'échanges, est considérée -chez nous comme une utopie ou quelque chose de pis. On accorde bien, -abstraitement, la vérité du principe, on veut bien reconnaître qu'il -figure convenablement dans un ouvrage de théorie. Mais on s'arrête là. -On ne lui fait même l'honneur de le tenir pour vrai qu'à une -condition: c'est de rester à jamais relégué, avec le livre qui le -contient, dans la poudre des bibliothèques, de n'exercer sur la -pratique aucune influence, et de céder le sceptre des affaires au -principe antagonique, et par cela même abstraitement faux, de la -prohibition, de la restriction, de la protection. S'il est encore -quelques économistes qui, au milieu du vide qui s'est fait autour -d'eux, n'aient pas tout à fait laissé échapper de leur coeur la sainte -foi dans le dogme de la liberté, à peine osent-ils, d'un regard -incertain, en chercher le douteux triomphe dans les profondeurs de -l'avenir. Comme ces semences recouvertes d'épaisses couches de terre -inerte et qui n'écloront que lorsque quelque cataclysme, les ramenant -à la surface, les aura exposés aux rayons vivifiants du soleil, ils -voient le germe sacré de la liberté enfoui sous la dure enveloppe des -passions et des préjugés, et ils n'osent compter le nombre des -révolutions sociales qui devront s'accomplir, avant qu'il soit mis en -contact avec le soleil de la vérité. Ils ne se doutent pas, ils ne -paraissent pas du moins se douter que le pain des forts, converti en -lait pour les faibles, a été distribué sans mesure à toute une -génération contemporaine; que le grand principe, le droit d'échanger, -a brisé son enveloppe, qu'il s'est répandu comme un torrent sur les -intelligences, qu'il anime toute une grande nation, qu'il y a fondé -une opinion publique indomptable, qu'il va prendre possession des -affaires humaines, qu'il s'apprête à absorber la législation -économique d'un grand peuple! C'est là la _bonne nouvelle_ que -renferme ce livre. Parviendra-t-elle à vos oreilles, amis de la -liberté, partisans de l'union des peuples, apôtres de l'universelle -fraternité des hommes, défenseurs des classes laborieuses, sans -qu'elle réveille dans vos coeurs la confiance, le zèle et le courage? -Oui, si ce livre pouvait pénétrer sous la froide pierre qui couvre les -Tracy, les Say, les Comte, je crois que les ossements de ces illustres -philanthropes tressailliraient de joie dans la tombe. - -Mais, hélas! je n'oublie pas la restriction que j'ai posée moi-même: -_Si ce livre obtient d'être lu._--COBDEN! LIGUE! AFFRANCHISSEMENT DES -ÉCHANGES!--Qu'est-ce que Cobden? Qui a entendu parler, en France, de -Cobden? Il est vrai que la postérité attachera son nom à une de ces -grandes réformes sociales qui marquent, de loin en loin, les pas de -l'humanité dans la carrière de la civilisation; la restauration, non -du droit _au_ travail, selon la logomachie du jour, mais du droit -sacré _du_ travail à sa juste et naturelle rémunération. Il est vrai -que Cobden est à Smith ce que la propagation est à l'invention; -qu'aidé de ses nombreux compagnons de travaux, il a vulgarisé la -science sociale; qu'en dissipant dans l'esprit de ses compatriotes les -préjugés qui servent de base au monopole, cette spoliation au dedans, -et à la conquête, cette spoliation au dehors; en ruinant ainsi cet -aveugle antagonisme qui pousse les classes contre les classes et les -peuples contre les peuples, il a préparé aux hommes un avenir de paix -et de fraternité fondé, non sur un chimérique renoncement à soi-même, -mais sur l'indestructible amour de la conservation et du progrès -individuels, sentiment qu'on a essayé de flétrir sous le nom d'intérêt -bien entendu, mais auquel, il est impossible de ne pas le reconnaître, -il a plu à Dieu de confier la conservation et le progrès de l'espèce; -il est vrai que cet apostolat s'est exercé de notre temps, sous notre -ciel, à nos portes, et qu'il agite encore, jusqu'en ses fondements, -une nation dont les moindres mouvements ont coutume de nous préoccuper -à l'excès. Et cependant, qui a entendu parler de Cobden? Eh, bon Dieu! -nous avons bien autre chose à faire qu'à nous occuper de ce qui, après -tout, ne tend qu'à changer la face du monde. Ne faut-il pas aider M. -Thiers à remplacer M. Guizot, ou M. Guizot à remplacer M. Thiers? Ne -sommes-nous pas menacés d'une nouvelle irruption de barbares, sous -forme d'huile égyptienne ou de viande sarde? et ne serait-il pas bien -fâcheux que nous reportassions, un moment, sur la libre communication -des peuples une attention si utilement absorbée par Noukahiva, Papéïti -et Mascate? - -La _Ligue_! De quelle Ligue s'agit-il? L'Angleterre a-t-elle enfanté -quelque Guise ou quelque Mayenne? Les catholiques et les anglicans -vont-ils avoir leur bataille d'Ivry? - -L'agitation que vous annoncez se rattache-t-elle à l'agitation -irlandaise? Va-t-il y avoir des guerres, des batailles, du sang -répandu? Peut-être alors notre curiosité serait-elle éveillée, car -nous aimons prodigieusement les jeux de la force brutale, et puis nous -prenons tant d'intérêt aux questions religieuses! nous sommes devenus -si bons catholiques, si bons papistes, depuis quelque temps. - -_Affranchissement des échanges!_ Quelle déception! quelle chute! -Est-ce que le droit d'échanger, si c'est un droit, vaut la peine que -nous nous en occupions? Liberté de parler, d'écrire, d'enseigner, à la -bonne heure; on peut y réfléchir de temps en temps, à moments perdus, -quand la question suprême, la question ministérielle, laisse à nos -facultés quelques instants de répit, car enfin ces libertés -intéressent les hommes qui ont des loisirs. Mais la liberté d'acheter -et de vendre! la liberté de disposer du fruit de son travail, d'en -retirer par l'échange tout ce qu'il est susceptible de donner, cela -intéresse aussi le peuple, l'homme de labeur, cela touche à la vie de -l'ouvrier. D'ailleurs, échanger, trafiquer, cela est si prosaïque! et -puis c'est tout au plus une question de bien-être et de justice. _Le -bien-être!_ oh! c'est trop matériel, trop matérialiste pour un siècle -d'abnégation comme le nôtre! La _justice_! oh! cela est trop froid. Si -au moins il s'agissait d'_aumônes_, il y aurait de belles phrases à -faire. Et n'est-il pas bien doux de persévérer dans l'injustice, quand -en même temps on est aussi prompt que nous le sommes à faire montre de -charité et de philanthropie? - -«Le sort en est jeté, s'écriait Kepler, j'écris mon livre; on le lira -dans l'âge présent ou dans la postérité; que m'importe? il pourra -attendre son lecteur.»--Je ne suis pas Kepler, je n'ai arraché à la -nature aucun de ses secrets; et je ne suis qu'un simple et -très-médiocre traducteur. Et cependant j'ose dire comme le grand -homme: Ce livre peut attendre; le lecteur lui arrivera tôt ou tard. -Car enfin, pour peu que mon pays s'endorme quelque temps encore dans -l'ignorance volontaire où il semble se complaire, à l'égard de la -révolution immense qui fait bouillonner tout le sol britannique, un -jour il sera frappé de stupeur à l'aspect de ce feu volcanique..... -non, de cette lumière bienfaisante qu'il verra luire au septentrion. -Un jour, et ce jour n'est pas éloigné, il apprendra, sans transition, -sans que rien la lui ait fait présager, cette grande nouvelle: -l'Angleterre ouvre tous ses ports; elle a renversé toutes les -barrières qui la séparaient des nations; elle avait cinquante -colonies, elle n'en a plus qu'une, et c'est l'univers; elle échange -avec quiconque veut échanger; elle achète sans demander à vendre; elle -accepte toutes les relations sans en exiger aucune; elle appelle sur -elle l'_invasion_ de vos produits; l'Angleterre a affranchi le travail -et l'échange.--Alors, peut-être, on voudra savoir comment, par qui, -depuis combien de temps cette révolution a été préparée; dans quel -souterrain impénétrable, dans quelles catacombes ignorées elle a été -ourdie, quelle franc-maçonnerie mystérieuse en a noué les fils; et ce -livre sera là pour répondre: Eh, mon Dieu! cela s'est fait en plein -soleil, ou du moins en plein air (car on dit qu'il n'y a pas de soleil -en Angleterre). Cela s'est accompli en public, par une discussion qui -a duré dix ans, soutenue simultanément sur tous les points du -territoire. Cette discussion a augmenté le nombre des journaux -anglais, en a allongé le format; elle a enfanté des milliers de tonnes -de brochures et de pamphlets; on en suivait le cours avec anxiété aux -États-Unis, en Chine, et jusque chez les hordes sauvages des noirs -Africains. Vous seuls, Français, ne vous en doutiez pas. Et pourquoi? -Je pourrais le dire, mais est-ce bien prudent? N'importe! la vérité me -presse et je la dirai. C'est qu'il y a parmi nous deux grands -corrupteurs qui soudoient la publicité. L'un s'appelle _Monopole_, et -l'autre _Esprit de parti_. Le premier a dit: J'ai besoin que la haine -s'interpose entre la France et l'étranger, car si les nations ne se -haïssaient pas, elles finiraient par s'entendre, par s'unir, par -s'aimer, et peut-être, chose horrible à penser! par _échanger_ entre -elles les fruits de leur industrie. Le second a dit: J'ai besoin des -inimitiés nationales, parce que j'aspire au pouvoir; et j'y arriverai, -si je parviens à m'entourer d'autant de popularité que j'en arracherai -à mes adversaires, si je les montre vendus à un étranger prêt à nous -envahir, et si je me présente comme le sauveur de la patrie.--Alors -l'alliance a été conclue entre le monopole et l'esprit de parti, et il -a été arrêté que toute publicité, à l'égard de ce qui se passe au -dehors, consisterait en ces deux choses: Dissimuler, dénaturer. C'est -ainsi que la France a été tenue systématiquement dans l'ignorance du -fait que ce livre a pour objet de révéler. Mais comment les journaux -ont-ils pu réussir? Cela vous étonne?--et moi aussi. Mais leur succès -est irrécusable. - -Cependant, et précisément parce que je vais introduire le lecteur (si -j'ai un lecteur) dans un monde qui lui est complétement étranger, il -doit m'être permis de faire précéder cette traduction de quelques -considérations générales sur le régime économique de la -Grande-Bretagne, sur les causes qui ont donné naissance à la Ligue, -sur l'esprit et la portée de cette association, au point de vue -social, moral et politique. - -On a dit et on répète souvent que l'école économiste, qui confie à -leur naturelle gravitation les intérêts des diverses classes de la -société, était née en Angleterre; et on s'est hâté d'en conclure, avec -une surprenante légèreté, que cet effrayant contraste d'opulence et de -misère, qui caractérise la Grande-Bretagne, était le résultat de la -doctrine proclamée avec tant d'autorité par Ad. Smith, exposée avec -tant de méthode par J. B. Say. On semble croire que la liberté règne -souverainement de l'autre côté de la Manche et qu'elle préside à la -manière inégale dont s'y distribue la richesse. - -«Il avait assisté,» disait, ces jours derniers, M. Mignet, en parlant -de M. Sismondi, «il avait assisté à la grande révolution économique -opérée de nos jours. Il avait suivi et admiré les brillants effets des -doctrines qui avaient affranchi le travail, renversé les barrières que -les jurandes, les maîtrises, les douanes intérieures et les monopoles -multipliés opposaient à ses produits et à ses échanges; qui avaient -provoqué l'abondante production et la _libre circulation_ des valeurs, -etc. - -«Mais bientôt il avait pénétré plus avant, et des spectacles moins -propres à l'enorgueillir des progrès de l'homme et à le rassurer sur -son bonheur s'étaient montrés à lui, _dans le pays même_ où les -théories nouvelles s'étaient le plus vite et le plus complétement -développées, _en Angleterre où elles régnaient avec empire_. Qu'y -avait-il vu? Toute la grandeur, mais aussi tous les excès de la -production illimitée,... chaque marché fermé réduisant des populations -entières à mourir de faim, les déréglements de la concurrence, cet -état de nature des intérêts, souvent plus meurtrier que les ravages de -la guerre; il y avait vu l'homme réduit à être un ressort d'une -machine plus intelligente que lui, entassé dans des lieux malsains où -la vie n'atteignait pas la moitié de sa durée, où les liens de famille -se brisaient et les idées de morale se perdaient... En un mot, il y -avait vu l'extrême misère et une effrayante dégradation racheter -tristement et menacer sourdement la prospérité et les splendeurs d'un -grand peuple. - -«Surpris et troublé, il se demanda si _une science qui sacrifiait_ le -bonheur de l'homme à la production de la richesse... était la vraie -science... Depuis ce moment, il prétendit que l'économie politique -devait avoir beaucoup moins pour objet la production abstraite de la -richesse que son équitable distribution.» - -Disons en passant que l'économie politique n'a pas plus pour objet la -production (encore moins la production _abstraite_), que la -distribution de la richesse. C'est le travail, c'est l'échange qui ont -ces choses-là pour objet. L'économie politique n'est pas un art, mais -une science. Elle n'impose rien, elle ne conseille même rien, et par -conséquent elle ne _sacrifie rien_; elle décrit comment la richesse se -produit et se distribue, de même que la physiologie décrit le jeu de -nos organes; et il est aussi injuste d'imputer à l'une les maux de la -société qu'il le serait, d'attribuer à l'autre les maladies qui -affligent le corps humain. - -Quoiqu'il en soit, les idées très-répandues, dont M. Mignet s'est -rendu le trop éloquent interprète, conduisent naturellement à -l'arbitraire. À l'aspect de cette révoltante inégalité que la théorie -économique, tranchons le mot, que la liberté est censée avoir -engendrée, _là où elle règne avec le plus d'empire_, il est tout -naturel qu'on l'accuse, qu'on la repousse, qu'on la flétrisse et qu'on -se réfugie dans des arrangements sociaux artificiels, dans des -organisations de travail, dans des associations _forcées_ de capital -et de main-d'oeuvre, dans des utopies, en un mot, où la liberté est -préalablement sacrifiée comme incompatible avec le règne de l'égalité -et de la fraternité parmi les hommes. - -Il n'entre pas dans notre sujet d'exposer la doctrine du libre-échange -ni de combattre les nombreuses manifestations de ces écoles qui, de -nos jours, ont usurpé le nom de socialisme et qui n'ont entre elles de -commun que cette usurpation. - -Mais il importe d'établir ici que, bien loin que le régime économique -de la Grande-Bretagne soit fondé sur le principe de la liberté, bien -loin que la richesse s'y distribue d'une manière naturelle, bien loin -enfin que, selon l'heureuse expression de M. de Lamartine, chaque -industrie s'y fasse par la liberté une justice qu'aucun système -arbitraire ne saurait lui faire, il n'y a pas de pays au monde, sauf -ceux qu'afflige encore l'esclavage, où la théorie de Smith,--la -doctrine du laissez-faire, laissez-passer,--soit moins pratiquée qu'en -Angleterre, et où l'homme soit devenu pour l'homme un objet -d'exploitation plus systématique. - -Et il ne faut pas croire, comme on pourrait nous l'objecter, que c'est -précisément la libre concurrence qui a amené, à la longue, -l'asservissement de la main-d'oeuvre aux capitaux, de la classe -laborieuse à la classe oisive. Non, cette injuste domination ne -saurait être considérée comme le résultat, ni même l'abus d'un -principe qui ne dirigea jamais l'industrie britannique; et, pour en -fixer l'origine, il faudrait remonter à une époque qui n'est certes -pas un temps de liberté, à la conquête de l'Angleterre par les -Normands. - -Mais sans retracer ici l'histoire des deux races qui foulent le sol -britannique et s'y sont livré, sur la forme civile, politique, -religieuse, tant de luttes sanglantes, il est à propos de rappeler -leur situation respective au point de vue économique. - -L'aristocratie anglaise, on le sait, est propriétaire de toute la -surface du pays. De plus elle tient en ses mains la puissance -législative. Il ne s'agit que de savoir si elle a usé de cette -puissance dans l'intérêt de la communauté ou dans son propre intérêt. - -«Si notre Code financier,» disait M. Cobden, en s'adressant à -l'aristocratie elle-même, dans le Parlement, «si le _statute-book_ -pouvait parvenir dans la lune, seul et sans aucun commentaire -historique, il n'en faudrait pas davantage pour apprendre à ses -habitants qu'il est l'oeuvre d'une assemblée de seigneurs maîtres du -sol (_Landlords_).» - -Quand une race aristocratique a tout à la fois le droit de faire la -loi et la force de l'imposer, il est malheureusement trop vrai -qu'elle la fait à son profit. C'est là une pénible vérité. Elle -contristera, je le sais, les âmes bienveillantes qui comptent, pour la -réforme des abus, non sur la réaction de ceux qui les subissent, mais -sur la libre et fraternelle initiative de ceux qui les exploitent. -Nous voudrions bien qu'on pût nous signaler dans l'histoire un tel -exemple d'abnégation. Mais il ne nous a jamais été donné ni par les -castes dominantes de l'Inde, ni par ces Spartiates, ces Athéniens et -ces Romains qu'on offre sans cesse à notre admiration, ni par les -seigneurs féodaux du moyen âge, ni par les planteurs des Antilles, et -il est même fort douteux que ces oppresseurs de l'humanité aient -jamais considéré leur puissance comme injuste et illégitime[1]. - -[Note 1: Deux pensées, que l'auteur devait développer plus tard, en -écrivant la seconde série des _Sophismes_, apparaissent dans ce -paragraphe et ceux qui suivent. De l'une procède le chapitre _les Deux -morales_; de l'autre, le chapitre _Physiologie de la spoliation_. V. -t. IV, p. 127 et 148. - - (_Note de l'éditeur._)] - -Si l'on pénètre quelque peu dans les nécessités, on peut dire fatales, -des races aristocratiques, on s'aperçoit bientôt qu'elles sont -considérablement modifiées et aggravées par ce qu'on a nommé le -principe de la population. - -Si les classes aristocratiques étaient stationnaires de leur nature; -si elles n'étaient pas, comme toutes les autres, douées de la faculté -de multiplier, un certain degré de bonheur et même d'égalité serait -peut-être compatible avec le régime de la conquête. Une fois les -terres partagées entre les familles nobles, chacune transmettrait ses -domaines, de génération en génération, à son unique représentant, et -l'on conçoit que, dans cet ordre de choses, il ne serait pas -impossible à une classe industrieuse de s'élever et de prospérer -paisiblement à côté de la race conquérante. - -Mais les conquérants pullulent tout comme de simples _prolétaires_. -Tandis que les frontières du pays sont immuables, tandis que le nombre -des domaines seigneuriaux reste le même, parce que, pour ne pas -affaiblir sa puissance, l'aristocratie prend soin de ne les pas -diviser et de les transmettre intégralement, de mâle en mâle, dans -l'ordre de primogéniture; de nombreuses famille de _cadets_ se forment -et multiplient à leur tour. Elles ne peuvent se soutenir par le -travail, puisque, dans les idées nobiliaires, le travail est réputé -infâme. Il n'y a donc qu'un moyen de les pourvoir; ce moyen, c'est -l'exploitation des classes laborieuses. La spoliation au dehors -s'appelle guerre, conquêtes, colonies. La spoliation au dedans se -nomme impôts, places, monopoles. Les aristocraties civilisées se -livrent généralement à ces deux genres de spoliation; les -aristocraties barbares sont obligées de s'interdire le second par une -raison bien simple, c'est qu'il n'y a pas autour d'elles une classe -industrieuse à dépouiller. Mais quand les ressources de la spoliation -extérieure viennent aussi à leur manquer, que deviennent donc, chez -les barbares, les générations aristocratiques des branches cadettes? -Ce qu'elles deviennent? On les étouffe; car il est dans la nature des -aristocraties de préférer au travail la mort même. - -«Dans les archipels du grand Océan, les cadets de famille n'ont aucune -part dans la succession de leurs pères. Ils ne peuvent donc vivre que -des aliments que leur donnent leurs aînés, s'ils restent en famille; -ou de ce que peut leur donner la population asservie, s'ils entrent -dans l'association militaire des _arreoys_. Mais, quel que soit celui -des deux partis qu'ils prennent, ils ne peuvent espérer de perpétuer -leur race. L'impuissance de transmettre à leurs enfants aucune -propriété et de les maintenir dans le rang où ils naissent, est sans -doute ce qui leur a fait une loi de les étouffer[2].» - -[Note 2: Anderson, 3e _Voyage de Cook_.] - -L'aristocratie anglaise, quoique sous l'influence des mêmes instincts -qui inspirent l'aristocratie malaie (car les circonstances varient, -mais la nature humaine est partout la même), s'est trouvée, si je puis -m'exprimer ainsi, dans un milieu plus favorable. Elle a eu, en face -d'elle et au-dessous d'elle, la population la plus laborieuse, la plus -active, la plus persévérante, la plus énergique et en même temps la -plus docile du globe; elle l'a méthodiquement exploitée. - -Rien de plus fortement conçu, de plus énergiquement exécuté que cette -exploitation. La possession du sol met aux mains de l'oligarchie -anglaise la puissance législative; par la législation, elle ravit -systématiquement la richesse à l'industrie. Cette richesse, elle -l'emploie à poursuivre au dehors ce système d'empiétements qui a -soumis quarante-cinq colonies à la Grande-Bretagne; et les colonies -lui servent à leur tour de prétexte pour lever, aux frais de -l'industrie et au profit des branches cadettes, de lourds impôts, de -grandes armées, une puissante marine militaire. - -Il faut rendre justice à l'oligarchie anglaise. Elle a déployé, dans -sa double politique de spoliation intérieure et extérieure, une -habileté merveilleuse. Deux mots, qui impliquent deux préjugés, lui -ont suffi pour y associer les classes mêmes qui en supportent tout le -fardeau: elle a donné au monopole le nom de _Protection_, et aux -colonies celui de _Débouchés_. - -Ainsi l'existence de l'oligarchie britannique, ou du moins sa -prépondérance législative, n'est pas seulement une plaie pour -l'Angleterre, c'est encore un danger permanent pour l'Europe. - -Et s'il en est ainsi, comment est-il possible que la France ne prête -aucune attention à cette lutte gigantesque que se livrent sous ses -yeux l'esprit de la civilisation et l'esprit de la féodalité? Comment -est-il possible qu'elle ne sache pas même les noms de ces hommes -dignes de toutes les bénédictions de l'humanité, les Cobden, les -Bright, les Moore, les Villiers, les Thompson, les Fox, les Wilson et -mille autres qui ont osé engager le combat, qui le soutiennent avec un -talent, un courage, un dévouement, une énergie admirables? C'est une -pure question de liberté commerciale, dit-on. Et ne voit-on pas que la -liberté du commerce doit ravir à l'oligarchie et les ressources de la -spoliation intérieure,--les monopoles,--et les ressources de la -spoliation extérieure,--les colonies,--puisque monopoles et colonies -sont tellement incompatibles avec la liberté des échanges, qu'ils ne -sont autre chose que la limite arbitraire de cette liberté! - -Mais que dis-je? Si la France a quelque vague connaissance de ce -combat à mort qui va décider pour longtemps du sort de la liberté -humaine, ce n'est pas à son triomphe qu'elle semble accorder sa -sympathie. Depuis quelques années, on lui a fait tant de peur des mots -liberté, concurrence, sur-production; on lui a tant dit que ces mots -impliquent misère, paupérisme, dégradation des classes ouvrières; on -lui a tant répété qu'il y avait une économie politique anglaise, qui -se faisait de la liberté un instrument de machiavélisme et -d'oppression, et une économie politique française qui, sous les noms -de philanthropie, socialisme, organisation du travail, allait ramener -l'égalité des conditions sur la terre,--qu'elle a pris en horreur la -doctrine qui ne se fonde après tout que sur la justice et le sens -commun, et qui se résume dans cet axiome: «Que les hommes soient -libres d'échanger entre eux, quand cela leur convient, les fruits de -leurs travaux.--Si cette croisade contre la liberté n'était soutenue -que par les hommes d'imagination, qui veulent formuler la science sans -s'être préparés par l'étude, le mal ne serait pas grand. Mais n'est-il -pas douloureux de voir de vrais économistes, poussés sans doute par -la passion d'une popularité éphémère, céder à ces déclamations -affectées et se donner l'air de croire ce qu'assurément ils ne croient -pas, à savoir: que le paupérisme, le prolétariat, les souffrances des -dernières classes sociales doivent être attribués à ce qu'on nomme -concurrence exagérée, sur-production? - -Ne serait-ce pas, au premier coup d'oeil, une chose bien surprenante -que la misère, le dénûment, la privation des produits eussent pour -cause..... quoi? précisément la surabondance des produits? N'est-il -pas singulier qu'on vienne nous dire que si les hommes n'ont pas -suffisamment de quoi se nourrir, c'est qu'il y a trop d'aliments dans -le monde? que s'ils n'ont pas de quoi se vêtir, c'est que les machines -jettent trop de vêtements sur le marché? Assurément le paupérisme en -Angleterre est un fait incontestable; l'inégalité des richesses y est -frappante. Mais pourquoi aller chercher à ces phénomènes une cause si -bizarre, quand ils s'expliquent par une cause si naturelle: la -spoliation systématique des travailleurs par les oisifs? - -C'est ici le lieu de décrire le régime économique de la -Grande-Bretagne, tel qu'il était dans les dernières années qui ont -précédé les réformes partielles, et à certains égards trompeuses, -dont, depuis 1842, le Parlement est saisi par le cabinet actuel. - -La première chose qui frappe dans la législation financière de nos -voisins, et qui est faite pour étonner les propriétaires du continent, -c'est l'absence presque totale _d'impôt foncier_, dans un pays grevé -d'une si lourde dette et d'une si vaste administration. - - En 1706 (époque de l'Union, sous la reine Anne), l'impôt foncier - entrait dans le revenu public pour 1,997,379 liv. st. - L'accise, pour 1,792,763 - La douane, pour 1,549,351 - -En 1841, sous la reine Victoria: - - Part contributive de l'impôt foncier (_land tax_) 2,037,627 - Part contributive de l'accise 12,858,014 - Part contributive de la douane 19,485,217 - -Ainsi l'impôt direct est resté le même pendant que les impôts de -consommation ont décuplé. - -Et il faut considérer que, dans ce laps de temps, la rente des terres -ou le revenu du propriétaire a augmenté dans la proportion de 1 à 7, -en sorte que le même domaine qui, sous la reine Anne, acquittait 20 -pour 100 de contributions sur le revenu, ne paie pas aujourd'hui 3 -pour 100. - -On remarquera aussi que l'impôt foncier n'entre que pour un -vingt-cinquième dans le revenu public (2 millions sur 50 dont se -composent les recettes générales). En France, et dans toute l'Europe -continentale, il en constitue la portion la plus considérable, si l'on -ajoute à la taxe annuelle les droits perçus à l'occasion des mutations -et transmissions, droits dont, de l'autre côté de la Manche, la -propriété immobilière est affranchie, quoique la propriété personnelle -et industrielle y soit rigoureusement assujettie. - -La même partialité se montre dans les taxes indirectes. Comme elles -sont uniformes au lieu d'être graduées selon les qualités des objets -qu'elles frappent, il s'ensuit qu'elles pèsent incomparablement plus -sur les classes pauvres que sur les classes opulentes. - -Ainsi le thé Pekoe vaut 4 shillings et le Bohea 9 deniers; le droit -étant de 2 shillings, le premier est taxé à raison de 50, et le second -à raison de 300 pour 100. - -Ainsi le sucre raffiné valant 71 shillings, et le sucre brut 25 -shillings, le droit fixe de 24 shillings est de 34 pour 100 pour l'un, -et de 90 pour 100 pour l'autre. - -De même le tabac de Virginie commun, le tabac du pauvre, paie 1200 -pour 100, et le Havane 105 pour 100. - -Le vin du riche en est quitte pour 28 pour 100. Le vin du pauvre -acquitte 254 pour 100. - -Et ainsi du reste. - -Vient ensuite la loi sur les céréales et les comestibles (_corn and -provisions law_), dont il est nécessaire de se rendre compte. - -La loi-céréale, en excluant le blé étranger ou en le frappant -d'énormes droits d'entrée, a _pour but_ d'élever le prix du blé -indigène, _pour prétexte_ de protéger l'agriculture, et _pour effet_ -de grossir les rentes des propriétaires du sol. - -Que la loi-céréale ait pour but d'élever le prix du blé indigène, -c'est ce qui est avoué par tous les partis. Par la loi de 1815, le -Parlement prétendait très-ostensiblement maintenir le froment à 80 -shillings le quarter; par celle de 1828, il voulait assurer au -producteur 70 shillings. La loi de 1842 (postérieure aux réformes de -M. Peel, et dont par conséquent nous n'avons pas à nous occuper ici) a -été calculée pour empêcher que le prix ne descendît au-dessous de 56 -shillings qui est, dit-on, strictement rémunérateur. Il est vrai que -ces lois ont souvent failli dans l'objet qu'elles avaient en vue; et, -en ce moment même, les fermiers, qui avaient compté sur ce prix -législatif de 56 shillings et fait leurs baux en conséquence, sont -forcés de vendre à 45 shillings. C'est qu'il y a, dans les lois -naturelles qui tendent à ramener tous les profits à un commun niveau, -une force que le despotisme ne parvient pas facilement à vaincre. - -D'un autre côté, que la prétendue protection à l'agriculture soit un -prétexte, c'est ce qui n'est pas moins évident. Le nombre des fermes à -louer est limité; le nombre des fermiers ou des personnes qui peuvent -le devenir ne l'est pas. La concurrence qu'ils se font entre eux les -force donc à se contenter des profits les plus bornés auxquels ils -peuvent se réduire. Si, par suite de la cherté des grains et des -bestiaux, le métier de fermier devenait très-lucratif, le seigneur ne -manquerait pas de hausser le prix du bail, et il le ferait d'autant -mieux que, dans cette hypothèse, les entrepreneurs viendraient -s'offrir en nombre considérable. - -Enfin, que le maître du sol, le _landlord,_ réalise en définitive tout -le profit de ce monopole, cela ne peut être douteux pour personne. -L'excédant du prix extorqué au consommateur doit bien aller à -quelqu'un; et puisqu'il ne peut s'arrêter au fermier, il faut bien -qu'il arrive au propriétaire. - -Mais quelle est au juste la charge que le monopole des blés impose au -peuple anglais? - -Pour le savoir, il suffit de comparer le prix du blé étranger, _à -l'entrepôt_, avec le prix du blé indigène. La différence, multipliée -par le nombre de _quarters_ consommés annuellement en Angleterre, -donnera la mesure exacte de la spoliation légalement exercée, sous -cette forme, par l'oligarchie britannique. - -Les statisticiens ne sont pas d'accord. Il est probable qu'ils se -laissent aller à quelque exagération en plus ou en moins, selon qu'ils -appartiennent au parti des spoliateurs ou des spoliés. L'autorité qui -doit inspirer, le plus de confiance est sans doute celle des officiers -du bureau du commerce (_Board of trade_), appelés à donner -solennellement leur avis devant la Chambre des communes réunie en -comité d'enquête. - -Sir Robert Peel, en présentant, en 1842, la première partie de son -plan financier, disait: «Je crois que toute confiance est due au -gouvernement de S. M. et aux propositions qu'il vous soumet, d'autant -que l'attention du Parlement a été sérieusement appelée sur ces -matières dans l'enquête solennelle de 1839.» - -Dans le même discours, le premier ministre disait encore: - -«M. Deacon Hume, cet homme dont je suis sûr qu'il n'est aucun de nous -qui ne déplore la perte, établit que la consommation du pays est d'un -quarter de blé par habitant.» - -Rien ne manque donc à l'autorité sur laquelle je vais m'appuyer, ni la -compétence de celui qui donnait son avis, ni la solennité des -circonstances dans lesquelles il a été appelé à l'exprimer, ni même la -sanction du premier ministre d'Angleterre. - -Voici, sur la question qui nous occupe, l'extrait de cet -interrogatoire remarquable[3]. - -[Note 3: Voir la traduction de ce document, avant l'appendice.] - -Le président: Pendant combien d'années avez-vous occupé des fonctions -à la douane et au bureau du commerce? - -M. Deacon Hume: J'ai servi trente-huit ans dans la douane et ensuite -onze ans au bureau du commerce. - -D. Vous pensez que les droits protecteurs agissent comme une taxe -directe sur la communauté, en élevant le prix des objets de -consommation? - -R. Très-décidément. Je ne puis décomposer le prix que me coûte un -objet que de la manière suivante: une portion est le prix naturel; -l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que ce droit passe de -ma poche dans celle d'un particulier au lieu d'entrer dans le trésor -public... - -D. Avez-vous jamais calculé quel est le montant de la taxe que paie la -communauté par suite de l'élévation de prix que le monopole fait -éprouver au froment et à la viande de boucherie? - -R. Je crois qu'on peut connaître très-approximativement le montant de -cette charge additionnelle. On estime que chaque personne consomme -annuellement un quarter de blé. On peut porter à 10 shellings ce que -la protection ajoute au prix naturel. Vous ne pouvez porter à moins du -double ce qu'elle ajoute, en masse, au prix de la viande, orge, -avoine, foin, beurre et fromage. Cela monte à 36 millions sterling -par an (900 millions de francs); et, au fait, le peuple paie cette -somme de sa poche tout aussi infailliblement que si elle allait au -trésor, sous la forme de taxes. - -D. Par conséquent, il a plus de peine à payer les contributions -qu'exige le revenu public? - -R. Sans doute; ayant payé les taxes personnelles, il est moins en état -de payer des taxes nationales. - -D. N'en résulte-t-il pas aussi la souffrance, la restriction de -l'industrie de notre pays? - -R. Je crois même que vous signalez là l'effet le plus pernicieux. Il -est moins accessible au calcul, mais si la nation jouissait du -commerce que lui procurerait, selon moi, l'abolition de toutes ces -protections, je crois qu'elle pourrait supporter aisément un -accroissement d'impôts de 30 shellings par habitant. - -D. Ainsi, d'après vous, le poids du système protecteur excède celui -des contributions? - -R. Je le crois, en tenant compte de ses effets directs et de ses -conséquences indirectes plus difficiles à apprécier. - -Un autre officier du _Board of trade_, M. Mac-Grégor, répondait: - -«Je considère que les taxes prélevées, dans ce pays, sur la production -de la richesse due au travail et au génie des habitants, par les -droits restrictifs et prohibitifs, dépassent de beaucoup, et -probablement de plus du double, le montant des taxes payées au -trésor.» - -M. Porter, autre membre distingué du _Board of trade_, et bien connu -en France par ses travaux statistiques, déposa dans le même sens[4]. - -[Note 4: M. G. R. Porter, qui n'a pas survécu longtemps à Bastiat, a -publié une traduction anglaise de la première série des _Sophismes_. -Voir, au tome Ier, la notice biographique. - - (_Note de l'éditeur._)] - -Nous pouvons donc tenir pour certain que l'aristocratie anglaise -ravit au peuple, par l'opération de cette seule loi (_corn and -provisions law_), une part du produit de son travail, ou, ce qui -revient au même, des satisfactions légitimement acquises qu'il -pourrait s'accorder, part qui s'élève à 1 _milliard_ par an, et -peut-être 2 _milliards_, si l'on tient compte des effets indirects de -cette loi. C'est là, à proprement parler, le lot que les -aristocrates-législateurs, les _aînés_ de famille, se sont fait à -eux-mêmes. - -Restait à pourvoir les _cadets_; car, ainsi que nous l'avons vu, les -races aristocratiques ne sont pas plus que les autres privées de la -faculté de multiplier, et, sous peine d'effroyables dissensions -intestines, il faut bien qu'elles assurent aux branches cadettes un -sort _convenable_,--c'est-à-dire, en dehors du travail, en d'autres -termes, par la spoliation,--puisqu'il n'y a et ne peut y avoir que -deux manières d'acquérir: Produire ou ravir. - -Deux sources fécondes de revenus ont été ouvertes aux _cadets_: le -trésor public et le système colonial. À vrai dire, ces deux -conceptions n'en font qu'une. On lève des armées, une marine, en un -mot des taxes pour conquérir des colonies, et l'on conserve les -colonies pour rendre permanentes la marine, les armées ou les taxes. - -Tant qu'on a pu croire que les échanges, qui s'opèrent, en vertu d'un -contrat de monopole réciproque, entre la métropole et ses colonies, -étaient d'une nature différente et plus avantageuse que ceux qui -s'accomplissent entre pays libres, le système colonial a pu être -soutenu par le préjugé national. Mais lorsque la science et -l'expérience (et la science n'est que l'_expérience méthodique_) ont -révélé et mis hors de doute cette simple vérité: _les produits -s'échangent contre des produits_, il est devenu évident que le sucre, -le café, le coton, qu'on tire de l'étranger, n'offrent pas moins de -débouchés à l'industrie des regnicoles que ces mêmes objets venus des -colonies. Dès lors ce régime, accompagné d'ailleurs de tant de -violences et de dangers, n'a plus pour point d'appui aucun motif -raisonnable ou même spécieux. Il n'est que le prétexte et l'occasion -d'une immense injustice. Essayons d'en calculer la portée. - -Quant au peuple anglais, je veux dire la classe productive, il ne -gagne rien à la vaste extension de ses possessions coloniales. En -effet, si ce peuple est assez riche pour acheter du sucre, du coton, -du bois de construction, que lui importe de demander ces choses à la -Jamaïque, à l'Inde et au Canada, ou bien au Brésil, aux États-Unis, à -la Baltique? Il faut bien que le travail manufacturier anglais paie le -travail agricole des Antilles, comme il paierait le travail agricole -des nations du Nord. C'est donc une folie que de faire entrer dans le -calcul les prétendus _débouchés_ ouverts à l'Angleterre par ses -colonies. Ces débouchés, elle les aurait alors même que les colonies -seraient affranchies, et par cela seul qu'elle y exécuterait des -achats. Elle aurait de plus les débouchés étrangers, dont elle se -prive en restreignant ses approvisionnements à ses possessions, en -leur en conférant le monopole. - -Lorsque les États-Unis proclamèrent leur indépendance, les préjugés -coloniaux étaient dans toute leur force, et tout le monde sait que -l'Angleterre crut son commerce ruiné. Elle le crut si bien, qu'elle se -ruinait d'avance en frais de guerre pour retenir ce vaste continent -sous sa domination. Mais qu'est-il arrivé? En 1776, au commencement de -la guerre de l'Indépendance, les exportations anglaises à l'Amérique -du Nord étaient de 1,300,000 liv. sterl., elles s'élevèrent à -3,600,000 liv. sterl. en 1784, après que l'indépendance eut été -reconnue; et elles montent aujourd'hui à 12,400,000 liv. sterl., somme -qui égale presque celle de toutes les exportations que fait -l'Angleterre à ses quarante-cinq colonies, puisque celles-ci n'ont pas -dépassé, en 1842, 13,200,000 liv. sterl.--Et, en effet, on ne voit -pas pourquoi des échanges de fer contre du coton, ou d'étoffes contre -des farines, ne s'accompliraient plus entre les deux peuples. -Serait-ce parce que les citoyens des États-Unis sont gouvernés par un -président de leur choix au lieu de l'être par un lord-lieutenant payé -aux frais de l'Échiquier? Mais quel rapport y a-t-il entre cette -circonstance et le commerce? Et si jamais nous nommions nos maires et -nos préfets, cela empêcherait-il les vins de Bordeaux d'aller à -Elbeuf, et les draps d'Elbeuf de venir à Bordeaux? - -On dira peut-être que, depuis l'acte d'indépendance, l'Angleterre et -les États-Unis repoussent réciproquement leurs produits, ce qui ne -serait pas arrivé si le lien colonial n'eût pas été rompu. Mais ceux -qui font l'objection entendent sans doute présenter un argument en -faveur de ma thèse; ils entendent insinuer que les deux pays auraient -gagné à échanger librement entre eux les produits de leur sol et de -leur industrie. Je demande comment un _troc_ de blé contre du fer, ou -de tabac contre de la toile, peut être nuisible selon que les deux -nations qui l'accomplissent sont ou ne sont pas politiquement -indépendantes l'une de l'autre?--Si les deux grandes familles -anglo-saxonnes agissent sagement, conformément à leurs vrais intérêts, -en restreignant leurs échanges réciproques, c'est sans doute parce que -ces échanges sont funestes; et, en ce cas, elles auraient également -bien fait de les restreindre alors même qu'un gouverneur anglais -résiderait encore au Capitole.--Si au contraire elles ont mal fait, -c'est qu'elles se sont trompées, c'est qu'elles ont mal compris leurs -intérêts, et l'on ne voit pas comment le lien colonial les eût rendues -plus clairvoyantes. - -Remarquez en outre que les exportations de 1776 s'élevant à 1,300,000 -liv. sterl., ne peuvent pas être supposées avoir donné à l'Angleterre -plus de vingt pour 100, ou 260,000 liv. sterl. de bénéfice; et -pense-t-on que l'administration d'un aussi vaste continent n'absorbait -pas dix fois cette somme? - -On s'exagère d'ailleurs le commerce que l'Angleterre fait avec ses -colonies et surtout les progrès de ce commerce. Malgré que le -gouvernement anglais contraigne les citoyens à se pourvoir aux -colonies et les colons à la métropole; malgré que les barrières de -douane qui séparent l'Angleterre des autres nations se soient, dans -ces dernières années, prodigieusement multipliées et renforcées, on -voit le commerce étranger de l'Angleterre se développer plus -rapidement que son commerce colonial, comme le constate le tableau -suivant: - - EXPORTATIONS. - ____________________________ - / \ TOTAL. - - aux colonies. à l'étranger. - - 1831 10,254,940 l. st. 26,909,432 l. st. 37,164,372 l. st. - 1842 13,261,436 34,119,577 47,381,023 - -Aux deux époques, le commerce colonial n'entre que pour un peu plus du -quart dans le commerce général.--L'accroissement, dans onze ans, est -de trois millions environ. Et il faut remarquer que les Indes -orientales, auxquelles ont été appliqués, dans l'intervalle, les -principes de la liberté, entrent pour 1,300,000 liv. dans cet -accroissement, et Gibraltar,--qui ne donne pas lieu à un commerce -colonial, mais à un commerce étranger, avec l'Espagne,--pour 600,000 -liv. sterl.; en sorte qu'il ne reste pour l'augmentation réelle du -commerce colonial, dans un intervalle de onze ans, que 1,100,000 liv. -sterl.--Pendant ce même temps, et en dépit de nos tarifs, les -exportations de l'Angleterre en France se sont élevées de liv. sterl. -602,688 à 3,193,939. - -Ainsi le commerce _protégé_ a progressé dans la proportion de 8 pour -100, et le commerce _contrarié_ de 450 pour 100! - -Mais si le peuple anglais n'a pas gagné, s'il a même énormément perdu -au système colonial, il n'en est pas de même des branches cadettes de -l'aristocratie britannique. - -D'abord ce système exige une armée, une marine, une diplomatie, des -lords-lieutenants, des gouverneurs, des résidents, des agents de -toutes sortes et de toutes dénominations.--Quoiqu'il soit présenté -comme ayant pour but de favoriser l'agriculture, le commerce et -l'industrie, ce n'est pas, que je sache, à des fermiers, à des -négociants, à des manufacturiers que ces hautes fonctions sont -confiées. On peut affirmer qu'une grande partie de ces lourdes taxes, -que nous avons vues peser principalement sur le peuple, sont destinées -à salarier tous ces instruments de conquête, qui ne sont autres que -les puînés de l'aristocratie anglaise. - -C'est un fait connu d'ailleurs que ces nobles aventuriers ont acquis -de vastes domaines dans les colonies. La protection leur a été -accordée; il est bon de calculer ce qu'elle coûte aux classes -laborieuses. - -Antérieurement à 1825, la législation anglaise sur les sucres était -très-compliquée. - -Le sucre des Antilles payait le moindre droit; celui de Maurice et des -Indes était soumis à une taxe plus élevée. Le sucre étranger était -repoussé par un droit prohibitif. - -Le 5 juillet 1825, l'île Maurice, et, le 13 août 1836, l'Inde anglaise -furent placées avec les Antilles sur le pied de l'égalité. - -La législation simplifiée ne reconnut plus que deux sucres: le sucre -colonial et le sucre étranger. Le premier avait à acquitter un droit -de 24 sh., le second de 63 sh. par quintal. - -Si l'on admet, pour un instant, que le _prix de revient_ soit le même -aux colonies et à l'étranger, par exemple, 20 sh., on comprendra -aisément les résultats d'une telle législation, soit pour les -producteurs, soit à l'égard des consommateurs. - -L'étranger ne pourra livrer ses produits sur le marché anglais -au-dessous de 83 sh., savoir: 20 sh. pour couvrir les frais de -production, et 63 sh., pour acquitter la taxe.--Pour peu que la -production coloniale soit insuffisante à alimenter ce marché; pour peu -que le sucre étranger s'y présente, le prix vénal (car il ne peut y -avoir qu'un prix vénal), sera donc de 83 sh., et ce prix, pour le -sucre colonial, se décomposera ainsi: - - 20 sh. Remboursement des frais de production. - 24 Part du trésor public ou taxe. - 39 Montant de la spoliation ou monopole. - ------ - 83 Prix payé par le consommateur. - -On voit que la loi anglaise avait pour but de faire payer au peuple 83 -sh. ce qui n'en vaut que 20, et de partager l'excédant, ou 63 sh., de -manière à ce que la part du trésor fût de 24, et celle du monopole de -39 sh. - -Si les choses se fussent passées ainsi, si le but de la loi avait été -atteint, pour connaître le montant de la spoliation exercée par les -monopoleurs au préjudice du peuple, il suffirait de multiplier par 39 -sh. le nombre de quintaux du sucre consommé en Angleterre. - -Mais, pour le sucre comme pour les céréales, la loi a failli dans une -certaine mesure. La consommation limitée par la cherté n'a pas eu -recours au sucre étranger, et le prix de 83 sh. n'a pas été atteint. - -Sortons du cercle des hypothèses et consultons les faits. Les voici -soigneusement relevés sur les documents officiels. - - +--------+------------+------------+--------------+--------------+ - | | | | PRIX | PRIX | - | |CONSOMMATION|CONSOMMATION| du | du | - |ANNÉES | | |SUCRE COLONIAL|SUCRE ÉTRANGER| - | | TOTALE. |PAR HABITANT|à l'entrepôt. |à l'entrepôt. | - +--------+------------+------------+--------------+--------------+ - | | | | sh. d. | sh. d. | - | | | | | | - | 1837 | 3,954,810 | 16-12/13 | 34 7 | 21 3 | - +--------+------------+------------+--------------+--------------+ - | 1838 | 3,909,365 | 16-8/13 | 33 8 | 21 3 | - +--------+------------+------------+--------------+--------------+ - | 1839 | 3,825,599 | 15-12/13 | 39 9 | 22 2 | - +--------+------------+------------+--------------+--------------+ - | 1840 | 3,594,834 | 14-7/9 | 48 1 | 21 6 | - +--------+------------+------------+--------------+--------------+ - | 1841 | 4,058,435 | 16-1/2 | 39 8 | 20 6 | - +--------+------------+------------+--------------+--------------+ - |MOYENNES| 3,868,668 | 16-1/6 | 39 5 | 21 5 | - +--------+------------+------------+--------------+--------------+ - -De ce tableau, il est fort aisé de déduire les pertes énormes que le -monopole a infligées, soit à l'Échiquier, soit au consommateur -anglais. - -Calculons en monnaies françaises et en nombres ronds pour la plus -facile intelligence du lecteur. - -À raison de 49 fr. 20 c. (39 sh. 5 d.), plus 30 fr. de droits (24 -sh.), il en a coûté au peuple anglais, pour consommer annuellement -3,868,000 quintaux de sucre, la somme de 306 millions et demi, qui se -décompose ainsi: - - 103-1/2 millions qu'aurait coûtés une égale quantité de - sucre étranger au prix de 29 fr. 75 (21 sh. 5 d.). - - 116 millions impôt pour le revenu à 30 fr. (24 sh.). - - 86-1/2 millions part du monopole résultant de la différence - du prix colonial au prix étranger. - -------- - 306 millions. - -Il est clair que, sous le régime de l'égalité et avec un impôt -uniforme de 30 fr. par quintal, si le peuple anglais eût voulu -dépenser 306 millions de francs en ce genre de consommation, il en -aurait eu, au prix de 26 fr. 75, plus 30 francs de taxe, 5,400,000 -quintaux ou 22 kil. par habitant au lieu de 16.--Le trésor, dans cette -hypothèse, aurait recouvré 162 millions au lieu de 116. - -Si le peuple se fût contenté de la consommation actuelle, il aurait -épargné annuellement 86 millions, qui lui auraient procuré d'autres -satisfactions et ouvert de nouveaux débouchés à son industrie. - -Des calculs semblables, que nous épargnons au lecteur, prouvent que le -monopole accordé aux propriétaires de bois du Canada coûte aux classes -laborieuses de la Grande-Bretagne, _indépendamment de la taxe -fiscale_, un excédant de 30 millions. - -Le monopole du café leur impose une surcharge de 6,500,000 fr. - -Voilà donc, sur trois articles coloniaux seulement, une somme de 123 -millions enlevée purement et simplement de la bourse des consommateurs -en excédant du prix naturel des denrées ainsi que des taxes fiscales, -pour être versée, sans aucune compensation, dans la poche des colons. - -Je terminerai cette dissertation, déjà trop longue, par une citation -que j'emprunte à M. Porter, membre du _Board of trade_. - -«Nous avons payé en 1840, et sans parler des droits d'entrée, 5 -millions de livres de plus que n'aurait fait pour une égale quantité -de sucre toute autre nation. Dans la même année, nous avons exporté -pour 4,000,000 l. st. aux colonies à sucre; en sorte que nous aurions -gagné un million à suivre le vrai principe, qui est d'acheter au -marché le plus avantageux, alors même que nous aurions fait cadeau aux -planteurs de toutes les marchandises qu'ils nous ont prises.» - -M. Ch. Comte avait entrevu, dès 1827, ce que M. Porter établit en -chiffres. «Si les Anglais, disait-il, calculaient quelle est la -quantité de marchandises qu'ils doivent vendre aux possesseurs -d'hommes, pour recouvrer les dépenses qu'ils font dans la vue de -s'assurer leur pratique, ils se convaincraient que ce qu'ils ont de -mieux à faire, c'est de leur livrer leurs marchandises pour rien et -d'acheter, à ce prix, la liberté du commerce.» - -Nous sommes maintenant en mesure, ce me semble, d'apprécier le degré -de liberté dont jouissent en Angleterre le travail et l'échange, et de -juger si c'est bien dans ce pays qu'il faut aller observer les -désastreux effets de la libre concurrence sur l'équitable distribution -de la richesse et l'égalité des conditions. - -Récapitulons, concentrons dans un court espace les faits que nous -venons d'établir. - -1º Les branches aînées de l'aristocratie anglaise possèdent toute la -surface du territoire. - -2º L'impôt foncier est demeuré invariable depuis cent cinquante ans, -quoique la rente des terres ait septuplé. Il n'entre que pour un -vingt-cinquième dans les recettes publiques. - -3º La propriété immobilière est affranchie de droits de succession, -quoique la propriété personnelle y soit assujettie. - -4º Les taxes indirectes pèsent beaucoup moins sur les objets de -qualités supérieures, à l'usage des riches, que sur les mêmes objets -de basses qualités, à l'usage du peuple. - -5º Au moyen de la loi-céréale, les mêmes branches aînées prélèvent, -sur la nourriture du peuple, un impôt que les meilleures autorités -fixent à _un milliard_ de francs. - -6º Le système colonial, poursuivi sur une très-grande échelle, -nécessite de lourds impôts; et ces impôts, payés presque en totalité -par les classes laborieuses, sont, presque en totalité aussi, le -patrimoine des branches cadettes des classes oisives. - -7º Les taxes locales, comme les dîmes (_tithes_), arrivent aussi à -ces branches cadettes par l'intermédiaire de l'Église établie. - -8º Si le système colonial exige un grand développement de forces, le -maintien de ces forces a besoin, à son tour, du régime colonial, et ce -régime entraîne celui des monopoles. On a vu que, sur trois articles -seulement, ils occasionnent au peuple anglais une perte sèche de 124 -millions. - -J'ai cru devoir donner quelque étendue à l'exposé de ces faits parce -qu'ils me paraissent de nature à dissiper bien des erreurs, bien des -préjugés, bien des préventions aveugles. Combien de solutions aussi -évidentes qu'inattendues n'offrent-ils pas aux économistes ainsi -qu'aux hommes politiques? - -Et d'abord, comment ces écoles modernes, qui semblent avoir pris à -tâche d'entraîner la France dans ce système de spoliations -réciproques, en lui faisant peur de la concurrence, comment, dis-je, -ces écoles pourraient-elles persister à soutenir que c'est la liberté -qui a suscité le paupérisme en Angleterre? Dites donc qu'il est né de -la spoliation, de la spoliation organisée, systématique, persévérante, -impitoyable. Cette explication n'est-elle pas plus simple, plus vraie -et plus satisfaisante à la fois? Quoi! La liberté entraînerait le -paupérisme! La concurrence, les transactions libres, le droit -d'échanger une propriété qu'on a le droit de détruire, impliqueraient -une injuste distribution de la richesse! La loi providentielle serait -donc bien inique! Il faudrait donc se hâter d'y substituer une loi -humaine, et quelle loi? Une loi de restriction et d'_empêchement_. Au -lieu de laisser faire, il faudrait _empêcher_ de faire; au lieu de -laisser passer, il faudrait _empêcher_ de passer; au lieu de laisser -échanger, il faudrait _empêcher_ d'échanger; au lieu de laisser la -rémunération du travail à celui qui l'a accompli, il faudrait en -investir celui qui ne l'a pas accompli! Ce n'est qu'à cette condition -qu'on éviterait l'inégalité des fortunes parmi les hommes! «Oui, -disiez-vous, l'expérience est faite; la liberté et le paupérisme -coexistent en Angleterre.» Mais vous ne pourrez plus le dire. Bien -loin que la liberté et la misère y soient dans le rapport de cause à -effet, l'une d'elles du moins, la liberté, n'y existe même pas. On y -est bien libre de travailler, mais non de jouir du fruit de son -travail. Ce qui coexiste en Angleterre, c'est un petit nombre de -spoliateurs et un grand nombre de spoliés; et il ne faut pas être un -grand économiste pour en conclure l'opulence des uns et la misère des -autres. - -Ensuite, pour peu qu'on ait embrassé dans son ensemble la situation de -la Grande-Bretagne, telle que nous venons de la montrer, et l'esprit -féodal qui domine ses institutions économiques, on sera convaincu que -la réforme financière et douanière qui s'accomplit dans ce pays est -une question européenne, humanitaire, aussi bien qu'une question -anglaise. Il ne s'agit pas seulement d'un changement dans la -distribution de la richesse au sein du Royaume-Uni, mais encore d'une -transformation profonde de l'action qu'il exerce au dehors. Avec les -injustes priviléges de l'aristocratie britannique, tombent évidemment -et la politique qu'on a tant reprochée à l'Angleterre, et son système -colonial, et ses usurpations, et ses armées, et sa marine, et sa -diplomatie, en ce qu'elles ont d'oppressif et de dangereux pour -l'humanité. - -Tel est le glorieux triomphe auquel aspire la LIGUE lorsqu'elle -réclame «l'abolition totale, immédiate et sans condition de tous les -monopoles, de tous les droits protecteurs quelconques en faveur de -l'agriculture, des manufactures, du commerce et de la navigation, en -un mot la liberté absolue des échanges[5].» - -[Note 5: Résolution du conseil de la Ligue, mai 1815.] - -Je ne dirai que peu de chose ici de cette puissante association. -L'esprit qui l'anime, ses commencements, ses progrès, ses travaux, ses -luttes, ses revers, ses succès, ses vues, ses moyens d'action, tout -cela se manifestera plein d'action et de vie dans la suite de cet -ouvrage. Je n'ai pas besoin de décrire minutieusement ce grand corps, -puisque je l'expose respirant et agissant devant le public français, -aux yeux de qui, par un miracle incompréhensible d'habileté, la presse -subventionnée du monopole l'a si longtemps tenu caché[6]. - -[Note 6: Bon nombre des publicistes enrôlés dans la presse quotidienne -eussent pu, mais seulement en s'avouant coupables de légèreté et -d'ignorance, se laver de l'accusation de vénalité que l'auteur portait -contre eux, en 1845. - - (_Note de l'éditeur._)] - -Au milieu de la détresse que ne pouvait manquer d'appesantir sur les -classes laborieuses le régime que nous venons de décrire, sept hommes -se réunirent à Manchester au mois d'octobre 1838, et, avec cette -virile détermination qui caractérise la race anglo-saxonne, ils -résolurent de renverser tous les monopoles par les voies légales, et -d'accomplir, sans troubles, sans effusion de sang, par la seule -puissance de l'opinion, une révolution aussi profonde, plus profonde -peut-être que celle qu'ont opérée nos pères en 1789[7]. - -[Note 7: Voici les noms de ces hommes bien dignes de notre sympathique -estime: Edward Baxter, W. A. Cunningham, Andrew Dalziel, James Howie, -James Leslie, Archibald Prentice, Philip Thomson. Il nous paraît juste -d'ajouter à ces sept noms celui de M. W. Rawson, arrivé un peu trop -tard au rendez-vous où la ligue fut résolue, mais qui s'associa de -tout coeur à la résolution que ses amis venaient de prendre en son -absence. - - (_Note de l'éditeur._)] - -Certes, il fallait un courage peu ordinaire pour affronter une telle -entreprise. Les adversaires qu'il s'agissait de combattre avaient pour -eux la richesse, l'influence, la législature, l'Église, l'État, le -trésor public, les terres, les places, les monopoles, et ils étaient -en outre entourés d'un respect et d'une vénération traditionnels. - -Et où trouver un point d'appui contre un ensemble de forces si -imposant? Dans les classes industrieuses? Hélas! en Angleterre comme -en France, chaque industrie croit son existence attachée à quelque -lambeau de monopole. La protection s'est insensiblement étendue à -tout. Comment faire préférer des intérêts éloignés et, en apparence, -incertains à des intérêts immédiats et positifs? Comment dissiper tant -de préjugés, tant de sophismes que le temps et l'égoïsme ont si -profondément incrustés dans les esprits? Et à supposer qu'on parvienne -à éclairer l'opinion dans tous les rangs et dans toutes les classes, -tâche déjà bien lourde, comment lui donner assez d'énergie, de -persévérance et d'action combinée pour la rendre, par les élections, -maîtresse de la législature? - -L'aspect de ces difficultés n'effraya pas les fondateurs de la Ligue. -Après les avoir regardées en face et mesurées, ils se crurent de force -à les vaincre. L'_agitation_ fut décidée. - -Manchester fut le berceau de ce grand mouvement. Il était naturel -qu'il naquît dans le nord de l'Angleterre, parmi les populations -manufacturières, comme il est naturel qu'il naisse un jour au sein des -populations agricoles du midi de la France. En effet, les industries -qui, dans les deux pays, offrent des moyens d'échange sont celles qui -souffrent le plus immédiatement de leur interdiction, et il est -évident que s'ils étaient libres, les Anglais nous enverraient du fer, -de la houille, des machines, des étoffes, en un mot, des produits de -leurs mines et de leurs fabriques, que nous leur paierions en grains, -soies, vins, huiles, fruits, c'est-à-dire en produits de notre -agriculture. - -Cela explique jusqu'à un certain point le titre bizarre en apparence -que prit l'association: ANTI-CORN-LAW-LEAGUE[8]. Cette dénomination -restreinte n'ayant pas peu contribué sans doute à détourner -l'attention de l'Europe sur la portée de l'_agitation_, nous croyons -indispensable de rapporter ici les motifs qui l'ont fait adopter. - -[Note 8: Association contre la loi-céréale.] - -Rarement la presse française a parlé de la Ligue (nous dirons ailleurs -pourquoi), et lorsqu'elle n'a pu s'empêcher de le faire, elle a eu -soin du moins de s'autoriser de ce titre: _Anti-corn-law_, pour -insinuer qu'il s'agissait d'une question toute spéciale, d'une simple -réforme dans la loi qui règle en Angleterre les conditions de -l'importation des grains. - -Mais tel n'est pas seulement l'objet de la Ligue. Elle aspire à -l'entière et radicale destruction de tous les priviléges et de tous -les monopoles, à la liberté absolue du commerce, à la concurrence -illimitée, ce qui implique la chute de la prépondérance aristocratique -en ce qu'elle a d'injuste, la dissolution des liens coloniaux en ce -qu'ils ont d'exclusif, c'est-à-dire une révolution complète dans la -politique intérieure et extérieure de la Grande-Bretagne. - -Et, pour n'en citer qu'un exemple, nous voyons aujourd'hui les -_free-traders_ prendre parti pour les États-Unis dans la question de -l'Orégon et du Texas. Que leur importe, en effet, que ces contrées -s'administrent elles-mêmes sous la tutelle de l'Union, au lieu d'être -gouvernées par un président mexicain ou un lord-commissaire anglais, -pourvu que chacun y puisse vendre, acheter, acquérir, travailler; -pourvu que toute transaction honnête y soit libre? À ces conditions -ils abandonneraient encore volontiers aux États-Unis et les deux -Canada et la Nouvelle-Écosse, et les Antilles par-dessus le marché; -ils les donneraient même sans cette condition, bien assurés que la -liberté des échanges sera tôt ou tard la loi des transactions -internationales[9]. - -[Note 9: On se rappelle les discours de lord Aberdeen et de sir Robert -Peel à l'occasion du message du nouveau président des États-Unis. -Voici comment s'exprimait à ce sujet M. Fox, dans un meeting de la -Ligue et aux applaudissements de six mille auditeurs: - -«Quel est donc ce territoire qu'on se dispute? 300,000 milles carrés -dont nous revendiquons le tiers; désert aride, lave desséchée, le -Sahara de l'Amérique, le Botany-Bay des Peaux-Rouges, empire des -buffles, et tout au plus de quelques Indiens fiers de s'appeler -Têtes-Plates, Nez-Fendus, etc. Voilà l'objet de la querelle! Autant -vaudrait que Peel et Polk nous poussassent à nous disputer les -montagnes de la Lune! Mais que la race humaine s'établisse sur ce -territoire, que les hommes qui n'ont pas de patrie plus hospitalière -en soumettent à la culture les parties les moins infertiles; et -lorsque l'industrie aura promené autour de ses frontières le char de -son paisible triomphe, lorsque de jeunes cités verront fourmiller dans -leurs murs d'innombrables multitudes, quand les montagnes Rocheuses -seront sillonnées de chemins de fer, que des canaux uniront -l'Atlantique et la mer Pacifique, et que le Colombia verra flotter sur -ses eaux la voile et la vapeur, alors il sera temps de parler de -l'Orégon. Mais alors aussi, sans bataillons, sans vaisseaux de ligne, -sans bombarder des villes ni verser le sang des hommes, le _libre -commerce_ fera pour nous la conquête de l'Orégon et même des -États-Unis, si l'on peut appeler conquête ce qui constitue le bien de -tous. Ils nous enverront leurs produits; nous les paierons avec les -nôtres. Il n'y aura pas un pionnier qui ne porte dans ses vêtements la -livrée de Manchester; la marque de Sheffield sera imprimée sur l'arme -qui atteindra le gibier; et le lin de Spitalfield sera la bannière que -nous ferons flotter sur les rives du Missouri. L'Orégon sera conquis, -en effet, car il travaillera volontairement pour nous; et que peut-on -demander de plus à un peuple conquis? C'est pour nous qu'il fera -croître le blé, et il nous le livrera sans nous demander en retour que -nous nous imposions des taxes, afin qu'un gouverneur anglais contrarie -sa législature ou qu'une soldatesque anglaise sabre sa population. Le -libre commerce! voilà la vraie conquête; elle est plus sûre que celles -des armes. Voilà l'empire, en ce qu'il a de noble, voilà la domination -fondée sur des avantages réciproques, moins dégradante que celle qui -s'acquiert par l'épée et se conserve sous un sceptre impopulaire.» -(Acclamations prolongées.)] - -Mais il est facile de comprendre pourquoi les _free-traders_ ont -commencé par réunir toutes leurs forces contre un seul monopole, celui -des céréales: c'est qu'il est la clef de voûte du système tout entier. -C'est la part de l'aristocratie, c'est le lot spécial que se sont -adjugé les législateurs. Qu'on leur arrache ce monopole, et ils feront -bon marché de tous les autres. - -C'est d'ailleurs celui dont le poids est le plus lourd au peuple, -celui dont l'iniquité est la plus facile à démontrer. L'impôt sur le -pain! sur la nourriture! sur la vie! Voilà, certes, un mot de -ralliement merveilleusement propre à réveiller la sympathie des -masses. - -C'est certainement un grand et beau spectacle que de voir un petit -nombre d'hommes essayant, à force de travaux, de persévérance et -d'énergie, de détruire le régime le plus oppressif et le plus -fortement organisé, après l'esclavage, qui ait pesé jamais sur un -grand peuple et sur l'humanité, et cela sans en appeler à la force -brutale, sans même essayer de déchaîner l'animadversion publique, mais -en éclairant d'une vive lumière tous les replis de ce système, en -réfutant tous les sophismes sur lesquels il s'appuie, en inculquant -aux masses les connaissances et les vertus qui seules peuvent les -affranchir du joug qui les écrase. - -Mais ce spectacle devient bien plus imposant encore, quand on voit -l'immensité du champ de bataille s'agrandir chaque jour par le nombre -des questions et des intérêts qui viennent, les uns après les autres, -s'engager dans la lutte. - -D'abord l'aristocratie dédaigne de descendre dans la lice. Quand elle -se voit maîtresse de la puissance politique par la possession du sol, -de la puissance matérielle par l'armée et la marine, de la puissance -morale par l'Église, de la puissance législative par le Parlement, et -enfin de celle qui vaut toutes les autres, de la puissance de -l'opinion publique par cette fausse grandeur nationale qui flatte le -peuple et qui semble liée aux institutions qu'on ose attaquer; quand -elle contemple la hauteur, l'épaisseur et la cohésion des -fortifications dans lesquelles elle s'est retranchée; quand elle -compare ses forces avec celles que quelques hommes isolés dirigent -contre elle,--elle croit pouvoir se renfermer dans le silence et le -dédain. - -Cependant la Ligue fait des progrès. Si l'aristocratie a pour elle -l'Église établie, la Ligue appelle à son aide toutes les Églises -dissidentes. Celles-ci ne se rattachent pas au monopole par la dîme, -elles se soutiennent par des dons volontaires, c'est-à-dire par la -confiance publique. Elles ont bientôt compris que l'exploitation de -l'homme par l'homme, qu'on la nomme esclavage ou protection, est -contraire à la charte chrétienne. Seize cents ministres dissidents -répondent à l'appel de la Ligue. Sept cents d'entre eux, accourus de -tous les points du royaume, se réunissent à Manchester. Ils -délibèrent; et le résultat de leur délibération est qu'ils iront -prêcher, dans toute l'Angleterre, la cause de la liberté des échanges -comme conforme aux lois providentielles qu'ils ont mission de -promulguer. - -Si l'aristocratie a pour elle la propriété foncière et les classes -agricoles, la Ligue s'appuie sur la propriété des bras, des facultés -et de l'intelligence. Rien n'égale le zèle avec lequel les classes -manufacturières s'empressent de concourir à la grande oeuvre. Les -souscriptions spontanées versent au fonds de la Ligue 200,000 fr. en -1841, 600,000 en 1842, un million en 1843, 2 millions en 1844; et en -1845 une somme double, peut-être triple, sera consacrée à l'un des -objets que l'association a en vue, l'inscription d'un grand nombre de -_free traders_ sur les listes électorales. Parmi les faits relatifs à -cette souscription, il en est un qui produisit sur les esprits une -profonde sensation. La liste, ouverte à Manchester le 14 novembre -1844, présenta, à la fin de cette même journée, une recette de 16,000 -livres sterling (400,000 francs). Grâce à ces abondantes ressources, -la Ligue, revêtant ses doctrines des formes les plus variées et les -plus lucides, les distribue parmi le peuple dans des brochures, des -pamphlets, des placards, des journaux innombrables; elle divise -l'Angleterre en douze districts, dans chacun desquels elle entretient -un professeur d'économie politique. Elle-même, comme une université -mouvante, tient ses séances en public dans toutes les villes et tous -les comtés de la Grande-Bretagne. Il semble d'ailleurs que celui qui -dirige les événements humains ait ménagé à la Ligue des moyens -inattendus de succès. La _réforme postale_ lui permet d'entretenir, -avec les comités électoraux qu'elle a fondés dans tout le pays, une -correspondance qui comprend annuellement plus de 300,000 dépêches; les -chemins de fer impriment à ses mouvements un caractère d'ubiquité, et -l'on voit les mêmes hommes qui ont _agité_ le matin à Liverpool agiter -le soir à Édimbourg ou à Glasgow; enfin la _réforme électorale_ a -ouvert à la classe moyenne les portes du Parlement, et les fondateurs -de la Ligue, les Cobden, les Bright, les Gibson, les Villiers, sont -admis à combattre le monopole, en face des monopoleurs et dans -l'enceinte même où il fut décrété. Ils entrent dans la Chambre des -communes, et ils y forment, en dehors des Whigs et des Torys, un -parti, si l'on peut lui donner ce nom, qui n'a pas de précédents dans -les annales des peuples constitutionnels, un parti décidé à ne -sacrifier jamais la vérité absolue, la justice absolue, les principes -absolus aux questions de personnes, aux combinaisons, à la stratégie -des ministères et des oppositions. - -Mais il ne suffisait pas de rallier les classes sociales sur qui pèse -directement le monopole; il fallait encore dessiller les yeux de -celles qui croient sincèrement leur bien-être et même leur existence -attachés au système de la protection. M. Cobden entreprend cette rude -et périlleuse tâche. Dans l'espace de deux mois, il provoque quarante -meetings au sein même des populations agricoles. Là, entouré souvent -de milliers de laboureurs et de fermiers, parmi lesquels on pense bien -que se sont glissés, à l'instigation des intérêts menacés, bien des -agents de désordre, il déploie un courage, un sang-froid, une -habileté, une éloquence, qui excitent l'étonnement, si ce n'est la -sympathie de ses plus ardents adversaires. Placé dans une position -analogue à celle d'un Français qui irait prêcher la doctrine de la -liberté commerciale dans les forges de Decazeville ou parmi les -mineurs d'Anzin, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, dans cet -homme éminent, à la fois économiste, tribun, homme d'État, tacticien, -théoricien, et auquel je crois qu'on peut faire une juste application -de ce qu'on a dit de Destutt de Tracy: «À force de bon sens, il -atteint au génie.» Ses efforts obtiennent la récompense qu'ils -méritent, et l'aristocratie a la douleur de voir le principe de la -liberté gagner rapidement au sein de la population vouée à -l'agriculture. - -Aussi le temps n'est plus où elle s'enveloppait dans sa morgue -méprisante; elle est enfin sortie de son inertie. Elle essaye de -reprendre l'offensive, et sa première opération est de calomnier la -Ligue et ses fondateurs. Elle scrute leur vie publique et privée, -mais, forcée bientôt d'abandonner le champ de bataille des -personnalités, où elle pourrait bien laisser plus de morts et de -blessés que la Ligue, elle appelle à son secours l'armée de sophismes -qui, dans tous les temps et dans tous les pays, ont servi d'étai au -monopole. _Protection à l'agriculture, invasion des produits -étrangers, baisse des salaires résultant de l'abondance des -subsistances, indépendance nationale, épuisement du numéraire, -débouchés coloniaux assurés, prépondérance politique, empire des -mers_; voilà les questions qui s'agitent, non plus entre savants, non -plus d'école à école, mais devant le peuple, mais de démocratie à -aristocratie. - -Cependant il se rencontre que les Ligueurs ne sont pas seulement des -agitateurs courageux; ils sont aussi de profonds économistes. Pas un -de ces nombreux sophismes ne résiste au choc de la discussion; et, au -besoin, des enquêtes parlementaires, provoquées par la Ligue, viennent -en démontrer l'inanité. - -L'aristocratie adopte alors une autre marche. La misère est immense, -profonde, horrible, et la cause en est patente; c'est qu'une odieuse -inégalité préside à la distribution de la richesse sociale. Mais au -drapeau de la Ligue qui porte inscrit le mot JUSTICE, l'aristocratie -oppose une bannière où on lit le mot CHARITÉ. Elle ne conteste plus -les souffrances populaires; mais elle compte sur un puissant moyen de -diversion, l'aumône. «Tu souffres, dit-elle au peuple; c'est que tu as -trop multiplié, et je vais te préparer un vaste système d'émigration. -(Motion de M. Butler.)--Tu meurs d'inanition; je donnerai à chaque -famille un jardin et une vache. (_Allotments._)--Tu es exténué de -fatigue; c'est que l'on exige de toi trop de travail, et j'en -limiterai la durée. (Bill de dix heures.)» Ensuite viennent les -souscriptions pour procurer gratuitement aux classes pauvres des -établissements de bains, des lieux de récréations, les bienfaits d'une -éducation nationale, etc. Toujours des aumônes, toujours des -palliatifs; mais quant à la cause qui les nécessite, quant au -monopole, quant à la distribution factice et partiale de la richesse, -on ne parle pas d'y toucher. - -La Ligue a ici à se défendre contre un système d'agression d'autant -plus perfide, qu'il semble attribuer à ses adversaires, entre autres -monopoles, le monopole de la philanthropie, et la placer elle-même -dans ce cercle de justice exacte et froide qui est bien moins propre -que la charité, même impuissante, même hypocrite, à exciter la -reconnaissance irréfléchie de ceux qui souffrent. - -Je ne reproduirai pas les objections que la Ligue oppose à tous ces -projets d'institutions prétendues charitables, on en verra -quelques-unes dans le cours de l'ouvrage. Il me suffira de dire -qu'elle s'est associée à celles de ces oeuvres qui ont un caractère -incontestable d'utilité. C'est ainsi que, parmi les _free-traders_ de -Manchester, il a été recueilli près d'un million pour donner de -l'espace, de l'air et du jour aux quartiers habités par les classes -ouvrières. Une somme égale, provenant aussi de souscriptions -volontaires, a été consacrée dans cette ville à l'établissement de -maisons d'école. Mais en même temps la Ligue ne s'est pas lassée de -montrer le piége caché sous ce fastueux étalage de philanthropie: -«Quand les Anglais meurent de faim, disait-elle, il ne suffit pas de -leur dire: Nous vous transporterons en Amérique où les aliments -abondent; il faut laisser ces aliments entrer en Angleterre.--Il ne -suffit pas de donner aux familles ouvrières un jardin pour y faire -croître des pommes de terre; il faut surtout ne pas leur ravir une -partie des profits qui leur procureraient une nourriture plus -substantielle.--Il ne suffit pas de limiter le travail excessif auquel -les condamne la spoliation; il faut faire cesser la spoliation même, -afin que dix heures de travail en valent douze.--Il ne suffit pas de -leur donner de l'air et de l'eau, il faut leur donner du pain ou du -moins le droit d'acheter du pain. Ce n'est pas la philanthropie mais -la liberté qu'on doit opposer à l'oppression; ce n'est pas la charité -mais la justice qui peut guérir les maux de l'injustice. L'aumône n'a -et ne peut avoir qu'une action insuffisante, fugitive, incertaine et -souvent dégradante.» - -À bout de ses sophismes, de ses faux-fuyants, de ses prétextes -dilatoires, il restait une ressource à l'aristocratie: la majorité -parlementaire, la majorité qui dispense d'avoir raison. Le dernier -acte de l'agitation devait donc se passer au sein des colléges -électoraux. Après avoir popularisé les saines doctrines économiques, -la Ligue avait à donner une direction pratique aux efforts individuels -de ses innombrables prosélytes. Modifier profondément les constituants -(_constituencies_), le corps électoral du royaume, saper l'influence -aristocratique, attirer sur la corruption les châtiments de la loi et -de l'opinion: telle est la nouvelle phase dans laquelle est entrée -l'_agitation_, avec une énergie que les progrès semblent accroître. -_Vires acquirit eundo_. À la voix de Cobden, de Bright et de leurs -amis, des milliers de _free-traders_ se font inscrire sur les listes -électorales, des milliers de monopoleurs en sont rayés, et, d'après la -rapidité de ce mouvement, on peut prévoir le jour où le sénat ne -représentera plus une classe, mais la communauté. - -On demandera peut-être si tant de travaux, tant de zèle, tant de -dévouement, sont demeurés jusqu'ici sans influence sur la marche des -affaires publiques, et si le progrès des doctrines libérales dans le -pays ne s'est pas réfléchi à quelque degré dans la législation. - -J'ai exposé, en commençant, le régime économique de l'Angleterre -antérieurement à la crise commerciale qui a donné naissance à la -Ligue; j'ai même essayé de soumettre au calcul quelques-unes des -extorsions que les classes dominatrices exercent sur les classes -asservies par le double mécanisme des impôts et des monopoles. - -Depuis cette époque, les uns et les autres ont été modifiés. Qui n'a -pas entendu parler du _plan financier_ que sir Robert Peel vient de -soumettre à la Chambre des communes, plan qui n'est que le -développement de réformes commencées en 1842 et 1844, et dont la -complète réalisation est réservée à des sessions ultérieures du -Parlement? Je crois sincèrement qu'on a méconnu en France l'esprit de -ces réformes, qu'on en a tour à tour exagéré ou atténué la portée. On -m'excusera donc si j'entre ici dans quelques détails, que je -m'efforcerai du reste d'abréger le plus qu'il me sera possible. - -La spoliation (qu'on me pardonne le retour fréquent de ce terme; mais -il est nécessaire pour détruire l'erreur grossière qui est impliquée -dans son synonyme _protection_), la spoliation, réduite en système de -gouvernement, avait produit toutes ses naturelles conséquences: une -extrême inégalité des fortunes, la misère, le crime et le désordre au -sein des dernières couches sociales, une diminution énorme dans toutes -les consommations, par suite, l'affaiblissement des recettes publiques -et le déficit, qui, croissant d'année en année, menaçait d'ébranler le -crédit de la Grande-Bretagne. Évidemment il n'était pas possible de -rester dans une situation qui menaçait d'engloutir le vaisseau de -l'État. L'_Agitation_ irlandaise, l'_Agitation_ commerciale, -l'Incendiarisme, dans les districts agricoles, le Rébeccaïsme dans le -pays de Galles, le Chartisme dans les villes manufacturières, ce -n'étaient là que les symptômes divers d'un phénomène unique, la -souffrance du peuple. Mais la souffrance du peuple, c'est-à-dire des -masses, c'est-à-dire encore de la presque universalité des hommes, -doit à la longue gagner toutes les classes de la société. Quand le -peuple n'a rien, il n'achète rien; quand il n'achète rien, les -fabriques s'arrêtent, et les fermiers ne vendent pas leur récolte; et -s'ils ne vendent pas, ils ne peuvent payer leurs fermages. Ainsi les -grands seigneurs législateurs eux-mêmes se trouvaient placés, par -l'effet même de leur loi, entre la banqueroute des fermiers et la -banqueroute de l'État, et menacés à la fois dans leur fortune -immobilière et mobilière. Ainsi l'aristocratie sentait le terrain -trembler sous ses pas. Un de ses membres les plus distingués, sir -James Graham, aujourd'hui ministre de l'intérieur, avait fait un livre -pour l'avertir des dangers qui l'entouraient: «Si vous ne cédez une -partie, vous perdrez tout, disait-il, et une tempête révolutionnaire -balayera de dessus la surface du pays non-seulement vos monopoles, -mais vos honneurs, vos priviléges, votre influence et vos richesses -mal acquises.» - -Le premier expédient qui se présenta pour parer au danger le plus -immédiat, le déficit, fut, selon l'expression consacrée aussi par nos -hommes d'État, d'_exiger de l'impôt tout ce qu'il peut rendre_. Mais -il arriva que les taxes mêmes qu'on essaya de renforcer furent celles -qui laissèrent le plus de vide au Trésor. Il fallut renoncer pour -longtemps à cette ressource, et le premier soin du cabinet actuel, -quand il arriva aux affaires, fut de proclamer que l'impôt était -arrivé à sa dernière limite: «_I am bound to say that the people of -this country has been brought to the utmost limit of taxation._» -(Peel, discours du 10 mai 1842.) - -Pour peu que l'on ait pénétré dans la situation respective des deux -grandes classes, dont j'ai décrit les intérêts et les luttes, on -comprendra aisément quel était, pour chacune d'elles, le problème à -résoudre. - -Pour les _free-traders_, la solution était très-simple: _abroger tous -les monopoles_. Affranchir les importations, c'était nécessairement -accroître les échanges et par conséquent les exportations; c'était -donc donner au peuple tout à la fois du pain et du travail; c'était -encore favoriser toutes les consommations, par conséquent les taxes -indirectes, et en définitive rétablir l'équilibre des finances. - -Pour les _monopoleurs_, le problème était pour ainsi dire insoluble. -Il s'agissait de soulager le peuple sans le soustraire aux monopoles, -de relever le revenu public sans augmenter les taxes, et de conserver -le système colonial sans diminuer les dépenses nationales. - -Le ministère Whig (Russell, Morpeth, Melbourne, Baring, etc.) présenta -un plan qui se tenait entre ces deux solutions. Il affaiblissait, sans -les détruire, les monopoles et le système colonial. Il ne fut accepté -ni par les monopoleurs ni par les _free-traders_. Ceux-là voulaient le -monopole absolu, ceux-ci la liberté illimitée. Les uns s'écriaient: -«_Pas de concessions!_» les autres: «_Pas de transactions!_» - -Battus au Parlement, les Whigs en appelèrent au corps électoral. Il -donna amplement gain de cause aux Torys, c'est-à-dire à la protection -et aux colonies. Le ministère Peel fut constitué (1841) avec mission -expresse de trouver l'introuvable solution, dont je parlais tout à -l'heure, au grand et terrible problème posé par le déficit et la -misère publique; et il faut avouer qu'il a surmonté la difficulté avec -une sagacité de conception et une énergie d'exécution remarquables. - -J'essayerai d'expliquer le plan financier de M. Peel, tel du moins que -je le comprends. - -Il ne faut pas perdre de vue que les divers objets qu'a dû se proposer -cet homme d'État, eu égard au parti qui l'appuie, sont les suivants: - -1º Rétablir l'équilibre des finances; - -2º Soulager les consommateurs; - -3º Raviver le commerce et l'industrie; - -4º Conserver autant que possible le monopole essentiellement -aristocratique, la loi céréale; - -5º Conserver le système colonial et avec lui l'armée, la marine, les -hautes positions des branches cadettes; - -6º On peut croire aussi que cet homme éminent, qui plus que tout autre -sait lire dans les _signes du temps_, et qui voit le principe de la -Ligue envahir l'Angleterre à pas de géant, nourrit encore au fond de -son âme une pensée d'avenir personnelle mais glorieuse, celle de se -ménager l'appui des _free-traders_ pour l'époque où ils auront conquis -la majorité, afin d'imprimer de sa main le sceau de la consommation à -l'oeuvre de la liberté commerciale, sans souffrir qu'un autre nom -officiel que le sien s'attache à la plus grande révolution des temps -modernes. - -Il n'est pas une des mesures, une des paroles de Sir Robert Peel qui -ne satisfasse aux conditions prochaines ou éloignées de ce programme. -On va en juger. - -Le pivot autour duquel s'accomplissent toutes les évolutions -financières et économiques dont il nous reste à parler, c'est -l'_income-tax_. - -L'income-tax, on le sait, est un subside prélevé sur les revenus de -toute nature. Cet impôt est essentiellement temporaire et patriotique. -On n'y a recours que dans les circonstances les plus graves, et -jusqu'ici, en cas de guerre. Sir Robert Peel l'obtint du parlement en -1842, et pour trois ans; il vient d'être prorogé jusqu'en 1849. C'est -la première fois qu'au lieu de servir à des fins de destruction et à -infliger à l'humanité les maux de la guerre, il sera devenu -l'instrument de ces utiles réformes que cherchent à réaliser les -nations qui veulent mettre à profit les bienfaits de la paix. - -Il est bon de faire observer ici que tous les revenus au-dessous de -150 liv. sterl. (3,700 fr.) sont affranchis de la taxe, en sorte -qu'elle frappe exclusivement la classe riche. On a beaucoup répété, de -ce côté comme de l'autre côté du détroit, que l'_income-tax_ était -définitivement inscrit dans le Code financier de l'Angleterre. Mais -quiconque connaît la nature de cet impôt et le mode d'après lequel il -est perçu, sait bien qu'il ne saurait être établi d'une manière -permanente, du moins dans sa constitution actuelle; et, si le cabinet -entretient à cet égard quelque arrière-pensée, il est permis de croire -qu'en habituant les classes aisées à contribuer dans une plus forte -proportion aux charges publiques, il songe à mettre l'impôt foncier -(_land-tax_), dans la Grande-Bretagne, plus en harmonie avec les -besoins de l'État et les exigences d'une équitable justice -distributive. - -Quoi qu'il en soit, le premier objet que le ministère Tory avait en -vue, le rétablissement de l'équilibre dans les finances, fut atteint, -grâce aux ressources de l'income-tax; et le déficit qui menaçait le -crédit de l'Angleterre a, du moins provisoirement, disparu. - -Un excédant de recettes était même prévu dès 1842. Il s'agissait de -l'appliquer à la seconde et à la troisième condition du programme: -_Soulager les consommateurs; raviver le commerce et l'industrie_. - -Ici nous entrons dans la longue série des réformes douanières -exécutées en 1842, 1843, 1844 et 1845. Notre intention ne peut être de -les exposer en détail; nous devons nous borner à faire connaître -l'esprit dans lequel elles ont été conçues. - -Toutes les prohibitions ont été abolies. Les boeufs, les veaux, les -moutons, la viande fraîche et salée, qui étaient repoussés d'une -manière absolue, furent admis à des droits modérés: les boeufs, par -exemple, à 25 fr. par tête (le droit est presque double en France), ce -qui n'a pas empêché M. Gauthier de Rumilly de dire en pleine Chambre, -en 1845, sans être contredit par personne, tant les journaux ont eu -soin de nous tenir dans l'ignorance sur ce qui se passe de l'autre -côté de la Manche, que les bestiaux sont encore prohibés en -Angleterre. - -Les droits furent abaissés dans une très-forte proportion, et -quelquefois de moitié, des deux tiers et des trois quarts sur 650 -articles de consommation: entre autres les farines, l'huile, le cuir, -le riz, le café, le suif, la bière, etc., etc. - -Ces droits, d'abord abaissés, ont été complétement abolis en 1845 sur -430 articles, parmi lesquels figurent toutes les matières premières de -quelque importance, la laine, le coton, le lin, le vinaigre, etc., -etc. - -Les droits d'exportation furent aussi radicalement abrogés. Les -machines et la houille, ces deux puissances dont, dans des idées -étroites de rivalité commerciale, il serait peut-être assez naturel -que l'Angleterre se montrât jalouse, sont en ce moment à la -disposition de l'Europe. Nous en pourrions jouir aux mêmes prix que -les Anglais, si, par une bizarrerie étrange, mais parfaitement -conséquente au principe du système protecteur, nous ne nous étions -placés nous-mêmes, par nos tarifs, dans des conditions d'infériorité à -l'égard de ces instruments essentiels de travail, au moment même où -l'égalité nous était offerte ou pour mieux dire conférée sans -condition. - -On conçoit que l'abrogation totale d'un droit d'entrée doit laisser un -vide définitif; et l'abaissement, un vide au moins momentané dans le -Trésor. C'est ce vide que les excédants de recette dus à -l'_income-tax_ sont destinés à couvrir. - -Cependant l'_income-tax_ n'a qu'une durée limitée. Le cabinet Tory a -espéré que l'accroissement de la consommation, l'essor du commerce et -de l'industrie réagirait sur toutes les branches de revenus de manière -à ce que l'équilibre des finances fût rétabli en 1849, sans que la -ressource de l'income-tax fût plus longtemps nécessaire. Autant qu'on -en peut juger par les résultats de la réforme partielle de 1842, ces -espérances ne seront pas trompées. Déjà les recettes générales de 1844 -ont dépassé celles de 1843 de liv. sterl. 1,410,726 (35 millions de -francs). - -D'un autre côté, tous les faits concordent à témoigner que l'activité -a repris dans toutes les branches du travail, et que le bien-être -s'est répandu dans toutes les classes de la société. Les prisons et -les workhouses se sont dépeuplées; la taxe des pauvres a baissé; -l'accise a fructifié; le Rébeccaïsme et l'Incendiarisme se sont -apaisés; en un mot, le retour de la prospérité se montre par tous les -signes qui servent à la révéler, et entre autres par les recettes des -douanes. - - Recettes de l'année 1841 (sous le système - ancien) 19,900,000 l. st. - -- 1842 18,700,000 - -- 1843, première année de la - réforme 21,400,000 - -- 1844 23,500,000 - -Maintenant si l'on considère que, pendant cette dernière année, les -marchandises qui ont passé par la douane n'ont rien payé _à la sortie_ -(abrogation des droits d'exportation), et n'ont acquitté _à l'entrée_ -que des taxes réduites, au moins pour 650 articles (abaissement des -droits d'importation), on en conclura rigoureusement que la masse des -produits importés a dû augmenter dans une proportion énorme pour que -la recette totale, non-seulement n'ait pas diminué, mais encore se -soit élevée de cent millions de francs. - -Il est vrai que, d'après les économistes de la presse et de la tribune -françaises, cet accroissement d'importations ne prouve autre chose que -la décadence de l'industrie de la Grande-Bretagne, l'_invasion_, -l'_inondation_ de ses marchés par les produits étrangers, et la -stagnation de son _travail national_! Nous laisserons ces messieurs -concilier, s'ils le peuvent, cette conclusion avec tous les autres -signes par lesquels se manifeste la renaissante prospérité de -l'Angleterre; et, pour nous, qui croyons que _les produits s'échangent -contre des produits_, satisfaits de trouver, dans l'accord des faits -qui précèdent, une preuve nouvelle et éclatante de la vérité de cette -doctrine, nous dirons que Sir Robert Peel a rempli la seconde et la -troisième condition de son programme: _Soulager le consommateur; -raviver le commerce et l'industrie_. - -Mais ce n'était pas pour cela que les Torys l'avaient porté, le -soutenaient au pouvoir. Encore tout émus de la frayeur que leur avait -causée le plan bien autrement radical de John Russell, et de l'orgueil -de leur récent triomphe sur les Whigs, ils n'étaient pas disposés à -perdre le fruit de leur victoire, et ils entendaient bien ne laisser -agir l'homme de leur choix, dans l'accomplissement de son oeuvre, -qu'autant qu'il ne toucherait pas ou qu'il ne toucherait que d'une -manière illusoire aux deux grands instruments de rapine que s'est -législativement attribués l'aristocratie anglaise: La loi-céréale et -le système colonial. - -C'est surtout dans cette difficile partie de sa tâche que le premier -ministre a déployé toutes les ressources de son esprit fertile en -expédients. - -Lorsqu'un droit d'entrée a fait arriver le prix d'un produit à ce -taux que la concurrence intérieure ne permet, en aucun cas, de -dépasser, tout son effet protecteur est obtenu. Ce qu'on ajouterait à -ce droit serait purement nominal, et ce qu'on en retrancherait, dans -les limites de cet excédant, serait évidemment inefficace. Supposez -qu'un produit français, soumis à la rivalité étrangère, se vende à 15 -fr., et qu'affranchi de cette rivalité, il ne puisse, à cause de la -concurrence intérieure, s'élever au-dessus de 20 fr. En ce cas, un -droit de 5 ou 6 fr. sur le produit étranger donnera au similaire -national toute la protection qu'il soit au pouvoir du tarif de -conférer. Le droit, fût-il porté à 100 fr., n'élèverait pas d'un -centime le prix du produit, d'après l'hypothèse même, et par -conséquent toute réduction, qui ne descendrait pas au-dessous de 5 ou -6 fr., serait de nul effet pour le producteur et pour le consommateur. - -Il semble que l'observation de ce phénomène ait dirigé la conduite de -sir Robert Peel, en ce qui concerne le grand monopole aristocratique, -le blé, et le grand monopole colonial, le sucre. - -Nous avons vu que la loi-céréale, qui avait pour but avoué d'assurer -au producteur national 54 sh. par quarter de froment avait failli dans -son objet. L'échelle mobile (_sliding scale_) était bien calculée pour -atteindre ce but, car elle ajoutait au prix du blé étranger à -l'entrepôt un droit graduel qui devait faire ressortir le prix vénal à -70 sh. et plus. Mais la concurrence des producteurs nationaux, d'une -part, et, de l'autre, la diminution de consommation qui suit la -cherté, ont concouru à retenir le blé à un taux moyen moins élevé et -qui n'a pas dépassé 56 sh. Qu'a fait alors sir Robert Peel? Il a -tranché dans cette portion de droit qui était radicalement inefficace, -et il a baissé l'échelle mobile de manière, à ce qu'il pensait, à -fixer le froment à 56 sh., c'est-à-dire au prix le plus élevé que la -concurrence intérieure lui permette d'atteindre, dans les temps -ordinaires; en sorte qu'en réalité il n'a rien arraché à -l'aristocratie ni rien conféré au peuple. - -À cet égard, sir Robert n'a pas caché cette politique de -prestidigitateur, car à toute demande de droits plus élevés, il -répondait: «Je crois que vous avez eu des preuves concluantes que vous -êtes arrivés à l'extrême limite de la taxe utile (_profitable -taxation_), sur les articles de subsistances. Je vous conseille de ne -pas l'accroître, car, si vous le faites, vous serez certainement -déjoués dans votre but.» «_Most assuredly you will be defeated in your -object._» - -Je n'ai parlé que du froment, mais il est bon d'observer que la même -loi embrasse les céréales de toutes sortes. De plus, le beurre et le -fromage, qui entrent pour beaucoup dans les revenus des domaines -seigneuriaux, n'ont point été dégrevés. Il est donc bien vrai que le -monopole aristocratique n'a été que très-inefficacement entamé. - -La même pensée a présidé aux diverses modifications introduites dans -la loi des sucres. Nous avons vu que la prime accordée aux planteurs, -ou le droit différentiel entre le sucre colonial et le sucre étranger, -était de 39 sh. par quintal. C'est là la marge que la spoliation avait -devant elle; mais à cause de la concurrence que se font entre elles -les colonies, elles n'ont pu extorquer au consommateur, en excédant du -prix naturel et du droit fiscal, que 18 sh. (Voir ci-dessus, pages 24 -et suiv.) Sir Robert pouvait donc abaisser le droit différentiel de 39 -sh. à 18 sans rien changer, si ce n'est une lettre morte, dans le -_statute-book_. - -Or, qu'a-t-il fait? Il a établi le tarif suivant: - - Sucre colonial, brut 14 sh. - -- terré 16 - Sucre étranger (libre), brut 23 - -- terré 28 - Sucre étranger (esclave) 63 - -Il estime qu'il entrera en Angleterre, sous l'empire de ce nouveau -tarif, 230,000 tonnes de sucre colonial; et la protection étant de 10 -sh. par quintal ou 10 liv. st. par tonne, la somme extorquée au -consommateur, pour être livrée sans compensation aux planteurs, sera -de 2,300,000 liv. st., ou fr. 57,000,000, au lieu de 86 millions. -(Voir page 25.) - -Mais d'un autre côté, il dit: «La conséquence sera que le Trésor -recevra du droit sur le sucre, par suite de la réduction, liv. st. -3,960,000. Le revenu obtenu de cette denrée, l'année dernière, a été -de 5,216,000 liv.; il y aura donc pour l'année prochaine une perte de -revenu de 1,300,000 liv. sterl.,» soit fr. 32,500,000, et c'est -l'_income-tax_, c'est-à-dire un nouvel impôt, qui est chargé de -remplir le vide laissé à l'Échiquier; en sorte que si le peuple est -soulagé, en ce qui concerne la consommation du sucre, ce n'est pas au -préjudice du monopole, mais aux dépens du Trésor, et comme on rend à -celui-ci par l'_income-tax_ ce qu'il perd sur la douane, il en résulte -que les spoliations et les charges restent les mêmes, et c'est tout au -plus si l'on peut dire qu'elles subissent un léger déplacement. - -Dans tout l'ensemble des réformes réelles ou apparentes accomplies par -sir Robert Peel, sa prédilection en faveur du système colonial ne -cesse de se manifester, et c'est là surtout ce qui le sépare -profondément des _free-traders_. Chaque fois que le ministre a dégrévé -une denrée étrangère, il a eu soin de dégréver, dans une proportion au -moins aussi forte, la denrée similaire venue des colonies anglaises; -en sorte que la _protection_ reste la même. Ainsi, pour n'en citer -qu'un exemple, le bois de construction _étranger_ a été réduit des -cinq sixièmes; mais le bois des colonies l'a été des neuf dixièmes. Le -patrimoine des branches cadettes de l'aristocratie n'a donc pas été -sérieusement entamé, pas plus que celui des branches aînées, et, à ce -point de vue, l'on peut dire que le plan financier (_financial -statement_), l'audacieuse expérience (_bold experiment_), du ministre -dirigeant, demeurent renfermés dans les bornes d'une question -anglaise, et ne s'élèvent pas à la hauteur d'une question humanitaire; -car l'humanité n'est que fort indirectement intéressée au régime -intérieur de l'échiquier anglais, mais elle eût été profondément et -favorablement affectée d'une réforme, même financière, impliquant la -chute de ce système colonial qui a tant troublé et menace encore si -gravement la paix et la liberté du monde. - -Loin que sir Robert Peel suive la Ligue sur ce terrain, il ne perd pas -une occasion de se prononcer en faveur des colonies, et, dans l'exposé -des motifs de son plan financier, après avoir rappelé à la Chambre que -l'Angleterre possède quarante-cinq colonies, après avoir même demandé -à ce sujet un accroissement d'allocations, il ajoute: «On pourra dire -qu'il est contraire à la sagesse d'étendre autant que nous l'avons -fait notre système colonial. Mais je m'en tiens au fait que vous avez -des colonies, et que, les ayant, il faut les pourvoir de forces -suffisantes. Je répugnerais d'ailleurs, quoique je sache combien ce -système entraîne de dépenses et de dangers, je répugnerais à condamner -cette politique qui nous a conduits à jeter sur divers points du globe -les bases de ces possessions animées de l'esprit anglais, parlant la -langue anglaise et destinées peut-être à s'élever dans l'avenir au -rang de grandes puissances commerciales!» - -Je crois avoir démontré que sir Robert Peel a rempli avec habileté les -plus funestes parties de son programme. Il me resterait à justifier -les motifs des prévisions qui m'ont fait dire: «On peut croire encore -que cet homme éminent qui, plus que tout autre, sait lire dans les -_signes du temps_, et qui voit le principe de la Ligue envahir -l'Angleterre à pas de géant, nourrit au fond de son âme une pensée -personnelle, mais glorieuse, celle de se ménager l'appui des -_free-traders_ pour l'époque où ils auront conquis la majorité, afin -d'imprimer de ses mains le sceau de la consommation à l'oeuvre de la -liberté commerciale, sans souffrir qu'un autre nom officiel que le -sien s'attache à la plus grande révolution des temps modernes.» - -Comme il ne s'agit ici que d'une simple conjecture qui, vu l'humble -source d'où elle émane, ne peut avoir pour le lecteur qu'une faible -importance, je ne vois aucune utilité à la justifier à ses yeux[10]. -Je ne crois pas qu'elle ait rien de chimérique pour quiconque a étudié -la situation économique du Royaume-Uni, le dénoûment probable des -réformes qu'il subit, le caractère de celui qui les dirige, le -mouvement et le déplacement, même actuels, des majorités, et surtout -les rapides progrès de l'opinion dans les masses et au sein du corps -électoral. Jusqu'ici sir Robert Peel s'est montré grand financier, -grand ministre, grand homme d'État peut-être; pourquoi n'aspirerait-il -pas au titre de grand homme, que la postérité ne décernera plus sans -doute qu'aux bienfaiteurs de l'humanité? - -[Note 10: Cette conjecture n'a pas tardé à se vérifier complétement; -mais l'auteur, tout en applaudissant aux mesures libérales prises -enfin par le grand ministre, ne l'a pas absous d'en être venu là si -tard.(V. tome V, pag. 544 et suiv.) - - (_Note de l'éditeur._)] - -Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour le lecteur d'entrevoir -l'issue probable des réformes dont nous ne connaissons encore que les -premiers linéaments. Une brochure récente vient de révéler un _plan -financier_ qui doit rallier les membres influents de la Ligue. Nous le -mentionnerons ici, tant à cause de son admirable simplicité et de sa -parfaite conformité aux principes les plus purs de la liberté -commerciale, que parce qu'il est loin d'être dépourvu de tout -caractère officiel. Il émane, en effet, d'un officier du _Board of -trade_, M. Mac-Grégor, comme la réforme postale eut pour promoteur un -employé du _post-office_, M. Rowland-Hill. On peut ajouter qu'il a -assez d'analogie avec les changements opérés par sir Robert Peel pour -laisser supposer qu'il n'a pas été jeté dans le public à l'insu, et -moins encore contre la volonté du premier ministre. - -Voici le plan du secrétaire du _Board of trade_. - -Il suppose que les dépenses s'élèveront comme aujourd'hui, à 50 -millions st. Elles devront subir sans doute une grande diminution, car -ce plan entraîne une forte réduction dans l'armée, la marine, -l'administration des colonies et la perception de l'impôt; en ce cas, -les excédants de recettes pourront être affectés, soit au -remboursement de la dette, soit au dégrèvement de la contribution -directe dont il va être parlé. - -Les recettes se puiseraient aux sources suivantes: - - _Douane._--Les droits seraient uniformes, que les produits viennent - des colonies ou de l'étranger. - - Il n'y aurait que huit articles soumis aux droits d'entrée, savoir: - - 1º Thé; 2º sucre; 3º café et cacao; 4º tabac; 5º esprits distillés; - 6º vins; 7º fruits secs; 8º épiceries. - - Produit 21,500,000 l. st.} - Esprits distillés à l'intérieur 5,000,000 } 31,500,000 l. st. - Drêche tant indigène qu'importée 4,000,000 } - - Ces deux derniers impôts réunis à l'administration des douanes. - - _Timbre._--On en éliminerait les droits sur les assurances - contre les risques de mer et d'incendie, et l'on - y réunirait les licences, ci 7,500,000 - Taxe foncière, non rachetée 1,200,000 - Déficit à couvrir, la première année, par un impôt - direct qui est une combinaison de l'_income-tax_ et du - _land-tax_ 9,800,000 - ---------- - Total égal de la dépense 50,000,000 l. st. - -Quant à la poste, M. Mac-Grégor pense qu'elle ne doit pas être une -source de revenus. On ne peut pas abaisser le tarif actuel, puisqu'il -est réduit à la plus minime monnaie usitée en Angleterre; mais les -excédants de recettes seraient appliqués à l'amélioration du service -et au développement des paquebots à vapeur. - -Il faut observer que dans ce système: - -1º La protection est complétement abolie, puisque la douane ne frappe -que des objets que l'Angleterre ne produit pas, excepté les esprits et -la drêche. Mais ceux-ci sont soumis à un droit égal à leurs similaires -étrangers. - -2º Le système colonial est radicalement renversé. Au point de vue -commercial, les colonies sont indépendantes de la métropole et la -métropole des colonies, car les droits sont uniformes; il n'y a plus -de priviléges, et chacun reste libre de se pourvoir au marché le plus -avantageux. Il suit de là qu'une colonie qui se séparerait -politiquement de la mère patrie n'apporterait aucun changement dans -son commerce et son industrie. Elle ne ferait que soulager ses -finances. - -3º Toute l'administration financière de la Grande-Bretagne se réduit à -la perception de l'impôt direct, à la douane, considérablement -simplifiée, et au timbre. Les _assessed taxes_ et l'accise sont -supprimées, et les transactions intérieures et extérieures laissées à -une liberté et une rapidité dont les effets sont incalculables. - -Tel est, très en abrégé, le plan financier qui semble être comme le -type, l'idéal vers lequel on ne peut s'empêcher de reconnaître que -tendent de fort loin, il est vrai, les réformes qui s'accomplissent -sous les yeux de la France inattentive. Cette digression servira -peut-être de justification à la conjecture que j'ai osé hasarder sur -l'avenir et les vues ultérieures de sir Robert Peel. - -Je me suis efforcé de poser nettement la question qui s'agite en -Angleterre. J'ai décrit et le champ de bataille, et la grandeur des -intérêts qui s'y discutent, et les forces qui s'y rencontrent, et les -conséquences de la victoire. J'ai démontré, je crois, que, bien que -toute la chaleur de l'action semble se concentrer sur des questions -d'impôt, de douanes, de céréales, de sucre,--au fait il s'agit de -monopole et de liberté, d'aristocratie et de démocratie, d'égalité ou -d'inégalité dans la distribution du bien-être. Il s'agit de savoir si -la puissance législative et l'influence politique demeureront aux -hommes de rapine ou aux hommes de travail, c'est-à-dire si elles -continueront à jeter dans le monde des ferments de troubles et de -violences, ou des semences de concorde, d'union, de justice et de -paix. - -Que penserait-on de l'historien qui s'imaginerait que l'Europe en -armes, au commencement de ce siècle, ne faisait exécuter, sous la -conduite des plus habiles généraux, tant de savantes manoeuvres à ses -innombrables armées que pour savoir à qui resteraient les champs -étroits où se livrèrent les batailles d'Austerlitz ou de Wagram? Les -dynasties et les empires dépendaient de ces luttes. Mais les triomphes -de la force peuvent être éphémères; il n'en est pas de même de ceux de -l'opinion. Et quand nous voyons tout un grand peuple, dont l'action -sur le monde n'est pas contestée, s'imprégner des doctrines de la -justice et de la vérité, quand nous le voyons renier les fausses idées -de suprématie qui l'ont si longtemps rendu dangereux aux nations, -quand nous le voyons prêt à arracher l'ascendant politique à une -oligarchie cupide et turbulente, gardons-nous de croire, alors même -que l'effort des premiers combats se porterait sur des questions -économiques, que de plus grands et plus nobles intérêts ne sont pas -engagés dans la lutte. Car, si à travers bien des leçons d'iniquité, -bien des exemples de perversité internationale, l'Angleterre, ce point -imperceptible du globe, a vu germer sur son sol tant d'idées grandes -et utiles; si elle fut le berceau de la presse, du jury, du système -représentatif, de l'abolition de l'esclavage, malgré les résistances -d'une oligarchie puissante et impitoyable; que ne doit pas attendre -l'univers de cette même Angleterre, alors que toute sa puissance -morale, sociale et politique aura passé aux mains de la démocratie, -par une révolution lente et pénible, paisiblement accomplie dans les -esprits, sous la conduite d'une association qui renferme dans son sein -tant d'hommes, dont l'intelligence supérieure et la moralité éprouvée -jettent un si grand éclat sur leur pays et sur leur siècle? Une telle -révolution n'est pas un événement, un accident, une catastrophe due à -un enthousiasme irrésistible, mais éphémère. C'est, si je puis le -dire, un lent cataclysme social qui change toutes les conditions -d'existence de la société, le milieu où elle vit et respire. C'est la -justice s'emparant de la puissance, et le bon sens entrant en -possession de l'autorité. C'est le bien général, le bien du peuple, -des masses, des petits et des grands, des forts et des faibles -devenant la règle de la politique; c'est le privilége, l'abus, la -caste disparaissant de dessus la scène, non par une révolution de -palais ou une émeute de la rue, mais par la progressive et générale -appréciation des droits et des devoirs de l'homme. En un mot, c'est le -triomphe de la liberté humaine, c'est la mort du monopole, ce Protée -aux mille formes, tour à tour conquérant, possesseur d'esclaves, -théocrate, féodal, industriel, commercial, financier et même -philanthrope. Quelque déguisement qu'il emprunte, il ne saurait plus -soutenir le regard de l'opinion publique; car elle a appris à le -reconnaître sous l'uniforme rouge, comme sous la robe noire, sous la -veste du planteur, comme sous l'habit brodé du noble pair. Liberté à -tous! à chacun juste et naturelle rémunération de ses oeuvres! à -chacun juste et naturelle accession à l'égalité, en proportion de ses -efforts, de son intelligence, de sa prévoyance et de moralité. Libre -échange avec l'univers! Paix avec l'univers! Plus d'asservissement -colonial, plus d'armée, plus de marine que ce qui est nécessaire pour -le maintien de l'indépendance nationale! Distinction radicale de ce -qui est et de ce qui n'est pas la mission du gouvernement et de la -loi! L'association politique réduite à garantir à chacun sa liberté et -sa sûreté contre toute agression inique, soit au dehors, soit au -dedans; impôt équitable pour défrayer convenablement les hommes -chargés de cette mission, et non pour servir de masque, sous le nom de -_débouchés_, à l'usurpation extérieure, et, sous le nom de -_protection_, à la spoliation des citoyens les uns par les autres: -voilà ce qui s'agite en Angleterre, sur le champ de bataille, en -apparence si restreint, d'une question douanière. Mais cette question -implique l'esclavage dans sa forme moderne, car, comme le disait au -Parlement un membre de la Ligue, M. Gibson: «S'emparer des hommes pour -les faire travailler à son profit, ou s'emparer des fruits de leur -travail, c'est toujours de l'esclavage'; il n'y a de différence que -dans le degré.» - -À l'aspect de cette révolution qui, je ne dirai pas se prépare, mais -s'accomplit dans un pays voisin, dont les destinées, on n'en -disconvient pas, intéressent le monde entier; à l'aspect des symptômes -évidents de ce travail humanitaire, symptômes qui se révèlent jusque -dans les régions diplomatiques et parlementaires, par les réformes -successives arrachées à l'aristocratie depuis quatre ans; à l'aspect -de cette _agitation_ puissante, bien autrement puissante que -l'agitation irlandaise, et bien autrement importante par ses -résultats, puisqu'elle tend, entre autres choses, à modifier les -relations des peuples entre eux, à changer les conditions de leur -existence industrielle, et à substituer dans leurs rapports le -principe de la fraternité à celui de l'antagonisme,--on ne peut -s'étonner assez du silence profond, universel et systématique que la -presse française semble s'être imposé. De tous les phénomènes sociaux -qu'il m'a été donné d'observer, ce silence, et surtout son succès, est -certainement celui qui me jette dans le plus profond étonnement. Qu'un -petit prince d'Allemagne, à force de vigilance, fût parvenu, pendant -quelques mois, à empêcher le bruit de la révolution française de -retentir dans ses domaines, on pourrait, à la rigueur, le comprendre. -Mais qu'au sein d'une grande nation, qui se vante de posséder la -liberté de la presse et de la tribune, les journaux aient réussi à -soustraire à la connaissance du public, pendant sept années -consécutives, le plus grand mouvement social des temps modernes, et -des faits qui, indépendamment de leur portée humanitaire, doivent -exercer et exercent déjà sur notre propre régime industriel une -influence irrésistible, c'est là un miracle de stratégie auquel la -postérité ne pourra pas croire et dont il importe de pénétrer le -mystère. - -Je sais que c'est manquer de prudence, par le temps qui court, que de -heurter la presse périodique. Elle dispose arbitrairement de nous -tous. Malheur à qui fuit son despotisme qui veut être absolu! Malheur -à qui excite son courroux qui est mortel! Le braver, ce n'est pas -courage, c'est folie, car le courage affronte les chances d'un combat, -mais la folie seule provoque un combat sans chances; et quelle chance -peut vous accompagner devant le tribunal de l'opinion publique, alors -que, même pour vous défendre, il vous faut emprunter la voix de votre -adversaire, alors qu'il peut vous écraser à son choix par sa parole ou -son silence?--N'importe! Les choses en sont venues au point qu'un acte -d'indépendance peut déterminer, dans le journalisme même, une réaction -favorable. Dans l'ordre physique, l'excès du mal entraîne la -destruction, mais dans le domaine impérissable de la pensée, il ne -peut amener qu'un retour au bien. Qu'importe le sort du téméraire qui -aura _attaché le grelot_? Je crois sincèrement que le journalisme -trompe le public; je crois sincèrement en savoir la cause, et, -advienne que pourra, ma conscience me dit que je ne dois pas me taire. - -Dans un pays où ne règne pas l'esprit d'association, où les hommes -n'ont ni la faculté, ni l'habitude, ni peut-être le désir de -s'assembler pour discuter au grand jour leurs communs intérêts, les -journaux, quoi qu'on en puisse dire, ne sont pas les organes mais les -promoteurs de l'opinion publique. Il n'y a que deux choses en France, -des individualités isolées, sans relations, sans connexion entre -elles, et une grande voix, la presse, qui retentit incessamment à -leurs oreilles. Elle est la personnification de la critique, mais ne -peut être critiquée. Comment l'opinion lui servirait-elle de frein, -puisqu'elle fait règle, et régente elle-même l'opinion? En Angleterre, -les journaux sont les commentateurs, les rapporteurs, les véhicules -d'idées, de sentiments, de passions qui s'élaborent dans les meetings -de Conciliation-Hall, de Covent-Garden et d'Exeter-Hall. Mais ici, où -ils dirigent l'esprit public, la seule chance qui nous reste de voir à -la longue l'erreur succomber et la vérité triompher, c'est la -contradiction qui existe entre les journaux eux-mêmes et le contrôle -réciproque qu'ils exercent les uns sur les autres. - -On conçoit donc que, s'il était une question entre toutes que les -journaux de tous les partis eussent intérêt à représenter sous un faux -jour, ou même à couvrir de silence; on conçoit, dis-je, que, dans -l'état actuel de nos moeurs et de nos moyens d'investigation, ils -pourraient, sans trop de témérité, entreprendre d'égarer complétement -l'opinion publique sur cette question spéciale.--Qu'aurez-vous à -opposer à cette ligue nouvelle?--Arrivez-vous de Londres? Voulez-vous -raconter ce que vous avez vu et entendu? Les journaux vous fermeront -leurs colonnes. Prendrez-vous le parti de faire un livre? Ils le -décrieront, ou, qui pis est, ils le laisseront mourir de sa belle -mort, et vous aurez la consolation de le voir un beau jour - - Chez l'épicier, - Roulé dans la boutique en cornets de papier. - -Parlerez-vous à la tribune? Votre discours sera tronqué, défiguré ou -passé sous silence. - -Voilà précisément ce qui est arrivé dans la question qui nous occupe. - -Que quelques journaux eussent pris en main la cause du monopole et des -haines nationales, cela ne devrait surprendre personne. Le monopole -rallie beaucoup d'intérêts; le faux patriotisme est l'âme de beaucoup -d'intrigues, et il suffit que ces intrigues et ces intérêts existent -pour que nous ne soyons pas étonné qu'ils aient leurs organes. Mais -que toute la presse périodique, parisienne ou provinciale, celle du -Nord comme celle du Midi, celle de gauche comme celle de droite, soit -unanime pour fouler aux pieds les principes les mieux établis de -l'économie politique; pour dépouiller l'homme du _droit d'échanger_ -librement selon ses intérêts; pour attiser les inimitiés -internationales, dans le but patent et presque avoué d'empêcher les -peuples de se rapprocher et de s'unir par les liens du commerce, et -pour cacher au public les faits extérieurs qui se lient à cette -question, c'est un phénomène étrange qui doit avoir sa raison. Je vais -essayer de l'exposer telle que je la vois dans la sincérité de mon -âme. Je n'attaque point les opinions sincères, je les respecte toutes; -je cherche seulement l'explication d'un fait aussi extraordinaire -qu'incontestable, et la réponse à cette question: Comment est-il -arrivé que, parmi ce nombre incalculable de journaux qui représentent -tous les systèmes, même les plus excentriques que l'imagination puisse -enfanter, alors que le socialisme, le communisme, l'abolition de -l'hérédité, de la propriété, de la famille, trouvent des organes, le -droit d'échanger, le droit des hommes à troquer entre eux le fruit de -leurs travaux n'ait pas rencontré dans la presse un seul défenseur? -Quel étrange concours de circonstances a amené les journaux de toutes -couleurs, si divers et si opposés sur toute autre question, à se -constituer, avec une touchante unanimité, les défenseurs du monopole, -et les instigateurs infatigables des jalousies nationales, à l'aide -desquelles il se maintient, se renforce et gagne tous les jours du -terrain? - -D'abord, une première classe de journaux a un intérêt direct à faire -triompher en France le système de la protection. Je veux parler de -ceux qui sont notoirement subventionnés par les comités monopoleurs, -agricoles, manufacturiers ou coloniaux. Étouffer les doctrines des -économistes, populariser les sophismes qui soutiennent le régime de la -spoliation, exalter les intérêts individuels qui sont en opposition -avec l'intérêt général, ensevelir dans le plus profond silence les -faits qui pourraient réveiller et éclairer l'esprit public: telle est -la mission qu'ils se sont chargés d'accomplir, et il faut bien qu'ils -gagnent en conscience la subvention que le monopole leur paye. - -Mais cette tâche immorale en entraîne une autre plus immorale encore. -Il ne suffit pas de systématiser l'erreur, car l'erreur est éphémère -par nature. Il faut encore prévoir l'époque où la doctrine de la -liberté des échanges, prévalant dans les esprits, voudra se faire jour -dans les lois; et ce serait certes un coup de maître que d'en avoir -d'avance rendu la réalisation impossible. Les journaux auxquels je -fais allusion ne se sont donc pas bornés à prêcher théoriquement -l'isolement des peuples. Ils ont encore cherché à susciter entre eux -une irritation telle qu'ils fussent beaucoup plus disposés à -_échanger_ des boulets que des produits. Il n'est pas de difficultés -diplomatiques qu'ils n'aient exploitées dans cette vue: évacuation -d'Ancône, affaires d'Orient, droit de visite, Taïti, Maroc, tout leur -a été bon. «Que les peuples se haïssent, a dit le monopole, qu'ils -s'ignorent, qu'ils se repoussent, qu'ils s'irritent, qu'ils -s'entr'égorgent, et, quel que soit le sort des doctrines, mon règne -est pour longtemps assuré!» - -Il n'est pas difficile de pénétrer les secrets motifs qui rangent les -journaux dits de l'_opposition parlementaire_ parmi les adversaires de -l'union et de la libre communication des peuples. - -D'après notre constitution, les contrôleurs des ministres deviennent -ministres eux-mêmes, s'ils donnent à ce contrôle assez de violence et -de popularité pour avilir et renverser ceux qu'ils aspirent à -remplacer. Quoi qu'on puisse penser, à d'autres égards, d'une telle -organisation, on conviendra du moins qu'elle est merveilleusement -propre à envenimer la lutte des partis pour la possession du pouvoir. -Les députés candidats au ministère ne peuvent guère avoir qu'une -pensée, et cette pensée, le bon sens public l'exprime d'une manière -triviale mais énergique: «Ôte-toi de là, que je m'y mette.» On conçoit -que cette opposition personnelle établit naturellement le centre de -ses opérations sur le terrain des questions extérieures. On ne peut -pas tromper longtemps le public sur ce qu'il voit, ce qu'il touche, ce -qui l'affecte directement; mais sur ce qui se passe au dehors, sur ce -qui ne nous parvient qu'à travers des traductions infidèles et -tronquées, il n'est pas indispensable d'avoir raison, il suffit, ce -qui est facile, de produire une illusion quelque peu durable. -D'ailleurs, en appelant à soi cet esprit de nationalité si puissant en -France, en se proclamant seul défenseur de notre gloire, de notre -drapeau, de notre indépendance; en montrant sans cesse l'existence du -ministère liée à un intérêt étranger, on est sûr de le battre en -brèche avec une force populaire irrésistible: car quel ministre peut -espérer de rester au pouvoir si l'opinion le tient pour _lâche, -traître et vendu à un peuple rival_[11]? - -[Note 11: Voir, au tome V, les _Incompatibilités_ parlementaires, p. -516. - - _(Note de l'éditeur.)_] - -Les chefs de parti et les journaux qui s'attellent à leur char sont -donc forcément amenés à fomenter les haines nationales; car comment -soutenir que le ministère est lâche, sans établir que l'étranger est -insolent; et que nous sommes gouvernés par des traîtres, sans avoir -préalablement prouvé que nous sommes entourés d'ennemis qui veulent -nous dicter des lois? - -C'est ainsi que les journaux dévoués à l'élévation d'un nom propre -concourent, avec ceux que les monopoleurs soudoient, à rendre toujours -imminente une conflagration générale, et par suite à éloigner tout -rapprochement international, toute réforme commerciale. - -En s'exprimant ainsi, l'auteur de cet ouvrage n'entend pas faire de la -politique, et encore moins de l'esprit de parti. Il n'est attaché à -aucune des grandes individualités dont les luttes ont envahi la presse -et la tribune, mais il adhère de toute son âme aux intérêts généraux -et permanents de son pays, à la cause de la vérité et de l'éternelle -justice. Il croit que ces intérêts et ceux de l'humanité se confondent -loin de se contredire, et dès lors il considère comme le comble de la -perversité de transformer les haines nationales en _machine de guerre_ -parlementaire. Du reste, il a si peu en vue de justifier la politique -extérieure du cabinet actuel, qu'il n'oublie pas que celui qui la -dirige employa contre ses rivaux les mêmes armes que ses rivaux -tournent aujourd'hui contre lui. - -Chercherons-nous l'impartialité internationale et par suite la vérité -économique dans les journaux légitimistes et républicains? Ces deux -opinions se meuvent en dehors des questions personnelles, puisque -l'accès du pouvoir leur est interdit. Il semble dès lors que rien ne -les empêche de plaider avec indépendance la cause de la liberté -commerciale. Cependant, nous les voyons s'attacher à faire obstacle à -la libre communication des peuples. Pourquoi? Je n'attaque ni les -intentions ni les personnes. Je reconnais qu'il y a, au fond de ces -deux grands partis, des vues dont on peut contester la justesse, mais -non la sincérité. Malheureusement, cette sincérité ne se manifeste pas -toujours dans les journaux qui les représentent. Quand on s'est donné -la mission de saper journellement un ordre de choses qu'on croit -mauvais, on finit par n'être pas très-scrupuleux dans le choix des -moyens. Embarrasser le pouvoir, entraver sa marche, le déconsidérer: -telles sont les tristes nécessités d'une polémique qui ne songe qu'à -déblayer le sol des institutions et des hommes qui le régissent, pour -y substituer d'autres hommes et d'autres institutions. Là, encore, le -recours aux passions patriotiques, l'appel aux sentiments d'orgueil -national, de gloire, de suprématie, se présentent comme les armes les -plus efficaces. L'abus suit de près l'usage; et c'est ainsi que le -bien-être et la liberté des citoyens, la grande cause de la fraternité -des nations, sont sacrifiés sans scrupule à cette oeuvre de -_destruction préalable_, que ces partis considèrent comme leur -première mission et leur premier devoir. - -Si les exigences de la polémique ont fait un besoin à la presse -opposante de sacrifier la liberté du commerce, parce que, impliquant -l'harmonie des rapports internationaux, elle leur ravirait un -merveilleux instrument d'attaque, il semble que, par cela même, la -presse ministérielle soit intéressée à la soutenir. Il n'en est pas -ainsi. Le gouvernement, accablé sous le poids d'accusations unanimes, -en face d'une impopularité qui fait trembler le sol sous ses pieds, -sent bien que la voix peu retentissante de ses journaux n'étouffera -pas la clameur de toutes les oppositions réunies. Il a recours à une -autre tactique.--On l'accuse d'être voué aux intérêts étrangers.... Eh -bien! il prouvera, par des faits, son indépendance et sa fierté. Il se -mettra en mesure de pouvoir venir dire au pays:--Voyez, j'aggrave -partout les tarifs; je ne recule pas devant l'hostilité des droits -différentiels; et, parmi les îles innombrables du grand Océan, je -choisis, pour m'en emparer, celle dont la conquête doit susciter le -plus de collisions et froisser le plus de susceptibilités étrangères! - -La presse départementale aurait pu déjouer toutes ces intrigues, en -les dévoilant. - - Une pauvre servante au moins m'était restée, - Qui de ce mauvais air n'était pas infectée. - -Mais au lieu de réagir sur la presse parisienne, elle attend -humblement, niaisement son mot d'ordre. Elle ne veut pas avoir de vie -propre. Elle est habituée à recevoir par la poste l'idée qu'il faut -délayer, la manoeuvre à laquelle il faut concourir, au profit de M. -Thiers, de M. Molé ou de M. Guizot. Sa plume est à Lyon, à Toulouse, à -Bordeaux, mais sa tête est à Paris. - -Il est donc vrai que la stratégie des journaux, qu'ils émanent de -Paris ou de la province, qu'ils représentent la gauche, la droite ou -le centre, les a entraînés à s'unir à ceux que soudoient les comités -monopoleurs, pour tromper l'opinion publique sur le grand mouvement -social qui s'accomplit en Angleterre; pour n'en parler jamais, ou, si -l'on ne peut éviter d'en dire quelques mots, pour le représenter, -ainsi que l'abolition de l'esclavage, comme l'oeuvre d'un -machiavélisme profond, qui a pour objet définitif l'exploitation du -monde, au profit de la Grande-Bretagne, par l'opération de la liberté -même. - -Il me semble que cette puérile prévention ne résisterait pas à la -lecture de ce livre. En voyant agir les _free-traders_, en les -entendant parler, en suivant pas à pas les dramatiques péripéties de -cette agitation puissante, qui remue tout un peuple, et dont le -dénoûment certain est la chute de cette prépondérance oligarchique qui -est précisément, selon nous-mêmes, ce qui rend l'Angleterre -dangereuse; il me semble impossible que l'on persiste à s'imaginer que -tant d'efforts persévérants, tant de chaleur sincère, tant de vie, -tant d'action, n'ont absolument qu'un but: tromper un peuple voisin en -le déterminant à fonder lui-même sa législation industrielle sur les -bases de la justice et de la liberté. - -Car enfin, il faudra bien reconnaître, à cette lecture, qu'il y a en -Angleterre deux classes, deux peuples, deux intérêts, deux principes, -en un mot: aristocratie et démocratie. - -Si l'une veut l'inégalité, l'autre tend à l'égalité; si l'une défend -la restriction, l'autre réclame la liberté; si l'une aspire à la -conquête, au régime colonial, à la suprématie politique, à l'empire -exclusif des mers, l'autre travaille à l'universel affranchissement; -c'est-à-dire à répudier la conquête, à briser les liens coloniaux, à -substituer, dans les relations internationales, aux artificieuses -combinaisons de la diplomatie, les libres et volontaires relations du -commerce. Et n'est-il pas absurde d'envelopper dans la même haine ces -deux classes, ces deux peuples, ces deux principes, dont l'un est, de -toute nécessité, favorable à l'humanité si l'autre lui est contraire? -Sous peine de l'inconséquence la plus aveugle et la plus grossière, -nous devons donner la main au peuple anglais ou à l'aristocratie -anglaise. Si la liberté, la paix, l'égalité des conditions légales, le -droit au salaire naturel du travail, sont nos principes, nous devons -sympathiser avec la Ligue; si, au contraire, nous pensons que la -spoliation, la conquête, le monopole, l'envahissement successif de -toutes les régions du globe sont, pour un peuple, des éléments de -grandeur qui ne contrarient pas le développement régulier des autres -peuples, c'est à l'aristocratie anglaise qu'il faut nous unir. Mais, -encore une fois, le comble de l'absurde, ce qui serait éminemment -propre à nous rendre la risée des nations, et à nous faire rougir plus -tard de notre propre folie, ce serait d'assister à cette lutte de deux -principes opposés, en vouant aux soldats des deux camps la même haine -et la même exécration. Ce sentiment, digne de l'enfance des sociétés -et qu'on prend si bizarrement pour de la fierté nationale, a pu -s'expliquer jusqu'ici par l'ignorance complète où nous avons été tenus -sur le fait même de cette lutte; mais y persévérer alors qu'elle nous -est révélée, ce serait avouer que nous n'avons ni principes, ni vues, -ni idées arrêtées: ce serait abdiquer toute dignité; ce serait -proclamer à la face du monde étonné que nous ne sommes plus des -hommes, que ce n'est plus la raison, mais l'aveugle instinct qui -dirige nos actions et nos sympathies. - -Si je ne me fais pas illusion, cet ouvrage doit offrir aussi quelque -intérêt au point de vue littéraire. Les orateurs de la Ligue se sont -souvent élevés au plus haut degré de l'éloquence politique, et il -devait en être ainsi. Quelles sont les circonstances extérieures et -les situations de l'âme les plus propres à développer la puissance -oratoire? N'est-ce point une grande lutte où l'intérêt individuel de -l'orateur s'efface devant l'immensité de l'intérêt public? Et quelle -lutte présentera ce caractère, si ce n'est celle où la plus vivace -aristocratie et la plus énergique démocratie du monde combattent avec -les armes de la légalité, de la parole et de la raison, l'une pour ses -injustes et séculaires priviléges, l'autre pour les droits sacrés du -travail, la paix, la liberté et la fraternité dans la grande famille -humaine? - -Nos pères aussi ont soutenu ce combat, et l'on vit alors les passions -révolutionnaires transformer en puissants tribuns des hommes qui, sans -ces orages, fussent restés enfouis dans la médiocrité, ignorés du -monde et s'ignorant eux-mêmes. C'est la révolution qui, comme le -charbon d'Isaïe, toucha leurs lèvres et embrasa leurs coeurs; mais à -cette époque, la science sociale, la connaissance des lois auxquelles -obéit l'humanité, ne pouvait nourrir et régler leur fougueuse -éloquence. Les systématiques doctrines de Raynal et de Rousseau, les -sentiments surannés empruntés aux Grecs et aux Romains, les erreurs du -XVIIIe siècle, et la phraséologie déclamatoire, dont, selon l'usage, -on se croyait obligé de revêtir ces erreurs, si elles n'ôtèrent rien, -si elles ajoutèrent même au caractère chaleureux de cette éloquence, -la rendent stérile pour un siècle plus éclairé: car ce n'est pas tout -que de parler aux passions, il faut aussi parler à l'esprit, et, en -touchant le coeur, satisfaire l'intelligence. - -C'est là ce qu'on trouvera, je crois, dans les discours des Cobden, -des Thompson, des Fox, des Gibson et des Bright. Ce ne sont plus les -mots magiques mais indéfinis, liberté, égalité, fraternité, allant -réveiller des instincts plutôt que des idées; c'est la science, la -science exacte, la science des Smith et des Say, empruntant à -l'agitation des temps le feu de la passion, sans que sa pure lumière -en soit jamais obscurcie. - -Loin de moi de contester les talents des orateurs de mon pays. Mais ne -faut-il pas un public, un théâtre, une cause surtout pour que la -puissance de la parole s'élève à toute la hauteur qu'il lui est donné -d'atteindre? Est-ce dans la guerre des portefeuilles, dans les -rivalités personnelles, dans l'antagonisme des coteries; est-ce quand -le peuple, la nation et l'humanité sont hors de cause, quand les -combattants ont répudié tout principe, toute homogénéité dans la -pensée politique; quand on les voit, à la suite d'une crise -ministérielle, faire entre eux échange de doctrines en même temps que -de siéges, en sorte que le fougueux patriote devient diplomate -prudent, pendant que l'apôtre de la paix se transforme en Tyrtée de la -guerre? est-ce dans ces données étroites et mesquines que l'esprit -peut s'agrandir et l'âme s'élever? Non, non, il faut une autre -atmosphère à l'éloquence politique. Il lui faut la lutte, non point la -lutte des individualités, mais la lutte de l'éternelle justice contre -l'opiniâtre iniquité. Il faut que l'oeil se fixe sur de grands -résultats, que l'âme les contemple, les désire, les espère, les -chérisse, et que le langage humain ne serve qu'à verser dans d'autres -âmes sympathiques ces puissants désirs, ces nobles desseins, ce pur -amour et ces chères espérances. - -Un des traits les plus saillants et les plus instructifs, entre tous -ceux qui caractérisent l'_agitation_ que j'essaye de révéler à mon -pays, c'est la complète répudiation parmi les _free-traders_ de tout -_esprit de parti_ et leur séparation des Whigs et des Torys. - -Sans doute l'_esprit de parti_ a toujours soin de se décorer lui-même -du nom d'_esprit public_. Mais il est un signe infaillible auquel on -peut les distinguer. Quand une mesure est présentée au Parlement, -l'esprit public lui demande: _Qu'es-tu?_ et l'esprit de parti: _D'où -viens-tu?_ Le ministre fait cette proposition,--donc elle est mauvaise -ou doit l'être; et la raison, c'est qu'elle émane du ministre qu'il -s'agit de renverser. - -L'esprit de parti est le plus grand fléau des peuples -constitutionnels. Par les obstacles incessants qu'il oppose à -l'administration, il empêche le bien de se réaliser à l'intérieur; et -comme il cherche son principal point d'appui dans les questions -extérieures, que sa tactique est de les envenimer pour montrer que le -cabinet est incapable de les conduire, il s'ensuit que l'esprit de -parti, dans l'opposition, place la nation dans un antagonisme -perpétuel avec les autres peuples et dans un danger de guerre toujours -imminent. - -D'un autre côté, l'esprit de parti, aux bancs ministériels, n'est ni -moins aveugle ni moins compromettant. Puisque les existences -ministérielles ne se décident plus par l'habileté ou l'impéritie de -leur administration, mais à coup de boules, résolues à être noires ou -blanches _quand même_, la grande affaire, pour le cabinet, c'est d'en -recruter le plus possible par la corruption parlementaire et -électorale. - -La nation anglaise a souffert plus que toute autre de la longue -domination de l'esprit de parti, et ce n'est pas pour nous une leçon à -dédaigner que celle que donnent en ce moment les _free-traders_ qui, -au nombre de plus de cent à la Chambre des communes, sont résolus à -examiner chaque mesure en elle-même, en la rapportant aux principes de -la justice universelle et de l'utilité générale, sans s'inquiéter s'il -convient à Peel ou à Russell, aux Torys ou aux Whigs qu'elle soit -admise ou repoussée. - -Des enseignements utiles et pratiques me semblent devoir encore -résulter de la lecture de ce livre. Je ne veux point parler des -connaissances économiques qu'il est si propre à répandre. J'ai -maintenant en vue la tactique constitutionnelle pour arriver à la -solution d'une grande question nationale, en d'autres termes l'_art de -l'agitation_. Nous sommes encore novices en ce genre de stratégie. Je -ne crains pas de froisser l'amour-propre national en disant qu'une -longue expérience a donné aux Anglais la connaissance, qui nous -manque, des moyens par lesquels on arrive à faire triompher un -principe, non par une échauffourée d'un jour, mais par une lutte -lente, patiente, obstinée; par la discussion approfondie, par -l'éducation de l'opinion publique. Il est des pays où celui qui -conçoit l'idée d'une réforme commence par sommer le gouvernement de la -réaliser, sans s'inquiéter si les esprits sont prêts à la recevoir. Le -gouvernement dédaigne, et tout est dit. En Angleterre, l'homme qui a -une pensée qu'il croit utile s'adresse à ceux de ses concitoyens qui -sympathisent avec la même idée. On se réunit, on s'organise, on -cherche à faire des prosélytes; et c'est déjà une première élaboration -dans laquelle s'évaporent bien des rêves et des utopies. Si cependant -l'idée a en elle-même quelque valeur, elle gagne du terrain, elle -pénètre dans toutes les couches sociales, elle s'étend de proche en -proche. L'idée opposée provoque de son côté des associations, des -résistances. C'est la période de la discussion publique, universelle, -des pétitions, des motions sans cesse renouvelées; on compte les voix -du Parlement, on mesure le progrès, on le seconde en épurant les -listes électorales, et, quand enfin le jour du triomphe est arrivé, le -verdict parlementaire n'est pas une révolution, il n'est qu'une -constatation de l'état des esprits; la réforme de la loi suit la -réforme des idées, et l'on peut être assuré que la conquête populaire -est assurée à jamais. - -Sous ce point de vue, l'exemple de la Ligue m'a paru mériter d'être -proposé à notre imitation. Qu'on me permette de citer ce que dit à ce -sujet un voyageur allemand. - -«C'est à Manchester, dit M. J. G. Kohl, que se tiennent les séances -permanentes du comité de la Ligue. Je dus à la bienveillance d'un ami -de pénétrer dans la vaste enceinte où j'eus l'occasion de voir et -d'entendre des choses qui me surprirent au dernier point. George -Wilson et d'autres chefs renommés de la Ligue, assemblés dans la salle -du Conseil, me reçurent avec autant de franchise que d'affabilité, -répondant sur-le-champ à toutes mes questions et me mettant au fait de -tous les détails de leurs opérations. Je ne pouvais m'empêcher de me -demander ce qui adviendrait, en Allemagne, d'hommes occupés à attaquer -avec tant de talent et de hardiesse les lois fondamentales de l'État. -Il y a longtemps sans doute qu'ils gémiraient dans de sombres cachots, -au lieu de travailler librement et audacieusement à leur grande -oeuvre, à la clarté du jour. Je me demandais encore si, en Allemagne, -de tels hommes admettraient un étranger dans tous leurs secrets avec -cette franchise et cette cordialité. - -«J'étais surpris de voir les Ligueurs, tous hommes privés, marchands, -fabricants, littérateurs, conduire une grande entreprise politique, -comme des ministres et des hommes d'État. L'aptitude aux affaires -publiques semble être la faculté innée des Anglais. Pendant que -j'étais dans la salle du conseil, un nombre prodigieux de lettres -étaient apportées, ouvertes, lues et répondues sans interruption ni -retard. Ces lettres, affluant de tous les points du Royaume-Uni, -traitaient les matières les plus variées, toutes se rapportant à -l'objet de l'association. Quelques-unes portaient les nouvelles du -mouvement des Ligueurs ou de leurs adversaires; car l'oeil de la Ligue -est toujours ouvert sur les amis comme sur les ennemis.... - -«Par l'intermédiaire d'associations locales, formées sur tous les -points de l'Angleterre, la Ligue a étendu maintenant son influence sur -tout le pays, et est arrivée à un degré d'importance vraiment -extraordinaire. Ses festivals, ses expositions, ses banquets, ses -meetings apparaissent comme de grandes solennités publiques.... Tout -membre qui contribue pour 50 l. (1,250 fr.) a un siége et une voix au -conseil... Elle a des comités d'ouvriers, pour favoriser la -propagation de ses doctrines parmi les classes laborieuses; et des -comités de dames, pour s'assurer la sympathie et la coopération du -beau sexe. Elle a des professeurs, des orateurs qui parcourent -incessamment le pays, pour souffler le feu de l'agitation dans -l'esprit du peuple. Ces orateurs ont fréquemment des conférences et -des discussions publiques avec les orateurs du parti opposé, et il -arrive presque toujours que ceux-ci sortent vaincus du champ de -bataille.... Les Ligueurs écrivent directement à la reine, au duc de -Wellington, à sir Robert Peel et autres hommes distingués, et ne -manquent pas de leur envoyer leurs journaux et des rapports -circonstanciés et toujours fidèles de leurs opérations. Quelquefois -ils délèguent auprès des hommes les plus éminents de l'aristocratie -anglaise une députation chargée de leur jeter à la face les vérités -les plus dures. - -«On pense bien que la Ligue ne néglige pas la puissance de ce Briarée -aux cent bras, la _Presse_. Non-seulement elle répand ses opinions par -l'organe des journaux qui lui sont favorables; mais encore elle émet -elle-même un grand nombre de publications périodiques exclusivement -consacrées à sa cause. Celles-ci contiennent naturellement les comptes -rendus des opérations, des souscriptions, des meetings, des discours -contre le régime prohibitif, répétant pour la millième fois que le -monopole est contraire à l'ordre de la nature et que la Ligue a pour -but de faire prévaloir l'ordre équitable de la Providence.--.... -L'association pour la liberté du commerce a surtout recours à ces -pamphlets courts et peu coûteux, appelés _tracts_, arme favorite de la -polémique anglaise: c'est avec ces courtes et populaires -dissertations, à deux sous, dues à la plume d'écrivains éminents tels -que Cobden et Bright, que la Ligue attaque perpétuellement le public, -et entretient comme une continuelle fusillade à petit plomb. Elle ne -dédaigne pas des armes plus légères encore; des affiches, des placards -qui contiennent des devises, des pensées, des sentences, des -aphorismes, des couplets, graves ou gais, philosophiques ou -satiriques, mais tous ayant trait à ces deux objets précis: le -_Monopole_ et le _Libre-Échange_... La Ligue et l'anti-Ligue ont porté -leur champ de bataille jusque dans les Abécédaires, semant ainsi les -éléments de la discussion dans l'esprit des générations futures. - -«Toutes les publications de la Ligue sont non-seulement écrites, mais -imprimées, mises sous enveloppe et publiées dans les salles du comité -de Manchester. Je traversai une foule de pièces où s'accomplissent ces -diverses opérations jusqu'à ce que j'arrivai à la grande salle de -dépôt, où livres, journaux, rapports, tableaux, pamphlets, placards, -étaient empilés, comme des ballots de mousseline ou de calicot. Nous -parvînmes enfin à la salle des rafraîchissements, où le thé nous fut -offert par des dames élégantes. La conversation s'engagea, etc...» - -Puisque M. Kohl a parlé de la participation des dames anglaises à -l'oeuvre de la Ligue, j'espère qu'on ne trouvera pas déplacées -quelques réflexions à ce sujet. Je ne doute pas que le lecteur ne soit -surpris, et peut-être scandalisé, de voir la femme intervenir dans ces -orageux débats. Il semble que la femme perde de sa grâce en se -risquant dans cette mêlée scientifique toute hérissée des mots -barbares _Tarifs_, _Salaires_, _Profits_, _Monopoles_. Qu'y a-t-il de -commun entre des dissertations arides et cet être éthéré, cet ange des -affections douces, cette nature poétique et dévouée dont la seule -destinée est d'aimer et de plaire, de compatir et de consoler? - -Mais si la femme s'effraie à l'aspect du lourd syllogisme et de la -froide statistique, elle est douée d'une sagacité merveilleuse, d'une -promptitude, d'une sûreté d'appréciation qui lui font saisir le côté -par où une entreprise sérieuse sympathise avec le penchant de son -coeur. Elle a compris que l'effort de la Ligue est une cause de -justice et de réparation envers les classes souffrantes; elle a -compris que l'aumône n'est pas la seule forme de la charité. Nous -sommes toujours prêtes à secourir l'infortune, disent-elles, mais ce -n'est pas une raison pour que la loi fasse des infortunés. Nous -voulons nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux qui ont froid; mais nous -applaudissons à des efforts qui ont pour objet de renverser les -barrières qui s'interposent entre le vêtement et la nudité, entre la -subsistance et l'inanition. - -Et d'ailleurs, le rôle que les dames anglaises ont su prendre dans -l'oeuvre de la Ligue n'est-il pas en parfaite harmonie avec la mission -de la femme dans la société?--Ce sont des fêtes, des soirées données -aux _free-traders_;--de l'éclat, de la chaleur, de la vie, communiqués -par leur présence à ces grandes joutes oratoires où se dispute le sort -des masses;--une coupe magnifique offerte au plus éloquent orateur ou -au plus infatigable défenseur de la liberté. - -Un philosophe a dit: «Un peuple n'a qu'une chose à faire pour -développer dans son sein toutes les vertus, toutes les énergies -utiles. C'est tout simplement d'_honorer ce qui est honorable et de -mépriser ce qui est méprisable_.» Et quel est le dispensateur naturel -de la honte et de la gloire? C'est la femme; la femme, douée d'un tact -si sûr pour discerner la moralité du but, la pureté des motifs, la -convenance des formes; la femme, qui, simple spectateur de nos luttes -sociales, est toujours dans des conditions d'impartialité trop souvent -étrangères à notre sexe; la femme, dont un sordide intérêt, un froid -calcul ne glace jamais la sympathie pour ce qui est noble et beau; la -femme, enfin, qui défend par une larme et qui commande par un sourire. - -Jadis, les dames couronnaient le vainqueur du tournoi. La bravoure, -l'adresse, la clémence se popularisaient au bruit enivrant de leurs -applaudissements. Dans ces temps de troubles et de violences, où la -force brutale s'appesantissait sur les faibles et les petits, ce qu'il -était bon d'encourager, c'était la générosité dans le courage et la -loyauté du chevalier unie aux rudes habitudes du soldat. - -Eh quoi! parce que les temps sont changés; parce que les siècles ont -marché; parce que la force musculaire a fait place à l'énergie morale; -parce que l'injustice et l'oppression empruntent d'autres formes, et -que la lutte s'est transportée du champ de bataille sur le terrain -des idées, la mission de la femme sera terminée? Elle sera pour -toujours reléguée en dehors du mouvement social? Il lui sera interdit -d'exercer sur des moeurs nouvelles sa bienfaisante influence, et de -faire éclore, sous son regard, les vertus d'un ordre plus relevé que -réclame la civilisation moderne? - -Non, il ne peut en être ainsi. Il n'est pas de degré dans le mouvement -ascensionnel de l'humanité, où l'empire de la femme s'arrête à jamais. -La civilisation se transforme et s'élève; cet empire doit se -transformer et s'élever avec elle, et non s'anéantir; ce serait un -vide inexplicable dans l'harmonie sociale et dans l'ordre providentiel -des choses. De nos jours, il appartient aux femmes de décerner aux -vertus morales, à la puissance intellectuelle, au courage civil, à la -probité politique, à la philanthropie éclairée ces prix inestimables, -ces irrésistibles encouragements qu'elles réservaient autrefois à la -seule bravoure de l'homme d'armes. Qu'un autre cherche un côté -ridicule à cette intervention de la femme dans la nouvelle vie du -siècle; je n'en puis voir que le côté sérieux et touchant. Oh! si la -femme laissait tomber sur l'abjection politique ce mépris poignant -dont elle flétrissait autrefois la lâcheté militaire! si elle avait -pour qui trafique d'un vote, pour qui trahit un mandat, pour qui -déserte la cause de la vérité et de la justice, quelques-unes de ces -mortelles ironies dont elle eût accablé, dans d'autres temps, le -chevalier félon qui aurait abandonné la lice ou acheté la vie au prix -de l'honneur!... Oh! nos luttes n'offriraient pas sans doute ce -spectacle de démoralisation et de turpitude qui contriste les coeurs -élevés, jaloux de la gloire et de la dignité de leur pays... Et -cependant il existe des hommes au coeur dévoué, à l'intelligence -puissante; mais, à l'aspect de l'intrigue partout triomphante, ils -s'environnent d'un voile de réserve et de fierté. On les voit, -succombant sous la répulsion de la médiocrité envieuse, s'éteindre -dans une douloureuse agonie, découragés et méconnus. Oh! c'est au -coeur de la femme à comprendre ces natures d'élite.--Si l'abjection la -plus dégoûtante a faussé tous les ressorts de nos institutions; si une -basse cupidité, non contente de régner sans partage, s'érige encore -effrontément en système; si une atmosphère de plomb pèse sur notre vie -sociale, peut-être faut-il en chercher la raison dans ce que la femme -n'a pas encore pris possession de la mission que lui a assignée la -Providence. - -En essayant d'indiquer quelques-uns des enseignements que l'on peut -retirer de la lecture de ce livre, je n'ai pas besoin de dire que j'en -attribue exclusivement le mérite aux orateurs dont je traduis les -discours, car, quant à la traduction, je suis le premier à en -reconnaître l'extrême faiblesse; j'ai affaibli l'éloquence des Cobden, -des Fox, des George Thompson; j'ai négligé de faire connaître au -public français d'autres puissants orateurs de la Ligue, MM. Moore, -Villiers et le colonel Thompson; j'ai commis la faute de ne pas puiser -aux sources si abondantes et si dramatiques des débats parlementaires; -enfin, parmi les immenses matériaux qui étaient à ma disposition, -j'aurais pu faire un choix plus propre à marquer le progrès de -l'_agitation_. Pour tous ces défauts, je n'ai qu'une excuse à -présenter au lecteur. Le temps et l'espace m'ont manqué, l'espace -surtout; car, comment aurais-je osé risquer plusieurs volumes, quand -je suis si peu rassuré sur le sort de celui que je soumets au jugement -du public? - -J'espère au moins qu'il réveillera quelques espérances au sein de -l'école des économistes. Il fut un temps où elle était raisonnablement -fondée à regarder comme prochain le triomphe de son principe. Si bien -des préjugés existaient encore dans le vulgaire, la classe -intelligente, celle qui se livre à l'étude des sciences morales et -politiques, en était à peu près affranchie. On se séparait encore sur -des questions d'opportunité, mais, en fait de doctrines, l'autorité -des Smith et des Say n'était plus contestée. - -Cependant vingt années se sont écoulées, et bien loin que l'économie -politique ait gagné du terrain, ce n'est pas assez de dire qu'elle en -a perdu, on pourrait presque affirmer qu'il ne lui en reste plus, si -ce n'est l'étroit espace où s'élève l'Académie des sciences morales. -En théorie, les billevesées les plus étranges, les visions les plus -apocalyptiques, les utopies les plus bizarres ont envahi toute la -génération qui nous suit. Dans l'application, le monopole n'a fait que -marcher de conquête en conquête. Le système colonial a élargi ses -bases; le système protecteur a créé pour le travail des récompenses -factices, et l'intérêt général a été livré au pillage; enfin, l'école -économiste n'existe plus qu'à l'état, pour ainsi dire, historique, et -ses livres ne sont plus consultés que comme les monuments qui -racontent à notre âge les pensées d'un temps qui n'est plus. - -Cependant un petit nombre d'hommes sont restés fidèles au principe de -la liberté. Ils y seraient fidèles encore alors qu'ils se verraient -dans l'isolement le plus complet, car la vérité économique s'empare de -l'âme avec une autorité qui ne le cède pas à l'évidence mathématique. - -Mais, sans abandonner leur foi dans le triomphe définitif de la -vérité, il n'est pas possible qu'ils ne ressentent un découragement -profond à l'aspect de l'état des esprits et de la marche rétrograde -des doctrines. Ce sentiment se manifeste dans un livre récemment -publié, et qui est certainement l'oeuvre capitale qu'a produite depuis -1830 l'école économiste. Sans sacrifier aucun principe, on voit, à -chaque ligne, que M. Dunoyer en confie la réalisation à un avenir -éloigné; alors qu'une dure expérience, à défaut de la raison, aura -dissipé ces préjugés funestes que les intérêts privés entretiennent et -exploitent avec tant d'habileté. - -Dans ces tristes circonstances, je ne puis m'empêcher d'espérer que -ce livre, malgré ses défauts, offrira bien des consolations, -réveillera bien des espérances, ranimera le zèle et le dévouement au -coeur de mes amis politiques, en leur montrant que si le flambeau de -la vérité a pâli sur un point, il jette sur un autre un éclat -irrésistible; que l'humanité ne rétrograde pas, mais qu'elle progresse -à pas de géant, et que le temps n'est pas éloigné où l'union et le -bien-être des peuples seront fondés sur une base immuable: _La libre -et fraternelle communication des hommes de toutes les régions, de -tous les climats et de toutes les races_. - - - - -COBDEN ET LA LIGUE - -OU - -L'AGITATION ANGLAISE - - -La Ligue fut fondée à Manchester en 1838. Ce ne fut qu'en 1843 qu'elle -commença ses opérations dans la métropole, et nous n'avons pas cru -devoir remonter plus haut dans le compte rendu de ses travaux. C'eût -été, sans doute, réclamer du lecteur plus d'attention qu'il n'est -disposé à nous en accorder.--Cependant, avant de suivre la Ligue à -Londres, nous avons jugé utile de traduire le discours prononcé à -Manchester, par M. Cobden, en octobre 1842, parce qu'il résume les -progrès accomplis jusque-là et les plans ultérieurs de cette puissante -association. - - M. COBDEN.--Monsieur le président, ladies et gentlemen: C'est - pour l'avenir de notre cause une circonstance d'un augure - favorable que de voir tant de personnes distinguées, et - particulièrement un si grand nombre de dames réunies dans cette - enceinte. Je me réjouis surtout d'y apercevoir de nombreux - représentants de la classe ouvrière. (Applaudissements.) J'ai - entendu avec satisfaction les rapports qui nous ont été lus et - qui ne laissent aucun doute sur les progrès que nous avons faits, - non-seulement dans cette cité, mais dans toutes les parties du - royaume. Parmi ces rapports, il en est un qui exige que je m'y - arrête un instant. M. Murray a fait allusion au mécontentement - qu'a excité parmi les fermiers la baisse des produits agricoles. - De graves erreurs ont prévalu à ce sujet. Les fermiers se - plaignent amèrement de ce qu'ils n'obtiennent plus, pour leurs - bestiaux, le prix accoutumé, et ils s'en prennent à ce que les - changements introduits récemment dans les tarifs par sir Robert - Peel auraient amené du dehors une invasion de quadrupèdes.--Je - maintiens que c'est là une illusion. Tous les bestiaux que les - étrangers nous ont envoyés ne suffiraient pas à alimenter la - consommation de Manchester pendant une semaine. La baisse des - prix provient d'une tout autre circonstance, qu'il est utile de - signaler parce qu'elle a un rapport direct avec notre cause. La - véritable raison de cette baisse, ce n'est pas l'importance des - arrivages du dehors, mais la ruine complète à l'intérieur de la - clientèle des fermiers. (Écoutez! écoutez!) J'ai fait des - recherches à ce sujet, et je me suis assuré qu'à Dundee, Leeds, - Kendal, Carlisle, Birmingham, Manchester, la consommation de la - viande, comparée à ce qu'elle était il y a cinq ans, a diminué - d'un tiers; et comment serait-il possible qu'une telle dépression - dans le pouvoir de consommer n'amenât une dépression relative - dans les prix? Pour nous, manufacturiers, qui sommes accoutumés à - nous enquérir du sort de nos acheteurs, à désirer leur - prospérité, à en calculer les effets sur notre propre bien-être, - nous n'aurions point conclu comme les fermiers. Quand notre - clientèle décline, quand nous la voyons privée des moyens de se - pourvoir, nous savons que nous ne pouvons qu'en souffrir comme - vendeurs. Les fermiers n'ont point encore appris cette leçon. Ils - s'imaginent que la campagne peut prospérer quand la ville - décline. (Écoutez! écoutez!) À la foire de Chester, le fromage - est tombé de 20 sh. le quintal, et les fermiers de dire: «Il y a - du Peel là-dessous.» Mais l'absurdité de cette interprétation - résulte évidemment de ce que rien n'a été changé au tarif sur ce - comestible. Le prix du fromage, du lait, du beurre a baissé, et - pourquoi? parce que les grandes villes manufacturières sont - ruinées et que Stockport, par exemple, paie en salaires 7,000 l. - s. (175,000 fr.) de moins, par semaine, qu'il ne faisait il y a - quelques années. Et en présence de tels faits qui leur crèvent - les yeux, comment les fermiers peuvent-ils aller quereller sir - Robert Peel, et chercher dans son tarif la cause de leur - adversité? Au dernier meeting de Waltham, le duc de Rutland a - essayé de nier cette dépréciation. Il a eu tort; elle est réelle, - et nous ne devons pas méconnaître les souffrances des fermiers, - mais leur en montrer les vraies causes.--Il peut paraître étrange - que ce soit moi qui vienne ici exonérer sir Robert des reproches - que lui adressent ses propres amis. Nous ne sommes pas plus - opposés à sir Robert Peel qu'à tout autre ministre. Nous ne - sommes pas des hommes de parti, et s'il se rencontre des partis - politiques, qu'ils s'intitulent whigs ou torys, qui s'efforcent - d'attribuer à sir Robert des maux résultant de la mauvaise - politique commerciale adoptée par toutes les administrations - successives qui ont dirigé les affaires de ce pays, il est de - notre devoir de rendre justice à sir Robert Peel lui-même, et de - remettre les fermiers sur la bonne voie. (Applaudissements.) - -L'orateur décrit ici la détresse des villes manufacturières et -continue ainsi: - - On s'en prend encore, de nos souffrances, au tarif récemment - adopté par les États-Unis, et les journaux du monopole ne se font - faute de railler, à ce sujet, la législation américaine. Mais - s'ils étaient sincères lorsqu'ils professent que nous devons nous - suffire à nous-mêmes, et pourvoir directement à tous nos besoins - par le travail national, assurément ils devraient reconnaître que - cette politique, qui est bonne pour nous, est bonne pour les - autres, et en saluer avec joie l'avénement parmi toutes les - nations du globe. Mais les voilà qui invectivent les Américains - parce qu'ils agissent d'après nos propres principes. - (Applaudissements.) Eh bien! qu'ils plaident notre cause au point - de vue américain s'ils le trouvent bon. Nous les laisserons dans - le bourbier de leur inconséquence. (Applaudissements.) Mais - quelle a été l'occasion de ce tarif? Nous ne devons pas perdre de - vue que ce sont nos fautes qui nous ont fermé les marchés - d'Amérique. Remontons jusqu'à 1833. À cette époque, une grande - excitation existait aux États-Unis au sujet des droits élevés - imposés aux produits de nos manufactures; le mécontentement - était extrême, et dans un des États, la Caroline du Sud, il fut - jusqu'à se manifester par la rébellion. Il s'ensuivit qu'en 1833, - la législature adopta une loi selon laquelle les droits d'entrée - devaient être abaissés d'année en année, de manière à ce qu'au - bout de dix ans il n'y en eût aucun qui dépassât le maximum fixé - à 20 pour cent. Ce terme est expiré cet été. Eh bien! qu'a fait - notre gouvernement? qu'a fait notre pays pour répondre à cette - politique libérale et bienveillante? Hélas! un fait si important - n'a pas plus excité l'attention de nos gouvernements successifs, - et je suis fâché de le dire, du peuple lui-même, que s'il se fût - passé dans une autre planète. Nous n'avons eu aucun égard aux - tentatives qu'ont faites les Américains pour raviver nos échanges - réciproques. Maintenant ils se mettent à considérer les effets de - leur politique, et qu'aperçoivent-ils? c'est qu'au bout des dix - ans, leur commerce avec ce pays est moindre qu'il n'était avant - la réduction. Leur coton, leur riz, leur tabac a baissé de prix, - et ce sont les seules choses que nous consentons à recevoir - d'eux. Nous avons repoussé leurs céréales. Les Américains ont - donc pensé qu'ils n'avaient aucun motif de persévérer dans leur - politique, et il a été facile à un petit nombre de leurs - monopoleurs manufacturiers d'obtenir de nouvelles mesures dont - l'effet sera d'exclure du continent américain les produits de nos - fabriques. Cela ne fût point arrivé, si nous avions tendu, à nos - frères d'au delà de l'Atlantique, la main de réciprocité, sous - forme d'une loi libérale qui, admettant leurs céréales, aurait - intéressé les États agricoles de l'Union à voter pour nous, au - lieu de voter contre nous. Nous eussions ouvert à leurs céréales - un débouché décuple de celui que leur offrent leurs - manufacturiers monopoleurs. Les Américains sont gens avisés et - clairvoyants; et quiconque les connaît sait bien que jamais ils - n'eussent supporté le tarif actuel, si nous avions répondu à - leurs avances, et reçu leurs produits agricoles en échange de nos - produits manufacturés. (Applaudissements.) Je ne veux point dire - que les Américains ont agi sagement en adoptant ce tarif; il n'a - pour résultat, à leur égard, que de détruire leur propre revenu. - Mais enfin les voilà, d'un côté, se tordant les mains à l'aspect - de leurs greniers pliant sous le poids des récoltes précédentes, - tandis que le vent agite dans leurs vastes plaines des récoltes - nouvelles; et voici, d'un autre côté, les Anglais contemplant, - les bras croisés, leurs magasins encombrés et leurs usines - silencieuses. Là, on manque de vêtements, ici on meurt de faim, - et des lois aussi absurdes que barbares s'interposent entre les - deux pays pour les empêcher d'échanger et de devenir l'un pour - l'autre, un débouché réciproque. (Écoutez! écoutez!) Oh! cela ne - peut pas continuer. Un tel système ne peut durer. - (Applaudissements.) Il répugne trop à l'instinct naturel, au sens - commun, à la science, à l'humanité, au christianisme. - (Applaudissements.) Un tel système ne peut durer. (Nouveaux - applaudissements.) Croyez que, lorsque deux nations telles que - l'Amérique et l'Angleterre sont intéressées à des échanges - mutuels, il n'est au pouvoir d'aucun gouvernement de les isoler à - toujours. (Applaudissements.) Et je crois sincèrement que dans - dix ans tout ce mécanisme de restriction, ici comme au delà des - mers, ne vivra plus que dans l'histoire. Je ne demande que dix - ans pour qu'il devienne aussi impossible aux gouvernements - d'intervenir dans le travail des hommes, de le restreindre, de le - limiter, de le pousser vers telle ou telle direction, qu'il le - serait pour eux de s'immiscer dans les affaires privées, - d'ordonner les heures des repas, et d'imposer à chaque ménage un - plan d'économie domestique. (Écoutez! écoutez!) Il y a - précisément le même degré d'absurdité dans ce système, que dans - celui qui prévalait, il y a deux siècles, alors que la loi - réglait la grandeur, la forme, la qualité du linge de table, - prescrivait la substitution d'une agrafe à un bouton, et - indiquait le lieu où devait se tisser la serge, et celui où - devait se fabriquer le drap (Rires et applaudissements.) C'est là - le principe sur lequel on agit encore. Alors on intervenait dans - l'industrie des comtés: aujourd'hui on intervient dans - l'industrie des nations. Dans l'un et l'autre cas, on viole ce - que je soutiens être le droit naturel de chacun:--échanger là où - il lui convient. (Applaudissements.)--Messieurs, ce système, cet - abominable système ne peut pas durer. (Acclamations.) C'est - pourquoi je me réjouis que nous ayons entrepris de venger les - lois et les droits de la nature, en employant tous nos efforts - pour le renverser. (Applaudissements.) Mais, pour arriver au - triomphe de notre principe, il faut d'abord que nous détruisions, - en nous-mêmes et dans le pays, les préjugés qui lui font - obstacle, car, quoique la doctrine que nous combattons nous - apparaisse, à nous, comme évidemment funeste et odieuse, nous ne - devons pas oublier qu'elle prévaut, dans ce monde, à peu près - depuis qu'il est sorti des mains du Créateur. Notre rôle est - véritablement celui de réformateurs; car nous sommes aux prises - avec le monopole, système qui, sous une forme ou sous une autre, - remonte, je crois, à la période adamique, ou du moins aux temps - diluviens. (Rires.) Ce ne sera pas la moindre gloire de - l'Angleterre, qui a donné au monde des institutions libres, la - presse, le jury, les formes du gouvernement représentatif, si - elle est encore la première à lui donner l'exemple de la liberté - commerciale. (Bruyantes acclamations.) Car, ne perdez pas de vue - que ce grand mouvement se distingue, parmi tous ceux qui ont - agité le pays, en ce qu'il n'a pas exclusivement en vue, comme - les autres, des intérêts locaux, ou l'amélioration intérieure de - notre patrie. Vous ne pouvez triompher dans cette lutte, sans que - les résultats de ce triomphe se fassent ressentir jusqu'aux - extrémités du monde; et la réalisation de vos doctrines - n'affectera pas seulement les classes manufacturières et - commerciales de ce pays, mais les intérêts matériels et moraux de - l'humanité sur toute la surface du globe. (Applaudissements.) Les - conséquences morales du principe de la liberté commerciale, pour - lequel nous combattons, m'ont toujours paru, parmi toutes celles - qu'implique ce grand mouvement, comme les plus imposantes, les - plus dignes d'exciter notre émulation et notre zèle. Fonder la - liberté commerciale, c'est fonder en même temps la paix - universelle, c'est relier entre eux, par le ciment des échanges - réciproques, tous les peuples de la terre. (Écoutez! écoutez!) - C'est rendre la guerre aussi impossible entre deux nations, - qu'elle l'est entre deux comtés de la Grande-Bretagne. On ne - verra plus alors toutes ces vexations diplomatiques, et deux - hommes, à force de protocoliser, par un combat de dextérité entre - un ministre de Londres et un ministre de Paris, finir par - envelopper deux grandes nations dans les horreurs d'une lutte - sanglante. On ne verra plus ces monstrueuses absurdités, alors - que dans ces deux grandes nations, unies comme elles le seront - par leurs mutuels intérêts, chaque comptoir, chaque magasin, - chaque usine, deviendra le centre d'un système de diplomatie qui - tendra à la paix, en dépit de tout l'art des hommes d'État pour - faire éclater la guerre. (Tonnerre d'applaudissements.) Je dis - que ce sont là de nobles et glorieux objets qui, s'ils réclament - toute l'énergie du sexe à qui reviennent le poids et la fatigue - de la lutte, méritent aussi le sourire et les encouragements des - dames que je suis heureux de voir autour de moi. - (Applaudissements prolongés.) C'est une oeuvre qui devait nous - assurer, et qui nous a valu, en effet, l'active coopération de - tout ce qu'il y a dans le pays de ministres chrétiens. - (Acclamations.) Tel est l'objet que nous avons en vue, et - gardons-nous de le considérer jamais, ainsi qu'on le fait trop - souvent, comme une question purement pécuniaire, et affectant - exclusivement les intérêts d'une classe de manufacturiers et de - marchands. - - Dans le cours des opérations qui ont eu lieu au commencement de - la séance, j'ai appris, avec une vive satisfaction, que, sous les - auspices de notre infatigable, de notre indomptable président - (acclamations), la Ligue se prépare à une campagne d'hiver plus - audacieuse, et j'espère plus décisive qu'aucune de celles qu'ait - jamais entreprises cette grande et influente association. En - entrant dans les bureaux, j'ai été frappé à l'aspect de quatre - énormes colis emballés et cordés comme les lourdes marchandises - de nos magasins. J'ai pris des informations, et l'on m'a dit que - c'étaient des brochures,--environ cinq quintaux de - brochures--adressées à quatre de nos professeurs, pour être - immédiatement et gratuitement distribués. (On applaudit.) J'ai - été curieux de vérifier dans nos livres où en sont les affaires, - en fait d'impressions.--L'impression sur coton, vous le savez, va - mal, et menace d'aller plus mal encore; mais l'impression sur - papier est conduite avec vigueur, sous ce toit, depuis quelque - temps. Depuis trois semaines la Ligue a reçu des mains des - imprimeurs trois cent quatre-vingt mille brochures. C'est bien - quelque chose pour l'oeuvre de trois semaines, mais ce n'est rien - relativement aux besoins du pays. Le peuple a soif d'information; - de toutes parts on demande des brochures, des discours, des - publications; on veut s'éclairer sur ce grand débat. Dans ces - circonstances, je crois qu'il nous suffit de faire connaître au - public les moyens d'exécution dont nous pouvons disposer,--que la - moisson est prête, qu'il ne manque que des bras pour - l'engranger,--et le public mettra en nos mains toutes les - ressources nécessaires pour conduire notre campagne d'hiver, avec - dix fois plus d'énergie que nous n'en avons mis jusqu'ici. Nous - dépensons 100 l. s. par semaine, à ce que je comprends, pour - _agiter_ la question. Il faut en dépenser 1,000 par semaine d'ici - à février prochain. Je crains que Manchester ne se soit un peu - trop attribué le monopole de cette lutte. Quel que soit l'honneur - qui lui en revienne, il ne faut pas que Manchester monopolise - toutes les invectives de la Presse privilégiée. Ouvrons donc - cordialement nos rangs à ceux de nos nombreux concitoyens des - autres comtés, qui désirent, j'en suis sûr, devenir nos - collaborateurs dans cette grande oeuvre. Leeds, Birmingham, - Glasgow, Sheffield ne demandent pas mieux que de suivre - Manchester dans la lice. Cela est dans le caractère anglais. Ils - ne souffriront pas que nous soyons les seuls à les délivrer des - étreintes du monopole; ce serait s'engager d'avance à se - reconnaître redevables envers nous de tout ce qui peut leur - échoir de liberté et de prospérité, et il n'est pas dans le - caractère des Anglais de rechercher le fardeau de telles - obligations. Que font nos compatriotes dans les luttes moins - glorieuses de terre et de mer? Avez-vous entendu dire, avez-vous - lu dans l'histoire de votre pays, qu'ils laissent à un vaisseau - ou à un régiment tout l'honneur de la victoire? Non, ils se - présentent devant l'ennemi, et demandent qu'on les place à - l'avant-garde.--Il en sera ainsi de Leeds, de Glasgow, de - Birmingham; offrons-leur une place honorable dans nos - rangs.--Messieurs, la première considération, c'est le nerf de la - guerre. Il faut de l'argent pour conduire convenablement une - telle entreprise. Je sais que notre honorable ami, qui occupe le - fauteuil, a dans les mains un plan qui ne va à rien moins, vous - allez être surpris, qu'à demander au pays un subside de 50,000 l. - s. (Écoutez! écoutez!) C'est juste un million de shillings; et, - si deux millions de signatures ont réclamé l'abrogation de la - loi-céréale, quelle difficulté peut présenter le recouvrement - d'un million de shillings?...--Ladies et gentlemen, ce à quoi - nous devons aspirer, c'est de disséminer à profusion tous ces - trésors d'informations enfouis dans les enquêtes parlementaires - et dans les oeuvres des économistes. Nous n'avons besoin ni de - force, ni de violence, ni d'exhibition de puissance matérielle - (applaudissements); tout ce que nous voulons, pour assurer le - succès de notre cause, c'est de mettre en oeuvre ces armes bien - plus efficaces, qui s'attaquent à l'esprit. Puisque j'en suis sur - ce sujet, je ne puis me dispenser de vous recommander la récente - publication des oeuvres du colonel Thompson (applaudissements); - c'est un arsenal qui contient plus d'armes qu'il n'en faut pour - atteindre notre but, si elles étaient distribuées dans tout le - pays. Il n'est si chétif berger qui, pour abattre le Goliath du - monopole, n'y trouve un caillou qui aille à son bras. Je ne - saurais élever trop haut ceux de ces ouvrages qui se rapportent à - notre question. Le colonel Thompson a été pour nous un trésor - caché. Nous n'avons ni apprécié ni connu sa valeur. Ses écrits, - publiés d'abord dans la _Revue de Westminster_, ont passé - inaperçus pour un grand nombre d'entre nous. Il vient de les - réunir en corps d'ouvrage, en six volumes complets, au prix de - sacrifices pécuniaires très-considérables, dont je sais qu'il n'a - guère de souci, pourvu qu'ils fassent progresser la bonne cause. - Je n'hésite pas à reconnaître que tout ce que nous disons, tout - ce que nous écrivons aujourd'hui, a été mieux dit et mieux écrit, - il y a dix ans, par le colonel Thompson. Il n'est que - lieutenant-colonel dans l'armée, à ce que je crois, mais c'est un - vrai Bonaparte dans la grande cause de la liberté. Cette cause, - nous la ferons triompher en propageant les connaissances qui sont - exposées dans ses ouvrages, en les publiant par la voie des - journaux et des revues, en les placardant aux murs de tous les - ateliers, afin que le peuple soit forcé de lire et de comprendre. - Qu'on ne dise pas que de tels moyens manquent d'efficacité. Je - sais qu'ils sont tout-puissants. (Applaudissements.) Je ne suis - certainement pas entré à la chambre des communes sous l'influence - de préventions favorables à cette assemblée, mais je puis dire - qu'elle n'est pas une représentation infidèle de l'opinion - publique. Cette assertion vous étonne; mais songez donc que, sur - cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne concourent - en rien à la formation de l'opinion publique; elles ne veulent - pas penser par elles-mêmes. (Applaudissements.) À ce point de - vue, je dis que la chambre des communes représente assez - fidèlement l'esprit du pays. Ne répond-elle pas d'ailleurs aux - moindres changements de l'opinion, avec autant de sensibilité et - de promptitude qu'en met le vaisseau à obéir au gouvernail? - Voulez-vous donc emporter, dans la chambre des communes, quelque - question que ce soit? Instruisez le peuple, élevez son - intelligence au-dessus des sophismes qui sont en usage au - Parlement sur cette question; que les orateurs n'osent plus avoir - recours à de tels sophismes, dans la crainte d'une juste - impopularité au dehors, et la réforme se fera d'elle-même. - (Applaudissements.) C'est ce qui a été fait déjà à l'occasion de - grandes mesures, et c'est ce que nous ferons encore. - (Applaudissements.) Ne craignez pas que, pour obéir à la voix du - peuple, le Parlement attende jusqu'à ce que la force matérielle - aille frapper à sa porte. Les membres de la Chambre ont coutume - d'interroger de jour en jour l'opinion de leurs constituants, et - d'y conformer leur conduite. Ils peuvent bien traiter, avec un - mépris affecté, les efforts de cette association, ou de toute - autre, mais soyez sûrs qu'en face de leurs commettants ils seront - rampants comme des épagneuls. (Rires et bruyants - applaudissements.) - - Tout nous encourage donc à faire, pendant cette session, un - effort herculéen.--Je m'entretenais aujourd'hui avec un gentleman - de cette ville qui arrive de Paris. Il a traversé la Manche avec - un honorable membre, créature du duc de Buckingham. «Dans mon - opinion, disait l'honorable député, le droit actuel sur les - céréales sera converti en un droit fixe, dans une très-prochaine - session, et j'espère que ce droit sera assez modéré pour être - permanent.»--Mais quant à nous, veillons à ce qu'il n'y ait pas - de droit du tout. (Applaudissements.) Si nous avons pu amener une - créature du duc de Buckingham à désirer une taxe assez modérée - pour que ces messieurs soient sûrs de la conserver, quelques - efforts de plus suffiront pour convaincre les fermiers qu'ils - n'ont à attendre ni stabilité, ni loyale stipulation de rentes, - ni apaisement de l'agitation actuelle, jusqu'à ce que tous droits - protecteurs soient entièrement abrogés. C'est pourquoi je vous - dis: Attachez-vous à ce principe: _abrogation totale et - immédiate_. (Applaudissements.) N'abandonnez jamais ce cri de - ralliement: _abrogation totale et immédiate!_ Il y en a qui - pensent qu'il vaudrait mieux transiger; c'est une grande erreur. - Rappelez-vous ce que nous disait sir Robert Peel, à M. Villiers - et à moi: «Je conviens, disait-il, que, comme avocats du - rappel[12] total et immédiat, vous avez sur moi un grand avantage - dans la discussion.» Nous séparer de ce principe absolu, ce - serait donc renoncer à toute la puissance qu'il nous donne,--etc. - -[Note 12: Le mot anglais repeal a été mal traduit en français par le -mot _rappel_. Repeal signifie; abrogation, révocation, cessation. -L'usage ayant maintenant donné le même sens au mot _rappel_, j'ai cru -pouvoir le maintenir.] - - -MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. - -16 mars 1843. - -Une brillante démonstration a eu lieu hier soir au théâtre de -Drury-Lane. À peine le bruit s'est-il répandu que la Ligue devait -tenir dans cette vaste enceinte sa première séance hebdomadaire, que -les cartes d'entrées ont été enlevées. La foule encombrait les avenues -et les couloirs de l'édifice longtemps après que la salle, les -galeries et le parterre étaient occupés par la réunion la plus -distinguée et la mieux choisie dont il nous ait jamais été donné -d'être les témoins.--Les dames assistaient en grand nombre à la séance -et paraissaient en suivre les travaux avec le plus vif intérêt. - -Nous avons remarqué sur l'estrade MM. Cobden, m. P.[13], Williams, m. -P., Ewart, m. P., Thomely, m. P., Bowring, m. P., Gibson, m. P., -Leader, m. P., Ricardo, m. P., Scholefield, m. P., Wallace, m. P., -Chrestie, m. P., Bright, m. P., etc. - -[Note 13: m. P., abréviation qui signifie membre du parlement.] - -M. George Wilson occupe le fauteuil. - -Le président annonce qu'il est prévenu que quelques perturbateurs se -sont introduits dans l'assemblée avec le projet d'occasionner du -désordre, soit en éteignant le gaz ou en criant au feu; si de -pareilles manifestations ont lieu, que chacun se tienne sur ses gardes -et reste calme à sa place. - -M. Ewart parle le premier. - -M. Cobden lui succède (bruyants applaudissements). Il s'exprime ainsi: - - Monsieur le président, ladies et gentlemen: J'ai assisté à un - grand nombre de meetings contre les _lois-céréales_[14]. J'en ai - vu d'aussi imposants par le nombre, le bon ordre et - l'enthousiasme; mais je crois qu'il y a dans cette enceinte la - plus grande somme de puissance intellectuelle et d'influence - morale qui se soit jamais trouvée réunie dans un édifice - quelconque, pour le progrès de la grande cause que nous avons - embrassée. Plus cette influence est étendue, plus est grande - notre responsabilité à l'égard de l'usage que nous en saurons - faire. Je me sens particulièrement responsable des quelques - minutes pendant lesquelles j'occuperai votre attention, et je - désire les faire servir au progrès de la cause commune. Je n'ai - jamais aimé, dans aucune circonstance, à faire intervenir des - personnalités dans la défense d'un grand principe. On m'assure - cependant qu'à Londres on est assez enclin à ranger les opinions - politiques sous la bannière des noms propres. Peut-être, au - milieu du perpétuel mouvement d'idées qui s'agitent dans cette - vaste métropole, cet usage a-t-il prévalu, afin de fixer - l'attention, par un intérêt plus incisif, sur les questions - particulières. Mais, ce dont je suis sûr, c'est que ce qui a fait - notre succès à Manchester, le fera partout où la nature humaine a - acquis ces nobles qualités, qui la distinguent au sein de la - capitale industrielle du Royaume-Uni, je veux dire, la ferme - conviction que, si l'on se renferme dans la défense des - principes, on acquerra, à la longue, d'autant plus d'influence, - qu'on se sera, avec plus de soin, interdit le dangereux terrain - des personnalités. (Écoutez! écoutez!) Je suis pourtant forcé de - revenir, contre ma volonté, sur ce qui vient de se passer à la - chambre haute. Nous avons été assaillis--violemment, amèrement, - malicieusement assaillis,--par un personnage (lord Brougham) qui - fait profession de partager nos doctrines, d'aimer, d'estimer les - membres les plus éminents de la Ligue. Je vois, dans les journaux - de ce matin, un long discours dont les deux tiers sont une - continuelle invective contre la Ligue, dont l'autre tiers est - consacré à défendre ses principes. (Écoutez!) Je pense que le - plus juste châtiment que l'on pourrait infliger à l'homme éminent - qui s'est rendu coupable de la conduite à laquelle je fais - allusion, ce serait de l'abandonner à ses propres réflexions; - car, ce qu'on peut découvrir de plus clair dans la longue - diatribe du noble lord, c'est que, quelque mécontent qu'il soit - de la Ligue, il est encore plus mécontent de lui-même. Il est - vrai que le noble et docte lord n'a pas été très-explicite quant - aux personnes contre lesquelles il a entendu diriger ses attaques - réitérées. Eh bien, je lui épargnerai l'embarras de désignations - plus spéciales, en prenant pour moi le poids de ses invectives et - de ses sarcasmes. (Applaudissements.) Bien plus, il a attaqué la - conduite des membres de notre députation; il a blâmé les actes - des ministres de la religion qui coopèrent à notre oeuvre. Eh - bien, je me porte fort pour cette conduite et pour ces actes. Il - ne s'est pas prononcé une parole,--et je désire qu'on comprenne - bien toute la portée de cette déclaration,--il n'a pas été - prononcé une seule parole par un ministre de la religion dans nos - assemblées et nos conférences, dont je ne sois prêt à accepter - toute la responsabilité, pourvu qu'on ne lui prête qu'une - interprétation honnête et loyale..... J'ai été blâmé de n'avoir - pas récusé le langage du Rév. M. Bailey de Sheffield. J'ai été - accusé d'être son complice, parce que je ne m'étais pas levé pour - répudier l'imputation dirigée contre lui d'avoir excité le peuple - de ce pays à commettre un meurtre.--Eh, mon Dieu! cela ne m'est - pas plus venu dans la pensée que d'aller trouver le lord-maire, - pour cautionner M. Bailey contre une accusation de cannibalisme. - M. Bailey, objet de ces imputations, à travers lesquelles perce - le désir d'atteindre et de détruire la Ligue, est environné de - respect et de confiance par une nombreuse congrégation de - chrétiens qui le soutiennent par des cotisations volontaires. - (Bruyants applaudissements.) C'est un homme de zèle ardent, de - sentiments élevés, un coeur chaud et ami du bien public. Il y a - longtemps qu'il s'est dévoué à une oeuvre qui n'a pas d'exemple - dans ce pays, la fondation d'un collége pour les classes - laborieuses. C'est un homme d'un talent remarquable, - supérieur.--Mais à travers ces belles qualités, il peut manquer - de ce tact, de cette discrétion qui nous est si nécessaire, à - nous qui savons à quelle sorte d'ennemis et de faux amis nous - avons affaire. Il n'eut pas plutôt prononcé le discours, qui a - été si insidieusement commenté, que je l'avertis de ce qui - l'attendait. Mais ne souffrons pas que ses paroles soient - défigurées. M. Bailey venait d'avancer que la dépression morale - du peuple de Sheffield était la conséquence de sa détérioration - physique. Pour établir son argumentation, pour montrer la - profonde désaffection des basses classes, il a dit qu'un homme - s'était vanté d'appartenir à une société de cent personnes, qui - devaient tirer au sort pour savoir qui serait chargé d'assassiner - le premier ministre. M. Bailey a exprimé son indignation à cet - égard, en termes énergiques, et cela était à peine nécessaire. Et - voilà ce dont on s'empare pour insinuer, par une basse calomnie, - que M. Bailey est engagé dans une société d'assassins? Il est - temps de rejeter, à la face des calomniateurs de haut et de bas - étage, ces fausses imputations; et j'ai honte de ne l'avoir pas - fait plus tôt. (Approbation.)--La Ligue, le pays, l'univers - entier, doivent une reconnaissance profonde aux ministres - dissidents pour leur coopération à notre grande cause. (Bruyantes - acclamations.) Il y a deux ans, sur l'invitation de leurs frères, - sept cents ministres de ce corps respectable se réunirent à - Manchester pour protester contre les _lois-céréales_, contre ce - Code de la famine; et il est à ma connaissance, que quelques-uns - d'entre eux se sont éloignés de plus de deux cents milles de - leurs résidences pour concourir à cette protestation. Quand des - hommes ont montré un tel dévouement, je rougirais de moi-même si, - par la considération d'obligations passées, j'hésitais à me lever - pour les défendre. (Acclamations.) Mais nous avons perdu assez de - temps au sujet du noble lord. Je pourrais gémir sur sa destinée, - quand je compare ce qu'il est à ce qu'il a été. (Écoutez! - écoutez!) Je n'ai pas oublié ce temps où, encore enfant, je me - plaisais à fréquenter les cours de judicature, pour contempler, - pour entendre celui que je regardais comme un fils prédestiné de - la vieille Angleterre. Avec quel enthousiasme ne me suis-je pas - abreuvé de son éloquence! avec quel orgueil patriotique n'ai-je - pas suivi, mesuré tous ses pas vers les hautes régions où il est - parvenu! Et qu'est-il maintenant? hélas! un nouvel exemple, un - triste, mais éclatant exemple du naufrage qui attend toute - intelligence que ne préserve pas la rectitude morale. - (Applaudissements.) Oui, nous pourrions le comparer à ces ruines - majestueuses, qui, désormais, loin d'offrir un sûr abri au - voyageur, menacent de destruction quiconque ose se reposer sous - leur ombre. J'en finis avec ce sujet, sur lequel je n'aurais pas - détourné votre attention, si je n'y avais été provoqué, et - j'arrive à l'objet principal de cette réunion. - - [Note 14: J'ai cru pouvoir, pour abréger, transporter dans notre - langue quelques-uns de ces mots composés de deux substantifs, si - fréquents en anglais, et sacrifier la logique grammaticale à la - commodité.] - - Qu'est-ce que les _lois-céréales_? Vous pûtes le comprendre à - Londres, le jour où elles furent votées. Il n'y eut pas alors - (1815) un ouvrier qui ne pressentît les maux horribles qui en - sont sortis. Il en est beaucoup parmi vous à qui je n'ai pas - besoin de rappeler cette funèbre histoire; la chambre des - communes, sous la garde de soldats armés, la foule se pressant - aux avenues du Parlement, les députés ne pouvant pénétrer dans - l'enceinte législative qu'au péril de leur vie..... - - Mais sous quel prétexte maintient-on ces lois? On nous dit: Pour - que le sol soit cultivé, et que le peuple trouve ainsi de - l'emploi. Mais, si c'est là le but, il y a un autre moyen de - l'atteindre.--Abrogez les lois-céréales, et s'il vous plaît - ensuite de faire vivre le peuple par le moyen des taxes, ayez - recours à l'impôt, et non à la disette des choses mêmes qui - alimentent la vie. (Applaudissements.)--À supposer que la mission - du législateur soit d'assurer du travail au peuple, et, à défaut - de travail, du pain, je dis: Pourquoi commencer par imposer ce - pain lui-même? Imposez plutôt les revenus, et même, si vous le - voulez, les machines à vapeur (rires), mais ne gênez pas les - échanges, n'enchaînez pas l'industrie, ne nous plongez pas dans - la détresse où nous succombons, sous prétexte d'occuper dans le - Dorsetshire quelques manouvriers à 7 sh. par semaine. (Rires et - applaudissements.) Le fermier de ce pays est à son seigneur ce - qu'est le fellah d'Égypte à Méhémet-Ali. Traversant les champs de - l'Égypte, armé d'un fusil et accompagné d'un interprète, je lui - demandais comment il réglait ses comptes avec le pacha. - «Avez-vous pris des arrangements?» lui demandai-je.--Oh! me - répondit-il, nos arrangements ont à peu près la portée de votre - fusil (rires); et quant aux comptes, il n'y a pas d'autre manière - de les régler, sinon que le pacha prend tout, et nous laisse de - quoi ne pas mourir de faim. (Rires et bruyantes acclamations.) - -L'orateur continue pendant longtemps.--M. Bright lui succède.--À 10 -heures le président ferme la séance. - - -MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. - -30 mars 1843. - -Le troisième meeting de la Ligue contre les lois-céréales s'est tenu -hier au théâtre de Drury-Lane. La vaste enceinte avait été envahie de -bonne heure par une société des plus distinguées. - -Nous avons remarqué sur l'estrade les personnages dont les noms -suivent: MM. Villiers, Cobden, Napier, Scholefield, James Wilson, -Gisborne, Elphinstone, Ricardo, etc. - -La séance est ouverte à 7 heures, sous la présidence de M. George -Wilson. - -Le président justifie le comité de s'être vu forcé de refuser un -grand nombre de billets. La salle eût-elle été deux fois plus vaste, -elle n'aurait pas pu contenir tous ceux qui désiraient assister à la -séance. Des arrangements sont pris pour que ceux qui n'ont pu être -admis aujourd'hui aient leur tour la semaine prochaine.--L'intention -de votre président était de vous présenter ce soir un rapport sur -les progrès de notre cause. Mais la liste des orateurs qui doivent -prendre la parole contient des noms trop connus de vous pour que je -veuille retarder le plaisir que vous vous promettez à les entendre. -La tribune sera occupée d'abord par M. James Wilson de Londres -(applaudissements), ensuite par M. W. J. Fox, de Finsburg -(applaudissements), Th. Gisborne (applaudissements), et enfin, en -l'absence de M. Milner Gibson (représentant de Manchester), que de -douloureuses circonstances empêchent d'assister à la réunion, -j'aurai le plaisir de vous présenter l'honorable M. Richard Cobden. -(Applaudissements bruyants et prolongés.) - - M. JAMES WILSON se lève.--Après l'annonce que vous venez - d'entendre, je me sens obligé d'être aussi concis que possible - dans les remarques que j'ai à vous présenter, et je me - renfermerai strictement dans mon sujet, ayant une trop haute - opinion de ceux qui m'écoutent, pour croire qu'un autre but que - celui que la Ligue a en vue, les a déterminés à se réunir dans - cette enceinte. Je ne m'écarterai donc pas des principes et des - faits qu'implique cette grande cause nationale. (Approbation.) La - question est celle-ci: Les lois qui affectent l'importation des - céréales et le prix des aliments du peuple, doivent-elles, ou - non, être maintenues? Je ne fais aucun doute que l'opinion - publique, quelle que soit celle de la législature, ne les regarde - comme incompatibles avec l'état de choses actuel. Qu'un - changement dans cette législation soit devenu indispensable, - c'est ce qui est admis par toute la communauté, sinon par le - Parlement. Il est vrai que l'opinion se divise sur la nature de - ce changement. Le commerce des céréales sera-t-il entièrement - affranchi, ou soumis à un _droit fixe_? Dans ces derniers temps, - le système du _droit fixe_ a rencontré beaucoup de - défenseurs[15]. La _protection_ a été par eux abandonnée, et le - principe auquel ils adhèrent est celui du _droit fixe_, non point - en tant que _droit protecteur_, mais en tant que _droit fiscal_. - Mais la Ligue élève contre ce droit, renfermé dans ces limites, - une objection péremptoire, savoir qu'il viole les principes - d'après lesquels doit se prélever le _revenu public_. Le premier - de ces principes, c'est que l'impôt doit donner la plus grande - somme possible de revenus à l'État, avec la moindre charge - possible sur la communauté. Mais, sous l'un et l'autre rapport, - le but est manqué par le _droit fixe_, car il ne peut produire un - revenu sans agir comme _protection_, en élevant le prix des - céréales de tout le montant du droit lui-même. Aux époques où il - serait efficace, il produirait du revenu, mais il élèverait le - prix des grains. Aux époques où il ne serait pas efficace, il - n'influerait pas sur le prix, mais il ne remplirait pas non plus - le but du chancelier de l'Échiquier. On a dit que le droit serait - supporté par l'étranger et non par les habitants de ce pays; - alors, je demande pourquoi fixer le droit à 8 sh.? Pourquoi pas - 10, 15, 20 sh.? C'est une grande inconséquence que de répondre: - Au delà de 8 sh., le droit restreindrait l'importation; à 20 sh., - il équivaudrait à une prohibition. Car, n'en résulte-t-il pas - ceci: que 8 sh. laisse plus de place à l'importation que 10 sh.? - et dès lors ne suis-je pas fondé à dire que l'importation serait - plus grande avec le droit de 5 sh.; plus grande encore avec celui - de 2 sh., et la plus grande possible avec la liberté absolue? - (Approbation.) Il n'y a pas en économie politique de proposition - mieux établie que celle-ci: Le prix varie suivant la proportion - de l'offre à la demande.--Si la liberté amène de plus grands - approvisionnements que le _droit fixe_, il est clair que celui-ci - restreint l'offre, élève le prix et agit dans le sens de la - _protection_. C'est pourquoi je comprendrais qu'on défendît le - _droit fixe_ en tant que _protecteur_, mais je ne puis comprendre - qu'on le soutienne au point de vue du _revenu public_, et comme - indifférent à toute action protectrice.--Un droit fixe serait - certainement quelquefois une source de revenus; autant on en peut - dire du _droit graduel_ (_sliding scale_). Mais la question, pour - le public, est précisément de savoir si c'est là un mode juste et - économique de prélever l'impôt. (Approbation.) Les partisans - eux-mêmes du droit fixe conviennent que lorsque le froment serait - arrivé à 70 sh. le quarter, il faudrait renoncer à la taxe et - affranchir l'importation. C'est avouer qu'il implique tous les - inconvénients de l'échelle mobile, qu'il nous rejette dans les - embarras des _prix-moyens_, et dans tous les désavantages du - système actuel[16].--Je crois être l'interprète fidèle des - membres de la Ligue, en disant que le blé n'est pas une matière - qui se puisse convenablement imposer; mais s'il doit être imposé, - la taxe doit retomber aussi bien sur le blé indigène, que sur le - blé étranger. (Applaudissements). Les Hollandais mettent une taxe - de 9 deniers sur le blé, à la mouture. Une taxe semblable - donnerait autant de revenu à l'Échiquier que le droit de 8 sh. - sur le blé étranger, et elle n'élèverait le prix du blé pour le - consommateur, que de 9 deniers au lieu de 8 sh.--Mais le blé,--ce - premier aliment de la vie,--est la dernière chose qu'un - gouvernement doive imposer. (Approbation.)--C'est un des premiers - principes du commerce, que les matières premières ne doivent pas - être taxées. C'est sur ce principe que notre législature a - réduit les droits sur toutes les matières premières. L'honorable - représentant de Dumfries (M. Ewart) a établi, dans une des - précédentes séances, que le blé est matière première, et cela est - vrai. Mais il y a plus, c'est la principale matière première de - toute industrie.--Prenez, au hasard, un des articles qui - s'exportent le plus de ce pays, l'acier poli, par exemple, et - considérez l'extrême disproportion qu'il y a entre la valeur de - la matière première et le prix de l'ouvrage achevé.--Depuis le - moment où le minerai a été arraché de la terre, jusqu'à celui où - il s'est transformé en brillant acier, la quantité de travail - humain qui s'est combinée avec le produit est vraiment immense. - Or, ce travail représente des aliments. Les aliments sont donc de - la matière première. (Approbation.) La classe agricole est - aveugle à cet égard, comme aussi sur l'intérêt dont sont pour - elle le commerce et l'industrie de ce pays. C'est pourtant ce que - lui montrent clairement les faits qui se sont passés l'année - dernière. En 1842, nos exportations sont tombées de 4,500,000 l. - s. C'est là la vraie cause de la détresse qui règne dans nos - districts agricoles; car, pour combien les produits de - l'agriculture entrent-ils dans ce chiffre? Le fer, la soie, la - laine, le coton, dont ces objets auraient été faits, ne peuvent - être estimés à plus de 1,500,000 l. Le reste, ou trois millions - de livres auraient été dépensées en travail humain; et le - travail, je le répète, représente des aliments ou des produits - agricoles; en sorte que, sur un déficit de 4,500,000 l. dans nos - exportations, la part de perte supportée par l'agriculture est de - trois millions. (Assentiment.) - - [Note 15: Le cabinet whig avait proposé un droit de 8 sh. par - quarter. Le droit actuel est progressif; de 1 sh., quand le blé - est à 73 sh., il s'élève à 20 sh., quand le blé est à 50 sh. ou - au-dessous.] - - [Note 16: On comprend que le droit se proportionnant au prix, il - faut connaître à chaque instant ce prix, ce qui exige un appareil - administratif considérable.] - - On a beaucoup parlé de la dépendance où les importations nous - placeraient à l'égard des nations étrangères. Mais l'Angleterre - devrait être la dernière des nations à recourir à un tel - argument; car, même aujourd'hui, il est bien peu de choses que - nous ne tirions pas du dehors, et le commerce extérieur est - certainement la base de notre prospérité et de notre grandeur. Je - suis heureux de voir que le président du conseil, lord - Wharncliffe, abandonnant enfin cet insoutenable terrain, - reconnaisse que la protection ne peut plus être soutenue par des - motifs tirés d'une fausse vue sur ce qui constitue l'indépendance - nationale. Cependant le noble lord, arguant de ce que - l'agriculture s'est améliorée depuis vingt-cinq ans, sous - l'empire des lois-céréales, a conclu en général que la protection - était nécessaire au perfectionnement de l'industrie nationale. - Mais, en fait, depuis vingt-cinq ans, il n'est aucune branche - d'industrie qui soit demeurée aussi stationnaire que - l'agriculture. Et qui a jamais entendu parler d'améliorations - agricoles, si ce n'est depuis l'époque récente où la protection - est menacée? On peut voir maintenant que la libre concurrence a - effectué ce que la protection n'avait pu faire, et que la Ligue a - été plus utile à l'agriculture que la prohibition. Je crois - sincèrement que lorsque l'agitation actuelle sera arrivée au jour - de son triomphe, les intérêts territoriaux s'apercevront qu'il - n'est rien à quoi ils soient plus redevables qu'aux efforts de la - Ligue. (Approbation.) L'argument fondé sur la nécessité de - protéger l'industrie nationale me paraît reposer sur une - illusion. Je ne puis faire aucune distinction entre du blé - d'Amérique ou du comté de Kent, pour s'échanger contre des objets - manufacturés en Angleterre. Il est un autre argument dont s'est - servi lord Wharncliffe et que je dois relever. C'est celui tiré - de la _sur-production_. Nos adversaires attribuent toutes nos - souffrances à la sur-production. Je pense que c'est là une - maladie dont nous sommes en bon train de guérir - radicalement.--Reportons-nous en 1838, alors que survint la - première mauvaise récolte, et que, par suite, la loi-céréale fut - de fait ressuscitée, puisqu'une longue succession de bonnes - années l'avait pour ainsi dire enterrée. Le pays a mis en oeuvre: - - En 1838, 4,800,000 l. de soie brute. En 1842, 4,300,000 l. - En 1838, 1,600,000 quintaux de lin. En 1842, 1,100,000 q. - En 1838, 56 millions de l. de laines étr. En 1842, 44 millions. - - C'est là, je pense, une grave atteinte à cette surabondance de - production qui est l'objet de tant de plaintes; et si elle était - la vraie cause de nos maux, certes, ils commenceraient à - disparaître. Malheureusement, il se trouve qu'à mesure que la - production diminue, la misère et l'inanition s'étendent sur le - pays. - - Il est ensuite devenu de mode de parler de réciprocité, et un - sentiment hostile a été excité contre les peuples étrangers comme - s'ils étaient des rivaux dangereux et non d'utiles amis. De là - est née cette politique de notre gouvernement, qui consiste à ne - conférer des avantages au pays, qu'à la condition de décider les - autres nations à en faire autant. Mais l'Angleterre ne devrait - pas oublier la grande influence que ses lois et son exemple - exercent sur le reste du monde. Il n'est pas possible à ce pays - d'accroître ses importations sans accroître dans le même rapport - ses exportions sous une forme ou sous une autre. Que ce soit en - produits manufacturés, en denrées coloniales ou étrangères, ou en - numéraire, il ne se peut pas que ces échanges n'augmentent - l'emploi de la main-d'oeuvre, et même, lorsque nous payons les - marchandises étrangères en argent, cet argent représente le - produit d'un travail national. Il est tellement impossible de - prévenir les transactions internationales, lorsqu'elles sont - avantageuses que, pendant la dernière guerre, lorsque les armées - de Napoléon et les flottes de l'Angleterre étaient levées pour - s'opposer à toutes communications entre les deux peuples, - cependant, dans cette même année 1810, le Royaume-Uni importa - plus de blé de France qu'il n'avait fait à aucune autre époque. - D'un autre côté, c'est un fait historique que le prince de - Talleyrand, chef du cabinet, non-seulement toléra la fraude des - marchandises anglaises, mais encore la conseilla, l'encouragea, - et même en tira un grand profit personnel; en sorte que les - Français étaient vêtus de draps anglais, comme les Anglais - étaient nourris de blés français, témoignage remarquable de la - faiblesse et de l'impuissance des gouvernements quand ils - prétendent contrarier les grands intérêts des nations. - (Applaudissements.) - - On a récemment fait une proposition qui, je le crois, ne - rencontrera pas beaucoup de sympathie dans cette enceinte. On a - parlé d'organiser une émigration systématique (murmures), afin de - se délivrer des embarras d'une excessive multiplication de nos - frères. (Honte! honte!) Je n'incrimine pas les intentions. Au bas - du mémoire adressé à ce sujet à sir Robert Peel, j'ai vu figurer - le nom de personnes que je sais être incapables de rien faire - sciemment qui soit de nature à infliger un dommage, soit au pays, - soit à une classe de nos concitoyens. Mais il s'agit ici d'une - question qui veut être abordée avec prudence, d'une question - d'où peuvent sortir des dangers et des maux sans nombre. Avant de - vous faire une opinion à cet égard, laissez-moi mettre sous vos - yeux quelques documents statistiques. Depuis dix ans, six cent - mille Anglais ont émigré, moitié vers les États-Unis, moitié vers - nos autres possessions répandues sur la surface du globe. C'est - une chose surprenante qu'après deux siècles d'émigration, on - songe aujourd'hui pour la première fois à transformer les - émigrants en acheteurs, pour leur avantage comme pour celui de la - mère-patrie. Il y a, dans les établissements de l'Union - américaine, une population composée d'hommes qui étaient naguère - nos compatriotes; une population qui, tout entière, se rattache à - nous par les liens d'une langue et d'une origine communes; elle - est active, industrieuse, capable de beaucoup produire et de - beaucoup consommer; n'est-ce pas une chose étonnante qu'avant de - penser à la renforcer, on n'ait pas d'abord songé à établir entre - elle et nous un système d'échanges libres? J'en dirai autant de - Java avec ses sept millions, du Brésil avec ses huit millions - d'habitants. Ce sont là des pays riches et fertiles, et tout ce - qu'il y a à faire, c'est de leur offrir des transactions fondées - sur la base d'une juste réciprocité. Il n'en faudrait pas - davantage pour absorber rapidement tout le travail national qui - se trouve maintenant sans emploi. (Applaudissements.) - - Il règne de grandes préventions en faveur des colonies. Pendant - la guerre, on les regarde comme les soutiens de nos forces - navales. En temps de paix, on les considère comme offrant au - commerce les débouchés les plus étendus et les mieux assurés. - Mais qu'y a-t-il de vrai en cela? Le quart seulement de nos - exportations va aux colonies, les trois quarts sont destinés à - l'étranger. Je ne suis point antipathique aux colonies, mais je - proteste contre un système qui courbe la métropole sous le joug - d'une évidente oppression. (Applaudissements.) La production des - Antilles est tombée de trois à deux millions de quintaux de - sucre. Ce n'est pas, comme on l'a dit, une conséquence de - l'émancipation des noirs; car quoique nos exportations dans ces - îles aient d'abord descendu à 2 millions de livres sterling, - elles se sont depuis relevées à 3 millions et demi. Mais il est - absurde que ces îles prétendent au privilége exclusif - d'approvisionner de sucre notre population toujours croissante. - Aussi qu'est-il arrivé? Cet approvisionnement s'est - considérablement réduit, et tandis qu'il y a vingt ans, la - consommation moyenne était de vingt-quatre livres par habitant, - elle n'est plus que de quinze livres, ce qui est inférieur à ce - qu'on accorde aux matelots et même aux indigents dans les maisons - de travail. Veut-on savoir ce que coûte à ce pays le privilége de - faire le commerce de l'île Maurice? Nous payons le sucre de - Maurice 15 shil. plus cher que le sucre étranger que nous - pourrions acheter dans les docks de Londres et de Liverpool, ce - qui constitue pour nous un excédant de déboursés de 450,000 liv. - sterl. par an. En retour, nous avons le privilége de vendre à - cette colonie pour 350,000 liv. sterl. d'objets - manufacturés.--J'arrive à nos possessions des Indes occidentales. - En 1840, nous y avons exporté pour 3,500,000 liv. sterl., et nos - importations ont été de deux millions de quintaux de sucre et - treize millions de livres de café. Le coût différentiel de ces - articles, si nous les eussions achetés ailleurs, nous aurait - épargné 2,500,000 liv. sterl. Sur ces bases, il est clair que - nous payons aux planteurs des Antilles 2 millions et demi par an - le privilége de leur livrer pour 3 millions et demi des produits - de notre travail.--Voilà pour quels avantages illusoires nous - négligeons nos meilleurs débouchés, nous sacrifions les contrées - où ils existent, et nous nous efforçons ensuite de les remplacer, - en poussant, par des lois restrictives et la famine artificielle, - le peuple de ce pays à une émigration générale. (Approbation.) Je - crains de fatiguer l'attention de l'assemblée. (Non, non, - continuez.) Si elle me le permet, je terminerai par la réfutation - d'un reproche qu'on a adressé à la Ligue. Quelle que soit - l'opinion du moment, la postérité reconnaîtra, j'en suis - convaincu, que l'agitation actuelle, qui est irréprochable en - principe, aura tourné principalement à l'avantage des classes - agricoles. Quelle a été la conduite de la Ligue? En a-t-elle - appelé aux passions de la multitude? (Non, non.) Tous ses efforts - n'ont-ils pas tendu à améliorer l'esprit public, à répandre la - lumière parmi les classes laborieuses? N'a-t-elle pas cherché par - là à redresser, relever et éclairer l'opinion? Ne s'est-elle pas - appliquée à encourager les sentiments les plus moraux? Et - n'a-t-elle pas cherché son point d'appui dans la classe moyenne, - dans cette classe qui est le plus ferme soutien du gouvernement, - qui seule a su jusqu'ici faire triompher les grandes réformes - constitutionnelles? (Applaudissements.) Quiconque a visité les - nations étrangères et a pu les comparer à cette grande - communauté, a sans doute remarqué que ce qui caractérise les - habitants de ce pays, c'est le respect, je dirai presque le culte - des lois et des institutions, sentiment si profondément enraciné - dans le coeur de nos concitoyens. Il a été choqué, sans doute, à - l'étranger, de l'absence des sentiments de cette nature. Il ne - faut pas douter que ce respect dont les Anglais entourent la - constitution ne soit né parmi nous de ce que le peuple possède - des pouvoirs et des priviléges, ce qui l'accoutume à respecter - les pouvoirs et les priviléges des autres classes. Je crois que - le respect que montre le peuple d'Angleterre, pour la propriété - des classes aristocratiques, est fondé sur cette profonde - conviction, que ceux à qui elle est échue en partage ont des - devoirs à remplir aussi bien que des droits à exercer. (M. Wilson - reprend sa place au bruit d'applaudissements réitérés. Ces - applaudissements se renouvellent lorsque le président annonce que - la parole est à M. Fox.) - - M. J. W. Fox.--L'orateur qui vient de s'asseoir a relevé - plusieurs reproches qui ont été adressés à la Ligue et à nos - meetings, mais il en a oublié un, savoir, que les arguments que - nous apportons à cette tribune n'ont rien de nouveau. J'admets, - en ce qui me concerne, la vérité de cette accusation. Je crois - que les arguments contre la loi-céréale sont entièrement épuisés, - et tout ce que nous devons attendre, c'est que ces vieux - arguments se renouvellent aussi longtemps que se renouvellera - dans le pays le progrès de la misère et du mécontentement, - l'accroissement du nombre des banqueroutes, et l'extension de la - souffrance et de la famine. (Bruyantes acclamations.) Il n'est, - en tout cela, aucun argument nouveau contre le monopole, parce - qu'on ne saurait rien dire de neuf contre l'oppression et le vol, - contre l'injustice infligée à la classe pauvre et dénuée, contre - cette législation, plus meurtrière que la guerre et la peste, qui - restreint l'alimentation du peuple et couvre le pays de longs - désordres et de tombeaux prématurés. Il n'y a pas de nouveaux - arguments, parce que le moment est venu où il faut agir plus que - parler, et c'est le sentiment profond de cette vérité qui attire - vers ces meetings d'innombrables multitudes. C'est là ce qui - soumet à l'aristocratie un problème à résoudre,--problème qui - implique tout ce que la question renferme de nouveauté,--et ce - problème est celui-ci: Jusqu'où peut aller la force de l'opinion - publique et la résistance du gouvernement? (Acclamations.) Ce - n'est pas la discussion qui résoudra ce problème; si cela était - en son pouvoir, il y a longtemps qu'il serait résolu. La - discussion a commencé dans les revues et les journaux; elle s'est - continuée dans des joutes orales; elle a été éclairée par les - recherches des statisticiens et les méditations des économistes; - elle a fait pénétrer des convictions profondes dans les esprits - aussi bien que des sentiments énergiques dans les coeurs, à - l'égard de ces sinistres intérêts dont la détresse publique ne - révèle que trop la présence. (Applaudissements.) Je reviendrai - pourtant encore sur quelques-uns de ces vieux arguments, bien - qu'ils se présentent naturellement à quiconque a un peu de - logique dans la cervelle. J'aurais voulu épargner à nos seigneurs - terriens et à leurs organes des objections qui les fatiguent. - S'il leur plaisait de ménager nos poches, nous ménagerions leur - attention. (Rires.) Mais aussi longtemps qu'ils lèveront une taxe - sur le pain du peuple, le peuple en lèvera une sur leur patience. - (Nouveaux rires et applaudissements.)--Les arguments sont - épuisés, dit-on, mais le sujet ne l'est pas; sans cela, que - ferions-nous ici?--Les arguments sont épuisés! et pourquoi? parce - que le principe de la liberté du commerce a surgi, a surmonté - tous les témoignages qu'on a produits contre lui. De toutes - parts, au dedans comme au dehors, ce grand et irrésistible - principe a été opposé à des intérêts de caste. Si vous considérez - nos relations extérieures, qu'a fait la loi-céréale, si ce n'est - provoquer l'inimitié et la guerre? Comme question extérieure, - elle a mis en mouvement contre nous, sinon des armées, du moins - des tarifs hostiles; elle a détruit les relations amicales des - gouvernements et ces sentiments de bienveillance et de fraternité - qui devaient cimenter l'union des peuples. (Acclamations.) Comme - question intérieure, les lois-céréales font que l'Angleterre - n'est plus la patrie des Anglais (applaudissements prolongés; les - cris de «bravo» retentissent dans toute l'assemblée); car, forcer - les hommes à s'expatrier, plutôt que de laisser importer des - aliments, n'est-ce pas systématiser la déportation des êtres - humains? (Acclamations.) L'esprit de cette loi ne diffère pas de - ce qui se pratiquait en Angleterre, il y a plusieurs siècles, - alors que les seigneurs saxons élevaient de jeunes hommes pour - les vendre comme esclaves. Ils les exportaient vers des terres - lointaines, mais ils les nourrissaient du moins pour accomplir - leurs desseins. Ils leur donnaient des aliments afin d'en élever - le prix, tandis que les lois-céréales affament le peuple pour - élever le prix des aliments. (Bruyantes acclamations; on agite - les chapeaux et les mouchoirs dans toutes les parties de la - salle.)--Au point de vue financier, la question est aussi - épuisée. Et que faut-il penser d'un chancelier de l'Échiquier qui - ne s'aperçoit pas qu'arracher 40 millions de livres sterling au - peuple, pour l'avantage d'une classe, c'est diminuer la puissance - de ce peuple à contribuer aux dépenses nationales? (Approbation.) - En outre, des états statistiques montrent distinctement qu'à - mesure que le prix du blé s'élève, le revenu public diminue. Dans - cet état de choses, je plains les personnes qui voient sans - s'émouvoir les souffrances du pays, l'augmentation rapide du - nombre des faillites, la diminution des mariages, l'accroissement - des décès parmi les classes pauvres, l'extension du crime et de - la débauche; oui, ce sont là de vieux arguments contre les - lois-céréales. Si l'aristocratie en veut d'autres, elle les - trouvera sous l'herbe épaisse qui couvre les tombeaux de ceux - dont un honnête travail eût dû soutenir l'existence.--Eh quoi! la - charité elle-même est engagée dans la question; car nous ne - saurions soulager le pauvre sans payer tribut aux seigneurs, et - il n'est pas jusqu'au pain de l'aumône dont ils ne s'adjugent une - fraction. Notre gracieuse souveraine a beau ouvrir une - souscription en faveur des pauvres de Paisley et d'ailleurs, - lorsque les 100,000 liv. sterl. seront recueillies, la rapacité - de la classe dominante viendra en prélever le tiers ou la moitié; - la charité en sera restreinte et bien des infortunes resteront - sans soulagement. C'est ainsi que la commisération elle-même est - soumise à la taxe, et que des limites sont posées aux meilleurs - sentiments du coeur humain. Ce n'est pas là la leçon que nous - donne ce livre sacré que les monopoleurs eux-mêmes font - profession de révérer. Il nous enseigne à demander «le pain de - chaque jour.» Mais les seigneurs taxent au contraire le pain de - chaque jour. Le même livre nous montre un jeune homme qui demande - ce qu'il doit faire. Et il lui est répondu: «Vendez votre bien et - distribuez-le aux pauvres.» Mais notre législation prend ce - précepte au rebours, car elle procède de ce principe: «Ôter au - pauvre pour donner au riche.» (Applaudissements.) Si je viens à - considérer la question du côté politique, je dirai que - l'oppression ne cesse pas d'être oppression pour se cacher sous - des formes légales. Un peuple dont le pain est taxé est un peuple - esclave, de quelque manière que vous le preniez. La prépondérance - aristocratique a passé sur les esprits comme la herse sur le - champ vide, et la corruption y a fait germer une ample moisson de - votes antipathiques, mais inféodés. C'est donc une question de - classes, comme toutes celles qui s'agitent dans ce pays. Mais - quelle est la classe d'habitants intéressés au maintien de ces - lois? Ce ne sont pas les fermiers, car la rente leur arrache - jusqu'au dernier shilling qu'elles ajoutent au prix du blé! Ce - n'est pas la classe ouvrière, puisque les salaires sont arrivés à - leur dernière expression. Ce n'est pas la classe marchande, car - nos ports sont déserts et nos usines silencieuses. Ce n'est pas - la classe littéraire, car les hommes ont peu de goût à la - nourriture de l'esprit quand le corps est épuisé d'inanition. Eh - quoi! ce ne sont pas même les seigneurs terriens, si ce n'est un - petit nombre d'entre eux qui possèdent encore la propriété - nominale de domaines chargés d'hypothèques. Et c'est dans le seul - intérêt de ce petit nombre de privilégiés, pour satisfaire à - leurs exigences, pour alimenter leur prodigalité, que tant de - maux seront accumulés sur les masses, et que la valeur même du - sol sera ravie à leurs descendants! Et que gagnent-ils à ce - système? Ne faut-il pas qu'ils en rachètent les avantages - passagers en s'endurcissant le coeur? Car ils sentent bien qu'il - ne sera pas en leur pouvoir de détourner les conséquences - terribles qui menacent eux-mêmes et le pays; et déjà ils voient - les classes industrieuses, dont les travaux infatigables et la - longue résignation méritaient plus de sympathies, se lever, non - pour les bénir, mais pour les maudire. Ils n'échapperont pas - toujours aux lois de cette justice distributive qui entre dans - les desseins de l'éternelle Providence..... (Applaudissements.) - - On dit que la loi-céréale doit être continuée pour maintenir le - salaire de l'ouvrier. Mais, comme ce philosophe d'autrefois, qui - démontra le mouvement en se prenant à marcher, l'ouvrier répond - en montrant son métier abandonné et sa table vide. - (Applaudissements.)--On dit encore que nous devons nous rendre - indépendants de l'étranger; mais la dépendance et l'indépendance - sont toujours réciproques, et rendre la Grande-Bretagne - indépendante du monde, c'est rendre le monde indépendant de la - Grande-Bretagne. (Bruyantes acclamations.) Le monopole isole le - pays de la grande famille humaine; il détruit ces liens et ces - avantages mutuels que la Providence avait en vue le jour où il - lui plut de répandre tant de diversité parmi toutes les régions - du globe. La loi-céréale est une expérience faite sur le peuple; - c'est un défi jeté par l'aristocratie à l'éternelle justice; - c'est un effort pour élever artificiellement la valeur de la - propriété d'un homme aux dépens de celle de son frère. Ceux qui - taxent le pain du peuple taxeraient l'air et la lumière s'ils le - pouvaient; ils taxeraient les regards que nous jetons sur la - voûte étoilée; ils soumettraient les cieux avec toutes les - constellations, et la chevelure de Cassiope, et le baudrier - d'Orion, et les brillantes Pléiades, et la grande et la petite - Ourse au jeu de l'échelle mobile. (Rires et applaudissements - prolongés.)--On a fait valoir en faveur de la nouvelle loi un - autre argument. «Elle est jeune, a-t-on dit, expérimentez-la - encore quelque temps.» Oh! l'expérience a déjà dépassé tout ce - que le peuple peut endurer; et il est temps que ceux qui la font - sachent bien qu'ils assument sur eux, non plus seulement une - responsabilité ministérielle, mais ce qui est plus solennel et - plus sérieux, une responsabilité toute personnelle. - (Applaudissements prolongés.) La Ligue fait aussi son expérience. - Elle est venue de Manchester pour expérimenter _l'agitation_. Il - fallait bien que l'expérience des landlords eût sa - contre-épreuve; il fallait bien savoir s'ils seront à tout jamais - les oppresseurs des pauvres. (Applaudissements.) La Ligue et sir - Robert Peel ont, après tout, une cause commune. L'une et l'autre - sont les sujets ou plutôt les esclaves de l'aristocratie. - L'aristocratie, en vertu de la possession du sol, règne sur la - multitude comme sur les majorités parlementaires. Elle commande - au peuple et à la législature. Elle possède l'armée, donne la - marine à ses enfants, s'empare de l'Église et domine la - souveraine. Notre Angleterre, «grande, libre et glorieuse,» est - attelée à son char. Nous ne pouvons nous enorgueillir du passé et - du présent, nous ne saurions rien augurer de l'avenir; nous ne - pouvons nous rallier à ce drapeau qui, pendant tant de siècles, - «a bravé le feu et l'ouragan;» nous ne pouvons exalter cet - audacieux esprit d'entreprise qui a promené nos voiles sur toutes - les mers; nous ne pouvons faire progresser notre littérature, ni - réclamer pour notre patrie ce que Milton appelait le plus élevé - de ses priviléges: «enseigner la vie aux nations.» Non, toutes - ces gloires n'appartiennent pas au peuple d'Angleterre; elles - sont l'apanage et comme les dépendances domaniales d'une classe - cupide.... La dégradation, l'insupportable dégradation, sans - parler de la détresse matérielle, qu'il faut attribuer à la - loi-céréale, est devenue horrible, intolérable. C'est pourquoi, - nous, ceux d'entre nous qui appartiennent à la métropole, nous - accueillons avec transport la Ligue au milieu de nous; nous - devenons les enfants, les membres de la Ligue; nous vouons nos - coeurs et nos bras à la grande oeuvre; nous nous consacrons à - elle, non point pour obéir à l'aiguillon d'un meeting - hebdomadaire, mais pour faire de sa noble cause le sujet de nos - méditations journalières et l'objet de nos infatigables efforts. - (Bruyantes acclamations.) Nous adoptons solennellement la Ligue; - nous nous engageons à elle comme à un _covenant religieux_ - (applaudissements enthousiastes); et nous jurons, par celui qui - vit dans tous les siècles des siècles, que la loi-céréale, cette - insigne folie, cette basse injustice, cette atroce iniquité, - sera radicalement abolie. (Tonnerre d'applaudissements. - L'assemblée se lève d'un mouvement spontané. Les mouchoirs et les - chapeaux s'agitent pendant longtemps.) - -M. GISBORNE succède à M. FOX. - -Le Président: Avant de donner la parole à M. Cobden, je dois informer -l'assemblée qu'à l'occasion du dernier débat du parlement, des -pétitions nombreuses sont parvenues à l'honorable gentleman, celle de -Bristol étant revêtue de quatorze mille signatures. - - M. COBDEN: Après les remarquables discours que vous venez - d'entendre, et quoique je sois un vieux praticien de semblables - meetings, je dois dire que je n'en ai jamais entendu qui les - aient surpassés; après le discours si philosophique de M. Wilson, - l'éloquence émouvante de M. Fox, l'ingénieuse et satirique - allocution de mon ami, M. Gisborne, il eût mieux valu, sans - doute, et j'aurais désiré que vous eussiez été laissés à vos - méditations; mais l'autorité de votre président est absolue, et, - si je lui cède, c'est qu'elle constitue la meilleure forme de - gouvernement, le despotisme infaillible. (Rires...) - - Il est difficile, après ce que vous venez d'entendre, de dire - quelque chose de neuf sur le sujet qui nous occupe; mais M. - Wilson a parlé d'émigration. C'est une question qui se lie aux - lois-céréales, et cette connexité n'est pas nouvelle, car chaque - fois que le régime restrictif a jeté le pays dans la détresse, on - n'a jamais manqué de dire: «Transportez les hommes au loin.» Cela - fut ainsi dans les années 1819, 1829 et 1839. C'est encore ainsi - en 1843. À toutes ces époques, on entendit la même clameur: - «Défaisons-nous d'une population surabondante.»--Les boeufs et - les chevaux maintiennent leur prix sur le marché; mais quant à - l'homme, cet animal surnuméraire, la seule préoccupation de la - législation paraît être de savoir comment on s'en débarrassera, - même à perte. (Approbation.) Je vois maintenant que les banquiers - et les marchands de Londres commencent aussi à se montrer. Ils ne - sont plus les froids et apathiques témoins de la misère du pays, - et les voilà qui se présentent avec un plan pour la soulager. - Ils proposent une émigration systématique opérée par les soins du - gouvernement. Mais qui veulent-ils expatrier? Si l'on demandait - quelle est la classe de la communauté qui contient le plus grand - nombre d'êtres inutiles, il ne faudrait certes pas aller les - chercher dans les rangs inférieurs. (Écoutez! écoutez!)--Je - demandais à un gentleman, signataire de la pétition, si, par - hasard, les marchands avaient dessein d'émigrer.--Oh! non; aucun - de nous, me répondit-il.--Qui donc voulez-vous renvoyer? lui - demandai-je.--Les pauvres, ceux qui ne trouvent pas d'emploi - ici.--Mais ne vous semble-t-il pas que ces pauvres devraient au - moins avoir une voix dans la question? (Écoutez!) Ont-ils jamais - pétitionné le parlement pour qu'il les fît transporter? - (Écoutez!) À ma connaissance, depuis cinq ans, cinq millions - d'ouvriers ont présenté des pétitions, pour qu'on laissât les - aliments venir à eux, mais je ne me souviens pas qu'ils aient - demandé une seule fois à être envoyés vers les aliments. - (Écoutez!) Les promoteurs de ce projet s'imaginent-ils que leurs - compatriotes n'ont aucune valeur? Je leur dirai ce qu'on en pense - aux États-Unis. J'ai lu dernièrement, dans les journaux de - New-York, un document qui établit que tout Anglais qui débarque - sur le sol de l'Union y porte une valeur intrinsèque de 2,000 - dollars. Un nègre s'y vend 1,000 dollars. Ne pensez-vous pas - qu'il vaut mieux garder notre population, qui a une valeur double - de toute autre, à nombre égal? Ne vaut-il pas mieux que - l'Angleterre conserve ses enfants pour l'enrichir et la défendre, - plutôt que de les expatrier? Mais on dit: «Ces pauvres - tisserands! (tant on a de sympathie pour les pauvres tisserands) - certainement il faut les renvoyer.»--Mais qu'en disent les - tisserands eux-mêmes?--Voici M. Symons, commissaire intelligent, - qui a été chargé de faire une enquête sur la condition des - ouvriers. Il rapporte leur avoir fréquemment demandé s'ils - étaient favorables au système de l'émigration, et qu'ils ont - constamment répondu: «Il serait bien plus simple et bien plus - raisonnable de porter les aliments vers nous, que de nous porter - vers les aliments.» (Applaudissements.) Car pourquoi expatrier le - peuple? quel est le but de cette mesure? C'est littéralement pour - le nourrir; il n'y a pas d'autre raison de le jeter sur des - plages étrangères.--Mais recherchons un moment la possibilité - pratique de ce système d'émigration. Nous sommes dans une période - de détresse accablante; dans quelle mesure l'émigration - pourrait-elle y remédier? Et d'abord, comment transporter un - million et demi de pauvres à travers les mers? Consultez - l'histoire; fait-elle mention qu'aucun gouvernement, quelque - puissant qu'il fût, ait jamais fait traverser l'Océan à une armée - de cinquante mille hommes? Et puis, que ferez-vous d'un million - et demi de pauvres, dans le Canada, par exemple? Même en - Angleterre, malgré l'accumulation des capitaux et des ressources - de dix siècles, vous trouvez que les maintenir est déjà une - charge assez lourde. Qui donc les maintiendra au Canada? Ceux qui - s'adressent à sir Robert Peel imaginent-ils qu'il soit possible - de jeter sur une terre déserte une population succombant sous le - poids d'une détresse invétérée, sans apporter sur cette terre le - capital par lequel cette population sera employée? Si vous - transportez dans de vastes solitudes une population nombreuse, - elle doit comprendre tous les éléments de société et de vie qui - la composent dans la mère patrie. Vous voyez bien qu'il vous - faudra transporter en même temps des fermiers, des armateurs, des - fabricants et même des banquiers... (Applaudissements prolongés - qui ne nous permettent pas de saisir la fin de la phrase.) - N'est-il pas déplorable de voir, dans cette métropole, proposer - de tels remèdes à de telles souffrances? Je crois apercevoir - devant moi quelques-uns des signataires de la pétition, et je - m'en réjouis; ce sera peut-être l'occasion d'imprimer une autre - direction à l'esprit de la cité de Londres. (Écoutez!) Ces - messieurs ont été circonvenus. Ainsi que je l'ai dit souvent, - tout se fait moutonnièrement dans cette cité. Il semble que ses - habitants ont renoncé à penser par eux-mêmes. Si j'avais à faire - prévaloir quelque résolution, comment pensez-vous que je m'y - prendrais? Je m'adresserais à M. tel, puis à M. tel, et, quand - j'aurais une demi-douzaine de signatures, les autres viendraient - à la file. Personne ne lirait le mémoire, mais chacun le - signerait. (Rires et cris: Oui, cela se ferait ainsi.)--Je dois - quelques mots d'avis à ceux de mes amis, parmi les membres de la - Ligue, qui ont attaché leur nom à cette pétition. Qu'ils se - donnent la peine de remonter à sa source, qu'ils recherchent - quels en sont les principaux colporteurs. Ne sont-ce point des - armateurs habitués à passer avec le gouvernement des contrats de - transport? des propriétaires de terres dans le Canada, ou des - actionnaires dans les spéculations onéreuses de la - Nouvelle-Zélande ou de la Nouvelle-Galles du Sud? Oh! - laissons-les suivre leurs plans tant qu'ils ne font des dupes que - parmi les monopoleurs. Mais je tiens à voir les membres de la - Ligue passer pour des hommes trop avisés pour tomber dans ces - piéges grossiers. Oh! comme le gouvernement et les monopoleurs se - riraient de nous, si nous leur apportions ce moyen de diversion, - ce prétexte pour ajourner l'affranchissement du commerce! Sans - doute, sir Robert Peel, qui, vous le savez, est un admirable - tacticien, ne se ferait pas personnellement le patron de la - pétition, mais avec quel empressement ne saisirait-il pas cette - excellente occasion de venir dire: «Je suis forcé de reconnaître - que la question est grave, entourée de grandes difficultés, et - qu'elle exige, de la part du gouvernement de Sa Majesté, une - prudente réserve (rire général); quelles que soient mes vues - personnelles sur ce sujet, on ne peut s'empêcher d'admettre - qu'une proposition de cette nature, émanée du corps respectable - des banquiers et négociants de cette vaste métropole, mérite une - considération lentement mûrie, laquelle ne lui manquera pas.» - (L'orateur excite les applaudissements et les rires de toute - l'assemblée par la manière heureuse dont il contrefait la pose, - les gestes et jusqu'à l'organe du très-honorable baronnet à la - tête du gouvernement.) Qui sait alors si la Chambre ne se formera - pas en comité, et ne nommera pas un commissaire pour rechercher - lentement jusqu'à quel point l'exportation des hommes est - praticable et peut suppléer à l'importation du blé? Quelle joie - pour les monopoleurs! Je suis bien sûr que la moitié des - pétitionnaires ont donné leurs signatures sans en connaître la - portée. - - Il y a d'ailleurs à ce système d'émigration systématique par les - soins du gouvernement un obstacle auquel ses promoteurs n'ont - probablement pas songé; c'est que le peuple ne consentira pas à - se laisser transporter. Je puis dire du moins que les habitants - de Stockport[17], quoique arrivés au dernier degré de misère, - seraient unanimes pour répondre: «Nous savons trop bien ce qu'est - la tendre clémence du gouvernement chez nous pour nous mettre à - sa merci de l'autre côté de l'Atlantique.» (Applaudissements.) Je - n'ai aucune objection à faire contre l'émigration volontaire. - Dans un pays comme celui-ci, il y a toujours des hommes que leur - goût ou les circonstances poussent vers d'autres régions. Mais - l'émigration, lorsqu'elle provient de la nécessité de fuir la - _famine légale_, c'est de la déportation et pas autre chose. - (Bruyantes acclamations.) Si l'on venait vous raconter qu'il - existe une île dans l'océan Pacifique, à quelques milles du - continent, dont les habitants sont devenus les esclaves d'une - caste qui s'empara du sol il y a quelque sept siècles; si l'on - vous disait que cette caste fait des lois pour empêcher le peuple - de manger autre chose que ce qu'il plaît au conquérant de lui - vendre; si l'on ajoutait que ce peuple est devenu si nombreux, - que le territoire ne suffit plus à sa subsistance, et qu'il est - réduit à se nourrir de racines; enfin, si l'on vous apprenait que - ce peuple est doué d'une grande habileté, qu'il a inventé les - machines les plus ingénieuses, et que néanmoins ses maîtres l'ont - dépouillé du droit d'échanger les produits de son travail contre - des aliments; si ces détails vous étaient rapportés par quelque - voyageur philanthrope, par quelque missionnaire récemment arrivé - des mers du Sud, et s'il concluait enfin en vous annonçant que la - caste dominante de cette île s'apprête à en transporter l'habile - et industrieuse population vers de lointaines et stériles - solitudes, que diriez-vous, habitants de Londres? que dirait-on à - Exeter-Hall[18], dans cette enceinte dont l'usage a été refusé à - la ligue? (Honte! honte!) Oh! Exeter-Hall retentirait des cris - d'indignation de ces philanthropes dont la charité ne s'exerce - qu'aux antipodes! On verrait la foule des dames élégantes tremper - leurs mouchoirs brodés de larmes de pitié, et le clergé - appellerait le peuple à souscrire pour que des flottes anglaises - aillent arracher ces malheureux aux mains de leurs oppresseurs! - (Applaudissements.) Mais cette hypothèse, c'est la réalité pour - nos compatriotes! (Nouveaux applaudissements.) Rendez au peuple - de ce pays le droit d'échanger le fruit de ses labeurs contre du - blé étranger, et il n'y a pas en Angleterre un homme, une femme - ou un enfant qui ne puisse pourvoir à sa subsistance et jouir - d'autant de bonheur, sur sa terre natale, qu'il en pourrait - trouver dans tout autre pays sur toute la surface de la terre. - - [Note 17: M. Cobden représente au parlement la ville de - Stockport.] - - [Note 18: C'est la salle où se tiennent les assemblées de - l'association pour la propagation des missions étrangères.] - - Mais puisqu'il s'agit de plans, j'en ai aussi un à proposer aux - monopoleurs-gouvernants.--Qu'ils laissent les manufacturiers - travailler _en entrepôt_, qu'ils mettent la population du - Lancastre _en entrepôt_;--non pour qu'elle échappe aux - contributions dues à la reine,--non, nous ne voulons pas - soustraire un farthing au revenu public,--mais qu'ils tirent un - cordon autour du Lancastre, afin que le duc de Buckingham soit - bien assuré qu'aucun grain de cet infâme blé étranger ne pénètre - dans le Cheshire et le Buckinghamshire. Là, les fabricants - travailleront _à l'entrepôt_, payant exactement leur subside à la - reine, mais affranchis des exactions des monopoleurs oligarques. - Si l'on nous permet de suivre ce plan, nous ne serons pas - embarrassés pour obtenir des subsistances abondantes pour la - population du Lancastre, quelque dense qu'elle soit; et bien loin - de redouter de la voir s'augmenter, nous la verrons avec joie - croître de génération en génération. Le plan que je propose, au - lieu de dissoudre le lien social, donnera de l'emploi et du - bien-être à tous; il montrera combien réagirait sur le commerce - intérieur un peu d'encouragement donné au commerce extérieur par - l'admission du blé étranger. Cela ne vaut-il pas mieux que - d'expatrier les hommes? - - Mais la question a encore des aspects moraux qu'il est de notre - devoir d'examiner. L'homme, a-t-on dit, est de tous les êtres - créés le plus difficile à déplacer du lieu de sa naissance. - L'arracher à son pays est une tâche plus lourde que celle de - déraciner un chêne. (Applaudissements.) Oh! les signataires de la - pétition se sont-ils jamais trouvés au dock de Sainte-Catherine - au moment où un des navires de l'émigration s'apprêtait à - entreprendre son funèbre voyage? (Écoutez!) Ont-ils vu les - pauvres émigrants s'asseoir pour la dernière fois sur les dalles - du quai, comme pour s'attacher jusqu'au moment suprême à cette - terre où ils ont reçu le jour? (Écoutez! écoutez!) Avez-vous - considéré leurs traits? Oh! vous n'avez pas eu à vous informer de - leurs émotions, car leur coeur se peignait sur leur visage! Les - avez-vous vus prendre congé de leurs amis? Si vous l'aviez vu, - vous ne parleriez pas légèrement d'un système d'émigration - forcée. Pour moi, j'ai été bien des fois témoin de ces scènes - déchirantes. J'ai vu des femmes vénérables disant à leurs enfants - un éternel adieu! J'ai vu la mère et l'aïeule se disputer la - dernière étreinte de leurs fils. (Acclamations.) J'ai vu ces - navires de l'émigration abandonner la Mersey pour les États-Unis; - les yeux de tous les proscrits se tourner du tillac vers le - rivage aimé et perdu pour toujours, et le dernier objet qui - frappait leurs avides regards, alors que leur terre natale - s'enfonçait à jamais dans les ténèbres, c'étaient ces vastes - greniers, ces orgueilleux entrepôts (véhémentes acclamations), - où, sous la garde, j'allais dire de notre reine,--mais non,--sous - la garde de l'aristocratie, étaient entassées comme des - montagnes, des substances alimentaires venues d'Amérique, seuls - objets que ces tristes exilés allaient chercher au delà des mers. - (Applaudissements enthousiastes.) Je ne suis pas accoutumé à - faire du sentiment; on me dépeint comme un homme positif, comme - un homme d'action et de fait, étranger aux impulsions de - l'imagination. Je raconte ce que j'ai vu. J'ai vu ces - souffrances, oui, et je les ai partagées! et c'est nous, membres - de la Ligue, nous qui voulons aider ces malheureux à demeurer en - paix auprès de leurs foyers, c'est nous qu'on dénonce comme des - gens cupides, comme de froids économistes! Quelles seraient vos - impressions, si un vote du Parlement vous condamnait à - l'émigration, non point à une excursion temporaire, mais à une - éternelle séparation de votre terre natale! Rappelez-vous que - c'est là, après la mort, la plus cruelle pénalité que la loi - inflige aux criminels! Rappelez-vous aussi que les classes - populaires ont des liens et des affections comme les vôtres, et - peut-être plus intimes; et si vous ressentez au coeur ces vives - impressions, que le cri qui a provoqué le gouvernement à - organiser l'émigration soit comme un tocsin qui rallie tous vos - efforts contre cette cruelle calamité. (Applaudissements.) Je - terminerai en répétant que vous ne devez pas venir ici comme à un - lieu de diversion. L'objet que nous avons en vue réclame des - efforts personnels, énergiques et persévérants. Parler sert de - peu, et j'aurais honte de paraître devant vous, si la parole - n'était pas le moindre des instruments que j'ai mis au service de - notre cause. (Applaudissements.) On a dit que c'était ici - l'agitation de la classe moyenne. Je n'aime pas cette définition, - car je n'ai pas en vue l'avantage d'une classe, mais celui de - tout le peuple. Que si, cependant, c'est ici l'agitation de la - classe moyenne, je vous adjure de ne pas oublier ce qu'est cette - classe. C'est elle qui nomme les législateurs; c'est elle qui - soutient la presse. Il est en son pouvoir de signifier sa volonté - au Parlement; il est en son pouvoir, et je l'engage à en user, de - soutenir cette portion de la presse par qui elle est soutenue. - (Acclamations véhémentes.) Faites cela, et vous détournerez la - nécessité de transporter sur des terres lointaines la plus - précieuse production des domaines de Sa Majesté, le peuple; - faites cela, «et le peuple vivra en paix et en joie, à l'ombre de - sa vigne et de son figuier, sans qu'aucun homme ose l'affliger.» - (Véhémentes acclamations.) - -Le président, en proposant un vote de remercîment envers les orateurs, -saisit cette occasion pour engager les assistants à propager dans tout -le pays les journaux qui contiendront le compte rendu le plus fidèle -du présent meeting. - - -MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. - -5 avril 1843. - -L'assemblée est aussi nombreuse qu'aux séances précédentes, et nous -n'y avons jamais remarqué autant de dames. L'attention soutenue prêtée -aux orateurs, l'ordre et la décence qui règnent dans toutes les -parties de la salle, témoignent que la Ligue agit avec calme, mais -avec efficacité sur l'esprit de cette métropole. - -Nous avons remarqué sur l'estrade MM. Villiers, Gibson Hume, Cobden, -Ricardo, le cap. Plumridge, Malculf, Scholefield, Holland, Bowring, -tous membres du Parlement; Moore, Heyworth, l'amiral Dundas, Pallison, -etc., etc. - -«Le président, M. Georges Wilson, en ouvrant la séance, annonce que -plusieurs meetings ont été tenus sur divers points du territoire: un -à Salford, présidé par le premier officier de la municipalité; un -autre à Doncastre, où plusieurs propriétaires du voisinage se sont -fait entendre. Dans tous les deux, des résolutions ont été prises -contre le monopole. Vendredi dernier, un meeting a eu lieu à -Norwich, auquel assistait une députation de la Ligue, composée du -col. Thompson, de M. Moore et de M. Cobden. Plus de 4,000 personnes -assistaient à cette réunion, et les applaudissements dont elles ont -salué la députation témoignent assez de leur sympathie pour notre -cause. Samedi, un autre meeting, spécialement destiné à la classe -des agriculteurs, a été tenu dans la même ville avec l'assistance de -la même députation. Aucun murmure de désapprobation, aucune parole -hostile, ne se sont fait entendre[19]. À la fin de la séance, le -célèbre philanthrope M. John-Joseph Gurney de Norwich a invité le -peuple à mettre de côté tout esprit de parti, toutes préventions -politiques, et à ne voir dans cette cause qu'une question de justice -et d'humanité. (Applaudissements.) Le président se félicite de voir -aussi l'Irlande entrer dans le mouvement. La semaine dernière un -grand meeting a eu lieu à Newtownards, sur la propriété de lord -Londonderry. (Bruyante hilarité.) Faute d'un local assez vaste, la -réunion a eu lieu en plein air, malgré la rigueur du temps.--Quelque -importantes que soient ces grandes assemblées, la Ligue n'a pas -négligé ses autres devoirs. Les professeurs d'économie politique ont -continué leurs cours. Dès l'origine, la Ligue a senti combien il -était désirable qu'elle concourût de ses efforts à l'avancement d'un -bon système d'éducation libérale. Elle aspire à se préparer, pour -l'époque où elle devra se dissoudre, d'honorables souvenirs, en -guidant le peuple dans ces voies d'utilité publique qu'elle a eu le -mérite d'ouvrir. On l'a accusée d'être révolutionnaire; mais les -trois quarts de ses dépenses ont pour but la diffusion des saines -doctrines économiques. Si la Ligue est révolutionnaire, Adam Smith -et Ricardo étaient des révolutionnaires, et le bureau du commerce -(_board of trade_) est lui-même rempli de révolutionnaires[20]. -(Approbation.) Ce n'est pas ses propres opinions, mais les opinions -de ces grands hommes, que la Ligue s'efforce de propager; elles -commencent à dominer dans les esprits et sont destinées à dominer -aussi dans les conseils publics, dans quelques mains que tombent le -pouvoir et les portefeuilles.--Il faut excuser les personnes que -leur intérêt aveugle sur la question du monopole; mais il est -pénible d'avoir à dire que, dans quelques localités, le clergé de -l'Église établie n'a pas craint de dégrader son caractère en -maudissant les écrits de la Ligue, auxquels il n'a ni le talent ni -le courage de répondre[21]. (Bruyantes acclamations.) Le doyen de -Hereford a abandonné la présidence de la _Société des ouvriers_, -parce que l'excellent secrétaire de cette institution avait déposé -dans les bureaux quelques exemplaires de notre circulaire contre la -_taxe du pain_ (bread-tax). M. le doyen commença bien par offrir la -faculté de retirer le malencontreux pamphlet; mais le secrétaire -ayant préféré son devoir à un acte de courtoisie envers le haut -dignitaire de l'Église, il en est résulté que la circulaire est -restée et que c'est le doyen qui est sorti. (Rires.) J'ai devant moi -une lettre authentique qui établit un cas plus grave. Dans un bourg -de Norfolk, un gentleman avait été chargé de faire parvenir, par -l'intermédiaire du sacristain, quelques brochures de la Ligue au -curé et à la noblesse du voisinage. Le sacristain déposa ces -brochures sur la table du vestiaire; mais lorsque le ministre entra -pour revêtir sa robe, il s'en empara, les porta à l'église et en fit -le texte d'un discours violent, où il traita les membres de la Ligue -d'assassins (éclats de rires), ajoutant qu'un certain Cobden (on rit -plus fort) avait menacé sir Robert Peel d'être assassiné s'il ne -satisfaisait aux voeux de la Ligue; après quoi il fit brûler les -brochures dans le poêle, disant qu'elles exhalaient une odeur de -sang. (Nouveaux rires.) Je conviens qu'une telle conduite mérite -plus de compassion que de colère, compassion pour le troupeau confié -à la garde d'un tel ministre; compassion surtout pour le ministre -lui-même, qui demande à son Créateur «le pain de chaque jour» avec -un coeur fermé aux souffrances de ses frères; pour un ministre qui -oublie à ce point la sainteté du sabbat et la majesté du temple, -que de convertir le service divin en diffamation et le sanctuaire en -une scène de scandale[22].--La parole sera d'abord à M. Joseph Hume, -cet ami éprouvé du peuple. Vous entendrez ensuite MM. Brotherton et -Gibson. Nous comptions aussi sur la coopération de M. Bright, mais -il est allé samedi à Nottingham et à Durham pour prendre part, dans -l'intérêt de la liberté du commerce, aux luttes électorales de ces -bourgs.» - -[Note 19: On conçoit qu'en Angleterre c'est la classe agricole qui -s'oppose à la liberté des échanges, comme en France la classe -manufacturière.] - -[Note 20: Le _Board of trade_ est une sorte de ministère du commerce. -Son président est membre du cabinet.--C'est dans ce bureau, c'est -grâce aux lumières de ses membres, MM. Porter, Deacon Hume, M'Gregor, -que s'est préparée la révolution douanière qui s'accomplit en -Angleterre. Nous traduisons à la fin de ce volume le remarquable -interrogatoire de M. Deacon Hume, sur lequel nous appelons l'attention -du lecteur.] - -[Note 21: Le clergé d'Angleterre se rattache au monopole par la dîme. -Il est évident que plus le prix du blé est élevé, plus la dîme est -lucrative. Il s'y rattache encore par les liens de famille qui -l'unissent à l'aristocratie.] - -[Note 22: J'ai conservé ces détails comme peinture de moeurs et aussi -pour faire connaître la chaleur de la lutte et l'esprit des diverses -classes qui y prennent part.] - -M. HUME se lève au bruit d'acclamations prolongées. Lorsque le silence -est rétabli, il s'exprime en ces termes: - - Je suis venu à ce meeting pour écouter et non pour parler; mais - le comité a fait un appel à mon zèle, et ne pouvant comme - d'autres alléguer le prétexte de l'inhabitude[23] (rires), j'ai - dû m'exécuter malgré mon insuffisance. C'est avec plaisir que - j'obéis, car je me rappelle un temps, qui n'est pas très-éloigné, - où les opinions aujourd'hui généralement adoptées, non-seulement - au sein de la communauté, mais encore parmi les ministres de la - couronne, étaient par eux vivement controversées. Mais ces - hommes, autrefois si opposés à la liberté du commerce, - reconnaissent enfin la vérité des doctrines de la Ligue, et c'est - avec une vive satisfaction que j'ai récemment entendu tomber de - la bouche même de ceux qui furent nos plus chauds adversaires, - cette déclaration: «Le principe du libre-échange est le principe - du sens commun[24].» (Acclamations.) Je me présente à ce meeting - sous des auspices bien différents de ceux qui auraient pu m'y - accompagner à l'époque à laquelle je fais allusion. Il y a - quelque quatorze ans que je fis une motion devant une assemblée - composée de six cent cinquante-huit gentlemen. (Rires. Écoutez, - écoutez!) qui n'étaient pas des hommes ignorants et illettrés, - mais connaissant, ou du moins censés connaître leurs devoirs - envers eux-mêmes et envers le pays. Je proposai à ces six cent - cinquante-huit gentlemen de retoucher la loi-céréale, de telle - sorte que l'échelle mobile fût graduellement transformée en droit - fixe, et que le droit fixe fît place en définitive à la liberté - absolue. (Applaudissements.) Mais sur ces six cent cinquante-huit - gentlemen, quatorze seulement me soutinrent. (Écoutez, écoutez.) - Chaque année, depuis lors, des efforts sont tentés par - quelques-uns de mes collègues, et il est consolant d'observer que - chaque année aussi notre grande cause gagne du terrain. Je suis - fâché de voir que les landlords, et ceux qui vivent sous leur - dépendance, persistent à ne considérer la question que par le - côté qui les touche. Plusieurs d'entre eux font partie de la - législature, et, se plaçant à leur point de vue personnel, ils - ont fait des lois dont le but avoué est de favoriser leurs - intérêts privés sans égard à l'intérêt public. C'est là une - violation des grands principes de notre constitution, qui veut - que les lois embrassent les intérêts de toutes les classes. - (Approbation.) Malheureusement la chambre des communes ne - représente pas les opinions de toutes les classes. (Approbation.) - Elle ne représente que les opinions d'une certaine classe, celle - des législateurs eux-mêmes, qui ont fait tourner la puissance - législative à leur propre avantage, au détriment du reste de la - communauté. (Applaudissements.) Je voudrais demander à ces - hommes, qui sont riches et possèdent plus que tous autres les - moyens de se protéger eux-mêmes, comment ils peuvent, sans que - leur conscience soit troublée, trouver sur leur chevet un - paisible sommeil après avoir fait des lois, tellement injustes et - oppressives, qu'elles vont jusqu'à priver de moyens d'existence - plusieurs millions de leurs frères. (Applaudissements.) C'est sur - ce principe que j'ai toujours plaidé la question, et voici la - seule réponse que j'aie pu obtenir: «Si nous croyions mal agir, - nous n'agirions pas ainsi.» (Rires.) Vous riez. Messieurs, et - cependant je puis vous assurer qu'il y a beaucoup de personnes, - et même de personnages, qui sont si ignorants des plus simples - principes de l'économie politique, qu'ils n'hésiteraient pas à - venir répéter cette assertion devant la portion la plus éclairée - du peuple de ce pays. Mais une lumière nouvelle s'est levée à - l'horizon des intelligences, et il y a dans les temps des signes - capables de réveiller ceux-là mêmes qui sont les plus attachés à - leurs sordides intérêts. (Applaudissements.) Il est temps qu'ils - regardent autour d'eux et qu'ils s'aperçoivent que le moment est - venu, où, en toute justice, la balance doit enfin pencher du côté - de ceux qui sont pauvres et dénués.--L'état de détresse qui pèse - sur le pays est la conséquence d'une injuste législation; c'est - pour la renverser que nous sommes unis, et j'espère qu'en dépit - de la calomnie, la Ligue ne tardera pas à être considérée comme - l'amie la plus éclairée de l'humanité. Cette grande association, - j'en ai la confiance, se montrera supérieure aux traits qu'il - plaira à la malignité de lui infliger; elle apprendra, comme une - longue expérience me l'a appris à moi-même, que plus elle se - tiendra dans le sentier de la justice, plus elle sera en butte à - la persécution. (Applaudissements.) Lorsqu'il m'est arrivé que - quelque portion de la communauté m'a assailli par des paroles - violentes, ma règle invariable a été de considérer attentivement - les imputations dirigées contre moi. Si je leur avais trouvé - quelque fondement, je me serais empressé de changer de conduite. - Dans le cas contraire, j'y ai vu une forte présomption que - j'étais dans le droit sentier et que mon devoir était d'y rester. - Je ne puis que conseiller à la Ligue de faire de même. Vous êtes - noblement entrés dans cette grande entreprise; vous n'avez - épargné ni votre argent ni votre temps; vous avez fait pour le - triomphe d'une noble cause tout ce qu'il est humainement possible - de faire, et le temps approche où le succès va couronner vos - généreux efforts. (Applaudissements.) C'est une idée - très-répandue que les intérêts territoriaux font la force de ce - pays; mais les intérêts territoriaux puisent eux-mêmes leur force - dans la prospérité du commerce et des manufactures, et ils - commencent enfin à comprendre ce qu'ils ont gagné à priver le - travail et l'industrie de leur juste rémunération. L'ouvrier ne - trouve plus de salaire, les moyens d'acheter les produits du sol - lui échappent: de là, ces plaintes sur l'impossibilité de vendre - le bétail et le blé. La souffrance pèse en ce moment sur les - dernières classes, mais elle gagne les classes moyennes, elle - atteindra les classes élevées, et le jour, peu éloigné, où - celles-ci se sentiront froissées, ce jour-là elles reconnaîtront - qu'un changement radical au présent système est devenu - indispensable. (Approbation.) En me rappelant ce qui s'est passé - aux dernières élections générales, je ne puis m'empêcher de - remarquer combien le peuple s'est égaré, lorsqu'il a cru, en - appuyant les monopoleurs, soutenir les vrais intérêts du pays. - Les défenseurs de la liberté du commerce voient aujourd'hui avec - orgueil que ceux-là mêmes qui les accusaient d'être des novateurs - et qui combattaient la doctrine du libre-échange, ne sont pas - plutôt arrivés au pouvoir, qu'ils se sont retournés contre leurs - amis pour devenir les champions de nos principes. - (Applaudissements.) Tout ce que je leur demande, c'est de suivre - ces principes dans leurs conséquences. Il n'y a pas un homme, - dans la chambre des communes ni dans toute l'Angleterre, plus - capable que sir Robert Peel d'exposer clairement et distinctement - les doctrines qui devraient régir notre commerce, et qui sont les - mieux calculées pour promouvoir les intérêts et la prospérité de - ce pays. (Marques d'approbation.) Le très-honorable baronnet a - fait un pas dans cette voie, mais ce n'est qu'un pas. Il - s'attarde et s'alanguit sur la route, sans doute parce que son - parti ne lui permet pas d'avancer. Il a proclamé le principe, il - ne lui reste qu'à l'appliquer pour assurer au pays une paix - solide et une prospérité durable. (Applaudissements.)--Il y a un - grand nombre de personnes bien intentionnées qui ne peuvent - comprendre pourquoi une réforme commerciale est plus urgente - aujourd'hui qu'à des époques antérieures. Les fermiers - s'imaginent que, parce que au temps de la guerre, ils ont obtenu - des prix élevés en même temps que les fabriques réalisaient de - grands profits, il ne s'agit que d'avoir encore la guerre pour - ramener et ces prix et ces bénéfices. Cette illusion existe même - parmi quelques manufacturiers; dans les classes agricoles elle - est presque universelle; mais il est aisé d'en montrer l'inanité. - Si les circonstances étaient les mêmes qu'aux époques qui ont - précédé 1815, elles amèneraient sans doute les mêmes résultats. - Bien heureusement, sous ce rapport du moins, la situation de - l'Angleterre a tellement changé, qu'il est impossible que des - conséquences semblables découlent d'une législation identique. - Pendant la guerre, qui a rempli ce quart de siècle qui s'est - terminé en 1815, il n'y avait pas de manufactures sur le - continent, et à la paix, l'Angleterre, qui était en possession de - pourvoir tous les marchés du monde, put maintenir pour un temps - les hauts prix occasionnés par la guerre. C'est ce qu'elle fit, - bien que le prix des aliments fût alors plus élevé de 50 p. 100, - dans ce pays que partout ailleurs. Mais quel est l'état actuel - des choses? La paix règne en Europe et en Amérique, et la - population s'y partage entre l'industrie et l'agriculture. Elle - rivalise, sur les marchés neutres, avec le fabricant anglais, et - à moins que celui-ci ne puisse établir les mêmes prix, il lui est - impossible de soutenir la concurrence. Que veut-il donc quand il - demande l'abrogation des lois restrictives? Il veut que les ports - de l'Angleterre soient ouverts aux denrées du monde entier, afin - qu'elles s'y vendent à leur prix naturel, et que les Anglais - soient placés sur le même pied que toutes les autres nations. - Craignez-vous qu'à ces conditions le génie industriel, le capital - et l'activité de la Grande-Bretagne aient rien à redouter? - (Acclamation.) Vos acclamations répondent, _Non_. Ne nous lassons - donc pas de réclamer la liberté du commerce.--J'adresserai - maintenant quelques paroles à ceux qui jouissent du privilége - d'envoyer des représentants au Parlement. Une grande - responsabilité pèse sur eux; car ils ne doivent pas oublier que - le mandat qu'ils confèrent dure sept ans, et pendant ce temps, - quelles que soient leurs souffrances, fût-ce une ruine totale, - ils ne peuvent plus rien pour eux-mêmes. C'est là un grave sujet - de réflexions pour tous les électeurs. Tous sont intéressés à - voir le pays florissant, et ce n'est certes pas son état actuel. - Le seul moyen d'y arriver, c'est d'ouvrir nos ports à toutes les - marchandises du monde. Je pourrais nommer plusieurs nations dont - les produits nous conviennent: je n'en citerai qu'une. À un - meeting tenu en septembre dernier, sous la présidence du duc de - Rutland, M. Everett, ministre plénipotentiaire de l'Union - américaine, fut appelé à prendre la parole, et dit en substance: - «Mon pays désire échanger ses produits contre les vôtres. Vous - avez beaucoup d'objets qui lui manquent, et il a pour vous payer - des marchandises qui encombrent ses quais, jusqu'à ce point qu'on - a été obligé de se servir de salaisons comme de combustibles.» - (Et en effet un citoyen des États-Unis m'a confirmé qu'il y avait - sur les quais de la Nouvelle-Orléans des amas de salaisons qu'on - pourrait vendre à 6 deniers la livre, et qu'on employait en guise - de charbon, à bord des bateaux à vapeur.) «Nous avons, ajoutait - M. Everett, du blé qui pourrit dans nos magasins, et nous - manquons de vêtements et d'instruments de travail.» Qui s'oppose - à l'échange de ces choses? Le gouvernement britannique: ce que - nous réclamons, c'est cette liberté d'échanges avec le monde - entier. Chaque climat, chaque peuple a ses productions spéciales. - Que toutes puissent librement arriver dans ce pays, pour s'y - échanger contre ce qu'il produit en surabondance, et tout le - monde y gagnera. Le manufacturier étendra ses entreprises; les - salaires hausseront; la consommation des produits agricoles - s'accroîtra; la propriété foncière et le revenu public sentiront - le contre-coup de la prospérité générale. Mais avec notre - législation restrictive, les usines sont de moins en moins - occupées, les salaires de plus en plus déprimés, les productions - du sol de plus en plus délaissées, et le mal s'étend à toutes les - classes. Que ceux donc qui ont à coeur le bien-être de la patrie - consacrent à ces graves sujets leurs plus sérieuses méditations. - N'est-il pas vrai que le pays décline visiblement, et ne - donneriez-vous pas à cette assertion votre témoignage unanime?... - - [Note 23: On sait qu'au Parlement M. Hume est toujours sur la - brèche. Il laisse rarement passer un article du budget des - dépenses sans demander une économie.] - - [Note 24: Ce mot est sir James Graham, ministre secrétaire d'État - au département de l'intérieur.] - - On a dit que la loi-céréale était nécessaire pour soutenir les - fermiers; mais voilà la quatrième fois que les fermiers sont - dupes de cette assertion. Le prix de leurs produits s'avilit et - ne se relèvera pas tant que le travail manquera au peuple. Les - propriétaires leur disent: «Si vous ne pouvez payer la rente, - prenez patience, la dépréciation ne sera pas permanente; le cours - de vos denrées se relèvera, comme il fit après les crises de 1836 - et 1837.» Mais comment pourrait-on assimiler la détresse actuelle - à celle d'aucune autre époque antérieure? J'ai reçu aujourd'hui - même d'un fermier de Middlesex, nommé M. Fox, un document qui - établit que le capital des tenanciers était tombé de 25 p. 100 - dans ces cinq dernières années. Il a calculé que 32 millions de - bêtes à laine, sept millions de bêtes à cornes et 60 millions de - quarters de blé, formant ensemble une valeur de 468 millions de - livres sterling, ont perdu 25 p. 100, ce qui constitue pour les - fermiers une perte de 117 millions de livres. Ce n'est pas là un - tableau imaginaire, et, si les capitaux décroissent dans une - aussi effrayante proportion, comment le pays pourra-t-il - supporter 55 à 56 millions de subsides? - - Les _lois-céréales_ ont pour objet l'avantage des landlords; - mais, dans mon opinion, elles ne leur ont pas plus profité qu'aux - autres classes de la communauté. Tout ce qu'on peut dire d'eux, - c'est qu'après tout ils n'ont que ce qu'ils méritent, puisque ces - lois sont leur oeuvre. (Rires.) Soyez certains que les rentes - tomberont aussitôt qu'interviendront entre les fermiers et les - seigneurs de nouveaux arrangements; car, si le prix des denrées - décline, il faut bien que les fermages diminuent. Quelle sera - alors la situation du propriétaire? Le sol est grevé d'une - première charge, qui est le pauvre; avant que le seigneur touche - sa rente, il faut que le pauvre soit nourri. Or, il est de fait - que, dans ces derniers temps, la taxe des pauvres a doublé et - même triplé! Dans ma paroisse, Mary-le-Bone, qu'on pourrait - croire une des plus étrangères à la crise actuelle, elle s'est - élevée de 8,500 à 17,000 l. s. Ainsi une portion considérable de - la rente réduite passera aux pauvres. Vient ensuite le clergé; et - l'on sait que depuis la dernière commutation de la loi des dîmes, - le seigneur ne saurait toucher un farthing de sa rente, que les - ministres ne soient payés. Voilà une seconde charge.--Et puis, - voici venir Sir Robert Peel, avec son _income-tax_, qui dit: - «Vous ne palperez pas un shilling sur vos baux que l'Échiquier ne - soit satisfait.» Cette taxe a produit un million huit cent mille - livres sterling pendant ce quartier; mais selon toute apparence, - une faible partie de cette somme aura été acquittée par les - seigneurs, car ils sont toujours les derniers à payer. (Rires.) - C'est une troisième charge de la propriété.--Enfin, s'il est - vrai, comme je l'ai ouï dire, qu'une grande portion du sol est - hypothéquée, c'est une quatrième charge.--Que reste-t-il donc aux - propriétaires campagnards? Je leur conseille d'y regarder de - près. La difficulté est le fruit de leur impéritie, et elle ne - fera que s'accroître jusqu'à ce qu'ils viennent eux-mêmes offrir - leur assistance à la Ligue. (Écoutez! écoutez!) Gentlemen, les - circonstances travaillent pour vous; l'income-tax plaide pour - vous; l'abaissement des revenus témoigne pour vous, et il le - fallait peut-être, car il y en a beaucoup qui ne s'émeuvent que - lorsque leur bourse est compromise.--D'un autre côté, les prisons - regorgent; cent cinquante mille personnes y passent tous les ans, - chacune desquelles suffit ensuite pour en corrompre cinquante - autres. C'est pourquoi je dis que c'est ici une question qui - touche à vos devoirs de chrétiens. Nous demandons justice! Nous - demandons que le gouvernement ne persévère pas dans une voie qui - conduit le pays dans un état de ruine et de mendicité capable de - faire frissonner le coeur de tout homme honnête! - (Applaudissements.) - - M. BROTHERTON: Ce n'est pas ici la cause d'un parti, mais celle - de tout un peuple, ce n'est pas la cause de l'Angleterre, mais - celle du monde entier; car c'est la cause de la justice et de la - fraternité. Mon honorable ami a dit que la Ligue soutenait le - principe du sens commun, et il a été reconnu au Parlement, par le - premier ministre de la couronne, que vendre et acheter aux prix - les plus avantageux, étaient le droit de tous les Anglais et de - tout homme. Lui aussi a proclamé que le principe de la liberté - des échanges était le principe du sens commun, mais ce qu'il faut - faire sortir de ce principe, c'est un peu de commune honnêteté. - (Acclamation.) Les législateurs savent bien ce qui est juste; - tout ce que le peuple demande, c'est qu'ils le mettent en - pratique. J'aurai bientôt l'honneur de présenter à la Chambre des - communes une pétition de mes commettants pour le retrait de la - loi-céréale (rires), et je crains bien qu'elle n'y reçoive qu'un - froid accueil. Mes commettants néanmoins veulent que j'en appelle - non-seulement à la Chambre, mais à ce meeting. C'est au peuple de - cette métropole que la nation doit en appeler. Le peuple de la - métropole tient dans ses mains les destinées de l'empire. Il y a - longtemps que les provinces _agitent_ cette grande question; - elles en comprennent toute l'importance. C'est la condition la - plus favorable à une prochaine solution; car dans mon expérience, - j'ai toujours reconnu que comme toute corruption descend de haut - en bas, toute réforme procède de bas en haut. (Applaudissements.) - L'agitation actuelle a commencé parmi de pauvres tisserands. - Leurs sentiments furent d'abord méconnus, même par les - manufacturiers, mais ils reconnaissent aujourd'hui que les - pauvres tisserands avaient raison... - - J'ai toujours combattu les lois-céréales au point de vue de la - justice; car je les considère comme injustes, inhumaines et - impolitiques. Je dis qu'une loi qui protége une classe de la - communauté aux dépens des autres classes est une loi injuste. Je - ne conteste pas aux landlords le droit de disposer de leurs - propriétés à leur plus grand avantage, et même d'exporter le blé - s'ils le peuvent produire à meilleur marché qu'au dehors; mais - les landlords ont fait une loi qui dépouille l'ouvrier du droit - de disposer du produit de son travail selon sa convenance; et - c'est pourquoi je dis qu'une telle loi ne saurait se maintenir, - voyant qu'elle est si manifestement injuste.--La loi-céréale a - encore le tort d'affecter les diverses classes de la société - d'une manière fort inégale; si elle ôte cinq pour cent au riche, - elle arrache cinquante pour cent aux pauvres, et moi qui ne suis - taxé qu'à cinq pour cent, je finis par oublier jusqu'au sens du - mot _justice_. Ce qui fait que beaucoup d'hommes ne comprennent - pas toute la signification de ce mot, c'est que l'intérêt - personnel les aveugle. Je me rappelle qu'un gentleman, discutant - au milieu d'un grand nombre de gens d'église, ne pouvait leur - faire comprendre le sens d'un terme que je supposerai être ce mot - _justice_. Il écrivit ce mot et demanda: Qu'est-ce que cela - signifie? Un des ministres s'écria: _Justice_. Le gentleman posa - une guinée sur le mot et dit: Que voyez-vous maintenant? et le - ministre répondit: Rien,--car l'or lui interceptait la vue. - (Rires.)--On dit que ces lois ont été faites, non pour l'avantage - des landlords, mais pour celui des fermiers et des ouvriers des - campagnes. Mais il n'est personne qui, après avoir observé les - effets de ces lois, ne soit arrivé à cette conclusion, qu'elles - ont profité aux manouvriers des districts agricoles; et quant aux - fermiers, s'ils étaient appelés en témoignage, ils déclareraient - qu'ils n'en ont tiré certainement aucun bénéfice. Les seigneurs - sont donc les seuls auxquels on pourrait supposer qu'elles ont - profité; mais on reconnaîtra à la fin qu'il n'en a pas été ainsi. - Je suis assez vieux pour me rappeler les démonstrations - d'enthousiasme avec lesquelles les seigneurs terriens - accueillirent la guerre de France, déclarant que, pour la - soutenir, ils dépenseraient leur dernière guinée et leur dernière - acre de terre; et chacun se hâta de faire honneur de leur - désintéressement à leur patriotisme. Tant que dura la guerre, ils - empruntèrent comme ils purent. Enfin, la paix revint, et avec - elle l'abondance et le bon marché; mais les landlords qui avaient - emprunté de l'argent commencèrent à rechercher comment ils - pourraient en éviter le payement. Quoiqu'ils eussent engagé leur - dernière acre et leur dernier écu à cette cause glorieuse, payer - n'était jamais entré dans leurs intentions. (Écoutez! écoutez!) - Leur premier soin fut de débarrasser leurs épaules de 14 millions - d'impôts fonciers, et puis ils firent la _loi-céréale_, afin de - maintenir le taux élevé des rentes. Ils savaient bien que les - rentes fléchiraient naturellement comme le prix des blés, et ils - inventèrent les lois-céréales. Lorsqu'elles furent portées pour - la première fois devant la législature, lord Liverpool admit avec - franchise et loyauté qu'elles auraient pour effet, et par voie - d'induction, qu'elles avaient pour but, d'empêcher la dépression - des rentes. Ainsi, l'aristocratie qui avait hypothéqué ses - domaines, dans des vues soi-disant patriotiques, au lieu de payer - elle-même ses dettes, saisit la première occasion d'en reporter - le fardeau sur les classes laborieuses; et après avoir emprunté - jusqu'à concurrence de la valeur des terres, elle en a - législativement doublé la rente, en élevant le prix du pain, - c'est-à-dire que c'est le peuple et non elle qui paye les - arrérages. Voilà comment on en a agi envers le peuple de ce pays; - c'est à lui de dire si cela doit continuer. Le duc de Newcastle a - demandé s'il n'avait pas le droit d'user comme il l'entendrait de - sa propriété. (Rires.) Je n'ai pas d'objection à faire contre - cette doctrine convenablement définie; mais puisque nous nous - donnons pour un peuple loyal et religieux, nous devons bien - reconnaître que nul n'a le droit de faire de sa propriété ce - qu'il veut, à moins que ce qu'il veut ne soit juste. Il me semble - qu'il nous est commandé de faire aux autres ce que nous voudrions - qui nous fût fait. Les landlords cependant ont fait des lois pour - obtenir un prix artificiel des fruits de leurs terres, et en même - temps pour empêcher le peuple de recevoir le prix naturel de son - travail. C'est là une grande injustice, et il n'est personne dont - ce ne soit le devoir d'en poursuivre le redressement. La détresse - publique est profonde, quoique plusieurs puissent ne pas - l'éprouver. Elle ne s'est pas encore appesantie sur Londres dans - toute son intensité, ou plutôt elle y est moins aperçue - qu'ailleurs, parce que les hautes classes s'y préoccupent peu du - sort du peuple. Je suis disposé à croire, comme M. Hume, qu'il - règne ici une grande apathie; mais il n'en est pas moins vrai que - la population souffre, et nous venons demander aide et assistance - aux habitants de cette métropole. Il est de leur devoir de - répondre à cet appel, et de faire tous leurs efforts pour ramener - la prospérité dans le pays. La détresse a gagné les classes - agricoles, et elles s'aperçoivent enfin que les meilleurs - débouchés consistent en une clientèle prospère, ou dans le - bien-être général. Il est des personnes qui s'imaginent qu'en - poursuivant le retrait des lois-céréales, les manufacturiers - travaillent pour leur avantage au détriment des autres classes. - C'est là une illusion; la chose est impossible. Il n'est pas - possible que l'activité et l'extension des affaires profitent aux - uns au préjudice des autres. (Cris: Non, non!) Notre population - s'accroît de trois cent mille habitants chaque année. Il faut que - cet excédant soit occupé et nourri. S'il n'est pas nourri au - dehors des _workhouses_, il faudra qu'il soit nourri au dedans. - Mais s'il trouve de l'emploi, des moyens de subsistance, par cela - même il ouvrira aux produits du sol de nouveaux débouchés. - Aujourd'hui la législation prive les ouvriers de travail, en - s'interposant dans leurs échanges; elle en fait un fardeau pour - la propriété. Ainsi que l'a dit M. Hume, il faut bien que ces - ouvriers soient secourus, et à mesure que leur masse toujours - croissante pèsera de plus en plus sur la propriété, - l'aristocratie reconnaîtra que l'honnêteté eût été une meilleure - politique. (Écoutez! écoutez!) Voulez-vous le maintien des - lois-céréales? (Non, non!) Eh bien! j'en appelle à tout homme qui - s'intéresse à l'amélioration du sort du peuple, au progrès de son - éducation intellectuelle et morale, à la prospérité de - l'industrie et du commerce, rallions-nous à la Ligue! unissons - nos efforts pour effacer de nos codes ces lois iniques et - détestables. (Applaudissements prolongés.) - -M. MILNER GIBSON se lève, et après quelques considérations il continue -en ces termes: - - Je ne puis jeter les yeux sur cette nombreuse et brillante - assemblée, sans me sentir assuré que nous agitons ici une - question nationale. On a parlé de _meetings_ réunis par surprise; - mais tant d'hommes distingués ne sauraient se réunir que pour une - cause qui préoccupe à un haut degré l'esprit public. - (Assentiment.) Certes, s'il s'agissait de discourir sur le fléau - de l'abondance, sur les charmes de la disette, sur les bienfaits - des restrictions industrielles et commerciales, une plus étroite - enceinte suffirait[25]. (Rires.) Un autre trait caractéristique - de ces assemblées, et dont je dois vous féliciter, c'est d'être - sanctionnées et embellies par la plus gracieuse portion de la - communauté. Comment expliquer la présence du beau sexe dans cette - enceinte? Il n'est pas disposé d'ordinaire à s'intéresser à de - pures questions d'argent, et à d'arides problèmes d'économie - politique. Pour avoir mérité son attention, il faut bien que - notre cause renferme une question de philanthropie, une question - qui touche aux intérêts de l'humanité, à la condition morale et - physique du plus grand nombre de nos frères! et si les dames - viennent applaudir aux efforts de la Ligue, c'est qu'elles - entendent soutenir ce grand principe évangélique, ce dogme de la - fraternité humaine que peuvent seuls réaliser l'affranchissement - du commerce et la libre communication des peuples. - (Applaudissements prolongés.) Une autre leçon qui dérive de cette - grande démonstration, c'est que la philanthropie n'a pas besoin - de s'égarer dans les régions lointaines pour trouver un but à ses - efforts. La détresse règne autour de nous; c'est notre propre - patrie maintenant qui réclame ces nobles travaux humanitaires par - lesquels elle se distingue avec autant d'honneur. - (Applaudissements.) J'apprécie les motifs et la générosité de - ceux qui s'efforcent de répandre jusqu'aux extrémités du globe - les bienfaits de la foi et de la civilisation; mais je dois dire - qu'il y a tant de souffrances autour de nos foyers, qu'il n'est - plus nécessaire d'aller chercher aux antipodes ou en Chine un - aliment à notre bienveillance. (Applaudissements.) Je regrette - l'absence d'un gentleman qui devait prendre ce soir la parole. - (De toutes parts: il est arrivé. En effet, M. Bright vient de - monter sur l'estrade.) Je veux parler du colonel Thompson, et je - suis fâché de n'avoir pas plus tôt prononcé son nom. Je regrette - l'absence de ce gentleman, qui, par ses écrits et ses discours, a - plus que tout autre fourni des arguments contre le monopole. - C'est de ses nombreuses publications, et particulièrement de son - Catéchisme contre les lois-céréales que j'ai tiré les matériaux - dont je me suis servi pour combattre ces lois. On raconte que - Georges III rencontra par hasard un mot heureux. Une personne lui - disait que les avocats étaient des gens habiles, possédant dans - leur tête une immense provision de science légale pour tous les - cas. Non, dit Georges III, les avocats ne sont pas plus habiles - que d'autres et ils n'ont pas plus de lois dans la tête: mais ils - savent où en trouver quand ils en ont besoin. (Rires.) Dans les - ouvrages du colonel Thompson, vous trouverez la solution de - toutes les questions qui se rattachent à notre cause, et vous - vous rendrez maîtres des arguments qu'il faut opposer aux - lois-céréales. Que sont ces lois, après tout? On a dit qu'elles - étaient nécessaires,--pour protéger l'industrie nationale,--pour - assurer de l'emploi aux ouvriers des campagnes,--pour placer le - pays dans un état d'indépendance à l'égard de - l'étranger.--D'abord, en ce qui touche le _travail national_, la - protection n'est qu'un mot spécieux. Il implique une faveur - conférée par la législature aux personnes protégées. Quand on y - regarde de près, en effet, on s'aperçoit que tout se réduit à - décourager quelques branches d'industrie pour en encourager - d'autres, c'est-à-dire à gratifier de certaines faveurs des - classes déterminées. (Ici l'orateur examine l'influence des lois - restrictives sur la propriété, le fermage et la main-d'oeuvre.) - Si l'on considère les conséquences des lois-céréales relativement - à l'industrie, on ne peut nier qu'elles n'aient pour objet direct - de la contenir dans de certaines limites. Le but qu'on se - propose, avec une intention bien arrêtée, c'est de prévenir - l'émancipation et l'accroissement des classes industrieuses, - d'abord pour conserver aux landlords des rentes exagérées, - ensuite pour les maintenir dans leur position au plus haut degré - de l'échelle sociale. (Applaudissements.) Je répète que les - landlords ont pour but de conserver cet ascendant qu'ils exercent - sur le pays, ascendant qu'ils ne doivent certes pas à leurs - talents ou à leur supériorité; ils le veulent conserver néanmoins - pour demeurer à toujours les dominateurs des classes moyennes et - laborieuses. (Applaudissements.) Ils voient d'un oeil d'envie les - progrès de la richesse et de l'intelligence parmi les classes - rivales, et, dans leur fol amour des distinctions féodales, ils - ont fait des lois pour assurer leur domination. (Bravos - prolongés.) On a dit encore que nous proposions une mesure - violente, et que, eu égard aux tenanciers et aux capitaux engagés - dans l'agriculture, il ne fallait pas, par trop de précipitation, - ajouter aux embarras de la situation actuelle. Je réponds, dans - l'intérêt des tenanciers eux-mêmes, que rien ne saurait leur être - plus profitable que l'abrogation absolue et immédiate de la loi. - (Assentiment.) C'est dans leur intérêt surtout qu'il faut - renouveler entièrement les bases de notre police commerciale. Des - changements périodiques et successifs ne feraient, pour ainsi - dire, qu'organiser le désordre. Il vaut mieux pour eux que la - révolution s'opère complétement et d'un seul coup. Puisqu'on - reconnaît la justice du principe de la liberté commerciale, je le - demande, pourquoi refuse-t-on de le mettre en pratique? C'est en - réclamant, d'une manière absolue, l'abrogation immédiate et - totale de toutes les lois restrictives; c'est en suivant cette - ligne de conduite, la seule qui ait pour elle l'autorité des - principes, que la Ligue a rallié autour d'elle tout ce qu'il y a - dans le pays d'intelligence, d'enthousiasme et de dévouement. Ce - n'est pas que je veuille nier qu'une mesure de transaction, telle - que le droit fixe de 8 shillings, si le dernier cabinet l'eût - fait prévaloir, n'eût conféré au pays de grands avantages et - résolu pour un temps de graves questions, etc..... - - [Note 25: Allusion aux meetings des prohibitionnistes qui se - tiennent dans le salon d'une maison particulière de - _Bond-Street_.] - - - Puisque j'ai parlé du droit fixe, je dois répondre à cette - étrange assertion, que le droit sur le blé est payé par - l'étranger. S'il en est ainsi, il ne s'agirait que d'augmenter ce - droit pour rejeter sur l'étranger tout le fardeau de nos taxes. - (Rires et applaudissements.) Si toutes nos importations - provenaient d'une petite île comme Guernesey, je pourrais - comprendre qu'elles seraient trop disproportionnées avec la - consommation du pays, pour qu'un droit prélevé sur ce faible - supplément pût affecter le prix du blé indigène. Dans cette - hypothèse, abolir le droit, ce serait en faire profiter le - propriétaire de Guernesey. Mais avec la liberté du commerce, les - arrivages nous viendraient de tous les points du globe, et - feraient au blé indigène une concurrence suffisante pour le - maintenir à bas prix. Dans de telles circonstances, une taxe sur - le blé étranger ne peut qu'élever le prix du blé national, et - soumettre par conséquent le peuple à un impôt beaucoup plus lourd - que celui qui rentre à l'Échiquier..... - - - On dit encore que, si nous supprimons la taxe sur le blé - exotique, l'étranger pourra le soumettre à un droit - d'exportation, et attirer vers son trésor public une source de - revenu, qui maintenant va à notre trésor. Si les étrangers - interrompaient ainsi le commerce du blé, nos agriculteurs du - moins ne devraient pas s'en plaindre, puisque c'est ce qu'ils - font eux-mêmes.--Mais commençons par mettre de notre côté la - chance que l'étranger s'abstiendra d'établir de tels droits. - (Approbation.) Ouvrons nos ports, et s'il se rencontre un - gouvernement qui taxe le blé destiné à l'Angleterre, il sera - victime de son impéritie, car nous irons chercher nos - approvisionnements ailleurs. - - Il est un autre sophisme qui a fait son entrée dans le monde sous - le nom de _traités de commerce_[26]. On nous dit: «N'abrogez pas - les lois-céréales jusqu'à ce que l'étranger réduise les droits - sur nos produits manufacturés.» Ce sophisme repose sur l'opinion - que le gouvernement d'un pays est disposé à modifier son tarif à - la requête des étrangers; il tend à subordonner toute réforme - chez un peuple à des réformes chez tous les autres. - - [Note 26: En 1842, sir Robert Peel, en présentant au Parlement la - première partie de cette réforme commerciale que nous voyons se - développer en 1845, disait qu'il n'avait pas touché à plusieurs - articles importants, tels que le sucre, le vin, etc., pour se - ménager les moyens d'obtenir des traités de commerce avec le - Brésil, la France, l'Espagne, le Portugal, etc.; mais il - reconnaissait en principe, que si les autres nations refusaient - de recevoir les produits britanniques, ce n'était pas une raison - pour priver les Anglais de la faculté d'aller acheter là où ils - trouveraient à le faire avec le plus d'avantage. Ses paroles - méritent d'être citées: - - «We have reserved many articles from immediate reduction in the - hope that ere long we may attain what is just and right, namely - increased facilities for our exports in return; at the same time, - I am bound to say, that it is for the interest of this country to - buy cheap, whether other countries will buy cheap from us or no. - We have right to exhaust all means to induce them to do justice, - but if they persevere in refusing, the penalty is on us if we do - not buy in the cheapest market.» (Speech of Sir Robert Peel, 10th - May 1842.) - - Toute la science économique, en matière de douanes, est dans ces - dernières lignes.] - - Mais quelle est, au sein d'un peuple, la force capable de - détruire la protection? Ce n'est pas les prétentions de - l'étranger, mais l'union et l'énergie du peuple, fatigué d'être - victime d'intérêts privilégiés. Voyez ce qui se passe ici. - Qu'est-ce qui maintient les lois restrictives? C'est l'égoïsme et - la résolution de nos monopoleurs, les Knatchbull, les Buckingham, - les Richmond. Si l'étranger venait leur demander l'abandon de ces - lois, adhéreraient-ils à une telle requête? Certainement non. Les - exigences de l'étranger ne rendraient nos seigneurs ni plus - généreux, ni plus indifférents à leurs rentes, ni moins soucieux - de leur prépondérance politique. (Applaudissements.) Eh bien, en - cela les autres pays ne diffèrent pas de celui-ci; et si nous - allions réclamer d'eux des réductions de droits, ils ont aussi - des Knatchbull et des Buckingham engagés dans des priviléges - manufacturiers, et on les verrait accourir à leur poste pour y - défendre vigoureusement leurs monopoles. Ailleurs, comme ici, ce - n'est que la force de l'opinion qui affranchira le commerce. - (Écoutez! écoutez!) Je vous conseille de ne pas vous laisser - prendre à ce vieux conte de _réciprocité_; de ne point vous - laisser détourner de votre but par ces histoires d'ambassadeurs - allant de nation en nation pour négocier des traités de commerce - et des réductions réciproques de tarifs. Le peuple de ce pays ne - doit compter que sur ses propres efforts pour forcer - l'aristocratie à lâcher prise. (Acclamations.)--La question - maintenant est de savoir sous quelle forme nous nous adresserons - à la législature. Demanderons-nous aux landlords l'abrogation des - lois restrictives comme un acte de charité et de condescendance? - solliciterons-nous à titre de faveur, ou exigerons-nous comme un - droit la libre et entière disposition des fruits de notre - travail, soit que nous les devions à nos bras ou à notre - intelligence? (Bravos prolongés.) On a dit, je le sais, que le - joug de l'oppression avait pesé si longtemps sur la classe - moyenne, qu'elle avait perdu jusqu'au courage de protester, et - que son coeur et son esprit avaient été domptés par la servilité. - Je ne le crois pas. (Applaudissements.) Je ne puis pas croire que - les classes moyennes et laborieuses, du moment qu'elles ont la - pleine connaissance des maux que leur infligent les nombreuses - restrictions imposées à leur industrie par la législature, - reculent devant une démonstration chaleureuse et unanime - (bruyantes acclamations), pour demander d'être placées, avec les - classes les plus favorisées, sur le pied d'une parfaite - égalité.--Les propriétaires terriens me demanderont si, lorsque - je réclame l'abolition de leurs monopoles, je suis autorisé par - les manufacturiers à abandonner toutes les protections dont ils - jouissent. Je réponds qu'ils sont prêts à faire cet abandon - (applaudissements), et je rougirais de paraître devant cette - assemblée pour y plaider la cause de l'abrogation des - lois-céréales, si je ne réclamais en même temps l'abolition - radicale de tous les droits protecteurs, en quoi qu'ils puissent - consister. (Applaudissements.) C'est sur ce terrain que nous - avons pris position et que nous entendons nous maintenir. Les - lois-céréales, aussi bien que les autres droits protecteurs, ont - passé au Parlement alors que les classes manufacturières et - commerciales n'y étaient pas représentées, à une époque où ce - corps nombreux et intelligent, qui forme la grande masse de la - communauté, ne pouvait s'y faire entendre par l'organe de ses - députés. Vainement reproche-t-on aux manufacturiers de jouir des - bienfaits de la protection, comme par exemple de droits à - l'entrée des étoffes de coton à Manchester, ou de la houille à - Newcastle. (Rires.) N'est-il pas clair que les landlords ont - admis ces priviléges illusoires pour faire passer les leurs? - (Approbation.) Ce ne sont pas les manufacturiers qui ont établi - ces droits, c'est l'aristocratie, qui, pénétrant dans leurs - comptoirs, a la prétention de leur dicter quand, où et comment - ils doivent accomplir des importations et des échanges. Il est - puéril de reprocher à l'industrie ces droits protecteurs, car les - lois existantes n'émanent pas d'elle; et la responsabilité en - appartient tout entière, ainsi que celle de la détresse - nationale, au Parlement britannique. (Acclamations prolongées.) - On a dit que, si la cité de Londres était lente à entrer dans ce - mouvement, c'est qu'elle ne voulait pas recevoir de lois. Je n'ai - jamais compris que la Ligue ait cherché à s'imposer à qui que ce - soit. Nous sommes ici pour un objet commun, le bien-être de la - communauté, et, par-dessus tout, celui du commerce de Londres. - Est-il possible, par une interprétation absurde, de nous accuser - d'outrecuidance, lorsque nous nous bornons à venir dire aux - classes laborieuses: «Votre industrie sera mieux placée sous - votre direction que sous celle des chasseurs de renards de la - Chambre des communes (rires et applaudissements); elle prospérera - mieux sous le régime de la liberté que sous le contrôle - oppresseur de ces gentilshommes que des votes corrompus ont - transformés en législateurs.» (Tonnerre - d'applaudissements.)--J'arrive maintenant à cette question: - L'abrogation de la loi-céréale est-elle une mesure praticable? Si - nous pouvons convaincre le premier ministre et l'administration - que l'opinion publique est favorable à cette mesure, je suis - convaincu qu'elle sera proposée au Parlement; elle n'est pas - hors de notre portée, nous ne courons pas après un objet - impraticable. Des réformes plus profondes ont été préparées et - amenées par la discussion, par l'appel à la raison publique et au - moyen de ce qu'on nomme aujourd'hui _agitation_. Je crois que - l'aristocratie elle-même, si elle voit que le pays est décidé, - acquiescera par pudeur, et, sinon par pudeur, du moins par - crainte. (Bruyantes acclamations.) Vous redoutez la Chambre des - lords. Mais, quoi! il n'y a pas dans tout le pays un corps plus - complaisant! (Rires.) Il n'y a pas dans toute la métropole quatre - murs qui renferment une collection d'hommes si timides! Que le - pays manifeste donc sa résolution, et l'administration proposera - la mesure, les communes la renverront aux lords qui la voteront à - leur tour. Peut-être n'obtiendra-t-elle pas les suffrages du banc - des évêques, mais Leurs Révérences en seront quittes pour aller - se promener un moment en dehors de la salle. (Rires.) Les grands - propriétaires ont déjà montré d'autres sympathies de docilité, - par exemple en votant l'admission des bestiaux étrangers, ce - qu'ils se sont hâtés de faire lorsqu'ils ont vu qu'abandonner le - ministère, c'était renoncer à la portion d'influence que, par - certains arrangements, le cabinet actuel leur a assurée. Les - promesses solennelles faites aux fermiers ne les ont pas arrêtés. - En parcourant ces jours derniers un livre d'histoire naturelle, - je suis tombé sur la description d'un oiseau, et j'en ai été - frappé, tant elle s'applique aussi à ces gentilshommes - campagnards envoyés au Parlement comme monopoleurs, et qui - néanmoins admettent enfin les principes de la liberté - commerciale. Le naturaliste dit, en parlant du rouge-queue - (bruyants éclats de rires): «Son chant sauvage n'a rien - d'harmonieux; mais lorsqu'il est apprivoisé, il devient d'une - docilité remarquable. Il apprend des airs à la serinette; il va - même jusqu'à parler.» (Rires prolongés.) Que l'administration - présente donc une mesure décisive, et les grands seigneurs s'y - soumettront, car tout le monde peut avoir remarqué que, dans la - dernière session, leurs discours ont eu une teinte apologétique, - et semblent avoir été calculés plutôt pour excuser que pour - soutenir les lois-céréales. Quelques personnes pourront penser - que je vais trop loin en demandant l'abrogation totale (non, - non); mais je les prie d'observer qu'une _protection modérée_ - empêcherait l'entrée d'une certaine quantité de blé, et que, - relativement à cette quantité, elle agirait comme une - _prohibition absolue_. C'est donc un sophisme de dire que la - protection diffère en principe de la prohibition. La différence - n'est pas dans le principe, mais dans le degré. La Ligue a - répudié le principe même de la protection. Elle proclame que - toutes les classes ont un droit égal à la liberté des échanges et - à la rémunération du travail. (Approbation.) Je sais qu'on me - dira que l'Angleterre est un pays favorisé, et qu'elle devrait se - contenter de ses avantages; mais je ne puis voir aucun avantage à - ce que les ouvriers de l'Angleterre ne soient pas pourvus des - choses nécessaires à la vie aussi bien que ceux des États-Unis ou - d'ailleurs. On peut se laisser éblouir et séduire par les parties - ornementales de notre constitution et l'antiquité vénérable de - nos institutions; mais la vraie pierre de touche du mérite et de - l'utilité des institutions, c'est, à mon sens, que le grand corps - de la communauté atteigne à une juste part des nécessités et du - confort de la vie. Je dis que, dans un pays comme celui-ci, qui - possède tant de facilités industrielles et commerciales, tout - homme sain de corps et de bonne volonté, doit pouvoir atteindre - non-seulement à ce qui soutient, mais encore à ce qui améliore, - je dis plus, à ce qui embellit l'existence. (Applaudissements.) - C'est ce qu'admet la cité de Londres, dans le mémoire qu'elle a - récemment soumis au premier ministre, au sujet de la - colonisation. N'ayant pas lu ce mémoire, je ne m'en fais pas le - juge, mais je sais qu'il a été signé par des adversaires comme - par des partisans de la liberté commerciale. Quant aux premiers, - je leur demanderai, avec tout le respect que je leur dois, - comment ils peuvent, sans tomber en contradiction avec eux-mêmes, - nous engager à créer au loin et à gros frais de nouveaux marchés - pour l'avenir, quand ils nous refusent l'usage des marchés déjà - existants. Je ne puis concilier le refus qu'on nous fait du - libre-échange avec les États-Unis, où il existe une population - nombreuse, qui a les mêmes besoins et les mêmes goûts que celle - de ce pays, avec l'ardeur qu'on montre à créer de nouveaux - marchés, c'est-à-dire à provoquer l'existence d'une population - semblable à celle des États-Unis, et cela pour ouvrir dans - l'avenir des débouchés à notre industrie. C'est là une - inconséquence manifeste. Quant à ceux qui soutiennent à la fois - et les principes de la Ligue et le projet de colonisation, - n'ont-ils pas à craindre de s'être laissé entraîner à appuyer une - mesure que le monopole considère certainement comme une porte de - secours, comme une diversion de ce grand mouvement que la Ligue a - excité dans le pays? (Écoutez!) Je ne veux pas contester les - avantages de la colonisation; mais il me semble qu'il faut - savoir, avant tout, si l'ouvrier veut ou ne veut pas vivre sur sa - terre natale. (Approbation.) Je sais bien que les personnes - auxquelles je m'adresse n'entendent pas appuyer l'_émigration - forcée_; je suis loin de leur imputer une telle pensée. Mais il y - a deux manières de forcer les hommes à l'exil. (Écoutez! - écoutez!) La première, c'est de les prendre pour ainsi dire corps - à corps, de les jeter sur un navire, et de là sur une plage - lointaine; la seconde, c'est de leur rendre la patrie si - inhospitalière qu'ils ne puissent pas y vivre (acclamation), et - je crains bien que l'effet des lois restrictives ne soit de - pousser à l'expatriation des hommes qui eussent préféré le foyer - domestique. (Applaudissements.) Messieurs, j'ai abusé de votre - patience. (Non, non, parlez, parlez.) On vous dira que les autres - nations sont, comme celle-ci, chargées d'entraves et de droits - protecteurs; cela n'affaiblit en rien mon argumentation. Nous - devons un exemple au monde. C'est à nous, par notre foi en nos - principes, à déterminer les autres peuples à se débarrasser des - liens dont les gouvernements les ont chargés. Notre exemple - sera-t-il suivi? C'est ce que nous ne saurions prédire. Notre but - est le bien général, notre moyen un grand acte de justice. C'est - ainsi que déjà nous avons émancipé les esclaves; et puisque les - lois-céréales sont aussi l'esclavage sous une autre forme, je ne - puis mieux terminer que par ces paroles de Sterne, car il n'y en - a pas de plus vraies: «Déguise-toi comme il te plaira, esclavage, - ta coupe est toujours amère, et elle n'a pas cessé de l'être - parce que des milliers d'êtres humains y ont trempé leurs - lèvres.» (L'orateur s'assoit au bruit d'applaudissements - prolongés.) - -Le président, en introduisant M. Bright, dit que quoiqu'il ne puisse -pas le présenter à l'assemblée comme représentant de Durham, il n'est -personne qui mérite plus de sa part un chaleureux et gracieux accueil. - -M. Bright raconte qu'étant à Nottingham pour y poser en face des -électeurs la question commerciale, qui, selon toute apparence, -triomphera dans la personne d'un membre de la Ligue, M. Gisborne -(applaudissements), il apprit qu'une réélection allait avoir lieu à -Durham, où un grand nombre d'électeurs étaient disposés en faveur d'un -candidat _free-trader_[27]. Je m'empressai de m'y rendre, continue M. -Bright, sans la moindre intention de me présenter moi-même aux -suffrages des électeurs, mais pour appuyer tout candidat qui -professerait nos principes. Par suite de quelques malentendus, aucun -candidat libéral ne se présentant, des hommes graves et réfléchis me -pressèrent de me porter moi-même. Le temps me manquait pour prendre -conseil de mes amis politiques; je me déterminai à publier une adresse -qui parut à huit heures; à onze l'élection commença.--Lorsqu'on -considère que Durham est une ville épiscopale (rires); que le marquis -de Londonderry exerce sur ce bourg une influence énorme quoique -très-inconstitutionnelle, disposant de cent électeurs qui votent comme -un seul homme sous ses inspirations; que mon adversaire est un homme -d'un rang élevé; qu'il a déjà représenté Durham, et qu'il a eu tout le -temps qu'il a voulu pour préparer l'élection, je crois qu'on peut voir -dans ce qui vient de se passer le présage certain d'un prochain -triomphe, puisque j'ai obtenu 406 suffrages contre 507, ce qui -constitue la plus forte minorité que le parti libéral ait jamais -obtenue à Durham depuis le bill de réforme, etc. - -[Note 27: _Free-trader_, partisan de la liberté commerciale.] - -L'orateur continue son discours au milieu d'applaudissements -réitérés. - -Le président, en fermant la séance, renouvelle à tous les assistants -la recommandation de propager autant que possible les journaux qui -inséreront le procès-verbal dans leurs colonnes. - - -MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE - -13 avril 1843. - -Il devient maintenant inutile de parler de l'immense concours -qu'attirent ces réunions. Quelque vaste que soit le théâtre de -Drury-Lane, il est à notre connaissance qu'un grand nombre de -personnes n'ont pu être admises. Le bruit s'étant répandu qu'il n'y -aurait pas d'autres meetings jusqu'après les fêtes de Pâques, une -foule considérable affluait dans les rues adjacentes. Il nous a semblé -que les dames étaient plus nombreuses que dans les occasions -précédentes, et l'assemblée présentait un air de distinction bien -propre à soutenir le caractère de ces meetings, qui est de représenter -la classe moyenne. Nous avons remarqué sur la plate-forme un grand -nombre de membres du Parlement. - -Le président annonce qu'il n'y aura pas de réunion la semaine -prochaine. Dans l'intervalle, les membres de la Ligue se -disperseront dans le pays pour exciter cette _agitation_ dont les -résultats sont sensibles à Londres. Il rend compte de plusieurs -meetings tenus dans les comtés par les adversaires et par les -partisans de la liberté commerciale, et particulièrement de celui de -Somerset, dans lequel se sont fait entendre MM. Cobden, Bright et -Moore. De semblables réunions auront lieu successivement dans chaque -comté du royaume tous les samedis. M. Cobden s'est engagé à y -assister. (Bruyantes acclamations.) Ce système d'agitation ne sera -plus abandonné tant qu'il restera à visiter un coin du territoire. -Nous commençons à éprouver les bons effets de la distribution des -brochures dans les districts agricoles. La faiblesse de nos -adversaires y devient visible. Nous sommes déterminés à porter la -guerre jusque dans leurs propres citadelles, et à arracher de leurs -mains cette influence politique dont ils ont tant abusé. -(Acclamations.) Vous aurez le plaisir d'entendre ce soir mon -excellent ami, le docteur Bowring, m. P. (applaudissements), ensuite -M. Elphinstone, m. P. (applaudissements), et enfin votre estimable -concitoyen, le révérend John Burnet. (Bruyantes acclamations.) Avant -la clôture de la séance, M. Heyworth, de Liverpool, vous soumettra -une proclamation qui a été approuvée par le conseil de la Ligue, et -que nous nous proposons d'adresser au peuple d'Angleterre. - -Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté. - -Le docteur BOWRING se lève au bruit des applaudissements -enthousiastes. L'honorable gentleman s'exprime en ces termes: - - Ladies et gentlemen: Il est permis d'éprouver quelque embarras et - quelque anxiété en présence d'un auditoire aussi imposant. Quant - à moi, qui ai vu les commencements de la Ligue et ses premiers - combats, quand je compare cette multitude assemblée avec le petit - nombre d'hommes qui résolurent d'éveiller l'attention publique - sur cette grave question, et de renoncer à tout repos jusqu'à ce - qu'ils eussent vaincu le grand abus dont ils voyaient souffrir - leurs concitoyens, je vous assure, mes amis, que je me sens - encouragé, car j'éprouve que d'honorables et vertueux efforts - trouvent toujours une digne récompense. (Applaudissements.) Nous - avons tous une mission qui nous a été confiée par la Providence. - Comme hommes, comme chrétiens, comme citoyens, nous avons des - devoirs à remplir. La femme aussi a sa mission, sa haute et - sainte mission! Sa présence dans cette enceinte nous prouve - qu'elle en comprend toute l'étendue et qu'elle se sent appelée à - porter l'efficace tribut de son concours dans la grande lutte où - nous sommes engagés. (Bruyantes acclamations.) Les peuples ont - aussi leur mission; et l'Angleterre, la plus grande des - nations,--l'Angleterre, qui possède plus de pouvoir et - d'influence qu'il n'en avait jamais été confié à aucune - association d'êtres humains,--l'Angleterre, plus grande que la - Phénicie, alors que Tyr et Sidon remplissaient le monde du bruit - de leur renommée,--cette noble Angleterre, qui étend ses bras - jusqu'aux extrémités du globe, qui a fait pénétrer son influence - parmi les hommes de tous les climats, de toutes les races, de - toutes les langues, de toutes les religions,--l'Angleterre a - aussi la plus haute et la plus noble des missions, celle - d'enseigner au monde que le commerce doit être libre - (acclamations),--que tous les hommes sont faits pour s'aimer et - s'entr'aider les uns les autres,--pour se communiquer - réciproquement les avantages et les bienfaits divers qui leur ont - été départis par la nature,--pour vivre en bon voisinage comme - des frères, sans égard aux fleuves ou aux montagnes qui les - séparent. Oui, c'est la mission de l'Angleterre de montrer aux - hommes qu'ils remplissent un devoir commun, qu'ils font un moral - usage des prérogatives qui leur ont été conférées par la - Providence, qu'ils témoignent de leur fraternité comme enfants - d'un même père, lorsqu'ils consacrent leurs efforts à émanciper - le travail, lorsqu'ils ouvrent toute la terre aux libres et - amicales communications des peuples, lorsqu'ils renversent ces - barrières élevées, non dans l'intérêt de tous, mais dans - l'intérêt du petit nombre, dans le sinistre intérêt d'une - aristocratie qui, pour le malheur de l'humanité, ayant usurpé le - pouvoir législatif, n'en usa jamais que dans des vues égoïstes et - personnelles. (Applaudissements.) Que si les peuples ont leur - mission, les cités ont aussi la leur. Birmingham a _agité_ pour - le bill de réforme électorale, pour l'émancipation politique de - l'Angleterre. (Acclamations.) Manchester s'est levée à son tour - pour l'accomplissement d'un devoir plus élevé, d'une oeuvre plus - grande et plus sainte; Manchester s'est levée pour émanciper le - monde industriel; et Manchester,--honneur à cette cité!--a - produit des hommes dignes que cette sublime mission leur fût - confiée! (Acclamations prolongées.) Mes amis, je l'ai déjà dit, - nous ne représentons point ici un égoïste et sinistre intérêt. - Les doctrines que nous enseignons ici n'intéressent pas nous - seuls, elles intéressent toute la grande confraternité humaine; - car la voix de l'Angleterre, cette voix majestueuse, quand elle - s'élève, retentit jusqu'aux confins de la terre, et les vérités - que nous proclamons, revêtues de notre belle langue, sont portées - sur les ailes de tous les vents du ciel. (Applaudissements.) J'ai - devant moi un document venu de la Chine, cette terre fleurie du - Céleste Empire; il est rempli des opérations de la Ligue. - (Acclamations.) Là, vous avez fondé un nouveau pouvoir; vous avez - porté la terreur de votre nom au milieu d'un peuple innombrable, - et que vous dit l'écho qui revient de ce lointain pays? Il vous - dit: Si vous voulez tirer parti de votre influence, affranchissez - votre commerce, mettez-nous à même d'échanger avec vous, réalisez - les opinions que votre premier ministre a proclamées devant votre - Chambre des communes; prouvez-nous que lorsque sir Robert Peel a - déclaré que «acheter à bon marché et vendre cher, était la - politique du sens commun,» il croyait à ses propres paroles; - faites pénétrer dans vos lois cette théorie qu'il a exaltée comme - celle de tout homme consciencieux et de toute nation intelligente - et honnête. (Applaudissements.) J'ai encore devant moi une longue - lettre d'Ava, le royaume du seigneur au pied d'or et de - l'éléphant blanc, et cette lettre m'annonce que ce qui se passe - en Angleterre produit une telle excitation dans ces lointaines - contrées, que l'on s'y est soulevé contre les monopoles. Le - peuple s'est aperçu que son souverain le pille sous prétexte de - le protéger, et il est en train de lui donner une leçon qui - promet des modifications dans les conseils de l'empire. (Rires et - applaudissements.) Voyez l'Égypte! Il y a dans cette assemblée - des hommes distingués venus des bords du Nil. Ils désirent savoir - si on laissera enfin les surabondantes productions de cette terre - privilégiée venir rassasier le peuple affamé de l'Angleterre. Les - patriarches des anciens temps descendirent en Égypte pour y - trouver du soulagement contre les maux de la famine, à une époque - que nous qualifions de barbare, et cependant aucune loi n'empêcha - les fils de Jacob d'aller sur les rives du Nil, et de rapporter - en Palestine la nourriture dont ils avaient besoin. Au temps de - la révélation mosaïque, et même dans les temps antérieurs, aucun - obstacle ne s'opposait à ces communications. Sera-t-il dit que le - christianisme a laissé dégénérer les hommes au-dessous du niveau - moral auquel ils étaient parvenus dès ces temps reculés! Est-ce - ainsi que nous devons appliquer le commandement de faire aux - autres ce que nous voudrions qui nous fût fait? Est-ce là - l'interprétation que nous donnons à la plus sublime de toutes les - leçons: «Aimez-vous les uns les autres comme des frères?» Ah! - l'enseignement du monopole est: «Haïssez-vous, dépouillez-vous - les uns les autres.» (Bruyantes acclamations.)--Mais la liberté - du commerce enseigne une tout autre doctrine. Elle introduit - parmi les hommes et dans leurs transactions journalières la - religion de l'amour. La liberté du commerce, j'ose le dire, c'est - le christianisme en action. (Applaudissements.) C'est la - manifestation de cet esprit de bénignité, de bienveillance et - d'amour qui cherche partout à éloigner le mal, qui s'efforce en - tous lieux d'augmenter le bien. (Immenses acclamations.)--On - parle de l'Orient. Il a été dans ma destinée d'errer parmi les - ruines de ces anciennes cités auxquelles je faisais tout à - l'heure allusion. J'ai vu les colonnes de Tyr dans la poussière. - J'ai vu ce port vers lequel affluaient jadis les vaisseaux de ses - marchands fastueux, princes et dominateurs de la terre, vêtus de - pourpre et de lin, et maintenant, il n'y a pas une colonne qui - soit restée debout; elles sont cachées sous le flot et sous le - sable; la gloire s'est exilée de ces lieux!--Et qui en a - recueilli l'héritage? qui, si ce n'est les enfants de - l'Angleterre? Quand je compare ces vicissitudes et ces destinées, - quand je me rappelle qu'au temps de la prospérité de Tyr et de - Sidon, au temps où la Phénicie représentait tout ce qu'il y avait - de grand et de glorieux sur la terre, notre île n'était qu'un - désert habité par une poignée de sauvages, je puis bien me - demander à quelle cause l'une doit son déclin, et l'autre sa - prodigieuse élévation. C'est le commerce qui nous a faits grands; - c'est le travail de nos mains industrieuses qui a élevé notre - puissance. L'industrie a créé nos richesses, et nos richesses ont - créé cette influence politique qui attire sur nous les regards de - l'humanité. Et maintenant le monde se demande quel enseignement - nous allons lui donner. Ah! nous n'avons que trop disséminé sur - le globe des leçons de folie et d'injustice! Le temps n'est-il - pas venu où il est de notre devoir de donner des leçons de vertu - et de sagesse?--Et cette cité,--cette cité qui dans ces temps - reculés échappait aux regards de la renommée; cette cité qui - surpasse par le nombre des habitants plusieurs des nations et - royaumes qui se sont fait un nom dans l'histoire,--ne - voudra-t-elle pas aussi se montrer digne de sa destinée? - (Applaudissements.) Non, elle ne restera pas en arrière. - (Nouveaux applaudissements.) Des réunions comme celle-ci ne - laissent aucune incertitude, et répondent éloquemment à ceux qui - disent que la Ligue travaille en vain, qu'elle se lassera de son - oeuvre, et que le monopole peut dormir en paix à l'ombre du - mancenillier qu'il a planté sur le sol de la patrie. Oh! qu'il ne - compte pas sur un tel avenir! Si l'effort que nous faisons - maintenant, pour affranchir le commerce, le travail et l'échange, - ne suffit pas, nous en ferons un plus grand (acclamations), et - puis un plus grand encore. (Tonnerre d'applaudissements.) Nous - creuserons de plus en plus la mine sous le temple du monopole; - nous y amoncellerons de plus en plus les matières explosibles, - jusqu'à ce que le Parlement en approche l'étincelle fatale, et - que l'orgueilleux édifice vole en éclats dans les airs. Alors de - libres relations existeront entre toutes les nations de la terre, - et ce sera la gloire de l'Angleterre d'avoir ouvert la noble - voie. S'il fallait des exemples pour prouver les fatales - conséquences du monopole, l'histoire nous en fournirait de toutes - parts. Considérez les plus belles portions du globe. Voyez - l'Espagne. Vous avez entendu parler de ses fleuves, qui, selon - les poëtes, roulent des sables d'or; vous avez entendu parler de - ses riches vallées, de ses huiles, de ses vins et de ses - troupeaux; vous avez entendu raconter ses gloires navales et - militaires, alors que ses grands hommes, marchant de conquêtes en - conquêtes, ajoutaient des mondes entiers aux domaines de ses - souverains. L'Espagne ne manifesta pas moins sa supériorité - intellectuelle par la voix de ses poëtes, de ses fabulistes et de - ses romanciers. Et maintenant qu'est-elle devenue? Vainement elle - a subjugué un monde, planté ses bannières au nord et au sud des - continents américains, acquis des îles innombrables, rapporté de - l'hémisphère occidental des trésors qu'elle ne comptait pas, - exercé en Europe une prépondérance à laquelle aucune nation - n'était parvenue,--l'Espagne a adopté le système prohibitif et - protecteur, et la voilà plongée dans l'ignorance et la - désolation. (Applaudissements.) Ses marchands sont des fraudeurs, - ses négociants des contrebandiers; et ces grandes cités, d'où - s'élancèrent les Pizarre et les Cortez, voient l'herbe croître - dans leurs rues et le lézard familier se réchauffer sur leurs - murs.--Reportez maintenant vos regards vers une autre contrée à - qui la nature avait refusé tant d'avantages. Regardez la - Hollande, votre voisine. Son sol est placé au-dessous du niveau - de la mer; il n'a pu être arraché aux flots de l'Atlantique que - par la plus haute intelligence et la plus active industrie, unies - au plus ardent patriotisme. Mais la Hollande a découvert le - secret de la grandeur des nations: la liberté. Par la liberté du - commerce, bientôt elle soumit, dompta, enchaîna l'Espagne; et - tant qu'elle fut fidèle à ses principes, tant qu'elle professa et - mit en pratique les doctrines de ses grands hommes, elle fut, - malgré ses étroites limites, assez influente pour être comptée - parmi les plus puissantes associations humaines. Et voyez - combien, dans des régions éloignées, la tradition porte haut le - nom de la Hollande! Parmi les importations récemment arrivées de - la Chine, se trouve un exemplaire de la géographie enseignée dans - les écoles du Céleste Empire. Comment croyez-vous qu'on y décrit - l'Angleterre? le voici: «L'Angleterre est une petite île de - l'Occident, subjuguée et gouvernée par les Hollandais.» (Hilarité - prolongée.) D'après cette exhibition de l'état de l'instruction - en Chine, vous ne serez point surpris que l'Empereur ait été - saisi d'une inconcevable stupéfaction, lorsque son commissaire - Ke-Shen lui apprit qu'une poignée de ces barbares avait mis en - déroute la plus forte armée qu'il lui eût été possible de - rassembler. Vous vous rappelez qu'il ordonna que Ke-Shen fût scié - en deux quand celui-ci arriva avec la malencontreuse nouvelle. - Mais je ne doute pas qu'avant que la présente année ait fini son - cours, une nouvelle géographie, ou du moins une édition revue et - corrigée ne soit introduite dans les écoles du Royaume du Milieu. - (Rires et applaudissements.)--Portez maintenant vos yeux vers - l'Italie; il n'est pas de pays plus fertile en utiles - enseignements. Ses pieds sont baignés par la Méditerranée, tous - ses habitants ont une commune origine; mais les uns sont livrés - aux bienfaisantes influences de la liberté commerciale, tandis - que les autres reçoivent les secours et la protection du - monopole. Comparez la situation de la Toscane à celle des États - Pontificaux. En Toscane, tout présente l'aspect d'une riante - félicité.--Le coeur s'y réjouit à la vue d'une population - satisfaite, d'une moralité élevée, d'un commerce florissant et - d'une production toujours croissante; car depuis le temps de - Léopold, elle a été fidèle aux principes posés par cet admirable - souverain.--Passez la frontière.--Entrez dans les États Romains. - C'est le même sol, le même climat, le même soleil radieux et - vivifiant; ce sont les mêmes puissances de production; les hommes - s'y vantent d'une plus haute origine, et s'y proclament avec - orgueil les fils des plus illustres héros qui aient jamais foulé - la surface de ce globe. Je me rappelle avoir été introduit auprès - du Pape par son secrétaire qui se nommait Publio-Mario. Il - affirmait descendre de Publius-Marius, et il vivait, disait-il, - sur les mêmes terres que ses ancêtres occupaient avant la venue - de Jésus-Christ. (Rires.) Eh bien! dans quel état est l'industrie - de Rome? Pourriez-vous croire qu'à l'heure qu'il est, sous le - régime protecteur, les Romains foulent la laine de leurs pieds - nus, et que les moulins à farine sont d'un usage peu répandu dans - les États du Pape infaillible? - - En fait, que faut-il entendre par l'émancipation du commerce? - Pourquoi combattons-nous? pourquoi sommes-nous réunis? Nous - voulons donner à tout homme, à tout ouvrier, à toute entreprise, - les plus grandes raisons possibles de marcher de perfectionnement - en perfectionnement. Nous désirons que les Anglais disent au - monde: «Nous n'appréhendons rien dans la carrière où nous - entrons. Nous ne demandons qu'à être délivrés des liens qui - pèsent sur nos membres. Brisez ces chaînes; et nous, race de - Saxons, nous qui avons porté notre langue, la langue de - Shakespeare et de Milton aux quatre coins de la terre; nous qui - avons enseigné le grand droit de représentation au monde altéré - de liberté; nous qui avons semé des nations destinées à nous - surpasser nous-mêmes en nombre, en puissance, en gloire et en - durée, nous ne craignons aucune rivalité (bruyants - applaudissements), pourvu, car il faut toujours en venir à cette - simple proposition, que nous soyons libres de _vendre aussi cher - et d'acheter à aussi bon marché_ que nous pourrons le faire. - (Applaudissements.) Et quelle est, mes amis, la signification de - ces magnifiques meetings, tels que celui auquel je m'adresse? Ils - signifient que vous avez compris ce langage du premier ministre - de la Grande-Bretagne; que vous ne souffrirez pas que ce langage - se dissipe aux vents comme une oiseuse théorie qui ne doit être - l'héritage de personne; que vous l'avez relevé; que vous avez - conquis sir Robert Peel; que vous lui ferez de sa déclaration un - cercle de fer (applaudissements); que vous réclamerez du - Parlement d'Angleterre, au dedans de l'enceinte législative, la - même vigueur, la même énergie que le peuple déploie au dehors. - (Applaudissements.) Mes amis, on dit que, dans cette Chambre des - communes, nous ne sommes qu'une minorité désespérante. Mais, là - aussi, il y en a plusieurs qui ont rendu d'admirables services à - la cause populaire, dont l'énergie n'a jamais fait défaut, dont - les voix n'ont jamais été étouffées, dont les votes ne se sont - jamais égarés, et qui en appellent toujours à vous pour marcher, - sans cesse et sans relâche, vers le noble but placé au bout de la - carrière. (Applaudissements.) Mais après tout, mes amis, nous ne - sommes, nous, que le petit nombre, et vous, vous êtes le grand - nombre, et c'est à vous de décider s'il appartient aux intérêts, - à la voix, à la volonté du grand nombre, de prédominer, ou si la - Chambre continuera à rester aveugle, sourde, insoucieuse et - indifférente à la détresse qui l'entoure de toutes parts. En ce - qui me concerne, je nourris dans mon coeur des espérances plus - hautes et plus consolantes, car je crois fermement que - l'énergique volonté de l'Angleterre n'a qu'à se déclarer, comme - elle le fait en ce moment, pour que toute résistance - s'évanouisse. (L'orateur reprend son siége au bruit des - applaudissements enthousiastes.) - -MM. ELPHINSTONE, BURNET et HEYWORTH se font entendre; une -proclamation au peuple est votée à l'unanimité, et la séance est levée -à 10 heures. - - -MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. - -26 avril 1843. - -L'affluence est aussi considérable que dans les précédentes occasions. -On remarque dans l'assemblée plusieurs des membres les plus -respectables de la société des wesleyens. - -À 7 heures, le président, M. Georges Wilson, ouvre la séance. Il -expose les travaux et les progrès de la Ligue depuis la dernière -réunion.--«Nous avons distribué, dit-il, des plis contenant douze -brochures (_tracts_), à chacun des électeurs de 160 bourgs et de 24 -comtés.--Pendant la lecture de la liste de ces bourgs et comtés, -l'assemblée applaudit avec véhémence, principalement quand il s'agit -de circonscriptions électorales placées sous l'influence de -l'aristocratie.--Le président annonce que ce système de distribution -sera étendu à tout le pays, jusqu'à ce qu'il n'y ait pas un seul -électeur dans tout le royaume qui ne soit sans excuse, s'il émet un -vote contraire aux intérêts de ses concitoyens.--Depuis notre dernière -réunion, de nombreux meetings ont eu lieu, auxquels assistait la -députation de la Ligue, lundi à Plymouth, mardi à Devonport, mercredi -à Tavistock, jeudi à Devonport, samedi à Liskeard, dans le comté de -Cornouailles. En outre, mardi, les ouvriers de Manchester ont donné -une soirée à laquelle assistaient quatre mille personnes, et qui a eu -lieu dans les salons de la Ligue (_free-trade hall_). Elle avait pour -objet la présentation d'une adresse à M. Cobden. Jeudi il y a eu -meeting à Sheffield, vendredi à Wakefield, lundi à Macclesfield. Il y -a eu aussi des réunions dans le Cheshire et dans le Sunderland, -présidées par les premiers officiers municipaux, et j'ai la -satisfaction d'annoncer qu'elles seront suivies de beaucoup -d'autres.--C'est le 9 mai prochain que M. Pelham Villiers portera à la -Chambre des communes sa motion annuelle pour le retrait des -lois-céréales. (Bruyantes acclamations.) Des délégués de toutes les -associations du royaume affiliées à la Ligue seront à Londres pour -surveiller les progrès de notre cause pendant la discussion[28]. La -parole est au Révérend Thomas Spencer.» (Applaudissements.) - -[Note 28: On comprendra aisément et j'ai senti moi-même que ces brèves -analyses ôtent au compte rendu des séances ce que les détails leur -donnent toujours de piquant et quelquefois de dramatique. Obligé de me -borner, j'ai préféré sacrifier ce qui pouvait plaire à ce qui doit -instruire.] - - M. SPENCER: Je n'ai jamais porté la parole devant une aussi - imposante assemblée, quoique je sois habitué aux grandes - réunions, ce dont je me félicite en ce moment; car si je n'étais - enhardi par l'expérience, le courage me manquerait en présence - d'un tel auditoire. Je me présente ici comme un témoin - indépendant dans la lutte entre la classe manufacturière et la - classe agricole. Je n'appartiens ni à l'une ni à l'autre. J'ai - observé la marche de toutes les deux, sans intérêt personnel dans - leur conflit; je n'ai de préférence pour aucune, et je respecte - dans tous les partis les hommes bien intentionnés. C'est pourquoi - j'espère que ce meeting me permettra d'exposer ce qui est ma - conviction sincère dans cette grande lutte nationale. - (Approbation.)--J'ai observé depuis son origine les procédés de - la Ligue; j'ai entendu beaucoup de discours, j'ai lu beaucoup - d'écrits émanés de cette puissante association, et, du - commencement à la fin, je n'y ai rien vu qui ne fût juste, loyal - et honorable; rien qui tendît le moins du monde à sanctionner la - violence, et quoiqu'on ait accusé les membres de la Ligue de - vouloir ravir la _protection_ aux fermiers, tout en la conservant - pour eux-mêmes, je dois dire que je les ai toujours entendus - repousser cette imputation, et proclamer qu'ils n'entendaient ni - laisser profiter personne ni profiter eux-mêmes de ce système de - priviléges. (Applaudissements.) Spectateur désintéressé de ce - grand mouvement, je me suis efforcé de le juger avec impartialité - d'esprit, et de rechercher s'il portait en lui-même les éléments - du succès.--J'ai vu naître des entreprises qui ne pouvaient - réussir, et des projets placés sous le patronage de préjugés que - le temps devait dissiper.--Mais, quant à cette grande - _agitation_, j'aperçois clairement qu'il est dans sa nature de - triompher, et je vous en dirai la raison. Je vois des changements - dans mon pays, et l'histoire m'enseigne qu'il ne recule pas, mais - qu'il avance; qu'il ne se modifie pas dans un sens rétrograde, - mais dans un sens progressif. Sans remonter bien loin, dans mon - enfance on ne connaissait ni l'éclairage au gaz, ni les bateaux à - vapeur, ni les chemins de fer, et maintenant le gaz illumine - toutes nos rues, la vapeur parcourt toutes nos rivières, les - rails sillonnent toutes les provinces de l'empire. - (Applaudissements.) Dans mon enfance, un catholique romain, - quelles que fussent sa bonne foi et ses lumières, ne pouvait - entrer au Parlement, il n'en est pas de même aujourd'hui; dans - mon enfance, nul ne pouvait être chargé d'une fonction publique, - s'il n'avait reçu les sacrements de l'Église établie, il n'en est - pas de même aujourd'hui; dans mon enfance, aucun Anglais, - n'importent ses scrupules, ne pouvait être marié que par un - ministre de cette église, il n'en est pas de même aujourd'hui. - (Applaudissements.) De cette progression, qui n'est pas, si l'on - veut, arithmétique ou géométrique, mais qui certes est une - progression intellectuelle, politique et nationale, je tire cette - conclusion, que non-seulement d'autres progrès nous attendent, - mais qu'on en pourrait presque calculer la rapidité. Le temps - passé étant donné, on pourrait presque dire ce que sera le temps - qui le suit. En astronomie, des savants avaient remarqué dans le - système solaire un mystère qui leur semblait inexplicable: ils - avaient vu que les distances du soleil aux planètes étaient entre - elles comme des nombres harmoniques, sauf qu'il y avait dans la - série une lacune qui les confondait. À tel point du ciel, - disaient-ils, il devrait y avoir une planète.--Et en effet, les - astronomes modernes, armés de plus puissants télescopes, ont - découvert à la place indiquée quatre petites planètes qui - complètent la série des nombres harmoniques et prouvent la - justesse du raisonnement qui avait soupçonné leur existence. Et - moi, je dis qu'en considérant la série des progrès dans les - affaires humaines, j'y vois aussi une place vide, quelque chose - qui manque, et jugeant par le passé, je dis que si le principe de - la liberté des transactions est vrai, il doit triompher. - (Applaudissements.) J'ai un autre motif pour espérer ce triomphe: - quiconque est engagé dans une grande entreprise doit avoir foi - dans le succès, sous peine de sentir ses mains faiblir et ses - genoux plier. C'est là d'ailleurs un résultat qu'il est dans les - lois de la civilisation d'amener. Plusieurs personnes agitaient, - il y a quelque temps, la question de savoir si la civilisation - était favorable au bonheur de l'homme; quelques-unes se - prononçaient pour la négative. Je leur demandai ce qu'elles - entendaient par _civilisation_, et je découvris, bien plus, elles - avouèrent qu'elles avaient donné à ce mot une interprétation - erronée. Il y a plusieurs degrés de civilisation: si vous - enseignez à un sauvage quelque chose des moeurs de la vieille - Europe, il mettra probablement son honneur dans ses vêtements; il - s'adonnera à la mollesse, aux liqueurs spiritueuses, et votre - civilisation lui donnera la mort. Il en sera de même si vous - prodiguez l'or à un indigent. Mais regardez dans les rangs élevés - de la société; considérez un membre de vos nobles familles, qui - toute sa vie a été accoutumé à ces jouissances et à ce luxe, et - remarquez cet autre niveau de civilisation qui prévaut dans les - classes supérieures; et, à cet égard, je puis dire avec sincérité - que l'aristocratie anglaise donne un grand et utile exemple à - toutes les aristocraties du monde; elle les a devancées de bien - loin dans la saine entente de la vie civilisée. Les lords - d'Angleterre ont abandonné l'orgueil des vêtements, et ils ont - jeté leurs livrées à leurs domestiques; fuyant la mollesse et les - excès, ils couchent sur la dure et ont introduit la simplicité - sur leurs tables; ils ont renoncé aux excès de la boisson. Plus - vous vous élevez dans l'échelle sociale, plus vous trouverez que - les hommes agissent sur ce principe, de conserver un esprit sain - dans un corps vigoureux. Le bonheur de l'homme ne consiste pas - dans les jouissances des sens, mais dans le développement des - facultés physiques, intellectuelles et morales, qui le rendent - capable de faire du bien pendant une longue vie. - (Applaudissements.) S'il est dans la nature de la civilisation de - tendre à tout simplifier, qu'y a-t-il de plus simple, en matière - d'échanges, que la liberté; et si l'Angleterre est le pays du - monde le plus civilisé, ne dois-je pas m'attendre à voir, dans un - temps prochain, ce grand résultat du progrès, la - _simplification_, s'introduire dans nos lois commerciales? Il est - une autre chose qui doit résulter aussi du progrès de la - civilisation, c'est que le Parlement se rende un compte plus - éclairé de sa propre mission. Les membres du Parlement, dans les - deux Chambres, ont blâmé, et quelquefois dans un langage brutal, - les ministres de la religion, pour avoir pris part à cette - _agitation_ au sujet d'une chose aussi temporelle, disent-ils, - que les lois-céréales. Ils demandent ce qu'il y a de commun entre - ces lois et le saint ministère; mais ils savent bien que tout - être humain qui paye une taxe, et qui travaille pour subsister, - est profondément affecté par ces lois; ils savent bien que tout - homme qui aime son frère, et qui voit ce qui se passe dans le - pays, est tenu en conscience de prendre part à cette grande - agitation. (Approbation.) Eh quoi! les ministres de la religion - n'ont-ils pas été spécialement appelés à considérer cette - question? et la lettre de la reine, qui leur a été envoyée pour - être lue dans toutes les paroisses, ne leur en fait-elle pas, - pour ainsi dire, un devoir? (Approbation.) Cette lettre, que je - dois moi-même lire dans l'église de ma paroisse, établit qu'une - profonde détresse règne sur les districts manufacturiers, que - cette détresse a pour cause la stagnation du commerce, et elle - provoque des souscriptions pour subvenir aux besoins des - indigents. Certes il n'appartient pas à un être intelligent, - après avoir appris que la détresse pèse sur son pays, de rentrer - dans l'inaction sans s'inquiéter des causes qui l'ont amenée. - L'Écriture nous dit: «Occupez votre esprit de tout ce qui est - juste, vrai, honnête et aimable.» Mais pourquoi en occuper votre - esprit? Qui voudrait penser, sans jamais réaliser sa pensée dans - quelque effet pratique? S'il est bon de penser, il est bon - d'agir, et s'il est bien d'agir, il est bien de se lever pour - prendre part à ce grand mouvement. (Bruyantes acclamations.) Je - suis enclin à croire que les personnes, dans l'une et l'autre - Chambre, qui accusent les ministres de la religion de sortir de - leur sphère pour s'immiscer dans cette agitation, sont à moitié - envahies par les erreurs du Puséisme. (Applaudissements.) Le - Puséisme établit une profonde démarcation entre l'ordre du clergé - et les autres ordres, distinction injuste et indigne de tout - esprit libéral et éclairé. Ne voyez-vous pas d'ailleurs que le - même argument par lequel on voudrait m'empêcher d'intervenir, - servirait également à prévenir l'intervention de toute autre - personne, à moins qu'elle n'intervînt du côté du monopole, auquel - cas on est toujours bien reçu. (Applaudissements prolongés.) - N'ont-ils pas dit, dans leurs assemblées, que M. Bright n'avait - que faire de parcourir et d'enseigner le pays, et qu'il ferait - mieux de rester dans son usine? N'en ont-ils pas dit autant des - dames qui assistent à ces réunions? Avec cet argument, il n'est - personne qu'ils ne puissent exclure de toute participation à la - vie publique. Nous avons tous un emploi, une profession spéciale; - mais notre devoir n'en est pas moins de nous occuper en commun de - ce qui intéresse la communauté. Je crains bien que le Parlement - ne cherche à endormir le peuple par cette argumentation. Et lui - aussi a sa mission spéciale qui est de faire des lois pour le - bien de tous; et lorsqu'il fait des lois au détriment du grand - nombre, ne peut-on pas lui reprocher de se mêler de ce qui ne le - regarde pas? Ce n'est pas le clergé dissident qui sort de sa - sphère, c'est le Parlement. Nous supportons le poids des taxes, - en temps de paix comme en temps de guerre; nous partageons les - souffrances et le bien-être du peuple. Nous sommes donc justifiés - dans notre résistance; mais le Parlement n'est pas justifié - lorsqu'il entrave le commerce et envahit le domaine de l'activité - privée. (Applaudissements.) Lorsqu'il intervient et dit: «Je - connais les intérêts de cet homme mieux qu'il ne les connaît - lui-même; je lui prescrirai sa nourriture et ses vêtements, je - m'enquerrai du nombre de ses enfants et de la manière dont il les - élève (applaudissements prolongés), les citoyens seraient fondés - à répondre: Laissez-nous diriger nos propres affaires et élever - nos enfants, ces choses-là ne sont point dans vos attributions; - autant vaudrait que nous nommions aussi des commissions - d'enquête pour savoir si les membres de l'aristocratie gouvernent - convenablement leurs domaines et leurs familles.» Mais c'est là - un jeu dans lequel le droit n'est pas plus d'un côté que de - l'autre. Que l'aristocratie sache donc qu'il ne lui appartient - pas de restreindre les échanges et le commerce de la nation. - - J'ai dit que je me présentais comme un témoin indépendant et - impartial dans cette lutte entre les intérêts manufacturiers et - les intérêts agricoles; mais je déclare que, dans ma conviction, - les intérêts, bien compris, ne font qu'un. Ce qui affecte l'un - affecte l'autre. - - Supposez qu'il n'y eût au monde qu'une seule famille. Un des - membres laboure la terre, un autre garde et soigne les troupeaux, - un troisième confectionne les vêtements, etc.--Si, pendant que le - laboureur porte la nourriture au berger, il rencontre des - entraves et des taxes, ne regarderiez-vous pas ces taxes et ces - entraves comme un dommage pour toute la famille? Tout ce qui - empêche, tout ce qui retarde, tout ce qui entraîne des dépenses, - est une perte pour la communauté. Le même raisonnement s'applique - aux nations, quelles que soient la multiplicité des professions - et la complication des intérêts. - - En ce qui concerne l'état actuel de ce pays, vous avez été - informés par une haute autorité, par un ministre d'État, que la - misère, le paupérisme et le crime régnaient sur cette terre - désolée. C'est à celui qui admet l'existence de ces maux à - prouver que la Ligue en méconnaît la cause lorsqu'elle les - attribue à cette législation qui s'interpose entre l'homme et - l'homme; lorsqu'elle affirme que la liberté du commerce - entraînerait l'augmentation des salaires, que l'augmentation des - salaires amènerait la satisfaction des besoins et la diffusion - des connaissances, et enfin que l'extinction du paupérisme serait - suivie de l'extinction de la criminalité. (Applaudissements.) Si - la Ligue a raison, que la législation soit changée; si elle a - tort, que ses adversaires le prouvent. - - Je sais qu'il est de mode de railler les manufacturiers et leur - prétendu égoïsme; de dire qu'ils exploitent à leur profit des - milliers d'ouvriers. J'ai visité les districts manufacturiers - aussi bien que les districts agricoles, et je demande quels sont - ceux qui fournissent les cotisations les plus abondantes quand il - s'agit d'une souscription nationale? Où recueille-t-on 1,000 l. - s. dans une seule séance? À Manchester. J'ai dans les mains la - liste de plusieurs individus qui donnent 63 liv. par an aux - missions étrangères, c'est-à-dire de quoi entretenir un - missionnaire. Je ne vois rien de semblable dans les districts - agricoles, je ne connais aucun gentilhomme campagnard qui - maintienne à ses frais un de ces hommes utiles qui s'expatrient - pour faire le bien. La semaine dernière, j'ai visité une des - grandes manufactures de Bolton, et je n'ai jamais rencontré nulle - part une sollicitude plus éclairée pour le bien-être, - l'instruction et le bonheur des ouvriers. - -L'orateur continue à examiner le système restrictif dans ses rapports -avec l'union des peuples, et termine au milieu des applaudissements. - -M. EWART et M. BRIGHT prennent successivement la parole. Ce dernier -rend compte des nombreux meetings auxquels il a assisté dans les -districts agricoles. - - -SEPTIÈME MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. - -5 mai 1843. - -Longtemps avant l'ouverture de la séance, toutes les places sont -envahies et l'entrée a dû être refusée à plus de trois mille -personnes. - -Le président annonce que, par suite d'une nouvelle résolution prise -par le directeur du théâtre de Drury-Lane, cet édifice ne sera plus à -la disposition de la Ligue! Mais les intrigues du monopole seront -encore déjouées. À Manchester nous avons construit en six semaines une -salle capable de contenir dix mille personnes. Nous ferons de même à -Londres, s'il le faut.--Il rend compte des meetings tenus dans les -provinces pendant cette semaine. - - LE RÉV. DOCTEUR COX: Si l'on me demandait pourquoi je me présente - devant vous, moi, ministre protestant, étranger aux pompes du - théâtre (rires), quoique familier avec la chaire, je répondrais: - _Homo sum, nil humani alienum puto_; je suis homme, et, comme - tel, je ne suis étranger à rien de ce qui intéresse mon pays et - l'humanité. (Approbation.) J'ai eu ma part de blâme pour m'être - réuni avec mes confrères à Manchester, il y a deux - ans.--J'entendis alors, je ne dirai pas les murmures, mais les - clameurs d'une partie de la presse (honte!), qui nous reprochait - de nous être rassemblés à l'occasion d'une loi étrangère à notre - position et à nos études. Maintenant l'on dit qu'en se réunissant - à Manchester, les ministres protestants avaient fait tout ce - qu'ils avaient à faire. Monsieur, je ne puis adhérer à ces - sentiments. Je dis que notre cause réclame toujours nos efforts, - et j'adopte sans hésiter la maxime de César: «Rien n'est fait - tant qu'il reste quelque chose à faire!» (Applaudissements.) Il - ne m'appartient pas de décider si une nouvelle Convention des - Ministres dissidents serait convenable; mais engagés, comme nous - le sommes, au nombre de sept cents, dans notre caractère - collectif, je ne vois pas pourquoi nous ne nous efforcerions pas - individuellement de faire triompher cette cause que nous avons - embrassée avec vous, Monsieur, avec M. Cobden, avec les membres - de la Ligue, cause que nous regardons comme intéressant au plus - haut degré le bien-être de nos frères. (Approbation.) Et quel est - mon frère? Ce n'est pas celui qui vit dans mon voisinage, dans la - rue ou la ville prochaine,--mais c'est l'homme. - (Applaudissements.) L'homme, quelles que soient les circonstances - dans lesquelles il se trouve. Le christianisme m'enseigne la - sympathie pour toute la race humaine, et d'atteindre, si je le - puis, par mon influence morale, jusqu'aux extrémités du monde. On - nous dit que comme Ministres nous devons nous en tenir à nos - fonctions spirituelles;--que nous ne sommes point présumés - comprendre des questions d'économie politique. Ma réponse est - celle-ci: Je ne me reconnais pas plus incompétent pour - comprendre une question, si je veux l'étudier, que tout autre - individu doué d'honnêteté et de quelque sens commun. J'ai - d'ailleurs présent à l'esprit que le Sauveur du monde, - Notre-Seigneur, ne montra pas moins de sollicitude pour les - intérêts temporels que pour les intérêts spirituels des hommes. - (Écoutez, écoutez.) Il ne se borna pas à enseigner son éternel - Évangile, mais il eut aussi compassion de la multitude et lui - donna une nourriture miraculeuse; ce qui doit me déterminer à - faire tous mes efforts pour lui donner une nourriture naturelle; - et si ceux qui font profession d'être les disciples de - Jésus-Christ, je veux dire les évêques de ce pays (grands cris de - honte! honte!), qui occupent une si haute position et qui - s'assoient sur les siéges de velours du Parlement, si les - évêques, dis-je, combattaient au lieu de les soutenir ces - lois-céréales qui ont infligé tant de maux à la communauté, je - leur pardonnerais d'occuper une situation que je regarde comme - incompatible avec leur caractère sacré (applaudissements), et - j'oublierais, pour un moment, que j'ai vu la pompe de l'hermine - et l'éclat de la mitre, là où je me serais attendu à rencontrer - le manteau de bure et la couronne d'épines! (Écoutez, écoutez.) - J'ai fait allusion au Parlement, c'est pour moi un sujet délicat - à traiter; je crois que nous sentons tous que c'est là que nos - intérêts ont été sacrifiés à l'esprit de parti. (Bruyantes - acclamations.) C'est là, je crois, que les luttes et les - rivalités pour le pouvoir et l'influence, pour les places et les - honneurs, ont fait obstacle à plusieurs des grands principes que - nous voulons faire prévaloir; et cependant nous pouvons tourner - nos regards vers cette enceinte élevée avec quelque espérance, - dans la conviction que le sentiment populaire, qui ne peut y être - toujours méconnu, y fera tôt ou tard assez d'impression pour - déterminer le triomphe des principes que nous avons à coeur. - - Monsieur, je défendrai la cause de la Ligue au point de vue de - l'humanité, du patriotisme et de la religion. (Applaudissements.) - Je dis d'abord, quant à la question d'humanité, que la population - de ce pays s'est accrue et s'accroît tous les jours, et que la - première loi de la société est que l'homme doit gagner son pain à - la sueur de son front. Mais ici, pendant que la population - s'accroît d'année en année, pendant que le travail de l'homme - s'accroît de jour en jour, l'ouvrier ne peut gagner son pain à la - sueur de son front, parce qu'il y a des obstacles sur son chemin, - et ce sont ces obstacles que la Ligue a pour but de renverser. - (Applaudissements.) Je plaide cette cause sur le terrain de - l'humanité, parce que si les intérêts manufacturiers souffrent, - tous les autres ne peuvent manquer de souffrir aussi, et la - détresse s'étend sur tout le pays. Je me souviens qu'il y a bien - des années, M. Fox, combattant dans la Chambre des communes les - mesures de son antagoniste, M. Pitt, disait ces paroles - prophétiques: «Si vous persistez dans ce que vous appelez des - guerres justes et nécessaires, vous finirez par être chargé d'une - dette nationale de huit cents millions et d'un fardeau de taxes - qui écrasera et ruinera le pays.» Les législateurs de l'époque se - moquèrent de M. Fox; ils riaient de ses prévisions et de ce - qu'ils appelaient ses folles prophéties; qu'est-il arrivé - cependant? N'avons-nous pas cette dette nationale qui avait été - prédite? N'avons-nous pas cette taxe que les citoyens ne peuvent - supporter, à moins d'avoir quelques moyens extraordinaires, - quelques propriétés héréditaires--ou, ce qui est la propriété du - peuple, le droit de chercher et d'obtenir du travail?--Je plaide - cette cause sur le terrain de l'humanité, car sans m'appesantir - sur la condition profondément misérable des habitants des comtés - septentrionaux, je pourrais signaler dans cette métropole,--à nos - portes,--des circonstances de la nature la plus affligeante. J'ai - en main un rapport qui me vient de la source la plus authentique, - qui constate que dans le mois de mars dernier et dans une seule - semaine, il y a eu quatre cas de mort provenant d'inanition. - (Écoutez, écoutez.) Il est établi par les verdicts que deux de - ces malheureux sont morts d'épuisement; un à la suite d'un - complet dénûment, et le quatrième d'inanition absolue. (Écoutez, - écoutez.) Mais au fait, tous ces mots sont synonymes, et ils - signifient que, dans Londres, au sein du luxe et de l'abondance, - quatre personnes dans une semaine sont mortes littéralement de - faim. (Honte! honte!) Vous faites allusion à l'enceinte où se - tiennent nos séances; vous parlez de tragédies! Voilà - certainement de la tragédie, non point de celle qui a pour but - de distraire le peuple, mais de la tragédie faite pour arracher - des larmes et éveiller la sympathie la plus profonde. Me plaçant - donc sur le terrain de l'humanité, lorsqu'il a été prouvé - surabondamment que, par l'effet des lois-céréales, des milliers - et des millions d'hommes sont dénués, non-seulement des moyens de - vivre dans l'aisance, mais encore, à strictement parler, des - moyens de vivre, quand le peuple souffre depuis le centre de - cette métropole jusques aux districts les plus reculés du - royaume,--lorsque le dénûment, la stagnation du travail, la - famine, avec tous les maux qu'elles engendrent, pèsent de tout - leur poids sur le pays,--lorsque l'humanité saigne par tous les - pores, alors, Monsieur, je ne regarde pas si je suis un ministre - de la religion, mais je me lève en dépit du blâme et de la - calomnie pour défendre la cause de l'homme, qui est - essentiellement la cause de Dieu. (Tonnerre d'applaudissements.) - - J'ai dit, en second lieu, que je soutiendrais la cause de la - Ligue sur le terrain du patriotisme, et ici je devrais me - répéter, car les souffrances des manufactures ne sont-elles pas - les souffrances de la masse? La détresse du centre ne - s'étend-elle pas aux extrémités? Je maintiens qu'en principe il - est faux qu'une partie de la communauté prospérera par la - détresse d'une autre partie de cette même communauté; que - l'aristocratie, par exemple, s'élèvera par l'abaissement des - classes ouvrières. Que j'entende ou non l'économie politique, - j'en sais assez sur cette matière, j'en sais assez surtout sur la - morale du christianisme, pour dire que la vraie prospérité d'un - peuple consiste en ce que chacun trouve le contentement de son - coeur dans la prospérité de tous; en ce que les volontés soient - unanimes pour porter le pays au plus haut degré de gloire et de - félicité temporelle. Ce n'est qu'alors que l'Angleterre s'élèvera - comme un monument digne d'attirer les regards de l'univers; ce - n'est qu'alors qu'elle apparaîtra brillante à la clarté du jour, - et répandra sa gloire sur toutes les nations; ce n'est qu'alors, - quand tout privilége aura disparu, quand chaque classe, chaque - parti se réjouira du bonheur des autres, quand ils travailleront - tous à leur mutuelle satisfaction, que l'Angleterre sera pour - l'étranger un objet d'étonnement et d'envie, et pour ses enfants - un objet d'orgueil et de délices! - -Après quelques autres considérations, l'orateur continue ainsi: - - Enfin, je défends la cause de la liberté commerciale au point de - vue religieux; je dis que la misère engendre l'égoïsme, les - mauvais penchants, les dissensions domestiques.--Elle engendre - l'abattement d'esprit; elle aboutit au suicide et trop souvent au - meurtre. Les liens les plus tendres, les sympathies les plus - douces de la vie domestique ont été brisées par la pression de la - détresse, par l'impuissance de se procurer des moyens de - subsistance au sein du pays ruiné. L'insanité s'en est suivie, et - le tombeau prématuré s'est fermé sur ses victimes - infortunées[29]. Dans ces circonstances je dis, Monsieur, que les - dominateurs de ce monde se sont placés sous une effrayante - responsabilité. (Écoutez, écoutez.) C'est pour nous un devoir de - chrétiens de secourir le pauvre dans sa souffrance et dans sa - détresse; mais prier pour son soulagement et son bien-être, n'est - que la moitié de notre devoir. Nous devons encore plaider sa - cause et faire tous nos efforts pour relever sa condition. À cet - égard, permettez-moi une citation que je recommande à vos - méditations. «Les affections qui cimentent la société ne sont - guère moins importantes que les affections domestiques. Le - sentiment de l'indépendance et de la dignité personnelle, l'amour - de la justice, le respect des droits de la propriété, la - satisfaction de notre position sociale, l'attachement éclairé aux - institutions qui nous régissent,--ce sont là des éléments - essentiels au corps politique, et dont la destruction ne peut - être considérée que comme une calamité nationale. Cependant nous - les voyons périr autour de nous. Quelque noble répugnance que les - classes ouvrières aient montrée à accepter le secours de la - paroisse, il n'est que trop vrai que le coeur de plusieurs a été - courbé par un long désespoir devant cette humiliation; le - sentiment du droit s'est évanoui aux approches de la famine, et - les hommes ont appris à se demander s'il n'existait pas un droit - primordial, antérieur au droit de propriété, qui les justifie de - prendre là où ils le rencontrent, ce qui est indispensable au - soutien de la vie; et finalement, nos institutions nationales si - longtemps et si cordialement vénérées, ont été accusées, sinon - d'être la source incurable du mal, du moins de constituer toute - la force agressive et défensive de ceux qui perpétuent cet abus - intolérable.» (Écoutez, écoutez.) Nous sommes dans un temps - d'agitation, de grande et juste agitation parmi le peuple, le - tonnerre commence à gronder; des bruits prophétiques se font - entendre sur tous les points de l'horizon, cris pleins d'agonie, - de désespoir et de détermination; l'électricité s'accumule et la - tempête commence à éclater. Le peuple est résolu,--non comme tant - d'autres fois l'épée à la main et en esprit de rébellion, mais en - esprit de paix et de légalité,--à revendiquer les droits qu'il - tient de l'auteur des choses, et dont il a été si injustement - dépouillé. Le peuple veut vaincre et il vaincra. Le flot - s'avance, les vagues grossissent, et rien ne pourra les - arrêter.--Les effets de ces lois ont été à un haut degré - préjudiciables aux intérêts de la religion. En beaucoup - d'endroits, les hommes du peuple, faute de vêtements convenables, - se sont éloignés du service divin. (Écoutez.) Les lois-céréales - tendent en outre directement à restreindre les effets de ces - institutions charitables, dont l'étendue et la bienveillance ont - jeté tant de gloire sur le nom britannique, car à mesure que la - détresse gagne du terrain, toutes les classes sont successivement - envahies, toutes, excepté celles que défendent la naissance - aristocratique et les possessions héréditaires. Ces lois ont - encore un plus funeste résultat en prévenant l'extension de - l'éducation, ce grand objet que le gouvernement pourrait - abandonner à lui-même si la misère ne forçait à avoir recours à - lui. (Écoutez, écoutez.) Je n'ajouterai qu'un mot, comme ami de - la liberté en toutes choses. Liberté d'action, liberté de pensée, - liberté d'échange,--car tout ce qu'il y a de bon sur cette terre - est né de la liberté,--je défendrai cette grande cause tant que - j'aurai un coeur pour sentir, une voix pour parler et un bras - pour agir. (Bruyantes acclamations.) - -[Note 29: On sait que le suicide est presque toujours attribué dans -les verdicts à la démence, _insanity_.] - -M. COBDEN s'avance au bruit des applaudissements et s'exprime en ces -termes: - - Le Révérend Ministre qui vient de s'asseoir s'est rendu coupable - au moins d'une oeuvre de surérogation (rires) lorsqu'il a jugé - nécessaire de défendre les Ministres du culte pour la noble part - qu'ils ont prise à cette agitation. (Bruyantes acclamations.) Si - je regrette quelque chose dans le cours de nos opérations - relatives aux lois-céréales, c'est de ne les avoir peut-être pas - suffisamment considérées comme affectant les moeurs, la religion - et l'éducation. On parle d'éducation; l'on demande si le peuple - désire l'éducation. Je puis affirmer qu'il n'est aucune classe, - même la plus humble, où les hommes, s'ils en avaient les moyens, - ne se montrassent aussi empressés de procurer à leurs enfants le - bienfait de l'éducation qu'on peut l'être dans les classes - supérieures. Dans les années 1835 et 1836, lorsque le nord de - l'Angleterre florissait, lorsque l'énergie du peuple n'était pas - assoupie, lorsque nous n'étions pas engagés comme aujourd'hui - dans un humiliant combat pour du pain.--Je me rappelle qu'il y - eut plusieurs magnifiques meetings à Manchester pour l'avancement - de l'éducation, et dans l'espace de quelques mois on recueillit - 12,000 livres parmi les classes manufacturières, dans le but de - construire des maisons d'école convenables. (Applaudissements.) - Mais la loi-céréale s'élève comme un obstacle sur le seuil de - toute amélioration morale. Qu'elle soit abrogée, et les classes - industrieuses auront le moyen, comme elles ont la volonté, - d'élever leurs enfants. Je regarde encore la question de la - liberté commerciale comme impliquant la question de la paix - universelle. Si, comme on peut me l'objecter, de grandes - puissances, de grandes cités commerciales ont été renommées pour - leurs guerres et leurs conquêtes, c'est parce qu'elles ne - pouvaient accroître leur commerce que par l'agrandissement du - territoire. Il est certain cependant que toutes les fois que les - villes commerciales se sont confédérées, elles ont eu pour but de - conserver la paix et non de faire la guerre. (Approbation.) - Telle fut la confédération des villes Anséatiques. Nous nous - efforçons maintenant de réaliser une ère nouvelle; nous - cherchons, par la liberté du commerce, à accroître nos richesses - et notre prospérité, tout en accroissant les richesses et la - prospérité de toutes les nations du monde. (Bruyantes - acclamations.) Introduisez le principe de la liberté commerciale - parmi les peuples, et la guerre sera aussi impossible entre eux - qu'elle l'est entre Middlesex et Surrey. Nos adversaires ont - cessé de nous opposer des arguments, du moins des arguments - dignes d'une discussion sérieuse. Mais, quoiqu'ils en soient - venus à admettre à peu près nos principes, ils refusent de les - mettre en pratique, sous prétexte que ces principes, quelque - justes et incontestables qu'ils soient, ne sont pas encore - adoptés par les autres nations. Ces Messieurs se lèvent à la - Chambre des communes et nous disent que nous ne devons pas - recevoir le sucre du Brésil et le blé des États-Unis jusqu'à ce - que ces peuples admettent, sur le pied de l'égalité, nos fers et - nos tissus. Mais ce que nous combattons, ce n'est point les - marchands brésiliens ou américains, c'est la peste des monopoles - intérieurs. (Acclamations prolongées.) La question n'est pas - brésilienne ni américaine, elle est purement anglaise, et nous ne - la laisserons pas compliquer par des considérations extérieures. - Telle qu'elle est, notre tâche a assez de difficultés.--Que - demandons-nous? Nous demandons la chute de tous les monopoles, et - d'abord, et surtout, la destruction de la loi-céréale, parce que - nous la regardons comme la clef de voûte de l'arche du monopole. - Qu'elle tombe, et le lourd édifice s'écroulera tout entier. - (Écoutez, écoutez.) Et qu'est-ce que le monopole? C'est le droit - ou plutôt le tort qu'ont quelques personnes de bénéficier par la - vente exclusive de certaines marchandises. (Écoutez, écoutez.) - Voilà ce que c'est que le monopole. Il n'est pas nouveau, dans ce - pays. Il florissait en Angleterre il y a deux cent cinquante ans, - et la _loi-céréale_ n'en est qu'une plus subtile variété. Le - système du monopole avait grandi au temps des Tudors et des - Stuarts, et il fut renversé, il y a deux siècles et demi, au - moins dans ses aspects les plus odieux, sous les efforts de nos - courageux ancêtres. Il est vrai qu'il revêtait, dans ces temps - reculés, des formes naïvement grossières; on n'avait pas encore, - à cette époque, inventé les ruses de l'_échelle mobile_ (écoutez, - écoutez); mais ce n'en étaient pas moins des monopoles, et des - monopoles très-lourds. Voici en quoi ils consistaient: les ducs - de ces temps-là, un Buckingham, un Richmond, sollicitaient de la - reine Élisabeth ou du roi Jacques des lettres-patentes en vertu - desquelles ils s'assuraient le monopole du sel, du cuir, du - poisson, n'importe. Ce système fut poussé à une exagération si - désordonnée que le peuple refusa de le supporter, comme il le - fait aujourd'hui. Il s'adressa à ses représentants au Parlement - pour appuyer ses doléances. Nous avons les procès-verbaux des - discussions auxquelles ces réclamations donnèrent lieu, et - quoique les discours n'y soient point rapportés assez au long - pour nous faire connaître les arguments qu'on fit valoir de part - et d'autre, il nous en reste quelques lambeaux qui ne manquent - pas d'intérêt. Voici ce que disait un M. Martin, membre de la - Ligue, assurément (rires), et peut-être représentant de Stockport - (nouveaux rires,) car il s'exprimait comme j'ai coutume de le - faire. «Je parle pour une ville qui souffre, languit et succombe - sous le poids de monstrueux et intolérables monopoles. Toutes les - denrées y sont accaparées par les sangsues de la république. Tel - est l'état de ma localité, que le commerce y est anéanti; et si - on laisse encore ces hommes s'emparer des fruits que la terre - nous donne, qu'allons-nous devenir, nous qu'ils dépouillent des - produits de nos travaux et de nos sueurs, forts qu'ils sont des - actes de l'autorité suprême auxquels de pauvres sujets n'osent - pas s'opposer?» (Acclamations.) Voilà ce que disait M. Martin, il - y a deux cent cinquante ans, et je pourrais aujourd'hui tenir - pour Stockport le même langage.--On nous fait ensuite connaître - la liste des monopoles dont le peuple se plaignait. Nous y voyons - figurer drap, fer, étain, houille, verre, cuir, sel, huile, - vinaigre, fruit, vin, poisson. Ainsi ce que lord _Stanhope_ et le - _Morning-Post_ appellent _protection de l'industrie nationale_, - s'étendait à toutes ses branches. (Rires et acclamations - prolongés.) Le malin journaliste ajoute: «Lorsque la liste des - monopoles a été lue, une voix s'est écriée: _et le monopole des - cartes à jouer!_ ce qui a fait rougir sir Walter Raleigh, car - les cartes sont un de ses monopoles.» Les hommes de cette époque - étaient délicats sans doute; car, quoique nous ayons un lustre - puissant à la Chambre des communes, jamais, depuis que j'en fais - partie, je n'ai vu le rouge monter au front de nos monopoleurs. - (Éclats de rire.) Le journal continue: «Après la seconde lecture - de la liste des monopoles, M. Hackewell (autre ligueur sans - doute) (rires) se lève et dit: Le pain ne figure-t-il point dans - cette liste?--Le pain! dit l'un;--Le pain! s'écrie un - second.--Cela est étrange, murmure un troisième.--Eh bien, - reprend M. Hackewell, retenez mes paroles, si l'on ne met ordre à - tout ceci, _le pain y passera_.» (Bruyantes acclamations.)--_Et - le pain y a passé_, et c'est pour cela, Messieurs, que nous - sommes réunis dans cette enceinte. (Applaudissements prolongés.) - Le journaliste continue: «Quand la reine Élisabeth eut - connaissance des plaintes du peuple, elle se rendit au Parlement - et le remercia d'avoir attiré son attention sur un si grand - fléau.» S'indignant ensuite d'avoir si longtemps été trompée par - ses _varlets_ (c'est le terme dont elle jugea à propos de se - servir à l'égard de ses ministres monopoleurs), «pensent-ils, - s'écria-t-elle, demeurer impunis, ceux qui vous ont opprimés, qui - ont méconnu leurs devoirs et l'honneur de la reine? Non, - assurément. Je n'entends pas que leurs actes oppressifs échappent - au châtiment qu'ils méritent. Je vois maintenant qu'ils en ont - agi envers moi comme ces médecins (rires, écoutez, écoutez) qui - ont soin de relever par une saveur aromatique le breuvage amer - qu'ils veulent faire accepter, ou qui, voulant administrer une - pilule (cris répétés: Écoutez, écoutez, c'est le docteur - Tamworth), ne manquent pas de la dorer.» (Rires universels et - applaudissements.) Vraiment, on pourrait presque soupçonner dans - ces paroles quelques rapports prophétiques avec un certain - docteur homme d'État de notre époque. (Nouveaux éclats de rire.) - Telle fut, Messieurs, la conduite de la reine Élisabeth. Nous - vivons maintenant sous une reine qui occupe dignement le trône de - cette souveraine. (Acclamations.) J'ai la conviction que Sa - Majesté ne voudrait pas sanctionner personnellement un tort fait - au plus pauvre ou au plus humble de ses sujets, et quoiqu'elle - ne soit pas disposée, sans doute, à venir à la Chambre des lords - pour y dénoncer ses ministres comme des varlets (rires), je crois - qu'elle donnerait sans difficulté son assentiment à l'abolition - absolue des lois-céréales. (Applaudissements et cris répétés: - Dieu sauve la reine!) Tels étaient les priviléges autrefois; - aujourd'hui les monopoleurs, agissant suivant des principes - identiques, si ce n'est pires, ont introduit de grands - raffinements dans les dénominations des choses; ils ont inventé - l'_échelle mobile_ et le mot _protection_. En reconstruisant ces - monopoles, l'aristocratie de ce pays s'est formée en une grande - société par actions pour l'exploitation des abus de toute espèce; - les uns ont le blé, les autres le sucre, ceux-ci le bois, ceux-là - le café, ainsi de suite. Chacune de ces classes de monopoleurs - dit aux autres: «Aidez-moi à arracher le plus d'argent possible - au peuple, et je vous rendrai le même service.» (Écoutez.) Il n'y - a pas, en principe, un atome de différence entre le monopole de - nos jours et celui d'autrefois. Et si nous n'avons pas réussi à - nous débarrasser des abus qui pèsent sur nous, il faut nous en - prendre à notre ignorance, à notre apathie, à ce que nous n'avons - pas déployé ce mâle courage que montrèrent nos ancêtres dans des - circonstances bien moins avantageuses, à une époque où il n'y - avait pas de liberté dans les communes, et où la Tour de Londres - menaçait quiconque osait faire entendre la vérité. (Écoutez.) - Quelle différence pourrait-on trouver dans les deux cas? Voici - des hommes qui se sont rendus possesseurs de tout le blé du pays, - qui ne suffit pas, selon eux-mêmes, à la consommation. Cependant - ils n'admettent de blé étranger que ce qu'il leur plaît, et - jamais assez pour ne pas retirer le plus haut prix possible de - celui qu'ils ont à vendre. (Écoutez, écoutez.) Que faisaient de - plus les monopoleurs du temps d'Élisabeth? Les monopoleurs de - sucre ne fournissent pas au peuple d'Angleterre la moitié de - celui qu'il pourrait consommer, s'il était libre de s'en procurer - au Brésil, à prix débattu, et en échange de son travail. Il en - est de même pour le café et autres articles de consommation - journalière. Combien de temps faudra-t-il donc au peuple - d'Angleterre pour comprendre ces choses et pour faire ce que - firent ses ancêtres il y a plus de deux siècles? Ils - renversèrent l'oppression: pourquoi ne le ferions-nous pas? - (Applaudissements.) - - Vraiment, je sens qu'il y a quelque chose de vrai dans ce que - disait hier soir mon ami John Bright: «Nous ne sommes, à la - Chambre des communes, que de beaux diseurs à la langue mielleuse - et dorée.» Nous ne savons pas parler comme les Martin et les - Hackewell d'autrefois. (Écoutez! écoutez!) Bien que, après tout, - ce n'est point dans de rudes paroles mais dans de fortes actions - qu'il faut placer notre confiance. (Applaudissements.) Ainsi que - je vous le disais tout à l'heure, lorsque nous demandons au - gouvernement de mettre un terme à ce système, il nous envoie au - dehors, au Brésil par exemple, et nous dit de décider ce peuple à - recevoir nos marchandises contre son sucre; mais quelle est donc - cette déception dont on nous berce depuis si longtemps? Quel est - l'objet pratique de ces traités de commerce si attendus? Y a-t-il - quelque pays, à un degré de latitude donné, qui produise des - choses que ne puissent produire d'autres pays dans la même - latitude? Pourquoi, je le demande, devons-nous nous adresser au - Portugal, et lui donner le privilége exclusif de nous vendre ses - vins, lui conférant ainsi un monopole contre nous-mêmes? Pourquoi - nous priver de l'avantage de la concurrence de notre voisine, la - France, dont le Champagne est décidément supérieur, dans mon - opinion, au vin épais de Porto? (Applaudissements.) On nous dit - qu'en donnant la préférence au Portugal, nous forcerons la France - à réduire ses droits sur nos fils et tissus de lin. Mais cela ne - pourrait-il pas avoir l'effet contraire? l'expérience en est - faite. Voilà plus de cent ans que nous avons conclu le fameux - traité de Methuen, et au lieu de concilier les peuples il les a - divisés, et a, plus que toute autre chose, provoqué ces guerres - désastreuses qui ont désolé l'Europe. Au lieu de forcer cette - brave nation de l'autre côté du canal à venir acheter nos - produits, il n'a eu d'autre effet que de la décider à doubler les - droits sur nos marchandises. (Approbation.) Non, non, agissons à - la façon des ligueurs du temps d'Élisabeth. Renversons nos - propres monopoles; montrons aux nations que nous avons foi dans - nos principes; que nous mettons ces principes en pratique, en - admettant, _sans condition_, le blé, le sucre et tous les - produits étrangers. S'il y a quelque chose de vrai dans nos - principes, une prospérité générale suivra cette grande mesure, et - lorsque les nations étrangères verront, par notre exemple, ce que - produit le renversement des barrières restrictives, elles seront - infailliblement disposées à le suivre. (Applaudissements.) Ce - sophisme, qu'un peuple perd l'excédant de ses importations sur - ses exportations, ou qu'un pays peut toujours nous donner sans - jamais recevoir de nous, est de toutes les déceptions la plus - grande dont j'aie jamais entendu parler. Elle dépasse les cures - par l'eau froide et les machines volantes. (Éclats de rires.) - Cela revient tout simplement à dire qu'en refusant les produits - des autres pays, de peur qu'ils n'acceptent pas nos retours, nous - obéissons à la crainte que l'étranger, saisi d'un soudain accès - de philanthropie, ne nous inonde jusqu'aux genoux de blé, de - sucre, de vins, etc. (Applaudissements.) Au lieu de mesurer - l'étendue de notre prospérité commerciale par nos exportations, - j'espère que nous adopterons la doctrine si admirablement exposée - hier à la Chambre des communes par M. Villiers, et que c'est par - nos importations que nous apprécierons les progrès de notre - industrie. (Approbation.) Quels sont les pays qui aient adopté le - système des libres importations, et qui ne témoignent pas, par - leur prospérité, de la bonté de ce système! Parcourez la - Méditerranée. Visitez Trieste et Marseille, et comparez leurs - progrès. Le commerce de Marseille est protégé et encouragé, comme - on dit, depuis des siècles par la plus grande puissance du - continent. Mais il n'a fallu que quelques années à Trieste pour - dépasser Marseille.--Et pourquoi? parce que Trieste jouit de la - liberté d'importation en toutes choses. (Bruyants - applaudissements.) Voyez Hambourg; c'est le port le plus - important de toute la partie occidentale de l'Europe.--Et - pourquoi? parce que l'importation y est libre! La Suisse vous - offre un autre exemple de ce que peut la liberté. J'ai pénétré - dans ce pays par tous les côtés: par la France, par l'Autriche et - par l'Italie, et il faut vouloir tenir ses yeux fermés pour ne - pas apercevoir les remarquables améliorations que la liberté du - commerce a répandues sur la république; le voyageur n'a pas - plutôt traversé la frontière, qu'elles se manifestent à lui par - la supériorité des routes, par l'activité et la prospérité - croissante des habitants. D'où cela provient-il? de ce que, en - Suisse, aucune loi ne décourage l'importation. Les habitants des - pays voisins, les Italiens, les Français, les Allemands y - apportent leurs produits sans qu'il leur soit fait la moindre - question, sans éprouver ni empêchement ni retard. Et pense-t-on - que pour cela le sol ait moins de valeur en Suisse que dans les - pays limitrophes? J'ai constaté qu'il valait trois fois plus - qu'au delà de la frontière, et je suis prêt à démontrer qu'il y - vaut autant qu'en Angleterre, acre par acre, et à égalité de - situation et de nature, quoiqu'en Suisse la terre seule paye la - moitié de toutes les taxes publiques. (Écoutez! écoutez!) Et d'où - vient cette grande prospérité? de ce que tout citoyen qui a - besoin de quelques marchandises, de quelque instrument, ou de - quelque matière première, est libre de choisir le point du globe - sur lequel il lui convient de s'en approvisionner. Je me souviens - d'avoir visité, avec un ami, le marché de Lausanne, un samedi. La - ville était remplie de paysans vendant du fruit, de la volaille, - des oeufs, du beurre et toute espèce de provisions. Je m'informai - d'où ils venaient?--De la Savoie, pour la plupart, me dit mon - ami, en me montrant du doigt l'autre rive du lac de Genève.--Et - entrent-ils sans payer de droit? demandai-je.--Ils n'en payent - d'aucune espèce, me fut-il répondu, ils entrent librement et - vendent tant que cela leur convient. Je ne pus m'empêcher de - m'écrier: «Oh! si le duc de Buckingham voyait ceci, il en - mourrait assurément.» (Rires et acclamations.) Mais comment ces - gens-là reçoivent-ils leur payement? demandai-je, car je savais - que le monopole fermait hermétiquement la frontière de Savoie, et - que les marchandises suisses ne peuvent y pénétrer. Pour toute - réponse, mon ami me mena en ville dans l'après-dînée, et là, je - vis les paysans italiens fourmillant dans les boutiques et - magasins, où ils achetaient du tabac, des tissus, etc., qu'on - arrangeait en paquets du poids de 6 livres environ, pour en - faciliter l'entrée en fraude en Italie. (Rires.) Eh bien, si vous - ouvrez les ports d'Angleterre, et si les autres nations ne - veulent pas retirer les droits qui pèsent sur nos produits, j'ose - prédire que les étrangers qui nous porteront du blé ou du sucre - rapporteront de nos marchandises en ballots de 6 livres, pour - éviter la surveillance de leur douane. Mais, après tout, ce ne - sont là que des excuses et de vains prétextes; nous y sommes - accoutumés, nous y sommes préparés, on ne peut plus nous y - prendre; et le mieux est de ne pas les écouter. Sommes-nous - d'accord sur ce point, qu'il est juste de renverser le monopole? - Qu'on ne nous parle pas de la Russie, du Portugal ou de - l'Espagne; nous nous en occuperons plus tard (bien, bien); nous - ne manquons pas chez nous d'ennemis d'une pire espèce (bravos); - ne perdons pas de vue l'objet de notre association, qui est - d'emporter le retrait des lois-céréales, _absolument, - immédiatement et sans condition_[30]. Si nous renoncions au mot - _sans condition_, nous aurions un nouveau débordement de - prétextes à chaque semaine. - -[Note 30: Le mot: _unconditional_ (sans condition), adopté par la -Ligue, se rapporte à l'étranger et signifie: sans demander des -concessions réciproques.] - -Ici l'orateur rend compte de la tournée qu'il a faite dans les -districts agricoles et de l'état de l'opinion parmi les fermiers. - - J'ai assisté dans le comté de Hertford, à un meeting où étaient - réunis plus de deux mille fermiers; il avait été annoncé - longtemps à l'avance. Je m'y suis présenté seul - (applaudissements) sans être accompagné d'un ami, sans avoir une - seule connaissance dans tout le comté. (Bravos.) Nous nous - réunîmes d'abord dans le _Shire Hall_ (salle du comté); mais - n'étant pas assez spacieuse, nous tînmes le meeting à ciel - ouvert, à Plough-Meal où se font ordinairement les élections. Je - pris ma place sur un wagon; je débitai mon thème pendant près de - deux heures (rires et applaudissements); et sur le champ même où, - il y a près de deux ans, la fine fleur de la chevalerie du comté, - sous la bannière du _conservatisme_, fit élire par les fermiers - trois partisans du monopole et de la protection, sur ce même - champ, je plaidai, il y a une semaine, la cause de l'abrogation - totale et immédiate des lois-céréales. (Applaudissements.)... Les - fermiers se divisèrent; les uns parlèrent pour, les autres - contre; je ne pris plus aucune part aux débats et abandonnai - entièrement la discussion à elle-même. Vous avez su qu'au moment - du vote, la motion en faveur du maintien de la protection n'avait - pas réuni plus de douze suffrages. - -Ici M. Cobden annonce qu'un des fermiers de Hertford, M. Latimore, est -auprès de lui et se fera entendre pendant la séance. L'assemblée -applaudit avec enthousiasme. M. Cobden continue: - - Saisissons cette occasion, puisque nous avons parmi nous un - représentant de cette digne et excellente classe d'hommes, de lui - exprimer les sentiments dont nous sommes animés pour l'ordre dont - il est un membre si distingué. Disons à la _landocratie_ du pays, - qui prétend maintenir son injuste suprématie,--je dis injuste, - parce qu'elle se fonde sur le monopole,--disons-lui qu'il n'est - plus en son pouvoir de séparer, d'exciter l'une contre l'autre - ces deux grandes classes industrieuses, les manufacturiers et les - fermiers (applaudissements), identifiés désormais dans les mêmes - intérêts publics, économiques et sociaux. Présentons la main de - l'amitié à M. Latimore et à l'ordre auquel il appartient, et - qu'il soit bien convaincu que toute la puissance qu'exerce la - Ligue sur l'opinion publique, sera employée à obtenir pour les - fermiers la même justice que nous réclamons pour nous-mêmes. Le - temps approche où, industriels et fermiers, serrant leurs rangs, - marcheront côte à côte à l'attaque des monopoles. - (Applaudissements.) Souvenez-vous de mes paroles! le temps - approche où la foule des fermiers, mêlée à la foule des Ligueurs, - tous animés de la même ardeur, tous sous le poids de la même - anxiété, attendront dans les couloirs de la Chambre des communes - le dénoûment de cette grande question; et j'avertis la - landocratie qu'elle se trompe complétement si elle compte sur le - concours de ses tenanciers pour combattre la population urbaine, - quand elle se lève pour la cause de la justice. J'en ai vu assez - pour être assuré que c'est autour des châteaux de l'aristocratie - que se trouvent les penchants les moins aristocratiques. Que les - lois-céréales opèrent quelque temps encore leur oeuvre - destructive parmi les fermiers, et je ne voudrais pas être chargé - de braver l'indignation morale qui s'élèvera des districts - agricoles... Je voudrais bien savoir où les landlords iront - désormais chercher leur appui. Je les ai combattus jusque dans - leurs places fortes. (Applaudissements.) Je les ai rencontrés - dans les comtés de Norfolk, de Hertford et de Somerset. - (Applaudissements.) La semaine prochaine je serai dans le - Buckinghamshire, la semaine d'après à Dorchester, et le samedi - suivant dans le Lincoln. (Applaudissements.) Je l'annonce ici - publiquement. Je sais que les landlords n'ont pas vu jusqu'ici - mes pérégrinations avec indifférence, et quand ils n'ont pas - détourné nos fermiers d'assister à nos meetings, ils les ont - engagés à y occasionner du désordre. Je leur dis publiquement où - je vais, et ils n'osent pas venir m'y regarder en face. S'ils - n'osent pas justifier leur loi en présence de leurs propres - tenanciers, où donc pouvons-nous espérer de les rencontrer, si ce - n'est à la chambre des communes et à la chambre des lords?... - - J'ai eu un attachement si passionné pour la liberté du commerce, - que je n'ai jamais regardé au delà; mais il y a des hommes qui - regardent au delà et qui comptent sur la Ligue pour une oeuvre - bien autrement radicale que celle qu'elle a en vue. Je n'ai pas - d'avis à donner à l'aristocratie de ce pays; mon affection pour - elle ne va pas jusque-là; mais si elle ferme les yeux, dans son - orgueil, sur le travail qui s'opère au-dessous d'elle, elle verra - peut-être la question se porter fort au delà d'une simple lutte - de liberté commerciale, par des hommes qui, après avoir accompli - une utile réforme, en poursuivront une autre bien autrement - profonde. (Acclamations.) Si l'on persévère dans ce système, - alors que le pays rend contre lui un témoignage unanime, je - répète ici ce que j'ai dit dans une autre enceinte (bruyantes - acclamations), la responsabilité tout entière en retombera sur le - pouvoir exécutif (applaudissements), et cette responsabilité - deviendra tous les jours plus terrible. (Nouveaux - applaudissements.) Sir Robert Peel dirige le gouvernement en - sens contraire de ses propres opinions. (Assentiment.) Je - n'incrimine les intentions de personne; j'observe la conduite des - hommes publics, et c'est sur elle que je les juge. Mais quand je - trouve qu'un ministre suit une marche diamétralement opposée à - ses opinions avouées, j'ai le droit de m'enquérir de ses - intentions, parce qu'alors sa conduite n'est pas dirigée par les - règles ordinaires. Et de qui se sert-il pour faire triompher ses - résolutions? il les obtient d'une majorité brutale. Je dis - _brutale_, parce qu'elle est irrationnelle; et je ne l'appelle - pas irrationnelle parce qu'elle ne s'accorde pas avec moi, mais - parce qu'elle suit un chef qui s'accorde avec moi en principe, et - adopte une autre marche en pratique. Le ministre qui dirige - l'administration avec un tel instrument, sachant qu'il est le - produit de l'intrigue, de l'erreur et de la corruption, lorsqu'il - voit les mêmes hommes, autrefois trompés par ses créatures, - s'assembler aujourd'hui à la clarté du jour, et, au milieu de - l'aristocratie à cheval, voter comme un seul homme contre cet - odieux système, ce ministre, dis-je, encourt une immense - responsabilité. - -L'orateur annonce que le théâtre de Drury-Lane n'est plus à la -disposition de la Ligue; et répondant aux personnes qui voudraient que -les meetings se tinssent en plein air, il dit: - - Les personnes se méprennent sur ce qui constitue l'opinion - publique, qui disent que des meetings à Islington-Green auraient - plus d'influence que ceux-ci. Ce ne sont pas les tacticiens de - l'école moderne qui pensent qu'une grande question d'intérêt - public peut être résolue devant une armée de trente à quarante - mille hommes rassemblés à Islington ou ailleurs. Mon opinion est - que depuis la réforme électorale, qui a mis la puissance - politique aux mains de plus d'un million de personnes appartenant - à la classe éclairée de ce pays, si cette classe veut agir, sa - puissance ne sera pas ébranlée, ni par les efforts de - l'aristocratie d'un côté, ni par les démonstrations populaires de - l'autre.--Sans vouloir négliger la coopération d'aucune classe, - je pense que ceux qui veulent emporter une grande question, - doivent le faire précisément par cette classe dont je suis en ce - moment entouré. Les applaudissements de la foule, l'enthousiasme - manifesté par un grand choeur de voix humaines, à Islington, - pourraient bien nous amuser ou flatter notre amour-propre, mais - si nous sommes animés d'une passion sincère, si nous voulons - faire triompher la liberté, ainsi que nous y avons engagé nos - fortunes, et s'il le faut, nos vies, alors nous prendrons conseil - de quelque chose de mieux que de la vanité, et nous choisirons - parmi nos moyens ceux qui sont les plus propres à amener le - succès. Rien n'est plus propre à le garantir que de semblables - réunions. C'est un axiome parmi les auteurs dramatiques, que le - jugement du public est sans appel. Au foyer, les critiques - peuvent différer et se combattre. Mais si la pièce a réussi à - Drury-Lane, elle réussira dans tout le royaume. Vous devez bien - penser que ce n'est pas sans quelque anxiété que nous avons porté - notre oeuvre devant vous. Mais forts de nos précédents, nous - rappelant que le succès n'avait jamais manqué à nos démarches les - plus hardies, nous résolûmes d'affronter votre jugement à - Drury-Lane. Vous l'avez prononcé, ce jugement, après plusieurs - épreuves réitérées. De semaine en semaine votre enthousiasme a - grandi; de séance en séance, les dames, cette meilleure partie de - la création, sont venues en plus grand nombre sourire à nos - efforts. (Acclamations.) Maintenant, qu'ils nous retirent l'usage - de cette enceinte privilégiée!--Nous les remercions de ce qu'ils - ont fait.--Vous avez condamné le monopole; votre verdict est - prononcé.... Il n'en sera pas fait appel. (L'honorable gentleman - s'assoit au milieu des acclamations enthousiastes. L'assemblée se - lève dans un état d'excitation tumultueux qui se prolonge - plusieurs minutes.) - -MM. LATIMORE et MOORE prennent successivement la parole. - - -MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE À LA SALLE DE L'OPÉRA. - -13 mai 1843. - -À l'occasion de la discussion sur les lois-céréales, discussion qui a -occupé cinq séances entières de la Chambre des communes et qui n'est -pas encore terminée, la Ligue s'est réunie, samedi 13 mai, à la salle -de l'Opéra. Après un discours éloquent de M. Fox, la parole est à M. -Cobden. - - M. COBDEN: C'est avec surprise que j'ai vu figurer mon nom sur - l'affiche de la distribution des rôles. (Rires.) Notre président - est d'un despotisme achevé, et ne laisse ni voix délibérative ni - voix consultative à ce sujet. Si j'étais libre, j'aimerais mieux, - pardonnez-le-moi, aller me reposer, car il était cinq heures ce - matin quand je suis sorti du Parlement, après avoir assisté à une - scène..... comment la qualifierai-je?..... Une scène digne des - bêtes sauvages d'Éphèse. (Rires et applaudissements.) Ce n'est - pas d'ailleurs une tâche aisée que de succéder à M. Fox. Je - regrette qu'il ne puisse pas répéter, lundi prochain, l'éloquent - discours que vous venez d'entendre, à la Chambre des communes, où - son grand talent, vous en conviendrez avec moi, devrait lui - assurer une place. Mais quoique l'occasion lui en soit refusée, - je pense qu'il en sera dit quelque chose lundi soir, car autant - les membres du Parlement sont impatients de la critique qui - s'attache à leurs _représentations_ de Saint-Stephen, autant ils - aiment à critiquer nos _représentations_ de Drury-Lane et de - l'Opera-House. Il n'a guère été question d'autre chose dans les - derniers débats, et nos opérations sont devenues le thème favori - du Parlement. Un autre sujet inépuisable pour ces Messieurs, - c'est le blâme et les plaintes dirigés contre le représentant de - Stockport. (Rires.) Je ne suis pas surpris que les membres des - communes supportent impatiemment la critique du public, et - puisque leurs belles manières devaient se manifester par une - violence si inusitée, ils ont agi prudemment d'exclure de - l'enceinte législative les étrangers et les journalistes.--Je - voudrais que mes compatriotes de la classe ouvrière eussent été - derrière les coulisses pour voir comment se comportent, en - quelques occasions, ceux qui se disent leurs supérieurs. (Rires - et applaudissements.) - - Je ne sais vraiment que vous dire sur le fond de la question; je - me sens tout à fait dans la thèse de sir Robert Peel. Je n'ai pas - de nouveaux arguments à faire valoir, et je ne puis que vous - chanter toujours le même refrain. (Rires.) Mais, croyez-moi bien, - les plus vieux arguments sont les meilleurs. (Écoutez! écoutez!) - Le tout est de les bien comprendre. Je ne suis pas bien sûr que - vous ayez aucune raison, ni même aucun droit à obtenir la liberté - des échanges, si vous ne la comprenez parfaitement, si vous ne la - désirez avec ardeur. Mais, une chose dont je suis sûr, c'est - qu'en l'absence de cette intelligence et de cette volonté, vous - l'auriez aujourd'hui, que vous la perdriez demain.--Je vais donc - continuer mon cours; ce sera sans doute toujours le vieux - refrain. Mais je vois parmi vous des jeunes gens; pourquoi ne les - instruirions-nous pas? pourquoi ne les mettrions-nous pas à même - de convertir les vieux monopoleurs, en retournant à leurs foyers? - (Approbation.) Qu'est-ce que le monopole du pain? c'est la - disette du pain. Vous êtes surpris d'apprendre que la législation - de ce pays, à ce sujet, n'a pas d'autre objet que de produire la - plus grande disette de pain qui se puisse supporter? et cependant - ce n'est pas autre chose. (Écoutez! écoutez!) La législation ne - peut atteindre le but qu'elle poursuit que par la disette. Ne - vous semble-t-il pas que c'est assez clair?--Quelle chose - dégoûtante de voir la Chambre des communes....., je dis - dégoûtante ici, ailleurs le mot ne serait pas parlementaire. Mon - ami, le capitaine Bernal, leur a dit le mot en face; mais rappelé - à l'ordre par le président, il a dû s'excuser et retirer - l'expression. Mais allez, comme je l'ai fait, d'abord à la barre - de la Chambre des lords, et puis à la Chambre des communes, et - vous verrez que le fond de leurs discours c'est: rentes! rentes! - rentes! cherté! cherté! cherté! rentes! rentes! rentes! (Rires et - applaudissements.) Qu'est-ce que cela signifie? Voilà une - collection de grands seigneurs, de dignes gentilshommes - assurément, et faisant figure sur les coussins de soie de la - Chambre des lords, mais, du reste, ne dépassant guère le niveau - de l'intelligence ordinaire, et fort peu au-dessus de la - médiocrité, selon ce que j'en puis savoir, en vertus et en - connaissance;--mais enfin les voilà. Et que sont-ils?--des - marchands de blé et de viande. (Bruyants applaudissements.) C'est - là ce qui les fait vivre, et ils vont à la législature, pour - assurer, par acte du parlement, un prix élevé, un prix de - monopole, à la chose qu'ils mettent en vente. C'est là leur - grande affaire. Ce que je dis peut n'être pas parlementaire, mais - c'est la vérité. (Applaudissements.) Voilà encore de grands - seigneurs à la Chambre des communes, très-dignes gens sans doute, - et qui représentent fidèlement les lumières et les vertus de - leurs commettants. Cependant, je suis fâché de le dire, la - plupart d'entre eux tirent leurs revenus de la vente des blés et - des bestiaux; et quelle a été leur occupation pendant toute cette - semaine? de combattre vigoureusement pour maintenir, par acte du - Parlement, le prix de leurs marchandises. (Applaudissements.) - S'il y avait un Pasquin sur les murs de Saint-Stephen, j'écrirais - en vers, au-dessus de son effigie: _Ici résident les marchands de - grains_.--Vous ne voyez pas les hommes qui ont des cotons, des - draps, des soieries, ou des fers à vendre, quelle que soit la - détresse de leur commerce, entrer d'un pas délibéré à la Chambre - des communes, et y faire des lois pour s'assurer des prix élevés; - pourquoi les maîtres de forges, les imprimeurs sur étoffes, - n'auraient-ils pas aussi leur échelle mobile? Ils pourraient - s'adjuger 1 sh. 2 d. de protection. Et pourquoi pas 1 sh. 6 d.? - on peut bien être généreux quand on l'est envers soi-même. Mais - il n'y a pas jusqu'aux grooms qui gardent leurs chevaux à la - porte de la Chambre qui ne riraient après eux. Pourquoi donc - tolérez-vous que les grands seigneurs aillent à la Chambre des - communes, et convertissent en une halle ce qui devrait être le - temple de la justice? (Approbation.) Pourquoi le peuple - tolère-t-il cela? parce que, fasciné par le vieux système féodal, - il voit avec indulgence, que dis-je? avec vénération, de la part - des possesseurs du sol, des actions pour lesquelles il honnirait - les hommes qui dirigent, dans la boutique ou l'atelier, une - honnête industrie. (Applaudissements.) Mais mon devoir est - d'instruire les enfants mêmes, afin que, rentrés chez eux, ils - catéchisent jusqu'à leurs grand'mères. (Éclats de rire.) Ces - enfants entendront dire sans doute que la protection n'a pas pour - but d'élever le prix du blé, mais d'en augmenter la production - intérieure. Et comment veut-on arriver à ce résultat? d'abord le - moyen est bizarre, et le sens commun peut trouver étrange qu'on - essaye de procurer l'abondance en excluant l'abondance. - (Écoutez!) Mais voyons les effets. Le peuple est-il nourri de - pain blanc? Selon le docteur Marsham, cinq millions d'habitants - vivent de pain d'avoine, et cinq autres millions de pommes de - terre. Que l'enfant revienne donc vers sa grand'mère, et qu'il - lui dise: Le plan a failli, car le peuple n'est pas nourri. - Quelle objection peut-on faire alors à l'essai de notre plan, en - laissant entrer le blé étranger? Qui le mangera? Ce ne sont pas - sans doute ceux qui assistent à ce meeting; ils en ont plus qu'il - ne leur en faut. Si donc il en entre davantage, il sera consommé - par ceux qui n'en mangent pas assez ou ceux qui n'en mangent pas - du tout. (Applaudissements.) Donc, laissez arriver le blé. Mais - ici vous êtes assaillis d'un débordement d'arguments tirés des - charges qui pèsent sur le sol, du danger de dépendre de - l'étranger, du développement exagéré des machines, etc. La - réponse à laquelle l'enfant doit se tenir attaché, est celle-ci: - Toutes ces choses peuvent être très-fâcheuses, mais rien n'est - plus fâcheux que la rareté des aliments; il pourrait être bon de - ne pas dépendre de l'étranger, si nous ne dépendions pas de gens - qui nous traitent plus mal chez nous. Mes malheureux commettants - de Stockport dépendent de la production intérieure, et ils se - trouvent si mal nourris, depuis tantôt cinq ans, qu'ils - aimeraient mieux dépendre des Russes, des Polonais, des Allemands - ou des Américains, ou de quelque nation que ce soit sur la - surface de la terre, plutôt que de se fier aux nobles marchands - qui ont érigé le système exclusif. Mais les landlords objectent - qu'ils payent de plus lourdes taxes que les autres classes de la - société. En admettant que, possédant le pouvoir de manipuler les - taxes, ces anges de désintéressement les aient toutes placées sur - leurs propres épaules, comme Sancho Pança; eh bien! dans ce cas - même, qu'ils les rectifient, qu'ils les fassent passer sur - d'autres; mais cela ne justifie point la rareté des aliments. Il - y a une autre grande duperie mise en avant par l'ennemi, et qui a - trompé beaucoup d'enfants de tous âges. C'est la question des - machines. Mais une aiguille est une machine, un dé à coudre est - une machine, c'est un grand progrès sur l'ongle du pouce. - (Rires.) J'ai toujours trouvé que les plus grandes clameurs - contre les machines partent de gens qui, d'une façon ou d'une - autre, se servent de machines pour leurs propres affaires. Mais - ils ont entendu parler de quelque merveilleuse invention dans le - nord de l'Angleterre, et les monopoleurs se sont empressés de les - mettre sur une fausse quête, en leur persuadant que c'est là ce - qui nuit au peuple, et non la taxe du pain. J'ai rencontré à - Yarmouth un de ces hommes qui vont vociférant contre les - machines. Je lui demandai de quelle espèce de machine il se - plaignait; il me répondit: Du power-loom. Vous en servez-vous à - Yarmouth? lui dis-je.--À Yarmouth, nous ne tissons ni ne filons, - mais nous prenons du poisson.--Et quel poisson?--Du hareng.--De - quoi vous servez-vous pour le prendre?--De filets, et de - très-grands filets encore.--Pourquoi ne vous servez-vous pas de - lignes et d'hameçons? (Acclamations.)--La réponse me prouva qu'il - est dangereux de s'immiscer dans les affaires des autres, car un - vieux pêcheur prit ma question en très-mauvaise part, et me dit: - Nous n'avons que faire d'hameçons.--Mais pourquoi? - insistai-je.--Parce que ce serait trop de peine, répondit le - vieux pêcheur.--Voilà tout le secret; voilà aussi la raison pour - laquelle on ne file plus avec la quenouille et le fuseau.--Ce - serait trop de peine. - - En ce qui concerne le manque d'emploi occasionné par les - machines, il n'y a jamais eu de plus grande méprise depuis le - commencement du monde. Il y a dans le comté de Lancastre un - million cinq cent mille habitants, dont cinq cent mille n'y sont - pas nés, mais sont venus des comtés où les machines sont - inconnues, vers celui où les inventions les plus merveilleuses - épargnent de plus en plus le travail de l'homme. C'est là que la - population s'est le plus rapidement accrue depuis vingt ans. Que - pensez-vous que soient devenus les enfants dans les villages où - la population se montre stationnaire? Il y a, dans les districts - ruraux du Lancastre, des villages qui ne sont pas maintenant plus - populeux qu'à l'époque où Guillaume le Conquérant fit dresser le - doomsday-book. Cela peut paraître étonnant, mais cela est vrai. - Un de mes amis, qui est à côté de moi, s'est beaucoup occupé de - réfuter cette erreur. Il a pris la peine de parcourir une grande - partie du Lancastre, principalement là où les machines n'ont pas - été introduites; il a compulsé les registres des baptêmes et des - funérailles, et il a trouvé, en général, trois naissances contre - deux décès; qu'est donc devenue cette population excédante? Elle - a afflué vers Blackburn, vers Bolton, vers les villes où elle a - été employée par ces mêmes machines qu'on accuse de détruire - l'emploi des bras. Je vous dirai quelle est l'utilité des - machines: c'est d'accroître la puissance de la production; mais à - mesure qu'elles se multiplient, il faut que le marché du monde - s'ouvre devant nous. Si nous avions la liberté du commerce, - chaque perfectionnement mécanique serait suivi d'une diminution - dans le prix de revient du produit, diminution qui mettrait le - marchand à même de lui trouver de nouveaux débouchés. Le bon - marché toujours croissant pousserait toujours nos produits plus - loin vers les extrémités du globe.--À 1 shilling, tel article - peut être envoyé en Allemagne;--réduisez-le à 8 d., et il ira en - Italie; diminuez-le jusqu'à 6 d., et il pénétrera en Turquie;--à - 4, il se montrera en Perse; à 2, il pénétrera jusque dans les - régions les plus éloignées de l'Asie centrale. (Bruyants - applaudissements.) Mais comment le marchand pourrait-il étendre - ses opérations, s'il ne lui était pas permis de rapporter chez - nous, en échange de nos produits, les produits que les autres - peuples ont à nous donner? Le _statute-book_ laisse nos - négociants exploiter le monde entier, y chercher des objets de - convenance et de luxe pour la classe riche; mais il ne permet pas - qu'ils rapportent cette denrée, qui, parmi toutes les autres, - pourrait contribuer au bien-être et au bonheur des ouvriers et de - leurs familles, et cependant c'est le rude travail de leurs mains - calleuses qui paye ces superfluités qu'on tolère, comme il - payerait les denrées utiles qu'on exclut. Les législateurs - donnent un libre accès aux objets de luxe qui peuvent décorer - leurs personnes et embellir leurs fastueux palais: mais pourquoi - défendent-ils l'entrée du blé? Pourquoi empêchent-ils la Russie, - la Pologne, l'Amérique de nous fournir du blé? Pourquoi? Parce - qu'ils sont marchands de blé! Ils devraient inscrire sur la porte - de leurs demeures ces mots: «Marchands de blé; aucune concurrence - n'est permise.» (Bruyantes acclamations.)--Je vous ai dit que - les étourdis qui se laissent prendre à de pareilles jongleries, - ne sont que des enfants, quel que soit leur âge, et en effet, ne - faut-il pas être bien novice, que ce soit faute d'années ou faute - d'intelligence, pour tomber dans des piéges aussi grossiers? Les - lois-céréales affectent également toute la communauté, et la - _taxe du pain_ coûte plus aux habitants de Londres qu'à tous ceux - du Lancastre; et n'est-ce point une véritable puérilité que de se - laisser mettre sur une fausse quête, et d'aller chercher la cause - du mal dans le Lancastre, sans regarder autour de nous et chez - nous? Mais enfin, admettons que les machines aient l'effet qu'on - leur attribue;--condamnons ces puissantes inventions, ces - merveilleuses applications de la science, qui ont arraché - l'espèce humaine à l'état sauvage, et qui ont fait, pour ainsi - dire, le fer lui-même participant de la vie; ne voyons dans ces - merveilles que malédictions pour le pays; élevons-nous contre la - Divinité elle-même: reprochons-lui d'avoir soufflé dans l'esprit - humain le désir et la faculté de s'élever dans le champ indéfini - des découvertes; accordons tout cela. Qu'en résultera-t-il? - Est-ce que les choses en iront mieux, parce qu'une _taxe sur le - pain_ viendra ajouter ses nuisibles effets aux nuisibles effets - de ces machines maudites? (Véhémentes acclamations.) Je le - répète, il n'y a que l'enfance, l'enfance morale, qui puisse être - dupe de ces clameurs contre les machines, puisque nos maux sont - les mêmes, que les machines soient une malédiction, ou qu'elles - soient un bienfait; puisqu'ils pèsent également sur nous tous, - soit que nous travaillions avec nos dents et nos ongles, soit que - nous appelions à notre aide les forces des vents et de la - vapeur,--et ce que je dis des machines, je le dis aussi de toutes - autres clameurs élevées pour faire perdre de vue le grand fléau, - la grande iniquité:--la rareté des aliments. - - Quelques personnes parlent d'un changement dans la valeur des - espèces métalliques. Nous ne nous y opposons pas; mais ce dont - souffre le pays, ce n'est pas la rareté du numéraire, c'est la - rareté des _aliments_, et jamais nos efforts ne se ralentiront, - jusqu'à ce que nous ayons renversé toutes les barrières qui nous - en séparent. (Bruyantes acclamations.) J'appelle une lourde - responsabilité, comme chrétien et comme citoyen, sur quiconque - néglige de plaider l'abrogation de la loi-céréale. Je ne veux pas - qu'on infère de mes paroles qu'il n'y a pas, selon moi, des - hommes consciencieux parmi nos adversaires; mais, dans l'état - présent du pays, la neutralité n'a pas d'excuse. Une loi, parmi - les Spartiates, condamnait à mort les citoyens qui ne prenaient - pas parti dans les grandes questions d'intérêt public. Quoique la - Ligue n'entende pas infliger à ceux qui restent neutres - d'exclusion physique, il est une exclusion civile dont elle - frappera les citoyens qui n'entrent pas dans ses rangs. Si les - banquiers, les armateurs et les marchands de la cité de Londres - ne trouvent pas de loisirs pour étudier cette grande question, - qu'ils soient moralement déposés du rang qu'ils occupent dans - l'opinion publique, qu'ils descendent dans l'estime de leurs - concitoyens au niveau de leurs commis et de leurs portiers; ils - ne méritent pas d'être élevés sur un piédestal d'or pour être - vénérés comme des idoles. Qu'ils soient jugés selon leur mérite. - (Applaudissements.) Tout homme qui comprend la question doit - sortir de l'inaction et s'efforcer de rallier ses semblables à la - vérité, car ce n'est que par la force de l'opinion que cette - grande réforme peut être résolue. Il n'est personne qui ne puisse - beaucoup pour l'avancement de notre cause. Des hommes, dont les - noms étaient jusqu'ici inconnus, ont rendu de grands services en - propageant autour d'eux les doctrines de la liberté commerciale. - Je citerai un membre de la Société des Amis, qui, depuis deux - années, a mis à distribuer les pamphlets de la Ligue une - prodigieuse activité. Il a parcouru à pied tout le pays, depuis - le comté de Warwick jusqu'au Hampshire, et a disséminé partout - les vérités et les lumières. Avec le secours de tels auxiliaires, - il nous est bien permis d'entretenir l'espoir d'un triomphe - prochain et définitif. Cet humble serviteur de notre oeuvre n'a - été dirigé que par la conscience d'accomplir envers ses frères un - grand devoir de charité. (Bruyantes acclamations.) Voilà un homme - qui ne verserait pas une goutte de sang, même pour défendre sa - propre vie, qui a visité plus de vingt mille maisons, y a déposé - le germe de la vérité et de la justice, et qui, pour cette grande - cause, a supporté plus de fatigues et de travaux que ne fit - jamais le duc de Wellington lui-même. (Nouvelles acclamations.) - Et quand le monde saura apprécier la vraie moralité des actions, - c'est à la mémoire de ce quaker obscur et modeste, plutôt qu'à - celle de Wellington, qu'il dressera des statues. (Bravos.) Cet - homme excellent, de même que beaucoup d'autres de ses frères en - religion, s'est efforcé de propager les principes de la Ligue, - non-seulement parce qu'il croit que la liberté commerciale fera - descendre l'aisance et le bien-être dans la masse du peuple, mais - encore parce qu'il la considère comme le seul moyen humain d'unir - toutes les nations par les liens d'une paix durable, de faire - cesser à jamais le fléau de la guerre et d'extirper du sein des - nations cette force brutale qui, maintenue sous prétexte de les - défendre, retombe sur elles d'un poids accablant, sous la forme - de marine militaire et d'armée permanente, funestes et - prodigieuses créations qui n'ont servi jusqu'ici qu'à élever par - une route sanglante les Clives et les Wellington. (Acclamations - prolongées.) Vous avez entendu dire, dans le dernier débat du - Parlement, que le principe de la liberté des échanges, quoique - vrai, ne s'adaptait pas aux circonstances actuelles. Un honorable - membre a dit que c'était la vérité abstraite et sans application - aux temps modernes. (Écoutez! écoutez!) Quoi donc! Faut-il - conclure de là que nos chambres législatives n'ont rien de commun - avec la justice et la vérité? La mission du Parlement est de - faire justice; et depuis quand la justice n'est-elle point - applicable à la population de ce pays? Voulez-vous savoir - pourquoi la justice n'est pas applicable? C'est que la plupart - des membres de cette assemblée sont intéressés au maintien de - l'injustice. Le chef des monopoleurs s'est levé dans la chambre - et il a dit en propres termes au ministre de sa création: «Tu - iras jusque-là, tu n'iras pas plus loin.» Que penser d'un premier - ministre qui se soumettrait à une telle domination? (Tonnerre - d'applaudissements.) Pour moi, si je me complais dans la défense - du grand principe de la liberté, c'est que, dans ma profonde - conviction, il implique les plus chers intérêts de l'humanité; il - tend à unir de plus en plus les nations de la terre, à faire - prévaloir la paix, la moralité, la sage administration; à saper - la domination des classes privilégiées. J'en appelle à mon pays, - j'adjure tous nos concitoyens de se rallier à ce grand mouvement - contre le monopole, s'ils veulent partager la douce satisfaction - qui naît de l'accomplissement d'un devoir et de la conscience - qu'on n'a point refusé aide et assistance à la cause de - l'humanité. (Applaudissements.) - -Au mois d'octobre 1843, la ville de Londres dut procéder à l'élection -d'un membre de la Chambre des communes. Le candidat était M. Baring, -chef de la première maison de banque d'Angleterre, frère de lord -Ashburton, appuyé tout à la fois par l'aristocratie, la banque, le -haut commerce, le monopole et le gouvernement. C'est dans ces -circonstances que la Ligue voulut essayer ses forces et son influence. -Elle suscita pour concurrent à M. Baring un de ses membres, M. -Pattison. Un grand meeting tenu à Liverpool, le 4 octobre, prit à -l'unanimité la résolution suivante: «Qu'une vacance ayant lieu dans la -représentation de la cité de Londres, ce meeting remontrera -sérieusement aux électeurs de la métropole qu'ils sont appelés à -exercer leurs droits dans un moment décisif; qu'il importe que la -première cité commerciale du monde dise si elle entend soutenir un ami -ou un ennemi de ce commerce qui est la base de sa grandeur; que ce -meeting fera un appel aux citoyens de Londres pour qu'ils accordent -leurs suffrages à un avocat de _l'abolition totale, immédiate et sans -condition des lois-céréales, et de tous les monopoles_, et pour qu'ils -aident ainsi les amis de la liberté commerciale à faire consacrer le -droit, pour tout Anglais, de disposer du fruit de son travail sur le -marché du monde.» - -Dès que cette résolution fut prise, la Ligue commença à _agiter_, -comme elle a coutume de le faire dans toutes les circonstances -importantes. Il n'entre pas dans notre sujet de consigner ici tous -les épisodes cette lutte. Les principaux traits s'en sont reproduits -dans la séance tenue à Covent-Garden le 10 octobre, séance dont nous -donnons un extrait. On sait d'ailleurs que la Ligue remporta un -signalé triomphe par la nomination de M. Pattison. - - -GRAND MEETING À COVENT-GARDEN. - -Octobre 1843. - -L'objet spécial de ce meeting explique l'affluence extraordinaire -qu'il attire. Malgré qu'il ait été construit des galeries -supplémentaires, la salle ne peut contenir la moitié des personnes qui -se présentent. - -À sept heures, M. Villiers, m. P., monte au fauteuil et prononce un -discours fréquemment interrompu par les applaudissements. - - M. COBDEN ....... Le président vous a clairement expliqué l'objet - de ce meeting. Nous ne cherchons pas à cacher que notre but est - d'en appeler à vos suffrages, de réclamer votre concours - électoral. À vrai dire, tous nos meetings ont un caractère - électoral. Mais, dans cette circonstance, tous les électeurs de - Londres ont été invités à assister à la séance..... Nous sommes - venus vous demander si vous voulez donner vos voix au _monopole_ - ou à la _liberté_. Par liberté, nous n'entendons pas l'abolition - de tous droits de douane, ainsi que l'un de vos candidats, M. - Baring, nous l'impute, sans doute par ignorance. Nous avons - répété mille fois que nous n'aspirons point à arracher de la - douane les agents de Sa Majesté, mais les agents que des classes - particulières y ont introduits dans leur intérêt privé, et pour y - percevoir des droits qui ne vont pas au trésor public. - (Applaudissements.) Il y a quelque chose de si évidemment juste - et honnête dans notre cause, que tout écrivain qui se recueille - dans le silence du cabinet, et qui aspire à voir son oeuvre - survivre au terme d'une année, est d'accord avec nous en - doctrine. Bien plus, nous avons assez vécu pour voir les hommes - d'État les plus pratiques, pendant qu'ils sont aux affaires, - amenés par la force de la logique et les lumières de leur siècle, - à admettre la justesse de notre principe, quoiqu'ils - condescendent bassement à gouverner par le principe opposé. Il y - a plus encore; vos candidats, aussi bien M. Baring que M. - Pattison, se placent en théorie sur le même terrain. Il n'y a - entre eux que cette différence: l'un promet d'être conséquent - avec lui-même, et l'autre s'y refuse. (Bruyants - applaudissements.) Eh bien! nous venons demander si vous voulez - choisir pour votre représentant un homme qui, reconnaissant la - justice de la liberté en matière d'échanges, nous la refuse - néanmoins. Le préférez-vous à un homme qui s'engage à mettre - d'accord sa conduite et ses opinions?--M. Baring admet que nos - principes sont vrais, _in abstracto_; cela veut dire que sa - pratique sera fausse _in abstracto_. (Applaudissements.) Quoi! - avez-vous jamais ouï parler d'un père qui enseigne à ses enfants - l'obéissance aux commandements de Dieu, _in abstracto_? Avez-vous - jamais entendu un accusé, après le verdict de condamnation, - s'écrier: «J'ai volé ce mouchoir, mais c'est une abstraction.» - - --Et le monopole est-il une abstraction? S'il en est ainsi, je - cède volontiers la place à M. Baring et à son élection. Mais - c'est là une abstraction qui se montre sous la forme - très-corporelle de certains monopoleurs, qui se permettent - d'abstraire ou de soustraire la moitié de votre sucre et de votre - pain. (Rires et applaudissements.)--Mais plaçons-nous un moment - sur le terrain de nos adversaires et examinons leur raisonnement, - quoiqu'à vrai dire ils se sont eux-mêmes interdit la faculté de - raisonner en admettant que ce qui est vrai en principe est faux - en conséquence. Sur quel fondement refusent-ils de mettre leur - théorie en pratique? «Si vous abandonnez le monopole, disent-ils - d'abord, il vous sera impossible de prélever des taxes - suffisantes.» Mais, si je comprends bien l'objection, elle - signifie que nous serons hors d'état de payer à la reine des - impôts pour la marine, l'armée, la magistrature, à moins que nous - ne nous mettions sur le dos des taxes à peu près égales en faveur - du duc de Buckingham, du duc de Richmond et compagnie. - (Rires.--Écoutez! écoutez!) L'objection signifie cela, ou elle - ne signifie rien. C'est un pauvre compliment à faire à notre - siècle que de lui attribuer la découverte de cet argument, car il - n'était certes venu à l'esprit de personne quand on établit les - monopoles. Mais voyons comment les monopoles favorisent les - recettes publiques. En 1834, 35, 36 et 37, le prix du blé fut en - moyenne à 45 sh. Il arriva que le chancelier de l'Échiquier eut - des excédants de recettes, et put diminuer les impôts. En 1838, - 39, 40 et 41, lorsque le monopole, s'il froissait le peuple, - devait au moins, selon nos adversaires, favoriser le trésor, - qu'est-il arrivé? les recettes ont baissé; et pendant que le blé - était à 65 sh., nous avons entendu le premier ministre déclarer - que la puissance contributive du peuple était épuisée, et qu'il - ne lui restait d'autre ressource que de mettre un _income-tax_ - sur les classes moyennes. J'avoue que les faits et l'expérience - me paraissent des guides plus sûrs, pour se faire une opinion, - que l'autorité, et notamment l'autorité de M. Baring.--Venons au - sucre. Que fait le sucre pour le trésor?--quel est le prix du - sucre à l'entrepôt? 21 sh. Que le payez-vous? 41 sh.[31]. Vous - payez donc un excédant de 20 sh. par quintal, sur 4 millions de - quintaux. Il vaut la peine de lutter, n'est-ce pas? - (Applaudissements.) Et vous, boutiquiers, artisans, ouvriers, - boulangers de Londres, que vous revient-il de ce monopole? Le - monopole! oh! c 'est un personnage mystérieux qui s'assoit avec - votre famille autour de la table à thé, et quand vous mettez un - morceau de sucre dans votre coupe, il en prend vitement un autre - dans le sucrier (rires et applaudissements); et lorsque votre - femme et vos enfants réclament ce morceau de sucre qu'ils ont - bien gagné et qu'ils croient leur appartenir, le mystérieux - filou, le monopole, leur dit: je le prends pour votre protection. - (Éclats de rire.) Et combien prend le trésor sur le sucre? M. - Mac-Grégor, secrétaire du _Board of trade_, dans l'enquête de - 1840, affirme que si le droit protecteur était aboli, la - consommation serait double, et le trésor gagnerait trois millions - sterling. M. Mac-Grégor est encore secrétaire du _Board of - trade_, position qu'il est certes bien digne d'occuper, et son - témoignage est là qui nous condamne aux yeux du monde. Quel est - donc le prétexte du monopole du sucre? On ne peut pas dire qu'il - est établi dans l'intérêt du trésor, ni dans celui des fermiers - anglais, ni dans celui des nègres des Antilles? Quel est donc le - prétexte qu'on met en avant? que nous ne devons pas acheter du - _sucre-esclave_[32]. - - [Note 31: Non compris le droit fiscal de 24 sh.] - - [Note 32: _Slave-grown sugar, free-grown sugar._ Il faudrait - traduire sucre produit par les esclaves, ou par les hommes - libres. Pour abréger, je me suis permis ces néologismes: - Sucre-esclave, sucre-libre.] - - Je crois que l'ambassadeur du Brésil est ici présent, et sans le - blesser, je puis lui faire jouer un rôle dans une petite scène - avec le ministre du commerce. Son Excellence est admise à une - audience avec toute la courtoisie due à son rang. Il présente ses - lettres de créance, et annonce qu'il vient pour arranger un - traité de commerce. Il me semble voir le ministre prendre une - attitude recueillie, solennelle et religieuse[33] (rires) et - dire: «Vous êtes du Brésil. Nous serions heureux de faire des - échanges avec votre pays, mais nous ne pouvons, en conscience, - recevoir des produits-esclaves.» Son Excellence entend bien les - affaires (cela est assez ordinaire aux gens qui viennent du - dehors pour traiter avec nous). (Écoutez! écoutez!) «Eh bien, - dit-elle, nous verrons à vous payer de quelque autre manière. - Qu'avez-vous à nous vendre?--Des étoffes de coton, dit le - ministre, nous sommes en ce genre les plus grands pourvoyeurs du - monde.--Du coton, s'écrie l'ambassadeur, et d'où le - tirez-vous?--Des États-Unis.--Et est-il produit par des esclaves - ou par des hommes libres?» Je vous laisse à penser la réponse et - la contenance de notre président du _Board of trade_. - (Applaudissements.) (Ici quelque confusion se manifeste dans la - salle par suite de la chute d'un banc.) Ne vous effrayez pas, dit - M. Cobden, c'est le présage et le symbole de la chute des - monopoleurs. (Éclats de rire.)--Y en a-t-il quelques-uns parmi - vous dont l'humanité et les sympathies se soient laissé prendre à - ces clameurs contre le sucre-esclave! Connaissez-vous la loi à - cet égard? Nous envoyons nos produits manufacturés au Brésil, par - exemple; nous les échangeons contre du sucre-esclave. Ce sucre, - nous le raffinons dans des entrepôts, c'est-à-dire dans des - magasins où les Anglais seuls ne peuvent pas acheter. De là, il - est envoyé par nos marchands, par ces mêmes marchands qui - déclament aujourd'hui contre le sucre-esclave, et envoyé en - Russie, en Chine, en Turquie, en Égypte, en un mot, aux quatre - coins de la terre. Il se distribue parmi cinq cents millions - d'hommes, et vous seuls ne pouvez y toucher; et pourquoi? parce - que vous êtes ce que ne sont pas les autres hommes, les esclaves - de votre oligarchie. Oh! hypocrites! hypocrites!... - - [Note 33: Ce ministre était M. Gladstone, que l'on sait être - sorti depuis des affaires pour des scrupules religieux.] - - M. Baring a dit, à ce que m'apprennent les journaux du jour, que - nous, hommes du Lancastre, nous n'avons rien à voir dans - l'élection de Londres. Je voudrais bien savoir s'il se fait une - loi qui n'oblige pas dans le Lancastre aussi bien que dans le - Middlesex? L'oligarchie du sucre se borne-t-elle à piller ses - commettants?--Au reste, cette prétention va bien aux monopoleurs. - Il est assez naturel que les hommes qui prétendent isoler les - nations, veuillent aussi isoler les provinces. Ils sont - conséquents, et nous montrent jusqu'où ils portent leurs vues. - (Applaudissements.) - -Ici, M. Cobden dit qu'en parlant de l'opposition que certains -négociants font à l'élection de M. Pattison, il n'entend pas prétendre -que toute la classe des négociants est contraire à la liberté -illimitée du commerce. Il cite l'opinion de MM. Rothschild, -Samuel-Jones Lloyd et autres riches banquiers. Il continue ainsi: - - De toutes parts on alarme, on stimule les propriétaires; on les - appelle à venir défendre les droits de la propriété qu'on accuse - la Ligue de vouloir renverser, et je suis personnellement l'objet - de ces vaines clameurs. J'ose dire que s'il est un homme en - Angleterre qui plaide la cause de la propriété, cet homme, c'est - moi. Et que fais-je autre chose depuis cinq ans? à quoi sont - consacrés tous les travaux de ma vie publique, si ce n'est à - rendre leurs droits de propriété à ceux qui en ont été - injustement dépouillés? (Véhémentes acclamations.) Comme il y a - une espèce particulière de propriété, que M. Baring semble perdre - entièrement de vue, je ne crois pas pouvoir mieux faire que de le - renvoyer à Ad. Smith. Cet écrivain s'exprime ainsi: «La propriété - du travail, étant le fondement de toutes les autres, est la plus - sacrée et la plus inviolable. Le patrimoine du pauvre consiste - dans la vigueur et la dextérité de ses bras. L'empêcher - d'employer cette vigueur et cette dextérité, comme il l'entend, - sans nuire à autrui, c'est une violation de la plus sacrée de - toutes les propriétés; c'est une usurpation manifeste des droits - de l'ouvrier et de ceux qui pourraient l'occuper.» Fort de - l'autorité d'Adam Smith, je dis que M. Baring et ceux qui - l'appuient, en tant qu'ils soutiennent les monopoles, violent le - droit de propriété dans la personne des ouvriers, et en agissant - ainsi, je répète ici ce que je leur ai dit au dernier meeting, je - les avertis qu'ils sapent les fondements mêmes de la propriété de - quelque espèce qu'elle soit. (Applaudissements.) - -Ici, l'orateur démontre par des faits nombreux que la prospérité de -chaque industrie dépend de la prospérité de toutes les autres. - -Il vient à parler ensuite de la corruption électorale. Nous traduirons -un extrait de cette partie du discours de M. Cobden, pour montrer -l'importance et la hardiesse des résolutions de la Ligue. - - Notre adversaire, si l'on en croit le bruit public, a eu recours - ailleurs à des pratiques que nous ne devons pas tolérer à - Londres. Il faut que l'on sache ce qui se passa à Yarmouth en - 1835. On me dira que tout se fit à l'insu du candidat. Mais alors - cette question se présente naturellement: Qui dirigeait ces - manoeuvres? (Écoutez! écoutez!) C'est ma ferme conviction - qu'aucun acte corrupteur n'a lieu sans que le candidat l'autorise - et le paye... Je dis cela après avoir été candidat moi-même. Je - n'ai jamais dépensé 10 l. s. sans savoir pourquoi, et je ne - présume pas que d'autres avancent des 12,000 l. sans en recevoir - la contre-valeur en suffrages. (Rires et approbation.) Je vois - dans les journaux que vraisemblablement on aura recours aux mêmes - manoeuvres dans un quartier de Londres. Le corps électoral - (_constituency_) de Londres est le plus honnête parce qu'il est - le plus nombreux. Mais il y a un cancer rongeur à l'une des - extrémités de la métropole. Je crois utile de prévenir les - personnes qui pourraient se laisser envelopper dans ces - intrigues, qu'elles courent aujourd'hui un danger plus grand que - par le passé, en acceptant des présents, ou d'être défrayées de - leurs dépenses. Que si l'on dit à un pauvre électeur: «Allez en - avant; tout s'arrangera quand le terme prescrit par la loi sera - passé,» je le préviens qu'il n'y a pas de prescription pour la - fraude. La Ligue, parmi les objets qu'elle a en vue, considère, - comme un des plus importants, de vaincre la corruption - électorale; et elle est bien décidée à mettre en oeuvre, dans la - présente élection, le plan qu'elle a conçu pour atteindre ce but. - C'est notre intention de poursuivre criminellement quiconque - pourra être convaincu d'avoir offert, reçu, donné ou demandé un - présent. De plus, l'intention de la Ligue est d'accorder une - récompense de 100 l. s. à celui dont le témoignage aura amené la - condamnation du coupable. Que l'électeur pauvre sache que s'il - offre son suffrage pour une somme d'argent, ou si quelqu'un lui - offre de l'argent pour sa voix, ce sont là deux actes criminels - passibles d'une peine. Je conseille donc au pauvre électeur, si - on lui offre de l'argent, de saisir le corrupteur au collet, de - le livrer à l'officier de police et de le suivre devant le - premier magistrat, veillant bien à ce que, dans le trajet, - l'accusé ne se défasse d'aucun objet, ou ne détruise aucun - papier. (Rires et applaudissements.) Je crois que nous - parviendrons ainsi à prévenir la corruption dans la Cité. Je ne - dis rien des pétitions contre l'élection frauduleuse, parce que - nous entendons bien que M. Baring ne sera pas élu; mais, élu ou - non, tout homme que l'on pourra espérer de convaincre d'un acte - corrupteur, sera poursuivi criminellement devant la Cour de - justice. (Applaudissements.) Dans les cas ordinaires, la pénalité - est d'un an de prison.--Nous préférerions de beaucoup poursuivre - celui qui offre que celui qui reçoit un don corrupteur; c'est - pourquoi nous disons au pauvre électeur d'y aviser et de voir - s'il ne vaut pas mieux, pour lui, gagner 100 l. s. honnêtement, - que 30 sh. en vendant son suffrage. Il est surprenant que l'on - ait fait lois sur lois contre la corruption, qu'on les ait - entassées jusqu'à en faire la risée du peuple, sans qu'on se soit - jamais avisé d'un moyen aussi simple de la déjouer. On raconte - que le chancelier Thurlow, s'embarrassant au milieu des - définitions techniques qu'il voulait donner de la corruption, - comme les gens de sa profession ont coutume de le faire, un - plaisant de la Chambre s'écria: «Ne prenez pas tant de peine; il - n'est aucun de nous qui ne sache fort bien ce que c'est.» (Éclats - de rire.)--Voilà, Messieurs, ce que nous ferons pour en finir - avec la corruption électorale. Nous ne nous adresserons pas au - Parlement, nous ne lui demanderons pas de casser l'élection; nous - en appellerons directement à un jury de nos concitoyens. Y a-t-il - quelqu'un qui puisse dire qu'il n'y a pas autant de pureté dans - notre but que dans nos moyens? Qu'on parle tant qu'on voudra de - notre violence, du caractère révolutionnaire de nos procédés, - nous ne nous sommes jamais écartés des voies légales et - paisibles, etc. - -L'orateur, après quelques autres considérations, termine au milieu des -applaudissements. - -M. BRIGHT lui succède. Le caractère chaleureux de son éloquence a, -comme toujours, le privilége d'exciter au plus haut degré -l'enthousiasme de l'assemblée. - - M. W. J. FOX: Dans le choix important que les électeurs de la - cité de Londres vont être appelés à faire sous peu de jours, il - est remarquable que le plus solide argument, en faveur d'un des - candidats, a été fourni par l'autre. «Si l'on me demandait, a dit - M. Baring, vendredi dernier, dans son exposition de principes aux - électeurs: Reconnaissez-vous abstractivement la justice de la - doctrine de la liberté en matière d'échanges? je répondrais: Oui. - Si l'on me demandait: Désirez-vous voir le commerce dégagé de - toutes les entraves qui le restreignent? je répondrais: Oui.» - Voilà les principes proclamés par M. Baring, voilà ses voeux - avoués. Ce sont précisément les principes que M. Pattison - s'engage à faire pénétrer dans la pratique; ce sont précisément - les voeux que sa carrière parlementaire aurait pour objet de - transformer en réalités. (Applaudissements.) Pourquoi donc M. - Baring ne se trouve-t-il pas parmi les partisans de M. Pattison? - (Rires et applaudissements.) Pourquoi n'agit-il pas dans le sens - de ses propres désirs? Pourquoi repousse-t-il l'application de - ses propres principes? Est-ce lâcheté? est-ce hypocrisie? Est-il - de ceux qui mettent toujours un «je n'ose» après un «je - voudrais;» ou bien qui jettent en avant des phrases sonores pour - leurrer les simples et les débonnaires? Étale-t-il le principe - pour capter vos votes, et l'exception pour réserver le sien? - (Applaudissements.) - - C'est la vulgaire stratégie des sophistes, quand ils s'élèvent - directement contre un grand principe, de lui rendre en paroles un - hommage révérencieux, et d'envelopper le principe antagonique - sous la forme d'une exception, et c'est là la stratégie qui est - l'âme de tout le discours de M. Baring. Il adhère d'abord - largement et clairement au principe de la liberté des échanges; - mais ensuite tout le discours est calculé de manière à montrer - comment et pourquoi ce principe ne doit pas être appliqué, - comment et pourquoi il faut transiger dans l'intérêt d'une - classe, d'un parti, du trésor, de la défense nationale, ou sous - prétexte d'humanité envers les noirs. Mais la chose qu'il plaide, - et qu'il nomme _protection_, tandis que le vrai nom est - _monopole_, n'est pas une exception au principe de la liberté, - c'est un autre principe antagonique à celui-là. Ce qu'il nomme - protection, c'est ce qui élève le prix des subsistances. - Protection signifie ce qui diminue la capacité d'acheter. - Protection signifie ce qui arrache à l'honnête ouvrier une part - de son juste salaire. Protection désigne toutes les formes - variées du monopole, et, entre autres choses en ce moment, le - fardeau de l'_income-tax_. (Applaudissements.) Et à qui entend-il - accorder protection? Voyez ses votes. Il protége les - établissements ecclésiastiques dans leur orgueil et leur - splendeur, mais il ne protége pas le pauvre dissident contre la - saisie de son lit et de sa Bible, pour parfaire la taxe de - l'Église. Il protége le riche électeur qui peut se présenter au - Poll, sûr de ne souffrir ni dans ses moyens pécuniaires, ni dans - sa position sociale, mais il ne protége pas celui que la dureté - des temps a arriéré d'un terme dans le paiement des taxes, et qui - aurait besoin de la protection du scrutin contre les menaces et - les persécutions des puissants du jour. (Applaudissements.) En un - mot, sa protection est acquise aux riches, mais non aux pauvres; - au petit nombre des oppresseurs, mais non aux multitudes - opprimées et mises au pillage. (Applaudissements.) J'essaierai, - si vous le permettez, de poursuivre, dans cette argumentation, la - série des exceptions qu'il oppose à son propre principe. Il dit: - «Les principes de la liberté du commerce doivent être modifiés - par les besoins de la défense nationale, par les nécessités du - trésor, par l'intérêt de quelques classes et par les exigences de - l'humanité et de la philanthropie.» D'où il suit que ces - principes de liberté auxquels il fait profession d'adhérer, il - les croit en même temps en collision avec la sûreté du pays, avec - ses ressources, avec quelques-unes de ses classes les plus - importantes, et enfin avec les devoirs de la charité,--étrange - manière de recommander un principe.... Je crains bien que son - but, sous prétexte de la défense nationale, ne soit de favoriser - quelques intérêts monopoleurs. Il cite Adam Smith, pour prouver - que l'acte de navigation fut un des meilleurs règlements - commerciaux de l'Angleterre. Mais il ne cite qu'une partie de - l'opinion de ce grand homme, et ce n'est certainement pas celle - qui a le mieux résisté à l'épreuve de l'examen et de - l'expérience, car la loi dont parle Adam Smith n'est pas celle - qui nous régit. L'intervention et les représailles de l'Amérique - et de la Prusse nous forcèrent à la modifier profondément; les - hommes d'État que M. Baring fait profession de révérer l'ont - jugée inexécutable, l'ont effacée du _statute-book_, et M. Peel - lui-même, à ce que je crois, a contribué à la réduire à ses - minimes dimensions actuelles. Si M. Baring eût cité le passage - entier, la portée de l'argument eût été toute différente, et il - me semble que c'est manquer de probité logique que d'omettre ce - membre de phrase. «L'acte de navigation n'est pas favorable au - commerce extérieur, ni au développement de la richesse qui en - provient. L'intérêt d'une nation, dans ses relations - commerciales, comme l'intérêt du marchand dans ses transactions, - est d'acheter au prix le plus bas et de vendre au prix le plus - haut possible. En diminuant le nombre de nos vendeurs, nous - diminuons nécessairement le nombre de nos acheteurs, et nous nous - plaçons dans cette position, non-seulement d'acheter les produits - étrangers plus cher, mais encore de vendre les nôtres à meilleur - marché que si l'échange eût été libre.»--Après tout, que gagne la - défense nationale à cette première exception au principe, en - faveur de la navigation? La marine marchande d'Angleterre - doit-elle sa supériorité au monopole? La cherté artificielle du - bois de construction nous donne-t-elle de plus grands et de plus - solides vaisseaux? La cherté artificielle des subsistances nous - met-elle à même de les mieux approvisionner, et la liberté - empêcherait-elle qu'il n'y eût des marins sur nos rivages? Qu'a - donc fait l'acte de navigation pour notre puissance maritime, si - ce n'est d'engendrer cette loi violente, opprobre de notre - civilisation, la presse des matelots? La défense nationale en est - réduite à ce qu'on peut arracher dans les rangs de l'industrie, - par la pratique de la presse des matelots. (Applaudissements.) - Nous n'avions pas besoin de l'intervention de cet usage odieux - pour repousser les agressions du dehors, et un moyen beaucoup - plus sûr de pourvoir, en tout temps et en toutes circonstances, à - notre sûreté, c'eût été de laisser au peuple quelque chose à - défendre de plus qu'il ne possède en ce moment. (Bruyantes - acclamations.) Il ne se battra pas pour défendre la taxe du pain; - il ne se battra pas pour servir l'oligarchie qui le foule aux - pieds; il ne se battra pas pour maintenir des institutions qui - favorisent le riche, mais qui écrasent le pauvre. Dans - l'extension, la vaste et rapide extension d'affaires qui naîtrait - de l'abolition de toutes les entraves commerciales, nous - trouverions une défense plus sûre que celle des armes: la - dépendance réciproque des peuples, et par là leur mutuelle - bienveillance. Cela est plus sûr que l'acte de navigation et la - loi sur la presse des matelots. La réponse d'un vieux maître de - boxe trouve ici son application. Quelle est, lui demandait un - jeune homme querelleur, quelle est la meilleure pose - défensive?--La meilleure pose de défense, répondit le vétéran, - c'est de n'avoir jamais dans votre bouche qu'une langue prudente - et honnête. (Rires.) Le commerce travaillant sans cesse à - entrelacer et égaliser les intérêts, les besoins et les - jouissances des peuples, le progrès vers cette unité de sentiment - et d'esprit, qui naît d'une communication universelle, d'un - perpétuel échange de produits, de capitaux, d'énergies et - d'idées, voilà pour la sûreté des nations des garanties plus - solides que les armées, les marines, l'esprit de lutte et de - jalousie. Et si Burke a pu dire que l'honneur était pour les - nations le plus économique des moyens de défense, nous pouvons le - dire à plus forte raison du commerce. Ce n'est pas seulement une - défense économique, c'est une défense qui tend à abolir la - pauvreté, à distribuer dans les masses des satisfactions et du - bien-être. La seconde exception que fait M. Baring au principe de - la liberté est fondée sur les intérêts du revenu public. Elle - dénote une ignorance grossière qui a été souvent exposée dans - cette enceinte. On vous a dit et répété bien souvent que cette - agitation n'a rien à démêler avec les taxes qui ont pour but, qui - ont honnêtement et prudemment pour but le revenu public, mais - bien avec les taxes qui sont imposées au peuple pour satisfaire - la rapacité de quelques classes particulières. Ses exemples me - semblent d'ailleurs mal choisis. Il a dit qu'avec la liberté du - commerce il serait impossible de taxer le tabac à 1,000 pour - cent, et le thé à 300 pour cent. Une telle impossibilité le fait - frissonner, et il y trouve une raison suffisante de modifier son - principe (écoutez! écoutez!); car ne s'ensuivrait-il pas cet - horrible événement, que vous ne payeriez plus quatre guinées pour - un sou valant de tabac, et que vous auriez pour six sous le thé - qui vous coûte aujourd'hui 2 sh.? Voilà un dénouement, un état de - choses qui ne saurait être enduré, et il vient vous demander de - l'envoyer au Parlement, pour s'opposer à ce que ses propres - principes ne réalisent de si terribles résultats. - (Rires.)--Arrivant ensuite à la troisième exception à son - principe tirée des intérêts particuliers, M. Baring, candidat de - la grande cité commerciale de Londres,--désigne cette classe - qu'il s'agit de favoriser. Et quelle classe pensez-vous qu'il en - a vue? les négociants de cette métropole? ses marchands, ses - ouvriers? C'est la classe agricole dont il signale les intérêts - particuliers, comme étant de ceux devant qui les principes de la - liberté doivent courber la tête et passer outre, reconnaissant - qu'ils sont sans aucune application en cette matière. Mais ce - n'est là qu'un des traits de cette disposition que montre en - toutes circonstances le candidat dont je commente les prétentions - parlementaires. L'esprit des Ashburton vit en lui. Si vous - l'envoyez au Parlement, il aura le pied sur le premier degré de - cette échelle de Jacob, qui s'élève au-dessus des barons et des - chevaliers, et le portera un jour au troisième ciel parmi les - pairs du royaume. (Rires.) Dans sa première adresse, il exalte - des services qu'il rendrait, comme membre de la Chambre des - communes, aux intérêts commerciaux, «qui ont dans ce pays, - dit-il, une importance nationale.» Il en parle comme d'une chose - qui a assez grandi pour mériter son patronage, une chose à - laquelle on peut tendre une main condescendante, tandis que, - citoyen de Londres, il n'en devrait parler qu'avec fierté. Il ne - comprend pas cette virile indépendance, cette noble franchise que - l'industrie a soufflée dans l'esprit de l'homme, et qui valut - naguère à un monarque de ce royaume cette fière réponse. Dans un - moment d'humeur, il menaçait de s'éloigner avec sa cour, comme si - la destruction de la cité avait dû s'ensuivre. «J'espère, lui dit - respectueusement un citoyen, qu'il plaira à Sa Majesté de laisser - la Tamise derrière elle.» (Rires.) Mais cette cité a nourri des - hommes qui connaissent leurs droits et qui les maintiendront..... - -L'orateur, avec une force de logique et une vigueur d'éloquence qui -nous fait regretter d'être forcé d'abréger ce discours, discute ici -les opinions de M. Baring, et le poursuit à travers ses nombreuses -contradictions. Nous nous bornerons à citer quelques extraits, où il -combat des sophismes qui ont aussi bien cours de ce côté que de -l'autre côté de la Manche. - - ..... «Nous produisons» (dit M. Baring, et c'est un de ses - arguments pour maintenir le monopole des aliments); «j'ose dire - que, grâce à nos machines, les manufacturiers de ce pays - disposent d'une puissance de production capable de répondre à - tous les besoins des contrées qui pourraient nous fournir du - blé.» S'il en est ainsi, ce doit être en effet une puissance - merveilleuse que celle qui peut accroître indéfiniment la - production, sans exiger plus de travail humain. Je n'ai jamais - ouï parler de machines, quelque ingénieuses qu'elles soient, qui - se passent de la direction de l'homme, et qui, ayant produit - jusqu'ici des résultats déterminés avec un travail humain - déterminé, soient en état de doubler ces résultats sans réclamer - l'intervention d'un travail additionnel. Mais admettons ce - phénomène. Quel en est le remède? Tant qu'il y aura des besoins à - satisfaire, et que cette puissance de production sera le moyen - d'atteindre ce but, on serait tenté de la considérer comme le don - le plus précieux du ciel.--Mais admettant qu'elle soit funeste, - quel en est le remède? L'arrêter, l'anéantir. Nous avons un - excédant de pouvoir producteur qu'il ne faut pas mettre en - exercice. N'est-ce point un singulier état de choses qu'une - immense puissance de production, que la création de choses utiles - doivent être réprimées et forcées à l'inertie? Eh quoi! si nous - voulions suivre les conséquences logiques de cette doctrine, à - quelles absurdités ne nous conduirait-elle pas? Elle nous - induirait à remplacer une machine puissante par une machine moins - puissante, et pourquoi pas diminuer aussi la puissance de la - machine humaine qui met en oeuvre toutes les autres? Si les - hommes travaillent trop, s'ils ont le pouvoir d'acheter du pain - au dehors et l'audace de réclamer ce droit, eh bien, diminuez - cette puissance, coupez-leur les bras et qu'ils ne travaillent - désormais que dans des limites raisonnables qui satisfassent le - système protecteur. Je m'imagine que nous serions quelque peu - surpris si un voyageur nous racontait que, dans ses - pérégrinations, il a vu un pays où tous les ouvriers avaient subi - l'amputation de deux doigts, et notre étonnement ne diminuerait - pas sans doute si un homme politique,--un représentant de cette - métropole, ou qui aspire à l'être, disait: Je devine que ces - hommes s'étaient rendus coupables de sur-production. (Rires.) - Ils travaillaient tant avec leurs cinq doigts infatigables que - cela ne pouvait plus se tolérer. Le pays ne produisait pas assez - de blé pour les satisfaire, et la production du blé devant être - protégée, les propriétaires ont jugé à propos de couper les - doigts aux ouvriers, en sorte que ce peuple _tridigite_ nous - offre le plus bel exemple de la sagesse du régime protecteur, et - combien il est beau d'exclure les _principes abstraits_ de la - législation commerciale. (Applaudissements.) - -L'orateur dit que M. Baring se contredit encore en manifestant sa -préférence pour le _droit fixe_ tout en s'engageant à soutenir -l'_échelle mobile_. - - ..... Ainsi, dit-il, son opinion est pour le droit fixe, et sa - volonté pour l'échelle mobile. Son opinion contredit sa volonté, - et toutes deux violent le principe de la liberté, auquel M. - Baring fait profession d'adhérer aussi.--Et voilà l'homme que - soutiennent ceux qui mettaient naguère toute leur énergie à - renverser l'administration whig parce qu'elle avait osé proposer - un droit fixe! - - Je passe à sa quatrième exception, fondée sur les exigences de - ses sentiments philanthropiques. Je comprends qu'un homme hésite - quand il sent qu'il y a contradiction entre les principes et les - sentiments d'humanité, bien qu'une telle contradiction soit - certainement une chose étrange. Mais ici quel est le prétexte de - cet étalage de charité? On veut que le sucre consommé dans ce - pays soit pur de la tache de l'esclavage. M. Baring a tant de - sympathie pour les noirs qu'il exclut de l'Angleterre le - sucre-esclave, tandis qu'il souffre très-bien que ces mêmes noirs - adoucissent leur grog avec du sucre-esclave, venu du Brésil en - Angleterre pour y être raffiné et en être réexporté. (Écoutez - écoutez!) Singulière philanthropie, vraiment! Oh! ce ne sont pas - les noirs, ce sont les planteurs qui vous préoccupent. Vous ne - trouvez pas leurs profits satisfaisants. Le noir n'a que faire - d'une sympathie de cette nature. Il ne regrette pas le fouet et - la canne à sucre. Sa condition actuelle lui convient. Eh quoi! ne - se plaint-on pas déjà de ce qu'il devient trop riche? de ce que - sa femme porte des robes de soie, de ce que lui-même figure dans - son cabriolet comme un homme «respectable,» et de ce qu'il - marchande aujourd'hui la propriété qu'il bêchait autrefois?.... - Et voilà sous quel vain prétexte on maintient un système qui - restreint la consommation du sucre dans ce pays, à tel point que, - malgré la population toujours croissante, elle est aujourd'hui ce - qu'elle était il y a vingt ans, au détriment des jouissances et - du bien-être des classes pauvres! Non, non, à travers toutes ces - exceptions, règne un même esprit, un même principe. Déchirez le - masque, et vous trouverez derrière la hideuse et dégoûtante - figure du monopole.--Monopole de la navigation, monopole du blé, - monopole du sucre, les voilà, se couvrant du manteau de la - défense nationale, du revenu public, de l'humanité, mais au fond - ne signifiant qu'une seule et même chose, la spoliation de la - multitude laborieuse par le petit nombre. Et c'est pour maintenir - un tel système qu'on nous invite à sacrifier nos principes, comme - M. Baring méprise les siens. C'est pour maintenir ces anomalies, - ces absurdités, cette oppression et ces abus que nous - abandonnerions l'homme qui veut mettre de l'accord entre ses - opinions et ses actes, pour nommer celui qui déclare publiquement - que sa conduite politique ne sera qu'une perpétuelle exception, - bien plus, une flagrante violation des principes que lui-même - reconnaît fondés sur la justice et la vérité? Gentlemen, je ne - suis pas un de ces hommes qui ont leurs foyers dans le Lancastre, - ce qui, dans certains lieux, semble être une fâcheuse - recommandation. Mais j'aimerais mieux être du Lancastre et avoir - fait à mes compatriotes de Londres ce noble appel que leur - adressent les citoyens de Liverpool, que d'être de Londres, et - d'émettre, au mépris de cet appel, un vote favorable au monopole - et funeste à mes frères. Eh! qu'importe d'où viennent ceux qui - vous adjurent de nommer M. Pattison? J'augurerais mal de Londres, - si je pouvais croire qu'on y sera arrêté par cette frivole - objection. Londres s'est-il tellement rétréci et rapetissé qu'il - n'y ait pas place, qu'il n'y ait pas droit de bourgeoisie pour - quiconque porte un coeur dévoué et travaille avec ardeur au - triomphe de la justice? La patrie de ces hommes du Lancastre est - partout où prévaut l'amour du bien et du vrai. En quelque lieu - que la science pénètre, en quelque lieu que parviennent leurs - innombrables écrits, partout où leurs discours ont éclairé les - intelligences et passionné les coeurs, c'est là qu'est la Ligue. - Partout où un infatigable travail est privé de sa juste - rémunération, partout où dans nos populeuses cités l'ouvrier n'a - qu'une insuffisante nourriture à distribuer à sa famille, partout - où, dans nos campagnes, le laboureur ne peut donner à sa femme et - à ses enfants des habits décents qui leur permettent la - fréquentation de l'église, c'est là qu'est la Ligue, pour relever - l'abattement par l'espérance et inspirer à l'affliction la - confiance en des jours meilleurs. Partout où, dans des contrées - lointaines, la fertilité du sol est frappée d'inertie, partout où - la terre est condamnée à une stérilité artificielle, parce que le - monopole s'interpose entre les libres et volontaires échanges des - hommes, c'est là qu'est la Ligue, promettant au moissonneur de - plus abondantes récoltes et au vigneron de plus riches vendanges. - Et partout aussi où se livrera cette grande lutte sur le terrain - électoral, partout où le génie du monopole opposera ses derniers - et convulsifs efforts au génie de la liberté, c'est là que la - Ligue plantera sa tente pour stimuler les forts et encourager les - faibles, saluer le candidat dévoué aux intérêts sociaux, et - montrer que ce pays a encore une longue carrière de gloire à - parcourir. (Applaudissements.) Et j'espère bien que le résultat - de cette élection sera de montrer au monde que partout où il y a - une représentation qui tient en mains les destinées d'un grand - empire, c'est là que sera aussi l'esprit de la Ligue pour - témoigner que la JUSTICE,--non point la justice abstraite, mais - la justice réelle envers toutes les classes, depuis la plus - élevée jusqu'à la plus infime,--que la justice, dis-je, est le - guide le plus sûr de la législation, comme elle est la source la - plus abondante de la prospérité nationale. (Applaudissements - prolongés.) - - - - -L'AGITATION EN ÉCOSSE - - -Nous croyons devoir donner ici un compte rendu succinct des travaux de -la Ligue en Écosse, du 8 au 18 janvier 1844. - -Rien ne nous semble plus propre à donner une idée de la puissance de -l'association, de la vie politique qu'elle fait circuler dans le corps -social, et de son influence sur la diffusion des lumières. Comment ne -pas admirer l'activité prodigieuse, le dévouement infatigable des -Cobden, des Bright, des Thompson? Et quel est le but de tant -d'efforts? propager, vulgariser un grand principe. - -Nous aurions pu choisir toute autre semaine de l'année: elle nous -aurait montré la même énergie. On devinera aisément pourquoi nous -avons préféré suivre la Ligue en Écosse.--Il existe en France un -préjugé contre les économistes anglais. On y est imbu de l'idée que -s'ils proclament le principe de la liberté commerciale, s'ils -paraissent même travailler à la réaliser dans la pratique, tout cela -n'est que ruse, hypocrisie, machiavélisme. On répète contre -l'agitation commerciale ce qu'on a dit contre l'agitation -abolitionniste. Ce sont des démonstrations, dit-on, qui cachent un but -secret et funeste aux intérêts des nations. Le caractère écossais est -beaucoup moins impopulaire, et c'est le motif pour lequel j'ai, de -préférence, rendu compte de l'agitation en Écosse. On sera peut-être -bien aise de voir comment sont accueillis les principes de la liberté -du commerce, sur cette terre loyale, parmi ce peuple éclairé, qui a le -premier entendu la grande voix d'Adam Smith. - - -CARLISLE. - -Extrait du _Carlisle Journal_, 8 janvier 1844. - -Lundi soir, 8 janvier, il y a eu un thé à la salle de l'Athénée. -L'objet de cette réunion était de recevoir une députation du conseil -de la Ligue, et d'activer la souscription nationale (_the League fund -of l. s. 100,000_). - -Le meeting a commencé à 6 heures, sous la présidence de M. Joseph -Fergusson. Vers 8 heures, M. John Bright, m. P., est entré dans la -salle et a été reçu par des applaudissements enthousiastes. On -remarquait dans cette réunion les principaux négociants et -manufacturiers de la cité, et un grand nombre de dames. - -Le président, après avoir exposé l'objet de la réunion, donne la -parole à M. Bright. - -M. BRIGHT s'exprime avec sa vigueur et son éloquence accoutumée. Le -cadre que nous nous sommes imposé ne nous permet pas de donner ici ce -remarquable discours. - -M. Pierre Dixon soumet au meeting la résolution suivante: - - «Le meeting exprime son inaltérable confiance en la Ligue, et - s'engage à l'aider de tous ses efforts dans sa grande lutte pour - la liberté commerciale.» - -Nous remarquons dans le discours de M. Dixon le passage suivant: - - «J'ai été grandement désappointé par le bill de réforme - électorale qui a tant agité ce pays. Nous avons eu un Parlement - réformé, et qu'a-t-il fait? Au lieu de veiller aux intérêts des - masses, les représentants n'ont paru s'occuper que de leurs - propres intérêts. Qu'a fait lord Grey, si ce n'est procurer des - places à ses cousins? (Rires; écoutez!) Nous lui devons sans - doute le bill de réforme, mais on en a fait un mauvais usage, et - cette mesure m'a, je le répète, extrêmement désappointé. Mais - pendant que le Parlement oublie les souffrances du peuple, la - Ligue s'est levée pure de tout esprit de parti. C'est l'esprit de - parti qui ruine le pays, et nous venons d'entendre les membres de - la Ligue déclarer leur ferme détermination d'en finir avec toutes - ces questions de factions et de personnes. Le bon sens et la - vérité prévaudront. À eux appartient l'empire du monde. Je sens - une profonde reconnaissance envers ces hommes qui sacrifient - généreusement leur temps et leur tranquillité à l'avancement de - notre cause. À peine M. Bright a-t-il vu ses foyers depuis un an. - Nous ne saurions trop honorer de tels services, puisqu'ils sont - au-dessus de nos forces.» - -Plusieurs autres orateurs se font entendre.--À la fin de la séance, on -procède à la souscription. Elle s'élève à 403 l. s.--Nous remarquons -sur la liste M. Marshal, m. P., pour 40 l. s. - - -GLASGOW. - -BANQUET POUR LE SOUTIEN DES PRINCIPES DE LA LIBERTÉ COMMERCIALE. - -Extrait du _Glasgow-Argus_, 10 janvier 1844. - -Cette grande et imposante démonstration, en faveur de la liberté -commerciale, et spécialement du rappel des lois-céréales, a eu lieu -mercredi soir, 10 de ce mois, dans la salle de la Cité (_City hall_). -Ainsi que nous l'avions prévu, jamais l'ouest de l'Écosse n'avait vu -une semblable manifestation de l'opinion publique; jamais, à Glasgow, -réunion n'avait présenté de tels caractères de distinction, d'ordre, -de lumières et d'énergie. La vaste salle contenait plus de deux mille -personnes, cent cinquante dames occupaient la galerie de l'ouest. - -Le fauteuil était tenu par l'honorable lord prévôt. - -Nous avons remarqué sur l'estrade MM. Fox Maule, m. P., James Oswald, -m. P., le col. Thompson, le Rév. M. Moore, John Bright, m. P., Arch. -Hastie, m. P., le prévôt Bain, et une foule d'autres personnages. - -Lecture est faite des lettres d'excuses adressées par MM. Dunfermline, -m. P., lord Kinnaird, m. P., Villiers, m. P., Stewart, m. P., Georges -Duncan, m. P. - -Ces honorables représentants ont été empêchés, malgré leur désir, -d'assister au banquet de Glasgow, soit parce qu'ils sont appelés à -d'autres meetings, qui ont pour objet la même cause, soit pour -d'autres motifs. - -Sur la demande du lord prévôt, le doct. Wardlaw, dans une belle et -touchante prière, appelle sur l'assemblée la bénédiction divine. - -Le lord prévôt est accueilli par des applaudissements enthousiastes, -lorsqu'il se lève pour proposer le premier toast. - - «Messieurs, dit-il, c'est avec une profonde satisfaction que - j'occupe le fauteuil dans cette circonstance. Il y a longtemps - que les principes de la liberté commerciale ont prévalu parmi les - citoyens de Glasgow et beaucoup d'entre eux, vers la fin du - dernier siècle, soutinrent avec zèle les saines doctrines si - admirablement exposées et développées par l'immortel Adam Smith, - lorsqu'il occupait une des chaires de notre Université. - (Applaudissements.) Je suis heureux de voir qu'aujourd'hui les - négociants et les manufacturiers si éclairés de cette cité - prennent un intérêt toujours croissant à cette grande cause qui - embrasse toutes les autres, savoir: l'abolition de tous les - monopoles,--et rien ne peut m'être plus agréable que de remplir - mon devoir de premier magistrat de la cité, en prêtant aide et - assistance, quand l'occasion s'en présente, à ces réformes qui - ont pour objet le bien-être des classes ouvrières et la - prospérité de cette métropole commerciale de l'Écosse.» - -Après quelques observations, le lord prévôt conclut en ces termes: - - «Je vous invite à vous joindre à moi pour rendre hommage à notre - gracieuse souveraine. La vie de son père, ses propres sentiments - ne nous laissent aucun doute que nous avons en elle une amie - éclairée de toute mesure qui tend au bien-être, à la prospérité - et au bonheur du peuple. À la reine!» (Applaudissements - prolongés. Toute l'assemblée se lève et reste debout pendant que - l'orchestre exécute l'hymne national.) - -M. FOX MAULE, représentant de Perth,--après quelques réflexions, porte -le second toast: - - «_À la liberté des échanges!_ Messieurs, je ne m'étendrai pas sur - ces grands principes qui, s'ils vivent quelque part, doivent - vivre surtout dans cette cité qui, la première, entendit les - leçons d'Adam Smith. Ils pénètrent de jour en jour, et avec tant - de force dans les esprits, qu'il serait inutile et pour ainsi - dire déplacé, de les développer devant vous. Je considère que le - but de cette réunion est d'examiner en commun les idées pratiques - qui pourront nous être soumises sur le mode à la fois le plus - prompt, le plus efficace et le plus sûr de faire enfin pénétrer - ces principes dans notre gouvernement et notre législature. Vous - admettez, je crois, que le vieux système des _protections - spéciales_, alors même qu'on pourrait lui attribuer quelques - effets momentanément favorables, n'est pas la base sur laquelle - doivent reposer les grands intérêts permanents de ce pays. Le - monopole est une plante qu'on peut à la rigueur élever en serre - chaude, mais qui ne saurait enfoncer profondément ses racines - dans notre sol, et exposer ses branches à tous les vents de notre - climat. Nous sommes des hommes libres. Pourquoi n'aurions-nous - pas un commerce libre? (Bruyants applaudissements.) La raison dit - que ce système est le meilleur, le plus propre à répandre le - bien-être parmi les hommes, qui met toutes les denrées du monde à - notre portée et laisse refluer les produits de notre travail sur - tous les points de la terre.» - -L'orateur traite la question dans ses rapports avec l'agriculture; il -témoigne toute son admiration pour les utiles efforts de la Ligue, et -termine en portant ce toast: - - «À la liberté du commerce; à la chute du monopole qui est le - fléau du pays et du peuple.» (Applaudissements enthousiastes.) - -Le lord prévôt porte la santé de la députation de la Ligue. M. Cobden -remercie et prononce un discours qui fait sur l'assemblée une -profonde impression. - - M. Alexandre GRAHAM: «Aux ministres de la religion qui se sont - réunis à la cause de la liberté du commerce. Dans le cours de ces - dernières années, deux appels ont été faits au clergé. La - première fois, sept cents ministres dissidents de toutes les - dénominations se sont réunis à Manchester, et plus de neuf cents, - dans leurs lettres d'excuse, ont donné leur approbation à l'objet - de la Ligue. La seconde réunion de plus de deux cents ministres, - eut lieu à Édimbourg.» - -L'orateur, dans un discours que nous supprimons à regret, examine les -causes qui tiennent le clergé de l'Église établie éloigné de ce grand -mouvement.--Il traite ensuite la question de la liberté commerciale, -au point de vue religieux. - - Le Rév. doct. HEUGH: «Au progrès des connaissances, nécessaire et - seule garantie de l'extension et de la permanence des - institutions libres.» (Immenses applaudissements. Ce magnifique - texte fait le sujet d'un discours du rév. ministre, qui est - écouté avec recueillement.) - -D'autres discours sont prononcés par MM. Bright, Thompson, Oswald, -Hastie. La souscription de Glasgow, au fonds de la Ligue, paraît -devoir s'élever à plus de 5,000 l. s. (125,000 fr.) - -L'assemblée se sépare à 8 heures du soir. - - -GRAND MEETING D'ÉDIMBOURG POUR LE SOUTIEN DE LA LIGUE. - -Extrait du _Scotchman_, 11 janvier 1844. - -Mardi, 11 de ce mois, un grand meeting a eu lieu dans cette cité, pour -recevoir la députation de la Ligue, composée de MM. Cobden, Bright, le -col. Thompson et Moore.--L'objet spécial de la réunion était de -concourir à la souscription au fonds la Ligue (_the_ 100,000 l. -_League fund_). La salle de la Société philharmonique, la plus vaste -d'Édimbourg, était entièrement occupée, et, faute de places, plus de -mille billets d'entrée ont dû être refusés. - -On remarquait dans l'assemblée les citoyens les plus éclairés et les -plus influents, un grand nombre de dames et trente-quatre ministres du -culte. Le très-honorable lord prévôt occupait le fauteuil. Les villes -de Leith, Dalkeith, Musselburgh avaient envoyé des députations. - -Nous ne fatiguerons pas le lecteur par la traduction des discours -prononcés dans cette mémorable séance. Nous nous bornerons à -reproduire un passage du discours de M. Cobden, parce qu'il répond à -un argument que l'on oppose souvent à l'affranchissement du commerce, -aussi bien de ce côté que de l'autre côté de la Manche. - - «Tout le monde, ou du moins toutes les personnes dont l'opinion a - quelque poids, s'accordent sur ce point, que le principe de la - liberté des échanges est le principe du sens commun, et que, - considéré d'une manière abstraite, il est aussi juste - qu'incontestable. (Assentiment.) Mais lorsque vous sommez ces - personnes de réaliser dans la pratique des principes dont, en - théorie, elles reconnaissent si volontiers la justice et la - vérité, on vous objecte que les circonstances du pays s'y - opposent. Quelles sont ces circonstances? D'abord, nous dit-on, - par l'ancienneté de la protection, le pays se trouve dans une - situation économique tout artificielle. À cela je réponds que si - nous sommes dans une situation artificielle, c'est que nous y - avons été amenés par des lois arbitraires contraires aux lois de - la nature. Nous ne pouvons remédier à ce mal qu'en revenant aux - lois naturelles et en mettant notre législation en harmonie avec - les desseins visibles de la divine Providence.--Ensuite, on - allègue que la dette publique et l'Échiquier imposent à - l'Angleterre de lourdes charges,» etc. - - -PERTH. - -Extrait du _Perthshire-Advertiser_, 12 janvier 1844. - -Selon l'avis qui en avait été donné, un grand meeting public a eu lieu -mercredi, 12 de ce mois, dans une des églises de cette ville -(_North-United secession church_), pour entendre MM. Cobden, Thompson -et Moore, députés de la Ligue nationale. Plus de deux mille personnes -étaient présentes, presque toutes appartenant aux classes moyennes, et -l'on a remarqué l'attention soutenue que les fermiers et les -agriculteurs, venus de tous les points du comté, ont prêtée aux -discours qui ont occupé une séance de plus de quatre heures. - -M. Maule, m. P., occupait le fauteuil. - -Nous ne pouvons rapporter ici les discours prononcés par MM. Maule, -Cobden, lord Kinnaird, M'Kinloch, Moore, etc.--Cependant, comme les -arguments qu'on fait valoir en faveur du monopole, sous le nom de -protection, sont les mêmes en France qu'en Angleterre, nous croyons -devoir citer de courts extraits du discours de M. Cobden, où -quelques-uns de ces arguments sont heureusement réfutés. - - «Les fermiers et les ouvriers de campagne ont plus souffert que - tous autres des lois-céréales, et, à cet égard, j'invoque le - témoignage de ceux d'entre eux qui m'écoutent. Depuis 1815, - époque où passa cette loi, la Chambre des communes ne s'est pas - réunie moins de six fois en comité pour s'enquérir de la détresse - agricole, et, depuis 1837, elle a été solennellement proclamée - cinq fois dans le discours de la reine à l'ouverture du - Parlement. J'ai parcouru le pays dans tous les sens; j'ai assisté - à une multitude de meetings; partout j'ai posé aux fermiers cette - question: «Avez-vous, dans un certain nombre d'années, et avec un - capital donné, réalisé autant de profits que les personnes - engagées dans des industries qui ne reçoivent pas de protection, - tels que les drapiers, carrossiers, épiciers,» etc.--Partout, - invariablement, on m'a fait la même réponse: «Non, l'industrie - agricole est la moins rémunérée.» Si le fait est incontestable, - il doit avoir une cause, et comme ce ne peut être l'absence de la - protection, c'est sans doute la protection elle-même. Pour moi, - je crois qu'il est mauvais de taxer l'industrie; il n'y a qu'une - chose qui soit pire, c'est de la _protéger_. (Applaudissements.) - Montrez-moi une industrie _protégée_, et je vous montrerai une - industrie qui languit. Si l'on accordait, par exemple, des - priviléges aux épiciers qui habitent tel quartier, pensez-vous - que les propriétaires des maisons n'en exigeraient pas de plus - forts loyers? Ils le feraient indubitablement; et c'est ce qu'ont - fait les landlords, à l'égard des fermiers, sous le manteau de la - loi-céréale. Un pauvre fermier gallois, nommé John Jonnes, a - parfaitement expliqué le jeu de cette loi. Il disait: «La loi a - promis aux fermiers des prix parlementaires. Sur cette promesse, - les fermiers ont promis aux seigneurs des rentes parlementaires. - Mais à la halle, le prix parlementaire ne s'est presque jamais - réalisé, et il n'en a pas moins fallu acquitter la rente - parlementaire.» Toute la question-céréale est là. - - «Pour persuader aux fermiers qu'ils ne peuvent soutenir la - concurrence étrangère, on leur dit qu'ils ont de lourdes taxes à - payer, et cela est vrai. Ils payent la taxe des routes, mais ils - ont les routes, et je puis vous assurer que les fermiers russes - et polonais voudraient bien en avoir au même prix. Essayez de - porter vos denrées au marché, par monts et par vaux et à dos de - mulet, et vous vous convaincrez que l'argent mis sur les chemins - n'est pas perdu, mais placé, et placé à bon intérêt.--Ils payent - encore la taxe des pauvres et les taxes ecclésiastiques; mais il - y a aussi des prêtres et des pauvres sur le continent.» - -M. Cobden cite plusieurs exemples pour démontrer que les industries -libres prospèrent mieux que les industries protégées. - - «Voyez la laine; c'est un fait notoire que c'est, depuis qu'elle - n'est plus favorisée, une branche beaucoup plus lucrative que la - culture du froment.--Voyez le lin. Pendant que M. Warnes se - donnait beaucoup de mouvement, dépensait beaucoup d'encre et de - paroles pour prouver que le fermier anglais ne pouvait soutenir - la concurrence du dehors, lui-même substituait, et avec succès, - la culture du lin, qui n'est pas protégée, à celle du froment, - qui est l'objet de tant de prédilections législatives..... - - «Quant aux avantages que la loi-céréale est censée conférer aux - simples ouvriers des campagnes, j'avance ce fait, et je défie qui - que ce soit de le contredire: c'est que les salaires vont - toujours diminuant à mesure qu'on s'éloigne des districts - manufacturiers et qu'on s'enfonce au coeur des districts - agricoles. En arrivant dans le Dorsetshire, le plus agricole et - par conséquent le plus protégé de tous les comtés, on trouve le - taux des salaires fixé à 6 sh. par semaine. Pour moi, je donne 12 - sh. au moindre de mes ouvriers. J'en ai qui gagnent 20, 30 et - même 35 sh. Mais quant à ceux qui ne donnent que le travail le - plus brut, qui ne font que ce que tout homme peut faire, ils - reçoivent au moins 12 sh.--Je n'en tire pas vanité. Ce n'est ni - par plaisir ni par philanthropie que j'accorde ce taux; je le - fais parce que c'est le taux établi par la libre concurrence. - Voilà un fait général qui ne permet plus de dire que la - loi-céréale favorise l'ouvrier des campagnes. (Écoutez! - écoutez!)--Mais j'aperçois ici bon nombre d'ouvriers des - fabriques. Quant à eux, il est certain que la loi-céréale les - dépouille, sans aucune compensation, et j'expliquerai comment - cela se fait. Il y a une certaine doctrine à l'usage des - ignorants imberbes, selon laquelle les salaires peuvent être - fixés par acte du Parlement. Je mettrai en lumière et cette - doctrine et le caractère de la loi-céréale, par une anecdote qui - se rapporte à un fait parlementaire qui m'est personnel. Lorsque - sir Robert Peel présenta la dernière loi-céréale à la Chambre des - communes, loi qui avait pour but avoué de maintenir le prix du - blé à 56 sh., ainsi que l'auteur le déclare expressément, je fis, - par voie d'amendement, cette motion: Qu'il est expédient, avant - de fixer le prix du pain par acte du Parlement, de rechercher les - moyens de fixer aussi un taux relatif des salaires qui soit en - harmonie avec ce prix artificiel des aliments.» Proposition bien - raisonnable, à ce qu'il me paraît, mais qui fut combattue par MM. - Peel, Gladstone et leurs collègues, au dedans et au dehors des - Chambres, par cette réponse: «Oh! nous ne pouvons régler ou fixer - le prix du travail, cela est au-dessus de notre puissance. Le - taux des salaires s'établit par la concurrence sur le marché du - monde.»--Néanmoins, quoique je reconnusse la validité de ce - raisonnement, comme je le crois aussi bien applicable au blé - qu'au travail, et que je n'aime pas à voir des règles différentes - appliquées à des cas intrinsèquement identiques, j'insistai pour - que ma motion fût mise aux voix; et elle fut soutenue par vingt - ou trente membres qui pensaient, comme moi, que le taux des - salaires devait être positivement fixé, si l'on était décidé à - dépouiller l'ouvrier, par un prix des aliments artificiellement - élevé. Mais, ainsi que je m'y attendais, les monopoleurs de la - Chambre refusèrent de faire une franche et loyale application de - leur propre principe, et tous, jusqu'au dernier, votèrent contre - ma motion.--Sans doute, il est incontestable que le régulateur - naturel des salaires, c'est le marché, la concurrence, le rapport - de l'offre à la demande. Mais n'est-il pas évident que le blé - doit être soumis à la même règle, et valoir plus ou moins, selon - les besoins d'une part et la faculté de payer de l'autre? Qu'on - laisse donc le prix du blé s'établir dans le même marché où le - travail est contraint de chercher sa rémunération. Oh! qui - pourrait sonder la profonde immoralité de ces hommes qui - s'adjugent à eux-mêmes un certain prix pour leur blé, et qui - néanmoins refusent de fixer un prix proportionnel pour les - salaires qui doivent acheter ce blé?» (Applaudissements - prolongés.) - - -GREENOCK. - -Extrait du _Greenock-Advertiser_, 15 janvier 1844. - -Lundi, 15 de ce mois, une députation de la Ligue, composée de M. -Bright, m. P., et du col. Thompson, a assisté à un grand meeting tenu -à la chapelle de... - -Le prévôt occupait le fauteuil. - -Des discours ont été prononcés par MM. Steete, Stewart, m. P., col. -Thompson, Bright, Robert Wallace, m. P. - -Nous avons remarqué, dans le discours du colonel Thompson, la -démonstration suivante, qui présente, sous une forme sensible, les -inconvénients des lois restrictives. - - «Suivons vos marchandises sur les marchés étrangers, et observons - ce qui arrive. Je suppose que vous les envoyez à Hambourg. Le - capitaine débarque, et, s'adressant à un négociant de cette - ville, il lui dit: «J'amène de Greenock tant de balles de - marchandises que je désire vendre.--Bien, dit le marchand, je - vous en donnerai dix thalers.--J'accepte, répond le capitaine; et - maintenant que pourrais-je acheter avec dix thalers, car je - désire revenir à Greenock avec un chargement de retour?--Je - trouve, dit le Hambourgeois, que le blé est à meilleur marché ici - qu'en Angleterre; achetez du blé.--Oh! répond le capitaine, je ne - puis pas rapporter du blé, car nous avons dans notre pays une loi - qui le défend.--Eh bien! prenez du bois de construction.--Nous - avons encore une loi qui l'empêche.--Dieu me pardonne! s'écrie le - Hambourgeois, je crois que, vous autres Anglais, vous repoussez - les choses qui vous sont les plus nécessaires, et n'admettez que - ce qui ne vous est bon à rien, des sifflets et des cure-dents, - peut-être. (Éclats de rire.)--Je crains bien qu'il n'en soit - ainsi, reprend l'Anglais, et je vois que ce que j'ai de mieux à - faire, c'est de m'en retourner sur lest et de ne plus remettre - les pieds à Hambourg.»--C'est ainsi que prennent fin nos - relations avec Hambourg, et successivement avec les autres ports - étrangers.--Et ne voyez-vous pas que le chargeur de Greenock sera - forcé de limiter sa fabrication plus qu'il n'aurait fait, si son - capitaine lui eût porté de meilleures nouvelles? Que si la - fabrication se ralentit, le travail est moins demandé, les - salaires sont plus dépréciés, en même temps que les subsistances - renchérissent?» etc........ - - -ABERDEEN. - -Extrait de l'_Aberdeen-Herald_, 15 janvier 1844. - -La démonstration en faveur de la Ligue a dépassé tout ce que l'on -pouvait attendre. Lundi, 15 de ce mois, deux meetings ont été tenus, -l'un le matin, l'autre le soir, et, dans l'un et l'autre, l'accueil le -plus enthousiaste a été fait à MM. Cobden et Moore. Le meeting du -matin a eu lieu dans la vaste salle du théâtre, qui s'est trouvée -cependant trop étroite pour le grand nombre de citoyens distingués qui -désiraient assister à la séance. Rien n'égale l'intérêt qu'a excité le -discours clair et nerveux de M. Cobden, et nous avons pu remarquer que -des hommes, qui prennent rarement part à des démonstrations publiques, -joignaient chaleureusement leurs applaudissements à ceux de la foule. - -Le soir, les classes ouvrières et laborieuses affluaient à la salle de -la Société de Tempérance, et nous avons entendu dire à M. Cobden qu'il -n'avait jamais parlé devant un auditoire plus attentif et plus -intelligent. - -Nous avons assisté à bien des meetings publics, nous avons entendu -tous les grands orateurs de l'époque, mais nous devons dire que jamais -nous n'avons assisté à un spectacle plus imposant et plus instructif -que celui qui a été offert aujourd'hui à la population d'Aberdeen. -(Suit le compte rendu de la séance.) - - -DUNDEE. - -16 janvier 1844. - -Mardi soir, 16 du courant, une _soirée_ a été donnée, dans le cirque -royal, à MM. Cobden et Moore, députés de la Ligue nationale. M. -Edouard Baxter, esquire, occupait le fauteuil. - -Les orateurs qui se sont fait entendre, outre MM. Cobden et Moore, -sont MM. Baxter, James Brow, lord Kinnaird, Georges Duncan, m. P., -etc. - - -PAISLEY. - -Extrait du _Glasgow-Argus_, 16 janvier 1844. - -Mardi soir, 16 de ce mois, une _soirée_ a eu lieu, dans une des -églises dissidentes de Paisley (_secession church_), à l'effet -d'accueillir MM. Thompson et Bright, membres de la Ligue, et sous la -présidence du prévôt Henderson. Nous avons remarqué sur l'estrade MM. -Stewart, Wallace et Hastie, membres du Parlement, et un grand nombre -de ministres du culte. - -Nous croyons devoir nous dispenser de donner en détail le compte rendu -de ce meeting, ainsi que de ceux qui suivent, pour éviter de dépasser -les bornes que nous nous sommes prescrites. - - -AYR. - -Extrait de _l'Ayr-Advertiser_. - -Mardi matin, 16 de ce mois, un grand meeting public a été tenu au -théâtre de cette ville, sous la présidence du prévôt Miller pour -entendre MM. Bright et Thompson, membres de la Ligue. - - -MONTROSE. - -Extrait du _Montrose-Review_, 16 janvier 1844. - -MM. Cobden et Moore, de passage dans cette ville, pour se rendre -d'Aberdeen à Dundee, ont été sollicités de s'arrêter quelques heures -dans l'objet de tenir un meeting public. Malgré la brièveté du temps -qu'avaient devant eux les amis de la liberté commerciale, une telle -affluence s'est portée à _Guild-Hall_, à l'heure désignée, que le -meeting a dû immédiatement se transporter à _George Free Church_. Le -prévôt Paton a été unanimement appelé au fauteuil. - -Après un discours de M. Cobden, qui a fait sur l'assemblée une -profonde impression, M. Alexandre Watson fait cette motion: - - «Que le meeting approuve hautement les infatigables travaux de la - Ligue, et en particulier les virils et nobles efforts de MM. - Cobden et Moore, pour propager les principes de la liberté - commerciale; et que, pour offrir aux citoyens de Montrose - l'occasion de contribuer au fonds de la Ligue, il nomme, à - l'effet de recueillir les souscriptions, une commission composée - de MM. etc.» - -La motion est votée à l'unanimité. - - -FORFAR. - -Le même journal rend compte du meeting tenu à Forfar, le samedi 10 -janvier, à l'occasion de la présence en cette ville, de MM. Cobden et -Moore. Les honorables députés de la Ligue n'ont pas eu plutôt accédé -aux vives instances qui leur étaient adressées pour qu'ils -s'arrêtassent un moment à Forfar, que toute la population a été -convoquée à l'église de la paroisse au son du tambour. Les fonctions -de président étaient remplies par le Rév. ministre, M. Lowe, etc. - - -KILMARNOCK. - -Un grand meeting a été tenu dans cette ville, le mardi 16 janvier -1844, à l'effet d'entendre M. Bright et le colonel Thompson, membres -de la Ligue. - - -CUPAR. - -Extrait du _Fife-Sentinel_, 18 janvier 1844. - -L'annonce de la visite d'une députation de la Ligue avait excité au -plus haut degré l'intérêt du comté. Des délégations de toutes les -villes environnantes s'étaient rendues à Cupar.--MM. Cobden et Moore -sont arrivés le 18, à 2 heures. Le meeting avait été convoqué à -l'église de Westport; mais cet édifice étant insuffisant à contenir la -foule qui se pressait, il a été décidé qu'on se transporterait dans -Old-Church. - -Le prévôt Nicol occupait le fauteuil. - - -LEITH. - -Extrait du _Caledonian-Mercury_, 19 janvier 1844. - -Un meeting nombreux a été tenu, vendredi soir 19 du courant, dans -Relief-Church. MM. Cobden, Thompson, Moore, ont été écoutés avec -l'intérêt le plus manifeste et la plus vive sympathie, etc. - - -DUMFRIES. - -Extrait du _Dumfries-Courrier_, 17 janvier 1844. - -Ce journal rend compte du meeting tenu le mercredi 17 janvier, à -l'occasion de la visite de MM. Bright et Thompson; il présente le même -caractère que les précédents. - -Si nous avons donné au lecteur cette nomenclature aride des nombreux -meetings que la députation de la Ligue a provoqués en Écosse, pendant -un séjour de si courte durée, c'est que nous sommes nous-même -convaincu qu'en France, comme en Angleterre, comme dans tous les pays -constitutionnels, le seul moyen d'emporter une grande question, c'est -d'éclairer et de passionner le public. Notre but a été d'appeler -l'attention sur l'activité et l'énergie que déploie la Ligue, et dont -les premiers résultats se montrent aujourd'hui aux yeux de l'Europe -étonnée dans le _plan financier_ de sir Robert Peel. - - -GRAND MEETING DE COVENT-GARDEN. - -25 janvier 1844. - -Après une interruption de deux mois, la Ligue a repris ses meetings au -théâtre de Covent-Garden. Jeudi soir, la foule avait envahi le vaste -édifice. Dans aucune des précédentes occasions elle n'avait montré -plus de sympathie et d'enthousiasme. - -À 7 heures, le président, M. George Wilson, monte au fauteuil. Il -ouvre la séance par le rapport des travaux de la Ligue, dont nous -extrayons quelques passages. - - «Ladies et gentlemen: Je ne doute pas que la première question - que vous m'adresserez au moment de la reprise de nos séances, ne - soit: «Qu'a fait la Ligue depuis la dernière session?» D'abord, - je n'ai pas besoin de vous dire _qu'elle n'est pas morte_, ainsi - que ses ennemis l'ont tant de fois répété. Il est vrai que le duc - de Buckingham ne s'y est pas encore rallié; le duc de Richmond ne - nous a pas signifié son approbation; sir Edward Knatchbull compte - toujours sur le monopole pour payer des dots et des hypothèques, - et le colonel Sibthorp a gratifié de 50 l. s. l'association - protectionniste. (Rires.) Mais d'un autre côté, le marquis de - Westminster a donné 500 l. s. à la Ligue. (Applaudissements.) Que - nous ayons fait quelques progrès, c'est ce que nos adversaires ne - pourront nier, et ce dont vous jugerez vous-mêmes d'après les - meetings qui ont eu lieu et dont je vais vous faire - l'énumération.» - -Ici le président nomme les villes où ont été tenus les meetings et les -sommes qui y ont été souscrites. - - Liverpool, 6,000 l. s. - Ashton, 4,300 - Leeds, 2,700; la maison Marshall a souscrit pour 800 l. s. - Halifax, 2,000 - Huddersfield, 2,000 - Bradford, 2,000 - Bacup, 1,345 - Bolton, 1,205 - Leicester, 800 - Derby, 1,200; la maison Strutt a donné 500 l. s. - Nottingham, 520 - Burnley, 1,000 - Oldham, 1,000 - Todmorden, 611 - Strond, 558 - - (M. Wilson cite encore une douzaine de meetings où des sommes - moindres ont été recueillies.) - - «En outre, une députation de la Ligue, composée de MM. Cobden, - Bright, Thompson, Moore, Ashworth a parcouru l'Écosse. Nous avons - reçu: - - Glasgow, 3,000 l. s. - Édimbourg, 1,500 - Dundee, 500 - Leith, 350 - Paisley, 230 - Hawick, 70 - - (De bruyants applaudissements accompagnent cette lecture.) Tel - est le témoignage que nous avons à rendre des progrès que fait - notre cause dans l'esprit public. C'est un nouveau gage d'union, - un nouveau pacte, un nouveau _covenant_ auquel les amis de la - Ligue en Écosse et dans le nord de l'Angleterre ont attaché leur - nom, s'engageant tous envers eux-mêmes, envers vous et envers le - pays, à persévérer dans la voie qu'ils se sont tracée, et à ne - prendre aucun repos tant qu'ils se sentiront un reste de force - et que la Ligue n'aura pas atteint le but qu'elle a en vue......» - -M. Bouverie prononce un discours instructif sur la situation -financière de l'Angleterre et sur la répartition des taxes entre les -diverses classes de la société. - -M. W. J. Fox s'avance au bruit des applaudissements; quand le silence -est rétabli, il s'exprime en ces termes: - - «Je suis appelé à prendre la parole à l'entrée de cette nouvelle - année d'agitation, dans un moment où la confusion, l'anxiété et - l'incertitude règnent dans le pays. La législature est convoquée; - le peuple attend plutôt qu'il n'espère; la Ligue a recruté des - adhérents, augmenté ses moyens et discipliné ses forces; les - partis politiques épient les chances de se maintenir dans leur - position ou de conquérir celle de leurs adversaires; des - anti-Ligues se forment dans plusieurs comtés. Dans ces - circonstances, il est à propos d'établir le _principe_ autour - duquel se rallie notre association, ce principe que nous avons - tant de fois, mais pas encore assez proclamé; ce principe qui est - l'objet et le but d'efforts et de travaux qui ne cesseront qu'au - jour de son triomphe:--la liberté absolue des échanges,--et, en - ce qui concerne sa réalisation pratique et - actuelle,--l'abrogation immédiate, totale et sans condition[34] - de la _loi-céréale_! (Bruyants applaudissements.) Voilà notre - étoile polaire; voilà le point unique vers lequel nous naviguons, - sans nous préoccuper d'aucune autre considération. Nous n'avons - rien de commun avec les factions politiques; nous n'avons aucun - égard aux démarcations qui séparent les partis de vieille ou de - fraîche date; peu nous importent les inconséquences de tel ou tel - meneur d'une portion de la Chambre des communes.--L'abrogation - totale, immédiate, sans condition des _lois-céréales_, voilà ce - que nous demandons, tout ce que nous demandons.--Nous n'exigeons - pas plus, nous n'accepterons pas moins--de Robert Peel ou de John - Russell,--de lord Melbourne d'un côté, ou de lord Wellington de - l'autre, ou de lord Brougham de tous les côtés. (Rires et - approbation.) Nous sommes en paix avec tous ceux qui - reconnaissent ce principe. Mais nous ferons une guerre éternelle - à ceux qui ne l'accordent pas.--Et précisément parce que c'est un - _principe_, il n'admet, dans nos esprits, aucune _transaction_ - quelconque. (Applaudissements.) C'est là notre mot d'ordre. Il y - a une classe dans le pays qui ne cesse de crier: «_Pas de - concessions._» Et nous, nous lui répondons: «_Pas de - transaction._» Si ce mouvement, ainsi qu'on l'a quelquefois - faussement représenté, n'était qu'une pure combinaison - industrielle; s'il avait pour objet de relever telle ou telle - branche de fabrication ou de commerce;--ou bien s'il était - l'effort d'un parti et s'il aspirait à déplacer le pouvoir au - détriment d'une classe et au profit d'une autre classe d'hommes - politiques; ou encore si notre cri: _Liberté d'échanges_, n'était - qu'un de ces cris populaires, mis en avant dans des vues - personnelles ou politiques, comme le cri: _À bas le papisme!_ et - autres semblables, qui ont si souvent égaré la multitude et jeté - la confusion dans le pays, oh! alors, nous pourrions transiger. - Mais nous soutenons un _principe_ à l'égard duquel notre - conviction est faite, et qui est comme la substance de notre - conscience; nous revendiquons pour l'homme un droit antérieur - même à toute civilisation, car s'il est un droit qu'on puisse - appeler naturel, c'est certainement celui qui appartient à tout - homme d'échanger le produit de son honnête travail, contre ce - qu'il juge le plus utile à sa subsistance ou à son bien-être. - (Approbation.) Ce n'est pas là une question qui admette des - degrés, ni qui se puisse arranger par des fractions. Nous - respectons tous les droits; mais nous ne respectons aucun abus. - (Applaudissements.) Nous ne comprenons pas cette doctrine qui - consiste à tolérer un certain degré de vol, d'iniquité ou - d'oppression, au préjudice d'un individu ou de la communauté. - Nous considérons au point de vue du _juste_ et de l'_injuste_ la - propriété, quelle qu'elle soit, réalisée par le travail et - sanctionnée par les lois et les institutions humaines. Nous - proclamons notre profond respect pour la propriété de cette - classe qui est la plus ardente à s'opposer à nos réclamations. - Les domaines du seigneur lui appartiennent, nous ne prétendons - pas y toucher, mettre des limites à leur agglomération et à leur - division. Nous n'intervenons pas dans l'administration de ce qui - lui est acquis par achat ou par héritage. Qu'il en fasse ce qu'il - jugera à propos; il est justiciable de l'opinion s'il viole les - lois des convenances ou de la moralité. Tant qu'il se renferme - dans les limites que lui prescrivent les nécessités des sociétés - humaines, nous respectons tous ses droits. Qu'il proscrive ou - tolère la chasse; qu'il abatte ou conserve ses forêts; qu'il - accorde ou refuse des baux, nous ne nous en mêlons pas. Les - produits de ses domaines sont à lui ou à ceux à qui il les loue. - Mais il y a une chose qui n'est pas à lui, et c'est le travail - d'autrui, c'est l'industrie de ses frères, et leur habileté, et - leur persévérance, et leurs os et leurs muscles, et nous ne lui - reconnaissons pas le droit de diminuer, par des taxes à son - profit, le pain qui est le fruit de leurs travaux et de leurs - sueurs. (Bruyantes acclamations.) Ils sont ses frères, et non pas - ses esclaves. Les bras de l'ouvrier sont sa propriété, et non pas - celle du landlord. Nous réclamons pour nous ce que nous accordons - aux seigneurs, et notre _principe_ exige le même respect, la même - vénération pour la propriété de celui qui n'a au monde que sa - force physique pour se procurer le pain du soir par le travail du - jour, que pour celle de l'héritier du plus vaste domaine dont on - puisse s'enorgueillir dans la Grande-Bretagne. - (Applaudissements.) Dans notre attachement à ce principe, nous - nous opposons à tout empiétement sur la propriété de la classe - industrieuse, de quelque forme qu'on le revête, quel que soit le - but auquel on veuille le faire servir. Notre principe exclut le - _droit fixe_ aussi bien que le _droit graduel_. (Approbation.) - L'un est aussi bien que l'autre une invasion sur les droits du - peuple, car quelle est leur commune tendance? Évidemment d'élever - le prix des aliments, et tout ce qui élève le prix des aliments, - diminue le légitime bien-être des classes laborieuses. Lorsque - nous nous rappelons la condition de ces classes; quand nous - venons à songer que l'ouvrier se lève avant le jour, et qu'il est - déjà bien tard quand il peut goûter quelque repos et manger le - pain de l'anxiété; quand nous nous rappelons par quels fatigants - efforts il obtient dans ce monde sa chétive pitance, et combien - il y a de malheureuses créatures autour de nous dont toute - l'histoire est résumée dans ces tristes vers si populaires: - - Travaillons, travaillons, travaillons - Jusqu'à ce que nos yeux soient rouges et obscurcis; - Travaillons, travaillons, travaillons - Jusqu'à ce que le vertige nous monte au cerveau. - - [Note 34: _Unconditional_; la Ligue entend par là que l'abolition - des droits d'entrée, sur les grains étrangers, ne doit pas être - subordonnée à des dégrèvements accordés par les autres nations - aux produits anglais.] - - «Quand nous sommes témoins d'une telle destinée, nous disons que - le _droit fixe_ ne doit pas prendre même un farthing sur la part - exiguë du pauvre pour augmenter les trésors d'un duc de - Buckingham ou de Richmond. (Applaudissements prolongés.) Bien - plus, il est des cas où le droit fixe aurait plus d'inconvénients - que l'échelle mobile elle-même. On a déjà fait cette objection - contre le droit fixe, et je crois qu'elle a déjà frappé ses - partisans. «Que ferez-vous de votre droit de 10, de 8, de 5 sh. - lorsque le blé s'élèvera, comme cela peut et doit quelquefois - arriver, à un prix de famine, _a famine price_? (Écoutez! - écoutez!) Et l'on a répondu: «Alors, on le suspendra.»--Mais quel - est le pouvoir qui décidera cette suspension, et sur quelle - épreuve? Réalisez dans votre imagination la situation d'un - premier ministre obligé d'observer le pays pour décider si le - temps approche, si le temps est arrivé où le droit fixe sur le - blé sera remis, parce que les aliments ont atteint le prix de - famine! Il faudra qu'il compte dans les journaux combien d'êtres - humains ont été relevés dans nos rues, tombés par défaut de - nourriture. Combien faudra-t-il de cas de _morts par inanition_? - quelle somme de maladies, de typhus, de mortalité sera-t-il - nécessaire de constater pour justifier la remise du droit? Voilà - donc les occupations d'un premier ministre! Il faudra donc qu'il - veille auprès du pays, qu'il compte ses pulsations, comme fait le - médecin d'un régiment quand on flagelle un soldat,--la main sur - son poignet, l'oeil sur la blessure saignante, l'oreille - attentive au bruit du fouet tombant sur les épaules nues, prêt à - s'écrier: Arrêtez; il se meurt! (Acclamations.) Est-ce là le rôle - du premier ministre du gouvernement d'un peuple libre? (Non, - non.)--La pente est glissante quand on quitte le sentier de la - justice. Oubliez la justice, et vous oublierez bientôt la - charité, et l'humanité vous trouvera sourde à ses cris.--Un droit - fixe! Mais c'est toujours la protection sous un autre nom, et la - protection, c'est cela même que la Ligue est résolue de combattre - et d'anéantir à jamais.--Et qu'entend-on protéger? L'agriculture, - dit-on; mais quelle branche d'agriculture? quelle classe de - personnes? Non, non, dépouillée de sophismes, d'énigmes, de - circonlocutions, cette protection, c'est _la protection des - rentes_, et rien de plus. (Approbation.) Protection aux - fermiers!--Et quel fermier s'est jamais enrichi par - elle?--Protection à l'ouvrier des campagnes! Oh! oui! vous l'avez - protégé jusqu'à ce qu'il ait descendu tous les degrés de - l'échelle sociale; jusqu'à ce que ses vêtements aient été - convertis en haillons; sa chaumière en une hutte; jusqu'à ce que - sa femme et ses enfants, faute de vêtements, aient été forcés de - fuir le service divin. Votre protection l'a poursuivi du champ à - la maison de travail, et de la maison de travail à la cour de - justice, et de la cour de justice au cachot, et du cachot à la - tombe. C'est sous la froide pierre qu'il trouvera enfin plus de - protection réelle qu'il n'en obtint jamais de vos lois. - (Acclamations prolongées)..... - - «Et pourquoi privilégier une classe? Qu'y a-t-il dans la - condition d'un rentier qui lui donne droit à être protégé aux - dépens de la communauté? Pourquoi pas protéger aussi le - philosophe, l'artiste, le poëte? À pareil jour naquit un poëte, - et les Écossais qui m'entendent savent à qui je fais allusion, - car beaucoup de leurs compatriotes sont réunis aujourd'hui pour - célébrer l'anniversaire de Robert Burns. La nature en avait fait - un poëte; la protection aristocratique en fit un employé. Mais la - seule protection qui lui convint, c'est celle qu'il devait à ses - bras vigoureux et à son âme élevée. Le servilisme lui faisait - dire: - - Je n'ai pas besoin de me courber si bas, - Car, grâce à Dieu, j'ai la force de labourer; - Et quand cette force viendra à me faire défaut, - Alors, grâce à Dieu, je pourrai mendier. - - «Et il se sentait l'indépendance du mendiant, et, en réalité, - elle est plus digne et plus respectable que l'indépendance - pécuniaire de ceux qui l'ont acquise par la rapine et - l'oppression. - - ..... «Et pourquoi la Ligue transigerait-elle aujourd'hui? Si - elle n'y a pas songé quand elle était faible, comment y - songerait-elle quand elle est forte? Si nous avons repoussé toute - transaction quand nous n'étions qu'un petit nombre, pourquoi - l'accepterions-nous quand nous sommes innombrables? Habitants de - Londres, permettez-moi de vous le dire, vous n'avez pas l'idée de - la puissance de la Ligue, et il serait à désirer que vous - envoyassiez dans les comtés du Nord une députation chargée - d'observer la nature de cette puissance, sa progression, son - intensité. (Écoutez! écoutez!) Là, vous verriez les multitudes, - hommes, femmes, enfants, accourir, s'assembler et mettre la main - à cette oeuvre si bien faite pour éveiller les plus intimes - sympathies du coeur humain; les maîtres et les ouvriers porter - leur cordiale contribution; les femmes payer leur tribut, car - elles ont compris qu'il leur appartient de soulager ceux qui - souffrent, et de sympathiser avec les opprimés, et l'enfant même, - respirer comme une atmosphère d'_agitation_ patriotique, - pressentant qu'un jour viendra,--alors que tant de glorieux - dévouements auront assuré le triomphe de la liberté - commerciale,--où il pourra dire avec orgueil:--«Et moi aussi - j'étais, encore enfant, un soldat de la Ligue!» Oh! si vous - pouviez voir l'ardeur qui les anime, vous comprendriez que - l'arrêt de mort du monopole est prononcé; oui, le jour où Londres - prendra le rôle qui lui revient, le jour où la voix des provinces - réveillera l'écho de la métropole, le jour où votre libéralité, - votre enthousiasme, votre ferme résolution, votre foi dans la - vérité égalera la libéralité, l'enthousiasme, la détermination et - la foi de vos frères du Nord, ce jour-là, l'oeuvre sera consommée - et le monopole anéanti. (Acclamations prolongées.) L'idée de - transiger n'entrerait pas dans la tête des chefs de la Ligue, - alors même qu'ils seraient seuls dans la lutte. Rappelez-vous - qu'ils n'étaient que sept quand ils proclamèrent pour la première - fois le principe de l'abrogation immédiate et totale. Ils - persévéreraient encore, quand bien même l'opinion publique - n'aurait pas été éveillée, quand bien même ces vastes meetings - n'auraient pas encouragé leurs efforts, car, lorsqu'une fois un - principe s'empare de l'âme, il est indomptable. C'est ce qui fait - le martyre ou la victoire! Il peut y avoir des victimes, mais il - n'y a pas de défaite.--C'est à cette foi individuelle, à cette - résolution de ne jamais transiger sur un principe, que nous - devons tout ce qu'il y a de grand et de beau sur cette terre. - Sans cette foi, nous n'aurions pas eu la liberté politique, la - réformation, la religion chrétienne. Si la Ligue pouvait fléchir - dans sa marche; si ceux qui la dirigent pouvaient la trahir, eh - bien! qu'importe? ils ne sont que l'avant-garde, la grande armée - leur passerait sur le corps et marcherait toujours jusqu'à la - grande consommation. (Acclamations.) - - «Je le répète donc, pas de transactions. On nous défie, on nous - appelle au combat; les seigneurs nous jettent le gant et ils - veulent, disent-ils, abattre la Ligue. (Rires ironiques.) Eh - bien, nous en ferons l'épreuve.--Ce ne sont plus les fiers barons - de Runnêymède. Le temps de la chevalerie est passé; il est passé - pour eux surtout, car il n'y a rien de chevaleresque à se faire - marchand de blé et à fouler le pays pour grossir son lucre.--Mais - où veulent-ils en venir en s'isolant ainsi au milieu de la - communauté? Ils créent la méfiance parmi les fermiers, la haine - et l'insubordination parmi les ouvriers; ils se déclarent en - guerre avec tous les intérêts nationaux; ils rejettent les - Spencer, les Westminster, les Ducie, les Radnor; ils se - dépouillent de ce qui constitue leur force et leur dignité; où - veulent-ils en venir, en se séparant du mouvement social, en - rêvant qu'ils seront toujours assez forts pour écraser leurs - concitoyens? Ils n'ont rien à attendre de cette politique, si ce - n'est ruine et confusion! S'ils y persistent, ils ne tarderont - pas à s'apercevoir qu'ils n'ont d'autre perspective qu'une vie de - dangers et d'appréhensions; ils sentiront la terre trembler sous - leurs pas, comme on dit qu'elle tremblait partout où se posait le - pied du fratricide Caïn. Qu'ils parcourent l'univers; nulle part - ils ne rencontreront la sympathie de l'affection et le sourire de - la bienveillance. Ah! qu'ils se joignent à nous; qu'ils - s'unissent à la nation; c'est là que les attendent le respect, la - richesse, le bonheur; mais s'ils lui déclarent la guerre, la - destruction menace cette caste orgueilleuse.» - -L'orateur discute quelques-uns des sophismes sur lesquels s'appuie le -régime restrictif, et en particulier le prétexte tiré de -l'_indépendance nationale_. Il poursuit en ces termes: - - «_Être indépendants de l'étranger_, c'est le thème favori de - l'aristocratie. Elle oublie qu'elle emploie le _guano_ à - fertiliser les champs, couvrant ainsi le sol britannique d'une - surface de sol _étranger_ qui pénétrera chaque atome de blé, et - lui imprimera la tache de cette _dépendance_ dont elle se montre - si impatiente. Mais qu'est-il donc ce grand seigneur, cet avocat - de l'indépendance nationale, cet ennemi de toute dépendance - étrangère? Examinons sa vie. Voilà un cuisinier _français_ qui - prépare _le dîner pour le maître_, et un valet _suisse_ qui - apprête le _maître pour le dîner_. (Éclats de rire.) Milady, qui - accepte sa main, est toute resplendissante de perles qu'on ne - trouve jamais dans les huîtres britanniques, et la plume qui - flotte sur sa tête ne fut jamais la queue d'un dindon anglais. - Les viandes de sa table viennent de la Belgique; ses vins, du - Rhin et du Rhône. Il repose sa vue sur des fleurs venues de - l'_Amérique du Sud_, et il gratifie son odorat de la fumée d'une - feuille apportée de l'_Amérique du Nord_. Son cheval favori est - d'origine _arabe_, son petit chien de la race du _Saint-Bernard_. - Sa galerie est riche de tableaux _flamands_ et de statues - _grecques_. Veut-il se distraire, il va entendre des chanteurs - _italiens_ vociférant de la musique _allemande_, le tout suivi - d'un ballet _français_. S'élève-t-il aux honneurs judiciaires, - l'hermine qui décore ses épaules n'avait jamais figuré jusque-là, - sur le dos d'une bête britannique. (Éclats de rire.) Son esprit - même est une bigarrure de contributions exotiques. Sa philosophie - et sa poésie viennent de la Grèce et de Rome; sa géométrie, - d'Alexandrie; son arithmétique d'Arabie, et sa religion de - Palestine. Dès son berceau, il presse ses dents naissantes sur le - corail de l'océan Indien, et lorsqu'il mourra, le marbre de - Carrare surmontera sa tombe. (Bruyants applaudissements.) Et - voilà l'homme qui dit: Soyons indépendants de l'étranger! - Soumettons le peuple à la taxe; admettons la privation, le - besoin, les angoisses et les étreintes de l'inanition même; mais - soyons indépendants de l'étranger! (Écoutez!) Je ne lui dispute - pas son luxe; ce que je lui reproche c'est le sophisme, - l'hypocrisie, l'iniquité de parler d'indépendance, quant aux - aliments, alors qu'il se soumet à dépendre de l'étranger pour - tous ces objets de jouissance et de faste. Ce que les étrangers - désirent surtout nous vendre, ce que nos compatriotes désirent - surtout acheter, c'est le blé; et il ne lui appartient pas, à - lui, qui n'est de la tête aux pieds que l'oeuvre de l'industrie - étrangère, de s'interposer et de dire: «Vous serez indépendants, - moi seul je me dévoue à porter le poids de la dépendance.» Nous - ne transigeons pas avec de tels adversaires, non, ni même avec la - législature. Nous ne recourrons pas à la législature dans cette - session. (Écoutez! écoutez!) Plus de pétitions. (Approbation.) - Membres de la Chambre des communes, membres de la Chambre des - lords, faites ce qu'il vous plaira et comme il vous plaira,--nous - en appelons _à vos maîtres_. (Tonnerre d'applaudissements qui se - renouvellent à plusieurs reprises.) La Ligue en appelle à vos - commettants, aux créateurs des législateurs; elle leur dit qu'ils - ont mal rempli leur tâche, elle leur enseigne à la mieux remplir - à la première occasion. (Nouveaux applaudissements.) C'est sur ce - terrain que nous transportons la lutte; et nos moyens sont, non - point, comme on l'a dit faussement, la calomnie, l'erreur, la - corruption, mais de persévérants efforts pour faire pénétrer dans - ceux qui possèdent le pouvoir politique, l'intelligence et - l'indépendance qui ennoblissent l'humanité. Remarquons qu'un - notable changement s'est déjà manifesté dans les élections, - depuis que la Ligue a adopté cette nouvelle ligne de conduite. - Tandis que ses adversaires recherchent tous les sales recoins, - toutes les taches de boue qui peuvent se trouver dans le - caractère de l'homme, pour bâtir là-dessus; tandis que les gens - qui exploitent en grand le monopole du sol britannique, vont - chassant au tailleur et au cordonnier et lui disent: «N'avez-vous - pas aussi quelque petit monopole? Soutenez-nous, nous vous - soutiendrons.» Tandis qu'ils gouvernent avec les mauvaises - passions, avec ce qu'il y a de folie et de bassesse dans la - nature humaine, la Ligue s'efforce de mettre en oeuvre les - principes, la vérité; et réveillant, non la partie brutale, mais - la partie divine de l'âme, de réaliser cet esprit d'indépendance - sans lequel ni les institutions, ni les garanties politiques, ni - les droits de suffrage, ne firent et ne feront jamais un peuple - grand et libre. C'est pour cela qu'ils nous appellent des - _étrangers_ et des _intrus_...» - -L'orateur établit ici des documents statistiques qui prouvent que la -_mortalité_ et la _criminalité_ ont toujours été en raison directe de -l'élévation du prix des aliments. Il continue ainsi: - - «Voilà l'expérience d'un grand nombre d'années résumée en - chiffres. Elle fait connaître les résultats de ce système, - horrible calcul, qui montre l'âme succombant aussi bien que les - corps, les tendances les plus généreuses et les plus naturelles - conduisant au crime, l'amour de la famille transformé en un - irrésistible aiguillon au mal, et la perversité décrétée pour - ainsi dire par acte de la législature. (Écoutez! écoutez!) Oh! je - le déclare à la face du ciel et de la terre, j'aimerais mieux - comparaître à la barre d'Old-Bailey comme prévenu d'un de ces - crimes auxquels poussent fatalement ces lois iniques, que d'être - du nombre de ceux qui profitent de ces lois pour extraire de l'or - des entrailles, du coeur et de la conscience de leurs frères. - (Immenses acclamations, l'auditoire se lève en masse, agitant les - chapeaux et les mouchoirs.) - - «Nous dira-t-on qu'il faut attendre une plus longue expérience? - Qu'il faut éprouver encore le tarif de R. Peel ou de nouvelles - formes du monopole? Mais, c'est expérimenter la privation, - l'incertitude, la souffrance, la faim, le crime et la mort. C'est - un vieil axiome médical que les expériences doivent se faire sur - la vile matière. Mais voici des lois qui expérimentent - cruellement sur le corps même d'une grande et malheureuse nation. - (Applaudissements.) Oh! c'en est assez pour réveiller tous les - sentiments de l'âme; hommes, femmes, enfants, levons-nous, - prêchons la croisade contre cette horrible iniquité, et fermons - l'oreille à toute proposition jusqu'à ce qu'elle soit anéantie à - jamais. Habitants de cette métropole, prenez dans nos rangs la - place qui vous convient. Combinons nos efforts, et ne nous - accordons aucun repos jusqu'à ce que nos yeux soient témoins de - ce spectacle si désiré: le géant du _travail libre_ assis sur les - ruines de tous les monopoles. (Applaudissements.) C'est pour cela - que nous _agitons_ d'année en année, et tant qu'il restera un - atome de restriction sur le _statute-book_, tant qu'il restera - une taxe sur la nourriture du peuple, tant qu'il restera une loi - contraire aux droits de l'industrie et du travail; nous ne nous - désisterons jamais de l'_agitation_, jamais! jamais! jamais! - (Applaudissements enthousiastes.) Nous marchons vers la - consommation de cette oeuvre, convaincus que nous réalisons le - bien, non de quelques-uns, mais de tous, même de ceux qui - s'aveuglent sur leurs vrais intérêts, car l'universelle liberté - garantit aussi bien le plus vaste domaine que l'humble travail de - celui qui n'a que ses bras. Nous croyons que la liberté - commerciale développera la liberté morale et intellectuelle, - enseignera à toutes les classes leur mutuelle dépendance, unira - tous les peuples par les liens de fraternité, et réalisera enfin - les espérances du grand poëte qui fut donné, à pareil jour, à - l'Écosse et au monde: - - Prions, prions pour qu'arrive bientôt - Comme il doit arriver, ce jour - Où, sur toute la surface du monde, - L'homme sera un frère pour l'homme!» - -(Longtemps après que l'honorable orateur a repris son siége, les -acclamations enthousiastes retentissent dans la salle.) - -MM. Milner Gibson et le Rév. J. Burnett parlent après M. Fox. La -séance est levée à 11 heures. - - -SECOND MEETING AU THÉÂTRE DE COVENT-GARDEN. - -1er février 1844. - -Le second meeting hebdomadaire de la Ligue avait attiré, mardi soir, -au théâtre de Covent-Garden, une foule nombreuse et enthousiaste. Le -nom de lord Morpeth circule dans toute la salle. On parle d'une -entrevue qui eut lieu à Wakefield, hier, entre le noble lord, membre -de la dernière administration, et M. Cobden. Cette nouvelle provoque -une vive satisfaction, à laquelle succède le désappointement lorsqu'on -apprend que Sa Seigneurie n'a pas complétement répondu aux espérances -que la Ligue avait fondées sur son noble caractère, son humanité et -son patriotisme. - -Le président rend compte des nombreux meetings qui ont été tenus dans -les provinces depuis la dernière séance, ainsi que des sommes qui ont -été recueillies. - -Au moment où nous sommes parvenus, un grand changement s'est opéré -dans l'attitude de l'aristocratie. Jusqu'ici nous l'avons vue -dédaigner le réveil de l'opinion publique, et chercher à l'égarer en -lui présentant, comme remède aux souffrances du peuple, des plans plus -ou moins _charitables_, plus ou moins réalisables, tantôt le travail -limité par la loi (le bill des dix heures), tantôt l'émigration -forcée. - -Aujourd'hui que l'action intellectuelle et morale de la Ligue menace -de devenir irrésistible, l'aristocratie sort enfin de sa dédaigneuse -apathie. L'apaisement de l'agitation irlandaise et la dissolution du -meeting de Clontarf lui donnent l'espérance d'étouffer l'agitation -commerciale par l'intervention de la loi. Et en même temps qu'elle -dénonce, comme dangereux et illégaux, les meetings de la Ligue, par -une contradiction manifeste, elle organise un vaste système -d'associations affiliées entre elles, ayant pour but, sous le nom -d'anti-Ligue, le maintien des monopoles et de la protection.--La lutte -devient donc plus serrée, plus personnelle, plus animée. Chacune de -son côté, la Ligue et l'anti-Ligue avaient espéré que leurs efforts, -influant sur la marche des affaires, trouveraient quelque écho dans le -discours de la reine. Les _free-traders_ espéraient que Sir Robert -Peel donnerait, dans la présente session, quelque développement à son -plan de réforme financière et commerciale. Les prohibitionnistes ne -doutaient pas, au contraire, que le premier ministre, cédant à la -pression de cette majorité qui l'a porté au pouvoir, ne revînt sur -quelques-unes des mesures libérales adoptées en 1842. Mais le discours -du trône, prononcé dans la journée même, a trompé l'attente des deux -partis. Le ministère y garde le silence le plus absolu à l'égard de la -détresse publique et des moyens d'y remédier. - -Tels sont les objets qui servent de texte aux discours prononcés, dans -le meeting du 1er février, par le docteur Bowring, le col. Thompson et -M. Bright. Bien qu'ils doivent avoir pour le public anglais un intérêt -plus actuel, plus incisif, que des dissertations purement économiques, -fidèles à la loi que nous nous sommes imposée de sacrifier ce qui peut -plaire à ce qui doit instruire, nous nous abstenons d'appeler -l'attention du public français sur cette nouvelle phase de -l'agitation. - -Nous croyons utile, cependant, de donner une relation succincte de -l'entrevue de lord Morpeth avec M. Cobden. Lord Morpeth, ayant été un -des chefs influents de l'administration whig, renversée en 1841 par -les torys, on comprend que son adhésion aux principes absolus de la -Ligue devait être considérée comme un fait grave, et de nature à -exercer une grande influence sur le mouvement des majorités et des -partis. L'attitude de ces deux hommes d'ailleurs, la franchise de -leurs explications, leur fidélité aux principes, nous ont semblé une -peinture de moeurs constitutionnelles, dignes d'être proposées pour -exemple à nos hommes politiques. - - -WAKEFIELD. - -Extrait du _Morning-Chronicle_, 31 janvier 1844. - -La démonstration des _free-traders_ du West-Riding du Yorkshire a eu -lieu ce soir dans la vaste salle de la Halle aux blés, qui était -magnifiquement décorée de draperies et ornée de fleurs. Six cent -trente-trois siéges avaient été préparés autour de la table du -banquet. - -Vingt-cinq villes du Yorkshire avaient envoyé des délégués à la -séance.--Le fauteuil est occupé par M. Marshall, qui a, à sa droite, -lord Morpeth, et à sa gauche M. Cobden. - -Après les toasts d'usage, le président se lève et dit: - - «Nous sommes réunis aujourd'hui, en dehors de toute distinction - de partis et d'opinions politiques, pour discuter les avantages - de la liberté absolue de l'industrie, du travail et du commerce. - Nous reconnaissons ce grand principe comme l'unique objet du - meeting. Il y a dans cette enceinte des hommes qui représentent - toutes les nuances des opinions politiques, et ils entendent bien - se réserver, à cet égard, toute leur indépendance. Quand nous - jetons nos regards autour de nous, quand nous voyons ce qu'est - l'Angleterre, ce que l'industrie l'a faite, et que nous venons à - penser que le peuple, qui a élevé la nation à ce degré de - grandeur, travaille sous le poids des chaînes, sous la pression - des monopoles, au milieu des entraves de la restriction, ne - sentons-nous pas la honte nous brûler le front? Pouvons-nous être - témoins d'un phénomène aussi étrange, sans sentir profondément - gravé dans nos coeurs le désir de vouer toute notre énergie à - combattre une telle servitude, jusqu'à ce qu'elle soit - radicalement détruite, jusqu'à ce que notre industrie soit aussi - libre que nos personnes et nos pensées? Je ne m'étendrai pourtant - pas sur ce sujet qu'il appartient à d'autres que moi de traiter. - Je me bornerai à rapporter une preuve, et de la bonté de notre - cause, et de l'efficacité avec laquelle elle a été soutenue; et - cette preuve, c'est le nombre toujours croissant de nouveaux - adhérents à nos principes qui, de toutes les classes de la - société, et de tous les points du royaume, accourent en foule - dans notre camp. Ces conquêtes n'ont été acquises à la ligue par - aucune concession, par aucune transaction sur son principe. C'est - au principe qu'il faut nous attacher; il est le gage de notre - union et de notre force. Ce n'est pas un de nos moindres - encouragements que de voir maintenant nos plus fermes soutiens - sortir des rangs les plus nobles et des plus opulents - propriétaires terriens (applaudissements), des plus habiles et - des plus riches agriculteurs, aussi bien que des classes - manufacturières. Mais si nous offrons notre accueil hospitalier à - tant de nouveaux adhérents, il en est un surtout dont nous devons - saluer la bienvenue, lord Morpeth. (Ici l'assemblée se lève comme - un seul homme, et des salves d'applaudissements se succèdent - pendant plusieurs minutes. Parfois, il semble que le silence va - se rétablir, mais les acclamations se renouvellent à plusieurs - reprises avec une énergie croissante.) Lord Morpeth n'est pas un - nouveau converti aux principes de la liberté du commerce; ce - n'est pas la première fois qu'il assiste aux meetings du - West-Riding. C'est parce que nous le connaissons bien, parce que - nous apprécions en lui l'homme privé aussi bien que l'homme - d'État, parce que nous admirons la puissance de son intelligence - comme les qualités de son coeur, c'est pour ce motif que le - retour de lord Morpeth parmi nous est accueilli avec ce respect, - cette cordialité que devait exciter la coopération à notre oeuvre - d'un nom aussi distingué. Gentlemen, je propose la santé du - très-honorable vicomte Morpeth.» - -Lord MORPETH se lève (applaudissements), et après avoir remercié, il -s'exprime ainsi: - - «Si je ne me trompe, le principal objet de cette réunion est, de - la part du West-Riding du Yorkshire, d'honorer et d'encourager la - Ligue, ainsi que sa députation ici présente, et de déterminer, - autant que cela dépend d'elle, l'abrogation totale et immédiate - des lois-céréales. (Bruyants applaudissements.) Vous m'informez - que c'est bien là le but de cette assemblée. (Oui, certainement.) - Eh bien, je sais qu'il me sera demandé par les amis comme par les - ennemis: «Êtes-vous préparé à aller aussi loin?» La dernière - fois, ainsi que vous vous le rappelez sans doute, que je me suis - occupé des lois-céréales, c'était en 1841, alors que, comme - membre du cabinet de cette époque, j'étais un des promoteurs du - droit fixe de 8 shillings. (Écoutez! écoutez!) Cette proposition - entraîna notre chute, parce que les défenseurs du système actuel, - qui étaient nos adversaires alors, comme ils sont les vôtres - aujourd'hui, pensèrent que nous accordions trop, et que notre - mesure était surabondamment libérale envers le consommateur. Mais - bien loin que l'insuccès m'ait changé et que notre chute m'ait - ébranlé, je crois qu'il est maintenant trop tard pour transiger - sur ces termes (ici l'assemblée se lève en masse et applaudit - avec enthousiasme), et que ce qui était alors considéré comme - _trop_ par les constituants de l'empire, serait _trop peu_ - aujourd'hui. En outre, le fait même de ma présence dans cette - enceinte, libre de toute influence, sans avoir pris conseil de - personne, sans m'être entendu avec qui que ce soit, agissant - entièrement et exclusivement pour moi-même, tout cela, gentlemen, - vous donne la preuve que je ne refuse pas de reconnaître le zèle - et l'énergie déployés par la Ligue (sans accepter naturellement - la responsabilité de tout ce qu'elle a pu dire ou pu faire); que - je ne refuse pas ma sympathie à cette lutte que vous, mes - commettants du Yorkshire, vous soutenez avec tant de courage, et - comme vous l'avez prouvé récemment, avec tant de libéralité, dans - une cause où vous pensez, et vous pensez avec raison - (applaudissements), que vos plus chers intérêts sont profondément - engagés. Mais, gentlemen, quoiqu'il me fût facile de m'envelopper - dans de vagues généralités, et de m'abstenir de toute expression - contraire même à ceux d'entre vous dont les idées sont les plus - absolues, cependant en votre présence, en présence de vos hôtes - distingués, dussé-je réprimer ces applaudissements que vous avez - fait retentir autour de moi, et refroidir l'ardeur qui se montre - dans votre accueil, je me fais un devoir de déclarer que je ne - suis pas préparé à m'interdire pour l'avenir,--soit que je vienne - à penser que l'intérêt bien entendu du trésor le réclame, ou que - je ne voie pas d'autre solution plus efficace à la question qui - nous agite, soit encore que je le considère comme un grand pas - dans la bonne voie,--dans ces hypothèses et autres semblables, je - ne m'interdis pas la faculté d'acquiescer à un droit fixe et - modéré. (Grands cris: «Non, non, cela ne nous convient pas.» - Marques de désapprobation.) Je m'attendais à ce que la liberté - que je dois néanmoins me réserver provoquerait ces signes de - dissentiment. Mais après m'être prononcé comme je crois qu'il - appartient à un honnête homme, qui ne saurait prévoir dans quel - concours de circonstances il peut se trouver engagé, je déclare, - avec la même franchise, que je ne suis nullement infatué du - _droit fixe_. À vrai dire, réduit au taux modéré que j'ai - indiqué, je ne lui vois plus cette importance qu'y attachent ses - défenseurs et ses adversaires; et je suis sûr au moins de ceci: - que je préférerais l'abrogation, même l'abrogation totale et - immédiate, à la permanence de la loi actuelle pendant une année. - (Tonnerre d'applaudissements.) Et même, si dans le cours de la - présente année l'abrogation totale et immédiate pouvait être - emportée,--comme je me doute que cela arriverait, gentlemen, si - la décision dépendait de vous,--je ne serais certainement pas - inconsolable, ni bien longtemps à en prendre mon parti. - (Applaudissements.)--Sa Seigneurie déclare qu'elle a partagé la - satisfaction de l'assemblée lorsque M. Plint a rendu compte des - progrès de la cause de la liberté. Elle annonce qu'elle va porter - ce toast: «À la prospérité du West-Riding; puissent les classes - agricoles, manufacturières et commerciales, reconnaître que leurs - vrais et permanents intérêts sont indissolublement unis et ont - leur base la plus solide dans la liberté du travail et des - échanges.» Après avoir peint en termes chaleureux les heureux - résultats du commerce libre, le noble lord ajoute: «Je ne veux - pas, gentlemen, développer ici une argumentation sérieuse et - solennelle, peu en harmonie avec le caractère de cette fête, - quoique je ne doute pas que votre détermination ne soit calme, - mais sérieuse. (Oui! oui! nous sommes déterminés.) Mais ce que - je voudrais faire pénétrer dans l'esprit de nos adversaires, des - adversaires de la liberté de l'industrie, c'est que leur système - lutte contre la nature elle-même et contre les lois qui régissent - l'univers. (Applaudissements.) Car, gentlemen, quelle est - l'évidente signification de cette diversité répandue sur la - surface du globe, ici tant de besoins, là tant de superflu; tant - de dénûment sur un point, et, sur un autre, une profusion si - libérale? Les poëtes se sont plu quelquefois à peupler de voix - les brises du rivage, et à prêter un sens aux échos des - montagnes; mais les mots réels que la nature fait entendre, dans - l'infinie variété de ses phénomènes, c'est: _Travaillez, - échangez_,» etc. - -Le maire de Leeds porte la santé de MM. Cobden, Bright et des autres -membres de la députation de la Ligue. - - M. COBDEN. (Pendant plusieurs minutes les acclamations qui - retentissent dans la salle empêchent l'orateur de se faire - entendre. Quand le silence est rétabli, il déclare qu'il - n'accepte pour lui et pour M. Bright qu'une partie des éloges qui - ont été exprimés par le maire de Leeds. Il y a dans la Ligue - d'énergiques ouvriers dont le nom n'est guère entendu au delà de - la salle du conseil, et qui cependant ne travaillent pas avec - moins de dévouement et d'efficacité que ceux qui, par la nature - de leurs fonctions, sont plus en contact avec le public. Après - quelques autres considérations, l'orateur continue ainsi): On - nous a objecté dans une autre enceinte que le blé était une - _matière imposable_. Gentlemen, comme _free-traders_, nous - n'entendons pas nous immiscer dans le système des taxes levées - sur le pays, et si l'on proposait de lever loyalement et - équitablement un impôt sur le blé, sans que cet impôt, par une - voie insidieuse, impliquât un odieux monopole, je ne pense pas - qu'en tant que membres de la Ligue nous soyons appelés à - intervenir, quoique une taxe sur le pain soit une mesure dont je - ne connais aucun exemple dans l'histoire des pays même les plus - barbares. Mais que nous propose-t-on? De taxer le blé étranger - sans taxer le blé indigène; et l'objet notoire de ce procédé, - c'est de conférer une _protection_ au producteur national. Eh - bien! nous nous opposons à cela, parce que c'est du monopole; - nous nous opposons à cela en nous fondant sur un principe, et - notre opposition est d'autant plus énergique, qu'il s'agit d'une - taxe qui n'offre aucune compensation à la très-grande majorité de - ceux qu'elle frappe. Il n'est pas au pouvoir du gouvernement, en - effet, de donner _protection_ aux manufacturiers et aux ouvriers; - et, quant à eux, le monopole du pain est une pure injustice. S'il - y a quelques personnes qui désirent, en toute honnêteté, asseoir - une taxe sur le blé, qu'elles proposent, afin de montrer la - loyauté de leur dessein, de prélever cette taxe, par l'accise, et - sur le blé, _à la mouture_. Personnellement, je résisterai à cet - impôt. Mais parlant comme _free-trader_, je dis que si l'on veut - une loi céréale qui n'inflige pas un monopole au pays, il faut - taxer les céréales de toutes provenances à la mouture, et laisser - entrer librement les grains étrangers. Alors quiconque mangera du - pain paiera la taxe; et quiconque produira du blé ne bénéficiera - pas par la taxe. Je crois que lorsque la proposition se - présentera sous cette forme, elle ne rencontrera pas - _l'agitation_ dans le pays, pas plus que la taxe du sel qui ne - confère à personne d'injustes avantages (Applaudissements.) S'il - faut que le trésor public prélève un revenu sur le blé, il en - tirera dix fois plus d'une taxe _à la mouture_ que d'un droit de - douane, sans que le premier mode élève plus que le second le prix - du pain[35]. - -[Note 35: Cela se comprend aisément. Supposons que la consommation du -blé en Angleterre soit de 60 millions d'hectolitres, dont 54 millions -de blé indigène et 6 millions de blé étranger. - -Supposons encore que ce dernier vaut _à l'entrepôt_ 20 fr. -l'hectolitre. Un droit de 2 fr. à la mouture frapperait les 60 -millions d'hectolitres et donnerait au trésor un produit de 120 -millions. De plus, il établirait le cours du grain sur le marché à 22 -francs. - -Un droit de douane de 2 fr. fixerait aussi le cours du blé à 22 fr., -puisque, d'après l'hypothèse, l'étranger ne saurait vendre au-dessous. -Mais le droit, ne se prélevant que sur 6 millions d'hectolitres, ne -produirait à l'Échiquier que 12 millions. - -Ce sont les monopoleurs qui gagnent la différence.] - -M. Cobden répond à l'accusation qu'on a dirigée contre la Ligue, -d'être trop absolue. Il adjure le meeting de ne se séparer jamais de -la justice abstraite et des principes absolus. Nos progrès, dit-il, -démontrent assez ce qu'il y a de force dans la ferme adhésion à un -principe. Nous avions à instruire la nation, et qu'est-ce qui nous a -soutenus? la vérité, la justice, le soin de ne nous laisser pas -détourner par la séduction d'un avantage momentané, par aucune -considération de parti, ou de stratégie parlementaire. - - M. COBDEN continue ainsi: Nous ne sommes point des hommes - politiques; nous ne sommes point des hommes d'État, et n'avons - jamais aspiré à l'être. Nous avons été arrachés à nos occupations - presque sans nous y attendre. Je le déclare solennellement, si - j'avais pu prévoir il y a cinq ans que je serais graduellement et - insensiblement porté à la position que j'occupe, et dont je ne - saurais revenir par aucune voie qui se puisse concilier avec - l'honneur (bruyantes acclamations), si j'avais prévu, dis-je, - tout ce que j'ai eu à sacrifier de temps, d'argent et de repos - domestique à cette grande cause, quel que soit le dévouement - qu'elle m'inspire, je crois que je n'aurais pas osé, considérant - ce que je me dois à moi-même, ce que je dois à ceux qui tiennent - de la nature des droits sacrés sur mon existence, accepter le - rôle qui m'a été fait. (Acclamations.) Mais notre cause s'est peu - à peu élevée à la hauteur d'une grande question politique et - nationale; et maintenant que nous l'avons portée au premier rang - entre toutes celles qui préoccupent le sénat, il nous manque des - hommes dans ce sénat;--des hommes dont le caractère comme hommes - d'État soit établi dans l'opinion,--des hommes qui, par leur - position sociale, leurs priviléges et leurs précédents, soient en - possession d'être considérés par le peuple comme des chefs - politiques. Il nous manque de tels hommes dans la Chambre à qui - nous puissions confier le dénoûment de cette lutte. - (Applaudissements.) Et s'il est un sentiment qui, dans mon - esprit, ait prévalu sur tous les autres, quand je suis entré dans - cette enceinte, sachant que j'allais y rencontrer cet homme - d'État distingué que ses commettants considèrent autant et plus - que tout autre, comme le chef prédestiné à la conduite des - affaires publiques de ce pays, si, dis-je, un sentiment a prévalu - dans mon esprit, c'était l'espoir de saluer le nouveau Moïse qui - doit, à travers le désert, nous faire arriver à la terre de - promission. (Acclamations longtemps prolongées.) Je le déclare de - la manière la plus solennelle, en mon nom, comme au nom de mes - collègues, c'est avec bonheur que nous remettrions notre cause - entre les mains d'un tel homme, s'il se faisait à la Chambre des - communes le défenseur de notre principe; c'est avec bonheur que - nous travaillerions encore aux derniers rangs, là où nos services - seraient le plus efficaces, afin d'aider loyalement un tel homme - d'État à attacher son nom à la plus grande réforme, que dis-je? à - la plus grande révolution dont le monde ait jamais été témoin. - (Applaudissements.)--Gentlemen, je ne désespère pas (les - acclamations redoublent); nous travaillerons une autre année. - (Applaudissements.) Je crois que le noble lord a parlé d'une - année, il a demandé une année. Eh bien, nous travaillerons - volontiers pour lui encore une année. (Applaudissements.) Et - alors, quand il aura réfléchi sur nos principes; quand il se sera - assuré de la justice de notre cause; quand ses calmes - méditations, guidées par la délicatesse de sa conscience, - l'auront amené à cette conviction que le droit et la justice sont - de notre côté, j'espère qu'au terme de l'année qu'il se réserve, - il se lèvera courageusement, pour imprimer à notre cause, au sein - des communes, le sceau du triomphe. (Bruyantes acclamations.) - Mais, après avoir exprimé cette sincère espérance, je dois vous - rappeler que nous sommes ici comme membres de la Ligue. Nous - sommes engagés à un principe, et je dois vous dire, habitants du - West-Riding, qu'il est de votre devoir de montrer une entière - loyauté dans votre attachement à ce principe. Vous pouvez être - appelés à faire le sacrifice d'une affection personnelle aussi - bien placée que bien méritée, à consommer, comme électeurs de ce - pays, le plus douloureux sacrifice qui puisse vous être commandé. - Je ne cherche ni à séduire ni à menacer le noble lord. Je sais - qu'il est compétent, par l'étendue de son esprit et l'intégrité - de son caractère, à juger par lui-même. Mais quant à nous, nos - engagements ne sont pas envers les whigs ou envers les torys, - mais envers le peuple. Je n'ajouterai qu'un mot. Le noble lord - nous a dit: «Dieu vous protége; vous êtes dans la bonne voie, et - j'espère que vous y avancerez sous votre bannière triomphante.» - Et moi je lui dis: «Vous êtes dans le droit sentier, et Dieu vous - protége tant que vous n'en dévierez pas!...» - -Quelle que soit l'éloquence déployée par les orateurs qui se sont -succédé, l'assemblée demeure longtemps encore sous l'impression de -cette conférence qui laisse indécis un événement d'une haute -importance.--Elle se sépare à minuit, des trains spéciaux ayant été -retenus sur tous les chemins de fer, pour ramener chacun des -assistants à son domicile. - - -MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE. - -15 février 1844. - -Le meeting hebdomadaire de la Ligue a eu lieu jeudi soir au théâtre de -Covent-Garden.--En l'absence du président, M. George Wilson, M. -Villiers, membre du Parlement, occupe le fauteuil. Nous avons extrait -de son discours les passages suivants: - - «Messieurs, notre estimable ami, M. Wilson, forcément retenu à la - campagne, m'a requis d'occuper le fauteuil. Malgré mon - inexpérience, j'ai accepté cette mission, parce que je crois que - le temps est venu où il n'est permis à personne de rejeter le - fardeau sur autrui, et de refuser sa cordiale assistance à - l'oeuvre de cette grande et utile association. L'objet de la - Ligue est identifié avec le bien-être de la nation, mais le - sinistre intérêt que nous combattons est malheureusement - identifié avec le pouvoir et les majorités parlementaires. La - Ligue a donc à surmonter de graves difficultés, et il lui faut - redoubler d'énergie. (Applaudissements.) Nous vivons dans un - temps où l'on ne manque pas de tirer avantage de ce qu'il reste - au peuple d'ignorance et d'apathie à l'égard de ses vrais - intérêts, et il ne faut pas espérer d'arriver à un gouvernement - juste et sage, autrement que par la vigoureuse expression d'une - opinion publique éclairée. C'est à ce résultat, c'est à réprimer - le sordide abus de la puissance législative que la Ligue a - consacré ses efforts incessants et dévoués. Le soin que mettent - ses adversaires à calomnier ses desseins, montre assez combien - ils redoutent ses progrès, et combien sa marche ferme et loyale - trompe leur attente. L'objet que la Ligue a en vue a toujours été - clair et bien défini; je ne sache pas qu'il ait changé. Elle - aspire à populariser, à rendre manifestes, aux yeux de tous, ces - doctrines industrielles et commerciales, qui ont été proclamées - par les plus hautes intelligences. (Écoutez! écoutez!) Doctrines - dont la vérité est accessible aux intelligences les plus - ordinaires, dont l'application, commandée d'ailleurs par les - circonstances de ce pays, a été conseillée par tout ce qu'il - renferme d'hommes pratiques, prudents et expérimentés. Ce but, de - quelque manière qu'il plaise aux monopoleurs et aux ministres qui - leur obéissent de le présenter, mérite bien l'appui et la - sympathie de quiconque porte un coeur ami du bien et de la - justice. Depuis notre dernière réunion, je comprends que ce mot - que l'autorité a mis à la mode, et sur lequel elle compte pour - étouffer les plaintes de nos frères d'Irlande (immenses - acclamations), je veux dire le mot _conspiration_, a été appliqué - à ces meetings. (Rires ironiques.) Jusqu'à quel point ce mot - s'applique-t-il avec quelque justesse à nos réunions? Je - l'ignore. Ce que je sais, c'est que considérant le but pour - lequel on allègue que nous sommes associés, il n'y a pas lieu de - s'étonner si nos travaux ont répandu la colère et l'alarme dans - le camp ennemi, et si nous sommes désignés comme des - conspirateurs, sur l'autorité de celui à qui l'on attribue - d'avoir proclamé que les doctrines que nous cherchons à faire - prévaloir sont les doctrines du _sens commun_[36]. (Rires.) Car, - certes, on ne saurait rien concevoir de plus funeste que le _sens - commun_, à ceux qui ont fondé leur puissance sur les préjugés, - l'ignorance et les divisions du peuple, à ceux qui ont tout à - redouter de sa sagesse, et rien à gagner à son perfectionnement. - (Applaudissements.) S'ils déploient maintenant contre la Ligue - une nouvelle énergie, peut-être faut-il les excuser, car elle - naît de cette conviction qui a envahi leur esprit, que nos - doctrines font d'irrésistibles progrès, et que le temps approche - où ce sentiment profond qu'on appelle _sens commun_ prévaudra - enfin dans le pays. En cela, du moins, je crois qu'ils ont - raison, et tout--jusqu'aux procédés de l'anti-Ligue, qui a sans - doute en vue autre chose que le sens commun,--concourt à ce - résultat. Lorsqu'il s'agit de disculper une loi qui a provoqué - contre elle cette puissante agitation, il faut autre chose, le - _sens commun_ réclame autre chose que l'invective, qui fait le - fond de leur éloquence. Il faut autre chose pour disculper une - loi accusée de n'avoir été faite à une autre fin que d'infliger - la famine à une terre chrétienne (écoutez! écoutez!), alors - surtout que cette loi, condamnée par les hommes de l'autorité la - plus compétente, par les Russell et les Fitzwilliams, condamnée - par le spectacle des maux qu'elle répand au sein d'une population - toujours croissante, est maintenue par des législateurs qui ont à - la maintenir un intérêt direct et pécuniaire. Je le répète, si - l'invective grossière est la seule réponse que l'on sait faire à - des imputations si graves et si sérieuses, c'est qu'il n'y en a - pas d'autre; et alors le peuple est bien près de comprendre que - demander pour le travail honnête sa légitime rémunération, pour - les capitaux leurs profits naturels, sans la funeste intervention - de la loi, que vouloir réduire la classe oisive et improductive à - sa propriété, c'est proclamer non-seulement la doctrine du _sens - commun_, mais la doctrine de l'éternelle justice. Les - _conspirateurs_ qui se sont unis pour répandre cette doctrine - parmi le peuple, recueilleront, en dépit de l'injuste censure de - l'autorité, l'honnête et cordial assentiment d'une nation - reconnaissante.» (Applaudissements prolongés.) - -[Note 36: «Prétendre enrichir un peuple par la disette artificielle, -c'est une politique en contradiction avec le sens commun.» (Sir James -Graham, ministre de l'intérieur.)] - -Le meeting entend MM. Hume et Christie, membres du Parlement. La -parole est ensuite à M. J. W. Fox. - - M. FOX: Si les honorables membres du Parlement que vous venez - d'entendre étaient condamnés à subir cet arrêt qui, grâces au - ciel, se présente plus rarement qu'autrefois sur les lèvres du - juge: «Qu'on les ramène d'où ils sont venus,» ils pourraient, je - crois, annoncer à la Chambre des communes que _la Ligue vit - encore_; car, pas plus tard qu'hier, on y affirmait que, depuis - la déclaration de sir Robert Peel, au premier jour de la session, - notre _agitation_ était _tombée dans l'insignifiance_[37]. - (Rires.) Oui, elle est tombée de chute en chute, d'un revenu de - 50,000 liv. sterl. à un revenu de 100,000 liv.;--de petits - meetings provinciaux à de splendides réunions comme celle qui - m'entoure, et de l'humiliation de pétitionner la Chambre à - l'honneur de guider dans la lutte les maîtres de cette assemblée. - (Acclamations.) Quelle idée confuse, imparfaite, étrange, ne - faut-il pas se faire de la Ligue, pour imaginer qu'elle va - s'anéantir au souffle des membres du Parlement ou des ministres - de la couronne! Eh quoi! les législateurs du monopole ne - verraient-ils dans la Ligue qu'une mesquine coterie, qu'une - pitoyable manoeuvre de parti, choses qui leur sont beaucoup plus - familières que les grands principes de la vérité et de la - justice, que les puissants mouvements de l'opinion nationale? Et - celui, entre tous, devant la volonté de qui la Ligue est le moins - disposée à se courber, c'est ce ministre dont la bouche a si - souvent soufflé le chaud et le froid, et qui dénonçait jadis, - comme destructives de la constitution politique et de - l'établissement religieux du royaume, ces mêmes mesures dont il - se soumet maintenant à se faire l'introducteur. L'existence de la - Ligue, le triomphe prochain qui l'attend, ne dépendent ni de Sir - Robert Peel, ni d'aucun autre chef de parti. Nous abjurons toute - alliance avec les partis. L'anti-Ligue s'enorgueillissait - récemment d'avoir rallié à elle un grand nombre de whigs. Tant - pis pour les whigs, mais non pas pour la Ligue. (Écoutez!) Notre - force est dans notre principe; dans la certitude que la liberté - du commerce est fatalement arrêtée dans les conseils de Dieu - comme un des grands pas de l'homme dans la carrière de la - civilisation. Les droits de l'industrie à la liberté des - échanges peuvent être momentanément violés, confisqués par la - ruse ou la violence; mais ils ne peuvent être refusés d'une - manière permanente aux exigences de l'humanité. - (Applaudissements.)... Mais ce que le monopole n'a pu faire avec - toutes les ressources d'une constitution partiale, il espère le - réaliser par le concours d'associations volontaires et d'efforts - combinés. Non content de cette grande anti-Ligue, la Chambre des - lords, et de cette anti-Ligue supplémentaire, la Chambre des - communes, il couvre le pays de petites associations qui vont - s'écriant: - - Oh! laissez mon petit navire tendre aussi sa voile, - Partager la même brise et courir au même triomphe. - - [Note 37: Sir Robert Peel avait annoncé que son intention n'était - pas de reviser la _loi-céréale_.] - - Et voyez jusqu'où les conduit l'esprit d'imitation! Elles se - prennent à nous copier nous-mêmes. Elles commencent à pétitionner - le Parlement, justement quand nous en avons fini avec les - pétitions.--Elles dénoncent l'_agitation_. «L'agitation est - immorale,» s'écrie le duc de Richmond, et disant cela, il se met - à la tête d'une agitation nouvelle... Les monopoleurs déclarent - que nous sommes passibles des peines de la loi. Mais s'il y a - quelque impartialité dans la distribution de la justice, que - font-ils autre chose, en nous imitant, que nous garantir contre - ces peines? Non que je prenne grand souci du mot - _conspiration_[38]; et en débutant tout à l'heure, j'aurais pu - aussi bien choisir ce terme que tout autre et vous apostropher - ainsi: «_Mes chers conspirateurs._» Je ne tiens pas à déshonneur - qu'on m'applique cette expression ou toute autre, quand j'ai la - conscience que je poursuis un but légitime par des moyens - légitimes. (Applaudissements.) Quel que soit l'objet spécial de - notre réunion, je rougirais de moi-même et de vous, si nous - usions du privilége de la libre parole et du libre meeting, sans - exprimer notre sympathie envers ceux de nos frères d'Irlande que - menacent des châtiments pour avoir usé des mêmes droits. - (Acclamations enthousiastes et prolongées.) Je dis que c'est de - la sympathie pour nous-mêmes et non pour eux. Car, entre tous - les hommes, _celui-là_, sans doute, a moins besoin de sympathie - que nul autre, qui, du fond de son cachot, si on l'y plonge, - régnera encore sur la pensée, sur le coeur, sur le dévouement de - la nation à laquelle il a consacré ses services. (Les - acclamations se renouvellent.) C'est à nous-mêmes qu'elle est - due, c'est au plus sacré, au plus cher des droits que possède le - peuple de ce pays,--le droit de s'assembler librement,--en nombre - proportionné à la grandeur de ses souffrances,--pour exposer ses - griefs et en demander le redressement. Ce droit ne doit être - menacé, où que ce soit, à l'égard de qui que ce soit, sans - qu'aussitôt une protestation énergique et passionnée émane de - quiconque apprécie la liberté publique et les intérêts d'une - nation qui n'a d'autres garanties que la hardiesse de sa parole - et son esprit d'indépendance. (Acclamations.)--Mais je reviens - aux associations des prohibitionnistes. Incriminer la Ligue, - semble être leur premier besoin et leur première pensée. Mais de - quoi nous accusent-ils? Parmi leurs plates et mesquines - imputations, les plus pitoyables figurent toujours au premier - rang. La première résolution prise par une de ces associations - agricoles consiste à déclarer que la Ligue fait une chose - intolérable en envoyant dans le pays des professeurs salariés. - Mais au moins elles ne peuvent pas nous accuser de salarier des - rustres pour porter le désordre dans leurs meetings. Elles - oublient aussi que la Ligue dispose d'une puissance - d'enseignement qu'aucune richesse humaine ne saurait payer; - puissance invisible, mais formidable, descendue du ciel pour - pénétrer au coeur de l'humanité; puissance qui ouvre l'oreille de - celui qui écoute et enflamme la lèvre de celui qui parle; - puissance immortelle, partout engagée à faire triompher la - liberté, à renverser l'oppression; et le nom de cette puissance, - c'est l'_amour de la justice_. (Applaudissements.) Elles se - plaignent aussi de nos pétitions, maintenant que nous y avons - renoncé. Une foule d'anecdotes nous sont attribuées, parmi - lesquelles celle d'un homme qui aurait inscrit de faux noms au - bas d'une pétition contre la loi-céréale. Ils racontent, avec - assez peu de discernement dans le choix de leur exemple, qu'un - homme a été vu dans les cimetières inscrivant sur la pétition - des noms relevés sur la pierre des tombeaux. (Rires.) Il ne - manquait pas de subtilité, le malheureux, s'il en a agi ainsi, et - il faut que le sens moral de nos adversaires soit bien émoussé - pour qu'ils osent citer un tel fait à l'appui de leur accusation; - car combien d'êtres inanimés peuplent les cimetières de nos - villes et de nos campagnes, qui y ont été poussés par l'effet de - cette loi maudite. Ah! si les morts pouvaient se mêler à notre - oeuvre, des myriades d'entre eux auraient le droit de signer des - pétitions sur cette matière. Ils ont été victimes de ce système - qui pèse encore sur les vivants, et s'il existait une puissance - qui pût souffler sur cette poussière aride pour la réveiller, si - ces pensées et ces sentiments d'autrefois pouvaient reprendre - possession de la vie, si la tombe pouvait nous rendre ceux - qu'elle a reçus sans cortége et sans prières: - - «Car elle est petite la cloche qui annonce à la hâte le convoi - du pauvre;» - - s'ils accouraient du champ de repos vers ce palais où l'on - codifie sur la mort et sur la vie, oh! la foule serait si pressée - que les avenues du Parlement seraient inaccessibles; il faudrait - une armée, Wellington en tête, pour frayer aux sénateurs un - passage à travers cette multitude, et peut-être ils ne - parviendraient à l'orgueilleuse enceinte que pour entendre le - chapelain de Westminster prêcher sur ce texte: «Le sang de ton - frère crie vers moi de la terre.» (Vive sensation.) - - [Note 38: Il faut se rappeler que ce discours fut prononcé à - l'époque du procès d'O'Connell.] - - Après cette folle disposition à calomnier la Ligue, ce qui - caractérise le plus les sociétés monopolistes, c'est une - avalanche de professions d'_attachement à l'ouvrier_. Cette - tendresse défraye leurs résolutions et leurs discours; il semble - que le bien-être de l'ouvrier soit la cause finale de leur - existence. (Rires.) Il semble, à les entendre, que les landlords - n'ont été créés et mis au monde que pour aimer les ouvriers. - (Nouveaux rires). Ils aiment l'ouvrier avec tant de tendresse, - qu'ils prennent soin que des vêtements trop amples et une - nourriture trop abondante ne déguisent pas sa grâce et n'altèrent - pas ses belles proportions. Ils aiment sans doute, sur le - principe invoqué par certain pasteur à qui l'on reprochait une - douteuse orthodoxie. Que voulez-vous? disait-il, je ne puis - croire qu'à raison de 80 liv. sterl. par an, tandis que mon - évêque croit sur le taux de 15,000 livres. (Éclats de rires.) - C'est ainsi que, dans leurs meetings, les landlords font montre - envers les ouvriers d'un amour de 50 et 80,000 livres par an, - mais ceux-ci ne peuvent les payer de retour que sur le pied de 7 - à 8 shillings par semaine. (Rires prolongés...) Mais quand donc a - commencé cet amour? Quelle est l'histoire de cette tendresse - ardente et passionnée de l'aristocratie pour l'habitant des - campagnes? Dans quel siècle est-elle née? Est-ce dans les temps - reculés où le vieux cultivateur était tenu de dénoncer sur son - bail le nombre d'_attelages de boeufs_ et le nombre d'_attelages - d'hommes_? Lorsque l'on engraissait les esclaves dans ce pays - pour les vendre en Irlande, jusqu'à ce qu'il y eût sur le marché - engorgement de ce genre de produits? Est-ce dans le quatorzième - siècle, lorsque la peste ayant dépeuplé les campagnes, et que le - manque de bras eût pu élever le taux de la main-d'oeuvre, - l'aristocratie décréta le _Code des ouvriers_,--loi dont on a - fait l'éloge de nos jours,--qui ordonnait que les ouvriers - seraient forcés de travailler sous le fouet et sans augmentation - de salaires? Est-ce dans le quinzième siècle, quand la loi - voulait que celui qui avait été cultivateur douze ans, fût pour - le reste de sa vie attaché aux manches de sa charrue, sans qu'il - pût même faire apprendre un métier à son fils, de peur que le - maître du sol ne perdît les services d'un de ses serfs? Est-ce - dans le seizième siècle, quand un landlord pouvait s'emparer des - vagabonds, les forcer au travail, les réduire en esclavage et - même les _marquer_, afin qu'ils fussent reconnus partout comme sa - propriété? Est-ce à l'époque plus récente qui a précédé - immédiatement la naissance de l'industrie manufacturière, période - pendant laquelle les salaires mesurés en froment, baissèrent de - moitié, tandis que le prix de ce même froment haussa du double et - plus encore? Est-ce dans les temps postérieurs, sous l'ancienne - ou la nouvelle loi des pauvres, qui, tantôt assujettissait - l'ouvrier à la dégradation de recevoir de la paroisse, à titre - d'aumône, un salaire honnêtement gagné, tantôt lui disait: Tu - arrives trop tard au banquet de la nature, il n'y a pas de - couvert pour toi; sois _indépendant_? Est-ce maintenant enfin, - où l'ouvrier est gratifié de 2 shillings par jour quand il fait - beau, qu'il perd s'il vient à pleuvoir, et où sa vie se consume - en un travail incessant, jour après jour, et de semaine en - semaine? À quelle époque donc trouvons-nous l'origine, où - lisons-nous l'histoire, où voyons-nous les marques de cette - paternelle sollicitude, qui, à en croire l'aristocratie, a placé - la classe ouvrière sous sa tendre et spéciale protection? - (Acclamations bruyantes et prolongées.) Si tels sont les - sentiments de l'aristocratie envers les ouvriers, pourquoi ne - donne-t-elle pas une attention plus exclusive à leurs intérêts? - Les législateurs de cette classe ne s'abstiennent pas, - d'habitude, de se mêler des affaires d'autrui. Ils se préoccupent - des manufactures, où les salaires sont pourtant plus élevés que - sur leurs domaines; ils réglementent les heures de travail et les - écoles; ils sont toujours prêts à s'ingérer dans les fabriques de - soie, de laine, de coton, en toutes choses au monde; et, sur ces - entrefaites, voilà ces ouvriers qu'ils aiment tant, les voilà les - plus misérables et les plus abandonnés de toutes les créatures! - Quelquefois peut-être on distribuera à ceux d'entre eux qui - auront servi vingt ans le même maître un prix de 10 shillings, - toujours accompagné de la part du révérend président du meeting - de cette allocution: «Méfiez-vous des novateurs, car la Bible - enseigne qu'il y aura toujours des pauvres parmi vous.» (Honte! - honte!) - - Et que dirons-nous de la prétention des propriétaires au titre - d'agriculteurs? On n'est pas savant parce qu'on possède une - bibliothèque; et comme l'a dit énergiquement M. Cobden: «on n'est - pas marin parce qu'on est armateur.» Les propriétaires de grands - domaines n'ont pas davantage droit au titre honorable - «d'agriculteurs.» Ils ne cultivent pas le sol; ils se bornent à - en recueillir les fruits, ayant soin de s'adjuger la part du - lion. Si un tel langage prévalait en d'autres matières, s'il - fallait juger des qualités personnelles et des occupations d'un - homme, par l'usage auquel ses propriétés sont destinées, il - s'ensuivrait qu'un noble membre de la Ligue, le marquis de - Westminster[39] serait le plus grand tuilier de Londres (rires), - que le duc de Bedfort[40] en serait le musicien et le dramatiste - le plus distingué, et que les membres du clergé de l'abbaye de - Westminster, dont les propriétés sont affectées à un usage fort - équivoque, seraient d'éminents professeurs de prostitution. - (Rires et applaudissements.) Entre la Ligue et ses adversaires - toute la question, dégagée de ces vains sophismes, se réduit à - savoir si les seigneurs terriens, au lieu de n'être dans la - nation qu'une classe respectable et influente, absorberont tous - les pouvoirs et seront la nation, toute la nation, car c'est à - quoi ils aspirent. Ils reconnaissent la reine, mais ils lui - imposent des ministres; ils reconnaissent la législature, mais - ils constituent une Chambre et tiennent l'autre sous leur - influence; ils reconnaissent la classe moyenne, mais ils - commandent ses suffrages et s'efforcent de nourrir dans son sein - les habitudes d'une dégradante servilité; ils reconnaissent la - classe industrielle, mais ils restreignent ses transactions et - paralysent ses entreprises; ils reconnaissent la classe ouvrière, - mais ils taxent son travail, et ses os, et ses muscles, et - jusqu'au pain qui la nourrit. (Applaudissements.) J'accorde - qu'ils furent autrefois «la nation». Il fut un temps où les - possesseurs du sol en Angleterre formaient la nation, et où il - n'y avait pas d'autre pouvoir reconnu. Mais qu'était-ce que ce - temps-là? Un temps où le peuple était serf, était «chose», - pouvait être fouetté, marqué et vendu. Ils étaient la nation! - Mais où étaient alors tous les arts de la vie? où étaient alors - la littérature et la science? Le philosophe ne sortait de sa - retraite que pour être, au milieu de la foule ignorante, un objet - de défiance et peut-être de persécution; bon tout au plus à - vendre au riche un secret magique pour gagner le coeur d'une dame - ou paralyser le bras d'un rival. Ils étaient la nation! et on les - voyait s'élancer dans leur armure de fer, conduisant leurs - vassaux au carnage, tandis que les malheureux qu'ils foulaient - aux pieds n'avaient d'autres chances pour s'en défaire que de les - écraser, comme des crustacés dans leur écaille. Ils étaient la - nation! et quel était alors le sort des cités? Tout citoyen qui - avait quelque chose à perdre était obligé de chercher auprès du - trône un abri contre leur tyrannie, et de renforcer le despotisme - pour ne pas demeurer sans ressources devant ces oligarques; en ce - temps-là, s'il y avait eu un Rothschild, ils auraient eu sa - dernière dent pour arriver à son dernier écu. Quand ils étaient - la nation, aucune invention n'enrichissait le pays, ne faisait - exécuter au bois et au fer l'oeuvre de millions de bras; la - presse n'avait pas disséminé les connaissances sur toute la - surface du pays et fait pénétrer la lumière jusque dans la - mansarde et la cabane; la marine marchande ne couvrait pas la mer - et ne présentait pas ses voiles à tous les vents du ciel, pour - atteindre quelque lointain rivage et en rapporter le nécessaire - pour le pauvre et le superflu pour le riche. Non, non, la - domination du sol n'est pas la nationalité; la pairie n'est pas - la nation. Les coeurs et les cerveaux entrent pour quelque chose - dans la constitution d'un peuple. Le philosophe qui pense, - l'homme d'État qui agit, le poëte qui chante, la multitude qui - travaille; voilà la nation. (Applaudissements.) L'aristocratie y - prend noblement sa place, lorsque, ainsi que plusieurs de ses - membres qui appartiennent à notre association, elle coopère du - coeur et du bras à la cause de la patrie et au perfectionnement - de l'humanité. De tels hommes rachètent l'ordre auquel ils - appartiennent et le couvrent d'un lustre inhérent à leur propre - individualité. Nous regardons comme membre de la communauté - quiconque travaille, soit par l'intelligence, soit d'une main - calleuse, à rendre la nation grande, libre et prospère! Certes, - si nous considérons la situation des seigneurs terriens dans ce - pays, nous les voyons dotés de tant d'avantages, dont ils ne - sauraient être dépouillés par aucune circonstance, aucun - événement, à moins d'une convulsion sociale, terrible et - universelle, qu'en vérité ils devraient bien s'en contenter, - «trop heureux s'ils connaissaient leur bonheur.» Car il est vrai, - comme on l'a dit souvent, que l'Angleterre est le paradis des - propriétaires, grâce à l'indomptable énergie, à l'audacieux - esprit d'entreprise de ses enfants. Que veulent-ils de plus? Le - sol n'est-il pas à eux d'un rivage à l'autre? N'est-il pas à eux, - l'air que sillonnent les oiseaux du ciel? Il n'est pas un coin de - la terre où nous puissions enfoncer la charrue sans leur - permission, bâtir une chaumière sans leur consentement; ils - foulent le sol anglais comme s'ils étaient les dieux qui l'ont - tiré du néant, et ils veulent encore élever artificiellement le - prix de leurs produits! Maîtres du sol, ils veulent encore être - les maîtres de l'industrie et s'adjuger une part jusque sur le - pain du peuple! Que leur faut-il donc pour les contenter? Ils ont - affranchi de toutes charges ces domaines acquis non par une - honnête industrie, mais par l'épée, la rapine et la violence. - Jadis ils avaient à soutenir l'Église et l'État, à lever les - corps de troupes, quand il plaisait au roi de les requérir, pour - la conquête, ou pour la défense nationale. Maintenant - l'aristocratie a su convertir en sources d'émoluments les charges - mêmes qui pesaient sur ses terres, et elle tire de l'armée, de - l'église et de toutes nos institutions, des ressources pour ses - enfants et ses créatures; et cependant elle veut encore écraser - l'industrie sous le poids d'un fardeau plus lourd qu'aucun de - ceux qui pesèrent jamais sur ses domaines!--Libre échange! ce - fut, il y a des siècles, le cri de Jean Tyler et de ses - compagnons, que le fléau des monopoles avait poussés à - l'insurrection. L'épée qui le frappa brille encore dans l'écusson - de la corporation de Londres, comme pour nous avertir de fuir - toute violence, nous qui avons embrassé la même cause et élevé le - même cri: Libre échange! (Applaudissements enthousiastes.) Libre - échange, non pour l'Angleterre seulement, mais pour tout - l'univers. (Acclamations.) Quoi! ils trafiquent librement de la - plume, de la parole et des suffrages électoraux, et nous ne - pouvons pas échanger entre nous le fruit de nos sueurs? Nous - demandons que l'échange soit libre comme l'air, libre comme les - vagues de l'Océan, libre comme les pensées qui naissent au coeur - de l'homme! (Applaudissements.) Ne prennent-ils pas aussi leur - part, et la part du lion, dans la prospérité commerciale? Qu'ont - fait les machines, les bateaux à vapeur, les chemins de fer, pour - le bien-être du peuple, qui n'ait servi aussi à élever la valeur - du sol et le taux de la rente? Leurs journaux font grand bruit - depuis quelques jours de ce qu'ils appellent un «grand fait». «Le - froment, disent-ils, n'est pas plus cher aujourd'hui qu'en 1791, - et comment le cultivateur pourrait-il soutenir la concurrence - étrangère, lorsque, pendant cette période, ses taxes se sont - accrues dans une si énorme proportion?» Mais ils omettent de dire - que, quoique le prix du blé n'ait pas varié depuis 1791, la rente - a doublé et plus que doublé. (Écoutez!) Et voilà le vrai fardeau - qui pèse sur le fermier, qui l'écrase, comme il écrase tout notre - système industriel.--Oh! que l'aristocratie jouisse de sa - prospérité, mais qu'elle cesse de contrarier, d'enchaîner - l'infatigable travail auquel elle la doit. Nous ne la craignons - pas, avec ses forfanteries et ses menaces. Nous sommes ici - librement, et ils siégent à Westminster par mandat royal; nos - assemblées sont accessibles à tous les hommes de coeur, et leurs - salles sénatoriales ne sont que des enceintes d'exclusion. Ici, - nous nous appuyons sur le _droit_; là, ils s'appuient sur la - _force_; ils nous jettent le gant, nous le relevons et nous leur - jetons le défi à la face. (Acclamations, l'assemblée se lève - saisie d'enthousiasme; on agite pendant plusieurs minutes les - chapeaux et les mouchoirs.) Nous marcherons vers la - lutte,--opinion contre force,--respectant la loi, _leur loi_, en - esprit d'ordre, de paix et de moralité; nous ferons triompher - cette grande cause, et ainsi nous affranchirons,--_eux_, de la - malédiction qui pèse toujours sur la tête de - l'oppresseur,--_nous_, de la spoliation et de l'esclavage,--le - pays, de la confusion, de l'abattement, de l'anarchie et de la - désolation. (Applaudissements.) Le siècle de la féodalité est - passé; l'esprit de la féodalité ne peut plus gouverner ce pays. - Il peut être fort encore du prestige du passé; il peut briller - dans la splendeur dont les efforts de l'industrie l'ont - environné; il peut se retrancher derrière les remparts de nos - institutions; il peut s'entourer d'une multitude servile; mais - l'esprit féodal n'en doit pas moins succomber devant le génie de - l'humanité. L'esprit, le génie, le pouvoir de la féodalité, ont - fait leur temps. Qu'ils fassent place aux droits du travail, aux - progrès des nations vers leur affranchissement commercial, - intellectuel et politique! (L'orateur reprend sa place au milieu - d'applaudissements enthousiastes qui se renouvellent longtemps - avec une énergie dont il est impossible de donner une idée.) - - [Note 39: Propriétaire d'une partie de Londres.] - - [Note 40: Propriétaire du théâtre de Covent-Garden.] - - LE PRÉSIDENT: Ladies et gentlemen, les travaux du meeting sont - terminés. Après l'admirable discours que vous venez d'entendre, - je suis fâché de vous retenir un moment; mais un fait vient de - parvenir à ma connaissance et je crois devoir le communiquer au - meeting avant qu'il se disperse.--L'homme éminent auquel M. Fox a - fait allusion dans son éloquent discours, ce grand homme qui, par - la cause qu'il représente et le traitement qu'il a reçu, excite, - j'ose le dire, plus d'intérêt et de sympathie que tout autre - sujet de la reine, M. O'Connell (tonnerre d'applaudissements), a - été prié d'assister au prochain meeting, et toujours fidèle à - notre cause, il a déclaré qu'il saisirait la première occasion de - manifester son attachement inébranlable aux principes de la - Ligue. (Acclamations.) - -Le meeting se sépare après avoir poussé trois hurrahs en faveur de M. -O'Connell. - - -MEETING HEBDOMADAIRE DE LA LIGUE AU THÉÂTRE DE COVENT-GARDEN. - -21 février 1844. - -Le meeting métropolitain de la Ligue, tenu mercredi dernier au théâtre -de Covent-Garden, formera certainement un des traits les plus -remarquables dans l'histoire de l'_agitation_ commerciale. - -Le nombre des billets demandés pendant la semaine a dépassé trente -mille. Il n'y a aucune exagération à dire que si la salle eût pu -contenir ce nombre d'assistants, elle aurait été encore bien étroite -relativement aux besoins de la circonstance. Longtemps avant cinq -heures, la foule encombrait toutes les avenues du théâtre; elle est -devenue telle, en peu de temps, qu'on a jugé à propos d'ouvrir toutes -les portes. Aussitôt toutes les parties de la salle ont été envahies, -une foule épaisse a stationné pendant toute la soirée dans les rues -adjacentes, répondant par des applaudissements enthousiastes aux -acclamations qui s'élevaient dans l'enceinte du meeting. À sept -heures, le président, accompagné des membres du conseil et d'un grand -nombre de personnages de distinction, s'est présenté sur l'estrade, -mais M. O'Connell n'est arrivé qu'à près de 8 heures. Lorsque -l'honorable membre a fait son entrée, l'enthousiasme de l'assemblée -n'a plus connu de bornes. Les acclamations de l'auditoire, répétées au -dehors, ont duré un quart d'heure, et il n'a fallu rien moins pour les -apaiser que l'épuisement des forces physiques. Une autre circonstance, -qui a excité au plus haut degré l'intérêt du meeting, c'est la -présence de M. Georges Thompson, récemment arrivé de l'Inde. Nous -avons remarqué, sur la plate-forme, des Aldermen, plusieurs généraux -et une trentaine de membres du Parlement. - -M. James Wilson a la parole. Malgré l'excitation de l'assemblée, ce -profond économiste traite avec sa vigueur accoutumée quelques points -relatifs à la liberté du commerce. Il est plusieurs fois interrompu -par la fausse annonce de M. O'Connell. Enfin on apprend que le grand -patriote irlandais va paraître. Toute l'assemblée se lève spontanément -et ébranle les voûtes de Covent-Garden par des salves réitérées -d'applaudissements. Les acclamations durent sans interruption pendant -dix minutes consécutives. Toutes les voix s'unissent, tous les bras -sont tendus, on agite les chapeaux, les mouchoirs, les shalls. M. -O'Connell s'avance et salue l'assemblée à plusieurs reprises, mais -chacun de ses saluts ne fait que provoquer de nouvelles manifestations -d'enthousiasme. Enfin l'honorable gentleman prend sa place, et M. -Wilson continue son discours. Mais c'est surtout quand M. O'Connell se -présente devant la table des orateurs que l'enthousiasme atteint son -paroxysme. Covent-Garden en est ébranlé jusques aux fondements. Il est -impossible d'exprimer ce qu'il y a d'imposant dans les acclamations de -six mille voix auxquelles répondent du dehors les applaudissements -d'une multitude innombrable. M. O'Connell paraît très-ému. Il essaye -en vain de se faire entendre. Enfin le silence s'étant fait, il -s'exprime en ces termes: - - En me présentant au milieu de vous, mon intention était de faire - ce soir un discours éloquent; mais j'en cède la partie la plus - sonore à un autre, et je commence par vous présenter 100 l. s. de - la part d'un de mes amis qui est aussi un _ami de la justice_. - (Applaudissements.) De telles souscriptions ont aussi leur - éloquence, et si vous en obtenez 999 semblables, vous aurez vos - 100,000 l. s. (Rires d'approbation.) Mais hélas! là s'arrête mon - éloquence, car où trouverais-je des expressions, de quel langage - humain pourrais-je revêtir les sentiments de gratitude et de - reconnaissance dont mon coeur est en ce moment pénétré? On dit - que ma chère langue irlandaise excelle à exprimer les affections - tendres, mais il n'est pas au pouvoir d'une langue humaine, il - n'est pas au pouvoir de l'éloquence, fût-elle imprégnée de la - plus séraphique douceur, de rendre ces élans de gratitude, - d'orgueil, d'excitation d'âme que votre accueil me fait éprouver. - (Nouvelles acclamations.) Oh! cela est bien à vous! et c'est pour - cela que vous l'avez fait. Cela est généreux de votre part, et - vous avez voulu me donner cette consolation! À toute autre époque - de ma vie j'aurais été justement fier de votre réception; mais je - puis dire que je me trouve dans des circonstances, auxquelles je - ne ferai pas autrement allusion[41],--qui décuplent et centuplent - ma reconnaissance.--Je suis venu ici ce soir résolu à garder - cette neutralité politique qui est le caractère distinctif de - votre grande lutte. Il doit m'être permis de dire cependant, - puisqu'aussi bien cela ne s'écarte pas de la question des - lois-céréales, que je me réjouis de voir les ducs de Buckingham - et de Richmond commencer à soupçonner qu'ils pourraient bien, eux - aussi, être des «conspirateurs[42].» (Approbation et rires.) - C'est pourquoi ils sont partis--couple de vaillants - chevaliers,--et de peur de se laisser entraîner par trop de - vaillance, ils s'adressent à un magicien, dans le temple--un - certain M. Platt--bonne créature--et lui demandent humblement: - Dites, sommes-nous des _conspirateurs_?--«Non, dit M. Platt, vous - ne l'êtes pas.»--Il les regarde et voit qu'ils n'appartiennent - pas à cette classe qui produit les conspirateurs, car le - conspirateur penche toujours quelque peu du côté populaire. - (Nouveaux rires.)--«Non, répète M. Platt, vous n'êtes pas des - conspirateurs.» Mais malgré cette décision, je ne conseille pas - aux nobles ducs de tenter l'épreuve de l'autre côté du canal. - (Rires prolongés et acclamations.) Oui, votre réception m'est - délicieuse, et je sens mon coeur prêt à éclater sous le sentiment - de la joie, à l'aspect de cette sympathie entre les enfants de - l'Angleterre et de l'Irlande. (Bruyantes acclamations.) Je vous - ai dit que votre générosité me touche. Ah! croyez bien que s'il - existe sous le ciel une vertu qui surpasse la virile générosité - des Anglais, on ne pourrait la trouver que dans la reconnaissance - des Irlandais.--Oui, je le répète, votre conduite est noble, mais - elle ne s'adresse pas à un ingrat. - - [Note 41: M. O'Connell parut au meeting de - L'Anti-corn-law-league, dans l'intervalle qui sépara sa - condamnation de son emprisonnement (21 février 1844).] - - [Note 42: À cette époque, l'aristocratie anglaise organisait une - _agitation_ en faveur des monopoles; la loi lui était aussi bien - applicable qu'à l'agitation irlandaise.] - - Votre vénéré président a daigné m'introduire auprès de vous par - quelques paroles bienveillantes. Il m'a rendu justice en disant - que je suis, que j'ai toujours été un constant ami de la Ligue. - Je le suis non par choix ou par prédilection, mais par la - profonde conviction que ses principes sont ceux du bien général. - (Écoutez! écoutez!) J'ai été élu au présent Parlement par deux - comtés d'Irlande qui présentent ensemble une population agricole - de plus de 1,100,000 habitants: les comtés de Meath et de Cork. - Je représente le comté de Cork qui contient 756,000 habitants - voués à l'agriculture. Je n'avais aucun moyen d'acheter ou - d'intimider leurs suffrages, aucun ascendant seigneurial pour - influencer leurs convictions consciencieuses; mon élection ne m'a - pas coûté un shilling, et une majorité de 1,100 votants, dans un - district agricole, m'a envoyé au Parlement, sachant fort bien - mes sentiments à l'égard des lois-céréales, et que j'étais - l'ennemi très-décidé de toute taxe sur le pain du peuple. - (Acclamations.) Bien plus, non-seulement mon opinion était - connue, mais je l'avais si souvent émise et développée, que la - même conviction s'était étendue dans tout le pays, à tel point - que les monopoleurs n'ont pas essayé d'un seul meeting dans toute - l'Irlande.--Je me trompe, ils en ont eu un où ils furent battus - (rires); milord Mountcashel y assistait. (Murmures et sifflets.) - Le pauvre homme! il y était, et en vérité il y faisait une triste - figure; car il disait: «Nous autres, de la noblesse, nous avons - des dettes, nos domaines sont hypothéqués, et nous avons des - charges domestiques.» Un pauvre diable s'écria dans la foule: - «Que ne les payez-vous?» (Rires.) Quelle fut la réponse, ou du - moins le sens de la réponse? «Grand merci, dit milord, je ne - paierai pas mes dettes, mais les classes laborieuses les - paieront. J'obtiens un prix élevé de mes blés sous le régime - actuel. Je serais disposé à être un bon maître et à réduire les - fermages, si je le pouvais. Mais j'ai des dettes, je dois - maintenir mes rentes, pour cela assurer à mes blés un prix élevé, - et, au moyen de cette extorsion, je paierai mes créanciers... - quand il me plaira.» (Rires.)--Il n'y a en tout cela qu'une - proposition qui soit parfaitement assurée, c'est que milord - Mountcashel obtiendra un grand prix de son blé; quant à - l'acquittement des dettes, il reste dans ce qu'on appelle à - l'école le _paulò post futurum_, c'est-à-dire cela arrivera une - fois ou autre. (Rires.) - - Et, pas plus tard qu'hier, voici que le duc de Northumberland - s'écrie, dans une proclamation à ses tenanciers: «Vous devez - former des associations pour le maintien des lois-céréales; car - ces misérables et importuns conspirateurs de la Ligue vous disent - que si ces lois sont abrogées, vous aurez le pain à bon marché. - N'en croyez pas un mot,» ajoute-t-il.--Je pense pouvoir vous - prouver qu'il ne s'en croit pas lui-même. Ne serait-ce pas une - chose curieuse de voir un noble duc forcé de reconnaître qu'il ne - croit pas à ses propres paroles? (Rires.) Cependant en voici la - preuve. Il a conclu par ces mots: «La protection nous est - nécessaire.» Mais quel est le sens de ce mot: _protection_? - Protection veut dire 6 deniers de plus pour chaque pain. C'est là - la vraie traduction irlandaise. (Rires et applaudissements.) - Protection, c'est le mot anglais qui signifie 6 deniers - additionnels, et, qui plus est, 6 deniers _extorqués_.--Vous - voyez bien que _protection_, c'est _spoliation_ - (applaudissements) et spoliation du pauvre par le riche; car si - le pauvre et le riche paient également ce prix additionnel de 6 - deniers par chaque pain, le pain n'entre pas pour la millième - partie dans la dépense d'un Northumberland, tandis qu'il - constitue les neuf dixièmes de celle de la pauvre veuve et de - l'ouvrier; mais c'est un de vos puissants aristocrates, un de vos - excessivement grands hommes, et son ombre ose à peine le suivre. - (Rires bruyants et prolongés.) En voici un autre qui est un - _Ligueur_, mais de cette Ligue qui a pour objet la cherté du - pain; c'est un autre protectionniste, c'est un autre homme de - rapine. (Rires.) Il dit: «Oh! ne laissez pas baisser le prix du - pain, cela serait horrible!» (Ici quelque confusion se manifeste - au fond du parterre.)--Je crois qu'il y a là-bas quelques - mangeurs de gens qui viennent troubler nos opérations.--Ce grand - homme dit donc: «Cela serait horrible de vendre le pain à bon - marché, car alors les bras seraient moins employés, et le taux - des salaires baisserait.» Voyons comment cela peut être. Si le - pain était à bon marché, ce serait parce que le blé viendrait des - pays où on l'obtient à bas prix. Pour chaque livre sterling de - blé que vous achèteriez dans ces pays, vous y enverriez pour une - livre sterling d'objets manufacturés, de manière qu'au lieu de - voir les salaires diminués, vous verriez certainement les bras - plus recherchés. Cela est clair comme 2 et 2 font 4, et - l'objection tombe complétement. Je parle ici comme un - représentant de l'Irlande, et fort de la connaissance que j'ai de - ce pays essentiellement agricole. Si votre législation devait - avoir pour effet d'élever le taux des salaires, cet effet se - serait fait sentir surtout en Irlande. Oserait-on dire qu'il en a - été ainsi? Oh! non, car vous pouvez y faire travailler un homme - tout un jour pour 4 deniers. (Honte! honte!) L'ouvrier regarde - comme son bienfaiteur le maître qui lui paie 6 deniers, et il - croit atteindre la félicité suprême quand il obtient 8 - deniers.--Tel est l'effet de la loi-céréale, elle agit en - Irlande dans toute sa force, elle fait pour ce pays tout ce - qu'elle peut faire, et cependant voilà le taux des salaires, et - ce qu'il y a de pis, c'est que l'on n'y trouve pas d'emploi, même - à ce taux.--Voilà pourquoi le peuple d'Irlande, et ceux même de - la noblesse qui étudient en conscience les affaires publiques, - voient cette question au même point de vue que je la vois - moi-même; en sorte que bien loin que l'Irlande soit un obstacle - sur votre route, bien loin qu'elle soit _une de vos difficultés_ - (rires), elle est à vous tout entière, et de coeur et d'âme. - (Applaudissements enthousiastes.) N'en avons-nous pas une preuve - dans la présence au milieu de nous du représentant de Rochdale - (acclamations), qui est un des plus grands propriétaires de - l'Irlande, et un ami, vous le savez, de la liberté partout et - pour tous. Je fais allusion à M. Crawford, qui représentait un - comté d'Irlande avant de représenter un bourg d'Angleterre, et - qui était Ligueur dans l'âme avant d'être membre du Parlement. - (Bruyantes acclamations.) Il est donc clair que vous avez pour - vous l'assentiment et les voeux de l'Irlande, et vous n'aurez pas - peu de part dans sa reconnaissance, quand elle apprendra - l'accueil que je reçois de vous. Non, Anglais, le bruit des - acclamations dont vous avez salué ma présence n'expirera pas dans - les murs de cette enceinte. Il retentira dans votre métropole; - les vents d'orient le porteront en Irlande; il remontera les - rives du Shannon, de la Nore, de la Suir et du Barrow; il - réveillera tous les échos de nos vallées; l'Irlande y répondra - par des accents d'affection et de fraternité; elle dira que les - enfants de l'Angleterre ne doivent pas être affamés par la loi. - (Acclamations qui durent plusieurs minutes.)--Je vous déclare que - l'injustice et l'iniquité de l'aristocratie m'accablent d'une - horreur et d'un dégoût que je suis incapable d'exprimer. Eh quoi! - si la loi-céréale actuelle n'existait pas; si le ministère osait - présenter un bill de taxes sur le pain; s'il plaçait un agent à - la porte du boulanger, chargé d'exiger le tiers du prix de chaque - pain, taxe que le boulanger se ferait naturellement rembourser - par le consommateur, y a-t-il un homme dans tout le pays qui - supporterait une telle oppression? (Grands cris: Écoutez! - écoutez!) Il ne servirait de rien au ministre de dire: «Cet - argent est nécessaire à mes plans financiers; j'en ai besoin pour - l'équilibre des recettes et des dépenses.» John Bull - vociférerait: «Taxez ce qu'il vous plaira, mais ne taxez pas le - pain.» Mais ne voit-on pas que, par le chemin détourné de la - _protection_, ils font absolument la même chose? Ils taxent le - pain, non pour le bien de l'État,--du moins chacun y - participerait,--non pour repousser l'invasion étrangère et pour - maintenir la paix intérieure, mais pour le profit d'une classe, - pour mettre l'argent dans la poche de certains individus. - (Écoutez! écoutez!) Véritablement, c'est trop mauvais pour que - vous le supportiez et prétendiez passer pour un peuple jaloux de - ses droits. (Rires.) - - Je ne voudrais pas sans doute en ce moment vous manquer de - respect; mais tout ceci dénote quelque chose de dur et d'épais - dans les intelligences que je ne m'explique pas. (Murmures - d'approbation.) Duc de Northumberland! vous n'êtes pas mon roi! - je ne suis pas votre homme-lige, je ne vous paierai pas de taxes. - (Bruyantes acclamations.) Duc de Richmond! il y a eu des Richmond - avant vous, vous pouvez avoir du sang royal dans vos veines; vous - n'êtes pas mon roi cependant, je ne suis pas votre homme-lige, et - je ne vous paierai pas de taxes! (Applaudissements.) Qu'ils - s'unissent tous; c'est à nous de nous unir aussi,--paisibles, - mais résolus,--tranquilles, mais fermes, décidés à en finir avec - ces sophismes, ces tromperies et ces extorsions.--J'aimerais à - voir un de ces nobles ducs prélever sa taxe en - nature.--J'aimerais à le voir, pénétrant dans une des étroites - rues de nos villes manufacturières, et s'avançant vers le pauvre - père de famille qui, après le poids du jour, affecte d'être - rassasié pour que ses enfants affamés se partagent une bouchée de - plus,--ou vers cette malheureuse mère qui s'efforce en vain de - donner un peu de lait à son nourrisson, pendant que son autre - fils verse des larmes parce qu'il a faim.--J'aimerais, dis-je, à - voir le noble duc survenir au milieu de ces scènes de désolation, - s'emparer de la plus grosse portion de pain, disant: «Voilà ma - part, la part de ma taxe, mangez le reste si vous voulez.» Si la - taxe se prélevait ainsi, vous ne la toléreriez pas, et cependant, - voilà ce que fait le lord, sous une autre forme. Il ne vous - laisse pas entrevoir le fragment de pain, avant de l'emporter, - seulement il prend soin qu'il ne vous arrive pas, et il vous fait - payer de ce pain un prix pour lequel vous pourriez avoir et ce - pain et le fragment en sus, si ce n'était la loi. (Écoutez! - écoutez!) Oh! j'aurais mieux auguré de l'ancienne noblesse - d'Angleterre; je me serais attendu à quelque chose de moins vil - de la part de ces hommes qui, je ne dirai pas «_conspirent_», car - ils ne sont pas _conspirateurs_,--je ne dirai pas «_se - concertent_,» quoique ce soit un crime qu'on ne punit guère que - chez les pauvres,--mais qui _se réunissent_ pour décider que le - peuple paiera le pain plus cher qu'il ne vaut. Je répéterai ma - proposition encore et encore, parce que je désire la fixer dans - l'esprit de ceux qui m'écoutent; c'est du vol, c'est du pillage. - Ne nous laissons pas prendre à l'appât de l'_augmentation des - salaires_. Augmentation des salaires! mais ouvrez le premier - livre venu d'économie politique, vous y verrez que chaque fois - que le pain a été à bas prix, les salaires ont été élevés; ils - ont été doublement élevés puisque l'ouvrier avait plus d'argent - et achetait plus de choses avec le même argent. Tout cela est - aussi clair que le soleil--et nous nous laissons embarrasser par - ces sophismes! Il semble que nous soyons des bipèdes sans tête et - qui pis est sans coeur. Oh! finissons-en avec ce système! - (Applaudissements.) - - Le Parlement n'est-il pas composé de monopoleurs? n'y sont-ils - pas venus en grande majorité, non-seulement des comtés, grâce à - la clause Chandos, moins encore en achetant des bourgs[43]! - - [Note 43: Il y a à la Chambre des communes deux classes de - représentants, ceux des comtés et ceux des bourgs.--Pour être - électeur de comté, il suffit d'avoir une propriété (_freehold_) - de 40 sh. de rente. C'est ce qu'on nomme la clause Chandos. Il - est aisé de comprendre que les possesseurs du sol ont pu faire - autant d'électeurs qu'ils ont voulu. C'est en mettant en oeuvre - cette clause sur une grande échelle qu'ils acquirent, en 1841, - cette majorité qui renversa le cabinet whig. Jusqu'ici la Ligue - n'avait pu porter la bataille électorale que dans les villes et - bourgs. On verra plus loin que M. Cobden a proposé et fait - accepter un plan qui semble donner des chances aux _free-traders_ - même dans les comtés. Ce plan consiste à décider tous les amis de - la liberté du commerce, et particulièrement les ouvriers, à - consacrer en acquisitions de _freeholds_ toutes leurs - économies.] - - Il y a deux ans, on admettait ouvertement, aux deux côtés de la - Chambre, que jamais la corruption n'avait autant influencé - l'élection d'un Parlement. M. Roebuck le proclamait d'un côté; - sir R. Peel l'admettait de l'autre sans difficulté. Quoique - opposés en toute autre chose, ils étaient au moins parfaitement - d'accord sur ce point. (Rires.)--Et voilà vos modèles de vertu et - de piété; voilà les soutiens de l'Église; voilà les hommes qui - puniraient volontiers un malheureux s'il venait à se tromper le - dimanche sur le chemin qui conduit au temple; oui, ces grands - modèles de moralité lèvent vers le ciel le blanc des yeux, - contristés qu'ils sont par l'iniquité d'autrui, lorsqu'eux-mêmes - mettent les mains dans les poches du malheureux qui a besoin de - nourrir sa famille! (Immenses acclamations.) Oh! cela est trop - mauvais. Voilà ce qu'il faudrait «proclamer» dans tout le pays. - Voilà ce qui doit inspirer aux hommes justes et sages de la - défiance, de la désaffection et du dégoût. Si les nobles - seigneurs épousent la cause du pauvre et du petit, oh! que toutes - les bénédictions du ciel se répandent sur eux; mais s'ils - persistent à appauvrir le pauvre, à augmenter la souffrance de - celui qui souffre, à accroître la misère et le dénûment,--afin - que le riche devienne plus riche et fasse servir la taxe du pain - à libérer ses domaines, alors je dis: Honte à eux, qui pratiquent - l'iniquité; et honte à ceux qui ne font pas entendre leurs - doléances, jusqu'à ce que la grande voix de l'humanité, comme un - tonnerre, effraye le coupable, et donne au pays et au peuple la - liberté. (Bruyantes acclamations.) Oui, mes seigneurs, vous - entrez dans la bonne voie et je suis convaincu que vos efforts - pour contre-balancer ceux de la Ligue auront un effet contraire. - Nous voici donc à même d'argumenter avec eux. Amenez-les à - raisonner, et ils sont perdus. Qu'ils viennent à l'école primaire - (et beaucoup d'entre eux n'ont guère jamais été au delà), nous - leur disputerons le terrain pied à pied; nous les combattrons de - point en point. Plus ils entraîneront de monde à leurs meetings, - plus nous aurons de chances de voir la vérité se répandre, et - les fermiers surmonter l'illusion dont on les aveugle.--Pourquoi - les seigneurs n'accordent-ils pas de baux aux fermiers? Ceux-ci - ne seraient-ils pas mis à même par là de nourrir leurs ouvriers - et de prendre part dans leur voisinage aux associations de - bienfaisance? Mais non; le seigneur veut tout avoir. Son nom est - Behemoth, et il est insatiable. (Rires et applaudissements.) Vous - êtes engagés dans une lutte glorieuse, et je suis fier qu'il me - soit donné d'y prendre part avec vous. C'est avec une joie - profonde que j'y apporte la coopération de mes talents, quelque - faibles qu'ils soient, et le secours d'une voix fatiguée par de - longues épreuves. Tels qu'ils sont, je les consacre de grand - coeur à votre cause sacrée. (Applaudissements.) Je me hasarderai - à dire de moi-même qu'on m'a trouvé du côté de la liberté dans - toutes les questions qui ont été agitées, depuis que je fais - partie du Parlement. Je ne demande pas à quelle race, à quelle - caste, à quelle couleur appartient une créature humaine, je - réclame pour elle les priviléges et les droits de l'homme, et la - protection, non du vol et du pillage, mais la protection contre - l'iniquité quelle qu'elle soit. (Bruyantes acclamations.) Je ne - puis donc que m'unir à vous; et, quel que soit le sort qui - m'attend,--que ce soit la prison ou même l'échafaud (grands cris: - Non, non, jamais! jamais!)--je suis convaincu que si cela - dépendait de vos votes, il n'en serait pas ainsi. (Une voix: Nous - ne sommes pas contre vous.) Je crois à votre sincérité - (rires),--je me félicite d'être engagé avec vous dans cette - lutte. J'en comprends toute la portée. Je sais combien la liberté - des échanges favoriserait votre commerce en vous ouvrant des - débouchés; je sais combien elle contribuerait à renverser - l'ascendant politique d'une classe, ascendant qui me semble avoir - sa racine dans la loi-céréale. C'est là un stimulant à tous les - genres d'iniquité. L'aristocratie comprend l'injustice de sa - position, et elle appelle à sa défense toute la force, toutes les - formalités de la législation. Mais elle ne réussira pas,--les - yeux du peuple sont ouverts; l'esprit public est éveillé. Jamais - l'Angleterre n'a voulu et voulu en vain.--Jadis elle poussa sa - volonté jusqu'à l'extravagance, et fit tomber sur l'échafaud la - tête d'un monarque insensé. Ce fut une folie, car elle amena le - despotisme militaire qui suit toujours la violence. Plus tard, le - fils de ce roi viola les lois du pays, et le peuple, instruit par - l'expérience, n'abattit pas sa tête, mais se contenta de l'exiler - pour avoir foulé aux pieds les droits de la nation.--Ces - violentes mesures ne sont plus nécessaires; elles ne sont plus en - harmonie avec notre époque. Ce qui est nécessaire, c'est un - effort concerté et public; cet effort commun qui naît de la - sympathie, de l'électricité de l'opinion publique. Oh oui! cette - puissante électricité de l'opinion s'étendra sur tout l'empire. - L'Écosse partagera notre enthousiasme; les classes - manufacturières sont déjà debout, les classes agricoles - commencent à comprendre qu'elles ont les mêmes intérêts. Le temps - approche... il est irrésistible. Ils peuvent tromper çà et là - quelques électeurs; d'autres peuvent être intimidés; mais - l'intelligence publique marche, comme les puissantes vagues de - l'Océan. Le tyran des temps anciens ordonna aux flots de - s'arrêter, mais les flots s'avancèrent malgré ses ordres et - engloutirent l'insensé qui voulait arrêter leurs progrès.--Pour - nous, nous n'avons pas besoin d'engloutir les grands seigneurs, - nous nous contenterons de leur mouiller la plante des pieds. - (Rires.) Mais, vraiment, cette lutte offre un spectacle - magnifique; quel pays sur la surface de la terre aurait pu faire - ce que vous avez fait? L'année dernière, vous avez souscrit - 50,000 liv. sterl., c'est le revenu de deux ou trois petits - souverains d'Allemagne. Cette année vous aurez 100,000 liv. - sterl., et, s'il le faut, vous en aurez le double l'année - prochaine. (Applaudissements.) Oui, ce mouvement présente le - spectacle d'un majestueux progrès. Chaque jour de nouvelles - recrues grossissent nos rangs; et nous, vétérans de cette grande - cause, nous contemplons avec délices et la force toujours - croissante de notre armée et l'esprit de paix qui l'anime.--La - puissance de l'opinion se manifeste en tous lieux. Les plus - violents despotes, à l'exception du monstre Nicolas, - s'interdisent ces actes cruels qui leur étaient autrefois - familiers. L'esprit de l'Angleterre veille, il ne s'endormira - plus jusqu'à ce que le pauvre ait reconquis ses droits et que le - riche soit forcé d'être honnête. (L'honorable et docte gentleman - s'assoit au bruit d'acclamations véhémentes et prolongées.) - - M. GEORGE THOMPSON s'avance au bruit des applaudissements et - s'exprime en ces termes: M. le président, quand je suis venu ce - soir dans cette enceinte pour assister à la réception de M. - O'Connell, je ne pensais pas à être appelé à prendre la parole, - et je sens bien que je ne puis guère être que cette ombre dont - parlait M. O'Connell, qui ne suivait de loin son maître qu'avec - crainte. - - Messieurs, le spectacle dont je suis témoin est bien fait pour - enivrer mon coeur. Depuis deux ans, j'ai été absent de mon pays, - et j'ai parcouru des régions lointaines qui n'ont jamais vu des - scènes, qui n'ont jamais entendu des accents tels que ceux qui - viennent de réjouir ma vue et mes oreilles. Mais quoique je me - sois éloigné de plus de 15,000 milles de l'endroit où nous sommes - réunis, jamais je ne suis parvenu en un lieu où ne soit pas - arrivé le bruit de vos glorieux travaux; partout j'ai entendu - parler de cette association gigantesque, qui a entrepris de - purifier, de diriger et de préparer pour un grand et définitif - triomphe les sentiments et l'opinion publique de la - Grande-Bretagne. Il a été dans ma destinée, sinon de m'associer - intimement aux efforts de la Ligue, du moins de suivre ses - progrès depuis son origine, et de compter mes meilleurs et mes - plus vieux amis parmi ceux qui ont accepté avec tant de - dévouement le poids du travail et la chaleur du jour. De retour - sur ma terre natale, je me plais à comparer la situation de cette - cause à ce qu'elle était quand je pris congé à Manchester d'un - meeting rassemblé pour le même objet qui vous réunit dans cette - enceinte. Je me séparai de la Ligue au milieu d'une assemblée - provinciale de douze cents personnes, et je la retrouve - représentée par six fois ce nombre dans le plus vaste édifice de - la métropole. Alors, vous luttiez contre des adversaires - silencieux,--pleins de confiance en leur rang, en leurs - richesses, en leurs grandeurs,--spectateurs muets de vos progrès - parmi les classes laborieuses.--Maintenant je vous retrouve - combattant ouvertement et à armes courtoises ces mêmes - adversaires; mais ils ont rompu le silence; leurs plans sont - déconcertés, leurs espérances évanouies, leurs forces diminuées, - et les voilà forcés, dans l'intérêt de leur défense, de recourir - à ces mêmes mesures qu'ils ont tant de fois blâmées. - (Acclamations.) Faut-il mal augurer de votre cause parce qu'ils - imitent vos procédés? Non, certainement. Je crois au contraire - que rien ne peut vous être plus favorable que d'être mis à même - de connaître tous les _arguments_,--si on peut leur donner ce - nom,--par lesquels ils s'efforcent de soutenir, au dedans comme - au dehors des Chambres, les monopoles dont ils profitent. - Gentlemen, je vous félicite de vos progrès; je vous félicite de - la fermeté avec laquelle vous avez toujours adhéré aux vrais - principes, et de l'assentiment que vous avez obtenu des - intelligences les plus éclairées. Je vous félicite d'avoir - maintenant réuni autour de votre bannière à peu près tout ce - qu'il y a d'estimable et d'excellent dans notre chère - patrie.--Partout où j'ai porté mes pas, en Égypte comme dans - l'Inde, j'ai vu le plus vif intérêt se manifester pour les - travaux de cette association; partout j'ai entendu exprimer le - plus profond étonnement de la folie et de l'infatuation de ceux - qui prétendent fonder leur prospérité sur les désastres et la - pauvreté, et la faim, et la nudité et le crime du peuple, - prospérité bien odieuse et bien coupable achetée à ce prix! Il - n'y a qu'une opinion à cet égard parmi les hommes que n'aveuglent - pas l'esprit de parti ou l'intérêt personnel. Ils ne peuvent - traverser des plaines incommensurables, en calculer les - ressources, estimer la facilité avec laquelle on pourrait - transporter sur le rivage, et de là à travers l'Océan, vers notre - pays, des objets propres à soutenir la vie de tant de nos frères - qui périssent jusque sous nos yeux; ils ne peuvent savoir que la - valeur de ces aliments reviendrait vers les lieux de leur origine - sous une autre forme également avantageuse; ils ne peuvent, - dis-je, voir et comprendre ces choses sans être frappés - d'étonnement à l'aspect de la monstrueuse et révoltante - spoliation qui se pratique dans ce pays. (Acclamations.) - Gentlemen, je n'ai jamais eu qu'une vue sur le régime restrictif, - et c'est une vue qui les embrasse toutes; qui satisfait - pleinement mon esprit et qui a fait de moi ce que je suis: un - ennemi déclaré absolu, universel, éternel des lois qui - circonscrivent les bienfaits de la divine Providence, et disent - aux dons que Dieu a répandus avec tant de libéralité sur la - surface de la terre: «Vous irez jusque-là, vous n'irez pas plus - loin.» (Tonnerre d'applaudissements.) Tout point de vue - étroit,--je dirai même national,--de la question,--perd à mes - yeux de son importance, quand je viens à penser qu'il n'a pu - entrer dans les desseins de Dieu, qu'un peuple toujours - croissant, dans l'enceinte de frontières immuables, dépendît de - son sol pour sa subsistance; tandis que les routes de l'Océan, le - génie des hommes de science, la bravoure de nos marins, l'audace - de nos armateurs, la fécondité des régions lointaines, la - prospérité du monde, et la variété qui se montre dans la - dispensation et dans la paternelle sollicitude de notre Créateur, - révèlent assez qu'il a voulu que les hommes échangeassent entre - eux les dons divers qu'ils tiennent de sa munificence, et que - l'abondance d'une région contribuât au bien-être et au bonheur de - toutes. (Acclamations.) À mes yeux, l'offense commise par les - promoteurs de ces lois, est une de celles qui atteint le trône de - Dieu même. Le monopole, c'est la négation pratique des dons que - le Tout-Puissant destinait à ses créatures. Il arrête ces dons au - moment où ils s'échappaient des mains de la Providence pour aller - réjouir le coeur et ranimer les forces défaillantes de ceux à qui - elle les avait destinés. Sur une rive, les aliments surabondent; - sur l'autre, voilà des hommes affamés qui commettraient un crime - s'ils touchaient un grain de ces moissons jaunissantes qui ont - été prodiguées à la terre pour le bien de tous. Que me parle-t-on - d'intérêts engagés, de droits acquis, du droit exclusif de - l'aristocratie à ces moissons? Je connais ces droits. Je respecte - le rang de l'aristocratie, alors surtout qu'elle y joint ce qui - est plus respectable que le rang, cette sympathie pour ses frères - qui doit s'accroître en proportion de ce que Dieu a été bon pour - elle, et qu'il a jugé à propos de leur retirer ses bienfaits - temporels. (Acclamations.) Que le seigneur garde ce qui lui - appartient loyalement; qu'il possède ses enclos, ses parcs et ses - chasses; qu'il les entoure de murs, s'il le veut, et qu'il fasse - inscrire sur les poteaux: «Ici on a tendu des piéges aux hommes.» - Je n'entreprendrai pas sur ses domaines, je ne regarderai pas - par-dessus ses murs, je me contenterai de suivre la route - poudreuse, pourvu qu'arrivé au terme de mon voyage, je puisse - acheter pour ma famille le pain que la bonté de Dieu lui a - destiné. (Applaudissements.) L'opulent seigneur demande - _protection_! Mais il la possède. Il la possède dans la - supériorité de ses domaines, dans leur proximité des centres de - population; il la possède dans l'éloignement des plaines rivales, - dans les tempêtes et les naufrages auxquels sont exposés sur - l'Océan les vaisseaux qui apportent dans ce pays les productions - étrangères; dans les frais de toutes sortes, assurances, - magasinages, commissions dont ces produits sont grevés. Voilà ce - qui constitue en sa faveur une protection naturelle aussi durable - que l'Océan et dont personne ne peut le priver. Mais il veut - plus; il veut que la loi élève encore artificiellement le prix de - son blé, et que le pauvre lui-même soit forcé de le lui acheter, - ne lui rendant le droit de se pourvoir dans le marché du monde - que lorsque la possibilité lui échappe de bénéficier par la - confiscation de ce droit. - - ..... Gentlemen, la législation de ce pays a beaucoup pris sur - elle. On parle de désaffection, d'insubordination, de - conspiration! Je demande où sont les causes de ces maux. Je - cherche le coupable; je m'adresse à celui qui tient en ses mains - le châtiment, et je lui dis: c'est toi! (Écoutez!) Une loi - injuste, c'est un germe révolutionnaire. Suivez-la dans son - action jusqu'à ce qu'elle commence à flétrir, appauvrir, fouler - et provoquer l'humanité. Puis vient le temps de l'appel des - patriotes; puis celui de l'écho populaire; puis l'attitude de la - détermination et du défi, et puis enfin les persécutions, la - prison, l'échafaud, les martyres. (Acclamations.) Mais je remonte - aux criminels originaires, aux hommes qui ont conçu la funeste - loi, et je leur dis: Vous avez fomenté la désaffection, vous avez - popularisé la résistance patriotique; vous avez provoqué les - plaintes du peuple; vous avez organisé la persécution; c'est vous - qui commettez le crime, c'est vous qui devez subir le châtiment. - Gentlemen, telle est mon opinion; si les gouvernements étaient - justes, l'esprit de sédition mourrait faute d'aliment (écoutez), - et si les lois étaient équitables, les chaînes seraient livrées à - la rouille. C'est pourquoi je m'en prends aux mauvaises lois, et - j'en vois beaucoup dans cette île et plus encore dans une île - voisine. Elles nous avertissent que si nous voulons rétablir la - paix et l'amitié, maintenir l'union et la loyauté, si nous - voulons que la Grande-Bretagne soit ce qu'elle a toujours été, - «maîtresse des mers, invincible dans les combats,» nous devons - faire justice au peuple, et non-seulement rendre la liberté aux - noirs des Antilles, mais encore affranchir le pain de l'ouvrier - anglais. (Applaudissements.) - - - Séance du 28 février 1844. - - M. ASHWORTH: Ce n'est pas une chose ordinaire que de voir un - manufacturier du Nord abandonner ses foyers et ses occupations - pour se montrer devant une telle assemblée. Un manufacturier a - autre chose à faire, et il est peu enclin à recourir à ses - concitoyens alors même qu'il se sent lésé. Il répugne - naturellement à l'_agitation_; et absorbé par l'étude pratique - des sciences et des arts qui se lient à l'accomplissement de son - oeuvre, il aimerait à ne pas s'éloigner de ses intérêts - domestiques, s'il n'y était forcé par des lois pernicieuses. - Messieurs, c'est avec une pleine confiance que j'en appelle à - vous, comme manufacturier, parce que j'ai la conviction que - j'appartiens à une classe d'hommes qui ne réclame que ses droits. - (Applaudissements.) On les a accusés d'être difficiles dans leurs - marchés; ils ont cela de commun avec tous les hommes prudents, et - vous comme les autres, sans doute. (Rires.) Mais on ne peut au - moins leur imputer d'avoir une grande maison commerciale, sous le - nom de Parlement, de s'en servir pour circonvenir les intérêts de - la communauté, et fixer eux-mêmes le prix de leur marchandise. - Messieurs, les manufacturiers ne jouissent d'aucune protection; - ils n'en demandent pas; ils repoussent le système protecteur tout - entier, et tout ce qu'ils réclament, c'est que tous les sujets de - S. M. soient placés à cet égard, ainsi qu'eux-mêmes, sur le pied - de l'égalité. (Écoutez! écoutez!) Est-ce là une exigence - déraisonnable? (Bien.) Les landlords vous disent qu'ils ont - besoin de protection; qu'ils ont droit à être protégés par - certaines considérations. Je ne vous dirai pas quelles sont ces - considérations. Je laisse ce soin à lord Mountcashel et sir - Edward Knatchbull. Ils ne vous l'ont pas laissé ignoré[44]. - (Rires et applaudissements.) Ils disent encore qu'ils ont besoin - de protection pour lutter contre l'étranger. Pour ce qui me - regarde, je ne sais pas sous quels rapports le peuple anglais est - inférieur aux autres peuples. Je suis convaincu que les fermiers - anglais, et notamment les ouvriers des campagnes, sont capables - d'autant de travail que toute autre classe de la communauté; et - il n'en est pas qui soient plus en mesure de soutenir la - concurrence étrangère, pourvu que les landlords leur permettent - de se procurer les aliments à un prix naturel. - (Applaudissements.) Les manufacturiers sont bien exposés à cette - concurrence. Pourquoi les landlords en seraient-ils affranchis? - (Très-bien.) Je le répète, les manufacturiers ne jouissent - d'aucuns priviléges; ils n'en veulent pas. Ils n'ont, sous le - rapport des machines, aucun avantage qui ne soit commun au monde - entier. (Écoutez! écoutez!) Nous empruntons aux autres peuples - leurs inventions et leurs perfectionnements; nous les appliquons - à nos machines et en augmentons ainsi la puissance; et si - l'exportation de ces machines perfectionnées fut autrefois - prohibée, elle est libre aujourd'hui, et il n'est aucun peuple - qui ne puisse se les procurer à aussi bon marché que nous-mêmes. - La loi prohibitive de l'exportation des machines a été abrogée, - il y a un an ou deux; et quoique à cette époque notre industrie - fût dans une situation déplorable,--quoiqu'il ne manquât pas de - bons esprits qui regardaient la libre exportation de nos belles - machines, comme une mesure hasardeuse pour le maintien de notre - supériorité manufacturière,--cependant, nous ne fîmes aucune - opposition à cette mesure, et nous la laissâmes s'accomplir sans - hésiter, sans incidenter, en esprit de justice et de loyauté. - (Acclamations.) Ainsi, après avoir conféré à l'étranger tous les - avantages que nous pouvions retirer de la supériorité de nos - machines, nous demandons à être affranchis de toutes - restrictions, et nous posons en principe que, puisque les - manufacturiers sont abandonnés à l'universelle concurrence, ils - ont le droit de dire qu'il leur est fait injustice si une autre - classe--et notamment l'opulente classe des landlords--jouit - d'avantages exclusifs, d'avantages qui ne soient pas communs à - toutes les autres. - - [Note 44: Allusion à l'aveu fait par ces deux personnages que la - protection leur était nécessaire pour payer leurs dettes, dégager - leurs domaines et doter leurs filles.] - - On a dit que le marché intérieur était le plus important pour - l'industrie manufacturière.--Je suis en mesure d'évaluer - l'importance du marché intérieur en ce qui concerne ma propre - industrie, l'industrie cotonnière. Elle s'alimente principalement - par l'exportation. On voit dans l'ouvrage de Brom, qu'une balle - seulement de coton sur sept est mise en oeuvre pour la - consommation du pays, et, par conséquent, cette consommation ne - paie qu'un septième de la main-d'oeuvre britannique qui est - consacrée à cette branche, ou environ un jour par semaine. - (Écoutez! écoutez!) Ne perdez pas de vue que c'est là la totalité - de la consommation du pays. Ainsi, cette clientèle de - l'aristocratie terrienne, qu'on nous dépeint en termes si - pompeux, se réduit, quand nous venons à l'examiner de près, à - payer une fraction d'un jour pour une semaine de travail; et - quant aux débouchés que nous offrent les autres classes,--car les - landlords ne sont pas nos seuls acheteurs,--je me bornerai à dire - que cette métropole seule consomme plus que toute l'Irlande; et - la ville de Manchester, plus que le comté de Buckingham. - (Écoutez! écoutez!)--Venons aux exportations.--Je viens de vous - dire qu'elles s'élèvent aux six septièmes de ce que nous - fabriquons. Il en résulte que nous dépendons de l'étranger pour - les six septièmes de notre travail, et comme nous n'avons aucun - empire sur la législation étrangère, nous sommes incapables de - recevoir aucune protection, dans cette mesure, alors qu'elle nous - serait offerte.--Considérons maintenant l'intérêt agricole. La - _fabrication des aliments_ n'est pas, dans ce pays, une industrie - d'exportation. Elle possède, dans le pays même, le meilleur - marché du monde, et jouit encore de la protection. Il fut un - temps où les produits agricoles de l'Angleterre étaient exportés, - où les landlords vendaient leurs céréales au dehors. Ce temps - n'est plus. Aujourd'hui notre population consomme tous les grains - que le pays peut produire, et ses besoins en réclameraient bien - davantage, s'il lui était permis d'en recevoir. (Écoutez! - écoutez!) Ainsi, les propriétaires, voyant que notre population - manufacturière consomme tous leurs produits, ont cessé de les - exporter, car ils ont l'avantage de vendre cet insuffisant - produit sur un marché où l'offre est constamment inférieure à la - demande. Ce n'est point là, comme je viens de le démontrer, la - situation de l'industrie manufacturière. Les six septièmes de ses - produits sont exportés. Arrêtez un moment votre attention aux - conséquences de cet état de choses, _les aliments sont la matière - première du travail_, précisément comme le coton est la matière - première de l'étoffe. Il s'ensuit que les balles de produits - fabriqués que nous exportons contiennent _virtuellement_ du - froment et autres produits agricoles aussi bien que du coton. - (Écoutez! écoutez!) C'est ainsi que les propriétaires du sol, - tout en cessant de vendre directement au dehors, se sont - déchargés de ce soin sur les manufacturiers, et se sont mis en - possession d'un moyen indirect d'exportation beaucoup plus - commode et surtout plus profitable. Ils se sont épargné les - embarras de convertir leurs denrées en argent sur les marchés - étrangers, et les manufacturiers, par la circulation que je viens - de décrire, ont pris cette peine à leur charge. (Écoutez! - écoutez!) Ainsi le manufacturier anglais, qui accomplit ses - opérations sous l'influence des lois-céréales, est d'abord - contraint de payer un prix _législativement artificiel_ pour ses - aliments et ceux de ses ouvriers; ensuite, puisque ses produits - sont destinés à l'exportation, et puisqu'ils sont une sorte - d'incarnation de denrées agricoles anglaises, combinées, sous - forme de travail, avec le coton et autres matières premières, il - devient l'intermédiaire malheureux de la revente de ces mêmes - aliments, livré à la concurrence du monde entier, sur des marchés - lointains, où les produits similaires se vendent peut-être pour - la moitié du prix qu'ils lui ont coûté dans la Grande-Bretagne. - (Applaudissements.) Ainsi, nous sommes devenus les instruments du - propriétaire pour la défaite de ses denrées, et, ce qu'il y a de - pire, l'opération nous constitue en perte pour la moitié de leur - valeur. (Écoutez! écoutez!) Comme manufacturier travaillant pour - l'exportation, je m'arrêterai encore un moment sur cette partie - de mon sujet. Vous n'aurez pas de peine à comprendre cet axiome - général: _Les importateurs sont des acheteurs_. Donc, le - criterium de la prospérité d'un pays ce n'est pas ses - _exportations_, mais ses _importations_. Je le répète, _les - importateurs sont des acheteurs_. Permettez-moi d'éclairer ceci - par un exemple. Le navire qui aborde nos rivages chargé de - marchandises, n'importe la provenance, est la personnification - d'un marchand étranger à la bourse bien garnie; car le chargement - est bientôt converti en argent, et cet argent est à la - disposition du consignataire pour être de nouveau converti en - marchandises d'exportation. Plus donc il nous arrive de ces - navires, plus il nous arrive d'acheteurs.--Au sujet de nos - impôts, je vous ferai observer que les marchandises qui nous - viennent du dehors ne passent pas directement du rivage au - magasin du négociant. Elles s'arrêtent d'abord à la douane, et - là, elles payent un droit fiscal. Comme _free-traders_ nous - n'avons pas d'objection contre un tel droit. Il est juste et - convenable d'asseoir une partie des recettes publiques sur les - marchandises étrangères. Mais ici nous distinguons et nous - disons: S'il est juste que nous payions un droit pour le revenu - public, il ne l'est pas que nous en payions un autre pour des - avantages personnels, et notamment pour grossir les rentes des - propriétaires du sol. Messieurs, nos importations devraient être - libres. Dans un pays éclairé, elles seraient libres comme les - vents qui les poussent vers nos rivages. (Applaudissements.) - Supposez-vous transportés par la pensée dans un autre pays,--car - je ne veux pas vous offenser inutilement en citant votre propre - patrie,--supposez que vous voyez sur les côtes des hommes en - uniforme, allant et venant, un mousquet d'une main et une lunette - de l'autre. Si l'on vous disait qu'il s'agit d'un service - préventif, d'un service destiné par le gouvernement à empêcher - l'arrivage des navires, et, par suite, l'introduction des - produits étrangers, ne déclareriez-vous pas que c'est là pour ce - pays, l'indice d'une ignorance qui va jusqu'au suicide? et ne - jugeriez-vous pas que ses lois commerciales remontent aux siècles - les plus barbares? C'est pourtant l'esprit, je regrette de le - dire, qui caractérise notre législation. Nos lois admettent les - objets de luxe, les vins, les soieries, les rubans à l'usage des - grands et des riches; elles laissent librement entrer ces choses - moyennant un droit fiscal, et elles prohibent l'importation des - aliments, c'est-à-dire de ce qui affecte le plus les classes - pauvres et laborieuses. De telles lois sont le fruit de - l'injustice, et nous nous élevons contre leur partialité. Les - seigneurs disent que c'est là une question manufacturière. S'ils - l'ont ainsi stigmatisée, c'est qu'ils ont surtout trouvé les - manufacturiers prompts et persévérants à combattre leurs - priviléges. Mais nous repoussons leur imputation. Non, ce n'est - pas la cause des manufacturiers; c'est _votre_ cause; c'est la - _mienne_, c'est la cause de _tous_. Ce n'est pas une question - _individuelle_, c'est une question _générale_, qui intéresse - toute la communauté! Le manufacturier voit son industrie lésée, - ses ouvriers affamés, et dès lors il lui appartient, il - appartient à tout homme dans cette situation, de se - plaindre.--Cette vaine clameur des landlords est suivie d'une - autre. C'est la _sur-production_[45], disent-ils, qui fait tout - le mal. On les entend crier: «Ces manufacturiers prétendent vêtir - l'univers entier.» Peut-être feraient-ils mieux de nous laisser - d'abord vêtir l'univers, et si, par là, nous portions le trouble - et la misère dans le pays, ils seraient à temps de gémir. (Rires - et approbations.) Cependant examinons la question de plus près. - Supposez que nous parvinssions à habiller l'univers entier, nous - n'avons pas encore trouvé le secret de faire des calicots - éternels (rires), ils s'usent, et dès lors ceux que nous avons - accoutumés à en porter en réclameront d'autres. Voilà donc une - source permanente de travail. (Écoutez!) Ne serait-ce point une - chose plaisante de voir venir à cette tribune un manufacturier du - Lancastre, pleurant comme Alexandre, de ce qu'il ne lui reste - point un autre monde, non à _conquérir_, mais à _habiller_? - (Éclats de rire.) En tout cas, au milieu de son chagrin, il - aurait au moins cette consolation, fondement d'une espérance - légitime, que s'il parvient à vêtir l'univers, c'est bien le - moins qu'il ait le droit d'être nourri. (Acclamations.) Je n'ai - encore entendu personne se plaindre qu'il avait trop de - vêtements. (Une voix dans les galeries: Je suis sans. Rire - universel.) Quel que soit leur bas prix, nul ne se fâche de les - avoir à trop bon marché. Les landlords se réunissent de temps à - autre, et on les entend se flatter d'être de bons patriotes, - parce qu'ils font deux coupes de foin là où ils n'en faisaient - qu'une autrefois. Gentlemen, à ce compte, je puis aussi, comme - manufacturier, réclamer le titre de patriote, car je fais - maintenant deux chemises pour moins qu'une seule ne me coûtait il - y a quelques années. (Rires). Mais je n'accepte ni pour les - landlords ni pour moi-même la qualification de patriote ou de - philanthrope à ce titre. La même cause, la même impulsion nous - fait agir, et c'est notre _intérêt éclairé_. (Écoutez! écoutez!) - Mais voici une autre clameur de l'aristocratie. Elle s'en prend - aux machines. - -[Note 45: Sur-production, autre néologisme pour traduire le mot -_over-production_, excès de production. Ici au moins je puis m'étayer -de l'autorité de M. de Sismondi.] - -Ici l'orateur combat l'erreur qui fait considérer les machines comme -nuisibles à l'emploi du travail humain. Il établit, par des faits -nombreux, qu'il y a dans tous les comtés où les machines ne sont pas -employées, une tendance à émigrer vers ceux où elles sont le plus -multipliées. Ce sujet ayant déjà été traité par d'autres orateurs, et -notamment par M. Cobden, nous supprimons, quoiqu'à regret, cette -partie du remarquable discours de M. Ashworth. - - -Séance du 17 avril.--Présidence de M. Cobden. - -Le président rend compte des nombreux meetings auxquels les -députations de la Ligue ont assisté, depuis la dernière réunion de -Covent-Garden, à Bristol, Wolwerhampton, Liverpool, etc.--Il parle -aussi des mesures prises par l'association pour porter principalement -la discussion partout où se font des élections, afin de répandre la -lumière précisément au moment où l'excitation, qui accompagne toujours -les luttes électorales, dispose le public à la recevoir. C'est -pourquoi dorénavant la Ligue portera toutes ses forces dans tout -bourg où un certain nombre d'électeurs, quelque petit qu'il soit, sera -disposé à appuyer la candidature d'un _free-trader_. - -M. WARD, membre du Parlement, prononce un discours plein de faits -curieux, de données statistiques et de solides arguments. - -Le colonel THOMPSON succède à M. Ward. Ce vétéran de la cause de la -liberté commerciale s'est acquis en Angleterre une immense réputation -par ses discours et ses nombreux écrits. Nous aurions beaucoup désiré -le faire connaître au public français. Malheureusement pour nous, le -brave officier est dans l'usage de revêtir des pensées profondes de -formes originales, et d'un langage incisif et populaire entièrement -intraduisible.--Nous essayerons peut-être, à la fin de cet ouvrage, de -faire passer dans notre langue, au risque de les affaiblir, -quelques-unes de ses _pensées_. - - LE PRÉSIDENT. J'ai l'honneur de vous présenter un des orateurs - les plus accomplis de l'époque, un homme qui a déjà déployé des - talents de l'ordre le plus élevé dans une grande cause - humanitaire, égale en importance à celle qui nous réunit - aujourd'hui. Il a puissamment contribué à l'émancipation des - esclaves de nos colonies des Indes occidentales et, quant à moi, - je n'ai jamais pu apercevoir la moindre différence entre spolier - l'homme tout entier en le forçant au travail et le dépouiller du - fruit de son travail. J'introduis auprès de vous M. George - Thompson. (Tonnerre d'applaudissements.) - -Les événements qui se passent dans la Grande-Bretagne ont -naturellement leur retentissement dans les meetings de la Ligue, -surtout quand ils ont quelque connexité avec la cause qu'elle défend. -On a pu voir déjà l'opinion qui s'était manifestée au sein de cette -puissante association au sujet de l'émigration forcée (_compulsory -emigration_), quand cette question était traitée au Parlement. On a vu -aussi l'effet qu'avait produit sur la Ligue l'accusation de -conspiration dirigée contre O'Connell et l'agitation irlandaise.--À -l'époque où nous sommes parvenus, une seconde modification dans les -tarifs était soumise aux Chambres par le cabinet Peel, et comme elle -servira dorénavant de texte à plusieurs orateurs, il n'est pas sans -utilité de dire ici en quoi ces modifications consistent. - -Le droit sur le sucre colonial était de 24 sh., et sur le sucre -étranger de 63. La différence ou 39 sh. était ce qui constituait -proprement la _protection_.--Le gouvernement proposait, tout en -maintenant le droit sur le sucre des colonies à 24, de réduire le -droit sur le sucre étranger à 34, c'est-à-dire de limiter la -protection à 10 sh.--C'eût été un grand pas dans la voie de la liberté -commerciale, si le cabinet anglais n'eût en même temps restreint le -dégrèvement au sucre _produit par le travail libre_ (_free-grown -sugar_). Mais en laissant peser le droit de 63 sh. sur le sucre -produit dans les pays à esclaves (_slave-grown sugar_), on excluait -les sucres du Brésil, de Cuba, etc. Cette distinction étant évidemment -un moyen indirect de maintenir le monopole, autant que la diffusion -des lumières et les circonstances le permettaient, elle avait la -chance de rallier beaucoup d'hommes honnêtes, en leur présentant la -mesure proposée comme dirigée contre l'esclavage; et la preuve que les -monopoleurs avaient bien calculé, c'est qu'ils sont parvenus à rallier -à leurs vues un grand nombre d'abolitionnistes, et de se créer ainsi -en Angleterre un appui sur lequel ils ne pouvaient compter que grâce à -cette distinction hypocrite.--On verra dans la suite l'opinion des -_free-traders_ et les péripéties de ce débat. - - M. George THOMPSON, après avoir réclamé, vu l'état de sa santé, - l'indulgence de l'assemblée, s'exprime ainsi: Comme l'honorable - et brave officier qui vient de s'asseoir, je pense que la - question de la liberté commerciale, et notamment de l'abrogation - des lois-céréales, en tant qu'elle touche au bien-être et au - bonheur de la race humaine, à la stabilité et à l'honneur de - l'empire britannique, ne le cède point en grandeur et en - solennité à cette autre question à laquelle, dans d'autres temps, - je consacrai mes efforts. Si je réclamais alors la liberté de - l'homme, je réclame aujourd'hui la franchise de ses aliments. - (Acclamations.) Dieu a voulu que l'homme fût libre; et je crois - qu'il a voulu aussi que l'homme vécût. C'est un crime de lui - ravir la liberté, mais c'est aussi un crime d'élever le prix, - d'altérer la qualité ou de diminuer la quantité de ses aliments; - et quand je viens à considérer que la loi-céréale affecte les - salaires, rompt l'équilibre entre l'offre et la demande des bras, - jette hors d'emploi des millions d'ouvriers, ne laisse à ceux qui - sont assez heureux pour s'en procurer que la moitié d'une juste - rémunération, et les force en outre de payer le pain à un prix - double de celui qu'il aurait sans son intervention, alors je dis - qu'une telle loi m'apparaît comme une monstrueuse spoliation - (applaudissements), et comme la violation de cette charte - descendue du ciel sur la terre: «Homme, tu mangeras les fruits de - la terre; la saison de semer et la saison de moissonner, l'hiver - et l'été se succéderont à perpétuité, afin que les créatures de - Dieu ne soient pas privées de nourriture.» Quel est le grand - principe d'économie sociale dont nous confions la propagation à - nos concitoyens, pour leur bonheur, celui de la patrie et du - monde? Quelle est cette doctrine que la Ligue, comme une mouvante - université, prêche et enseigne en tous lieux? C'est que toutes - les classes de la communauté doivent être abandonnées à leur - libre action, dans la conduite de leurs transactions - commerciales, tout autant que ces transactions soient en - elles-mêmes honnêtes et honorables;--c'est qu'on ne doit souffrir - aucune intervention, aucun contrôle, et moins encore aucune - contrainte législative en matière de travail, d'industrie et - d'échanges. (Écoutez! écoutez!) Nous avons foi dans la vérité de - cette doctrine; mais nous ne nous bornons pas à l'ériger en un - système abstrait, qu'on prend et qu'on laisse à volonté. Nous la - regardons comme d'une importance pratique et capitale pour ce - pays et pour tous les pays, pour ce temps et pour tous les temps. - Dans son application honnête et impartiale, elle implique la - chute de toutes les restrictions qui ont été si souvent dénoncées - dans cette enceinte; elle ouvre le monde au travail de l'homme; - elle soustrait au domaine de la loi anglaise l'échange des fruits - de notre travail et de notre habileté avec les nations du globe; - elle appelle sur nos rivages les innombrables tribus répandues - sous tous les climats. Comme la piété, elle est deux fois bénie; - bénie dans celui qui donne, bénie dans celui qui reçoit. - (Écoutez!) Ce n'est pas sans un sentiment profond de douleur que - nous pouvons, comme Anglais, contempler les scènes de désolation - qui se sont passées sous nos yeux depuis deux ans; et si la - situation de ce pays est pour nous un juste sujet d'orgueil, d'un - autre côté elle est bien propre à exciter notre compassion. Notre - grandeur comme nation est incontestable. Des rivages de cette - île, nous nous sommes élancés sur le vaste Océan; nous y avons - promené nos voiles aventureuses; nous avons visité et exploré les - régions les plus reculées de la terre; nous avons fait plus, nous - avons cultivé et colonisé les plus belles et les plus riches - contrées du globe; aux hommes qui reconnaissent l'empire de notre - gracieuse et bien-aimée souveraine, nous avons ajouté des hommes - de tous les climats et de toutes les races; par la valeur de nos - soldats et de nos marins, l'habileté de nos officiers de terre et - de mer, l'esprit d'entreprise de nos armateurs et de nos - matelots, les talents de nos hommes d'État au dedans et de nos - diplomates au dehors, nous avons soumis bien des nations, formé - des alliances avec toutes, fait reconnaître en tous lieux notre - prééminence industrielle, et c'est ainsi que la puissance - combinée de notre influence morale, physique et politique a rendu - l'univers notre tributaire, le forçant de jeter à nos pieds ses - innombrables trésors. (Acclamations prolongées.) En ce moment, - nos capitaux surabondent, nos vaisseaux flottent sur toutes les - eaux et n'attendent que le signal de cette nation,--que de voir - se dérouler au vent le drapeau de la liberté illimitée du - commerce pour amener et verser sur nos rivages les produits de - notre mère commune. Des millions d'être humains ne demandent qu'à - échanger les fruits de leur jeune civilisation contre les - produits plus coûteux, plus élaborés de notre civilisation - avancée. (Nouvelles acclamations.) Ici la puissance de la - production est incommensurable; sous nos pieds gisent - d'insondables couches de minéraux divers, dans un si étroit - voisinage, que des métaux plus précieux que l'or peuvent être - extraits, fondus et façonnés sur place pour l'usage des hommes de - tous les pays. Dans nos vertes vallées, se précipitent des - rivières capables de mouvoir dix mille fois dix mille machines, - et l'homme règne sur cette île, qui est «comme un diadème de - gloire sur la création.» Le premier, quoique entré le dernier - dans la carrière de la civilisation, montrant au monde combien - est vaste sa capacité et combien il doit à la libéralité de la - nature; appréciant la valeur et la destination de toutes les - puissances qui l'entourent, il a un oeil pour la beauté, une - intelligence pour la science, un bras pour le travail, un coeur - pour la patrie, une âme pour la religion. (Applaudissements.) - L'air, la terre, l'océan lui sont familiers dans tous leurs - aspects, leurs changements, leurs usages et leurs applications. - Chacun d'eux paye à ses investigations le tribut qu'il refuse à - une apathique ignorance; chacun d'eux lui révèle ses secrets avec - certitude, quoique avec une lente réserve. Le voilà debout, - éternel objet d'étonnement et de terreur pour les peuples lâches, - objet d'une noble émulation pour les nations dignes de la - liberté. À la hauteur où il est parvenu, s'élever encore ou - tomber, voilà sa seule alternative. Il ne peut s'arrêter, et il - dédaigne de tomber, car la trempe de son esprit le soutient et la - vigueur de son génie le pousse en avant. Telles sont - quelques-unes des circonstances que j'avais à l'esprit quand je - vous disais que, comme Anglais, nous sommes justifiés de nous - complaire dans des sentiments d'orgueil national. Mais, hélas! - combien de causes ne viennent-elles pas froisser ces sentiments - et les convertir en une profonde humiliation! Car pourrait-on - jamais croire que cette Angleterre, si illimitée dans son empire, - si riche de ressources, si supérieure par ses armées et sa - marine, si fière de ses alliances, si incomparable dans son génie - productif, quelles que soient l'abondance de ses capitaux, la - surabondance de ses bras et de son habileté, orgueilleuse de sa - littérature puisée aux sources les plus pures, de sa moralité qui - respire la bienveillance universelle, et de sa religion qui est - divine,--que l'Angleterre ne peut pas, ne veut pas nourrir ses - propres enfants; mais qu'elle les voit errer dans l'oisiveté, - s'accroupir dans l'abattement, et languir et mourir d'inanition - sous les murs de ses monuments, sur les marches de ses palais, - sous les portiques et jusque dans le sanctuaire de ses temples! - Quel est l'étranger connaissant notre position géographique, - l'étendue et les ressources de notre empire, le génie, l'habileté - et l'énergie de nos concitoyens, qui pourrait jamais croire - qu'ici où siége le gouvernement, dans ce pays, la grande usine du - monde, le centre du commerce; dans ce pays où s'entreposent tant - de richesses, où s'élaborent tant d'idées et d'intelligence, il y - a plus d'oisiveté, de misère, de privation, de souffrances - physiques et morales, qu'on n'en pourrait trouver, à population - égale, dans aucune autre contrée du monde? Et pourtant voilà où - en est la puissante Angleterre. Peut-être les choses se - sont-elles un peu améliorées dans quelques comtés de la - Grande-Bretagne, et, s'il en est ainsi, nous en remercions le - Dieu tout-puissant, au nom des malheureux et des indigents. Mais - même en ce moment, vous pouvez rencontrer des multitudes d'hommes - oisifs tout le jour, tandis que ceux qui sont occupés ne - reçoivent que d'insuffisants salaires et n'obtiennent, après une - longue semaine de travail incessant, qu'une chétive pitance à - peine suffisante au soutien de la vie... Oh! si vous cherchez, - vous trouverez bien des intérieurs désolés,--où le feu s'est - éteint au foyer,--où la coupe est vide,--où les couches ont été - dépouillées et les couvertures vendues pour du pain,--où la mère - a laissé sur la paille l'enfant s'endormir au bruit de ses - propres vagissements,--où le père de famille qui, s'il eût été - libre, aurait pu et voulu être un artisan honnête, actif et - satisfait, n'est qu'un vagabond affamé, sans ressources, sans - courage et sans espoir;--triste famille, ou plutôt, quand elle - est réunie dans sa sale nudité, triste juxtaposition de créatures - dégradées, dont l'irrésistible action de la misère a détruit les - mutuelles sympathies. Là, vous ne rencontrerez plus le sentiment - de la dignité personnelle. Là, le murmure s'élève contre Dieu, - comme la malédiction contre les gouvernants et les législateurs. - Là, s'est éteinte toute vénération pour les lois sociales ou pour - les divins commandements. Là, des projets de rapine se - complotent sans remords. Là, enfin, des créatures proscrites, se - croyant abandonnées de Dieu et de l'homme, se regardent comme les - victimes de la législation, ou sentant du moins qu'elle n'est - pour elles ni une protection ni un refuge, s'insurgent contre la - société, puisque aussi bien le sort qui les attend ne saurait - être pire que celui qu'elles endurent. (Bruyantes acclamations.) - Voilà ce qui se passe en Angleterre.--Je veux que vous compreniez - bien que l'existence d'un tel état de choses révèle l'existence - de quelque mauvaise loi, qui étouffe le commerce de ce pays, qui - nous ferme les marchés du monde, en empêchant les produits des - autres contrées de venir ici pour satisfaire à nos besoins. Une - misère aussi profonde, une indigence aussi abjecte, une - souffrance aussi incurable n'existe ailleurs nulle part. Quoi - qu'aient pu faire dans d'autres pays le despotisme et la - superstition, ils ne sont point parvenus, comme nos lois, à - affamer une population active et laborieuse, à qui il reste au - moins la faculté d'échanger ce qu'elle produit contre ce dont - elle a besoin. (Acclamations bruyantes et prolongées.)--J'ai - beaucoup voyagé; j'ai vu l'ignorance la plus profonde; la - superstition la plus sombre et la plus terrible; le despotisme le - plus illimité et le plus rigoureux; la théocratie la plus - orgueilleuse et la plus tyrannique; mais une misère semblable à - celle que je vois ici et qui nous entoure, je ne l'ai vue nulle - part. (Applaudissements.) - -Ici l'orateur discute le principe et les effets des lois-céréales, et -arrivant à la question des sucres, il continue en ces termes: - - Je viens de vous parler des lois-céréales; permettez-moi de vous - entretenir de la loi des sucres.--Personne ne me soupçonnera, je - pense, de désirer le maintien de l'esclavage. S'il se trouvait - dans cette enceinte quelque personne disposée à diriger contre - moi une telle accusation, il me suffirait de lui dire, en - signalant l'histoire de mes actes et de ma vie passée:--Voilà ma - réponse. (Acclamation.)--J'ai le regret de différer d'opinion - avec d'anciens amis, qui, dirigés par les plus pures intentions, - croient maintenant devoir s'opposer au triomphe de la liberté - commerciale dans la question des sucres. J'ai examiné la question - maturément, pendant de longues années; je me suis efforcé - d'arriver à une saine et juste conclusion, et je combattrai - énergiquement, sans m'écarter du respect et de l'affection que je - leur ai voués, cette doctrine qu'il appartient au gouvernement de - fermer au sucre produit par les esclaves l'accès de notre marché - national. Nous sommes d'accord sur l'esclavage; nous l'avons - également en horreur; nous croyons que réduire ou retenir les - hommes dans l'esclavage, les forcer au travail, tout en retenant - le juste salaire qui leur est dû, ce sont des crimes aux yeux de - Dieu, et d'horribles empiétements sur les droits et l'égalité des - hommes. Nous croyons aussi que c'est le devoir de tout homme - éclairé et de tout chrétien d'élever la voix contre l'esclavage - sous toutes ses formes, et d'employer tous les moyens moraux et - légitimes pour avancer le jour où cessera la servitude et avec - elle le trafic sur l'espèce humaine. (Écoutez! écoutez!) Il faut - donc se demander, d'abord, quels sont les droits du peuple de ce - pays; ensuite, quels sont les moyens de saper l'esclavage qu'on - peut considérer comme honnêtes et légitimes, c'est-à-dire qui, - tout en ayant pour fin la justice due aux hommes des autres - contrées, n'interviennent pas cependant dans l'action de la - liberté civile et dans les justes prérogatives de nos - concitoyens.--J'admets la vérité de cette proposition: que les - hommes ont droit à la liberté personnelle; qu'ils doivent - demeurer en plein exercice de leur liberté, dans le choix de - leurs chefs[46], de la nature et du lieu de leurs occupations, et - du marché sur lequel ils jugent à propos d'apporter ou leur - travail, ou les résultats de leur travail.--Mais il est également - clair à mon esprit que les hommes de ce pays et de tous les pays - doivent être libres aussi (je veux dire libres par rapport à - l'intervention de la loi civile) de choisir, comme consommateurs, - parmi tous les produits portés des diverses régions du globe sur - le marché commun. (Bruyantes acclamations.) Je ne vois pas qu'ils - puissent avec justice être empêchés d'acheter les produits du - Brésil et de Cuba sur le fondement que ces produits sont le fruit - de l'esclavage. Je ne vois pas qu'ils puissent, avec justice être - placés dans l'alternative ou d'acheter les produits des Antilles - britanniques, ou de se passer d'une chose qui leur est - nécessaire. - - [Note 46: Employers.] - - J'admets que c'est un droit et un devoir de dénoncer l'esclavage, - et de propager les saines idées parmi toutes les classes, - relativement à la criminalité de ce système. C'est un droit et un - devoir de mettre en lumière l'obligation, pour chacun, de retirer - tout encouragement à ceux qui commettent le crime de retenir les - hommes en servitude. Chaque fois que, par le raisonnement, la - persuasion et la prière, nous amènerons un homme à agir comme - nous, en cette matière, on pourra dire, dans le langage de - l'Écriture: «Tu as gagné ton frère!» C'est là un moyen légitime - de détourner les hommes d'une pratique mauvaise et un pas fait - dans la bonne voie, vers l'extinction d'un système que nous avons - en égale exécration. Mais la prohibition législative, c'est de la - violence et non du raisonnement; c'est de la force et non de la - raison; de la tyrannie et non de la persuasion. De tels actes - sont la perversion et l'abus de la puissance législative. Il n'y - a pas de garantie contre un tel exercice de l'autorité. C'est, de - la part du Parlement, une usurpation sur la conscience des - hommes, dans un sujet où ils ont le droit de juger par eux-mêmes - et de se conduire comme des êtres moraux et responsables. Une loi - telle que celle à laquelle je fais allusion, et qui est en ce - moment en pleine vigueur dans ce pays, ne peut être considérée - comme émanée du peuple ou comme un acte conforme à sa volonté; - car, s'il en était ainsi, la loi elle-même serait superflue, et - le produit qu'elle prohibe, débarqué sur nos rivages et exposé en - vente, ne trouverait pas d'acheteurs et serait délaissé comme - flétri de la pollution morale qui y est attachée.--Même, en tant - qu'imposée par des hommes parlementaires, cette loi prohibitive - manque manifestement de sincérité; car ces mêmes hommes - permettent que le sucre-esclave soit débarqué et raffiné dans ce - pays,--ils en encouragent l'exportation sur des bâtiments - anglais; ils sanctionnent le commerce qu'en font nos négociants - avec les nations étrangères.--Ils savent bien qu'il est consommé - au dehors, à l'état raffiné, et malgré cette coûteuse - préparation, à un prix moins élevé que le sucre brut dans notre - île. Ils encouragent ce commerce, jusqu'à ce qu'il approche de - cette limite où il affecterait leur propre monopole, et alors - seulement ils le prohibent sous le prétexte qu'il porte la tache - de la servitude... Malheureusement pour la sincérité de ces - hommes, ils sont les mêmes qui, dans les temps passés, mirent - tant d'éloquence au service de la cause de l'esclavage. (Écoutez! - écoutez!) J'ouvre le livre bleu; il mentionne les noms de ceux - qui ont reçu indemnité sur le fonds de vingt millions voté pour - opérer l'émancipation, et je trouve qu'ils étaient les principaux - copartageants de ce qu'ils appellent maintenant le prix de - l'injustice. Je scrute leurs votes au Parlement, et je les vois - résistant opiniâtrement, d'année en année, à toute tentative pour - adoucir les horreurs de l'esclavage des nègres, jusque-là qu'ils - repoussaient l'abolition de cette coutume barbare, la - flagellation des femmes. (Écoutez!) Je rencontre les mêmes hommes - imposant des droits monstrueux sur le sucre de l'Inde, quoique - produit par un travail libre; je les rencontre encore prodiguant - annuellement des millions sous la forme de _drawbacks_, de - primes, de protection, aux planteurs des Antilles, possesseurs - d'esclaves.--Eh quoi! ils étaient alors producteurs de sucre - comme ils le sont aujourd'hui; ils étaient, comme ils le sont - encore, producteurs de céréales. Montrez-leur un article qu'ils - ne produisent pas, et ils en permettront volontiers l'importation - et la consommation, fût-il saturé des larmes et du sang des - malheureux esclaves (acclamations): mais montrez-leur un article - qu'ils produisent, et ils prohibent les articles similaires, que - ce soit du blé de l'Ohio ou des Indes, ou du sucre du Brésil ou - de Cuba. (Écoutez! écoutez!)--Est-ce là de la philanthropie - sincère? (Écoutez! écoutez!) Tout homme doué de sentiments droits - ne peut qu'éprouver les nausées d'un indicible dégoût, en voyant - ces hommes se poser au Parlement comme les Élisées de - l'abolition, et verser des larmes de feinte compassion sur les - souffrances des travailleurs du Brésil. Voilà pourtant les hommes - qui vous contestaient le droit d'intervenir dans leurs propriétés - quand ils étaient possesseurs d'esclaves. Ils nous arrêtaient à - chaque pas, quand nous nous efforcions de détruire par la loi ce - qui avait été créé par la loi. (Écoutez!) Ils défendirent - jusqu'au dernier moment les prétendus droits des planteurs, et - refusèrent d'accorder la liberté aux nègres jusqu'à ce qu'on leur - eût jeté et qu'ils se fussent partagé la plus grande somme - d'argent qui ait jamais été votée dans des vues d'humanité! Alors - comme aujourd'hui, ils étaient les organes du monopole; ils - parlaient et agissaient comme des hommes profondément intéressés - au maintien des restrictions. Le sentiment public était contre - eux alors; le sentiment national est encore contre eux - maintenant.--Ils n'étaient pas sincères alors, ou ils pratiquent - la déception aujourd'hui. Ils parlent et votent contre leur - conscience maintenant, ou ils doivent être préparés à dire qu'ils - parlaient et votaient contre leur conscience autrefois. - (Écoutez!) Pour nous, nous sommes sur le terrain où nous étions - il y a quatorze ans. Nous disons que l'esclavage est un crime; - que travailler par des moyens honnêtes à son abolition, c'est le - devoir des individus et des nations. C'était notre droit de - pétitionner contre l'esclavage; c'était le droit de la - législature de l'abolir par acte du Parlement passé en conformité - de la volonté nationale.--Mais forcer trente millions de citoyens - de payer des sommes énormes sous forme de prix additionnel pour - une denrée de première nécessité;--diminuer de moitié, par - l'emploi de la force brutale, l'approvisionnement de cette - denrée;--dépouiller les hommes du droit d'acheter ce qui est - porté sur le marché, parce que dans les opérations de la - production une injustice a été commise en pays étrangers,--ce - n'est pas du droit, c'est de la rapine (bruyants - applaudissements); et agir ainsi sous le prétexte de prendre en - main la cause de la liberté et de l'humanité, quand nous savons - (autant qu'il est possible d'avoir cette certitude) que ce - prétexte est faux, vide et hypocrite, c'est ajouter la fraude - mentale à la tyrannie législative, et pratiquer la dissimulation - aux yeux de Dieu en même temps que l'injustice à l'égard des - hommes. Ce serait au moins faire montre de quelque honnêteté que - d'appliquer le principe avec impartialité; mais c'est ce qu'on ne - fait pas. Le droit sur le sucre du Brésil est prohibitif. - Pourquoi n'augmentent-ils pas aussi le droit sur le tabac jusqu'à - ce qu'il produise le même effet que pour le sucre, c'est-à-dire - jusqu'à ce qu'il en prévienne la consommation?--Parce que ces - hommes ne produisent pas le tabac, et qu'ils sont à cet égard - sans intérêt personnel.--Pourquoi n'appliquent-ils pas leur - principe au coton, produit par des esclaves, et ne se - contentent-ils pas du coton excru sur ces vastes plaines que je - viens de parcourir? Nous admettons le coton des États-Unis, et - nous repoussons leur blé! Ô triste inconséquence! S'ils - permettent à nos armateurs de porter du coton, produit de - l'esclavage, à nos courtiers de le vendre, à nos capitalistes de - le filer et de le tisser dans de vastes usines, aux femmes et aux - enfants de ce pays de le façonner pour l'usage des citoyens, - depuis la reine sur le trône jusqu'au mendiant de la rue; - pourquoi, lorsque nos industrieux compatriotes ont gagné par le - travail de la semaine un chétif salaire, leur défendent-ils d'en - employer une partie, le samedi soir, à l'achat d'un peu de sucre - à bon marché? Pourquoi? Parce qu'ils ne sont pas producteurs de - coton, tandis qu'ils sont producteurs de sucre; il n'y a pas - d'autre raison. Voici trente années que nous affirmons, que nous - essayons de prouver que le travail libre revient moins cher que - le travail des esclaves; que les mettre loyalement aux prises, - c'est le moyen le plus pacifique et le plus efficace de détruire - l'esclavage. C'est pour propager cette vérité que nous avons - distribué à profusion les écrits de Fearon, de Hodgson, de - Cropper, de Jérémie, de Conder, de Dickson et de bien d'autres. - Donnerons-nous maintenant un démenti pratique à nos affirmations - antérieures en invoquant la prohibition, funeste même au travail - libre, et l'intervention arbitraire de la loi dans le domaine de - la raison individuelle et de la libre action de l'homme?--J'ai lu - avec plaisir une déclaration solennelle et officielle émanée des - chefs des abolitionnistes, par laquelle ils expriment que, dans - leur conviction, il est funeste et dispendieux, dangereux et - criminel, de faire intervenir les armes dans la cause de - l'abolition. Je partage cette conviction[47]. L'arithmétique et - l'histoire prouveront la première partie de cette proposition; le - sens commun et le christianisme se chargent de la seconde. Mais - l'analogie n'est-elle pas parfaite entre l'intervention armée et - des actes du Parlement, qui seraient vains et de nul effet, s'ils - ne puisaient leur force dans les peines, les châtiments, le - blocus de nos côtes et les armées permanentes? Qu'est-ce qui - communique quelque puissance à cette loi, naturellement opposée - aux droits et aux sentiments du peuple? N'est-ce point - l'irrésistible force physique du gouvernement? Quelles seraient - les suites de la désobéissance? Nous savons tous que peu de - personnes respectent une loi qui force le peuple à assister au - réembarquement du sucre du Brésil, raffiné ici pour être vendu - ailleurs à 4 d., tandis que lui-même ne peut obtenir le sucre - brut qu'à 8 d.; mais chacun craint d'enfreindre la loi à cause - des conséquences terribles attachées à cette infraction. Aussi, - ce n'est point aux vues et aux idées des monopoleurs que l'on - croit; mais c'est le douanier, la cour de l'Échiquier, l'amende - et le cachot que l'on craint. (Approbation.) Est-ce ainsi qu'il - convient de rendre les hommes abolitionnistes? Est-ce ainsi qu'il - faut rendre l'esclave à la liberté? Toutes nos anciennes maximes - d'économie politique sont-elles changées? N'est-il pas possible - d'atteindre l'objet que nous avons en vue par l'action combinée - du travail libre au dehors, et d'un loyal appel à la conscience - des hommes au dedans? - - [Note 47: Ceci prouve, pour le dire en passant, que le droit de - visite n'était pas, de l'autre côté du détroit, aussi populaire - qu'on le suppose en France, puisqu'il était repoussé par deux - puissantes associations: les _abolitionnistes_ et les - _free-traders_.] - - Je comprends, qu'autant pour se montrer conséquents avec leurs - principes que pour décourager l'esclavage, les hommes - s'abstiennent de l'usage des produits du travail des noirs; mais - je dénie formellement à la législature (alors surtout qu'elle ne - s'appuie pas sur la voix du peuple) le droit de forcer qui que ce - soit à une semblable privation. C'est à nos yeux, je l'avoue, une - choquante inconséquence de prétendre maintenir un principe par la - violation d'un autre principe;--de défendre dans un sens les - droits des hommes et de les usurper et de les détruire dans un - autre sens. (Écoutez!) Combien il serait plus noble de dire: «Nos - ports sont ouverts;--ouverts aux produits de tous les climats, - afin que notre peuple se procure toutes choses au meilleur marché - possible. Nous n'intervenons dans la conscience de personne. Nous - ne forçons qui que ce soit à acheter ceci, à s'abstenir de cela. - Aux nations qui conservent des esclaves nous disons: Nous ne nous - battrons pas avec vous, car ce serait faire le mal pour que le - bien se fasse; nous n'imposerons pas des droits prohibitifs, car - ce serait violer le principe de la liberté des échanges, et - employer à l'égard de nos citoyens des mesures coercitives. Mais - nous ne cesserons jamais de vouer votre système d'esclavage à la - censure et à l'exécration universelles; de faire retentir nos - protestations comme individus, comme associations, comme peuple. - (Applaudissements.) Nous encouragerons dans tous les recoins du - globe le travail libre, votre rival. Nous rendrons enfin, comme - gouvernement, justice et liberté à nos magnifiques possessions. - Au lieu d'arrêter le développement de l'industrie indigène dans - l'Inde, nous l'encouragerons par de nobles récompenses. Nous - accueillerons le sucre, le riz, le coton, le tabac des contrées - où les soupirs de l'esclave ne se mêlent pas au murmure des - vents, mais où la joyeuse voix du travailleur volontaire retentit - sur des champs aimés, autour de foyers indépendants et - heureux.--Vendez comme vous pourrez vos sucres et vos cafés. En - attendant, nous travaillerons la conscience des hommes jusqu'à ce - qu'ils rejettent volontairement tout ce qui porte la tache de - l'esclavage. (Applaudissements.) Oui, et nous attaquerons aussi - vos consciences. Nos canons sont encloués et livrés à la rouille; - mais nous aurons recours aux armes morales, et nous porterons des - coups qui, s'ils ne brisent pas les membres et ne répandent pas - le sang, pénètrent néanmoins jusqu'au coeur des hommes, les - forcent à céder à la voix de la justice, et leur enseignent que - l'honnêteté est la meilleure politique. (Écoutez! écoutez! et - applaudissements.) Nous ne tomberons pas dans cette contradiction - de blâmer chez vous la spoliation des facultés humaines, pendant - que nous tolérons chez nous la spoliation du produit de ces - facultés; nous n'aurons donc point de lois restrictives. Nous - avons foi dans les principes universels d'une saine et honnête - économie sociale. Nous avons foi dans la puissance de l'exemple, - que n'affaiblissent pas la restriction et la contrainte. Nous - avons foi dans la fécondité de ces régions où l'esclavage n'a pas - porté sa rouille et ses malédictions. Nous avons foi dans cette - doctrine qu'un but honnête n'a pas besoin de la coopération de - moyens déshonnêtes. Nous nourrissons d'autres espérances; et, - tant que nous pourvoirons aux besoins et veillerons sur les - droits de nos laborieux enfants; tant que nous donnerons un grand - exemple au monde en renversant les barrières qui environnent - cette maison de servitude, en ouvrant nos ports aux produits de - tous les climats, afin que ceux qui ont faim soient rassasiés, et - que ceux qui sont oisifs soient occupés; tant que nous - préférerons le fruit du travail libre au produit du travail - servile, nous espérons que Dieu répandra sur nous ses - bénédictions, et nous choisira entre tous les peuples pour - arracher les nations aux voies tortueuses et mauvaises, et les - replacer dans le droit sentier de la justice et de la liberté.» - (Applaudissements.) Que si nos adversaires nous menacent des - conséquences de la liberté commerciale, nous acceptons ces - conséquences, car nous avons foi en nos principes; nous avons foi - dans la parole de Dieu; nous avons foi dans la réciprocité des - intérêts humains; nous croyons que le système le plus simple, le - plus équitable, le plus juste, est aussi celui qui répandra le - plus de bienfaits sur les habitants de ce pays. (Acclamations.) - Éloignons donc de nous toute impression de doute ou de - découragement à l'égard de l'issue de notre entreprise. Un - progrès rapide et sans précédent a été fait. Des difficultés - énormes ont été vaincues et tout nous présage un prochain - triomphe. Des siècles d'obscurité et d'ignorance, d'erreurs et de - méprises, quant aux effets des lois protectrices, se sont - écoulés. Notre pernicieux exemple, il est vrai, a entraîné les - autres peuples, par de fausses inductions, à adopter nos - suicides[48] théories. Tout le mécanisme des luttes de parti, - tout le poids de l'influence gouvernementale, ont été engagés en - faveur de la cause du monopole.--Mais enfin le jour se fait. Des - vérités cachées pendant des siècles ont été mises en lumière. Le - monde, dans ses belles et infinies variétés de sols, de climats, - de productions et d'intérêts, a été observé à la lumière du sens - commun, et sous l'impression du désir sincère et respectueux de - discerner la volonté de Dieu, révélée par les oeuvres de ses - mains et par les dispensations de sa providence. On a constaté - une consolante harmonie entre les maximes les plus profondes de - l'économie sociale et les plus nobles desseins de la - philanthropie et d'une religion d'amour et de paix. Ce n'est pas - tout. Des hommes ont apparu, qu'on peut avec justice signaler - comme les apôtres de la liberté commerciale. (Écoutez! écoutez!) - Ils ont révélé des vérités découvertes dans le silence du cabinet - par le philosophe, ou déduites par l'homme du monde de - l'observation éclairée de la situation, des circonstances - spéciales et de la dépendance mutuelle des hommes et des nations, - et ils ont parcouru le pays dans tous les sens proclamant et - vulgarisant ces grandes vérités. Leur voix vibrante a frappé - l'oreille de millions de nos concitoyens. La chaire, la bourse, - la place publique, le salon du riche, le parloir du fermier, le - boudoir, et jusqu'aux chemins et aux sentiers de l'Empire, tout - est devenu le théâtre de cette discussion animée et instructive. - Aucune portion de la population n'a été oubliée, ou méprisée, ou - négligée. L'almanach du _free-trader_ est suspendu au mur de la - chaumière; le pamphlet du _free-trader_ se trouve sur la table du - plus humble citoyen, et celui même qui ne sait pas lire a été - instruit par des peintures éloquentes. Chacun a pu étudier et - comprendre la philosophie du travail, de l'échange, des salaires, - de l'offre et de la demande. La lumière a pénétré là où elle - était le plus nécessaire,--dans le Sénat. Un économiste s'est - rencontré qui a revêtu la vérité du langage le plus convaincant, - qui a su disposer son argumentation dans un degré de simplicité - et de clarté qui n'avait jamais été égalé, qui a fait dominer - les principes sur le tumulte des luttes parlementaires. Son - éloquence et sa modération ont arraché l'admiration de ses - adversaires, et on les aurait vus accourir sous son drapeau s'ils - n'eussent été retenus par les liens des hypothèques et par la - soif indomptable des rentes élevées. Cet homme a demandé audience - aux monopoleurs, et il les a forcés d'entendre sa voix retentir - sous les voûtes de leurs orgueilleux palais; ils ont été muets - pendant qu'il parlait, et ils sont restés muets quand il cessait - de parler; car, triste alternative! ils ne savaient point - répondre et ils ne voulaient pas céder. (Bruyantes acclamations.) - Ayez donc bon courage. Fuyez les piéges, les manoeuvres et les - expédients de l'esprit de parti. Laissez aux principes leur - propre poids et leur légitime influence. Quand le jour de - l'épreuve sera venu, soyez justes et ne craignez rien.--Le devoir - est à nous; les conséquences appartiennent à Dieu. Celui qui suit - les inspirations de sa conscience, les lois de la nature et les - commandements du ciel, peut en toute sécurité abandonner le - reste. Au lit de mort, son esprit revenant sur ses actions - passées, prononcera ce verdict consolant: Tu as vu ton devoir et - tu l'as rempli.--(Applaudissements prolongés.) - -[Note 48: On a fait des adjectifs des mots homicides, régicides, -liberticides. On peut dire une théorie homicide. Pourquoi ne ferait-on -pas aussi un adjectif du mot _suicide_.--Qu'on me permette donc encore -ce néologisme, sans lequel il n'est pas possible de traduire ces mots: -_suicidal_, _self-destructing_.] - - -Séance du 1er mai 1844. - -Le fauteuil est occupé par un membre de l'aristocratie, lord Kinnaird, -un des plus grands propriétaires et des plus savants agronomes de la -Grande-Bretagne. Cette circonstance répand un nouvel intérêt sur cette -séance. Je n'ai pourtant pas cru devoir traduire le discours du noble -lord, tant parce que l'espace et le temps me font défaut, qu'à cause -du caractère agricole et pratique de ce discours, qui, quoique -très-adapté au but de la Ligue, n'offrirait que peu d'intérêt au -public français. - - M. RICARDO. (L'orateur se livre à quelques réflexions générales - et continue ainsi:) Je viens ici sous l'impression du dégoût et - n'espérant plus rien de cette autre enceinte où je me suis - efforcé de soutenir votre cause. Je viens ici pour en appeler de - l'oppresseur à l'opprimé,--de ceux qui font la loi à ceux qui - sont victimes de la loi. (Bruyante approbation). Ce n'est pas - qu'en quelques occasions, je n'aie entendu développer au - Parlement d'excellentes doctrines économiques. J'y ai entendu - professer les plus saines doctrines à propos de _liéges_ (rires), - et je me suis d'abord étonné de l'unanime accueil qu'elles y ont - reçu. (Écoutez! écoutez!) Mais en regardant autour de moi, j'ai - vu qu'il n'y avait pas de fabricants de bouchons dans la Chambre. - (Nouveaux rires.) J'ai vu encore étaler d'excellents principes au - sujet de _paille tressée_; mais il n'y a pas d'ouvriers - empailleurs derrière les bancs de la trésorerie (on rit plus - fort), et cette nuit même, j'ai été surpris de voir comme a été - bien reçu le dogme de la liberté à propos de raisins de Corinthe. - Seulement, je me suis pris à penser que, dans tous mes voyages en - chemin de fer dans le pays, je n'ai jamais traversé une - plantation de cette espèce. De tout cela je conclus que vous - pouvez en user sans façon avec les pauvres bouchonniers, - empailleurs, et renverser toute la nichée des petits monopoles; - mais ôtez un brin de paille à la ruche des grands monopoles, et - vous serez assailli par une nuée de frelons (bruyants - applaudissements), qui vous feraient un mauvais parti si leur - aiguillon répondait à leur bourdonnement. (Rires et - acclamations.) Il n'est pas hors de propos de dire comment nous - avons été traités dans cette Chambre. Je me souviens que les - seuls arguments qu'on opposa à M. Villiers, la première fois - qu'il porta la question au Parlement, ce furent des murmures et - des ricanements. Mais quand l'opinion publique a été éveillée - dans le pays, ils ont jugé prudent de rompre le silence, et, - descendant de leur dédaigneuse position, ils se sont mis à parler - de _droits acquis_. Plus tard, et à mesure que le public a pris - la question avec plus de chaleur, ils ont commencé à argumenter. - Battus sur tous les points, chassés de position en position, - incapables de rester debout, les voilà maintenant qui reviennent - sur leurs pas et ne savent plus qu'invoquer les _droits acquis_. - Notre noble Président a déjà fort bien dévoilé la nature de ces - droits acquis. Excusez-moi si je m'arrête un moment à expliquer - en quoi ils consistent. À ma manière de voir, posséder un droit - acquis, c'est avoir dérobé quelque chose à quelqu'un. (Rires.) - C'est avoir volé la propriété d'autrui et prétendre qu'on y a - droit parce qu'on l'a volée depuis _longtemps_. - (Acclamations.)--Il en est beaucoup d'entre vous qui ont été en - France, et ils savent qu'on n'y connaît pas cette classe d'hommes - que nous appelons _boueurs_ (Rires.) On est dans l'usage de - déposer les cendres et les balayures devant les maisons. Certains - industriels, qu'on nomme _chiffonniers_ viennent remuer cette - ordure pour y ramasser les chiffons et autres objets de quelque - valeur, et se procurent ainsi une chétive subsistance. À l'époque - du choléra, le gouvernement français pensa que ces tas - d'immondices contribuaient à étendre le fléau et ordonna leur - enlèvement; mais en cela il touchait aux _droits acquis_ des - chiffonniers. Ceux-ci se soulevèrent; ils avaient des droits - acquis sur les immondices, si bien que l'administration, - craignant une émeute, ne put prendre des mesures de salubrité et - ne les a pas prises encore. (Rires.) La même chose est arrivée à - Madrid. Il est d'usage dans cette capitale d'approvisionner les - maisons d'eau apportée d'une distance considérable. Il fut - question de construire un aqueduc; mais les porteurs d'eau - trouvèrent que c'était toucher à leurs _droits acquis_. Ils - avaient un droit acquis sur l'eau et nul ne pouvait s'en procurer - qu'en la leur achetant à haut prix. Eh bien! quelque absurdes et - ridicules que paraissent ces exemples de droits acquis, je dis - qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils soient aussi absurdes, aussi - déshonnêtes, aussi funestes que les _droits acquis_ qu'invoque - l'aristocratie de ce pays. (Approbation.) Quelle fut l'origine de - ces prétendus droits? Une guerre longue et terrible, et le prix - élevé auquel elle porta les aliments ne fut pas le moins - désastreux de ses effets. Elle fut un fléau pour le pays, mais un - bienfait pour les propriétaires terriens. Aussi, quand elle fut - terminée, au prix des plus grands sacrifices, ils vinrent à la - Chambre des communes, et, s'appuyant sur ces mêmes baïonnettes - qui avaient combattu l'ennemi, ils firent passer une loi qui - avait pour but de maintenir la disette artificielle des aliments - et de dépouiller le pays du plus grand bienfait que la paix - puisse conférer. (Approbation.) Ils ont, eux aussi, des droits - acquis à la disette. Mais le pays a des droits acquis à - l'abondance, droits fondés sur une loi antérieure à celles qui - émanent du Parlement, car les produits sont répandus dans le - monde, non pour l'avantage exclusif des lieux où ils naissent, - mais afin que tous les hommes, par des échanges réciproques, - puisent à la masse commune une juste part des bienfaits qu'il a - plu à la Providence de répandre sur l'humanité. (Acclamations.) - Quand nous voyons ces choses, quand nous ne pouvons nous empêcher - de les voir, quand il n'est pas un négociant, un manufacturier, - un fermier, un propriétaire, un ouvrier à qui elles ne sautent - aux yeux, ne faut-il pas s'étonner, je le demande, de voir tout - un peuple demeurer dans l'apathie à l'aspect de ses droits foulés - aux pieds, à l'aspect de milliers de créatures humaines poussées - par la faim dans les maisons de travail? Ne devons-nous pas être - frappés de surprise, quand nous entendons un membre du parti - protectionniste dire (et pour tout l'univers je ne voudrais pas - qu'on eût à me reprocher ces insolentes paroles) que, pour ceux - qui n'ont pas de pain, il y a de l'avoine et des pommes de terre? - et lorsque, pour toute réponse, un ministre d'État vient nous - affirmer que plusieurs millions de quarters de blé pourrissent, - en ce moment, dans les greniers de l'Amérique, et qu'il - considérerait leur introduction dans ce pays comme une calamité - publique? (Applaudissements.) Quoi! les citoyens des États-Unis, - les habitants de l'Ukraine et de Pultawa voient leur blé se - pourrir; et on vient nous dire que l'échange de ce blé, dont nous - manquons, contre des marchandises, dont ils ont besoin, serait - une calamité universelle! mais quand ils proclament ouvertement - de telles doctrines, en ont-ils bien pesé toutes les - conséquences? Ne s'aperçoivent-ils pas que pendant qu'ils - croient, par des lois de fer, environner leurs propriétés d'un - mur impénétrable, il est fort possible qu'ils ne fassent que - susciter des ennemis à la propriété elle-même? Qu'ils se - rappellent les paroles qui ont été prononcées, non par un - ligueur, non dans cette enceinte, mais par un serviteur du - pouvoir: «Le peuple de ce pays reconnaît le droit de propriété. - Mais si quelqu'un vient nous dire qu'il y a dans sa propriété - quelque attribut particulier qui l'autorise à envahir la nôtre, - que nous avons acquise par le travail de nos mains, il est - possible que nous nous prenions à penser qu'il y a, dans cette - nature de propriété, quelque anomalie, quelque injustice que nous - devons loyalement nous efforcer de détruire.» (Approbation.) Ce - sont là des sujets sur lesquels je n'aime pas à m'appesantir. Il - n'a fallu rien moins pour m'y décider que le souvenir du - traitement qu'on nous fait éprouver. (Écoutez!) Je ne vous - retiendrai pas plus longtemps; mais avant de m'asseoir, je - réclamerai votre assistance, car vous pouvez et vous pouvez seuls - nous assister. Nous présentons le clou, mais vous êtes le marteau - qui l'enfonce. (Bruyants applaudissements.) Vos ancêtres vous ont - légué la liberté civile et religieuse. Ils la conquirent à la - pointe de l'épée, au péril de leur vie et de leur fortune. Je ne - vous demande pas de tels sacrifices; mais n'oubliez pas que vous - devez aussi un héritage à vos enfants, et c'est _la liberté - commerciale_. (Tonnerre d'applaudissements.) Si vous l'obtenez, - vous ne regretterez pas vos efforts et vos sacrifices. - Rappelez-vous que vos noms seront inscrits dans les annales de la - patrie, et, en les voyant, vos enfants et les enfants de vos - enfants diront avec orgueil: Voilà ceux qui ont affranchi le - commerce de l'Angleterre. (L'honorable membre reprend sa place au - bruit d'applaudissements prolongés.) - -M. SOMMERS, fermier du comté de Somerset, succède à M. Ricardo, et -traite la question au point de vue de l'intérêt agricole. - -La parole est ensuite à M. Cobden. À peine le président a prononcé ce -nom, que les applaudissements éclatent dans toute la salle et -empêchent pendant longtemps l'honorable orateur de se faire entendre. -Le calme étant enfin rétabli, M. COBDEN s'exprime en ces termes: - - ..... Que vous dirai-je sur la question générale de la liberté du - commerce, Messieurs, puisque vous êtes tous d'accord à ce sujet? - Je ne puis que me borner à vous féliciter de ce que, pendant - cette semaine, notre cause n'a pas laissé que de faire quelque - progrès en haut lieu. Nous avons eu la présentation du - budget,--je ne puis pas dire que ce soit un budget _free-trader_, - car lorsque nous autres, ligueurs, arriverons au pouvoir, nous en - présenterons un beaucoup meilleur (Rires; écoutez! écoutez!); - mais enfin, il a été fait quelques petites choses lundi soir à la - Chambre des communes, et tout ce qui a été fait, a été dans le - sens de la liberté du commerce. Que faisaient pendant ce temps-là - le duc de Richmond et les protectionnistes? Réunis dans le - parloir de Sa Grâce, ils ont, à ce que je crois, déclaré que le - premier ministre était allé si loin, qu'il ne lui sera pas permis - de passer outre. Mais il est évident pour moi que le premier - ministre ne s'inquiète guère de leur ardeur chevaleresque, et - qu'il compte plus sur nous qu'il ne les redoute. (Écoutez!)--Il y - a une mesure prise par le gouvernement, et qui est excellente en - ce qu'elle est _totale_ et _immédiate_[49]. Je veux parler de - l'abolition du droit protecteur sur la laine.--Il y a vingt-cinq - ans qu'il y eut une levée en masse de tous les Knatchbulls, - Buckinghams et Richmonds de l'époque, qui dirent: «Nous exigeons - un droit de 6 d. par livre sur la laine étrangère, afin de - protéger nos produits.» Leur volonté fut faite. À cinq ans de là, - M. Huskisson déclara que, selon les avis qu'il recevait des - manufactures de Leeds, si ce droit n'était pas profondément - altéré et presque aboli, toutes les fabriques de drap étaient - perdues, et que, dès lors, les fermiers anglais verraient se - fermer pour leurs laines le marché intérieur. À force d'habileté - et d'éloquence, M. Huskisson réduisit alors ce droit de 6 à 1 - denier, et c'est ce dernier denier dont nous nous sommes - débarrassés la semaine dernière.--Lorsqu'il fut proposé de - toucher à ce droit, les agriculteurs (j'entends les Knatchbulls - et les Buckinghams d'alors) exposèrent que, s'il était aboli, il - n'y aurait plus de bergers ni de moutons dans le pays. À les - entendre, les bergers seraient contraints de se réfugier dans les - workhouses, et quant aux pauvres moutons, on aurait dit qu'ils - portaient sur leurs dos toute la richesse et la prospérité du - pays. Enfin il ne resterait plus qu'à pendre les chiens.--Les - voilà forcés maintenant d'exercer l'industrie pastorale sans - protection. Pourquoi ne pratiqueraient-ils pas la culture et la - vente du blé sur le même principe? Si l'abolition _totale_ et - _immédiate_ des droits sur le blé est déraisonnable, pourquoi le - gouvernement opère-t-il l'abolition _totale_ et _immédiate_ du - droit sur la laine? Ainsi, chaque pas que font nos adversaires, - nous fournit un sujet d'espérance et de solides arguments. Voyez - pour le café! nous n'en avons pas _entièrement fini_, mais _à - moitié fini_ avec cette denrée. Le droit était primitivement et - est encore de 4 d. sur le café colonial et de 8 d. sur le café - étranger. Cela conférait justement une prime de 4 d. par livre - aux monopoleurs, puisqu'ils pouvaient vendre à 4 d. plus cher - qu'ils n'auraient fait sans ce droit. Sir Robert Peel a réduit la - taxe sur le café étranger, sans toucher à celle du café colonial, - ne laissant plus à celui-ci qu'une prime de 2 deniers par livre. - Je ne puis donc pas dire: _C'en est fait_, mais _c'est à moitié - fait_. Nous obtiendrons l'autre moitié en temps et lieu. - (Très-bien.) Vient ensuite le sucre. Mesdames, vous ne pouvez - faire le café sans sucre, et toute la douceur de vos sourires ne - parviendrait pas à le sucrer. (Rires.) Mais nous nous trouvons - dans quelque embarras à ce sujet, car il est survenu au - gouvernement de ce pays des _scrupules de conscience_. Il ne peut - admettre le sucre étranger, parce qu'il porte la _tache de - l'esclavage_. Gentlemen, je vais divulguer un secret d'État. Il - existe sur ce sujet une correspondance secrète entre les - gouvernements anglais et brésilien. Vous savez que les hommes - d'État écrivent quelquefois à leurs agents au dehors des lettres - et des instructions confidentielles, qui ne sont publiées qu'au - bout de _cent ans_, quand elles n'ont plus qu'un intérêt de - curiosité. Je vais vous en communiquer une de notre gouvernement - à son ambassadeur au Brésil, qui ne devait être publiée que dans - cent ans. Vous n'ignorez pas que c'est sur la question des sucres - que le cabinet actuel évinça l'administration antérieure. Lord - Sandon, lorsqu'il s'opposa, par un amendement, à l'introduction - du sucre étranger proposée par le ministère whig, se fonda sur ce - qu'il serait impie de consommer du sucre-esclave. Mais il ne dit - pas un mot du café. La lettre dont je vais vous donner - connaissance vous expliquera le reste: «Informez le gouvernement - brésilien que nous avons des engagements relativement au sucre, - et qu'en présentant le budget, nous nous verrons forcés de dire - au peuple d'Angleterre, très-crédule de sa nature et disposé à - accueillir tout ce qu'il nous plaira, de lui dire de dessus nos - siéges de la Chambre des communes, qu'il serait criminel - d'encourager l'esclavage et la traite par l'admission du sucre du - Brésil.--Mais afin de prouver au gouvernement brésilien que nous - n'avons aucune intention de lui nuire, nous aurons soin de faire - précéder nos réserves, à l'égard du sucre, de la déclaration que - nous admettons le café brésilien sous la réduction de 2 d. par - livre du droit actuel.--Et comme quatre esclaves sur cinq sont - employés au Brésil sur les plantations de café, et que cet - article forme les trois cinquièmes de toutes les exportations de - ce pays (toutes choses que le peuple d'Angleterre ignore - profondément), le gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité - demeurera convaincu que nous ne voulons aucun mal à ses - plantations, que l'esclavage et la traite ne nous préoccupent - guère, mais que nous sommes contraints d'exclure leur sucre par - les exigences de notre parti et de notre position particulière. - Mais faites-lui bien comprendre en même temps avec quelle adresse - nous avons désarçonné les whigs par cette _manoeuvre_.» (Rires et - applaudissements.) Telle est la teneur de la dépêche du cabinet - actuel à son envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire - au Brésil, dépêche qui sera publiée dans cent ans d'ici. Il n'est - pas douteux que beaucoup de gens se sont laissé prendre à cet - étalage d'intérêt affecté au sujet de l'esclavage; bons et - honnêtes philanthropes, si tant est que ce ne soit pas trop - s'avancer que de décerner ce titre à des hommes qui se - complaisent dans la pure satisfaction d'une conscience aveugle, - car la bienveillance du vrai philanthrope doit bien être guidée - par quelque chose qui ressemble à la raison. Il y a une classe - d'individus qui se sont acquis de nos jours une certaine - renommée, qui veulent absolument nous assujettir, non aux - inspirations d'une charité éclairée, mais au contrôle d'un pur - fanatisme. Ces hommes, sous le prétexte d'être les avocats de - l'_abolition_, pétitionnent le gouvernement pour qu'il interdise - au peuple de ce pays l'usage du sucre, à moins qu'il ne soit - prouvé que ce sucre est pur de la _tache de l'esclavage_, comme - ils l'appellent. Y a-t-il quelque chose dans l'ordre moral, - analogue à ce qui se passe dans l'ordre physique, d'où l'on - puisse inférer que certains objets sont _conducteurs_, d'autres - _non conducteurs_ d'immoralité? (Rires.) Que le café, par - exemple, n'est pas _conducteur_ de l'immoralité de l'esclavage; - mais que le _sucre_ est très-_conducteur_, et qu'en conséquence - il n'en faut pas manger? J'ai rencontré de ces philanthropes sans - logique, et ils m'ont personnellement appelé à répondre à leurs - objections contre le _sucre-esclave_. Je me rappelle, entre - autres circonstances, avoir discuté la question avec un - très-bienveillant gentleman, enveloppé d'une belle cravate de - mousseline blanche. (Rires.) «N'ajoutez pas un mot, lui dis-je, - avant d'avoir arraché cette cravate de votre cou.» (Éclats de - rire.) Il me répondit que cela n'était pas praticable. (Oh! oh!) - «J'insiste, lui répondis-je, cela est praticable, car je connais - un gentleman qui se refuse des bas de coton, même en été (rires), - et qui ne porterait pas des habits cousus avec du fil de coton - s'il le savait.» (Nouveaux rires.) Je puis vous assurer que je - connais un philanthrope qui s'est imposé ce sacrifice.--«Mais, - ajoutai-je, s'il n'est pas praticable pour vous, qui êtes là - devant moi avec du produit esclave autour de votre cou, de vous - passer de tels produits, cela est-il praticable pour tout le - peuple d'Angleterre? Cela est-il praticable pour nous comme - nation? (Applaudissements.) Vous pouvez bien, si cela vous plaît, - défendre par une loi l'introduction du sucre-esclave en - Angleterre. Mais atteindrez-vous par là votre but? Vous recevez - dans ce pays du sucre-libre; cela fait un vide en Hollande ou - ailleurs qui sera comblé avec du _sucre-esclave_.» - (Applaudissements.) Avant que des hommes aient le droit de - prêcher de telles doctrines et d'appeler à leur aide la force du - gouvernement, qu'ils donnent, par leur propre abnégation, la - preuve de leur sincérité. (Écoutez! écoutez!) Quel droit ont les - Anglais, qui sont les plus grands consommateurs de coton du - monde, d'aller au Brésil sur des navires chargés de cette - marchandise, et là, levant les yeux au ciel, versant sur le sort - des esclaves des larmes de crocodile, de dire: Nous voici avec - nos chargements de cotons; mais nous éprouvons des scrupules de - conscience, des spasmes religieux, et nous ne pouvons recevoir - votre sucre-esclave en retour de notre coton-esclave? (Bruyants - applaudissements.) Il y a là à la fois inconséquence et - hypocrisie. Croyez-moi, d'habiles fripons se servent du fanatisme - pour imposer au peuple d'Angleterre un lourd fardeau. (Écoutez! - écoutez!) Ce n'est pas autre chose. Des hommes rusés et égoïstes - exploitent sa crédulité et abusent de ce que sa bienveillance - n'est pas raisonnée. Nous devons en finir avec cette dictature - que la raison ne guide pas. (Applaudissements.) Oseront-ils dire - que je suis l'avocat de l'esclavage, parce que je soutiens la - liberté du commerce? Non, je proclame ici, comme je le ferai - partout, que deux principes également bons, justes et vrais, ne - peuvent jamais se contrarier l'un l'autre. Si vous me démontrez - que la liberté du commerce est calculée pour favoriser, propager - et perpétuer l'esclavage, alors je m'arrêterai dans le doute et - l'hésitation, j'examinerai laquelle des deux, de la liberté - personnelle ou de la liberté des échanges, est la plus conforme - aux principes de la justice et de la vérité; et comme il ne peut - y avoir de doute que la possession d'êtres humains, comme choses - ou marchandises, ne soit contraire aux premiers principes du - christianisme, j'en conclurai que l'esclavage est le pire fléau, - et je serai préparé à abandonner la cause de la liberté - commerciale elle-même. (Applaudissements enthousiastes.) Mais - j'ai toujours été d'opinion avec les grands écrivains qui ont - traité ce sujet, avec les Smith, les Burke, les Franklin, les - Hume,--les plus grands penseurs du siècle,--que le travail - esclave est plus coûteux que le travail libre, et que s'ils - étaient livrés à la libre concurrence, celui-ci surmonterait - celui-là. - -[Note 49: On a vu ailleurs que c'est la formule employée par la Ligue -dans ses réclamations.] - -L'orateur développe cette proposition. Il démontre par plusieurs -citations d'enquêtes et de délibérations émanées de la société contre -l'esclavage (_anti-slavery society_), que cette grande association a -toujours considéré la libre concurrence comme le moyen le plus -efficace de détruire l'esclavage, en abaissant assez le prix des -produits pour le rendre onéreux. - - Et maintenant, continue-t-il, j'adjure les abolitionnistes de - faire ce que font les _free-traders_, _d'avoir foi dans leurs - propres principes_ (applaudissements), de se confier, à travers - les difficultés de la route, à la puissance de la vérité. Comme - _free-traders_, nous ne demandons pas l'admission du - sucre-esclave, parce que nous préférons le travail de l'esclave à - celui de l'homme libre, mais parce que nous nous opposons à ce - qu'un injuste monopole soit infligé au peuple d'Angleterre, sous - le prétexte d'abolir l'esclavage. Nous nions que ce soit là un - moyen loyal et efficace d'atteindre ce but. Bien au contraire, - c'est assujettir le peuple de la Grande-Bretagne à un genre - d'oppression et d'extorsion qui n'est dépassé en iniquité que par - l'esclavage lui-même. Nous soutenons, avec la Convention des - abolitionnistes (_anti-slavery convention_), que le libre - travail, mis en concurrence avec le travail esclave, ressortira - moins cher, sera plus productif, qu'il l'étouffera à la fin, à - force de rendre onéreux au planteur l'affreux système de retenir - ses frères en servitude. (Applaudissements.) Eh quoi! ne - serait-ce point une chose monstrueuse que, dans la disposition du - gouvernement moral de ce monde, les choses fussent arrangées de - telle sorte que l'homme fût rémunéré pour avoir exercé - l'injustice envers son semblable! L'abondance et le bon marché: - voilà les récompenses promises dès le commencement à ceux qui - suivent le droit sentier. Mais si un meilleur marché, une plus - grande abondance, sont le partage de celui qui s'empare de son - frère et le force au travail sous le fouet, plutôt que de celui - qui offre une loyale récompense à l'ouvrier volontaire; s'il en - est ainsi, je dis que cela bouleverse toutes les notions que nous - nous faisions du juste, et que c'est en contradiction avec ce que - nous croyons du gouvernement moral de l'univers. (Bruyants - applaudissements.) Si donc il est dans la destinée de la libre - concurrence de renverser l'esclavage, je demande aux - abolitionnistes qui ont proclamé cette vérité, comment ils - peuvent aujourd'hui, en restant conséquents avec eux-mêmes, - venir pétitionner la Chambre des communes, lui demander - d'interdire cette libre concurrence, c'est-à-dire d'empêcher que - les moyens mêmes qu'ils ont proclamés les plus efficaces contre - l'esclavage ne soient mis en oeuvre dans ce pays. Je veux bien - croire que beaucoup de ces individus sont honnêtes. Ils ont - prouvé leur désintéressement par les travaux auxquels ils se sont - livrés; mais qu'ils prennent bien garde de n'être pas les - instruments aveugles d'hommes subtils et égoïstes; d'hommes qui - ont intérêt à maintenir le monopole du sucre, qui est aussi pour - ce pays l'esclavage sous une autre forme, d'hommes qui, pour - arriver à leur fin personnelle et inique, s'empareront - effrontément des sentiments de ce peuple, et exploiteront sans - scrupule cette vieille horreur britannique contre l'esclavage. - -Le reste de ce discours a trait aux mesures prises par l'association -pour élargir et purifier les cadres du corps électoral. La Ligue -s'étant plus tard exclusivement occupée de cette oeuvre, nous aurons -occasion de faire connaître ses plans et ses moyens d'exécution. - -On remarquera les efforts auxquels sont obligés de se livrer les -_free-traders_ pour prémunir le peuple contre l'exploitation par les -monopoleurs du sentiment public à l'égard de l'esclavage; ce qui -prouve au moins l'existence, la sincérité et même la force aveugle de -ce sentiment. - - -Séance du 14 mai 1844. - -Le fauteuil est occupé par M. John Bright, m. P., qui ouvre la séance -par l'allocution suivante, dont nous donnons ici des extraits, -quoiqu'elle n'ait qu'un rapport indirect avec la question de la -liberté commerciale, mais parce qu'elle nous paraît propre à initier -le lecteur français dans les moeurs anglaises, sous le rapport -électoral. - - Ladies et gentlemen, le président du conseil de la Ligue devait - aujourd'hui occuper le fauteuil; mais quand je vous aurai - expliqué la cause de son absence, vous serez, comme moi, - convaincus qu'il ne pouvait pas être plus utilement occupé dans - l'intérêt de notre cause. Il est en ce moment engagé dans les - dispositions qu'exige la grande lutte électorale qui se prépare - dans le Sud-Lancastre; et connaissant, comme je le fais, - l'habileté extraordinaire de M. G. Wilson en cette matière, je - suis certain qu'il n'est aucun homme dont on eût plus mal à - propos négligé les services. (Bruyantes acclamations.) Lorsque je - promène mes regards sur la foule qui se presse dans ce vaste - édifice, quand je considère combien de fois elle y a déployé son - enthousiasme, combien de fois elle y est accourue, non pour - s'abreuver des charmes de l'éloquence, mais pour montrer au monde - qu'elle adhère pleinement aux principes que la Ligue veut faire - prévaloir, je suis certain aussi qu'en ce moment des milliers de - coeurs battent dans cette enceinte, animés du vif désir de voir - la lutte qui vient de s'ouvrir dans le Lancastre se terminer par - le triomphe de la cause de la liberté commerciale. (Acclamations - prolongées.) Il y a des bourgs de peu d'importance où nous ne - pouvons compter sur aucune ou presque aucune voix indépendante, - et, sous ce rapport, les résolutions du Lancastre ont plus de - poids que celles d'une douzaine de bourgs tels que Woodstock ou - Abingdon. C'est pourquoi les vives sympathies de ce meeting se - manifestent au sujet de la lutte actuelle, et il désire que les - électeurs du Lancastre sachent bien toute l'importance qu'il y - attache. Et quelle que soit notre anxiété, je crains encore que - nous ne voyons pas ce grand débat avec tout l'intérêt qu'il - mérite (Écoutez!) J'ai souvent rencontré des personnes dans le - sud de l'Angleterre qui parlent du Lancastre comme d'un comté - d'une importance ordinaire; comme n'en sachant pas autre chose, - si ce n'est--qu'il renferme un grand nombre de manufacturiers - avares et cupides, dont quelques-uns très-riches, et une - population compacte d'ouvriers brutalisés, mal payés et - dégradés;--qu'il contient un grand nombre de villes - considérables, de morne apparence, reliées entre elles par des - chemins de fer (rires); que chaque trait de ce pays est plus - fait pour inspirer la tristesse que le contentement; qu'il n'a - de valeur que par ce qu'on en retire; que c'est une terre, en un - mot, dont le touriste et l'amateur du pittoresque doivent - soigneusement s'éloigner. (Rires et applaudissements.)--Je suis - né dans ce comté, j'y ai vécu trente ans; j'en connais la - population, l'industrie et les ressources, et j'ai la conviction, - j'ai la certitude qu'il n'y a pas en Angleterre un autre comté - qui puisse lui être comparé, et dont l'importance influe au même - degré sur le bien-être et la grandeur de l'empire. (Bruyantes - acclamations.) C'est certainement le plus populeux, le plus - industrieux, le plus riche comté de l'Angleterre. Comment cela - est-il arrivé? Il fut un temps où il présentait un aspect bien - différent. On le considérait comme un désert, il y a deux cent - quarante ans. Cambden, dans son voyage, traversa le pays de York - à Durham, et sur le point de pénétrer dans le Lancastre, son - esprit se remplit d'appréhension. «J'approche du Lancastre, - écrivait-il, avec une sorte de terreur.» (De notre temps il ne - manque pas de gens qui ne pensent aussi au Lancastre qu'avec - terreur.) (Rires et applaudissements.) «Puisse-t-elle n'être pas - un triste présage! cependant pour n'avoir pas l'air d'éviter ce - pays, je suis décidé à tenter les hasards de l'entreprise, et - j'espère que l'assistance de Dieu, qui m'a accompagné jusqu'ici, - ne m'abandonnera pas en cette circonstance.» (Écoutez! écoutez!) - Il parle de Rochdale, Bury, Blackburn, Preston, Manchester, comme - de villes de quelque industrie; il mentionne - _Liverpool_--_Litherpool_, et par abréviation _Lerpool_, comme - une petite place sur le rivage, bien située pour faire voile vers - l'Irlande. Mais il ne dit pas un mot de Ashton, Bolton, Oldham, - Salford et autres villes, et il n'y a aucune raison de croire - qu'elles étaient connues à cette époque. (Écoutez! écoutez!) Il - n'est pas inutile de consacrer quelques instants à examiner le - prodigieux accroissement de valeur qu'a acquis la propriété dans - ce comté. En 1692, il y a un siècle et demi, la valeur annuelle - était de 7,000 liv. sterl. En 1841, elle était de 6,192,000 liv. - sterl. (Bruyantes acclamations.) Ainsi l'accroissement moyen dans - ce comté, pendant cent cinquante ans, a été de 6,300 pour cent. - Par là les landlords peuvent apprécier combien l'industrie - réagit favorablement sur la propriété. - -L'orateur entre ici dans quelques détails statistiques sur les -étonnants progrès du Lancastre, et poursuit ainsi: - - À qui sont dus ces grands changements? (Acclamations.) Est-ce aux - seigneurs terriens? (Non, non.) Il y a quarante-quatre ans que - l'antiquaire Whittaker, dans son histoire de Whalley, dépeignait - l'état des propriétaires terriens du Lancastre, comme n'ayant - subi aucun changement depuis deux siècles. «Ils aiment, - disait-il, la vie de famille; sont sans curiosité et sans - ambition. Ils demeurent beaucoup chez eux, et s'occupent - d'amusements domestiques peu délicats, mais aussi peu coûteux.» - Il ajoute qu'il ne rencontra parmi eux qu'un homme ayant de la - littérature. (Rires.) Si tels étaient les propriétaires du - Lancashire, ce ne sont donc pas eux qui l'ont fait ce qu'il est. - Il existe dans ce comté beaucoup de vieilles demeures, résidences - d'anciennes familles, maintenant éteintes pour la plupart; elles - se sont vu dépasser dans la carrière par une autre classe - d'hommes. Leurs habitations sont transformées en manufactures, et - elles-mêmes ont été balayées de toute la partie méridionale du - comté; non qu'elles aient souffert la persécution ou la guerre, - car elles ont eu les mêmes chances ouvertes à tous les citoyens; - mais, _fruges consumere nati_, elles n'ont pas jugé nécessaire de - cultiver leur intelligence, elles n'ont cru devoir se livrer à - aucun travail. D'autres hommes se sont élevés, qui, s'emparant - des inventions de Watt et d'Arkwright, dédaignées par les classes - nobles, ont effacé les anciens magnats du pays et se sont mis à - la tête de cette grande population. (Acclamations.) C'est - l'industrie, l'intelligence et la persévérance de ces générations - nouvelles qui, en se combinant, ont fait du Lancastre ce que nous - le voyons aujourd'hui. Ses minéraux sont inappréciables; mais - gisant depuis des siècles sous la surface de son territoire, il a - fallu que des races nouvelles, pleines de séve et de jeunesse, - les ramenassent à la lumière, pour les transformer en ces - machines puissantes si méprisées par d'autres classes; machines - qui sont comme les bras de l'Angleterre, dont elle se sert pour - disséminer dans le monde les richesses de son industrie, - rapporter et répandre avec profusion, au sein de l'empire, les - trésors accumulés dans tout l'univers. (Tonnerre - d'applaudissements.) Ce souple et léger duvet arraché à la fleur - du cotonnier, telle est la substance à laquelle cette grande - nation doit sa puissance et sa splendeur. (Applaudissements.) - Ainsi, le Lancastre est l'enfant du travail et de l'industrie - sous leurs formes les plus magnifiques. Naguère il essayait - encore ses premiers pas dans la vie; il est maintenant plein de - force et de puissance, et dans le court espace de temps qui - suffit à l'enfant pour devenir homme, il est devenu un géant aux - proportions colossales. Et pourtant, malgré sa vigueur, ce géant - languit comme abattu sous les liens et les chaînes qu'une - politique imprévoyante, ignorante et arriérée a imposés à ses - membres musculeux. (Applaudissements prolongés.) La question, - pour les électeurs du Lancastre, est donc de savoir si ces - entraves doivent durer à toujours. (Écoutez! écoutez!) - Riveront-ils eux-mêmes ces fers par leurs suffrages, ou - sauront-ils s'en dégager comme des hommes? Si les électeurs - savaient tout ce qui dépend de leurs votes, quel est l'homme, - dans ce comté, ou ailleurs, qui oserait aller leur demander leurs - voix en faveur de ce fléau pestilentiel--la loi-céréale, et tous - les monopoles qui l'accompagnent? (Bruyantes acclamations.) S'ils - étaient pénétrés de cette conviction (et je crois qu'elle a gagné - beaucoup d'entre eux) que la détresse des cinq dernières années - doit son origine à cette loi; s'ils savaient qu'elle a précipité - bien des négociants de la prospérité à la ruine, et bien des - artisans de l'aisance à la misère; qu'elle a poussé le peuple à - l'expatriation, porté la désolation dans des milliers de - chaumières, la douleur et le découragement dans le coeur de - millions de nos frères; s'ils savaient cela, croyez-vous qu'ils - iraient appuyer de leurs suffrages la plus aveugle, la plus - hypocrite folie qui soit jamais entrée dans l'esprit de la - législation d'aucun peuple de la terre? (Acclamations - prolongées.) Oh! si les électeurs pouvaient voir ce meeting; si - chacun d'eux, debout sur cette estrade, pouvait sentir les - regards de six mille de ses compatriotes se fixer sur son coeur - et sur sa conscience et y chercher si l'on y découvre quelque - souci du bien public, quelque trace de l'amour du pays, je vous - le demande, en est-il un seul assez dur et assez stupide pour se - présenter ensuite aux hustings et y lever la main en faveur de - cet effroyable fléau?--Mais je conçois d'autres et de meilleures - espérances. J'espère que le résultat de cette lutte tournera à la - gloire de notre grande cause. Le principe de la liberté gagne du - terrain de toutes parts.--Il peut arriver encore, pendant quelque - temps, que vous ne réussirez pas dans les élections; il se peut - que votre minorité actuelle dans le Parlement ne soit pas près de - se transformer en majorité; il peut se rencontrer encore des - organes de la presse qui nient nos progrès, raillent nos efforts - et cherchent à les paralyser.--Tout cela peut être; mais le flot - est en mouvement; il s'enfle, il s'avance et ne reculera pas. - Dans les assemblées publiques, comme au sein des foyers - domestiques, partout où nous allons, partout où nous nous mêlons, - nous voyons le préjugé de la «protection» mis à nu, et le - principe de la liberté dominer les intelligences. - (Applaudissements bruyants et prolongés.) - - La lutte actuelle du Lancashire nous offre encore un sujet de - satisfaction. Le candidat des _free-traders_ est le chef d'une - des maisons de commerce les plus puissantes de ce royaume, et - peut-être du monde. C'est un homme de haute position, de longue - expérience, de vastes richesses, et de grand caractère. Il a - d'énormes capitaux engagés, soit dans des entreprises - commerciales, soit dans des propriétés territoriales. Ses - principales relations sont aux États-Unis, et c'est ce qui me - plaît dans sa candidature. Il a vécu longtemps en Amérique; il y - a un établissement considérable; il sent avec quelle profusion la - Providence a accordé à ce pays les moyens de satisfaire les - besoins de celui-ci, et combien, d'un autre côté, le génie, - l'industrie et le capital de l'Angleterre sont merveilleusement - calculés pour répandre sur nos frères d'outre-mer les bienfaits - de l'aisance et du bien-être. (Acclamations.) Il est un de ces - hommes qui sont debout, pour ainsi dire, sur les rivages de cette - île, comme représentant les classes laborieuses, et qui - échangent, par-dessus l'Atlantique, les vêtements que nous - produisons contre les aliments qui nous manquent. Si ce n'était - cette loi, que sa mission au Parlement sera de déraciner à - jamais; si ce n'était cette loi, il ne rapporterait pas seulement - d'Amérique du coton, du riz, du tabac, et d'autres produits de - cette provenance, mais encore et surtout ce qui les vaut tous, - l'_aliment_, l'aliment substantiel pour les millions de nos - concitoyens réduits à la plus cruelle des privations. (Les - acclamations se renouvellent avec un enthousiasme toujours - croissant.) L'accueil que vous faites aux sentiments que - j'exprime prouve qu'il y a dans cette assemblée une anxiété - profonde quant au résultat de cette grande lutte électorale, et - que nous, qu'elle concerne plus spécialement, dans les meetings - que nous tiendrons dans le Lancastre, dans les discours que nous - y prononcerons, dans les écrits que nous y ferons circuler, nous - sommes autorisés à dire aux 18,000 électeurs de ce comté que les - habitants de cette métropole, représentés par la foule qui - m'entoure, les prient, les exhortent, les adjurent, par tout ce - qu'il y a de plus sacré au monde, de rejeter au loin toute - manoeuvre, tout préjugé, tout esprit de parti; de mépriser les - vieux cris de guerre des factions; de marcher noblement et - virilement sous la bannière qui fait flotter dans les airs cette - devise: _Liberté du commerce pour le monde entier; pleine justice - aux classes laborieuses de l'Angleterre_. - -À la fin de ce brillant discours, l'assemblée se lève en masse et fait -retentir pendant plusieurs minutes des applaudissements enthousiastes, -au milieu desquels M. Bright reprend le fauteuil. Au bout d'un moment, -il s'avance encore et dit: Le meeting entendra maintenant M. James -Wilson que j'ai le plaisir d'introduire auprès de vous comme un des -plus savants économistes de l'époque. - -M. JAMES WILSON s'avance et est accueilli par des marques de -satisfaction. Il s'exprime en ces termes: - - Monsieur le président, ladies et gentlemen, pour ceux qui, depuis - plusieurs années, ont suivi avec un profond intérêt les progrès - de cette question, il n'est peut-être pas de spectacle plus - consolant à la fois et plus encourageant que celui que nous - offrent ces vastes réunions. Nous ne devons pas perdre de vue - cependant que la forte conviction qui nous anime n'a pas encore - gagné l'ensemble du pays, la grande masse des électeurs du - royaume, et malheureusement la plus grande portion de la - législature; et nous devons nous rappeler que, sur le sujet qui - nous occupe, les esprits flottent encore au gré d'un grand nombre - de préjugés spécieux, qu'il est de notre devoir de combattre et - de dissiper par tous les moyens raisonnables. Un de ces - sophismes, qui peut-être en ce moment nuit plus que tout autre au - progrès de la cause de la liberté commerciale, c'est l'accusation - d'inconséquence qui nous est adressée, relativement à une double - assertion que nous avons souvent à reproduire. Cette imputation - est souvent répétée au dedans et au dehors des Chambres; elle est - dans la bouche de toutes les personnes qui soutiennent des - doctrines opposées aux nôtres, et je crois que, présentée sans - explication, elle ne manque pas d'un certain degré de raison - apparente. Par ce motif, nous devons nous attacher à détruire ce - préjugé. J'ai l'habitude de considérer ces meetings comme des - occasions d'instruction plutôt que d'amusement. Lors donc que je - me propose d'élucider une ou deux difficultés qui me paraissent, - dans le moment actuel, agir contre le progrès de notre cause, - j'ai la confiance que vous m'excuserez si je renferme mes - remarques dans ce qui est capable de procurer une instruction - solide, plutôt que dans ce qui serait de nature à divertir les - esprits ou exciter les passions. Cette inconséquence, à laquelle - je faisais allusion, et qu'on nous attribue trop souvent, - consisterait en ceci: que, lorsque nous nous adressons aux - classes manufacturières et commerciales, nous représentons les - effets des lois-céréales comme désastreux, en conséquence de la - _cherté des aliments qu'elles infligent au consommateur_; tandis - que d'un autre côté, quand nous nous adressons à la population - agricole, nous lui disons que la liberté commerciale ne _nuira - pas à ses intérêts quant aux prix actuels_, et moins encore - peut-être, quant aux _prix relatifs_.--Ces assertions, j'en - conviens, paraissent se contredire, et cependant je crois - pouvoir prouver qu'elles sont toutes deux exactes.--Il faut - toujours avoir présent à l'esprit que la «cherté» et le «bon - marché» peuvent être l'effet de deux causes distinctes.--La - _cherté_ peut provenir ou de la rareté, ou d'une grande puissance - de consommation dans la communauté. Si la cherté provient de la - rareté, alors les prix s'élèvent pour les consommateurs au-dessus - de leurs moyens relatifs d'acquisition. Si la cherté est l'effet - d'un accroissement dans la demande, cela implique une plus grande - puissance de consommation, ou, en d'autres termes, le progrès de - la richesse publique. D'un autre côté, le bon marché dérive aussi - de deux causes. Il peut être le résultat de l'_abondance_, et - alors c'est un bien pour tous; mais il peut être produit aussi, - ainsi que nous en avons eu la preuve dans ces deux dernières - années, par l'impuissance du consommateur à acheter les objets de - première nécessité.--Maintenant, ce que je soutiens, c'est que - les restrictions et les monopoles tendent à créer cette sorte de - _cherté_ qui est préjudiciable, parce qu'elle naît de la - _rareté_; tandis que la liberté du commerce pourrait bien aussi - amener la cherté, mais seulement cette sorte de cherté qui suit - le progrès de la richesse et accompagne le développement de la - puissance de consommation.--De même, il peut arriver que les - mesures restrictives soient suivies du bon marché, non de ce bon - marché qui est l'effet de l'_abondance_, mais de ce bon marché - qui prouve l'absence de facultés parmi les consommateurs. C'est - pourquoi je dis que la première tendance des lois-céréales, - l'objet et le but même de notre législation restrictive, c'est de - _limiter la quantité_. Si elles limitent la quantité, leur - premier effet, j'en conviens, est d'élever le prix.--Mais l'effet - d'approvisionnements restreints, c'est diminution d'industrie, - suivie de diminution dans l'emploi, suivie elle-même de - diminution dans les moyens de consommer, d'où résulte, pour effet - dernier et définitif, diminution de prix. (Bruyants - applaudissements.) Sur ce fondement, je soutiens que les - lois-céréales, ou toutes autres mesures restrictives, manquent - leur propre but, et cessent, à la longue, de profiter à ceux-là - mêmes dont elles avaient l'avantage en vue. En effet, ce système - produit d'abord des prix élevés, mais trompeurs, parce qu'il ne - peut les maintenir. Il entraîne dans des marchés qu'on ne peut - tenir, dans des contrats qui se terminent par le désappointement; - il sape dans leur base même les ressources de la communauté, - parce qu'il lèse les intérêts et détruit les facultés de la - consommation. Combien est clair et palpable cet enchaînement - d'effets, en ce qui concerne la restriction, qui nous occupe - principalement, la _loi-céréale_! Sa tendance est d'abord de - limiter la quantité des aliments, et par conséquent d'en élever - le prix; mais sa seconde tendance est de détruire - l'industrie.--Cependant, le fermier a stipulé sur son bail une - rente calculée sur le haut prix promis par la législature; mais, - dans la suite des événements, l'industrie est paralysée, le - travail délaissé, les moyens de consommer diminuent, et en - définitive, le prix des aliments baisse, au désappointement du - fermier et pour la ruine de tout ce qui l'entoure. - (Approbation.)--Raisonnons maintenant dans l'hypothèse d'une - parfaite liberté dans le commerce des céréales. L'argument serait - le même pour toute autre denrée, mais bornons-nous aux - céréales.--Si l'importation était libre, la tendance immédiate - serait d'augmenter la quantité, et il s'ensuivrait peut-être une - diminution de prix. Mais avec des quantités croissantes vous - auriez un travail croissant, et avec un travail croissant, plus - d'emploi pour vos navires et vos usines, vos marins et vos - ouvriers, plus de communications intérieures, une meilleure - distribution des aliments parmi les classes de la communauté, - finalement plus de travail, afin de créer précisément les choses - que vous auriez à donner en payement du blé ou du sucre. Je dis - donc que, quoique la première tendance de la liberté commerciale - soit de réduire les prix, son effet ultérieur est de les relever, - de les maintenir à un niveau plus égal et plus régulier que ne - peut le faire le système restrictif. Il n'y a peut-être pas - d'erreur plus grossière que celle qui consiste à attribuer trop - d'importance aux _prix absolus_. Quand nous parlons de diminuer - les droits, on nous dit sans cesse: «Cela fera tout au plus une - différence d'un farthing ou d'un penny par livre, et qu'est-ce - que cela dans la consommation d'un individu?» Mais quand la - différence serait nulle, quand le sucre conserverait son prix - actuel, s'il est vrai que la diminution du droit doit amener dans - le pays une quantité additionnelle de sucre, cela même est un - grand bien pour la communauté. En un mot si la nation peut - importer plus de sucre, et payer, la plus grande quantité au même - prix qu'elle payait la plus petite, c'est là précisément ce qui - témoigne de son progrès, parce que cela prouve que son travail - s'est assez accru pour la mettre en mesure de consommer, au même - taux, des quantités additionnelles. - - Nous avons eu, l'année dernière, des preuves remarquables de la - vérité de ces principes. Au commencement de l'an, les prix en - toutes choses étaient extraordinairement réduits. Les produits - agricoles de toute nature, les objets manufacturés de toute - espèce étaient à très-bon marché, et les matières premières de - toute sorte, à des prix plus bas qu'on ne les avait jamais vues. - La conséquence de ce bon marché (et ces faits se suivent toujours - aussi régulièrement que les variations du mercure suivent, dans - le baromètre, les variations de la pesanteur de l'air), la - conséquence de ce bon marché, dis-je, fut de donner à l'industrie - une impulsion qui réagit sur les prix. Pendant l'année, vous avez - vu s'accroître l'importation de presque toutes les matières - premières, et spécialement de cet article (la laine) dont - s'occupe maintenant la législature et qui témoigne si hautement - de la vérité de nos principes. Le duc de Richmond se plaint - amèrement de ce que sir Robert Peel se propose d'abolir le droit - sur la laine. Il est persuadé que la libre introduction de la - laine étrangère diminuera la valeur des toisons que lui - fournissent ses nombreux troupeaux du nord de l'Écosse. Mais si - le noble duc s'était donné la peine d'examiner la statistique - commerciale du pays (et il n'a certes pas cette prétention), il - aurait trouvé que nos plus fortes importations ont toujours - coïncidé avec l'élévation du prix des laines indigènes, et que - c'est quand nous cessons d'importer que ces prix s'avilissent. En - 1819, la laine étrangère était assujettie à un droit de 6 d. par - livre, et nos importations étaient de 19,000,000 livres. M. - Huskisson décida le gouvernement et la législature à réduire le - droit à 1 d., et depuis ce moment, l'importation s'accrut - jusqu'à ce qu'elle a atteint, en 1836, le chiffre de 64,000,000 - liv.; durant cette période, le prix de la laine indigène, au lieu - de baisser par l'effet d'importations croissantes, s'éleva de 12 - à 19 d. par livre. Depuis 1836 (et ceci est à remarquer), pendant - les années des crises commerciales, l'importation de la laine est - tombée de 64 millions à 40 millions de livres (1842), et pendant - ce temps, bien que la laine indigène n'ait eu à lutter que contre - une concurrence étrangère réduite de 20 millions de livres, elle - a baissé de 19 d. à 10 d.--Enfin, l'année dernière, l'état des - affaires s'est amélioré. J'ai dans les mains un document qui - constate l'importation des trois premiers mois de l'année - dernière, comparée à celle de la période correspondante de cette - année. Je trouve qu'elle fut alors de 4,500,000 livres, et - qu'elle a été maintenant de 9,500,000 livres; et dans le moment - actuel, le producteur anglais, malgré une importation plus que - double, reçoit un prix plus élevé de 25 pour 100. Ces principes - sont si vrais, que les faits viennent, pour ainsi dire, les - consacrer de mois en mois. J'en rappellerai encore un bien propre - à résoudre la question, et je le soumets au noble duc et à tous - ceux qui s'opposent à la mesure proposée par le ministère. Je - viens de dire qu'en 1842 l'importation fut de 4,500,000 livres, - et le prix de 10 d.,--en 1843, l'importation a été de 9,500,000 - livres et le prix de 13 d. Mais il faut examiner l'autre face de - la question; il faut s'enquérir de nos exportations d'étoffes de - laine, car c'est là qu'est la solution du problème. Nous ne - pouvons en effet acheter au dehors sans y vendre; y augmenter vos - achats, c'est y augmenter vos ventes. Il est évident que - l'étranger ne vous donne rien pour rien, et si vous _pouvez_ - importer, cela prouve que vous _devez_ exporter. (Bruyantes - acclamations.) Je trouve que, dans les trois premiers mois de - 1842, quand vous importiez peu de laines et que les prix étaient - avilis, vos exportations ne s'élevèrent qu'à 1,300,000 l. st. - Mais cette année, avec une importation de 9,500,000 l. st., avec - des prix beaucoup plus élevés, vous avez exporté pour 1,700,000 - l. st. C'est là qu'est l'explication. Vos croissantes - importations ont amené de croissantes exportations et une - amélioration dans les prix. (Écoutez! écoutez!) Je voudrais bien - demander au duc de Richmond et à ceux qui pensent comme lui en - cette matière, à quelle condition ils amèneraient l'industrie de - ce pays, s'ils donnaient pleine carrière à leurs principes - restrictifs? S'ils disent: «Nous circonscrirons l'industrie de la - nation à ses propres produits,» il s'ensuit que nous aurons de - moins en moins de produits à échanger, de moins en moins - d'affaires, de moins en moins de travail, et finalement de plus - en plus de paupérisme.--Au contraire, si vous agissez selon les - principes de la liberté, plus vous leur laisserez d'influence, - plus leurs effets se feront sentir. Tout accroissement - d'importation amènera un accroissement correspondant - d'exportation et réciproquement, et ainsi de suite sans limite et - sans terme. Plus vous ajouterez à la richesse et au bien-être de - la race humaine, dans le monde entier, plus elle aura la - puissance et la volonté d'ajouter à votre propre richesse, à - votre propre bien-être. (Applaudissements.) À chaque pas, le - principe de la restriction s'aheurte à une nouvelle difficulté; - tandis qu'à chaque pas le principe de la liberté acquiert plus - d'influence sur le bonheur de la grande famille humaine. (Les - applaudissements se renouvellent.) Il y a, dans les doctrines que - les gouvernements ont de tous temps appliquées et appliquent - encore au commerce, une inconséquence dont il est difficile de se - rendre compte. Ce n'est pas que le principe pour lequel nous - combattons soit nouveau, car il n'est pas d'hommes d'État, de - philosophes, d'hommes d'affaires et même de grands seigneurs, - doués d'une vaste intelligence, qui ne répètent depuis des - siècles, dans leurs écrits et leurs discours, les mêmes paroles - qu'à chaque meeting nous faisons retentir à cette tribune. Nous - en trouvons partout la preuve; hier encore, il me tomba par - hasard sous les yeux un discours prononcé il y a quatre-vingts - ans à la Chambre des communes, par lord Chatam, et le langage - qu'il tenait alors ne serait certes pas déplacé aujourd'hui dans - cette enceinte. En parlant de l'extension du commerce, il disait: - «Je ne désespère pas de mon pays, et je n'éprouve aucune - difficulté à dire ce qui, dans mon opinion, pourrait lui rendre - son ancienne splendeur. Donnez de la liberté au commerce, allégez - le fardeau des taxes, et vous n'entendrez point de plaintes sur - vos places publiques. Le commerce étant un échange de valeurs - égales, une nation qui ne veut pas acheter ne peut pas vendre, et - toute restriction à l'importation fait obstacle à l'exportation. - Au contraire, plus nous admettrons les produits de l'étranger, - plus il demandera de nos produits. Que notre absurde système de - lois-céréales soit graduellement, prudemment aboli; que les - productions agricoles de l'Europe septentrionale, de l'Amérique - et de l'Afrique entrent librement dans nos ports, et nous - obtiendrons, pour nos produits manufacturés, un débouché - illimité. Une économie sévère, efficace, systématique des deniers - publics, en nous permettant de supprimer les taxes sur le sel, le - savon, le cuir, le fer et sur les principaux articles de - subsistance, laissera toute leur influence à nos avantages - naturels; et par notre position insulaire, par l'abondance de nos - mines, de nos combustibles, par l'habileté et l'énergie de notre - population, ces avantages sont tels, que, si ce n'étaient ces - restrictions absurdes et ces taxes accablantes, la - Grande-Bretagne serait encore pendant des siècles le grand - atelier de l'univers.» (Pendant la lecture de cette citation, les - applaudissements éclatent à plusieurs reprises.) - - Ainsi, ces principes ont été proclamés par tous les hommes qui se - sont fait un nom dans l'histoire comme hommes d'État et comme - philosophes. Cependant, nous trouvons que jusqu'à ce jour, ces - mêmes principes sont répudiés par tous les gouvernements sur la - surface de la terre. Quel témoignage plus éclatant de - l'inconséquence de leur politique que ce principe qui la dirige, - savoir: _La chose dont le pays manque le plus sera le plus - rigidement exclue; la chose que le pays possède en plus grande - abondance sera le plus librement admise._ (Écoutez! écoutez!) La - France nous donne un remarquable exemple de cette inconséquence, - et il vaut la peine de le rapporter, car nous jugeons toujours - avec plus de sang-froid, de calme et d'impartialité la folie - d'autrui que la nôtre. Il y a environ trois ans, un de mes amis - fut envoyé sur le continent par le dernier cabinet pour conclure - un traité avec la France. Elle consentait à admettre nos fers - ouvrés, notre coutellerie et nos tissus de lin, à des droits - plus modérés. Mais la principale chose que les Français - stipulèrent en retour, c'est qu'ils pourraient recevoir nos - machines à filer et tisser le lin. Cela était regardé par la - France comme une grande concession. Elle se souciait peu des - _machines_ à filer le coton, ayant appris depuis longtemps à les - faire aussi bien que nous. Mais elle désirait ardemment recevoir - nos _machines linières_, branche d'industrie dans laquelle nous - faisions de rapides progrès.--La stipulation fut arrêtée, nos - manufacturiers consultés acquiescèrent libéralement à - l'exportation des _machines linières_.--Sur ces entrefaites, - l'ancien cabinet fut renversé et le traité de commerce n'eut pas - de suite.--Cependant, l'année dernière, notre gouvernement, sans - avoir en vue aucun traité, affranchit le commerce des machines, - comme il devrait faire de tous les autres. Il purgea notre Code - commercial, notre tarif, de ce fléau, la prohibition de - l'exportation des machines.--Eh bien, quoique la libre - exportation des machines linières de ce pays pour la France fût - précisément la stipulation qui lui tenait tant au coeur, il y a - trois ans, quelle a été sa première démarche alors que nous avons - affranchi ces machines de tous droits? Dans cette session, dans - ce moment même, elle fait des lois pour exclure nos machines; et - ce qui est le comble de l'inconséquence, elle va mettre un droit - de 30 fr. par cent kilog. sur les machines cotonnières dont elle - ne s'inquiétait pas, et un droit de 50 fr. sur les machines - linières dont elle désirait avec tant d'ardeur la libre - introduction. (Écoutez! écoutez!) Et comment justifie-t-on une - conduite si déraisonnable? Si vous parlez de cela à un Français, - il vous dira: «L'Angleterre est devenue puissante par ses - machines; donc il importe à un pays d'avoir des machines, et par - ce motif nous exclurons les vôtres afin d'encourager nos propres - mécaniciens.» Voilà une manière d'agir qui nous semble bien - inconséquente, bien extravagante dans les Français; mais il n'est - pas une des restrictions que nous imposons à notre commerce qui - ne soit entachée de la même inconséquence, d'une semblable - absurdité. (Écoutez! écoutez!) Passez en revue tous les articles - de notre tarif; choisissez les articles dont nous avons le plus - grand besoin, et vous les verrez assujettis aux plus sévères - restrictions. Prenez ensuite les objets qui ne nous sont pas - nécessaires, et vous les trouverez affranchis de toute entrave. - (Écoutez! écoutez!) Il est notoire que ce pays-ci manque de - produits agricoles et que nous sommes obligés d'en importer - périodiquement des quantités énormes. Eh bien, ce sont ces - produits qui sont exclus avec le plus de rigueur. À peine - laisse-t-on à cette branche de commerce comme une soupape de - sûreté, sous la forme de l'échelle mobile (_sliding scale_), de - peur que la chaudière ne s'échauffe trop et ne vole en éclats. - (Approbation.) L'importation est donc tolérée dans les années de - cruelles détresses.--Mais les choses que vous avez en abondance - ne sont assujetties à aucune restriction. Ainsi, cette même - inconséquence que nos ministres reprochent aux gouvernements - étrangers, et au sujet de laquelle ils écrivent tant de notes - diplomatiques, ils la pratiquent sur nous-mêmes. (Acclamations.) - Ils la pratiquent non-seulement à l'égard des choses que nous ne - produisons pas au dedans en assez grande abondance, mais aussi à - l'égard des produits insuffisants de nos colonies. S'il est une - denrée dont les colonies nous laissent manquer, c'est celle-là - même que l'on repousse par de fortes taxes. Voyez le sucre, objet - de première nécessité, dont la production coloniale ne répond pas - à notre consommation; c'est précisément l'article que notre - gouvernement exclut avec le plus de rigueur et soumet à la plus - forte taxe. Mais enfin, la liberté commerciale obtient en ce - moment ce que je considère comme un triomphe signalé. Le - ministère actuel, après avoir renversé le cabinet whig à propos - de la question des sucres, entraîné maintenant par les nécessités - du pays et par le progrès de l'opinion publique, présente une - mesure dans le sens de la liberté. (Écoutez! écoutez!) Je suis - loin de vouloir déprécier le changement proposé[50], et je serais - plutôt disposé à lui attribuer plus d'importance que ne semblent - l'admettre les ministres et les planteurs des Antilles. Je - regarde cette mesure comme aussi libérale, plus libérale même (en - tant qu'un droit de 34 sh. est moindre qu'un droit de 36 sh.) que - celle à l'occasion de laquelle lord Sandon et sir Robert Peel - renversèrent lord John Russell et ses collègues. Il est bien vrai - qu'il y a entre les deux mesures une prétendue différence. La - dernière aspire à établir une distinction entre le _sucre-libre_ - et le _sucre-esclave_. (Écoutez! écoutez!) Mais la moindre - investigation suffit pour démontrer que cette distinction n'a - rien de réel. Si le ministère eût présenté le plan que M. Hawes - soumit l'année dernière à la Chambre des communes, et qui ne - parlait ni de sucre-libre ni de sucre-esclave, le résultat eût - été absolument le même; et en ce qui me concerne, je me réjouis - que cela n'ait pas été aperçu; car, si cela eût été aperçu, il - n'est pas douteux qu'on n'eût fait une plus large part à la - protection. Examinons, en effet, la portée de cette prétendue - différence. On nous dit que nous ne pouvons, sans nous mettre en - contradiction avec les principes de moralité que nous professons - et avec ce que nous avons fait pour abolir l'esclavage, recevoir - du sucre produit à l'étranger par le travail des esclaves. Je - crois que ceux qui soutiennent aujourd'hui la liberté - commerciale, furent aussi les plus ardents défenseurs de la - liberté personnelle. (Acclamations.) C'est pourquoi, dans les - observations que j'ai à présenter, veuillez ne pas supposer un - seul instant que je sois favorable au maintien de l'esclavage - dans aucune partie du monde. Seulement, je pense que la mesure - proposée ne tend point directement ni efficacement à l'abolition; - je crois que, comme peuple, nous nous livrons au mépris du monde, - lorsque, sous prétexte de poursuivre un but louable, que nous - savons bien ne pouvoir atteindre par ce moyen, nous en avons en - vue un autre moins honnête, auquel nous tendons par voie - détournée, n'osant le faire ouvertement. (Applaudissements.) On - nous dit que nous pourrons porter sur le marché autant de - sucre-libre que nous voudrons. En examinant de près quelle est la - quantité de sucre-libre dont nous pouvons disposer, je trouve que - Java, Sumatra et Manille en produisent environ 93,000 tonnes - annuellement. En même temps, j'ai la conviction que, sous - l'empire du droit proposé, nous ne pouvons, sur ces 93,000 - tonnes, en consommer plus de 40,000. Il en restera donc plus de - 50,000 tonnes qui devront se vendre sur le continent ou ailleurs - et au cours. Vous voyez donc que celui qui arrivera ici sera - précisément au même prix que le sucre-esclave sur le continent. - Chaque quintal de ce sucre que nous importons, lequel aurait été - en Hollande, en Allemagne ou dans la Méditerranée, y sera - remplacé par un quintal de sucre-esclave que nous aurons refusé - de l'Amérique. Ainsi, bornons-nous à dire que nous recevons le - sucre destiné à la Hollande et à l'Allemagne, où cela occasionne - un vide qui sera comblé par du sucre-esclave. Transporté sur - _nos_ navires, acheté de _notre_ argent, échangé contre _nos_ - produits, ce sucre-esclave sera _nôtre_, entièrement _nôtre, sauf - qu'il ne nous sera pas permis de le consommer_. Nous l'enverrons - remplacer ailleurs le sucre-libre que nous aurons porté ici. Ne - serons-nous donc pas les agents de toutes ces transactions, tout - comme si nous introduisions ce sucre-esclave dans nos magasins? - (Écoutez! écoutez!) Eh quoi! nous le portons dans nos magasins, - nous l'y entreposons pour le raffiner! Nous nous rendrons la - risée de l'Europe continentale, etc. - -[Note 50: Les droits sur les sucres étaient: - - Sucre étranger. Sucre colonial. - - En 1840 69 sh. 24 sh. - Proposition Russell 36 24 - Proposition Peel 34 24 - -Mais selon le projet de M. Peel, converti en loi, on n'admet au droit -de 34 sh. que le sucre produit du travail libre.] - -L'orateur continue à discuter la question des sucres. Il traite -ensuite avec une grande supériorité la question du numéraire et des -instruments d'échange, à propos du bill de renouvellement de la Banque -d'Angleterre, présenté par sir Robert Peel. Cette question n'ayant pas -un intérêt actuel pour le public français, nous supprimons, mais non -sans regret, cette partie du discours de M. Wilson. - -La parole est prise successivement par M. TURNER, fermier dans le -Somersetshire, et le Rév. JOHN BURNET. - -La séance est levée. - - -Séance du 22 mai 1844.--Présidence du général Briggs. - -Le meeting entend d'abord le Rév. SAM. GREENE; ensuite M. RICHARD -TAYLOR, common-councilman de Faringdon. Le président donne la parole à -M. George Thompson. - -M. THOMPSON est accueilli par des salves réitérées d'applaudissements. -Quand le silence est rétabli, il s'exprime en ces termes: - - Monsieur le président, ladies et gentlemen, en me levant devant - ce splendide meeting, j'éprouve un embarras qui prend sa source - dans le sentiment de mon insuffisance; mais je me console en - pensant que vous entendrez après moi un orateur qui vous - dédommagera amplement du temps que vous m'accorderez. J'espère - donc que vous m'excuserez si je me décharge, sinon entièrement, - du moins en grande partie, du devoir qui vient de m'être - inopinément imposé par le conseil de la Ligue. (Cris: non! non!) - Monsieur le président, je regrette infiniment que cette assemblée - n'ait pas eu ce soir l'occasion d'entendre votre opinion sur la - grande question qui nous rassemble. Je sais pertinemment qu'il - est en votre pouvoir d'établir devant ce meeting des faits et des - arguments d'une grande valeur pour notre cause, des faits et des - arguments qui ne sont pas à la disposition de la plupart de nos - orateurs, parce qu'il en est bien peu qui aient eu, comme vous, - l'occasion d'étudier les hommes et les choses dans les contrées - lointaines; il en est peu qui aient passé, comme vous, une grande - partie de la vie là où le fléau du monopole et les effets des - lois restrictives se montrent d'une manière plus manifeste que - dans ce pays; dans ce pays qui, quels que soient les liens qui - arrêtent son essor, est, grâce au ciel, notre terre natale. Car, - après tout, nous avons une patrie que, malgré ses erreurs et ses - fautes, nous pouvons aimer, non-seulement parce que nous y avons - reçu le jour, mais encore parce qu'elle est riche de bénédictions - obtenues par le courage, l'intégrité et la persévérance de nos - ancêtres. (Acclamations.) J'ai la confiance que vous n'avez - qu'ajourné l'accomplissement d'un devoir dont j'espérais vous - voir vous acquitter aujourd'hui, et que vous vous empresserez de - remplir, j'en ai la certitude, dans une prochaine occasion. Je - pensais ce soir combien c'est un glorieux spectacle que de voir - une grande nation presque unanime, poursuivant un but tel que - celui que nous avons en vue, par des moyens aussi conformes à la - justice universelle que ceux qu'emploie l'_Association_. En 1826, - le secrétaire d'État, qui occupe aujourd'hui le ministère de - l'intérieur, fit un livre pour persuader aux monopoleurs de - renoncer à leurs priviléges, et il les avertissait que, s'ils ne - s'empressaient pas de céder et de subordonner les intérêts privés - aux grands et légitimes intérêts des masses, le temps viendrait - où, dans ce pays, comme dans un pays voisin, le peuple se - lèverait dans sa force et dans sa majesté, et balaierait de - dessus le sol de la patrie et leurs honneurs, et leurs titres, et - leurs distinctions, et leurs richesses mal acquises. Qu'est-ce - qui a détourné, qu'est-ce qui détourne encore cette catastrophe - dont l'idée seule fait reculer d'horreur? C'est l'intervention de - la _Ligue_ avec son action purement morale, intellectuelle et - pacifique, rassemblant autour d'elle et accueillant dans son sein - les hommes de la moralité la plus pure, non moins attachés aux - principes du christianisme qu'à ceux de la liberté, et décidés à - ne poursuivre leur but, quelque glorieux qu'il soit, que par des - moyens dont la droiture soit en harmonie avec la légitimité de la - cause qu'ils ont embrassée. Si l'ignorance, l'avarice et - l'orgueil se sont unis pour retarder le triomphe de cette cause - sacrée, une chose du moins est propre à nous consoler et à - soutenir notre courage, c'est que chaque heure de retard est - employée par dix mille de nos associés à propager les - connaissances les plus utiles parmi toutes les classes de la - communauté. Je ne sais vraiment pas, s'il était possible de - supputer le bien qui résulte de l'_agitation_ actuelle, je ne - sais pas, dis-je, s'il ne présenterait pas une ample compensation - au mal que peuvent produire, dans le même espace de temps, les - lois qu'elle a pour objet de combattre. Le peuple a été éclairé, - la science et la moralité ont pénétré dans la multitude, et si le - monopole a empiré la condition physique des hommes, l'association - a élevé leur esprit et donné de la vigueur à leur intelligence. - Il semble qu'après tant d'années de discussions les faits et les - arguments doivent être épuisés. Cependant nos auditeurs sont - toujours plus nombreux, nos orateurs plus féconds, et tous les - jours ils exposent les principes les plus abstraits de la science - sous les formes les plus variées et les plus attrayantes. Quel - homme, attiré dans ces meetings par la curiosité, n'en sort pas - meilleur et plus éclairé! Quel immense bienfait pour ce pays que - la Ligue! Pour moi, je suis le premier à reconnaître tout ce que - je lui dois, et je suppose qu'il n'est personne qui ne se sente - sous le poids des mêmes obligations. Avant l'existence de la - _Ligue_, avais-je l'idée de l'importance du grand principe de la - liberté des échanges? l'avais-je considéré sous tous ses aspects? - avais-je reconnu aussi distinctement les causes qui ont fait - peser la misère, répandu le crime, propagé l'immoralité parmi - tant de millions de nos frères? savais-je apprécier, comme je le - fais aujourd'hui, toute l'influence de la libre communication des - peuples sur leur union et leur fraternité? avais-je reconnu le - grand obstacle au progrès et à la diffusion par toute la terre de - ces principes moraux et religieux qui font tout à la fois la - gloire, l'orgueil et la stabilité de ce pays? Non, certainement - non. D'où est sorti ce torrent de lumière? _De l'association pour - la liberté du commerce._ Ah! c'est avec raison que les amis de - l'ignorance et de la compression des forces populaires - s'efforcent de renverser la _Ligue_, car sa durée est le gage de - son triomphe, et plus ce triomphe est retardé, plus la vérité - descend dans tous les rangs et s'imprime dans tous les coeurs. - Quand l'heure du succès sera arrivée, il sera démontré qu'il est - dû tout entier à la puissance morale du peuple. Alors ces vivaces - énergies, devenues inutiles à notre cause, ne seront point - perdues, disséminées ou inertes; mais, j'en ai la confiance, - elles seront convoquées de nouveau, consolidées et dirigées vers - l'accomplissement de quelque autre glorieuse entreprise. Il me - tarde de voir ce jour, par cette raison entre autres, que la - lumière, qui a été si abondamment répandue, a révélé d'autres - maux et d'autres griefs que ceux qui nous occupent aujourd'hui. - La règle et le cordeau qui nous ont servi à mesurer ce qu'il y a - de malfaisant dans le monopole des aliments du pauvre, ont - montré aussi combien d'autres institutions, combien de mesures, - combien de coutumes s'éloignent des prescriptions de la justice - et violent les droits nationaux, et j'ajouterai les droits - naturels du peuple. - - Hâtons donc le moment où, vainqueurs dans cette lutte, sans que - notre drapeau ait été terni, sans que nos armes soient teintes de - sang, sans que les soupirs de la veuve, de l'orphelin ou de - l'affligé se mêlent à nos chants de triomphe, nous pourrons - diriger sur quelque autre objet cette puissante armée qui s'est - levée contre le monopole, et conduire à de nouveaux succès un - peuple qui aura tout à la fois obtenu le juste salaire de son - travail et fait l'épreuve de sa force morale. Nous faisons une - expérience dont le monde entier profitera. Nous enseignons aux - hommes de tous les pays comment on triomphe sans intrigue, sans - transaction, sans crime et sans remords, sans verser le sang - humain, sans enfreindre les lois de la société et encore moins - les commandements de Dieu. J'ai la confiance que le jour approche - où nous serons délivrés des entraves qui nous gênent, et où les - autres nations, encouragées par les résultats que nous aurons - obtenus, entreront dans la même voie et imiteront notre exemple. - Quelle est en effet, monsieur, l'opinion qu'on a de nous en pays - étranger, grâce à ces funestes lois-céréales? Un excellent - philanthrope, dont le coeur embrasse le monde, fut, aux - États-Unis, chargé d'une mission de bienfaisance en faveur des - malheureux nègres de ce pays, je veux parler de M. Joseph Sturge. - (Bruyantes acclamations.) Il n'y avait pas trente-six heures - qu'il était débarqué, qu'un heureux hasard le conduisit à l'hôtel - où j'étais avec ma femme et mes enfants. Mais quelles furent les - paroles dont on le salua à son arrivée à New-York? «Ami, lui - dit-on, retournez en Angleterre. Vous avez des lois-céréales qui - affament vos compatriotes. Regardez leurs pâles figures et leurs - formes exténuées, et lorsque vous aurez aboli ces lois, lorsque - vous aurez affranchi l'industrie britannique, revenez et laissez - éclater votre mépris pour notre système d'esclavage.» - (Applaudissements.) Quel était, il y a quelques jours, le langage - d'un des grands journaux de Paris[51]? «Angleterre, orgueilleuse - Angleterre, efface de ton écusson le fier lion britannique et - mets à la place un ouvrier mourant en implorant vainement du - pain.» (Acclamations prolongées.) Que répondit Méhémet-Ali à un - Anglais qui lui reprochait son système de monopole, car il est le - grand et universel monopoleur de l'Égypte? «Allez, dit le pacha, - allez abolir chez vous le monopole des céréales, et vous me - trouverez prêt ensuite à vous accorder toutes les facilités - commerciales que vous pouvez désirer.» Ainsi, soit le grave pacha - d'Alexandrie, soit l'Américain susceptible ou le Français aux - formes polies, chacun nous jette à la face notre propre - inconséquence; et on ne peut pas comprendre comment le peuple - d'Angleterre, qui prétend se gouverner par un Parlement de son - choix, tolère ce fléau destructeur qu'on appelle _lois-céréales_. - (Acclamations.) Mais il est consolant de penser que nous sommes - enfin aux prises avec la dernière difficulté. La Chambre des - communes n'était pas notre plus grand obstacle. Je crois qu'on - peut dire avec vérité de la plupart des grandes questions, - qu'elles seront emportées, quelle que soit la composition de la - Chambre des communes, aussitôt que le peuple appréciera - pleinement, généralement et universellement la nature et la - portée de ce qu'il demande. Je ne puis voir avec découragement la - Chambre des communes, toute mauvaise qu'elle est. Considérée en - elle-même et dans les éléments de réforme qu'elle recèle, elle - est incurable, dépourvue qu'elle est de tout germe de - restauration ou de rénovation. Mais je sais aussi, par l'histoire - des trente dernières années, que le peuple n'a qu'à être unanime - pour réussir. (Bruyants applaudissements.) Si nous avons obtenu - le rappel de l'acte de coopération, d'un Parlement - anglican,--l'émancipation catholique, d'une législature - Orangiste,--la réforme électorale d'une Chambre nommée par les - bourgs-pourris,--l'abolition de la traite et de l'esclavage, - d'une assemblée de possesseurs d'hommes, eh bien! nous - arracherons la liberté commerciale à un Parlement de monopoleurs. - (Applaudissements.) - - [Note 51: _Le National._] - - Permettez-moi de vous dire quelques mots sur la question des - sucres. Je le fais avec quelque répugnance, car dans une occasion - récente, où ma santé m'a empêché d'assister à votre réunion, - vous avez entendu sur ce sujet un orateur dont je reconnais - l'extrême supériorité; je veux parler de ce profond économiste, - qui, malgré sa modestie, quelque soin qu'il prenne de se cacher, - n'en est pas moins un des plus utiles ouvriers de notre cause, M. - James Wilson. (Applaudissements.) Mais j'ai plusieurs motifs pour - dire ce soir quelques mots sur la question des sucres. D'abord, - parce qu'il existe sur ce sujet une _honnête_ différence - d'opinion parmi nous; je dis une _honnête_ différence, car je - reconnais la sincérité de nos adversaires, comme je me plais à - croire que la nôtre n'est pas contestée.--Ensuite, parce que - cette branche si importante de la question commerciale sera - bientôt discutée au Parlement, et que les opérations de la - législature, du moins quant aux résultats, subissent toujours - l'influence de l'opinion publique du dehors. J'ai peut-être été - plus à même qu'un autre d'apprécier les scrupules de ceux de nos - amis qui ont embrassé l'autre côté de la question, ayant toujours - été uni à eux, comme je le suis encore, en ce qui concerne - l'objet général qu'ils ont en vue, quoique, à mon grand regret, - je ne partage pas leur opinion sur l'objet spécial dont il s'agit - maintenant. Je respecte leur manière de voir; je sais qu'ils n'en - changeront pas si nous ne parvenons à les vaincre par de fortes - et suffisantes raisons,--je retire le mot _vaincre_,--si nous ne - parvenons à leur démontrer que les sentiments d'humanité, - auxquels ils croient devoir céder, trouveront une plus ample et - prompte satisfaction dans le triomphe de nos desseins que dans - l'accomplissement de leurs vues. Et enfin, parce que j'aime à - rencontrer des occasions qui mettent nos principes à l'épreuve. - Voici une de ces occasions. Un abolitionniste me demande: - «Êtes-vous pour la liberté commerciale, alors même qu'elle - donnerait accès dans ce pays aux produits du travail esclave?» Je - réponds formellement: Je suis pour la liberté commerciale; si - elle ne peut s'établir universellement, ou si elle conduit à - l'esclavage, le principe est faux; mais je l'adopte parce que je - le crois juste; comme je m'unis aux abolitionnistes, parce que - leur principe est juste. - - Deux principes justes ne peuvent s'entre-croiser et se combattre; - ils doivent suivre des parallèles pendant toute l'éternité. Si - notre principe est bon pour ce pays, il est bon pour les hommes - de toutes les races, de toutes les conditions, il engendre le - bien dans tous les temps et dans tous les lieux. - (Applaudissements.) Plusieurs de nos amis de l'association contre - l'esclavage disent qu'ils ne peuvent s'accorder avec nous sur ce - sujet. Je me suis fait un devoir d'assister au meeting - d'Exeter-Hall, vendredi soir. (Applaudissements.) Je n'y aurais - pas paru si je n'avais consulté que mes sentiments personnels, - l'amitié ou la popularité. J'ai gardé le silence sur cette partie - de la question. J'ai cru que mes amis étaient dans l'erreur, et - que, contre leur intention, ils faisaient tort à une noble cause - en mettant des arguments dans la bouche de nos adversaires. Dans - mon opinion, ils favorisaient, et en tant qu'ils agissent selon - leur principe, ils favoriseront la perpétration d'une fraude - déplorable au sein du Parlement. J'aurais voulu voir le monopole - s'y montrer dans sa nudité, dans sa laideur et dans son égoïsme. - J'aurais voulu le voir réduit à ces arguments qui se réfutent - d'eux-mêmes, tant ils sont empreints d'avarice et de - personnalité. Je regrette qu'il soit aujourd'hui placé dans des - circonstances qui lui permettent de jeter derrière lui ces - arguments et de leur en préférer d'autres, qui lui sont fournis - du dehors par une association estimable, et qui sont sanctionnés - par le principe de l'humanité. (Applaudissements.) Les feuilles - publiques vous ont appris les résultats de cette mémorable - séance. (Écoutez! écoutez!) Si j'éprouve un sentiment de - satisfaction du succès qu'a obtenu dans cette assemblée un - amendement dans le sens de la liberté commerciale, je regrette - encore plus peut-être qu'une telle démarche ait été nécessaire et - qu'elle ait rencontré l'opposition d'une aussi forte minorité. - Cependant, les membres de cette minorité ont émis un vote - sincère. Dès qu'ils seront convaincus, ils seront avec nous; leur - intégrité et leur inflexibilité seront de notre côté, dès qu'ils - comprendront, ce qui, je l'espère, ne peut tarder, que le grand - principe auquel ils veulent faire des exceptions dans des cas - particuliers, doit régner universellement pour le bien de - l'humanité. - - J'ai reçu bien des lettres de mes amis qui m'accusent - d'inconséquence, parce qu'ayant été jusqu'ici l'avocat de - l'abolition, je me présente aujourd'hui, disent-ils, comme un - promoteur de l'esclavage. Monsieur, en mon nom, au nom de tous - ceux qui partagent mes vues, je proteste contre cette imputation. - Je ne suis pas plus le promoteur de l'esclavage, parce que je - défends la liberté commerciale, que je ne suis un ami de l'erreur - parce que je m'oppose à ce que la peine de mort soit infligée à - quiconque émet ou propage de fausses opinions. - (Applaudissements.) Je crois que l'esclavage est efficacement - combattu par la liberté des échanges, comme je crois que la - vérité n'a pas besoin pour se défendre de gibets, de chaînes, de - tortures et de cachots. (Bruyantes acclamations.) Eh quoi! - appeler le monopole en aide à l'abolition de l'esclavage! mais - l'esclavage a sa racine dans le monopole. Le monopole l'a - engendré; il l'a nourri, il l'a élevé, il l'a maintenu et le - maintient encore. _La mort du monopole, il y a cinquante ans, - c'eût été probablement, certainement, la mort de l'esclavage_ - (écoutez! écoutez!) et cela sans croisières, sans protocoles, - sans traités, sans l'intervention de l'agitation abolitionniste, - sans la dépense de 20 millions sterl. (Écoutez! écoutez!) Je - demande qu'il me soit permis de dire que je n'ai pas changé - d'opinion à cet égard. Pour vous en convaincre, je vous lirai - quelques lignes d'un discours que je prononçai, en 1839, - longtemps avant que j'eusse jamais pris la parole dans un meeting - de la Ligue, parce qu'alors j'étais absorbé par d'autres - occupations et n'avais encore pris aucune part au mouvement - actuel. Le discours auquel je fais allusion fut prononcé à - Manchester, au sujet de l'abolition de l'esclavage, et de - l'amélioration de la condition des Indiens, dans le but de faire - progresser simultanément leur bien-être et celui de la population - de ce pays. Veuillez me pardonner ce qu'il y a de personnel dans - cette remarque, si j'ajoute que, dans le même espace de temps, je - ne sache pas qu'aucun homme ait travaillé, avec plus d'ardeur et - d'énergie que je ne l'ai fait, à éveiller l'attention du peuple - d'Angleterre sur la nécessité d'encourager le travail libre dans - toutes les parties de l'univers. (Écoutez! écoutez!) En plaidant - la cause du travail libre, je disais: «Quoique le désir de mon - coeur, et ma prière de tous les jours, soit que le jour arrive - bientôt où il n'y ait plus une fibre du coton travaillé ou - consommé dans ce pays, qui ne soit le produit du travail libre, - cependant je ne demande ni restrictions, ni règlements, ni droits - prohibitifs, ni rien qui ferme nos ports aux produits de quelque - provenance et de quelque nature que ce puisse être, que ce soit - du coton pour vêtir ceux qui sont nus, ou du blé pour nourrir - ceux qui ont faim. Grâce aux imprescriptibles lois qui gouvernent - le monde social, de tels remèdes ne sont pas nécessaires. Je ne - demande que liberté, justice, impartialité, convaincu que, si - elles nous sont accordées, tout système fondé sur le monopole, ou - mis en oeuvre par l'esclavage, s'écroulera pour toujours.» Je - tenais ce langage dans un meeting mémorable de la _Société des - Amis_ à Manchester, devant un auditoire composé en grande partie - de membres de ce corps respectable de chrétiens. Le lendemain, - dans la même enceinte, je disais: «Si nous laissons une libre - carrière à la concurrence du travail libre de l'Orient et du - travail esclave de l'Occident, nous pouvons ouvrir tous nos - ports, laisser à toutes les nations du globe la chance de vendre - leurs produits sur notre marché, bien assurés que le génie de la - liberté l'emportera sur la torpeur de la servitude.» J'adhère - encore à ce sentiment, je crois fermement que tout autre moyen - est comparativement impuissant. Je ne veux pas dire que tous les - autres doivent être exclus. Je ne présente pas la liberté - commerciale comme le seul agent de l'abolition. J'admets qu'il - peut se combiner avec d'autres moyens, pourvu qu'ils soient - justes, tels que la chaire, la tribune et la presse. Que le - Parlement fasse son devoir, non en imposant, mais en détruisant - les restrictions, en affranchissant l'industrie, en lui laissant - sa rémunération légitime. Si je suis dans l'erreur sur ce sujet, - c'est avec les hommes les plus remarquables de la Société contre - l'esclavage. (Écoutez! écoutez!) Il fut un temps, et - principalement vers l'époque de son triomphe, où j'étais - intimement identifié à cette association estimable, qui avait - avec la Ligue bien des traits de ressemblance. Je me souviens - qu'à cette époque elle me fournissait des ouvrages où je pus - puiser des exemples et des arguments propres à dévoiler - l'iniquité et le faux calcul de l'esclavage. Je conserve ces - ouvrages et je les trouve encore éminemment instructifs. J'y - cherche quel était alors notre symbole abolitionniste. Voici une - lettre d'un grand mérite adressée en 1823 à M. J. B. Say, par M. - Adam Hodgson, chef d'une grande maison de Liverpool, sur la - dépense du travail esclave comparée à celle du travail libre. - Cette lettre fut répandue à profusion dans tout le royaume. Que - disait M. Hodgson? «La nation ne consentira pas longtemps à - soutenir un ruineux système de culture, au prix de ses plus chers - intérêts, sacrifiant pour cela ses transactions avec 100 millions - de sujets de la Grande-Bretagne. Le travail esclave de l'ouest - doit succomber devant le travail libre de l'est.» (Approbation.) - Voici encore un livre dont je désire vous citer quelques - extraits. J'espère que vous m'excuserez. Nous ne devons pas - perdre de vue que les discours prononcés dans cette enceinte - s'adressent aussi au dehors. Grâce à ces messieurs, devant moi, - dont les plumes rapides fixent en caractères indélébiles des - pensées qui, sans cela, s'évanouiraient dans l'espace, les - sentiments que nous exprimons ici arrivent aux extrémités de la - terre. Qu'il me soit donc permis de parler, de cette tribune, à - des amis absents, à des hommes que j'honore et que j'aime, et - puissé-je les convaincre qu'ils ne sauraient mieux faire que de - venir grossir nos rangs; que nous marchons sur une ligne droite - qui ne heurte aucun principe de rectitude et qui s'associe - spécialement avec la grande cause qu'ils ont pris à tâche de - faire prévaloir.--Ce livre me fut donné, il y a bien des années, - par l'_Anti-slavery Society_. Il est écrit avec soin, et a pour - but de montrer que si le travail libre et le travail esclave - étaient laissés à une loyale concurrence, le dernier, à cause de - sa cherté, devrait succomber devant la perfection plus économique - du premier. L'auteur est M. Sturge, non point Joseph Sturge, mais - son frère à jamais regretté, qui, s'il m'est permis de prononcer - un jugement, est mort trop tôt pour la cause de l'humanité et de - la bienfaisance. Quel était le principe fondamental sur lequel il - s'appuyait? «Aucun système qui contredit les lois de Dieu, et qui - blesse sa créature raisonnable, ne peut être définitivement - avantageux.» Comme _free-traders_, ces paroles couvrent - entièrement notre position. (Écoutez! écoutez!) Nous soutenons - que les restrictions et les taxes, qui ferment nos ports aux - productions des autres régions, qui interdisent l'échange entre - un homme industrieux qui produit une chose et un autre homme - industrieux qui en produit une autre,--sont «contraires aux lois - de Dieu et funestes à sa créature raisonnable,» et que ce système - ne peut être définitivement avantageux ni aux individus ni aux - masses. Voyons ce qu'ajoute M. Sturge: «Nous croyons que les - faits que nous allons établir convaincront tout observateur - sincère et dégagé de passion de la vérité de cet axiome: Le - travail de l'homme libre est plus économique que celui de - l'esclave. En poursuivant les conséquences de ce principe - général, nous aurons fréquemment l'occasion d'admirer la sagesse - consommée qui a préparé par un moyen si simple un remède au plus - détestable abus qu'ait jamais inventé la perversité humaine. Nous - sentirons la consolation pénétrer dans nos coeurs, lorsque, - détournant nos regards des crimes et des malheurs de l'homme, et - de l'inefficacité de sa puissance, nous viendrons à contempler - l'action silencieuse mais irrésistible de ces lois qui ont été - assignées, dans les conseils de la Providence, pour mettre un - terme à l'oppression de la race africaine.» (Écoutez! écoutez!) - Monsieur le président, ce n'est pas la première fois que je cite - ces extraits. Ce livre est couvert de notes que j'y écrivis il y - a douze ans, quand il me fut remis alors que, pour la première - fois, ces nobles sentiments réveillant toutes les sympathies de - mon coeur, je me levai pour proclamer ces glorieux principes et - cette doctrine fatale au maintien de la servitude. Je pourrais - multiplier les citations. Je me bornerai à une dernière. Veuillez - remarquer le fait qu'établit M. Sturge comme preuve de la vérité - de son axiome: «Il y a quarante ans, il ne s'exportait pas - d'indigo des Indes orientales. Tout ce qui s'en consommait en - Europe était le produit du travail esclave. Quelques personnes - employèrent leur capital et leur intelligence à diriger - l'industrie des habitants du Bengale vers cette culture, à leur - enseigner à préparer l'indigo pour les marchés de l'Europe, et - quoique de graves obstacles leur aient été opposés dans le - commencement, cependant, les droits ayant été nivelés, leurs - efforts furent couronnés d'un plein succès. Telle a été la - puissance du capital et de l'habileté britannique, que, quoique - les premières importations eussent à supporter un fret quintuple - du taux actuel, l'indigo de l'Inde a graduellement remplacé sur - le marché l'indigo produit par les esclaves, jusqu'à ce qu'enfin, - grâce à la liberté du commerce, il ne se vend plus en Europe une - once d'indigo qui soit le fruit de la servitude.» (Acclamations.) - Vous savez très-bien, monsieur, ce que M. Sturge appelle _liberté - du commerce_; le principe même n'en était pas reconnu à cette - époque, etc. - -L'orateur cite encore un passage dans lequel M. Sturge établit que ce -qui est arrivé pour l'indigo arriverait pour le sucre. Il se termine -ainsi: - - «Ces faits sont de la plus haute importance, non-seulement parce - qu'ils confirment le principe général que nous proclamons, mais - encore parce qu'ils nous conduisent au but de nos recherches, et - nous signalent le moyen spécifique d'abolir l'esclavage et la - traite. Laissez sa libre action à ce principe, et il étendra sa - bénigne influence sur toute créature humaine actuellement retenue - en servitude.» (Écoutez! écoutez!) Et qui donc a abandonné ce - principe? Très-certainement ce n'est pas nous.--J'arrive - maintenant à la Convention de 1840, à laquelle, dans une occasion - récente, faisait allusion ce grand homme qui dirige la Ligue, - notre maître à tous, qui s'est créé lui-même ou qui a été créé à - cette fin, je veux parler de M. Cobden. (Des applaudissements - enthousiastes éclatent dans toute la salle.) - -L'orateur cite ici des délibérations, des rapports, des enquêtes -émanés de la Convention, et qui démontrent que cette association -s'était rattachée au principe exposé plus haut par M. Sturge. Il -continue ainsi: - - Je le demande encore: Qui rend maintenant hommage à ce principe? - N'est-ce pas ceux qui disent: Nous ne reculons pas devant les - résultats; nous n'avons pas posé un principe comme étant la loi - de la nature et de Dieu; nous n'avons pas prouvé par les annales - de l'humanité que le malheur et la ruine ont toujours suivi sa - violation, pour venir, maintenant que le temps de l'application - est arrivé, dans les circonstances les plus favorables, reculer - et dire: Nous n'en parlions que comme d'une abstraction; nous - n'osons pas le mettre en oeuvre; nous contemplons avec horreur le - moment où il va lutter loyalement contre le principe opposé!--Que - l'on ne dise pas que nous voulons favoriser l'esclavage et la - traite; car bien loin de là, quand nous plaidons la cause de la - liberté illimitée du commerce, nous sommes influencés par cette - ferme croyance qu'elle est le moyen le plus doux, le plus - pacifique de réaliser l'abolition de la traite et de l'esclavage. - Nous marchons dans vos sentiers; nous adoptons vos doctrines; - nous applaudissons à l'habileté avec laquelle vous avez révélé la - beauté de cette loi divine qui a ordonné que, dans tous les cas - où une franche rivalité est admise, les systèmes fondés sur - l'oppression doivent être détruits par ceux qui ont pour base - l'honnêteté et la justice. Nous vous imitons en tout, excepté - dans votre pusillanimité et dans ce que nous ne pouvons nous - empêcher de regarder comme votre inconséquence. Ne nous blâmez - pas de ce que notre foi est plus forte que la vôtre. Nous - honorons vos sentiments d'humanité. Votre erreur consiste, selon - nous, en ce que vous vous laissez entraîner par ces sentiments à - quelque chose qui ressemble à la négation de vos propres - doctrines. Tout ce que nous vous demandons, c'est de rester - attachés à vos principes; de les appliquer courageusement; et si - vous ne l'osez, permettez-nous du moins de ne pas suivre les - conseils d'hommes qui manquent de courage, quand le moment est - venu de prouver qu'ils ont foi dans l'infaillibilité des - principes qu'ils ont proclamés eux-mêmes.--Aujourd'hui nos amis - fondent leur opposition à leur grand principe, sur ce qu'il ne - saurait être appliqué d'une manière absolue sans entraîner des - conséquences désastreuses. Mais je leur rappellerai que ce n'est - point ainsi qu'ils raisonnaient autrefois. Ils en demandaient - l'application immédiate sans égard aux conséquences fatales que - prédisaient leurs adversaires. Ils croyaient sincèrement ces - craintes chimériques, et fussent-elles fondées, ce n'était pas - une raison, disaient-ils, pour ajourner un grand acte de justice. - On nous disait: Vous faites tort à ceux à qui vous voulez faire - du bien, aux nègres. On nous opposait sans cesse le danger pour - les noirs de leur affranchissement immédiat. Un membre du - Parlement m'affirmait un jour, devant des milliers de nos - concitoyens réunis pour nous entendre discuter cette question, - que si nous émancipions les nègres, ils rétrograderaient dans - leur condition; qu'au lieu de se tenir debout comme des hommes, - ils prendraient bientôt l'humble attitude des quadrupèdes. - (Rires.) Il faisait un tableau effrayant de la misère qui les - attendait, et y opposait la poétique description de leur bonheur, - de leur innocence et même de leur luxe actuels. (Rires.) Si vous - doutez de ce que je dis, informez-vous auprès du membre du - Parlement qui parla le dernier, hier soir, à la Chambre. (Rires.) - Oui, on nous disait gravement que l'émancipation empirerait le - sort des noirs, et paralyserait les philanthropiques projets des - planteurs. Les Antilles, d'ailleurs, allaient être inondées de - sang, les habitations incendiées, et nos navires devaient pourrir - dans nos ports. Vous pouvez, monsieur le président, attester la - vérité de mes paroles. On calculait le nombre de vaisseaux - devenus inutiles et les millions anéantis. Au milieu de tous ces - pronostics funèbres, quelle était notre devise? _Fiat justitia, - ruat coelum._ Quelle était notre constante maxime? «Le devoir est - à nous; les événements sont à Dieu.» Non, le triomphe d'un grand - principe ne peut avoir une issue funeste. Lancez-le au milieu du - peuple, et il en est comme lorsqu'une montagne est précipitée - dans l'Océan: l'onde s'agite, tourbillonne, écume, mais bientôt - elle s'apaise et son niveau poli reflète la splendeur du soleil. - (Applaudissements prolongés.) Avons-nous, ou n'avons-nous pas un - principe dans ce grand mouvement? Si nous l'avons, poussons-le - jusqu'au bout. Il a été éloquemment démontré dans une précédente - séance, par l'orateur qui doit me succéder à cette tribune, que - ce que nous défendons, c'est la cause de la moralité; par des - centaines de ministres accourus de toutes les parties du - royaume, que c'est la cause de la religion; que c'est le droit de - l'homme, le devoir de la législature, que l'honneur et la - prospérité de ce pays, que les intérêts des régions lointaines - sont attachés au triomphe de ce principe; eh bien, poussons-le - jusqu'au bout. (Applaudissements.) - - Mais, disent quelques-uns de nos amis, «nous exceptons Cuba et le - Brésil.» Je ne répéterai pas, avec M. Wilson, qu'il est - indifférent pour les nègres que vous consommiez du sucre-esclave - ou du sucre-libre, car si c'est de ce dernier, il ne peut arriver - sur notre marché qu'en faisant quelque part un vide qui sera - comblé par du sucre-esclave; mais je demanderai à nos adversaires - quel droit ils ont de réclamer l'intervention de la législature - dans une matière aussi exclusivement religieuse que celle-ci, où - il s'agit d'incriminer ou d'innocenter telle ou telle - consommation? Ils n'en ont aucun. Je veux qu'on réunisse des - hommes appartenant à toutes les sectes religieuses, les hommes de - la plus haute intelligence; je veux qu'ils aient le respect le - plus profond pour la volonté du Créateur et toute la délicatesse - imaginable en matière de moralité et de scrupules; et j'ose - affirmer qu'ils ne s'accorderont pas sur la question de savoir - s'il est criminel de se servir d'une chose, parce que sa - production, dans des contrées lointaines, a donné lieu à quelques - abus, et je crois que la grande majorité d'entre eux décidera - qu'une telle question est entre la conscience individuelle et - Dieu. Je suis certain du moins qu'elle n'est point du domaine de - la Chambre des communes. (Écoutez! écoutez!) - - Un mot encore, et je finis. Je voudrais conseiller à nos amis de - bien réfléchir avant de fournir de tels arguments au cabinet - actuel ou à tout autre. Si sir Robert Peel n'avait pas été mis à - même de dérouler sur le bureau de la Chambre le mémoire - abolitionniste qui porte la vénérable signature de M. Thomas - Clarkson, il eût été privé du plus fort argument dont il s'est - servi pour résister au principe que nous soutenons, la liberté - d'échanges avec le Brésil comme avec l'univers. Mais il a imposé - silence à ses adhérents. Il a dit aux planteurs des Antilles: - Tenez-vous tranquilles. J'ai par devers moi quelque chose qui - vaut mieux que tout ce que vous pourriez dire comme propriétaires - dans les Indes occidentales. Et s'adressant à la Chambre des - communes, il a dit: «Les abolitionnistes sont contre vous. Ils - nous adjurent au nom de l'humanité d'exclure les produits du - Brésil. Si nous le faisons, ce n'est pas parce que nous possédons - de grandes plantations dans l'Inde et à Demerara; parce que les - Chandos et les Buckingham ont de vastes propriétés à la Jamaïque. - Non, nous ne cédons pas à de telles considérations. Ce n'est pas - non plus parce que nous sommes obligés de ménager les colons, - d'autant plus que si nous les blessions, ils renverseraient dès - demain la loi-céréale. Nous ne sommes déterminés par aucune de - ces raisons; nous sommes parfaitement désintéressés, et nous - ferions bon accueil au sucre du Brésil, s'il n'était teint du - sang des esclaves. Il est vrai que nous fûmes toujours les - adversaires de l'émancipation, et que lorsqu'il ne nous a plus - été possible de reculer, nous avons imposé à la nation une charge - de vingt millions sterling que nous avons distribués non aux - esclaves, mais à leurs oppresseurs. (Bruyantes acclamations.) Le - sens du juste est si délicat chez nous que nous avons indemnisé - le tyran et non la victime. (Nouvelles acclamations.) Nous avons - payé les planteurs pour qu'ils s'abstinssent du crime; nous avons - sauvé leur réputation et peut-être leur âme. Nous avons fait tout - cela, c'est vrai, mais nous sommes bien changés aujourd'hui. - N'ai-je pas assisté aux meetings d'Exeter-Hall? N'y ai-je point - péroré? N'y ai-je point entendu l'orgue saluer la présence et la - parole de Daniel O'Connell? Nous sommes bien changés. Nous sommes - maintenant les disciples, les représentants des Grenville, des - Sharpe, des Wilberforce, qui se reposent de leurs travaux. Nous - nous couvrons de leur manteau, et nous vous adjurons, au nom de - deux millions et demi d'esclaves, de ne pas manger de sucre du - Brésil.» (Applaudissements prolongés.) Après ce discours, il - regardera sans doute les monopoleurs par-dessus les épaules, et - dira: «Vous ne vous souciez guère du café, n'est-ce pas?--Non, - disent-ils.--Très-bien, reprend sir Robert, nous réduirons le - droit du café de 25 p. 0/0, et nous prohiberons le sucre.--Et - c'est ainsi que toute cette belle philanthropie passe de la - cafetière dans le sucrier. (Rires.) - -Après quelques autres considérations, M. Thompson, revenant à cette -idée, que l'abstention de la consommation du sucre-esclave est une -affaire de conscience, termine ainsi: - - Ma force est dans mes arguments, et je n'en appelle qu'à la - raison. Si je puis éveiller votre conscience et convaincre votre - jugement, vous m'appartenez. Si je ne le puis, que Dieu vous - juge, quant à moi, je ne vous jugerai pas. Je m'efforcerai de - vous persuader de bien faire, et vous plaindrai si vous faites - mal. Je poursuivrai le bien moi-même, et n'emploierai d'autres - efforts pour conquérir mes frères que la raison, la tolérance et - l'amour. (À la fin de ce discours, l'assemblée se lève en masse, - les chapeaux et les mouchoirs s'agitent, et les applaudissements - retentissent pendant plusieurs minutes.) - - * * * * * - -La séance du 29 mai fut présidée par le comte Ducie, qui a traité -longuement la question de la liberté commerciale au point de vue de -l'agriculture pratique. Le meeting a entendu MM. Cobden, Perronet -Thompson, Holland, propriétaire dans le Worcestershire, et M. Bright, -m. P. - - -Séance du 5 juin 1844. - -Le fauteuil est occupé par M. George Wilson. - -Le premier orateur entendu est M. EDWARD BOUVERIE, membre du Parlement -pour Kilmarnock. - -L'honorable membre examine l'esprit de la législature actuelle -manifesté par ses actes. La majorité ayant toujours maintenu les -lois-céréales, sous le prétexte de faire fleurir l'agriculture, et -avec elle toutes les classes qui se livrent aux travaux des champs, M. -Cobden a demandé qu'il fût fait une enquête dans les comtés agricoles, -afin de savoir si la loi avait atteint son but, et si, sous l'empire -de cette loi, les fermiers et les ouvriers des campagnes jouissaient -de quelque aisance et de quelque sécurité. Il semble que les amis du -monopole, qui s'intitulent exclusivement aussi «les amis des -fermiers», auraient dû saisir avidement cette occasion de montrer -qu'en appuyant la protection, ils suivaient une saine politique. Mais, -continue M. Bouverie, ils ont dit: «Nous ne voulons pas d'enquête.» Et -pourquoi? Parce qu'ils savent bien qu'elle démontrerait l'absurdité et -la futilité de leurs doctrines; que la protection n'est que déception; -que ce n'est autre chose que le public mis au pillage. Ils préfèrent -les ténèbres à la lumière. Ils craignent la lumière, parce que leurs -actions ne sont pas pures. - -Est venu ensuite le bill sur les travaux des manufactures, connu sous -le nom de «bill des dix heures». Et qu'avons-nous vu? Une majorité -étalant sa fastueuse sympathie pour les classes ouvrières, déclarant -que le peuple de ce pays est soumis à un trop rude travail, et que -l'intensité de ce travail, pour les femmes et les enfants, est -incompatible avec la santé de leur corps et même de leur âme. Mais -quoi! c'est cette même majorité qui, en maintenant la loi-céréale, -force le peuple à demander sa subsistance à un travail excessif. La -loi-céréale dit au peuple: «Tu n'auras pas à ta disposition les mêmes -moyens d'existence que si le commerce des blés était libre. Tu n'auras -pas les mêmes moyens de travail que si de grandes importations -provoquaient des exportations correspondantes et augmentaient ainsi -l'emploi des bras.» C'est donc cette loi qui broie le peuple et le -force à chercher une maigre pitance dans des sueurs excessives, dans -un travail incessant, incompatible avec le maintien de sa santé, de -ses forces et de son bien-être. Mais nous avons vu autre chose. Nous -avons vu tomber cette philanthropie affectée; et dès l'instant que le -ministère eut déclaré qu'il s'opposait à cette proposition et en -faisait une question de cabinet, nous avons vu la majorité défaire ce -qu'elle avait fait, moins soucieuse de sa prétendue sympathie pour le -peuple que de maintenir le pouvoir aux mains des ministres de son -choix. - -Ce n'est pas qu'il n'ait été fait quelques timides pas dans la voie de -la liberté commerciale. On a diminué les droits sur les raisins de -Corinthe (_currants_). (Rires.) J'en félicite sincèrement les amateurs -de _puddings_. (Éclats de rire.) Mais il faut autre chose que du -raisin pour faire du _pudding_. Il y entre aussi de la farine; et en -abrogeant la taxe sur le blé, on eût mieux servi les intérêts de ceux -qui mangent du _pudding_, et de l'immense multitude de nos frères qui -n'en ont jamais vu, même en rêve. C'est au peuple de leur dire: «Vous -deviez faire ces choses, sans négliger le reste.» - -L'orateur aborde la question des sucres et la distinction proposée -entre le produit du travail libre et celui du travail esclave.--Si -nous adoptons cette distinction en principe, dit-il, où nous -arrêterons-nous? Si nous devons nous enquérir de la tradition sociale, -morale et politique de tous les peuples avec lesquels il nous sera -permis d'entretenir des relations, où poserons-nous la limite? Une -grande partie du blé qui arrive dans ce pays, même sous la loi -actuelle (et il en viendrait davantage si elle ne s'y opposait), -provient d'un pays où l'esclavage est dans toute sa force, je veux -parler de la Russie. (Grognements.) Vraiment, je suis surpris que les -sociétés en faveur de la protection, qui battent les buissons pour -chasser aux arguments, et ne sont pas difficiles, ne se soient pas -encore emparées de celui-ci: «Maintenons la loi-céréale pour exclure -le blé russe.» - -M. MILNER GIBSON, m. P. pour Manchester. (Nous sommes forcé par le -défaut d'espace à nous renfermer dans l'analyse et quelques extraits -du remarquable discours de l'honorable représentant de Manchester.) - - Monsieur le président, c'est avec bonheur que je vous ai entendu - déclarer, à l'ouverture de la séance, que vous étiez résolu à ne - jamais ralentir vos efforts jusqu'au triomphe de la liberté - commerciale. Je me réjouis de vous entendre exprimer que vous - sentez profondément la justice de cette cause, car je sais que - cette association et ces meetings ne surgissent pas d'une - impulsion nouvelle et soudaine, mais qu'ils sont fondés sur la - large et éternelle base de la justice immuable. (Acclamations.) - La liberté commerciale n'est pas une question de sous, de - shillings et de guinées. C'est une question qui implique les - droits de l'homme, le droit, pour chacun, d'acheter et de vendre, - le droit d'obtenir une juste rémunération du travail; et je dis - qu'il n'est aucun des droits, pour la protection desquels les - gouvernements sont établis, qui soit plus précieux que celui de - vivre d'un travail libre de toute entrave et de toute - restriction. (Acclamations.) - -L'honorable orateur traite longuement la question à ce point de vue. - - Je me rappelle que le duc de Richmond disait dans une occasion: - «Si l'on abroge les lois-céréales, je quitte le pays.» (Éclats de - rire.) On lui répondit: «Au moins vous n'emporterez pas vos - terres.» (Nouveaux rires.) Mais considérons la position où se - place un homme qui fait une telle déclaration. Qu'est-ce que la - loi-céréale? Quelle est sa nature? Cela se réduit à ceci: Des - gens qui tiennent boutique d'objets de consommation ne veulent - pas que d'autres vendent des objets similaires. Le noble duc est - grandement engagé dans ce genre d'affaires, et il voudrait bien - être une sorte de marchand breveté. (Rires.) Mais je dis que tout - Anglais a le même droit que lui d'approvisionner le marché de - blé, pourvu qu'il l'ait acquis honnêtement. Comme Anglais, j'ai - le droit de vendre du blé que je me suis procuré par l'échange, - justement comme le duc de Richmond a le droit de vendre du blé - qu'il s'est procuré par la culture. Mais, me dit-on, vous ne - devez pas le faire, parce que cela empêcherait le noble duc de - tirer un parti aussi avantageux de sa propriété. Et quel droit - ce grand seigneur a-t-il sur moi? Je ne sache pas lui devoir - quelque chose, qu'il existe des comptes entre lui et moi, et - qu'il doive avoir un contrôle sur mon industrie.--À ce point de - vue, oh! combien est monstrueuse l'intervention de la loi-céréale - sur la liberté civile des sujets de S. M. la reine! - (Acclamations.) Quel est le but du gouvernement? quel est le but - de la société? L'objet unique du gouvernement est d'empêcher les - citoyens de se faire déloyalement du tort les uns aux autres, - d'empêcher une classe d'envahir les droits d'une autre classe. - Or, je dis que le droit de suivre une branche d'affaires, le - commerce, est à ma portée, que c'est une propriété que le - gouvernement doit me garantir. Mais qu'a fait le gouvernement? Il - a aidé une classe de la communauté à me dépouiller de ce droit, - de cette propriété, à m'interdire l'échange du produit de mon - travail; il s'est départi de sa vraie et seule légitime mission. - (Acclamations.) J'espère, monsieur, que l'on me pardonnera - d'insister autant sur ce sujet (Continuez, continuez!); mais je - considère ce point de vue comme le plus important dans la - question. Je crois qu'on n'a pas assez considéré le système - protecteur au point de vue de la liberté civile. Je soutiens que, - comme vous avez aboli l'esclavage dans vos colonies, comme vous - avez aboli, dans toute l'étendue des possessions britanniques, la - faculté pour l'homme de faire de son frère sa propriété, vous - devez, pour être conséquent à ce principe, abolir aussi le - monopole. (Acclamations.) Qu'est-ce que l'esclavage? La - prétention, de la part d'une classe d'hommes, au contrôle du - travail d'une autre classe et à l'usurpation des produits de ce - travail;--mais n'est-ce pas là le monopole? (Applaudissements - prolongés.) En détruisant l'un, vous vous êtes engagé à détruire - l'autre. La servitude reconnaît, dans un homme, un droit - personnel à s'emparer de l'esprit, du corps et des muscles de son - semblable. Le monopole reconnaît aussi le droit inhérent à - l'aristocratie de s'emparer de la rémunération industrielle qui - appartient et doit être laissée aux classes laborieuses. - (Applaudissements longtemps prolongés.) Entre l'esclavage et le - monopole, je ne vois de différence que le degré. En principe, - c'est une seule et même chose. Car pourquoi le planteur avait-il - des esclaves? Ce n'est pas pour en faire parade ou pour les - garder comme des canaris en cage, mais pour consommer le fruit de - leur travail. Or, c'est précisément là le principe qui dirige les - défenseurs de la loi-céréale. Ils veulent s'attribuer, sur le - produit des classes manufacturières et commerciales, une plus - grande part que celle à laquelle ils ont un juste droit... - - La question, dans ses rapports avec la liberté civile, me paraît - donc aussi simple qu'importante. Cependant j'ai entendu de - profonds théologiens, versés dans la philosophie ancienne, dans - les mathématiques, capables d'écrire et de composer en hébreu et - en sanscrit, déclarer que cette loi-céréale était si compliquée, - si difficile, si inextricable, qu'ils n'osaient s'en occuper. Je - crains bien que ces excellents théologiens de l'Église - d'Angleterre n'aperçoivent ces difficultés que parce qu'ils - oublient cette maxime, que pourtant ils citent souvent: «Mon - royaume n'est pas de ce monde.» Je crains que l'acte de - commutation des dîmes ecclésiastiques n'ait introduit dans leur - esprit des idées préconçues, et que ce qu'ils redoutent surtout, - c'est que l'abrogation des lois-céréales, en diminuant le prix du - pain, ne diminue aussi la valeur de leur dîme. Si ce n'était - cette appréhension, j'ose croire que le clergé anglican serait - pour nous, car le principe de la liberté est en parfaite harmonie - avec la morale chrétienne, et les meilleurs arguments qu'on - puisse invoquer en sa faveur se trouvent encore dans la Bible. - (Applaudissements.) - - ..... La liberté commerciale tend à réaliser par elle-même tout - ce qui fait l'objet des voeux du philanthrope. Elle offre les - moyens de répandre la civilisation et la liberté religieuse, - non-seulement dans les possessions britanniques, mais dans toutes - les parties du globe. Si nous voulons voir le Brésil et Cuba - affranchir leurs esclaves, il ne faut pas isoler ces contrées des - nations plus civilisées où l'esclavage est en horreur. Quelle - était notre conduite, alors que nous étions nous-mêmes - possesseurs d'esclaves, alors que nous tous, hélas! et jusqu'aux - évêques de la Chambre des lords, soutenions la traite des nègres? - Comment agissions-nous? Le gouvernement de ce pays connaissait - bien l'influence des communications commerciales sur la - propagation des idées, et il ne manqua pas d'interdire toutes - relations entre nos colonies occidentales et Saint-Domingue de - peur de leur inoculer le venin de la liberté. Les transactions - commerciales sont, croyez-le bien, les moyens auxquels la - Providence a confié la civilisation du genre humain, ou du moins - la diffusion des vérités civilisatrices. En ce moment, l'empereur - de Russie est à Londres. (Grognements et sifflets.) Quand j'ai - nommé ce souverain, je n'ai pas voulu provoquer des marques de - désapprobation. Je pense que nous ne devons voir en cette - circonstance que la simple visite d'un homme privé, sans reporter - notre pensée sur l'état de la Russie. Quoi qu'il en soit, ce - monarque est parmi nous, ainsi que le roi de Saxe, et l'on attend - le roi des Français. On nous assure que les visites réciproques - de ces augustes personnages tendent à affermir la paix du monde. - Je me réjouis d'être témoin de ces communications amicales; mais - pour établir la paix sur des bases solides, il faut autre chose, - il faut faire triompher les principes de la Ligue, il faut - attacher les nations les unes aux autres par les liens d'un - commun intérêt, et étouffer l'esprit d'antagonisme dans son - germe, la jalousie nationale. (Acclamations.) Les empereurs et - les ambassadeurs y peuvent quelque chose sans doute, mais leur - influence est bien inefficace auprès de cet intérêt commun qui - naîtra parmi les peuples de la liberté de leurs transactions. Que - les hommes soient tous entre eux des clients réciproques, qu'ils - dépendent les uns des autres pour leur bien-être, pour la - rémunération de leur travail; et vous verrez s'élever une opinion - publique parmi les nations qui ne permettra pas aux souverains et - à leurs ambassadeurs de les entraîner dans la guerre, comme cela - est trop souvent arrivé autrefois..... - -Nous citerons un dernier extrait de ce discours pour montrer que la -question est plus près de sa solution qu'on ne s'en doute en France. - - «Le ministère demande à être forcé; il vous invite à le forcer. - Plus vous le presserez, plus il vous accordera. Je suis persuadé - qu'à aucune époque de notre histoire, on n'a vu les ministres de - la couronne en appeler aussi directement à l'agitation et - insinuer à l'opposition qu'ils ne demandent qu'à avoir la main - forcée. Vous les voyez fréquemment emporter les questions, non - par le secours de leurs amis qui ne sont que des dupes, mais par - l'influence de leurs adversaires. «Voyez, disent-ils, le bruit - que font tous ces messieurs engagés dans la Ligue; nous ne - pouvons plus maintenir ces lois de protection. Vous devez y - renoncer. Le pays est en danger; si vous n'abandonnez pas la - protection, vous serez réduits à abandonner bien davantage. Soyez - donc prudents à propos, car la pression est devenue trop forte - pour pouvoir y résister. Vous ne pouvez chercher les éléments - d'une administration dans la Société centrale pour la protection - de l'agriculture, ni dans l'association des Antilles. Elles ne - présentent pas des hommes assez forts. Pour avoir un cabinet - conservateur, il vous faut avoir recours à nous, et (ajoute sir - Robert Peel), je vous le déclare, gentlemen, la pression du parti - _free-trader_ est devenue irrésistible, et je ne veux pas que de - vaines considérations, une exagération de persistance, viennent - me faire obstacle quand j'ai un grand devoir à remplir. Ainsi, - acceptez la liberté commerciale, ou renoncez à mon concours.» - (Rires prolongés.) C'est là un bon et prudent avis. Nous suivons, - je le crois, une marche convenable et patriotique à tous égards, - soit au point de vue des considérations morales, soit sous le - rapport de l'accumulation des richesses. Je dis que nous suivons - une marche convenable, quand nous nous efforçons de former, - autant qu'il est en nous, une opinion publique qui est - l'instrument dont le ministère se servira pour abroger ces lois - funestes. Quand il dit à l'aristocratie qu'elle doit renoncer à - la protection, ou à bien d'autres priviléges plus importants, il - lui donne un sage conseil, car je me rappelle, et beaucoup - d'entre vous se rappellent aussi, sans doute, l'éloquente - expression du révérend Robert Stall, qui disait: «Il y a une - tache de putridité à la racine de l'arbre social qui gagnera les - branches extrêmes et les flétrira, quelque élevées qu'elles - puissent être.» (M. Gibson reprend sa place au bruit - d'applaudissements enthousiastes.) - -M. ROBERT MOORE lui succède. - - * * * * * - -Les deux grandes questions sur lesquelles se portent les efforts -opposés des _free-traders_ et des prohibitionnistes, savoir: la -loi-céréale et la loi des sucres, approchent enfin, sinon de leur -dénoûment définitif, du moins de la solution provisoire qu'elles -doivent recevoir cette année par un vote du Parlement. Nous -terminerons donc, du moins pour cette campagne, l'oeuvre que nous -avons entreprise, par l'analyse succincte des débats et des péripéties -parlementaires auxquels auront donné lieu ces votes mémorables. -Commençons par la loi des sucres. - -Il semble que cette question n'a qu'un médiocre intérêt pour le public -français; cependant elle a fait ressortir d'une manière si remarquable -les aberrations de l'esprit de parti, et le soin minutieux qu'ont pris -les membres de la Ligue de se défaire de cette rouille, qui semblait -inhérente aux gouvernements constitutionnels, que l'on ne lira pas -sans intérêt, nous le croyons, les phases de cette grande lutte, qui, -on se le rappelle, compromit un instant l'existence du ministère. - -Établissons d'abord l'état de la question. - -La législation ancienne, et encore en vigueur au moment du vote, -frappait le sucre colonial d'un droit de 24 sh., et le sucre étranger -d'une taxe de 63 sh.--La différence, ou 39 sh., était donc la part -faite à la _protection_. - -Sous le ministère de lord John Russell, le gouvernement proposa de -modifier ainsi ces taxes: - -Sucre colonial, 24 sh.--Sucre étranger, 36 sh. Ainsi, la protection -était réduite à 12 sh. au lieu de 39, et l'abandon de ce système -colonial, auquel on croit l'Angleterre si attachée, consommé dans -cette mesure. C'est à l'occasion de cette proposition que, par -l'influence combinée des monopoleurs, le cabinet whig fut renversé. - -Les torys arrivés au pouvoir avec la mission expresse de maintenir la -protection, forcés eux-mêmes de céder aux exigences de l'opinion -publique éclairée par les travaux de la Ligue, proposèrent, en 1844, -par l'organe de M. Peel, la modification suivante: - -Sucre colonial, 24 sh.--Sucre étranger, 34 sh. - -La protection est ainsi réduite à 10 sh. - -Il semble d'abord que cette mesure, présentée par les torys, soit plus -libérale que celle qui les mit à même de renverser les whigs. - -Mais il faut prendre garde que la réduction de 63 à 34 sh. n'est -accordée par sir R. Peel qu'au sucre étranger produit par le _travail -libre_ (_free-grown sugar_). Ainsi, le monopole se trouve affranchi de -la concurrence de Cuba et du Brésil, qui était pour lui la plus -redoutable. - -Les monopoleurs, qui, à leur grand regret, ne peuvent marcher qu'avec -l'opinion publique, se sont emparés ici, avec une habileté -incontestable, du sentiment d'horreur que l'esclavage inspire à toutes -les classes du peuple anglais. Ce sentiment fomenté, exalté pendant -les quarante années de l'_agitation abolitionniste_, a servi, dans son -aveuglement, à la perpétration d'une fraude grossière dans le -Parlement. - -On a vu dans le compte rendu des meetings de la Ligue, l'opinion de -cette association relativement à cette distinction entre le -sucre-libre et le sucre-esclave. - -Il est bon de dire ici, qu'en présentant cette loi, sir Robert Peel a -déclaré que, si l'état du revenu public le permettait, il se proposait -de pousser beaucoup plus loin la réforme en 1845, mais qu'il tenait à -faire prévaloir en principe, et dès cette année, la distinction entre -les deux sucres, afin de la faire reparaître lorsqu'il s'agirait d'un -nouvel abaissement des droits. Il est permis de croire que son -_arrière-pensée_ était de se ménager un moyen de conclure un traité de -commerce avec le Brésil, et nous savons en effet que des commissaires -anglais sont en ce moment chargés de cette mission. - -Ainsi, la mesure soumise au Parlement était celle-ci: - -Sucre colonial, 24 sh.--Sucre-libre étranger, 34 sh.--Sucre-esclave -étranger, 63 sh. - -Le premier amendement fut proposé par lord John Russell. Il tendait à -faire disparaître la distinction entre le sucre-libre et le -sucre-esclave; en d'autres termes, il proposait 24 sh. pour le sucre -colonial, et 34 pour le sucre étranger, de toutes provenances. - -Cet amendement fut repoussé par 197 voix contre 128. - -Un second amendement fut présenté par M. Ewart, membre de la Ligue. En -harmonie avec les doctrines de cette puissante association, il -n'allait à rien moins qu'à la suppression de tous droits -différentiels, non point entre le sucre-libre et le sucre-esclave, -mais entre le sucre colonial et le sucre étranger. En un mot, M. Ewart -proposait le droit de 24 sh. pour tous les sucres, sans distinction -d'aucune espèce. - -Les Ligueurs ne pouvaient espérer de faire triompher leurs vues, mais -ils voulaient une discussion de principes; et en effet, dans cette -séance mémorable, les principes de la liberté absolue, les vices du -système colonial furent exposés avec une grande force par MM. Ewart, -Bright, Cobden, Roebuck et Warburton. - -Cependant l'amendement fut repoussé par 259 voix contre 36. - -Enfin est venu le captieux amendement de M. Philips Miles, député de -Bristol, qui a un moment ébranlé le cabinet tory. Voici cet -amendement: - -Sucre colonial, 20 sh.--Sucre-libre étranger, d'une certaine qualité, -30 sh. (_brown, muscovado or clayed_).--Sucre-libre étranger, d'une -autre qualité, 34 sh. (_white clayed or equivalent_). - -Cet amendement était parfaitement calculé pour jeter le trouble dans -toutes les dispositions de la Chambre des communes. Il laissait à la -protection une marge de 10 sh. dans un cas, et de 14 dans l'autre. Il -pouvait plaire aux _free-traders_, car il paraissait abaisser le -niveau général des droits de tous les sucres, même coloniaux. Il -devait convenir aux monopoleurs qui le mettaient en avant, sachant -bien que dans la pratique il leur donnerait une prime de 14 sh., -presque tout le sucre qui s'importe en Angleterre étant de cette -qualité spéciale soumise au droit de 34 sh. - -Aussi cet amendement passa-t-il à la première épreuve. - -Mais la confusion fut bien plus grande encore lorsque le ministère -vint déclarer qu'il se retirerait si la Chambre persistait dans sa -résolution. - -On comprend facilement que l'_esprit de parti_ vint s'attacher -beaucoup plus à la question de cabinet qu'à la question des sucres. - -Par le fait, l'une et l'autre étaient à la disposition de la Ligue. -Disposant de plus de cent voix, elle pouvait à son gré faire pencher -la balance en faveur des whigs ou des torys. Chacun avait les yeux -fixés sur les Ligueurs. - -Quelle fut pourtant leur conduite? Quoique naturellement plus portés -pour Russell que pour Peel, ils se mirent à étudier la question, -abstraction faite de tout esprit de parti, de toute combinaison -parlementaire et ministérielle, et au seul point de vue de la _liberté -commerciale_. Ils crurent que la proposition du gouvernement était -plus _libérale_ que celle de M. Miles. Ils repoussèrent l'amendement, -et le ministère Peel fut maintenu. - -On a beaucoup reproché aux ligueurs cette conduite. On a dit qu'ils -avaient sacrifié à une simple question d'argent une grande révolution -ministérielle, qui aurait plus tard profité au principe de la liberté -commerciale. - -Le remarquable discours prononcé par M. Cobden au meeting de la Ligue -du 19 juin, fera connaître les motifs de l'Association, et initiera le -lecteur à cet esprit nouveau qui surgit en Angleterre, et qui -étouffera jusqu'aux derniers restes du fléau destructeur qu'on nomme: -Esprit de parti. - - -Séance du 19 juin 1844. - -M. Cobden est reçu avec enthousiasme par une assemblée des plus -nombreuses et des plus distinguées qui ait jamais assisté aux meetings -de Covent-Garden. Quand le silence est rétabli, il s'exprime en ces -termes: - - Monsieur le président, ladies et gentlemen, je viens d'apprendre - que le docteur Bowring, que vous espériez entendre ce soir, avait - été inévitablement forcé de s'absenter. Je me présente donc pour - remplir la place qu'il a malheureusement laissée vide. Des sujets - nouveaux sur notre grande cause me feraient défaut peut-être, si, - devenue prédominante dans tout le pays, elle ne présentait chaque - semaine quelque phase nouvelle pour servir de texte à nos - entretiens. Gentlemen, la semaine dernière, nous avons eu deux - discussions à la Chambre des communes, et si l'esprit de parti - n'avait pas mis de côté la pauvre économie politique, cette - assemblée serait devenue une grande école bien propre à instruire - le public sur une matière qui, je crois, n'est pas suffisamment - comprise. Je veux parler de ce qu'on nomme _Droits - différentiels_. (Écoutez! écoutez!) Malheureusement aux deux - côtés de la Chambre, plusieurs personnages, au lieu de ne voir - dans le débat que 4 sh. de plus ou de moins à accorder à la - protection du sucre, se sont persuadés qu'il s'agissait de - places, de pouvoir, d'influence à conquérir pour eux-mêmes. - (Écoutez! écoutez!) La vraie question a été ainsi absorbée dans - des récriminations, des invectives, des reproches rétrospectifs, - à l'occasion d'actes qui remontent à 1835. En un mot, ceux qui - sont en dehors comme ceux qui sont au dedans du pouvoir, - paraissaient sous l'influence d'une seule cause d'anxiété, - savoir, si les uns chasseraient les autres et se mettraient à - leur place. (Applaudissements.) Ladies et gentlemen, cette - enceinte est aussi une école d'économie politique, et si vous le - permettez, je vous donnerai une leçon sur le sujet qui était le - vrai texte du débat à la Chambre des communes, et qui a été - étouffé, au grand détriment de l'intérêt public, par d'autres - matières, selon moi, beaucoup moins importantes. Je voudrais que - le pays comprît bien la signification de ces expressions: _Droits - différentiels_; et je crois pouvoir en donner une explication si - simple, qu'après l'avoir entendue, un enfant sera en mesure de - faire à son tour la leçon à son vieux grand-père auprès du - foyer.--Vous savez que le marché de Covent-Garden, où se vendent - les légumes pour la consommation de la métropole, appartient au - duc de Bedfort.--Je supposerai qu'un certain nombre de - jardiniers, propriétaires d'une étendue limitée de terrain dans - le voisinage, par exemple, la paroisse de Hammersmith, décident - le duc de Bedfort à établir un droit de 10 sh. par charge sur - tous les choux qui viendront des environs, comme Battersea et - autres paroisses, en exceptant celle de Hammersmith. Quelle - serait la conséquence? Comme la paroisse à laquelle serait - conféré le privilége ne produit pas assez de choux pour la - consommation de la métropole, les jardiniers de Hammersmith - s'abstiendraient de vendre jusqu'à ce qu'ils pussent obtenir le - même prix que ceux de Battersea, lesquels, ayant à payer 10 sh. - au duc de Bedfort, ajouteraient naturellement le montant de ce - droit au prix naturel de leurs légumes. Que résulterait-il donc - de là? Le voici: le noble duc de Bedfort recevrait 10 sh. par - charge pour tous les choux venus de Battersea ou d'ailleurs.--Les - jardiniers de Hammersmith vendraient aussi à 10 sh. plus cher - qu'autrefois, et n'ayant pas à payer le droit, ils - l'empocheraient; quant au public, _il paierait 10 sh. d'extra, - sur les choux de toutes les provenances_. - - Supposons maintenant que le noble duc a besoin de tirer de ces - choux un peu plus de revenu, et que voulant néanmoins continuer à - favoriser les jardiniers de Hammersmith, il propose de prélever - sur leurs choux une taxe de 10 sh., mais en même temps de porter - à 20 sh., le droit sur les choux de Battersea et d'ailleurs. - Voyons l'effet de cette mesure. Comme dans le cas précédent, les - hommes de Hammersmith tiendront la main haute, jusqu'à ce que le - prix des choux soit fixé par les jardiniers de Battersea qui ont - à payer un droit de 20 sh., tandis que leurs concurrents ne - paient que 10 sh. De quelle manière ces combinaisons - affecteront-elles le public?--Il paiera 20 sh. au delà de la - valeur naturelle sur tous les choux qu'il achètera. Le duc de - Bedfort recouvrera la totalité du droit de 20 sh. sur les choux - de Battersea, il recouvrera aussi 10 sh. sur ceux de Hammersmith, - et les jardiniers de Hammersmith empocheront les 10 autres - shillings. Mais quant au public il paiera dans tous les cas une - taxe de 20 sh. - - Quelque temps après, les jardiniers de Hammersmith désirent avoir - un peu plus de monopole. En ayant goûté les douceurs, ils veulent - y revenir, cela est bien naturel (rires); et, en conséquence, ils - s'assemblent et mettent toutes leurs ruses en commun. Ils ne - jugent pas à propos de réclamer du duc de Bedfort une nouvelle - aggravation de droits sur les choux de Battersea, parce que la - mesure serait extrêmement impopulaire. Ils imaginent d'élever ce - cri: _Les choux à bon marché!_ et disent au noble propriétaire de - Covent-Garden: «Réduisez le droit sur les choux de Hammersmith de - 10 à 6 sh., laissant la taxe sur ceux de Battersea telle qu'elle - est maintenant à 20 sh.» - - Revêtus du manteau du patriotisme, ils s'adressent à lord John - Russell et le prient d'intervenir auprès de son frère, le duc de - Bedfort, afin qu'il adopte cette admirable combinaison. Le noble - duc, que je suppose un homme avisé, réplique: Votre devise: _les - choux à bon marché!_ n'est qu'un prétexte pour cacher votre - égoïsme.--Si je réduis votre taxe de 4 sh., laissant celle de - Battersea à 20 sh. comme à présent, vous continuerez à vendre vos - choux au même prix que vos concurrents, et le seul résultat, - c'est que je perdrai 4 sh. que vous empocherez, et le public - paiera précisément le même prix qu'auparavant. - (Applaudissements.) Mettez le mot «sucre» à la place du mot - «chou», et vous aurez une complète intelligence de la motion - récemment proposée par nos anciens adversaires, les planteurs des - Indes occidentales. (Écoutez! écoutez!) Le gouvernement avait - proposé de fixer le droit sur le sucre étranger à 34 sh. et le - sucre colonial à 24 sh., c'était donner au producteur de ce - dernier un _extra-prix_ de 10 sh., parce que, comme dans - l'hypothèse des choux de Hammersmith, les fournitures des colons - sont insuffisantes pour notre marché, et ils ne vendront pas une - once de leur sucre jusqu'à ce qu'ils retirent le même prix que - les planteurs de Java, lesquels, sur ce prix, ont à payer un - droit de 10 sh. plus élevé que nos colons. Voyons à combien monte - ce droit _protecteur_? Nos colonies fournissent, en nombre rond, - à ce pays, environ 4,000,000 quintaux de sucre; 10 sh. par - quintal, sur cette quantité, cela fait bien, si je sais compter, - 2 millions sterling. Cette somme immense, c'est la prime, ou, - comme on l'appelle, la _protection_ que le gouvernement propose - d'accorder aux planteurs des Indes occidentales. Gentlemen, - quelle a été la conduite des _free-traders_ par rapport à ce - monopole? Nous avons mis en avant une motion pour l'égalisation - des droits sur tous les sucres, afin que tous les producteurs de - sucre payassent une taxe égale, sous forme de droit, à la reine - Victoria, et qu'il ne fût permis à aucun de mettre une portion de - cette taxe dans sa poche. (Bruyants applaudissements.) Nous avons - soutenu cette proposition à la Chambre des communes, et bien que, - à ce que je crois, nous les ayons indubitablement battus par les - arguments, ils nous ont battus par les votes. Est venu alors - l'amendement de M. Miles, qui proposait un droit de 20 sh. sur le - sucre colonial, et 30 sh. sur le sucre étranger. Mais en même - temps, introduisant dans sa mesure une distinction omise dans le - projet du gouvernement, il voulait que tout sucre étranger, d'une - espèce particulière appelée _white-clayed_, payât 34 sh.--Je suis - informé qu'un grand nombre de personnes, même dans cette capitale - éclairée, pensent que les _free-traders_ ont eu tort de résister - à l'amendement de M. Miles. (Écoutez!) D'abord, un fort soupçon, - pour ne rien dire de plus, s'attachait à l'origine de cette - proposition; cependant, je ne la juge pas d'après cette - circonstance. Les planteurs des Antilles se plaignaient de ce que - la motion de sir Robert Peel causait leur ruine, et c'est - pourquoi ils lui opposaient l'amendement de M. Miles. Il y a - pourtant des gens assez bénévoles pour croire que cette dernière - mesure est moins protectrice que la première. Mais ne jugeons pas - sur l'apparence; n'apprécions pas la mesure par le caractère de - ceux qui la proposent, mais examinons-en la portée et la tendance - réelle. La réduction de 4 sh. sur le sucre colonial embrasse tout - le sucre colonial, quelle qu'en soit la qualité. La réduction de - 4 sh. sur le sucre étranger, c'est seulement la réduction sur une - certaine qualité de sucre étranger. Recherchons donc quelle est - la nature du sucre étranger que l'on excepte de cette réduction - et sur lequel le droit de 34 sh. continuera à être prélevé, car - c'est là qu'est toute la question. Les hommes qui ne sont pas - versés dans le commerce du sucre, ne sont que des juges fort - incompétents du mérite et des effets de l'exception proposée. - Quelques-uns d'entre nous, _free-traders_, nous avons pensé qu'il - valait la peine d'aller aux informations dans la Cité, pour - savoir enfin ce que c'était que ce _clayed sugar_, qui nous vient - de pays étrangers. Nous avons cru que nous n'avions rien de mieux - à faire, et, en conséquence, nous avons consulté une vingtaine de - raffineurs et de marchands parmi lesquels, etc... - -M. Cobden cite ici l'opinion d'un grand nombre d'hommes spéciaux qui -s'accordent à dire que cette qualité de sucre étranger (_white -clayed_), qui est exceptée par l'amendement de M. Miles du bénéfice de -la réduction de 4 sh., forme en ce moment et formera en toutes -circonstances les trois quarts de l'importation étrangère. - - D'après cela, messieurs, je n'hésite pas à déclarer que - l'amendement de M. Miles n'était autre chose qu'un piége tendu - aux _free-traders_ inattentifs. (Écoutez! écoutez!) Je n'accuse - pas M. Miles d'être l'inventeur ou le complice de cette déception - calculée. Mais je crois que ce plan artificieux a été combiné à - Minenglane par des hommes qui savaient très-bien ce qu'ils - faisaient, et qui espéraient enlacer les _free-traders_ de la - Chambre des communes dans leurs spécieux artifices. Quel eût été - l'effet de l'amendement s'il eût été adopté? Le droit sur le - sucre colonial eût été abaissé de 24 à 20 sh. La grande masse de - sucre étranger eût payé 34 sh. Ainsi, la prime de protection en - faveur des intérêts coloniaux eût été de 14 sh. au lieu de 10 que - leur accorde la proposition ministérielle. (Écoutez! écoutez!) - Cependant il y a des hommes simples qui nous disent: «Pourvu que - l'amendement Miles nous fasse obtenir le sucre à meilleur marché, - quel mal y a-t-il à ce que les planteurs y trouvent aussi quelque - avantage?» Mais le fait est qu'il ne nous fera pas avoir le sucre - à meilleur marché. Une réduction de 4 sh. sur le sucre colonial - se bornerait à faire passer une certaine somme du revenu public - dans la poche des monopoleurs. 4 sh. sur 4,000,000 quintaux qui - viennent annuellement de nos colonies, équivalent à 800,000 1. - st. qui seraient enlevées à l'Échiquier national et que vous vous - verriez contraints d'y restituer par quelque autre impôt. Prenez - bien garde à ceci: le revenu public et le revenu national - naviguent dans la même barque; les monopoleurs sont dans une - autre, et si vous ôtez au revenu public pour donner au monopole, - il faut vous soumettre à des taxes nouvelles. Qu'est-ce que le - plan de M. Miles? Rien autre chose que l'absorption par les - monopoleurs d'un revenu destiné à la reine Victoria, c'est le - renouvellement de mesures qui nous ont déjà conduits à - l'_income-tax_. (Approbation.) Il y en a qui disent que la somme - ainsi distraite de l'Échiquier est insignifiante. Mais il faut se - rappeler qu'il s'agit de 800,000 liv. st. par an, et que cette - somme à 4 pour 0/0 répond à un capital de 20 millions de liv. st. - Ainsi la proposition de M. Miles revient à ceci, ni plus ni - moins: Prendre, pour la seconde fois, 20 millions dans les poches - du public pour les livrer aux intérêts coloniaux. J'ai dit à mes - amis et je répète ici,--car je reconnais à certains signes qu'il - y en a parmi vous qui ont été dupes de cette proposition - insidieuse,--je répète qu'une réduction de droit sur le sucre - colonial ne fera pas baisser le sucre d'un farthing tant que le - droit sur le sucre étranger restera le même.--Et puisqu'on nous - a annoncé qu'à une époque très-prochaine, probablement dans un - an, il y aurait un changement profond dans les droits sur le - sucre, profitons du temps pour bien apprendre d'ici là notre - leçon et savoir ce que c'est que les _droits différentiels_; et - si nous parvenons à en bien faire comprendre au public la vraie - nature, soyez certains qu'en février prochain, il n'est pas de - ministère qui ose les proposer. (Applaudissements.) Je vous - répète encore que, si le gouvernement venait à effacer - radicalement le droit sur le sucre colonial, laissant subsister - le droit actuel sur le sucre étranger, vous n'en payeriez pas - votre sucre un farthing de moins. Vous ne pouvez obtenir cet - article à meilleur marché qu'en augmentant la quantité importée. - Il n'y a pas d'autre moyen d'abaisser le prix des choses que d'en - accroître l'offre, la demande restant la même. Ainsi, le seul - résultat de l'abolition totale du droit sur le sucre colonial - serait de transférer quatre ou cinq millions par an du trésor - public aux monopoleurs, somme que vous auriez à restituer à - l'Échiquier par un autre _income-tax_. Que ces questions soient - enfin bien comprises, que le public y voie ce qu'elles - renferment; et nous en aurons bientôt fini avec toutes ces - impositions infligées au peuple dans des intérêts privés, sous - forme de droits différentiels. Quand les colons viennent au - Parlement et proposent «la protection» comme le remède à tous - leurs maux, enquérons-nous du moins si ce système de protection - profite même à ceux qui le réclament. Eh quoi! j'ai vu les - honorables gentlemen, propriétaires aux Indes occidentales, se - lever à la Chambre des communes, pleurer sur leur détresse et - celle de leurs familles. «Nous sommes ruinés, disaient-ils; notre - propriété est sans valeur; au lieu de tirer du revenu de nos - domaines, nous sommes forcés d'envoyer d'ici de l'argent pour - leur entretien.» Et dans quelles circonstances les frappe cette - détresse? Dans un moment où ils jouissent d'une protection - illimitée; où ils sont affranchis de toute concurrence étrangère: - car vous ne pouvez acheter du sucre à nul autre qu'à eux qu'en - vous soumettant au droit de 64 sh. qui équivaut à une - prohibition. Si ce système de monopole ne les a pas mis en état - de soutenir avantageusement leur industrie; s'ils déclinent et - tombent sous une telle protection, cela ne prouve-t-il pas qu'ils - sont dans une mauvaise voie, et que ce système, si onéreux pour - les consommateurs, n'a pas eu les résultats qu'en attendaient - ceux-là mêmes en faveur de qui il nous fut imposé? Il faut voir - les choses sous leur vrai jour. Mon honorable ami, M. Milner - Gibson, dans sa manière ingénieuse, disait une chose bien juste. - Au lieu d'envelopper subrepticement des primes aux monopoleurs, - dans un acte du Parlement qui a pour but ostensible d'allouer des - subsides à la couronne, votons séparément ces subsides, et si les - colons ont de justes droits sur nous à faire valoir, qu'ils les - établissent clairement, et accordons-leur aussi séparément ce qui - leur est légitimement dû. Mais dès qu'ils se présenteront devant - nous dans cette nouvelle attitude, nous aurons à pousser notre - enquête au delà du fait matériel de leur détresse. Il faudra - savoir s'ils ont convenablement géré leurs propriétés. Quand un - homme réunit ses créanciers, et leur déclare qu'il ne peut faire - honneur à ses engagements, ils s'enquièrent naturellement des - habitudes de cet homme, et ils examinent s'il a conduit ses - affaires avec prudence et habileté. Nous poserons quelques - questions semblables aux planteurs des Antilles, si vous le - voulez bien. Je dis qu'ils sont au-dessous de leurs affaires - parce qu'ils les ont dirigées sans habileté et sans économie. Je - me rappelle avoir traversé l'Atlantique, il y a sept ans, avec un - voyageur très-éclairé et qui avait parcouru toutes les régions du - globe où croît la canne à sucre; il me disait: «Il y a entre la - culture et la fabrication du sucre, dans nos colonies - occidentales, et celles des pays qui ne jouissent pas du même - monopole, autant de différence qu'il peut y en avoir entre vos - filatures actuelles et celles dont vous faisiez usage en 1815.» - Donc, s'il en est ainsi, je dis: Arrière cette tutelle de la - protection qui rend paresseux et impotents ceux qui s'endorment - sous son influence. Mettez ces colons sur le pied d'une loyale et - parfaite égalité avec leurs concurrents, et qu'ils luttent pour - eux-mêmes, sans faveurs et à armes égales, comme nous sommes - obligés de le faire nous-mêmes. Gentlemen, j'ai exposé devant - vous les motifs qui m'ont déterminé à voter contre l'amendement - de M. Miles. Je vous avouerai franchement que je ne me suis pas - douté du piége qu'on nous tendait jusqu'à vendredi matin, - c'est-à-dire jusqu'au jour même du vote. Le jeudi encore, j'étais - décidé à l'adopter, m'imaginant, simple que j'étais, que quelque - chose de bon pouvait venir de l'honorable représentant de - Bristol. (Rires.) Je veux croire, je ne doute même pas que - plusieurs _free-traders_, et des plus ardents, ont voté pour - l'amendement, sous l'influence du même malentendu qui me l'aurait - fait accueillir moi-même, si le débat eût eu lieu la veille du - jour où les informations me sont parvenues. Mais, messieurs, si - les _free-traders_ ont été égarés de bonne foi, nous ne devons - pas nous dissimuler que d'autres personnages, dans la Chambre des - communes, n'ont vu en tout ceci qu'une question de parti. - (Écoutez! écoutez!) Je vois bien que les journaux, organes de ces - partis, sont très-mécontents de ce que nous, qui avons en vue des - principes et non des combinaisons de partis et des desseins - factieux, nous avons refusé d'accueillir un amendement pire que - la mesure, déjà assez mauvaise, de sir Robert Peel, alors que, - par ce moyen, nous pouvions contribuer à arrêter le char - politique. (Approbation.) Je ne vois pas, dans les opérations du - Parlement, une occasion de lutte pour les partis. Je n'ai jamais - émis au Parlement un vote factieux, et j'espère que je ne le - ferai jamais. (Acclamations.) Je cherche à obtenir le mieux - possible. Je ne proposerai jamais une mesure mauvaise, je - n'appuierai jamais le pire quand le mieux se présentera. Mais - alors même que je serais un homme de parti; quand je serais - disposé à ne voir cette question que dans ses rapports avec la - tactique des partis, et à travers le prisme de l'opposition, que - devrais-je encore penser de la sagesse de cette tactique en cette - occasion? Voici une coalition.--Et quelle coalition?--J'ai - entendu dire à des hommes raisonnables que nous verrions bientôt - une coalition dans la Chambre des communes; qu'il y a 250 membres - des plus modérés sur les bancs des Torys, et 100 membres des plus - conservateurs du côté des Whigs, dont les vues politiques sont - maintenant si près d'être homogènes, qu'ils pourraient siéger - côte à côte sous la conduite du même chef, si ce n'était la - difficulté de concilier les prétentions personnelles. Il est des - gens qui pensent qu'il y a du bon sens et de la politique dans - une coalition de cette nature. Mais quelle sorte de coalition - était celle de lundi dernier, entre les libéraux d'un côté et les - ultra-monopoleurs de l'autre, entre lord John Russell avec ses - Whigs et lord John Manners avec sa «jeune Angleterre»? Si - l'esprit de faction n'aveuglait pas les hommes; s'il ne les - empêchait pas de voir plus loin que leur nez, ne se - demanderaient-ils pas à quoi cela peut mener? En admettant que - cette combinaison réussît à renverser leur rival, où les - conduirait-elle eux-mêmes? Au premier vote, on verrait une - majorité, composée de tels ingrédients, se dissoudre et se - transformer en une impuissante minorité. Et qu'en résulterait-il - pour sir Robert Peel? Supposez que la reine envoie chercher lord - John Russell et lui demande de former un cabinet, quel conseil - donnerait lord John à Sa Majesté? Probablement d'envoyer querir - sir Robert de nouveau. - - Pense-t-on qu'avec une majorité de 90 voix, dans toutes les - questions politiques, sir Robert peut être dépossédé par d'aussi - misérables manoeuvres? Si les partis se balançaient à peu près, - s'ils présentaient les mêmes forces à 10 ou 20 voix près, il y - aurait peut-être ouverture à cette tactique des partis. Mais, - avec une majorité de 90 à 100 voix du côté de sir Robert Peel, - comment de telles intrigues porteraient-elles ses adversaires au - pouvoir? Non, non, le moyen d'arriver au pouvoir, si lord John - Russell et les Whigs le désirent tant, ce n'est pas de - s'associer, au mépris des principes, avec les ultra-monopoleurs; - cette tactique ne réussirait pas, même en France, où les hommes - politiques sont moins scrupuleux qu'en Angleterre, et moins - retenus par le contrôle éclairé de l'opinion publique; mais si ce - noble lord veut arriver au pouvoir, qu'il déploie sa force au - dehors, afin d'accroître son influence dans la Chambre des - communes. (Acclamations.) Et quel est pour lui, comme pour tout - homme politique, le moyen d'acquérir du crédit au dehors? Ce - n'est point de faire obstacle à cette liberté commerciale qu'il - fait profession d'admettre en principe, mais, au contraire, - d'adhérer étroitement à ce principe, prêt à s'élever ou à tomber - avec lui. Je suis fâché de dire que telles sont les idées des - deux grands partis parlementaires,--je veux parler des Whigs et - des Torys,--que le peuple ne se soucie guère de l'un plus que de - l'autre, (écoutez! écoutez!) et je crois vraiment qu'il les - vendrait tous les deux pour une légère réduction de taxes et de - prohibitions. (Rires.) Gentlemen, la Ligue, au moins en ce qui me - concerne, n'appartient à aucune de ces deux factions. Ni les - Whigs ni les Torys ne sont des _free-traders_ pratiques. Nous ne - tenons encore aucun gage du chef des Whigs non plus que du chef - des Torys, duquel nous puissions inférer qu'il est prêt à pousser - à bout le principe de la liberté des échanges. Nous avons bien - entendu de vagues déclarations, mais cela ne peut nous suffire, - et il nous faut des _votes_ à l'appui. On trouve toujours quelque - prétexte pour continuer la protection du sucre et quelque - justification en faveur de la protection du blé. Tant que nous - n'aurons pas amené l'un ou l'autre parti politique à embrasser, - sans arrière-pensée, la cause de la liberté contre celle de la - protection, qui n'est que le pillage organisé, je ne crois pas - que la Ligue, comme Ligue, agirait avec sagesse et politique, si - elle s'identifiait avec l'un des deux. Gentlemen, mon opinion - est, qu'encore que nous soyons isolés comme corps, pourvu que - nous soyons un corps, nous aurons plus de force à la Chambre et - dans le pays, quoique privés de la force numérique, que si nous - nous laissions absorber par les Whigs ou les Torys. - (Acclamations.) Je vois la confusion des partis et le chaos dans - lequel tombent les factions politiques; je ne m'en afflige pas. - Mais je dis: Formons un corps compacte de _free-traders_, et plus - sera grande la confusion et la complication entre les Whigs et - les Torys, plus tôt nous réussirons à faire triompher notre - principe. (Applaudissements enthousiastes.) - - Le révérend T. SPENCER: Monsieur le président, ladies et - gentlemen, comme vous tous, j'ai écouté avec le plus grand - intérêt le discours de M. Cobden, et je me réjouis de voir - l'esprit de parti tomber enfin dans le discrédit; je me réjouis - de penser que bientôt disparaîtront les vaines dénominations de - Whigs et de Torys. J'espère,--et il y a longtemps que je nourris - cette espérance,--que sur les ruines de ces partis, il s'en - élèvera un troisième que le peuple appellera le _parti de la - justice_ (bruyants applaudissements), parce qu'il n'aura d'autre - règle que la justice, non justice pour quelques-uns, mais justice - pour tous (acclamations); parce qu'il ne favorisera pas la classe - riche, ou la classe pauvre, ou la classe moyenne, mais qu'il - tiendra la balance égale, faisant ce qui est bien et ce qui est - droit, en tout temps et en toutes circonstances. (Acclamations.) - J'espère voir en même temps changer l'esprit des journaux. Au - lieu d'être calculés et écrits pour égarer le public, ou pour - acquérir de la popularité; au lieu d'en appeler constamment aux - passions; au lieu de ces vieux journaux Whigs et Torys, j'espère - voir les _journaux de la Vérité_, constater les événements sans - chercher à les colorer, enregistrer les faits tels qu'ils sont - (applaudissements), de manière à ce que le peuple puisse croire - ce qu'il lit, ce qu'il ne peut faire maintenant, obligé qu'il - est, pour arriver à la vérité, de lire les journaux de tous les - partis et de juger entre eux. (Acclamations.) Comme prêtre de - l'Église d'Angleterre, je dois me défier de ma propre opinion - quand je vois la grande majorité du clergé penser autrement que - moi en matière politique. Cependant, il n'est pas impossible que - la minorité ait raison. On a vu la vérité soutenue par le petit - nombre, et même un homme rester seul debout; et en tout cas - penser pour soi-même est le droit de chacun. Il s'agit de savoir - de quel côté est la vérité et non de quel côté est le nombre. - (Approbation.) Je suis fâché d'être, à cet égard, de l'avis de - l'évêque Butler, qui disait: «La plupart des hommes pensent par - les autres;» je ne veux rien dire qui s'écarte du respect que je - dois à mes semblables, mais je crois que le prélat avait raison, - et que beaucoup d'hommes sont moralement, sinon physiquement, - indolents. Ils n'aiment pas à étudier, à travailler, à penser, et - même quand ils lisent, ils font souvent, comme il disait encore: - «acte de paresse.» Nous les voyons dévorer un roman,--cela n'est - pas une étude;--ou parcourir un journal;--il n'y a pas là travail - intellectuel, investigation, recherche de la vérité. C'est ainsi - qu'on se charge la mémoire, qu'on se bourre l'esprit, jusqu'à ce - qu'un accès d'indigestion vide l'un et l'autre; car, - permettez-moi de vous le dire, rien n'affaiblit plus la mémoire - que ces immenses lectures que la méditation ne transforme pas, - par le travail intime de l'assimilation, en la substance même de - notre esprit. J'attribue le premier obstacle que rencontre la - Ligue à ce défaut de _pensée_ de la part du peuple. La Ligue est - obligée de penser pour lui. Il est comme ces hommes qui - abandonnent leur santé au médecin, leurs domaines à l'intendant, - leurs discussions à l'avocat et leur âme au prêtre. (Rires et - applaudissements.) Ils ne suivent pas l'Écriture, car elle dit: - Examinez, et eux disent: «Qu'un autre examine pour moi.» (Rires.) - C'est ainsi qu'ils se déchargent de toute responsabilité et ne - font rien que par procuration. (Nouveaux rires.) Mais aussitôt - que le peuple de ce pays voudra penser par lui-même,--surtout - quand il examinera par lui-même ce que c'est que la vraie - religion, quand il comprendra qu'elle ne consiste pas en de - vaines simagrées, à montrer des figures allongées, à réciter des - prières et à chanter des psaumes, mais à mettre la rectitude et - la justice dans nos paroles et nos actions, alors la Ligue - parcourra le pays, recrutant tant de prosélytes, que ses - triomphes de quelques semaines effaceront ceux qu'elle doit à - plusieurs années de labeurs. (Applaudissements.) La seconde - raison qui empêche la Ligue de faire des progrès plus rapides, - c'est que parmi ceux-là mêmes qui _pensent un peu_ (et penser - mène nécessairement au principe de la liberté commerciale), il en - est beaucoup qui laissent à d'autres le soin d'_agir_. Ils - disent: «Il n'est pas nécessaire que je me donne tant de peine; - voilà M. Cobden (tonnerre d'applaudissements), voilà M. Cobden, - il pourvoira à tout. Voilà notre représentant à la Chambre des - communes; c'est un brave homme, il parlera pour moi. Voici des - hommes qui tiennent des meetings et signent des pétitions. Voici - des agents salariés et d'autres qui ne le sont pas, et voici la - Ligue, et ses journaux, et ses pamphlets; tout cela fait - merveille. À quoi bon dépenser mon temps, mes peines, mon argent, - me faire des ennemis, négliger mes affaires? Je m'en rapporte aux - autres.» (Applaudissements.) Voilà ce qui a perdu plus d'une - noble cause. (Cris: Écoutez!) L'homme véritablement grand se dit: - «_J'agirai_, fussé-je seul. Si les autres négligent leur devoir, - je ferai le mien, et quoique j'aie foi dans la suprême - intervention de la Providence, je travaillerai comme si elle - n'aidait que ceux qui s'aident eux-mêmes.» - -L'orateur traite ici la question de la liberté commerciale au point de -vue religieux. Il cherche des autorités dans la Bible, dans le livre -de prières, dans les opinions des sectaires les plus célèbres. Nous -regrettons que le défaut de temps et d'espace ne nous permette pas de -reproduire cette argumentation si étrange pour des oreilles -françaises, et si propre à initier le lecteur dans le génie de la -nation britannique. De la prière pour obtenir la pluie, l'orateur -conclut que l'Église demande l'abondance, ce qui est le but de la -liberté commerciale. La prière en faveur du Parlement lui fournit -l'occasion d'interpeller sir Robert Peel. «Ô Dieu, dit cette prière, -faites que tout s'ordonne et s'arrange par les efforts du Parlement -sur la base la plus solide, afin que la paix et le bonheur, la vérité -et la justice, la religion et la piété règnent parmi nous jusqu'à la -dernière génération.»--Or, sir Robert a reconnu que la plus solide -base du commerce était de laisser «chacun acheter et vendre au marché -le plus avantageux;» d'où l'orateur tire cette conséquence que, -puisque sir Robert Peel ne donne pas la liberté au commerce, il ne -peut honnêtement faire la prière du dimanche. - -Il aborde ensuite la question à l'ordre du jour, la distinction entre -les deux sucres. Comme on devait s'y attendre, il déploie un grand -luxe d'érudition biblique pour démontrer que le gouvernement n'a pas -le droit d'imposer au consommateur une telle distinction; et malgré -que tout semble avoir été dit par les précédents orateurs, M. Spencer -ne laisse pas que d'opposer au projet du gouvernement une solide -argumentation. - - «Je suis convaincu, dit-il, que le maître que nous servons, notre - Créateur, n'a pas entendu nous assujettir à examiner l'origine - de toutes les choses dont nous nous servons. Ce livre (montrant - le livre de prières) est fait avec du coton produit par le - travail esclave. Dieu n'attend pas de nous que nous tremblions à - chaque pas, et ne nous imputera pas à péché l'usage de tels - objets. C'est pourquoi je pense que le gouvernement a tort de - s'emparer de telles idées, momentanément dominantes dans le - public, pour s'en faire des arguments de circonstance. Je ne - doute pas que chacun des membres qui composent le cabinet a des - idées plus justes; mais ils ne veulent pas froisser les - sentiments de ceux qui pensent différemment. Il est à regretter - que ce sentiment ait prévalu; il est à regretter qu'il existe - dans l'esprit d'un grand nombre d'hommes honnêtes. Quand la pitié - et la charité prennent dans l'esprit la place de la justice, il - en résulte toutes sortes de méprises. Tout ce que je puis dire, - c'est que la Bible ne sanctionne pas cette substitution de la - charité à la justice. Elle dit: «Soyez justes,» et ensuite: - «Aimez la pitié,» fondez toutes choses sur la vérité, sur - l'honnêteté, sur la loyauté, sur l'équité; payez ce que vous - devez; faites ce qui est bien, et ensuite, si vous en avez les - moyens, montrez-vous généreux[52]. Et même encore la charité de - la Bible n'est pas la charité moderne,--cette charité qui - s'exerce aux dépens du public,--qui dit aux hommes: «Soyez bien - vêtus, bien chauffés,» en ajoutant: «Adressez-vous à la - paroisse;» non, la charité de la Bible est volontaire, et chacun - la puise dans son coeur et dans sa bourse. (Applaudissements.) Je - vous raconterai un acte de vraie charité dont j'ai eu hier - connaissance. Un de mes amis me racontait qu'il voyageait dans - une voiture publique, de compagnie avec un lord anglais, par une - terrible nuit d'hiver. Il y avait sur la voiture la femme d'un - soldat et son enfant exposés à une pluie battante et à un vent - glacial. Le noble lord, dès qu'il apprit cette circonstance, et - quoique le voyage fût long, établit la femme du soldat et son - enfant dans sa bonne place de l'intérieur, et supporta pendant de - longues heures les assauts d'une violente tempête. - (Applaudissements.) Ce gentleman est un noble _free-trader_ dont - le nom est _Radnor_. (L'assemblée se lève en masse et applaudit à - outrance.)--Le principe que je voulais établir devant vous est - celui-ci: Quand la détresse règne dans le pays, il ne faut pas se - contenter, selon le système moderne, de replâtrer, de corriger, - de rapiécer, il faut aller à la source du mal et en détruire la - cause. - -[Note 52: À l'époque où ce discours fut prononcé, le parti qui -soutenait le monopole des céréales et la cherté du pain proposait une -foule de plans philanthropiques pour le soulagement du peuple.] - -Et ailleurs: - - Je n'admets pas qu'on puisse revenir sans cesse sur une règle - solidement établie. Si un homme, par exemple, après avoir examiné - la Bible, s'est une fois assuré, par l'évidence intérieure et - extérieure, que ses pages sont pures et authentiques, il ne peut - être reçu à pointiller sur chaque expression particulière, et il - doit adhérer à sa conclusion générale et primitive. (Écoutez! - écoutez!) Chaque science prend pour reçus un certain nombre - d'axiomes et de définitions. Euclide commence par les établir. Si - vous les admettez à l'origine, vous devez les regarder comme - établis pendant tout le cours de la démonstration. De même, sir - Isaac Newton pose des axiomes et des propositions simples à - l'entrée de son livre des _Principes_. Si nous les lui accordons - une fois, il ne faut pas, plus tard, faire porter la discussion - sur ce point. Il en est de même pour la liberté commerciale. - Reconnaissons-nous que la liberté d'échanger est un des droits de - l'homme; que chacun est admis à tirer pour lui-même le meilleur - parti de ses forces dans le marché du monde; vous ne devez point - ensuite dévier de ce principe à chaque occasion particulière. - Vous ne pouvez plus dire au peuple: «Tu n'échangeras pas avec la - Russie, parce que la conduite de son empereur envers les Polonais - n'a pas notre approbation; tu n'échangeras pas avec tel peuple, - parce qu'il est mahométan; avec tel autre, parce qu'il est - idolâtre, et ne rend pas à Dieu le culte qui lui est dû.» Le - peuple anglais n'est pas responsable de ces choses. Ma question - est celle-ci: Sommes-nous tombés d'accord que la liberté des - échanges est fondée sur la justice? Si cela est, adhérez - virilement à ce que vous avez une fois approuvé, soyez - conséquents et ne revenons pas sans cesse sur les fondements de - cette croyance. (Applaudissements.) - -Qu'il me soit permis de faire ici une réflexion. La question des -sucres, telle qu'elle est posée en Angleterre, n'a pas pour le lecteur -français un intérêt actuel. Nous n'en sommes pas à savoir si nous -repousserons le sucre des Antilles comme portant la tache de -l'esclavage. J'ai cru pourtant devoir citer quelques-uns des arguments -qui se sont produits dans les meetings de la Ligue à ce sujet, et mon -but a été principalement de faire connaître l'état de l'opinion -publique en Angleterre. Nous autres Français, grâce à l'influence -d'une presse périodique sans conscience, nous sommes imbus de l'idée -que l'horreur de l'esclavage n'est point, chez les Anglais, un -sentiment réel, mais un sentiment hypocrite, un sentiment de pure -parade, mis en avant pour tromper les autres peuples et masquer les -calculs profonds d'une politique machiavélique. Nous oublions que le -peuple anglais est, plus que tout autre peuple, peut-être, sous -l'influence des idées religieuses. Nous oublions que, pendant quarante -ans, _l'agitation abolitionniste_ a travaillé à susciter ce sentiment -dans toutes les classes de la société. Mais comment croire que ce -sentiment n'existe pas, quand nous le voyons mettre obstacle à la -réalisation de la liberté commerciale, admise en principe par tous les -hommes d'État éclairés du Royaume-Uni, quand nous voyons les chefs de -la Ligue occupés, meeting après meeting, à en combattre l'exagération? -À qui s'adressent tous ces discours, tous ces arguments, toutes ces -démonstrations? Est-ce à nos journaux français qui ne s'occupent -jamais de la Ligue et en ont à peine révélé l'existence? À qui -fera-t-on croire que les monopoleurs, dans cette circonstance, se sont -emparés, à leur profit, avec tant d'habileté, d'un sentiment public -qui n'existe pas? - -On peut faire la même réflexion sur l'agitation commerciale. Nos -journaux n'en parlent jamais, ou, s'ils sont forcés par quelque -circonstance impérieuse d'en dire un mot, c'est pour y chercher ce -qu'ils appellent le machiavélisme britannique. À les entendre, on -dirait que ces efforts presque surhumains, tous ces discours, tous ces -meetings, toutes ces luttes parlementaires et électorales, n'ont -absolument qu'un but: tromper la France, en imposer à la France, -l'entraîner dans la voie de la liberté pour l'y laisser plus tard -marcher toute seule. Mais, chose extraordinaire, la France ne s'occupe -jamais de la Ligue, pas plus que la Ligue ne paraît s'occuper d'elle, -et il faut avouer que, si l'agitation n'a que ce but hypocrite, elle -s'enferre niaisement, car elle aboutit à faire opérer en Angleterre -même ces réformes qu'on l'accuse de redouter, sans faire faire un pas -à notre législation douanière. - -Quand donc en finirons-nous avec ces puérilités? Quand le public -français se fatiguera-t-il d'être traité par la _Presse_, par le -_Commerce_, par le comité _Mimerel_, comme une dupe, comme un enfant -crédule, toujours prêt à se blesser, à s'avilir lui-même, pourvu qu'on -fasse retentir à ses oreilles ces grands mots: la France, la généreuse -France; l'Angleterre, la perfide Angleterre? Non, ils ne sont pas -Français ceux qui, par leurs sophismes, retiennent les Français dans -une enfance perpétuelle; ils n'aiment pas véritablement la France, -ceux qui l'exposent sciemment à la risée des nations et travaillent de -tout leur pouvoir à abaisser notre niveau moral au plus bas degré de -l'échelle sociale. - -Que penserions-nous, si nous venions à apprendre que, pendant dix -années, la presse et l'opposition espagnoles, profitant de ce que la -langue française est peu répandue au delà des Pyrénées, ont travaillé -et sont parvenues à persuader au peuple que tout ce qui se fait, tout -ce qui se dit en France, a pour but de tromper, d'opprimer et -d'exploiter l'Espagne? que nos débats sur l'adresse, sur les sucres, -sur les fonds secrets, sur les réformes parlementaire et électorale, -ne sont que des masques que nous empruntons pour cacher, à l'égard de -l'Espagne, les plus perfides desseins? si, après avoir excité le -sentiment national contre la France, les partis politiques s'en -emparaient, comme d'une machine de guerre, pour battre en brèche tous -les ministères? Nous dirions: Bons Espagnols, vous êtes des dupes. -Nous ne nous occupons point de vous. Nous avons bien assez d'affaires. -Tâchez d'arranger les vôtres, et croyez que tout un grand peuple -n'agit pas, ne pense pas, ne vit pas, ne respire pas uniquement pour -en tromper un autre. Faites rentrer vos journaux et vos hommes -politiques dans une autre voie, si vous ne voulez être un objet de -mépris et de pitié aux yeux de tous les peuples. - -La question est toujours de savoir ce qui vaut le mieux, de la liberté -ou de l'absence de liberté. Au moins ceux qui admettent que la liberté -a des avantages doivent-ils admettre aussi que les Anglais la -réclament de bonne foi; et n'est-ce point une chose monstrueuse et -décourageante d'entendre nos _libéraux_ mettre à la suite l'une de -l'autre ces deux phrases contradictoires: La liberté est le fondement -de la prospérité des peuples.--Les Anglais travaillent depuis vingt -ans à conquérir la liberté, mais avec la perfide arrière-pensée de -nous la faire adopter pour la répudier eux-mêmes l'instant -d'après?--Se peut-il concevoir une absurdité plus exorbitante? - -Nous terminerons le compte rendu de cette séance par le discours de M. -Fox, dont nous ne traduisons que l'exorde et la péroraison. - - M. W. J. FOX: La motion que l'honorable M. Ch. Pelham Villiers - doit proposer mardi prochain, pour l'abrogation des - lois-céréales, marque le terme d'une autre année de l'_agitation_ - de la Ligue. C'est le moment de constater les progrès de notre - cause; et le résultat de cette motion fera connaître l'état de - l'opinion du Parlement relativement à la liberté commerciale, - comparée à ce qu'elle était l'année dernière. J'avoue que de ce - côté je n'ai pas de grandes espérances. Le révérend ministre, qui - m'a précédé à cette tribune, vous a fort à propos rappelé la - prière qui se répète dans toute l'Angleterre pour la Chambre des - communes. Mais avec quelque sincérité qu'elle soit offerte, je - crains qu'elle ne soit à peu près aussi inefficace qu'une - proposition qu'on faisait il y a quelques jours, dans un village - agricole où les fermiers souffrent de cette sécheresse dont - parlait M. Spencer. On invitait le curé à dire une prière pour - demander la pluie. Il consulta un vieux fermier des environs et - voulut savoir s'il acquiesçait à la requête de ses autres - paroissiens: «Oh! monsieur le curé, dit le fermier, dans mon - opinion, il est inutile de prier pour la pluie tant que le vent - soufflera du nord-est.» (Rires.) Et pour moi, je crains que les - prières de l'Église ne soient aussi inefficaces à amener - l'établissement de la liberté commerciale sur les bases de la - justice et de la vérité, par l'intervention de la Chambre des - communes, tant que les vents régnants y souffleront des froides - et dures régions du monopole. (Applaudissements.) J'attends peu - de chose, dans une question qui s'agite entre une classe et le - public, d'une assemblée fondée et élue par cette classe. Le mal - est dans les organes vitaux, et il ne faut rien moins qu'une - régénération du corps législatif pour que des millions de nos - frères puissent espérer justice, sinon charité, de ceux qui se - sont constitués les arbitres de nos destinées. Il y a d'ailleurs - des symptômes propres à modérer notre attente sur le vote - prochain du Parlement. Je ne serais pas surpris que nos forces - parussent être diminuées depuis le dernier débat, et je ne me - laisserai pas décourager par un tel phénomène; car il est à - remarquer que toutes les fois que le parti whig a entrevu le - pouvoir en perspective, des phrases et des expressions, que le - progrès de cette controverse semblait avoir vieillies, ne - manquent pas de se reproduire; et dans les récents événements - parlementaires, il n'a pas plutôt aperçu la chance de supplanter - le parti rival qu'on a vu la doctrine du _droit fixe_ reparaître - dans ses journaux. (UNE VOIX: Ils ont le droit d'agir ainsi.) - Sans doute, ils ont le droit d'agir ainsi; ils ont le droit de - faire revivre le droit fixe comme vous avez le droit d'arracher - un cadavre à la terre, si cette terre vous appartient. Mais vous - n'avez pas le droit de jeter cette masse de corruption au milieu - des vivants et de dire: Ceci est l'un de vous; il vient partager - vos travaux et vos priviléges. (Applaudissements.) Il n'y a pas - encore bien longtemps, qu'au grand jour de la discussion publique - le _droit fixe_ est mort, enseveli, corrompu et oublié pour - toujours; et il ne reparaît sur la scène que parce qu'un certain - parti parlementaire croit avoir amélioré sa position et s'être - ouvert une brèche vers le pouvoir. Mais au _droit fixe_ comme à - l'échelle mobile, la Ligue déclare une guerre éternelle. - (Écoutez!) L'intégrité de notre principe répugne à l'un comme à - l'autre. Nous ne transigerons jamais avec une taxe sur le pain, - quel qu'en soit le mode, et nous les repousserons tous les deux, - comme des obstacles divers qui viennent s'interposer entre les - dons de la Providence et le bien-être de l'humanité..... - -À propos des crises ministérielles que venaient d'occasionner coup sur -coup la loi sur les sucres et le bill des dix heures, l'orateur -s'écrie: - - Des symptômes de nos progrès se révèlent dans la condition - actuelle des partis qui nous sont hostiles. Où est cette phalange - serrée qui se leva contre nous il y a deux ans? Où est cette - puissance qui, aux élections de 1841, balayait tout devant elle - comme un tourbillon? Divisée sur toutes les questions qui - surgissent, tourmentée par une guerre intestine à propos d'un - évêché dans le pays de Galles, à propos des chapelles des - dissidents, à propos de la loi des pauvres, de celle du travail - dans les manufactures, la voilà encore livrée à l'anarchie au - sujet de la loi des sucres. (Applaudissements.) Les voilà! Église - orthodoxe contre Église modérée; vieux Torys contre conservateurs - modernes; vieille Angleterre contre jeune Angleterre.--Voilà la - grande majorité dont sir Robert Peel a mis dix ans à amalgamer - les ingrédients. (Rires et applaudissements.) L'état présent de - la Chambre des communes est une haute leçon de moralité pour les - hommes d'État à venir. Elle les avertit de la vanité des efforts - qu'ils pourraient tenter pour former un parti sans un principe, - ou, ce qui ne vaut guère mieux, avec une douzaine de principes - antipathiques. Quand il était dans l'opposition, sir Robert Peel - courtisait tous les partis, évitant, avec une dextérité - merveilleuse, de se commettre avec aucun. Il leur donnait à - entendre--confidentiellement sans doute--que la coalition - tournerait à leur avantage. Il ne s'agissait que de déplacer les - Whigs. Tout le reste devait s'ensuivre. Enfin la coalition a - réussi; et voilà qu'elle montre le très-honorable baronnet dans - la plus piteuse situation où se soit jamais trouvé, à ma - connaissance, un premier ministre d'Angleterre. Accepté seulement - à cause de sa dextérité, nécessaire à tous, méprisé de tous, - contrarié par tous, il est l'objet de récriminations unanimes, et - les reproches dont il est assailli de toutes parts se résument - cependant avec une écrasante uniformité par le mot: - «Trahison.....» - - C'était hier l'anniversaire de la bataille de Waterloo. Les - guerriers qui triomphèrent dans cette terrible journée se - reposent à l'ombre de leurs lauriers. Plusieurs d'entre eux - occupent des positions élevées, et je désirerais que cette - occasion leur suggérât l'idée de rechercher quelles furent les - causes qui avaient affaibli la puissance sociale de Napoléon, - longtemps avant que sa force militaire reçût un dernier coup sur - le champ de Waterloo. Pour les trouver, je crois que, remontant - le cours des événements, nous devrions revenir jusqu'au décret de - Berlin qui déclara le blocus des îles Britanniques[53]. Les lois - naturelles du commerce, on l'a dit avec raison, le brisèrent - comme un roseau. L'opinion s'était retirée de lui, sa politique - avait perdu en Europe tout respect et toute confiance avant le - prodigieux revers que ses armes subirent le 18 juin. Lui-même - s'était porté le premier coup par les proclamations antisociales - auxquelles je fais allusion. Eh bien! que ces guerriers, qui - renversèrent alors le blocus de la Grande-Bretagne, y songent - bien avant de s'unir à une classe qui s'efforce de la soumettre à - un autre blocus. (Écoutez!) La loi-céréale, c'est un blocus. Elle - éloigne de nos rivages les navires étrangers; elle nous sépare de - nos aliments; elle nous traite en peuple assiégé; elle nous - enveloppe comme pour nous chasser du pays par la famine. Le - blocus que rompit le duc de Wellington ne portait pas les - caractères essentiels d'un blocus plus que celui que nous impose - le monopole; seulement le premier prétendait se justifier par une - grande politique nationale, et le second ne s'appuie que sur les - misérables intérêts d'une classe. Il ne s'agit plus de l'empire - du monde, mais d'une question de revenus privés. - (Applaudissements.) Ce n'est plus la lutte des rois contre les - nations; il n'y a d'engagés que les intérêts des oisifs - propriétaires du sol, et c'est pour cela qu'ils font la guerre, - et c'est pour cela qu'ils renferment dans leur blocus les - multitudes industrieuses et laborieuses de la Grande-Bretagne. - (Applaudissements.) Le système du monopole est aussi antinational - que la politique commerciale de Napoléon était hostile aux vrais - intérêts de l'Europe, et il doit s'écrouler comme elle. Il n'est - pas de puissance, quels que soient ses succès passagers, qui - puisse maintenir le monopole. Ce blocus nouveau aura aussi sa - défaite de Waterloo, et la législation monopoliste son rocher de - Sainte-Hélène, par delà les limites du monde civilisé. - (Acclamations prolongées.) J'ai la confiance que les guerriers - qui s'assemblèrent hier, contents de leurs triomphes passés, se - réjouissent dans leur coeur de ce que l'occasion ne s'est plus - offerte à eux de conquérir de nouveaux lauriers, et de ce que la - paix n'a pas été rompue. Oh! puisse-t-elle durer toujours! - (Écoutez! écoutez!) Mais, soit qu'il faille assigner la cessation - de l'état de guerre à l'épuisement des ressources des nations, ce - qui y est sans doute pour beaucoup,--ou au progrès de - l'opinion,--et j'espère qu'elle n'y a pas été sans - influence--(j'entends cette opinion qui repousse le recours aux - armes dans les questions internationales, qui, avec de la bonne - foi et de la tolérance, peuvent être amiablement - arrangées);--quelles que soient ces causes, ou dans quelques - proportions qu'elles se combinent, les principes qui sont - antipathiques à la guerre sont également antipathiques au - monopole. Si les nations ne peuvent plus combattre parce qu'elles - sont épuisées, certainement, par le même motif, elles ne peuvent - plus supporter le poids du monopole.--Si l'opinion s'est élevée - contre les luttes de nation à nation, l'opinion se prononce aussi - contre les luttes de classe à classe, et spécialement s'il s'agit - pour les riches et les puissants de s'attribuer une part dans la - rémunération des classes pauvres et laborieuses. - (Applaudissements.) L'action de ces causes détruira, j'espère, - l'un de ces fléaux comme elle a détruit l'autre. Leurs caractères - sont les mêmes. Si la guerre appauvrit la société, si elle - renverse le négociant des hauteurs de la fortune, si elle dissipe - les ressources des nations, et si elle enfonce le pauvre dans une - pauvreté de plus en plus profonde, le monopole reproduit les - mêmes scènes et exerce la même influence. Si la guerre dévaste la - face de la nature, change les cités en ruines, et transforme en - déserts les champs que couvraient les moissons mouvantes, quelle - est aussi la tendance du monopole, si ce n'est de faire pousser - l'herbe dans les rues des cités autrefois populeuses, et de - rendre solitaires et vides des provinces entières, qui, par la - liberté des échanges, eussent préparé une abondante nourriture - pour des milliers d'hommes laborieux, vivant sous d'autres cieux - et dans des conditions différentes? Si la guerre tue, si elle - imbibe de sang humain le champ du carnage, le monopole aussi - détruit des milliers d'existences, et cela après une lente agonie - plus douloureuse cent fois que le boulet et la pointe de l'épée. - Si la guerre démoralise et prépare pour les temps de paix les - recrues du cachot, le monopole ouvre aussi toutes les sources du - crime, le propage dans tous les rangs de la société, et dirige - sur le crime et la violence la vengeance et le glaive de la loi. - (Applaudissements.) Semblables par les maux qu'ils engendrent, - minés par l'action des mêmes causes, condamnés pour la - criminalité qui est en eux, par la même loi morale, je m'en - remets au même plan providentiel de leur complète destruction. - (Applaudissements enthousiastes.) - -[Note 53: M. Fox aurait pu s'étayer ici de l'opinion de Napoléon -lui-même. En parlant du décret de Berlin, il dit: «La lutte n'est -devenue périlleuse que depuis lors. J'en reçus l'impression en signant -le décret. Je soupçonnai qu'il n'y aurait plus de repos pour moi et -que ma vie se passerait à combattre des résistances.» - - (_Note du traducteur._)] - -Nous ne pouvons pas nous dissimuler que l'_esprit de parti_, cette -rouille des États constitutionnels, fait en France, comme en -Angleterre, comme en Espagne, d'épouvantables ravages. Grâce à lui, -les questions les plus vitales, les questions dont dépendent le -bien-être national, la paix des nations et le repos du monde, ne sont -pas envisagées dans leurs conséquences et considérées en elles-mêmes, -mais seulement dans leur rapport avec le triomphe d'un nom propre. La -presse, la tribune, et enfin l'opinion publique, y cherchent des -moyens de déplacer le pouvoir, de le faire passer d'une main dans une -autre. Sous ce rapport, l'apparition au Parlement britannique d'un -petit nombre d'hommes résolus à n'avoir en vue, dans chaque question, -que l'intérêt public qui y est impliqué, est un fait d'une grande -importance et d'une haute moralité. Le jour où un député français -prendra cette position à la Chambre, s'il sait la maintenir avec -courage et talent, ce jour-là sera l'aurore d'une résolution profonde -dans nos moeurs et dans nos idées; car, il n'est pas possible que cet -homme ne rallie à lui l'assentiment et la sympathie de tous les amis -de la justice, de la patrie et de l'humanité. Pleins de cette idée, -nous espérons ne pas fatiguer inutilement le public en traduisant ici -l'opinion d'un des organes de la presse anglaise, sur le rôle qu'ont -joué les _free-traders_ dans la question des sucres. - - «Ce qu'il s'agissait de démêler, c'était de savoir laquelle des - deux propositions, celle de R. Peel et celle de M. Miles, - s'approchait pratiquement le plus des principes de la liberté - commerciale. Et cette question, M. Miles la résolvait lui-même en - fondant son amendement sur ce que le plan ministériel n'accordait - pas une suffisante protection au monopole des planteurs des - Antilles. Dépouillée de ses artifices technologiques, elle était - calculée pour accroître la protection en faveur du sucre - colonial, et nous ne pouvons pas comprendre comment une pareille - mesure aurait pu, sans inconséquence, recevoir l'appui de gens - qui font profession de dénoncer toute protection comme injuste, - et tout monopole comme funeste.» - - «On dit que, selon les règles de moralité à l'usage des partis, - le principe abstrait aurait dû céder devant les nécessités d'une - manoeuvre, et que la proposition de M. Miles aurait dû être - soutenue, afin que sir R. Peel, perdant la majorité, fût forcé de - résigner le pouvoir; on fait entendre que, dans la crise - ministérielle, les _free-traders_ auraient sans doute obtenu des - avantages qu'on ne spécifie pas. Eh bien, même sur ce terrain - abject des expédients, et mettant de côté toute considération de - principe, nous sommes convaincus qu'en votant avec sir R. Peel, - les _free-traders_ ont adopté la ligne de conduite non-seulement - la plus juste, mais encore la plus prudente qu'ils pussent - choisir dans la circonstance. Il est bien clair qu'une majorité - contre sir Robert Peel ne pouvait être obtenue que par la - coalition des partis. Mais voyons avec qui les _free-traders_ se - seraient coalisés. Il suffit de jeter les yeux sur la liste des - membres qui ont voté avec M. Miles, pour s'assurer qu'elle - présente les noms des plus fanatiques monopoleurs de l'empire, - des plus désespérés adhérents au vieux système de priviléges en - faveur du sucre et des céréales, tels qu'ils existaient dans les - plus beaux jours des bourgs-pourris; gens qui n'ont rien oublié - ni rien appris, pour qui le flot du temps coule en vain, et dont - les voeux non dissimulés sont le retour des vieux abus et la - restauration de la corruption électorale.--Quel principe commun - unit ces hommes aux _free-traders_? Absolument aucun. Leur - concours fortuit n'eût donc été qu'une coalition en dehors des - principes, et l'histoire d'Angleterre a été écrite en vain, si - elle ne nous apprend pas que de telles coalitions ont toujours - été funestes au pays. C'est là qu'a toujours été la pierre - d'achoppement des Whigs, et la raison qui explique pourquoi les - hommes d'État de ce parti n'ont jamais inspiré à l'opinion - publique une pleine confiance dans l'honnêteté et la droiture de - leur politique. La fameuse coalition de M. Fox avec lord North, - qu'il avait si souvent dépeint comme quelque chose de pis qu'un - démon incarné, fit reculer de plus d'un demi-siècle la cause de - la réforme en Angleterre, et permit à notre oligarchie de nous - plonger dans une guerre contre la France, dont les conséquences - pèseront encore sur bien des générations futures. Dans le débat - auquel donna lieu le traité de commerce avec la France, en - février 1787, on vit M. Fox plaider formellement l'exclusion des - produits français de nos marchés, se fondant sur ce que les - Français étaient «nos ennemis naturels,» et qu'il fallait par - conséquent éviter tout rapprochement commercial ou politique - entre les deux nations. En se faisant, dans des vues spéciales et - temporaires, le héraut de ce vieux préjugé, M. Fox rendit - d'avance complétement inefficaces tous les efforts qu'il devait - faire plus tard pour empêcher la guerre contre la France. De - même, l'adoption temporaire de la bannière de la _protection_ par - les chefs des Whigs dans la question des sucres, les eût forcés, - le jour où ils seraient arrivés aux affaires, à se mettre en état - d'hostilité contre la liberté du commerce.--La récente coalition - de lord John Russell avec lord Ashley, dont, pendant qu'il était - au pouvoir, il avait traité les propositions de toute la hauteur - de son mépris[54], est un autre exemple du danger de subordonner - les principes au triomphe réel ou imaginaire d'une manoeuvre de - parti; et s'il rentre au pouvoir, il s'apercevra qu'il s'est - préparé une série d'embarras auxquels il ne pourra échapper - qu'aux dépens de sa dignité.--Pour ne parler que du cabinet - actuel, chacun sait que les plus grandes difficultés que - rencontre l'administration de sir R. Peel proviennent des - encouragements pleins de partialité qu'il donna aux - démonstrations de lord Sandon, des calomnies prodiguées au clergé - d'Irlande, des appels faits aux préjugés nationaux contre le - peuple irlandais, et de l'acquiescement plus qu'implicite par - lequel il seconda les clameurs des classes privilégiées contre - les réformes commerciales, proposées par les Whigs en 1841. On - dit proverbialement: «C'est l'opposition Peel qui tue le - ministère Peel.» Avec de tels exemples sous les yeux, les - _free-traders_ se seraient montrés incapables de profiter des - leçons de l'histoire et de l'expérience, s'ils fussent entrés - dans une coalition immorale avec les fanatiques du monopole, dans - le seul but de fomenter le désordre d'une crise ministérielle.» - - [Note 54: On sait que la motion de lord Ashley consiste à limiter - à dix heures le travail des manufactures, et que sir Robert Peel, - qui s'y oppose, en fait une question de cabinet.] - - «Les chefs des Whigs viennent de se coaliser, dans deux occasions - récentes, avec les exaltés du parti opposé, pour renverser le - ministère. Mais leur influence morale dans le pays y a-t-elle - gagné? Bien au contraire, et ils se sont placés eux-mêmes dans - cette situation que la victoire eût amené leur ruine, et qu'ils - ont trouvé leur salut dans la défaite. S'ils avaient renversé le - gouvernement à l'occasion du bill de lord Ashley, ils étaient - réduits à se présenter devant le pays sous l'engagement d'imposer - des restrictions à la liberté du travail. Vainqueurs avec M. - Miles, ils étaient également engagés à imposer des restrictions à - la liberté du commerce. On a dit que la Ligue avait sauvé sir R. - Peel; mais on peut affirmer avec plus de raison qu'elle a - affranchi le parti _libéral_ de la honte de paraître en face de - la nation, portant empreints sur son front les mots «restriction - et monopole». Mais, après tout, ce sont là des conséquences de - votes whigs ou torys, avec lesquelles les _free-traders_ n'ont - rien à démêler. Ils ont exposé et soutenu leurs principes, sans - égard à aucune considération prise de l'esprit de parti; ils - n'ont reculé devant aucun engagement; ils n'ont parlementé avec - aucun monopole; ils n'ont abandonné aucun principe; ils ont - adhéré simplement et pleinement à la vérité, refusant de - transiger avec l'erreur. Quand viendra le jour de la justice, - comme il viendra certainement, ils n'auront pas à payer la dette - du déshonneur, et ne seront pas réduits à sacrifier, en tout ou - en partie, l'intérêt national, pour racheter des antécédents - factieux.» - -On pourra soupçonner ce jugement de partialité, comme émané de la -Ligue elle-même. Mais nous pourrions prouver ici, en invoquant le -témoignage de la presse provinciale d'Angleterre, que l'opinion -publique, un moment incertaine, a fini par sanctionner la conduite des -_free-traders_. On comprend qu'au delà, comme en deçà du détroit, les -journaux de la capitale doivent être beaucoup plus engagés dans les -manoeuvres des partis. Aussi vit-on le _Morning-Chronicle_, qui -d'ordinaire soutient la Ligue, s'élever avec indignation contre M. -Cobden et ses adhérents. D'après ce journal, les _free-traders_ -auraient dû considérer «qu'il ne s'agissait plus d'un droit sur le -sucre un peu plus ou un peu moins élevé, mais de choisir entre sir -Robert Peel et son _échelle mobile_ d'un côté et lord John Russell et -le _droit fixe_ de l'autre,--et qui sait? peut-être entre sir Robert -Peel et lord Spencer avec l'_abolition totale_.» - -Il est consolant, pour les personnes qui se préoccupent de l'avenir -constitutionnel des nations, de voir avec quel ensemble la presse -impartiale, la presse de province, a repoussé cette manière de poser -la question. Sur cent journaux, quatre-vingt-dix ont approuvé la -Ligue, parmi lesquels ceux-ci: _Liverpool-Mercury_, _Leeds-Mercury_, -_Northern-Whig_, _Oxford-Chronicle_, _Manchester-Times_, -_Sunderland-Herald_, _Kent-Herald_, _Edimburg-Weekly-Chronicle_, -_Carlisle-Journal_, _Bristol-Mercury_, _Sussex-Advertiser_, etc. -D'autres blâmèrent, dans le premier moment, et ne tardèrent pas à se -rétracter. «Après mûr examen, dit le _Stirling-Observer_, nous nous -voyons obligé de modifier profondément, sinon de retirer complétement -nos premières remarques; et nous avouons avec franchise que les chefs -de la Ligue ont voté d'après une connaissance des faits et des -circonstances, que nous ne possédons nous-mêmes que depuis peu de -jours.» - -Combien il serait à désirer que la presse départementale sût se -soustraire, en France, au despotisme de la presse parisienne; et quel -immense service rendraient les journaux de province, s'ils se -consacraient à étudier les questions _en elles-mêmes_, s'ils -démasquaient leurs confrères de Paris, toujours disposés et même -intéressés à transformer les plus graves questions en machines de -guerre parlementaire! Les feuilles qui se publient à Bordeaux, à -Nantes, à Toulouse, à Marseille, à Lyon, ne sont pas soudoyées par -l'ambassade russe, ou par les comités agricoles et manufacturiers, ou -par les délégués des colonies. Leurs rédacteurs n'entrent pas, par -l'élévation de tel ou tel chef de parti, dans la région universitaire -ou diplomatique. Rien donc n'explique l'abjection servile avec -laquelle ils reçoivent les inspirations de la presse parisienne, si ce -n'est qu'ils sont dupes eux-mêmes de cette stratégie cupide dont ils -se font aveuglément les instruments ridicules. _Servum pecus!_ Pour -moi, je l'avoue, quand au fond d'une province je découvre un homme qui -ne manque pas de talent et même de sincérité, qui sait manier une -plume, et que le public qui l'entoure est habitué à considérer comme -une lumière; quand je vois cet homme se passionner sur le mot d'ordre -de ses collègues de Paris; pour une question de cabinet, négliger, -froisser les intérêts de l'humanité, de la France, et même de son -public spécial; soutenir, par exemple, ou les fortifications de Paris, -ou le régime protecteur, ou le mépris des traités, et cela uniquement -pour faire pièce à un ministre, au profit d'intérêts qui lui sont -étrangers comme ils le sont au pays, je crois avoir sous les yeux la -personnification de la plus profonde dégradation où il soit donné à -l'espèce humaine de descendre. - - * * * * * - -Le 25 juin 1844, l'ordre du jour de la Chambre des communes amena -enfin la discussion sur la motion annuelle de M. Ch. Pelham Villiers, -pour l'abrogation de la loi-céréale. - -La composition actuelle de la Chambre ne permet pas de penser que les -_free-traders_ se bercent de l'espoir de faire triompher cette mesure -radicale. Ils la présentent néanmoins, d'abord, pour faire naître -l'occasion d'une discussion solennelle sur le terrain des principes, -sachant fort bien que la raison, sinon le nombre, sera de leur côté, -et qu'à la longue le nombre se rallie à la raison; ensuite, afin de -constater l'état de l'opinion publique, là où elle leur est -certainement le plus défavorable, c'est-à-dire au Parlement. - -L'annonce de cette grande discussion avait agité toute l'Angleterre. -De toutes parts il se formait des meetings, où les électeurs -(_constituencies_) formulaient des requêtes à leurs mandataires pour -les sommer de respecter les droits du travail, de l'industrie et du -commerce. - -Ainsi qu'on l'a vu, dans le discours de M. Fox, les circonstances -n'étaient pas favorables à la motion de M. Villiers. D'abord les -Whigs, toujours prêts à mettre l'intérêt général au second rang et -l'intérêt de parti au premier, se montraient peu disposés à seconder -les _free-traders_. Ils ne pouvaient oublier que, quelques jours -avant, et dans deux occasions successives, les _free-traders_ leur -avaient fait manquer l'occasion de ressaisir le pouvoir. «Ils nous ont -abandonnés, disaient-ils, et nous les abandonnons à notre tour.» Mais -il y a cette différence que les Cobden, les Gibson, les Villiers -avaient sacrifié les partis aux principes, tandis que les Whigs -sacrifiaient les principes aux partis. - -Les Whigs avaient d'ailleurs un autre motif de se montrer moins -radicaux que l'année précédente. Les événements récents, en ébranlant -le ministère Tory, leur avaient laissé entrevoir une chance d'arriver -aux portefeuilles. Dès lors, ils avaient fait revivre le _droit fixe_, -cet ancien projet de lord John Russell, et ils ne voulaient pas -s'engager en votant pour l'abolition immédiate et totale de tous -droits protecteurs. - -La forme que M. Villiers avait donnée à sa proposition était aussi -combinée de manière à faire reconnaître les forces des purs -_free-traders_. C'était, selon l'expression anglaise, «_a rigid -test_,» une pierre de touche sévère. En 1843, la motion de M. Villiers -était ainsi formulée: «Que la Chambre se forme en comité pour -_examiner_ la convenance d'abroger les lois-céréales.» On conçoit que -les partisans du droit fixe, et les hommes sincères dont l'opinion -n'est pas bien arrêtée, pouvaient se rallier à une telle proposition, -qui avait moins pour objet de résoudre la question que de la mettre -officiellement à l'étude. - -Mais, en 1844, la motion de M. Villiers était conçue ainsi: - -«Que la Chambre se forme en comité pour examiner les résolutions -suivantes: - -«Il résulte du dernier recensement que la population du royaume -s'accroît rapidement; - -«La Chambre reconnaît qu'un très-grand nombre de sujets de Sa Majesté -est insuffisamment pourvu des objets de première nécessité; - -«Que cependant une loi est en vigueur qui restreint les -approvisionnements, et, par conséquent, diminue l'abondance des -aliments; - -«Que toute restriction ayant pour objet d'empêcher l'achat des choses -nécessaires à la subsistance du peuple est insoutenable en principe, -funeste en fait, et doit être abolie; - -«Que, par ces motifs, il est expédient d'abroger immédiatement les -_actes_ 5 et 6. _Victoria_, c. 14.» - -Il est bien évident qu'une telle proposition ne pouvait être -accueillie que par les membres préparés à reconnaître la vérité -théorique et les avantages pratiques du principe de la liberté -illimitée du commerce. - -Après un débat qui se prolongea jusqu'au vendredi 28 juin, la -division donna les résultats suivants. - - Pour la motion de M. Villiers 124 voix. - Contre 330 - Majorité 206. - -À ces 124 voix, il faut en ajouter 11, dites _paired_, selon les -usages parlementaires de la Chambre[55], et 30 de membres absents, ce -qui forme une masse compacte de purs _free-traders_ de 165 membres. - -[Note 55: Lorsque deux membres d'opinion différente ont besoin de -s'absenter, ils s'entendent et sortent ensemble sans altérer le -résultat du vote.] - -En résumé, la majorité contre l'abrogation avait été, en 1842, de -303,--en 1843, de 256,--en 1844, de 206. - -Nous ne traduisons pas ici les discours prononcés dans cette mémorable -circonstance de crainte de fatiguer le lecteur. Nous nous bornerons à -dire que, dans le cours de la discussion, on a accusé les -_free-traders_ de ne demander que la liberté du commerce des céréales, -et on a, par conséquent, présenté la motion comme faite dans un -intérêt purement manufacturier. M. Cobden a répondu que le système -protecteur avait principalement en vue les intérêts du sol; que les -propriétaires du sol étant en même temps les maîtres du Parlement, la -Ligue avait considéré le système tout entier comme n'ayant d'autre -point d'appui que cette branche particulière de protection. Dans la -nécessité de concentrer ses forces, pour leur donner plus -d'efficacité, elle a résolu d'attaquer surtout la loi-céréale, sachant -fort bien que, si elle en obtenait l'abrogation, les propriétaires -eux-mêmes seraient les premiers à détruire toutes autres mesures -protectrices. «Je déclare ici, dit-il, très-sincèrement et -très-formellement, que je me présente comme l'avocat de la liberté des -échanges _en toutes choses_, et, dans le cas où vous vous formeriez en -comité au sujet des lois-céréales, si les règles de la Chambre me le -permettent, je suis prêt à ajouter à la motion l'abrogation de tous -les droits protecteurs sur quelque chose que ce soit.» - -Nous avons remarqué encore un argument, émané de M. Milner Gibson, et -qui nous paraît mériter l'attention des personnes qui aiment à -considérer les questions d'un point de vue philosophique. - -Après avoir exposé les conséquences funestes du régime restrictif, M. -Gibson ajoute: - - J'adjure le très-honorable baronnet (sir Robert Peel), j'adjure - le payeur général de l'armée (sir E. Knatchbull), dont - l'expérience est si ancienne, et qui ont entendu dans cette - session comme dans les précédentes tant d'arguments pour et - contre la question, je les adjure de se lever dans cette - enceinte, et de déclarer, une fois pour toutes, sur quel - fondement ils pensent que l'aristocratie de ce pays peut réclamer - pour elle-même, avec justice, le droit de s'interposer dans la - liberté de l'industrie. (Écoutez! écoutez!) C'est là une - interpellation loyale. Je me souviens d'avoir lu, à l'Université - de Cambridge, dans les oeuvres du docteur Paley, que toute - restriction était _per se_ un mal; qu'il incombe à ceux qui la - proposent ou la maintiennent de prouver qu'elle apportait à la - communauté de grands et incontestables avantages, de le prouver - distinctement, jusqu'à l'évidence et par delà l'ombre du doute. - Il ajoutait qu'il n'incombe pas à ceux qui en souffrent de faire - aucunes preuves. C'est pourquoi je vous interpelle en stricte - conformité des principes que j'ai appris dans vos universités. Au - nom de la philosophie du docteur Paley, puisqu'il existe une - restriction dont j'ai à me plaindre, je vous somme, vous le - législateur du pays, vous le gouvernement du pays, je vous somme, - et j'ai le droit de le faire, de venir justifier votre - restriction, et jusqu'à ce que vous l'ayez fait clairement et - explicitement, il m'appartient, sans autre explication, d'en - demander l'abrogation complète et immédiate. - -Sir Robert Peel, sûr de la majorité, ne paraissait guère disposé à -s'expliquer. Cependant, il est des convenances et une opinion -publique qu'il faut bien respecter. Vaincu par ces interpellations -directes, vers la fin du débat, il prit la parole, et, selon sa -coutume, il fit de larges concessions aux principes sans s'engager à -rien pour la pratique: - - «Dans l'état artificiel de la société actuelle, dit-il, nous ne - pouvons agir sur de pures abstractions, et nous déterminer par - des maximes philosophiques dont, en principe, je ne conteste pas - la vérité. Nous devons prendre en considération les circonstances - dans lesquelles nous avons progressé et les intérêts engagés.» - -Après cette épreuve, une séance générale de l'association pour la -liberté commerciale eut lieu au théâtre de Covent-Garden, le 3 juillet -1844. Nous regrettons que le temps nous manque pour rapporter ici les -discours remarquables de MM. Villiers, Cobden, Bright, etc. - -À partir de cette époque, la Ligue s'est consacrée surtout à donner de -nouveaux développements à son action. On peut partager sa carrière en -trois grandes époques. Dans la première, elle s'était occupée de -s'organiser, de fixer son but, de tracer sa marche, de réunir dans son -sein un grand nombre d'économistes éclairés. Dans la seconde, elle -s'adressa à l'opinion publique. Nous venons de la voir, multipliant -les meetings dans toutes les provinces, envoyant de toutes parts des -brochures, des journaux, des professeurs, essayant enfin de vaincre la -résistance du Parlement par la pression d'une opinion nationale forte -et éclairée. À l'époque où nous sommes parvenus, nous allons la voir -donner à ses travaux une direction plus pratique, et aspirer à -modifier profondément, dans son personnel, la constitution de la -Chambre des communes. Pour cela, il s'agissait de mettre en oeuvre la -loi électorale et de tirer tout le parti possible des réformes -introduites par les Whigs dans la législation. - -Ce n'est pas que la Ligue fût restée étrangère jusque-là aux luttes -électorales. Déjà elle avait essayé ses forces sur ce terrain. -Rarement elle avait manqué l'occasion de mettre, dans chaque bourg, un -candidat _free-trader_ aux prises avec un candidat monopoleur. Partout -on l'avait vue élever drapeau contre drapeau et principe contre -principe. Elle consacrait une partie de son royal budget à poursuivre -devant les tribunaux la corruption électorale, et l'on se rappelle -qu'elle fit passer, à Londres même, un _free-trader_, M. Pattison, -quoiqu'il eût pour concurrent un des hommes les plus riches et les -plus haut placés de cette métropole, le banquier Baring, soutenu -d'ailleurs par toutes les influences réunies des aristocraties -terrienne, commerciale, ecclésiastique et gouvernementale. - -Mais la Ligue n'apportait guère alors aux élections que son influence -morale et n'opérait qu'avec les éléments existants. Nous allons la -voir essayer de changer ces éléments eux-mêmes, et de remettre la -puissance élective aux mains des classes aisées et laborieuses. - -Des comités s'organisent sur toute la surface du Royaume-Uni. Ils ont -pour mission de faire porter sur les listes électorales tout -_free-trader_ qui remplit les conditions exigées par la loi, et d'en -faire rayer tout monopoleur qui n'a pas le droit d'y figurer. Des -milliers de procès sont soutenus à la fois devant l'autorité -compétente, et avec tant de succès, qu'on peut déjà prévoir qu'au sein -de beaucoup de colléges la majorité sera déplacée. - -Mais M. Cobden, cet homme éminent qui est l'âme de la Ligue, et qui la -dirige, à travers mille obstacles, d'une manière si habile et si -ferme, conçoit un plan bien autrement gigantesque. - -En France, pour être électeur, il faut payer 200 fr. d'impôts directs. -La loi anglaise ne procède point avec cette uniformité. Une multitude -de positions diverses peuvent donner le droit de voter. Parmi les -dispositions de la loi, il en est une, appelée la clause Chandos, -selon laquelle est électeur quiconque a une propriété libre -(_freehold_), donnant 40 sh. de revenu net, c'est-à-dire pouvant -s'acquérir moyennant un capital de 50 à 60 1. s. - -Le plan de M. Cobden consiste à faire arriver au droit électoral, par -le moyen de cette clause, un nombre suffisant d'hommes indépendants -pour contre-balancer la masse d'électeurs dont l'aristocratie anglaise -dispose, comme d'une dépendance et appartenance de ses vastes -domaines. - -Dans l'espace de quarante jours, M. Cobden s'est présenté devant -trente-cinq meetings, principalement dans les comtés de Lancastre, -d'York, de Chester, afin de divulguer et de populariser son projet. La -variété qu'il a su répandre sur tant de discours, fondés sur le même -thème et tendant au même but, révèle une puissance de facultés et une -étendue de connaissances qu'on est heureux de voir associées à la -vertu la plus pure et au caractère le plus élevé. Son collègue, M. -Bright, n'a pas déployé moins de zèle, de talent et d'énergie. - -On n'attend pas de nous que nous suivions pas à pas la Ligue dans -cette nouvelle phase de l'agitation. Nous nous bornerons dorénavant à -recueillir, dans les innombrables documents que nous avons sous les -yeux, les arguments qui pourront nous paraître nouveaux et les -circonstances propres à jeter quelque jour sur l'esprit de la Ligue et -les moeurs anglaises. - - -Séance du 7 août 1844. - -Nous voici arrivés à l'époque où les relations entre la France et -l'Angleterre, et par suite la paix du monde, paraissaient gravement -compromises. La presse des deux côtés du détroit, et malheureusement -dans des vues peu honorables, s'efforçait de réveiller tous les vieux -instincts de haine nationale. On dit que, dans la salle d'Exeter-Hall, -des missionnaires fanatiques faisaient entendre des paroles irritantes -peu en harmonie avec le caractère dont ils sont revêtus. Sir Robert -Peel enfin, peut-être dominé par le déchaînement des passions ardentes -du dehors, venait de prononcer devant le Parlement les paroles -impolitiques et imprudentes qui rendaient si difficile l'arrangement -des affaires de Taïti. - -Jusqu'à ce moment, pas une allusion n'avait été faite au sein des -meetings de la Ligue sur les rapports de la France avec l'Angleterre. -Cette circonstance nous semble mériter toute l'attention du lecteur -impartial; car enfin, les occasions n'avaient pas manqué; l'affaire -d'Alger, celle du Maroc, celle du droit de visite, l'hostilité de nos -tarifs, manifestée par des droits différentiels mis à la charge des -produits anglais, et bien d'autres circonstances offraient aux -orateurs de la Ligue un texte facile à exploiter, dans l'intérêt de -leur popularité, un instrument fécond pour arracher des -applaudissements à la multitude. Comment se fait-il que ces hommes, -parlant tous les jours en présence de cinq à six mille personnes -réunies, et dans les circonstances où il leur était si facile de -ménager à leur amour-propre d'orateur toutes les ovations de -l'enthousiasme politique, se soient constamment abstenus de céder à -cette si séduisante tentation? Comment des manufacturiers, des -négociants, des fermiers se sont-ils montrés à cet égard si supérieurs -à des missionnaires, à des journalistes, et même aux hommes d'État les -plus haut placés? - -Il n'y a qu'une circonstance qui puisse expliquer raisonnablement ce -phénomène, et cette circonstance est si importante, qu'il doit m'être -permis de la révéler au public français.--C'est que la Ligue s'adresse -à la classe industrieuse et laborieuse, et que cette classe, en -Angleterre, n'est point animée des sentiments haineux contre la -France que nos journaux, par des motifs expliqués ailleurs, lui -attribuent avec tant d'obstination.--J'ai lu plus de trois cents -discours prononcés par les orateurs de la Ligue dans toutes les villes -importantes de la Grande-Bretagne. J'ai lu un nombre immense de -brochures, de pamphlets populaires, de journaux émanés de cette -puissante association, et j'affirme sur l'honneur que je n'y ai jamais -vu un mot blessant pour notre dignité nationale, ni une allusion -directe ou indirecte à l'état de nos relations politiques avec -l'Angleterre. - -C'est que, dans ce pays, les classes industrieuses ont vraiment -l'esprit d'industrie qui est opposé à l'esprit militaire. C'est que -les haines nationales, grâce aux progrès de l'opinion, leur sont -devenues aussi étrangères que le sont maintenant parmi nous les haines -de ville à ville et de province à province. - -Cependant, au moment où la paix du monde était sérieusement menacée, -il était difficile que l'émotion générale ne se fît pas aussi sentir -parmi ces multitudes assemblées à Covent-Garden, ou dans le -_free-trade-hall_ de Manchester. On verra, dans les discours qui -suivent, à quel point de vue les graves événements du mois d'août 1844 -étaient envisagés par les membres de la Ligue. - - -7 août 1844. - -Le dernier meeting de la Ligue, pour cette saison, a eu lieu mercredi -soir au théâtre de Covent-Garden. Une affluence extraordinaire de -_free-traders_ remplissait toutes les parties du vaste édifice. -Pendant toute la séance, les dames, par leurs physionomies animées et -leurs applaudissements réitérés, ont montré qu'elles prennent un vif -intérêt au sort des classes souffrantes et opprimées.--M. G. Wilson -occupait le fauteuil. Un grand nombre de membres du Parlement et -d'hommes distingués avaient pris place autour de lui sur l'estrade. - -Le président, en ouvrant la séance, annonce que la parole sera prise -successivement par M. Milner Gibson, m. P., par M. Richard Cobden, m. -P., en remplacement de M. George Thompson, absent, et par M. Fox. - - M. GIBSON: Monsieur, j'ai eu le bonheur d'assister à un grand - nombre de meetings de la Ligue, mais jamais une aussi magnifique - assemblée que celle qui est en ce moment réunie dans ces murs - n'avait encore frappé mes regards, et j'ajoute, monsieur, que - cette marque signalée de l'approbation publique, à ce dernier - meeting d'adieu, est pour nous un juste sujet d'espérance et de - félicitation. À l'aspect d'une assemblée aussi imposante, il est - impossible de croire qu'une cause rétrograde, d'imaginer qu'une - question a perdu du terrain dans l'esprit et l'estime du peuple. - (Applaudissements.) - - ....... Je crois sincèrement que tout homme impartial qui jettera - les yeux autour de lui, et qui se demandera quels sont les - premiers besoins sociaux, quelles sont les nécessités qui se - manifestent en première ligne non-seulement dans les possessions - britanniques, mais dans la plus grande partie de l'Europe, - reconnaîtra que ces besoins et ces nécessités se lient intimement - à la souffrance physique. Il reconnaîtra que toute grande - amélioration sociale ne peut venir qu'après l'amélioration - matérielle de la condition du peuple. On montre un grand désir - d'instruire le peuple; on se plaint de son ignorance; on se - plaint de ce qu'il manque d'éducation morale. Mais que sert de - vouloir faire germer la vertu parmi des hommes courbés sous la - misère, flétris par une pénurie désespérante et qui ne sont point - en état de recevoir les leçons du prêtre ou du moraliste? - Croyez-le bien, si nous voulons que la vertu, la science, la - religion, prennent racine dans le coeur de l'homme laborieux, - commençons par améliorer sa condition physique. Nous devons - arracher l'ouvrier des campagnes à l'état d'abaissement où il est - maintenant placé. En vain nous cherchons à restreindre - l'immoralité, à diminuer le crime dans le pays, tant que la - classe laborieuse, en levant les yeux sur ceux qui occupent des - positions plus élevées dans l'échelle sociale, se sentira d'une - autre caste, pour ainsi dire, et se croira rejetée comme une - superfétation inutile, aussi peu digne, moins digne d'égards - peut-être que la nature animale engraissée sur les domaines de - l'aristocratie. - -L'orateur rappelle ici qu'ayant voulu parler à la Chambre des communes -de la situation de l'ouvrier des campagnes, et s'étant étayé de -l'autorité d'un ministre du culte dont le nom est vénéré dans tout le -royaume, M. Godolphin Osborn, le ministre secrétaire d'État pour le -département de l'intérieur, avait parlé de prélats courant après la -popularité. - - Je voudrais de tout mon coeur, continue M. Gibson, voir beaucoup - de nos prêtres et même de nos évêques condescendre à une telle - conduite. Je me rappelle un célèbre écrivain qui disait qu'une - très-utile association pourrait être fondée, et dans le fait - cette institution manque à l'Angleterre, dans le but de convertir - l'épiscopat au christianisme. (Applaudissements prolongés.) J'ai - la certitude absolue que la liberté du commerce est en parfaite - harmonie avec l'esprit de l'Évangile, et que la libre - communication des peuples est le moyen le plus efficace de - répandre la foi et la civilisation sur toute la surface de la - terre. Je ne pense pas que les efforts des missionnaires, quels - que soient leurs bonnes intentions et leur mérite, puissent - obtenir un succès complet tant que les gouvernements sépareront - les nations par des barrières artificielles, sous forme de tarifs - hostiles, et leur inculqueront, au lieu de sentiments fraternels - fondés sur des intérêts réciproques, des sentiments de jalousie - si prompts à éclater en vaste incendie. (Bruyantes acclamations.) - C'est une chose surprenante que l'excessive délicatesse, en - matière d'honneur national, qui s'est tout à coup révélée parmi - nos grands seigneurs trafiquants de céréales. On croirait voir - des coursiers _entraînés_ pour le turf. (Rires.) Mais qu'est-ce - que cela signifie? Cela signifie que, pour ces messieurs, - _guerre_ est synonyme de _rentes_. (Approbation et rires.) - J'ignore s'ils aperçoivent aussi clairement que je le fais la - liaison de ces deux idées. La première conséquence de la guerre, - c'est la cherté du blé; la seconde, c'est un accroissement - d'influence ministérielle, dont une bonne part revient toujours à - nos seigneurs terriens. Quelque lourdes que soient les charges, - quelque lamentables que soient les maux que la guerre infligerait - à la communauté, tenez pour certain que, s'il est possible - qu'elle profite à une classe, ce sera à la classe aristocratique. - Je crois très-consciencieusement qu'il y a dans ce pays un grand - parti lié avec l'intérêt territorial, parti représenté par le - _Morning-Post_ (rires), qui s'efforce de susciter un sentiment - antifrançais (_an anti-french-feeling_), dans l'unique but de - maintenir le monopole des grains. (Rires.) Qu'est-ce que la - guerre pour ces messieurs? Ils s'en tiennent bien loin. (Rires.) - Ils envoient leurs compatriotes au champ du carnage, et, quant à - eux, ils profitent de l'interruption du commerce pour tenir à - haut prix la subsistance du peuple; et quand revient la paix, ils - se font un titre de cette cherté même, pour continuer et - renforcer la protection. Nous avons vu tout cela dans la dernière - guerre. (Applaudissements.) - - Une autre de leurs raisons pour pousser à la guerre, c'est qu'ils - y voient un moyen de détourner l'attention publique de ces - mouvements sociaux qui les mettent maintenant si mal à l'aise. - «Une bonne guerre, disent-ils, c'est une excellente diversion.» - Il y a très-peu de jours, un homme distingué, dont je ne me crois - pas autorisé à proclamer le nom dans cette enceinte, me disait: - Quoi qu'on en ait dit sur les maux de la guerre, quoi qu'en aient - écrit les moralistes et les philosophes, je crois que ce pays a - besoin d'une bonne guerre, et qu'elle nous délivrerait de bien - des difficultés. (Rires bruyants.)--C'est la vieille doctrine. - Bien heureusement, il ne sera pas en leur pouvoir de pousser le - peuple de ce pays vers ces folles exhibitions d'un faux - patriotisme. Il y a dans la nation britannique un bon sens, un - esprit de justice, qui, depuis les terribles luttes du - commencement de ce siècle, ont jeté de profondes racines; et il - sera difficile de lui persuader de se lancer dans toutes les - horreurs de la guerre pour le seul avantage de gorger notre riche - aristocratie aux dépens de la communauté. (Applaudissements - prolongés.) - -Qu'il nous soit permis de faire une remarque sur ce passage du -discours de M. Gibson. Ne pourrait-il pas être très-à-propos prononcé -devant une assemblée française? - -C'est une chose surprenante (dirait-on) que l'excessive délicatesse, -en matière d'honneur national, qui s'est tout à coup révélée parmi nos -trafiquants de fer et de houille. Mais qu'est-ce que cela signifie? -Cela signifie que pour ces messieurs _guerre_ est synonyme de -_cherté_; entente cordiale est synonyme de commerce, d'échanges, de -concurrence à redouter. Je crois très-consciencieusement qu'il y a, -dans ce pays, un grand parti lié avec l'intérêt _manufacturier_, parti -représenté par la _Presse_ et le journal du _Commerce_, qui s'efforce -de susciter un sentiment anti-anglais, dans l'unique but de maintenir -le haut prix des draps, des toiles, de la houille et du fer, etc., -etc. - -Après cette courte observation, nous reprenons le compte rendu de la -séance du 7 août, et nous consignons ici notre regret de ne pouvoir -traduire le remarquable discours de M. Cobden. Nous nous bornerons, -forcé que nous sommes de nous restreindre, à citer quelques passages -de l'allocution de M. Fox, et particulièrement la péroraison qui se -lie au sujet traité par le représentant de Manchester. - -M. Fox. L'orateur, prenant texte d'un article du _Morning-Post_ qui -annonce pour la vingtième fois que la Ligue est morte après avoir -totalement échoué dans sa mission, passe en revue le passé de cette -institution, et montre l'influence qu'elle a exercée sur -l'administration des Whigs et ensuite sur celle des Torys, influence à -laquelle il faut attribuer les modifications récemment introduites -dans la législation commerciale de la Grande-Bretagne. Il parle -ensuite du progrès qu'elle a fait faire à l'opinion publique. - - On peut dire de l'économie politique ce qu'on disait de la - philosophie, elle est descendue des nuages et a pénétré dans la - demeure des mortels; elle se mêle à toutes leurs pensées et fait - le sujet de tous leurs entretiens. C'est ainsi que la Ligue a - propagé dans le pays une sagacité politique qui finira par bannir - de ce monde les préjugés, les sophismes et les faussetés par - lesquels le genre humain s'est laissé si longtemps égarer. Nous - touchons presque au temps où deux grands hommes d'État, Pitt et - Fox, remplissaient l'univers de leurs luttes; et l'on ne saurait - encore décider lequel des deux était le plus profondément - ignorant des doctrines économiques. Et maintenant, il n'y a pas - un dandy, un incroyable, qui se présente devant les électeurs - d'un bourg-pourri, pour y recueillir un mandat de famille, qui ne - se soit gorgé d'Adam Smith, au moins dans l'édition de M. - Cayley[56]. (Rires.) Quand un peuple a acquis de telles lumières, - on ne se joue plus de lui. C'est pour la Ligue un sujet de juste - orgueil d'avoir disséminé dans le pays, non-seulement des - connaissances positives et de bonnes habitudes intellectuelles, - mais encore un véritable esprit d'indépendance morale. Partout où - je trouve une disposition à secouer cette servilité abjecte qui a - si longtemps pesé sur une portion du peuple de ce pays; partout - où je le vois donner aux choses leurs vrais noms, quels que - soient les fallacieux synonymes dont on les décore; quand je vois - le faible et le fort, le pauvre et le riche, le paysan et le pair - d'Angleterre, tous également jugés selon les règles du juste et - de l'injuste; quand je rencontre une ferme volonté de rendre - témoignage aux principes de l'équité et de la justice, en même - temps qu'une profonde sympathie pour les souffrances des classes - malheureuses et opprimées, alors je reconnais l'influence de la - Ligue; je la vois se répandre dans toutes les classes de la - société, j'adhère à cette ferme détermination de faire régner le - bien, de détruire le mal par des moyens paisibles, légaux, mais - honorables et sûrs, dont les fondateurs de cette grande - institution ont eu la gloire de faire adopter l'usage par leurs - concitoyens. (Applaudissements.) Je sais que ces grands et nobles - résultats n'ont pas atteint les limites auxquelles aspirent les - hommes de coeur qui dirigent la Ligue. Nous en avons le - témoignage par des faits irrécusables, que nous ne nions pas et - qu'au contraire nous regardons loyalement en face. Ils nous sont - d'ailleurs rappelés surabondamment par certains journaux. «Voyez, - disent-ils, dans combien d'élections la Ligue a échoué, dans - combien elle n'a pas osé accepter le combat! Elle a été battue - dans le Sud-Lancastre et à Birmingham.»--Il est vrai que nous - n'avons pu soutenir la lutte à Hortham, Cirencester et ailleurs. - Qu'est-ce à dire? Je ne m'en afflige pas. Il est bien que dans - une cause comme celle-ci--qui intéresse une multitude de - personnes étrangères aux agitations politiques et aux rudes - travaux qui peuvent seuls assurer le succès d'une grande réforme - sociale--il est bien qu'on ne se laisse point dominer par cette - idée, qu'il suffit d'instruire le peuple de ce qui est juste et - vrai, pour que le vrai et le juste triomphent d'eux-mêmes. Car, - si ces élections eussent amené d'autres résultats, quel - enseignement en aurions-nous obtenu? Quel effet auraient-elles - produit sur le grand nombre de ceux qui, pour la première fois, - s'unissant à la Ligue, se sont précipités dans le tumulte de - l'_agitation_? Ils n'auraient pas manqué de penser que les - électeurs sont libres dans leur opinion et dans leur action, que - l'intimidation, la corruption et les menées de sinistres intérêts - n'interviennent pas pour pervertir la conscience des votants, et - les vaincre en dépit de leurs idées et de leurs sentiments; et - cet enseignement eût été un mensonge. Ils en auraient conclu - encore que le monopole, loin de songer à faire des efforts - vigoureux et désespérés, loin d'avoir recours aux armes les plus - déloyales, n'attend pour abandonner la lutte que de voir la - vanité et l'injustice de ses prétentions bien comprises par le - public;--et cet enseignement aussi eût été un mensonge.--Ces - faciles triomphes eussent fait croire que l'esprit de parti est - vaincu; qu'il a appris la sagesse et la droiture; et que, dans le - vain but de soutenir quelque point de sectairianisme politique, - l'opposition ne se laisserait pas vaincre en se divisant alors - qu'elle peut être victorieuse par l'unité;--et cet enseignement - aussi eût été un mensonge.--Ils eussent encore suggéré cette idée - que les combinaisons législatives actuelles sont plus que - suffisantes pour protéger aux élections les droits et les - intérêts du peuple; que nos institutions et notre mécanisme - politique ont toute la perfection qu'on peut imaginer et - désirer;--et cet enseignement aussi eût été un mensonge,--un - grossier mensonge.--Dans mon opinion, subir quelques défaites - partielles, quelques désastres momentanés, quelques retards dans - le dénoûment de cette grande lutte, ce n'est pas acheter trop - cher les bonnes habitudes, l'expérience et la discipline que ces - revers mêmes font pénétrer dans l'esprit de la multitude, la - préparant à travailler avec constance et avec succès à la défense - des intérêts de la communauté. À ceux qui font de ces défaites - électorales un sujet de mépris envers nous, et d'orgueil pour - eux-mêmes, je dirai: Vous vous jouez avec ce qui vous suscitera - une puissance antagonique, une force à laquelle rien ne pourra - résister. Ces mêmes défaites nous apprennent l'art d'_agiter_. - Elles nous ont instruits, elles nous instruiront bien plus encore - jusqu'au jour où la communauté s'apercevra qu'en croyant ne - diriger son énergie que sur un seul point et ne poursuivre que le - triomphe d'un seul principe, la Ligue a jeté les fondements de - tout ce qui constitue la dignité, la grandeur et la prospérité - nationales. (Applaudissements.) - - [Note 56: M. Cayley avait cité des extraits d'Adam Smith qu'il - avait rendus, en les falsifiant, favorables au système - protecteur.] - - Il est une autre chose que la Ligue a accomplie, et c'était un - objet bien digne de ses efforts. Elle a démasqué les classes - privilégiées! (Écoutez! écoutez!) Leurs traits sont maintenant - connus de tous, et il n'est plus en leur pouvoir de se déguiser. - Le temps n'est pas éloigné où régnait une sorte de mystification - à l'égard des pairs et des hommes de haut parage, comme si le - sang qui coule dans leurs veines était d'une autre nature que - celui qui fait battre le coeur du peuple. Il a fallu que les - principes de la liberté commerciale fussent soumis à cette - discussion serrée, continuelle et animée qu'ils sont condamnés à - subir, pour qu'on reconnût la vraie portée de ces associations - féodales; pour qu'on s'assurât que ces grands hommes sont aussi - bien des _marchands_ que s'ils ouvraient boutique à Cheapside; - et que ces écussons, regardés jusqu'ici comme les emblèmes d'une - dignité quasi royale, ne sont autre chose que des enseignes où - l'on peut lire: _Acres à louer, blés à vendre_. - (Applaudissements.) Oui, ce sont des marchands; ce sont tous des - marchands. Ils trafiquent de terres aussi bien que de blés. Ils - trafiquent des aliments, depuis le pain de l'homme jusqu'à la - graine légère qui nourrit l'oiseau prisonnier dans sa cage. - (Rires.) Ils trafiquent de poissons, de faisans, de gibier; ils - trafiquent de terrains pour les courses de chevaux; ils y perdent - même l'argent qu'ils y parient et font ensuite des lois au - Parlement pour être dispensés de payer leurs dettes. - (Applaudissements.) Ils trafiquent d'étoiles, de jarretières, de - rubans--spécialement de rubans bleus--et, ce qui est le pis de - tout, ils trafiquent des lois par lesquelles ils rendent leur - négoce plus lucratif. Ils poussent des clameurs contre le petit - boutiquier qui instruit son apprenti dans l'art de «tondre la - pratique», tandis qu'ils font bien pis, eux nobles législateurs, - car ils tondent la nation, et surtout, ils tondent court et ras - l'indigent affamé..... La Ligue a montré les classes privilégiées - sous un autre jour, en stimulant leurs vertus, en provoquant leur - philanthropie. Oh! combien elles étalent de charité, pourvu que - la loi-céréale s'en échappe saine et sauve! Des plans pour - l'amélioration de la condition du peuple sont en grande faveur, - et chaque section politique présente le sien. - -L'orateur énumère ici et critique un grand nombre de projets tous -aspirant à réparer par la charité les maux faits par l'injustice, tels -que le système des _allotments_ (V. p. 39), le bill des dix heures, -les sociétés pour l'encouragement de telles ou telles industries, -etc.--Il continue et termine ainsi: - - Si notre cause s'élève contre le monopole, elle est encore plus - opposée à une guerre qui prendrait pour prétexte l'intérêt - national. J'espère que les sages avertissements qui sont sortis - de la bouche de l'honorable représentant de Manchester (M. - Gibson) pénétreront dans vos esprits et dans vos coeurs; car, - quand nous voyons à quels moyens le monopole a recours, il n'y a - rien de chimérique à redouter que, par un machiavélisme - monstrueux, il ne s'efforce, dans un sordide intérêt, de plonger - la nation dans toutes les calamités de la guerre. Si nous étions - menacés d'une telle éventualité, j'ai la confiance que le peuple - de ce pays se lèverait comme un seul homme pour protester contre - tout appel à ces moyens sanguinaires qui devront être relégués à - jamais dans les annales des temps barbares. Cette agitation doit - se maintenir et progresser, parce qu'elle se fonde sur une vue - complète des vrais intérêts nationaux et sur les principes de la - morale. Oui, nous soulevons une question morale. Laissons à nos - adversaires les avantages dont ils s'enorgueillissent. Ils - possèdent de vastes domaines, une influence incontestable; ils - sont maîtres de la Chambre des lords, de la Chambre des communes, - d'une grande partie de la presse périodique et du secret des - lettres (applaudissements); à eux encore le patronage de l'armée - et de la marine, et la prépondérance de l'Église. Voilà leurs - priviléges, et la longue énumération ne nous en effraye pas, car - nous avons contre eux ce qui est plus fort que toutes ces choses - réunies: le sentiment du juste gravé au coeur de l'homme. - (Acclamations.) C'est une puissance dont ils ne savent pas se - servir, mais qui nous fera triompher d'eux; c'est une puissance - plus ancienne que leurs races les plus antiques, que leurs - châteaux et leurs cathédrales, que l'Église et que l'État; aussi - ancienne, que dis-je? plus ancienne que la création même, car - elle existait avant que les montagnes fussent nées, avant que la - terre reposât sur ses fondements; elle habitait avec la sagesse - dans l'esprit de l'Éternel. Elle fut soufflée sur la face de - l'homme avec le premier souffle de vie, et elle ne périra pas en - lui tant que sa race n'aura pas compté tous ses jours sur cette - terre. Il est aussi vain de lutter contre elle que contre les - étoiles du firmament. Elle verra, bien plus, elle opérera la - destruction de tout ce qu'il y a d'injustice au fond de toutes - les institutions politiques et sociales. Oh! puisse la Providence - consommer bientôt sur le genre humain cette sainte bénédiction! - (Applaudissements prolongés.) - -Après une courte allocution dans laquelle le président, au nom de la -Ligue, adresse aux habitants de la métropole des remercîments et des -adieux, la session de 1844 est close et l'assemblée se sépare. - - * * * * * - -Dans un des passages du discours précédent, M. Fox avait fait allusion -à un meeting tenu, deux jours avant, à Northampton. Le but de cette -publication étant de jeter quelque jour sur les moeurs politiques de -nos voisins, et de montrer, _en action_, l'immense liberté -d'association dont ils ont le bonheur de jouir, nous croyons devoir -dire un mot de ce meeting. - - -LES FREE-TRADERS ET LES CHARTISTES À NORTHAMPTON. - -Lundi 5 juin 1844, un important meeting a eu lieu dans le comté et -dans la ville de Northampton. - -Quelques jours d'avance, un grand nombre de manufacturiers, de -fermiers, de négociants et d'ouvriers avaient présenté une requête à -MM. Cobden et Bright, pour les prier d'assister au meeting et d'y -discuter la question de la liberté commerciale. Ces messieurs -acceptèrent l'invitation. - -Une autre requête avait été présentée, par les partisans du régime -protecteur, à M. O'Brien, représentant du comté, et membre de la -Société centrale pour la protection agricole. M. O'Brien déclina -l'invitation, se fondant sur ce que les requérants étaient bien en -état de se former une opinion par eux-mêmes, sans appeler des -étrangers à leur aide. - -Enfin, les chartistes de Northampton avaient, de leur côté, réclamé -l'assistance de M. Fergus O'Connor qui, dans leur pensée, devait -s'unir à M. O'Brien pour combattre M. Cobden. M. Fergus O'Connor avait -promis son concours. - -Le square dans lequel se tenait le meeting contenait plus de 6,000 -personnes. Les _free-traders_ proposèrent pour président lord Fitz -Williams, maire, mais les chartistes exigèrent que le fauteuil fût -occupé par M. Grandy, ce qui fut accepté. - -M. Cobden soumet à l'assemblée la résolution suivante: - - «Que les lois-céréales et toutes les lois qui restreignent le - commerce dans le but de protéger certaines classes sont injustes - et doivent être abrogées.» - -M. Fergus O'Connor propose un amendement fort étendu qu'on peut -résumer ainsi: - - «Les habitants de Northampton sont d'avis que toutes - modifications aux lois-céréales, toutes réformes commerciales, - doivent être ajournées jusqu'à ce que la charte du peuple soit - devenue la base de la constitution britannique.» - -De nombreux orateurs se sont fait entendre. Le président ayant -consulté l'assemblée, la résolution de M. Cobden a été adoptée à une -grande majorité. - - * * * * * - -Un autre trait caractéristique des moeurs politiques que la liberté -paraît avoir pour tendance de développer, c'est l'affranchissement de -la femme, et son intervention, du moins comme juge, dans les grandes -questions sociales. Nous croyons que la femme a su prendre le rôle le -mieux approprié à la nature de ses facultés, dans une réunion dont, -par ce motif, nous croyons devoir analyser succinctement le -procès-verbal. - - -DÉMONSTRATION EN FAVEUR DE LA LIBERTÉ COMMERCIALE À WALSALL. - -Présentation d'une coupe à M. John B. Smith. - -En 1841, la lutte s'établit entre le monopole et la liberté aux -élections de Walsall. M. Smith était le candidat des _free-traders_, -et l'influence de la corruption, portée à ses dernières limites, -assura aux monopoleurs un triomphe momentané. L'énergie et la loyauté, -qui présidèrent à la conduite de M. Smith dans cette circonstance, lui -concilièrent l'estime et l'affection de toutes les classes de la -société, et les clames de Walsall résolurent de lui en donner un -témoignage public. Elles formèrent entre elles une souscription dont -le produit a été consacré à faire ciseler une magnifique coupe -d'argent. Mercredi soir (11 septembre 1844), une _soirée_ a eu lieu -dans de vastes salons, décorés avec goût, et où était réunie la plus -brillante assemblée. M. Robert Scott occupait le fauteuil. - -Après le thé, M. le président se lève pour proposer la santé de la -reine. «Dans une assemblée, dit-il, embellie par la présence d'un si -grand nombre de dames, il serait inconvenant de ne pas commencer par -payer un juste tribut de respect à notre gracieuse et bien-aimée -souveraine. C'est une des gloires de l'Angleterre de s'être soumise à -la domination de la femme, et ce n'est pas un des traits les moins -surprenants de son histoire, que la nation ait joui de plus de bonheur -et de prospérité, sous l'empire de ses souveraines, que n'ont pu lui -en procurer les règnes des plus grands hommes, etc.» - -Après un discours de M. Walker, en réponse à ce toast, le président -arrive à l'objet de la réunion. Il rappelle qu'en 1841, un appel fut -fait aux habitants de Walsall pour poser aux électeurs la question de -la liberté commerciale. C'était la première fois que cette grande -cause subissait l'épreuve électorale. Nous avions alors un candidat -whig qui n'allait pas, sur cette matière, jusqu'à l'affranchissement -absolu des échanges. Il sentit la nécessité de se retirer, et le champ -restait libre aux manoeuvres du candidat conservateur. Un grand nombre -d'électeurs lui promirent imprudemment leurs votes, sans considérer -que la loi leur a confié un dépôt sacré dont ils ne sont pas libres de -disposer à leur avantage, mais dont ils doivent compte à ceux qui ne -jouissent pas du même privilége. Vous vous rappelez l'anxiété qui -régna alors parmi les _free-traders_, et les difficultés qu'ils -rencontrèrent à trouver un candidat à qui l'on pût confier la défense -du grand principe que nous posions devant le corps électoral. C'est -dans ce moment qu'un homme d'une position élevée, d'un noble caractère -et d'un grand talent, M. Smith (applaudissements), accepta sans -hésiter la candidature et entreprit de relever ce bourg de la longue -servitude à laquelle il était accoutumé. M. Smith était alors -président de la chambre de commerce de Manchester, président de la -Ligue. Sur notre demande, il vint à Walsall et dirigea la lutte avec -une vigueur et une loyauté qui lui valurent, non-seulement l'estime de -ses amis, mais encore l'approbation de ses adversaires. L'Angleterre -et l'Irlande s'intéressaient au succès de ce grand débat, où les plus -chers intérêts du pays étaient engagés. Grâce à des influences que -vous n'avez pas oubliées, nous fûmes vaincus cependant, mais non sans -avoir réduit la majorité de nos adversaires dans une telle proportion -qu'il ne leur reste plus aucune chance pour l'avenir. Les dames de -Walsall, profondément reconnaissantes des services éminents rendus par -M. Smith à la cause de la pureté électorale non moins qu'à celle de la -liberté, résolurent de lui donner un témoignage public de leur estime. -Je ne vous retiendrai pas plus longtemps, et ne veux point retarder -les opérations qui sont l'objet principal de cette réunion. - -Mme. Cox se lève, et s'adressant à M. Smith, elle dit: «J'ai l'honneur -de vous présenter cette coupe, au nom des dames de Walsall.» - -M. Smith reçoit ce magnifique ouvrage d'orfévrerie, d'un travail -exquis, qui porte l'inscription suivante: - - «_Présenté à M. J. B._ SMITH, _esq._ - -«Par les dames de Walsall, comme un témoignage de leur estime et de -leur gratitude, pour le courage et le patriotisme avec lesquels il a -soutenu la lutte électorale de 1841, dans ce bourg, contre un candidat -monopoleur,--pour l'indépendance de sa conduite et l'urbanité de ses -manières,--pour ses infatigables efforts dans la défense des droits du -travail contre les intérêts égoïstes et la domination usurpée d'une -classe. - -«Puisse-t-il vivre assez pour jouir de la récompense de ses travaux et -voir la vérité triompher et la patrie heureuse!» - -M. Smith remercie et prononce un discours que le cadre de cet ouvrage -ne nous permet pas de rapporter. - -Le but que nous nous sommes proposé était de faire connaître la Ligue, -ses principaux chefs, les doctrines qu'elle soutient, les arguments -par lesquels elle combat le monopole; nous ne pouvions songer à -initier le lecteur dans tous les détails des opérations de cette -grande association. Il est pourtant certain que les efforts -persévérants, mais silencieux, par lesquels elle essaye de rénover, -non-seulement l'esprit, mais encore le personnel du corps électoral, -ont peut-être une importance plus pratique que la partie apparente et -populaire de ses travaux. - -Sans vouloir changer notre plan et attirer l'attention du lecteur sur -les travaux électoraux de la Ligue, ce qui exigerait de sa part -l'étude approfondie d'un système électif beaucoup plus compliqué que -le nôtre, nous croyons cependant ne pouvoir terminer sans dire -quelques mots et rapporter quelques discours relatifs à cette phase de -l'_agitation_. - -Nous avons vu précédemment qu'il y a en Angleterre deux classes de -députés, et, par conséquent, d'électeurs.--158 membres du Parlement -sont nommés par les comtés, et tous sont dévoués au monopole.--Jusqu'à -la fin de 1844, les _free-traders_ n'avaient en vue que d'obtenir, sur -les députés des bourgs, une majorité suffisante pour contre-balancer -l'influence de ce corps compacte de 158 protectionnistes.--Pour cela, -il s'agissait de faire inscrire sur les listes électorales autant de -_free-traders_, et d'en éliminer autant de créatures de l'aristocratie -que possible. Un comité de la Ligue a été chargé et s'est acquitté -pendant plusieurs années de ce pénible et difficile travail, qui a -exigé une multitude innombrable de procès devant les cours compétentes -(_courts of registration_), et le résultat a été d'assurer aux -principes de la Ligue une majorité certaine dans un grand nombre de -villes et de bourgs. - -Mais, à la fin de 1844, M. Cobden conçut l'idée de porter la lutte -jusque dans les comtés. Son plan consistait à mettre à profit ce qu'on -nomme la clause Chandos, qui confère le droit d'élire, au comté, à -quiconque possède une propriété immobilière donnant un revenu net de -40 schellings. De même que l'aristocratie avait, en 1841, mis un grand -nombre de ses créatures en possession du droit électoral par l'action -de cette clause, il s'agissait de déterminer les classes -manufacturières et commerciales à en faire autant, en investissant les -ouvriers des mêmes franchises, et en les transformant en -_propriétaires_, en _landlords_ au petit pied.--Le temps pressait, car -on était au mois de décembre 1844, quand M. Cobden soumit son plan au -conseil de la Ligue, et on n'avait que jusqu'au 31 janvier 1845, pour -se faire inscrire sur les listes électorales qui doivent servir en cas -de dissolution jusqu'en 1847. - -Aussitôt le plan arrêté, la Ligue le mit à exécution avec cette -activité prodigieuse qui ne lui a jamais fait défaut, et que nous -avons peine à croire, tant elle est loin de nos idées et de nos -moeurs politiques. Dans l'espace de dix semaines, M. Cobden a assisté -à _trente-cinq_ grands meetings publics, tenus dans les divers comtés -du nord de l'Angleterre dans le seul but de propager cette nouvelle -croisade électorale.--Nous nous bornerons à donner ici la relation -d'un de ces meetings, celui de Londres, qui ouvre d'ailleurs la -troisième année de l'agitation dans la métropole. - - -GRAND MEETING DE LA LIGUE AU THÉÂTRE DE COVENT-GARDEN. - -11 décembre 1844. - -Six mille personnes assistent à la réunion. Le président de la Ligue, -M. George Wilson, occupe le fauteuil. - -En ouvrant la séance, après quelques observations générales, le -président ajoute: - - Vous avez peut-être entendu dire que depuis notre dernier meeting - la Ligue avait «pris sa retraite». Mais soyez assurés qu'elle n'a - pas perdu son temps dans les cours d'enregistrement - (_registration courts_). Nous avons envoyé des hommes - expérimentés dans 140 bourgs, dans le but d'organiser des comités - électoraux là où il n'en existe pas, et de donner une bonne - direction aux efforts des _free-traders_ là où il existe de - semblables institutions. Depuis, les cours de révision ont été - ouvertes. C'est là que la lutte a été sérieuse. Je n'ai pas - encore les rapports relatifs à la totalité de ces 140 bourgs, - mais seulement à 108 d'entre eux. Dans 98 bourgs nous avons - introduit sur les listes électorales plus de _free-traders_ que - nos adversaires n'y ont fait admettre de monopoleurs; et d'un - autre côté nous avons fait rayer de ces listes un grand nombre de - nos ennemis. Dans 8 bourgs seulement la balance nous a été - défavorable, sans mettre cependant notre majorité en péril. - (Applaudissements.) - -Le président entre ici dans des détails de chiffres inutiles à -reproduire; il expose ensuite les moyens de conquérir une majorité -dans les comtés. - -M. Villiers, m. P., prononce un discours. La parole est ensuite à M. -Cobden. Nous extrayons du discours de l'honorable membre les passages -qui nous ont paru d'un intérêt général. - - M. COBDEN..... Les monopoleurs ont fait circuler à profusion une - brochure adressée aux ouvriers, qui porte pour épigraphe une - sentence qui a pour elle l'autorité républicaine, celle de M. - Henry Clay. Je suis bien aise qu'ils aient inscrit son nom et - cité ses paroles sur le frontispice de cette oeuvre, car les - ouvriers n'oublieront pas que, depuis sa publication, M. Henry - Clay a été repoussé de la présidence des États-Unis. Il demandait - cet honneur à trois millions de citoyens libres, et il fondait - ses droits sur ce qu'il est l'auteur et le père du système - protecteur en Amérique. J'ai suivi avec une vive anxiété les - progrès de cette lutte, et reçu des dépêches par tous les - paquebots. J'ai lu le compte rendu de leurs discours et de leurs - processions. Vraiment les harangues de Clay et de Webster - auraient fait honneur aux ducs de Richmond et de Buckingham - eux-mêmes. (Rires.) Leurs bannières portaient toutes des devises, - telles que celles-ci: «Protection au travail national.» - «Protection contre le travail non rémunéré d'Europe.» «Défense de - l'industrie du pays.» «Défense du système américain.» «Henry Clay - et protection.» (Rires.) Voilà ce qu'on disait à la démocratie - américaine, comme vous le dit votre aristocratie dans ce même - pamphlet. Et qu'a répondu le peuple américain? Il a rejeté Henry - Clay; il l'a rendu à la vie privée. (Applaudissements.) Je crois - que nos sociétés prohibitionnistes, s'il leur reste encore un - grand dépôt de cette brochure, pourront l'offrir à bon marché. - (Rires.) Elles seront toujours bonnes à allumer des cigares. - (Nouveaux rires.).... - - Eh bien! habitants de Londres! Qu'y a-t-il de nouveau parmi vous? - Vous avez su quelque chose de ce que nous avons fait dans le - Nord; que se passe-t-il par ici? Je crois que j'ai aperçu - quelques signes, sinon d'opposition, du moins de ce que j'appelle - des tentatives de diversion. Vous avez eu de grands meetings, - remplis de beaux projets pour le soulagement du peuple..... Mon - ami M. Villiers vous a parlé du grand développement de l'esprit - charitable parmi les monopoleurs et de leur manie de tout - arranger par l'_aumône_. En admettant que cette charité soit bien - sincère et qu'elle dépasse celle des autres classes, j'ai de - graves objections à opposer à un système qui fait dépendre une - portion de la communauté des aumônes de l'autre portion. - (Écoutez! écoutez!) Mais je nie cette philanthropie elle-même, - et, relevant l'accusation qu'ils dirigent contre nous,--froids - économistes,--je dis que c'est parmi les _free-traders_ que se - trouve la vraie philanthropie. Ils ont tenu un grand meeting, il - y a deux mois, dans le Suffolk. Beaucoup de seigneurs, de nobles, - de squires, de prêtres se sont réunis, et pourquoi? Pour - remédier, par un projet philanthropique, à la détresse générale. - Ils ont ouvert une souscription. Ils se sont inscrits séance - tenante; et qu'est-il arrivé depuis? Où sont les effets de cette - oeuvre qui devait fermer toutes les plaies? J'oserais affirmer - qu'il est tel ligueur de Manchester qui a plus donné pour établir - dans cette ville des lieux de récréation pour les ouvriers, qu'il - n'a été recueilli parmi toute la noblesse de Suffolk pour le - soulagement des ouvriers des campagnes. Ne vous méprenez pas, - messieurs, nous ne venons pas ici faire parade de générosité, - mais décrier ces accusations sans cesse dirigées contre le corps - le plus intelligent de la classe moyenne de ce pays, et cela - parce qu'il veut se faire une idée scientifique et éclairée de la - vraie mission d'un bon gouvernement. Ils nous appellent - «économistes politiques; durs et secs utilitaires». Je réponds - que les «économistes» ont la vraie charité et sont les plus - sincères amis du peuple. Ces messieurs veulent absolument que le - peuple vive d'aumônes; je les somme de nous donner au moins une - garantie qu'en ce cas le peuple ne sera pas affamé. Oh! il est - fort commode à eux de flétrir, par une dénomination odieuse, une - politique qui scrute leurs procédés. (Rires.) Nous nous - reconnaissons «économistes», et nous le sommes, parce que nous ne - voulons pas voir le peuple se fier, pour sa subsistance, aux - aumônes de l'aristocratie, sachant fort bien que, s'il le fait, - sa condition sera vraiment désespérée. (Applaudissements.) Nous - voulons que le gouvernement agisse sur des principes qui - permettent à chacun de pourvoir à son existence par un travail - honnête et indépendant. Ces grands messieurs ont tenu un autre - meeting aujourd'hui. On y a traité de toutes sortes de sujets, - excepté du sujet essentiel. (Écoutez!) Une réunion a eu lieu ce - matin à Exeter-Hall, où il y avait des gens de toute espèce, et - dans quel but? Afin d'imaginer des moyens et de fonder une - société pour «l'assainissement des villes.» (Rires.) Ils vous - donneront de la ventilation, de l'air, de l'eau, des - desséchements, des promenades, de tout, excepté du pain. - (Applaudissements.) Cependant, du moins en ce qui concerne le - Lancashire, nous avons les registres généraux de la mortalité qui - montrent distinctement le nombre des décès s'élevant et - s'abaissant d'année en année, avec le prix du blé, et tous pouvez - suivre cette connexité avec autant de certitude que si elle - résultait d'une enquête du coroner. Il y a eu trois mille morts - de plus dans les années de cherté que depuis que le blé est - descendu à un prix naturel, et cela dans un très-petit district - du Lancastre. Et ces messieurs, dans leurs sociétés de - bienveillance, parlent d'eau, d'air, de tout, excepté du pain qui - est le soutien et comme l'étoffe de la vie! Je ne m'oppose pas à - des oeuvres de charité; je les appuie de toute mon âme; mais je - dis: Soyons justes d'abord, ensuite nous serons charitables. - (Applaudissements.) Je ne doute nullement de la pureté des motifs - qui dirigent ces messieurs; je ne les accuserai point ici - d'hypocrisie, mais je leur dirai: «Répondez à la question, ne - l'escamotez pas.» - - Je me plains particulièrement d'une partie de l'aristocratie[57], - qui affiche sans cesse des prétentions à une charité sans égale, - dont, sans doute par ce motif, les lois-céréales froissent la - conscience, et qui les maintient cependant, sans les discuter et - même sans vouloir formuler son opinion. Je fais surtout allusion - à un noble seigneur qui en a agi ainsi l'année dernière, à - l'occasion de la motion de M. Villiers, quoique, en toutes - circonstances, il fasse profession d'une grande sympathie pour - les souffrances du peuple. Il ne prit pas part à la discussion, - n'assista pas même aux débats, et ne vint pas moins au dernier - moment voter contre la motion. (Grands cris: Honte! honte! le - nom! le nom!) Je vous dirai le nom; c'est lord Ashley. (Murmures - et sifflets.) Eh bien, je dis: Admettons la pureté de leurs - motifs, mais stipulons au moins qu'ils discuteront la question et - qu'ils l'examineront avec le même soin qu'ils donnent «aux - approvisionnements d'eau et aux renouvellements de l'air.» Ne - permettons pas qu'ils ferment les yeux sur ce sujet. Comment se - conduisent-ils en ce qui concerne la ventilation? Ils appellent à - leur aide les hommes de science. Ils s'adressent au docteur - Southwood-Smith, et lui disent: Comment faut-il s'y prendre pour - que le peuple respire un bon air? Eh bien! quand il s'agit de - donner au peuple du travail et des aliments, nous les sommons - d'interroger aussi les hommes de science, les hommes qui ont - passé leur vie à étudier ce sujet, et qui ont consigné dans leurs - écrits des opinions reconnues pour vraies dans tout le monde - éclairé. Comme ils appellent dans leurs conseils Southwood-Smith, - nous leur demandons d'y appeler aussi Adam Smith, et nous les - sommons ou de réfuter ses principes ou d'y conformer leurs votes. - (Applaudissements.) Il ne suffit pas de se tordre les bras, de - s'essuyer les yeux et de s'imaginer que dans ce siècle - intelligent et éclairé le sentimentalisme peut être de mise au - sénat. Que dirions-nous de ces messieurs qui gémissent sur les - souffrances du peuple, si, pour des fléaux d'une autre nature, - ils refusaient de prendre conseil de la science, de - l'observation, de l'expérience? S'ils entraient dans un hôpital, - par exemple, et si, à l'aspect des douleurs et des gémissements - dont leurs sens seraient frappés, ces grands philanthropes - mettaient à la porte les médecins et les pharmaciens, et tournant - au ciel leurs yeux attendris, ils se mettaient à traiter et - médicamenter à leur façon? (Rires et applaudissements.) J'aime - ces meetings de Covent-Garden, et je vous dirai pourquoi. Nous - exerçons ici une sorte de police intellectuelle. Byron a dit que - nous étions dans un siècle d'affectation; il n'y a rien de plus - difficile à saisir que l'affectation. Mais je crois que si - quelque chose a contribué à élever le niveau moral de cette - métropole, ce sont ces grandes réunions et les discussions qui - ont lieu dans cette enceinte. (Acclamations.) Il va y avoir un - autre meeting ce soir dans le but d'offrir à sir Henry Pottinger - un don patriotique. Je veux vous en dire quelques mots. Et - d'abord, qu'a fait sir Henry Pottinger pour ces monopoleurs?--Je - parle de ces marchands et millionnaires monopoleurs, y compris la - maison Baring et Cie, qui a souscrit pour 50 liv. st. à - Liverpool, et souscrira sans doute à Londres. Je le demande, qu'a - fait M. Pottinger pour provoquer cette détermination des - princes-marchands de la Cité? Je vous le dirai. Il est allé en - Chine, et il a arraché au gouvernement de ce pays, pour son bien - sans doute, un tarif. Mais de quelle espèce est ce tarif? Il est - fondé sur trois principes. Le premier, c'est qu'il n'y aura aucun - droit d'aucune espèce sur les céréales et toutes sortes - d'aliments importés dans le Céleste Empire. (Écoutez! Écoutez!) - Bien plus, si un bâtiment arrive chargé d'aliments, non-seulement - la marchandise ne paye aucun droit, mais le navire lui-même est - exempt de tous droits d'ancrage, de port, etc., et c'est la seule - exception de cette nature qui existe au monde. Le second - principe, c'est qu'il n'y aura aucun droit _pour la protection_. - (Écoutez!) Le troisième, c'est qu'il y aura des droits modérés - _pour le revenu_. (Écoutez! écoutez!) Eh quoi! c'est pour obtenir - un semblable tarif, que nous, membres de la Ligue, combattons - depuis cinq ans! La différence qu'il y a entre sir Henry - Pottinger et nous, la voici: c'est que pendant qu'il a réussi à - conférer, par la force, un tarif aussi avantageux au peuple - chinois, nous avons échoué jusqu'ici dans nos efforts pour - obtenir de l'aristocratie, par la raison, un bienfait semblable - en faveur du peuple anglais. (Applaudissements.) Il y a encore - cette différence: c'est que, en même temps que ces marchands - monopoleurs préparent une splendide réception à sir Henry - Pottinger pour ses succès en Chine, ils déversent sur nous - l'invective, l'insulte et la calomnie, parce que nous poursuivons - ici, et inutilement jusqu'à ce jour, un succès de même nature. Et - pourquoi n'avons-nous pas réussi? Parce que nous avons rencontré - sur notre chemin la résistance et l'opposition de ces mêmes - hommes inconséquents, qui vont maintenant saluant de leurs toasts - et de leurs hurrahs la liberté du commerce... en Chine. - (Applaudissements.) Je leur adresserai à ce sujet une ou deux - questions. Ces messieurs pensent-ils que le tarif que M. - Pottinger a obtenu des Chinois sera avantageux pour ce peuple? À - en juger par ce qu'on leur entend répéter en toute occasion, ils - ne peuvent réellement pas le croire. Ils disent que les aliments - à bon marché et la libre importation du blé seraient - préjudiciables à la classe ouvrière et abaisseraient le taux des - salaires. Qu'ils répondent catégoriquement. Pensent-ils que le - tarif sera avantageux aux Chinois? S'ils le pensent, quelle - inconséquence n'est-ce pas de refuser le même bienfait à leurs - concitoyens et à leurs frères! S'ils ne le pensent pas, s'ils - supposent que le tarif aura pour les Chinois tous ces effets - funestes qu'un semblable tarif aurait, à ce qu'ils disent, pour - l'Angleterre, alors ils ne sont pas chrétiens, car ils font aux - Chinois ce qu'ils ne voudraient pas qu'on fît à eux-mêmes. - (Bruyantes acclamations.) Je les laisse entre les cornes de ce - dilemme et entièrement maîtres de choisir. - - [Note 57: L'orateur désigne ici le parti qui s'intitule «la jeune - Angleterre,» et qui a pour chefs lord Ashley, Manners, d'Israëli, - etc. Lord Ashley, cherchant à rejeter sur les manufacturiers les - imputations que la Ligue dirige contre les maîtres du sol, - attribue les souffrances du peuple à l'excès du travail. En - conséquence, de même que M. Villiers propose chaque année la - libre introduction du blé étranger, lord Ashley propose la - limitation des heures de travail. L'un cherche le remède à la - détresse générale dans la liberté, l'autre dans de nouvelles - restrictions.--Ainsi, ces deux écoles économiques sont toujours - et partout en présence.] - - Il y a quelque chose de sophistique et d'erroné à représenter, - comme on le fait, le tarif chinois comme un traité de commerce. - Ce n'est point un traité de commerce. Sir Henry Pottinger a - imposé ce tarif au gouvernement chinois, non en notre faveur, - mais en faveur du monde entier. (Écoutez! écoutez!) Et que nous - disent les monopoleurs? «Nous n'avons pas d'objection contre la - liberté commerciale, si vous obtenez la _réciprocité_ des autres - pays.» Et les voilà, à cette heure même, nous pourrions presque - entendre d'ici leur «_hip, hip, hip, hurrah! hurrah!_» les voilà - saluant et glorifiant sir Henry Pottinger pour avoir donné aux - Chinois un tarif sans réciprocité avec aucune nation sur la - surface de la terre! (Écoutez!) Après cela pensez-vous que sir - Thomas Baring osera se présenter encore devant Londres? (Rires et - cris: Non! non!) Lorsqu'il manqua son élection l'année dernière, - il disait que vous étiez une race ignorante. Je vous donnerai un - mot d'avis au cas qu'il se représente. Demandez-lui s'il est - préparé à donner à l'Angleterre un tarif aussi libéral que celui - que sir Henry Pottinger a donné à la Chine, et sinon, qu'il vous - explique les motifs qui l'ont déterminé à souscrire pour cette - pièce d'orfévrerie qu'on présente à M. Pottinger. Nous ne - manquons pas, à Manchester même, de monopoleurs de cette force - qui ont souscrit aussi à ce don patriotique. On fait toujours les - choses en grand dans cette ville, et pendant que vous avez - recueilli ici mille livres sterling dans cet objet, ils ont levé - là-bas trois mille livres, presque tout parmi les monopoleurs qui - ne sont ni les plus éclairés, ni les plus riches, ni les plus - généreux de notre classe, quoiqu'ils aient cette prétention. Ils - se sont joints à cette démonstration en faveur de sir Henry - Pottinger. J'ai été invité aussi à souscrire. Voici ma réponse: - Je tiens sir Henry Pottinger pour un très-digne homme, supérieur - à tous égards à beaucoup de ceux qui lui préparent ce splendide - accueil. Je ne doute nullement qu'il n'ait rendu d'excellents - services au peuple chinois; et si ce peuple peut envoyer un sir - Henry Pottinger en Angleterre, si ce Pottinger chinois réussit - par la force de la raison (car nous n'admettons pas ici - l'intervention des armes), si, dis-je, par la puissance de la - logique, à supposer que la logique chinoise ait une telle - puissance (rires), il arrache au coeur de fer de notre - aristocratie monopoliste le même tarif pour l'Angleterre que - notre général a donné à la Chine, j'entrerai de tout mon coeur - dans une souscription pour offrir à ce diplomate chinois une - pièce d'orfévrerie. (Rires et acclamations prolongés.) Mais, - gentlemen, il faut en venir à parler d'affaires. Notre digne - président vous a dit quelque chose de nos derniers travaux. - Quelques-uns de nos pointilleux amis, et il n'en manque pas de - cette espèce,--gens d'un tempérament bilieux et enclins à la - critique, qui, ne voulant ni agir par eux-mêmes, ni aider les - autres dans l'action, de peur d'être rangés dans le _servum - pecus_, n'ont autre chose à faire qu'à s'asseoir et à - blâmer,--ces hommes vont répétant: «Voici un nouveau mouvement de - la Ligue; elle attaque les landlords jusque dans les comtés; elle - a changé sa tactique.» Mais non, nous n'avons rien changé, rien - modifié; nous avons développé. Je suis convaincu que chaque pas - que nous avons fait était nécessaire pour élever l'_agitation_ là - où nous la voyons aujourd'hui. (Écoutez!) Nous avons commencé par - enseigner, par distribuer des pamphlets, afin de créer une - opinion publique éclairée. Cela nous a tenu nécessairement deux - ou trois ans. Nous avons ensuite porté nos opérations dans les - colléges électoraux des bourgs; et jamais, à aucune époque, - autant d'attention systématique, autant d'argent, autant de - travaux n'avaient été consacrés à dépouiller, surveiller, - rectifier les listes électorales des bourgs d'Angleterre. Quant à - l'enseignement par la parole, nous le continuons encore; - seulement, au lieu de nous faire entendre dans quelque étroit - salon d'un troisième étage, comme il le fallait bien à l'origine, - nous nous adressons à de magnifiques assemblées telles que celle - qui est devant moi. Nous distribuons encore nos pamphlets, mais - sous une autre forme: nous avons notre organe, le journal _la - Ligue_, dont vingt mille exemplaires se distribuent dans le pays, - chaque semaine. Je ne doute pas que ce journal ne pénètre dans - toutes les paroisses du royaume, et ne circule dans toute - l'étendue de chaque district. Maintenant, nous allons plus loin, - et nous avons la confiance d'aller troubler les monopoleurs - jusque dans leurs comtés. (Applaudissements.) La première - objection qu'on fait à ce plan, c'est que c'est un jeu à la - portée des deux partis, et que les monopoleurs peuvent adopter la - même marche que nous. J'ai déjà répondu à cela en disant que nous - sommes dans cette heureuse situation de nous asseoir devant un - tapis vert où tout l'enjeu appartient à nos adversaires et où - nous n'avons rien à perdre. (Écoutez!) Il y a longtemps qu'ils - jouent et ils ont gagné tous les comtés. Mon ami M. Villiers n'a - eu l'appui d'aucun comté la dernière fois qu'il a porté sa motion - à la Chambre. Il y a là 152 députés des comtés, et je crois que - si M. Villiers voulait prouver clairement qu'il peut obtenir la - majorité, sans en détacher quelques-uns, il y perdrait son - arithmétique. Nous allons donc essayer de lui en donner un - certain nombre. - -Ici l'orateur passe en revue les diverses clauses de la loi électorale -et indique, pour chaque position, les moyens d'acquérir le droit de -suffrage soit dans les bourgs, soit dans les comtés. Nous n'avons pas -cru devoir reproduire ces détails qui ne pourraient intéresser qu'un -bien petit nombre de lecteurs. - - ..... Les monopoleurs ont des yeux de lynx pour découvrir les - moyens d'atteindre leur but. Ils dénichèrent dans le bill de - réforme la clause Chandos, et la mirent immédiatement en oeuvre. - Sous prétexte de faire inscrire leurs fermiers sur les listes - électorales, ils y ont fait porter les fils, les neveux, les - oncles, les frères de leurs fermiers, jusqu'à la troisième - génération, jurant au besoin qu'ils étaient associés à la ferme, - quoiqu'ils n'y fussent pas plus associés que vous. C'est ainsi - qu'ils ont gagné les comtés. Mais il y a une autre clause dans le - bill de réforme, que nous, hommes de travail et d'industrie, - n'avions pas su découvrir; celle qui confère le droit électoral - au propriétaire d'un _freehold_ de 40 shillings de revenu. - J'élèverai cette clause contre la clause Chandos et nous les - battrons dans les comtés mêmes. (Bruyantes acclamations.)..... - - ..... Il y a un très-grand nombre d'ouvriers qui parviennent à - économiser 50 à 60 liv. sterl., et ils sont peut-être accoutumés - à les déposer à la caisse d'épargne. Je suis bien éloigné de - vouloir dire un seul mot qui tende à déprécier cette institution; - mais la propriété d'un cottage et de son enclos donne un intérêt - double de celui qu'accorde la caisse d'épargne. Et puis, quelle - satisfaction pour un ouvrier de croiser ses bras et de faire le - tour de son petit domaine, disant: «Ceci est à moi, je l'ai - acquis par mon travail!» Parmi les pères dont les fils arrivent à - l'âge de maturité, il y en a beaucoup qui sont enclins à les - tenir en dehors des affaires et étrangers au gouvernement de la - propriété. Mon opinion est que vous ne sauriez trop tôt montrer - de la confiance en vos enfants et les familiariser avec la - direction des affaires. Avez-vous un fils qui arrive à ses vingt - et un ans? Ce que vous avez de mieux à faire, si vous le pouvez, - c'est de lui conférer un vote de comté. Cela l'accoutume à gérer - une propriété et à exercer ses droits de citoyen, pendant que - vous vivez encore, et que vous pouvez au besoin exercer votre - paternel et judicieux contrôle. Je connais quelques pères qui - disent: «Je mettrais mon fils en possession du droit électoral, - mais je redoute les frais.» Je donnerai un avis au fils. Allez - trouver votre père et offrez-lui de faire vous-même cette - dépense. Si vous ne le voulez pas, et que votre père s'adresse à - moi, je la ferai. (Applaudissements.) C'est ainsi que nous - gagnerons Middlesex. Mais ce n'est pas tout que de vous faire - inscrire. Il faut encore faire rayer ceux qui sont sans droit. On - a dit que c'était une mauvaise tactique et qu'elle tendait à - diminuer les franchises du peuple. Si nos adversaires - consentaient à ce que les listes s'allongeassent de faux - électeurs des deux côtés, nous pourrions ne pas faire - d'objections. Mais s'ils scrutent nos droits sans que nous - scrutions les leurs, il est certain que nous serons toujours - battus..... - - ..... L'Écosse a les yeux sur vous. On dit dans ce pays-là: Oh! - si nous n'étions soumis qu'à ce cens de 40 shillings, nous - serions bientôt maîtres de nos 12 comtés. L'Irlande aussi a les - yeux sur vous. Son cens, comme en Écosse, est fixé à 10 liv. - sterlings.--Quoi! l'Angleterre, l'opulente Angleterre, n'aurait - qu'un cens nominal de 40 shillings, elle aurait une telle arme - dans les mains, et elle ne battrait pas cette oligarchie - inintelligente et incapable qui l'opprime! Je ne le croirai - jamais! Nous élèverons nos voix dans tout le pays; il n'est pas - de si légère éminence dont nous ne nous ferons un piédestal pour - crier: Aux listes! aux listes! aux listes! Inscrivez-vous, - non-seulement dans l'intérêt de millions de travailleurs, mais - encore dans celui de l'aristocratie elle-même; car, si elle est - abandonnée à son impéritie et à son ignorance, elle fera bientôt - descendre l'Angleterre au niveau de l'Espagne et de la Sicile, et - subira le sort de la grandesse castillane. Pour détourner de - telles calamités, je répète donc: Aux listes! aux listes! aux - listes! (Tonnerre d'applaudissements.) - -Nous terminerons ce choix ou plutôt ce recueil de discours (car nous -pouvons dire avec vérité que le hasard nous a plus souvent guidé que -le choix), par le compte rendu du meeting tenu à Manchester le 22 -janvier 1845, meeting où ont été rendus les comptes de l'exercice -1844, et qui clôt, par conséquent, la cinquième année de l'agitation. -Encore, dans cette séance, nous nous bornerons à traduire le discours -de M. Bright qui résume les travaux et la situation de la Ligue. M. -Bright est certainement un des membres de la Ligue les plus zélés, -les plus infatigables et en même temps les plus éloquents. La verve et -la chaleur de Fox, le profond bon sens et le génie pratique de Cobden -semblent tour à tour tributaires du genre d'éloquence de M. Bright. -Ainsi que nous venons de le dire, au milieu des richesses oratoires -qui étaient à notre disposition, nous avons dû nous fier au hasard et -nous nous apercevons un peu tard qu'il nous a mal servi en ceci que -notre recueil ne renferme presque aucun discours de M. Bright. Nous -saisissons donc cette occasion de réparer envers nos lecteurs un oubli -involontaire. - - -MEETING GÉNÉRAL DE LA LIGUE À MANCHESTER. - -22 janvier 1845. - -Une première séance a lieu le matin. Elle a pour objet la reddition -des comptes, au nom du conseil de la Ligue, aux membres de -l'association. Les opérations de cette séance ne pourraient avoir -qu'un faible intérêt pour le public français. - -Le soir, une immense assemblée est réunie dans la grande salle de -l'édifice élevé à Manchester par la Ligue. Plus de six cents des -principaux membres de l'association sont sur la plate-forme. À 7 -heures, M. Georges Wilson occupe le fauteuil. On ne peut pas estimer à -moins de 10,000 le nombre des spectateurs présents à la réunion. - -M. HICKIN, secrétaire de la Ligue, présente le compte rendu des -opérations pendant l'exercice de 1844. Nous nous bornerons à extraire -de ce rapport les faits suivants. - - En conformité du plan de la Ligue, l'Angleterre a été divisée en - treize districts électoraux. Des agents éclairés, rompus dans la - connaissance et la pratique des lois, ont été assignés à chaque - district pour surveiller la formation des listes électorales, et - en poursuivre la rectification devant les tribunaux. - - L'opération a été exécutée dans 160 bourgs. La masse des - informations ainsi obtenues permettra de donner à l'avenir aux - efforts de la Ligue plus d'ensemble et d'efficacité. Jusqu'ici, - on peut considérer que les _free-traders_ ont eu l'avantage sur - les monopoleurs dans 112 de ces bourgs, et, dans le plus grand - nombre, cet avantage suffit pour assurer la nomination de - candidats engagés dans la cause du libre-commerce. - - Plus de 200 meetings ont été tenus en Angleterre et en Écosse, à - ne parler que de ceux où ont assisté les députations de la Ligue. - - Les professeurs de la Ligue ont ouvert des cours dans trente-six - comtés sur quarante. Partout, et principalement dans les - districts agricoles, on demande plus de professeurs que la Ligue - n'en peut fournir. - - Il a été distribué 2 millions de brochures, et 1,340,000 - exemplaires du journal _la Ligue_. - - Les bureaux de l'association ont reçu un nombre immense de - lettres et en ont expédié environ 300,000. - - Ce n'est que dans ces derniers temps que la Ligue a dirigé son - attention sur les listes électorales des comtés. En peu de jours, - la balance en faveur des _free-traders_ s'est accrue de 1,750 - pour le Lancastre du nord, de 500 pour le Lancastre du sud et de - 500 pour le Middlesex. Le mouvement se propage dans les comtés de - Chester, d'York, etc. - - Les recettes de la Ligue se sont élevées à 86,009 liv. sterl. - Les dépenses à 59,333 - ------ - Balance en caisse 26,676 - -L'annonce de ces faits (que, pressé par l'espace, nous nous bornons à -extraire du rapport de M. Hickin), est accueillie par des -applaudissements enthousiastes. - - M. BRIGHT. (Mouvement de satisfaction.) C'est, ce me semble, une - chose convenable que le conseil de la Ligue vienne faire son - rapport annuel à cette assemblée, dans cette salle et sur le lieu - qu'elle occupe; car cette assemblée est la représentation fidèle - des multitudes qui, dans tout le pays, ont engagé leur influence - dans la cause du _libre-commerce_. Cette salle est un temple - élevé à l'indépendance, à la justice, en un mot aux principes du - _libre-commerce_, et ce lieu est à jamais mémorable dans les - fastes de la lutte du monopole et du _libre-commerce_; car, à - l'endroit même où je parle, il y a un quart de siècle, vos - concitoyens furent attaqués par une soldatesque lâche et brutale, - et l'on vit couler le sang d'hommes inoffensifs et de faibles - femmes qui s'étaient réunis pour protester contre l'iniquité des - lois-céréales. (Écoutez! écoutez!) Deux choses qui se lient à ce - sujet frappent mon esprit en ce moment. La première c'est que - l'objet et la tendance de toutes les lois-céréales qui se sont - succédées ont été les mêmes, à savoir: spolier les classes - industrieuses par la famine artificielle; enrichir les grands - propriétaires du sol, ceux qui se disent la noblesse de la terre. - (Bruyants applaudissements.) Lorsque la loi fut adoptée en 1815, - elle avait pour objet de fixer le prix du froment à 80 sh. le - quarter. Ce prix est maintenant à 45 sh. ou un peu plus de - moitié. Or, nous sommes convaincus que 80 sh. c'est un _prix de - famine_. C'était donc un prix de famine que la loi entendait - rendre permanent. Il est vrai que, depuis cette époque, deux - années seulement ont vu le blé à 80 sh. En 1817 et 1818, le prix - de famine légale fut atteint, et ce furent deux années - d'effroyable détresse, de mécontentement, où l'insurrection - faillit éclater dans tous les districts populeux du royaume. Mais - la loi entendait bien que le prix de famine fût maintenu, non - point pendant deux ans, mais à toujours, aussi longtemps qu'elle - existerait elle-même. Les vues de ses promoteurs, leur objet - avoué, n'avaient d'autre limite que celle-ci: approcher toujours - du prix autant que cela sera compatible avec notre sécurité. - (Bruyantes acclamations.) Arracher à l'industrie tout ce qu'elle - voudra se laisser arracher tranquillement. (Écoutez!) Ne craignez - pas d'affamer quelques pauvres; ils descendront prématurément - dans la tombe, et leur voix ne se fera plus entendre au milieu - des dissensions des partis et des luttes que suscite la soif de - la puissance politique. (Nouvelles acclamations.) Oh! cette loi - est sans pitié! et ses promoteurs furent sans pitié.--Nous avons - eu des périodes où le pays était comparativement affranchi de sa - détresse habituelle; nous traversons maintenant un de ces courts - intervalles; mais si nous ne sommes point plongés dans la - désolation, nous n'en devons aucune reconnaissance à la loi. Vous - avez entendu dire et je le répète ici, qu'il y a une puissance, - une puissance miséricordieuse qui, dans ses voies cachées, ne - consulte pas les vues ignorantes et sordides des propriétaires du - sol britannique; c'est cette puissance infinie, qui voit - au-dessous d'elle ces potentats qui siégent dans l'enceinte où - s'élaborent les lois humaines, c'est cette puissance qui, - déconcertant les projets des promoteurs de la loi-céréale, répand - en ce moment sur le peuple d'Angleterre le bien-être et - l'abondance. Nous apprenons quelquefois que l'esclave a fui loin - du fouet et de la chaîne et qu'il a échappé à la sagacité de la - meute lancée sur sa trace. Mais est-il jamais venu dans la pensée - de personne de faire honneur de sa fuite et de sa sûreté à la - clémence des maîtres ou à celle des dogues altérés de sang? - Est-il un homme qui osât dire que ce pays est redevable à la - protection, à une clémence cachée au fond du système protecteur, - s'il n'est point, à cette heure, accablé sous le poids du - paupérisme, et si ses nobles et chères institutions ne sont pas - menacées par la révolte de multitudes affamées? La seconde chose - que je veux rappeler, et qu'il ne faut pas perdre de vue un seul - instant, c'est que cette loi a été imposée par la force militaire - et par cette force seule (écoutez! écoutez!), que, le jour où - elle fut votée, on vit, dans cette terre de liberté, une garnison - occuper l'enceinte législative; que cette même police, cette même - force armée, que nourrissent les contributions du peuple, fut - employée à imposer, à river sur le front du peuple ce joug - odieux, qui devait être à la fois et le signe de sa servitude et - le tribut que lui coûte son propre asservissement. Dans nos - villes, c'est encore la force, dans nos campagnes, c'est la - fraude qui maintient cette loi. Le peuple ne l'a jamais demandée. - On n'a jamais vu de pétitions au Parlement pour demander la - disette. Jamais même le peuple n'a tacitement accepté une telle - législation et, depuis l'heure fatale où elle fut promulguée, il - n'a pas cessé un seul jour de protester contre son iniquité. Ce - meeting ensanglanté, dont je parlais tout à l'heure, n'était - qu'une protestation; et depuis ce moment terrible jusqu'à celui - où je parle, il s'est toujours rencontré des hommes, parmi les - plus éclairés de cet empire et du monde, pour dénoncer l'infamie - de ces lois. (Applaudissements.) La Ligue elle-même, qu'est-ce - autre chose, sinon l'incarnation, pour ainsi dire, d'une opinion - ancienne, d'un sentiment vivace dans le pays? Nous n'avons fait - que relever la question qui préoccupait profondément nos pères. - Nous sommes mieux organisés, plus résolus peut-être, et c'est en - cela seulement que cette agitation diffère de celle qui s'émut, - il y a un quart de siècle, sur le lieu même où s'élève cette - enceinte.--Nos adversaires nous demandent souvent ce qu'a fait la - Ligue. Quand il s'agit d'une oeuvre matérielle, de l'érection - d'un vaste édifice, le progrès se montre de jour en jour, la - pierre vient se placer sur la pierre jusqu'à ce que le noble - monument soit achevé. Nous ne pouvons pas nous attendre à suivre - de même, dans ses progrès, la destruction du système protecteur. - Notre oeuvre, les résultats de nos travaux, ne sont pas aussi - visibles à l'oeil extérieur. Nous aspirons à créer le sentiment - public, à tourner le sentiment public contre ce système, et cela - avec une puissance telle que la loi maudite en soit virtuellement - abrogée, notre triomphe consommé, et que l'acte du Parlement, la - sanction législative, ne soit que la reconnaissance, la formelle - ratification de ce que l'opinion publique aura déjà décrété. - (Applaudissements.) - - Je repassais nos progrès dans mon esprit, et je me rappelais - qu'en 1839 la Ligue leva une souscription de 5,000 liv. sterl. - (125,000 fr.), ce fut alors regardé comme une chose sérieuse; en - 1840, une autre souscription eut lieu. En 1841, intervint ce - meeting mémorable qui réunit dans cette ville sept cents - ministres de la religion, délégués par autant de congrégations - chrétiennes. Ces hommes, avec toute l'autorité que leur donnaient - leur caractère et leur mission, dénoncèrent la loi-céréale comme - une violation des droits de l'homme et de la volonté de Dieu. Oh! - ce fut un noble spectacle (applaudissements)! et il n'a pas été - assez apprécié! Mais dans nos nombreuses pérégrinations à travers - toutes les parties du royaume, nous avons retrouvé ces mêmes - hommes; nous avons vu qu'en se séparant à Manchester, ils sont - allés répandre jusqu'aux extrémités de cette île les principes - que ce grand meeting avait ravivés dans leur âme, organisant - ainsi en faveur du _libre-commerce_ de nombreux centres - d'agitation, dont les résultats nous ont puissamment secondés. - - En 1842, nous eûmes un bazar à Manchester qui réalisa 10,000 l. - s., somme qui dépasse de plusieurs milliers de livres celles qui - ont été jamais recueillies dans ce pays par des établissements - analogues, quelque nobles que fussent leurs patrons et leurs - dames patronnesses. En 1843, nous levâmes une souscription de - 50,000 l. s. (1,250,000 fr.) (Bruyantes acclamations.) En 1844, - nous avons demandé 100,000 l. s. (2,500,000 f.) et vous venez - d'entendre que 83,000 l. s. avaient déjà été reçues, quoique un - des moyens les plus puissants qui devait concourir à cette oeuvre - ait été ajourné[58]. Mais que dirai-je de l'année 1845, dont le - premier mois n'est pas encore écoulé? Sachez donc que depuis - trois mois, sur l'appel du conseil de la Ligue, aidé de nombreux - meetings, auxquels la députation a assisté, les _free-traders_ - des comtés de Lancastre, d'York et de Chester ont certainement - dépensé un quart de million sterling pour acquérir des votes dans - les comtés que je viens de nommer. (Bruyantes acclamations.) Vous - vous rappelez ce que disait le _Times_ il y a moins d'un an, - alors qu'un petit nombre de manufacturiers, objets de vains - mépris, souscrivaient à Manchester et dans une seule séance - 12,000 liv. sterl. (300,000 fr.) en faveur de la Ligue. On ne - peut nier, disait-il, que ce ne soit «un grand fait.» Maintenant, - je serais curieux de savoir ce qu'il dira de celui que je - signale, savoir que, dans l'espace de trois mois, et à notre - recommandation, plus de 200,000 liv. sterl., j'oserais dire - 250,000 liv. sterl. (6,250,000 fr.) ont été consacrés à - l'acquisition de propriétés dans le seul but d'augmenter - l'influence électorale des _free-traders_ dans trois comtés. - (Applaudissements.) Je le demande à ce meeting, après cette - succincte description de nos progrès, ce mouvement peut-il - s'arrêter? (Cris: Non, non, jamais!) Je le demande à ceux des - monopoleurs qui ont quelque étincelle d'intelligence, et qui - savent comment se résolvent dans ce pays les grandes questions - publiques; je demande aux ministres mêmes du gouvernement de la - reine, s'ils pensent qu'il peut y avoir quelque repos pour ce - cabinet ou tout autre qui serait appelé à lui succéder, tant que - cette infâme loi-céréale déshonorera notre Code commercial. - (Applaudissements et cris: Jamais!) Cette agitation naquit quand - le commerce commença à décliner; elle se renforça quand ses - souffrances furent extrêmes; elle traversa cette douloureuse - époque, et elle marche encore, d'un pas plus ferme et plus - audacieux, aujourd'hui que les jours de prospérité se sont de - nouveau levés sur l'Angleterre. Quelle illusion, quelle misérable - illusion n'est-ce pas que de voir dans ce retour de prospérité - industrielle la chute de notre agitation! Oh! les hommes que nous - combattons ne nous ont jamais compris. Ils ont cru que nous - étions comme l'un d'eux, que nous étions mus par l'intérêt, la - soif du pouvoir ou l'amour de la popularité. Mais quelle que soit - la diversité de nos motifs, quelle que soit notre fragilité à - tous, j'ose dire qu'il n'est pas un membre de la Ligue qui - obéisse à d'aussi indignes inspirations. (Tonnerre - d'applaudissements.) Ce mouvement est né d'une conviction - profonde--conviction qui est devenue une foi--foi entière dès - l'origine, et qu'a renforcée encore l'expérience des dernières - années. Nous avons devant nous des preuves si extraordinaires, - que si on me demandait des faits pour établir notre cause, je - n'en voudrais pas d'autres que ceux que chaque année qui passe - apporte à notre connaissance. (Écoutez! écoutez!) Pendant cinq - ans, de 1838 à 1842, le prix moyen du blé a été de 65 sh.,--il - est maintenant de 45 sh.--c'est 20 sh. de différence. Qu'en - résulte-t-il? (Écoutez!) Si nous consommons 20 millions de - quarters de blé, nous épargnons 20 millions de livres dans - l'achat de notre subsistance, comparativement aux années de - cherté auxquelles je faisais allusion.--Alors les seigneurs - dominaient, et abaissant leur grande éponge féodale (rires), ils - puisaient 20 millions de livres dans l'industrie des classes - laborieuses, sans leur en rendre un atome sous quelque forme que - ce soit. (Applaudissements.) Maintenant, ces 20 millions - circulent par des milliers de canaux, ils vont encourager toutes - les industries, fertiliser toutes les provinces, et répandre en - tous lieux le contentement et le bien-être. (Immenses - acclamations.) On parlait dernièrement du bien que fait - l'ouverture du marché chinois. Cela est vrai, mais combien est - plus favorable l'ouverture de ce nouveau marché anglais. - (Applaudissements.) Si vous considérez la totalité de nos - exportations vers nos colonies, vous trouverez qu'elles se sont - élevées, en 1842, à 13 millions. Les marchés réunis de - l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie, la Russie, la - Belgique et le Brésil nous ont acheté pour 20,206,446 livres - sterling.--Vous voyez bien que cette simple réduction de 20 sh. - dans le prix du blé, nous a ouvert un débouché intérieur égal à - celui que nous offrent toutes ces nations ensemble, et supérieur - de moitié à celui que nous ont ouvert nos innombrables colonies - répandues sur tous les points du globe. (Bruyantes acclamations.) - Il est donc vrai que notre prospérité même nous fait une loi de - continuer cette agitation. (Nouvelles acclamations.) Et en tout - cas la détresse agricole nous en imposerait le devoir..... La - lutte dans laquelle nous sommes engagés est la lutte de - l'industrie contre la spoliation seigneuriale. - (Applaudissements.) Vous savez comment ils parlent de - l'industrie. Vous savez ou vous devez savoir ce que le _Standard_ - a dit de cette province. «L'Angleterre serait aussi grande et - chaque utile enfant de l'Angleterre aussi riche et heureux qu'ils - le sont maintenant, alors même que toutes les villes et toutes - les provinces manufacturières du royaume seraient englouties dans - une ruine commune.» Oh! ce fut là une malheureuse inspiration! - c'est là un horrible et diabolique sentiment! mais il ne dépare - pas la feuille où il a trouvé accès. On a bien des fois essayé - depuis de lui donner une interprétation moins odieuse, et on - avait raison; car si ce sentiment doit être considéré comme - l'expression réelle des idées de nos adversaires, il ne sera pas - difficile de susciter dans toutes les classes industrieuses du - pays un cri d'exécration contre une telle tyrannie, et de la - balayer pour toujours de dessus la surface de l'empire. - (Applaudissements.) C'est ici la lutte de l'honnête industrie - contre l'oisiveté déshonnête. On a dit que quelques-uns des - promoteurs de ce mouvement étaient filateurs ou imprimeurs sur - étoffes. Nous l'avouons. Nous confessons que nous sommes - coupables et que nos pères ont été coupables de vivre de travail. - Nous n'avons pas de prétention à une haute naissance, ni même à - de nobles manières. Si nos pères se sont courbés sur le - métier,--et je ne nierai jamais que ce fut la destinée du mien - (applaudissements),--nous n'en sommes pas moins nés sur le sol de - l'Angleterre, et quel que soit le gouvernement qui dirige ses - destinées, nous sommes pénétrés de cette forte conviction qu'il - nous doit, comme aux plus riches et aux plus nobles de nos - concitoyens, impartialité et justice. (Bruyantes acclamations.) - Mais enfin l'industrie se relève, elle regarde autour d'elle, et - ne perd pas de vue ceux qui l'ont jusqu'ici tenue courbée dans la - poussière. L'industrie conquiert, sur les listes électorales, ses - droits de franchise. Ce grand mouvement, cette dernière arme aux - mains de la Ligue, fait et fera encore des miracles en faveur du - travail et du commerce de ce pays. Lorsque je considère les - effets qu'elle a déjà produits, l'enthousiasme qu'elle a excité, - il me semble voir un champ de bataille: le monopole est d'un - côté, et le libre-commerce de l'autre; la lutte a été longue et - sanglante, les forces se balancent, la victoire est incertaine, - lorsque une intelligence supérieure jette aux guerriers de la - liberté une armure invulnérable et des traits d'une trempe si - exquise que la résistance de leurs ennemis est devenue - impossible. (Tonnerre d'applaudissements.) C'est une lutte - solennelle, une lutte à mort, une lutte d'homme à homme, de - principe à principe. Mais ne sentons-nous pas grandir notre - courage quand nous venons à considérer le terrain déjà conquis et - les dangers déjà surmontés? (Acclamations.) Je vous le demande, - hommes de Manchester, vous dont la postérité dira, à votre gloire - éternelle, que dans vos murs fut fondé le berceau de la Ligue, je - vous le demande, ne voulez-vous point vous montrer encore - valeureux? (Cris: Oui! oui!) Je sens qu'à chaque pas le terrain - se raffermit sous nos pieds; que l'ennemi bat en retraite de - toutes parts, et par tout ce que je vois, par tout ce que - j'entends, par la présence de tant de nos concitoyens qui sont - venus de tous les points de l'empire pour nous prêter assistance, - je sens que nous approchons du terme de ce conflit; et après les - travaux, les périls et les sacrifices de la guerre, viendront - enfin, comme une digne récompense, les douceurs d'une paix - éternelle et dignement acquise. (À la fin du discours de M. - Bright l'assemblée se lève en masse et les applaudissements - retentissent longtemps dans la salle.) - -[Note 58: Le bazar de Londres qui a été tenu en mai 1845 et a produit -plus de 25,000 liv. st. (625,000 fr.).] - -Ainsi s'est close la sixième année de l'agitation. Nous devons ajouter -que la motion annuelle de M. Villiers présentée cette année au -Parlement dans la forme la plus absolue, puisqu'elle avait pour objet -l'abrogation _totale_ et _immédiate_ de la loi-céréale, n'a été -repoussée que par une majorité de 132 voix, majorité qui, on le voit, -va s'affaiblissant d'année en année. Ainsi le moment approche où va -s'accomplir, en Angleterre, la réforme radicale que la Ligue a en vue. -Je laisse aux hommes d'État de mon pays le soin d'en calculer -l'influence sur nos destinées industrielles, et particulièrement sur -ces branches du travail national qui ne portent pas en elles-mêmes des -éléments de vitalité. Si, d'un autre côté, le public apprend par ce -livre quelle est la puissance de l'association, lorsqu'elle se -renferme dans la défense d'un principe, et qu'elle commence par faire -pénétrer, dans les esprits et dans les moeurs, la pensée qu'elle veut -introduire dans les lois; s'il reste convaincu que, dans les États -représentatifs, l'association est à la fois l'utile complément et le -frein nécessaire de la presse périodique, je croirai pouvoir répéter, -après un orateur de la Ligue[59]: j'ai fait mon devoir, les événements -appartiennent à Dieu! - -[Note 59: M. George Thompson. Voir pages 298 et 340.] - -Je termine en appelant l'attention du lecteur sur l'extrait suivant de -l'interrogatoire de M. Deacon Hume, secrétaire du _Board of Trade_. - - - - -INTERROGATOIRE - -DE - -JACQUES DEACON HUME, ESQ., - -Ancien secrétaire du _Board of trade_ - -SUR LA LOI DES CÉRÉALES, - -DEVANT LE COMITÉ DE LA CHAMBRE DES COMMUNES CHARGÉ DE PRÉPARER LE -PROJET RELATIF AUX DROITS D'IMPORTATION POUR 1839. - - «Je trouve que M. Deacon Hume, cet homme éminent dont - tous déplorons tous la perte, établit que la - consommation de ce pays est d'un quartes de froment par - personne.» - - Sir ROBERT PEEL (séance du 9 février 1842). - - - LE PRÉSIDENT: Pendant combien d'années avez-vous occupé des - fonctions à la douane et au bureau du commerce?--J'ai demeuré - trente-huit ans dans la douane et ensuite onze ans au bureau du - commerce. - - Vous vous êtes retiré l'année dernière?--Il n'y a que quelques - mois. - - M. VILLIERS: Qu'entendez-vous par le principe de la _protection_? - est-ce de soutenir un intérêt existant qui ne saurait se soutenir - de lui-même?--Oui; elle ne peut servir de rien qu'à des - industries qui sont naturellement en perte. - - Et ces industries peuvent-elles se soutenir si la communauté peut - se pourvoir ailleurs à meilleur marché?--Non, certainement, si la - protection leur était nécessaire. - - La protection est donc toujours à la charge du - consommateur?--Cela est manifeste. - - Avez-vous toujours pensé ainsi?--J'ai toujours cru que - l'augmentation du prix, conséquence de la protection, équivalait - à une taxe. Si la loi me force à payer 1 sh. 6 d. une chose que - sans elle j'aurais eue pour 1 sh., je regarde ces 6 d. comme une - taxe, et je la paie à regret, parce qu'elle n'entre pas au trésor - public, et que dès lors je n'ai pas ma part dans l'emploi que le - Trésor en aurait fait. Il me faudra lui payer une seconde taxe. - - LE PRÉSIDENT: Ainsi, vous pensez que tout droit protecteur opère - comme une taxe sur la communauté?--Oui, très-décidément. - - M. VILLIERS: Pensez-vous qu'il imprime aussi une fausse direction - au travail et aux capitaux?--Oui, il les attire dans une - industrie par un appui factice, qui à la fin peut être trompeur. - Je me suis souvent étonné que des hommes d'État aient osé assumer - sur eux la responsabilité d'une telle politique. - - LE PRÉSIDENT: Les droits protecteurs et les monopoles - soumettent-ils les industries privilégiées à des - fluctuations?--Je pense qu'une industrie qui est arrachée par la - protection à son cours naturel est plus exposée qu'une autre à de - grandes fluctuations. - - M. TUFNELL: Ainsi, vous croyez que, dans aucune circonstance, il - n'est au pouvoir des droits protecteurs de conférer à la - communauté un avantage général et permanent?--Je ne le crois pas; - s'ils opèrent en faveur de l'industrie qu'on veut favoriser, ils - pèsent toujours sur la communauté; cette industrie reste en face - du danger de ne pouvoir se soutenir par sa propre force, et la - protection peut un jour être impuissante à la maintenir. La - question est de savoir si l'on veut servir la nation ou un - intérêt individuel. - - M. VILLIERS: Avez-vous reconnu par expérience qu'une protection - sert de prétexte pour en établir d'autres?--Je crois que cela a - toujours été l'argument des propriétaires fonciers. Ils ont, dans - un grand nombre d'occasions, considéré la protection accordée aux - manufactures comme une raison d'en accorder aux produits du - sol..... - - Plusieurs intérêts ne se font-ils pas un argument, pour réclamer - la protection, de ce que la pesanteur des taxes et la cherté des - moyens d'existence les empêchent de soutenir la concurrence - étrangère?--J'ai entendu faire ce raisonnement; et non-seulement - je le regarde comme mal fondé, mais je crois, de plus, que la - vérité est dans la proposition contraire. Un peuple chargé - d'impôts ne peut suffire à donner des protections; un individu - obligé à de grandes dépenses ne saurait faire des largesses. - - Ne devons-nous pas conclure de là qu'il faut maintenir la - protection à chaque industrie ou la retirer à toutes?--Oui, je - pense que la considération des taxes entraîne une protection - universelle, jusqu'à ce qu'en voulant affranchir tout le monde de - la taxe, on finit par n'en affranchir personne. - - LE PRÉSIDENT: Avez-vous connaissance que les pays étrangers, en - s'imposant des droits d'entrée, ont été entraînés par l'exemple - de l'Angleterre?--Je crois que notre système a fortement - impressionné tous les étrangers; ils s'imaginent que nous nous - sommes élevés à notre état présent de prospérité par le régime de - la protection, et qu'il leur suffit d'adopter ce régime pour - progresser comme nous. - - Lorsque vous parlez de donner l'exemple à l'Europe, pensez-vous - que, si l'Angleterre retirait toute protection aux étoffes de - coton et autres objets manufacturés, cela pourrait conduire les - autres peuples à adopter un système plus libéral, et, par - conséquent, à recevoir une plus grande proportion de produits - fabriqués anglais?--Je crois que très-probablement cet effet - serait obtenu, même par cet abandon partiel, de notre part, du - régime protecteur; mais j'ai la conviction la plus forte que si - nous l'abandonnions en entier, il serait impossible aux autres - nations de le maintenir chez elles. - - Voulez-vous dire que nous devions abandonner la protection sans - que l'étranger en fasse autant?--Très-certainement, et sans même - le lui demander. J'ai la plus entière confiance que, si nous - renversions le régime protecteur, chacun des autres pays voudrait - être le premier, ou du moins ne pas être le dernier, à venir - profiter des avantages du commerce que nous leur aurions ouvert. - - M. VILLIERS: Regardez-vous les représailles comme un dommage - ajouté à celui que nous font les restrictions adoptées par les - étrangers?--Je les ai toujours considérées ainsi. Je répugne à - tous traités en cette matière; je voudrais acheter ce dont j'ai - besoin, et laisser aux autres le soin d'apprécier la valeur de - notre clientèle. - - LE PRÉSIDENT: Ainsi, vous voudriez appliquer ce principe à - l'ensemble des relations commerciales de ce pays?--Oui, d'une - manière absolue; je voudrais que nos lois fussent faites en - considération de nos intérêts, qui sont certainement de laisser - la plus grande liberté à l'introduction des marchandises - étrangères, abandonnant aux autres le soin de profiter ou de ne - pas profiter de cet avantage, selon qu'ils le jugeraient - convenable. Il ne peut pas y avoir de doute que si nous retirions - une quantité notable de marchandises d'un pays qui protégerait - ses fabriques, les producteurs de ces marchandises éprouveraient - bientôt la difficulté d'en opérer les retours; et, au lieu de - solliciter nous-mêmes ces gouvernements d'admettre nos produits, - nos avocats, pour cette admission, seraient dans leur propre - pays. Il surgirait là des industries qui donneraient lieu, chez - nous, à des exportations. - - M. CHAPMAN: Êtes-vous d'opinion que l'Angleterre prospérerait - davantage en l'absence de traités de commerce avec les autres - nations?--Je crois que nous établirions mieux notre commerce par - nous-mêmes, sans nous efforcer de faire avec d'autres pays des - arrangements particuliers. Nous leur faisons des propositions - qu'ils n'acceptent pas; après cela, nous éprouvons de la - répugnance à faire ce par quoi nous aurions dû commencer. Je me - fonde sur ce principe qu'il est impossible que nous importions - trop; que nous devons nous tenir pour assurés que l'exportation - s'ensuivra d'une manière ou de l'autre; et que la production des - articles ainsi exportés ouvrira un emploi infiniment plus - avantageux au travail national que celle qui aura succombé à la - concurrence. - - LE PRÉSIDENT: Pensez-vous que les principes que vous venez - d'exposer sont également applicables aux articles de - _subsistances_ dont la plupart sont exclus de notre marché?--Si - j'étais forcé de choisir, la nourriture est la dernière chose sur - laquelle je voudrais mettre des droits protecteurs. - - C'est donc la première chose que vous voudriez soustraire à la - protection?--Oui, il est évident que ce pays a besoin d'un grand - supplément de produits agricoles qu'il ne faut pas mesurer par la - quantité des céréales importées, puisque nous importons, en - outre, et sur une grande échelle, d'autres produits agricoles qui - peuvent croître sur notre sol; cela prouve que notre puissance - d'approvisionner le pays est restreinte, que nos besoins - dépassent notre production; et, dans ces circonstances, exclure - les approvisionnements, c'est infliger à la nation des privations - cruelles. - - Vous pensez que les droits protecteurs agissent comme une taxe - directe sur la communauté en élevant le prix des objets de - consommation?--Très-décidément. Je ne puis décomposer le prix que - me coûte un objet que de la manière suivante: Une portion est le - prix naturel; l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que - ce droit passe de ma poche dans celle d'un particulier au lieu - d'entrer dans le revenu public..... - - Vous avez souvent entendu établir que le peuple d'Angleterre, - plus surchargé d'impôts que tout autre, ne pourrait soutenir la - concurrence, en ce qui concerne le prix de la nourriture, si les - droits protecteurs étaient abolis?--J'ai entendu faire cet - argument; et il m'a toujours étonné, car il me semble que c'est - précisément parce que le revenu public nous impose de lourdes - taxes que nous ne devrions pas nous taxer encore les uns les - autres. - - Vous pensez que c'est là une déception?--La plus grande déception - qu'on puisse concevoir, c'est l'antipode même d'une proposition - vraie. - -(Le reste de cette enquête roule sur des effets particuliers de la -loi des céréales et a moins d'intérêt pour un lecteur français. Je me -bornerai à en extraire encore quelques passages d'une portée plus -générale.) - - Vous considérez qu'il importe peu au consommateur de surpayer sa - nourriture sous forme d'une taxe pour le Trésor ou sous forme - d'une taxe de protection?--La cause de l'élévation de prix ne - change rien à l'effet. Je suppose qu'au lieu de protéger la terre - par un droit sur les grains étrangers, le pays fût libre de se - pourvoir au meilleur marché et qu'une contribution fût imposée - dans le but spécial de favoriser la terre. L'injustice serait - trop palpable; on ne s'y soumettrait pas. Je conçois pourtant que - l'effet du régime actuel est absolument le même pour le - consommateur; et s'il y a quelque chose à dire, la prime vaudrait - mieux, serait plus économique que la protection actuelle, parce - qu'elle laisserait au commerce sa liberté. - - En supposant qu'une taxe fût imposée sur le grain au moment de la - mouture, elle pèserait sur tout le monde; ne pensez-vous pas - qu'elle donnerait un revenu considérable?--Elle donnerait selon - le taux. - - Le peuple en souffrirait-il moins que des droits protecteurs - actuels?--Elle serait moins nuisible. - - Un grand revenu pourrait-il être levé par ce moyen?--Oui, sans - que le peuple payât le pain plus cher qu'aujourd'hui. - - Quoi! le Trésor pourrait gagner un revenu, et le peuple avoir du - pain à meilleur marché?--Oui, parce que ce serait une taxe et non - un obstacle au commerce. - - J'entends dans mes questions une parfaite liberté de commerce et - une taxe à la mouture?--Oui, un droit intérieur et l'importation - libre. - - La communauté ne serait pas aussi foulée qu'à présent, et l'État - prélèverait un grand revenu?--Je suis convaincu que si le droit - imposé à la mouture équivalait à ce que le public paye pour la - protection, non-seulement le revenu public gagnerait un large - subside, mais encore cela serait moins dommageable à la nation. - - Vous voulez dire moins dommageable au commerce?--Certainement, et - même alors que la taxe serait calculée de manière à maintenir le - pain au prix actuel, malgré la libre importation du froment. - - LE PRÉSIDENT: Avez-vous jamais calculé ce que coûte au pays le - monopole des céréales et de la viande?--Je crois qu'on peut - connaître très-approximativement le taux de cette charge. On - estime que chaque personne consomme, en moyenne, un quarter de - blé. On peut porter à 10 sh. ce que la protection ajoute au prix - naturel. Vous ne pouvez pas porter à moins du double, ou 20 sh., - l'augmentation que la protection ajoute au prix de la viande, - orge pour faire la bière, avoine pour les chevaux, foin, beurre - et fromage. Cela monte à 36 millions de livres sterling par an; - et, en fait, le peuple paye cette somme de sa poche tout aussi - infailliblement que si elle allait au Trésor sous forme de taxes. - - Par conséquent, il a plus de peine à payer les contributions - qu'exige le revenu public?--Sans doute; ayant payé des taxes - personnelles, il est moins en état de payer des taxes nationales. - - N'en résulte-t-il pas encore la souffrance, la restriction de - l'industrie de notre pays?--Je crois même que vous touchez là à - l'effet le plus pernicieux. Il est moins accessible au calcul, - mais si la nation jouissait du commerce que lui procurerait, - selon moi, l'abolition de toutes ces protections, je crois - qu'elle pourrait supporter aisément un accroissement d'impôts de - 30 sh. par habitant. - - Ainsi, d'après vous, le poids du système protecteur excède celui - des contributions?--Je le crois, en tenant compte de ses effets - directs et de ses conséquences indirectes, plus difficiles à - apprécier. - - - - -APPENDICE - - - - -FIN DE LA PREMIÈRE CAMPAGNE DE LA LIGUE ANGLAISE. - - -Le triomphe que Bastiat prédisait aux ligueurs, dans les pages qui -précèdent, ne se fit pas longtemps attendre; mais tout ne fut pas -consommé, pour lui, le jour où il vit les lois-céréales abolies et la -Ligue dissoute. Du principe qui venait enfin de prévaloir dans la -législation anglaise devaient découler bien d'autres légitimes -conséquences. Et si dorénavant les souscriptions, les prédications, -les immenses meetings devenaient des armes inutiles, s'il n'était plus -besoin de la force du nombre, c'est que la puissance morale du -principe allait agir d'elle-même, c'est que les chefs de la Ligue -siégeant au Parlement ne manqueraient pas d'y réclamer le complément -naturel de leur victoire. Ces chefs avaient donc encore une tâche, une -grande tâche, à remplir. Bastiat les suivait de l'oeil et du coeur au -milieu de leur efforts, et, pour lui, là où se signalaient Cobden et -Bright, là était la Ligue. En se plaçant à ce point de vue, il avait -projeté, sous le titre de _Seconde Campagne de la Ligue anglaise_, un -écrit qu'il n'eut pas le temps de composer. Divers matériaux destinés -à cette oeuvre sont dans nos mains et méritent de passer sous les yeux -du public. Qu'il nous soit cependant permis, avant de donner ces -fragments sur _une seconde Campagne de la Ligue_, d'exposer en peu de -mots comment se termina _la première_[60]. - -[Note 60: Nous empruntons les détails qui suivent à l'excellent -ouvrage de M. Archibald Prentice: _History of the Anti-corn-law -League_.] - -En 1845, l'opinion publique se prononçait de plus en plus contre les -lois-céréales. Elle se manifestait sur tous les points du Royaume-Uni -par la fréquentation plus empressée des meetings de la Ligue et le -progrès des souscriptions pécuniaires. Pendant que la confiance et le -zèle des ligueurs recevaient cet encouragement, l'esprit de conduite -et la résolution abandonnaient leurs adversaires. Quant aux hommes -politiques, ceux qui possédaient le pouvoir comme ceux qui aspiraient -à le posséder, ceux qu'auraient dû retenir des engagements électoraux -comme ceux qui n'étaient retenus que par leur penchant pour les moyens -termes, sir Robert Peel comme lord John Russell se rapprochaient peu à -peu des conclusions de la Ligue. Tout cela devenait manifeste pour les -protectionnistes intelligents. Ils voyaient leur cause abandonnée par -l'homme même sur l'habileté duquel ils avaient placé leur dernière -espérance. De là leur colère et l'amertume de leur langage.--Ce fut -dans la séance du 17 mars, à la Chambre des communes, que M. d'Israëli -termina un discours plein de sarcasmes contre le premier ministre par -cette véhémente apostrophe: «Pour mon compte, si nous devons subir le -libre-échange, je préférerais, parce que j'honore le talent, qu'une -telle mesure fût proposée par le représentant de Stockport (M. -Cobden), au lieu de l'être par une habileté parlementaire qui s'est -fait un jeu de la confiance généreuse d'un grand parti et d'un grand -peuple. Oui, advienne que pourra! Dissolvez, si cela vous plaît, le -Parlement que vous avez trahi, appelez-en au peuple, qui, je l'espère, -ne croit plus en vous; il me reste au moins cette satisfaction de -déclarer publiquement ici, qu'à mes yeux le cabinet conservateur n'est -que l'hypocrisie organisée.»--Deux jours après s'engagea une mesquine -discussion sur la graisse et le lard, articles dont le gouvernement -proposait d'affranchir l'importation de toute taxe. Il se trouva des -orateurs qui combattirent la mesure, au nom de l'intérêt agricole, que -menacerait, disaient-ils, l'invasion du beurre étranger; et pour les -rassurer, un membre de l'administration exposa que le beurre étranger -ne serait admis en franchise que mélangé avec une certaine quantité de -goudron, c'est-à-dire rendu impropre à la nourriture de l'homme.--Le -spirituel colonel Thompson, qui parcourait alors l'Écosse, dit à ce -sujet dans une réunion de libres-échangistes écossais: «Vous avez -fondé de nombreuses écoles pour l'enfance, dans le voisinage de vos -manufactures; mais dans les livres élémentaires, que vous mettez aux -mains des élèves, j'aperçois une omission et vous engage à la réparer. -Il faut qu'à la question,--_À quoi sert le gouvernement?_--ces enfants -sachent répondre:--_À mettre du goudron dans notre beurre_.» - -Le 10 juin, l'honorable M. Villiers renouvela sa proposition -annuelle[61], proposition toujours rejetée par la Chambre et toujours -reproduite, dans les délais du règlement, par son habile et courageux -auteur. Elle eut le même sort que par le passé. Combattue par le -ministère, elle fut repoussée. Mais dans cet insuccès même on pouvait -trouver un point de vue rassurant. Les adversaires faiblissaient; et -comme le dit avec beaucoup de justesse lord Howich, dans le cours du -débat, s'il se fût agi d'une abolition _graduelle_, la proposition de -M. Villiers n'eût pas pu être mieux appuyée que par le discours -prononcé par sir Robert Peel à l'effet d'écarter l'abolition -_immédiate_. - -[Note 61: Voir p. 384 à 387.] - -Aussitôt les journaux protectionnistes jetèrent ce cri d'alarme: Voilà -le gouvernement qui admet explicitement les principes du libre-échange -et n'oppose plus à leur application que l'inopportunité! - -Cette question devait encore appeler l'attention de la Chambre, dans -la séance finale du 5 août, qui fut, comme de coutume, consacrée à la -revue rétrospective des actes du Parlement pendant la session. Pour -lord John Russell ce fut une occasion nouvelle de démontrer que les -ministres actuels étaient arrivés au pouvoir en déguisant leurs -véritables opinions, notamment à l'égard des lois-céréales. Et comme, -à cette époque, la saison devenue pluvieuse faisait naître des -inquiétudes sur la récolte, l'orateur en prit texte pour accuser le -ministère d'ajouter, en matière de subsistances, à une incertitude -naturelle une incertitude artificielle, qui doublait l'ardeur des -spéculations hasardeuses, au grand détriment du pays. Il rappela qu'un -membre connu par son dévouement ministériel avait déclaré -publiquement, depuis peu de jours, que la loi-céréale n'aurait -probablement plus que deux ans de durée. S'il en est ainsi, -ajouta-t-il, si cette loi doit être abolie, pourquoi nous laisse-t-on -dans une incertitude pleine de périls et de malheurs?--À cela sir -James Graham répliqua seulement par un argument _ad hominem_. «Est-ce -que le noble lord, qui était au pouvoir en 1839, dans des -circonstances bien autrement alarmantes pour le bien-être du pays, se -crut obligé de proposer comme un remède à cette triste situation -l'abolition des lois-céréales? Non, il ne fit rien de semblable ni en -1839, ni en 1840, ni en 1841.»--L'argument était sans force contre les -libres-échangistes. Ceux-ci, par l'organe de MM. Villiers et Gibson, -renouvelèrent les protestations les plus chaleureuses contre l'inique -monopole des landlords.--Bientôt il fut reconnu que ce monopole avait -rencontré un ennemi des plus redoutables dans le caprice des saisons. -À la suite d'un été pluvieux, il fut constaté de la manière la plus -certaine, vers le milieu d'octobre, que la récolte en blé était -insuffisante en quantité comme en qualité, et que la récolte en pommes -de terre était presque entièrement perdue. Alors un cri en faveur de -la libre entrée des grains étrangers s'éleva dans toute l'Angleterre, -cri devant lequel les protectionnistes les moins endurcis commencèrent -à lâcher pied, tandis qu'il doubla l'énergie des ligueurs. Dans un -meeting tenu le 28 octobre à Manchester, l'un des orateurs, M. Henry -Ashworth, de Turton, prononça ces paroles: «Je vois autour de moi nos -dignes chefs, sur le front desquels la lutte des sept dernières -années a imprimé des rides; mais je suis sûr qu'ils sont prêts tous à -mettre au service de notre cause, s'il en est besoin, sept autres -années de labeur et à dépenser en outre un quart de million[62].» - -[Note 62: Un quart de million sterling, plus de six millions de -francs.] - -De tout côté, cependant, on signalait au ministère la nécessité de -prendre des mesures décisives contre la disette. Il y avait émulation -entre les conseils municipaux, les corporations et les chambres de -commerce pour l'assaillir, à cet effet, de pétitions, de mémoires, de -remontrances. Au milieu de cette excitation, une lettre adressée -d'Édimbourg, le 22 novembre, par lord John Russell, aux électeurs de -Londres, fut publiée. «J'avoue, disait le noble lord, que, dans -l'espace de vingt ans, mes opinions sur la loi-céréale se sont -grandement modifiées... _le moment de s'occuper d'un droit fixe est -passé_. Proposer maintenant, comme solution, une taxe sur le blé, si -faible qu'elle fût, sans une clause d'abolition complète et prochaine, -ne ferait que prolonger un débat qui a produit déjà trop d'animosité -et de mécontentement...» Le 24 septembre, lord Morpeth, autre membre -de l'ancien cabinet Whig, exprima aussi par écrit sa conviction que -l'heure du rappel définitif de la loi-céréale avait sonné.--Voilà les -Whigs ralliés au programme de la Ligue: Que va faire Peel? ira-t-il -jusqu'à y donner de même son adhésion? Cette question faisait le fond -de toutes les conversations politiques, lorsque le _Times_, journal -ordinairement bien informé, annonça, dans son numéro du 4 décembre, -que l'intention du gouvernement était d'abolir la loi-céréale et, à -cet effet, de convoquer en janvier les deux Chambres. Mais un autre -journal, en relations connues avec certains membres du cabinet, le -_Standard_, démentit aussitôt la nouvelle donnée par le _Times_, en la -qualifiant d'_atroce invention_. La vérité fut bientôt révélée par la -démission collective des ministres, dont les uns accédaient à la -grande mesure _du rappel_, tandis que les autres ne s'y résignaient -pas ou du moins ne voulaient pas en être les instruments[63]. Lord -John Russell, qui se trouvait alors à Édimbourg, mandé en toute hâte -par la reine, échoua dans la tentative de créer un nouveau cabinet; en -sorte que le jour même où sir Robert Peel se présentait devant la -reine, pour prendre congé d'elle et remettre son portefeuille aux -mains d'un successeur, il reçut au contraire la mission de -reconstituer un ministère, mission qu'il put remplir sans difficulté. -Excepté lord Stanley, qui se retira, et lord Wharncliffe qui mourut -subitement, le cabinet nouveau conservait tous les membres de -l'ancien. - -[Note 63: En se reportant à cette phase des progrès de la Ligue, à -l'ascendant qu'elle parvint à exercer sur les hommes politiques de -tous les partis, il est impossible de ne pas reconnaître combien -Bastiat, qui la voyait personnifiée dans son principal chef, était -fondé à porter, quatre ans plus tard, le jugement suivant: - -«Que dirai-je du libre-échange, dont le triomphe est dû à Cobden, non -à Robert Peel; car l'apôtre aurait toujours fait surgir un homme -d'État, _tandis que l'homme_ d'État ne pouvait se passer de l'apôtre?» -(Tom. VI, chap. XIV.)] - -La situation ne porta nullement les libres-échangistes à se relâcher -de leur vigilance et de leur activité. Un grand meeting eut lieu le 23 -décembre à Manchester, auquel se rendirent toutes les notabilités -manufacturières des environs. Il y fut résolu à l'unanimité de réunir -une somme de 250,000 livres sterling pour subvenir aux dépenses -futures de la Ligue. Immédiatement ouverte, la souscription atteignit -en peu d'instants le chiffre de 60 mille livres (1 million 500 mille -francs). Cette manifestation frappante du zèle des ligueurs leur gagna -de nouveaux adhérents et consterna leurs adversaires. Au bout d'un -mois, la souscription s'élevait déjà à 150 mille livres. - -Ce fut le 19 janvier 1846 que s'ouvrit le Parlement. Dans le débat sur -l'_adresse_, sir Robert Peel fit une déclaration de principes, qu'un -libre-échangiste n'eût pas désavouée, et termina son discours par une -allusion à sa position personnelle vis-à-vis des torys. Je n'entends -pas, dit-il, que dans mes mains le pouvoir soit réduit en servage. -Huit jours après, il exposa son plan qui, à l'égard de l'importation -des grains, se résumait ainsi: - -Échelle mobile très-réduite pendant trois années encore; - -Suppression de tout droit, à partir du 1er février 1849. - -Le délai de trois ans était un mécompte pour la Ligue. Aussi dès le -surlendemain, c'est-à-dire le 29 janvier, son conseil d'administration -se réunit à Manchester et prit la résolution de provoquer, par toutes -les voies constitutionnelles, la suppression _immédiate_ de toute taxe -sur les aliments provenant de l'étranger. Aucune crainte d'embarrasser -sir Robert Peel ne pouvait arrêter les ligueurs; et d'ailleurs, en -présence de l'opposition furieuse des conservateurs-bornés, il était -vraisemblable qu'une opposition en sens contraire lui servirait plutôt -de point d'appui. La discussion sur l'ensemble des mesures qu'il -proposait s'ouvrit le lundi 9 février. Sauf de courtes interruptions, -elle occupa, sans arriver à son terme, toutes les séances de la -chambre pendant cette semaine. Le lundi suivant, à 10 heures du soir, -le premier ministre prit la parole. Tour à tour logicien serré, -orateur entraînant, administrateur habile, on eût dit qu'affranchi -d'un joug longtemps détesté, son talent se manifestait pour la -première fois dans toute sa plénitude. Il termina son discours, qui -dura près de trois heures, par cet appel aux sentiments de justice et -d'humanité de la Chambre: - -«Les hivers de 1841 et 42 ne s'effaceront jamais de ma mémoire, et la -tâche qu'ils nous donnèrent doit être présente à vos souvenirs. Alors, -dans toutes les occasions où la reine assemblait le Parlement, on y -entendait l'expression d'une sympathie profonde pour les privations et -les souffrances de nos concitoyens, d'une vive admiration pour leur -patience et leur courage. Ces temps malheureux peuvent revenir. Aux -années d'abondance peuvent succéder les années de disette... J'adjure -tous ceux qui m'écoutent d'interroger leur coeur, d'y chercher une -réponse à la question que je vais leur poser. Si ces calamités nous -assaillent encore, si nous avons à exprimer de nouveau notre -sollicitude pour le malheur, à répéter nos exhortations à la patience -et à la fermeté, ne puiserons-nous pas une grande force dans la -conviction que nous avons repoussé, dès aujourd'hui, la responsabilité -si lourde de réglementer l'alimentation de nos semblables? Est-ce que -nos paroles de sympathie ne paraîtront pas plus sincères? est-ce que -nos encouragements à la résignation ne seront pas plus efficaces, si -nous pouvons ajouter, avec orgueil, qu'en un temps d'abondance -relative, sans y être contraints par la nécessité, sans attendre les -clameurs de la foule, nous avons su prévoir les époques difficiles et -écarter tout obstacle à la libre circulation des dons du Créateur? Ne -sera-ce pas pour nous une précieuse et durable consolation que de -pouvoir dire au peuple: Les maux que vous endurez sont les châtiments -d'une Providence bienfaisante et sage qui nous les inflige à bon -escient, peut-être pour nous rappeler au sentiment de notre -dépendance, abattre notre orgueil, nous convaincre de notre néant; il -faut les subir sans murmure contre la main qui les dispense, car ils -ne sont aggravés par aucun pouvoir terrestre, par aucune loi de -restriction sur la nourriture de l'homme!» - -Dans la séance du lendemain, on lui prodiguait l'accusation de -trahison, de manque de foi, de fourberie et de lâcheté. Alors M. -Bright se lève mû par un sentiment généreux et prend la défense de son -ancien adversaire. «J'ai suivi du regard le très-honorable baronnet, -dit-il, lorsque la nuit dernière il regagnait sa demeure, et j'avoue -que je lui enviais la noble satisfaction qui devait remplir son coeur, -après le discours qu'il venait de prononcer, discours, j'ose le dire, -le plus éloquent, le plus admirable qui, de mémoire d'homme, ait -retenti dans cette enceinte.» En poursuivant, il apostropha en ces -termes ceux qui déversaient le blâme et l'injure sur le ministre, -après avoir été ses partisans déclarés. «Quand le très-honorable -baronnet se démit récemment de ses fonctions, il cessa d'être _votre_ -ministre, sachez-le bien; et quand il reprit le portefeuille, ce fut -en qualité de ministre du souverain, de ministre du peuple,--non de -ministre d'une coterie, pour servir d'instrument docile à son -égoïsme.» À ce témoignage inattendu de bienveillance pour lui, les -membres qui siégeaient près de sir Robert Peel, virent des larmes -mouiller sa paupière. - -La discussion générale durait encore le vendredi suivant. Dans cette -nuit du vendredi au samedi, M. Cobden battit en brèche avec grande -vigueur un argument spécial, au moyen duquel les protectionnistes -s'efforçaient de renvoyer la décision à une autre législature. À trois -heures et demie du matin, on mit aux voix la question de savoir si la -proposition ministérielle serait examinée et discutée dans ses -détails. 337 membres votèrent pour l'affirmative et 240 contre. Si -favorable que fût ce vote, il n'assurait pas l'adoption complète du -plan soumis au débat. Une scission pouvait se produire dans une -majorité improvisée, dont les éléments étaient fort hétérogènes; et la -minorité ne manquait pas de chances pour obtenir que la taxe proposée, -tout en conservant le caractère mobile et temporaire, fût plus élevée -et plus durable que ne le voulaient les ministres. L'événement ne -confirma pas ces conjectures. En vain les protectionnistes disputèrent -le terrain et employèrent tous les moyens de prolonger la lutte; le 27 -mars, la seconde lecture du bill fut adoptée par une majorité de 88 -membres, et la troisième lecture, le 16 mai, par une majorité de 98 -(327 contre 229). - -Dans la Chambre des lords, le bill rencontra moins d'obstacles et de -lenteurs qu'on ne s'y attendait. Le 26 mai, il devint définitivement -loi de l'État. - -Peu après sir Robert Peel rentrait dans la vie privée. Au moment de -quitter le pouvoir, dans un dernier discours parlementaire, il dit, au -sujet des grandes mesures qu'il avait inaugurées: - -«Le mérite de ces mesures, je le déclare à l'égard des honorables -membres de l'opposition comme à l'égard de nous-mêmes, ce mérite -n'appartient exclusivement à aucun parti. Il s'est produit entre les -partis une fusion qui, aidée de l'influence du gouvernement, a -déterminé le succès définitif. Mais le nom qui doit être et sera -certainement associé à ces mesures, c'est celui d'un homme, mû par le -motif le plus désintéressé et le plus pur, qui, dans son infatigable -énergie, en faisant appel à la raison publique, a démontré leur -nécessité avec une éloquence d'autant plus admirable qu'elle était -simple et sans apprêt; c'est le nom de RICHARD COBDEN. Maintenant, -monsieur le Président, je termine ce discours, qu'il était de mon -devoir d'adresser à la Chambre, en la remerciant de la faveur qu'elle -me témoigne pendant que j'accomplis le dernier acte de ma carrière -politique. Dans quelques instants cette faveur que j'ai conservée cinq -années se reportera sur un autre; j'énonce le fait sans m'en affliger -ni m'en plaindre, plus vivement ému au souvenir de l'appui et de la -confiance qui m'ont été prodigués qu'à celui des difficultés récemment -semées sur ma voie. Je quitte le pouvoir, après avoir attiré sur moi, -je le crains, l'improbation d'un assez grand nombre d'hommes qui, au -point de vue de la chose publique, regrettent profondément la rupture -des liens de parti, regrettent profondément cette rupture non par des -motifs personnels, mais dans la ferme conviction que la fidélité aux -engagements de parti, que l'existence d'un grand parti politique est -un des plus puissants rouages du gouvernement. Je me retire, en butte -aux censures sévères d'autres hommes qui, sans obéir à une inspiration -égoïste, adhèrent au principe de la protection et en considèrent le -maintien comme essentiel au bien-être et aux intérêts du pays. Quant à -ceux qui défendent la protection par des motifs moins respectables et -uniquement parce qu'elle sert leur intérêt privé, quant à ces -partisans du monopole, leur exécration est à jamais acquise à mon nom; -mais IL SE PEUT QUE CE NOM SOIT PLUS D'UNE FOIS PRONONCÉ AVEC -BIENVEILLANCE SOUS L'HUMBLE TOIT DES OUVRIERS, DE CEUX QUI GAGNENT -CHAQUE JOUR LEUR VIE À LA SUEUR DE LEUR FRONT, EUX QUI AURONT -DÉSORMAIS, POUR RÉPARER LEURS FORCES ÉPUISÉES, LE PAIN EN ABONDANCE ET -SANS PAYER DE TAXE,--PAIN D'AUTANT MEILLEUR QU'IL NE S'Y MÊLERA PLUS, -COMME UN LEVAIN AMER, LE RESSENTIMENT CONTRE UNE INJUSTICE.» - -Ces dernières paroles, expression d'un sentiment touchant, ont été -gravées, après la mort de sir R. Peel, sur le piédestal d'une des -statues élevées à sa mémoire. Si le passant qui les lit donne à -l'homme d'État un souvenir reconnaissant, sans doute il sentira dans -son coeur une sympathie encore plus vive pour les généreux citoyens -dont le dévouement et la persévérance ont doté leur pays de la liberté -commerciale. - -Le 22 juillet, au sein du Conseil exécutif de la Ligue, réuni à -Manchester, les résolutions suivantes furent adoptées: 1º Suspension -des opérations de la Ligue; 2º exemption pour les souscripteurs au -fonds de 250,000 livres de tout versement au delà d'un à-compte de 20 -pour 100; 3º attribution aux membres du Conseil exécutif, si le -protectionnisme renouvelait quelques tentatives hostiles, de pleins -pouvoirs pour réorganiser l'agitation qu'ils avaient conduite avec -tant de zèle et d'habileté.--Le cas prévu par cette dernière -résolution parut se réaliser six ans plus tard, à l'avénement du -ministère Derby-d'Israëli; et l'on vit aussitôt la Ligue sur pied, -jusqu'à ce qu'il fût constaté qu'il y avait eu fausse alerte. - -Dans cette même séance du 22 juillet 1846, d'autres motions furent -faites qui obtinrent l'assentiment unanime. M. Wilson, président, et -les autres principaux membres du Conseil exécutif, MM. Archibald -Prentice, S. Lees, W. Rawson, T. Woolley, W. Bickham, W. Evans et -Henry Rawson, furent priés d'accepter un témoignage de gratitude pour -les travaux incessants et gratuits dont ils s'étaient acquittés. On -offrit à M. Wilson une somme de 10,000 livres st. (250,000 fr. -environ), et à chacun de ses collègues précités un service à thé, en -argent, du poids de 240 onces. - -Un autre témoignage de gratitude suivit de près la clôture -des opérations de la Ligue. Par un mouvement spontané, les -libres-échangistes anglais se réunirent pour faire présent à leur -chef reconnu, M. Cobden, d'une somme de 75,000 livres, et à son ami, -son digne auxiliaire, M. Bright, d'une magnifique bibliothèque. Mais -pour de tels hommes la plus précieuse des récompenses est la -conviction d'avoir servi la cause de l'humanité. - -Quand on connaît le but des ligueurs et les moyens employés pour -l'atteindre, on ne saurait hésiter à voir, dans l'oeuvre qu'ils ont -accomplie, une des plus belles manifestations du progrès social dont -puisse s'honorer notre siècle. Puisse cette oeuvre, appréciée à sa -juste valeur, leur assurer la reconnaissance de toutes les nations et -particulièrement celle de la France, où leur exemple a suscité -Bastiat! - - (_Note de l'éditeur._) - - - - -SECONDE CAMPAGNE - -DE LA LIGUE - -(_Libre-Échange_, nº du 7 novembre 1847.) - - -Le Parlement anglais est convoqué pour le 18 de ce mois. - -C'est la situation critique des affaires qui a déterminé le cabinet à -hâter cette année la réunion des Communes. - -Tout en déplorant la crise qui pèse sur le commerce et l'industrie -britanniques, nous ne pouvons nous empêcher d'espérer qu'il en sortira -de grandes réformes pour l'Angleterre et pour le monde. Ce ne sera pas -la première fois, ni la dernière sans doute, que le progrès aura été -enfanté dans la douleur. Le libre arbitre, noble apanage de l'homme, -ou la _liberté de choisir_, implique la possibilité de faire un -mauvais choix. L'erreur entraîne des conséquences funestes, et -celles-ci sont le plus dur mais le plus efficace des enseignements. -Ainsi nous arrivons toujours, à la longue, dans la bonne voie. Si la -Prévoyance ne nous y a mis, l'Expérience est là pour nous y ramener. - -Nous ne doutons pas que des voix se feront entendre dans le Parlement -pour signaler à l'Angleterre la fausse direction de sa politique trop -vantée. - -«_Rendre à toutes les colonies, l'Inde comprise, la liberté -d'échanger avec le monde entier, sans privilége pour la métropole._ - -«_Proclamer le principe de non-intervention dans les affaires -intérieures des autres nations; mettre fin à toutes les intrigues -diplomatiques; renoncer aux vaines illusions de ce qu'on nomme -influence, prépondérance, prépotence, suprématie._ - -«_Abolir les lois de navigation._ - -«_Réduire les forces de terre et de mer à ce qui est indispensable -pour la sécurité du pays._» - -Tel devra être certainement le programme recommandé et énergiquement -soutenu par le parti libéral, par tous les membres de la _Ligue_, -parce qu'il se déduit rigoureusement du libre-échange, parce qu'il est -le libre-échange même. - -En effet, quand on pénètre les causes qui soumettent à tant de -fluctuations et de crises le commerce de la Grande-Bretagne, à tant de -souffrances sa laborieuse population, on reste convaincu qu'elles se -rattachent à une Erreur d'économie sociale, laquelle, par un -enchaînement fatal, entraîne à une fausse politique, à une fausse -diplomatie; en sorte que cette imposante mais vaine apparence qu'on -nomme la _puissance anglaise_ repose sur une base fragile comme tout -ce qui est artificiel et contre nature. - -L'Angleterre a partagé cette erreur commune, que l'habileté -commerciale consiste à PEU ACHETER ET BEAUCOUP VENDRE, _afin de -recevoir la différence en or_. - -Cette idée implique nécessairement celle de _suprématie_, et par suite -celle de _violence_. - -Pour _acheter peu_, la violence est nécessaire à l'égard des citoyens. -Il faut les soumettre à des restrictions législatives. - -Pour _vendre beaucoup_ (alors surtout que les autres nations, sous -l'influence de la même idée, voulant _acheter peu_, se ferment chez -elles et défendent leur or), la violence est nécessaire à l'égard des -étrangers. Il faut étendre ses conquêtes; assujettir des -consommateurs, accaparer des colonies, en chasser les marchands du -dehors, et accroître sans cesse le cercle des envahissements. - -Dès lors on est entraîné à s'environner de forces considérables, -c'est-à-dire à détourner une portion notable du travail national de sa -destination naturelle, qui est de satisfaire les besoins des -travailleurs. - -Ce n'est pas seulement pour étendre indéfiniment ses conquêtes qu'une -telle nation a besoin de grandes forces militaires et navales. Le but -qu'elle poursuit lui crée partout des jalousies, des inimitiés, des -haines contre lesquelles elle a à se prémunir ou à se défendre. - -Et comme les inimitiés communes tendent toujours à se coaliser, il ne -lui suffit pas d'avoir des forces supérieures à celles de chacun des -autres peuples, pris isolément, mais de tous les peuples réunis. Quand -un peuple entre dans cette voie, il est condamné à être, coûte que -coûte, le plus fort partout et toujours. - -La difficulté de soutenir le poids d'un tel établissement militaire le -poussera à chercher un auxiliaire dans la ruse. Il entretiendra des -agents auprès de toutes les cours; il fomentera et réchauffera partout -les germes de dissensions; il affaiblira ses rivaux les uns par les -autres; il leur créera des embarras et des obstacles; il suscitera les -rois contre les peuples, et les peuples contre les rois; il opposera -le Nord au Midi; il se servira des peuples au sein desquels l'esprit -de liberté a réveillé quelque énergie pour tenir en échec la puissance -des despotes, et en même temps il fera alliance avec les despotes pour -comprimer la force que donne ailleurs l'esprit de liberté. Sa -diplomatie sera toute ruse et duplicité; elle invoquera selon les -temps et les lieux les principes les plus opposés; elle sera démocrate -ici, aristocrate là; autocrate plus loin, constitutionnelle, -révolutionnaire, philanthrope, déloyale, loyale même au besoin; elle -aura tous les caractères, excepté celui de la sincérité. Enfin, on -verra ce peuple, dans la terrible nécessité où il s'est placé, aller -jusqu'à contracter des dettes accablantes pour soudoyer les rois, les -peuples, les nations qu'il aura mis aux prises. - -Mais l'intelligence humaine ne perd jamais ses droits. Bientôt les -nations comprendront le but de ces menées. La défiance, l'irritation -et la haine ne feront que s'amasser dans leur coeur; et le peuple dont -nous retraçons la triste histoire sera condamné à ne voir dans ses -gigantesques efforts que les pierres d'attente, pour ainsi parler, -d'efforts plus gigantesques encore. - -Or, ces efforts coûtent du travail à ce peuple.--Cela peut paraître -extraordinaire, mais il est cependant certain, quoique les hommes n'en -soient pas encore bien convaincus, que ce _qui est produit une fois ne -peut pas être dépensé deux_, et que cette portion de travail qui est -destinée à atteindre un but ne peut être en même temps consacrée à en -obtenir un autre. Si la moitié de l'activité nationale est détournée -vers des conquêtes ou la défense d'une sécurité qu'on a -systématiquement compromise, il ne peut rester que l'autre moitié de -l'activité des travailleurs pour satisfaire les besoins réels -(physiques, intellectuels ou moraux) des travailleurs eux-mêmes. On a -beau subtiliser et théoriser, les arsenaux ne se font pas d'eux-mêmes, -ni les vaisseaux de guerre non plus; ils ne sont pas pourvus d'armes, -de munitions, de canons et de vivres par une opération cabalistique. -Les soldats mangent et se vêtissent comme les autres hommes, et les -diplomates plus encore. Il faut pourtant bien que quelqu'un produise -ce que ces classes consomment; et si ce dernier genre de consommation -va sans cesse croissant comme le système l'exige, un moment arrive de -toute nécessité où les vrais travailleurs n'y peuvent suffire. - -Remarquez que toutes ces conséquences sont contenues très-logiquement -dans cette idée: _Pour progresser, un peuple doit vendre plus qu'il -n'achète_.--Et si cette idée est fausse, même au point de vue -économique, à quelle immense déception ne conduit-elle pas un peuple, -puisqu'elle exige de lui tant d'efforts, tant de sacrifices et tant -d'iniquités pour ne lui offrir en toute compensation qu'une chimère, -une ombre? - -Admettons la vérité de cette autre doctrine: LES EXPORTATIONS D'UN -PEUPLE NE SONT QUE LE PAIEMENT DE SES IMPORTATIONS. - -Puisque le principe est diamétralement opposé, toutes les conséquences -économiques, politiques, diplomatiques, doivent être aussi -diamétralement opposées. - -Si, dans ses relations commerciales, un peuple n'a à se préoccuper que -d'acheter au meilleur marché, laissant, comme disent les -_free-traders_, les exportations prendre soin d'elles-mêmes,--comme -acheter à bon marché est la tendance universelle des hommes, ils n'ont -besoin à cet égard que de liberté. Il n'y a donc pas ici de violence à -exercer au dedans.--Il n'y a pas non plus de violences à exercer au -dehors; car il n'est pas besoin de contrainte pour déterminer les -autres peuples à _vendre_. - -Dès lors, les colonies, les possessions lointaines sont considérées -non-seulement comme des inutilités, mais comme des fardeaux; dès lors -leur acquisition et leur conservation ne peuvent plus servir de -prétexte à un grand développement de forces navales; dès lors on -n'excite plus la jalousie et la haine des autres peuples; dès lors la -sécurité ne s'achète pas au prix d'immenses sacrifices; dès lors -enfin, le travail national n'est pas détourné de sa vraie destination, -qui est de satisfaire les besoins des travailleurs.--Et quant aux -étrangers, le seul voeu qu'on forme à leur égard, c'est de les voir -prospérer, progresser par une production de plus en plus abondante, -de moins en moins dispendieuse, parlant toujours de ce point, que tout -progrès qui se traduit en abondance et en bon marché profite à tous et -surtout au peuple acheteur. - -L'importance des effets opposés, qui découlent des deux axiomes -économiques que nous avons mis en regard l'un de l'autre, serait notre -justification si nous recherchions ici théoriquement de quel côté est -la vérité. Nous nous en abstiendrons, puisque cette recherche est -après tout l'objet de notre publication tout entière. - -Mais on nous accordera bien que les _free-traders_ d'Angleterre -professent à cet égard les mêmes opinions que nous-mêmes. - -Donc, leur rôle, au prochain Parlement, sera de demander l'entière -réalisation du programme que nous avons placé au commencement de cet -article. - -Les événements de 1846 et de 1847 leur faciliteront cette noble tâche. - -En 1846, ils ont détrôné cette vieille maxime, que _l'avantage d'un -peuple était d'acheter peu et de vendre beaucoup pour recevoir la -différence en or_. Ils ont fait reconnaître officiellement cette autre -doctrine, que _les exportations d'un peuple ne sont que le paiement de -ses importations_. Ayant fait triompher le principe, ils seront bien -plus forts pour en réclamer les conséquences. Il serait par trop -absurde que l'Angleterre, renonçant à un faux système commercial, -retînt le dispendieux et dangereux appareil militaire et diplomatique -que ce système seul avait exigé. - -Les événements de cette année donneront de la puissance et de -l'autorité aux réclamations des _free-traders_. On aura beau vouloir -attribuer la crise actuelle à des causes mystérieuses, il n'y a pas de -mystère là-dessous. Le travail énergique, persévérant, intelligent -d'un peuple actif et laborieux ne suffit pas à son bien-être; -pourquoi? parce qu'une portion immense de ce travail est consacrée à -autre chose qu'à son bien-être, à payer des marins, des soldats, des -diplomates, des gouverneurs de colonies, des vaisseaux de guerre, des -subsides,--le désordre, le trouble et l'oppression. - -Certainement, la lutte sera ardente au Parlement, et nous n'avons pas -l'espoir que les FREE-TRADERS emportent la place au premier assaut. -Les abus, les préjugés, les droits acquis sont les maîtres dans cette -citadelle. C'est même là que leurs forces sont concentrées. -L'aristocratie anglaise y défendra énergiquement ses positions. Les -gouvernements à l'extérieur, les hauts emplois, les grades dans -l'armée et la marine, la diplomatie et l'Église, sont à ses yeux son -légitime patrimoine; elle ne le cédera pas sans combat; et nous qui -savons quelle est, dans son aveuglement, la puissance de l'orgueil -national, nous ne pouvons nous empêcher de craindre que l'oligarchie -britannique ne trouve de trop puissants auxiliaires dans les préjugés -populaires, qu'une politique dominatrice a su faire pénétrer au coeur -des travailleurs anglais eux-mêmes. Là, comme ailleurs, on leur dira -que la destinée des peuples n'est pas le bien-être, qu'ils ont une -mission plus noble, et qu'ils doivent repousser toute politique -_égoïste_ et _matérialiste_.--Et tout cela, pour les faire persévérer -dans le matérialisme le plus brutal, dans l'égoïsme sous sa forme la -plus abjecte: l'appel à la violence pour nuire à autrui en se nuisant -à soi-même. - -Mais rien ne résiste à la vérité, quand son temps est venu et que les -faits, dans leur impérieux langage, la font éclater de toutes parts. - -Si le peuple anglais, dans son intérêt, abolit les lois de navigation, -s'il rend à ses colonies la liberté commerciale, si tout homme, à -quelque nation qu'il appartienne, peut aller échanger dans l'Inde, à -la Jamaïque, au Canada, au même titre qu'un Anglais, quel prétexte -restera-t-il à l'aristocratie britannique pour retenir les forces qui -en ce moment écrasent l'Angleterre? - -Dira-t-elle qu'elle veut conserver les possessions acquises? - -On lui répondra que nul désormais n'est intéressé à les enlever à -l'Angleterre, puisque chacun peut en user comme elle, et de plus que -l'Angleterre, par le même motif, n'est plus intéressée à les -conserver. - -Dira-t-elle qu'elle aspire à de nouvelles conquêtes? - -On lui objectera que le moment est singulièrement choisi de courir à -de nouvelles conquêtes quand, sous l'inspiration de l'intérêt, -d'accord cette fois avec la justice, on renonce à des conquêtes déjà -réalisées. - -Dira-t-elle qu'il faut s'emparer au moins de positions militaires -telles que Gibraltar, Malte, Héligoland? - -On lui répondra que c'est un cercle vicieux; que ces positions étaient -sans doute une partie obligée du système de domination universelle; -mais qu'on ne détruit pas l'ensemble pour en conserver précisément la -partie onéreuse. - -Fera-t-elle valoir la nécessité de protéger le commerce, dans les -régions lointaines, par la présence de forces imposantes? - -On lui dira que le commerce avec des barbares est une déception, s'il -coûte plus indirectement qu'il ne vaut directement. - -Exposera-t-elle qu'il faut au moins que l'Angleterre se prémunisse -contre tout danger d'invasion? - -On lui accordera que cela est juste et utile. Mais on lui fera -observer qu'il est de la nature d'un tel danger de s'affaiblir, à -mesure que les étrangers auront moins sujet de haïr la politique -britannique et que les Anglais auront plus raison de l'aimer. - -On dira sans doute que nous nous faisons une trop haute idée de la -_philanthropie_ anglaise. - -Nous ne croyons pas que la philanthropie détermine aucun peuple, pas -plus le peuple anglais que les autres, à agir sciemment contre ses -intérêts permanents. - -Mais nous croyons que les intérêts permanents d'un peuple sont -d'accord avec la justice, et nous ne voyons pas pourquoi il -n'arriverait pas, par la diffusion des lumières, et au besoin par -l'expérience, à la connaissance de cette vérité. - -En un mot, nous avons foi, une foi entière, dans le principe du -libre-échange. - -Nous croyons que, selon qu'un peuple prend ou ne prend pas pour règle -de son économie industrielle la théorie de la _balance du commerce_, -il doit adopter une politique toute différente. - -Dans le premier cas, il veut _vendre_ à toute force; et ce besoin le -conduit à aspirer à la domination universelle. - -Dans le second, il ne demande qu'à _acheter_, sachant que le vendeur -prendra soin du paiement; et, pour acheter, il ne faut faire violence -à personne. - -Or, si la violence est inutile, ce n'est pas se faire une trop haute -idée d'un peuple que de supposer qu'il repoussera les charges et les -risques de la violence. - -Et si nous sommes pleins de confiance, c'est parce que, sur ce point, -le vrai intérêt de l'Angleterre et de ses classes laborieuses nous -paraît d'accord avec la cause de la justice et de l'humanité. - -Car si nous avions le malheur de croire à l'efficacité du régime -restrictif, sachant quelles idées et quels sentiments il développe, -nous désespérerions de tout ordre, de toute paix, de toute harmonie. -Toutes les déclamations à la mode contre le _vil intérêt_ ne nous -feraient pas admettre que l'Angleterre renoncera à sa politique -envahissante et turbulente, laquelle, dans cette hypothèse, serait -conforme à ses intérêts. Tout au plus, nous pourrions penser -qu'arrivée à l'apogée de la grandeur, elle succomberait sous la -réaction universelle; mais seulement pour céder son rôle à un autre -peuple, qui, après avoir parcouru le même cercle, le céderait à un -troisième, et cela sans fin et sans cesse jusqu'à ce que la dernière -des hordes régnât enfin sur des débris. Telle est la triste destinée -que la _Presse_ annonçait ces jours derniers aux nations; et comme -elle croit au régime prohibitif, sa prédiction était logique. - -Au moment où le Parlement va s'ouvrir, nous avons cru devoir signaler -la ligne que suivra, selon nous, le parti libéral. Si le monde est sur -le point d'assister à une grande révolution pacifique, à la solution -d'un problème terrible:--l'écroulement de la puissance anglaise en ce -qu'elle a de pernicieux, et cela non par la force des armes, mais par -l'influence d'un principe,--c'est un spectacle assurément bien digne -d'attirer les regards impartiaux de la presse française. Est-ce trop -exiger d'elle que de l'inviter à ne pas envelopper de silence cette -dernière évolution de la Ligue comme elle a fait de la première? Le -drame n'intéresse-t-il pas assez le monde et la France? Sans doute -nous avons été profondément étonnés et affligés de voir la presse -française, et principalement la presse démocratique, tout en fulminant -tous les jours contre le machiavélisme britannique, faire une -monstrueuse alliance avec les hommes et les idées qui sont en -Angleterre la vie de ce machiavélisme. C'est le résultat de quelque -étrange combinaison d'idées qu'il ne nous est pas donné de pénétrer. -Mais, à moins qu'il n'y ait parti pris, ce que nous ne pouvons croire, -de tromper le pays jusqu'au bout, nous ne pensons pas que cette -combinaison d'idées, quelle qu'elle soit, puisse tenir devant la -lutte qui va s'engager dans quelques jours au Parlement. - - - - -DEUX ANGLETERRE - -(_Libre-Échange_ du 6 février 1848.) - -Quand nous avons entrepris d'appeler l'attention de nos concitoyens -sur la question de la liberté commerciale, nous n'avons pas pensé ni -pu penser que nous nous faisions les organes d'une opinion en majorité -dans le pays, et qu'il ne s'agît pour nous que d'enfoncer une porte -ouverte. - -D'après les délibérations bien connues de nombreuses chambres de -commerce, nous pouvions espérer, il est vrai, d'être soutenus par une -forte minorité, qui, ayant pour elle le bon sens et le bien général, -n'aurait que quelques efforts à faire pour devenir majorité. - -Mais cela ne nous empêchait pas de prévoir que notre association -provoquerait la résistance désespérée de quelques privilégiés, appuyée -sur les alarmes sincères du grand nombre. - -Nous ne mettions pas en doute qu'on saisirait toutes les occasions de -grossir ces alarmes. L'expérience du passé nous disait que les -protectionnistes exploiteraient surtout le _sentiment national_, si -facile à égarer dans tous les pays. Nous prévoyions que la politique -fournirait de nombreux aliments à cette tactique; que, sur ce -terrain, il serait facile aux monopoleurs de faire alliance avec les -partis mécontents; qu'ils nous créeraient tous les obstacles d'une -impopularité factice et qu'ils iraient au besoin jusqu'à élever contre -nous ce cri: Vous êtes les agents de Pitt et de Cobourg. Il faudrait -que nous n'eussions jamais ouvert un livre d'histoire, si nous ne -savions que le privilége ne succombe jamais sans avoir épuisé tous les -moyens de vivre. - -Mais nous avions foi dans la vérité. Nous étions convaincus, comme -nous le sommes encore, qu'il n'y a pas une Angleterre, mais deux -Angleterre. Il y a l'Angleterre oligarchique et monopoliste, celle qui -a infligé tant de maux au monde, exercé et étendu partout une injuste -domination, celle qui a fait l'acte de navigation, celle qui a fait la -loi-céréale, celle qui a fait de l'Église établie une institution -politique, celle qui a fait la guerre à l'indépendance des États-Unis, -celle qui a d'abord exaspéré et ensuite combattu à outrance la -révolution française, et accumulé, en définitive, des maux sans -nombre, non-seulement sur tous les peuples, mais sur le peuple anglais -lui-même.--Et nous disons que, s'il y a des Français qui manquent de -patriotisme, ce sont ceux qui sympathisent avec cette Angleterre. - -Il y a ensuite l'Angleterre démocratique et laborieuse, celle qui a -besoin d'ordre, de paix et de liberté, celle qui a besoin pour -prospérer que tous les peuples prospèrent, celle qui a renversé la -loi-céréale, celle qui s'apprête à renverser la loi de navigation, -celle qui sape le système colonial, cause de tant de guerres, celle -qui a obtenu le bill de la réforme, celle qui a obtenu l'émancipation -catholique, celle qui demande l'abolition des substitutions, cette -clef de voûte de l'édifice oligarchique, celle qui applaudit, en 1787, -à l'acte par lequel l'Amérique proclama son indépendance, celle qu'il -fallut sabrer dans les rues de Londres avant de faire la guerre de -1792, celle qui, en 1830, renversa les torys prêts à former contre la -France une nouvelle coalition.--Et nous disons que c'est abuser -étrangement de la crédulité publique que de représenter comme manquant -de patriotisme ceux qui sympathisent avec cette Angleterre. - -Après tout, le meilleur moyen de les juger, c'est de les voir agir; et -certes ce serait le devoir de la presse de faire assister le public à -cette grande lutte, à laquelle se rattachent l'indépendance du monde -et la sécurité de l'avenir. - -Absorbée par d'autres soins, influencée par des motifs qu'il ne nous -est pas donné de comprendre, elle répudie cette mission. On sait que -la plus puissante manifestation de l'esprit du siècle, agissant par la -Ligue contre la loi-céréale, a agité pendant sept ans les trois -royaumes, sans que nos journaux aient daigné s'en occuper. - -Après les réformes de 1846, après l'abrogation du privilége foncier, -au moment où la lutte va s'engager en Angleterre sur un terrain plus -brûlant encore, l'_acte de navigation_, qui a été le principe, le -symbole, l'instrument et l'incarnation du régime restrictif, on aurait -pu croire que la presse française, renonçant enfin à son silence -systématique, ne pourrait s'empêcher de donner quelque attention à une -expérience qui nous touche de si près, à une révolution économique -qui, de quelque manière qu'on la juge, est destinée à exercer une si -grande influence sur le monde commercial et politique. - -Mais puisqu'elle continue à la tenir dans l'ombre, c'est à nous de la -mettre en lumière. C'est pourquoi nous publions le compte rendu de la -séance par laquelle les chefs de la Ligue viennent pour ainsi dire de -réorganiser à Manchester cette puissante association. - -Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur les discours qui ont été -prononcés dans cette assemblée, et nous leur demanderons de dire, la -main sur la conscience, de quel côté est le vrai _patriotisme_; s'il -est en nous, qui sympathisons de tout notre coeur avec l'infaillible -et prochain triomphe de la Ligue, ou s'il est dans nos adversaires, -qui réservent toute leur admiration pour la cause du privilége, du -monopole, du régime colonial, des grands armements, des haines -nationales et de l'oligarchie britannique. - -Après avoir lu le discours, si nourri de faits, de M. Gibson, -vice-président du _Board of trade_, l'éloquente et chaleureuse -allocution de M. Bright, et ces nobles paroles par lesquelles M. -Cobden a prouvé qu'il était prêt à tout sacrifier, même l'avenir qui -s'ouvre devant lui, même sa popularité, pour accomplir sa belle mais -rude mission, nous demandons à nos lecteurs de dire, la main sur la -conscience, si ces orateurs ne défendent pas ces vrais intérêts -britanniques qui coïncident et se confondent avec les vrais intérêts -de l'humanité? - -Le _Moniteur industriel_ et le _Journal d'Elbeuf_ ne manqueront pas de -dire: «Tout cela est du machiavélisme; depuis dix ans M. Cobden, M. -Bright, sir R. Peel, jouent la comédie. Les discours qu'ils -prononcent, comédie; l'enthousiasme des auditeurs, comédie; les faits -accomplis, comédie; le rappel de la loi-céréale, comédie; l'abolition -des droits sur tous les aliments et sur toutes les matières premières, -comédie; le renversement de l'acte de navigation, comédie; -l'affranchissement commercial des colonies, comédie; et, comme disait -il y a quelques jours un journal protectionniste, l'Angleterre se -coupe la gorge devant l'Europe sur le simple espoir que l'Europe -l'imitera. - -Et nous, nous disons que s'il y a une ridicule comédie au monde, c'est -ce langage des protectionnistes. Certes, il faut prendre en -considération les longues, et nous ajouterons les justes préventions -de notre pays; mais ne faudrait-il pas rougir enfin de sa crédulité, -si cette comédie pouvait être plus longtemps représentée devant lui au -bruit de ses applaudissements? - - - - -GRAND MEETING À MANCHESTER - - -Jeudi soir, 25 janvier 1848, un grand meeting de ligueurs a été tenu à -Manchester pour célébrer l'entrée au Parlement des principaux apôtres -de la liberté commerciale. - -Trois mille personnes s'étaient rendues à la réunion. Au nombre des -assistants on comptait une trentaine de membres du Parlement, et parmi -eux MM. Cobden, Milner Gibson, Bright, Bowring, le colonel Thompson, -G. Thompson, Ewart, W. Brown, Ricardo, le maire de Manchester et celui -d'Ashton. - -Le meeting était présidé par M. George Wilson, président de la Ligue. - - M. GEORGE WILSON, dans une brève allocution, signale d'abord le - progrès qui s'est accompli dans les élections depuis le - _Reform-bill_; les électeurs, dit-il, s'occupent aujourd'hui - beaucoup moins de la naissance que du mérite réel des candidats. - On nous reproche, je le sais, ajoute-t-il, de nommer des gens - dont les ancêtres n'ont jamais fait parler d'eux, mais - qu'importe, s'ils ont la confiance du peuple? Nous les avons - choisis à cause de leur mérite et non pas à cause de leurs - titres. (Applaudissements.) L'orateur expose ensuite les progrès - de la liberté commerciale. Le succès du tarif libre-échangiste de - sir Robert Peel, dit-il, est maintenant reconnu par tout le - monde, excepté par les protectionnistes exagérés, qui envoient - encore de loin en loin de petites notes aux journaux. Le succès - du tarif libre-échangiste des États-Unis n'a pas été moindre que - celui du nôtre. On peut se faire une idée aussi de l'influence - rapide que l'opinion publique de l'Angleterre exerce sur les - classes intelligentes et éclairées du continent, par la réception - qui a été faite à M. Cobden dans tous les pays qu'il a visités. - (Applaudissements.) Il nous paraît certain aujourd'hui que nos - vieux amis les protectionnistes ont quitté le champ de bataille, - et que la salle du nº 17, Old-Bond-street, sera mise incessamment - à louer. Depuis les dernières élections aucun d'eux n'a proposé, - devant la plus petite assemblée de fermiers, le rétablissement - des _lois-céréales_ qui doivent mourir en 1849. (Mouvement - d'attention.) Je ne pense pas non plus qu'ils blâmeraient - beaucoup lord John Russell s'il faisait ce que je pense qu'il - devrait faire, s'il suspendait les lois-céréales jusqu'à ce - qu'elles soient définitivement abolies en 1849. (Vifs - applaudissements.) Mais ils veulent combattre en faveur des lois - de navigation. Eh bien! nous les suivrons sur ce terrain-là, et - avec un vigoureux effort nous leur enlèverons les lois de - navigation comme nous leur avons enlevé les lois-céréales. Ils - nous attaqueront ensuite sur les intérêts des Indes occidentales; - nous ne demandons pas mieux, et de nouveau nous les battrons sur - cette question comme sur toutes les autres. (Applaudissements.) - - M. WILSON porte un toast à la reine; après lui, M. ARMITAGE, - maire de Manchester, propose le toast suivant: - - Aux membres libres-échangistes des deux Chambres du Parlement; au - succès de leurs efforts pour compléter la chute de tous les - monopoles! - - M. F. M. GIBSON, membre du Parlement de Manchester, et - vice-président du _Board of trade_, répond à ce toast. L'orateur - remercie d'abord l'auteur du toast au nom de ses collègues - absents; puis il s'excuse sur son émotion: Je devrais être, - direz-vous peut-être, rassuré comme le chasseur qui entend le son - du cor; car ce n'est pas la première fois que je prends la parole - dans cette enceinte; mais je vous affirme que lorsque je pense à - quel public éclairé et au courant de la question j'ai affaire, - il m'est impossible de maîtriser mon embarras. J'ai cru - toutefois, qu'il était de mon devoir de me trouver au milieu de - mes commettants dans cette occasion importante. - (Applaudissements.) J'ai cru que toute autre considération devait - céder à ce devoir; car, ancien membre de la Ligue, je m'honore, - par-dessus tout, d'avoir fait partie de cette association qui, en - éclairant l'opinion publique, a permis au gouvernement d'abolir - l'odieux monopole du blé. (Applaudissements.) Je regrette - toutefois de paraître devant vous dans un moment de dépression - commerciale, dans un moment de grande anxiété pour tous ceux qui - se trouvent engagés dans les affaires, dans un moment où s'est - manifestée une crise grave, à laquelle nous n'avons pas encore - entièrement échappé. Mais je pense, messieurs, que la politique - de la liberté commerciale n'est pour rien dans les causes qui ont - amené cette dépression (vifs applaudissements); je pense, au - contraire, que la crise aurait été bien plus intense si les - réformes commerciales n'avaient pas eu lieu. (Nouveaux - applaudissements.) - - Quoique, actuellement, la confiance soit bien altérée dans le - monde commercial, il y a certains éléments sur lesquels il est - permis de compter pour le rétablissement de la prospérité future. - L'approvisionnement des articles manufacturés est modéré; les - prix des matières premières sont bas, et nous avons en - perspective un prix modéré des subsistances. (Une voix: Non pas - si les lois-céréales sont remises en vigueur.) Nous avons devant - nous toutes ces choses (mouvement d'attention), et je crois que - l'on peut, sans se faire illusion, croire que le retour de la - confiance amènera le retour de la prospérité. (Applaudissements.) - Mais permettez-moi, messieurs, de demander à ceux qui accusent - par leurs vagues déclamations la liberté commerciale d'avoir - causé la détresse actuelle, permettez-moi de leur demander d'être - intelligibles une fois et de désigner les droits qui auraient - prévenu cette détresse, s'ils n'avaient point été abolis. - Était-ce le droit sur le coton? Était-ce le droit sur la laine ou - le droit sur le verre? (Applaudissements et rires.) Est-ce que, - pendant une période de famine, il aurait été sage de maintenir - les droits sur les articles de subsistance? Quels sont donc les - droits qui auraient empêché la crise de se produire? - (Applaudissements.) - - On nous accuse encore, nous autres libres-échangistes, d'avoir - préconisé une politique qui a diminué le revenu. Diminué le - revenu! Est-ce que ceux qui émettent de semblables assertions ont - bien comparé le revenu tel qu'il était, avant les réformes - commencées en 1842, et tel qu'il a été depuis? Quels sont les - faits? Le revenu, au 5 janvier 1842, s'élevait à environ - 47,500,000 liv. st.; au 5 janvier 1848, il n'était plus que de - 44,300,000 liv. st. Mais quelles ont été, dans l'intervalle, les - réductions opérées dans les taxes? Il est vrai qu'on a établi, en - 1842, un _income-tax_ s'élevant à environ 5,500,000 liv. st. par - an. Mais, d'un autre côté, on a retranché à la fois de la douane - et de l'excise des droits qui rapportaient environ 8,000,000 liv. - st., ce qui donne en faveur des réductions une balance de - 3,000,000 liv. st. Il ne saurait y avoir rien de bien mauvais - dans une politique qui a augmenté le revenu par une réduction des - droits sur les articles de consommation. Souvenez-vous aussi que - cette politique a été adoptée en 1842, après que l'on eut essayé - de la politique opposée, après que l'on eut essayé d'augmenter le - revenu en élevant les droits de la douane et de l'excise. On - ajouta 5% aux droits de douane; mais les douanes ne donnèrent - pas, avec cette augmentation, la moitié de ce qu'on avait estimé - qu'elles rendraient. L'augmentation échoua complétement, et ce - fut après la chute de cette expérience que l'on avait faite - d'accroître le revenu du pays en augmentant les droits de - l'excise et de la douane, que l'on adopta heureusement l'impôt - direct, et qu'on affranchit de leurs entraves l'industrie et le - commerce de ce pays, en réduisant les taxes indirectes. Si nous - considérons isolément les chiffres du revenu des douanes et de - l'excise, nous verrons qu'ils présentent une justification - remarquable de la politique adoptée par sir Robert Peel. Après la - réduction de 8,000,000 liv. st., dont 7,000,000 liv. st. environ - pour la douane, la totalité de cette somme, à l'exception de 7 à - 8,000 liv. st., a été remplacée par le pays; c'est à peine s'il y - a eu une baisse dans le revenu de la douane. On élève une autre - accusation contre la liberté du commerce, à propos des - exportations et des importations. On nous dit que nous avons - importé plus que nous n'avons exporté, et que nos importations - ont plus de valeur que nos exportations. Je réponds: S'il en est - ainsi, tant mieux! (Applaudissements.) - - Ce serait une chose singulière que des marchands exportassent - leurs marchandises pour recevoir en retour des produits qui - auraient précisément la même valeur: espérons qu'il y a quelque - gain dans l'échange des denrées; et, si nos importations ont - excédé nos exportations, c'est nous qui avons gagné. Mais, - ajoute-t-on, une quantité d'or est sortie du pays, notre - numéraire a été exporté et nos intérêts commerciaux en ont - souffert. À cela je puis répondre que si la balance, comme on la - nomme, a été soldée en numéraire, c'est parce que le numéraire - était à cette époque la marchandise la plus convenable et la - moins chère que l'on pût exporter, et qu'il y avait plus de - bénéfice à l'exporter qu'à exporter les autres marchandises. - Voilà tout! À la vérité, on fait revivre aujourd'hui la vieille - doctrine de la balance du commerce. Avant d'avoir lu les articles - du _Blackwood's Magazine_ et de la _Quarterly Review_, j'espérais - qu'elle était morte et enterrée, et qu'elle ne ressusciterait - plus; mais nos adversaires y tiennent! Je ne vous ferais pas - l'injure de défendre davantage devant vous la politique de la - liberté commerciale,--laquelle certes n'a pas besoin d'être - défendue,--si depuis quelque temps les organes du parti - protectionniste ne s'étaient plus que jamais efforcés de donner - le change au pays, s'ils n'avaient prétendu que nous nous étions - montrés de mauvais prophètes et qu'un grand nombre de nos - prévisions n'avaient abouti qu'à des déceptions; mais il m'est - impossible de laisser passer de semblables accusations sans y - répondre. Voyons d'abord les prophéties. Avons-nous oublié celles - des protectionnistes? Avons-nous oublié qu'ils prédisaient que - les bonnes terres de l'Angleterre seraient laissées sans culture - si les _lois-céréales_ étaient révoquées (rires)? que les - meilleurs terrains deviendraient des garennes de lapins et des - repaires de bêtes fauves? (Rires.) Avez-vous oublié cela? - Avez-vous oublié les menaces alarmantes que proférait un noble - duc (le duc de Richmond) en 1839, lorsque j'eus l'honneur de - paraître pour la première fois devant vous? Souvenez-vous de la - menace qu'il nous faisait de quitter le pays si les corn-laws - étaient révoquées. Souvenez-nous qu'il affirmait qu'alors - l'Angleterre ne serait plus digne d'être habitée par des - _gentlemen_. (Rires.) Mais félicitons-nous de posséder encore - parmi nous le noble duc, félicitons-nous de ce qu'il n'a point - abandonné sa patrie (rires); et espérons qu'il demeurera - longtemps parmi nous, afin de rendre à ses concitoyens de - meilleurs services que ceux qu'il leur a rendus jusqu'ici. - (Tonnerre d'applaudissements.) Je me souviens de beaucoup - d'autres prédictions qui ont été faites à la Chambre des - communes, au sujet du rappel des lois-céréales. Je me rappelle - que M. Hudson, l'honorable représentant de Sunderland, disait, en - février 1839, que si les lois-céréales étaient abolies, les - fermiers anglais ne pourraient plus cultiver le sol, même si la - rente se trouvait entièrement supprimée, et que la terre devrait - être laissée en friche, parce qu'on ne pourrait plus trouver un - prix rémunérateur pour ses produits. Je suis charmé que M. Hudson - ait montré un plus mauvais jugement en cette matière qu'il ne l'a - fait dans la direction des entreprises de chemins de fer. Dans le - monde des chemins de fer, il s'est montré un homme habile et - entreprenant; mais, en fait de prophéties, nous opposerions - volontiers le plus mauvais prophète que la Ligue ait jamais - produit, à l'honorable représentant de Sunderland. - (Applaudissements et rires.) - -L'orateur, après avoir réfuté d'autres critiques qui se rattachent à -la situation des colonies anglaises, dans les Indes occidentales, -poursuit en ces termes: - - Nous avons eu, dans ces derniers temps, des preuves si nombreuses - des bons résultats de la réduction des droits et des avantages de - la suppression des entraves apportées au commerce, non-seulement - dans ce pays, mais encore à l'étranger, que je crois inutile de - m'étendre plus longuement sur cet objet. Il y a cependant, dans - nos relations extérieures, un fait sur lequel je veux appeler un - instant votre attention: il s'agit de notre commerce avec la - France. (Mouvement d'attention.) Considéré d'une manière - absolue, ce commerce peut être regardé comme faible encore, mais - il n'y en a pas qui se soit développé plus rapidement. La valeur - déclarée de nos exportations pour la France s'est élevée, il y a - peu de temps, à 3,000,000 de liv. st., et maintenant elle est de - 2,700,000 liv. st. Or, en 1815, elle était à peine de 300,000 - liv. st. La plus grande partie de cet accroissement a eu lieu, il - faut bien le remarquer, à une époque récente, et le progrès s'est - accompli à la suite des réductions opérées dans notre tarif, sans - qu'il y ait eu la moindre réciprocité de la part de la France. Je - mentionne ce fait, parce qu'il renferme un très-fort argument - contre ce que l'on a nommé le système de réciprocité. Vous avez - augmenté matériellement votre commerce avec la France, en - réduisant vos droits sur les importations de ce pays, quoiqu'il - n'ait point, de son côté, réduit ses droits sur les importations - anglaises. (Applaudissements.) Je cite aussi le commerce avec la - France, pour vous prouver que nous faisons autant d'affaires avec - ce pays qu'avec les Indes occidentales. Ainsi donc, ces terribles - Français, que l'on nous apprend à considérer comme nos ennemis - naturels, sont pour nous d'aussi bonnes pratiques que nos - propriétaires aimés et privilégiés des Indes occidentales. - (Applaudissements.) Les Français nous prennent pour 2,700,000 - liv. st. de marchandises, et les propriétaires des Indes - occidentales pour 2 millions 300,000 liv. st. seulement. Et, de - plus, les colons demandent pour leurs sucres une protection égale - en valeur au montant de toutes nos exportations pour les Indes - occidentales. Je n'exagère rien (applaudissements); je mentionne - simplement les faits, avec les documents parlementaires sous les - yeux. - - Maintenant, je vous le demande, quand on jette un coup d'oeil sur - l'augmentation de notre commerce avec la France, ne s'aperçoit-on - pas en même temps que ce commerce a établi entre les deux pays - des liens d'amitié et d'intérêt, des liens qu'il serait plus - difficile de briser que si leurs transactions en étaient encore - au chiffre de 300,000 liv. st. comme en 1815? (Applaudissements.) - Pour moi, messieurs, j'ai la conviction entière, et je l'exprime - sans hésiter devant cette assemblée publique, que, nonobstant les - services que les diplomates peuvent avoir rendus au monde, rien - n'a autant de pouvoir pour prévenir la guerre et pour maintenir - la paix que le développement du commerce international. - (Applaudissements prolongés.) On nous avertit cependant dans le - sud,--et de plus on nous rappelle qu'une lettre émanée d'un homme - célèbre dans ce district (rires) nous a donné le même avis,--on - nous avertit, dis-je, que, malgré cet accroissement de notre - commerce avec la France, nous devons nous attendre à une invasion - de la part des Français (explosion de rires), et que nous nous - endormirions dans une sécurité trompeuse si nous ne préparions - des forces considérables pour repousser cette invasion longuement - méditée. (Rires.) Eh bien! je ne saurais dire que je pense que - vous puissiez vous dispenser de toute espèce de force militaire. - Je ne saurais dire et je ne crois pas que mon excellent ami M. - Cobden ait jamais dit qu'il faille détruire toutes nos défenses - militaires, de terre et de mer. Il y a, je le sais, des personnes - qui seraient charmées que M. Cobden eût proposé cela, mais je ne - crois pas qu'il l'ait fait. Mais voici ce que nous avons à dire - sur cette question. Nous sommes d'accord à penser, la grande - majorité des hommes s'accorde à penser comme nous, que si les - armées pouvaient être supprimées par le fait du développement des - communications internationales, ce serait un immense progrès, le - plus grand progrès qui eût jamais été accompli dans le monde, et - le meilleur auxiliaire qui ait été donné à la civilisation, à la - moralité et au bon vouloir mutuel des peuples. - (Applaudissements.) Nous sommes tous d'accord là-dessus. Aucun - homme, aucun homme doué de sentiments d'humanité, pourvu qu'il - n'ait pas intérêt au maintien des choses (rires), ne saurait - penser autrement. Néanmoins, je crois,--et je donne ici mon - opinion personnelle,--que nous ne sommes pas dans une situation - qui nous permette de nous dispenser de moyens de défense. Nous - avons dépensé chaque année, depuis 1815, 16,000,000 de liv. st. - pour la défense de notre pays, et je crois que nous avons - toujours eu des moyens de défense suffisants. Je nie qu'aucun - fait se soit produit qui puisse nous faire redouter aujourd'hui - cette soudaine invasion des Français dont on nous menace. C'est, - au reste, une vieille histoire que cette invasion. Je me - souviens que M. Thomas Atwood, l'un des représentants de - Birmingham, se leva, un jour, à la Chambre des communes, et dans - un discours de quatre heures, que beaucoup de gens considérèrent - comme un excellent discours d'invasion, prouva que l'on devait - s'attendre à ce que les Russes feraient un beau matin leur - apparition au pont de Londres, sans en donner le moindre avis et - sans que personne se fût douté le moins du monde de leur - intention de nous envahir. (Rires.) Mais aujourd'hui nous - laissons la Russie de côté; c'est de la France que nous avons - peur. (Rires et mouvements.) - - Le budget français nous annonce une réduction dans l'effectif - militaire pour l'année prochaine. Je ne vois donc dans ce budget - aucune raison de craindre; je n'y vois rien qui me porte à - craindre que la France se prépare à envahir l'Angleterre. - Pourquoi réduit-on le budget de la marine, de telle sorte que - l'on demandera en France, l'année prochaine, 13 navires et 2,000 - hommes de moins que les années précédentes? (Mouvement.) Mais les - gentlemen de l'invasion nous disent: «Il ne faut pas vous fier au - budget; on ne le réduit que pour vous aveugler et vous plonger - dans une fausse sécurité.» (Rires.) D'après cet argument, plus - les Français réduiront leurs armements, plus nous devrons - augmenter les nôtres. Probablement, la France a des méthodes de - recueillir de l'argent que nous ne connaissons point; elle a des - moyens de lever des hommes, d'armer des vaisseaux, dont personne - ne sait rien; si bien qu'elle réduit son budget uniquement pour - jeter de la poudre dans les yeux du pauvre John Bull! (Mouvements - et rires.) Je sais peu de chose sur ces matières; mais je crois, - en vérité, que tous ces rapports alarmistes ne méritent guère de - crédit. Chaque fois que l'on construit en France un bassin pour - l'amélioration d'un port, chaque fois que l'on y creuse un fossé, - c'est, aux yeux des trembleurs de l'invasion, pour y lancer des - steamers de guerre. Selon ces gens-là, ces travaux ne sont - nullement entrepris dans l'intention d'accroître et de - perfectionner l'industrie et le commerce de la France. Toutes les - mesures adoptées pour améliorer la situation du peuple français - ou pour augmenter son commerce, telles, par exemple, que - l'agrandissement des ports, le creusement de nouveaux bassins au - Havre et à Cherbourg, sont regardées par eux comme des moyens de - préparer et de faciliter l'envahissement de la Grande-Bretagne. - Ils disent que le peuple français ne se soucie pas du commerce, - et que les bassins creusés par les Français ne sont pas destinés - aux vaisseaux marchands, mais bien aux steamers de guerre. Eh - bien! je ne suis pas de cet avis, et je crois que nous tous, en - Angleterre, nous avons intérêt à l'amélioration des ports de - France. (Écoutez! écoutez!) Comme Anglais, je n'éprouve aucun - sentiment de jalousie à l'aspect de semblables travaux - (applaudissements); au contraire, je ressens de la satisfaction - et de la joie lorsque j'apprends que des améliorations ont lieu - dans n'importe quelle partie du globe, dans n'importe quel pays! - (Applaudissements prolongés.) Et si l'on me dit que nous devons - voir avec jalousie les travaux qui s'opèrent en France pour - l'amélioration des ports et pour la construction de la digue de - Cherbourg, laquelle est une oeuvre dont tout le monde profitera - (applaudissements); si l'on me dit que nous devons regarder ces - travaux avec des pensées d'animosité et de haine, je répondrai - que je ne saurais partager de semblables pensées - (applaudissements), et qu'elles ne m'inspirent aucune sympathie. - (Nouveaux applaudissements.) Je suis charmé de tous ces progrès, - et je crois en outre que vous n'avez pas le droit d'imputer à une - grande nation la pensée d'une invasion digne tout au plus d'une - horde de sauvages. (Vifs applaudissements.) Descendre en - Angleterre sans aucun autre dessein que celui d'humilier le - peuple de ce pays, de le priver du produit de son travail et - d'insulter toutes les classes de la population, en vérité cela ne - serait pas digne d'une grande nation. Vous n'avez pas le droit de - jeter à la face d'un peuple de semblables imputations. - (Applaudissements.) Il y a une chose que nous pouvons dire, c'est - que nous voulons conserver l'appareil militaire qui sera jugé le - plus convenable, parce que le monde ne nous paraît pas encore en - état de se passer de moyens de défense, et que nous voulons avoir - les moyens de protéger le pays; mais autre chose est d'imputer à - une nation voisine et amie des desseins qui ne peuvent manquer de - soulever l'indignation de tout honnête homme en France! Quoi! - après une si longue paix, après tant de relations amicales nouées - entre les deux pays, la France serait jugée capable de si - détestables desseins! En vérité, messieurs, je ne saurais - m'arrêter patiemment à cette idée que des hostilités soient - encore nécessaires entre la France et l'Angleterre! - (Applaudissements prolongés.) Je ne pense pas qu'il soit - possible, dans l'état actuel du monde, que ces nations voisines - et maintenant en paix, l'une et l'autre avancées en civilisation, - soient maintenues par n'importe quelle ruse dans un état de - mutuelle haine! (Adhésions.) - - J'espère, messieurs, dans tout ce que j'ai dit, n'avoir pas - employé un mot qui puisse faire mal interpréter ma pensée. Je - sais que les hommes de Manchester n'aiment pas les titres; je - sais qu'ils sont naturellement portés à suspecter les membres du - gouvernement (rires), et aujourd'hui même j'ai entendu dire à un - honorable gentleman qu'il s'attendait à ce que je serais atteint - soudainement d'un accès de grippe (rires) et hors d'état de me - trouver au milieu de vous. Je sais que l'on croit généralement - que les hommes n'aiment pas à dire leur pensée lorsqu'ils sont - aux affaires (rires); mais je n'ai jamais trouvé que la franchise - fût une mauvaise politique. (Applaudissements.) - - Je vous ai dit sincèrement que je n'ai aucune sympathie pour ce - que l'on appelle l'esprit militaire (applaudissements); je vous - l'ai dit, mais je ne veux pas m'engager devant cette assemblée à - agir de telle ou telle façon particulière dans cette question; - j'ignore encore ce que veut faire le gouvernement; peut-être - a-t-il la même opinion que moi sur l'invasion et sur la folie de - la panique; mais tout ce que je puis dire, c'est ceci: attendez, - attendez, et avant de prononcer sur ses actes sachez ce qu'il - proposera. Donnez votre opinion sur la lettre du comté de - Lancastre; donnez votre opinion sur M. Pigon[64] et sur la lettre - du duc de Wellington; mais ne vous prononcez pas sur les - intentions du gouvernement avant de les connaître. - (Applaudissements.) Laissez-moi aussi toute ma liberté d'opinion; - et si mon vote ou ma conduite dans cette question ou dans toute - autre vous déplaît, vous aurez certainement l'occasion de régler - mon compte d'une manière que je ne veux point nommer devant cette - assemblée. - - [Note 64: M. Pigon, grand fabricant de poudre et l'un des - principaux instigateurs de la panique.] - - L'orateur s'occupe ensuite de l'acte qui a récemment affranchi - les juifs de leurs incapacités légales, et il prononce quelques - paroles, chaudement applaudies, en faveur de la liberté de - conscience. J'espère, dit-il en terminant, aider dans le - Parlement à l'abolition de tous les monopoles qui subsistent - encore aujourd'hui, et j'ai la confiance que, sur n'importe quel - point où se porte la lutte des grands principes de la liberté - civile, commerciale ou religieuse, vous ne me trouverez pas en - défaut, non plus qu'aucun de mes amis les partisans de la liberté - des échanges. (Tonnerre d'applaudissements.) - - M. KERSHAW, m. P., propose le toast suivant: Aux électeurs du sud - et du nord Lancastre; aux électeurs du West-Riding de - l'Yorkshire, et à tous ceux qui ont envoyé des _free-traders_ au - Parlement. - - M. COBDEN se lève et est accueilli par de nombreuses salves - d'applaudissements. Après avoir remercié l'auteur du toast, il - continue ainsi: On m'a demandé, messieurs, au moins une douzaine - de fois, quel est l'objet de ce meeting. J'avoue que je ne désire - pas qu'il soit regardé comme un meeting destiné à célébrer des - triomphes passés, et encore moins à nous glorifier nous-mêmes ou - les uns les autres. Je désire plutôt qu'on le considère comme - ayant eu lieu pour témoigner que nous sommes encore en vie pour - l'avenir (applaudissements); qu'ayant obtenu une garantie sur le - _statute-book_ pour la liberté du commerce des grains, nous - entendons en obtenir une autre pour la liberté de la navigation; - que nous entendons bien empêcher les propriétaires des Indes - occidentales de taxer à leur profit les membres de la communauté; - et, en résumé, que nous entendons appliquer à tous les articles - du commerce les principes que nous avons appliqués au blé. - (Applaudissements.) Messieurs, notre honorable représentant a - traité d'une manière si habile et si complète quelques points - dont j'avais l'intention de m'occuper, relativement à la question - des sucres et à la justification de nos principes de liberté - commerciale, que je me trouve dégagé de la nécessité d'y revenir, - et je le remercie de tout mon coeur de son discours, l'un des - meilleurs que j'aie entendus dans cette enceinte. - (Applaudissements.) Je crois que la question de la liberté du - commerce,--la question de la liberté du commerce dans tous ses - détails,--est connue de cette assemblée; je crois que toutes les - réformes dont je vous ai fait l'énumération comme devant être - poursuivies par nous ont l'assentiment de cette assemblée, et que - tous les honorables membres qui m'écoutent sur cette plate-forme - se joindront à nous pour obtenir la complète application de nos - principes dans le Parlement. (Écoutez! écoutez!) Maintenant, - messieurs, je vais m'occuper d'un autre sujet, et quoique ce - sujet soit intimement lié à la question de la liberté - commerciale, je désire cependant qu'on ne pense pas que je - veuille exprimer les sentiments d'aucun de mes collègues dans le - Parlement; je parle seulement en mon nom, et je ne veux - compromettre personne. Je touche, comme vous l'avez probablement - deviné, à l'intention que l'on a manifestée d'augmenter nos - armements. (Applaudissements.) Personne ne me démentira si je dis - que les hommes qui, pendant la longue agitation du _free-trade_, - ont coopéré le plus énergiquement à cette oeuvre sont ceux qui - prêchaient la liberté des échanges, non pas seulement pour les - avantages matériels qu'elle devait amener, mais aussi pour le - motif beaucoup plus élevé d'assurer la paix entre les nations. - (Applaudissements.) - - Je crois que c'est ce motif qui a amené dans nos rangs la grande - armée des ministres de la religion, laquelle a donné une - impulsion si puissante à nos progrès dans les commencements de la - Ligue. J'ai connu un grand nombre des chefs de notre armée, j'ai - eu l'occasion de savoir à quels mobiles ils obéissaient, et je - crois que les plus ardents, les plus persévérants et les plus - dévoués d'entre nos collègues, ont été des hommes qui se - trouvaient stimulés par le motif purement moral et religieux dont - j'ai parlé, par le désir de la paix. (Applaudissements.) Et je - suis certain que chacun de ces hommes a partagé l'étonnement que - j'ai éprouvé, lorsqu'à peine douze mois après que notre nation - s'est proclamée libre-échangiste à la face du monde, on est venu - nous annoncer qu'il fallait augmenter nos armements. - (Applaudissements.) Quelle est, je le demande, la cause de cette - panique? Probablement nous pourrons la trouver dans la lettre du - duc de Wellington, dans les démarches particulières qu'il annonce - avoir faites auprès du gouvernement, et dans sa correspondance - avec lord John Russell. Nous pouvons l'attribuer au duc de - Wellington, à sa lettre et à ses démarches particulières. Je ne - professe pas, je l'avoue, l'admiration que quelques hommes - éprouvent pour les guerriers heureux; mais y a-t-il, je le - demande, parmi les plus fervents admirateurs du duc, un homme - doué des sentiments ordinaires d'humanité qui ne souhaitât que - cette lettre n'eût jamais été écrite ni publiée? (Mouvements - d'attention et applaudissements.) Le duc a passé déjà presque les - limites de l'existence humaine, et nous pouvons dire sans figure - oratoire qu'il est penché sur le bord de la tombe. N'est-il pas - lamentable (applaudissements), n'est-ce pas un spectacle - lamentable que cette main, qui n'est plus capable de soutenir le - poids d'une épée, emploie le peu qui lui reste de forces à écrire - une lettre,--probablement la dernière que ce vieillard adressera - à ses concitoyens,--une lettre destinée à susciter de mauvaises - passions et des animosités dans les coeurs des deux grandes - nations voisines? (Applaudissements.) N'aurait-il pas mieux fait - de prêcher le pardon et l'oubli du passé, que de raviver les - souvenirs de Toulon, de Paris et de Waterloo, et de faire tout ce - qu'il faut pour engager une nation courageuse à user enfin de - représailles, et à se venger de ses désastres passés? (Écoutez! - écoutez!) N'aurait-il pas accompli une oeuvre plus glorieuse en - mettant de l'huile sur ces blessures, maintenant à peu près - guéries, au lieu de les rouvrir, en laissant à une autre - génération le soin de réparer les maux accomplis par lui? En - lisant la lettre du duc, je laisse de côté l'objet de cette - lettre, et j'arrive à la fin, lorsqu'il dit: «Je suis dans ma 77e - année.» Et moi j'ajoute: Cela explique et cela excuse tout! - (Applaudissements.) Nous n'avons pas, au reste, à nous occuper du - duc de Wellington; nous avons à nous occuper de ces hommes plus - jeunes qui se servent de son autorité pour faire réussir leurs - desseins particuliers. (Écoutez! écoutez!) Ce dont j'ai besoin - d'abord de vous faire convenir, vous et le peuple anglais, c'est - que la question qui nous occupe n'est ni une question militaire - ni une question navale, mais que c'est une question qu'il - appartient aux citoyens de décider. (Mouvements d'attention et - applaudissements.) Lorsque nous sommes en guerre, les hommes qui - portent l'habit rouge et l'épée au côté peuvent prendre le pas - sur nous pour aller à leur besogne,--une besogne peu enviable et - qu'un excellent militaire, sir Harry Smith, a très-heureusement - caractérisée en disant «que c'était un damnable commerce.» Mais - nous sommes maintenant dans une situation différente, et nous - voulons recueillir les fruits du passé. Il faut donc que nous - calculions nous-mêmes les probabilités d'une guerre. Je disais - tout à l'heure que c'était une question du ressort des citoyens. - C'est une question du ressort des contribuables, qui ont à - soutenir de leurs deniers l'armée et la flotte. - (Applaudissements.) C'est une question du ressort des marchands, - des manufacturiers, des boutiquiers, des ouvriers et des fermiers - de ce pays. Et j'en demande pardon à lord Ellesmere, mais c'est - une question du ressort des imprimeurs de calicots aussi. - (Applaudissements prolongés.) Quelles sont les chances de guerre? - D'où la guerre doit-elle venir? Vous êtes, je l'affirme, plus - compétents pour en juger que les hommes de guerre, vous êtes plus - impartiaux, car, à tout événement, votre intérêt n'est pas du - côté de la guerre. Et tout homme qui est en état de lire un livre - renfermant une description de la France actuelle, tout homme qui - est en état de lire une traduction d'un journal français, tout - homme qui veut prendre la peine de consulter le tableau des - progrès du commerce, des manufactures et de la richesse des - Français, tout homme, dis-je, qui est en état d'étudier ces - choses, est aussi compétent qu'un soldat pour juger des - probabilités de la guerre. (Applaudissements.) J'ajoute qu'il n'y - a aucune époque dans l'histoire de France où ce pays ait été plus - qu'en ce moment disposé à embrasser une politique pacifique, - particulièrement à l'égard de l'Angleterre. Le peuple français se - trouve maintenant dans une situation qui doit l'éloigner de la - guerre. Il a traversé une révolution sociale qui a tellement - égalisé le partage du sol, que la masse contribue à peu près - d'une manière égale à l'entretien du gouvernement. L'impôt est en - grande partie direct, ce qui rend le peuple très-sensible à - l'endroit des dépenses publiques, et ce qui doit nécessairement - le détourner de la guerre. La propriété n'est pas en France ce - qu'elle est dans ce pays. Il y a en France cinq à six millions de - propriétaires de terres, tandis que nous n'avons pas ici la - dixième partie de ce nombre. Tous sont des hommes laborieux, - économes de leurs pièces de cinq francs, et très-désireux de - laisser quelque chose à leurs enfants. Je puis dire, sans crainte - d'être démenti, qu'il n'y a pas au monde un peuple plus - affectueux et mieux doué des sentiments de famille que le peuple - français. Aussi, ai-je vu avec horreur, honte et indignation, la - manière dont quelques-uns de nos journaux en ont parlé. Ils l'ont - représenté comme étant dans une situation misérable et dégradée, - en proie à une basse ignorance. Je suis bien charmé que - l'occasion se présente à moi de démentir de pareilles fables, et - de montrer sous leur vrai jour la situation et les sentiments - véritables du peuple français. Il y a dans cette ville un journal - qui se servait, la semaine passée, de l'argument suivant; que - nous étions obligés d'avoir une police à Manchester pour nous - protéger contre les voleurs, les filous et les assassins, et, - pour la même raison, qu'il nous fallait une armée pour nous - protéger contre les Français. (Rires.)--Comme si les Français - étaient des voleurs, des filous ou des meurtriers! La nation - française est maintenant aussi bien organisée, elle jouit - d'autant d'ordre que la nôtre; il n'y a pas eu, depuis cinq ou - six ans, plus de désordres en France qu'en Angleterre. Il y a un - autre journal à Londres, un journal hebdomadaire[65], qui à - coutume d'écrire avec beaucoup de gravité, mais à qui la panique - a probablement enlevé son sang-froid (rires); ce journal nous - affirme que le premier engagement avec la France aura lieu sans - déclaration de guerre, et que nous serons obligés de protéger Sa - Majesté, dans Osborne-house, contre ces Français peu scrupuleux - qui voudraient nous l'enlever. (Rires.) Quelle leçon notre - courageuse reine a donnée récemment à ces gens-là! Elle est allée - en France sans la moindre protection, et elle a abordé au rivage - du château d'Eu, littéralement dans une baignoire. (Rires.) Il - faut donc, messieurs, qu'il y ait un bien grand courage d'un - côté, ou une insigne couardise de l'autre! (Rires et - applaudissements.) Mais, à vrai dire, cette panique est une sorte - de maladie périodique. Je la compare quelquefois au choléra, car - je crois qu'elle nous a visités, la dernière fois, en même temps - que le choléra. On nous disait alors que nous aurions une - invasion des Russes, et je m'occupai de l'invasion des Russes. Je - crois que si je n'avais pas été choqué de la folie de quelques - journaux (et il y en a aujourd'hui qui sont presque aussi fous - que ceux-là),--lesquels prétendaient que les Russes allaient - aborder d'un moment à l'autre à Portsmouth,--je crois, dis-je, - que je ne serais jamais devenu ni auteur ni homme public, que je - n'aurais jamais écrit de pamphlets ni prononcé de discours, et - que je serais demeuré jusqu'aujourd'hui un laborieux imprimeur - sur calicots. (Applaudissements prolongés.) Maintenant, - messieurs, il importe que nous connaissions un peu mieux les - étrangers. Vous vous souvenez qu'il y a trois semaines ou un - mois, j'eus l'occasion de prononcer quelques mots au sujet de - l'élection de mon ami, M. Henri, à Newton, et que je m'occupai de - la réduction de nos armements; je démontrai combien il était - nécessaire de réduire nos dépenses, si nous voulions poursuivre - nos réformes fiscales. Dans le moment même où je parlais, un - grand meeting avait lieu à Rouen, le Manchester de la France; - 1800 électeurs s'y trouvaient rassemblés pour faire une - manifestation en faveur de la réforme électorale. Dans cette - assemblée, un orateur, M. Visinet, a prononcé un discours dirigé - absolument dans le même sens que le mien. Je vais vous en lire un - morceau, en signalant les marques d'approbation donnée dans - l'auditoire. - -[Note 65: Le _Spectator_.] - -Après cette lecture, M. Cobden ajoute: - - Ces extraits sont un peu longs; mais j'ai pensé qu'ils vous - intéresseraient (applaudissements); j'ai pensé que vous seriez - charmés d'apprendre ce qui s'est passé au sein d'une assemblée - représentant l'opinion d'une immense ville manufacturière de - France: et quand vous voyez que de pareils sentiments sont - applaudis comme ils l'ont été dans une assemblée française, - comment voulez-vous croire, hommes de Manchester, que la France - soit la nation de bandits que certains journaux vous dépeignent? - (Applaudissements.) Je ne veux pas dire qu'il n'y ait des - préjugés à déraciner en France comme il y en a en Angleterre; - mais je dis qu'il ne faut pas chercher querelle à un petit nombre - d'hommes à Paris,--d'hommes sans considération et sans influence - en France;--mais que nous devons tendre la main aux hommes dont - je vous parlais tout à l'heure. (Applaudissements.) - - Maintenant, je tâcherai de traiter avec vous d'une manière - pratique et détaillée cette question des armements; car c'est - probablement la dernière fois que j'aurai à vous en parler, avant - qu'elle ne soit portée devant la Chambre. C'est, je le répète, - une question sur laquelle la masse des citoyens doit prononcer; - les hommes spéciaux n'ont rien à y voir. Je n'ai pas le dessein - d'entrer dans les détails du métier; je ne crois pas qu'il soit - utile pour vous d'avoir la moindre connaissance pratique de - l'horrible métier de la guerre. (Applaudissements.) Je veux - seulement vous demander si, dans un état de paix profonde, vous - autres contribuables, vous voulez vous décider à courir les - risques de la guerre en gardant votre argent dans vos poches, ou - bien si vous voulez permettre à un plus grand nombre d'hommes de - vivre dans la paresse, en se couvrant d'une casaque rouge ou - d'une jaquette bleue, sous le prétexte de vous protéger? - (Mouvement.) Pour moi, je crois que nous devons agir en toutes - choses selon la justice et l'honnêteté, et partager la branche de - l'olivier avec le monde entier; et aussi longtemps que nous - agirons ainsi, je veux bien courir les risques de tout ce qui - pourra arriver, sans payer un soldat ou un marin de plus! (Vifs - applaudissements.) Mais ce n'est pas seulement la question de - savoir si nous devons augmenter nos armements qu'il s'agit de - décider. Vous avez déjà dépensé, cette année, 17,000,000 liv. st. - en armements, et vous êtes très-aptes à décider si vous n'auriez - pas pu faire un meilleur emploi de votre argent. - (Applaudissements.) Vous êtes-vous informés si la marine que vous - payez si largement est employée de la meilleure manière possible? - (Écoutez! écoutez! et applaudissements.) Où sont ces grands - vaisseaux qui vous coûtent si cher? Ordinairement ils voyagent en - faisant un grand étalage de puissance; mais ils ne vont ni à - Hambourg ni dans la Baltique, où il y a un si grand commerce. - Non! ils ne vont pas là; la température est rude, et il y a peu - d'agrément à se trouver sur ces rivages. (Rires et - applaudissements.) Vont-ils davantage dans l'Amérique du Nord, - aux États-Unis, avec lesquels nous faisons la cinquième ou la - sixième partie de notre commerce étranger? Non pas! L'arrivée - d'un vaisseau de guerre anglais dans ces parages est signalée par - les journaux comme un événement extraordinaire. Les matelots des - navires de guerre sont fainéants, et c'est pourquoi ils font bien - de n'aller pas souvent dans ce pays-là. En résumé, on n'a besoin - d'eux dans aucune région commerçante. (Applaudissements.) À la - fin de notre petite session, j'ai demandé un rapport sur les - stations occupées par nos navires, et je vous prierai de jeter - les yeux sur ce rapport. J'ai demandé un rapport sur les forces - navales qui se trouvaient dans le Tage et dans les eaux du - Portugal, au commencement de chaque mois, pendant l'année - dernière, avec les noms des navires, le nombre des hommes et des - canons. Lorsqu'il sera sous vos yeux, je ne serai aucunement - surpris si vous lisez que les forces navales que nous avons dans - le Tage et le Douro, et sur les côtes du Portugal, dépassent - l'ensemble des forces navales américaines. Il est vrai que - Lisbonne est une ville agréable, je puis en témoigner, car je - l'ai visitée;--le climat en est délicieux; on voit là des - géraniums en plein air au mois de janvier. (Rires et - applaudissements.) Je ne veux pas disputer sur les goûts des - capitaines et des amiraux qui ne demandent pas mieux que de - passer l'année dans le Tage, si vous voulez bien le leur - permettre. (Applaudissements.) On vous affirme qu'ils y sont pour - servir vos intérêts; mais je puis vous assurer qu'il n'en est - rien; votre flotte a été mise dans le Tage à l'entière - disposition de la reine de Portugal et de ses ministres; et elle - est tenue de leur porter secours dans le cas où ils encourraient - l'indignation du peuple par leur mauvaise administration. Voilà - tout! Sans manquer aux convenances, je puis dire qu'aujourd'hui - le Portugal est le plus petit et le plus misérable des États de - l'Europe; et je me demande ce que l'Angleterre peut gagner à - prendre de semblables pays sous sa protection? Le Portugal compte - environ 3 millions d'habitants; nous sommes sûrs de son commerce, - par la raison fort simple que nous prenons les quatre cinquièmes - du vin de Porto qu'il produit;--et si nous ne le prenions pas, - personne n'en voudrait. (Rires et applaudissements.) J'espère - qu'on ne m'imputera point un sentiment odieux, j'espère que l'on - prendra uniquement au point de vue économique l'argument que je - vais employer; mais je dis que si le tremblement de terre qui a - ruiné Lisbonne se faisait sentir de nouveau et engloutissait le - Portugal sous les eaux de l'Océan, une grande source de - dilapidation serait fermée pour le peuple anglais. - - Je n'accuse point les Portugais; ils font ce qu'ils peuvent pour - s'assister eux-mêmes. Dernièrement encore, un de leurs députés a - été renvoyé aux cortez par le cri unanime du peuple, lequel, au - dire de lord Palmerston et Cie, n'exerce aucune influence en - Portugal (applaudissements); mais chaque fois que la nation - essaie de se révolter, les Anglais font usage de leur puissance - pour comprimer ses efforts! Que la reine et ses ministres - administrent convenablement leur pays et le peuple sera leur - meilleur soutien! Je vous engage à suivre cette question du - Portugal; étudiez-la et examinez bien ses rapports avec la - question des armements. Je sais qu'il y a en Angleterre une - grande aversion pour la politique extérieure, et cela vient sans - doute de ce que cette politique ne nous a jamais fait aucun bien. - (Mouvement.) Mais je puis vous garantir que si vous voulez - secouer votre apathie et exercer une surveillance active sur les - faits et gestes du département des affaires étrangères, vous - épargnerez de bonnes sommes d'argent,--ce qui, à tout prendre, - serait un bon résultat par le temps qui court. - (Applaudissements.)--Maintenant, messieurs, je poserai cette - question: si les gens de Brighton,--si les vieilles femmes des - deux sexes de Brighton,--craignent qu'on ne vienne les arracher - de leurs lits (rires), pourquoi ne rappelle-t-on pas la flotte - qui est dans le Tage pour la faire croiser dans la Manche? - (Applaudissements.) Je ne suis pas marin; mais je crois qu'aucun - marin ne me démentira, si je dis qu'il vaudrait mieux pour nos - équipages qu'ils naviguassent dans la Manche, que de croupir à - Lisbonne dans la paresse et la démoralisation. - - Nous avons des navires de guerre qui vont de Portsmouth - directement à Malte, car Malte est le grand hôpital de notre - marine. (Applaudissements prolongés.) Je me trouvais à Malte au - commencement de l'hiver, au mois de novembre. Pendant mon séjour, - un de nos vaisseaux de ligne arriva de Portsmouth; il entra dans - le port de Valette et il y demeura pendant que j'allai de Malte à - Naples, et de là en Grèce et en Égypte; il y était encore quand - je retournai à Malte. Les principaux officiers étaient sur la - côte, où ils vivaient dans les clubs, et le reste de l'équipage - avait toutes les peines du monde à se créer l'apparence d'une - occupation utile, en hissant et en abaissant alternativement les - voiles et en nettoyant le pont. (Éclats de rire.) Je fus - introduit chez le consul américain, qui m'entretint beaucoup de - notre marine. Il me dit: «Nous autres Américains, nous regardons - votre marine comme très-molle.--Qu'entendez-vous par molle?--Oh! - répliqua-t-il, les équipages de vos navires sont trop paresseux; - ils n'ont rien à faire. Vous ne pouvez espérer d'avoir de bons - équipages si vos navires séjournent pendant de longs mois dans le - port. Nous autres Américains, nous n'avons jamais plus de trois - navires dans la Méditerranée, et un seul de ces trois navires est - plus considérable qu'une frégate; mais les instructions de notre - gouvernement sont que les navires américains ne doivent jamais - séjourner dans un port, qu'ils doivent traverser constamment la - Méditerranée dans l'un ou l'autre sens; visiter tantôt un port, - tantôt un autre, et donner la chasse aux pirates quand il s'en - montre. Nos navires sont toujours en mouvement, et il en résulte - que leur discipline est meilleure que celle des navires anglais, - dont les équipages demeurent dans un état de perpétuelle - oisiveté.» (Mouvement.) - - L'orateur revient ensuite sur la mauvaise interprétation que l'on - avait donnée de son opinion, relativement à la question du - désarmement. J'ai déclaré franchement à Stockport ce que je - déclare encore aujourd'hui, ce que j'ai déclaré depuis douze ans - dans mes écrits,--à savoir, que nous ne pourrons pas réduire - matériellement nos armements aussi longtemps qu'il ne sera opéré - aucun changement dans les esprits, relativement à la politique - extérieure. Il faut que le peuple anglais se défasse de cette - idée, qu'il lui appartient de régler les affaires du monde - entier. Je ne blâme pas le ministère de maintenir nos armements; - je veux seulement appeler l'attention publique sur la folie que - l'on commet en dirigeant aujourd'hui notre politique extérieure - comme on le faisait autrefois. (Applaudissements.) Lorsque - l'opinion publique,--lorsque la majorité de l'opinion - publique,--se trouvera de mon côté, je serai charmé de voir - appliquer mes vues; mais jusque-là je veux bien être en minorité, - et en minorité je resterai jusqu'à ce que je réussisse à - transformer la minorité en majorité. (Applaudissements.) Mais la - question qui s'agite devant vous n'est pas de savoir si nous - devons démanteler notre flotte; la question est de savoir si vous - voulez ou non augmenter votre armée et votre marine. Tout en - admettant que l'opinion publique n'adopte pas mes vues, à ce - point de consentir à une réduction dans nos armements, je - prétends, néanmoins, au nom du West-Riding de l'Yorkshire - (applaudissements); au nom du comté de Lancastre, au nom de - Londres, d'Édimbourg et de Glascow, que l'opinion publique est - avec moi. (Tonnerre d'applaudissements.--L'assemblée se lève - comme un seul homme en faisant entendre des hourras prolongés.) - Et si l'opinion publique s'exprime partout comme elle vient de le - faire ici, nos armements ne seront pas augmentés. - (Applaudissements.) Mais que cette manifestation ait lieu ou - non,--je parle pour moi-même comme membre indépendant du - Parlement,--on n'ajoutera pas un shilling au budget de notre - armée et de notre flotte, sans qu'auparavant j'aie forcé la - Chambre à une _division_ sur cet objet. (Vifs applaudissements.) - - Messieurs, en commençant, je vous ai montré le lien qui unit la - question des armements à celle de la liberté du commerce; en - terminant, je vous dirai que la question de la liberté du - commerce est grandement compromise en Europe par les mesures - proposées au sujet de nos défenses nationales. Je reçois des - journaux de Paris, et je vous dirai qu'à Paris il y a des - libres-échangistes qui se sont associés et qui publient un - journal hebdomadaire pour éclairer les esprits, comme notre Ligue - a publié le sien. Ce journal est dirigé par mon habile et - excellent ami M. Bastiat, et la semaine dernière il s'affligeait - des remarques d'un autre journal, le _Moniteur industriel_, qui - prétendait que l'Angleterre n'était pas sincère dans sa politique - de liberté commerciale, et que, s'apercevant que les principes - proclamés par elle n'étaient pas adoptés en Europe, elle - préparait ses armements pour enlever par la force ce qu'elle - avait cru pouvoir enlever par la ruse. J'exhorte mes concitoyens - à résister à cette tentative, qui est faite pour répandre de - l'odieux sur nos principes. Nous avons commencé à prêcher la - liberté commerciale, avec la conviction qu'elle amènerait la paix - et l'harmonie parmi les nations; mais les _free-traders_ les plus - enthousiastes n'ont jamais dit, comme le prétendent certains - journaux, qu'ils s'attendaient à ce que la liberté commerciale - amènerait l'ère rêvée par les millénaires. Nous ne nous sommes - jamais attendus à rien de semblable. Nous nous sommes attendus à - ce que les autres nations demanderaient du temps, comme la nôtre - l'a fait, pour adopter nos vues; mais ce que nous avons toujours - espéré, le voici: c'est que les peuples de l'Europe ne nous - verraient point douter nous-mêmes les premiers de la tendance de - nos propres principes, et nous armer contre les peuples avec - lesquels nous voulions entretenir seulement des relations - d'amitié. Nous avons entrepris de faire du libre-échange - l'avant-coureur de la paix; voilà tout! Lorsque nous avons planté - l'olivier, nous n'avons jamais pensé que ses fruits mûriraient en - un jour, mais nous avons eu l'espoir de les recueillir dans leur - saison; et avec l'aide du Ciel et la vôtre, il en sera ainsi! - (Applaudissements prolongés.) - - Le colonel THOMPSON propose un toast à la Ligue et à ses travaux, - dont l'utilité a été si grande pour le pays et pour le monde. - - M. BRIGHT répond à ce toast: - - Si quelqu'un dans cette assemblée avait, en venant ici, quelques - doutes sur le véritable objet de notre réunion, ses doutes - doivent être maintenant dissipés. On m'a demandé pourquoi nous - nous réunissions, maintenant que le monde politique est si calme, - et que les réformes que nous avons poursuivies dans cette - enceinte sont pour la plupart accomplies; j'ai répondu que nous - nous réunissions pour faire honneur au grand principe qui a - triomphé, et à un autre principe qui marche vers un plus grand - triomphe encore,--à ce principe que, dans l'avenir, l'opinion du - peuple sera le seul guide, et l'intérêt du peuple le seul objet - du gouvernement de ce pays. Je n'aurai pas besoin de faire - longuement l'apologie de la liberté commerciale. Si jamais - principe a été triomphant, si jamais but poursuivi par une grande - association a été justifié par les résultats, c'est bien le - principe de la liberté du commerce et le but qui a été poursuivi - par les agitateurs de notre association. (Applaudissements.) - N'avons-nous pas entendu dire, pendant de longues années, qu'il - fallait que ce pays fût entièrement indépendant de l'étranger? Et - maintenant ne devons-nous pas avouer que c'est grâce aux - importations de subsistances de l'étranger que plusieurs millions - de nos concitoyens ont conservé la vie, pendant ces dix-huit - mois? Ne nous disait-on pas que le meilleur moyen d'avoir un - approvisionnement sûr et abondant de subsistance, c'était de - protéger nos cultivateurs? Et n'est-il pas prouvé à présent - qu'après trente années d'une protection rigoureuse, des millions - de nos concitoyens seraient morts de faim, si nous n'avions pas - reçu du blé du dehors? Ne nous disait-on pas encore que si nous - achetions du blé à l'étranger, nous serions obligés d'exporter - des masses considérables d'or, et que cet or servirait à édifier - des manufactures rivales des nôtres? Eh bien! il y a eu des - importations et des exportations considérables de numéraire - destinées au paiement du blé, mais où le numéraire a-t-il été - retenu? Ne nous revient-il pas, en ce moment, aussi vite qu'il - s'en était allé? Et, de plus, la nation qui a pris la plus grande - partie de cet or, les États-Unis n'ont-ils pas doublé ou triplé - leurs achats de nos marchandises depuis un an? - (Applaudissements.) Si quelqu'un vient se plaindre à moi de la - liberté commerciale,--quoique je doive dire que peu d'hommes s'en - plaignent, si ce n'est quelques esprits obtus que nous ne - parviendrons jamais à convaincre,--si quelqu'un me demande si la - liberté commerciale a triomphé, si notre politique a réussi, je - lui cite les seize millions de quarters de blé qui ont été - importés dans les seize derniers mois et je lui demande: - qu'auriez-vous fait sans cette importation? Vous auriez eu une - anarchie, une ruine, une mortalité sans exemple dans aucun temps - et dans aucun pays; vous auriez souffert toutes ces épouvantables - calamités si votre politique de restriction et d'exclusion était - demeurée plus longtemps en vigueur. (Applaudissements.) Jamais - l'efficacité d'un principe n'a été aussi admirablement prouvée - que l'a été celle du nôtre, pendant les douze derniers mois. Si - un homme avait pu s'élever assez haut pour embrasser le monde de - son regard, qu'aurait-il vu? Que faisait alors pour notre pays le - génie du commerce? Nous étions abattus par la peur, nous étions - en proie à la famine, nous implorions du monde entier notre - salut; et le commerce nous a répondu de toutes les régions du - globe. Sur les bords de la mer Noire et de la Baltique, auprès du - Nil classique et du Gange sacré, sur les rives du Saint-Laurent - et du Mississipi, dans les îles éloignées de l'Inde, dans le - naissant empire de l'Australie, des créatures humaines - s'occupaient de recueillir et d'expédier les fruits de leurs - moissons pour nourrir le peuple affamé de ce royaume. - (Applaudissements.) L'orateur s'occupe ensuite des résultats - politiques de la liberté des échanges. Le rappel des - lois-céréales, dit-il, peut être comparé, dans le monde - politique, à la débâcle qui suit une longue gelée. Lorsque le - dégel arrive, vous voyez sur les fleuves des masses de glaçons se - disloquer et se disjoindre; ils se mettent séparément en marche; - tantôt ils se touchent, tantôt ils se séparent, mais tous tendent - au même but, tous sont entraînés vers l'Océan. C'est ainsi que - nous voyons dans notre Parlement les vieux partis se dissoudre - pour toujours. Et dans notre Parlement comme au dehors, nous - voyons la masse aspirer et marcher vers une liberté plus grande - que celle dont nous avons joui jusqu'à ce jour. - (Applaudissements.) Où donc allons-nous? (L'orateur énumère les - réformes qui restent à accomplir; en première ligne il place la - réforme de l'Église établie, puis celle de la transmission des - propriétés.) Cette question de la tenure du sol et du mode selon - lequel il doit être transmis de main en main et de père en fils, - intéresse l'Angleterre et l'Écosse aussi bien que l'Irlande. Les - abus qui subsistent depuis si longtemps ont pris naissance à une - époque où la population était clair-semée et où le peuple n'avait - aucun pouvoir. Il s'agit maintenant de les détruire; et de même - que le Parlement a admis la libre introduction des blés - étrangers, de même--quoi que puissent faire les influences - aristocratiques--il admettra avant peu l'affranchissement du - sol,--la liberté sera donnée à la terre comme elle a été donnée à - ses produits. (Applaudissements.) - - Il est singulier que, dans ce meeting, toutes les pensées se - soient tournées vers une question à laquelle personne ne songeait - il y a quelques semaines; je veux parler du cri de guerre qui a - été jeté dans le pays. J'entends dire de tout côté qu'il y a eu - une panique. Eh bien! moi, je suis persuadé du contraire: il n'y - a pas eu de panique. Voici ce qui est arrivé. Mon honorable ami - le représentant du West-Riding de l'Yorkshire (M. Cobden) est - allé au fond du Cornouailles; il y a lu les journaux de Londres - et il s'est imaginé que nous ajoutions foi à ce qu'ils disaient. - (Rires.) Il faut que je vous donne une autre preuve de sa - crédulité. Lorsqu'il se trouvait en Espagne, il m'écrivit une - lettre à peu près au moment où une querelle paraissait s'être - élevée entre lord Palmerston et _quelqu'un_ à Paris, à propos du - mariage de la reine d'Espagne, et savez-vous ce qu'il disait? Il - nous suppliait de ne pas entreprendre une guerre à ce sujet, il - nous suppliait de ne pas nous livrer à la manie de la guerre. - Étant en Espagne, il avait évidemment tout à fait oublié le - caractère du peuple au milieu duquel il avait vécu! (Rires.) Il a - lu les journaux de Londres, et il s'est imaginé que nous tous y - écrivions des _premiers Londres_. Le fait est que la panique est - demeurée tout entière parmi les chefs du parti militaire de ce - pays et les rédacteurs en chef des journaux. (Rires.) Pour moi, - je suis persuadé que toute cette panique n'est qu'une feinte. Je - crois que je puis vous en donner le secret. C'est la coutume - dans ce pays que plus un homme est riche, moins il laisse au plus - grand nombre de ses enfants. (Écoutez--et applaudissements.) Si - un honnête fabricant de coton, ou un marchand, ou un imprimeur - sur calicots, vient à amasser 20,000 ou 30,000 liv. st., il - s'arrange ordinairement de manière à partager également cette - somme entre ses enfants lorsqu'il quitte la terre. - (Applaudissements.) Je ne sais vraiment comment un homme qui - possède des sentiments naturels et une dose ordinaire d'honnêteté - pourrait faire autrement. Mais plus un homme titré possède de - propriétés, surtout si ces propriétés consistent en champs, plus - il juge nécessaire que son fils aîné les possède toutes après - lui. Le colonel Thompson, en donnant l'explication du fait, dit - que l'intention de cet homme est de rendre _une main assez forte_ - pour contraindre le public à entretenir le reste de la famille. - (Rires.) Or, vous savez que les familles aristocratiques se - multiplient tout comme les familles des autres classes. (Rires.) - Il y a d'abord un ou deux enfants autour de la table; - puis,--petit à petit,--il en vient six ou huit, ou dix ou douze, - comme le bon Dieu les envoie. Tous ces enfants sont entretenus - dans l'idée qu'ils souffriraient dans leur dignité, si on les - voyait offrir quelque chose à vendre. Ils n'embrassent pas la - carrière commerciale, ils suivent celle des emplois publics. - (Rires.) Ils sont tellement pleins de patriotisme qu'ils ne - veulent rien faire, si ce n'est consacrer leurs services à leurs - concitoyens. Mais la pitance devient de jour en jour plus maigre. - (Rires.) Les classes moyennes ont, de jour en jour, fourni un - plus grand nombre d'hommes actifs, habiles et intelligents, qui - sont venus faire concurrence aux membres de l'aristocratie, dans - les services publics. La conséquence de ce fait était facile à - prévoir. Comme dirait le colonel Thompson, il est arrivé que - cette population a pressé sur les moyens de subsistance. (Rires.) - Elle a besoin aujourd'hui d'une carrière plus large pour déployer - son énergie,--qu'elle applique principalement à ne rien faire et - à manger des taxes. (Rires et applaudissements.) - - Songez qu'il s'est passé, depuis une trentaine d'années, des - choses qui ont dû plonger dans le désespoir une portion - considérable de la classe aristocratique. Prenez les vingt-cinq - dernières années et comparez-les à n'importe quelle période de - vingt-cinq ans de notre histoire, et vous verrez que nous avons - accompli une véritable révolution, une révolution glorieuse et - pacifique, et d'autant plus glorieuse qu'elle a été plus - pacifique. Nous avons eu, dans nos lois et dans nos institutions, - dans la politique de notre gouvernement, dans la constitution - même du pouvoir, des changements plus considérables que d'autres - n'en ont obtenu par des révolutions sanglantes. Et qui sait ce - qui pourra survenir encore? «Si nous avons trente autres années - de paix et si des clubs pour la liberté du commerce s'ouvrent - dans toutes les grandes villes du royaume, disent les membres de - l'aristocratie, nous voudrions bien savoir ce qui adviendra.» - Sans aucun doute, quelque chose de très-sérieux pour quelques-uns - d'entre eux. Ils en sont, du reste, bien persuadés. Il y a un - duel à mort entre l'esprit de guerre et le progrès politique, - social et industriel. Nous servirions les desseins de cette - classe antinationale, si nous permettions à l'esprit de guerre de - se répandre dans la Grande-Bretagne. Laissez-le prévaloir, - laissez la guerre désoler de nouveau le monde, et vous aurez beau - faire des meetings, aucune nouvelle réforme sociale et - industrielle ne s'accomplira dans le gouvernement du Royaume-Uni. - (Applaudissements.) Je sais bien que si vous jetez un regard sur - les pages de notre histoire dans ces trente dernières années, - elles ne vous paraîtront pas aussi brillantes que celles des - trente années précédentes. Il n'y a pas eu autant d'hommes nés - pour être de grands généraux ou des amiraux; il n'y a pas eu - autant de grandes victoires par mer et par terre; vos églises et - vos cathédrales n'ont pas été, dirai-je _ornées_? ne devrais-je - pas plutôt dire _souillées_? par les trophées de la guerre. Un - illustre Français, Lamartine, a dit: «Le sang est ce qui brille - le plus dans l'histoire, cela est vrai, mais il tache.» «Le sang - et la liberté s'excluent,» dit-il encore. Je vous en supplie, - messieurs, par toutes les victoires que vous avez déjà - remportées, par toutes celles que vous pouvez remporter encore, - résistez, résistez énergiquement à tout ce que l'on pourrait vous - dire pour entretenir en vous des pensées hostiles aux étrangers, - à tout ce que l'on pourrait vous dire pour vous engager à - augmenter la somme que vous dépensez en armements. - (Applaudissements.) - - Messieurs, le pouvoir du peuple s'étend chaque jour; - efforçons-nous bien de prouver que ce pouvoir est un bienfait - pour ceux qui le possèdent. J'imagine quelles seront les - exclamations de l'_United Service_ et du club de l'armée et de la - marine, lorsque les journaux arriveront à Londres avec un compte - rendu de ce meeting. Oh! c'est une époque glorieuse que celle où - des milliers de citoyens peuvent se réunir librement! car il - n'est pas de liberté plus grande, plus féconde, que celle dont - nous jouissons aujourd'hui,--de discuter librement et - ouvertement, d'approuver librement ou de condamner librement la - politique de ceux qui gouvernent ce grand empire. - (Applaudissements.) Je suis resté souvent debout sur le rivage, - lorsqu'il n'y avait pas un souffle d'air qui ridât la surface de - l'Océan. J'ai vu la marée s'élever, comme si elle était mue par - quelque impulsion mystérieuse et irrésistible qui lançait - successivement les vagues sur le rivage. Nous qui sommes une - grande et magnanime nation, ayons dans nos âmes ce souffle - mystérieux et irrésistible, cet amour pour la liberté, cet amour - pour la justice! Il nous poussera en avant, en avant toujours, et - nous fera obtenir triomphe sur triomphe, jusqu'à ce que cette - nation soit--comme toutes les nations peuvent l'être un jour--une - communauté heureuse et fortunée, que le monde se proposera pour - modèle. (Applaudissements prolongés.) - - M. BROTHERTON propose un autre toast à la liberté du commerce et - à la paix. - - M. GEORGE THOMPSON répond au toast porté par M. Brotherton. Ne - laissons pas revivre, dit-il, les animosités nationales, lorsque - les Français eux-mêmes nous donnent un exemple que nous pourrions - suivre avec profit. Dans chacun des soixante banquets qui ont eu - lieu récemment pour la réforme électorale, un toast a été porté - «à la liberté, à l'égalité et à la fraternité.» M. le colonel - Thompson se demandait alors ce que penserait un naturel d'un pays - éloigné, converti au christianisme par un de nos missionnaires, - si, venant dans ce pays, il nous trouvait occupés à nous préparer - à la guerre contre une nation qui ne nous a pas témoigné le - moindre sentiment d'hostilité. Si les classes ouvrières sont - appelées à faire partie de la milice, qu'elles demandent au moins - au gouvernement de connaître la cause pour laquelle elles sont - destinées à combattre; qu'elles prennent avantage de l'obligation - qu'on leur imposera de verser leur sang, s'il en est besoin, pour - revendiquer les droits du citoyen et quelques biens qui valent la - peine d'être défendus. (Applaudissements.) - - Des remercîments sont ensuite votés aux membres du Parlement qui - ont honoré le banquet de leur présence; puis l'assemblée se - sépare. - - * * * * * - - À partir de la révolution de Février, des devoirs nouveaux et - impérieux réclament tous les instants de Bastiat. Il s'y dévoue - avec une ardeur funeste à sa santé et interrompt la tâche qu'il - s'était donnée de signaler à la France les bienfaits de la - liberté commerciale en Angleterre. - - Une invitation lui parvint, le 11 janvier 1849, de la part des - _free-traders_, qui avaient résolu de célébrer à Manchester le - 1er février, ce jour où, conformément aux prescriptions - législatives, toute restriction sur le commerce des grains devait - cesser. Nous reproduisons la réponse qu'il fit alors à M. George - Wilson, l'ancien président de la Ligue et l'organe du comité - chargé des préparatifs de cette fête. - -MONSIEUR, - -«Veuillez exprimer à votre comité toute ma reconnaissance pour -l'invitation flatteuse que vous m'adressez en son nom. Il m'eût été -bien doux de m'y rendre, car, Monsieur, je le dis hautement, il ne -s'est rien accompli de plus grand dans ce monde, à mon avis, que cette -réforme que vous vous apprêtez à célébrer. J'éprouve l'admiration la -plus profonde pour les hommes que j'eusse rencontrés à ce banquet, -pour les George Wilson, les Villiers, les Bright, les Cobden, les -Thompson et tant d'autres qui ont réalisé le triomphe de la liberté -commerciale, ou plutôt, donné à cette grande cause une première et -décisive impulsion. Je ne sais ce que j'admire le plus de la grandeur -du but que vous avez poursuivi ou de la moralité des moyens que vous -avez mis en oeuvre. Mon esprit hésite quand il compare le bien direct -que vous avez fait au bien indirect que vous avez préparé; quand il -cherche à apprécier, d'un côté, la réforme même que vous avez opérée, -et de l'autre, l'art de poursuivre légalement et pacifiquement toutes -les réformes, art précieux dont vous avez donné la théorie et le -modèle. - -Autant que qui que ce soit au monde, j'apprécie les bienfaits de la -liberté commerciale, et cependant je ne puis borner à ce point de vue -les espérances que l'humanité doit fonder sur le triomphe de votre -_agitation_. - -Vous n'avez pu démontrer le droit d'échanger, sans discuter et -consolider, chemin faisant, le droit de propriété. Et peut-être -l'Angleterre doit-elle à votre propagande de n'être pas, à l'heure -qu'il est infestée, comme le continent, de ces fausses doctrines -communistes qui ne sont, ainsi que le protectionnisme, que des -négations, sous formes diverses, du droit de propriété. - -Vous n'avez pu démontrer le droit d'échanger, sans éclairer d'une vive -lumière les légitimes attributions du gouvernement et les limites -naturelles de la loi. Or, une fois ces attributions comprises, ces -limites fixées, les gouvernés n'attendront plus des gouvernements -prospérité, bien-être, bonheur absolu; mais justice égale pour tous. -Dès lors les gouvernements, circonscrits dans leur action simple, ne -comprimant plus les énergies individuelles, ne dissipant plus la -richesse publique à mesure qu'elle se forme, seront eux-mêmes dégagés -de l'immense responsabilité que les espérances chimériques des peuples -font peser sur eux. On ne les culbutera pas à chaque déception -inévitable, et la principale cause des révolutions violentes sera -détruite. - -Vous n'avez pu démontrer, au point de vue économique, la doctrine du -libre-échange sans ruiner à jamais dans les esprits ce triste et -funeste aphorisme: _Le bien de l'un, c'est le dommage de l'autre_. -Tant que cette odieuse maxime a été la foi du monde, il y avait -incompatibilité radicale entre la prospérité simultanée et la paix des -nations. Prouver l'harmonie des intérêts, c'était donc préparer la -voie à l'universelle fraternité. - -Dans ses aspects plus immédiatement pratiques, je suis convaincu que -votre réforme commerciale n'est que le premier chaînon d'une longue -série de réformes plus précieuses encore. Peut-elle manquer, par -exemple, de faire sortir la Grande-Bretagne de cette situation -violente, anormale, antipathique aux autres peuples, et par conséquent -pleine de dangers, où le régime protecteur l'avait entraînée? L'idée -d'accaparer les consommateurs vous avait conduits à poursuivre la -domination sur tout le globe. Eh bien! je ne puis plus douter que -votre système colonial ne soit sur le point de subir la plus heureuse -transformation. Je n'oserais prédire, bien que ce soit ma pensée, que -vous serez amenés, par la loi de votre intérêt, à vous séparer -volontairement de vos colonies; mais alors même que vous les -retiendrez, elles s'ouvriront au commerce du monde, et ne pourront -plus être raisonnablement un objet de jalousie et de convoitise pour -personne. - -Dès lors que deviendra ce célèbre argument en cercle vicieux: «Il faut -une marine pour avoir des colonies, il faut des colonies pour avoir -une marine?» Le peuple anglais se fatiguera de payer _seul_ les frais -de ses nombreuses possessions, dans lesquelles il n'aura pas plus de -priviléges qu'il n'en a aux États-Unis. Vous diminuerez vos armées et -vos flottes; car il serait absurde, après avoir anéanti le danger, de -retenir les précautions onéreuses que ce danger seul pouvait -justifier. Il y a encore là un double et solide gage pour la paix du -monde. - -Je m'arrête, ma lettre prendrait des proportions inconvenantes, si je -voulais y signaler tous les fruits dont le libre échange est le germe. - -Convaincu de la fécondité de cette grande cause, j'aurais voulu y -travailler activement dans mon pays. Nulle part les intelligences ne -sont plus vives; nulle part les coeurs ne sont plus embrasés de -l'amour de la justice universelle, du bien absolu, de la perfection -idéale. La France se fût passionnée pour la grandeur, la moralité, la -simplicité, la vérité du libre-échange. Il ne s'agissait que de -vaincre un préjugé purement économique, d'établir pour ainsi dire un -compte commercial, et de prouver que l'échange, loin de nuire au -_travail national_, s'étend toujours tant qu'il fait du bien, et -s'arrête, par sa nature, en vertu de sa propre loi, quand il -commencerait à faire du mal; d'où il suit qu'il n'a pas besoin -d'obstacles artificiels et législatifs. L'occasion était belle,--au -milieu du choc des doctrines qui se sont heurtées dans ce pays,--pour -y élever le drapeau de la liberté. Il eût certainement rallié à lui -toutes les espérances et toutes les convictions. C'est dans ce moment -qu'il a plu à la Providence, dont je ne bénis pas moins les décrets, -de me retirer ce qu'elle m'avait accordé de force et de santé; ce sera -donc à un autre d'accomplir l'oeuvre que j'avais rêvée, et puisse-t-il -se lever bientôt! - -C'est ce motif de santé, ainsi que mes devoirs parlementaires, qui me -forcent à m'abstenir de paraître à la démocratique solennité à -laquelle vous me conviez. Je le regrette profondément, c'eût été un -bel épisode de ma vie et un précieux souvenir pour le reste de mes -jours. Veuillez faire agréer mes excuses au comité et permettez-moi, -en terminant, de m'associer de coeur à votre fête par ce toast: - -À la liberté commerciale des peuples! à la libre circulation des -hommes, des choses et des idées! au libre-échange universel et à -toutes ses conséquences économiques, politiques et morales! - -_Je suis, Monsieur, votre très-dévoué_, - - FRÉDÉRIC BASTIAT. - - 15 janvier 1849. - À M. George Wilson. - - - - -RÉFORME COLONIALE - -EN ANGLETERRE - -DISCOURS PRONONCÉ AU MEETING DE BRADFORD, PAR M. COBDEN. - -(_Journal des Économistes_, nº du 15 février 1850.) - - -Les _free-traders_ anglais poursuivent, avec une ardeur que nous -sommes, hélas! impuissants à imiter, la réforme de la vieille -législation économique de la Grande-Bretagne. Aux protectionnistes qui -demandent la restauration des vieux abus, ils ne répondent qu'en -exigeant incessamment des réformes nouvelles. Non contents d'avoir -obtenu la suppression complète et définitive des lois-céréales, la -modification presque radicale des lois de navigation, l'égalisation -des droits sur les sucres, ils demandent aujourd'hui, entre autres -réformes, la suppression entière du vieux régime colonial, -l'émancipation politique des colonies. Comme toujours, M. Cobden a -pris les devants dans cette question. C'est dans la tournée qu'il -vient de faire pour combattre dans ses foyers mêmes l'agitation -protectionniste, qu'il a fait lever ce nouveau lièvre, pour ainsi dire -entre les jambes de ses adversaires. Les applaudissements qui ont -accueilli ses paroles nous prouvent, du reste, que la cause de -l'émancipation coloniale est déjà plus qu'à moitié gagnée dans -l'opinion, tant les saines doctrines de la science économique sont -devenues populaires dans la Grande-Bretagne! - -C'est dans un meeting convoqué à la Société de tempérance de Bradford, -et où affluait la population intelligente de cette ville, que M. -Cobden, assisté du colonel Thompson, a exposé, avec le plus de -développements, ses idées sur la réforme coloniale. Nous reproduisons -les principaux passages de son discours, qui est destiné à servir de -point de départ à une réforme nouvelle. - - M. COBDEN. Je compte vous entretenir aujourd'hui principalement - de nos relations avec nos colonies. Vous avez eu connaissance, - sans doute, des mauvaises nouvelles qui sont venues du Canada, du - cap de Bonne-Espérance et de l'Australie. Vous avez pu voir un - manifeste, émanant du Canada, dans lequel on attribue la détresse - présente aux réformes commerciales. Les protectionnistes n'ont - pas manqué d'en tirer parti. Voyez, se sont-ils écriés, comme ces - _free-traders_ de malheur ont ruiné nos colonies! (Rires.) - Examinons donc ce que disent nos concitoyens du Canada. Ils se - plaignent de leur situation rétrograde, en comparaison de celle - des États-Unis. Ils nous disent que, tandis que les États-Unis - sont couverts de chemins de fer et de télégraphes électriques, - ils possèdent à peine cinquante milles de chemins de fer. Encore - ces tronçons de chemins perdent-ils 50 ou 80 pour 100. Mais, je - le demande, aucun homme sensé pourra-t-il prétendre que la - liberté du commerce des grains, qui existe seulement depuis cette - année, a empêché le Canada de construire des chemins de fer, - tandis que les États-Unis en construisent depuis plus de quinze - ans?--On ne saurait nier que le Canada ne soit au moins de - cinquante années en arrière des États-Unis. Il y a quelques - années, lorsque je voyageais dans le Canada, je demeurai frappé - de cette infériorité. Cependant, alors, la protection était - pleinement en vigueur; le Canada jouissait de tous les bienfaits - de cette protection prétendue. Pourquoi donc le Canada - florissait-il moins alors que les États-Unis? Tout simplement - parce qu'il était sous notre protection; parce que les - États-Unis dépendaient d'eux-mêmes (applaudissements), se - soutenaient et se gouvernaient eux-mêmes (applaudissements), - tandis que le Canada était obligé non-seulement de recourir à - l'Angleterre pour son commerce et son bien-être matériel, mais - encore de s'adresser à l'hôtel de Downing-street pour tout ce qui - concernait son gouvernement. (Applaudissements.) - - Je poserai d'abord cette question préliminaire au sujet de notre - régime colonial. Le Canada, avec une surface cinq ou six fois - plus considérable que celle de la Grande-Bretagne, peut-il - dépendre toujours du gouvernement de l'Angleterre? N'est-ce pas - une absurdité monstrueuse, une chose contraire à la nature, de - supposer que le Canada, ou l'Australie, qui est presque aussi - grande que toute la partie habitable de l'Europe, ou le cap de - Bonne-Espérance, dont le territoire est double du nôtre; n'est-il - pas, dis-je, absurde de supposer que ces pays, qui finiront - probablement par contenir des centaines de millions d'habitants, - demeureront d'une manière permanente la propriété politique de ce - pays? (Applaudissements.) Eh bien! je le demande, est-il possible - que les Anglais de la mère patrie et les Anglais des colonies - engagent une guerre fratricide, à l'occasion d'une suprématie - temporaire, que nous voudrions prolonger sur ces contrées? - (Applaudissements.) En ce qui concerne nos colonies, ma doctrine - est celle-ci: Je voudrais accorder à nos concitoyens du Canada ou - d'ailleurs une aussi grande part de _self-government_ qu'ils - pourraient en demander. Je dis que des Anglais, soit qu'ils - vivent à Bradford, ou à Montréal, ou à Sidney, ou à Cape-Town, - ont naturellement droit à tous les avantages du self-government. - (Applaudissements.) Notre Constitution tout entière leur donne le - droit de se taxer eux-mêmes par leurs représentants, et d'élire - leurs propres fonctionnaires. Ce droit, qui appartient aux - Anglais au dehors, est le même que celui dont nous jouissons - ici.--Si nous accordions à nos colonies le droit de se gouverner - elles-mêmes, cela impliquerait, sans doute, la suppression de la - plus grande partie du patronage de notre aristocratie. Cela - impliquerait le remplacement des Anglais de Downing-street, dans - les fonctions coloniales, par les Anglais de là-bas. Il en - résulterait que nous lirions plus rarement dans la _Gazette_ des - avis de cette espèce: John Thompson, esquire, a été appelé aux - fonctions de solliciteur général, dans telle île, aux antipodes - (rires); ou David Smith, esquire, a été appelé aux fonctions de - contrôleur des douanes, dans tel autre endroit, à peu près - inconnu (rires), et toute une série de nominations de cette - espèce. Vous n'entendriez plus parler de ces sortes d'affaires, - parce que les colons nommeraient eux-mêmes leurs fonctionnaires - et les salarieraient eux-mêmes. (Applaudissements.) Que si vous - persistez à faire ces nominations et à maintenir votre patronage - sur les colonies, dans l'intérêt de vos protégés de ce pays, il - arrivera de deux choses l'une: ou que vous devrez continuer à - soutenir à vos frais les fonctionnaires que vous aurez nommés, ou - que les colons seront obligés de les payer eux-mêmes; et, dans ce - cas, ils se croiront naturellement en droit de vous demander - quelques compensations en échange. Jusqu'à présent, vous leur - avez accordé une protection illusoire, une protection qui, aux - colonies comme dans la métropole, a conduit aux plus funestes - extravagances; mais le temps de cette protection est fini. - (Applaudissements prolongés.) - - C'est au point de vue de la réforme financière que je veux - surtout envisager la question. Vous ne pouvez plus faire aucune - réforme importante; vous ne pouvez plus réduire les droits sur le - thé, sur le café, sur le sucre; vous ne pouvez supprimer le droit - sur le savon, la taxe odieuse qui, en grevant la fabrication du - papier, atteint la diffusion des connaissances humaines - (applaudissements); et cette autre taxe, la plus odieuse de - toutes, qui pèse sur les journaux (tonnerre d'applaudissements); - vous ne pouvez modifier ou supprimer ces taxes et beaucoup - d'autres encore, si vous ne commencez par remanier complétement - votre système colonial. (Applaudissements.) C'est le premier - argument qu'on nous oppose à la Chambre des communes, lorsque mon - ami M. Hume ou moi nous demandons une réduction de notre effectif - militaire. Nous proposons, par exemple, de renvoyer dix mille - hommes dans leurs foyers. Aussitôt M. Fox Maule, le secrétaire de - la guerre, ou lord John Russell, ou tous les deux, se récrient: - «Nous avons, disent-ils, au delà de quarante colonies, et nous - entretenons des garnisons dans toutes ces colonies; or, comme on - ne peut se passer d'avoir dans la métropole un nombre suffisant - de dépôts pour alimenter les garnisons de dehors, comme nous - avons toujours plusieurs milliers d'hommes en mer, soit qu'ils se - rendent dans nos colonies, soit qu'ils en reviennent, il nous - sera impossible de réduire notre armée, aussi longtemps que nous - aurons cet immense empire colonial à soutenir.» - - Pour moi, je voudrais dire aux colons: «Je vous accorde dans - toute son étendue le bienfait du self-government; et - j'ajouterais: Vous serez tenus aussi de payer le prix du - self-government. (Applaudissements.) Vous devrez en supporter - tous les frais, comme font les États-Unis, par exemple, à qui - cela réussit si admirablement. Vous payerez pour votre marine, - vous payerez pour vos établissements civils et ecclésiastiques. - (Applaudissements.) Que pourraient-ils objecter à cela? Je suis - convaincu qu'aucune assemblée de colons, aucune assemblée - composée, comme celle-ci, d'Anglais éclairés et intelligents, - soit au Canada, au cap de Bonne-Espérance ou en Australie, - n'infirmerait la justesse et l'opportunité de mes propositions. - Je suis convaincu qu'aucune ne réclamerait le maintien des - dépenses que nos colonies occasionnent aujourd'hui à la - métropole. - - Nos colonies de l'Amérique du Nord, qui sont en contact immédiat - avec les États-Unis par une frontière de 2,000 milles de - longueur, contiennent environ 2 millions d'habitants. Quelle - force militaire croyez-vous que nous entretenions dans ces - colonies? Nous y avons, dans ce moment, 8 à 9,000 hommes, sans - compter les artilleurs, les sapeurs et les mineurs. Quelle est - l'armée permanente des États-Unis? 8,700 hommes! Voilà quelle est - l'armée permanente d'un pays qui compte environ 20 millions - d'habitants. (Applaudissements.) En sorte que nous entretenons, - pour 2 millions d'habitants, dans nos colonies de l'Amérique du - Nord, la même force qui suffit à nos voisins pour 20 millions. Si - l'armée des États-Unis était proportionnée à notre armée du - Canada, elle serait de 80,000 hommes au lieu de 8,000. - - Je me demande où est la nécessité pour nous d'entretenir une - armée dans le Canada. Souvenez-vous bien que nos colonies ne nous - payent pas un shilling pour l'entretien de nos forces militaires. - Rien de pareil s'est-il jamais vu sur la surface de la terre? Et - je ne croirai jamais que si le gouvernement de ce pays eût été - entre les mains de la grande masse de nos classes moyennes, au - lieu d'être exclusivement entre les mains de l'aristocratie, je - ne croirai jamais, dis-je, que ce ruineux système colonial se fût - maintenu. (Applaudissements.) D'autres nations, l'Espagne et la - Hollande, réussissent encore à tirer quelque profit de leurs - colonies. Mais, en Angleterre, lorsque je consulte notre budget - annuel, je vois bien une multitude d'_item_ pour les gouverneurs, - députés, secrétaires, munitionnaires, évêques, diacres et tout le - reste; mais je ne vois jamais le moindre _item_ fourni par nos - colonies pour le remboursement de ces dépenses. Je vous ai dit - quel était le montant de notre armée dans le Canada; mais nous y - entretenons, en outre, tout un matériel de guerre, des - équipements, de l'artillerie, etc. Rien qu'en matériel, nous y - avons pour 650,000 liv. st. (Honte!) Ils ne contribuent pas même - à entretenir les amorces de leurs fusils! Mais ce n'est pas tout - encore: nous entretenons aussi leurs établissements - ecclésiastiques; j'en ai justement le détail sous la main. - L'évêque de Montréal nous coûte 1,000 liv. st.; l'archevêque de - Québec, 500 liv. st.; le recteur de Québec, pour son loyer, 90 - liv. st. (honte!); pour le cimetière des presbytériens, 21 liv. - 18 sch. 6 pence. L'évêque de la Nouvelle-Écosse, 2,000 liv., - etc., etc. Voilà ce que nous coûtent, chaque année, les - établissements ecclésiastiques de l'Amérique du Nord. C'est nous - qui faisons les frais de la nourriture spirituelle des - catholiques, des épiscopaux et des presbytériens de nos colonies. - Ils ne peuvent ni être baptisés, ni se marier, ni se faire - enterrer à leurs frais. (Applaudissements.) - - Je ne demande pas, certes, que nous établissions des - contributions sur nos colonies; car, comme Anglais, les colons - pourraient nous répondre, en se fondant sur notre Constitution, - qu'une contribution sans représentation n'est autre chose qu'un - vol. (Applaudissements.) Du reste, depuis notre essai malheureux - de taxer nos colonies d'Amérique et la rupture qui en a été la - suite, nous avons renoncé à ce système. Mais comment donc se - fait-il que nous n'en ayons pas moins continué à étendre les - limites de notre empire colonial? Comment se fait-il que nous - ayons consenti à augmenter par là même, d'année en année, la - somme de nos dépenses? Peut-on pousser plus loin la folie!--Les - colonies n'ont pas gagné plus que nous à ce système. Comparez le - Canada aux États-Unis, et vous aurez la preuve que les dépenses - énormes que nous avons supportées pour entretenir les forces - militaires de cette colonie, construire ses fortifications et ses - places, soutenir ses établissements ecclésiastiques, n'ont - contribué en rien à sa prospérité. J'ajoute que la situation - présente du Canada nous prouve aussi que, quels que soient les - bénéfices qu'une classe de sycophantes puisse réaliser en - trafiquant des places de nos établissements militaires, quels que - soient les avantages que les classes qui nous gouvernent retirent - de ce système, en y trouvant des moyens de patronage, et trop - souvent aussi,--dans les temps passés,--des moyens de corruption, - néanmoins, il n'est ni de l'intérêt des colons, ni de l'intérêt - du peuple de le maintenir. Je dis que ce système n'aurait jamais - dû être maintenu, et qu'il ne doit pas l'être davantage. - (Applaudissements prolongés.) - - M. Cobden s'occupe ensuite de la colonie du Cap, qui a refusé de - recevoir les convicts de la métropole.--Les colons nous menacent - d'une résistance armée,--et ils ont raison;--mais est-on bien - fondé à prétendre que ces colons belliqueux ont besoin de 2,000 à - 3,500 de nos meilleurs soldats pour se protéger contre les - sauvages? Ne sont-ils pas fort capables de se protéger eux-mêmes? - L'Australie aussi ne veut plus de nos convicts. En effet, de quel - droit répandrions-nous notre virus moral parmi les populations - des autres contrées? Nos colonies ne sont-elles pas bien fondées - à refuser de nous servir de bagnes? Mais si elles ne peuvent même - nous tenir lieu de prisons, pourquoi en ferions-nous les - frais?--M. Cobden s'élève encore contre la prise de possession - d'un rocher sur la côte de Bornéo. Nous avons voté, dit-il, - 2,000 liv. st. pour le gouverneur de ce rocher, qui ne possédait - pas un seul habitant; c'est plus que ne coûte le gouverneur de la - Californie. Ce n'est pas tout. Notre rajah Brooke a fait une - battue sur les côtes de Bornéo, et il a massacré environ 1,500 - indigènes sans défense (honte!), et c'est nous qui avons supporté - la honte et payé les frais de cette indigne guerre. Notre - gouverneur des îles Ioniennes nous a déconsidérés de même, auprès - de tous les peuples de l'Europe. Comme si nous n'avions pas assez - de nos colonies, nous nous sommes avisés encore de protéger un - roi des Mosquitos. Il paraît que le principal talent de ce - monarque, qui a été couronné à la Jamaïque,--toujours à nos - frais,--consiste à extraire une sorte d'insectes qui - s'introduisent sous la plante des pieds. C'est, en un mot, un - excellent pédicure. Cependant, c'est à l'occasion d'un monarque - de cette espèce, que nous sommes en train de nous quereller avec - les États-Unis; quoi de plus pitoyable? - - Le système colonial a toujours été funeste au peuple anglais. - Nous nous sommes emparés de certains pays éloignés, dans l'idée - que nous trouverions profit à en accaparer le commerce, à - l'exclusion de tous les autres peuples. C'était absolument comme - si un individu de cette ville disait: «Je ne veux plus aller au - marché pour acheter mes légumes, mais je veux avoir un jardin à - moi pour cultiver moi-même des légumes.» Notre langage est le - même en ce qui concerne les colonies. Nous disons: Nous voulons - prendre exclusivement possession de cette île-ci ou de cette - île-là, et nous voulons accaparer son commerce, en restreignant - ses productions à notre propre usage. Comme s'il n'était pas - infiniment plus profitable pour un peuple d'avoir un marché - ouvert où tout le monde puisse venir! Les colonies se trouvent, à - cet égard, dans la même situation que nous. Comme nous, elles - auraient plus d'intérêt à jouir d'une entière liberté commerciale - qu'à vivre sous le régime des restrictions. J'espère donc que - vous pousserez unanimement le cri de _self-government_ pour les - colonies; j'espère que vous demanderez qu'il ne soit plus voté un - shilling dans ce pays pour les dépenses civiles et militaires des - colonies. - - Si je vous ai longuement entretenus de cette question, c'est - qu'elle sera un des principaux thèmes des débats du Parlement - dans la prochaine session; c'est aussi que les destinées futures - de notre pays dépendent beaucoup de la manière dont elle sera - comprise par vous. Nous devons reconnaître le droit de nos - colonies à se gouverner elles-mêmes; et, en même temps, comme - elles sont en âge de réclamer les droits des adultes et de se - tirer d'affaire elles-mêmes, nous pouvons exiger qu'elles ne - recourent plus à leur vieux père, déjà suffisamment obéré, pour - couvrir les dépenses de leur ménage; cela ne saurait évidemment - devenir le sujet d'une querelle entre nous et nos colonies.--Si - quelques-uns, exploitant un vieux préjugé de notre nation, - m'accusent de vouloir démembrer cet empire par l'abandon de nos - colonies, je leur répondrai que je veux que les colonies - appartiennent aux Anglais qui les habitent. Est-ce là les - abandonner? Pourquoi en avons-nous pris possession, si ce n'est - pour que des Anglais pussent s'y établir? Et maintenant qu'ils - s'y trouvent établis, n'est-il pas essentiel à leur prospérité - qu'ils y jouissent des priviléges du self-government? On - m'objecte aussi que l'application de ma doctrine aurait pour - résultat d'affaiblir de plus en plus les liens qui unissent la - métropole et les colonies. Les liens politiques, oui, sans doute! - Mais si nous accordons de plein gré, cordialement, à nos colonies - le droit de se gouverner elles-mêmes, croyez-vous qu'elles ne se - rattacheront pas à nous par des liens moraux et commerciaux - beaucoup plus solides qu'aucun lien politique? Je veux donc que - la mère patrie renonce à toute suprématie politique sur ses - colonies, et qu'elle s'en tienne uniquement aux liens naturels - qu'une origine commune, des lois communes, une religion et une - littérature communes ont donnés à tous les membres de la race - anglo-saxonne disséminés sur la surface du globe. - (Applaudissements.) - - N'oublions pas, non plus, que nous sommes des _free-traders_. - Nous avons adopté le principe de la liberté du commerce; et en - agissant ainsi, nous avons déclaré que nous aurions le monde - entier pour consommateur. Or, s'il y a quelque vérité dans les - principes de la liberté du commerce, que nous avons adoptés - comme vrais, il doit en résulter qu'au lieu de nous laisser - confinés dans le commerce, comparativement insignifiant, d'îles - ou de continents presque déserts, la liberté du commerce nous - donnera accès sur le marché du monde entier. En abandonnant le - monopole du commerce de nos colonies, nous ne ferons qu'échanger - un privilége misérable, contre le privilége du commerce avec le - monde entier. Que personne ne vienne donc dire qu'en abandonnant - ce monopole, l'Angleterre nuira à sa puissance ou à sa prospérité - futures! On m'objecte enfin que nos colonies servent d'exutoires - à notre population surabondante, et, qu'en les laissant, nous - fermerons ces exutoires utiles. À quoi je réponds que si nous - permettons à nos colonies de se gouverner elles-mêmes, elles - offriront plus de ressources à nos émigrants que si elles - continuent à être mal gouvernées par la métropole. D'ailleurs, - que se passe-t-il aujourd'hui? Beaucoup plus d'Anglais émigrent - chaque année aux États-Unis que dans toutes nos colonies réunies. - (Applaudissements.) Pourquoi? parce que, grâce à la liberté dont - jouissent les États-Unis, l'accroissement du capital y est tel, - qu'un plus grand nombre de travailleurs peuvent y trouver de bons - salaires que dans les pays que nous gouvernons. Accordez à nos - colonies une liberté et une indépendance semblables à celles dont - jouissent les États-Unis, accordez-leur l'élection de leurs - fonctionnaires et la faculté de pourvoir elles-mêmes à leurs - propres dépenses, accordez-leur ce stimulant; et elles - progresseront bientôt assez pour donner à votre émigration une - issue plus large et meilleure. Un autre avantage que je trouve - dans l'application du self-government à nos colonies, c'est - qu'elles ouvriront une carrière plus large à l'ambition des - classes supérieures. Les membres de ces classes se rendront aux - colonies lorsque le self-government fournira une carrière à leur - capacité de juges, d'administrateurs, etc., tandis que la - centralisation du bureau de Downing-street les décourage - aujourd'hui d'y aller. Ce n'est pas que je veuille jeter un blâme - spécial sur le colonial-office. Je crois que les colonies - seraient gouvernées plus mal encore par la Chambre des communes; - c'est le système que je blâme. Je conclus donc en vous suppliant - de demander pour nos colonies les bienfaits de l'émancipation - politique, et de refuser désormais de subvenir à leurs frais de - gouvernement. Qu'elles nomment elles-mêmes leurs gouverneurs, - leurs contrôleurs, leurs douaniers, leurs évêques et leurs - diacres, et qu'elles payent elles-mêmes les rentes de leurs - cimetières! (Applaudissements.) Cessons à tout jamais de nous - mêler de leurs affaires. Ne nous occupons plus de cette question - coloniale que pour la régler à la pleine et entière satisfaction - de nos concitoyens des colonies, en leur accordant tous les - droits politiques qu'ils pourront nous demander. - (Applaudissements prolongés.) - - - - -APPENDICE - - - - -PLAN DE LORD JOHN RUSSELL - -(_Journal des Économistes_, nº du 15 avril 1850.) - - -Si l'on demandait quel est le phénomène économique qui, dans les temps -modernes, a exercé le plus d'influence sur les destinées de l'Europe, -peut-être pourrait-on répondre: C'est l'aspiration de certains -peuples, et particulièrement du peuple anglais, vers les colonies. - -Existe-t-il au monde une source qui ait vomi sur l'humanité autant de -guerres, de luttes, d'oppression, de coalitions, d'intrigues -diplomatiques, de haines, de jalousies internationales, de sang versé, -de travail déplacé, de crises industrielles, de préjugés sociaux, de -déceptions, de monopoles, de misères de toutes sortes? - -Le premier coup porté volontairement, scientifiquement au système -colonial, dans le pays même où il a été pratiqué avec le plus de -succès, est donc un des plus grands faits que puissent présenter les -annales de la civilisation. Il faudrait être dépourvu de la faculté de -rattacher les effets aux causes pour n'y point voir l'aurore d'une ère -nouvelle dans l'industrie, le commerce et la politique des peuples. - -Avoir de nombreuses colonies et constituer ces colonies, à l'égard de -la mère patrie, sur les bases du monopole réciproque, telle est la -pensée qui domine depuis des siècles la politique de la -Grande-Bretagne. Or, ai-je besoin de dire quelle est cette politique? -S'emparer d'un territoire, briser pour toujours ses communications -avec le reste du monde, c'est là un acte de violence qui ne peut être -accompli que par la force. Il provoque la réaction du pays conquis, -celle des pays exclus, et la résistance de la nature même des choses. -Un peuple qui entre dans cette voie se met dans la nécessité d'être -partout et toujours le plus fort, de travailler sans cesse à affaiblir -les autres peuples. - -Supposez qu'au bout de ce système, l'Angleterre ait rencontré une -déception. Supposez qu'elle ait constaté, pour ainsi dire -arithmétiquement, que ses colonies, organisées sur ce principe, ont -été pour elle un fardeau; qu'en conséquence, son intérêt est de les -laisser se gouverner elles-mêmes, autrement dit, de les -affranchir;--il est aisé de voir que, dans cette hypothèse, l'action -funeste, que la puissance britannique a exercée sur la marche des -événements humains, se transformerait en une action bienfaisante. - -Or, il est certain qu'il y a en Angleterre des hommes qui, acceptant -dans tout leur ensemble les enseignements de la science économique, -réclament non par philanthropie, mais par intérêt, en vue de ce qu'ils -considèrent comme le bien général de l'Angleterre elle-même, la -rupture du lien qui enchaîne la métropole à ses cinquante colonies. - -Mais ils ont à lutter contre deux grandes puissances: l'orgueil -national et l'intérêt aristocratique. - -La lutte est commencée. Il appartenait à M. Cobden de frapper le -premier coup. Nous avons porté à la connaissance de nos lecteurs le -discours prononcé au meeting de Bradford, par l'illustre réformateur -(v. pages 497 et suiv.); aujourd'hui nous avons à leur faire connaître -le plan adopté par le gouvernement anglais, tel qu'il a été exposé -par le chef du cabinet, lord John Russell, à la Chambre des communes, -dans la séance du 8 février dernier. - -Le premier ministre commence par faire l'énumération des colonies -anglaises. - -Ensuite il signale les principes sur lesquels elles ont été -organisées: - - En premier lieu, dit-il, l'objet de l'Angleterre semble avoir été - d'envoyer de ce pays des émigrants pour coloniser ces contrées - lointaines. Mais, en second lieu, ce fut évidemment le système de - ce pays,--comme celui de toutes les nations européennes à cette - époque,--de maintenir strictement le monopole commercial entre la - mère patrie et ses possessions. Par une multitude de statuts, - nous avons eu soin de centraliser en Angleterre tout le commerce - des colonies, de faire arriver ici toutes leurs productions, et - de ne pas souffrir qu'aucune autre nation pût aller les acheter - pour les porter ici ou ailleurs. C'était l'opinion universelle - que nous tirions de grands avantages de ce monopole, et cette - opinion persistait encore en 1796, comme on le voit par un - discours de M. Dundas, qui disait: «Si nous ne nous assurons pas, - par le monopole, le commerce des colonies, leurs denrées - trouveront d'autres débouchés, au grand détriment de la nation.» - - Un autre trait fort remarquable caractérisait nos rapports avec - nos colonies, et c'est celui-ci: il était de principe que partout - où des citoyens anglais jugeaient à propos de s'établir, ils - portaient en eux-mêmes la liberté des institutions de la mère - patrie. - -À ce propos, lord John Russell cite des lettres patentes émanées de -Charles Ier, desquelles il résulte que les premiers fondateurs des -colonies avaient le droit de _faire des lois, avec le consentement, -l'assentiment et l'approbation des habitants libres des dites -provinces_; que leurs successeurs auraient les mêmes droits, comme -s'ils étaient nés en Angleterre, possédant toutes les _libertés, -franchises et priviléges attachés à la qualité de citoyens anglais_. - -Il est aisé de comprendre que ces deux principes, savoir: 1º le -monopole réciproque commercial; 2º le droit pour les colonies de se -gouverner elles-mêmes, ne pouvaient pas marcher ensemble. Le premier a -anéanti le second, ou du moins il n'en est resté que la faculté assez -illusoire de décider ces petites affaires municipales, qui ne -pouvaient froisser les préjugés restrictifs dominants à cette époque. - -Mais ces préjugés ont succombé dans l'opinion publique. Ils ont aussi -succombé dans la législation par la réforme commerciale accomplie dans -ces dernières années. - -En vertu de cette réforme, les Anglais de la mère patrie et les -Anglais des colonies sont rentrés dans la liberté d'acheter et de -vendre selon leurs convenances respectives et leurs intérêts. Le lien -du monopole est donc brisé, et la franchise commerciale étant -réalisée, rien ne s'oppose plus à proclamer aussi la franchise -politique. - - Je pense qu'il est absolument nécessaire que le gouvernement et - la Chambre proclament les principes qui doivent désormais les - diriger; s'il est de notre devoir, comme je le crois fermement, - de conserver notre grand et précieux empire colonial, veillons à - ce qu'il ne repose que sur des principes justes, propres à faire - honneur à ce pays et à contribuer au bonheur, à la prospérité de - nos possessions. - - En ce qui concerne notre politique commerciale, j'ai déjà dit que - le système entier du monopole n'est plus. La seule précaution que - nous ayons désormais à prendre, c'est que nos colonies - n'accordent aucun privilége à une nation au détriment d'une - autre, et qu'elles n'imposent pas des droits assez élevés sur nos - produits pour équivaloir à une prohibition. Je crois que nous - sommes fondés à leur faire cette demande en retour de la sécurité - que nous leur procurons. - - J'arrive maintenant au mode de gouvernement de nos colonies. Je - crois que, comme règle générale, nous ne pouvons mieux faire que - de nous référer à ces maximes de politique qui guidaient nos - ancêtres en cette matière. Il me semble qu'ils agissaient avec - justice et sagesse, quand ils prenaient soin que partout où les - Anglais s'établissaient, ils jouissent de la liberté anglaise et - qu'ils eussent des institutions anglaises. Une telle politique - était certainement calculée pour faire naître des sentiments de - bienveillance entre la mère patrie et les colonies; et elle - mettait ceux de nos concitoyens, qui se transportaient dans des - contrées lointaines, à même de jeter les semences de vastes - communautés, dont l'Angleterre peut être fière. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - _Canada._--Jusqu'en 1828, il y a eu de graves dissensions entre - les ministres de la couronne et le peuple canadien. Le - gouvernement de ce pays crut pouvoir régler les impôts du Canada, - sans l'autorité et le consentement des habitants de la colonie. - M. Huskisson proposa une enquête à ce sujet. Le Parlement s'en - occupa longuement: des comités furent réunis, des commissions - furent envoyées sur les lieux; mais à la fin une insurrection - éclata. Le gouvernement, dont je faisais partie, jugea à propos - de suspendre, pour un temps, la constitution de la colonie. Plus - tard, il proposa de réunir les deux provinces et de leur donner - d'amples pouvoirs législatifs. En établissant ce mode de - gouvernement, dans une colonie si importante, nous rencontrâmes - une question, qui, je l'espère, a été résolue à la satisfaction - du peuple canadien, quoiqu'elle ne pût pas être tranchée de la - même manière dans une province moins vaste et moins peuplée. Le - parti populaire du Canada réclamait ce qu'il appelait un - gouvernement responsable, c'est-à-dire qu'il ne se contentait pas - d'une législature librement élue, mais il voulait encore que le - gouverneur général, au lieu de nommer son ministère, abstraction - faite de l'opinion de la législature, ainsi que cela était devenu - l'usage, fût obligé de le choisir dans la majorité de - l'Assemblée. Ce plan fut adopté. - - ..... Dans ces dernières années, le gouvernement a été dirigé, en - conformité de ce que les ministres de Sa Majesté croient être - l'opinion du peuple canadien. Quand lord Elgin vit que son - ministère n'avait qu'une majorité insignifiante, il proposa, soit - de le maintenir jusqu'à ce qu'il rencontrât des votes décidément - adverses, soit de dissoudre l'Assemblée. L'Assemblée fut - dissoute. Les élections donnèrent la majorité à l'opposition, et - lord Elgin céda les portefeuilles à ses adversaires. Je ne crois - pas qu'il fût possible de respecter plus complétement et plus - loyalement le principe de laisser la colonie s'administrer - elle-même. - - _New-Brunswick et Nouvelle-Écosse._--Le ministre rappelle que, - dans ces provinces, le conseil exécutif est récemment devenu - électif, de telle sorte que les affaires du pays se traitent par - les habitants eux-mêmes, ce qui a fait cesser les malheureuses - dissensions qui agitaient ces provinces. - - _Cap de Bonne-Espérance._--Le ministre annonce qu'après de - longues discussions et malgré de sérieuses difficultés, il a été - décidé que le gouvernement représentatif serait introduit au cap - de Bonne-Espérance. L'Assemblée représentative sera élue par les - habitants qui présenteront certaines garanties. On demandera des - garanties plus étendues pour élire les membres du Conseil. Les - membres de l'Assemblée seront élus pour cinq ans, ceux du Conseil - pour dix ans, renouvelables, par moitié, tous les cinq ans. - - _Australie._--Je ne propose pas, pour l'Australie, une Assemblée - et un Conseil, en imitation de nos institutions métropolitaines, - mais un seul Conseil élu, pour les deux tiers, par le peuple, et - pour un tiers, par le gouverneur. Ce qui m'a fait arriver à cette - résolution, c'est que cette forme a prévalu avec succès dans la - Nouvelle-Galles du Sud, et, autant que nous pouvons en juger, - elle y est préférée par l'opinion populaire à des institutions - plus analogues à celles de la mère patrie. (Écoutez! écoutez! et - cris: Non! non!) Tout ce que je puis dire, c'est que nous avons - cru adopter la forme la plus agréable à la colonie, et s'il eût - existé, dans la Nouvelle-Galles du Sud, une opinion bien arrêtée - sur la convenance de substituer un Conseil et une Assemblée à la - constitution actuelle, nous nous serions hâtés d'accéder à ce - voeu.... J'ajoute que, tout en proposant pour la colonie cette - forme de gouvernement, notre intention est de lui laisser la - faculté d'en changer. Si c'est l'opinion des habitants, qu'ils se - trouveraient mieux d'un Conseil et d'une Assemblée, ils ne - rencontreront pas d'opposition de la part de la couronne. - - L'année dernière, nous avions proposé que les droits de douane - actuellement existants à la Nouvelle-Galles du Sud fussent - étendus, par acte du Parlement, à toutes les colonies - australiennes. Quelque désirable que soit cette uniformité, nous - ne croyons pas qu'il soit convenable de l'imposer par l'autorité - du Parlement, et nous préférons laisser chacune de ces colonies - voter son propre tarif, et décider pour elle-même. - - Nous proposons qu'un Conseil électif, semblable à celui de la - Nouvelle-Galles du Sud, soit accordé au district de - Port-Philippe, un autre à la terre de Van-Diémen, un autre à - l'Australie méridionale. - - Nous proposons, en outre, que, sur la demande de deux de ces - colonies, il y ait une réunion générale de tous ces Conseils - australiens, afin de régler, en commun, des affaires communes, - comme l'uniformité du tarif, l'uniformité de la mise à prix des - terres à vendre. - - Je n'entrerai pas dans plus de détails sur la portée de ce bill, - puisqu'il est sous vos yeux. J'en ai dit assez pour montrer notre - disposition à introduire, soit dans nos colonies américaines, - soit dans nos colonies australiennes, des institutions - représentatives, de donner pleine carrière à la volonté de leurs - habitants, afin qu'ils apprennent à se frayer eux-mêmes la voie - vers leur propre prospérité, d'une manière beaucoup plus sûre que - si leurs affaires étaient réglementées et contrôlées par des - décrets émanés de la mère patrie. - - _Nouvelle-Zélande._--En ce qui concerne la Nouvelle-Zélande, nous - montrâmes dès 1846, et peut-être d'une manière un peu précipitée, - notre disposition à introduire dans ce pays des institutions - représentatives. L'homme supérieur qui gouverne en ce moment la - colonie nous a signalé la différence qui existe entre les - naturels de la Nouvelle-Zélande et ceux de nos autres - possessions, soit en Amérique, soit en Afrique, dans la - Nouvelle-Hollande, ou la terre de Van-Diémen. Il nous a fait - remarquer leur aptitude à la civilisation et avec quelle - répugnance ils supporteraient la suprématie d'un petit nombre de - personnes de race anglaise, seules chargées de l'autorité - législative. Ces objections ont frappé le gouvernement par leur - justesse, et, en conséquence, nous proposâmes de suspendre la - constitution. Maintenant le gouverneur écrit qu'il a institué un - Conseil législatif dans la partie méridionale de la - Nouvelle-Zélande. Il nous informe en outre que, dans son opinion, - les institutions représentatives peuvent être introduites sans - danger et avec utilité dans toute la colonie. En conséquence, et - croyant son opinion fondée, nous n'attendons plus, pour agir, que - quelques nouvelles informations de détail et le terme fixé par - l'acte du Parlement. - -Le ministre expose ensuite le plan qu'il se propose de suivre à -l'égard de la Jamaïque, des Barbades, de la Guyane anglaise, de la -Trinité, de Maurice et de Malte. Il parle de la répugnance que -manifestent toutes les colonies à recevoir les condamnés à la -transportation, et en conclut à la nécessité de restreindre ce mode de -châtiment. - -Quant à l'émigration qui, dans ces dernières années surtout, a acquis -des proportions énormes, il se félicite de ce que le gouvernement -s'est abstenu de toute intervention au-delà de quelques primes et -secours temporaires. «L'émigration, dit-il, s'est élevée, depuis trois -ans, à deux cent soixante-cinq mille personnes annuellement.» Il -n'estime pas à moins de 1,500,000 livres sterling la dépense qu'elle a -entraînée. - - Les classes laborieuses ont trouvé pour elles-mêmes les - combinaisons les plus ingénieuses. Par les relations qui existent - entre les anciens émigrants et ceux qui désirent émigrer, des - fonds se trouvent préparés, des moyens de travail et d'existence - assurés à ces derniers, au moment même où ils mettent le pied sur - ces terres lointaines. Si nous avions mis à la charge du trésor - cette somme de 1,500,000 liv. st., indépendamment du fardeau qui - en serait résulté pour le peuple de ce pays, nous aurions - provoqué toutes sortes d'abus. Nous aurions facilité l'émigration - de personnes impropres ou dangereuses, qui auraient été - accueillies avec malédiction aux États-Unis et dans nos propres - colonies. Ces contrées n'auraient pas manqué de nous dire: «Ne - nous envoyez pas vos paresseux, vos impotents, vos estropiés, la - lie de votre population. Si tel est le caractère de votre - émigration, nous aurons certainement le droit d'intervenir pour - la repousser.» Telle eût été, je n'en doute pas, la conséquence - de l'intervention gouvernementale exercée sur une grande échelle. - -Après quelques autres considérations, lord John Russell termine ainsi: - - Voici ce qui résulte de tout ce que je viens de dire. En premier - lieu, quel que soit le mécontentement, souvent bien fondé, qu'a - fait naître la transition pénible pour nos colonies du système du - monopole au système du libre-échange, nous ne reviendrons pas sur - cette résolution que désormais votre commerce avec les colonies - est fondé sur ce principe: vous êtes libres de recevoir les - produits de tous les pays, qui peuvent vous les fournir à - meilleur marché et de meilleure qualité que les colonies; et d'un - autre côté les colonies sont libres de commercer avec toutes les - parties du globe, de la manière qu'elles jugeront la plus - avantageuse à leurs intérêts. C'est là, dis-je, qu'est pour - l'avenir le point cardinal de notre politique. - - En second lieu, conformément à la politique que vous avez suivie - à l'égard des colonies de l'Amérique du Nord, vous agirez sur ce - principe d'introduire et maintenir, autant que possible, la - liberté politique dans toutes vos colonies. Je crois que toutes - les fois que vous affirmerez que la liberté politique ne peut pas - être introduite, c'est à vous de donner des raisons pour - l'exception; et il vous incombe de démontrer qu'il s'agit d'une - race qui ne peut encore admettre les institutions libres; que la - colonie n'est pas composée de citoyens anglais, ou qu'ils n'y - sont qu'en trop faible proportion pour pouvoir soutenir de telles - institutions avec quelque sécurité. À moins que vous ne fassiez - cette preuve, et chaque fois qu'il s'agira d'une population - britannique capable de se gouverner elle-même, si vous continuez - à être leurs représentants en ce qui concerne la politique - extérieure, vous n'avez plus à intervenir dans leurs affaires - domestiques, au delà de ce qui est clairement et décidément - indispensable pour prévenir un conflit dans la colonie elle-même. - - Je crois que ce sont là les deux principes sur lesquels vous - devez agir. Je suis sûr au moins que ce sont ceux que le - gouvernement actuel a adoptés, et je ne doute pas qu'ils - n'obtiennent l'assentiment de la Chambre.... - - Non-seulement je crois que ces principes sont ceux qui doivent - vous diriger, sans aucun danger pour le présent, mais je pense - encore qu'ils serviront à résoudre, dans l'avenir, de graves - questions, sans nous exposer à une collision aussi malheureuse - que celle qui marqua la fin du dernier siècle. En revenant sur - l'origine de cette guerre fatale avec les contrées qui sont - devenues les États-Unis de l'Amérique, je ne puis m'empêcher de - croire qu'elle fut le résultat non d'une simple erreur, d'une - simple faute, mais d'une série répétée de fautes et d'erreurs, - d'une politique malheureuse de concessions tardives et - d'exigences inopportunes. J'ai la confiance que nous n'aurons - plus à déplorer de tels conflits. Sans doute, je prévois, avec - tous les bons esprits, que quelques-unes de nos colonies - grandiront tellement en population et en richesse qu'elles - viendront nous dire un jour: «Nous avons assez de force pour être - indépendantes de l'Angleterre. Le lien qui nous attache à elle - nous est devenu onéreux et le moment est arrivé où, en toute - amitié et en bonne alliance avec la mère patrie, nous voulons - maintenir notre indépendance.» Je ne crois pas que ce temps soit - très-rapproché, mais faisons tout ce qui est en nous pour les - rendre aptes à se gouverner elles-mêmes. Donnons-leur autant que - possible la faculté de diriger leurs propres affaires. Qu'elles - croissent en nombre et en bien-être, et, quelque chose qui - arrive, nous, citoyens de ce grand empire, nous aurons la - consolation de dire que nous avons contribué au bonheur du monde. - -Il n'est pas possible d'annoncer de plus grandes choses avec plus de -simplicité, et c'est ainsi que, sans la chercher, on rencontre la -véritable éloquence. - - La reproduction que nous venons de faire a dû suffire pour - démontrer que si la Ligue n'agit plus en corps, son esprit est - une des forces vives de la démocratie anglaise, et qu'il anime - des hommes dont la foi ardente, les lumières et les talents - peuvent surmonter bien des obstacles. Bastiat, qui attendait - beaucoup de ces hommes, vécut assez pour assister à la - réalisation d'une partie de ses espérances. Il vit l'Angleterre - abolir ses droits de navigation et réformer profondément son - régime colonial. Depuis sa mort, de tristes événements, en - modifiant la situation de l'Europe, ont rendu bien difficile la - seconde partie de la tâche qu'il assignait aux ligueurs; nous - voulons dire l'_application du principe de non-intervention et la - réduction des forces militaires_. Mais quelque éloigné que puisse - être le jour où s'accompliront de tels voeux,--où la civilisation - obtiendra des succès décisifs dans sa lutte contre le fléau de la - guerre,--on peut affirmer dès aujourd'hui que les apôtres du - libre-échange auront leur part dans les actions de grâces et les - bénédictions qui accueilleront cette incomparable victoire. - - (_Note de l'Éditeur._) - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -DU TROISIÈME VOLUME - - - INTRODUCTION 1 - Meeting à Manchester, en octobre 1842.--Discours de M. Cobden 81 - Meeting à Londres, 16 mars 1843, théâtre de Drury-Lane.--Discours - de M. Cobden 91 - -- -- 30 mars 1843.--Discours de MM. James Wilson, - J. W. Fox et Cobden 96 - -- -- 5 avril 1843.--Exposé du président; discours - de MM. Hume, Brotherton, Milner Gibson 118 - -- -- 13 avril 1843.--Discours du D. Bowring 144 - -- -- 26 avril 1843.--Discours du R. Th. Spencer 153 - -- -- 5 mai 1843.--Discours du R. Cox et de - M. Cobden 160 - -- -- 13 mai 1843, salle de l'Opéra.--Discours de - M. Cobden 179 - -- -- octobre 1843, théâtre de Covent-Garden.--Discours - de MM. Cobden et J. W. Fox 190 - Meetings en Écosse, du 8 au 18 janvier 1844.--Allocutions diverses; - extraits des discours de M. Cobden, à Perth, - et du colonel Thompson, à Greenock, etc. 207 - Meeting à Londres, 25 janvier 1844, théâtre de Covent-Garden.--Discours - de MM. George Wilson et J. W. Fox 223 - -- -- 1er février 1844.--Compte rendu 236 - Banquet à Wakefield (Yorkshire), le 31 janvier 1844.--Allocution - du président, M. Marshall, et discours de - lord Morpeth et de M. Cobden 238 - Meeting à Londres, 15 février 1844.--Discours de MM. Villiers - et J. W. Fox 246 - -- -- 21 février 1844.--Compte rendu; discours - de MM. O'Connell et George Thompson 259 - -- -- 28 février 1844.--Discours de M. Ashworth 275 - -- -- 17 avril 1844.--Compte rendu; discours de - M. George Thompson 281 - -- -- 1er mai 1844.--Discours de MM. Ricardo et - Cobden 298 - -- -- 14 mai 1844.--Discours de MM. Bright et - James Wilson 309 - -- -- 22 mai 1844.--Discours de M. George Thompson 327 - -- -- 5 Juin 1844.--Résumé d'un discours de - M. Bouverie, et discours de M. Milner - Gibson 343 - Exposé du dissentiment sur le tarif des sucres 351 - Meeting à Londres, le 19 juin 1844.--Discours du R. Th. Spencer - et de MM. Cobden et Fox. Réflexions du - traducteur 355 - Débat à la Chambre des communes sur la proposition de M. - Villiers.--Argument de M. Milner - Gibson.--Résumé historique 384 - Meeting à Londres, le 7 août 1844.--Considérations sur l'esprit - de paix.--Discours de M. Milner Gibson - et de M. Fox 391 - Les _free-traders_ et les chartistes à Northampton 403 - Démonstrations en faveur de la liberté commerciale à - Walsall.--Présentation d'une coupe à M. - John B. Smith 404 - Grand meeting de la Ligue au théâtre de Covent-Garden, 17 décembre - 1844.--Discours de M. Cobden 409 - Meeting général de la Ligue à Manchester, 22 janvier 1845. - Discours de M. J. Bright 420 - Interrogatoire de Jacques Deacon Hume, esq, ancien secrétaire - du _Board of trade_, sur la loi des - céréales, devant le comité de la Chambre - des communes chargé de préparer le projet - de loi relatif aux droits d'importation - pour 1839 430 - - - Appendice. - - Fin de la première campagne de la Ligue anglaise 437 - SECONDE CAMPAGNE DE LA LIGUE 449 - Deux Angleterre 459 - Meeting du 25 janvier 1848, à Manchester.--Discours de MM. - Milner Gibson, Cobden et J. Bright 463 - Lettre de Bastiat à M. G. Wilson, du 15 janvier 1849 492 - La réforme coloniale en Angleterre.--Discours de M. Cobden à - Bradford 497 - Discours de John Russell au Parlement 508 - - - Récapitulation des discours contenus dans ce volume et l'Appendice. - - 13 de M. Cobden pages 81, 92, 111, 167, 180, 190, 213 - et 214, 242, 302, 355, 410, 474, - 498. - 6 de M. J. W. Fox -- 105, 197, 225, 248, 373, 398. - 4 de M. Milner Gibson -- 133, 346, 388 et 394, 464. - 3 de M. George Thompson -- 271, 283, 327. - 3 de M. John Bright -- 310, 421, 486. - 2 de M. James Wilson -- 97, 315. - 2 du Révérend Th. Spencer -- 154, 365. - 1 de M. Hume -- 122. - 1 du docteur Bowring -- 145. - 1 du Révérend Cox -- 161. - 1 du colonel Perronet Thompson -- 218. - 1 de M. George Wilson -- 238. - 1 de M. Marshall -- 238. - 1 de le lord Morpeth -- 239. - 1 de M. Villiers -- 246. - 1 de O'Connell -- 261. - 1 de M. Ashworth -- 275. - 1 de M. Ricardo -- 298. - 1 de lord John Russell -- 510. - - -FIN DE LA TABLE. - -CORBEIL, TYP. ET STÉR. DE CRÉTÉ. - - -[Note au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée. - -Page 223: Dans la phrase "c'est ce que nos adversaires pourront nier", -"ne" a été rajouté, "c'est ce que nos adversaires ne pourront nier". - -Page 502: Dans la phrase "Je me demande où la nécessité pour nous -d'entretenir", "est" a été rajouté, "Je me demande où est la nécessité -pour nous d'entretenir".] - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, -tome 3, by Frédéric Bastiat - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FREDERIC BASTIAT, TOME 3 *** - -***** This file should be named 43315-8.txt or 43315-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/3/1/43315/ - -Produced by Curtis Weyant, Christine P. Travers and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
